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Title: La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle - Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, - Saint-Lambert, etc.
Author: Maugras, Gaston
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle - Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, - Saint-Lambert, etc." ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.



    LA
    COUR DE LUNÉVILLE
    AU XVIIIe SIÈCLE



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
Suède et la Norvège.


DU MÊME AUTEUR

  =Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs amis
    et leur temps._ 7e édition. Un volume in-8º avec des gravures
    hors-texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50

  =La Disgrâce du Duc et de la Duchesse de Choiseul.= _La vie à
    Chanteloup, le retour à Paris, la mort._ 5e édition. Un volume
    in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50

  =Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV.= 10e édition. Un
    vol. in-8º avec un portrait 7 fr. 50

  (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)

  =Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette.= 7e édition. Un
    vol. in-8º 7 fr. 50

  (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)

  =Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16
    avec 2 portraits 3 fr. 50

  =L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc de
    Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50

  =Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol.

  =Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol.

  =Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol.

  =La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol.

  =Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol.

  =L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec Lucien
    Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 2 vol.

  =La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien
    Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.

  =Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec
    Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.

  =La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En
    collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.


_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_

=La Marquise de Boufflers et ses amis.=


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--7892.


  [Illustration: _Marie Françoise Catherine de Beauvau_
  _Marquise de Boufflers--1711-1786_]

  [Illustration: _Anne Marguerite de Ligniville_
  _Princesse de Beauvau-Craon--1686-1772_

  Miniatures appartenant à M. le Duc de Mouchy
    Heliogr. Chauvet   Plon Nourrit & Cie. Edit.   Imp. Maire]



    LA

    COUR DE LUNÉVILLE

    AU XVIIIe SIÈCLE

    LES MARQUISES DE BOUFFLERS ET DU CHATELET

    VOLTAIRE, DEVAU, SAINT-LAMBERT, ETC.

    PAR

    GASTON MAUGRAS

    _Avec une héliogravure_

    Treizième Édition

    [Illustration]

    PARIS

    LIBRAIRIE PLON

    PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

    8, RUE GARANCIÈRE--6e

    1906



Il y a quelques années, le comte de Ludres, ce remarquable érudit, cet
esprit charmant, dont tous les lettrés déplorent la perte, nous
signalait l'intérêt qu'il y aurait à écrire une histoire intime de la
cour de Lorraine pendant le règne du roi Stanislas.

C'est cet ouvrage que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du public.

Nous avons décrit de notre mieux les mœurs de cette petite cour simple
et bon enfant, en même temps si gaie et si galante; mais au dernier
moment il nous vient un scrupule: certaines de nos lectrices ne
vont-elles pas s'alarmer de quelques récits un peu vifs, de quelques
passages un peu scabreux? Nous les prions instamment de vouloir bien se
rappeler que nous sommes en plein dix-huitième siècle, et que les
incartades morales qui aujourd'hui blessent nos mœurs plus réservées
n'avaient rien qui fût de nature à effaroucher nos ancêtres. Autres
temps, autres mœurs.

Du reste, si nous sommes resté fidèle à notre principe de dépeindre en
toute sincérité la société dont nous nous occupions sans plus en
dissimuler les vilains côtés que les beaux, nous nous sommes efforcé de
traiter les sujets délicats dans une langue prudente et chaste, et nous
espérons bien ne choquer personne.

       *       *       *       *       *

Les délicieuses miniatures qui sont en tête de ce volume appartiennent à
M. le duc de Mouchy qui, avec une bonne grâce dont nous ne saurions lui
témoigner trop de gratitude, a bien voulu nous autoriser à les
reproduire.

En dehors des innombrables documents publiés au dix-huitième et au
dix-neuvième siècle sur la cour de Lorraine, nous avons eu à notre
disposition de très nombreuses pièces inédites. D'abord une volumineuse
correspondance de Mme de Boufflers, qui fait partie de notre collection
d'autographes; puis les riches documents de la bibliothèque de Nancy,
des Archives nationales, des archives du ministère des affaires
étrangères et de plusieurs collections particulières. Enfin Mme
Morrisson a bien voulu nous communiquer toute la correspondance de Mme
du Châtelet et de Saint-Lambert, et nous la prions d'accepter nos plus
vifs remerciements.

Mme la comtesse de Beaulaincourt, MM. le prince de Beauvau, le comte de
Croze-Lemercier, le comte de Ludres, de Conigliano, nous ont
gracieusement ouvert leurs archives. Nous leurs offrons l'expression de
nos sentiments très reconnaissants.

Il nous reste encore un devoir non moins agréable à remplir, c'est de
remercier bien sincèrement M. Le Brethon, de la Bibliothèque nationale;
M. Legrand, des Archives nationales; M. Favier, conservateur de la
bibliothèque de Nancy, qui, avec une inépuisable obligeance, nous ont
guidé dans nos recherches et ne nous ont pas ménagé leurs précieux
conseils.

   Les principales sources auxquelles nous avons eu recours, en dehors
   des différents dépôts publics et de nombreuses archives
   particulières, sont[1]:

  _Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par le comte
    D'HAUSSONVILLE, 4 vol., Michel Lévy, 1860.

  _Voltaire et la Société au dix-huitième siècle_, par
    DESNOIRETERRES. 8 vol., Paris, Didier, 1871.

  _La Mère du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME. Paris,
    Techener, 1885.

  _Mémoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Béthune et Plon,
    1838.

  _Voltaire et Madame du Châtelet_, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris,
    1820.

  _Œuvres complètes de Voltaire._ Edition Garnier.

  _Lettres de Madame du Châtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier,
    1878.

  _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte
    DE LUDRES. Paris, Champion, 1894.

  _Souvenirs de la maréchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris,
    Techener, 1872.

  _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES.
    Paris, Lahure, 1855.

  _Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de
    Boufflers._ Paris, Plon, 1855.

  _Mémoires de la Société d'archéologie lorraine._

  _Mémoires de la Société royale de Nancy._

  _Mémoires de l'Académie de Stanislas._

  _Annales de la Société d'émulation des Vosges._

  _Journal de la Société archéologique du Musée lorrain._

(Dans ces innombrables brochures, nous signalons en particulier les
savants articles de MM. Louis Lallement, Meaume, A. Joly, Guerrier de
Dumast, Guibal, Saucerotte, Pierrot, Renaud, de Guerle, Druon, etc.)

  _Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy,
    1774.

  _Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne_, par Pierre
    BOYÉ. Paris, Berger-Levrault, 1898.

  _La Cour de Lunéville en 1748 et 1749_, par Pierre BOYÉ. Nancy,
    1891.

  _Les Derniers Moments du roi Stanislas_, par Pierre BOYÉ. Nancy,
    1898.

  _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_, par le marquis Pierre DE
    SÉGUR. Paris, Calmann Lévy, 1896.

  _Le Château de Lunéville_, par A. JOLY. Paris, 1859.

  _Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_,
    par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lévy, 1877.

  _La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901.

  _Mémoires du duc de Richelieu._

  _Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU.

  _Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, de COLLÉ, de D'ARGENSON.

  _Mémoires de Bachaumont._

  _Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE.

    _Œuvres complètes_ de SAINT-LAMBERT;
             --        de BOUFFLERS;
             --        de PALISSOT;
             --        de TRESSAN;
             --        de MONCRIF;
             --        de MARMONTEL;
             --        de VOISENON;
             --        de CHAMFORT.
  Etc., etc.

  [1] Nous avons fait à ces différentes sources des emprunts si
  fréquents qu'il nous a été impossible, à notre grand regret, d'en
  indiquer l'origine au cours du volume; il aurait fallu surcharger
  le texte de renvois et de notes, et nous avons dû y renoncer.



LA COUR DE LUNÉVILLE

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE



CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729

  Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la
    Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession
    d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de
    Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de
    Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à
    la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu
    et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son
    fils François lui succède.


Le 14 mai 1698, la petite cité de Lunéville était en liesse. Au centre
des principales places s'élevaient des arcs de triomphe; toutes les
maisons étaient ornées de lauriers et de drapeaux; le long des rues, des
guirlandes de feuillage et des rangées de sapins, plantés pour la
circonstance, donnaient à la ville un air de fête. De toutes parts
accouraient les bourgeois organisés en compagnies d'honneur; les
habitants de la campagne, revêtus de leurs plus beaux habits, arrivaient
des points les plus éloignés et remplissaient les rues du bruit de leur
gaieté exubérante. Sur tous les visages se lisaient la satisfaction et
le bonheur.

La joie devint du délire lorsqu'on vit s'approcher un somptueux cortège
de cavaliers et de carrosses. En tête s'avançait, sur un cheval
fringant, le jeune duc de Lorraine, Léopold[2], qui reprenait enfin
possession de ses États héréditaires, dont sa famille avait été chassée
depuis plus de trente ans[3].

  [2] Né dans le Tyrol, Léopold avait été élevé à Vienne, sous les
  yeux de l'Empereur. Son père, Charles V, d'illustre mémoire,
  avait battu les Turcs et sauvé Vienne de la destruction et de
  l'esclavage. Sa mère, Marie-Éléonore, reine douairière de
  Pologne, venait de mourir, le 17 décembre 1697.

  [3] Les conférences ouvertes au château de Ryswick, le 9 mai
  1697, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et les états
  généraux, avaient amené la conclusion de la paix qui fut signée
  le 20 septembre. Le 30 octobre de la même année, l'Empire et la
  France firent la paix à leur tour: Louis XIV restituait au duc
  Léopold, fils de Charles V, le duché de Lorraine qu'il occupait
  depuis trente ans.

Le prince, à peine âgé de dix-huit ans, était un élégant cavalier; il
possédait le double et incomparable charme de la jeunesse et de la
beauté; son regard franc, sympathique, accueillant, séduisait tous les
cœurs. De longues acclamations s'élevaient sur son passage; on se
pressait autour de lui, on embrassait ses mains; tous les yeux étaient
pleins de larmes, mais de larmes de joie et d'espoir.

La noblesse lorraine, accourue en grand nombre, faisait escorte à son
souverain, et la vue de tous ces brillants seigneurs surexcitait encore
l'enthousiasme populaire.

Léopold n'avait rien négligé de ce qui pouvait frapper l'imagination de
ses sujets et le grandir à leurs yeux. Outre des carrosses magnifiques,
un nombreux domestique, des meubles somptueux, il s'était fait suivre
des trophées que, malgré son jeune âge, il avait déjà conquis sur les
Turcs[4]. L'admiration fut générale quand on vit défiler ces délicieux
petits chevaux arabes si vifs et si légers, tenus en main par des
heiduques. Mais l'émerveillement n'eut plus de bornes quand parut une
longue suite d'animaux bizarres et complètement inconnus en Lorraine; on
les montrait du doigt, on chuchotait leur nom; on ne se lassait pas
d'admirer ces étranges et somptueux «chameaux», tous brillamment
caparaçonnés et conduits par des prisonniers arabes[5].

  [4] En 1696, à la bataille de Temesvar, Léopold avait montré un
  courage héroïque et chargé plusieurs fois les Turcs à la tête de
  la cavalerie allemande. Il n'avait pas montré moins de bravoure
  en 1697 sur le Rhin, au siège d'Ebersbourg.

  [5] Les chameaux furent ensuite logés sous les voûtes de
  l'ancienne porte de Saint-Nicolas à Nancy, qui depuis prirent le
  nom de «voûtes des chameaux».

La satisfaction des Lorrains, en retrouvant un prince de la famille qui
régnait sur eux depuis tant d'années, fut sans bornes, et ils la
manifestèrent par des témoignages irrécusables[6].

  [6] Pendant des siècles la souveraineté de la Lorraine avait
  appartenu à l'illustre maison de ce nom. Longtemps elle avait
  cherché à renverser les Bourbons pour prendre leur place; mais si
  le trône de France lui avait échappé, elle avait par un mariage
  obtenu celui de Habsbourg.

On comprendra mieux les acclamations enthousiastes qui accueillirent
Léopold lorsqu'on saura à quel degré de misère et de détresse était
tombé ce malheureux pays.

Depuis soixante-dix ans la Lorraine était pour ainsi dire le champ clos
que se disputaient et s'arrachaient successivement les Allemands, les
Français, les Suédois.

Opprimée, pillée, rançonnée par les uns et par les autres, suivant les
hasards de la guerre, cette province, jadis riche et prospère, offrait
le tableau le plus lamentable. Ce n'était partout que viols,
assassinats, incendies, destruction, ruine; livrées à une soldatesque
effrénée, les villes avaient été saccagées, les campagnes dévastées. Les
infortunés habitants avaient fini par chercher un refuge dans les forêts
qui couvraient le pays; ils y vivaient relativement à l'abri, mais
réduits à l'état de véritables bêtes sauvages et dans une misère que
l'on peut deviner.

La famine, la peste étaient venues s'ajouter aux douleurs de
l'occupation étrangère et achever cette œuvre de désolation[7].

  [7] L'occupation française pesait sur la Lorraine avec la plus
  extrême rigueur, car l'armée vivait aux dépens du pays.

Ce peuple infortuné était menacé d'un anéantissement complet[8]. On
peut aisément supposer la joie que lui fit éprouver la conclusion de la
paix.

  [8] D'un million d'habitants que comptaient trente et une villes
  de la Lorraine au début de la guerre, on n'en trouvait plus que
  cinquante mille.

Le retour de la Lorraine à un prince de la vieille famille ducale
donnait à tous l'espoir de jours meilleurs. On se réjouissait d'échapper
enfin à une longue oppression et à une odieuse tyrannie. Comme au sortir
d'un affreux cauchemar, les Lorrains oubliaient presque l'horreur des
maux qui les avaient frappés pour ne songer qu'à l'avenir, et ils
manifestaient leur bonheur et leur confiance par une gaieté délirante.

Léopold ne démentit pas les espérances que ses sujets avaient fondées
sur lui. Malgré sa jeunesse, il s'occupa activement de rendre le
bien-être et la prospérité à la Lorraine; il rebâtit les villes et les
villages, rappela les habitants, fit venir des étrangers, repeupla les
campagnes, encouragea l'agriculture, l'industrie, le commerce, et il
mérita bientôt le nom glorieux de restaurateur de la patrie.

Neveu de l'Empereur, Léopold voulut l'être également du roi de France.
L'année qui suivit son retour, le 12 octobre 1698, le jeune duc épousait
la nièce de Louis XIV, Élisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur
et de sa seconde femme, la Princesse palatine de Bavière. C'était une
princesse douce, aimante, honnête, mais laide, avec une figure longue et
de gros yeux à fleur de tête. La jeune duchesse fut reçue par ses
nouveaux sujets avec le plus vif empressement. Cette fois, ce fut à
Nancy, délivrée enfin des troupes françaises, que Léopold et son épouse
firent leur entrée triomphale[9].

  [9] Léopold n'avait pas voulu entrer à Nancy tant que les troupes
  françaises y avaient séjourné; elles avaient occupé la ville
  longtemps encore après la conclusion de la paix pour en démolir
  les fortifications.

Le duc de Lorraine possédait non seulement toutes les qualités
d'intelligence nécessaires pour rendre la prospérité à ses États, mais
il avait aussi tout ce qu'il fallait pour se faire adorer. Son commerce
était des plus agréables et des plus sûrs; il n'avait aucune morgue, et
sa douceur, sa bonne grâce, sa générosité étaient extrêmes; il traitait
ses sujets comme des amis. Bien loin d'imiter la rigide étiquette de
Versailles ou celle de Vienne, où il avait passé tant d'années, il
s'efforça de faire de la cour de Lorraine une cour familiale, et d'y
admettre ses sujets pour leur en faire partager les plaisirs. Il
conviait aux bals et aux spectacles de la cour, voire même aux dîners,
les bourgeois de Nancy ou de Lunéville, et il poussait la gracieuseté
jusqu'à envoyer à ses invités ses propres carrosses.

La duchesse n'était pas moins populaire que son mari; elle était d'une
grande affabilité envers tous, elle visitait les simples bourgeois et
causait volontiers en patois avec les paysans.

Malheureusement, la tranquillité du jeune duc ne devait pas être de
longue durée.

En 1700, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies se mirent
d'accord pour partager à l'amiable la succession éventuelle du roi
d'Espagne, Charles II. Entre autres territoires, le dauphin, fils aîné
de Louis XIV, recevait dans sa part le duché de Milan; mais il était
convenu qu'il l'échangerait contre le duché de Lorraine, si Léopold y
consentait.

M. de Callières fut chargé par Louis XIV d'obtenir l'adhésion du prince;
on lui donnait vingt-quatre heures pour se décider.

Le duc, poussé par la nécessité, séduit aussi peut-être par l'idée de
gouverner un jour une province plus considérable et moins exposée que la
Lorraine, se résigna, et il signa, le 16 juin 1700, le traité qui le
dépossédait de ses États et lui attribuait le duché de Milan à la mort
de Charles II. A partir de ce moment, un résident français séjourna à la
cour de Lorraine: ce fut M. d'Audiffret.

Un événement inattendu vint bouleverser toutes ces combinaisons si
savamment élaborées.

Charles II mourut, mais après avoir fait un testament en faveur du duc
d'Anjou. Louis XIV accepta, et le duc d'Anjou fut proclamé roi d'Espagne
sous le nom de Philippe V.

Le roi d'Angleterre et l'Empereur, furieux d'avoir été joués, du moins
ils le croyaient, préparèrent une formidable coalition contre la
France. Léopold et ses sujets virent avec terreur que la Lorraine allait
de nouveau servir de champ clos aux luttes acharnées de la France et de
l'Empire.

Donc la guerre de la succession d'Espagne s'ouvre; la Lorraine se trouve
cernée par les armées françaises et impériales. C'est en vain que
Léopold proclame la neutralité du pays et demande qu'on la respecte:
l'Empereur refuse de s'y engager.

Louis XIV de son côté prétend que la neutralité a été violée et il
ordonne à une armée française d'occuper Nancy. A cette nouvelle, Léopold
déclara qu'il ne ferait pas de résistance, mais qu'il cédait uniquement
à la force. Il se déroba aux adieux de ses sujets consternés et il
partit au milieu de la nuit, ainsi que la duchesse: tous deux gagnèrent
Lunéville par des sentiers de montagne.

Le 1er décembre 1702, les troupes françaises entraient à Nancy.

Cependant, la fuite forcée du duc et de son épouse avait soulevé une
véritable indignation en Europe: les généraux des deux armées
belligérantes reçurent l'ordre de respecter à l'avenir la neutralité de
la Lorraine.

Louis XIV néanmoins refusa, malgré les plus pressantes sollicitations,
de retirer ses troupes de Nancy. Le duc de Lorraine répondit alors
fièrement qu'il ne rentrerait jamais dans sa capitale tant qu'un soldat
français en foulerait le sol.

A Lunéville, il n'y avait pas de château. Léopold et la duchesse avaient
dû s'installer dans une vieille maison, triste, froide et délabrée, et
s'y accommoder de leur mieux.

Toutes les grandes familles lorraines, les ministres étrangers, les
avaient suivis. Chacun s'était établi comme il pouvait; on avait campé
d'abord; puis, peu à peu, l'on avait organisé des installations plus
confortables et plus pratiques.

Quand le duc vit que son exil menaçait de se prolonger fort longtemps,
il se décida à faire élever une demeure digne de son rang. Il fit donc
bâtir, sur l'emplacement de l'ancien château de Henri II, un vaste et
beau palais où il put, non seulement se loger convenablement avec les
siens, mais encore recevoir sa cour et donner des fêtes. De superbes
jardins entouraient la demeure princière.

Peu à peu on s'habitua à l'exil, au malheur des temps, et la vie reprit
son cours.

Désormais à l'abri des maux de la guerre, Léopold voulut faire profiter
ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la
conflagration universelle. Il s'efforça de développer le commerce,
l'industrie, les arts, les belles-lettres, et il y réussit à merveille.

En même temps, l'intimité de la petite cour avait grandi; on se voyait
sans cesse et non sans charme. Pendant qu'à Versailles tout
s'assombrissait, à Lunéville, au contraire, la vie devenait chaque jour
plus agréable; on n'avait plus que des sujets de joie et de gaieté. Le
prince était jeune, beau, chevaleresque; il était galant et empressé
auprès des femmes; il aimait le plaisir; son frère, l'évêque
d'Osnabrück, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en
séjour à Lunéville, n'était pas moins ardent: la cour se mit à
l'unisson. Ce ne furent bientôt plus que jeux, soupers, bals,
mascarades, représentations théâtrales, etc. Les fêtes succédaient aux
fêtes sans interruption.

Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frère:
Léopold était devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon,
et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente passion
pour la marquise de Lunati-Visconti.

De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appelée à
jouer aucun rôle dans notre récit. La première, au contraire, fut la
mère de notre héroïne, et, à ce titre, nous lui devons une courte
biographie.

Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon,
originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon[10]. M. de
Beauvau-Craon, le père, remplissait la charge de capitaine des gardes de
Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[11], occupait les fonctions de
chambellan; il avait épousé, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de
Ligniville[12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de
Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait
à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse
du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame
d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison.

  [10] Un lien étroit de parenté existait entre la maison de
  Bourbon et celle de Beauvau. Les Beauvau avaient pour aïeule
  Isabelle de Beauvau, femme de Jean II de Bourbon, comte de
  Vendôme.

  [11] Il était né le 29 avril 1679. Il était fils du second lit de
  Louis marquis de Beauvau et de Anne-Henriette de Ligny.

  [12] Elle était née en 1686. La famille de Ligniville est l'une
  des quatre de la grande chevalerie de Lorraine.

M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, était l'un des
hommes les plus aimables et les plus spirituels de son époque.
Magnifique, noble avec aisance, l'esprit élevé, le cœur grand, de
rapports faciles, excellent administrateur, il possédait encore beaucoup
de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté
naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientôt sur
l'esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son
intime ami.

Mais Mme de Craon était délicieuse, séduisante au possible, belle à
ravir; le duc ne put rester insensible à tant de charmes et, à mesure
que son intimité augmentait avec le mari, elle augmentait également avec
la femme. Bientôt, à la petite cour de Lunéville, personne ne put se
faire d'illusion: le duc, épris au dernier point, ne dissimulait plus
rien de ses sentiments intimes.

Quant au mari, soit qu'il fût aveugle, soit qu'il se piquât de
philosophie, soit qu'il fût simplement de son temps et attachât peu
d'importance à ce qu'on considérait en général comme pure peccadille, il
acceptait tout et voulait tout ignorer; il poussait même la discrétion
jusqu'à se retirer dès que le prince se faisait annoncer chez sa femme,
ce qui avait lieu tous les jours. Il arrivait souvent à Léopold de
passer la journée entière chez Mme de Craon et d'y faire toute sa
correspondance, de façon qu'elle était informée de ses intentions les
plus secrètes.

Le jardin de l'hôtel de Craon était situé en façade sur le parc même du
château; une porte de communication reliait le parc au jardin de
l'hôtel, de telle sorte qu'il n'était pas nécessaire de passer par la
ville et que rien n'était plus facile que de se rendre de fréquentes
visites sans éveiller l'attention.

L'on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que cet incident
avait amené la plus légère altération dans l'intimité de M. et de Mme de
Craon. Ils avaient été passionnément épris l'un de l'autre à l'époque de
leur mariage; l'attachement ouvertement manifesté de Léopold pour Mme de
Craon ne put pas les désunir. Rien ne vint troubler la sérénité de leurs
rapports et leur mutuelle affection; ils continuèrent à vivre dans la
plus étroite amitié et avec les plus grands égards, et cette douce
intimité dura un demi-siècle.

Nous n'ignorons pas que notre assertion paraîtra bizarre à plus d'un
lecteur et fortement invraisemblable. Il en fut ainsi cependant. Nous
sommes trop respectueux de la vérité pour ne pas dire ce qui fut,
quelque surprenant que cela puisse paraître, étant données nos idées
actuelles.

Mme de Craon, du reste, n'était pas une femme ordinaire, et le charme de
son esprit aussi bien que sa rare beauté expliquent la passion violente
qu'elle avait inspirée à Léopold.

Sans être régulièrement belle, elle passait cependant pour la plus jolie
femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fraîcheur de teint
incomparable, la peau très blanche, une bouche et des dents admirables;
elle séduisait au plus haut point. Ni l'âge ni les maternités fréquentes
ne purent avoir raison de ses attraits; à cinquante ans, elle était
presque aussi fraîche, aussi jolie, aussi désirable que dans sa toute
jeunesse.

Son esprit vif, prime-sautier, accueillant, charmait dès le premier
abord; mais on découvrait bientôt chez elle une volonté très ferme et de
rares qualités d'intelligence. Son humeur cependant ne passait pas pour
être des plus égales, et l'on prétend que ceux qui l'entouraient avaient
quelquefois à souffrir d'injustes boutades. «On appelle cette dame, qui
n'est point aimée, _le battant l'œil_, écrit M. d'Audiffret, parce
qu'elle est souvent de mauvaise humeur.»

Telle est la femme que pendant près de vingt-cinq ans le duc Léopold
adora à peu près uniquement.

La passion de Mme de Craon pour le prince n'était pas moins vive que
celle qu'il éprouvait pour elle; elle l'aimait passionnément. En 1718,
il eut une fluxion de poitrine des plus graves, et on le crut perdu. Mme
de Craon en fut si bouleversée et dans un tel désespoir qu'elle eut un
transport au cerveau dont elle faillit mourir.

A cette époque, comme de nos jours, une passion réciproque si profonde,
si longue, si immuable, passait peut-être pour regrettable; mais on ne
pouvait s'empêcher de la trouver touchante, et elle inspirait toujours
le respect, souvent l'admiration, quelquefois l'envie.

Parmi les contemporains, personne ne s'avisa de blâmer Mme de Craon, et
elle vécut toute sa vie entourée d'hommages et de la considération de
tous.

Cependant, le jeune prince amoureux ne savait qu'imaginer pour charmer
sa belle maîtresse; la cour en profitait, les réjouissances étaient
incessantes. La joie n'était troublée que par les querelles et les
jalousies de Mme de Craon et de Mme de Lunati.

Ces deux dames naturellement se détestaient cordialement; les scènes
entre elles étaient journalières et il en résultait souvent entre les
deux frères les plus pénibles discussions. Léopold se faisait l'écho du
chapitre d'Osnabrück qui réclamait son évêque, se plaignait qu'il
mangeât son revenu hors du pays, qu'il se compromît par une galanterie
publique et «dont toute l'Allemagne était informée»; mais le prince
Charles restait sourd à toutes les remontrances, il s'entêtait à rester
en Lorraine et à se ruiner pour Mme de Lunati.

Enfin, il finit par céder aux objurgations de son chapitre et il quitta
la Lorraine. Les deux frères se séparèrent le cœur plein d'aigreur,
Léopold ne pouvant pardonner au prince Charles ses procédés pour la
favorite et les plaisanteries qu'il s'était permises sur son compte.
Après le départ de l'évêque la cour retrouva un peu de calme et de
tranquillité.

Le traité d'Utrecht, en 1712, termina la guerre de la succession
d'Espagne et amena la cessation des hostilités.

Les troupes françaises quittèrent Nancy et Léopold put enfin rentrer
dans sa capitale. Mais il n'y eut rien de changé dans son existence; il
continua à Nancy les habitudes contractées à Lunéville; les fêtes et les
galanteries reprirent de plus belle.

Le duc, épris plus que jamais, ne craignait pas de taquiner la muse en
l'honneur de la maîtresse bien-aimée; il lui a adressé de nombreuses
pièces de vers qui nous ont été conservées[13]. Elles sont, il faut
l'avouer, plus médiocres les unes que les autres, et la forme en est
aussi pitoyable que le fond; le pauvre prince avait plus de bonne
volonté que de talent. Nous ne citerons qu'une seule de ces pénibles
élucubrations, celle où il manifeste sans ambages les sentiments
éternels qu'il a voués à Mme de Craon.

  [13] Ces pièces sont reproduites par M. Meaume dans sa brochure
  _la Mère du chevalier de Boufflers_, Paris, Techener, 1885.

L'HOROSCOPE

    Je n'avais garde, Iris, de ne vous aimer pas;
    Je ne m'étonne plus de mon amour extrême.
          Le ciel, dès ma naissance même,
          Promit mon cœur à vos appas.
    Un astrologue expert dans les choses futures
    Voulut en ce moment prévoir mes aventures.
    Des planètes alors les aspects étaient dous,
          Et les conjonctions heureuses.
          Mon berceau fut le rendez-vous
          Des influences amoureuses.
    Vénus et Jupiter y versaient tour à tour
          Tant de quintescence d'amour
    Que même un œil mortel eût pu la voir descendre.
    De leur trop de vertu qui pouvait me défendre?
    Hélas! je ne faisais que de venir au jour;
    Qu'ils prenaient bien leur temps pour nous faire un cœur tendre!
          Quand de mon amour fatal
    L'astrologue d'abord fit le plan général;
      Il le trouva des moins considérables.
      Je ne devais ni forcer bastions,
    Ni décider procès, ni gagner millions,
      Mais aimer des objets aimables;
      Offrir des vœux quelquefois bien reçus,
    Éprouver les amours coquets ou véritables,
    Donner mon cœur, le reprendre et rien de plus.
          Alors l'astrologue s'écrie:
          Le joli garçon que voilà!
          La charmante petite vie
          Que le ciel lui destine là!
    Mais quand dans le détail il entra davantage,
    Il vit qu'encore enfant je scavais de ma foi
      A deux beaux yeux faire un si prompt hommage
          Que mon premier amour et moi
          Nous étions presque du même âge.
    D'autres amours après s'emparaient de mon cœur;
    La force et la durée en était inégale,
    Et l'on ne distinguait, par aucun intervalle,
          Un amour et son successeur.
    Ce n'étaient jusque-là que des préliminaires;
          Le ciel avait paru d'abord,
      Par un essai des passions légères,
          Jouer seulement sur mon sort.
    Mais quel amour, o dieus, quel amour prend la place
          De ceux qui l'avaient précédé!
    Fuyez et dans mon cœur ne laissez point de trace.
    Celui qui se rendait maître de mon destin
    Du reste de ma vie occupait l'étendue.
    L'astrologue avait beau porter au loin sa vue,
          Il n'en découvrait point la fin.
      Quoi! disait-il, presqu'en versant des larmes,
      Ce pauvre enfant que je croyais heureux,
    Des volages amours va-t-il perdre les charmes!
      Quoi, pour toujours va-t-il être amoureus!
          Non, non, il faut que je m'applique
      A voir encor l'affaire de plus près.
          Alors il met sur nouveaux frais
          Toutes ses règles en pratique;
    D'un œil plus attentif il observe le cours
          Et des fixes et des planètes.
    Dans tous les coins du ciel promène ses lunettes,
    Retrace des calculs qui n'étaient pas trop courts.
    Et puis quand il eut fait cent choses déjà faites,
          Il vit que j'aimais pour toujours.

Malgré sa passion et ses serments, Léopold manifestait de temps à autre
des velléités d'indépendance. Mais la favorite n'entendait pas raillerie
sur ce chapitre.

La jeune duchesse de Mantoue étant venue à Lunéville, le prince lui
témoigna beaucoup d'égards; Mme de Craon fut aussitôt d'une humeur
exécrable; elle bouda pendant trois jours avec «des airs de hauteur
étonnante». Le duc affolé faisait retomber sur son entourage son
inquiétude et son chagrin. «Le bon prince, écrit M. d'Audiffret, est
dans un embarras qui lui est ordinaire lorsque la dame est de mauvaise
humeur. Il ne fait pas bon auprès de lui dans ces temps d'orage. Le
caractère allemand se montre tout au naturel et personne n'en est
exempt.» Pour rentrer en grâce auprès de l'altière maîtresse, il dut
faire amende honorable, et promettre que Mme de Mantoue ne reviendrait
plus à la cour.

Une autre fois, la crise fut plus sérieuse encore. Léopold avait
remarqué une demoiselle d'Agencourt; des relations s'étaient secrètement
établies entre eux, si bien qu'au bout de peu de temps il fut urgent
d'en cacher les suites. On chercha, comme de juste, à marier la jeune
imprudente, et un certain marquis de Spada fut choisi pour masquer la
faute. L'heureux époux ne fut pas sans se douter de son malheur, car il
trouva un jour sur le lit de sa femme un bouton qu'il reconnut être de
la veste du prince.

L'aventure cependant fut ébruitée; Mme de Craon, indignée, ferma sa
porte au duc, et c'est en vain qu'il lui adressa des lettres remplies de
supplications et de remords. Léopold désespéré exila Mme de Spada et son
mari, et il leur accorda comme dédommagement une terre de 2,000 livres
de rente près de Saint-Mihiel. Il finit par obtenir son pardon; mais, à
la suite de cette infidélité, Mme de Craon eut plusieurs accès de fièvre
des plus violents. Le prince très alarmé ne quitta pas un seul instant
son chevet, et la porte fut fermée pour tout le monde. «C'est pitié,
Monseigneur, que tout ce qu'on voit et tout ce qu'on fait en cette cour,
écrit M. d'Audiffret. Le duc de Lorraine n'est occupé que de son amour;
Mme de Craon lui fait faire tout ce qu'elle veut et le mène bon train.»

La liaison publique du duc avec Mme de Craon ne laissait pas la duchesse
de Lorraine indifférente; mais elle supportait son malheur avec beaucoup
de dignité. Par douceur de caractère et aussi par égard pour son mari,
elle feignait d'ignorer sa conduite; elle en souffrait beaucoup
cependant, car elle aimait Léopold tendrement. Quand la mesure était
comble et le chagrin trop vif, c'était son confesseur qui était chargé
de la calmer et comme elle avait une nature douce et aimante, quelques
bonnes paroles de son mari la consolaient et l'apaisaient. On cite
d'elle, cependant, ce mot sur la favorite: «Ah! la coquine! son cotillon
l'a bien servie!»

Sa mère, la Princesse palatine, était tenue fort exactement au courant
de ce qui se passait à la cour de Lunéville: «C'est une malédiction que
ces affreuses maîtresses, écrit-elle; partout elles causent du malheur;
elles sont possédées du démon. Mme de Craon et son mari rongent le
prince jusqu'à la chemise!»

Dès qu'il est question de M. de Craon, elle se laisse entraîner aux plus
violentes injures: «C'est le plus grand coquin qu'on puisse trouver, un
misérable et faux personnage, un vilain c...! etc.» Telles sont les
moindres aménités dont elle use à son égard.

Avec sa rude franchise de langage, la princesse ne cache rien de ses
impressions et de sa colère. Elle écrit le 7 septembre 1717: «Je crois
que la guenipe qui est maîtresse du duc de Lorraine lui a donné un
philtre, comme a fait la Neidschin à l'électeur de Saxe; car, lorsqu'il
ne la voit pas, il est trempé d'une sueur froide, et, pour que le c...
de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut[14].»

  [14] Allusion à un procès fait à Madeleine Sibile de Neitzschütz,
  maîtresse de l'électeur Jean-George IV, procès dans lequel furent
  révélées une foule de pratiques superstitieuses employées par les
  femmes de l'époque.

En femme pratique, la Palatine trouve que sa fille pourrait encore
prendre son parti quant à l'affection de son mari; mais ce qui la
révolte, ce qui la met hors d'elle, ce sont les dépenses folles du
prince pour Mme de Craon et ses enfants, dépenses qui ruinent les
enfants légitimes.

Le prince, en effet, ne se contentait pas d'offrir à sa maîtresse des
fêtes coûteuses et de riches présents; il comblait encore ses enfants
d'honneurs et de bénéfices, il dotait richement ses filles. En agissant
ainsi et en leur témoignant une affection presque paternelle, il savait
probablement ce qu'il faisait; mais la duchesse de Lorraine ressentait
douloureusement cette préférence. Malgré sa douceur elle écrit
amèrement: «Il n'y a point de rois qui aient fait à leurs favoris une
plus belle fortune... L'on songe à établir cette race sans songer à la
sienne propre!»

Il n'est pas douteux que le prince de Craon n'ait été l'objet des plus
grandes libéralités du duc de Lorraine; outre les titres et les
honneurs, il recevait sans cesse des bénéfices, des donations de terre,
tant et si bien qu'il jouit bientôt de revenus considérables.

Naturellement, ces faveurs excitaient la jalousie des autres courtisans
et l'on attribuait aux motifs les moins nobles les générosités du
prince. Leur cause était cependant des plus simples. M. de Craon
remplissait en réalité auprès de Léopold les fonctions de premier
ministre, et il s'en acquittait à son entière satisfaction. Quoi
d'étonnant à ce que Léopold récompensât par des titres et des donations
les éminents services de son ministre? Il n'est pas besoin de chercher
une autre explication, celle-là suffit et amplement[15].

  [15] En 1712, M. de Craon reçut le titre de marquis; en 1721,
  Léopold lui facilita l'achat d'une grande terre en Allemagne, et
  il obtint pour lui ainsi que pour l'aîné de ses descendants, sous
  le nom de prince de Beauvau, la dignité du Saint-Empire; il lui
  fit obtenir la Grandesse, la Toison d'Or, etc.

S'il est vrai, comme on le répète volontiers, que les ménages
particulièrement bien vus de la Providence ont beaucoup d'enfants, il
était impossible d'être plus favorisé sous ce rapport que M. et Mme de
Craon.

De 1704 à 1730, la princesse eut vingt enfants, sans que ces maternités
répétées nuisissent en rien à la passion qu'elle avait inspirée à
Léopold[16].

  [16] Le ménage du duc de Lorraine était l'objet à un degré
  presque égal des bénédictions du ciel, car pendant que Mme de
  Craon avait vingt enfants, la duchesse de Lorraine de son côté en
  avait seize, si bien que la pauvre femme se plaignait d'être
  «toujours ou malade ou enceinte».

En 1718, le duc et la duchesse de Lorraine firent un voyage à Paris; ils
logèrent chez le duc d'Orléans au Palais-Royal. Le prince s'était
naturellement fait accompagner de l'inséparable ménage, et la duchesse
d'Orléans put voir enfin cette femme qui lui causait tant de soucis.
Elle fut obligée de rendre hommage à sa beauté et à sa bonne tenue:
«Elle a fort bonne mine, dit-elle, et un air modeste qui plaît... Elle
rit d'une façon charmante et elle se conduit vis-à-vis de ma fille avec
beaucoup de politesse et d'égards. Si sa conduite était sous les autres
rapports aussi exempte de blâme, il n'y aurait rien à dire contre elle.»

En même temps, elle est obligée d'avouer que sa fille a beaucoup
enlaidi: «Elle a un vilain nez camus, dit-elle; ses yeux se sont cernés,
sa peau est devenue affreuse.» Devant ce portrait, on ne s'explique que
trop bien les préférences de Léopold.

La duchesse d'Orléans, qui ne cesse de surveiller les deux amants,
reste stupéfaite de la passion du prince, de sa violence, qui lui fait
perdre tout sentiment, qui l'absorbe au point de lui faire tout oublier.
Il veut cacher son amour, et, plus il veut qu'il soit ignoré, plus on le
remarque. Quand Mme de Craon n'est pas là, le duc est inquiet, regarde
toujours du côté de la porte; quand elle entre dans la chambre, sa
figure change, il rit, il est tranquille. Puis au bout d'un instant,
lorsqu'on croit qu'il va regarder devant lui, sa tête se tourne sur ses
épaules, et ses yeux restent fixés sur Mme de Craon. «C'est un drôle de
spectacle», dit-elle; mais elle avoue qu'on ne peut être plus épris
d'une femme que le prince ne l'est de «la Craon» et qu'il a pour elle la
plus grande passion qui soit possible.

La favorite, du reste, était loin de manifester pour le prince la même
admiration et la même déférence: «Elle traite le duc de haut en bas,
écrit Mme d'Orléans, comme si c'était elle qui fût duchesse de Lorraine
et lui M. de Ligniville.»

Les Pères jésuites qui résidaient à la cour de Lorraine et qui étaient
les confesseurs du souverain s'efforçaient de faire croire à l'innocence
des rapports du prince et de Mme de Craon. A les entendre, il n'existait
entre eux qu'une pure amitié et il fallait avoir l'esprit bien mal fait
pour soupçonner un autre sentiment. Le Père de Lignères, confesseur de
la duchesse d'Orléans, fut chargé par ses confrères de Nancy de
persuader à sa pénitente cette bienveillante interprétation. Mais la
duchesse le reçut de main de maître. Il faut l'entendre raconter
elle-même l'incident:

«Mon confesseur s'est donné toutes les peines du monde pour me faire
croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et
Mme de Craon. Je lui ai répondu: «Mon Père, tenez ces discours dans
votre couvent, à vos moines qui ne voient le monde que par le trou d'une
bouteille; mais ne dites jamais ces choses-là aux gens de la cour. Nous
savons trop que quand un jeune prince très amoureux est dans une cour où
il est le maître, quand il est avec une femme jeune et belle
vingt-quatre heures, qu'il n'y est pas pour enfiler des perles, surtout
quand le mari se lève et s'en va sitôt que le prince arrive... Ainsi, si
vous croyez sauver vos Pères jésuites qui sont les confesseurs, vous
vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu'ils tolèrent le double
adultère...»

Le Père de Lignères, abasourdi par cette sortie, baissa la tête et se le
tint pour dit.

Quant à la duchesse, elle ajoute:

«Tous les jésuites veulent que l'on tienne leur ordre _pour parfait et
sans tache_; voilà pourquoi ils cherchent à excuser tout ce qui se passe
aux cours où l'un des leurs est confesseur. Aussi j'ai dit au mien, sans
ménagement: «Ce qui se passe à Lunéville est inexcusable... C'est là un
adultère public, et plus souvent ils feront approcher de la sainte table
le duc et sa maîtresse, plus grand sera le scandale.» (26 mars 1719.)

Léopold avait de nombreux sujets de dépenses: d'abord il était joueur
enragé, et cette malheureuse passion lui coûtait beaucoup d'argent; il
lui arriva en deux fois de perdre plus de deux millions. Il est vrai
que, quand il était par trop malheureux au jeu, il avait trouvé un moyen
fort ingénieux de se libérer: il ne payait pas. C'est en vain que ses
adversaires lui faisaient observer respectueusement qu'eux avaient payé
lorsqu'ils avaient perdu; Léopold faisait la sourde oreille et
continuait à jouer sur parole jusqu'à ce que la chance eût tourné en sa
faveur. Ce jeu effréné dura toute sa vie.

Le prince avait encore une autre passion très coûteuse, la politique. Il
avait de grandes ambitions et prétendait un jour ou l'autre jouer un
rôle en Europe. Pour y parvenir, il entretenait un peu partout des
émissaires, négociait sous le manteau de la cheminée, achetait des
consciences, intriguaillait à Vienne, en Hollande, un peu partout. Tout
ce commerce lui coûtait fort cher, sans qu'il soit arrivé jamais à un
bien brillant résultat.

Mais s'il n'obtint rien pour lui, il fut plus heureux pour son fils
François. Son rêve était de le marier à la fille aînée de l'Empereur,
l'archiduchesse Marie-Thérèse. Dans ce but, en 1723, il envoya le jeune
prince, alors âgé de quatorze ans, faire un séjour à la cour de Vienne;
il le fit accompagner par M. de Craon pour le surveiller et surtout
pour le diriger de façon à lui faciliter le mariage si ardemment
souhaité.

François reçut à Vienne un accueil enthousiaste; grâce aux habiles
manœuvres de M. de Craon, il y fut bientôt considéré comme l'héritier
de l'Empire, Charles VI n'ayant pas d'enfant mâle, et il s'y établit
définitivement.

Le jeu et la politique absorbaient donc des sommes considérables. Le duc
avait beau créer des impôts et pressurer son peuple pour subvenir à ses
prodigalités, il devenait chaque jour plus besogneux; il en était arrivé
à être criblé de dettes et à emprunter à tout le monde. Les pensions
n'étaient plus payées; on devait trois quartiers aux officiers du
prince, deux années aux domestiques. C'était lamentable; c'était la
ruine prochaine et inévitable.

Léopold ne paraissait pas s'en soucier et il continuait gaiement sa vie,
lorsqu'une catastrophe imprévue vint en interrompre brusquement le
cours.

En mars 1729, le prince se rendit au Mesnil avec M. de Craon pour
visiter un château que ce dernier faisait construire. En voulant
franchir un ruisseau, Léopold, qui était assez gros, glissa, et il tomba
à l'eau; non seulement il prit froid, mais il se blessa très
sérieusement au ventre. Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de
poitrine et, de plus, sa blessure s'envenimait. Au bout de peu de jours,
le délire le prit et on ne put garder d'illusions sur la gravité de la
situation. Le malade était poursuivi par l'idée fixe de se rendre chez
Mme de Craon, et il demandait sans cesse ses porteurs pour l'y conduire.

A son lit de mort, il eut encore une pensée touchante pour celle qui
avait tant contribué à l'agrément de sa vie; il employa le peu de forces
qui lui restaient à écrire à la duchesse de Lorraine pour lui
recommander M. et Mme de Craon.

Le malheureux prince succomba le 27 mars 1729, à cinq heures et demie du
soir, après cinq jours de maladie: «Je suis extrêmement touché de la
mort du prince, écrit pompeusement d'Audiffret, et j'ose assurer que
c'est une perte irréparable pour ses sujets. L'on a eu la consolation
qu'il est mort en héros chrétien.»

Mme de Craon éprouva le plus violent désespoir de la mort de l'homme
qu'elle aimait si passionnément; elle voulut dominer sa douleur et la
dissimuler, mais elle n'y put parvenir et tomba à son tour
dangereusement malade.

Par son testament, Léopold avait composé avec MM. de Craon, de Lixin et
le président Lefèvre, un conseil de régence dont la duchesse était
exclue. Le testament fut cassé, la duchesse douairière nommée régente et
libre de désigner à sa guise les membres du conseil.

Tout le monde s'attendait pour les Craon à une véritable persécution; on
était convaincu que la duchesse allait enfin se venger de ses longues
années de souffrance et de patience. Il n'en fut rien. Soit générosité
naturelle, soit qu'elle eût égard à la lettre de son mari mourant, la
duchesse ne prit aucune mesure contre les favoris du duc; elle se
contenta de suspendre M. de Craon de ses fonctions de grand écuyer.

Léopold avait laissé le trésor dans un état déplorable; non seulement
les caisses étaient vides, mais les dettes s'élevaient à plus de 14
millions. «Les revenus sont dissipés deux ans d'avance, écrit
d'Audiffret; c'est le chaos.»

Le conseil de régence dut prendre des mesures pour atténuer les
dilapidations du duc. Il ordonna que toutes les portions aliénées du
domaine feraient retour à l'État; que les terres achetées par l'État et
données à des particuliers seraient restituées en nature ou en argent,
etc. Ces mesures étaient surtout dirigées contre le prince de Craon.

Ce dernier non seulement les accepta avec bonne grâce; mais il avait été
au-devant en déclarant que tenant tous ses biens du prince seul, il ne
les garderait que s'il plaisait à son souverain. Il se soumit si
complaisamment à toutes les restitutions qu'on exigeait de lui que ses
ennemis eux-mêmes en furent surpris et désarmés. Cette attitude si
noble, et qui était la meilleure des réponses à ceux qui l'accusaient de
bas calculs, lui valut l'estime et l'affection de tous, et il conserva
en Lorraine et à la nouvelle cour une situation considérable.

En apprenant la mort de son père, le duc François avait quitté Vienne
aussitôt, et il était accouru à Nancy où il fut proclamé sous le nom de
François III.

La vue du nouveau souverain causa une déception générale: «On l'avait
connu à quatorze ans remarquablement étourdi et turbulent, écrit le
comte de Ludres, et on se trouvait en présence d'un pédagogue allemand.
Ce jeune homme de vingt ans s'était affublé d'une longue perruque à
l'allemande, d'un grand justaucorps serré à la taille, et il n'y avait
en France que les vieillards qui portaient encore ce costume datant du
grand roi[17].»

  [17] _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le
  comte DE LUDRES, Paris, Champion, 1894. Nous avons fait à cet
  ouvrage si remarquable de fréquents emprunts.

François déplut à ses sujets. Son germanisme et son air dédaigneux, si
différent de l'affabilité de son père, éloignèrent de lui non seulement
le peuple, mais aussi la noblesse. Il vécut à l'écart avec quelques amis
amenés de Vienne, et sans cette confiance et cette touchante familiarité
qui avaient toujours existé entre les Lorrains et leurs princes.

Le séjour du jeune duc en Lorraine ne modifiait en rien, du reste, les
projets de l'Empereur à son égard, et la main de Marie-Thérèse lui était
toujours destinée.



CHAPITRE II

(1729-1737)

  Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les
    chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son
    enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de
    Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé
    duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de
    Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets.


Si nous nous sommes étendu un peu longuement sur le règne du duc Léopold
et sur ses relations avec Mme de Craon, c'est que nous avons voulu
montrer dans quelle famille fut élevée notre principale héroïne, quels
exemples elle eut sous les yeux, et quelle était la société qui
gravitait autour d'elle. Pour juger sainement Mme de Boufflers, il était
de toute justice de montrer sa famille, le milieu dans lequel elle avait
vécu pendant les longues années de son enfance, pendant les années où
les impressions sont si vives et laissent dans l'âme des traces si
profondes. Si nous la voyons plus tard manifester une grande
indépendance morale et une rare liberté d'allure, nous l'excuserons plus
facilement en nous disant qu'il y avait chez elle une question
d'atavisme et que, du reste, elle ne vivait pas autrement que beaucoup
de femmes de son époque.

Tous les enfants de M. de Craon se distinguèrent par un caractère
heureux et un esprit original. On aurait pu dire au dix-huitième siècle
_l'esprit des Beauvau_, comme on disait au siècle précédent _l'esprit
des Mortemart_[18].

  [18] Voici la liste des enfants de M. et de Mme de Craon:

  1º Elisabeth-Charlotte, née à Lunéville le 29 septembre 1705,
  mariée le 29 juillet 1723 à Ferdinand-François de la
  Baume-Montrevel;

  2º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 28 avril 1707, mariée le 17
  août 1723 à Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin;

  3º Gabrielle-Françoise, née à Lunéville le 31 juillet 1708, mariée
  le 17 août 1725 à Alexandre d'Alsace, de Baussa, prince de Chimay;

  4º Marie-Philippe-Thècle, née à Lunéville le 23 septembre 1709,
  chanoinesse de Remiremont;

  5º Nicolas-Simon-Jude, né à Lunéville le 18 octobre 1710, mort à
  Rome en mai 1734;

  6º Marie-Françoise-Catherine, née à Lunéville le 8 décembre 1711,
  mariée le 19 avril 1735 à François-Louis de Boufflers;

  7º François-Vincent-Marc, né à Lunéville le 23 janvier 1713,
  primat de Lorraine, mort à Paris le 29 juin 1742;

  8º Léopold-Clément, né à Lunéville le 27 avril 1714, mort à Paris
  le 27 février 1723;

  9º Louise-Eugénie, née à Craon le 29 juillet 1715, abbesse
  d'Epinal le 7 août 1728, morte à Nancy en 1736;

  10º Henriette-Augustine, née le 28 août 1716, chanoinesse de
  Poussay, a fait profession chez les dames de Sainte-Marie à Paris
  en 1736;

  11º Charlotte, née le 28 novembre 1717, abbesse de Poussay en
  1730, mariée à Clément de Bassompierre, maistre de camp de
  cavalerie;

  12º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 10 février 1719,
  religieuse professe chez les dames de Sainte-Marie, rue du Bac, en
  1738;

  13º Charles-Just, né à Lunéville le 10 novembre 1720;

  14º Elisabeth, née à Lunéville le 19 janvier 1722, chanoinesse de
  Poussay, professe aux Dames de Sainte-Marie, à Paris, en 1740;

  15º Ferdinand-Jérôme, né à Lunéville le 15 septembre 1723,
  chevalier de Malte;

  16º Gabrielle-Charlotte, née à Lunéville le 28 octobre 1724,
  chanoinesse de Remiremont, et depuis religieuse professe à
  l'abbaye royale de Saint-Antoine au mois d'août 1734;

  17º Alexandre de Beauvau, né à Lunéville le 16 décembre 1725,
  colonel du régiment de Hainaut en 1744;

  18º Béatrice, née à Lunéville le 17 juillet 1727, morte le 19 mars
  1730;

  19º Hilarion, né à Lunéville le 22 septembre 1728, mort quatre
  jours après;

  20º Antoine, né à Lunéville le 28 janvier 1730, mort à Haroué en
  bas âge.

Le fils aîné de M. de Craon, Nicolas-Simon-Jude, né en 1710, avait été
nommé en 1718 à la survivance de la charge de grand écuyer de Lorraine.
Mais, lorsqu'il eut atteint l'âge de 21 ans, il abandonna ses dignités
et sa fortune pour se consacrer à Dieu. Il venait de recevoir les ordres
sacrés lorsqu'il mourut malheureusement à Rome, de la petite vérole, en
1734.

Le second fils, François-Vincent-Marc, né en 1713, avait été, dès son
enfance, destiné à l'Église; il fut nommé en 1718, c'est-à-dire à l'âge
de cinq ans, primat de Lorraine. C'était un bénéfice de 40,000 livres de
rente; il n'y avait nulle fonction attachée à cette dignité si ce n'est
d'officier à certaines grandes fêtes de l'année.

Le droit d'aînesse se trouva ainsi passer au troisième fils,
Charles-Just, né le 10 novembre 1720. Ce jeune homme reçut une éducation
des plus soignées et, à treize ans, il fut nommé lieutenant dans le
régiment de la Reine que commandait son oncle, le marquis de Beauvau;
puis il voyagea pendant plusieurs années.

Deux autres fils, plus jeunes, entrèrent également dans l'armée.

Quant aux filles, elles furent toutes placées dans les chapitres nobles
de Lorraine pour y rester jusqu'au moment de leur mariage ou s'y faire
religieuses. L'une fut abbesse d'Épinal, l'autre de Poussay.

Celles qui quittèrent le couvent pour se marier furent toutes
brillamment établies et richement dotées par Léopold.

Le 17 août 1723, Anne-Marguerite-Gabrielle de Beauvau s'allia à la
maison de Lorraine en épousant un prince de la branche de Marsan,
Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin. L'union était superbe
assurément, mais le prince n'était pas renommé par la douceur de son
caractère. Causant un jour, sur un sujet frivole, avec M. de Ligniville,
le propre frère de sa belle-mère, il se querella avec lui et prit les
choses de si haut qu'une rencontre s'ensuivit; il tua M. de Ligniville.
Cette humeur batailleuse devait être fatale au prince, comme nous le
verrons plus tard.

Plusieurs sœurs de la princesse de Lixin furent également fort bien
mariées. Élisabeth-Charlotte épousa le marquis de la Baume-Montrevel;
Gabrielle-Françoise, le prince de Chimay; Charlotte, abbesse de
Poussay, le marquis de Bassompierre.

Voyons, avec plus de détails, quel fut le sort de
Marie-Françoise-Catherine de Beauvau qui va jouer, dans notre récit, un
rôle prépondérant.

Catherine de Beauvau n'était pas ce que l'on peut appeler, à proprement
parler, une beauté; mais elle possédait, ce qui vaut mieux, un charme à
nul autre pareil. Comme sa mère, elle avait un teint d'une blancheur
éblouissante, des cheveux superbes, une taille d'une rare perfection. La
noblesse de son maintien, la légèreté de sa démarche ajoutaient encore à
ses attraits physiques.

Mais ce qui était incomparable et lui attirait tous les hommages,
c'étaient l'expression, la vivacité, la mobilité de sa physionomie.
Ajoutez à cela beaucoup de gaieté naturelle, de bonne grâce et de
finesse; bref, elle possédait au suprême degré tous les dons qui, dans
la femme du monde, peuvent séduire et charmer.

Les années de son enfance n'avaient pas été particulièrement heureuses.
D'un naturel un peu sauvage et même assez capricieux, elle ne sut se
plier avec une docilité suffisante à l'éducation commune et on lui en
voulut. Au milieu de frères et sœurs très nombreux et très aimés, elle
joua un peu le rôle sacrifié d'une Cendrillon; c'est aux autres que
s'adressaient, presque toujours, les caresses de sa famille. La jeune
Catherine aurait pu en concevoir quelque dépit et son caractère
s'aigrir en raison même de ces préférences injustes; heureusement pour
elle il n'en fut rien; l'indépendance de son humeur, sa dissipation, sa
gaieté, la préservèrent des regrets, des jalousies et des chagrins
qu'une âme plus sensible aurait pu éprouver.

Du reste, son séjour dans la maison paternelle ne se prolongea pas outre
mesure. «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit de façon
charmante Mme de Noailles, était de confier l'éducation des filles au
couvent depuis l'enfance jusqu'au mariage. Personne n'avait, ou ne
croyait avoir le temps d'élever ses enfants: d'ailleurs sur plusieurs
filles, il y en avait toujours quelqu'une destinée à entrer en religion
et que par conséquent il fallait éloigner du monde avant qu'elle pût le
regretter[19].»

  [19] _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE
  NOAILLES. Paris, 1855.

Donc, conformément aux usages, dès que Catherine de Beauvau fut sortie
de l'enfance, on l'envoya au couvent très mondain des chanoinesses de
Remiremont[20] et elle y attendit patiemment qu'un époux vînt l'en
faire sortir.

  [20] Avant 1789, ce célèbre couvent s'appelait l'_Eglise Insigne
  collégiale et séculaire de Remiremont_ ou _Chapitre Illustre des
  Dames Chanoinesses de Remiremont_. Le couvent avait été élevé sur
  une montagne située sur la rive droite de la Moselle, par saint
  Romaric, seigneur lorrain austrasien. Les religieuses suivaient
  la règle de saint Benoît. En l'an 900 elles transportèrent les
  reliques de saint Romaric sur l'emplacement occupé aujourd'hui
  par la ville de Remiremont et construisirent un monastère et une
  église. Tout fut détruit par un incendie en 1057. Les religieuses
  élevèrent un nouveau couvent sur les ruines de l'ancien; mais
  elles abandonnèrent la règle de saint Benoit et se
  sécularisèrent.

Il y avait en Lorraine quatre chapitres nobles de femmes: Remiremont,
Poussay, Épinal et Bouxières. Les deux plus célèbres étaient Remiremont
et Poussay[21]; c'est là qu'étaient élevées les jeunes filles de la plus
haute noblesse, jusqu'au moment de leur mariage; si l'époux espéré ne se
présentait pas, elles prenaient généralement le voile.

  [21] L'abbaye de Poussay était située à une demi-lieue au-dessous
  de Mirecourt, sur la chaussée de Nancy. Le chapitre, où les
  preuves étaient les mêmes que dans les autres chapitres nobles de
  Lorraine, était composé d'une abbesse, d'une doyenne et de quinze
  dames chanoinesses. Après avoir suivi pendant longtemps la règle
  de saint Benoit, les religieuses se sécularisèrent. L'habit de
  chœur des dames était un manteau d'étamine bordé d'hermine.

Les chanoinesses de Remiremont jouissaient des plus rares privilèges.
Non seulement elles étaient dispensées de la clôture, mais chacune
d'elles avait sa maison à part et vivait comme elle l'entendait. Elles
n'étaient astreintes à aucun vœu et pouvaient, quand il leur plaisait,
quitter l'abbaye pour se marier; enfin, elles étaient exemptes de la
juridiction de l'Ordinaire et ne relevaient que du Saint-Siège.

L'abbesse était revêtue des insignes de la dignité épiscopale; quand
elle allait à l'offrande ou à la procession, son sénéchal portait la
crosse devant elle et sa dame d'honneur lui portait la queue[22]. Elle
avait, dans la ville de Remiremont et les environs, le droit de haute,
moyenne et basse justice, et l'on ne pouvait appeler de ses jugements
qu'au Parlement de Paris.

  [22] Le nombre des chanoinesses pouvait aller jusqu'à
  soixante-dix-neuf. Après l'abbesse il y avait deux dignités: la
  doyenne et la secrète. Une tourière, une aumônière, quatre
  chanoinesses-chantres étaient les autres dignitaires. Chacune des
  dames avait le droit de choisir une coadjutrice, qu'on appelait
  nièce et qui lui succédait de plein droit en cas de mariage ou de
  mort.

L'habit d'église des dames chanoinesses était un long manteau à queue
traînante, de laine noire, avec collet d'hermine, et bordé des deux
côtés par devant d'hermine. La coiffure se composait d'une mante qui
tombait par derrière jusqu'à terre[23]. Cet uniforme n'empêchait
nullement les chanoinesses d'être coiffées comme à la cour; de porter
des diamants, des colliers, des rubans, etc.

  [23] En 1744, Louis XV accorda aux chanoinesses le droit de
  porter de la droite à la gauche un large cordon bleu liseré de
  rouge auquel devait être attachée en forme de croix de chevalerie
  une médaille représentant saint Romaric.

Les dames de Remiremont étaient choisies parmi les plus illustres
familles d'Allemagne et de Lorraine[24]. Les abbesses étaient toujours
des princesses de l'un ou de l'autre pays.

  [24] Pour être admise à Remiremont, il fallait prouver
  contradictoirement devant le chapitre assemblé soixante-quatre
  quartiers de noblesse, c'est-à-dire faire preuve de neuf
  générations chevaleresques dans les deux lignes paternelle et
  maternelle. Louis XIV et Louis XV n'auraient pu faire admettre
  leurs filles dans le célèbre chapitre parce qu'elles avaient du
  sang de Médicis dans les veines.

Il ne faudrait pas s'imaginer que l'abbaye était l'asile inviolable de
la paix et du bonheur. Les dames de Remiremont étaient sans cesse en
querelles, tantôt entre elles, tantôt avec leurs seigneurs suzerains,
les ducs de Lorraine, contre lesquels elles se sont souvent révoltées.
Pour venir à bout de leur résistance, on fut plusieurs fois obligé de
mettre des soldats en garnison dans l'abbaye et même, pour les effrayer,
de faire venir à Remiremont l'exécuteur des hautes œuvres!

Mais ce n'était pas seulement avec leurs seigneurs que les chanoinesses
se querellaient si violemment; la concorde était loin de régner dans
l'illustre chapitre. Les chanoinesses allemandes, françaises, lorraines
formaient trois partis distincts et se faisaient une guerre acharnée: la
cour souveraine de Nancy dut plusieurs fois intervenir.

Depuis la mort de la grande abbesse Dorothée, rhingravine de Salm
(1660-1702), l'abbaye offrait un triste spectacle. On avait élu comme
abbesse une enfant de cinq ans, la fille du duc Gabriel de Lorraine. Les
chanoinesses profitèrent de sa minorité pour ne faire que ce qui leur
plaisait et violer ouvertement tous les règlements.

Une entière liberté de mœurs régna bientôt dans le couvent et ses
paisibles ombrages ont abrité plus d'un drame.

Catherine de Beauvau n'eut pas lieu de prendre part aux rivalités et aux
querelles qui divisaient si souvent les chanoinesses plus âgées; elle se
borna à se laisser vivre au milieu de ses compagnes les plus jeunes, de
celles qui comme elle étaient insouciantes et gaies. Son heureux
caractère lui attira beaucoup d'amies et elle conserva toujours un
agréable souvenir de ces jours de sa jeunesse, où tout son temps se
passait à chanter, à jouer et à danser.

Elle resta au couvent jusqu'à l'âge de vingt-trois ans; à ce moment,
elle fut demandée en mariage par Louis-François de Boufflers, marquis de
Remiencourt, «capitaine pour le service de France au régiment
d'Harcourt-dragons», moins âgé qu'elle de trois ans[25].

  [25] Il était fils de Charles-François, marquis de Boufflers,
  lieutenant-général, chevalier de Saint-Louis, seigneur de
  Remiencourt, Dommartin, Gaullancourt, la Valle, la Bucaille et
  autres lieux, et de Louise-Antoinette-Charlotte de Boufflers.

  Les Boufflers étaient originaires de la Picardie. Un partage de
  terre fait entre trois frères le 6 juillet 1585 avait divisé la
  famille en trois branches: l'aînée, qui reçut de Louis XIV en 1695
  le titre ducal; la branche des Rouverel, et enfin celle des
  Remiencourt; cette dernière se fixa en Lorraine.

  La descendance directe du maréchal de Boufflers s'éteignit
  bientôt; mais la branche des Remiencourt, celle de Nancy, s'étant
  alliée à la dernière descendante du maréchal, les Remiencourt, par
  les femmes, se trouvèrent, à un moment, descendre du maréchal.

C'était une alliance flatteuse, M. de Boufflers étant le petit-fils de
l'illustre maréchal de ce nom. Aussi la famille de Craon, sans même
consulter la jeune fille, s'empressa-t-elle de donner son consentement à
une union qui lui paraissait fort séduisante, bien que la fortune du
fiancé fût des plus modestes.

Catherine, en fille bien dressée, s'empressa de s'incliner devant le
choix de ses parents et dès le 8 avril «par devant le conseiller de S.
A. R., tabellion général au duché de Lorraine, maître François
Mauljean», et «sous l'autorité et agrément» de la Régente, du prince et
des princesses, les deux familles établissent «les points, articles et
conditions du futur mariage espéré à faire si Dieu et notre saincte mère
l'Église s'y accordent».

Le «futur époux», dont les parents n'avaient pu quitter Paris, était
assisté de Mme Élisabeth de Grammont, sa cousine; de Joseph du Puget,
major du régiment d'Harcourt; du chevalier de la Beraye, capitaine au
même régiment, «ses bons amis».

La future épouse avait auprès d'elle ses parents; son frère Just de
Beauvau; ses sœurs, la princesse de Lixin et la marquise de
Bassompierre; ses tantes, la maréchale de Bassompierre et la comtesse de
Rouargue; sa grand'mère de Ligniville, etc.

Les principales stipulations du contrat étaient les suivantes:

«1º Les futurs conjoints ont promis et promettent de s'épouser en face
de l'Église le plus tôt que faire se pourra;

«2º Ils seront unis et communs en tous biens, meubles, acquêts et
conquests;

«3º En faveur et contemplation dudit mariage, les père et mère de la
future épouse donnent à leur fille la somme de 40,000 livres en argent
«au cours et valeur de France», qui serviront en partie à rembourser
33,000 livres de dettes foncières sur les terres données au futur
époux... promettent en outre lesdits père et mère de la future épouse de
l'habiller suivant son état et qualité;

«4º Réciproquement, les père et mère du futur époux s'obligent à lui
céder et abandonner dès à présent la propriété et jouissance des terres
et seigneuries de Remiencourt, Dommartin et Gaullancourt; mais ils se
réservent leur habitation pour toute la vie de chacun d'eux dans le
château de Remiencourt, dans tels appartements qu'il leur plaira
choisir. S'ils veulent demeurer ailleurs, il leur sera payé annuellement
par les futurs époux la somme de 300 livres.»

Enfin, il était stipulé qu'en cas de prédécès du mari la future épouse
reprendrait par préciput ses habits, linge, bagues et joyaux, deux
chambres garnies et son carrosse attelé de six chevaux.

Si, au contraire, le mari survivait, il reprenait ses armes, chevaux,
habits, linge, avec un carrosse attelé de six chevaux, ainsi que les
chaises et autres équipages à son usage.

Toutes les questions d'intérêt réglées à la satisfaction des parties,
lecture fut faite du contrat et tous les assistants y apposèrent leur
signature.

La cérémonie officielle fut célébrée avec de grandes réjouissances le 19
avril 1735.

Les jeunes époux s'installèrent dans leur terre de Lorraine et ils y
vécurent paisiblement pendant les premières années de leur mariage, ne
faisant à Nancy et à Lunéville que d'assez courtes visites.

Un événement politique fort inattendu allait décider de l'avenir de Mme
de Boufflers.

Elle vivait calme et heureuse avec son mari, lorsqu'elle apprit que par
la plus étrange aventure la Lorraine venait de changer de maître et
qu'elle devenait la sujette du roi Stanislas[26], le père de la reine
Marie Leczinska.

  [26] Stanislas Leczinski (1682-1766), simple palatin de Posnanie,
  avait été élu roi de Pologne en 1704, grâce à l'amitié de Charles
  XII; il fut renversé, en 1714, par Auguste, électeur de Saxe. En
  attendant qu'il pût l'aider à reconquérir son royaume, Charles
  XII donna à Stanislas le gouvernement de la principauté de
  Deux-Ponts qui appartenait à la Suède. Mais le roi de Suède
  mourut en 1718 et Stanislas fut expulsé des Deux-Ponts. Il dut se
  réfugier à Landau, puis à Wissembourg, où la France lui offrit un
  asile. Il y vivait avec sa femme et sa fille Marie dans un état
  voisin de la misère lorsqu'en 1725, à la suite de l'intrigue la
  plus invraisemblable, Louis XV demanda la main de la jeune Marie
  Leczinska.

  Après le mariage de sa fille, Stanislas habita le château de
  Chambord.

Voici ce qui s'était passé:

En 1733, Auguste de Pologne étant mort, Stanislas revendiqua son
héritage. La guerre de la succession de Pologne dura deux ans. Après
différentes péripéties on signa enfin à Vienne, le 3 octobre 1735, les
préliminaires de paix qui proclamaient la renonciation de Stanislas à la
couronne de Pologne et lui attribuaient en échange la possession des
duchés de Lorraine et de Bar[27].

  [27] En 1733 l'on apprit que le roi Auguste de Pologne était mort
  et que les Polonais, mécontents de la maison de Saxe, offraient
  de nouveau la couronne au roi Stanislas. Ce dernier partit pour
  la Pologne où il fut élu à l'unanimité. Des mécontents
  proclamèrent le fils d'Auguste, électeur de Saxe. Poursuivi par
  les Russes et abandonné par les nobles de son parti, Stanislas se
  réfugia à Dantzig, puis à Kœnigsberg.

  Pendant ce temps Charles VI avait voulu à tout prix faire
  reconnaître par les puissances étrangères sa _pragmatique
  sanction_ de 1713 et assurer à l'aînée de ses filles l'entière
  succession de tous ses États. La France s'y était refusée et était
  entrée en guerre avec l'Empire.

  En 1735, la France proposa à Charles VI de reconnaître sa
  _pragmatique sanction_, à condition que les duchés de Lorraine et
  de Bar seraient cédés à Stanislas, qui renoncerait à la couronne
  de Pologne. A la mort de Stanislas les duchés devaient revenir à
  la France.

En mai 1736, Stanislas rentra en France et vint attendre au château de
Meudon, mis à sa disposition par son gendre, qu'il pût entrer en
possession de ses nouveaux États.

Recherché et courtisé par tout ce qu'il y avait de plus élevé à
Versailles, Stanislas passa à Meudon une année délicieuse, bien faite
pour le dédommager de ses tribulations précédentes.

Il faut avouer cependant que, durant son séjour, Stanislas, au lieu de
se renseigner sur ses devoirs et de se mettre à même de gouverner la
Lorraine, ne s'occupait guère que de misérables questions d'étiquette.
Quel nom porterait-il? Serait-il seulement duc de Lorraine? C'était bien
peu; il sollicita le titre de roi de Pologne et d'Austrasie. Il demanda
que son duché fût érigé en royaume. Il fit prévenir par l'évêque de Toul
tous les curés qu'ils eussent à chanter désormais le _Domine salvum fac
regem_. Ces graves questions l'absorbaient presque exclusivement[28].

  [28] Pierre BOYÉ, _Stanislas et le troisième traité de Vienne_.

La petit cour de Meudon attirait naturellement tous les Lorrains qui
résidaient à Paris; Stanislas, désireux de se faire accepter, se
montrait charmant pour ses futurs sujets et les comblait de politesses.
C'est ainsi que Mme du Châtelet, qui devait jouer un grand rôle dans la
vie du roi, fut invitée à venir faire sa cour. Le roi l'apprécia à sa
juste valeur et il conserva de la jeune femme et des agréments de son
esprit un souvenir très vif.

Stanislas était un prince éclairé, instruit; de plus il était doué de la
souplesse inhérente à la race polonaise. Il s'efforça de dépouiller la
rude écorce de l'homme du Nord et d'adopter les mœurs raffinées et
polies de la cour de Versailles. On raconte qu'à un souper, ayant
entendu chanter Mlle Lemaure, il lui fit présent d'un gros diamant qu'il
avait au doigt. Cette galanterie fit merveille parmi les courtisans et
valut aussitôt à Stanislas la réputation d'un prince fort civilisé. Il
sut également profiter des loisirs que lui imposait la politique pour
s'adonner à l'étude de la littérature française, et il se lia pendant
son séjour à Meudon avec les auteurs célèbres qui vivaient à Paris.

Le traité qui attribuait les duchés de Bar et de Lorraine au roi
Stanislas et les réunissait définitivement à la France fut signé le 15
février 1737[29].

  [29] François III ne s'était décidé à signer l'acte de cession
  qu'après avoir reçu de Charles VI l'investiture de la Toscane.

Déjà le duc François n'habitait plus la Lorraine; l'année précédente, il
avait confié la régence à sa mère et il était parti pour Vienne où il
avait épousé l'archiduchesse Marie-Thérèse.

Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa
résidence soit à Vienne, soit à Bruxelles où ses fils l'appelaient. Elle
ne le voulut pas. Elle déclara qu'elle était «trop vieille pour
apprendre l'allemand», et que là où elle avait vécu et souffert, là
aussi elle voulait mourir.

Elle aurait désiré rester à Lunéville; mais c'était la seule résidence
qui fût alors en état de loger le roi de Pologne. Par égard pour sa
situation, Louis XV lui offrit de lui céder sa vie durant le château de
Commercy qu'avait autrefois habité le cardinal de Retz; elle accepta.

Avant de quitter pour jamais Lunéville, la duchesse reçut la visite du
prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel
III; il était chargé de demander au nom de son maître la main
d'Élisabeth-Thérèse, l'aînée des princesses lorraines. La cérémonie des
fiançailles eut lieu le 5 mars 1737.

Le lendemain, de grand matin, la régente et ses deux filles quittaient
le palais de leurs ancêtres, le visage baigné de larmes et contenant
avec peine la douleur qui leur étreignait le cœur. Ces regrets étaient
partagés par la population entière. Au dehors, en effet, une foule
immense était rassemblée; la désolation était générale: on ne voyait que
visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept
siècles que la même maison régnait sur les Lorrains; elle en était
adorée.

Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se précipita
au-devant des chevaux pour les empêcher d'avancer et garder quelques
minutes encore cette famille bien-aimée.

En même temps que la consternation et l'horreur régnaient à Lunéville,
les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que
devaient parcourir les princesses; prosternés à genoux, ils tendaient
vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grâce à la
famille royale de ne pas les abandonner.

Le cortège mit cinq heures à parcourir la première lieue.

L'ambassadeur de Sardaigne, ému par ces démonstrations, écrivait à son
maître: «Une journée si affreuse est bien faite pour donner une idée du
jugement dernier!»

L'on n'arriva que fort tard dans la soirée au château d'Haroué,
magnifique résidence qui appartenait au prince de Craon[30], et que Mme
de Craon avait mis gracieusement à la disposition de la régente.

  [30] Il était situé à 30 kilomètres de Lunéville.

Pourquoi la princesse avait-elle accepté l'invitation de sa rivale
détestée? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonné? Avait-elle voulu sauver
les apparences? Toujours est-il qu'elle résida à Haroué avec ses filles
jusqu'à ce que le château de Commercy fût en état de la recevoir. Du
reste M. et Mme de Craon avaient quitté le château en apprenant que la
Régente arrivait accompagnée de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans
auparavant, avait tué en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon.

C'est à Haroué que les princesses de Lorraine passèrent les dernières
heures qu'il leur fut donné de vivre ensemble. Le 14 mars, la future
reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux États; sa sœur, la
princesse Charlotte, se rendait à l'abbaye de Remiremont dont elle
allait, l'année suivante, devenir abbesse[31], et la duchesse se
dirigeait tristement vers la résidence de Commercy qu'elle ne devait
plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli.

  [31] Elle partit de Remiremont en 1745 pour se rendre à Insprück;
  elle ne revint jamais en Lorraine.



CHAPITRE III

(1737-1740)

  Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant
    de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de
    la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve
    de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis
    polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau
    sexe.--Scandales de la cour de Lunéville.


Par le traité de 1735 il était formellement stipulé qu'à la mort de
Stanislas les duchés de Lorraine feraient retour à la France.

Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit à signer,
le 30 septembre 1736, la déclaration de Meudon.

Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[32], Stanislas accordait au
roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions,
de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines,
bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la
nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois,
etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une
abdication anticipée.

  [32] A la mort du grand-duc de Toscane, elle devait être portée à
  2,000,000 de livres.

Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de
Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient
en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui
fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[33]. Il partit pour
Nancy le 28 janvier 1737.

  [33] Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, né le 2 janvier
  1697, avait travaillé dès l'âge de quatorze ans dans les bureaux
  de M. Voisin, secrétaire d'État de la guerre sous Louis XIV.
  Nommé maître des requêtes en 1716, il franchit rapidement tous
  les degrés de la hiérarchie et il fut envoyé en 1731 comme
  intendant à Soissons.--Il avait épousé le 16 mai 1724
  Louise-Élisabeth Orry, fille d'un intendant des finances. Il
  devint veuf en septembre 1761.--Il administra seul la Lorraine de
  1737 à 1758, et avec un de ses fils de 1759 à 1766.

Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les
autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres
patentes de Stanislas et de Louis XV.

Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous
les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva
et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay,
la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur
l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un
bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de
chasse et de hautbois.

Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix
et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille
lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient
illuminés _a giorno_.

Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme;
mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils
étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était
pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue
était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne
prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[34].

  [34] L'année 1737 fut considérée comme la première mort du pays,
  1766 fut la seconde.

A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent
congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une
rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences
empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit
pas davantage.

Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux
sujets[35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les
réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après
par la reine Opalinska.

  [35] Stanislas ne fit son entrée à Nancy que le 9 août.

Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains
descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition
par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se
mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué
sous le duc Léopold.

M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne.
Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était
souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il
envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre.
Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de
prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de
renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur.

Le roi de Pologne, qui était par nature essentiellement reconnaissant et
qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une
véritable gratitude à Léopold et aussi à M. de Craon qui avait été
l'intermédiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs
circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce
dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer près de lui
M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressèrent auprès du nouveau
souverain.

Si son gendre le traitait sans aucuns égards, Stanislas entendait au
contraire observer vis-à-vis de lui les règles de la bienséance la plus
stricte. A peine installé il voulut envoyer l'homme le plus
considérable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la
«prise de possession». Son choix se porta sur M. de Craon.

Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le
voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse.
Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'après de longues années
d'exil.

En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-même
que par les siens, le paisible établissement de Stanislas, le prince de
Craon était resté fidèle à la vieille dynastie lorraine. Le duc
François, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractère
une confiance sans bornes, l'avait chargé de se rendre en Toscane avec
le titre de ministre plénipotentiaire, pour être prêt à prendre
possession du grand-duché à la mort de Gaston de Médicis.

Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour
Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la
princesse la route de Florence; ils s'y installèrent définitivement et
ils y tinrent un grand état de maison[36].

  [36] Toute la noblesse accourut chez eux; comme on connaissait
  l'intimité du prince et de François, chacun lui faisait la cour
  et sollicitait un emploi pour le jour où il y aurait lieu
  d'organiser la nouvelle administration. M. de Craon, qui voulait
  ménager tout le monde, promettait la même place à vingt
  personnes. Quand le grand-duc mourut, le 9 juillet 1737, le
  prince fit reconnaître aussitôt le duc François, et il gouverna
  en son nom avec le titre de vice-roi. Il fut naturellement
  impossible au prince de tenir toutes les promesses qu'il avait
  faites, et ce fut un concert de récriminations et de plaintes:
  «Ce sont de plaisantes gens que ces Florentins, s'écriait-il
  indigné; ils prennent des politesses pour des engagements.»

Avant de raconter les débuts du règne de Stanislas et la façon dont il
organisa sa petite cour, voyons d'abord quels étaient ses pouvoirs et
quels rapports il entretint avec son terrible chancelier.

Les pouvoirs de M. de la Galaizière étaient énormes; par le fait, il
exerçait en Lorraine l'autorité absolue. C'était, du reste, un homme
d'une remarquable valeur, et il est resté une des grandes figures
administratives du dix-huitième siècle.

Stanislas eut-il à souffrir de l'état de dépendance dans lequel il vécut
vis-à-vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizière
était un homme du monde, aimable, distingué, bien élevé; il n'abusait
pas de sa toute-puissance; sans jamais rien céder dans la réalité, en
apparence il se montrait plein d'égards et de courtoisie, et il gardait
toujours, vis-à-vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses.
Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au
monarque les cérémonies extérieures, la pompe officielle, en un mot
l'illusion de la souveraineté. Enfin, il déploya dans ses rapports avec
son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vécurent, non seulement
en paix, mais souvent même sur un pied de véritable intimité. Le roi
était sensible aux procédés courtois de son chancelier, et, bien que
souvent en désaccord, il ne s'éleva jamais entre eux de conflit
irréparable.

Et puis le roi était si bon, si bienveillant; il tenait si peu au
pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout
le bien qu'il aurait souhaité, et, s'il souffrait quelquefois de n'être
pas le maître, c'était en se trouvant impuissant devant la dureté de son
chancelier.

Quand il vit à quel rôle infime se réduisaient ses fonctions royales, il
s'y résigna avec philosophie et il s'ingénia à se créer des
compensations. Débarrassé des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'à
faire du bien autour de lui et à s'entourer d'une cour agréable où il
pût goûter en repos les joies du cœur et de l'esprit. Mais la tâche
était malaisée, et il lui fallut plusieurs années avant d'y parvenir.
Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse,
n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des
oppresseurs dans les fonctionnaires chargés de les administrer.

Le roi de Pologne était la bonté même, et il se trouvait certainement le
prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux
sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement
retourner peu à peu l'opinion en sa faveur.

Il avait appris sans déplaisir les marques si profondes d'attachement
données par les Lorrains à la régente et aux princesses lors de leur
départ.

«J'aime ces sentiments, s'était-il écrié en écoutant le récit des scènes
attendrissantes qui s'étaient passées à Lunéville; ils m'annoncent que
je vais régner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du
bien.»

Ces phrases et d'autres semblables, colportées à l'envi, n'avaient pas
sensiblement diminué l'hostilité des populations. L'antipathie pour le
nouveau règne se manifestait de toutes manières. On commença par
chansonner le souverain:

      Oh! grands dieux! quelle culbute!
      Après nos ducs quelle chute!
    Monseigneur de la Galaizière,
    Laire, laire, laire, lanlaire,
    Laire, laire, laire, lanla.
    Que ne laissais-tu à Meudon
    Ce Roi qui ne l'est que de nom
    Monseigneur de la Galaizière[37]

  [37] Chanson populaire. BOYÉ, _Troisième traité de Vienne_.

Les Lorrains se laissaient même volontiers aller à manifester leurs
sentiments publiquement.

On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la
place du marché de Nancy; ils furent fort mal accueillis et même
poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indignée, voulait
faire rechercher les coupables: «Laissez-les dire, lui répondit sagement
Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore
plus que leurs anciens princes.»

C'étaient particulièrement les paysans qui se montraient les plus
récalcitrants; dans les campagnes s'élevaient fréquemment des rixes avec
les soldats français.

Dans les villes, surtout dans celles où résidait la cour, l'antipathie
ne fut pas de très longue durée. Quand on vit que la présence de
Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement,
l'animation, les fêtes, on se réjouit malgré tout de voir reprendre les
affaires, et on cessa bientôt de garder rigueur à un régime si favorable
à la prospérité des commerçants.

Quelle était l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils
le nouveau régime?

A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'était
divisée. Les uns n'avaient pas voulu changer de maître et avaient suivi
à Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir,
s'étaient tout de suite tournés vers la France. D'autres, plus
éclectiques, s'étaient tournés des deux côtés à la fois; ainsi, le
marquis de Choiseul-Stainville, par un équitable partage, avait fait
entrer son fils aîné dans l'armée française, le second dans l'armée
autrichienne.

Quant à la noblesse restée dans le pays, les uns s'étaient précipités
au-devant du soleil levant, au point de soulever l'écœurement de
l'ancien duc François; les autres, la majorité, se tinrent d'abord assez
à l'écart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisément, Stanislas
leur distribua libéralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre
de ses chambellans, il compte bientôt les marquis de Choiseul, du
Châtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de
Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Béthune est
grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de
Custine grand écuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du
corps[38].

  [38] Plusieurs d'entre eux, entre autres le comte de Ludres,
  étaient à la fois chambellans du roi de Pologne et du grand-duc
  de Toscane; ils prenaient les deux titres dans les actes
  officiels, et Stanislas ne trouvait pas mauvais ce témoignage de
  fidélité à son prédécesseur.

Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la
chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc.

La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de
Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de
Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais.

Un chevalier d'honneur, un premier maître d'hôtel, des filles d'honneur,
des gentilshommes, des aumôniers, des pages complètent le personnel de
son entourage.

Ce n'était point par une ostentation qui était loin de ses goûts que
Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il
cherchait à donner satisfaction à tout le monde[39].

  [39] Le personnel de la cour était considérable. Outre les charges
  que nous venons de citer, on comptait dans le personnel inférieur:
  1 médecin, 2 chirurgiens, 1 apothicaire, 4 valets de chambre,
  1 tapissier, 3 huissiers, 1 perruquier, 1 garçon de la garde-robe,
  2 frotteurs, 2 balayeurs, 4 porteurs de bois, 1 allumeuse de lampes,
  2 ramoneuses, 18 grands valets de pied, 10 petits, 2 coureurs,
  6 heiduques, 22 suisses.

  La blanchisseuse du roi était la Pierrot; Mme Mathis était chargée
  du linge de table; M. Pluchon était le cordonnier du roi et M. Roxin
  le peintre.

  116 personnes étaient chargées de l'entretien des jardins et des
  fontaines.

  Pour le service de la chapelle, on comptait: 1 confesseur, 2
  aumôniers, les chanoines réguliers, 1 garçon sacristain, 1 horloger,
  1 facteur d'orgues.

  Pour l'écurie: 1 premier écuyer, 8 cochers, 6 postillons, 12 garçons
  d'attelage, 2 charretiers, 16 palefreniers, 3 postillons de chaise,
  4 muletiers, 2 selliers, etc.

  Pour la comédie: 14 personnes.

  Pour la vénerie: 20 personnes, chargeurs d'armes, piqueurs, valets
  de limier, valets de chiens, boulangers, palefreniers.

  Enfin, il y avait, pour les chasses, un capitaine des gardes à
  cheval, des gardes à pied, etc.

Bien entendu, la grande majorité de ces charges étaient plus
honorifiques que réelles; la plupart étaient des sinécures et bien peu
de ces nombreux fonctionnaires touchaient des émoluments. Aussi ne se
croyaient-ils nullement tenus à remplir les fonctions dont on les avait
gratifiés; la plupart s'isolèrent dans leurs châteaux, se bornant à
attendre les événements et voulant voir, avant de se décider, ce qu'on
pouvait espérer du nouveau roi.

Stanislas lui-même, soit qu'il se méfiât de leurs sentiments, soit qu'il
se trouvât plus agréablement dans le milieu polonais auquel il était
habitué, ne fit pas au début de grands efforts pour les attirer.

Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut
garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant
un trône, fut de récompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partagé
les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient été les compagnons
fidèles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de
la cour.

Le duc Ossolinski, ce duc révolutionnaire qui avait profité de ses
fonctions de grand trésorier de Pologne pour enlever les diamants de la
couronne, fut nommé grand maître de la cour.

Le baron de Meszech, un vieux fidèle de Stanislas, eut le soin de
maintenir l'ordre et la règle dans le palais avec le titre de grand
maréchal. Le chevalier de Wiltz reçut le commandement du régiment de
cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand
écuyer.

Le comte Zaluski, grand référendaire de Pologne, devint grand aumônier
de la cour.

Le secrétaire du roi, Solignac, eut la charge de secrétaire général du
gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nommé premier écuyer;
Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame
d'honneur de la reine, etc.

Le comte de Thianges, celui qui avait accepté de jouer le rôle du roi
quand Stanislas avait cherché, en 1733, à reconquérir le trône de
Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut chargé de toutes les
chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des
chevaux[40].

  [40] Il se démit de sa charge en 1746 en faveur de M. de
  Ligniville et contre une place de grand chambellan en faveur de
  son neveu, qui portait son nom.

Le roi ayant fondé une école pour quarante-huit cadets, la moitié des
places fut réservée aux enfants de ses fidèles Polonais.

Dans son zèle de reconnaissance, Stanislas émit même la prétention de
nommer, à Remiremont et à Poussay, des chanoinesses polonaises; mais
cette prétention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et
le roi dut s'empresser de renoncer à son idée.

Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du
monarque, elles déplurent à la noblesse lorraine. On s'étonna, non sans
raison, de voir les plus belles charges de la cour attribuées à des
étrangers, au détriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de
les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau régime.

Composée presque exclusivement de ces Polonais batailleurs, querelleurs,
aux mœurs encore brutales, violentes, presque sauvages, la cour de
Lorraine, au début, fut loin de ressembler à ce qu'elle avait été sous
Léopold, et rien ne pouvait faire prévoir alors le lustre et l'éclat
dont elle devait briller quelques années plus tard.

Moins encore peut-être que les courtisans polonais du roi, la reine
Opalinska n'était pas faite pour donner à la cour du charme et de
l'agrément.

Issue du sang des Piast, simples paysans devenus rois, Catherine
Opalinska avait été mariée à quinze ans[41] à Stanislas qui n'en avait
que dix-huit.

  [41] Elle était née le 5 octobre 1680.

C'était une femme excellente, pieuse, généreuse, bienfaisante, ayant
sans cesse la main ouverte à toutes les infortunes; mais elle était
d'une piété rigide, et l'austérité de ses mœurs était extrême.

Elle pratiquait l'humilité, lavait les pieds des pauvres à certaines
grandes fêtes de l'année, portait elle-même ses aumônes; enfin, elle
donnait l'exemple des plus rares vertus.

Elle ne se bornait pas aux pratiques intimes de la piété; elle aimait
les cérémonies extérieures de l'Église. En 1739, au moment de la grande
mission, on la vit suivre avec ponctualité tous les exercices; on la vit
avec le roi, un flambeau à la main, renouveler les promesses du baptême,
visiter le calvaire, suivre les processions. Vingt mille spectateurs
fondaient en larmes à ce spectacle.

Pour tous, elle était un objet de vénération, mais aussi de crainte.
Stanislas lui-même la redoutait. Quand il accordait quelque grâce pour
laquelle il n'était pas certain de son agrément, il disait: «Surtout,
n'en parlez pas à la reine.»

Les personnes appelées à vivre dans son intimité se plaignaient souvent
de l'inégalité de son humeur. Sa santé délicate contribuait encore à la
rendre morose, sévère; quelques-uns disaient même acariâtre.

La reine du reste détestait la Lorraine et elle caressa toujours le
secret espoir de retourner finir ses jours en Pologne. Tout lui
déplaisait à Lunéville, le château, l'eau, l'air, par-dessus tout les
habitants, et elle ne dissimulait pas ses sentiments; aussi était-elle
peu aimée.

On peut aisément supposer que la cour de Lorraine serait rapidement
devenue une cour des plus tristes si Catherine avait pu la diriger à sa
guise. Mais Stanislas était loin de partager les goûts d'austérité de sa
femme et, tout en étant lui-même profondément religieux, il aimait la
gaieté, le plaisir, voire même le beau sexe.

Il éprouvait même pour lui un attrait tout particulier et ses
cinquante-cinq ans bien sonnés ne l'empêchaient pas de lui rendre des
hommages empressés.

C'est le seul point sur lequel la reine Opalinska n'eut pas gain de
cause; ses colères, ses indignations, ses anathèmes laissaient le roi
fort indifférent, et il ne se montrait pas moins friand de «ses petites
peccadilles», comme il appelait ses infidélités.

L'exemple donné par Stanislas sera naturellement suivi par les
courtisans; l'on jouira à la cour de Lunéville d'une grande indépendance
morale. Il y aura bien des intrigues, bien des maris trompés, souvent
bien des scandales et des éclats.

Quand il arriva en Lorraine, Stanislas traînait à sa suite, comme
favorite, la duchesse Ossolinska[42], sa cousine germaine; il avait
éprouvé pour elle des sentiments très vifs. C'est grâce à ces sentiments
que le duc, le mari, auquel, de toute justice, le roi devait bien une
compensation, avait été nommé grand maître de la nouvelle cour.

  [42] Elle était fille de Jean-Stanislas Jablonowski, palatin de
  Russie. Le duc Ossolinski l'avait épousée en secondes noces en
  1733; elle avait trente ans de moins que lui.

La liaison de Stanislas avec sa cousine durait déjà depuis assez
longtemps et, bien que le roi commençât à se lasser, elle subsista, avec
quelques passades, pendant les premières années du séjour à Lunéville.

La duchesse Ossolinska avait une sœur, la belle comtesse Jablonowska,
palatine de Russie. Stanislas passait également pour n'avoir pas été
insensible à ses charmes et il l'avait comblée de faveurs. Puis la
comtesse s'était attachée au chevalier de Wiltz, un des plus fidèles
Polonais du roi, et elle l'aimait avec tant de passion qu'elle lui
pardonnait même ses infidélités. Leur liaison n'était un mystère pour
personne.

Le duc de Bourbon avait remarqué la comtesse pendant le séjour de
Stanislas à Meudon, et il avait eu un instant l'idée de l'épouser; mais,
quand il connut sa liaison avec Wiltz, il y renonça.

Le prince de Châtellerault-Talmont eut plus de confiance en lui, ou en
elle, si on préfère, et il en fit sa femme, mais à la condition qu'elle
ne reverrait jamais le chevalier; la comtesse promit tout ce qu'on
voulut, et, quand elle fut princesse de Talmont, elle reprit
paisiblement ses relations avec de Wiltz comme par le passé[43].

  [43] Le mariage avait été célébré à Chambord, le 29 novembre
  1730.

Mme du Deffant a tracé d'elle ce portrait mordant:

«Mme de Talmont a de la beauté et de l'esprit... Sa conversation est
facile et a tout l'agrément et toute la légèreté français. Sa figure
même n'est point étrangère; elle est distinguée sans être singulière. Un
seul point la sépare des mœurs, des usages et du caractère de notre
nation, c'est sa vanité... Elle se croit parfaite, elle le dit et elle
veut qu'on la croie... Son humeur est excessive... elle ne sait jamais
ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle
aime.... L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est
marqué au coin de la bizarrerie et du caprice... Elle est crainte et
haïe de tous ceux qui sont forcés de vivre avec elle.... L'agrément de
sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières séduisent beaucoup
de gens, mais les impressions qu'elle fait ne sont pas durables....
Cependant, parmi tant de défauts, elle a de grandes qualités... Enfin,
c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait
avoir pour elle aucun sentiment bien décidé: elle plaît, elle choque, on
l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite.»

La princesse et le chevalier s'étaient empressés d'accompagner Stanislas
à Lunéville, et Wiltz avait été nommé colonel du régiment de cavalerie
du roi.

Le prince de Talmont lui aussi avait cru devoir suivre sa femme, mais il
n'était pas assez aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'elle avait repris
avec Wiltz les habitudes anciennes. Contrairement aux usages du temps,
il en montra beaucoup de mauvaise humeur, tant et si bien qu'il
cherchait partout l'occasion de provoquer son rival. Une querelle
s'éleva un jour entre eux dans le propre palais du roi; sans respect
pour le lieu, et malgré les efforts des assistants, ils tirèrent l'épée,
cherchant à s'entr'égorger. On courut chercher Stanislas qui eut toutes
les peines du monde à les séparer.

Mais, à la suite de ce scandale, le prince de Talmont quitta la
Lorraine, et il retourna se fixer à Paris en déclarant qu'il ne
reverrait jamais sa femme.

Bientôt, tout s'arrangea pour le mieux, car le chevalier de Wiltz eut
l'à-propos de mourir en 1738[44]. C'était le cas où jamais de
raccommoder deux époux que séparait un simple malentendu. Sollicité par
la duchesse Ossolinska, Stanislas fit agir le confesseur de M. de
Talmont. Cet excellent jésuite persuada facilement à son pénitent qu'il
était de son devoir de retourner vivre avec sa femme, au moins sous le
même toit, pour la plus grande édification du prochain. C'est ce qui eut
lieu en effet. Comme récompense et par un juste retour des choses de ce
monde, le roi donna à M. de Talmont le régiment du chevalier de
Wiltz[45].

  [44] Il mourut d'un effort à la cuisse. On avait voulu lui couper
  la jambe; mais il s'y refusa absolument, aimant mieux mourir que
  d'être hors d'état de servir. Il montra un courage et une fermeté
  sans pareils.

  [45] Dans le séjour qu'elle fit à Versailles pour tâcher de
  ramener son mari, il arriva à Mme de Talmont une assez dangereuse
  aventure. Elle se promenait avec Mme de la Tournelle et Mlle de
  Mailly lorsque la petite chienne que Mme de la Tournelle portait
  toujours sous son bras les mordit toutes trois cruellement; on
  crut la chienne enragée et les trois dames partirent aussitôt
  pour la mer: c'était le traitement de la rage à cette époque. On
  vous faisait prendre des bains de mer, puis on usait de frictions
  mercurielles. Aucune de ces dames ne fut malade.

Un autre scandale, et non des moindres, fut causé par le comte de Salm,
rhingrave du Rhin. Étant venu faire un long séjour à Lunéville, il
courtisa les femmes de la cour, en compromit plusieurs; puis, tout à
coup, s'amouracha de Mme de Lambertye, chanoinesse de Remiremont, qui se
trouvait à ce moment chez sa mère. La chanoinesse ne se montra pas trop
cruelle et elle répondit à la passion du comte; mais les jeunes gens
furent imprudents; la mère, prévenue, par une amie délaissée, des
rendez-vous amoureux de sa fille, fouilla dans ses papiers et trouva la
correspondance des deux amants. Outrée de colère, «elle rossa d'abord
d'importance» la chanoinesse, puis elle mit le rhingrave en demeure de
l'épouser. Mais ce dernier répondit avec désinvolture qu'il était déjà
engagé avec la fille du prince de Horn, et il partit aussitôt pour les
Flandres. On étouffa l'histoire et l'on s'empressa de marier la coupable
au neveu de l'abbé de Saint Pierre.

Les chapitres nobles de Lorraine faisaient du reste beaucoup trop
souvent parler d'eux. Les chanoinesses vivaient fort librement et il
éclatait des scandales qu'il était difficile d'étouffer
complètement[46].

  [46] Sous le règne de Léopold de regrettables scandales avaient
  déjà attristé «l'illustre chapitre» de Remiremont.
  Marie-Anne-Ursule d'Ulm, âgée de vingt-sept ans, dut quitter
  l'abbaye en mars 1711; elle avait eu des relations avec un
  médecin de la ville nommé Richardot; elle accoucha secrètement à
  Munster et se défit de son enfant. La chanoinesse «décoiffée» fut
  déchue de ses «qualités, honneurs et prérogatives de dame de
  l'illustre chapitre» et elle ne dut la vie qu'à l'intervention de
  Louis XIV, car en Lorraine l'infanticide était puni de mort.

  Un accident du même genre était arrivé quelques années plus tôt,
  pendant l'occupation de la Lorraine par les armées françaises, à
  l'abbaye de Poussay. L'abbesse était alors Anne-Pierrette de
  Damas. Une chanoinesse, Catherine-Angélique Davy de la
  Pailleterie, fut inculpée d'infanticide. La chanoinesse nia
  énergiquement et elle reprit sa place au chapitre par ordre de
  l'officialité; elle ne fut tenue «qu'à tenir chasteté à l'avenir
  et à ne plus récidiver». En 1760, M. de La Pailleterie quitta la
  Lorraine et acheta le trou de Jérémie à Saint-Domingue; il s'y
  maria et son fils fut le général Alexandre Dumas.

En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Béthisy, se
brûla tout uniment la cervelle à la suite de chagrins d'amour, et de
quel amour! Elle appartenait à la meilleure famille; fille de la
marquise de Mézières, elle avait pour sœurs la princesse de Montauban
et la princesse de Ligne. Elle était charmante; elle avait de l'esprit,
beaucoup de caractère, parlait plusieurs langues; mais on lui
reprochait ses opinions politiques trop avancées. Elle allait être
nommée abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes
prétendirent qu'elle s'était enfuie pour aller faire ses couches. Prises
d'un accès de scrupules assez rare, elles écrivirent à la reine, qui
protégeait Mlle de Béthisy, que le voyage de leur compagne déshonorait
la maison et elles demandèrent son exclusion.

Mlle de Béthisy cependant rentra à l'abbaye, mais elle ne se montra pas
plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit
d'une passion folle pour son propre frère, le chevalier; ce dernier,
après avoir répondu à ses avances, l'abandonna. Désespérée, la
chanoinesse chercha à se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put
oublier son frère, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le
parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les
logea dans la tête avec tant de sang-froid qu'entrées par la tempe
droite elles sortirent par la tempe gauche.

Une future abbesse qui se supprimait si résolument! Le scandale fut
grand; mais Stanislas défendit de faire aucune recherche sur ce suicide.

Le roi de Pologne déplorait d'autant plus tous ces scandales et la
rudesse des mœurs qui l'entouraient qu'il avait été à même, pendant son
séjour à Meudon, d'apprécier les charmes d'une cour civilisée. Aussi,
après avoir subi presque complètement l'influence de son entourage
polonais, ne tarda-t-il pas à vouloir s'en dégager. Nous allons le voir
bientôt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingués, des
femmes aimables, habituées aux formes élégantes et raffinées, et de
faire revivre, à Lunéville, les mœurs polies et charmantes, le ton et
les habitudes d'urbanité, le goût des lettres et des arts qu'il avait
tant admirés à la cour de sa fille.

En se ralliant sans hésiter au nouveau souverain, les membres de la
famille de Beauvau-Craon rendirent à Stanislas le plus signalé service
et ils l'aidèrent puissamment à atteindre le but qu'il poursuivait. Rien
donc d'étonnant à ce que le roi se montrât reconnaissant et comblât de
faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait être que
profitable.

Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon
reçurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considération.

Dès son arrivée en Lorraine, Stanislas désigna la jeune marquise de
Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu
après son mari fut nommé capitaine des gardes[47].

  [47] Il remplaçait le marquis de Lambertye qui venait de mourir.

En 1738, la jeune femme étant accouchée d'un fils, c'est Stanislas qui
fut le parrain du nouveau-né. L'enfant, était même né dans des
circonstances assez particulières. La mère revenait de Bar-le-Duc en
chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premières douleurs; on n'eut
même pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle
accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste
avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite
devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prédestiner,
fut le célèbre chevalier de Boufflers.

La même année, la sœur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel,
devint à son tour dame du palais.

En 1739, une autre sœur de Mme de Boufflers, la princesse douairière de
Lixin, dont le mari avait été tué en duel par Richelieu[48], se remaria
avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France à Vienne. Le mariage
eut lieu dans la chapelle de l'hôtel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier
1739; bien entendu Stanislas assista à la cérémonie. Il avait auparavant
offert aux époux un magnifique repas dans son château d'Einville et il
les avait comblés des plus riches cadeaux.

  [48] Le duc de Richelieu avait épousé, en 1734, Mlle de Guise qui
  appartenait à la maison de Lorraine. Son cousin, le prince de
  Lixin, fut tellement humilié d'une union avec un Wignerod, qu'il
  refusa de signer au contrat. Quand il rencontra Richelieu au camp
  de Philippsbourg, il eut avec lui une altercation violente et il
  lui dit très insolemment: «Vous avez épousé une savonnette à
  vilain!» A ce mot Richelieu dégaina; le prince fut tué et
  Richelieu si grièvement blessé qu'il en faillit mourir.

Le frère de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau, est plus favorisé
encore. Stanislas désirant avoir un régiment de gardes, il leva ce
régiment en Lorraine; les officiers furent choisis dans la noblesse de
la province et le corps attaché au service de France[49]. C'est le jeune
marquis de Beauvau qui en fut nommé colonel; mais comme il était à peine
âgé de vingt ans et qu'il n'avait encore jamais servi, on lui donna,
pour colonel en second, M. de Montcamp, qui fut chargé de le former[50].

  [49] Par ordonnance du 20 mars 1740, Louis XV créa le régiment
  des gardes lorraines infanterie. Ce régiment n'était que d'un
  bataillon; mais en 1744, par suite du départ de M. de Livry, on y
  incorpora le régiment du Perche.--M. de Beauvau fit plusieurs
  campagnes avec l'armée française à la tête de son régiment.

  [50] Outre ce régiment, le roi de Pologne avait deux compagnies
  de gardes, l'une à Nancy, l'autre à Lunéville, vêtus de jaune
  galonné d'argent. Chaque compagnie était de soixante-douze
  gardes. Le roi possédait encore un établissement de cadets qui
  lui coûtait 66,000 livres par an, plusieurs bataillons de milice
  de Lorraine; des maréchaussées, toutes vêtues de la livrée du
  roi.

Ce n'était pas encore assez.

Le 8 avril 1739 Louis XV, à la sollicitation de Stanislas, envoie à M.
de Craon et à son frère des lettres patentes ainsi conçues: «Considérant
que le marquis de Beauvau, mestre de camp, colonel du régiment de la
Reine, et le prince de Craon, viennent de la même tige que Isabeau de
Bavière, 8e ayeule de S. M., elle les autorise, ainsi que leurs enfants
nés ou à naître en légitime mariage, à prendre le titre de cousins de S.
M., dans tous les actes, etc., et S. M. leur écrira de même.»

Enfin en 1742 le roi de Pologne, qui ne cesse de s'occuper de la famille
de Beauvau, écrit au cardinal de Fleury pour solliciter l'abbaye de
Saint-Pierre à Metz, en faveur de Mme de Beauvau, chanoinesse de
Remiremont. «Tout ce que je puis dire par une parfaite connaissance de
cause, écrit-il, c'est que c'est une dame très respectable par toutes
ses belles qualités, et comme on ne vous gagne que par la vertu, je suis
persuadé que vous aurez égard à la sienne.»



CHAPITRE IV

(1735-1740)

  Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau,
    Saint-Lambert, Desmarets.


Abandonnons un instant Stanislas pendant qu'il organise peu à peu sa
cour et qu'il cherche à s'acclimater en Lorraine et faisons connaissance
avec quelques personnages de la petite cité de Lunéville. Ces
personnages vont jouer bientôt un rôle si important, nous allons si bien
les retrouver presque à chaque page de notre récit, qu'il est
indispensable de les présenter au lecteur avec quelques détails.

Sous le règne du duc Léopold, Lunéville n'avait pas été seulement une
cour galante, mais aussi une cour littéraire et savante. On se piquait
d'y cultiver les sciences et les lettres.

Si l'avènement de Stanislas amena à la cour de Lorraine des esprits plus
batailleurs que littéraires, dans la ville même on continuait à compter
nombre d'esprits cultivés qui s'occupaient de littérature avec succès.

Les principaux personnages littéraires de la petite cité, ceux qui
malgré leur jeunesse donnaient les plus belles espérances étaient Devau
et Saint-Lambert; tous deux débutaient dans la carrière sous les
auspices d'une femme qui aurait pu être leur mère, Mme de Graffigny.

Mme de Graffigny, qui devait devenir plus tard un des beaux esprits de
Paris, faisait en ce moment les délices de Lunéville.

Née à Nancy en 1695, Françoise d'Isembourg d'Happoncourt, d'une illustre
maison, avait épousé François Huguet de Graffigny, exempt des gardes du
corps et chambellan du duc Léopold. C'était un homme d'un caractère
violent et qui rendit sa femme parfaitement malheureuse. Elle se consola
en le trompant consciencieusement et en cherchant dans l'amour et la
littérature des compensations à ses peines. Enfin, après bien des années
de souffrance et de résignation, elle obtint sa séparation et put vivre
à sa guise.

Un commerce doux, égal, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un cœur
sensible lui avaient acquis beaucoup d'amis. Elle avait des prétentions
littéraires, écrivait non sans talent et elle composait de petites
pièces que l'on jouait à la cour de Léopold, où elle était reçue fort
intimement. Elle conserva même toute sa vie les relations les plus
affectueuses avec les princesses lorraines qui ne l'appelaient jamais
que «ma chère grosse». Bientôt Mme de Graffigny imagina d'ouvrir un
salon, et elle réussit à grouper autour d'elle quelques jeunes gens
distingués qui, comme elle, étaient passionnés de littérature. Une
nièce, pauvre et malheureuse, Mlle de Ligniville, qu'elle avait adoptée
pour la sauver du couvent, vivait avec elle et l'aidait à recevoir ses
amis.

Un des meilleurs, si ce n'est le meilleur des amis de Mme de Graffigny,
fut François-Étienne Devau. Il était né à Lunéville le 12 décembre 1712.
Ses parents le destinaient à la magistrature et ils l'envoyèrent faire
ses études chez les jésuites de Pont-à-Mousson. Il se fit recevoir
avocat au parlement de Nancy, mais sa nature indolente s'accommodait mal
des études sérieuses et il ne sut jamais se plier à un travail régulier.

Il était aimable, aimait le commerce des lettres, et il se lia avec Mme
de Graffigny, qui avait dix-sept ans de plus que lui. Quelle fut la
nature de leur affection? Fut-elle, comme on l'a dit, purement
maternelle de la part de la jeune femme? Il est assez délicat de le
préciser.

Quand Mme de Graffigny écrit à son cher Panpan, car elle l'a surnommé
Panpan, et le nom lui va si bien qu'il le gardera toute sa vie, elle
l'embrasse mille fois et lui donne des marques de tendresse si vives
qu'on reste fort perplexe. Nous sommes assez tenté de croire qu'au
début, c'est-à-dire quand Devau avait dix-huit ans et Mme de Graffigny
trente-cinq, l'intimité des deux amis ne fut pas longtemps platonique;
elle le devint dans la suite, cela n'est pas douteux, mais quand on n'a
aucun lien de parenté, on ne se tutoie pas sans avoir vécu dans une
intimité complète, au moins pendant quelque temps. Et puis Panpan
conserva jusqu'à sa mort un tel souvenir de Mme de Graffigny, de sa
chère Francine, qu'elle avait dû, à n'en pas douter, être pour lui
l'initiatrice, comme l'on dit de nos jours.

Toujours est-il que Mme de Graffigny, quel que soit le rôle qu'elle ait
joué auprès de Devau, le lança dans le monde où elle avait les plus
belles relations, et elle lui créa la situation qui lui manquait. Elle
le fit admettre dans les sociétés les plus distinguées; elle le présenta
à la cour de Léopold où, malgré son jeune âge, il fut fort bien
accueilli. Son esprit naturel, la gaieté de son caractère, la douceur de
ses manières le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient.

Panpan ne se contentait pas d'être aimable dans la société, il composait
encore avec facilité de petits vers fort jolis qui couraient les salons
et lui faisaient de la réputation. Madrigaux, épigrammes, chansons,
contes, il cultivait tous les genres.

Voici un spécimen de son talent:

LE BAL MASQUÉ

CONTE

    Dans un bal, où la cour fêtait l'anniversaire
        De quelque heureux événement,
      On remarqua durant la nuit entière
    Un grand masque au buffet attaché constamment.
    Pourtant il le quittait, mais pour un seul moment:
    Il revenait bientôt y faire bonne chère.
      De le connaître on était curieux,
        Enviant l'estomac heureux
      Qui s'acquittait d'un si pénible office.
        On parvint enfin à savoir
        Que, pour un si dur exercice,
        Sous le même domino noir
      Avait passé toute la garde suisse.

Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour
travailler.

Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses
productions, car il écrivait modestement en parlant de lui-même: «Je
faisais de la prose quand je croyais faire des vers.»

Malheureusement cultiver les muses et fréquenter la société ne donnaient
pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son père, mécontent
de son oisiveté, lui refusait les subsides les plus indispensables, et
le pauvre Panpan vivait dans une gêne extrême.

Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la
chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne sût pas un mot
d'allemand et qu'il n'eût nulle envie de l'apprendre. Mais aucun
traitement n'était attaché à cette sinécure; aussi Panpan s'en serait-il
bien passé.

Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidèles commensaux du salon de
Mme de Graffigny, était le jeune Saint-Lambert. Il était né à Nancy le
26 décembre 1716.

Son père s'appelait simplement Lambert; il avait épousé une demoiselle
noble à peu près ruinée, Mlle de Chevalier, et s'était trouvé ainsi
apparenté aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre
le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agréablement. Par la suite il
devint lieutenant de grenadiers au régiment des gardes de Son Altesse.

M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village à un kilomètre
d'Haroué, résidence des Craon. C'est là que le jeune Saint-Lambert fut
élevé dans une camaraderie presque journalière avec les enfants de la
famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement lié avec le
futur prince de Beauvau.

Saint-Lambert étudia longtemps chez les jésuites de Pont-à-Mousson, où
il obtint des succès flatteurs; puis il fit ses débuts dans la carrière
militaire. Son intimité avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans
la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se
distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de
vivre agréablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise
santé, dans la société littéraire de Lunéville.

Devau et Saint-Lambert étaient à peu près du même âge, ils avaient les
mêmes goûts, tous deux formaient les mêmes rêves d'avenir; aussi ne se
quittaient-ils guère et s'aimaient-ils tendrement. Bientôt
Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrière des lettres où il
voyait son ami cueillir de faciles succès, et il commença lui aussi à
«taquiner la Muse». C'est à Panpan qu'il demandait de corriger ses
travaux, en même temps qu'il lui jurait une éternelle amitié.

   _A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son père, proche la
   cour, à Lunéville_

    «Affracourt, janvier 1739.

   «Prenons cette année, mon cher Panpan, un nouvel engagement et sur
   les autels de la probité, de l'amitié et des muses, mes trois
   dieux, jurons-nous de nous aimer le reste de notre vie; mais non,
   ne le jurons pas, non, il n'est point de serments qui puissent
   avoir autant de force que les sentiments que j'ai pour vous; je
   vous aime et je veux vous aimer, mon cher Panpan; voilà pour ma vie
   un plan que mon esprit fait, inspiré par mon cœur, et dont rien ne
   pourra jamais m'écarter. Permettez-moi de faire pour moi des
   souhaits qui en seront pour nous; vous-même, n'est-ce pas, mon cher
   Panpan, vous les devinez ces souhaits, et quel serait leur objet,
   que pourrais-je désirer avec plus d'ardeur que ce plaisir continué
   qui fait le vrai bonheur et que je ne puis trouver qu'en vivant
   avec vous.

   «Les plaisirs que j'ai ici ne sont que l'ombre des véritables que
   je n'ai goûtés qu'avec mes amis; ils sont l'ouvrage de ma raison,
   je les cherche, je les crée et je sens trop le besoin pour goûter
   le plaisir qui le suit; mon cœur n'y prend pas assez de part et
   j'y mêle trop de froideur pour n'y pas rencontrer d'ennui; je n'ai
   jamais plus senti la vérité de cette maxime de La Bruyère; «Soyez
   avec vos amis triste ou gai, spirituel ou sot, vous êtes avec vos
   amis, vous êtes content»; en voilà le sens à peu près, car il le
   dit bien mieux.

   «Je suis obligé de lire sans fin et il est des moments où les
   livres ne me sentent rien.

   «Je retouche toujours ma tragédie et je joins en la retouchant, au
   dégoût de corriger mes fautes, celui de travailler pour ne pas
   périr d'ennui. J'attends avec impatience la critique de mon ode, je
   la corrigerai avec soumission; je n'attends pas ma tragédie avec
   plus de tranquillité: je vous prie de ne pas la regarder à son
   arrivée, afin que vous soyez plus en état d'en bien juger quand je
   l'aurai encore retouchée. Il me semble que l'on s'accoutume aux
   fautes comme aux beautés; à force de les voir elles nous déplaisent
   moins et je crois que cela ne contribue guère moins que
   l'amour-propre à l'entêtement des auteurs pour leurs ouvrages; mais
   ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de l'amour-propre à vous faire
   une prière aussi inédite; je commence à le croire moi-même, et je
   l'effacerais si vous n'étiez pas assez mon ami pour la faire.

   «Mon père vous fait mille compliments aussi bien qu'à M. votre
   père et à Mme votre mère; il vous souhaite une bonne année. Pour
   moi, mon cher Panpan, je vous prie de leur dire les choses les plus
   tendres de ma part et vous ne serez point au-dessus de mes
   sentiments; je meurs d'envie de les embrasser; je voudrais bien me
   trouver encore auprès de ce feu que je dérangerais, essuyer
   quelques petites injures et vous apaiser en vous embrassant.

   «Adieu, mon cher Panpan, la table même ne m'a jamais inspiré rien
   de plus vif que ce que je sens pour vous[51].»

  [51] Bibliothèque publique de Nancy.

Les premiers essais de Saint-Lambert parurent si heureux à son ami Devau
que ce dernier, enthousiasmé, le supplia de poursuivre, de travailler
encore, bien convaincu qu'il arriverait à la gloire littéraire. Il se
vantait d'avoir découvert son talent naissant, d'avoir été le professeur
de cet illustre élève. Quand plus tard Saint-Lambert fit paraître son
poème des _Saisons_, Devau lui écrivait:

    Raphaël des _Saisons_, je fus ton Pérugin:
    Je guidai ton enfance aux rives du Permesse,
    Et ton premier laurier fut cueilli de ma main;
    Dans Tibulle déjà je devinais Lucrèce.
    Des chefs-d'œuvre bientôt suivirent tes essais;
    Mon amitié s'accrut par tes brillants succès.
    Ce sentiment si pur, né de notre jeunesse,
    Fut de cet âge heureux le charme et le soutien,
    Et d'un âge plus mûr il fut encor l'ivresse.

Saint-Lambert jouissait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une déplorable
santé, et il est bien souvent question dans ses lettres des maux qui
l'accablent. On ne se doutait guère à cette époque qu'il deviendrait le
brillant officier que nous connaîtrons bientôt, l'heureux rival de
Voltaire et de Jean-Jacques, et qu'il survivrait à tous ses amis.

Une lettre de lui à Mme de Graffigny montre bien l'intimité de leurs
rapports et les préoccupations littéraires qui les agitaient:

    «1er mars 1736.

«Je suis très sensible, madame, à la part que vous prenez à mes
infirmités. Cette marque de votre amitié les diminue. Je vous demande
bien excuse d'avoir si longtemps retenu l'_Epître sur la calomnie_; je
l'avais oubliée dans mon cabinet et vous m'avez surpris en la demandant.

«Je ne vous dirai pas que je fais une tragédie puisque vous le savez,
mais je vous prierai de n'en parler à personne. Oui, madame, malgré ma
jeunesse, ma mauvaise santé, et la faiblesse de mes talents, je veux
faire babiller les Muses. J'ai longtemps résisté à la tentation. Quoi!
disais-je, à dix-huit ans faire la barbe d'Apollon, le même métier que
Corneille, cela est bien insolent; cependant je me suis laissé entraîner
par la beauté de mon plan que je me réjouis de vous montrer, car je ne
puis me résoudre à vous l'envoyer. Vous savez qu'il faudrait l'écrire.
J'ai déjà fait la première scène; la deuxième sera achevée après-demain,
et dans quinze jours le premier acte. Vous voyez que j'ai déjà un pied
dans le cothurne.

    Ce grand projet m'étonne, et ma muse incertaine
    A refusé longtemps de suivre Melpomène;
    Mais le dieu des rimeurs me défend de trembler;
    Je le sens, il m'anime, et l'encre va couler.

«Trouvez bon que je garde encore quelque temps le volume de La Motte; je
ne veux pas voir le second que j'ai lu ailleurs. Ne me direz-vous rien
d'Homère? Vous m'avez promis votre sentiment sur ce père de la poésie;
j'attends une dissertation; cela sera plaisant de voir Mme de Graffigny
dissertatrice.

«Adieu, madame; ayez la bonté de m'écrire et de penser une fois la
semaine à celui qui pense tous les jours à vous[52].»

  [52] Collection d'autographes de Mme Morrisson.

La santé du jeune Saint-Lambert ne s'améliorait pas rapidement, loin de
là, car, en 1741, M. de Saint-Lambert le père écrivait à Panpan une
lettre fort curieuse que nous citons en en respectant scrupuleusement
l'orthographe:

    «Facour, 7 mai 1741.

_A Monsieur Devau, le fils._

«Mon fils, monsieur me prie de vous escrire, ne pouvant le faire
luy-même, pour vous remercier et ses Mrs aussi de vostre attention. Il
est dans un estat pitoiable depuis deux mois et demis, mais depuis
anveirons quinse jours celat a s'augmentée au poin qu'il n'est plus
conaisable, je ne lui crois pas quatre livres de chère sur le corps, je
crins l'héthisie s'il n'y est déjas, il as ut d'abort depuis plus de
deux mois un rhume terrible et toujours de la fièvre, ce n'estait pas
toussée, c'estait quand celat le prenait; à présant depuis quinse jour
ces maux sont encor augmentée, la esthomac qui ne soutien rhin, des
tranchée continuel, poin de someil, vomis à tout moment des biles noir;
il est un peu levée aujourd'huy parce qu'il soufre ancor au lit
davantage, ce n'est plus qu'un spectre; l'année passée sortan de sa
plurésie, il paressait estre en parfaite santée en comparaison de ce
qu'il est à présan; tout ce qu'il prand ne fusse qu'un boulion, en
tombant dans ses boiaux luy donne des tranchée violantes; vous dit
cependant luy qui connait tanpéramant qu'il n'y as pas de danger pourveu
qu'il se ménage longtemps. La tou est un peu diminuée depuis quelque
jours, il me charge de vous faire à tous mil amitiés de sa part, je le
fait de même, et suis, monsieur, vostre très humble et obéissant
serviteur[53].»

  [53] Collection d'autographes de Mme Morrisson.

Un des coryphées du petit cénacle était encore un jeune officier de
cavalerie, au régiment d'Heudicourt, M. Desmarets[54]. Bien qu'il fût
très bon musicien et qu'il jouât à merveille la comédie, ce n'était pas
uniquement le culte des Muses qui l'attirait chez Mme de Graffigny, mais
bien aussi et surtout les attraits personnels de la maîtresse de céans.
Mme de Graffigny, qui n'avait pas encore passé l'âge des faiblesses,
était en ce moment du dernier bien avec Desmarets, et naturellement le
jeune officier se distinguait par son assiduité aux réunions de la femme
de lettres.

  [54] Il était le fils du célèbre musicien Desmarets.

Mme de Graffigny, Saint-Lambert, Devau, Desmarets étaient presque des
personnages dans la petite cité de Lunéville; on citait leurs vers,
leurs productions; on les considérait un peu comme des illustrations du
pays; l'on fondait sur eux de grandes espérances, et tous les
personnages marquants se trouvaient mis en relations avec eux.

Quand Voltaire, en 1735, vint à Lunéville pour fuir la persécution qui
le menaçait en France, il y retrouva Mme de Richelieu[55]. Elle était
intimement liée avec Mme de Graffigny, elle mena le poète chez son amie;
il y rencontra les commensaux habituels, Devau, Saint-Lambert,
Desmarets, etc. On devine l'accueil que reçut Voltaire. Cette société,
où on ne le désignait que sous le nom de l'_Idole_, où on lui prodiguait
l'encens sans ménagement, lui plut extrêmement. Il passa avec eux la
majeure partie de son temps. Il poussa même la bienveillance jusqu'à
dédier à Saint-Lambert une épître charmante en réponse à quelques vers
respectueux que le jeune homme lui avait adressés. Suivant son habitude,
il couvre de fleurs son jeune correspondant, tout en proclamant sa
propre indignité.

  [55] Mlle de Guise, de la maison de Lorraine, avait épousé en
  1734 le duc de Richelieu.

    Mon esprit avec embarras
    Poursuit des vérités arides;
    J'ai quitté les brillants appas
    Des Muses, mes dieux et mes guides,
    Pour l'astrolabe et le compas
    Des Maupertuis et des Euclides.
    Du vrai le pénible fatras
    Détend les cordes de ma lyre;
    Vénus ne veut plus me sourire,
    Les Grâces détournent leurs pas.
    Ma Muse, les yeux pleins de larmes,
    Saint-Lambert, vole auprès de vous;
    Elle vous prodigue ses charmes:
    Je lis vos vers, j'en suis jaloux.
    Je voudrais en vain vous répondre;
    Son refus vient de me confondre;
    Vous avez fixé ses amours,
    Et vous les fixerez toujours.
    Pour former un lien durable
    Vous avez sans doute un secret;
    Je l'envisage avec regret,
    Et ce secret, c'est d'être aimable.

On peut supposer l'émoi qu'une épître si élogieuse devait causer dans la
société de la petite ville et la gloire qui en rejaillissait sur
Saint-Lambert.

La célèbre Clairon, avant de débuter à la Comédie-Française, séjourna
également à Lunéville et elle fit partie de la troupe de comédie que
Stanislas avait réunie dès la première année de son séjour en Lorraine;
elle aussi pénétra dans le petit cénacle et elle se lia intimement avec
Mme de Graffigny et ses amis. Panpan se permettait de lui donner des
conseils, voire même de lui adresser des flatteries, ce qui lui valut un
jour cette réponse dans une lettre commencée par Mme de Graffigny
elle-même:

«Parlez donc, maître Boniface[56], excrément de collège, petit grimaud,
barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'écrits, cuistre;
vous êtes un temps infini à m'écrire pour ne me dire que des
impertinences. Ah, vous aurez à faire à une seconde Mlle Beaumalles!
Monsieur, plus d'éloges de votre part, car ce serait mortelle injure
pour moi[57].»

  [56] Surnom que l'on donnait encore quelquefois à Panpan.

  [57] L'adresse est de la main de Clairon: «A monsieur Deveaux,
  chez monsieur Michel, avocat au Parlement. Ville Neuve, à Nancy.»
  (_La Mère du chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME.)

Une des plus intimes amies de Mme de Graffigny, une des plus assidues
dans le salon de l'aimable bas-bleu, était la jeune marquise de
Boufflers.

La charmante femme n'avait pas été appréciée de la vieille reine comme
elle aurait mérité de l'être. Pour être juste, il faut avouer qu'elle ne
fut pas davantage appréciée de la cour et que les premières années de
son séjour à Lunéville ne lui furent pas des plus douces.

Aussi, comme elle avait des goûts littéraires très prononcés, fut-elle
heureuse de renouer connaissance avec Mme de Graffigny qu'elle avait vue
si souvent à la cour de Léopold ou de la Régente, et de retrouver
Saint-Lambert qui tant de fois avait partagé les jeux de son enfance.
Elle fit la connaissance de Panpan, de Desmarets; elle trouva bientôt
beaucoup de charme dans cette société jeune, gaie, cultivée; aussi
chaque fois qu'elle quittait la campagne pour venir résider à Lunéville,
aimait-elle à se rencontrer avec ses nouveaux amis et à passer de
longues heures à causer littérature, ou à entendre la lecture de leurs
œuvres.

En 1738, Voltaire et Mme du Châtelet étaient installés à Cirey, en
Champagne. Voltaire n'avait pas oublié son séjour en Lorraine, en 1735,
et les agréables relations qu'il avait nouées avec quelques habitants.
Quel fut l'étonnement et la joie de Mme de Graffigny lorsqu'elle reçut
de Mme du Châtelet une invitation à venir rompre le tête-à-tête de Cirey
et à faire un séjour près du célèbre philosophe!

La demande de la marquise apporta à la fois la joie et le trouble dans
le petit cénacle. Certes, il était dur de se quitter, d'abandonner cette
intimité charmante et de tous les instants; mais comment ne pas être
flattée d'une si précieuse invitation; comment ne pas être dans le
ravissement à l'idée de vivre quelques jours dans l'intimité de
l'_Idole_? D'autre part, Mme de Graffigny serait-elle à la hauteur des
circonstances? soutiendrait-elle convenablement son rôle entre deux
personnages si intimidants, d'un mérite si écrasant?

Mme de Boufflers, consultée, déclara qu'on ne pouvait sans offense
dédaigner une si précieuse marque de distinction; puis elle parla avec
enthousiasme de Mme du Châtelet, de la _divine Émilie_, qu'elle
connaissait depuis longtemps, qu'elle aimait tendrement, et qui sûrement
ferait le meilleur accueil à son invitée.

Enfin, poussée par tous ses amis, Mme de Graffigny se décida à partir;
mais avant de s'éloigner, elle s'engagea à tenir les habitués du cénacle
au courant de ses moindres faits et gestes, à ne leur rien celer de ce
que ferait ou dirait celui qui pour tous était l'_Idole_.



CHAPITRE V

  Liaison de Voltaire et de Mme du Châtelet.


Avant de raconter le séjour de Mme de Graffigny à Cirey, il nous faut
rappeler comment, et à la suite de quels événements, Voltaire et Mme du
Châtelet se trouvaient dans cette résidence.

La liaison du philosophe et de la divine Émilie rentre strictement dans
le cadre que nous nous sommes imposé; en effet, ils vont jouer bientôt
tous deux un rôle si prépondérant dans notre récit, ils vont si bien
transformer la petite cour de Lunéville et jeter sur elle un tel lustre,
qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux
événements qui ont précédé et amené l'arrivée des deux illustres amants
à la cour de Stanislas.

Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du
Châtelet.

Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil,
introducteur des ambassadeurs, était née le 17 décembre 1706. Le 20 juin
1725, elle avait épousé le marquis Florent-Claude du Châtelet-Lomont,
d'une grande famille lorraine[58].

  [58] Quatre familles seulement avaient le droit de porter le
  titre de grands chevaux de Lorraine: les du Châtelet, les
  Lenoncourt, les Ligniville, les Haraucour. La seconde chevalerie
  portait le titre de petits chevaux; mais plusieurs de ces petits
  chevaux prétendaient égaler les grands, d'où l'expression _monter
  sur ses grands chevaux_.

Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme
du Châtelet aurait été fort ridicule:

«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine
étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très
petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de
mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents
clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie,
figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire
valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion.
Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut
être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se
passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.»

Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire:

«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite
géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que
la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème
difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin
devant ceux qui ne le savaient pas.»

Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa
victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses
grimaces et ses contorsions.

A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme
du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon
ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.»

«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du
Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force
ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des
mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la
belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.»

Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas
précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les
cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait
aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était
grande, svelte et brune; elle avait l'œil vif, la bouche expressive;
enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort
agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée
d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur
s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien,
l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une
véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des
prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu
lui pardonner.

Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la
généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son
mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut
un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore[59].
Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa
femme ne le voyait qu'à de longs intervalles.

  [59] En 1727, Mme du Châtelet eut un fils qui fut ambassadeur en
  Autriche, en Portugal, et colonel des gardes françaises. Il
  mourut sur l'échafaud en 1794.

Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la
maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes
estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en
particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le
cœur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était
pas son fait.

Elle possédait un tempérament ardent et une âme passionnée; aussi, quand
elle aime, s'abandonne-t-elle tout entière, sans restrictions et sans
réserves. Cœur, esprit, corps, elle donne tout à l'amant adoré.
Situation, fortune, préjugés, mari, avenir, enfant même, elle est prête
à tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret.

Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas payée de
retour. Et puis, elle ne possède pas le véritable charme de la femme; on
l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne
s'attache pas à elle.

Aussi n'a-t-elle jamais été heureuse en amour. A ses caresses ardentes,
à son dévouement absolu, on ne lui répond en général que par des
sentiments plus discrets. Alors qu'elle rêve d'amours éternelles, on ne
lui répond que par des liaisons éphémères ou des froideurs qui la
désespèrent.

Quand elle se vit délaissée par son mari, elle n'hésita pas longtemps
sur le parti qui lui restait à prendre; elle chercha un amant et M. de
Guébriant fut l'heureux élu. Elle l'aima de toute son âme, elle
l'idolâtra; mais le marquis était de son temps, il ne se piquait pas
d'une constance à toute épreuve, et au bout de quelques mois il
abandonnait purement et simplement sa conquête. Mme du Châtelet, qui
avait cru naïvement à des liens éternels, fut au désespoir; quand elle
ne put douter de son malheur, elle n'hésita pas: elle avala une dose de
laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva.

Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse épreuve
physique et morale; mais, grâce à sa jeunesse et à une santé vigoureuse,
elle se rétablit complètement.

La cruelle mésaventure par laquelle elle avait débuté dans la voie de
la galanterie ne découragea pas Mme du Châtelet. Au marquis de Guébriant
succéda le jeune duc de Richelieu: c'était tomber de Charybde en Scylla.
Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite
à sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commençait à s'habituer aux
mœurs de l'époque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui
survenait. Et même, par extraordinaire, les deux amants se séparèrent
sans se brouiller à mort et une franche et cordiale amitié succéda à
l'éphémère passion qui les avait réunis.

Mme du Châtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de
Richelieu comme elle s'était consolée de Guébriant? C'est possible, mais
nous l'ignorons, et cela importe peu à notre récit.

Arrivons à l'événement capital de sa vie, à sa liaison avec Voltaire.

Elle avait déjà rencontré Voltaire dans son enfance, chez son père; elle
le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il était l'intime ami du
duc de Richelieu et naturellement il fut bientôt lié avec Mme du
Châtelet.

Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la
réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du
Châtelet, dont le cœur était libre en ce moment, ne le revit pas sans
une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la
plus folle, la plus irrésistible.

Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas
insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable,
instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le
savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la
plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous
deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.

Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme
du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde
et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin
trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la
dévorait.

Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les
deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la
campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse
intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel
qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté,
trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas
plus exigeant que le mari.

Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres
et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima
pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de
Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses
lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté
d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise
authentique, d'un _grand chevau_ de Lorraine! Au fond, tous deux se
convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se
plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne
pouvaient plus se passer l'un de l'autre.

Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est
véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les
mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte
Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il
lui donne le plus volontiers est celui de _divine Emilie_, nom qui lui
restera, et sous lequel elle est connue.

Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du
Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers,
comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par
l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de
mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet
enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par
m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»

Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du
Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de
déceptions et de déboires.

Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à
tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en
garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle
dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se
plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée
que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures
et d'une verve intarissable.

Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du
Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps
perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les
spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec
passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau,
d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas
l'occasion de l'utiliser plus agréablement.

La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de
son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce
qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir
abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas
faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé
orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait
toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De
là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes
fréquentes.

Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave
sujet de trouble et d'inquiétude.

La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait
le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous
semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont
devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui
valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne
cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur.
Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par
expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que
d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à
chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que
l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un
moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre
n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen».

Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par
des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami
pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages
folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu
de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et
de gloire.

Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation
qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons
brièvement raconter.

Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734,
Voltaire, à propos des _Lettres philosophiques_, avait dû fuir
précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient
devenues subitement des plus nécessaires.

Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint
secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de
Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami.
Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une
courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le
poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières.

En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de _la
Pucelle_ ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus
rigoureuses.

Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la
petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer
incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre
gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille».

L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un
peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de
la divine Émilie.

Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de
son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler
sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du _Mondain_, dangereux
pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on
avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort.

Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait
éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.

Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir
à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi
et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey
pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux
fois par semaine.

Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:

«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de
façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses
chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey
est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit
que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis
et n'ayant presque jamais personne de Paris.

«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité,
vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie
tout l'art imaginable pour le séduire.

«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des
meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est
épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»

Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages
philosophiques, à la _Pucelle_, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses
travaux astronomiques.

Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738,
Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce
perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme
de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un
séjour à Cirey.



CHAPITRE VI

(1739)

  Séjour de Mme de Graffigny à Cirey.


A peine arrivée à Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a
donnée à ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain
endiablé, elle narre à son cher Panpan, à son aimable Panpichon, les
moindres détails de sa vie.

Le ton qu'elle emploie vis-à-vis de Panpan est extrêmement libre: «Il
est l'ami de son cœur, selon son cœur; elle l'aime plus parfaitement
que jamais ami ne l'a été; elle le regrette à chaque instant du jour;
elle l'embrasse cent fois, etc., etc.»

Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubérance, ni de tendresse,
embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant à Desmarets, _elle le
baise sur l'œil gauche_.

Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les désigne jamais autrement
dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable variété;
il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Cléphan, gros chien,
gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc.

Laissons Mme de Graffigny raconter elle-même les divers incidents de sa
route et l'accueil de ses hôtes:

    «Cirey, 4 décembre 1738.

«Je suis donc partie avant le jour, j'ai assisté à la toilette du
soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu'à Joinville
comme en été, à la poussière près, mais on s'en passe bien. J'y suis
arrivée à une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale;
cette voiture était assez bonne et même assez douce; j'avais un cocher
excellent, voilà le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il
leur était impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste.
Je suis arrivée à deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des
chemins que le diable a fait horribles, pensant verser à tout moment,
tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne
descendais, ils me verseraient. Juge de mon état. Je disais à
Dubois[60]: «Panpan ne se doute guère que je grimpe une montagne à pied,
à tâtons.» Enfin, je suis arrivée.

  [60] Sa femme de chambre.

«La nymphe m'a très bien reçue, je suis restée un moment dans sa
chambre; ensuite, je suis montée un moment dans la mienne pour me
délasser. Un moment après, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit
bougeoir à la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a
paru si aise de me voir que ses démonstrations ont été jusqu'aux
transports; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes
nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant; sa seconde question a été
pour toi, elle a duré un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son
cœur. Puis il m'a parlé de Desmarets et de Saint-Lambert...

«Tu es étonné que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reçue, et
c'est que je n'ai que cela à te dire. Son caquet est étonnant, je ne
m'en souvenais plus, elle parle extrêmement vite;... elle parle comme un
ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand
tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont très longs; ils sont
relevés par derrière jusqu'au haut de la tête et bouclés comme ceux des
petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais
s'il s'est poudré pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est
qu'il est _étalé_ comme il le serait à Paris.»

Les premiers temps du séjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de
tous les instants. Elle ne se possède pas de joie et ne sait comment
dépeindre son bonheur à ses amis.

    «Cirey, vendredi, minuit.

«Dieu! que vais-je lui dire, et par où commencer? Je voudrais te peindre
tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que
j'entends! enfin, je voudrais te donner le même plaisir que j'ai; mais
j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gâte
tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par
jour, mais heure par heure.....

«Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les ténèbres et
la boue, aujourd'hui dans un lieu enchanté!... J'assaisonnai donc ce
souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne
parla-t-on pas: poésies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage
et de gentillesse...

«A propos du soir--bonsoir! voilà une heure qui sonne, il faut un peu
reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au
lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit
Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidèles et chers bons amis.»

Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortunés qui n'ont pas
le bonheur suprême de se trouver en présence de l'Idole, il convient de
leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront
se le figurer par la pensée. Maigre consolation!

    «Samedi, 5 heures soir.

«La petite aile tient si fort à la maison que la porte est au bas du
grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main;
ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours
cramoisi; une niche de même avec des franges d'or: c'est le meuble
d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans
lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des
encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une
pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière; des choses
infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté
à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle
d'argent; tout ce que le superflu, chose _si nécessaire_, a pu inventer:
et quel argent, quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze
bagues de pierres gravées, outre deux de diamants.

«De là, on passe dans la petite galerie qui n'a guère que trente ou
quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues
fort belles sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est cette
Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en
deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre
les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du
printemps. Devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour
assez grand qui lance une flèche: cela n'est pas achevé. On fait une
niche sculptée à cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau[61].

  [61] Sur le socle de la statue se trouvait cette inscription:

    Qui que tu sois, voici ton maître;
    Il l'est, le fut, ou le doit être.

«La galerie est boisée et vernie en petit jaune; des pendules, des
tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a
qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire que le
petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des
fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupté, apparemment.

«Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les
paravents sont de même; il y a des tables à écrans, des porcelaines;
enfin, tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au
milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte
fort jolie.»

Après avoir minutieusement décrit la demeure de l'Idole, il est de toute
justice de dépeindre celle qui abrite les charmes de la déesse. Mme de
Graffigny n'a garde d'y manquer:

«L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa
chambre est boisée et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu
pâle; une niche de même, encadrée de papier des Indes charmant. Le lit
est en moiré bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier
pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau,
encoignures, secrétaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un
brillant admirable. Une grande porte vitrée conduit à la bibliothèque
qui n'est pas encore achevée.

«D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à
genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et
verni par un élève de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans.....

«Il y a une cheminée en encoignure, des encoignures de Martin avec de
jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince
de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand
fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de même, car, grâce
à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison: ce divin
boudoir a une sortie par sa seule fenêtre sur une terrasse charmante et
dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une
garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin, avec les
plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont
aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis...»

Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de
Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure
merveille:

«Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton
lit; la chambre de bains est entièrement de carreaux de faïence, hors le
pavé qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de même grandeur
dont le lambris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin!
sculpté et doré admirablement; des meubles à proportion, un petit sopha,
de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de même façon,
toujours sculptés et dorés: des encoignures, des porcelaines, des
estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La
chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces
et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble être
fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce
séjour est délicieux et enchanté! Si j'avais un appartement comme
celui-là, je me serais fait réveiller la nuit pour le voir; je t'en ai
souhaité cent fois un pareil, à cause de ton bon goût pour les petits
nids. C'est assurément une jolie bonbonnière, te dis-je; toutes ces
choses sont parfaites. Sa cheminée n'est pas plus grande qu'un fauteuil
ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en poche!»

On pourrait croire, d'après ces séduisantes descriptions, que tous les
appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hélas! il n'en est
rien! Tout ce qui n'est pas «l'appartement de la dame ou de Voltaire»
est d'une «saloperie à dégoûter».

Mme de Graffigny elle-même est horriblement logée et elle exhale ses
plaintes de façon très plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre
d'Éole:

«Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle
pour la hauteur et la largeur où tous les vents se divertissent par
mille fentes qui sont autour des fenêtres et que je ferai bien étouper
si Dieu me prête vie. Cette pièce immense n'a qu'une seule fenêtre
coupée en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets.
Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle
serait eu égard au peu de jour.

«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez
vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais
désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a
rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de
front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de
la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode,
une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle
toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec
connaissance de cause.

«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai
un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par
le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie,
fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.»

Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler
de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride,
qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue.

La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café
vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en
robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à
ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ;
chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du
soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit.

Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe
n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se
lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il
faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si
attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher
Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert,
dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec
du _fin amour_!

Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des
propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de
plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si
drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de
tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le
philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en
flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de
temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne
se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments
étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort
avant dans la nuit.

Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui
cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand
elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on
pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible,
s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le
loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme
le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que
je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et
agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je
sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation
agréable fait le mobile de la vie».

On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à
laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des
lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle
n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles
qu'elle adresse à ses amis.

Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté.
Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible.
Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans
attendrissement.

Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la
triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire
qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde
à ne pas «brailler».--«Ah! quels bons cœurs! s'écrie-t-elle. La belle
dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire,
fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.»

Un autre jour, Mme du Châtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener
en calèche; mais les chevaux sont fringants et, à la vue de leurs
«gambades», la dame tremble et hésite. Elle aurait dû suivre de gré ou
de force sans le compatissant philosophe qui déclare «qu'il est ridicule
de forcer les gens complaisants à prendre des plaisirs qui sont des
peines pour eux».--«On l'adore à ce propos, n'est-ce pas», s'écrie Mme
de Graffigny reconnaissante.

Les querelles entre Voltaire et la divine Émilie étaient du reste assez
fréquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une après-midi
le poète devait lire _Mérope_; il arrive avec un habit assez peu élégant
à la vérité, mais cependant agrémenté de belles dentelles. Mme du
Châtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entêté comme d'habitude
pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a
raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit.
La déesse insiste, se fâche, et Voltaire agacé retourne dans sa chambre
avec son manuscrit sous le bras. Un instant après il fait dire qu'il a
la colique, et voilà _Mérope_ au diable! C'est en vain qu'on l'envoie
demander par un domestique; il répond qu'il a toujours la colique. Mme
de Graffigny prend le parti d'aller elle-même le chercher; elle le
trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agréablement.
Quelques personnes du voisinage étant survenues, on fait de nouveau
appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitôt sa colique
le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-là on n'en put
rien tirer.

Comment Mme du Châtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil à Mme
de Graffigny ne songeaient-ils pas à inviter ses amis? Elle qui avait la
passion de l'amitié, elle qui écrivait: «Vivre dans ses amis, c'est
presque vivre dans le ciel», pourquoi lui imposait-on une séparation qui
devait lui être si cruelle?

C'est que Mme du Châtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les
visites importunes; les hôtes qu'il faut distraire, amuser; qui
empêchent de travailler et qui par suite font perdre un temps précieux.
Elle s'en ouvrit un jour très franchement à Mme de Graffigny qui
l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient
parfaitement faire comme elle, c'est-à-dire s'adonner à la lecture et
passer dans leur chambre la plus grande partie de la journée.

Sur cette réponse rassurante, elle fut chargée de convier Saint-Lambert
à venir faire un séjour et même à arriver le plus vite possible.

Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement:

«Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paraître un
âne qui vous empêche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en
toute assurance; les ânes sont fort bien reçus ici; j'en suis un bon
garant, car on ne leur parle jamais que de leurs âneries... Vous êtes
un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous
voulez et de votre cœur tout ce que vous devez.»

En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver «son confrère
en Apollon», et comme il veut être agréable à Mme de Graffigny, il
demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche
des dames de Lunéville.

Un soir à souper, il s'écrie:

--Ah çà! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le
voyions.

--De tout mon cœur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir.

--Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous
savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.

--Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour,
nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le
tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il
entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez,
nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.

--Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère
qu'il ne me craindra pas.

Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est
déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt
son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions.

«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais
quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole
ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai
d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue...
Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de
celui de la duchesse[62].»

  [62] Mme de Richelieu.

Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de
drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été.

Enfin, elle termine plaisamment:

«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus
heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!»

Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce
_palais enchanté_?

Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien
cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des
vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le
nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments.

Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui
aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des
indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens
«à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le
contrarie, il est malade».

Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a
avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent
désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer
des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il
demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille
de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny
moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre;
enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.»

Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire?
Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront
momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès
étourdissant.

Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à
organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène
plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion.

A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus
question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du
château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du
maître de céans, et lui-même donne l'exemple.

Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a
beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire.

Enfin, après force répétitions, on joue _l'Enfant prodigue_; puis, le
lendemain, _Boursoufle_, une farce que le philosophe vient de terminer
et «qui n'a ni cul ni tête».

Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se
lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert,
malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe
comique. Avec eux on ferait des merveilles.

Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine
débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus
se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son
départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres.

Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de
Cirey pendant les jours gras de 1739:

    «Lundi gras.

«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec
Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici....
Nous jouons aujourd'hui _l'Enfant prodigue_ et une autre pièce en 3
actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété _Zaïre_
jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec _la Sérénade_ (de
Regnard). _Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter
un opéra: ah! quelle galère!_ On nous donne à lire des petits manuscrits
charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus
ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie;
mais pour lui il est transporté, il est ivre.

«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous
avons répété et joué _33 actes, tant tragédie, opéra que comédie_.
N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut
rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter
au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a
d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le
fripon a manqué sa vocation.

«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est
assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse
faire tant de choses en un jour.....

«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte
joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la
tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que
nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et
vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes?
Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi;
Desmarets l'a lue à ma toilette...»

Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par
une catastrophe inattendue.

Voltaire apprend que des copies de _Jeanne_ circulent; comme il en a
souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une
indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le
manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa
tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans
ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il
adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le
conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc.

C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure
qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et
pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive
et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était
oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et
l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument
ne s'était passé.

Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A
peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte
explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments
qu'il conservait pour elle.

«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu
que vient de me faire Desmarets qu'_il ne m'aime plus et ne veut plus
m'aimer_, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je
devenir? Mon cœur, mon triste cœur, ne peut, en ce moment douloureux,
t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais
prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à
l'_oisonnerie_, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif
que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul
reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai
pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu
qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...»

Le lendemain Mme de Graffigny, le cœur brisé, quittait Cirey pour n'y
plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne
devait jamais revoir[63].

  [63] Mme de Graffigny partit pour Paris avec sa nièce, Mlle de
  Ligniville. Les deux dames se logèrent rue d'Enfer, près du
  Luxembourg, et ouvrirent un salon littéraire. Mais la vie était
  chère et les petites pensions que servaient les cours de Vienne
  et de Lorraine furent bien vite insuffisantes. Pour augmenter ses
  revenus, Mme de Graffigny se chargeait de toutes les commissions
  de l'Empereur à Paris, et elle achetait, entre autres, les
  cadeaux qu'il destinait aux dames de la cour. Elle chercha aussi
  des ressources dans les productions littéraires; elle publia les
  _Lettres d'une Péruvienne_, qui eurent le plus grand succès, et
  elle fit jouer un drame, _Cénie_, qui ne fut pas moins goûté. Dès
  lors, le salon de la rue d'Enfer fut à la mode; on l'appela le
  bercail des beaux esprits. En 1751, Helvétius épousa Mlle de
  Ligniville.



CHAPITRE VII

  Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la
    capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et
    l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de
    Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt
    au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à
    Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville.


Pendant les premières années du règne de Stanislas, Mme de Boufflers ne
séjourna à la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du
Palais. Elle fit de longs séjours dans les terres patrimoniales de son
mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement
calme et retirée, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 août 1736,
l'autre le 30 avril 1738.

En 1736, elle eut la douleur de perdre sa sœur, Louise-Eugénie, abbesse
d'Épinal; en 1742, elle perdit également son frère, le primat de
Lorraine[64] et aussi sa belle-sœur, la marquise de Marmier.

  [64] C'est l'abbé de Choiseul qui fut désigné pour le remplacer.

Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frère
Regis était tué à la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de
la même année, son beau-père succomba. Quelques mois après, M. de
Boufflers dut se rendre à Paris pour régler les affaires de la
succession; il fut décidé que sa jeune femme l'accompagnerait; c'était
une occasion de la présenter à la marquise douairière qu'elle ne
connaissait pas encore.

On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait
enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville
merveilleuse, objet de tous ses désirs; qu'elle allait enfin paraître à
cette cour célèbre dans le monde entier par son élégance et ses
agréments; l'écho des fêtes qui s'y donnaient, les récits enthousiastes
de ses compagnes sur la beauté des femmes, sur la galanterie des hommes
avaient bien souvent troublé la jeune femme.

Elle ne se possédait pas de joie à la pensée des plaisirs, des
divertissements de tout genre qui devaient l'attendre à Paris. Elle se
voyait habitant une ravissante demeure, meublée somptueusement, entourée
de jeunes femmes de son âge, gaies comme elle, heureuses de vivre.
Pendant tout le trajet sa tête travaillait et plus l'on approchait de la
capitale, plus son émotion grandissait. Enfin, elle pénétra dans les
murs de la bienheureuse ville.

Mais, hélas! quelle déception quand, au lieu d'une riante demeure, elle
vit le carrosse s'arrêter dans la cour d'un vieil et sombre hôtel du
faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son
imagination lui faisait entrevoir, elle pénétra dans des appartements
tendus de serge noire et grise, comme il était d'usage chez les
personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait,
elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pâleur, sa
maigreur, la lenteur de sa démarche, la singularité de son costume,
ressemblait plutôt à une ombre funèbre qu'à un être vivant.

C'était Mme de Boufflers, la mère, qui, en perdant son mari, avait fait
vœu de ne jamais quitter le deuil.

Cet extérieur effrayant, ces vêtements lugubres, ces tristes entours,
plongèrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle
s'attendait à un accueil si différent qu'à peine rentrée dans ses
appartements particuliers elle se mit à fondre en larmes, et elle passa
toute la nuit à pleurer sur son triste sort.

Il fallut bien cependant se résigner et faire contre mauvaise fortune
bon cœur. La jeune femme sécha peu à peu ses larmes et, comme elle
était douée de beaucoup d'esprit, elle chercha à vivre en bonne
intelligence avec cette belle-mère qui l'effrayait si fort.

Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgré sa sévérité apparente,
avait une âme douce, une piété indulgente, un esprit juste et pénétrant.
Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimidée et
effrayée, elle fut tout le contraire; elle lui témoigna de la
compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'efforça de la
mettre à son aise.

Malgré le peu de rapport des âges, des idées et des penchants, la
douairière s'éprit pour sa belle-fille d'un sincère attachement qui fut
bientôt réciproque. La vie s'écoulait donc, sinon gaiement, du moins
calme et paisible pour la jeune femme.

On rapporte d'elle une réponse bien plaisante. Elle parlait un peu
légèrement de son mari devant sa belle-mère: «Vous oubliez qu'il est mon
fils», lui fit remarquer Mme de Boufflers: «Cela est vrai, maman; je
croyais qu'il n'était que votre gendre!»

De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairière de Boufflers
des plus pénibles. Une pension de 12,000 livres que possédait son mari,
et qui était tout leur avoir, s'était éteinte avec lui, et la marquise
était restée dans une situation d'autant plus misérable qu'elle avait
encore à sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept,
qui n'avaient aucun goût pour la vie religieuse et qui se refusaient
obstinément à entrer au couvent.

Le maréchal de Noailles, ému de cette situation, s'adressa au roi et il
fit obtenir à Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint
son unique ressource[65].

  [65] Mme de Boufflers maria l'aînée de ses filles, Marie-Louise,
  le 13 février 1744, au marquis de Roquépine; la seconde,
  Marie-Cécile, épousa, le 25 mai 1744, le marquis d'Aubigné.

Dans la famille on s'inquiéta pour la jeune marquise d'une existence
vraiment trop austère et qui pouvait finir par avoir sur sa santé une
influence fâcheuse. La douairière avait une belle-sœur, veuve comme
elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand état de maison.

On offrit à la jeune femme d'aller s'installer chez elle; elle devait y
trouver une société mieux assortie à son âge et aux goûts qu'on pouvait
lui supposer. La proposition était séduisante, car la maison de la
duchesse de Boufflers était l'une des plus agréables de Paris. L'on ne
s'en étonnera pas quand nous dirons que c'est elle qui devint plus tard
si célèbre sous le nom de maréchale de Luxembourg.

C'était tomber d'un extrême dans l'autre. Quitter brusquement la vie
austère, presque monacale, à laquelle elle était habituée et qu'elle
supportait du reste impatiemment, pour devenir la commensale, la pupille
si l'on peut dire de la duchesse de Boufflers, était pour la jeune
marquise une aventure assez périlleuse.

Une grande fortune, un grand nom, un grand état dans le monde, donnaient
à la duchesse une situation des plus brillantes et attiraient chez elle
toute la société. C'était assurément une des femmes les plus
spirituelles de son temps, une des plus aimables; mais elle avait peu
d'égards pour la morale vulgaire et ses mœurs passaient pour fort
relâchées.

Qu'allait devenir la jeune femme dans ce milieu élégant, raffiné et
perverti? Quelles leçons allait-elle puiser auprès de cette duchesse
entourée d'hommages intéressés et dont le comte de Tressan, le poète
mondain, avait osé écrire:

    Quand Boufflers parut à la cour,
    On crut voir la mère d'Amour.
    Chacun s'empressait à lui plaire
    Et chacun l'avait à son tour.

Et puis les deux dames étaient toutes deux fort séduisantes, pleines
d'esprit, de charme. N'y allait-il pas avoir conflit d'intérêts ou de
succès? C'était une épreuve bien dangereuse et qui pouvait fort mal
tourner.

Mais la duchesse avait trop bonne opinion d'elle-même pour craindre une
rivalité. Au lieu de s'abaisser à une mesquine jalousie, elle se montra
fort aimable pour sa jeune parente; elle lui facilita, de toutes
manières, son entrée dans la société et, loin de chercher à l'éclipser
et à l'écraser de sa supériorité, elle l'aida de tout son pouvoir.

La jeune femme, sous l'égide de la duchesse, pénétra donc dans les
cercles les plus brillants; elle fut présentée à la cour; elle fit
connaissance avec les hommes de lettres les plus célèbres, Voltaire,
Montesquieu, le président Hénault, Tressan qu'elle devait plus tard
retrouver en Lorraine.

Ce séjour dans une société éminemment raffinée développa
prodigieusement, chez Mme de Boufflers, ses aptitudes naturelles. Au
contact de tous les hommes distingués et de toutes les femmes
charmantes qu'elle fut appelée à fréquenter, elle acquit ce ton parfait
et ces manières incomparables qu'on ne trouvait qu'à Versailles et, en
même temps, ce goût des lettres et des arts qui allait faire le charme
de la cour de Lorraine.

Pendant que Mme de Boufflers goûtait à Paris les agréments d'une société
choisie, les plus graves événements se passaient en Lorraine.

Stanislas, malgré son désir ardent de vivre en paix, de se consacrer
uniquement au bonheur de ses sujets et au sien propre, allait éprouver
bien des soucis. Un instant, il put se croire revenu aux pires jours de
son existence, il se vit à deux doigts de sa perte.

Depuis son arrivée en Lorraine, de nombreux motifs de mécontentement et
de plaintes s'étaient élevés contre la nouvelle administration, et la
noblesse, aussi bien que les simples habitants, étaient venus plus d'une
fois porter leurs doléances jusqu'aux pieds du roi de Pologne.

Si les Lorrains avaient eu l'espoir de conserver leurs lois, leurs
usages, leurs traditions, ils furent bien vite détrompés. M. de la
Galaizière n'eut qu'un but: transformer les deux duchés le plus
rapidement possible en une province française. Il prit des mesures qui
choquèrent les habitants et leur rendirent le nouveau régime de plus en
plus pénible. Aussi les protestations s'élevèrent-elles de tous côtés,
mais ce fut en vain.

La situation du chancelier n'était pas commode; lui-même écrivait à
Fleury, le 17 mars 1740:

«Je ne puis dissimuler à V. E. que les difficultés ne soient très
grandes. Il ne s'agit de rien moins, Monseigneur, que de rétablir le
règne de la justice, du bon ordre et de la subordination dans un pays
d'où ils étaient bannis, et de sevrer la noblesse des bienfaits du
prince quand elle ne les aura pas mérités par des services.

«Vous sentez, Monseigneur, combien une telle entreprise doit m'attirer
de contradictions et me susciter d'ennemis. J'assure de nouveau V. E.
que je m'étudierai sans cesse à employer tous les ménagements
compatibles avec l'autorité, pour adoucir ce qu'un si grand changement
entraîne nécessairement de rude après soi...»

La noblesse lorraine avait bien des sujets de plaintes; mais le coup qui
lui fut peut-être le plus douloureux, parce qu'il la touchait dans sa
fortune, c'est l'édit sur l'exploitation des bois. Cet édit lui causait,
en effet, le plus grave préjudice, car elle possédait et exploitait la
plus grande partie des vastes forêts qui couvraient le pays. C'est sur
cette importante question que les récriminations furent les plus
violentes. Il fut même décidé que des plaintes officielles seraient
adressées au ministre du roi de France, en même temps que l'on ferait
appel au grand-duc de Toscane, comme ancien souverain de la Lorraine.

Stanislas était très ému de cette situation. Il reçut un jour la visite
de MM. de Raigecourt et d'Haussonville qui l'assurèrent que Fleury
désavouait hautement tout ce qui se faisait; ils reprochèrent au roi
d'opprimer la noblesse: «Le blâme en retombera sur votre règne, lui
dirent-ils; il sera à jamais en exécration à la nation[66]».

  [66] Saint-Lambert se faisait l'interprète des sentiments de
  haine que l'on éprouvait pour M. de la Galaizière lorsqu'il
  écrivait:

    J'ai vu le magistrat qui régit ma province,
    L'esclave de la cour et l'ennemi du prince,
    Commander la corvée à de tristes cantons,
    Où Cérès et la faim commandaient les moissons.

Le malheureux Stanislas, à la suite de cette entrevue, resta dans une
agitation terrible et il ne put fermer l'œil de la nuit. Dès la
première heure, il fit appeler la Galaizière; mais ce dernier le rassura
complètement en lui montrant les lettres approbatives du cardinal: «Je
respire, lui dit le roi. Je vois bien qu'on ne cherche qu'à vous rendre
la victime de tout ceci; mais, puisque vous êtes approuvé de Son
Eminence, je vous soutiendrai[67]».

  [67] Aff. étrang., Lorraine, 2 avril 1740.

A ce moment survint un événement inattendu qui vint mettre à néant
toutes les espérances de la noblesse lorraine.

L'empereur Charles VI mourut. La France refusa de laisser exécuter la
_Pragmatique sanction_ qu'elle-même avait acceptée, et la guerre
commença entre la France et l'Empire.

La situation était des plus graves. Si les Lorrains s'étaient résignés,
en apparence, au nouvel ordre de choses, la plupart étaient prêts, à la
première occasion favorable, à secouer le joug qui pesait si lourdement
sur eux.

Ce n'était pas le moment, dans cette période incertaine et troublée,
d'écouter les doléances de la noblesse et d'ébranler le pouvoir de M. de
la Galaizière. Aussi la cour de France s'empressa-t-elle d'approuver
tous ses actes et de le confirmer dans son autorité souveraine.

La France se conduisit en Lorraine comme en pays conquis. Non seulement
elle leva dans le pays de nombreux régiments qui furent incorporés dans
l'armée française, mais elle accabla d'impôts de tous genres les sujets
de Stanislas; on les contraignit à fournir d'immenses approvisionnements
pour les armées; on leur fit payer par deux fois l'impôt du vingtième,
bien que la Lorraine, de l'aveu de tous, dût en être exemptée
puisqu'elle ne faisait pas encore partie du royaume de France, etc.

Ces exactions véritables surexcitèrent encore davantage les habitants
des deux duchés; tous faisaient des vœux pour le succès des armes de
Marie-Thérèse.

En 1743, les Autrichiens, sous les ordres de Charles de Lorraine, frère
de François III, s'approchèrent de la frontière de l'est du côté de la
Sarre. L'effroi fut grand à la cour de Lunéville quand le prince annonça
publiquement qu'il allait pénétrer dans les anciens États de son frère,
aider les populations à secouer le joug qui les opprimait et les rendre
à leur ancienne dynastie.

A Lunéville, on s'empressa d'armer les remparts, de creuser des fossés,
enfin de mettre la ville en état de résister à un coup de main. Douze
pièces de canon, qui étaient dans les bosquets, furent placées devant la
grille du château. On faisait des patrouilles dans les rues et l'on
arrêtait volontiers les bourgeois attardés. L'émotion était à son
comble.

La reine Catherine, effrayée, ne voulut pas s'exposer à soutenir un
siège; elle se réfugia à Nancy et descendit chez l'abbé de Choiseul, en
attendant que le château qui n'avait pas été habité depuis longtemps fût
en état de la recevoir. Le roi de Pologne vint la rejoindre peu de temps
après (août 1743).

Heureusement, l'alarme fut de courte durée; à l'automne, Stanislas qui
s'ennuyait à Nancy put rentrer à Lunéville.

Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint
même plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de
Mentzel, publia une proclamation où il annonçait aux Lorrains son
arrivée prochaine, et où il les menaçait de livrer leur pays au pillage
s'ils ne se déclaraient immédiatement pour leurs anciens souverains.

Ces menaces étaient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'à
se montrer pour qu'une formidable insurrection éclatât en Lorraine.

La noblesse n'était pas moins mal disposée que le peuple. Une lettre de
M. de la Galaizière à Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que
le chancelier écrivait à propos du marquis et de l'abbé de Raigecourt
dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient
fait scandale:

«Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du
roi, ils ne sont rien moins qu'affectionnés à son service; mais tel est
le caractère du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle désire avec
plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois même avec
bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'expérience;
la reconnaissance n'est pas la qualité dominante dans cette province...
Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait étendre le remède à
bien d'autres sujets de pareille étoffe.»

Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu'à demi rassuré et
ses jours s'écoulent dans les transes. A la moindre victoire, il
proclame que l'armée française est «composée d'autant de héros que de
soldats»; à la moindre défaite, «il s'en remet à la Providence» et
prépare en hâte ses paquets.

Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent à la
Malgrange, près de Nancy, d'où il était plus facile de s'enfuir sans
faire d'éclat. L'on y vivait dans une tranquillité relative, attendant
toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout à
coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du maréchal de Coigny
que le prince Charles a passé le Rhin à Spire, à la tête de 80,000
hommes. Il en reste si «étourdi» qu'à son ordinaire il s'en «remet à la
Providence».

Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont
emparés des lignes de Wissembourg. Les troupes françaises ont été
partout repoussées. La situation est si menaçante que le maréchal de
Belle-Isle prévient Stanislas qu'il ne répond plus de sa sécurité.

Le courrier arrive à minuit et est reçu par le duc Ossolinski. On
réveille aussitôt le roi et on commence sans plus tarder les préparatifs
de départ. La terreur était générale, tout le monde était convaincu que
les duchés envahis allaient échapper à la France.

Le jour même, à trois heures de l'après-midi, la reine Opalinska prenait
la fuite, accompagnée de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait
chercher un refuge à Meudon. Stanislas, auquel l'âge et la douceur de sa
nouvelle vie avaient enlevé le goût des aventures, voulait à tout prix
l'accompagner; mais M. de la Galaizière s'y opposa et il le supplia de
ne pas donner lui-même le signal du découragement. Tout ce qu'il put
obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrière les murs de Metz.

Le soir même, en effet, le souverain terrorisé quittait la Malgrange et,
après avoir voyagé toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de
Metz avec son trésor et quelques courtisans.

Un seul homme se montra à la hauteur des circonstances et ne perdit pas
la tête au milieu de l'affolement général: ce fut M. de la Galaizière.

Seul, sans ordres, sans appui, sans armée, abandonné par ceux qui
auraient dû le seconder et partager ses dangers, il n'hésita pas à
prendre toutes les mesures que commandait la gravité des circonstances.
Il fit face à tout et s'arrangea de façon à pouvoir attendre les secours
qu'il avait demandés en toute hâte.

Il groupa à la hâte quelques milices lorraines, enrégimenta les ouvriers
des salines et les répartit dans les quelques régiments qui lui
restaient de façon à s'assurer de leur fidélité. Tous les passages de
montagne furent occupés; des fortifications en terre, des abatis
d'arbres élevés sans perdre une minute de tous côtés; bref, en quelques
jours, grâce au zèle et à l'activité prodigieuse de son chancelier, la
Lorraine fut à l'abri d'un coup de main et préservée des incursions des
coureurs ennemis.

La promptitude et l'énergie de ces mesures sauvèrent le pays.

A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui était en
Flandre avec l'armée, accourut pour porter secours au maréchal de
Coigny.

Un événement imprévu vint fort à propos modifier complètement la
situation. Le roi de Prusse envahit la Bohême, et le prince Charles fut
obligé de repasser le Rhin en toute hâte pour aller défendre le
territoire de Marie-Thérèse.

La Lorraine était sauvée. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans
ses États.

A peine était-il réinstallé à Lunéville qu'il apprit que son gendre, en
arrivant à Metz, était tombé gravement malade. On connaît les détails de
la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Châteauroux,
l'arrivée en toute hâte de Marie Leczinska et du dauphin.

La première entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV
embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et à plusieurs
reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causées.

Cependant la maladie prit tout à coup une tournure favorable, et, dans
les premiers jours de septembre, le roi était complètement rétabli.

Les vieilles dames de l'entourage de la reine, électrisées par une
réconciliation qu'elles croyaient définitive, commirent mille
maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge,
enlevèrent «le bec noir» de leurs cheveux et se mirent à porter des
rubans verts, symbole d'espérance. Dans l'attente «d'un glorieux
événement», on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la
reine.

Le roi, auquel ce manège ne put échapper, s'en agaça, et il recommença à
être fort maussade. Et puis, maintenant qu'il était guéri, il était
honteux du spectacle qu'il avait donné, de sa pusillanimité, de sa
vilaine conduite vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il en voulait à tout
le monde, à l'évêque de Metz, à son confesseur le Père Pérusseau, à la
reine elle-même. Il devint plus sombre et plus mélancolique chaque jour.

Enfin il envoya la reine faire une visite à son père, et il lui promit
de la rejoindre le lendemain.

Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre, à onze heures du matin;
elle arriva le soir même à Lunéville.

Le lendemain, à huit heures du soir, Louis XV faisait à son tour son
entrée dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon.

Le roi de Pologne souhaita la bienvenue à son gendre à la descente du
carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme à Versailles, puis
illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fusées sur la
terrasse du château.

Malgré la variété de ces divertissements et l'affabilité de la
réception, Stanislas ne put obtenir de son hôte une parole aimable.
C'est à peine si Louis XV demanda à aller saluer la reine Catherine,
qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui présenta-t-on
les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole à aucune, et
il y en eut même plusieurs qu'il refusa de recevoir.

Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant à
lui il alla se coucher «secrètement» dans un petit entresol de la
garde-robe.

Le lendemain, le roi était de plus méchante humeur encore, s'il est
possible; rien ne put le divertir.

C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter à son hôte toutes ses
maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des
jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les
environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de
France est à cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite
voiture à un cheval qu'il conduit lui-même.

A l'encontre de son maître, la Galaizière est d'une humeur charmante. Il
donne des réceptions, invite les dames à dîner et à souper, leur fait
mille galanteries; il tient un grand état de maison[68].

  [68] L'appartement qu'il occupait dans l'aile du château ayant
  été brûlé en janvier 1744, il logeait à ce moment dans
  l'appartement appelé «du cardinal de Rohan» parce qu'on le
  réservait à ce prélat lors des visites qu'il faisait à la cour de
  Lunéville.

Pendant le séjour de Louis XV à Lunéville, surgit une question
d'étiquette assez plaisante.

Le cardinal de Tencin était arrivé et il mangeait à la table du roi de
Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les
rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un à Meudon, le cardinal
de Rohan en avait un aussi quand il venait à Lunéville. On présenta donc
un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise à dos.
Malgré cette marque de modestie, les ducs qui étaient présents, MM. de
Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi, à cause
de «la chaise à dos» du cardinal de Tencin. Pour éviter de nouvelles
tracasseries, le lendemain on alla dîner au kiosque; là il n'y avait
point de cérémonie et tout le monde eut des chaises à dos, ce qui calma
l'effervescence.

Après un séjour de trois jours rendu plutôt pénible par son invariable
mauvaise humeur, Louis XV annonça son départ.

Le 2 octobre, après avoir passé une revue des gendarmes et dîné au
château de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait complètement
négligé d'aller faire ses adieux à la reine Opalinska, toujours
souffrante. Ce procédé choqua vivement toute la cour. Il est probable
qu'en route Louis XV réfléchit à l'inconvenance de sa conduite, car il
envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mère[69].

  [69] Après avoir fait capituler la ville de Fribourg, Louis XV
  revint à Paris. Il y fit son entrée le 13 novembre, et fut reçu
  au milieu d'acclamations enthousiastes. On lui donna des fêtes
  splendides. Quelques jours après, Mmes de Châteauroux et de
  Lauraguais étaient rappelées à la cour et rentraient en
  possession de toutes leurs charges; tous ceux qui avaient pris
  parti contre elles furent exilés. Au moment où la favorite
  triomphait et reprenait tout son pouvoir, un coup inattendu
  l'enlevait à l'affection du roi. Atteinte dans les premiers jours
  de décembre d'une fièvre maligne, la pauvre femme succombait le 8
  décembre.

Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de
Versailles et Stanislas, qui jamais ne se séparait sans chagrin de cette
fille chérie, la suivit jusqu'à Bar-le-Duc[70].

  [70] De 1745 à 1748, la guerre continua, entremêlée de succès et
  de revers. Le 13 septembre 1745, François de Lorraine, grand-duc
  de Toscane, mari de Marie-Thérèse, fut élu à Francfort roi des
  Romains, puis empereur d'Allemagne.

  La guerre n'ayant plus d'objet, la paix fut signée le 18 octobre
  1748.

De l'aveu général, M. de la Galaizière avait sauvé le pays de
l'invasion; on dut le récompenser des services éminents qu'il venait de
rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frères, M. de Chaumont
de Lucé, fut, sur les instances de Stanislas lui-même, nommé envoyé de
France près de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui
commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les
Impériaux, fut nommé maréchal de camp et lieutenant du roi; sa sœur,
qui était religieuse, fut nommée coadjutrice du couvent où elle
résidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reçut la
riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de
Lenoncourt. Quelque temps après, Stanislas donnait encore à son sauveur
la terre de Neuviller, érigée en comté, et la Galaizière en fit une des
plus belles propriétés de la province.

Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia
sous son autorité. Stanislas, dont le rôle avait été loin d'être
brillant, ne chercha plus à lutter contre un homme dont il reconnaissait
la supériorité et il lui abandonna sans réserve le pouvoir absolu.

Pendant que ces événements se déroulaient en Lorraine, Mme de Boufflers
avait poursuivi à Paris le cours de ses succès mondains; elle s'était
initiée à la société parisienne la plus séduisante et la plus raffinée
et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques,
elle y avait obtenu de grands succès.

De nouveaux deuils, et non des moins cruels, étaient venus la frapper
pendant cette période agitée.

Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du régiment
de la reine, s'était fait tuer bravement à la prise du chemin couvert de
la ville d'Ypres, en Flandre.

L'année suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en même temps
qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonçait la mort de
son frère Alexandre, âgé de vingt ans. Le jeune homme avait été tué
glorieusement à la tête du régiment de Hainaut qu'il commandait.

C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers revint en
Lorraine; elle y était rappelée par le soin de ses intérêts et aussi
pour remplacer à la cour sa sœur, Mme de Montrevel, dont le caractère
altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revêche de la
vieille reine.

A la suite de difficultés avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet
avait jugé qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du
palais; mais, comme il était important de ne pas se brouiller avec une
famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha à lui
obtenir une compensation par l'intermédiaire du cardinal de Fleury. Il
écrivit à ce dernier:

    «Lunéville, le 5 février 1742.

   «Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la
   reine mon épouse s'est séparée avec Mme de Montrevel, qui a été à
   son service, en observant néanmoins tout ce que la bienséance et la
   considération que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger
   dans un pareil cas.

   «La reine même, étant disposée de donner personnellement à Mme de
   Montrevel les marques de son amitié, hormis celui de la reprendre à
   son service, voudrait lui procurer une douceur qui dépend de vous:
   c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait
   son séjour à Paris. Vous sentez par votre propre cœur généreux la
   satisfaction que vous donnerez à la reine si vous lui donnez
   occasion de faire connaître le sien à Mme de Montrevel, malgré le
   mécontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grâce
   accordée en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez
   point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout
   son cœur, de Votre Eminence, le très affectionné cousin.

    «STANISLAS, roi.»

Au dos de cette lettre, la reine Catherine écrivit à son tour:

   «Le roi vous ayant expliqué mes sentiments au sujet de Mme de
   Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de
   l'amitié de Votre Eminence, étant de tout mon cœur sa très
   affectionnée cousine et amie.

   «CATHERINE.»



CHAPITRE VIII

(1745 à 1747)

  Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de
    Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux.


A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les
derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de
retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est
irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à
s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé.

Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite
ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'œuvre qu'il a
si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la
noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et
lettrée.

L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec
laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit
entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy
amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au
roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut
entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on
était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait
avec envie et éloges.

En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie
Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des
titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la
noblesse du pays.

Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart,
se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est
toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on
disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne
pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment
devant l'inévitable?

Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des
charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec
bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion
s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.

En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse
qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de
Lorraine, au temps du duc Léopold, les mœurs s'adoucissaient; l'élément
polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi
s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de
lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes
jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces
formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient
quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.

Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour
de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des
courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des
représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau,
Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange,
Einville, Chanteheu, etc.

Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en
façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente.
Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et
sans souci de l'étiquette.

On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité,
galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans
éclat.

On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion
étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous
auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des
processions que suit avec componction toute la cour.

C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se
passe sous l'œil bienveillant et paternel de Stanislas.

Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré
l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine
Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré
l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la
duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.

Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son
âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était
pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne
devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui
était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se
conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse
attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le
cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un
grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était
même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût
représenter et remplir sa charge avec dignité.

Stanislas n'avait pas cru pouvoir déroger à un usage aussi constant,
aussi bien établi.

Après avoir beaucoup aimé la duchesse Ossolinska, le roi s'aperçut un
jour qu'elle l'ennuyait; et, comme «il avait besoin d'être diverti», il
passa à de nouvelles amours, non sans éprouver de la part de
l'abandonnée force reproches et scènes violentes. Il imagina de
remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la
comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilisée, grosse, courte,
camarde, et qui à première vue ne paraissait guère susceptible de
remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait.

Stanislas, habitué aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'éprit
quand même de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte durée, et
bientôt le roi jeta les yeux sur des beautés plus séduisantes.

Son séjour à Meudon l'avait déjà initié aux grâces des dames françaises.
Quand il se trouva à Lunéville entouré de ces Lorraines si spirituelles
et si fines, qui toutes, ou à peu près, avaient été formées aux belles
manières de la cour de Versailles, il subit peu à peu leur influence et
il se détacha insensiblement de ses amies polonaises. On prétend que,
grâce à la facilité de mœurs qui régnait alors, il ne trouva pas de
cruelles. Comment s'aviser de résister à un souverain qui vous a
distinguée?

S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'époque, Mme de
Bassompierre, sœur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux
instances royales; Mme de Cambis, nièce de Mme de Boufflers, aurait eu
également des bontés pour le roi; enfin, un certain nombre de «haultes
et puissantes dames» ne dédaignèrent pas la faveur du monarque jusqu'au
jour où se leva éblouissante et sans rivale l'étoile de Mme de
Boufflers.

Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par goût que par
les nécessités de sa charge, ne quittait guère la cour; elle était de
toutes les réunions, de toutes les fêtes, et elle y apportait avec
l'agrément de sa personne toutes les grâces de son esprit. Mais comme,
consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui
accorda pas tout d'abord la justice qu'elle méritait. Seul, le brillant
chancelier sut la remarquer, l'apprécier, et l'on assure qu'il rendit à
la jeune femme des hommages empressés. Il était homme du monde, fort
bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'étonnant à ce que
Mme de Boufflers ait été touchée de ses soins et qu'elle ne se soit pas
montrée plus cruelle qu'il n'était d'usage à cette époque. Bientôt M. de
la Galaizière passa pour un heureux vainqueur.

Mais Stanislas, qui n'avait pas trouvé le bonheur tel qu'il le cherchait
dans les liaisons plus ou moins éphémères qui avaient succédé au règne
de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible à la beauté
et à l'esprit de la jeune marquise. Il s'éprit bientôt pour elle d'un
goût des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier.

Stanislas avait alors 63 ans; mais son âge ne l'empêchait pas d'être
encore très aimable, très gai et d'une galanterie plus séduisante que
celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore été
envahi par l'obésité, et l'on retrouvait aisément des traces de sa
beauté d'autrefois. Puis il avait un passé romanesque, une auréole de
gloire militaire, enfin il était Roi!

Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidélité conjugale, ne se
piquait pas davantage de fidélité envers un amant. Elle vit qu'elle
allait jouer un rôle considérable en Lorraine et elle ne résista pas au
plaisir de dominer. M. de la Galaizière fut sacrifié.

La marquise fit évincer toutes les maîtresses qui avaient tenu l'emploi
jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de
dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de
ramener un infidèle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit
devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientôt
elle fut en possession du titre, non de maîtresse _déclarée_, ainsi
qu'il était d'usage à la cour de France, mais de maîtresse avérée, et
elle domina sans rivalité et sans partage. Elle reprenait une fonction
qui devenait pour ainsi dire héréditaire dans sa famille et qu'elle
conserva jusqu'à la mort du roi.

Si Mme de Boufflers n'est plus, à cette époque, la toute jeune femme
dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé
la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort
séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède
toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques,
une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de
sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa
physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de
trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.

Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au
moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme
sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.

Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai,
original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse
sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun
apprêt, aucune recherche.

Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre
des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint
de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une
maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la
femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le
voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à
travers un tissu délicat».

Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité;
toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle
est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non
sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien
approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante
vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre
tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences.

Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler.
Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle
relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte
néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus
intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en
transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut,
mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.»

Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez
autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne
veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des
amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même
est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut
lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements.

Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais
elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par
l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement
provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de
grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.

Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur,
mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent
désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit
d'elle M. de Beauvau.

Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son
désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en
faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne
songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle
ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres
que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à
Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas
un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa
réserve.

La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus méritoire qu'elle a
une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien
des fois elle est cruellement gênée pour payer ses dettes.

Son caractère, du reste, est à la hauteur des circonstances et elle
supporte vaillamment les coups du sort. De même que l'heureuse fortune
ne l'enivre pas, de même les revers, même les plus cruels, ne peuvent
l'abattre; elle conserve toujours la même égalité d'humeur, la même
liberté d'esprit, la même sérénité immuable.

Son esprit aimable et son naturel dégagé de tout artifice rendaient son
commerce des plus agréables. Elle devint bientôt le centre de toutes
les attractions; elle fut l'âme de la petite cour de Lunéville, de cette
petite cour spirituelle et lettrée que Stanislas eut l'art de grouper
autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et
d'amuser.

Le règne de Mme de Boufflers ne s'établit pas sans conteste, et elle eut
à lutter contre bien des oppositions, à vaincre bien des jalousies.

Stanislas, qui était l'homme de tous les contrastes, ne se contentait
pas d'avoir en effet une maîtresse attitrée, il avait aussi un
confesseur, non moins attitré, le Père de Menoux.

Le Père de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait à la célèbre
Compagnie de Jésus, et il était fort digne d'en faire partie. Après
avoir professé les humanités dans différents collèges, il s'était adonné
à la prédication. Il avait vécu à la cour et savait par expérience
comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il était
doué de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais
de face les questions délicates, usant toujours de moyens détournés, ne
se rebutant jamais, le Père de Menoux caressait l'espoir de devenir
tout-puissant à la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la
persévérance ordinaire à son Ordre. Il jouissait déjà d'une influence
presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu'à gagner
le roi.

Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela
paraissait facile. Sa piété était grande et sa ferveur ne pouvait faire
de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement
tous les exercices exigés par l'Église. Le Père de Menoux crut donc
qu'il arriverait facilement à dominer complètement le pieux monarque, et
il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux «passades» de son
royal pénitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de
Boufflers, pour cette femme si séduisante et d'une haute valeur
intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se
dressait à la cour et qu'il fallait à tout prix la faire disparaître
s'il ne voulait lui-même passer au second plan. Si Stanislas n'exerçait
en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre
disposition de la feuille des bénéfices: ne serait-ce pas pitié de voir
ces riches revenus récompenser de condamnables voluptés et passer entre
les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop?

Mme de Boufflers faisait de son côté un raisonnement analogue. Comme
elle n'était pas d'humeur ni de caractère à se laisser diriger et à
passer à la remorque du jésuite, qu'elle entendait bien obtenir le
premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle était trop franche
pour dissimuler, elle se disposa à entamer ouvertement la lutte et elle
ne laissa rien ignorer de ses intentions au Père de Menoux.

La guerre éclata donc entre la maîtresse et le confesseur, violente et
acharnée, chacun usant au mieux de ses intérêts des armes à sa
disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la
maîtresse, la maîtresse qu'elle ferait chasser le confesseur.

Le Père de Menoux tonnait contre l'adultère! le double adultère! Il
menaçait Stanislas des peines les plus sévères de l'Église; il lui
faisait entrevoir pour l'éternité des châtiments terribles s'il ne se
hâtait de mettre un terme à une liaison coupable, scandaleuse et qui ne
pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi
terrifié et dans un état moral lamentable.

Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins
effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et
lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle
exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite.

Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très
malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui
savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des
dames, en particulier de Mme de Boufflers.

Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de
sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père
de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver
une maîtresse jeune, charmante et spirituelle?

Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne
serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à
des châtiments éternels pour des biens périssables?

L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la
retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution
raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur.

Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un,
tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul
le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu.
Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et
c'est la maîtresse qui tremblait.

Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire
les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait
à maintenir entre eux une paix apparente.

Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au
roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux
monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la
grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était
tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la
Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de
la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise,
qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais
véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de
retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train
d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable
n'y perdait rien.»

Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que
Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de
s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des
appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité
d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une
rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la
cour de Lunéville.

Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le
parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les
courtisans qui suivaient sa fortune.

Le Père de Menoux au contraire était soutenu par le parti français: il
avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux détestaient
la maîtresse, la Galaizière, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de
courtisans et tous les fonctionnaires.

Ces deux partis se détestaient et se faisaient une guerre sourde et
acharnée; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la
balance à peu près égale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui
le laissât jouir de la tranquillité à laquelle il tenait par-dessus
tout.

Tout en ayant l'air de se tenir éloigné de toutes les intrigues et de
laisser la maîtresse et le confesseur se débrouiller comme ils
pouvaient, M. de la Galaizière soutenait secrètement le Père de Menoux.

La situation du chancelier n'était pas sans offrir quelque embarras. Il
était, d'un côté, tenu à bien des égards vis-à-vis de Mme de Boufflers,
quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis-à-vis d'une femme
qui a eu des bontés pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre
côté, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis
novateurs qui menaçaient son œuvre et le troublaient dans ses projets
de gouvernement?

Mais il y avait donc des philosophes à la cour de Lunéville? Presque
autant que de jésuites.

C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'âme du bon
Stanislas; il était d'une piété étroite et rigoureuse et n'aimait rien
tant que de causer impiété avec les aimables païens qu'il attirait à sa
cour.



CHAPITRE IX

  La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes.


Voyons rapidement quels sont les personnages principaux de la petite
cour, ceux qui forment l'entourage immédiat et journalier du roi, ceux
qui composent sa société intime.

Les femmes sont assez nombreuses: il y a d'abord la marquise de
Boufflers naturellement; puis ses sœurs, Mmes de Mirepoix, de
Bassompierre, de Chimay, de Montrevel; ses nièces, Mmes de Caraman et de
Cambis; puis la duchesse Ossolinska, la princesse de Talmont, la belle
comtesse de Lutzelbourg, la comtesse de Linanges; Mmes de la Galaizière,
de Lenoncourt, de Gramont, de Choiseul, de Raigecourt, des Armoises, de
Lambertye; Mmes Alliot, Héré, Durival, etc., etc.

Nous ne parlerons pas des amis polonais du roi, on les connaît déjà;
puis, peu à peu, ils perdent du terrain, et se montrent plus rarement à
la cour.

Les Français et les Lorrains sont les vrais courtisans de Stanislas.
Citons d'abord la Galaizière qui, en dehors de ses fonctions, est homme
du monde spirituel et séduisant; son frère, le comte de Lucé, homme
instruit, aimable, et que le roi affectionne tout particulièrement; sa
bonté, sa complaisance, la douceur de son caractère l'ont fait aimer de
toute la cour. Il est au plus mal avec le Père de Menoux, ce qui lui
vaut l'amitié de Mme de Boufflers.

Le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, cumule ses devoirs
militaires dans l'armée française avec ses fonctions à la cour de
Stanislas; aussi se trouve-t-il bien souvent éloigné de la Lorraine. On
ne le voit à Lunéville qu'à de rares intervalles, mais personne ne se
plaint de son absence et pour cause[71].

  [71] Mestre de camp, lieutenant du régiment d'Orléans-Dragons en
  1737, M. de Boufflers commanda à l'armée de Westphalie, sur les
  frontières de Bohême et en Bavière, de 1741 à 1743; il finit
  cette campagne en haute Alsace. Il commanda le régiment d'Orléans
  à l'armée de Moselle en 1744, servit au siège de Fribourg et
  passa l'hiver en Souabe. En 1745, il servit à l'armée du Bas-Rhin
  et fut déclaré, au mois de novembre, brigadier. Employé à l'armée
  du prince de Conti en 1746, il servit sur la Meuse, puis entre
  Sambre et Meuse. Il assista à la bataille de Lawfeld en 1747 et
  au siège de Maestrich en 1748. Maréchal de camp au mois de
  janvier 1749, il se démit du régiment d'Orléans et quitta le
  service.

Le marquis du Châtelet, grand chambellan, est un vieux militaire,
indifférent, tatillon, vulgaire et qui n'a aucun agrément dans l'esprit.
Quand il n'est pas à l'armée, il vient à Lunéville, mais toujours seul,
sa femme, la divine Émilie, refusant obstinément de le suivre. Elle a,
nous le savons, d'autres occupations.

Le secrétaire du roi est le chevalier de Solignac[72]. Stanislas l'aime
parce qu'il a été dès sa jeunesse uni à sa fortune et qu'il a partagé
tous les périls de sa vie aventureuse. Élève de Fontenelle, Solignac
aime les lettres, les arts et les cultive avec goût; il contribue
beaucoup au charme de la cour. C'est un homme instruit, dévoué et
discret. Stanislas l'a baptisé gaiement son «teinturier ordinaire», car
c'est lui qui est chargé de corriger les élucubrations politiques du
royal philosophe et de les mettre en bon français.

  [72] Pierre-Joseph de la Pimpie (1686-1773).

Alliot, conseiller aulique et grand maître des cérémonies de Lorraine,
est l'intendant du palais. C'est un des personnages les plus modestes,
mais peut-être le rouage le plus important de la cour. C'est lui qui
règle toutes les dépenses, paye les serviteurs, maintient l'ordre et
l'économie dans le palais; c'est grâce à lui que Stanislas, avec un
revenu modeste, peut faire figure de roi et se livrer à mille fantaisies
coûteuses sans contracter de dettes[73].

  [73] Les comptes du palais et ceux personnels à Stanislas étaient
  arrêtés tous les huit jours; tous les vendredis, un conseil,
  composé de cinq personnes et nommé conseil aulique, se réunissait
  et réglait les comptes.

Enfin, il y a dans l'entourage intime de Mme de Boufflers: son frère, le
prince de Beauvau; ses beaux-frères de Bassompierre, de Chimay; le
chevalier de Listenay, Devau, Saint-Lambert, l'abbé Porquet, etc. Mais
nous ne les citons que pour mémoire; nous en parlerons dans un prochain
chapitre.

Ce ne sont pas seulement les personnages résidant en Lorraine qui font
les délices de la cour; les étrangers, les personnages de passage,
épisodiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, contribuent pour une large
part à l'agrément du cercle royal; ils y apportent l'imprévu et une
agréable diversité.

C'est, à Lunéville, une succession incessante de visites, toutes plus
agréables les unes que les autres.

D'abord les Lorrains qui résident à Versailles ont souvent le mal du
pays, et ils viennent, à tous propos, voir leurs parents ou leurs amis
et faire de longs séjours dans leur ancienne patrie; ils y transportent
les goûts, les mœurs, l'urbanité français.

Puis, Lunéville n'est-il pas sur la route d'Allemagne, et aussi à
quelques lieues de Plombières, la plus célèbre station thermale du
dix-huitième siècle?

Quel personnage marquant s'aviserait de se rendre en Allemagne ou
d'aller prendre les eaux de Plombières sans venir rendre hommage au roi
Stanislas, sans venir faire un séjour dans cette spirituelle petite
cour, dont la réputation grandit chaque jour et où l'on est sûr d'être
si bien accueilli?

Stanislas est ravi de cet empressement universel; outre que toutes ces
visites flattent sa vanité, elles apportent dans sa vie une utile
distraction. Femmes de cour, grands seigneurs, philosophes, jésuites,
poètes, militaires, tout le monde est accueilli à Lunéville à bras
ouverts; on y est fêté, entouré, choyé, et on ne vous laisse quitter
cette cour rêvée sans la promesse formelle d'un retour prochain.

On voit défiler à la cour de Lorraine nombre d'illustrations du monde,
des lettres et des arts.

La princesse de la Roche-sur-Yon, de la maison de Condé, se rend presque
tous les ans à Plombières. Elle ne manque jamais de s'arrêter à la cour
de Stanislas et d'y faire un long séjour[74].

  [74] Louise-Adélaïde de Bourbon, fille de Louis-François de
  Bourbon, prince de Conti, et de Marie-Thérèse de Bourbon-Condé,
  dite Mlle de la Roche-sur-Yon, née le 2 novembre 1696, morte le
  20 novembre 1750.

M. de Belle-Isle, qui commande à Metz, et la maréchale, sont devenus
d'intimes amis du roi, qui écrit les lettres les plus tendres à son
«chérissime» maréchal; tous deux rendent de fréquentes visites à leur
royal voisin, et leur arrivée cause toujours une grande joie.

Parmi les principaux hôtes qui viennent successivement charmer et
distraire la cour de Lunéville, il faut citer le prince de Conti, le
prince héritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'évêque de Toul,
Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de
Stainville, le maréchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui
demeure près de Châlons; Mgr de Choiseul-Beaupré, le maréchal de
Maillebois et son fils, etc., etc.

Il y a au château de nombreux appartements destinés aux étrangers; mais
quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invités
et qu'il faut leur retenir des chambres à l'hôtel du _Sauvage_, le
meilleur de la ville.

Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des
séjours prolongés.

La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la
Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à
Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se
plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois
semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont
l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit.
Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression
sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs.
Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre
pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui
faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se
terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même:
«J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant
quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire
doubler ma garde contre elle et contre moi.»

Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et
les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très
religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés,
et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus
audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il
recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus
subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus
hardies.

C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et,
disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.

La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du
monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle
n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que
les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient
alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment
public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares
esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs vœux,
Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre
infatigable.

Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa
conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus
religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais
qu'on en plaisantât.

Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement
les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient
les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de
conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants.

Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec
des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui
importait leurs opinions, il adorait discuter.

Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans
apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon,
si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour
paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils
jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des
cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il
a passées à Lunéville.

Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont
précédé celle de l'illustre philosophe.

Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de
fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était
un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des
éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement
avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre
visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait
nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[75].

  [75] C'est dans un de ces voyages qu'il fit la connaissance de
  Mlle de Ligniville qu'il retrouva ensuite à Paris chez Mme de
  Graffigny; séduit par les charmes de la jeune fille, il hasarda
  une demande qui fut agréée, à la surprise générale. Mlle de
  Ligniville était fort pauvre, il est vrai; mais elle appartenait
  à une des plus grandes familles de Lorraine; épouser un homme de
  finances, quelque riche qu'il fût, était une mésalliance insigne
  pour l'époque.

Le président de Montesquieu vient aussi à la cour de Lorraine; il y est
reçu avec de grands honneurs et il y fait un séjour prolongé. Malgré une
simplicité d'allures qui touchait presque à la rusticité, il est très
fêté, très apprécié de tous, de Stanislas surtout qui, séduit par son
esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent à
merveille et passent des heures entières à causer philosophie, art,
tolérance, etc.

S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, dont les méchancetés sont
assez suspectes, Montesquieu était arrivé en Lorraine si fatigué par des
excès de travail qu'il fuyait toute conversation sérieuse et de parti
pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait même prié la
marquise de répondre à ceux qui s'étonneraient de sa «bêtise» que
c'était un régime qu'il s'était imposé pour tâcher de retrouver un jour
un peu d'esprit: «Il observa si bien son régime, ajoute la malicieuse
marquise, que toute la cour de Lorraine et même les domestiques ne
revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile[76].»

  [76] _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_ par le marquis Pierre DE
  SÉGUR.--Quelque temps après, Mme de la Ferté-Imbault, étant en
  séjour chez la princesse de la Roche-sur-Yon, à Vauréal, vit
  arriver de sa fenêtre une chaise de poste «très vilaine, avec un
  laquais très mal vêtu». Elle demande à son valet le nom de ce
  visiteur. «Madame, répondit l'homme respectueusement, c'est cet
  imbécile que vous avez vu chez le roi de Pologne.» L'imbécile,
  c'était le président de Montesquieu!

La veille du départ de Montesquieu, Mme de la Ferté-Imbault prétend
l'avoir ainsi apostrophé en présence de Stanislas et de la cour:
«Président, je vous suis bien obligée, car vous avez paru si sot, et par
comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir de l'esprit, que si je
voulais établir que c'est moi qui ai fait les _Lettres persanes_, tout
le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous.»

En dépit des cancans de Mme de la Ferté-Imbault, le président était ravi
de son séjour, ravi de son hôte: «J'ai été comblé de bontés et
d'honneurs à la cour de Lorraine, écrit-il à l'abbé de Guasco, et j'ai
passé des moments délicieux avec le roi Stanislas.»

C'est à regret qu'il quitte cette cour aimable et où il a été si bien
accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'année suivante avec Mme de
Mirepoix.

Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des
novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvétius, etc.; il y en a de plus
paisibles. Le président Hénault, le plus fidèle courtisan de Marie
Leczinska, vient fréquemment à la cour de Lorraine, soit en allant à
Plombières, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles
sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son père pour lui en
rapporter des nouvelles. Stanislas de son côté ne se lasse pas
d'entendre parler de sa fille chérie, et c'est toujours avec une joie
non dissimulée qu'il voit arriver le cher président. Sa figure douce et
agréable, les grâces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi
qui l'entraîne avec lui en de longues promenades. Tout en causant de
Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou
philosophiques, Stanislas montre avec orgueil à son interlocuteur les
bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du
vieux monarque.

La première fois que le président visite les bosquets, le kiosque, le
pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si
différents de ce qu'il voit à Versailles, il prend peur et se croit un
instant transporté dans les jardins du grand Seigneur. Il aperçoit une
statue, et convaincu qu'elle ne peut être que celle de Mahomet il
s'apprête à lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il
reconnaît son erreur: c'est une simple statue de saint François; sa vue
rassérène le bon président et le ramène à la réalité.

Hénault est ravi de Stanislas; il lui trouve du goût, de l'esprit,
l'imagination féconde et agréable, la conversation raisonnable et gaie:
«Il raconte juste, voit bien, dit à tout moment les choses les plus
plaisantes.» Bref, le Président est sous le charme:

«Je ne saurais vous dire, écrit-il, à quel point je suis enchanté du roi
de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Sévigné qui se récria que Louis
XIV était un grand roi parce qu'il l'avait priée à danser; j'aurais les
mêmes raisons à peu près, car j'ai été comblé de ses bontés. Mais à le
voir sans intérêt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je
n'avais pas d'intérêt à trouver tel le père de la reine. Mais non, je ne
me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas
vu Henri IV. Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville, à la
Malgrange! on le trouvera là.»

On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine,
l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc.,
etc., etc.

Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de
philosophes distingués; il a l'art de grouper autour de lui une pléiade
d'artistes incomparables, qui fait bientôt de Lunéville un centre
artistique dont la renommée se répand dans toute l'Europe et jette sur
la petite cité lorraine un lustre étonnant.

Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean
Lamour[77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy,
d'un travail si varié et si délicat[78]. Il avait pour sa profession un
véritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfèvrerie en
grand. Son imagination féconde inventait sans cesse pour les grilles des
parcs et les balcons des palais de nouveaux modèles, remplis de goût et
tous plus remarquables les uns que les autres.

  [77] 1698-1771.

  [78] Elles lui furent payées 144,184 livres 81,9 den.

Stanislas lui donna le titre officiel de «serrurier du roi de Pologne».
Il l'aimait beaucoup, lui rendait de fréquentes visites dans son
atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modèles, etc.[79].

  [79] Lamour devint riche. Il possédait dans sa maison de la rue
  Notre-Dame un cabinet de peintures et d'autres curiosités qu'il
  montrait avec orgueil.

Stanislas a auprès de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont restés
célèbres: Barthélemy Guibal[80], Joseph Soutgen[81]; les trois frères
Adam, qui tous trois ont laissé, en Lorraine aussi bien qu'à Versailles,
des travaux admirables. Le plus célèbre, Nicolas Adam, celui que l'on a
surnommé le Phidias du dix-huitième siècle, fut chargé d'élever le
mausolée de Catherine Opalinska, et il en a fait une œuvre
impérissable.

  [80] Mort en 1757.

  [81] 1719-1788. Né en Westphalie.

En 1746, arriva à Lunéville un pauvre ouvrier flamand, Cyfflé[82], que
Guibal accueillit par pitié. On découvrit bientôt que ce modeste artisan
était un véritable génie et il fit preuve de qualités si rares qu'on lui
confia les œuvres les plus délicates. Émerveillé de ses travaux,
Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi
voulut être son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la
marraine[83].

  [82] Né à Bruges en 1724.

  [83] Après la mort de Stanislas, Cyfflé, associé avec Chambrette,
  fonda à Lunéville une manufacture de porcelaine et de faïence,
  avec la permission d'employer la terre de Lorraine et la terre de
  pipe. Il produisit des ouvrages très remarquables. Néanmoins, ses
  affaires furent loin de prospérer; il dut quitter la Lorraine et
  il alla fonder une nouvelle manufacture près de Namur. Il mourut
  dans la misère en 1810.

Les architectes, les peintres, les musiciens, voire même les comédiens,
n'étaient pas moins bien accueillis du roi de Pologne.

Héré[84] était directeur général des bâtiments du roi; c'est lui qui a
construit à Nancy les bâtiments du gouvernement et de la place Royale,
qui forment peut-être l'ensemble le plus pur de l'art architectural au
dix-huitième siècle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque
jour. Il lui conféra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique
hôtel.

  [84] 1705-1763.

Le roi aimait passionnément la peinture et il s'adonnait souvent, avec
son premier peintre Girardet[85], à son goût favori. On a de lui le
portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de
Thianges; il a laissé aussi plusieurs ouvrages de sainteté illustrés par
ses soins. Mais le bon prince était comme sa fille Marie Leczinska, il
avait plus de bonne volonté que de talent et il avait grand besoin d'un
«teinturier» pour rendre ses œuvres supportables. Le teinturier du roi
était le peintre André Joly[86] qui a laissé des œuvres intéressantes.
Entre temps, Joly était chargé de la décoration des innombrables
pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs.

  [85] 1709-1778.

  [86] Né en 1706.

Stanislas qui aimait tous les arts avait un goût marqué pour la musique;
on lui en faisait tous les jours à son lever et à son coucher, et même
pendant les repas, à l'exception du vendredi, où par esprit de
mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi
avait-il voulu réunir près de lui des musiciens de premier ordre. Son
orchestre se composait de sujets brillants et renommés. Parmi eux se
trouvait le fameux violon Baptiste[87], l'ami et le compagnon de Lulli.
Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du château, un
concert délicieux[88].

  [87] Il mourut à Lunéville le 14 août 1755, âgé de
  quatre-vingt-quinze ans.

  [88] Le personnel de la musique royale se compose de 7 chanteurs,
  2 haute-contre, 3 haute-taille, 4 basse-taille, 10 violons, 2
  hautbois, 5 basses de violon, 2 bassons, cor de chasse, luth,
  etc. Le maître de musique était M. Delapierre. La musique coûtait
  à Stanislas 25,000 francs par an.

Enfin, Stanislas avait tenu à avoir une troupe de comédie. Dès 1736, il
avait pris à son service la troupe de Claude-André Maizière, et lui
avait fait construire à Lunéville, près du château, une salle
magnifique. Comme beaucoup de costumes et de décors manquaient, on
simplifia les choses en enlevant à l'opéra de Nancy tout ce qui faisait
défaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des représentations fort
appréciées[89].

  [89] La troupe de comédie du roi coûtait 18,000 livres par an.
  Elle était composée de 14 personnes. Les comédiens étaient:
  Maizière, Du Coin, de Lorme, Huriau, Comasse, Plante, Le Bœuf,
  Prince, Pitou.--Les comédiennes se nommaient: Clairon, la Barnau,
  Béris, Prince, de Lorme, Fanchon, Camasse et sa fille.

On peut deviner, d'après ce rapide tableau, ce qu'était la cour de
Lunéville. Mais ces fréquentes visites de grandes dames et d'illustres
seigneurs, ces séjours prolongés d'hommes de lettres célèbres et de
philosophes, cette présence continuelle d'artistes éminents dans tous
les genres n'étaient pas sans avoir amené une métamorphose complète
dans les habitudes et dans les mœurs. Le roi n'avait pas été seul à se
transformer.

Au contact d'une société élégante, sous l'influence des arts, des
lettres et de la philosophie, les caractères fougueux des Polonais se
sont apaisés peu à peu; aux passions bruyantes ont succédé les
galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon goût ont
remplacé les plaisanteries grossières et brutales.

Mme de Boufflers et son frère le prince de Beauvau eurent une grande
part dans ce changement des mœurs; tous deux possédaient au suprême
degré ce goût et ce ton français qui faisaient l'attrait de la cour de
Louis XV, et ils eurent sur la société de Lunéville la plus heureuse
influence.

Peu à peu, la cour devint aussi polie et plus lettrée que celle de
Versailles.

Le petit cercle royal était modelé sur la cour même de France; mais
l'étiquette en était bannie, ce qui en complétait le charme. Malgré les
innombrables fonctions, malgré la pompe apparente, on ne connaissait à
Lunéville ni les pratiques gênantes du cérémonial, ni les flatteries
basses et viles. On raconte qu'au début du règne de Stanislas, un homme
qui avait rempli des fonctions à la cour de Léopold demanda au roi à
être replacé: «Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.»--«J'étais,
sire, grand maître des cérémonies.»--«Eh! fi, fi, monsieur, s'écria le
bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la révérence!»

C'était la vérité même. Le roi était gracieux à l'excès pour les
personnes de son intimité; il n'avait pour eux que propos aimables; sa
bonté et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour était moins
le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure
d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'était, il
est vrai, un roi sans courtisans, mais entouré d'amis; les hommages
qu'on lui rendait étaient dictés par le cœur. Il aimait mieux être
«diverti qu'adoré» et il était de l'avis du chevalier de Boufflers qui
assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaieté pour ne pas
s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.

La vie était gaie, facile et douce, et les journées s'écoulaient sans
qu'on y songeât.

Le roi avait conservé ses habitudes d'autrefois; il se levait à cinq
heures et sa matinée entière était occupée par les conférences avec les
architectes, les sculpteurs, les maçons, etc.; il dînait à onze heures
et demie. L'après-midi était consacré au jeu, à la comédie, à l'opéra,
au concert, à la promenade ou à la chasse. Mais c'est le jeu qui
l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de
Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les émotions
violentes. Le jeu favori de la cour était la comète[90].

  [90] Comète ou manille:

  «Ce jeu est nouveau et a fait le premier divertissement de Louis
  XV, roi de France. Le nom de manille qu'on lui a donné est plutôt
  un nom de caprice que de raison; à l'égard de celui de la comète
  qu'il porte aussi, on pourrait bien l'avoir nommé ainsi par la
  longue queue des cartes qu'on jette en jouant chaque coup, les
  comètes étant pour l'ordinaire accompagnées d'une longue traînée
  de lumière. Ce jeu est fort divertissant. Il convient de dire que
  c'est un jeu à perdre considérablement lorsque le malheur en veut
  à quelqu'un. Ainsi, l'on se réglera là-dessus pour taxer ce qu'on
  voudra que chaque jeton vaille.» (_Académie des jeux_, 1730,
  Paris.)

  Stanislas avait à ce point la passion du jeu qu'il demanda à Louis
  XV la permission d'établir à Lunéville un jeu comme celui de
  l'hôtel de Gesvres. Le roi refusa.

Le souper était servi à huit heures, et, à dix heures irrévocablement,
le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas
son exemple et que chaque soir de joyeuses réunions avaient lieu dans
les appartements privés de la favorite.

On peut supposer qu'une grande austérité de mœurs ne régnait pas dans
une cour où se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de poètes,
d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces
Lorraines renommées pour leur beauté. On y rimait force madrigaux, on y
chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du
parc, et l'amour y trouvait largement son compte.

Stanislas était trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis
n'était-ce pas encore en réalité un hommage qu'on lui rendait et comment
aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivît si bien l'exemple qu'il
donnait lui-même?



CHAPITRE X

  Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société
    intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le
    chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé
    Porquet.


Mme de Boufflers avait un esprit fin, délicat, cultivé; elle rimait fort
agréablement et elle possédait toutes les qualités qui peuvent faire
jouir des belles-lettres et de la société d'hommes distingués. Elle
n'était pas moins bien douée sous le rapport des arts: elle était
excellente musicienne, jouait de la harpe à ravir, chantait de façon
charmante; enfin, elle dessinait et peignait avec goût, et elle a laissé
quelques pastels qui sont de petits bijoux.

Ces talents si variés, et dont elle était loin de faire parade,
l'occupaient sans cesse et elle n'avait jamais un moment de loisir.

Le culte des lettres était pour elle un grand agrément et elle passait
souvent des heures entières à composer une ode ou un sonnet. Elle était
beaucoup trop nonchalante pour travailler sérieusement, et cependant
elle écrivait des vers pleins de gaieté et d'esprit, et qui se faisaient
eux-mêmes, «comme les boutons de fleurs qui s'épanouissent par la seule
action de la sève». Mais ces pièces légères et fugitives n'étaient pas
destinées à vivre plus d'une heure, et il est difficile de les apprécier
aujourd'hui que l'à-propos a disparu.

Elle aimait à se juger elle-même, non sans malice, et se critiquait
volontiers. Faisant allusion à son peu de goût pour les conversations
inutiles et les bavardages mondains, elle envoyait un jour, à son frère
de Beauvau, cette spirituelle chanson où, tout en plaisantant, elle se
peignait elle-même beaucoup mieux peut-être qu'elle ne pensait:

Air: _Sentir avec ardeur._

      Il faut dire en deux mots
        Ce qu'on veut dire;
        Les longs propos
          Sont sots.

        Il faut savoir lire
        Avant que d'écrire,
      Et puis dire en deux mots
        Ce qu'on veut dire.
        Les longs propos
          Sont sots.

    Il ne faut pas toujours conter,
          Citer,
          Dater,
        Mais écouter.
      Il faut éviter l'emploi
        Du moi, du moi,
        Voici pourquoi:

      Il est tyrannique,
      Trop académique;
        L'ennui, l'ennui
        Marche avec lui.
    Je me conduis toujours ainsi
          Ici,
          Aussi
        J'ai réussi.

      Il faut dire en deux mots
        Ce qu'on veut dire;
        Les longs propos
          Sont sots.

Son penchant pour les plaisirs ne l'empêchait nullement d'être
sentimentale à ses heures, et elle a laissé quelques pièces qui prouvent
bien que le langage du cœur ne lui était pas étranger.

    Aux doux charmes de l'espérance
    Je me livrais bien follement;
    Vous ne m'aimiez qu'en apparence,
    Je vous aimais réellement.

    Ma raison, mon esprit, ma vie,
    Se soumettaient à votre loi,
    J'étais bien plus que votre amie,
    Tout était vous, rien n'était moi.

    Souvenirs d'une âme insensée,
    Puisque vous n'êtes qu'une erreur,
    Eloignez-vous de ma pensée;
    Vous seriez mon plus grand malheur.

On a d'elle des quatrains charmants, pleins de sentiment et de finesse:

    Nous ne sommes heureux qu'en espérant de l'être;
    Le moment de jouir échappe à nos désirs;
    Nous perdons le bonheur faute de le connaître,
    Nous sentons son absence au milieu des plaisirs.

Ou encore celui-ci:

    De tous les biens celui que l'on préfère
    N'est pas l'amour, mais le don de charmer.
    Il est un temps où l'on plaît sans aimer,
    Il en est un où l'on aime sans plaire.

Dans un jour de verve elle écrivait cette spirituelle chanson qu'elle
aurait pu s'appliquer à elle-même, tant elle y dépeignait bien son
humeur changeante et volage.

_Les Sept Jours de la semaine._

Sur l'air: _Ton humeur est, Catherine..._

    Dimanche, j'étais aimable;
    Lundi, je fus autrement;
    Mardi, je pris l'air capable;
    Mercredi, je fis l'enfant;
    Jeudi, je fus raisonnable;
    Vendredi, j'eus un amant;
    Samedi, je fus coupable;
    Dimanche, il fut inconstant.

Aimable, indulgente, presque timide, Mme de Boufflers aimait peu la
représentation; elle ne cherchait que les plaisirs calmes, les émotions
douces; elle se laissait vivre paisiblement et, loin de vouloir briller
par tous ses dons naturels, elle les gardait pour sa chère intimité.

Quelque familière que fût la cour de Lunéville, elle s'en isolait le
plus souvent possible; en dehors de la vie officielle, elle avait su
grouper autour d'elle quelques amis particuliers, qui partageaient ses
goûts, et se créer une petite vie intime où elle trouvait beaucoup
d'agrément.

Elle habitait au château l'appartement réservé au capitaine des
gardes[91]. C'était un vaste rez-de-chaussée assez élevé et qui était
situé dans l'aile du château parallèle aux petits appartements de la
reine; il en était séparé par une cour plantée d'arbres; les fenêtres
donnaient sur la chapelle. Des corridors intérieurs mettaient facilement
en communication avec les appartements du roi; de plus une sortie avec
perron sur la rue donnait une grande liberté[92].

  [91] Le marquis de Boufflers était capitaine des gardes.

  [92] Ce perron porte encore à Lunéville le nom de perron
  Boufflers.

C'est le soir que l'on se retrouve, quand la journée officielle est
terminée. Le roi, qui a des habitudes immuables, passe la soirée chez la
marquise; mais il se retire toujours à dix heures. Les autres invités
n'imitent pas son exemple et c'est seulement quand le monarque a disparu
que commence la soirée véritable. Mme de Boufflers tient une espèce de
cour et offre à souper à tous ceux qui sont dans la confidence. On rit,
on cause, on joue, on fait de la musique, on philosophe à tort et à
travers, on écrivaille à rimes que veux-tu; le temps fuit et on reste
réuni souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Les hôtes les plus assidus de ces petites réunions intimes sont: le
prince de Beauvau et la maréchale de Mirepoix, quand ils sont en
Lorraine. Mme de Boufflers adorait son frère, et le tendre attachement
qu'elle lui avait voué dura autant que sa vie. Elle n'était jamais plus
heureuse que quand elle l'avait près d'elle, à Lunéville, et alors elle
ne le quittait plus.

Malheureusement le prince est souvent à l'armée; du reste il s'y couvre
de gloire: sa réputation est si bien établie que les soldats l'ont
surnommé le _jeune brave_, et que le maréchal de Belle-Isle écrit de lui
cette jolie phrase: «C'est l'aide de camp de tout ce qui marche à
l'ennemi.» L'affection de Mme de Boufflers pour son frère s'explique
d'autant mieux que le prince est charmant. La nature lui a donné, avec
un esprit juste et un goût exquis, une âme élevée, une figure noble et
imposante. Il a passé plusieurs hivers à Paris, a été accueilli
intimement chez les duchesses de Luxembourg, de la Vallière, de
Boufflers, qui donnent le ton à la société; il s'est lié avec Voltaire,
avec Mme du Châtelet, et c'est ainsi qu'il a pris les usages du monde le
plus élégant; aussi, malgré sa jeunesse, son ton est-il parfait et son
esprit orné de toutes sortes de connaissances. On commençait par le
respecter; bientôt on l'aimait, et c'était pour toujours. Jamais
commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien[93].

  [93] Il avait épousé, le 3 avril 1745, Marie-Sophie-Charlotte de
  la Tour d'Auvergne, née le 20 décembre 1729. C'était une femme
  aimable; «elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve
  également les femmes des égarements, des inquiétudes et de
  l'humeur.» Elle avait une physionomie charmante, mais elle était
  assez disgraciée quant à la tournure.

Mme de Boufflers a également la plus grande affection pour sa sœur, la
maréchale de Mirepoix. Elle cherche à l'attirer le plus souvent possible
en Lorraine; mais M. et Mme de Mirepoix s'aiment à la folie, ils forment
un des rares bons ménages qu'on puisse citer au dix-huitième siècle, et
ils ne peuvent se quitter. C'est seulement quand le maréchal est à
l'armée que Mme de Mirepoix consent à venir s'installer près de sa
sœur.

Mme de Mirepoix était aussi renommée par l'agrément de son esprit que
par le charme de sa physionomie. Spirituelle, fine, serviable, du plus
aimable caractère, éloignée de toute intrigue et du commerce le plus
sûr, elle rendit ses deux maris fort heureux. Elle avait une grâce
infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale; mais
elle avait plus de pensées délicates que d'imagination, plus de
séduction que de sensibilité. «Elle possédait cet esprit enchanteur, dit
le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez
juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie[94].»

  [94] M. de Mirepoix était d'apparence assez originale. «Le
  Mirepoix, dit le président Hénault, est, comme vous le
  connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant
  bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc.» Il possédait une
  grande noblesse d'âme, et il montra à la guerre de véritables
  talents. Il mourut le 25 septembre 1757.

Mme de Boufflers a encore auprès d'elle ses trois sœurs, Mmes de
Bassompierre, de Chimay et de Montrevel; toutes trois habitent la
Lorraine et résident presque toujours à Lunéville.

Une des amies les plus intimes de la marquise, une de celles dont le
genre d'esprit lui plaît le mieux, est Mme Durival, femme du secrétaire
du conseil. Certes elle ne se soucie pas plus de son mari que s'il
n'existait pas; mais elle est originale, pleine de fantaisie et
d'invention; elle a complètement conquis Mme de Boufflers qui ne peut
plus se passer d'elle et l'a fait nommer dame du palais.

Mme Durival peint très agréablement, joue du violon à merveille et elle
contribue grandement aux plaisirs de la société.

Le chevalier de Listenay est également un assidu du petit cercle intime.
C'est un homme fort séduisant et qui a reçu en France la meilleure
éducation; il a le goût des arts et, quand il arrive à Lunéville en
1745, il conquiert bien vite, par son affabilité, les bonnes grâces de
Stanislas. De plus, il est Lorrain, ce qui est un titre de plus à la
faveur du roi qui le nomme gentilhomme de sa chambre[95]. Mme de
Boufflers apprécie son esprit, son urbanité, ses goûts littéraires et il
devient un de ses amis les plus fidèles. Il est appelé à jouer plus tard
dans la vie de la marquise un rôle des plus importants.

  [95] Il prit plus tard le nom de prince de Bauffremont, après la
  mort de son frère aîné.

Le plus aimé peut-être dans le petit cercle de Mme de Boufflers est
l'aimable et spirituel Panpan, que nous allons voir se pousser peu à peu
dans le monde.

La marquise n'est pas une amie ingrate; si elle ne profite pas de sa
fortune pour elle-même, elle en use largement pour venir en aide aux
amis des premiers jours, à ceux qui lui ont fait accueil et l'ont aidée
à passer des heures exquises dans le culte des lettres et des arts.

Par l'influence de la Galaizière, elle a obtenu pour Panpan la place de
receveur des finances à Lunéville, place d'autant plus précieuse qu'il
est moins fortuné. Mais cela ne lui suffit pas, il faut que Panpan ait
ses entrées à la cour. Alors elle demande, pour lui, la place de
lecteur. Le roi trouve qu'il a déjà assez de sinécures autour de lui, et
il résiste quelque temps. La marquise insiste; alors le bon Stanislas de
s'écrier: «Eh! que ferai-je d'un lecteur?... Ah! bah, ce sera comme le
confesseur de mon gendre!» et Panpan est nommé lecteur du roi! avec deux
mille écus de traitement!

Maintenant Panpan est un personnage; il a des fonctions officielles, il
émarge au budget. Et surtout, inappréciable faveur, il peut approcher
sans cesse de la belle marquise.

Les grandeurs ne grisent pas Panpan, il est philosophe. L'amitié de la
favorite, les bonnes grâces du roi ne lui ont enlevé aucune de ses
qualités, et il a gardé ses vieux amis d'autrefois.

En dépit des honneurs il mène toujours une vie insouciante et paisible.
Son salon de la rue d'Allemagne est toujours le rendez-vous des beaux
esprits de la cour et de la ville, des causeurs d'élite. Mais l'heureuse
fortune qui lui arrive, très inattendue, ne l'empêche pas de se
plaindre, de se lamenter; il a souvent des vapeurs, il est
neurasthénique.

Le bon abbé Porquet a agréablement plaisanté son ami Panpan sur ses
prétendues infortunes et sur ses manies de vieux garçon:

          Tous les malheurs des gens heureux,
          J'en conviens, assiègent ta vie;
          Cependant souffre qu'on t'envie,
          Et plains-toi, puisque tu le veux.
    Le ciel te prodigua tous les défauts qu'on aime;
    Tu n'as que les vertus qu'on pardonne aisément:
    Ta gaîté, tes bons mots, tes ridicules même,
          Nous charment presque également.
    Bel esprit à la cour, et commère à la ville,
    Qui, comme toi, d'un air agréable et facile,
    Sait occuper autrui de son oisiveté,
    Minauder, discuter, composer vers ou prose,
    Et, nécessaire enfin par sa frivolité,
          Par des riens valoir quelque chose?
    Supprime donc des pleurs qu'on essuie en riant;
    D'un homme tout entier ose montrer l'étoffe:
          A tout l'esprit d'un philosophe
          Ne joins plus le cœur d'un enfant.

Panpan était assez joli garçon pour plaire aux dames, mais il joignait à
ses autres qualités beaucoup de modestie, car il a laissé de lui-même ce
portrait peu flatté:

    Un front assez ouvert, des cheveux bien placés
    De mon individu forment le frontispice.
    Deux petits yeux sans feu, mais aussi sans malice,
      Au moindre ris dans mon crâne enfoncés,
    De tous les autres yeux peuvent braver la vüe.
    Suit un nez qui promet, dit-on, plus qu'il ne tient.
        Une pudeur fort ingénüe
    Souvent à ce discours s'empare de mon teint.
      Bouche vermeille et d'assez bonne taille
        Couvre des dents mal en bataille
        Que, par un sort disgracieux,
    Montre le même ris qui vient cacher mes yeux.
    Un menton ombragé d'un poil épais et rude,
      Si leur caquet me causait du souci,
    Pourrait aux médisans donner le démenti:
    Mais c'est le moindre objet de mon inquiétude.
    Taille grêle et mal prise, un grand col, peu de reins
        Point d'estomac, beaucoup d'épaule,
      La cuisse sèche, et la jambe assez drôle,
      Au naturel voila mes attraits peints.

Panpan est un des coryphées du salon de Mme de Boufflers; son caractère
facile, son humeur enjouée le rendent inappréciable; il colporte les
nouvelles, fait de l'esprit, met de l'entrain dans toutes les réunions;
bref il amuse la marquise; avec lui jamais un moment d'ennui, de
lassitude!

Et cependant les plaisanteries de Panpan ne sont pas toujours marquées
au coin du bon goût le plus parfait. Elles manquent quelquefois
d'atticisme, comme celles du roi, et mieux vaut les passer sous silence.

Comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié et que Panpan est fort
ami de Mme de Boufflers, il la comble à chaque instant de souvenirs
toujours accompagnés d'un galant madrigal.

Un jour la marquise, en rendant visite à Panpan, a daigné admirer une
fontaine en porcelaine. Vite, le lecteur du roi la lui envoie
accompagnée de ce quatrain:

    Boufflers jeta sur vous un œil de complaisance
    Fontaine, allez couler sous son aimable loi.
      Fussiez-vous celle de Jouvence,
    Je me reprocherais de vous garder pour moi.

Une autre fois il lui fait hommage d'un petit Amour de porcelaine
accompagné de ces vers.

C'est l'Amour qui parle:

      J'ai toujours régné par vos charmes,
    Vous me prêtez toujours d'aussi puissantes armes.
      Je ne veux jamais vous quitter.
    Les graces, la gaîté, l'esprit, le caractère,
    Auront dans tous les temps le droit de m'arrêter.
      Eh! qu'auriez-vous un jour à regretter?
    Le temps vous a donné plus de moyens de plaire
        Qu'il ne pourra vous en ôter.

Saint-Lambert ne fut pas moins heureux que son ami Panpan. Après avoir
rempli quelques emplois subalternes il obtint, par l'influence de Mme de
Boufflers et grâce à son amitié avec M. de Beauvau, le grade de
capitaine dans le régiment des gardes lorraines, que commandait le
prince. Lui aussi a donc ses entrées à la cour et il fait partie du
petit cercle de la favorite.

Malgré son origine roturière, Saint-Lambert avait des prétentions à la
noblesse, et avant de prendre le titre de marquis il voulait s'en donner
les allures. Il apportait dans tous ses rapports un ton de froideur et
même de hauteur qui lui donnait, il le croyait tout au moins, le ton et
les manières d'un gentilhomme; il ne rendait guère d'hommages et se
contentait d'accepter ceux qu'on lui offrait. Ce manège, cette réserve
voulue pouvaient se retourner contre lui; elles le servirent grandement
au contraire; on admira sa belle tenue; sa froideur devint de la
distinction, sa hauteur de la noblesse, et on s'éprit pour sa personne
d'une véritable engouement. Comme du reste il était jeune et fort joli
garçon, il passa bientôt pour avoir des bonnes fortunes; cela seul
suffit pour lui en attirer et il devint la coqueluche des belles dames
de Nancy et de Lunéville.

Sa réputation littéraire contribue encore à le grandir; il compose des
poésies qu'on s'arrache dans les salons; il rime des madrigaux pour les
dames; Voltaire lui adresse des épîtres, on le proclame grand poète, il
est célèbre. Il en profite pour faire tourner toutes les têtes et
pousser sa fortune. Quelques-unes des premières productions du jeune
poète sont fort jolies, et l'on s'explique l'enthousiasme qu'elles
provoquaient, les espérances qu'elles faisaient naître dans les salons
littéraires de Lunéville.

Une entre autres d'un tour facile, léger et railleur obtient le plus vif
succès.

Saint-Lambert passe ses quartiers d'hiver chez des parents jansénistes,
et c'est de là qu'il envoie à son ami le prince de Beauvau cette épître,
où il se moque spirituellement du rigorisme étroit qui l'entoure:

    A vivre au sein du jansénisme,
    Cher prince, je suis condamné,
    Et, des Muses abandonné,
    Dans le vieux château de Ternai,
    Je répète mon catéchisme.
    Des intrigues de Port-Royal
    J'apprends à fond tous les mystères:
    J'entends mettre au rang des saints pères
    Nicole, Quesnel et Pascal.
    J'en lis un peu par courtoisie.
    Ces fous, plein de misanthropie,
    Souvent ne raisonnaient pas mal:
    Ils ont eu l'art de bien connaître
    L'homme qu'ils ont imaginé;
    Mais ils n'ont jamais deviné
    Ce qu'est l'homme et ce qu'il doit être.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Un vieux janséniste grondeur
    Dit qu'en détruisant la nature
    On fait plaisir à son auteur,
    Et qu'on charme le Créateur
    En tourmentant la créature.
    Du petit nombre des élus
    Tous ses ennemis sont exclus;
    Et ces sauvages cénobites
    Qui vantent à Dieu leur ennui,
    Ne voudroient plus vivre pour lui,
    S'il étoit mort pour les jésuites!

Mais il ne s'agit pas seulement de décocher à Port-Royal quelques
critiques acérées; Saint-Lambert, reconnaissant, se souvient de ses
anciens maîtres, de ces jésuites de Pont-à-Mousson qui l'ont élevé; il
couvre d'éloges leur indépendance d'esprit et cette tolérance mondaine
qui leur vaut tant d'amis:

    Indulgente société!
    O vous, dévots plus raisonnables,
    Apôtres pleins d'urbanité,
    Le goût polit vos mœurs aimables.
    Vous vous occupez sagement
    De l'art de penser et de plaire;
    Aux charmes touchants du bréviaire
    Vous entremêlez prudemment
    Et du Virgile et du Voltaire;
    Vous parlez au nom du Seigneur,
    Et vous n'ennuyez point les hommes;
    Vous nous condamnez sans fureur,
    Vous nous voyez tels que nous sommes.
    Je ne prends point pour directeur
    Un fou dont la mauvaise humeur
    Érige en crime une faiblesse,
    Et veut anéantir mon cœur
    Pour le conduire à la sagesse.
    Je sens, j'ai des goûts, des désirs;
    Dieu les inspire ou les pardonne:
    Le triste ennemi des plaisirs
    L'est aussi du Dieu qui les donne.

Au nombre des qualités sérieuses de Mme de Boufflers, il faut
certainement compter l'affection très profonde qu'elle portait à ses
enfants. Au lieu de les faire élever au loin, comme il était d'usage
constant à l'époque, elle voulut les garder près d'elle, aussi longtemps
que possible, et surveiller elle-même leur éducation.

L'intention était excellente, le but louable; mais la cour de Lunéville,
à tout prendre, n'était pas un milieu très favorable pour des jeunes
gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-être pas à se louer beaucoup de sa
détermination.

Son fils aîné était naturellement destiné à l'état militaire; par
l'influence de Stanislas, il fut envoyé de bonne heure à Versailles et
élevé avec le dauphin, dont il était le menin. On ne pouvait espérer
pour lui un avenir plus brillant.

La fille fut élevée au château de Lunéville près de sa mère; on la
voyait sans cesse à la cour où elle avait reçu le surnom assez
prétentieux de «la divine mignonne[96].»

  [96] Elle était née en 1744.

De même que le fils aîné était destiné à l'état militaire, non moins
naturellement on destinait le fils cadet à la carrière ecclésiastique.
Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il
était bien à supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de
dignités ni de bénéfices.

L'enfant, comme sa sœur, était élevé à la cour. Probablement en raison
de l'élégance de ses manières, on lui avait donné le gracieux surnom de
«Pataud».

Quand «Pataud» commença à grandir et qu'on put l'enlever aux mains des
femmes, Mme de Boufflers songea à lui donner un précepteur. Puisque
l'enfant était destiné à l'état ecclésiastique, quoi de plus naturel que
de confier son éducation à un abbé qui, tout en formant son esprit,
saurait le préparer à remplir dignement son futur sacerdoce.

Ainsi pensa Mme de Boufflers, et après bien des hésitations son choix
s'arrêta sur un certain abbé Porquet[97] dont on lui avait vanté les
qualités et qui après des études assez brillantes avait été maître
particulier au collège d'Harcourt. C'était bien le plus étrange abbé
qu'on pût imaginer. Quand nous le connaîtrons, nous devinerons ce que
son élève a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous
étonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutôt si bien profité
de ses leçons.

  [97] Pierre-Charles-François, né à Caen en 1728.

L'abbé Porquet était un tout petit homme, de la plus mauvaise santé et
qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-même: «En vérité, je crois
que ma mère m'a triché, elle m'a mis au monde empaillé.» Il avait l'air
froid et compassé, mais il était d'une propreté extrême; sa perruque,
son rabat, tous ses vêtements étaient toujours dans un ordre si parfait
qu'il ressemblait à une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des
plaisanteries.

Il était du reste pétri d'esprit et se montrait fort agréable dans le
monde. Ces qualités enchantèrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le
but plus sérieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de
temps, le précepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que
l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait à l'agrément de la
société qui gravitait autour d'elle.

Bientôt l'abbé fut si apprécié que la marquise voulut lui obtenir ses
entrées à la cour. Mais à quel titre les demander? L'embarras ne fut pas
long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumônier? Il en avait déjà
plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voilà
Porquet aumônier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles,
émargeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier.

Ses débuts ne furent pas des plus heureux. La première fois qu'il parut
à la table royale, Stanislas, soit naïveté, soit malice, lui demanda
fort indiscrètement de dire le _Benedicite_. Puisqu'il avait un
aumônier, autant valait l'utiliser. Mais le pauvre abbé, interdit d'une
question aussi imprévue, resta court. Malgré tous ses efforts il ne put
jamais se rappeler le moindre mot de la prière qu'on lui demandait.
Stanislas voulait profiter de l'incident pour se débarrasser d'un
aumônier aussi singulier; mais Mme de Boufflers argua de la timidité de
l'abbé et elle obtint sa grâce.

Si Porquet avait oublié le _Benedicite_, il ne manquait pas d'esprit et
ses ripostes amusaient Stanislas.

Un jour qu'il faisait au roi la lecture de la Bible il s'endormit à
moitié et lut: «Dieu apparut en singe à Jacob...»--«Comment! s'écria le
roi, c'est en songe que vous voulez dire?»--«Eh! sire, répliqua Porquet
vivement, tout n'est-il pas possible à la puissance de Dieu!»

Le bon abbé prêtait le flanc, il faut l'avouer, à la critique, et son
peu de zèle religieux lui valait bien des plaisanteries. On prétend
qu'un jour où il se plaignait à Stanislas de ne pas obtenir plus
rapidement les hautes dignités ecclésiastiques, le roi lui répondit en
riant: «Mais, mon cher abbé, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez
des discours très libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu. Il
faut vous modérer: tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.»

Le Père de Menoux naturellement avait été indigné de voir une nouvelle
robe noire introduite à la cour. Porquet pouvait-il être autre chose
qu'un instrument entre les mains de Mme de Boufflers! Nouveau sujet de
crainte et de colère pour le jésuite. Aussi dès les premiers jours le
confesseur et l'aumônier s'étaient-ils voué une haine acharnée.

Mais c'est en vain que le Père de Menoux s'élevait contre le nouvel
aumônier, montrait à Stanislas son indignité, son ignorance religieuse;
le roi ne voulait rien entendre et Porquet plus que jamais restait
aumônier.

Si l'abbé était peu recommandable au point de vue religieux et de plus
un médiocre précepteur, c'était du moins un délicat, un lettré et un
homme de goût. Il tournait facilement le vers, mais il ne composait pas
rapidement: «Il rêvait trois mois à un quatrain.»

Lui-même s'est raillé spirituellement en écrivant à son intention cette
épitaphe:

    D'un écrivain soigneux il eut tous les scrupules;
    Il approfondit l'art des points et des virgules;
    Il pesa, calcula tout le fin du métier,
    Et sur le laconisme il fit un tome entier.

Porquet n'est pas seulement aimable, il est galant, fort galant même.
Tout en plaisantant sa mauvaise santé, il laisse entrevoir des goûts
bien fâcheux pour un abbé:

        Hélas! quel est mon sort!
    L'eau me fait mal, le vin m'enivre;
            Le café fort
            Me met à mort;
        L'amour seul me fait vivre.

On comprend qu'avec de pareils penchants l'abbé aime fort à lutiner les
belles dames de la cour. Aussi ne s'en prive-t-il pas; elles le lui
rendent, il est vrai, et le taquinent volontiers. Il riposte non sans
esprit, mais sur un ton grivois qui donne bien à penser sur sa moralité.

A sept dames, qui s'étaient amusées à lui écrire le même jour, il fait
cette plaisante réponse:

    Par pitié! moins d'honneur, moins de bontés, Mesdames!
    N'excitez pas un feu qui malgré moi s'éteint:
    Je n'ai point dans un jour ma réponse à sept femmes:
          Qui trop embrasse, mal étreint.
    Composons, s'il vous plaît; tant de gloire me gêne;
    Accordez-moi du temps, chacune aura son tour;
    Mais à marcher trop vite on se met hors d'haleine.
    Autrefois j'eusse écrit un volume en un jour:
    Je ne me permets plus qu'un billet par semaine.

Puisque Porquet est poète, il est naturel qu'il adresse des vers à son
élève, à ses amis, à divers personnages de la cour; mais ce qui est plus
étrange, ce qui jette un jour singulier sur toute cette société, sur ses
habitudes, sur ses mœurs, c'est qu'il est en commerce poétique avec la
mère de son élève, et que tous deux échangent de petits vers galants.

Un soir, après avoir dîné chez l'abbé, Mme de Boufflers compose ces vers
pour son amphitryon:

    Le dîner, dans la vie, est chose intéressante:
          Cher abbé, le vôtre m'enchante.
    Vous savez embellir et donner un repas,
    Vous faites de bons vers, et servez de bons plats.
    L'un, il faut l'avouer, est plus rare que l'autre.
    Et tous les deux chez vous se trouvent aujourd'hui.
    Partout vous aurez place à la table d'autrui;
          Moi, j'en demande une à la vôtre.

Et l'abbé de riposter aussitôt:

    Un succès, jeune Eglé, ne répond point d'un autre;
    Défiez-vous de l'art qui vous sert aujourd'hui:
    Vous plairez une fois avec l'esprit d'autrui,
          Et tous les jours avec le vôtre.

Naturellement le jour de la fête de la marquise, le précepteur n'a garde
d'oublier le bouquet de circonstance et il envoie ce madrigal, fort
galant assurément, mais rempli d'allusions assez inquiétantes et qu'il
vaut mieux peut-être ne pas approfondir:

    Votre patronne au ciel a trouvé son bonheur;
          Ici-bas vous faites le nôtre;
    Son partage est sans prix, le vôtre a sa douceur:
    Qui n'a pas son destin doit envier le vôtre.
    Ah! bienfaisante Eglé, répondez à nos vœux.
          Vous n'êtes point ambitieuse;
    Contentez-vous du bien, en attendant le mieux.
      Un peu plus tard vous serez bien heureuse,
    Mais plus longtemps aussi vous ferez des heureux.

Mme de Boufflers, contre son habitude, s'étant un jour laissée aller à
quelque misanthropie, l'abbé lui prodigue de spirituels conseils:

          Appréciez bien moins la vie,
          Si vous voulez en mieux jouir;
          Avec trop de philosophie.
          On parviendrait à la haïr.
    Ou désirs ou regrets, voilà notre partage;
    Mais sous ce triste aspect pourquoi l'envisager?
          Vivre, dit-on, c'est voyager.
    Dans les distractions achevons le voyage;
          Le sommeil vient sans y songer.

Il arrivait parfois à la marquise, dans ses jours de gaieté, de lancer
au précepteur quelques boutades, qui nous paraîtraient peut-être
aujourd'hui assez risquées; mais, alors, que ne disait-on pas? que ne
risquait-on pas?

N'a-t-elle pas osé écrire en riant ces quelques vers:

    Jadis je plus à Porquet
    Et Porquet m'avait su plaire:
    Il devenait plus coquet;
    Je devenais moins sévère.
      J'estimais son rabat
      J'admirais sa perruque
      Aujourd'hui j'en rabats
      Car je le crois eunuque.

Quel drôle de monde! Quelle singulière société! Quel étrange précepteur!



CHAPITRE XI

  Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son
    goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe
    de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du
    roi.--Le vin de Tokay.--Bébé.


Si Stanislas était pour ses courtisans le roi le meilleur et le plus
facile, il n'était pas moins bon, accessible, familier pour ses sujets.
Il se faisait adorer d'eux par sa bonhomie, sa simplicité, par la
confiance même qu'il leur témoignait. «Il avait coutume de se promener
par tout le pays dans une calèche: il n'avait qu'un seul page avec lui
dans ses courses, et il se plaisait à fumer dans une grande pipe à la
turque de six pieds de long. Comme on lui représentait à ce sujet qu'il
exposait sa personne: «Eh! qu'ai-je à craindre, dit-il, ne suis-je pas
au milieu de mes enfants?»

Dans ses promenades, il se plaisait à interroger familièrement les
paysans qu'il rencontrait; à causer avec eux de leur famille, de leurs
besoins, de leurs récoltes, des nouvelles qui pouvaient les intéresser.
Un jour, aux environs de Toul, il arrête un paysan et lui demande
comment va l'évêque de la ville, qui était malade: «Monseigneur fait
dans ses culottes, répond le paysan troublé par la dignité royale, mais
il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majesté.»

Il était généreux et compatissant; jamais un infortuné ne fit en vain
appel à sa charité. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux
qui avaient recours à lui, il allait souvent au-devant des besoins de
ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remèdes aux indigents
et fournissait secrètement de larges aumônes aux pauvres honteux. Dans
toutes les villes importantes il avait établi des greniers d'abondance
pour les années de disette. On le vit fréquemment faire des avances aux
négociants que frappaient des malheurs immérités et il avait établi de
ses propres fonds, à Nancy, une caisse de commerce à la disposition des
magistrats municipaux.

Sa bonté ne le cédait en rien à sa bienfaisance, et on cite de lui des
traits bien faits pour lui attacher les cœurs de ceux qui
l'entouraient.

Comme il réglait l'état de sa maison[98], il donna l'ordre de porter sur
la liste des pensionnaires un officier français qui lui avait donné des
preuves d'attachement. «En quelle qualité Votre Majesté veut-elle qu'il
figure sur la liste?» demanda Alliot inquiet des libéralités du prince.
«En qualité de mon ami», répondit le roi en souriant.

  [98] La maison du roi était composée de 455 personnes, non
  compris 68 pensionnaires.

On raconte qu'un certain jour un nommé Jacques, palefrenier du château,
pénétra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occupé à rédiger
des dépêches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas.
Jacques se mit à tousser et à faire du bruit avec ses sabots. Stanislas,
pensant que c'était son valet de chambre, continua son travail. Jacques
à la fin perdit patience et désespérant de se faire remarquer, prit le
premier la parole: «Sire, dit-il, je suis Jacques.»--«Et que fait
Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut
donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour écouter maître
Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux.» Jacques exposa sa requête: sa
femme était accouchée, et, bien qu'étant, elle aussi, au service du roi,
elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. «Eh bien, dit
Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te
porter pour 50 écus de gratification que je te fais pendant trois ans,
pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[99].»

  [99] JOLY, _le Château de Lunéville_.

C'est par de pareils traits, répétés et colportés, que Stanislas
conquérait tous les cœurs.

Le roi de Pologne était volontiers facétieux dans la conversation et il
possédait à un rare degré l'esprit de repartie.

Le Père de Menoux cherchait souvent à abuser de la crédulité du roi et
il croyait y réussir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand
il le voulait bien. Un jour, en présence du jésuite, il répondait en
riant à un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas à saisir
la ressemblance: «Adressez-vous donc au Père de Menoux que voilà si vous
voulez bien m'attraper.»

Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du château
longeant le canal et qui avait été détruite en 1744 par un incendie.
Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un
d'eux, à la vue des tailleurs de pierre courbés sur leur travail, dit
assez haut pour être entendu: «Voilà des bûches qui martèlent des
pierres.»--«Vous vous trompez, dit le roi sévèrement; tous les hommes
ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.»

Puis, il se mit à interpeller familièrement les ouvriers, les
interrogeant avec bonhomie. Tout à coup, il dit à l'un d'eux: «Que
pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous
des maçons?»--«Certainement, lui répondit l'ouvrier, puisque les maçons
sont faits pour édifier et que les militaires ne sont bons qu'à
détruire. Votre Majesté n'ignore pas que pour préserver une muraille
faite par des maçons, on fait souvent sauter un grand nombre de
militaires.»--«Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant
vers les officiers; entendez-vous comme les bûches parlent?»

«Et ces messieurs, qu'en pensez-vous?» interrogea encore le roi fort
amusé.--«Je crois, répondit un des maçons, que ces braves messieurs ne
sont pas aussi cruels sur la brèche que les bourreaux de soldats qu'ils
y envoient.»--«Et puis, riposta un autre, quand d'aventure ces messieurs
feraient faire par-ci par-là quelques enterrements à la guerre, en
échange, combien de baptêmes ne font-ils pas faire à Nancy?»

«Pour le coup, sauve qui peut, dit le roi riant aux éclats de
l'épigramme. Nous avons fait parler des bûches, je m'aperçois qu'elles
mordent cruellement[100].»

  [100] JOLY, _le Château de Lunéville_.

L'esprit facétieux de Stanislas ne se bornait pas uniquement à la
conversation, mais ses plaisanteries n'étaient pas toujours d'un
atticisme parfait. On cite de lui des traits qui rappellent plutôt le
barbare que le grand seigneur.

Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait à sa table que des
intimes, d'aborder dès le début du repas un sujet de conversation
passionnant; puis, quand il voyait ses convives disputant avec la plus
vive animation, il s'emparait avec les doigts d'une volaille et la
dévorait à belles dents. Aussitôt fait, il se levait de table
tranquillement. Force était naturellement à tous les convives de le
suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse.

Une autre des bonnes plaisanteries royales consistait à emmener les
dames se promener dans les jardins du château et particulièrement sur un
pont de bois jeté en travers du canal, en face du rocher. Un système de
tuyaux adroitement dissimulé amenait l'eau jusque sous le pont et la
répandait en gerbes au moment où l'on s'y attendait le moins. Quand
Stanislas, par d'habiles détours, avait conduit les dames jusque sur le
pont, il pressait un bouton, et immédiatement des jets d'eau froide
allaient fort indiscrètement rafraîchir les dessous des visiteuses; les
paniers dont elles étaient ornées favorisaient à merveille ce genre de
distraction. Les cris, la frayeur et la colère des victimes faisaient la
joie du bon roi. Il était bien rare qu'une nouvelle venue n'eût pas à
souffrir de cette médiocre facétie.

La gaieté du monarque s'exerçait à tout propos. Mme de la Ferté-Imbault
raconte que, pendant son séjour à Lunéville, le roi la mena un jour à
une fête de village où elle acheta pour 15 sols de ces petits rubans que
l'on nommait _faveurs_, et qui servaient à attacher des colliers. «Le
roi, voyant mon emplette, dit-elle, prit mon paquet, et se mit à
l'élever en l'air au milieu de la foire en criant à tue-tête «Les
faveurs de Mme de la Ferté-Imbault à 15 sols! à 15 sols! Qui en veut?»
au grand divertissement de tout le public.»

Stanislas avait au suprême degré ce que nous appelons le goût de la
truelle.

A peine arrivé en Lorraine, il donna un libre cours à son goût favori.
Mais il ne se contenta pas de faire élever des édifices nouveaux; il eut
la malheureuse idée d'améliorer ceux qui existaient ou de les
reconstruire complètement sur des plans de sa façon; il souleva ainsi
bien des critiques, et s'attira même bien des animosités dans le peuple.
Ce qui n'était chez lui qu'une manie fut considéré comme une profanation
des souvenirs nationaux, de tout ce qui rappelait les jours glorieux de
la patrie lorraine.

Il démolit une partie des monuments du palais ducal et de l'église
Saint-Georges; il démolit l'église de Bon-Secours[101] et la réédifia
sur un autre emplacement et sur un nouveau plan.

  [101] Elle avait été construite en 1631, après une peste.

On raconte qu'un potier d'étain, dont la maison s'élevait en face de
Bon-Secours, désespéré de ne plus voir le monument tel qu'il y était
accoutumé depuis son enfance, fit murer toutes les fenêtres de sa façade
et ne prit plus de jour que sur son jardin.

Stanislas ne se borna pas à faire de Nancy une des plus belles villes
d'Europe; il consacra encore tous ses soins à Lunéville et à Commercy,
dont il avait fait ses demeures de prédilection. Si ses devoirs de
souverain l'obligeaient en effet à séjourner quelquefois à Nancy, son
goût le ramenait toujours à Lunéville ou à Commercy.

Il s'ingénia, dès les premières années de son séjour, à embellir
Lunéville et à en faire une résidence délicieuse.

Le château construit par Léopold lui plaisait fort et il y résidait
avec bonheur. Un des grands charmes de cette demeure étaient les beaux
jardins, le parc immense, les eaux superbes qui entouraient le château.
Là, sans choquer personne, et sans se soucier du qu'en-dira-t-on,
Stanislas pouvait donner libre cours à son penchant pour les
constructions les plus fantaisistes.

Le bon roi n'avait pas toujours le goût très raffiné. Il avait rapporté
de Turquie et de sa captivité à Bender la passion des minarets, des
coupoles, des kiosques, des terrasses; enfin il affectionnait un style
moitié turc, moitié chinois, recherché et bizarre, qui souvent n'était
pas heureux.

Sous sa direction, les jardins de Lunéville se peuplent de petits
cabinets, de grottes, de bassins, de rochers artificiels, de jets d'eau
à l'infini. Des machines de son invention fournissent les eaux en
abondance. Ces enfantillages font la joie du vieux roi et son plus grand
plaisir est de les faire admirer aux étrangers qui visitent sa cour.

A peine installé à Lunéville, Stanislas commence les travaux. Chaque
jour, la matinée est consacrée à son passe-temps favori; entouré de ses
dix-sept architectes, peintres, sculpteurs, il examine les plans, décide
les travaux, discute, ordonne, dirige lui-même la construction de ses
palais, de ses maisons de campagne; il va sur place encourager les
ouvriers, voir l'effet de ses combinaisons; il fait construire, démolir,
reconstruire, et il dépense ainsi le plus clair de ses revenus.

Son premier soin est d'assainir les environs de sa résidence et de les
embellir. Devant le château s'étend un long canal qui va jusqu'à
Chanteheu, petit village peu éloigné de la ville. Tout autour du canal
sont de vastes marécages. Stanislas, en peu de temps, et par d'habiles
combinaisons, fait écouler les eaux et transforme en jardins charmants
ce qui n'était qu'une étendue malsaine et nauséabonde.

Dans le parc, il fait construire huit pavillons composés d'une chambre,
de trois cabinets et d'une petite cuisine. Chaque pavillon est entouré
d'un ravissant jardin. Ces asiles champêtres sont destinés aux
courtisans privilégiés; mais ils sont obligés d'y loger pendant la belle
saison et d'offrir à dîner au prince une fois par mois. M. de la
Galaizière qui, malgré tout, est fort bien en cour et que Stanislas
cherche à amadouer, reçoit un de ces pavillons.

Mais ces cottages et les jardins qui les entourent ne suffisent pas à
orner le parc au gré du roi. A gauche du château et en contre-bas de la
terrasse, il fait élever à grands frais un rocher artificiel sur lequel
se dresse tout un village avec des paysans en bois peint de grandeur
naturelle. On y voit des maisons, un ermitage, un cabaret. Tous les
personnages, il y en a trois cents, sont mis en mouvement au moyen de
l'eau, et, lorsque ce vaste jouet fonctionne, c'est un remue-ménage
général: des coqs chantent, des moutons paissent, des chèvres se
battent, un chat poursuit un rat, un ivrogne boit et sa femme lui jette
un seau d'eau par la fenêtre, un charretier bat ses chevaux, des scieurs
de long travaillent, une femme file, une autre se balance sur une
escarpolette, etc.[102].

  [102] C'est Richaud, horloger de Nancy, qui était l'auteur de ce
  jouet précieux.

En même temps qu'il s'amuse à orner son parc de ces puérilités,
Stanislas couvre les environs de Lunéville de maisons de plaisance
destinées à son usage personnel et d'une architecture aussi variée
qu'étrange. Par contre, elles sont toutes délicieusement décorées à
l'intérieur et meublées avec un goût parfait.

Bientôt l'on voit s'élever à la tête du grand canal un petit bâtiment à
la chinoise que le roi surnomme le _Kiosque_. C'est là qu'il ira dîner
et coucher pendant les grandes chaleurs de l'été.

A l'autre extrémité du canal, vis-à-vis l'aile du château, se dresse un
pavillon à la turque, que l'on appelle _le Trèfle_, car il en a la
forme. L'intérieur ne contient rien de particulier, si ce n'est, comble
du raffinement, «un petit endroit pour une chaise percée».

Un quart de lieue plus loin se trouve une ferme appelée _Jolivet_.
Stanislas la transforme et en fait un lieu de plaisance. Du premier
étage, l'on jouit d'un superbe point de vue: d'abord, le château de
Lunéville avec toutes ses dépendances; puis, plus loin, le château de
Craon.

A Einville, à Chanteheu, encore des maisons de plaisance pour le
monarque, avec des jardins admirables, des «ménageries[103]», des eaux
jaillissantes, des cascades, etc.

  [103] C'est-à-dire des jardins potagers.

Mais tous ces pavillons, tous ces rendez-vous de chasse, toutes ces
fermes ne suffisent pas encore; Léopold a fait commencer un château à la
Malgrange, près de Nancy: le roi de Pologne le fait démolir et en
construit un nouveau beaucoup plus important, très agréable et où il
passe la plus grande partie de l'été.

Stanislas fit également exécuter de grands travaux à Commercy; on se
rappelle que la duchesse de Lorraine s'y était retirée en 1737 et qu'on
lui avait laissé la jouissance du château sa vie durant. Après être
restée en enfance pendant quelque temps elle mourut d'apoplexie le 27
décembre 1744. Le roi prit aussitôt possession du château qui devint une
de ses résidences favorites.

Comme il y avait des eaux magnifiques, il en profita pour faire jeter
sur le canal un pont, qu'on appela pont d'eau, parce que les parapets
étaient chargés de quatorze colonnes sur lesquelles l'eau ruisselait
sans cesse; la nuit, des lumières enfermées dans des globes de cristal
éclairaient ce pont extraordinaire. Il fit également élever un kiosque
dont les stores étaient formés de nappes d'eau très légères. Enfin à
l'extrémité du canal on éleva un château d'eau d'où l'on découvrait une
vue des plus étendues et des plus riantes. Des bassins immenses, avec
des cygnes et d'élégantes galères, des cascades, des fontaines
nombreuses faisaient des jardins de Commercy un séjour enchanteur.

Dans la vaste forêt qui avoisinait le château, le roi fit construire,
près de la Fontaine Royale, un ravissant pavillon; c'est là que, pendant
les grandes chaleurs de l'été, il conviait à goûter les jeunes et jolies
dames de la cour.

Stanislas se prit d'une grande passion pour sa nouvelle résidence et il
partagea bientôt tout son temps entre Lunéville et Commercy.

Le souci des biens terrestres ne faisait pas oublier au vieux monarque
le soin de son salut. N'était-il pas juste que le Ciel eut sa part dans
ces constructions et ces dépenses? Au besoin, le Père de Menoux se
chargeait de le rappeler au roi. Aussi Stanislas fit-il élever à Nancy
pour douze missionnaires jésuites une vaste et belle demeure que l'on
appella la _Mission_. La chapelle était grande et on ne peut mieux
ornée, les dortoirs et les réfectoires superbes. Il y avait des chambres
pour les personnes pieuses qui désiraient faire des retraites. Stanislas
s'y était réservé un fort bel appartement qu'il occupait de temps à
autre. Chaque fois que le roi séjournait à la Mission, on y donnait des
fêtes, on y jouait la comédie; les Pères jésuites chantaient des poèmes
de leur composition, ils tiraient des feux d'artifice; bref ils
s'ingéniaient de toutes façons à distraire leur hôte. C'est le Père de
Menoux qui naturellement fut placé à la tête de cette fondation, qui
avait coûté 800,000 livres. Chaque Père recevait 800 livres de rente
annuelle et ils avaient en outre 12,000 livres d'aumônes à distribuer.

Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions,
bâtisses plus ou moins champêtres, Stanislas dépensait encore des sommes
considérables pour sa table; elle n'était pas seulement servie avec
profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inouï et
apportait dans le choix des objets destinés à l'orner la même fantaisie
et la même puérilité que dans l'ornementation de son parc et de ses
jardins.

C'est Stanislas qui le premier a l'idée de ces surtouts d'une variété et
d'une richesse incroyables, qui deviennent à la mode à cette époque; il
en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus
capricieuses, les plus bizarres. Les uns représentent une chasse au
cerf, d'autres des paysages champêtres, d'autres des scènes
mythologiques. A la demande du roi, Cyfflé compose de véritables objets
d'art; un entre autres soulève l'admiration unanime: un pavillon à jour,
soutenu par huit colonnes cannelées, abrite une vasque élégante. Au
milieu du bassin s'élève un rocher sur lequel Léda folâtre avec le
cygne. Une légère galerie couronne le petit édifice au sommet duquel
jaillit une gerbe d'eau entourée d'amours.

La fertile imagination du roi fait toujours jouer à l'eau un grand
rôle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de
véritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas.

Stanislas était un véritable gastronome et les plaisirs de la table
formaient l'une de ses distractions favorites. Il était, du reste, doué
d'un appétit si violent qu'il avançait souvent l'heure de son dîner:
«Pour peu que Votre Majesté continue, lui disait un jour M. de la
Galaizière, elle finira par dîner la veille.» Son goût n'était pas
toujours exquis: ainsi «il mangeait sans cuisson la choucroute ou des
choux râpés saupoudrés de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.»

Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant
lui[104]. C'étaient surtout les desserts qui étaient l'objet de sa
sollicitude et sur lesquels s'exerçait son ingéniosité.

  [104] Le service de la bouche était confié à un premier maître
  d'hôtel qui avait sous ses ordres 3 maîtres d'hôtel ordinaires, 1
  contrôleur de cuisine, 5 chefs cuisiniers, 6 aides, 3 garçons de
  cuisine, 5 relaveurs, 4 marmitons et 1 garde-vaisselle.

  Pour la rôtisserie, il y avait 1 chef, 2 aides et 2 garçons.

  De même pour le service de la pâtisserie.

  L'échansonnerie et la paneterie étaient dirigées par 2 chefs et 3
  officiers.

  Enfin venaient 6 couvreurs de table, 1 contrôleur, 1 chef du café,
  3 garçons de la cave, etc.

Le chef d'office, c'est-à-dire celui qui était chargé de préparer et de
dresser le dessert, était un artiste nommé Joseph Gilliers[105].

  [105] Il a laissé un monument de son art en un magnifique in-4º
  enrichi de nombreuses planches et intitulé _le Cannaméliste
  français: les Usages, le choix et les principes de tout ce qui se
  pratique dans la préparation des fruits confits, secs, liquides
  ou à l'eau-de-vie, ouvrages de sucre, liqueurs rafraîchissantes,
  pastilles, pastillages, neiges, mousses et fruits glacés_. Les
  planches sont par Dupuys, dessinateur de Sa Majesté, et gravées
  en taille-douce par le célèbre François. L'ouvrage est dédié au
  duc Ossolinski.

Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pièces montées, qui
faisaient la joie de Stanislas. Tantôt c'est un jardin enchanté, tantôt
«au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessiné par Lenôtre,
s'élève une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une
fontaine; à droite et à gauche du massif, de petits bassins contiennent
les eaux de deux gerbes liquides. De distance à autre, des promeneurs,
figurés par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants;
d'autres y goûtent les douceurs du repos au milieu des fruits, des
fleurs et des sucreries».

Les pâtissiers du roi se livraient aux plus ingénieuses fantaisies. Un
jour, quatre servants déposèrent sur la table royale un pâté monstre,
ayant la forme d'une citadelle. Tout à coup, le couvercle se soulève et
des flancs du pâté s'élance Bébé, le nain du roi, costumé en guerrier,
le casque en tête, un pistolet à la main qu'il fait partir au grand
effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarité de l'assistance.

Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas à servir à ses convives
des plats recherchés ou d'une forme savante; son plus grand bonheur
était de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur
crédulité ou de leur déception.

Il faisait servir comme gibier étranger et pour plongeons du Nord des
oies plumées vivantes, tuées à coups de baguettes et marinées. Des
dindons, traités de la même manière et marinés dans des herbes
odoriférantes des bois, étaient présentés comme coqs de bruyère.

La joie du roi était complète quand ses convives étaient dupes de ces
inventions.

Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi
les vins qu'il offrait à ses amis, et pour eux il ne dédaignait pas
d'opérer lui-même.

Son prédécesseur sur le trône de Lorraine, François, devenu roi de
Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque année une feuillette de vin
de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay était réservé uniquement
pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains étrangers ne
pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en
expédier.

«L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande cérémonie: le tonneau,
placé sur une voiture pavoisée aux armes d'Autriche et de Hongrie, était
escorté par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent.» C'est en ce
pompeux équipage qu'arrivait chaque année en Lorraine le tokay impérial,
et le roi témoignait toujours d'une grande satisfaction à l'arrivée du
cadeau de son prédécesseur. Toute la cour était au courant de ce grave
événement, et le vin, reçu par Stanislas lui-même dans la cour
d'honneur du château, était ensuite soigneusement enfermé dans les caves
royales. Quelques jours après le monarque, accompagné d'un acolyte
discret, descendait dans ses caves; là, il s'affublait d'un tablier et,
avec du vin de Bourgogne additionné de quelques ingrédients de
circonstance, il composait un vin de Tokay de sa façon. Le mélange était
versé dans des bouteilles faites spécialement à la verrerie de Porcieux,
et distribué, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour
et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait
l'indiscrétion de demander par quel étrange phénomène se produisait
ainsi la multiplication du vin de Tokay.

Toujours guidé par le même esprit d'enfantillage, Stanislas cherche à
s'entourer de phénomènes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son
palais est un géant[106].

  [106] Il était originaire de la principauté de Salm.

A Lunéville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse
comme d'une poupée et qui fait ses délices. C'est le plus petit
personnage de la cour, mais non le moins important. Il est âgé de cinq
ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pèse que 12 livres.

C'était un véritable prodige; quand il était né, il ne pesait qu'une
livre un quart; on l'avait porté à l'église sur une assiette garnie de
filasse; un sabot rembourré lui avait servi de berceau. A deux ans, il
commençait à marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient
18 lignes de long.

Stanislas, ayant entendu parler de ce phénomène, demanda à le voir et il
en fut si émerveillé qu'il le garda à sa cour.

Malgré sa petitesse, Bébé était admirablement proportionné et avait une
très jolie figure[107]. Mais il était orné de tous les défauts: entêté,
colère, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas
un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tête, on ne pouvait le
faire obéir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise.
Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les
porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son
nain, et il le gâtait outrageusement.

  [107] Il s'appelait Nicolas Ferry et était né à Plaisnes, dans
  les Vosges, le 11 novembre 1741.

Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes
les formes; celui que Bébé portait avec le plus d'élégance était celui
de hussard.

Bébé avait encore reçu une très jolie calèche, attelée de quatre
chèvres, qu'il conduisait lui-même dans les allées du parc. On lui donna
aussi un hôtel en bois, haut de trois pieds, qu'on installa dans une des
pièces du château. Quand il était en querelle avec le roi, ou qu'il
voulait lui résister, c'est dans son hôtel que Bébé allait bouder. Si
Stanislas le faisait appeler, Bébé ouvrait la fenêtre et disait avec
dignité: «Vous direz au roi que je n'y suis pas.»

Il était si petit qu'un jour il s'égara dans un champ de luzerne; il se
crut perdu et appela au secours jusqu'à ce qu'on fût venu le délivrer.
Aussi Stanislas avait-il toujours peur d'égarer son nain. Bébé, qui
avait un goût marqué pour la plaisanterie, s'amusait souvent à se
cacher. Stanislas, ne voyant plus son nain, s'agitait, s'inquiétait;
toute la cour était en alarme, et Bébé, tranquillement assis sous
quelque fauteuil, riait de bon cœur.

Ce facétieux personnage ne se cachait pas que sous les meubles; il avait
imaginé d'autres abris plus agréables: on le retrouvait quelquefois
paisiblement installé sous les paniers des dames, si bien que les femmes
de la cour craignaient toujours d'écraser le petit personnage.

Stanislas était un joueur de tric-trac acharné; or, Bébé détestait ce
jeu: le bruit des jetons et du cornet blessait sa sensibilité. Dès qu'on
commençait à jouer, il faisait tant de bruit et était si insupportable
que le roi n'avait d'autre ressource que de cesser la partie. Alors, on
plaçait le nain sur la table; il entrait dans le tric-trac, mettait tous
les jetons en piles, s'asseyait dessus et se laissait tomber en riant
aux éclats.

Stanislas voulut faire donner à Bébé une éducation brillante, mais il
dut bien vite y renoncer. Malgré tous les efforts, on ne put développer
chez lui ni raison, ni jugement; on ne put jamais lui faire comprendre
l'idée de Dieu et d'une religion.

La princesse de Talmont s'était prise d'une grande amitié pour Bébé;
elle eut la prétention de réussir là où tous les maîtres avaient échoué,
et elle se donna beaucoup de peine pour l'instruire, sans succès du
reste. Cependant, Bébé, reconnaissant de ses soins, s'était pris pour
elle d'une si grande passion qu'il en était jaloux. Un jour, la voyant
caresser un petit chien, il devint furieux, lui arracha l'animal des
mains et le jeta par la fenêtre en disant: «Pourquoi l'aimez-vous plus
que moi?»

Bébé était donc à la cour, sinon le plus heureux des hommes, du moins le
plus heureux des nains. «Que dites-vous de sa bête de mère, écrit le
président Hénault, qui fait dire des messes pour qu'il grandisse?»



CHAPITRE XII

  État des mœurs au dix-huitième siècle.


Avant de poursuivre notre récit et de raconter les aventures où se
trouve mêlé le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de
vouloir bien se rappeler quel était l'état des esprits et des mœurs au
milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque dont nous nous
occupons.

Sans cette précaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de
Boufflers ne passât aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos
lectrices, pour une femme charmante, assurément, séduisante,
spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises mœurs.

Il ne faut pas cependant que notre héroïne soit plus mal jugée qu'il ne
convient. Apprécier les femmes de ce temps-là avec nos idées actuelles
serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs
cheveux poudrés, leur rouge ou leurs robes à paniers. Par suite de leur
éducation et des usages de l'époque, elles n'envisageaient pas
l'existence de la même façon que nous, et leurs idées religieuses et
morales étaient fort différentes des nôtres. Il ne faut pas plus nous en
choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et
déplorons les mœurs de l'époque tant que nous le voudrons, mais n'en
rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort
d'être de leur temps.

Aussi, pour porter un jugement équitable sur les femmes du monde au
dix-huitième siècle, devons-nous avant toutes choses avoir présentes à
l'esprit les mœurs qui avaient cours. Nous avons déjà abordé le sujet
dans des ouvrages précédents[108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il
y a certains points que nous avons laissés dans l'ombre et sur lesquels
il nous paraît utile d'insister pour mieux faire comprendre la
désinvolture morale de nos aïeules.

  [108] _Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV_,
  Plon-Nourrit et Cie, 10e édition, 1903, chapitre I; _Les
  Demoiselles de Verrières_, Plon-Nourrit et Cie, 1904, chapitre I.

De même que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une
institution très nécessaire, d'un intérêt social de premier ordre, mais
qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but
que de les maintenir dans le devoir et l'obéissance, de même l'austérité
des mœurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mêmes
gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes
inférieures. La fidélité dans le mariage n'était à leurs yeux qu'un sot
et risible préjugé, bon assurément pour les petites gens, mais dont les
hautes classes n'avaient nullement à s'inquiéter.

Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitième
siècle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie
est courte, que mille accidents peuvent l'abréger encore, qu'il faut
donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si
elle devait être éternelle ou qu'on dût la vivre deux fois.

L'amour paraissait aux gens de cette époque une chose toute simple,
toute naturelle; c'était même à leurs yeux le seul bon côté de la vie,
le seul qui en fasse le charme et l'agrément, le seul qui quelquefois en
fasse oublier les amertumes et les tristesses.

Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de répudier les
dons les plus précieux de la nature pour l'édification du prochain ou
dans l'espoir de récompenses futures et hypothétiques, ils en jouissent
autant qu'ils le peuvent. Cela leur paraît tout simple d'aimer, d'être
heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale
païenne.

Mais pourquoi nos ancêtres ne cherchaient-ils pas tout simplement
l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnément au
dehors?

Parce que les mœurs s'y opposaient tout autant que les usages.

On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner
satisfaction à sa famille, assurer sa descendance. Le mariage était un
arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au
cœur, à la sympathie réciproque, personne n'y songeait.

Les filles sont élevées au couvent. Mais les bruits du monde pénètrent
dans ces pieuses retraites: avant même d'entrer dans la vie, elles
savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est là un malheur général et
dont on se console fort aisément.

A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter à l'autel avec un
fiancé qu'elles n'ont jamais vu.

Ainsi les usages créaient, entre deux êtres qui la veille encore
s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait à vivre ensemble,
eux dont les natures, les caractères, les sentiments étaient peut-être
si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder.

Devaient-ils donc, pour respecter un lien contracté dans de telles
conditions, briser leur vie entière, renoncer au bonheur en ce monde, en
cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant.

Marié au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait
nullement enchaîner sa vie. A peine le sacrement reçu, il reprenait sa
liberté; mais il était assez équitable pour ne pas exiger de sa femme
plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations.

Alors, que restait-il à la femme et quelle était sa situation?
Abandonnée peu après son mariage, souvent au lendemain de ses noces,
elle avait le choix entre deux solutions:

Rester fidèle à l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle était
condamnée à l'isolement du cœur, à l'absence d'affection, de
tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gâchée sans espoir, était-ce
possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien
surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni cœur, ni sens. «Comment
supposer que le cœur d'une femme ne soit pas occupé!», dit très
justement le prince de Montbarrey.

La seconde solution était plus séduisante: c'était de chercher un
consolateur, et c'est presque toujours à ce dernier parti que la femme
s'arrêtait.

Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se présenter. Ou le choix
était heureux et alors ces deux êtres réunis par une inclination
réciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modèle
des faux ménages. Ils sont nombreux au dix-huitième siècle, ces couples
que le hasard a rapprochés, qui s'aiment à la folie et se restent
scrupuleusement fidèles.

Mais, hélas! souvent la femme n'était pas plus heureuse dans le choix de
l'amant que ses parents ne l'avaient été dans celui du mari; alors, elle
cherchait encore, et puis encore, et bientôt elle n'écoutait plus que sa
fantaisie.

Cette désinvolture et ce mépris des lois morales entraînaient-ils pour
la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la
réprobation du monde? En aucune façon, et par la force même des choses,
puisque l'immoralité était générale.

Le dix-huitième siècle est plein d'indulgence pour ce joli péché
d'amour, qui lui paraît de tous le plus naturel, le plus excusable; il
ne vous en détourne pas comme d'une faute irréparable. On n'a pas encore
élevé toutes ces barrières morales et religieuses qui faisaient dire
spirituellement au prince de Ligne: «On a fait un crime de tout ce qu'il
y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir
l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des
hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie,
c'est un temps passé bien heureusement[109].»

  [109] Et cependant, si le monde était indulgent, les lois étaient
  fort rigoureuses contre les femmes coupables, mais nul ne songent
  à en réclamer l'application. (Voir _le Duc de Lauzun et la Cour
  Louis XV_, chapitre X.)

L'éducation, les mœurs, les usages, l'exemple, la littérature, tout
vous entraînait à l'amour, à l'amour illégitime s'entend; tout vous y
poussait.

Aussi l'adultère régnait-il en maître, mais l'adultère serein, paisible,
reconnu, légitime!

La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve
pas mauvais qu'elle serve en même temps la fortune de sa maison. Celle
qui par chance attire l'attention du souverain est enviée; personne dans
sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au déshonneur et de
lui reprocher des complaisances coupables. On se borne à tirer parti de
la situation au profit des siens.

Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus
d'austérité que ses contemporaines. Élevée à la cour de Léopold, elle a
eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour
galante, aimable, où l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu
à Remiremont les récits de ses compagnes, récits où sa mère joue presque
toujours le premier rôle. A l'âge où les premières impressions sont si
profondes, où l'esprit est comme une cire molle, elle a puisé cette idée
très nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de préjugés vulgaires et que
la vie est faite pour en jouir.

Pourquoi aurait-elle dirigé sa vie sur des idées différentes? Comment
aurait-elle montré une austérité dont personne, ni dans sa famille, ni
dans ses entours, ne lui avait donné l'exemple?

Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc
attaché aux faiblesses du cœur qu'une importance très secondaire; aussi
n'a-t-elle brillé ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par
tempérament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre règle morale que son
bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie.

Du reste, elle ne tirait vanité ni ne rougissait de sa conduite; elle
trouvait tout simple d'obéir aux élans de son cœur, et on l'eût
assurément fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait à être jugée
très sévèrement par la postérité.

Elle est bien le type de la femme du dix-huitième siècle, indulgente aux
faiblesses de la chair, et voulant à tout prix jouir de la vie, sans
qu'aucun souci de châtiments futurs vienne lui gâter le très simple
bonheur d'exister.

Elle s'était baptisée elle-même «la dame de volupté», et elle avait
adopté et repris à son compte l'épitaphe de Mme de Verrue, qui lui
convenait si bien:

    Ci-gît, dans une paix profonde,
    Cette dame de volupté
    Qui, pour plus grande sûreté,
    Fit son Paradis en ce monde.

Le fond du caractère de Mme de Boufflers était la gaieté, elle riait de
tout. La vie à ses yeux n'était qu'une plaisanterie; aussi ne la
prenait-elle pas au sérieux et agissait-elle en conséquence. «Sa gaieté
était pour son âme un printemps perpétuel qui a duré jusqu'à son dernier
jour.»

En somme, Mme de Boufflers n'a été ni meilleure ni pire que ses
contemporaines; elle a été de son temps tout simplement.

Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une sévérité que
ni sa famille, ni ses amis, ni personne à son époque ne lui ont
témoignée. Elle a vécu toute sa vie honorée, considérée, entourée du
respect de tous.

Et cependant, sa situation à la cour de Stanislas n'est pas douteuse.
Elle est publique, connue de tous. Si sa mère eût eu mauvaise grâce à
lui reprocher une liaison dont elle lui avait donné l'exemple, son
frère, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se
montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il
accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement lié toute sa
vie avec des hommes qui, notoirement et à juste titre, passent pour
avoir été du dernier bien avec la marquise.

Ainsi sont les mœurs du temps.

Ceci posé et bien entendu, poursuivons notre récit.

Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bontés pour le
chancelier de Lorraine.

Quand Stanislas eut distingué Mme de Boufflers et marqué pour elle un
goût très vif, la Galaizière, quelque dépit qu'il en pût éprouver, dut
céder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais,
en réalité, il ne changea pas grand'chose à ses relations avec la
marquise. Stanislas l'avait trompé avec elle; il lui rendit la pareille,
et voilà tout.

Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son
expérience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se
piquait, l'engageaient à fermer les yeux sur les incartades de sa
maîtresse.

En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se
faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait
pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il
parviendrait à la changer; puis, à cette époque, n'avait-il pas
soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes années avait fait place à un
calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montré une
jalousie exagérée?

Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extérieures du
culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui
ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimité; mais, ceci
fait, et les apparences sauvées, il ne se préoccupait pas outre mesure
de la conduite de la jeune femme.

Que lui aurait servi de faire un éclat, de morigéner? Avec une autre, la
situation n'aurait-elle pas été la même? Et quelle autre femme, mieux
que Mme de Boufflers, aurait représenté; quelle autre aurait été plus
aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procédés de la marquise
n'étaient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donné
l'illusion du bonheur, de l'amour partagé? Ne lui avait-elle pas adressé
un jour ce quatrain qui avait plongé le vieux roi dans le ravissement:

    De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie;
    Je ne cherchai qu'un simple amusement;
    L'amusement devint un sentiment;
    Le sentiment, le bonheur de ma vie?

Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la
dignité royale, continuait à rendre des soins à Mme de Boufflers.

Cette situation équivoque était connue et elle fut l'origine d'un bon
mot attribué à Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour
de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticité.

Un jour, à la toilette de la marquise, le monarque s'était montré fort
entreprenant, et il commença un discours qu'il ne put mener à bonne fin.
Assez penaud de sa déconvenue, il sauva la situation en se retirant avec
dignité et en adressant à sa maîtresse ce mot d'une si surprenante
philosophie: «Madame, mon chancelier vous dira le reste».

Si Mme de Boufflers était une épouse infidèle, elle n'était pas
davantage une maîtresse fidèle: la Galaizière en savait quelque chose.
La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme à
ses fantaisies.

Nous avons raconté comment elle s'était entourée d'une société intime
qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour.
Ces relations fréquentes avec des amis gais, aimables, et dont les
sentiments concordaient avec les siens étaient certes un grand agrément,
mais c'était aussi un grand danger. Les réunions journalières, la
familiarité qui résulte bientôt de l'intimité, des goûts communs, tout
contribuait à amener l'éclosion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers
était si séduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on
l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme
amie, elle était si bonne! bientôt le sentiment s'en mêlait, on
l'adorait, et la passion naissait, violente, impérieuse, irrésistible.

Panpan, l'aimable Panpan, fut la première victime des beaux yeux de la
marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu à peu, il fut
moins réservé et il ne cacha plus ses sentiments. Il était jeune,
spirituel, joli garçon; il sut se montrer si amoureux, si pressant,
témoigner à la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de
Boufflers en fut émue; bientôt le roi, aussi bien que M. de la
Galaizière, était oublié et l'infidèle marquise «couronnait la flamme»
de l'heureux Panpan. Quel rêve pour le modeste avocat, le petit
intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir
le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'écoutait que son cœur.

Alors commencèrent pour les deux amants des jours délicieux, un
véritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimèrent, s'adorèrent,
et si bien que cinquante ans plus tard, courbés sous le poids des ans,
ils en avaient gardé tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour,
et ils se rappelaient encore avec délices cette phase charmante de leur
jeunesse.

Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment à
l'envie bien entendu et s'adressent mille facéties.

Panpan ayant envoyé à Mme de Boufflers un chevreuil tué de sa propre
main, elle lui répond gaiement:

    Ni chevreuil, ni biche, ni faon
    Ne peuvent remplacer Panpan.
    Quoique la terre soit féconde,
    Elle n'a produit qu'un seul veau
    Qui fasse les plaisirs du monde
    Et les délices du troupeau.
    Le veau d'or fut moins imposant,
    Le veau gras moins appétissant,
    Lorsque la nature propice
    Voulut former un veau si beau,
    Vénus vint s'offrir pour génisse,
    Adonis s'offrit pour taureau.

C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prétexte à des plaisanteries
faciles. Une autre fois elle lui écrit en riant:

CHANSON

Air... (à faire).

    Je me dégoûte de l'homme
        J'aime le veau
    J'irais à pied jusqu'à Rome
        Sur un chameau
    Pour crier dessus son dos:
        Vivent les veaux.

Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive fréquemment, Panpan,
qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est
aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses.

    En vain vous vous parez de ces feuillages verts,
        O mes bosquets! il vous manque Boufflers;
          Que les lieux embellis pour elle,
          Que les lieux par elle embellis
    Prennent à son retour une beauté nouvelle.
    Elle doit les revoir, elle me l'a promis.
        O mes lilas, mes jacinthes, mes lis,
          O roses que j'ai cultivées,
        Dans leurs boutons que vos fleurs captivées
    Attendent pour éclore un rayon de ses yeux.
          Pour un moment si précieux
          Que vos odeurs soient resserrées.
        C'est mon soleil: suivez les mêmes lois.
    Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois!

Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de
tendres souhaits à celle qu'il adore. Il lui écrit en 1746:

    Quels vœux former pour vous, marquise trop heureuse?
    Le destin près du trône a choisi vos aïeux,
    Hébé redouble en vous sa fraîcheur précieuse,
    L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux.
              De la ceinture de sa mère,
    L'Amour met à vos pieds ses dons les plus brillants.
    Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire,
    Enfant de la beauté, du goût et des talents.

C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse à celle qui
a subjugué son cœur; mais il n'est pas sans en éprouver parfois quelque
embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'être rebelle? Alors Panpan se
désole et gémit sur son sort. C'est sous le nom de Maître Boniface, que
ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes
poétiques

            Messire Gaspard Boniface
            Est au désespoir aujourd'hui:
            Les Muses se moquent de lui
            Et lui défendent le Parnasse.
            Dès avant l'aube du matin
            Il ne s'épargne soins ni peine
            Pour vous bavarder vos étrennes;
    Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain;
    Pour quelques méchants vers, son pauvre esprit se guinde.
        Mauvais poète et plus mauvais amant,
            On le renvoie, à tout moment,
    Et du Pinde à Cythère, et de Cythère au Pinde.
    Ma muse ne sait plus à quel saint se vouer;
            Mais mon esprit fût-il au diable,
            Qu'y perdez-vous, marquise aimable?
            C'est à mon cœur à vous louer.

Mais, hélas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre
amoureux allait en faire la triste expérience.

Si Panpan n'avait éprouvé que des déboires poétiques, il aurait pu s'en
consoler aisément; mais il lui en arrive de bien plus pénibles encore.
Comme le sujet est de nature assez délicate, nous croyons préférable de
céder la parole à Panpan lui-même et de le laisser narrer la cruelle
surprise qu'un sort jaloux lui réservait:

    En vain de Lise je raffole,
    De tous points Lise me convient,
    Et par un cas qui me désole,
    Quand je la tiens, l'Amour s'envole;
    Dès que je la quitte, il revient:
    En vérité, rien ne console
    D'avoir un tort si singulier;
    Je n'ai, comme monsieur Nicole,
    Raison qu'au bas de l'escalier.

Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond
il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les
conséquences. Que faire cependant, si ce n'est se résigner?

Le manque d'à-propos de l'infortuné Panpan lui fut fatal en effet, et
contribua probablement à hâter l'heure inévitable de la séparation et
des adieux.

Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prétention de
fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en
s'attachant à elle, que son règne ne serait pas éternel, et qu'un jour
ou l'autre, il lui faudrait quitter les régions orageuses de la passion
pour rentrer dans les sphères plus sereines de la pure amitié.

Panpan cherche-t-il à lutter contre la destinée? va-t-il s'acharner à
conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune façon; Panpan
est homme d'esprit. Si le rôle d'amant ne lui convient plus, et pour
cause, car il ne lui reste bientôt que son cœur et la poésie pour
exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de
celle qu'il a si tendrement aimée. Que dis-je? lui-même lui conseille de
se consoler et il poussera l'abnégation jusqu'à devenir son confident et
le dépositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rôle quelque peu
sacrifié qu'il lui offre quand il lui écrit:

        Auprès de quelque folle tête
        Dont le cœur gouverne l'esprit,
        Être tablette, à ce qu'on dit,
        N'est pas un métier fort honnête.
        . . . . . . . . . . . . . . . . .

        Daignez donc égayer mes pages
        De quelques amusants secrets,
        Daignez me conter les ravages
        Que font sans doute vos attraits.
        . . . . . . . . . . . . . . . . .

        A vous ouïr me voilà prête
        Allons, parlez, belle Nini,
        Plus discrète encor qu'un ami:
    Rien n'est plus sûr que notre tête-à-tête.

        Confidente de vos plaisirs
        Je crois l'être aussi de vos peines,
        Puissé-je voir mes feuilles pleines
    De vos transports et non de vos soupirs.

        Que vos jours coulés dans la joie
        Soient désormais des jours heureux.
        Ce sont là les sincères vœux
    Du tendre ami qui près de vous m'envoie.

Panpan tint fidèlement parole; il continua à vivre avec Mme de Boufflers
dans les termes de la plus étroite amitié.

Mais quel était donc le rival heureux de Panpan? Hélas, c'était encore
un des assidus du petit cercle de la marquise; c'était le bel officier,
le poète acclamé, le froid et séduisant Saint-Lambert. Bientôt Panpan ne
put se faire illusion sur son sort; il était remplacé par son ami le
plus cher dans le cœur de la marquise.

Ce ne dut pas être un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert
que le jour où il put ajouter à la liste de ses victimes le nom de la
marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour
ce poète médiocre, pour cet amoureux compassé et maladif, d'être le
rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la
Lorraine!

Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu
prévoir semblable fortune.

Aussi, en l'honneur d'un événement aussi imprévu, sort-il un peu de sa
raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent à faire quelques avances
et les vers qu'il envoie à sa bien-aimée, les ardentes supplications
qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas
ordinaire. C'est certainement à l'inspiration de la marquise qu'il doit
les meilleurs morceaux qui soient restés de lui.

Si Saint-Lambert est aimé, la marquise cependant ne cède pas encore.
Dans l'épître à Chloé, le poète impatient l'engage à ne plus borner ses
faveurs à des bagatelles qui ont assez duré et ne sont plus de saison:

        Chloé, ce badinage tendre,
    Ces légères faveurs amusent mes désirs;
      Ce sont des fleurs que l'Amour sait répandre
      Sur le chemin qui nous mène aux plaisirs.
    Mais puis-je à les cueillir borner mon espérance?
    Ici, loin des témoins, dans l'ombre et le silence,
    Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour,
    De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour.
    Chloé, tirons ce dieu des jeux de son enfance...

Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entraîne, qui déjà
lui a pris le cœur. Elle a tout avoué à son heureux amant. Elle ne
résiste plus, mais ce n'est pas encore assez.

    Rappelle-toi ce soir où, sensible à mes vœux,
    Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes:
    «Oui, j'aime...» Que ce mot embellissoit tes charmes!
      Qu'il irritoit mes transports amoureux!
    Déjà tous mes soupirs expiroient sur ta bouche:
    Je voulus tout tenter; mais, sans être farouche,
    Tu repoussas l'Amour égaré dans tes bras:
    Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas.

De vains scrupules arrêtent encore les élans de sa tendresse. Pourquoi
résister à un si doux penchant? Aujourd'hui les mœurs sont moins
sévères que dans les temps plus anciens; on ne se défend plus quand le
cœur a parlé:

    L'honneur, ce vain fantôme, effrayoit ta tendresse,
    Il dissipoit des sens l'impétueuse ivresse:
    Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire
    Que ce foible tyran puisse nous arrêter.
    On le craignoit jadis, et les cœurs de nos mères
    Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir.
    De ce siècle poli les lois sont moins sévères;
    L'Amour, à ses côtés, n'a plus le repentir:
    Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes
    Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs;
    Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes,
    Dès qu'on les a goûtés, ne sont que des plaisirs.

Après une défense honorable Mme de Boufflers cède enfin et l'heureux
Saint-Lambert est au comble de ses vœux. Il célèbre sa victoire par une
pièce intitulée _Le Matin_, qu'il envoie aussitôt à la bien-aimée et où
il lui rappelle, avec une précision de détails peut-être excessive, les
heures exquises, enivrantes qu'il lui doit:

LE MATIN

    La nuit vers l'occident obscur
    Replioit lentement ses voiles;
    D'un feu moins brillant les étoiles
    Éclairoient le céleste azur;
    De sa lumière réfléchie
    Le soleil blanchissoit les airs,
    Et, par degrés, à l'univers
    Rendoit les couleurs et la vie.

    Du sommeil à la volupté
    Mes sens éprouvoient le passage
    Des songes me traçoient l'image
    Du bonheur que j'avois goûté;
    Je sentois qu'il alloit renaître,
    Et, par ces songes excité,
    Je recevois un nouvel être.
    Libre des chaînes du sommeil,
    Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire:
    Je vois, j'adore, je désire.
    Dieux! quel spectacle et quel réveil!
    Près de moi Thémire étendue
    Ne déroboit rien à ma vue;
    Je détaillois mille beautés,
    Je m'applaudissois de ma flamme;
    Oui, disois-je, ces traits charmants,
    Animés par un cœur fidèle,
    Sont au plus tendre des amants;
    C'est pour moi que Thémire est belle.

    J'avois entr'ouvert les rideaux;
    Du soleil la clarté naissante
    Doroit cette onde jaunissante
    Qui retombe sous ces berceaux.
    . . . . . . . . . . . . . . . .

    La terre sembloit s'embellir
    Pour s'offrir aux yeux de Thémire:
    Elle étend les bras et soupire,
    Et je sens mon cœur tressaillir:
    Elle entr'ouvre des yeux timides
    Qu'éblouit l'éclat du grand jour;
    Dans ses beaux yeux mes yeux avides
    Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    J'ai su, près du bonheur suprême,
    Le suspendre pour le goûter;
    L'instant de le précipiter
    Fut marqué par Thémire même,
    Et des plaisirs de ce que j'aime
    J'ai senti les miens s'augmenter.

    J'ai joui, malgré mon délire
    Et mes transports impétueux,
    Du murmure voluptueux
    Des fréquents soupirs de Thémire.
    Ma bouche à ses cris languissants
    Répond à peine: Ah! je t'adore.
    Le plaisir fatigua nos sens,
    Et nos cœurs jouirent encore.

    Mais l'astre du jour dans les cieux
    Poursuivoit sa vaste carrière,
    Et de son disque radieux
    Répandoit des flots de lumière;
    De mille ornements odieux
    J'ai vu l'importune barrière
    Dérober Thémire à mes yeux.
    Plein d'amour et d'impatience,
    Je sors sans témoins et sans bruit,
    Et vais languir jusqu'à la nuit
    Dans les horreurs de son absence.

Saint-Lambert n'habitait pas Lunéville: son régiment tenait garnison à
Nancy; mais, naturellement, il était sans cesse sur la route et on le
rencontrait plus souvent à Lunéville que partout ailleurs.

Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisément dans la journée; la vie
de la cour amène des rencontres fréquentes, et qui ne peuvent prêter à
aucune fâcheuse interprétation; mais se parler en public, sous l'œil
d'observateurs malicieux ou méchants, n'est pas ce qui convient à des
amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout
les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver
Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la
marquise. Le recevoir dans ses appartements du château est également
bien dangereux.

Certes, le roi est tolérant, peu jaloux; mais cependant il y a des
limites à sa patience et il ne faudrait pas les dépasser. Ce serait
s'exposer, de gaieté de cœur, à perdre une situation brillante.

Ces difficultés n'étaient pas de nature à décourager une imagination
aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientôt elle découvre, non
loin de l'appartement qu'elle occupe, tout près de la chapelle et de la
bibliothèque, et à côté du logement de son médecin, une petite chambre
abandonnée à laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler
discrètement, y installe un lit, quelques meubles, et voilà le logis du
brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans
cette pièce qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possède
son cœur.

Mais Stanislas ne résidait pas seulement à Lunéville; depuis qu'il avait
fait arranger le château de Commercy, il se rendait souvent dans cette
résidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de fréquents
séjours.

Quand Mme de Boufflers était à Commercy avec le roi, renonçait-elle à
voir le cher Saint-Lambert? En aucune façon. Mais, cette fois, il n'y a
pas le moindre coin disponible dans le château; alors c'est le curé du
lieu qui prête les mains aux savantes combinaisons des amoureux.

Le presbytère était adossé à l'orangerie du château, et une porte de
communication permettait au curé d'aller se promener à toute heure dans
les jardins.

D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chaussée l'appartement
des bains qui, par une porte située dans une garde-robe, communiquait
avec l'autre extrémité de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi
venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister à un concert ou
fumer sa pipe chez Mme de Boufflers.

Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'échapper de Nancy, il accourait
secrètement à Commercy et se cachait chez l'obligeant curé. Le soir
venu, une lumière placée à la fenêtre de la garde-robe, dont nous avons
parlé, avertissait que le roi était chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert
se tenait coi. Dès que Stanislas s'était retiré dans ses appartements,
la lumière disparaissait. Aussitôt, Saint-Lambert, qui avait les clefs
des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde à la main,
et il pénétrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le
presbytère de la même façon.

En 1747, l'idylle si heureusement commencée est fâcheusement interrompue
par le départ de Saint-Lambert pour l'armée; c'est au milieu des larmes
et de regrets sans fin qu'il se sépare d'une maîtresse bien aimée. Il
écrit de Metz à Mme de Boufflers:

    «Metz, 3 avril.

«On ne prend jamais bien son temps pour s'éloigner de vous, mais nous
avons assurément pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivâmes
hier après avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec
douze chevaux qui ne pouvaient nous traîner, souvent à pied à travers
les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame
Françoise.

«Je vous prie de croire que je vous ferais grâce de tous ces détails si
j'avais voyagé seul; mais j'étais avec messieurs vos frères, et je ne
sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous écrire. Je puis vous assurer
qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agréable à vous dire.
J'ai embrassé M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai
pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bontés;
souffrez que je vous en parle, à vous à qui je les dois et à qui j'aime
à les devoir. Vous connaissez assez le goût infini que j'ai pour vous et
le médiocre intérêt que j'ai toujours pris à ma fortune pour être sûre
que vos bons offices ont été et seront toujours plus agréables pour moi
parce qu'ils me prouvent votre amitié, que parce qu'ils peuvent m'être
utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable
que vous; mais j'aurai bien du plaisir à vous aimer quand je pourrai
parce que vous avez quelque amitié pour moi.

«Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il
ne manquera aux miens que de contribuer aux vôtres; je désire
passionnément que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois
que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et
seront toujours pour vous dans mon âme.

«En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié le mot de madame;
j'en écrirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que
cette omission n'est point une familiarité ridicule, et que j'ai pour
vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir
beaucoup[110].»

  [110] Collection Morrisson.

Heureusement l'absence ne fut pas de longue durée; la paix fut signée.

Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle à Mme de Boufflers et
il se fait précéder d'une élégie où il lui rappelle, non sans charme,
leurs joies passées et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur
discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre.
Désormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu'à elle, ne
veut plus écrire, rimer que pour elle:

    Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille
    Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile;
    Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau,
    Qui de mille baisers nous répétoit l'image;
    J'habiterai l'alcôve, où je rendis hommage
    A la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau.

    Là, Philis se livroit au bonheur d'être aimée;
    Là, lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée,
    Attendant sans langueur le retour des désirs,
    Un amour délicat varioit nos plaisirs.

    Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie
    Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur:
    Je t'adorai, Philis, sous le nom de Délie;
    Dans ces vers emportés tu reconnus mon cœur.
    Que ce temps dura peu!.....
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Pour suivre mon devoir dans une route obscure,
    Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux!
    Je crus me séparer de toute la nature.
    Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux:
    Louis calme la terre; il me rend à moi-même.
    Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois,
            Et, tout entier à ce que j'aime,
            Je n'obéis plus qu'à tes lois.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Nous saurons de nos jours faire le même usage.
    Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre à penser;
    Conduis ma jeune muse, et reçois-en l'hommage;
            Sois à jamais de mes écrits
            Le juge, l'objet, et le prix.
    Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie,
            Qu'ils soient dignes de l'exciter.
    Oublié désormais d'un monde que j'oublie,
            Te bien peindre, te mériter,
            Te caresser et te chanter,
            Sera tout l'emploi de ma vie.

La joie de se retrouver après une longue séparation, le bonheur de
goûter des plaisirs dont ils ont été si longtemps privés font commettre
à nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas
suffisamment le bonheur que lui fait éprouver le retour de
Saint-Lambert, et le roi s'inquiète d'une passion si vive. Bien qu'il
ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie,
bien qu'il ne se préoccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont
il a l'habitude et qu'il ne peut espérer réprimer complètement, il ne
veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prêter la main
à une liaison offensante pour lui. Dès que les assiduités du jeune
officier lui paraissent dépasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs
militaires, et le fait retenir à Nancy pour raisons de service.

Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrêtent pas, en
sont réduits à se voir en cachette et à imaginer mille subterfuges pour
se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins
fréquentes.

L'année 1747 fut marquée par de tristes événements.

Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges,
mourut après quelques jours de maladie.

Cette mort amena à la cour plusieurs changements qui furent loin d'être
défavorables à la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nommée
dame d'honneur à la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la
place de première dame du palais. En même temps, M. de Bassompierre
devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps;
enfin leur beau-frère, le chevalier de Beauvau, succédait au comte de
Croix dans une place de chambellan.

La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un état de santé
fort précaire: elle était asthmatique, hydropique, et ces deux maladies
l'avaient peu à peu réduite à l'état le plus fâcheux; elle perdait la
mémoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle était menacée
de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prît
intérêt; elle jouait toujours à quadrille avec acharnement.

En janvier 1747, le mariage de Marie-Josèphe de Saxe, troisième fille
d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble
l'exaspération de la vieille reine et aggrava singulièrement son état.
L'arrivée de la dauphine à Versailles était pour elle un véritable
cauchemar, et pour prévenir un éclat il fallut, à son entrée en France,
faire éviter Nancy à la jeune femme et la faire passer par Belfort et
Langres[111].

  [111] La reine avait toujours pensé remonter sur le trône de
  Pologne, et ce mariage avec la fille du roi Auguste ruinait à
  jamais ses espérances.

Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu'à retourner
dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y
transporter son mobilier et tous les objets qui lui étaient chers. Pour
la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fenêtres même du
château deux grandes voitures à cet usage. Tout le monde en parlait à la
reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu.
Dans ses accès de délire elle se croyait déjà transportée en Pologne.

Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquiétant; les jambes
de la malade enflèrent, puis s'ouvrirent, et bientôt il ne fut plus
possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se
produire.

Le 11 mars au matin on apporta à la reine la communion. Elle comprit
alors toute la gravité de son état et fut très effrayée. Elle recommanda
ses gens au roi et demanda pardon d'avoir persécuté quelques personnes
de son entourage; puis elle commença à divaguer.

Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance.

Stanislas, il faut l'avouer, ne témoignait pas pour son épouse un
intérêt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais à son chevet.

La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annonça
qu'elle allait recevoir l'extrême-onction, elle demanda son mari avec
beaucoup d'instance et elle déclara qu'elle se ferait porter chez lui
s'il ne voulait point venir. Devant cet _ultimatum_, le roi consentit
enfin à se montrer; il vint en robe de chambre, ôta son bonnet et
s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit:
«Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.»

Trop ému ou trop indifférent pour répondre, il se retourna et sortit.

Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie.

La reine avait à ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer
que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-même,
s'exhortait, se jetait de l'eau bénite; puis, peu à peu la faiblesse
prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: «Mon Dieu, vous
m'avez donné une âme, ayez-en pitié, je la remets entre vos mains.»

Quelques instants après, à cinq heures et demie du soir, la princesse
expirait. Elle était âgée de soixante-six ans.

Une heure avant de mourir, elle avait réclamé le testament qu'elle avait
fait quelques années auparavant et elle le déchira. Elle se borna à
recommander sa maison au roi de Pologne et à prier qu'on la fît enterrer
sans l'ouvrir. Elle voulut être enterrée dans le cimetière commun, au
milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsèques eussent lieu sans
luxe, ni pompe, ni oraison funèbre.

Si l'humilité de la reine la poussait à supprimer le vain appareil des
funérailles, la dignité royale ne permettait pas de se conformer
complètement à ses désirs: le lendemain de sa mort, elle fut exposée
habillée d'une robe somptueuse, coiffée en dentelles et à visage
découvert; puis, le soir, à huit heures et demie, elle fut portée en
grande pompe à l'église de Bon-Secours, près de Nancy. Le funèbre
cortège, composé d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunéville à
huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux
l'escortaient. On n'arriva à Bon-Secours qu'à quatre heures du matin. Le
corps de la reine fut enterré dans une chapelle.

Le roi confia l'exécution d'un mausolée à Nicolas-Sébastien Adam, le
célèbre sculpteur de l'époque.

Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractère de sa femme, ne
manifesta pas de regrets superflus. On prétend même que son premier cri,
en apprenant que la reine avait cessé de vivre, fut: «Me voilà donc
libre pour le reste de mes jours après un esclavage de cinquante ans!»
Il donna cependant quelques jours à un deuil de convenance et il se
retira à Einville d'abord, puis à Jolivet.

Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mère, éprouva un grand chagrin.
Bien qu'il n'eût jamais témoigné beaucoup d'attachement à la reine
Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour
prendrait le deuil pour six mois[112].

  [112] «Le roi a réglé qu'on prendra samedi le deuil pour six
  mois; les dames du palais, quoique non titrées, draperont; de
  même les dames de Mme la dauphine et de Mesdames. C'est le seul
  cas où les femmes peuvent avoir leurs gens de livrée habillés de
  noir, quoique ceux de leurs maris ne soient point en deuil.

  «L'on tend chez le roi l'antichambre et l'Œil-de-Bœuf en noir,
  et la chambre à coucher en violet. Chez la reine, il n'y a que
  l'antichambre et le cabinet devant la chambre. L'on met un dais
  noir chez la reine.»

Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il décida que les dames
du palais feraient les honneurs, chacune à son tour, de l'appartement où
se tenait la cour; c'était celui que la reine avait occupé.

Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la réalité, ce fut
Mme de Boufflers qui, désormais, tint la première place; c'est elle qui
recevait les étrangers.

Telle était la situation de la cour de Lunéville au début de l'année
1748, c'est-à-dire au moment même où Mme du Châtelet et Voltaire
allaient y arriver et la faire briller d'un éclat qu'elle n'avait encore
jamais connu.



CHAPITRE XIII

  Voltaire et Mme du Châtelet.
  (1739 à 1748)


Que sont devenues Mme du Châtelet et Voltaire depuis que nous les avons
abandonnés à Cirey, au moment du départ de Mme de Graffigny pour la
capitale?

A partir du mois de mai 1739, l'enchantement de Cirey est rompu. Le
philosophe et son amie partent pour Bruxelles, viennent à Paris,
retournent en Belgique; ils ne posent plus en place. Deux fois Voltaire
se rencontre à Trèves avec Frédéric qui, depuis plusieurs années déjà,
l'accable de flagorneries. Le ravissement est réciproque. Le roi surtout
montre un enthousiasme sans nom: «Voltaire a l'éloquence de Cicéron, la
douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... La du Châtelet est bien
heureuse de l'avoir!»

Frédéric invite son nouvel ami à le venir voir, et celui-ci, qui ne sait
résister aux instances et aux flatteries de son «confrère couronné», va
passer une dizaine de jours en Prusse.

C'est en vain que Mme du Châtelet gémit, proteste, s'indigne; le
philosophe, pris par la vanité, ne veut rien entendre. La pauvre femme
écrit à d'Argental ces lignes navrées:

«J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait. En partant pour
Berlin, il m'en mande la nouvelle avec sécheresse, sachant bien qu'il me
percera le cœur, et il m'abandonne à une douleur qui n'a point
d'exemple, dont les autres n'ont pas d'idée et que votre cœur seul peut
comprendre.... J'espère finir bientôt comme cette malheureuse Mme de
Richelieu, à cela près que je finirai plus vite...[113]»

  [113] Mme de Richelieu était morte le 3 août 1740.

Le chagrin, le découragement, le ressentiment de l'abandon sont sincères
chez Mme du Châtelet, mais la rancune n'existe pas dans son cœur. Après
un court et délicieux séjour en Prusse, Voltaire revient à Bruxelles et
la marquise, ravie, écrit: «Tous mes maux sont finis, et il me jure bien
qu'ils le sont pour toujours.» La pauvre femme eût été moins rassurée si
elle avait pu se douter que, à la même époque, le philosophe écrivait à
Frédéric:

    Un ridicule amour n'embrase point mon âme,
          Cythère n'est point mon séjour,
    Et je n'ai point quitté votre adorable cour
    Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.

En 1743, Voltaire eut à supporter deux déboires fort cruels pour son
amour-propre.

Se croyant quelques titres littéraires, il eut l'idée de se présenter à
l'Académie; mais la docte compagnie lui préféra l'évêque de Mirepoix:
«Je m'attendais bien que Voltaire serait repoussé, lui écrit Frédéric,
dès qu'il comparaîtrait devant un aréopage de _Midas crossés mitrés_.»
Le philosophe, indigné, déclara qu'il ne se représenterait _jamais_.

A ce moment les comédiens du roi répétaient _Jules César_. A la veille
de la représentation, la pièce fut interdite. La mesure était comble.
Voltaire, écœuré, déclara qu'il quitterait la France puisqu'on ne
savait pas y récompenser «trente années de travail et de succès», et il
accepta les offres de Frédéric qui redoublait d'instances pour l'attirer
à sa cour.

Le dépit du philosophe était du reste plus apparent que réel, car, à
l'heure même où il montrait tant d'indignation, il était chargé par M.
Amelot d'une négociation secrète. Le roi de Prusse était alors l'arbitre
de l'Europe; la cour de Versailles cherchait à le détacher de ses alliés
et Voltaire avait pour mission de l'amener, sans qu'il s'en doutât, à
faire le jeu de la France.

A l'annonce de cette nouvelle séparation, la douleur de Mme du Châtelet
fut immense; elle pria, pleura, gémit, mais Voltaire se montra
inébranlable. Pour calmer sa maîtresse éplorée, il lui fit l'aveu, sous
le sceau du plus grand secret, de la mission politique dont il était
chargé. Allait-elle pousser l'égoïsme jusqu'à mettre en balance les
intérêts de la France et ceux de son cœur, que rien du reste ne
menaçait? Il fallut bien se résigner. Voltaire promit de ne pas rester
éloigné plus d'une dizaine de jours et d'écrire par toutes les postes.

Il resta quatre mois absent et les nouvelles qu'il donnait étaient si
rares que Mme du Châtelet demeurait quelquefois plus de quinze jours
sans en recevoir; jamais il ne parlait de retour, et ses lettres ne
contenaient que quelques mots très brefs: «Je crois, écrit la pauvre
femme, qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'être plus
malheureuse.» Elle en arrive à être jalouse de Frédéric comme elle
pourrait l'être d'une «rivale».

C'est qu'une fois le pied en Allemagne, Voltaire a été l'objet de telles
adulations qu'il en a perdu absolument la tête. Toutes les petites cours
d'Allemagne l'attirent, le réclament, se le disputent: c'est le dieu du
jour.

Quant à Frédéric, qui n'a pas été long à deviner les secrets desseins de
son hôte, il se moque fort agréablement de lui, tout en ayant l'air de
lui ouvrir candidement son cœur et de lui parler sans détours. Enfin,
quand l'heure de la séparation a sonné, le roi et le philosophe se
quittent avec toutes les démonstrations les plus excessives, avec un
attendrissement et des effusions sans fin.

Voltaire quitte Berlin le 12 octobre 1743; comme il ne peut jamais se
mettre en route sans éprouver les aventures les plus extravagantes, nous
le retrouvons le 14, au matin, sur le grand chemin, dans le plus
pitoyable état: sa voiture a versé, elle est en morceaux, quant à lui,
il est couvert de contusions et peut à peine remuer. Heureusement, les
braves gens du pays accourent pour le tirer de ce mauvais pas, et ils en
profitent pour piller un peu les bagages et garder quelques souvenirs de
l'illustre voyageur; ils trouvent entre autres des portraits du roi et
de la princesse Ulrique et, comme ils sont très attachés à leurs
souverains, ils gardent précieusement leurs images. Enfin, le carrosse
est péniblement raccommodé; Voltaire, tout endolori, remonte dans le
véhicule et l'on se remet en route pour gagner Schaffenstad, où le poète
compte passer la nuit et goûter un repos bien gagné. Il arrive à minuit:
hélas! le feu est aux quatre coins du village; le cabaret, l'église sont
déjà réduits en cendres. Quant à trouver un gîte, il n'y faut pas
songer.

C'est une des mille aventures de voyage de Voltaire.

Enfin, il parvient à Bruxelles où il trouve Mme du Châtelet au comble de
l'exaspération et de la colère, outrée de sa conduite et jurant de ne
jamais la lui pardonner. Il suffit de quelques heures pour tout apaiser.
Voltaire fut si éloquent, si persuasif, si repentant de sa conduite; il
jura si bien qu'il n'avait pu faire autrement, qu'il ne recommencerait
pas, que la divine Émilie se laissa convaincre, ce dont elle mourait
d'envie, et elle oublia tous ses griefs. La vie reprit comme par le
passé.

Maintenant, Voltaire est réconcilié avec la cour et il a ses entrées
franches dans la capitale.

Le plaisir de jouir enfin de la liberté ne lui a pas fait oublier les
doux souvenirs de Cirey. En avril 1744, il se retrouve avec la divine
Émilie dans ce paisible et verdoyant asile. Le président Hénault qui, en
se rendant à Plombières, leur fait une courte visite, écrit après les
avoir vus:

«Ils sont là tous deux, tout seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des
vers de son côté, et l'autre des triangles...

«Si l'on voulait faire un tableau, à plaisir, d'une retraite délicieuse,
l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'âme, de l'aménité, des
talents, de la réciprocité de l'estime, des attraits de la philosophie
jointe aux charmes de la poésie, on aurait peint Cirey.»

Tous les vilains souvenirs du passé ont disparu, toutes les craintes se
sont effacées: Voltaire est maintenant fort bien vu à la cour; il est
devenu un favori, un courtisan. Bien loin d'avoir à se cacher, il se
montre partout avec son amie. Ils vont ensemble à Fontainebleau; ils
vont à Sceaux, chez la duchesse du Maine. Il est intime avec M.
d'Argenson, avec M. de la Vallière, avec Richelieu, et bien d'autres. Il
a deviné la fortune naissante de Mme d'Étioles, que l'on commence à
peine à soupçonner, et il fait, à Étioles, de fréquentes visites.

En mars 1746, un fauteuil devient vacant à l'Académie par la mort du
président Bouhier. Voltaire est élu le 25 avril et, le 9 mai, il
prononce son discours de réception. Peu après, il est nommé gentilhomme
ordinaire du roi! Ce fut peut-être le plus beau jour de sa vie, car,
étrange bizarrerie, sa préoccupation continuelle était d'aller à la
cour. Mme du Châtelet s'étonnait qu'un si grand homme pût être flatté de
cette misérable place: «Ne m'en parlez pas, disait la maréchale de
Luxembourg, c'est comme un géant dans un entresol.»

C'est vers cette époque que Mme du Châtelet prit à son service le frère
de sa femme de chambre, un grand garçon nommé Longchamp, qui allait
jouer, dans la vie de Voltaire, un rôle assez important. Il avait été
treize ans valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du
gouverneur de Bruxelles; par conséquent, il était initié aux usages et
aux mœurs du grand monde. Cependant il ne tarda pas à trouver qu'il y
avait en France dans les usages de la haute société certaines
différences fort appréciables.

C'est le 16 janvier 1746 qu'il entra au service de la divine Émilie. Le
surlendemain, comme il attendait dans l'antichambre le moment du réveil,
la sonnette s'agite; il entre avec sa sœur. La marquise ordonne de
tirer les rideaux et se lève. Elle laissa tomber sa chemise et «resta
nue comme une statue de marbre». A la cour de Bruxelles, Longchamp avait
été plus d'une fois dans le cas de voir des femmes changer de chemise,
«mais, à la vérité, dit-il, pas tout à fait de cette façon».

Quelques jours après, Mme du Châtelet prend un bain; comme la femme de
chambre est absente, elle sonne Longchamp et lui dit d'ajouter de l'eau
chaude dans la baignoire. Le valet très ému de ce qu'il voit ne sait
plus, en vérité, où porter les yeux et obéit assez maladroitement: «Mais
prenez donc garde, vous me brûlez, lui crie la marquise indignée;
regardez ce que vous faites!»

A cette époque un valet est semblable à l'esclave antique, ce n'est pas
un homme et l'on n'en tient nul compte.

Peu de temps après, Voltaire, qui avait été à même d'apprécier la jolie
écriture et l'intelligence de Longchamp, le prenait à son service et en
faisait bientôt son homme de confiance.

Le 14 août 1747, Voltaire et Mme du Châtelet arrivent à Anet chez la
duchesse du Maine. Il faut entendre Mme de Staal, avec le style mordant
qui lui est propre, raconter leur entrée dans le château:

    «Mardi 15 août 1747.

«Mme du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui
et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux
spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir
apportée de leurs tombeaux: on sortait de table. C'étaient pourtant
des spectres affamés: il leur fallut un souper, et, qui plus est, des
lits qui n'étaient pas préparés; la concierge, déjà couchée, se leva
en grande hâte... Voltaire s'est bien trouvé du gîte. Pour la dame,
son lit ne s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger
aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de
gens, et avait trouvé un défaut de... dans son matelas, ce qui, je
crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat...
Elle est, d'hier, à son troisième logement; elle ne pouvait plus
supporter celui qu'elle avait choisi: il y avait du bruit, de la fumée
sans feu (il me semble que c'est son emblème)...

«Elle fait actuellement la revue de ses _principes_: c'est un exercice
qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper et
peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je
crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le
lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur
garde...»

La marquise dévalise tous les appartements du château pour meubler le
sien; il lui faut six ou sept tables de toutes les grandeurs: d'immenses
pour étaler ses papiers; de solides pour son nécessaire; de légères pour
les pompons, les bijoux, etc. Malgré toute cette belle ordonnance, un
valet maladroit renverse l'encrier sur les calculs algébriques de la
divine Emilie, ce qui provoque une scène épouvantable.

Entre temps, Voltaire fait répéter sa comédie de _Boursoufle_, que l'on
joue avec succès la veille de son départ.

Enfin, au bout d'une dizaine de jours, le philosophe et son amie
retournent à Paris.

A peine sont-ils partis que Mme de Staal reçoit une lettre de quatre
pages. Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, perdu le
prologue; elle doit réparer le désastre:

   «Il m'est enjoint, dit-elle plaisamment, de retrouver le tout; de
   retourner au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on
   le copierait; de garder les rôles, crainte du même accident, et
   d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet
   suffisant pour garder ce trésor!»

En octobre, nous retrouvons la marquise et Voltaire à Fontainebleau, où
réside la cour. Mme du Châtelet joue au jeu de la reine, et la mauvaise
veine la poursuit; malgré les signes de Voltaire, malgré ses
objurgations à voix basse, elle s'entête, perd non seulement tout ce
qu'elle a sur elle, mais encore 84,000 livres sur parole. Le poète
indigné lui crie alors en anglais qu'elle joue avec des fripons et il
lui ordonne de se retirer. Malheureusement, l'anglais était une langue
fort répandue et le mot provoqua un scandale effroyable. Traiter de
fripons les plus grands seigneurs, les plus grandes dames du royaume,
c'était en effet un peu vif. Certes, l'épithète, dans le cas actuel,
n'était peut-être pas déplacée, mais elle n'était pas à dire.

En voyant l'émoi causé par son algarade, Voltaire estima qu'il était
prudent de disparaître et il se réfugia à Sceaux, chez Mme du Maine, où
il se cacha pendant deux mois, jusqu'à ce que le bruit fût apaisé. Puis,
quand il ne fut plus question de l'aventure, il avoua sa retraite et
prit part à la vie bruyante et gaie de la petite cour.

Le 30 décembre 1747, on joue à Versailles, dans le théâtre des
Petits-Cabinets, _l'Enfant prodigue_; les acteurs sont Mme de Pompadour,
le duc de Chartres, le duc de Gontaut, M. de Nivernais, etc. Voltaire
croit de bonne politique et fort galant d'adresser des vers à Mme de
Pompadour pour la féliciter et la remercier; mais, par une malheureuse
fortune, ces vers font scandale: on y voit une injure à la reine, et
l'auteur reçoit, dit-on, un ordre d'exil. Cela n'est pas prouvé, du
reste. Ce qui est sûr, c'est que Voltaire et Mme du Châtelet prennent
brusquement la résolution de passer le reste de l'hiver à Cirey.
Peut-être Mme du Châtelet est-elle guidée par une simple raison
d'économie, et veut-elle réparer la large brèche faite à sa fortune.
Toujours est-il que le voyage est décidé et mis aussitôt à exécution.

On était au mois de janvier 1748; le froid était rigoureux, le sol était
couvert de neige et il gelait à pierre fendre. Malgré tout, Mme du
Châtelet, qui n'aimait voyager que la nuit, décida que l'on partirait à
neuf heures du soir. A l'heure dite, le vieux carrosse de la marquise
fut amené devant la maison, attelé de quatre chevaux de poste; les
malles furent chargées sur la voiture; puis, quand Voltaire et son amie,
chaudement vêtus, furent installés l'un à côté de l'autre, l'on
introduisit encore nombre de paquets, de cartons et de boîtes; enfin, la
femme de chambre de la marquise prit place en face de sa maîtresse; mais
on était si serré qu'il était impossible de faire un mouvement. Deux
laquais montèrent encore derrière la voiture. Enfin, le signal du départ
fut donné et le lourd véhicule s'ébranla.

Longchamp, le nouveau valet de chambre de Voltaire, était parti en avant
comme postillon, avec mission de préparer les relais et d'attendre ses
maîtres à la Chapelle, château de M. de Chauvelin; il devait leur faire
préparer à souper et allumer du feu dans leurs appartements.

Nous avons dit que Voltaire avait la spécialité des aventures de voyage
les plus invraisemblables. Nous allons en avoir une fois de plus la
confirmation.

Le début du voyage se passe assez paisiblement; mais les routes sont
détestables et le carrosse gémit sous le poids des malles et des
voyageurs. Enfin, un peu avant d'arriver à Nangis, l'essieu de derrière
se brise, la voiture roule dans la neige et reste étendue sur le flanc.
Voltaire, qui est du mauvais côté, succombe sous le poids de Mme du
Châtelet, de la femme de chambre, des paquets amoncelés, qui tous se
sont effondrés sur lui; il étouffe, gémit, hurle, pousse des cris aigus,
appelle au secours. Les laquais, dont l'un est blessé, et les postillons
accourent et s'efforcent de retirer les voyageurs de leur situation
critique; mais on ne peut procéder au sauvetage que par la portière qui
est en l'air. Un laquais et un postillon montent alors sur la caisse de
la voiture et extraient d'abord les plus gros paquets comme s'ils les
tiraient d'un puits; puis, saisissant les humains par les membres qui se
présentent, bras ou jambes, ils les amènent à eux et les passent dans
les bras de leurs camarades, qui les déposent à terre. C'est ainsi que
la femme de chambre est d'abord tirée d'affaire, puis Mme du Châtelet;
enfin Voltaire, moulu, courbaturé, gémissant à fendre l'âme.

Mais ce n'était pas tout: le plus difficile restait à faire; on ne
pouvait pourtant pas passer la nuit à la belle étoile avec un pareil
froid. Les postillons et les laquais étaient incapables à eux seuls de
faire les réparations; on les envoya à la recherche de paysans qui
pussent les aider à remettre le carrosse en état.

En attendant, Voltaire et son amie, assis sur des coussins tirés de la
voiture, pestaient contre la destinée.

Enfin, le secours espéré arrive; les paysans se mettent à l'œuvre et
bientôt le carrosse paraît en état de reprendre sa route. Voltaire
remercie ces braves gens du service rendu, leur remet généreusement
douze livres pour leur peine, et l'on repart, poursuivis par les
malédictions des rustres qui se trouvent insuffisamment payés de leur
dérangement. Voltaire n'en a cure; mais, cent mètres plus loin, le
carrosse, mal raccommodé, culbute de nouveau. Nouveaux cris, nouvelle
cérémonie pour extraire les infortunés voyageurs de leur prison. On
court après les paysans, on les supplie de revenir, on leur promet monts
et merveilles. Mais, instruits par l'expérience, ils restent sourds à
toutes les supplications. Voltaire a un accès de désespoir, il s'arrache
les cheveux; il se voit menacé de passer la nuit dehors. Bref, il finit
par où il aurait dû commencer: il fait prix avec les paysans et les paye
d'avance.

Il était huit heures du matin quand on arriva à la Chapelle: sur la
route, on trouva Longchamp fort inquiet, qui venait au-devant de ses
maîtres, ne sachant ce qui avait pu leur arriver.

Il fallut passer deux jours au château pour réparer le carrosse; enfin,
le troisième jour, l'on reprit la route de Cirey où l'on arriva sans
encombre.

Mais ce n'était pas tout d'être à Cirey, il ne fallait pas que Voltaire
pût s'y ennuyer. Après quelques jours de solitude employés à mettre de
l'ordre dans la maison, Mme du Châtelet fit venir son amie de couvent,
Mme de Champbonin, ainsi que sa nièce, âgée de treize ans; puis elle
invita toute la noblesse du voisinage, et alors commença une série
ininterrompue de divertissements et de plaisirs.

Mme du Châtelet composait des farces, des proverbes; Voltaire en faisait
autant. On distribuait les rôles aux invités, et la plus grande partie
des journées se passait à répéter et à étudier les rôles.

On avait construit, au fond d'une galerie, une espèce de théâtre des
plus primitifs; sur des tonneaux vides placés debout, on avait tout
simplement établi un plancher. De chaque côté, les coulisses étaient
formées de vieilles tapisseries. Un lustre à deux branches éclairait la
scène ainsi que la galerie. L'on faisait venir quelques violons pour
récréer le public pendant les entr'actes.

L'on représentait le soir ce que l'on avait appris dans la journée et le
temps s'écoulait fort agréablement.

«Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les spectateurs, dit
Longchamp, c'est que les acteurs jouaient parfois leurs propres
ridicules sans s'en apercevoir. Mme du Châtelet arrangeait les rôles à
ce dessein; elle ne s'épargnait pas elle-même et se chargeait souvent
de représenter les personnages les plus grotesques. Elle savait se
prêter à tout et réussissait toujours.»

Cette douce existence durait depuis trois semaines lorsqu'elle fut
interrompue par une invitation qui allait bouleverser toute la vie de
Voltaire et de la marquise.

On fut un jour fort surpris à Cirey de voir débarquer le Père de Menoux,
le confesseur du roi Stanislas. Se prévalant d'une ancienne liaison
avec M. de Breteuil, le père de Mme du Châtelet, il venait, disait-il,
voir ses illustres voisins. En réalité, son but était tout autre.

Le jésuite, s'il faut en croire Voltaire, aurait eu la machiavélique
pensée de susciter une rivale à son ennemie jurée, Mme de Boufflers. Mme
du Châtelet était «très bien faite, encore assez belle» (c'est toujours
Voltaire qui parle); c'était une femme auteur; bref le Père de Menoux
s'imagina qu'elle possédait toutes les qualités requises pour supplanter
la marquise détestée et il résolut de tenter l'aventure.

Quoi qu'il en soit, le jésuite fit mille grâces, mille caresses aux
hôtes de Cirey; il se montra plein d'esprit, de savoir, de tolérance; il
leur persuada que le roi de Pologne désirait ardemment les voir et que
son plus grand désir était de les posséder à sa cour. Enfin, il repartit
pour la Lorraine, laissant le philosophe et son amie sous le charme de
sa visite. Jamais Voltaire n'avait encore rencontré un jésuite aussi
séduisant et avec une telle largeur de vues.

A peine de retour à Lunéville, le Père de Menoux joua le même jeu auprès
de Stanislas; il lui raconta que les hôtes de Cirey brûlaient d'envie de
venir lui faire leur cour. Bref, il manœuvra si bien qu'il arriva à ses
fins.

Stanislas parla à Mme de Boufflers d'inviter Voltaire et Mme du
Châtelet; la marquise, qui depuis de longues années était liée avec la
divine Émilie, adopta cette idée avec enthousiasme. C'est la première
fois que la maîtresse et le confesseur se trouvaient d'accord!
Stanislas, ravi, chargea Mme de Boufflers de se rendre elle-même à Cirey
et de ramener à Lunéville l'illustre couple.

C'est en effet ce qui eut lieu.

Mme de Boufflers venait d'avoir la douleur de perdre de la petite vérole
sa sœur, Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont; elle saisit avec
empressement l'occasion d'aller chercher des consolations et de
l'affection auprès d'une amie chère, et elle partit pour Cirey. Là elle
renouvela la pressante invitation du roi.

Voltaire et Mme du Châtelet ne résistèrent pas longtemps à de si
flatteuses instances.

M. du Châtelet avait peu de fortune et en ce moment même sa femme
sollicitait pour lui un commandement en Lorraine. Quelle meilleure
occasion pouvait-elle trouver pour arriver à ses fins que d'aller faire
sa cour à Stanislas?

Quant à Voltaire qu'on disait exilé par l'ordre de la reine Marie
Leczinska, quel démenti plus éclatant pouvait-il donner à cette calomnie
que de devenir l'hôte du roi de Pologne?

Aussi tous deux, pour des motifs différents, furent-ils ravis de
l'invitation et s'empressèrent-ils d'abandonner Cirey pour prendre, en
compagnie de Mme de Boufflers, la route de Lunéville.



CHAPITRE XIV

(1748)

  Séjour à Lunéville (février, mars, avril).


Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent à Lunéville le
13 février 1748, à onze heures du soir.

Mme du Châtelet se retrouvait là en pays de connaissance; elle
appartenait, par son mari, à la plus vieille noblesse lorraine; elle
était liée avec la plupart des personnages de la cour; elle n'eût pas
été plus à son aise à Paris ou à Versailles.

Voltaire, au contraire, était un nouveau venu; certes, il avait déjà
fait plusieurs séjours à Lunéville, mais c'était sous le règne de
Léopold ou de son fils; et que de changements depuis lors!

Les deux voyageurs furent reçus avec de grandes démonstrations de joie
et comblés d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus
beaux appartements du château. Mme du Châtelet fut logée au
rez-de-chaussée, à côté du roi, dans les anciens appartements de la
reine; les pièces étaient élevées, magnifiquement meublées, et donnaient
sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier étage située à
l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa
chambre, la vue s'étendait superbe sur tous les environs; il voyait le
canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intérieur le mettait en
communication avec Mme du Châtelet, ce qui rendait les visites faciles
et discrètes. Ainsi, les convenances étaient observées, et il n'y avait
de gêne pour personne.

Par une déplorable coïncidence, Voltaire qui, dès son arrivée, entend
bien se mettre en frais et charmer son hôte, tombe malade assez
sérieusement, et la contrariété qu'il en éprouve le rend plus malade
encore. Aussitôt, toute la cour est en émoi; Stanislas, bouleversé,
envoie au philosophe son propre médecin et son apothicaire; il accourt
lui-même au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les
plus délicates. «Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que
le roi de Pologne, écrit Voltaire reconnaissant; on ne peut être
meilleur homme.»

Enfin, le poète se rétablit, les alarmes s'apaisent, et à partir de ce
moment commence pour la petite cour de Lunéville une vie d'agitation et
de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession
ininterrompue de fêtes, de spectacles, de soupers, de réjouissances de
tous genres. Le roi tient à faire honneur aux illustres hôtes qu'il
possède, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les
distraire et les charmer.

Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de
Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de
Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan,
Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous
imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer à
l'agrément des nobles invités.

Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grâces et d'amabilités.

Un jour, en se présentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un
magnifique exemplaire de _la Henriade_ avec ce quatrain:

    Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver:
    La bonté, la valeur à tous deux fut commune;
      Mais mon héros fit changer la fortune
        Que votre vertu sut braver.

Et, comme la maîtresse n'est pas moins à courtiser que le prince
lui-même, il lui adresse ces louanges délicates:

      Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle.
        Vous êtes simple et naturelle,
    Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous.
    Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle
      Je ne sais ce qu'on eût dit de vous,
        Mais on n'aurait point parlé d'elle.

Ce n'est pas seulement la favorite qui entend célébrer ses perfections
et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont
successivement l'objet des louanges du poète, personne n'est oublié.

S'adressant à Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de
critiquer la sévérité de ses mœurs, lui décoche les plus délicates
flatteries:

          Avec cet air gracieux,
    L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse;
        De Montmartre la jeune abbesse
        De mon héros combla les vœux;
    Mais celle de Poussay l'eût rendu malheureux.
    Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse.

La princesse de Talmont n'est pas moins finement louée:

    Les dieux, en lui donnant naissance
    Aux lieux par la Saxe envahis,
    Lui donnèrent pour récompense
    Le goût qu'on ne trouve qu'en France
    Et l'esprit de tous les pays.

Mais le temps ne pouvait toujours se passer à des marivaudages plus ou
moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et
plus sérieuses. Il y avait un théâtre au château de Lunéville; Stanislas
entretenait une troupe de profession fort bien composée. Comment ne pas
l'utiliser quand Voltaire est là? comment ne pas faire honneur à
l'illustre écrivain en jouant quelques-unes de ses œuvres? Vite, on
organise des représentations, et c'est le poète lui-même qui dirige les
répétitions. On joue _le Glorieux_, _Zaïre_, _Mérope_, «où l'on pleure
tout comme à Paris», et où l'auteur lui-même pleure «tout comme un
autre».

Voir jouer est bien, jouer soi-même est mieux encore. Certes, Voltaire
est toujours dans un état de santé bien languissant; mais le théâtre
n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les
plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise
des représentations.

Mme du Châtelet, qui a le don du théâtre et qui est comédienne achevée,
propose de jouer une pastorale de la Motte, _Issé_, qu'elle a déjà
représentée à Sceaux et à Cirey avec beaucoup de succès. La proposition
est acceptée avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succès de
son amie, s'occupe de tout; il met lui-même en scène, surveille les
répétitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est
prêt à passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprètent les deux
principaux rôles, et soulèvent l'admiration générale. L'enthousiasme est
tel qu'on doit, à la demande du roi, donner une seconde représentation,
puis une troisième. Voltaire, ravi et flatté, adresse à Mme du Châtelet
ces vers:

    Charmante Issé, vous nous faites entendre
    Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs;
        Ils vont droit à nos cœurs:
    Leibniz n'a pas de monade plus tendre,
    Newton n'a point d'_xx_ plus enchanteurs;
    A vos attraits on les eût vus se rendre,
    Vous tourneriez la tête à nos docteurs:
        Bernouilli dans vos bras,
        Calculant vos appas,
        Eût brisé son compas!

Mais tous les hôtes du château ne partagent pas l'enthousiasme du
philosophe. Mme du Châtelet affecte tant de prétentions qu'elle soulève
des jalousies, des animosités. On n'ose, à cause du roi, la critiquer
ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du château s'en
donnent à cœur joie, et de malicieuses satires courent les salons:

Air de _Joconde_.

    Il n'est de plus sotte guenon
        De Paris en Lorraine
    Que celle dont je tais le nom
        Qu'on peut trouver sans peine.
    Vous la voyez coiffée en fleurs
        Danser, chanter sans cesse;
    Et surtout elle a la fureur
        D'être grande princesse.
    Cette princesse a cinquante ans
        Comptés sur son visage
    Elle a des airs très insolents,
        Du monde aucun usage.
    Elle est dépourvue d'agréments
        Chargée de ridicules,
    Et pour Monsieur de Guébriant
        Elle a pris des pilules.

Par contre on vante les séductions irrésistibles de la jolie comtesse
de Lutzelbourg, mais c'est au détriment de sa partner:

        Qu'à vos yeux, charmante Doris
        Le dieu Pan s'efforce de plaire,
      Je le crois bien; le maître du tonnerre
    Pour de moindres beautés quitta les Cieux jadis;
        Mais que le Dieu de la lumière
        Pour une Issé de cinquante ans,
        Sans attraits et sans agréments,
    En berger travesti descende sur la terre,
        Fût-ce Évangile que cela?
          Au diable qui le croira.

Quel émoi dans le château si la divine marquise avait connu ces vers!

Il n'y a pas que le théâtre qui enchante les nouveaux hôtes de
Lunéville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilités, et les
journées s'écoulent sans qu'on y songe. Il les promène dans ses jardins,
leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil
ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes,
et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connaît
en flatterie, daigne se pâmer devant ces étranges fantaisies et cette
ingéniosité enfantine.

Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on
joue au trictrac, au billard; on tourmente Bébé, on rit, on cause; les
heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enragée,
organise une comète avec Stanislas, et voilà Voltaire et Mme du Châtelet
de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais
Voltaire qui les déteste! Cependant comment résister à un roi? Le
philosophe fait contre mauvaise fortune bon cœur, et il joue à la
comète qui l'ennuie à périr. D'autres fois, dans la journée, Stanislas
se réfugie avec Voltaire dans ses appartements privés, et il se fait
lire quelques pièces légères, les contes badins du philosophe, etc.
Seules, Mmes de Boufflers et du Châtelet assistent à ces lectures.

Quand le roi est couché, il se retire toujours à dix heures; Mme de
Boufflers entraîne ses intimes dans ses appartements particuliers, et là
commence une nouvelle soirée, délicieuse, sans entraves, où l'on dit
mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu'à une heure avancée. Ces
soupers sont charmants. Ils ne sont peut-être pas très somptueux, mais
Voltaire les égaie de sa verve étourdissante; ses récits, ses bons mots
font la joie des convives. «Nous avons soupé chez Mme de Boufflers,
écrit Saint-Lambert, où nous sommes morts de faim, de froid et de rire.»

Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mène lui paraît incomparable. Il
ne vit plus, comme à Paris, dans une anxiété continuelle, avec cette
lugubre Bastille toujours menaçante; il ne vit plus, comme à Berlin,
avec un souverain vaniteux, quinteux, à double face; il passe ses jours
avec un prince affable, lettré, qui l'apprécie à sa valeur et le comble
d'honneurs et de flatteries délicates. En réalité, c'est Voltaire qui
règne à Lunéville.

Et puis, cette petite cour si débonnaire, où nul n'a souci de
l'étiquette, où l'on jouit d'une liberté complète, où l'on travaille à
ses heures, où la divine Emilie est sans cesse près de lui, n'est-elle
pas la plus idéale des cours? «En vérité, ce séjour-ci est délicieux,
écrit-il à d'Argental; c'est un château enchanté dont le maître fait les
honneurs.»

Mme du Châtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis
dans cette cour où tout le monde lui fait fête. Mme de Boufflers a été
si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les
deux dames s'entendent à merveille et elles passent chaque jour de
longues heures dans une adorable intimité.

Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut célébrer ses aptitudes
si variées et si rares; mais elle craint de ne pas être à la hauteur du
sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la
Muse.

Le poète compose donc en son nom ces étrennes:

    Une étrenne frivole à la docte Uranie!
    Peut-on la présenter? Oh! très bien, j'en réponds.
    Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie:
    Les livres, les bijoux, les compas, les pompons,
    Les vers, les diamants, le biribi, l'optique,
    L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons,
    L'opéra, les procès, le bal et la physique.

Mme du Châtelet riposte galamment par ce quatrain également de la main
de Voltaire:

        Hélas! vous avez oublié,
        Dans cette longue kyrielle,
        De placer la tendre amitié:
    Je donnerais tout le reste pour elle.

Mme du Châtelet mène une existence si douce qu'elle ne veut plus
entendre parler de s'éloigner et que son plus cher désir est de se fixer
à l'avenir avec son ami dans cette résidence incomparable à nulle autre
pareille.

Par un sentiment très louable, elle trouve que M. du Châtelet ne sera
pas de trop dans leur tête-à-tête, et elle cherche plus que jamais à
obtenir pour lui un établissement en Lorraine. Ce serait une raison de
plus pour elle de ne pas quitter le pays.

Elle avait déjà, depuis son arrivée, profité de l'extrême bienveillance
du roi pour tâcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour
son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux
serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment
concilier les intérêts des deux concurrents.

M. du Châtelet vivait à Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil
de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir à Lunéville. Elle espérait
que sa présence hâterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment.

Elle désirait d'autant plus vivement se fixer à Lunéville qu'un incident
nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie,
incident qui allait avoir pour elle de désastreuses conséquences.



CHAPITRE XV

Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de
Saint-Lambert avec Mme du Châtelet.


Nous avons vu dans un précédent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers
et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas échappé au vieux roi et
qui avait même provoqué sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les
amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fenêtre.
Les deux amants avaient donc continué à se voir, mais leurs rencontres
étaient moins fréquentes et il leur avait fallu recourir à d'étranges
subterfuges.

L'arrivée de Voltaire et de la divine Émilie à Lunéville n'avait rien
changé à la situation. A l'occasion des fêtes données en leur honneur,
Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois à la
cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les
intimes qui y assistaient étant tous dans la confidence. La marquise
présenta naturellement le jeune officier à Mme du Châtelet, et, avec la
franchise qui la caractérisait, elle ne lui dissimula nullement les
tendres liens qui les unissaient.

Si Saint-Lambert s'était imaginé qu'il serait plus heureux que ses
devanciers, il ne tarda pas à être désabusé. De même qu'il avait enlevé
au pauvre Panpan une enviable situation, de même il vit bientôt poindre
l'étoile qui allait le supplanter.

Il y avait alors à la cour un certain vicomte d'Adhémar, de la famille
de Marsannes[114], que Mme de Boufflers paraissait apprécier beaucoup et
que Stanislas voyait également de très bon œil. Cette faveur troublait
fort Saint-Lambert, l'inquiétait. Il en était malheureux, désolé, et il
n'avait pas la force de caractère de cacher sa souffrance.

  [114] Son père, d'Adhémar de Monteil de Brunier, marquis de
  Marsannes, avait été chambellan du duc Léopold; il devint ensuite
  maître d'hôtel du roi de Pologne.

Que les temps sont changés! Le jeune poète ne consacre plus ses vers à
louer la maîtresse adorée. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et
récriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine à
dissimuler son dépit et la jalousie qui le dévore:

    Ces rivaux que l'Amour auprès de vous rassemble
    M'inquiètent, Thémire, et ne sont pas heureux;
        Vous m'aimez mieux que chacun d'eux,
        Vous m'aimez moins que tous ensemble.

Tantôt il prie, il se fait humble; rien ne le découragera, il redoublera
de tendresse et d'amour:

    Thémire est plus sensible à l'amour qu'elle inspire
          Je connois tout le prix du temps;
            Je connois le cœur de Thémire,
            J'en jouirai quelques instants.
    Il faut, sans en perdre un, les passer auprès d'elle,
    Opposer plus d'amour à sa légèreté;
    Et du moins, si Thémire est encore infidèle,
            Je ne l'aurai pas mérité.

Tantôt il peint la souffrance qu'il éprouve en voyant un rival heureux
près de celle qu'il adore. Il voudrait s'arracher à ce spectacle qui le
déchire, mais il ne peut s'y résoudre; tout ne vaut-il pas mieux que de
ne pas voir l'infidèle?

    Est-ce amitié que je sens pour Thémire?
    Mais ces désirs sans cesse renaissants,
    Mille besoins et du cœur et des sens,
    Sont de l'amour; la beauté les inspire.
    Un mot, un geste, un regard, un sourire,
    Un rien augmente et trouble mon bonheur;
    Je trouve en tout quelque secret mystère,
    Quelque rapport à l'état de son cœur;
    A chaque instant ou je crains ou j'espère,
    Tout me paraît ou dédain ou faveur.
    Ces changements, ce désordre enchanteur,
    De l'amitié sont-ils le caractère?
    Mais cependant, quand un rival heureux
    Pour quelque temps rend Thémire infidèle,
    Malgré ses torts, je l'aime encor pour elle,
    Et, pour la voir, je demeure auprès d'eux.
    En les voyant, quelquefois je soupire,
    Et je me dis: «Ah! je l'aimois bien mieux!»
    Mais aussitôt un regard de Thémire
    Sèche les pleurs qui coulent de mes yeux.
    Je me console en cherchant à lui plaire;
    Je souffre moins du bonheur d'un rival
    Que d'un instant d'absence ou de colère:
    Ne point l'aimer serait le plus grand mal.
    Je le crains peu. Toujours tendre et fidèle,
    Je sentirai toujours ce besoin d'elle,
    Cette amitié que rien ne peut m'ôter,
    Ce goût si vif que le plaisir enflamme:
    Ces sentiments sont l'âme de mon âme;
    Si je les perds, je cesse d'exister.

Voilà à quelle situation critique étaient réduites les amours de
Saint-Lambert pendant les premiers temps du séjour de Voltaire et de Mme
du Châtelet à Lunéville.

Pour que l'on s'explique clairement les événements qui vont se dérouler,
il importe de bien préciser également les rapports réciproques du
philosophe et de la divine Emilie à la même époque.

Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs
relations sont restées les mêmes, leur intimité s'est singulièrement
refroidie. Le poète n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au
contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Châtelet; dans une
lettre à d'Argental elle expose son état d'âme avec beaucoup de
franchise et de finesse:

«J'ai reçu de Dieu, écrit-elle, il est vrai, une de ces âmes tendres et
immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions; qui ne
connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût, et dont la ténacité sait
résister à tout, même à la certitude de n'être pas aimée; mais j'ai été
heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon
âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun
moment de dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être
aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été
longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie
entière avec lui; et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir
d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si
heureux et que ça n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes.

«Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes: la plaie
de mon cœur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai
tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait
peut-être au monde que mon cœur qui eût cette immuabilité qui anéantit
le pouvoir du temps; que si l'âge et les maladies n'avaient pas
entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour
moi, et que l'amour me l'aurait ramené enfin; que son cœur, incapable
d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre, et m'aurait consacré sa
vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa
passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené
insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l'amitié, et ce
sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse.

«Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi
paisible et aussi faible que celui de l'amitié?...»

Mme du Châtelet avait raison de douter d'elle-même. Déjà quelques
symptômes inquiétants avaient montré que l'amitié ne lui suffisait plus.
Déjà, à Paris, avec Clairaut le mathématicien qui revoyait avec elle le
_Commentaire sur Newton_; déjà à Sceaux pendant les représentations
théâtrales, où elle jouait au naturel les rôles d'amoureuse avec le
comte de Rohan, elle n'avait pu dominer complètement les élans de son
cœur: ce fut même au point d'inquiéter Voltaire et de provoquer entre
les deux amants des scènes de jalousie des plus pénibles.

C'est à Lunéville que la crise qui menaçait éclata, et avec une violence
dont on ne peut se faire l'idée.

Mme du Châtelet avait souvent entendu parler de Saint-Lambert par Mme de
Graffigny, par Panpan, par Mme de Boufflers, par Voltaire lui-même; il
arrivait précédé d'une réputation de poète, d'homme à bonnes fortunes;
sa belle prestance, son air froid et distingué lui plurent extrêmement.
Saint-Lambert, que les légèretés, réelles ou supposées, de Mme de
Boufflers troublaient profondément, et qui se voyait menacé de perdre
une conquête qui avait été si flatteuse pour sa vanité, s'imagina qu'un
peu de jalousie serait de nature à lui ramener l'infidèle.

Il s'efforça donc de plaire à Mme du Châtelet; il lui fit la cour très
ostensiblement et il déploya en son honneur toutes les grâces de sa
personne et de son esprit. Il n'en fallait pas davantage pour mettre le
feu aux poudres. Mme du Châtelet prit pour argent comptant les
politesses du jeune homme; surprise, charmée, elle se crut aimée et elle
en perdit la tête.

Pour Saint-Lambert, ce n'était qu'un jeu; il ne songeait nullement à
pousser l'intrigue à fond; mais la marquise ne l'entendait pas ainsi:
elle le lui fit bien voir.

Après un marivaudage préliminaire et quelques escarmouches sans
importance, Mme du Châtelet et Saint-Lambert se retrouvèrent à une
soirée chez M. de la Galaizière; ils purent s'isoler un peu; le jeune
officier, continuant son manège et sans se douter qu'il arrivait au
moment psychologique, risqua quelques tendres aveux; à sa grande
surprise, la marquise tomba dans ses bras, demi-pâmée, en lui jurant un
amour éternel.

Mme du Châtelet ne s'inquiète pas de savoir si Saint-Lambert est
sincère, s'il n'obéit pas à des mobiles équivoques; elle ne s'inquiète
pas davantage de la disproportion d'âge; elle ne se dit pas le mot de la
duchesse de Chaulnes qui, fort avant sur le retour, avait pris un jeune
amant: «Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois.»
Saint-Lambert lui a dit qu'il l'aimait, cela lui suffit; et elle
s'éprend pour le bel officier d'une passion automnale et exaltée qui
bientôt dépasse toutes les bornes.

Rien ne l'arrête: ni le qu'en-dira-t-on, ni la crainte de Mme de
Boufflers, ni la colère possible de Voltaire s'il découvre l'intrigue.
Son pauvre cœur inoccupé, auquel un ingrat n'a pas rendu la justice
qu'il méritait, a enfin trouvé un aliment au feu qui le consume depuis
des années. Elle aime, elle est aimée! Que lui importe le reste! Le ciel
peut crouler, l'univers s'effondrer.

La pauvre femme nage dans la joie; elle ressent toute l'ivresse d'un
premier amour, elle n'a plus que dix-huit ans! Elle est à cette heure
charmante des débuts d'une liaison, où l'on éprouve un besoin si ardent
de causer avec l'être aimé, que dix fois par jour il faut lui griffonner
quelque tendresse pour apaiser son cœur en attendant la rencontre.
C'est l'époque des serrements de main furtifs, des regards à la dérobée,
des fleurs échangées. Personne ne connaît le doux mystère de son âme;
elle en jouit doublement.

Comme les deux amoureux sont tenus à beaucoup de ménagements, qu'il faut
s'observer avec soin pour que ni Mme de Boufflers, ni Voltaire, ni
personne ne devine leur secret, ils ne peuvent s'écrire ouvertement
aussi souvent qu'ils le voudraient. Alors, Mme du Châtelet imagine un
vrai moyen de comédie. Il y a dans le salon du Roi une harpe respectée;
c'est celle dont se sert Mme de Boufflers pour égayer les réunions du
soir. Personne ne touche au précieux instrument! C'est donc lui qui sera
le dépositaire de la correspondance amoureuse. C'est dans cette harpe
que Mme du Châtelet et Saint-Lambert iront déposer leurs messages et
chercher les réponses. Comme on traverse le salon à chaque instant, rien
n'est plus simple et ne peut être moins remarqué.

Voici quelques-uns des billets de Mme du Châtelet, écrits dans la lune
de miel de ces nouvelles amours, sur de petits papiers microscopiques à
bordure dentelée, avec un petit filet rose ou bleu. Ces lettres sont
empreintes d'un sentiment si vrai, si profond; elles respirent une
passion si sincère qu'elles en sont touchantes:

«Oui, je vous aime; tout vous le dit, tout vous le dira toujours, et je
fais mon plaisir et mon bonheur de vous le dire. Je vais tâcher de
donner la lettre. Je vous en remercie et vous en remercierai bien
davantage ce soir.»

       *       *       *       *       *

«Je volerai chez vous dès que j'aurai soupé. Mme de Boufflers se couche.
Elle est charmante et je suis bien coupable de ne lui avoir pas parlé;
mais je vous adore, et il me semble que, quand on aime, on n'a aucun
tort. Il faut que j'aille par les bosquets.»

       *       *       *       *       *

«J'apprends à force, mais je ne sais rien de bien, sinon que je vous
adore, que vous avez conquis mon cœur, et qu'il est à Nicolas pour
toute ma vie. Donnez-moi des nouvelles de Nicolas.»

       *       *       *       *       *

«Il n'y a point de bonheur sans vous; venez donc finir le mien. Pouilli
sera le prétexte. Je suis seule à présent, de ce moment seulement.»

       *       *       *       *       *

«Il fait un temps charmant, et je ne peux jouir de rien sans vous; je
vous attends pour aller donner du pain à mes cygnes et me promener.
Venez chez moi dès que vous serez habillé; vous monterez ensuite à
cheval si vous voulez.»

       *       *       *       *       *

«Tâchez de vous trouver dans le salon pour la sortie du dîner, parce que
nous prendrons notre revanche; et c'est bien quelque chose de jouer avec
ce que l'on aime, car je suppose que vous m'aimez encore un peu.»

       *       *       *       *       *

«Je suis une paresseuse; je me lève, je n'ai qu'un moment, et je
l'emploie à vous dire que je vous adore, vous regrette et vous désire.
Venez donc le plus tôt que vous pourrez. Vous boirez et dînerez ici;
j'espère aussi que vous y aimerez.»

       *       *       *       *       *

«Vous m'avez dit hier des choses si tendres et si touchantes que vous
avez pénétré mon cœur; mais aimez-moi donc toujours de même. Croyez
que, quand vous m'aimez, je vous adore. J'ai passé la nuit la plus
agréable qu'on puisse passer sans vous; votre idée ne m'a point quittée.
Vous voulez que je vous mande ce que je ferai aujourd'hui! Ce que je
veux faire tous les jours de ma vie: je vous verrai, je vous aimerai, je
vous le dirai; mais que je le lise donc dans les yeux charmants que
j'adore.»

       *       *       *       *       *

«Je m'éveille avec la douleur de vous avoir affligé un moment hier, avec
l'inquiétude de la manière dont vous aurez passé la nuit: mais avec tout
l'amour que votre cœur charmant mérite. Comptez que le mien en est
pénétré; que je n'ai jamais plus senti combien je suis heureuse d'être
aimée de vous et que je ne l'ai jamais mérité davantage. Je vais dîner à
table, c'est-à-dire assister... Je vous adore, et c'est pour toute ma
vie... mais il faut se coiffer.»

       *       *       *       *       *

Ce n'était pas tout de s'aimer et de se le dire cent fois par jour et de
se l'écrire vingt fois; il fallait encore déjouer les yeux trop
perspicaces, prévenir les indiscrétions possibles, endormir la jalousie
de Voltaire, apaiser la colère de Mme de Boufflers quand elle
découvrirait l'intrigue, ce qui ne pouvait tarder.

Avec des précautions on pouvait encore espérer dissimuler aux yeux du
public; mais, comme la harpe ne suffisait plus à apaiser l'impatience de
Mme du Châtelet, il avait fallu mettre dans la confidence le valet de
chambre de Saint-Lambert, le fidèle Antoine, et la femme de chambre de
la marquise, la non moins fidèle Mlle Chevalier. Puisque tous deux
passaient leur vie à porter de tendres missives, il eût été oiseux de
vouloir leur rien cacher; mais on croyait pouvoir compter sur leur
discrétion.

Voltaire vivait dans la sécurité la plus complète. Plongé dans les
répétitions, les travaux littéraires; absorbé par le roi, les
courtisans, qui l'encensaient à l'envi, il était trop occupé pour
s'apercevoir de rien. Et puis, les maris ne sont-ils pas toujours les
derniers à se douter de ces accidents-là? Or Voltaire, pour Mme du
Châtelet, n'était plus depuis longtemps qu'un mari, et elle le traitait
comme tel.

N'éprouvait-elle pas cependant quelques remords de tromper ce pauvre
Voltaire dont le long attachement méritait bien quelques égards? En
aucune façon. Mme du Châtelet, avec la désinvolture des femmes qui,
quand elles sont éprises, ont avec leur conscience de si singuliers
accommodements, ne songeait pas un instant que sa trahison pouvait
désespérer le philosophe, et elle ne se faisait pas le plus léger
reproche. Était-ce sa faute à elle si la situation de maîtresse de M.
de Voltaire était devenue une sinécure? Du reste, n'avait-elle pas la
délicatesse de lui cacher l'intrigue avec soin? En apparence, qu'y
avait-il de changé? Mais si le philosophe apprenait la vérité? Eh bien,
il serait temps alors de lui faire comprendre qu'il était le premier
coupable et qu'il ne devait s'en prendre qu'à la pauvreté de ses
ressources.

Si Mme du Châtelet vivait, en ce qui concerne Voltaire, dans une
sécurité relative, il n'en était pas de même vis-à-vis de Mme de
Boufflers.

Enlever sciemment un amant à sa meilleure amie n'était pas un acte fort
délicat. C'était même une trahison qui pouvait lui être durement
reprochée.

Pouvait-elle espérer lui dissimuler la vérité? Mais Mme de Boufflers
était très fine, très perspicace, et on ne la tromperait pas longtemps.

Or, s'attirer le courroux de Mme de Boufflers était le pire des
désastres. N'allait-elle pas vouloir se venger? N'allait-elle pas, d'un
mot, faire crouler le fragile bonheur de l'imprudente qui la bravait?

L'inquiétude et le trouble de la marquise étaient extrêmes. Elle prit la
résolution d'agir loyalement et de s'ouvrir avec franchise à son amie.
En mettant sa conduite sur le compte d'une de ces passions entraînantes,
irrésistibles, peut-être obtiendrait-elle son pardon? C'était un moyen à
tenter et étant donné le caractère de Mme de Boufflers, peut-être pas le
plus mauvais. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Tous les
jours, la divine Émilie remet au lendemain la confidence difficile, si
bien que, de lendemain en lendemain, le temps s'écoule.

Les appréhensions de Mme du Châtelet étaient du reste bien superflues.
La favorite, nous le savons, n'ignorait pas ce qui se passait,
Saint-Lambert ayant eu soin de ne lui rien dissimuler, dans l'espoir
assez improbable de ramener par la jalousie la maîtresse qui
l'abandonnait.

Mme de Boufflers, trop heureuse du prétexte qu'on lui offrait,
s'empressa d'en profiter pour rompre définitivement avec Saint-Lambert,
en lui reprochant amèrement son infidélité. Elle oubliait tout
naturellement qu'elle lui avait donné l'exemple.

Le poète, assez confus, plaide les circonstances atténuantes, s'excuse
d'un moment d'erreur, enfin sollicite son retour en grâce:

    Quelques soupçons, un instant de colère,
    Méritoient-ils cet excès de rigueur?
    Malgré mes torts, tu lisois dans mon cœur:
    En t'adorant pouvoit-il te déplaire?
    Dans tes regards, je vois ton changement;
    L'expression d'un tendre sentiment
    N'anime plus ces yeux si pleins de charmes.
    Si de Doris je feins d'être l'amant,
    Tu ne vois rien, ou tu vois sans alarmes;
    Si près de toi j'ai moins d'empressement,
    De ma froideur tu te plains froidement.
    C'en est donc fait, et je vais de mes larmes
    Payer toujours la faute d'un moment!
    Ton amitié, dans cet état funeste,
    Soutient mon cœur; ce prix m'étoit bien dû.
    Je vais jouir de tout ce qui me reste,
    Et regretter tout ce que j'ai perdu.

Mme de Boufflers ne veut pas entendre parler d'un racommodement, tout
est fini et bien fini. Saint-Lambert n'a plus «qu'à jouir de ce qui lui
reste». Mais elle n'a pas de rancune et elle est femme d'esprit, et puis
elle n'attache pas aux choses de l'amour plus d'importance qu'elles ne
méritent. Aussi, loin de témoigner aux coupables le moindre
ressentiment, elle leur fait bon visage, les prend même sous sa
protection et met la plus extrême bonne grâce à favoriser leurs
rendez-vous. Elle pousse même la complaisance jusqu'à laisser à
Saint-Lambert la jouissance du petit appartement secret qu'elle lui a
fait disposer près de la chapelle et de la bibliothèque. C'est là que la
divine Émilie, suivant l'exemple de Mme de Boufflers, va nuitamment
rendre visite à son amant.

Saint-Lambert, de son côté, fait contre mauvaise fortune bon cœur, et
il s'attache ouvertement à Mme du Châtelet, qu'il n'a prise d'abord que
par dépit.

Après tout, c'était encore assez glorieux pour un petit poète de
province d'enlever au plus grand génie du siècle une maîtresse
bien-aimée.

Les amours de Mme du Châtelet et de Saint-Lambert sont bientôt
troublées par les soucis que la santé du jeune officier donne à sa
maîtresse. Il n'est toujours pas très robuste; un jour il tombe vraiment
malade: il manque de se trouver mal, il a mal à la tête, il a des taches
rouges sur le corps. Vite, on fait venir Castres, qui le saigne deux
fois.

La pauvre marquise est affolée:

«Mon amour m'est bien cher, mais rien ne l'est vis-à-vis de l'inquiétude
où je suis. Il faut que je vous voie ou que je meure.»

Dès qu'elle a une minute de liberté, elle court soigner l'amant chéri.

Quand il va mieux, ses inquiétudes ne sont pas moins vives; les petits
billets se succèdent presque sans interruption; l'amour et la médecine
s'y mélangent agréablement:

«Ne vous purgez pas trop.»--«N'abusez pas de votre appétit.»--«Buvez
beaucoup de tisane.»--«La limonade ne vous convient peut-être pas en ce
moment.»--«Je vous envoie du thé; noyez-vous-en; prenez-le très chaud et
faites-le très léger; il ne vous échauffera pas et vous fera
transpirer.»--«Voilà du bouillon pour prendre très chaud, après les
eaux, une heure après.»

Puis, à chaque instant, ce sont des envois de livres pour distraire le
convalescent, d'eau de Sedlitz pour le dégager, de bouillon, de
perdreau, de poulet pour le réconforter! Enfin, comme la marquise
pratique l'antisepsie, elle adresse au cher malade des pastilles pour
«embaumer sa chambre et chasser le mauvais air»! Il faut d'abord «ouvrir
les fenêtres, bien balayer, puis brûler une demi-pastille».

La Chevalier, Antoine passent leur vie à courir de l'appartement de la
marquise à la chambre de Saint-Lambert et réciproquement; aussi sont-ils
sur les dents. Quand ils n'en peuvent plus, c'est Panpan qui les
remplace. Panpan est décidément né pour jouer les rôles de confident et
il n'échappe pas à sa destinée. Il porte à son vieil ami Saint-Lambert
les lettres, les paquets et au besoin le bouillon réparateur.

Dans la journée, le malade a quelques visites: Panpan naturellement;
puis Voltaire auquel on a persuadé qu'il était de son devoir de se
rendre chez son ami; on l'a mis, sous le sceau du secret, au courant de
l'asile mystérieux qui sert de refuge à Saint-Lambert et le poète
compatissant vient souvent voir son confrère en Apollon. Mme du
Châtelet, qui n'ose venir seule pour ne pas faire d'éclat, l'accompagne
toujours et elle peut ainsi, grâce à ce stratagème, retrouver le cher
malade.

Mais, le soir, dès que la société est retirée et que tout repose dans le
château, la marquise, dissimulée sous une mante, accourt chez l'adoré;
elle passe la plus grande partie de la nuit à le soigner ou à le
regarder dormir.

Tant de tendresse, tant d'affection, un dévouement si complet
touchent-ils le cœur de Saint-Lambert? On pourrait le croire, car, dans
sa reconnaissance, il écrit à son amie des lettres qui l'enthousiasment:

«Il est bien doux de s'éveiller pour relire vos lettres charmantes et
pour sentir le plaisir de vous adorer et d'être aimé de vous. Je sens
que je ne pourrais plus me passer de recevoir de ces lettres qui font le
bonheur de ma vie... Jamais vous n'avez été plus tendre, plus aimable,
plus adorée.»

Dans son zèle, Saint-Lambert lui adresse même quelques vers. Elle
répond, ravie:

«Vos vers sont délicieux; je les ai relus trois ou quatre fois... Je
crois qu'on peut tout exiger de votre esprit comme de votre cœur!»

Pas une lettre de Mme du Châtelet qui ne respire la passion la plus vive
et qui ne se termine par ces mots: «Je vous adore, je vous aime
passionnément.»

Bien entendu, elle continue à se rendre tous les soirs chez son amant,
mais ces petites visites nocturnes ne sont pas toujours sans
inconvénients pour un convalescent. Quelquefois la marquise a des
remords et elle écrit:

«Je m'éveille avec l'inquiétude de votre santé, moi qui suis accoutumée
à ne sentir que le plaisir de vous aimer et le bonheur d'être aimée de
vous. Je crains bien de vous avoir trop agité hier; ne me laissez rien
ignorer sur cela.»

Fort heureusement, les alarmes de la marquise étaient vaines.

Jusqu'à présent aucun nuage n'est venu troubler le ciel bleu de Mme du
Châtelet: il ne va plus en être de même. A peine rétabli, Saint-Lambert
manifeste quelque indifférence, et son amie s'en alarme. Tantôt il se
montre «froid et galant»; ce n'est point l'affaire de la marquise. Je
vous aime mieux «colère et tendre», lui écrit-elle.

Tantôt elle lui dit avec reproche que ses lettres «accourcissent» tous
les jours comme ses visites. «Voilà de quoi il faut être repentant»,
ajoute-t-elle gracieusement. Quelquefois elle est jalouse de Panpan qui
est plus gâté qu'elle:

«Assurément, Panpan a eu la préférence sur moi aujourd'hui et j'aurai
bientôt compté les lettres que vous m'avez écrites. Si vous voulez
cependant être seul et trouver un moyen de n'avoir plus de visites, je
pourrai vous aller voir cet après-midi. Si cela vous fait le moindre mal
de sortir, j'irai chez vous. Je suis chez moi et j'y suis toute seule.»

Il faut le reconnaître, les reproches de Mme du Châtelet sont tous sous
une forme aimable et tendre:

«Puisque vous êtes éveillé, pourquoi ne venez-vous pas me voir, puisque
je suis seule?... Vos œufs au bouillon vous attendent, et moi aussi;
mais je ne suis pas aussi froide qu'eux. Voulez-vous ne me voir que
quand nous ne pourrons pas être seuls? La plus grande marque
d'indifférence qu'on puisse donner, c'est de n'être pas avec ceux qu'on
aime quand on le peut sans indécence.»

Mais Saint-Lambert ne s'émeut pas pour si peu; il reste froid et guindé.
La marquise, qui s'est cru aimée, laisse éclater son chagrin et elle
s'emporte en reproches, en récriminations, en scènes de jalousie. Puis
elle a des remords, s'excuse, s'accuse; enfin commence pour elle une
triste existence de trouble, d'agitation et d'incohérences qui ne devait
cesser qu'avec sa vie.

«Que je regrette avoir été injuste hier et de n'avoir pas employé tout
le temps que nous avions à être ensemble à jouir de votre amour charmant
qui fait le bonheur de ma vie! Pardonnez-le-moi. Songez que je ne désire
d'être aimable, tendre, estimable, que pour être aimée et estimée de
vous; je pousse sur cela ma délicatesse à l'excès, mais doit-elle vous
déplaire? Je connais mes défauts, mais je voudrais que vous les
ignorassiez. Ce que je voudrais surtout, c'est savoir si vous avez passé
une bonne nuit et que votre cœur est le même pour moi.

«Vous m'avez écrit cinq lettres hier. Quelle journée! et que j'ai bien
tort d'en avoir corrompu la fin!... Adieu. Aimez qui vous adore, mais
aimez-la autant qu'hier dans la journée et oublions la soirée.»

Pendant que se déroulaient ces divers incidents, la vie joyeuse de
Lunéville suivait son cours plus que jamais. Tous les jours on invente
de nouvelles distractions: promenades à cheval, dîners au kiosque, à
Chanteheu, à Jolivet, promenades sur le canal, représentations
dramatiques, etc., etc. Voltaire et son amie sont de toutes les fêtes.
Le philosophe, qui continue à vivre dans une quiétude parfaite, croit le
moment opportun de célébrer une fois de plus les vertus d'Émilie, et il
lui adresse ces vers:

      Il est deux dieux qui font tout ici-bas;
      J'entends qui font que l'on plaît et qu'on aime.
      Si ce n'est tout, du moins je ne crois pas
      Être le seul qui suive ce système.
    Ces deux divinités sont l'esprit et l'amour,
      Qui rarement vivent ensemble;
    L'intérêt les sépare et chacun a son cour,
      Heureux celui qui les rassemble!
      Assez d'ouvrages imparfaits
      Sont les fruits de leur jalousie.
    Ils voulurent pourtant un jour faire la paix:
      Ce jour de paix fut unique en leur vie;
        Mais on ne l'oubliera jamais,
        Car il produisit Émilie.

L'époque du carnaval amène une recrudescence de gaieté et d'entrain.
Tous les jours il y a bal masqué, souper, et les réjouissances se
prolongent souvent jusqu'à une heure très avancée de la nuit.

Un soir, le philosophe, déguisé en sauvage, accompagne Mme du Châtelet,
costumée en nymphe. Une autre fois, c'est Mme du Châtelet, habillée en
turc, qui promène Mme de Boufflers en sultane.

Et le poète de lui adresser ce quatrain:

    Sous cette barbe qui vous cache,
    Beau Turc, vous me rendez jaloux!
    Si vous ôtiez votre moustache,
    Roxane le serait de vous.

Comme il ne faut pas que la divine Emilie soit seule l'objet des
attentions du poète, Voltaire n'oublie pas Mme de Boufflers, et il
compose pour elle cette charmante épître, qui la dépeint si bien:

LE PORTRAIT MANQUÉ

        On ne peut faire ton portrait:
    Folâtre et sérieuse, agaçante et sévère,
        Prudente avec l'air indiscret,
    Vertueuse, coquette, à toi-même contraire,
    Ta ressemblance échappe en rendant chaque trait.
    Si l'on te peint constante, on t'aperçoit légère;
        Ce n'est jamais toi qu'on a fait.
    Fidèle au sentiment avec des goûts volages,
    Tous les cœurs à ton char s'enchaînent tour à tour,
    Tu plais au libertin, tu captives les sages,
        Tu domptes les plus fiers courages;
        Tu fais l'office de l'Amour.
    On croit voir cet enfant en te voyant paraître;
        Sa jeunesse, ses traits, son art,
    Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-être:
        Serais-tu ce Dieu, par hasard?

La vie est délicieuse, et les jours s'écoulent sans qu'on s'en
aperçoive; tous les hôtes du château vivent dans la joie, dans un
bonheur sans mélange. «Nous avons passé à Lunéville un bien joli
carnaval, écrit dans son enthousiasme la divine Émilie. Le roi de
Pologne me comble de bontés et je vous assure qu'il est bien difficile
de le quitter.» Il était peut-être encore plus difficile de quitter
Saint-Lambert.

Enfin le carême arriva et l'on se calma un peu; des plaisirs tranquilles
remplacèrent les fêtes bruyantes.

La vie joyeuse de Lunéville allait forcément prendre fin par le départ
de tous ceux qui en faisaient tout l'agrément.

Stanislas allait partir pour Versailles voir sa fille et Mme de
Boufflers devait l'accompagner; Mme du Châtelet était rappelée à Cirey
par ses fermiers; Voltaire devait être à Paris pour surveiller ses
intérêts littéraires; Saint-Lambert était déjà parti pour Nancy
rejoindre son régiment.

Mme du Châtelet s'éloigne la première, ayant, avec son imagination de
femme amoureuse, inventé une combinaison qui devait lui donner quelques
jours de bonheur complet.

Elle prétexta un avocat à consulter, des affaires urgentes à régler, des
achats indispensables à faire; bref, au lieu de regagner directement
Cirey, elle alla passer quelques jours à Nancy, dans les bras de
l'heureux Saint-Lambert.

Quant à Voltaire, elle lui avait aisément persuadé que les voyages ne
lui valaient rien, et en particulier celui de Nancy; qu'il serait
beaucoup mieux à Lunéville, et le philosophe, plus aveugle que jamais,
s'était laissé convaincre. Mme de Boufflers, mise dans la confidence, et
toujours fidèle amie, s'était engagée à retenir Voltaire par ses grâces
et ses flatteries, et à le garder près d'elle aussi longtemps qu'il le
faudrait.

Mme du Châtelet arriva à Cirey le 1er mai. Dès qu'elle en reçut la
nouvelle, Mme de Boufflers rendit au philosophe sa liberté.

Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que Voltaire s'éloigna de cette
cour aimable où il venait de passer des jours si doux, de ce roi
excellent, dont il avait pu apprécier les qualités si rares, et qu'il
aimait maintenant si sincèrement. Mais, si l'on se quittait, ce n'était
pas pour longtemps. L'on était trop enchanté les uns des autres pour
pouvoir désormais vivre séparés. L'on se promit, l'on se jura une
rencontre prochaine. Il fut convenu qu'une fois les affaires réglées à
Cirey et à Paris, on se retrouverait à Commercy à la fin de juin. Comme
à Lunéville, Stanislas mettait le château à la disposition de Voltaire
et de son amie.



CHAPITRE XVI

(1748)

  Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin).


Le séjour de Mme du Châtelet à Nancy a été si délicieux; elle s'en est
arrachée avec tant de peine, qu'elle a fait promettre à son amant de
venir la voir à Cirey, pendant le court séjour qu'elle y doit faire avec
Voltaire. Saint-Lambert naturellement a promis, parce qu'il ne pouvait
faire autrement; mais il a promis sans enthousiasme. A peine partie la
marquise, se rappelant les détails de leur dernière entrevue, et ce
qu'elle sait aussi du caractère de son ami, se trouble et s'inquiète;
elle lui écrit en arrivant à Cirey:

«Toutes mes défiances de votre caractère, toutes mes résolutions contre
l'amour n'ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne
cherche plus à le combattre, j'en sens l'inutilité; le temps que j'ai
passé avec vous à Nancy l'a augmenté à un point dont je suis étonnée
moi-même; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrême à
vous aimer et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence.

«Je suis bien contente de vous quand nous sommes en tête à tête, mais je
ne le suis point de l'effet que vous a fait mon départ. Vous connaissez
les goûts vifs, mais vous ne connaissez pas encore l'amour. Je suis sûre
que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à
Lunéville, et cette idée m'afflige, indépendamment de toute inquiétude.
Si vous ne devez m'aimer que faiblement; si votre cœur n'est pas
capable de se donner sans réserve, de s'occuper de moi uniquement, de
m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous du mien?...

«J'ai bien peur que votre esprit ne fasse plus de cas d'une plaisanterie
fine que votre cœur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur
d'avoir tort de vous trop aimer...»

Aimer! c'est bientôt dit, mais ce mot a-t-il pour tous deux la même
signification?

«J'attache à ce mot, lui dit-elle, bien d'autres idées que vous; j'ai
bien peur qu'en disant les mêmes choses nous ne nous entendions pas.»

La marquise vit dans un état d'agitation extrême, mais cela ne l'empêche
pas de juger avec finesse et perspicacité l'homme auquel elle a si
imprudemment donné son cœur:

«... Ma lettre est pleine d'inconséquences, avoue-t-elle; elle se
ressent du trouble que vous avez mis en mon âme: il n'est plus temps de
la calmer. J'attends votre première lettre avec une impatience qu'elle
ne remplira peut-être point; j'ai bien peur de l'attendre encore après
l'avoir reçue.»

Par un malheureux hasard, les brûlantes missives de Mme du Châtelet
n'arrivent pas à Nancy aussitôt qu'elles le devraient. Ce retard
provoque naturellement chez Saint-Lambert une recrudescence d'amour des
plus violentes, et lui si froid, en général, écrit une lettre qui
enthousiasme la marquise:

«Pourquoi faut-il que je doive la lettre la plus tendre que j'aie encore
reçue de vous au chagrin de n'en avoir eu de moi? Il faut donc ne vous
point écrire pour se faire aimer? Mais, si cela est ainsi, vous ne
m'aimerez bientôt plus, car il faut que je vous dise tout le plaisir que
m'a fait votre lettre; après celui de vous voir, je n'en puis avoir de
plus vif...

«Voyez quel pouvoir vous avez sur moi, et combien il vous est aisé
d'apaiser la rage qui s'élevait dans mon âme. Votre lettre y a remis le
calme et la douceur; je me reproche de vous avoir soupçonné, je vous en
demande pardon. Je m'abandonne à tout mon goût pour vous... Je ne puis
être heureuse si vous ne m'aimez davantage. Il est bien sûr que je ne le
puis être que par vous; j'ai assez combattu le goût qui m'entraîne vers
vous pour avoir senti tout son pouvoir.»

Et comme Saint-Lambert, dans son dépit de se croire oublié, lui a
reproché l'inconstance de ses goûts et d'avoir pris «pour une grande
passion un de ces simples engouements dont il la croit coutumière», elle
lui répond:

«Je vous jure que, depuis quinze ans, je ne me suis connu qu'un goût;
que jamais mon cœur n'a eu rien à se refuser, ni à combattre, et que
vous êtes le seul qui m'ayez fait sentir qu'il était encore capable
d'aimer.

«Si vous m'aimez comme je le veux être, comme je mérite de l'être, comme
il faut aimer enfin pour être heureux, je n'aurai que des grâces à
rendre à l'amour...

«Cette lettre n'est pas aussi tendre que mon cœur. Croyez que je vous
aime encore plus je ne vous le dis...»

Toutes les lettres de Mme du Châtelet se terminent par l'éternel
refrain: «Venez à Cirey.» Mais elle a beau insister, s'impatienter,
assurer Saint-Lambert que ce voyage n'aura «aucun des inconvénients
qu'il peut craindre», que «Voltaire vit dans une sécurité parfaite»; le
jeune homme estimant qu'il jouerait un rôle assez piteux en venant
troubler le tête-à-tête de la marquise et du philosophe, ne peut se
décider.

Et puis, il projette en ce moment même un voyage en Angleterre et en
Toscane avec le prince de Beauvau; tous leurs préparatifs sont faits,
tout est arrêté. Il n'a pas une minute à lui. Il faut même qu'il aille
passer quelques jours à Lunéville pour régler certaines affaires
urgentes avant de s'éloigner.

A la première nouvelle de ce déplacement qui peut paraître cependant
naturel, Mme du Châtelet est hors d'elle-même et elle ne peut dissimuler
plus longtemps le soupçon qui la ronge, l'inquiétude qui empoisonne sa
vie:

«Je vous défends de quitter Nancy, répond-elle à Saint-Lambert; c'est un
sacrifice que j'exige de vous et que vous me devez... Je me trouve bien
extravagante de vous disputer à la plus aimable femme du monde!»

Cette fois l'aveu lui a échappé, elle est jalouse, et jalouse de qui? de
sa meilleure amie, de Mme de Boufflers.

La pensée qu'elle est éloignée, que la marquise et le bel officier
peuvent se voir sans contrainte à toute heure du jour ou de la nuit,
torture la malheureuse femme et lui fait souffrir mille morts.

Au fond, avec sa perspicacité féminine, elle devine bien qu'elle tient
la place d'une autre, que son amant l'aime peu ou point, que son cœur
est resté à la maîtresse adorée, à Mme de Boufflers; bien qu'elle
cherche à se persuader le contraire, elle devine que, s'il ne dépendait
que de Saint-Lambert, les liens anciens seraient vite renoués.

Ces soupçons, si douloureux pour son amour-propre, n'ont pris corps que
peu à peu; elle n'a pas voulu y croire, d'abord: elle les a chassés,
mais à la moindre alerte ils reviennent plus violents que jamais; alors
elle ne peut se contenir, elle éclate en reproches, en récriminations,
elle se voit environnée d'embûches: «Mon cœur et la vérité de mon
caractère sont bien déplacés au milieu de tant de faussetés et de tant
de manèges, s'écrie-t-elle rageusement, j'aime mieux en être la victime
que de l'imiter.»

Pour avoir la paix et apaiser les soupçons de son amie, Saint-Lambert
se décida enfin à lui donner satisfaction et à aller passer vingt-quatre
heures à Cirey. Cette courte visite permit aux deux amants de se
réconcilier, et les inquiétudes de la marquise se trouvèrent calmées, au
moins pour un temps.

Le 15 mai, Voltaire et la divine Émilie étaient réinstallés à Paris.

Mme du Châtelet s'occupe immédiatement de ses affaires; en même temps
elle recommence à travailler à son _Commentaire sur Newton_, qui est
attendu, promis, annoncé depuis deux ans, et dont sa réputation dépend.
Mais c'est un ouvrage qui demande le plus grand recueillement et la plus
grande application et avec la vie qu'elle mène, elle a bien de la peine
à y travailler.

Le philosophe n'est pas moins absorbé. Il lui faut revoir tous ses amis,
s'occuper de ses ouvrages, de ses tragédies, des représentations,
visiter les comédiens, stimuler leur zèle, etc. Il n'a pas une minute à
lui.

Pendant son court séjour à Cirey, il a écrit à Stanislas pour lui
témoigner sa gratitude des bienfaits dont il a été comblé.

A peine arrivé à Paris, il reçoit du roi ce mot charmant:

    «Lunéville, 17 mai 1748.

   «J'ai cru, mon cher Voltaire, jusqu'à présent, que rien n'était
   plus fécond que votre esprit supérieur; mais je vois que votre
   cœur l'est encore plus. J'en reçois les marques bien sensibles;
   j'aime son style au delà du style le plus éloquent. Je veux tâcher
   de me mettre au niveau en répondant à vos sentiments par ceux que
   votre incomparable mérite m'a inspirés et par lesquels vous me
   connaîtrez toujours tout à vous et de tout mon cœur.

    «STANISLAS, roi.»

Mme du Châtelet était plus éprise que jamais; elle écrivait par chaque
poste des volumes à son cher Saint-Lambert, et pour éviter les
indiscrétions elle les adressait au fidèle Panpan, qui se chargeait de
les faire parvenir à leur destination. La divine Émilie jouissait à ce
moment d'un calme d'esprit complet, car Mme de Boufflers était venue
faire un séjour à Paris, et de ce côté au moins elle avait tout
apaisement; aussi, pendant cette période, les lettres de la marquise
sont-elles remplies de tendresses, de caresses, et des expressions de
l'amour le plus exalté:

«Je voudrais passer la nuit à vous écrire, mais il est trois heures et
je meurs de sommeil et de douleur d'être à quatre-vingts lieues de vous;
cela m'est tous les jours plus sensible, je vous aime tous les jours
davantage.. Mon cœur vous adore sans distraction et sans
interruption.... Je vous adore et je ne connaîtrai le bonheur que
lorsque je serai réunie à vous pour jamais.»

Malheureusement le séjour de Mme de Boufflers à Paris est de courte
durée; rappelée par le vieux roi qui ne peut se passer d'elle, elle
reprend la route de la Lorraine. Aussitôt recommence pour Mme du
Châtelet une existence cruelle, remplie d'inquiétudes et de tourments.

A peine la favorite est-elle rentrée à Lunéville que Saint-Lambert y
retourne également. Cette précipitation paraît bien suspecte à la
marquise. Et puis par une fâcheuse coïncidence, depuis qu'il est à
Lunéville les lettres du brillant officier se font de plus en plus
rares; elles ne sont ni longues, ni tendres; l'écriture en est large;
elles ne ressemblent point à celles de Nancy! On ne peut s'y tromper:
«Pourquoi ne m'aimez-vous jamais autant à Lunéville qu'à Nancy?» demande
la marquise soupçonneuse. Et pour elle la réponse n'est pas douteuse.

Tantôt la pauvre femme qui se croit abandonnée, sacrifiée, prie,
supplie, mendie des lettres:

«Je suis persuadée qu'il partirait une lettre de Lunéville tous les
jours si vous vouliez... Si vous saviez la différence que cela fait dans
ma vie et dans mon bonheur, vous auriez cette complaisance; mais
pourquoi faut-il que c'en soit une!»

Tantôt elle s'indigne de l'abandon dans lequel il la laisse:

«Vous êtes comme le sylphe, lui dit-elle, _non, vous n'aimez qu'à
tourmenter mon âme_...

«Avez-vous des caprices impardonnables! Vous avez voulu que je vous
aimasse à la folie et nous faisons les seaux du puits. Plus je vous aime
et moins vous m'aimez...

«Je vous l'ai prédit que je vous serais insupportable quand je vous
aimerai autant que je puis aimer. Pourquoi l'avez-vous voulu? Croyez
qu'il n'est pas aisé de faire mon bonheur. Avez-vous voulu que je vous
adore pour me tourmenter ou pour me sacrifier? Il me vient de temps en
temps des idées bien tristes.»

Mais Saint-Lambert, s'il écrit peu, a eu l'adresse de commencer sa
réponse par ces mots: «Ma chère maîtresse.» Cette petite tendresse
comble de joie la marquise qui oublie tout et écrit dans son
ravissement:

«Je ne veux rien vous reprocher aujourd'hui, je ne veux que vous adorer
et vous remercier de m'avoir rendu la vie: en vérité, je vous aurais
fait pitié si vous aviez vu l'état où j'étais, et cet état dure depuis
que je vous sais à Lunéville...

«L'amour veut que je sois heureuse puisqu'il m'a fait rencontrer un
cœur comme le vôtre, mais je voudrais que vous eussiez pu être témoin
de ce qui s'est passé dans mon cœur quand j'ai lu écrit dans votre
lettre: «Ma chère maîtresse.»

«N'allez pas abuser du pouvoir que vous avez sur moi; vous pourriez me
tromper, il est vrai, mais je vous en crois incapable; je ne crains rien
de vous que la faiblesse de vos sentiments, mais songez que c'est le
plus grand de tous les crimes.

«Vous m'avez fait voir comment vous écrivez quand vous aimez;
écrivez-moi toujours de même et je serai trop heureuse.

«Adieu, je vous aime passionnément et je vous aimerai toute ma vie si
vous voulez.»

Mais ce qui efface tout, ce qui fait oublier à la marquise ses chagrins
et ses peines, c'est que Saint-Lambert lui mande qu'il ne quitte pas la
Lorraine, qu'il lui sacrifie non seulement son voyage en Angleterre,
mais aussi celui qu'il projetait en Toscane; elle est ravie, elle
exulte:

«Ce qui guérit toutes les plaies de mon cœur, ce qui le transporte de
joie et d'amour, c'est que vous restez en Lorraine: alors la tête me
tourne de plaisir et d'amour. Croyez que vous ne connaissez pas mon
cœur, qu'il est plus tendre mille fois que vous le croyez, et que mes
expressions quelque passionnées qu'elles soient sont toujours au-dessous
de mes sentiments, parce qu'il n'y en a aucune qui puisse rendre ce que
je sens pour vous.

«Vous n'allez point en Toscane et n'y allez point pour moi; non, je ne
puis trop vous aimer, mais aussi je vous jure qu'il est impossible de
vous aimer davantage.

«Vous n'allez point en Toscane, si vous saviez comme cela pénètre mon
cœur!... Je vous adore, je vous adore!»

Mme du Châtelet ne pense qu'à son ami; il n'est sorte d'amabilité, de
gracieuseté qu'elle n'imagine pour lui être agréable. Elle fait faire
pour lui une montre dont le boîtier s'ouvrira par un secret et qui
contiendra son portrait. Elle demande naïvement à Saint-Lambert s'il
veut la copie de celui que possède Voltaire, ou s'il en désire un autre,
qu'on ferait spécialement pour lui. Saint-Lambert, qui n'a pas de
préjugés, répond que celui, qui a déjà fait le bonheur de Voltaire, lui
convient à merveille; mais il désire qu'elle soit habillée et coiffée
comme dans son rôle d'Issé.

Une autre fois, ce sont les agréments personnels de son ami qui
préoccupent la marquise:

«Je vous envoie une bouteille énorme d'huile de noisette tirée sans feu,
lui écrit-elle; il est étonnant comme cela fait venir les cheveux, et je
vous prie de vous en inonder la tête comme un pharisien; vous verrez
quel effet cela fera. Vous savez que je ne veux pas que vous les
coupiez; il est juste que j'en aie soin. Mais si ce présent vous fait
trop de peine à recevoir, vous pouvez me renvoyer une bouteille d'huile
de lampe, car c'est précisément le même prix.»

Cependant Mme du Châtelet a entendu dire que l'abbé de Bernis a composé
un poème des _Saisons_. Elle s'en inquiète parce que Saint-Lambert a
l'idée de traiter le même sujet. Alors elle invite l'abbé à souper en le
priant d'apporter son poème, ou du moins ce qu'il y en a de fait. Hélas!
son plan est exactement le même que celui de Saint-Lambert; c'est à
croire qu'il en a eu connaissance par le vicomte d'Adhémar ou par
Panpan.

La marquise est navrée.

N'est-ce pas désolant, en effet, qu'on ait pris à l'adoré un sujet qui
était fait exprès pour son talent?

Mais le poète, que ces nouvelles mettent de fort méchante humeur, au
lieu de remercier la marquise de la peine qu'elle a prise, la morigène
très vertement de s'être mêlée de ce qui ne la regardait pas.

«Ma foi, lui répond-elle gaiement, je voulais vous rendre service. Je
vous assure que ce n'était pas pour mon plaisir que j'ai entendu les
_Saisons_ de M. de Bernis.»

Sur ces entrefaites, Saint-Lambert raconte à la divine Émilie qu'il a eu
une querelle avec Mme de Boufflers, et même une querelle très violente.
Elle lui répond:

    «5 juin 1748.

«Vous m'inquiétez extrêmement par ce que vous me dites de votre
brouillerie avec Mme de Boufflers et des explications que vous avez
eues et dans lesquelles vous avez craint de me brouiller avec elle.
Comment se fait-il que j'y aie été mêlée? Il ne me faudrait plus que
cela!

«Vous savez si j'ai le moindre reproche à me faire sur son compte, si
mon amitié s'est démentie un moment, et si je ne pourrais pas l'avoir
rendue témoin de tout ce que je vous ai dit d'elle! Mais l'innocence
ne sert à consoler que dans les choses où le cœur n'a pas de part;
elle ne suffit pas pour me rassurer, elle ne suffirait pas pour me
consoler; car, quoique vous ne vouliez pas croire à mon amitié pour
Mme de Boufflers, quoique vous en tourniez la vivacité en ridicule, il
est cependant très vrai que mes expressions ne sont pas au delà de mes
sentiments et que je l'aime avec toute la tendresse que je lui marque.
Jugez donc combien je suis effrayée d'avoir l'ombre d'une tracasserie
avec elle.

«Je vous demande en grâce de m'éclaircir cela, et de me marquer du
moins sur quoi cela roule, et si cela n'a laissé aucun nuage dans son
cœur.

«Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, je ne dis pas de
perdre son amitié, mais de la voir diminuer, et que la crainte et les
explications prissent la place de la confiance et de la vérité, qui
fait le fondement et le charme de notre commerce.»

Saint-Lambert qui joue un double jeu et qui a beaucoup de peine à se
maintenir en équilibre, entre la maîtresse passée qu'il regrette, et la
maîtresse présente dont il ne demanderait qu'à se défaire, ne serait pas
fâché d'amener entre les deux dames une brouille qui simplifierait sa
situation; il s'y emploie de son mieux. Mais Mme du Châtelet ne se
laisse pas émouvoir par de perfides insinuations; elle répond vertement:

«Il ne tiendrait qu'à vous que je prisse Mme de Boufflers en aversion
par tout ce que vous m'en dites, mais ses lettres démentent toujours les
vôtres. Je suis bien plus contente de son amitié que de votre amour, et
c'est à quoi je ne m'attendais pas... Mme de Boufflers m'aime beaucoup
mieux que vous.»

La marquise était d'autant moins désireuse d'avoir des tracasseries avec
Mme de Boufflers qu'elle comptait beaucoup sur elle pour l'aider à
réussir dans l'affaire qui lui tenait le plus à cœur, le commandement
de Lorraine.

Cette affaire était loin de se terminer comme elle l'avait espéré; elle
prenait même une très mauvaise tournure et les nouvelles qu'envoyait Mme
de Boufflers étaient rien moins que rassurantes.

Cette question était pour la marquise une «question de vie ou de mort».

«Si M. de Bercheny a le commandement, écrit-elle, il est impossible que
M. du Châtelet et moi remettions le pied en Lorraine; il n'y a ni charge
ni bienfait qui effacera le dégoût de voir un Hongrois, son cadet,
commander à sa place, et rien ne le doit faire supporter.»

Et puis n'est-ce pas elle qui a fait venir M. du Châtelet de Phalsbourg
où il vivait heureux? N'est-ce pas elle qui lui a fait faire cette
fausse démarche, qui lui cause ce dégoût, qui lui «casse le cou»? Le
moins qu'elle pourra faire honnêtement, ce sera de retourner vivre à
Cirey avec lui. Séduisante perspective!

De plus, si elle abandonne la Lorraine, elle ne pourra plus voir
Saint-Lambert qu'à de rares moments; or, elle connaît la légèreté
naturelle de son amant; il se dégoûtera bien vite d'un commerce si
difficile et si rare.

«Je compte si peu sur votre cœur, lui dit-elle, votre caractère est si
différent du mien que vous seriez incapable de m'aimer longtemps, même
dans le sein du bonheur; jugez si vous m'aimerez malheureuse et d'une
espèce de malheur qui nous sépare nécessairement.»

Tous les soucis que lui donne le caractère dur et quinteux de son amant,
toutes les préoccupations que lui inspire l'avenir de son mari, ont mis
Mme du Châtelet dans l'état le plus lamentable; elle ne dort ni ne
mange, elle ne fait que végéter; elle a continuellement la fièvre, «pas
assez pour perdre toute sensibilité, mais assez pour joindre les
souffrances du corps aux chagrins de l'âme».

Son état moral, en effet, n'est pas meilleur que le physique: sa douleur
est si profonde qu'elle ne peut supporter aucune dissipation et que la
société lui est devenue insupportable. Elle a la tête «complètement à
l'envers», elle est devenue tout hébétée, et elle a été obligée de
suspendre tout travail.

Son changement physique est affreux; il n'y a que son cœur qui reste
immuable.

Saint-Lambert ne prend qu'une part très relative aux chagrins de son
amie et à ses lamentations; il s'en émeut fort peu et il reste
volontiers plusieurs postes sans lui écrire. Il est vrai que, si par
hasard il ne reçoit pas de lettre par tous les courriers, il manifeste
aussitôt beaucoup de mauvaise humeur; il se dit sacrifié, oublié; il en
arrive même, pour un motif aussi futile, jusqu'à menacer d'une rupture.

Mme du Châtelet, après s'être révoltée contre «les injustices et les
briganderies des hommes», lui répond tristement:

    «10 juin 1748.

«Comment pouvez-vous toujours me soupçonner? Puis-je vous négliger un
moment? Je vous jure que je vous ai écrit toutes les postes, je vous
jure que mon cœur est plein de vous et ne peut s'occuper d'autre
chose... Vous m'écrivez la lettre la plus sèche, et, hors un congé, on
n'en peut pas voir de plus cruelle. Vous oubliez que vous m'avez mandé
de vous écrire à Nancy, et que vous êtes à Lunéville, et que cela fait
deux jours de différence. Je peux mourir, les courriers peuvent perdre
vos paquets, mais je ne puis jamais vous négliger un moment, ni
manquer à vous écrire. On n'aime guère quand on est si désinvolté et
si détaché, qu'on traite si cavalièrement sa maîtresse, et qu'on est
si prêt à l'abandonner...

«Ne me mettez pas à de telles épreuves, ma tête n'est pas assez bonne
pour cela; quand mon cœur la conduit, elle n'a pas le sens commun.

«... Vous avez trop l'air de me mettre le marché à la main et de ne
tenir à rien. Comment voulez-vous qu'on ait avec vous cette confiance
et cette sûreté sans laquelle mon cœur n'est point à son aise et ne
peut bien aimer? Peut-être vaudrait-il mieux n'être que votre amie...
mais je n'ai point envie d'être votre amie, fâchez-vous-en si vous
voulez.»

Cependant Mme de Boufflers, ainsi que la divine Emilie le lui a demandé,
s'est entremise très activement en faveur de M. du Châtelet; elle a
redoublé d'insistance auprès du roi, et employé tous ses moyens de
persuasion pour obtenir la nomination du marquis; elle a échoué devant
l'obstination de Stanislas, qui hésite toujours entre le Hongrois et le
Lorrain et ne peut se décider.

Mme du Châtelet, qui sait par la correspondance à peu près quotidienne
qu'elle entretient avec la favorite, les efforts tentés en sa faveur,
écrit avec reconnaissance:

«Mme de Boufflers est une amie adorable. Elle met une sensibilité dans
l'amitié, dont à peine je l'eusse cru capable; et, quoique je l'aime
avec une tendresse extrême, je trouve que je ne l'aime point trop.»

Tant de marques d'attachement méritent bien quelques remerciements et
Mme du Châtelet veut aller les porter elle-même à son amie. Et puis
n'a-t-elle pas promis au roi de Pologne de revenir à la fin de juin?

Bien qu'elle en veuille cruellement au roi de son injuste obstination,
elle veut tenir sa parole, et elle se dispose à aller rejoindre la cour
à Commercy.

Certes, si elle n'écoutait que ses intérêts, elle n'irait pas, car elle
ne peut espérer obtenir ce qu'on a refusé aux instances de Mme de
Boufflers, et «le dégoût d'échouer» sera plus grand quand elle l'aura
été chercher elle-même.

D'autre part, si le bonheur de retrouver l'homme qu'elle aime devrait
seul suffire à l'attirer en Lorraine, les humeurs de Saint-Lambert, ses
mauvais procédés ont fini par lui enlever toute sécurité et elle part
sans courage et sans confiance.

«Peut-être ne m'aimerez-vous plus quand j'arriverai, écrit-elle, et je
crains toujours de vous aimer mal à propos, et j'avoue que je désire
souvent de ne vous avoir jamais aimé... Je tâche toujours de tenir mon
âme dans une telle situation que je trouve des ressources dans mon
courage, dans ma philosophie, et surtout dans mon goût pour l'étude, si
vous m'abandonnez. Vous me présentez trop souvent cette idée pour que je
la perde, et vous me reprochez ensuite de vous aimer moins. Mais comment
voulez-vous qu'on se livre au plaisir d'aimer quand on craint à tout
moment de s'en repentir?»

Soit qu'il soit sensible aux reproches, soit que l'arrivée prochaine de
sa maîtresse réveille un peu son goût, Saint-Lambert se décide enfin à
écrire une lettre tendre, aimable. La marquise, qui ne demande qu'à
croire à l'amour qu'elle inspire, est ravie. Elle écrit gaiement:

«J'ai pensé vous jouer un beau tour; j'ai pensé me tuer en descendant de
carrosse; j'ai une jambe tout écorchée, et, comme je ne cesse de
marcher, je pense que j'arriverai avec une jambe pourrie comme
Philoctète. Ç'aurait été bien mal prendre mon temps, car vous m'aimez
trop pour que je n'aime pas la vie. Je crois que je parviendrai à avoir
la même santé que vous, car j'ai des battements de cœur perpétuels; je
ne retrouverai mon bonheur et ma santé qu'à Commercy. Je le sens bien,
puisque vous y êtes...

«Vous m'avez bien des obligations, s'il est vrai que je sois assez
heureuse pour vous avoir fait connaître le plaisir de bien aimer; il
vous rend bien aimable et il est impossible d'être si tendre et de faire
à ce point la félicité d'un autre sans être heureux soi-même.

«Non, ne le croyez pas, je ne verrai que vous à Commercy; mes yeux ne
verront et ne chercheront que vous, et toutes mes paroles les plus
indifférentes voudront vous dire que je vous adore. Je m'abandonne au
plaisir de vous aimer, et je ne me le reproche plus, car je suis
contente de votre cœur et votre amour enflamme le mien.»

La réunion à Commercy est fixée au 1er juillet. Mme du Châtelet en est
folle de joie. Elle passe des nuits sans sommeil; sa santé est toujours
déplorable, mais son amour augmente.

Elle partira de Paris le samedi 29 juin. Elle n'a pas fait le quart de
ce qu'elle a à faire, et malgré cela elle accomplit en huit jours ce qui
exigerait bien trois mois. Cette activité fébrile met son sang dans une
agitation bien contraire à sa figure et à sa santé, mais qui prouverait
à son ami combien elle l'aime, s'il en était témoin.

Elle écrit à Saint-Lambert, à cinq heures du matin:

«Je ne sais si votre cœur est digne de tant d'impatience. Quand je
songe aux lettres que j'ai reçues de vous, je me trouve bien
déraisonnable de vous tant aimer, de désirer si passionnément de vous
revoir; ne croyez pas que vous tiendrez éternellement ainsi mon âme dans
votre main, et qu'après m'avoir désespérée il vous suffira de m'écrire
une lettre tendre pour me rendre tout mon amour. Ne mêlez plus
d'amertume au plaisir que je trouve à vous aimer; laissez-moi jouir du
charme que je trouve dans votre amour. Quoique je sois peut être plus
géomètre que vous, je ne suis pas si composée. Je ne vous dirai pas que
je vous aimerai toujours _à proportion_ de ce que je serai aimée; mais
je vous dirai bien que je ne puis être heureuse en vous aimant, si vous
ne m'aimez avec excès. Souvenez-vous qu'en fait d'amour, _assez_ n'est
point _assez_.

«Adieu. Je me meurs d'impatience de vous dire moi-même combien je vous
aime.»



CHAPITRE XVII

(1748)

   Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin au 10
   août; à Lunéville, du 11 au 26 août.


Voltaire et Mme du Châtelet quittent Paris au jour fixé, c'est-à-dire le
29 juin 1748. Ils se rendent directement à Commercy pour rejoindre le
roi de Pologne qui y est installé depuis le 15 juin.

S'il faut l'en croire, le philosophe part sans enthousiasme, il suit
_son astre_ «cahin caha»; comme d'habitude il est agonisant et il a
fallu «l'empaqueter» pour Commercy.

Le fidèle Longchamp accompagne ses maîtres.

Naturellement le voyage ne peut s'accomplir sans encombre. A
Châlons-sur-Marne l'on s'arrête à l'hôtel de _la Cloche_ pour changer de
chevaux. La marquise, qui éprouve quelque fatigue, demande à Longchamp
de lui faire apporter un bouillon. Mais la maîtresse de l'hôtel, qui
sait par les indiscrétions du postillon à quels illustres voyageurs elle
a affaire, se fait un devoir de les servir elle-même.

Quand Longchamp veut régler la dépense, l'hôtesse demande modestement
un louis, soit 24 livres, pour prix de son bouillon. Longchamp stupéfait
en réfère à la divine Émilie qui jette les hauts cris, proteste,
s'indigne. Mais la femme ne veut rien entendre; elle déclare qu'un louis
est chez elle le prix «d'un œuf, d'un bouillon ou d'un dîner», et
qu'elle ne diminuera pas un sol.

Voltaire, qui s'impatiente au fond de sa chaise de poste, descend à son
tour et intervient dans la discussion. Il le fait d'abord avec bonhomie;
il déclare s'en rapporter aux sentiments honnêtes de cette femme; il lui
explique qu'il ne demande qu'à payer un prix raisonnable, mais que sa
prétention est exorbitante; que jamais, dans aucun pays, un bouillon n'a
coûté un louis, etc.; toute son éloquence échoue devant l'entêtement de
l'aubergiste.

Alors le philosophe se met en colère; il déclare qu'il ne veut pas être
volé, qu'il ne paiera pas, qu'il ira plutôt devant la justice de son
pays, etc.

Mais l'hôtesse, loin de se laisser intimider, se fâche de son côté; elle
crie plus fort que Voltaire et Mme du Châtelet; elle crie qu'on refuse
de lui payer ce qu'on lui doit, qu'elle va appeler la maréchaussée,
faire arrêter les voyageurs; elle prend à témoin ses concitoyens qui peu
à peu sont accourus au bruit et forment autour de la chaise de poste un
cercle très hostile. Malgré tout, Voltaire, fort de son droit, ne veut
rien entendre. Mais Mme du Châtelet lui montre la foule qui les entoure,
et lui dit à voix basse que tout cela peut fort mal tourner; il cède
donc et paye le louis, objet du litige, mais non sans pester et sans
envoyer à tous les diables Châlons-sur-Marne et son hôtel, et en jurant
que de sa vie il ne s'arrêtera dans cette localité où l'on détrousse si
bien les voyageurs.

Ils repartent accompagnés par les huées des aimables habitants de cette
ville hospitalière.

Enfin, après trois jours de route, l'on arrive à Commercy le 1er
juillet, à huit heures du soir. Voltaire à l'agonie, n'en pouvant plus;
Mme du Châtelet, au contraire, soutenue par l'espoir de tomber dans les
bras de son cher amant, ne sent pas la fatigue et se montre plus jeune
et plus alerte que jamais.

Tous deux descendirent au château où leurs appartements étaient
préparés. L'entrevue avec le roi fut des plus touchantes; enfin après
des embrassades sans fin et après s'être bien dit tout le plaisir que
l'on avait à se revoir, l'on se sépara, remettant au lendemain toutes
les choses intéressantes que l'on avait à se raconter.

Une première déception, et la plus cruelle, attendait Mme du Châtelet.
Elle arrivait impatiente, comptant sur une nuit d'amour qui lui ferait
oublier les tristesses de la séparation; elle croyait voir Saint-Lambert
en débarquant, ou tout au moins trouver un mot lui indiquant où et
comment elle pourrait le rencontrer; rien, personne, pas un mot.
Désolée, désespérée, elle envoie son valet de chambre courir la ville,
tâcher de se renseigner. Impossible de découvrir le bel officier! Force
fut d'y renoncer. La marquise, désolée, en est réduite à remplacer les
effusions sur lesquelles elle comptait par une longue lettre où elle
reproche à son ami sa maladresse. Il lui était si facile d'envoyer
Antoine, son valet de chambre, au château; il aurait vu le Chevalier et
lui aurait indiqué le lieu du rendez-vous. Pour n'avoir pas trouvé cela
il fallait avoir bien peu d'imagination ou bien peu d'empressement.

«Je ne vous sais pas mauvais gré de n'être pas venu, lui écrit-elle
outrée, mais bien de ne m'en avoir marqué aucun empressement, et de
n'avoir vu que les difficultés sans songer aux expédients... Vous avez
si peu d'empressement que je trouve que je suis revenue beaucoup trop
tôt. Je ne m'attendais pas à passer la nuit à vous gronder, mais je me
gronde bien plus de vous avoir montré tant d'empressement. Je saurai me
modérer et prendre votre froideur pour modèle. Adieu, j'étais bien plus
heureuse hier au soir, car j'espérais vous trouver amoureux.»

Enfin ils se virent le lendemain et ce malencontreux incident fut vite
oublié.

L'appartement que Voltaire occupait dans le château était situé au
second étage de l'aile gauche et donnait sur les jardins. Celui de Mme
du Châtelet était au rez-de-chaussée, dans la même aile; les croisées
donnaient sur la grande cour du fer à cheval.

Comment la marquise et Saint-Lambert allaient-ils s'arranger pour se
voir facilement? On se rappelle l'ingénieuse combinaison qui, grâce à la
connivence du curé, permettait au jeune homme, lors des séjours de la
cour à Commercy, de se rendre chaque soir chez Mme de Boufflers.
N'était-il pas superflu d'imaginer un autre stratagème? Puisque celui-là
avait si bien réussi pour Mme de Boufflers, autant valait s'y tenir, et
l'utiliser pour celle qui lui avait succédé. Ainsi pensa Saint-Lambert,
et il se rendit chez le curé qui, toujours complaisant, s'empressa de
mettre à sa disposition le précieux appartement. De cette façon les deux
amants pouvaient se voir aussi fréquemment qu'ils le voulaient, sans que
Voltaire ni Stanislas eussent le moindre soupçon de ce qui se passait.
Seule la favorite était dans la confidence et elle se prêtait de bonne
grâce aux désirs de ses amis.

Ces visites nocturnes n'étaient pas toujours sans inconvénients ni
danger. Une nuit Mme du Châtelet, au lieu de passer par l'orangerie,
voulut prendre par les jardins; elle tomba dans un trou nouvellement
creusé, et elle n'en sortit qu'à grande peine et fortement contusionnée;
c'est par miracle qu'elle échappa à un affreux accident.

La présence du philosophe et de la marquise avait rendu à la cour de
Stanislas toute sa gaieté et tout son entrain.

Bien que Voltaire soit arrivé à l'agonie et qu'il affirme que son état
ne s'améliore pas, il est de toutes les fêtes, de tous les
divertissements. On donne des concerts, des soupers, des spectacles. Mme
du Châtelet, qui veut à tout prix plaire au roi de Pologne, se
multiplie; elle joue toutes les pièces qui ont déjà été données à
Sceaux. Elle représente avec succès _la Femme qui a raison_, _le Double
Veuvage_, les opéras du _Sylphe_, de _Zelindor_. Mme de Boufflers, Mme
de Lenoncourt, Mme de Lutzelbourg, M. de Rohan-Chabot, Panpan, Porquet,
etc., Voltaire lui-même lui donnent la réplique. Ces représentations ont
le plus grand succès: «On a de tout ici, hors du temps, écrit le
philosophe. Il est vrai que les vingt-quatre heures ne sont pas de trop
pour répéter deux ou trois opéras et autant de comédies.»

A la fin du _Double Veuvage_, Mme de Boufflers adresse au roi ces
quelques vers de Saint-Lambert:

          De la raison j'apprends l'usage,
    Pour aimer vos vertus, pour respecter vos lois.
          Je consacre à vous rendre hommage
          Les premiers accents de ma voix.

Après la représentation de _Zelindor_, c'est à Mlle de la Roche-sur-Yon,
qui est arrivée le 6 août, que Mme de Boufflers récite ce quatrain de
Voltaire:

    Princesse, dans ces lieux on vous répète encore
          Des sons par l'Amour applaudis.
    Vous entendrez chanter: _Qui vous voit, vous adore_.
          Tous nos cœurs vous l'ont déjà dit.

Voltaire était l'âme de tous les plaisirs. Les jours où l'on ne jouait
pas la comédie, on s'assemblait dans l'appartement du roi et l'on
faisait des lectures. C'est là que pour la première fois le philosophe
lut ses contes de _Zadig_, qu'il venait d'achever, et de _Memnon et
Babouck_, peinture des mœurs de Paris. C'est là également qu'avant de
l'envoyer aux Comédiens Français, qui devaient la représenter le 17
juillet, il donna lecture, en grande cérémonie, de sa pièce de
_Nanine_[115].

  [115] Il fit imprimer son conte de _Zadig_ chez Leseure de Nancy,
  et chez le libraire Briflot, à Bar, la 4e édition du _Panégyrique
  de Louis XV_.

Entre temps, Voltaire rime des madrigaux pour les dames. Lui, qui
s'entend si bien en flatteries, n'a garde d'oublier celle qui est
toute-puissante dans l'esprit du roi. C'est à elle qu'il dédie ses
meilleures chansons:

CHANSON POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS

    Pourquoi donc le Temps n'a-t-il pas,
        Dans sa course rapide,
    Marqué la trace de ses pas
        Sur les charmes d'Armide?
    C'est qu'elle en jouit sans ennui,
        Sans regret, sans le craindre.
    Fugitive encor plus que lui,
        Il ne saurait l'atteindre.

Comme il ne faut pas que Mme du Châtelet puisse s'aviser de jalousie,
Voltaire, en lui offrant un de ses ouvrages, lui adresse ces
compliments flatteurs:

    A vous qu'il est si doux et de voir et d'entendre,
    Qui remplissez si bien mon esprit et mon cœur,
    Qui savez tout penser, tout dire et tout comprendre,
    Vous dont l'esprit sublime et dont l'amitié tendre
    Font mon étonnement ainsi que mon bonheur.

La vie s'écoule plus charmante encore peut-être à Commercy qu'à
Lunéville, car Commercy «étant réputé campagne» l'étiquette est moindre,
s'il est possible.

Chaque jour amène des distractions nouvelles. Tantôt on va donner à
manger aux cygnes, tantôt on rame sur le grand canal; tantôt on va
goûter dans la forêt, à la Fontaine Royale; tantôt on visite les
environs en carrosse ou à cheval. Voltaire rajeunit à vue d'œil; il
charme toute la cour par sa gaieté et sa verve inépuisables.

C'est pendant ce séjour à Commercy, s'il faut en croire Mme de la
Ferté-Imbault, que le roi de Pologne eut la fantaisie de faire faire le
portrait de Mme de Boufflers; mais la marquise, qui détestait les
portraits et qui de plus craignait l'ennui et la fatigue des séances,
s'y refusait toujours obstinément. Stanislas eut alors recours à un
stratagème: «il imagina de faire venir en même temps que l'artiste un
cordelier auquel il donna l'ordre de lire à haute voix, pendant chaque
séance de peinture, les _Contes_ de la Fontaine; le contraste entre le
livre et le lecteur égayait tellement Mme de Boufflers qu'elle
consentait à se tenir tranquille».

Le 25 juillet au matin toute la cour admire une superbe éclipse de
soleil. Le roi, les courtisans, Voltaire, tout le monde est armé de
verres fumés pour mieux observer le phénomène. Malheureusement les
nuages ont empêché d'en voir le commencement: «A neuf heures
quarante-trois, il y avait près d'un doigt, et à midi quarante-trois le
soleil était encore éclipsé de plus d'un demi-doigt. Les montres étaient
montées sur un cadran solaire qui est dans la cour du château.» Mme du
Châtelet, grâce à ses connaissances techniques, éblouit toute la cour.

Voltaire est ravi: il mène une vie délicieuse, il est dans un beau
palais, il jouit de la plus grande liberté, il travaille à ses heures,
Mme du Châtelet est près de lui, que peut-il désirer de plus? Mais il a
si bien pris l'habitude de se plaindre qu'il écrit malgré tout à
d'Argenson: «Je suis un des plus malheureux êtres pensants qui soient
dans la nature.»

Mme du Châtelet est non moins ravie de son séjour: «Le roi de Pologne
est très aimable, écrit-elle à d'Argental, et d'une bonté qui
m'enchante.»

A propos des d'Argental, ils doivent venir en août faire une visite à
Cirey. C'est entendu et promis. Mais comment quitter Commercy où l'on
s'amuse tant, où l'on a tant à faire, où l'on est absorbé du matin au
soir, et où l'on est si bien fêté? comment quitter ce roi de Pologne,
si aimable, si bon? Quand on lui parle de s'éloigner, il jette les haut
cris, il refuse. Quoi, l'on attend les d'Argental à Cirey! Eh bien!
qu'ils viennent à Commercy, le roi les invite.

«Plus de Cirey, mes chers anges, écrit Voltaire à d'Argental, le 2 août.
Nous avons représenté au roi de Pologne, comme de raison, qu'il faut
tout quitter pour M. et Mme d'Argental. Il a été bien obligé d'en
convenir; mais il est jaloux, et il veut que vous préfériez Commercy à
Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part de venir le voir. Vous
serez bien à votre aise; il vous fera bonne chère: c'est le seigneur de
château qui fait assurément le mieux les honneurs de chez lui. Vous
verrez son pavillon avec des colonnes d'eau, vous aurez l'opéra ou la
comédie le jour que vous viendrez... Mme du Châtelet joint ses prières
aux miennes, refuserez-vous les rois et l'amitié?» (Août 1748.)

La cour revient à Lunéville le 17 août et Stanislas commence aussitôt
ses préparatifs pour aller passer quelques jours à Trianon, auprès de sa
fille.

Voltaire en fait autant; il veut assister à la première représentation
de _Sémiramis_ et il s'arrange de façon à faire coïncider son voyage
avec celui du roi de Pologne.

Mme du Châtelet ne veut pas quitter la Lorraine pour si peu de temps, et
puis le roi lui a demandé de tenir compagnie à Mme de Boufflers; elle
n'accompagnera donc pas son ami. N'a-t-elle pas alors la singulière
idée de vouloir que Saint-Lambert serve de compagnon de voyage à
Voltaire! Mais si ce dernier, toujours bonhomme, se prête à la
combinaison, Saint-Lambert se montre plus récalcitrant; il finit par
refuser nettement et il déclare qu'il ne quittera pas Nancy.



CHAPITRE XVIII

(1748)

   Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du 26
   août au 10 septembre 1748.


Tous les plaisirs de Lunéville sont interrompus par le départ de
Stanislas pour Versailles où il va voir sa fille.

Avant de s'éloigner, il conduit Mme de Boufflers à Plombières; il est
convenu qu'elle y fera une cure de quelques jours; puis de là, elle se
rendra au château de Saverne, résidence d'été des cardinaux de Rohan, où
elle est invitée à faire un séjour. C'est une demeure délicieuse qu'on a
surnommée, non sans motifs, _l'embarquement pour Cythère_, et qui a
laissé chez tous les contemporains des souvenirs inoubliables. C'est là
que la favorite attendra le retour du roi qui doit avoir lieu dans les
premiers jours de septembre[116].

  [116] Voir _le Duc de Lauzun et la cour de Louis XV_, chapitre
  XXV.

Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie à Plombières, il a
instamment prié Mme du Châtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun
prétexte sérieux pour se dérober, et puis, comment repousser la prière
du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dépend tellement de lui et
de la maîtresse! Donc, malgré son ardent désir de rester à Lunéville
avec Saint-Lambert, elle se croit obligée d'accepter et même de
témoigner beaucoup de satisfaction.

Mme du Châtelet n'était pas seule à accompagner Mme de Boufflers; le roi
de Pologne, avec un aveuglement et une naïveté touchants, avait
absolument exigé que le vicomte d'Adhémar fût également du voyage, et le
vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de résistance.

L'on devait encore retrouver à Plombières Mlle de la Roche-sur-Yon, qui
y était installée, depuis le 16 août, pour prendre les eaux, sous la
direction du _médecin-inspecteur_, M. de Guerre[117].

  [117] Il avait été nommé par brevet de Stanislas du 4 décembre
  1747.

La société était donc assez nombreuse pour qu'on n'eût pas à redouter
l'ennui; du reste, le séjour ne devait être que de quatre jours, et
quatre jours sont bien vite écoulés.

Déjà à cette époque, Plombières passait pour une résidence affreuse:
«C'est le plus vilain endroit du monde», disait Marie Leczinska.
Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait écrit sur ce

          ...sombre rivage
    De Proserpine l'apanage

quelques vers qui témoignaient du triste souvenir qu'il en avait gardé,
et qui n'étaient pas de nature à promettre grand agrément à Mme du
Châtelet et à ses amies:

A MONSIEUR PALLU[118]

1729.

    Du fond de cet antre pierreux,
    Entre deux montagnes cornues,
    Sous un ciel noir et pluvieux,
    Où les tonnerres orageux
    Sont portés sur d'épaisses nues,
    Près d'un bain chaud, toujours crotté,
    Plein d'une eau qui fume et bouillonne,
    Où tout malade empaqueté,
    Et tout hypocondre entêté,
    Qui sur son mal toujours raisonne,
    Se baigne, s'enfume, et se donne
    La question pour la santé;
    Où l'espoir ne quitte personne;
    De cet antre où je vois venir
    D'impotentes sempiternelles,
    Qui toutes pensent rajeunir;
    Un petit nombre de pucelles,
    Mais un beaucoup plus grand de celles
    Qui voudraient le redevenir;
    Où, par le coche, on nous amène
    De vieux citadins de Nancy,
    Et des moines de Commercy,
    Avec l'attribut de Lorraine,
    Que nous rapporterons ici;
    De ces lieux où l'ennui foisonne
    J'ose écrire encore à Paris.
    Malgré Phébus qui m'abandonne
    J'invoque l'Amour et les Ris.

  [118] Intendant de Nevers.

Donc, aussitôt arrivées à Plombières, les deux dames s'installent, mais
dans quelles conditions, mon Dieu!

«Nous sommes ici logées comme des chiens, écrit Mme du Châtelet: tout y
est d'une cherté affreuse. On est logé cinquante dans une maison. J'ai
un fermier général qui couche à côté de moi; nous ne sommes séparés que
par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui
se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit
jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une
écurie.»

Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arrivé le jeudi
et l'on doit partir le lundi!

Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer
tous les projets. Il est si délicat à narrer, qu'il vaut mieux laisser
la parole à Mme du Châtelet:

«Quelque chose a pris Mme de Boufflers, précisément à la moitié du
chemin, écrit-elle à Saint-Lambert. Cela n'est-il pas désolant? Il n'en
faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de
même, quand cela l'aurait prise à Lunéville. Ce qui doit vous consoler,
c'est que je suis dans le même état.»

La vie à Plombières est d'une monotonie désespérante. Mme du Châtelet
passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire
une si séduisante description, et les jours lui paraissent terriblement
longs. Elle travaille toute la matinée, sauf une demi-heure qu'elle va
passer auprès de Mlle de la Roche-sur-Yon, à l'heure du bain.

A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à
trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper,
qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se
prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché.

Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très
agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre,
et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète
et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.

Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de
son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille
récriminations.

Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne
l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du
reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement,
etc.

La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville,
mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait
d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à
Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons.
D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des
difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir.

Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas
qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc
faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute
la douceur de leur vie.

Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y
prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à
peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument.

Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne
prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense
qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.

Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont
dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire
quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs
forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages.

«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font
le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je
serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans
vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon cœur
n'est jamais endormi.»

«Votre amour, les marques que j'en reçois, la manière dont vous
l'exprimez, tout ce que vous m'écrivez, fait mon bonheur, et enflamme
mon cœur... Il n'y a point de cœur comme le vôtre, ni d'amour qui
ressemble à celui qui nous unit... J'ai trouvé le trésor pour lequel
l'Évangile dit qu'il faut tout abandonner.»

Elle termine par cette phrase si tendre:

«Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et
de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi
vrai, peut tout faire supporter, même l'absence.»

Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilité et de tendresse; à l'en
croire, il se sent tellement emporté par sa passion, qu'il finit par en
redouter les conséquences; il demande même à Mme du Châtelet de
l'arrêter sur cette pente fatale et de lui apprendre à moins aimer:

«Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est à moi que vous vous adressez, à moi à
qui vous devez de connaître ce qu'on doit appeler aimer; en vérité, vous
ne pouviez plus mal vous adresser.»

Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas à son ami les
sentiments que plus que jamais elle éprouve pour lui:

«Désirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie,
tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant
d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne
pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les
marques de votre passion excitent dans mon cœur. Tous mes sentiments
sont durables, tout fait des traces profondes dans mon âme.

«Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon cœur,
vous réalisez toutes mes chimères. Je ne crois pas qu'il fût possible de
trouver un cœur aussi tendre, aussi appliqué, aussi passionné que le
vôtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois
que je partirais ce soir à pied, pour l'aller trouver. Peut-être
m'aimerez-vous également quelque jour, et alors, je ne désirerai plus
rien.»

Heureusement, quelque pénible que soit la séparation, on ne meurt pas
pour une absence de quatre jours! On est déjà au samedi. Encore
quarante-huit heures, et les heureux amants seront réunis! Mais hélas,
on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'après-midi, la
changeante marquise, qui trouve la vie de Plombières fort agréable,
annonce à son amie que ses projets sont changés, qu'elle est toujours
souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira
pas le lundi, ainsi qu'il est convenu.

Laissons la divine Émilie annoncer elle-même cette désastreuse nouvelle:

«C'est assurément la plus malheureuse femme du monde qui vous écrit...
Je vois très clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne désire
plus qu'elle aille à Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y
est comme un chien, comme un pauvre à l'hôpital; elle n'y dort pas une
minute, et il est sûr que si sa santé va mal, elle ne s'y rétablira pas.
Mais elle est dure sur elle-même, faible et complaisante, et elle reste
volontiers où elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime
mieux être ici avec son indisposition qu'à Lunéville où elle n'aurait ni
vicomte, ni comète; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut
empêcher.

«Vous auriez pitié de moi si vous voyiez l'excès de malaise et d'ennui
où je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'être dans une écurie,
toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour
une maudite comète qui ne m'intéresse point, et de penser que je
pourrais passer, à Cirey ou à Lunéville, des jours délicieux avec vous.

«Il faut regarder ceci comme un temps de calamité, et tâcher de n'en
plus essuyer de semblable.

«Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je
travaille dix heures par jour et je n'avais pas compté être si
longtemps.»

Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du
Châtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais,
en revenant, elle écrit à Saint-Lambert cette phrase bien
caractéristique de la religion de l'époque: «Je viens de la messe, où
j'ai lu Tibulle, et où je ne me suis occupée que de vous.»

Il n'est toujours pas question de départ. Le lundi, même silence. N'y
tenant plus, Mme du Châtelet interroge son amie et apprend, avec
douleur, que sa santé ne lui permettra pas de se mettre en route avant
le jeudi, peut-être même le vendredi!

«Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse à moi-même
et aux autres! Comment! je pourrais être avec vous, et je suis encore
ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je
mécontente tout le monde.»

Elle est d'autant plus désolée, d'autant plus troublée qu'elle reçoit de
Saint-Lambert des lettres qui l'inquiètent. Le brillant officier, qui
cherche à distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succès
mondains: il est en coquetterie réglée avec Mme de Thiange, avec Mme de
Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Châtelet soit calme,
quand il courtise ces dames, il ne pense qu'à elle, à elle seule. Cet
aveu surprenant ne rassure qu'à demi la marquise qui lui répond
sévèrement:

«Je ne puis vous savoir gré de vos coquetteries; il est vrai que votre
lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce
qui était en vous pour distraire votre cœur.

«Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupiré auprès de Mme
de Thiange, et que ce ne fût pas pour elle: auriez-vous dû seulement
savoir si elle y était, et si elle est jolie? Mon cœur a encore bien
des choses à apprendre au vôtre.

«Peut-être vous accoutumez-vous à vous passer de moi; peut-être
coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier?

«Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien,
je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.»

Elle se lance dans un véritable dithyrambe amoureux:

«Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous
ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait
jamais, vous aurez empoisonné ma vie; mais si vous m'aimez comme vous
savez aimer, vous serez bien heureux.

«J'ai essayé ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne
le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne
venez pas à Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce
n'est pas la peine de vivre pour éprouver des privations si cruelles.
J'ai aujourd'hui un dégoût de tout, qui va jusqu'au dégoût de moi-même;
mais je songe que vous m'aimez peut-être encore et cela me rend du goût
pour la vie.»

Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un
peu d'aigreur dans leurs rapports.

Mme de Boufflers reçoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitôt après
l'avoir lue, elle la déchire avec soin. Mme du Châtelet qui a reconnu
l'écriture est surprise, et le soupçon lui traverse l'esprit.

Le lendemain, Saint-Lambert écrit encore à Mme de Boufflers, mais cette
fois une lettre ouverte qu'il charge la divine Émilie de remettre
elle-même; dans cette missive, il ne craint pas de dire à la marquise
qu'il _l'aime à la folie_ et qu'elle lui _permet sans doute de l'adorer
toujours_.

«Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolérable?» écrit Mme
du Châtelet indignée.

«Vous m'avez ôté toute ma confiance en vous, vous m'avez trompée.

«Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais
un monstre de fausseté et de duplicité. Mais il n'y a pas de dessein,
quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez
semblant... _On n'adore point son amie, on ne l'aime point à la folie_,
surtout quand on se pique d'attacher aux termes des idées précises.»

Dans sa colère, et avec la perspicacité de la femme jalouse, elle
soupçonne la vilaine comédie que joue Saint-Lambert depuis le
commencement de leur idylle.

«Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de
ses légèretés, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez à vous
distraire. Cela est toujours flatteur pour moi.

«Je suis bien sûre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites
toujours accroire que vous êtes amoureux d'elle; mais on n'aime guère
quand on peut dire à une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous
aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous
me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse.

«Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de
délicatesse, si j'écrivais sur ce ton-là à Paris[119] et si je disais un
mot qui ne marquât l'amitié la plus décidée telle. Si ce ton-là vous est
nécessaire pour conserver les bontés de Mme de Boufflers, perdez-les
courageusement, ou vous ne méritez pas mon cœur.»

  [119] A Voltaire.

Cette idée, ce soupçon empoisonnent la vie de Mme du Châtelet. Elle
souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi
dans son amour-propre. Elle est d'autant plus troublée que dans sa
naïveté elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours,
qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle éprouve d'en
être séparée et de la joie que le retour prochain doit lui procurer.

Mme du Châtelet n'était pas au bout de ses peines.

Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours
pas question de départ. La divine Émilie, anxieuse, interroge Mme de
Boufflers, et cette dernière lui répond tranquillement qu'elle est
parfaitement en état de partir; qu'elle aurait même pu voyager, sans
inconvénient, depuis le mardi, mais que décidément elle se plaît à
Plombières, et qu'elle se décide à y rester pour son plaisir.

Mme du Châtelet, outrée d'avoir été jouée, désespérée à la pensée de
prolonger encore son absence, répond à son amie de rester, puisque le
cœur lui en dit; mais que, quant à elle, elle ne demeurera pas un jour
de plus, et qu'elle va immédiatement commander sa chaise de poste.

Elle était en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annonça la
visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la
douceur même, ne se possède plus. Il fait une scène violente; il
reproche à la marquise d'avoir un mauvais cœur, d'être une âme égoïste;
il l'accuse de risquer, pour un caprice, la santé de son amie, etc.

Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mêle à la querelle. Elle
approuve bien entendu d'Adhémar; elle oublie les dix jours que la divine
Émilie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche
de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis.
Bref, les deux dames se séparent fort aigrement, presque brouillées, et
Mme du Châtelet désolée se décide à rester encore.

Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misères et elle
quitta, pour toujours, cet «infernal séjour». Le soir même, toute la
petite société se retrouvait à Lunéville.



CHAPITRE XIX

(1748)

   Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26 août
   au 10 septembre 1748.


Pendant que Mme du Châtelet et Mme de Boufflers se querellent à
Plombières, voyons ce que sont devenus le roi de Pologne et l'illustre
auteur de _Sémiramis_.

Tous deux sont partis de Lunéville le 26 août, à cinq heures du matin.
Ils se sont arrêtés à Nancy et sont descendus à la _Mission_ pour y
prendre un repas, et, en même temps, voir le Père de Menoux. Mais le roi
a commandé son dîner pour dix heures, et il n'est que huit heures et
demie. Qu'importe! il veut être servi tout de suite «sans se mettre en
peine si les viandes sont cuites ou non». Après un dîner détestable, les
deux voyageurs se séparent.

Stanislas passe une journée à Commercy, puis il va voir M. de Meuse dans
sa terre de Sorrey. Il arrive le 29 août à Versailles, et, suivant son
habitude, s'installe aussitôt à Trianon.

Voltaire, de son côté, s'arrête trois jours chez son ami l'évêque de
Châlons, Choiseul-Beaupré; puis, deux jours chez M. de Pouilli. Il
arrive à Paris le 29 également, le matin même de la première
représentation de _Sémiramis_.

Le poète n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa pièce. En
choisissant, en effet, un sujet déjà traité par Crébillon, il n'avait
cherché qu'à humilier un confrère[120], mais il n'ignorait pas qu'une
cabale puissante s'était organisée pour faire échouer sa nouvelle
œuvre.

  [120] Crébillon avait fait jouer une _Sémiramis_ le 10 avril
  1717.

Le soir de la première représentation, on eût dit qu'une bataille allait
se livrer dans le paisible asile de la Comédie.

Voltaire avait mobilisé toutes ses troupes, sous des chefs habiles et
décidés, entre autres le chevalier de la Morlière[121]. Longchamp avait
également amené quelques amis «capables de bien claquer et à propos».

  [121] Le chevalier de la Morlière était un chef de claque
  émérite, et il est resté célèbre:

  «Il s'était fait une manière de bâiller éclatante et prolongée qui
  produisait le double effet de faire rire et de communiquer le même
  mouvement au diaphragme de ses voisins. Un jour, la sentinelle
  l'avertit de ne pas faire tant de bruit: «Comment, mon ami, lui
  dit-il, vous qui paraissez un homme de sens et qui avez l'habitude
  du spectacle, est-ce que vous trouvez cela beau?--Je ne dis pas
  cela, lui répond le soldat un peu adouci, mais ayez la bonté de
  bâiller plus bas.» (SUARD, _Mélanges de littérature_.)

Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crébillon, il est
vrai, bâillaient à qui mieux mieux; c'était la manière de siffler de
l'époque, et non la moins dangereuse puisqu'elle était contagieuse. Mais
les troupes de la Morlière applaudissaient et cela faisait
compensation.

Cependant la décoration, pour laquelle on avait dépensé des sommes
considérables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait
beaucoup au troisième acte, comme nouveauté, fut loin de produire
l'effet terrifiant qu'on espérait; en somme, les trois premiers actes
parurent assez froids.

Malheureusement il se produisit au quatrième acte, celui sur lequel
l'auteur fondait les plus grandes espérances, un incident burlesque qui
faillit faire tomber la pièce.

On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des
comédiens, était de prendre place sur la scène elle-même, à droite et à
gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient même debout, au fond
du théâtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille
inconvénients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des
acteurs, et on avait même été obligé de placer des sentinelles sur la
scène, pour maintenir l'ordre.

Le soir de _Sémiramis_ la foule était immense, aussi bien sur la scène
que dans la salle; c'est à peine si les comédiens pouvaient se mouvoir.
Au quatrième acte, à la scène du tombeau de Ninus, quand le fantôme se
montre[122], il lui fut impossible de traverser les rangs des
spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en
aide et se mit à crier naïvement:

«Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plaît, place à l'ombre...»

Ces mots déchaînèrent un fou rire dans la salle; les partisans de
Crébillon les exploitèrent si bien que la pièce fut interrompue, et que
c'est à peine si on put la terminer.

  [122] Dans la tragédie de _Sémiramis_, l'ombre de Ninus
  paraissait sur la scène. Les comédiens français avaient eu la
  singulière idée d'habiller de deuil l'acteur qui jouait le rôle
  de l'ombre. A cette nouvelle, Voltaire s'était révolté, et il
  avait prié sa nièce, Mme Denis, d'intervenir auprès de
  d'Argental.

  Voici la lettre de Mme Denis à d'Argental:

  «Je reçois dans l'instant, Monsieur, une lettre de M. de Voltaire.
  Sans doute qu'il ne sait point encore votre retour. Il me charge
  de faire dire sur-le-champ aux comédiens qu'il défend absolument
  que son ombre soit vêtue en noir. Voilà les propres mots de sa
  lettre:

  «_Les crêpes noirs sont ridicules. Il faut un habit guerrier tout
  blanc, une cuirasse bronzée, une couronne d'or, un sceptre d'or et
  un masque tout blanc comme dans la statue du_ Festin de Pierre.
  _Je vous prie de ne pas souffrir que l'ombre porte le deuil
  d'elle-même._»

  «Il me mande qu'il sera à Paris les premiers jours de septembre et
  que sa santé est fort mauvaise; _il est actuellement à Lunéville_.
  Je me flatte que vous voudrez bien dire aux comédiens ses
  intentions et les faire suivre. J'aurais saisi cette occasion avec
  bien de l'empressement pour avoir l'honneur de vous voir, si je
  n'avais une fluxion dans la tête, qui m'empêche de sortir. Je
  n'ose espérer que vous m'en dédommagerez en me faisant celui de
  passer chez moi à vos heures perdues. J'en serais trop flattée.

    «MIGNOT DENIS.»
    (Inédite.)

Voltaire voulant à tout prix savoir ce que le public, le vrai public,
pensait de sa pièce, se coiffe d'une énorme perruque sans poudre, qui
lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau à trois cornes, d'une
longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi déguisé il se rend au café
Procope, où ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un
coin obscur, et écoute. Poètes, auteurs, journalistes, amateurs,
discutaient avec passion la nouvelle pièce: les uns la portaient aux
nues, les autres la traînaient dans la boue. Après une heure et demie de
ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harassé de fatigue et la fièvre
dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait
complètement le cinquième acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux
comédiens leurs nouveaux rôles.

Le soir, la cabale resta stupéfaite de ne plus retrouver les endroits
qu'elle devait siffler. _Sémiramis_ eut un grand succès et fut jouée
quinze fois de suite, ce qui était très joli pour l'époque.

Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10
septembre; mais il avait passé par tant d'émotions que sa santé était
fort ébranlée: la fièvre ne le quittait pas.

Jusqu'à Château-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais, à partir
de ce moment, ses souffrances augmentèrent, et, quand il arriva le 12 à
Châlons, il était dans l'état le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer
à poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrêter à l'hôtel de _la
Cloche_ qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit à la
poste où il s'alita.

Il se jugeait lui-même si malade qu'il recommanda à Longchamp «de ne le
point abandonner, et de rester près de lui pour jeter un peu de terre
sur son corps quand il serait expiré».

La nuit fut très mauvaise; il avait le délire, parlait sans cesse de
_Sémiramis_, du _Catilina_ de Crébillon, etc. Le lendemain, il était au
plus mal: il n'avalait que du thé et de l'eau panée, et c'est à peine
s'il pouvait remuer.

Le soir du sixième jour, Voltaire déclara qu'il ne voulait pas mourir à
Châlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on
l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal à
Nancy. L'on s'arrêta à la poste et le malade fut couché dans un bon lit.
Puis Longchamp se mit à table près de son maître et commença à dévorer
un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: «Que
vous êtes heureux d'avoir un estomac et de digérer!» A ce moment
Longchamp, après plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et
une douzaine de rouges-gorges. Il invita son maître à l'imiter. Voltaire
se laissa tenter et avala deux oiseaux avec appétit. Sur ce il
s'endormit et se réveilla le lendemain dans les meilleures dispositions
du monde.

Le soir même il était à Lunéville, où il retrouvait Mme du Châtelet.

Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, après les émotions violentes
que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas.

Il est arrivé le 29 et il s'est installé à Trianon, qu'on lui réserve
toujours lors de ses fréquents voyages. Comme d'habitude, il a emmené
avec lui un détachement de sa bouche, c'est-à-dire un contrôleur, un
cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne également,
ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de
Thianges, le neveu de son grand veneur.

On rend au roi les mêmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef
de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses.

Chaque jour, le roi se rend de Trianon à Versailles et il passe la
journée avec la reine, dans l'appartement du comte de Clermont que l'on
a mis à sa disposition.

Stanislas adorait sa fille et il lui témoignait sa tendresse de mille
façons touchantes. Il vivait avec elle sur un pied de bonhomie et de
familiarité qui excluait tout cérémonial. Quand ils étaient seuls, il
n'y avait qu'un père et une fille tendrement unis. Il la tutoyait
volontiers, et il ne craignait pas de lui rappeler les mauvais jours
qu'ils avaient traversés ensemble: «Vois, Marie, lui disait-il un jour,
comme la Providence protège les honnêtes gens! Tu n'avais pas de chemise
en 1725, et tu es reine de France!»

Un autre jour, voulant se reposer dans ses appartements, il lui disait
familièrement: «Tiens, Marie, voilà ma perruque; fais qu'on n'y touche
pas jusqu'à ce que je sois éveillé. Je vais dormir sur ton canapé.»

Par contre, les relations de Stanislas avec Louis XV étaient empreintes
d'une cérémonieuse froideur. Marie Leczinska prenait souvent son père
pour confident de ses chagrins intimes, et elle ne lui cachait pas les
tristesses de sa vie. Mais, si Stanislas pouvait compatir aux chagrins
de sa fille, son propre genre de vie prêtait trop à la critique pour
qu'il pût se permettre la moindre observation vis-à-vis de son gendre.
On prétend même que Louis XV, en apprenant la liaison de Stanislas avec
Mme de Boufflers, aurait dit: «A présent mon beau-frère n'a plus rien à
me reprocher.»

La reine était, en grande partie, responsable de la situation dont elle
se plaignait, et Stanislas était trop juste pour lui dissimuler les
torts qu'elle avait eus. Elle avait agi vis-à-vis de son époux avec
autant de maladresse que d'inexpérience.

Le roi lui avait d'abord témoigné beaucoup de tendresse, mais des
maternités fréquentes avaient fini par agacer la reine qui crut de bon
air de faire peu de cas des empressements de son époux. «Eh! quoi!
disait-elle, toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher!»
Sous le prétexte de raisons de santé, elle faisait faire de longs jeûnes
au roi.

Et puis, Marie Leczinska avait mille manies innocentes, mais énervantes.
Elle avait peur des esprits et voulait toujours une femme près d'elle
pendant la nuit, d'abord pour lui faire des contes pour l'endormir,
ensuite pour la rassurer. C'est à peine si cette femme s'éloignait quand
le roi arrivait. La reine ne dormait presque pas et se levait cent fois
pour s'occuper de sa chienne; puis elle se couvrait de façon si exagérée
qu'on étouffait littéralement sous les couvertures.

S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, très sujette à caution
quand il s'agit de Marie Leczinska, Stanislas aurait trouvé sa fille la
plus ennuyeuse des reines, et il aurait complètement approuvé la
conduite de son gendre.

«Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il
raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction
était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à la fin la
jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne
trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller de prendre une
maîtresse comme l'on prend une médecine.»

Louis XV, en effet, prit la médecine sous les espèces de Mme de Mailly,
et, de ce jour, il ne remit plus les pieds chez la reine.

La malheureuse princesse, complètement abandonnée, menait l'existence la
plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, élevées loin d'elle à
l'abbaye de Fontevrault; elle en resta séparée pendant douze ans sans
les revoir une seule fois.

Elle vivait retirée dans ses appartements, livrée à d'incessantes
pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et
de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait,
et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre
chinois, dont elle forma tout un cabinet[123]. Comme son talent n'était
pas très décidé, elle avait attaché à sa personne un peintre, qu'elle
nommait gaiement son «teinturier», et qui revoyait ses œuvres. Elle
appelait plaisamment son atelier «son laboratoire».

  [123] Ce cabinet chinois a été légué par la reine à sa dame
  d'honneur, la comtesse de Noailles; il existe encore,
  admirablement conservé, au château de Mouchy.

Marie Leczinska cherchait encore une consolation à l'abandon dans lequel
elle vivait dans les soins d'une société intime, où elle trouvait
beaucoup de charme. On se réunissait tous les soirs chez sa dame
d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole[124], et,
malgré la sévérité de la princesse, la conversation était parfois fort
gaie.

  [124] Le cavagnole était un jeu importé vers le milieu du
  dix-huitième siècle de Gênes où on le nommait _cavaiola_. C'était
  une sorte de loto; il se jouait à l'aide de petits tableaux à
  cinq cases contenant des figures et des numéros.

  Voltaire en dit dans une de ses épîtres:

    On croirait que le jeu console,
    Mais l'ennui vient, à pas comptés,
    A la table d'un cavagnole,
    S'asseoir entre deux Majestés.

Un des plus intimes du petit cercle royal était le président
Hénault[125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la
dauphine. C'était un homme aimable et poli, qui n'est resté connu que
par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu déjà faire
de longs séjours à Lunéville, lorsqu'il se rendait aux eaux de
Plombières. Il éprouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le
roi l'aimait beaucoup.

  [125] 1684-1770. Président au Parlement. Il avait composé un
  _Abrégé chronologique de l'histoire de France_ qui lui avait
  ouvert les portes de l'Académie. On disait que ce livre avait été
  fort utile à M. et à Mme Geoffrin, parce qu'il leur avait appris
  qu'Henri IV n'était pas le fils d'Henri III, et que Louis XII
  n'était pas le père de Louis XIII, ce qui les avait étonnés au
  dernier point.

Moncrif, le lecteur de la reine, était aussi un des assidus de ces
réunions journalières; c'était un homme agréable, très simple, et que
l'Académie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus
que modestes: il avait écrit une histoire des chats. Par la protection
de la reine, il fut nommé historiographe de France. «Historiographe!
s'écria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous
voulez dire!»

Ce qui en lui plaisait le plus à la reine, c'est qu'il passait pour
avoir des mœurs irréprochables. Voltaire prétendait cependant que cette
réputation était usurpée; il assurait l'avoir entendu dire à quelques
danseuses de l'Opéra: «Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de
souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait
quatre-vingt-douze marches à monter, un petit souper assez bon, et dix
louis à gagner.» La proposition ne passait pas inaperçue, et l'on
prétendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du
pavillon de Flore qu'il habitait.

Moncrif, lui aussi, était un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur
son invitation, il avait été faire un séjour à la cour de Lunéville.

Militaire, poète, physicien, habitué des sociétés les plus brillantes de
Paris, le comte de Tressan[126] était également fort apprécié dans le
cercle de la reine; la légèreté de ses mœurs en faisait bien un peu un
objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener à
de meilleurs sentiments, lui témoignait une bienveillance toute
particulière.

  [126] Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan, né au Mans
  le 5 octobre 1705 dans le palais de son grand-oncle, évêque du
  Mans. Il fit ses études au collège de la Flèche et à
  Louis-le-Grand. Il était petit-neveu de la duchesse de Ventadour,
  gouvernante du roi. Son père, ses oncles, tous ses parents
  étaient de la société intime du Palais-Royal.

Souvent même Tressan se permettait des familiarités qui, de la part d'un
autre, auraient été sévèrement réprimées. Un soir, dans la conversation,
on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et
approcheraient bientôt de Versailles:

--Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal?
dit la reine inquiète.

--Madame, répondit un des assistants, Votre Majesté courrait grand
risque d'être houssardée.

--Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous?

--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.

--Mais si vos efforts étaient inutiles?

--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son
maître; après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
manger comme les autres.

La pieuse reine se contenta de rire de ce propos galant, mais fort
irrévérencieux.

On avait donné à Tressan le surnom de «mouton» qu'il avait déjà chez Mme
de Tencin; et, comme les femmes de la société de la reine avaient été
surnommées «les saintes», on l'appela le «mouton des saintes».

Quand il faisait quelque escapade, quelque absence inexplicable, on lui
infligeait comme pénitence de composer un cantique, une traduction de
psaumes, ou quelque pièce de poésie pieuse.

Un jour que Tressan arrivait de l'armée après une campagne très
périlleuse, la reine lui demanda:

--Eh bien! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers.
Avez-vous un peu pensé à nous?

--Oui, madame, répondit-il; je n'ai point oublié que je servais mon
Dieu, mon roi et ma patrie.

--Mais le moral, comment va-t-il?

--Madame, il va son petit train.

Comme il fit plusieurs fois la même réponse, on lui donna le surnom de
«petit-train» qui désormais fut substitué à celui de «mouton».

Stanislas, naturellement, recevait mille marques d'attention de tous les
membres de la petite société de sa fille; il les connaissait tous
intimement. Il était même particulièrement lié avec Tressan, dont les
goûts littéraires, les qualités brillantes lui plaisaient extrêmement.
Il allait le retrouver prochainement en Lorraine.

Pendant son séjour, Stanislas eut plus d'une fois d'assez vives
discussions avec sa fille qui voulait à tout prix le remarier avec Mlle
de la Roche-sur-Yon. La princesse qui était fort riche, mais dont la
situation à la cour était mal définie, ne demandait pas mieux que d'unir
son sort à celui du roi de Pologne: «Cette princesse, écrit d'Argenson à
propos de ce projet d'union, a des dégoûts sur son rang dont on lui
refuse les prérogatives avec affectation; cela ressemble à une
bourgeoise qui achète la main d'un vieux duc pour se donner un
rang[127].»

  [127] Mme de la Ferté-Imbault prétend que c'est Marie Leczinska
  qui s'opposa au mariage de son père pour ne pas perdre ses
  économies. C'est une pure calomnie; la reine n'aurait rien tant
  désiré que de voir son père se remarier.

Mais Stanislas, qui avait trouvé on ne peut plus agréable de ne plus
être en butte aux récriminations de sa femme, appréciait tellement sa
nouvelle situation qu'il s'obstinait à n'en vouloir pas changer.

Il eut avec sa fille, qui lui reprochait sa conduite, ou plutôt son
inconduite, plusieurs scènes assez violentes pour qu'on les entendît de
l'antichambre; sans s'éloigner du respect qu'elle devait à son père,
Marie Leczinska lui fit de respectueuses représentations; elle l'exhorta
à chasser Mme de Boufflers et à se constituer enfin une situation
régulière en épousant la princesse.

Non seulement Stanislas ne voulut rien entendre, mais encore il profita
de son séjour à Versailles pour contribuer à la fortune de la chère
favorite; il sollicita de son gendre une place de dame auprès de
Mesdames pour la marquise de Boufflers; Louis XV l'accorda, sans
empressement il est vrai, et il n'y eut encore aucune expédition de
brevet.

Le roi, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il désirait, sachant que Mme de
Boufflers avait quitté Plombières et l'attendait à Lunéville, songea au
retour.

Avant de s'éloigner, il remit des cadeaux à tout son entourage. Les
officiers qui l'avaient gardé reçurent une tabatière d'or avec son
portrait; les exempts, une tabatière d'or, mais sans portrait.

Stanislas prit congé de sa fille le mardi 10 septembre et il reprit la
route de la Lorraine. Il arriva à Lunéville le 13, impatiemment attendu
par Mme de Boufflers et Mme du Châtelet.



CHAPITRE XX

(1748)

  Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6
    octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est
    interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à
    Commercy du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à
    Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet
    est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend
    Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du
    philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation
    générale.--Les _Deux Amis_.


Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer à Mme de
Boufflers l'heureux succès de sa négociation: il avait obtenu pour elle,
auprès de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle désirait
vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'écrire trois lettres à
Mesdames pour les remercier. Grand fut l'étonnement des princesses
auxquelles Louis XV n'avait parlé de rien. Elles s'empressèrent d'aller
porter leurs lettres au roi, qui se borna à leur répondre: «C'est vrai,
j'ai promis une place auprès de vous, mais seulement quand il y aurait
une vacance.»

Après son lamentable retour à Lunéville, Voltaire avait dû s'aliter et
recourir à la science du célèbre Bagard.

Peu à peu cependant, à force de soins et de repos, son état s'améliore,
et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre à
la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et
le poète est assez bien rétabli pour la suivre et s'y installer avec
elle.

Malheureusement, à peine arrivé il reçoit des nouvelles qui le mettent
hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que
jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les
Italiens préparent une parodie de _Sémiramis_. Une parodie!
Permettra-t-on ce crime de lèse-Voltaire? Le poète fait demander une
audience immédiate au roi de Pologne. Le roi accourt à son chevet et
écoute avec bienveillance ses doléances. Il est entendu que Voltaire
écrira à la reine de France une lettre très forte, très touchante, pour
solliciter sa protection, et Stanislas, de son côté, appuiera la
supplique auprès de sa fille. La promesse d'une si haute protection
calme un peu le malade qui rédige aussitôt sa lettre, et, dans son zèle,
il n'hésite pas à faire appel en sa faveur à l'inépuisable bonté de la
reine, et même à sa piété!

Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en même
temps à Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars, à MM. de
Maurepas, de Gèvres, de Fleury, au président Hénault, bref à l'univers
entier.

Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa
d'intervenir. Elle fit répondre sèchement que «les parodies étaient
d'usage et qu'on avait travesti Virgile». Heureusement, Mme de Pompadour
s'en mêla et la pièce fut interdite.

Ces alarmes apaisées, Voltaire renaît à l'existence et reprend peu à peu
sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine à
la mettre à jour. C'est surtout vis-à-vis de Frédéric, auquel il n'a pas
écrit depuis un an, qu'il a des reproches à se faire. Le roi, assez
jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Châtelet
peuvent éprouver à se laisser «enfumer» par Stanislas, ni quel charme
peut les retenir dans une «tabagie», surtout quand Potsdam leur tend les
bras. Le monarque écrit à son ami des lettres railleuses et se moque
agréablement de son abandon:

    Du plus bel esprit de France,
    Du poète le plus brillant,
    Je n'ai reçu depuis un an
    Ni vers ni pièce d'éloquence.
    . . . . . . . . . . . . . . .
    Cependant, un bruit court en ville:
    De Paris on mande tout bas
    Que Voltaire est à Lunéville!
    Mais quels contes ne fait-on pas!

Voltaire, qui se sent des torts, avoue bien à son royal correspondant
qu'il a passé quelques mois à la cour de Lorraine «entre Stanislas et
son apothicaire»; mais il trouve pour s'excuser une raison merveilleuse
et bien digne de lui. S'il est à Lunéville au lieu d'être à Berlin,
comme son cœur l'y pousserait, c'est qu'à Lunéville il est tout près de
Plombières, qu'il va à chaque instant puiser des forces à cette fontaine
de Jouvence et essayer de faire «durer encore quelques jours une
malheureuse machine». Or, la vérité est qu'il déteste Plombières, qu'il
n'y a pas mis les pieds depuis dix-huit ans, et qu'il compte bien n'y
retourner jamais.

Cependant Saint-Lambert n'avait pas été invité au voyage de Commercy et
Mme du Châtelet se désolait d'une séparation qui assurément devait être
courte, mais qui ne lui en était pas moins cruelle.

Cet éloignement lui est tellement douloureux qu'elle a pris la
résolution de tout avouer au roi, son intimité, sa liaison même, et de
lui demander de laisser venir l'homme qu'elle adore:

«Je suis fâchée que cette confidence ne soit pas un plus grand
sacrifice, ajoute-t-elle bravement, qu'elle ne me coûte pas davantage,
vous verriez si je balancerais.»

En effet, la première fois que Stanislas se présente chez elle pour lui
rendre visite, elle lui avoue qu'elle a du chagrin, qu'elle est malade,
qu'elle a la migraine. Le roi remarque en effet qu'elle a mauvais
visage.

Elle profite de l'occasion pour lui dire qu'elle a à lui parler et
qu'elle lui demande un quart d'heure de conversation après le dîner. Le
roi s'imagine qu'il est question de son mari, car la situation de M. du
Châtelet n'était toujours pas réglée et restait pour la marquise un
grave sujet de préoccupation.

--De quoi voulez-vous m'entretenir? lui dit-il. Vous est-il venu quelque
idée?

--Ce n'est point sur les affaires de mon mari, répond-elle, mais sur les
miennes propres, sur mon intérieur; vous avez assez de bontés pour moi
pour que j'aie de la confiance en vous; l'amitié ne va point sans
confiance et Votre Majesté m'en marque.

--Assurément, répondit le roi; mais de quoi s'agit-il? dites-le donc.

--Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience
d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demandée.

Le roi promit et se retira.

Mme du Châtelet, ravie, écrit à son amant:

«Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour
qu'on puisse recevoir de sa maîtresse; je n'en rougirai jamais si vous
le méritez.»

Aussitôt après le dîner, Mme du Châtelet eut l'audience qu'elle avait
sollicitée. Sans s'embarrasser dans les périphrases, elle aborda
nettement le sujet qui lui tenait au cœur.

--Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec
vous avec tant de liberté, vous me marquez tant de bonté et d'amitié,
que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort
amoureux de moi et qui est au désespoir de ne point aller à Commercy.
J'en suis si touchée que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y
mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fâche de ce
sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup,
et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause.

Le roi répondit:

--Je trouve très bon qu'il vienne me faire sa cour à Commercy; il n'a
qu'à y venir.

--Mais où le logerez-vous?

--Il n'a qu'à loger chez le curé, comme à l'autre voyage, riposta le
roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du
commencement, cela paraîtrait singulier et ferait tenir des propos. Ces
petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille
chipotages.

--Mais vous le mettrez des autres voyages?

--Nous verrons.

--J'espère que votre amitié pour moi vous donnera de la bonté pour lui.

--Oh! pour cela, oui.

Et Stanislas leva l'audience.

Mme du Châtelet avoue naïvement que, pendant toute cette conversation,
le roi paraissait plus embarrassé qu'elle et qu'il avait l'air d'en
désirer la fin.

Profitant de la permission si bénévolement accordée, Saint-Lambert
accourut à Commercy, et, ainsi qu'il était convenu, logea comme
d'habitude chez le curé.

Ce fut, certes, un grand bonheur pour Mme du Châtelet, mais non pas un
bonheur sans mélange, car la présence de Saint-Lambert lui amena bien
des ennuis. D'abord, Voltaire ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux et de
faire scènes sur scènes à la divine Émilie? Elle se défendit avec toute
l'énergie d'une mauvaise conscience; mais le philosophe, qui n'était pas
crédule, ne se laissa qu'à demi persuader. La paix se rétablit cependant
dans ce faux ménage, mais une paix boiteuse et qui laissait la porte
ouverte à de nouvelles crises.

Une autre tracasserie allait donner à Mme du Châtelet bien du souci.

Mme de Boufflers qui, jusqu'alors, avait été sa meilleure amie, qui
avait pris avec tant de désinvolture sa liaison avec Saint-Lambert, soit
qu'elle fût poussée par la jalousie, soit sous l'influence d'un autre
sentiment, était devenue, depuis le voyage de Plombières, aussi
quinteuse et désagréable qu'elle était autrefois complaisante et
gracieuse; c'était à tel point qu'elle rendait la vie intolérable à son
ancienne amie.

Mme du Châtelet se plaint amèrement de son caractère, de ses injustices
continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dépendance et
qu'elle peut la séparer de son ami; elle pousse même la patience jusqu'à
feindre de ne rien sentir; elle continue à lui témoigner mille
amabilités, à lui faire réciter ses rôles, etc., mais tout est en pure
perte.

Comme, malgré leurs rencontres fréquentes, Mme du Châtelet écrit sans
cesse à Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son
existence:

«L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien à faire avec un tel
caractère que de l'éviter et de rougir de l'avoir aimé, surtout moi qui
n'avais pas pour excuse l'illusion du goût et de l'amour, et qui
cependant la regrette peut-être plus que vous.

«Je vais à une heure à la Fontaine Royale à cheval; vous devriez y
venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne
veut aller au théâtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera
un plaisir extrême. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous
trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous
aime enfin pour vous aimer toujours.»

Les préoccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilité de Mme
de Boufflers furent compensés pour Mme du Châtelet par un grand bonheur.
Le roi, qui était décidément très désireux d'être agréable à la
marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle désirait.
Il créa pour M. du Châtelet la charge de grand maréchal des logis de la
cour avec 2,000 écus d'appointements, partageables entre le mari et la
femme. En même temps, il nomma M. de Bercheny grand écuyer. Cette
solution combla de joie la marquise; désormais, elle était assurée de
pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref,
c'était à ses yeux le bonheur parfait. Elle écrit, ravie, à d'Argental:
«Je ne puis trop me louer des bontés du roi de Pologne; assurément, je
lui serai attachée toute ma vie.»

C'est pendant les derniers jours du séjour à Commercy que se place un
incident tragique et comique à la fois.

Tout allait le mieux du monde: Mme du Châtelet était ravie d'avoir
obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle était
radieuse d'avoir retrouvé son cher Saint-Lambert; les fêtes succédaient
aux fêtes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'étaient les mauvaises
humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en
prendre son parti.

Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert
chez le curé; elle l'attirait chez elle et très imprudemment ne lui
ménageait pas les preuves de sa tendresse.

Un après-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans
un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient
les doux épanchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans
se faire annoncer; il traverse l'appartement, pénètre brusquement dans
le petit salon et trouve Mme du Châtelet et Saint-Lambert dans une
situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs
occupations.

A cette vue, le philosophe indigné ne peut se contenir; il accable
d'invectives sa divine amie et il ne ménage pas davantage son
partenaire. La marquise éperdue ne sait que répondre; mais
Saint-Lambert, après un moment d'émotion, se ressaisit. Il dit à
Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient à
sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra.

Voltaire s'éloigne furieux, en disant à Mme du Châtelet qu'il ne la
reverra jamais.

Le coup fut terrible pour le philosophe. Confiant dans sa maîtresse,
dans ses quarante-trois ans, dans un long attachement et dans un
commerce intellectuel qui était un grand charme pour tous deux, il se
croyait à l'abri de ce vulgaire désagrément. Il avait pardonné le passé
sur lequel on ne pouvait revenir, mais il entendait préserver le
présent.

Il oubliait sa propre ingratitude en maintes circonstances, son
indifférence quand sa vanité était en jeu, la froideur enfin de son
tempérament.

Quoi qu'il en fût, Voltaire rentra chez lui au comble de l'exaspération
et de la colère, et il fit aussitôt appeler Longchamp.

Sans explications, il lui ordonne de louer ou d'acheter une chaise de
poste, d'y faire mettre des chevaux et de tout préparer pour un départ
immédiat; il veut quitter Commercy cette nuit même.

Longchamp, qui tombe des nues et qui n'y comprend rien, croit prudent de
voir d'abord Mme du Châtelet. La marquise lui recommande de se tenir
tranquille et par-dessus tout de gagner du temps.

Le secrétaire revient alors auprès de Voltaire et lui affirme qu'il n'a
pu, malgré tous ses efforts, trouver une chaise de poste. Il reçoit
l'ordre d'aller le lendemain à Nancy en acheter une à tout prix.

Mme du Châtelet, mise au courant de l'immuable décision du philosophe,
comprend que la situation est grave et qu'il faut jouer le tout pour le
tout. Elle aussi est au désespoir; elle est désolée d'avoir fait de la
peine à son ami, qu'elle aime toujours après tout, et puis à aucun prix
elle ne veut rompre une liaison qui fait toute sa gloire. Donc elle se
rend chez Voltaire qu'elle trouve couché. Elle s'asseoit familièrement
sur son lit et commence des explications, des excuses assez pénibles.

Tout d'abord, elle lui soutient qu'il s'est mépris sur le plus innocent
des tête-à-tête, que l'obscurité l'a trompé, qu'il a mal vu. Mais
Voltaire l'interrompt brusquement: il a vu, bien vu; il est inutile
d'insister.

Mme du Châtelet, puisque le mensonge ne sert à rien, prend le parti de
la franchise: eh bien, oui, c'est vrai, elle a été infidèle; mais est-ce
sa faute, à elle? Est-ce sa faute si elle a un cœur aimant, un
tempérament ardent? Est-ce sa faute si Voltaire l'abandonne, la
délaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires? Est-ce sa faute
s'il agonise depuis des années? En réalité, n'est-ce pas une nouvelle
preuve d'amour qu'elle lui donne en le ménageant? Puisque sa santé le
condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le
remplace que tout autre? Va-t-il prendre au tragique, lui, philosophe,
un accident si banal, et dont personne ne se soucie? Va-t-il de gaieté
de cœur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans?
Va-t-il la réduire au désespoir pour un fait dont elle n'est pas
responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond
elle l'adore, elle est à lui à jamais.

Voltaire, après s'être d'abord bouché les oreilles, se laissait peu à
peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude
logique; sa colère s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider
qu'il lui tendait les bras.

--Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut
que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point
devant mes yeux.

La réconciliation accomplie, Mme du Châtelet embrasse Voltaire, le
supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De là elle court chez
Saint-Lambert qu'elle doit calmer à son tour, car il se prétend offensé
et, conformément aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout
massacrer. A force de supplications, de tendresse, Émilie finit par lui
faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprès de Voltaire une
démarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez
penaud, se présente chez le philosophe et balbutie quelques excuses;
Voltaire, qui a retrouvé toute sa philosophie, ne le laisse pas achever;
il l'embrasse et lui dit:

--Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes
dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants
trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour
les plaisirs.

Le soir même, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et, à partir de ce
moment, Voltaire, Mme du Châtelet et Saint-Lambert vécurent dans la plus
parfaite harmonie. Voltaire composa même sur ce singulier incident de sa
vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a détruit le
manuscrit[128].

  [128] L'abbé de Voisenon raconte une plaisante anecdote au sujet
  des rapports de Mme du Châtelet et de Voltaire:

  «Mme du Châtelet n'avait rien de caché pour moi; je restais
  souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il
  n'y avait que l'amitié la plus vraie, qui faisait les frais de nos
  veillées. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement
  détachée de Voltaire. Je ne répondais rien; je tirais un des huit
  volumes (des lettres manuscrites de Voltaire à la marquise,
  lettres qu'elle avait divisées en huit beaux volumes in-quarto) et
  je lisais quelques lettres. Je remarquais des yeux humides de
  larmes; je renfermais le livre promptement en lui disant: «Vous
  n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même
  épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était
  faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été le médecin.»
  (VOISENON, _Œuvres complètes_, 1781.)

Ce faux «ménage à trois», d'un accord commun, qui paraît si choquant à
nos mœurs plus réservées, n'avait rien qui effrayât nos ancêtres; de
même que Voltaire, le premier émoi passé, avait trouvé plaisant de
composer une petite comédie sur sa mésaventure, de même Saint-Lambert ne
dédaigna pas d'écrire un conte iroquois, _les Deux Amis_, où il vante
les avantages et l'agrément de l'amour à trois.

La nouvelle est assez piquante et assez caractéristique des mœurs de
l'époque pour mériter une brève description:

Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, élevés l'un près de l'autre,
étaient liés par la plus étroite amitié. Non loin de leur cabane vivait
une jeune fille vive, aimable et gaie, Erimée. Tolho et Mouza s'éprirent
peu à peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient
trop pour se rien cacher, ils se firent bientôt l'aveu de leur passion
réciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne
désespoir, désespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu'à se
précipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli
éternel.

Puis, la réflexion aidant, ils en arrivèrent l'un et l'autre à une
solution moins radicale.

«Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de
l'amour avec l'ami de mon cœur, l'ornement de ma vie?»

Mouza s'interrogeait de son côté: «Si Tolho goûtait dans les bras
d'Erimée les plaisirs de l'amour, pourquoi mon âme en serait-elle
affligée? mon âme, qui est heureuse des plaisirs de Tolho. C'est parce
qu'Erimée serait à Tolho et ne serait pas à moi. Mais, si Erimée le
veut, ne pouvons-nous pas être heureux l'un et l'autre. Elle serait à
nous et, alors?...»

Quand Mouza fit part à son ami d'enfance de ces réflexions si sages,
Tolho, frappé de leur côté pratique, ne put s'empêcher de s'écrier: «O
moitié de moi-même, je sens que je puis tout partager avec toi.»

La candide Erimée, consultée, trouva que ce mariage en partie double
n'avait rien qui fût de nature à l'effrayer et même par certains côtés
pouvait passer pour fort avantageux; aussi loin d'élever des objections
se déclara-t-elle? toute prête à l'accepter. Aussitôt dit, aussitôt
fait. Un vieux sachem qui passait par là fut prié de donner, sans perte
de temps, la bénédiction à l'aimable et impatient trio.

Cette union tourna du reste le mieux du monde: «Erimée ne parut se
refroidir ni pour l'un ni pour l'autre de ses époux; on n'a point su
lequel des deux lui était le plus agréable. On a dit qu'elle était plus
tendre avec Mouza et plus passionnée avec Tolho.»

Saint-Lambert termine sa nouvelle par ces quelques lignes qu'il serait
dommage de ne pas citer dans toute leur candeur:

«Tous trois, après avoir passé leur jeunesse dans les plaisirs et les
agitations de l'amour, jouirent de la paix et des douceurs de l'amitié.
L'heureuse Erimée fut toujours vigilante, douce, attentive et
laborieuse, et le modèle de la fidélité conjugale.»

Le conte iroquois parut charmant aux contemporains et imprégné d'une
philosophie souriante dont personne ne songea à se choquer.

A partir des incidents de Commercy, Mme du Châtelet, Voltaire,
Saint-Lambert vivent dans une intimité plus étroite que jamais, d'autant
plus douce qu'ils n'ont plus rien à se cacher; ils se comblent
mutuellement d'attentions délicates et de prévenances: c'est l'âge d'or!

Aussi, peu de temps après, le philosophe n'hésite-t-il pas à proclamer
sa vie la plus enviable de toutes, «près de Boufflers et d'Emilie».

Il écrit au président Hénault:

    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Que m'importent de vains discours
    Qui s'envolent et qu'on oublie?
    Je coule ici mes heureux jours
    Dans la plus tranquille des cours,
    Sans intrigue, sans jalousie,
    Auprès d'un roi sans courtisans,
    Près de Boufflers et d'Émilie.
    Je les vois et je les entends,
    Il faut bien que je fasse envie.

Le philosophe s'est si bien résigné à son sort et il a si bien pardonné
à Saint-Lambert qu'il lui adresse une délicieuse épître, où il se
plaisante lui-même sur ses infortunes:

A SAINT-LAMBERT

    Tandis qu'au-dessus de la terre,
    Des aquilons et du tonnerre,
    La belle amante de Newton,
    Dans les routes de la lumière,
    Conduit le char de Phaéton,
    Sans verser dans cette carrière,
    Nous attendons paisiblement,
    Près de l'onde castalienne,
    Que notre héroïne revienne
    De son voyage au firmament;
    Et nous assemblons pour lui plaire,
    Dans ces vallons et dans ces bois,
    Les fleurs dont Horace autrefois
    Faisoit des bouquets pour Glycère.
    Saint-Lambert, ce n'est que pour toi
    Que ces belles fleurs sont écloses;
    C'est ta main qui cueille les roses,
    Et les épines sont pour moi.
    Ce vieillard chenu qui s'avance,
    Le Temps, dont je subis les loix,
    Sur ma lyre a glacé mes doigts,
    Et des organes de ma voix
    Fait trembler la sourde cadence.
    Les Grâces, dans ces beaux vallons,
    Les dieux de l'amoureux délire,
    Ceux de la flûte et de la lyre
    T'inspirent tes aimables sons,
    Avec toi dansent aux chansons,
    Et ne daignent plus me sourire.
    Dans l'heureux printemps de tes jours,
    Des dieux du Pinde et des Amours,
    Saisis la faveur passagère;
    C'est le temps de l'illusion.
    Je n'ai plus que de la raison;
    Encore, hélas! n'en ai-je guère.

    Mais je vois venir sur le soir,
    Du plus haut de son Aphélie,
    Notre astronomique Émilie,
    Avec un vieux tablier noir,
    Et la main d'encre encor salie,
    Elle a laissé là son compas,
    Et ses calculs et sa lunette;
    Elle reprend tous ses appas:
    Porte-lui vite à sa toilette
    Ces fleurs qui naissent sous tes pas,
    Et chante-lui sur ta musette
    Ces beaux airs que l'amour répète
    Et que Newton ne connut pas.



CHAPITRE XXI

  Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les
    dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du
    théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet.


Le voyage à Commercy, signalé par les graves incidents que nous venons
de raconter, ne fut que de quelques jours; dès le 17 octobre, la cour
était de retour à Lunéville.

Mme du Châtelet, qui n'a plus de ménagements à garder ni vis-à-vis du
roi, ni vis-à-vis de Voltaire, est heureuse de sa liberté relative, et
elle en profite pour jouir plus complètement de son cher Saint-Lambert;
car sa passion pour lui, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. Elle
n'a qu'un ennui: c'est la mauvaise humeur persistante, nous pourrions
dire la méchanceté de Mme de Boufflers. Cette méchanceté se manifeste
sous toutes les formes et de façon incessante.

Bien que la divine Émilie et son ami se voient à tout instant, il n'y a
pas de jour où la marquise n'éprouve encore le besoin d'écrire.

       *       *       *       *       *

«Je m'éveille et ce n'est pas pour vous voir, c'est pour aller à
Chanteheu. Qu'ai-je à faire à Chanteheu, puisque je suis bien résolue à
ne vouloir point avoir d'obligation à une femme avec laquelle je sens
que je ne pourrai pas vivre? Le bonheur de vivre avec vous est le seul
que mon cœur puisse connaître, mais vous ne voudriez pas que je
l'achetasse à ce prix... Je ne veux avoir d'autres chaînes que celles
qui m'attachent à vous. Il y a bien peu de gens qui soient dignes qu'on
leur ait obligation. J'ai aimé Mme de Boufflers assez pour ne le pas
craindre, mais je ne pense plus de même. Je sens que, peu à peu, ses
humeurs ont lassé mon amitié, et je suis aussi détachée d'elle que je
vous suis liée invinciblement. Je vous aurai une obligation extrême de
lui montrer la façon dont je pense; je n'aurai point d'aigreur avec
elle, mais je sens que je n'aurai plus les mêmes manières. Mon extérieur
est toujours l'image de mon cœur, quoi que vous en puissiez dire, et je
ne crains pas que vous me le niez longtemps... Il me reste bien peu de
temps à vous voir, mais on m'en dérobe trop. Je ne suis heureuse qu'avec
vous.»

       *       *       *       *       *

«On ne peut point écrire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on
a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'âme fort agitée. Je vois qu'il n'y
a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procédés ne font
pas plus sur elle que la colère; je crois qu'elle les craint encore
davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour éloigner le
roi de moi; elle n'y a pas réussi, mais elle y réussira. Mes bons
procédés ne m'ont attiré que des aigreurs; elle ne veut pas que nous
passions notre vie ensemble, cela est sûr. Mais si vous m'aimez autant
que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime,
nous nous en passerons bien. J'ai passé ma vie dans l'indépendance, et
assurément je ne choisirai pas ses chaînes; je ne veux dépendre que de
mon goût et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela
est sûr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je
vous assure qu'il faut songer à ne s'en plus embarrasser et à ne s'en
plus occuper.»

       *       *       *       *       *

«Vos lettres sont charmantes, surtout la dernière. Vous avez plus
d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas
cette vanité-là, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre
et ne cesse de me prêcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excédée; je
fais plus que je dois. Mais c'est assurément ce qui ne peut jamais
m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je
ne suis point en reste. Oui, délices de mon cœur, puisque vous voulez
un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande
impatience.»

       *       *       *       *       *

Mme du Châtelet n'était pas seule à éprouver des tracasseries. Le
philosophe lui-même avait aussi quelques ennuis. Le Père de Menoux et
le parti dévot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire à la cour
de Lorraine, éprouvèrent une grande déception en voyant à quel point
leurs chimériques projets étaient loin de se réaliser. Non seulement la
présence du philosophe et de la divine Émilie n'avait pas nui à la
faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la
favorite n'en était que plus complète, plus absolue.

Le parti dévot, fort marri de sa déconvenue, commença donc à faire
campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attiré: le Père de
Menoux, en particulier, s'efforçait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et
il ne manquait pas une occasion de l'engager à se défier de Voltaire. Un
jour où il lui parlait avec véhémence de l'hypocrisie du philosophe, le
roi lui répondit spirituellement:

--C'est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son
hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il
pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs?

On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait à
l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait
que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les allées du
bosquet où Voltaire avait médité pendant le jour; on affirmait qu'on
entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du réprouvé.

Tout le monde se mettait de la partie, les femmes elles-mêmes. Un jour,
Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du
conseiller aulique. Un orage violent étant venu à éclater, la maîtresse
de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce
que sa présence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison.
Voltaire indigné lui répondit: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien
de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre
vie.»

Mais toutes ces petites misères ne troublaient guère le philosophe. Il
se sentait si bien soutenu et défendu par le roi qu'il riait tout le
premier des absurdités qui se débitaient sur son compte. Il n'en
contribuait pas moins avec Mme du Châtelet à faire de la cour de
Lorraine la plus agréable des cours.

Certes, Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Voltaire étaient les étoiles
de première grandeur qui resplendissaient à Lunéville; mais il y avait
encore d'autres astres de moindre importance qui contribuaient pour une
très large part à l'agrément de la vie de chaque jour.

Mmes de Talmont, de Lutzelbourg, de Bassompierre, de Lenoncourt, de
Cambis, Alliot, Durival, Héré, etc., sont toutes pleines d'entrain et de
gaieté et forment des réunions charmantes.

Panpan, Porquet, d'Adhémar, le chevalier de Listenay, M. de Rohan, etc.,
leur donnent la réplique; Panpan surtout est d'une inépuisable gaieté,
il est le boute-en-train de la petite cour.

Depuis les malheurs immérités qui l'ont frappé, Panpan ne connaît plus
d'obstacles; s'il ne quitte plus et pour cause les régions platoniques,
il n'a pas renoncé au commerce des dames, bien au contraire; il ne s'en
montre que plus aimable et plus empressé. Entre les dames de la cour et
lui, c'est un échange incessant d'épîtres galantes, de cadeaux, de
plaisanteries. Sans cesse il offre à ses belles amies des fêtes, des
réunions, des soupers; mais bien entendu il n'est pas question de
jalousie. Un jour, il les convie à souper en leur adressant ces quelques
vers:

    Il est permis à chaque dame
    De m'amener son favori,
    Quand ce serait même un mari.
    Pour moi, qui suis à peu près femme,
    Je crois qu'il m'est aussi permis
    D'amener un de mes amis,
    Fine fleur de chevalerie,
    Noble et brave comme Amadis,
    Plus expert en galanterie
    Que tous les preux du temps jadis.

Mme de Lenoncourt avait fait croire à Panpan qu'elle se nommait Jeanne
et le facétieux lecteur lui adressait à tout propos ce vers de la
Pucelle:

    Il était vrai, la Jeanne avait raison.

Grande est l'indignation de Panpan lorsqu'il apprend par hasard que Mme
de Lenoncourt s'est moquée de lui et qu'elle s'appelle Thérèse; il lui
écrit:

            Croyez-vous donc que sans contrainte,
            On puisse ainsi de sainte en sainte
            Faire trotter mon Apollon?
            Vous changez de nom à votre aise.
            Change-t-on aisément de ton?
            On ne saurait chanter Thérèse
            Comme on chanterait Jeanneton.
    Et pourquoi donc Thérèse? Et pourquoi donc plus Jeanne?
        Avez-vous peur d'avoir toujours raison?
            Mais votre esprit vous y condamne
            Bien plus que votre premier nom.

Panpan ayant eu un jour la singulière idée de lancer un costume jaune du
plus fâcheux effet, Mme de Cambis lui demande d'y renoncer. Panpan, qui
n'aime pas à contrister les dames, s'exécute aussitôt en adressant à la
jeune femme ce galant madrigal:

    Sur l'air: _Du haut en bas_.

        Pour vous charmer,
    Sans regrets j'ai quitté le jaune,
        Pour vous charmer.
    Que ne puis-je vous enflammer?
    Ah! je quitterais même un trône,
    Ainsi que j'ai quitté le jaune
        Pour vous charmer.

Panpan ne se borne pas à donner des fêtes aux dames; il les comble de
cadeaux. Son amie, sa très chère amie, Mme Durival, ayant eu
l'imprudence de parler devant lui de flambeaux dont elle a grande envie,
Panpan s'empresse de les lui envoyer:

    Les voilà, ces flambeaux; qu'en avez-vous à faire?
        Dans votre esprit, dans vos beaux yeux,
    La Raison et l'Amour en ont allumé deux,
      Dont l'un nous brûle, et l'autre nous éclaire.
        Lorsqu'on travaille pour vous plaire,
    Les vers viennent en foule, on les tourne aisément;
    Mais tourner des flambeaux, c'est toute une autre affaire.
    Vous auriez eu ceux-ci dès le premier moment,
      Si vous saviez aussi promptement faire
    Un tourneur qu'un poète, et surtout qu'un amant.

Mme Durival veut répondre dans la même langue, mais elle a plus de bonne
volonté que de facilité. Panpan, qui est un puriste, la plaisante sur
son inexpérience tout en lui décochant un compliment flatteur:

      Je ne sais pas si dans l'art de rimer
        Vous serez toujours écolière,
    Mais je sais, et tout sert à me le confirmer,
    Que vous serez toujours maîtresse en l'art de plaire.

Panpan, nous l'avons dit, était resté dans la plus étroite intimité avec
Mme de Boufflers. Il avait conservé pour elle non pas une simple
affection, mais un véritable culte. Elle n'avait pas d'ami plus dévoué,
plus attaché. Dans tous ses vers, dans toutes ses lettres, le nom de la
charmante femme revient sans cesse; on voit, on sent qu'il l'adore
toujours. Pas un anniversaire ne se passe sans qu'il lui adresse des
vers. Elle-même éprouve toujours pour lui la plus tendre, la plus fidèle
amitié. En 1746, Panpan reconnaissant lui envoie ce bouquet:

        Du bon esprit naît le bonheur suprême;
            En tout vous en suivez la loi.
    Quels vœux former pour vous? Ah! je ne saurais même
        Vous souhaiter plus de bontés pour moi.

L'affection si profonde qu'il éprouve pour la mère, il l'a reportée sur
la fille, sur la «divine mignonne»; il comble l'enfant de cadeaux et de
marques d'affection.

Un jour il lui apporte deux petits amours de porcelaine, accompagnés de
ces vers:

    On voit, jeune Boufflers, croître en vous tous les ans
            Les beautés, les grâces légères,
            Les vertus et les agréments
            De la plus aimable des mères.
    Souffrez donc que j'apporte à vos jeux innocents
    Ces deux jolis marmots qui, maintenant vos frères,
            Deviendront dans peu vos enfants.

Si Mme de Boufflers est charmante pour son ancien ami, Voltaire n'est
pas moins aimable pour son modeste «confrère en Apollon»; il saisit avec
empressement toutes les occasions de lui montrer son estime et son
amitié. En 1748, il lui offre ses ouvrages avec cette dédicace:

    Cher Panpan, lecteur bénévole,
    Vous dont l'amitié me console
    De la haine des beaux esprits,
    Recevez chez vous mes écrits.
    Qu'ils y bravent la main des Parques,
    Qu'ils soient placés chez les monarques,
    Mais surtout dans votre taudis.

Panpan très touché des attentions de son _Idole_, ne manque jamais
l'occasion de lui témoigner sa gratitude:

    Je ne veux plus de toi, muse, que quelques vers
    Pour chanter le plaisir, mes amis et Boufflers.
            Fais-les couler avec délices
            Du sein de cet humble réduit.
    Qu'ils fassent, s'il se peut, un jour assez de bruit
    Pour que de ses bontés Voltaire s'applaudisse
            Et que Joffrin rougisse
            De m'avoir éconduit.

Depuis que l'on est de retour à Lunéville, les fêtes se succèdent sans
interruption. Mme du Châtelet, qui est infatigable, fait marcher de
front les comédies, l'opéra, les lectures, les travaux astronomiques,
ses amours, etc.

Voltaire n'est pas moins actif. Il compose des madrigaux pour les dames,
il refait _Sémiramis_, il écrit l'histoire de la guerre de 1741; enfin,
il travaille nuit et jour, sans trêve ni repos.

Il ne perd pas une occasion d'adresser au roi et à la favorite
d'aimables compliments.

A MADAME DE BOUFFLERS

    Le nouveau Trajan des Lorrains
    Comme roi n'a pas mon hommage;
    Vos yeux seraient plus souverains,
    Mais ce n'est pas ce qui m'engage.
    Je crains les belles et les rois:
    Ils abusent trop de leurs droits;
    Ils exigent trop d'esclavage.
    Amoureux de ma liberté,
    Pourquoi donc me vois-je arrêté
    Dans les chaînes qui m'ont su plaire?
    Votre esprit, votre caractère
    Font sur moi ce que n'ont pu faire
    Ni la grandeur ni la beauté.

Non content de tous ces travaux divers, le poète compose encore de
petites pièces destinées au théâtre de la cour et qui doivent être
interprétées par la troupe «de qualité.»

Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Mme de Lutzelbourg, Mme de
Lenoncourt, le vicomte de Rohan, Panpan, Saint-Lambert, etc.,
contribuent à l'éclat des représentations. Tous ont dû accepter des
rôles, et ils s'en tirent non sans éclat.

«Depuis que je suis ici, écrit Mme du Châtelet, je n'ai fait que jouer
l'opéra et la comédie. Votre ami nous a fait une comédie en vers et en
un acte qui est très jolie, et que nous avons jouée pour notre clôture.
J'ai joué aussi l'acte du feu des _Éléments_[129], et je voudrais que
vous y eussiez été, car, en vérité, il a été exécuté comme à l'Opéra.»

  [129] Ballet de Roy, musique de Destouches.

Voltaire ne se contente pas de faire des comédies, il en joue. On lui
demande d'interpréter des rôles, et le poète, qui adore les planches, ne
se fait pas trop prier. Il profite de l'occasion pour couvrir de
louanges son hôte bienfaisant.

Voici le compliment qu'il débite à Stanislas et à la princesse de la
Roche-sur-Yon après avoir joué le rôle de l'assesseur dans
l'_Étourderie_[130]:

    O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère,
    Esprit juste, esprit vrai, cœur tendre et généreux,
        Nous devons chercher à vous plaire,
        Puisque vous nous rendez heureux.
    Et vous, fille des rois, princesse douce, affable,
    Princesse sans orgueil et femme sans humeur,
    De la société, vous, le charme adorable,
        Pardonnez au pauvre assesseur.

  [130] Comédie en un acte de Fagan.

Mais le poète n'adresse pas uniquement ses louanges aux grands de la
terre; les interprètes qui se distinguent ont droit aussi à ses éloges.
Mlle de la Galaizière ayant, joué à ravir le rôle de Lucinde dans
l'_Oracle_[131], reçoit ces vers charmants:

    J'allais pour vous au dieu du Pinde
    Et j'en implorais la faveur.
    Il me dit: «Pour chanter Lucinde
    Il faut un dieu plus séducteur.»
    Je cherchai loin de l'Hippocrène
    Ce dieu si puissant et si doux;
    Bientôt, je le trouvai sans peine,
    Car il était à vos genoux.
    Il me dit: «Garde-toi de croire
    Que de tes vers elle ait besoin;
    De la former, j'ai pris le soin;
    Je prendrai celui de sa gloire.»

  [131] Petite comédie de Saint-Foix.

Cependant, cette succession de plaisirs, d'opéras, de comédies devait
avoir une fin. On ne peut toujours s'amuser. Et puis, ne faut-il pas
avant tout respecter les lois de l'Église? A l'approche de l'Avent,
Stanislas décide que les spectacles vont cesser.

Voltaire s'incline devant la volonté royale; la troupe «de qualité»
donne une dernière et brillante représentation, et, à la fin du
spectacle, le poète, entouré de tous les interprètes, s'avance sur le
devant de la scène et, parlant à Stanislas, lui adresse ce compliment:

    Des jeux où présidaient les Ris et les Amours,
          La carrière est bientôt bornée;
          Mais la vertu dure toujours:
          Vous êtes de toute l'année.

    Nous faisions vos plaisirs et vous les aimiez courts;
    Vous faites à jamais notre bonheur suprême,
          Et vous nous donnez tous les jours
    Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours,
          C'est celui d'un roi que l'on aime.

Les représentations étant terminées, Voltaire charmait encore son hôte
en lui faisant lecture de ses travaux. Il poursuivait toujours
l'histoire de la guerre de 1741 et venait d'achever l'épisode relatif
aux derniers malheurs de la maison des Stuart. Un jour, il donnait
lecture à la cour assemblée d'un passage des plus pathétique. L'émotion
était générale, car on ne pouvait entendre l'historien sans se rappeler
les propres et cruelles infortunes de Stanislas. Et puis, ne savait-on
pas que la princesse de Talmont, qui assistait à la lecture, au premier
rang, était la maîtresse du prince Édouard? La lecture fut interrompue
par l'arrivée du courrier. L'indignation, la stupeur furent générales
quand on apprit qu'en vertu du traité conclu avec l'Angleterre, le
prétendant venait d'être arrêté à la sortie de l'Opéra. Il avait fallu
en arriver aux pires extrémités; le prince, saisi par les archers, avait
été enfermé à Vincennes, puis conduit hors du royaume.

Stanislas, saisi de pitié et n'écoutant que son cœur, envoya aussitôt
un courrier au prince exilé pour lui offrir un asile dans ses États.

Les derniers temps du séjour en Lorraine sont attristés par des
querelles assez fréquentes entre Saint-Lambert et Mme du Châtelet.
Cette dernière se plaint sans cesse de la froideur de son amant; elle
l'accuse de la délaisser, de l'oublier, tant et si bien que la
séparation allait presque devenir un soulagement pour tous les deux:

«Me laisser envoyer deux fois chez vous sans m'écrire, me voir à quatre
heures quand je vous demande de venir à une heure, et cela en me mandant
que vous vous portez bien, c'est me dire assez comment vous pensez pour
moi après la façon dont vous m'avez quittée hier au soir. Il faut partir
pour Paris et nous séparer à jamais. Je ne sais ce qui arrivera demain;
mais je puis tout supporter, hors la façon indigne dont vous me
traitez.»

       *       *       *       *       *

«Vous m'avez traitée si froidement aujourd'hui; vous avez eu l'air si
peu occupé de moi; vous avez si peu songé à chercher des expédients, à
m'en demander, à m'en parler, à vous en plaindre; vous m'avez si peu
regardée; enfin, je suis si excessivement mécontente de vous que je me
console bien aisément de ne pouvoir vous ouvrir la porte de la
maréchale; je me repens seulement de vous l'avoir proposé et de l'avoir
imaginé; je suis une indigne créature de vous en avoir parlé; je sens
tout mon tort et je n'en aurai plus de cette espèce. Je suis bien
heureuse que vous ayez de si mauvais procédés avec moi à la veille de
mon départ; j'en serai plus heureuse à Paris. Je suis bien persuadée
que vous n'avez pas tenté de venir ce soir et je ne vous écrirais pas si
je ne voulais pas vous faire voir que je me suis aperçue de votre
conduite et qu'elle fait sur moi l'effet qu'elle y doit faire.»

       *       *       *       *       *

Cependant, avant de se rendre à Paris, Mme du Châtelet avait des
intérêts qui la rappelaient à Cirey, des bois à visiter, des
contestations à terminer; il fut décidé que l'on y passerait les fêtes
de Noël. Voltaire et la divine Émilie prirent congé de Stanislas et de
sa cour le 20 décembre.

Les adieux avec Saint-Lambert furent déchirants naturellement: toutes
les querelles étaient oubliées; on ne se rappelait plus que les heureux
moments. On se promit de s'écrire beaucoup, et au besoin plusieurs fois
par jour, et de se retrouver très prochainement.



CHAPITRE XXII

(1749)

  Séjour à Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à Paris,
    de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28 avril
    1749.


Mme du Châtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey.

On arriva à Châlons à huit heures du matin; mais la marquise avait gardé
si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut même pas s'y
arrêter, et l'on se rendit directement à la maison de campagne de
l'évêque, qui était un de leurs amis.

Le prélat, qui avait en séjour quelques invités, fit aussitôt servir un
plantureux déjeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du
Châtelet, très animée, proposa une partie de comète ou de cavagnole; on
accepta et l'on se mit incontinent à la table de jeu. Cependant, neuf
heures et demie avaient sonné, heure fixée pour le départ. Les chevaux
étaient à la porte et les postillons s'impatientaient. Après une heure
d'attente, comme la partie de comète battait son plein, on fit dire aux
postillons de s'en aller, et de revenir à deux heures.

A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais,
hélas! on avait recommencé une nouvelle partie, et la marquise, qui
perdait, ne voulait pas entendre parler de départ.

En attendant, la pluie tombait à verse, et les postillons criaient,
juraient, menaçaient de tout abandonner; à la fin, on finit par les
installer ainsi que leurs chevaux dans les écuries du château. Ce n'est
qu'à huit heures du soir qu'on put arracher la marquise à sa table de
jeu.

On arriva à Cirey le 24 décembre. Mais tout à coup Mme du Châtelet, qui
dans la vie ordinaire était toujours vive et de bonne humeur, devint
rêveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en
apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connaître la cause. Ce fut
d'abord en vain. Cependant, à force d'insistance et de prières, il finit
par arracher à la marquise son douloureux secret: elle lui confia
qu'elle avait de graves inquiétudes, et qu'à certains symptômes elle
avait tout lieu de se craindre dans une situation intéressante.

La position était d'autant plus délicate que, depuis de longues années,
elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amitié.
Comment sortir honorablement de ce pas difficile?

L'occasion était unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de
se désintéresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire
à la divine Émilie de se tirer de là comme elle pourrait. Mais il avait
le cœur trop généreux pour agir ainsi. Touché aux larmes de la détresse
et des angoisses de Mme du Châtelet, il n'eut qu'une idée: lui venir en
aide et apaiser ses inquiétudes. Il s'y employa avec autant de zèle que
s'il eût été l'auteur responsable du désastre.

Très sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal
intéressé et de voir avec lui à quel parti il convenait de s'arrêter:
c'était bien le moins qu'il aidât la marquise à sortir de l'embarras
dans lequel il l'avait placée.

Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mandé en toute hâte, arriva à Cirey.

On peut deviner ce que furent les conférences entre Mme du Châtelet,
Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manquèrent assurément ni de piquant,
ni de saveur. Enfin, après un long examen de la situation, le singulier
trio ne trouva que deux solutions possibles:

La première était de dissimuler la grossesse, de disparaître pendant
quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficultés! Et
on restait toujours à la merci d'une indiscrétion.

La seconde était d'attribuer à M. du Châtelet ce qui juridiquement lui
appartenait. Mais, si pour le public la chose était facile, il n'en
était pas de même vis-à-vis du marquis.

C'est cependant à ce dernier parti que les trois amis s'arrêtèrent comme
le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comédies fut
chargé d'organiser le scénario.

Donc, Mme du Châtelet écrit à son mari, qui était alors à Dijon, de
venir promptement à Cirey, qu'un procès est menaçant, que sa présence
peut tout arranger; que, de plus, elle a à lui remettre une forte somme
d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette
dernière perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt
à Cirey, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie; Mme du
Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on
a conviés à faire un séjour, tout le monde s'empresse autour du
châtelain et lui fait fête. Dans la journée, on chasse, on parcourt les
bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chère, on sert des
vins généreux, la bonne humeur est générale; on cause chasse, pêche,
chiens, chevaux, c'est-à dire qu'on choisit de préférence les sujets
chers à M. du Châtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le
monde l'écoute avec déférence.

Charmé d'un succès auquel il n'est pas habitué, le marquis en profite
pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette
comédie joue le premier rôle, étourdit toute la société par les contes
les plus drôles et les plus divertissants; la marquise, placée auprès de
son mari, porte une toilette des plus suggestives.

Dès le second soir, le marquis, grisé par ses propres paroles, par le
bruit, par le vin, perd à peu près la raison.

Grand fut son étonnement de se réveiller le lendemain matin, les fumées
du vin dissipées, dans la propre chambre de son épouse, tendrement
couché auprès d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait dû
céder à ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il
n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'était passé.

La même charmante existence se prolongea pendant trois semaines au
milieu de plaisirs toujours renouvelés et de la gaieté générale. A ce
moment, la marquise avoua timidement à son mari qu'elle éprouvait
d'étranges symptômes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle
était appelée quelques mois plus tard à lui donner un nouvel héritier.

A cet aveu, M. du Châtelet pensa s'évanouir de joie; puis, après avoir
tendrement embrassé sa chère épouse, il courut annoncer la bonne
nouvelle à Voltaire, à Saint-Lambert et à tous les amis qui se
trouvaient dans le château. Tout le monde le félicita de cet heureux
événement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les
compliments de son entourage.

De grandes réjouissances eurent lieu à Cirey en l'honneur de cette
maternité si imprévue et M. du Châtelet les présidait avec une fierté
bien légitime.

La comédie imaginée par Voltaire et ses amis réussit donc à merveille.
Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles
plaisanteries.

Quelqu'un disait: «Quelle diable d'idée a donc pris à Mme du Châtelet de
coucher avec son mari?»

--«Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse.»

Cette délicate négociation heureusement terminée, la réunion des deux
époux n'avait plus de raison d'être; M. du Châtelet retourna donc à son
corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son régiment, Voltaire
et la divine Émilie firent leurs préparatifs pour regagner Paris.

Depuis que l'on avait quitté Lunéville, Voltaire entretenait avec
Stanislas une correspondance assez suivie. Dès la fin de décembre, il
avait écrit au roi pour lui envoyer ses vœux de nouvel an. En même
temps, il lui parlait avec colère d'un pamphlet où on le
vilipendait[132]:

«C'est un livre imprimé au fond de l'enfer», répond le roi qui prend
part à la juste indignation de son ami; mais en même temps il l'engage à
se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, «l'envie effrénée
n'attaquant que le mérite. Mieux vaut, lui dit-il, mépriser la noirceur
des malhonnêtes gens et se contenter d'être estimé des gens d'honneur».

  [132] _Voltairiana_.

Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet
également ses dernières productions[133].

  [133] 31 janvier.

«_Memnon_ m'a endormi bien agréablement, lui répond le monarque, et j'ai
vu dans un profond sommeil que la sagesse n'est qu'un songe.»

Mais le roi ne veut pas être en reste de politesse avec son ami, il
soumet à son appréciation un opuscule qu'il vient de terminer:

«Je vous envoie _le Philosophe chrétien_ qui a été continué depuis votre
départ. Memnon dira bien qu'il y a de la folie de vouloir être sage;
mais, du moins, il est permis de se l'imaginer. Ce philosophe ne mérite
pas un moment de votre temps perdu pour le parcourir, mais il connaît
votre indulgence pour se présenter devant vous. Faites-lui donc grâce en
faveur du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez si vous le
jugez digne de vous occuper un moment...» (5 février 1749.)

Stanislas envoya aussi _le Philosophe chrétien_ à sa fille qui lui
répondit que l'ouvrage était d'un athée, et qu'elle y reconnaissait la
main de Voltaire. Ce dernier, auquel le propos fut rapporté, s'indignait
fort d'être soupçonné de collaboration à un livre qui, disait-il,
n'était pas écrit en français.

Entre Stanislas et Voltaire, c'est un échange perpétuel de bons procédés
et de gracieux compliments, et comme les petits cadeaux entretiennent
l'amitié, le philosophe fait envoyer à son confrère couronné quelques
friandises du bon faiseur parisien.

«Nous mangeons vos bonbons tout notre saoul, écrit le prince
reconnaissant; vos soins à nous les envoyer en font la plus agréable
douceur.»

La marquise elle-même écrit souvent au monarque, et Stanislas lui répond
très fidèlement. Il lui mande le 17 février 1749:

«Je vous rends mille grâces, ma chère marquise, du compte que vous me
rendez de ce que vous faites. J'envie le bonheur de tous les lieux où
vous vous trouvez. J'espère avoir le plaisir de vous rejoindre
immédiatement après Pâques; Mme l'Infante m'en donnera le temps. Jusqu'à
ce moment, le carême me deviendra bien mortifiant. J'ai réfléchi sur ce
que M. d'Argenson[134] vous a dit. Si vous ne faites rien avant mon
arrivée, je crois que la gloire me reviendra, quand j'y serai,
d'effectuer ce qu'on vous a promis. Du moins, j'y emploierai tous mes
soins et tout l'empressement que vous me connaissez pour tout ce qui
vous intéresse. Soyez-en, je vous en conjure, persuadée, car, en vérité,
je suis de tout mon cœur, votre très affectionné

    «STANISLAS.

    «_A M. de Voltaire_

«_P.-S._--Je n'ai pas le temps, mon cher Voltaire, de vous écrire
aujourd'hui. Je me réduis à cette apostille pour vous dire que je viens
d'exécuter ce que vous avez demandé au _philosophe_[135] par sa bonne
amie, et de vous embrasser cordialement.»

  [134] Mme du Châtelet lui avait écrit quelques semaines
  auparavant pour obtenir en Lorraine une lieutenance du roi pour
  son fils, alors à Gênes. D'Argenson était ministre de la guerre.

  [135] Stanislas lui-même, auteur du _Philosophe chrétien_.

Le 17 février, Voltaire et Mme du Châtelet se réinstallent à Paris.

Pendant que Voltaire est absorbé par des préoccupations littéraires, Mme
du Châtelet mène l'existence la plus remplie, la plus agitée; elle
revoit ses amis; va dans le monde, à la cour; soupe tous les soirs en
ville; entre temps, elle travaille à son ouvrage sur Newton, qu'à tout
prix elle veut achever avant ses couches. Sait-on jamais ce qui peut
arriver!

Son existence serait heureuse si elle n'était empoisonnée par les
soupçons, les inquiétudes que lui inspire la conduite de Saint-Lambert.
Elle le trouve froid, indifférent; elle s'imagine que sa grossesse l'a
détaché d'elle, qu'il est las de cet amour si violent, qu'il n'attend
qu'un prétexte pour rompre une liaison qui lui est à charge. Elle est
jalouse, non plus seulement de Mme de Boufflers, mais aussi de Mme de
Mirepoix, de Mme de Bouthillier, de Mme de Thianges.

Du côté de Mme de Boufflers, ses préoccupations ont d'autant plus de
raison d'être que la liaison de la marquise et du vicomte subit un
refroidissement évident. D'Adhémar est véhémentement soupçonné
d'infidélité. Mme de Boufflers ne va-t-elle pas profiter de l'isolement
de Saint-Lambert, pour reprendre son empire sur lui et le replonger dans
ses fers?

Pourquoi, au lieu d'être à Nancy, reste-t-il toujours à Lunéville, si ce
n'est parce que la marquise l'y attire et l'y retient?

Cette pensée torture Mme du Châtelet; elle prend en horreur l'amie
qu'elle aimait si tendrement; elle la croit capable des pires noirceurs.
Ses lettres, tantôt tendres, tantôt violentes, toujours passionnées,
reflètent lamentablement son état d'âme.

       *       *       *       *       *

«Je joue un singulier rôle, il faut que j'aie bien de la vertu; l'envie
d'être digne de vous et du moins de me faire regretter, si vous ne
pouvez plus m'aimer, me soutient.

«On quitte le vicomte pour vous enlever à moi; je ne puis plus en douter
que par l'excès de la folie avec laquelle je vous aime. Le vicomte veut
partir et c'est moi qui l'en empêche, de peur de perdre quelqu'un qui
m'a arraché le bonheur de ma vie, et qui a employé tant d'art, de
noirceur et de manège pour vous détacher de moi, et qui y est enfin
parvenu...

«Je passe ma vie à pleurer votre infidélité et à cacher mes larmes à qui
pourrait me venger... Pour m'en récompenser, vous me faites mourir de
douleur, moi et _ce qui doit vous être cher_. Vous pouvez tout finir
d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si
vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...»

       *       *       *       *       *

Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages,
dont le cœur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier
à la faveur!

Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la contrainte à laquelle Mme du
Châtelet se trouve condamnée et la violence qu'elle doit se faire pour
dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au
mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui écrit par chaque poste.

Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir
que l'amitié la plus tendre. C'est un véritable supplice.

Si Mme du Châtelet était vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout
finir. Elle n'aurait qu'à mettre le vicomte au courant de ce qui se
passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers
devant ce témoin embarrassant?

L'existence de la divine Émilie est donc fort triste. Outre les maux et
les incommodités de son état, elle n'a pas une minute de tranquillité.
Elle écrit tous les jours à Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par
jour; elle écrirait, même s'il ne devait pas lire ses lettres, pour
avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines,
ses inquiétudes et les transports de son cœur. Ses lettres
interminables sont un tissu d'incohérences, de reproches, de
tendresses, de menaces et de marques d'amour.

«Je sens que je vous excède de mes lettres», lui mande-t-elle naïvement;
mais elle continue de plus belle à l'en accabler.

«Je vous ai écrit vingt-trois lettres, et je n'en ai reçu que onze. Ce
serait bien autre chose, si on comptait par page!...»

«J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...»

Elle lui réclame son portrait; mais, «s'il le renvoie, il lui portera un
coup mortel».

«Pourquoi faut-il que vous m'aimiez moins, parce que je vous adore
davantage? Seriez-vous de ceux que l'amour refroidit?...»

De temps à autre, cependant, il y a dans la correspondance une note
gaie. Entre deux reproches, la marquise fait à son amant cette
confidence amusante:

«M. du Châtelet n'est pas si affligé que moi de ma grossesse; il me
mande qu'il espère que je lui ferai un garçon.»

Mais Saint-Lambert n'a-t-il pas la fâcheuse idée de retourner à
Lunéville! Qu'y va-t-il faire? Les soupçons, les inquiétudes de la
marquise reprennent plus violents que jamais.

    «Dimanche.

«Je n'ai point de lettre de vous aujourd'hui. Cela est abominable. Cela
est d'une dureté et d'une barbarie qui sont au-dessus de toute
qualification, comme la douleur où je suis est au-dessus de toute
expression. Ne soyez pas excédé de mes lettres; si je n'en reçois pas
par la première poste, je ne vous écrirai plus.

«Ma grossesse augmente encore mon désespoir; cependant, je me conserve
comme si la vie m'était chère.»

Les récriminations entre les deux amants continuent incessantes et
chaque jour plus âpres, plus pénibles.

Saint-Lambert, qui évidemment a assez de cette liaison, cherche tous les
prétextes pour soulever des querelles. Quand les lettres qu'il reçoit
sont froides, il en manifeste beaucoup d'humeur et il ne ménage pas les
reproches; quand elles sont tendres, il n'y répond même pas.

Puis il se pique de jalousie. Il reproche amèrement à Mme du Châtelet de
l'oublier et tantôt d'être en coquetterie avec le chevalier de Beauvau,
tantôt avec le comte de Croix. Il en paraît même si affecté qu'il la
menace nettement d'une rupture.

La pauvre femme répond tristement:

«Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand même
vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous négliger? Vous êtes le
commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions
et de toutes mes pensées.

«Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que
m'ont faits vos soupçons, votre dureté, l'idée que vous avez pensé à me
quitter, que vous me l'avez écrit, que vous avez risqué ma santé et ma
vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort,
même sans me le dire, car ce n'est qu'à la troisième lettre que vous
êtes entré en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit
effacé?... Vous avez bien à réparer avec moi; ne négligez pas de fermer
les plaies de mon cœur... Vous m'avez tellement déchirée, vous
paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas même l'avoir
senti.»

Mais si Saint-Lambert est détaché d'elle, les sentiments de Mme du
Châtelet sont restés immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle
fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime toujours
passionnément. Le roi de Pologne doit venir prochainement à Trianon; les
nouvelles assiduités de Saint-Lambert auprès de Mme de Boufflers ont dû
certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupçons anciens;
elle fera tout au monde pour les dissiper: «Votre bonheur et votre
fortune sont la seule manière de me consoler de votre perte», lui
dit-elle.

Cependant, la marquise a besoin de connaître les véritables sentiments
de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des
arrangements pour ses couches; les fera-t-elle à Paris ou à Lunéville?

«C'est à vous de décider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux
dernières lettres. Êtes-vous détaché de moi? Je ne le croirai que quand
vous me l'aurez bien répété, et je sens que, si vous me le répétez, je
ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le goût ne se
raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon cœur.»

La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente
qu'elle a écrite: «Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas
démêlé dans la fureur qui y régnait tout l'amour qui l'avait dictée.»

Saint-Lambert daigne pardonner et écrire un peu plus tendrement;
aussitôt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aimée
de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se décide à
faire ses couches à Lunéville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout.

Mais ce n'est pas tout de le désirer, il faut encore en avoir la
permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de
Mme de Boufflers? Elle se décide alors à avouer à son amie une situation
qu'elle lui a jusqu'à ce jour soigneusement dissimulée:

    «Paris, jeudi 3 avril 1749.

«Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret, sans attendre
votre réponse sur celui que je vous demandais: je sens que vous me le
promettez et que vous le garderez, et vous allez voir qu'il ne pourra se
garder encore longtemps.

«Je suis grosse, et vous imaginez bien l'affliction où je suis: combien
je crains pour ma santé et même pour ma vie; combien je trouve ridicule
d'accoucher à quarante ans[136], après en avoir été dix-sept sans faire
d'enfants; combien je suis affligée pour mon fils. Je ne veux pas encore
le dire, de crainte que cela n'empêche son établissement, supposé qu'il
s'en présentât quelque occasion, à quoi je ne vois nulle apparence...

  [136] Elle devrait dire quarante-trois.

«Personne ne s'en doute, il y paraît très peu: je compte cependant être
dans le quatrième et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'à
quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas
quelques étourdissements ou quelques incommodités, et si ma gorge
n'était fort gonflée, je croirais que c'est un dérangement.

«Vous sentez combien je compte sur votre amitié et combien j'en ai
besoin pour me consoler et pour m'aider à supporter mon état. Il me
serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'être privée de
vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire à Lunéville
et y donner cet embarras-là? Je ne sais si je dois assez compter sur les
bontés du roi pour croire qu'il le désirât et qu'il me laissât le petit
appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher
dans l'aile[137] à cause de l'odeur du fumier, du bruit et de
l'éloignement où je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne
soit alors à Commercy et qu'il ne voulût pas abréger son voyage;
j'accoucherai vraisemblablement à la fin d'août ou au commencement de
septembre au plus tard.

  [137] Elle veut parler de l'aile droite de la cour d'honneur où
  étaient situés les appartements des étrangers. En sous-sol se
  trouvaient les écuries royales.

«J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait
bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-être plus; car,
avec le temps de mes couches, cela ira au moins à huit mois, et, pour
peu qu'il me restât la moindre incommodité, je ne pourrais au
commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de
couches; ce sera un des temps de ma vie où notre amitié sera la plus
agréable et la plus nécessaire et où les bontés du roi me seront de la
plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espère
que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de
considérations doivent m'arrêter; je ne veux point abuser des bontés du
roi pour moi ni de votre amitié. M. du Châtelet veut que j'accouche à
Lunéville, ou du moins le désire fort; je le désire plus que lui, mais
c'est à vous de voir si cela est possible et convenable; c'est à vous de
me dire si vous le désirez, si le roi le désire et ce que vous me
conseillez.

«Si je dois accoucher à Lunéville, j'y retournerai à la fin de mai ou au
commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains
point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blessée, je
suis très forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de
vous. Décidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux,
faites que je sois avec vous. J'attendrai votre réponse avec impatience.
Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos
mains.

«Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne
garde. Il serait bien cher d'accoucher à Paris, et bien triste d'y
accoucher sans vous.»

En prévenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait à Mme de
Boufflers, la marquise ajoutait:

«Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable
et utile, et je lui avoue tout ingénument que je serais au désespoir
d'accoucher ici. Elle a le cœur bon dans le fond, mais je crois que la
meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis
incapable de soutenir l'idée d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous,
et que, si je n'en mourais pas, la tête m'en tournerait et que je suis
capable de mille extravagances.» (3 avril.)

Par malheur, le roi de Pologne venait d'être fort souffrant et le moment
était mal choisi pour l'entretenir de la requête de la divine Émilie.

Une nuit, Stanislas avait été pris par des douleurs violentes, résultat
d'une forte indigestion, et son état avait été un moment si inquiétant
que son entourage avait été fort alarmé. Il se remit peu à peu,
cependant; mais le bruit de sa maladie s'était répandu, et la _Gazette
de Hollande_ avait même annoncé qu'il était au plus mal.

A cette nouvelle Voltaire, qui était attaché au roi par les liens de la
reconnaissance et de la plus vive amitié, fut très profondément affecté;
il s'empressa de lui écrire pour lui exprimer tous ses vœux et lui dire
les tendres sentiments dont son cœur était plein.

A peine rétabli, le roi remercie le philosophe:

«Je serais, mon cher Voltaire, au désespoir si je me trouvais aussi
embarrassé à répondre à vos sentiments pour moi qu'à la production de
votre incomparable génie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient
capables de vous exprimer combien je suis sensible à tout ce que vous me
dites. Toute mon éloquence est au fond de mon cœur. C'est par son
langage que vous connaîtrez ma façon de m'expliquer pour vous marquer ma
reconnaissance de la part que vous avez prise à ma légère incommodité et
pour vous assurer combien je suis de tout mon cœur à vous.

    «STANISLAS, roi.»

En avril, le roi de Pologne vint faire à Trianon un de ses séjours
habituels. Il était accompagné du duc Ossolinski, du marquis de
Boufflers et de M. de la Galaizière.

Mme du Châtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le
quitter le moins possible, vint s'installer à Trianon auprès de lui.
Elle espérait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperçue
et que le roi, déjà préparé par Mme de Boufflers, lui accorderait au
château de Lunéville le petit appartement de la reine qu'elle avait déjà
occupé et qu'elle souhaitait de nouveau très vivement.

Le roi, en effet, fut charmé de revoir la divine Émilie, charmé de jouir
de sa société. Elle passait avec lui toutes les matinées et dînait en sa
compagnie à midi.

Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait à
Versailles auprès de sa fille et il restait avec elle jusqu'à cinq
heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la
Roche-sur-Yon qui, elle aussi, était venue à Versailles pour le voir
plus facilement, et ils jouaient à la comète. Marie Leczinska favorisait
ces entrevues, dans l'espoir que son père se déciderait enfin à épouser
la princesse, et qu'il renoncerait ainsi à Mme de Boufflers. Mais le
vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne
pouvaient le faire départir de banales relations de politesse. A sept
heures, il retournait à Trianon.

Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au
travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée
dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite
son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs,
elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus.

Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui
l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de cœur et des maux de tête
incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises.

De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de
travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de
Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est
pour faire la cour à Mme de Boufflers?

Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus
aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé
de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son
grade dans un régiment de grenadiers?

Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme.
«Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle
écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait
une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut
entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc.,
etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur
de sa vie. C'est «se casser le cou».

Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous
arrêterez, cela m'a fait connaître votre cœur et voir à quoi vous me
sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais
cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne
pourrai jamais l'oublier.»

L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en
arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des
robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après
des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être
exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit:

«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été
et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas
quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à
votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous
êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas
irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y
sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher
sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à
Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour
toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste
ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh!
vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni
le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et
votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis,
puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais
un peu de courage.»

Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui
témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe
encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à
l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son
cœur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour
lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges.

Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers
elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont
grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de
nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du
prince! Mme de Boufflers a le cœur excellent; mais elle ne met de
chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien
de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée
d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas
pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare
qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la
princesse n'ose pas recommencer.

Mme du Châtelet en est arrivée à un si profond degré de chagrin qu'elle
envisage désormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les
soupçons plus ou moins justifiés que la jalousie lui inspire:

«Tout ce que Mme de Boufflers m'a écrit sur votre sujet, et sur votre
fortune en dernier lieu, la manière dont elle sent et partage mes peines
sur cela, ont resserré les liens qui m'attachent à elle, et, si vous me
quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la haïrai
jamais. Je ne lui cache point combien je suis indignée de la facilité
avec laquelle vous avez embrassé cette prétendue ressource des
grenadiers, et de l'indifférence avec laquelle vous vous êtes résolu à
vous séparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon cœur, cela
est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez...

«Mme de Boufflers met des grâces dans les choses qu'elle fait que je n'y
mettrais jamais; je suis tout étonnée, et assurément je dois l'être, que
son amitié délicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me
quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par
reconnaissance...

«Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y
ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le même lieu que vous. Je ne
suis sûre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne haïrai jamais
Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amitié pour vous.»

A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle écrit encore. Mais cette
fois sa raison l'a abandonnée; elle est dévorée de jalousie et ne le
cache plus:

«Mme de Boufflers me fait l'éloge de votre amour pour moi. Je devrais en
être bien aise, je lui en sais gré et cependant tout m'est suspect de ce
côté-là. Ma tête est un chaos de contradictions. _Si elle ne fût venue
que cet hiver, je l'aurais quittée._

«Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous êtes bien cruel d'avoir
troublé le bonheur que je trouvais à vous aimer si tendrement. Vous ne
connaissez pas tout ce que vous m'avez ôté.

«... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernières lettres; je me
suis bien consultée et bien examinée; je vous trompais et me trompais
moi-même quand je vous disais que le soupçon était loin de mon cœur; je
ne puis être tranquille tant que vous serez à Lunéville en mon absence.
Si ce soupçon détruit votre goût, il flétrit le mien, et assurément mes
soupçons sont autrement fondés que les vôtres. Rien ne peut nuire plus à
vos affaires que d'être à Lunéville quand le roi arrivera... Passez
trois semaines à Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon cœur...»

Du reste, tout le monde est persuadé qu'il est raccommodé avec Mme de
Boufflers, que le vicomte est quitté; tout le monde le dit. Il faut à
tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera à Mme du Châtelet la
tranquillité, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit.

La marquise avait profité de son séjour à Trianon pour obtenir de
Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu'à se louer des
procédés du roi à son égard:

«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand
et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je
fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y
être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que
cela dépend de tout autre chose.

«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que
j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis
sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le
roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une
injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais
comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.»

Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril,
cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal[138], chez Mlle
de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il
reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait
aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations
littéraires.

  [138] Sur la rive droite de l'Oise, à 6 kilomètres de Versailles.



CHAPITRE XXIII

  Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749.


A peine arrivée à Paris, Mme du Châtelet reprend sa vie de travail
acharné. Elle n'a d'autre distraction que d'écrire à Saint-Lambert et à
Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernière une correspondance
des plus suivies: il est si important de ménager la favorite, qui peut
lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou
contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amitié,
protestations sincères malgré tout, car si la marquise est toujours
inquiète de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert,
l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre
toujours, mais elle pardonne.

Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indifférente. Un
jour elle apprend que la fille de son amie, «la divine mignonne», est
tombée gravement malade. Aussitôt elle prodigue à la mère les
témoignages du plus affectueux intérêt. Elle est au désespoir de n'être
pas près d'elle, quand elle la sait triste et inquiète; elle voudrait
partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attachée.

Enfin, l'enfant se rétablit et Mme du Châtelet s'en réjouit comme s'il
s'agissait de sa propre fille.

Ces émotions ont ravivé, dans le cœur de la marquise, toutes les
douleurs de l'éloignement:

«C'est alors, écrit-elle à son amie, que notre séparation me devient
insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amère et que vous
êtes d'une nécessité indispensable pour mon bonheur.»

Puis elle lui parle de ses projets, de son désir de la rejoindre et des
bontés que le roi a pour elle:

«Je m'arrange pour partir le plus tôt que je pourrai.

«Je vous ai mandé que le roi me laissait le petit appartement de la
reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un
petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui
me sera fort utile dans mon dernier mois, où il me faudra me promener,
malgré que j'en aie. Ce pourra même être, tout l'été, le passage du roi
pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...»

Mme du Châtelet est à ce point en confiance avec Mme de Boufflers
qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de ménage.
Son fils n'a pas beaucoup goûté cette grossesse imprévue:

«Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne
sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma
grossesse, et il se donne les airs de n'être pas content des deux mille
écus de rente que je lui ai arrangés; pour peu qu'il continue, je lui
ôterai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et
le laisserai avec son régiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour
lui par amitié, autant je ferai peu pour une âme intéressée.»

Comme il est en résidence à Lunéville, elle recommande à Mme de
Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigéner.

Puis la marquise a changé de femme de chambre; elle a été obligée de
mettre dehors la Chevalier[139]. Celle qui la remplace est «d'une
adresse charmante et du service du monde le plus agréable, mais c'est
une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues». Il est vraiment
impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne «qui ne
sait pas attacher une épingle, mais qui sait gouverner en couches», et
au moins ce n'est pas «une espèce».

  [139] Mme du Châtelet avait le cœur bon, car elle écrit peu
  après: «La Chevalier est placée, et c'est un repos d'esprit pour
  moi, car elle me faisait pitié.»

La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse:

«_Vale et me ama; tu eris semper deliciæ animæ meæ._»

Les deux dames sont dans une intimité si confiante que la divine Émilie
est chargée de la mission la plus délicate. Mme de Boufflers l'a priée
de surveiller le vicomte d'Adhémar, et de lui dire ce qu'elle en pense.
La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte
qu'elle trouve sot, déplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du
mal; elle souhaiterait même «qu'il soit quitté à la première occasion»;
mais, d'un autre côté, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne
va-t-elle de nouveau revenir à Saint-Lambert? Enfin, Mme du Châtelet,
après bien des hésitations, rend hommage à la vérité et écrit à son amie
cette phrase assez ambiguë:

«J'éclaire la conduite du vicomte le plus qu'il m'est possible; je ne le
crois pas d'une fidélité bien exacte, mais je crois aussi qu'il n'y a
rien qu'il aime autant que vous.»

Mme du Châtelet n'était pas seulement chargée de surveiller d'Adhémar,
c'est elle qui faisait l'office de boîte aux lettres. Naturellement, Mme
de Boufflers et son amant éprouvaient le besoin de s'écrire. Le faire
ouvertement eût été trop dangereux, et il avait fallu recourir à un
intermédiaire; jusqu'alors c'était le digne abbé Porquet qui avait
rempli cet office. Il y eut des inconvénients; une lettre fut perdue:
«or, cela n'est point bon à égarer», et il fut décidé qu'à l'avenir Mme
de Boufflers enverrait ses missives amoureuses à Mme du Châtelet, qui
les remettrait elle-même au vicomte. Ce dernier, qui écrivait aussi par
toutes les postes, lui confierait les réponses; Mme du Châtelet les
enverrait à l'aimable Panpan qui, fidèle à son rôle si plein
d'abnégation, les porterait secrètement à Mme de Boufflers. De cette
façon les convenances seraient sauvées, la morale sauvegardée, et tout
se passerait le mieux du monde, au nez et à la barbe de Stanislas. Ainsi
fut fait, et cette poste clandestine fonctionna à merveille.

Malgré tout, malgré son intimité avec Mme de Boufflers, Mme du Châtelet
n'est pas en sécurité, elle craint toujours une trahison possible de
Saint-Lambert. Sa correspondance est toujours pleine de contradictions,
et d'incohérences. Si Saint-Lambert reste quelques jours sans écrire, la
pauvre femme en perd la tête:

    «11 mai.

«Point de lettre de vous aujourd'hui; voilà qui est affreux! Ce n'est
pas pour me rendre la confiance et la tranquillité d'esprit nécessaires
à la vie que je mène. Imaginez, si vous pouvez, ce que c'est que d'être
du jeudi au dimanche à attendre une lettre et que cette lettre n'arrive
point! Tous mes soupçons alors me reprennent et je suis très malheureuse
quand la réflexion se mêle d'examiner votre conduite.

«Je vous avais toujours mandé qu'au retour du roi j'exigeais que vous
fussiez à Nancy; il est bien singulier que cette garde à remplacer se
trouve précisément placée dans le mois du retour du roi... Le hasard
vous sert toujours bien singulièrement pour m'inquiéter...»

Elle fait tout au monde pour abréger le temps de leur séparation et
pour pouvoir partir le plus tôt possible: elle s'est séquestrée
absolument, elle ne sort plus, ne voit plus personne, ne fait que des A
et des B.

«Savez-vous la vie que je mène depuis le départ du roi? Je me lève à
neuf heures, quelquefois à huit. Je travaille jusqu'à trois heures, je
prends mon café à trois heures. Je reprends le travail à quatre heures.
Je le quitte à dix heures pour manger un morceau, seule. Je cause
jusqu'à minuit avec M. de Voltaire qui assiste à mon souper, et je
reprends le travail à minuit jusqu'à cinq heures.»

Mais, pour mener cette vie-là, au moins faudrait-il avoir l'esprit
tranquille et il ne cesse de l'agiter.

Heureusement, jusqu'à présent, sa santé se soutient merveilleusement.

«Je suis sobre, dit-elle, et je me noie d'orgeat, cela me soutient. Mon
enfant remue beaucoup et se porte, à ce que j'espère, aussi bien que
moi...»

Ce qui désole la marquise, c'est l'indifférence de Saint-Lambert: elle,
qui n'a même pas le temps de manger et de dormir, écrit des lettres
interminables; lui n'a rien à faire, et il ne trouve même pas le temps
de griffonner quatre lignes tous les trois jours.

«Et vous vous vantez d'aimer, lui dit-elle. Moi, je vous aime à la
folie, et c'est bien une folie, mais c'est pour ma vie.»

Ces reproches ne produisant aucun effet, la marquise se fâche enfin:

«Je suis bien sotte, moi, de me tuer pour partir plus tôt.

«Si vos inégalités, si vos froideurs, si les contradictions et les
obscurités de votre conduite continuent, je ne prendrai pas le parti de
rester ici; mais d'incertitude en incertitude j'attraperai le huitième
mois, temps où il ne me sera plus possible de partir quand je le
voudrai.»

Elle lui déclare nettement qu'elle ne donnera les ordres définitifs,
qu'elle ne préviendra M. du Châtelet que quand elle sera contente de
lui, de sa conduite, de son amour, de son impatience. Si elle n'est pas
satisfaite de sa réponse, elle exigera une nouvelle lettre, et, comme il
faut huit ou dix jours pour échanger une missive, le mois de juin
arrivera. Or, si elle n'est pas à Lunéville le 1er juillet, qui est le
huitième mois, elle ne partira pas. Après tout, c'est peut-être ce qu'il
désire.

Enfin, elle termine sa lettre par ce trait du Parthe:

«Le vicomte n'a pas reçu de lettre; vous l'avez peut-être reçue pour
lui.»

Cependant Saint-Lambert a souvent des besoins d'argent; il est cousu de
dettes et il a, à ses trousses, toute une meute de créanciers; quand il
est serré de trop près, il n'hésite pas à recourir à l'influence de son
amie; déjà, à plusieurs reprises, il a obtenu, par son intermédiaire,
cinquante louis du roi de Pologne; quand Stanislas fait la sourde
oreille, c'est à la propre bourse de Mme du Châtelet que le brillant
officier fait appel; dans ce cas il veut bien, pour un instant, faire
trêve à ses mauvais procédés et il redevient aimable et tendre.

Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchassé, et cette
détresse pécuniaire lui donne un accès de tendresse inusitée. La pauvre
Mme du Châtelet, qui n'est plus habituée à ces galants propos, exulte
littéralement:

    «18 mai.

«Non, il n'est pas possible à mon cœur de vous exprimer combien il
vous adore, l'impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous
pour ne vous quitter jamais...

«Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait éprouver de
plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais
reçu de vous que des lettres de bouderies.

«Ne me reprochez pas mon _Newton_; j'en suis assez punie. Je n'ai
jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour
le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête
et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me
reproche bien le peu de temps que j'ai donné à la société depuis que
je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous!

«Je vous aime à la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop,
et vous en abusez...

«Vous savez la manière dont le roi me traite et que la certitude de
mes couches à Lunéville ne dépendait plus que de vous. Votre lettre
d'aujourd'hui achève de me décider.»


Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du
Châtelet efface de son cœur tout sentiment de jalousie:

«Non, je n'ai plus de soupçons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est
si aisé de me les ôter, ces soupçons, que vous êtes bien coupable de me
les laisser. C'est en m'écrivant des lettres tendres que vous les
détruirez.»

Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionné, non
seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demandés et
qu'elle a dû emprunter à M. de Paulmy; mais elle continue à remuer ciel
et terre pour lui faire obtenir le régiment de M. de Thianges, qui n'en
demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui
procurer s'il est nécessaire.

Elle met de nouveau en mouvement tous ses amis, Mme de Boufflers, Mlle
de la Roche-sur-Yon. Elle songe même à faire intervenir le prince de
Craon, auquel le roi ne saurait rien refuser.

Quant à M. de Beauvau, elle ne lui demande plus rien parce qu'elle en
sait l'inutilité: «Il faut être toujours bien avec lui, dit-elle assez
aigrement; jouir des grâces et de la facilité de son commerce, et n'en
rien attendre.»

Mais il faut que Saint-Lambert agisse en personne, et la marquise est
devenue si confiante qu'elle lui mande elle-même: «Allez à Lunéville et
chauffez Mme de Boufflers pour ce régiment. Je vous assure que cela est
très vraisemblable, très possible, très faisable... Allez à Lunéville,
je l'exige; j'aime trop Mme de Boufflers pour la priver du plaisir de
vous voir.»

Malheureusement Mme de Boufflers venait justement de quitter la Lorraine
pour aller voir sa famille en Toscane, et il n'y avait pas lieu de
recourir à ses bons offices, au moins pour le moment.

Stanislas, attristé de sa solitude momentanée, écrivait à son ami
Voltaire:

    «Commercy, 1749.

   «Mme de Boufflers, mon cher Voltaire, en partant précipitamment
   pour aller voir monsieur son père, m'a chargé de vous renvoyer
   votre livre. Je sacrifie l'empressement que j'ai eu de le parcourir
   à la nécessité que vous avez de le ravoir, espérant que vous me le
   communiquerez quand vous pourrez. Vous savez comme je suis gourmand
   de vos ouvrages.

   «Me voilà seul! Les agréments de Commercy ne remplacent pas le
   plaisir d'être avec ses amis; aussi je me prépare à le quitter
   bientôt. Je voudrais que Mme du Châtelet, que j'embrasse
   tendrement, employât le temps de l'absence à faire ses couches, et
   la retrouver sur pieds.

   «Je vous embrasse, mon cher Voltaire, de tout mon cœur.

    «STANISLAS, roi.»

Le séjour de Mme de Boufflers en Toscane fut assez court. De là elle se
rendit à Paris où sa belle-mère l'appelait pour remplir ses devoirs à la
cour. Elle y arriva le 7 juin. Stanislas avait obtenu pour elle, on se
le rappelle, une place de dame surnuméraire auprès de Mesdames. Elle
n'avait pas encore été présentée en cette qualité et il était convenable
d'accomplir au plus tôt cette formalité.

Mme du Châtelet est doublement ravie de revoir l'amie pour laquelle elle
a repris toute son ancienne tendresse, et qu'elle aime cent fois mieux
près d'elle qu'à Lunéville. A peine débarquée, Mme de Boufflers accourt.
La divine Émilie rend compte à Saint-Lambert de leur entrevue avec une
candeur et une naïveté vraiment touchantes: tous les soupçons se se sont
envolés; il n'y a plus de place dans son cœur que pour l'amour et
l'amitié.

«Elle est venue chez moi à midi, nous ne nous sommes quittées qu'à huit
heures, et assurément le temps ne m'a pas duré. Nous avons toujours, en
vérité, presque toujours parlé de vous; elle a enchanté mon cœur, je
l'en aime mille fois davantage. Elle dit que vous m'aimez passionnément,
que vous le lui disiez sans cesse... Je lui ai dit à quel point je vous
adorais, que je m'en étais quelquefois repentie, que j'avais espéré vous
aimer faiblement, mais que ce n'était pas une âme comme la vôtre qu'on
pouvait aimer faiblement; que j'avais eu des torts, mais que mon amour
les avait bien réparés et qu'il me serait impossible d'en avoir à
présent quand je le voudrais; que je vous aimais passionnément; que je
craignais que vous ne m'aimassiez moins, que la moindre diminution dans
votre goût me rendrait malheureuse--enfin après le plaisir de vous voir,
il y a longtemps que je n'en ai eu de plus vif.

«Je ne soupçonnerai jamais Mme de Boufflers. Je me suis reproché tout ce
que je vous ai écrit sur cela. Je ne veux point empoisonner mon amitié
pour elle. Si jamais elle m'ôtait votre cœur, vous seriez apparemment
de moitié. Je veux m'abandonner sur cela à votre amour et à son amitié,
et je sens que, quelque chose que vous me fassiez l'un et l'autre, je
vous aimerai toujours tous deux. Vous voyez déjà ma confiance dans la
manière dont je vous parle d'elle. J'ai un goût naturel si vif pour elle
que, pour peu qu'elle y mette du sien, je l'aimerai à la folie. Elle est
charmante pour moi depuis son retour.»

Bien entendu il fut question entre les deux amies du fameux vicomte
d'Adhémar et de ses fredaines. Mme de Boufflers avoua très ingénument
qu'elle aimait encore le vicomte, bien qu'elle eût à se plaindre de lui;
mais elle avoua non moins ingénument que si elle le revoyait, elle ne
pourrait résister et que l'entrevue se terminerait par un
raccommodement.

Comme Mme du Châtelet craint toujours de perdre l'amant qu'elle adore,
tout est pour elle sujet à inquiétude et à tourments; à peine rassurée
d'un côté, elle tremble de l'autre. Ne vient-elle pas d'apprendre que
Saint-Lambert a l'étrange prétention de convertir Mme de Bassompierre,
la propre sœur de la favorite? De quoi se mêle-t-il, en vérité?

«Mais savez-vous que Mme de Boufflers m'a inquiétée sur la Bassompierre;
elle dit que vous ne la quittez pas et que vous voulez la convertir;
voilà assurément un beau projet, et quand elle le sera, qu'en
ferez-vous? Elle est fort digne, je vous assure, de rester comme elle
est; mais vous seriez bien indigne d'y penser. Je ne crois pas que votre
cœur pût jamais être de la partie. Mais aussi je compte trop sur votre
probité pour vouloir me tromper sur cela, et je vous jure que vous
aimant passionnément, sentant que je ne puis être heureuse qu'avec vous,
il me serait impossible d'empêcher qu'une infidélité ne détruisît
entièrement mon goût.

«Ne croyez pas que Mme de Boufflers ait voulu faire une malice; elle ne
m'en a parlé qu'à cause du danger des sermons, mais j'ai été tout de
suite au fait. Je sais qu'elle a du goût pour vous et vous un peu pour
elle. C'est assez pour m'inquiéter.»

Mme de Boufflers doit passer un mois à Versailles, à Marly et à Vauréal
chez la princesse de la Roche-sur-Yon. Saint-Lambert, qui est décidément
dans une phase d'amour, manifeste une grande inquiétude et craint que le
retour de Mme du Châtelet n'en soit retardé. «Ne vous troublez pas à ce
sujet, lui répond Mme du Châtelet, l'_insupportable_ marquis est là[140]
et par conséquent de toutes façons Mme de Boufflers et moi, nous
reviendrons chacune de notre côté.»

  [140] C'est de M. de Boufflers qu'il s'agit.

Cette tendre préoccupation de son amant touche au dernier point la
divine Émilie qui ne trouve pas de termes assez vifs pour exprimer son
attendrissement:

    «Dimanche.

«Non, la plus aimable créature qui respire, non, ne croyez pas que Mme
de Boufflers ni personne au monde puisse me retarder d'une seconde. Je
vous assure que je vous sacrifie ma santé; mais tout ce que je refuse,
tout ce que je ne fais pas, ne sont pas des sacrifices. Il faut, en
vérité, que je sois de fer; mais l'amour me donne bien du courage.

«Je vous adore et je suis dévorée de l'impatience la plus vive. Je me
flatte toujours de partir... Il est important que je puisse finir mon
livre; mais voilà la dernière fois de ma vie que j'aurai quelque chose
à faire qui ne sera pas vous.

«Je vous le répète, je ne connais qu'un bonheur: c'est de passer tous
les moments de ma vie avec vous quand vous m'aimez ou du moins quand
vous me le montrez. Vous enflammez mon cœur et je ne vois plus que vous
dans la nature. Votre cœur charmant, tel que vous me le montrez dans
vos deux lettres que je viens de recevoir à la fois, est pour moi la
pierre précieuse de l'Évangile. Je veux tout sacrifier pour en jouir,
pour le conserver; je m'arrange pour ne pas revenir ici que vous ne m'en
pressiez pour y venir avec moi; car si vous ne vous dégoûtez pas de moi
par la continuité de la jouissance et par l'inaltérabilité de mes
sentiments, vous n'auriez pas sur moi le crédit de me faire vous quitter
un moment.

«Savez-vous que quand vous m'aimez comme vous m'aimez par cette poste,
quand vous faites goûter à mon cœur le seul bonheur digne d'être
désiré, j'en suis quelquefois affligée. Je dois accoucher dans trois
mois et j'aurais trop de regrets à la vie si........

«Je ne fais ici que des _x_, et malgré le retard de mon départ, il me
restera encore bien des choses à faire là-bas.

«Je ne vois plus d'apparence du voyage de Mme de Boufflers. Elle me
traite délicieusement et je l'aime autant que je la crains, ce qui est
bien rare.

«Adieu. Voilà comme on écrit quand on aime comme je fais. Adieu. Je
vous adore. Mon âme se détache pour vous aller trouver. Je crois que je
mourrai de joie quand je vous reverrai, si je vous retrouve tel que je
vous ai laissé.»

Dans son impatience de la revoir, Saint-Lambert a même proposé à son
amie de venir à cheval au-devant d'elle. Touchée aux larmes d'un procédé
si délicat et d'un empressement si inattendu, Mme du Châtelet refuse
parce qu'elle redoute pour son ami la trop grande chaleur; mais elle lui
écrit:

«Croyez que rien n'est perdu pour la sensibilité de mon cœur, mon cher
amant, bonheur de ma vie.

«Si je voulais vous exprimer combien je vous aime, il faudrait que je
fisse des expressions qui pussent vous rendre les emportements de mon
âme, car elles ne sont pas encore trouvées.»

Avant de revenir en Lorraine, Voltaire et Mme du Châtelet doivent faire
un court séjour à Cirey; M. du Châtelet, qui est décidément un mari
incomparable, offre à Saint-Lambert de venir avec lui au-devant de la
marquise jusqu'à Troyes, et de l'accompagner à Cirey. A cette nouvelle,
la marquise ne peut s'empêcher de s'écrier naïvement: «Mon Dieu, que M.
du Châtelet est aimable de vous avoir offert de vous amener!»

Mais ce n'est pas tout de venir; il faudrait que le chevalier de
Listenay fût du voyage; on le prierait d'occuper Voltaire et le mari
pendant qu'elle-même et Saint-Lambert fileraient le parfait amour. Si le
chevalier ne peut venir, il faut avoir recours à l'obligeant Panpan
qui, lui, se chargera bien de cette mission de confiance!

La divine Émilie apprend en même temps que son fils a l'intention de
venir également au-devant d'elle. Mais elle n'en veut à aucun prix! Il
est indispensable que Mme de Boufflers le retienne à Lunéville sous un
prétexte quelconque, comédie, service, ou tout autre. Mon Dieu, qu'en
feraient-ils à Cirey! Il ne pourrait que les gêner.

Enfin, dernière recommandation, et non des moins pressantes, de
l'impatiente marquise: si la cour doit aller à Commercy, il faut que
Saint-Lambert prévienne bien vite le curé d'avoir à préparer, comme
d'habitude, le nid qui abrite leurs amours.

Cependant la perspective d'un tête-à-tête avec M. du Châtelet ne paraît
pas sourire à Saint-Lambert. Si la marquise, par accident, était retenue
à Paris, que deviendrait-il, lui, seul avec le mari? Ce serait gai!

La marquise riposte, indignée, qu'il n'a qu'à amener le chevalier ou
Panpan, comme elle le lui a déjà recommandé, et que du reste la chance
de la revoir dix ou douze jours plus tôt, peut bien lui faire risquer un
tête-à-tête ennuyeux. Comment peut-il hésiter!

Enfin l'heure du départ sonne. Au moment de quitter Paris, la marquise
écrit une _dernière_ lettre:

    «_Avant de partir._

«Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon cœur nage dans
la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon départ. Je dis
adieu à tout le monde avec une joie délicieuse, même aux gens que je
croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes démarches ou de mes
actions qui ne tende à me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre
imparfait, mais il faut que je me rejoigne à vous ou que je meure. Je
vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je
crois que vous méritez et qui font mon bonheur.»

La marquise sera le 25 à Troyes, le 26 à Bar-sur-Aube, le 27 à Cirey.
Elle espère bien retrouver son amant à Bar-sur-Aube: «Je crois que je
mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!»



CHAPITRE XXIV

(1749)

  Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments de
    Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M.
    Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son
    accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de
    cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire.


Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30
juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy
et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet.

L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie,
aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant
donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus
en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y
perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse
de son hôte.

Pour se consoler il écrit _Catilina_, _Electre_, et il fait de temps à
autre des lectures à ses amis.

Saint-Lambert, de son côté, veut donner la mesure de ses talents; il
commence à écrire le fameux poème des _Saisons_, dont il parle depuis si
longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le
comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.

Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour,
c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc
Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu
se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il
avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le
prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et
il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en
1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la
princesse de Talmont.

Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été
1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave
événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent
d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait
bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des
amis. Il a le cœur si bon, si généreux! Il a tout pardonné!
Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de
manifester quelque tendresse à son amie.

Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme
qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui
peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si
viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments
et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à
lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans
cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle
une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle
prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament,
elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui
rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le
courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au _Commentaire_
qu'elle ne veut pas laisser inachevé.

C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et
d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans
succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le
compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers
que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un
événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?

Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11
juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait
grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques
d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si
satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet,
le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi.

En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La
Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le
maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse
de Craon.

L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent
finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa
vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour
à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet
avec la princesse.

Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va
s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne
plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de
Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent
immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs
parents.

Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements
commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir
à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à
Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12
août.

A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et
l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour
être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti
dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les
flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le
philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire
qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le
laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il
est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure.
Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement.
Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait,
le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot:

    «Lunéville, 29 août 1749, à 9 heures du matin.

   «Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me faire
   savoir si je puis compter sur les choses que vous m'avez promises,
   et s'il n'y a point d'obstacles. Le mauvais état de ma santé ne me
   permet ni de rester longtemps à la cour du roi, auprès de qui je
   voudrais passer ma vie, ni d'avoir l'honneur de manger aux tables
   auxquelles il faut se rendre à un moment précis, qui est souvent
   pour moi le temps des plus violentes douleurs. Il fait froid
   d'ailleurs les matins et les soirs pour les malades.

   «Il serait un peu extraordinaire que, malgré votre amitié, on
   refusât ici les choses nécessaires à un homme qui a tout quitté
   pour venir faire sa cour à Sa Majesté.

   «Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi.

    «VOLTAIRE.»

A neuf heures un quart, pas de réponse!

Le philosophe, qui ne brille pas par la patience, reprend la plume:

    «29 août 1749, à 9 heures 1/4 du matin.

   «Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres en
   vertu desquels je sois traité sur le pied d'un étranger; et ne me
   mettez pas dans la nécessité de vous importuner tous les jours.

   «Je suis venu ici pour faire ma cour au roi.--Ni mon travail, ni ma
   santé ne me permettent d'aller piquer des tables.--Le roi daigne
   entrer dans mon état; je compte passer ici quelques mois.

   «Sa Majesté sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de
   m'écrire quatre lettres pour m'inviter à aller chez lui.

   «Je puis vous assurer qu'à Berlin je ne suis pas obligé à
   importuner pour avoir du pain, du vin, de la chandelle.
   Permettez-moi de vous dire qu'il est de la dignité du roi et de
   l'honneur de votre administration de ne pas refuser ces petites
   attentions à un officier de la cour du roi de France, qui a
   l'honneur de venir rendre ses respects au roi de Pologne.

    «VOLTAIRE.»

A neuf heures trois quarts, pas de réponse!

C'en est trop! Comment Voltaire peut-il laisser humilier ainsi en sa
personne un valet de chambre du roi de France! Il reprend la plume et
s'adresse au roi de Pologne lui-même:

    «29 août 1749, à 9 heures 3/4 du matin.

    «SIRE,

   «Il faut s'adresser à Dieu quand on est en Paradis. Votre Majesté
   m'a permis de venir lui faire ma cour jusqu'à la fin de l'automne,
   temps auquel je ne puis me dispenser de prendre congé de Votre
   Majesté. Elle sait que je suis très malade et que des travaux
   continuels me retiennent dans mon appartement autant que mes
   souffrances; je suis forcé de supplier Votre Majesté qu'elle
   ordonne qu'on daigne avoir pour moi les bontés nécessaires et
   convenables à la dignité de sa maison, dont elle honore les
   étrangers qui viennent à sa cour. Les rois sont, depuis Alexandre,
   en possession de nourrir les gens de lettres, et quand Virgile
   était chez Auguste, Alliotus, conseiller aulique d'Auguste, faisait
   donner à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis
   malade, aujourd'hui, et je n'ai ni pain, ni vin pour dîner.

   «J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, sire, de Votre
   Majesté le très humble, etc.»

    «VOLTAIRE.»

Le roi, que ces querelles ennuient à périr, qui ne veut pas se brouiller
avec Voltaire, mais encore moins peut-être avoir des difficultés avec un
homme aussi précieux que le conseiller aulique, se borne à remettre à
Alliot la lettre du philosophe en le chargeant d'y répondre.

Alliot s'en acquitte avec une insolence qui dut mettre Voltaire hors de
lui:

    «Août 1749.

   «Vous avez à dîner chez vous, monsieur; vous y avez potage, pain,
   vin et viandes; je vous fais donner bois et bougies; et vous vous
   plaignez à M. le duc, au roi même, aussi injustement. Sa Majesté
   m'a remis votre lettre sans m'en rien dire; et je n'ai pas voulu
   pour vous-même lui dire que vous aviez le plus grand tort du monde
   de vous plaindre. Il est des règles ici qu'il faut suivre: aussi
   vous aurez agréable de vous soumettre; je ne m'en dépars point;
   c'est que rien ne se donne à la cave par extraordinaire sans un
   billet de moi. Chaque jour, le détail est grand et pénible; il est
   pour moi. Que vous importe, pourvu que vous ayez ce que vous
   demandez?

   «Vous n'avez manqué de rien, je le dis à vous-même; et vous dites
   que vous avez manqué de tout!

   «Vous êtes le premier qui se soit plaint de la façon dont on reçoit
   les étrangers, puisque vous voulez l'être. Je vous ai fait donner
   ce que vous avez demandé; et vous avez, encore une fois, tort de
   vous plaindre.

   «Vous citez la cour de France pour modèle! Elle a ses règles et
   nous avons les nôtres; mais la nôtre est absolument inutile à la
   cour de France. Vous le savez mieux que moi.

   «Je suis très fâché pour vous-même de vos démarches, et j'espère
   que vous sentirez combien elles sont déplacées puisque j'espère que
   vous vous trouverez très bien de la façon avec laquelle vous avez
   été traité jusqu'à présent, et à laquelle il n'y a rien à ajouter.

   «Je vous nie qu'_Alliotus_, conseiller aulique, fit donner du pain,
   du vin, de la chandelle à Virgile.

   «Je le fais à M. de Voltaire parce que c'est un pauvre homme et que
   Virgile était puissant et avait chez lui une table fine et
   excellente, où il traitait ses amis et y était à son aise avec eux.
   Ainsi nulle comparaison des temps; Virgile d'ailleurs travaillait
   pour son plaisir et pour la gloire de son siècle, au lieu que M. de
   Voltaire le fait par nécessité et pour ses besoins; ainsi on
   accorde à l'un par bienséance ce que l'on n'aurait osé offrir à
   l'autre, crainte d'être refusé.

    «ALLIOT.»

Comment se termina l'incident? Nous l'ignorons. Il est probable que
Voltaire finit par se calmer. Il avait trop de raisons pour ne pas
pousser les choses à bout et s'acculer à une rupture qui aurait été
désastreuse pour Mme du Châtelet.

Depuis le retour de la marquise, Saint-Lambert, nous l'avons dit, se
montrait des plus aimables; la pauvre femme avait éprouvé de cette
tendresse inusitée une grande douceur et une véritable recrudescence
d'amour:

«Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi, quand vous êtes parti,
m'impatientait! Que mon cœur avait de choses à vous dire! Vous m'avez
traitée bien cruellement! Vous ne m'avez pas regardée une seule fois! Je
sais bien que je dois encore vous en remercier; que c'est décence,
discrétion, mais je n'en ai pas moins senti la privation.

«Je suis accoutumée à lire à tous les instants de ma vie dans vos yeux
charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m'aimez; je les cherche
partout et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble...

«Je viens de voir ma petite maison[141]. Le bleu en est charmant à
présent. On l'a éclairci; je crois qu'on pourra y habiter à la fin de la
semaine prochaine.

  [141] _Jolivet_, que Stanislas avait gracieusement mis à la
  disposition de la marquise pour y passer les heures les plus
  chaudes de la journée.

«J'ai été et je suis revenue à pied. J'ai fait avec une espèce de
délices le même chemin que nous avions fait ensemble...

«Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi en
revenant d'Haroué. Songez qu'un jour est tout pour moi et je n'ai pas
besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne;
mais un jour passé avec vous vaut mieux qu'une éternité sans vous. Je
vous aime avec démence, je le sens chaque jour davantage. C'est un si
grand plaisir pour moi de passer avec vous tous mes moments que je ne
puis perdre un si grand bonheur sans désespoir...

«Il y a l'infini entre la manière dont je vous idôlâtre et celle dont je
vous aimais quand je suis partie pour Paris. Il me serait bien
impossible à présent de m'imposer une telle privation... A présent que
je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer
assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts--car je ne me
pardonnerai jamais d'avoir perdu cinq mois loin de vous--n'ont pas
affaibli cet amour charmant que je n'aurais pas osé espérer, qui fait le
bonheur de ma vie, et sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien
sûre qu'il n'existe personne aussi heureuse que moi; mais je vous avoue
que je le crains. Je vous avoue que, depuis mon retour, je n'ai pas
cessé de le craindre. Il me semble que, l'année passée, vous ne m'auriez
pas quittée, même pour trois jours, si gaiement, si indifféremment, sans
m'avoir dit, du moins des yeux, que vous partiez avec chagrin.

«Rassurez-moi, mon cœur en a besoin. La moindre diminution dans vos
sentiments me déchirerait de remords; je croirais toujours que ça a été
ma faute; que, sans Paris, vous auriez toujours été le même. Cette idée
me tourmente; ôtez-la-moi, si vous m'aimez. Songez que mon amour, que
les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter, m'ont assez
punie; que je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre
heureux, si vous pouvez m'aimer encore comme vous m'avez aimé. Ce n'est
qu'en vous comparant à vous-même que je puis me plaindre; non, je ne le
puis pas, vous m'avez trop montré d'amour ces deux derniers jours-ci.
Non, votre cœur charmant est trop juste et trop tendre pour ne pas
répondre au mien qui vous idolâtre. Je n'ai rien trouvé de mieux à vous
accorder que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les,
je vous le demande à genoux, bonheur de ma vie!»

Saint-Lambert, en effet, ne peut se dispenser d'aller rendre ses devoirs
au prince et à la princesse de Craon qui viennent de s'établir à Haroué
et il s'absente pour trois jours. Cette séparation plonge Mme du
Châtelet dans le désespoir; elle écrit le 30 août:

«Ne me laissez pas dans l'incertitude; je suis d'une affliction et d'un
découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments.

«Le prince va être bien heureux de vous posséder; il n'en connaîtra pas
le prix si bien que moi. Dites-lui bien que vous n'irez plus à Haroué
avant mes couches; je ne le souffrirai pas.

«Si vous ne rassurez pas mon cœur, si vous ne m'écrivez pas tendrement,
je serai bien à plaindre. Je ne me ferai soigner qu'à votre retour.
J'espérais travailler pendant votre absence, je ne l'ai pas encore pu.

«J'ai un mal de reins insupportable et un découragement dans l'esprit et
dans toute ma personne dont mon cœur seul est préservé...

«Je finis, parce que je ne puis plus écrire.»

Le jour même, la marquise pouvait encore aller à pied jusqu'à _Jolivet_,
pour surveiller les ouvriers et les travaux d'installation.

Le 31 août, elle écrivait encore:

    «Samedi, au soir.

«Vous me connaissez bien peu, vous rendez bien peu justice aux
empressements de mon cœur si vous croyez que je puisse être deux
jours sans avoir de vos lettres, lorsqu'il m'est possible de faire
autrement...

«Quand je suis avec vous, je supporte mon état avec patience, je ne
m'en aperçois souvent pas; mais, quand je vous ai perdu, je ne vois
plus rien qu'en noir.

«J'ai encore été aujourd'hui à ma petite maison, à pied, et mon ventre
est si terriblement tombé, j'ai si mal aux reins, je suis si triste ce
soir, que je ne serais point étonnée d'accoucher cette nuit; mais j'en
serais bien désolée, quoique je sache que cela vous ferait plaisir.

J'en supporterai mes douleurs plus patiemment quand je vous saurai
dans le même lieu que moi... Je suis d'une affliction et d'un
découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. Je
ne désire que vous revoir encore. Il y a bien loin d'ici à mardi.»

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, Mme du Châtelet était à son bureau,
travaillant à son ouvrage sur Newton, lorsque, tout à coup, elle se
sentit indisposée. A peine eut-elle le temps d'appeler, et une fille
était née. L'enfant fut déposé sur un gros livre de géométrie pendant
qu'on couchait la mère.

Mme de Boufflers, M. du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, Stanislas
lui-même, tous accoururent auprès de la divine Émilie pour la féliciter
et se réjouir avec elle. L'enfant fut portée à la paroisse pour être
baptisée; puis envoyée immédiatement en nourrice, comme il était d'usage
constant à cette époque.

Voltaire n'est pas seulement heureux de cet événement, il est dans le
ravissement, il exulte; on croirait, en vérité, qu'il y a
personnellement une part quelconque, ou du moins qu'il tient à le faire
croire. Vite il prend la plume pour annoncer la bonne nouvelle à tous
ses amis, et il le fait dans des termes qui montrent toute son
allégresse:

Il écrit à d'Argental: «Mme du Châtelet, cette nuit en griffonnant son
Newton, s'est senti un petit besoin; elle a appelé une femme de chambre
qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite
fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers,
s'est remise au lit, et tout cela dort comme un liron à l'heure que je
vous parle...»

Il n'écrit pas moins gaiement à Voisenon, qu'il appelle «l'abbé
Greluchon». Il lui raconte qu'il s'est mis à faire un enfant tout seul,
qu'il a accouché de Catilina en huit jours, et qu'il est cent fois plus
fatigué que Mme du Châtelet:

«C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une
semaine ce que Crébillon avait été trente ans à faire. Je suis
émerveillé des couches de Mme du Châtelet, et épouvanté des miennes.»

Tout allait le mieux du monde et l'on s'attendait si peu à un incident
fâcheux que le 7 le roi partit pour la Malgrange. Mme du Châtelet riait
elle-même de ses inquiétudes, lorsque pendant la fièvre de lait elle
demanda un verre d'orgeat à la glace. On eut le tort de lui obéir et,
quelques heures après, elle était à la mort. Le médecin du roi, M.
Raynault, accourut et prit des mesures énergiques; malgré tout, le
lendemain, la malade eut des suffocations et des étouffements et son
état s'aggrava encore. Mme de Boufflers, effrayée, envoya chercher, à
Nancy, le célèbre Bagard et aussi M. Salmon. Ils tentèrent de nouveaux
remèdes qui amenèrent une détente, puis une amélioration sensible. L'on
commença à se rassurer, et les amis qui ne quittaient plus le chevet de
la malade se retirèrent pour lui permettre de reposer. Il ne resta
auprès d'elle que Saint-Lambert et Mlle du Thil, ancienne amie très
intime de Mme du Châtelet, qu'elle avait fait venir pour ses couches.

Tout à coup la malade eut une syncope. Saint-Lambert, Mlle du Thil
s'efforcèrent de la ranimer; ils n'y purent parvenir. Épouvantés, ils
appelèrent au secours.

On se précipita chez Mme de Boufflers, où toute la société s'était
retirée; la marquise, Voltaire, M. du Châtelet qui devisaient gaiement,
accoururent affolés; ils joignirent leurs efforts à ceux de
Saint-Lambert, mais tous perdaient la tête et ils étaient si troublés
qu'aucun d'eux ne songea à faire venir ni médecin, ni curé, ni jésuite,
ni sacrements. Du reste, tous les secours humains étaient inutiles, Mme
du Châtelet avait succombé.

La stupeur était générale. Mme de Boufflers, au désespoir d'avoir perdu
une amie si chère, pleurait abondamment. M. du Châtelet, Voltaire et
Saint-Lambert contemplaient, la douleur peinte sur le visage, celle qui
ne pouvait plus les voir. On entraîna M. du Châtelet. Voltaire résista
longtemps à toutes les supplications; enfin, il s'arracha à ce pénible
spectacle et sortit inconscient, au comble de la douleur. Il descendit
péniblement les quelques marches du perron qui mettait l'appartement en
communication avec la rue; mais accablé par le chagrin, il ne put
continuer et il alla s'effondrer sur la dernière marche, auprès de la
guérite de la sentinelle. Là, sans même essayer de se relever, il se
frappait la tête contre la pierre en sanglotant. C'est en vain que son
laquais le suppliait de se relever, de rentrer chez lui; il ne voulait
rien entendre.

A son tour, Saint-Lambert paraît sur le perron; il aperçoit Voltaire et
court lui porter secours. Le philosophe le reconnaît et lui dit, la voix
pleine de sanglots: «C'est vous qui me l'avez tuée!» Puis, tout à coup,
saisi de rage, il se précipite sur lui avec une fureur sauvage, et le
saisissant à la gorge: «Eh! mon Dieu, monsieur, de quoi vous
avisiez-vous de lui faire un enfant!»

Comme souvent les incidents comiques se mêlent aux scènes les plus
tragiques, Voltaire, rentré dans ses appartements, s'abandonnait à la
plus amère douleur lorsque tout à coup, il se rappelle que Mme du
Châtelet porte au doigt une bague en cornaline entourée de petits
diamants et dont le chaton recouvre son portrait. Que penserait M. du
Châtelet si ce témoignage compromettant tombait entre ses mains!

En vérité, le scrupule était honorable, mais tardif. Le philosophe
oubliait qu'il vivait depuis quinze ans avec la divine Émilie, et que si
le mari était susceptible de faire des réflexions, il les avait faites
depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, Voltaire, sans perdre de temps,
charge Longchamp de courir auprès de la première femme de chambre et de
lui demander de retirer la précieuse bague. Ces soins étaient inutiles;
voici ce qui s'était passé:

A peine la marquise expirée et le premier affolement un peu calmé, Mme
de Boufflers avait pris Longchamp à part et lui avait dit d'enlever
immédiatement du doigt de la morte la bague de cornaline et de la garder
jusqu'à nouvel ordre. Le lendemain, Mme de Boufflers avait fait appeler
Longchamp, qui lui avait remis la bague; Saint-Lambert était présent. La
marquise souleva le chaton qui était à secret et, avec une épingle,
enleva le portrait de Saint-Lambert qu'elle lui rendit. Puis elle
chargea Longchamp de restituer la bague à M. du Châtelet.

Soit naïveté, soit désir de calmer le chagrin de son maître, Longchamp
avoua au philosophe toute la vérité.

En apprenant qu'on avait trouvé l'image de Saint-Lambert là même où
devait être son propre portrait, Voltaire s'écria avec philosophie:

«Ah! voilà bien les femmes! J'en avais ôté Richelieu. Saint-Lambert m'en
a expulsé! Un clou chasse l'autre! Ainsi vont les choses de ce monde.»

Et il n'en pleura que davantage.

La mort si imprévue de Mme du Châtelet jeta la consternation dans la
cour de Lunéville, et en plongea tous les hôtes dans une morne
tristesse. Le roi aimait beaucoup cette aimable femme si gaie, si pleine
d'entrain: sa perte lui fut douloureuse. Mme de Boufflers pleurait une
amie de longue date dont elle avait pu maintes fois, malgré quelques
dissentiments passagers, éprouver la fidélité et l'attachement.
Voltaire était anéanti par ce coup funeste; Saint-Lambert lui-même
ressentait une véritable douleur, qui n'était pas exempte de remords.

Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus à la
dépouille mortelle de celle qui depuis deux ans avait si bien su
contribuer à l'agrément de sa vie; toute la cour assista à ses
funérailles. Le 11 septembre elle fut inhumée à Saint-Remy[142], la
nouvelle église paroissiale de Lunéville; une grande dalle de marbre
noir sans nom ni date indiquait seulement l'endroit où elle
reposait[143].

  [142] Actuellement église Saint-Jacques.

  [143] En 1793, la tombe de Mme du Châtelet fut profanée; on
  souleva le marbre, on enleva le cercueil de plomb et l'on rejeta
  pêle-mêle les ossements avec les décombres. En 1858, les
  ossements retrouvés ont été réunis et placés au même endroit dans
  une caisse de bois.

Un accident assez singulier arriva pendant les obsèques. Pour sortir du
palais, le cortège funèbre devait traverser la pièce du château où la
«troupe de qualité» avait si souvent et tout récemment encore donné des
représentations; à ce moment même et par une étrange fatalité, le
brancard sur lequel la bière était placée se brisa et le corps fut
précipité à terre, à la grande terreur des assistants. Le Père de Menoux
ne manqua pas de souligner cette singulière coïncidence et de faire
remarquer que l'accident s'était produit à l'endroit même où Mme du
Châtelet avait si souvent représenté ces spectacles que l'Église
condamne.

Voltaire ne se contenta pas de pleurer la fidèle compagne de sa vie; il
crut devoir prendre tous ses correspondants comme confidents de sa
douleur. «Je n'ai point perdu une maîtresse, écrit-il à d'Argental; j'ai
perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une
amie de vingt ans que j'avais vue naître! Le père le plus tendre n'aime
pas autrement sa fille unique!»

«C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le
désespoir où je suis», écrit-il à Mme du Deffant.

Les plaisanteries qui lui ont échappé au moment de l'accouchement de son
amie deviennent pour lui de véritables remords:

«Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce
serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le
reste de ma misérable vie.»

Enfin le poète compose ce quatrain qu'il veut placer sous un portrait de
sa divine amie:

    L'univers a perdu la sublime Émilie.
    Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.
    Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie,
    N'avaient gardé pour eux que l'immortalité.

Si la mort de Mme du Châtelet fut douloureusement ressentie par ses
amis, il faut avouer qu'elle excita en général peu de regrets et devint
même le sujet d'innombrables plaisanteries.

Collé écrit ces lignes cruelles:

«Il faut espérer que c'est le dernier air que Mme du Châtelet se
donnera: mourir en couches à son âge, c'est vouloir se singulariser;
c'est prétendre ne rien faire comme les autres.»

Cette mort si brutale n'inspire à Frédéric que cette épitaphe moqueuse:

      Ci-gît qui perdit la vie
      Dans le double accouchement
    D'un traité de philosophie
      Et d'un malheureux enfant.
      On ne sait précisément
      Lequel des deux l'a ravie.
    Sur ce funeste événement
      Quelle opinion doit-on suivre?
      Saint-Lambert s'en prend au livre!
    Voltaire dit que c'est l'enfant.

Le désespoir de Voltaire était touchant; il restait sourd à toutes les
consolations. C'est en vain que Stanislas allait passer de longues
heures avec lui; c'est en vain que Mme de Boufflers s'efforçait de
l'arracher à sa douleur, rien ne pouvait l'en distraire. Il avait
toujours compté passer sa vie avec cette amie rare; jamais l'idée d'une
séparation ne lui était venue! Que faire? Que devenir? Où aller? Les
projets les plus étranges lui venaient à l'esprit. Tantôt il voulait se
retirer à l'abbaye de Senones auprès de dom Calmet, et y passer le
reste de ses jours; tantôt il voulait se retirer en Angleterre.

Enfin le roi et Mme de Boufflers, toujours pleins de bonté, l'emmenèrent
à la Malgrange pour l'arracher à ses tristes souvenirs et lui rendre un
peu de calme et de repos.

Là, tous deux l'entourèrent d'affection et de soins et ils firent tous
leurs efforts pour le décider à rester près d'eux. Stanislas ne pouvait
se faire à l'idée de perdre ce Voltaire qui, depuis deux ans, faisait la
gloire, l'ornement et la joie de sa petite cour. Mais les instances
pressantes du roi, les prières de Mme de Boufflers, tout fut inutile,
malgré la certitude d'une existence paisible et heureuse, le philosophe
ne put se résigner à vivre dans ces lieux où il venait de tant souffrir,
où s'était éteinte celle qui avait été la compagne de sa vie et où tout
la lui rappelait.

Après bien des hésitations, il se décida à regagner Paris et à reprendre
sa vie errante. Auparavant, il voulut encore revoir une fois ce cher
Cirey où il avait passé de si douces années; puis, il y avait des
affaires d'intérêt à régler, sa bibliothèque à empaqueter, des meubles à
emporter; bref, un véritable déménagement à opérer.

Il partit donc avec M. du Châtelet[144].

  [144] La fille de Mme du Châtelet mourut en nourrice au bout de
  peu de jours.--Pendant le séjour de Voltaire à Cirey, M. du
  Châtelet eut un jour la fantaisie d'ouvrir une cassette sur
  laquelle la marquise avait écrit: _Je prie M. du Châtelet de
  brûler tous ces papiers sans y regarder; ils ne peuvent lui être
  d'aucune utilité._ Longchamp lui conseillait sagement de se
  conformer à cette prescription; mais la curiosité l'emporta et il
  lut quelques lettres qui n'eurent pas lieu de le satisfaire. Il
  finit alors par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par tout
  jeter au feu.

Les adieux avec Stanislas furent touchants; tous deux, très émus, se
promirent un revoir prochain. Voltaire assura qu'il reviendrait, que son
absence ne serait que de courte durée; mais au fond tous deux sentaient
bien que la séparation était définitive.

Le philosophe ne fut pas seul à quitter la cour; Saint-Lambert suivit
bientôt son exemple, mais pour des motifs différents. Il trouvait que
Lunéville était un bien petit théâtre pour un poète de son envergure, et
il profita de la célébrité que lui donnaient ses aventures avec la
divine Émilie pour affronter la scène parisienne, la seule qu'il jugeât
digne de ses mérites.

Ainsi se trouva brisée par la mort de Mme du Châtelet cette intimité
charmante qui faisait le bonheur du roi Stanislas; ainsi se trouvèrent
dispersés ces personnages qui avaient contribué à donner à la petite
cour tant de célébrité et de renom.

Heureusement pour le roi de Pologne, Mme de Boufflers ne l'abandonna
pas; elle demeura fidèlement auprès de lui jusqu'à sa mort.

Nous verrons dans un prochain volume ce qu'il advint de la cour de
Lorraine pendant les dernières années du roi Stanislas et aussi quel
fut le sort de Mme de Boufflers. La charmante femme eut l'art de rester
ce qu'elle avait toujours été, aimable et séduisante, et, en dépit de
l'âge qui avançait, elle continua à inspirer des passions tout aussi
vives et violentes que dans ses jeunes années.



FIN



TABLE DES MATIÈRES


CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729

  Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la
    Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession
    d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de
    Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de
    Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à
    la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu
    et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son
    fils François lui succède                                          1

CHAPITRE II

(1729-1737)

  Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les
    chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son
    enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de
    Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé
    duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de
    Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets               30

CHAPITRE III

(1737-1740)

  Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant
    de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de
    la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve
    de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis
    polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau
    sexe.--Scandales de la cour de Lunéville                          48

CHAPITRE IV

(1735-1740)

  Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau,
    Saint-Lambert, Desmarets                                          73

CHAPITRE V

   Liaison de Voltaire avec Mme du Châtelet                           90

CHAPITRE VI

(1739)

  Séjour de Mme de Graffigny à Cirey                                 103

CHAPITRE VII

  Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la
    capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et
    l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de
    Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt
    au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à
    Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville     123

CHAPITRE VIII

(1745 à 1747)

  Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de
    Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux             145

CHAPITRE IX

  La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes    161

CHAPITRE X

  Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société
    intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le
    chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé
    Porquet                                                          179

CHAPITRE XI

  Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son
    goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe
    de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du
    roi.--Le vin de Tokay.--Bébé                                     202

CHAPITRE XII

  État des mœurs au dix-huitième siècle                             222

CHAPITRE XIII

(1739 à 1748)

  Voltaire et Mme du Châtelet                                        255

CHAPITRE XIV

(1748)

  Séjour à Lunéville (février, mars, avril)                          272

CHAPITRE XV

  Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de
    Saint-Lambert avec Mme du Châtelet                               283

CHAPITRE XVI

(1748)

  Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin)                            307

CHAPITRE XVII

(1748)

  Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin
    au 10 août; à Lunéville, du 11 au 26 août                        327

CHAPITRE XVIII

  Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du
    26 août au 10 septembre 1748                                     338

CHAPITRE XIX

(1748)

  Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26
    août au 10 septembre 1748                                        352

CHAPITRE XX

(1748)

  Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6
    octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est
    interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à
    Commercy, du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à
    Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet
    est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend
    Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du
    philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation
    générale.--_Les Deux Amis_                                       367

CHAPITRE XXI

  Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les
    dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du
    théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet               385

CHAPITRE XXII

(1749)

  Séjour de Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à
    Paris, de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28
    avril 1749                                                       401

CHAPITRE XXIII

  Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749                        427

CHAPITRE XXIV

(1749)

  Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments
    de Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M.
    Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son
    accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de
    cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire     445





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