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Title: De la démonialité des animaux incubes et succubes
Author: d'Ameno, Louis Marie Sinistrari
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "De la démonialité des animaux incubes et succubes" ***

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DE LA
DÉMONIALITÉ

[Marque d'imprimeur]


DE LA
Démonialité
_ET DES ANIMAUX_
INCUBES ET SUCCUBES


_où l'on prouve qu'il existe sur terre des créatures
raisonnables autres que l'homme, ayant comme lui
un corps et une âme, naissant et mourant comme
lui, rachetées par N. S. Jésus-Christ et capables
de salut ou de damnation,_

Par le R. P.
Louis Marie SINISTRARI d'Ameno
de l'Ordre des Mineurs Réformés de l'étroite Observance
de Saint-François (XVIIe siècle)

_Publié d'après le Manuscrit original découvert
à Londres en 1872 et traduit du Latin par_
ISIDORE LISEUX
SECONDE ÉDITION

PARIS
_Isidore LISEUX, 5, Rue Scribe_
_1876_



_La première édition de cet ouvrage, publiée il y a quelques mois à
peine, est aujourd'hui épuisée._

_En le réimprimant, l'Éditeur est heureux de pouvoir remercier les
lecteurs d'élite qui ont si favorablement accueilli, dès son apparition,
le chef-d'œuvre du Père Sinistrari. Comme il fallait s'y attendre,
une bonne part de ces remercîments revient au Clergé catholique: avec
leur perspicacité habituelle, les Ecclésiastiques réguliers et séculiers
ont compris ce qu'un tel livre ajoutait d'éclat à l'enseignement de
l'Église Romaine; leur concours seul devait suffire pour en assurer le
succès._

_Mais ce qui a le plus touché l'Éditeur, il l'avoue ingénument, c'est le
témoignage tout spontané de satisfaction qui lui a été adressé par l'un
des supérieurs de l'Ordre même auquel appartenait son auteur, par le R.
P. Provincial des Capucins pour la province de P..... On trouvera à la
fin du volume la lettre du Révérend Père A.....: elle est de nature à
éclairer les personnes défiantes qui, ne voulant croire à la sincérité
de cette publication, avaient osé formuler leurs soupçons par le vilain
mot de «facétie bibliographique». Ces hommes de peu de foi sont
excusables peut-être de ne pas pousser le Christianisme jusqu'à dire
avec Saint Augustin, _Credo quia absurdum_: ils devraient au moins ne
pas se montrer plus incrédules que la sagesse payenne, et observer avec
Horace qu'il ne faut s'étonner de rien, _nil admirari_._

Mai 1876.


AVANT-PROPOS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION (_Paris, 1875_)



J'étais à Londres en l'année 1872, et j'y bouquinais,

  Car que faire _là-bas_, à moins qu'on ne _bouquine_?

Les vieux livres me faisaient vivre dans les âges passés, heureux
d'échapper au présent, d'échanger les petites passions du jour contre la
tranquille intimité des Alde, des Dolet ou des Estienne.

Un de mes libraires favoris était M. Allen, respectable vieillard,
établi dans l'_Euston Road_, presque à la porte de _Regent's Park_. Non
que sa boutique fût particulièrement riche en bouquins poudreux: au
contraire, elle était fort petite, et cependant jamais remplie. A peine
quatre ou cinq cents volumes à la fois, bien époussetés, bien luisants,
rangés avec symétrie sur des rayons à portée de la main; ceux du haut
restaient vides. A droite, la Théologie; à gauche, les Classiques Grecs
et Latins, en majorité, avec quelques livres Français et Italiens; car
telles étaient les spécialités de M. Allen: on eût dit qu'il ignorait
absolument Shakespeare et Byron, et que la littérature de sa nation
n'allait pas pour lui au delà des sermons de Blair ou de Macculloch.

Ce qui, au premier coup d'œil, frappait dans ces livres, c'était la
modicité de leur prix, comparée à leur excellent état de conservation.
Évidemment ils n'avaient pas été achetés au tas, au mètre cube, comme
les rebuts des ventes publiques, et pourtant les plus beaux, les plus
anciens, les plus vénérables par leur format, in-folio ou in-quarto,
n'étaient pas cotés plus de 2 à 3 shillings; les in-octavo se vendaient
1 shilling, les in-douze six pence: chacun suivant sa taille. Ainsi le
décidait M. Allen, homme méthodique s'il en fut, et bien il s'en
trouvait, car sa clientèle de _clergymen_, de _scholars_ et de
_collectors_ lui restant fidèle, son _stock_ se renouvelait avec une
rapidité que des spéculateurs plus prétentieux eussent peut-être enviée.

Mais comment se procurait-il ces volumes bien reliés et bien conservés,
qui, partout ailleurs, eussent été cotés cinq ou six fois plus cher?
Ici, encore, M. Allen avait sa méthode, sûre et régulière. Personne ne
suivait plus assidûment que lui les ventes publiques qui se font chaque
jour à Londres: sa place était marquée au bas du pupitre de
l'_auctioneer_. Les livres les plus rares, les plus précieux, passaient
devant lui, disputés à des prix souvent fabuleux par les Quaritch, les
Sotheran, les Pickering, les Toovey, et autres bibliopoles de la
capitale Britannique; M. Allen souriait de ces folies: une fois
l'enchère mise par tout autre, il n'eût pas ajouté un _penny_, se fût-il
agi d'un _Gutenberg_ inconnu ou du Boccace de _Valdarfer_. Mais si de
temps à autre, soit distraction, soit lassitude, la concurrence des
acheteurs faiblissait (_habent sua fata libelli_), M. Allen était là:
_six pence!_ murmurait-il, et parfois l'article lui restait; parfois
même, deux numéros consécutifs, réunis faute de trouver acheteur
isolément, lui étaient adjugés, toujours pour ce minimum de _six pence_,
qui était, à lui, son maximum.

Beaucoup de ces dédaignés méritaient sans doute leur sort; mais il
pouvait s'en glisser dans le nombre qui n'étaient pas indignes des
honneurs du catalogue, et que, à tout autre moment, des acheteurs plus
attentifs ou moins capricieux eussent peut-être couverts d'or. Ceci,
toutefois, n'entrait pour rien dans les calculs de M. Allen: la seule
règle de son estimation, c'était le format.

Or, un jour qu'à la suite d'une vente publique considérable, il avait
exhibé dans sa boutique des achats plus nombreux que d'ordinaire, je
remarquai spécialement quelques Manuscrits en langue Latine, dont le
papier, l'écriture, la reliure, dénotaient une origine Italienne, et qui
pouvaient avoir deux cents ans d'existence. L'un avait pour titre, je
crois: _De Venenis_, un autre: _De Viperis_, un troisième (c'est le
présent ouvrage): _De Dæmonialitate_, _et Incubis_, _et Succubis_. Tous
trois, d'ailleurs, d'auteurs différents, et indépendants l'un de
l'autre. Poisons, vipères, démons, que d'horreurs réunies! pourtant, ne
fût-ce que par politesse, il fallait acheter quelque chose; après un peu
d'hésitation, ce fut le dernier que je choisis: Démons il est vrai, mais
Incubes, mais Succubes, le sujet n'est pas vulgaire, et moins vulgaire
encore était la façon dont il me semblait traité. Bref, j'eus le volume
pour _six pence_ (63 centimes), un prix de faveur pour un in-quarto: M.
Allen jugeait sans doute ce gribouillage au-dessous du tarif de la
lettre moulée.

Ce manuscrit, en papier fort du XVIIe siècle, relié en parchemin
d'Italie, et d'une conservation parfaite, a 86 pages de texte. Le titre
et la première page sont de la main de l'auteur, une écriture de
vieillard; le reste est fort nettement écrit par une autre main, mais
sous sa direction, comme en témoignent des additions et rectifications
_autographes_ répandues dans tout le corps de l'ouvrage. C'est donc bien
le Manuscrit original, selon toute apparence unique et inédit.

Notre bouquiniste avait fait cette acquisition quelques jours auparavant
à la salle _Sotheby_, où avait eu lieu (du 6 au 16 Décembre 1871) la
vente des livres du baron Seymour Kirkup, collectionneur Anglais, mort à
Florence. Le Manuscrit était ainsi indiqué dans le Catalogue de la
vente:


  Nº 145. AMENO (_R. P. Ludovicus Maria_ [Cotta] de).
    De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis, _Manuscript_.
    _Sæc. XVII-XVIII._


Quel est cet écrivain? a-t-il laissé des ouvrages imprimés? c'est une
question que j'abandonne aux bibliographes, car, malgré de nombreuses
recherches dans les Dictionnaires spéciaux, je n'ai rien pu apprendre à
cet égard. Brunet (_Manuel du libraire_, art. Cotta d'Ameno) soupçonne
vaguement son existence, mais il le confond avec son homonyme, et sans
doute aussi son compatriote, Lazaro Agostino Cotta d'Ameno, avocat et
littérateur Novarais. «L'auteur», dit-il, «dont, à ce qu'il paraît, les
véritables prénoms seraient _Ludovico-Maria_, a écrit plusieurs ouvrages
sérieux...» L'erreur est évidente. Ce qui est certain, c'est que notre
auteur vivait dans les dernières années du XVIIe siècle, comme il
résulte de son propre témoignage, et qu'il avait professé la théologie à
Pavie.

Quoi qu'il en soit, son livre m'a paru très-intéressant à divers points
de vue, et je le donne en toute confiance à ce public choisi, pour qui
le monde invisible n'est pas une chimère. Je serais fort étonné qu'après
l'avoir ouvert à une page quelconque, on ne fût pas tenté de revenir sur
ses pas et d'aller jusqu'au bout. Le philosophe, le confesseur, le
médecin, y trouveront, avec la foi robuste du Moyen-âge, des aperçus
neufs et ingénieux; le lettré, le curieux apprécieront la solidité du
raisonnement, la clarté du style, la gaîté des récits (car il y a des
historiettes, et finement contées). Tous les théologiens ont consacré
plus ou moins de pages à la question des rapports matériels de l'homme
avec le démon; de gros volumes ont été écrits sur la sorcellerie, et le
mérite de ce travail serait assez mince s'il se bornait à développer la
thèse ordinaire; mais tel n'est pas son caractère. Le fond de l'ouvrage,
ce qui lui donne un cachet vraiment original et philosophique, c'est la
démonstration toute nouvelle de l'existence des Incubes et des Succubes
en tant qu'animaux raisonnables, corporels à la fois et spirituels comme
nous, vivant au milieu de nous, naissant et mourant comme nous, comme
nous enfin rachetés par les mérites de Jésus-Christ et capables de salut
ou de damnation. Pour le Père d'Ameno, ces créatures douées de sens et
de raison, entièrement distinctes des Anges ou des Démons purs esprits,
ne sont autres que les Faunes, les Sylvains, les Satyres du paganisme,
continués par nos Sylphes, nos Lutins, nos Follets; et ainsi se trouve
renouée la chaîne des croyances. A ce titre seulement, et sans parler de
l'intérêt des détails, ce livre appellerait l'attention des lecteurs
sérieux: je suis persuadé qu'elle ne lui fera pas défaut.

I. L.

_Mai 1875._

* * * * *

L'Avertissement qui précède était _composé_ à l'imprimerie et prêt à
mettre sous presse, lorsque, en me promenant sur les quais, je
rencontrai par hasard un exemplaire de l'_Index librorum prohibitorum_.
Machinalement je l'ouvris, et la première chose qui me tomba sous les
yeux fut l'article suivant:

  de Ameno Ludovicus Maria. _Vide_ Sinistrari.

Mon cœur battait très-fort, je l'avoue. Étais-je enfin sur la trace
de mon auteur? était-ce la _Démonialité_ que j'allais voir clouée au
pilori de l'_Index_? Je courus aux dernières pages du redoutable volume,
et je lus:

  SINISTRARI (Ludovicus Maria) de Ameno, De Delictis
    et Pœnis Tractatus absolutissimus. _Donec corrigatur.
    Decr. 4 Martii 1709._

  _Correctus autem juxta editionem Romanam anni
    1753 permittitur._

C'était bien lui. Le vrai nom du Père d'Ameno était _Sinistrari_, et je
possédais le titre d'un au moins de ces «ouvrages sérieux» auxquels le
bibliographe Brunet faisait allusion. Ce titre même, _De Delictis et
Pœnis_, n'était pas sans rapport avec celui de mon Manuscrit, et
j'avais lieu de supposer que la _Démonialité_ était au nombre des délits
examinés et jugés par le Père Sinistrari: en d'autres termes, ce
manuscrit, en apparence inédit, se trouvait peut-être publié dans le
volumineux ouvrage qui m'était révélé; peut-être encore était-ce à cette
monographie de la _Démonialité_ que le _Tractatus de Delictis et
Pœnis_ devait sa condamnation par la Congrégation de l'_Index_. Tous
ces points étaient à vérifier.

Mais il faut avoir tenté des investigations de ce genre pour en
connaître les difficultés. J'interrogeai les Catalogues de livres
anciens qui me tombèrent sous la main; je fouillai les arrière-boutiques
des bouquinistes, des _antiquaires_, comme on dit en Allemagne,
m'adressant particulièrement aux deux ou trois maisons qui exploitent à
Paris la vieille Théologie; j'écrivis aux principaux libraires de
Londres, de Milan, de Florence, de Rome, de Naples: le tout sans
résultat; le nom même du P. Sinistrari d'Ameno semblait inconnu.
J'aurais dû sans doute commencer par une enquête à notre Bibliothèque
Nationale; force me fut d'y recourir, et là du moins j'eus un
commencement de satisfaction. On me présenta deux ouvrages de mon
auteur: un in-4º de 1704, _De Incorrigibilium expulsione ab Ordinibus
Regularibus_, et le premier tome d'une collection de ses Œuvres
complètes: _R. P. Ludovici Mariæ Sinistrari de Ameno Opera omnia (Romæ,
in domo Caroli Giannini_, 1753-1754, 3 vol. in-folio). Malheureusement
ce premier tome ne contenait que la _Practica Criminalis Minorum
illustrata_: le _De Delictis et Pœnis_ faisait l'objet du tome
troisième, et ce dernier volume, aussi bien que le second, manquait à la
Bibliothèque.

J'avais cependant un renseignement positif, et je continuai mes
recherches. Peut-être serais-je plus heureux à la Bibliothèque du
Séminaire de Saint-Sulpice. Elle n'est pas publique, il est vrai, mais
les Pères Sulpiciens sont hospitaliers: n'ont-ils pas jadis donné asile
à Des Grieux repentant, et Manon Lescaut elle-même n'a-t-elle pas foulé
les dalles de leur parloir? J'osai donc m'aventurer dans cette sainte
Maison; il était midi et demi, le dîner finissait; je demandai le
bibliothécaire, et au bout de quelques minutes, je vis venir à moi un
petit vieillard d'une politesse irréprochable, lequel me fit traverser
le parloir commun pour m'introduire dans un autre beaucoup plus étroit,
une simple cellule donnant sur un corridor, vitrée dans toute sa largeur
et ouverte ainsi à tous les yeux. Précaution ingénieuse dont l'évasion
de Des Grieux avait bien montré l'urgence. Ce ne fut pas sans peine que
je fis comprendre au bon père, qui était sourd et myope, le but de ma
visite. Il me laissa pour se rendre à la bibliothèque, et revint
bientôt, mais les mains vides: là aussi, dans ce sanctuaire de la
Théologie Catholique, le Père Sinistrari d'Ameno était entièrement
ignoré. Je n'avais plus qu'une ressource: c'était d'aller trouver ses
frères en Saint François, les Pères Capucins, en leur couvent de la Rue
de la Santé! Cruelle extrémité, on en conviendra, car j'avais peu de
chance d'y rencontrer comme ici l'ombre aimable de Manon.

Enfin, une lettre de Milan vint me tirer d'embarras. Le livre
introuvable était trouvé; je recevais à la fois la première édition du
_De Delictis et Pœnis_ (_Venetiis, apud Hieronymum Albriccium,
1700_), et l'édition de _Rome, 1754_.

C'est un traité complet, _tractatus absolutissimus_, de tous les crimes,
délits, péchés imaginables; mais, hâtons-nous de le dire, dans l'un
comme dans l'autre de ces volumineux in-folio, la _Démonialité_ occupe à
peine cinq pages, sans aucune différence de texte entre les deux
éditions. Et ces cinq pages ne sont même pas un résumé de l'ouvrage
manuscrit que je donne aujourd'hui au public, elles en comprennent
seulement l'exposition et la conclusion (Nºs 1 à 27 et 112 à 115). Quant
à ce qui fait l'originalité du livre: à savoir, la théorie de ces
animaux raisonnables, incubes et succubes, doués comme nous de corps et
d'âme et capables de salut ou de damnation, on l'y chercherait
vainement. Ainsi, après tant d'efforts, j'étais fixé sur tous les points
que je m'étais proposé d'élucider: j'avais découvert l'identité du Père
d'Ameno;[1] la comparaison des deux éditions du _De Delictis et
Pœnis_, la première condamnée, la seconde permise par la Congrégation
de l'_Index_, m'avait appris que les fragments imprimés de la
_Démonialité_ n'étaient pour rien dans la condamnation du livre,
puisqu'ils n'avaient subi aucune correction; enfin, j'étais arrivé à la
conviction que, sauf pour quelques pages, mon Manuscrit était absolument
inédit. Heureuse terminaison de cette Odyssée bibliographique, qu'on me
pardonnera d'avoir contée tout au long «pour l'esbattement» des
Bibliophiles «et non aultres».

I. L.

_Août 1875._



NOTE

[1] Voir la notice biographique à la fin de ce volume.

* * * * *



DÉMONIALITÉ
ou
INCUBES ET SUCCUBES


DÆMONIALITAS


_Vocabulum _Dæmonialitatis_ primo inventum reperio a Jo. Caramuele in
sua _Theologia fundamentali_, nec ante illum inveni Auctorem, qui de hoc
crimine tanquam distincto a _Bestialitate_ locutus sit. Omnes enim
Theologi Morales, secuti D. Thomam, 2.2., q. 154. _in corp._, sub
specie _Bestialitatis_ recensent _omnem concubitum cum re non ejusdem
speciei_, ut ibi loquitur D. Thomas, et proinde Cajetanus, in
Commentario illius quæstionis et articuli, 2.2., q. 154., ad 3. dub.,
coitum cum Dæmone ponit in specie Bestialitatis; et Cajetanum sequitur
Silvester, vº _Luxuria_, Bonacina, _de Matrim._, q. 4., et alii._


DÉMONIALITÉ


Le premier auteur qui, à ma connaissance, ait imaginé le mot de
_Démonialité_, est Jean Caramuel, dans sa _Théologie fondamentale_, et
personne avant lui ne me paraît avoir distingué ce crime de celui de
_Bestialité_. En effet, tous les Théologiens Moralistes, à la suite de
S. Thomas (2, 2, question 154), comprennent, sous le titre spécifique de
_Bestialité_, «_toute sorte de commerce charnel avec un objet quelconque
d'espèce différente_»: ce sont les propres termes de S. Thomas. Cajetan,
par exemple, dans son Commentaire sur cette question, classe le commerce
avec le Démon dans l'espèce de Bestialité; de même Sylvestre, au mot
_Luxuria_, Bonacina, _de Matrimonio_, question 4, et les autres.

_2. Sed revera D. Thomas in illo loco considerationem non habuit ad
coitum cum Dæmone: ut enim infra probabimus, hic coitus non potest in
specie specialissima _Bestialitatis_ comprehendi; et ut veritati
cohæreat sententia S. Doctoris, dicendum est, quod in citato loco,
quando ait, quod peccatum contra naturam, _alio modo si fiat per
concubitum ad rem non ejusdem speciei vocatur Bestialitas_: sub nomine
_rei non ejusdem speciei_ intellexerit animal vivens, non ejusdem
speciei cum homine: non enim usurpare potuit ibi nomen _rei_ pro re,
puta, ente communi ad animatum et inanimatum: si enim quis coiret cum
cadavere humano, concubitum haberet ad rem non ejusdem speciei cum
homine (maxime apud Thomistas, qui formam corporeitatis humanæ negant in
cadavere), quod etiam esset si cadaveri bestiali copularetur; et tamen
talis coitus non esset bestialitas, sed mollities. Voluit igitur ibi D.
Thomas præcise intelligere concubitum cum re vivente non ejusdem speciei
cum homine, hoc est cum bruto, nullo autem modo comprehendere voluit
coitum cum Dæmone._

2. Cependant il est certain que S. Thomas, dans le passage en question,
n'a eu nullement en vue le commerce avec le Démon. Comme je le prouverai
plus loin, ce commerce ne peut être compris dans l'espèce très-spéciale
de la _Bestialité_; et, pour faire cadrer avec le vrai cette sentence du
saint Docteur, il faut admettre qu'en disant du péché contre nature, que
«_lorsqu'il se commet par commerce avec un objet d'espèce différente, il
prend le nom de Bestialité_», sous cette dénomination _d'objet d'espèce
différente_, S. Thomas entend désigner un animal vivant, d'une autre
espèce que l'homme; car il n'a pu employer ici le mot _objet_ ou _chose_
dans son sens le plus général, pour exprimer indifféremment un être
animé ou inanimé. Qu'un homme, en effet, s'avise de forniquer _cum
cadavere humano_, il aura affaire à un objet d'une autre espèce que lui
(surtout pour les Thomistes, qui refusent au cadavre la forme de
corporéité humaine); même chose _si cadaveri bestiali copularetur_; et
pourtant _talis coitus_ ne sera pas bestialité, mais pollution ou
mollesse. Ce que S. Thomas a donc voulu préciser ici, c'est le commerce
charnel avec un objet vivant d'une autre espèce que l'homme,
c'est-à-dire avec une bête, et il n'a pas songé le moins du monde au
commerce avec le Démon.

_3. Coitus igitur cum Dæmone, sive Incubo, sive Succubo (qui proprie est
Dæmonialitas), specie differt a Bestialitate, nec cum ea facit unam
speciem specialissimam, ut opinatus est Cajetanus: peccata enim contra
naturam specie inter se distingui contra opinionem nonnullorum
Antiquorum, et Caramuelis, Summ. Armill., v. _Luxur._ n. 5., Jabien.,
eo. v. n. 6., Asten. lib. 2. tit. 46. art. 7., Caram. _Theol. fundam._
post Filliucium, et Crespinum a Borgia, est opinio communis; et
contraria est damnata in proposit. 24. ex damnatis ab Alexandro VII.;
tum quia singula continent peculiarem, et distinctam turpitudinem
repugnantem castitati, et humanæ generationi; tum quia quodlibet ex iis
privat bono aliquo secundum naturam, et institutionem actus venerei,
ordinati ad finem generationis humanæ; tum quia quodlibet ipsorum habet
diversum motivum, per se sufficiens ad privandum eodem bono diversimode,
ut optime philosophatur Filliuc., tom. 2. c. 8. tract. 30. qu. 3. nº
142.; Cresp., q. mor. sel. contro.; Caramuel. q. 5. _per tot.__

3. Donc, le commerce avec le Démon, soit Incube, soit Succube (qui est
proprement _Démonialité_), diffère en espèce de la Bestialité, et ne
saurait être confondu avec ce dernier crime, comme le pense à tort
Cajetan, sous la qualification d'espèce très-spéciale; car, malgré qu'en
aient dit quelques Anciens, et après eux Caramuel, dans sa _Théologie
fondamentale_, les péchés contre nature sont entre eux d'espèce bien
distincte. C'est du moins la doctrine générale, et l'opinion contraire a
été condamnée par Alexandre VII: d'abord, parce que chacun de ces péchés
porte avec lui sa turpitude particulière et distincte, contraire à la
chasteté et à la génération humaine; ensuite, parce qu'en le commettant,
on sacrifie chaque fois quelque avantage naturellement attaché à
l'institution de l'acte vénérien, lequel a pour but normal la génération
humaine; enfin, parce que tous ont un motif différent, mais suffisant en
soi pour produire de diverses manières la privation du même bien, comme,
le déduisent excellemment Filliucius, Crespin et Caramuel.

_4. Ex his autem infertur, quod etiam Dæmonialitas specie differt a
Bestialitate: singula enim ipsarum peculiarem, et distinctam
turpitudinem castitati, ac humanæ generationi repugnantem involvit;
siquidem Bestialitas est copula cum bruto vivente, ac sensibus et motu
proprio prædito: Dæmonialitas autem est commixtio cum cadavere (stando
in sententia communi, quam infra examinabimus), nec sensum, nec motum
vitalem habente; et per accidens est, quod a Dæmone moveatur. Quod si
immunditia commissa cum brutali cadavere, vel humano, differt specie a
Sodomia et Bestialitate, ab ista differt pariter specie etiam
_Dæmonialitas_, in qua, juxta communem sententiam, homo cum cadavere
concumbit accidentaliter moto._

4. Il suit de là que la Démonialité diffère en espèce de la Bestialité,
car chacune d'elles a sa turpitude particulière et distincte, contraire
à la chasteté et à la génération humaine. La Bestialité est l'union avec
une bête vivante, douée de sentiments et de mouvements qui lui sont
propres: la Démonialité, au contraire, est la copulation avec un cadavre
(au moins d'après la doctrine générale, que j'examinerai ci-après),
lequel cadavre n'a ni sentiment ni mouvement, et ne se trouve mû
qu'accidentellement, par un artifice du Démon. Or, si la fornication
commise avec un cadavre d'homme, de femme ou de bête, diffère en espèce
de la Sodomie et de la Bestialité, la même différence existe pour la
_Démonialité_ qui, dans l'opinion commune, est le commerce de l'homme
avec un cadavre mû accidentellement.

_5. Et confirmatur: quia in peccatis contra naturam, seminatio
innaturalis (hoc est, ea ad quam regulariter non potest sequi generatio)
habet rationem generis; subjectum vero talis seminationis est
differentia constituens species sub tali genere, unde si seminatio fiat
in terram, aut corpus inanime, est mollities: si fiat cum homine in vase
præpostero, est Sodomia; si fiat cum bruto, est bestialitas; quæ absque
controversia inter se specie differunt, eo quod terra, seu cadaver,
homo, et brutum, quæ sunt subjecta talis seminationis, specie differunt
inter se. Sed Dæmon a bruto non solum differt specie, sed plusquam
specie: differunt enim per corporeum, et incorporeum, quæ sunt
differentiæ genericæ. Sequitur ergo quod seminationes factæ cum aliis
differunt inter se specie, quod est intentum._

5. Autre preuve: dans les péchés contre nature, la sémination
anti-naturelle (c'est-à-dire qui ne peut être régulièrement suivie de
génération) constitue un genre; mais le sujet de cette sémination est la
différence qui constitue les espèces classées sous le genre. Ainsi, que
la sémination ait lieu sur la terre, ou sur un corps inanimé, c'est
pollution; qu'elle s'opère _cum homine in vase præpostero_, c'est
Sodomie; avec une bête, c'est bestialité: tous crimes qui, sans
contredit, diffèrent en espèce entre eux, par la même raison que la
terre, le cadavre, l'homme et la bête, sujets passifs _talis
seminationis_, sont entre eux d'espèce différente. Mais la différence du
Démon avec la bête n'est pas seulement spécifique, elle est plus que
spécifique: la nature de l'une est corporelle, l'autre incorporelle, ce
qui établit une différence générique. D'où il suit _quod seminationes_
pratiquées sur des sujets différents diffèrent en espèce entre elles; ce
qu'il fallait démontrer.

_6. Pariter, trita est doctrina Moralistarum fundata in Tridentino,
sess. 14. c. 5. D. Th. in 4. dist. 16. q. 3. art. 2., Vasquez, q. 91.
art. 1. dub. 2. n. 6., Reginald. Valenz. Medin. Zerola. Pesant. Sajir.
Sott. Pitig. Henriquez apud Bonac. _de Sac._ disp. 5. q. 5. sect. 2.
punct. 2. § 3. diffic. 3. n. 5., et tradita per Theologos, quod in
confessione manifestandæ sint tantum circumstantiæ quæ mutant speciem
peccatorum. Si igitur Dæmonialitas et Bestialitas sunt ejusdem speciei
specialissimæ, sufficit in confessione dicere: _Bestialitatis peccatum
commisi_, quantumvis confitens cum Dæmone concubuerit. Hoc autem falsum
est: igitur non sunt ejusdem speciei specialissimæ._

6. J'invoquerai encore la doctrine bien connue des Moralistes, établie
dans le Concile de Trente, session 14, et admise par les Théologiens, à
savoir: que, dans la confession, il suffit d'énoncer les circonstances
qui modifient l'espèce des péchés. Si donc la Démonialité et la
Bestialité sont d'une même espèce très-spéciale, il suffira au pénitent,
chaque fois qu'il aura forniqué avec le Démon, de dire à son confesseur:
_J'ai commis le péché de Bestialité_. Or, ceci est faux: donc ces deux
péchés ne sont pas de même espèce très-spéciale.

_7. Quod si dicatur, aperiendum esse in confessione circumstantiam
concubitus cum Dæmone ratione peccati contra Religionem: peccatum contra
Religionem committitur, aut ex cultu, aut ex reverentia, aut ex
deprecatione, aut ex pacto, aut ex societate cum Dæmone (D. Thomas, 2.
2. q. 90. art. 2. et q. 95. art. 4. in corp.); sed, ut infra dicemus,
dantur Succubi, et Incubi, quibus nullum prædictorum exhibetur, et tamen
copula sequitur: igitur respectu istorum nulla intervenit
irreligiositas, et commixtio cum istis nullam habebit rationem
ulteriorem, quam puri et simplicis coitus, qui, si est ejusdem speciei
cum _Bestialitate_, sufficienter exprimetur dicendo: _Bestialitatem
commisi_; quod tamen falsum est._

7. On dira peut-être que si les circonstances du commerce avec le Démon
doivent être révélées au confesseur, c'est à cause de l'atteinte qu'il
porte à la Religion; cette atteinte résulte, en effet, soit du culte
rendu au Démon, soit des hommages ou des prières qu'on lui adresse, soit
du pacte de société conclu avec lui (_S. Thomas_, quest. 90). Mais,
comme on le verra dans la suite, il est des Incubes et des Succubes
auxquels rien de tout cela ne s'applique, et cependant _copula
sequitur_. Il n'y a donc, dans ce cas spécial, aucun élément d'impiété,
aucun caractère autre _quam puri et simplicis coitus_; et, s'il est de
même espèce que la _Bestialité_, on l'énoncera suffisamment en disant:
_J'ai commis le péché de Bestialité_, ce qui est faux.

_8. Ulterius in confesso est apud omnes Theologos Morales, quod longe
gravior est copula cum Dæmone, quam cum quolibet bruto; in eadem autem
specie specialissima peccati non datur unum peccatum gravius altero, sed
omnia æque gravia sunt; perinde enim est coire cum cane, aut asina, aut
equa; sequitur ergo, quod si _Dæmonialitas_ est gravior Bestialitate,
non sint ambo ejusdem speciei. Nec dicendum gravitatem majorem in
_Dæmonialitate_ petendam esse ab irreligiositate, seu superstitione ex
societate cum Dæmone, ut scribit Cajetanus ad 2. 2. q. 154., ar. 11. §
ad 3. in fine, quia hoc fallit in aliquibus Succubis et Incubis, ut
supra dictum est; tum quia gravitas major statuitur in _Dæmonialitate_
præ Bestialitate, in genere vitii contra naturam: major autem gravitas
in illa supra istam ratione irreligiositatis exorbitat ex illo genere,
proinde non facit in illo genere, et ex se graviorem._

8. En outre, de l'aveu de tous les Théologiens Moralistes, _copula cum
Dæmone_ est beaucoup plus grave que pareil acte commis avec n'importe
quelle bête. Or, dans une même espèce très-spéciale de péché, un péché
n'est pas plus grave qu'un autre, mais tous sont également graves: c'est
même chose d'avoir commerce avec une chienne, ou une ânesse, ou une
jument; d'où il suit que, si la _Démonialité_ est plus grave que la
Bestialité, ces deux actes ne sont pas de même espèce. Et qu'on ne
prétende pas, comme le fait Cajetan, attribuer plus de gravité à la
_Démonialité_, à cause de l'outrage que recevrait la Religion du culte
rendu au Démon ou du pacte de société conclu avec lui: ceci, en effet,
on l'a vu plus haut, ne se rencontre pas toujours dans le commerce de
l'homme avec les Incubes et les Succubes; de plus si, dans le genre du
péché contre nature, la _Démonialité_ est plus grave que la Bestialité,
l'outrage à la Religion n'est pour rien dans cette aggravation,
puisqu'il est étranger à ce genre lui-même.

_9. Statuta igitur differentia specifica _Dæmonialitatis_ a
Bestialitate, ut gravitas illius percipiatur in ordine ad pœnam de
qua principaliter nobis tractandum est, est necessarium inquirere
quotupliciter _Dæmonialitas_ accidat. Non desunt qui sibi nimis scioli
negant quod gravissimi Auctores scripsere, et quod quotidiana constat
experientia, Dæmonem scilicet tum Incubum, tum Succubum, non solum
hominibus, sed etiam brutis carnaliter conjungi. Aiunt proinde esse
hominum imaginationem, phantasmatibus a Dæmone perturbatis læsam, seu
dæmoniaca esse præstigia: sicuti etiam Sagæ, seu Striges, sola
imaginatione perturbata a Dæmone, sibi videntur assistere ludis,
choreis, conviviis, et conventibus nocturnis, et carnaliter Dæmoni
commisceri; nullo vero reali modo deferuntur corpore ad ejusmodi loca,
et actiones, prout textualiter dicitur in quodam Capitulo, ac duobus
Conciliis. _Cap. Episcop._ 26. q. 5., _Conc. Ancyr._ c. 24., _Conc.
Rom._ 4. _sub Damaso_, c. 5. _apud Laur. Epitom._ vº _Saga_._

9. Or, ayant établi la différence spécifique de la _Démonialité_ d'avec
la Bestialité, de telle sorte qu'on puisse en apprécier la gravité et
déterminer le degré de pénitence qu'elle mérite (ce qui, pour nous, est
le point capital), il nous faut maintenant rechercher de combien de
manières différentes ce péché de _Démonialité_ peut être commis. Il ne
manque pas de gens, trop infatués de leur petit savoir, qui osent nier
ce qu'ont écrit les plus graves Auteurs et ce qu'atteste l'expérience de
chaque jour: à savoir que le Démon, soit Incube, soit Succube, s'unit
charnellement, non-seulement aux hommes ou aux femmes, mais aussi aux
bêtes. A les en croire, tout cela n'a de fondement que dans
l'imagination humaine, troublée par l'artifice du Démon; ce ne sont que
fantasmagories et prestiges diaboliques. Pareille chose, disent-ils,
arrive aux Sorcières ou Sagas qui, sous l'empire d'une illusion produite
par le Démon, s'imaginent assister aux jeux, danses, festins et sabbats
nocturnes, et avoir avec le Démon un commerce charnel, sans y être en
réalité présentes ou agissantes de corps, ainsi que l'ont textuellement
défini un Capitule et deux Conciles.

_10. Sed non negatur, quin aliquando mulierculæ, illusæ a Dæmonibus,
videantur nocturnis Sagarum ludis corporaliter interesse, dum tamen sola
imaginaria visione ipsis hoc accidit: sicut etiam in somnis videtur
nonnullis cum fœmina aliqua concumbere, et semen vere excernitur, non
tamen concubitus ille realis est, sed tantum phantasticus, paratus non
raro per illusionem diabolicam; et in hoc verissimum est quod habent
citatum Capitulum et Concilia. Sed hoc non semper est; sed ut in
pluribus, corpore deferuntur Sagæ ad ludos nocturnos, et vere carnaliter
corpore conjunguntur Dæmoni, et Malefici non minus Dæmoni succubo
miscentur, et hæc est sententia Theologorum, et jure consultorum
Catholicorum, quos abunde citat Frater Franciscus Maria Guaccius in suo
libro intitulato _Compendium Maleficarum_; Grilland. Remig. Petr.
Damian. Sylvest. Alphon. a Cast. Abul. Cajet. Senon. Crespet. Spine.
Anan. apud Guaccium, _Comp. Malef._, c. 15. _§ Altera, quam
verissimam_... n. 69. lib. p.; quæ sententia confirmatur decem et octo
exemplis, ibidem allatis et relatis per viros doctos et veridicos de
quorum fide ambigendum non est, quibus probatur Maleficos et Sagas
corporaliter ad ludos convenire, et cum Dæmonibus succubis et incubis
corporaliter turpissime commisceri. Et pro omnibus sufficere debet
auctoritas Divi Augustini, qui loquens de concubitu hominum cum
Dæmonibus, sic ait lib. 15. de _Civitate Dei_, c. 23.:_ «Et quoniam
creberrima fama est, multique se expertos, vel ab eis qui experti
essent, de quorum fide dubitandum non est, audivisse confirmant,
Sylvanos et Faunos, quos vulgo Incubos vocant, improbos sæpe extitisse
mulieribus, et earum appetiisse et peregisse concubitum. Et quosdam
Dæmones, quos Dusios Galli nuncupant, hanc assidue immunditiam et
tentare et efficere, plures talesque asseverant, ut hoc negare
impudentia videatur.» _Hæc Augustinus._

10. Mais, sans doute, on ne conteste pas que parfois de jeunes femmes,
trompées par le Démon, se figurent prendre part, en chair et en os, aux
sabbats nocturnes des Sorcières, sans qu'il y ait là autre chose qu'une
vision imaginaire. C'est ainsi qu'en rêve, on s'imagine assez souvent
_cum fœmina aliqua concumbere, et semen vere excernitur, non tamen
concubitus ille realis est_, mais seulement fantastique et fréquemment
l'œuvre d'une illusion diabolique: en quoi le Capitule et les
Conciles ci-dessus cités ont parfaitement raison. Mais ceci n'est pas
toujours le cas; il arrive, au contraire, le plus souvent, que les
Sorcières sont bien présentes de corps aux sabbats nocturnes, qu'elles
ont avec le Démon un commerce parfaitement charnel et corporel, et que
tout pareillement les Sorciers s'accolent au Démon femelle ou succube.
C'est là l'opinion des Théologiens comme des Jurisconsultes catholiques,
qu'on trouvera cités tout au long dans le _Compendium Maleficarum_, ou
_Répertoire des Sorcières_, de Frère François-Marie Guaccius. On y verra
cette doctrine confirmée par dix-huit exemples tirés des récits d'hommes
savants et véridiques, dont le témoignage est au-dessus du soupçon, et
qui prouvent que les Sorciers et Sorcières sont bien présents de corps
aux sabbats, et font bel et bien l'œuvre de chair avec les Démons
incubes ou succubes. En définitive, nous avons, pour trancher la
question, l'autorité de S. Augustin, lequel, parlant du commerce charnel
des hommes avec le Démon, s'exprime ainsi au livre 15, chap. 23, de la
_Cité de Dieu_: «_C'est une opinion très-répandue, et confirmée par les
témoignages directs ou indirects de personnes absolument dignes de foi,
que les Sylvains et les Faunes, vulgairement appelés Incubes, ont
souvent tourmenté les femmes, sollicité et obtenu d'elles le coït. Il y
a même des Démons, nommés par les Gaulois Duses (_ou_ lutins), qui se
livrent très-régulièrement à ces pratiques impures: ceci est attesté par
des autorités si nombreuses et si graves, qu'il y aurait impudence à
vouloir le nier._» Tels sont les propres termes de S. Augustin.

_11. Prout autem apud diversos Auctores legitur, et pluribus
experimentis comprobatur, duplici modo Dæmon hominibus carnaliter
copulatur: uno modo quo Maleficis et Sagis jungitur, alio modo quo aliis
hominibus minime maleficis miscetur._

11. Or divers Auteurs nous enseignent, et leur opinion est confirmée par
de nombreuses expériences, que le Démon a deux manières de s'unir
charnellement aux hommes ou aux femmes: l'une qu'il emploie à l'égard
des Sorciers ou des Sorcières, l'autre à l'égard d'autres hommes ou
femmes parfaitement étrangers à toute sorcellerie.

_12. Quantum ad primum modum, non copulatur Dæmon Sagis, seu Maleficis,
nisi præmissa solemni professione, qua iniquissimi homines Dæmoni
addicuntur; quæ professio, ut ex variis Auctoribus referentibus
confessiones Sagarum judiciales in tormentis factas, quas collegit
Franciscus Maria Guaccius, _Comp. Malef._, c. 7., lib. 1., consistit in
undecim ceremoniis._

12. Dans le premier cas, le Démon ne s'accole aux Sorcières ou aux
Sorciers qu'après une profession solennelle, en vertu de laquelle ces
misérables créatures humaines s'abandonnent à lui. Suivant plusieurs
auteurs, qui ont rapporté les aveux judiciaires arrachés aux Sorcières
dans les tortures, et dont les récits ont été recueillis par
François-Marie Guaccius, _Compend. Malef._, livre Ier, chap. 7, cette
profession consiste en onze cérémonies:

_13. Primo, ineunt pactum expressum cum Dæmone, aut alio Mago seu
Malefico vicem Dæmonis gerente, et testibus præsentibus, de servitio
diabolico suscipiendo: Dæmon vero viceversa honores, divitias, et
carnales delectationes illis pollicetur. _Guacc._ loc. cit. fol. 34._

13. Premièrement, les Novices doivent conclure un pacte exprès avec le
Démon, ou avec quelque autre Sorcier ou Magicien agissant au lieu et
place du Démon, par quoi, en présence de témoins, ils s'enrôlent au
service du Diable. Le Démon, de son côté, leur garantit honneurs,
richesses et plaisirs charnels.

_14. Secundo, abnegant catholicam fidem, subducunt se obedientiæ Dei,
renuntiant Christo, et protectioni Beatissimæ Virginis Mariæ, ac
Ecclesiæ omnibus sacramentis. _Guacc._ loc. cit._

14. Deuxièmement, ils abjurent la foi catholique, se soustraient à
l'obéissance de Dieu, renoncent au Christ et à la protection de la
Très-Bienheureuse Vierge Marie, et à tous les Sacrements de l'Église.

_15. Tertio, projiciunt a se Coronam, seu Rosarium B. V. M., Chordam S.
P. Francisci, aut Corrigiam S. Augustini, aut Scapulare Carmelitarum, si
quod habent, Crucem, Medaleas, Agnos Dei, et quidquid sacri aut
benedicti gestabant, et pedibus ea proculcant. _Guacc._ loc. cit. fol.
35. Grilland._

15. Troisièmement, ils jettent loin d'eux la Couronne ou le Rosaire de
la Très-Bienheureuse Vierge Marie, le Cordon de S. François d'Assise ou
la Courroie de S. Augustin, ou le Scapulaire des Carmélites, selon
qu'ils appartiennent à tel ou tel ordre, la Croix, les Médailles, les
_Agnus Dei_, enfin tout ce qu'ils pouvaient porter de saint ou de bénit,
et ils foulent tout cela aux pieds.

_16. Quarto, vovent in manibus Diaboli obedientiam, et subjectionem,
eique præstant homagium et vassallagium, tangendo quoddam volumen
nigerrimum. Spondent, quod nunquam redibunt ad fidem Christi, nec Dei
præcepta servabunt, nec ulla bona opera facient, sed ad sola mandata
Dæmonis attendent, et ad conventus nocturnos diligenter accedent.
_Guacc._ loc. cit. fol. 36._

16. Quatrièmement, ils jurent entre les mains du Diable obéissance et
soumission; ils lui rendent hommage et vasselage, les doigts posés sur
un certain volume très-noir. Ils s'engagent à ne jamais revenir à la foi
du Christ, à ne tenir aucun compte des préceptes divins, à ne faire
aucune bonne œuvre, mais à obéir au Diable seul, et à fréquenter
assidûment les réunions nocturnes.

_17. Quinto, spondent se enixe curaturos, et omni studio ac sedulitate
procuraturos adducere alios mares et fœminas ad suam sectam, et
cultum Dæmonis. _Guacc._ loc. cit._

17. Cinquièmement, ils promettent de faire tous leurs efforts,
d'employer tout leur zèle et tous leurs soins, pour enrôler dans leur
secte, au service du Diable, d'autres créatures mâles et femelles.

_18. Sexto, baptizantur a Diabolo sacrilego quodam baptismo, et
abnegatis Patrinis et Matrinis baptismi Christi, et Confirmationis, et
nomine, quod sibi fuit primo impositum, a Diabolo sibi assignantur
Patrinus et Matrina novi, qui ipsos instruant in arte maleficiorum, et
imponitur nomen novum, quod plerumque scurrile est. _Guacc._ loc. cit._

18. Sixièmement, le Diable leur administre une sorte de baptême
sacrilége, et, après avoir renié les Parrains et Marraines qu'ils ont
eus au Baptême du Christ et à la Confirmation, ils se font assigner par
le Diable un Parrain et une Marraine nouveaux, chargés de les instruire
dans l'art des maléfices; ils quittent le nom qu'ils portaient avant et
en reçoivent un nouveau, qui le plus souvent est un sobriquet bouffon.

_19. Septimo, abscindunt partem propriorum indumentorum, et illam
offerunt Diabolo in signum homagii, et Diabolus illam asportat, et
servat. _Guacc._ loc. cit. fol. 38._

19. Septièmement, ils coupent une partie de leurs propres vêtements pour
l'offrir au Diable en signe d'hommage, et le Diable l'emporte et la
garde.

_20. Octavo, format Diabolus circulum super terram, et in eo stantes
Novitii Malefici et Sagæ firmant juramento omnia, quæ ut dictum est
promiserunt. _Guacc._ loc. cit._

20. Huitièmement, le Diable trace sur la terre un cercle, et dans ce
cercle se tiennent les Novices, Sorciers et Sorcières, pour y confirmer
tous les serments qu'ils ont faits comme il est dit ci-dessus.

_21. Nono, petunt a Diabolo deleri a libro Christi, et describi in libro
suo, et profertur liber nigerrimus, quem tetigerunt præstando homagium,
ut dictum est supra, et ungue Diaboli in eo exarantur. _Guacc._ loc.
cit._

21. Neuvièmement, ils demandent au Diable de les rayer du livre du
Christ, et de les immatriculer dans le sien. Alors paraît ce livre
très-noir qu'ils ont touché en rendant hommage (voyez plus haut), et
dans ce livre ils sont enregistrés par la griffe du Diable.

_22. Decimo, promittunt Diabolo statis temporibus sacrificia, et
oblationes; singulis quindecim diebus, vel singulo mense saltem necem
alicujus infantis, aut mortale veneficium, et singulis hebdomadis alia
mala in damnum humani generis, ut grandines, tempestates, incendia,
mortem animalium, etc. _Guacc._ loc. cit. fol. 40._

22. Dixièmement, ils promettent au Diable, à des époques déterminées,
des sacrifices et des offrandes: tous les quinze jours, ou au moins tous
les mois, le meurtre de quelque enfant, ou un sortilége homicide, et
chaque semaine d'autres méfaits au préjudice du genre humain, tels que
grêles, tempêtes, incendies, épizooties, etc.

_23. Undecimo, sigillantur a Dæmone aliquo caractere, maxime ii, de
quorum constantia dubitat. Caracter vero non est semper ejusdem formæ,
aut figuræ: aliquando enim est simile lepori, aliquando pedi bufonis,
aliquando araneæ, vel catello, vel gliri; imprimitur autem in locis
corporeis magis occultis: viris quidem aliquando sub palpebris,
aliquando sub axillis, aut labiis, aut humeris, aut sede ima, aut alibi;
mulieribus autem plerumque in mammis, aut locis muliebribus. Porro
sigillum, quo talia signa imprimuntur, est unguis Diaboli. Quibus
peractis ad instructionem Magistrorum qui Novitios initiarunt, hi
promittunt denuo, se nunquam Eucharistiam adoraturos; injuriosos Sanctis
omnibus, et maxime B. V. M. futuros; conculcaturos ac conspurcaturos
Sacras Imagines, Crucem, ac Sanctorum Reliquias; nunquam usuros
Sacramentis, aut sacramentalibus, nisi ad maleficia; integram
confessionem sacramentalem sacerdoti nunquam facturos, et suum cum
Dæmone commercium semper celaturos. Et Diabolus vicissim pollicetur, se
illis semper præsto futurum; se in hoc mundo votis eorum satisfacturum,
et post mortem illos esse beaturum. Sic peracta professione solemni,
assignatur singulis eorum Diabolus, qui appellatur _Magistellus_, cum
quo in partes secedunt, et carnaliter commiscentur: ille quidem in
specie fœminæ, si initiatus est vir; in forma autem viri, et
aliquando satyri, aliquando hirci, si fœmina est saga professa.
_Guacc._ loc. cit. fol. 42 et 43._

23. Onzièmement, ils sont marqués par le Démon de quelque signe, ceux
surtout dont la constance lui est suspecte. Ce signe, du reste, n'est
pas toujours de même forme ou figure: tantôt c'est l'image d'un lièvre,
tantôt une patte de crapaud, tantôt une araignée, un petit chien, un
loir. Il s'imprime dans les endroits du corps les plus cachés: chez les
hommes, sous les paupières, ou sous l'aisselle, ou sur les lèvres, sur
l'épaule, au fondement ou ailleurs; quant aux femmes, c'est généralement
aux seins ou aux parties sexuelles. Maintenant, le cachet qui imprime
ces marques n'est autre que la griffe du Diable. Tout ceci étant
accompli suivant les instructions des Maîtres qui ont initié les
Novices, ces derniers, pour conclure, promettent de n'adorer jamais
l'Eucharistie; d'accabler d'insultes tous les Saints et surtout la
Très-Bienheureuse Vierge Marie; de fouler aux pieds et vilipender les
Saintes Images, la Croix et les Reliques des Saints; de ne jamais faire
usage des Sacrements ou cérémonies sacramentelles, sinon pour les
maléfices; de ne jamais faire au prêtre la confession sacramentelle
complète, et de lui cacher toujours leur commerce avec le Démon. Le
Démon, de son côté, s'engage à leur donner toujours prompte assistance;
à combler leurs vœux en ce monde, et à les rendre heureux après leur
mort. La profession solennelle ainsi accomplie, chacun d'eux se voit
assigner un Diable, appelé _Magistelle_ ou Petit-Maître, avec lequel il
se retire en particulier pour consommer l'union charnelle; ce Diable,
naturellement, a la forme d'une femme si l'initié est un homme: ou la
forme d'un homme, et quelquefois d'un satyre, quelquefois d'un bouc, si
c'est une femme qui est reçue sorcière.

_24. Quod si quæratur ab Auctoribus, quomodo possit Dæmon, qui corpus
non habet, corporalem commixtionem habere cum homine? Respondent
communiter, quod Dæmon aut assumit alterius maris, aut fœminæ, juxta
exigentiam, cadaver, aut ex mixtione aliarum materiarum effingit sibi
corpus, quod movet, et mediante quo homini unitur. Et subdunt, quod
quando fœminæ gaudent imprægnari a Dæmone (quod non fit, nisi in
gratiam fœminarum hoc optantium), Dæmon se transformat in succubam,
et juncta homini semen ab eo recipit; aut per illusionem nocturnam in
somnis procurat ab homine pollutionem, et semen prolectum in suo nativo
calore, et cum vitali spiritu conservat, et incubando fœminæ infert
in ipsius matricem, ex quo sequitur conceptio. Ita multis citatis docet
Guaccius, l. 1. c. 12., per totum, qui prædicta multis exemplis
desumptis a variis Doctoribus confirmat._

24. Mais, demandera-t-on aux Auteurs, comment se fait-il que le Démon,
qui n'a pas de corps, ait cependant avec l'homme ou la femme un commerce
charnel? Ils vous répondent tout d'une voix que le Démon emprunte le
cadavre d'un autre être humain, mâle ou femelle, suivant le cas, ou bien
qu'il se forme avec d'autres matières un corps à l'aide duquel il s'unit
à l'homme. Et lorsqu'il prend aux femmes la fantaisie de concevoir des
œuvres du Démon (ce qui n'a lieu que du consentement et suivant le
désir exprès desdites femmes), le Démon se transforme en succube
femelle, _et juncta homini semen ab eo recipit_; ou bien, il provoque
chez cet homme, dans son sommeil, quelque rêve lascif suivi de
pollution, _et semen prolectum in suo nativo calore, et cum vitali
spiritu conservat, et incubando fœminæ infert in ipsius matricem_,
d'où résulte la conception. C'est là ce qu'enseigne _Guaccius_, livre I,
chap. 12, en apportant à l'appui de sa thèse une foule de citations et
d'exemples empruntés à divers Docteurs.

_25. Alio modo jungitur Dæmon tum Incubus, tum Succubus, hominibus,
fœminis aut maribus, a quibus nec honorem, nec sacrificia,
oblationes, maleficia, quæ a Sagis et Maleficis, ut supra dictum est,
prætendit, recipit; sed ostendens deperdite amorem, nil aliud appetit,
quam carnaliter commisceri cum iis quos amat. Multa sunt de hoc exempla,
quæ ab Auctoribus referuntur, ut Menippi Lycii, qui fuit sollicitatus a
quadam fœmina ad sibi nubendum, postquam cum ea multoties coivit; et
detecta fœmina quænam esset a quodam Philosopho, qui convivio
nuptiali intererat, et Menippo dixit illam esse _Compusam_, puta Dæmonem
succubam, statim ejulans evanuit, ut narrat Cœlius Rodiginus,
_Antiq._ lib. 29, c. 5. Pariter adolescens quidam Scotus a Dæmone
succuba omnium gratissima, quas vidisset, forma, quæ occlusis cubiculi
foribus ad se ventitabat, blanditiis, osculis, amplexibus per multos
menses fuit sollicitatus, ut secum coiret, ut scribit Hector Boethius,
_Hist. Scotor._ lib. 8., quod tamen a casto juvene obtinere non potuit._

25. D'autres fois aussi le Démon, soit incube, soit succube, s'accouple
avec des hommes ou des femmes dont il ne reçoit rien des hommages,
sacrifices ou offrandes qu'il a coutume d'imposer aux Sorciers et aux
Sorcières, comme on l'a vu plus haut. C'est alors simplement un amoureux
passionné, n'ayant qu'un but, un désir: posséder charnellement la
personne qu'il aime. Il y a de ceci une foule d'exemples, qu'on peut
trouver dans les Auteurs, entre autres celui de Menippus Lycius, lequel,
après avoir maintes et maintes fois paillardé avec une femme, en fut
prié de l'épouser; mais un certain Philosophe, qui assistait au repas de
noces, ayant deviné ce qu'était cette femme, dit à Menippus qu'il avait
affaire à une _Compuse_, c'est-à-dire à une Diablesse succube: aussitôt
notre mariée de s'évanouir en gémissant..... Lisez là-dessus Cœlius
Rodiginus, _Antiq._, livre 29, chap. 5. Hector Boethius, _Hist. Scot._,
raconte aussi le cas d'un jeune Écossais qui, pendant plusieurs mois,
reçut dans sa chambre, quoique les portes et fenêtres en fussent
hermétiquement fermées, les visites d'une Diablesse succube, de la plus
ravissante beauté; caresses, baisers, embrassements, sollicitations,
cette Diablesse mit tout en œuvre _ut secum coiret_: ce qu'elle ne
put toutefois obtenir de ce vertueux jeune homme.

_26. Similiter, multas fœminas legimus ab Incubo Dæmone expetitas ad
coitum, ipsisque repugnantibus facinus admittere, precibus, fletibus,
blanditiis, non secus, ac perditissimus amasius procurasse animum
ipsarum demulcere, et ad congressum inclinare; et quamvis aliquoties hoc
eveniat ob maleficium, ut nempe Dæmon missus a maleficis hoc procuret:
tamen non raro Dæmon ex se hoc agit, ut scribit Guaccius, _Comp. Mal._,
lib. 3. c. 8., et non solum hoc evenit cum mulieribus, sed etiam cum
equabus, cum quibus commiscetur; quæ si libenter coitum admittunt, ab eo
curantur optime, ac ipsarum jubæ varie artificiosis et inextricabilibus
nodis texuntur; si autem illum adversentur, eas male tractat, percutit,
macras reddit, et tandem necat, ut quotidiana constat experientia._

26. On peut lire encore nombre d'exemples de femmes sollicitées au coït
par le Démon Incube, et qui, si elles répugnent d'abord à sauter le pas,
se laissent bientôt fléchir par ses prières, ses larmes, ses caresses;
c'est un amoureux fou, il faut lui céder. Et quoique ceci résulte
parfois des maléfices de quelque sorcier, qui emploie le Démon comme
intermédiaire, il n'est point rare cependant que le Démon agisse pour
son propre compte, comme l'écrit Guaccius; et ce n'est pas seulement aux
femmes qu'il s'attaque, mais aussi aux juments: sont-elles dociles à ses
désirs, il les accable de soins, de caresses, il tresse leur crinière en
une infinité de nœuds inextricables; mais si elles résistent, il les
maltraite, les frappe, leur donne la morve, et finalement les tue, comme
il est constaté par l'expérience de chaque jour.

_27. Et quod mirum est, et pene incapabile, tales Incubi, qui Italice
vocantur _Folletti_, Hispanice _Duendes_, Gallice _Follets_, nec
Exorcistis obediunt, nec exorcismos pavent, nec res sacras reverentur ad
earum approximationem timorem ostendendo, sicuti faciunt Dæmones, qui
obsessos vexant; quantumvis enim maligni Spiritus sint obstinati, nec
parere velint Exorcistæ præcipienti, ut exeant a corporibus quæ
obsident, tamen ad prolationem Sanctissimi Nominis Jesu, aut Mariæ, aut
aliquorum Versuum Sacræ Scripturæ, impositionem Reliquiarum, maxime
Ligni Sanctæ Crucis, approximationem Sacrarum Imaginum, ad os obsessi
rugiunt, strident, frendent, concutiuntur, et timorem, ac horrorem
ostendunt. Folletti vero nihil horum, ut dictum est, ostendunt, nec a
divexatione, nisi post longum tempus, cessant. Hujus rei testis sum
oculatus, et historiam recito quæ reipsa humanam fidem superat: sed
testis mihi sit Deus quod puram veritatem multorum testimonio
comprobatam describo._

27. Enfin, chose prodigieuse et presque incompréhensible, ces Incubes,
qu'on appelle en Italien _Folletti_, en Espagnol _Duendes_, en Français
_Follets_, n'obéissent pas aux Exorcistes, n'ont aucune peur des
exorcismes, aucune vénération pour les objets sacrés, à l'approche
desquels ils ne manifestent pas la moindre frayeur: bien différents en
cela des Démons qui tourmentent les possédés; car, si obstinés que
soient ces malins Esprits, si rétifs qu'ils se montrent à l'injonction
de l'Exorciste qui leur commande de déloger du corps du possédé, il
suffit pourtant de prononcer le très-saint nom de Jésus ou de Marie ou
quelques versets des Saintes Écritures, d'imposer des Reliques,
principalement le Bois de la Sainte Croix, ou d'approcher les Saintes
Images, pour qu'aussitôt on les entende rugir à la bouche du possédé, et
qu'on les voie grincer des dents, s'agiter, frémir, montrer, en un mot,
tous les signes de la crainte et de l'horreur. Mais ces coquins de
Follets, rien de tout cela n'a d'effet sur eux: s'ils discontinuent
leurs vexations, ce n'est qu'après longtemps et quand ils le veulent
bien. De ceci je suis témoin oculaire, et je vais en conter une histoire
qui réellement passe toute croyance humaine: mais, que Dieu m'en soit
témoin! c'est la pure vérité, confirmée d'ailleurs par de nombreux
témoignages.

_28. Viginti quinque abhinc annis plus, minusve, dum essem Lector Sacræ
Theologiæ in Conventu Sanctæ Crucis Papiæ, reperiebatur in illa civitate
honesta quædam fœmina maritata optimæ conscientiæ, et bonum habens ab
omnibus eam agnoscentibus, maxime Religiosis, testimonium, quæ vocabatur
Hieronyma; et habitabat in Parochia Sancti Michaelis. Hæc quadam die
domi suæ panem pinserat, et per furnarium miserat ad illum decoquendum.
Reportat panes coctos furnarius, et cum illis grandem quamdam placentam
curiose elaboratam, conditam butyro, et pastulis Venetis, ut in ea
civitate solent fieri placentæ hujusmodi. Renuit illa placentam
recipere, dicens, se talem nullam fecisse. Replicat furnarius, se illa
die alium panem coquendum non habuisse, nisi illum quem ab ea habuerat;
oportere proinde, etiam placentam a se fuisse factam, licet minime de
illa recordaretur. Acquievit fœmina, et placentam cum viro suo, filia
quam habebat triennem, et famula comedit. Sequenti nocte, dum cubaret
mulier cum viro suo, et ambo dormirent, expergefacta est a quadam
tenuissima voce, velut acutissimi sibili ad ipsius aures susurrante,
verbis tamen distinctis: interrogavit autem fœminam, _num placenta
illi placuisset_? Pavens fœmina cœpit se munire signo Crucis, et
invocare sæpius nomina Jesu et Mariæ. Replicabat vox, ne paveret, se
nolle illi nocere, immo quæcumque illi placerent paratum exequi, esse
filo captum pulchritudinis suæ, et nil amplius desiderare, quam ejus
amplexu frui. Tum fœmina sensit aliquem suaviantem ipsius genas, sed
tactus ita levis, ac mollis, ac si esset gossipium subtilissime
carminatum id, a quo tacta fuit. Respuit illa invitantem, nec ullum
responsum illi dedit: sed jugiter nomen Jesu, et Mariæ repetebat, et se
Crucis signo muniebat, et sic per spatium quasi horæ dimidiæ tentata
fuit, et postea abscessit tentator._

28. Il y a environ vingt-cinq ans, alors que j'étais Professeur de
Théologie Sacrée au couvent de Sainte-Croix, à Pavie, habitait dans
cette ville une femme mariée, d'excellentes mœurs, et dont tous ceux
qui la connaissaient, principalement les Moines, disaient le plus grand
bien. Elle se nommait Hieronyma, et demeurait sur la paroisse de
Saint-Michel. Un jour, cette femme avait pétri chez elle du pain,
qu'elle confia ensuite au fournier pour le faire cuire. Le fournier lui
rapporte le pain cuit, et en même temps une grande galette de forme
très-curieuse, arrangée au beurre et aux pâtes de Venise, comme on a
coutume de faire les gâteaux dans ce pays-là. Elle refuse de recevoir
cette galette, disant qu'elle n'a rien fait de pareil. «Mais, dit le
fournier, je n'ai pas eu aujourd'hui d'autre pain à cuire que le vôtre:
il faut bien que la galette aussi vienne de chez vous; votre mémoire est
en défaut.» Notre bonne dame se laisse convaincre; elle accepte la
galette, et la mange en compagnie de son mari, de sa petite fille âgée
de trois ans et de sa servante. La nuit d'après, tandis qu'elle était
couchée avec son mari et que tous deux dormaient, la voici qui s'éveille
au son d'une voix extrêmement fine, quelque chose comme un sifflement
aigu, mais qui cependant lui murmurait à l'oreille des paroles
très-distinctes: cette voix lui demandait «si le gâteau avait été de son
goût.» Effrayée, notre bonne dame commence à se munir du signe de la
Croix, et à invoquer coup sur coup les noms de Jésus et de Marie, «Ne
crains rien,» disait la voix, «je ne te veux pas de mal; bien au
contraire, il n'est rien que je ne fasse pour t'être agréable, je suis
épris de ta beauté, et mon plus grand désir, c'est de jouir de tes
embrassements.» En même temps, elle sentait quelqu'un qui lui baisait
les joues, mais si légèrement, si mollement, qu'elle se serait crue
frôlée par un duvet de coton de la plus extrême finesse. Elle résista,
sans rien répondre, se bornant à répéter maintes et maintes fois le nom
de Jésus et de Marie, et à faire le signe de la Croix: la tentation dura
ainsi près d'une demi-heure, après quoi le tentateur se retira.

_Sequenti mane fuit mulier ad Confessarium virum prudentem ac doctum, a
quo fuit in fide confirmata et exhortata, ut viriliter, sicut fecerat,
resisteret, et sacris Reliquiis se muniret. Sequentibus noctibus par
priori fuit tentatio, et verbis, et osculis, et par etiam in muliere
constantia. Hæc pertæsa talem ac tantam molestiam, ad Confessarii
consultationem, et aliorum gravium virorum, per Exorcistas peritos fecit
se exorcizare ad sciendum, num esset obsessa; et cum invenissent a nullo
malo spiritu possideri, benedixerunt domui, cubiculo, lecto, et
præceptum Incubo fecerunt, ne auderet molestiam amplius mulieri inferre.
Sed omnia incassum; siquidem tentationem inceptam prosequebatur, ac si
præ amore langueret, ploratus, et ejulatus emittebat ad mulierem
demulcendam, quæ tamen gratia Dei adjuta semper viriliter restitit.
Renovavit Incubus tentationem, ipsi apparens interdiu in forma pusionis,
seu parvi homunculi pulcherrimi, cæsariem habens rutilam et crispam,
barbamque fulvam ac splendentem velut aurum, glaucosque oculos, ut flos
lini, incedebatque indutus habitu Hispanico. Apparebat autem illi
quamvis cum ea alii morarentur; et questus, prout faciunt amantes,
exercens, et jactando basia, solitasque preces repetendo tentabat
mulierem, ut ad illius amplexus admitteretur. Videbatque, et audiebat
illa sola præsentem ac loquentem, minime autem cæteri adstantes._

Le matin venu, la dame alla trouver son Confesseur, homme grave et
savant, lequel la confirma dans la foi, et l'exhorta à continuer la
résistance vigoureuse qu'elle avait faite et à se munir de quelques
saintes Reliques. Les nuits suivantes, pareille tentation, avec paroles
et baisers de même sorte; pareille constance aussi chez la dame.
Fatiguée cependant d'épreuves si pénibles et si prolongées, elle prit le
parti, sur le conseil de son Confesseur et d'autres hommes sérieux, de
se faire exorciser par des Exorcistes expérimentés pour savoir si, par
hasard, elle n'était pas possédée. Les Exorcistes, n'ayant rien trouvé
en elle qui indiquât la présence de l'Esprit malin, bénirent la maison,
la chambre à coucher, le lit, et firent injonction à l'Incube d'avoir à
cesser ses importunités. Mais chansons que tout cela! la tentation
continua de plus belle; le galant faisant mine de mourir d'amour, et
pleurant, et gémissant pour attendrir la dame, qui pourtant, avec la
grâce de Dieu, resta invincible. L'Incube, alors, s'y prit d'une autre
manière: il apparut à sa belle sous la forme d'un jeune garçon ou petit
homme de la plus grande beauté, à la chevelure dorée et frisée, à la
barbe blonde et resplendissante comme l'or, aux yeux glauques pareils à
la fleur du lin, et, pour ajouter au charme, élégamment vêtu à
l'Espagnole. D'ailleurs, il ne laissait pas de lui apparaître, malgré
qu'elle se trouvât en compagnie; il se plaignait, comme font les amants,
il pleurait, il lui envoyait des baisers, employait en un mot tous les
moyens de séduction possibles pour obtenir ses faveurs. Elle seule le
voyait et l'entendait: pour tout autre qu'elle, il n'y avait rien.

_Perseverabat in illa constantia mulier, donec contra eam iratus
Incubus, post aliquos menses blanditiarum novum persecutionis genus
adortus est. Primo abstulit ab ea crucem argenteam plenam Reliquiis
Sanctorum, et ceram benedictam, sive Agnum papalem B. Pontificis Pii V.,
quæ secum semper portabat; mox etiam annulos et alia jocalia aurea et
argentea ipsius, intactis seris, sub quibus custodiebantur, in arca
suffuratus est. Exinde cœpit illam acriter percutere, et apparebant
post verbera contusiones, et livores in facie, brachiis, aliisque
corporis partibus, quæ per diem unum, vel alterum perdurabant, mox in
momento disparebant contra ordinem contusionis naturalis, quæ sensim
paulatimque decrescit. Aliquoties ipsius infantulam lactentem cunis
eripiebat, et illam, nunc super tecta in limine præcipitii locabat, nunc
occultabat, nihil tamen mali in illa apparuit. Aliquoties totam domus
supellectilem evertebat; aliquoties ollas, paropsides, et alia vasa
testea minutatim frangebat, subinde fracta restituebat integra. Semel
dum ipsa cum viro suo cubaret, apparens Incubus in forma solita, enixe
deprecabatur ab ea concubitum, et dum ipsa de more constans resisteret,
in furorem actus Incubus abscessit, et infra breve temporis spatium
reversus est, secum ferens magnam copiam laminarum saxearum, quibus
Genuenses in civitate sua et universa Liguria domos tegunt, et ex ipsis
fabricavit murum circa lectum tantæ altitudinis, ut ejus conopeum
adæquaret, unde necesse fuit scalis uti, si debuerunt de cubili surgere.
Murus autem fuit absque calce, et ipso destructo, saxa in angulo
seposita, quæ ibi per duos dies remanserunt visa a multis, qui ad
spectaculum convenerant; et post biduum disparuerunt._

Notre bonne dame, donc, persévérait dans cette admirable constance,
quand enfin, au bout de quelques mois, l'Incube irrité recourut à un
nouveau genre de persécutions. D'abord il lui enleva une croix d'argent
remplie de saintes Reliques, et une cire bénite ou Agneau papal du
Bienheureux Pontife Pie V, qu'elle portait toujours sur elle; puis, ce
fut le tour des bagues et autres bijoux d'or et d'argent, qu'il déroba,
sans toucher aux serrures, dans la cassette où ils étaient enfermés.
Ensuite il commença à la frapper cruellement, et après chaque volée de
coups on lui voyait à la figure, au bras et à d'autres endroits du
corps, des contusions et des bleus qui duraient un jour ou deux, et tout
à coup disparaissaient en un moment, au rebours des contusions
naturelles, qui décroissent peu à peu et par degrés. Quelquefois, tandis
qu'elle donnait à teter à sa petite fille, il la lui enlevait de dessus
ses genoux, pour la placer sur le toit, au bord de la gouttière, ou bien
il la cachait, mais sans jamais lui occasionner aucun mal. Tantôt il
mettait sens dessus dessous tout le ménage, tantôt il cassait en mille
pièces les marmites, les assiettes et autres vases de terre, et en un
clin d'œil les rétablissait dans leur état primitif. Une nuit qu'elle
était couchée avec son mari, l'Incube, lui apparaissant sous sa forme
habituelle, la pria énergiquement de se laisser faire; elle résista
comme de coutume. Furieux, l'Incube se retire et, fort peu de temps
après, le voici qui rentre avec une charge énorme de ces plaquettes de
pierre, dont les habitants de Gênes et de la Ligurie en général se
servent pour couvrir leurs maisons. De ces pierres, il bâtit autour du
lit un mur si élevé qu'il en atteignait le ciel et que nos époux, pour
en sortir, eurent besoin de se faire apporter une échelle. Ce mur, du
reste, était construit sans chaux; on le détruisit, et on mit les
pierres dans un coin, où elles restèrent exposées à tous les regards
pendant deux jours, après quoi elles disparurent.

_Invitaverat Maritus ejus in die S. Stephani quosdam amicos viros
militares ad prandium, et pro hospitum dignitate dapes paraverat; dum de
more lavantur manus ante accubitum, disparet in momento mensa parata in
triclinio; disparent obsonia cuncta, olla, caldaria, patinæ, ac omnia
vasa in coquina; disparent amphoræ, canthari, calices parati ad potum.
Attoniti ad hoc stupent commensales, qui erant octo, inter quos Dux
peditum Hispanus ad alios conversus ait: Ne paveatis, ista est illusio,
sed pro certo mensa in loco in quo erat, adhuc est, et modo modo eam
tactu percipiam. Hisque dictis circuibat cœnaculum manibus extentis
tentans mensam deprehendere, sed cum post multos circuitus incassum
laborasset, et nil præter ærem tangeret, irrisus fuit a cæteris; cumque
jam grandis esset prandii hora, pallium proprium eorum unusquisque
sumpsit propriam domum petiturus. Jam erant omnes prope januam domus in
procinctu eundi associati a marito vexatæ mulieris, urbanitatis causa;
cum grandem quendam strepitum in cœnaculo audiunt. Subsistunt
parumper ad cognoscendum causam strepitus, et accurrens famula nuntiat
in coquina vasa nova obsoniis plena apparuisse, mensamque in cœnaculo
jam paratam esse restitutam. Revertuntur in cœnaculum, et stupent
mensam mappis et manutergiis insolitis, salino, et lancibus insolitis
argenteis, salsamentis, ac obsoniis, quæ domi parata non fuerant,
instructam. A latere magna erecta erat credentia, supra quam optimo
ordine stabant calices crystallini, argentini, et aurei cum variis
amphoris, lagenis, cantharis plenis vinis exteris, puta Cretensi,
Campano, Canariensi, Rhenano, etc. In coquina pariter in ollis, et vasis
itidem in ea domo nunquam visis varia obsonia. Dubitarunt prius nonnulli
ex iis eas dapes gustare, sed confirmati ab aliis accubuerunt, et
exquisitissime omnia condita repererunt; ac immediate a prandio, dum
omnes pro usu illius temporis ad ignem sedent, omnia ustensilia cum
reliquiis ciborum disparuere, et repertæ sunt antiquæ domus
supellectiles simul cum dapibus, quæ prius paratæ fuerant; et quod mirum
est, convivæ omnes saturati sunt, ita ut nullus eorum cœnam sumpserit
præ prandii lautitia. Quo convincitur cibos appositos reales fuisse, et
non ex præstigio repræsentatos._

Le jour de la Saint-Etienne, le mari avait invité à dîner quelques
braves militaires de ses amis, et, pour faire honneur à ses hôtes, avait
préparé un repas respectable. Tandis que, suivant l'usage, on se lave
les mains avant de s'asseoir, zest! voilà tout à coup la table disparue:
disparus aussi tous les mets, les marmites, les chaudrons, les plats et
toute la vaisselle dans la cuisine; disparus les cruches, les flacons,
les verses. Je vous laisse à penser l'étonnement, la stupeur de nos
convives; ils étaient huit, et dans le nombre un capitaine d'infanterie
Espagnol, lequel, se tournant vers ses camarades, leur dit: «N'ayez pas
peur, c'est une farce, mais sacrebleu! il y avait une table ici, elle y
est encore; minute, je vais la retrouver.» Ceci dit, notre brave fait le
tour de la salle, les mains étendues, essayant de saisir la table; mais
après bien des tours, voyant qu'il n'arrivait à rien qu'à toucher de
l'air, les autres se moquèrent de lui; et comme il était déjà grand
temps de dîner, chacun prit sa capote et se mit en devoir de rentrer
chez soi. Ils étaient déjà tous à la porte de la maison avec le mari
qui, par politesse, leur faisait un bout de conduite, lorsqu'ils
entendent un grand bruit dans la salle à manger. Ils s'arrêtent pour en
savoir la cause, et bientôt la servante accourt leur annoncer que la
cuisine est pleine de vases nouveaux chargés de mets, et que la table
est remise en place dans la salle à manger. Ils y reviennent, et ne sont
pas peu surpris de voir la table couverte de nappes, de serviettes, de
salières, de plateaux qui n'appartenaient pas à la maison, et de mets
qui n'y avaient pas été préparés. Sur le côté était une grande crédence,
où l'on admirait, disposés dans le meilleur ordre, des calices de
cristal, d'argent et d'or, avec toutes sortes d'amphores, de flacons, de
coupes, remplis de vins étrangers: vin de Crète, de Campanie, des
Canaries, du Rhin, etc. Dans la cuisine aussi, une abondante variété de
mets dans des marmites et des plats qu'on n'avait jamais vus. Plusieurs
de nos convives hésitèrent d'abord à goûter de ces mets; toutefois,
encouragés par d'autres, ils se mirent à table, et tous eurent bientôt
fait leur affaire du repas, qu'ils trouvèrent exquis. Immédiatement
après, comme ils étaient assis devant le feu suivant l'habitude de la
saison, tout disparut à la fois, vaisselle et desserte, et à la place
reparut l'ancien couvert du logis avec les plats qui avaient été
préparés; mais, chose étonnante, tous les convives étaient rassasiés, si
bien que personne n'eut envie de souper après un dîner de cette
magnificence. Ce qui prouve assez que les mets substitués aux premiers
étaient réels et non imaginaires.

_Interea effluxerant multi menses, ex quo cœperat hujusmodi
persecutio: et mulier votum fecit B. Bernardino Feltrensi, cujus sacrum
corpus veneratur in Ecclesia S. Jacobi prope murum illius urbis,
incedendi per annum integrum indutam panno griseo, et chordulato, quo
utuntur Fratres Minores, de quorum ordine fuit B. Bernardinus, ut per
ipsius patrocinium a tanta incubi vexatione liberaretur. Et de facto die
28. Septembris, qui est pervigilium Dedicationis S. Michaelis
Archangeli, et festum B. Bernardini, ipsa veste votiva induta est. Mane
sequenti, quod est festum S. Michaelis, ibat vexata ad ecclesiam S.
Michaelis, quæ ut diximus erat parochialis ipsius, circa medium mane,
dum frequens populus ad illam confluebat; et cum pervenisset ad medium
plateæ ecclesiæ, omnia ipsius indumenta et ornamenta ceciderunt in
terram et rapta vento statim disparuerunt, ipsa relicta nuda. Adfuerunt
sorte inter alios duo equites viri longævi, qui factum videntes dejectis
ab humero propriis palliis mulieris nuditatem, ut potuerunt, velarunt,
et rhedæ impositam ad propriam domum duxerunt. Vestes et jocalia quæ
rapuerat Incubus, non restituit nisi post sex menses._

Cependant il y avait plusieurs mois que durait cette persécution,
lorsque la dame s'adressa au Bienheureux Bernardin de Feltre, dont on
vénère le corps dans l'église de Saint-Jacques, à une petite distance
des murs de la ville. Elle lui fit vœu de rester une année entière
revêtue d'un froc gris, serré avec une corde, pareil à ceux que portent
les Frères Mineurs, à l'Ordre desquels appartenait ce Bienheureux
Bernardin, espérant, par son intercession, être enfin délivrée des
persécutions de l'Incube. Et de fait, le 28 septembre, qui est la Vigile
de la Dédicace de Saint-Michel Archange, et la fête du Bienheureux
Bernardin, elle revêtit la robe votive. Le lendemain matin, fête de
Saint-Michel, notre affligée prit le chemin de l'église de Saint-Michel,
qui était, comme je l'ai dit, sa propre paroisse; c'était vers les dix
heures, au moment où une foule énorme se rendait à la messe. Or, la
pauvrette n'eut pas plutôt mis le pied sur le parvis de l'église, que
tout à coup ses vêtements et ornements tombèrent à terre, et disparurent
enlevés par le vent, la laissant elle-même nue comme la main. Il se
trouva là fort heureusement, parmi la foule, deux cavaliers d'un âge
mûr, lesquels, voyant la chose, s'empressèrent de quitter leurs
manteaux, pour en cacher tant bien que mal la nudité de cette femme; et,
l'ayant mise dans une voiture, la reconduisirent chez elle. Quant aux
vêtements et aux bijoux dérobés par l'Incube, il ne les rendit qu'au
bout de six mois.

_Multa alia, et quidem stupenda operatus est contra eam Incubus, quæ
tædet excribere, et per multos annos in ea tentatione permansit,
tandemque Incubus videns operam in ea perdere, destitit a tam importuna
et insolita vexatione._

Bref, je pourrais vous conter bien d'autres tours, et des plus drôles,
que lui joua encore cet Incube, mais il y a terme à tout. Qu'il suffise
de savoir que, pendant nombre d'années, il persista dans sa tentation;
mais, enfin, voyant qu'il y perdait son temps et sa peine, force lui fut
de lever le siége.

_29. In hoc casu, et similibus qui passim audiuntur et leguntur, Incubus
ad nullum actum contra Religionem tentat, sed solum contra castitatem.
Hinc fit quod ipsi consentiens non peccat irreligiositate, sed
incontinentia._

29. Dans le cas ci-dessus, comme dans quelques autres de même sorte
qu'on peut lire ou entendre raconter de temps en temps, l'Incube ne fait
tentation d'aucun acte contraire à la Religion, mais seulement à la
chasteté. En conséquence, si l'on cède à la tentation, on ne pèche point
par impiété, mais par incontinence.

_30. In confesso autem est apud Theologos et Philosophos, quod ex
commixtione hominis, cum Dæmone aliquoties nascuntur homines et tali
modo nasciturum esse Antichristum opinantur nonnulli Doctores: Bellarm.,
lib. 1. _de Rom. Pont._ cap. 12., Suarez, tom. 2. disp. 54. sec. 1.;
Maluend., _de Antichr._ l. 2. c. 8. Immo observant, quod, qui gignuntur
ab hujusmodi Incubis, naturali causa etiam evenit, ut nascantur grandes,
robustissimi, ferocissimi, superbissimi, ac nequissimi ut scripsit
Maluenda, _loc. cit. § Ad illud_; et hujus rationem recitat ex Vallesio
Archiat. Reggio. _Sac. Philosoph._ c. 8., dicente quod Incubi
_summittunt in uteros non qualecumque, neque quantumcumque semen, sed
plurimum, crassissimum, calidissimum, spiritibus affluens et seri
expers. Id vero est eis facile conquirere, deligendo homines calidos,
robustos, et abundantes multo semine, quibus succumbant, deinde, et
mulieres tales, quibus incumbant, atque utrisque voluptatem solito
majorem afferendo, tanto enim abundantius emittitur semen, quanto cum
majori voluptate excernitur_. Hæc Vallesius. Confirmat vero Maluenda
supradicta, probando, ex variis et classicis Auctoribus, ex hujusmodi
concubitu natos: Romulum ac Remum, Liv. _decad. 1._; Plutarch. _in vit.
Romul., et Parallel._; Servium Tullium, sextum regem Romanorum, Dionys.
Halicar. lib. 4., Plin. lib. 36. c. 27.; Platonem Philosophum, Laer. l.
9. de _Vit. Philos._, D. Hyeron. l. 1. _Controvers. Jovinian._;
Alexandrum Magnum, Plutarch., _in vit. Alex. M._; Quint. Curt., l. 4.
_de Gest. Alex. M._; Seleucum, regem Syriæ, Just., _Hist._ l. 15.,
Appian., _in Syriac._; Scipionem Africanum Majorem, Liv., _decad._ 3.
lib. 6.; Cæsarem Augustum Imperatorem, Sueton., _in Octa._ c. 94.;
Aristomenem Messenium, strenuissimum ducem Græcorum, Strabo, _de Sit.
Orb._ lib. 8., Pausan. _de Rebus Græcor._ lib. 3.; et Merlinum, seu
Melchinum Anglicum ex Incubo et Filia Caroli Magni Moniali, Hauller,
volum. 2. Generat. 7.; quod etiam de Martino Luthero, perditissimo
Heresiarca, scribit Cocleus apud Maluendam, de _Antich._ lib. 2. c. 6.
_§ Cæterum_._

30. Or, il est avéré pour les Théologiens et les Philosophes, que de la
copulation de l'homme, mâle ou femelle, avec le Démon, naissent
quelquefois des hommes; et c'est de la sorte que doit naître
l'Antechrist, suivant bon nombre de Docteurs: Bellarmin, Suarez,
Maluenda, etc. Ils observent en outre que, par une cause toute
naturelle, les enfants ainsi procréés par les Incubes, sont grands,
très-robustes, très-audacieux, très-superbes et très-méchants. Voyez
là-dessus Maluenda; quant à la cause en question, il nous la donne
d'après Vallesius, Archiatre de Reggio. «Ce que les Incubes introduisent
_in uteros_, n'est pas _qualecumque, neque quantumcumque semen_, mais
abondant, très-épais, très-chaud, très-chargé d'esprits et sans aucune
sérosité. Ceci est d'ailleurs pour eux chose facile: ils n'ont qu'à
choisir des hommes chauds, robustes, _et abundantes multo semine, quibus
succumbant_; puis des femmes de même tempérament, _quibus incumbant_, en
ayant soin de procurer aux uns et aux autres _voluptatem solito majorem,
tanto enim abundantius emittitur semen, quanto cum majori voluptate
excernitur_.» Tels sont les termes de Vallesius. Maluenda confirme ce
qui a été dit plus haut, prouvant, par le témoignage de divers Auteurs,
classiques la plupart, que c'est à pareilles unions que doivent leur
naissance: Romulus et Rémus, d'après _Tite-Live_ et _Plutarque_;
Servius-Tullius, sixième roi des Romains, d'après _Denys d'Halicarnasse_
et _Pline l'Ancien_; Platon le Philosophe, d'après _Diogène Laërce_ et
_Saint Jérôme_; Alexandre le Grand, d'après _Plutarque_ et
_Quinte-Curce_; Séleucus, roi de Syrie, d'après _Justin_ et _Appien_;
Scipion l'Africain, premier du nom, d'après _Tite-Live_; l'empereur
César-Auguste, d'après _Suétone_; Aristomène de Messénie, illustre
général Grec, d'après _Strabon_ et _Pausanias_. Ajoutons encore
l'Anglais Merlin ou Melchin, né d'un Incube et d'une Religieuse, fille
de Charlemagne; et, enfin, comme l'écrit Cocleus, cité par Maluenda, ce
damné Hérésiarque, qui a nom Martin Luther.

_31. Salva tamen tot, et tantorum Doctorum, qui in ea opinione
conveniunt, reverentia, non video, quomodo ipsorum sententia possit
subsistere; tum quia, ut optime opinatur Pererius, tom. 2. _in Genes._
cap. 6. disp. 5., tota vis et efficacia humani seminis consistit in
spiritibus, qui difflantur, et evanescunt, statim ac sunt extra
genitalia vasa, a quibus foventur, et conservantur, ut scribunt Medici.
Nequit proinde Dæmon semen acceptum conservare, ita ut aptum sit
generationi, quia vas, quodcumque sit illud, in quo semen conservare
tentaret, oporteret, quod caleret calore assimetro a nativo organorum
humanæ generationis; similarem enim a nullo alio præterquam ab organis
ipsis habere potest. In vase autem non calente vi tali calore, sed
alieno, spiritus resolvuntur, nec sequi potest generatio. Tum quia
generatio actus vitalis est, per quem homo generans de propria
substantia semen defert per organa naturalia ad locum generationi
congruentem. In casu autem delatio seminis non potest esse actus vitalis
hominis generantis, quia ab eo non infertur in matricem; proinde nec
dici potest, quod homo cujus est semen, generet fœtum, qui ex eo
nascitur. Neque Incubus ipsius pater dici potest; quia de ipsius
substantia semen non est. Hinc fiet, quod nascetur homo, cujus nemo
pater sit, quod est incongruum. Tum quia in patre naturaliter generante
duplex causalitas concurrit, nempe materialis, quia semen, quod materia
generationis, ministrat, et efficiens, quia agens principale est in
generatione, ut communiter statuunt Philosophi. In casu autem nostro
homo ministrando solum semen, puram materiam exhiberet absque ulla
actione in ordine ad generationem; proinde non posset dici pater filii,
qui nasceretur: et hoc est contra id, quod homo genitus ab Incubo non
est illius filius, sed est filius ejus viri, a quo Incubus semen
sumpsit._

31. Cependant, sauf le respect dû à tant et de si grands Docteurs, je ne
vois pas comment leur opinion pourrait résister à l'examen. En effet,
comme l'observe très-bien Pererius, dans son _Commentaire sur la Genèse,
chap. 6_, toute la force, toute l'efficacité du sperme humain consiste
dans les esprits, qui s'évaporent et s'évanouissent aussitôt sortis des
vases génitaux, où ils étaient chaudement emmagasinés: les Médecins sont
d'accord là-dessus. Il n'est donc pas possible au Démon de conserver le
sperme qu'il a reçu, dans un état d'intégrité suffisant pour produire
génération; car, quel que soit le vase où il essayerait de le retenir,
il faudrait que le vase eût une chaleur égale à la chaleur naturelle des
organes génitaux humains, laquelle ne se trouve nulle part que dans ces
mêmes organes. Or, dans un vase où cette chaleur n'est pas naturelle,
mais factice, les esprits se résolvent, et aucune génération n'est
possible. Une seconde objection, c'est que la génération est un acte
vital par lequel l'homme, engendrant de sa propre substance, introduit
le sperme, au moyen d'organes naturels, dans le lieu propre à la
génération. Au contraire, dans le cas spécial qui nous occupe,
l'introduction du sperme ne peut pas être un acte vital de l'homme
engendrant, puisque ce n'est point par lui qu'il est introduit dans la
matrice; et, par la même raison, on ne peut pas dire que l'homme, à qui
appartenait le sperme, ait engendré le fœtus qui en est procréé.
L'Incube, non plus, ne saurait être considéré comme son père, puisque le
sperme n'est pas de sa propre substance. Voilà donc un enfant mis au
monde, et n'ayant personne pour père, ce qui est absurde. Troisième
objection: quand le père engendre naturellement, il y a concours de deux
causalités: l'une matérielle, car il fournit le sperme, qui est la
matière de la génération; l'autre efficiente, car il est l'agent
principal dans la génération, suivant l'opinion commune des Philosophes.
Mais, dans notre espèce, l'homme, se bornant à fournir le sperme, ne
ferait l'apport que d'une matière pure et simple, sans aucune action
tendant à génération; donc, il ne pourrait être considéré comme le père
de l'enfant procréé dans ces circonstances: et ceci est contraire à la
notion que l'enfant engendré par un Incube n'est pas le fils de
l'Incube, mais le fils de l'homme dont cet Incube a emprunté le sperme.

_32. Præterea omni probabilitate caret quod scribit Vallesius, et ex eo
recitavimus supra nº 30.; mirorque a doctissimi viri calamo talia
excidisse. Notissimum enim est apud Physicos, quod magnitudo fœtus
non est a quantitate molis, sed est a quantitate virtutis, hoc est
spirituum in semine: ab ea enim tota generationis ratio dependet, ut
optime testatur Michael Ettmullerus, _Instit. Medic. Physiolog._ car.
22. thes. 1. fol. m. 39., scribens: _Tota generationis ratio dependet a
spiritu genitali sub crassioris materiæ involucro excreto; ista materia
seminis crassa nullo modo, vel in utero subsistente, vel ceu materia
fœtum constituente: sed solus spiritus genitalis maris unitus cum
spiritu genitali mulieris in poros uteri, seu quod rarius fit in tubos
uteri se insinuat, indeque uterum fecundum reddit_. Quid ergo facere
potest magna quantitas seminis ad fœtus magnitudinem? Præterea nec
semper verum est, quod tales geniti ab Incubis magnitudine molis
corporeæ insignes sint: Alexander enim Magnus, qui, ut diximus, natus
taliter scribitur, statura pusillus erat; unde carmen,_

  Magnus Alexander corpore parvus erat.

32. En outre, ce qu'écrit Vallesius, et que nous avons cité d'après lui
(voir plus haut, nº 30), n'a pas la moindre probabilité; et je m'étonne
qu'une telle énormité ait pu tomber de la plume d'un si docte
personnage. Les Médecins, en effet, savent parfaitement que la grandeur
du fœtus ne tient pas à la quantité de matière, mais à la quantité
de vertu, c'est-à-dire d'esprits contenus dans la semence; là est tout
le secret de la génération, comme le remarque très-bien Michel
Ettmuller, _Institut. Medic. Physiolog._: «La génération,» dit-il,
«dépend entièrement de l'esprit génital contenu dans une enveloppe de
matière plus épaisse; cette matière spermatique ne reste pas dans
l'utérus, et ne contribue en rien à former le fœtus; seul,
l'esprit génital du mâle, uni à l'esprit génital de la femme, pénètre
dans les pores, ou, plus rarement, dans les tubes de l'utérus, qu'il
féconde par ce moyen.» Quel peut donc être l'effet d'une grande quantité
de sperme, au point de vue de la grandeur du fœtus? De plus, il
n'est pas toujours vrai que les hommes ainsi engendrés par des Incubes,
soient remarquables par la grandeur de leur corps; Alexandre le Grand,
par exemple, qu'on raconte être né de cette manière, comme nous l'avons
dit, était de fort petite taille, d'où ce vers:

  _Magnus Alexander corpore parvus erat._

_Item quamvis taliter concepti supra cæteros homines excellant, non
tamen hoc semper est in vitiis, sed aliquando in virtutibus etiam in
moralibus, ut patet in Scipione Africano, Cæsare Augusto, et Platone
Philosopho, de quibus Livius, Suetonius et Laertius respective scribunt,
quod optimi in moribus fuere; ut proinde arguere possimus, quod si alii
eodem modo geniti pessimi fuere, hoc non fuerit ex hoc, quod fuerint ab
Incubo geniti, sed quia tales ex proprio arbitrio extitere._

Enfin, quoique les personnages conçus dans ces conditions soient
généralement supérieurs aux autres hommes, ce n'est pas toujours dans
les vices qu'ils excellent, mais quelquefois aussi dans les vertus, même
morales; exemple: Scipion l'Africain, César-Auguste et Platon le
Philosophe, qui, d'après les témoignages respectifs de Tite-Live,
Suétone et Diogène Laërce, étaient de mœurs excellentes. De quoi nous
pouvons conclure que si d'autres individus, engendrés de même manière,
ont été de parfaits coquins, ce n'est pas parce qu'ils devaient la vie à
un Incube, mais parce que, de leur libre arbitre, il leur avait plu
d'être tels.

_Pariter ex textu Sacræ Scripturæ, _Gen._ c. 6. v. 4., habemus quod
gigantes nati sunt ex concubitu filiorum Dei cum filiabus hominum, et
hoc ad litteram sacri textus. Gigantes autem homines erant _statura
magna_, ut eos vocat Baruch, c. 3. v. 26, et excedente communem hominum
proceritatem. Monstruosa statura, robore, latrociniis, et tyrannide
insignes; unde Gigantes per sua scelera fuerunt maxima, et potissima
causa Diluvii, ait Cornelius a Lapid. _in Gen._ c. 6. v. 4. _§
Burgensis_. Non quadrat autem quorumdam expositio, quod nomine filiorum
Dei veniant filii Seth, et vocabulo filiarum hominum filiæ Cain, eo quod
illi erant pietati, Religioni, et cæteris virtutibus addicti,
descendentes autem a Cain viceversa: nam salva opinantium, Chrysost.
Cyrill. Theodor. Rupert. Ab., et Hilar. in Psalm. 132. apud Cornel. a
Lap. c. 6. G. v. 2. _§ Verum dies_, reverentia, talis expositio non
cohæret sensui patenti litteræ; ait enim Scriptura, quod ex conjunctione
talium nati sunt homines monstruosæ proceritatis corporeæ: ante illam
ergo tales gigantes non extiterunt: quod si ex ea orti sunt, hoc non
potuit esse ex eo, quod filii Seth coivissent cum filiabus Cain, quia
illi erant staturæ ordinariæ, prout etiam filiæ Cain, unde oriri ex his
naturaliter non potuerunt, nisi filii staturæ ordinariæ; si ergo
monstruosa statura filii nati sunt ex tali conjunctione, hoc fuit, quia
non fuerunt prognati ex ordinaria conjunctione viri cum muliere, sed ex
Incubis dæmonibus qui ratione naturæ ipsorum optime possunt vocari filii
Dei, et in hac sententia sunt Philosophi Platonici, et Franciscus
Georgius Venetus, tom. 1. problem. 74.: nec dissentiunt ab eadem Joseph.
Hebræus, Philo Judæus, S. Justinus Martyr, Clemens Alexandrinus, et
Tertullianus. Joseph. Hebræus, _Antiq._ l. 1., Philo, l. _de Gigant._,
S. Justinus M., _Apolog._ 1., Clemens Alex., lib. 3., Tertull., lib. _de
Habit. Mul._, apud Cornel., loc. cit., Hugo de S. Victor., _Annot. in
Gen._, c. 6., qui opinantur illos fuisse Angelos quosdam corporeos qui
in luxuriam cum mulieribus delapsi sunt, ut enim infra ostendemus istæ
duæ sententiæ in unam, et eamdem conveniunt._

On lit aussi dans la Sainte Écriture, _Genèse, chap. 6, verset 4_, que
des géants sont nés du commerce des fils de Dieu avec les filles des
hommes: ceci est la lettre même du texte sacré. Or, ces géants étaient
des hommes de _grande stature_, comme il est dit dans _Baruch, chap. 3,
verset 26_, et de beaucoup supérieurs aux autres hommes. Outre cette
taille monstrueuse, ils se signalaient encore par leur force, leurs
rapines, leur tyrannie; aussi est-ce aux crimes des Géants qu'il
convient d'attribuer la cause première et principale du Déluge, suivant
Cornelius a Lapide, dans son _Commentaire sur la Genèse_. Quelques-uns
prétendent que, sous le nom de Fils de Dieu, il faut entendre les fils
de Seth, et, sous celui de Filles des hommes, les filles de Caïn, parce
que les premiers pratiquaient la piété, la religion et toutes les autres
vertus, au rebours des enfants de Caïn, qui se signalaient par tout le
contraire; mais, sauf le respect dû à Chrysostome, Cyrille, Hilaire et
autres qui partagent cette opinion, on avouera qu'elle est en désaccord
avec le sens patent du texte. Que dit en effet l'Écriture? Que de la
conjonction des susdits sont nés des hommes d'une monstrueuse grandeur
corporelle: donc, ces géants n'existaient pas auparavant; et si leur
naissance a été le résultat de cette union, il n'est pas admissible
qu'on puisse l'attribuer au commerce des fils de Seth avec les filles de
Caïn, lesquels, étant eux-mêmes de taille ordinaire, n'ont pu procréer
que des enfants de taille ordinaire. Par conséquent, si la conjonction
dont il s'agit a donné le jour à des êtres d'une monstrueuse stature, il
faut y voir, non le commerce ordinaire de l'homme avec la femme, mais
l'opération des Démons Incubes, qui, à raison de leur nature, peuvent
très-bien être appelés fils de Dieu. Cet avis est celui des Philosophes
Platoniciens et de François Georges de Venise; et il n'est pas en
contradiction avec celui de Josèphe l'Historien, Philon de Judée, S.
Justin martyr, Clément d'Alexandrie et Tertullien, d'après lesquels ces
Incubes seraient des Anges corporels qui se sont laissés glisser dans le
péché de luxure avec les femmes. En effet, comme nous le montrerons plus
loin, il n'y a là, sous une apparence double, qu'une seule et même
opinion.

_33. Si ergo Incubi tales, ut fert communis sententia, Gigantes
genuerunt, accepto semine ab homine, juxta id, quod supra dictum est,
non potuerunt ex illo semine nasci nisi homines ejusdem staturæ plus,
minusve, cum eo a quo semen acceptum est: nec enim facit ad altiorem
corporis staturam major seminis quantitas, ita ut attracta insolite a
Dæmone, dum succubus fit homini, augeat ultra illius staturam enormiter
corpus ab eo geniti; quia, ut supra diximus, hoc residet in spiritu, et
non in mole seminis: ut proinde necesse sit concludere, quod ab alio
semine, quam humano hujusmodi gigantes nati sint, et proinde Dæmon
Incubus non humano, sed alio semine utatur ad generationem. Quid igitur
dicendum?_

33. Si donc ces Incubes, d'après l'avis commun, ont engendré des Géants
au moyen de sperme emprunté à l'homme ainsi qu'il a été dit plus haut,
il est impossible qu'il soit né de ce sperme autre chose que des hommes
de même taille, plus ou moins, que celui qui l'avait fourni; car ce
serait en vain que le Démon, en jouant avec l'homme son rôle de Succube,
lui soutirerait une dose extraordinaire de liqueur prolifique pour en
procréer des enfants de plus forte taille: la dose ici ne fait rien à
l'affaire, puisque, comme nous l'avons dit, tout dépend de la vitalité
de cette liqueur, non de sa quantité. Nous arrivons donc forcément à
cette conclusion: que les Géants sont nés d'un sperme autre que celui de
l'homme, et que, par conséquent, le Démon Incube, pour engendrer,
emploie un sperme qui n'est pas emprunté à l'homme. Mais alors, que
faut-il dire?

_34. Quantum ad hoc, sub correctione Sanctæ Matris Ecclesiæ, et mere
opinative dico, Incubum Dæmonem dum mulieribus commiscetur, ex proprio
ipsius semine hominem generare._

34. Sous le contrôle de Notre Sainte Mère Église, et à titre de simple
opinion, je dis que le Démon Incube, dans son commerce avec les femmes,
engendre le fœtus humain de sa propre semence.

_35. Paradoxa in fide, et parum sana nonnullis videbitur hæc opinio; sed
lectorem meum deprecor, ut judicium non præcipitet de ea: ut enim
incivile est nondum tota lege perspecta judicare, ut Celsus, lib. 24.
ff. de legib. et S. C., ait, ita neque damnanda est opinio, nisi prius
examinatis, ac solutis argumentis, quibus innititur. Ad probandam igitur
supradatam conclusionem, nonnulla sunt necessario præmittenda._

35. Beaucoup de gens trouveront cette proposition hétérodoxe et peu
sensée, mais je supplie mon lecteur de ne pas la condamner à la légère;
car si, comme l'observe Celse, il n'est pas convenable de prononcer un
jugement sans avoir examiné la loi sous toutes ses faces, de même il est
injuste de condamner une opinion avant d'avoir pesé et réfuté les
arguments sur lesquels elle s'appuie. Il s'agit donc de prouver ma
conclusion, et je dois nécessairement, à cet effet, entrer dans quelques
développements.

_36. Præmittendum primo de fide est, quod dentur Creaturæ pure
spirituales nullo modo de materia corporea participantes, prout habetur
ex Concillio Lateranensi, sub Innocentio Tertio, c. Firm. de Sum. Trin.
et Fid. Cath. Conc. Eph. in Epist. Cyrill. ad Reggia, et alibi.
Hujusmodi autem sunt Angeli beati, et Dæmones damnati ad ignem
perpetuum. Quamvis vero nonnulli Doctores, Bann. par. 1. q. 5. ar. 1.
Can. _de Loc. Theol._ l. 5. c. 5. Sixt. seu _Bibliot. San._ l. 5. annot.
8., Mirand. _Sum. Concil._ vº. _Angelus_, Molina, p. 1. q. 50., a. 1.,
Carranz., _Annot. ad Synod._ 7., etiam post Concilium illud docuerint
spiritualitatem Angelorum et Dæmonum non esse de fide, ita ut nonnulli
alii, Bonav. in lib. 2. sent. dist. 3. q. 1., Scot. _de Anim._ q. 15.,
Cajet. _in Gen._ c. 4., Franc. Georg. _Problem._ l. 2. c. 57., August.
Hyph., _de Dæmon._, l. 3. c. 3., scripserint illos esse corporeos, et
proinde Angelos Dæmonesque corpore et spiritu constare non esse
propositionem hæreticam, neque erroneam probet Bonaventura Baro, _Scot.
Defens._ tom. 9. apolog. 2., act. 1., p. § 7.: tamen quia Concilium
ipsum statuit de fide tenendum, _Deum esse Creatorem omnium visibilium,
et invisibilium, spiritualium, et corporalium, qui utramque de nihilo
condidit creaturam spiritualem et corporalem Angelicam, videlicet ut
mundanam_: ideo dico de fide esse quasdam creaturas dari mere
spirituales, et tales esse Angelos, non quidem omnes, sed quosdam._

36. En premier lieu, je constate, comme un article de foi, l'existence
de Créatures purement spirituelles, n'ayant aucun rapport avec la
matière corporelle, ainsi que l'a décidé le Concile de Latran, sous
Innocent III. Tels sont les Anges bienheureux, et les Démons condamnés
au feu éternel. Un certain nombre de Docteurs, il est vrai, ont
enseigné, même après ce Concile, que la spiritualité des Anges et des
Démons n'était pas article de foi; d'autres même, allant plus loin, ont
affirmé qu'ils étaient corporels, d'où Bonaventure Baron a conclu qu'il
n'y avait rien d'hérétique ni d'incohérent à donner aux Anges et aux
Démons une double substance, corporelle et spirituelle. Cependant, en
présence de la déclaration formelle du Concile, qu'il est de foi que
_Dieu est le Créateur de toutes choses visibles et invisibles,
spirituelles et corporelles, qui a tiré du néant toute créature
spirituelle et corporelle, Angélique ou terrestre_, je dis qu'il est de
foi d'admettre l'existence de certaines créatures purement spirituelles,
et que tels sont les Anges: non pas tous, mais un certain nombre.

_37. Inaudita forsan erit sententia hæc, sed non destituta erit
probabilitate. Si enim a Theologis tanta inter Angelos diversitas
specifica, et proinde essentialis statuitur, ut in via D. Thomæ, p. p.,
q. 50., ar. 4., plures Angeli nequeant esse in eadem specie, sed
quilibet Angelus propriam speciem constituat, profecto nulla invenitur
repugnantia, quod Angelorum nonnulli sint purissimi spiritus, et proinde
excellentissimæ naturæ, alii autem corporei, et minus excellentes, et
eorum differentia petatur per corporeum, et incorporeum. Accedit quod
hac sententia facile solvitur alias insolubilis contradictio inter duo
Concilia Œcumenica, nempe Septimam Synodum generalem, et dictum
Concilium Lateranense: siquidem in illa Synodo, quæ est secunda Nicæna,
actione quinta, productus est liber Joannis Thessalonicensis scriptus
contra quemdam Philosophum gentilem, in quo ita habetur: _De Angelis, et
Archangelis, atque eorum Potestatibus, quibus nostras Animas adjungo,
ipsa Catholica Ecclesia sic sentit, esse quidem intelligibiles, sed non
omnino corporis expertes, et insensibiles, ut vos Gentiles dicitis,
verum tenui corpore præditos, et æreo, sive igneo, sicut scriptum est:
qui facit Angelos suos spiritus, et ministros suos ignem urentem._ Et
infra: _Quamquam autem non sint ut nos, corporei, utpote ex quatuor
elementis, nemo tamen vel Angelos, vel Dæmones, vel Animas dixerit
incorporeas: multoties enim in proprio corpore visi sunt ab illis,
quibus Dominus oculos aperuit._ Et cum omnia lecta fuissent coram
Patribus synodaliter congregatis, Tharasius, Patriarcha
Constantinopolitanus, poposcit adprobationem Sanctæ Synodi his verbis:
_Ostendit Pater, quod Angelos pingi oporteat, quoniam circumscribi
possunt, et ut homines apparuerunt_. Synodus autem uno ore respondit:
_Etiam, Domine_._

37. Ceci paraîtra étrange peut-être, mais on conviendra que ce n'est pas
improbable. Si en effet les Théologiens s'accordent à constater parmi
les Anges une diversité spécifique, et par suite essentielle, si grande
que, à en croire S. Thomas, il n'existe pas deux Anges de même espèce,
mais que chacun d'eux constitue une espèce à lui seul, quelle difficulté
trouvera-t-on à ce que certains Anges soient des esprits très-purs,
conséquemment de nature très-supérieure, et qu'il y en ait d'autres qui
soient corporels et de nature moins parfaite, différant ainsi les uns
des autres par leur substance corporelle et incorporelle? Cette
doctrine, remarquons-le, a l'avantage de concilier aisément les
décisions, autrement incompatibles, de deux Conciles Œcuméniques,
savoir le Septième Synode Général, et le susdit Concile de Latran. En
effet, dans la cinquième séance de ce Synode, qui est le deuxième de
Nicée, on produisit un livre de Jean de Thessalonique, écrit contre un
Philosophe païen, où se trouvent les propositions suivantes: «_A l'égard
des Anges, des Archanges et de leurs Puissances, auxquelles j'adjoindrai
nos propres Ames, l'avis réel de l'Église Catholique est que ce sont des
intelligences, mais non tout à fait dépourvues de corps et insensibles
comme vous autres Gentils le prétendez; elle leur reconnaît au contraire
un corps subtil, de la nature de l'air ou du feu, suivant ce qui est
écrit: Il fait des esprits ses Anges, et du feu ardent son Ministre._»
Et encore: «_Bien qu'ils ne soient pas corporels à notre manière,
c'est-à-dire composés des quatre éléments, il est néanmoins impossible
de dire que les Anges, les Démons et les Ames sont incorporels; car ils
sont apparus nombre de fois, revêtus de leur propre corps, à ceux dont
le Seigneur a daigné ouvrir les yeux._» Et après que ce livre eut été lu
dans son entier devant tous les Pères réunis en synode, Tharasius,
Patriarche de Constantinople, le soumit en ces termes à l'approbation du
Saint Synode: «_La démonstration du Père conclut à ce que les Anges
doivent être représentés en peinture, puisque leur forme est
circonscrite, et qu'on les a vus sous la figure humaine._» A quoi le
Synode, d'une voix unanime, répondit: «_Oui, Monseigneur._»

_38. Hanc autem Conciliarem adprobationem de materia ad longum
pertractata a D. Joanne in libro coram Patribus lecto, statuere
articulum fidei circa corporeitatem Angelorum, perspicuum est: unde ad
tollendam contradictionem hujus, cum allata definitione Concilii
Lateranensis multum desudant Theologi. Unus enim, Suarez, _de Angelis_,
ait, quod Patres non contradixerunt tali asserto de corporeitate
Angelorum, quia non de illa re agebatur. Alius, Bann., in p. p. q. 10.,
ait, quod Synodus adprobavit conclusionem, nempe Angelos pingi posse,
non tamen adprobavit rationem, _quia corporei sunt_. Alius, Molin., in
p. p., q. 50. a. 1., ait, quod definitiones Conciliares in illa Synodo
factæ sunt solum _actione septima_, proinde ea quæ habentur in
actionibus præcedentibus non esse definitiones de fide. Alii, Joverc. et
Mirand., Sum. Conc., scribunt nec Nicænum, nec Lateranense Concilium
intendisse definere de fide quæstionem; et Nicænum quidem locutum fuisse
juxta opinionem Platonicorum, quæ ponit Angelos corporeos, et tunc
prævalebat; Lateranense autem locutum esse juxta mentem Aristotelis,
qui, l. 12. _Metaphys._, tex. 49., ponit intelligentias incorporeas, quæ
sententia contra Platonicos apud plerosque Doctores invaluit expost._

38. Maintenant, que cette approbation par un Concile de la doctrine
exposée tout au long dans le livre de Jean, constitue un article de foi
à l'égard de la corporéité des Anges, ceci ne fait pas l'ombre d'un
doute: aussi les Théologiens suent-ils sang et eau pour enlever à cette
décision ce qu'elle a de contradictoire avec la définition, rapportée
plus haut, du Concile de Latran. A en croire Suarez, si les Pères n'ont
pas contredit une telle assertion de la corporéité des Anges, c'est que
ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Un autre prétend que le Synode
a bien approuvé la conclusion, à savoir qu'on pouvait peindre les Anges,
mais non le motif donné, _qu'ils sont corporels_. Un troisième, Molina,
fait observer que les définitions conciliaires émises par ce Synode,
l'ont été seulement dans _la septième séance_, d'où il conclut que
celles des séances précédentes ne sont pas des définitions de foi.
D'autres, enfin, écrivent que ni le Concile de Nicée, ni celui de Latran
n'ont entendu définir une question de foi: le Concile de Nicée ayant
parlé suivant l'opinion des Platoniciens, qui fait des Anges des êtres
corporels et qui prévalait alors; le Concile de Latran, au contraire,
ayant suivi l'autorité d'Aristote, lequel, au livre 12 de sa
_Métaphysique_, établit l'existence d'intelligences incorporelles,
doctrine qui, depuis, a eu gain de cause contre les Platoniciens auprès
de la plupart des Docteurs.

_39. Sed quam frigidæ sint istæ responsiones nemo non videt, ac eas
minime satisfacere oppositioni palmariter demonstrat Bonaventura Baro,
_Scot. Defens._, tom. 9., apolog. 2., actio. 1., § 2. per totum. Proinde
ad tollendam contradictionem Conciliorum dicendum est, Nicænum locutum
esse de una, Lateranense autem de alia specie Angelorum, et illam quidem
corpoream, hanc vero penitus incorpoream; et sic conciliantur, aliter
irreconciliabilia Concilia._

39. Mais il est aisé de voir combien ces réponses sont faibles, et
Bonaventure Baron (_Scot. Defens._, tome 9), démontre jusqu'à l'évidence
qu'elles ne supportent pas l'examen. Donc, pour mettre d'accord ces deux
Conciles, il faut dire que celui de Nicée a voulu parler d'une espèce
d'Anges, et celui de Latran d'une autre espèce: la première corporelle,
la seconde, au contraire, absolument incorporelle; et c'est ainsi que se
concilient deux Conciles autrement inconciliables.

_40. Præmittendum 2º., nomen Angeli esse nomen officii, non naturæ, ut
concorditer scribunt S. S. Patres: Ambros. in c. 1. _epist. ad Hebr._,
Hilarius, l. 5. _de Trin._, Augustinus, lib. 15. _de Civit. Dei._ c.
23., Gregorius, _Hom. 34. in Evang._, Isidorus, l. _de Sum. Bonit._, c.
12.; unde præclare ait D. Ambrosius: Angelus non ex eo quod est
spiritus, ex eo quod agit, Angelus, quia _Angelus_ Græce, Latine
_Nuntius_ dicitur; sequitur igitur ex hoc, quod illi, qui ad aliquod
ministerium a Deo mittuntur, sive spiritus sint, sive homines, Angeli
vocari possunt; et de facto ita vocantur in Scripturis Sacris: nam de
Sacerdotibus, Concionatoribus, ac Doctoribus, qui tanquam Nuntii Dei
explicant hominibus divinam voluntatem, dicitur, _Malach._ c. 2. v. 7.:
_Labia Sacerdotis custodient scientiam, et legem requirent ex ore ejus,
quia Angelus Domini exercituum est_. D. Joannes Baptista ab eodem
Propheta, c. 3. v. 1., vocatur Angelus, dum ait: _Ecce ego mitto Angelum
meum, et præparabit viam ante faciem meam._ Et hanc prophetiam esse ad
litteram de S. Joanne Baptista testatur Christus Dominus in _Evangelio
Matthæi_, 11., v. 10. Immo et ipse Deus, quia fuit missus a Patre in
mundum ad evangelizandum legem gratiæ, vocatur Angelus. Ita in prophetia
Isaiæ, c. 9. v. 6., juxta versionem Septuaginta: _Vocabitur nomen ejus
magni consilii Angelus_, et clarius in Malachiæ c. 3. v. 1.,: _Veniet ad
templum sanctum suum Dominator quem vos quæritis, et Angelus testamenti,
quem vos vultis_. Quæ prophetia ad litteram est de Christo Domino.
Sequitur igitur nullum absurdum sequi ex hoc, quod dicimus Angelos
quosdam esse corporeos, nam et homines, qui corpore constant, Angeli
vocabulo efferuntur._

40. En deuxième lieu, nous devons observer que le nom d'Ange ne
s'applique pas à la nature, mais à la fonction: là-dessus les Saints
Pères sont d'accord (S. Ambroise, sur l'_Épître aux Hébreux_; S.
Augustin, _Cité de Dieu_; S. Grégoire, _Homélie 34 sur les Évangiles_;
S. Isidore, _de la Suprême Bonté_). L'Ange, dit très-bien S. Ambroise,
n'est pas ainsi appelé pour sa qualité d'esprit, mais pour la fonction
qu'il remplit: Ἄγγελος en Grec, en Latin _Nuntius_, c'est-à-dire
_Envoyé_; d'où il résulte que ceux à qui Dieu confie quelque mission,
esprits ou hommes, peuvent recevoir la qualification d'Anges, et c'est
réellement ce qui a lieu dans les Saintes Écritures, où se lisent les
paroles suivantes appliquées aux Prêtres, aux Prédicateurs et aux
Docteurs qui, en qualité d'Envoyés de Dieu, expliquent aux hommes la
volonté divine (_Malachie_, chap. 2, v. 7): «_Les lèvres du prêtre
seront les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche qu'on
recherchera la connaissance de la loi, parce qu'il est l'Ange du
Seigneur des armées_.» Le même prophète, chap. 3, v. 1, donne le nom
d'Ange à S. Jean-Baptiste, dans ce passage: «_Je vais vous envoyer mon
ange, qui préparera ma voie devant ma face._» Que cette prophétie se
rapporte à la lettre à S. Jean-Baptiste, c'est ce qu'atteste
Notre-Seigneur Jésus-Christ, _Evangile selon S. Mathieu_, 11, v. 10. Il
y a plus: Dieu lui-même est appelé Ange, parce qu'il a été envoyé par
son Père pour annoncer au monde la loi de grâce. Témoin la prophétie
d'Isaïe, chap. 9, v. 6, suivant la version des Septante: «_Il sera
appelé Ange de grand conseil._» Et plus clairement encore dans Malachie,
chap. 3, v. 1: «_Le Dominateur que vous cherchez, et l'Ange de
l'alliance si désiré de vous, viendra dans son temple_», prophétie qui
s'applique littéralement au Seigneur Christ. Il n'y a donc, de notre
part, aucune absurdité à dire que certains Anges sont corporels, puisque
ce nom d'Ange est donné à des hommes, qui, assurément, ont un corps.

_41. Præmittendum 3º., nondum rerum naturalium, quæ sunt in Mundo, satis
perspectam esse existentiam, aut naturam, ut proinde aliquid negandum
sit ex eo, quod de illo nunquam alias dictum, aut scriptum fuerit. Patet
enim tractu temporis detectas esse novas terras, quas Antiqui nostri
ignorarunt, novaque animalia, herbas, plantas, fructus, semina nunquam
alias visa; et si pervia esset Terra Australis incognita, cujus
indagatio, et lustratio a multis hucusque incassum tentata est, adhuc
nova nobis alia panderentur. Patet adhuc, quod per inventionem
Microscopii, et alias machinas, et organa Philosophiæ experimentales
modernæ, sicut etiam per exactiorem indaginem Anatomistarum, multarum
rerum naturalium existentiam, vires, naturamque tum innotuisse, tum
dietim innotescere, quæ præcedentes Philosophi ignorarunt, ut patet in
auro fulminante, phosphoro, et centum aliis chymicis experimentis,
circulatione sanguinis, venis lacteis, vasis lymphaticis, et aliis
hujusmodi quæ nuper Anatomistæ adinvenerunt. Proinde ineptum erit
aliquod exsibillare ex hoc quod de eo nullus Antiquorum scripserit,
attento maxime Logicorum axiomate, quod locus ab auctoritate negativa
non tenet._

41. En troisième lieu, il faut bien convenir que l'on n'a pas encore
assez scruté l'existence ni la nature des choses naturelles de ce monde,
pour qu'il soit permis de nier un fait, par cela seul que d'autres n'en
ont jamais rien dit ou écrit. N'est-il pas avéré que, dans le cours des
temps, de nouvelles terres ont été découvertes que nos Anciens avaient
ignorées? de même des animaux nouveaux, des herbes, des plantes, des
fruits, des semences que nulle part ailleurs on n'avait vus? Et si l'on
arrivait enfin à explorer cette mystérieuse Terre Australe, comme tant
de voyageurs l'ont vainement tenté jusqu'ici, combien de choses
nouvelles nous seraient encore révélées! N'est-ce pas aussi un fait
avéré que l'invention du Microscope et d'autres instruments employés par
la Philosophie expérimentale moderne, jointe aux procédés
d'investigation plus exacts des Anatomistes, a mis ou met tous les jours
en lumière l'existence, les propriétés, le caractère d'une foule de
choses naturelles inconnues aux anciens Philosophes, telles que l'or
fulminant, le phosphore, et cent autres compositions chimiques, la
circulation du sang, les veines lactées, les vases lymphatiques et
autres phénomènes semblables récemment découverts par les Anatomistes?
Persifler une doctrine parce qu'on n'en trouve mention dans aucun auteur
ancien, est donc chose inepte, surtout si l'on veut bien tenir compte de
cet axiome de Logique: _locus ab auctoritate negativa non tenet_.

_42. Præmittendum 4º., quod in Sacra Scriptura, et Ecclesiasticis
traditionibus non traditur nisi id, quod ad Animæ salutem necessarium
est, quoad credendum, sperandum et amandum; unde inferre non licet ex
eo, quod nec ex Scriptura, nec ex traditione aliquod habetur, proinde
negandum sit, quod illud tale existat: aut nos quidem Fides docet, Deum
per Verbum suum omnia creasse visibilia, et invisibilia; pariterque ex
Jesu Christi Domini nostri meritis tum gratiam, tum gloriam omni, et
cuivis rationali creaturæ conferri. Num autem alius Mundus a nostro,
quem incolimus, sit; et in eo alii homines non ab Adam prognati, sed
alio modo a Deo creati existant (sicut ponunt illi, qui lunarem globum
habitatum opinantur); pariterque num in hoc Mundo, quem incolimus, aliæ
existant creaturæ rationales ultra homines, et Spiritus Angelicos, quæ
regulariter hominibus sint invisibiles, et per accidens, et earum
executiva potentia fiant visibiles: hoc nullo modo spectat ad fidem, et
hoc scire, aut ignorare non est ad salutem hominis necessarium, sicut
nec scire rerum omnium physicarum numerum aut naturam._

42. En quatrième lieu, observons que la Sainte Écriture et les
traditions ecclésiastiques ne nous enseignent rien au delà de ce qui est
nécessaire au salut de l'âme, c'est-à-dire à la Foi, à l'Espérance et à
la Charité. Donc, de ce qu'une chose n'est constatée ni par l'Écriture,
ni par la tradition, il ne faut pas conclure que cette chose n'existe
pas. Par exemple, la Foi nous enseigne que Dieu, par son Verbe, a créé
des choses visibles et invisibles; et pareillement, que toute créature
raisonnable obtient personnellement la grâce et la gloire par les
mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Maintenant, qu'il existe un
Monde, autre que celui que nous habitons; que dans ce monde-là il y ait
des hommes non issus d'Adam, mais créés par Dieu de quelque autre
manière, comme le supposent ceux qui logent des habitants dans la lune;
ou encore, que dans ce Monde même que nous habitons, il y ait des
créatures raisonnables indépendamment des hommes et des Esprits
Angéliques, lesquelles créatures nous sont généralement invisibles et ne
se découvrent à l'homme que par accident, par un acte de leur propre
puissance: tout cela n'a rien à faire avec la Foi, et le savoir ou
l'ignorer n'est pas plus nécessaire au salut de l'homme, que de savoir
le nombre ou la nature de toutes les choses physiques.

_43. Præmittendum 5º., nullam inveniri repugnantiam, nec in Philosophia,
nec in Theologia, quod dari possint creaturæ rationales constantes
spiritu et corpore, aliæ ab homine, quia si esset repugnantia hoc esset
vel ex parte Dei (et hoc non quia ipse omnipotens est), vel ex parte rei
creabilis; et neque hoc, quia sicut creatura mere spiritualis, ut
Angeli, creata est, et mere materialis, ut Mundus, et partim
spiritualis, partim corporea, corporeitate terrestri, et crassa, ut
homo, ita creabilis est creatura constans spiritu rationali, et
corporeitate minus crassa, sed subtiliore, quam sit homo. Et profecto
post Resurrectionem Anima Beatorum erit unita corpori glorioso dote
subtilitatis donato: ut proinde concludi posset, potuisse Deum creare
creaturam rationalem corpoream, cui naturaliter indita sit corporis
subtilitas, sicut per gratiam corpori glorioso confertur._

43. En cinquième lieu, ni la Philosophie, ni la Théologie ne fournissent
aucune objection à cette donnée de créatures raisonnables ayant esprit
et corps, et distinctes de l'homme. L'objection, en effet, ne saurait
être qu'une impossibilité tirée soit de Dieu (ce qui est faux puisque
Dieu est tout-puissant); soit de la chose à créer, ce qui est faux
encore, car, de même qu'il existe des créatures purement spirituelles,
comme les Anges, ou purement matérielles, comme le Monde, ou enfin
moitié spirituelles, moitié corporelles, et d'une corporéité terrestre
et épaisse, comme l'homme, de même peut-on admettre une créature douée
d'un esprit raisonnable, et d'une corporéité moins épaisse et plus
subtile que l'homme. Il n'est pas douteux d'ailleurs qu'après la
Résurrection, l'âme des Bienheureux sera unie à un corps glorieux et
subtil: d'où il est permis de conclure que Dieu a pu créer un être
raisonnable et corporel, dont le corps est naturellement subtil comme le
corps glorieux transfiguré par la grâce.

_44. Astruitur autem magis talium creaturarum possibilitas ex solutione
argumentorum, quæ contra positam conclusionem fieri possunt, pariterque
ex responsione ad interrogationes, quæ possunt circa eam formari._

44. Mais, pour mieux établir la possibilité de ces créatures, nous
allons résoudre les arguments qu'on peut former contre notre conclusion
et répondre aux questions qu'elle soulève.

_45. Prima interrogatio est, an tales creaturæ dicendæ essent animalia
rationalia? Quod si sic, quomodo different ab homine, cum quo communem
haberent definitionem?_

45. Première question: ces créatures devraient-elles être appelées
animaux raisonnables? et dans l'affirmative, en quoi différeraient-elles
de l'homme, avec lequel cette définition leur serait commune?

_46. Respondeo quod essent animalia rationalia sensibus, et organis
corporis prædita, sicut homo: differrent autem ab homine non solum
ratione corporis tenuioris, sed etiam materiæ. Homo siquidem ex
crassiore elementorum omnium parte, puta ex luto, nempe aqua et terra
crassa formatus est, ut constat ex Scriptura, _Gen. 2._ v. 7.; ista vero
formata essent ex subtiliore parte omnium, aut unius, seu alterius
elementorum; ut proinde alia essent terrea, alia aquea, alia ærea, et
alia ignea, et ut eorum definitio cum hominis definitione non
conveniret, addendum esset definitioni hominis crassa materialitas sui
corporis, per quam a dictis animalibus differret._

46. Je réponds: oui, ce seraient des animaux raisonnables, munis de sens
et d'organes corporels, ainsi que l'homme; toutefois, elles
différeraient de l'homme, non-seulement par la nature plus subtile de
leur corps, mais par la matière. En effet, l'homme a été formé, comme le
constate l'Écriture, de la partie la plus épaisse de tous les éléments,
c'est-à-dire de boue, mélange épais d'eau et de terre: ces créatures, au
contraire, seraient formées de la partie la plus subtile de tous les
éléments, ou de l'un d'eux; ainsi les unes tiendraient de la terre, les
autres de l'eau, ou de l'air, ou du feu, et pour éviter de les définir
dans les mêmes termes que l'homme, il faudrait ajouter à la définition
de ce dernier la mention de la matérialité épaisse de son corps, par où
il différerait de ces créatures.

_47. Secunda interrogatio est, quandonam hujus modi animalia fuissent
condita, et num cum brutis producta a terra, aut ab aqua, ut
quadrupedia, et aves respective; an vero a Domino Deo formata, ut fuit
homo?_

47. Seconde question: A quelle époque faudrait-il assigner l'origine de
ces animaux, et seraient-ils le produit de la terre ou de l'eau, comme
les bêtes, quadrupèdes, oiseaux, etc.; ou, au contraire, auraient-ils
été créés, ainsi que l'homme, par le Seigneur Dieu?

_48. Respondeo quod de fide est, quod posito, quod existant de facto,
creata sint a principio Mundi: sic enim definitur a Concilia Lateranensi
(Firm. de Sum. Trinit. et Fide cathol.); nempe quod Deus sua omnipotenti
virtute simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creaturam,
spiritualem et corporalem. Sub illa etenim Creaturarum generalitate
etiam illa animalia essent comprehensa. Quo vero ad eorum formationem,
decuisse ipsorum corpus a Deo ministerio Angelorum formatum fuisse,
sicut a Deo formatum legimus corpus hominis, quia ipsi copulandus erat
spiritus immortalis, quandoquidem spiritus incorporeus, et proinde
nobilissimus corpori pariter originaliter nobiliori cæteris brutis
jungendus erat._

48. Je réponds: Il est de foi, et le Concile de Latran l'a expressément
défini, que tout ce qui existe de fait et actuellement, a été créé dès
le commencement du monde. Par sa vertu toute-puissante, Dieu a tiré
ensemble du néant, à l'origine des siècles, les deux ordres de
créatures, spirituelles et corporelles. Or, les animaux en question
seraient compris dans la généralité des créatures. Quant à leur
formation, on pourrait dire que c'est Dieu lui-même qui, par le
ministère des Anges, a fait leur corps comme il a fait celui de l'homme,
auquel devait être uni un esprit immortel. En effet, ce corps étant, de
sa nature, plus noble que celui des autres animaux, il y avait lieu d'y
joindre un esprit incorporel et très-noble.

_49. Tertia interrogatio, an talia animalia habuissent originem ab uno
solo, velut omnes homines ab Adam, an vero plura simul formata essent
sicut fuit de cæteris animantibus a terra, et aqua productis, in quibus
fuerunt Mares, et Fœminæ quæ speciem per generationem conservant? Et
si hoc oporteret inter talia animalia esse distinctionem sexus; ipsa
nasci, et interire; passionibus sensus affici, nutriri, crescere; et
tunc quo alimenta vescerentur, esset quærendum; præterea an vitam
socialem ducerent, ut homines; qua politica regerentur; num urbes ad
habitandum struxissent; num artes, studia, possessiones, et bella inter
ea essent, sicut est in hominibus._

49. Troisième question: Ces animaux descendraient-ils d'un seul
individu, comme tous les hommes d'Adam; ou, au contraire, y en aurait-il
eu plusieurs de créés en même temps, comme dans les différentes espèces
produites de la terre et de l'eau, où se sont trouvés des mâles et des
femelles pour se perpétuer par la génération? Ensuite, y aurait-il entre
eux des distinctions de sexes? Seraient-ils sujets à naître et à mourir?
Auraient-ils des sens, des passions, besoin de nourriture, faculté de
croissance? Et alors, quels seraient leurs aliments? Enfin,
vivraient-ils en société, comme les hommes? Par quelles lois
seraient-ils régis? Bâtiraient-ils des villes pour y habiter?
Cultiveraient-ils les arts et les lettres? Posséderaient-ils des biens
et se feraient-ils la guerre entre eux, comme les hommes?

_50. Respondeo: potuit esse quod omnia ab uno, velut homines ab Adam,
sint progenita; potuit pariter esse, quod ex iis multi mares, et plures
fœminæ fuissent formatæ, a quibus per generationem eorum species
essent propagatæ. Ultro admitteremus talia animalia oriri, et mori;
mares alios, alias fœminas inter ea esse; passionibus, sensibus
agitari velut homines; nutriri et crescere secundum molem sui corporis;
cibum autem ipsorum non crassum qualem requirit crassities corporis
humani, sed substantiam tenuem, et vaporosam emanantem per effluvia
spirituosa a rebus physicis pollentibus corpusculis maxime volatilibus,
ut nidor carnium maxime assatarum, vapor vini, fructuum, florum,
aromatum, a quibus copiosa hujusmodi effluvia usque ad totalem partium
subtiliorum, ac volatilium evaporationem scaturiunt. Talia autem
animalia civilem vitam ducere posse, et inter ea distinctos esse gradus
dominantium ac servientium pro conditione naturæ ipsorum, artesque,
scientias, ministeria, exercitia, loca, mansiones, ac alia necessaria ad
eorum conservationem, nullam penitus importat repugnantiam._

50. Je réponds: Il se peut que tous descendent d'un seul individu, comme
les hommes d'Adam; il se peut aussi qu'il en ait été créé, dès
l'origine, un certain nombre, mâles et femelles, qui ont servi à
propager l'espèce. Nous admettrons encore qu'ils naissent et qu'ils
meurent; qu'ils se divisent en mâles et en femelles; qu'ils ont, comme
les hommes, des sens et des passions; que leur corps se nourrit et se
développe: toutefois, leur nourriture ne doit pas être grossière comme
celle qu'exige le corps humain, mais une substance délicate et
vaporeuse, émanant par effluves spiritueuses de tout ce qui, dans la
nature, abonde en corpuscules très-volatils, comme le fumet des viandes,
et spécialement des viandes rôties, la vapeur du vin, des fruits, des
fleurs, des aromates, d'où se dégagent des effluves de ce genre, jusqu'à
évaporation parfaite des parties subtiles et volatiles. Que, du reste,
ils puissent vivre en société; qu'il y ait entre eux différentes
conditions de rang et de préséance; qu'ils cultivent les arts et les
sciences; qu'ils exercent des fonctions, entretiennent des armées,
bâtissent des villes, et fassent enfin tout ce qui est nécessaire à leur
conservation: c'est à quoi je ne verrais, au fond, rien à objecter.

_51. Quarta interrogatio est, qualis esset eorum corporis figuratio, an
humanam, an aliam formam, et qualem haberent, et an partes corporis
ipsorum haberent ordinem essentialem inter se, ut corpora cæterorum
animalium, an vero accidentalem tantum, ut corpora fluidarum
substantiarum, ut olei, aquæ, nubis, fumi, etc.; et num substantiæ
suarum partium organicarum diversimode constarent, ut organa hominum, in
quibus sunt aliæ partes crassissimæ, ut ossa, aliæ minus crassæ, ut
cartilagines, aliæ tenues, ut membranæ._

51. Quatrième question: Quelle serait la forme de leur corps? Serait-ce
la forme humaine ou quelque autre? Y aurait-il, entre les diverses
parties de leur corps, un ordre essentiel, comme on le voit dans les
autres animaux, ou seulement accidentel, comme dans les substances
fluides, telles que l'huile, l'eau, les nuées, la fumée, etc.? Ces
parties organiques seraient-elles composées de substances différentes,
comme les organes du corps humain, où se trouvent des parties
très-épaisses, telles que les os; d'autres moins épaisses, telles que
les cartilages; et d'autres minces, telles que les membranes?

_52. Respondeo, quod quantum ad figuram corpoream nihil certi affirmare
debemus, aut possumus, cum talis figura non sit exacte nobis sensibilis,
nec quoad visum, nec quoad tactum præ sui corporis tenuitate, ac
perspicacitate; qualis proinde vere sit, noverent ipsi, aliique, qui
substantias immateriales intuitive cognoscere possunt. Quoad
congruentiam et probabilitatem dico, illa referre speciem corporis
humani, cum aliquo distinctivo a corpore humano, nisi forte ad hoc
sufficiat sua ipsorum tenuitas. Ducor, quia corpus humanum plasmatum a
Deo perfectissimum est, inter animalia quæque, et cum cætera bruta in
terram sint prona, eo quia anima eorum mortalis est, Deus, ut ait poeta
Ovid., _Metamorphos._:_

  Os homini sublime dedit, cœlumque tueri
  Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus;

_quia anima hominis immortalis ordinata est ad cœlestem mansionem.
Cum igitur animalia, de quibus loquimur, spiritum haberent immaterialem,
rationalem, ac immortalem, et proinde capacem beatitudinis, ac
damnationis, congruum est, quod corpus, cui talis spiritus copulatur,
simile sit omnium animalium nobilissimo, corpori humano. Ex hac
positione sequitur, quod ejus corporis partes ordinem inter se
essentialem habere deberent; nec enim pes capiti, aut ventri manus
conjungi deberet: sed congrua membrorum essentiali dispositione
ordinata, ut essent idonea ministeriis propriis perficiendis. Quo autem
ad partes componentes ipsarum organa, dico quod necessarium esset, ut
nonnullæ ipsarum essent solidiores, aliæ minus solidæ, aliæ tenues, aliæ
tenuissimæ pro necessitate operationis organicæ. Nec contra hanc
positionem facile potest asseri tenuitas ipsorum corporum: quippe
soliditas aut crassities organicarum partium, de qua dicimus, non esset
talis simpliciter, sed comparative ad alias partes tenuiores. Et hoc
patere potest in omnibus corporibus fluidis naturalibus, ut vino, oleo,
lacte, etc.; quantumvis enim omnes partes in ipsis videantur homogeneæ,
ac similares, non tamen ita est; nam in ipsis est pars terrea, pars
aquea, sal fixum, sal volatile, et pars sulfurea, quæ omnia
manipulatione spargirica oculis subjici possunt. Ita esset in casu
nostro: posito enim quod talium animalium corpora subtilia, et tenuia,
ut corpora naturalia fluida, velut aqua, et ær, essent, non tamen
tolleretur, quin in ipsorum partibus diversæ inter se essent qualitates,
et aliquæ ipsarum comparative ad alias essent solidæ, et aliæ tenuiores,
quamvis totum corpus ex ipsis compositum tenue dici posset._

52. Je réponds: En ce qui concerne la forme de leur corps, nous ne
devons ni ne pouvons rien affirmer de certain, puisque cette forme ne
tombe pas sous nos sens, étant trop délicate pour notre vue et notre
toucher. Laissons donc cette connaissance à eux-mêmes et à ceux qui ont
le privilége de discerner intuitivement les substances immatérielles.
Mais, en tant que probabilité, je dis que cette forme doit se rapporter
à celle du corps humain, avec quelque particularité distinctive, si la
délicatesse même de leur corps n'en est pas une suffisante. Et ce qui me
confirme dans cette opinion, c'est de considérer que le corps humain, de
tous les ouvrages de Dieu, est le plus parfait; que, tandis que tous les
autres animaux, dont l'âme est mortelle, sont courbés vers la terre,
Dieu, comme dit le poète Ovide, en ses _Métamorphoses_,

  _A donné à l'homme un visage sublime, lui ordonnant de contempler le
    ciel,
  Et de tenir tes yeux élevés vers les astres,_

et cela, parce que l'âme de l'homme a été créée immortelle, en vue de la
demeure céleste. Or, les animaux dont nous parlons, possédant un esprit
immatériel, rationnel et immortel, conséquemment capable de béatitude et
de damnation, il est logique d'admettre que le corps, auquel cet esprit
est uni, soit semblable au corps le plus noble qui existe dans l'ordre
animal, c'est-à-dire au corps humain. D'où il suit que les différentes
parties de ce corps doivent avoir entre elles un ordre essentiel; que,
par exemple, le pied n'est pas un appendice de la tête, ni la main du
ventre, mais que chaque organe est bien à sa place, suivant les
fonctions auxquelles il est destiné. Maintenant, pour ce qui est des
parties constitutives desdits organes, il est, à mon avis, nécessaire
qu'il y en ait de plus ou moins solides, de plus ou moins délicates,
afin de répondre aux exigences de l'opération organique. Et si l'on
objectait, sur ce point, la délicatesse même de leur corps, je dirais
que la solidité, la consistance des parties organiques dont nous
parlons, ne serait pas absolue, mais seulement relative aux autres
parties plus délicates. C'est, d'ailleurs, ce qu'on peut observer dans
tous les corps fluides naturels, comme le vin, l'huile, le lait, etc.:
si homogènes, si semblables entre elles que paraissent toutes les
parties dont ils se composent, il n'en est cependant pas ainsi; car les
unes sont argileuses, les autres aqueuses: il y a du sel fixe, du sel
volatil, du soufre; et tout cela n'a besoin, pour sauter aux yeux, que
d'être soumis à l'analyse chimique. De même dans le cas qui nous occupe;
car, en supposant que les corps de ces animaux fussent subtils et
délicats comme les corps naturels fluides: l'eau, l'air, etc., il n'en
faudrait pas moins reconnaître des différences dans la qualité de leurs
parties constitutives, dont les unes seraient solides en comparaison
d'autres plus menues, sans que les corps ainsi composés, pris dans leur
ensemble, cessassent de pouvoir être dits délicats.

_53. Quod si dicatur, quod hæc repugnant positioni supra firmatæ, circa
partium essentialem ordinationem inter se: quandoquidem videmus, quod in
corporibus fluidis, ac tenuibus una pars non servat ordinem essentialem
ad aliam, sed accidentalem tantum, ita ut hæc pars vini, quæ modo alteri
parti contigua est, mox inverso vase, aut moto vino, alteri parti
unitur, et sic omnes partes diversam positionem habent quantumvis semper
idem vinum sit, et ex hoc sequeretur, quod talium animalium corpora
figurata stabiliter non essent, et consequenter, nec organica._

53. Mais, objectera-t-on, ceci répugne à ce qui a été dit plus haut de
l'ordination essentielle des parties entre elles; car il est visible
que, dans les corps fluides et subtils, une partie n'est pas coordonnée
essentiellement, mais seulement accidentellement avec une autre: ainsi,
telle partie de vin qui, tout à l'heure, était contiguë à telle autre
partie, se trouve bientôt, soit qu'on renverse le vase ou qu'on agite le
vin, en contact avec une troisième; et toutes les parties changent à la
fois de position, quoique ce soit toujours le même vin. D'où il suivrait
que les corps de ces animaux n'auraient pas de figure stable et,
conséquemment, ne seraient pas organiques.

_54. Respondeo negando assumptum; etenim in corporibus fluidis, quamvis
non appareat, manet tamen essentialis partium ordinatio, qua stante stat
in suo esse compositum, et hoc patet manifeste in vino: expressum enim
ab uvis videtur liquor totaliter homogeneus, non tamen ita est; in eo
enim sunt partes crassæ, quæ tractu temporis subsident in doliis: sunt
etiam partes tenues, quæ evaporant: sunt partes fixæ, ut tartarus, sunt
partes volatiles, ut sulphur, sive spiritus ardens; sunt partes mediæ
inter volatile ac fixum, ut phlegma. Partes istæ ordinem essentialem
inter se mutant; nam statim, ac expressum est ab uvis, et mustum dicitur
sulphur, sive spiritus volatilis, ita implicatum manet particulis
tartari, qui fixus est, ut nullo modo avolare valeat._

54. Ma réponse est bien simple: je nie la mineure. En effet si, dans les
corps fluides, l'ordination essentielle des parties n'est pas apparente,
elle n'en est pas moins réelle, et c'est par là qu'un corps composé
reste ce qu'il est. Voyez, par exemple, le vin: à peine exprimé de la
grappe, on dirait une liqueur tout à fait homogène, et qui ne l'est
point pourtant; car il y a des parties épaisses qui, à la longue,
déposent au fond du tonneau; il y a aussi des parties menues, qui
s'évaporent; des parties fixes, comme le tartre; des parties volatiles,
comme le soufre ou l'alcool; enfin des parties intermédiaires entre le
volatil et le fixe, comme le flegme. Ces diverses parties ne gardent pas
respectivement un ordre essentiel; car, aussitôt que le moût a été
exprimé des grappes, et qu'il prend le nom de soufre ou esprit volatil,
il demeure si étroitement lié aux particules du tartre, qui sont fixes,
qu'il lui est impossible de s'échapper.

_55. Hinc est, quod a musto recenter ab uvis expresso nullo modo potest
distillari spiritus sulphureus, qui communiter vocatur _aqua vitæ_: sed
post quadraginta dies fermentationis particulæ vini ordinem mutant, ita
ut spiritus, qui alligati erant particulis tartareis, et propria
volatilitate eas suspensas tenebant, et vicissim ab eis, ne possent
avolare detinebantur, ac tartareis particulis separantur, et divulsi, ac
confusi remanent cum partibus phlegmaticis, a quibus per actionem ignis
faciliter separantur, et avolant; sicque per distillationem fit aqua
vitæ, quæ aliud non est quam sulphur vini volatile cum tenuiore parte
phlegmatis simul cum dicto sulphure vi ignis elevata. Post quadraginta
dies, alia incipit vini fermentatio, quæ longiori, aut minus longo
tempore perficitur, pro vini perfectiori, aut imperfectiori maturitate,
et alio, atque alio modo terminatur, pro minore aut majore spiritus
sulphurei abundantia. Si enim abundat in vino sulphur, acescit
fermentatione, et evadit acetum; si autem parum sulphuris continet,
lentescit vinum, et Italice dicitur _vino molle_, aut _vino guasto_.
Quod si vinum maturum sit, ut cæteris paribus est, vinum dulce breviori
tempore, aut acescit, aut lentescit, ut quotidiana constat experientia.
In dicta autem fermentatione ordo essentialis partium vini mutatur; non
enim ipsius quantitas, aut materia imminuitur, aut mutatur: videmus enim
lagenam vino plenam tractu temporis evadere plenam aceto, nullatenus
mutata circa quantitatem materiæ, quæ prius ibi extabat, sed tantum
mutato partium essentiali ordine: nam sulphur, quod, ut diximus, erat
phlegmati unitum, ac a tartaro separatum, iterum tartaro implicatur, et
cum eo fixatur, et proinde si distilletur acetum, primo prodit phlegma
insipidum, et post spiritus aceti, qui est sulphur vini illaqueatum
particulis tartari minus fixi. Mutatio autem essentialis partium
supradictarum variat substantiam liquoris expressi ab uva, quod
manifeste patet ex variis, et contrariis effectibus, quos causant
mustum, vinum, et acetum, et vinum lentum, quod vocatur corruptum, ut
proinde duo prima apta materia sint ad consecrationem, secus alia duo.
Hanc porro vini economiam hausimus ab erudito opere Nicolai Lemerii,
Regis Galliarum Aromatarii, _Curs. de Chimi._, p. 2. c. 9._

55. C'est pour cela que le moût récemment exprimé des grappes, ne se
prête en aucune façon à la distillation de l'esprit sulfureux,
vulgairement nommé _eau-de-vie_; mais, après quarante jours de
fermentation, les particules du vin se déplacent; les esprits qui, étant
liés aux particules tartriques, les tenaient suspendues par leur propre
volatilité, tandis que celles-ci les retenaient eux-mêmes, de manière à
en empêcher l'évaporation, se séparent de ces particules, et demeurent
mêlés confusément aux parties flegmatiques, puis s'en dégagent
facilement par l'action du feu, et s'évaporent: ainsi, au moyen de la
distillation, se fait l'eau-de-vie, qui n'est pas autre chose que le
soufre contenu dans le vin, volatilisé par la chaleur avec la partie la
plus délicate du flegme. Au bout de quarante jours, commence une autre
fermentation qui se prolonge plus ou moins, suivant que la maturité du
vin est plus ou moins parfaite, et se termine d'une façon ou d'une
autre, selon que l'esprit sulfureux est plus ou moins abondant. En
effet, s'il y a dans le vin abondance de soufre, il s'aigrit par la
fermentation et tourne au vinaigre; si, au contraire, il contient peu de
soufre, le vin s'amollit, et c'est ce qu'on appelle en Italien: _vino
molle_, ou _vino guasto_. Si le vin est mûr tout d'abord, comme il
arrive dans d'autres cas, il tourne en moins de temps du doux à l'aigre,
ou s'amollit, comme le démontre l'expérience de chaque jour. Or, dans la
fermentation dont il est parlé, l'ordre essentiel des parties du vin
subit un changement, mais non sa quantité ou sa matière, qui ne change,
ni ne diminue: une bouteille pleine de vin, par exemple, au bout d'un
certain temps, se trouve être pleine de vinaigre, sans qu'il y ait rien
de changé quant à la quantité de matière; l'ordre essentiel des parties
est seul changé: le soufre qui, comme nous l'avons dit, était uni au
flegme et séparé du tartre, se mêle de nouveau au tartre et reste fixé
avec lui; de sorte que si l'on distille le vinaigre, il en sort d'abord
un flegme insipide, puis un esprit de vinaigre, qui est le soufre de vin
entremêlé de particules de tartre moins fixe. Or, la mutation
essentielle des susdites parties affecte la substance de la liqueur
exprimée du raisin, comme le prouvent manifestement les effets
contraires et variés du moût, du vin, du vinaigre et du vin mou ou
corrompu; ce qui fait que les deux premiers sont matière propre à la
consécration, mais non les deux autres.--Nous avons emprunté cette
exposition de l'économie du vin au savant ouvrage de Nicolas Lémery,
Parfumeur du Roi de France, _Cours de chimie_, p. 2. c. 9.

_56. Datam ergo naturalem doctrinam applicando consequenter dico, quod
data dictorum animalium corporeitate subtili, et tenui, sicut corpora
liquidorum, et data pariter eorundem organizatione et figuratione, quæ
partium essentialem ordinationem exigunt, non sequerentur inconvenientia
ex adverso illata: nam sicut (quemadmodum dicebamus) ex confusione
partium vini, et diversa ipsarum accidentali positione non variatur
ordinatio earumdem essentialis, ita esset in corpore tenui dictorum
animalium._

56. Maintenant, si nous appliquons à notre sujet la doctrine naturelle
ci-dessus, je dis qu'étant donné la corporéité subtile et délicate des
animaux en question, analogue à la substance des liquides; étant donné
pareillement leur organisation et leur figure, qui exigent une
ordination essentielle des parties, il n'y aurait, à supposer le
contraire, aucun argument à élever contre leur existence: car de même,
avons-nous dit, que la confusion des parties du vin et la diversité de
leurs positions accidentelles n'affectent en rien l'ordination
essentielle de ces parties, de même il en serait à l'égard du corps
subtil de nos animaux.

_57. Quinta interrogatio est, an talia obnoxia essent ægritudinibus, ac
aliis imperfectionibus, quibus homines laborant, ut ignorantia, metu,
segnitie, sensuum impedimentis, etc.? An laborando lassarentur, et ad
virium reparationem egerent somno, cibo, ac potu, et quo? et
consequenter an interirent, et subinde, an a cæteris animalibus casu,
aut ruina possent occidi?_

57. Cinquième question: Ces animaux seraient-ils sujets aux maladies et
autres infirmités dont souffrent les hommes, telles que l'ignorance, la
peur, la paresse, la paralysie des sens, etc.? Se fatigueraient-ils par
le travail, et auraient-ils besoin, pour réparer leurs forces, de
dormir, de manger, de boire? Quelles seraient leur nourriture et leur
boisson? Seraient-ils destinés à mourir, et pourraient-ils être tués
soit par accident, soit par le fait d'autres animaux?

_58. Respondeo, quod ex quo corpora ipsorum, quamvis tenuia, essent
materiata, essent quidem corruptioni obnoxia; et ex consequenti possent
pati ab agentibus contrariis, et ita ægrotare, puta, aut simpliciter,
aut nisi ægre, perverse, aut vitiose præstare non posse munera, ad quæ
eorum organa essent ordinata; in hoc siquidem consistit animalium
quorumdam ægritudo quævis: ut resolutive docet præstantissimus Michael
Ettmullerus, _Physiol._ c. 5., thes. 1. Verum est, quod ex eo, quod
tantam materiæ crassitatem non haberent, et forte ex tot elementorum
mixtione eorum corpus non constaret, et minus compositum esset, quam
humanum, non tam facile paterentur a contrariis, et consequenter non tot
ægritudinibus velut homines essent obnoxia, et longiorem, etiam homine,
vitam ducerent: quo enim perfectius est animal, a tota specie, etiam
cæteris, diutius vivit, ut patet de specie humana, cujus vita longior
cæteris animalibus est. Nec enim admitto sæcularem vitam cornicum,
cervorum, corvorum, et similium, de quibus more suo fabulatur Plinius,
et ejus somnia sine prævia discussione secuti sunt cæteri: quandoquidem
nullus est, qui talium animalium natale et interitum fideliter
adnotaverit, ut pari modo de eo scripserit; sed insolitam diu fabulam
quisque secutus est; sicut etiam illud, quod de Phœnice dicitur, quod
ut quid fabulosum, circa ejus vitæ spatium recenset Tacitus, l. 6.
_Annal._ Inferendum subinde esset quod illorum animalium vita etiam
humana deberet esse diuturnior: ut enim infra dicemus, illa essent
homine nobiliora, consequenter dicendum esset, quod essent obnoxia
cæteris corporeis pathematis, et quiete, et cibo indigerent, quale
diximus supra nº 50. Quia vero rationalia, et proinde disciplinabilia
essent, ex consequenti etiam capacia ignorantiæ, si eorum ingenia non
essent exculta studiis, et disciplina, et inter ea pro intellectus eorum
majori, et minori acumine essent aliqua magis, aliqua minus in scientiis
excellentia: universaliter vero, et a tota specie essent homine
doctiora, non ob eorum corpoream subtilitatem, tum forte, ob majorem
spirituum activitatem, tum ob diuturniorem vitæ durationem, in qua
plura, quam homines discere possent, quas causas assignat D. Augustinus,
lib. de _Divin. Dæm._ c. 3. init. tom. 3., et lib. de _Spir. et Anima_,
c. 37., pro futurorum prænotione in Dæmonibus. Ab agentibus autem
naturalibus pati quidem possent, ac difficulter occidi ratione
velocitatis, qua possunt se subtrahere a nocentibus; quapropter, nec a
brutis, nec ab homine armis naturalibus, seu artificialibus nisi maxima
difficultate possent occidi, aut mutilari, et maxima eorumdem velocitate
in declinando contrarium impetum. Possent vero in somno, aut in non
advertentia occidi, et mutilari a corpore solido, ut ense vibrato ab
homine, aut lapide delapso per ruinam, quia eorum corpus licet tenue,
tamen et quantum, et divisibile esset, velut ær qui ferro, fuste, aut
alio corpore solido dividitur quamvis tenuis sit. Eorum autem spiritus
impartibilis esset, et ceu anima hominis totus in toto, et totus in
quavis corporis parte. Hinc fieret quod diviso corpore ipsorum, ut
præfertur, per aliud corpus, sequi posset mutilatio, et proinde etiam
mors: non enim fieri posset ut diviso corpore idem spiritus utramque
partem informaret, cum ipse indivisibilis esset. Verum est quod sicut
partes æris divisæ, per intermedium corpus, hoc sublato iterum uniuntur,
et evadit idem ær, possent pariter partes corporis divisæ, ut supra
ponitur, reuniri, et ab eodem spiritu revivificari. Sed hoc modo
nequirent talia animalia ab agentibus naturalibus, aut artificialibus
occidi: sed rationabilior esset prima positio; ex hoc enim, quod
communicarent cum cæteris in materia, æquum est, ut a cæteris, etiam
usque ad eorum interitum pati possent, ut fit cum cæteris._

58. Je réponds: Du moment que leurs corps, quoique subtils, seraient
matériels, ils seraient par cela même sujets à corruption;
conséquemment, ils pourraient souffrir des agents contraires et, par
suite, être malades, c'est-à-dire que leurs organes se refuseraient à
remplir, ou ne rempliraient qu'avec peine et imparfaitement les
fonctions qui leur seraient assignées, car c'est en cela que consiste
toute maladie quelconque chez certains animaux, comme l'enseigne
doctoralement le très-illustre Michel Ettmuller, _Physiologie_, c. 5,
thèse 1. A la vérité, comme la matière de leur corps serait moins
épaisse que celle du corps humain, comme elle serait formée de moins
d'éléments mêlés ensemble, partant moins composite, ils ne souffriraient
pas aussi aisément de l'action des contraires, ils seraient donc moins
sujets que l'homme aux maladies, et leur vie serait aussi plus longue:
car, plus l'animal est parfait, pris dans son espèce, plus il vit
longtemps, témoin l'espèce humaine, dont l'existence est plus longue que
celle des autres animaux. Je n'admets pas, en effet, la vie séculaire
des corneilles, des cerfs, des corbeaux et autres semblables, dont Pline
nous conte des fables à sa manière; et, quoique ses rêveries aient été
reproduites, sans examen préalable, par divers auteurs, il n'en est pas
moins certain que personne, pour écrire ainsi, n'a exactement pris note
de la naissance et de la mort de ces créatures: on s'est contenté
d'adopter la fable courante, comme on l'a fait à l'égard du Phénix, dont
la longévité est traitée de conte par Tacite, _Annales_, l. 6. Il
faudrait donc inférer que les animaux dont nous parlons surpasseraient
l'homme lui-même en longévité; car, ainsi que nous le dirons plus bas,
ils seraient plus nobles que l'homme; conséquemment aussi, ils seraient
sujets aux autres affections corporelles, et auraient besoin de repos et
de nourriture comme nous l'avons dit au nº 50. Maintenant, en leur
qualité d'êtres raisonnables et, par suite, éducables, ils pourraient
aussi rester ignorants si leurs esprits n'étaient pas cultivés par
l'étude et la discipline, et il s'en trouverait parmi eux de plus ou
moins versés dans les sciences, de plus ou moins habiles, suivant que
leur intelligence aurait été plus ou moins exercée. Toutefois, à les
prendre en général et dans l'universalité de leur espèce, ils seraient
plus instruits que l'homme, non à cause de la subtilité de leur corps,
mais peut-être soit parce que leur esprit serait plus actif, soit parce
que leur vie serait plus longue et leur permettrait d'apprendre plus de
choses que les hommes: telles sont effectivement les causes assignées
par Saint Augustin (_Divin. Démon._, ch. 3, et de _l'Esprit et de
l'Ame_, ch. 37), à la prescience des choses futures chez les Démons. Il
pourraient, d'ailleurs, souffrir par le fait d'agents naturels, mais
difficilement être tués, à cause de la vitesse avec laquelle ils
échappent au danger; aussi paraît-il à peine concevable qu'ils puissent
être tués ou mutilés par les bêtes ou par l'homme, au moyen d'armes
naturelles ou artificielles, tant ils sont prompts à éviter le coup qui
les menace. Cependant, ils pourraient être tués ou mutilés pendant leur
sommeil, ou dans un moment d'inadvertance, au moyen d'un corps solide,
tel qu'une épée vibrée par un homme ou une pierre lancée avec force;
car, quoique subtil, leur corps serait divisible, comme l'air qui, tout
vaporeux qu'il soit, est cependant divisé par une épée, un bâton, ou
quelque autre corps solide. Quant à leur esprit, il serait indivisible
et, comme l'âme humaine, tout entier dans tout et dans chaque partie du
corps. Conséquemment, la division de leur corps effectuée, comme il est
dit ci-dessus, par un autre corps, peut causer une mutilation et même la
mort, car il ne serait pas possible à l'esprit, qui est lui-même
indivisible, d'animer l'une et l'autre partie d'un corps divisé. Sans
doute, de même que les parties de l'air, divisées par l'intermédiaire
d'un corps, se réunissent aussitôt ce corps retiré, pour former le même
air qu'auparavant; de même les parties du corps divisé, comme il est dit
plus haut, pourraient se réunir et revivre avec le même esprit. Mais, de
cette manière, il faudrait conclure que nos animaux ne pourraient être
tués par des agents naturels ou artificiels: il serait plus raisonnable
de nous en tenir à notre première position; car, du moment qu'ils
seraient communs en matière avec les autres créatures, il est naturel
qu'ils soient exposés à souffrir du fait de ces créatures, suivant la
loi commune, et jusqu'à la mort même.

_59. Sexta interrogatio est, an ipsorum corpora possent alia corpora
penetrare, ut parietes, ligna, metalla, vitrum, etc., et an multa
ipsorum possent in eodem loco materiali consistere, et ad quantum
spatium extenderetur, seu restringeretur eorum corpus?_

59. Sixième question: Leur corps pourrait-il pénétrer d'autres corps,
comme les murs, le bois, les métaux, le verre, etc.? Pourraient-ils
résider en grand nombre dans un même lieu matériel, et à quel espace
s'étendrait ou se restreindrait leur corps?

_60. Respondeo, quod cum in omnibus corporibus quantumvis compactis
dentur pori, ut ad sensum patet in metallis, de quibus major esset
ratio, quod in ipsis non darentur pori: microscopio perfecte elaborato
discernuntur pori metallorum, cum suis diversis figuris, utique possent
per poros insinuari quibusvis corporibus, et hoc modo ista penetrare,
quantumvis tales pori penetrari non possent ab alio liquore, aut spiritu
materiali, aut vini, salis ammoniaci, aut similium, quia longe tenuiora
essent istis liquoribus illorum corpora. Quamvis autem plures Angeli
possint esse in eodem loco materiali, et etiam restringi ad locum
minorem minore non tamen in infinitum, ut probat Scotus in 2. dist. 2.
q. 6. § _Ad proposi._ et quæst. 8., per totum, hoc tamen concedendum non
esset de corporibus talium animalium; tum quia corpora ipsa essent
quanta, et eorum dimensio non esset reciproce penetrabilis; tum quia si
duo corpora gloriosa non possunt esse in eodem loco, quamvis possint
simul esse gloriosum, et non gloriosum, ut voluit Gotofredus de
Fontibus, quodlibet 6. q. 5., a quo non discordat Scotus in 2. distinct.
2. q. 8. in fine; multo minus possent simul esse istorum corpora, quæ,
licet subtilia, non tamen æquarent subtilitatem corporis gloriosi. Quo
autem ad extensionem, et restrictionem dicendum esset, quod sicut ex
rarefactione, et condensatione majus, aut minus spatium occupatur ab
ære, qui etiam arte potest constringi, ut in minori loco contineatur,
quam sit suæ quantitati naturaliter debitus, ut patet in magnis pilis
lusoriis, quæ per fistulam seu tubum inflatorium inflantur: in his
siquidem ær violenter immittitur, et constringitur, et ejus major ibi
continetur quantitas, quam naturalis pilæ capacitas exigat; ita
pariformiter talia corpora ex ipsorum naturali virtute possent ad majus
spatium non tamen excedens eorumdem quantitatem, extendi: ut pariter
etiam restringi, non tamen circa determinatum locum suæ quantitati
debitum. Et quia ipsorum nonnulla prout etiam in hominibus est, essent
magna, et nonnulla parva, congruum esset, ut magna possent plus extendi,
quam parva et hæc ad minorem locum restringi, quam magna._

60. Je réponds: Tous les corps, si compactes qu'ils soient, ont des
pores, témoin les métaux qui, plus que tous les autres, sembleraient
devoir en être privés; en effet, à l'aide d'un microscope parfaitement
organisé, on discerne les pores des métaux, avec leurs différentes
figures. Or, ces animaux pourraient s'insinuer par les pores dans
d'autres corps quelconques et ainsi les pénétrer, encore bien que ces
mêmes pores soient impénétrables à des liqueurs ou esprits matériels, de
vin, de sel ammoniac ou autres semblables, parce que leurs corps
seraient de beaucoup plus subtils que ces liqueurs. Cependant, quoique
plusieurs Anges puissent résider dans un même lieu matériel, et même se
resserrer dans un espace de plus en plus étroit, non toutefois jusqu'à
l'infini, comme le prouve Scott, il serait téméraire d'accorder la même
faculté aux corps des animaux dont il s'agit; leurs corps, en effet,
sont déterminés en substance, impénétrables l'un à l'autre; et si deux
corps glorieux ne peuvent être dans un même lieu, bien qu'un glorieux et
un non glorieux puissent s'y trouver ensemble, comme le veulent certains
docteurs, bien moins encore le pourraient les corps de ces animaux,
subtils sans doute, mais non jusqu'à égaler la subtilité du corps
glorieux. En ce qui regarde leur pouvoir d'extension ou de compression,
nous prendrions exemple de l'air, qui, raréfié et condensé, occupe un
espace plus ou moins grand, et peut même, par des moyens artificiels,
être resserré au point de tenir dans un espace plus étroit que son
volume naturel ne l'exigerait; c'est en effet ce qu'on voit dans ces
ballons qu'on enfle pour s'amuser, au moyen d'un chalumeau ou d'un tube:
l'air y est introduit et comprimé violemment, et le ballon en contient
une quantité plus grande que sa capacité naturelle ne l'exigerait. Tout
pareillement, les corps des animaux dont il s'agit pourraient, par leur
vertu naturelle, s'étendre à un espace plus grand, mais qui n'excéderait
pas cependant leur propre substance; ils pourraient aussi se comprimer,
mais non en deçà de l'espace déterminé exigé par cette même substance.
Et comme parmi eux, de même que parmi les hommes, il y en aurait de
grands et de petits, il serait naturel que les grands pussent s'étendre
plus que les petits, et ceux-ci se comprimer plus que les grands.

_61. Septima interrogatio est, an hujusmodi animalia in peccato
originali nascerentur, et a Christo Domino fuissent redempta; an ipsis
conferretur gratia, et per quæ sacramenta; sub qua lege viverent, et an
Beatitudinis, et Damnationis essent capacia?_

61. Septième question: Ces animaux naîtraient-ils dans le péché
originel, et auraient-ils été rachetés par le Seigneur Christ? La grâce
leur serait-elle conférée, et par quels sacrements? Sous quelle loi
vivraient-ils, et seraient-ils capables de Béatitude et de Damnation?

_62. Respondeo, quod articulus Fidei est, quod Christus Dominus pro
universa creatura rationali gratiam, et gloriam meruit. Pariter
articulus Fidei est, quod Creaturæ rationali gloria non confertur nisi
præcedat in ea gratia, quæ est dispositio ad gloriam. Similis articulus
est quod gloria non confertur nisi per merita. Hæc vero fundantur in
observantia perfecta mandatorum Dei adimpleta per gratiam. Ex his satis
fit positis interrogationibus. Incertum est an tales Creaturæ
originaliter peccavissent, necne. Certum tamen est, quod si ipsarum
Prothoparens peccasset, sicut peccavit Adam, ipsius descendentes in
peccato originali nascerentur, quemadmodum nascuntur homines. Et quia
Deus nunquam reliquit Creaturam rationalem sine remedio, dum ipsa est in
via; si hujusmodi creaturæ in peccato originali, aut actuali
inficerentur, Deus providisset illis de remedio, sed quale sit, an
fecisset, noverit Deus, noverint ipsæ. Hoc certum est si inter ipsas
essent eadem, aut alia Sacramenta, ac sunt in Ecclesia humana militanti,
ipsa habuissent, et institutionem, et efficaciam a meritis Jesu Christi,
qui omnium creaturarum rationalium Redemptor, et Satisfactor universalis
est. Convenientissimum pariter, immo necessarium esset quod sub aliqua
lege a Deo sibi data viverent, ut per ipsius observantiam possent sibi
beatitudinem mereri; quænam autem lex fuisset, an naturalis tantum, aut
scripta, Mosaica, aut Evangelica, aut alia ab his omnibus differens,
prout Deo placuisset, hoc nobis incognitum. Quoquomodo autem fuisset,
nulla resultaret repugnantia possibilitatem talium creaturarum
excludens._

62. Je réponds: C'est un article de foi, que le Christ a mérité la grâce
et la gloire pour toute créature raisonnable. C'est encore un article de
foi, que la gloire n'est conférée à la créature raisonnable qu'autant
qu'elle a d'abord été dotée de la grâce, qui est la disposition à la
gloire. Un autre article, c'est que la gloire n'est conférée que par les
mérites. Or ces mérites ont leur fondement dans l'observance parfaite
des commandements de Dieu, accomplie par la grâce. Les questions
ci-dessus posées se trouvent ainsi résolues. Maintenant, ces créatures
ont-elles péché originellement ou non, je ne saurais l'affirmer. Il est
certain, toutefois, que si leur premier Père avait péché, comme a péché
Adam, ses descendants naîtraient dans le péché originel, comme y
naissent les hommes. Et comme Dieu ne laisse jamais sans remède la
créature raisonnable, aussi longtemps qu'elle est dans la voie, si les
créatures en question étaient entachées du péché, soit originel, soit
actuel, Dieu les aurait pourvues d'un remède; mais est-ce le cas et de
quelle sorte est ce remède, ceci est leur secret, à Lui et à elles.
Assurément, si elles disposaient de Sacrements identiques ou analogues à
ceux en usage dans l'Église humaine militante, elles en devraient
l'institution et l'efficacité aux mérites de Jésus-Christ, qui est le
Rédempteur et Sauveur universel de toutes les créatures raisonnables. Il
serait également convenable, nécessaire même, d'admettre qu'elles
vivraient sous quelque loi à elles donnée par Dieu, et dont l'observance
leur pourrait mériter la béatitude; mais quelle serait cette loi,
naturelle seulement ou écrite, Mosaïque ou Évangélique, ou entièrement
distincte et spécialement instituée par Dieu, ceci nous est inconnu.
Quelle qu'elle fût cependant, il n'en résulterait aucune objection
contre l'existence de ces créatures.

_63. Unicum porro argumentum, et quidem satis debile post longam
meditationem mihi subit contra talium creaturarum possibilitatem: et est
quod si tales creaturæ in Mundo existerent, de ipsis notitia aliqua
tradita fuisset a Philosophis, Sacra Scriptura, Traditione
Ecclesiastica, aut Sanctis Patribus; quod cum non fuerit, tales
creaturas minime possibiles esse concludendum est._

63. Le seul argument, et encore assez faible, qu'une longue méditation
me suggère contre la possibilité de ces créatures, c'est que, s'il en
existait réellement dans le Monde, nous les trouverions mentionnées
quelque part dans les Philosophes, la Sainte Écriture, la Tradition
Ecclésiastique ou les Saints Pères: pareille mention n'existant pas, il
faudrait conclure à l'impossibilité absolue de ces créatures.

_64. Sed hoc argumentum, quod revera magis pulsat existentiam, quam
possibilitatem illarum, facili negotio solvitur ex iis quæ præmissimus
supra nº 41. et 42. Argumentum enim ab auctoritate negativa non tenet.
Præterquam quod falsum est, quod de illis notitiam non tradiderint tum
Philosophi, tum Scriptura, tum Patres. Plato siquidem, ut refert
Apuleius _de Deo Socratis_ et Plutarchus _de Isid._ apud Baronem, _Scot.
Defens._, tom. 9. _Apparat._ p. 1. fol. 2., voluit Dæmones esse animalia
genere, animo passiva, mente rationalia, corpore ærea, tempore æterna:
creaturasque istas nomine _Dæmonum_ intitulavit; quod tamen nomen non
male sonat ex se: importat enim _plenum sapientia_; unde cum Diabolum
(Angelum nempe malum) volunt auctores exprimere, non simpliciter
Dæmonem, sed _Cacodæmonem_ vocant: sicut _Eudæmonem_, quando bonum
Angelum volunt intelligi. Similiter in Scriptura Sacra et Patribus, de
dictis creaturis habetur mentio, et de hoc infra dicemus._

64. Mais cet argument qui, en réalité, attaque plutôt leur existence que
leur possibilité, se résout facilement par les prémisses que nous avons
posées ci-dessus, nºs 41 et 42. En effet, un argument ne peut valoir par
autorité négative. Ensuite, il est faux que ni les Philosophes, ni
l'Écriture, ni les Pères, ne nous disent rien à leur sujet. Platon,
comme le rapportent Apulée (_Démon de Socrate_) et Plutarque (_d'Isis et
d'Osiris_), définit ainsi les Démons: des êtres du genre animal, âmes
passives, intelligences raisonnables, corps aériens, éternels quant à la
durée; et il donne à ces créatures le nom de _Démon_, qui en lui-même
n'a rien de malsonnant, car il signifie _plein de sagesse_; aussi
lorsque les auteurs veulent désigner le Diable (ou mauvais Ange), ils ne
l'appellent pas simplement Démon, mais _Cacodémon_, et ils disent de
même _Eudémon_ lorsqu'ils veulent parler du bon Ange. Quant à la Sainte
Écriture et aux Pères, ils font également mention de ces créatures,
comme nous le montrerons ci-après.

_65. Stabilita huc usque talium creaturarum possibilitate, ad earumdem
existentiam probandam descendamus. Supposita tot historiarum veritate de
coitu hujusmodi Incuborum et Succuborum cum hominibus et brutis, ita ut
hoc negare impudentia videatur, ut ait D. Augustinus quem dedimus, supra
nº 10., ita arguo: Ubi reperitur propria passio sensus, ibidem
necessario reperitur sensus ipse, cum juxta principia philosophica
propria passio fluat a natura, sive ubi reperiuntur actiones, seu
operationes sensus, ibidem reperitur sensus ipse, cum operationes et
actiones sint a forma. Atqui in hujusmodi Incubis aut Succubis, sunt
actiones, operationes, ac propriæ passiones, quæ sunt a sensibus; ergo
in iisdem reperitur sensus: sed sensus reperiri nequit nisi adsint
organa composita, nempe ex potentia animæ et determinata parte corporis:
ergo in iisdem reperiuntur corpus et anima; erunt igitur animalia: sed
etiam in ipsis et ab ipsis sunt actiones, et operationes animæ
rationalis: ergo eorum anima erit rationalis: et ita de primo ad ultimum
tales Incubi sunt animalia rationalia._

65. Maintenant que nous avons établi la possibilité des créatures en
question, allons plus loin et prouvons leur existence. Nous admettons
d'abord la véracité des récits qui nous sont faits touchant le commerce
des Incubes et des Succubes avec les hommes et les bêtes, récits
tellement nombreux que ce serait impudence de nier le fait, comme dit S.
Augustin, dont le témoignage est cité ci-dessus (nº 10). Ceci posé, nous
arguons: Là où est la passion propre du sens, là est nécessairement le
sens lui-même, car, suivant les principes philosophiques, la passion
propre découle de la nature, c'est-à-dire que là où sont les actions ou
opérations du sens, là est le sens lui-même, les opérations et actions
n'étant que sa forme extérieure. Or, chez les Incubes et les Succubes
qui nous occupent, on observe des actions, des opérations, des passions
propres qui viennent des sens: donc ils possèdent le sens; mais le sens
ne peut exister sans accompagnement d'organes composites, sans une
combinaison d'âme et de corps: donc ils ont un corps et une âme, et
conséquemment ce seront des animaux; mais leurs actions et opérations
sont aussi celles d'une âme raisonnable: donc leur âme sera raisonnable;
et ainsi, du premier au dernier point, ces Incubes sont des animaux
raisonnables.

_66. Minor probatur quoad singulas ejus partes. Passio siquidem
appetitiva coitus est passio sensus; mœror, ac tristitia, ac
iracundia et furor ex coitu denegato passiones sensus sunt, ut patet in
quibusvis animalibus; generatio per coitum est operatio sensus, ut notum
est. Hæc porro omnia in Incubis sunt, ut enim probavimus supra a nº 25.
et seq.; ipsi coitum muliebrem, et quandoque virilem appetunt,
tristantur, et furunt, ut amantes, amentes, si ipsis denegetur; coeunt
perfecte et quandoque generant. Concludendum ergo quod polleant sensu,
et proinde corpore; unde inferendum etiam perfecta animalia esse.
Pariter clausis ostiis ac fenestris intrant ubivis locorum: igitur
ipsorum corpus tenue est; item futura prænoscunt, annuntiant, componunt,
ac dividunt; quæ operationes sunt propriæ animæ rationalis: ergo anima
rationali pollent; et ita sunt vera animalia rationalia._

66. Notre mineure se démontre facilement par l'analyse. En effet, la
passion appétitive du coït est une passion du sens; le chagrin, la
tristesse, la colère, la fureur causés par le refus de coït sont des
passions du sens, comme on le voit chez tous les animaux; la génération
par le coït est évidemment une opération du sens. Or tout cela s'observe
chez les Incubes, ainsi que nous l'avons prouvé plus haut: ils
sollicitent les femmes, quelquefois même les hommes; éprouvent-ils un
refus, ils s'attristent, se mettent en fureur, comme les amants:
_amantes, amentes_; ils pratiquent parfaitement le coït, et engendrent
quelquefois. Donc il faut conclure qu'ils sont doués de sens, et
conséquemment qu'ils ont un corps; conséquemment aussi, qu'ils sont des
animaux parfaits. Il y a plus: portes et fenêtres closes, ils entrent
partout à leur fantaisie, donc leur corps est subtil; enfin ils
connaissent et annoncent l'avenir, ils composent et ils divisent, toutes
opérations qui sont le propre d'une âme raisonnable, donc ils sont doués
d'une âme raisonnable, et ce sont bien, en réalité, des animaux
raisonnables.

_Respondent communiter Doctores, quod malus Dæmon est ille qui tales
impudicitias operatur, quod passiones, nempe amorem, tristitiamque
simulat ex coitu denegato, ut animas ad peccandum alliciat, et eas
perdat; et si coit, et generat, hoc est ex semine, et in corpore alieno,
ut dictum fuit supra nº 24._

A cela les Docteurs répondent communément que ces actes impurs sont le
fait du Malin Esprit: lui seul simule les passions, l'amour, le chagrin
du refus de coït, afin de faire tomber les âmes dans le péché et de les
perdre; et si parfois il pratique le coït, s'il engendre, c'est d'une
semence et à l'aide d'un corps empruntés, comme il a été dit plus haut
(nº 24).

_67. Sed contra Incubi nonnulli rem habent cum equis, equabus, aliisque
etiam brutis, quæ si coitum adversentur, male ab ipsis tractantur, ut
quotidiana constat experientia; sed in istis cessat ratio adducta, nempe
quod fingat appetitum coitus, ut animas perdat, cum anima brutorum
damnationis æternæ sit incapax. Præterea amoris et iræ passiones in ipso
contrarios effectus reales producunt. Si enim aut mulier aut brutum
amatum illis morem gerant, optime ab Incubis tractantur; viceversa
pessime habentur, si ex denegato coitu irascantur et furant; et hoc
firmatur quotidiana experientia; ergo in ipsis sunt veræ passiones
sensus. Insuper mali Dæmones, ac incorporei, qui rem habent cum Sagis et
Maleficis, ipsas cogunt ad eorum adorationem, ad denegandam Fidem
Orthodoxam, ad maleficia et scelera enormia perpetranda tanquam pensum
infamis coitus, ut supra nº 11. dictum fuit: nihil horum prætendunt
Incubi, ergo mali Dæmones non sunt. Ulterius malus Dæmon, ut ex Peltano
et Thyreo scribit Guaccius, _Compend. Malef._ lib. 1. c. 19. fol. 128.,
ad prolationem nominis Jesu aut Mariæ, ad formationem signi Crucis, ad
approximationem sacrarum Reliquiarum, sive rerum benedictarum, et ad
exorcismos, adjurationes, aut præcepta sacerdotum, aut fugit aut pavet,
concutiturque, et stridet, ut conspicitur quotidie in energumenis, et
constat ex tot historiis, quas recitat Guaccius, ex quibus habetur, quod
in nocturnis ludis Sagarum facto ab aliquo assistentium signo Crucis,
aut pronuntiato nomine Jesu, Diaboli et secum Sagæ omnes disparuerunt.
Sed Incubi ad supradicta nec fugiunt, nec pavent, quandoque cachinnis
exorcismos excipiunt, et quandoque ipsos Exorcistas cædunt, et sacras
vestes discerpunt. Quod si mali Dæmones, utpote a D. N. J. C. domiti, ad
ipsius nomen, Crucem, et res sacras pavent: boni autem Angeli eisdem
rebus gaudent, non tamen homines ad peccata et Dei offensam sollicitant:
Incubi vero sacra non timent, et ad peccata provocant, convincitur ipsos
nec malos Dæmones, nec bonos Angelos esse; sed patet, quod nec homines
sunt, cum tamen ratione utantur. Quid ergo erunt? Si in termino sunt, et
simplices spiritus sunt, erunt aut damnati aut beati: non enim in bona
Theologia dantur puri spiritus viatores. Si damnati, nomen et Crucem
Christi revererentur; si beati, homines ad peccandum non provocarent;
ergo aliud erunt a puris spiritibus; et sic erunt corporati, et
viatores._

67. Mais répliquons-nous, il y a des Incubes qui s'attaquent à des
chevaux, à des juments ou à d'autres bêtes, et qui, s'ils les trouvent
rebelles à leur passion, les maltraitent, comme cela se voit tous les
jours: là, pourtant, il n'est plus possible d'avancer que le Démon
simule le désir du coït afin de perdre les âmes, puisque les âmes des
brutes ne sont pas sujettes à damnation éternelle. De plus, l'amour et
la colère produisent chez eux des effets entièrement opposés. Si, en
effet, la femme ou l'animal aimé cèdent à leurs caprices, ces Incubes
les traitent parfaitement; au contraire, il n'est pas de sévices qu'ils
ne leur fassent subir sous l'impression de la colère, de la fureur
causée par le refus de coït: l'expérience de chaque jour le démontre
assez. Donc ces Incubes ont réellement les passions du sens. En outre,
les Malins Esprits, les Démons incorporels qui ont affaire aux Sorcières
et aux Possédées, les contraignent à les adorer, à renier la Foi
Orthodoxe, à commettre des maléfices et des crimes énormes, le tout
comme condition de l'infâme coït, ainsi qu'il a été dit ci-dessus (nº
11): or les Incubes n'exigent rien de pareil, donc ce ne sont pas de
Malins Esprits. Enfin, pour mettre en fuite le mauvais Démon, pour le
faire trembler et frémir, il suffit, comme l'écrit Guaccius, du nom de
Jésus ou de Marie, du signe de la Croix, de l'approche des saintes
reliques ou des objets bénits, des exorcismes, adjurations ou
injonctions des prêtres; c'est ce qu'on voit tous les jours dans le cas
des énergumènes, et Guaccius en rapporte maints exemples tirés des jeux
nocturnes des Sorcières, où, au signe de la Croix formé par l'un des
assistants, au nom de Jésus simplement prononcé, Diables et Sorcières
disparaissent tous ensemble. Les Incubes, au contraire, soumis à ces
épreuves, ne prennent nullement la fuite, ne manifestent aucune frayeur;
parfois même c'est par des ricanements qu'ils accueillent les
exorcismes; il y en a qui battent les Exorcistes eux-mêmes et déchirent
les vêtements sacrés. Or, si les mauvais Démons, subjugués par
Notre-Seigneur Jésus-Christ, tremblent d'effroi au bruit de son nom, à
la vue de la Croix et des objets sacrés; si, d'autre part, les bons
Anges se réjouissent des mêmes choses, sans cependant exciter les hommes
à pécher et à offenser Dieu, tandis que les Incubes, tout en n'ayant
aucune peur des choses sacrées, provoquent au péché: il est clair que
ces Incubes ne sont ni de mauvais Démons, ni de bons Anges; il est clair
également que ce ne sont pas des hommes, encore qu'ils soient doués de
raison. Que seront-ils donc? Si on les suppose arrivés au terme, et de
purs esprits, ils seront damnés ou bienheureux, car, en bonne Théologie,
il n'y a pas de purs esprits en voie de salut. Damnés, ils auraient en
révération le nom et la Croix du Christ; bienheureux, ils ne
provoqueraient pas les hommes au péché; donc ils seront autre chose que
de purs esprits, et, par conséquent, ils auront un corps, et seront dans
la voie du salut.

_68. Præterea agens materiale non potest agere nisi in passum similiter
materiale; tritum siquidem est axioma philosophorum, quod agens, et
patiens debent communicare in subjecto; nec id quod materiatum est,
potest agere in rem pure spiritualem. Dantur autem agentia naturalia,
quæ agunt contra hujusmodi Dæmones Incubos; sequitur igitur quod isti
materiati, seu corporei sunt. Minor probatur ex iis quæ scribunt
Dioscorides, l. 2. c. 168. et l. 1. c. 100., Plinius, lib. 15. c. 4.,
Aristoteles, _Probl. 34._, et Apuleius, _l. De Virtute Herbarum_, apud
Guaccium, _Comp. Malef._, l. 3. c. 13. fol. 316., et confirmatur
experientia, nempe de pluribus herbis, lapidibus ac animalibus, quæ
Dæmones depellunt, ut ruta, hypericon, verbena, scordium, palma Christi,
centaureum, adamas, corallium, gagates, jaspis, pellis capitis lupi aut
asini, menstruum muliebre, et centum alia; unde habetur 26, q. 7. cap.
final.: _Dæmonium sustinenti liceat petras, vel herbas habere sine
incantatione_. Ex quo habetur, petras aut herbas posse sua vi naturali
Dæmonis vires compescere, aliter Canon hoc non permitteret, sed ut
superstitiosum vetaret. Et de hoc luculentum exemplum habemus in Sacra
Scriptura, ubi Angelus Raphael dixit Tobiæ, c. 6. v. 8.: _cordis ejus_
(nempe piscis, quem a Tigri attraxerat) _particulam, si super carbones
ponas, fumus ejus extricat omne genus Dæmoniorum_. Et ejus virtutem
experientia comprobavit: nam incenso jecore piscis, fugatus est Incubus,
qui Saram deperiebat._

68. Observons aussi qu'un agent matériel ne peut agir que sur un passif
également matériel. C'est, en effet, un axiome philosophique bien connu,
que l'agent et le patient doivent avoir un sujet commun: ce qui est
purement matière ne peut agir sur un objet purement spirituel. Or, il y
a des agents naturels qui agissent contre les Démons Incubes en
question; il s'ensuit donc que ces Incubes sont matériels, ou corporels.
Notre mineure est prouvée par les témoignages de Dioscoride, de Pline,
d'Aristote et d'Apulée, cités par Guaccius, _Comp. Malef._, l. 3, chap.
13, fol. 316; elle est confirmée par la connaissance que nous avons de
plusieurs herbes, pierres et substances animales qui ont la vertu de
chasser les Démons, comme la rue, le mille-pertuis, la verveine, la
germandrée, le palma-christi, la centaurée, le diamant, le corail, le
jais, le jaspe, la peau de la tête du loup ou de l'âne, les menstrues
des femmes et cent autres: pour quoi il est écrit: _A celui qui soutient
l'assaut du Démon, il est permis d'avoir des pierres, ou des herbes,
mais sans recourir aux enchantements_. D'où il résulte que les pierres
ou les herbes peuvent, par leur vertu naturelle, maîtriser l'effort du
Démon: autrement le Canon susvisé n'en permettrait pas l'emploi, et
l'interdirait au contraire comme superstitieux. Un exemple éclatant de
ce fait est celui que nous trouvons dans la Sainte Écriture, où l'Ange
Raphaël dit à Tobie, ch. 6, v. 8, en parlant du poisson qu'il avait
péché dans le Tigre: «_Si tu jettes sur des charbons une parcelle de son
foie, la fumée fera fuir toute espèce de Démons._» L'expérience démontra
la vérité de ces paroles, car le foie du poisson ne fut pas plus tôt
livré au feu, que l'Incube amoureux de Sara prit la fuite et disparut
pour ne plus revenir.

_69. Respondent ad hæc communiter Theologi, quod talia agentia naturalia
inchoative tantum fugant Dæmonem, completive autem vis supernaturalis
Dei aut Angeli, ita ut virtus supernaturalis sit causa primaria,
directa, et principalis, naturalis autem secondaria, indirecta, et minus
principalis. Unde ab probationem, quæ supra adducta est de Dæmone fugato
a fumo jecoris piscis incensi a Tobia, respondet Vallesius, _De Sac.
Philosoph._, c. 28., quod tali fumo indita fuit a Deo vis supernaturalis
fugandi Incubum, sicut igni materiali Inferni data est virtus torquendi
Dæmones et animas Damnatorum. Ad eamdem autem probationem respondet
Lyranus, et Cornelius ad c. 6. Tob. v. 8., Abulentis in 1. Reg. c. 16.
q. 46., Pererius in _Daniel._, pag. 272., apud Cornel. _loc. cit._,
fumum cordis piscis expulisse Dæmonem inchoate vi naturali, sed complete
vi angelica et cœlesti: naturali autem impediendo actionem Dæmonis
per dispositionem contrariam, quia hic agit per naturales causas et
humores, quorum qualitates expugnantur a qualitatibus contrariis rerum
naturalium, quæ dicuntur Dæmones fugare; et in eadem sententia sunt
omnes loquentes de arte exorcista._

69. A cela les Théologiens répondent d'ordinaire que ces agents naturels
chassent bien le Démon, mais seulement inchoativement, et que l'effet
complétif est dû à la force surnaturelle de Dieu ou de l'Ange: de telle
sorte que la force surnaturelle est la cause première, directe et
principale, la force naturelle n'étant que secondaire, indirecte et
subordonnée. Ainsi, pour expliquer comment la fumée du foie de ce
poisson brûlé par Tobie put mettre le Démon en fuite, Vallesius allègue
que cette fumée avait reçu de Dieu le pouvoir surnaturel de chasser
l'Incube, de même que le feu matériel de l'Enfer a le pouvoir de
torturer les Démons et les âmes des Damnés. D'autres, comme Lyranus et
Cornelius, enseignent que la fumée du cœur du poisson a chassé le
Démon inchoativement par vertu naturelle, mais complétivement par vertu
angélique et céleste: par vertu naturelle, en opposant à l'action du
Démon une action contraire, car l'Esprit Malin met en œuvre des
causes et des humeurs naturelles, dont les qualités sont combattues par
les qualités contraires de choses naturelles que l'on sait capables de
chasser les Démons; et cette opinion est partagée par tous les auteurs
qui traitent de l'art des exorcismes.

_70. Sed hæc responsio, que tamen validas habet instantias, ad plus
quadrare potest contra malos Dæmones obsidentes corpora, aut per
maleficia inferentes ipsis ægritudines, aut alia incommoda, sed nullo
modo facit ad propositum de Incubis: siquidem isti nec corpora obsident,
nec ipsis officiunt per ægritudines habituales, sed ad plus ictibus et
percussionibus torquent. Quod si equas coitum adversantes macras
reddunt, hoc faciunt subducendo illis cibum, et hoc modo macrescere, et
tandem interire eas faciunt. Ad hæc autem patranda non eget Incubus
alicujus rei naturalis applicatione (qua tamen eget malus Dæmon inferens
ægritudinem habitualem), ea enim potest ex sua vi organica naturali.
Pariter Dæmon malus plerumque obsidet corpora, et infert ægritudines ad
signa cum ipso conventa et posita a Saga aut Malefico, quæ signa
multoties res naturales sunt, præditæ vi nativa nocendi, quibus
naturaliter resistunt alia pariter naturalia contrariæ virtutis. Incubus
vero non sic; quia ex se, et nulla concurrente aut Saga aut Malefico,
suas vexationes infert. Præterea res naturales fugantes Incubos suam
virtutem exercent, ac effectum sortiuntur absque interventu alicujus
exorcismi aut sacræ benedictionis; ut proinde dici non possit, quod fuga
Incubi inchoative sit a virtute naturali, completive autem a vi divina,
quia ibi nulla particularis intervenit divini nominis invocatio, sed est
purus effectus rei naturalis, ad quem non concurrit Deus, nisi concursu
universali, tanquam auctor naturæ, et causa universalis, et prima in
ordine efficientium._

70. Mais cette explication, si plausibles que soient les faits sur
lesquels elle se fonde, peut tout au plus être admise à l'égard des
Esprits Malins qui obsèdent les corps ou, au moyen de maléfices, leur
communiquent des maladies ou autres infirmités. En ce qui est des
Incubes, elle manque absolument de portée. Ceux-ci, en effet, n'obsèdent
pas les corps; ils ne leur communiquent pas de maladies, et leur
méchanceté se borne à des coups, à des mauvais traitements. S'ils font
maigrir les juments qui se refusent au coït, c'est en leur enlevant leur
nourriture, par suite de quoi elles dépérissent et finissent par mourir.
Pour ce faire, l'Incube n'a pas besoin d'employer un agent naturel,
comme l'Esprit Malin lorsqu'il veut communiquer une maladie: il lui
suffit d'exercer sa force organique naturelle. De même, quand l'Esprit
Malin obsède les corps et leur communique des maladies, c'est le plus
souvent à l'aide de signes convenus avec lui et disposés par une
sorcière ou un sorcier, lesquels signes sont généralement des choses
naturelles, ayant en elles-mêmes vertu de nuire, auxquelles on oppose
naturellement d'autres choses également naturelles et douées de vertu
contraire. L'Incube, lui, procède différemment: c'est de lui-même, et
sans le concours d'aucun sorcier ou sorcière, qu'il inflige les mauvais
traitements. En outre, les choses naturelles qui mettent les Incubes en
fuite, exercent leur vertu et produisent ce résultat sans l'intervention
d'aucun exorcisme ou bénédiction; on ne saurait dire par conséquent que
l'Incube soit chassé inchoativement par vertu naturelle et
complétivement par force divine, puisqu'il n'y a ici aucune invocation
du nom divin, mais effet pur et simple d'une chose naturelle, auquel
Dieu ne concourt qu'à titre d'agent universel, comme auteur de la
nature, cause universelle et première dans l'ordre des efficientes.

_71. Duas circa hoc historias do, quarum primam habui a Confessario
Monialium, viro gravi, ac fide dignissimo. Alterius vero sum testis
oculatus._

71. Voici à ce sujet deux histoires: je tiens la première d'un
Confesseur de Nonnes, homme grave et très-digne de foi; quant à la
seconde, j'en suis témoin oculaire.

_In quodam Sanctimonalium monasterio degebat ad educationem Virgo quædam
nobilis tentata ab Incubo, qui diu noctuque ipsi apparebat, ipsam ad
coitum sollicitando eniximis precibus, tamquam amasius præ amore
dementatus; ipsa tamen semper restitit tentanti gratia Dei, ac
sacramentorum frequentia roborata. Incassum abiere plures devotiones,
jejunia et vota facta a puella vexata, exorcismi, benedictiones, et
præcepta ab exorcistis facta Incubo, ut desisteret a molestia illa; nec
quidquam proficiebatur multitudo reliquiarum, aliarumque rerum
benedictarum disposita in camera virginis tentatæ, nec benedictæ candelæ
noctu ibidem ardentes impediebant, quominus juxta consuetum appareret ad
tentandum in forma speciosissimi juvenis. Consultas inter alios viros
doctos fuit quidam Theologus magnæ eruditionis: iste advertens virginem
tentatam esse temperamenti phlegmatici a toto, conjectavit Incubum esse
dæmonem aqueum (dantur enim ut scribit Guaccius, _Comp. Malefic._ l. 1.
c. 19. fol. 129., Dæmones ignei, ærei, phlegmatici, terrei, subterranei,
et lucifugi), et consuluit quod in camera virginis tentatæ continue
fieret suffimentum vaporosum sequens. Requirunt ollam novam figulinam
vitreatam; in hac ponitur calami aromatici, cubebarum seminis,
aristolochiæ utriusque radicum, cardamomi majoris et minoris,
gingiberis, piperis longi, caryophyllorum, cinnamomi, canellæ
caryophyllatæ, macis, nucum myristicarum, styracis calamitæ, benzoini,
ligni ac radicis rodiæ, ligni aloes, triasantalorum una uncia, semiaquæ
vitæ libræ tres; ponitur olla supra cineres calidas ut vapor suffimenti
ascendat, et cella clausa tenetur. Facto suffimento advenit denuo
Incubus, sed ingredi cellam nunquam ausus est: sed si tentata extra eam
ibat, et per viridarium ac claustra spatiabatur, aliis invisibilis sibi
visus apparebat Incubus, et puellæ collo injectis brachiis violenter, ac
quasi furtive oscula rapiebat: quod molestissimum honestæ virgini erat.
Consultus denuo Theologus ille ordinavit puellæ, ut deferret pixidulas
unguentarias exquisitorum odorum, ut moschi, ambræ, zibetti, balsami
Peruviani, ac aliorum compositorum; quod cum fecisset, deambulanti per
viridarium puellæ apparuit Incubus faci minaci, ac furenti; non tamen ad
illam approximavit, sed digitum sibi momordit tanquam meditans
vindictam; tandem disparuit, nec amplius ab ea visus fuit._

Dans un monastère de saintes Religieuses vivait comme pensionnaire une
jeune vierge de noble famille, laquelle était tentée par un Incube qui
lui apparaissait jour et nuit, et, avec les plus instantes prières, avec
les allures de l'amant le plus passionné, la sollicitait sans cesse au
péché: elle cependant, soutenue par la grâce de Dieu et la fréquentation
des sacrements, demeurait ferme dans sa résistance. Mais malgré toutes
ses dévotions, ses jeûnes, ses vœux; malgré les exorcismes, les
bénédictions, les injonctions faites par les exorcistes à l'Incube de
renoncer à ses persécutions; en dépit de la multitude de reliques et
autres objets sacrés accumulés dans la chambre de la jeune fille, des
flambeaux ardents qu'on y entretenait toute la nuit, l'Incube n'en
persistait pas moins à lui apparaître comme de coutume sous la forme
d'un très-beau jeune homme. Enfin, parmi les doctes personnages
consultés à ce propos, se trouva un Théologien d'une grande érudition:
lequel, observant que la jeune fille tentée était d'un tempérament tout
à fait flegmatique, conjectura que cet Incube devait être un démon
aqueux (il y a en effet, comme en témoigne Guaccius, des démons ignés,
aériens, flegmatiques, terrestres, souterrains, ennemis du jour), et
ordonna qu'on fît immédiatement dans la chambre de la jeune fille une
fumigation de vapeur. On apporte en conséquence une marmite neuve en
terre transparente; on y met une once de canne aromatique, de poivre
cubèbe, de racines d'aristoloche des deux espèces, de cardamome grand et
petit, de gingembre, de poivre long, de caryophylles, de cinnamome, de
canelle caryophyllée, de macis, de noix muscades, de storax calamite, de
benjoin, de bois d'aloès, et de trisanthes, le tout dans trois livres
d'eau-de-vie demi-pure; on place la marmite sur des cendres chaudes,
afin de faire monter la vapeur fumigante, et l'on tient la chambre
close. La fumigation faite arrive l'Incube, mais qui, cette fois, n'osa
jamais pénétrer dans la chambre; seulement, si la jeune fille en sortait
pour se promener dans le jardin ou dans le cloître, il lui apparaissait
aussitôt tout en restant invisible aux autres, et lui jetant ses bras
autour du cou, lui dérobait ou plutôt lui arrachait des baisers, ce qui
faisait cruellement souffrir cette honnête pucelle. Enfin, après
nouvelle consultation, notre Théologien ordonna à la jeune fille de
porter sur elle de petites boulettes composées de parfums exquis, tels
que musc, ambre, civette, baume du Pérou et autres. Ainsi munie, elle
s'en alla se promener dans le jardin où sur-le-champ lui apparut
l'Incube, furieux et menaçant; toutefois il n'osa point l'approcher, et
après s'être mordillé le doigt, comme s'il méditait une vengeance, il
disparut pour ne plus revenir.

_72. Alia historia est, quod in Conventu Magnæ Cartusiæ Ticinensis, fuit
quidam Diaconus, nomine dictus Augustinus, maximas, ac inauditas, et
pene incredibiles sustinens a quodam Dæmone vexationes; quæ tolli nullo
remedio spirituali (quamvis plura juxta plures exorcistas, qui
liberationem, sed incassum tentarunt, fuissent adhibita) potuerunt. Me
consuluit illius Conventus vicarius, qui curam divexati, utpote Clerici
ex officio habebat. Ego videns frustranea fuisse consueta exorcismorum
remedia, exemplo historiæ suprarecensitæ consului suffimentum simile
superiori, utque divexatus pixidulas odoramentorum supradictas deferret;
et quia tabacchi usum habebat, et aqua vitæ delectabatur, suasi, ut et
tabaccho et aqua vitæ moschata uteretur. Dæmon illi apparebat diu,
noctuque ultra alias species, puta scheleti, suis, asini, Angeli, avis,
modo in forma unius, modo alterius ex suis Religiosis, et semel in forma
sui Prælati, nempe Prioris, qui hortatus est vexatum ad puritatem
conscientiæ, ad confidentiam in Deum, et ad frequentiam confessionis;
suasit ut sibi sacramentalem confessionem faceret, quod etiam fecit; et
expost Psalmos _Exsurgat Deus_ et _Qui habitat_, et mox Evangelium S.
Joannis simul cum vexato recitavit, et ad ea verba _Verbum caro factum
est_ genuflexit, et accepta stola, quæ in cella erat, et aspergillo aquæ
benedictæ benedixit cellæ, ac lecto vexati, et ac si revera fuisset
ipsius Prior præceptum fecit Dæmoni, ne auderet illum suum subditum
amplius divexare, et post hæc disparuit, sicque prodidit quisnam esset:
aliter vexatus illum suum Prælatum esse reputaverat. Postquam igitur
suffimentum, ac odores, ut supra dictum est, consulueram, non destitit
Dæmon juxta solitum apparere; imo assumpta figura vexati fuit ad cameram
Vicarii, et ab eo petiit aquam vitæ, ac tabaccum moschatum, dicens sibi
talia valde placere. Vicarius utrumque illi dedit: quibus acceptis
disparuit in momento, quo facto cognovit Vicarius se fuisse illusum a
Dæmone tali pacto: quod magis confirmavit assertum vexati, qui cum
juramento affirmavit, se illa die nullo modo fuisse in cella Vicarii.
Iste mihi totum retulit, et ex tali facto conjeci Dæmonem illum non
fuisse aqueum, ut erat Incubus, qui virginem ad coitum sollicitabat, ut
dictum supra est, sed igneum, vel ad minus æreum, ex quo gaudebat
vaporibus, ac odoribus, tabacco, et aqua vitæ, quæ calida sunt. Et
conjecturæ vim addidit temperamentum divexati, quod erat colericum quo
ad prædominium cum subdominio, tamen sanguineo. Dæmones enim tales non
accedunt nisi ad eos, qui secum in temperamento symbolizant; ex quo
validatur opinio mea de illorum corporeitate. Unde suasi Vicario, ut
acciperet herbas natura frigidas, ut nymphæam, hepaticam, portulacam,
mandragoram, sempervivam, plantaginem, hyoscyamum, et alias similes, et
ex iis compositum fasciculum fenestræ, alium ostio cellæ suspenderet;
similibusque herbis, tum cameram, tum lectum divexati sterneret. Mirum
dictu! comparuit denuo Dæmon, manens tamen extra cameram, nec ingredi
voluit, et cum divexatus illum interrogasset, quare de more intrare non
auderet, multis verbis injuriosis jactatis contra me, qui talia
consulueram, disparuit, nec amplius reversus est._

72. Voici l'autre histoire: dans le Couvent de la Grande Chartreuse de
Pavie vivait un Diacre nommé Augustin, lequel était en butte, de la part
de certain démon, à des vexations excessives, inouïes et presque
incroyables; plusieurs exorcistes avaient tenté en vain de le délivrer:
tous les remèdes spirituels étaient restés sans effet. Le Vicaire du
couvent, qui avait la charge spirituelle de ce pauvre clerc, vint me
consulter. Moi, voyant l'inefficacité des exorcismes ordinaires, et me
rappelant l'exemple ci-dessus rapporté, je conseillai une fumigation de
parfums semblable à celle dont il a été question, et ordonnai au diacre
de porter sur lui des boulettes odoriférantes de même nature; de plus,
comme il avait l'usage du tabac et qu'il aimait beaucoup l'eau-de-vie,
je lui recommandai le tabac et l'eau-de-vie musquée. Le démon lui
apparaissait sous différentes formes: squelette, cochon, âne, Ange,
oiseau; ou bien il empruntait les traits de quelques Religieux du
couvent; une fois même ce fut son propre Abbé ou Prieur, lequel
l'exhorta à purifier sa conscience, à se confier en Dieu, à user
fréquemment de la confession; il lui persuada de lui faire sa confession
sacramentelle, récita avec lui les psaumes _Exsurgat Deus_ et _Qui
habitat_, et l'Évangile de Saint Jean: aux mots _Verbum caro factum est_
il fléchit le genou, puis saisissant une étole qui était dans la cellule
et le goupillon d'eau bénite, il bénit la cellule et le lit, et, comme
s'il eût été réellement le Prieur, il enjoignit au démon de ne plus oser
à l'avenir tourmenter son subordonné: après quoi il disparut, trahissant
ainsi ce qu'il était, car autrement le jeune diacre le prenait pour son
véritable Prieur. Or, nonobstant les fumigations et les parfums que
j'avais conseillés, ce démon n'en continua pas moins ses obsessions;
bien plus, il revêtit les traits de sa victime pour se présenter chez le
Vicaire, auquel il demanda de l'eau-de-vie et du tabac musqué, choses
qu'il aimait, disait-il, passionnément. Ayant obtenu l'un et l'autre, il
disparut en un clin d'œil, montrant ainsi au Vicaire qu'il avait été
le jouet du Démon: et ceci fut amplement confirmé par le Diacre, qui
affirma avec serment qu'il n'était pas allé ce jour-là dans la cellule
du Vicaire. Le tout me fut rapporté, d'où je conclus que loin d'être
aqueux, comme l'Incube amoureux de la jeune fille dont il a été parlé
plus haut, ce démon était igné ou tout au moins aérien, puisqu'il se
délectait de substances chaudes, comme vapeurs, parfums, tabac et
eau-de-vie. Le tempérament du jeune diacre, bilieux et sanguin, mais où
le bilieux l'emportait, ne fit que fortifier mes conjectures, car ces
démons ne s'attaquent jamais qu'à ceux dont le tempérament est conforme
au leur: nouvelle preuve de la vérité de mon opinion sur leur
corporéité. Je recommandai en conséquence au Vicaire de faire prendre à
son pénitent des herbes froides de leur nature, telles que nénuphar,
hépatique, euphorbe, mandragore, joubarde, plantain, jusquiame, et
autres semblables, pour en composer deux faisceaux dont il suspendrait
l'un à la fenêtre, l'autre à la porte de la cellule, ayant soin
également d'en joncher sa chambre et son lit. Chose prodigieuse! le
Démon apparut encore, mais en restant hors de la cellule, sans vouloir
entrer; et comme le diacre lui demandait la cause de cette réserve
inusitée, pour toute réponse il se répandit en injures contre moi qui
avais conseillé ces moyens de défense, puis il disparut et jamais plus
ne revint.

_73. Ex his duabus historiis apparet tales odores, et herbas respective
sua naturali virtute, nullaque interveniente vi supernaturali Dæmones
propulisse; unde convincitur quod Incubi patiuntur a qualitatibus
materialibus, ut proinde concludi debeat, quod communicant in materia
cum iis rebus naturalibus, a quibus fugantur, et ex consequenti corpore
sint præditi, quod est intentum._

73. Ces deux histoires établissent clairement la mise en fuite des
Démons par la seule vertu naturelle des herbes ou des parfums, suivant
le cas, sans nulle intervention de force surnaturelle; donc les Incubes
sont sujets à être affectés par des qualités matérielles; donc ils
participent de la matière de ces mêmes choses naturelles qui ont le
pouvoir de les mettre en fuite, et conséquemment ils ont un corps, ce
que nous voulons démontrer.

_74. Et magis conclusio firmatur, si impugnetur sententia Doctorum
supracitatorum, dicentium, Incubum abactum a Sara fuisse vi Angeli
Raphaelis, non vero jecoris piscis callionymi, qualis fuit piscis a
Tobia apprehensus ad ripam Tigris, ut cum Vallesio, _Sacr. Philos._, c.
42., scribit Cornelius a Lap. _in Tob._ c. 6., v. 2., _§ Quarto ergo_:
salva enim tantorum Doctorum reverentia, talis expositio manifeste
adversatur sensui patenti Textus, a quo nullo modo recedendum est
dummodo non sequantur absurda. En verba Angeli ad Tobiam: «_Cordis ejus
particulam, si super carbones ponas, fumus ejus extricat omne genus
Dæmoniorum, sive a viro, sive a muliere, ita ut ultra non accedant ad
eos, et fel valet ad unguendos oculos, in quibus fuerit albugo, et
sanabuntur._» (_Tob._, c. 6. v. 8. et 9.) Notetur, quæso, assertio
Angeli absoluta, et universalis de virtute cordis, seu jecoris, et
fellis illius piscis: non enim dicit: _Si pones particulas cordis ejus
super carbones, fugabis omne genus Dæmoniorum, et si felle unges oculos,
in quibus fuerit albugo, sanabuntur_: si enim ita dixisset congrua esset
expositio, quod nempe Raphael supernaturali sua virtute illos effectus
patrasset, ad quos perficiendos inepta esset applicatio fumi, et fellis:
sed non ita loquitur, sed ait talem esse virtutem fumi, et fellis
absolute._

74. Mais, pour mieux asseoir notre conclusion, il convient de signaler
l'erreur où sont tombés certains docteurs, comme Vallesius et Cornelius
a Lapide, quand ils prétendent que Sara fut délivrée de l'Incube par la
vertu de l'Ange Raphaël, et non par celle du foie de ce poisson
callionyme que Tobie avait pris sur les bords du Tigre. En effet, sauf
le respect dû à de si grands docteurs, une telle interprétation est
évidemment contraire au sens précis du Texte, dont il n'est jamais
permis de s'écarter tant qu'il ne conduit pas à l'absurde. Or, voici les
paroles de l'Ange à Tobie: «_Si tu jettes sur des charbons une parcelle
de son foie, la fumée fait fuir toute espèce de Démons, et le possédé,
homme ou femme, en est débarrassé pour toujours; quant à son fiel, il
est souverain pour la guérison des yeux atteints d'albugo._» (_Tobie_,
c. 6., v. 8 et 9.) Notez, je vous prie, que cette assertion de l'Ange
touchant la vertu du cœur ou du foie et du fiel de ce poisson, est
absolue, universelle; car il ne dit pas: «_Si tu jettes sur des charbons
des parcelles de son foie, tu feras fuir toute espèce de Démons, et si
tu appliques son fiel sur des yeux atteints d'albugo, ils seront
guéris._» S'il eût dit cela, j'admettrais avec les commentateurs que
Raphaël eût réalisé, par sa propre vertu surnaturelle, les effets que la
simple application de la fumée et du fiel était impuissante à produire:
mais il ne parle pas ainsi, il dit au contraire, et d'une façon absolue,
que telle est la vertu de la fumée et du fiel.

_75. Quæro modo, an Angelus veritatem puram dixerit de virtute rerum, an
mentiri potuerit; pariter an albugo ab oculis Tobiæ senioris ablata sit
vi naturali fellis piscis, aut virtute supernaturali Angeli Raphaelis?
Angelum mentiri potuisse blasphemia hæreticalis est; sequitur igitur
puram veritatem fuisse ab eo assertam; talis autem non esset, si omne
genus Dæmoniorum non extricaretur a fumo jecoris piscis nisi addita vi
supernaturali Angeli, maxime, si hæc esset causa principalis talis
effectus, quemadmodum scribunt de hoc casu Doctores. Mentiretur absque
dubio medicus qui diceret, talis herba curat taliter pleuritidem, sive
epilepsiam, ut amplius non revertatur: si herba illa non curaret illas
ægritudines nisi inchoate, et perfecta illarum sanatio esset ab alia
herba conjuncta priori; sic pari modo mentitus fuisset Raphael asserens
fumum jecoris extricare omne genus Dæmoniorum ita ut ultra non accedant,
si talis effectus esset a fumo solum inchoate, principaliter vero, et
perfecte a virtute Angeli. Præterea talis fuga Dæmonis, vel secutura
erat universaliter, et semper posito jecore piscis super carbones a
quoquam, vel debebat sequi in illo solummodo casu particulari, jecore
incusso a juniore Tobia. Si primum, ergo oportet, quod cuicumque talem
fumum per accensionem jecoris paranti, assistat Angelus qui
supernaturali virtute Dæmonem miraculose abigat regulariter; et hoc est
absurdum; ad positionem enim rei naturalis deberet regulariter sequi
miraculum, quod est incongruum, et si absque Angeli operatione fuga
Dæmonis non sequeretur, mentitus fuisset Raphael asserens eam esse
virtutem jecoris. Si autem effectus ille sequi non debeat, nisi in illo
casu particulari, mentitus fuisset Angelus enuncians universaliter
virtutem piscis, in fugando omni Dæmoniorum genere, quod non est
dicendum._

75. On demandera si l'Ange a dit la vérité pure de la vertu des choses,
ou s'il a pu mentir; et pareillement, si l'albugo a été enlevée des yeux
du vieux Tobie par l'effet du fiel du poisson, ou par la vertu
surnaturelle de l'Ange Raphaël? Dire que l'Ange a pu mentir serait
blasphème et hérésie, donc il a exprimé la vérité pure; mais ce ne
serait plus cette vérité si toute espèce de démons n'était pas chassée
par la fumée du foie du poisson sans l'intervention de la force
surnaturelle de l'Ange, et surtout si cette intervention était la cause
principale de l'effet produit. Le médecin qui dirait: telle herbe guérit
radicalement la pleurésie ou l'épilepsie, mentirait sans aucun doute si
cette herbe ne guérissait que d'une façon inchoative et si, pour obtenir
la parfaite guérison, il fallait ajouter une autre herbe à la première;
de même que Raphaël aurait menti en affirmant que la fumée du foie
chassait toute sorte de démons, sans qu'ils pussent revenir, si ce
résultat était obtenu par la fumée d'une façon inchoative seulement, et
principalement, complétement, par la vertu de l'Ange. En outre, ce
phénomène de la mise en fuite du démon devait se produire
universellement et par le seul fait du placement par n'importe qui du
foie du poisson sur des charbons ardents, ou bien il ne devait se
produire que dans ce seul cas particulier, à savoir du placement du foie
par le jeune Tobie. En admettant la première hypothèse, il faut supposer
que toute personne à qui il plaira de faire cette fumée en brûlant le
foie, sera assistée d'un Ange pour chasser le Démon, par sa vertu
surnaturelle, miraculeusement et régulièrement tout ensemble: ce qui est
absurde, car, ou les mots n'ont plus de sens, ou un fait naturel ne
saurait être régulièrement suivi de miracle; et si le Démon n'était pas
mis en fuite sans le secours de l'Ange, Raphaël aurait menti en
affirmant que le foie avait cette vertu. Si au contraire l'effet en
question ne devait se produire que dans ce cas particulier, Raphaël
aurait encore menti en attribuant à ce poisson, d'une manière générale
et absolue, la propriété de mettre en fuite le Démon: or, que l'Ange ait
menti, cela ne se peut dire.

_76. Ulterius albugo oculorum detracta est ab oculis Tobiæ senioris, et
ipsius cæcitas sanata est a virtute naturali fellis piscis illius, ut
Doctores affirmant (Liran. Dyonisius; et Seraci. _apud Cornel. in
Tobi._, c. 6. v. 9). Piscis enim Callionymus, qui vocatur Italice _bocca
in capo_, et quo usus est Tobias, fel habet pro celeberrimo remedio ad
detegendas albugines oculorum, ut scribunt concorditer Dioscorides, l.
1. c. 96., Galenus, _De Simpl. Medicam._, Plinius, l. 32. c. 7.,
Aclanius, _De Ver. Histor._, l. 13. c. 14. et Vallesius, _De Sacr.
Philos._, c. 47. Textus Græcus _Tobiæ_, c. 11. v. 13., habet:
«_Inspersit fel super oculos patris sui, dicens: Confide, Pater; ut
autem erosi sunt, detrivit oculos suos, et disquamatæ sunt ab angulis
oculorum albugines._» Cum igitur eodem contextu Angelus aperuerit Tobiæ
virtutem jecoris, et fellis piscis, et hoc sua naturali virtute
cæcitatem Tobiæ senioris curaverit, concludendum est, quod etiam fumus
jecoris sua naturali vi Incubum fugaverit: quod concludenter confirmatur
a Textu Græco, qui ad _Tobiæ_ c. 8. v. 2., ubi Vulgata habet: «_Partem
jecoris posuit super carbones vivos_», sic habet: «_Accepit cinerem,
sive prunam thimiamatum, et imposuit cor piscis, et hepar, fumumque
fecit, et quando odoratus est Dæmon odores, fugit._» Et Textus Hebraicus
ita cantat: «_Percepit Asmodeus odorem, et fugit._» Ex quibus textibus
apparet, quod Dæmon fugit ad perceptionem fumi, sibi contrarii, ac
nocentis, non autem a virtute Angeli supernaturali. Quod si in tali
liberatione Saræ ab impetitione Incubi Asmodei, ultra fumum jecoris
intervenit operatio Raphaelis, hoc fuit in alligatione Dæmonis in
deserto superioris Ægypti, ut dicitur c. 8. v. 3. _Tobiæ_; fumus quippe
jecoris nequibat in tanta distantia agere in Dæmonem, aut illum
alligare. Quod inservire potest pro concordia supracitatorum Doctorum
(qui voluerunt Saram perfecte liberatam a Dæmone virtute Raphaelis) cum
sententia, quam tuemur: dico enim, quod ipsi senserint, quod perfecta
curatio Saræ a Dæmone fuerit in alligatione ejus in deserto, quæ fuit ab
Angelo, quod et nos concedimus; sed extricatio, sive fugatio ejusdem a
cubiculo Saræ fuerit a vi innativa jecoris piscis, quod nos tuemur._

76. Passons maintenant au vieux Tobie: l'albugo a été enlevée de ses
yeux et sa cécité guérie par la vertu naturelle du fiel de ce même
poisson, comme l'affirment les Docteurs. En effet le poisson callionyme,
appelé en Italien _bocca in capo_, et dont s'est servi Tobie, possède un
fiel très-renommé pour la guérison de l'albugo: là-dessus, tout le monde
est d'accord, Dioscoride, Galien, Pline, Aclanius, Vallesius, etc. Le
texte Grec de _Tobie_. c. 11, v. 13, porte ce qui suit: «_Il répandit le
fiel sur les yeux de son père en disant: Ayez confiance, mon père; et
comme il y avait érosion, il lui frotta les yeux et enleva l'albugo par
écailles aux angles des paupières._» Or, puisque, d'après le même texte,
l'Ange a révélé à Tobie la vertu du foie et du fiel du poisson, et que
le fiel, par sa vertu naturelle, a guéri la cécité du vieux Tobie, il
faut en conclure que c'est également par sa force naturelle que la fumée
du foie a mis en fuite l'Incube. Et ceci est confirmé d'une façon
concluante par le texte Grec, qui, dans _Tobie_, c. 8., v. 2, au lieu de
cette leçon de la Vulgate: «_Il jeta des charbons ardents_,» porte tout
au long: «_Il prit de la cendre ou de la braise de parfums, y mit le
cœur et le foie du poisson, et fit de la fumée: le Démon n'eut pas
plutôt senti l'odeur, qu'il s'enfuit._» Quant au texte Hébreu, il dit:
«_Asmodée sentit l'odeur et s'enfuit._» De tous ces textes, il résulte
que le Démon s'est sauvé pour avoir senti une fumée qui lui était
contraire et nuisible, et nullement par l'effet de la vertu surnaturelle
de l'Ange. Que si, dans cette délivrance de Sara des poursuites de
l'Incube Asmodée, l'opération de la fumée du foie fut suivie d'une
intervention de Raphaël, ce fut pour enchaîner le Démon dans le désert
de la Haute-Égypte, comme il est dit dans _Tobie_, c. 8, v. 3; car, à
une si grande distance, la fumée du foie ne pouvait agir sur le Démon,
ni l'enchaîner. Et ici nous avons un moyen de concilier notre opinion
avec celle des docteurs cités plus haut, lesquels attribuent la
délivrance parfaite de Sara à l'opération de Raphaël: en effet, pour ces
docteurs, Sara ne fut parfaitement guérie qu'après que le Démon eut été
enchaîné dans le désert, ce qui fut l'œuvre de l'Ange, et nous le
concédons; mais la délivrance proprement dite, l'expulsion de la chambre
à coucher de Sara, ce fut, nous le maintenons, l'effet direct de la
vertu native du foie du poisson.

_77. Probatur tertio principaliter nostra conclusio de existentia talium
animalium, seu de Incuborum corporeitate, ex auctoritate D. Hieronymi,
_in vita S. Pauli primi Eremitæ_. Refert is D. Antonium iter per
desertum arripuisse, ut ad visendum D. Paulum perveniret, et post
nonnullas diætas itineris Centaurum reperiisse, a quo cum fuisset
percontatus mansionem D. Pauli, et ille barbarum quid infrendens potius,
quam proloquens, dextræ protensione manus iter D. Antonio demonstrasset,
in sylvam se abdidit cursu concitatissimo. Prosecutus iter S. Abbas in
quadam valle invenit haud grandem quemdam homunculum, aduncis manibus,
fronte cornibus asperata, cujus extrema pars corporis in caprarum pedes
desinebat. Ad ejus aspectum substitit Antonius, et timens Diaboli artes
signo Sanctæ Crucis se munivit. Ad tale signum nec fugit, nec metuit
homuncio ille, immo ad sanctum senem actu humili appropinquans palmarum
fructus ad viaticum quasi pacis obsides illi offerebat. Tum B. Antonius
quisnam esset interrogans, hoc ab eo responsum accepit: «_Mortalis ego
sum, et unus ex accolis Eremi, quos vario errore delusa Gentilitas
Faunos, Satyros, et Incubos vocans colit; legatione fungor gregis mei;
precamur, ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro salute mundi
venisse cognovimus, et universam terram exiit sonus ejus._» Ad quæ
gaudens D. Antonius de gloria Christi, conversus ad Alexandriam, et
baculo terram percutiens, ait: «_Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro
diis animalia veneraris!_» Hæc D. Hieronymus, qui late prosequitur hoc
factum, ipsius virtutem longo comprobans sermone._

77. Une troisième preuve principale de notre conclusion touchant
l'existence des animaux dont il s'agit, en d'autres termes, touchant la
corporéité des Incubes, c'est le témoignage de S. Jérôme dans la Vie de
S. Paul, le premier ermite. S. Antoine, raconte ce docteur, se mit un
jour en route pour aller voir S. Paul. Après plusieurs journées de
voyage, il rencontra un Centaure, auquel il demanda la demeure de
l'ermite: sur quoi le Centaure, en balbutiant quelques mots barbares et
à peine intelligibles, lui indiqua de la main la route de l'ermitage et
courut au galop se cacher dans la forêt. Le saint Abbé continua son
chemin: nouvelle rencontre, cette fois d'un petit homme, presque un
nain, au mains crochues, au front hérissé de cornes, et dont l'extrémité
du corps se terminait en pieds de chèvre. A cette vue, S. Antoine
s'arrêta et, craignant les artifices du diable, se munit du signe de la
Sainte Croix. Mais, loin de fuir à ce signe, loin même d'en paraître
effrayé, le petit homme s'approcha respectueusement du saint vieillard
et lui offrit des fruits de palmier, comme pour témoigner de ses
intentions pacifiques. Alors le bienheureux Antoine lui ayant demandé
qui il était: «_Je suis mortel_,» répondit-il, «_et l'un des habitants
du Désert, que la Gentilité, dans son erreur capricieuse, honore sous
les noms divers de Faunes, de Satyres et d'Incubes; je suis envoyé en
mission par mon troupeau; nous venons te demander de prier pour nous le
Dieu commun, que nous savons être descendu pour le salut du monde et
dont les louanges retentissent dans toute la terre._» A ces mots, à
cette glorification du Christ, S. Antoine, transporté de joie, se tourna
vers Alexandrie, et, frappant la terre de son bâton, s'écria: «_Malheur
à toi, Ville prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_» Tel
est le récit de S. Jérôme, qui s'étend au long sur ce fait et en
développe toutes les conséquences.

_78. De hujus historiæ veritate dubitare temerarium est, cum eam
constanter referat SS. Ecclesiæ Doctorum maximus D. Hieronymus, de cujus
auctoritate nullus Catholicus dubitabit. Addit _fol. 21. 25._ Notandæ
proinde veniunt illius circumstantiæ, quæ sententiam nostram
evidentissime confirmant._

78. Douter de la vérité de cette histoire, quand elle est affirmée par
le plus grand des Docteurs de l'Église, par S. Jérôme, dont aucun
catholique ne contestera jamais l'autorité, serait assurément chose
téméraire. Examinons-en donc les circonstances, et faisons voir à quel
point elles confirment notre opinion.

_79. Primo notandum est, quod si ullus Sanctorum artibus Dæmonis
impetitus fuit; si ullus diversas ejus artes nocendi calluit; si ullus
victorias, ac illustria de eodem trophea reportavit, is fuit D.
Antonius, ut constat ex ejus vita a D. Athanasio descripta. Dum igitur
D. Antonius homunculum illum non tanquam Diabolum agnovit, sed animal
intitulavit dicens: _Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro Diis animalia
veneraris!_ convincitur, quod ille nullo modo fuit Diabolus, seu purus
spiritus de cœlo dejectus, ac damnatus, sed aliquod aliud animal. Et
confirmatur, quia D. Antonius erudiens suos monachos, eosque animans ad
metuendas Dæmonis violentias, aiebat, prout habetur in lectionibus
Breviarii Romani _in festo S. Antonii Abb._ l. 1., quæ recitantur in
festo ipsius: «_Mihi credite, Fratres, pertimescit Satanas piorum
vigilias, orationes, jejunia, voluntariam paupertatem, misericordiam, et
humilitatem; maxime vero ardentem amorem in Christum Dominum, cujus
unico Sanctissimæ Crucis signo debilitatus fugit._» Dum igitur
homunculus ille, contra quem D. Antonius Crucis signo se munivit, ad
ejus aspectum, nec pavit, nec fugit, immo confidenter, humiliterque
accessit ad eum dactalos illi offerens, signum est, illum nullo modo
Diabolum fuisse._

79. Premièrement, il faut noter que si jamais saint fut en butte aux
artifices du Démon, pénétra son art infernal et remporta sur lui
victoires et trophées, à coup sûr ce fut S. Antoine, comme le constate
sa vie, écrite par S. Athanase. Or S. Antoine ne reconnut pas un diable
dans ce petit homme, mais un animal, disant: «_Malheur à toi, Ville
prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_», d'où il ressort
que ce n'était nullement un diable ou pur esprit, chassé du ciel et
damné, mais un animal quelconque. Il y a plus: S. Antoine instruisant
ses moines et les mettant en garde contre les entreprises du Démon, leur
disait, comme le rapporte le Bréviaire Romain (_fête de S. Antoine,
Abbé_): «_Croyez-moi, mes frères, ce que Satan redoute dans les hommes
pieux, ce sont les veilles, les prières, les jeûnes, la pauvreté
volontaire, la miséricorde, l'humilité: par-dessus tout, l'ardent amour
du Christ Notre-Seigneur, puisque, pour le mettre en fuite, il suffit du
signe de la Très-Sainte Croix._» Or le petit homme en question, lorsque
S. Antoine crut devoir se munir contre lui du signe de la Croix, ne
montra aucune frayeur, ne songea nullement à s'enfuir; bien au
contraire, il s'approcha du saint d'un air confiant et respectueux, en
lui offrant des dattes: preuve certaine que ce n'était pas un diable.

_80. Secundo notandum, quod homunculus ille dixit: _Mortalis et ego
sum_; ex quibus verbis docemur, quod ille erat animal morti obnoxium, et
proinde, quod per generationem esse accepit: spiritus enim immaterialis
immortalis est, quia simplex, et ideo non accipit esse per generationem
ex præjacente materia, sed per creationem; unde nec amittit esse per
corruptionem, quæ dicitur mors, sed per annihilationem tantum potest
desinere esse. Quod si ille se mortalem esse dixit, professus est se
esse animal._

80. Secondement, il faut noter que ce petit homme dit: «_Je suis mortel,
moi aussi_», d'où il résulte que c'était un animal sujet à la mort, et
qui avait reçu l'être par génération; en effet, un esprit immatériel est
immortel parce qu'il est simple, et conséquemment ne reçoit pas l'être
par génération d'une manière préexistante, mais par création;
conséquemment encore, il ne perd pas l'être par corruption, autrement
dite mort; et il ne saurait cesser d'être que par annihilation. Donc, en
se disant mortel, il a déclaré être un animal.

_81. Tertio notandum, quod ait se cognovisse communem Deum in carne
humana fuisse passum. Ex his verbis convincitur illud fuisse animal
rationale: siquidem bruta nihil agnoscunt, nisi sensibile et præsens,
unde ab ipsis Deus nullo modo cognosci potest. Quod si homunculus ille
ait, se cum aliis suis cognovisse Deum in carne humana passum, hoc
probat, quod aliquo revelante habuit notitiam de Deo, sicut etiam nos
habemus de illo fidem revelatam; pariterque Deum carnem humanam
assumpsisse, et in ea passum: quæ duo sunt articuli nostræ Fidei
principales, nempe Dei unius, et Trini existentia, et ipsius Incarnatio,
Passio, et Resurrectio; ex quibus omnibus habetur, ut dicebam, illud
fuisse animal rationale capax divinæ cognitionis, per revelationem, ut
nos, et proinde pollens anima rationali, et ex consequenti immortali._

81. Troisième observation: Il sait, dit-il, que le Dieu commun a
souffert dans la chair de l'homme. Ces paroles prouvent que c'était un
animal raisonnable. En effet, les bêtes ne connaissent rien au delà du
sensible et du présent, et ne peuvent conséquemment avoir aucune
connaissance de Dieu. Si, comme le dit ce petit homme, lui et ses
pareils savent que Dieu a souffert dans la chair humaine, cela prouve
que, grâce à quelque révélation, il a eu connaissance de Dieu, de la
même manière que nous en avons nous-mêmes la foi révélée; et cette
notion, que Dieu a revêtu la chair humaine et y a souffert, constitue
les deux principaux articles de notre Foi: d'abord, l'existence de Dieu
un et triple, puis son Incarnation, sa Passion et sa Résurrection. Tout
cela démontre, comme je l'ai dit, que c'était un animal raisonnable,
capable de la connaissance divine par voie de révélation, ainsi que
nous-mêmes, doué d'une âme raisonnable, et, par conséquent, immortelle.

_82. Quarto notandum, quod oraverit nomine omnium gregis sui, cujus
legatione fungi se profitebatur, D. Antonium, ut communem Deum pro illis
deprecaretur. Ex his deducitur, quod homunculus ille capax erat
beatitudinis, et damnationis, et quod non erat in termino, sed in via:
ex hoc enim, quod, ut supra probatum est, se prodidit rationalem, et
anima immortali consequenter donatum, consequens est, quod, et
beatitudinis, et damnationis capax sit: hæc enim propria passio est
Creaturæ rationalis, ut constat ex natura angelica, et humana. Item
deducitur, quod ipse erat in via, et proinde capax meriti, et demeriti:
si enim fuisset in termino, fuisset vel beatus, vel damnatus; neutrum
autem potuit esse, quia orationes D. Antonii, quibus se commendabat,
ipsi nullo modo prodesse potuissent, si fuisset finaliter damnatus; et
si beatus fuisset illis non eguisset. Quod ipsi se commendavit, signum
est eas sibi prodesse potuisse, et proinde in statu viæ, et meriti._

82. Quatrième observation: Au nom de tout son troupeau, dont il se
déclare le délégué, il demande à S. Antoine de prier pour eux le Dieu
commun. D'où je déduis que ce petit homme était capable de béatitude et
de damnation, et qu'il n'était pas _in termino_, mais _in via_; en
effet, du moment qu'il est un animal raisonnable, et, conséquemment,
doué d'une âme immortelle, comme il a été prouvé plus haut, la logique
veut également qu'il soit capable de béatitude et de damnation: c'est
là, effectivement, le propre de la créature raisonnable, ange ou homme.
De même, je déduis qu'il était dans la voie, _in via_, c'est-à-dire
capable de mérite et de démérite; car, s'il eût été au terme, _in
termino_, il eût été ou bienheureux ou damné. Or, il ne pouvait être ni
l'un, ni l'autre; car les prières de S. Antoine, auxquelles il se
recommandait, ne pouvaient lui être d'aucun secours, s'il était
définitivement damné; et, s'il était bienheureux, il n'en avait pas
besoin. Puisqu'il se recommandait à ses prières, c'est qu'elles
pouvaient lui servir, et qu'il était, par conséquent, dans la voie du
salut, _in statu viæ et meriti_.

_83. Quinto notandum, quod homunculus ille professus est, se esse
legatum aliorum suæ speciei, dum dixit _legatione fungor gregis mei_, ex
quibus verbis plura deducuntur. Unum est, quod homunculus ille non solus
erat, unde potuisset credi monstrum raro contingens, sed quod plures
erant ejusdem speciei; tum quia simul congregati gregem faciebant; tum
quia nomine omnium veniebat: quod esse non posset si multorum voluntates
in illum non convenissent. Aliud est, quod isti profitentur vitam
socialem: ex quo nomine multorum unus ex ipsis missus est. Aliud est,
quod quamvis dicantur habitare in Eremo, non tamen in eo fixa est eorum
permanentia: siquidem cum D. Antonius in illa eremo alias non fuisset
(distabat enim illa per multas dietas ab eremo D. Antonii), scire non
potuerunt quisnam ille esset cujusve sanctitatis; necessarium igitur
fuit, quod alibi eum cognoverint, et ex consequenti extra desertum illum
vagaverint._

83. Cinquième observation: Ce petit homme, en disant: «_Je suis envoyé
en mission par mon troupeau_», se déclare le délégué d'autres créatures
de son espèce. D'où nous pouvons tirer plusieurs conséquences: d'abord,
que ce petit homme n'était pas seul, c'est-à-dire un monstre
exceptionnel et rare, mais qu'il en existait plusieurs de même espèce,
puisque, réunis ensemble, ils formaient un troupeau, et qu'il se
présentait au nom de tous: ce qui n'eût pas été vrai, si un grand nombre
de volontés n'eussent concouru à le déléguer. Ensuite, que ces animaux
vivent en société, puisqu'ils envoient l'un d'eux pour les représenter
tous. Enfin que, tout en habitant le Désert, ils n'y sont cependant pas
fixés à l'état permanent: en effet, S. Antoine n'ayant jamais eu
jusqu'alors l'occasion de visiter cette solitude, qui était
très-éloignée de son ermitage, ils n'auraient pu savoir qui il était, ni
à quel degré de sainteté il était parvenu; il était donc nécessaire
qu'ils l'eussent connu ailleurs, et, conséquemment, qu'ils eussent
voyagé hors de ce désert.

_84. Ultimo notandum, quod homunculus ille ait esse ex iis, _quos cæco
errore delusa Gentilitas Faunos, Satyros et Incubos_ appellant; et ex
his verbis convincitur nostrum intentum principale, Incubos nempe esse
animalia rationalia beatitatis, et damnationis capacia._

84. Dernière observation: Ce petit homme dit être de ceux que _les
Gentils, abusés par une erreur aveugle, appellent Faunes, Satyres et
Incubes_: ce qui prouve bien la vérité de notre thèse principale,
savoir: que les Incubes sont des animaux raisonnables, capables de
béatitude et de damnation.

_85. Talium homuncionum frequens est apparitio in metallorum fodinis, ut
scribit Gregorius Agricola, lib. _De Animal. subterran._, prope finem.
Isti nempe coram fossoribus minerarum comparent induti habitu, qualem
habent fossores ipsi, et jocantur inter se, tripudiantque, ac rident et
cachinnantur, parvosque lapides joco mittunt in metallarios, et tunc
signum est, ait Auctor prædictus, optimi proventus, ac inventionis
alicujus rami, aut trunci principalis arboris mineralis._

85. L'apparition de petits hommes de cette sorte est fréquente dans les
mines métalliques, comme l'enseigne Gregorius Agricola, dans son livre
_De Animal. subterran_. Ils se font voir aux mineurs vêtus des mêmes
habits qu'eux; ils jouent et badinent ensemble, rient, plaisantent,
jettent aux mineurs de petites pierres en manière de jeu; et c'est alors
bon signe, dit l'auteur précité: on est sûr de découvrir quelque riche
rameau ou même un tronc d'arbre minéral.

_86. Tales homunculos subterraneos negat Petrus Thyræus Novesianus, lib.
_De Terrificatio. Noctur._, c. 2., _per totum_, nixus argumentis sane
puerilibus, quæ sunt hæc: si darentur hujusmodi homunciones, ubinam
degunt, et quænam, et ubi habent sua domicilia, qua ratione genus suum
conservant, si per generationem, aut quomodo? si oriantur, et intereant,
quo cibo vitam suam sustentent; si beatitudinis, et damnationis capaces
sunt, et quibus mediis propriam salutem consequantur? Hæc sunt argumenta
Thyræi, quibus permotus negat talem existentiam._

86. Pierre Thyræus, de Neuss, dans son livre _De Terrification.
Nocturn._, nie l'existence de ces petits hommes, en s'appuyant sur des
arguments qu'on trouvera sans aucun doute puérils. Étant donné, dit-il,
de petits hommes de cette espèce, où vivent-ils, comment et où
logent-ils? de quelle manière se perpétue leur espèce, par génération ou
autrement? naissent-ils, meurent-ils, usent-ils de nourriture pour
soutenir leur vie? sont-ils capables de béatitude et de damnation? et
par quels moyens obtiennent-ils leur salut? Tels sont les arguments qui
suffisent à Thyræus pour nier cette existence.

_87. Sed viri parum cordati est negare id, quod graves Aucthores,
fideque digni scribunt, quodque quotidiana constat experientia.
Argumenta Thyræi nec minimum cogunt, ac ea solvimus supra a nº 45. et
seq. Remanet solum satisfacere quæstioni ubinam locorum habitent
hujusmodi homunculi, seu Incubi? Ad quod dico, quod ut supra dedimus nº
71. ex Guaccio, istorum alii sunt terrei, alii aquei, alii ærei, alii
ignei, quorum nempe corpora, aut constant ex talium elementorum
subtiliori parte, sive licet ex pluribus constent elementis, prævalet
tamen in iis, aut aqua, aut ær pro ipsorum natura. Mansiones igitur, et
domicilia eorum erunt in elemento illo cujus natura in eorum corporibus
prævalet: ignei enim nisi violenter, et forte nullomodo in aquis aut
locis palustribus morabuntur, cum hæc sint sibi contraria, nec aquei ad
superiorem ætheris partem ascendere poterunt ob sibi repugnantem
regionis illius subtilitatem, quod etiam videmus accidere hominibus, qui
ad quorumdam Alpium summa juga pervenire nequeunt præ summa æris
subtilitate, quæ homines crassiori æri assuetos nutrire nequit._

87. Mais, on l'avouera, c'est faire preuve de peu de sens que d'oser
nier ce qu'ont écrit des auteurs graves et dignes de foi, ce qu'atteste
d'ailleurs une expérience de chaque jour. Les arguments de Thyræus n'ont
pas la moindre portée, et nous les avons résolus d'avance, nºs 45 et
suivants. La seule question à laquelle il reste à satisfaire est
celle-ci: où demeurent ces petits hommes, ces Incubes? A cela je
réponds: ainsi qu'il a été exposé plus haut (nº 71) d'après Guaccius,
les uns sont terrestres, d'autres aqueux, d'autres aériens, d'autres
ignés, c'est-à-dire que leurs corps sont composés de la partie la plus
subtile de l'un des éléments, ou si plusieurs éléments s'y trouvent
réunis, il y en a pourtant un qui domine, soit l'eau, soit l'air,
suivant leur nature. Leurs demeures, conséquemment, se trouveront dans
celui de ces éléments qui entrera comme partie dominante dans la
composition de leur corps; les Incubes ignés, par exemple, ne résideront
pas volontiers ou même ne résideront jamais dans l'eau ou dans les
marécages, qui leur sont contraires, et les Incubes aqueux ne pourront
s'élever jusqu'à la partie supérieure de l'éther, cette région étant
trop subtile pour leur nature. Ceci même s'observe dans les hommes qui,
accoutumés à un air épais, ne peuvent résider sur certains sommets des
Alpes où l'air est trop subtil pour eux.

_88. Pluribus sanctorum Patrum auctoritatibus, quas congerit Molina in
p. p. D. Thom., q. 50., ar. 1. circa med., probare possemus Dæmonum
corporeitatem; quæ tamen stante determinatione Concilii Lateranensis de
incorporeitate Angelorum, ut dictum fuit supra nº 37., exponi debent de
Dæmonibus istis Incubis, ac viatoribus adhuc, non autem de Damnatis.
Tamen ne nimis longus sim, solius D. Augustini, summi Ecclesiæ Doctoris,
aucthoritates damus, quibus evidenter convincitur illum fuisse in
sententia, quam nos docemus._

88. Molina, dans son _Commentaire de S. Thomas_, réunit plusieurs
témoignages des Saints Pères, qui pourraient nous servir à prouver la
corporéité des Démons; mais, en présence de la décision du Concile de
Latran, rapportée plus haut (nº 87), touchant l'incorporéité des Anges,
nous devons entendre que les Saints Pères ont eu en vue ces Démons
Incubes, qui sont encore dans la voie du salut, et non les Anges damnés.
Cependant, sans aller plus loin, nous nous bornerons à citer S.
Augustin, ce grand Docteur de l'Église, et l'on verra à quel point sa
doctrine concorde avec la nôtre.

_89. D. Augustinus igitur, lib. 2. _super Genesim_ ad litteram c. 17.
_de Dæmonibus_, sic habet: «_Quædam vera nosse, partim quia subtiliore
sensus acumine, partim quia subtilioribus corporibus vigent_,» et lib.
3. c. 1., «_etsi Dæmones ærea sunt animalia, quoniam corporum æreorum
natura vigent_.» Et Epistola 115. ad Hebridium affirmat, eos esse
«_animantia ærea, seu ætherea acerrimi sensus_.» Et _de Civit. Dei_ lib.
11. c. 23, affirmat «_Dæmonem pessimum habere corpus æreum_.» Et lib.
21. c. 10. scripsit: «_Sunt sua quædam etiam Dæmonibus corpora, sicut
doctis hominibus visum est, ex isto ære crasso et humido_.» Et lib. 15.
c. 23. ait «_se non audere definire, an Angeli corpore æreo, ita
corporati possint etiam hanc pati libidinem, ut quomodo possint,
sentientibus fœminis misceantur_.» Et in Enarrat. in Psal. 85. ait
«_corpora beatorum futura post resurrectionem, qualia sunt corpora
Angelorum_;» et Enarrat. in Psal. 14. 5. ait «_corpus Angelicum inferius
esse anima_.» Et lib. _De Divinit. Dæmonum_, passim per totum, maxime c.
23., docet «_Dæmones subtilia habere corpora_.»_

89. S. Augustin donc, dans son _Commentaire de la Genèse_, liv. 2, ch.
17, s'exprime ainsi au sujet des Démons: «_Ils connaissent certaines
vérités, soit parce que leurs sens sont plus vifs et plus subtils, soit
parce que leurs corps eux-mêmes sont plus subtils_,» et au livre 3, ch.
1er: «_les Démons sont des animaux aériens, parce qu'ils participent de
la nature des corps aériens_.» Dans son Épitre 115 à Hebridius, il
affirme que ce sont «_des animaux aériens, ou éthérés, doués d'un sens
très-délicat_.» Dans la _Cité de Dieu_, liv. 11, ch. 23, il dit que «_le
pire Démon a un corps aérien_.» Au livre 21, ch. 10, il écrit:
«_Certains Démons ont même des corps composés, comme l'ont cru des
philosophes, de l'air épais et humide que nous respirons_.» Au livre 15,
ch. 23: «_il n'ose définir si les Anges, doués d'un corps aérien,
pourraient ressentir cette passion sensuelle qui les pousserait à s'unir
aux femmes_.» Dans son commentaire du Psaume 85, il dit que «_les corps
des bienheureux seront, après la résurrection, pareils aux corps des
Anges_;» au Psaume 14, il observe que «_le corps des Anges est inférieur
à l'âme_.» Enfin, dans son livre de la _Divination des Démons_,
notamment ch. 23, il enseigne que «_les Démons ont des corps subtils_».

_90. Potest etiam sententia nostra aucthoritatibus Sacræ Scripturæ
comprobari, quæ licet ab Expositoribus aliter declarentur, non incongrue
tamen ad nostrum intentum possunt aptari. Prima est Psalmi 77., v. 24.
et 25., ubi habetur: _panem Angelorum manducavit homo, panem cœli
dedit eis_. Hic loquitur David de Manna, qua cibatus fuit Populus Israel
toto tempore, quo peregrinus fuit in deserto. Quærendum ergo venit, quo
sensu Manna dici possit _panis Angelorum_. Scio quidem plerosque
Doctores exponere hunc passum in sensu mystico, aientes in Manna
figuratam esse _Sacram Eucharistiam_, quæ vocatur _panis Angelorum_,
quia Angeli fruuntur visione Dei, qui per concomitantiam in Eucharistia
reperitur._

90. Notre doctrine peut également s'appuyer sur les témoignages des
Saintes Écritures, quelque diverse que soit l'interprétation qu'en
donnent les Commentateurs. Nous avons d'abord le Psaume 77, v. 24 et 25,
où il est dit: «_l'homme a mangé le pain des Anges, il leur a donné le
pain du ciel_.» David parle ici de la Manne, dont le peuple d'Israël
s'est nourri tout le temps qu'il a erré dans le désert. Or, on demandera
dans quel sens on peut dire de la Manne que c'est le _pain des Anges_.
La plupart des Docteurs, je ne l'ignore pas, interprètent ce passage
dans un sens mystique, disant que la Manne figure la _Sainte
Eucharistie_, appelée aussi le _pain des Anges_, parce que les Anges
jouissent de la vue de Dieu, qui se trouve par concomitance dans
l'Eucharistie.

_91. Sed hæc expositio aptissima est quidem, et quam amplectitur
Ecclesia in officio _Sanctissimi Corporis Christi_, sed in sensu
spirituali est. Ego autem quæro sensum litteralem: neque enim in illo
Psalmo David loquitur prophetice de futuris, sicut facit in aliis locis,
ut proinde facile non sit sensum litteralem habere; sed loquitur
historice de præteritis. Ille enim Psalmus, ut patet legenti, est pura
anacephalestis, seu compendium omnium beneficiorum, quæ contulit Deus
Populo Hebræo ab egressu ipsius de Aegypto, usque ad tempus Davidis, et
in eo versu loquitur de Manna Deserti, ut proinde quæratur quomodo, et
quo sensu Manna vocetur Panis Angelorum._

91. Cette interprétation est assurément très-admissible, et elle est
adoptée par l'Église dans l'office du _Très-Saint Corps de
Jésus-Christ_, mais c'est là un sens spirituel. Or, ce que je cherche,
c'est le sens littéral, car, dans ce psaume, David ne parle pas en
prophète de choses futures, comme il le fait dans d'autres endroits où
il est difficile de trouver un sens littéral; il parle ici en historien,
de choses passées. Ce psaume, en effet, pour quiconque le lit, est une
pure anacéphaléose, soit une récapitulation de tous les bienfaits
conférés par Dieu au peuple Hébreu depuis sa sortie d'Égypte jusqu'au
temps de David, et il y est parlé de la Manne du Désert, qu'il appelle
le Pain des Anges: pourquoi et dans quel sens, voilà la question.

_92. Scio alios, Lyran., Euthim., Bellarm., Titelman., Genebrard., in
Psal. 77. v. 24. et 25., interpretari Panem Angelorum Panem ab Angelis
paratum, seu Angelorum ministerio a Cœlo demissum; Hugonem autem
Cardinalem Panem Angelorum exponere: quia ille cibus hoc efficiebat in
Judæis, quod in Angelis efficit cibus illorum, pro parte: Angeli enim
non incurrunt infirmitatem. Voluerunt enim expositores Hebræi, ut etiam
asseverat Josephus, quod Judæi in Deserto vescentes manna, nec
senescerent, nec ægrotarent, nec lassarentur; proinde illa esset tanquam
panis, quo vescuntur Angeli, qui nec senio, nec ægritudine, nec
lassitudine unquam laborant._

92. D'autres docteurs, je le sais encore, voient dans le _Pain des
Anges_ un pain préparé par les Anges, ou envoyé du Ciel par le ministère
des Anges. Le cardinal Hugo explique cette qualification, en disant que
cette nourriture produisait en partie sur les Juifs l'effet que la
nourriture des Anges produit sur ces derniers. Les Anges, effectivement,
ne sont sujets à aucune infirmité; et d'un autre côté, les commentateurs
Hébreux, et Josèphe lui-même, affirment que tout le temps que les Juifs
sont restés dans le Désert, se nourrissant de la manne, ils n'ont connu
ni vieillesse, ni maladie, ni fatigue; cette manne était donc semblable
au pain dont se nourrissent les Anges, qui ne vieillissent pas et ne
sont sujets à aucune fatigue ni maladie.

_93. Istas quidem expositiones recipere æquum est, utpote tantorum
Doctorum aucthoritate suffultas. Facessit tamen difficultatem, quod
ministerio Angelorum Hebræis non minus parata fuere columna nubis, et
ignis, coturnices, et aqua de petra, quam manna; nec tamen ista dicta
fuere columna, aqua, aut potus Angelorum. Cur ergo potius vocari deberet
manna, quia parata ministerio Angelorum, _Panis Angelorum_, quam _Potus
Angelorum_ aqua eorumdem ministerio saxo educta? Insuper in sacra
Scriptura panis dum dicitur _panis alicujus_, dicitur _panis ejus_ qui
illo vescitur, non ejus qui illum parat, aut fabricat, et de hoc
infinita habemus exempla in sacra Scriptura: ut _Exod._ c. 23. v. 25.
_Benedicam panibus tuis, et aquis_; lib. 2. _Reg._ c. 12. v. 3. _De pane
illius comedens;_ _Tob._ c. 4. v. 17. _Panem tuum cum egenis comede;_ et
v. 18. _Panem tuum super sepulturam Justi constitue_; _Ecclesiast._ c.
11. v. 1. _Mitte panem tuum super transeuntes aquas_; _Isai._ c. 58. v.
7. _Frange esurienti panem tuum_; _Jerem._ c. 11. v. 19. _Mittamus
lignum in panem ejus_; _Matth._ c. 15. v. 26. _Non est bonum sumere
panem filiorum;_ _Luc._ c. 11. v. 3. _Panem nostrum quotidianum_. Ex
quibus locis patenter habetur, quod panis dicitur ejus, qui eo vescitur,
non vero, qui ipsum conficit, affert, aut parat. Commode igitur in loco
citato Psalmi accipi potest _Panis Angelorum_, cibus quo vescuntur
Angeli non quidem incorporei (isti enim materiali cibo non egent), sed
corporei, ista nempe rationalia animalia, de quibus hucusque
disseruimus, degentia in ære, et quæ ratione tenuitatis suorum corporum,
ac rationalis naturæ, quam maxime ad Angelos immateriales accedunt, ut
proinde nuncupentur._

93. Ces interprétations, assurément, méritent d'être accueillies avec le
respect dû à l'autorité de si grands Docteurs. Il y a cependant une
difficulté: c'est que, indépendamment de la manne, le ministère des
Anges a également procuré aux Hébreux la colonne de nuée et de feu, les
cailles, l'eau du rocher, et que l'Écriture ne dit pas: la colonne des
Anges, l'eau ou la boisson des Anges. Pourquoi donc appeler la manne le
_Pain des Anges_, parce qu'elle était préparée par leur ministère, et ne
pas appeler _Boisson des Anges_ cette eau qui était tirée du roc aussi
par leur ministère? De plus, dans la Sainte Écriture, quand il est dit
d'un pain que c'est le _pain de quelqu'un_, c'est toujours le _pain de
celui_ qui s'en nourrit, non de celui qui le prépare ou le fabrique. Les
exemples en sont infinis: ainsi, dans l'_Exode_, ch. 23, v. 25: «_Afin
que je bénisse ton pain et ton eau_;» au livre 2 des _Rois_, ch. 12, v.
3: «_Mangeant de son pain_;» dans _Tobie_, ch. 4, v. 17: «_Mange ton
pain avec les pauvres_,» et v. 18: «_Répands ton pain sur la sépulture
du Juste_;» dans l'_Ecclésiaste_ ch. 11, v. 1; «_Répands ton pain sur
les eaux qui passent_;» dans _Isaïe_, ch. 58, v, 7: «_Romps ton pain
avec celui qui a faim_;» dans Jérémie, c. 11, v. 19: «_Mettons du bois
dans son pain_;» dans _S. Mathieu_, ch. 15, v. 26: «_Il n'est pas juste
de prendre le pain des enfants_;» dans _S. Luc_, ch. 11, v. 3: «_Notre
pain quotidien_.» Tous ces passages démontrent surabondamment que le
pain de quelqu'un, dans le langage des Écritures, c'est le pain de celui
qui s'en nourrit, et non de celui qui le fait, l'apporte ou le prépare.
Il est donc très-naturel, dans l'endroit du Psaume que nous avons cité,
d'entendre par _Pain des Anges_, la nourriture dont se servent non pas
les Anges incorporels (puisque ceux-ci n'ont pas besoin de nourriture
matérielle), mais les Anges corporels, c'est-à-dire ces animaux
raisonnables dont nous traitons ici, qui vivent dans l'air, et qui, par
la subtilité de leurs corps et leur qualité d'êtres raisonnables,
approchent de si près des Anges immatériels, que la même dénomination
leur est appliquée.

_94. Ducor, quia cum animalia sint, et ideo generabilia et
corruptibilia, egent cibo, ut restauretur substantia corporea, quæ per
effluvia deperditur; vita enim sentientis non consistit nisi in motu
partium corporearum quæ fluunt, ac refluunt, acquiruntur, ac
deperduntur, ac iterum reparantur; quæ reparatio fit per substantias
spirituosas, materiales tamen, attractas a vivente, tum per æris
inspirationem, tum per fermentationem cibi, per quam substantia illius
spiritualizatur, ut rationatur doctissimus Ettmullerus, _Instit. Medic.
Physiolog._, c. 2._

94. Je déduis: étant des animaux, c'est-à-dire se reproduisant par
génération et sujets à corruption, ils ont besoin de nourriture pour
restaurer leur substance corporelle, dont la déperdition a lieu par les
effluves: la vie de tout être sentant ne consiste, en effet, que dans le
va-et-vient des éléments corporels qui affluent et refluent,
s'acquièrent, se perdent et se réparent, au moyen de substances
spiritueuses, matérielles pourtant, que l'être vivant s'assimile soit
par la respiration de l'air, soit par la fermentation de la nourriture,
qui spiritualise sa substance, comme l'enseigne le très-docte Ettmuller
(_Instit. Medic. Physiolog._, ch. 2).

_95. Quia autem eorum corpus tenue est, tenui pariter, et subtili eget
alimento. Hinc est quod sicut odoribus aliisque substantiis vaporosis,
ac volatilibus suæ naturæ contrariis læduntur ac fugantur, ut constat ex
historiis recitatis supra, nº 71. et 72., ita paribus rebus sibi
convenientibus delectantur, et aluntur. Porro _manna non est aliud, quam
halitus aquæ, terræque, solis calore exacte attenuatus et coctus, a
frigore secutæ noctis in unum coactus, densatusque_, ut scribit
Cornelius; manna dico, quam demissam de cœlo comederunt Hebræi, quæ
toto cœlo differt a manna nostrate, quæ in medicinis adhibetur; nam
hæc, ut scribit Ettmullerus Schroder, _Dilucid. Physiolog._, c. 1. _de
Manna_, fol. m. 154., _nihil aliud est, quam succus quarumdam arborum
tenuis, vel earum transsudatio, quæ nocturno tempore permixta cum rore,
matutino tempore superventu caloris solis coagulatur, et inspissatur_.
Manna autem Hebræorum diversis orta principiis calore solis non
coagulabatur, sed vice versa liquefiebat, ut patet ex Scriptura, _Exod._
c. 16. v. 22. Manna ergo Hebræorum utpote constans ex halitibus tenuibus
terræ et aquæ, profecto tenuissimæ erat substantiæ, utpote, quæ a sole
solvebatur, et disparebat; optime ergo potuit esse talium animalium
cibus, ita ut diceretur a David _Panis Angelorum_._

95. Or, comme leur corps est subtil, la nourriture qui lui convient doit
être également délicate et subtile. Aussi, de même que les parfums et
autres substances vaporeuses et volatiles, quand elles sont contraires à
leur nature, les offusquent et les mettent en fuite, témoin ce que nous
avons raconté ci-dessus (nºs 71 et 72), de même aussi, lorsque leur
nature y est conforme, ils se délectent de ces substances ou autres
pareilles et en font leur nourriture. Or, «_la manne n'est pas autre
chose_,» comme l'écrit Cornelius, «_qu'une émanation d'eau et de terre
raffinée et cuite par la chaleur du soleil, puis coagulée et condensée
par la fraîcheur de la nuit_»: je parle, bien entendu, de la manne
envoyée du ciel pour la nourriture des Hébreux, laquelle diffère du tout
au tout de la manne nostrate ou médicinale: celle-ci en effet, suivant
Ettmuller (_Dilucid. Physiol._, ch. 1), «_n'est pas autre chose que le
suc ou la transsudation de certains arbres qui se mêle la nuit à la
rosée et, le matin venu, se coagule et s'épaissit à la chaleur du
soleil_.» La manne des Hébreux, au contraire, formée de principes
différents, loin de se coaguler, se liquéfiait à la chaleur du soleil,
comme l'atteste l'Écriture, _Exode_, ch. 16, v. 22. Cette manne des
Hébreux était donc une substance extraordinairement subtile, puisqu'elle
était composée d'émanations de terre et d'eau, et que le soleil la
faisait dissoudre et disparaître; il se peut donc très-bien qu'elle soit
la nourriture des animaux en question, et qu'ainsi David l'ait appelée
avec raison le _Pain des Anges_.

_96. Alia auctoritas habetur in Evangelio Joannis, in quo, _Joannes_, c.
10. v. 16., ita dicitur: _Alias oves habeo, quæ non sunt ex hoc ovili,
et illas oportet me adducere, et vocem meam audient, et fiet unum ovile,
et unus Pastor_. Si quæramus quænam sint oves, quæ non sunt ex hoc
ovili, et qualenam sit ovile de quo loquitur Christus Dominus,
respondent communiter Expositores unum ovile Christi esse Ecclesiam, ad
quam perducendi erant per prædicationem Evangelii Gentiles, qui erant
oves alterius ovilis, ab ovili Hebræorum: opinantur enim Synagogam esse
Christi ovile, quia dicebat David, _Psal._ 94. v. 9: _Nos populus ejus
et oves pascuæ ejus_; et quia Messias promissus fuerat Abraham et David
oriturus ex eorum semine, et a populo Hebræo expectatus, et a Prophetis
qui Hebræi erant vaticinatus, et ejus adventus, conversatio, passio,
mors et resurrectio in sacrificiis, cultu, et ceremoniis Hebræorum legis
erant præfigurata._

96. Nous avons de plus, à l'appui de notre thèse, l'Évangile de S. Jean,
ch. 10, v. 16, où il est dit: «_J'ai encore d'autres brebis qui ne sont
pas de cette bergerie; il faut aussi que je les amène, et elles
entendront ma voix, et il n'y aura qu'une seule bergerie et qu'un seul
berger_.» Si nous demandons quelles peuvent être ces brebis qui ne sont
pas de cette bergerie, et quelle est cette bergerie dont parle le
Seigneur Christ, tous les Commentateurs nous répondent que la seule
bergerie du Christ, c'est l'Église, à laquelle la prédication de
l'Évangile devait amener les Gentils, qui étaient d'une autre bergerie
que celle des Hébreux. Pour eux, en effet, la bergerie du Christ,
c'était la Synagogue, d'abord parce que David avait dit, _Psaume_ 94, v.
7: «_Nous sommes son peuple et ses brebis qu'il nourrit dans ses
pâturages_»; puis, parce que la promesse avait été faite à Abraham et à
David que le Messie sortirait de leur race, parce qu'il était attendu
par le peuple Hébreu, annoncé par les Prophètes, qui étaient Hébreux, et
que son avénement, ses actes, sa passion, sa mort et sa résurrection
étaient comme figurés d'avance dans les sacrifices, le culte et les
cérémonies de la loi des Hébreux.

_97. Sed salva semper Sanctorum Patrum, ac aliorum Doctorum reverentia,
non videtur talis expositio ad plenum satisfacere. Habemus enim quod de
fide est a principio mundi Ecclesiam Fidelium extitisse unam, usque ad
finem sæculi duraturam. Cujus Ecclesiæ caput est mediator Dei et hominum
Christus Jesus, cujus contemplatione creata sunt universa, et omnia per
ipsum facta. Fides enim unius Dei Trini (quamvis non ita explicite), et
Verbi Incarnatio revelata fuit primo homini, et ab ipso edocti ejus
filii, et ab iis descendentes. Hinc est quod quamvis plerique homines ad
idolatriam deflexerint, ac veram fidem deseruerint, multi tamen veram
fidem a patribus sibi traditam retinuerunt, et legem naturæ servantes in
vera Ecclesia Fidelium permanserunt, ut observat Cardinalis Toletus in
_Job_, c. 10. v. 16., et apparet in Job, qui inter Gentiles Idololatras
sanctus fuit. Quamvis autem Deus populo Hebræo speciales favores
contulerit, peculiaremque legem, ac ceremonias illi præscripserit, ac a
Gentilibus segregaverit, non tamen ad eam legem Gentes tenebantur, nec
fideles Hebræi aliam Ecclesiam constituebant ab Ecclesia Gentilium, qui
fidem unius Dei et Messiæ venturi profitebantur._

97. Mais, sauf le respect dû aux Saints Pères et autres Docteurs, cette
explication n'est pas de tout point satisfaisante. Il est de foi en
effet que l'Église des Fidèles a été une et a existé depuis le
commencement du monde, et qu'elle durera ainsi jusqu'à la fin des
siècles. Le chef de cette Église est Jésus-Christ, médiateur de «Dieu et
des hommes, créateur et auteur de toutes choses. La foi dans la Trinité
divine, (quoique moins explicite) et l'Incarnation du Verbe ont été
révélées au premier homme, lequel en a instruit ses fils, et ceux-ci à
leur tour leurs descendants. Aussi, bien que la plupart des hommes se
fussent laissé égarer dans l'idolâtrie et eussent déserté la vraie foi,
beaucoup cependant gardèrent cette foi qui leur venait de leurs pères,
et, observant la loi naturelle, restèrent dans la vraie Église des
Fidèles. C'est la remarque que fait le Cardinal Tolet, à propos de Job,
qui fut un saint au milieu des Gentils Idolâtres. Et quoique Dieu eût
conféré des faveurs spéciales au peuple Hébreu, qu'il eût établi pour
lui une loi et des cérémonies spéciales, et qu'il l'eût séparé des
Gentils, cette loi n'était pas cependant obligatoire pour les Gentils,
et les Hébreux fidèles ne constituaient pas une Église différente de
l'Église des Gentils qui professaient la foi en un seul Dieu et en la
venue du Messie.

_98. Hinc est, quod etiam ex Gentilibus fuere, qui Christi adventum, et
alia Christianæ fidei dogmata prophetarunt, ut patet de _Balaam,
Mercurio Trismegisto, Hydaspe_, ac _Sibyllis_ de quibus loquitur
Lactantius, lib. 1. c. 6., ut scribit Cardinalis Baronius in _Apparatu
Annal._ nº 18. Et quod Messias erat a Gentilibus expectatus habet Isaias
in pluribus locis, et luculentum testimonium de hoc est prophetia
Patriarchæ Jacob de Messia, quæ sic ait, _Gen._ c. 49. v. 10: _Non
auferetur sceptrum de Juda, et dux de femore ejus, donec veniat qui
mittendus est, et ipse erit expectatio Gentium_. Item Prophetia Aggæi,
c. 2. v. 8: _Movebo omnes Gentes, et veniet desideratus cunctis
gentibus_, quem locum explicans Cornelius a Lap. _in Aggæ._ c. 2. v. 8.
§ _Denique gentes_, ait: _Gentes ante Christum credentes in Deum lege
naturæ, æque ac Judæi expectabant ac desiderabant Christum_. Pariter
Christus ita se prodidit, et manifestavit Gentibus, sicut Judæis: si
enim in ipsius nativitate per Angelum ejus notitia data fuit Pastoribus,
per stellam miraculosam ad sui adorationem vocavit Magos, qui cum essent
Gentiles fuerunt primitiæ Gentium in Christo agnoscendo, et adorando, ut
ait S. Fulgentius, _Sermon. 6. de Epiph._, sicut Pastores fuerunt
primitiæ Judæorum. Itidem manifestatio adventus Christi per
prædicationem (non quidem Apostolorum) prius facta est Gentilibus, quam
Judæis: siquidem ut scribit Ven. Mater Soror Maria de Agreda, in _Vita
J. C. et B. M. V._, p. 1. l. 4. c. 26. n. 664: _Quando B. M. Virgo cum
S. Joseph portavit Puerum Jesum in Aegyptum, fugiendo Herodis
persecutionem, mansit ibi per septennium: quo tempore ipsa Beatissima
Virgo prædicavit Aegyptiis veri Dei fidem, et Filii Dei in carne humana
adventum_. Ulterius in Christi nativitate multa fuere prodigia non solum
in Judæa, sed in Aegypto, ubi corruerunt idola, ac oracula conticuere;
Romæ ubi fons olei scaturiit; visus globus aurei coloris de cœlo in
terram descendere; apparuere tres soles; ac contra naturam circulus
variegatus ad modum Iridis solis discum circumscripsit; in Græcia, ubi
oraculum Delphicum obmutuit, et interrogatus Apollo ab Augusto ipsi
sacrificante in proprio palatio, ubi eidem aram extruxerat, de causa
silentii sui, respondit, ut referunt Nicephorus, l. 1. c. 17., Suidas,
verbo _Augustus_, et Cedrenus, _Compend. Histor._:_

98. On remarquera de plus que, même parmi les Gentils, il y en eut qui
prophétisèrent la venue du Christ et les autres dogmes de la foi
Chrétienne, témoin Balaam, Mercure Trismégiste, Hydaspe et les Sibylles,
dont parle Lactance, _livre 1, ch. 6_; voir aussi Baronius, _Apparat.
Annal., nº 18_. Que le Messie fût attendu par les Gentils, nous en avons
la preuve dans plusieurs passages d'Isaïe, et surtout dans la Prophétie
du Patriarche Jacob touchant le Messie, ainsi conçue, _Genèse_, c. 49,
v. 10: «_Le sceptre ne sortira point de Juda, ni le prince de sa
postérité, jusqu'à ce que vienne celui qui doit être envoyé; et c'est
lui qui sera l'attente des nations_.» De même dans la prophétie d'Aggée,
c. 2, v. 8: «_J'ébranlerai toutes les Nations, et le désiré de toutes
les nations viendra_», ce que Cornelius _a Lapide_ commente en ces
termes: «_Les Gentils antérieurs à la venue du Christ, qui croyaient en
Dieu et observaient la loi de nature, attendaient et désiraient le
Christ aussi bien que les Juifs_.» Le Christ lui-même s'est annoncé et
manifesté aux Gentils ainsi qu'aux Juifs; car en même temps que l'Ange
donnait aux bergers la nouvelle de sa nativité, au moyen de l'étoile
miraculeuse il conviait à l'adorer les Mages qui, étant Gentils, furent
les premiers d'entre les Nations, comme les bergers le furent parmi les
Juifs, à reconnaître et adorer le Christ (voyez S. Fulgence, _Sermon sur
l'Épiphanie_). De même, ce furent les Gentils qui, avant les Juifs,
connurent l'avénement du Christ par la prédication (je ne dis pas la
prédication des Apôtres). En effet, comme l'écrit la Vénérable Mère
Sœur Marie d'Agreda, dans sa _Vie de Jésus-Christ et de la
Bienheureuse Vierge Marie_: «_Lorsque la Bienheureuse Vierge Marie,
fuyant avec S. Joseph la persécution d'Hérode, emporta en Égypte
l'Enfant Jésus, elle y resta sept ans; et pendant ce temps-là la
Bienheureuse Vierge prêcha elle-même aux Égyptiens la foi du vrai Dieu
et la venue du Fils de Dieu dans la chair humaine_.» En outre, lors de
la nativité du Christ, il y eut de nombreux prodiges, non-seulement en
Judée, mais en Égypte, où les idoles s'écroulèrent et les oracles se
turent; à Rome, où jaillit une fontaine d'huile, où l'on vit un globe de
couleur d'or descendre du ciel sur la terre, où trois soleils
apparurent, et où un cercle extraordinaire, de nuances variées comme
l'arc-en-ciel, entoura le disque du soleil; en Grèce, où l'oracle de
Delphes devint muet; au sujet de quoi Apollon, interrogé par l'empereur
Auguste qui lui sacrifiait dans son propre palais, où il lui avait élevé
un autel, répondit:

Me puer Hebræus, Divos Deus ipse gubernans, Cedere sede jubet,
tristemque redire sub orcum; Aris ergo dehinc tacitis abscedito nostris.

«_Un enfant Hébreu, qui commande aux Dieux et est Dieu lui-même,
M'ordonne de quitter mon siége, et de rentrer dans les Enfers; Nos
autels sont muets maintenant, il faut t'en éloigner._»

_Et multa alia acciderunt prodigia, quibus prænuntiabatur Gentilibus
Filii Dei adventus, quæ ex variis Aucthoribus recitat Baronius,
_Apparat. Annal. Eccles._ nº 24. et seq., et Cornelius _in Aggæ._ c. 2.
v. 8._

Il y eut encore beaucoup d'autres prodiges annonçant aux Gentils
l'avénement du Fils de Dieu: on les trouvera relatés dans Baronius,
_Apparat. Annal. Eccles._, et dans Cornelius, _Commentaire d'Aggée_.

_99. Ex istis patet, quod etiam Gentiles pertinebant ad ovile Christi
idem, ad quod spectabant Judæi, puta ad Ecclesiam eamdem fidelem; igitur
non potest recte dici, quod illa verba Christi: _Alias oves habeo, quæ
non sunt ex hoc ovili_, accipienda sint de Gentilibus, qui communem cum
Hebræis habuerunt de Deo fidem, de Messia spem, prophetiam,
expectationem, et signa, et prædicationem._

99. De tout ceci il appert que les Gentils eux-mêmes appartenaient,
comme les Juifs, à la bergerie du Christ, c'est-à-dire à la même Église
des fidèles. Par conséquent, ces paroles du Christ: «_J'ai d'autres
brebis qui ne sont pas de cette bergerie_», ne sauraient s'entendre des
Gentils qui eurent, de commun avec les Hébreux, la foi en Dieu,
l'espérance du Messie, les prophéties, l'attente, les prodiges et la
prédication de son avénement.

_100. Dico igitur quod nomine _aliarum ovium_ commode possunt intelligi
Creaturæ istæ rationales, sive animalia de quibus hucusque disseruimus.
Cum enim, ut diximus, capaces sint beatitudinis, et damnationis, et
Christus Jesus sit mediator Dei, et hominum, immo totius rationalis
Creaturæ (creaturæ enim rationales, quæ beatitudinem consequuntur, hanc
obtinent intuitu meritorum Christi per ab eo sibi collatam gratiam, sine
qua nequit beatitudo obtineri), debuit omnis rationalis creatura de eo
venturo spem habere, sicut de uno Deo fidem, et de ipsius in carne
nativitate, et de præceptis legis gratiæ manifestationem. Istæ igitur
erant oves, quæ non erant _ex hoc ovili humano_, et quas adducere
Christum oportebat, et quæ ejus vocem nempe notitiam de ipsius adventu,
et de evangelica doctrina, quantum per se, tum per Apostolos Christus
erat manifestaturus audire debebant, et ex iis, ac hominibus in cœlo
beatificatis fieri _unum ovile, et unus Pastor_._

100. Je dis donc que par ces mots: d'_autres brebis_, on peut fort bien
entendre ces créatures ou animaux raisonnables dont nous avons traité
jusqu'ici. En effet, nous avons établi qu'elles sont capables de
béatitude et de damnation; or Jésus-Christ étant médiateur de Dieu et
des hommes, ainsi que de toute créature raisonnable (car c'est par
l'application des mérites du Christ que les créatures raisonnables
obtiennent la béatitude, au moyen de la grâce qu'il leur confère), il en
résulte que toute créature raisonnable a dû avoir, en même temps que la
foi en un seul Dieu, l'espérance de l'avénement du Christ, et la
révélation de sa naissance dans la chair et des préceptes de la loi de
grâce. Voilà donc les brebis qui n'étaient pas _de cette bergerie
humaine_, et qu'il lui fallait amener; les brebis qui devaient entendre
sa voix, c'est-à-dire l'annonce de son avénement et de la doctrine
évangélique, soit directement de lui-même, soit par l'intermédiaire des
Apôtres; les brebis enfin qui, réunies aux hommes dans la béatitude
céleste, devaient réaliser cette promesse _d'une seule bergerie et d'un
seul berger_.

_101. Huic expositioni quam incongruam non puto, vim addit id quod supra
nº 77. ex D. Hieronymo retulimus de homunculo illo qui rogavit D.
Antonium, ut communem Deum, quem in carne humana esse passum cognoverat,
pro se et suis _deprecaretur_. Innuitur enim ex his, quod illi notitiam
habuerunt de adventu, et morte Christi, quem tamquam Deum optabant sibi
propitium, ut proinde ad hoc intercessionem D. Antonii expostularent._

101. Cette interprétation, à mon avis très-raisonnable, tire une
nouvelle force de ce que nous avons rapporté, d'après S. Jérôme, de ce
petit homme qui demanda à S. Antoine de _prier_ pour lui et les siens le
Dieu commun, qu'il savait avoir souffert dans la chair humaine. Ceci
implique, en effet, qu'ils avaient connaissance de l'avénement et de la
mort du Christ, et qu'ils désiraient, en sa qualité de Dieu, se le
rendre favorable, puisqu'ils recouraient, dans ce but, à l'intercession
de S. Antoine.

_102. Facit ad idem id, quod ex Eusebio de _Præparat. Evang._ l. 5. c.
9., et Plutarcho l. de _Defectu Oracul._, refert Cardinalis Baronius
_Appar. Annal._ nº 129., et recenset inter prodigia, quæ tempore mortis
Christi evenere. Recitat igitur ex citatis Aucthoribus quod Tiberii
Imperatoris, sub quo passus est Christus, tempore, navigantibus
nonnullis a Græcia in Italiam, circa Insulas Echinades, cessatis ventis,
noctu navigium appulit prope terram. Audita fuit ab omnibus vox magna
quæ vocavit Tramnum. Erat is Nauclerus navigii, quo respondente _Adsum_,
replicavit vox: _Quando perveneris prope quandam paludem, annunciabis
MAGNUM PANA MORTUUM ESSE_: quod cum Tramnus fecisset, auditi sunt
repente multorum, imo multitudinis prope infinitæ gemitus, et ululatus.
Profecto isti fuerunt Dæmones, seu Angeli corporei, seu animalia
rationalia prope paludem degentia, utpote aquea, quæ audita morte
Christi, qui nomine magni Pan efferebatur, in lacrymas, et lamenta
effusa sunt; prout etiam Hebræi nonnulli visa Christi morte percutientes
pectora sua revertebantur (_Luc._ c. 23. v. 48.). Ex hucusque igitur
deductis patet, quod dantur hujusmodi Dæmones, succubi et incubi,
constantes sensu, et ipsius passionibus obnoxii, ut probatum est; qui
generantur, corrumpuntur, et capaces sunt beatitudinis, et damnationis,
et ratione corporis subtilioris, nobiliores homine sunt, et qui si cum
hominibus, maribus aut fœminis, carnaliter commiscentur, peccant, et
eo peccato, quo peccat homo jungendo se cum bruto, quod est homine
ignobilius; proinde non raro hi Dæmones consuetudinem habentes cum
homine, equabus aut plurimum post longam habitam communicationem eas
interficiunt. Causa porro hujus est, quod si inter tales datur peccatum,
cum sint in via, dari etiam debet pœnitentia; sicut ergo homini
peccanti consuetudinaliter cum bruto, ad tollendam occasionem
recidivandi, Confessarius injungit, ut brutum tollat de medio, ita tali
Dæmoni consuetudinario in peccato, et tandem pœnitenti accidit, ut
animal cum quo peccavit, sive homo, sive brutum fuerit, occidat; nec
enim tali Dæmoni mors data homini peccatum erit, sicut mors data bruto
non imputatur tamquam peccatum homini: ratione enim essentialis
differentiæ inter Dæmonem hujusmodi, et hominem, idem erit homo Dæmoni,
quod est homini brutum._

102. Un autre fait à l'appui de ma conclusion, c'est celui que mentionne
le Cardinal Baronius (_Appar. Annal._, nº 129), d'après Eusèbe et
Plutarque, comme un des prodiges qui signalèrent la mort du Christ. Au
temps de l'Empereur Tibère, sous qui eut lieu la passion du Christ, des
navigateurs allant de Grèce en Italie et se trouvant la nuit, par un
temps calme, dans le voisinage des îles Échinades, leur navire vint à
toucher la terre. Alors une grande voix fut entendue de tous, qui
appelait Tramnus. C'était le nocher: «_Présent_,» répondit-il; et la
même voix répliqua: «_Lorsque tu seras arrivé auprès de tel marais, tu
annonceras que_ LE GRAND PAN EST MORT.» Tramnus obéit, et tout à coup
une immense clameur s'éleva comme d'une multitude infinie, éclatant à la
fois en gémissements et en sanglots. Qui étaient-ce donc, sinon des
Démons ou Anges corporels, ou des animaux raisonnables habitant près de
ces marais, à cause, sans doute, de leur nature aqueuse, et qui, à
l'annonce de la mort du Christ désigné par ce nom de Grand Pan, se
répandaient en larmes et en lamentations? Ainsi, parmi les Juifs qui
avaient assisté à la mort du Christ, il y en eut un grand nombre qui
s'en retournèrent en se frappant la poitrine (_S. Luc_, c. 23, v. 48).
De toutes les déductions ci-dessus, il ressort donc qu'il existe des
Démons de cette sorte, succubes et incubes, lesquels sont doués de sens,
et sujets aux passions des sens, comme il a été prouvé; qui naissent par
génération et meurent par corruption; qui sont capables de béatitude et
de damnation; qui, à raison de la subtilité de leur corps, sont plus
nobles que l'homme, et qui, s'il leur arrive d'avoir un commerce charnel
avec l'homme ou la femme, commettent un péché analogue à celui dont
l'homme se rend coupable en s'unissant avec la brute, qui lui est
inférieure. Aussi n'est-il pas rare que ces démons, après avoir
entretenu des rapports prolongés avec des hommes, des femmes ou des
juments, finissent par tuer leur complice, et cela s'explique: étant
sujets à pécher, ils doivent aussi, puisqu'ils sont dans la voie du
salut, _in via_, pouvoir se repentir; or, de même que l'homme, qui pèche
habituellement avec une bête, reçoit de son confesseur l'injonction de
détruire cette bête afin de supprimer les occasions de récidive, de même
il peut arriver au démon repentant de tuer l'homme ou la bête avec qui
il péchait d'habitude; et ce démon, en donnant ainsi la mort à un homme,
ne péchera pas, pas plus que ne pèche l'homme en donnant la mort à une
bête: car, étant observé la différence essentielle qui sépare de l'homme
un démon de cette sorte, l'homme sera au démon ce que la bête est à
l'homme.

_103. Scio multos, et forte plerosque, qui hæc legerint, dicturos de me,
quod Epicurei, et Stoici Philosophi nonnulli dixerunt de Divo Paulo,
_Actor._ c. 17. v. 18.: _Novorum Dæmoniorum videtur annunciator_, et
datam doctrinam exsibillabunt. Sed isti tenebuntur solvere argumenta
supra posita, et dicere quinam sint Dæmones isti Incubi vulgo
_Folletti_, qui exorcismos, res sacras, et Christi Crucem non pavent, ac
alios effectus istorum, ac phænomena salvare, quæ nos ex data doctrina
ostendimus._

103. Je sais que beaucoup de mes lecteurs, la plupart peut-être, diront
de moi ce que les Épicuriens et bon nombre de Philosophes Stoïciens
disaient de S. Paul (_Actes des Apôtres_, c. 17, v. 18): «_Il semble
qu'il annonce des divinités nouvelles_», et tourneront ma doctrine en
ridicule. Mais ils n'en seront pas moins tenus de détruire les arguments
qui précèdent, de nous dire ce que c'est que ces Démons Incubes,
vulgairement appelés _Follets_, qui n'ont peur ni des exorcismes, ni des
objets sacrés, ni de la Croix du Christ, et enfin de nous expliquer les
divers effets et phénomènes relatés par nous dans l'exposition de cette
doctrine.

_104. Solvitur ergo ex his, quæ hucusque deducta sunt, quæstio, quam
proposuimus supra nº 30. et nº 34.: resolutive innuimus; quomodo mulier
potest ingravidari a Dæmone Incubo. Non enim hoc præstare potest ex
semine sumpto ab homine, ut fert communis opinio, quam confutavimus nº
31 et 32: sequitur ergo, quod ipsa imprægnatur a semine Incubi, cum enim
animal sit, et generet, proprio pollet semine: et hoc modo optime
salvatur generatio Gigantum secuta ex commixtione Filiorum Dei cum
Filiabus hominum; nati siquidem sunt ex tali concubitu Gigantes, qui
licet homini essent similes, corpore tamen erant majores: et quamvis a
Dæmonibus geniti, viribus proinde pollerent, non tamen Dæmonum vires et
potentiam æquabant, ut sequitur in mulis, hinnis et burdonibus, qui
medii quodammodo sunt inter eas species animalium, a quibus promiscue
generantur, et superant quidem imperfectiorem, non attingunt autem
perfectiorem speciem generantium: mulus enim superat asinum, sed non
æquat perfectionem equæ, a quibus generatur._

104. Les arguments déduits ci-dessus nous amènent donc à une solution du
problème posé aux nºs 30 et 34, à savoir: comment une femme peut être
fécondée par un Démon Incube. Ceci, en effet, ne peut provenir de sperme
emprunté d'un homme, malgré l'opinion commune que nous avons réfutée,
nºs 31 et 32; il s'ensuit donc qu'elle est directement imprégnée par le
sperme de l'Incube, lequel, étant animal et capable d'engendrer, dispose
d'un sperme qui lui est propre. Ainsi se trouve parfaitement expliquée
la génération des Géants, résultat du commerce des Fils de Dieu avec les
Filles des hommes: car, quoique semblables à l'homme, ces Géants étaient
de plus haute stature; et quoique engendrés par des Démons qui leur
communiquaient de leur force, ils ne les égalaient pourtant ni en
vigueur, ni en pouvoir. C'est exactement le cas des mulets, des bardeaux
ou des muletons, qui tiennent en quelque sorte le milieu entre les
espèces d'animaux dont ils sont engendrés, surpassant la plus
imparfaite, mais n'égalant pas la plus parfaite: exemple le mulet,
produit de l'âne et de la jument, qui est supérieur au premier, mais
n'atteint pas à la perfection de la seconde.

_105. Confirmat autem hanc sententiam consideratio, quod animalia genita
ex commixtione diversarum specierum non generant; sed sunt sterilia, ut
patet in mulis. Gigantes autem non leguntur Gigantes generasse, sed
natos a Filiis Dei, puta Incubis, et filiabus hominum: cum enim concepti
fuerint ex semine Dæmoniaco mixto cum humano, non potuerunt, tamquam
mediæ speciei inter Dæmonem et hominem, generare._

105. A l'appui de cette conclusion, nous ferons observer que les animaux
engendrés de l'union d'espèces différentes n'engendrent pas eux-mêmes,
mais sont stériles, comme on le voit dans les mulets. Or nous ne lisons
nulle part que les Géants aient été engendrés par d'autres Géants, mais
bien qu'ils sont nés des Fils de Dieu, c'est-à-dire des Incubes, et des
Filles des hommes: ainsi conçus du sperme démoniaque mêlé au sperme
humain, formant une espèce mitoyenne entre le Démon et l'homme, ils
n'avaient pas pouvoir d'engendrer.

_106. Dicetur fortasse contra hoc, non posse, ex semine Dæmonum, quod
pro sui natura oportet esse tenuissimum, fieri mixturam cum semine
humano, quod crassum est; unde nec generatio sequi possit._

106. On objectera peut-être que le sperme des Démons qui, de sa nature,
doit nécessairement être très-fluide, ne saurait se mélanger avec le
sperme humain, qui est épais; et que, par conséquent, il n'en pourrait
suivre aucune génération.

_107. Respondeo quod, ut dictum fuit supra nº 32: virtus generandi
consistit in spiritu, qui simul cum materia spumosa et viscida deciditur
a generante; sequitur ex hoc, quod semen Dæmonis quantumvis tenuissimum,
quia tamen materiale, optime potest commisceri cum spiritu materiali
seminis humani, ac fieri generatio._

107. Je réponds, suivant ce qui a été dit plus haut, nº 32: la vertu
génératrice consiste dans l'esprit qui est répandu par l'opérateur avec
la matière spumeuse et visqueuse; donc le sperme du Démon, si fluide
qu'il soit, étant cependant matériel, peut très-bien se mêler avec
l'esprit matériel du sperme humain, et produire génération.

_108. Replicabitur adhuc contra conclusionem, quod si vere fuisset
Gigantum generatio ex semine Incuborum et Mulierum, nunc quoque Gigantes
nascerentur, non desunt enim mulieres coeuntes cum Incubis, ut patet ex
gestis SS. Bernardi et Petri de Alcantara, et aliarum historiarum, quæ
passim ab Auctoribus recitantur._

108. On répliquera que si la génération des Géants était réellement
sortie du sperme combiné des Incubes et des Femmes, il naîtrait
aujourd'hui encore des Géants; car il ne manque pas de femmes ayant
commerce avec les Incubes, comme on le voit dans les Gestes de S.
Bernard et de Pierre d'Alcantara, et d'autres histoires racontées par
divers auteurs.

_109. Respondeo, quod prout ex Guaccio dictum fuit supra nº 81: alii
sunt hujusmodi Dæmones terrei, alii aquei, ærei alii, et alii ignei, qui
respective in propriis eorum elementis habitant. Videmus autem animalia
eo majora esse, quo majus est elementum in quo degunt, ut patet in
piscibus, inter quos licet multi sint minuti, ut etiam sunt plura
animalia terrestria minutissima, et tamen quia elementum aquæ majus est
elemento terræ (utpote continens majus semper est contento), ideo pisces
a tota specie superant in magnitudine molis animalia terrestria, ut
patet in balenis, orcynis, pistis seu pistricibus, thynnis, ac aliis
piscibus cetaceis, seu viviparis, qui quodvis animal terrestre longe
superant. Porro cum Dæmones hujusmodi animalia sint, ut hucusque
probatum est, eo erunt majores in magnitudine quo elementum majus pro
sui natura inhabitabunt. Et cum ær excedat aquam, et ignis ære major
sit, sequitur, quod Dæmones ætherei, ac ignei longe superabunt
terrestres et aqueos, tum in mole corporis, tum in virtute. Nec contra
hoc facit instantia de avibus, qui licet incolant ærem, qui major est
aqua, tamen corpore minores sunt a tota specie piscibus et
quadrupedibus, quia aves licet per ærem volatu spatientur, revera tamen
pertinent ad elementum terræ, in qua quiescunt; aliter enim pisces
nonnulli qui volant, ut hirundo marina, et alii, dici deberent animalia
ærea, quod falsum est._

109. Je réponds, suivant ce qui a été dit ci-dessus, nº 81, d'après
Guaccius: des Démons dont il s'agit, les uns sont terrestres, les autres
aqueux, les autres aériens, les autres ignés, et chacun réside dans
l'élément qui lui est propre. Or un fait connu, c'est que les animaux
sont d'autant plus grands, que plus grand est l'élément où ils
demeurent, témoin les poissons: beaucoup sans doute sont très-petits,
comme il arrive pour les animaux terrestres, mais de même que l'élément
aqueux est plus grand que l'élément terrestre (le contenant étant
toujours plus grand que le contenu), de même les poissons dans toute
leur espèce dépassent en grandeur la masse des animaux terrestres: ceci
est clair à voir les baleines, les thons, les cachalots et autres
poissons cétacés ou vivipares, qui l'emportent de beaucoup sur n'importe
quel animal terrestre. Conséquemment, les Démons dont il s'agit étant
des animaux, comme nous l'avons prouvé, leur grandeur corporelle sera en
proportion de la grandeur de l'élément où ils habiteront suivant leur
nature. Et comme l'air l'emporte sur l'eau, et le feu sur l'air, il
s'ensuit que les Démons éthérés et ignés l'emporteront de beaucoup sur
leurs congénères terrestres et aqueux, soit en grandeur corporelle, soit
en vigueur. On objectera peut-être que les oiseaux, habitants de l'air,
qui est plus grand que l'eau, sont néanmoins, pris en général, plus
petits que les poissons et les quadrupèdes; mais ceci ne prouve rien,
car les oiseaux, tout en parcourant l'air de leur vol, n'en
appartiennent pas moins à la terre, où ils se reposent; autrement il
faudrait classer certains poissons volants, comme l'hirondelle de mer,
parmi les animaux aériens, ce qui est faux.

_110. Advertendum autem, quod post diluvium ær iste terraqueo globo
citissimus magis incrassatus est ex humiditate aquarum, quam fuerit ante
diluvium, et hinc forte est, quod ex tali humido, quod est principium
corruptionis, fiat, quod homines non ætatem ita producant, ut faciebant
ante diluvium. Ex ista autem æris crassitie fit, quod Dæmones ætherei,
ac ignei, cæteris corpulentiores, nequeunt diutius manere in hoc ære
crasso, et si descendunt aliquando hoc fit violenter, et eo modo quo
urinatores ad ima maris descendunt._

110. Maintenant, une remarque essentielle, c'est qu'après le déluge, cet
air qui enveloppe notre globe terrestre et aqueux est devenu, par suite
de l'humidité des eaux, plus épais qu'il n'était avant le déluge; et
comme l'humidité est le principe de la corruption, c'est peut-être pour
cela que la vie des hommes ne se prolonge plus autant que dans les âges
antédiluviens. Cette épaisseur de l'air est aussi cause que les Démons
éthérés et ignés, d'une corpulence plus forte que les autres, ne peuvent
plus demeurer dans cet air épais, et s'ils y descendent quelquefois,
c'est violemment et de la même manière que les plongeurs descendent au
fond de la mer.

_111. Ante diluvium autem, cum adhuc ær non ita crassus erat, veniebant
Dæmones, et cum mulieribus miscebantur, et gigantes procreabant, qui
magnitudinem corpoream Dæmonum generantium æmulabantur. Nunc vero ita
non est: Dæmones enim Incubi, qui fœminas incessunt, sunt aquei
quorum corporis moles magna non est: et proinde in forma homuncionum
apparent, et quia aquei etiam salacissimi sunt; luxuria enim in humido
est: ut proinde Venerem e mari natam Poetæ finxerint, quod Mythologi
explicant de libidine, quæ oritur ab humiditate. Cum ergo Dæmones, qui
corpore parvi sunt, his temporibus mulieres imprægnent, non gigantes,
sed staturæ ordinariæ filii nascuntur. Sciendum porro quod si miscentur
corporaliter cum mulieribus Dæmones in sua ipsorum corpulentia naturali,
nulla facta immutatione aut artificio, mulieres illos non vident, nisi
tanquam umbram pæne incertam, ac quasi insensibilem, ut patet in muliere
illa, de qua diximus supra nº 28., quæ osculabatur ab incubo, cujus
tactus vix ab ea sentiebatur. Quando vero volunt se visibiles amasiis
reddere, atque ipsis delectationem in congressu carnali afferre, sibi
indumentum visibile assumunt, et corpus crassum reddunt. Qua vero hoc
arte fiat, ipsi norunt. Nobis curta nostra Philosophia hoc non pandit.
Unum scire possumus, et est, quod tale indumentum seu corpus ex solo ære
concreto constare nequiret, hoc enim esse deberet per condensationem, et
proinde per frigus; unde oporteret, quod corpus illud ad tactum esset
veluti glacies, et ita in coitu mulieres non delectaret, sed torqueret,
cum tamen contrarium eveniat._

111. Or avant le déluge, lorsque l'air n'était pas encore aussi épais,
les Démons venaient sur la terre et avaient commerce avec les femmes,
procréant de la sorte des Géants d'une stature presque égale à celle des
Démons leurs pères. Mais à présent il n'en est plus ainsi: les Démons
Incubes qui accolent les femmes sont aqueux et de taille restreinte;
aussi les voit-on paraître sous la forme de petits hommes, et, par la
raison qu'ils sont aqueux, ils sont excessivement lascifs. Luxure et
humidité sont deux termes correspondants: ce n'est pas sans raison que
les Poëtes ont fait naître Vénus de la mer, voulant indiquer, comme
l'expliquent les Mythologues, que la luxure a sa source dans l'humidité.
Donc lorsque les Démons, qui sont de petite stature, engrossent
aujourd'hui les femmes, ils leur font des enfants de taille ordinaire et
non des géants. Ici se place une observation: lorsque ces Incubes
s'unissent charnellement aux femmes dans leur corps propre et naturel,
sans métamorphose ni artifice, les femmes ne les voient pas, ou, si
elles les voient, c'est comme une ombre presque incertaine et à peine
sensible: tel était le cas de cette dame dont nous avons parlé au nº 28,
qui recevait les baisers d'un incube dont elle sentait à peine le
contact. Quand, au contraire, les galants veulent se rendre visibles à
leurs maîtresses, _atque ipsis delectationem in congressu carnali
afferre_, alors ils revêtent une enveloppe visible, et leur corps
devient palpable. Par quel art, ceci est leur secret. Notre philosophie
à courte vue est impuissante à le découvrir. Tout ce que nous savons,
c'est que cette enveloppe ou ce corps ne pourrait consister seulement en
air concret, car ceci ne s'effectuerait que par la condensation, et
conséquemment par le froid; un corps ainsi formé produirait au toucher
l'effet de la glace; _et ita in coitu mulieres non delectaret_, il les
ferait plutôt souffrir, lorsque cependant c'est le contraire qui arrive.

_112. Visa igitur differentia Dæmonum spiritualium, qui cum sagis
coeunt, et Incuborum, qui cum fœminis minime sagis rem habent,
perpendenda est gravitas hujus criminis in utroque casu._

112. Etant donc admis la distinction des Démons spirituels, qui ont
commerce avec les sorcières, et des Incubes, qui ont affaire à des
femmes pas du tout sorcières, il nous reste à peser la gravité du crime
dans l'un et l'autre cas.

_113. In coitu Sagarum cum Dæmonibus, eo quia non fit nisi cum apostasia
a Fide, et Diaboli cultu, et tot aliis impietatibus quas recensuimus
supra a nº 12. ad 24., est maximum quorumque peccatorum, quæ ab
hominibus fieri possunt: et ratione tantæ enormitatis contra Religionem,
quæ præsupponitur coitu cum Diabolo, profecto Dæmonialitas maximum est
criminum carnalium. Sed spectato delicto carnis ut sic, et ut abstracto
a peccatis contra Religionem, Dæmonialitas redigenda est ad simplicem
pollutionem. Ratio, et quidem convincentissima, est quia Diabolus, qui
rem habet cum sagis, purus spiritus est, et est in termino ac damnatus
ut dictum supra fuit; proinde si cum sagis coit, hoc facit in corpore
assumpto, aut a se formato, ut sentiunt communiter Theologi. Porro
corpus illud quamvis moveatur, non tamen vivens est; sequitur ergo quod
coiens cum tali corpore, sive mas sive fœmina fuerit, idem delictum
committit, ac si cum corpore inanimato, aut cadavere coiret, quod esset
simplex mollities, ut alias demonstravimus. Verum est, quod, ut
observavit etiam Cajetanus, talis coitus effective potest habere
deformitates aliorum criminum juxta corpus a Diabolo assumptum, et vas:
si enim assumeret corpus virginis consanguineæ, aut sacræ, effective
esset tale crimen incestus aut sacrilegium, et si in figura bruti
coiret, aut in vase præpostero, evaderet bestialitas, aut Sodomia._

113. Le commerce des Sorcières avec les Démons, par les circonstances
qui l'accompagnent: apostasie de la Foi, culte du Diable, et tant
d'autres impiétés que nous avons énumérées plus haut, nºs 12 à 24, est
le plus grand de tous les péchés qu'il soit donné à l'homme de
commettre; et si l'on considère l'énormité de cet attentat contre la
Religion, que présuppose le coït avec le Diable, assurément la
Démonialité est le plus grand, de tous les crimes de la chair. Mais à
envisager le péché de la chair comme tel, et abstraction faite du péché
contre la Religion, la Démonialité n'est plus que pollution simple. La
raison, et une raison très-convaincante, c'est que le Diable qui a
affaire aux Sorcières, est un pur esprit, arrivé au terme et damné,
comme il a été dit plus haut; conséquemment, s'il paillarde avec les
Sorcières, c'est au moyen d'un corps emprunté, ou qu'il s'est formé
lui-même, suivant l'opinion commune des Théologiens. Or, quoique mis en
mouvement, ce corps, toutefois, n'est pas vivant; d'où suit que l'être
humain, mâle ou femelle, _coiens cum tali corpore_, commet le même délit
que s'il le faisait avec un corps inanimé, un cadavre: ce qui serait
pollution simple ou mollesse, comme nous l'avons démontré ailleurs. Il
est vrai, du reste, ainsi que l'a observé Cajetan, qu'un commerce de
cette nature peut très-bien revêtir les caractères honteux d'autres
crimes, suivant le corps emprunté par le Démon et l'organe employé: car
s'il empruntait le corps d'une parente ou d'une religieuse, le crime
serait effectivement inceste ou sacrilége; et s'il paillardait sous la
forme d'une bête, ou _in vase præpostero_, ce serait bestialité ou
Sodomie.

_114. In coitu autem cum Incubo, in quo nulla habetur qualitas, vel
minima, criminis contra Religionem, difficile est rationem invenire, per
quam tale delictum Bestialitate et Sodomia gravior esset. Siquidem
gravitas Bestialitatis præ Sodomia, prout supra diximus, consistit in
hoc, quod homo vilificat dignitatem suæ speciei jungendose cum bruto,
quod est speciei longe inferioris sua. In coitu autem cum Incubo diversa
est ratio: nam Incubus ratione spiritus rationalis, ac immortalis,
æqualis est homini; ratione vero corporis nobilioris, nempe subtilioris,
est perfectior, et dignior homine; et hoc modo homo jungens se Incubo
non vilificat, immo dignificat suam naturam, et ita, juxta hanc
considerationem, Dæmonialitas nequit esse gravior Bestialitate._

114. Quant au commerce avec l'Incube, où ne se rencontre aucun élément,
si faible soit-il, d'offense contre la Religion, il est difficile de
voir pourquoi ce délit serait plus grave que la Bestialité et la
Sodomie. En effet, si la Bestialité est plus grave que la Sodomie, comme
nous l'avons dit plus haut, c'est que l'homme avilit la dignité de son
espèce en s'unissant avec la brute, qui est d'une espèce bien inférieure
à la sienne. Mais dans le commerce avec l'Incube, c'est le contraire qui
a lieu: car l'Incube, du chef de son esprit raisonnable et immortel, est
égal à l'homme; du chef de son corps plus noble et plus subtil, il est
plus parfait et plus digne que l'homme. Conséquemment, l'homme qui
s'unit à l'Incube n'avilit pas sa nature, il la dignifie plutôt; et à
considérer la chose à ce point de vue, la Démonialité ne saurait être
plus grave que la Bestialité.

_115. Tamen gravior communiter censetur, et ratio, meo videri, potest
esse: quia peccatum contra Religionem est, quævis communicatio cum
Diabolo, sive ex pacto, sive non; puta habendo cum eo consuetudinem aut
familiaritatem, seu ab eo petendo auxilium consilium, favorem, aut ab
ipso quærendo revelationem futurorum, relationem præteritorum,
absentium, aut alias occultorum. Hujusmodi autem homines, seu mulieres,
concumbendo cum Incubis, quos nesciunt animalia esse, sed putant esse
diabolos, contra conscientiam erroneam delinquunt; et hoc modo ex
conscientia erronea ita peccant cum Incubis se jungendo, ac si cum
diabolis coirent: unde et gravitatem ejusdem criminis incurrunt._

_FINIS_

115. Cependant l'opinion commune veut qu'elle soit plus grave; et voici,
à mon sens, ce qui peut justifier cette manière de voir: c'est qu'il y a
péché contre la Religion dans toute communication avec le Diable, soit
en vertu d'un pacte, soit sans pacte, comme, par exemple, en ayant avec
lui des relations d'habitude ou de familiarité, ou en lui demandant
secours, avis, faveur, ou en cherchant à obtenir de lui la révélation
des choses futures, la connaissance des choses passées, absentes ou
cachées. Hommes et femmes, en s'unissant ainsi avec des Incubes qu'ils
ne savent pas être des animaux, mais croient être des diables, pèchent
par intention ou erreur de conscience, _ex conscientia erronea_, et leur
péché est le même en ayant affaire à des Incubes que s'ils avaient
commerce avec des diables; d'où il suit que la gravité de leur crime est
exactement la même.

FIN.



APPENDICE


Le Manuscrit de la _Démonialité_ s'arrête sur la conclusion qu'on vient
de lire. Au point de vue purement philosophique et théorique, l'œuvre
est complète: car il suffisait à l'auteur de déterminer en termes
généraux la gravité du crime, sans s'occuper de la procédure à suivre
pour en établir la _preuve_, ni de la _peine_ à édicter. Ces deux
questions, au contraire, avaient leur place naturellement marquée dans
le grand ouvrage _De Delictis et Pœnis_, qui est un véritable _Code
de l'Inquisiteur_; et le Père Sinistrari d'Ameno ne pouvait manquer de
les y traiter avec tout le soin et toute la conscience dont il a donné
tant de preuves dans les pages qui précèdent.

On sera bien aise de trouver ici cette conclusion pratique de la
_Démonialité_.

_(Note de l'Éditeur.)_


Probatio Dæmonialitatis

SUMMARIUM


  1. De probatione criminis Dæmonialitatis, distinguendum est.

  2. Indicia probantia coitum Sagæ cum Diabolo.

  3. Requiritur confessio ipsius malefici ad plenam probationem.

  4. Historia de Moniali habente consuetudinem cum Incubo.

  5. Si adsint indicia visa in recitata historia, potest ad torturam
deveniri.


_Preuve de la Démonialité_

_SOMMAIRE_


  _1. Distinctions à établir dans la preuve du crime de Démonialité._

  _2. Indices servant à prouver le commerce d'une Sorcière avec
le Diable._

  _3. Pour la preuve absolue, l'aveu du Sorcier lui-même est
indispensable._

  _4. Histoire d'une Nonne qui entretenait de relations avec un Incube._

  _5. Si l'accusation s'appuie sur des récits de témoins oculaires,
on peut recourir à la torture._



_1. Quantum ad probationem hujus criminis attinet, distinguendum est de
Dæmonialitate, puta, vel ejus, quæ a Sagis, seu Maleficis fit cum
Diabolis; sive de ea, quæ ab aliis fit cum Incubis._

1. En ce qui touche la preuve de ce crime, il faut distinguer l'espèce
de Démonialité: à savoir celle qui se pratique entre Sorcières ou
Sorciers et le Diable, d'une part, et d'autre part, celle que d'autres
personnes pratiquent avec les Incubes.

_2. Quoad primam, probato crimine pacti facti cum Diabolo, probata
remanet _Dæmonialitas_ ex consequentia necessaria; nam scopus tum
Sagarum, tum Maleficorum in ludis nocturnis, ultra convivia, et choreas,
est hujusmodi infamis congressus: aliter, illius criminis nullus potest
esse testis, quia Diabolus, qui Sagæ visibilis est, aliorum oculos
effugit. Verum est, quod aliquoties visæ sunt mulieres in sylvis, agris,
et nemoribus, supinæ jacentes, ad umbilicum tenus denudatæ, et juxta
dispositionem actus venerei, divaricatis, et adductis cruribus, clunes
agitare, prout scribit Guacc., lib. p. cap. 12, v. _Sciendum est sæpius,
fol. 65_. Tali casu emergeret suspicio vehemens talis criminis, dummodo
esset aliunde adminiculata, et crederem talem actum per testes
sufficienter probatum, sufficere Judici ad indagandam tormentis
veritatem; et hoc maxime, si post aliqualem moram in illo actu, visus
fuisset a muliere elevari quasi fumus niger, et tunc mulierem surgere,
prout ibidem scribit Guaccius; talis enim fumus, aut umbra, Dæmonem
fuisse concumbentem cum fœmina inferre potest. Sicut etiam, si mulier
visa fuisset concumbere cum homine, qui post actum de repente evanuit,
ut non semel accidisse idem auctor ibidem narrat._

2. Quant à la première, étant prouvé le pacte fait avec le Diable, la
_Démonialité_ se trouve par là même prouvée; car le but des Sorcières,
aussi bien que des Sorciers, dans leurs sabbats nocturnes, après les
festins et les danses, est le commerce infâme dont il s'agit: autrement,
il ne peut exister aucun témoin de ce crime, parce que le Diable, qui
est visible pour la Sorcière, se dérobe aux yeux des autres.
Quelquefois, il est vrai, des femmes ont été vues dans les forêts, dans
les champs, dans les bocages, couchées sur le dos, _ad umbilicum tenus
nudatæ, et juxta dispositionem actus venerei_, les jambes _divaricatis
et adductis, clunes agitare_, ainsi que l'écrit Guaccius, liv. 1, chap.
12, v. _Sciendum est sæpius_, fol. 65. En pareil cas, la présomption du
crime de Démonialité serait très-forte, pourvu qu'il existât d'ailleurs
d'autres indices; et je croirais qu'un tel acte, suffisamment prouvé par
témoins, autoriserait le Juge à employer la torture pour connaître la
vérité; surtout si, peu après cet acte, on avait vu s'élever de la femme
comme une fumée noire, et alors la femme se redresser, comme l'écrit
encore _Guaccius_; car dans cette fumée ou cette ombre on pourrait voir
le Démon lui-même, _concumbentem cum fœmina_. Même conclusion, si,
comme il est arrivé plus d'une fois au rapport du même auteur, on a vu
une femme _concumbere cum homine_, lequel, l'acte fini, disparaît tout à
coup.

_3. Cæterum, ad probandum concludenter aliquem esse Maleficum, seu
Maleficam, requiritur propria Confessio; nullus enim haberi potest de
hoc testis, nisi forte sint alii Malefici, qui in judicio deponunt de
complicibus; sed quia socii criminis sunt, eorum dictum non concludit,
nec etiam ad torturam sufficit, nisi alia exstent indicia, puta,
sigillum Diaboli impressum in eorum corpore, prout diximus supra _num.
23._; et in eorum domibus, facta perquisitione, inveniantur signa, ac
instrumenta artis diabolicæ, ut ossa mortuorum, præsertim calvariam;
crines artificiose contextos; nodos plumarum intricatos; alas, aut
pedes, aut ossicula vespertilionum, aut bufonum, aut serpentium; ignotas
seminum species; figuras cereas; vasculos plenos incognito pulvere, aut
oleo, aut unguentis minime notis, etc., ut ordinarie contingit reperiri
a Judicibus, qui, accepta accusatione de hujusmodi Sagis, ad capturam,
et domus visitationem deveniunt, ut scribit _Delbene_, de Off. S.
Inquis., _Par. 2. Dub. 206. num. 7_._

3. Du reste, pour prouver d'une manière concluante qu'un homme est un
Sorcier ou une femme une Sorcière, il faut avoir obtenu son propre aveu:
car il ne peut exister de ce fait aucun témoin si ce n'est peut-être
d'autres Sorciers qui déposent au procès contre leurs complices; mais,
par cela même qu'ils sont associés dans le crime, leur dire n'est pas
concluant et ne suffit pas pour autoriser la torture. Il faudrait pour
cela qu'il y eût d'autres indices, comme, par exemple, le cachet du
Diable imprimé sur leur corps, ainsi que nous avons dit plus haut (nº
23), ou qu'après perquisition faite dans leurs maisons, on eût trouvé
des signes et des instruments de l'art diabolique, tels que des os de
morts et surtout un crâne; des cheveux artistement arrangés; des
nœuds de plumes embrouillés; des ailes, ou des pieds, ou des
ossements de chauves-souris, de crapauds, de serpents; des sortes de
graines, des figures en cire, des vases remplis de poudre ou d'huile, ou
d'onguents inconnus, etc., comme en découvrent ordinairement les Juges
qui, sur une accusation de ce genre portée contre des Sorciers,
procèdent à leur arrestation et à une visite domiciliaire.

_4. Quantum vero ad probationem congressus cum Incubo, par est
difficultas; non minus enim Incubus, ac alii Diaboli effugiunt, quando
volunt, visum aliorum, ut videri se faciunt a sola amasia. Tamen non
raro accidit, quod etiam visi sint Incubi modo sub una, modo sub alia
specie in actu carnali cum mulieribus._

4. Quant à la preuve du commerce avec un Incube, la difficulté est la
même; car l'Incube, tout aussi bien que les Diables, se rend quand il le
veut invisible à tout autre qu'à sa maîtresse. Cependant, il arrive
encore plus d'une fois aux Incubes de se laisser surprendre, tantôt sous
une forme, tantôt sous une autre, en flagrant délit de cohabitation
charnelle avec les femmes.

_In quodam Monasterio (nomen ejus et urbis taceo, ne veterem ignominiam
memoriæ refricem) quædam fuit Monialis, quæ cum alia Moniali, quæ cellam
habebat suæ contiguam, simultatem ex levibus causis, ut assolet inter
Mulieres, maxime Religiosas, habebat. Hæc sagax in observando quascunque
actiones Monialis sibi adversæ, per plures dies vidit, quod ista in
diebus æstivis, statim a prandio non spatiabatur per viridarium cum
aliis, sed ab iis sequestra, se retrahebat in cellam, quam sera
obserabat. Observatrix igitur æmula curiositate investigans, quid tali
tempore illa facere posset, etiam ipsa in propriam cellam se recipiebat;
cœpit autem audire submissam quasi duorum insimul colloquentium vocem
(quod facile erat, nam cella parvo simplicis, scilicet lateris unius,
disterminio dividebatur), mox sonitum poppysmatum[1], concussionis
lecti, gannitus, ac anhelitus, quasi duorum concumbentium; unde aucta in
æmula curiositate, accuratius stetit in observatione, ut sciret, quinam
in illa cella essent. Postquam autem per tres vices vidit, nullam aliam
Monialem egressam e cella illa, præter æmulam, dominam cellæ, suspicata
est, Monialem in camera absconditum aliquem virum, clanculum introductum
retinere; unde et rem detulit ad Abbatissam, quæ consilio habita cum
Discretis, voluit audire sonitus, et observare indicia relata ab
accusatrice, ne præcipitanter, et inconsiderate ageret. Abbatissa igitur
cum Discretis se receperunt in Cellam observatricis, et audierunt
strepitus, et voces, quas accusatrix detulerat. Facta igitur
inquisitione, an ulla Monialium potuisset secum in illa Cella clausa
esse, et reperto, quod non; Abbatissa cum Discretis fuit ad ostium Cellæ
clausæ, et pulsato frustra pluries ostio, cum Monialis nec respondere,
nec aperire vellet; Abbatissa minata est, se velle ostium prosterni
facere, et vecte aggredi opus fecit a quadam conversa. Tunc aperuit
ostium Monialis, et facta perquisitione, nullus inventus est in camera.
Interrogata Monialis cum quonam loqueretur, et de causa concussionis
lecti, anhelituum, etc., omnia negavit._

Dans un Monastère (je ne cite ni son nom, ni celui de la ville où il est
situé, pour ne pas rafraîchir la mémoire d'un vieux scandale), il y
avait une Nonne, laquelle, à propos de riens, comme c'est l'habitude des
femmes, et surtout des Religieuses, s'était brouillée avec une autre
Nonne qui occupait la cellule contiguë à la sienne. Celle-ci, fine
mouche, s'étant mise à épier tous les pas et démarches de son ennemie,
remarqua plusieurs jours de suite, pendant l'été, qu'au lieu de se
promener avec les autres dans le jardin au sortir de table, elle
s'éloignait pour se retirer dans sa chambre, dont elle fermait la porte
à double tour. Vivement intriguée, notre observatrice voulut savoir ce
qu'elle pouvait bien faire tout ce temps-là, et dans ce but, elle
s'enferma de son côté dans sa cellule. Bientôt, elle entendit comme deux
personnes qui parlaient ensemble à voix basse (c'était facile, car les
deux cellules n'étaient séparées que par une simple cloison très-mince);
puis certain bruit de frottement, des craquements de lit, des
gémissements, des soupirs, _quasi duorum concumbentium_; c'en était
assez pour surexciter sa curiosité: elle redoubla d'attention, afin de
savoir qui était dans la cellule. Mais, comme par trois fois elle n'en
vit sortir que la Nonne son ennemie, elle soupçonna qu'un homme s'y
était secrètement introduit, et qu'elle l'y tenait caché. Alors elle
rapporta la chose à l'Abbesse qui, après avoir pris conseil de personnes
discrètes, voulut entendre les bruits et observer les indices qu'on lui
dénonçait, de peur d'agir précipitamment et sans réflexion. En
conséquence, l'Abbesse et ses affidées se postèrent dans la chambre de
l'observatrice, d'où elles entendirent parfaitement les voix et autres
bruits signalés. On fit une enquête pour s'assurer qu'aucune des
Religieuses ne pouvait être enfermée avec l'autre dans cette cellule, et
le résultat se trouvant négatif, l'Abbesse et sa suite se présentèrent à
la porte de la cellule fermée, où elles frappèrent à plusieurs reprises,
mais en vain: la Nonne ne voulait ni répondre, ni ouvrir. L'Abbesse dut
la menacer de faire enfoncer la porte, et ordonna même à une sœur
converse de l'attaquer avec un levier. Sur cette menace, la Nonne ouvrit
sa porte: perquisition faite, on ne trouva rien. On l'interrogea: avec
qui parlait-elle? pourquoi ces craquements de lit, ces soupirs, etc.?
elle nia tout.

_Cum vero res perseveraret, accuratior, ac curiosior reddita Monialis
æmula perforavit tabulas lacunaris, ut posset Cellam introspicere; et
vidit elegantem quemdam juvenem cum Moniali concumbentem, quem etiam
eodem modo ab aliis Monialibus videndum curavit. Delata mox accusatione
ad Episcopum, ipsaque Moniali omnia negante, tandem metu tormentorum
comminatorum adacta, confessa est, se cum Incubo consuetudinem
habuisse._

Enfin, comme le manége continuait de plus belle, la Nonne rivale devenue
plus attentive, plus curieuse que jamais, imagina de faire un trou à la
cloison, de manière à voir ce qui se passait dans la cellule; et que
vit-elle? un élégant jouvenceau couché avec la Religieuse. Les autres
Nonnes vinrent à la suite, à qui elle fit voir la même chose.
L'accusation fut bientôt portée devant l'Évêque: la Nonne coupable
voulut tout nier encore, mais, effrayée par la menace de la torture,
elle finit par avouer qu'elle avait eu commerce avec un Incube.

_5. Quando igitur adessent talia indicia, sicut in recitata historia
intervenerunt, posset utique in rigoroso examine Rea constitui; sine
tamen ejus confessione, non censendum est delictum plene probatum,
quantumvis a testibus visus fuisset congressus; siquidem aliquando
accidit, quod Diabolus ut infamiam alicui innocenti pararet, præstigiose
talem concubitum repræsentaverit. Unde in his casibus debet Judex
Ecclesiasticus esse perfecte oculatus._

5. Lors donc qu'il existe des indices de la nature de ceux qui viennent
d'être relatés, il y aurait lieu, après un rigoureux examen, à prononcer
la mise en accusation; toutefois, à défaut de l'aveu de l'accusée, le
délit ne doit pas être considéré comme pleinement prouvé, lors même que
le congrès serait attesté par des témoins oculaires, car il arrive
parfois que le Diable, afin de perdre une innocente, simule ce congrès
par quelque apparence fantastique. C'est pourquoi le Juge Ecclésiastique
doit, en pareil cas, ne s'en rapporter qu'à ses propres yeux.



Pœnæ


_Quantum ad pœnas _Dæmonialitatis_, nulla lex Civilis, aut Canonica,
quam legerim, reperitur, quæ pœnam sanciat contra crimen hujusmodi.
Tamen, quia crimen hoc supponit pactum, ac societatem cum Dæmone, ac
apostasiam a fide, ultra veneficia, atque alia infinita propemodum
damna, quæ a Maleficis inferuntur, regulariter extra Italiam, suspendio,
et incendio punitur. In Italia autem, rarissime traduntur hujusmodi
Malefici ab Inquisitoribus Curiæ sæculari._



_Peines_


Quant aux peines afférentes à la _Démonialité_, aucune loi civile ni
canonique, que je sache, n'édicte de peine contre un crime de ce genre.
Cependant, comme un tel crime suppose pacte et société avec le Démon,
apostasie de la foi, sans parler des maléfices et autres scélératesses
en nombre presque infini que commettent les Sorciers, il est puni
régulièrement, hors d'Italie, de la hart et du feu. Mais, en Italie, il
est très-rare que les Inquisiteurs livrent ces malheureux au bras
séculier.



NOTICE BIOGRAPHIQUE[2]


Le Père Louis Marie Sinistrari, de l'Ordre des Mineurs Réformés de
l'étroite Observance de Saint-François, naquit à Ameno, petite ville du
district de Saint-Jules, dans le diocèse de Novare, le 26 Février 1622.
Il reçut une éducation libérale et fit ses humanités à Pavie, où il
entra, en 1647, dans l'Ordre des Franciscains. Se consacrant alors à
l'enseignement, il fut d'abord professeur de Philosophie; puis il
enseigna dans la même ville la Théologie pendant quinze années
consécutives, au milieu d'un concours nombreux d'étudiants que sa
réputation avait attirés de tous les pays de l'Europe. Ses prédications
dans les principales villes de l'Italie, en même temps qu'elles firent
admirer son éloquence, produisirent pour la piété les meilleurs
résultats. Également cher au Siècle et à la Religion, il avait reçu de
la nature les dons les plus brillants: stature carrée, haute taille,
visage ouvert, front large, œil vif, teint coloré, conversation
agréable et pleine de saillies;[3] mais ce qui était plus précieux, il
possédait aussi les dons de la grâce, qui lui faisait supporter avec une
résignation invincible les attaques d'une maladie arthritique à laquelle
il était sujet; remarquable d'ailleurs par son humilité, sa candeur et
sa soumission absolue aux règles de son Ordre. Homme de toutes
sciences,[4] il avait appris sans maître les langues étrangères, et
souvent, dans les Comices généraux de son Ordre, tenus à Rome, il
soutint des thèses publiques _de omni scibili_. Toutefois, il s'adonna
plus particulièrement à l'étude des Droits Civil et Canonique. Il occupa
à Rome le poste de Consulteur au Tribunal suprême de la Sainte
Inquisition; fut pendant près de deux ans Vicaire-Général de
l'Archevêque d'Avignon, et ensuite Théologien attaché à l'Archevêque de
Milan. En 1688, chargé par les Comices généraux des Franciscains de
compiler les statuts de l'Ordre, il s'acquitta de cette tâche dans son
traité intitulé _Practica criminalis Minorum illustrata_. Il mourut l'an
de grâce 1701, le 6 Mars, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.[5]



TABLE DES MATIÈRES


Avant-propos

Démonialité: origine du mot--En quoi ce crime diffère de ceux de
Bestialité et de Sodomie.--Opinion de Saint Thomas. Nºs 1 à 8.

Le commerce matériel avec les Incubes et les Succubes n'est pas
imaginaire; témoignage de Saint Augustin. Nºs 9 et 10.

Sorciers et Sorcières; leurs rapports avec le Diable; cérémonies de leur
profession. Nºs 11 à 23.

Artifices employés par le Diable pour se donner un corps. Nº 24.

Les Incubes ne s'attaquent pas seulement aux femmes. Nº 26.

Esprits _Follets_: n'ont aucune frayeur des exorcismes. Nº 27.

Histoire plaisante de la signora Hieronyma: le repas enchanté. Nº 28.

Hommes procréés par les Incubes: Romulus et Rémus, Platon, Alexandre le
Grand, César-Auguste, Merlin l'Enchanteur, Martin Luther.--C'est d'un
Incube que doit naître l'Antechrist. Nº 30.

Les Incubes ne sont pas de purs esprits: ils engendrent, donc ils ont un
corps qui leur est propre.--Observation sur les Géants. Nºs 31 à 33.

Les Anges ne sont pas tous de purs esprits: décision conforme du
deuxième Concile de Nicée. Nº 37.

Existence de créatures ou animaux raisonnables, autres que l'homme, et
ayant comme lui un corps et une âme. Nºs 38 à 43.

En quoi ces animaux diffèrent-ils de l'homme? Quelle est leur origine?
Descendent-ils, comme tous les hommes d'Adam, d'un seul individu? Y
a-t-il entre eux distinction de sexes? Quelles sont leurs mœurs,
leurs lois, leurs habitudes sociales? Nºs 44 à 50.

Quelles sont la forme et l'organisation de leur corps? Comparaison tirée
de la formation du vin. Nºs 51 à 56.

Ces animaux sont-ils sujets aux maladies, aux infirmités physiques et
morales, à la mort? Nºs 57 et 58.

Naissent-ils dans le péché originel? Ont-ils été rachetés par
Jésus-Christ, et sont-ils capables de béatitude et de damnation? Nºs 61
et 62.

Preuves de leur existence. Nºs 65 à 70.

Histoire d'un Incube et d'une jeune nonne. Nº 71.

Histoire d'un jeune diacre. Nº 72.

Les Incubes sont affectés par des substances matérielles: donc ils
participent de la matière de ces substances. Nº 73.

Exemple tiré de l'histoire de Tobie: expulsion de l'Incube qui
tourmentait Sara; guérison du vieux Tobie. Nºs 74 à 76.

Saint Antoine rencontre un Faune dans le désert: leur conversation. Nºs
77 à 84.

Autres preuves de la corporéité des Incubes, notamment la Manne des
Hébreux ou Pain des Anges. Nºs 90 à 95.

Comment il faut entendre ces paroles du Christ: «_J'ai d'autres brebis
qui ne sont pas de cette bergerie_».--Discours d'Apollon à l'Empereur
Auguste: la fin des Dieux. Nºs 96 à 101.

«LE GRAND PAN EST MORT», ou la mort du Christ annoncée aux Faunes,
Sylvains et Satyres; leurs lamentations. Nº 102.

Solution du problème: Comment une femme peut être fécondée par un
Incube.--Comparaison des Géants avec les mulets. Nºs 104 à 105.

En quoi consiste la vertu génératrice; pourquoi il ne naît plus de
Géants. _Luxuria in humido._ Nºs 106 à 111.

Appréciation du crime de Démonialité: 1º commis avec le Diable; 2º
commis avec l'Incube. Nºs 112 à 114.

La Démonialité est-elle plus grave que la Bestialité?--Conclusion. Nº
115.

APPENDICE.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.



LETTRE
du
_R. P. PROVINCIAL DES CAPUCINS_
POUR LA PROVINCE DE P....

_P..., vendredi [8 octobre 1875]._
+
Pax

MONSIEUR ISIDORE LISEUX,
5, rue Scribe, Paris.

_J'ai parcouru l'ouvrage que vous m'avez envoyé hier et, vraiment, j'ai
été content de l'édition; ce n'est pas encore le moment de donner mon
avis sur la valeur de l'œuvre en elle-même. Ici vous n'auriez
trouvé, en fait d'ouvrages du R. P. Louis-Marie d'Ameno, que son livre:
_Practica criminalis Minorum_; le _De Delictis et Pœnis_ se trouve,
je crois, dans un autre de nos couvents; mais vous auriez reçu un
excellent accueil. Je crois que Des Grieux n'a guère habité le
Saint-Sulpice actuel, qui ne date que de 1816._

_J'ai remarqué, à la page 132-133, une erreur de traduction assez grave:
vous rendez _Carthusia Ticinensis_ par _Chartreuse du Tessin_, quand il
s'agit de la fameuse Chartreuse de Pavie, fort connue de tous les
voyageurs en Italie. Il y a aussi, autant qu'un coup d'œil
superficiel m'a permis de m'en rendre compte, quelques autres erreurs;
mais, en somme, l'œuvre est bonne, et vous pouvez recevoir les
félicitations de_

_Votre tout petit serviteur_,
_Fr. A....._
o. m. c.
m. p.

_Couvent des Capucins, rue..._


Paris.--Typographie MOTTEROZ, 31, rue du Dragon.



NOTES


[1] _Poppysmatum._ Cette expression étant peu usitée, il n'est pas
inutile de consigner ici la définition qu'en donne le _Glossarium
eroticum linguæ Latinæ_ (auctore P. P., _Paris_, 1826):

  POPPYSMA.--_Oris pressi sonus, similis illi quo
    permulcentur equi et canes. Obscene vero de
    susurro cunni labiorum, quum frictu madescunt._

Le P. Sinistrari, très-versé dans la littérature classique, avait fait
son profit de l'épigramme suivante de Martial (l. VII, 18):

_IN GALLAM_

  _Quum tibi sit facies, de qua nec fœmina possit
    Dicere, quum corpus nulla litura notet;
  Cur te tam rarus cupiat, repetat que fututor,
    Miraris? Vitium est non leve, Galla, tibi.
  Accessi quoties ad opus, mixtisque movemur
    Inguinibus, cunnus non tacet, ipsa taces.
  Di facerent, ut tu loquereris, et ipse taceret!
   Offendor cunni garrulitate tui.
  Pedere te mallem: namque hoc nec inutile dicit
    Symmachus, et risum res movet ista simul.
  Quis ridere potest fatui _poppysmata_ cunni?
    Quum sonat hic, eut non mentula mensque cadit?
  Dic aliquid saltem, clamosoque obstrepe cunno:
     Et si adeo muta es, disce vel inde loqui._
_(Note de l'éditeur.)_

[2] Cette Notice est extraite du tome Ier des Œuvres complètes du P.
Sinistrari (_Romæ_, 1753).

[3] «Quadrato corpore, statura procera, facie liberali, fronte spatiosa,
oculis rutilantibus, colore vivido, jucundæ conversationis, ac lepidorum
salium.»

[4] «Omnium scientiarum vir.»

[5] Les Œuvres complètes du P. Sinistrari (_Romæ, Giannini_,
1753-1754, 3 vol. in-folio), comprennent les livres suivants:
_Practica criminalis Minorum illustrata,--Formularium criminale,--De
Incorrigibilium expulsione ab Ordinibus Regularibus,--De Delictis
et Pœnis_, auxquels il convient d'ajouter le présent ouvrage:





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