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Title: Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV - Montausier, sa vie et son temps
Author: Roux, Amédée
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV - Montausier, sa vie et son temps" ***

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    UN MISANTHROPE A LA COUR DE LOUIS XIV
    MONTAUSIER
    SA VIE ET SON TEMPS


Paris.--Imprimé par E. THUXOT et Co, 26, rue Hacine.



    UN MISANTHROPE A LA COUR DE LOUIS XIV

    MONTAUSIER
    SA VIE ET SON TEMPS

    PAR
    AMÉDÉE ROUX

    PARIS

    DIDIER ET CIE, LIBRAIRES     AUG. DURAND, LIBRAIRE
    35, quai des Augustins.      7, rue des Grès-Sorbonne.

    1860



AVANT-PROPOS.


Au moment de présenter au public une nouvelle étude sur le XVIIe
siècle, j'éprouve le besoin d'expliquer mon dessein, et de justifier
ce qui dans le titre même de cet ouvrage pourrait paraître ambitieux
ou inexact. Il semble exorbitant sans doute, de faire d'un personnage
qui ne s'appelait ni Richelieu ni Louis XIV le point central où
viennent converger les événements d'une époque immortelle, et
cependant, plus j'ai étudié la vie du duc de Montausier, plus elle
m'est apparue comme une magnifique synthèse du grand siècle pris dans
son ensemble, et considéré sous ses aspects les plus saillants: _la
guerre de Trente ans, la Fronde, l'épanouissement littéraire et la
persécution religieuse_.

Soldat à dix-huit ans, maréchal de camp dix ans plus tard, Montausier
prit part à tous les combats qui ont signalé cette époque agitée de
notre histoire depuis le siége de Casal jusqu'à la conquête de la
Franche-Comté et, mérite plus rare, resta toujours fidèle à son prince
au sein des tempêtes civiles, alors peut-être qu'il eût dépendu de lui
seul de transformer la vieille monarchie française en république
aristocratique[1].

  [1] En 1652, avant la bataille de Montançais.

Si maintenant, quittant le champ de bataille, bruyant théâtre où par
sa valeur indomptable il étonnait des juges tels que Rantzau, Weymar,
Bussy, Turenne et Condé, nous suivons le duc dans sa studieuse
retraite de l'Angoumois ou dans le salon bleu de l'hôtel de
Rambouillet, le spectacle change sans devenir moins curieux ou moins
intéressant. Montausier se présente aux regards de la postérité
escorté de ces écrivains célèbres qui furent ses protégés ou ses amis:
Balzac, Chapelain, Conrart, Gombauld, Ménage, Godeau, au milieu
desquels ressort la physionomie sympathique de Madelaine de Scudéry.
Poëte lui-même à ses heures, et trop modeste pour livrer à la
publicité des œuvres indignes de voir le jour, il n'use de sa
qualité d'homme de lettres que pour traiter ses confrères sur le pied
de l'égalité, sauf à leur prouver en secret par une assistance
délicate et généreuse, la distance immense qu'établissait entre eux
l'inégalité de la fortune plus encore que celle du rang.

Lorsqu'on arrive enfin à ces jours néfastes où l'on vit le souverain
refuser à une partie de son peuple la liberté de la pensée et celle de
la prière, c'est encore chez le vieux Montausier, converti pourtant
depuis près d'un demi-siècle, qu'il faut aller chercher un reste de
tolérance pour ces huguenots persécutés[2], que la force contraignait
d'aller apporter à l'étranger un riche contingent de cœurs intrépides
et d'intelligences supérieures, dont le noble héritage s'est perpétué
sans interruption parmi les descendants des bannis de 1685.

  [2] Voir à l'Appendice, no VIII, un extrait des Mémoires de Jean
  Rou.

En la considérant à ces divers points de vue, il était possible de
trouver dans la vie de Montausier un sujet d'études intéressantes et
neuves, car le seul côté de ce caractère qui ait été convenablement
apprécié, c'est celui que rappelle un type bien connu du théâtre de
Goldoni: _le Bourru bienfaisant_. Cet homme dont les mœurs austères
et la rude franchise contrastaient vivement avec la duplicité et les
basses inclinations des courtisans du grand roi; cet homme que Molière
dans _le Misanthrope_ a peint au naturel et qui se reconnaissait avec
plaisir sous le masque d'Alceste, cet homme, dis-je, sut en effet se
faire une place à part au sein d'un monde corrompu, et digne gendre
d'Arthénice, parvint à élever entre lui et ses contemporains comme une
barrière toute hérissée de vertu, et qui, après deux cents ans, semble
encore tenir en respect les innombrables érudits qu'on a vus de nos
jours tirer de l'oubli les personnages les plus effacés, pour ne pas
dire les moins estimables du siècle de Louis XIV.

Montausier jusqu'ici n'a donc été l'objet que d'éloges déclamatoires
tels que ceux de Lacretelle et de Garat, que l'Académie française
couronnait vers la fin du règne de Louis XVI, et le sujet de deux
biographies fort courtes: celle du Père Petit, qui est assez répandue,
et celle de Puget de Saint-Pierre, laquelle imprimée à Genève en 1784,
est devenue presque introuvable[3]. C'est en conséquence l'œuvre du
Père Nicolas Petit qui seule est en possession d'être citée et
consultée, et c'est sur elle uniquement que porteront les quelques
observations que j'ai à présenter sur les travaux de mes devanciers.

  [3] Je puis assurer du moins que dans aucune des bibliothèques de
  Paris il ne m'a été possible d'obtenir communication de cet
  ouvrage, qui, du reste, paraît n'être qu'un insignifiant abrégé.

Cette biographie ou plutôt ce panégyrique, qui ne fut publié qu'en
1729, paraît avoir été composé de 1690 à 1695[4], c'est-à-dire peu de
temps après la mort du duc de Montausier et sur les mémoires que la
duchesse d'Uzès, sa fille, avait confiés à l'estimable jésuite. C'est
à cette circonstance que l'œuvre du Père Petit doit une partie de son
mérite, mais aussi la plus grande partie de ses défauts, vu l'intérêt
immense que la famille d'Uzès avait à altérer ou du moins à dissimuler
la vérité au sujet de certains faits fâcheux, tels que les
brouilleries de Montausier et de son gendre et l'imprudente conduite
de Julie d'Angennes lorsqu'elle eut accepté la délicate succession de
Mme de Navailles. Les mémoires que la duchesse d'Uzès avait fournis
au panégyriste de sa famille étaient d'ailleurs, ainsi qu'il l'avoue
lui-même, «peu exacts pour les circonstances et les dates,» et si,
comme il l'assure, il a cherché à y mettre de l'ordre en les
confrontant avec d'autres témoignages dignes de foi, il faut convenir
qu'il n'a pas été heureux dans cette tentative, bien différent en cela
d'un autre membre de la compagnie de Jésus, le Père Griffet, dont les
ouvrages sont enfin sortis de l'oubli où durant un demi-siècle ils
avaient été injustement ensevelis. Il est pourtant une circonstance
qui doit, aux yeux de la postérité, atténuer les torts du Père Petit,
c'est la difficulté pour ne pas dire l'impossibilité absolue qu'il y
avait pour lui de recourir à des documents fidèles en dehors de ceux
qui lui étaient offerts. En 1692, il ne pouvait évidemment puiser à
aucune de ces sources abondantes qui aujourd'hui sont à la disposition
de tous: les Mémoires de Mademoiselle, ceux de Saint-Simon et les
précieuses _Historiettes_ de Tallemant des Réaux ne furent publiés que
beaucoup plus tard, et le cadre de son récit lui eût sans doute
interdit de les mettre à contribution s'il avait pu les connaître. Il
faut prendre son livre pour ce qu'il est en réalité. En dépit de
dénégations qui en 1729 pouvaient encore paraître spécieuses, mais
qui en 1860 ne sauraient faire illusion à personne, _la vie du
duc de Montausier_ n'est qu'un long éloge entremêlé çà et là
d'indispensables aveux, guère moins inexact que les mémoires de Mme
d'Uzès pour tout ce qui concerne l'histoire générale et la vie
publique de l'illustre _Misanthrope_, mais qui sur sa vie privée, son
éducation et ses derniers moments, abonde en détails intéressants que
l'on chercherait vainement ailleurs. Ainsi qu'on pourra s'en
apercevoir en lisant cette biographie, j'ai puisé largement dans
l'ouvrage de mon prédécesseur de sainte mémoire, et chaque fois que
j'ai pu le faire sans m'écarter de l'exactitude historique, je me suis
fait un vrai plaisir de reproduire des fragments restés agréables
malgré leur longueur, et dont la forme naïve ne rappelle en rien _le
style jésuite_ si antipathique à Mme de Sévigné. En plus d'un point
malheureusement, j'ai dû m'éloigner d'un guide infidèle par trop de
charité, et tenter seul la solution de certaines questions graves, que
le Père Petit écarte souvent au moyen de longues réticences ou dont il
atténue l'importance par d'adroits artifices de langage. Il m'a fallu
en outre rassembler des faits en assez grand nombre pour tenir lieu
des considérations édifiantes, mais un peu banales qui occupent la
moitié de l'ancienne _Vie de Montausier_, et devant lesquelles
reculeraient certainement les sceptiques lecteurs du XIXe siècle.

  [4] C'est ce que donne à entendre une note marginale du Père
  Petit, qui, racontant les derniers moments du duc de Montausier,
  auxquels assistait son petit-fils, le comte de Crussol, dit de ce
  dernier: _qu'il est le duc d'Uzès d'à présent_. Or ce jeune homme
  fut tué à Nerwinde, ce qui permet de conjecturer, avec assez de
  vraisemblance, que la _Vie de Montausier_ fut composée entre les
  années 1690 et 1693. Je dois ajouter pourtant que cette
  supposition est en contradiction flagrante avec la dédicace du
  Père Petit, où il parle de la duchesse d'Uzès comme d'une
  personne morte depuis longtemps, bien qu'elle eût vécu jusqu'en
  1695.

Recherches et rectifications m'ont été facilitées par le concours de
personnes distinguées, que je prie d'en recevoir ici mes remercîments.
Leurs conseils et leurs encouragements m'ont guidé et soutenu dans
l'accomplissement d'une tâche peut-être au-dessus de mes forces, mais
où à défaut de talent, j'ai apporté la consciencieuse ardeur que
réclamait une noble cause, celle d'un homme illustre dont la mémoire a
été en butte à des calomnies séculaires, et attend encore cet arrêt
équitable que la postérité ne refuse jamais à ceux qui ont honoré leur
temps et leur pays.

    AMÉDÉE ROUX.



MONTAUSIER.

SA VIE ET SON TEMPS.



LIVRE PREMIER.

1607-1635.

  La maison de Sainte-Maure.--Premières années du marquis de
    Montausier et du marquis de Salles.--L'école de
    Sedan.--Montausier part pour l'Italie.--Son frère le rejoint à
    Casal.--Campagne de 1631.--Relations littéraires du marquis de
    Salles.--L'hôtel de Rambouillet.--Le marquis de Salles en
    Lorraine.--Montausier et Mme Aubry.--Le marquis de Salles part
    pour l'Allemagne.--Guerre de la Valteline.--Mort du marquis de
    Montausier.


La maison de Sainte-Maure, ainsi appelée de la ville de Sainte-Maure
en Touraine, et qui s'est conservée jusqu'à la fin du dernier siècle,
était, sans contredit, l'une des plus illustres et des plus anciennes
du royaume; car sa noblesse remontait, par titres authentiques, aux
temps des premiers Capétiens, et l'on avait vu l'éclat de ce nom
s'augmenter encore par de brillantes alliances avec les familles de
Luxembourg, de Polignac, de Rochechouart et d'Humières. Le marquisat
de Montausier échut aux Sainte-Maure en 1325, par suite du mariage de
l'héritière de ce fief avec Guy de Sainte-Maure, chef de la branche
qui s'éteignit dans la personne de Charles de Sainte-Maure, duc de
Montausier, dont je vais retracer l'histoire. Il naquit le 6 octobre
1610, et fut le second fils de Léon de Sainte-Maure, dont la femme,
Marguerite de Chateaubriand, était issue de l'une des meilleures
familles de Bretagne. Le marquis de Montausier mourut dans la force de
l'âge, laissant, outre ses deux fils, une fille nommée Catherine, qui,
mariée d'abord au marquis de Lénoncourt, épousa en secondes noces le
marquis de Laurières, de la maison de Pompadour, dont son fils devint
plus tard le chef.

Restée veuve à vingt-cinq ans et dans tout l'éclat de sa beauté, la
marquise de Montausier repoussa les honorables alliances qui
s'offraient à elle de tous côtés, et se consacra tout entière à
l'éducation de ses enfants, mêlant à ses soins l'austérité un peu
excessive d'une sectaire. Femme d'un calviniste, Marguérite de
Chateaubriand avait pourtant été élevée dans la religion catholique,
et ce ne fut que postérieurement à son mariage qu'elle changea de
religion sous l'influence de son beau-frère, le comte de Brassac[5],
qui s'était constitué le despote de sa maison et de toute la
Saintonge. Lorsque plus tard ce personnage embrassa le catholicisme
ainsi que la comtesse sa femme, il ne put réussir à défaire son propre
ouvrage, et Mme de Montausier resta opiniâtrément attachée à sa
nouvelle foi. La noble veuve avait d'ailleurs toutes les qualités qui
constituent la femme forte: une âme élevée, une fermeté, un courage
au-dessus de son sexe, et une vertu solide et constante qui ne se
démentit jamais au milieu des séductions et des périls auxquels
l'exposait le contact d'une société frivole et corrompue. Généreux,
prodigue et mauvais administrateur, son mari lui avait laissé des
affaires assez embarrassées qu'elle entreprit de rétablir au prix de
mille sacrifices. Écartant avec un soin jaloux toutes les distractions
qui eussent pu la détourner de ses devoirs de veuve et de mère, elle
aborda avec une sublime abnégation la double et écrasante tâche
qu'elle s'était imposée: l'éducation de ses enfants et la
reconstitution d'une fortune en désordre. On la vit s'ensevelir
vivante au fond d'une de ses terres, congédier la plupart de ses
domestiques, vendre ses pierreries et jusqu'à ses vêtements de luxe,
et pour payer plus promptement les dettes de son mari se réduire à ne
plus faire servir sur sa table que les mets les plus communs; elle
alla même plus loin, et, mettant de côté tout instinct de vanité, elle
se contentait d'habitude d'une robe de laine ouvrage de ses propres
mains.

  [5] C'est du moins ce qu'assure Tallemant, que ses relations
  personnelles avec la famille de Montausier mettaient à même
  d'être bien informé.

A peine installée dans sa nouvelle résidence, elle s'occupa
sérieusement de ses fils, qui l'un et l'autre, devaient être l'honneur
de leur temps et de leur pays. Ces deux frères furent unis dès le
berceau par une amitié si tendre et si profonde, que leurs existences
semblent inséparables et confondues jusqu'au moment où un événement
cruel vint rompre ces liens si doux et si touchants. Ils avaient
pourtant les caractères les plus différents, pour ne pas dire les plus
opposés: l'aîné, Hector de Montausier[6], était aimable, bienveillant,
affable pour tous avec une légère tendance à la paresse, lorsqu'il
n'était pas stimulé par quelque grande passion. Le cadet, dont je
retrace ici la vie et qui porta d'abord le titre de marquis de Salles,
avait reçu en naissant un caractère entier, rude, sauvage; c'était en
un mot un de ces êtres qui sont le désespoir de leur famille s'ils
n'en deviennent l'illustration et l'orgueil. Les soins assidus, les
innocents artifices mis en œuvre par Mme de Montausier, eurent
quelque peine à entamer cette nature rebelle et ombrageuse qui,
incapable de s'assujettir à une discipline exacte et abusant de
l'indulgence maternelle, fit bien vite oublier à la marquise un
système qui n'était pas dans ses habitudes un peu sèches et roides.
Mais les mesures de rigueur auxquelles elle dut recourir ne firent
qu'aigrir un caractère mal disposé. Peut-être aussi et à son insu, la
marquise laissait-elle percer une prédilection, trop bien justifiée du
reste, pour son fils aîné, qui, grâce à sa vive intelligence,
répondait à ses leçons par de prompts et faciles succès. Déjà rebutée
par des efforts infructueux, elle céda bientôt aux instances de la
comtesse de Brassac, qui n'ayant point d'enfants avait concentré toute
son affection sur le jeune marquis de Salles, qu'elle fut tout
heureuse d'emmener chez elle pour l'élever à sa guise. A la faiblesse
près, celui des défauts dont on se corrige le plus difficilement,
nulle femme n'eût été plus que la comtesse en état de diriger
l'éducation d'un enfant que sa naissance prédestinait au service du
roi. Douce et modeste, elle possédait une instruction un peu confuse
mais fort étendue; car dès son extrême jeunesse elle avait appris le
latin comme en se jouant, assidue qu'elle était aux leçons qu'on
donnait à ses frères, et n'était étrangère ni aux mathématiques, ni
même à la théologie[7]. C'était plus qu'il n'en fallait pour diriger
les études d'un futur courtisan, surtout à une époque où les hommes
d'épée ne se piquaient pas d'une vaste érudition. La comtesse était
par malheur trop dépourvue de cette fermeté calme mais opiniâtre qui
est indispensable aux instituteurs de la jeunesse, et quoiqu'on
exigeât infiniment peu du marquis de Salles, on n'en pouvait
absolument rien tirer. La marquise se lassa bien vite d'une expérience
dont les résultats semblaient devoir être de plus en plus fâcheux, et
ramena son fils chez elle, espérant que l'excellente conduite du jeune
Montausier ne serait pas sans influence sur celle de son frère. Soit
en effet que la marquise s'y prît plus habilement que par le passé,
soit que l'intelligence du marquis de Salles fût devenue plus
accessible au raisonnement, les enseignements maternels ne laissèrent
pas de produire d'heureux fruits. En même temps que l'esprit de
l'enfant se polissait par l'étude, son corps s'assouplissait et se
fortifiait par les rudes et salutaires exercices de l'escrime et de
l'équitation. Sa mère prenait à tâche de développer en lui ces mâles
instincts des huguenots français, dont le type le plus illustre
subsistait encore en Poitou dans le vieil Agrippa d'Aubigné; elle
voulut qu'il se rompît de bonne heure à la fatigue, qu'il apprît à
braver le froid, le chaud, à courir à pied et à cheval, qu'il se
contentât d'une nourriture grossière et devînt insensible à la
souffrance, intrépide en face du péril, tel enfin qu'apparurent ces
hommes de fer que devait illustrer à quelque temps de là l'héroïque
défense de la Rochelle. Le jeune marquis de Salles sut profiter de ces
austères leçons, et dès l'âge de dix ans on reconnaissait déjà en lui
cet amour du vrai, cette horreur profonde pour la dissimulation et les
frivoles déguisements de la société, qui devaient le désigner plus
tard comme un phénomène unique à l'admiration de ses contemporains. De
bonne heure il donna des marques des vertus qu'il devait porter dans
son âge mûr à un degré si éminent: la bravoure en face de l'ennemi, la
fidélité au prince et le culte du devoir. Les leçons de Mme de
Montausier réussirent en tout hors en un point unique: elle ne put
alors lui communiquer le goût de l'étude, des lettres et des arts; ce
penchant ne devait se développer que fort tardivement dans le marquis
de Salles, et l'on doit chercher ailleurs le côté brillant de sa
carrière quoi qu'aient pu dire des panégyristes maladroits: il avait
rebuté successivement tous ses maîtres, et sa mère put seule le
dompter et lui enseigner les premiers éléments de la lecture.

  [6] Né en 1607.

  [7] «Mme de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et
  qui sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le
  latin, qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères:
  il est vrai qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de
  ce qu'il y a de beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la
  théologie et un peu aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit
  assez bien Euclide. Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à
  méditer...» (Tallemant.)

On était arrivé à l'année 1621, et l'aîné des enfants de Mme de
Montausier avait atteint l'âge auquel les jeunes gens de son rang
allaient d'ordinaire terminer leur éducation sur un plus vaste
théâtre, dans les universités et les académies célèbres de la France
et de l'étranger. L'école protestante de Sedan jouissait alors d'une
immense réputation, et la marquise résolut d'y envoyer ses deux fils.
Le marquis de Salles était, il est vrai, à peine sorti de l'enfance;
mais sa mère jugea avec raison que ce caractère altier ne pouvait que
gagner à l'éducation publique, et que le contact de condisciples
espiègles et turbulents saurait, mieux que le plus excellent des
instituteurs, lui inculquer la véritable théorie des droits et des
devoirs.

C'était, au XVIIe siècle, un long et fatigant voyage que celui
d'Angoulême à Sedan. La marquise n'en envisagea pas moins avec une
décision toute virile les ennuis d'une pénible séparation qui allait
la priver brusquement de tout ce qu'elle s'était réservé de bonheur
sur la terre. Oublieuse d'elle-même, elle était presque tentée de se
réjouir en songeant à cette rude course à travers la France, épreuve
sans péril qui allait pour ainsi dire initier ses deux fils à
l'existence laborieuse des gens de guerre. Les jeunes gentilshommes
firent en effet ce trajet à cheval, suivis de leur précepteur et de
deux domestiques, en selle dès l'aurore, et reposant la nuit pour
l'ordinaire sous le toit délabré de pauvres paysans. Les routes,
heureusement, étaient sûres, et la petite caravane put atteindre sans
encombre la microscopique principauté de la maison de Bouillon.

L'école de Sedan comptait alors dans son sein plusieurs hommes
distingués, entre autres le fameux ministre du Moulin, connu par son
zèle ardent pour le culte réformé. Ce fut lui précisément qui se
chargea d'enseigner la théologie aux disciples imberbes que lui
envoyait l'Angoumois, lesquels étaient munis sans doute d'une lettre
de recommandation de son ami Balzac, avec qui il devait rester
perpétuellement uni en dépit de quelques froissements dus à la
différence de religion et aux excès de la controverse[8]. Les deux
frères, que leur naissance classait au rang des personnages marquants
du parti huguenot, furent accueillis par leurs nouveaux maîtres avec
une extrême bienveillance, et grâce à la franchise et à la simplicité
de leurs manières, ils ne tardèrent pas à se concilier l'amitié de
leurs condisciples. Quant aux études, le marquis de Montausier,
quoique né paresseux et indolent, dut à sa prodigieuse facilité de
brillants et rapides succès. Il n'en fut pas de même du marquis de
Salles, qui, à Sedan, se montra d'abord tel à peu près qu'on l'avait
connu à Angoulême, et qui dut le peu de progrès qu'il fit alors, moins
à son ardeur naturelle qu'à la discipline sévère à laquelle le
plièrent des maîtres dont la froide austérité lui imposait tout en le
rebutant. Cette torpeur intellectuelle continua jusqu'au jour marqué
par la grâce, où un événement insignifiant en apparence vint
transformer cette nature antipathique aux choses de l'esprit: les
écrits d'un vieux poëte français lui étant par hasard tombés entre les
mains, il les lut une première fois par désœuvrement et sans y
prendre beaucoup d'intérêt; une seconde lecture le ravit, son
imagination s'échauffa au contact de cette poésie sauvage mais
énergique des chantres de la pléiade, et, par un changement aussi
subit qu'inattendu, il se prit du goût le plus vif pour les vers et
par contre-coup pour l'étude, qui seule pouvait lui ouvrir les sources
fécondes de l'antiquité. Il cherchait par tous les moyens possibles à
se procurer des livres qu'il dévorait ensuite avidement. Bientôt il ne
se contenta plus d'admirer les ouvrages des autres: il voulut
versifier à son tour, et se livra tout entier pendant quelque temps à
une inquiétante métromanie, qui le faisait dès lors ressembler
beaucoup plus à Oronte, l'homme au sonnet, qu'au judicieux misanthrope
dont il devait plus tard fournir à Molière le type inimitable. Sa
fureur poétique sembla redoubler aux premières atteintes d'une passion
plus grave et qui devait tenir une grande place dans sa vie. Par son
organisation, par la liberté qu'elle laissait à ceux de ses élèves qui
étaient parvenus à l'adolescence, l'académie de Sedan ressemblait
beaucoup aux universités actuelles de Cambridge et d'Oxford; les
étudiants, sévèrement astreints aux exercices de la maison,
disposaient à leur gré du temps qui n'était pas absorbé par leurs
études, et plusieurs en profitaient pour se mêler à la société
sedanaise. Dans l'une des nombreuses maisons qui s'ouvraient aux deux
frères, le marquis de Salles fit la connaissance d'une charmante
personne qui lui inspira des sentiments fort vifs, quoique
très-innocents et tout platoniques, ainsi qu'il convenait à un
amoureux de quatorze ans, mais qui, dans tous les cas, furent le
prétexte d'une innombrable série d'exécrables sonnets et de fades
madrigaux où, suivant la coutume du temps, la belle sedanaise est
désignée sous le nom mythologique d'Iris.

  [8] Voyez l'article que Bayle, dans son Dictionnaire, a consacré
  à Pierre du Moulin; voyez aussi une lettre inédite de Balzac
  insérée dans l'appendice de mon édition des _Lettres du comte
  d'Avaux_. Paris, A. Durand, 1858.

La société des dames, en polissant les mœurs du jeune gentilhomme, ne
le détourna pas de ses travaux, et dès lors on le vit se livrer à
cette recherche active de la vérité qui fut toujours une de ses plus
vives préoccupations. Élevé par une calviniste ardente, son zèle pour
sa secte ne pouvait que s'accroître sous l'influence des leçons de
Pierre du Moulin, qui prit un soin tout particulier de son éducation
théologique, et c'était avec une joie bien sensible que cet
infatigable propagateur du protestantisme français voyait son disciple
non-seulement docile à ses enseignements, mais animé de la passion du
prosélytisme, argumenter avec vigueur et prendre à parti les
catholiques chaque fois qu'il les trouvait disposés à rompre une lance
avec un théologien à ses débuts, fanatique au point de fondre en
larmes si la discussion lui était peu favorable, ou si on
l'instruisait de quelque bruit fâcheux qui courait au déshonneur de sa
religion[9]. Ces principes austères et la gravité précoce qui en était
la conséquence, lui faisaient rechercher la société des personnes
sérieuses et âgées, au contact desquelles il devint de plus en plus
accessible à ces notions de respect et de soumission que sa nature
violente et rebelle lui avait rendues jusque-là si complétement
étrangères; il avait d'ailleurs une qualité précieuse et bien propre à
lui faire pardonner ses défauts: il était incapable de ces sentiments
de basse jalousie qui ne sont que trop souvent le fléau des familles,
mais qui, dans les circonstances particulières où se trouvait le
marquis de Salles, eussent malheureusement paru assez justifiables. La
prédilection que sa mère avait de tout temps témoignée à son frère
aîné prit alors, en effet, un caractère encore plus marqué. Le jeune
Montausier était à dix-huit ans un charmant cavalier, plein de grâce,
d'amabilité et d'enjouement; il était naturel qu'il fît l'orgueil
d'une femme dont toutes les autres enviaient le bonheur maternel. Il
avait atteint l'âge où la jeune noblesse terminait ses études
littéraires, et lorsqu'il dut s'éloigner de Sedan pour entrer dans une
académie militaire, le marquis de Salles ne songea qu'au chagrin
qu'allait lui causer leur future séparation, et il versa des larmes
abondantes en quittant celui qu'il considérait moins comme un frère
que comme le meilleur et le plus dévoué des amis. Tout occupé de ses
travaux, il le vit d'ailleurs sans envie partir pour Paris, où sa
naissance lui ménageait un brillant accueil, et où la prodigalité
d'une mère allait lui permettre de se livrer sans contrainte à ces
plaisirs après lesquels on soupire si ardemment au printemps de la
vie.

  [9] «Sensible à tous les malheurs du parti, attentif à tout ce
  qui flattoit ses prétentions, se mêlant, tout enfant qu'il étoit,
  dans les conversations et les disputes, il suppléoit par son
  ardeur à ce qui manquoit à sa connoissance; et, dans un âge où
  l'on ne sait pas encore sa religion, il défendoit déjà la
  sienne.»--Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_.

Le marquis de Montausier était éminemment pourvu de toutes les
qualités qui peuvent faire réussir dans le monde, et sa bonne mine, sa
gaieté, son esprit naturel l'y firent extrêmement goûter. Il avait une
grande aptitude aux choses de la guerre comme il devait le prouver
plus tard d'une manière éclatante, et ses maîtres de l'académie ne
furent pas moins satisfaits que ne l'avaient été ses austères
instituteurs de Sedan; il se familiarisa promptement avec les
exercices militaires, apprit dans la perfection les manœuvres de
l'infanterie et de la cavalerie, moins compliquées il est vrai à cette
époque qu'elles ne le sont aujourd'hui, et se prit à soupirer
ardemment après le moment où il lui serait donné de consacrer ses
naissantes facultés au service du prince et du pays. L'occasion qu'il
attendait avec tant d'impatience ne tarda pas à se présenter. La
guerre venait d'éclater en Italie à propos de l'investiture du duché
de Mantoue que l'empereur refusait de donner au prince de Gonzague,
allié et protégé de la France: la politique de l'Espagne était
étroitement unie avec celle de l'empire, et Gonzalve de Cordoue, à la
tête des troupes espagnoles, mit immédiatement le siége devant Casal
que les Français occupaient conjointement avec les troupes du duc de
Mantoue. Le territoire de l'Italie, qui est encore aujourd'hui divisé
en plusieurs États, en renfermait alors un bien plus grand nombre qui
souvent étaient découpés de la façon la plus irrégulière. C'est ainsi
que la principauté de la maison de Gonzague se composait de deux
tronçons d'inégale grandeur et séparés entre eux par toute l'épaisseur
du duché de Milan qui appartenait à l'Espagne; aussi le souverain de
Mantoue, incapable de défendre seul contre de puissants voisins ses
possessions du Montferrat, flottait-il sans cesse de l'alliance
française à l'alliance espagnole, et ce fut par suite des démêlés de
ce prince avec le Saint-Empire que Casal se vit occupé vingt-quatre
ans par les troupes françaises. A peine le marquis de Montausier
eut-il appris que la place était bloquée par les Espagnols que,
brûlant du désir de partager les dangers et la gloire de ses
compatriotes, il prit la résolution de les rejoindre pour aller
combattre avec eux en qualité de volontaire. Une fois décidé, il
rompit courageusement avec les délices de Paris et partit en toute
hâte pour le théâtre de la guerre; mais en traversant la Suisse il fut
atteint d'une petite vérole extrêmement maligne qui, à son grand
regret, le força de séjourner dans ce pays pendant plusieurs semaines.

A peine l'intrépide jeune homme fut-il remis de cette affreuse maladie
dont les traces récentes rendaient son visage presque méconnaissable,
qu'il reprit avec plus d'ardeur l'accomplissement de son généreux
dessein. Les circonstances n'étaient malheureusement pas favorables à
l'exécution de cette aventureuse tentative, et il dut provisoirement
se réfugier à Mantoue où un grand nombre d'officiers français
s'étaient retirés, désespérant comme lui d'arriver à Casal[10]. Il ne
resta pas inactif pour cela: les troupes impériales serraient de près
l'opulente capitale des Gonzague, et Montausier eut l'occasion de
s'aguerrir dans de fréquentes escarmouches. Sur ces entrefaites le roi
Louis XIII avait forcé le pas de Suse, délivré et ravitaillé Casal, où
il laissa une nombreuse garnison sous le commandement supérieur de
Toiras, qui devait conquérir là son brevet de maréchal de France. Les
voies étaient désormais ouvertes à demi, et le marquis de Montausier,
qui brûlait de rejoindre ses compagnons d'armes, profita de l'occasion
pour quitter Mantoue. Guidé par un cordelier du pays, caché lui-même,
tout protestant qu'il était, sous une robe semblable à celle de son
compagnon, d'autres disent sous celle d'un jésuite, il mit en défaut
la vigilance des troupes espagnoles et gagna heureusement les
avant-postes français, où l'avait précédé la belle réputation qu'il
s'était acquise dans le Mantouan[11].

  [10] Ici se présente une divergence grave entre mon récit et
  celui du P. Petit; voici comment il expose les faits: «Le
  marquis, que ni les difficultez ni les dangers ne rebutèrent
  jamais, prit pour guide un cordelier du païs, et déguisé lui-même
  sous un habit pareil à celui de son compagnon, malgré les
  chaleurs de l'esté qui sont excessives dans ces climats, et sans
  égard à la foiblesse que lui avoit laissée sa maladie, il
  traversa à pied tout le païs ennemi, et se jeta heureusement dans
  Cazal. Il y fut reçû avec la joye et l'applaudissement qui
  étoient dûs à une si belle action. Le marquis de Beuvron, qui
  commandoit la place, ne douta point qu'une valeur pareille ne lui
  fût d'un grand secours par l'émulation qu'elle alloit inspirer,
  et ne contribuât à faire échoüer l'entreprise des Espagnols.
  L'estime et l'amitié qu'il avoit pour Montausier l'engagea à s'en
  faire accompagner dans toutes les occasions où il y avoit du
  péril à essuyer et de l'honneur à acquérir. Le marquis répondit
  toujours parfaitement à la haute idée qu'on avoit conçue de lui;
  partout il montra une sagesse, une vigilance et une intrépidité
  qui le faisoient déjà regarder comme un général accompli. De
  sorte qu'à la mort de Beuvron, qui fut malheureusement tué dans
  une sortie, les bourgeois, les soldats et les officiers de la
  garnison, d'un commun accord, élûrent le jeune Montausier pour
  leur chef, en attendant que la cour de France en eût autrement
  ordonné. Un choix si extraordinaire ne fit point de jaloux, et ne
  servit qu'à augmenter l'estime qu'on avoit déjà pour le nouveau
  commandant. Pendant qu'il remplit un emploi si honorable, chaque
  journée fut signalée par de nouvelles marques de sa capacité et
  de son courage. Toujours alerte et infatigable, il ne cessa
  d'inquiéter les assiégeants par des sorties fréquentes et par des
  combats presque continuels; il sçut faciliter l'entrée des vivres
  dans la place, que le général espagnol désespéroit déjà de
  prendre autrement que par famine; enfin par la défense la plus
  vigoureuse et la plus opiniâtre qu'on vit jamais, il donna le
  temps au roy, qui assiégeoit pour lors la Rochelle, de soumettre
  cette ville révoltée, de venir à la tête de ses armées
  triomphantes forcer le pas de Suze, et faire ensuite lever aux
  ennemis le siége de Cazal, après un an entier perdu devant cette
  place.»--Ce passage me semble au moins fort inexact; en examinant
  de près les diverses circonstances, il est difficile d'admettre
  que le marquis de Montausier ait pu pénétrer dans la place de
  Casal avant la fin de 1629, et mon opinion s'appuie sur celle du
  P. Griffet, si bien renseigné d'ordinaire. On ne saurait admettre
  non plus qu'il ait pu servir sous Beuvron, qui fut tué d'un coup
  de carabine le 1er novembre de cette même année. Beuvron,
  d'ailleurs, ne put prendre part à la défense qu'en qualité de
  volontaire, car il était sous le coup d'un mandat d'arrêt et
  n'osait rentrer en France depuis son duel avec le comte de
  Bouteville. Il est en outre peu vraisemblable que le duc de
  Mantoue dont les troupes, aux ordres du marquis de Rivara,
  formaient presque exclusivement la garnison de Casal, eût donné
  un commandement important à un homme aussi mal vu du roi Louis
  XIII, tandis que dès avant la prise de la Rochelle, le cardinal
  de Richelieu avait envoyé à Casal un de ses affidés, Guron, qui
  dut prendre le commandement au commencement de l'automne,
  commandement qu'il exerça jusqu'à l'arrivée de Toiras. En
  présence de faits aussi clairement établis, on ne sait vraiment
  où placer cette autorité suprême décernée par les citoyens et les
  troupes, à un jeune homme qui était venu en Italie sous la
  conduite de son gouverneur.

  [11] Au dire de Tallemant, Montausier eût été guidé dans son
  aventureuse expédition par une autre passion encore que celle de
  la gloire: «Étant amoureux d'une dame en Piémont, et la ville où
  elle étoit ayant été assiégée, il se déguisa en capucin pour y
  entrer, y entra, et la défendit.»--On peut lire à ce sujet, dans
  _les Historiettes_, une anecdote trop peu édifiante pour que je
  puisse la rapporter ici.

Pendant que son frère se battait en Italie, le marquis de Salles
achevait son éducation à l'académie de Sedan qu'il ne tarda pas à
quitter pour aller à Paris. Là il se prépara à son tour à la carrière
militaire, qui dans les familles protestantes était celle des cadets
aussi bien que des aînés, les premiers n'ayant pas, comme les jeunes
gentilshommes catholiques, le privilége d'accaparer les meilleurs
évêchés et les plus grasses abbayes du royaume. Le marquis de Salles
s'était beaucoup formé depuis sa sortie de la maison paternelle; à
cette époque de sa vie: «il avait, dit le Père Petit, la taille bien
prise, la tête belle, les yeux vifs et pleins de feu, l'air grand et
noble, les manières polies, et l'esprit infiniment plus cultivé que la
plupart des jeunes gens de son âge.» A cet extérieur agréable venaient
se joindre des qualités plus solides: cette sincérité _indéfectible_
qui semblait comme innée chez lui, cette attention scrupuleuse à
remplir les devoirs les plus indifférents de son état qui, dans les
fonctions importantes qui lui furent confiées plus tard, firent
l'admiration et l'étonnement de ses contemporains. Sa mère, heureuse
et émue de le trouver si changé, lui rendit dans toute sa plénitude
cette affection dévouée que les ennuis d'une éducation pénible avaient
pu affaiblir sans l'éteindre jamais; et puis d'ailleurs le marquis de
Montausier était absent, en danger peut-être, et à la vue de son fils
cadet qu'elle avait peine à reconnaître tant il était transformé à son
avantage, Mme de Montausier sentait son chagrin s'adoucir et ses
appréhensions se calmer. Ce n'est pas que le jeune gentilhomme fût
sans défaut: l'excès de la vertu ressemble beaucoup au vice, et la
susceptibilité du marquis de Salles à l'endroit de ce qu'on appelle
encore le _point d'honneur_ devait donner à sa mère d'affreuses
inquiétudes. On sait quels ravages fit dans les rangs de la noblesse,
au temps de Henri IV, la sauvage passion du duel, cette maladie
sociale qui n'avait paru céder à la rigueur des édits de ce prince que
pour redoubler d'intensité, lorsqu'à sa mort le royaume fut livré aux
incertitudes d'une régence continuée trop longtemps sous le nom des
favoris de Louis XIII. Les mesures vigoureuses de Richelieu purent
seules atténuer les effets d'une coutume déplorable et d'autant plus
meurtrière que tout duel était double à cette époque; chaque champion
amenait avec lui sur le terrain un second qui se battait aussi, en
sorte que dans une seule rencontre, il y avait parfois deux tués et
deux blessés. Sans être jamais le provocateur, le marquis de Salles
avait souvent à rendre raison de reparties trop franches qui
échappaient, quoi qu'il pût faire, à sa nature impétueuse. Il se
battit fréquemment, mais on doit constater à sa louange qu'il ne
voulut jamais prendre de second, faisant ainsi preuve de bons sens et
d'honnêteté jusque dans la pratique du plus monstrueux abus. Le temps
qu'il ne consacrait point au monde était partagé entre les exercices
de l'académie militaire et des études auxquelles il apportait plus
d'ardeur que de bon goût. C'est ainsi qu'il dévorait ces œuvres aussi
volumineuses que frivoles qui, telles que le _Roman de l'Astrée_ et
l'_Histoire d'Amadis_ avec ses innombrables suites, offraient une
interminable pâture aux esprits légers des courtisans. Il ne laissait
pourtant pas de lire et de relire les grands écrivains de l'antiquité,
surtout les historiens et les moralistes, dont il goûtait plus
particulièrement les enseignements: il avait appris à leur école à
être avare de son temps, et tous les moments de sa vie étaient
rigoureusement réglés. Il se lia dès cette époque avec les gens de
lettres, mais ses relations étaient mêlées comme ses lectures: les
contemporains ne nous disent pas qu'il ait fréquenté jamais ni
Corneille ni Rotrou, mais ils insistent sur son intimité avec le
romancier Scudéry, avec Conrart et surtout avec Chapelain, l'auteur
infortuné de _la Pucelle_. Ces trois hommes, qui devaient composer le
noyau de l'Académie française, admettaient volontiers à leurs doctes
réunions, ce gentilhomme imberbe qui, eu égard à l'admiration qu'il
professait pour leurs écrits, devait leur paraître doué d'un esprit
aussi fin que précoce, et dans lequel ils espéraient d'ailleurs
rencontrer plus tard un protecteur et un appui.

Pendant son séjour à Paris, le marquis de Salles suivait avec un
intérêt palpitant les péripéties de la guerre d'Italie; il
tressaillait au récit des premiers exploits de son aîné, et lorsqu'il
eut appris sa sortie audacieuse de Mantoue et son arrivée au sein de
l'armée française, qui était sur le point de se mesurer de nouveau
avec les Espagnols, il n'y put plus tenir et voulut partir à son tour.
Son voyage s'effectua sans obstacle, et bientôt après il pénétrait
dans Casal et serrait dans ses bras son héroïque frère.

La guerre qui, suivant l'usage de l'époque, avait été suspendue de
fait pendant l'hiver, reprit avec acharnement au printemps de 1630, et
l'armée de Spinola, qui depuis un an avait succédé à Gonzalve de
Cordoue, envahit encore une fois le territoire du Montferrat. Toiras,
après avoir débloqué Casal à la tête de quatre mille hommes[12], y
était resté comme commandant en chef, et c'était là que par une
défense aussi intelligente qu'intrépide, il devait mériter les éloges
de Richelieu et la faveur du roi. Cet habile général résolut de tenir
la campagne aussi longtemps que possible, afin de ménager la capitale
et ses habitants, qui n'avaient que trop souffert pendant le blocus de
1629. Quoique ses troupes fussent de beaucoup inférieures en nombre à
celles de l'ennemi, il ne les en posta pas moins hardiment dans la
plaine, dans le but de fatiguer l'armée espagnole par des escarmouches
continuelles. Mais la situation était difficile, et en dépit de
quelques engagements heureux, Toiras voyait se resserrer peu à peu le
cercle de fer qui l'entourait. Forcé de se replier devant des forces
dont la supériorité numérique était écrasante, et voulant retarder
pourtant le plus possible le moment où Casal se verrait bloqué de
nouveau, il sema autour de la ville une chaîne de postes fortifiés à
la hâte, avec ordre aux détachements qui les occupaient de résister à
tout prix. Entre tous ses officiers, le général avait tout d'abord
distingué le marquis de Montausier, que sa rare intelligence avait
déjà tiré de la foule; il lui confia la défense de Rossignano, petite
place délabrée qui couvrait la capitale, et dont Toiras connaissait si
bien le misérable état, qu'il crut devoir lui dire que d'un autre il
n'attendrait que trois jours de défense, mais que de lui il en
attendait le double, surtout en le voyant secondé par un frère qui
montrait tant d'envie de lui ressembler. Les deux intrépides enfants
ne trompèrent pas l'attente de leur chef: entourés immédiatement par
la puissante armée du marquis de Spinola, mal abrités par des remparts
à demi croulants, qu'il fallait réparer sous le feu de l'ennemi, ils
résistèrent victorieusement d'abord à de furieuses attaques, et ce ne
fut qu'au bout de quatorze jours, après que les Espagnols eurent tiré
quinze cents coups de canon et perdu cinq cents hommes[13], que le
marquis de Montausier consentit enfin à parlementer. L'ennemi, frappé
de sa bravoure et pressé d'emporter ce dernier obstacle, accorda aux
assiégés une capitulation des plus honorables[14]. Les Français
quittèrent Rossignano avec armes et bagages, et les deux frères se
replièrent sur Casal, où ils reçurent de leur général et de leurs
compagnons d'armes un triomphant accueil. L'intrépidité dont ils
venaient de donner un si brillant témoignage ne se démentit pas
pendant toute la durée d'une campagne qui fut longue et meurtrière.
L'acharnement des Espagnols était extrême: le marquis de Spinola
disait tout haut qu'il fallait _nettoyer l'Italie des Français_, et
ses soldats n'accordaient point de quartier. Cette conduite barbare ne
faisait qu'animer davantage l'ardeur des assiégés, qui, dans des
sorties impétueuses renouvelées presque chaque jour, s'efforçaient
d'entraver et de détruire les travaux d'investissement. Dans un de ces
combats où le marquis de Montausier chargeait vaillamment à la tête
des siens, il fut grièvement blessé; et peu de jours après, son jeune
frère, brisé par des fatigues au-dessus de ses forces, fut saisi par
une fièvre maligne du caractère le plus alarmant, et qui le mit aux
portes du tombeau. Sa vigoureuse constitution l'emporta pourtant, et
il surmonta son mal en dépit des nombreuses imprudences que lui
faisait commettre sans cesse une ardeur de vingt ans. A peine, en
effet, était-il hors du lit, que, tout faible encore, il voulut
reprendre un service qui, par suite des progrès de l'ennemi, devenait
chaque jour plus écrasant. La nombreuse artillerie espagnole faisait
d'effroyables ravages dans les vieilles fortifications de Casal, et
Toiras, qui connaissait leur peu de solidité, sentit promptement la
nécessité d'élever de nouveaux ouvrages.--Tout le monde mit la main à
l'œuvre: officiers et soldats maniaient également la truelle, et le
troisième fils du duc de Mantoue, le duc de Mayenne, prit lui-même une
part active à ces travaux pénibles, mais indispensables. Le marquis de
Salles, dont la convalescence était fort lente, grâce aux aliments
détestables dont il était obligé de se contenter dans une ville à demi
affamée, parut pourtant au premier rang de ces maçons improvisés,
montrant, comme disait Bossuet à soixante ans de là, «qu'une âme
guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime.» Sa robuste
constitution suffit à tout, et ces rudes épreuves ne firent que
l'endurcir, au point que dans les campagnes suivantes, toute
incommodité semblait lui être devenue indifférente; il bravait
également le froid, la chaleur, la faim, la soif, la fatigue, et s'il
ne devint jamais un grand capitaine, on peut dire du moins que pendant
toute sa jeunesse il fut le modèle accompli du soldat. Tant de
bravoure, de constance et de sublime résignation reçurent enfin leur
récompense, et la paix préparée par l'habile Mazarin, qui fit là ses
glorieux débuts diplomatiques, vint mettre un terme à cette guerre
odieuse et sanglante, si tristement signalée par la prise de Mantoue,
qui depuis le sac barbare qu'en firent les hordes sauvages de
l'empire, ne retrouva plus son ancienne prospérité[15]. La ville de
Casal étant déjà aux mains des Espagnols, la citadelle fut évacuée par
les Français au mois de juin 1631; Toiras en sortit maréchal,
Montausier colonel, et le marquis de Salles qui, par suite de son
extrême jeunesse restait encore dans un grade subalterne, emportait du
moins, en quittant l'Italie, la réputation d'intrépide soldat, qu'il
devait soutenir et accroître par de nouveaux exploits. Rentrés en
France, les deux frères se rendirent directement au château de
Montausier, où la marquise pressa avec orgueil sur son sein maternel
ces nobles enfants qu'elle avait failli perdre tant de fois, et qui
lui revenaient couverts d'une gloire dont l'éclat semblait rejaillir
sur elle. La fin de la belle saison s'écoula au sein des calmes
douceurs de la vie de province, dans la société de quelques personnes
distinguées, parmi lesquelles brillait le jeune Balzac, dont le renom
littéraire était déjà bien établi, et qui cette année même avait
publié le livre _du Prince_. Parfois même on rencontrait à Montausier
l'ancien favori de Henri III, le vieux duc d'Épernon, gouverneur de
Guyenne, qui d'ordinaire se faisait accompagner de son secrétaire,
l'abbé Girard, lequel plus tard devint son biographe.

  [12] 4 avril.

  [13] Suivant le P. Griffet, les Espagnols n'auraient perdu que 50
  hommes.

  [14] Le 23 mai.

  [15] Voir dans Botta les pages éloquentes que cet historien a
  consacrées au récit du sac de Mantoue; consulter aussi les deux
  curieuses chroniques de Scipione Capilupi et de Giovanni
  Mambrino.

Aux approches de l'hiver, MM. de Montausier se rendirent à Paris. Le
marquis de Salles allait à la cour avec répugnance; comme bien
d'autres protestants, il se sentait gêné, sinon humilié, en présence
du grand ministre qui venait de dompter la Rochelle, et qui, s'il
respectait en apparence la religion réformée, n'était plus du moins
dans la nécessité de caresser ou de ménager un parti politique abattu
à ses pieds, et trop affaibli désormais pour aspirer à former comme
autrefois un État dans l'État. Quant au roi, son aversion pour tout ce
qui n'était pas orthodoxe était bien connue, et ce n'était pas notre
jeune puritain qui, pour des avantages temporels, eût jamais consenti
à une capitulation de conscience. Il se sentait mal à l'aise
d'ailleurs au sein de l'atmosphère empestée d'une cour où il voyait le
mensonge et la bassesse servir de marchepied à tant de personnages
méprisables ou médiocres; et ce n'était que le plus rarement possible,
et dans des circonstances où son absence eût pu être remarquée, qu'il
se rendait au Louvre ou plutôt au Palais-Cardinal, où affluait alors
la foule empressée des ambitieux et des intrigants. Ce fut avec bien
du plaisir, en revanche, qu'il retrouva à Paris les relations
littéraires qu'à son grand chagrin il avait dû interrompre pendant la
campagne de Montferrat; son frère aimait aussi les gens de lettres,
mais là comme partout se trahissait la différence des caractères:
tandis que l'aimable marquis de Montausier fréquentait surtout Voiture
et son brillant entourage, le marquis de Salles, qui ne goûta jamais
beaucoup l'agréable épistolier, vivait dans l'intimité de Chapelain et
de l'honnête Conrart, que sa simplicité, sa bonhomie et son
attachement au calvinisme lui rendaient également cher. C'est à
l'hiver de 1631 à 1632[16] que se rapportent les premières relations
des deux Montausier avec l'hôtel de Rambouillet, qui était alors le
point de mire de tout ce que Paris comptait de personnes spirituelles
et de littérateurs en renom, qu'on voyait s'empresser autour de la
célèbre Julie, l'astre de sa famille. Médiocrement belle, mais pleine
d'esprit et de distinction, cette noble fille venait encore de relever
l'éclat de toutes ces qualités par un trait de dévouement
héroïque[17]. C'était une personne que l'admiration un peu excessive
de ses contemporains avait élevée à une place hors ligne, à un degré
intermédiaire entre l'humanité et la divinité: le brillant officier de
Casal ne put la voir sans être ému, et l'accueil distingué qu'il
recevait à l'hôtel de Rambouillet lui donna à penser qu'il pourrait
peut-être un jour obtenir la main de celle qui en était le plus bel
ornement. A la première visite qu'il lui fit se rattache une curieuse
anecdote de Tallemant. Montausier avait une grande réputation de
magnificence, et l'on vantait surtout un habit de velours rouge qui
lui allait à ravir; lors de sa présentation, M. de Rambouillet, que ce
détail avait frappé, ne manqua pas de le féliciter de son élégance en
ajoutant sur un ton admiratif: «Ah! monsieur, la belle écarlate!»--Ce
jour-là, par malheur, Montausier était vêtu de noir, et le marquis de
Rambouillet, qui était presque aveugle, avait négligé, par un
amour-propre de vieillard, d'aller aux informations. Montausier, qui
aimait à la fureur le monde et ses plaisirs, et qui était un des plus
agréables correspondants de Voiture, se trouvait comme dans son centre
au milieu du cercle spirituel d'Arthénice; son frère y paraissait
rarement au contraire, et la sympathie qui devait l'enchaîner un jour
au char de Julie était encore chez lui à l'état latent.

  [16] Je dois relever encore ici, dans l'ouvrage du jésuite Petit,
  une erreur des plus graves. Cet auteur renvoie à l'hiver de 1633
  à 1634 la présentation du marquis de Salles qui, après la mort
  affreuse du jeune Rambouillet, «fut plus touché que personne du
  bon cœur et de l'affliction de la mère et de la fille. Il voulut
  être des premiers à les complimenter, dans une circonstance où la
  louange ne pouvoit être qu'au-dessous du mérite, et comme il
  n'étoit connu ni de l'une ni de l'autre, il se fit introduire
  auprès d'elles par un ami commun.» Il n'y a à cela qu'une
  difficulté, c'est que le jeune Rambouillet mourut de la peste au
  commencement de l'année 1631, pendant que le marquis de Salles se
  battait à Casal pensant à toute autre chose qu'à des visites de
  cérémonie. Si, du reste, il en faut croire Tallemant, il eût été
  question dès 1627 du mariage du marquis de Montausier et de Mlle
  de Rambouillet: «Ce fut Mme Aubry qui en parla, mais après elle
  s'avisa de le garder pour elle. En arrivant à la cour, la
  première connoissance qu'il fit fut celle de cette dame. Un jour
  qu'elle lui parloit de Mme et de Mlle de Rambouillet: «Hé,
  madame, lui dit-il, menez-m'y!--_Menez-m'y!_ répondit-elle,
  allez, Xaintongeois, apprenez à parler, et puis je vous mènerai.»
  En effet, elle ne l'y voulut mener de trois mois. La guerre
  appela bientôt après le marquis en Italie.....» (_Historiettes_,
  t. III, p. 237.)

  [17] Mme de Rambouillet «avoit un garçon bien fait qui mourut de
  la peste à huit ans. Sa gouvernante alla voir un pestiféré, et au
  sortir de là fut assez sotte pour baiser cet enfant; elle et lui
  en moururent. Mme de Rambouillet, Mme de Montausier [Julie] et
  Mlle Paulet l'assistèrent jusques au dernier soupir.»
  (_Historiettes_, t. III, p. 220.)

Le retour du printemps ne tarda pas à le rappeler à une existence plus
active, et tandis que Montausier restait à Paris, il se rendit en
Lorraine, où son oncle de Brassac gouvernait les provinces que les
Français occupaient en vertu du traité de Vic, auquel le duc avait dû
se résigner en expiation de son imprudente alliance avec le turbulent
Gaston. Fort bien en cour depuis sa conversion, qui lui avait valu
l'ambassade de Rome et son nouveau commandement, le comte de Brassac
était propriétaire d'une compagnie de chevau-légers où il fit entrer
son neveu en qualité de cornette.

La politique hésitante de la cour de Nancy donnait sans cesse à la
France de nouveaux motifs d'intervention, et la guerre ne retint pas
moins de deux ans dans ce beau duché notre jeune officier, qui, grâce
à sa belle conduite, arriva promptement au grade de capitaine, bien
que les combats auxquels il prit part lui semblassent de misérables
escarmouches au prix des glorieuses luttes auxquelles il avait
participé sous les murs de Casal, lorsqu'il affrontait les vieilles
bandes de Spinola. Au grand plaisir du marquis, les hostilités
étaient du reste régulièrement suspendues à la fin de l'automne, et
ses résidences d'hiver chez le comte de Brassac donnèrent lieu à de
tendres liaisons qui lui firent paraître bien court le temps qu'il dut
passer loin de Paris. La galanterie était un des caractères saillants
du XVIIe siècle, surtout pendant sa première moitié, et _ce signe du
temps_ se retrouve partout, non-seulement dans les immenses pastorales
qui étaient alors si en vogue, et où l'amour platonique lui-même
laissait place involontairement à bien des aspirations grossières,
mais même dans les œuvres des écrivains austères qui, tels que
l'évêque de Genève, par exemple, nous laissent entrevoir à combien de
tentations charnelles on était alors exposé, et de quelle indulgence
ils se croyaient obligés de couvrir les erreurs de cette nature. Comme
je l'ai dit plus haut, le marquis de Salles était doué d'une nature
ardente, bien fait et vigoureux, et l'on ne doit pas s'étonner s'il
accueillit sans trop de répugnance les avances de ces belles
pécheresses qui poursuivaient François de Sales jusque dans son
confessionnal[18].

  [18] Voyez la très-curieuse et très-intéressante _Vie de saint
  François de Sales_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice.

Les intrigues amoureuses ne sont pas toujours sans danger, surtout en
temps de guerre et en pays ennemi: le marquis de Salles l'éprouva
bientôt. Parmi les dames de Lorraine à qui le jeune capitaine avait
plu, il en avait distingué une qui, par sa jeunesse, sa beauté, le
rang honorable qu'elle tenait à la cour, attirait tous les yeux[19].
Le marquis eut occasion de la connaître durant ces pacifiques
entr'actes qui venaient souvent interrompre une guerre d'escarmouches;
ses hommages furent accueillis sans trop de difficulté, et ses
affaires étaient en bonne voie lorsqu'un incident fâcheux vint
troubler un bonheur qui durait depuis un an sans être encore arrivé à
la conclusion après laquelle soupirait le jeune homme, c'est-à-dire le
mariage, le rang de celle qu'il aimait étant trop élevé pour qu'il pût
songer à autre chose. Après la reprise des hostilités, celle-ci fut
enlevée par un parti français qui la surprit à la promenade et la
déposa comme prisonnière dans une forteresse. Les efforts du marquis
pour la faire élargir n'obtinrent aucun succès; il avait sans doute
entre les mains des moyens presque certains de favoriser l'évasion
d'une personne qui lui était si chère, mais ce fut en vain qu'elle
employa pour l'y résoudre les séductions les plus irrésistibles, les
avances les plus déterminantes, qu'elle lui promit sa main et sa
fortune; le marquis fut inébranlable, et cette tentation violente se
trouva faible en présence de son culte pour la discipline et de sa
fidélité à ses serments. Il fit tout tout ce qui était en son pouvoir
pour adoucir les ennuis de la belle captive, dont il sut conquérir
l'estime «au prix d'un établissement magnifique[20].»

  [19] Cette dame était déjà veuve à ce qu'il paraît, puisque, au
  dire du P. Petit, elle offrit à son amant sa fortune et sa
  main.--Cette anecdote, que j'emprunte à la biographie du jésuite,
  est bien singulière et les détails en sont assez
  invraisemblables.

  [20] Petit.

Aussi modeste que vertueux, il ne confia à personne le secret de
son héroïque abnégation, qui serait restée ensevelie dans un
éternel silence si la personne qui en avait, elle aussi, été la
victime, n'eût tenu à rendre public un trait aussi honorable que
surprenant à l'époque où il se produisit, au temps où les Chevreuse
et les Montbazon, mettant leurs charmes au service de leurs
intrigues, ne réussissaient que trop facilement à troubler le
royaume et à séduire les plus fermes courages.

A la fin de l'année 1633, la mauvaise saison ayant suspendu comme
d'habitude la petite guerre qui se faisait en Lorraine, le marquis de
Salles put, à sa grande satisfaction, reprendre la route de Paris, où
il retrouva son frère qu'il n'avait pas vu depuis dix-huit mois. Après
sa belle campagne d'Italie, le marquis de Montausier s'était rejeté
avec délices dans cette vie paresseuse et molle qui avait pour lui
tant d'attraits, et sous les vêtements parfumés du courtisan, on avait
peine à reconnaître l'intrépide colonel de Rossignano et de Casal: sa
vertu et son amour de la gloire, qui sommeillaient alors pour jeter
bientôt un splendide et suprême éclat, paraissaient éteints pour
jamais aux yeux de son entourage, et Voiture n'était que l'écho du
sentiment public dans ces fragments d'une lettre qu'il lui écrivait de
Lisbonne:

    «Monsievr,

   «I'ay leû vostre lettre, auec tout le contentement et la
   satisfaction que l'on doit receuoir cèt honneur, d'vn des plus
   paresseux et des plus honnestes hommes du monde. Il me semble,
   qu'il n'y a plus rien que ie ne doiue attendre de vostre amitié,
   puisque pour l'amour de moy vous auez pû prendre vn peu de peine:
   et vous ne me sçauriez faire voir de meilleure preuue des paroles
   que vous me donnez que de les auoir escrites...»

Après lui avoir proposé la conquête de l'île de Madère il ajoutait:

   «... Imaginez-vous, ie vous supplie, le plaisir d'auoir vn
   royaume de sucre, et si nous ne pourrions pas viure là auec toute
   sorte de douceur. Quelques grands que puissent estre les charmes
   et les engagements de Paris, selon que ie vous connois, ie scay
   qu'ils ne vous arresteront pas en vne occasion comme celle-là. Et
   si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement
   l'incommodité du chemin, et la peine de vous leuer matin. Mais,
   Monsieur, les conquerans ne peuuent pas tousiours dormir iusques
   à onze heures. Les couronnes ne s'acquierent pas sans travail,
   mesme celles qui ne sont que de lauriers ou de myrtes, s'achetent
   bien cherement, et la gloire veut que ses amans souffrent pour
   elle. Ie vous auouë que ie me suis estonné que la renommée ne
   m'ait point appris de vos nouuelles, deuant que vous me fissiez
   l'honneur de m'en mander, et il me semble que ie suis plus loin
   que ie n'auois iamais creu pouuoir aller quand ie songe que ie
   suis en vn pays où l'on ne vous connoist point. Ne souffrez pas
   qu'vne reputation si iuste que la vostre, soit si limitée, ni
   qu'elle demeure aux pieds des Pirenées, par dessus lesquels tant
   d'autres ont passé. Venez vous-même luy ouurir passage: et si la
   gazette ne dit rien de vous, faites que l'histoire en parle...»

Indifférent aux fréquentes querelles de Gaston et du cardinal de
Richelieu, Montausier était alors retenu à Paris par une double
chaîne: son amour passionné pour Julie d'Angennes et ses liaisons
moins platoniques avec Mme Aubry[21], femme de Jean Aubry ou Auberi,
conseiller d'État. Toute remplie de ce sentiment de jalousie furieuse
qui semble être l'apanage des femmes galantes sur le retour, cette
altière maîtresse en était maintenant à se repentir d'avoir introduit
son amant à l'hôtel de Rambouillet, et abusant de l'empire qu'elle
avait su prendre sur une nature trop facile, elle lui avait
formellement interdit d'y remettre les pieds. Montausier, qui n'était
brave qu'en face de l'ennemi, n'osait plus en conséquence se rendre
chez Arthénice qu'en cachette, et lorsqu'il avait pris toutes ses
mesures pour tromper son infatigable argus, au risque de s'exposer par
cette conduite timide aux railleries de la société du fameux hôtel,
auprès de laquelle le marquis de Salles se montrait de plus en plus
assidu, attiré qu'il était lui-même par les charmes vainqueurs de Mlle
de Rambouillet. Brûlant d'une flamme discrète qui n'apparut au grand
jour que plusieurs années après la mort de son frère, il s'occupait
déjà de la composition de cette couronne poétique connue sous le nom
de _Guirlande de Julie_.

  [21] «Au retour (de Casal), Mme Aubry, pour avoir un prétexte,
  fit courir le bruit qu'elle le vouloit marier avec sa fille,
  aujourd'hui Mme de Noirmoutier, qui, étant encore trop jeune,
  leur servit de couverture près de quatre ans. Or cette Mme Aubry
  étoit fort agréable, avoit le teint brun, la taille jolie, et
  étoit fort propre, mais elle ne pouvoit pas passer pour belle; en
  récompense, elle ne manquoit point d'esprit, et chantoit si bien,
  qu'elle ne cédoit qu'à Mlle Paulet. Au reste, inquiète,
  soupçonneuse, et toute propre à faire enrager un galant comme le
  marquis, qui étoit naturellement coquet, elle lui donnoit tant de
  peine, que c'est sur cela que Mme de Rambouillet, comme on le
  voit dans les lettres de Voiture, nomme son tourment _l'enfer
  d'Anastarax_, car elle eut une bizarrerie qui pensa faire perdre
  patience à son pauvre galant. Un jour qu'elle n'étoit pas comme
  les autres à l'hôtel de Rambouillet, on fit en badinant certains
  vers qu'on lui envoya, où il y avoit en un endroit:

    Chacun n'a pas le nez si beau,
    Voyez celui de Bineau.

  Elle alla prendre cela de travers, dit que tout le monde ne
  pouvoit pas être beau, et défendit au marquis, sur peine de la
  vie, de mettre le pied à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y alloit
  effectivement qu'en cachette. Ce fut durant cette querelle que _le
  nain de la princesse Julie_ (on appeloit alors ainsi M. Godeau)
  lui ôta son épée comme il n'y songeoit pas, et la lui portant à la
  gorge, lui cria qu'il falloit abandonner le parti de Mme Aubry.
  Enfin elle en fit tant, que le cavalier la planta là. Le déplaisir
  qu'elle en eut fut si grand, qu'après avoir fait une confession
  générale, elle se mit au lit et mourut.» (Tallemant, t. III,
  235-8.)

Le retour du printemps vint le rappeler à la vie des camps pour
laquelle il se sentait une vocation toute particulière. Dès le mois de
janvier de cette année, le comte de Brassac, qui, par suite des
derniers événements de Lorraine, avait été définitivement investi du
gouvernement de toute la province, voulut attirer son neveu près de
lui; mais la vie de garnison n'était pas le fait du jeune capitaine,
qui courait volontiers là où il y avait le plus de dangers à affronter
et le plus d'honneur à recueillir; il refusa donc les offres de son
oncle et partit pour l'Allemagne, jaloux qu'il était de combattre sous
les ordres du duc de Weymar. C'était au lendemain de l'assassinat de
Waldstein; l'armée impériale étant alors commandée par d'habiles
généraux tels que Jean de Wert et Piccolomini, le marquis de Salles
prit, dès l'abord, sa part de la sanglante défaite de Nordlingue, qui
ruina complétement les affaires des Suédois triomphants jusqu'à ce
jour, et força les débris de leurs troupes joints à l'armée de Weymar,
à se replier sur le Rhin, où ils furent soutenus par les corps de la
Force et de Brezé. En dépit de ce renfort, la fortune continua de
favoriser les Impériaux qui s'emparèrent de Philipsbourg, où Arnaud
surpris fut obligé de capituler après une vigoureuse défense. Mais
avant de poursuivre le récit des campagnes du marquis de Salles, il me
reste à raconter en peu de mots les derniers événements de la vie de
son frère.

Montausier se trouvait toujours dans une fausse situation dont la mort
de son tyran, Mme Aubry, ne suffit pas à le tirer[22]. C'était
vainement, en effet, qu'il se voyait libre désormais d'aller à l'hôtel
de Rambouillet autant de fois qu'il lui plaisait: en vieillissant,
Julie d'Angennes sentait croître son aversion pour le mariage et
répétait souvent, «qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait de
sang-froid se donner un maître; que les hommes le sont toujours, quoi
qu'ils puissent dire, et que pour elle, elle renoncerait le plus tard
qu'elle pourrait à sa liberté.» Ces paroles étaient peu
encourageantes; aussi Montausier saisit-il la première occasion qui
s'offrit à lui de rentrer dans l'armée active. Le roi de France étant
alors en guerre avec les deux branches de la maison d'Autriche,
l'occupation de la Valteline par une armée française devenait
indispensable, ce groupe de vallées italiennes étant le seul point de
communication entre les troupes allemandes et espagnoles, dont il
fallait à tout prix isoler les opérations. Le duc de Rohan, qui, en
dépit de ses récents services en Alsace et en Lorraine, était encore
dans une demi-grâce, fut chargé de cette aventureuse expédition, dont
il assuma hardiment la responsabilité. Montausier, protestant comme
lui, accepta volontiers le commandement que lui offrit le duc, et dès
les premiers jours d'avril il courut le rejoindre à son quartier
général de Mulhausen. Pour aller en Valteline il fallait traverser la
Suisse, et le passage s'opéra sans encombre grâce aux bonnes relations
que Rohan avait nouées de longue date avec les cantons. Il franchit
la rivière d'Aar en bateaux avec toute son armée composée d'environ
six mille hommes d'infanterie et quatre cents chevaux, et après avoir
traversé quelques terres du canton de Zurich, il arriva sur celles de
la ville de Saint-Gall, dont l'abbé le reçut avec beaucoup de
magnificence; son armée demeura deux jours campée autour de cette
place. Le 12 il passa le pont du Rhin à trois lieues de Coire, et le
17 il entra dans le comté de Chiavenna d'où il se rendit par le
passage de la Riva dans la Valteline. Les habitants lui envoyèrent une
députation pour le prier de les maintenir sous la protection du roi;
ce qu'il n'eut pas de peine à leur promettre. Après avoir joint à ses
troupes celles des ligues grises il s'établit à Morbegno, et il
résolut de fortifier les passages pour fermer aux Espagnols et aux
Allemands l'entrée de la Valteline. Il n'en eut pas le temps, et
presque dès son arrivée il apprit que deux armées allaient fondre sur
lui, l'une par le Tyrol et l'autre par le fort de Fonti.

  [22] Voyez sur cette mort la lettre 71e de Voiture.

Le dessein des ennemis était de l'attaquer en tête et en queue, de
manière à lui couper toute retraite. Ce projet, bien conçu en
lui-même, exigeait malheureusement plus de précision dans les
manœuvres et d'ensemble dans les opérations qu'on n'en pouvait
attendre des soldats et des généraux du temps. L'armée impériale, qui
venait par le Tyrol, força d'abord le passage de Bormio. Le duc de
Rohan était alors à Travonna, où il n'avait que quinze cents hommes;
il avait envoyé du Landé dans l'Engaddine et le marquis de Montausier
au val de Luvino avec le reste de ses troupes. Il craignit en effet de
se voir enfermé entre l'armée impériale, qui venait de prendre Bormio,
et celle des Espagnols, qui était sur le lac de Como; il prit le parti
de se retirer à la Riva et à Chiavenna pour conserver ces deux postes,
et il manda à Montausier et à du Landé de venir le joindre le plus
promptement qu'il serait possible. Lorsqu'ils eurent rejoint, le duc
de Rohan trouva que son armée n'était plus que de trois mille hommes
d'infanterie française, douze cents grisons et quelques cavaliers. On
prétend qu'après avoir fait la revue de ses troupes, il fut si
vivement frappé du danger où il se trouvait d'être accablé par les
deux armées ennemies, qu'il résolut de se retirer et de leur
abandonner la Valteline[23]. Montausier entreprit de le faire changer
de sentiment: il s'adressa d'abord à Priolo, secrétaire du duc, homme
très-intelligent, auquel il persuada que son maître perdrait toute sa
réputation s'il reculait devant l'ennemi. Priolo parla au duc de
Rohan, qui voulut avoir un entretien particulier avec Montausier.
Celui-ci lui fit sentir que la retraite qu'il méditait serait regardée
comme une véritable fuite, et que le seul parti qu'il eût à prendre
pour soutenir l'honneur de la nation et le sien, c'était de marcher à
l'ennemi. Le duc de Rohan, qui n'avait pas moins de sagesse que de
courage, lui représenta que tous les officiers lui conseillaient de se
retirer, et qu'il ne risquerait pas un combat dont le succès était si
douteux, à moins qu'il n'y fût autorisé par leur avis signé de leur
main. Le marquis le pria d'assembler le conseil de guerre, et il
représenta si fortement la honte qui retomberait sur toute la nation
si l'on reculait devant une poignée d'Allemands qui n'étaient pas
capables de résister à la valeur des troupes françaises, que tous les
officiers revinrent à son sentiment. Il le mit par écrit et le signa;
tous les autres l'ayant signé après lui, il fut résolu que l'on irait
attaquer les ennemis. Quelques-uns proposèrent de différer le combat
jusqu'à l'arrivée des régiments suisses que l'on attendait; mais cet
avis fut rejeté, parce que l'on craignait que ce délai ne fût trop
long, et qu'il ne donnât aux ennemis le temps de réunir toutes leurs
forces.

  [23] S'il en fallait croire le P. Petit, les Français auraient
  même commencé leur mouvement de retraite et seraient ensuite
  revenus sur leurs pas. J'ai adopté la version d'un autre jésuite,
  le P. Griffet, comme la plus vraisemblable.

Ce détail ne se trouve point dans la relation écrite par le duc de
Rohan, et que le roi reçut à Fontainebleau le 10 juillet; on y voit
seulement un trait qui semble le confirmer: le duc de Rohan, par une
grandeur d'âme que l'on ne peut trop admirer, y avoue ingénument qu'il
n'avait formé le projet d'attaquer l'armée impériale que sur la
proposition du marquis de Montausier.

L'attaque fut si vive de la part des Français que les Allemands, qui
étaient au nombre de six mille hommes de pied et dix-huit cornettes de
cavalerie, furent mis en déroute à la première charge. Ils s'enfuirent
à Bormio avec tant de vitesse que les Français qui les poursuivirent
ne purent jamais les atteindre. Cette action, qui eut lieu le 27 juin,
fut nommée le combat de Luvino, parce que les Français trouvèrent les
Impériaux rangés en bataille dans cette vallée. La Fréselière vint
attaquer l'armée impériale par le haut de la montagne, tandis que
Montausier et Canisi chargeaient par le bas. Les ennemis abandonnèrent
leurs bagages, et tout ce qui leur restait de vivres et de munitions;
ils ne songèrent pas même à sauver une compagnie de cavalerie qui
était de garde à une des extrémités du val Luvino: elle fut rencontrée
par Saint-André, qui fit immédiatement charger par sa troupe ces
malheureux cavaliers. Il ne s'en sauva que deux.

Le duc de Rohan remporta, le 3 juillet, une seconde victoire beaucoup
plus considérable que la première. Les ennemis, honteux de s'être si
mal défendus au combat de Luvino, étaient venus camper à deux lieues
de ses avant-postes, et il apprit en même temps que le comte de
Serbelloni s'était avancé du côté du fort de Fonti, à l'entrée de la
Valteline. Il craignit encore de se trouver entre deux armées, et
suivant le même projet qui lui avait déjà si bien réussi, il aima
mieux hasarder le combat contre une seule que de les attendre toutes
les deux à la fois. Il fit attaquer l'armée impériale qui fut encore
battue. Les Allemands s'enfuirent en désordre, et ils furent
poursuivis par les Français jusqu'au pont de Mazzo, sur la rivière
d'Adda, qu'ils abandonnèrent. De six mille hommes qu'ils étaient, il
n'y en eut tout au plus que six cents qui retournèrent à Bormio; tout
le reste fut tué ou noyé au passage de la rivière, ou obligé de gagner
le haut des montagnes. On fit environ mille prisonniers, et entre
autres un colonel anglais, qui offrit de se mettre au service du roi.
Dans une si grande déroute, les Allemands ne perdirent qu'un seul
drapeau, qui fut trouvé dans la poche d'un enseigne mort. Ils avaient
eu soin de cacher ou d'emporter tous les autres.

La prise de Bormio suivit de près cette seconde victoire: la place,
défendue par une garnison de quatre cents hommes, fut emportée
d'assaut; Montausier y fut malheureusement atteint d'un coup de pierre
à la tête, et succomba[24] après quinze jours de souffrances
héroïquement supportées. On proposait de le trépaner, mais il s'y
refusa en ajoutant plaisamment qu'il y avait assez de fous au monde
sans lui. Il semblait qu'en quittant Paris il présageât sa triste fin,
et devant plusieurs personnes il avait dit à Mlle de Rambouillet
«qu'il seroit tué cette campagne-là, et que son frère, plus heureux
que lui, l'épouseroit[25].» Ainsi finit ce brillant capitaine, dont
le trépas fut déploré de tous, et qui eût été un homme accompli si à
tant d'intelligence et de valeur il eût joint une plus grande fermeté
de caractère.

  [24] 20 juillet.

  [25] Tallemant.--Au XVIIe siècle beaucoup de personnes étaient
  portées à la superstition, et Mme de Rambouillet elle-même
  regardant un jour dans la main de Montausier, lui dit avec le
  plus grand sérieux du monde: «Mon Dieu, je ne sais d'où cela me
  vient, mais le cœur me dit que vous tuerez une femme.» Peut-être
  en parlant ainsi faisait-elle allusion aux tourments que la
  jalousie causait à Mme Aubry, et qui, selon Tallemant, ne furent
  pas étrangers à la mort de cette malheureuse femme.



LIVRE II.

1635-1649.

  Continuation de la guerre d'Allemagne.--Exploits de
    Montausier.--Il est nommé maréchal de camp et gouverneur de la
    haute Alsace.--La guirlande de Julie.--Montausier prisonnier en
    Allemagne.--Il embrasse la religion catholique.--Son
    mariage.--Montausier à Dunkerque.--Il part pour
    l'Angoumois.--Sa belle conduite pendant la Fronde.


Par suite de la mort de son frère, le marquis de Salles, devenu le
chef d'une illustre maison, héritait à la fois d'une grande fortune,
d'un régiment de cavalerie et du titre de marquis de Montausier, sous
lequel il figurera désormais dans le cours de cette histoire. Loin de
se laisser éblouir par l'éclat d'une position élevée, qui n'était à
ses yeux qu'une bien faible compensation pour la perte cruelle qu'il
venait d'éprouver, le nouveau marquis de Montausier s'étudia surtout à
maintenir le lustre du nom que lui laissait son frère, vrai héros de
roman, qu'il n'égalait pas sans doute sous le rapport de la capacité
militaire, mais qu'il surpassait de beaucoup du côté de l'esprit de
conduite et de l'exactitude à remplir ses devoirs dans les situations
les plus délicates et les plus difficiles.

Lorsqu'il apprit les événements de la Valteline, Montausier se
trouvait, comme je l'ai dit, à l'armée d'Allemagne. Il prit part en
qualité de colonel aux campagnes de 1635 et 1636, pendant lesquelles
il eut peu d'occasions de se distinguer, le poids de la guerre étant
presque entièrement retombé sur l'armée suédoise, qui justifia par de
brillants succès la confiance de Richelieu, tandis que les troupes de
Brezé, de la Valette et de Weymar, satisfaites d'avoir repris Spire et
emporté Saverne, restaient dans une inaction presque complète.

Ce que Montausier regardait comme le plus digne d'être recueilli dans
la succession de son frère, c'étaient ses prétentions à la main de
Mlle de Rambouillet, prétentions qu'il put faire valoir pour son
compte dans l'hiver de 1636 à 1637, qu'il passa à Paris ainsi que ses
chefs, le cardinal de la Valette et le duc de Weymar. Ses soins
assidus obtinrent peu de succès, et il repartit pour l'Allemagne
n'emportant d'autre fruit de son voyage qu'un redoublement d'amour;
mais cette fois, du moins, il devait trouver sur le champ de bataille
d'ardentes et nobles distractions. Le duc de Weymar, qui dirigeait
seul les troupes alliées, poussa vigoureusement les opérations: après
avoir presque entièrement détruit l'armée du duc de Lorraine, il
abordait et taillait en pièces les Allemands de Mercy, et marchait sur
le Rhin en emportant toutes les places qu'il rencontrait sur son
passage. Montausier rendit de bons services pendant cette campagne,
mais l'année suivante fut la plus brillante de sa carrière militaire.
Contre l'usage du temps, la guerre avait repris en Allemagne au cœur
même de l'hiver, et dès le 28 janvier 1638, le duc de Weymar s'était
mis en marche par le froid le plus rigoureux. Après s'être emparé,
presque sans coup férir, de quelques places de peu d'importance, il
entreprit[26] le siége de Rheinfeld, qu'il allait emporter si
l'arrivée de Jean de Wert n'eût prévenu la reddition de la ville.
L'audacieux général n'hésita pas à attaquer Weymar, qui, battu dans un
premier engagement, prit une éclatante revanche deux jours après.
Cette seconde bataille de Rheinfeld[27], où Jean de Wert fut fait
prisonnier, augmenta considérablement la réputation du duc et le
rendit maître de la campagne. Rheinfeld capitulait peu de jours
après[28]; Neubourg se rendait le 30 mars, et Fribourg en Brisgaw
ouvrait ses portes le 12 avril. Après avoir fait, au commencement de
mai, sa jonction avec Guébriant, Weymar résolut d'enlever la place de
Brisach, forte par elle-même et défendue par une garnison
très-nombreuse, cette ville étant la seule que les Impériaux eussent
conservée en Alsace. Le siége fut long et meurtrier; les Allemands,
commandés par Goeutz et Savelli, vinrent attaquer jusqu'à six fois les
retranchements des assiégeants, et il fallut les vaincre dans six
combats. Un des plus considérables fut celui qui se donna entre Senn
et Thann le 15 octobre: la cavalerie joua un grand rôle dans cette
rencontre, et le marquis de Montausier put y déployer à l'aise sa
bouillante valeur; trois fois on le vit pénétrer dans les rangs
ennemis, et trois fois enlever un étendard après avoir abattu à ses
pieds celui qui le portait. Il ne se signala pas moins dans un autre
engagement qui eut lieu à quelques jours de là: l'armée ennemie,
commandée par Lamboy, avait tenté d'enlever les travaux de défense que
le duc de Weymar avait établis sur le Rhin; déjà plusieurs colonnes
avaient traversé le fleuve, lorsqu'on vit arriver Montausier, qui,
suivi de deux faibles escadrons, s'élança sur les Allemands et les
enfonça; deux mille hommes furent tués, pris ou noyés dans le
Rhin[29]. Ce dernier combat décida du sort de la campagne, et les
assiégés capitulèrent le 17 décembre. La prise de Brisach eut un
immense retentissement; le cardinal de Richelieu y ajoutait une
extrême importance, et, penché sur la couche funèbre où le Père Joseph
gisait expirant, on le vit tenter de ranimer le moribond en lui
criant: _Courage, mon Père, Brisach est à nous!_ Le duc de Weymar
avouait franchement que les exploits de Montausier avaient contribué
beaucoup à l'heureuse issue de ce siége mémorable; aussi, sur la
demande de ce chef illustre, le jeune colonel fut-il largement
récompensé: on le nommait, à vingt-huit ans, maréchal de camp et
gouverneur de la haute Alsace[30]. Ces dernières fonctions étaient
assez pénibles, mais les difficultés de ce nouveau poste attiraient
Montausier plus qu'elles ne le rebutaient; sa tâche était ardue
pourtant, car il avait à se maintenir dans un pays soumis récemment,
et dont les habitants, étrangers à la France par leur langue et leurs
mœurs, ne subissaient qu'en frémissant le joug du vainqueur. Si,
malgré ses efforts, le jeune gouverneur ne réussit pas à triompher des
répulsions trop légitimes d'une nationalité vaincue plutôt que
domptée, il parvint du moins à faire régner dans sa province un calme
relatif, ce qui était le grand point au début de l'occupation. Ce dont
il eut le plus à souffrir pendant son séjour en Alsace, ce fut le
manque de société, auquel ne l'avaient point habitué ses campagnes de
Lorraine et même celles d'Allemagne où, distrait d'ailleurs par ses
travaux guerriers, il se voyait en contact perpétuel avec des hommes
d'une haute distinction, tels que le duc de Weymar, le cardinal de la
Valette, et surtout le vicomte de Turenne, qui était à peu près de son
âge. Pendant cette retraite forcée, il eut tout le loisir de cultiver
son goût pour la poésie, et c'est de sa résidence alsacienne que sont
datées de nombreuses épîtres en vers qui, peu remarquables sous le
rapport poétique, nous font connaître du moins tous ses ennuis et la
vivacité des regrets que lui causait son éloignement de l'hôtel de
Rambouillet. Il allait jusqu'à envier le sort de Jean de Wert, qui,
prisonnier à Paris, était, il est vrai, traité avec une courtoisie
extrême, et devenu tout à fait à la mode[31].

  [26] Le 2 février.

  [27] Elle eut lieu le 3 mars.

  [28] Le 20 mars.

  [29] Voir la correspondance d'Arnaud d'Andilly, lettre CXXVII.

  [30] D'après le P. Petit, cette double et insigne récompense
  aurait été décernée au marquis de Montausier dès le commencement
  de l'année 1638, alors qu'il n'avait encore rien fait qui
  justifiât une distinction si marquée. Voici ses paroles que je
  cite, parce qu'elles sont très-affirmatives et que l'opinion du
  confident de la famille d'Uzès mérite quelques égards: «...Après
  que le marquis de Montausier _eut fait deux campagnes_ à la tête
  de son régiment, le roy, informé de ses services, de son courage
  et de son habileté, lui en voulut donner une récompense
  glorieuse. Quoiqu'il eût à peine vingt-huit ans, Sa Majesté le
  fit maréchal de camp, et bientôt après elle jeta les yeux sur lui
  pour le gouvernement de la haute Alsace, poste important et
  difficile en ce temps-là, et qui demandoit une valeur à l'épreuve
  des plus grands dangers. _Les ennemis y tenoient les meilleures
  places....._» Un peu plus loin, il dit formellement que le siége
  de Brisach eut lieu dans la première année du gouvernement de
  Montausier, ce qui semble une contradiction avec ce qu'il a
  avancé plus haut au sujet des campagnes de 1635 et de 1636, qui
  auraient valu dès 1637 au marquis le grade de maréchal de camp et
  de gouverneur d'Alsace.

  [31] Voir l'Appendice, no II.

La mort imprévue du duc de Weymar, qui suspendit les opérations
militaires pendant l'année 1639, permit à Montausier de se rendre à
Paris, et ce fut alors qu'il fit hommage à Mlle de Rambouillet de sa
fameuse _Guirlande_[32]: «C'est, dit Tallemant, une des plus illustres
galanteries qui aient jamais été faites. Toutes les fleurs en étoient
enluminées sur du vélin, et les vers écrits aussi sur du vélin en
suite de chaque fleur, et le tout de cette belle écriture dont j'ai
parlé[33]. Le frontispice du livre est une guirlande au milieu de
laquelle est le titre:

    _La Guirlande de Julie, pour Mlle de Rambouillet,
    Julie-Lucine d'Angennes._

«A la feuille suivante, il y a un Zéphyr qui épand des fleurs. Le
livre est tout couvert des chiffres de Mlle de Rambouillet. Il est
relié de maroquin du Levant des deux côtés, au lieu qu'aux autres
livres il y a du papier marbré seulement. Il y a une fausse couverture
de frangipane. Elle reçut ce présent, et même remercia tous ceux qui
avaient fait des vers pour elle. Il n'y eut pas jusqu'à M. le marquis
de Rambouillet qui n'en fît. On y voit un madrigal de sa façon. Le
seul Voiture, qui n'aimoit pas la foule, ou qui peut-être ne vouloit
point être comparé, ne fit pas un pauvre madrigal; il est vrai que les
chiens de M. de Montausier et les siens n'ont jamais trop chassé
ensemble. Mais cela ne vient pas de là seulement, car à la mort du
marquis de Pisani, son grand ami, il ne fit rien non plus, quoique
tant de gens eussent fait des vers.»

  [32] Voir l'excellente édition qu'en a donnée M. Ch. Livet à la
  suite de l'ouvrage intitulé: _Précieux et Précieuses_.

  [33] De l'écriture de Jarry.--Ce chef-d'œuvre de Jarry fut
  adjugé en 1784, à la vente la Vallière, à M. Payne, libraire
  anglais, au prix énorme de 14,510 fr. M. de Bure, chargé de la
  vente, ne voulut pas porter lui-même les enchères; de sa part
  c'eût été _retirer_ le livre. L'admirable volume fut remis
  immédiatement à Mme de Châtillon, fille unique de M. le duc de la
  Vallière, et il était précieusement conservé par Mme la duchesse
  d'Uzès, sa fille. Quant au manuscrit de la _Guirlande_, format
  in-8º, aussi de la main de Jarry, nous l'avons vu et admiré dans
  le cabinet de M. de Bure l'aîné; M. de Bure le père s'en était
  rendu adjudicataire au prix de 406 fr. C'est d'après ce manuscrit
  qu'a été faite l'édition de la _Guirlande de Julie_, imprimée par
  Didot en 1784. Ce charmant volume, relié en maroquin rouge, est
  couvert sur les plats des chiffres de Julie d'Angennes, comme le
  manuscrit principal. (_Note de M. Monmerqué._)

Malgré l'acceptation de la _Guirlande_, les affaires de Montausier
paraissaient toujours être au même point lorsqu'il repartit pour
l'Allemagne, au printemps de 1640, et plus tard il dut sourire en
écoutant les vers du fameux sonnet d'Oronte:

    L'espoir, il est vrai, nous soulage.......

La guerre vint lui offrir une diversion dont il avait besoin, et une
circonstance heureuse lui fournit l'occasion de rendre à son pays des
services moins brillants peut-être, mais plus considérables que tous
les précédents. L'empereur avait rassemblé une armée formidable,
commandée par le comte Piccolomini et par le général Hatzfeld.
Bannier, qui n'avait pas assez de troupes pour lui résister, fut
obligé d'appeler à son secours l'armée du duc de Longueville, qui
joignit la sienne le 16 mai près du château d'Herfort; alors il
s'approcha du camp des Impériaux, dans le dessein de forcer leurs
retranchements; mais quand il les eut considérés de près, il ne jugea
pas à propos de les attaquer, et la mort de sa femme, qu'il perdit au
commencement du mois de juin, le mit hors d'état de rien entreprendre.
Il conçut une telle douleur de cet accident, que l'on crut qu'il en
perdrait l'esprit. Il dit à Beauregard, envoyé du roi, que le ciel
lui avait ravi tous ses talents en lui ôtant cette femme, et qu'il
était inutile de s'adresser à lui pour la conduite de l'armée, parce
qu'il n'était plus capable de rien. Il fit garder dans son camp le
corps de cette épouse chérie jusqu'au 13 juin; et quand il fut
transporté à Herfort, où il devait être inhumé, il voulut être présent
lui-même à ses obsèques. Mais tandis qu'il assistait à cette cérémonie
funèbre avec toutes les marques de la plus profonde affliction, il
aperçut une jeune princesse de la maison de Bade que la comtesse de
Waldeck avait amenée à Herfort, et il fut tellement épris de sa beauté
qu'il oublia en un instant celle qu'il avait tant pleurée. Il ne
songea plus qu'à s'engager dans de nouveaux liens, et il attendit avec
impatience que les trois mois de son deuil fussent expirés, pour
épouser la princesse de Bade. Ces divers mouvements dont son esprit
fut successivement agité lui firent négliger absolument les affaires
de la guerre, dont le poids retomba sur les Français, commandés, en
l'absence du duc de Longueville, par le comte de Guébriant. Ce général
avait une vive affection pour Montausier, dont il avait admiré la
valeur pendant la rude campagne de Brisach; aussi le vit-il avec une
vive satisfaction répondre à son appel dans ces circonstances
difficiles; il lui confia tous ses plans, et n'entreprit jamais rien
sans avoir pris l'avis d'un lieutenant qui n'usait, du reste, de son
influence qu'avec la plus grande circonspection. Aucun événement
remarquable ne signala la fin de la campagne de 1640; mais au milieu
de l'hiver, le maréchal Bannier, sortant enfin de sa léthargie, dont
les Impériaux n'avaient heureusement pas su profiter, joignit ses
troupes à celles de Guébriant, et les deux armées s'avancèrent sur
Ratisbonne. On touchait à la fin de janvier; le temps était
extrêmement froid et le Danube gelé: les Allemands étaient loin de
s'attendre à une marche si audacieuse, et l'empereur, un jour qu'il
chassait tranquillement, faillit être enlevé par Bannier, qui s'empara
de sa litière et de ses faucons. Les alliés, après avoir passé et
repassé le Danube sur la glace sans être inquiétés, mirent le siége
devant Ratisbonne; mais ils furent bientôt obligés de se retirer par
suite des divisions qui ne tardèrent pas à éclater entre Bannier et
Guébriant. Le premier s'achemina seul du côté de la Bohême[34], tandis
que Guébriant établissait prudemment son quartier général à Bamberg à
portée des secours de la France. Peu de jours s'étaient écoulés, et
déjà le maréchal suédois en était à se repentir de sa pointe
aventureuse; il craignit d'être cerné par les armées de Piccolomini,
de Gleen et de Merci, et bien que cette résolution coûtât beaucoup à
son amour-propre, il se décida à se replier et à réclamer l'appui de
son collègue. Celui-ci se conduisit noblement en cette circonstance,
et vint à sa rencontre jusqu'à Zuickaw, où il le rejoignit le 29 mars.
A peine arrivé dans cette ville, le maréchal Bannier tomba malade, et
il mourut le 20 mai à Halberstadt, où il s'était fait transporter. Il
avait, avant d'expirer, divisé le commandement de ses troupes entre
les trois généraux Pfuld, Wirtemberg et Wrangel; ce partage, qui fut
une source de querelles et de récriminations entre ces officiers, créa
de grandes difficultés au comte de Guébriant, lequel avait déjà bien
de la peine à s'entendre avec les chefs de l'armée weymarienne. Sans
argent et sans appui du côté de la France, il suppléa à tout, grâce à
son habileté et au zèle de Montausier. L'ennemi ne tarda pas à
paraître pour dégager Wolfembutel, que les princes de Brunswick
bloquaient depuis le commencement de l'hiver. Le 28, l'armée française
parut devant la place, et Guébriant fit immédiatement attaquer
l'avant-garde des Impériaux. Il obtint ce jour-là un premier succès,
et le lendemain il remporta une victoire complète sur les forces
ennemies commandées par Piccolomini en personne. Ce triomphe demeura
malheureusement stérile par la mauvaise volonté des officiers suédois,
lesquels, objectant la fatigue de leurs troupes, refusèrent de
poursuivre les Allemands, et ceux-ci, qui d'abord fuyaient en
désordre, ne tardèrent pas à se rallier et à reprendre l'avantage,
renforcés qu'ils furent par les soldats de l'électeur de Saxe. Simple
maréchal de camp comme Montausier, Guébriant avait peu d'autorité sur
une armée formée d'éléments si divers, et là où le commandement le
plus ferme eût été indispensable, il se voyait contraint de recourir
aux ressources souvent insuffisantes de la persuasion, ce qui
n'aboutissait, en définitive, qu'à le rendre méprisable aux yeux de
vieux guerriers habitués à la vigoureuse direction de la Valette et
de Weymar. Le cardinal de Richelieu comprit enfin ce que cette
situation avait d'anormal; il expédia au comte le brevet de lieutenant
général, et il enjoignit aux troupes du duc de Weymar de lui obéir en
tout. Les affaires parurent s'améliorer grâce à ces mesures, et par
suite aussi de l'arrivée[35] du successeur de Bannier, le maréchal
Torstenson, qui amenait avec lui cinq mille fantassins et trois mille
cavaliers. Mais les deux armées se séparèrent bientôt, et le comte de
Guébriant s'établit à Juliers, où il s'occupa immédiatement de la
fusion définitive de ses troupes avec les débris de celles de Weymar.

  [34] Le 16 février.

  [35] 27 novembre.

La campagne de 1642 s'ouvrit par une grande victoire. Lamboy, posté
près de Kempen, attendait Hatzfeld, qui devait arriver incessamment
suivi de vieilles bandes aussi nombreuses qu'aguerries. Dans le but de
prévenir cette jonction, qui eût pu avoir pour lui des conséquences
désastreuses, Guébriant résolut d'attaquer le premier de ces généraux
avant que les renforts annoncés ne l'eussent rendu maître de la
campagne. Parti le 16 janvier d'Ordinghen, dont il s'était rendu
maître, il y laissa ses gros bagages avec une garnison de deux cents
hommes, et il vint camper à une demi-lieue des ennemis. Il alla
lui-même reconnaître leurs retranchements, et après avoir tenu conseil
de guerre, il les fit attaquer par trois endroits; ses troupes
percèrent de tous côtés avec une valeur étonnante; les soldats
arrachèrent les palissades, et ils emportèrent l'épée à la main un
retranchement de douze pieds de hauteur. Près de deux mille Impériaux
demeurèrent sur le champ de bataille: le général Lamboy, le général
Merci, qui commandait la cavalerie des Impériaux, et le comte de
Laudron furent pris avec tous les colonels et presque tous les autres
officiers. Trente chariots de munitions de guerre, toute l'artillerie,
tout le bagage de l'armée et cent soixante drapeaux ou cornettes
demeurèrent aux vainqueurs. L'armée ennemie fut entièrement détruite;
il n'y eut qu'un petit nombre de cavaliers qui s'échappèrent, et il y
a peu d'exemples d'une victoire si complète. Quoique le combat eût
duré depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures après midi, les
confédérés n'y perdirent que cinq ou six officiers et environ cent
soixante soldats, sans compter les blessés.

Certaines coutumes barbares du moyen âge étaient encore en vigueur au
XVIIe siècle, notamment celle de mettre à prix les prisonniers de
guerre lorsqu'ils en valaient la peine. Le roi fit cadeau à Guébriant
de Lamboy, Merci et Laudron: il tira 20,000 écus du premier et 3,000
de chacun des deux autres.

La bataille de Kempen fut suivie de plusieurs autres petits avantages
partiels qui rétablirent en Allemagne la situation si compromise des
confédérés, et permirent au comte de Guébriant de s'installer
tranquillement à Cologne, où il prit ses quartiers d'hiver le 24
février. Ces succès causèrent à Paris une vive joie, et le cardinal de
Richelieu chargea l'officier qui lui remettait les étendards conquis
à Kempen de rapporter à son chef le bâton de maréchal de France[36].
L'armée de Guébriant resta immobile pendant la plus grande partie de
l'année 1642, les exploits de Torstenson donnant assez d'occupation
aux Impériaux pour qu'ils n'eussent pas le temps d'inquiéter les
Français, lesquels ne reprirent les opérations actives que vers le
milieu de l'année 1643. Attaqué par les Bavarois qui, unis aux débris
de l'armée du duc de Lorraine, présentaient un effectif formidable,
Guébriant fut d'abord obligé de se replier sur l'Alsace, où les
renforts affluèrent heureusement de divers côtés. Le duc d'Enghien
tint à honneur de lui conduire en personne un corps de six mille
hommes choisis parmi les vainqueurs de Rocroy[37]. L'armée du maréchal
étant redevenue à peu près aussi forte que celle de l'ennemi, il
reprit immédiatement l'offensive, rentra en Souabe à la fin d'octobre,
et mit le siége devant Rothweil; il trouva là le terme de sa carrière.
Le 17 novembre, comme il organisait les batteries de siége, il fut
blessé grièvement d'un coup de fauconneau, et mourut le 24 novembre
dans la ville que ses soldats avaient emportée quatre jours
auparavant. La France perdait en lui un capitaine habile et Montausier
le meilleur des amis. C'était un de ces hommes rares qui, pleins de
talent, se défient de leur propre mérite, quoique toujours disposés à
croire au mérite d'autrui, et qui, dans le commandement, savent
joindre la douceur à la décision. Par suite de sa mort, l'armée se
trouva immédiatement plongée dans une anarchie complète; Mantausier,
qui avait eu connaissance du plan de Guébriant, tenta vainement de le
faire prévaloir dans le conseil: il était le plus jeune des maréchaux
de camp, et son autorité dut céder à celle du comte de Rantzau, soldat
intrépide, mais général des plus médiocres, comme on le vit à quelques
heures de là. Dès la nuit du 24 novembre, alors que Guébriant n'était
pas encore enseveli, son successeur se laissa surprendre à Tuttlingen
par les troupes combinées du duc de Lorraine et des généraux Merci,
Hatzfeld et Jean de Wert; la déroute fut complète, et Rantzau lui-même
tomba au pouvoir de l'ennemi, avec son artillerie et ses meilleurs
officiers, parmi lesquels se trouvait Montausier. Entouré et saisi par
quelques soldats, qui sans doute ignoraient l'importance de leur
capture, ce dernier fut livré par eux à un certain comte allemand qui,
par sa grossièreté «et sa mauvaise humeur, lui fit ressentir tout ce
que la prison a de plus fâcheux pour un galant homme. Cet officier,
dont M. de Montausier a voulu laisser ignorer le nom, avoit été depuis
peu prisonnier en France, et y avoit été fort bien traité; mais la
politesse françoise ne l'avoit pas rendu plus humain, et pour
reconnoître tout le bien qu'il avoit reçu en France, il fit tout le
mal qu'il put à son prisonnier; il le resserra avec la plus grande
rigueur, le fit garder à vuë, et prétendit lui accorder une grande
grâce en permettant que les gardes fussent dans l'antichambre du
marquis, dont il ordonna que la porte fût toujours ouverte[38].» Au
XVIIe siècle, les divers gouvernements prenaient peu de souci
d'adoucir le sort de ceux de leurs sujets qui tombaient au pouvoir de
l'ennemi; aussi la captivité de Montausier fut-elle assez longue, sans
lui paraître pourtant beaucoup plus désagréable que le temps de son
gouvernement d'Alsace, car à Brisach comme à Schweinfurt, il était
isolé et n'avait d'autre ressource que l'étude; il fit provision de
livres et de patience, et attendit avec assez de calme l'instant de sa
délivrance. Ce fut alors qu'il composa la plupart de ces poésies que
le Père Petit a le tort de trouver admirables, et dont les meilleures
sont tout au plus médiocres; il entretenait aussi une correspondance
fort active avec ses amis de France, même avec des indifférents, tels
que Voiture, lequel lui adressait vers ce temps une agréable lettre où
il se faisait gracieusement l'interprète de la société de l'hôtel de
Rambouillet.

  [36] Il arriva le 22 mars.

  [37] S'il faut s'en rapporter au témoignage de Voiture, cette
  marche de Flandre en Alsace n'eût pas été exempte de péril.
  Voici, du reste, le texte de l'aimable épistolier: «Eh! bon iour,
  mon compère le brochet[37a]!...... Ie m'estois tousiours bien
  doutée que les eaux du Rhin ne vous arresteroient pas: et
  connoissant vostre force, et combien vous aymez à nager en grande
  eau, i'auois bien creu que celles-là ne vous feroient point peur,
  et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous auez
  acheué tant d'autres auentures. Ie me resioüis pourtant de ce que
  cela s'est fait plus heureusement encore que nous ne l'auions
  espéré, et que sans que vous ni les vostres y ayent perdu vne
  seule écaille, le seul bruit de vostre nom ait dissipé tout ce
  qui se deuoit opposer à vous. Quoyque vous ayez esté excellent
  iusques icy à toutes les sausses où l'on vous a mis, il faut
  auoüer que la sausse d'Allemagne vous donne vn grand goust, et
  que les lauriers qui y entrent vous releuent merueilleusement.
  Les gens de l'empereur qui vous pensoient frire et vous manger
  auec vn grain de sel, en sont venus à bout comme i'ay le dos: et
  il y a du plaisir à voir que ceux qui se vantoient de défendre
  les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure asseurez de ceux du
  Danube. Teste d'vn poisson, comme vous y allez!...» (Lettre
  CLXIII.)

    [37a] C'était le nom du prince au jeu dit _des poissons_,
    qui était fort à la mode à l'hôtel de Rambouillet; Voiture
    s'appelait _la Carpe_.

  [38] Petit, _Vie de Montausier_.

Au bout de dix mois la résignation du marquis finit par se lasser, et
voyant qu'il n'y avait plus rien a espérer du cardinal Mazarin, qui
n'aimait à obliger les gens qu'autant qu'il pouvait le faire sans
bourse délier, il s'adressa à sa mère, qui lui fit passer sans retard
une somme plus forte encore qu'il n'était nécessaire, si bien qu'après
avoir payé sa rançon, fixée au chiffre exorbitant de 10,000 écus, il
lui restait encore quelques fonds dont il fit le plus généreux emploi:
plusieurs officiers subalternes avaient été faits prisonniers en même
temps que lui, et la plupart appartenaient à cette classe héroïque de
gentilshommes de province qui n'avaient que la cape et l'épée; il
racheta immédiatement les uns, s'engagea pour les autres, et fit sa
rentée en France au milieu de cet état-major improvisé. De pareils
actes vont au cœur de toutes les femmes, celui de Julie d'Angennes
fut touché, et à dater de ce jour elle n'opposa plus qu'une faible
résistance aux prières des amis de Montausier. La cour qui, après le
retour du marquis, n'avait plus aucun prétexte pour oublier ses
services, l'accueillit avec distinction, et peu de temps après son
arrivée récompensait ses exploits sous Guébriant par le titre de
lieutenant général. Satisfait du côté de l'ambition, Montausier revint
tout entier à sa grande affaire: la conclusion de son mariage avec
Mlle de Rambouillet. La différence de religion élevait encore entre
eux une barrière difficile à franchir, et la comtesse de Brassac, qui
était de moitié dans toutes les espérances de son neveu, voyait
clairement qu'à défaut d'abjuration toute transaction devenait
impossible; aussi le pressa-t-elle vivement de suivre l'exemple
qu'elle lui avait donné à quelque vingt ans de là. Quoi qu'en dise
Tallemant[39], et bien qu'il semble naturel d'admettre qu'en cette
circonstance l'amour ait un peu aidé à la grâce, tout concourt à
prouver que Montausier tenait à sa religion et qu'il n'en changea qu'à
la suite des méditations les plus sérieuses. A aucune époque de sa vie
il n'avait été indifférent en ces graves matières, et jusqu'au milieu
des camps, surtout pendant son gouvernement d'Alsace et sa captivité
d'Allemagne, il avait poursuivi ces fortes études théologiques
auxquelles Pierre du Moulin l'avait autrefois initié. Il n'avait pas
négligé non plus la lecture des apologistes catholiques, et de
l'examen approfondi et contradictoire de deux cultes différents il
n'avait retiré qu'une poignante incertitude. Ce qui le rattachait
surtout au protestantisme, c'était son éducation, c'était le souvenir
austère et doux qu'il avait conservé de l'école de Sedan, et plus que
tout le reste, c'était la crainte de briser le cœur de sa mère,
calviniste ardente et qui n'eût pas accepté sans émoi une conversion
qu'elle eût traitée d'impardonnable apostasie. Mais l'entourage de
Montausier revenait sans cesse à la charge, et cette pression de tous
les instants finit par l'emporter. La comtesse de Brassac, qui ne se
croyait pas de force à lutter contre un disciple de du Moulin, appela
à son aide un des plus célèbres théologiens du temps, le cordelier
Faure, alors prédicateur de la reine, et que son mérite éleva depuis à
l'épiscopat. Montausier ne se rendit pas sans avoir combattu; mais
outre qu'il avait affaire à un adversaire redoutable, il était sous le
charme de Julie, «et le cœur, dit Pascal, a ses raisons que la raison
ne connaît pas.» Il devint catholique, et voulut consigner les motifs
de sa conversion dans un petit écrit qui fut trouvé parmi ses papiers
et qui, s'il n'offre rien de bien saillant, paraît du moins empreint
d'une grande sincérité[40].

  [39] «(Montausier) dit qu'on peut se sauver dans l'une et l'autre
  (religion); mais il le fit d'une façon qui sentoit bien
  l'intérêt.» (Tallem., t. III, p. 245.)

  [40] Voir l'Appendice, no III.

L'acte important qu'il venait d'accomplir produisit toutes les
conséquences qu'on en pouvait attendre. Mme de Montausier fut sans
doute vivement froissée d'un changement auquel pourtant elle était
préparée, mais elle ne put se résoudre à vivre séparée d'un fils sur
lequel elle avait reporté toutes ses affections; aussi consentit-elle
bientôt à le recevoir après lui avoir fait promettre qu'il ne lui
parlerait jamais de religion. Il se soumit à cette condition, quelque
pénible qu'elle dût paraître à un homme devenu aussi zélé catholique
qu'on l'avait vu zélé protestant, et grâce à cette condescendance il
vécut avec sa mère et jusqu'à la fin dans une parfaite intelligence.

La comtesse de Brassac, toute fière du succès de ses démarches, tint à
donner à son neveu des preuves palpables de sa reconnaissance: le
comte son mari était mort le 14 mars en laissant plusieurs
gouvernements vacants; elle fit si bien auprès du cardinal Mazarin et
fut si bien appuyée par Mme d'Aiguillon, que Montausier les obtint
immédiatement sans être obligé de débourser plus des deux tiers de
leur valeur. Les bons offices de la duchesse, qui avait à cœur le
mariage de Julie, n'en demeurèrent pas là. Elle connaissait le faible
de son amie, et fit luire à ses yeux la séduisante perspective d'une
place de dame d'honneur. Les instances de Mlle Paulet et de Mme de
Sablé portèrent le dernier coup aux scrupules de Julie, et après avoir
pris pour la forme les ordres de son père et de sa mère, elle
consentit enfin à mettre un terme au long martyre de Montausier. «Ce
fut à Ruel, dit Tallemant, que les noces se firent[41]; et par une
rencontre plaisante, celui qu'on appelait autrefois _le nain de la
princesse Julie_, fut celui-là même qui les épousa. Les
vingt-quatre violons ayant su que Mlle de Rambouillet se marioit,
vinrent d'eux-mêmes lui donner une sérénade, et lui dire qu'elle avoit
fait tant d'honneur à la danse, qu'ils seroient bien ingrats s'ils ne
lui en témoignoient quelque reconnoissance. Elle eut une querelle pour
cette noce avec la marquise de Sablé, qui se plaignit qu'elle ne
l'avoit pas conviée. L'autre juroit qu'elle lui avoit dit que ce
seroit une incivilité de lui donner la peine de faire six lieues, à
elle qui étoit quasi toujours sur son lit et qui n'étoit pas autrement
_portative_; ce fut le terme qui la choqua le plus. La marquise
irritée, quoiqu'on l'eût reconviée après, n'en voulut point ouïr
parler; et pour montrer qu'elle étoit aussi _portative_ qu'une autre,
elle monte en carrosse, en dessein d'aller _voltiger_ et de se faire
voir autour de Ruel. Pour cela une demoiselle à elle, appelée la
Morinière, à qui elle avoit fait apprendre à connoître les vents,
regarda bien la girouette, et après l'avoir assurée qu'il n'y avoit
point d'orage à craindre, on part; mais elle ne fut pas plus tôt au
delà du pont de Nully que voilà tout le ciel brillant d'éclairs. La
frayeur la prend; elle fait toucher à Paris; et le tonnerre étant
assez fort, quoiqu'elle eût une grosse bourse de reliques, elle se
cache dans les carrières de Chaillot, avec protestation de ne songer
plus à se venger. A quelques jours de là la paix se fit.»

  [41] Le 13 juillet.

Le bonheur du marquis faillit être brusquement interrompu; on l'avait
en effet désigné pour commander en Allemagne un corps de six mille
hommes, qui devait agir séparément. C'était un honneur auquel il
tenait peu en ce moment; aussi ne garda-t-il pas rancune au vicomte
de Turenne qui, mû par un sentiment de jalousie, réussit à changer la
détermination du ministre au sujet du plan de campagne, et lui fit
retirer les offres faites au marquis. Pisani, son futur beau-frère et
l'inséparable compagnon du duc d'Enghien, avait quitté Paris à la
suite de ce prince dès la veille de la cérémonie nuptiale; il disait
en partant: «Montausier est si heureux que je ne manquerai pas de me
faire tuer puisqu'il va épouser ma sœur.» A quelques semaines de là
cette plaisanterie devenait une lugubre réalité: enveloppé dans la
déroute de la cavalerie française à Nordlingen, Pisani, presque seul,
voulut se retourner pour faire face à l'ennemi, et fut victime de sa
vaillance[42].

  [42] «Il était à l'aile du maréchal de Gramont, qui fut rompue.
  Le chevalier de Gramont lui cria: «Viens par ici, Pisani; c'est
  le plus sûr.» Il ne voulut pas apparemment se sauver en si
  mauvaise compagnie, car le chevalier était fort décrié pour la
  bravoure; il alla par ailleurs, et rencontra des Cravates qui le
  massacrèrent.» (Tallemant.)

Outre Mme de Montausier, le marquis de Pisani laissait trois sœurs,
deux desquelles étaient religieuses à l'abbaye d'Yères, à quatre
lieues de Paris; la troisième était Angélique Claire d'Angennes, qui
depuis épousa le comte de Grignan, et qui devait partager avec Julie
de Montausier l'immense fortune des Savelli et des Rambouillet.
Très-jeune encore à cette époque, elle vivait avec ses parents, et son
caractère fantasque et bizarre mettait souvent à l'épreuve la
patience de son beau-frère, qui, dans les charmes de son intérieur,
trouvait, du reste, un ample dédommagement à tous ces petits ennuis.
Julie, en effet, quelque réservée qu'elle fût en apparence, n'en
professait pas moins pour son mari un véritable culte, et l'estime
qu'autrefois elle accordait seule au plus constant des amants était
devenue l'amour le plus tendre et le plus profond. S'il en fallait
croire Tallemant, elle eût pourtant subi dès lors une transformation
peu à son avantage. «Depuis son mariage, dit-il, Mme de Montausier est
devenue un peu cabaleuse. Elle veut avoir cour; elle a des secrets
avec tout le monde; elle est de tout, et ne fait pas toute la
distinction nécessaire. Je tiens que Mlle de Rambouillet valoit mieux
que Mme de Montausier. Elle est pourtant bonne et civile; mais il s'en
faut bien que ce soit sa mère, car sa mère n'a pas les vices de la
cour comme elle. Elle dit une plaisante chose à quelqu'un qui lui
demandait pourquoi elle ne laissait pas M. de Montausier solliciter
ses pensions. «Hé, dit-elle, s'il alloit battre M. d'Émery, ce seroit
bien le moyen d'être payé.»

L'auteur des historiettes est ici moins malicieux qu'il ne voudrait le
paraître, et il serait facile de tirer de ses paroles une
interprétation favorable, surtout lorsqu'on le voit quelques lignes
plus loin parler ainsi de Montausier: «C'est un homme tout d'une
pièce: Mme de Rambouillet dit qu'il est fou à force d'être sage.
Jamais il n'y en eut un qui eût plus de besoin de sacrifier aux
grâces. Il crie, il est rude, il rompt en visière, et s'il gronde
quelqu'un, il lui remet devant les yeux toutes les iniquités passées.
Jamais homme n'a tant servi à me guérir de l'humeur de disputer. Il
vouloit qu'on fît deux citadelles à Paris, une au haut et une au bas
de la rivière, et dit qu'un roi, pourvu qu'il en use bien, ne sauroit
être trop absolu, comme si ce _pourvu_ étoit une chose infaillible. A
moins qu'il soit persuadé qu'il y va de la vie des gens, il ne leur
gardera pas le secret. _Sa femme lui sert furieusement dans la
province. Sans elle, la noblesse ne le visiteroit guère_: il se lève
là à onze heures comme ici, et s'enferme quelquefois pour lire, n'aime
point la chasse, et n'a rien de populaire.» Cela veut dire, ce me
semble, que Mme de Montausier, unie à un homme incapable de se
modérer, était parfois obligée de faire de la diplomatie pour elle et
pour lui: de là à être cabaleuse et entachée des vices de la cour, il
y a évidemment fort loin. Les manières conciliantes de la marquise
furent d'autant plus utiles à Montausier que les circonstances lui
étaient plus défavorables. Comme on l'a vu plus haut, le ministère
l'avait privé d'un commandement important, après l'avoir obligé à des
frais d'équipement considérables et pour lesquels il n'obtint aucune
compensation; le cardinal de Mazarin, qui n'avait d'égards que pour
ceux qu'il craignait, trouva bientôt une nouvelle occasion de
desservir Montausier, et il ne manqua pas de la saisir. L'Alsace
venait d'être démembrée par le traité de Munster, qui ôtait à la
France les villes de Schelestadt et de Colmar, tout en lui laissant la
plus grande et la plus riche partie de la province. Les portions
cédées à l'empire ayant été précisément détachées de la haute Alsace,
dont Montausier était gouverneur, il semblait qu'il eût un droit
naturel au commandement de la basse, dont il souhaitait vivement être
investi. Sans prendre ses droits en considération, le cardinal donna
au comte d'Harcourt le gouvernement de la province entière, et tout ce
qu'il accorda aux instantes réclamations du marquis, ce fut le titre
honorifique de lieutenant de roi, avec des appointements assez
considérables, il est vrai, mais dont le recouvrement était des plus
hypothétiques, à cette époque si désastreuse pour les finances de la
France. Il prit néanmoins philosophiquement son parti de toutes ces
injustices, et son zèle pour le service de l'État n'en fut pas
refroidi. L'hiver suivant, le duc d'Enghien, de retour d'Allemagne,
vint lui rendre visite et lui témoigna tout son regret de n'avoir pas
été secondé par lui dans la dernière campagne. Ces paroles ne firent
qu'enflammer l'ardeur du marquis, qui brûlait de se venger de
l'ingratitude du ministère par de nouveaux exploits; et lorsqu'au mois
d'avril le duc d'Orléans partit pour l'armée de Flandre, il n'hésita
pas à l'accompagner comme volontaire, ainsi que firent, du reste,
plusieurs personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels on
comptait les ducs de Nemours, d'Elbœuf, de Brissac, de Retz et le
prince de Marsillac. La marquise était enceinte, mais ce fut vainement
qu'elle chercha à retenir son mari; il sut faire violence à ses
sentiments les plus chers, et partit pour une campagne qui devait être
longue et rude. L'armée du duc d'Orléans était commandée, sous ses
ordres, par les maréchaux de Gassion et de Rantzau; les marquis de la
Ferté-Imbaut et de Villequier servaient en qualité de lieutenants
généraux; les marquis de Palluau, de Miossens, de Noirmoutier, de
Clanleu, de Quincé, de Gassion de Bergeré, frère du maréchal, du
Terrail, de Roanette, de Lermont, de Drouet et de la Feuillade, de
maréchaux de camp. Le duc d'Enghien avait sous lui le maréchal de
Gramont; le duc de Châtillon, le comte de Marsin, le marquis de la
Moussaie, le comte de Chabot, d'Arnauld, le marquis de Laval et le
marquis de Castelnau-Mauvissière remplissaient, dans son armée, les
fonctions de maréchaux de camp. Montausier se trouvait précisément
dans l'état-major du prince, qu'il ne quittait presque plus: il était
à ses côtés dans cette journée du 13 août devant Mardick, où la
bouillante valeur de Condé jeta un si vif éclat[43]; et de concert
avec Bussy, il exécutait cette fameuse charge de cavalerie où tant de
grands seigneurs trouvèrent la mort: sur quarante-cinq cavaliers,
vingt seulement rentrèrent au camp avec leur chevaux. Mardick se
rendit le 25 août après une magnifique résistance, qui coûta aux
assiégeants des pertes énormes; et le duc d'Orléans, satisfait de cet
exploit, revint à la cour, laissant à Enghien le commandement en chef.
Montausier croyant les opérations suspendues jusqu'à l'année suivante,
s'empressa d'aller rejoindre la marquise, qui, dès la fin du mois de
juin, l'avait rendu père[44]; mais son séjour à Paris ne fut pas de
longue durée. Débarrassé des entraves qu'apportaient à l'exécution de
ses plans le duc d'Orléans et son directeur, l'abbé de la Rivière,
Enghien résolut de profiter de sa liberté pour tenter quelque coup
d'éclat. Après avoir isolé Dunkerque en emportant la place de Furnes
qui la couvrait, il ouvrit la tranchée le 25 septembre. A la nouvelle
de cette expédition, qui surprit tout le monde à la cour, où l'on
savait que le duc d'Enghien n'avait pas plus de neuf ou dix mille
hommes de troupes fatiguées, le marquis de Montausier et les ducs
d'Amville et de Retz partirent en poste, jaloux de partager, avec les
périls du prince, la gloire dont il allait se couvrir. Ce siége, si
vigoureusement et si habilement conduit, fut peut-être, en effet, le
plus bel exploit d'un héros qui ne comptait encore que des succès, et
dont le seul tort fut d'affronter le danger avec une bravoure qu'on
pouvait à bon droit taxer de témérité. Un jour que, selon sa coutume,
il était allé visiter les nouveaux ouvrages, comme il donnait ses
ordres au capitaine Richard, qui lui servait d'ingénieur, celui-ci
tombe à ses pieds frappé d'une balle, qui le fit expirer sur-le-champ;
quelques minutes après le prince repassant dans la tranchée, suivi
d'un seul valet de pied, un boulet de canon emporte la tête de ce
domestique, les morceaux épars du crâne blessent Enghien au cou et au
visage; il est inondé de sang, ainsi que d'Amville et Montausier, qui
se trouvaient près de lui et qui le crurent frappé à mort. Mais la
contenance riante et tranquille du prince les rassura bientôt; et
comme ils le pressaient de prodiguer moins une vie si précieuse, il
répondit: _qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la
gloire de la nation, doit, dans le besoin, s'exposer plus que personne
pour en soutenir l'éclat_[45].

  [43] «Non jamais l'imagination d'un peintre ne sauroit
  représenter Mars dans la chaleur du combat avec autant de force
  et d'énergie. Le duc étoit couvert de sueur, de poussière et de
  fumée; le bras dont il tenoit son épée étoit ensanglanté jusqu'au
  coude, le feu lui sortoit des yeux, la mort voloit devant lui.
  Ému du sang dont je le voyois inondé, je lui demandai s'il étoit
  blessé: _Non, non_, dit-il, _c'est le sang de ces coquins_....»
  (_Mémoires de Bussy._)

  [44] «Je me souviens que Mme de Montausier, qui n'étoit pas
  jeunette, fut fort malade en accouchant. On envoya Chavaroche,
  qui étoit un peu amoureux d'elle il y avoit longtemps, quérir la
  ceinture Sainte-Marguerite à l'abbaye Saint-Germain. C'étoit en
  été, à la pointe du jour. De chagrin qu'il avoit, on dit qu'il
  gronda les moines qu'il trouva encore au lit. «Il vous fait beau
  voir, disoit-il entre ses dents, d'être encore au lit, et Mme de
  Montausier est en danger!» Elle eut deux fils tout de suite.
  L'aîné[44a] mourut à trois ans d'une chute, et l'autre, pour
  n'avoir jamais voulu prendre une autre nourrice que la sienne,
  qui perdit son lait. Celui-là eût été le digne fils de son père;
  car il falloit qu'il fût bien têtu.» (Tallemant, t.
  III.)--Tallemant se trompe, car le second fils de Mme de
  Montausier ne vint au monde qu'en 1650. Voir à ce sujet
  l'Appendice, no IV.

    [44a] Voir, à l'appendice no IV, les vers de Condé sur la
    naissance de cet enfant.

  [45] Voir la _Vie de Condé_, par Désormeaux, t. I, p. 383-4 et
  l'oraison funèbre de Condé, par Bossuet.

Après treize jours de tranchée ouverte, le commandant espagnol se
voyant sans espérance d'être secouru et de pouvoir résister plus
longtemps à un héros pour qui il n'y avait rien d'invincible,
capitula, obtint des conditions honorables, et rendit la place le 11
octobre, après l'avoir défendue avec un courage et une habileté qui
lui méritèrent les éloges mêmes de son vainqueur.

Immédiatement après la prise de Dunkerque, Montausier se hâta de
regagner Paris, où la marquise, qui connaissait trop bien son
imprudente valeur, éprouvait en son absence de continuelles alarmes,
augmentées encore par les premières épreuves du mariage. A de
très-courts intervalles elle donna le jour à deux enfants: un fils,
qui mourut au berceau, et une fille[46], qui devait s'unir avec
l'héritier de cette ancienne maison d'Uzès que nous voyons subsister
encore avec éclat.

  [46] Née en 1647.

A la suite des longues guerres qui venaient de porter si haut la
fortune de la France, et en attendant les prochaines barricades, Paris
jouissait d'un calme profond, et Montausier, qui ne s'en absenta guère
jusqu'au printemps de 1648, s'abandonna tout entier à son goût pour
les lettres, goût que partageait pleinement sa nouvelle famille. On
aimait passionnément la discussion à l'hôtel de Rambouillet, la
discussion à armes courtoises, bien entendu; et dans les thèses
brillantes qu'on y soutenait et auxquelles il prenait part, le marquis
ne parvenait pas sans peine à se plier au ton de la maison. C'était un
âpre argumentateur, ennemi des circonlocutions et des jeux d'esprit,
et qui prenait facilement en aversion ceux dont le genre tranchait
par trop avec le sien. Voiture entre tous lui était souverainement
antipathique: il s'était fait le censeur à outrance de cet élégant
discoureur, qui ne pouvait ouvrir la bouche sans que le marquis
s'écriât, en haussant les épaules: «Mais cela est-il plaisant? mais
trouve-t-on cela divertissant[47]?» Peut-être y avait-il dans le fait
de Montausier un peu de jalousie rétrospective, car Voiture s'était
posé toute sa vie en amant, amant malheureux, il est vrai, de Mlle de
Rambouillet. C'était être jaloux d'une ombre, et si quelqu'un eût eu
le droit de se formaliser pour si peu, ce n'était pas le marquis[48],
qu'on voyait, malgré son amour conjugal, entretenir un commerce
illicite avec les femmes de chambre de sa femme, laquelle, presque dès
le début, dut s'habituer à une tolérance qu'on lui reprocha plus tard,
alors qu'elle défendait si mollement les filles d'honneur de la reine
contre les entreprises de Louis XIV. Malgré sa brusquerie et d'autres
défauts que les femmes pardonnent plus difficilement, Montausier n'en
était pas moins, de la part de son entourage, l'objet de mille
attentions et de mille petits soins. Il n'était jamais allé à
Rambouillet, et sa belle-mère voulut lui faire elle-même les honneurs
de ce magnifique domaine. Tallemant nous a laissé le récit de ce
voyage: «[Mme de Rambouillet] fit dans le parc une belle chose, mais
elle se garda bien de le dire à ceux qui la furent voir. J'y fus
attrapé comme les autres. Chavaroche, intendant de la maison,
autrefois gouverneur du marquis de Pisani, eut charge de me faire tout
voir. Il me fit faire mille tours; enfin il me mena en un endroit où
j'entendis un grand bruit, comme d'une grande chute d'eau. Moi qui
avois toujours ouï dire qu'il n'y avoit que des eaux basses à
Rambouillet, imaginez-vous à quel point je fus surpris quand je vis
une cascade, un jet et une nappe d'eau dans le bassin où la cascade
tomboit; un autre bassin ensuite avec un gros bouillon d'eau, et au
bout de tout cela un grand carré, où il y a un jet d'eau d'une hauteur
et d'une grosseur extraordinaires, avec une nappe d'eau encore, qui
conduit toute cette eau dans la prairie, où elle se perd. Ajoutez que
tout ce que je viens de vous représenter est ombragé des plus beaux
arbres du monde. Toute cette eau venoit d'un grand étang qui est dans
le parc en un endroit plus élevé que le reste. Elle l'avoit fait
conduire par un tuyau hors de terre, si à propos, que la cascade
sortoit d'entre les branches d'un grand chêne, et on avoit si bien
entrelacé les arbres qui étoient derrière celui-là, qu'il étoit
impossible de découvrir ce tuyau. La marquise, pour surprendre M. de
Montausier, qui y devoit aller, fit travailler avec toute la diligence
imaginable. La veille de son arrivée, on fut obligé, la nuit étant
survenue, de mettre plusieurs lanternes sur les arbres et d'éclairer
aux ouvriers avec des flambeaux; mais sans compter pour rien le
plaisir que lui donna le bel effet que faisoient toutes ces lumières
entre les feuilles des arbres et dans l'eau des bassins et du grand
carré, elle eut une joie étrange de l'étonnement où se trouva le
lendemain le marquis, quand on lui montra tant de belles choses.»

  [47] Tallemant.

  [48] La fougue de son tempérament l'entraînait à des écarts si
  publics, que le P. Petit lui-même en fait l'aveu d'une manière
  très-explicite.

Peu après son retour de Rambouillet, Montausier résolut de visiter son
gouvernement d'Angoumois, et il partit accompagné de la marquise et de
sa sœur, la future comtesse de Grignan; le voyage fut fort gai: «M.
de la Rochefoucauld lui donna une chasse magnifique; à tous les relais
il y avoit collation et musique. A Xaintes, elles[49] faisoient le
cours à cheval dans la prairie, le long de la Charente, et il s'y
trouvoit assez grand nombre de carrosses, car toutes les dames des
environs s'y rendoient. Elles allèrent voir l'armée navale, et au
retour elles reçurent le maréchal de Gramont avec le canon, et le
firent complimenter par le présidial en corps. Pour lui, il leur
disoit plaisamment: «Venez jusqu'à Bayonne et m'avertissez, afin que
je fasse tenir des baleines toutes prêtes.» Cette réception fit une
querelle. Le maréchal d'Albret passa aussi par Angoulême; on ne lui
fit point de fanfares. Il y fut quatre jours, et après cela il s'avisa
de se fâcher de ce qu'on ne l'avoit pas traité comme le maréchal de
Gramont. On répondit que ce n'étoit pas comme maréchal de France, mais
comme un ancien ami qu'on l'avoit traité ainsi. «Ah! ne suis-je pas
aussi votre ami?» Le président de Guénégaud se plaignit aussi de ce
qu'étant président aux enquêtes du parlement de Paris, le présidial
n'étoit pas allé en corps. Je crois que cela ne se doit point. Mlle de
Rambouillet entendant cela, dit brusquement: «Hé! de quoi s'avise ce
président de Guénégaud de nous venir aussi chicaner.» Ils se
plaignirent encore de cela; enfin la cour en eut vent, car, à cause de
certaines gens de guerre qu'il falloit faire vivre sur le pays, le
maréchal prétendoit avoir sujet de n'être pas content de M. de
Montausier. Enfin cela s'apaisa[50].»

  [49] La marquise et sa sœur.

  [50] Tallemant, t. III, p. 252.

En 1648, la Saintonge, comme toutes les provinces centrales de la
France était encore à demi-sauvage, et l'on n'y voyait croître nulle
part ces fleurs délicates de la civilisation qui, à Paris même, ne
s'épanouissaient guère hors de cette serre chaude qu'on nommait
l'hôtel de Rambouillet. Claire d'Angennes, qui dirigeait alors la
coterie des précieuses, souffrait vivement du contact de tant de gens
grossiers, et ne prenait pas la peine de dissimuler le dégoût qu'ils
lui inspiraient; c'est ce que Tallemant constate en ces termes: «Il y
eut bien des gentilshommes mal satisfaits de Mlle de Rambouillet. Une
fois elle dit tout haut à quelqu'un qui venoit de la cour: «Je vous
assure qu'on a grand besoin de quelque rafraîchissement, car sans cela
on mourroit bientôt ici.» Il y eut un gentilhomme qui dit hautement
qu'il n'iroit point voir M. de Montausier tandis que Mlle de
Rambouillet y seroit, et qu'elle s'évanouissoit quand elle entendoit
un méchant mot. Un autre, en parlant à elle, hésita longtemps sur le
mot d'avoine, _avoine_, _avene_, _aveine_. «Avoine, avoine, dit-il, de
par tous les diables! On ne sait comment parler céans.» Mlle de
Rambouillet trouva cette boutade si plaisante, qu'elle l'en aima
toujours depuis.»

Les emportements de Montausier formaient un singulier contraste avec
les délicatesses de sa belle-sœur. Peu exigeant sous le rapport du
langage, il avait en revanche à l'excès l'amour des convenances et des
bonnes manières, toutes choses à peu près inconnues aux rudes
huguenots de la Saintonge, qui, malpropres à table, poussaient parfois
le franc parler jusqu'à l'impertinence. Des scènes regrettables eurent
lieu et se fussent renouvelées bien plus fréquemment sans la gracieuse
intervention de la marquise, qui s'efforçait de se faire toute à tous,
et «dès qu'elle voyoit un gentilhomme, s'informoit de son nom et de
tout le reste, et à table, ou en causant, le nommoit par son nom, lui
demandoit des nouvelles de sa famille; cela les charmoit[51].»

  [51] Tallemant.

Tandis que le marquis tenait cour plénière en son château de
Montausier, les événements se pressaient à Paris, où il avait laissé
ses enfants. C'était vainement, en effet, que les armes de la France
triomphaient au dehors; cette gloire, si chèrement achetée, ne faisait
qu'augmenter les embarras à l'intérieur en élargissant chaque jour
davantage le gouffre du déficit. Depuis 1645, le cardinal s'était
préoccupé de ces difficultés, et par ses mesures financières il avait
rendu intolérable la situation du peuple, déjà si fort à plaindre. Dès
le mois de janvier 1648, quelques émeutes éclatèrent, et le parlement,
mal disposé, n'enregistra qu'avec répugnance des édits qui portaient
d'ailleurs atteinte à ses droits. Vers la fin de mai, l'évasion du duc
de Beaufort, enfermé depuis cinq ans au château de Vincennes, donna le
signal de nouveaux troubles. Au commencement de juillet, le désordre
était effrayant: le peuple profitait de la discorde qui divisait les
grands pouvoirs de l'État pour ne reconnaître aucune autorité, et
l'impôt ne rentrant plus, la puissance administrative semblait sur le
point de tomber en dissolution; les parlements de province imitaient
celui de Paris, et des émeutes éclataient sur divers points. Ce fut
alors qu'après d'infructueuses tentatives de conciliation, la reine
revint à des mesures de rigueur: l'arrestation de Broussel mit le
comble à l'exaspération populaire, et la Fronde se constitua
définitivement sous la direction de Gondi.

Informé de ces graves événements, sachant d'autre part que plusieurs
de ses amis avaient pris parti contre la cour, le marquis de
Montausier se trouva dans une position des plus embarrassantes; car
bien qu'il eût fort à se plaindre du cardinal Mazarin, il était trop
délicat pour chercher à obtenir par l'intimidation ce que l'on
refusait d'accorder à ses services. Mais décidé, pour son compte, à
rester fidèle au ministre, il craignait cependant d'affronter les
obsessions qui n'eussent pas manqué d'assaillir un homme de son
importance s'il fût retourné à Paris; ses devoirs de gouverneur le
retenaient d'ailleurs dans sa province, dont la population remuante et
calviniste, en grande partie, n'avait que trop de penchant à la
révolte; il résolut, en conséquence, de rester à Angoulême et d'y
attendre, s'il était possible, la fin de ces orages.

A l'expiration de la courte trêve conclue au mois d'octobre entre le
parlement et le cardinal, les désordres avaient recommencé plus que
fort jamais, et la Fronde s'était fortifiée par l'accession imprévue
du prince de Conti et des duchesses de Longueville et de Bouillon. La
province s'agitait de nouveau à son tour; le duc de Longueville
marchait sur Paris à la tête de six mille Normands; et ce qui
redoublait l'inquiétude de Montausier, le duc de la Trémouille se
prononçait dans le même sens, entraînant dans sa rébellion les
populations de la Bretagne, de l'Anjou et du Poitou, toutes provinces
voisines de la Saintonge. La fermeté du marquis imposa pourtant aux
peuples de son gouvernement, et l'Angoumois resta paisible jusqu'au
dénoûment du premier acte de la Fronde, dénoûment que les concessions
de Mazarin amenèrent plus tôt qu'on ne l'espérait.

Au mois d'avril, le marquis et la marquise partirent pour la cour, où
ils ne reçurent pas l'accueil qu'ils étaient en droit d'attendre. Le
cardinal en était dès lors réduit aux expédients; car dans ces temps
difficiles, une victoire était presque aussi désastreuse qu'une
défaite, et dès le lendemain du triomphe le ministre se trouvait en
face de prétentions excessives et d'appétits insatiables. Vivant au
jour le jour, Mazarin s'était habitué à ne plus compter qu'avec les
gens qui savaient se faire craindre; quant aux serviteurs fidèles et
dévoués, qui tels que Montausier subordonnaient tout au devoir, il se
contentait de les estimer, sauf à les sacrifier au besoin. C'est ainsi
que le marquis, trompé récemment dans ses espérances du côté de
l'Alsace, apprit indirectement que le cardinal songeait encore à le
dépouiller de l'Angoumois pour satisfaire sans doute un de ces chefs
de parti qui, sous le prétexte du bien public, dissimulaient assez mal
des prétentions purement personnelles. L'inique projet du cardinal ne
reçut heureusement point d'exécution; mais Montausier dut la
conservation de sa province moins aux scrupules du ministre qu'aux
nécessités de la situation, qui devenait chaque jour plus tendue et
faisait présager une nouvelle explosion.

Peu de temps après son retour, le marquis eut le chagrin de perdre la
personne du monde qui peut-être l'avait le plus aimé: Mme de Brassac.
Elle l'avait institué en mourant son légataire universel; mais cette
succession était loin de présenter un bénéfice net, et la liquidation
des biens de la comtesse eût été pour tout autre que Montausier une
affaire des plus compliquées: «Jamais homme, dit le Père Petit, n'a si
peu entendu le procès que M. de Montausier: il ne vouloit pas même
l'entendre; son esprit vif et pénétrant pour tout autre chose
sembloit s'émousser sur cette matière; incapable de tromperie et
d'artifice, il se laissoit aisément tromper, parce qu'il ne se pouvoit
persuader qu'on pût être moins droit et moins sincère que lui; en un
mot, l'esprit de chicane étoit si éloigné de son génie que, dans cette
occasion il sacrifia ses intérêts à son aversion pour le procès. Il
engagea ses parties à prendre des arbitres; il adopta ceux qu'ils
choisirent, quoiqu'il ne les connût pas, et termina en un mois, par un
accommodement à sa perte, une affaire qui aurait pu durer trente ans
entre les mains d'un chicaneur habile.» Ces ennuyeux arrangements
terminés, Montausier partit sans plus attendre, pour son gouvernement,
où tout semblait annoncer que sa présence allait devenir
indispensable.



LIVRE III.

1649-1660.

  Montausier et Balzac.--Séjour de la cour à Angoulême.--Seconde
    période de la Fronde.--Campagne de Saintonge et premiers succès
    de Montausier.--Prise de Saintes et de Taillebourg.--Bataille
    de Montançais.--Retour de Mazarin.--Montausier s'établit à
    l'hôtel de Rambouillet.--Sa munificence envers les littérateurs
    pauvres.--Il apaise les troubles du couvent d'Yères.--Louis XIV
    en Saintonge.--Traité des Pyrénées.--Maladie de Mlle de
    Montausier.--Retour de Montausier à Paris.


Les sinistres prévisions de Montausier ne se réalisèrent pas d'abord;
la trêve conclue entre le cardinal et les frondeurs parut plus solide
qu'on ne l'avait espéré, et la guerre étrangère, toujours populaire en
France, vint faire diversion à la guerre civile à peine assoupie.
Montausier ne prit point de part à cette nouvelle campagne, et
s'abandonnant tout entier aux douceurs du calme passager que lui
ménageait la Providence, il fit de son château de l'Angoumois une
succursale de l'hôtel de Rambouillet. Balzac était le secrétaire né de
cette académie improvisée, et grâce à l'active correspondance qu'il
entretenait avec Conrart, il ne s'élevait pas à Paris de tempête
littéraire qui n'eût son contre-coup à Angoulême, où l'on discutait
avec ardeur les mérites respectifs des deux sonnets de _Job_ et
d'_Uranie_, où l'on prenait une part active à la petite guerre qui
éclatait cette année même sur la tombe de Voiture, et dont Balzac
avait été l'instigateur perfide. Il y avait deux hommes bien distincts
dans ce littérateur: celui que le cardinal de Richelieu nommait
_l'élogiste général_, lequel louait les grands au point de leur donner
des nausées, et le pédant enflé de son mérite, impatient de toute
censure, qu'on vit donner des coups de houssine à un avocat de
province qui avait renfermé dans des bornes trop étroites son
admiration pour l'illustre académicien. Montausier, par sa naissance,
appartenait à cette caste dont Balzac était le très-humble courtisan,
aussi celui-ci professait-il le plus pur dévouement pour le marquis,
quoique ce dernier n'eût pas craint de dire de son protégé qu'il était
issu d'un valet de M. d'Épernon. _L'élogiste_ se vengeait sur les
petites gens des mépris du grand seigneur, et n'en révérait pas moins
un homme dont le crédit lui était utile, et qu'il invoquait volontiers
pour arbitre dans les fréquentes querelles que lui attirait son
insupportable orgueil. On voit par sa correspondance qu'il était
singulièrement assidu au château de Montausier, et l'on y peut relever
l'expression naïve de la satisfaction que lui causaient les moindres
éloges du marquis et de la marquise.

Ce fut dans ces calmes occupations littéraires que s'acheva l'année
1649, si agitée à ses débuts et qu'attrista vers sa fin la perte du
fils dont Montausier avait si vivement désiré la naissance, et qui
succombait âgé de trois ans à peine.

La situation de Mazarin semblait alors se raffermir par suite même des
efforts que faisaient ses adversaires pour le renverser. Le cardinal
avait su d'ailleurs semer adroitement la discorde entre les Frondeurs
et Condé, et ce fut aux applaudissements de la capitale tout entière
que le prince, pris au piége, se vit emprisonner, ainsi que ses
principaux partisans, tandis que Gondi et Beaufort, idoles de la
foule, se réconciliaient avec la cour. Il suffit de la présence de la
reine pour apaiser les troubles naissants de la Normandie; une
excursion en Bourgogne n'eut pas de moins bons résultats, et la reine,
encouragée par ces premiers succès, résolut de montrer au jeune
monarque le midi de son royaume, en commençant par la Guyenne, où la
déplorable administration du duc d'Épernon faisait la partie belle aux
mécontents ralliés autour de la princesse de Condé. La cour partit le
4 juillet, et la marquise de Montausier, qui vers le commencement de
mai avait mis au monde un second fils, dut se préparer aux fatigues
d'un voyage dans sa province, où elle devait recevoir la régente. Nous
devons au colossal amour-propre de Balzac la relation du passage
d'Anne d'Autriche à Angoulême, relation qu'il rédigea lui-même
et que, par un reste de pudeur, il adressait à Conrart sous le
nom de l'ancien secrétaire du duc d'Épernon: «.... Vous savez,
monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de jours en cette
ville. Lorsque la reine[52] en approcha de deux journées, elle
commanda expressément qu'on ne donnât aucun logement aux troupes
qui accompagnoient Leurs Majestés dans les terres de M. de Balzac[53].
Sa faveur ne fut point bornée à ces petits soins. Elle ordonna[54] à
M. de Saintot, maître des cérémonies (il faisoit aussi la charge de
grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de
Balzac[55]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put exécuter
sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à l'arrivée de M.
de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la reine; le roi étoit dans une
maison contiguë; les autres logements étoient marqués et déjà occupés;
mais il fallut tout changer pour céder aux désirs de la reine et pour
honorer M. de Balzac absent.

  [52] Elle qui ne sait pas lire et ne le connoît point.
  (Tallemant.)

  [53] Ne diriez-vous point qu'il en a autant en ce pays-là que M.
  de la Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse,
  est à Roussines, son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières,
  Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui
  est, je pense, à sa sœur. La seigneurie est au chapitre
  d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine,
  en fit déloger les gens de guerre. (Tallemant.)

  [54] Cela est faux. (Tallemant.)

  [55] La maison étoit alors à son père, et est présentement à
  l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à
  l'évêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la
  première fois que la cour a occupé cette maison. (Tallemant.)

«A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa Majesté
ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à sa
retraite[56]. Enfin, comme il n'y eut pas d'espérance de le voir,
elle n'eut plus d'entretien qu'avec ses proches qui furent jugés
très-dignes de son alliance[57]. M. le cardinal ne s'en arrêta pas là;
après s'être longtemps informé s'il ne pourroit point satisfaire au
désir qu'il avoit de long-temps de connoître le visage d'une personne
si généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter par
un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon[58]. Ce
gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de la
ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit commandé
de le venir assurer de son service très-humble; qu'il avoit une forte
passion de le voir et de l'entretenir à Angoulême, où il avoit appris
son indisposition; qu'il seroit venu lui-même l'en assurer en sa
maison, s'il n'eût appréhendé de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché
qu'on lui reprochât d'avoir passé si près du plus grand homme de notre
siècle sans avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[59].

  [56] Elle ne songea pas à lui. (Tallemant.)

  [57] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des
  principaux de la ville. (Tallemant.)

  [58] Hugues de Terlon, fils d'un conseiller au parlement de
  Toulouse, a été ambassadeur en Suède.

  [59] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la
  vérité est que Lyonne pour faire plaisir à Chapelain, son ami,
  fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la
  civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais
  de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le
  cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de
  tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai
  que le cardinal dit quelque chose d'obligeant, mais tout cela
  venoit de Lyonne. (Tallemant.)

«M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue que le
mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de civilité qu'à la
courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute, ces faveurs lui eussent
été suspectes, si M. le cardinal n'en eût dit autant, et aux mêmes
termes, à M. de Roussines, frère de M. de Balzac. J'étois présent, et
plusieurs personnes de la cour furent témoins lorsque Son Éminence lui
redit les mêmes paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi
de sa bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne
pouvoient plus être suspects.

«M. Servien (en parlant à Roussines) enchérit beaucoup au delà chez M.
le marquis de Montausier; mais M. de Lyonne ne fut pas sitôt arrivé
qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui témoigner
le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y avoit vingt ans que
ce désir faisoit une de ses plus violentes passions; qu'il avoit fait
le voyage de Guyenne avec plaisir, quelque juste indignation qu'il eût
d'ailleurs contre ce voyage, pour voir le plus grand homme du monde,
etc.; qu'il le prioit de lui mander positivement (ce furent les termes
de son envoyé) s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa
maison, pour ce qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui l'en pût
empêcher. M. de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le
supplia de n'en prendre point la peine; et cette excuse, qui eût
peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est pas M. de Lyonne,
lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques douces
plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il l'assuroit de
tous les respects, de toute la vénération et de tout ce qui est
au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont les termes obligeants
d'une fort longue et fort belle lettre[60].

  [60] Véritablement, voilà bien répondre. M. de Montausier dit que
  M. de Lyonne n'a jamais écrit en ces termes-là à personne.
  (Tallemant.)

«Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez, de
ceux de M. de la Motte le Vayer, ni de toutes les autres personnes de
mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma gazette seroit trop
longue: ce que j'y ajoute du mien, monsieur, c'est la joie que j'ai
ressentie de voir toute la cour faire la cour à notre ermite, et de
voir ce généreux ermite au-dessus de toutes les faveurs et de toutes
les recherches de la cour. Il n'en a pas pour cela quitté une seule de
ses calottes; il n'en a pas eu plus de complaisance pour lui-même.
J'ai passé depuis ce temps-là plusieurs jours en sa compagnie, mais je
ne me suis pas aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient
été rendus; et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger
d'ignorer longtemps une chose si glorieuse à mon ami et si avantageuse
à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je vous écris toutes
ces circonstances; et quoique je lui aie dit que je voulois vous
mander cette partie de son histoire, je n'oserois lui faire voir ma
relation, tant il a de peine à souffrir les choses qui le favorisent.
Il ne veut pas même que j'attribue à la modestie l'indifférence qu'il
a eue pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne
méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux que
nous l'appelions _insensible_, que de consentir aux témoignages que
nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à ceci les compliments
extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas longtemps, du comte de
Peñaranda? Cet ambassadeur, fameux par la rupture de la paix de
l'Europe, ayant passé à Angoulême, s'enquéroit, à l'ordinaire des
étrangers, de ce qu'il y avoit de plus remarquable dans le pays. On
lui proposa incontinent M. de Balzac, comme la chose la plus rare: il
repartit qu'il avoit appris ce nom là en Espagne, longtemps avant d'en
partir; qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où
il venoit, et lui envoya incontinent un minime wallon, homme de
lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il souffroit,
avec plus de peine qu'il n'en avoit eu en tout son voyage, la défense
de faire des visites; que s'il lui eût été libre d'en faire, il fût
venu de bon cœur en sa chambre, pour voir une personne si célèbre
dans tous les lieux où les grandes vertus sont en estime. Ce
compliment ne fut pas borné à ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire
d'emprunter de la bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui
a peine d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il
se contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de M.
Chapelain et de peu d'autres.

«Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M. Chapelain?
Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en est aimé aussi; je
sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du bien. Permettez-moi, je
vous supplie, de l'assurer de mon très-humble service, et croyez, s'il
vous plaît, que je serai toute ma vie, etc.[61]»

  [61] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et
  toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût
  perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M.
  Conrart. Après ces cinq lettres, il en envoya encore une, disant
  que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que
  deux syllabes de changées. (Tallemant.)

En écrivant cette relation, monument de la plus ridicule vanité,
Balzac, retenu à la campagne par ses infirmités, tâchait de faire
diversion aux ennuis que lui causait l'absence de Montausier, ennuis
dont on retrouve l'impression dans les lignes suivantes, qu'il
adressait également à Conrart: «...Je n'ay point encore veû M. le
marquis de Montausier. Vous pouvez penser l'impatience que j'ay de
passer avecque luy de ces bonnes après-dînées dont il y a toujours
diverses heures employées sur vostre sujet. En vérité, mon cher
monsieur, il faut que je vous ayme bien tendrement, puisque rien au
monde ne me donne tant de satisfaction que de parler, et d'ouïr parler
de vous! Il n'y a ni Muses, ni Parnasse, ni latin, ni grec, ni
science, ni éloquence qui ne me touche moins l'esprit que ce que
j'entens dire de vostre vertu, et de l'amitié dont vous m'honnorez! Je
viens d'aprendre que le roy arrive ce soir à Angoulesme. Cela
retardera le double contentement que j'auray de voir nostre cher
marquis, et de savoir par luy de vos nouvelles particulières.....»
Ces beaux jours après lesquels soupirait Balzac ne devaient plus
revenir: le voyage de la cour fut troublé par les sinistres nouvelles
qui arrivaient de toutes parts au cardinal, et les amis du roi durent
s'apprêter à reprendre les armes. Les deux Frondes, que Mazarin
n'avait pu contenir momentanément qu'en divisant leurs chefs, ne
tardèrent pas à sentir le besoin de s'unir, et le refus qu'éprouva
Gondi lorsqu'il réclama le chapeau rouge que la cour lui avait promis,
servit de prétexte à la rupture que méditait le remuant coadjuteur. La
défection du duc d'Orléans et les démonstrations audacieuses du
parlement intimidèrent la reine, tandis que la mise en liberté des
princes rendait la guerre presque inévitable: l'exil de Mazarin et la
faiblesse d'Anne d'Autriche, qui accordait à Condé le gouvernement de
la Guyenne, ne firent qu'augmenter la confiance des Frondeurs: après
quelques hésitations, les princes se décidaient à traiter avec
l'Espagne, et le 22 septembre Condé faisait son entrée dans Bordeaux,
où il arborait l'étendard de la rébellion. La guerre aux consciences
précéda toutefois de quelque temps la lutte à main armée, et la
résistance loyale de Montausier fut d'autant plus magnanime que tout à
fait désintéressé dans le triomphe de la cour, il se voyait en butte
du côté des princes à d'effroyables menaces, qui alternaient, du
reste, avec de magnifiques promesses. Vainement les émissaires de la
Fronde le pressaient-ils de prendre parti pour l'insurrection,
vainement ses amis s'efforçaient-ils de lui inspirer des craintes pour
la sûreté de sa fille, qui, restée à Paris, pouvait être retenue
comme otage entre les mains des ennemis de Mazarin: l'enlèvement de
cette enfant eût été un coup terrible pour Montausier, qui venait de
perdre son second fils[62]; l'amour paternel ne put vaincre pourtant
son opiniâtre attachement à ses devoirs, et il répondit qu'il était
prêt à sacrifier sa famille tout entière pour le service de l'État.

  [62] Il mourut à la fin de mars ou au commencement d'avril 1651.

Le contre-coup de l'insurrection de Bordeaux n'avait pas tardé à se
faire sentir en Angoumois et surtout dans la Saintonge, où la plupart
des seigneurs s'étaient empressés de se rallier sous les drapeaux de
Condé, à qui ils avaient livré un grand nombre de places. Quoique
réduit à ses seules ressources que de fréquentes défections venaient
chaque jour amoindrir, Montausier ne perdit pas courage et sut tenir
tête aux insurgés dans les deux provinces que le roi lui avait
confiées. Le cardinal de Mazarin songea alors à lui envoyer des
renforts; mais il eut soin de les faire partir sous la conduite d'un
homme à qui Montausier devait obéir et dont la présence ne pouvait que
lui être souverainement désagréable, car c'était ce même comte
d'Harcourt qu'il s'était vu préférer lorsqu'il s'était agi de nommer
un gouverneur d'Alsace. D'Harcourt, après avoir fait sa jonction avec
le marquis, se hâta de marcher contre les rebelles, qui, maîtres de
Saintes et de Taillebourg, venaient d'investir Cognac. D'Harcourt et
Montausier arrivèrent heureusement à temps, enlevèrent sous les yeux
de Condé un des quartiers des assiégeants, et dégagèrent la place[63].
La prise de la Rochelle fut moins glorieuse, car la trahison s'en
mêla, et la garnison livra son commandant, qui fut mis à mort par
ordre du comte d'Harcourt. Les succès des armes royales ne
s'arrêtèrent pas là: l'île de Ré fut soumise, et le prince de Condé,
réduit à se replier devant des forces supérieures, fut harcelé dans sa
retraite et éprouva plusieurs échecs. L'année suivante ne fut pas plus
heureuse pour les factieux. Pendant que d'Harcourt envahissait la
Guyenne[64], surprenait Condé et le rejetait sur Agen, Montausier,
renforcé par les troupes de du Plessis-Bellièvre, forma le dessein de
reprendre Saintes et Taillebourg, encore occupées par les rebelles, et
de chasser de Talmont les Espagnols, à qui on avait livré cette place.
La faiblesse relative de son armée rendait cette entreprise
très-hasardeuse; mais grâce à sa constance, à sa vigilance et à sa
valeur, il en vint glorieusement à bout. La garnison de Saintes était
considérable, et la défense fut des plus vigoureuse: une fois entre
autres les troupes des princes tentèrent une sortie générale et mirent
les assiégeants dans le plus grand désordre. C'était une de ces
circonstances où l'intrépidité calme de Montausier brillait de tout
son éclat: accouru des premiers dans la tranchée, il réunit quelques
officiers dispersés, rallia ses soldats en retraite, et chargeant
l'ennemi avec vigueur le ramena jusque dans la contrescarpe, non sans
lui avoir fait subir des pertes sensibles. Le mauvais succès de cet
effort suprême jeta le découragement dans les rangs des assiégés, et
dès le onzième jour de l'investissement, Saintes se rendit à
Montausier à d'honorables conditions, qu'il fut plus facile d'accorder
que de maintenir. Les soldats victorieux s'étaient en effet jetés dans
la ville; le pillage commençait déjà et tous les efforts du marquis
n'eussent pas suffi à la préserver du sort qui la menaçait, si pour
calmer une soldatesque effrénée et cupide il ne se fût décidé à
d'énormes sacrifices pécuniaires, donnant ainsi un exemple magnanime
qui ne fut imité de personne dans cette triste guerre. La prise de
Saintes fut décisive pour le rétablissement de l'autorité royale dans
la province: bientôt après Taillebourg fut rasé, et les Espagnols,
réduits à l'impuissance, furent contraints d'abandonner Talmont.
Autant Montausier avait déployé d'énergie contre les rebelles, autant
il montra de modération à l'égard des vaincus. C'était vainement que
la cour lui expédiait des ordres impitoyables, il trouvait moyen de
les annuler dans l'exécution, et lorsqu'on lui enjoignit de couper les
forêts et d'abattre les châteaux des familles de Tarente et de la
Rochefoucauld, il se contenta d'une démonstration symbolique et se
borna à faire briser quelques tuiles et couper au pied une trentaine
d'arbres.

  [63] 17 novembre.

  [64] Février et mars.

Pendant que son mari se couvrait de gloire sur le champ de bataille,
la marquise apprenait la mort de M. de Rambouillet, son père, qui
s'était éteint le 25 février, âgé de soixante-quinze ans. Ses facultés
avaient baissé depuis quelque temps déjà, et sa mort fit assez peu de
sensation; Mme de Rambouillet seule sentit vivement cette perte, et
dut regretter de n'avoir pas auprès d'elle en ces douloureux instants
celle de ses filles qu'elle chérissait le plus; mais dans les
circonstances critiques où se trouvait la France, Mme de Montausier ne
pouvait songer à s'éloigner de son mari, qui allait affronter de
nouveaux dangers.

Las d'une guerre d'escarmouches et peu satisfait des troupes dont il
pouvait disposer dans le Midi, Condé résolut de regagner le Nord, et
il parvint en effet à rejoindre les troupes de Nemours et de Beaufort;
les forces du roi refluèrent immédiatement vers la partie menacée, et
Montausier se trouva de nouveau réduit à ses seules ressources. Il ne
lui restait plus que six à sept cents hommes de cavalerie régulière,
environ autant de gentilshommes du pays et trois à quatre mille
fantassins, lorsqu'un gentilhomme du Périgord, le marquis d'Argens,
lui fit savoir qu'il était bloqué dans son château de Montançais par
les troupes du prince de Conti, et que s'il n'était promptement
secouru, il se verrait dans peu contraint de se rendre. Quoiqu'il
attendît un renfort de cinq cents chevaux et deux régiments
d'infanterie que devait lui amener le comte de Brassac, Montausier
n'hésita pas à se mettre en marche. A peine était-il arrivé sur les
bords de l'Isle, rivière qui coulait entre lui et Montançais, qu'il
apprit que d'Argens ne pouvait plus tenir. Sa résolution fut prise
sur-le-champ, et il ordonna à une partie de sa cavalerie de traverser
la rivière par un gué inconnu à l'ennemi: chaque cavalier portant en
croupe un fantassin et plusieurs jours de vivres. Le secours entra
heureusement dans la place, et l'ennemi, découragé, se retira après
avoir brûlé le village.

La petite armée du marquis était campée sur l'autre bord de l'Isle:
dès le lendemain[65] il songea à se retirer afin d'aller à la
rencontre des renforts que conduisait Brassac, et il se mit en marche
après avoir fait prendre les devants à ses bagages. Mais les ennemis
ayant trouvé un gué commode et croyant les forces du marquis fort
inférieures aux leurs, résolurent de franchir la rivière et de se
mettre à sa poursuite. Montausier ne se troubla point, continua sa
marche comme si de rien n'était, et lorsqu'il sut que l'armée ennemie
était à demi-passée, il fit volte-face, tomba sur l'avant-garde, la
défit, et renouvelant ses exploits de Brisach, il l'eût jetée à l'eau
s'il eût été soutenu par des troupes plus solides; mais la fin de
l'action ne répondit malheureusement pas à ce brillant début.
Montausier avait affaire à un vigoureux adversaire, le colonel
Balthazar, qui, dans ses mémoires, nous a donné un récit détaillé de
sa victoire de Montançais[66]. Les troupes de ce dernier étaient fort
aguerries et ne se laissèrent pas abattre par le premier succès de
l'ennemi. Malgré les efforts de Montausier, elles réussirent à prendre
pied sur l'autre rive, et ses propres soldats commencèrent à faiblir.
Apercevant quelque hésitation dans l'escadron des gendarmes
d'Harcourt, il se mit à sa tête et voulut le conduire au feu: ces
cavaliers le suivirent jusqu'à portée de pistolet, puis à la vue des
soldats de Balthazar ils tournèrent bride honteusement, laissant leur
général exposé aux coups des ennemis. Il fut bientôt enveloppé, et
malgré des prodiges de valeur il n'aurait pu éviter d'être pris, sans
une espèce de miracle qui le préserva de cette humiliation. La chaleur
l'avait obligé de quitter sa casaque en broderie, et de prendre celle
d'un de ses gens, dont l'étoffe simple, en sauvegardant sa liberté,
pensa lui coûter la vie. Les soldats de Balthazar, qui le voyaient mal
vêtu et sans suite, le prirent pour un officier subalterne, et sans
s'amuser à le faire prisonnier ne songèrent qu'à le tuer. On tirait
sur lui de toutes parts et de si près que ses habits étaient percés,
déchirés et brûlés en plus de vingt endroits. Chacun cherchait à le
frapper, et dix épées étaient levées sur sa tête en même temps: son
cheval fut tué, un page qui l'accompagnait tomba mort à ses côtés, et
il allait succomber lui-même lorsqu'il fut dégagé par quelques
gentilshommes accourus à son aide. Ses blessures étaient graves: il
avait eu le bras gauche traversé de deux balles, et le bras droit
labouré profondément par le tranchant d'une épée; il ne perdit
pourtant pas connaissance, et il ne voulut pas quitter le champ de
bataille avant d'avoir rallié les fuyards, qu'il laissa sous le
commandement du maréchal de camp de Folleville[67]. Montausier,
quoique fort souffrant de ses blessures, partit à cheval et ne
s'arrêta que sur les limites de son gouvernement. Après s'être reposé
la nuit chez un gentilhomme de sa connaissance, il se fit transporter
le lendemain à Angoulême, et ce fut là qu'il apprit la dispersion de
son armée, qui, saisie d'une terreur panique, laissait par sa fuite le
Périgord ouvert à l'invasion des princes, et rendait à leurs armes un
prestige quelles n'espéraient plus retrouver.

  [65] 17 juin.

  [66] Il y a ici une assez grande divergence entre le récit de
  Balthazar et celui du P. Petit, lequel tirant un voile discret
  sur les fautes de son héros, met à le disculper une déplorable
  maladresse. C'est ainsi qu'il ne craint pas d'affirmer contre
  toute vérité que les troupes de Montausier étaient fort
  inférieures en nombre à celles de son adversaire, et que voulant
  faire un mérite au marquis d'une attaque des plus imprudentes,
  entreprise contre l'avis formel du comte d'Harcourt, il se voit
  réduit à transformer en victoire une sanglante défaite. Il
  suffit, d'ailleurs, de jeter un coup d'œil sur sa confuse
  narration pour en reconnaître toute l'invraisemblance.

  [67] «..... Avant que de partir, il eut soin qu'on songeât aussi
  à transporter les autres blessez, et commanda à M. de Folleville,
  maréchal de camp, de tenir ferme dans le poste où il étoit avec
  ce qu'il y avoit de noblesse et de troupes réglées, bien assuré
  qu'une pareille contenance ôteroit aux révoltez l'envie de
  revenir une seconde fois à la charge. A peine eut-il fait un
  quart de lieuë, qu'épuisé de sang et de fatigues, et se sentant
  défaillir, on fut contraint de le mettre à terre au pied d'un
  arbre sur une hauteur d'où il pouvoit découvrir les deux armées.
  De là, il vit avec étonnement que ses gens n'étoient plus où il
  les avoit laissés, et que quelques cavaliers des ennemis
  repassoient la rivière; il envoya sçavoir la raison de ce
  changement, pendant qu'un chirurgien de campagne lui mettoit un
  méchant appareil, qui ne put pas même arrêter le sang qui couloit
  de ses blessures. Bientôt on vint lui apprendre que son absence
  avoit changé toute la face des affaires, que ses troupes malgré
  leur victoire, appréhendant d'être accablées par le nombre
  avoient voulu se retirer, mais qu'elles avoient commencé leur
  retraite en si mauvais ordre que les ennemis qui s'en étoient
  apperçus, avoient détaché quelques coureurs pour les
  reconnoistre; qu'à la vuë de ces coureurs, la retraite étoit
  devenuë une véritable fuite, que les Frondeurs enhardis avoient
  fait passer la rivière à quelques escadrons pour soutenir leurs
  coureurs, et qu'enfin le petit nombre avoit défait sans
  résistance ceux qui les avoient battus peu de temps auparavant. A
  ces nouvelles qui l'aflligeoient plus que ses propres maux, on
  jugea à propos de le remettre à cheval, de peur qu'il ne tombât
  entre les mains des ennemis. Il fit sept lieuës du pays pendant
  la plus grande chaleur du jour, et arriva sur le soir chez un
  gentilhomme d'Angoumois où en levant le premier appareil, il
  connut que la blessure de son bras étoit mortelle. Cela ne
  l'empêcha pourtant pas d'écrire de sa main à Mme de Montausier,
  qu'elle ne s'effrayât point de ce qui s'étoit passé, que son mal
  ne seroit rien, et qu'il se rendroit le lendemain à Angoulême.
  Sur ces entrefaites, Folleville entra dans sa chambre, et fondant
  en larmes, il le conjura de lui obtenir le pardon d'une faute
  dont l'indocilité des troupes avoit été la seule cause. Le
  marquis étoit outré de douleur; il se vainquit, et épargnant à
  cet officier infortuné des reproches qui l'auroient réduit au
  désespoir, il lui répondit simplement qu'en rendant compte à la
  cour de cette action, il se contenteroit d'exposer le fait sans
  le charger; qu'il eût cependant à se retirer. Le lendemain il fut
  mis dans un brancard qu'on lui avoit préparé; et il arriva dans
  la capitale de son gouvernement, où sa présence rétablit la
  tranquillité que l'affaire du jour précédent avoit fort
  troublée.» (Petit, t. Ier, p. 116.)

A aucune époque de sa vie, Montausier n'avait été gâté par la fortune,
et il accepta ce nouveau malheur avec le plus grand calme. Étendu sur
un lit de douleur, languissant et sans force, il accueillit d'un front
serein les députations du clergé et de la noblesse qui venaient lui
offrir leurs compliments de condoléance; puis, croyant son état plus
grave qu'il ne l'était réellement, il reçut les sacrements de l'Église
et prit des dispositions pour qu'aucun de ses créanciers n'eût à
souffrir de sa mort. Il poussa même les égards dus à l'amitié au point
d'écrire à M. de Saint-Maigrin afin qu'il sût la situation fâcheuse où
il se trouvait, et pût, en prévenant les démarches de ses concurrents,
s'assurer le gouvernement de l'Angoumois. «Après que M. de Montausier
eut rempli de la sorte tous les devoirs de fervent chrétien, de
fidelle sujet et de bon ami; il fit venir ses chirurgiens, et leur
dit, que comme il étoit persuadé qu'on ne pouvoit lui sauver la vie,
il les prioit de le laisser mourir en repos, et de ne lui point couper
le bras; que cependant, si cette opération leur paroissoit salutaire,
il s'abandonnoit à eux de bon cœur. Son bras étoit extraordinairement
enflé, une fièvre ardente le consumoit; tous les matins et tous les
soirs on employoit deux heures à panser ses playes; on y appliqua plus
de vingt fois tantôt le fer et tantôt le feu; le malade fut deux mois
entiers couché sur le dos sans pouvoir changer de situation; jamais
souffrance ne fut ni plus cruelle ni plus longue. Mais la patience et
la fermeté du marquis fut plus grande que son mal; et l'on a sçu de M.
l'évêque d'Angoulême, qui ne le quitta point pendant tout le cours de
sa maladie, que jamais il ne l'avoit entendu pousser la moindre
plainte; seulement que quand on lui devoit faire quelque incision, il
souhaitoit qu'on l'en avertît ainsi que du nombre des coups de
ciseaux, afin qu'il pût d'avance se préparer à les souffrir. Au reste,
s'il souffroit en héros, c'étoit en héros chrétien, il regardoit ses
maux comme des châtiments du ciel qui vouloit lui faire expier ses
péchez dès cette vie, et dans cette pensée, il remercioit le Dieu des
vengeances qui le punissoit dans ses miséricordes, et baisoit
humblement la main qui le frappoit pour le sauver. Ces dispositions
édifiantes soutenoient Mme de Montausier dans la douleur qui
l'accabloit, et les personnes qui l'assistoient pour le spirituel, en
étoient si touchées qu'en pleurant sa perte prochaine par un sentiment
d'amitié, elles souhaitoient presque par christianisme, de le voir
mourir de la mort des saints. Mais enfin Dieu le réservant pour le
bonheur des provinces et pour le service du roy à qui il vouloit
prodiguer ses faveurs, M. de Montausier après avoir été pendant deux
mois aux portes de la mort, se vit rappeler à la vie par la voix de
ses chirurgiens qui lui répondirent de sa guérison[68].»

  [68] Ces détails donnés par le P. Petit sur la maladie de
  Montausier paraissent empreints de la plus grande exagération.
  Voici, en effet, ce qu'écrivait là-dessus Balzac, à la date du 21
  juin, c'est-à-dire quatre jours après le combat de Montançais:

    «Monsieur,

  Avant que de respondre à vostre lettre, il faut que je commence la
  mienne par une nouvelle que, sans doute, vous avez déjà suë. Je
  parle du combat de Montansais, où nostre cher marquis a fait des
  miracles de bravoure, et fait voir qu'il a véritablement

    Pronta man, pensier fermo, animo audace.

  Il a esté très-mal secondé, et ses blessures l'ayant empesché
  d'achever et d'assurer sa victoire, il se mit un tel désordre et
  une telle espouvante dans ses troupes qu'elles fuiroient encore,
  si elles n'eussent trouvé Angoulesme pour s'arrester. M. nostre
  marquis y est à présent, qui n'a point de part à ce déshonneur; et
  je puis vous dire historiquement, qu'il a fait tout ce qu'eût fait
  Alexandre en une pareille occasion. Nous espérons bien de ses
  blessures, et je vous en manderay des nouvelles plus assurées par
  le premier ordinaire...»

  Un mois plus tard il disait encore:

    «Monsieur,

  Pour respondre d'abord au dernier et plus important article de
  vostre dernière lettre, je vous apprens que comme nostre marquis
  n'a nul dessein de devenir hydropique, il n'a nulle disposition à
  l'hydropisie. La nouvelle de l'enflure est fausse; il dort
  parfaitement; il a de l'appétit. Il ne lui reste pas la moindre
  image de sa première émotion; car pour moy, je ne l'ay jamais
  appellée fièvre. En un mot, on peut dire qu'il est guéry et qu'il
  n'y a plus que son bras qui soit encore malade: on parle mesme
  affirmativement de la guérison de ce bras, et non-seulement comme
  d'une chose certaine, mais comme d'une chose peu éloignée.
  J'oubliois que nous avons ensemble des conversations de cinq à six
  heures; que nous lisons des vers latins et françois; que nous
  mangeons des prunes, des poires et des pesches cruës; que je soupe
  de ces fruits qu'on luy apporte (moy qui marche et qui n'ay pas le
  bras cassé) et que luy n'en fait que sa collation, et ne prétend
  pas pour cela, de renoncer au soupé.»--Ces détails donnés par un
  témoin oculaire, sont, comme on le voit, aussi précis que
  possible; il n'est donc pas vrai que Montausier soit resté pendant
  deux mois entre la vie et la mort et _couché sur le dos_.

De toutes ces effrayantes blessures, Montausier garda seulement
quelques incommodités, dont une entre autres, eût paru fort légère
partout ailleurs que chez Julie d'Angennes. Mais la marquise détestait
les bonnets de coton, et l'une des conséquences du combat de
Montançais fut de rendre au héros vaincu l'usage de cet ornement
nocturne, auquel il s'était cru obligé de renoncer à l'époque de son
mariage.

Pendant les quelques mois que se prolongea la convalescence du
marquis, la Fronde achevait de mourir dans le Nord où Paris ouvrait
ses portes à la reine et à son fils. En Guienne, les affaires des
rebelles allaient de mal en pis, depuis le jour où quittant la
province, Condé avait remis son autorité aux mains impuissantes d'un
frère, qui bientôt devait le trahir et s'accommoder avec la cour. Dans
le Périgord, Balthazar, malgré son triomphe de Montançais, avait
prudemment renoncé à pousser son succès plus avant, le petit nombre de
ses soldats ne lui permettant pas d'envahir l'Angoumois que
défendaient les troupes royales ralliées sous Folleville, tandis que
par sa prudence et son énergie la marquise de Montausier déjouait les
tentatives des factieux découragés déjà par le retour de la reine à
Paris. Ce dernier événement présageait la rentrée de Mazarin, qui dès
le 3 février 1653, reprenait le pouvoir après deux ans d'exil. Le
cardinal paya sa bienvenue en rétablissant un certain nombre de
pensions et en faisant solder aux rentiers une partie des sommes qui
leur étaient dues. Quant à la province, elle fut oubliée, suivant la
coutume, dans la répartition des largesses, et Montausier, à qui dès
l'abord Mazarin fit parvenir le témoignage de sa satisfaction, dut
s'estimer heureux d'arracher aux mains du fisc une faible portion des
arrérages auxquels il avoit droit sur des pensions que jamais, à vrai
dire, il n'avait touchées avec beaucoup de régularité. Fort coulant
dans les affaires d'argent, le marquis prit facilement son parti de
ces injustices, et continua de servir avec autant de fidélité que s'il
eût eu à se louer du gouvernement[69]. Plus opiniâtre lorsqu'il
s'agissait de soutenir les intérêts de sa famille, Mme de Montausier
résolut d'aller trouver le cardinal, aux yeux duquel les absents
avaient généralement tort et qui faisait peu de cas des demandes
indirectes[70].

  [69] «..... C'est un bon serviteur du roi. Il le fit bien voir en
  1652. Pour peu qu'il eût voulu donner de soupçons au cardinal
  quand M. le prince étoit en Xaintonge, le cardinal l'eût fait
  tout ce qu'il eût voulu être; mais il ne voulut point escroquer
  le bâton de maréchal de France, aussi ne l'a-t-il pu avoir quand
  il l'a demandé. On disoit qu'il avoit dit: «Je ne pense point au
  brevet; ma femme a de bonnes jambes, elle se tiendra bien
  debout.» (Tallemant.)--Tallemant écrivait avant 1664.

  [70] De cette démarche de Mme de Montausier il serait injuste de
  conclure qu'elle fût moins désintéressée que son mari; l'anecdote
  suivante de Tallemant suffirait à prouver le contraire:

  «J'ai déjà dit l'amitié qui étoit entre Mme d'Aiguillon et elle;
  or, quand Mme d'Aiguillon eut le don des coches, elle lui en donna
  pour cinq ou six mille livres de rente; l'autre ne les vouloit
  point prendre. «Je n'ai besoin de rien, disoit-elle; si j'étois en
  nécessité cela seroit bon. Mme d'Aiguillon répondoit:--Ce n'est
  point un don que je vous fais; c'est simplement vous faire part
  d'une gratification du roi.» Enfin Mlle de Rambouillet fut
  condamnée.»

«Mazarin la reçut avec tous les dehors d'une estime particulière; mais
il évitoit autant qu'il pouvoit les occasions de se trouver seul avec
elle. La marquise, de son côté, ne cherchoit que le moment de lui
parler sans témoins, et elle le trouva. Elle se plaignit au ministre
de l'oubli où il sembloit mettre un des plus fidelles serviteurs du
roy, et lui ajouta avec une noble liberté, que M. de Montausier
trouvoit le prix de sa fidélité dans sa fidélité même, mais que tout
le monde n'étant pas de ce caractère, il étoit étonnant qu'un ministre
dont la politique passoit pour être si rafinée, donnât dans le marquis
un exemple qui paroissoit autoriser la révolte, et pouvoit ébranler
ceux qui avoient été soumis jusqu'alors; que la vertu de M. de
Montausier ne devoit point empêcher qu'on ne lui rendît justice, et
que moins il paroissoit avide des honneurs qu'on lui refusoit, plus il
s'en montroit digne. Le cardinal sentit toute la force de cette
remontrance, mais elle n'attira de lui que des excuses et des
compliments, qui étoit tout ce que la marquise en avoit attendu. M. de
Montausier apprit ces nouvelles peu agréables sans en être étonné, et
continua avec sa tranquillité ordinaire à remplir son devoir, jusqu'à
ce que voyant le feu de la guerre civile heureusement éteint par le
traité de paix que signa M. le prince de Conty le 30 juillet 1653, il
quitta l'Angoumois où tout étoit tranquille, et vint joindre la
marquise, son épouse, à Paris[71].»

  [71] Petit, t. I, p. 125.

Après avoir payé largement sa dette à la monarchie dans la lutte
désastreuse que le traité de Bordeaux avait à la fin terminée,
Montausier, dont les blessures étaient à peine fermées, se crut
dispensé de prendre part à la guerre étrangère qui ne devait se clore
qu'à la paix des Pyrénées. Intime ami du prince de Condé, c'était avec
douleur qu'il s'était vu forcé d'embrasser un parti opposé au sien
dans la campagne de Guienne, et maintenant que le héros exilé
combattait sous les drapeaux espagnols, il en eût trop coûté au
marquis d'avoir à se mesurer avec lui dans ces mêmes lieux où, à ses
côtés, il s'était illustré, lors de ces premiers combats qui
entourèrent d'un glorieux prestige les débuts du règne de Louis XIV et
de la régence de Mazarin. Ses affaires domestiques négligées depuis si
longtemps, réclamaient d'ailleurs sa présence, et tout d'abord, il eut
à s'occuper du règlement de la succession de son beau-père ouverte
depuis un an. Dès la mort de M. de Rambouillet, Chaveroche, intendant
de la marquise, avait écrit à Angoulême pour connaître les intentions
de M. et de Mme de Montausier, lesquels avaient immédiatement répondu
que leur mère pouvait disposer de tout, et que durant sa vie, ils
n'élèveraient aucune prétention sur la fortune du marquis; en sorte
qu'il n'y eut point de scellés et que les choses restèrent dans le
même état jusqu'à l'arrivée de Montausier à Paris. Mme de Rambouillet
voulut alors profiter de la présence de son gendre pour régulariser sa
position, mais tout ce qu'elle put arracher au désintéressement de ses
enfants, fut qu'ils vivraient en commun avec elle dans son hôtel de la
rue Saint-Thomas du Louvre. Cette splendide demeure avait été bien
négligée pendant les dernières années de la vie de M. de Rambouillet.
En y entrant, Julie pourvut à tout, lui rendit son ancienne
magnificence[72], et dans ce palais transformé, on vit de nouveau
affluer les personnes de distinction que l'orage de la Fronde avait
momentanément dispersées.

  [72] «Depuis la mort de M. de Rambouillet, Mme de Montausier a
  fait de l'appartement de M. son père un appartement magnifique et
  commode tout ensemble. Quand il fut achevé, elle voulut le
  dédier, et pour cela, elle y donna à souper à Mme sa mère. Elle,
  sa sœur de Rambouillet et Mme de Saint-Étienne, qui étoit alors
  ici religieuse, la servirent à table sans que pas un homme, pas
  même M. de Montausier, eût le crédit d'y entrer. Mme de
  Rambouillet fit aussi quelque chose à son appartement, qui n'est
  pas moins beau ni moins bien pratiqué...» (Tallemant.)

Toujours assidu chez le calviniste Conrart, qu'il eût bien voulu
convertir; grand ami de Chapelain, dont la _Pucelle_ était alors dans
toute sa vogue[73], Montausier était ingénieux à découvrir et à
soulager la misère des gens de lettres, et ce fut à sa requête que le
poëte Gombaud obtint une ordonnance de 400 écus, dont il fut payé,
plus heureux en cela que beaucoup de ses confrères qui touchaient avec
difficulté les quartiers de leurs pensions. Si Montausier eût été
libre, l'hôtel de Rambouillet fût devenu l'hôpital de la littérature
après en avoir été le sanctuaire; mais tous les protégés du marquis
n'avaient pas la patience de Ménage[74], et l'impertinence de Mlle de
Rambouillet était la terreur des faméliques écrivains qu'on voyait
vainement aspirer à la place que Voiture avait laissée libre à la
table d'Arthénice. Aussi Montausier avait-il fini par leur donner des
subventions secrètes, qui leur étaient beaucoup plus profitables que
l'aumône déguisée et tant soit peu dégradante qu'ils recevaient à
l'hôtel de Rambouillet. Non content d'assister les poëtes, il
travaillait lui-même à différents ouvrages, qui ne virent heureusement
pas le jour, et dont il est assez fréquemment question dans la
_Correspondance de Balzac_[75]. Montausier mettait tant de zèle à
polir ses écrits et à revoir ceux des autres, que la nuit s'écoulait
parfois tout entière dans cette occupation, et cet excès des plus
nuisibles à une santé déjà affaiblie, lui attirait de bienveillants
reproches de la part de sa femme et de sa belle-mère, reproches qu'il
n'acceptait qu'en grondant, car il avait lui-même ses petits griefs
qu'il opposait avec plus d'aigreur que de justice aux deux charmantes
personnes avec lesquelles il lui était donné de vivre. C'est ainsi que
le jeu, si à la mode à cette époque, lui était antipathique au dernier
point, et il le voyait non sans colère prendre pied à l'hôtel de
Rambouillet où les deux marquises l'accueillaient quoiqu'à regret,
sentant le besoin de faire des concessions pour ne pas réduire leurs
habitués à chercher ailleurs des plaisirs défendus. Mais Montausier,
peu accessible à ce genre de considérations, était prompt comme
toujours à blâmer dans autrui des défauts qui souvent étaient moins
condamnables et surtout moins invétérés que les siens; car ni l'âge,
ni les suites de ses blessures, n'avaient pu le guérir de son penchant
pour les femmes, et c'est à cette époque de sa vie que se rapportent
ses amours avec Pelloquin, jeune et jolie camériste de la marquise,
qui, tout en la surveillant de près, n'osait, par égard pour son mari,
la chasser de chez elle. Lorsque Montausier fut las de ses relations
avec cette fille, il lui fit épouser un lieutenant du roi de la ville
de Saintes; elle restait toujours ainsi à sa disposition. Par une
contradiction singulière, et dont il y a de nombreux exemples au XVIIe
siècle, le marquis conservait au milieu de ses écarts un grand fonds
de religion, et il observait scrupuleusement les moindres
prescriptions du dogme catholique. Son zèle sur cet article était tel,
que trouvant le salut de sa fille compromis entre les mains de Mme de
Montausier la mère et de Mme de Rambouillet, il voulut se charger
exclusivement du soin de lui donner une éducation moins mondaine et
rigoureusement orthodoxe: ce à quoi il était plus propre que personne,
si l'on fait abstraction de son extrême vivacité de caractère. Mais sa
fille joignait au naturel le plus aimable, l'intelligence la plus
prompte[76], aussi se plia-t-elle sans effort à toutes les exigences
de son père, qui ne tarda pas à voir ses efforts couronnés des plus
heureux succès: «A l'âge de dix ans, dit le P. Petit, elle avait lu
l'Ancien et le Nouveau Testament, et répondoit à tout ce qu'on
pouvoit lui proposer de plus difficile sur cette matière.» C'étaient
là des études bien délicates, et ce choix de lecture semble déceler
dans le précepteur un vieux reste de levain calviniste.

  [73] «Assidu au samedi chez Mlle de Scudéry, [Chapelain] néglige
  tous ceux qui ne cabalent point ou qu'il ne craint pas. Mme de
  Rambouillet ne le voit guère souvent, non plus que M. Conrart, si
  M. de Montausier n'est pas à Paris. Ils rendent ce pauvre marquis
  tout _Parnassien_; en récompense, Mlle de Rambouillet ne les aime
  guère, et Mme sa mère les prend bien pour ce qu'ils sont.»
  (Tallemant.)--Montausier poussait si loin le fanatisme en faveur
  de _la Pucelle_, qu'il dit à la Mesnardière, auteur d'une
  critique assez mordante de ce poëme: «_qu'il méritoit la
  bastonnade_.» Ces menaces adressées à son confrère en satire, ne
  furent pas pour Linière un épouvantail suffisant, et l'on a
  retenu de lui cette jolie épigramme:

    La France attend de Chapelain,
    Ce rare et fameux écrivain,
    Une merveilleuse _Pucelle_:
    La cabale en dit force bien:
    Depuis vingt ans on parle d'elle,
    Dans six mois on n'en dira rien.

  [74] «... Mlle de Rambouillet lui fit un étrange compliment:
  «Monsieur, lui dit-elle, j'ai ouï dire que vous me mêliez dans
  vos contes; je ne le trouve nullement bon, et vous prie de ne
  parler de moi ni en bien ni en mal.» Pour moi, si elle m'en avoit
  dit autant, je n'aurois pas mis le pied à l'hôtel de Rambouillet
  qu'elle n'eût été mariée..... Il ne laissa pas d'y aller et de
  manger même avec elle à la table de M. de Montausier.»
  (Tallemant.)

  [75] «... Il fait trop le métier de bel-esprit pour un homme de
  qualité, ou du moins, il le fait trop sérieusement. Il va au
  samedi[75a] fort souvent. Il a fait des traductions; regardez le
  bel auteur qu'il a choisi: il a mis Perse en vers françois. Il ne
  parle quasi que de livres..... Il s'entête et d'assez méchant
  goût; il aime mieux Claudian que Virgile. Il lui faut du poivre
  et de l'épice. Cependant... il goûte un poëme qui n'a ni sel ni
  sauge: c'est _la Pucelle_, par cela seul qu'elle est de
  Chapelain. Il a une belle bibliothèque à Angoulême.» (Tallemant.)

    [75a] Chez Mlle de Scudéry.

  [76] «Cette enfant... a dit de jolies choses dès qu'elle a été
  sevrée. On amena un renard chez son papa; ce renard étoit à M. de
  Grasse[76a]. Dès qu'elle l'aperçut, elle mit les mains à son
  collier; on lui demanda pourquoi: «C'est de peur, dit-elle, que
  le renard ne me le vole: ils sont si fins dans les fables
  d'Ésope.»

  «Quelque temps après, on lui disoit: «Tenez, voilà le maître du
  renard; que vous en semble?--Il me semble, dit-elle, encore plus
  fin que son renard.» Elle pouvoit avoir six ans quand M. de Grasse
  lui demanda combien il y avoit que sa grande poupée avoit été
  sevrée: «Et vous, combien y a-t-il? lui dit-elle, car vous n'êtes
  guère plus grand.»

  «A cause de la petite vérole de sa tante de Rambouillet, on la mit
  dans une maison là auprès. Une dame l'y fut voir: «Et vos poupées,
  mademoiselle, lui dit-elle, les avez-vous laissées dans le mauvais
  air?--Pour les grandes, répondit-elle, madame, je ne les ai pas
  ôtées, mais pour les petites, je les ai amenées avec moi.» Et à
  propos de poupées, elle avoit peut-être sept ans quand la petite
  des Réaux fut la voir. Cette autre est plus jeune de deux ans.
  Mlle de Montausier la vouloit traiter d'enfant, et lui disoit en
  lui montrant ses poupées: «Mettons dormir celle-là.--J'entends
  bien, disoit l'autre, ce que vous voulez dire.--Non, tout de bon,
  reprenoit-elle, elles dorment effectivement.--Voire! je sais bien
  que les poupées ne dorment point, répliquoit l'autre.--Je vous
  assure que si qu'elles dorment, croyez-moi; il n'y a rien de plus
  vrai.--Elles dorment donc puisque vous le voulez,» dit la petite
  des Réaux avec un air dépité; et en sortant, elle dit: «Je n'y
  veux plus retourner, elle me prend pour un enfant.»

  «On lui demandoit laquelle étoit la plus belle, de Mme de
  Longueville ou de Mme de Châtillon, qu'elle appeloit sa belle
  _mère_. «Pour la vraie beauté, dit-elle, ma belle mère est la plus
  belle.»

  «Elle disoit à un gentilhomme de son papa: «Je ne veux pas
  seulement que vous me baisiez en imagination.»

  «Elle faisoit souvent un même conte. Mme de Montausier dit: «Fi!
  fi! où avez-vous appris cela? De qui le tient-elle?--Attendez, dit
  cet enfant, ne seroit-ce point de ma grand'maman de Montausier?»
  Cela se trouva vrai.

  «Elle disoit qu'elle vouloit faire une comédie: «Mais, ma
  grand'maman, ajoutoit-elle, il faudra que Corneille y jette un peu
  les yeux avant que nous la jouions.»

  «Un page de son père, qui étoit fort sujet à boire, s'étant
  enivré, le lendemain elle lui voulut faire des réprimandes:
  «Voyez-vous, lui disoit-elle, pour ces choses-là, je suis comme
  mon papa, vous n'y trouverez pas de différence.»

  «Ce _Mégabaze_ (_c'est M. de Montausier dans Cyrus_), quel homme
  est-ce à votre avis? lui demanda Mme de Rambouillet.--C'est un
  homme prompt, répondit-elle, mais il n'est rien meilleur au fond;
  il est comme cela pour faire que les gens soient comme il faut.»

  «On lui dit: «Prenez ce bouillon pour l'amour de moi.--Je le
  prendrai, dit-elle, pour l'amour de moi, et non pour l'amour de
  vous.»

  «Un jour, elle prit un petit siége et se mit auprès du lit de Mme
  de Rambouillet. «Or çà, ma grand'maman, lui dit-elle, parlons
  d'affaires d'État à cette heure que j'ai cinq ans.» Il est vrai
  qu'en ce temps-là on ne parloit que de _fronderie_.

  «M. de Nemours, alors archevêque de Reims, lui disoit qu'il la
  vouloit épouser. «Monsieur, lui dit-elle, gardez votre archevêché:
  il vaut mieux que moi.»

  «Elle n'avoit pas cinq ans quand on lui voulut faire tenir un
  enfant. Le curé de Saint-Germain la refusa, disant: «Elle n'a pas
  sept ans.--Interrogez-la,» lui dit-on. Il l'interrogea devant cent
  personnes; elle répondit assurément, il la reçut et lui donna bien
  des louanges.

  «Un jour qu'elle étoit couchée avec Mme de Rambouillet, M. de
  Montausier la voulut tâter: «Arrêtez-vous, mon papa, les hommes ne
  mettent point la main dans le lit de grand'maman.»

  «C'est la consolation de cette grand'maman quand elle demeure
  toute seule à Paris. A la mort de M. de Rambouillet, elle étoit
  fort touchée de la voir triste: «Consolez-vous, lui dit-elle, ma
  grand'maman, Dieu le veut; ne voulez-vous pas ce que Dieu veut.»
  D'elle-même, elle s'avisa de faire dire des messes pour lui. «Ah!
  dit sa gouvernante, si votre grand-papa qui vous aimoit tant,
  savoit cela!--Eh! ne le sait-il pas, dit-elle, lui qui est devant
  Dieu?»

  «..... C'est dommage qu'elle ait les yeux de travers, car elle a
  la raison bien droite; pour le reste, elle est grande et bien
  faite. Elle s'est gâtée depuis, et pour l'esprit et pour le
  corps.» (Tallemant.)

    [76a] Godeau.

Montausier, qui par la force des choses était devenu le chef de la
maison de Rambouillet, put se convaincre en diverses circonstances que
la mission qu'il tenait de la Providence, n'était rien moins qu'une
sinécure. Comme on l'a vu plus haut, deux de ses belles-sœurs, Mme de
Saint-Étienne et Mme de Pisani, étaient religieuses, et déjà, pendant
les derniers troubles, elles avaient dû à plusieurs reprises quitter
leur couvent d'Yères pour se réfugier à l'hôtel de Rambouillet. Le
retour de la paix publique ne fit point sentir son influence dans
l'humble monastère, et cette année même, il se vit agité de nouvelles
tempêtes. Fatiguée des désordres qui depuis longtemps régnaient dans
la maison, l'abbesse avait obtenu, par l'intermédiaire de la princesse
palatine, Anne de Gonzague, qu'il lui fût donné une coadjutrice, et le
choix de la reine était tombé sur Mme de Saint-Étienne. Cette
nomination fut le signal d'une nouvelle révolte: les religieuses
enfermèrent leur abbesse, lui envoyèrent des poupées comme si elle fût
tombée en enfance, et se pourvurent contre la nomination du roi.
L'affaire fut solennellement jugée au grand conseil et le débat
s'étant terminé au gré de la coadjutrice, la reine mère vint
l'installer elle-même le 7 juin, le lendemain du sacre de Louis XIV.
Mme de Saint-Étienne se trouva dès l'abord en présence de difficultés
nombreuses: beaucoup de ses subordonnées se retirèrent chez leurs
parents et la plupart des autres lui firent une sourde opposition. Il
appartenait au marquis et à la marquise de Montausier de terminer
cette désagréable affaire, et dans une visite qu'ils firent à Yères
l'année suivante, ils réussirent au delà de toute espérance dans leur
conciliante tentative. Montausier était dans un de ses jours de bonne
humeur, et les habitantes du couvent, charmées de la rondeur et de la
franchise de ses manières, consentirent pour l'amour de lui à obéir à
sa belle-sœur. Il eut, du reste, à déplorer plus tard ce petit succès
d'amour-propre, car les rebelles de la veille le considérant désormais
comme l'arbitre obligé de toutes leurs querelles, lui exposaient
leurs plus petits griefs dans le plus grand détail, et l'eussent
certainement réduit au désespoir, s'il n'eût pris le parti héroïque de
couper court à cette correspondance monacale.

Quoique toujours en froid avec le cardinal qui, disait-il, _ne vouloit
pas des amis, mais des esclaves_, Montausier n'en était pas moins
assidu au Louvre, où il était bien vu de la reine mère et où
l'appelaient d'ailleurs fréquemment les affaires de l'État, les
ministres faisant grand cas de son expérience et réclamant volontiers
ses conseils dans les circonstances difficiles. Respecté de tous, il
imposait à ses ennemis mêmes, et ce fut alors que le jeune roi conçut
pour lui ces sentiments de sympathie et d'estime dont il ne lui donna
toutefois des preuves qu'après la mort de Mazarin, qui seul disposait
encore des faveurs et des emplois.

Les trois années qui suivirent s'écoulèrent dans un tranquille
bonheur, et ne furent signalées par aucun autre événement que le
mariage de Mlle de Rambouillet, qui le 27 avril 1658, épousait le
comte de Grignan. Cette alliance était convenable sous tous les
rapports, et grâce au caractère facile de son mari, Claire d'Angennes
put se livrer sans contrainte à ses excentriques allures, et se faire
déclarer présidente en titre de cette coterie de précieuses que
Molière allait bientôt couvrir d'un ridicule immortel. Ce n'était plus
le temps de Voiture, où la société en grande partie féminine de
l'hôtel de Rambouillet polissait une langue encore grossière, et
faisait accepter ses arrêts par les esprits les plus distingués du
XVIIe siècle[77]. La seconde génération était complétement dégénérée
et ses écarts firent malheureusement retomber un peu du discrédit que
méritaient à juste titre les fausses précieuses, sur les précieuses
illustres que Malherbe et Corneille écoutaient avec respect et
consultaient avec fruit.

  [77] Montausier était alors fort assidu à ces séances où il
  figurait sous le nom de Menalidus. Voici le portrait que Saumaise
  fait de lui dans son _Dictionnaire des précieuses_: «Menalidus
  joint les choses qui semblent les plus éloignées, car il est
  vaillant et docte, galant et brave, fier et civil; en un mot,
  c'est un homme accompli.» (_Grand dictionn. historique des
  précieuses_, deuxième partie, p. 121.)

Quoi qu'il en soit, ce mariage était un événement heureux pour
Montausier, qui se voyait délivré des incartades de sa belle-sœur et
déchargé de l'administration de biens considérables dont il eut hâte
de rendre compte à M. de Grignan.

Quelques mois plus tard eurent lieu les premiers pourparlers de la
paix avec l'Espagne, qui accablée de revers songeait à terminer une
lutte inégale. Les bruits d'accommodement prirent plus de consistance
au printemps de 1659, et bientôt les deux puissances fixèrent l'époque
des négociations qui devaient aboutir au traité de la Bidassoa.
Informé des projets de la cour, Montausier partit pour Angoulême où il
comptait recevoir à leur passage le cardinal, le roi et la reine: ces
deux derniers devant séjourner dans le Midi pendant toute la durée des
conférences qui allaient commencer sur la frontière espagnole.

Le retour du marquis et de la marquise[78] fut une fête pour la
noblesse de l'Angoumois, province reculée où leur présence apportait
comme un reflet de la cour, et tous les membres de l'aristocratie
s'empressèrent à l'envi aux réceptions de leur gouverneur. Les grands
seigneurs que n'avait point encore aplatis le brillant despotisme de
Louis XIV, comprenaient largement leurs obligations envers le pays, et
les emplois qu'on leur voyait briguer étaient souvent pour eux une
cause d'appauvrissement et de ruine. Aussi dans cette circonstance
exceptionnelle du mariage de son souverain, Montausier voulut-il se
surpasser.

  [78] Mai 1659.

Après avoir rompu sans pitié les tendres liens qui unissaient Marie
Mancini au jeune roi et relégué sa nièce à la Rochelle, Mazarin partit
le premier vers la fin de juin. Lorsqu'il fut arrivé à cinq lieues
d'Angoulême, il trouva le gouverneur qui l'attendait à la tête de deux
mille gentilshommes et qui le traita magnifiquement, lui et les gens
de l'ambassade, dans un site rustique, le cardinal s'étant refusé à
visiter la capitale de l'Angoumois, pressé qu'il était d'arriver à sa
destination[79]. Cette réception préliminaire une fois terminée, le
marquis et la marquise partirent pour Saintes, où le roi et sa mère
devaient passer bientôt. Ils arrivèrent en effet vers le milieu du
mois d'août, et s'y arrêtèrent trois jours. Montausier n'oublia rien
de ce qui pouvait contribuer au bien-être de tels hôtes, et le goût
que la marquise sut mêler à cet excessif déploiement de luxe dut
plaire au jeune Louis XIV, tout préoccupé qu'il était en ce moment de
ses amours avec Marie Mancini, avec laquelle il venait d'avoir à
Saint-Jean-d'Angely une courte et dernière entrevue. La reine témoigna
au gouverneur la satisfaction qu'elle éprouvait de cette brillante
réception que la pauvreté de la Saintonge faisait ressortir par
contraste, et le roi prit le plus grand intérêt au récit du siége de
Saintes, qu'il voulut recueillir de la bouche du vainqueur, tandis que
celui-ci lui faisait visiter les fortifications, où les ruines
amoncelées par la dernière guerre n'avaient pas encore été réparées.
La reine, avant de poursuivre sa route, combla d'éloges et de
remerciements le marquis et la marquise, prodigua les caresses à leur
fille, et les engagea tous à suivre la cour pour assister au mariage
du roi, qu'on supposait devoir se faire incessamment; Louis joignit
ses invitations à celles de sa mère, et le marquis, passant par-dessus
quelques difficultés qu'il avait d'abord alléguées avec respect, hâta
ses préparatifs de voyage et se mit bientôt en route pour Bordeaux,
suivi de sa famille.

  [79] Dans une lettre de Mme de Montausier, tirée des manuscrits
  de Conrart et publiée récemment, on trouve quelques détails sur
  le passage de Mazarin dans l'Angoumois: «... Six jours après
  estre arrivée icy, où nous avons eû toute la province à recevoir,
  nous sommes retournez voir M. le cardinal, qui a passé à cinq
  lieuës d'icy, il a fallu assembler toute la noblesse pour sa
  réception, et se tourmenter furieusement par le plus grand chaud
  du monde; de sorte que je croy, aussi bien que Mlle de Vandy, que
  je suis bien plus forte que je ne pense; car je me porte fort
  bien de tout ce tracas. Je ne vous pourray apprendre apparemment
  que les nouvelles que vous savez déjà, que dom Louis sera le 25 à
  Irun; que M. le cardinal et luy se verront dans un couvent de
  minimes, qui est entre ce lieu-là et Saint-Jean-de-Lus, mais
  pourtant sur les terres de France; que ses nièces demeureront à
  la Rochelle; et que Mlle Marie est aussi triste pour le moins que
  le roy.....» (Voir mon édition des _Lettres du comte d'Avaux_, p.
  78.)

Alors que la superbe capitale de la Guyenne gémissait sous la tyrannie
sanglante de _l'ormée_, le gouvernement de Montausier avait été comme
un asile naturel ouvert aux proscrits de la cause royale; on comptait
parmi eux un grand nombre de Bordelais de distinction, qui, heureux de
rendre au marquis l'hospitalité généreuse qu'ils avaient reçue dans la
ville d'Angoulême, lui firent à son entrée une véritable ovation.
Pendant les premiers jours qui suivirent son arrivée, la splendide
habitation qu'on l'avait forcé d'accepter ne désemplissait pas plus
que s'il eût été l'arbitre et le dispensateur de toutes les grâces, au
lieu d'être un simple lieutenant général payé jusque-là d'ingratitude
par ceux pour lesquels il s'était dévoué. Sa mauvaise fortune
commençait pourtant à se lasser, et à défaut de démonstrations plus
positives, il devait au moins recueillir dans ce voyage quelques
indices d'une faveur prochaine. Il fut extrêmement fêté par le roi,
qui semblait aussi prendre le plus vif plaisir aux entretiens de la
marquise de Montausier, et Julie, toujours éprise de l'idéal, fut
elle-même séduite par les nobles et gracieuses manières de son jeune
souverain.

Le séjour des deux époux à Bordeaux se fût prolongé indéfiniment,
s'ils eussent voulu y attendre la signature du contrat de mariage, qui
n'eut lieu que le 7 novembre, en même temps que celle du traité des
Pyrénées; mais la reine voyant que les négociations traînaient en
longueur, résolut de quitter cette ville pour aller passer l'hiver
dans le Languedoc, où l'on espérait, la présence du roi aidant,
obtenir des états de la province un don gratuit plus fort que
d'habitude[80]. M. et Mme de Montausier ne pouvant songer à
accompagner Leurs Majestés dans cette longue excursion, revinrent à
Angoulême, où ils retrouvèrent avec bonheur un peu de calme après tant
d'agitations.

  [80] Ils accordèrent, en effet, trois millions et demi.

Alléchée par les premiers succès qu'elle avait obtenus en Languedoc,
la cour visita successivement toutes les provinces méridionales de la
France, la Provence en particulier, où l'autorité royale n'était
reconnue qu'à demi. L'hiver et le printemps s'écoulèrent ainsi, et ce
ne fut qu'au mois de juin 1660, que le mariage espagnol fut célébré et
consommé à Saint-Jean-de-Luz. Le marquis et la marquise ne purent
assister à cette intéressante cérémonie, Mlle de Montausier, leur
fille, ayant été atteinte de la petite vérole, cette cruelle maladie
qui fit tant de ravages au XVIIe siècle, et quoiqu'elle commençât déjà
à se rétablir, ses parents ne purent se résoudre à la faire paraître
encore souffrante et défigurée au sein de cette cour brillante dont
plus tard elle devint l'ornement. Ils prolongèrent en conséquence
leur séjour à Angoulême, et ne partirent pour Paris qu'à la fin du
mois d'août, pour assister à l'entrée triomphale de la nouvelle reine
dans sa splendide capitale[81].

  [81] Le 26 août.



LIVRE IV.

1660-1668.

  Mme de Montausier est nommée gouvernante des enfants de
    France.--Mort de la comtesse de Maure.--Montausier obtient le
    gouvernement de Normandie.--Mlle de Montausier épouse le comte
    de Crussol.--Louis XIV accorde à Montausier des lettres de duc
    et pair.--La duchesse de Montausier succède à Mme de Navailles
    comme dame d'honneur.--Mort de Mme de Rambouillet.--Campagne de
    Franche-Comté.--La peste à Rouen.


Avec le mariage de Louis XIV s'ouvre une ère nouvelle dans l'histoire
de France, et une phase intéressante, mais difficile à étudier, dans
la vie du marquis et de la marquise de Montausier. La France,
victorieuse au dehors, tranquille à l'intérieur, se sentait renaître
dans son jeune souverain, et les partis vaincus contemplaient, dans le
saisissement, les premiers rayons de cet astre radieux qui, pendant
quarante ans, devait éblouir l'Europe de son incomparable éclat.
L'aristocratie, si remuante encore la veille, semblait vouloir faire
oublier par l'étendue de son abaissement le scandale de sa dernière
levée de boucliers, et les regards mourants de Mazarin n'apercevaient
plus que des fronts humiliés et des courtisans obséquieux. Les
caractères les plus superbes durent alors fléchir, et ceux qui ne
purent se plier assez vite aux habitudes du nouveau régime: les la
Rochefoucauld, les Bussy, les Saint-Évremont durent chercher dans la
retraite, ou même demander à l'exil, un asile où pussent se manifester
à l'aise des aspirations qu'à tout prix il fallait refouler. La faveur
du prince, surtout aux débuts de son règne, n'était pas incompatible
sans doute avec le principe d'honneur qu'on ne doit jamais abdiquer;
mais tout, jusqu'aux élans de la conscience, dut subir dans
l'apparence une transformation radicale, et c'est un fait dont les
historiens du XVIIe siècle n'ont pas, pour la plupart, tenu un compte
suffisant. Je crois quant à moi avoir fait une part assez équitable au
blâme comme à la louange dans mes appréciations sur la conduite et le
caractère du marquis et de la marquise de Montausier; après comme
avant 1660, j'aurai à mentionner il est vrai des faiblesses et des
imperfections morales, mais rien pourtant qui ressemble à cette
surprenante et tardive apostasie dont, au dire de l'indulgent
biographe des belles pécheresses de la Fronde, l'illustre Julie
d'Angennes se serait rendue coupable.

Ainsi qu'on l'a vu dans le dernier livre, le voyage de la cour à
Bordeaux avait été l'occasion de relations des plus sympathiques entre
le roi et le gouverneur de Saintonge. De retour à Paris, le marquis et
la marquise ne voulurent pas laisser à ces favorables dispositions du
jeune monarque le temps de se refroidir, et ils se montrèrent fort
assidus aux brillantes fêtes qui eurent lieu à la cour pendant tout
l'hiver, et où pour la première fois ils produisirent leur gracieuse
héritière. Triomphant de vieilles antipathies, ils ne manquaient pas
non plus de visiter le cardinal, et allaient plus fréquemment encore
chez sa charmante nièce à l'hôtel de Soissons. «Au printemps la cour
alla à Fontainebleau, et M. de Montausier l'y suivit avec la marquise,
son épouse, et mademoiselle sa fille, qui n'en était pas un des
moindres ornements; mais au bout de quelque temps les plaisirs qu'ils
y goûtoient furent troublez par la maladie dont la marquise fut
attaquée alors, et qui la mit dans une extrême danger. On ne sçauroit
exprimer la douleur que cet accident causa au marquis, dont la
tendresse fut mise à la plus cruelle épreuve. On commençoit à employer
l'émétique; mais suivant le sort ordinaire des nouveaux remèdes,
celui-ci avoit plus d'ennemis que de partisans; bien des gens le
redoutoient comme un poison, et Mme de Montausier, qui étoit dans
cette opinion, avoit conjuré son mari, dès qu'elle tomba malade, de ne
pas permettre que les médecins en fissent usage pour elle. Le marquis,
sans prévoir les conséquences, le lui promit, d'autant plus qu'il
regardoit cette répugnance comme un instinct de la nature, qui se
déclaroit contre une chose qui lui pourroit être nuisible. Cependant
les médecins ayant épuisé tous les secrets de leur art, ne trouvèrent
plus de ressource pour tirer la malade du péril où elle étoit, que
dans le remède fatal dont l'usage leur étoit interdit; ils s'en
expliquèrent avec M. de Montausier, qui, ne pouvant se résoudre ni à
manquer de parole à la marquise ni à la priver du secours dont elle
avoit besoin, prit enfin le parti de leur dire qu'ils n'avoient qu'à
faire ce qu'il convenoit sans lui en parler. Du reste, comptant plus
sur l'assistance du ciel que sur la force des remèdes, il se mit en
prières et demeura près de vingt-quatre heures dans un état capable de
toucher les plus insensibles.

«Ses vœux furent exaucez, la malade prit de l'émétique, et il fit si
bien qu'on commença à espérer une prompte guérison. Elle se rétablit
en effet peu à peu; mais le chagrin et les fatigues que sa maladie
avoit causées au marquis le firent tomber malade à son tour, quoique
moins dangereusement; le roy, qui ne les perdoit pas de vue, s'informa
souvent de leur santé, et paroissoit affligé lorsqu'il en apprenoit de
mauvaises nouvelles. Une faveur signalée qu'il leur accorda en ce
temps-là même, ne contribua pas peu à les consoler des afflictions que
Dieu leur envoyoit. Toute la cour étoit en mouvement sur le choix qui
se devoit faire bientôt d'une gouvernante des enfants de France. La
mort du cardinal Mazarin avoit fait changer la face des affaires; mais
quoique le roy montrât déjà cette supériorité de lumières qui l'a
rendu depuis l'admiration de l'Europe, on ne pouvoit croire que dans
ces premiers commencements les charges se pussent obtenir sans
intrigues, et fussent données au seul mérite. Cependant Mme de
Montausier, presque mourante encore et n'ayant vu que ses médecins
durant le cours de sa maladie, fut nommée gouvernante des enfants de
France; elle avoit actuellement la fièvre[82] lorsque M. le Tellier
vint de la part du roy lui apprendre cette agréable nouvelle. Le
marquis, tout languissant lui-même, se traîna au pied de Sa Majesté
pour lui témoigner les vifs sentiments de reconnoissance dont lui et
son épouse étoient pénétrez. Le roy reçut leurs remercîments avec cet
air aimable qui donnoit un nouveau prix à ses bienfaits, et qui
faisoit moins estimer ses grâces que la manière avec laquelle il les
accordoit[83].»

  [82] Ce fait se trouve confirmé par le billet suivant adressé par
  Mme de Montausier elle-même au comte et à la comtesse de Maure:
  «Vrayment je m'en fie bien à vous et en M. le comte de Maure,
  pour faire valoir vos amis en de telles occasions; et je vous
  asseure, ma chère sœur, que s'il estoit vray que mon mérite
  m'eust attiré quelque bonne fortune, j'en aurois vne double joye
  pour vostre interest à tous deux; car on pourroit espérer de vous
  voir vn jour les plus grands seigneurs du monde. Je ne saurois
  dire tout ce que je sens pour les bontez que vous me faites
  l'honneur de me témoigner l'vn et l'autre, et quoyque j'attende
  le frisson, car ma fièvre s'est avisée de se mettre en tierce
  depuis huit jours, je ne puis m'empescher de vous donner cette
  petite marque de ma reconnoissance en commun. M. de Montausier
  vous auroit remerciée en son particulier, et M. vostre mary, s'il
  n'estoit pour le moins aussi languissant que moy. Nous vous
  asseurons de nos obéissances.

    «IULIE DANGENNES.»

  [83] Petit, I, p. 147.

Mme de Montausier n'était pas encore parfaitement rétablie qu'il lui
fallut prendre possession de sa charge, la jeune reine ayant mis au
monde, le 1er novembre, ce triste personnage destiné à végéter à
l'ombre sous le titre de grand dauphin. Quoi qu'aient pu dire des
contemporains envieux, Mme de Montausier s'acquitta, à la satisfaction
générale, des importantes fonctions que le roi lui avait spontanément
confiées, et si elle usa d'un crédit qui était déjà fort grand, ce fut
de la façon la plus généreuse et en faveur de personnes dignes à tous
égards de l'intérêt de la cour, telles entre autres que Mlle de
Vertus, dont elle fit rétablir la pension[84]. Quant à Montausier, on
le vit au Louvre austère et simple comme au fond de sa province; et
son libre langage, dont il lui était impossible de réprimer les
saillies, éclatant comme une dissonance au milieu des fades adulations
des courtisans, semblait être un attrait de plus pour un souverain
plein de tact et dont les bonnes qualités naturelles n'avaient point
encore été gâtées par une longue prospérité.

  [84] Ce fait, et bien d'autres que je pourrais citer, suffisent
  amplement à réfuter des accusations aussi vagues que celle-ci,
  par exemple, que je trouve dans les _Mémoires-anecdotes_ de
  Segrais: «Mme de Montausier n'avoit point d'amitié, et elle n'a
  pas plutôt été à la cour qu'elle ne s'est plus souvenue de
  personne.» C'est à propos d'elle aussi que la Rochefoucauld
  écrivait: «Il y a des gens qui paroissent mériter de certains
  emplois, dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont indignes
  d'abord qu'ils y sont parvenus.»--La Rochefoucauld avait ses
  raisons pour ne point aimer les gens irréprochables.

Débarrassé de la gênante tutelle de Mazarin, mort au mois de mars,
Louis pouvait disposer librement de ses grâces, aussi ne manqua-t-il
pas de comprendre le marquis dans la promotion de soixante-trois
chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, qui eut lieu le 1er décembre
1661.

Moins occupé que la marquise, Montausier, qui jusque-là n'avait reçu
que des distinctions honorifiques, trouvait le temps de visiter ses
amis et paraissait fréquemment à l'hôtel de Rambouillet, qui dans
cette période prospère, au lendemain de la paix des Pyrénées, avait
retrouvé lui aussi quelque animation. On touchait alors au point
culminant du grand siècle, et il semblait que chacun se hâtât de
mettre à profit ces beaux jours qui devaient trop peu durer, jours de
concorde universelle où l'on voyait l'évêque de Vence, Godeau, inviter
à sa table les protestants Pellisson et Conrart, et vivre dans
l'intimité du vieux Gombauld, fils de calviniste et lui-même à
demi-huguenot[85], sans qu'une arrière-pensée de prosélytisme vînt
jeter ses ombres sur ces cordiales relations. Les débris de la vieille
cour d'Arthénice se pressaient fidèlement autour d'elle comme au temps
de Richelieu, et le matamore Scudéry accourait lui-même de Marseille
pour lui rendre hommage à la suite de sa sœur Madelaine. Cette
vieille demoiselle, établie depuis peu d'années à Paris, et qui malgré
ses succès littéraires vivait dans un état voisin de la gêne, était
une des protégées de Mme de Rambouillet, et Montausier voulut être au
nombre de ses bienfaiteurs[86]; il fût même rentré dans la littérature
active si un événement inattendu ne l'eût arraché à ses occupations
favorites. Dans le courant de cette année «le prince fut malade de la
rougeole jusqu'à faire trembler pour une vie si précieuse. Le marquis
en fut plus allarmé que personne, et le roy instruit de la crainte et
de l'affliction de ce fidèle serviteur, l'ayant fait appeler: _vous
avez eu raison_, lui dit-il avec bonté, _de craindre de me perdre;
vous auriez perdu votre meilleur ami; je connois votre mérite mieux
qu'aucun autre, et je veux le mettre en sa place_[87].»

  [85] «... Il m'a dit, car il est huguenot à brûler, que
  naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique,
  et que dès seize ans, il cessa de lui même d'aller à la messe et
  revint à nous, sans pourtant faire d'abjuration ni de
  reconnoissance, car il ne prétendoit pas nous avoir quittés, et
  choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.»
  (Tallemant.)--Godeau avoit néanmoins songé à lui céder l'évêché
  de Grasse.

  [86] «Mlle de Scudéry est plus considérée que jamais; on lui a
  envoyé quelques présents sans dire de la part de qui ils
  venoient. On l'a pourtant découvert. Mme de Caen, fille de feue
  Mme de Montbazon, lui envoya une montre, M. de Montausier de quoi
  faire une robe, et Mme du Plessis-Guénégaud, le meuble d'une
  petite salle. On laissoit tout cela de grand matin à la
  servante.»--Tallemant dit pourtant ailleurs: «Les livres de cette
  fille se vendent fort bien: elle en tiroit beaucoup.»

  [87] Il est surprenant que les historiens insistent aussi peu sur
  une maladie que le P. Petit prétend avoir été si grave, et qu'il
  n'en soit fait aucune mention, notamment dans les intéressants
  volumes que M. H. Martin a consacrés au récit du grand règne.

En prononçant ces paroles, le roi avait en vue le gouvernement de
Normandie que la santé chancelante du duc de Longueville semblait devoir
rendre bientôt vacant. Ce prince succombait en effet le 11 mai 1663[88].
Quoique son fils aîné eût la survivance de sa charge, il n'était pas
encore en âge d'en remplir les fonctions, et Louis, élevé au milieu des
orages de la Fronde et qui n'avait pas oublié la récente rébellion du
feu duc, était bien aise de déposer provisoirement entre des mains
fidèles le commandement de l'une de nos plus importantes provinces
maritimes. Parmi les hommes dont il eût pu faire choix, le marquis de
Montausier était incontestablement celui qui avait donné à la monarchie
les gages les plus éclatants de dévouement et de loyauté; d'autre part,
son intimité avec le prince de Condé, frère de Mme de Longueville,
laquelle ne voyait que par ses yeux, faisait supposer que ce choix plus
qu'un autre pourrait la satisfaire, et il en fut ainsi dans les
premiers temps[89]. Montausier à peine nommé, s'empressa de lui rendre
visite, et l'accueil qu'il reçut d'elle et de son frère fut si
favorable, qu'il put espérer un instant l'aplanissement de toutes les
difficultés que semblait devoir soulever d'abord sa prise de possession.
Après avoir accompli ces premières et indispensables démarches, il fit
ses préparatifs de départ et s'apprêta à paraître aux yeux des Normands
avec l'éclat et la pompe qui convenait au successeur intérimaire du
plus grand seigneur du royaume. En arrivant à Rouen, Montausier trouva
les esprits fort partagés à son sujet. Pendant sa longue administration,
le duc de Longueville avait laissé s'enraciner un grand nombre d'abus,
et le caractère bien connu du marquis faisait appréhender des réformes,
qui pour être indispensables, n'en devaient pas moins blesser une
multitude d'intérêts. Quelles que fussent pourtant les résistances et le
mauvais vouloir auxquels il se trouva en butte dès le commencement, il
est probable que son invincible opiniâtreté eût suffi pour en triompher,
si l'opposition du parlement de Normandie ne fût venue se joindre à
celle de la plupart de ses subordonnés. La situation de Montausier comme
gouverneur provisoire était naturellement assez difficile: si aux yeux
du roi il était le véritable chef de la province; le parlement de Rouen
poussé sous main par les émissaires de la maison de Longueville[90]
s'obstinait à ne voir en lui que le représentant d'un prince mineur, et
lui refusait comme tel, le rang et les honneurs dont avait joui le feu
duc de Longueville, et qui au dire du parlement n'étaient dus qu'à un
prince du sang royal. La querelle s'envenimait sans résultat, et
semblait devoir être interminable; Montausier n'hésita pas alors à
faire appel à la seule autorité temporelle qu'il reconnût, et
l'intervention royale, à Rouen comme à Paris, se manifesta d'une façon
tant soit peu despotique, mais qui coupait court à toute chicane. Le roi
irrité ordonna que non-seulement le marquis de Montausier fût traité
comme l'avait été son prédécesseur, mais qu'en outre on lui accordât
certaines prérogatives dont le duc de Longueville n'avait jamais joui.
Cette décision était peu faite pour plaire en Normandie, mais elle était
sanctionnée par la force, et tout dut plier devant la fermeté du
gouverneur, qui, satisfait d'ailleurs de la haute approbation de son
souverain, usa de son pouvoir avec beaucoup de discrétion. Cette
modération lui ramena beaucoup d'adhérents jaloux de se concilier la
faveur d'un homme aussi bien en cour, tandis que d'autres se laissaient
prendre à de plus vulgaires amorces: «Sa table toujours magnifiquement
servie, et où tous les honnestes gens étoient bien reçus; son
désintéressement qu'il avoit fait passer jusques dans ses domestiques,
en leur défendant de rien prendre de ceux qui croiroient pouvoir se
frayer par l'argent un accès plus facile auprès du maître; la
familiarité avec laquelle il alloit manger chez les particuliers qui
l'invitoient, l'affection et la cordialité qu'il témoignoit à quiconque
avoit recours à lui, en partageant leurs peines, épousant leurs
intérests, écoutant leurs raisons, pacifiant leurs différens, se
consacrant tout entier à leur utilité, et s'employant avec autant de
succès que de zèle, pour servir les personnes mêmes qui lui étoient le
plus opposées; tout cela fit dans la province un changement prodigieux
à son égard; ce n'étoit plus un homme fier, dur, impitoyable; c'étoit un
père bon et tendre; en un mot, il vint à bout de se faire aimer à un
point qu'il ne l'étoit pas davantage, je ne dis pas dans sa propre
patrie, mais dans sa famille même. Cet amour, fondé sur la vertu
constante du marquis, ne fit que croître avec le temps; parce que le
marquis s'en montroit plus digne de jour en jour[91].» Au mois d'avril
1663, avant le départ de son mari, Mme de Montausier avait eu la douleur
de perdre une de ses amies les plus chères, la comtesse de Maure[92].
Douce et obligeante, cette aimable personne faisait oublier à ceux qui
la voyaient le caractère fâcheux de son mari, honnête homme, mais
déplaisant et tracassier, qui avait tous les défauts de Montausier sans
avoir ses grandes qualités, et que l'abbé de la Victoire appelait _le
bon_ par antiphrase. Mme de Maure n'était pas non plus sans quelques
petits travers, et le peu de soins qu'elle prenait de ses affaires
l'avait fait surnommer _la folle_ par son entourage. Mais ces torts ne
nuisaient qu'à elle-même et sa mort laissa dans son cercle habituel un
vide réel, qui fut surtout sensible à Mmes de Montausier et de Sablé à
l'égard desquelles elle faisait profession d'un dévouement à toute
épreuve[93]. Les nombreuses occupations de la marquise firent diversion
à son chagrin; à la fin du mois de janvier de l'année suivante
Montausier revint à Paris, après un séjour de huit mois dans son
gouvernement, et dès son arrivée, il lui fallut s'occuper de
l'établissement de sa fille dont les plus brillants partis se
disputaient la main. Après avoir refusé plusieurs propositions fort
séduisantes, le marquis crut avoir enfin trouvé dans le comte de Crussol
un gendre tel qu'il le souhaitait. La famille d'Uzès était sans
contredit une des plus considérables du royaume, et la nullité profonde
de ses derniers représentants, les doutes même qu'on élevait
généralement sur leur bravoure, n'avaient pu effacer le prestige dont
cette illustre maison était entourée[94]. Il faut dire à la louange du
comte de Crussol, qu'il ne ressemblait en rien à son père et à son
grand-père: spirituel et bien tourné, plein de vaillance[95] et de
mérite, il avait un seul défaut dont les parties intéressées ne
s'aperçoivent jamais à temps, et qui consistait dans une roideur de
caractère, laquelle mise en contact avec la violence du marquis devait
causer plus tard d'inévitables et fâcheux froissements. Mais alors tout
semblait sourire à Montausier, qui n'apercevait dans ce mariage que
l'éclat nouveau qu'allait répandre sur sa famille une alliance avec un
duc et pair. La cérémonie nuptiale eut lieu le 6 mars[96] avec une
magnificence digne de la qualité des deux époux, et que relevait encore
la présence de tout ce que la cour comptait de personnes illustres à
commencer par les princes du sang.

  [88] Dans une lettre de Mlle de Vertus à Mme de Montausier, on
  trouve les renseignements suivants sur la dernière maladie du duc
  de Longueville: «Je reçus hier au soir une lettre de Mme de
  Longueville, qui m'apprend que M. de Longueville est très-mal;
  son accès a été accompagné d'un très-long et très-profond
  assoupissement, de perte de connoissance, de resveries, inégalité
  et intermission de poulx, mouvements convulsifs; enfin rien ne
  peut estre plus dangereux. M. Brayer craint beaucoup, et l'alloit
  faire confesser et communier devant que l'autre accès revienne.
  M. de Longueville ne sçait point ce qui s'est passé en luy. J'ai
  cru que je vous devois rendre ce compte et que c'est l'intention
  de Mme de Longueville..... Je n'ai point eu de lettres de Rouen.
  M*** m'a seulement mandé que M. de Longueville se porte mieux;
  mais cela m'est suspect, car ce mieux est qu'il a bien reposé, et
  vous entendez bien que ce n'est pas le sommeil qui lui
  manque.....

    «Ce samedi après midi.

  «Comment vous portez-vous, ma pauvre madame? Vous sçavez sans
  doute que M. de Longueville reçut hier au matin
  l'extrême-onction.....»

  [89] Les deux fragments suivants, que j'emprunte à la
  correspondance de Mlle de Vertus, ne laissent aucun doute sur les
  bonnes dispositions de Mme de Longueville à l'égard de
  Montausier: «[Mme de Longueville] est si abattue et si
  horriblement accablée qu'elle n'a pas un instant à elle. Ainsi
  elle ne doute pas que vous ne l'excusiez bien si elle ne vous
  escrit, et elle vous prie de faire toujours bien cognoistre à Mme
  et M. de Montausier la satisfaction qu'elle a du choix que le roi
  a fait de lui pour commander la Normandie. Pour moi, ma bonne
  madame, je me suis tellement attendue que vous leur ferez savoir
  mes sentiments là-dessus, parce que vous n'oubliez jamais rien de
  ce qui peut obliger vos amis et vos servantes, que je n'ai pas
  pensé à leur rien faire dire. Il me sembloit que c'estoit assez
  que vous sçussiez ce que j'en pensois; ayez la bonté de leur en
  escrire un mot, je vous en conjure...»

  «Vous demandez comment je suis sur cette affaire de M. de
  Montausier. Je vous assure qu'elle me paroist à souhait; et quand
  Mme de Longueville auroit choisi, elle n'auroit pas, selon mon
  avis, pris autre chose. Pour moi, je regarde la perte de ce
  gouvernement comme un grand fardeau hors de dessus ses espaules.
  Tout cela ne vaut rien pour les gens qui ne songent qu'à se
  sauver, et je pense qu'elle sera bien dans cette pensée, quoique,
  pour ne pas manquer à MM. ses enfants, elle ait demandé autre
  chose. Hélas! de la manière dont est M. de Montausier, il ne lui
  donnera toujours que trop de part au soin de ce gouvernement.»

  [90] Mme de Longueville avait été extrêmement froissée de la
  roideur de Montausier dans diverses circonstances auxquelles elle
  fait allusion dans les passages suivants de sa correspondance qui
  se rapportent à différentes époques: «Voilà donc de nouvelles
  plaintes de M. de Montausier pour la lettre de Montreuil-Bellay.
  Il peut en dire tout ce qu'il voudra sans courre fortune d'estre
  dédit; car vraiment, je ne me souviens plus de tout cela; mais
  apparemment, il l'avoit oublié aussi, puisque nous estions
  raccommodés. Mais pour la visite, s'il dit en quoi consista le
  prétendu mauvais traitement, je tascherai de le satisfaire. En
  vérité, ils mettent les gens au désespoir; car ils relèvent tout
  ce qu'on fait, et ne content rien de ce qu'ils font. Je ne sçai
  plus où j'en suis, c'est-à-dire je ne sçai plus ce que je leur
  dois en conscience. Si vous voulez l'examiner et me le dire, je
  ferai tout ce que vous voudrez...»

  «Pour M. de Montausier, il n'a guères d'invention s'il ne trouve
  pas celle de ne pas amener son cortège: il n'a qu'à le laisser à
  une lieue de moi, s'il passe où je suis. Mais il n'y passera pas
  apparemment. Et de plus, je ne me soucie point de cela, et il n'y
  a que lui qui s'en doive soucier, parce que cela ne seroit pas
  bien pour lui, comme cent petites choses qu'il fait, demandant à
  tous les instants si on faisoit ainsi à M. de Longueville, et
  croyant que cela est tout égal. Vous jugez bien qu'à moi cela ne
  me fait rien: ce sont de petites gloires qui ne font tort qu'à
  lui...»

  «Rien n'est pareil à M. de Montausier. Après que non-seulement
  moi, mais mon fils, lui avons écrit pour qu'il détruisît ses
  sollicitations sur l'affaire de Fontenai, et qu'il voit clair que
  cela désoblige au lieu d'obliger, il pousse sa pointe, et ne veut
  pas faire ce dont on le prie. Jamais il n'y eut un tel travers
  d'esprit...»

  «... L'affaire de Fontenai est finie le plus honnestement du monde
  de son costé. Après que je lui en eus fait scrupule, il s'est
  désisté; mais ç'a esté un peu tard, car M. de Montausier a
  sollicité, puis il a désollicité. Je l'avois prié de ne le point
  faire; mais, par un travers d'esprit qui ne se peut comprendre, il
  a poussé sa pointe, et en grondant de toute sa force, il a
  pourtant fini comme on l'en a prié...»--Les petites querelles qui
  s'élevaient parfois entre le marquis de Montausier et Mme de
  Longueville étaient dues le plus ordinairement aux intrigues de
  leur entourage, et finissaient toujours par des raccommodements
  fort sincères de part et d'autre.

  [91] Petit, I, p. 158.

  [92] Tallemant rapporte à propos de cette mort une curieuse
  anecdote: «En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la
  marquise de Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au
  point de l'assister à la mort, car il n'y a personne au monde à
  qui elle pût rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des
  nouvelles: «Mais, lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire
  qu'elle est passée.» Chalais y va comme elle expirait. Au retour:
  «Eh bien! Chalais, est-elle aussi mal qu'on peut être? Ne
  mange-t-elle plus? (La marquise était fort friande.)--Non,
  répondit Chalais.--Ne parle-t-elle plus?--Encore
  moins.--N'entend-elle plus?--Point du tout.--Elle est donc
  morte?--Madame, répondit Chalais, au moins, c'est vous qui l'avez
  dit, ce n'est pas moi.»

  [93] Voir dans Tallemant les curieux détails qu'il donne sur les
  bizarres habitudes du comte et de la comtesse de Maure. Mlle de
  Vertus nous a laissé l'oraison funèbre de son amie dans ces
  quelques lignes d'une lettre adressée à Mme de Sablé: «Cette
  pauvre comtesse de Maure me fait une grande pitié. Je prie Nostre
  Seigneur de lui faire miséricorde. Hélas, madame, l'inutilité de
  la vie met bien souvent en péril autant que de plus grands
  péchés; car s'il est vrai qu'on est jugé selon ses œuvres, on
  trouvera quelquefois que de cinquante ans qu'on a vescu, il n'y
  aura pas une heure qui puisse estre comptée. Je ne parle pas pour
  elle, quoiqu'il soit vrai que depuis sa mort cela m'ait bien
  passé par la teste. En vérité, quand on passe sa vie à rien, il
  est bien ordinaire qu'on ne puisse pas faire quelque chose de
  bien solide à la mort. La grande innocence console et fait bien
  espérer.....»

  [94] Voici d'après Tallemant, une lettre ironique adressée au duc
  d'Uzès, beau-père de Julie de Montausier, et où l'on trouve
  résumés les griefs de l'opinion publique contre ce misérable
  personnage:

    «Monseigneur,

  «Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet
  pas de donner leurs portraits au public sans les accompagner du
  vôtre. Je ne prétends pas toucher à la généalogie de la maison de
  Crussol, dont vous tirez votre origine; il faudroit faire un
  volume et non pas une lettre: je dirai seulement que vous êtes
  entre la noblesse le premier duc et pair de France, reconnu le
  plus paisible et le plus modéré de tous les seigneurs. Vous n'avez
  jamais rien entrepris par-dessus vos forces; votre ambition a
  toujours eu des bornes légitimes; ce que beaucoup poursuivent avec
  passion, vous l'obtenez avec patience; vous êtes demeuré calme
  dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans la bonace. Si
  vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est que Leurs
  Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles. Enfin,
  l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de
  semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute
  son étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire
  un abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité,
  j'ai voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec
  laquelle je finirai.

  «Votre, etc.

    RANGOUZE.»

  --Tallemant nous parle ailleurs de l'ineptie des ducs d'Uzès et de
  Montbazon.

  [95] «... On fut surpris de le voir raisonner si sérieusement,
  lui qui étoit d'une maison qui avoit toujours été plutôt capable
  de dire une folie qu'une bonne chose, mais la nature lui avoit
  accordé quelques bonnes saillies de fois à autre, à quoi elle
  avoit joint un autre miracle en sa faveur, qui étoit d'être le
  premier de son nom qui eût passé pour brave. En effet, il n'y
  avoit rien de si rare dans la maison d'Uzès que de voir des gens
  qui allassent à la guerre, ce qui a fait dire à la chronique
  scandaleuse «qu'il falloit qu'il ne fût pas fils de son père.»
  (_Mém. du comte de Rochefort._)

  [96] M. Monmerqué donne la date du 16 août qui est évidemment
  inexacte, puisque le comte de Crussol assistait à la bataille de
  Raab, qui eut lieu le 1er du même mois, ainsi que le savait fort
  bien le savant éditeur des _Mémoires de Coligni_.

Peu de mois après, le comte de Crussol, se dérobant aux charmes d'une
si douce union, demandait à partir pour la Hongrie, où l'invasion
turque menaçait les possessions de l'empereur d'Allemagne, auquel le
roi de France envoyait un corps de six mille auxiliaires, sous le
commandement de Coligni. Montausier, qui se reconnaissait à ces nobles
transports, leur accorda toutes les louanges qu'ils méritaient, fit
trouver au jeune comte l'argent nécessaire à sa lointaine expédition,
et lui donna pour l'accompagner dans ce voyage le lieutenant de ses
gardes, officier dont il n'estimait pas moins la probité que la
capacité militaire.

Aussitôt qu'il eut pourvu à l'établissement de sa fille, Montausier,
fidèle à des habitudes d'activité qu'il suspendait à regret, songea à
quitter la cour et s'empressa de demander son congé au roi pour
retourner dans la province confiée à ses soins. Mais ce prince lui
destinait provisoirement une autre mission. Le gouvernement français
était depuis quelques années en mauvaise intelligence avec la cour de
Rome, par suite de l'élection au souverain pontificat de Fabio Chigi,
qu'on avait vu autrefois à Münster soutenir contre la France les
intérêts de la maison d'Autriche. Les relations avec Rome, fort
tendues à la fin du ministère de Mazarin, devinrent plus difficiles
encore par suite des insultes faites au duc de Créqui, et dont le
cardinal Imperiali refusait de donner satisfaction. La colère de Louis
XIV éclata par une lettre foudroyante[97] adressée au pontife et que
suivit de près l'occupation d'Avignon, à la grande joie des habitants
de cette ville, qui, dès avant l'arrivée des troupes royales, avaient
brisé les armoiries du pape pour les remplacer par les armes de
France. Menacé d'une invasion en Italie, Alexandre VII se plia enfin à
des concessions qui, pour être tardives, n'en furent que plus
humiliantes. Il consentit, en effet, à des réparations fort pénibles à
son orgueil, celle surtout aux termes de laquelle son neveu, le
cardinal Chigi, accompagné du cardinal Imperiali, devait aller porter
en personne au roi ses très-humbles justifications. «Ce fut, dit
Voltaire, le premier légat de la cour de Rome qui fût jamais envoyé
pour demander pardon.» Dès la fin de mai, Chigi était en route pour
Marseille, et Montausier[98] fut chargé d'aller à sa rencontre et de
le ramener ensuite à Paris. Il partit à la tête d'un détachement de la
maison du roi, et rencontra les deux cardinaux à Lyon, d'où il les
amena par la Loire à Fontainebleau où se trouvait la cour. En
arrivant, le légat eut une audience secrète du roi, après laquelle il
trouva dans la galerie des Cerfs un repas superbe préparé aux frais de
Montausier, qui, l'ayant accompagné aux audiences publiques, et à son
entrée dans la capitale du royaume, le reconduisit jusqu'au lieu d'où
il l'avait amené. Catholique fervent, il avait traité avec des égards
infinis les envoyés du saint-père, qui ne le quittèrent pas sans lui
donner des témoignages de la reconnaissante satisfaction que leur
avaient inspirée des procédés aussi délicats que généreux. A son
retour à Paris, il reçut des preuves significatives de la
bienveillance du roi à son égard: Louis XIV lui accorda des lettres de
duc et pair, et quelques jours après, le 1er août, la nouvelle
duchesse de Montausier remplaçait comme dame d'honneur une de ses
proches parentes, Mme de Navailles. La duchesse eût peut-être bien
fait de refuser des fonctions que les circonstances rendaient
extrêmement délicates, et sur lesquelles la retraite pleine de dignité
de Mme de Navailles jetait un immense discrédit. Quelque graves
qu'aient pu être les motifs qui poussèrent Mme de Montausier à
franchir ce pas difficile, il est certain qu'ils furent
défavorablement appréciés par les contemporains, ainsi qu'en
témoignent les extraits suivants des mémoires de la bonne Mme de
Motteville: «Cette dame ne haïssoit pas la cour. Elle désiroit
l'approbation générale, et plus ardemment encore de ceux qui avoient
du crédit, car naturellement elle avoit de l'âpreté pour tout ce qui
s'appelle la faveur...... Il est aisé de juger qu'elle devoit estre
agréable au roy, non-seulement parce qu'elle avoit de belles qualités,
mais à cause que le mérite qui estoit en elle estoit entièrement
tourné à la mode du monde, et que son esprit estoit plus occupé du
désir de plaire et de jouir ici-bas de la faveur que des austères
douceurs qui, par des maximes chrétiennes, nous promettent des
félicités éternelles[99].»

  [97] On y lisait ces paroles significatives: «Nous ne demandons
  rien à Votre Sainteté en cette rencontre; elle a témoigné
  jusqu'ici tant d'aversion à notre personne et à notre couronne,
  que nous croyons qu'il vaut mieux remettre à sa prudence propre
  les résolutions _sur lesquelles les nôtres se régleront_.» (V.
  Desmarets, _Hist. des démêlés avec la cour de Rome_.)

  [98] «Le marquis représenta au roy avec sa sincérité ordinaire,
  qu'il ne se croyoit guères propre à la commission, dont il
  plaisoit à Sa Majesté de le charger, que les Italiens étoient
  trop fins pour lui, et lui trop simple pour eux, et que ce
  contraste auroit peut-être des suites désagréables pour les
  étrangers ou pour lui-même. Le roy ne reçut pas ses excuses et
  lui dit en plaisantant, _qu'à ce compte il n'auroit pas été bon
  pour les Normans, que cependant il avoit sçû s'accommoder à leur
  génie, et que l'événement avoit fait voir qu'il étoit propre à
  tout_.» (Petit, p. 162.)

  [99] Mme de Motteville cite ensuite à l'appui de ses jugements
  des faits dont on aimerait à pouvoir contester l'authenticité:
  «Je ne puis en cet endroit m'empescher de dire vne chose qui peut
  faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont le
  cœur et l'esprit gastés. Dans ce même moment que la reine
  m'avoit commandé d'aller parler à la reine sa mère, je rencontrai
  Mme de Montausier qui estoit ravie de ce dont la reine estoit au
  désespoir. Elle me dit avec une exclamation de joie: Voyez-vous,
  madame, la reine mère a fait une action admirable d'avoir voulu
  voir La Vallière. Voilà le tour d'une très-habile femme et d'une
  bonne politique. Mais, ajouta cette dame, elle est si faible, que
  nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne cette action comme
  elle le devroit. Véritablement, je fus estonnée de voir dans la
  comédie de ce monde combien la différence des sentiments fait
  jouer de différents personnages, et ne voulant pas luy répondre,
  je la quittay... Le duc de Montausier qui étoit en réputation
  d'homme d'honneur, me donna quasi en mesme temps vne pareille
  peine, car en parlant du chagrin que la reine mère avoit eu
  contre la comtesse de Brancas, il me dit ces mots: Ah! vraiment
  la reine est bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que Mme de
  Brancas ait eu de la complaisance pour le roy en tenant compagnie
  à Mlle de La Vallière. Si elle estoit habile et sage, elle
  devroit estre bien aise que le roy fût amoureux de Mlle de
  Brancas, car estant fille d'vn homme qui est à elle et son
  premier domestique, luy, sa femme et sa fille, lui rendroient de
  bons offices auprès du roy.»

On ne peut nier la gravité de ces allégations[100], et tout en faisant
une large part à la prévention ou à l'exagération dans le récit de Mme
de Motteville, on n'en est pas moins obligé d'admettre que la duchesse
de Montausier montra beaucoup de faiblesse dans l'accomplissement de
ses fonctions, et qu'à dater de la retraite de Mme de Navailles, les
relations du roi et de Mlle de La Vallière furent singulièrement
facilitées. Quant aux cyniques propos que Mme de Motteville attribue à
Montausier, il n'est guère possible d'y ajouter foi si l'on songe aux
principes religieux du duc et à la régularité de sa vie, qui, depuis
quelque temps déjà, avait cessé de donner prise à la critique, alors
que le débordement général eût été une excuse plus que suffisante aux
yeux d'un jeune prince, qui voyait dans les faiblesses d'autrui la
justification des siennes. Sa piété était restée entière au milieu du
relâchement de la cour; il assistait tous les jours à la messe, priait
à certaines heures marquées, observait rigoureusement les jeûnes
prescrits par l'Église, et prenait soin de nourrir sa dévotion par de
pieuses lectures. On le vit même lorsqu'il reçut l'ordre du
Saint-Esprit, s'acquitter avec une scrupuleuse exactitude de certains
exercices religieux auxquels les statuts de l'ordre assujettissaient
les chevaliers, «et pour justifier une conduite qui, quoique
édifiante, ne laissoit pas d'être quelquefois censurée, il disoit que
peut-être il n'auroit pas choisi ces sortes d'exercices, si la chose
eût dépendu de lui; mais qu'il s'étoit engagé solennellement à les
pratiquer, et qu'il falloit tenir ce qu'on promettoit, encore plus à
Dieu qu'aux hommes[101].»

  [100] Le P. Petit ne s'en préoccupe pas le moins du monde; voici
  tout ce qu'il dit au sujet de la nomination de Mme de Montausier:
  «... Cette place étoit occupée auparavant par la duchesse de
  Navailles, proche parente de Mme de Montausier; et celle-ci ne se
  vit qu'avec peine revêtuë des dépouilles d'une personne qui ne
  lui étoit pas moins attachée par les nœuds de l'amitié que par
  les liens du sang. Elle n'avoit pas ignoré la disgrâce dont sa
  parente étoit menacée, et bien loin de songer à profiter de son
  malheur, elle n'oublia rien pour arrêter le coup, et pour la
  faire rentrer dans les bonnes grâces du prince. D'ailleurs, elle
  s'étoit si fort attachée à monseigneur le dauphin, qu'elle ne
  pouvoit se résoudre à le quitter, préférant au droit de préséance
  annexé à la charge qu'on lui offroit, la touchante satisfaction
  de servir pour ainsi dire de mère à un prince destiné à être un
  jour son roy. Mais ses soins pour réconcilier Mme de Navailles,
  et ses raisons pour s'exempter de prendre sa place furent
  inutiles. Le roy vouloit être obéi aussi bien quand il faisoit
  des grâces que quand il donnoit des ordres...»

  [101] Petit.

En acceptant la charge de dame d'honneur, la duchesse de Montausier
avait voulu renoncer à celle qu'elle exerçait auprès du dauphin; mais
elle dut se plier d'abord à la volonté du roi, qui désira lui voir
cumuler ces fonctions si différentes. Il fallut pourtant revenir sur
cette détermination; car l'obligation où était la duchesse de se
trouver souvent dans la chambre de la reine, l'empêchait de veiller
aussi assidûment que par le passé sur le dauphin, dont le service
était en conséquence fort négligé: un jour, pendant l'absence de la
gouvernante, le petit prince tomba de son berceau par suite du défaut
de vigilance des femmes auxquelles on l'avait confié, et quoiqu'il
n'eût pas été blessé, Mme de Montausier profita de cette circonstance
pour renouveler l'offre de sa démission, qui cette fois fut acceptée,
et la maréchale de La Mothe fut nommée gouvernante des enfants de
France.

La fin de cette année fut attristée par la mort d'Angélique
d'Angennes, qui laissait deux filles de son mariage avec le comte de
Grignan[102]. Mme de Rambouillet survécut peu à sa fille, et
s'éteignit le 27 décembre 1665, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
Cette femme illustre avait conservé jusqu'à la fin l'usage de ses
facultés, et son salon, quoique bien moins fréquenté qu'autrefois,
était resté un point de ralliement pour des personnes qui ne se
voyaient point ailleurs, pour ceux-là mêmes qui s'étaient vu froisser
par la subite élévation du duc et de la duchesse de Montausier[103].
Mais cette mort fut surtout sensible aux derniers survivants d'un
autre âge littéraire, que l'éclat radieux d'une nouvelle et glorieuse
pléiade allait rejeter dans l'ombre. Montausier avait une espèce de
culte pour sa belle-mère, et la douleur que la duchesse et lui
ressentirent de sa perte fut d'autant plus amère, que leur résidence
forcée à la cour les obligeait d'en contenir l'expression.

  [102] Mme de Sévigné enregistre cet événement de la manière la
  plus laconique: «Madame de Grignan est morte.»--_La bellissima
  madre_ ne se doutait point alors, que _la plus jolie fille de
  France_ épouserait à quatre années de là le comte de Grignan.

  [103] Toute trace de froideur semblait à cette époque avoir
  disparu entre mesdames de Montausier et de Longueville, ainsi que
  le prouve ce passage d'une lettre que la princesse écrivait dans
  les premiers jours de janvier 1666: «... Voilà nostre disné de
  Mme de Montausier et de moi chez vous un peu retardé par la mort
  de cette pauvre Mme de Rambouillet. Quoiqu'elle ne fût point au
  monde pour vous, je ne doute pas que vous ne soyez fâchée qu'elle
  n'y soit pour les autres. Premièrement pour la famille que vous
  aimez; mais je dis mesme parce qu'on est bien aise de sentir des
  gens de ce mérite-là et fâché quand Dieu les retire, quoiqu'on ne
  profitât point de leur vie ni de leur présence.»

Les deux années suivantes ne furent signalées par aucun événement
digne d'être rapporté: la duchesse continuait de subir les
inconvénients de la situation fausse dans laquelle elle avait eu le
tort de s'engager; quant à Montausier, il était du moins libre de ses
mouvements, et faisait de fréquentes excursions à Rambouillet et en
Normandie, où le mauvais vouloir du parlement de Rouen ne se
trahissait plus au dehors, contenu qu'il était par la crainte du jeune
souverain qui avait su réduire au silence la première cour judiciaire
du royaume. Montausier rendit d'ailleurs à la province des services
réels, et ses habitants lui durent la création d'un grand nombre
d'établissements utiles, celle notamment de plusieurs hôpitaux, qui
furent en partie élevés à ses frais. La guerre de 1668 le surprit au
milieu de ces bienfaisantes occupations: au premier bruit qui en
courut, il sentit se ranimer ses vieux instincts, et quoiqu'une
campagne entreprise au cœur de l'hiver fût peu faite pour tenter un
homme de son âge, il sollicita et obtint la permission de faire partie
de cette expédition improvisée, qui, en quelques semaines, allait
donner à la France une riche province. Le duc partit pour Dijon au
commencement de février: il devait y attendre le roi, qui s'y rendit
peu de jours après. Condé avait déjà commencé les opérations de la
manière la plus brillante; entré le 4 dans la province ennemie, suivi
de Luxembourg et de Chamilli, il se saisissait tout d'abord des portes
de Rochefort, de Pesmes-sur-Oignon et du château de Marnai, coupant
ainsi les communications entre Besançon, Dôle, Salins et Grai, qu'il
tenait investis; puis détachant Luxembourg sur la route de Salins, il
courait à Besançon sans bagages et sans artillerie, vu le mauvais état
des chemins qu'il lui fallait suivre. Besançon parut d'abord disposé à
vendre cher sa vieille indépendance: on vit l'archevêque lui-même, la
pique à la main, monter la garde à la tête de son clergé. Mais les
bourgeois, cédant à la frayeur qu'inspiraient le nom et la présence de
Condé, consentirent à perdre la liberté pourvu qu'on leur laissât le
saint-suaire. Condé entrait dans cette place le 7 février, et le même
jour Luxembourg enlevait Salins. Encouragé par ces premiers succès, le
roi, qui avait d'abord songé à renvoyer au printemps le reste de la
campagne, résolut de tout terminer d'un seul coup, et, joignant ses
forces à celles de Condé, il s'avança sur Dôle. Les habitants de cette
capitale se rappelaient avoir bravé pendant trois mois tous les
efforts des Français, et ils répondirent fièrement qu'ils étaient
disposés à s'ensevelir sous les ruines de leur ville. Le parlement,
qui allait perdre l'empire en changeant de maître, et les agents
espagnols, Saint-Martin et Messimieu, les entretenaient dans ces
dispositions magnanimes. D'accord en cela avec le roi et Montausier,
Condé voulait avant tout préserver ses troupes des fatigues d'un siége
qui, dans cette saison rigoureuse, aurait pu les détruire: il résolut
donc de brusquer ses attaques. Tous les officiers rivalisèrent
d'ardeur en cette circonstance, et le roi, voulant reconnaître la
place, s'exposa tellement lui-même, qu'un boulet ennemi, labourant le
sol à ses côtés, vint le couvrir de poussière ainsi que Montausier,
qui ne le quittait pas. Au bout de vingt-quatre heures les dehors
étaient emportés l'épée à la main; le marquis de Villeroi pénétrait à
la tête du régiment du Lyonnais jusque dans la demi-lune, où il
enlevait un drapeau, tandis que Condé, dirigeant et modérant la valeur
de ses troupes, tenait son fils par la main et lui donnait des leçons
au milieu du feu le plus terrible. Les défenseurs de la ville ne
tardèrent pas à s'apercevoir de l'inutilité d'une plus longue
résistance: ils se rendirent le 13, après deux jours d'investissement,
et en dépit des protestations de Saint-Martin et de Messimieu. Quant
au parlement, il s'humilia bassement devant son vainqueur, et
s'empressa de lancer un arrêt contre les _rebelles_ qui refuseraient
de se soumettre au roi très-chrétien. Presque en même temps le fort de
Joux était emporté, Grai se rendait le 19, et la province était
conquise tout entière au bout d'une campagne de quinze jours.

Dans cette courte et foudroyante expédition, Montausier n'avait eu
qu'un rôle assez effacé; il allait maintenant affronter un péril d'un
nouveau genre, devant lequel reculent souvent les hommes les plus
braves. Dès son retour à Paris, il apprit en effet que la peste
faisait à Rouen des ravages affreux, et que tous les quartiers de
cette grande ville en étaient infectés. Plus attentif que personne aux
intérêts d'une province qui lui était confiée, il n'hésita pas un
moment à voler à son secours. «L'honneur que lui avoit fait sa
dernière campagne, la faveur du prince, l'attachement que cette faveur
même sembloit lui attirer de la part des courtisans, rien ne put
l'arrêter. On lui représentoit qu'il étoit contre la sagesse de
s'exposer de sang-froid à un péril certain; mais il répondoit à ces
conseils timides, _que pour lui il croyoit les gouverneurs obligez à
la résidence comme les évêques, et que si l'obligation n'en étoit pas
si étroite en toutes circonstances, elle étoit du moins égale dans les
calamitez publiques_. La duchesse, son épouse, fut effrayée de sa
résolution, et sans oser l'attaquer ouvertement, elle ne lui fit
connoître que ce que son cœur ne pouvoit cacher, les cruelles alarmes
où elle alloit être réduite pendant son absence. Mais le duc surmonta
généreusement cet obstacle, et plus touché de l'exemple héroïque de la
duchesse dans une pareille rencontre, que des larmes qu'il lui voyoit
répandre, il aima mieux l'imiter que de céder à sa tendresse. Il
partit pour Roüen, et s'étant enfermé dans cette ville infortunée, il
s'appliqua tout entier au soulagement de ceux que la peste avoit déjà
attaquez, et à préserver ceux qu'elle avoit épargnez jusqu'alors. Le
bon ordre qu'il établit pour cela, les soins continuels qu'il prit,
les visites journalières qu'il faisoit dans les lieux destinez à
retirer les malades, les aumônes qu'il faisoit distribuer de tous
côtez, les exemples de courage et de charité qu'il donnoit aux
ministres spirituels et aux magistrats, produisirent les plus
salutaires effets. La fureur du mal se ralentit peu à peu, plusieurs
malades furent sauvez, le cours de la contagion fut arrêté; dans
l'espace de deux mois, l'air fut parfaitement purifié, et tout un
grand peuple reconnut devoir principalement son salut au zèle et à
l'intrépidité de son gouverneur. Quand il seroit encore resté dans les
esprits quelques traces des anciennes préventions, ce seul trait
auroit pu les effacer. Aussi depuis ces temps malheureux, M. de
Montausier fut regardé par les habitants comme le père de la patrie,
et le souvenir de ses bienfaits vivra aussi long-temps à Roüen qu'on y
conservera la mémoire du terrible fléau, qui en fut l'occasion. Les
éloges dont il fut comblé dans la capitale de son gouvernement
retentirent jusques dans la capitale du royaume, et parvinrent
bientôt jusqu'aux oreilles du roy. Ce grand prince joignit ses
applaudissements à ceux du public, et impatient de marquer sa
satisfaction à un homme aussi utile à son État, il le fit revenir à la
cour, et l'admit en sa présence sans avoir pris aucune des précautions
qui sont en usage contre la malignité d'un mal qui se communique même
souvent, malgré les plus sages préservatifs. Le roy ne crut pas que
les louanges sincères qu'il donnoit au duc de Montausier fussent
suffisantes pour un mérite si rare; il lui avoit déjà donné, il est
vrai, des preuves plus solides de l'estime qu'il en faisoit; mais il
vouloit lui marquer d'une manière encore plus éclatante la confiance
que lui inspiroit sa vertu, en remettant dans des mains si fidelles ce
qu'il avoit de plus cher au monde[104].» Le dauphin, âgé de huit ans,
ne pouvait en effet rester plus longtemps entre les mains des femmes.
Il était urgent de l'initier à des études sérieuses auxquelles son
père attachait d'autant plus de prix que sa propre éducation avait été
complétement négligée: circonstance fâcheuse et qui, dans un rang
moins élevé, l'eût exposé à de fréquentes et légitimes railleries. Le
roi n'était plus arrêté que par une seule considération, celle du
choix d'un gouverneur qui convînt de tous points, et les courtisans
étaient dans l'attente de la décision. Mme de Montausier ayant été
pendant quelque temps gouvernante du petit prince, le duc se trouvait
tout naturellement classé parmi ceux que leurs antécédents désignaient
à l'attention du souverain, et nul parmi eux ne jouissait d'un renom
plus mérité; mais les efforts de la cabale n'en furent que plus actifs
à écarter une candidature trop en vue pour ne pas inquiéter toutes les
autres. On profitait de toutes les occasions pour affaiblir les bonnes
dispositions du roi envers ce vieux serviteur de sa famille: la noble
franchise de Montausier était taxée d'impudence et de rudesse, on
allait même jusqu'à lui reprocher d'anciennes croyances religieuses
qu'il avait pourtant abjurées depuis si longtemps et de si bonne foi,
et l'on représentait hypocritement l'orthodoxie comme une qualité qui
devait primer toutes les autres dans le gouverneur de l'héritier du
trône. Ces menées effrayèrent les amis de Montausier, et ils le
pressèrent vivement de parler au roi sinon pour se justifier, du moins
pour contre-miner les attaques de ses concurrents. Le duc se refusa
obstinément à faire la moindre démarche dans ce sens: sa position
était assez belle pour qu'il n'eût rien à envier, et d'ailleurs la
charge de gouverneur lui semblait être d'une nature tellement
délicate, elle engageait si étroitement à ses yeux la responsabilité
de celui qui en était revêtu, qu'on ne pouvait, selon lui, la
solliciter sans déshonneur, ni l'accepter sans une extrême
appréhension. Cette manière de voir était parfaitement juste, et ses
craintes ne furent que trop justifiées par l'événement.

  [104] Petit.



LIVRE V.

1668-1674.

  Montausier est nommé gouverneur du dauphin.--Le marquis de
    Montespan insulte la duchesse de Montausier.--Maladie et mort
    de la duchesse.--Fléchier.--Travaux de Montausier, de Bossuet
    et de Huet.--Campagne de Hollande.--Montausier présente au
    Dauphin ses maximes chrétiennes et politiques.


«Le roy après avoir mûrement réfléchi sur le choix important qu'il
avait à faire d'un gouverneur pour monseigneur le dauphin, après avoir
balancé le mérite et les talents des différentes personnes qui se
présentoient à son esprit ou qui lui étoient recommandées, se fixa
enfin sur le duc de Montausier. Il n'ignoroit pas ce qu'en pensoient
la plûpart des courtisans; mais leurs discours malins ne purent
offusquer les lumières ni diminuer en rien l'estime qu'il avoit conçuë
d'un homme que l'expérience lui avoit fait connoître pour un des plus
fidelles, des plus zélez et des plus vertueux serviteurs de sa cour.»
Outre ces motifs allégués par le P. Petit, il en était un autre plus
déterminant, quoique infiniment moins honorable pour la mémoire du
roi Louis XIV. Déjà las de ses amours avec Mlle de La Vallière, ce
prince qui une première fois avait exploité la faiblesse de la
duchesse de Montausier, ne l'avait pas trouvé moins complaisante
lorsqu'il s'était agi de favoriser ses relations adultères avec Mme de
Montespan[105], et cette funeste condescendance avait valu à
l'infortunée duchesse un outrage scandaleux de la part du mari de la
favorite. Le roi devait une réparation solennelle à une personne qui
s'était compromise à ce point à son service, et pour imposer silence
aux propos insolents des courtisans, il n'hésita pas à accorder au duc
une marque éclatante de son estime en lui donnant un poste de
confiance[106]. «Il l'envoya donc chercher[107], et l'ayant fait
entrer secrètement dans son cabinet, il lui dit qu'il le faisoit
gouverneur de son fils, parce qu'il croyoit ne le pouvoir mettre en de
meilleures mains. Le duc se jetta dans le moment aux pieds du roy, le
remercia avec un profond respect, et dit en lui embrassant les genoux:
«Qu'il ne s'arrêteroit pas à représenter à Sa Majesté son peu de
capacité pour remplir dignement l'emploi dont elle l'honoroit,
puisqu'en le choisissant, elle avoit eu sans doute des raisons qu'il
ne lui appartenoit pas de combattre, mais qu'il l'assuroit au moins
qu'il étoit disposé à se rendre moins indigne de ses bontez, par un
zèle et une fidélité inébranlable, qu'au reste, il supplioit Sa
Majesté de songer que la bonne éducation de monseigneur le dauphin ne
dépendoit pas uniquement des soins d'un gouverneur, que les attentions
de Sa Majesté seroient infiniment plus efficaces, et qu'il la
conjuroit de ne les lui pas refuser.--Soyez tranquille, reprit le
prince, je vous seconderai sur cela de façon que vous n'aurez rien à
désirer.» Ensuite il fit relever le duc, et après s'être entretenu
quelque temps avec lui des différents moyens dont il faudroit faire
usage pour former la jeunesse du dauphin, il le renvoya en lui
défendant de découvrir à d'autres qu'à Mme de Montausier et à la
comtesse de Crussol, ce qui venoit de se passer. Le roy pour quelques
raisons, vouloit différer de quelques jours à déclarer son choix, mais
le secret qu'il en fit ayant renouvellé les sollicitations et les
intrigues des prétendants, il s'en trouva tellement importuné que pour
s'en délivrer, il déclara plutôt qu'il n'avoit résolu, que vainement
on briguoit une place qui n'étoit plus à donner, et que celui en
faveur de qui il en avoit disposé, étoit le duc de Montausier. Il ne
restoit plus qu'à installer le nouveau gouverneur; le roy le fit de la
manière la plus obligeante. Le duc étant venu par son ordre, Sa
Majesté le présenta à la reine et à monseigneur, à qui il adressa ces
paroles bien dignes de cet incomparable monarque, et bien glorieuses
pour le duc de Montausier: «Voilà, mon fils, un homme que j'ai choisi
pour avoir soin de votre éducation. Je n'ai pas cru pouvoir rien faire
de meilleur pour vous et pour mon royaume. Si vous suivez ses
instructions et ses exemples, vous serez tel que je vous désire; si
vous n'en profitez pas, vous serez moins excusable que la plûpart des
princes dont on néglige ordinairement les premières années; et moi, je
serai quitte envers tout le monde, le choix que j'ai fait me mettant
à couvert de tout reproche.» M. de Montausier également touché des
bontez de son roy et de la présence du jeune prince qu'il lui confioit
d'une manière si honorable, mit un genou en terre, et dit au dauphin
en lui baisant tendrement la main: «Recevez, Monseigneur, cette marque
de soumission et de respect d'un homme qui pendant plusieurs années ne
vous en donnera pas de pareilles, mais qui en devenant en quelque
sorte votre maître, n'oubliera jamais que vous devez être un jour le
sien, et qui sera toujours prêt à sacrifier son repos, ses intérêts et
sa vie pour votre utilité[108].»

  [105] «Mme de Montespan s'en alloit demeurer dans la chambre qui
  estoit l'appartement de Mme de Montausier, proche de celle du
  roi; et l'on avoit remarqué que l'on avoit ôté une sentinelle que
  l'on avoit mise jusque-là dans un degré qui avoit communication
  du logement du roi et de celui de Mme de Montespan... «On me
  mande, dit la reine, que c'est Mme de Montausier qui conduit
  cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeoit d'avec
  Mme de Montespan chez elle.» Mme de Montausier dit à la reine:
  «Puisqu'on a voulu faire savoir à Vostre Majesté que je donne des
  maîtresses au roi, que ne peut-on faire contre tout le monde?» La
  reine lui répondit en termes équivoques: «J'en sais plus qu'on
  ne croit, je ne suis la dupe de personne...» (_Mém. de
  Mademoiselle._) Un peu plus loin Mademoiselle ajoute à propos de
  l'insulte faite à la duchesse: «Cette affaire fit un grand bruit
  dans le monde, parce que l'outrage estoit extraordinaire à
  supporter pour une femme qui jusque-là avoit une bonne
  réputation. M. de Montausier estoit à Rambouillet; il n'apprit
  pas cette affaire, on disoit même qu'on la lui avoit cachée;
  d'autres imaginoient qu'il la savoit, qu'habilement il lui estoit
  avantageux de l'ignorer. Peu de temps après il fut fait
  gouverneur de M. le dauphin. Ses envieux et ses ennemis voulurent
  gloser sur ce choix et en établissoient les raisons. Ceux qui
  savoient le bon goût du roi, et connoissoient le mérite de M. de
  Montausier, étoient persuadés que personne de tout le royaume ne
  s'en acquitteroit si bien que lui.» (_Ibid._)--Saint-Simon
  confirme en ces termes le récit de Mademoiselle: «Ce qui
  surprit... ce fut la protection que Mme de Montespan trouva
  auprès de Mme de Montausier au commencement de son éclat avec son
  mari pour les amours du roi, et de l'asile que le roi lui-même
  lui donna, en choisissant M. et Mme de Montausier pour retirer
  Mme de Montespan chez eux au milieu de la cour, et pour l'y
  garder contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour, et voulant
  arracher sa femme d'entre les bras de Mme de Montausier, qui cria
  au secours de ses domestiques, il lui dit des choses horribles,
  et mêla ses reproches des injures les plus atroces.»--Il faut
  noter comme un fait curieux que tous ceux qui nous rapportent
  cette anecdote, semblent mettre Montausier hors de cause et
  protestent du respect que leur inspirent ses vertus et son
  austérité.

  [106] S'il en faut croire pourtant Mme de Longueville, la
  nomination de Montausier eût été antérieure à l'insulte reçue par
  sa femme. Voici les paroles de la princesse: «... Que dites-vous
  du gouvernement de M. le dauphin, et que dites-vous de la
  mortification qui est venue troubler cette joie, j'entends
  l'affaire de M. de Montespan? Avez-vous fait des compliments
  là-dessus à Mme de Montausier? Pour moi, ma pente alloit à ne lui
  en pas faire, car, à mon sens, il ne faut pas la faire souvenir
  jamais d'un tel désagrément. Mais pourtant on m'a dit qu'elle
  prendroit peut-estre mal mon silence: ainsi je lui ai escrit
  trois lignes de galimatias. Quelqu'un a dit là-dessus une chose
  que je trouve bien, que c'estoit lui avoir mis de la cendre sur
  la teste. En effet, c'est les faire souvenir bien durement qu'ils
  sont hommes, cette nouvelle élévation pouvant fort bien leur en
  avoir osté la mémoire. Elle a dit que cela faisoit souvenir de
  ces gens qui triomphoient jadis, qui avoient après leur char des
  esclaves qui leur disoient des injures. Quelque pompeuse que soit
  cette comparaison, j'avoue que la première partie ne me
  consoleroit pas de la dernière, et que de toutes les aventures
  qui peuvent arriver à une vieille dame d'honneur, voilà la plus
  humiliante de toutes.»--Ce témoignage impartial, en atténuant les
  torts de Mme de Montausier, charge singulièrement le roi Louis
  XIV, qui en nommant Montausier gouverneur, n'eût pas cherché à
  réhabiliter l'honneur de la duchesse, mais tenté la délicatesse
  de cette dernière en l'exposant dans toute hypothèse au reproche
  de faiblesse ou à celui d'ingratitude.

  [107] La date de cette entrevue fixée par le P. Petit au 18
  septembre est évidemment inexacte, puisque dès le 4 du même mois,
  Mme de Sévigné annonçait à Bussy la nomination de Montausier.

  [108] Petit.

Le choix du roi obtint l'approbation générale[109], et si Montausier
eut quelques envieux, les difficultés qu'il rencontra dans l'exercice
de ses fonctions ne tardèrent pas à diminuer les regrets
qu'éprouvèrent d'abord ses concurrents évincés. Le début s'annonça
pourtant de la façon la plus favorable. Le roi «déclara au duc que son
intention étoit que le dauphin fût accoutumé de bonne heure au travail
et non à l'oisiveté et à la mollesse; que la peine qu'il ressentoit
d'avoir été trop ménagé dans son enfance, le rendroit moins indulgent
pour celle de son fils; qu'il souhaitoit qu'on le fît non-seulement
honnête homme, mais encore sçavant s'il étoit possible, et que pour y
réussir, il permettoit qu'on employât les réprimandes, les reproches,
les punitions même au besoin; qu'au reste, il entendoit que le
gouverneur eût une pleine autorité sur les études, les exercices, les
divertissements, les compagnies et le choix des personnes qui
approcheroient du prince; que tous les autres officiers de sa maison
fussent subordonnez au gouverneur, et que rien ne se fît en ce qui
concerneroit l'éducation de monseigneur le dauphin, que par ses ordres
ou de concert avec lui.»

  [109] Bussy y donne la plus franche adhésion. Il écrivait le 7
  septembre à Mme de Sévigné: «Je suis fort aise que M. de
  Montausier soit gouverneur de M. le dauphin; il n'y a que moi en
  France que j'aimasse mieux en cette place que lui. Il est vrai
  que le roi s'excite tous les jours à faire des grâces à cette
  maison.»

Revêtu de tous ces pouvoirs, le duc de Montausier prêta serment pour
les charges de gouverneur de monseigneur le dauphin, de premier
gentilhomme de la chambre et de grand maître de la garde-robe, et se
décida à commencer les fonctions de son principal emploi. Le président
de Périgny était précepteur du jeune prince depuis un an; M. Millet
fut nommé sous-gouverneur, et Joyeux premier valet de chambre. On
nomma aussi trois jeunes enfants d'une naissance distinguée pour être
habituellement auprès de monseigneur, étudier avec lui, et exciter
dans son cœur cette émulation sans laquelle il est rare qu'on fasse
de grands efforts[110].

  [110] Petit.

Ces dispositions arrêtées, Montausier se trouva face à face avec un
élève qui devait faire peu d'honneur à son instituteur, mais
l'incapacité et l'entêtement du dauphin paraissaient beaucoup moins
choquants au début de son éducation, et son gouverneur attribua
d'abord ces défauts à la mauvaise direction qu'il avait reçue jusqu'à
ce jour. Les succès apparents qu'obtinrent les premières mesures
prises par le duc contribuèrent à l'entretenir dans cette agréable
illusion, et pendant un séjour de six semaines que la cour fit au
château de Chambord, la discipline rigoureuse à laquelle l'enfant fut
assujetti opéra sur lui une influence des plus heureuses. Le roi,
charmé de ce changement, trop prompt pour être sérieux, prodigua à
Montausier les plus vives félicitations, et celui-ci songea à s'en
rendre digne par un redoublement de zèle: «Le plan qu'il se traça
rouloit sur deux principes, qui, malgré leur simplicité, contiennent
tout ce que demande l'éducation des enfants, surtout ceux que leur
naissance met au-dessus des autres hommes. Il faut éclairer leur
esprit par des connoissances utiles et agréables; il faut encore plus
former leur cœur, soit en y faisant naître, soit en y entretenant des
sentiments de religion, d'honneur et de probité. M. de Montausier ne
perdit jamais ces deux points de vuë; et l'on ne sçauroit dire à quels
assujettissements il se captiva pour arriver au but qu'il s'étoit
proposé. Toujours occupé du désir d'y atteindre, c'étoit là l'unique
objet de ses réflexions, persuadé que les maximes générales sont d'un
faible secours pour se préserver des vices, si on ne prend soin de les
appliquer dans les occasions, à mesure qu'elles se présentent. Il fut
inséparable de monseigneur le dauphin, et le suivoit en tous ses
mouvements pour étudier son caractère et connoître ses inclinations;
il couchoit dans la chambre du prince, et c'est un devoir dont il ne
se dispensa jamais que pour les raisons les plus fortes; il assistoit
à son lever et à ses prières, il le suivoit à la messe; pendant
l'étude, il redevenoit écolier avec son disciple; il ne le quittoit
pas plus dans les temps destinez au divertissement et au jeu, parce
qu'il n'ignoroit pas que c'est alors que les enfants moins retenus
montrent ordinairement ce qu'ils sont. La manière dont ils prennent le
plaisir, les sentiment qu'excite en eux le gain ou la perte, les
réflexions et les discours que l'un ou l'autre fait naître, décèlent
leur âme sans qu'ils y pensent, et instruisent parfaitement un homme
attentif de ce qu'il doit cultiver ou retrancher dans son élève[111].»

  [111] Petit.

Au milieu des occupations assujettissantes que lui imposait la charge
de gouverneur, Montausier n'avait pu s'empêcher d'observer le
douloureux changement qui s'était opéré dans la santé de la duchesse.
Pleine d'amour-propre, Julie avait été cruellement humiliée des
insultes de Montespan: à partir de cette époque sa constitution, déjà
affaiblie, avait paru complétement ébranlée; et en même temps que ses
forces physiques allaient diminuant chaque jour, son intelligence,
autrefois si ferme, était obscurcie par des visions funestes.
S'inspirant de son énergie habituelle, elle avait réussi d'abord à
dissimuler ses maux; mais bientôt son état de prostration devint tel,
qu'elle se vit contrainte de chercher la solitude et de se confiner
dans ses appartements. C'est vers le début de cette crise, au
printemps de 1670, que le duc fut obligé de quitter sa femme, pour
accompagner le dauphin, que le roi avait désiré amener en Flandre avec
lui. «Après le voyage, la comtesse de Crussol, qui étoit demeurée
auprès de sa mère, ne la crut pas en état de paroître davantage à la
cour. Le duc, surpris de ne les y pas trouver à son retour de Flandre,
vint promptement à Paris pour en sçavoir la cause. Alors on fut obligé
de lui parler sans réserve, et de lever le voile qui lui cachoit toute
la grandeur du péril où se trouvoit son épouse. Il en fut consterné,
et dans l'affliction extrême qu'il en conçut, il n'auroit pas balancé
à rompre les liens qui l'attachoient à monseigneur le dauphin, pour
demeurer incessamment attaché au lit de la malade; mais il crut que
Dieu demandoit de lui qu'il sacrifiât tout aux devoirs d'une charge à
laquelle il avoit été appellé, plus pour le bonheur des autres que
pour lui-même. D'ailleurs la comtesse de Crussol lui promit de ne
point quitter sa mère, et il connoissoit trop le bon cœur de sa fille
pour ne pas se reposer sur ses soins; il retourna donc à la cour, et
seulement une fois par semaine il venoit voir par lui-même l'état de
la malade, dont la comtesse de Crussol lui mandoit exactement des
nouvelles tous les autres jours. La maladie se tourna en langueur, et
dans le cours de près de deux années, elle causa à la duchesse de
fréquentes défaillances, qui faisoient chaque fois trembler pour sa
vie. M. de Montausier, toujours instruit ou témoin de ces espèces
d'agonies et de ces vicissitudes de mieux ou de pire, étoit sans cesse
entre l'espérance et la crainte. Il est plus facile de sentir que
d'exprimer combien cette situation est douloureuse; il y auroit sans
doute succombé, si sa foi et sa religion ne l'eussent soutenu; mais il
trouva toujours dans ces sources les forces nécessaires pour supporter
en héros chrétien le poids de son affliction. Elle ne put ralentir le
zèle dont il étoit en quelque sorte dévoré pour l'avancement de son
auguste élève, et il en donna vers ce temps-là une preuve bien
signalée[112].»

  [112] Petit, I, p. 147.

Le président de Périgny, précepteur du dauphin, était mort le 1er
septembre. Dès 1668, avant que le roi ne l'eût désigné pour cette
charge[113], la voix publique y avait appelé Bossuet, et des amis
puissants avaient agi à l'insu de ce dernier pour fixer le choix de
Louis XIV sur un homme dont la vertu égalait le génie, et qu'une
existence sage, tranquille et retirée défendait suffisamment contre
tout soupçon d'ambition. Péréfixe, archevêque de Paris, qui avait
élevé le roi, désirait ardemment voir le dauphin confié aux soins
d'un instituteur qui serait probablement plus libre qu'il ne l'avait
été lui-même, de donner à l'héritier du trône l'instruction et les
connaissances convenables à son rang; le ministre le Tellier
favorisait aussi de tout son pouvoir cette candidature, mais elle
échoua, Montausier ayant préféré à Bossuet le président de Périgny, et
le roi ayant donné son adhésion à ce choix, au moins singulier. Mais
dans l'intervalle de deux ans qui s'était écoulé entre la nomination
et la mort de Périgny, la renommée de Bossuet avait beaucoup grandi:
on l'avait vu déployer dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre
ces vastes conceptions, ce génie profond et observateur, qui découvre
dans le caractère des rois et des peuples les causes de la grandeur et
de la décadence des empires et de la chute des trônes. Plus récemment
il venait de faire couler les larmes de toute la France, en déplorant
la mort d'Henriette d'Angleterre; tous les cœurs étaient pleins
encore de la douleur qu'il avait répandue sur cette pompe funèbre, et
Bossuet était peut-être en ce moment l'homme qui occupait le plus
l'attention publique. Louis XIV jugea qu'un tel homme était seul digne
d'élever son fils. Aussi dès le jour même où le président de Périgny
mourut, le choix de son successeur fut arrêté dans sa pensée; et si ce
prince mit un intervalle de quelques jours à rendre son choix public,
ce ne fut que par ce sentiment des égards et des convenances dont il
ne s'écartait jamais. Il pouvait craindre que le choix d'un évêque ne
donnât quelque ombrage au duc de Montausier, accoutumé depuis deux
ans à exercer une influence exclusive sur toutes les parties de
l'éducation du dauphin. Il savait, par l'expérience qu'il avait des
hommes et du gouvernement, combien ces petites jalousies de place et
d'amour-propre nuisent au succès des affaires. Cet inconvénient était
surtout à redouter dans le système d'une éducation aussi importante,
et qui demandait le concours de tous les cœurs, de tous les esprits
et de toutes les volontés appelées à remplir les vœux et les
espérances de sa tendresse paternelle. Un exemple récent venait de
l'avertir encore combien ces petites susceptibilités de l'amour-propre
sont communes dans les cours, et c'était parmi les personnes mêmes
attachées à l'éducation de son fils qu'il avait rencontré cette
opposition de caractères, et cette jalousie du pouvoir.

  [113] Il est aujourd'hui prouvé que Périgny fut sinon l'unique,
  du moins le principal rédacteur des _Mémoires de Louis XIV_, et
  cette circonstance suffit pour expliquer la faveur dont cet homme
  obscur jouissait à la cour.

Louis XIV, en associant à l'éducation du dauphin tous les hommes de
mérite que la voix publique lui avait indiqués, avait voulu
l'accoutumer de bonne heure à ne voir autour de lui que des exemples
de vertu, et à n'entendre que des leçons présentées par une raison
éclairée, inspirées par un goût pur et délicat. La réputation du
célèbre Huet, depuis évêque d'Avranches, était venue jusqu'à ce
prince, et il avait annoncé au duc de Montausier l'intention de
l'attacher à l'éducation de son fils. Montausier avait applaudi à la
pensée du roi, et il prenait les mesures nécessaires pour s'y
conformer, lorsque Périgny, qui avait appris cette nouvelle
indirectement, vint en porter ses plaintes au duc lui-même; il
prétendit qu'on allait le dégrader en quelque sorte de ses fonctions,
et que c'était moins lui donner un coopérateur qu'un surveillant
inquiet et dangereux. Montausier crut devoir instruire le roi de la
répugnance, et même de l'opposition si animée qu'il avait trouvée dans
le président de Périgny, et il ne lui dissimula pas qu'il valait
encore mieux se priver des avantages que les talents et les
connaissances de Huet pouvaient apporter dans l'éducation du dauphin,
que d'y introduire ce sujet ou ce prétexte de division.

La mort de Périgny suivit de près ce bizarre incident; et cette
expérience si récente encore, dut être un motif de plus pour Louis XIV
de ne nommer Bossuet précepteur qu'après avoir connu les dispositions
de Montausier, et s'être assuré de sa volonté sincère d'agir toujours
dans un parfait concert avec ce prélat. Montausier, qui avait autant
d'élévation dans l'âme que d'austérité dans les principes, voulait
préférablement à tout que le dauphin fût élevé par tout ce que la
France avait de plus vertueux et de plus éclairé; et aussitôt que le
roi lui eut témoigné, avec une délicatesse obligeante, qu'il craignait
que le choix d'un évêque pour la place de précepteur ne pût le
contrarier ou le blesser, il répondit avec autant de candeur que de
dignité: «Sire, ce n'est ni de moi ni des honneurs ou des prérogatives
de ma place que Votre Majesté doit s'occuper; c'est uniquement du
succès de l'éducation de monseigneur le dauphin. Dès que Votre Majesté
est dans l'intention de nommer précepteur un évêque, elle ne peut
faire un choix plus honorable pour elle et plus utile pour monseigneur
le dauphin que M. l'évêque de Condom. J'ose répondre au roi du
parfait accord de nos vues et de nos sentiments pour justifier la
confiance dont Votre Majesté daigne nous honorer[114].»

  [114] Si l'on en croit Huet, il paraît que le premier vœu de
  Montausier n'avait pas été pour Bossuet. Il rapporte dans ses
  mémoires latins comme le tenant de Montausier lui-même, _qui le
  lui avait souvent raconté_, «qu'à la mort du président de
  Périgny, le roi le chargea de lui proposer le sujet qu'il
  jugerait le plus digne de la place de précepteur de monseigneur
  le dauphin; que M. de Montausier dans la vue de faire tomber le
  choix du roi sur M. Huet, imagina de lui présenter une liste
  composée de tous ceux qui la lui avaient demandée et lui avaient
  exprimé le désir de voir leur nom placé sous les yeux de Sa
  Majesté. Le nombre des prétendants montait à _près de cent_, et
  M. de Montausier les comprit tous sur la liste, sans aucune
  exception et sans aucune distinction. A la suite de cette
  première liste, il en avait ajouté une seconde, où il n'avait
  compris que ceux qui ne lui avaient manifesté ni désir ni
  prétention, et qu'il jugeait cependant les plus dignes et les
  plus capables de remplir cette place selon les vues de Sa
  Majesté. Il faisait valoir leurs titres, leurs vertus et leurs
  talents, et il finissait son mémoire par ces mots: _Si Votre
  Majesté me demande actuellement mon opinion sur ceux que je crois
  le plus dignes de fixer son attention, je prendrai la liberté de
  lui dire avec confiance que parmi ceux qui n'ont formé aucune
  demande, M. Ménage, M. de Condom et M. Huet, me paraissent
  mériter la préférence. Je laisse à la sagesse de Votre Majesté le
  choix de celui des trois qui pourra lui être le plus agréable._
  Le roi prit la liste de M. de Montausier sans s'expliquer, pour
  se donner le temps de réfléchir mûrement sur un choix si
  important. M. de Montausier ajoutait que, d'après cet exposé, il
  ne devait pas douter que le roi ne se portât de lui-même à nommer
  M. Huet précepteur de monseigneur le dauphin. Le nom de Ménage
  était presque inconnu à ce prince. L'évêque de Condom, qui avait
  consumé jusqu'alors toute sa vie dans des controverses de
  théologie ou dans l'exercice du ministère évangélique, ne devait
  point paraître assez familiarisé avec les belles-lettres, dont
  l'étude allait occuper les premières années de l'éducation de
  monseigneur le dauphin; et d'après toutes ces considérations, il
  était d'autant plus vraisemblable que le roi laisserait tomber
  son choix sur M. Huet, que Sa Majesté avait paru désirer
  elle-même peu de mois auparavant de le voir associé à l'éducation
  de monseigneur le dauphin. Mais les choses tournèrent tout
  autrement; le roi était accoutumé à entendre prêcher M. l'évêque
  de Condom, il lui était agréable, il était frappé de son mérite,
  _les murs mêmes de son palais retentissaient encore de son
  éloquence_, et il nomma M. de Condom précepteur, mais il nomma en
  même temps M. Huet sous-précepteur.» (Huetii, _Commentarius de
  rebus ad eum pertinentibus_.)

Louis XIV déclara Bossuet précepteur le 13 septembre 1670, et ce fut
Péréfixe, archevêque de Paris, qui vint lui en apporter la nouvelle au
doyenné de Saint-Thomas-du-Louvre, où il logeait constamment depuis
tant d'années.

Touché de l'abnégation qu'avait montrée Montausier en cette
circonstance, le roi lui laissa toute latitude pour le choix du
sous-précepteur et le duc proposa Huet, qu'il avait vu souvent
autrefois chez Mme de Rambouillet, qu'il avait retrouvé plus tard en
Normandie et dont il admirait l'étonnante érudition non moins que la
délicatesse avec laquelle il maniait les idiomes de Rome et de la
Grèce, dont il avait fait une étude particulière et approfondie.
Bossuet lié depuis longues années avec le futur évêque d'Avranches ne
se montra pas hostile à sa nomination, et le prince après avoir
sanctionné ce dernier choix, put se flatter d'avoir mis son fils en
des mains excellentes. Chacun de ces trois hommes remarquables, était
en effet employé de la façon qui convenait le mieux à sa spécialité.
Montausier, austère et même un peu rude, offrait des garanties
surabondantes pour le maintien de la discipline; l'esprit élevé de
Bossuet était merveilleusement approprié à la direction morale de
celui qui devait occuper le premier trône de l'univers, tandis que
l'érudition patiente et minutieuse de Huet devenait d'un prix
inestimable pour le détail des études, alors qu'un génie supérieur en
surveillait l'ensemble. Mais les efforts de ces trois hommes
incomparables devaient échouer devant l'apathie profonde d'un enfant
peu intelligent et que l'ennui de deux années de travail avait déjà
complétement rebuté[115]. Ses précepteurs, surtout Bossuet et
Montausier, lui inspiraient une sorte d'horreur, et les châtiments
fréquents que lui attirait son incurable paresse, ne faisaient que
l'aigrir sans le corriger[116]. Ces deux personnages illustres
apportaient pourtant à leur tâche un zèle surhumain: le duc et
l'évêque s'étaient remis l'un et l'autre à leurs études classiques,
et ce dernier avec tant de goût, qu'il lui arrivait de réciter en
dormant des vers d'Homère[117], qu'il préférait à tous les autres
écrivains de l'antiquité. Du reste, la poésie ne l'absorbait pas
tellement qu'il dédaignât les travaux même les plus arides lorsqu'il
s'agissait de l'intérêt de son élève, et l'abbé Ledieu affirme qu'il
avait composé une grammaire latine à l'usage du dauphin. Bien
qu'occupé spécialement de l'éducation religieuse du jeune prince pour
lequel il avait rédigé un catéchisme particulier et le recueil connu
sous le titre de: _Prières ecclésiastiques du diocèse de Meaux_, il
n'en surveillait pas moins les autres travaux du dauphin sur la
géographie, l'histoire et la littérature latine, travaux confiés à la
direction spéciale de Huet et de M. de Cordemoy, lecteur du prince.
Rien ne se faisait toutefois sans l'aveu de Montausier, qui, libre de
s'en rapporter aux lumières de ses coopérateurs, ne s'occupait pas
moins activement de l'éducation de son élève que si le roi n'en eût
chargé que lui. Huet nous apprend que le duc eut le premier l'idée
des célèbres éditions _Ad usum Delphini_. Comme on l'a vu, Montausier
avait été passionné dès sa jeunesse pour les grands écrivains des
beaux siècles de la littérature latine. Mais souvent il s'était vu
arrêté dans leur explication par l'obscurité de quelques mots, et par
le défaut d'une connaissance suffisante des mœurs, des usages et des
détails de la vie habituelle des anciens. Les devoirs du service
militaire l'appelant souvent aux armées, il lui était impossible
d'avoir toujours à sa disposition tous les ouvrages des commentateurs
qui s'étaient livrés à ces utiles recherches d'érudition et de
critique. A peine fut-il nommé gouverneur du dauphin, qu'il conçut le
projet d'un monument utile et honorable à la gloire de l'éducation qui
lui était confiée. Il crut devoir inviter les hommes de son temps les
plus familiarisés avec les beautés et les difficultés de la langue
latine, à donner des éditions des principaux auteurs classiques, qui
pussent réunir le mérite d'offrir l'explication littérale du texte
original, d'éclaircir les difficultés qu'il peut souvent présenter, et
de faire connaître, dans des notes critiques et historiques, les
usages et les détails domestiques auxquels les anciens font souvent
allusion dans leurs écrits. Montausier fit part de cette idée à Huet.
Il était peu d'hommes qui possédassent au même degré toutes les
connaissances nécessaires pour diriger avec succès une pareille
entreprise. Ce fut Huet qui en choisit tous les collaborateurs, et qui
distribua à chacun d'eux les auteurs latins qui devaient être l'objet
de leur travail particulier. Huet venait tous les quinze jours de
Saint-Germain à Paris pour examiner leur travail, en accélérer les
progrès et leur communiquer ses observations. Mais ce fut Huet seul
qui eut l'heureuse pensée de placer à la fin des ouvrages de chaque
auteur, le vocabulaire de tous les mots employés dans chaque ouvrage.
A la faveur de ce vocabulaire, il suffit au lecteur de se rappeler un
seul mot d'un vers ou d'une phrase, pour retrouver par une simple
indication toutes les parties du texte original où l'auteur l'a
employé. Un travail du même genre avait déjà été entrepris et exécuté
avec succès par des savants étrangers sur les principaux écrivains de
l'antiquité grecque et latine. L'expérience de tous les avantages que
l'on recueillait des célèbres _Concordances de la Vulgate_ et des
bibles grecque et hébraïque, justifiait suffisamment l'utilité du plan
de Huet; et tous les amateurs de la latinité lui doivent de la
reconnaissance pour le service qu'il a rendu à la république des
lettres, en faisant participer la France à la gloire d'un genre
d'érudition dont les écrivains étrangers paraissaient s'être emparés
exclusivement. Huet avait même voulu donner à sa première pensée une
exécution bien plus vaste, et dont les avantages auraient été
incalculables. Il s'était proposé de composer de tous les vocabulaires
particuliers un vocabulaire général, où l'on aurait trouvé, pour ainsi
dire, l'histoire de la naissance, de la faveur et de la _disgrâce_ de
chaque mot latin, depuis l'époque où la langue latine avait commencé à
se former, jusqu'à celle où elle avait atteint toute sa perfection. Ce
vocabulaire aurait pu servir à préserver la langue latine d'une
nouvelle décadence, semblable à celle qu'elle éprouva successivement
dans les siècles qui suivirent celui d'Auguste. Mais les
collaborateurs de Huet furent effrayés de la grandeur de l'entreprise
et des dépenses qu'elle exigeait. Cependant, il est à croire qu'une
pareille difficulté n'aurait pas arrêté Louis XIV, toujours porté à
favoriser avec sa magnificence accoutumée tout ce qui pouvait
accroître la prospérité des sciences et des lettres. Huet nous
apprend, en effet, que les éditions _ad usum delphini_ avec de simples
vocabulaires particuliers, coûtèrent à ce prince plus de _deux cent
mille francs_. Ces éditions parurent successivement pendant toute la
durée de l'éducation du dauphin, et dès l'année 1671, peu après que
Bossuet eut été nommé précepteur du jeune prince. On en a publié
plusieurs sous le même titre longtemps après que le dauphin fut sorti
des mains de ses instituteurs. Huet ne dissimule pas que, malgré toute
l'attention qu'il apporta dans le choix des gens de lettres qui
concoururent à ce travail, tous ne répondirent pas aux intentions
qu'on s'était proposées; quelques-uns par lassitude, d'autres par
légèreté, plusieurs même par le défaut d'une connaissance assez
approfondie des beautés et des difficultés de la langue latine. Ce fut
peut-être aussi par une négligence inexcusable qu'ils ne remplirent
point ce que l'on attendait de cette noble association. Il ne craint
pas en effet d'avouer que quelques jeunes présomptueux, trop confiants
en leurs lumières et leurs talents, ne firent que montrer d'une
manière affligeante qu'ils s'étaient trop pressés de vouloir apprendre
aux autres ce qu'ils ne savaient pas eux-mêmes. Le jugement de la
postérité a été plus sévère encore que celui de Huet sur le résultat
défectueux de cette intéressante tentative, mais si l'exécution fut
mauvaise, le plan du moins était excellent, et l'honneur de l'idée
première en revient à Montausier seul.

  [115] «Si on considère le mérite et la vertu de M. de Montausier,
  l'esprit et le savoir de M. de Meaux, quelle idée n'aura-t-on
  pas, et du roi, qui fit élever si dignement son fils, et du
  dauphin, qu'on croira savant et habile, parce qu'il le devoit
  être! On ignorera les détails qui nous ont fait connoître
  l'humeur de M. de Montausier et qui l'ont fait voir plus propre à
  rebuter un enfant tel que Monseigneur, né doux, paresseux et
  opiniâtre, qu'à lui inspirer les sentiments qu'il devoit avoir.
  La manière rude avec laquelle on le forçoit d'étudier, lui donna
  un si grand dégoût pour les livres, qu'il prit la résolution de
  n'en jamais ouvrir quand il seroit son maître, et il a tenu
  parole.» (_Souvenirs de Mme de Caylus._)

  [116] La vérité de cette assertion est plus que confirmée par les
  mémoires du valet de chambre Dubois, et les extraits suivants
  suffiront à donner une idée de ces luttes de chaque jour entre le
  prince et ses précepteurs: «... En priant Dieu il lui prit une
  faiblesse; au lieu de le remettre dans son lit, on le pressa de
  s'habiller. Il eut besoin d'aller à la chaise percée où il lui
  prit une faiblesse..... il tomba entre mes bras. Nous luy fismes
  prendre du vin, il revint. Le voyant dans cet estat, je dis à M.
  de Montausier et à ceux qui estoyent là, que j'allois raccommoder
  son lit et qu'il falloit l'y remettre. Le lit raccommodé, ils se
  mocquèrent de moy, et me dirent que je ne cognoissois pas M. le
  dauphin, et que tout ce que je voyois n'estoit que pour éviter
  les estudes, et l'y poussèrent et ne luy firent non plus de
  quartier que les autres jours..... Le 29 (juillet) toute la cour
  partit pour Versailles, où j'arrivai fort à propos pour les
  estudes de monseigneur le dauphin. Le 30, estant allé manger, à
  mon retour, Monseigneur fut à la chaise percée et là me fit
  l'honneur de me dire: Dubois, pendant vostre absence, M. de
  Montausier m'a donné un si grand coup de férulle par le bras que
  je l'ay encore tout engourdy. Il me maltraite si fort qu'il n'y a
  plus moyen de durer..... Le mardy 4, au matin, à l'estude, M. de
  Montausier le battit de quatre ou cinq coups de férulles
  cruelles, au point qu'il estropioit ce cher enfant. L'après-dînée
  fut encore pire. Point de collation, point de promenade; et le
  soir, comme la planète cruelle dominoit toujours l'esprit de M.
  de Montausier, au prier Dieu, où estoit tout le monde à
  l'ordinaire, ce précieux enfant disoit l'oraison dominicale en
  françois, il manqua un mot, M. de Montausier se jetta dessus luy
  à coups de poing de toute sa force, je croyois qu'il
  l'assommeroit. M. de Joyeuse dit seulement: Eh! monsieur de
  Montausier? Cela fait, il le fit recommencer, et ce cher enfant
  fit encore la mesme faute, qui n'estoit rien. M. de Montausier se
  leva, luy prit les deux mains dans sa droite, le traîna dans le
  grand cabinet où il faisoit ses estudes, et là luy donna cinq
  férulles de toute sa force dans chacune de ses belles mains.....
  M. de Montausier l'avoit tiré de force, au travers de la presse
  qui estoit dans la chambre, au point que mon camarade de la
  Chesnardière m'a dit qu'en passant, il l'avoit heurté et qu'il
  luy avoit fait grand mal..... M. de Crussol, gendre de M. de
  Montausier, qui avoit esté témoin de ce cruel emportement, et
  d'autres dirent leur sentiment à M. de Montausier, qui ne dormit
  point... et le lendemain, ne vit personne, au matin; ayant connu
  qu'il avoit fait une très-grande faute, il employa tous ceux qui
  le pouvoient servir, comme MM. de Condom, Millet, Huet,
  particulièrement M. de Joyeuse, qui persuadèrent sy bien ce
  précieux enfant, qu'il résolut de n'en rien dire..... Ce quy
  sauva la vie à ce cher enfant, ce fut un corps piqué de
  balleines, pour luy tenir la taille ferme, qui para les coups de
  poing de la force et de la colère de M. de Montausier..... Le 6,
  monseigneur le dauphin, à la fin de la messe se trouva tout en
  sueur et se plaignit d'un grand mal de reins et par bonheur il
  luy prit un dévoiement. Nonobstant, il fallut estudier, quoiqu'on
  vît qu'il se trouvoit mal.... Le 23, il y eut différent entre
  Monseigneur et Monsieur de Condom qui me dit par deux fois
  d'aller chercher M. de Montausier, ce que je n'ay jamais voulu
  faire. Il rompit un feuillet du thême; Monseigneur le pria de luy
  montrer, ce qu'il ne voulut pas faire: à peu de temps M. de
  Montausier arriva: M. de Condom luy ayant dit ce qui s'estoit
  passé, M. de Montausier luy dit: «Monsieur, vous pouvez tout;
  pour moy, je ne suis que l'exécuteur des hautes-œuvres.....»

  «... Monsieur avoit eu le pain bénit, il en envoya à Monseigneur.
  Comme il estoit interdit des menaces qu'on venoit de luy faire, il
  ne répondit pas au gentilhomme et reçut une ou deux férulles... il
  estoit toujours gourmandé et traité de fripon et de gallopin... Ce
  dernier jour, M. de Montausier estant party pour Paris, ce cher
  enfant montra quelque joye. Ils rappelèrent M. de Montausier, qui
  revint et luy donna trois férulles... Le 17... il y eut un peu
  d'offense à la dernière leçon... au soir, M. de Montausier luy
  donna dans son lit deux férulles... Le 29, entrant à l'estude du
  matin, Monseigneur estant très gay pour l'absence de M. de
  Montausier, tenoit sa petite chienne, qu'il fit baiser à M. de
  Condom. Son chapeau tomba dans cette carresse innocente, ce que M.
  de Condom ne trouva pas bon et luy en garda une dent de lait.»
  (_Mémoires de Dubois_, année 1671)

  [117] Son biographe, le cardinal de Bausset, assure même qu'à
  demi éveillé il avait composé ce beau vers grec:

     [Grec: Tois dystychousin achthos panta kai goos.]

L'entreprise était encore à ses débuts lorsque le gouverneur «eut à
essuyer les plus rudes coups dont un cœur comme le sien pût être
frappé. La maladie de Mme de Montausier, après plus de deux années de
langueur et de défaillances presque continuelles, l'avoit enfin
tellement épuisée de forces, que l'on vit approcher de bien près le
moment qui termineroit sa belle vie. Le danger prochain de perdre ce
qu'il avoit de plus cher au monde, fit frémir le duc de Montausier; il
quitta la cour pour quelque temps, et accourut auprès de la malade,
résolu de ne s'en plus éloigner qu'il n'eût recueilli ses derniers
soupirs. En effet, il se tint constamment attaché auprès de son lit,
moins encore pour lui procurer tous les soulagements dont il étoit
capable, que pour nourrir sa piété et entretenir sa foi par des
discours ou des lectures édifiantes. La duchesse dont la patience ne
se démentit jamais au milieu de ses souffrances, n'écoutoit personne
plus volontiers que son époux lui parler de Dieu et de l'éternité,
parce que personne ne lui en parloit mieux que lui; mais ces
entretiens qui consoloient la malade, renouvelloient les alarmes du
duc et le mettoient souvent dans un état qui le rendoit aussi digne de
compassion que la malade même. Il faisoit réflexion qu'il préparoit à
la mort une personne dont il eût de bon cœur racheté la vie au prix
de la sienne; cette pensée l'attendrissoit de telle sorte qu'il étoit
obligé de se faire violence pour retenir ses larmes, et cette
contrainte lui ôtoit quelquefois la respiration et le sentiment. Si
cependant quelque chose est capable d'adoucir l'amertume qu'il est si
naturel de ressentir, quand on voit une personne chérie prête à nous
quitter pour jamais, c'est une assurance bien fondée qu'en nous
quittant, elle va entrer en possession d'une éternelle félicité. Une
assurance si consolante pour un chrétien ne manquoit pas à M. de
Montausier; son illustre épouse n'étoit pas moins distinguée par ses
vertus que par les agréments du corps et les talents de l'esprit; sa
piété, toujours égale, fut pour elle un antidote invincible contre le
poison flatteur des passions, et l'air contagieux de la cour et du
grand monde; dans la rude épreuve où le Seigneur la voulut mettre, sa
vertu devint encore plus pure et la rendit enfin mûre pour le ciel.
Dieu content de sa patience inaltérable, l'appella pour lui en donner
la récompense et pour lui mettre sur la tête une couronne bien plus
précieuse que la fameuse guirlande dont elle avoit été couronnée
pendant sa vie. Elle mourut le quinzième de novembre 1671, âgée de
soixante-quatre ans, quittant le monde sans regret, et laissant sa
famille dans la plus accablante affliction. En effet, le duc fut
frappé de cette mort comme s'il ne s'y fut pas attendu. Dès que la
duchesse eut expiré, il fut presque impossible de le détacher de ce
douloureux objet pour lui faire prendre un peu de repos. Bientôt, il
se déroba à la vigilance de ceux qui l'avoient pour ainsi dire forcé
de s'en séparer pour quelque temps; il alla malgré eux jetter de l'eau
bénite sur le corps de la défunte, et cette cérémonie ayant renouvellé
sa douleur, il se jetta à genoux, les bras et la tête appuyés contre
le cercueil, et resta plus de deux heures dans cette touchante
situation. Le triste appareil des obsèques fit encore plus éclater les
sentiments de son cœur; plus d'une fois il mêla des sanglots aux
chants funèbres des prêtres, et lorsqu'on déposa le corps de la
duchesse dans le lieu destiné à sa sépulture[118], il eut besoin que
sa raison, ou plutôt celle des personnes qui l'accompagnoient,
l'arrêtât et l'empêchât de suivre jusques dans le tombeau cette chère
partie de lui-même. A ces premiers transports succéda une tristesse
plus modérée en apparence; son courage et sa résignation aux volontez
du ciel le calmèrent un peu; mais son silence, ses soupirs et les
larmes qui lui échappoient, cette soumission même aux ordres divins
dont il s'armoit sans cesse pour se consoler, ne laissoient pas
ignorer combien sa blessure étoit profonde. Il porta tout le reste de
sa vie le trait dont il fut percé en ce funeste jour; la duchesse fut
toujours présente à son esprit, et pour s'en retracer incessamment la
mémoire, ses domestiques ne parurent plus qu'avec une livrée triste et
lugubre, faible indice de la douleur toujours récente dont leur
maître étoit pénétré.

  [118] Aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques.

«Deux sœurs de la duchesse de Montausier, dont l'une étoit abbesse de
Saint-Estienne de Reims, et l'autre abbesse d'Hière, lui rendirent des
honneurs funèbres conformes à la dignité de la personne qu'elles
pleuroient, et à la vive douleur que leur causoit cette perte.
L'église d'Hière fut choisie pour cette triste cérémonie[119], et au
milieu des saints mystères l'éloge de l'illustre morte fut prononcé
par cet orateur fameux[120], que sa douce éloquence rendit un des plus
beaux ornements de son siècle, que son rare mérite éleva au rang sacré
des premiers pasteurs, et que le ciel avoit favorisé d'un talent
admirable pour louer les grands du monde dans la chaire de vérité,
sans rien devoir à la flatterie, et sans intéresser la sainteté de son
ministère. Au moins dans cette rencontre il eut la consolation d'être
à couvert des plus légers soupçons, et il n'eut pas de peine à donner
des preuves de la sagesse, de la modération et de la patience
chrétienne que la duchesse avoit fait constamment paroître dans les
différents états de sa vie. On prévenoit l'orateur, et en suivant
l'ordre de son discours, _on admiroit_, sans surprise, _cette femme
forte, qui, toujours fidèle à sa religion, avoit résisté aux
foiblesses de son sexe dès son enfance, à l'orgueil, dans sa plus
grande élévation, et au milieu des applaudissements les plus
flatteurs, enfin à la douleur dans le temps de son abattement et de sa
mort même_[121]. Le roi, les princes, les seigneurs, toute la cour
prit part à l'affliction de la famille désolée[122]; et la célèbre
Julie fut regrettée aussi universellement après sa mort, qu'elle avoit
été généralement estimée pendant sa vie. Ces regrets publics ne
servoient qu'à perpétuer ceux de M. de Montausier, et à entretenir sa
douleur; mais il la surmonta en héros, et après avoir rendu à son
épouse les derniers devoirs, il reprit l'exercice de son emploi et
travailla à l'éducation de Monseigneur le Dauphin, avec cette sérénité
et cette tranquillité d'esprit que rien ne fut jamais capable
d'altérer[123].»

  [119] Elle eut lieu le 2 janvier.

  [120] Fléchier.

  [121] Montausier ne fut pas ingrat envers le panégyriste de sa
  femme. On lit dans le _Journal de Dangeau_ à la date du 1er
  novembre 1684: «M. de Montausier obtint pour l'abbé Fléchier
  l'abbaye et le prieuré qu'avoit le P. de Sainte-Maure, son cousin
  germain. L'abbaye et le prieuré sont l'un et l'autre dans la
  terre de Montausier; cela peut valoir 6,000 livres de rente...»

  [122] Voir, dans l'excellente édition que M. Ludovic Lalanne
  vient de donner de la correspondance de Bussy, la lettre que le
  comte écrit à Montausier sur la mort de sa femme et la réponse du
  duc.

  [123] Petit.

Tandis que Bossuet, Huet et Cordemoi enseignaient au dauphin la
théorie de la morale, Montausier se chargeait de son éducation
pratique: une parole bien ou mal dite, une action louable ou
irrégulière, un emportement, un caprice, une saillie d'humeur, la
prière, l'étude, les repas: rien n'échappait à ce maître habile, qui
savait alterner à propos le blâme et la louange, et ne laissait passer
aucune occasion qui pût tourner au perfectionnement moral de son
élève. Malheureusement l'entourage du prince contrariait souvent les
efforts du gouverneur. «L'autre jour, dit Mme de Sévigné, M. le
dauphin tiroit au blanc; il tira fort loin du but: M. de Montausier se
moqua de lui, et dit tout de suite au marquis de Créqui, qui est fort
adroit, de tirer, et à M. le dauphin: «Voyez comme celui-ci tire
droit; le petit pendard tire un pied plus loin que M. le dauphin. Ah!
petit corrompu, s'écria M. de Montausier, il faudroit vous étrangler.»

«La première fois que M. le dauphin monta à cheval, étant sorti du
parc de Versailles, il demanda ce que c'étoit que des chaumines qui se
présentoient à ses yeux; on lui répondit que c'étoient des maisons de
païsans, et comme il témoignoit avoir peine à le croire, M. de
Montausier le fit descendre de cheval, et l'ayant fait entrer dans la
première cabane qui se rencontra: «Voyez, dit-il, monseigneur, c'est
sous ce chaume et dans cette misérable retraite que logent le père, la
mère et les enfans, qui travaillent sans cesse pour payer l'or dont
vos palais sont ornez, et qui meurent de faim pour subvenir aux frais
de votre table.»

«La piété étant la première règle de conduite du gouverneur, il
vouloit aussi qu'elle fût la base de toutes les vertus qu'il inspiroit
au dauphin, et il eut toujours le courage de lui en faire pratiquer
les devoirs avec toute l'exactitude que pouvoit comporter son âge et
son tempérament. Les médecins du prince, plus attachez aux maximes de
leur art qu'aux loix de la religion et de l'Église, décidèrent qu'il
devoit être dispensé du carême pendant sa jeunesse; mais le gouverneur
s'opposa à l'ordonnance, et dit que le dauphin étoit d'un âge assez
avancé et d'une santé assez forte pour observer l'abstinence
prescrite. En vain, pour le gagner, on allégua la qualité d'héritier
présomptif de la couronne; le duc, inébranlable sur son principe,
répliqua que les enfants des rois et les rois eux-mêmes étoient
assujettis aux loix de l'Église, et qu'ils devoient y être encore plus
soumis que les autres par l'obligation que leur impose leur rang, de
donner l'exemple aux peuples. Pour terminer le différend, on proposa
de s'en rapporter au jugement d'un prélat. Je le veux bien, répondit
le gouverneur, mais s'il décide contre moi, on ne trouvera pas mauvais
que je m'en tienne à la parole de Jésus-Christ qui dit que si un
aveugle mène un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans le
précipice. On crut l'ébranler en lui remontrant que si le prince
tomboit malade on ne manqueroit pas de s'en prendre à lui; mais il
représenta à son tour qu'on auroit tort de le faire responsable des
accidents qu'il ne lui étoit pas possible de prévoir, et qu'une
crainte fondée sur un avenir incertain, ne l'engageroit jamais à
parler contre la justice et contre sa conscience; il fallut plier
enfin et abandonner l'affaire à la discrétion du zélé gouverneur, et
l'on n'eut pas sujet de s'en repentir. Le dauphin, sous sa conduite,
fut élevé sans délicatesse; il alloit souvent à la chasse, sans avoir
trop égard ni au froid ni au chaud; il étoit occupé les journées
presqu'entières à des exercices qui se succédoient les uns aux autres;
ses repas étoient sobres, les divertissemens ordinaires étoient
courts, et ne tardoient pas à être remplacez par le travail; il
observoit toutes les abstinences de l'Église, et tout cela ne servit
qu'à confirmer sa santé, et à le rendre plus robuste à quinze ans
qu'on ne l'est communément à vingt-cinq. Il ne tomba que deux fois
malade pendant tout le temps qu'il fut entre les mains de M. de
Montausier, et le duc lui-même, que le zèle pour le bien de son
disciple avoit rendu plus éclairé que personne sur le tempérament du
dauphin, contribua aussi plus que les médecins de profession au prompt
rétablissement d'une santé si précieuse. Quelques gens trompez ou mal
intentionnez voulurent profiter de ces petites maladies pour décrier
le gouverneur dans l'esprit du roy; la reine prévenuë par la tendresse
maternelle, se laissa aisément persuader, et prêta l'oreille aux
discours de ceux qui pour la flatter attribuoient les incommoditez du
jeune prince, tantôt à une étude outrée, tantôt à des exercices trop
violents, toujours à la sévérité excessive dont ils prétendoient que
le duc de Montausier usoit envers son élève. Le roy étoit père, mais
l'amour paternel ne l'aveugla jamais; il méprisa ces plaintes
frivoles, et pour en arrêter le cours il dit une parole bien digne de
sa grandeur d'âme et de sa piété: Je n'ai qu'un fils, mais j'aimerois
mieux qu'il mourût, que s'il n'étoit pas honnête homme, et qu'il
devînt par là nuisible à ses peuples[124].»

  [124] Petit.

Montausier ne faisait pourtant rien pour se concilier la faveur d'un
monarque habitué à la flatterie, et l'anecdote suivante, que rapporte
Mme de Sévigné, atteste qu'après douze ans de résidence à la cour le
duc n'avait rien perdu de sa roideur de caractère: «Dès que le vieux
Bourdeille fut mort, M. de Montausier écrivit au roi pour lui demander
la charge de sénéchal du Poitou pour M. de Laurière son beau-frère. Le
roi la lui accorda. Un peu après le jeune Matha la demanda, et dit au
roi qu'il y avoit très-long-temps que cette charge étoit dans leur
maison. Le roi écrivit à M. de Montausier, et le pria de la lui
rendre, en l'assurant qu'il donneroit autre chose à M. de Laurière. M.
de Montausier répondit que pour lui il seroit ravi de le pouvoir
faire; mais que son beau-frère en ayant reçu les compliments dans la
province, il étoit impossible, et que Sa Majesté pouvoit faire
d'autres biens au petit Matha. Le roi en parut piqué, et, se mordant
les lèvres: Hé bien! dit-il, je lui laisse la charge pour trois ans;
mais je la donne ensuite pour toujours au petit Matha. Ce contre-temps
a été fâcheux pour M. de Montausier.» Ceci se passait dans le courant
de mai; à la fin du même mois, le roi partant pour la guerre de
Hollande, Montausier alla en Normandie pour garantir cette province
d'une attaque, sinon probable, du moins possible, des forces
maritimes hollandaises qui sous Ruyter et malgré le développement de
notre flotte étaient encore en état de tenir la mer. Il inspecta
soigneusement les côtes et fit exécuter des travaux de défense, qui ne
furent pas même insultés; les armements formidables de Louis XIV ayant
déjoué toute tentative de diversion de la part de l'ennemi, qui
pendant cette campagne et celle de 1673, se vit obligé de consacrer
toutes ses ressources à la défense de sa frontière maritime attaquée
par les forces combinées de France et d'Angleterre.

Au retour du roi, qui, secondé par Vauban, avait tenu à diriger
lui-même les opérations de la seconde campagne de Hollande, les
ennemis de Montausier recommencèrent leurs intrigues pour ébranler
l'immense crédit dont jouissait le duc, et pour en arriver à leurs
fins ils saisirent avec empressement le prétexte qu'il leur offrit, en
présentant au dauphin la première partie d'un recueil de sa
composition, qui sous forme de maximes morales et politiques,
contenait comme un résumé des instructions que le prince avait reçues
jusque-là de la bouche de son gouverneur. Ce livre irréprochable dans
le fond, portait partout l'empreinte de cette sincérité intrépide, qui
après avoir fait la fortune de l'auteur fut souvent sur le point de la
compromettre: «Cette instruction est divisée en trois parties. La
première traite des devoirs d'un prince à l'égard de Dieu, la seconde
comprend ses obligations à l'égard de ses sujets, et la troisième
prescrit les règles de sa conduite à l'égard des princes et des États
voisins. Les réflexions qui font tout le corps de l'ouvrage sont
simples, courtes et naturelles; un grand sens, un fonds de raison
admirable, une longue expérience dont on voit qu'elles sont le fruit,
un désir sincère d'être utile aux peuples en instruisant celui qui
doit les gouverner, en font tout l'éloge et tout le prix. Sans faire
le prédicateur ou le prophète, le duc ne touche ce qui regarde la
religion et la conscience que par rapport à la politique: «Un prince
qui a des chrétiens pour sujets, doit, dit-il, par cette seule raison
vivre chrétiennement. Quand la piété ne devroit pas par elle-même
tenir le premier rang, il ne seroit pas moins obligé par intérêt d'en
faire profession; tant il est impossible de gouverner sagement et
heureusement sans elle.» De ce principe une fois établi, suivent
naturellement tous les devoirs d'un souverain à l'égard de Dieu. «Ce
Maître suprême exige les hommages et la soumission des rois de la
terre, comme ils ont droit eux-mêmes d'exiger des peuples l'obéissance
et le respect. Comment un prince trouve-t-il mauvais qu'on ose violer
ses ordres, tandis qu'il ose lui-même violer les loix de son Dieu?
Qu'il sçache que s'il est au-dessus des loix par l'élévation de son
rang, il doit y être soumis par piété et par raison; que les loix
divines assujettissent également le berger dans sa cabane, et le
monarque sur le trône; que quant aux loix humaines, si elles sont
mauvaises, il ne doit pas forcer ses sujets à les observer, et que si
elles sont bonnes, il doit s'y conformer le premier; qu'il doit
employer l'autorité qu'il a sur elles à les corriger et à les
redresser, mais non pas à les enfreindre. Qu'il n'oublie jamais que
son indépendance ne l'exempte pas de rendre compte un jour de son
administration au Roy des rois, et que ce compte sera d'autant plus
rigoureux, que pendant sa vie il n'aura rendu compte à personne.
Quelqu'absolu que soit le pouvoir des souverains, ils sont pourtant
forcés de subir le jugement de deux tribunaux incorruptibles qui ne
leur passeront rien, celui de Dieu, et celui de la renommée. Dieu
punira leurs mauvaises actions avec la dernière rigueur dans l'autre
monde, et la renommée qui en publiera la honte dans celui-ci,
imprimera sur leur mémoire une tache que la suite des siècles ne
pourra jamais effacer. Pour éviter ce malheur, les rois doivent
étudier leur religion, s'instruire de ce qui est proposé à leur foy,
acquérir quelqu'intelligence des divines écritures et une connoissance
raisonnable de l'histoire ecclésiastique: par là, ils seront en état
de juger de la capacité de ceux qu'ils consultent; ils sçauront
consulter comme il faut, et discerner les jugements et les juges. Il
doivent se persuader que ce n'est point le sceptre et la couronne,
mais la vigilance, l'activité, la justice, l'amour des peuples qui
font les rois; que comme Dieu a produit les campagnes, les arbres, et
les plantes pour fournir aux hommes par leur fertilité, de quoi
subvenir à leurs différens besoins, il a de même établi les rois pour
le bien des peuples, pour maintenir la vigueur des loix, châtier les
méchans, récompenser les bons, protéger les innocens et soulager les
malheureux; que semblables à l'astre du jour qui ne refuse à personne
sa chaleur et sa lumière bienfaisante, ils doivent aussi répandre
partout leurs grâces et leurs bienfaits, plus sensibles au nom aimable
de _pères du peuple_ et de _bien-aimé_, qu'aux titres pompeux
_d'invincible_ et de _conquérant_. Images vivantes de la Divinité sur
la terre, c'est par une application constante à procurer le repos, la
tranquilité, l'abondance et la régularité des mœurs dans leurs États,
que les princes peuvent approcher de leur adorable modèle. Un roy est
mis sur le trône de la main de Dieu, pour être le premier chef de la
justice, le premier directeur des finances, le premier général des
armées, le gouverneur de toutes les provinces, le tuteur de tous les
pupilles, le protecteur de toutes les veuves, le père de toutes les
familles, le défenseur de tous les opprimez, le refuge de tous les
misérables, le vengeur de tous les crimes. Sous le fardeau de tant
d'affaires dont il est incontestablement responsable, pourroit-il,
sans offenser le Seigneur dont il est le ministre, se laisser endormir
dans le sein de la mollesse et d'une honteuse oisiveté?»

Après ces réflexions, M. de Montausier examine en quoi précisément
doit consister la piété d'un prince sur le trône: «Ce n'est point,
dit-il excellemment, par une scrupuleuse observance de certaines
pratiques de dévotion usitées dans les cloîtres, qu'un roy doit
montrer sa religion et sa foy. Assister chaque jour avec respect à la
célébration des divins mystères, se jetter de tems en tems aux pieds
du Roy des rois, et implorer son secours par des prières courtes, mais
ferventes; maintenir l'honneur des autels, contribuer par ses
libéralitez à la décoration des temples, et à faire subsister
honorablement les ministres du Dieu vivant; ne donner les bénéfices
ecclésiastiques qu'à des sujets d'une vertu et d'une capacité
éprouvée; avoir soin que ceux qu'il en aura pourvûs s'acquittent
exactement des devoirs qui y sont attachez, et qu'ils ne deshonorent
pas leur ministère par une vie scandaleuse ou par un usage prophane du
patrimoine des pauvres; respecter cependant leur caractère, et par son
exemple inspirer aux peuples la vénération qui leur est dûë; se servir
de tout son pouvoir pour réprimer les novateurs en matière de
religion; les regarder comme des ennemis dangereux qui, animez par
l'esprit de cabale, sont toujours prêts à secoüer aussi-bien le joug
de l'autorité royale, que celui des pasteurs du troupeau de
Jésus-Christ; se souvenir pourtant que ce n'est point par le glaive,
mais par la persuasion, et si cette voye ne réüssit point, par la
privation de toutes charges[125], distinctions, graces et
prérogatives, qu'il doit ramener à la vérité ceux qui l'on abandonnée,
et punir ceux qui demeurent opiniâtrément attachez à l'erreur; vaincre
ses passions; se défendre contre les amorces de la volupté, et, pour
exciter son courage dans ce genre de combat, se remettre sans cesse
devant les yeux le funeste exemple d'un David, d'un Salomon et de
tant d'autres princes, qui distinguez par une sagesse et une valeur
extraordinaire, sont tombez, faute de constance, dans les plus honteux
excès; se déclarer hautement contre les impies et les libertins; faire
une guerre ouverte aux hypocrites et aux flatteurs; bannir de la cour
la corruption et les scandales; servir Dieu dans la sincérité de son
cœur, et ne rien omettre pour le faire servir de même par tous ses
sujets; voilà ce qui fait un roy vrayement chrétien, et c'est ainsi
qu'un saint Louis, sans rien perdre de sa grandeur et de son courage
héroïque, a sçu se rendre sur le trône aussi respectable par sa piété,
que terrible par ses armes.»

  [125] C'était le système provisoirement adopté par Louis XIV, en
  attendant la révocation de l'Édit de Nantes.

«Telle est l'idée des maximes contenuës dans le recüeil dont nous
venons de parler; ce n'est que la première partie du dessein que le
duc de Montausier s'étoit proposé d'exécuter pour l'instruction de son
auguste élève; mais le temps et sa santé ne lui permirent pas de
mettre la main aux deux dernières parties d'un ouvrage dont il ne
s'est trouvé dans ses papiers que des lambeaux détachez et mal
assortis[126].»

  [126] Montausier travaillait encore à ces notes en 1679; ce que
  le P. Petit nous dit de la confusion où il les a trouvées, donne
  à penser que le texte définitif de Montausier avait été égaré et
  que son biographe ne put en prendre connaissance.

Comme tous les ouvrages écrits au milieu d'une cour envieuse[127], le
livre de Montausier pouvait prêter matière à de fâcheuses
interprétations, et il fournit un prétexte spécieux à de nouvelles
cabales qui faillirent ruiner le duc dans l'esprit du roi, ainsi qu'on
le verra dans le livre suivant.

  [127] On sait combien alors était générale la manie de ces
  prétendues _clefs_, qu'on regardait comme l'indispensable
  complément des ouvrages même où l'esprit d'allusion satirique
  était le moins à présumer.



LIVRE VI.

1674-1690.

  Montausier accusé présente au roi son apologie.--Conduite du duc
    à l'égard de Mme de Montespan.--Mort de Conrart.--Mlles de
    Grignan.--Travaux pour l'éducation du dauphin.--Mariage du
    prince et retraite de Montausier.--Prise de
    Strasbourg.--Montausier rompt avec son gendre.--Le prince de
    Condé les réconcilie.--Prise de Philisbourg.--Mariage de Mlle
    d'Alerac.--Seconde rupture avec le duc d'Uzès.--Mort de
    Montausier.


Ainsi que nous l'avons dit, le dauphin avait peu de goût pour ceux que
le roi avait chargés de son éducation; mais son antipathie contre
Montausier était d'autant plus forte[128], que c'était en vertu des
ordres du duc seul que les châtiments manuels lui étaient infligés.
Il est donc peu probable qu'il ait été fort reconnaissant de
l'hommage que lui faisait son gouverneur d'une collection de _maximes
morales_; mais quelles qu'aient pu être ses impressions particulières,
celles des jeunes gens qui composaient son entourage étaient
résolûment hostiles au livre et à l'auteur. Ces courtisans précoces
n'oubliaient rien pour inspirer au dauphin le mépris qu'ils
affectaient eux-mêmes pour ce petit ouvrage. «C'étoit se moquer, selon
eux, que de prétendre former un roy sur ces règles et sur ces
principes; ils disoient que les princes ne se doivent pas conduire de
la sorte, que s'ils étoient si fidelles observateurs du droit et de la
justice, et si rigoureux à punir la licence et le vice, ils seroient
plus propres à conduire un monastère qu'à gouverner un royaume; et
qu'enfin on ne pouvoit bien réussir dans le gouvernement des peuples,
lorsqu'on s'attachoit trop aux maximes de la religion. Ils ajoûtaient
encore que le gouverneur donnoit trop à son zèle, en voulant porter
son élève à une perfection où nul homme ne peut atteindre, et en
prétendant réunir en sa personne des qualitez que l'on a jamais veues
ensemble; qu'il proposoit au jeune prince les chimères d'un esprit
malade pour règles de sagesse; qu'il tomboit visiblement dans cet
excès de la justice que l'Écriture condamne; et que s'il étoit louable
d'écouter ses instructions, il étoit impossible de les suivre[129].»
Le duc avait prévu ces attaques, et dans la préface de son livre, le
dauphin eût pu trouver des armes pour les repousser, si elles lui
eussent été désagréables. Dans ce discours préliminaire, Montausier
«insiste particulièrement à prémunir le prince contre les suggestions
pernicieuses du libertinage et de la flatterie; il lui fait une vive
peinture de ces lâches adulateurs, de ces politiques impies ou de ces
ministres intéressés qui, pour faire leur cour, et pour couvrir leurs
vexations et leurs désordres, mettent en mouvement tous les ressorts
imaginables pour fasciner les yeux du prince, et écarter de lui
jusqu'à l'ombre de la vérité. «Je prévois, dit le zélé gouverneur à
son auguste élève, je prévois que ce recueil, que je vous présente,
m'attirera la haine d'un nombre infini de gens, parce qu'il choque les
intérêts et les desseins de ceux qui n'ont ni la crainte de Dieu, ni
le bien public, ni le service du roy devant les yeux, mais seulement
leur ambition, leur crédit, leur intérêt. Tous les ennemis de l'ordre
et de la solide piété se déclareront contre moi, parce qu'ils
trouveront leur condamnation dans ces maximes; ils s'efforceront de
décrier les préceptes que je vous donne; ils en feront des railleries;
ils les traiteront de ridicules, de chimériques et d'impossibles; mais
j'aurai pour moi toutes les personnes qui font profession d'honneur et
de vertu, qui seront charmées de voir inspirer aux souverains des
sentimens capables de les faire régner avec gloire, et de procurer la
félicité publique. Vous-même, Monseigneur, par votre sage conduite,
vous ferez le principal éloge de ces instructions, et vous justifierez
leur auteur. Tout vous invite à les pratiquer: votre naissance vous y
porte; les heureuses semences de vertu que la main de Dieu a répandues
dans votre âme vous y préparent dès votre enfance; le roy vous y
excite par les grands exemples qu'il vous donne de toutes les vertus
royales, par la peine qu'il prend de vous dresser lui-même des
mémoires et des instructions pour vous faire marcher un jour sur ses
traces glorieuses, et par ses exhortations touchantes et solides,
qu'il veut bien vous faire de tems en tems. Il n'est pas jusqu'à sa
devise, qui ne nous apprenne les devoirs d'un grand roy; il a choisi
le soleil pour lui servir de corps, parce que cet astre est le modèle
de la conduite de tous les souverains. Ils doivent, comme lui, estre
actifs, vigilans, infatigables, libéraux et bienfaisans; comme lui
produire partout l'abondance, distribuer les richesses, faire naître
les fruits, disperser la lumière, apporter la sérénité, dissiper les
nuages, appaiser les tempêtes, et répandre partout leurs clartés et
leurs influences favorables[130].»

  [128] Ce n'est point là pourtant l'avis du P. Petit: «... Les
  mauvais conseils avoient peu de pouvoir sur l'esprit de
  Monseigneur. Naturellement ennemi du vice, ce jeune prince
  n'avoit nulle peine à s'en défendre, et si quelquefois la
  légèreté de l'âge lui donnoit moins de goût pour les vérités
  solides ou les exercices sérieux, il sçavoit déjà par raison
  vaincre ses répugnances, et s'acquittoit sans effort de tout ce
  qu'on exigeoit de lui. L'estime dont le roy honoroit le duc de
  Montausier, le lui rendoit respectable; à mesure qu'il avançoit
  en âge il l'estimoit lui même de plus en plus, il écoutoit ses
  avis et les suivoit avec une docilité qui avoit quelque chose de
  bien consolant pour le gouverneur. Il ne faisoit rien sans le
  consulter, et il ne craignoit rien tant que de s'attirer des
  reproches de sa part, parce qu'il sçavoit qu'il ne blâmoit jamais
  que ce qui méritoit d'être blâmé. Par le même principe, il étoit
  extrêmement sensible à ses loüanges, et le moindre signe de son
  approbation le flattoit plus que les applaudissements peu
  sincères des personnes qui formoient sa cour.»--Cette déposition
  optimiste de l'honnête jésuite est, on le voit, en désaccord
  flagrant avec le témoignage unanime des contemporains. Dans le
  passage suivant de ses mémoires, Saint-Simon parle seulement du
  _respect_ et non de la _sympathie_ que Montausier avait su
  inspirer à son élève: «Quelque dure qu'ait été son éducation, il
  avoit conservé de l'amitié et de la considération pour le célèbre
  évêque de Meaux, et un vrai respect pour la mémoire du duc de
  Montausier, tant il est vrai que la vertu se fait honorer des
  hommes malgré leur goût et leur amour de l'indépendance et de la
  liberté. Monseigneur n'étoit pas même insensible au plaisir de la
  marquer à tout ce qui étoit de sa famille, et jusqu'aux anciens
  domestiques qu'il lui avoit connus. C'est peut-être une des
  choses qui a le plus soutenu d'Antin auprès de lui dans les
  diverses aventures de sa vie, dont la femme étoit fille de la
  duchesse d'Uzès, fille unique du duc de Montausier, et qu'il
  aimoit passionnément. Il le marqua encore à Sainte-Maure, qui,
  embarrassé dans ses affaires sur le point de se marier, reçut une
  pension de Monseigneur sans l'avoir demandée, avec ces
  obligeantes paroles, mais qui faisoient tant d'honneur au prince:
  «qu'il ne manqueroit jamais au nom et au neveu de M. de
  Montausier.» Sainte-Maure se montra digne de cette grâce. Son
  mariage se rompit, et il ne s'est jamais marié. Il remit la
  pension qui n'étoit donnée qu'en faveur du mariage. Monseigneur
  la reprit; je ne dirai pas qu'il eût mieux fait de la lui
  laisser.»

  [129] Petit.

  [130] Petit.

Les précautions que le duc avait prises pour mettre le dauphin à
l'épreuve de la séduction, au lieu d'arrêter les séducteurs, ne
servirent qu'à les aigrir davantage contre un homme qui savait si bien
les démasquer et les faire connaître; ils n'avaient pas seulement à
décrier la vertu pour justifier leurs vices, mais ils avaient encore à
se venger d'un ennemi redoutable, qui s'efforçait de les perdre sans
ressource dans l'esprit de son élève. Animés de cet intérêt personnel,
ils couvrirent leur vengeance sous le voile spécieux du zèle et de
l'attachement pour le bien solide du prince; ils renouvelèrent les
anciennes plaintes, et crièrent plus haut que jamais: que le
gouverneur était un homme dur et un maître impitoyable, qui, sans
égard pour la dignité et la délicatesse du dauphin, l'élevait comme un
enfant destiné à gagner son pain à la sueur de son front: qu'il
l'accablait sous le poids du travail; qu'il lui refusait la plupart
des divertissements convenables à son âge et à son rang; qu'il
semblait prendre à tâche d'en faire un pédant hérissé de grec et de
latin, et que si l'on n'y prenait garde, il rendrait l'héritier
présomptif de la couronne bien plus propre à régenter une classe qu'à
gouverner un grand royaume. Ces discours furent écoutés et applaudis
par tout ce qu'il y avait de gens intéressés à flatter le jeune
prince, dont on briguait déjà la faveur. Une troupe de jeunes gens de
la première distinction, formait la cour ordinaire du dauphin; et
comme le duc le quittait encore moins aux heures qu'il passait à se
divertir avec les jeunes courtisans qu'aux heures consacrées à
l'étude, il eut plus d'une fois occasion de mettre un frein à la
licence de ces flatteurs en herbe qui cherchaient à se rendre
agréables par toutes sortes de moyens. Quoique le gouverneur eût pour
eux tous les égards qui étaient dus à leur naissance, et qu'il leur
ménageât auprès du dauphin toute la considération qu'ils méritaient à
ce titre, il ne laissa pas de faire d'innombrables mécontents par la
franchise un peu rude avec laquelle il les reprenait, lorsqu'en dépit
de la retenue qu'ils s'imposaient en sa présence, il lui arrivait de
les trouver en défaut. De ces jeunes gens les uns étaient encore à
l'âge où l'on est impatient de toute direction, et haïssaient le
gouverneur précisément parce qu'il était gouverneur; les autres plus
âgés et de mœurs moins innocentes, craignaient que le châtiment ne
suivît de près les menaces d'un homme dont ils connaissaient
l'incorruptible fermeté, et qu'ils ne reçussent enfin l'affront de se
voir bannis de la cour. Les parents, bien loin d'être charmés de la
discipline exacte que l'on prétendait imposer à leurs enfants, se
firent les défenseurs d'une folle jeunesse, et se plaignirent avec
hauteur de ce qu'on semblait vouloir les éloigner du prince, et
établir la fortune des uns sur la ruine des autres; que ces
distinctions étaient odieuses, et qu'il n'appartenait point au duc de
Montausier de les établir. Des courtisans corrompus et des femmes
coquettes, qui n'aspiraient qu'au moment de donner au dauphin le goût
de la volupté, ne pouvaient sans murmurer se voir fermer tout accès
auprès de sa personne, et joignirent leurs plaintes à celles des
autres. La puissance de la cabale augmentait chaque jour, sans que
Montausier consentît à se relâcher en rien d'une sévérité peut-être
excessive; les choses en étaient à ce point que le gouverneur,
abandonné de tout le monde, allait ne plus pouvoir compter que sur la
volonté du roi, et ce dernier appui faillit même lui manquer par suite
de l'entrée en scène d'un nouvel et redoutable adversaire, qui
n'était autre que la reine. Blessée depuis longtemps de la façon trop
rude dont son fils était élevé, elle recueillait avidement les
rapports fâcheux qui lui arrivaient de toutes parts sur la _brutalité_
du gouverneur; alarmée par ces récits exagérés, elle en vint à
trembler pour la santé du dauphin, et parvint un instant à ébranler la
volonté de Louis XIV, qui, peu soucieux d'ailleurs du bonheur de cette
princesse, que par ses nombreuses infidélités il avait réduite au
désespoir, n'osait pas du moins lui résister en face dans une question
qui ne le touchait pas personnellement. Sans adopter un parti décisif,
il montra cependant au gouverneur plus de froideur qu'à l'ordinaire,
et Montausier sentant alors le besoin de se disculper sans toutefois
rien sacrifier de ses principes, composa une apologie qu'il présenta
au roi, prêt à se retirer s'il refusait d'agréer sa justification.
Dans ce document, il avait pris à tâche de réfuter par ordre toutes
les calomnies auxquelles il était en butte depuis des années. Cette
défense était à la fois habile et vigoureuse: tandis qu'il arrachait à
ses détracteurs le voile hypocrite sous lequel ils abritaient leurs
prétentions intéressées, il faisait adroitement sentir au monarque les
défauts et le peu d'aptitude de son héritier, et la nécessité
d'intervenir lui-même pour appuyer de son autorité royale le crédit
menacé du gouverneur. Louis XIV lut le mémoire à loisir et s'en montra
satisfait; la reine même se rassura, et l'envie se vit réduite encore
une fois au silence. Montausier, qui avait déployé tant de fermeté
dans cette conjoncture, ne montra pas moins d'indépendance à quelque
temps de là dans une question non moins grave. Le jeudi saint de
l'année 1675, Mme de Montespan se présenta à un prêtre de la paroisse
de Versailles[131]. Ce prêtre lui refusa l'absolution, et l'on devine
facilement les motifs d'un pareil refus. Elle s'en plaignit au roi,
qui fit venir M. Thibaut, curé de la paroisse. Le curé déclara que le
prêtre n'avait fait que son devoir. Mme de Maintenon, alors à
Versailles, vivant dans la société habituelle de Mme de Montespan, et
très à portée d'être instruite de tous les détails d'un événement
auquel ses principes de religion et de vertu lui faisaient prendre un
si grand intérêt, écrivait à la comtesse de Saint-Géran, «que le roi
ne vouloit condamner ni le prêtre ni le curé sans savoir ce que le duc
de Montausier, dont il respecte la probité, et M. de Condom, dont il
estime la doctrine, en pensoient.» Bossuet ne balança pas à répondre
comme le curé, «que le prêtre n'avoit fait que son devoir.»

  [131] M. Lécuyer.

«M. de Montausier, ajoute Mme de Maintenon, a parlé plus fortement. M.
de Condom reprit la parole et parla avec tant de force; il fit venir
si à propos la gloire et la religion, que le roi, à qui il ne faut que
dire la vérité, se leva fort ému, et dit à M. de Montausier, en lui
serrant la main: _Je ne la verrai plus_.»

On sait où aboutit ce bon propos illusoire de Louis XIV, qui bientôt
fut suivi du retour de la favorite et d'une réconciliation scellée par
la naissance de Mlle de Blois, et par celle du comte de Toulouse. La
noble conduite de Montausier ne resta pourtant pas sans récompense,
car elle lui valut l'estime de Mme de Maintenon, qui n'oublia jamais
le service que le duc s'était efforcé de rendre à la morale[132].

  [132] Voici les réflexions que suggère au cardinal de Bausset, la
  double intervention de Montausier et de Bossuet dans cette
  circonstance: «On a pu remarquer que dans sa lettre à Mme de
  Saint-Géran, Mme de Maintenon semble placer le duc de Montausier
  au premier rang pour la fermeté de sa déclaration à Louis XIV, et
  qu'elle ne nous montre, pour ainsi dire, Bossuet que sur le
  second plan de ce tableau si intéressant. Son humeur perce d'une
  manière encore plus sensible dans une autre de ses lettres à Mme
  de Saint-Géran. «Je vous l'avois bien dit, madame, que M. de
  Condom joueroit dans toute cette affaire un rôle de dupe. Il a
  beaucoup d'esprit; mais il n'a pas celui de la cour.» Comment
  avec autant d'esprit qu'elle en avait elle-même, Mme de Maintenon
  ne s'est-elle pas aperçue qu'en voulant faire la censure de
  Bossuet, elle en fait le plus bel éloge? Accuser un évêque tel
  que lui, _de n'avoir pas l'esprit de la cour_, c'était lui
  accorder un titre de plus à l'estime. La fermeté tranchante du
  duc de Montausier pouvait n'être pas déplacée dans un homme de sa
  profession, et surtout de son caractère, qui lui avait acquis le
  droit d'exagérer l'austérité de la vertu; mais la longue
  expérience de Bossuet, et sa profonde connaissance du cœur
  humain, lui avaient appris que la douceur, la patience et les
  exhortations évangéliques sont les véritables armes d'un évêque
  pour combattre les passions, et qu'elles servent plus souvent à
  en triompher, que ces décisions brusques et absolues qui
  obtiennent rarement un si heureux succès. L'événement justifia la
  sagesse de Bossuet. L'intrépide fermeté du duc de Montausier et
  la parole que lui avait donnée Louis XIV, n'empêchèrent pas ce
  prince de reprendre bientôt après les chaînes qui le livrèrent
  encore à la domination de Mme de Montespan. Bossuet, au
  contraire, par la rectitude de sa conduite, par ses utiles
  instructions, et surtout par ce caractère de vertu et de sagesse
  qui ne l'abandonnait jamais dans les circonstances les plus
  difficiles et les plus délicates, vit enfin ses vœux
  couronnés.»--Ils ne le furent, dans tous les cas, que bien
  tardivement, et c'est à Mme de Maintenon bien plutôt qu'à
  l'évêque de Meaux que revient l'honneur de la conversion
  définitive du grand roi.

Cependant le vide se faisait de plus eu plus autour de Montausier
vieillissant. Déjà en 1672 il avait perdu Godeau, l'aimable évêque de
Vence[133], et Chapelain en 1674; le 23 septembre 1675, la mort de
Conrart lui causa un chagrin non moins vif, car il professait pour son
ancien coreligionnaire une singulière estime, comme le prouvent ces
paroles qu'il adressait au calviniste Jean Rou, chargé par les
héritiers du défunt de consulter le duc sur l'emploi qu'on devait
faire des volumineux manuscrits recueillis dans la succession, et que
certaines personnes songeaient à donner au public: «Qu'ils s'en
donnent bien de garde, répondait Montausier, ce seroit tout perdre.
Vous savez, et ils le savent aussi bien que vous, combien j'aimois et
considérois celui dont nous parlons. La plupart de nos amis communs
rendront témoignage du cas que j'ai toujours fait de tout ce qui
sortoit de sa plume, parce qu'en effet il y avoit en tout cela bien du
prix; mais la réputation que cet illustre s'étoit acquise est allée si
loin, que, quand tout ce qu'on pourroit publier de lui auroit été
dicté par un ange, cela ne seroit pas capable de soutenir la dignité
d'un bruit aussi extraordinaire, et il s'en faut tenir là; des oracles
même ne paroîtroient que des rogatons. Il y a de certaines
conjonctures qui sont si fatales à la réputation des plus grands
hommes, qu'on les peut comparer à ces constellations bénignes qui font
toute la félicité des naissances les plus heureuses; ç'a été sous une
constellation de cette nature que la réputation de notre ami est née,
il faut se contenter d'en garder la coiffe; dites-leur que c'est le
meilleur conseil que je leur puisse donner.»

  [133] Montausier était resté dépositaire d'un grand nombre de ses
  poésies inédites, qui se trouvent probablement aujourd'hui dans
  les archives du la maison d'Uzès.

Le vieux Conrart s'éteignait à propos, alors que les persécutions
contre le protestantisme se préparaient dans l'ombre. Cette mort
rompit le faible lien qui rattachait encore Montausier aux souvenirs
de sa jeunesse, et ses relations de plus en plus étroites avec Bossuet
et Fléchier ne contribuèrent pas peu à atténuer le fâcheux effet que
dut produire sur lui la grande et désastreuse mesure que prit Louis
XIV pour l'anéantissement du calvinisme. Mais en 1675 on n'usait
encore de la persécution que comme d'un expédient financier propre à
exciter la générosité du clergé de France, et dans le cœur du roi le
penchant à la volupté étouffait les symptômes du fanatisme naissant.

Vingt années de prospérité inouïe avaient contribué à aveugler la cour
et à ébranler dans l'âme du monarque les notions du juste et de
l'injuste; si la fortune infligeait quelques revers aux armes de la
France, il semblait qu'elle voulût par là relever comme par contraste
l'éclat merveilleux de triomphes si longtemps soutenus; et c'est à un
échec de ce genre que se rapporte l'anecdote suivante de Mme de
Sévigné: «Voici une petite histoire que vous pouvez croire comme si
vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En vérité, je
crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je
n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier,

    Qui pour le pape ne diroit
    Une chose qu'il ne croiroit,

lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de
France, quand on vous auroit repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté,
et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien
passés.» Chacun se mit à serrer les lèvres; et le roi dit de
très-bonne grâce: «Je vous entends bien, M. de Montausier,
c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve
très-bon ce que vous dites, car je sais quel cœur vous avez pour
moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que tous les deux firent
parfaitement leur personnage.»

Cette roideur, qui ne fléchissait pas même en présence du monarque le
plus absolu de l'univers, rendait parfois difficiles les relations de
Montausier avec sa famille, et causa quelque tension dans ses
rapports, tout bienveillants jusque-là, avec son allié le comte de
Grignan. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, ce dernier avait eu deux filles
de son mariage avec Angélique d'Angennes. L'une de ces demoiselles
avait manifesté de bonne heure une vive inclination à la vie
religieuse, et les exhortations de sa jeune belle-mère devaient la
confirmer plus tard dans ses pieuses résolutions. Sa sœur, au
contraire, avait un penchant décidé pour le monde, et l'on n'eût pu,
sans une véritable contrainte morale, la pousser dans le cloître. Il
paraît pourtant que son père se proposait d'aider à la grâce, pressé
qu'il était de combler le gouffre de ses dettes en y jetant la fortune
des enfants de sa première femme; mais ces demoiselles trouvèrent un
actif protecteur dans le duc de Montausier, qui les prit sous sa garde
et ne consentit à les rendre à leur père qu'après avoir reçu des
explications positives, et s'être assuré que la volonté de ses nièces
ne serait en rien violentée[134]. Ce fut aussi vers la fin de l'année
1677, qu'eurent lieu les premières relations amicales de Montausier et
de Boileau[135]. Le duc, peu favorable à la nouvelle génération
littéraire et ennemi par principes du genre satirique, n'avait jamais
pardonné à Despréaux ses attaques contre Chapelain, et il s'était même
exprimé assez durement sur le compte du poëte lorsqu'il avait appris
que le roi lui faisait une pension. Boileau, qui n'ignorait pas le
sentiment du duc à son égard, en était désolé, aussi s'efforça-t-il de
le désarmer par ce passage adroitement flatteur de son épître VII:

    Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois;
    Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois,
    Qu'Enghien en soit touché...
    Et plût au ciel encor pour couronner l'ouvrage
    Que Montausier voulût leur donner son suffrage!

  [134] «J'avois ouï parler confusément de cette lettre de M. de
  Montausier; je trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous
  savez à quel point il me paroît orné de toutes sortes de vertus.
  On avoit cherché à le tromper; on avoit corrompu son langage; on
  s'est enfin redressé, et lui aussi; il l'avoue: c'est une
  sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie. Voilà qui
  est donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir ces jeunes
  demoiselles.» (Mme de Sévigné, lettre du 4 août 1677.)

  [135] C'est à tort que le P. Petit renvoie ce fait à l'année
  1680.

«Un trait si obligeant fit sur le cœur de M. de Montausier tout
l'effet que M. Despréaux s'en étoit promis; le duc commença dès lors à
revenir de ses anciennes préventions, et peu de temps après le sieur
de Puimorin, frère de l'auteur des satires, homme fort connu et fort
aimé à la cour, étant venu à mourir, le duc rencontra M. Despréaux
dans la gallerie de Versailles, et lui marqua en passant le regret
qu'il avoit de la mort de son frère. «Je sçais, lui répondit M.
Despréaux, que mon frère faisoit grand cas de l'amitié dont vous
l'avez honoré; mais il en faisoit encore plus de votre vertu; et il
m'a toujours dit que les grâces dont le roy m'a comblé, et les bons
traitements que je reçois ici, ne peuvent réparer le malheur que
j'ai eu de ne pouvoir mériter jusqu'à présent les bonnes grâces
du plus vertueux et du plus respectable seigneur qui soit à la
cour.»--«Oublions le passé, lui repartit M. de Montausier en
l'embrassant, je veux être de vos amis comme je l'étois de votre
frère, et pour commencer connoissance, venez, je vous en prie, dîner
aujourd'hui avec moi.» M. Despréaux, depuis ce moment, trouva
toujours dans le duc un ami généreux, qui lui demeura fidellement
attaché jusqu'au dernier jour de sa vie, et qui fut constamment
l'admirateur sincère, ainsi que le censeur sévère des nouveaux
ouvrages que cet illustre poëte donna depuis au public[136].»

  [136] Petit.

Tout affligé qu'il était du peu d'aptitude et de zèle de son royal
élève, Montausier n'en continuait pas moins de lui accorder ses soins
avec son ardeur et son dévouement habituels, tandis que Bossuet, vers
ce temps-là même, écrivait au maréchal de Bellefonds ces lignes
attristées: «Me voici quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le
dauphin est si grand, qu'il ne peut pas être longtemps sous notre
conduite. Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué. On n'a
nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en
espérance contre l'espérance. Car encore qu'il se commence d'assez
bonnes choses, tout est encore si peu affermi, que le moindre effort
du monde peut tout renverser; je voudrois bien voir quelque chose de
plus fondé; mais Dieu le fera peut-être sans nous. Priez Dieu que sur
la fin de la course où il semble qu'il doive arriver quelque
changement dans mon état, je sois en effet aussi indifférent que je
m'imagine l'être.»

Ce fut alors que l'évêque de Condom mit la main à son _Histoire
universelle_. Lorsqu'il avait conçu la première idée de cet ouvrage,
il ne s'était proposé d'abord que de donner un abrégé de l'histoire
ancienne, pour que le dauphin pût conserver plus facilement le
souvenir de ce qu'il en avait appris. Les réflexions qui devaient en
être le résultat étaient réservées pour servir de préface à ce tableau
historique. Mais Bossuet ayant fait lire cette _préface_ à Montausier
et à d'autres amis éclairés qu'il était dans l'usage de consulter, ils
l'engagèrent à donner plus d'étendue à ses réflexions. C'est ainsi que
ce qui n'était dans le premier plan qu'un accessoire, devint dans
l'exécution l'objet principal et important. La partie historique n'en
est plus que l'introduction. Ce sont en effet ces réflexions qui ont
donné un si grand caractère au _Discours sur l'histoire universelle_.
Près de deux siècles se sont écoulés depuis qu'il a paru, et
l'admiration, loin de s'être épuisée, s'accroît chaque jour encore à
la lecture de ce magnifique ouvrage. Lorsqu'il fut achevé, dans les
derniers mois de 1679, l'éducation du dauphin tirait à sa fin. Dès
cette époque, on songeait à son mariage avec la princesse de Bavière,
et lorsqu'il fut arrêté, Bossuet et Montausier durent considérer leur
mission comme terminée. «Tous les deux concoururent avec un accord
invariable au travail de l'éducation qui leur était confiée. Tous les
deux étaient animés de la noble passion de former un grand prince et
un fils digne de son père. Le duc de Montausier aurait voulu montrer à
une nation guerrière et valeureuse un chef propre à commander les
armées, et un prince d'une probité assez austère pour aimer à déplaire
aux courtisans. Bossuet voulait graver profondément dans l'âme de son
élève ces principes religieux qui peuvent seuls rassurer les peuples
contre les abus de la puissance. Il voulait un prince assez instruit
et assez éclairé pour sentir, penser et agir par lui-même, et qui fût
capable de conserver à la France la prééminence de gloire où elle se
trouvait élevée. On sent que ces deux méthodes, quoique différentes,
n'étaient que l'expression de la même pensée, celle que l'on cherche
et que l'on trouve dans l'idée d'un grand roi et d'un bon roi[137].»

  [137] Bausset, _Histoire de Bossuet_.

A partir du 30 décembre, jour où furent arrêtés les articles du
mariage entre le dauphin et Marie-Anne-Christine, sœur de l'électeur
de Bavière, Montausier cessa de diriger l'éducation du prince, et ce
fut en rendant la liberté à son royal élève qu'il prononça ces paroles
fameuses: «Monseigneur, si vous êtes honnête homme, vous m'aimerez; si
vous ne l'êtes pas, vous me haïrez, et je m'en consolerai.» Quoiqu'il
n'eut plus le titre de gouverneur, le duc resta pourtant, par ordre du
roi, attaché à la personne du dauphin, et ce fut lui qui présida à la
formation de sa maison[138], qu'il s'efforça de composer de personnes
sûres et d'hommes distingués, au nombre desquels était son gendre de
Crussol: ce fut là son plus mauvais choix.

  [138] «On a nommé huit ou dix hommes de la cour, avec six mille
  francs de pension, pour être assidus auprès de M. le dauphin: il
  y en aura tous les jours deux qui le suivront. Le chevalier vous
  mandera leurs noms: il me semble que j'ai entendu parler de MM.
  de Chiverni, de Dangeau, de Clermont et de Crussol; je ne sais
  point encore les autres, ni même si ceux-là sont bien vrais.»
  (Mme de Sévigné.)

Les dix dernières années de Montausier s'écoulèrent à la cour comme
les précédentes, et il y vécut entouré d'honneurs et de considération.
Le roi l'admettait à ses plus secrets conseils et se servit encore une
fois de sa vieille expérience lorsqu'il songea à se rendre maître de
Strasbourg.

En signant le traité de Nimègue, Louis XIV avait étonné le monde par
une modération qui, à vrai dire, était plus apparente que réelle. Ce
prince avait, en effet, signé des conventions secrètes avec plusieurs
souverains dans l'intention d'éluder un pacte solennel, et si
lorsqu'il s'était agi d'établir le dauphin il avait fait tomber son
choix sur une princesse de Bavière, c'était surtout dans le but de
raffermir son alliance avec une puissante maison qu'il avait su
engager dans ses intérêts. Depuis deux ans déjà on avait créé des
chambres dites _de réunion_, dans le but de trancher au profit de la
France toutes les questions litigieuses en matière de fiefs, dans les
provinces frontières de l'Alsace et des trois évêchés; en 1681, le roi
résolut de tenter un coup plus hardi et de s'emparer en pleine paix de
la grande ville impériale de Strasbourg. Un fort parti français
s'était formé au sein de cette république allemande, et rien ne fut
oublié pour le grossir. Tous les catholiques et beaucoup de notables
protestants étaient favorables à l'invasion: l'or et les promesses
aidant, les cinq conseillers, le prêteur, le secrétaire et le
trésorier qui formaient la régence de la ville furent gagnés les uns
après les autres par les agents de Louvois. Les troupes impériales
ayant évacué la place par suite du traité de Nimègue, les magistrats
congédièrent douze cents Suisses que la république avait à sa solde;
puis, sur les instances menaçantes du gouverneur français, ils
démolirent le fort de Kehl reconstruit récemment. Rien ne faisait plus
obstacle à la tentative du roi de France, et le 28 septembre
trente-cinq mille hommes se trouvaient réunis devant la place qui leur
ouvrait ses portes le surlendemain. Ce jour-là même, «Sa Majesté
partit subitement pour l'Alsace, au lieu d'aller de Fontainebleau à
Chambord, où sur les bruits publics, on ne doutoit point que la cour
n'allât passer l'automne. Le roy voulut que la reine fût du voyage
avec Monseigneur le dauphin et Mme la dauphine, Monsieur et Madame, le
prince et la princesse de Conti, le prince de la Roche-sur-Yon, et un
grand nombre de seigneurs des plus distinguez. M. de Montausier y fut
invité avec une distinction particulière; le roy le présenta à
Monseigneur, et lui dit en termes très-honorables pour le duc, qu'il
souhaitoit qu'il prît M. de Montausier dans sa calèche, persuadé qu'il
ne lui seroit pas moins utile en cette occasion, qu'il l'avoit été par
le passé. Monseigneur, autant par inclination que par déférence aux
désirs du roy son père, consentit de bon cœur à ce qu'on demandoit de
lui, et fit le voyage tête-à-tête avec son ancien gouverneur. Le duc
mit à profit une occasion si favorable, et se servit de tout le loisir
et de toutes les occasions que lui procura ce voyage, qui fut environ
de deux mois, pour renouveller les sages instructions qu'il avoit
autrefois données au jeune prince. Monseigneur les goûta d'autant
mieux alors, que ce n'étoient pas les préceptes d'un maître; mais les
conseils d'un ami et d'un sujet fidèle. Le roy, suivi de son auguste
famille, visita toutes les places de l'Alsace, et se rendit enfin dans
la capitale[139].» Il y fit son entrée le 23 octobre, et le vieux
Montausier qui était à ses côtés éprouva une émotion singulière en
voyant aux pieds de son souverain cette superbe cité, riche fleuron
d'une province qu'il se rappelait avoir administrée lui-même dans des
temps difficiles, et au sein de laquelle il avait passé plusieurs des
plus belles années de sa vie. Le roi et la cour étaient de retour à
Saint-Germain le 16 novembre.

  [139] Petit.

Les loisirs dont jouissait Montausier rendirent alors plus étroites
ses relations avec sa fille et son gendre, et quoique ce dernier fut
depuis 1680 devenu chef de la maison d'Uzès, ils n'en continuèrent pas
moins de vivre ensemble, le duc affaibli par l'âge voyant avec plaisir
ses petits-enfants peupler la solitude du vaste hôtel de Rambouillet.
Montausier, qui au dire de Saint-Simon vivait dans une grande
splendeur, avait d'ailleurs des revenus énormes: le roi lui avait
conservé ses appointements de gouverneur, qui étaient de 48,000
livres; le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois lui en rapportait
30,000; il en tirait 25,000 de son gouvernement de Normandie et 8,000
de sa lieutenance de roi d'Alsace qu'il avait depuis plus de quarante
ans. Tout cela, joint à sa fortune personnelle et à celle de sa femme,
lui permettait de paraître avec éclat et sans s'incommoder dans la
cour la plus luxueuse du monde; il était du reste fort généreux à
l'égard de ses enfants, et prenait à sa charge leur entretien et celui
de leurs domestiques.

Son crédit était grand, et il en usait largement dans l'intérêt de sa
famille et de ses amis[140], lesquels étaient fort nombreux: les plus
grands seigneurs briguant son amitié et cherchant à s'étayer de son
influence bien connue et toute bienveillante. Cette intervention
officieuse était désormais sa seule manière de participer à la vie
publique, et son existence se renfermait de plus en plus dans le
cercle des affections intimes.

  [140] «... Le roy accorda à M. de Montausier, le 27e régiment
  pour M. de Laurière, son neveu, qui étoit capitaine dans le
  Dauphin.....

  «... Il y a une pension de 500 écus pour l'abbé Veillet,
  précepteur du petit comte de Crussol. M. de Montausier l'avoit
  ainsi souhaité du roy.» (Extrait du _Journal de Dangeau_.)--Les
  faveurs accordées par le roi à Montausier sont de la part du
  courtisan chroniqueur l'objet de longues énumérations qu'il est
  inutile de reproduire.

Au commencement de l'année 1684, il fut question d'un brillant
établissement pour la plus jeune de ses nièces, Mlle d'Alerac[141], et
Mme de Sévigné écrivait à ce propos à sa fille: «La destinée de Mlle
d'Alerac paroît encore incertaine, nous croyons pourtant que le nom de
Polignac est écrit au ciel avec le sien. Si Mlle de Grignan vouloit,
elle nous en diroit bien la vérité; car elle a dans ce pays céleste un
commerce continuel.» A quelques mois de là elle revenait encore sur le
même sujet: «Je crains bien que notre mariage ne se rompe par les
raisons d'intérêt que vous me dites; ce ne sera jamais de mon
consentement; et si l'on veut donner à ronger l'espérance d'un duc qui
ne viendra point, Mlle d'Alerac a bien l'air d'en être la victime et
la dupe: je souhaite la santé du coadjuteur par plusieurs raisons;
celle-là est la seconde. Où sont ces petits oiseaux qui s'en étoient
envolés au Puy?» Ces allusions aux difficultés soulevées par
Montausier se trouvent nettement expliquées dans la lettre du 1er
décembre: «Il me paroît que M. de Montausier ne ménagera guère la
maison de Polignac, de faire rompre par son opiniâtreté un mariage si
engagé et si assorti. M. de la Garde m'en écrivit l'autre jour, dans
votre sentiment, trouvant fort mal de traiter ainsi des gens de cette
qualité, et d'un si grand mérite à l'égard de Mlle d'Alerac et de M.
de Grignan: je suis assurée que bien des gens seront de cet avis. Si
vous trouvez Mme de Lavardin, vous ferez bien de continuer à lui
parler confidemment de cette affaire. Quant à moi je ne vois dans
l'avenir aucun duc pour consoler Mlle d'Alerac de ce qu'elle perd, je
pense que son bien ne tentera personne, et que l'espérance de celui de
sa sœur n'est qu'une vision et une chimère, qu'on fera servir à la
détourner d'une alliance si convenable et si belle. Vous croyez bien,
après cela, que les grands partis ne voudront pas risquer la même
destinée: le refus sera sûr, et le sujet du refus extrêmement
incertain, et tout-à-fait dans les idées de Platon. On se persuade
aisément que la crainte de ne point voir cette jolie fille établie, ne
touche guère M. de Montausier, et qu'il envisage sans horreur tout ce
qui en peut arriver: mais je vous avoue que j'en serois affligée et
que je prends un véritable intérêt à cette dernière scène.» Dans les
premiers mois de l'année 1685, les pourparlers duraient encore: «Le
bon abbé.... trouve que M. de Montausier est gouverné par des gens
bien rigoureux et bien mal intentionnés.» Montausier, qui moins que
Mme de Sévigné se laissait prendre à de belles mais trompeuses
apparences, avait approuvé à ce qu'il paraît les prétentions d'un
sieur Hurault de Belesbat qui avait demandé la main de sa nièce; de là
grand émoi dans les deux familles de Grignan et de Sévigné: «... Ils
crurent[142], comme moi, que c'étoit pour rire que vous nommez
Belesbat pour la _princesse_; il fallut repasser sur ces endroits, et,
quand nous vîmes que M. Chupin le proposoit sérieusement, et que les
Montausier et Mme de Béthune l'approuvoient, je ne puis vous
représenter notre surprise; elle ne cessa que pour faire place à
l'étonnement que nous causa la tolérance de cette proposition par Mlle
d'Alerac. Nous convenons de la douceur de la vie et du voisinage de
Paris; mais a-t-elle un nom et une éducation à se contenter de cette
médiocrité? Est-elle bien assurée que sa bonne maison suffise pour lui
faire avoir tous les honneurs qui ne seront pas contestés à Mme de
Polignac? Où a-t-elle pris une si grande modération? c'est renoncer de
bonne heure à toutes les grandeurs. Je ne dis rien contre le nom, il
est bon, _mais il y a fagots et fagots_; et je croyois la figure et le
bon sens de Belesbat plus propre à être choisi pour arbitre que pour
mari, par préférence à ceux qu'elle néglige. Il ne faudroit point se
réveiller la nuit, comme dit Coulanges, pour se réjouir comme sa
belle-mère Flexelles[143] d'être à côté d'un Hurault; enfin, ma bonne,
je ne puis vous dire comme cela nous parut et combien notre sang en
fut échauffé, à l'exemple du vôtre, ma bonne. Il faut voir ce que Dieu
voudra, car s'il avoit bien résolu que les articles de l'autre[144]
fussent inaccommodables, je défierois tous les avocats de Paris d'y
trouver des expédients.»

  [141] Quant à Mlle de Grignan, sa sœur aînée, elle s'était
  retirée à Gif dans une abbaye de bénédictines, sans avoir
  communiqué son dessein à personne.

  [142] Coulanges et d'autres personnes de l'entourage de la
  marquise.

  [143] Mère du prétendant Belesbat.

  [144] Du mariage Polignac.

La vicomtesse de Polignac avait été compromise dans l'affaire des
poisons, et c'est dans cette circonstance fort grave et présente
encore à tous les esprits, qu'il faut chercher la cause de
l'obstination de Montausier, que Mme de Sévigné trouve si blâmable. Le
mariage que souhaitait la marquise n'eut vraisemblablement pas eu
d'ailleurs l'agrément du roi, qui plus tard fit beaucoup de
difficultés avant d'accorder à Mlle de Rambures l'autorisation qu'elle
sollicitait d'épouser Polignac.

Outre l'embarras que lui donnait l'établissement projeté de sa nièce,
Montausier éprouvait à cette époque des ennuis plus sérieux et qui le
touchaient de plus près. Le lundi 14 mai 1685, on apprit que le duc
d'Uzès s'était brouillé avec son beau-père, qu'il était sorti de chez
lui à dessein de n'y plus rentrer, et s'était retiré dans un de ses
domaines à quatre heures de Versailles. Cette brusque séparation n'eut
rien de surprenant pour ceux qui connaissaient le caractère difficile
de ces deux hommes, mais la conduite du duc d'Uzès était injustifiable
après tout ce que Montausier avait fait pour lui, et l'indulgence
qu'il avait mise à dissimuler de légitimes sujets de mécontentement.
Le jeune duc était, en effet, un des familiers de Monseigneur, que
tout récemment encore il avait reçu à son château de Lévis, et cette
intimité avec le dauphin qu'il avait soutenu jadis dans ses luttes
contre son gouverneur, contribuèrent sans doute à aigrir des rapports
déjà si tendus entre deux personnages trop ardents l'un et l'autre
pour se faire à temps des concessions indispensables. Cette rupture
causa à Montausier un chagrin que de nouvelles faveurs du roi ne
purent adoucir[145], aussi accepta-t-il avec joie la médiation que
son vieux compagnon d'armes, le prince de Condé, lui offrit
spontanément, et la réconciliation eut lieu le 21 novembre. «Ce
jour-là, dit Dangeau, chez M. le prince, se fit l'accommodement de M.
le duc de Montausier et de M. le duc d'Uzès, qui avoient choisi pour
arbitres M. de la Rochefoucauld, M. le duc de Beauvilliers et moi. M.
le prince les fit embrasser, et la réconciliation parut fort sincère;
M. de Montausier fit à merveille, et M. le duc d'Uzès fut touché et
promit de fort bon cœur tout ce que M. le prince lui demanda.»

  [145] «Lundi 27 août 1685. Le soir le roi nous dit à son coucher
  qu'il avoit permis à M. de Montausier de vendre le gouvernement
  de Dieppe quoiqu'il ne fut que triennal..... M. de Manneville
  l'achète 25,000 écus. M. de Montausier a aussi la permission de
  vendre la lieutenance de roi d'Alsace qu'il a depuis longtemps.»
  (_Journal de Dangeau._)

Quelques semaines auparavant, le roi avait pris une détermination
sinistre, qui, inaugurant une nouvelle ère de persécutions, allait
déchirer le sein de la patrie et envenimer sa lutte avec l'étranger.
_L'édit de révocation_ dut affliger l'âme droite de Montausier, qui,
peu sensible à l'accusation d'intolérance, ne put s'empêcher de voir
dans cette grave mesure une atteinte portée aux principes éternels de
justice, principes que Louis XIV méconnaissait d'une manière
flagrante, en annulant de son autorité privée les garanties données
par Henri IV à ceux qui l'avaient mis sur le trône. Partagé entre sa
loyauté naturelle et un zèle médiocrement éclairé pour la foi
catholique romaine qu'il eût voulu voir régner sans partage,
Montausier n'en montra pas moins la plus vive sympathie pour ses
anciens coreligionnaires, ainsi qu'on peut le voir dans l'affaire du
calviniste Jean Rou, que déjà en 1676 il avait tiré de la Bastille, et
dont à dix années de là il s'efforça de préserver la fortune, tâche
malaisée à une époque où les biens des hérétiques étaient généralement
de bonne prise. Tout en cherchant à sauvegarder les intérêts de son
protégé il veillait au salut de son âme, et dans une lettre
bienveillante il l'invitait doucement à se réfugier au sein de la
véritable église. Rou qui n'entendait pas raillerie en pareille
matière, répliqua d'une façon un peu vive, et comme le ministre Jurieu
le blâmait de son imprudence, il lui fit une réponse qui prouve toute
la vénération que le caractère du duc inspirait aux hommes modérés de
tous les partis[146].

  [146] «Huit ou quinze jours après que cette lettre fut partie, M.
  Jurieu, qui étoit venu faire un tour à la Haye pour quelques
  affaires qu'il avoit auprès du prince, s'enquérant de l'état des
  miennes, me donna occasion de lui montrer cette lettre, laquelle
  ayant lue: «Elle est très-belle et très-bonne, me dit-il, mais je
  voudrois que vous ne l'eussiez pas envoyée.--Par quelle raison?
  lui dis-je.--C'est que vous risquez de perdre cet illustre
  patron-là.--Oh! repris-je, vous ne le connoissez pas si bien que
  je fais; je suis sûr qu'il ne m'en aimera que mieux, et j'espère
  dans quelque temps vous en donner des marques. Je dis dans
  quelque temps, parce que je crois bien qu'il ne m'écrira pas
  sitôt, et principalement ne répondra jamais à ceci; mais quand
  les idées de tout cela seront comme perdues, souvenez-vous qu'il
  m'écrira tout comme auparavant.» Cela ne manqua pas d'arriver, et
  l'on en aura bientôt des preuves en son lieu.--Rou fait ici
  allusion à la lettre que le duc lui adressait de Versailles le 31
  mars 1689:

  «J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de
  m'écrire le 24 de ce mois. Elle me fait voir que vous continuez
  toujours à avoir de l'amitié pour moi; je vous en suis tout à fait
  obligé, vous assurant qu'on ne peut en avoir pour vous plus que
  j'en ai, ni souhaiter davantage que je fais de vous en donner des
  marques. Je ne saurois assez me réjouir avec vous de la charge que
  MM. les États généraux vous ont donnée[146a]. Ils ont reconnu
  votre mérite, et ils ne pouvoient faire choix de personne qui fût
  plus capable de s'en acquitter mieux que vous. Il ne vous arrivera
  jamais tant de bonne fortune que je vous en souhaite. C'est de
  quoi je vous prie, monsieur, d'être bien persuadé, et de l'estime
  et de la considération particulière que j'ai pour vous.

    «MONTAUSIER.»

    [146a] Rou venait d'être nommé _translateur_, c'est-à-dire
    secrétaire des États généraux. Voir là-dessus, dans les _Mémoires
    de Jean Rou_, t. I, p. 270, l'intéressante note de M.
    Waddington.

Le 15 mars 1686, Montausier vendit sa charge de lieutenant de roi du
Poitou à M. de Verde, nouveau converti, qui la lui paya 80,000 livres.
Le duc trouva bientôt l'emploi de cette somme: quelques mois plus tard
sa petite-fille, Mlle d'Uzès, épousait le marquis d'Antin; Montausier
donna à ce dernier sa lieutenance d'Alsace, produisant 8,000 livres,
revenu considérable pour le temps, et 25,000 écus à la mariée, qui en
recevait le double de son père et de sa mère. La noce se fit à l'hôtel
de Rambouillet, mais en famille, car Montausier, toujours chagrin
depuis la mort de sa femme, ne pouvait souffrir les réunions
bruyantes, ailleurs qu'à la cour, où le désir de paraître avec honneur
faisait taire toutes ses répugnances[147]. Il était un autre mariage
que le duc aurait bien désiré voir aboutir, et que retardait, comme
on l'a vu, le manque d'accord entre les deux familles de Grignan et de
Montausier. Le besoin d'une solution devenait pourtant de plus en plus
pressant: Mlle d'Alerac se jetait dans le monde à corps perdu, et on
l'avait vue faire de folles dépenses au brillant carrousel qui eut
lieu les 28 et 29 mai 1686[148]. Cette conduite si différente de celle
de sa sœur contrariait vivement le comte de Grignan, et la sourde
opposition que la comtesse faisait à sa belle-fille poussa sans doute
cette dernière au coup de tête auquel elle se décida l'année suivante,
en quittant la maison de son père pour chercher un refuge dans celle
de son oncle[149]. Montausier qui n'ignorait aucun de ses défauts,
chérissait en elle le noble sang de Rambouillet, duquel elle sortait.
Il l'accueillit avec bonté et la traita comme sa fille, mais il ne put
malheureusement obtenir de la duchesse d'Uzès la même déférence, et
Mlle d'Alerac eut, semble-t-il, à se plaindre de la froideur de sa
cousine.

  [147] La cour avait pour lui des égards infinis, et Dangeau ne
  manque pas de rapporter, comme un fait honorable pour sa famille,
  que Mme de Dangeau occupait, à Marly, le troisième pavillon de
  moitié avec Montausier.

  [148] «Mlle d'Alerac se fatigue et se ruine pour le carrousel;
  admirez les différentes occupations des deux sœurs.» (Mme de
  Sévigné.)--Quelques semaines auparavant, le vendredi 3 mai, Mlle
  de Grignan avait pris l'habit des grandes carmélites.

  [149] Cette fuite causa un vif déplaisir à Mme de Grignan, ainsi
  que le prouve le passage suivant de Mme de Sévigné: «Vous m'avez
  dit un mot dans votre autre lettre qui m'a fait sentir ce que
  fait Mlle d'Alerac; j'en ai compris l'horreur... Mais, en
  attendant, il me semble que c'est Mlle de Grignan qui doit guérir
  cet endroit.»

C'est à cette époque, à la fin de novembre 1687, que se rapporte une
curieuse anecdote, bien faite pour intéresser notre génération
mercantile: «Le roi, dit Dangeau, a trouvé fort mauvais que Mme la
duchesse d'Uzès ait fait peindre des raies sur un justaucorps couleur
de feu que Monseigneur avoit; il veut condamner à l'amende le marchand
qui a vendu le drap et le peintre qui l'a peint. Mme la duchesse
d'Uzès les justifie en s'accusant elle seule; le roi veut que le
justaucorps de Monseigneur soit brûlé, et qu'on ne porte plus d'autres
draps que ceux de la manufacture nouvelle de France[150].»

  [150] «On avoit résolu de se passer des draps étrangers, et les
  manufactures de France en avoient fabriqué de rayés. Cela étoit
  fort vilain, et aussi ne dura pas. Le roi avoit défendu qu'on en
  portât d'autres, et y étoit fort sévère; d'où vint cette
  réprimande pour l'habit de Monseigneur, qui n'étoit pas de nos
  draps; et M. de Montausier, comme ayant été gouverneur de
  Monseigneur, étoit demeuré premier gentilhomme de sa chambre et
  maître de la garde-robe, de laquelle il laissoit le soin à sa
  fille la duchesse d'Uzès.» (_Note de Saint-Simon._)

Pendant l'année 1688, aucun incident fâcheux ne se produisit au sein
de la famille de Montausier. Le duc éprouva même un instant de joie
vive et sincère lorsqu'il apprit que son ancien élève était entré dans
Philisbourg, cette place dont la perte lui avait arraché naguère un
mot piquant à l'adresse du roi. L'honneur de ce succès appartenait
réellement au maréchal de Duras et à Vauban, qui tous deux
dirigeaient les opérations du siége, aussi y a-t-il quelque chose
d'épigrammatique dans le compliment que Montausier crut devoir faire
au jeune prince. Je laisse la parole à Mme de Sévigné: «Briole nous a
dit une lettre que M. de Montausier écrivit à Monseigneur après la
prise de Philisbourg, qui me plaît tout à fait: «Monseigneur, je ne
vous fais point de compliment sur la prise de Philisbourg; vous aviez
une bonne armée, des bombes, du canon, et Vauban. Je ne vous en fais
point aussi sur ce que vous êtes brave, c'est une vertu héréditaire
dans votre maison: mais je me réjouis avec vous de ce que vous êtes
libéral, généreux, humain, et faisant valoir les services de ceux qui
font bien: voilà sur quoi je vous fais mon compliment.» Tout le monde
aime ce style, digne de M. de Montausier et d'un gouverneur.»

L'année 1689 fut sans contredit la plus triste de celles qu'eut à
traverser Montausier, dans une existence longue et agitée. Déjà
souffrant d'un asthme dont les ennuyeuses douleurs s'augmentaient
chaque jour, il fut en outre abreuvé d'amertumes qui contribuèrent à
hâter sa fin. Les relations de Mme d'Uzès et de Mlle d'Alerac
devenaient de plus en plus difficiles[151], et cette dernière, qui
s'était éprise du marquis de Vibraye, voyait cette fois sa famille
entière s'opposer à ses projets de mariage. Pressée de sortir d'une
situation intolérable, et prompte à adopter comme toujours le parti le
plus violent, elle quitta, le 13 avril 1689, le logis de son oncle, en
déclarant que, libre de disposer de sa personne[152], elle entendait
épouser M. de Vibraye. Son opiniâtreté réussit à l'emporter sur la
résistance passive de ses parents des deux branches, et la cérémonie
nuptiale ayant eu lieu le 7 mai, elle s'établit au Luxembourg chez Mme
de Guise. Montausier, qui connaissait l'étourderie et l'entêtement de
sa nièce, fut plus affligé qu'étonné de sa conduite, et son irritation
céda au bout de peu de temps; mais il reçut à la même époque un coup
plus cruel et qui le frappait dans ce qu'il avait de plus sensible:
son gendre rompit de nouveau avec lui, et cette fois se sépara de sa
femme, qui peut-être avait eu le tort de prendre trop vivement le
parti de Montausier, auquel, du reste, elle était devenue
indispensable. L'état du duc empirait en effet sensiblement, et dès
les premiers mois de l'année 1690 ne laissait aucun espoir[153]. Au
commencement du printemps, la maladie fit des progrès effrayants, le
danger prochain où se trouvait le duc alarmait tout le monde, lui
seul l'envisagea d'un œil intrépide. «Il trouvoit d'ailleurs un grand
adoucissement à ses souffrances dans les tendres entretiens qu'il
avoit avec sa fille, qui fut constamment auprès de lui, comme elle
avoit été auprès de la duchesse, sa mère, pendant le cours de sa
maladie. Cette pieuse dame faisoit approcher souvent du lit du malade
le jeune comte de Crussol, son fils, pour recevoir les instructions
salutaires, et la bénédiction de cet Isaac mourant; et l'on ne
sçauroit dire avec quelle tendresse et en même temps avec quelle force
le duc faisoit passer dans le cœur de son petit-fils les grands
sentiments de piété, d'honneur et de probité dont il étoit rempli
lui-même. Le jeune comte les recevoit avec une docilité pleine de
respect, et les conservoit profondément gravez dans son âme, résolu
d'en faire l'unique règle de sa conduite.

  [151] «Mlle d'Alerac est aux feuillantines depuis quelques jours:
  il y a souvent de la froideur entre Mme d'Uzez et elle; je crois
  pourtant qu'elle retournera à Versailles avec cette duchesse. La
  pauvre petite n'est pas heureuse.» (Mme de Sévigné.)

  [152] Elle venait d'entrer dans sa vingt-sixième année.

  [153] Le 15 février 1690, Mme de Sévigné écrivait à sa fille:
  «Vous avez vu, par cette lettre de Mme de la Fayette, comme le
  pauvre M. de Montausier, après avoir été _esprit et corps_,
  penche présentement à n'être plus que _corps_. Cela me paraît
  fort bien dit.»

«La Providence avoit conduit à Paris le célèbre M. Fléchier, évêque de
Nîmes; ce prélat, qui étoit attaché au duc par la plus solide amitié,
et qui ne songeoit alors qu'à en resserrer les nœuds, fut
sensiblement touché de les voir prêts à se rompre pour toujours: il
demeura auprès de son ami, et lui rendit tous les devoirs que pouvoit
demander une amitié vraiment chrétienne, jusqu'au moment qu'il eut la
triste consolation de recevoir ses derniers soupirs[154].» Le 10 mai
Montausier se trouva beaucoup plus mal, et l'évêque de Nîmes l'engagea
à voir son gendre: le malade s'y prêta sans difficulté, désireux qu'il
était de voir ses enfants réconciliés avant de les quitter pour
jamais. L'entrevue fut fixée au lendemain. Le duc d'Uzès fut exact au
rendez-vous; mais quelque supplication que lui fît son beau-père, il
rejeta opiniâtrement toute proposition d'accommodement avec la
duchesse. Rebuté dans cette tentative suprême, Montausier ne s'occupa
plus des choses de la terre, et n'eut plus de pensées que pour Dieu.
«Si ses amis et ses parents avoient lieu de s'affliger de le voir
mourir, il étoit bien consolant pour eux de le voir mourir en chrétien
et en prédestiné. Sa piété et sa foi se renouvellèrent aux approches
de la mort; il n'eut pas besoin qu'on l'avertît de se préparer à ce
terrible passage; sa religion l'en avertissoit assez: il fit une
humble confession de ses fautes, et reçut le saint viatique et
l'extrême-onction avec les sentimens les plus vifs de douleur, d'amour
et de reconnoissance...... Ce fut dans ces pieuses ardeurs d'une foi
comparable à celle des patriarches, que ce nouveau David, après avoir
marché devant le Seigneur dans la vérité, dans la justice et dans la
droiture du cœur, éprouva les plus salutaires effets de la divine
miséricorde, et mourut en saint le dix-septième jour de mai de l'année
1690, âgé de quatre-vingts ans moins cinq mois, étant né le sixième
d'octobre 1610. Il fut enterré auprès de son illustre épouse, dans une
chapelle des carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris. Jamais
homme ne fut honoré de regrets plus sincères et plus glorieux que M.
le duc de Montausier..... On rappelloit avec admiration ces rares
qualitez qui l'avoient rendu respectable pendant sa vie, et qui
assuroient son bonheur après sa mort; cet amour pour la vérité qu'il
avoit toujours défenduë aux risques mêmes de ses plus chers intérêts;
cette droiture et cette probité inflexible qui avoit toujours fait
l'unique règle de ses démarches; cette piété solide, et digne des
premiers temps, qui avoit fait de lui un chrétien de bonne foi, sans
superstition et sans hypocrisie; cette charité généreuse qui l'avoit
fait regarder comme l'azile des malheureux et le père des pauvres, ces
lumières, cette capacité et ce goût pour les sciences qui avoient tant
contribué à faire fleurir les beaux-arts, et à faire donner au mérite
l'estime et les récompenses qui lui étoient dûës; cette fidélité pour
le prince à l'épreuve des plus délicates tentations, et qu'il avoit
tant de fois scellée de son sang; enfin cette valeur vraiment
héroïque, signalée par tant d'actions éclatantes, si hautement
reconnuë, et si glorieusement récompensée par un roy qui étoit
lui-même le héros de son siècle. Telle fut la justice que toute la
France, et j'ose le dire, que toute l'Europe rendit à M. de
Montausier, dès que la mort lui eut fermé les yeux[155]. Partout on
regretta sans feinte et sans flatterie un seigneur _vaillant dans la
guerre, sçavant dans la paix, respecté parce qu'il étoit juste, aimé
parce qu'il étoit bienfaisant, et quelquefois craint parce qu'il
étoit sincère et irréprochable_[156].»

  [154] Bossuet assista également le duc à ses derniers moments.

  [155] Petit.

  [156] Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_.

Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, une ombre légère et qui a suffi
pourtant à voiler aux yeux des contemporains et de la postérité
elle-même l'éclat de tant de vertus brillantes et solides. Un seul
défaut de caractère, une rudesse excessive et voisine de la brutalité,
rendit le duc de Montausier odieux à bien des gens qui ne surent pas,
comme Molière, découvrir sous le masque du _Misanthrope_ le visage de
l'homme de bien, et empoisonna les dernières années de sa vieillesse
en le faisant assister à des dissensions de famille qu'un peu de tact
et de prudence vulgaire eussent pu conjurer[157].

  [157] La duchesse d'Uzès mourut peu de temps après son père, en
  1695, après avoir perdu son mari et son fils aîné, tué à Nerwinde
  le 29 juillet 1693.

FIN.



APPENDICE.



I.

_Anecdotes sur le duc de Montausier._


M. de Montausier, qui avoit été gouverneur du dauphin, et qui, tant
qu'il a vécu, le servit assidûment de premier gentilhomme de sa
chambre, ne lui dit jamais que Monsieur, parlant à lui, et ne se
contraignit pas de déclamer contre l'usage qui s'étoit introduit de
lui dire Monseigneur. Il demandoit plaisamment si ce prince étoit
devenu évêque. C'est que peu auparavant, dans une assemblée du clergé,
les évêques, pour tâcher à se faire dire et écrire monseigneur,
prirent délibération de se le dire et se l'écrire réciproquement les
uns les autres. Ils ne réussirent à cela qu'avec le clergé et le
séculier subalterne. Tout le monde se moqua fort d'eux, et on rioit de
ce qu'ils s'étoient monseigneurisés. (Saint-Simon.)

Louis XIV disoit à M. de Montausier qu'il venoit enfin d'abandonner à
la justice un assassin auquel il avoit fait grâce après son premier
crime, et qui avoit tué vingt hommes: «Non, sire, répondit M. de
Montausier, il n'en a tué qu'un et Votre Majesté en a tué
dix-neuf[158].»

  [158] Cette anecdote est extraite d'un réquisitoire de l'avocat
  général Séguier en réponse à un mémoire de Dupaty, dans le procès
  de trois hommes, condamnés à la roue par arrêt du parlement du 20
  octobre 1785. Celles qui suivent sont, pour la plupart, tirées de
  l'histoire du père Petit.

M. de Montausier disoit à Corneille, après le mauvais succès de sa
tragédie de _Bérénice_: «Monsieur, j'ai vu le temps que je faisois
d'assez bons vers; depuis que je suis vieux je ne fais rien qui
vaille. Il faut laisser cela aux jeunes gens.»

Un jour que le curé de Rambouillet, homme simple et sans façon, lui
disoit en dînant avec lui des vérités assez désagréables, un de ses
valets de chambre lui témoigna qu'il s'étonnoit de ce qu'on lui parlât
avec tant de hardiesse: _Pourquoi ne le trouverois-je pas bon?_
répondit le duc, _on a droit d'être hardi quand on dit la vérité_.

Il dit à peu près la même chose lorsqu'on lui fit entendre que Molière
l'avoit pris pour modèle en faisant la fameuse comédie du
_Misanthrope_. On cherchoit à l'irriter contre l'auteur de cette
pièce, mais il répondit toujours: _Je n'ai garde de vouloir du mal à
Molière, il faut que l'original soit bon, puisque la copie est si
belle_.

_Le seul reproche que j'aye à lui faire, c'est qu'il na pas imité
parfaitement son modèle, je voudrois bien être comme son misanthrope,
c'est un honnête homme._

Il disoit en parlant des ambitieux: _Ce sont ou des glorieux qui se
démentent en faisant des bassesses, ou des mercenaires qui veulent
être payés_.

A la guerre, il réprima toujours avec sévérité l'ardeur du soldat pour
le pillage; il avoit des égards pour les ennemis, et disoit
ordinairement en ces sortes d'occasion: _Faisons-leur craindre notre
valeur, et non pas notre cupidité_.

Il avoit le cœur si bon et si tendre, malgré tout ce qu'on pouvoit
dire de sa dureté, que jamais il n'a pu se trouver à un conseil de
guerre, ni donner sa voix pour condamner à mort.

Il aimoit extrêmement les livres: c'étoit sa plus forte passion; mais
il semble qu'il n'en a jamais aimé aucun plus que celui des Évangiles:
il l'avoit lu cent treize fois.



II.

_Épître de M. le marquis de Montausier, gouverneur de l'Alsace, à
Mlles de Rambouillet, de Clermont, de Mézières et Paulet._


INSCRIPTION.

    Aux quatre filles dont les yeux,
    Plus clairs que les flambeaux des cieux,
    Dans mes pleurs et sur mon visage
    Virent lorsque je les quitté
    La foiblesse de mon courage
    Et la force de leur beauté.

       *       *       *       *       *

    Divines et chastes beautez,
    De qui les seules volontez
    Sont mes lois et mes destinées;
    Nymphes aymables et bien nées,
    Qui pouvez blesser et guérir,
    Qui faites et vivre et mourir,
    Admirables comme admirées;
    Qui méritez d'estre adorées,
    Et de qui les rares vertus
    Tiennent les vices abbatus;
    Oyez mes lamentables plaintes,
    Que vos âmes en soyent atteintes
    Et de mes maux ayez pitié,
    Par amour ou par amitié.
    Puis-qu'en cette triste demeure
    Pour vous incessament je pleure,
    Lisez au moins avec des pleurs
    Cette histoire de mes malheurs.
    Si la douleur qui me possède
    Pouvoit recevoir du remède,
    Ce témoignage de bonté
    Me redonneroit la santé;
    Mais je ne puis avoir de joye
    Jusqu'à tant que je vous revoye.
    Maintenant sur les bords du Rhin,
    Où la rigueur de mon destin
    Veut que loin de vous je languisse,
    J'endure un éternel supplice,
    Et loin de vos divins appas,
    Je souffre en un jour cent trépas,
    Songeant aux plaisirs dont ma vie
    Auprès de vous estoit suivie;
    Je passe les jours et les nuits
    A me ronger de mille ennuis,
    Et le tourment de ma pensée
    C'est ma félicité passée.
    Le soleil à faire son tour
    Employe un siècle au lieu d'un jour;
    Jadis sa flame vagabonde
    Voloit tout à l'entour du monde;
    Mais elle marche pas à pas
    Depuis que je ne vous voy pas,
    Et même, contre l'ordinaire,
    Me brûle sans qu'elle m'éclaire.
    Je ne vis plus dans ce séjour
    Que par l'espoir de mon retour,
    Mais je pers souvent patience,
    Et je me treuve sans constance,
    Estant par le ciel envieux
    Privé trop long-tems de vos yeux,
    Uniques soleils de mon âme
    Dont la pure et céleste flame,
    Dans la plus ténébreuse nuit,
    Et même en l'absence me luit;
    Qui sont les seuls dieux que j'adore,
    A qui, dès l'heure que l'aurore,
    Avec un visage riant
    Ouvre les portes d'Orient,
    Jusques à ce que la lumière
    Ayt achevé sa course entière,
    Et depuis que l'astre d'argent
    Commence son cours diligent,
    Jusques à ce qu'il le finisse,
    Je fais un dévot sacrifice.
    Le ciel n'en eut jamais un tel,
    J'en suis et le prestre et l'autel,
    Et mon cœur en est la victime,
    Nette, pure, sainte et sans crime.
    Le feu qui la daigne allumer
    La brûle sans la consumer,
    Et de toutes pars enflamée,
    Elle ne fait point de fumée.
    Mais j'ay beau me brûler pour eux,
    J'ay beau leur présenter mes vœux,
    Jamais leur rigueur coûtumière,
    N'exauce la juste prière
    Que je leur fays à deux genoux
    De vouloir devenir plus doux,
    Et de permettre que ma peine
    A la fin soit moins inhumaine;
    Je ne sçaurois les appaiser,
    Ils m'empêchent de reposer;
    Loin d'eux ainsi qu'en leur présence,
    Veillant, toujours en eux je pense,
    Et quand je succombe au sommeil,
    J'y songe jusqu'à mon réveil;
    Je souffre des maux si sensibles
    Pour ces divinitez visibles,
    Depuis qu'il m'a fallu partir,
    Qu'on me peut nommer leur martyr.
    Mais dans cette triste aventure
    Je chéris le mal que j'endure,
    Espérant qu'un sujet si beau
    M'ouvrira bien-tost le tombeau.
    C'est le seul bon-heur où j'aspire,
    Et que l'excès de mon martyre
    Me fera bien-tost obtenir
    Si l'on ne me fait revenir.
    Au lieu de commander en prince
    Dans toute une grande province,
    Comme je fays dans celle-cy
    Avecque beaucoup de soucy;
    Je me meurs d'une extrême envie
    De voir ma liberté ravie,
    Pourveû qu'on me mette à couvert
    Sous même toit que Jean de Wert.
    Dieux! que je trouverois heureuse
    La prison qu'il trouve ennuyeuse!
    J'aurois souvent l'honneur de voir,
    Quand le jour auroit un beau soir,
    Venir dans le bois de Vincennes
    L'illustre famille d'Angennes,
    Avecque celle de Clermon,
    Personnes de qui le seul nom
    A pour moy de si puissans charmes,
    Qu'il arrête aussi-tost mes larmes,
    Quand au plus fort de mon tourment
    On le prononce seulement.
    Je verrois la grande Arténice,
    Que respecte si fort le vice
    Qu'il se bannit de tous les lieux
    Où daignent luire ses beaux yeux.
    La vertu, l'honneur, le mérite,
    Se font toujours voir à sa suite;
    La pompe de la majesté,
    Jointe à l'éclat d'une beauté
    Qui n'aura jamais de semblable,
    La rend même aux dieux adorable,
    Qui luy consacrent les autels
    Que leur consacrent les mortels.
    Je verrois cette sage mère
    Que toute la France révère,
    Et de qui l'extrême bonté
    Se peut appeller sainteté;
    Dans sa vie on a des exemples
    Que ceux à qui l'on fait des temples,
    S'ils venoyent à ressusciter,
    Ne sçauroyent jamais imiter.
    Je verrois la belle Julie
    Que le ciel fit naytre accomplie;
    Dessus ni dessous le soleil
    On ne peut rien voir de pareil
    Aux beautez qui brillent en elle,
    Et qui la font croire immortelle.
    Ses vifs et modestes regars
    Lancent d'ynévitables dars;
    Sa taille, sa mine et sa grâce
    Montrent la grandeur de sa race;
    Son sein, sa bouche et ses cheveux
    Dans les cœurs allument des feux
    Que les pleurs ne peuvent éteindre,
    Et brûlent sans qu'on s'ose pleindre.
    Cédez-luy, glorieuses mains
    De ces Invincibles Romains
    Dont elle tire sa naissance[159],
    Sans luy faire de résistance
    L'honneur de sçavoir conquérir;
    Car ses yeux en font plus mourir
    Que n'ont jamais fait les épées
    Ni des Césars, ni des Pompées.
    Mais ces beautez que nous voyons
    Ne sont que de foibles rayons
    De son autre beauté divine
    Qui tient du ciel son origine;
    Son esprit qu'il faut avoüer
    Seul capable de se loüer,
    Paroît au travers de son voile,
    De même qu'une claire étoile
    Perce les ombres de la nuit,
    Et dans les ténèbres reluit;
    Son âme, grande et généreuse,
    Des passions victorieuse.......
    Mais je m'élève un peu trop haut,
    Je sens l'haleine qui me faut,
    Pour moy ce vol est téméraire;
    Reprenons le style ordinaire.
    Je verrois deux aymables sœurs,
    A qui les plus barbares cœurs
    Font gloire de se venir rendre,
    N'ayant pas de quoy s'en défendre;
    L'air s'embellit par leurs appas,
    Les fleurs naissent dessous leurs pas,
    Ainsi que des regars de Flore,
    Ou bien des larmes de l'Aurore.
    Les Jeux, les Grâces et l'Amour
    Les servent et leur font la cour.
    Leur esprit plus meur que leur âge,
    Semble démentir leur visage;
    Mais, hélas! leur jeune beauté
    Est jointe à tant de cruauté,
    Que quand nos cœurs ont du martyre
    Nos bouches n'oseroyent le dire,
    Et que, pour cacher nos douleurs,
    Il faut aussi cacher nos pleurs.
    Je verrois la chaste Angélique[160]
    Dont le courage est héroïque,
    Et plus généreux mille fois
    Que celuy de ces braves roys
    Qui dans de fameuses conquêtes
    De lauriers ont chargé leurs têtes;
    Sa beauté la fait admirer,
    Sa vertu la fait révérer,
    Et son esprit fait qu'on l'adore;
    Sa belle voix se joint encore
    A tant de rares qualitez,
    Et rend tous nos sens enchantez;
    Car ses différentes merveilles
    Charment nos yeux et nos oreilles.
    Pour joüir de tant de plaisirs.
    L'unique objet de mes désirs,
    C'est que d'icy l'on me retire,
    Et que le souverain empire
    Dont j'use avec authorité
    Se transforme en captivité.
    Jugez doncques si je vous ayme,
    Et si ma passion extrême
    Peut souffrir de comparaison,
    Puis-que j'ayme mieux en prison
    Passer le plus beau de ma vie,
    Afin de contenter l'envie
    Que j'ay de vous voir seulement,
    Que vivre avec commandement,
    Et que d'acquérir de la gloire
    Qui feroit durer ma mémoire
    Avec ces hommes glorieux
    Dont le nom vole jusqu'aux cieux.
    Si vous me le vouliez permettre
    Je ne finirois point ma lettre;
    Car vostre entretien est si doux,
    Que je m'oublie avecque vous.
    Mais puisqu'au milieu des délices
    Vous avez d'autres exercices,
    Je ne veux pas vous empêcher
    Davantage de les chercher.
    Je finis donc avec envie
    De vous servir toute ma vie,
    Et je vous jure sur ma foy
    Que je suis plus à vous qu'à moy.

  [159] Julie d'Angennes appartenait par sa mère à la famille
  romaine des Savelli.

  [160] Angélique Paulet. Voir le chapitre que je lui ai consacré
  dans ma _Vie de Voiture_. Firmin-Didot. 1858.



III.

_Déclaration du marquis de Montausier au sujet de sa conversion._


«Il doit y avoir un juge toujours subsistant, visible et infaillible
pour décider des disputes, éclaircir les doutes, fixer les
incertitudes en matière de foy; ce juge ne peut être que l'Église,
c'est-à-dire que le concours des premiers pasteurs de l'église de
Jésus-Christ unis à leur chef. La nécessité de ce chef est si
constante, que dans la nouvelle réforme même, où l'on enseigne
que l'esprit particulier est la règle de la foy, on a agi
contradictoirement à ce dogme absurde, en établissant des synodes et
des consistoires pour décider des controverses en matière de foy.
C'est sans raison, et contre leur propre conscience, que les
protestants soutiennent que l'Église catholique et romaine
d'aujourd'hui n'est pas, du moins quant à l'essentiel, cette même
Église que Jésus-Christ établit sur des fondements inébranlables à
tous les efforts de l'enfer; cette même Église à laquelle il donna
pour chef Pierre, dont les successeurs devoient comme lui confirmer
leurs frères dans la foy; cette même Église enfin aux premiers
pasteurs de laquelle il promit d'être avec eux jusqu'à la consommation
des siècles. Un simple raisonnement tranche toutes les difficultés sur
cet article. Si l'Église catholique et romaine est corrompue, comme le
disent les novateurs pour justifier leur séparation, il faut convenir
qu'elle l'est depuis le IVe siècle; mais quel étrange paradoxe n'est
ce pas de dire qu'une religion sainte, établie par un Dieu, et à
laquelle Dieu a promis une assistance éternelle, en ait été
abandonnée, malgré ses promesses, et se soit corrompuë si près de sa
source! Il aura donc fallu quatorze siècles au Tout-Puissant pour
produire des réformateurs tels que Luther et Calvin, et, en attendant
la perfection d'un si excellent ouvrage, il aura laissé les hommes
dans les abominations de Babylone! Il y a plus, ces trois siècles de
l'Église tant vantés par les nouveaux réformateurs sont entièrement
contre eux. Malgré l'obscurité répandue dans les écrits des Pères qui
nous ont transmis la foy qu'ils tenoient eux-mêmes des apôtres, on y
voit clairement établis les dogmes qu'enseigne encore aujourd'hui
l'Église catholique et romaine. D'où il faut conclure que les
réformateurs et leurs partisans sont dans le plus épouvantable
aveuglement, ou que la religion de Jésus-Christ a été corrompue dès
son origine, et qu'un million de martyrs dont on admire le courage ont
versé leur sang pour la défense d'une doctrine erronée.»



IV.

_Épître de M. le Prince à Mme de Montausier._


    Bien soit venu l'enfant nouveau,
    Si frais, si gaillard et si beau!
    Bien soit à sa mèr', délivrée
    Après tant de peine endurée!
    Et bien soit à son père aussi,
    Car sans père il ne fut ici.
    Telle est du ciel la loi sévère,
    Qu'il faut qu'un enfant ait un père;
    On dit même que quelquefois
    Tel enfant en a jusqu'à trois;
    Et, qui n'en voudroit rien rabattre,
    En pourroit compter jusqu'à quatre.
    Mais venons à l'enfant nouveau,
    Si frais, si gaillard et si beau.
    En est-il un dessus la terre
    Qui fût né si près d'Angleterre,
    Si Paris étoit à Calais,
    Ou qu'il en fût encor plus près?
    Je connois dans ses destinées
    Qu'il vivra plus de cent années,
    Et qu'il aimera le bon vin,
    Les jeux, la danse et Peloquin[161]!
    De ses ayeux, dans notre histoire,
    Il ternira toute la gloire;
    Il sera l'appui de nos rois,
    Et le protecteur de nos loix.
    Tel enfant ne se pouvoit faire
    Que par son père et par sa mère,
    Si ce n'étoit que par hazard
    La grand'mère[162] y pût avoir part,
    Car elle est du sang des Vivonne,
    Et de plus très-belle et très-bonne,
    Et, du temps qu'elle s'en mêloit,
    Très-beaux et très-bons les faisoit,
    Car elle est du sang de Savelle,
    Et de plus très-bonne et très-belle.
    Pour sa mère, l'on n'en dit rien;
    Son entretien fait notre bien;
    Mais ce qui fait qu'il faut s'en taire,
    C'est que l'on ne l'entretient guère,
    Car qui pourroit l'entretenir
    Jamais il ne voudroit finir:
    On diroit qu'elle vaut sa mère,
    Même presque autant que son père,
    Et que son esprit et ses yeux
    Sont un vrai chef-d'œuvre des cieux.
    C'est ce qui fait que La Moussaye,
    Jour et nuit en son cœur essaye
    De trouver la raison pourquoi
    Elle a contre lui tant d'esmoi[163];
    Car il est serviteur fidèle
    De son fils, de sa fille et d'elle,
    Et pour le papa Montausier
    Il iroit jusqu'à Saint-Dizier.
    Pour Arnauld[164], qui sent que l'on l'aime,
    Au diable s'il feroit de même;
    Il n'iroit pas jusqu'à Conflans,
    Ni pour papa ni pour maman;
    Mais pour eux Monseigneur le Prince
    Quitteroit bien cette province,
    Et quoique son pauvre _dada_
    Demeure court à Lérida[165],
    Après avoir repris haleine,
    Avec un picotin d'aveine,
    Il iroit jusqu'à Carthagène
    Pour servir la maison d'Angenne.

  [161] Femme de la chambre de la marquise.

  [162] Mme de Rambouillet.

  [163] Tallemant en fait connaître le motif. (Voyez t. III, p.
  248, de l'édition Monmerqué).

  [164] Arnauld de Corbeville, l'un des auteurs de la _Guirlande de
  Julie_.

  [165] Le duc d'Enghien fut obligé de lever le siége de Lérida le
  17 juin 1646.



V.

_Note de Saint-Simon sur le duc et la duchesse de Montausier._


M. de Montausier estoit Sainte-Maure et de fort bonne maison. Beaucoup
de courage, d'esprit et de lettres, une vertu hérissée et des mœurs
antiques firent de lui un homme extraordinaire; toutes choses qui
devoient faire obstacle à sa fortune et qui la lui firent. On a peine
toutefois à concilier de telles mœurs, et encore plus celles de sa
femme, avec leur complaisance pour les amours du roy. Elle estoit
Angennes, fille de Charles, marquis de Rambouillet, chevalier du
Saint-Esprit en 1619, ambassadeur en Espagne en 1627, et mort à Paris
le 26 janvier 1652, à soixante-quinze ans. Il estoit fils de Nicolas,
sieur de Rambouillet, chevalier du Saint-Esprit en 1580, capitaine des
gardes d'Henri III et gouverneur de Metz, ambassadeur à Rome et en
Allemagne, et il estoit neveu du cardinal d'Angennes, de Louis, sieur
de Maintenon, chevalier du Saint-Esprit en 1581, ambassadeur en
Espagne et grand maréchal-des-logis de la maison du roy, et de Jean
Ier de Poigny, chevalier du Saint-Esprit en 1585, et ambassadeur en
Savoie et à Vienne.

Le marquis de Rambouillet avoit épousé l'héritière de Vivonne, dont il
ne laissa que deux filles, l'aînée, héritière, qui épousa M. de
Montausier le 13 juillet 1645, et la cadette fut la première femme du
dernier comte de Grignan, chevalier du Saint-Esprit, dont une fille
unique, qui épousa Vibrais Hurault, malgré M. de Grignan et toute sa
famille de père et de mère qui furent plusieurs années sans les voir.
L'hostel de Rambouillet estoit dans Paris une espèce d'académie des
beaux esprits, de galanterie, de vertu et de science, car toutes ces
choses-là s'accommodoient alors merveilleusement ensemble, et le
rendez-vous de tout ce qui estoit le plus distingué en condition et en
mérite, un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision
avoit grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation
des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que
sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen. Ce furent toutes ces
choses, bien plus que la beauté de Mlle de Rambouillet, qui n'en avoit
aucune, mais à qui l'esprit et le goût du tems, donnoient force
adorateurs, qui piqua M. de Montausier d'estre le plus heureux, et
dont la constance fut couronnée; mais on eut lieu d'estre surpris de
ce qu'une élève de l'hostel de Rambouillet, et, pour ainsi dire,
l'hostel de Rambouillet en personne, et la femme de l'austère
Montausier, succédât à la place de dame d'honneur de la reine, à Mme
de Navailles, si glorieusement chassée pour n'avoir pu tolérer les
entrées nocturnes du roy dans la chambre des filles, et en avoir muré
la porte par où il venoit, et y trouva visage de pierre. On peut juger
que ce choix n'estoit pas à dessein de prouver la même conduite; mais
ce qui surprit encore davantage, ce fut la protection que Mme de
Montespan trouva auprès de Mme de Montausier au commencement de son
éclat avec son mari pour les amours du roy, et de l'asile que le roy
lui-même lui donna en choisissant M. et Mme de Montausier pour retirer
Mme de Montespan chez eux au milieu de la cour, et pour l'y garder
contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour, et voulant arracher sa
femme d'entre les bras de Mme de Montausier, qui cria au secours de
ses domestiques, il lui dit des choses horribles, et mêla ses
reproches des injures les plus atroces. Elle en fut encore plus
troublée qu'irritée, et quelque tems après, descendant avec son écuyer
et ses gens un petit degré pour aller de chez elle chez la reine, elle
trouva au tournant du degré une femme assez mal mise qui l'arrêta, lui
fit des reproches sanglans sur Mme de Montespan, et lui parla même à
l'oreille. Les gens de la dame d'honneur voulurent maltraiter cette
femme, mais elle les en empêcha, et tout éperdue voulut entrer chez
la reine, puis remonta chez elle, s'y trouva mal, et tomba incontinent
dans une maladie de langueur qui dura plus d'un an, qui bientôt après
son commencement lui fit fermer sa porte à tout le monde. On prétendit
que sa tête se troubloit souvent, et l'on ne sut si cette femme qui
lui avoit parlé en estoit une ou un fantôme. Enfin, Mme de Montausier
qui ne parut jamais depuis cette aventure, en mourut à soixante-quatre
ans, avril 1671, et ne laissa qu'une fille unique qui épousa le duc
d'Uzès, et qui tint la maison de son père. L'éducation qu'il fit de
Monseigneur ne répondit pas à l'attente. Le célèbre Bossuet, évêque de
Meaux, qui la partagea avec lui comme précepteur, n'y fut pas plus
heureux. Ce ne fut donc pas leur faute.

Mais je ne puis quitter M. de Montausier, sans en rapporter une
aventure qui le caractérise mieux que tout ce qu'on en pourroit dire.
Molière fit le _Misanthrope_. Cette pièce fit grand bruit, et eut
grand succès à Paris avant que d'estre jouée à la cour. Chacun y
reconnut M. de Montausier, et prétendit que c'estoit lui que Molière
avoit en vue. M. de Montausier le sut, et s'emporta jusqu'à faire
menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. Le pauvre Molière ne
savoit où se fourrer; il fit parler à M. de Montausier par quelques
personnes, car peu osèrent s'y hasarder; et ces personnes furent fort
mal reçues. Enfin, le roy voulut voir le _Misanthrope_, et les
frayeurs de Molière redoublèrent étrangement; car Monseigneur alloit
aux comédies suivi de son gouverneur. Le dénouement fut rare: M. de
Montausier, charmé du _Misanthrope_, se sentit si obligé qu'on l'en
eût cru l'objet, qu'au sortir de la comédie il envoya chercher Molière
pour le remercier. Molière pensa mourir du message, et ne put se
résoudre qu'après bien des assurances réitérées. Enfin il arriva tout
tremblant chez M. de Montausier, qui l'embrassa à plusieurs reprises,
le loua, le remercia, et lui dit qu'il avoit pensé à lui en faisant le
_Misanthrope_ qui estoit le caractère du plus parfaitement honneste
homme qui pût estre, et qu'il lui avoit fait trop d'honneur, et un
honneur qu'il n'oublieroit jamais, tellement qu'ils se séparèrent les
meilleurs amis du monde, et que ce fut une nouvelle scène pour la
cour, meilleure encore que celle qui y avoit donné lieu.

M. de Montausier, parmi toutes ses façons dures et austères estoit
infiniment respecté, considéré et craint, et avoit beaucoup d'amis:
c'estoit un homme avec qui il falloit compter, pour qui le roy eut
toujours des égards infinis et beaucoup de confiance, et Monseigneur
une déférence totale tant qu'il a vécu, et qui, bien que peu affligé
de sa mort, a conservé toujours pour tout ce qui lui a appartenu, et
jusqu'à ses domestiques, toutes sortes d'égards et d'attentions. La
propreté de M. de Montausier, qui vivoit avec une grande splendeur,
estoit redoutable à sa table, où il a esté l'inventeur des grandes
cuillères et des grandes fourchettes qu'il mit en usage et à la mode.
Il avoit quatre-vingts ans.

Il n'y a pas moyen de quitter M. de Montausier sans faire mention
d'une rare anecdote sur Monseigneur qui avoit esté élevé dans une
singulière innocence de mœurs. Lorsqu'il fut sur le point de quitter
Châlons, où il se maria, le roy, qui craignoit qu'il ne fût bien neuf,
dit à M. de Montausier de l'instruire, qui n'en goûta point du tout la
proposition. Peut-estre s'acquitta-t-il trop légèrement de cette
commission; mais comme il estoit la vérité même, lorsque le roy lui en
demanda des nouvelles, il lui avoua qu'il avoit mal réussi, et qu'il
n'espéroit pas de réussir mieux, et le roy à rire de sa modeste
franchise. Il crut donc devoir suppléer au gouverneur, et prit
Monseigneur en particulier dans son cabinet; mais ce qu'il y eut de
plaisant, c'est qu'il n'eut pas mieux le don de s'en faire entendre,
et qu'il en fut si étonné, pour ne pas dire piqué, que trouvant M. de
Montausier au sortir de cette belle conversation: «Monsieur, lui
dit-il, je viens de parler à mon fils, et vous voyez que j'en sue;
j'ai tourné tant que j'ai pu, et à la fin je lui ai dit pendant une
grosse demi-heure ce qu'on auroit honte de dire dans les mauvais
lieux, sans avoir pu venir à bout de lui faire rien entendre. Au bout
du compte, il ne faut pas avoir un affront: mettez-le entre les mains
de M. d'Uzès, et qu'il lui en dise tant, qu'il se fasse comprendre. Je
vous dis très-sérieusement de le faire; au moins faut-il espérer que
celui-là réussira.» M. de Montausier répondit d'une révérence, point
trop fâché que le roy, qui s'estoit un peu mocqué de lui et de sa
retenue, n'y eût fait que blanchir lui-même. Il parla à son gendre et
lui livra Monseigneur tête-à-tête, qui crut l'avoir bien instruit.
Mais on prétendit qu'à Châlons il avoit tout oublié, et qu'on fut fort
en peine, tellement que la maréchale de Rochefort, qui, à trente-cinq
ans, estoit encore fraîche et piquante, lui donna enfin une leçon
entre deux portes qui réussit parfaitement et dont personne ne lui sut
mauvais gré.



VI.

_Apologie du duc de Montausier._


AU ROY.

«Dans toute la France, et particulièrement à la cour, hommes et
femmes, sçavans et ignorans, sages et insensez, parlent de l'éducation
de Monseigneur le dauphin. Je ne m'en étonne pas, Sire, puisqu'on
n'est que trop porté à raisonner bien ou mal des choses dont on n'a
pas à rendre compte, il n'est pas surprenant que tout le monde
s'entretienne d'une chose qui intéresse tout le monde. Mais ce que
j'admire, c'est que les personnes, même les plus sages, parlent sur
cette matière sans connoissance de cause, et condamnent les parties
sans les entendre. On ne voudroit pas régler la plus petite affaire,
sans en avoir pris auparavant une exacte connoissance, et sans aucun
examen, on s'érige en juge, et on décide souverainement de la conduite
qu'on doit tenir dans l'affaire la plus importante du royaume.

«Mes censeurs condamnent presque toutes les manières dont on s'y prend
pour élever M. le dauphin, et disent avec confiance, comme s'ils y
avoient bien pensé, ce qu'il faudroit faire au lieu de ce qu'on fait.
Peuvent-ils donc croire ces gens si capables, que des personnes
choisies par le prince du monde le plus éclairé, et qui d'ailleurs ne
sont pas dépourvues tout à fait de lumières et d'intelligence, ne
voyent pas avec toute leur application, ce que voyent avec tant de
facilité, des gens qui ne sont aucunement engagez dans l'affaire dont
il s'agit, et qui n'y pensent que par hazard? Qu'ils ayent tant de
bonne opinion qu'il leur plaira de leur suffisance, mais qu'ils ne
croyent pas si légèrement, que les autres soient aveugles. Ils
devroient au moins suspendre leur jugement, et consulter sur une
matière de cette nature, ceux qui voyent les choses de plus près. Si
l'on observoit cette règle de la justice, on trouveroit que
non-seulement je vois ce que voyent les autres, mais que je vois
encore beaucoup au-delà. Ce qui ne vient point en moi d'une capacité
supérieure, mais seulement de ce que je pense sans cesse aux devoirs
de ma charge, et que les autres n'y réfléchissent pas même quand ils
en parlent. Le reproche le plus universel, est que l'on fait trop
étudier le dauphin; que son occupation ordinaire est une occupation
inutile; qu'il vaudroit mieux lui apprendre à vivre; que la science du
monde est la véritable science de ceux qui sont nez pour commander;
qu'enfin il est nécessaire qu'un prince soit honnête homme, mais qu'il
ne lui convient pas même d'être sçavant. Ces raisonnemens seroient
justes, si nous négligions ce qui doit être notre but principal, et ce
qui l'est, en effet, pour songer uniquement à ce qu'il y a de moins
essentiel.

«Mais si l'on étoit plus équitable et moins prévenu, on verroit que
les enfants, de quelque condition qu'ils soient, doivent être occupez,
et qu'ils ne le sçauroient être plus utilement qu'à l'étude; que le
sort des princes seroit bien malheureux, s'il falloit qu'ils se
distinguassent des particuliers par l'oisiveté et par l'ignorance; que
M. le dauphin donnant quelques heures à ses livres et le reste à la
cour, il apprend également les sciences par l'étude, et le monde par
l'usage, et qu'enfin rien ne peut tant l'aider à être honnête homme,
que le soin que l'on prend pour l'empêcher d'être ignorant.

«Le peu de temps même que M. le dauphin donne à l'étude, n'est pas
tout employé, comme on se l'imagine, à lui faire apprendre le latin et
à lui faire expliquer les anciens auteurs: on cherche et l'on trouve
dans ces momens consacrez à l'étude, l'occasion de l'instruire de
toutes les choses qui conviennent à sa naissance et à son âge, de ce
qu'il doit à Votre Majesté et à l'État, aux particuliers, à soi-même,
et surtout à Dieu. On essaye de lui inspirer à tout propos
l'honnêteté, la probité, la piété, l'amour des peuples, l'honneur, le
désir de la vraye gloire, et toutes les autres vertus nécessaires à un
grand prince, et dignes d'un fils de Votre Majesté. Quel autre moyen
pourroit être plus propre pour lui former ainsi l'esprit et le cœur?
Le divertissement est fait pour délasser l'esprit, et non pour le
perfectionner. Les dames, en l'entretenant, ne songeroient qu'à lui
plaire; les courtisans n'essayeroient qu'à le corrompre, en conversant
avec lui, par des basses complaisances, et par des flatteries
dangereuses. A quoi voudroit-on que M. le dauphin employât le temps
que nous lui faisons donner à l'étude? Seroit-ce aux affaires de
l'État? il n'est pas encore en âge de s'y appliquer beaucoup.
Seroit-ce à la lecture? N'est-ce pas étudier que de lire? Seroit-ce
aux exercices du corps? N'en fait-il pas autant qu'il est nécessaire?
Seroit-ce au jeu? Oseroit-on dire que ce fût là la meilleure
occupation? Le dessein de Votre Majesté est sans doute d'élever M. le
dauphin, de sorte qu'il soit capable de régner; qu'il connoisse
l'obligation où est un prince de s'appliquer au grand art de gouverner
les peuples, et qu'il apprenne qu'il est né pour l'action et pour le
travail, et non pour le plaisir, l'oisiveté et la mollesse. Pour
parvenir à ce but, il faut l'accoutumer de bonne heure aux exercices
de l'esprit et du corps, l'attacher fortement et assidûment à l'étude,
qui est la seule affaire proportionnée à son âge, et ne lui donner du
tems pour se divertir qu'après qu'il s'est exactement acquitté de ses
devoirs, et qu'autant qu'il est nécessaire pour délasser l'esprit,
fortifier le corps et entretenir la santé.

«On ne sauroit trop se représenter combien les divertissements
dissipent l'esprit des hommes les plus raisonnables et les plus
appliquez, à plus forte raison celui des enfans que l'âge, le peu
d'expérience, et souvent leur propre naturel rendent ennemis de toute
sorte d'application. Ils se font une manière de vie voluptueuse,
qu'ils veulent après continuer. A peine commencent-ils une partie de
plaisir qu'ils en proposent une autre, leur imagination est toujours
remplie de la vaine idée de quelque divertissement, ou présent ou à
venir. C'est là leur unique occupation, dont ils se font une telle
habitude, que tout ce qui n'a pas ce goût leur devient amer et
insupportable. Tous les momens qu'ils passent sans quelque amusement
frivole, leur paraissent longs et ennuyeux. Rappellez-les à des choses
sérieuses, ils ne peuvent se résoudre à y penser, ils tombent dans
l'abattement et dans la langueur; leur esprit s'égare de lui-même, et
se détourne tout d'un coup de ce qui est utile, vers ce qui est
agréable.

«Rien ne renverse tant l'ordre de la société que lorsqu'un prince, qui
en est le chef, ne s'occupe que du jeu et du divertissement. Il
néglige ceux qui peuvent lui inspirer la vertu, et n'aime que ceux qui
peuvent lui procurer des plaisirs; il se met au-dessus des règles et
des bienséances, il ne peut souffrir les compagnies et les
conversations les plus polies, et renonce à tous les devoirs publics
de civilité et d'honnêteté, qui obligent également tous les hommes, de
quelque qualité qu'ils puissent être.

«Mais ce qu'il y a de plus considérable, c'est que lorsqu'on élève les
princes avec trop d'indulgence, et dans des divertissemens continuels,
la coutume forme en eux une dangereuse habitude, qui devient ensuite
une espèce de nécessité. Quand les devoirs importans arrivent avec
l'âge; quand ils sont pressés par les affaires et les besoins de
l'État, ils n'ont plus la force de résister au penchant qu'ils ont
pour le repos; ils avoient cru qu'ils n'étoient nez que pour le
plaisir, et ils ont peine à se détromper; de sorte que souvent rebutez
du travail, auquel ils n'ont jamais été accoutumez, ils sacrifient à
leur nonchalance leurs intérêts même, et leur gloire. Contens dans
leur honteuse oisiveté, pourvû qu'on ne les fatigue point du récit
importun de ce qui se passe dans l'État.

«Je ne prétens pas cependant exclure de l'éducation d'un enfant tous
les divertissemens. Il est juste qu'on ménage un peu ces jeunes
esprits; il leur faut de l'occupation, mais ils ont aussi besoin de
relâche. Comme il y auroit aussi de la mollesse à les laisser endormir
dans l'oisiveté, de même il y auroit de la barbarie à les laisser
accabler par le poids d'un travail trop rude, ou trop assidu.

«On se trompe si l'on croit qu'il faille élever les enfans qui doivent
être un jour dans le grand monde, comme s'ils étoient déjà propres à y
jouer leur rôle. C'est un abus de s'imaginer qu'il faille leur donner
la liberté de tout dire et de tout faire comme à des personnes plus
mûres; et les mettre de toutes les parties; comme si ce qui fait
naître le goût du plaisir et du libertinage avoit besoin de
s'apprendre.

«Quand leur humeur et leur complexion les portent à la volupté, comme
d'ordinaire elles ne les y portent que trop, ils n'ont besoin ni
d'enseignemens ni de maîtres. Ainsi il est nécessaire de les occuper
dans leur première jeunesse à des choses, auxquelles ils ne
s'occuperoient pas dans un âge plus avancé.

«La principale est de leur apprendre avec soin tout ce qui peut les
rendre capables de s'instruire et de se servir de maître à eux-mêmes,
lorsqu'il ne leur conviendra plus d'en avoir; c'est de leur faire
aimer les livres, et de les accoutumer à l'entretien de ces docteurs
muets, dont les préceptes et les conseils ne sont suspects ni de
complaisance ni d'intérêt, qui blâment sans déguisement tout ce qui
est blâmable, et qui loüent sans flaterie tout ce qui est digne de
loüange; chose infiniment avantageuse, sur tout aux princes, à qui
l'on n'ose jamais dire la vérité.

«Pour détruire tout ce que je viens d'avancer, on dira peut-être,
Sire, qu'il ne faut que comparer la manière dont vous avez été élevé,
avec celle dont vous regnez. Mais que Votre Majesté ne prenne pas
exemple sur elle-même. Si après avoir été conduit avec trop
d'indulgence et nourri au milieu des plaisirs et des jeux, vous vous
êtes néanmoins trouvé le plus grand, le plus habile et le plus
vigilant roy du monde, le ciel ne fait pas tous les jours des
miracles.

«C'en est un, Sire, que le monde voit avec étonnement, que vous vous
soyez vous-même rendu capable de gouverner un grand État, de commander
de puissantes armées, de faire la félicité de vos peuples, et
d'abattre la fierté de vos ennemis, avec le seul secours de vos
réflexions, et par la force de votre excellent génie. Il est vrai que
Votre Majesté n'a eu besoin ni de maîtres ni de directeurs,
d'instructions ni de préceptes, et que Dieu lui a inspiré la science
des rois, comme il inspira aux premiers hommes les arts et les
connoissances nécessaires au genre humain. Mais, Sire, la capacité
parfaite ne descend pas toujours du père au fils, elle se donne aux
uns et se fait acheter aux autres; et les choses extraordinaires
n'arrivent pas ainsi coup sur coup.

«La destinée de monseigneur le dauphin n'est peut-être pas si heureuse
que la vôtre; il doit peut-être passer par le chemin des autres
hommes, acquérir par l'étude ce que vous ne devez qu'à vos propres
lumières, et se rendre grand par le travail, au lieu que vous l'êtes
devenu sans peine par la seule force de votre esprit.

«Qu'on ne dise pas non plus que monseigneur le dauphin n'est plus en
âge d'être contraint, et qu'il est temps de le laisser maître de ses
actions. C'est précisément à cet âge où les passions sont fortes, et
la raison foible, où l'on veut ardemment ce que l'on veut, et où l'on
ne veut ordinairement rien de bon; c'est alors qu'on a plus que jamais
besoin d'être gouverné, parce qu'on se laisse indiscrètement emporter
au mal, si l'on n'en est empêché par quelque obstacle plus puissant
que la raison.

«Cet obstacle est la seule autorité des personnes vigilantes, fermes,
résolues et inflexibles, comme sont les pères sages et éclairés, ou
ceux à qui ils ont remis le soin de l'éducation de leurs enfans. Plus
ils ont d'élévation au-dessus du commun par la fortune ou par la
naissance, et plus long-tems il est d'usage de les retenir sous la
dépendance de leurs gouverneurs; tout au plus on en change le nom,
mais sans rien diminuer de l'autorité, afin qu'ils puissent toujours
modérer avec discrétion la jeunesse de leurs élèves, et les garantir
par leurs soins de tomber dans les précipices, où la légèreté,
l'inexpérience et la présomption, qui n'accompagnent que trop
ordinairement cet âge, pourroient les entraîner.

«Monseigneur le dauphin a beaucoup d'esprit; M. de Condom, qui s'y
connoît mieux que moi, en assurera Votre Majesté. Il dit souvent des
choses de bon sens, et raille quelquefois agréablement; il n'a ni
malignité, ni haine, ni désir de vengeance. S'il donne quelque marque
de promptitude et de colère, c'est sans emportement et sans suite.
Quand il veut il entend, il comprend, il retient avec une merveilleuse
facilité, et c'est ce qui nous console; mais il ne le veut pas
toujours, et c'est ce qui nous afflige. Nous employons pour lui
inspirer l'amour des choses utiles, tous les ressorts que nous jugeons
propres à produire un effet si désirable; mais les distractions et les
langueurs d'esprit rendent quelquefois nos efforts inutiles, et les
empêchent de faire sur lui toute l'impression que nous souhaiterions.

«L'inapplication aux choses sérieuses, et l'attachement aux amusemens
frivoles, sont donc les seuls ennemis qui s'opposent à notre zèle;
mais si ces ennemis sont redoutables, je ne les tiens pas invincibles,
pourvû qu'on les attaque comme il faut. Pour avancer le progrès qu'on
désire en monseigneur le dauphin, rien ne lui seroit plus utile que
l'entretien de personnes agréables, gayes et de bonne humeur, et en
même temps sensées, raisonnables et vertueuses. Ce seroit à mon gré le
plus sûr moyen de lui former l'esprit et le jugement, de lui donner la
connoissance nécessaire des choses de ce monde, de lui inspirer des
sentimens dignes de sa naissance, et du rang qu'il doit tenir.

«Par cette conduite on l'accoutumeroit insensiblement à se plaire dans
la société des honnêtes gens, et l'on ne sçauroit dire combien dans
une pareille école, on peut s'instruire en peu de tems. Ce qui me
paroît de difficile, c'est de trouver des gens propres à ces
entretiens; mais enfin la chose n'est pas impossible, et les personnes
mêmes qui composent la maison de monseigneur le dauphin, se ralliant
auprès de lui dans ses heures de relâche, pourroient suffire à ce
dessein.

«Mais un moyen plus efficace encore, ce seroit, Sire, que Votre
Majesté voulût bien se résoudre à dérober de tems en tems une
demi-heure à ses autres affaires, faire venir M. le dauphin dans son
cabinet, avec M. de Condom, ou avec moi, et se rabaisser un peu à la
capacité des enfans pour l'entretenir. Vous lui feriez comprendre,
Sire, l'amitié et la tendresse dont votre cœur est rempli pour lui;
l'intention que vous avez de le rendre digne, par une bonne éducation,
de l'honneur qu'il a d'être votre fils: que s'il ne répondoit pas aux
soins de Votre Majesté et aux vœux de toute la France, il
s'exposeroit à perdre vos bonnes grâces, et à devenir le prince le
plus malheureux du monde, au lieu qu'il sera infailliblement le plus
heureux, s'il prend avec ardeur le dessein de remplir les vûes de
Votre Majesté.

«Vos remontrances et vos exhortations, Sire, seront sans doute d'un
grand poids, et nous serviront pour lui mettre incessamment et avec
succès ses devoirs devant les yeux. C'est un secret dont nous nous
sommes heureusement servis, toutes les fois qu'il a plû à Votre
Majesté de nous en fournir l'occasion; mais comme ç'a été rarement,
les suites n'en ont pas été longues.

«Si Dieu bénit ce moyen, et que monseigneur le dauphin en profite,
comme j'ai tout lieu de l'espérer, Votre Majesté pourroit lui
communiquer quelque affaire de moindre importance, lui faire connoître
au commencement ce qu'il y a faire ou à dire là-dessus, lui demander
même son avis, le corriger doucement s'il n'étoit pas bon, et le louer
s'il étoit raisonnable. De mon côté, j'essairois en particulier de lui
développer plus en détail les raisons de Votre Majesté. Si cela vous
donne d'abord quelque peine, Sire, j'ose vous promettre que vous en
recevrez à la fin une joie inconcevable, et que vous en recueillerez
des fruits si doux et si abondans, qu'ils seront infiniment au-dessus
du travail que Votre Majesté y aura employé.

«Pour mettre la dernière main à cet important ouvrage, je vous conjure
au nom de Dieu, Sire, et vous demande avec respect, de la part de
monseigneur le dauphin, que vous ayez la bonté de continuer les
excellens mémoires que la passion ardente que vous avez de le rendre
digne de Votre Majesté vous a fait commencer pour son instruction. Si
durant cette guerre, que vous seul soutenez contre tant de nations
réunies, vos occupations, aussi continuelles que glorieuses, ne vous
le permettent pas; nous espérons que la paix, quand vous l'aurez
rendue à l'Europe par l'humiliation de ceux qui l'ont troublée, vous
en donnera le loisir.

«Souffrez, Sire, qu'emporté par l'ardeur de mon zèle pour le service
de Monseigneur, et pour celui de Votre Majesté, j'ose vous remettre
ses intérêts et ceux de la France entière devant les yeux, pour vous
engager à achever un travail, qui, sans doute, n'aura rien de pareil
pour la beauté et la solidité, et à communiquer dès à présent ce qui
en est déjà fait à celui pour qui seul votre tendresse vous a porté à
le faire. Je puis vous assurer que rien n'est si capable de profiter à
Monseigneur, il puisera dans cette excellente source tous les
principes d'un sage et glorieux gouvernement, et il se sentira pressé
du noble désir de marcher sur les traces d'un héros, dans qui le ciel
a pris plaisir de rassembler toutes les vertus royales, pour en faire
l'objet de l'admiration de tout l'univers.

«J'ai reconnu, Sire, que rien ne fait tant d'impression sur
Monseigneur le dauphin que ce qui vient de vous, soit vos paroles,
soit vos lettres, soit vos exemples. La lecture souvent réitérée de
vos instructions, les graveroit bien avant dans son âme, et me
donneroit lieu de lui remontrer avec plus d'espérance, de le rendre
attentif et docile, tout ce que Votre Majesté veut qu'il fasse, et
tout ce qu'elle veut qu'il évite.

«Voilà, Sire, les réflexions que mon application à remplir exactement
les devoirs du plus important emploi de l'État, dont vous avez bien
voulu m'honorer, m'a fait faire sur l'éducation et sur la personne de
Monseigneur le dauphin. Mon zèle pour votre service, et la crainte que
la calomnie n'eût surpris l'équité de Votre Majesté et ne fût venue à
bout de lui rendre ma conduite suspecte, m'a porté à les lui
communiquer, persuadé qu'auprès d'un prince si éclairé, elles
serviroient également à me justifier sur le passé, et à m'assurer
l'approbation de Votre Majesté pour l'avenir. Si j'ai été par malheur
téméraire ou indiscret en quelque chose, mon ardente passion pour
votre gloire et pour l'utilité de Monseigneur le dauphin, me fera
pardonner ma faute par un aussi bon maître que vous; et si la longueur
de mon discours vous a ennuyé, j'espère que l'importance de la matière
me servira d'excuse. Je me flatte même que Votre Majesté ne trouvera
pas mauvais que je rapproche ici, en peu de mots, ce que j'ai eu
l'honneur de lui représenter plus au long.

«Il y a quatre choses à faire pour produire dans Monseigneur le
dauphin tout l'effet que Votre Majesté doit attendre de son éducation.
La première est de ne le point abandonner à l'oisiveté et aux
plaisirs, qui ne manqueroient pas d'amollir son cœur et d'énerver son
courage. La seconde est de lui faire continuer ses études, qui sont si
avancées, et qui ne lui serviront de rien s'il ne les achève. La
troisième est de l'obliger à s'entretenir ordinairement avec des gens
d'esprit et de vertu, qui puissent, par des conversations agréables et
utiles, l'instruire en le divertissant, et presque sans qu'il s'en
apperçoive. Et la quatrième, qui seroit sans doute plus efficace que
les trois autres ensemble, est que Votre Majesté lui fasse l'honneur
de l'entretenir elle-même avec familiarité, et de lui remontrer avec
douceur ses devoirs et ses défauts.

«Rien n'a tant de pouvoir sur l'esprit d'un fils bien né, que les avis
d'un père sage, habile et vertueux. La première de ces conditions se
trouvant en Monseigneur le dauphin, et toutes les autres en vous,
Sire, la peine que vous auriez prise seroit suivie de l'heureux succès
que toute la France souhaite avec Votre Majesté.»



VII.

_Fragment du Livre des Maximes chrétiennes et politiques._


«Ce n'est pas assez pour un roy d'être pieux et fidelle aux exercices
de sa religion, il ne rend point à Dieu ce qu'il lui est dû, tandis
qu'il ne remplit pas avec la même fidélité tout ce qu'il doit à ses
sujets.

«Les différens rapports du prince avec ceux qui sont soumis à son
empire, et les conditions diverses des personnes dont il est le
maître, sont la juste mesure de ses devoirs à l'égard de ses peuples.

«Égal par la nature aux autres hommes, il doit être sensible à toutes
les misères de l'humanité, et rejetter avec horreur tout ce qui peut
rendre son gouvernement onéreux.

«Le malheur des princes, même les plus humains, est souvent de n'avoir
rien souffert, et faute d'une expérience personnelle, de n'avoir pas
l'idée de ce que l'on peut souffrir. Pour suppléer à ce défaut, qui
met obstacle aux effets de leur générosité naturelle, qu'il seroit à
désirer que toujours ils se fissent instruire par des ministres
fidelles, et que de tems en tems ils s'instruisissent par leurs
propres yeux, de tant de misères qu'on a soin de leur cacher!

«Seroit-ce avilir la majesté royale que d'imiter avec précaution les
déguisemens usitez par plusieurs princes orientaux, et de se mettre à
portée par cet innocent artifice d'entendre les plaintes ou les
bénédictions des peuples, sans avoir à craindre que la vérité n'en
soit altérée par la timidité ou par l'envie de plaire?

«On a vu des rois pendant un voyage, ou dans des parties de chasse,
entrer sans se faire connoître dans des chaumines de laboureurs et
dans des boutiques d'artisans, examiner curieusement, et jusqu'au plus
grand détail, les peines attachées à leur condition, se mettre au fait
de leurs chagrins, et apprendre par leur bouche ce qu'ils auroient
peut-être toujours ignoré. Que de millions d'hommes gémissent dans la
plus triste indigence, tandis que des princes nagent au milieu des
délices, et qu'il dépend presque toujours d'eux seuls de faire cesser
les misères, et de sécher les larmes de tant de malheureux.

«Un roy est le père du peuple: quelles attentions, quelle bonté,
quelle affabilité, cette qualité aimable ne fait-elle pas attendre de
lui? Et quel retour d'attachement et de reconnoissance ne doit-il pas
lui-même espérer de son peuple, s'il le traite véritablement en père,
et s'il regarde tous ses sujets comme ses enfans?

«Les François, plus qu'aucune autre nation du monde, ont pour leurs
rois un respect mêlé d'amour et de tendresse, qui, depuis les plus
grands jusqu'aux plus petits, les rend extraordinairement sensibles au
bien et au mal de leur monarque; ses prospéritez les font éclater en
transports d'allégresse; ses malheurs, quelque légers qu'ils soient,
les jettent dans la consternation; l'intérêt et la gloire du prince,
fussent-ils séparez de l'utilité publique, trouvent également dans
tous les membres de l'État des défenseurs toujours prêts à lui
sacrifier et leurs biens et leurs vies. Heureux prince de trouver dans
ses sujets autant, je ne dis pas de serviteurs, mais d'enfans
affectionnez! Peuple heureux de trouver dans les princes qui le
gouvernent de quoi justifier le tendre amour qu'il a pour eux!

«La qualité de maître n'est pas moins essentielle dans un roy que
celle de père, et lui prescrit des devoirs essentiellement
indispensables. Comme père, il doit se faire aimer; comme maître, il
doit se faire craindre et respecter: un père cesse d'être bon quand,
par une molle indulgence, il souffre que ses enfans mêmes méprisent
ses ordres, et résistent à son autorité. Un roy ne travaille pas
efficacement à rendre ses peuples heureux, lorsqu'il ne réprime pas
avec vigueur la violence, l'indocilité et la rébellion. La dureté est
un vice toujours odieux, mais la fermeté est une vertu toujours
nécessaire.

«Dispensateur toujours absolu des grâces et des châtimens, un roy doit
les distribuer avec la plus juste équité. Il tient d'une main la
balance, de l'autre le glaive de la justice; la faveur et la brigue ne
doivent jamais faire pencher l'une, l'autre doit effrayer et punir le
seul coupable.

«Quoiqu'un roy soit chargé du gouvernement, ce seroit une erreur de
croire qu'il est obligé à tout faire par luy-même. Qui veut tout
faire, ne fait rien, et souvent ces vastes génies qui embrassent tout,
s'arrêtent à des minuties, tandis qu'ils négligent des affaires
essentielles.

«Le grand art pour régner avec gloire est de sçavoir choisir des
ministres éclairez, vertueux et véritablement zélez pour le bien
public. Ce choix fait, il faut laisser à chacun dans son district, le
détail des affaires, et se réserver le soin d'examiner si leur
conduite répond à l'idée qu'on a eüe de leur capacité et de leur
désintéressement en les employant.

«Un roy est comme un pilote dans un vaisseau, et comme le premier
mobile dans le ciel. Que diroit-on d'un pilote qui laisseroit le timon
pour faire lui-même les manœuvres nécessaires? Et tous ces corps
célestes qui roulent avec tant d'ordre et de majesté sur nos têtes,
d'où tiennent-ils leur mouvement sinon du premier mobile, qui, situé
dans la région la plus élevée, fait tout mouvoir au-dessous de lui,
par une communication générale qui lui est propre? C'est ainsi que du
haut de son trône, et sans s'abbaisser à des détails inutiles, un
prince habile, vigilant et judicieux, décide de tout, règle tout,
anime tout dans l'État, par le ministère de ceux auxquels il
communique son autorité et sa puissance.

«Une probité exacte et fondée sur la religion; un zèle sincère du bien
public; un détachement parfait de son intérêt particulier; une science
consommée des affaires acquises par un long usage; un esprit éclairé,
vif sans précipitation, solide sans lenteur; une âme élevée, bonne et
constante, pour former de grands desseins et les exécuter avec succès;
un cœur bon et compatissant, qui veuille du bien à tout le monde, et
qui ne témoigne d'aversion, de haine ni de dureté pour personne; une
réputation illustre, méritée par des services déjà rendus; un âge mûr,
un grand amour pour le travail: un courage que les difficultez, les
menaces, les promesses, la peine et le plaisir ne puissent ébranler;
un abord aisé, des manières affables, une disposition généreuse à
sacrifier son tems, sa santé, ses biens pour le service du prince et
l'utilité des peuples. Telles sont les qualitez nécessaires pour
former un grand ministre. Tel est le précieux trésor qu'un roy sage
doit chercher, et qu'il ne déterrera pas sans peine. Le vrai mérite
est modeste, et surtout il n'aime pas à se produire à la cour. Souvent
c'est dans le fond d'une province éloignée que se rencontrera, sous le
boisseau, cette vive lumière, qui éclaireroit un grand royaume si elle
étoit mise sur un chandelier, par un roy assez zélé pour la chercher,
et assez heureux pour la trouver.

«Une autre extrémité condamnable, ce seroit d'être tellement préoccupé
de ses propres lumières, qu'on regardât comme au-dessous de soi
de se servir des lumières des autres. Lorsqu'une fois un prince a
eu le bonheur de trouver un ministre dans qui la piété et le
désintéressement sont joints à l'habileté et au génie pour les
affaires, il en tire un double avantage, parce que non-seulement
l'État en est mieux gouverné, mais encore en ce que si les choses ne
réussissent pas, on ne sçauroit s'en prendre qu'à la fortune, et que
si elles réussissent, c'est toujours sur le prince qu'en rejaillit
tout l'honneur.

«Le présent le plus précieux qu'un roy puisse recevoir du ciel, est un
cœur docile à la vérité et aux bons conseils, lors même qu'ils ne
sont pas agréables. Mais comment la vérité lui fera-t-elle entendre sa
voix, s'il ne lui permet de parler librement, et s'il ne reçoit pas
ses oracles, soit qu'ils soient favorables ou fâcheux, avec la même
tranquillité.

«Le plus sûr moyen de connoître les vrais sentimens des personnes que
l'on consulte, est de cacher soigneusement les siens, et c'est un
talent qu'un roy doit acquérir, quand il ne l'a pas reçu de la nature.
La finesse, la fourberie, l'artifice déshonorent la majesté du trône;
mais un secret impénétrable sur les affaires importantes, une
discrétion prudente et une sage dissimulation en sont les plus fermes
appuis. La franchise et la candeur sont le caractère commun de nos
rois, et l'histoire leur rend sur ce point un glorieux témoignage;
mais quand ces aimables vertus n'ont pas eu pour compagnes la prudence
et la discrétion, combien de victimes n'ont-elles pas laissé immoler
par la perfidie cachée d'un ennemi artificieux. Un seul de nos
monarques, en prenant une route opposée, n'éprouva pas un meilleur
sort; toujours trompé par ceux qu'il prétendoit tromper lui-même, il
se vit plus d'une fois sur le penchant de sa ruine; tout occupé de ses
intrigues, il vécut sans grandeur, et mourut peu estimé de ses
ennemis, plus rusez encore que lui, et peu regretté de ses peuples, à
qui ses finesses avoient été aussi nuisibles qu'elles lui avoient fait
peu d'honneur.

«Loin donc d'un prince généreux et surtout d'un prince chrétien, cette
maxime damnable dictée par l'esprit des ténèbres, que qui ne sçait pas
dissimuler ne sçait pas régner, et qu'entre les potentats, le plus
sage et le plus habile est celui qui sçait le mieux tromper. Un sage
tempérament de franchise et de réserve est le grand secret pour régner
avec gloire. Ici comme ailleurs les deux extrémitez sont dangereuses,
l'histoire en représente deux exemples signalez; mais pour comprendre
la différence qu'il faut mettre entre ces deux excès, il suffit de
songer que l'on révère moins la mémoire de Louis XI que celle de
François I.

«Trois sortes de situations où les rois peuvent se trouver, demandent
d'eux une égale sagesse: les troubles intestins, les guerres
étrangères, et une longue paix.

«Les troubles de l'État ont pour cause, ou l'ambition des grands, ou
le mécontentement des peuples. Les premiers doivent être toujours
réprimez avec fermeté, parce que la passion qui les anime ne sçauroit
jamais se justifier; mais les seconds doivent être ménagez, parce que
d'ordinaire ils ne se plaignent pas sans quelque raison. Des
impositions exorbitantes mises sans égard aux facultez de ceux qu'on
en accable, et exigées avec inhumanité par des financiers avides,
excitent pendant quelque tems des gémissemens, des plaintes et des
murmures; bientôt, si l'on n'apporte point de remède au mal, la
douleur se change en fureur; les peuples épuisez cherchent à se
dédommager, en dépouillant et même en immolant ceux qu'ils regardent
comme les auteurs de leur misère. Funeste extrémité qui fait souvent
retomber sur le monarque la haine qu'on a conçue contre ses ministres,
et qui d'une plainte peut-être bien fondée conduit à ces révoltes
ouvertes que nul prétexte et nulle raison ne peuvent autoriser! C'est
alors qu'un prince habile et sage fait éclater les plus sublimes
vertus, la justice et la bonté; par l'une il punit les premiers
auteurs de la rébellion, et châtie sévèrement ceux qui l'ont
occasionnée; par l'autre il établit de sages règlemens, qui puissent
contenir les exacteurs des tributs dans les bornes de l'humanité, et
les peuples dans une juste obéissance.

«Quoique la paix soit le plus grand de tous les trésors, et que
l'olive pacifique orne aussi bien le front d'un grand roy que les
lauriers militaires, il faut cependant quelquefois tirer l'épée et
s'engager dans des guerres indispensables. La nécessité seule doit les
faire entreprendre; plus de prudence encore que de valeur est
nécessaire pour en assurer le succès; une défiance légitime de
l'inconstance de la fortune en doit faire souhaiter la fin.

«Qu'il est beau pour un prince généreux et bouillant de courage, de
s'arrêter dans le cours de ses victoires, de se contenter d'avoir
humilié ses ennemis et de renoncer au vain titre de conquérant, pour
rendre le calme aux peuples, que le bruit de ses armes avait jettez
dans la consternation! Mais la paix, qui fait la gloire du prince,
dont elle est l'ouvrage, doit faire le bonheur de ses sujets, c'est un
tems de repos et non d'oisiveté. Faire fleurir le commerce; procurer
le retour de l'abondance; construire des édifices qui servent à orner
les villes, ou à entretenir le respect dû à la majesté royale; animer
par les récompenses et par des distinctions honorables ceux qui
cultivent avec soin les sciences et les arts utiles; se disposer de
loin à la guerre, et préparer les troupes à des batailles sérieuses
par des combats innocens, ce sont là les occupations qui peuvent faire
d'un roy pacifique un roy mille fois plus aimable et plus glorieux,
que ces princes inquiets qui ne se plaisent que dans le tumulte des
armes, et mettent tout leur plaisir en ce qui fait la désolation des
autres.

«Dans l'état où se trouve aujourd'hui le monde, il n'est point de roy,
quelque puissant qu'il soit, qui puisse avec prudence et sûreté, ou
mépriser ou négliger ses voisins: l'ambition, l'intérêt, la haine ou
la jalousie peuvent les armer et les unir contre lui; il faut
déconcerter leurs projets, rompre leurs intrigues, dissiper leurs
ligues, gagner les uns, ménager les autres, ne se faire haïr d'aucun,
mais se faire craindre, ou du moins respecter de tous....»



VIII.

_Extrait des Mémoires de Jean Rou._


«. . . . . . . . . . Le 15e février (1679), je repris le chemin de
Saint-Germain, où m'étant rendu auprès de mon illustre patron pour
recevoir plus précisément ses ordres, il me dit que l'affaire pour
laquelle il m'avoit demandé étoit pour mettre en ordre tout les
papiers que, depuis dix à onze ans qu'il étoit honoré de la conduite
de Monseigneur le dauphin, il avoit recueillis de ses diverses
méditations, pour mieux remplir tous les devoirs d'un si glorieux
poste. Que tout ce qu'il avoit pu apporter d'ordre à toutes les
pensées qui lui étoient venues sur ce sujet ne consistoit qu'en la
précaution qu'il avoit eue de mettre chacun de tous ses préceptes dans
un quart de papier séparément de tous les autres, afin de les pouvoir
transposer, comme on feroit des cartes à jouer, pour les arranger
selon qu'il seroit le plus à propos, et d'éviter ainsi la confusion.
Qu'il avoit tout une grande cassette remplie de ces papiers-là,
auxquels il ne connoissoit plus rien lui-même, et que c'étoit afin que
je les examinasse qu'il me souhaitoit auprès de lui. Qu'il s'agissoit
de donner une forme raisonnable à tout ce chaos, et que par
l'arrangement si bien entendu qu'il avoit remarqué dans toutes les
diverses matières dont mes tables étoient remplies, il avoit jugé que
j'étois tout propre au débrouillement qui lui étoit nécessaire pour
faire un plan uniforme qui pût porter le glorieux titre d'_Éducation
d'un grand prince_.

«J'avoue que je fus un peu surpris de cette proposition. Le cœur ne
me manquoit pas, mais je doutois de mes forces, et je le voulus
témoigner à M. de Montausier; mais il ne voulut regarder ce que je lui
disois que comme un effet de cette modestie dont M. Conrart m'avoit
loué dans sa deuxième lettre. Sans s'arrêter davantage à mes
scrupules, il donna ordre sur l'heure à deux de ses valets de pied
d'aller quérir sa cassette qu'il ouvrit aussitôt, et où il me parut
plus de six à sept mille papiers d'un quart de feuille chaque, comme
il m'avoit dit, puis fit aussitôt transporter le tout dans la chambre
qu'il m'avoit destinée, et où en même temps l'on me mena.

«Comme peut-être on ne se fera pas trop de chagrin à voir de quelle
manière je me pris à ce débrouillement du chaos dont j'ai parlé,
j'hésite d'autant moins à le mettre ici que j'espère de le dépêcher en
peu de mois.

«La première chose que je fis fut de me donner la patience de lire
tous ces morceaux l'un après l'autre, et de mettre un titre à la tête
de chaque, lequel titre n'étant que d'un mot ou deux tout au plus,
donnoit l'idée de ce que contenoit en substance tout ce feuillet. Cela
m'épargnoit déjà une répétition de lecture, qui, sans cette
précaution, n'auroit jamais eu de fin; et d'ailleurs cela me mettoit
en état de ranger sous de certaines classes distinctes tous ces
différents matériaux, et ensuite de rapporter le tout au but
principal, savoir, à ce glorieux titre d'_Éducation d'un grand
prince_. Par exemple (et ce sera là, sans aller plus loin, tout mon
débrouillement de chaos), par exemple, dis-je, tout ce grand nombre de
méditations ramassées de M. le duc de Montausier se trouvoit ne rouler
que sur quatre grands articles: la _religion_, la _morale_, la
_politique_ et la _guerre_. Ces quatre grandes parties faisoient ma
première et plus simple division.

«La seconde résultoit d'une subdivision de chacune de ces quatre
grandes parties en un certain nombre d'autres; par exemple, la
religion étoit considérée par moi à quatre égards, _Dieu_, l'_Église_,
la _conscience du prince_, et les _devoirs du même_ à tous ces trois
premiers égards.

«Dans la morale, je faisois considérer six choses: les _habitudes_, le
_tempérament_, les _mœurs_, les _passions_, les _vertus_ et les
_vices_.

«Dans la politique, je faisois entrer la _science de régner_, le
_gouvernement_ tant en général qu'en particulier, la _conduite du
prince_ aux mêmes égards, et les _préceptes généraux_.

«Dans la guerre, je proposois ce qui regarde le _dedans_ de l'État, ce
qui ne le touche qu'au _dehors_, et les _maximes_ tant générales que
particulières.

«Ma troisième subdivision étoit tirée: 1º (et en ce qui est de la
religion) de l'article qui regarde _Dieu_, c'est que le prince le
serve lui-même; 2º qu'il le fasse servir par les autres; et 3º qu'il
observe tout de même, et qu'il fasse observer ses ordonnances et ses
lois.

«J'observois la même distribution en ce qui regarde, l'article de la
_conscience_, celui de l'_Église_, et enfin celui des _devoirs_.

«Je m'abstiens de parcourir les trois autres parties de ma première et
plus simple division, de peur d'être trop ennuyeux; on les jugera
assez de soi-même, en supposant que j'y avois gardé la même économie.

«En un mot, tout cela faisoit cinq colonnes tant de divisions que de
subdivisions, chacune desquelles se multipliant à mesure qu'on passoit
de la première colonne à la seconde, de la seconde à la troisième, et
ainsi jusqu'à la dernière et cinquième, il se trouvoit que tous mes
six ou sept mille papiers de méditations se trouvoient appliqués à
chacun de mes articles de subdivisions, au bout de chacune desquelles
je marquois l'endroit où il le falloit chercher. Pour comprendre cela,
il faut savoir: 1º que j'avois fait partager ma cassette en quatre
carrés, qui faisoient, comme autant de boîtes, dont la première étoit
pour les choses de la _religion_, la seconde pour celles de la
_morale_, et ainsi des deux autres pour la _politique_ et pour la
_guerre_; 2º que chacun de ces carrés ou boîtes renfermoit un gros
_portefeuille_; chaque portefeuille un certain nombre de _cahiers_;
chaque cahier un plus grand nombre de _sous-cahiers_; et chaque
sous-cahier les papiers simples qui étoient tous distinctement
numérotés par =1=, =2=, =3=, etc. jusqu'à quelquefois 100, 200,
etc., selon que les matières étoient plus ou moins abondantes et
étoffées.

«Avant que d'aller plus loin, et afin d'aller au-devant du désir que
pourra témoigner le lecteur de voir quelque échantillon de tous ces
divers préceptes qui occupoient un si prodigieux nombre de papiers,
j'estime être assez à propos d'en mettre ici sept ou huit qui me sont
demeurés dans la mémoire, et par lesquels on pourra juger de tous en
général.

«Ces préceptes ou méditations (car les papiers dont je parle ne
contenoient pas autre chose), étoient conçus en forme de questions ou
d'examen de soi-même, qu'on fait faire au jeune prince, de l'éducation
duquel il s'agit. Par exemple:

  SUR CE QUE LES ROIS ET PRINCES SOUVERAINS NE DOIVENT POINT
    ATTENDRE D'ÊTRE SOLLICITÉS POUR FAIRE DU BIEN A TOUT LE MONDE.

1re QUESTION, ou _Examen de soi-même_.

«S'il ignore que Dieu a mis les rois dans les États pour y faire du
bien et y répandre des grâces sur tous ceux qui en ont besoin, comme
il a mis le soleil dans le monde pour éclairer, et afin de répandre
des biens sur toutes les créatures; et que, comme le soleil n'attend
pas d'être prié et sollicité par les vœux des hommes pour se lever et
leur fournir sa lumière pour les conduire, les rois ne doivent point
attendre non plus d'être priés, sollicités ni pressés, pour aider,
soulager et gratifier leurs sujets; mais il suffit qu'ils en
connaissent les besoins, pour leur être utiles et pourvoir à leurs
nécessités?»

2e QUESTION, etc... _Sur ce que le prince ne doit pas discontinuer
l'exercice des bienfaits._

«S'il ne comprend pas que les bienfaits d'un prince font sur ceux qui
les reçoivent le même effet que la pluie sur la terre, lorsque y
tombant doucement et souvent, elle la rend fertile; mais avec quelque
abondance qu'elle tombe, encore que les champs soient entièrement
abreuvés, si elle ne recommence fréquemment, et qu'elle les laisse
longtemps exposés au hâle du soleil et du vent, la sécheresse y cause
la stérilité, les collines et les campagnes ne produisent ni fruits ni
fleurs, et ne se souviennent plus de la pluie ni du ciel même qui les
avoient si abondamment arrosées. De même un prince a beau donner avec
excès, s'il ne renouvelle souvent ses grâces, le cœur humain, porté à
l'ingratitude, oublie les grands biens passés, et ne produit pas la
moindre marque de reconnoissance?»

3e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit, comme Dieu, faire du bien à
tous ses sujets._

«Si dans l'épanchement des grâces et des biens dont se doivent
ressentir ses sujets, il n'a point quelque réserve, et n'est point
avare envers ceux dont il ne peut recevoir aucune reconnaissance, et
qui sont inutiles à son service, et s'il ne fait pas réflexion,
au contraire, qu'étant le lieutenant de Dieu dans son royaume, et l'y
devant représenter, il est obligé de faire du bien à tous, de donner
sa protection généralement à tout le monde, de faire tomber ses grâces
et les influences de sa bonté de tous côtés et sur tous; d'en faire
part aux petits comme aux grands, aux pauvres comme aux riches, aux
foibles comme aux puissants, aux éloignés comme aux plus proches;
ainsi que Dieu départ son soleil, ses pluies et ses rosées aux
montagnes comme aux vallées, aux bois comme aux prairies; procure
l'abondance et la fertilité aux blés, aux vignes, aux fruitiers des
méchants comme à ceux des bons; donne la naissance, la vie et la
subsistance aux uns comme aux autres, etc., mais toujours avec
prudence, égard, justice, poids et mesure, et selon qu'il est à propos
pour sa gloire et pour le bien du monde?»

4e QUESTION, etc... _Sur ce que les auteurs des révoltes sont seuls
punissables, et non pas tous les complices._

«S'il se met bien dans l'esprit que les auteurs des soulèvements et
des rébellions, et les personnes puissantes qui y sont entrées sont
principalement et même uniquement ceux qu'il faut châtier, mais non
pas tous les complices, et cela pour l'exemple seulement, parce que ce
sont toujours les premiers qui sont cause du mal, les peuples étant
comme la mer, et eux comme les vents, celle-ci demeurant toujours
tranquille si ceux-là ne remuent?»

5e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit répandre en bienfaits sur ses
sujets tout ce qu'il tire d'eux par les subsides._

«S'il ne prend pas plus de plaisir à faire du bien qu'à en recevoir;
et s'il ne trouve pas que c'est une marque de la foiblesse et de
l'impuissance des rois que d'avoir besoin du secours de leurs sujets
pour pouvoir faire du bien aux autres, et pour pouvoir subsister
eux-mêmes; mais puisqu'une nécessité indispensable et attachée au
salut de l'État les oblige à se servir de ce secours, s'il ne croit
pas du moins être obligé d'en user comme la mer, qui rend à la terre,
par des conduits souterrains, toute l'eau qu'elle reçoit d'elle par
les ruisseaux et par les rivières; et faire de son épargne comme le
soleil fait des nues, lorsque après les avoir formées des vapeurs
qu'il attire de la terre, il les lui rend toutes avec un avantage pour
elles par des pluies douces et fécondes qui la rendent fertile?»

6e QUESTION, etc... _Sur les devoirs à quoi l'obligent les qualités
d'homme, de roi et de chrétien._

«S'il ne se ressouvient pas incessamment qu'il est homme, roi et
chrétien, et s'il ne se représente pas en toutes occasions à quoi ces
trois qualités l'obligent; savoir celle d'homme à être humain, bon,
doux, compatissant à tous les hommes, à regarder leurs infirmités
comme y étant sujet, et que par sa nature il n'est point au-dessus
d'eux, etc. Que la qualité de roi l'oblige à considérer qu'il est
établi pour régir et gouverner les autres, pour les protéger, les
défendre, leur faire justice, les rendre heureux, etc. Et la qualité
de chrétien l'oblige à connoître, à aimer et à servir Dieu, à le faire
honorer par les autres, à venger ses injures, à prendre sa cause en
main, à bannir l'impiété, à faire fleurir la religion, à reconnoître
les grâces qu'il a reçues de lui, à en bien user, etc.?»

7e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit imiter Dieu, dont il est le
lieutenant dans son État._

«S'il ne tient pas pour la plus grande prérogative que lui donne la
royauté, de ce qu'elle le fait lieutenant de Dieu dans son État, et
une de ses images en terre; et si pour mériter cet honneur, il
n'essaye pas d'imiter le vrai Dieu, tout bon, tout sage, tout
libéral, tout bienfaisant, gouvernant le monde par ses soins et par sa
providence, toujours veillant pour la conservation des siens; ou bien
s'il veut prendre pour modèle le Dieu des épicuriens, toujours oisif
et endormi, sans soin et sans action; ou les dieux des poëtes,
adultères, incestueux, ivrognes, voleurs, trompeurs, fourbes,
violents, ravisseurs, jaloux, envieux, malfaisants et adonnés à toutes
sortes de vilenies, de vices et de crimes?»

8e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit, comme Dieu, recevoir les
prières des misérables._

«S'il n'est point persuadé que, comme il est le lieutenant de Dieu
dans son État, et qu'il l'y représente, son palais doit être, comme
les temples, toujours ouvert aux prières et aux vœux des misérables,
qui viennent se prosterner aux pieds des autels; et qu'il doit
défendre que ses gardes et ses huissiers n'en empêchent l'entrée aux
gens qui viennent réclamer sa justice, implorer sa protection,
demander ses grâces, et chercher les remèdes nécessaires à leurs
misères?»

9e QUESTION, etc... _Sur ses égards pour la cour de Rome._

«Si quand le pape et les évêques demeurent dans les bornes
ecclésiastiques, et ne se mêlent que des choses qui regardent la foi
et la religion, il n'a pas pour eux un très-profond respect et une
obéissance filiale; mais si dans les affaires de religion ils veulent
mêler de la politique humaine, et se conduire par ses règles,
changeant leur crosse en sceptre et leur tiare en casque, il ne les
considère pas comme des personnes séculières, et le pape comme un
prince temporel, et s'il n'agit pas contre eux comme avec tous les
autres hommes?»

       *       *       *       *       *

«Dès le samedi matin, quatrième jour de mon commencement de travail,
c'est-à-dire le 18e février, ayant résolu de partir immédiatement
après dîner pour retourner à Paris, et assister le lendemain aux
exercices ordinaires de Charenton, je me rendis dans la chambre de M.
le duc de Montausier, à qui je fis voir les titres que j'avois mis à
la tête de tous ses papiers, et lui dis l'usage que j'en prétendois
faire, et quel étoit, en un mot, le plan que je m'étois formé dans
l'esprit. Il entra d'abord dans toutes mes vues, et je vis bien
que ce projet ne lui déplaisoit pas. «Voilà encore plus que je
n'espérois, me dit-il, et j'ai grande impatience de voir tout cela
exécuté.--Désormais, Monseigneur, lui dis-je, je crois vous le pouvoir
promettre; car de la manière que je l'ai déjà dans la tête, je vois
bien que s'il plaît à Dieu j'en viendrai à bout. Je pars après dîner,
si vous m'en donnez la permission, et lundi je mettrai les fers au feu
pour ne discontinuer plus, les dimanches exceptés, car j'espère d'être
ici dès dix heures du matin.» M. de Montausier parut surpris et me
demanda si, ne pouvant lui donner que les cinq ou six semaines dont
nous étions convenus, je ne voulois pas, au moins, les lui donner
entières, et si je me faisois un si grand scrupule de manquer ce peu
de dimanches? «Monseigneur, lui dis-je, vous savez que Dieu a bien
voulu nous abandonner six jours des sept que chaque semaine contient,
mais qu'il s'est réservé le septième, afin que nous le lui
consacrions. Vous y obéissez tout le premier, Monseigneur, avec
beaucoup d'exactitude; trouvez bon que j'en use de même.» Il ne
résista pas, et me recommanda seulement de ne pas manquer du moins à
revenir. Je le fis, et un exprès m'ayant été dépêché sept semaines
après, savoir le mercredi 11e avril, par M. le marquis de Ruvigny,
pour me rendre auprès de lui et de monsieur l'envoyé extraordinaire
Savile[166] (dont le dernier avoit reçu du roi son maître l'ordre de
mon installation), je fis voir ma dépêche à M. de Montausier, mais en
lui déclarant que j'avois résolu de prier M. de Ruvigny de m'obtenir
un délai de quinze jours, jusqu'à ce que j'eusse achevé ce qui me
restoit à faire à Saint-Germain. «Ne faites point cela, me dit
obligeamment M. de Montausier; jusqu'ici je n'avois point laissé
sortir ma cassette d'auprès de moi, et c'est pour cela que je vous
avois demandé de venir demeurer ici. Mais je me fie entièrement en
vous; emportez-la, mais gardez-la, je vous en prie, le moins que vous
pourrez.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  [166] Il eut peu de mois après le brevet d'ambassadeur, et était
  frère du marquis d'Halifax (_George Savile_). Il mourut à Paris
  en octobre ou novembre 1687, universellement regretté. (_Note de
  l'auteur._)

«Je reviens à M. le duc de Montausier, pour dire comment je sortis
d'affaires avec lui. Dès que je fus de retour à Paris (ce qui fut le
11e avril), je repris l'ouvrage auquel je n'avois pas encore mis la
dernière main, et dressai une grande table de trois pieds de haut sur
deux de large, où je rangeai les cinq colonnes mentionnées ci-dessus.
Au bout de chacune desquelles se voyoit le renvoi à tous mes six ou
sept mille petits papiers numérotés comme j'ai dit, ce qui fut fait en
deux ou trois jours, au bout desquels, savoir, le samedi 15e avril,
j'entrai à l'Académie, de quoi j'avertis aussitôt M. de Montausier
(savoir, le mercredi 19), lui témoignant que j'avois encore pour trois
ou quatre jours besoin de sa cassette avant que de la lui renvoyer,
sur quoi il me répondit ceci:

    Ce 21 avril 1679, à Saint-Germain.

«Puisque vous avez encore besoin du reste de cette semaine pour revoir
mes petits papiers que vous avez, employez-y ce temps-là, et après
que vous aurez fait, rapportez-les-moi vous-même; car par d'autres
voies, quand même ce seroit par l'hôtel de Rambouillet, ils pourroient
s'égarer, et vous comprendrez que je veux éviter bien cela. Je vous
prie donc d'y mettre la dernière main, et de me les apporter dès que
vous pourrez. Vous me ferez plaisir, et de croire que j'ai beaucoup de
considération pour vous.

    «MONTAUSIER.»

«Tout mon ouvrage étant prêt, et moi disposé à le rapporter à
Saint-Germain, selon le désir de M. de Montausier, je fus bien aise
d'aller la veille tout au soir.... rendre une visite à M. Claude,
faisant porter chez lui ma table pour lui en demander son avis. J'y
trouvai ma femme avec M. Tessereau, selon l'ordinaire de nos veillées,
car nous étions tous fort voisins. Je lus à M. Claude, après lui en
avoir fait un grand éloge, les neuf morceaux de M. de Montausier qu'on
a vu ci-dessus, et lui montrai ensuite ma table avec l'entière
distribution de tous mes petits papiers numérotés comme j'ai dit. Il
goûta fort le tout, et dit quelque chose en particulier à ma femme,
pendant que je continuois quelque discours à M. Tessereau sur un
éclaircissement qu'il m'avoit demandé; je ne sus donc rien, pour
l'heure, de ce que M. Claude et ma femme s'étoient dit; mais au sortir
de notre veillée, comme je reconduisois ma femme jusque chez nous,
accompagné de M. Tessereau: «Savez-vous bien, nous dit-elle, quel
jugement M. Claude m'a témoigné faire de ce que vous lui avez montré?»
Cela me fit un peu de peur, et sur ce qui lui en parut:
«Rassurez-vous, me dit-elle en continuant, voici ce qu'il m'en a dit:
Je trouve très-beau, aussi bien que fait votre mari, les préceptes de
M. de Montausier, mais j'aimerois cent fois mieux être auteur de la
table qui nous a été montrée. On trouvera fort aisément cent beaux
esprits capables de dresser des préceptes aussi judicieux et aussi
délicatement tournés que ceux qui sont dans les petits papiers que
nous avons vus, mais entre ces cent beaux esprits à peine en
trouvera-t-on deux capables de faire la table où ils sont si
artistement rangés. Votre mari montre par là qu'il a un esprit de
plan, et il n'y a rien de plus difficile à trouver qu'un esprit
capable de bien faire un plan.»

«Le lundi, 24 avril, j'allai trouver à Saint-Germain M. le duc de
Montausier, à qui je fis rapporter sa cassette, et lui montrai ma
table. Il m'en parut agréablement surpris et étant en peine si mon
dessein étoit de lui laisser cette pièce si enjolivée de divers traits
faits à plaisir, et dont l'écriture étoit fort peinte: «Mais, me
dit-il, est-ce pour moi cela?--Si vous ne le trouvez pas indigne de
vous, Monseigneur, lui dis-je; vous pouvez bien juger que je ne puis
pas avoir d'autre dessein que de vous le laisser; aussi bien

    _Tua sunt hæc opera tanta_;

et sans les excellentes matières que vous m'avez fournies, je n'aurois
pas pu faire la pièce que vous voyez et qui a le bonheur de ne vous
pas déplaire.--Vous faites bien de l'honneur, reprit M. de Montausier,
à ce que vous appelez mes matières, et je ne fais que rendre justice à
la forme que vous leur avez donnée.» Il me mena dîner avec lui, et
s'étant un peu arrêté dans son cabinet avec son secrétaire, il rentra
bientôt dans sa chambre où je l'attendois pour prendre congé de lui.
Il me renouvela encore ses remercîmens, qu'il accompagna d'une tendre
embrassade, et me reconduisant jusqu'à son anti-chambre: «Mon
secrétaire, me dit-il en me quittant, vous dira encore deux mots de ma
part dans ce passage.» Effectivement le sieur.... comme voulant aussi
me dire adieu, me mit en main un morceau de papier assez gros, qu'il
me dit avoir ordre de me donner, et j'y trouvai 39 louis d'or, sur
l'imparité desquels je ne pus m'empêcher de faire quelque réflexion
suspecte. Je ne m'explique point autrement ici sur la matière; mais on
ne me mettra jamais dans l'esprit qu'une personne comme M. le duc de
Montausier, voulant faire une reconnoissance dans toutes les formes,
se soit fixé à 39 louis d'or; le droit du jeu, tout au moins, seroit
de dire qu'il y avoit eu ordre pour 40. Mais je suis persuadé que
comme du vu et du su de M. de Montausier, j'avois employé cinquante
jours entiers à mon ouvrage, son dessein n'avoit pas été autre que de
me compter mes journées sur le pied d'un louis d'or chacune.»



IX.

_Lettres inédites du duc de Montausier._


I.

    De Rouen, ce 26e aoust[167].

    «Monsieur,

«Nous auons porté ce matin, M. de la Galissonnière et moy, le code au
parlement de Normandie. Tout s'y est si bien passé qu'on n'a pas eu
besoing de la prolongation du parlement; mais comme M. de la
Galissonnière vous en rend compte particulièrement, je ne vous
importuneray pas d'auantage, et n'aiouteray qu'une chose qu'il oublîra
peut estre à vous dire, qui est qu'il a fait un discours merueilleux
où les louanges du roy et les vostres ont esté publiées de bonne
grâce. Je suis,

  Monsieur,

    vostre tres-humble et tres-affectionné
    seruiteur,

    «MONTAUSIER.»

  [167] Cette lettre est tirée de la correspondance du chancelier
  Séguier (Bibliothèque impér.), auquel elle est adressée.


II.

«Je vous rends très-humbles grâces, madame, de la bonté que vous auez
de vouloir aller loger à l'hôtel de Rambouillet, car en cela vous me
faites une faueur particulière, que je reçois comme une des plus
grandes marques que vous puissiez me donner de l'honneur de vostre
amitié, et vous sauez que c'est la chose du monde à laquelle je suis
le plus sensible. Non-seulement vous vous seruirez s'il vous plaît de
tout le grand appartement, mais de toute la maison et pour toute
l'année, si vous estes bien aise de m'obliger, comme je l'ay toujours
si bien connu en autre chose. Vous trouverez tout prest, madame, quand
vous voudrez y aller, la chambre bleuë sera meublée, les cabinets et
tout le reste, et vous n'aurez besoin d'y faire porter aucuns meubles,
car il y en a de reste à l'hôtel de Rambouillet, si ce n'est que vous
crussiez ne vous trouver pas si bien dans un autre lit que dans le
vôtre. Mais si vous n'auez nul scrupule là-dessus, songez, madame,
qu'en vous seruant de tout ce qui est à moy, vous augmenterez de
beaucoup la grâce que vous me voulez faire. Je vous supplie
très-humblement d'en estre bien persuadée, et de ne vous mettre point
en peine de savoir si Mme de Montespan a envie d'y aller, car elle n'y
songe pas. J'ay déia de l'impatience d'auoir l'honneur d'estre vôtre
hoste, et je vous conjure de faire en sorte que vous ne m'ayez pas
donné une espérance vaine, puisque vous ne pouvez pas douter, madame,
que ce ne fut une mortification pour moy, qui vous honore, qui vous
respecte, et si vous me permettez de vous le dire, qui vous aime avec
plus de tendresse que personne du monde.

    «Ce 22 juin 1675, à Saint Germain en Laye[168].

    «MONTAUSIER.»


FIN DE L'APPENDICE.

  [168] Cette lettre s'adresse probablement à Mme de Sablé. Le
  portefeuille de Vallant (Biblioth. impér.), d'où je l'ai tirée,
  en contient deux autres que je supprime à cause de leur peu
  d'intérêt.



TABLE DES MATIÈRES.


                                                                  Pages.

  AVANT-PROPOS                                                         V

  LIVRE I.

  1607-1635.

  La maison de Sainte-Maure.--Premières années du marquis
  de Montausier et du marquis de Salles.--L'école de
  Sedan.--Montausier part pour l'Italie.--Son frère le rejoint
  à Casal.--Campagne de 1631.--Relations littéraires du
  marquis de Salles.--L'hôtel de Rambouillet.--Le marquis
  de Salles en Lorraine.--Montausier et Mme Aubry.--Le
  marquis de Salles part pour l'Allemagne.--Guerre de la
  Valteline.--Mort du marquis de Montausier.                           1

  LIVRE II.

  1635-1649.

  Continuation de la guerre d'Allemagne.--Exploits de
  Montausier.--Il est nommé maréchal de camp et gouverneur de
  la haute Alsace.--La guirlande de Julie.--Montausier
  prisonnier en Allemagne.--Il embrasse la religion
  catholique.--Son mariage.--Montausier à Dunkerque.--Il part
  pour l'Angoumois.--Sa belle conduite pendant la Fronde.             42

  LIVRE III.

  1649-1660.

  Montausier et Balzac.--Séjour de la cour à Angoulême.--Seconde
  période de la Fronde.--Campagne de Saintonge et premiers succès
  de Montausier.--Prise de Saintes et de Taillebourg.--Bataille
  de Montançais.--Retour de Mazarin.--Montausier s'établit à
  l'hôtel de Rambouillet.--Sa munificence envers les littérateurs
  pauvres.--Il apaise les troubles du couvent d'Yères.--Louis XIV
  en Saintonge.--Traité des Pyrénées.--Maladie de Mlle de
  Montausier.--Retour de Montausier à Paris.                          80

  LIVRE IV.

  1660-1668.

  Mme de Montausier est nommée gouvernante des enfants de
  France.--Mort de la comtesse de Maure.--Montausier obtient
  le gouvernement de Normandie.--Mlle de Montausier
  épouse le comte de Crussol.--Louis XIV accorde à Montausier
  des lettres de duc et pair.--La duchesse de Montausier
  succède à Mme de Navailles comme dame d'honneur.--Mort
  de Mme de Rambouillet.--Campagne de Franche-Comté.--La
  peste à Rouen.                                                     120

  LIVRE V.

  1668-1674.

  Montausier est nommé gouverneur du dauphin.--Le marquis
  de Montespan insulte la duchesse de Montausier.--Maladie
  et mort de la duchesse.--Fléchier.--Travaux de Montausier,
  de Bossuet et de Huet.--Campagne de Hollande. Montausier
  présente au Dauphin ses maximes chrétiennes et politiques.         151

  LIVRE VI.

  1674-1690.

  Montausier accusé présente au roi son apologie.--Conduite du
  duc à l'égard de Mme de Montespan.--Mort de Conrart.--Mlles
  de Grignan.--Travaux pour l'éducation du dauphin.--Mariage
  du prince et retraite de Montausier.--Prise de
  Strasbourg.--Montausier rompt avec son gendre.--Le prince
  de Condé les réconcilie.--Prise de Philisbourg.--Mariage
  de Mlle d'Alerac.--Seconde rupture avec le duc d'Uzès.--Mort
  de Montausier.                                                     190

  APPENDICE.

     I. Anecdotes sur le duc de Montausier.                          229

    II. Épître de M. le duc de Montausier, gouverneur de l'Alsace,
        à Mlles de Rambouillet, de Clermont, de Mézières et
        Paulet.                                                      231

   III. Déclaration du marquis de Montausier au sujet de sa
        conversion.                                                  239

    IV. Épître de M. le Prince à Mme de Montausier.                  241

     V. Note de Saint-Simon sur le duc et la duchesse de
        Montausier.                                                  244

    VI. Apologie du duc de Montausier.                               249

   VII. Fragments du livre des Maximes chrétiennes et politiques.    259

  VIII. Extrait des Mémoires de Jean Rou.                            266

    IX. Lettres inédites du duc de Montausier.                       279


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.


Paris.--Imprimé par E. THUNOT et Ce, rue Racine, 26.



ERRATA.


    Pages.      Lignes.      _Au lieu de_:      _Lisez_:

      2,          18,        la marquise,     Marguerite.
     36,          15,        lignes grises,   ligues grises.
     68,        2 et 9,      Condé,           Enghien.
     84,          14,        s'en assurer,    l'en assurer.
    157,          15,        du gouverneur,   de gouverneur.
    208,          13,        parti,           pacte.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV - Montausier, sa vie et son temps" ***

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