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Title: L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844" ***

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                           L'ILLUSTRATION,
                          JOURNAL UNIVERSEL

        Ab. pour Paris--3 mois, 8 fr.--6 mois, 15 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'Étranger.    --    10        --    20       --    40

                  N° 53. Vol. III.--SAMEDI 2 MARS 1844.
                      Bureaux, rue de Seine, 33.



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine, _Vue de la ville d'Alicante; Portrait du
contre-amiral Dupetit-Thouars._--Courrier de Paris.--Salon de 1844.
Visite dans les Ateliers. _Portraits de MM. Ingres, Delaroche, Eugène
Delacroix, Horace Vernet, Decamps et Charlet; le Jury de l'Exposition,
par Decamps; trois Caricatures._--Fragments d'un Voyage en Afrique.
(Suite.)--Les Mystères de l'Administration. _Atelier des Graveurs de
l'Illustration le jour; Atelier des Graveurs la nuit; Bureau de
Rédaction l'Illustration._--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime.
(Suite.) _Une Gravure._--Épisodes de la Vie d'une pièce d'or, racontés
par elle-même.--Armée. Recrutement, Tirage. _Trois Gravures._ Théâtres.
Académie royale de Musique. _Une Scène de Lady Henriette.--Bureau
d'abonnement de la rue de Seine._--Bulletin bibliographique--Figure
allégorique de Mars.--Modes. _Une Gravure._--Correspondance.--Rébus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: Vue d'Alicante.]

Jamais peut-être, depuis la grande lutte parlementaire de la coalition,
la Chambre des Députés n'a été en proie à des émotions plus vives que
celles qui l'agitent depuis quelques semaines. Nous mentionnions il y a
huit jours le rejet de la proposition de M. de Rémusat après une
discussion qui avait surexcité la Chambre. La déclaration par le bureau
d'une majorité contre cette proposition a causé des réclamations et des
protestations qui se sont traduites en une demande de modification du
règlement. M. Combarel de Leyval a proposé que, tout en maintenant le
scrutin secret pour le vote sur l'ensemble des lois et pour les autres
cas où vingt députés le demanderaient, on procédât au vote par division
toutes les fois que dix membres de la Chambre le réclameraient. Admise à
la lecture par trois bureaux, cette proposition sera développée et sa
prise en considération discutée dans la séance du 9 mars.--Vendredi de
la semaine dernière, a été lu le rapport de M. Allard sur des pétitions
adressées à la Chambre contre les fortifications de Paris. La discussion
sur les conclusions de la commission qui propose l'ordre du jour, a été
fixée au jour où paraîtra ce numéro.--La discussion sur le projet de loi
présenté par M. le maréchal Soult pour qu'une pension viagère de 3,000
fr. fût inscrite sur le grand-livre de l'État au profit de mademoiselle
Dronet d'Erlon, comme un hommage rendu aux glorieux services et au pur
désintéressement du maréchal son père, cette discussion, qui en tout
autre temps eût passé inaperçue, a eu, elle aussi, son retentissement
politique. Un député de l'opposition, M. Lherbette, a rappelé combien
l'exposé des motifs de ce projet de loi qu'il appuyait contrastait avec
certains ordres du jour et certaines proclamations publiées en 1815 par
l'auteur de ce même exposé, contre le maréchal à la mémoire duquel on
rendait aujourd'hui un si digne hommage. De ce contraste si frappant M.
Lherbette a fait sortir cette moralité, recommandée par lui aux hommes
et aux corps politiques, qu'il ne faut jamais flétrir ses
adversaires.--On comprend que cette disposition générale, cette
animation des esprits à la Chambre la prépare assez mal à la discussion
des lois. Nous avons dit ce qui était advenu pour la loi de la chasse.
La loi des patentes a profité un peu de la lassitude que la précédente,
avait fait éprouver et du désir qu'on avait d'en finir pour arriver à
des discussions politiques auxquelles les partis en présence s'étaient
donne rendez-vous. Les votes des premiers articles se sont donc succédé
avec quelque, rapidité, mais il est plus que probable que la Chambre des
Pairs leur fera subir d'utiles amendements et que plus d'un d'entre eux
reviendra de nouveau, modifié, à la Chambre des Députés. Dans la
discussion générale, quelques orateurs se sont exercés à démontrer que
l'impôt de la patente est un reste de la féodalité, une sorte de servage
qui pèse encore sur le commerce et l'industrie. L'impôt est aujourd'hui
un esclavage assez général pour que l'industrie et le commerce n'aient
point à rougir d'y être soumis comme tout le monde; nous ne voyons guère
que les rentiers sur l'État qui en soient dispensés. Cette réclamation,
ou plutôt cette déclamation, avait donc peu de chances de succès, et
mieux valait s'attacher uniquement, et sans diversion mal entendue, au
point véritable du débat, à la question qui domine toutes les autres,
celle de savoir si la patente continuera de former un impôt de
_qualité_, ou bien si on la fera rentrer dans la catégorie des autres
contributions, en l'établissant comme impôt de _répartition_. Avec le
mode actuel, l'impôt pris en masse aurait beau n'être pas trop élevé,
qu'il pourrait encore, outre mesure et inévitablement, écraser les uns
et ménager les autres. Des tarifs inflexibles imposent aveuglément les
mêmes charges, à peu de différence près, aux individus qui exercent la
même profession, sans tenir un compte suffisant l'étendue de leur
industrie. Avec le mode de répartition, au contraire, demandé par la
plupart des patentés de Paris dans une pétition qu'ils ont fait
distribuer à la Chambre, la loi annuelle de finances fixerait le chiffre
d'impôt que doit supporter l'industrie, et le répartirait entre les
départements comme elle le fait pour les autres impôts directs; le
trésor demeurerait en dehors de la répartition, qui serait opérée entre
les arrondissements par les conseils généraux, entre les communes par
les conseils d'arrondissements, et entre les contribuables par les
commissaires répartiteurs, c'est-à-dire par leurs pairs. Le ministre et
le rapporteur de la commission ont combattu ce système, le plus logique
et celui qui mettrait le plus sûrement l'administration à l'abri de
toute réclamation particulière. Leurs raisons ne nous ont paru que
spécieuses. Il n'y avait jusqu'ici que des patentes de marchands en gros
et de marchands en détail; on a imaginé la patente intermédiaire de
marchand en demi-gros. Quelques députés ont voulu voir dans cette
création un moyen politique mis aux mains d'un ministère pour favoriser
certains patentés de la première classe, et tenir en respect certains
autres de la dernière. Sans vouloir croire à ce calcul, nous entrevoyons
dans cette subdivision peu tranchée une source inévitable d'abus même
involontaires. Quant aux classifications d'industries, ou plutôt à leur
nomenclature, elle présente de singulières professions patentables.
Croirait-on que l'opérateur, c'est-à-dire le charlatan qui exerce dans
les foires et sur les places des marchés, et que la police
correctionnelle condamne comme exerçant la médecine et la chirurgie sans
diplôme, est amnistié, mais, il est vrai, patenté par M. le ministre des
finances! Cela rappelle trop l'innocence, aux yeux de la régie des
droits réunis, du vin frelaté, pourvu que le mélange eût payé le droit.
L'opérateur sera-t-il soumis à une patente de gros, de demi-gros ou de
détail? Quand il saura n'arracher qu'une dent à la fois, il sera sans
doute de troisième classe; mais quand d'un coup il vous arrachera la
mâchoire tout, entière, il devra être rangé dans la première, ou le fisc
n'entendrait bien ni l'équité ni ses intérêts, ce qui nous étonnerait à
des degrés différents. Il faut savoir faire respecter les lois, mais un
des moyens les plus sûrs, c'est de les faire respectables. Du reste,
nous le répétons, la Chambre avait hâte d'en finir avec cette
discussion, si importante pourtant, car des interpellations de M. de
Carné, à M. le ministre des affaires étrangères sur les mesures prises
par le cabinet au sujet de Taïti avaient été annoncées et fixées à
jeudi. Elle n'y est pas parvenue, et la discussion de la loi des
patentes a dû être interrompue.

[Illustration: Le contre amiral Dupetit-Thouars.]

Nous rendions compte, il y a huit jours, de la déchéance, prononcée par
l'amiral Dupetit-Thouars, de la reine Pomaré, qui s'était obstinément
refusée à exécuter le traité, et de la prise de possession de l'île de
Taïti au nom du roi des Français. Nous disions que le silence du
gouvernement au sujet de cet événement était diversement, mais peu
favorablement interprété. Les Chambres anglaises et le cabinet de
Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les
plus vives. Le Moniteur a enfin parlé. Voici la note officielle qui y a
été insérée le 26 février: «Le gouvernement a reçu des nouvelles de
l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er novembre pour
exécuter le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié, a cru
devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre
possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré a écrit
au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la
souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans
ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les
faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9
septembre 1812, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité, et
l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» En même
temps que ces lignes étaient envoyées au Moniteur, une dépêche était
expédiée pour faire partir une corvette portant à M. Dupetit-Thouars un
ordre de rappel. Jeudi, une discussion très-vive s'est engagée à ce
sujet. Les interpellations de M. de Carné l'ont ouverte. M. le ministre
des affaires étrangères y a répondu. A M. Guizot a succédé M. Billaut.
L'un et l'autre ont captivé toute l'attention de la Chambre. M. le
ministre de la marine a peut-être été moins heureux, et a laissé un trop
beau jeu à M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet
d'inconsidération, et son désaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars
et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru
devoir prendre part au débat. La Chambre s'est montrée distraite pendant
son discours, et l'attention n'a été réveillée que par la proposition de
M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: «La Chambre, sans approuver
la conduite du ministère, passe à l'ordre du jour.» M. Guizot a vivement
demandé le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui fût
possible d'apporter à la tribune des preuves nouvelles. La Chambre,
malgré son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la
discussion a été traînante. Pendant la plus grande partie de la séance,
la tribune n'a été occupée que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et
Thiers ont bien, à la fin, rendu quelque vivacité au débat. Mais les
disposions de la Chambré étaient évidemment changées, et le ministère a
obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouvée en
avoir que 187.

D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons
rapportées et annoncées se laissent encore entrevoir dans un
très-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'élection à Louviers a
été une première fois annulée par la Chambre sur la proposition même du
ministère, comme offrant des faits de corruption trop évidents pour que
leur constatation eût besoin d'une enquête, M. Charles Laffitte vient
d'être réélu de nouveau par le même collège. L'annulation de l'élection
sera-t-elle prononcée avec la même unanimité? sera-t-elle au contraire
combattue, et une enquête sera-t-elle ordonnée? Que la Chambre se montre
conséquente ou inconséquente avec elle-même, il y aura là encore à coup
sûr une séance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes
animées. La demande prochaine d'un crédit pour les fonds secrets en
amènera de nouvelles.--On remarque à la Chambre, avec un étonnement mêlé
de curiosité, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et
avec tant de retentissement occupé des tribunes diverses entre les deux
sessions, et qui n'a prononcé qu'un très-court discours depuis que la
tribune parlementaire est ouverte. Son journal, _le Bien public_, imite
sa réserve, et n'en est guère sorti qu'une fois pour attaquer
l'opposition.

Des lettres particulières de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le
fait suivant, qui mérite d'être cité. Vers la fin de décembre et
quelques jours après l'arrivée du nouveau pacha Haider, un juif
algérien, ignorant qu'il était défendu aux juifs de passer devant
l'église du Saint-Sépulcre, s'approcha de cet édifice. Il fut aussitôt
assailli par une bande de lunatiques chrétiens qui le maltraitèrent
cruellement et le laissèrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre
juif eut recouvré ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le
consul français, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui était arrivé.
Le consul envoya aussitôt une plainte au pacha, lequel fit arrêter
immédiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation
extraordinaire dans la population chrétienne; on invoqua comme excuse
l'usage qui défendait aux juifs de fréquenter le voisinage de l'église.
Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs
coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint
que le commandement; _Tu ne te tueras point_, devait bien plutôt être
observé qu'un usage barbare, même consacré par la tradition.
Haider-Pacha était tout à fait de l'opinion du consul français; mais les
prieurs des couvents ayant engagé leur parole qu'aucun outrage de ce
genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit à ce qu'on relâchât les
prisonniers après quelques heures d'emprisonnement, à condition qu'ils
paieraient les dépenses que nécessiterait la guérison de leur victime.
En outre, le pacha publia un ordre défendant aux chrétiens, sous les
peines les plus sévères, de maltraiter désormais les juifs qui
passeraient devant l'église du Saint-Sépulcre. On ne saurait assez
hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance.
Ce serait ravaler l'influence que la conformité de croyance peut assurer
à la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire
prévaloir avant tout les intérêts sacrés de l'humanité.

Notre envoyé extraordinaire à Haïti, M. Adolphe Barrot, qui s'y était
embarqué le 8 janvier sur la corvette _l'Aube_, est entré dans le port
de Brest le 21 février. Il n'a consenti aucune remise sur les arrérages
échus de l'indemnité due aux colons français, et rapporte 300,000
piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires haïtiens seront
expédiés à Paris pour s'entendre sur le paiement des intérêts de
l'emprunt. Avant son départ, M. Barrot avait assisté à l'installation du
nouveau président de la république, le général Hérard; la France était
également représentée à cette solennité par le contre-amiral de Moges et
l'état-major de la _Néréide_, et des bricks _Génie_ et _Papillon_, qui
sont demeurés dans ce port. La nouvelle constitution proclamée à Haïti
déclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le
père ou par la mère, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra
obtenir ce titre. La deuxième partie pourvoit aux droits civils et
politiques. Dans la troisième est déclarée l'égalité des citoyens; la
liberté de la presse est garantie. Des écoles seront ouvertes pour les
deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le
droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs législatif, exécutif
et judiciaire sont définis. Le pouvoir exécutif est aux mains du
président; le pouvoir législatif est composé d'un Sénat et d'une Chambre
des Communes. Un tiers du Sénat se renouvelle tous les deux ans. Le jury
est établi. Les couleurs de la république sont bleu et rouge, placés
horizontalement; les armes: une palme surmontée du bonnet de la liberté
et ornée d'un trophée d'armes avec la légende; l'union fait la force.
Port-au-Prince est le siège du gouvernement, et prend le nom de
Port-Républicain. Une amnistie a été prononcée; mais l'exil du président
Boyer est maintenu.

Il nous faudrait détourner les yeux de l'Espagne s'il n'était pas du
devoir de la presse tout entière de mettre au ban des nations les hommes
de sang qui la déciment aujourd'hui. Nous avons rapporté la dépêche
atroce du ministre de la guerre. Le général Roncali, celui-là même qui
accusait avec justice Espartero de manquer de générosité, d'humanité à
l'occasion de l'exécution de Diégo Léon, ne se l'est pas fait dire à
deux fois et a immédiatement procédé à l'assassinat sur la plus large
échelle. Sept officiers supérieurs et subalternes ont été fusillés sur
son commandement, et les soldats tombés en même temps que ces malheureux
aux mains du brigadier Pardo ont été également décimés par ordre, de
Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et à côté de crimes
semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les
rédacteurs du journal _el Mundo_ ont reçu l'ordre que voici:

«GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID.
A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intitulé _el Mundo_.
Dieu vous garde!

Madrid, 18 février 1844.
ANTONIO BENAVIDES.»

La ville d'Alicante, où l'insurrection est maîtresse, se trouve bloquée.
Peut-être qu'à l'heure où nous écrivons, la ruine et la mort règnent
seules dans ses murs.

Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connaître la situation
respective des partis armés en Portugal. Tout ce qu'elles nous
apprennent clairement, c'est que là aussi, comme à Madrid, la
constitution est mise hors la loi.

L'attention et les ovations ont suivi O'Connell à Londres. Les whigs,
qu'il a si souvent maltraités dans ses harangues populaires d'Irlande,
se sont montrés généreusement oublieux, et lui ont témoigné une
sympathie qui a été, en plusieurs circonstances, portée à
l'enthousiasme. On a annoncé qu'il devait assister à une réunion que la
ligue contre les céréales avait convoquée à Covent-Garden. Une longue
file d'équipages, des flots serrés et ardents de population, se sont
dirigés vers ce théâtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit
nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en
vain exhibé leurs cartes, tout était occupé, et les femmes les plus
brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont été
placardées au dehors pour annoncer que la salle était comble, et que
toute tentative pour y pénétrer serait inutile. La foule extérieure
s'est résignée, mais sans se disperser, et bientôt les acclamations
annoncent aux spectateurs privilégiés qu'ils vont voir entrer O'Connell.

La salle entière se lève. Les applaudissements éclatent avec
enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble ébranlé jusque dans
ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose à
prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place à un
religieux silence.

«En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un éloquent
discours; heureusement je dois débuter par ce qu'on peut appeler la
partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mérite,
ainsi qu'un de mes amis, d'être nommée un ami de la justice, et qui m'a
prié de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout
cas, il y a là une éloquence sterling, et si vous trouviez
quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000
livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de
l'année); maintenant je dois avouer que, l'argent donné, je suis à bout
de ma rhétorique.» Ce n'était là qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui
se disait à bout d'éloquence, a ensuite prononcé un discours où il s'est
montré aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans
aucune de ses précédentes harangues. Les applaudissements frénétiques
qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont éclaté de nouveau quand il
a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entrée, a été un triomphe.
Le ministère est évidemment mal à l'aise de ces manifestations. La
tranquillité de l'Irlande paraît également mal servir ses projets, et il
s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots éventés
et de trames découvertes. Du reste, la Chambre des Communes a voté sur
la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononcé un
discours où il s'est montré mesuré, mais fort peu sensible pour
l'Irlande, et très-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la même
discussion, a été très-serré d'arguments, beaucoup plus sobre d'images
que d'ordinaire, ne cherchant plus à émouvoir, mais à convaincre. Lord
Russell, de son côté, a répliqué au ministre, et a fait ressortir le
danger pour l'Angleterre du _statu quo_ en Irlande. Néanmoins sa motion
a été écartée par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le
ministère anglais serait arrivé à se persuader que pourvu qu'il ne
maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en
effet dans le _Times_ la très-curieuse note que voici: «Nous apprenons
de bonne source que le duc de Wellington a décidé que M. O'Connell ne
serait pas mis en prison; il pense que la déclaration de culpabilité
suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut
être modéré, nous pensons bien qu'il ne sera pas privé de sa liberté.
Quant à nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi.» A Dublin, le
docteur Gray et le docteur Atkinson, propriétaires du _Freeman's
Journal_ (journal de _l'Homme libre_); M. Barrett, propriétaire du
_Pilote_; M. Staunton, propriétaire de la feuille hebdomadaire le
_Weekly-Registre_, et M. Duffy, propriétaire de _la Nation_, ont envoyé
leur démission de membres de l'association du rappel. Cette démarche est
motivée sur la déclaration faite par l'attorney général que tout membre
de l'association était responsable des publications des écrits
périodiques dont les propriétaires se trouvaient affiliés à
l'association.

La plus vive fermentation règne toujours dans les légations papales, et
elle en est arrivée à se manifester par des assassinats. A Ravenne, un
coup de feu a été tiré sur la personne de M. Claveri, directeur de la
police; mais le garde qui l'escortait a été seul atteint, et, le
lendemain, on a vu affiché dans les rues un avis anonyme portant que si
M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre
fois. A Saint-Albert, à Fusignano, petites villes de la même légation,
des factionnaires suisses ont été désarmés, des carabiniers ont été
tués. A Bologne, un douanier ayant voulu arrêter un homme qui passait
pour avoir fait partie des bandes d'août dernier, a été étendu mort d'un
coup de pistolet tiré par celui-ci. Enfin, un des membres de la
commission spéciale instituée à Ancône pour juger les accusés politiques
de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancône,
accompagné de deux gendarmes, a été frappé d'un coup de poignard par un
homme masqué qui s'est élancé sur lui, et auquel la foule ouvrit
immédiatement après ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec
les autres masques. L'état de la victime est désespéré. La suspension
des plaisirs du carnaval a été immédiatement prononcée.

Plusieurs journaux avaient annoncé, dès le 15 février, que le musée des
Thermes et de l'Hôtel de Cluny était ouvert. Cette, nouvelle était
prématurée: ce musée ne sera livré au public que vers le 15 de ce mois.
En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activité.
La collection qui y a été réunie comprend non-seulement quelques-uns des
objets les plus précieux des arts du moyen âge, et de l'art français
spécialement, mais d'autres objets très-précieux inconnus des
antiquaires et des artistes.

M. le baron Reynaud, ancien examinateur des écoles royales Polytechnique
et de la Marine, vient de mourir à Paris.



Courrier de Paris.

Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après
l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est
fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et
les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre
comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au
maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il
pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un
coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq
heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes
de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs
étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les
danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant
la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non!
s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi!
Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son
archet, et entonne à plein orchestre le _Quadrille des Etudiants_. Or,
c'est tout dire: le _Quadrille des Etudiants_ est pour le bal de l'Opéra
ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats!
voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle
victoire. «Débardeurs! voici le _Quadrille des Etudiants!_» et ils se
précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille
magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux
morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en
poussant des _vivat_ joyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa
fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre
et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des
braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de
votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi
Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importer
_le Quadrille des Étudiants_ à Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est
plus là pour le danser.

Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de
mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet
ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies
et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible
dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval
le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres:

Amusez-vous, trémoussez-vous!

Amusez-vous, amusez-vous, belles!

Amusez-vous, amusez-vous bien!

Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en
Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il
pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le
concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans
inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque
autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y
a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les
feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux
vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation
vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le
monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise
à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de
l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace,
c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air
de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de
leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine,
Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur
piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces
pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs
du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné
de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants,
pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils
ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini,
intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a
rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il
y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est
l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais
un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet
délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé
chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais
la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure
qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et
assassiné par un concert!»

Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps
les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez
discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une
preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce
soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans
le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la
dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la
prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario.
Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes
ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des
hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec
la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de
chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la
bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci
un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé
immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon
arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille
francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre
caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec
cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille
dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant,
et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des
lettres aux journaux, on a lancé des _factum_ pour édifier le public sur
cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de
l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à
chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement
administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets
voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au
devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet
gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les
intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre
conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les
chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de
couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse
dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se
ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du
zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se
montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de
scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous
par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant;
un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque
à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point
d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise
qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à
propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas.

Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément
en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de
folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle
Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement
avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M.
Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et
l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien!
savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus
coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le
français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne
sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence
des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et
des danseurs.

Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs
de Londres, _Guillaume Tell, les Huguenots_ et le reste de son
répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1
fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de
Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera
qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre
ténor a prises récemment pour chanter: _Asile héréditaire_, dans la
langue de Joint Bull.

Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjà _les Bohémiens de
Paris_, de l'Ambigu-Comique, et _les Mystères de Paris_, de la
Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le
théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de
Bohème, par _la Bohémienne de Paris_, drame en cinq actes mêlés de lazzi
par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un
est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.

Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles
friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber
dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la
Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au
crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans
ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de
l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici
c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille
pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de
riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le
produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si
on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle
reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet
intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents
secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef.

C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie
éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre
cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une
complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas
de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard
intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la
fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour
une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte
de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste
des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au
dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la
mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les
bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à
l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs
contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs
historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir
fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un
siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes
encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous
souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par
négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps
que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot
empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis
quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de
causer des ravages, si on ne l'arrête.

Le Gymnase nous a donné, pour compensation, _la Tante Bazu_. Cette
vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse,
très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous
querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses
raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un
bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de
rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui
enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas
longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu,
fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables
billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu
disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me
donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de
devenir son neveu.

--Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en
pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer
son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande
par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres;
Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre
l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un
confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et
savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si
nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé
ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa
barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce
d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire,
on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la
première pierre de la statue, il refuserait sa signature.

M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons
rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien
portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le
distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la
présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier
une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son
côté, le _Journal des Débats_ tient de lui un roman en trois volumes,
qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la
politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie
et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et si _les
Mystères de Paris_ trouveront un rival redoutable dans ce roman de
l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de
son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste.

--Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son
nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler
Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce
la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente
pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa
résurrection.

--La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la
Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.



Salon de 1844.

VISITE DANS LES ATELIERS.

Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes
périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il
y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans
mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent
péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers
les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à
l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour
continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent
pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par
laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les
toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage
à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas
infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique
a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile.

Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination.

Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un
peu amusant, s'il est possible.

Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques
jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et,
malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner
des tableaux vraiment _malheureux,_--des tableaux sombres de couleur,
placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le
plafond.

Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de
l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage,
nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les
solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous
avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue
de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque
jusqu'aux alentours de l'Arsenal.

Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque
chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre
des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains
détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours,
l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et
l'_Illustration_, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne
cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des
choses qui préoccupent l'attention générale.

Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette
année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font
presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns
transforment leur atelier en exposition permanente.

[Illustration: M. Ingres.]

Depuis _Saint Symphorien_, de terrible mémoire, on peut le dire, M.
Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui
contestons pas; il est libre. Sa _Stratonice_ et sa _Vierge à l'Hostie_,
ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et
peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus;
M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et
le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec
irrévérence par plusieurs feuilletonistes?

Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi,
son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis
privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il
eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en
demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en
contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi
inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient des
_Enfants d'Edouard_, de _la Mort du connétable d'Armagnac_, de _Jane
Gray_, de _lord Stafford_ et de _Charles 1er_?

[Illustration: M. Paul Delaroche]

Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs
critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'à
_faire le coup de poing_ devant sa _Sainte Cécile_, comme on l'avait
fait devant le _Saint Symphorien_ de M. Ingres. Cependant, récemment,
deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son
atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis.

M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions
publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes,
ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils
sont morts, morts, en vérité!

Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore
sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous
les moyens possibles de consolation.

Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et
méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie:
c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance
de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié son _Massacre de
Scio_ ni sa _Médée_. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son
talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre.
Lorsque M. Delacroix exposa sa _Médée_, je me souviens d'avoir
rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me
dit, en examinant ce tableau: «_Médée!_ l'exposition est là pour moi! Je
ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!»
Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec
précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant
de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course;
j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait la _Médée_. Après
cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a
cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter.

Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous
verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi
lesquelles le _Portrait en pied de M. le chancelier Pasquier_, que nos
lecteurs connaissent déjà, et une _Course en Traîneau_, souvenir de son
récent voyage en Russie.

[Illustration: M. Eugène Delacroix]

M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune
pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur du _Supplice des
Crochets_. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus
d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?

M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son
portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on
lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de
l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini sa _Marguerite_!

Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa
popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants
de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais
on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet
artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute
l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?

[Illustration: M. Horace Vernet.]

Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous
avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants
généraux, des généraux, etc.; divulguons les _mystères_ du Salon,--les
_mystères_ sont à l'ordre du jour.

[Illustration: M. Decamps.]

_Luther_ et _l'Atelier de Rembrandt_, de M. Robert-Fleury, sont
terminés; il travaille à une grande, page historique, _Marino Faliero
descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort_. Mais M.
Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait
s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M.
Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore
achevé son _Arrestation de madame Roland_, pendant tout naturel de sa
_Charlotte Corday_. M. Couture expose _l'Amour de l'or, un conte de La
Fontaine_, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau
religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de
Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M.
Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à
Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de
Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui
lui refusa l'année dernière sa Mort de _Messaline_, une belle _Mère de
douleur_; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, le _Baptême
du Christ_; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se
remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en
trouvait dans ses _États Généraux_; M. Maux, en proie à une douleur
paternelle, n'a pu mettre la dernière main à sa _Lecture du Testament de
Louis XIV_: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet,
dont le _Tintoret_ eut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse
envoie _la Lutte de Jacob avec l'Ange_; MM. Papety, Deraisne, Guichard,
Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête
de la peinture historique.

[Illustration: M. Charlet.]

Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose
une _Geneviève_, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a
d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite
toiles; M. Adolphe Leleux envoie des _Cantonniers navarrais_ et des
_Paysans picards_: son exposition serait plus complète s'il avait eu le
temps de parachever son _Marché béarnais_ et ses _Faneuses bretonnes_,
que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M.
Armand Leleux, expose des _Laveuses à la fontaine_ M Guillemin a trois
tableaux, parmi lesquels _Dieu et le Roi_ et _la Consultation du
Médecin_. Cette fois, on ne dira pas le _joyeux_, mais bien le
_sentimental_ Guillemin.

Nous en passons, et des meilleurs.

Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui
conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes
pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi
longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le
chapitre des _mystères_ n'en est pas encore à sa fin.

Il y a un certain _Incendie de Sodome_, de M. Corot, qui fut refusé en
1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai,
diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette
insigne faveur.

M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de
tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a
rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront son
_Samaritain_; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul
Flandrin a peint les _Bords du Rhône. Tiroli_ et des _femmes à la
fontaine_: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition,
déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M.
Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de
Montiel a envoyé trois paysages.

Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que
soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous
citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred
Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore; _la Mort du duc
d'Orléans_, par M. Jacquand; la _Vue du Château de Pau_, par M. Justin
Ouvrié, et l'_Inauguration de la statue de Henri IV à Pau_, par M.
Guiaut; l'_Arrivée de la reine d'Angleterre_, par M. Isabey; la Vue du
canal de la Villette, par M. Testard, etc.

Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs
tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque
oeuvre posthume de Perlet.

[Illustration: C'est demain le dernier jour.]

M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les
appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou
quatre tableaux d'une suite de panneaux, _la Chasse au Sanglier, le
Départ de la Meute, le Rendez-vous,_ etc. Nous leur prédisons un
véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M.
Auguste Charpentier a comprise une belle _Adoration des Bergers_: M.
Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoie _la
Mêlée_ et _Salvator Rosa chez les Brigands_: M. de Lemud, le lithographe
hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour
son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques
productions.

[Illustration: Le Jury d'Exposition, par Decamps.]

L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le
caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des
travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.

[Illustration: Un peintre universel.]

Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien
dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du
salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait
même de l'exposition.

Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela
veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de
l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront
passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameux _experts_ de M.
Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec
conscience.

Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du
Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la
suivent.

Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne
savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son
oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille
examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être
refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide
moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me
refuser cela.» Et souvent, quelle déception!

Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard,
son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amis _abattent_
de la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge
n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le
ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se
mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.

Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19
février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et
sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»

D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition
est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour
arriver l'année suivante, à pareille époque.

Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition
comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le
plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur
tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.»
Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes.
--Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur
spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent
parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un
paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une _Descente
de Croix_;--qui n'a pas fait une _Descente de Croix?_--et surtout une
bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien
maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs
ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété
des travaux qu'ils ont entrepris.

Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté.
Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus
faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre
une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne
savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois
ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des
tableaux _lâchés_, faibles ou mauvais même.

Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent,
afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les
ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant
ici les tableaux principaux.

[Illustration: Il ne sera pas refusé.]



Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)

      [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby
fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas
une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.

Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je
l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des
campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le
maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à
Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes
manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une
manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des
choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire
marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur
l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le
bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de
ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est
illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de
ne pas les congédier.

Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des
sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les
marques distinctives diffèrent selon les grades.

Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant,
et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les
sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de
celui qui en est revêtu.

Les Arabes désignent un officier par le mot de _fissian_. Le fissian
porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de
bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est
reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée
d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la
barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.

Un ordre militaire, le _nicham_, a été institué pour les militaires qui
se distinguent. Il tient un peu du _nicham-iftikar_ de la Porte.

La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute
chaque jour un pain et une demi-livre de _tchicha_ (blé pilé), qu'ils
font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les
jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par
trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les
sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté,
trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les
semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un,
trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par
semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux
livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à
quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un
mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se
contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le
pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le
colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir;
mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un
équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de
bataillon, qu'une ration d'orge par jour.

L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue
grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet
blanc en laine, une chemise en escamile, un _chachia_ (petit bonnet
rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs
frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on
prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les
caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne.
Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de
drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc.
L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la
finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est
fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants.

Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal,
un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent
toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie
n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en
divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête.
Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de
l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne
manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix.
Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à
sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes
sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours
convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du
soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux
soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée.
Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes
ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les
habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des
proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on
entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante;
quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et
vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est
sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.

Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur
faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée
des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir
d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres
spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la
laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles
agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le
camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne
s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre
était en putréfaction.

La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui
ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de
maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers.
Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple
cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un
fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de
l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un
aghalick. Chaque kalifat commande un régiment.

Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet
et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap
que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont
indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a
aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nomme _siaff-el-chriala_.
Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue.
On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans
l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont
ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour
les armes de fabrique française.

Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de
cavalerie un trompette.

L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens,
qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire
auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y
voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les
déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent
leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils
rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils
emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil;
mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille
ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser
l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers;
quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres
sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi
meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade.
Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se
réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils
font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être
assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état
l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers,
ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à
redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux.

Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à
sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A
l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires
et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des
fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de
plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une
révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa,
pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus
ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins
bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre
des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur
maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les
aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais.
Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni
solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement,
de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une
livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui
se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal
reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix
à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille
auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et
cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de
l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes.

Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces,
toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart
sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol;
quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur
du Maroc.

L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus
subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos
le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent,
cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées
aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y
arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la
nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie
féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui
portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que
mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux
d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me
sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre,
conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui
dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles
renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur
répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me
défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma
gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il
possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne
tentera pas de s'échapper.»

Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent,
marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements
que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible
misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une
pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais
infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité
des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays.
Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit
adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au
moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire
quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que
les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que
j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche
me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.

«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi
pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif,
et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource
pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens
de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation
d'aller les toucher.»

L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants:
«Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas
plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant
vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et
reviens dès que tes affaires seront terminées.»

En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur.
Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route,
je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce
voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné;
le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant,
descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.

Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants
hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les
Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents
hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque
tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce
n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de
cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des
croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans
la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la
route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves
et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les
bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples
sur des tapis et des couvertures.

Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un
respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit
l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à
ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse
résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous
la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les
armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à
la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards
resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son
appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation
de la ville fut ensuite ordonnée.

Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants;
ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans
savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que
vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes
françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se
trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui
eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers;
cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de
Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever
leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait
cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et
le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux
cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en
croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la
faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de
leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y
avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses
forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille
soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes,
tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du
haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux
heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant
de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc.
L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la
place douze cents combattants.

De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les
habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville
seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde
fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton.
Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en
emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain
espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et
fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à
Boural.

Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi,
quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois
des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais
demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de
Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de
fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à
quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils
entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah.
Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de
disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé.
El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de
Médéah.

Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me
frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de
l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du
Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre
pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie
des flammes.

Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à
Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses
troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine
de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi
s'avançait vers Milianah.

Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le
surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les
directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il
partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents
cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les
Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur
passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le
pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la
faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur
Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au
premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp
de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on
affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre
devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur
Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les
devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui
portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son
gouvernement.

L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris,
qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le
cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à
quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader
embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur
l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent
part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les
réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville.

Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée,
avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma
surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et
décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des
édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à
la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs
chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous
ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs.
Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans
être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique.

Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir,
lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui
semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette
multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire
horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je
fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je
continuai d'avancer.

Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort;
un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était
assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations;
mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant
croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était
près de moi, en lui demandant si c'était la vérité.

«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à
un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du
Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre
pays.

--Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.

--Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion
du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a
trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a
mérité de perdre la vie, et, _in cha allah_! il la perdra.»

L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les
regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité
inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût
possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait
tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces
tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je
parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation.
Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le
malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours.

Je m'avançai, traîné par cette populace hideuse et que l'appât du sang
enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte,
je sentis mes genoux prêts à fléchir, le coeur me manqua, et je me
serais évanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans
celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis!

(_La fin à un prochain numéro._)



Les Mystères de l'Illustration.

A NOS ABONNÉS.

Que ce titre n'effarouche pas la pudeur la plus craintive;
rassurez-vous, chers abonnés, je veux simplement vous apprendre
aujourd'hui comment _l'Illustration_ parvient à résoudre chaque semaine
le problème de son existence. Après vous avoir montré deux des trois
grands centres d'action où les idées qui lui donnent naissance s
conçoivent et se réalisent,--le bureau de rédaction, l'atelier des
graveurs et l'imprimerie,--j'ai le désir de vous donner en très-peu de
mots quelques détails peu connus sur les diverses opérations
intellectuelles ou matérielles auxquelles doivent nécessairement se
livrer à tour de rôle, les rédacteurs, les dessinateurs, les graveurs et
les imprimeurs de votre journal. Si ce sujet ne vous offre aucun
intérêt, ne lisez pas ce qui va suivre.

Ce fut (jour à jamais mémorable) le 4 mars de l'année 1843, à trois
heures quarante-sept minutes, que le premier exemplaire du premier
numéro de la première année de _l'Illustration_ sortit enfin du sein de
sa mère... (voir 1er numéro, l'année) la mécanique de MM. Lacrampe et
compagnie.

--L'enfantement avait été long et laborieux; malgré quelques symptômes
de faiblesse apparente, le nouveau-né annonçait une constitution
vigoureuse; aussi les bons observateurs ne s'y trompèrent-ils point; ils
lui prédirent un long et glorieux avenir! Quelle prédiction fut plus
promptement accomplie?

A peine eut-elle vu le jour, la jeune _Illustration_ sut se montrer
digne du beau nom que sa famille lui avait donné. Avant la fin de son
premier mois elle étonnait monde par ses prodiges. Jamais aucun journal
n'avait fait en aussi peu de temps de pareils progrès. La grande
nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre d'une extrémité de la
terre à l'autre extrémité. En moins d'une année, _l'Illustration_ devint
réellement un journal universel. Ce qu'elle a fait pour mériter son
succès, est-il nécessaire de vous le rappeler?... Si toutes ses
tentatives n'ont pas été également heureuses, vous devez du moins lui
rendre cette justice, quelle n'a reculé devant aucun obstacle, qu'aucun
sacrifice ne lui a coûté. D'ailleurs ne faut-il pas pardonner quelques
erreurs à l'inexpérience du jeune âge?

Étonnez-vous plutôt qu'elle ait pu vous offrir cinquante-deux numéros
aussi variés et aussi complets que ceux dont elle vous a gratifiés
durant le cours de sa première année, et demandez-vous à l'aide de quels
moyens elle est parvenue à obtenir un résultat aussi incroyable, car
c'est à cette question que je vais essayer de répondre.

Comme toutes les puissances de ce bas monde, _l'Illustration_ a des
courtisans; la capitale de son vaste royaume est Paris; elle a établi le
siège de son gouvernement rue de Seine, 33; des ministres qu'elle a
choisis avec un rare discernement _gouvernent_ en son nom; mais outre
ces hauts dignitaires assermentés et responsables, elle compte dans
toutes les villes de France et de l'étranger un certain nombre de sujets
volontaires qui, avides de ses faveurs, soupirent après l'heureux moment
où il leur sera permis de lui donner, à la plume ou au crayon, un
éclatant témoignage de leur affectueux dévouement. Elle reçoit chaque
jour, avec des adresses de félicitations, des relations détaillées et
des dessins originaux de tous les événements importants arrivés pendant
la semaine sur notre planète. Le conseil des ministres s'assemble
régulièrement de midi à six heures; il examine les communications qu'il
reçoit, déchire et brûle celles qui lui semblent insignifiantes, et
soumet à une discussion approfondie celles dont il espère tirer parti.
La séance levée, des estafettes partent dans tous les sens; les unes
courent chez les artistes pour leur demander des dessins; les autres se
dirigent en toute hâte vers les demeures des écrivains chargés de
rédiger le jour même un texte explicatif.--Depuis la fondation de
_l'Illustration_, la circulation a presque doublé dans Paris.
N'avez-vous jamais rencontré ce cabriolet fameux qui parcourt la ville
en tous sens avec une si effrayante vitesse? vous l'avez à peine aperçu
quand il a passé devant vous, plus rapide que le cheval fantastique de
la ballade de Lénore. C'est le coursier favori de _l'Illustration_! Il
emporte avec son conducteur l'intelligent exécuteur des hautes décisions
du conseil suprême, dont le nom célèbre a plus d'une fois sans doute
frappé vos oreilles.

Il ne suffit pas à l'_Illustration_ d'être instruite à l'instant même de
tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le
mystère, il m'est interdit de vous le révéler. Je ne vous dirai donc pas
comment les prophètes de votre journal parviennent à connaître
l'avenir! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place
Saint-André-des-Arts.

Pénétrons ensemble dans cette rue étroite, sombre et humide qui unit la
place Saint-André-des-Arts à la rue de La Harpe, et qui porte le nom de
rue _Pouper_. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrêterons
devant une vieille maison nouvellement badigeonnée, et même peinte à
l'huile, nº 7. Elle est un peu penchée par l'âge: mais n'ayez aucune
crainte, ses fondations sont solides. Elle a été construite à une époque
où les architectes se croyaient encore obligés de travailler pour
plusieurs générations. Avouons le cependant; si nos aïeux avaient le bon
esprit de ne pas s'asphyxier dans des espèces de bonbonnières, ils ne se
faisaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable.--Ces
appartements sont vastes et bien aérés; mais comme l'escalier qui y
conduit est roide et dangereux! Madame la présidente appuyait donc sa
jolie petite main sur cette grossière rampe de fer, ses pieds mignons
foulaient sans hésitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi
nos présidentes actuelles ne se décideraient-elles plus à habiter une
semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux prolétaires ses
anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cèdent
la place à l'industrie.

L'industrie, en effet, a besoin d'espace; à peine même si elle se trouve
à l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur
l'atelier des graveurs de _l'Illustration_: toutes les places sont
occupées: partout où la lumière pénètre, elle est avidement interceptée
au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse
l'oeil du maître.

Le soir venu, les tables qui avoisinent les fenêtres sont abandonnées;
tous les graveurs chargés, à tour de rôle, de passer la nuit, se
réunissent autour des tables circulaires rangées de distance en
distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse
lampe qui s'élève au centre de chaque table, traversant des globes ne
verre remplis d'eau, répandent une lumière tellement éclatante sur les
mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout
le reste du salon paraît plongé dans une obscurité profonde. Les yeux
éblouis, on se dirige à tâtons vers ces phares lumineux. On croirait
voir un des tableaux les plus colorés de Rembrandt.

Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre,
plus compétent que moi en pareille matière, entreprendra un jour cet
intéressant travail; je résumerai seulement quelques renseignements
généraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel _l'Illustration_
n'aurait pas le bonheur de faire le vôtre.

L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un
morceau de bois bien sec, bien uni, légèrement blanchi, comme sur une
feuille de papier. Le dessin, jugé et accepté, est immédiatement porté à
l'atelier général des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre
l'image fidèle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trêve ni repos, jour
et nuit; car souvent il doit être achevé en moins de quarante-huit
heures. Le procédé est fort simple, mais la mise en application exige
une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever, à l'aide de butins
de différentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent être
blanches. La gravure sur bois diffère du tout au tout de la gravure en
taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche
les mêmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief;
en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui
doit, dans la gravure, être blanc: le graveur sur bois, au contraire,
laisse parfaitement intact tout ce qui doit être noir.--Non-seulement on
travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la nécessité
l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont
gravés séparément, et qui, après avoir été soigneusement recollés, sont
retouchés et terminés par un maître habile.

Les gravures terminées, on les envoie aussitôt dans un quartier éloigné
où elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la
Seine, et transportons-nous au milieu même de la cour des Miracles, non
loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus
belle imprimerie qui existe actuellement à Paris; cette cour célèbre, où
des écoles primaires ont remplacé les refuges des ribauds et des
mendiants du moyen âge; ces vastes ateliers où plusieurs centaines
d'ouvriers sont constamment occupés à composer, à corriger ou à imprimer
les chefs-d'oeuvre de la typographie française contemporaine.
Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal
s'imprime.

Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est
complètement achevé; il ne reste plus que quelques corrections
insignifiantes à faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous
savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un
certain nombre de cases de différentes grandeurs remplies de lettres de
plomb: ses yeux sont presque constamment fixés sur le manuscrit, et ses
mains connaissent si bien les places où se trouvent placées toutes les
lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les _espaces_, etc.,
etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mêmes sans jamais
se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert à recevoir les
lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes réunies en certain
nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de
colle imbibé d'encre, on y applique un papier légèrement mouillé, puis,
à l'aide d'une brosse, on fait une épreuve, sur laquelle les correcteurs
et l'auteur de l'article relèvent tour à tour les fautes grammaticales
ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages
rassemble tous les paquets et en forme des pages d'après un ordre adopté
et indiqué d'avance; cet ordre est parfois qualifié de désordre, mais,
qu'on le sache bien, nous sommes obligés, pour avoir un tirage
convenable, de mettre toutes les gravures d'un numéro sur les pages 1,
4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par conséquent les articles à gravures
n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique.
Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas
encore achevés, et qui ne doivent être livrés que le lendemain dans la
matinée. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit
formes réunies composent seize pages, ou un numéro.

Jusque-là rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les
gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile
à expliquer, que les gens du métier appellent la _mise en train_.

[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant le jour.]

La gravure en relief a sur la gravure en taille-douce l'immense avantage
de pouvoir se tirer en même temps et de la même manière que des
caractères d'imprimerie, mais, pour en obtenir un pareil résultat, il
est nécessaire de lui faire subir préalablement une assez longue
préparation: d'abord, on met à un niveau parfait les gravures et les
caractères, puis on procède à la mise en train proprement dite. Cette
opération préliminaire est plus importante qu'on ne le croit en général,
car de sa mise en train dépend entièrement l'effet d'une gravure: le
chef-d'oeuvre de MM. Andrew, Best et Leloir, mal tiré, serait regardé,
même par les connaisseurs, comme l'ébauche grossière d'un inhabile
apprenti.

Le graveur sur bois n'a pas les mêmes ressources que le graveur sur
cuivre; il ne produit, à l'aide de son burin, que des blancs et des
noirs uniformes; des demi-teintes, il n'en peut pas faire. Pour donner
une certaine couleur à une gravure sur bois, il faut absolument teinter
à divers degrés les parties noires, c'est le travail du metteur en
train, travail long et difficile. Le metteur en train tire, sur un
carton léger, une épreuve de la gravure qu'il s'agit d'imprimer: puis, à
l'aide d'un instrument tranchant, il enlève sur ce carton les parties de
la gravure qui ne doivent pas être complètement noires; plus des teintes
vont s'affaiblissant, plus il creuse profondément. Cette espèce de
découpage ou de gravure achevée, le carton est collé solidement à la
partie de la mécanique qui presse la feuille de papier sur les formes
composées des gravures et des caractères d'imprimerie. Dès lors on
conçoit aisément qu'une gravure correspondant exactement à son carton
découpé recevra une pression plus ou moins forte, et par conséquent se
colorera de teintes plus ou moins vives, selon que le carton a été plus
ou moins profondément entaillé. Souvent ce premier travail ne suffit
pas; il faut, pendant plusieurs heures, coller des morceaux de papier
sur les parties du carton qui ne sont pas assez saillantes, et creuser
encore celles qui le sont trop.

[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant la nuit.]

Cependant la mise en train est terminée, les dernières corrections sont
faites: à un signal donné, la mécanique se met en mouvement, et à chaque
tour de roue un numéro de _l'Illustration_ vient de lui-même se placer
tout imprimé entre les deux cylindres. Cette belle et curieuse machine,
dont nous vous donnerons un jour un portrait ressemblant, fait à elle
seule plus de besogne que vingt hommes. Sans elle, tous les abonnés
actuels de _l'Illustration_ ne pourraient pas être servis dans la même
journée, et que deviendrions-nous dans quelques mois? Elle imprime 600
numéros par heure, et huit ouvriers ne pourraient, dans le même espace
de temps, en imprimer, à la presse à la main, que 200.

Au fur et à mesure qu'ils sont imprimés, les numéros (le samedi matin)
sont transportés dans l'atelier des brocheurs, ou plus de cinquante
personnes sont occupées à les plier, à les mettre sous bande. De là les
uns partent pour la poste, les autres sont immédiatement enlevés par les
porteurs chargés de les remettre dans Paris à leurs souscripteurs. Un
certain nombre revient rue de Seine, nº 33, au bureau d'abonnement, où
ils se vendent séparément, par collections mensuelles ou en volumes.
Puis, imprimeurs, brocheurs, porteurs, etc., se reposent pendant
quelques jours de leurs fatigues ou passent à d'autres exercices en
attendant que le numéro suivant réclame l'emploi de leur temps.

Seuls, le comité de rédaction et les graveurs ne se reposent jamais. On
n'a plus à s'occuper du présent, il faut songer à l'avenir. Je ne vous
révélerai pas le mystère des projets que vous devez voir se réaliser
pendant l'année qui commence: ce serait vous ôter votre plus grand
plaisir, celui de la surprise, et je vous aime trop, ô mes chers
abonnés! pour vous jouer un si vilain tour. Soyez sûrs cependant que
vous serez encore plus émerveillés et plus heureux en 1844 que vous
n'avez dû l'être en 1843.

[Illustration: Bureau de Rédaction de _l'Illustration._]

Se tenir au courant de tout ce qui arrive dans le monde, chercher à
prévoir tout ce qui doit arriver, faire concourir au but commun, pour la
plus grande satisfaction des lecteurs, des activités diverses
éparpillées aux quatre coins de la grande ville, telle est la tâche des
membres du comité de rédaction, sorte d'aréopage qui siège en
permanence, et devant lequel viennent se faire juger des articles sur
toutes sortes de sujets, des nouvelles, des romans, des dessins, des
gravures, des romances, etc.; ne me demandez pas leurs noms, ils
persistent à rester cachés, comme on dit, sous le voile de l'anonyme.
Dans les journaux politiques, dans les revues, ils ont le droit d'être
des illustrations, mais ici ils sont _l'Illustration._.



Don Graviel l'Alferez.--Fantaisie maritime

(Suite.--Voir t. II, p. 393 et 406.)


III.

Cinquante déserteurs de la _Santa-Fé_, vingt négriers, restant de
l'équipage du _Caprichoso_; le contre-maître Brimbollio, maître de
manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne
de frégate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize
combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle était la
composition du personnel du brick-goélette contre lequel le gouverneur
de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer.
L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras,
toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en
proie aux plus cruelles appréhensions.

La canonnière que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire
coupait la route au _Caprichoso_.

«Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.

--Garde-t'en bien, malheureux! répondit Graviel; s'il est nécessaire
d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer.

--Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en
cravate! Il serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de
balayer le pont de cette barque du diable!»

[Illustration: Illustration.]

Attendu ses desseins ultérieurs, l'enseigne désirait vivement de ne pas
livrer combat à ses compatriotes. Mais la canonnière rapprochait le
brick acculé contre terre; elle se trouva bientôt à demi-portée de
pistolet par bâbord devant. Déjà l'on distinguait les voix du capitaine
Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de
l'exaspération: l'un courait après son navire, l'autre après sa fille.
Le premier avait été trouvé dans la chaloupe, on l'avait démarré,
dégarrotté et débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de
crier à son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne
tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde
et ses aides de camp. Tous les négriers débarqués du _Caprichoso_ se
trouvaient sur le même bâtiment; les bandits brûlaient de se venger,
c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage.

«Misérable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui nécessairement
n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé tu paieras cher ton audace!
Rends moi ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre!
Sinon, par le sang de...»

Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout son
sang-froid.

«Bien sensible, assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au
porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont,
et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que
moi-même.

--Camarades! criait Bertuzzi à ceux de ses gens qui étaient encore sur
le _Caprichoso_, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout
â l'heure, aidez-nous!...»

On se mentait réciproquement avec un touchant accord.

«Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des
anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter
la tête pour premier avertissement!

--Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-maître, ces choses-là vont
sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. Vous entendez, les
mignons?» ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers.

La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts
attendaient que le gouverneur commençât le feu; le gouverneur n'osait
faire canonner le navire où se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait
pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait
enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens
que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter à ramer en termes si
persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des
compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière,
c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.

Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos
principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes
respectives.

Bertuzzi tient la barre du bâtiment chasseur; don Graviel celle du
brick-goélette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les
murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que
possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est
sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois
aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière.
Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine
caresse son boute-feu et tousse; le contre-maître brandit sa hache et
jure; les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.

«Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.»

Le garde-marine obéit; le jeune capitaine lui dit alors à voix basse:

«Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de
bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du
reste.

--Bien! J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin tu le
veux ainsi; tu vas voir!»

A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son
canon de 24.

«Y sommes-nous? demanda Graviel.

--Parfaitement!» répliqua le pointeur.

La canonnière se présentait alors obliquement, son boute-hors de foc
touchait le brick, et ses premières rames étaient sur le point de
s'engager dans celles du _Caprichoso_.

«Feu!» commanda l'enseigne.

Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade.
Fernando avait fait merveille; sa décharge à bout portant avait raflé
tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même
comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol. Don Graviel
profita de ce mouvement, un étroit espace se trouvait libre. Avant que
Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés,
le _Caprichoso_ avait gagné en bonne direction trois bonnes longueurs de
navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la première explosion
fut suivie de vingt autres, les forts répondaient à la pièce à pivot.

«Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal
qu'il était, aimait tendrement dona Juana.

--Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine.
Bertuzzi... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions
pu sauter à l'abordage, mon pauvre _Caprichoso_ eût été repris sans
avaries!»

Par une singulière coïncidence, les deux plus acharnés ennemis de don
Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts
n'atteignît pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grêle
autour du léger bâtiment; quelques rames furent emportées; les flèches
des mâts et nombre de manoeuvres coupées, la plupart des voiles percées
à jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A
l'ouvert du port, le _Caprichoso_ sentit la brise. La canonnière fut
laissée bien loin derrière; et comme le vent fraîchissait, l'on se
trouva bientôt hors de la portée des forts.

«Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué,» dit le
contre-maître, qui continuait à pester contre les femmes en général, et
plus particulièrement contre dona Juana.

Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce
de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remettre le
commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine.

L'on avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux; maître
Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un
_régalia_, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au
remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à
l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au
cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa
longue-vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les
premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable
Morro, ont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se
reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la
voilure de la frégate la _Santa-Fé_, chargée de toile haut-et-bas,
tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à
craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait
clapoteuse. Fernando hocha la tête en toussant.

[Illustration.]

Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel répara son mieux le
désordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son
grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa
ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il
entra.

Nous ne décrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du
capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement
d'un pirate coûte trop peu pour n'être point magnifique: c'est de la
soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois précieux, des
saphirs et des émeraudes, un palais des _Mille et une Nuits_ au
daguerréotype.

Doua Juana était assise sur une ottomane incomparable; elle tenait à la
main une charmante _navajilla_ de Séville à la lame d'acier poli, à la
poignée d'écaille incrustée d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la
porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle,
et fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre
chèrement son honneur et sa vie.

«Bravissimo! sénorita, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette
pose martiale. Caramba! elle vous sied à ravir! Mais d'abord permettez à
votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité. Vous
conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole.

--Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier...

--Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez,
qui avançait toujours: comme je l'avais juré, je suis capitaine-corsaire
aujourd'hui, jour de Noël.»

A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie; un
rayon de lumière pénétra dans la cabine.

«Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien
ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le marché.

--Silence, méchant pirate! répliqua la tremblante jeune fille; de ma vie
je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.

--Foi de corsaire! vous êtes aussi adorable qu'adorée! Votre colère est
éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé.
Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au
poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez
eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux
en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je
vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux
_cuchillitito_.»

En parlant ainsi, don Graviel s'était mis à genoux aux pieds de la jeune
fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait
le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage;
alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour
faire des déclarations à la jeune fille.

«Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos
caprices, chère âme, je m'expose à être pendu; mais s'il peut vous être
agréable de me couper la gorge, faites, ne vous gênez pas, il me serait
doux de trépasser par les soins de celle...

--Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée.

--Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord à terminer
mon discours, uniquement dans votre intérêt: sachez donc qu'après moi
vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second,
n'est pas du tout galant; maître Brimbollio, qui vous gardait dans la
yole, est un bandit très-bourru; et pourtant, c'est là ce qu'il y a de
mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je
les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en
décidez autrement, je vous déclare que ma responsabilité sera tout à
fait à couvert, ces coquins-là, d'ailleurs, seraient capables de vous en
vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un
petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est sérieux: je ne suis
pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux
Anglais, nos ennemis. J'ai délivré la mer d'un véritable forban en
m'emparant du _Caprichoso_, qui capturait les Espagnols tout comme les
autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable père... D'autre
part, je vous aime, je vous adore, je veux vous épouser: je n'avais pas
un triste _maravedi_ de fortune, on m'aurait honteusement chassé de
votre présence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prétentions;
vous m'avez inspiré mon projet, je vous ai obéi à point nommé, suis-je
donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche,
renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grâce qui
embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être tout de suite la
Parque qui en tranchera le fil.»

A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de
Juanita, qui devenait plus attentive; à la fin, cette main blanche et
potelée reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira
pas, le hardi cavalier y porta les lèvres avec transport.

Juana s'était assise sur l'ottomane:

«Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous
venez de dire est l'exacte vérité?

--Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas
de serment plus fort.

--Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et galant homme?

--Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.»

On frappa à la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla
dans sa gaine; don Graviel était assis à côté d'elle:

«Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le
lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la
chasse et qu'elle nous gagne.

--Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne
nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.»

G. DE LA LANDELLE.

(_La fin à un prochain numéro._)



Épisodes de la Vie d'une pièce d'or,

RACONTÉS PAR ELLE-MÊME.

Je naquis grande dame et plus belle mille fois que le jour. Je commençai
d'être admirée en commençant de vivre. A peine eus-je revêtu ma robe
éclatante, que tous les yeux se fixèrent sur moi avec une expression de
convoitise qui, à l'époque de mon début, troubla mon innocence et
effaroucha ma pudeur. Depuis, j'ai acquis cette heureuse assurance que
procurent les grands succès dans le monde; je sais l'art de ne plus
rougir devant mes courtisans. D'ailleurs, aujourd'hui, je connais le
prix que je vaux, et j'accepte sans embarras les hommages qui me sont en
tous lieux adressés, parce que j'ai la confiance de les mériter partout.

Je ne veux pas raconter toutes mes aventures; ce serait une oeuvre trop
longue et trop fatigante pour moi qui ai contracté les goûts des
personnages avec lesquels j'ai l'habitude de vivre et qui, en
conséquence, aime la mollesse et l'oisiveté. Je désire seulement vous
confier le principal épisode de ma brillante existence; vous verrez, par
les échantillons qu'il me plaît de mettre sous vos yeux, que ma
naissance aristocratique ne m'a pas toujours préservé des humiliations;
que comme les grands de ce siècle, j'ai éprouvé des fortunes diverses
qui m'auraient sans doute instruite, si, je consens à vous en faire
l'aveu, je n'étais pas née orgueilleuse.

Je fis ma première entrée dans le monde à une époque bien dure pour les
personnes de condition; mais j'eus ce bonheur singulier d'échapper tout
d'abord à un contact grossier, et de tomber au pouvoir d'un gentilhomme
corse qui commençait, en ce temps-là, à faire une assez belle figure à
la tête de la république française. Jamais je ne jouai un plus beau
rôle, jamais je n'exerçai sur les destinées de la terre une influence
plus grande qu'à cette époque de ma vie.

C'était au château des Tuileries, en 1804; je dormais paisiblement, avec
un grand nombre de mes soeurs, dans le tiroir d'une table chargée de
cartes géographiques, lorsqu'un jour mon tombeau s'ouvrit brusquement à
la lumière. En même temps une main blanche et fine, une vraie main de
dictateur, se glissa un silence auprès de moi, me saisit avec une
vivacité brutale, et me jeta, toute frémissante de dépit, sur une
immense carte d'Europe; M. de Buonaparte, mon maître,--je lui donne, ce
titre par exception, car mes autres possesseurs ne sont que mes
valets,--M. de Buonaparte était, ce jour-là, un petit homme en habit
militaire, à figure humorique, avec un grand front sillonné de plis
dédaigneux. Je l'ai revu plus tard gras, frais, et, je le suppose,
enchanté de vivre; mais, au temps dont je parle, il n'en était pas
ainsi; il ressemblait beaucoup à un homme sans appétit et sans sommeil.
C'était un visage bilieux de conspirateur; j'en ai rencontré d'autres
qui lui ressemblaient à quelques égards, mais ils n'avaient pas la mine
si fière.

Le premier consul, tel était alors son titre, me prit avec distraction
entre ses doigts, me tourna et me retourna en tous sens, regarda la
pique surmontée d'un bonnet ronge qui se dressait sur mon dos, contempla
la Liberté debout sur ma face, puis, souriant d'un sourire moqueur, me
laissa une seconde fois retomber sur la table.

Il se leva, se promena à grands pas dans la salle comme le lion dans sa
cage, s'arrêta longtemps à une fenêtre devant laquelle passait la foule,
frappa son vaste front de sa petite main blanche, croisa ses bras
derrière le dos, toussa d'une toux fiévreuse, leva les yeux en l'air,
regarda le parquet qui claquait sous ses pieds agités, les tableaux
suspendus aux murailles, le lustre qui étincelait sur sa tête, murmura à
voix basse des paroles confuses, inintelligibles, puis revint tout à
coup, par un brusque détour, l'air résolu quoique tout pâle, se rasseoir
sur son fauteuil doré devant la table où je l'observais. Il était si
ému, le héros, que j'en tressaillis sous ma robe de métal. Cet homme en
proie à une pensée secrète et grandiose me faisait peur. Je comprenais
que j'allais être témoin d'un spectacle solennel; mais je ne m'attendais
guère à ce que ce jeune conquérant, le seul homme peut-être des temps
modernes qui ait eu le courage de me mépriser, me rendit l'arbitre de sa
merveilleuse destinée.

Il chuchotait toujours quelque chose entre ses dents, et faisait des
gestes comme un fou qui se querelle avec des fantômes. Attentive aux
moindres sons, je lui entendis plusieurs fois prononcer le nom d'empire
et d'empereur. Il parla de la France, de l'Europe, du monde; il nomma le
peuple, l'armée.--Je n'ai pas beaucoup d'esprit, quoique en définitive
personne n'en ait plus que moi, mais je ne tardai pas à comprendre qu'il
ne s'agissait de rien moins que de me débarrasser de ma pique, pour me
confier un sceptre, et que de substituer une couronne d'empereur à mon
vilain bonnet phrygien.

Mes instincts aristocratiques se réveillaient en foule, lorsque M. de
Buonaparte se leva une dernière fois, oppressé et frissonnant comme un
homme qui va interroger le destin. Il me prit, me souleva en l'air, et
me laissa aussitôt retomber en criant: «Face!» Heureusement je
connaissais ce jeu familier aux enfants et aux superstitieux; je
n'hésitai pas à complaire aux désirs du premier consul; je me jetai
lourdement sur le dos, étalant au soleil ma face resplendissante.

Le premier consul se pencha sur moi avec une expression de joie
profonde, tomba dans une courte rêverie, puis se releva soudainement, la
figure radieuse, le front rajeuni, en criant: «C'en est fait! A moi
l'empire! Vive l'empereur!»

Un mois après ce grand événement, je quittai l'appartement de celui à
qui j'avais donné la couronne de Charlemagne pour entrer dans le
secrétaire d'un négociant. Cet heureux mortel avait eu l'honneur de
fournir les milliers de lampions qui éclairèrent les fêtes du
couronnement de l'empereur Napoléon.

A vrai dire, je ne fus pas heureuse dans cette demeure bourgeoise. J'y
rencontrai pour la première fois des petites gens dont je n'avais pas
soupçonné l'existence. Ainsi je fus à tout moment coudoyée par des
créatures de bas étage qui salissaient ma robe splendide du contact de
leur robe d'argent ou de leur robe de cuivre. Je ne vous raconterai pas
ce que je souffris alors, parce qu'aujourd'hui je sais que c'est le bon
ton de ne pas respecter les personnes de qualité.

Donc j'épiais le moment favorable pour sortir de ma prison d'acajou,
lorsqu'un matin je m'éveillai entre les mains d'un enfant aux belles
joues rosées, aux yeux bleus, aux longs cheveux qui retombaient en
boucles blondes sur une collerette bien plissée. «A la bonne heure!
pensai-je, j'aime mieux vivre en société avec ce marmot; c'est moins
avilissant, et d'ailleurs il est à croire que nous ne resterons pas
longtemps ensemble.»

Le lendemain même de mon nouveau début je fus conduite chez un fameux
marchand de joujoux, qui, comme de raison, me trouva belle et désira me
posséder.

Hélas! le petit traître me livra sans regret à l'avidité du marchand,
qui me mit dans sa poche en riant tout bas d'un air sournois; il me
livra avec joie même et reçut en échange, savez-vous quoi? j'ai honte de
le dire: il reçut un affreux polichinelle avec deux énormes bosse»
rehaussées de brocart, une sur le ventre, l'autre sur le dos, un chapeau
chargé de clinquant et un épouvantable nez rouge.

Après avoir éprouvé une humiliation aussi cruelle, j'aurais pu perdre
quelque chose de ma foi en mon mérite, si je n'avais éprouvé ensuite,
dans mille, autres circonstances, que l'autorité de ma race est immense,
et qu'avec l'aide de mes soeurs je puis forcer les regards les plus
fiers et les yeux les plus beaux à se baisser devant l'éclat de ma
puissance. Qu'il me suffise de dire, pour faire comprendre en un mot le
pouvoir dont nous disposons, que nos favoris, généralement choisis avec
intention parmi les sots, sont placés, grâce à nous, dans l'estime des
hommes plus haut que les princes, plus haut que tous les génies de la
terre.

Après mille aventures bizarres, après avoir fait les guerres d'Allemagne
dans la poche d'un colonel, et la campagne de Russie dans un fourgon du
roi Murat, je tombai entre les mains d'un Cosaque qui m'emporta dans son
pays.

Pour finir ce récit incomplet, qui n'est qu'un rapide coup d'oeil jeté
sur mon existence passée, je vous dirai qu'aujourd'hui je vis fort
tristement dans le coffre-fort d'un vieux prince allemand. Privée d'air
et de lumière, je vois avec regret mes traits se flétrir et mon
incomparable beauté s'altérer chaque jour. Quand l'avare petit potentat
qui s'est voué à mon culte juge à propos de m'adresser ses hommages, il
le fait dans une langue qui n'est pas celle du pays où j'ai pris
naissance et où j'ai régné avec tant d'éclat. Aussi suis-je atteinte
d'une profonde mélancolie dans ma brillante retraite; je soupire après
le soleil et le bruit; je rêve tantôt que je pétille entre les mains de
joueurs à l'oeil ardent, tantôt que je luis, comme une étincelle de feu,
dans ces coupes où les orfèvres nous exposent toutes nues, mes soeurs et
moi, aux regards cyniques de la foule;--ou bien, songeant aux jours
écoulés, je passe pu revue mes victoires et mes revers; je songe à cet
enfant naïf qui me préféra un polichinelle; à ce petit homme jaune qui
me confia le soin de lui livrer l'empire du monde. Je me demande, en
riant d'un rire de prisonnière, ce qui serait advenu dans l'univers si,
au lien de répondre au voeu secret du premier consul, je m'étais laissée
tomber la face contre terre!

Je me demande tout cela et beaucoup d'autres choses encore, en attendant
que la mort de mon geôlier ou l'invasion de quelque hardi voleur du Rhin
vienne me tirer de ma captivité, et me rendre à l'amour de mes sujets.



Armée.

RECRUTEMENT, TIRAGE.

La loi du 21 mars 1832, sur le recrutement de l'armée, s'exécute partout
avec facilité; elle donne à la France une armée brave et disciplinée,
dévouée à la patrie et à ses institutions, et sur qui reposent les plus
chers intérêts de la nation, son indépendance et sa sûreté. Cependant
l'expérience a révélé des imperfections qu'il importe de corriger: le
remplacement, condition obligée de nos habitudes sociales, est la source
d'abus graves, aussi nuisibles aux familles qu'à l'État; les nécessités
de l'institution militaire ne sont point satisfaites; certaines
dispositions secondaires réclament des améliorations importantes. C'est
pour répondre à ces besoins qu'un projet de loi a été présenté, en 1841,
à la Chambre des Députés. Adopté par cette Chambre, il n'a pu être
immédiatement discuté par la Chambre des Pairs. Dans l'intervalle des
sessions, soumis à une commission mixte de pairs et de députés, il a
été de nouveau étudié, discuté et modifié. La Chambre des Pairs, appelée
à l'examiner au commencement de 1843, y a introduit à son tour plusieurs
changements, et l'a adopté le 26 avril 1843. Après cette longue
élaboration, il a été présenté, le 4 mai de la même année, à la Chambre
des Députés; le rapport de la commission chargée de son examen a été
fait le 29 juin suivant, et, par une récente décision, la Chambre a
arrêté qu'il serait soumis à ses délibérations pendant le cours du la
session actuelle.

La loi du recrutement de l'armée touche à toute l'organisation sociale:
il faut qu'elle ne soit ni un danger pour les libertés publiques, ni un
fardeau trop lourd pour le Trésor. Elle pourvoit au premier besoin de
l'État; car elle constitue sa force, et détermine ainsi tout le poids de
son influence; mais comme elle est en même temps pour les familles la
charge la plus pesante, elle ne doit leur imposer aucun sacrifice
inutile. La durée du service, l'incorporation du contingent et le
remplacement militaire sont les trois principales questions qui dominent
dans la loi sur le recrutement.

L'appel obligé, c'est-à-dire le service personnel, tel est le principe
de force qu'elle doit constituer. Dans son application, toutefois, ce
principe a subi des modifications nombreuses pendant les trente années
qui se sont écoulées depuis 1789 jusqu'en 1818. En 1789, l'Assemblée
constituante rend le service personnel commun à tous les citoyens, et
n'en exempte que le monarque et l'héritier présomptif de la couronne. En
1793, nul ne peut se faire remplacer. En l'an VI, tout citoyen français
est défenseur de la patrie par droit et par devoir: les défenseurs
conscrits sont attachés aux divers corps, ils y sont nominativement
enrôlés, et ne peuvent pas se faire remplacer. En l'an VIII, les hommes
impropres à supporter les fatigues de la guerre, et ceux reconnus plus
utiles à l'État en continuant leurs travaux ou leurs études, sont seuls
admis à se faire remplacer par un suppléant. La substitution n'est
autorisée, en l'an X, qu'entre conscrits d'une même classe; tandis que
le remplacement l'est également, en l'an XI, entre conscrits nés et
domiciliés dans l'étendue de l'arrondissement, puis, en 1804, dans
l'étendue du canton, et en 1805, dans celle du même département. Plus
tard, en 1815, les conscrits sont autorisés à prendre des remplaçants
dans tous les départements de l'empire indistinctement. Cette faculté a
été, comme on le voit, l'objet de contraintes et de facilités fort
capricieuses, suivant les vicissitudes des événements militaires,
jusqu'à ce qu'elle fût législativement consacrée par la loi du 10 mars
1818, comme par les lois suivantes. Aussi, en 1806, sur un effectif de
plus de 500,000 hommes, il n'y avait pas un huitième de remplaçants;
1826, cette proportion était d'un cinquième; en 1835, presque d'un
quart; enfin, au 11 septembre 1842, sur un effectif de 357, 598
sous-officiers et soldats des corps qui se recrutent par la voie des
appels, il y avait 85,644 remplaçants, c'est-à-dire plus du quart de cet
effectif.

Le remplacement est consacré maintenant en France par une longue
habitude. Dans une société livrée aux soins de l'industrie, où les
propriétés sont divisées et les fortunes médiocres, où chacun doit, par
un labeur sans relâche, un zèle infatigable et des veilles incessantes,
préparer son état et se faire à soi-même sa place dans le monde, imposer
indistinctement à tous l'obligation de passer dans une caserne plusieurs
années, les plus fécondes de la vie, ce serait causer au plus grand
nombre un irréparable dommage, et leur fermer la carrière, objet des
veilles de leur jeunesse entière, et espoir de leur avenir. Aucun des
intérêts généraux de la société n'y trouverait profit: les progrès des
arts, de la science, de l'industrie, seraient arrêtés par cette loi
aveugle. Le remplacement est-il donc onéreux aux classes laborieuses?
Chaque année, il verse plus de 50 millions dans les familles les moins
aisées. Il appelle sous les drapeaux et soumet à une discipline
nécessaire des hommes que ce joug assouplit et façonne; il substitue en
eux la politesse à la grossièreté, l'amour de l'ordre à l'esprit
d'insubordination, et l'instruction à l'ignorance.

Le chiffre des remplaçants augmente dans une progression toujours
croissante; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de
notre force publique; un grand nombre accomplissent honorablement leurs
devoirs, obtiennent de l'avancement, arrivent aux grades élevés, et font
oublier qu'un contrat vénal les a appelés sous le drapeau. Il est juste,
toutefois, de reconnaître que, dans l'échelle des qualités morales, les
remplaçants sont généralement au-dessous des jeunes soldats qui servent
pour eux-mêmes. Aussi les remplacements que les chefs de corps préfèrent
et acceptent le plus volontiers, sont-ils les remplacements au corps,
c'est-à-dire ceux des militaires qui ont accompli leur temps de service.
Ces sortes de remplacements offrent, en effet, de grands avantages. Ceux
qui les contractent sont connus des chefs de corps qui peuvent toujours
refuser d'admettre les hommes dont l'armée aurait à se plaindre et
qu'elle n'aurait pas intérêt à conserver. Le drapeau ne garde donc que
les soldats éprouvés. Un relevé des peines disciplinaires, fait sur les
livres de punitions de 24 régiments, 12 d'infanterie et 12 de cavalerie,
a donné les résultats suivants. Tandis que 100 remplaçants non
militaires ont passé 201 jours en prison et 630 jours à la salle de
police, les remplaçants au corps n'ont subi, pour 100 hommes, que 66
jours de prison et 515 de salle de police. D'ailleurs, les remplaçants
pris sous les drapeaux possèdent à la fois la vigueur que donnent les
armées, et la pratique des armes que donne un long service. En 1841, sur
98,000 remplaçants, près de 28,000 avaient déjà servi.

Le contingent annuel et la durée du service sont les éléments primitifs
de l'institution militaire. C'est par eux qu'est résolu cet important
problème de lier l'armée à la nation, et de l'organiser de telle sorte
que, citoyenne sans cesser d'être militaire, elle puisse passer
rapidement de l'état de paix à l'état de guerre, et de l'état de guerre
à l'état de paix, en ménageant les intérêts de nos finances et ceux de
la population, mais en assurant toujours à l'indépendance nationale
toute la force dont elle pourrait avoir besoin. Cette force est depuis
longtemps déterminée, et l'on a reconnu que notre armée sur le pied de
guerre devait présenter un effectif de 500,000 hommes au moins. Un
effectif aussi considérable ne saurait être maintenu sous le drapeau,
quand les éventualités de l'avenir ne le rendent pas nécessaire. Les
besoins du pays et les limites de l'impôt ne permettent pas de
l'entretenir en temps de paix. L'armée doit, par conséquent, être
divisée en deux fractions inégales: la première, active et soldée, dont
l'effectif est déterminé annuellement par la loi de finances; la seconde
qui, ne coûtant rien à l'État, attend dans le repos le moment d'être
utile à la patrie. Telle est formule de la réserve.

Au premier aspect, il paraîtrait tout naturel de penser que, d'après
l'incorporation successive des contingents annuels, les militaires ayant
passé sous le drapeau devaient constituer le principal effectif de cette
réserve, et que les jeunes soldats ne pouvaient y compter que comme
complément. En effet, au 1er septembre 1834, il y avait déjà dans la
réserve 79,926 sous-officiers et soldats instruits, prêts au premier
appel, et seulement 3,155 jeunes soldats laissés dans leurs foyers; mais
telle est l'élasticité des dispositions de l'article 29 de la loi,
aujourd'hui encore en vigueur, du 21 mars 1832, qu'au 1er avril 1810,
sur 135,000 hommes dont se composait la réserve, il y avait seulement
297 hommes qui eussent activement figuré dans les rangs. La gravité d'un
tel état de choses devait se manifester plus tard. Quand, en 1810,
l'effectif de l'armée dut être porté de 317,826 hommes à plus de
500,000, la réserve fut appelée; et, dans l'espace de peu de mois,
l'armée reçut 185,786 hommes, dont une partie comptait déjà plusieurs
années de service, et qui, cependant, voyaient le drapeau pour la
première fois. Il n'y a donc, dans ce système de réserve mixte, aucune
garantie pour l'institution militaire. Pour entrer dans une voie plus
assurée, le nouveau projet de loi, adopté par la Chambre des Pairs le 26
avril 1843, et soumis actuellement aux délibérations de la Chambre des
Députés, propose d'incorporer en entier le contingent, et de porter à 8
ans la durée du service, en déterminant la libération au 30 juin de
chaque année. La durée du service actif resterait d'ailleurs toujours
soumise aux éventualités politiques et financières.

La loi du 10 mars 1818 avait fixé à 12 années la durée du service, dont
6 passées dans la réserve; celle du 9 juin 1821 l'avait réduite à 8
années, et celle du 21 mars 1832 à 7 années.

Dans les États étrangers, la durée du service est fort variable, comme
l'attestent les chiffres suivants:

Autriche: soldats d'Italie et du Tyrol, 8 ans; soldats des États
héréditaires et de la Gallicie, qui servaient autrefois 11 ans
aujourd'hui 10 ans; soldats de la Hongrie, 10 ans.

Bavière: armée permanente, 6 ans; armée éventuelle, composée de la
landwehr partagée en deux bans qui comprennent, le premier, les hommes
de 21 à 40 ans non incorporés dans l'armée active; et, le second, les
hommes de 40 à 60 ans.

États-Unis: 5 ans; l'armée ne doit se recruter que par engagements
volontaires; tou» les blancs, de 18 à 35 ans, peuvent être enrôlés au
prix de 60 francs l'engagement.

Prusse: en temps de paix, 2 ou 3 ans; puis 2 ans sur les contrôles de la
réserve; les soldats qui cessent d'appartenir à l'armée active font
partie, jusqu'à 32 ans, de la landwehr du premier ban; et, de 32 ans à
40, de la landwehr du second ban; de 40 à 50 ans, ils sont encore tenus
de marcher, en cas d'invasion: c'est ce qu'on nomme le landsturm.

Russie: 25 ans dont 15 ans dans l'armée active, 5 ans dans les
bataillons ou escadrons de réserve, et 5 ans dans la réserve générale de
l'armée.

Saxe: armée permanente, 6 ans dans l'armée active et 5 ans dans la
réserve de guerre; l'armée éventuelle est composée des individus non
appelés au service actif; il y a, en outre, pour le contingent de la
Confédération, une réserve de guerre comprenant les hommes de l'armée
active qui ont quitté les drapeaux avant d'avoir achevé leur temps légal
de service, et ceux qui, après l'avoir complété, sont astreints à la
réserve pendant trois autres années.

Jusqu'à ce moment le point de départ pour le service a été fixé au 1er
janvier; le projet de loi propose de le fixer au 1er juillet de chaque
année, qui est la vraie date du commencement du service. Ce n'est en
effet qu'au 1er juillet au plus tôt que peut être formé le contingent:
c'est seulement alors que les hommes deviennent jeunes soldats et sont à
la disposition du gouvernement. Jusque-là ils sont entièrement libres et
maîtres de leurs actions. Ainsi ils ne sont point forcés de se présenter
au tirage, ni devant le conseil de révision; ils peuvent même se marier,
voyager selon leur bon plaisir. Il semble donc peu rationnel de
continuer à faire compter pour service militaire six mois pendant
lesquels le contingent n'existe pas, six mois pendant lesquels tous les
jeunes gens qui doivent concourir à la formation de ce contingent (et
ils sont 300,000) ont une position parfaitement identique à celle de
tous les autres citoyens.

Tous les jeunes Français sont soumis au recrutement. Chaque année une
loi détermine le nombre d'hommes dont se compose le contingent. Une
ordonnance royale les répartit entre les départements et les cantons,
proportionnellement au nombre des jeunes gens inscrits sur les listes du
tirage de la classe appelée. Le contingent assigné à chaque canton est
fourni par un tirage au sort entre les jeunes Français qui ont leur
domicile légal dans le canton, et qui ont atteint l'âge de 20 ans
révolus dans le courant de l'année précédente. Les tableaux de
recensement des jeunes gens soumis au tirage sont dressés par les
maires, publiés et affichés dans chaque commune. Les tableaux dressés,
un tirage au sort désigne les jeunes gens qui seront appelés à faire
partie du l'armée. Ceux qui auraient été condamnés pour fraudes ou
manoeuvres ayant pour but d'échapper à la loi sont inscrits en tête des
listes de tirage, comme si les premiers numéros leur étaient échus. Les
jeunes gens de la classe appelée sont inscrits sur les tableaux de
recensement dans l'ordre alphabétique de leur nom de famille.

Parmi les jeunes gens qui concourent au tirage, les uns sont exemptés du
service, les autres dispensés. Les causes d'exemption et de dispense
sont énumérées dans la loi, et elles ne doivent pas être étendue sans
raisons graves. Considérés comme s'ils avaient satisfait à l'appel, les
dispensés comptent numériquement dans le contingent, mais ils ne
comptent pas dans l'armée; l'exempté au contraire, est remplacé par
numéro subséquent, et dès lors toute exemption a pour effet de détruire
l'arrêt du sort, et de reporter le fardeau du service sur ceux qu'il en
avait affranchis.

Le jugement des exemptions et des dispenses est attribué au conseil de
révision. Dans les mains de cette juridiction spéciale repose
l'exécution de la loi, et l'on pourrait dire la composition de l'armée.
Pour les cas rigoureusement définis, les termes de la loi règlent la
conduite du conseil et lui dictent ses résolutions. Mais la catégorie
d'exemptions la plus nombreuse, celle qui se rapporte aux infirmités,
reste entièrement abandonnée à son appréciation discrétionnaire. Chaque
année, sur environ 300,000 conscrits, plus de 50,000 obtiennent leur
exemption à ce titre. Le conseil de révision est un jury suprême qui
prononce sans appel.

Dans sa composition actuelle, l'armée est représentée par un officier
général; l'État, par le préfet et un conseiller de préfecture qu'il
désigne; les familles, par un membre du conseil général du département
et par un membre du conseil de l'arrondissement, tous deux aussi à la
désignation du préfet. Un membre de l'intendance militaire, assiste aux
opérations du conseil et est entendu toutes les fois qu'il le demande.

[Illustration: Tirage des Conscrits.]

Une loi du 12 juin 1843 a fixé à 80,000 hommes le contingent de la
classe de 1843. Ce contingent, qui a été le même pour toutes les années
depuis 1830, ne fournit que 65,000 hommes à l'armée de terre; 15,000
doivent être déduits pour le service de la flotte, les insoumissions,
etc.

En vertu d'une ordonnance royale du 5 décembre dernier, les tableaux de
recensement, ouverts à partir du 1er janvier 1844, ont été publiés et
affichés les dimanches 21 et 28 du même mois, ainsi que l'exige
l'article 8 de la loi du 12 mars 1832. L'examen de ces tableaux et les
tirages au sort, prescrits par l'article 10 de la même loi, devaient
commencer le 19 février; mais comme le 19 tombait le mardi gras, des
instructions du ministre de la guerre ont autorisé le renvoi des
opérations à un autre jour pour les cantons où il aurait pu être à
craindre que les saturnales du carnaval ne vinssent troubler l'ordre et
la régularité du tirage. C'est ce qui a eu lieu notamment à Paris, où le
tirage des jeunes gens du 1er arrondissement, fixé d'abord au 19
février, a été renvoyé au 6 mars, et où les opérations ont commencé, le
22 février, par le 2e arrondissement, pour être continuées sans
interruption jusqu'au 6 mars inclusivement.

Les numéros de tirage sont écrits ou imprimés sur des bulletins
uniformes. Chaque bulletin porte un numéro différent, de manière que la
totalité des bulletins forme une série continue de numéros, depuis le
numéro 1, égale au nombre des jeunes gens appelés à tirer. Le
sous-préfet (à Paris, le maire de chaque arrondissement remplace le
sous-préfet), après avoir reconnu publiquement que le nombre des
bulletins est le même que celui des jeunes gens qui doivent prendre part
au tirage, les paraphe, les mêle et les jette dans l'urne. Les communes
du canton sont appelées pour le tirage suivant l'ordre alphabétique de
leurs noms, et les jeunes gens de chaque commune suivant l'ordre de leur
inscription sur les tableaux de recensement. Au fur et à mesure que les
jeunes gens sont appelés, ils tirent de l'urne un numéro. Les parents
des absents, ou, à leur défaut, le maire de leur commune, tirent à leur
place. A mesure que les bulletins sont tirés de l'urne, le sous-préfet
inscrit sur la liste du tirage, en regard du numéro sorti, les nom,
prénoms et surnoms de celui auquel le numéro appartient, ainsi que les
noms et prénoms de ses père et mère. Le numéro sorti est inscrit en
outre sur le tableau du recensement, en regard du nom de celui auquel il
appartient. L'ordre des numéros tirés par les jeunes gens détermine
toujours celui de leur appel pour la formation du contingent. A mesure
que les jeunes gens se présentent, le sous-préfet leur demande s'ils ont
des motifs d'exemption ou de dispense à faire valoir, et il en fait
mention tant sur la liste du tirage que sur le tableau de recensement.
Si des jeunes gens réclament l'exemption comme n'ayant pas la taille
fixée par la loi, le sous-préfet, avant d'inscrire ses observations,
fait toiser les réclamants, lesquels, à cet effet, sont placés sur le
marchepied d'un double mètre poinçonné et étalonné, dont la traverse est
élevée à un mètre 560 millimètres.

Immédiatement après le tirage de chaque canton, le sous-préfet envoie au
préfet du département une expédition authentique de la liste du tirage.
Le, préfet, de son côté, forme un état indiquant, par canton, le nombre
des jeunes gens inscrits sur les listes du tirage de la classe. Cet état
est adressé au ministre de la guerre. Tous ceux de la classe de 1843
devront lui parvenir le 20 mars 1844 au plus tard. La répartition du
contingent de cette classe, entre les départements, sera faite
ultérieurement par une ordonnance royale, qui réglera en même temps les
autres opérations relatives à l'appel de ladite classe.

[Illustration: Promenade des Conscrits après le tirage.]

De nombreuses demandes sont formées chaque année à l'effet d'obtenir,
par exception, le maintien dans leurs foyers de jeunes soldats qui, bien
que méritant par leur position une faveur toute particulière, à titre de
soutiens de famille, n'ont pas pu être classés en ordre utile sur les
listes des hommes de cette catégorie dressées par les conseils de
révision dans la proportion habituelle de dix sur mille hommes du
contingent. En 1843 cependant il a été satisfait plus largement, sous ce
rapport, aux besoins des populations, et M. le ministre de la guerre a
décidé que la proportion précédemment établie serait portée au double
pour la classe de 1842, c'est-à-dire à vingt sur mille hommes (ou deux
sur cent) du contingent de cette classe.

Après le tirage, les jeunes gens ont en général l'habitude de placer sur
le devant de leur chapeau le numéro qui leur est échu au sort, et de
l'attacher avec des rubans de diverses couleurs, le plus souvent
tricolores. Puis ceux de la même commune se réunissent et retournent
ensemble chez eux, bras dessus bras dessous, chantant, criant, marchant
au pas, tambour en tête. Tout le long de la route ils font de fréquentes
stations, arrosées de libations nombreuses, ceux-ci en l'honneur de la
chance qui les a favorisés, ceux-là pour s'étourdir et noyer dans le vin
le chagrin d'avoir attrapé un mauvais numéro. Les uns et les autres,
partis fièrement au pas du chef-lieu de canton, ne rentrent guère dans
la commune que d'un pas plus que chancelant: ce qui a fait plaisamment
donner à ces sortes de détachements d'apprentis militaires le nom trop
bien mérité de _compagnies des litres_.

[Illustration: Toisage des Conscrits.]

Depuis 1830, de nombreuses améliorations ont attaché l'armée au pays par
des liens étroits. L'état des officiers a été garanti, l'avancement
soumis à des règles de justice, la solde des officiers, sous-officiers
et soldats améliorée, les pensions de retraite étendues; deux écoles
ouvertes dans chaque régiment d'infanterie ou de cavalerie, l'une, du
premier degré, destinée aux soldats et aux caporaux ou brigadiers;
l'autre, de deuxième degré, pour les sous-officiers; 50 à 60,000 hommes
admis annuellement dans ces écoles; un certain nombre d'emplois réservés
dans les forêts et dans les douanes aux militaires qui auraient, comme
sous-officiers, contracté et terminé au moins un réengagement; les
carrières civiles ouvertes ainsi à ceux qui n'obtiennent point
l'épaulette; enfin les troupes appliquées en France et en Algérie aux
grands travaux d'utilité publique.



Académie Royale de Musique.

_Lady Henriette, ou la servante de Greenwich._

Tel est le titre peu gracieux du ballet pantomime que l'Opéra a mis au
jour le mercredi 21 février 1844.

Lady Henriette est première dame d'honneur de la reine Anne; elle habite
un riche appartement dans le château royal de Windsor; elle a un
_futur_, comme dit le livret. Ce _futur_ s'appelle sir Tristan
Crackfort, et il joint au malheur de porter un pareil nom l'inconvénient
d'être le seigneur le plus sot des Trois-Royaumes. De tout cela il
résulte que lady Henriette est, de son côté, la femme du monde qui
s'ennuie le plus et qui bâille le mieux.

Bien bâiller est un talent; mais à force d'exercer les talents qu'on a,
on se fatigue: témoin Rossini, qui, pour avoir trop fait d'opéras, n'en
veut plus faire. Lady Henriette voudrait bien ne plus bâiller; elle
consulte sur ce point délicat Nancy, sa fille, suivante, qui lui répond
ce que toute fille suivante répond en pareil cas: «Madame, il faut
prendre un amant.» Mais ce remède-là n'est point du goût de milady: il
lui faut quelque chose de moins trivial, de plus neuf, de plus
inattendu, quelque chose qui n'ait jamais été imaginé par personne. Un
amant! fi donc! toutes les dames de la cour en ont. Mais prendre le
costume d'une paysanne, attacher à son corsage un bouchon de paille, et
se rendre, en cet équipage, à la foire du Greenwich, voilà ce qu'aucune
d'elles n'a jamais imaginé.

Or, il faut que vous connaissiez l'usage anglais et le sens de ce
bouchon de paille.

Toute fille des champs qui veut entrer en service, et qui cherche une
condition, n'a qu'à se présenter à la foire de Greenwich ainsi
accommodée. C'est là que se rendent, de toutes les contrées voisines,
les fermiers qui cherchent des servantes. De chaque côté on est sûr d'y
trouver son affaire, et l'on n'y a que l'embarras du choix.

Lady Henriette, donc, ira se mettre incognito au service de quelque
manant du pays: elle fera son lit, balaiera sa chambre, écumera son pot.
Ce divertissement lui paraît délicieux.--Que vous en semble?

Elle échoit à un fermier du pays de Galles appelé Lyonnel. Lyonnel est
jeune et fort joli garçon; il a l'imagination vive et le coeur tendre.
Pauvre Lyonnel! il ne tarde guère à devenir le jouet de sa nouvelle
acquisition, et le valet de sa servante. Lady Henriette, toujours grande
dame, en dépit de son déguisement, abuse cruellement de ses avantages,
et traite le fermier à peu près aussi mal que sir Crackfort; puis tout à
coup elle s'échappe par une fenêtre, monte en voiture et s'enfuit au
galop, laissant Lyonnel fou d'amour et de désespoir.

Tout amoureux qui a perdu sa maîtresse doit immédiatement s'engager:
c'est la règle à l'Opéra, et Lyonnel n'a garde d'y manquer. Le voilà à
Windsor, habillé de rouge, coiffé d'un chapeau à plumet et armé d'un
fusil; il est soldat dans le régiment des gardes de la reine.

Vraie souveraine constitutionnelle, la reine ne gouverne pas, et s'amuse
de son mieux. Mais lady Henriette s'ennuie de plus belle. Sir Tristan la
suit partout et ne perd pas un occasion de recommencer l'éternel aveu de
son amour. Ces la seule ressource qui reste à l'infortunée. Les tendres
protestations du courtisan ont pour résultat certain de l'endormir
immédiatement; il ne manque jamais son effet; mais, après l'avoir
produit, il s'éloigne, et en cela je crois qu'il a tort. Un plus avisé
resterait. A peine il a disparu que Lyonnel arrive. «Ciel!... grand
Dieu!... est-ce bien elle? Est-ce vous?... Est-ce toi?...» Milady
s'éveille: «Que me voulez-vous, non cher? Vous extravaguez, sans doute.
Je ne comprends rien, je vous le jure, ni à vos hochements de tête, ni à
vos roulements d'yeux, ni à vos gestes frénétiques, ni à vos discours
dépourvus de sens.» Et milady s'éloigne d'un air superbe. Mais il y a un
dieu pour les amants.

Par _l'opération_ de ce dieu, le cheval de la reine s'emporte, et voilà
_sa très-gracieuse majesté_ errant à travers champs, au gré de cette
bête furieuse, et exposée à une foule d'accidents désagréables, sur
lesquels mon imagination n'ose s'arrêter, tant est grand mon respect
pour le principe monarchique. Qui sauvera sa très-gracieuse majesté?
Lyonnel s'élance et se dévoue, et bientôt on le voit ramener la reine à
demi pâmée, qu'il soutient dans ses bras. Heureux Lyonnel! la reine,
reconnaissante, le fait officier.

Bientôt son nouveau grade l'introduit au château royal.

Il y a spectacle à la cour, et ballet mythologique. Sir Tristan
Crackfort y représente le puissant Jupiter, et la reine d'Angleterre
l'auguste Junon. Tous deux descendant de leur gloire, et viennent danser
un menuet avec Mars, Apollon, Cybèle, etc. Vénus paraît à son tour,
poursuivie par un berger. Elle résiste à l'audacieux, elle fuit en se
jouant, et, dans sa fuite, elle décrit les figures les plus gracieuses,
elle prend mille poses pleines de volupté, elle charme les dieux, elle
enivre les humains, et surtout Lyonnel, qui reconnaît dans la déesse son
inconnue mystérieuse, Hors de lui, il s'avance, il tombe aux pieds de
Vénus... Jugez du trouble et de la stupeur générale! Le ballet
s'interrompt; le ciel et la terre se, rapprochent, les mortels et les
dieux errent pêle-mêle; l'imprudent trouble-fête est entraîné hors de la
salle, et Vénus s'évanouit.

On mène Lyonnel en prison; mais il s'échappe, s'enfuit au hasard au
travers du palais, et arrive enfin dans l'appartement de lady Henriette,
qui n'est pas encore tout à fait remise de l'émotion que lui a causée
son étrange aventure. «Grâce, madame! un mot de vous suffit pour me
sauver: dites ce mot...» Ah bien oui! La comtesse, irritée, le repousse
et lui ordonne de sortir. Il insiste, elle appelle, et livre le
malheureux aux soldats qui le poursuivent. Les dames d'honneur ont-elles
donc le coeur si dur? Lyonnel succombe à ce dernier coup, ses idées se
troublent, ses yeux deviennent fixes, il fait des gestes bizarres, il
rit, il pleure: le voilà fou! On le mène à Bedlam.

Là il trouve nombreuse compagnie et des fous de toute espèce, un
mélomane, un dansomane, une femme qui se croit reine, un homme qui se
croit le Destin, etc., etc. Tous se mêlent bientôt et exécutent un
ballet curieux et bizarre. Puis le tambour bat: c'est la reine Anne qui
vient visiter Bedlam; lady Henriette l'accompagne. Elle voit Lyonnel et
comprend enfin tout le mal qu'elle a fait. «N'y a-t-il donc aucun moven
de le réparer?

[Illustration: Ballet mythologique de _Lady Henriette_.]

--Un seul,» dit le médecin.

--Eh bien! ne le devinez-vous pas? Ne savez-vous pas depuis longtemps
comment on guérit les fous à l'Opéra, et comment finissent toutes les
nièces de théâtre?

Le sifflet du machiniste retentit: la scène change. Voilà Lyonnel
installé de nouveau dans sa ferme, auprès de son ami Plumket. Bientôt la
porte s'ouvre; il regarde: il revoit la comtesse telle qu'il l'a vue
jadis, en habits de servante, et qui attend ses ordres. A cet aspect la
raison lui revient subitement, et le mariage de rigueur termine le cours
de ses aventures.

Vous avez vu, probablement, _la Fête du village voisin_ et _la Comtesse
d'Egmont_, lecteur, et vous me dites que vous saviez d'avance, ou à peu
près, toute cette histoire. Hélas! j'en conviens. Mais ce que vous
n'avez point vu, ce sont les décorations de M. Cicéri.

Jamais peut-être M. Cicéri n'avait mis au service de l'Opéra un art plus
savant, plus délicat, plus fin, une imagination plus riche et plus
jeune, un goût plus parfait. La place du marché de Greenwich et la forêt
de Windsor sont deux paysages composés avec une habileté remarquable, où
tous les détails ont une intention et une valeur savamment calculées, et
dont l'ensemble est ravissant. Le salon en boiseries sculptées de la
comtesse, et la salle d'attente où se passent les scènes qui précèdent
le spectacle de la cour, sont, dans un genre opposé, deux
chefs-d'oeuvre. La décoration du ballet mythologique, en style rococo et
selon la mode du temps, est conçue avec un esprit infini, et exécutée de
main de maître.

Trois compositeurs se sont cotisés pour la musique du ballet nouveau. M.
de Flotow a fait le premier acte, M. Burgmuller le second, et M.
Deldevèze le troisième. C'est de la musique bien faite, en général, et
tort proprement ajustée; mais on regrette que les auteurs n'y aient pas
déployé plus de chaleur et de verve, et se soient montrés aussi avares
de motifs saillants et d'idées nouvelles. M. Burgmuller est resté fort
au-dessous de l'auteur de la Péri.

Les costumes y sont très-brillants, et si les tableaux chorégraphiques
n'y ont rien de bien nouveau, du moins sont-ils agréables. Il faut,
cependant, faire une mention particulière du ballet des fous, où M.
Mazilier a montré quelque originalité; d'ailleurs il a trouvé là, en M.
Coraly, un interprète d'une prestesse et d'une verve incomparables.
Mademoiselle Adèle Dumilâtre, chargée du rôle de lady Henriette, s'en
acquitte avec beaucoup de grâce et d'élégance. En somme, le ballet
nouveau offre un spectacle agréable, varié, et quelquefois très-piquant.



[Illustration: Bureau d'abonnement de l'_Illustration_.]

Mais peut-il y avoir un spectacle plus piquant que celui dont nous
donnons ici même la représentation fidèle? Quoi de plus agréable que
l'aspect de cette foule pressée, compacte, impatiente, haletante, qui
assiège les bureaux d'abonnement de l'Illustration? Quoi de plus
richement varié que cette collection de visages où chacun de vous,
lecteurs aimables, a le droit de chercher le sien?...



Bulletin bibliographique.

_Histoire des comtes de Flandre_ jusqu'à l'avènement de la maison de
Bourgogne; par Edward le Glay, ancien élève de l'École royale des
Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille. 1 vol.
in-8.--Paris, 1844 (tome IIe). _Imprimeurs-Unis_. 7 fr. 50 c.


L'an 863, Baudoin Bras de Fer, fils du Forestier Ingelran, qui avait
épousé secrètement une fille de Charles le Chauve, fut nommé par son
beau-père comte du royaume, et reçut pour la dot de sa femme toute la
région comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, c'est-à-dire la
seconde Belgique.. Ayant fixé sa résidence à Bruges, capitale du petit
canton connu depuis le sixième siècle sous le nom de Flandre, il fonda
la dynastie des comtes de Flandre. C'est l'histoire de cette dynastie,
commencée par Baudoin Bras de Fer, en 863, et terminée par Louis de
Male, en 1383, histoire peu connue jusqu'à ce jour, qu'a entrepris
d'écrire M. Edward le Glay, conservateur adjoint des archives de Flandre
à Lille. Le premier volume, dont nous avons rendu compte à l'époque de
sa publication, s'arrêtait a l'année 1214. Le second et dernier, qui
vient de paraître, contient l'histoire des règnes de Jeanne de
Constantinople et de Fernand de Portugal (1214-1233), de Jeanne de
Constantinople et de Thomas de Savoie (1233-1244), de Marguerite de
Constantinople (1244-1279), de Gui de Dampierre (1280-1304), de Robert
de Béthune (1304-1322), de Louis de Nevers ou de Creci (1322-1346), et
enfin de Louis de Male (1346-1383). En 1583 Louis de Maie mourut, dit M.
Edward le Glay, et le comté de Flandre fut dévolu à Philippe le Hardi et
à la duchesse, sa femme, chef de cette illustre maison de Bourgogne dont
les destinées se confondirent plus tard avec celles du monde entier.

Ces deux volumes, fruit de longues et patientes études, sont remplis de
faits puisés, avec une remarquable sagacité, aux sources les moins
connues et les plus authentiques. Toutefois, nous nous permettrons
d'adresser à M. Edward le Glay un reproche que du reste il s'est déjà
fait à lui-même en terminant son second volume: on éprouve souvent, en
lisant cet ouvrage, un vif désir de voir s'interrompre temporairement le
récit trop monotone de ces guerres, révoltes et négociations
interminables qui suffisaient bien, dit-il, pour occuper l'historien
tout entier. «Parfois, ajoute-t-il, nous regrettions de ne pouvoir faire
une pause, afin de contempler à l'aise, les autres mouvements qui
s'opéraient autour de nous; mais nous ne pouvions suspendre notre
marche, sous peine de disparaître dans le torrent qui débordait
toujours.» Que M. Edward le Glay cesse donc d'avoir de pareilles
craintes, s'il publie jamais un autre ouvrage historique. Il l'avoue
lui-même: «La Flandre n'a pas été seulement un théâtre de guerres, de
dissensions intestines, de soulèvements populaires; sa prospérité
matérielle, ses progrès intellectuels et moraux pourraient fournir à une
plume moins inhabile le sujet d'un tableau magnifique.» Le tableau, il
ne devait pas se contenter de l'esquisser en quelques pages, ci nous lui
pardonnons d'autant moins d'avoir omis, par une fausse modestie, de le
peindre dans tous ses détails, que ses efforts eussent certainement été
couronnés d'un plein succès.


_Essai historique, sur l'origine des Hongrois_; par A. de Gérando. 1
vol. in-8 de 164 pages.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis.

La question de l'origine des Hongrois a été diversement résolue.
Jornandès fait descendre les Hons des femmes que Filimer, roi des Goths,
chassa de son armée, parce qu'elles entretenaient un commerce avec les
démons. Cette origine diabolique, qui s'est étendue aux Hongrois, a eu
plus de défenseurs qu'on ne serait tenté de le croire; et, bien après
Jornandès, un écrivain ne trouvait pas d'autre moyen d'expliquer le mot
_magyar_ qu'en le faisant dériver de _magus_, magicien. Les uns disent
que les Hongrois sont des Lapons, les autres soutiennent qu'ils sont
Kalmoucks, et pensent donner plus de force à leur opinion en invoquant
une ressemblance de physionomie imaginaire. Les Hongrois sont d'origine
turque, dit-on encore; leur langue le prouve; les Turcs les appellent
toujours «mauvais frères,» parce qu'ils leur ont ferme l'entrée de
l'Europe. Un autre les confond avec les Huns et les fait venir du
Caucase sous le nom de Zawar. D'autres, enfin, les nomment Philistéens
ou Parthes, et leur donnent la Juhrie ou Géorgie pour patrie.

«Les quinze ou vingt noms différents que, dans diverses langues, les
chroniqueurs ont donnés aux Hongrois, augmentent encore, dit M. A. de
Gérando, les difficultés qui entourent nécessairement une question de ce
genre, quand on veut rechercher leurs traces dans l'histoire.»

Lorsque M.  de Gérando alla, il y a peu de temps, visiter la Hongrie,
il ne se proposait pas de rechercher les origines des Hongrois; mais il
lui fut impossible de faire un long séjour dans le pays sans étudier
cette question historique, l'une de celles qui intéressent au plus haut
point les voyageurs. Il était arrivé avec des idées toutes faites; il
publie aujourd'hui celles qu'il a rapportées. Il espère qu'elles
obtiendront la confiance du lecteur, car ce ne sont pas les siennes,
elles appartiennent aux Hongrois eux-mêmes.

M. A. de Gérando se pose d'abord cette question: les Hongrois sont-ils
Finnois? Puis il passe successivement en revue les traditions
hongroises, les relations des historiens nationaux et celles des
historiens étrangers; il établit ensuite un parallèle entre les Huns,
les Avars et les Hongrois. Enfin il montre la marche suivie par les
Hongrois, et le résumé général de cette dissertation se termine ainsi:
«Nous nous sommes donc convaincu que la nation hunnique se rattache à ce
groupe nombreux de peuples nomades que les historiens orientaux
appellent indistinctement Turcs, c'est-à-dire émigrants, et qui errèrent
longtemps dans l'Asie centrale; peuples qui furent refoulés par la race
mongolique, se jetèrent en partie sur l'Europe, en partie sur l'Asie
occidentale, et dont les plus fameux sont aujourd'hui les Afghans, les
Persans, les Tcherkesses et les Ottomans.»

Dans le préambule, M. V. de Gérando s'est attaché à faire ressortir
_l'importance politique_ que l'on peut donner à une question en
apparence purement spéculative. S'il était prouvé, en effet, comme
l'affirme Schluzer, que les Hongrois sont ou Finnois ou Slaves, les
empereurs de Russie pourraient, dans un avenir qui peut-être n'est pas
éloigné, élever des prétentions sur le royaume de Hongrie, ou au moins
le comprendre entre les pays sur lesquels, comme chefs de la grande
famille slave, et de la grande famille finnoise, ils ont l'ambition
d'exercer leur influence.


_Wilhelm Meister de Goethe_, traduction complète et nouvelle; par madame
la baronne A. de Carlowitz.--Paris, 1843. _Charpentier_. 2 vol. in-18. 3
fr. 50 c. le volume.

_Poésies de Goethe_, traduites par Henri Blaze, avec une Introduction du
traducteur.--Paris, 1843. _Charpentier_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

_Mémoires de Benvenuto Cellini_, orfèvre et sculpteur florentin, écrits
par lui-même et traduits par Léopold Laclanche, traducteur de
Vasari.--Paris 1844. _Jules Lafitte_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Deux de ces ouvrages datent de l'année dernière; mais le Bulletin
bibliographique de _l'Illustration_ de 1843 a oublié de leur accorder la
mention honorable dont ils sont dignes. C'est une dette qu'il lui
tardait d'acquitter. Le troisième n'a pas le droit de se plaindre d'un
trop long retard, car il existe depuis deux mois à peine.

De Goethe, de son _roman_ et de ses _poésies_, de Benvenuto Cellini et
de ses _Mémoires_, nous n'avons pas à nous en occuper ici; parlons
seulement des traducteurs, ou plutôt des traductions.

Madame la baronne A. de Carlowitz est déjà connue dans le monde
littéraire par sa traduction de la _Messiade de Klopstock_, qui lui
avait valu un prix de l'Académie française. Si madame la baronne A. de
Carlowitz avait envoyé au concours l'ouvrage que nous avons sous les
yeux, aurait-elle obtenu la même récompense? Nous en doutons. Bien qu'il
ait écrit _Wilhelm Meister_ en prose, Goethe méritait plus d'égards de
la part de son traducteur. C'est un de ces hommes de génie dont un peut
ne pas aimer le caractère et ne pas admirer le talent, mais dont on doit
respecter religieusement les ouvrages. Or, madame la baronne de
Carlowitz se permet trop souvent d'altérer la pensée ou de corriger le
style du grand poète allemand. De pareilles prétentions ne sont que
ridicules. Du reste, si nous oublions cette déplorable manie, nous
n'avons que des éloges à donner à madame la baronne de Carlowitz.
Lorsqu'on ne la compare pas au texte original, sa traduction,
suffisamment élégante et correcte, se fait lire avec plaisir. En outre,
elle a l'avantage d'être la plus complète qui existe. La deuxième partie
de _Wilhelm Meister_, les _Années de voyage_, formant le deuxième
volume, n'avait jamais de traduite en français.

Les _Poésies_ de Goethe sont également traduites pour la première fois
en français. Leur traducteur est M. Henri Blaze (sur la couverture), qui
devient dans le titre de l'ouvrage le baron Henri Blaze, et dans la
dédicace le baron Blaze de Bury. Elles se composent de _lieds_, de
_ballades_, d'_odes_, d'_élégies_, d'_épîtres_, de _poésies diverses_,
du premier chant de l'_Achilléide_, de _Prométhée_, de la cantate
intitulée _la Première Nuit de Walpurgis_, et du _Divan
oriental-occidental_. M. le baron Henri Blaze termine ainsi
l'introduction qu'il a mise en tête de sa traduction: «Nous venons de le
voir, la lyre de Goethe a toutes les cordes: l'antiquité, le moyen âge,
l'ère moderne, tout lui est bon; de chaque sujet, de chaque genre et de
chaque forme, il ne veut que le miel... Après cela, nous reconnaissons
aussi bien que personne les inconvénients de cette universalité dans la
création; le dilettantisme se donne trop souvent carrière aux dépens du
sentiment, et l'alliage de convention remplace l'or de bon aloi. Puis, à
force d'avoir excellé ainsi dans tous les genres, on finit par ne plus
pouvoir être classé dans aucun. Ainsi Goethe n'est ni un poète épique,
dramatique ou didactique, il est tout cela; mieux encore, il est poète
dans le sens absolu au mot.»

M. le baron Henri Blaze n'appartient pas à cette école de traducteurs
dans laquelle madame la baronne A. de Carlowitz s'est si maladroitement
rangée. Ce n'est pas lui qui, comme Rivarol, rendrait ce vers si beau
et si connu de la Divine Comédie:

              Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,

par cette périphrase absurde: «Et nous laissâmes échapper le livre qui
nous apprit le mystère de l'amour,» ou qui, désirant nous apprendre que
Bidon «se tua par amour,» selon l'expression de Dante, s'écrierait avec
emphase: «Elle coupa la trame amoureuse de sa vie.» Rendons-lui cette
justice: non-seulement il a toujours compris les poésies de Goethe, mais
il les a bien traduites. Sa prose ne dit ni plus ni moins que ce que
disent les vers; les expressions difficiles à trouver sont heureusement
choisies; en un mot, on sent, en comparant la copie à l'original, que
cet ingrat et difficile travail a été fait avec conscience et avec
esprit.

Benvenuto Cellini a eu le même bonheur pour ses _Mémoires_ que Goethe
pour ses _Poésies_. L'élégant et fidèle traducteur de Vasari, M. Leopold
Laclanche, était plus capable qu'aucun autre écrivain de traduire cette
curieuse autographie, qui ne manquera jamais de lecteurs tant que la
langue italienne et maintenant la langue française continueront
d'exister.


_Un Courroux de Poète_; par Constant Hilbey, ouvrier. 1 vol.
in-18.--Paris, 1844, _Martinon_.

C'est avec une joie sincère que nous voyons la poésie pénétrer chaque
jour plus avant dans le coeur du peuple: en y développant de légitimés
espérances, elle y maintiendra, nous en sommes sûr, elle y exaltera
l'amour du travail. Mais nous n'accordons cette pleine sympathie à la
poésie des classes laborieuses que lorsqu'elle ne se dépouille pas
volontairement de son austère simplicité pour revêtir nous ne savons
quelles formes banales, quelles couleurs vulgaires empruntées aux albums
ou aux almanachs. Ainsi nous avouons franchement à M. Hilbey que nous
n'aimons guère à voir un ouvrier se mettre en coquetterie déclarée avec
sa muse, l'appeler traîtresse, et jouer avec elle une des scènes du
_Mariage enfantin_. Ces choses-là ne sont pas de celles qui pourraient
nous émouvoir; les ouvriers-poètes ont d'autres secrets à nous révéler.
Que M. Hilbey lise le dernier volume de M Poney, la belle ode adressée
aux maçons, ses camarades, et il comprendra peut-être quelles cordes il
faut faire vibrer pour nous rendre attentifs.

Nous pourrions encore reprocher à l'auteur d'_Un Courroux de Poète_ le
titre du son livre, titre qui a le double but d'afficher une prétention
et un défaut de caractère. Mais nous préférons rendre justice au mérite
de quelques-unes des pièces de son Recueil. Ainsi nous citons volontiers
l'_Adieu au village natal_, la _Pièce à Gilbert_, celle intitulée
_Fécamp_, parce qu'elles nous paraissent inspirées par des sentiments
vrais.


_Plan détaillé de La Rochelle et de ses environs_, accompagné d'une
Notice historique; par M. Guy, capitaine au 13e de ligne, à
Rochefort.--Chez madame _Theze_, imprimeur-libraire.

_Le Plan de La Rochelle_ a surtout un intérêt local; la Notice qui
l'accompagne et qui est, dans des limites trop resserrées, l'histoire
même de la ville, a un intérêt général d'autant plus grand, que le nom
de La Rochelle est lié à des événements considérables de l'histoire de
France. M. Guy fait une revue rapide de ces événements parmi lesquels
figure en première ligne, par sa durée et son importance, la lutte que
cette ville soutint dans l'intérêt de la reforme protestante de 1568 à
1628, époque de sa soumission au roi Louis XIII, après le siège
mémorable dont la gloire, comme les cruautés qui l'accompagnèrent,
reviennent au cardinal de Richelieu. Cette publication, faite avec
beaucoup de luxe, a reçu les encouragements du conseil municipal de La
Rochelle et des plus notables habitants de cette ville.


_Notice sur le monument érigé à Paris par souscription à la gloire de
Molière_, suivie de pièces justificatives et de la liste générale des
souscripteurs; publiée par la commission de souscription.--Paris.
_Perrolin_, 1844. In-8º.

Il faut en vérité plus que du courage à la commission du monument du
Molière pour venir encore affronter la critique. Combien l'oeuvre
qu'elle a entreprise et menée à fin ne lui a-t-elle pas attiré de
mordantes épigrammes et de méchancetés attiques! Quel succès a eu le
malin farceur qui, le premier, a trouvé et dit que M. Regnier avait
inventé Molière! Qu'il y a donc, dans une certaine presse, et surtout
dans de certains feuilletons des loustics aimables et de satanés
critiques! Si vous survivez aux traits de ces espiègles, vous avez la
vie dure ou la peau bien cuirassée. M. Regnier fait semblant de n'être
pas mort, et d'être applaudi tous les soirs; la commission fait semblant
de vivre et d'avoir accompli la tâche qu'elle avait entreprise, et que
tant d'autres avant elle avaient laissée inachevée; mais tout cela n'est
qu'un jeu joué. Il n'y a de vivant que le feuilleton, né malin, et malin
bien redoutable.

La commission, ou son ombre, a eu la bizarrerie de penser que tout ce
qui s'est imprimé dans les journaux, à l'occasion de l'érection de la
statue de Molière, ne devait pas l'empêcher de publier un recueil
officiel des actes qui avaient précédé et marqué cette cérémonie. C'est
encore un ridicule de sa part, car elle ne pouvait se flatter de trouver
jamais d'aussi jolies choses que celles que ses critiques ont imprimées
et lues eux-mêmes.

Est-ce elle qui aurait jamais trouvé, par exemple, qu'en 1673, Louis
XIV, quoique vieilli, et tombé sous l'influence de madame de Maintenon,
donna ordre qu'on conduisit les restes de l'auteur de Tartuffe au
cimetière Saint-Joseph?» Cette pauvre commission aurait cru, comme
beaucoup d'autres, qu'en 1673, Louis XIV, _quoique vieilli_, n'avait que
trente-quatre ans, et que, _quoique tombé sous l'influence de madame de
Maintenon_, il n'était encore que l'amant de madame de Montespan, avant
de passer à mademoiselle de Fontanges, qui n'avait encore alors que
douze ans. Mais le feuilleton a changé tout cela.

Est-ce elle qui aurait jamais songé à écrire la _Vie de Molière après sa
mort_, ouvrage curieux, si nous en croyons son auteur qui nous
l'annonce, et qui, pour nous donner un avant-goût du son exactitude
historique, nous montre Boileau, Chapelle, Bernier et _Ménage_, vivant
intimement entre eux et avec Molière, et suivant seuls son cercueil. La
commission aurait à coup sûr pensé que si Ménage, le Vadius des _Femmes
savantes_ le détracteur acharné du _Misanthrope_, avait suivi le convoi
de Molière, ce n'eût été que pour chercher à précipiter Boileau dans la
même fosse. Mais les revues ont change tout cela.

On a dit à la pauvre commission qu'au lieu de s'amuser à écrire, elle
aurait dû s'exercer à mieux lire, et, s'apercevoir, avant que la statue
fût découverte, que dans la nomenclature gravée des pièces de Molière,
le praticien de M. Pradier avait mis deux _r_ à l'avare. Le critique a
eu les yeux attirés sur la lettre coupable par le travail de l'ouvrier
occupe à la faire disparaître le lendemain de l'inauguration. «Ce n'est
cependant pas faute de lunettes,» a-t-il dit à la commission, avec plus
de bon goût que d'exactitude. Les lunettes, il le sait bien, ne font pas
toujours bien voir; et cela est si vrai que nous avons eu beau en
mettre, nous n'avons pu trouver, dans la liste de souscription, le nom
de tel auteur, connu, dit-on, au théâtre par des chefs-d'oeuvre,
très-zélé, comme on le voit, pour la gloire de Molière, et qui,
certainement, n'aura pas cru qu'il était injuste d'élever une statue à
l'auteur du _Misanthrope_ avant de songer à lui. Le pays est excusable:
il a suivi l'ordre chronologique.

Nous imiterons l'exemple général, et nous adresserons, nous ausi, notre
reproche à la commission, ou du moins à son secrétaire: pourquoi, dans
sa Notice, a-t-on imprimé le mot Tartuffe avec un seul _f!_ Nous savons
bien que l'Académie, dont nous ignorons les raisons, l'orthographie
ainsi; mais Molière ayant créé le mot, et lui en ayant toujours donné
deux, il est naturel de penser que ses raisons valaient bien celles de
l'Académie. Le besoin du vers a seul déterminé La Fontaine à écrire,
dans sa fable du _Chat et le Renard_:

              C'étaient deux vrais tartufs, deux archi-patelins.

Mais la poésie a des licences que ne comportent ni un dictionnaire ni
une notice.



Le Roi et LL. AA. RR. madame la princesse Adelaide et madame la duchesse
d'Orléans viennent de souscrire au _Dictionnaire historique et
administratif des Rues et Monuments de Paris_, par MM. Félix et Louis,
Lazare.



En publiant dans le dernier numéro de _l'Illustration_, un article sur
le Vésuve, extrait du Voyage des docteurs Magendie et Constantin James,
nous avons omis d'indiquer que cet article était dû à la plume de M.
James, qui avait bien voulu nous faire cette obligeante communication.



[Illustration: Allégorie de Mars.--Le Bélier.]



Modes.

[Illustration.]

Le deuil répand, sur les représentations de l'Opéra et des Italiens,
ordinairement si brillantes, une teinte sombre et triste. En cette
circonstance, le jais noir, déjà fort à la mode, a repris une nouvelle
faveur, et nous voyons les plus jolies têtes parées de résilles, de
bandeaux, ou bien encore d'épingles en jais. Une toilette de deuil
très-élégante, pour soirée ou spectacle, se compose d'une robe de crêpe
couverte de deux hauts volants de dentelle posés à plat; un velours,
large de deux doigts, doit se placer à la tête d'un dessous en pou de
soie, et grande berthe de dentelle; attaches de corsage en jais, au
nombre de trois ou cinq; et pour coiffure, une résille en jais.

Dans les bals à la Chaussée-d'Antin, nous retrouvons les costumes roses,
blancs ou bleus; mais la mode de cette année adopte le blanc pour les
robes légères à deux ou trois jupes, qui ne varient que par les
différentes fleurs dont elles sont ornées.

Les robes de soie, telles que damas, pékins satinés ou brochés, sont
plus diverses de couleurs et de formes, quoique la dentelle en soit
toujours le principal ornement. Ainsi, au bal du Château, les robes
couvertes de deux volants de dentelle étaient en majorité; d'autres
avaient des barbes de dentelle arrangées comme on peut le voir sur le
modèle qu'en donne _l'Illustration_.

Les robes de l'hiver vont bientôt paraître fanées: déjà on fait les
corsages moins montant, afin de laisser voir la broderie qui orne les
devants du fichu; le col, très-petit, est bordé d'une malines qui se
continue sur le devant.

Les chapeaux de velours sont remplacés par les capotes de satin, et le
cachemire, ce luxe aimé ou envié de toutes les femmes, remplace plus
souvent le manteau de velours.

Le matin, une robe de pékin à raies de satin garnie de passementeries,
une capote de satin blanc ornée de blondes, un cachemire noir, est un
costume simple et de bon goût.

Le soir, pour concert ou théâtre: robe de velours ouverte des côtés sur
un revers de satin pareil, sur lequel sont posés des noeuds de rubans
diminuant de grosseur en montant vers la taille; petit bord orné de
plumes. Pour bal: robe de tulle à deux jupes, la seconde relevée par une
agrafe de trois marguerites variées de couleurs; couronne de
marguerites; éventail ancien. Ou bien encore: robe à trois jupes en
crêpe blanc, superposées et bordées de trois franges de jais blanc, de
hauteurs différentes, la plus petite au jupon de dessus; corsage drapé;
couronne de roses et de raisins.



Correspondance.

_A M. L. P., à Lyon_.--Votre lettre est envoyée au dessinateur.

_A M. H. B., à Ely (Angleterre)_.--Nous ne pouvons insérer votre lettre;
mais nous profiterons de vos bons conseils.

_A M. Z., à Saint-Diè_.--La _Table des Matières_ ne peut être envoyée
par la poste; vous devez la faire demander par le libraire de votre
ville. Nous croyons en effet qu'il y a quelque chose à faire dans le
sens de vos observations; nous y aviserons.

_A M. G., de V_.--Nous l'avons déjà dit: les goûts sont très-divers, et
pourtant il faut tâcher de plaire à tout le monde.

_A M. L. D. C. à Rouen_.--Donnez-nous plus de détails. Cela dépend de la
nature de l'affaire.

_A M. L. P., à Alger._--Nous avons profité de votre communication; nous
acceptons vos offres.

_A M. M., à Paris_.--C'est elle ou vous; mais si ce n'est pas elle?

_A M., à la Rochelle_.--Nous avons reçu hier seulement votre envoi. Nous
tâcherons de répondre à vos intentions.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

Un bâtiment marchand battu par un gros temps.

[Illustration: Nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844" ***

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