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Title: Le tour du monde en quatre-vingts jours
Author: Verne, Jules, 1828-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le tour du monde en quatre-vingts jours" ***

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Jules Verne

LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS

(1873)



Table des matières


I DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT
L'UN COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE

II OÙ PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL

III OÙ S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER À PHILEAS FOGG

IV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE

V DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES

VI DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME

VII QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN
MATIÈRE DE POLICE

VIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NE
CONVIENDRAIT

IX OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS
DE PHILEAS FOGG

X OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SA
CHAUSSURE

XI OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE À UN PRIX FABULEUX

XII OÙ PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT À TRAVERS LES FORÊTS
DE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

XIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE
SOURIT AUX AUDACIEUX

XIV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉE DU GANGE
SANS MÊME SONGER À LA VOIR

XV OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÈGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE
LIVRES

XVI OÙ FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI
PARLE

XVII OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DE
SINGAPORE À HONG-KONG

XVIII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CÔTÉ,
VA À SES AFFAIRES

XIX OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT À SON MAÎTRE, ET CE QUI
S'ENSUIT

XX DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG

XXI OÙ LE PATRON DE LA «_Tankadère_» RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE
DEUX CENTS LIVRES

XXII OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENT
D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE

XXIII DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT

XXIV PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE DE L'OCÉAN PACIFIQUE

XXV OÙ L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING

XXVI DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE

XXVII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES À
L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE

XXVIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR À FAIRE ENTENDRE LE
LANGAGE DE LA RAISON

XXIX OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT
QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION

XXX DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR

XXXI DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT LES INTÉRÊTS
DE PHILEAS FOGG

XXXII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA
MAUVAISE CHANCE

XXXIII OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE À LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES

XXXIV QUI PROCURE À PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTS
ATROCE, MAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT

XXXV DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RÉPÉTER DEUX FOIS L'ORDRE
QUE SON MAÎTRE LUI DONNE

XXXVI DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHÉ

XXXVII DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN GAGNÉ À FAIRE
CE TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR



I

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT L'UN
COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE


En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row,
Burlington Gardens--maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814--,
était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus
singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'il
semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.

À l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait
donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait rien,
sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen
de la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron--par la tête, car il était
irréprochable quant aux pieds--, mais un Byron à moustaches et à
favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On ne
l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des
comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient
jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne
figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais
retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn, ni
à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Banc
de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il n'était ni
industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait
partie ni de l'_Institution royale de la Grande-Bretagne_, ni de
l'_Institution de Londres_, ni de l'_Institution des Artisans_, ni de
l'_Institution Russell_, ni de l'_Institution littéraire de l'Ouest_, ni de
l'_Institution du Droit_, ni de cette _Institution des Arts et des Sciences
réunis_, qui est placée sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majesté.
Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent
dans la capitale de l'Angleterre, depuis la _Société de l'Armonica_
jusqu'à la _Société entomologique_, fondée principalement dans le but de
détruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

À qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi
les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur
la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit
ouvert. De là une certaine «surface», due à ce que ses chèques étaient
régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant
invariablement créditeur.

Ce Phileas Fogg était-il riche? Incontestablement. Mais comment il avait
fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr.
Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre.
En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où
il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il
l'apportait silencieusement et même anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi
peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il était
silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait était
si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination,
mécontente, cherchait au-delà.

Avait-il voyagé? C'était probable, car personne ne possédait mieux que
lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parût
avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs
et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club
au sujet des voyageurs perdus ou égarés; il indiquait les vraies
probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées
par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les
justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout,--en esprit,
tout au moins.

Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années,
Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur de
le connaître un peu plus que les autres attestaient que--si ce n'est sur
ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au
club--personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul
passe-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. À ce jeu du
silence, si bien approprié à sa nature, il gagnait souvent, mais ses
gains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme
importante à son budget de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer,
Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était
pour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sans
mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à son
caractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants,--ce qui peut
arriver aux gens les plus honnêtes,--ni parents ni amis,--ce qui est
plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de
Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il
n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans la même
salle, à la même table, ne traitant point ses collègues, n'invitant
aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuit
précis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club
tient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures,
il en passait dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'il
s'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement,
d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie, ou sur
la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme à
vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge.
S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines, le garde-manger,
l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient à sa
table leurs succulentes réserves; c'étaient les domestiques du club,
graves personnages en habit noir, chaussés de souliers à semelles de
molleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur un
admirable linge en toile de Saxe; c'étaient les cristaux à moule perdu
du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé de
cannelle, de capillaire et de cinnamome; c'était enfin la glace du
club--glace venue à grands frais des lacs d'Amérique--qui entretenait
ses boissons dans un satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut
convenir que l'excentricité a du bon!

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un
extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du
locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg
exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité
extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné
son congé à James Forster--ce garçon s'étant rendu coupable de lui avoir
apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit
au lieu de quatre-vingt-six--, et il attendait son successeur, qui
devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds
rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées sur
les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguille
de la pendule,--appareil compliqué qui indiquait les heures, les
minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. À onze
heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne
habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait
Phileas Fogg.

James Forster, le congédié, apparut.

«Le nouveau domestique», dit-il.

Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.

«Vous êtes Français et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.

--Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean
Passepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude
naturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,
monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été
chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme
Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenu
professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et,
en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même dans
mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai
quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis
valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant
appris que M. Phileas Fogg était l'homme le plus exact et le plus
sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec
l'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de
Passepartout...

--Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m'êtes
recommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous
connaissez mes conditions?

--Oui, monsieur.

--Bien. Quelle heure avez-vous?

--Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant des
profondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.

--Vous retardez, dit Mr. Fogg.

--Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.

--Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater
l'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin,
ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service.»

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le
plaça sur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter
une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois:
c'était son nouveau maître qui sortait; puis une seconde fois: c'était
son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.



II

OÙ PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL


«Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu
chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître!»

Il convient de dire ici que les «bonshommes» de Mme Tussaud sont des
figures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque
vraiment que la parole.

Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas Fogg,
Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examiné son futur
maître. C'était un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble
et belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger embonpoint, blond
de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes,
figure plutôt pâle que colorée, dents magnifiques. Il paraissait
posséder au plus haut degré ce que les physionomistes appellent «le
repos dans l'action», faculté commune à tous ceux qui font plus de
besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupière
immobile, c'était le type achevé de ces Anglais à sang-froid qui se
rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica
Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude un peu
académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman
donnait l'idée d'un être bien équilibré dans toutes ses parties,
justement pondéré, aussi parfait qu'un chronomètre de Leroy ou de
Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas Fogg était l'exactitude
personnifiée, ce qui se voyait clairement à «l'expression de ses pieds
et de ses mains», car chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les
membres eux-mêmes sont des organes expressifs des passions.

Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais
pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs
mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par
le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se
permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé.
C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à
temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul et pour ainsi dire en
dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut
faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne
se frottait à personne.

Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq
ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait à Londres le métier de
valet de chambre, il avait cherché vainement un maître auquel il pût
s'attacher.

Passepartout n'était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les
épaules hautes, le nez au vent, le regard assuré, l'oeil sec, ne sont
que d'impudents drôles. Non. Passepartout était un brave garçon, de
physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à
goûter ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces bonnes
têtes rondes que l'on aime à voir sur les épaules d'un ami. Il avait les
yeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu'il pût
lui-même voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille
forte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force herculéenne
que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Ses
cheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquité
connaissaient dix-huit façons d'arranger la chevelure de Minerve,
Passepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne: trois
coups de démêloir, et il était coiffé.

De dire si le caractère expansif de ce garçon s'accorderait avec celui
de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus élémentaire ne permet
pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement exact qu'il
fallait à son maître? On ne le verrait qu'à l'user. Après avoir eu, on
le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant
entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale des
gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le
sort l'avait mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il
avait fait dix maisons. Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureur
d'aventures ou coureur de pays,--ce qui ne pouvait plus convenir à
Passepartout. Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre du
Parlement, après avoir passé ses nuits dans les «oysters-rooms»
d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules des
policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son
maître, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal
reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg,
esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce
gentleman. Un personnage dont l'existence était si régulière, qui ne
découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pas
même un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admis
dans les circonstances que l'on sait.

Passepartout--onze heures et demie étant sonnées--se trouvait donc seul
dans la maison de Saville-row. Aussitôt il en commença l'inspection. Il
la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère,
puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fit
l'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille éclairée
et chauffée au gaz, car l'hydrogène carburé y suffisait à tous les
besoins de lumière et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au
second étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui convint. Des
timbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en
communication avec les appartements de l'entresol et du premier étage.
Sur la cheminée, une pendule électrique correspondait avec la pendule de
la chambre à coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au
même instant, la même seconde.

«Cela me va, cela me va!» se dit Passepartout.

Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus de la
pendule. C'était le programme du service quotidien. Il
comprenait--depuis huit heures du matin, heure réglementaire à laquelle
se levait Phileas Fogg, jusqu'à onze heures et demie, heure à laquelle
il quittait sa maison pour aller déjeuner au Reform-Club--tous les
détails du service, le thé et les rôties de huit heures vingt-trois,
l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix
heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin à
minuit--heure à laquelle se couchait le méthodique gentleman--, tout
était noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une joie de méditer
ce programme et d'en graver les divers articles dans son esprit.

Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée et
merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un
numéro d'ordre reproduit sur un registre d'entrée et de sortie,
indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient
être tour à tour portés. Même réglementation pour les chaussures.

En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait être le temple du
désordre à l'époque de l'illustre mais dissipé Sheridan--, ameublement
confortable, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de
livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg, puisque le
Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques, l'une consacrée
aux lettres, l'autre au droit et à la politique. Dans la chambre à
coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction
défendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes dans la
maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dénotait les
habitudes les plus pacifiques.

Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les
mains, sa large figure s'épanouit, et il répéta joyeusement:

«Cela me va! voilà mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr.
Fogg et moi! Un homme casanier et régulier! Une véritable mécanique! Eh
bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique!»



III

OÙ S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER À PHILEAS FOGG



Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et
demie, et, après avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied
droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied
gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice,
élevé dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions à bâtir.

Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuf
fenêtres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par
l'automne. Là, il prit place à la table habituelle où son couvert
l'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'oeuvre, d'un poisson
bouilli relevé d'une «reading sauce» de premier choix, d'un roastbeef
écarlate agrémenté de condiments «mushroom», d'un gâteau farci de tiges
de rhubarbe et de groseilles vertes, d'un morceau de chester,--le tout
arrosé de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli
pour l'office du Reform-Club.

À midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand
salon, somptueuse pièce, ornée de peintures richement encadrées. Là, un
domestique lui remit le _Times_ non coupé, dont Phileas Fogg opéra le
laborieux dépliage avec une sûreté de main qui dénotait une grande
habitude de cette difficile opération. La lecture de ce journal occupa
Phileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq, et celle du
Standard--qui lui succéda--dura jusqu'au dîner. Ce repas s'accomplit
dans les mêmes conditions que le déjeuner, avec adjonction de «royal
british sauce».

À six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et
s'absorba dans la lecture du _Morning Chronicle_.

Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur
entrée et s'approchaient de la cheminée, où brûlait un feu de houille.
C'étaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui
enragés joueurs de whist: l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John
Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier
Ralph, un des administrateurs de la Banque d'Angleterre,--personnages
riches et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses membres les
sommités de l'industrie et de la finance.

«Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en est cette affaire de
vol?

--Eh bien, répondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent.

--J'espère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main
sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont
été envoyés en Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports
d'embarquement et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur de
leur échapper.

--Mais on a donc le signalement du voleur? demanda Andrew Stuart.

--D'abord, ce n'est pas un voleur, répondit sérieusement Gauthier Ralph.

--Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustrait
cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs)?

--Non, répondit Gauthier Ralph.

--C'est donc un industriel? dit John Sullivan.

--Le _Morning Chronicle_ assure que c'est un gentleman.»

Celui qui fit cette réponse n'était autre que Phileas Fogg, dont la tête
émergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps,
Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.

Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Uni
discutaient avec ardeur, s'était accompli trois jours auparavant, le 29
septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'énorme somme de
cinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du caissier
principal de la Banque d'Angleterre.

À qui s'étonnait qu'un tel vol eût pu s'accomplir aussi facilement, le
sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre qu'à ce moment
même, le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois
shillings six pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.

Mais il convient de faire observer ici--ce qui rend le fait plus
explicable--que cet admirable établissement de «Bank of England» paraît
se soucier extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, point
d'invalides, point de grillages! L'or, l'argent, les billets sont
exposés librement et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne
saurait mettre en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Un
des meilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci: Dans
une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la
curiosité de voir de plus près un lingot d'or pesant sept à huit livres,
qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier; il prit ce lingot,
l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si bien que le
lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor obscur,
et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place, sans que le
caissier eût seulement levé la tête.

Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi.
La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge,
posée au-dessus du «drawing-office», sonna à cinq heures la fermeture
des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer
cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.

Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des «détectives», choisis
parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à
Liverpool, à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New York, etc.,
avec promesse, en cas de succès, d'une prime de deux mille livres (50
000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendant
les renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement commencée,
ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement tous les
voyageurs en arrivée ou en partance.

Or, précisément, ainsi que le disait le _Morning Chronicle_, on avait lieu
de supposer que l'auteur du vol ne faisait partie d'aucune des sociétés
de voleurs d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un
gentleman bien mis, de bonnes manières, l'air distingué, avait été
remarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre du
vol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement
de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à tous les
détectives du Royaume-Uni et du continent quelques bons esprits--et
Gauthier Ralph était du nombre--se croyaient donc fondés à espérer que
le voleur n'échapperait pas.

Comme on le pense, ce fait était à l'ordre du jour à Londres et dans
toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les
probabilités du succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera
donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même question,
d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait
parmi eux.

L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des
recherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrement
aiguiser le zèle et l'intelligence des agents. Mais son collègue, Andrew
Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion continua
donc entre les gentlemen, qui s'étaient assis à une table de whist,
Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu,
les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation
interrompue reprenait de plus belle.

«Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du
voleur, qui ne peut manquer d'être un habile homme!

--Allons donc! répondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel il
puisse se réfugier.

--Par exemple!

--Où voulez-vous qu'il aille?

--Je n'en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre
est assez vaste.

--Elle l'était autrefois...», dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis: «À vous
de couper, monsieur», ajouta-t-il en présentant les cartes à Thomas
Flanagan.

La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt Andrew Stuart
la reprenait, disant:

«Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminué, par hasard?

--Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La
terre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vite
qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nous
occupons, rendra les recherches plus rapides.

--Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur!

--À vous de jouer, monsieur Stuart!» dit Phileas Fogg.

Mais l'incrédule Stuart n'était pas convaincu, et, la partie achevée:

«Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une
manière plaisante de dire que la terre a diminué! Ainsi parce qu'on en
fait maintenant le tour en trois mois...

--En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.

--En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours, depuis
que la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le
«Great-Indian peninsular railway», et voici le calcul établi par le
_Morning Chronicle_:

  De Londres à Suez par le Mont-Cenis
     et Brindisi, railways et paquebots:          7 jours.
  De Suez à Bombay, paquebot:                    13 jours.
  De Bombay à Calcutta, railway:                  3 jours.
  De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot:     13 jours.
  De Hong-Kong à Yokohama (Japon), paquebot:      6 jours.
  De Yokohama à San Francisco, paquebot:         22 jours.
  De San Francisco New York, rail-road:           7 jours.
  De New York à Londres, paquebot et railway:     9 jours.
                           Total:                80 jours.

--Oui, quatre-vingts jours! s'écria, Andrew Stuart, qui par inattention,
coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents
contraires, les naufrages, les déraillements, etc.

--Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette
fois, la discussion ne respectait plus le whist.

--Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails! s'écria Andrew
Stuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les
voyageurs!

--Tout compris», répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta:
«Deux atouts maîtres.»

Andrew Stuart, à qui c'était le tour de «faire», ramassa les cartes en
disant:

«Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la
pratique...

--Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.

--Je voudrais bien vous y voir.

--Il ne tient qu'à vous. Partons ensemble.

--Le Ciel m'en préserve! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre
mille livres (100 000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est
impossible.

--Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.

--Eh bien, faites-le donc!

--Le tour du monde en quatre-vingts jours?

--Oui.

--Je le veux bien.

--Quand?

--Tout de suite.

--C'est de la folie! s'écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de
l'insistance de son partenaire. Tenez! jouons plutôt.

--Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne.»

Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fébrile; puis, tout à coup,
les posant sur la table:

«Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille
livres!...

--Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.

--Quand je dis: je parie, répondit Andrew Stuart, c'est toujours
sérieux.

--Soit!» dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues:

«J'ai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les
risquerai volontiers...

--Vingt mille livres! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un
retard imprévu peut vous faire perdre!

--L'imprévu n'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.

--Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calculé que
comme un minimum de temps!

--Un minimum bien employé suffit à tout.

--Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des
railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer!

--Je sauterai mathématiquement.

--C'est une plaisanterie!

--Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi
sérieuse qu'un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres
contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts
jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille
deux cents minutes. Acceptez-vous?

--Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan
et Ralph, après s'être entendus.

--Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures
quarante-cinq. Je le prendrai.

--Ce soir même? demanda Stuart.

--Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant
un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je
devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le
samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi
les vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baring
frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs.--Voici un
chèque de pareille somme.»

Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les six
co-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait certainement
pas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille livres--la
moitié de sa fortune--que parce qu'il prévoyait qu'il pourrait avoir à
dépenser l'autre pour mener à bien ce difficile, pour ne pas dire
inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient
émus, non pas à cause de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se
faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.

Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist
afin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.

«Je suis toujours prêt!» répondit cet impassible gentleman, et donnant
les cartes:

«Je retourne carreau, dit-il. À vous de jouer, monsieur Stuart.»



IV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE



À sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine
de guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta
le Reform-Club. À sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa
maison et rentrait chez lui.

Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut
assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparaître à
cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne
devait rentrer qu'à minuit précis.

Phileas Fogg était tout d'abord monté à sa chambre, puis il appela:

«Passepartout.»

Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Ce
n'était pas l'heure.

«Passepartout», reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.

Passepartout se montra.

«C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.

--Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.

--Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche.
Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais.»

Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il était
évident qu'il avait mal entendu.

«Monsieur se déplace? demanda-t-il.

--Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde.»

Passepartout, l'oeil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil
surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous
les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.

«Le tour du monde! murmura-t-il.

--En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un
instant à perdre.

--Mais les malles?... dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa
tête de droite et de gauche.

--Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de
laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route.
Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de
bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez.»

Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de
Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une
phrase assez vulgaire de son pays:

«Ah! bien se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester
tranquille!...»

Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde en
quatre-vingts jours! Avait-il affaire à un fou? Non... C'était une
plaisanterie? On allait à Douvres, bien. À Calais, soit. Après tout,
cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq
ans, n'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être même irait-on
jusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale.
Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s'arrêterait
là... Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai qu'il partait,
qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier jusqu'alors!

À huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait
sa garde-robe et celle de son maître; puis, l'esprit encore troublé, il
quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit
Mr. Fogg.

Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le _Bradshaw's continental
railway steam transit and general guide_, qui devait lui fournir toutes
les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains de
Passepartout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles
bank-notes qui ont cours dans tous les pays.

«Vous n'avez rien oublié? demanda-t-il.

--Rien, monsieur.

--Mon mackintosh et ma couverture?

--Les voici.

--Bien, prenez ce sac.»

Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.

«Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000
F).»

Le sac faillit s'échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt
mille livres eussent été en or et pesé considérablement.

Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut
fermée à double tour.

Une station de voitures se trouvait à l'extrémité de Saville-row.
Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea
rapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des
embranchements du South-Eastern-railway.

À huit heures vingt, le cab s'arrêta devant la grille de la gare.
Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.

En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds
nus dans la boue, coiffée d'un chapeau dépenaillé auquel pendait une
plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr.
Fogg et lui demanda l'aumône.

Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner au
whist, et, les présentant à la mendiante:

«Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir
rencontrée!»

Puis il passa.

Passepartout eut comme une sensation d'humidité autour de la prunelle.
Son maître avait fait un pas dans son coeur.

Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là,
Phileas Fogg donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de
première classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq
collègues du Reform-Club.

«Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur un
passeport que j'emporte à cet effet vous permettront, au retour, de
contrôler mon itinéraire.

--Oh! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile.
Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman!

--Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.

--Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu?... fit observer Andrew
Stuart.

--Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre
1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir,
messieurs.»

À huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place
dans le même compartiment. À huit heures quarante-cinq, un coup de
sifflet retentit, et le train se mit en marche.

La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté
dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait
machinalement contre lui le sac aux bank-notes.

Mais le train n'avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait un
véritable cri de désespoir!

«Qu'avez-vous? demanda Mr. Fogg.

--Il y a... que... dans ma précipitation... mon trouble... j'ai
oublié...

--Quoi?

--D'éteindre le bec de gaz de ma chambre!

--Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre
compte!»



V

DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES



Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute, du
grand retentissement qu'allait provoquer son départ. La nouvelle du pari
se répandit d'abord dans le Reform-Club, et produisit une véritable
émotion parmi les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cette
émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au
public de Londres et de tout le Royaume-Uni.

Cette «question du tour du monde» fut commentée, discutée, disséquée,
avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle
affaire de l'_Alabama_. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les
autres--et ils formèrent bientôt une majorité considérable--se
prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement qu'en
théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de
communication actuellement en usage, ce n'était pas seulement
impossible, c'était insensé!

Le _Times_, le _Standard_, l'_Evening Star_, le _Morning Chronicle_, et
vingt autres journaux de grande publicité, se déclarèrent contre Mr.
Fogg. Seul, le _Daily Telegraph_ le soutint dans une certaine mesure.
Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et ses
collègues du Reform-Club furent blâmés d'avoir tenu ce pari, qui
accusait un affaiblissement dans les facultés mentales de son auteur.

Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, parurent sur la
question. On sait l'intérêt que l'on porte en Angleterre à tout ce qui
touche à la géographie. Aussi n'était-il pas un lecteur, à quelque
classe qu'il appartînt, qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas de
Phileas Fogg.

Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux--les femmes
principalement--furent pour lui, surtout quand l'_Illustrated London News_
eut publié son portrait d'après sa photographie déposée aux archives du
Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire: «Hé! hé! pourquoi pas,
après tout? On a vu des choses plus extraordinaires!» C'étaient surtout
les lecteurs du _Daily Telegraph_. Mais on sentit bientôt que ce journal
lui-même commençait à faiblir.

En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la
Société royale de géographie. Il traita la question à tous les points de
vue, et démontra clairement la folie de l'entreprise. D'après cet
article, tout était contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstacles
de la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre une
concordance miraculeuse des heures de départ et d'arrivée, concordance
qui n'existait pas, qui ne pouvait pas exister. À la rigueur, et en
Europe, où il s'agit de parcours d'une longueur relativement médiocre,
on peut compter sur l'arrivée des trains à heure fixe; mais quand ils
emploient trois jours à traverser l'Inde, sept jours à traverser les
États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments d'un tel
problème? Et les accidents de machine, les déraillements, les
rencontres, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges, est-ce que
tout n'était pas contre Phileas Fogg? Sur les paquebots, ne se
trouverait-il pas, pendant l'hiver, à la merci des coups de vent ou des
brouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes
transocéaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours? Or, il
suffisait d'un retard, un seul, pour que la chaîne de communications fût
irréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de
quelques heures, le départ d'un paquebot, il serait forcé d'attendre le
paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis
irrévocablement.

L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent,
et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.

Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du gentleman,
d'importantes affaires s'étaient engagées sur «l'aléa» de son
entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, monde
plus intelligent, plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans le
tempérament anglais. Aussi, non seulement les divers membres du
Reform-Club établirent-ils des paris considérables pour ou contre
Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas
Fogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook. On
en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur la
place de Londres. On demandait, on offrait du «Phileas Fogg» ferme ou à
prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après son
départ, après l'article du Bulletin de la Société de géographie, les
offres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit par
paquets. Pris d'abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à vingt,
à cinquante, à cent!

Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale.
L'honorable gentleman, cloué sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour
pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans! et il paria cinq mille
livres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps
que la sottise du projet, on lui en démontrait l'inutilité, il se
contentait de répondre: «Si la chose est faisable, il est bon que ce
soit un Anglais qui le premier l'ait faite!»

Or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plus
en plus; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui; on ne
le prenait plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre un, quand, sept
jours après son départ, un incident, complètement inattendu, fit qu'on
ne le prit plus du tout.

En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur de
la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsi
conçue:

     «Suez à Londres.

     «Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.

     «Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat
     d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).

                                «Fix, détective.»

L'effet de cette dépêche fut immédiat. L'honorable gentleman disparut
pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au
Reform-Club avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle
reproduisait trait pour trait l'homme dont le signalement avait été
fourni par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg
avait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut
évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du monde et
l'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but que de dépister
les agents de la police anglaise.



VI

DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME



Voici dans quelles circonstances avait été lancée cette dépêche
concernant le sieur Phileas Fogg.

Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, à Suez,
le paquebot _Mongolia_, de la Compagnie péninsulaire et orientale, steamer
en fer à hélice et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes et
possédant une force nominale de cinq cents chevaux. Le _Mongolia_ faisait
régulièrement les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez.
C'était un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses
réglementaires, soit dix milles à l'heure entre Brindisi et Suez, et
neuf milles cinquante-trois centièmes entre Suez et Bombay, il les avait
toujours dépassées.

En attendant l'arrivée du _Mongolia_, deux hommes se promenaient sur le
quai au milieu de la foule d'indigènes et d'étrangers qui affluent dans
cette ville, naguère une bourgade, à laquelle la grande oeuvre de M. de
Lesseps assure un avenir considérable.

De ces deux hommes, l'un était l'agent consulaire du Royaume-Uni, établi
à Suez, qui--en dépit des fâcheux pronostics du gouvernement britannique
et des sinistres prédictions de l'ingénieur Stephenson--voyait chaque
jour des navires anglais traverser ce canal, abrégeant ainsi de moitié
l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le cap de
Bonne-Espérance.

L'autre était un petit homme maigre, de figure assez intelligente,
nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses muscles
sourciliers. À travers ses longs cils brillait un oeil très vif, mais
dont il savait à volonté éteindre l'ardeur. En ce moment, il donnait
certaines marques d'impatience, allant, venant, ne pouvant tenir en
place.

Cet homme se nommait Fix, et c'était un de ces «détectives» ou agents de
police anglais, qui avaient été envoyés dans les divers ports, après le
vol commis à la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le
plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si l'un
d'eux lui semblait suspect, le «filer» en attendant un mandat
d'arrestation.

Précisément, depuis deux jours, Fix avait reçu du directeur de la police
métropolitaine le signalement de l'auteur présumé du vol. C'était celui
de ce personnage distingué et bien mis que l'on avait observé dans la
salle des paiements de la Banque.

Le détective, très alléché évidemment par la forte prime promise en cas
de succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendre
l'arrivée du _Mongolia_.

«Et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour la dixième fois,
que ce bateau ne peut tarder?

--Non, monsieur Fix, répondit le consul. Il a été signalé hier au large
de Port-Saïd, et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas
pour un tel marcheur. Je vous répète que le _Mongolia_ a toujours gagné la
prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque
avance de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.

--Ce paquebot vient directement de Brindisi? demanda Fix.

--De Brindisi même, où il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il a
quitté samedi à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut
tarder à arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le
signalement que vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme,
s'il est à bord du _Mongolia_.

--Monsieur le consul, répondit Fix, ces gens-là, on les sent plutôt
qu'on ne les reconnaît. C'est du flair qu'il faut avoir, et le flair est
comme un sens spécial auquel concourent l'ouïe, la vue et l'odorat. J'ai
arrêté dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur
soit à bord, je vous réponds qu'il ne me glissera pas entre les mains.

--Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol important.

--Un vol magnifique, répondit l'agent enthousiasmé. Cinquante-cinq mille
livres! Nous n'avons pas souvent de pareilles aubaines! Les voleurs
deviennent mesquins! La race des Sheppard s'étiole! On se fait pendre
maintenant pour quelques shillings!

--Monsieur Fix, répondit le consul, vous parlez d'une telle façon que je
vous souhaite vivement de réussir; mais, je vous le répète, dans les
conditions où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous
bien que, d'après le signalement que vous avez reçu, ce voleur ressemble
absolument à un honnête homme.

--Monsieur le consul, répondit dogmatiquement l'inspecteur de police,
les grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtes gens. Vous
comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n'ont qu'un parti
à prendre, c'est de rester probes, sans cela ils se feraient arrêter.
Les physionomies honnêtes, ce sont celles-là qu'il faut dévisager
surtout. Travail difficile, j'en conviens, et qui n'est plus du métier,
mais de l'art.»

On voit que ledit Fix ne manquait pas d'une certaine dose
d'amour-propre.

Cependant le quai s'animait peu à peu. Marins de diverses nationalités,
commerçants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L'arrivée du
paquebot était évidemment prochaine.

Le temps était assez beau, mais l'air froid, par ce vent d'est. Quelques
minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pâles rayons du
soleil. Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres s'allongeait
comme un bras sur la rade de Suez. À la surface de la mer Rouge
roulaient plusieurs bateaux de pêche ou de cabotage, dont quelques-uns
ont conservé dans leurs façons l'élégant gabarit de la galère antique.

Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une habitude de sa
profession, dévisageait les passants d'un rapide coup d'oeil.

Il était alors dix heures et demie.

«Mais il n'arrivera pas, ce paquebot! s'écria-t-il en entendant sonner
l'horloge du port.

--Il ne peut être éloigné, répondit le consul.

--Combien de temps stationnera-t-il à Suez? demanda Fix.

--Quatre heures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez à Aden, à
l'extrémité de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il
faut faire provision de combustible.

--Et de Suez, ce bateau va directement à Bombay? demanda Fix.

--Directement, sans rompre charge.

--Eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route et ce bateau, il
doit entrer dans son plan de débarquer à Suez, afin de gagner par une
autre voie les possessions hollandaises ou françaises de l'Asie. Il doit
bien savoir qu'il ne serait pas en sûreté dans l'Inde, qui est une terre
anglaise.

--À moins que ce ne soit un homme très fort, répondit le consul. Vous le
savez, un criminel anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il ne
le serait à l'étranger.»

Sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir à l'agent, le consul
regagna ses bureaux, situés à peu de distance. L'inspecteur de police
demeura seul, pris d'une impatience nerveuse, avec ce pressentiment
assez bizarre que son voleur devait se trouver à bord du _Mongolia_,--et
en vérité, si ce coquin avait quitté l'Angleterre avec l'intention de
gagner le Nouveau Monde, la route des Indes, moins surveillée ou plus
difficile à surveiller que celle de l'Atlantique, devait avoir obtenu sa
préférence.

Fix ne fut pas longtemps livré à ses réflexions. De vifs coups de
sifflet annoncèrent l'arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaix
et des fellahs se précipita vers le quai dans un tumulte un peu
inquiétant pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizaine
de canots se détachèrent de la rive et allèrent au-devant du _Mongolia_.

Bientôt on aperçut la gigantesque coque du _Mongolia_, passant entre les
rives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller
en rade, pendant que sa vapeur fusait à grand bruit par les tuyaux
d'échappement.

Les passagers étaient assez nombreux à bord. Quelques-uns restèrent sur
le spardeck à contempler le panorama pittoresque de la ville; mais la
plupart débarquèrent dans les canots qui étaient venus accoster le
_Mongolia_.

Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied à terre.

En ce moment, l'un d'eux s'approcha de lui, après avoir vigoureusement
repoussé les fellahs qui l'assaillaient de leurs offres de service, et
il lui demanda fort poliment s'il pouvait lui indiquer les bureaux de
l'agent consulaire anglais. Et en même temps ce passager présentait un
passeport sur lequel il désirait sans doute faire apposer le visa
britannique.

Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d'un rapide coup d'oeil, il
en lut le signalement.

Un mouvement involontaire faillit lui échapper. La feuille trembla dans
sa main. Le signalement libellé sur le passeport était identique à celui
qu'il avait reçu du directeur de la police métropolitaine.

«Ce passeport n'est pas le vôtre? dit-il au passager.

--Non, répondit celui-ci, c'est le passeport de mon maître.

--Et votre maître?

--Il est resté à bord.

--Mais, reprit l'agent, il faut qu'il se présente en personne aux
bureaux du consulat afin d'établir son identité.

--Quoi! cela est nécessaire?

--Indispensable.

--Et où sont ces bureaux?

--Là, au coin de la place, répondit l'inspecteur en indiquant une maison
éloignée de deux cents pas.

--Alors, je vais aller chercher mon maître, à qui pourtant cela ne
plaira guère de se déranger!»

Là-dessus, le passager salua Fix et retourna à bord du steamer.



VII

QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN MATIÈRE
DE POLICE



L'inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les
bureaux du consul. Aussitôt, et sur sa demande pressante, il fut
introduit près de ce fonctionnaire.

«Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule, j'ai de fortes
présomptions de croire que notre homme a pris passage à bord du
_Mongolia_.»

Et Fix raconta ce qui s'était passé entre ce domestique et lui à propos
du passeport.

«Bien, monsieur Fix, répondit le consul, je ne serais pas fâché de voir
la figure de ce coquin. Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à mon
bureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas à laisser
derrière lui des traces de son passage, et d'ailleurs la formalité des
passeports n'est plus obligatoire.

--Monsieur le consul, répondit l'agent, si c'est un homme fort comme on
doit le penser, il viendra!

--Faire viser son passeport?

--Oui. Les passeports ne servent jamais qu'à gêner les honnêtes gens et
à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en
règle, mais j'espère bien que vous ne le viserez pas...

--Et pourquoi pas? Si ce passeport est régulier, répondit le consul, je
n'ai pas le droit de refuser mon visa.

--Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet
homme jusqu'à ce que j'aie reçu de Londres un mandat d'arrestation.

--Ah! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, répondit le consul, mais
moi, je ne puis...»

Le consul n'acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait à la porte
de son cabinet, et le garçon de bureau introduisit deux étrangers, dont
l'un était précisément ce domestique qui s'était entretenu avec le
détective.

C'étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître présenta son
passeport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer
son visa.

Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que Fix, dans
un coin du cabinet, observait ou plutôt dévorait l'étranger des yeux.

Quand le consul eut achevé sa lecture:

«Vous êtes Phileas Fogg, esquire? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, répondit le gentleman.

--Et cet homme est votre domestique?

--Oui. Un Français nommé Passepartout.

--Vous venez de Londres?

--Oui.

--Et vous allez?

--À Bombay.

--Bien, monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile, et
que nous n'exigeons plus la présentation du passeport?

--Je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg, mais je désire constater
par votre visa mon passage à Suez.

--Soit, monsieur.»

Et le consul, ayant signé et daté le passeport, y apposa son cachet. Mr.
Fogg acquitta les droits de visa, et, après avoir froidement salué, il
sortit, suivi de son domestique.

«Eh bien? demanda l'inspecteur.

--Eh bien, répondit le consul, il a l'air d'un parfait honnête homme!

--Possible, répondit Fix, mais ce n'est point ce dont il s'agit.
Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble
trait pour trait au voleur dont j'ai reçu le signalement?

--J'en conviens, mais vous le savez, tous les signalements...

--J'en aurai le coeur net, répondit Fix. Le domestique me paraît être
moins indéchiffrable que le maître. De plus, c'est un Français, qui ne
pourra se retenir de parler. À bientôt, monsieur le consul.»

Cela dit, l'agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout.

Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s'était dirigé
vers le quai. Là, il donna quelques ordres à son domestique; puis il
s'embarqua dans un canot, revint à bord du _Mongolia_ et rentra dans sa
cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes:

«Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.

«Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.

«Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.

«Arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35
matin.

«Quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.

«Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.

«Embarqué sur le _Mongolia_, samedi, 5 heures soir.

«Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.

«Total des heures dépensées: 158 1/2, soit en jours: 6 jours 1/2.»

Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire disposé par colonnes, qui
indiquait--depuis le 2 octobre jusqu'au 21 décembre--le mois, le
quantième, le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées
effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay,
Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York,
Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu où la
perte éprouvée à chaque endroit du parcours.

Ce méthodique itinéraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait
toujours s'il était en avance ou en retard.

Il inscrivit donc, ce jour-là, mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez,
qui, concordant avec l'arrivée réglementaire, ne le constituait ni en
gain ni en perte.

Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville,
il n'y pensait même pas, étant de cette race d'Anglais qui font visiter
par leur domestique les pays qu'ils traversent.



VIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NE
CONVIENDRAIT



Fix avait en peu d'instants rejoint sur le quai Passepartout, qui
flânait et regardait, ne se croyant pas, lui, obligé à ne point voir.

«Eh bien, mon ami, lui dit Fix en l'abordant, votre passeport est-il
visé?

--Ah! c'est vous, monsieur, répondit le Français. Bien obligé. Nous
sommes parfaitement en règle.

--Et vous regardez le pays?

--Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rêve.
Et comme cela, nous sommes à Suez?

--À Suez.

--En Égypte?

--En Égypte, parfaitement.

--Et en Afrique?

--En Afrique.

--En Afrique! répéta Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous,
monsieur, que je m'imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cette
fameuse capitale, je l'ai revue tout juste de sept heures vingt du matin
à huit heures quarante, entre la gare du Nord et la gare de Lyon, à
travers les vitres d'un fiacre et par une pluie battante! Je le
regrette! J'aurais aimé à revoir le Père-Lachaise et le Cirque des
Champs-Élysées!

--Vous êtes donc bien pressé? demanda l'inspecteur de police.

--Moi, non, mais c'est mon maître. À propos, il faut que j'achète des
chaussettes et des chemises! Nous sommes partis sans malles, avec un sac
de nuit seulement.

--Je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.

--Monsieur, répondit Passepartout, vous êtes vraiment d'une
complaisance!...»

Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.

«Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau!

--Vous avez le temps, répondit Fix, il n'est encore que midi!»

Passepartout tira sa grosse montre.

«Midi, dit-il. Allons donc! il est neuf heures cinquante-deux minutes!

--Votre montre retarde, répondit Fix.

--Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon arrière-grand-père!
Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un vrai chronomètre!

--Je vois ce que c'est, répondit Fix. Vous avez gardé l'heure de
Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir soin
de remettre votre montre au midi de chaque pays.

--Moi! toucher à ma montre! s'écria Passepartout, jamais!

--Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil.

--Tant pis pour le soleil, monsieur! C'est lui qui aura tort!»

Et le brave garçon remit sa montre dans son gousset avec un geste
superbe.

Quelques instants après, Fix lui disait:

«Vous avez donc quitté Londres précipitamment?

--Je le crois bien! Mercredi dernier, à huit heures du soir, contre
toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quarts
d'heure après nous étions partis.

--Mais où va-t-il donc, votre maître?

--Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!

--Le tour du monde? s'écria Fix.

--Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je
n'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.

--Ah! c'est un original, ce Mr. Fogg?

--Je le crois.

--Il est donc riche?

--Évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes
toutes neuves! Et il n'épargne pas l'argent en route! Tenez! il a promis
une prime magnifique au mécanicien du _Mongolia_, si nous arrivons à
Bombay avec une belle avance!

--Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître?

--Moi! répondit Passepartout, je suis entré à son service le jour même
de notre départ.»

On s'imagine aisément l'effet que ces réponses devaient produire sur
l'esprit déjà surexcité de l'inspecteur de police.

Ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse
somme emportée, cette hâte d'arriver en des pays lointains, ce prétexte
d'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses
idées. Il fit encore parler le Français et acquit la certitude que ce
garçon ne connaissait aucunement son maître, que celui-ci vivait isolé à
Londres, qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune, que
c'était un homme impénétrable, etc. Mais, en même temps, Fix put tenir
pour certain que Phileas Fogg ne débarquait point à Suez, et qu'il
allait réellement à Bombay.

«Est-ce loin Bombay? demanda Passepartout.

--Assez loin, répondit l'agent. Il vous faut encore une dizaine de jours
de mer.

--Et où prenez-vous Bombay?

--Dans l'Inde.

--En Asie?

--Naturellement.

--Diable! C'est que je vais vous dire... il y a une chose qui me
tracasse... c'est mon bec!

--Quel bec?

--Mon bec de gaz que j'ai oublié d'éteindre et qui brûle à mon compte.
Or, j'ai calculé que j'en avais pour deux shillings par vingt-quatre
heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez que
pour peu que le voyage se prolonge...»

Fix comprit-il l'affaire du gaz? C'est peu probable. Il n'écoutait plus
et prenait un parti. Le Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix
laissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas
manquer le départ du _Mongolia_, et il revint en toute hâte aux bureaux de
l'agent consulaire.

Fix, maintenant que sa conviction était faite, avait repris tout son
sang-froid.

«Monsieur, dit-il au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon
homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du
monde en quatre-vingts jours.

--Alors c'est un malin, répondit le consul, et il compte revenir à
Londres, après avoir dépisté toutes les polices des deux continents!

--Nous verrons bien, répondit Fix.

--Mais ne vous trompez-vous pas? demanda encore une fois le consul.

--Je ne me trompe pas.

--Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater par un visa
son passage à Suez?

--Pourquoi?... je n'en sais rien, monsieur le consul, répondit le
détective, mais écoutez-moi.»

Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa
conversation avec le domestique dudit Fogg.

«En effet, dit le consul, toutes les présomptions sont contre cet homme.
Et qu'allez-vous faire?

--Lancer une dépêche à Londres avec demande instante de m'adresser un
mandat d'arrestation à Bombay, m'embarquer sur le _Mongolia_, filer mon
voleur jusqu'aux Indes, et là, sur cette terre anglaise, l'accoster
poliment, mon mandat à la main et la main sur l'épaule.»

Ces paroles prononcées froidement, l'agent prit congé du consul et se
rendit au bureau télégraphique. De là, il lança au directeur de la
police métropolitaine cette dépêche que l'on connaît.

Un quart d'heure plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien muni
d'argent, d'ailleurs, s'embarquait à bord du _Mongolia_, et bientôt le
rapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.



IX

OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DE
PHILEAS FOGG



La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles,
et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses paquebots un laps
de temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le _Mongolia_, dont
les feux étaient activement poussés, marchait de manière à devancer
l'arrivée réglementaire.

La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tous
l'Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à
Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu'un chemin de fer traverse dans
toute sa largeur la péninsule indienne, il n'est plus nécessaire de
doubler la pointe de Ceylan.

Parmi ces passagers du _Mongolia_, on comptait divers fonctionnaires
civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns appartenaient
à l'armée britannique proprement dite, les autres commandaient les
troupes indigènes de cipayes, tous chèrement appointés, même à présent
que le gouvernement s'est substitué aux droits et aux charges de
l'ancienne Compagnie des Indes: sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers à
60 000, généraux à 100 000[1].

     [1] Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé.
     Les simples assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont
     12 000 francs; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F;
     les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus de
     600 000 F. (Note de l'auteur).

On vivait donc bien à bord du _Mongolia_, dans cette société de
fonctionnaires, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le
million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. Le
«purser», l'homme de confiance de la Compagnie, l'égal du capitaine à
bord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunch
de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au souper de huit
heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et les
entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les
passagères--il y en avait quelques-unes--changeaient de toilette deux
fois par jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer
le permettait.

Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme
tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la
côte d'Asie, soit de la côte d'Afrique, le _Mongolia_, long fuseau à
hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les dames
disparaissaient alors; les pianos se taisaient; chants et danses
cessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le
paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le
détroit de Bab-el-Mandeb.

Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire que,
toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de vent
nuisibles à la marche du navire, des mouvements désordonnés de la houle
qui risquaient d'occasionner un accident à la machine, enfin de toutes
les avaries possibles qui, en obligeant le _Mongolia_ à relâcher dans
quelque port, auraient compromis son voyage?

Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait à ces
éventualités, il n'en laissait rien paraître. C'était toujours l'homme
impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident ou
accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému que les
chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s'inquiétait
peu d'observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre des
premières scènes historiques de l'humanité. Il ne venait pas reconnaître
les curieuses villes semées sur ses bords, et dont la pittoresque
silhouette se découpait quelquefois à l'horizon. Il ne rêvait même pas
aux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon,
Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont toujours parlé avec épouvante, et sur
lequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoir
consacré leur voyage par des sacrifices propitiatoires.

Que faisait donc cet original, emprisonné dans le _Mongolia_? D'abord il
faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni tangage
pussent détraquer une machine si merveilleusement organisée. Puis il
jouait au whist.

Oui! il avait rencontré des partenaires, aussi enragés que lui: un
collecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le
révérend Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général de
l'armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès. Ces trois
passagers avaient pour le whist la même passion que Mr. Fogg, et ils
jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que lui.

Quant à Passepartout, le mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Il
occupait une cabine à l'avant et mangeait, lui aussi,
consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait dans
ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait son parti. Bien
nourri, bien logé, il voyait du pays et d'ailleurs il s'affirmait à
lui-même que toute cette fantaisie finirait à Bombay.

Le lendemain du départ de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un
certain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant personnage
auquel il s'était adressé en débarquant en Égypte.

«Je ne me trompe pas, dit-il en l'abordant avec son plus aimable
sourire, c'est bien vous, monsieur, qui m'avez si complaisamment servi
de guide à Suez?

--En effet, répondit le détective, je vous reconnais! Vous êtes le
domestique de cet Anglais original...

--Précisément, monsieur...?

--Fix.

--Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté de vous retrouver à
bord. Et où allez-vous donc?

--Mais, ainsi que vous, à Bombay.

--C'est au mieux! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage?

--Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie
péninsulaire.

--Alors vous connaissez l'Inde?

--Mais... oui..., répondit Fix, qui ne voulait pas trop s'avancer.

--Et c'est curieux, cette Inde-là?

--Très curieux! Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs, des
pagodes, des tigres, des serpents, des bayadères! Mais il faut espérer
que vous aurez le temps de visiter le pays?

--Je l'espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas permis
à un homme sain d'esprit de passer sa vie à sauter d'un paquebot dans un
chemin de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte de
faire le tour du monde en quatre-vingts jours! Non. Toute cette
gymnastique cessera à Bombay, n'en doutez pas.

--Et il se porte bien, Mr. Fogg? demanda Fix du ton le plus naturel.

--Très bien, monsieur Fix. Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un ogre
qui serait à jeun. C'est l'air de la mer.

--Et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont.

--Jamais. Il n'est pas curieux.

--Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage en
quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète... une
mission diplomatique, par exemple!

--Ma foi, monsieur Fix, je n'en sais rien, je vous l'avoue, et, au fond,
je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir.»

Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causèrent souvent ensemble.
L'inspecteur de police tenait à se lier avec le domestique du sieur
Fogg. Cela pouvait le servir à l'occasion. Il lui offrait donc souvent,
au bar-room du _Mongolia_, quelques verres de whisky ou de pale-ale, que
le brave garçon acceptait sans cérémonie et rendait même pour ne pas
être en reste,--trouvant, d'ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnête.

Cependant le paquebot s'avançait rapidement. Le 13, on eut connaissance
de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles ruinées, au-dessus
desquelles se détachaient quelques dattiers verdoyants. Au loin, dans
les montagnes, se développaient de vastes champs de caféiers.
Passepartout fut ravi de contempler cette ville célèbre, et il trouva
même qu'avec ces murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinait
comme une anse, elle ressemblait à une énorme demi-tasse.

Pendant la nuit suivante, le _Mongolia_ franchit le détroit de
Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie la Porte des Larmes, et le
lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point, au nord-ouest de la
rade d'Aden. C'est là qu'il devait se réapprovisionner de combustible.

Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des
paquebots à de telles distances des centres de production. Rien que pour
la Compagnie péninsulaire, c'est une dépense annuelle qui se chiffre par
huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu, en effet,
établir des dépôts en plusieurs ports, et, dans ces mers éloignées, le
charbon revient à quatre-vingts francs la tonne.

Le _Mongolia_ avait encore seize cent cinquante milles à faire avant
d'atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures à Steamer-Point,
afin de remplir ses soutes.

Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune façon au programme de Phileas
Fogg. Il était prévu. D'ailleurs le _Mongolia_, au lieu d'arriver à Aden
le 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au soir. C'était un
gain de quinze heures.

Mr. Fogg et son domestique descendirent à terre. Le gentleman voulait
faire viser son passeport. Fix le suivit sans être remarqué. La
formalité du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord reprendre sa
partie interrompue.

Passepartout, lui, flâna, suivant sa coutume, au milieu de cette
population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d'Arabes,
d'Européens, composant les vingt-cinq mille habitants d'Aden. Il admira
les fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer des
Indes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore les
ingénieurs anglais, deux mille ans après les ingénieurs du roi Salomon.

«Très curieux, très curieux! se disait Passepartout en revenant à bord.
Je m'aperçois qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut voir du
nouveau.»

À six heures du soir, le _Mongolia_ battait des branches de son hélice les
eaux de la rade d'Aden et courait bientôt sur la mer des Indes. Il lui
était accordé cent soixante-huit heures pour accomplir la traversée
entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le
vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur.

Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraîches
toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses
recommencèrent.

Le voyage s'accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartout
était enchanté de l'aimable compagnon que le hasard lui avait procuré en
la personne de Fix.

Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la côte
indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du _Mongolia_. À
l'horizon, un arrière-plan de collines se profilait harmonieusement sur
le fond du ciel. Bientôt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville se
détachèrent vivement. Le paquebot pénétra dans cette rade formée par les
îles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher, et à quatre heures et demie
il accostait les quais de Bombay.

Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robre de la journée, et
son partenaire et lui, grâce à une manoeuvre audacieuse, ayant fait les
treize levées, terminèrent cette belle traversée par un chelem
admirable.

Le _Mongolia_ ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il y
arrivait le 20. C'était donc, depuis son départ de Londres, un gain de
deux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraire
à la colonne des bénéfices.



X

OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SA
CHAUSSURE



Personne n'ignore que l'Inde--ce grand triangle renversé dont la base
est au nord et la pointe au sud--comprend une superficie de quatorze
cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une
population de cent quatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernement
britannique exerce une domination réelle sur une certaine partie de cet
immense pays. Il entretient un gouverneur général à Calcutta, des
gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur
à Agra.

Mais l'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie de sept
cent mille milles carrés et une population de cent à cent dix millions
d'habitants. C'est assez dire qu'une notable partie du territoire
échappe encore à l'autorité de la reine; et, en effet, chez certains
rajahs de l'intérieur, farouches et terribles, l'indépendance indoue est
encore absolue.

Depuis 1756--époque à laquelle fut fondé le premier établissement
anglais sur l'emplacement aujourd'hui occupé par la ville de
Madras--jusqu'à cette année dans laquelle éclata la grande insurrection
des cipayes, la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle
s'annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux rajahs au prix
de rentes qu'elle payait peu ou point; elle nommait son gouverneur
général et tous ses employés civils ou militaires; mais maintenant elle
n'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde relèvent
directement de la couronne.

Aussi l'aspect, les moeurs, les divisions ethnographiques de la
péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait
par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en
charrette, en brouette, en palanquin, à dos d'homme, en coach, etc.
Maintenant, des steam-boats parcourent à grande vitesse l'Indus, le
Gange, et un chemin de fer, qui traverse l'Inde dans toute sa largeur en
se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de
Calcutta.

Le tracé de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à travers
l'Inde. La distance à vol d'oiseau n'est que de mille à onze cents
milles, et des trains, animés d'une vitesse moyenne seulement,
n'emploieraient pas trois jours à la franchir; mais cette distance est
accrue d'un tiers, au moins, par la corde que décrit le railway en
s'élevant jusqu'à Allahabad dans le nord de la péninsule.

Voici, en somme, le tracé à grands points du «Great Indian peninsular
railway». En quittant l'île de Bombay, il traverse Salcette, saute sur
le continent en face de Tannah, franchit la chaîne des
Ghâtes-Occidentales, court au nord-est jusqu'à Burhampour, sillonne le
territoire à peu près indépendant du Bundelkund, s'élève jusqu'à
Allahabad, s'infléchit vers l'est, rencontre le Gange à Bénarès, s'en
écarte légèrement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville
française de Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta.

C'était à quatre heures et demie du soir que les passagers du _Mongolia_
avaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heures
précises.

Mr. Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta le paquebot, donna à
son domestique le détail de quelques emplettes à faire, lui recommanda
expressément de se trouver avant huit heures à la gare, et, de son pas
régulier qui battait la seconde comme le pendule d'une horloge
astronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports.

Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni
l'hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les
docks, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les
synagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode de
Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les
chefs-d'oeuvre d'Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés au
sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l'île Salcette, ces
admirables restes de l'architecture bouddhiste!

Non! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se rendit
tranquillement à la gare, et là il se fit servir à dîner. Entre autres
mets, le maître d'hôtel crut devoir lui recommander une certaine
gibelotte de «lapin du pays», dont il lui dit merveille.

Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goûta consciencieusement; mais,
en dépit de sa sauce épicée, il la trouva détestable.

Il sonna le maître d'hôtel.

«Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c'est du lapin, cela?

--Oui, mylord, répondit effrontément le drôle, du lapin des jungles.

--Et ce lapin-là n'a pas miaulé quand on l'a tué?

--Miaulé! Oh! mylord! un lapin! Je vous jure...

--Monsieur le maître d'hôtel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez pas
et rappelez-vous ceci: autrefois, dans l'Inde, les chats étaient
considérés comme des animaux sacrés. C'était le bon temps.

--Pour les chats, mylord?

--Et peut-être aussi pour les voyageurs!»

Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à dîner.

Quelques instants après Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi, débarqué
du _Mongolia_ et couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fit
reconnaître sa qualité de détective, la mission dont il était chargé, sa
situation vis-à-vis de l'auteur présumé du vol. Avait-on reçu de Londres
un mandat d'arrêt?... On n'avait rien reçu. Et, en effet, le mandat,
parti après Fogg, ne pouvait être encore arrivé.

Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordre
d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L'affaire
regardait l'administration métropolitaine, et celle-ci seule pouvait
légalement délivrer un mandat. Cette sévérité de principes, cette
observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec
les moeurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle,
n'admettent aucun arbitraire.

Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se résigner à attendre son
mandat. Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrable
coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne
doutait pas que Phileas Fogg n'y séjournât, et, on le sait, c'était
aussi la conviction de Passepartout,--ce qui laisserait au mandat
d'arrêt le temps d'arriver.

Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maître en
quittant le _Mongolia_, Passepartout avait bien compris qu'il en serait de
Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas ici,
qu'il se poursuivrait au moins jusqu'à Calcutta, et peut-être plus loin.
Et il commença à se demander si ce pari de Mr. Fogg n'était pas
absolument sérieux, et si la fatalité ne l'entraînait pas, lui qui
voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts
jours!

En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises et
chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait grand
concours de populaire, et, au milieu d'Européens de toutes nationalités,
des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à
bonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis à mitre
noire. C'était précisément une fête célébrée par ces Parsis ou Guèbres,
descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus
industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus
austères des Indous,--race à laquelle appartiennent actuellement les
riches négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient une
sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans
lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées d'or et
d'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient
merveilleusement, et avec une décence parfaite, d'ailleurs.

Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies, si ses yeux et ses
oreilles s'ouvraient démesurément pour voir et entendre, si son air, sa
physionomie était bien celle du «booby» le plus neuf qu'on pût imaginer,
il est superflu d'y insister ici.

Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il risqua de
compromettre le voyage, sa curiosité l'entraîna plus loin qu'il ne
convenait.

En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se
dirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode de
Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée d'en visiter l'intérieur.

Il ignorait deux choses: d'abord que l'entrée de certaines pagodes
indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que les
croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leurs
chaussures à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine
politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter
jusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punit
sévèrement quiconque en viole les pratiques.

Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste,
admirait, à l'intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de
l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les
dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se
précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et
commencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages.

Le Français, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup de poing
et d'un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort empêtrés
dans leurs longues robes, et, s'élançant hors de la pagode de toute la
vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième Indou, qui
s'était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.

À huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ du
train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet
contenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin de
fer.

Fix était là, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à la
gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti
fut aussitôt pris de l'accompagner jusqu'à Calcutta et plus loin s'il le
fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l'ombre, mais
Fix entendit le récit de ses aventures, que Passepartout narra en peu de
mots à son maître.

«J'espère que cela ne vous arrivera plus», répondit simplement Phileas
Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit son maître sans mot
dire.

Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée le retint et
modifia subitement son projet de départ.

«Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien...
Je tiens mon homme.»

En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le train
disparut dans la nuit.



XI

OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE À UN PRIX FABULEUX



Le train était parti à l'heure réglementaire. Il emportait un certain
nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et
des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la
partie orientale de la péninsule.

Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième
voyageur se trouvait placé dans le coin opposé.

C'était le brigadier général, Sir Francis Cromarty, l'un des partenaires
de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses
troupes cantonnées auprès de Bénarès.

Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui
s'était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eût
véritablement mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune âge,
il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans son
pays natal. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers donné des
renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du pays
indou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce gentleman
ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence.
C'était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre,
suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait
dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ de
Londres, et il se fût frotté les mains, s'il eût été dans sa nature de
faire un mouvement inutile.

Sir Francis Cromarty n'était pas sans avoir reconnu l'originalité de son
compagnon de route, bien qu'il ne l'eût étudié que les cartes à la main
et entre deux robres. Il était donc fondé à se demander si un coeur
humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une
âme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations morales. Pour
lui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadier
général avait rencontrés, aucun n'était comparable à ce produit des
sciences exactes.

Phileas Fogg n'avait point caché à Sir Francis Cromarty son projet de
voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'opérait. Le
brigadier général ne vit dans ce pari qu'une excentricité sans but utile
et à laquelle manquerait nécessairement le transire benefaciendo qui
doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre
gentleman, il passerait évidemment sans «rien faire», ni pour lui, ni
pour les autres.

Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les viaducs,
avait traversé l'île Salcette et courait sur le continent. À la station
de Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui, par Kandallah
et Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il gagna la station de
Pauwell. À ce point, il s'engagea dans les montagnes très ramifiées des
Ghâtes-Occidentales, chaînes à base de trapp et de basalte, dont les
plus hauts sommets sont couverts de bois épais.

De temps à autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient
quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant une
conversation qui tombait souvent, dit:

«Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet
endroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire.

--Pourquoi cela, Sir Francis?

--Parce que le chemin de fer s'arrêtait à la base de ces montagnes,
qu'il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu'à la
station de Kandallah, située sur le versant opposé.

--Ce retard n'eût aucunement dérangé l'économie de mon programme,
répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l'éventualité de
certains obstacles.

--Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiez
d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l'aventure de ce
garçon.»

Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage,
dormait profondément et ne rêvait guère que l'on parlât de lui.

«Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour ce
genre de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à
ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre
domestique eût été pris...

--Eh bien, s'il eût été pris, Sir Francis, répondit Mr. Fogg, il aurait
été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu
tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu
retarder son maître!»

Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train
franchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il
s'élançait à travers un pays relativement plat, formé par le territoire
du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades,
au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher de
l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, la plupart
affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contrée
fertile.

Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il traversait
le pays des Indous dans un train du «Great peninsular railway». Cela lui
paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel! La
locomotive, dirigée par le bras d'un mécanicien anglais et chauffée de
houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de caféiers, de
muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait
en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels
apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de
monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu'enrichissait
l'inépuisable ornementation de l'architecture indienne. Puis, d'immenses
étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne
manquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaient les
hennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé de la
voie, encore hantées d'éléphants, qui, d'un oeil pensif, regardaient
passer le convoi échevelé.

Pendant cette matinée, au-delà de la station de Malligaum, les voyageurs
traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par
les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s'élevaient Ellora et ses
pagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale du
farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l'une des provinces
détachées du royaume du Nizam. C'était sur cette contrée que Feringhea,
le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa domination. Ces
assassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, en
l'honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge, sans jamais
verser de sang, et il fut un temps où l'on ne pouvait fouiller un
endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement
anglais a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable proportion,
mais l'épouvantable association existe toujours et fonctionne encore.

À midi et demi, le train s'arrêta à la station de Burhampour, et
Passepartout put s'y procurer à prix d'or une paire de babouches,
agrémentées de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment
d'évidente vanité.

Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station
d'Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit
fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.

Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors
l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru et
pu croire que ces choses en resteraient là. Mais maintenant, depuis
qu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, un revirement s'était fait
dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les
idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les projets de
son maître, il croyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour du
monde et à ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas dépasser. Déjà
même, il s'inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient
survenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette gageure, et
tremblait à la pensée qu'il avait pu la compromettre la veille par son
impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr.
Fogg, il était beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les
jours écoulés, maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur et
blâmait _in petto_ Mr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au mécanicien.
Il ne savait pas, le brave garçon, que ce qui était possible sur un
paquebot ne l'était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est
réglementée.

Vers le soir, on s'engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour,
qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.

Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty,
Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu'il était trois
heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglée sur
le méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de soixante-dix-sept
degrés dans l'ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre
heures.

Sir Francis rectifia donc l'heure donnée par Passepartout, auquel il fit
la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Il
essaya de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur chaque nouveau
méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers l'est,
c'est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts d'autant
de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce fut
inutile. Que l'entêté garçon eût compris ou non l'observation du
brigadier général, il s'obstina à ne pas avancer sa montre, qu'il
maintint invariablement à l'heure de Londres. Innocente manie,
d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.

À huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de
Rothal, le train s'arrêta au milieu d'une vaste clairière, bordée de
quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train
passa devant la ligne des wagons en disant:

«Les voyageurs descendent ici.»

Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre
à cette halte au milieu d'une forêt de tamarins et de khajours.

Passepartout, non moins surpris, s'élança sur la voie et revint presque
aussitôt, s'écriant:

«Monsieur, plus de chemin de fer!

--Que voulez-vous dire? demanda Sir Francis Cromarty.

--Je veux dire que le train ne continue pas!»

Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le
suivit, sans se presser. Tous deux s'adressèrent au conducteur:

«Où sommes-nous? demanda Sir Francis Cromarty.

--Au hameau de Kholby, répondit le conducteur.

--Nous nous arrêtons ici?

--Sans doute. Le chemin de fer n'est point achevé...

--Comment! il n'est point achevé?

--Non! il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de milles à établir
entre ce point et Allahabad, où la voie reprend.

--Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway!

--Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés.

--Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta! reprit Sir Francis
Cromarty, qui commençait à s'échauffer.

--Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien
qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad.»

Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assommé
le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son maître.

«Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez
bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.

--Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument préjudiciable à
vos intérêts?

--Non, Sir Francis, cela était prévu.

--Quoi! vous saviez que la voie...

--En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait
tôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours
d'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour
Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à
temps à Calcutta.»

Il n'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète
assurance.

Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient à
ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie
d'avancer, et ils avaient prématurément annoncé l'achèvement de la
ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la
voie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés des véhicules de
toutes sortes que possédait la bourgade, palkigharis à quatre roues,
charrettes traînées par des zébus, sortes de boeufs à bosses, chars de
voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc.
Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute
la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé.

«J'irai à pied», dit Phileas Fogg.

Passepartout qui rejoignait alors son maître, fit une grimace
significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes
babouches. Fort heureusement il avait été de son côté à la découverte,
et en hésitant un peu:

«Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport.

--Lequel?

--Un éléphant! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas
d'ici.

--Allons voir l'éléphant», répondit Mr. Fogg.

Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout arrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclos fermé
de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans
l'enclos, un éléphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogg
et ses deux compagnons dans l'enclos.

Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal, à demi domestiqué, que
son propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais une
bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractère
naturellement doux de l'animal, de façon à le conduire graduellement à
ce paroxysme de rage appelé «mutsh» dans la langue indoue, et cela, en
le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement
peut paraître impropre à donner un tel résultat, mais il n'en est pas
moins employé avec succès par les éleveurs. Très heureusement pour Mr.
Fogg, l'éléphant en question venait à peine d'être mis à ce régime, et
le «mutsh» ne s'était point encore déclaré.

Kiouni--c'était le nom de la bête--pouvait, comme tous ses congénères,
fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d'autre
monture, Phileas Fogg résolut de l'employer.

Mais les éléphants sont chers dans l'Inde, où ils commencent à devenir
rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont
extrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement,
quand ils sont réduits à l'état de domesticité, de telle sorte qu'on ne
peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de soins
extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien s'il voulait lui louer
son éléphant, l'Indien refusa net.

Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F)
l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refus
toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l'Indien ne
se laissait pas tenter.

La somme était belle, cependant. En admettant que l'éléphant employât
quinze heures à se rendre à Allahabad, c'était six cents livres (15 000
F) qu'il rapporterait à son propriétaire.

Phileas Fogg, sans s'animer en aucune façon, proposa alors à l'Indien de
lui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abord mille livres (25 000
F).

L'Indien ne voulait pas vendre! Peut-être le drôle flairait-il une
magnifique affaire.

Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea à réfléchir avant
d'aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il n'avait
pas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin de compte
d'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était nécessaire,
et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant.

Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumés par la
convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'était qu'une question
de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis
quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F).
Passepartout, si rouge d'ordinaire, était pâle d'émotion.

À deux mille livres, l'Indien se rendit.

«Par mes babouches, s'écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix
la viande d'éléphant!»

L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce fut
plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses
services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui ne
pouvait que doubler son intelligence.

L'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait
parfaitement le métier de «mahout» ou cornac. Il couvrit d'une sorte de
housse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs,
deux espèces de cacolets assez peu confortables.

Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux
sac. Il semblait vraiment qu'on les tirât des entrailles de
Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty de le
transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier général accepta. Un
voyageur de plus n'était pas pour fatiguer le gigantesque animal.

Des vivres furent achetées à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place
dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit à
califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général. Le
Parsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf heures l'animal,
quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court dans l'épaisse forêt
de lataniers.

XII

OÙ PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT À TRAVERS LES FORÊTS DE
L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

Le guide, afin d'abréger la distance à parcourir, laissa sur sa droite
le tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d'exécution. Ce
tracé, très contrarié par les capricieuses ramifications des monts
Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait
intérêt à prendre. Le Parsi, très familiarisé avec les routes et
sentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant à
travers la forêt, et on s'en rapporta à lui.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans leurs
cacolets, étaient fort secoués par le trot raide de l'éléphant, auquel
son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la situation
avec le flegme le plus britannique, causant peu d'ailleurs, et se voyant
à peine l'un l'autre.

Quant à Passepartout, posté sur le dos de la bête et directement soumis
aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une recommandation
de son maître, de tenir sa langue entre ses dents, car elle eût été
coupée net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de l'éléphant,
tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown sur
un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses sauts de
carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre,
que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre
un instant son trot régulier.

Après deux heures de marche, le guide arrêta l'éléphant et lui donna une
heure de repos. L'animal dévora des branchages et des arbrisseaux, après
s'être d'abord désaltéré à une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne se
plaignit pas de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait être
aussi dispos que s'il fût sorti de son lit.

«Mais il est donc de fer! dit le brigadier général en le regardant avec
admiration.

--De fer forgé», répondit Passepartout, qui s'occupa de préparer un
déjeuner sommaire.

À midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un
aspect très sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis de
tamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides, hérissées
de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites. Toute cette
partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est habitée par
une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles
de la religion indoue. La domination des Anglais n'a pu s'établir
régulièrement sur un territoire soumis à l'influence des rajahs, qu'il
eût été difficile d'atteindre dans leurs inaccessibles retraites des
Vindhias.

Plusieurs fois, on aperçut des bandes d'Indiens farouches, qui faisaient
un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède. D'ailleurs, le
Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour des gens de
mauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette journée, à peine
quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont
s'amusait fort Passepartout.

Une pensée au milieu de bien d'autres inquiétait ce garçon. Qu'est-ce
que Mr. Fogg ferait de l'éléphant, quand il serait arrivé à la station
d'Allahabad? L'emmènerait-il? Impossible! Le prix du transport ajouté au
prix d'acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, le
rendrait-on à la liberté? Cette estimable bête méritait bien qu'on eût
des égards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à
lui, Passepartout, il en serait très embarrassé. Cela ne laissait pas de
le préoccuper.

À huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait été
franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant
septentrional, dans un bungalow en ruine.

La distance parcourue pendant cette journée était d'environ vingt-cinq
milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station
d'Allahabad.

La nuit était froide. À l'intérieur du bungalow, le Parsi alluma un feu
de branches sèches, dont la chaleur fut très appréciée. Le souper se
composa des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent en
gens harassés et moulus. La conversation, qui commença par quelques
phrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements sonores. Le
guide veilla près de Kiouni, qui s'endormit debout, appuyé au tronc d'un
gros arbre.

Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépards et
de panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanements
aigus de singes. Mais les carnassiers s'en tinrent à des cris et ne
firent aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow. Sir
Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de
fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença en rêve la
culbute de la veille, quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement que
s'il eût été dans sa tranquille maison de Saville-row.

À six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait arriver
à la station d'Allahabad le soir même. De cette façon, Mr. Fogg ne
perdrait qu'une partie des quarante-huit heures économisées depuis le
commencement du voyage.

On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son
allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger,
située sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il évitait toujours
les lieux habités, se sentant plus en sûreté dans ces campagnes
désertes, qui marquent les premières dépressions du bassin du grand
fleuve. La station d'Allahabad n'était pas à douze milles dans le
nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits,
aussi sains que le pain, «aussi succulents que la crème», disent les
voyageurs, furent extrêmement appréciés.

À deux heures, le guide entra sous le couvert d'une épaisse forêt, qu'il
devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il préférait voyager
ainsi à l'abri des bois. En tout cas, il n'avait fait jusqu'alors aucune
rencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir s'accomplir sans
accident, quand l'éléphant, donnant quelques signes d'inquiétude,
s'arrêta soudain.

Il était quatre heures alors.

«Qu'y a-t-il? demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tête au-dessus
de son cacolet.

--Je ne sais, mon officier», répondit le Parsi, en prêtant l'oreille à
un murmure confus qui passait sous l'épaisse ramure.

Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eût dit
un concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d'instruments de
cuivre.

Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait
patiemment, sans prononcer une parole.

Le Parsi sauta à terre, attacha l'éléphant à un arbre et s'enfonça au
plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant:

«Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S'il est
possible, évitons d'être vus.»

Le guide détacha l'éléphant et le conduisit dans un fourré, en
recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-même se
tint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait
nécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans
l'apercevoir, car l'épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement.

Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des
chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales.
Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à une
cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils
distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de
cette cérémonie religieuse.

En première ligne s'avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus
de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d'hommes, de femmes,
d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre,
interrompue à intervalles égaux par des coups de tam-tams et de
cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les rayons et
la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue
hideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cette
statue avait quatre bras; le corps colorié d'un rouge sombre, les yeux
hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de
henné et de bétel. À son cou s'enroulait un collier de têtes de mort, à
ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un
géant terrassé auquel le chef manquait.

Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.

«La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l'amour et de la mort.

--De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais! dit Passepartout. La
vilaine bonne femme!»

Le Parsi lui fit signe de se taire.

Autour de la statue s'agitait, se démenait, se convulsionnait un groupe
de vieux fakirs, zébrés de bandes d'ocre, couverts d'incisions cruciales
qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides
qui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous les
roues du char de Jaggernaut.

Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur
costume oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine.

Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou,
ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils étaient
surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une
tunique lamée d'or, recouverte d'une mousseline légère, dessinait les
contours de sa taille.

Derrière cette jeune femme--contraste violent pour les yeux--, des
gardes armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs pistolets
damasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin.

C'était le corps d'un vieillard, revêtu de ses opulents habits de rajah,
ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe tissue de
soie et d'or, la ceinture de cachemire diamanté, et ses magnifiques
armes de prince indien.

Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les cris
couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient le
cortège.

Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air singulièrement
attristé, et se tournant vers le guide:

«Un sutty!» dit-il.

Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. La
longue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt ses
derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt.

Peu à peu, les chants s'éteignirent. Il y eut encore quelques éclats de
cris lointains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond silence.

Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par Sir Francis Cromarty, et
aussitôt que la procession eut disparu:

«Qu'est-ce qu'un sutty? demanda-t-il.

--Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c'est un
sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous
venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.

--Ah! les gueux! s'écria Passepartout, qui ne put retenir ce cri
d'indignation.

--Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg.

--C'est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah
indépendant du Bundelkund.

--Comment! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre
émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les
Anglais n'ont pu les détruire?

--Dans la plus grande partie de l'Inde, répondit Sir Francis Cromarty,
ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons aucune
influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce territoire
du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le théâtre
de meurtres et de pillages incessants.

--La malheureuse! murmurait Passepartout, brûlée vive!

--Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l'était pas,
vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se verrait
réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à
peine de quelques poignées de riz, on la repousserait, elle serait
considérée comme une créature immonde et mourrait dans quelque coin
comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence
pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que
l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice
est réellement volontaire, et il faut l'intervention énergique du
gouvernement pour l'empêcher. Ainsi, il y a quelques années, je résidais
à Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur
l'autorisation de se brûler avec le corps de son mari. Comme vous le
pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se
réfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice.»

Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et,
quand le récit fut achevé:

«Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas
volontaire, dit-il.

--Comment le savez-vous?

--C'est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund,
répondit le guide.

--Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fit
observer Sir Francis Cromarty.

--Cela tient à ce qu'on l'a enivrée de la fumée du chanvre et de
l'opium.

--Mais où la conduit-on?

--À la pagode de Pillaji, à deux milles d'ici. Là, elle passera la nuit
en attendant l'heure du sacrifice.

--Et ce sacrifice aura lieu?...

--Demain, dès la première apparition du jour.»

Après cette réponse, le guide fit sortir l'éléphant de l'épais fourré et
se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment où il allait l'exciter
par un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arrêta, et, s'adressant à Sir
Francis Cromarty:

«Si nous sauvions cette femme? dit-il.

--Sauver cette femme, monsieur Fogg!... s'écria le brigadier général.

--J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela.

--Tiens! Mais vous êtes un homme de coeur! dit Sir Francis Cromarty.

--Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg, quand j'ai le temps.»



XIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURIT
AUX AUDACIEUX



Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-être
Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par
conséquent la réussite de ses projets, mais il n'hésita pas. Il trouva,
d'ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire décidé.

Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui. L'idée
de son maître l'exaltait. Il sentait un coeur, une âme sous cette
enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg.

Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire? Ne serait-il
pas porté pour les hindous? À défaut de son concours, il fallait au
moins s'assurer sa neutralité.

Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.

«Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est
Parsie. Disposez de moi.

--Bien, guide, répondit Mr. Fogg.

--Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous
risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris.
Ainsi, voyez.

--C'est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la
nuit pour agir?

--Je le pense aussi», répondit le guide.

Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C'était une
Indienne d'une beauté célèbre, de race parsie, fille de riches
négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation
absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l'eût crue
Européenne. Elle se nommait Aouda.

Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund.
Trois mois après, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait,
elle s'échappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui
avaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne
semblait pas qu'elle pût échapper.

Ce récit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur
généreuse résolution. Il fut décidé que le guide dirigerait l'éléphant
vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.

Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pas
de la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir; mais les hurlements des
fanatiques se laissaient entendre distinctement.

Les moyens de parvenir jusqu'à la victime furent alors discutés. Le
guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait
que la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une des
portes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de
l'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille? C'est ce
qui ne pourrait être décidé qu'au moment et au lieu mêmes. Mais ce qui
ne fit aucun doute, c'est que l'enlèvement devait s'opérer cette nuit
même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au
supplice. À cet instant, aucune intervention humaine n'eût pu la sauver.

Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l'ombre se fit,
vers six heures du soir, ils résolurent d'opérer une reconnaissance
autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s'éteignaient alors.
Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans l'épaisse
ivresse du «hang»--opium liquide, mélangé d'une infusion de chanvre--,
et il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu'au temple.

Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout,
s'avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de reptation
sous les ramures, ils arrivèrent au bord d'une petite rivière, et là, à
la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient des résines,
ils aperçurent un monceau de bois empilé. C'était le bûcher, fait de
précieux santal, et déjà imprégné d'une huile parfumée. À sa partie
supérieure reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé en
même temps que sa veuve. À cent pas de ce bûcher s'élevait la pagode,
dont les minarets perçaient dans l'ombre la cime des arbres.

«Venez!» dit le guide à voix basse.

Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa
silencieusement à travers les grandes herbes.

Le silence n'était plus interrompu que par le murmure du vent dans les
branches.

Bientôt le guide s'arrêta à l'extrémité d'une clairière. Quelques
résines éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes de
dormeurs, appesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataille
couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu. Quelques
ivrognes râlaient encore çà et là.

À l'arrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se
dressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les gardes
des rajahs, éclairés par des torches fuligineuses, veillaient aux portes
et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à l'intérieur les
prêtres veillaient aussi.

Le Parsi ne s'avança pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilité de
forcer l'entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils ne
pouvaient rien tenter de ce côté.

Ils s'arrêtèrent et s'entretinrent à voix basse.

«Attendons, dit le brigadier général, il n'est que huit heures encore,
et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.

--Cela est possible, en effet», répondit le Parsi.

Phileas Fogg et ses compagnons s'étendirent donc au pied d'un arbre et
attendirent.

Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et allait
observer la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à
la lueur des torches, et une vague lumière filtrait à travers les
fenêtres de la pagode.

On attendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea pas. Même
surveillance au-dehors. Il était évident qu'on ne pouvait compter sur
l'assoupissement des gardes. L'ivresse du «hang» leur avait été
probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par
une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la question
de savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime avec autant
de soin que les soldats à la porte du temple.

Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr.
Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour
assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.

Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoir
rencontré personne. Aucune surveillance n'avait été établie de ce côté,
mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument.

Là nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait
à peine l'horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des arbres
accroissait encore l'obscurité.

Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, il
fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, Phileas
Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux de poche.
Très heureusement, les parois du temple se composaient d'un mélange de
briques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer. La première
brique une fois enlevée, les autres viendraient facilement.

On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi
d'un côté, Passepartout, de l'autre, travaillaient à desceller les
briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds.

Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l'intérieur du
temple, et presque aussitôt d'autres cris lui répondirent du dehors.

Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on
surpris? L'éveil était-il donné? La plus vulgaire prudence leur
commandait de s'éloigner,--ce qu'ils firent en même temps que Phileas
Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le
couvert du bois, attendant que l'alerte, si c'en était une, se fût
dissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération.

Mais--contretemps funeste--des gardes se montrèrent au chevet de la
pagode, et s'y installèrent de manière à empêcher toute approche.

Il serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre hommes,
arrêtés dans leur oeuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus parvenir
jusqu'à la victime, comment la sauveraient-ils? Sir Francis Cromarty se
rongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avait
quelque peine à le contenir. L'impassible Fogg attendait sans manifester
ses sentiments.

«N'avons-nous plus qu'à partir? demanda le brigadier général à voix
basse.

--Nous n'avons plus qu'à partir, répondit le guide.

--Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant
midi.

--Mais qu'espérez-vous? répondit Sir Francis Cromarty. Dans quelques
heures le jour va paraître, et...

--La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême.»

Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas
Fogg.

Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment du
supplice, se précipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement à
ses bourreaux?

C'eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce
point? Néanmoins, Sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu'au
dénouement de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne laissa pas
ses compagnons à l'endroit où ils s'étaient réfugiés, et il les ramena
vers la partie antérieure de la clairière. Là, abrités par un bouquet
d'arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.

Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d'un arbre,
ruminait une idée qui avait d'abord traversé son esprit comme un éclair,
et qui finit par s'incruster dans son cerveau.

Il avait commencé par se dire: «Quelle folie!» et maintenant il
répétait: «Pourquoi pas, après tout? C'est une chance, peut-être la
seule, et avec de tels abrutis!...»

En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il ne
tarda pas à se glisser avec la souplesse d'un serpent sur les basses
branches de l'arbre dont l'extrémité se courbait vers le sol.

Les heures s'écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombres
annoncèrent l'approche du jour. Cependant l'obscurité était profonde
encore.

C'était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule
assoupie. Les groupes s'animèrent. Des coups de tam-tam retentirent.
Chants et cris éclatèrent de nouveau. L'heure était venue à laquelle
l'infortunée allait mourir.

En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumière plus vive
s'échappa de l'intérieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent
apercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaient
au-dehors. Il leur sembla même que, secouant l'engourdissement de
l'ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureuse
tentait d'échapper à ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty
bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas
Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.

En ce moment, la foule s'ébranla. La jeune femme était retombée dans
cette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à travers
les fakirs, qui l'escortaient de leurs vociférations religieuses.

Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la
foule, la suivirent.

Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière et
s'arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était couché
le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victime
absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux.

Puis une torche fut approchée et le bois imprégné d'huile, s'enflamma
aussitôt.

À ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg,
qui dans un moment de folie généreuse, s'élançait vers le bûcher...

Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changea
soudain. Un cri de terreur s'éleva. Toute cette foule se précipita à
terre, épouvantée.

Le vieux rajah n'était donc pas mort, qu'on le vît se redresser tout à
coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre
du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une
apparence spectrale?

Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d'une terreur subite, étaient
là, face à terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel prodige!

La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaient, et
sans qu'elle parût leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty étaient
demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sans
doute, n'était pas moins stupéfié!...

Ce ressuscité arriva ainsi près de l'endroit où se tenaient Mr. Fogg et
Sir Francis Cromarty, et là, d'une voix brève:

«Filons!...» dit-il.

C'était Passepartout lui-même qui s'était glissé vers le bûcher au
milieu de la fumée épaisse! C'était Passepartout qui, profitant de
l'obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort!
C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur,
passait au milieu de l'épouvante générale!

Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, et
l'éléphant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des clameurs
et même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent
que la ruse était découverte.

En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieux
rajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'un
enlèvement venait de s'accomplir.

Aussitôt ils s'étaient précipités dans la forêt. Les gardes les avaient
suivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient
rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la
portée des balles et des flèches.



XIV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉE DU GANGE SANS
MÊME SONGER À LA VOIR



Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait
encore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de
l'intrépide garçon. Son maître lui avait dit: «Bien», ce qui, dans la
bouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. À quoi
Passepartout avait répondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait à
son maître. Pour lui, il n'avait eu qu'une idée «drôle», et il riait en
songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien
gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d'une charmante
femme, un vieux rajah embaumé!

Quant à la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce qui
s'était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyage, elle reposait
sur l'un des cacolets.

Cependant l'éléphant, guidé avec une extrême sûreté par le Parsi,
courait rapidement dans la forêt encore obscure. Une heure après avoir
quitté la pagode de Pillaji, il se lançait à travers une immense plaine.
À sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours dans une
prostration complète. Le guide lui fit boire quelques gorgées d'eau et
de brandy, mais cette influence stupéfiante qui l'accablait devait se
prolonger quelque temps encore.

Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse produite
par l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune inquiétude sur
son compte.

Mais si le rétablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dans
l'esprit du brigadier général, celui-ci se montrait moins rassuré pour
l'avenir. Il n'hésita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda
restait dans l'Inde, elle retomberait inévitablement entre les mains de
ses bourreaux. Ces énergumènes se tenaient dans toute la péninsule, et
certainement, malgré la police anglaise, ils sauraient reprendre leur
victime, fût-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et Sir Francis Cromarty
citait, à l'appui de ce dire, un fait de même nature qui s'était passé
récemment. À son avis, la jeune femme ne serait véritablement en sûreté
qu'après avoir quitté l'Inde.

Phileas Fogg répondit qu'il tiendrait compte de ces observations et
qu'il aviserait.

Vers dix heures, le guide annonçait la station d'Allahabad. Là reprenait
la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains franchissent, en
moins d'un jour et d'une nuit, la distance qui sépare Allahabad de
Calcutta.

Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui ne
partait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour Hong-Kong.

La jeune femme fut déposée dans une chambre de la gare. Passepartout fut
chargé d'aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe, châle,
fourrures, etc., ce qu'il trouverait. Son maître lui ouvrait un crédit
illimité.

Passepartout partit aussitôt et courut les rues de la ville. Allahabad,
c'est la cité de Dieu, l'une des plus vénérées de l'Inde, en raison de
ce qu'elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et la
Jumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute la péninsule. On
sait d'ailleurs que, suivant les légendes du Ramayana, le Gange prend sa
source dans le ciel, d'où, grâce à Brahma, il descend sur la terre.

Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientôt vu la ville,
autrefois défendue par un fort magnifique qui est devenu une prison
d'État. Plus de commerce, plus d'industrie dans cette cité, jadis
industrielle et commerçante. Passepartout, qui cherchait vainement un
magasin de nouveautés, comme s'il eût été dans Regent-street à quelques
pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juif
difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en étoffe
écossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutre
qu'il n'hésita pas à payer soixante-quinze livres (1 875 F). Puis, tout
triomphant, il retourna à la gare.

Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. Cette influence à laquelle les
prêtres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu à peu, et ses
beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.

Lorsque le roi-poète, Uçaf Uddaul, célèbre les charmes de la reine
d'Ahméhnagara, il s'exprime ainsi:

«Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts, encadre les
contours harmonieux de ses joues délicates et blanches, brillantes de
poli et de fraîcheur. Ses sourcils d'ébène ont la forme et la puissance
de l'arc de Kama, dieu d'amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la
pupille noire de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs
sacrés de l'Himalaya les reflets les plus purs de la lumière céleste.
Fines, égales et blanches, ses dents resplendissent entre ses lèvres
souriantes, comme des gouttes de rosée dans le sein mi-clos d'une fleur
de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux courbes symétriques, ses mains
vermeilles, ses petits pieds bombés et tendres comme les bourgeons du
lotus, brillent de l'éclat des plus belles perles de Ceylan, des plus
beaux diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu'une main
suffit à enserrer, rehausse l'élégante cambrure de ses reins arrondis et
la richesse de son buste où la jeunesse en fleur étale ses plus parfaits
trésors, et, sous les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir été
modelée en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l'éternel
statuaire.»

Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs. Aouda,
la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme dans toute
l'acception européenne du mot. Elle parlait l'anglais avec une grande
pureté, et le guide n'avait point exagéré en affirmant que cette jeune
Parsie avait été transformée par l'éducation.

Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi
attendait. Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenu, sans le
dépasser d'un farthing. Ceci étonna un peu Passepartout, qui savait tout
ce que son maître devait au dévouement du guide. Le Parsi avait, en
effet, risqué volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et si,
plus tard, les Indous l'apprenaient, il échapperait difficilement à leur
vengeance.

Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un éléphant acheté
si cher?

Mais Phileas Fogg avait déjà pris une résolution à cet égard.

«Parsi, dit-il au guide, tu as été serviable et dévoué. J'ai payé ton
service, mais non ton dévouement. Veux-tu cet éléphant? Il est à toi.»

Les yeux du guide brillèrent.

«C'est une fortune que Votre Honneur me donne! s'écria-t-il.

--Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore ton
débiteur.

--À la bonne heure! s'écria Passepartout. Prends, ami! Kiouni est un
brave et courageux animal!»

Et, allant à la bête, il lui présenta quelques morceaux de sucre,
disant:

«Tiens, Kiouni, tiens, tiens!»

L'éléphant fit entendre quelques grognements de satisfaction. Puis,
prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompe, il
l'enleva jusqu'à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement effrayé,
fit une bonne caresse à l'animal, qui le replaça doucement à terre, et,
à la poignée de trompe de l'honnête Kiouni, répondit une vigoureuse
poignée de main de l'honnête garçon.

Quelques instants après, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout, installés dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda
occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénarès.

Quatre-vingts milles au plus séparent cette ville d'Allahabad, et ils
furent franchis en deux heures.

Pendant ce trajet, la jeune femme revint complètement à elle; les
vapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent.

Quel fut son étonnement de se trouver sur le railway, dans ce
compartiment, recouverte de vêtements européens, au milieu de voyageurs
qui lui étaient absolument inconnus!

Tout d'abord, ses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et la
ranimèrent avec quelques gouttes de liqueur; puis le brigadier général
lui raconta son histoire. Il insista sur le dévouement de Phileas Fogg,
qui n'avait pas hésité à jouer sa vie pour la sauver, et sur le
dénouement de l'aventure, dû à l'audacieuse imagination de Passepartout.

Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout
honteux, répétait que «ça n'en valait pas la peine»!

Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus que
par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lèvres, furent les
interprètes de sa reconnaissance. Puis, sa pensée la reportant aux
scènes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne où tant de
dangers l'attendaient encore, elle fut prise d'un frisson de terreur.

Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aouda, et,
pour la rassurer, il lui offrit, très froidement d'ailleurs, de la
conduire à Hong-Kong, où elle demeurerait jusqu'à ce que cette affaire
fût assoupie.

Mrs. Aouda accepta l'offre avec reconnaissance. Précisément, à
Hong-Kong, résidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un des
principaux négociants de cette ville, qui est absolument anglaise, tout
en occupant un point de la côte chinoise.

À midi et demi, le train s'arrêtait à la station de Bénarès. Les
légendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l'emplacement de
l'ancienne Casi, qui était autrefois suspendue dans l'espace, entre le
zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette époque plus
réaliste, Bénarès, Athènes de l'Inde au dire des orientalistes, reposait
tout prosaïquement sur le sol, et Passepartout put un instant entrevoir
ses maisons de briques, ses huttes en clayonnage, qui lui donnaient un
aspect absolument désolé, sans aucune couleur locale.

C'était là que devait s'arrêter Sir Francis Cromarty. Les troupes qu'il
rejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le brigadier
général fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le
succès possible, et exprimant le voeu qu'il recommençât ce voyage d'une
façon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa légèrement
les doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plus
affectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle devait à Sir Francis
Cromarty. Quant à Passepartout, il fut honoré d'une vraie poignée de
main de la part du brigadier général. Tout ému, il se demanda où et
quand il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis on se sépara.

À partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée du
Gange. À travers les vitres du wagon, par un temps assez clair,
apparaissait le paysage varié du Béhar, puis des montagnes couvertes de
verdure, les champs d'orge, de maïs et de froment, des rios et des
étangs peuplés d'alligators verdâtres, des villages bien entretenus, des
forêts encore verdoyantes. Quelques éléphants, des zébus à grosse bosse
venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré, et aussi, malgré la
saison avancée et la température déjà froide, des bandes d'Indous des
deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. Ces
fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont sectateurs fervents de la
religion brahmanique, qui s'incarne en ces trois personnes: Whisnou, la
divinité solaire, Shiva, la personnification divine des forces
naturelles, et Brahma, le maître suprême des prêtres et des
législateurs. Mais de quel oeil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils
considérer cette Inde, maintenant «britannisée», lorsque quelque
steam-boat passait en hennissant et troublait les eaux consacrées du
Gange, effarouchant les mouettes qui volaient à sa surface, les tortues
qui pullulaient sur ses bords, et les dévots étendus au long de ses
rives!

Tout ce panorama défila comme un éclair, et souvent un nuage de vapeur
blanche en cacha les détails. À peine les voyageurs purent-ils entrevoir
le fort de Chunar, à vingt milles au sud-est de Bénarès, ancienne
forteresse des rajahs du Béhar, Ghazepour et ses importantes fabriques
d'eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s'élève sur la rive
gauche du Gange, la ville fortifiée de Buxar, Patna, grande cité
industrielle et commerçante, où se tient le principal marché d'opium de
l'Inde, Monghir, ville plus qu'européenne, anglaise comme Manchester ou
Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, ses fabriques de
taillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes cheminées
encrassaient d'une fumée noire le ciel de Brahma,--un véritable coup de
poing dans le pays du rêve!

Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours, des
loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à toute vitesse,
et on n'aperçut plus rien des merveilles du Bengale, ni Golgonde, ni
Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois capitale, ni Burdwan,
ni Hougly, ni Chandernagor, ce point français du territoire indien sur
lequel Passepartout eût été fier de voir flotter le drapeau de sa
patrie!

Enfin, à sept heures du matin, Calcutta était atteint. Le paquebot, en
partance pour Hong-Kong, ne levait l'ancre qu'à midi. Phileas Fogg avait
donc cinq heures devant lui.

D'après son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale des
Indes le 25 octobre, vingt-trois jours après avoir quitté Londres, et il
y arrivait au jour fixé. Il n'avait donc ni retard ni avance.
Malheureusement, les deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombay
avaient été perdus, on sait comment, dans cette traversée de la
péninsule indienne,--mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les
regrettait pas.



XV

OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÈGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES



Le train s'était arrêté en gare. Passepartout descendit le premier du
wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettre
pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement au
paquebot de Hong-Kong, afin d'y installer confortablement Mrs. Aouda,
qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays si
dangereux pour elle.

Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman s'approcha
de lui et dit:

«Monsieur Phileas Fogg?

--C'est moi.

--Cet homme est votre domestique? ajouta le policeman en désignant
Passepartout.

--Oui.

--Veuillez me suivre tous les deux.»

Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprise
quelconque. Cet agent était un représentant de la loi, et, pour tout
Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes françaises,
voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas
Fogg lui fit signe d'obéir.

«Cette jeune dame peut nous accompagner? demanda Mr. Fogg.

--Elle le peut», répondit le policeman.

Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un
palki-ghari, sorte de voiture à quatre roues et à quatre places, attelée
de deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le trajet, qui
dura vingt minutes environ.

La voiture traversa d'abord la «ville noire», aux rues étroites, bordées
de cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale
et déguenillée; puis elle passa à travers la ville européenne, égayée de
maisons de briques, ombragée de cocotiers, hérissée de mâtures, que
parcouraient déjà, malgré l'heure matinale, des cavaliers élégants et de
magnifiques attelages.

Le palki-ghari s'arrêta devant une habitation d'apparence simple, mais
qui ne devait pas être affectée aux usages domestiques. Le policeman fit
descendre ses prisonniers--on pouvait vraiment leur donner ce nom--, et
il les conduisit dans une chambre aux fenêtres grillées, en leur disant:

«C'est à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge
Obadiah.»

Puis il se retira et ferma la porte.

«Allons! nous sommes pris!» s'écria Passepartout, en se laissant aller
sur une chaise.

Mrs. Aouda, s'adressant aussitôt à Mr. Fogg, lui dit d'une voix dont
elle cherchait en vain à déguiser l'émotion:

«Monsieur, il faut m'abandonner! C'est pour moi que vous êtes poursuivi!
C'est pour m'avoir sauvée!»

Phileas Fogg se contenta de répondre que cela n'était pas possible.
Poursuivi pour cette affaire du sutty! Inadmissible! Comment les
plaignants oseraient-ils se présenter? Il y avait méprise. Mr. Fogg
ajouta que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune femme, et
qu'il la conduirait à Hong-Kong.

«Mais le bateau part à midi! fit observer Passepartout.

--Avant midi nous serons à bord», répondit simplement l'impassible
gentleman.

Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put s'empêcher de se
dire à lui-même:

«Parbleu! cela est certain! avant midi nous serons à bord!» Mais il
n'était pas rassuré du tout.

À huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le policeman
reparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.
C'était une salle d'audience, et un public assez nombreux, composé
d'Européens et d'indigènes, en occupait déjà le prétoire.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face des
sièges réservés au magistrat et au greffier.

Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, suivi du
greffier. C'était un gros homme tout rond. Il décrocha une perruque
pendue à un clou et s'en coiffa lestement.

«La première cause», dit-il.

Mais, portant la main à sa tête:

«Hé! ce n'est pas ma perruque!

--En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne, répondit le greffier.

--Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse rendre
une bonne sentence avec la perruque d'un greffier!»

L'échange des perruques fut fait. Pendant ces préliminaires,
Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui paraissait
marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge du
prétoire.

«La première cause, reprit alors le juge Obadiah.

--Phileas Fogg? dit le greffier Oysterpuf.

--Me voici, répondit Mr. Fogg.

--Passepartout?

--Présent! répondit Passepartout.

--Bien! dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que l'on vous
guette à tous les trains de Bombay.

--Mais de quoi nous accuse-t-on? s'écria Passepartout, impatienté.

--Vous allez le savoir, répondit le juge.

--Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j'ai
droit...

--Vous a-t-on manqué d'égards? demanda Mr. Obadiah.

--Aucunement.

--Bien! faites entrer les plaignants.»

Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois prêtres indous furent
introduits par un huissier.

«C'est bien cela! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui
voulaient brûler notre jeune dame!»

Les prêtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à haute
voix une plainte en sacrilège, formulée contre le sieur Phileas Fogg et
son domestique, accusés d'avoir violé un lieu consacré par la religion
brahmanique.

«Vous avez entendu? demanda le juge à Phileas Fogg.

--Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et j'avoue.

--Ah! vous avouez?...

--J'avoue et j'attends que ces trois prêtres avouent à leur tour ce
qu'ils voulaient faire à la pagode de Pillaji.»

Les prêtres se regardèrent. Ils semblaient ne rien comprendre aux
paroles de l'accusé.

«Sans doute! s'écria impétueusement Passepartout, à cette pagode de
Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime!»

Nouvelle stupéfaction des prêtres, et profond étonnement du juge
Obadiah.

«Quelle victime? demanda-t-il. Brûler qui! En pleine ville de Bombay?

--Bombay? s'écria Passepartout.

--Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la
pagode de Malebar-Hill, à Bombay.

--Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur,
ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.

--Mes souliers!» s'écria Passepartout, qui, surpris au dernier chef, ne
put retenir cette involontaire exclamation.

On devine la confusion qui s'était opérée dans l'esprit du maître et du
domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient oublié,
et c'était celui-là même qui les amenait devant le magistrat de
Calcutta.

En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de
cette malencontreuse affaire. Retardant son départ de douze heures, il
s'était fait le conseil des prêtres de Malebar-Hill; il leur avait
promis des dommages-intérêts considérables, sachant bien que le
gouvernement anglais se montrait très sévère pour ce genre de délit;
puis, par le train suivant, il les avait lancés sur les traces du
sacrilège. Mais, par suite du temps employé à la délivrance de la jeune
veuve, Fix et les Indous arrivèrent à Calcutta avant Phileas Fogg et son
domestique, que les magistrats, prévenus par dépêche, devaient arrêter à
leur descente du train. Que l'on juge du désappointement de Fix, quand
il apprit que Phileas Fogg n'était point encore arrivé dans la capitale
de l'Inde. Il dut croire que son voleur, s'arrêtant à une des stations
du Peninsular-railway, s'était réfugié dans les provinces
septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortelles
inquiétudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut donc sa joie quand, ce
matin même, il le vit descendre du wagon, en compagnie, il est vrai,
d'une jeune femme dont il ne pouvait s'expliquer la présence. Aussitôt
il lança sur lui un policeman, et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout
et la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le juge
Obadiah.

Et si Passepartout eût été moins préoccupé de son affaire, il aurait
aperçu, dans un coin du prétoire, le détective, qui suivait le débat
avec un intérêt facile à comprendre,--car à Calcutta, comme à Bombay,
comme à Suez, le mandat d'arrestation lui manquait encore!

Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l'aveu échappé à
Passepartout, qui aurait donné tout ce qu'il possédait pour reprendre
ses imprudentes paroles.

«Les faits sont avoués? dit le juge.

--Avoués, répondit froidement Mr. Fogg.

--Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protéger
également et rigoureusement toutes les religions des populations de
l'Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout, convaincu
d'avoir violé d'un pied sacrilège le pavé de la pagode de Malebar-Hill,
à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne ledit Passepartout à
quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7 500 F).

--Trois cents livres? s'écria Passepartout, qui n'était véritablement
sensible qu'à l'amende.

--Silence! fit l'huissier d'une voix glapissante.

--Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas matériellement
prouvé qu'il n'y ait pas connivence entre le domestique et le maître,
qu'en tout cas celui-ci doit être tenu responsable des gestes d'un
serviteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne à huit
jours de prison et cent cinquante livres d'amende. Greffier, appelez une
autre cause!»

Fix, dans son coin, éprouvait une indicible satisfaction. Phileas Fogg
retenu huit jours à Calcutta, c'était plus qu'il n'en fallait pour
donner au mandat le temps de lui arriver.

Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître. Un
pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai
badaud, il était entré dans cette maudite pagode!

Phileas Fogg, aussi maître de lui que si cette condamnation ne l'eût pas
concerné, n'avait pas même froncé le sourcil. Mais au moment où le
greffier appelait une autre cause, il se leva et dit:

«J'offre caution.

--C'est votre droit», répondit le juge.

Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il
entendit le juge, «attendu la qualité d'étrangers de Phileas Fogg et de
son domestique», fixer la caution pour chacun d'eux à la somme énorme de
mille livres (25 000 F).

C'était deux mille livres qu'il en coûterait à Mr. Fogg, s'il ne
purgeait pas sa condamnation.

«Je paie», dit ce gentleman.

Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes
qu'il déposa sur le bureau du greffier.

«Cette somme vous sera restituée à votre sortie de prison, dit le juge.
En attendant, vous êtes libres sous caution.

--Venez, dit Phileas Fogg à son domestique.

--Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers!» s'écria Passepartout
avec un mouvement de rage.

On lui rendit ses souliers.

«En voilà qui coûtent cher! murmura-t-il. Plus de mille livres chacun!
Sans compter qu'ils me gênent!»

Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert son
bras à la jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne se
déciderait jamais à abandonner cette somme de deux mille livres et qu'il
ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces de Fogg.

Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et lui
montèrent aussitôt. Fix courut derrière la voiture, qui s'arrêta bientôt
sur l'un des quais de la ville.

À un demi-mille en rade, le _Rangoon_ était mouillé, son pavillon de
partance hissé en tête de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en
avance d'une heure. Fix le vit descendre de voiture et s'embarquer dans
un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le détective frappa la terre
du pied.

«Le gueux! s'écria-t-il, il part! Deux mille livres sacrifiées! Prodigue
comme un voleur! Ah! je le filerai jusqu'au bout du monde s'il le faut;
mais du train dont il va, tout l'argent du vol y aura passé!»

L'inspecteur de police était fondé à faire cette réflexion. En effet,
depuis qu'il avait quitté Londres, tant en frais de voyage qu'en primes,
en achat d'éléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait déjà
semé plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route, et le tant pour
cent de la somme recouvrée, attribué aux détectives, allait diminuant
toujours.



XVI

OÙ FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARLE



Le _Rangoon_, l'un des paquebots que la Compagnie péninsulaire et
orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, était un
steamer en fer, à hélice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix
tonnes, et d'une force nominale de quatre cents chevaux. Il égalait le
_Mongolia_ en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda ne
fut-elle point aussi bien installée que l'eût désiré Phileas Fogg. Après
tout, il ne s'agissait que d'une traversée de trois mille cinq cents
milles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se montra pas
une difficile passagère.

Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda fit plus ample
connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui témoignait
la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l'écoutait, en
apparence au moins, avec la plus extrême froideur, sans qu'une
intonation, un geste décelât en lui la plus légère émotion. Il veillait
à ce que rien ne manquât à la jeune femme. À de certaines heures il
venait régulièrement, sinon causer, du moins l'écouter. Il accomplissait
envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte, mais avec la
grâce et l'imprévu d'un automate dont les mouvements auraient été
combinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que penser, mais
Passepartout lui avait un peu expliqué l'excentrique personnalité de son
maître. Il lui avait appris quelle gageure entraînait ce gentleman
autour du monde. Mrs. Aouda avait souri; mais après tout, elle lui
devait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre à ce qu'elle le vît à
travers sa reconnaissance.

Mrs. Aouda confirma le récit que le guide indou avait fait de sa
touchante histoire. Elle était, en effet, de cette race qui tient le
premier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants parsis ont
fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons. L'un
d'eux, Sir James Jejeebhoy, a été anobli par le gouvernement anglais, et
Mrs. Aouda était parente de ce riche personnage qui habitait Bombay.
C'était même un cousin de Sir Jejeebhoy, l'honorable Jejeeh, qu'elle
comptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle près de lui refuge et
assistance? Elle ne pouvait l'affirmer. À quoi Mr. Fogg répondait
qu'elle n'eût pas à s'inquiéter, et que tout s'arrangerait
mathématiquement! Ce fut son mot.

La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe? On ne sait.
Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grands
yeux «limpides comme les lacs sacrés de l'Himalaya»! Mais l'intraitable
Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme à se jeter dans
ce lac.

Cette première partie de la traversée du _Rangoon_ s'accomplit dans des
conditions excellentes. Le temps était maniable. Toute cette portion de
l'immense baie que les marins appellent les «brasses du Bengale» se
montra favorable à la marche du paquebot. Le _Rangoon_ eut bientôt
connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sa
pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents
pieds, signale de fort loin aux navigateurs.

La côte fut prolongée d'assez près. Les sauvages Papouas de l'île ne se
montrèrent point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de l'échelle
humaine, mais dont on fait à tort des anthropophages.

Le développement panoramique de ces îles était superbe. D'immenses
forêts de lataniers, d'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks,
de gigantesques mimosées, de fougères arborescentes, couvraient le pays
en premier plan, et en arrière se profilait l'élégante silhouette des
montagnes. Sur la côte pullulaient par milliers ces précieuses
salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché dans le
Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert aux regards par le
groupe des Andaman, passa vite, et le _Rangoon_ s'achemina rapidement vers
le détroit de Malacca, qui devait lui donner accès dans les mers de la
Chine.

Que faisait pendant cette traversée l'inspecteur Fix, si
malencontreusement entraîné dans un voyage de circumnavigation? Au
départ de Calcutta, après avoir laissé des instructions pour que le
mandat, s'il arrivait enfin, lui fût adressé à Hong-Kong, il avait pu
s'embarquer à bord du _Rangoon_ sans avoir été aperçu de Passepartout, et
il espérait bien dissimuler sa présence jusqu'à l'arrivée du paquebot.
En effet, il lui eût été difficile d'expliquer pourquoi il se trouvait à
bord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui devait le croire à
Bombay. Mais il fut amené à renouer connaissance avec l'honnête garçon
par la logique même des circonstances. Comment? On va le voir.

Toutes les espérances, tous les désirs de l'inspecteur de police,
étaient maintenant concentrés sur un unique point du monde, Hong-Kong,
car le paquebot s'arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu'il pût
opérer en cette ville. C'était donc à Hong-Kong que l'arrestation du
voleur devait se faire, ou le voleur lui échappait, pour ainsi dire,
sans retour.

En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais la dernière
qui se rencontrât sur le parcours. Au-delà, la Chine, le Japon,
l'Amérique offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg. À
Hong-Kong, s'il y trouvait enfin le mandat d'arrestation qui courait
évidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait entre les mains
de la police locale. Nulle difficulté. Mais après Hong-Kong, un simple
mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte
d'extradition. De là retards, lenteurs, obstacles de toute nature, dont
le coquin profiterait pour échapper définitivement. Si l'opération
manquait à Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du moins bien
difficile, de la reprendre avec quelque chance de succès.

«Donc, se répétait Fix pendant ces longues heures qu'il passait dans sa
cabine, donc, ou le mandat sera à Hong-Kong, et j'arrête mon homme, ou
il n'y sera pas, et cette fois il faut à tout prix que je retarde son
départ! J'ai échoué à Bombay, j'ai échoué à Calcutta! Si je manque mon
coup à Hong-Kong, je suis perdu de réputation! Coûte que coûte, il faut
réussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si cela est nécessaire,
le départ de ce maudit Fogg?»

En dernier ressort, Fix était bien décidé à tout avouer à Passepartout,
à lui faire connaître ce maître qu'il servait et dont il n'était
certainement pas le complice. Passepartout, éclairé par cette
révélation, devant craindre d'être compromis, se rangerait sans doute à
lui, Fix. Mais enfin c'était un moyen hasardeux, qui ne pouvait être
employé qu'à défaut de tout autre. Un mot de Passepartout à son maître
eût suffi à compromettre irrévocablement l'affaire.

L'inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé, quand la
présence de Mrs. Aouda à bord du _Rangoon_, en compagnie de Phileas Fogg,
lui ouvrit de nouvelles perspectives.

Quelle était cette femme? Quel concours de circonstances en avait fait
la compagne de Fogg? C'était évidemment entre Bombay et Calcutta que la
rencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la péninsule? Était-ce le
hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse? Ce voyage à
travers l'Inde, au contraire, n'avait-il pas été entrepris par ce
gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne? car elle
était charmante! Fix l'avait bien vu dans la salle d'audience du
tribunal de Calcutta.

On comprend à quel point l'agent devait être intrigué. Il se demanda
s'il n'y avait pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement. Oui!
cela devait être! Cette idée s'incrusta dans le cerveau de Fix, et il
reconnut tout le parti qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Que
cette jeune femme fût mariée ou non, il y avait enlèvement, et il était
possible, à Hong-Kong, de susciter au ravisseur des embarras tels, qu'il
ne pût s'en tirer à prix d'argent.

Mais il ne fallait pas attendre l'arrivée du _Rangoon_ à Hong-Kong. Ce
Fogg avait la détestable habitude de sauter d'un bateau dans un autre,
et, avant que l'affaire fût entamée, il pouvait être déjà loin.

L'important était donc de prévenir les autorités anglaises et de
signaler le passage du _Rangoon_ avant son débarquement. Or, rien n'était
plus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore, et que
Singapore est reliée à la côte chinoise par un fil télégraphique.

Toutefois, avant d'agir et pour opérer plus sûrement, Fix résolut
d'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'était pas très difficile de
faire parler ce garçon, et il se décida à rompre l'incognito qu'il avait
gardé jusqu'alors. Or, il n'y avait pas de temps à perdre. On était au
30 octobre, et le lendemain même le _Rangoon_ devait relâcher à Singapore.

Donc, ce jour-là, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans
l'intention d'aborder Passepartout «le premier» avec les marques de la
plus extrême surprise. Passepartout se promenait à l'avant, quand
l'inspecteur se précipita vers lui, s'écriant:

«Vous, sur le _Rangoon_!

--Monsieur Fix à bord! répondit Passepartout, absolument surpris, en
reconnaissant son compagnon de traversée du _Mongolia_. Quoi! je vous
laisse à Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong! Mais
vous faites donc, vous aussi, le tour du monde?

--Non, non, répondit Fix, et je compte m'arrêter à Hong-Kong,--au moins
quelques jours.

--Ah! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment ne
vous ai-je pas aperçu à bord depuis notre départ de Calcutta?

--Ma foi, un malaise... un peu de mal de mer... Je suis resté couché
dans ma cabine... Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien que
l'océan Indien. Et votre maître, Mr. Phileas Fogg?

--En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire! Pas un jour
de retard! Ah! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous
avons aussi une jeune dame avec nous.

--Une jeune dame?» répondit l'agent, qui avait parfaitement l'air de ne
pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.

Mais Passepartout l'eut bientôt mis au courant de son histoire. Il
raconta l'incident de la pagode de Bombay, l'acquisition de l'éléphant
au prix de deux mille livres, l'affaire du sutty, l'enlèvement d'Aouda,
la condamnation du tribunal de Calcutta, la liberté sous caution. Fix,
qui connaissait la dernière partie de ces incidents, semblait les
ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme de narrer ses
aventures devant un auditeur qui lui marquait tant d'intérêt.

«Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre maître a
l'intention d'emmener cette jeune femme en Europe?

--Non pas, monsieur Fix, non pas! Nous allons tout simplement la
remettre aux soins de l'un de ses parents, riche négociant de
Hong-Kong.»

«Rien à faire!» se dit le détective en dissimulant son désappointement.
«Un verre de gin, monsieur Passepartout?

--Volontiers, monsieur Fix. C'est bien le moins que nous buvions à notre
rencontre à bord du _Rangoon_!»



XVII

OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DE
SINGAPORE À HONG-KONG



Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent
fréquemment, mais l'agent se tint dans une extrême réserve vis-à-vis de
son compagnon, et il n'essaya point de le faire parler. Une ou deux fois
seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le grand
salon du _Rangoon_, soit qu'il tînt compagnie à Mrs. Aouda, soit qu'il
jouât au whist, suivant son invariable habitude.

Quant à Passepartout, il s'était pris très sérieusement à méditer sur le
singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route de son
maître. Et, en effet, on eût été étonné à moins. Ce gentleman, très
aimable, très complaisant à coup sûr, que l'on rencontre d'abord à Suez,
qui s'embarque sur le _Mongolia_, qui débarque à Bombay, où il dit devoir
séjourner, que l'on retrouve sur le _Rangoon_, faisant route pour
Hong-Kong, en un mot, suivant pas à pas l'itinéraire de Mr. Fogg, cela
valait la peine qu'on y réfléchît. Il y avait là une concordance au
moins bizarre. À qui en avait ce Fix? Passepartout était prêt a parier
ses babouches--il les avait précieusement conservées--que le Fix
quitterait Hong-Kong en même temps qu'eux, et probablement sur le même
paquebot.

Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu'il n'aurait jamais
deviné de quelle mission l'agent avait été chargé. Jamais il n'eût
imaginé que Phileas Fogg fût «filé», à la façon d'un voleur, autour du
globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner une
explication à toute chose, voici comment Passepartout, soudainement
illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment, son
interprétation était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix n'était
et ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces de Mr. Fogg par ses
collègues du Reform-Club, afin de constater que ce voyage
s'accomplissait régulièrement autour du monde, suivant l'itinéraire
convenu.

«C'est évident! c'est évident! se répétait l'honnête garçon, tout fier
de sa perspicacité. C'est un espion que ces gentlemen ont mis à nos
trousses! Voilà qui n'est pas digne! Mr. Fogg si probe, si honorable! Le
faire épier par un agent! Ah! messieurs du Reform-Club, cela vous
coûtera cher!»

Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de n'en rien
dire à son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé de
cette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se promit
bien de gouailler Fix à l'occasion, à mots couverts et sans se
compromettre.

Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi, le _Rangoon_ embouquait le
détroit de Malacca, qui sépare la presqu'île de ce nom des terres de
Sumatra. Des îlots montagneux très escarpés, très pittoresques
dérobaient aux passagers la vue de la grande île.

Le lendemain, à quatre heures du matin, le _Rangoon_, ayant gagné une
demi-journée sur sa traversée réglementaire, relâchait à Singapore, afin
d'y renouveler sa provision de charbon.

Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et, cette
fois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait manifesté
le désir de se promener pendant quelques heures.

Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se
laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait in petto à voir la
manoeuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.

L'île de Singapore n'est ni grande ni imposante l'aspect. Les montagnes,
c'est-à-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est charmante
dans sa maigreur. C'est un parc coupé de belles routes. Un joli
équipage, attelé de ces chevaux élégants qui ont été importés de la
Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieu des
massifs de palmiers à l'éclatant feuillage, et de girofliers dont les
clous sont formés du bouton même de la fleur entrouverte. Là, les
buissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses des campagnes
européennes; des sagoutiers, de grandes fougères avec leur ramure
superbe, variaient l'aspect de cette région tropicale; des muscadiers au
feuillage verni saturaient l'air d'un parfum pénétrant. Les singes,
bandes alertes et grimaçantes, ne manquaient pas dans les bois, ni
peut-être les tigres dans les jungles. À qui s'étonnerait d'apprendre
que dans cette île, si petite relativement, ces terribles carnassiers ne
fussent pas détruits jusqu'au dernier, on répondra qu'ils viennent de
Malacca, en traversant le détroit à la nage.

Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et son
compagnon--qui regardait un peu sans voir--rentrèrent dans la ville,
vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu'entourent de
charmants jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les
meilleurs fruits du monde.

À dix heures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sans
s'en douter, par l'inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en frais
d'équipage.

Passepartout les attendait sur le pont du _Rangoon_. Le brave garçon avait
acheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes
moyennes, d'un brun foncé au-dehors, d'un rouge éclatant au-dedans, et
dont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres, procure aux vrais
gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout fut trop heureux de
les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce.

À onze heures, le _Rangoon_, ayant son plein de charbon, larguait ses
amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue
ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus beaux
tigres de la terre.

Treize cents milles environ séparent Singapore de l'île de Hong-Kong,
petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg avait
intérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à Hong-Kong
le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un des
principaux ports du Japon.

Le _Rangoon_ était fort chargé. De nombreux passagers s'étaient embarqués
à Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des Malais, des
Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes places.

Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier quartier de la
lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande brise,
mais très heureusement de la partie du sud-est, ce qui favorisait la
marche du steamer. Quand il était maniable, le capitaine faisait établir
la voilure. Le Rangoon, gréé en brick, navigua souvent avec ses deux
huniers et sa misaine, et sa rapidité s'accrut sous la double action de
la vapeur et du vent. C'est ainsi que l'on prolongea, sur une lame
courte et parfois très fatigante, les côtes d'Annam et de Cochinchine.

Mais la faute en était plutôt au _Rangoon_ qu'à la mer, et c'est à ce
paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent s'en
prendre de cette fatigue.

En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire, qui font le service
des mers de Chine, ont un sérieux défaut de construction. Le rapport de
leur tirant d'eau en charge avec leur creux a été mal calculé, et, par
suite, ils n'offrent qu'une faible résistance à la mer. Leur volume,
clos, impénétrable à l'eau, est insuffisant. Ils sont «noyés», pour
employer l'expression maritime, et, en conséquence de cette disposition,
il ne faut que quelques paquets de mer, jetés à bord, pour modifier leur
allure. Ces navires sont donc très inférieurs--sinon par le moteur et
l'appareil évaporatoire, du moins par la construction,--aux types des
Messageries françaises, tels que l'Impératrice et le Cambodge. Tandis
que, suivant les calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer un
poids d'eau égal à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la
Compagnie péninsulaire, le Golgonda, le Corea, et enfin le _Rangoon_, ne
pourraient pas embarquer le sixième de leur poids sans couler par le
fond.

Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes
précautions. Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite vapeur.
C'était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas Fogg en
aucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement irrité. Il
accusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie, et envoyait au
diable tous ceux qui se mêlent de transporter des voyageurs. Peut-être
aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait de brûler à son compte
dans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoup dans son
impatience.

«Mais vous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong-Kong? lui demanda un
jour le détective.

--Très pressé! répondit Passepartout.

--Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama?

--Une hâte effroyable.

--Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde?

--Absolument. Et vous, monsieur Fix?

--Moi? je n'y crois pas!

--Farceur!» répondit Passepartout en clignant de l'oeil.

Ce mot laissa l'agent rêveur. Ce qualificatif l'inquiéta, sans qu'il sût
trop pourquoi. Le Français l'avait-il deviné? Il ne savait trop que
penser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret,
comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître? Et cependant, en lui
parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée.

Il arriva même que le brave garçon alla plus loin, un autre jour, mais
c'était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.

«Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il à son compagnon d'un ton malicieux,
est-ce que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le malheur de vous
y laisser?

--Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais!... Peut-être que...

--Ah! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur
pour moi! Voyons! un agent de la Compagnie péninsulaire ne saurait
s'arrêter en route! Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt en
Chine! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à l'Europe il n'y a
qu'un pas!»

Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la
figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui.
Mais celui-ci, qui était en veine, lui demanda si «ça lui rapportait
beaucoup, ce métier-là?»

«Oui et non, répondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de
mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à mes
frais!

--Oh! pour cela, j'en suis sûr!» s'écria Passepartout, riant de plus
belle.

La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit à réfléchir.
Il était évidemment deviné. D'une façon ou d'une autre, le Français
avait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il prévenu son maître?
Quel rôle jouait-il dans tout ceci? Était-il complice ou non? L'affaire
était-elle éventée, et par conséquent manquée? L'agent passa là quelques
heures difficiles, tantôt croyant tout perdu, tantôt espérant que Fogg
ignorait la situation, enfin ne sachant quel parti prendre.

Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut d'agir
franchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dans les
conditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg se
préparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais,
lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le complice
de son maître--et celui-ci savait tout, et dans ce cas l'affaire était
définitivement compromise--ou le domestique n'était pour rien dans le
vol, et alors son intérêt serait d'abandonner le voleur.

Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et
au-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence.
Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans
s'inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui.

Et cependant, dans le voisinage, il y avait--suivant l'expression des
astronomes--un astre troublant qui aurait dû produire certaines
perturbations sur le coeur de ce gentleman. Mais non! Le charme de Mrs.
Aouda n'agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et les
perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à
calculer que celles d'Uranus qui l'ont amené la découverte de Neptune.

Oui! c'était un étonnement de tous les jours pour Passepartout, qui
lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la
jeune femme! Décidément Phileas Fogg n'avait de coeur que ce qu'il en
fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non! Quant
aux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire naître
en lui, il n'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dans
des transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde de
l'«engine-room», il regardait la puissante machine qui s'emportait
parfois, quand dans un violent mouvement de tangage, l'hélice s'affolait
hors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui provoqua
la colère du digne garçon.

«Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes! s'écria-t-il. On ne
marche pas! Voilà bien ces Anglais! Ah! si c'était un navire américain,
on sauterait peut-être, mais on irait plus vite!»



XVIII

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CÔTÉ, VA À
SES AFFAIRES



Pendant les derniers jours de la traversée, le temps fut assez mauvais.
Le vent devint très fort. Fixé dans la partie du nord-ouest, il
contraria la marche du paquebot. Le _Rangoon_, trop instable, roula
considérablement, et les passagers furent en droit de garder rancune à
ces longues lames affadissantes que le vent soulevait du large.

Pendant les journées du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de tempête.
La bourrasque battit la mer avec véhémence. Le _Rangoon_ dut mettre à la
cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix tours d'hélice
seulement, de manière à biaiser avec les lames. Toutes les voiles
avaient été serrées, et c'était encore trop de ces agrès qui sifflaient
au milieu des rafales.

La vitesse du paquebot, on le conçoit, fut notablement diminuée, et l'on
put estimer qu'il arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de retard sur
l'heure réglementaire, et plus même, si la tempête ne cessait pas.

Phileas Fogg assistait à ce spectacle d'une mer furieuse, qui semblait
lutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilité. Son
front ne s'assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingt
heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le départ
du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne ressentait ni
impatience ni ennui. Il semblait vraiment que cette tempête rentrât dans
son programme, qu'elle fût prévue. Mrs. Aouda, qui s'entretint avec son
compagnon de ce contretemps, le trouva aussi calme que par le passé.

Fix, lui, ne voyait pas ces choses du même oeil. Bien au contraire.
Cette tempête lui plaisait. Sa satisfaction aurait même été sans bornes,
si le _Rangoon_ eût été obligé de fuir devant la tourmente. Tous ces
retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg à rester
quelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales et ses
bourrasques, entrait dans son jeu. Il était bien un peu malade, mais
qu'importe! Il ne comptait pas ses nausées, et, quand son corps se
tordait sous le mal de mer, son esprit s'ébaudissait d'une immense
satisfaction.

Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu dissimulée il
passa ce temps d'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bien marché! La
terre et l'eau semblaient être à la dévotion de son maître. Steamers et
railways lui obéissaient. Le vent et la vapeur s'unissaient pour
favoriser son voyage. L'heure des mécomptes avait-elle donc enfin sonné?
Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent dû sortir
de sa bourse, ne vivait plus. Cette tempête l'exaspérait, cette rafale
le mettait en fureur, et il eût volontiers fouetté cette mer
désobéissante! Pauvre garçon! Fix lui cacha soigneusement sa
satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout eût deviné
le secret contentement de Fix, Fix eût passé un mauvais quart d'heure.

Passepartout, pendant toute la durée de la bourrasque, demeura sur le
pont du _Rangoon_. Il n'aurait pu rester en bas; il grimpait dans la
mâture; il étonnait l'équipage et aidait à tout avec une adresse de
singe. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, les
matelots, qui ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant un garçon si
décontenancé. Passepartout voulait absolument savoir combien de temps
durerait la tempête. On le renvoyait alors au baromètre, qui ne se
décidait pas à remonter. Passepartout secouait le baromètre, mais rien
n'y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablait
l'irresponsable instrument.

Enfin la tourmente s'apaisa. L'état de la mer se modifia dans la journée
du 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et redevint
favorable.

Passepartout se rasséréna avec le temps. Les huniers et les basses
voiles purent être établis, et le _Rangoon_ reprit sa route avec une
merveilleuse vitesse.

Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en
prendre son parti, et la terre ne fut signalée que le 6, à cinq heures
du matin. L'itinéraire de Phileas Fogg portait l'arrivée du paquebot au
5. Or, il n'arrivait que le 6. C'était donc vingt-quatre heures de
retard, et le départ pour Yokohama serait nécessairement manqué.

À six heures, le pilote monta à bord du _Rangoon_ et prit place sur la
passerelle, afin de diriger le navire à travers les passes jusqu'au port
de Hong-Kong.

Passepartout mourait du désir d'interroger cet homme, de lui demander si
le paquebot de Yokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il n'osait pas,
aimant mieux conserver un peu d'espoir jusqu'au dernier instant. Il
avait confié ses inquiétudes à Fix, qui--le fin renard--essayait de le
consoler, en lui disant que Mr. Fogg en serait quitte pour prendre le
prochain paquebot. Ce qui mettait Passepartout dans une colère bleue.

Mais si Passepartout ne se hasarda pas à interroger le pilote, Mr. Fogg,
après avoir consulté son _Bradshaw_, demanda de son air tranquille audit
pilote s'il savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong pour
Yokohama.

«Demain, à la marée du matin, répondit le pilote.

--Ah!» fit Mr. Fogg, sans manifester aucun étonnement.

Passepartout, qui était présent, eût volontiers embrassé le pilote,
auquel Fix aurait voulu tordre le cou.

«Quel est le nom de ce steamer? demanda Mr. Fogg.

--Le _Carnatic_, répondit le pilote.

--N'était-ce pas hier qu'il devait partir?

--Oui, monsieur, mais on a dû réparer une de ses chaudières, et son
départ a été remis à demain.

--Je vous remercie», répondit Mr. Fogg, qui de son pas automatique
redescendit dans le salon du _Rangoon_.

Quant à Passepartout, il saisit la main du pilote et l'étreignit
vigoureusement en disant:

«Vous, pilote, vous êtes un brave homme!»

Le pilote ne sut jamais, sans doute, pourquoi ses réponses lui valurent
cette amicale expansion. À un coup de sifflet, il remonta sur la
passerelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille de
jonques, de tankas, de bateaux-pêcheurs, de navires de toutes sortes,
qui encombraient les pertuis de Hong-Kong.

À une heure, le _Rangoon_ était à quai, et les passagers débarquaient.

En cette circonstance, le hasard avait singulièrement servi Phileas
Fogg, il faut en convenir. Sans cette nécessité de réparer ses
chaudières, le _Carnatic_ fût parti à la date du 5 novembre, et les
voyageurs pour le Japon auraient dû attendre pendant huit jours le
départ du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, était en retard de
vingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de conséquences
fâcheuses pour le reste du voyage.

En effet, le steamer qui fait de Yokohama à San Francisco la traversée
du Pacifique était en correspondance directe avec le paquebot de
Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci fût arrivé.
Évidemment il y aurait vingt-quatre heures de retard à Yokohama, mais,
pendant les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il
serait facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, à
vingt-quatre heures près, dans les conditions de son programme,
trente-cinq jours après avoir quitté Londres.

Le _Carnatic_ ne devant partir que le lendemain matin à cinq heures, Mr.
Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de ses affaires,
c'est-à-dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au débarqué du
bateau, il offrit son bras à la jeune femme et la conduisit vers un
palanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer un hôtel, et ceux-ci
lui désignèrent l'_Hôtel du Club_. Le palanquin se mit en route, suivi de
Passepartout, et vingt minutes après il arrivait à destination.

Un appartement fut retenu pour la jeune femme et Phileas Fogg veilla à
ce qu'elle ne manquât de rien. Puis il dit à Mrs. Aouda qu'il allait
immédiatement se mettre à la recherche de ce parent aux soins duquel il
devait la laisser à Hong-Kong. En même temps il donnait à Passepartout
l'ordre de demeurer à l'hôtel jusqu'à son retour, afin que la jeune
femme n'y restât pas seule.

Le gentleman se fit conduire à la Bourse. Là, on connaîtrait
immanquablement un personnage tel que l'honorable Jejeeh, qui comptait
parmi les plus riches commerçants de la ville.

Le courtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le négociant
parsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n'habitait plus la Chine. Sa
fortune faite, il s'était établi en Europe--en Hollande, croyait-on--,
ce qui s'expliquait par suite de nombreuses relations qu'il avait eues
avec ce pays pendant son existence commerciale.

Phileas Fogg revint à l'_Hôtel du Club_. Aussitôt il fit demander à Mrs.
Aouda la permission de se présenter devant elle, et, sans autre
préambule, il lui apprit que l'honorable Jejeeh ne résidait plus à
Hong-Kong, et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande.

À cela, Mrs. Aouda ne répondit rien d'abord. Elle passa sa main sur son
front, et resta quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce voix:

«Que dois-je faire, monsieur Fogg? dit-elle.

--C'est très simple, répondit le gentleman. Revenir en Europe.

--Mais je ne puis abuser...

--Vous n'abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon programme...
Passepartout?

--Monsieur? répondit Passepartout.

--Allez au _Carnatic_, et retenez trois cabines.»

Passepartout, enchanté de continuer son voyage dans la compagnie de la
jeune femme, qui était fort gracieuse pour lui, quitta aussitôt l'_Hôtel
du Club_.



XIX

OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT À SON MAÎTRE, ET CE QUI
S'ENSUIT



Hong-Kong n'est qu'un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerre
de 1842, assura la possession à l'Angleterre. En quelques années, le
génie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville
importante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située à
l'embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles seulement la
séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l'autre rive.
Hong-Kong devait nécessairement vaincre Macao dans une lutte
commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinois
s'opère par la ville anglaise. Des docks, des hôpitaux, des wharfs, des
entrepôts, une cathédrale gothique, un «government-house», des rues
macadamisées, tout ferait croire qu'une des cités commerçantes des
comtés de Kent ou de Surrey, traversant le sphéroïde terrestre, est
venue ressortir en ce point de la Chine, presque à ses antipodes.

Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port
Victoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile, encore en
faveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de
Japonais et d'Européens, qui se pressait dans les rues. À peu de choses
près, c'était encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garçon
retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une traînée de villes
anglaises tout autour du monde.

Passepartout arriva au port Victoria. Là, à l'embouchure de la rivière
de Canton, c'était un fourmillement de navires de toutes nations, des
anglais, des français, des américains, des hollandais, bâtiments de
guerre et de commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, des
jonques, des sempans, des tankas, et même des bateaux-fleurs qui
formaient autant de parterres flottants sur les eaux. En se promenant,
Passepartout remarqua un certain nombre d'indigènes vêtus de jaune, tous
très avancés en âge. Étant entré chez un barbier chinois pour se faire
raser «à la chinoise», il apprit par le Figaro de l'endroit, qui parlait
un assez bon anglais, que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans
au moins, et qu'à cet âge ils avaient le privilège de porter la couleur
jaune, qui est la couleur impériale. Passepartout trouva cela fort
drôle, sans trop savoir pourquoi.

Sa barbe faite, il se rendit au quai d'embarquement du _Carnatic_, et là
il aperçut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut
point étonné. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son visage
les marques d'un vif désappointement.

«Bon! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du
Reform-Club!»

Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l'air
vexé de son compagnon.

Or, l'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernale
chance qui le poursuivait. Pas de mandat! Il était évident que le mandat
courait après lui, et ne pourrait l'atteindre que s'il séjournait
quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong étant la dernière terre
anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui échapper définitivement,
s'il ne parvenait pas à l'y retenir.

«Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous décidé à venir avec nous jusqu'en
Amérique? demanda Passepartout.

--Oui, répondit Fix les dents serrées.

--Allons donc! s'écria Passepartout en faisant entendre un retentissant
éclat de rire! Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de
nous. Venez retenir votre place, venez!»

Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et arrêtèrent
des cabines pour quatre personnes. Mais l'employé leur fit observer que
les réparations du _Carnatic_ étant terminées, le paquebot partirait le
soir même à huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait été
annoncé.

«Très bien! répondit Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais le
prévenir.»

À ce moment, Fix prit un parti extrême. Il résolut de tout dire à
Passepartout. C'était le seul moyen peut-être qu'il eût de retenir
Phileas Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong.

En quittant le bureau, Fix offrit à son compagnon de se rafraîchir dans
une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta l'invitation de
Fix.

Une taverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tous
deux y entrèrent. C'était une vaste salle bien décorée, au fond de
laquelle s'étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit
étaient rangés un certain nombre de dormeurs.

Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de
petites tables en jonc tressé. Quelques uns vidaient des pintes de bière
anglaise, ale ou porter, d'autres, des brocs de liqueurs alcooliques,
gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues pipes de terre
rouge, bourrées de petites boulettes d'opium mélangé d'essence de rose.
Puis, de temps en temps, quelque fumeur énervé glissait sous la table,
et les garçons de l'établissement, le prenant par les pieds et par la
tête, le portaient sur le lit de camp près d'un confrère. Une vingtaine
de ces ivrognes étaient ainsi rangés côte à côte, dans le dernier degré
d'abrutissement.

Fix et Passepartout comprirent qu'ils étaient entrés dans une tabagie
hantée de ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels la
mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millions
de francs de cette funeste drogue qui s'appelle l'opium! Tristes
millions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices de la
nature humaine.

Le gouvernement chinois a bien essayé de remédier à un tel abus par des
lois sévères, mais en vain. De la classe riche, à laquelle l'usage de
l'opium était d'abord formellement réservé, cet usage descendit
jusqu'aux classes inférieures, et les ravages ne purent plus être
arrêtés. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire du Milieu.
Hommes et femmes s'adonnent à cette passion déplorable, et lorsqu'ils
sont accoutumés à cette inhalation, ils ne peuvent plus s'en passer, à
moins d'éprouver d'horribles contractions de l'estomac. Un grand fumeur
peut fumer jusqu'à huit pipes par jour mais il meurt en cinq ans.

Or, c'était dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui pullulent,
même à Hong-Kong, que Fix et Passepartout étaient entrés avec
l'intention de se rafraîchir. Passepartout n'avait pas d'argent, mais il
accepta volontiers la «politesse» de son compagnon, quitte à la lui
rendre en temps et lieu.

On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Français fit
largement honneur, tandis que Fix, plus réservé, observait son compagnon
avec une extrême attention. On causa de choses et d'autres, et surtout
de cette excellente idée qu'avait eue Fix de prendre passage sur le
_Carnatic_. Et à propos de ce steamer, dont le départ se trouvait avancé
de quelques heures, Passepartout, les bouteilles étant vides, se leva,
afin d'aller prévenir son maître.

Fix le retint.

«Un instant, dit-il.

--Que voulez-vous, monsieur Fix?

--J'ai à vous parler de choses sérieuses.

--De choses sérieuses! s'écria Passepartout en vidant quelques gouttes
de vin restées au fond au son verre. Eh bien, nous en parlerons demain.
Je n'ai pas le temps aujourd'hui.

--Restez, répondit Fix. Il s'agit de votre maître!»

Passepartout, à ce mot, regarda attentivement son interlocuteur.

L'expression du visage de Fix lui parut singulière. Il se rassit.

«Qu'est-ce donc que vous avez à me dire» demanda-t-il.

Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon et, baissant la voix:

«Vous avez deviné qui j'étais? lui demanda-t-il.

--Parbleu! dit Passepartout en souriant.

--Alors je vais tout vous avouer...

--Maintenant que je sais tout, mon compère! Ah! voilà qui n'est pas
fort! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire que
ces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement!

--Inutilement! dit Fix. Vous en parlez à votre aise! On voit bien que
vous ne connaissez pas l'importance de la somme!

--Mais si, je la connais, répondit Passepartout. Vingt mille livres!

--Cinquante-cinq mille! reprit Fix, en serrant la main du Français.

--Quoi! s'écria Passepartout, Mr. Fogg aurait osé!... Cinquante-cinq
mille livres!... Eh bien! raison de plus pour ne pas perdre un instant,
ajouta-t-il en se levant de nouveau.

--Cinquante-cinq mille livres! reprit Fix, qui força Passepartout à se
rasseoir, après avoir fait apporter un flacon de brandy,--et si je
réussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinq
cents (12 500 F) à la condition de m'aider?

--Vous aider? s'écria Passepartout, dont les yeux étaient démesurément
ouverts.

--Oui, m'aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours à
Hong-Kong!

--Hein! fit Passepartout, que dites-vous là? Comment! non content de
faire suivre mon maître, de suspecter sa loyauté, ces gentlemen veulent
encore lui susciter des obstacles! J'en suis honteux pour eux!

--Ah çà! que voulez-vous dire? demanda Fix.

--Je veux dire que c'est de la pure indélicatesse. Autant dépouiller Mr.
Fogg, et lui prendre l'argent dans la poche!

--Eh! c'est bien à cela que nous comptons arriver!

--Mais c'est un guet-apens! s'écria Passepartout,--qui s'animait alors
sous l'influence du brandy que lui servait Fix, et qu'il buvait sans
s'en apercevoir,--un guet-apens véritable! Des gentlemen! des
collègues!»

Fix commençait à ne plus comprendre.

«Des collègues! s'écria Passepartout, des membres du Reform-Club!
Sachez, monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme, et que, quand
il a fait un pari, c'est loyalement qu'il prétend le gagner.

--Mais qui croyez-vous donc que je sois? demanda Fix, en fixant son
regard sur Passepartout.

--Parbleu! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission de
contrôler l'itinéraire de mon maître, ce qui est singulièrement
humiliant! Aussi, bien que, depuis quelque temps déjà, j'aie deviné
votre qualité, je me suis bien gardé de la révéler à Mr. Fogg!

--Il ne sait rien?... demanda vivement Fix.

--Rien», répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre.

L'inspecteur de police passa sa main sur son front. Il hésitait avant de
reprendre la parole. Que devait-il faire? L'erreur de Passepartout
semblait sincère, mais elle rendait son projet plus difficile. Il était
évident que ce garçon parlait avec une absolue bonne foi, et qu'il
n'était point le complice de son maître,--ce que Fix aurait pu craindre.

«Eh bien, se dit-il, puisqu'il n'est pas son complice, il m'aidera.»

Le détective avait une seconde fois pris son parti. D'ailleurs, il
n'avait plus le temps d'attendre. À tout prix, il fallait arrêter Fogg à
Hong-Kong.

«Écoutez, dit Fix d'une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ce
que vous croyez, c'est-à-dire un agent des membres du Reform-Club...

--Bah! dit Passepartout en le regardant d'un air goguenard.

--Je suis un inspecteur de police, chargé d'une mission par
l'administration métropolitaine...

--Vous... inspecteur de police!...

--Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission.»

Et l'agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son compagnon
une commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout,
abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole.

«Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n'est qu'un prétexte dont vous êtes
dupes, vous et ses collègues du Reform-Club, car il avait intérêt à
s'assurer votre inconsciente complicité.

--Mais pourquoi?... s'écria Passepartout.

--Écoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille
livres a été commis à la Banque d'Angleterre par un individu dont le
signalement a pu être relevé. Or, voici ce signalement, et c'est trait
pour trait celui du sieur Fogg.

--Allons donc! s'écria Passepartout en frappant la table de son robuste
poing. Mon maître est le plus honnête homme du monde!

--Qu'en savez-vous? répondit Fix. Vous ne le connaissez même pas! Vous
êtes entré à son service le jour de son départ, et il est parti
précipitamment sous un prétexte insensé, sans malles, emportant une
grosse somme en bank-notes! Et vous osez soutenir que c'est un honnête
homme!

--Oui! oui! répétait machinalement le pauvre garçon.

--Voulez-vous donc être arrêté comme son complice?»

Passepartout avait pris sa tête à deux mains. Il n'était plus
reconnaissable. Il n'osait regarder l'inspecteur de police. Phileas Fogg
un voleur, lui, le sauveur d'Aouda, l'homme généreux et brave! Et
pourtant que de présomptions relevées contre lui! Passepartout essayait
de repousser les soupçons qui se glissaient dans son esprit. Il ne
voulait pas croire à la culpabilité de son maître.

«Enfin, que voulez-vous de moi? dit-il à l'agent de police, en se
contenant par un suprême effort.

--Voici, répondit Fix. J'ai filé le sieur Fogg jusqu'ici, mais je n'ai
pas encore reçu le mandat d'arrestation, que j'ai demandé à Londres. Il
faut donc que vous m'aidiez à retenir à Hong-Kong...

--Moi! que je...

--Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la
Banque d'Angleterre!

--Jamais!» répondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba,
sentant sa raison et ses forces lui échapper à la fois.

«Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien même tout ce que vous
m'avez dit serait vrai... quand mon maître serait le voleur que vous
cherchez... ce que je nie... j'ai été... je suis à son service... je
l'ai vu bon et généreux... le trahir... jamais... non, pour tout l'or du
monde... Je suis d'un village où l'on ne mange pas de ce pain-là!...

--Vous refusez?

--Je refuse.

--Mettons que je n'ai rien dit, répondit Fix, et buvons.

--Oui, buvons!»

Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l'ivresse. Fix,
comprenant qu'il fallait à tout prix le séparer de son maître, voulut
l'achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes chargées d'opium.
Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit, la porta à
ses lèvres, l'alluma, respira quelques bouffées, et retomba, la tête
alourdie sous l'influence du narcotique.

«Enfin, dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera
pas prévenu à temps du départ du _Carnatic_, et s'il part, du moins
partira-t-il sans ce maudit Français!»

Puis il sortit, après avoir payé la dépense.



XX

DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG



Pendant cette scène qui allait peut-être compromettre si gravement son
avenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les rues de
la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accepté son offre de la
conduire jusqu'en Europe, il avait dû songer à tous les détails que
comporte un aussi long voyage. Qu'un Anglais comme lui fît le tour du
monde un sac à la main, passe encore; mais une femme ne pouvait
entreprendre une pareille traversée dans ces conditions. De là,
nécessité d'acheter les vêtements et objets nécessaires au voyage. Mr.
Fogg s'acquitta de sa tâche avec le calme qui le caractérisait, et à
toutes les excuses ou objections de la jeune veuve, confuse de tant de
complaisance:

«C'est dans l'intérêt de mon voyage, c'est dans mon programme»,
répondait-il invariablement.

Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentrèrent à l'hôtel
et dînèrent à la table d'hôte, qui était somptueusement servie. Puis
Mrs. Aouda, un peu fatiguée, remonta dans son appartement, après avoir
«à l'anglaise» serré la main de son imperturbable sauveur.

L'honorable gentleman, lui, s'absorba pendant toute la soirée dans la
lecture du _Times_ et de l'_Illustrated London News_.

S'il avait été homme à s'étonner de quelque chose, c'eût été de ne point
voir apparaître son domestique à l'heure du coucher. Mais, sachant que
le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant le
lendemain matin, il ne s'en préoccupa pas autrement. Le lendemain,
Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg.

Ce que pensa l'honorable gentleman en apprenant que son domestique
n'était pas rentré à l'hôtel nul n'aurait pu le dire. Mr. Fogg se
contenta de prendre son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya chercher
un palanquin.

Il était alors huit heures, et la pleine mer, dont le _Carnatic_ devait
profiter pour sortir des passes, était indiquée pour neuf heures et
demie.

Lorsque le palanquin fut arrivé à la porte de l'hôtel, Mr. Fogg et Mrs.
Aouda montèrent dans ce confortable véhicule, et les bagages suivirent
derrière sur une brouette.

Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai
d'embarquement, et là Mr. Fogg apprenait que le _Carnatic_ était parti
depuis la veille.

Mr. Fogg, qui comptait trouver, à la fois, et le paquebot et son
domestique, en était réduit à se passer de l'un et de l'autre. Mais
aucune marque de désappointement ne parut sur son visage, et comme Mrs.
Aouda le regardait avec inquiétude, il se contenta de répondre:

«C'est un incident, madame, rien de plus.»

En ce moment, un personnage qui l'observait avec attention s'approcha de
lui. C'était l'inspecteur Fix, qui le salua et lui dit:

«N'êtes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du _Rangoon_,
arrivé hier?

--Oui, monsieur, répondit froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pas
l'honneur...

--Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique.

--Savez-vous où il est, monsieur? demanda vivement la jeune femme.

--Quoi! répondit Fix, feignant la surprise, n'est-il pas avec vous?

--Non, répondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n'a pas reparu. Se serait-il
embarqué sans nous à bord du _Carnatic_?

--Sans vous, madame?... répondit l'agent. Mais, excusez ma question,
vous comptiez donc partir sur ce paquebot?

--Oui, monsieur.

--Moi aussi, madame, et vous me voyez très désappointé. Le _Carnatic_,
ayant terminé ses réparations, a quitté Hong-Kong douze heures plus tôt
sans prévenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours le
prochain départ!»

En prononçant ces mots: «huit jours», Fix sentait son coeur bondir de
joie. Huit jours! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong! On aurait le temps
de recevoir le mandat d'arrêt. Enfin, la chance se déclarait pour le
représentant de la loi.

Que l'on juge donc du coup d'assommoir qu'il reçut, quand il entendit
Phileas Fogg dire de sa voix calme:

«Mais il y a d'autres navires que le _Carnatic_, il me semble, dans le
port de Hong-Kong.»

Et Mr. Fogg, offrant son bras à Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks à
la recherche d'un navire en partance.

Fix, abasourdi, suivait. On eût dit qu'un fil le rattachait à cet homme.

Toutefois, la chance sembla véritablement abandonner celui qu'elle avait
si bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg, pendant trois heures, parcourut
le port en tous sens, décidé, s'il le fallait, à fréter un bâtiment pour
le transporter à Yokohama; mais il ne vit que des navires en chargement
ou en déchargement, et qui, par conséquent, ne pouvaient appareiller.
Fix se reprit à espérer.

Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait pas, et il allait continuer ses
recherches, dût-il pousser jusqu'à Macao, quand il fut accosté par un
marin sur l'avant-port.

«Votre Honneur cherche un bateau? lui dit le marin en se découvrant.

--Vous avez un bateau prêt à partir demanda Mr. Fogg.

--Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote nº 43, le meilleur de la
flottille.

--Il marche bien?

--Entre huit et neuf milles, au plus près. Voulez-vous le voir?

--Oui.

--Votre Honneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer?

--Non. D'un voyage.

--Un voyage?

--Vous chargez-vous de me conduire à Yokohama?»

Le marin, à ces mots, demeura les bras ballants, les yeux écarquillés.

«Votre Honneur veut rire? dit-il.

--Non! j'ai manqué le départ du _Carnatic_, et il faut que je sois le 14,
au plus tard, à Yokohama, pour prendre le paquebot de San Francisco.

--Je le regrette, répondit le pilote, mais c'est impossible.

--Je vous offre cent livres (2 500 F) par jour, et une prime de deux
cents livres si j'arrive à temps.

--C'est sérieux? demanda le pilote.

--Très sérieux», répondit Mr. Fogg.

Le pilote s'était retiré à l'écart. Il regardait la mer, évidemment
combattu entre le désir de gagner une somme énorme et la crainte de
s'aventurer si loin. Fix était dans des transes mortelles.

Pendant ce temps, Mr. Fogg s'était retourné vers Mrs. Aouda.

«Vous n'aurez pas peur, madame? lui demanda-t-il.

--Avec vous, non, monsieur Fogg», répondit la jeune femme.

Le pilote s'était de nouveau avancé vers le gentleman, et tournait son
chapeau entre ses mains.

«Eh bien, pilote? dit Mr. Fogg.

--Eh bien, Votre Honneur, répondit le pilote, je ne puis risquer ni mes
hommes, ni moi, ni vous-même, dans une si longue traversée sur un bateau
de vingt tonneaux à peine, et à cette époque de l'année. D'ailleurs,
nous n'arriverions pas à temps, car il y a seize cent cinquante milles
de Hong-Kong à Yokohama.

--Seize cents seulement, dit Mr. Fogg.

--C'est la même chose.»

Fix respira un bon coup d'air.

«Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-être moyen de s'arranger
autrement.»

Fix ne respira plus.

«Comment? demanda Phileas Fogg.

--En allant à Nagasaki, l'extrémité sud du Japon, onze cents milles, ou
seulement à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette
dernière traversée, on ne s'éloignerait pas de la côte chinoise, ce qui
serait un grand avantage, d'autant plus que les courants y portent au
nord.

--Pilote, répondit Phileas Fogg, c'est à Yokohama que je dois prendre la
malle américaine, et non à Shangaï ou à Nagasaki.

--Pourquoi pas? répondit le pilote. Le paquebot de San Francisco ne part
pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki, mais son port
de départ est Shangaï.

--Vous êtes certain de ce vous dites?

--Certain.

--Et quand le paquebot quitte-t-il Shangaï?

--Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant
nous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize heures, et avec une moyenne
de huit milles à l'heure, si nous sommes bien servis, si le vent tient
au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les huit cents
milles qui nous séparent de Shangaï.

--Et vous pourriez partir?...

--Dans une heure. Le temps d'acheter des vivres et d'appareiller.

--Affaire convenue... Vous êtes le patron du bateau?

--Oui, John Bunsby, patron de la _Tankadère_.

--Voulez-vous des arrhes?

--Si cela ne désoblige pas Votre Honneur.

--Voici deux cents livres à compte... Monsieur, ajouta Phileas Fogg en
se retournant vers Fix, si vous voulez profiter...

--Monsieur, répondit résolument Fix, j'allais vous demander cette
faveur.

--Bien. Dans une demi-heure nous serons à bord.

--Mais ce pauvre garçon... dit Mrs. Aouda, que la disparition de
Passepartout préoccupait extrêmement.

--Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire», répondit Phileas
Fogg.

Et, tandis que Fix, nerveux, fiévreux, rageant, se rendait au
bateau-pilote, tous deux se dirigèrent vers les bureaux de la police de
Hong-Kong. Là, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout, et
laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Même formalité fut
remplie chez l'agent consulaire français, et le palanquin, après avoir
touché à l'hôtel, où les bagages furent pris, ramena les voyageurs à
l'avant-port.

Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote nº 43, son équipage à bord, ses
vivres embarqués, était prêt à appareiller.

C'était une charmante petite goélette de vingt tonneaux que la
_Tankadère_, bien pincée de l'avant, très dégagée dans ses façons, très
allongée dans ses lignes d'eau. On eût dit un yacht de course. Ses
cuivres brillants, ses ferrures galvanisées, son pont blanc comme de
l'ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s'entendait à la tenir
en bon état. Ses deux mâts s'inclinaient un peu sur l'arrière. Elle
portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches, et pouvait gréer
une fortune pour le vent arrière. Elle devait merveilleusement marcher,
et, de fait, elle avait déjà gagné plusieurs prix dans les «matches» de
bateaux-pilotes.

L'équipage de la _Tankadère_ se composait du patron John Bunsby et de
quatre hommes. C'étaient de ces hardis marins qui, par tous les temps,
s'aventurent à la recherche des navires, et connaissent admirablement
ces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux,
noir de hâle, le regard vif, la figure énergique, bien d'aplomb, bien à
son affaire, eût inspiré confiance aux plus craintifs.

Phileas Fogg et Mrs. Aouda passèrent à bord. Fix s'y trouvait déjà. Par
le capot d'arrière de la goélette, on descendait dans une chambre
carrée, dont les parois s'évidaient en forme de cadres, au dessus d'un
divan circulaire. Au milieu, une table éclairée par une lampe de roulis.
C'était petit, mais propre.

«Je regrette de n'avoir pas mieux à vous offrir», dit Mr. Fogg à Fix,
qui s'inclina sans répondre.

L'inspecteur de police éprouvait comme une sorte d'humiliation à
profiter ainsi des obligeances du sieur Fogg.

«À coup sûr, pensait-il, c'est un coquin fort poli, mais c'est un
coquin!»

À trois heures dix minutes, les voiles furent hissées. Le pavillon
d'Angleterre battait à la corne de la goélette. Les passagers étaient
assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier regard sur
le quai, afin de voir si Passepartout n'apparaîtrait pas.

Fix n'était pas sans appréhension, car le hasard aurait pu conduire en
cet endroit même le malheureux garçon qu'il avait si indignement traité,
et alors une explication eût éclaté, dont le détective ne se fût pas
tiré à son avantage. Mais le Français ne se montra pas, et, sans doute,
l'abrutissant narcotique le tenait encore sous son influence.

Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la _Tankadère_, prenant le
vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s'élança en bondissant
sur les flots.



XXI

OÙ LE PATRON DE LA «_Tankadère_» RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX
CENTS LIVRES



C'était une aventureuse expédition que cette navigation de huit cents
milles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout à cette époque
de l'année. Elles sont généralement mauvaises, ces mers de la Chine,
exposées à des coups de vent terribles, principalement pendant les
équinoxes, et on était encore aux premiers jours de novembre.

C'eût été, bien évidemment, l'avantage du pilote de conduire ses
passagers jusqu'à Yokohama, puisqu'il était payé tant par jour. Mais son
imprudence aurait été grande de tenter une telle traversée dans ces
conditions, et c'était déjà faire acte d'audace, sinon de témérité, que
de remonter jusqu'à Shangaï. Mais John Bunsby avait confiance en sa
_Tankadère_, qui s'élevait à la lame comme une mauve, et peut-être
n'avait-il pas tort.

Pendant les dernières heures de cette journée, la _Tankadère_ navigua dans
les passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures, au
plus près ou vent arrière, elle se comporta admirablement.

«Je n'ai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment où la goélette
donnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence possible.

--Que Votre Honneur s'en rapporte à moi, répondit John Bunsby. En fait
de voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter. Nos
flèches n'y ajouteraient rien, et ne serviraient qu'à assommer
l'embarcation en nuisant à sa marche.

--C'est votre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous.»

Phileas Fogg, le corps droit, les jambes écartées, d'aplomb comme un
marin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise à
l'arrière, se sentait émue en contemplant cet océan, assombri déjà par
le crépuscule, qu'elle bravait sur une frêle embarcation. Au-dessus de
sa tête se déployaient les voiles blanches, qui l'emportaient dans
l'espace comme de grandes ailes. La goélette, soulevée par le vent,
semblait voler dans l'air.

La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son
insuffisante lumière devait s'éteindre bientôt dans les brumes de
l'horizon. Des nuages chassaient de l'est et envahissaient déjà une
partie du ciel.

Le pilote avait disposé ses feux de position,--précaution indispensable
à prendre dans ces mers très fréquentées aux approches des atterrages.
Les rencontres de navires n'y étaient pas rares, et, avec la vitesse
dont elle était animée, la goélette se fût brisée au moindre choc.

Fix rêvait à l'avant de l'embarcation. Il se tenait à l'écart, sachant
Fogg d'un naturel peu causeur. D'ailleurs, il lui répugnait de parler à
cet homme, dont il acceptait les services. Il songeait aussi à l'avenir.
Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne s'arrêterait pas à
Yokohama, qu'il prendrait immédiatement le paquebot de San Francisco
afin d'atteindre l'Amérique, dont la vaste étendue lui assurerait
l'impunité avec la sécurité. Le plan de Phileas Fogg lui semblait on ne
peut plus simple.

Au lieu de s'embarquer en Angleterre pour les États-Unis, comme un
coquin vulgaire, ce Fogg avait fait le grand tour et traversé les trois
quarts du globe, afin de gagner plus sûrement le continent américain, où
il mangerait tranquillement le million de la Banque, après avoir dépisté
la police. Mais une fois sur la terre de l'Union, que ferait Fix?
Abandonnerait-il cet homme? Non, cent fois non! et jusqu'à ce qu'il eût
obtenu un acte d'extradition, il ne le quitterait pas d'une semelle.
C'était son devoir, et il l'accomplirait jusqu'au bout. En tout cas, une
circonstance heureuse s'était produite: Passepartout n'était plus auprès
de son maître, et surtout, après les confidences de Fix, il était
important que le maître et le serviteur ne se revissent jamais.

Phileas Fogg, lui, n'était pas non plus sans songer à son domestique, si
singulièrement disparu. Toutes réflexions faites, il ne lui sembla pas
impossible que, par suite d'un malentendu, le pauvre garçon ne se fût
embarqué sur le _Carnatic_, au dernier moment. C'était aussi l'opinion de
Mrs. Aouda, qui regrettait profondément cet honnête serviteur, auquel
elle devait tant. Il pouvait donc se faire qu'on le retrouvât à
Yokohama, et, si le _Carnatic_ l'y avait transporté, il serait aisé de le
savoir.

Vers dix heures, la brise vint à fraîchir. Peut-être eût-il été prudent
de prendre un ris, mais le pilote, après avoir soigneusement observé
l'état du ciel, laissa la voilure telle qu'elle était établie.
D'ailleurs, la _Tankadère_ portait admirablement la toile, ayant un grand
tirant d'eau, et tout était paré à amener rapidement, en cas de grain.

À minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine. Fix
les y avait précédés, et s'était étendu sur l'un des cadres. Quant au
pilote et à ses hommes, ils demeurèrent toute la nuit sur le pont.

Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la goélette avait fait
plus de cent milles. Le loch, souvent jeté, indiquait que la moyenne de
sa vitesse était entre huit et neuf milles. La _Tankadère_ avait du largue
dans ses voiles qui portaient toutes et elle obtenait, sous cette
allure, son maximum de rapidité. Si le vent tenait dans ces conditions,
les chances étaient pour elle.

La _Tankadère_, pendant toute cette journée, ne s'éloigna pas sensiblement
de la côte, dont les courants lui étaient favorables. Elle l'avait à
cinq milles au plus par sa hanche de bâbord, et cette côte,
irrégulièrement profilée, apparaissait parfois à travers quelques
éclaircies. Le vent venant de terre, la mer était moins forte par là
même: circonstance heureuse pour la goélette, car les embarcations d'un
petit tonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitesse, qui
«les tue», pour employer l'expression maritime.

Vers midi, la brise mollit un peu et hâla le sud-est. Le pilote fit
établir les flèches; mais au bout de deux heures, il fallut les amener,
car le vent fraîchissait à nouveau.

Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement réfractaires au mal de
mer, mangèrent avec appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix fut
invité à partager leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il est
aussi nécessaire de lester les estomacs que les bateaux, mais cela le
vexait! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propres
vivres, il trouvait à cela quelque chose de peu loyal. Il mangea
cependant,--sur le pouce, il est vrai,--mais enfin il mangea.

Toutefois, ce repas terminé, il crut devoir prendre le sieur Fogg à
part, et il lui dit:

«Monsieur...»

Ce «monsieur» lui écorchait les lèvres, et il se retenait pour ne pas
mettre la main au collet de ce «monsieur»!

«Monsieur, vous avez été fort obligeant en m'offrant passage à votre
bord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas d'agir aussi
largement que vous, j'entends payer ma part...

--Ne parlons pas de cela, monsieur, répondit Mr. Fogg.

--Mais si, je tiens...

--Non, monsieur, répéta Fogg d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
Cela entre dans les frais généraux!»

Fix s'inclina, il étouffait, et, allant s'étendre sur l'avant de la
goélette, il ne dit plus un mot de la journée.

Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs
fois il dit à Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu à Shangaï. Mr.
Fogg répondit simplement qu'il y comptait. D'ailleurs, tout l'équipage
de la petite goélette y mettait du zèle. La prime affriolait ces braves
gens. Aussi, pas une écoute qui ne fût consciencieusement raidie! Pas
une voile qui ne fût vigoureusement étarquée! Pas une embardée que l'on
pût reprocher à l'homme de barre! On n'eût pas manoeuvré plus sévèrement
dans une régate du Royal-Yacht-Club.

Le soir, le pilote avait relevé au loch un parcours de deux cent vingt
milles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait espérer qu'en arrivant
à Yokohama, il n'aurait aucun retard à inscrire à son programme. Ainsi
donc, le premier contretemps sérieux qu'il eût éprouvé depuis son départ
de Londres ne lui causerait probablement aucun préjudice.

Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la _Tankadère_
entrait franchement dans le détroit de Fo-Kien, qui sépare la grande île
Formose de la côte chinoise, et elle coupait le tropique du Cancer. La
mer était très dure dans ce détroit, plein de remous formés par les
contre-courants. La goélette fatigua beaucoup. Les lames courtes
brisaient sa marche. Il devint très difficile de se tenir debout sur le
pont.

Avec le lever du jour, le vent fraîchit encore. Il y avait dans le ciel
l'apparence d'un coup de vent. Du reste, le baromètre annonçait un
changement prochain de l'atmosphère; sa marche diurne était irrégulière,
et le mercure oscillait capricieusement. On voyait aussi la mer se
soulever vers le sud-est en longues houles «qui sentaient la tempête».
La veille, le soleil s'était couché dans une brume rouge, au milieu des
scintillations phosphorescentes de l'océan.

Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entre
ses dents des choses peu intelligibles. À un certain moment, se trouvant
près de son passager:

«On peut tout dire à Votre Honneur? dit-il à voix basse.

--Tout, répondit Phileas Fogg.

--Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.

--Viendra-t-il du nord ou du sud? demanda simplement Mr. Fogg.

--Du sud. Voyez. C'est un typhon qui se prépare!

--Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon côté,
répondit Mr. Fogg.

--Si vous le prenez comme cela, répliqua le pilote, je n'ai plus rien à
dire!»

Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. À une époque
moins avancée de l'année, le typhon, suivant l'expression d'un célèbre
météorologiste, se fût écoulé comme une cascade lumineuse de flammes
électriques, mais en équinoxe hiver il était à craindre qu'il ne se
déchaînât avec violence.

Le pilote prit ses précautions par avance. Il fit serrer toutes les
voiles de la goélette et amener les vergues sur le pont. Les mots de
flèche furent dépassés. On rentra le bout-dehors. Les panneaux furent
condamnés avec soin. Pas une goutte d'eau ne pouvait, dès lors, pénétrer
dans la coque de l'embarcation. Une seule voile triangulaire, un
tourmentin de forte toile, fut hissé en guise de trinquette, de manière
à maintenir la goélette vent arrière. Et on attendit.

John Bunsby avait engagé ses passagers à descendre dans la cabine; mais,
dans un étroit espace, à peu près privé d'air, et par les secousses de
la houle, cet emprisonnement n'avait rien d'agréable. Ni Mr. Fogg, ni
Mrs. Aouda, ni Fix lui-même ne consentirent à quitter le pont.

Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord. Rien
qu'avec son petit morceau de toile, la _Tankadère_ fut enlevée comme une
plume par ce vent dont on ne saurait donner une idée exacte, quand il
souffle en tempête. Comparer sa vitesse à la quadruple vitesse d'une
locomotive lancée à toute vapeur, ce serait rester au-dessous de la
vérité.

Pendant toute la journée, l'embarcation courut ainsi vers le nord,
emportée par les lames monstrueuses, en conservant heureusement une
rapidité égale à la leur. Vingt fois elle faillit être coiffée par une
de ces montagnes d'eau qui se dressaient à l'arrière; mais un adroit
coup de barre, donné par le pilote, parait la catastrophe. Les passagers
étaient quelquefois couverts en grand par les embruns qu'ils recevaient
philosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais l'intrépide Aouda, les
yeux fixés sur son compagnon, dont elle ne pouvait qu'admirer le
sang-froid, se montrait digne de lui et bravait la tourmente à ses
côtés. Quant à Phileas Fogg, il semblait que ce typhon fût partie de son
programme.

Jusqu'alors la _Tankadère_ avait toujours fait route au nord; mais vers le
soir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois quarts,
hâla le nord-ouest. La goélette, prêtant alors le flanc à la lame, fut
effroyablement secouée. La mer la frappait avec une violence bien faite
pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle solidité toutes les
parties d'un bâtiment sont reliées entre elles.

Avec la nuit, la tempête s'accentua encore. En voyant l'obscurité se
faire, et avec l'obscurité s'accroître la tourmente, John Bunsby
ressentit de vives inquiétudes. Il se demanda s'il ne serait pas temps
de relâcher, et il consulta son équipage.

Ses hommes consultés, John Bunsby s'approcha de Mr. Fogg, et lui dit:

«Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des ports
de la côte.

--Je le crois aussi, répondit Phileas Fogg.

--Ah! fit le pilote, mais lequel?

--Je n'en connais qu'un, répondit tranquillement Mr. Fogg.

--Et c'est!...

--Shangaï.»

Cette réponse, le pilote fut d'abord quelques instants sans comprendre
ce qu'elle signifiait, ce qu'elle renfermait d'obstination et de
ténacité. Puis il s'écria:

«Eh bien, oui! Votre Honneur a raison. À Shangaï!»

Et la direction de la _Tankadère_ fut imperturbablement maintenue vers le
nord.

Nuit vraiment terrible! Ce fut un miracle si la petite goélette ne
chavira pas. Deux fois elle fut engagée, et tout aurait été enlevé à
bord, si les saisines eussent manqué. Mrs. Aouda était brisée, mais elle
ne fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut se
précipiter vers elle pour la protéger contre la violence des lames.

Le jour reparut. La tempête se déchaînait encore avec une extrême
fureur. Toutefois, le vent retomba dans le sud-est. C'était une
modification favorable, et la _Tankadère_ fit de nouveau route sur cette
mer démontée, dont les lames se heurtaient alors à celles que provoquait
la nouvelle aire du vent. De là un choc de contre-houles qui eût écrasé
une embarcation moins solidement construite.

De temps en temps on apercevait la côte à travers les brumes déchirées,
mais pas un navire en vue. La _Tankadère_ était seule à tenir la mer.

À midi, il y eut quelques symptômes d'accalmie, qui, avec l'abaissement
du soleil sur l'horizon, se prononcèrent plus nettement.

Le peu de durée de la tempête tenait à sa violence même. Les passagers,
absolument brisés, purent manger un peu et prendre quelque repos.

La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit rétablir ses voiles au
bas ris. La vitesse de l'embarcation fut considérable. Le lendemain, 11,
au lever du jour, reconnaissance faite de la côte, John Bunsby put
affirmer qu'on n'était pas à cent milles de Shangaï.

Cent milles, et il ne restait plus que cette journée pour les faire!
C'était le soir même que Mr. Fogg devait arriver à Shangaï, s'il ne
voulait pas manquer le départ du paquebot de Yokohama. Sans cette
tempête, pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n'eût pas été
en ce moment à trente milles du port.

La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la Mer tombait avec
elle. La goélette se couvrit de toile. Flèches, voiles d'étais,
contre-foc, tout portait, et la mer écumait sous l'étrave.

À midi, la _Tankadère_ n'était pas à plus de quarante-cinq milles de
Shangaï. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant le
départ du paquebot de Yokohama.

Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix.
Tous--Phileas Fogg excepté sans doute--sentaient leur coeur battre
d'impatience. Il fallait que la petite goélette se maintint dans une
moyenne de neuf milles à l'heure, et le vent mollissait toujours!
C'était une brise irrégulière, des bouffées capricieuses venant de la
côte. Elles passaient, et la mer se déridait aussitôt après leur
passage.

Cependant l'embarcation était si légère, ses voiles hautes, d'un fin
tissu, ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant, à
six heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu'à la
rivière de Shangaï, car la ville elle-même est située à une distance de
douze milles au moins au-dessus de l'embouchure.

À sept heures, on était encore à trois milles de Shangaï. Un formidable
juron s'échappa des lèvres du pilote... La prime de deux cents livres
allait évidemment lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était
impassible, et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment...

À ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné d'un panache de fumée,
apparut au ras de l'eau. C'était le paquebot américain, qui sortait à
l'heure réglementaire.

«Malédiction! s'écria John Bunsby, qui repoussa la barre d'un bras
désespéré.

--Des signaux!» dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon de bronze
s'allongeait à l'avant de la _Tankadère_. Il servait à faire des signaux
par les temps de brume.

Le canon fut chargé jusqu'à la gueule, mais au moment où le pilote
allait appliquer un charbon ardent sur la lumière:

«Le pavillon en berne», dit Mr. Fogg.

Le pavillon fut amené à mi-mât. C'était un signal de détresse, et l'on
pouvait espérer que le paquebot américain, l'apercevant, modifierait un
instant sa route pour rallier l'embarcation.

«Feu!» dit Mr. Fogg.

Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans l'air.



XXII

OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENT
D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE



Le _Carnatic_ ayant quitté Hong-Kong, le 7 novembre, à six heures et demie
du soir, se dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon. Il
emportait un plein chargement de marchandises et de passagers. Deux
cabines de l'arrière restaient inoccupées. C'étaient celles qui avaient
été retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.

Le lendemain matin, les hommes de l'avant pouvaient voir, non sans
quelque surprise, un passager, l'oeil à demi hébété, la démarche
branlante, la tête ébouriffée, qui sortait du capot des secondes et
venait en titubant s'asseoir sur une drome.

Ce passager, c'était Passepartout en personne. Voici ce qui était
arrivé.

Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçons
avaient enlevé Passepartout profondément endormi, et l'avaient couché
sur le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard,
Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée fixe, se
réveillait et luttait contre l'action stupéfiante du narcotique. La
pensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce lit
d'ivrognes, et trébuchant, s'appuyant aux murailles, tombant et se
relevant, mais toujours et irrésistiblement poussé par une sorte
d'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un rêve: «Le
_Carnatic_! le _Carnatic_!»

Le paquebot était là fumant, prêt à partir. Passepartout n'avait que
quelques pas à faire. Il s'élança sur le pont volant, il franchit la
coupée et tomba inanimé à l'avant, au moment où le _Carnatic_ larguait ses
amarres.

Quelques matelots, en gens habitués à ces sortes de scènes, descendirent
le pauvre garçon dans une cabine des secondes, et Passepartout ne se
réveilla que le lendemain matin, à cent cinquante milles des terres de
la Chine.

Voilà donc pourquoi, ce matin-là, Passepartout se trouvait sur le pont
du _Carnatic_, et venait humer à pleine gorgées les fraîches brises de la
mer. Cet air pur le dégrisa. Il commença à rassembler ses idées et n'y
parvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les scènes de la
veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.

«Il est évident, se dit-il, que j'ai été abominablement grisé! Que va
dire Mr. Fogg? En tout cas, je n'ai pas manqué le bateau, et c'est le
principal.»

Puis, songeant à Fix:

«Pour celui-là, se dit-il, j'espère bien que nous en sommes débarrassés,
et qu'il n'a pas osé, après ce qu'il m'a proposé, nous suivre sur le
_Carnatic_. Un inspecteur de police, un détective aux trousses de mon
maître, accusé de ce vol commis à la Banque d'Angleterre! Allons donc!
Mr. Fogg est un voleur comme je suis un assassin!»

Passepartout devait-il raconter ces choses à son maître? Convenait-il de
lui apprendre le rôle joué par Fix dans cette affaire? Ne ferait-il pas
mieux d'attendre son arrivée à Londres, pour lui dire qu'un agent de la
police métropolitaine l'avait filé autour du monde, et pour en rire avec
lui? Oui, sans doute. En tout cas, question à examiner. Le plus pressé,
c'était de rejoindre Mr. Fogg et de lui faire agréer ses excuses pour
cette inqualifiable conduite.

Passepartout se leva donc. La mer était houleuse, et le paquebot roulait
fortement. Le digne garçon, aux jambes peu solides encore, gagna tant
bien que mal l'arrière du navire.

Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître, ni à
Mrs. Aouda.

«Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couchée à cette heure. Quant à Mr.
Fogg, il aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant son
habitude...»

Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y était pas.
Passepartout n'avait qu'une chose à faire: c'était de demander au purser
quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui répondit qu'il ne
connaissait aucun passager de ce nom.

«Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un gentleman,
grand, froid, peu communicatif, accompagné d'une jeune dame...

--Nous n'avons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au surplus,
voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.»

Passepartout consulta la liste... Le nom de son maître n'y figurait pas.

Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau.

«Ah çà! je suis bien sur le _Carnatic_? s'écria-t-il.

--Oui, répondit le purser.

--En route pour Yokohama?

--Parfaitement.»

Passepartout avait eu un instant cette crainte de s'être trompé de
navire! Mais s'il était sur le _Carnatic_, il était certain que son maître
ne s'y trouvait pas.

Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C'était un coup de
foudre. Et, soudain, la lumière se fit en lui. Il se rappela que l'heure
du départ du _Carnatic_ avait été avancée, qu'il devait prévenir son
maître, et qu'il ne l'avait pas fait! C'était donc sa faute si Mr. Fogg
et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ!

Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui, pour le séparer de
son maître, pour retenir celui-ci à Hong-Kong, l'avait enivré! Car il
comprit enfin la manoeuvre de l'inspecteur de police. Et maintenant, Mr.
Fogg, à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté, emprisonné peut-être!...
Passepartout, à cette pensée, s'arracha les cheveux. Ah! si jamais Fix
lui tombait sous la main, quel règlement de comptes!

Enfin, après le premier moment d'accablement, Passepartout reprit son
sang-froid et étudia la situation. Elle était peu enviable. Le Français
se trouvait en route pour le Japon. Certain d'y arriver, comment en
reviendrait-il? Il avait la poche vide. Pas un shilling, pas un penny!
Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient payés d'avance.
Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti. S'il
mangea et but pendant cette traversée, cela ne saurait se décrire. Il
mangea pour son maître, pour Mrs. Aouda et pour lui-même. Il mangea
comme si le Japon, où il allait aborder, eût été un pays désert,
dépourvu de toute substance comestible.

Le 13, à la marée du matin, le _Carnatic_ entrait dans le port de
Yokohama.

Ce point est une relâche importante du Pacifique, où font escale tous
les steamers employés au service de la poste et des voyageurs entre
l'Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les îles de la Malaisie.
Yokohama est située dans la baie même de Yeddo, à peu de distance de
cette immense ville, seconde capitale de l'empire japonais, autrefois
résidence du taïkoun, du temps que cet empereur civil existait, et
rivale de Meako, la grande cité qu'habite le mikado, empereur
ecclésiastique, descendant des dieux.

Le _Carnatic_ vint se ranger au quai de Yokohama, près des jetées du port
et des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires appartenant
à toutes les nations.

Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si
curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux à faire que de
prendre le hasard pour guide, et d'aller à l'aventure par les rues de la
ville.

Passepartout se trouva d'abord dans une cité absolument européenne, avec
des maisons à basses façades, ornées de vérandas sous lesquelles se
développaient d'élégants péristyles, et qui couvrait de ses rues, de ses
places, de ses docks, de ses entrepôts, tout l'espace compris depuis le
promontoire du Traité jusqu'à la rivière. Là, comme à Hong-Kong, comme à
Calcutta, fourmillait un pêle-mêle de gens de toutes races, Américains,
Anglais, Chinois, Hollandais, marchands prêts à tout vendre et à tout
acheter, au milieu desquels le Français se trouvait aussi étranger que
s'il eût été jeté au pays des Hottentots.

Passepartout avait bien une ressource: c'était de se recommander près
des agents consulaires français ou anglais établis à Yokohama; mais il
lui répugnait de raconter son histoire, si intimement mêlée à celle de
son maître, et avant d'en venir là, il voulait avoir épuisé toutes les
autres chances.

Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que le
hasard l'eût en rien servi, il entra dans la partie japonaise, décidé,
s'il le fallait, à pousser jusqu'à Yeddo.

Cette portion indigène de Yokohama est appelée Benten, du nom d'une
déesse de la mer, adorée sur les îles voisines. Là se voyaient
d'admirables allées de sapins et de cèdres, des portes sacrées d'une
architecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des
roseaux, des temples abrités sous le couvert immense et mélancolique des
cèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient les
prêtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius, des
rues interminables où l'on eût pu recueillir une moisson d'enfants au
teint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on eût dit découpés
dans quelque paravent indigène, et qui se jouaient au milieu de caniches
à jambes courtes et de chats jaunâtres, sans queue, très paresseux et
très caressants.

Dans les rues, ce n'était que fourmillement, va-et-vient incessant:
bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourins
monotones, yakounines, officiers de douane ou de police, à chapeaux
pointus incrustés de laque et portant deux sabres à leur ceinture,
soldats vêtus de cotonnades bleues à raies blanches et armés de fusil à
percussion, hommes d'armes du mikado, ensachés dans leur pourpoint de
soie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d'autres militaires de
toutes conditions,--car, au Japon, la profession de soldat est autant
estimée qu'elle est dédaignée en Chine. Puis, des frères quêteurs, des
pèlerins en longues robes, de simples civils, chevelure lisse et d'un
noir d'ébène, tête grosse, buste long, jambes grêles, taille peu élevée,
teint coloré depuis les sombres nuances du cuivre jusqu'au blanc mat,
mais jamais jaune comme celui des Chinois, dont les Japonais différent
essentiellement. Enfin, entre les voitures, les palanquins, les chevaux,
les porteurs, les brouettes à voile, les «norimons» à parois de laque,
les «cangos» moelleux, véritables litières en bambou, on voyait
circuler, à petits pas de leur petit pied, chaussé de souliers de toile,
de sandales de paille ou de socques en bois ouvragé, quelques femmes peu
jolies, les yeux bridés, la poitrine déprimée, les dents noircies au
goût du jour, mais portant avec élégance le vêtement national, le
«kirimon», sorte de robe de chambre croisée d'une écharpe de soie, dont
la large ceinture s'épanouissait derrière en un noeud extravagant,--que
les modernes Parisiennes semblent avoir emprunté aux Japonaises.

Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette foule
bigarrée, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques, les
bazars où s'entasse tout le clinquant de l'orfèvrerie japonaise, les
«restaurations» ornées de banderoles et de bannières, dans lesquelles il
lui était interdit d'entrer, et ces maisons de thé où se boit à pleine
tasse l'eau chaude odorante, avec le «saki», liqueur tirée du riz en
fermentation, et ces confortables tabagies où l'on fume un tabac très
fin, et non l'opium, dont l'usage est à peu près inconnu au Japon.

Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses
rizières. Là s'épanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs
dernières couleurs et leurs derniers parfums, des camélias éclatants,
portés non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les
enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les
indigènes cultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et
que des mannequins grimaçants, des tourniquets criards défendent contre
le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles
voraces. Pas de cèdre majestueux qui n'abritât quelque grand aigle; pas
de saule pleureur qui ne recouvrît de son feuillage quelque héron
mélancoliquement perché sur une patte; enfin, partout des corneilles,
des canards, des éperviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces
grues que les Japonais traitent de «Seigneuries», et qui symbolisent
pour eux la longévité et le bonheur.

En errant ainsi, Passepartout aperçut quelques violettes entre les
herbes:

«Bon! dit-il, voilà mon souper.»

Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.

«Pas de chance!» pensa-t-il.

Certes, l'honnête garçon avait, par prévision, aussi copieusement
déjeuné qu'il avait pu avant de quitter le _Carnatic_; mais après une
journée de promenade, il se sentit l'estomac très creux. Il avait bien
remarqué que moutons, chèvres ou porcs, manquaient absolument aux
étalages des bouchers indigènes, et, comme il savait que c'est un
sacrilège de tuer les boeufs, uniquement réservés aux besoins de
l'agriculture, il en avait conclu que la viande était rare au Japon. Il
ne se trompait pas; mais à défaut de viande de boucherie, son estomac se
fût fort accommodé des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix ou
des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais se
nourrissent presque exclusivement avec le produit des rizières. Mais il
dut faire contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin de
pourvoir à sa nourriture.

La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigène, et il erra
dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les
groupes de baladins exécuter leurs prestigieux exercices, et les
astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur
lunette. Puis il revit la rade, émaillée des feux de pêcheurs, qui
attiraient le poisson à la lueur de résines enflammées.

Enfin les rues se dépeuplèrent. À la foule succédèrent les rondes des
yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieu
de leur suite, ressemblaient à des ambassadeurs, et Passepartout
répétait plaisamment, chaque fois qu'il rencontrait quelque patrouille
éblouissante:

«Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l'Europe!»



XXIII

DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT



Le lendemain, Passepartout, éreinté, affamé, se dit qu'il fallait manger
à tout prix, et que le plus tôt serait le mieux. Il avait bien cette
ressource de vendre sa montre, mais il fût plutôt mort de faim. C'était
alors le cas ou jamais, pour ce brave garçon, d'utiliser la voix forte,
sinon mélodieuse, dont la nature l'avait gratifié.

Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il résolut de
les essayer. Les Japonais devaient certainement être amateurs de
musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam
et des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprécier les talents d'un
virtuose européen.

Mais peut-être était-il un peu matin pour organiser un concert, et les
dilettanti, inopinément réveillés, n'auraient peut-être pas payé le
chanteur en monnaie à l'effigie du mikado.

Passepartout se décida donc à attendre quelques heures; mais, tout en
cheminant, il fit cette réflexion qu'il semblerait trop bien vêtu pour
un artiste ambulant, et l'idée lui vint alors d'échanger ses vêtements
contre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échange
devait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immédiatement
appliquer à satisfaire son appétit.

Cette résolution prise, restait à l'exécuter. Ce ne fut qu'après de
longues recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène,
auquel il exposa sa demande. L'habit européen plut au brocanteur, et
bientôt Passepartout sortait affublé d'une vieille robe japonaise et
coiffé d'une sorte de turban à côtes, décoloré sous l'action du temps.
Mais, en retour, quelques piécettes d'argent résonnaient dans sa poche.

«Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval!»

Le premier soin de Passepartout, ainsi «japonaisé», fut d'entrer dans
une «tea-house» de modeste apparence, et là, d'un reste de volaille et
de quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le dîner
serait encore un problème à résoudre.

«Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il s'agit de
ne pas perdre la tête. Je n'ai plus la ressource de vendre cette
défroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au
moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je
ne garderai qu'un lamentable souvenir!»

Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour
l'Amérique. Il comptait s'offrir en qualité de cuisinier ou de
domestique, ne demandant pour toute rétribution que le passage et la
nourriture. Une fois à San Francisco, il verrait à se tirer d'affaire.
L'important, c'était de traverser ces quatre mille sept cents milles du
Pacifique qui s'étendent entre le Japon et le Nouveau Monde.

Passepartout, n'étant point homme à laisser languir une idée, se dirigea
vers le port de Yokohama. Mais à mesure qu'il s'approchait des docks,
son projet, qui lui avait paru si simple au moment où il en avait eu
l'idée, lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi aurait-on
besoin d'un cuisinier ou d'un domestique à bord d'un paquebot américain,
et quelle confiance inspirerait-il, affublé de la sorte? Quelles
recommandations faire valoir? Quelles références indiquer?

Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense
affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette
affiche était ainsi libellée en anglais:

        TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE
                    DE
        L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR
                   ---
         DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS
Avant leur départ pour les États-Unis d'Amérique
                   DES
           LONGS-NEZ-LONGS-NEZ
  SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU
           Grande Attraction!

«Les États-Unis d'Amérique! s'écria Passepartout, voilà justement mon
affaire!...»

Il suivit l'homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientôt dans la
ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'arrêtait devant une
vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont
les parois extérieures représentaient, sans perspective, mais en
couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.

C'était l'établissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum
américain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns,
acrobates, équilibristes, gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait ses
dernières représentations avant de quitter l'empire du Soleil pour les
États de l'Union.

Passepartout entra sous un péristyle qui précédait la case, et demanda
Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

«Que voulez-vous? dit-il à Passepartout, qu'il prit d'abord pour un
indigène.

--Avez-vous besoin d'un domestique? demanda Passepartout.

--Un domestique, s'écria le Barnum en caressant l'épaisse barbiche grise
qui foisonnait sous son menton, j'en ai deux, obéissants, fidèles, qui
ne m'ont jamais quitté, et qui me servent pour rien, à condition que je
les nourrisse... Et les voilà, ajouta-t-il en montrant ses deux bras
robustes, sillonnés de veines grosses comme des cordes de contrebasse.

--Ainsi, je ne puis vous être bon à rien?

--À rien.

--Diable! ça m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.

--Ah çà! dit l'honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un
singe! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte?

--On s'habille comme on peut!

--Vrai, cela. Vous êtes un Français, vous?

--Oui, un Parisien de Paris.

--Alors, vous devez savoir faire des grimaces?

--Ma foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité provoquer
cette demande, nous autres Français, nous savons faire des grimaces,
c'est vrai, mais pas mieux que les Américains!

--Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux
vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on
exhibe des farceurs étrangers, et à l'étranger, des farceurs français!

--Ah!

--Vous êtes vigoureux, d'ailleurs?

--Surtout quand je sors de table.

--Et vous savez chanter?

--Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans
quelques concerts de rue.

--Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur
la plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du pied
droit?

--Parbleu! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers
exercices de son jeune âge.

--C'est que, voyez-vous, tout est là!» répondit l'honorable Batulcar.

L'engagement fut conclu _hic et nunc_.

Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour tout
faire dans la célèbre troupe japonaise. C'était peu flatteur, mais avant
huit jours il serait en route pour San Francisco.

La représentation, annoncée à grand fracas par l'honorable Batulcar,
devait commencer à trois heures, et bientôt les formidables instruments
d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte. On
comprend bien que Passepartout n'avait pu étudier un rôle, mais il
devait prêter l'appui de ses solides épaules dans le grand exercice de
la «grappe humaine» exécuté par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce «great
attraction» de la représentation devait clore la série des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case.
Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants,
se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les loges qui
faisaient face à la scène. Les musiciens étaient rentrés à l'intérieur,
et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flûtes,
tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur.

Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions d'acrobates.
Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les premiers
équilibristes du monde. L'un, armé de son éventail et de petits morceaux
de papier, exécutait l'exercice si gracieux des papillons et des fleurs.
Un autre, avec la fumée odorante de sa pipe, traçait rapidement dans
l'air une série de mots bleuâtres, qui formaient un compliment à
l'adresse de l'assemblée. Celui-ci jonglait avec des bougies allumées,
qu'il éteignit successivement quand elles passèrent devant ses lèvres,
et qu'il ralluma l'une à l'autre sans interrompre un seul instant sa
prestigieuse jonglerie. Celui-là reproduisit, au moyen de toupies
tournantes, les plus invraisemblables combinaisons; sous sa main, ces
ronflantes machines semblaient s'animer d'une vie propre dans leur
interminable giration; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des
tranchants de sabre, sur des fils de fer, véritables cheveux tendus d'un
côté de la scène à l'autre; elles faisaient le tour de grands vases de
cristal, elles gravissaient des échelles de bambou, elles se
dispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques d'un
étrange caractère en combinant leurs tonalités diverses. Les jongleurs
jonglaient avec elles, et elles tournaient dans l'air; ils les lançaient
comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient
toujours; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les
retiraient, elles tournaient encore,--jusqu'au moment où un ressort
détendu les faisait s'épanouir en gerbes d'artifice!

Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates et
gymnastes de la troupe. Les tours de l'échelle, de la perche, de la
boule, des tonneaux, etc. furent exécutés avec une précision
remarquable. Mais le principal attrait de la représentation était
l'exhibition de ces «Longs-Nez», étonnants équilibristes que l'Europe ne
connaît pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particulière placée sous
l'invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme des hérauts du Moyen
Âge, ils portaient une splendide paire d'ailes à leurs épaules. Mais ce
qui les distinguait plus spécialement, c'était ce long nez dont leur
face était agrémentée, et surtout l'usage qu'ils en faisaient. Ces nez
n'étaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix
pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là
verruqueux. Or, c'était sur ces appendices, fixés d'une façon solide,
que s'opéraient tous leurs exercices d'équilibre. Une douzaine de ces
sectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et leurs camarades
vinrent s'ébattre sur leurs nez, dressés comme des paratonnerres,
sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là, et exécutant les tours les
plus invraisemblables.

Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide
humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le
«Char de Jaggernaut». Mais au lieu de former cette pyramide en prenant
leurs épaules pour point d'appui, les artistes de l'honorable Batulcar
ne devaient s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux qui formaient
la base du char avait quitté la troupe, et comme il suffisait d'être
vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi pour le remplacer.

Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand--triste souvenir de
sa jeunesse--il eut endossé son costume du Moyen Âge, orné d'ailes
multicolores, et qu'un nez de six pieds lui eut été appliqué sur la
face! Mais enfin, ce nez, c'était son gagne-pain, et il en prit son
parti.

Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses
collègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous
s'étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde section
d'équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisième
s'étagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne se
touchaient que par leur pointe, un monument humain s'éleva bientôt
jusqu'aux frises du théâtre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l'orchestre
éclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s'ébranla,
l'équilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer, et le
monument s'écroula comme un château de cartes...

C'était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant
la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la galerie de
droite, tombait aux pieds d'un spectateur en s'écriant:

«Ah! mon maître! mon maître!

--Vous?

--Moi!

--Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garçon!...»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'étaient
précipités par les couloirs au-dehors de la case. Mais, là, ils
trouvèrent l'honorable Batulcar, furieux, qui réclamait des
dommages-intérêts pour «la casse». Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui
jetant une poignée de bank-notes. Et, à six heures et demie, au moment
où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le
paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la
face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu arracher de son
visage!



XXIV

PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE DE L'OCÉAN PACIFIQUE



Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux faits
par la _Tankadère_ avaient été aperçus du paquebot de Yokohama. Le
capitaine, voyant un pavillon en berne, s'était dirigé vers la petite
goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant son passage au
prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent
cinquante livres (13 750 F). Puis l'honorable gentleman, Mrs. Aouda et
Fix étaient montés à bord du steamer, qui avait aussitôt fait route pour
Nagasaki et Yokohama.

Arrivé le matin même, 14 novembre, à l'heure réglementaire, Phileas
Fogg, laissant Fix aller à ses affaires, s'était rendu à bord du
_Carnatic_, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda--et
peut-être à la sienne, mais du moins il n'en laissa rien paraître--que
le Français Passepartout était effectivement arrivé la veille à
Yokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir même pour San Francisco, se
mit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s'adressa, mais
en vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après avoir
inutilement parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de retrouver
Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment,
le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'eût certes
point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de héraut;
mais celui-ci, dans sa position renversée, aperçut son maître à la
galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture de
l'équilibre, et ce qui s'ensuivit.

Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui
lui raconta alors comment s'était faite cette traversée de Hong-Kong à
Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix, sur la goélette la _Tankadère_.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment
n'était pas venu de dire à son maître ce qui s'était passé entre
l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que Passepartout
fit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement d'avoir été
surpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre; puis il ouvrit à son
domestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à bord
des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'était pas
écoulée, que l'honnête garçon, ayant coupé son nez et rogné ses ailes,
n'avait plus rien en lui qui rappelât le sectateur du dieu Tingou.

Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San Francisco appartenait
à la Compagnie du «Pacific Mail steam», et se nommait le _General-Grant_.
C'était un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes,
bien aménagé et doué d'une grande vitesse. Un énorme balancier s'élevait
et s'abaissait successivement au dessus du pont; à l'une de ses
extrémités s'articulait la tige d'un piston, et à l'autre celle d'une
bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement
circulaire, s'appliquait directement à l'arbre des roues. Le
_General-Grant_ était gréé en trois-mâts goélette, et il possédait une
grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. À filer ses
douze milles à l'heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt
et un jours pour traverser le Pacifique. Phileas Fogg était donc
autorisé à croire que, rendu le 2 décembre à San Francisco, il serait le
11 à New York et le 20 à Londres,--gagnant ainsi de quelques heures
cette date fatale du 21 décembre.

Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais,
beaucoup d'Américains, une véritable émigration de coolies pour
l'Amérique, et un certain nombre d'officiers de l'armée des Indes, qui
utilisaient leur congé en faisant le tour du monde.

Pendant cette traversée il ne se produisit aucun incident nautique. Le
paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte voilure,
roulait peu. L'océan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg était
aussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire. Sa jeune compagne
se sentait de plus en plus attachée à cet homme par d'autres liens que
ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse en
somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et c'était presque à
son insu qu'elle se laissait aller à des sentiments dont l'énigmatique
Fogg ne semblait aucunement subir l'influence.

En outre, Mrs. Aouda s'intéressait prodigieusement aux projets du
gentleman. Elle s'inquiétait des contrariétés qui pouvaient compromettre
le succès du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n'était
point sans lire entre les lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave
garçon avait, maintenant, à l'égard de son maître, la foi du
charbonnier; il ne tarissait pas en éloges sur l'honnêteté, la
générosité, le dévouement de Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aouda
sur l'issue du voyage, répétant que le plus difficile était fait, que
l'on était sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que
l'on retournait aux contrées civilisées, et enfin qu'un train de San
Francisco à New York et un transatlantique de New York à Londres
suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans
les délais convenus.

Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement
parcouru la moitié du globe terrestre.

En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent
quatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans
l'hémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours
mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employé
cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à dépenser.
Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitié route
seulement «par la différence des méridiens», il avait en réalité
accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels détours forcés, en
effet, de Londres à Aden, d'Aden à Bombay, de Calcutta à Singapore, de
Singapore à Yokohama! À suivre circulairement le cinquantième parallèle,
qui est celui de Londres, la distance n'eût été que de douze mille
milles environ, tandis que Phileas Fogg était forcé, par les caprices
des moyens de locomotion, d'en parcourir vingt-six mille dont il avait
fait environ dix-sept mille cinq cents, à cette date du 23 novembre.
Mais maintenant la route était droite, et Fix n'était plus là pour y
accumuler les obstacles!

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grande
joie. On se rappelle que l'entêté s'était obstiné à garder l'heure de
Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les
heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, bien qu'il ne l'eût
jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d'accord avec les
chronomètres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien
voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il eût été présent.

«Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les méridiens, sur le
soleil, sur la lune! répétait Passepartout. Hein! ces gens-là! Si on les
écoutait, on ferait de la belle horlogerie! J'étais bien sûr qu'un jour
ou l'autre, le soleil se déciderait à se régler sur ma montre!...»

Passepartout ignorait ceci: c'est que si le cadran de sa montre eût été
divisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n'aurait
eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand
il était neuf heures du matin à bord, auraient indiqué neuf heures du
soir, c'est-à-dire la vingt et unième heure depuis minuit,--différence
précisément égale à celle qui existe entre Londres et le cent
quatre-vingtième méridien.

Mais si Fix avait été capable d'expliquer cet effet purement physique,
Passepartout, sans doute, eût été incapable, sinon de le comprendre, du
moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l'inspecteur de
police se fût inopinément montré à bord en ce moment, il est probable
que Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité avec lui un sujet
tout différent et d'une tout autre manière.

Or, où était Fix en ce moment?...

Fix était précisément à bord du _General-Grant_.

En effet, en arrivant à Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il
comptait retrouver dans la journée, s'était immédiatement rendu chez le
consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant après
lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date,--mandat qui lui
avait été expédié de Hong-Kong par ce même _Carnatic_ à bord duquel on le
croyait. Qu'on juge du désappointement du détective! Le mandat devenait
inutile! Le sieur Fogg avait quitté les possessions anglaises! Un acte
d'extradition était maintenant nécessaire pour l'arrêter!

«Soit! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat n'est
plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air de
revenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je le
suivrai jusque-là. Quant à l'argent, Dieu veuille qu'il en reste! Mais
en voyages, en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en frais de
toute sorte, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille livres sur sa
route. Après tout, la Banque est riche!»

Son parti pris, il s'embarqua aussitôt sur le _General-Grant_. Il était à
bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. À son extrême surprise,
il reconnut Passepartout sous son costume de héraut. Il se cacha
aussitôt dans sa cabine, afin d'éviter une explication qui pouvait tout
compromettre,--et, grâce au nombre des passagers, il comptait bien
n'être point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là précisément il se
trouva face à face avec lui sur l'avant du navire.

Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au
grand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pour
lui, il administra au malheureux inspecteur une volée superbe, qui
démontra la haute supériorité de la boxe française sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagé. Fix se
releva, en assez mauvais état, et, regardant son adversaire, il lui dit
froidement:

«Est-ce fini?

--Oui, pour l'instant.

--Alors venez me parler.

--Que je...

--Dans l'intérêt de votre maître.»

Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit l'inspecteur de
police, et tous deux s'assirent à l'avant du steamer.

«Vous m'avez rossé, dit Fix. Bien. À présent, écoutez-moi. Jusqu'ici
j'ai été l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.

--Enfin! s'écria Passepartout, vous le croyez un honnête homme?

--Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin... Chut! ne bougez
pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a été sur les possessions
anglaises, j'ai eu intérêt à le retenir en attendant un mandat
d'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lancé contre lui les
prêtres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé de
votre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama...»

Passepartout écoutait, les poings fermés.

«Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre? Soit,
je le suivrai. Mais, désormais, je mettrai à écarter les obstacles de sa
route autant de soin et de zèle que j'en ai mis jusqu'ici à les
accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changé, et il est changé parce que
mon intérêt le veut. J'ajoute que votre intérêt est pareil au mien, car
c'est en Angleterre seulement que vous saurez si vous êtes au service
d'un criminel ou d'un honnête homme!»

Passepartout avait très attentivement écouté Fix, et il fut convaincu
que Fix parlait avec une entière bonne foi.

«Sommes-nous amis? demanda Fix.

--Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice
d'inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords le
cou.

--Convenu», dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze jours après, le 3 décembre, le _General-Grant_ entrait dans la baie
de la Porte-d'Or et arrivait à San Francisco.

Mr. Fogg n'avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.



XXV

OÙ L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING



Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et
Passepartout prirent pied sur le continent américain,--si toutefois on
peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent. Ces
quais, montant et descendant avec la marée, facilitent le chargement et
le déchargement des navires. Là s'embossent les clippers de toutes
dimensions, les steamers de toutes nationalités, et ces steam-boats à
plusieurs étages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents.
Là s'entassent aussi les produits d'un commerce qui s'étend au Mexique,
au Pérou, au Chili, au Brésil, à l'Europe, à l'Asie, à toutes les îles
de l'océan Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avait
cru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux du
plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher
était vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de la
façon dont il avait «pris pied» sur le nouveau continent, l'honnête
garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe
de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitôt débarqué, s'informa de l'heure à laquelle partait le
premier train pour New York. C'était à six heures du soir. Mr. Fogg
avait donc une journée entière à dépenser dans la capitale
californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.
Passepartout monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars la
course, se dirigea vers l'International-Hotel.

De la place élevée qu'il occupait, Passepartout observait avec curiosité
la grande ville américaine: larges rues, maisons basses bien alignées,
églises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôts
comme des palais, les uns en bois, les autres en brique; dans les rues,
voitures nombreuses, omnibus, «cars» de tramways, et sur les trottoirs
encombrés, non seulement des Américains et des Européens, mais aussi des
Chinois et des Indiens,--enfin de quoi composer une population de plus
de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en était encore à
la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et
des assassins, accourus à la conquête des pépites, immense capharnaüm de
tous les déclassés, où l'on jouait la poudre l'or, un revolver d'une
main et un couteau de l'autre. Mais «ce beau temps» était passé. San
Francisco présentait l'aspect d'une grande ville commerçante. La haute
tour de l'hôtel de ville, où veillent les guetteurs, dominait tout cet
ensemble de rues et d'avenues, se coupant à angles droits, entre
lesquels s'épanouissaient des squares verdoyants, puis une ville
chinoise qui semblait avoir été importée du Céleste Empire dans une
boîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la mode
des coureurs de placers, plus d'Indiens emplumés, mais des chapeaux de
soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen
doués d'une activité dévorante. Certaines rues, entre autres
Montgommery-street--le Regent-street de Londres, le boulevard des
Italiens de Paris, le Broadway de New York--, étaient bordées de
magasins splendides, qui offraient à leur étalage les produits du monde
entier.

Lorsque Passepartout arriva à l'International-Hotel, il ne lui semblait
pas qu'il eût quitté l'Angleterre.

Le rez-de-chaussée de l'hôtel était occupé par un immense «bar», sorte
de buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe aux huîtres,
biscuit et chester s'y débitaient sans que le consommateur eût à délier
sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xérès, si sa
fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela parut «très américain» à
Passepartout.

Le restaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda
s'installèrent devant une table et furent abondamment servis dans des
plats lilliputiens par des Nègres du plus beau noir.

Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta l'hôtel
pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y faire viser son
passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda
si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas
prudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de
revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de
Pawnies, qui arrêtent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr.
Fogg répondit que c'était là une précaution inutile, mais il le laissa
libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les
bureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, «par le plus grand des
hasards», il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extrêmement
surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversée du
Pacifique, et ils ne s'étaient pas rencontrés à bord! En tout cas, Fix
ne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman auquel il devait tant,
et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchanté de
poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.

Mr. Fogg répondit que l'honneur serait pour lui, et Fix--qui tenait à ne
point le perdre de vue--lui demanda la permission de visiter avec lui
cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordé.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils se
trouvèrent bientôt dans Montgommery-street, où l'affluence du populaire
était énorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée, sur les rails
des tramways, malgré le passage incessant des coaches et des omnibus, au
seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les maisons, et même jusque
sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au
milieu des groupes. Des bannières et des banderoles flottaient au vent.
Des cris éclataient de toutes parts.

«Hurrah pour Kamerfield!

--Hurrah pour Mandiboy!»

C'était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il communiqua
son idée à Mr. Fogg, en ajoutant:

«Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne point nous mêler à cette
cohue. Il n'y a que de mauvais coups à recevoir.

--En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour être
politiques, n'en sont pas moins des coups de poing!»

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir
sans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent
place sur le palier supérieur d'un escalier que desservait une terrasse,
située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l'autre côté
de la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et le magasin d'un
négociant en pétrole, se développait un large bureau en plein vent, vers
lequel les divers courants de la foule semblaient converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting? À quelle occasion se tenait-il?
Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination d'un
haut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'État ou d'un
membre du Congrès? Il était permis de le conjecturer, à voir l'animation
extraordinaire qui passionnait la ville.

En ce moment un mouvement considérable se produisit dans la foule.
Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes, solidement fermées,
semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu des cris,--manière
énergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la
masse qui refluait. Les bannières oscillaient, disparaissaient un
instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle se
propageaient jusqu'à l'escalier, tandis que toutes les têtes
moutonnaient à la surface comme une mer soudainement remuée par un
grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue d'oeil, et la
plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

«C'est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a provoqué
doit être palpitante. Je ne serais point étonné qu'il fût encore
question de l'affaire de l'_Alabama_, bien qu'elle soit résolue.

--Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg.

--En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l'un de
l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy.»

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scène
tumultueuse, et Fix allait demander à l'un de ses voisins la raison de
cette effervescence populaire, quand un mouvement plus accusé se
prononça. Les hurrahs, agrémentés d'injures, redoublèrent. La hampe des
bannières se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings
partout. Du haut des voitures arrêtées, et des omnibus enrayés dans leur
course, s'échangeaient force horions. Tout servait de projectiles.
Bottes et souliers décrivaient dans l'air des trajectoires très tendues,
et il sembla même que quelques revolvers mêlaient aux vociférations de
la foule leurs détonations nationales.

La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premières marches.
L'un des partis était évidemment repoussé, sans que les simples
spectateurs pussent reconnaître si l'avantage restait à Mandiboy ou à
Kamerfield.

«Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce que
«son homme» reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise affaire. S'il
est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on nous reconnaisse,
nous serons fort compromis dans la bagarre!

--Un citoyen anglais...», répondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de cette
terrasse qui précédait l'escalier, partirent des hurlements
épouvantables. On criait: «Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!» C'était une
troupe d'électeurs qui arrivait à la rescousse, prenant en flanc les
partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était trop
tard pour s'échapper. Ce torrent d'hommes, armés de cannes plombées et
de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix, en préservant la
jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr. Fogg, non moins
flegmatique que d'habitude, voulut se défendre avec ces armes naturelles
que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais
inutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au teint coloré, large
d'épaules, qui paraissait être le chef de la bande, leva son formidable
poing sur Mr. Fogg, et il eût fort endommagé le gentleman, si Fix, par
dévouement, n'eût reçu le coup à sa place. Une énorme bosse se développa
instantanément sous le chapeau de soie du détective, transformé en
simple toque.

«Yankee! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profond
mépris.

--Englishman! répondit l'autre.

--Nous nous retrouverons!

--Quand il vous plaira.--Votre nom?

--Phileas Fogg. Le vôtre?

--Le colonel Stamp W. Proctor.»

Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les
habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de voyage
s'était séparé en deux parties inégales, et son pantalon ressemblait à
ces culottes dont certains Indiens--affaire de mode--ne se vêtent
qu'après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en somme, Mrs.
Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en était pour son coup de poing.

«Merci, dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la foule.

--Il n'y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez.

--Où?

--Chez un marchand de confection.»

En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et de
Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus
pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis ils
revinrent à l'International-Hotel.

Là, Passepartout attendait son maître, armé d'une demi-douzaine de
revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il
aperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais Mrs.
Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s'était passé,
Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n'était plus un ennemi,
c'était un allié. Il tenait sa parole.

Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare les
voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit à
Fix:

«Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor?

--Non, répondit Fix.

--Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas
Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laissât
traiter de cette façon.»

L'inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg était
de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolèrent pas le duel chez eux, se
battent à l'étranger, quand il s'agit de soutenir leur honneur.

À six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et
trouvaient le train prêt à partir. Au moment où Mr. Fogg allait
s'embarquer, il avisa un employé et le rejoignant:

«Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui à
San Francisco?

--C'était un meeting, monsieur, répondit l'employé.

--Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.

--Il s'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.

--L'élection d'un général en chef, sans doute? demanda Mr. Fogg.

--Non, monsieur, d'un juge de paix.»

Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit
à toute vapeur.



XXVI

DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE



«Ocean to Ocean»--ainsi disent les Américains--, et ces trois mots
devraient être la dénomination générale du «grand trunk», qui traverse
les États-Unis d'Amérique dans leur plus grande largeur. Mais, en
réalité, le «Pacific rail-road» se divise en deux parties distinctes:
«Central Pacific» entre San Francisco et Ogden, et «Union Pacific» entre
Ogden et Omaha. Là se raccordent cinq lignes distinctes, qui mettent
Omaha en communication fréquente avec New York.

New York et San Francisco sont donc présentement réunis par un ruban de
métal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept cent
quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer
franchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et les
fauves,--vaste étendue de territoire que les Mormons commencèrent à
coloniser vers 1845, après qu'ils eurent été chassés de l'Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait six
mois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met sept
jours.

C'est en 1862 que, malgré l'opposition des députés du Sud, qui voulaient
une ligne plus méridionale, le tracé du rail-road fut arrêté entre le
quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le président
Lincoln, de si regrettée mémoire, fixa lui-même, dans l'État de
Nebraska, à la ville d'Omaha, la tête de ligne du nouveau réseau. Les
travaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette activité
américaine, qui n'est ni paperassière ni bureaucratique. La rapidité de
la main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune façon à la bonne exécution du
chemin. Dans la prairie, on avançait à raison d'un mille et demi par
jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les
rails du lendemain, et courait à leur surface au fur et à mesure qu'ils
étaient posés.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,
dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En
quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'à
l'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse les
terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac Salé,
arrive à Lake Salt City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans la
vallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de Cédar et
Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par Sacramento
jusqu'au Pacifique, sans que ce tracé dépasse en pente cent douze pieds
par mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses.

Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en sept
jours, et qui allait permettre à l'honorable Phileas Fogg--il l'espérait
du moins--de prendre, le 11, à New York, le paquebot de Liverpool.

Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus qui
reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, dont la mobilité
permet d'attaquer des courbes de petit rayon. À l'intérieur, point de
compartiments: deux files de sièges, disposés de chaque côté,
perpendiculairement à l'axe, et entre lesquels était réservé un passage
conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est
pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient
entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler
d'une extrémité à l'autre du convoi, qui mettait à leur disposition des
wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des
wagons à cafés. Il n'y manquait que des wagons-théâtres. Mais il y en
aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et
de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de
comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands.

Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures du
soir. Il faisait déjà nuit,--une nuit froide, sombre, avec un ciel
couvert dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige. Le train ne
marchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des arrêts, il
ne parcourait pas plus de vingt milles à l'heure, vitesse qui devait,
cependant, lui permettre de franchir les États-Unis dans les temps
réglementaires.

On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bientôt
gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès de
l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers
événements, leurs relations s'étaient notablement refroidies. Plus de
sympathie, plus d'intimité. Fix n'avait rien changé à sa manière d'être,
mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extrême réserve, prêt
au moindre soupçon à étrangler son ancien ami.

Une heure après le départ du train, la neige tomba--, neige fine, qui ne
pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On
n'apercevait plus à travers les fenêtres qu'une immense nappe blanche,
sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive
paraissait grisâtre.

À huit heures, un «steward» entra dans le wagon et annonça aux voyageurs
que l'heure du coucher était sonnée. Ce wagon était un «sleeping-car»,
qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir. Les dossiers des
bancs se replièrent, des couchettes soigneusement paquetées se
déroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent improvisées en
quelques instants, et chaque voyageur eut bientôt à sa disposition un
lit confortable, que d'épais rideaux défendaient contre tout regard
indiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers moelleux. Il n'y
avait plus qu'à se coucher et à dormir--ce que chacun fit, comme s'il se
fût trouvé dans la cabine confortable d'un paquebot--, pendant que le
train filait à toute vapeur à travers l'État de Californie.

Dans cette portion du territoire qui s'étend entre San Francisco et
Sacramento, le sol est peu accidenté. Cette partie du chemin de fer,
sous le nom de «Central Pacific road», prit d'abord Sacramento pour
point de départ, et s'avança vers l'est à la rencontre de celui qui
partait d'Omaha. De San Francisco à la capitale de la Californie, la
ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui
se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre
ces deux importantes cités furent franchis en six heures, et vers
minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs
passèrent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette ville
considérable, siège de la législature de l'État de Californie, ni ses
beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni ses
squares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations de
Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le massif de
la Sierra Nevada. Il était sept heures du matin quand fut traversée la
station de Cisco. Une heure après, le dortoir était redevenu un wagon
ordinaire et les voyageurs pouvaient à travers les vitres entrevoir les
points de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le tracé du train
obéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché aux flancs de la
montagne, là suspendu au-dessus des précipices, évitant les angles
brusques par des courbes audacieuses, s'élançant dans des gorges
étroites que l'on devait croire sans issues. La locomotive, étincelante
comme une châsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa
cloche argentée, son «chasse-vache», qui s'étendait comme un éperon,
mêlait ses sifflements et ses mugissements à ceux des torrent et des
cascades, et tordait sa fumée à la noire ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road
contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne
droite le plus court chemin d'un point à un autre, et ne violentant pas
la nature.

Vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dans
l'État de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. À midi, il
quittait Reno, où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner.

Depuis ce point, la voie ferrée, côtoyant Humboldt-river, s'éleva
pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle
s'infléchit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avant
d'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque
à l'extrémité orientale de l'État du Nevada.

Après avoir déjeuné, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirent
leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et
Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié qui
passait sous leurs yeux,--vastes prairies, montagnes se profilant à
l'horizon, «creeks» roulant leurs eaux écumeuses. Parfois, un grand
troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue
mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent souvent un
insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de
ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs pressés, au
travers du rail-road. La locomotive est alors forcée de s'arrêter et
d'attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du
soir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. La
machine, après avoir modéré sa vitesse, essaya d'engager son éperon dans
le flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arrêter devant
l'impénétrable masse.

On voyait ces ruminants--ces buffalos, comme les appellent improprement
les Américains--marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois
des beuglements formidables. Ils avaient une taille supérieure à celle
des taureaux d'Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot
saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes écartées à la
base, la tête, le cou et les épaulés recouverts d'une crinière à longs
poils. Il ne fallait pas songer à arrêter cette migration. Quand les
bisons ont adopté une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier
leur marche. C'est un torrent de chair vivante qu'aucune digue ne
saurait contenir.

Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux
spectacle. Mais celui qui devait être le plus pressé de tous, Phileas
Fogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu'il plût
aux buffles de lui livrer passage. Passepartout était furieux du retard
que causait cette agglomération d'animaux. Il eût voulu décharger contre
eux son arsenal de revolvers.

«Quel pays! s'écria-t-il. De simples boeufs qui arrêtent des trains, et
qui s'en vont là, processionnellement, sans plus se hâter que s'ils ne
gênaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr.
Fogg avait prévu ce contretemps dans son programme! Et ce mécanicien qui
n'ose pas lancer sa machine à travers ce bétail encombrant!»

Le mécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacle, et il avait
prudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles attaqués
par l'éperon de la locomotive; mais, si puissante qu'elle fût, la
machine eût été arrêtée bientôt, un déraillement se serait
inévitablement produit, et le train fût resté en détresse.

Le mieux était donc d'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner le
temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé des
bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu'à la
nuit tombante. À ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient
les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de
l'horizon du sud.

Il était donc huit heures, quand le train franchit les défilés des
Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pénétra sur le
territoire de l'Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des
Mormons.



XXVII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES À
L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE



Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un
espace de cinquante milles environ; puis il remonta d'autant vers le
nord-est, en s'approchant du grand lac Salé.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur les
passerelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait
plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme une
énorme pièce d'or, et Passepartout s'occupait à en calculer la valeur en
livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par
l'apparition d'un personnage assez étrange.

Ce personnage, qui avait pris le train à la station d'Elko, était un
homme de haute taille, très brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau
de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau
de chien. On eût dit un révérend. Il allait d'une extrémité du train à
l'autre, et, sur la portière de chaque wagon, il collait avec des pains
à cacheter une notice écrite à la main.

Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable
«elder» William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence sur
le train nº 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car nº 117, une
conférence sur le mormonisme--, invitant à l'entendre tous les gentlemen
soucieux de s'instruire touchant les mystères de la religion des «Saints
des derniers jours».

«Certes, j'irai», se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du
mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.

La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une
centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par
l'appât de la conférence, occupaient à onze heures les banquettes du car
nº 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni son maître
ni Fix n'avaient cru devoir se déranger.

À l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assez
irritée, comme s'il eût été contredit d'avance, il s'écria:

«Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram est
un martyr, et que les persécutions du gouvernement de l'Union contre les
prophètes vont faire également un martyr de Brigham Young! Qui oserait
soutenir le contraire?»

Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l'exaltation
contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute,
sa colère s'expliquait par ce fait que le mormonisme était actuellement
soumis à de dures épreuves. Et, en effet, le gouvernement des États-Unis
venait, non sans peine, de réduire ces fanatiques indépendants. Il
s'était rendu maître de l'Utah, et l'avait soumis aux lois de l'Union,
après avoir emprisonné Brigham Young, accusé de rébellion et de
polygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redoublaient
leurs efforts, et, en attendant les actes, ils résistaient par la parole
aux prétentions du Congrès.

On le voit, l'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'en
chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa voix
et la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme, depuis les temps
bibliques: «comment, dans Israël, un prophète mormon de la tribu de
Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les légua à son
fils Morom; comment, bien des siècles plus tard, une traduction de ce
précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut faite par Joseph
Smyth junior, fermier de l'État de Vermont, qui se révéla comme prophète
mystique en 1825; comment, enfin, un messager céleste lui apparut dans
une forêt lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.»

En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit
rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon; mais William Hitch,
continuant, raconta «comment Smyth junior, réunissant son père, ses deux
frères et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniers
jours--, religion qui, adoptée non seulement en Amérique, mais en
Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidèles des
artisans et aussi nombre de gens exerçant des professions libérales;
comment une colonie fut fondée dans l'Ohio; comment un temple fut élevé
au prix de deux cent mille dollars et une ville bâtie à Kirkland;
comment Smyth devint un audacieux banquier et reçut d'un simple montreur
de momies un papyrus contenant un récit écrit de la main d'Abraham et
autres célèbres Égyptiens.»

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs
s'éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une
vingtaine de personnes.

Mais l'elder, sans s'inquiéter de cette désertion, raconta avec détail
«comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837; comme quoi ses
actionnaires ruinés l'enduisirent de goudron et le roulèrent dans la
plume; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré que
jamais, quelques années après, à Independance, dans le Missouri, et chef
d'une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille
disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir
dans le Far West américain.»

Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux l'honnête Passepartout,
qui écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il apprit «comment,
après de longues persécutions, Smyth reparut dans l'Illinois et fonda en
1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population
s'éleva jusqu'à vingt-cinq mille âmes; comment Smyth en devint le maire,
le juge suprême et le général en chef; comment, en 1843, il posa sa
candidature à la présidence des États-Unis, et comment enfin, attiré
dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en prison et assassiné par
une bande d'hommes masqués.»

En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et
l'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela
que, deux ans après l'assassinat de Smyth, son successeur, le prophète
inspiré, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s'établir aux bords du
lac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au milieu de cette
contrée fertile, sur le chemin des émigrants qui traversaient l'Utah
pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grâce aux principes
polygames du mormonisme, prit une extension énorme.

«Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrès
s'est exercée contre nous! pourquoi les soldats de l'Union ont foulé le
sol de l'Utah! pourquoi notre chef, le prophète Brigham Young, a été
emprisonné au mépris de toute justice! Céderons-nous à la force? Jamais!
Chassés du Vermont, chassés de l'Illinois, chassés de l'Ohio, chassés du
Missouri, chassés de l'Utah, nous retrouverons encore quelque territoire
indépendant où nous planterons notre tente... Et vous, mon fidèle,
ajouta l'elder en fixant sur son unique auditeur des regards courroucés,
planterez-vous la vôtre à l'ombre de notre drapeau?

--Non», répondit bravement Passepartout, qui s'enfuit à son tour,
laissant l'énergumène prêcher dans le désert.

Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et,
vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac Salé.
De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre, l'aspect de cette
mer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se
jette un Jourdain d'Amérique. Lac admirable, encadré de belles roches
sauvages, à larges assises, encroûtées de sel blanc, superbe nappe d'eau
qui couvrait autrefois un espace plus considérable; mais avec le temps,
ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa superficie en accroissant sa
profondeur.

Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq,
est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Bien différent du lac Asphaltite, dont la dépression accuse douze cents
pieds au-dessous, sa salure est considérable, et ses eaux tiennent en
dissolution le quart de leur poids de matière solide. Leur pesanteur
spécifique est de 1 170, celle de l'eau distillée étant 1 000. Aussi les
poissons n'y peuvent vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et
autres creeks, y périssent bientôt; mais il n'est pas vrai que la
densité de ses eaux soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.

Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les Mormons
s'entendent aux travaux de la terre: des ranchos et des corrals pour les
animaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de sorgho, des prairies
luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets
d'acacias et d'euphorbes, tel eût été l'aspect de cette contrée, six
mois plus tard; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince
couche de neige, qui le poudrait légèrement.

À deux heures, les voyageurs descendaient à la station d'Ogden. Le train
ne devant repartir qu'à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux
compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des Saints par
le petit embranchement qui se détache de la station d'Ogden. Deux heures
suffisaient à visiter cette ville absolument américaine et, comme telle,
bâtie sur le patron de toutes les villes de l'Union, vastes échiquiers à
longues lignes froides, avec la «tristesse lugubre des angles droits»,
suivant l'expression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cité des Saints
ne pouvait échapper à ce besoin de symétrie qui distingue les
Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, où les hommes ne sont certainement
pas à la hauteur des institutions, tout se fait «carrément», les villes,
les maisons et les sottises.

À trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la
cité, bâtie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations des
monts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu ou point d'églises, mais, comme
monuments, la maison du prophète, la Court-house et l'arsenal; puis, des
maisons de brique bleuâtre avec vérandas et galeries, entourées de
jardins, bordées d'acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur
d'argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la
principale rue, où se tient le marché, s'élevaient quelques hôtels ornés
de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Les
rues étaient presque désertes,--sauf toutefois la partie du Temple,
qu'ils n'atteignirent qu'après avoir traversé plusieurs quartiers
entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui
s'explique par la composition singulière des ménages mormons. Il ne faut
pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est
libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l'Utah
qui tiennent surtout à être épousées, car, suivant la religion du pays,
le ciel mormon n'admet point à la possession de ses béatitudes les
célibataires du sexe féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni
aisées ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute,
portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une
capuche ou un châle fort modeste. Les autres n'étaient vêtues que
d'indienne.

Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait pas
sans un certain effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs le
bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'était le mari qu'il
plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoir à guider tant de
dames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les conduire
ainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette perspective de les y
retrouver pour l'éternité en compagnie du glorieux Smyth, qui devait
faire l'ornement de ce lieu de délices. Décidément, il ne se sentait pas
la vocation, et il trouvait--peut-être s'abusait-il en ceci--que les
citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un
peu inquiétants.

Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se
prolonger. À quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se
retrouvaient à la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.

Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment où les roues motrices
de la locomotive, patinant sur les rails, commençaient à imprimer au
train quelque vitesse, ces cris: «Arrêtez! arrêtez!» retentirent.

On n'arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces cris
était évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine.
Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barrières. Il
s'élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernière
voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon.

Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette
gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s'intéressa
vivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi pris la
fuite qu'à la suite d'une scène de ménage.

Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui
demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul,--et à la
façon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine au
moins.

«Une, monsieur! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et
c'était assez!»



XXVIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR À FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE
LA RAISON



Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden, s'éleva
pendant une heure vers le nord, jusqu'à Weber-river, ayant franchi neuf
cents milles environ depuis San Francisco. À partir de ce point, il
reprit la direction de l'est à travers le massif accidenté des monts
Wahsatch. C'est dans cette partie du territoire, comprise entre ces
montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les
ingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieuses
difficultés. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de
l'Union s'est-elle élevée à quarante-huit mille dollars par mille,
tandis qu'elle n'était que de seize mille dollars en plaine; mais les
ingénieurs, ainsi qu'il a été dit, n'ont pas violenté la nature, ils ont
rusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le grand
bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été percé dans
tout le parcours du rail-road.

C'était au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqu'alors sa plus
haute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil décrivait une courbe
très allongée, s'abaissant vers la vallée du Bitter-creek, pour remonter
jusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et le Pacifique.
Les rios étaient nombreux dans cette montagneuse région. Il fallut
franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout
était devenu plus impatient à mesure qu'il s'approchait du but. Mais
Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette difficile
contrée. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et était
plus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le pied sur la terre
anglaise!

À dix heures du soir, le train s'arrêtait à la station de Fort-Bridger,
qu'il quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus loin, il entrait
dans l'État de Wyoming,--l'ancien Dakota--, en suivant toute la vallée
du Bitter-creek, d'où s'écoulent une partie des eaux qui forment le
système hydrographique du Colorado.

Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d'heure d'arrêt à la station
de Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez abondamment,
mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gêner la
marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d'inquiéter
Passepartout, car l'accumulation des neiges, en embourbant les roues des
wagons, eût certainement compromis le voyage.

«Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyager
pendant l'hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter
ses chances?»

Mais, en ce moment, où l'honnête garçon ne se préoccupait que de l'état
du ciel et de l'abaissement de la température, Mrs. Aouda éprouvait des
craintes plus vives, qui provenaient d'une tout autre cause.

En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se
promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le
départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi
eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui s'était si
grossièrement comporté à l'égard de Phileas Fogg pendant le meeting de
San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en
arrière.

Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'était
attachée à l'homme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaque
jour les marques du plus absolu dévouement. Elle ne comprenait pas, sans
doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur,
et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance,
mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son coeur se
serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg
voulait tôt ou tard demander raison de sa conduite. Évidemment, c'était
le hasard seul qui avait amené dans ce train le colonel Proctor, mais
enfin il y était, et il fallait empêcher à tout prix que Phileas Fogg
aperçut son adversaire.

Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un moment
où sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la
situation.

«Ce Proctor est dans le train! s'écria Fix. Eh bien, rassurez-vous,
madame, avant d'avoir affaire au sieur... à Mr. Fogg, il aura affaire à
moi! Il me semble que, dans tout ceci, c'est encore moi qui ai reçu les
plus graves insultes!

--Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel
qu'il est.

--Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne le
soin de le venger. Il est homme, il l'a dit, à revenir en Amérique pour
retrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor, nous ne
pourrons empêcher une rencontre, qui peut amener de déplorables
résultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas.

--Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout
perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et...

--Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du
Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New York! Eh bien, si
pendant quatre jours mon maître ne quitte pas son wagon, on peut espérer
que le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit Américain, que
Dieu confonde! Or, nous saurons bien l'empêcher...»

La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'était réveillé, et regardait
la campagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais, plus tard, et
sans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit à
l'inspecteur de police:

«Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?

--Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!» répondit simplement
Fix, d'un ton qui marquait une implacable volonté.

Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses
convictions à l'endroit de son maître ne faiblirent pas.

Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans
ce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel et lui?
Cela ne pouvait être difficile, le gentleman étant d'un naturel peu
remuant et peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police crut avoir
trouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à Phileas
Fogg:

«Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l'on
passe ainsi en chemin de fer.

--En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.

--À bord des paquebots, reprit l'inspecteur, vous aviez l'habitude de
faire votre whist?

--Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai ni
cartes ni partenaires.

--Oh! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout
dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard,
madame...

--Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connais
le whist. Cela fait partie de l'éducation anglaise.

--Et moi, reprit Fix, j'ai quelques prétentions à bien jouer ce jeu. Or,
à nous trois et un mort...

--Comme il vous plaira, monsieur», répondit Phileas Fogg, enchanté de
reprendre son jeu favori--, même en chemin de fer.

Passepartout fut dépêché à la recherche du steward, et il revint bientôt
avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette
recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commença. Mrs. Aouda savait
très suffisamment le whist, et elle reçut même quelques compliments du
sévère Phileas Fogg. Quant à l'inspecteur, il était tout simplement de
première force, et digne de tenir tête au gentleman.

«Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il ne
bougera plus!»

À onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des
eaux des deux océans. C'était à Passe-Bridger, à une hauteur de sept
mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la
mer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracé dans ce
passage à travers les montagnes Rocheuses. Après deux cents milles
environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines qui
s'étendent jusqu'à l'Atlantique, et que la nature rendait si propices à
l'établissement d'une voie ferrée.

Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les premiers
rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l'horizon
du nord et de l'est était couvert par cette immense courtine
semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des
Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure et
la ligne de fer s'étendaient de vastes plaines, largement arrosées. Sur
la droite du rail-road s'étageaient les premières rampes du massif
montagneux qui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière de
l'Arkansas, l'un des grands tributaires du Missouri.

À midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck,
qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la traversée des
montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc espérer qu'aucun
accident ne signalerait le passage du train à travers cette difficile
région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se mettait au froid
sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, s'enfuyaient au
loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C'était
le désert dans son immense nudité.

Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr. Fogg
et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand
de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s'arrêta.

Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet
arrêt. Aucune station n'était en vue.

Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât à
descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son
domestique:

«Voyez donc ce que c'est.»

Passepartout s'élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs
avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W.
Proctor.

Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la
voie. Le mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient assez
vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la
station prochaine, avait envoyé au-devant du train. Des voyageurs
s'étaient approchés et prenaient part à la discussion,--entre autres le
susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impérieux.

Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui
disait:

«Non! il n'y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est ébranlé
et ne supporterait pas le poids du train.»

Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un
rapide, à un mille de l'endroit où le convoi s'était arrêté. Au dire du
garde-voie, il menaçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus, et il
était impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie n'exagérait donc
en aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait passer. Et d'ailleurs,
avec les habitudes d'insouciance des Américains, on peut dire que, quand
ils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne pas l'être.

Passepartout, n'osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents
serrées, immobile comme une statue.

«Ah çà! s'écria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine, rester
ici à prendre racine dans la neige!

--Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station d'Omaha
pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il arrive à
Medicine-Bow avant six heures.

--Six heures! s'écria Passepartout.

--Sans doute, répondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera
nécessaire pour gagner à pied la station.

--À pied! s'écrièrent tous les voyageurs.

--Mais à quelle distance est donc cette station? demanda l'un d'eux au
conducteur.

--À douze milles, de l'autre côté de la rivière.

--Douze milles dans la neige!» s'écria Stamp W. Proctor.

Le colonel lança une bordée de jurons, s'en prenant à la compagnie, s'en
prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'était pas loin de
faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre lequel
échoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître.

Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui,
sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de
milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un
brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient certainement
attiré l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'eût été absorbé
par son jeu.

Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et,
la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien du
train--un vrai Yankee, nommé Forster--, élevant la voix, dit:

«Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.

--Sur le pont? répondit un voyageur.

--Sur le pont.

--Avec notre train? demanda le colonel.

--Avec notre train.»

Passepartout s'était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.

«Mais le pont menace ruine! reprit le conducteur.

--N'importe, répondit Forster. Je crois qu'en lançant le train avec son
maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.

--Diable!» fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits
par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor.
Ce cerveau brûlé trouvait la chose très faisable. Il rappela même que
des ingénieurs avaient eu l'idée de passer des rivières «sans pont» avec
des trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte,
tous les intéressés dans la question se rangèrent à l'avis du
mécanicien.

«Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un.

--Soixante, disait l'autre.

--Quatre-vingts!... quatre-vingt-dix sur cent!»

Passepartout était ahuri, quoiqu'il fût prêt à tout tenter pour opérer
le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop
«américaine».

«D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire, et
ces gens-là n'y songent même pas!...»

«Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le mécanicien
me paraît un peu hasardé, mais...

--Quatre-vingts chances! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos.

--Je sais bien, répondit Passepartout en s'adressant à un autre
gentleman, mais une simple réflexion...

--Pas de réflexion, c'est inutile! répondit l'Américain interpellé en
haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera!

--Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-être
plus prudent...

--Quoi! prudent! s'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par
hasard, fit bondir. À grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? À
grande vitesse!

--Je sais... je comprends..., répétait Passepartout, auquel personne ne
laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque
le mot vous choque, du moins plus naturel...

--Qui? que? quoi? Qu'a-t-il donc celui-là avec son naturel?...»
s'écria-t-on de toutes parts.

Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre.

«Est-ce que vous avez peur? lui demanda le colonel Proctor.

--Moi, peur! s'écria Passepartout. Eh bien, soit! Je montrerai à ces
gens-là qu'un Français peut être aussi américain qu'eux!

--En voiture! en voiture! criait le conducteur.

--Oui! en voiture, répétait Passepartout, en voiture! Et tout de suite!
Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eût été plus naturel de nous
faire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le
train ensuite!...»

Mais personne n'entendit cette sage réflexion, et personne n'eût voulu
en reconnaître la justesse.

Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit sa
place, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient tout
entiers à leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la
vapeur, ramena son train en arrière pendant près d'un mille--, reculant
comme un sauteur qui veut prendre son élan.

Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença: elle
s'accéléra; bientôt la vitesse devint effroyable; on n'entendait plus
qu'un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons battaient
vingt coups à la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boîtes
à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier,
marchant avec une rapidité de cent milles à l'heure, ne pesait plus sur
les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et l'on passa! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Le
convoi sauta, on peut le dire, d'une rive à l'autre, et le mécanicien ne
parvint à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles au-delà de la
station.

Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont,
définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas dans le rapide de
Medicine-Bow.



XXIX

OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE
SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION



Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait le
fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passe
d'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du
parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de
l'océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre jusqu'à
l'Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la nature.

Là se trouvait sur le «grand trunk» l'embranchement de Denver-city, la
principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d'or et
d'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé leur
demeure.

À ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits
depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et
quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre New
York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais réglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le
Lodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant la
frontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. À onze
heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick, et
l'on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river.

C'est à ce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific Road, le
23 octobre 1867, et dont l'ingénieur en chef fut le général J. M. Dodge.
Là s'arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf
wagons des invités, au nombre desquels figurait le vice-président, Mr.
Thomas C. Durant; là retentirent les acclamations; là, les Sioux et les
Pawnies donnèrent le spectacle d'une petite guerre indienne; là, les
feux d'artifice éclatèrent; là, enfin, se publia, au moyen d'une
imprimerie portative, le premier numéro du journal _Railway Pioneer_.
Ainsi fut célébrée l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument
de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à
relier entre elles des villes et des cités qui n'existaient pas encore.
Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allait
bientôt les faire surgir du sol américain.

À huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière.
Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d'Omaha. La voie
ferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la
branche sud de Platte-river. À neuf heures, on arrivait à l'importante
ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand cours d'eau,
qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former qu'une seule
artère--, affluent considérable dont les eaux se confondent avec celles
du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

Le cent-unième méridien était franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne se
plaignait de la longueur de la route--, pas même le mort. Fix avait
commencé par gagner quelques guinées, qu'il était en train de reperdre,
mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cette
matinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman. Les atouts et
les honneurs pleuvaient dans ses mains. À un certain moment, après avoir
combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer pique, quand,
derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui disait:

«Moi, je jouerais carreau...»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levèrent la tête. Le colonel Proctor était
près d'eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.

«Ah! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'écria le colonel, c'est vous qui
voulez jouer pique!

--Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix
de cette couleur.

--Eh bien, il me plaît que ce soit carreau», répliqua le colonel Proctor
d'une voix irritée.

Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant:

«Vous n'entendez rien à ce jeu.

--Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se
leva.

--Il ne tient qu'à vous d'en essayer, fils de John Bull!» répliqua le
grossier personnage.

Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au coeur. Elle
avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement.
Passepartout était prêt à se jeter sur l'Américain, qui regardait son
adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'était levé, et, allant
au colonel Proctor, il lui dit:

«Vous oubliez que c'est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que
vous avez, non seulement injurié, mais frappé!

--Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me
regarde seul. En prétendant que j'avais tort de jouer pique, le colonel
m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison.

--Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l'Américain, et à
l'arme qu'il vous plaira!»

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta
inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulait
jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître l'arrêta.
Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Américain le suivit sur la
passerelle.

«Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de
retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à
mes intérêts.

--Eh bien! qu'est-ce que cela me fait? répondit le colonel Proctor.

--Monsieur, reprit très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à San
Francisco, j'avais formé le projet de venir vous retrouver en Amérique,
dès que j'aurais terminé les affaires qui m'appellent sur l'ancien
continent.

--Vraiment!

--Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?

--Pourquoi pas dans six ans?

--Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous.

--Des défaites, tout cela! s'écria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou
pas.

--Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New York?

--Non.

--À Chicago?

--Non.

--À Omaha?

--Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?

--Non, répondit Mr. Fogg.

--C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y
stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups
de revolver.

--Soit, répondit Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek.

--Et je crois même que vous y resterez! ajouta l'Américain avec une
insolence sans pareille.

--Qui sait, monsieur?» répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon,
aussi froid que d'habitude.

Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les
fanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir de
témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser,
et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouant
pique avec un calme parfait.

À onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l'approche de la
station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit
sur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une paire de
revolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle comme une morte.

En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel Proctor
apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee de
sa trempe. Mais à l'instant où les deux adversaires allaient descendre
sur la voie, le conducteur accourut et leur cria:

«On ne descend pas, messieurs.

--Et pourquoi? demanda le colonel.

--Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrête pas.

--Mais je dois me battre avec monsieur.

--Je le regrette, répondit l'employé, mais nous repartons immédiatement.
Voici la cloche qui sonne!»

La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.

«Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En toute
autre circonstance, j'aurai pu vous obliger. Mais, après tout, puisque
vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empêche de vous
battre en route?

--Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur! dit le colonel Proctor
d'un air goguenard.

--Cela me convient parfaitement», répondit Phileas Fogg.

«Allons, décidément, nous sommes en Amérique! pensa Passepartout, et le
conducteur de train est un gentleman du meilleur monde!»

Et ce disant il suivit son maître.

Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se
rendirent, en passant d'un wagon à l'autre, à l'arrière du train. Le
dernier wagon n'était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le
conducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants,
laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire
d'honneur à vider.

Comment donc! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir être
agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles.

Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se prêtait très
convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher
l'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser à leur aise.
Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le colonel Proctor,
munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le wagon.
Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent. Au premier coup de
sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu... Puis, après
un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des
deux gentlemen.

Rien de plus simple en vérité. C'était même si simple, que Fix et
Passepartout sentaient leur coeur battre à se briser.

On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris
sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles ne
venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se
prolongeaient, au contraire, jusqu'à l'avant et sur toute la ligne du
train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l'intérieur du
convoi.

Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt du
wagon et se précipitèrent vers l'avant, où retentissaient plus
bruyamment les détonations et les cris.

Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.

Ces hardis Indiens n'en étaient pas à leur coup d'essai, et plus d'une
fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans
attendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombre
d'une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown d'un
cheval au galop.

Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les
voyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver.
Tout d'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la machine. Le
mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de
casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant pas
manoeuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvert
l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive,
emportée, courait avec une vitesse effroyable.

En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme
des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières
et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages,
forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la voie. Cris et coups
de feu ne discontinuaient pas.

Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons,
barricadés, soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants,
emportés avec une rapidité de cent milles à l'heure.

Dès le début de l'attaque, Mrs. Aouda s'était courageusement comportée.
Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement, tirant à travers
les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Une
vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie, et les
roues des wagons écrasaient comme des vers ceux d'entre eux qui
glissaient sur les rails du haut des passerelles.

Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les
casse-tête, gisaient sur les banquettes.

Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix
minutes, et ne pouvait que se terminer à l'avantage des Sioux, si le
train ne s'arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'était
pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain; mais
ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux
seraient les maîtres du train.

Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le
renversa. En tombant, cet homme s'écria:

«Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes!

--Il s'arrêtera! dit Phileas Fogg, qui voulut s'élancer hors du wagon.

--Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde!»

Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux garçon, qui,
ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser sous
le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que les
balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité, sa
souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux
chaînes, s'aidant du levier des freins et des longerons des châssis,
rampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuse, il gagna
ainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pu l'être.

Là, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, de
l'autre il décrocha les chaînes de sûreté; mais par suite de la traction
opérée, il n'aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre d'attelage,
si une secousse que la machine éprouva n'eût fait sauter cette barre, et
le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotive
s'enfuyait avec une nouvelle vitesse.

Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques
minutes, mais les freins furent manoeuvrés à l'intérieur des wagons, et
le convoi s'arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney.

Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en
hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arrêt complet
du train, toute la bande avait décampé.

Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils
reconnurent que plusieurs manquaient à l'appel, et entre autres le
courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.



XXX

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR



Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils été
tués dans la lutte? Étaient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvait
encore le savoir.

Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'était
atteint mortellement. Un dès plus grièvement frappé, c'était le colonel
Proctor, qui s'était bravement battu, et qu'une balle à l'aine avait
renversé. Il fut transporté à la gare avec d'autres voyageurs, dont
l'état réclamait des soins immédiats.

Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas épargné,
n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans
importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux
de la jeune femme.

Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des
wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient
d'informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine
blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens disparaissaient
alors dans le sud, du côté de Republican-river.

Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave
décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcer
une parole... Il comprit ce regard. Si son serviteur était prisonnier,
ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux Indiens?...

«Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.

--Ah! monsieur... monsieur Fogg! s'écria la jeune femme, en saisissant
les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.

--Vivant! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute!»

Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait
de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le
paquebot à New York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant
cette pensée: «C'est mon devoir!» il n'avait pas hésité.

Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats--une
centaine d'hommes environ--s'étaient mis sur la défensive pour le cas où
les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare.

«Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.

--Morts? demanda le capitaine.

--Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitude
qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les
Sioux?

--Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir
jusqu'au-delà de l'Arkansas! Je ne saurais abandonner le fort qui m'est
confié.

--Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.

--Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver
trois?

--Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.

--Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n'a à m'apprendre quel
est mon devoir.

--Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul!

--Vous, monsieur! s'écria Fix, qui s'était approché, aller seul à la
poursuite des Indiens!

--Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce qui
est vivant ici doit la vie? J'irai.

--Eh bien, non, vous n'irez pas seul! s'écria le capitaine, ému malgré
lui. Non! Vous êtes un brave coeur!... Trente hommes de bonne volonté!»
ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.

Toute la compagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'à choisir
parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux
sergent se mit à leur tête.

«Merci, capitaine! dit Mr. Fogg.

--Vous me permettrez de vous accompagner? demanda Fix au gentleman.

--Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas Fogg.
Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs. Aouda.
Au cas où il m'arriverait malheur...»

Une pâleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se
séparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant de
persistance! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce désert! Fix regarda
attentivement le gentleman, et, quoi qu'il en eût, malgré ses
préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les
yeux devant ce regard calme et franc.

«Je resterai», dit-il.

Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme;
puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avec
le sergent et sa petite troupe.

Mais avant de partir, il avait dit aux soldats:

«Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les
prisonniers!»

Il était alors midi et quelques minutes.

Mrs. Aouda s'était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule,
elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et
grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, et
maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, sans
phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux.

L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir
son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Un
moment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait la
sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu'il
venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s'en séparer! Sa
nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il s'accusait, il se
traitait comme s'il eût été le directeur de la police métropolitaine,
admonestant un agent pris en flagrant délit de naïveté.

«J'ai été inepte! pensait-il. L'autre lui aura appris qui j'étais! Il
est parti, il ne reviendra pas! Où le reprendre maintenant? Mais comment
ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai en poche son
ordre d'arrestation! Décidément je ne suis qu'une bête!»

Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heures
s'écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire.
Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il
comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti
prendre? Il était tenté de s'en aller à travers les longues plaines
blanches, à la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossible
de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur la
neige!... Mais bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte
s'effaça.

Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable
envie d'abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de quitter
la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en
déconvenues, lui fut offerte.

En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à
gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est. Une
énorme ombre, précédée d'une lueur fauve, s'avançait lentement,
considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect
fantastique.

Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les secours
réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le train
d'Omaha à San Francisco ne devait passer que le lendemain.--On fut
bientôt fixé.

Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coups
de sifflet, c'était celle qui, après avoir été détachée du train, avait
continué sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur
et le mécanicien inanimés. Elle avait couru sur les rails pendant
plusieurs milles; puis, le feu avait baissé, faute de combustible; la
vapeur s'était détendue, et une heure après, ralentissant peu à peu sa
marche, la machine s'arrêtait enfin à vingt milles au-delà de la station
de Kearney.

Ni le mécanicien ni le chauffeur n'avaient succombé, et, après un
évanouissement assez prolongé, ils étaient revenus à eux.

La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la
locomotive seule, n'ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien
comprit ce qui s'était passé. Comment la locomotive avait été détachée
du train, il ne put le deviner, mais il n'était pas douteux, pour lui,
que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse.

Le mécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la route
dans la direction d'Omaha était prudent; retourner vers le train, que
les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux... N'importe!
Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées dans le foyer de
sa chaudière, le feu se ranima, la pression monta de nouveau, et, vers
deux heures après midi, la machine revenait en arrière vers la station
de Kearney. C'était elle qui sifflait dans la brume.

Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la
locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer ce
voyage si malheureusement interrompu.

À l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et
s'adressant au conducteur:

«Vous allez partir? lui demanda-t-elle.

--À l'instant, madame.

--Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons...

--Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avons
déjà trois heures de retard.

--Et quand passera l'autre train venant de San Francisco?

--Demain soir, madame.

--Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre...

--C'est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir,
montez en voiture.

--Je ne partirai pas», répondit la jeune femme. Fix avait entendu cette
conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de
locomotion lui manquait, il était décidé à quitter Kearney, et
maintenant que le train était là, prêt à s'élancer, qu'il n'avait plus
qu'à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible force le
rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il ne
pouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de
l'insuccès l'étouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.

Cependant les voyageurs et quelques blessés--entre autres le colonel
Proctor, dont l'état était grave--avaient pris place dans les wagons. On
entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la vapeur
s'échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le train se mit en
marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche au tourbillon des
neiges.

L'inspecteur Fix était resté.

Quelques heures s'écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid très
vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eût pu
croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à chaque
instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle venait à
l'extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête de neige,
voulant percer cette brume qui réduisait l'horizon autour d'elle,
écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait
alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et
toujours inutilement.

Le soir se fit. Le petit détachement n'était pas de retour. Où était-il
en ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Y avait-il eu lutte, ou
ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard? Le capitaine
du fort Kearney était très inquiet, bien qu'il ne voulût rien laisser
paraître de son inquiétude.

La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensité du
froid s'accrut. Le regard le plus intrépide n'eût pas considéré sans
épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la
plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la passée d'un fauve n'en troublait le
calme infini.

Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de pressentiments
sinistres, le coeur rempli d'angoisses, erra sur la lisière de la
prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui montrait mille
dangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues heures ne saurait
s'exprimer.

Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne
dormait pas. À un certain moment, un homme s'était approché, lui avait
parlé même, mais l'agent l'avait renvoyé, après répondu à ses paroles
par un signe négatif.

La nuit s'écoula ainsi. À l'aube, le disque à demi éteint du soleil se
leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait
s'étendre à une distance de deux milles. C'était vers le sud que Phileas
Fogg et le détachement s'étaient dirigés... Le sud était absolument
désert. Il était alors sept heures du matin.

Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre.
Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier? Devait-il
sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux qui
étaient sacrifiés tout d'abord? Mais son hésitation ne dura pas, et d'un
geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait l'ordre de pousser
une reconnaissance dans le sud--, quand des coups de feu éclatèrent.
Était-ce un signal? Les soldats se jetèrent hors du fort, et à un
demi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux
autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux.

Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants
avant l'arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons
luttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé
trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se précipitèrent
à leur secours.

Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de
joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait
promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque raison:

«Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître!»

Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût été
difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui.
Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la
serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole!

Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la
gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espérait
que l'on pourrait encore regagner le temps perdu.

«Le train, le train! s'écria-t-il.

--Parti, répondit Fix.

--Et le train suivant, quand passera-t-il? demanda Phileas Fogg.

--Ce soir seulement.

--Ah!» répondit simplement l'impassible gentleman.



XXXI

DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT LES INTÉRÊTS DE
PHILEAS FOGG



Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la
cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément
ruiné son maître!

En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien
en face:

«Très sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé?

--Très sérieusement, répondit Phileas Fogg.

--J'insiste, reprit Fix. Vous avez bien intérêt à être à New York le 11,
avant neuf heures du soir, heure du départ du paquebot de Liverpool?

--Un intérêt majeur.

--Et si votre voyage n'eût pas été interrompu par cette attaque
d'Indiens, vous seriez arrivé à New York le 11, dès le matin?

--Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.

--Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze,
l'écart est de huit. C'est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter de
le faire?

--À pied? demanda Mr. Fogg.

--Non, en traîneau, répondit Fix, en traîneau à voiles. Un homme m'a
proposé ce moyen de transport.»

C'était l'homme qui avait parlé à l'inspecteur de police pendant la
nuit, et dont Fix avait refusé l'offre.

Phileas Fogg ne répondit pas à Fix; mais Fix lui ayant montré l'homme en
question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui. Un
instant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient
dans une hutte construite au bas du fort Kearney.

Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis,
établi sur deux longues poutres, un peu relevées à l'avant comme les
semelles d'un traîneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient
prendre place. Au tiers du châssis, sur l'avant, se dressait un mât très
élevé, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. Ce mât,
solidement retenu par des haubans métalliques, tendait un étai de fer
qui servait à guinder un foc de grande dimension. À l'arrière, une sorte
de gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil.

C'était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l'hiver, sur la
plaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, ces
véhicules font des traversées extrêmement rapides d'une station à
l'autre. Ils sont, d'ailleurs, prodigieusement voilés--plus voilés même
que ne peut l'être un cotre de course, exposé à chavirer--, et, vent
arrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité égale,
sinon supérieure, à celle des express.

En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patron
de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il soufflait de
l'ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait fort
de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d'Omaha. Là, les
trains sont fréquents et les voies nombreuses, qui conduisent à Chicago
et à New York. Il n'était pas impossible que le retard fût regagné. Il
n'y avait donc pas à hésiter à tenter l'aventure.

Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une traversée
en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable
encore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout à la station
de Kearney. L'honnête garçon se chargerait de ramener la jeune femme en
Europe par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables.

Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit
très heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde il
n'eût voulu quitter son maître, puisque Fix devait l'accompagner.

Quant à ce que pensait alors l'inspecteur de police ce serait difficile
à dire. Sa conviction avait-elle été ébranlée par le retour de Phileas
Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrêmement fort, qui, son
tour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument en sûreté
en Angleterre? Peut-être l'opinion de Fix touchant Phileas Fogg
était-elle en effet modifiée. Mais il n'en était pas moins décidé à
faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout son
pouvoir le retour en Angleterre.

À huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs--on serait
tenté de dire les passagers--y prenaient place et se serraient
étroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles
étaient hissées, et, sous l'impulsion du vent, le véhicule filait sur la
neige durcie avec une rapidité de quarante milles à l'heure.

La distance qui sépare le fort Kearney d'Omaha est, en droite ligne--à
vol d'abeille, comme disent les Américains--, de deux cents milles au
plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait être
franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après midi le
traîneau devait avoir atteint Omaha.

Quelle traversée! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres, ne
pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût coupé la
parole. Le traîneau glissait aussi légèrement à la surface de la plaine
qu'une embarcation à la surface des eaux--, avec la houle en moins.
Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traîneau
fût enlevé du sol par ses voiles, vastes ailes d'une immense envergure.
Mudge, au gouvernail se maintenait dans la ligne droite, et, d'un coup
de godille il rectifiait les embardées que l'appareil tendait à faire.
Toute la toile portait. Le foc avait été percé et n'était plus abrité
par la brigantine. Un mât de hune fut guindé, et une flèche, tendue au
vent, ajouta sa puissance d'impulsion à celle des autres voiles. On ne
pouvait l'estimer, mathématiquement, mais certainement la vitesse du
traîneau ne devait pas être moindre de quarante milles à l'heure.

«Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons!»

Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg,
fidèle à son système, l'avait alléché par une forte prime.

La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate comme
une mer. On eût dit un immense étang glacé. Le rail-road qui desservait
cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, par
Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont,
puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de
Platte-river. Le traîneau, abrégeant cette route, prenait la corde de
l'arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d'être
arrêté par la Platte-river, à ce petit coude qu'elle fait en avant de
Fremont, puisque ses eaux étaient glacées. Le chemin était donc
entièrement débarrassé d'obstacles, et Phileas Fogg n'avait donc que
deux circonstances à redouter: une avarie à l'appareil, un changement ou
une tombée du vent.

Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à courber
le mât, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins
métalliques, semblables aux cordes d'un instrument, résonnaient comme si
un archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau s'enlevait au
milieu d'une harmonie plaintive, d'une intensité toute particulière.

«Ces cordes donnent la quinte et l'octave», dit Mr. Fogg.

Et ce furent les seules paroles qu'il prononça pendant cette traversée.
Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et les
couvertures de voyage, était, autant que possible, préservée des
atteintes du froid.

Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se
couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond
d'imperturbable confiance qu'il possédait, il s'était repris à espérer.
Au lieu d'arriver le matin à New York, on y arriverait le soir, mais il
y avait encore quelques chances pour que ce fût avant le départ du
paquebot de Liverpool.

Passepartout avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de son
allié Fix. Il n'oubliait pas que c'était l'inspecteur lui-même qui avait
procuré le traîneau à voiles, et, par conséquent, le seul moyen qu'il y
eût de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel
pressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée.

En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'était le
sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l'arracher aux
mains des Sioux. À cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie...
Non! son serviteur ne l'oublierait pas!

Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions si
diverses, le traîneau volait sur l'immense tapis de neige. S'il passait
quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river, on
ne s'en apercevait pas. Les champs et les cours d'eau disparaissaient
sous une blancheur uniforme. La plaine était absolument déserte.
Comprise entre l'Union Pacific Road et l'embranchement qui doit réunir
Kearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande île inhabitée. Pas
un village, pas une station, pas même un fort. De temps en temps, on
voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant, dont le blanc
squelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes d'oiseaux
sauvages s'enlevaient du même vol. Parfois aussi, quelques loups de
prairies, en troupes nombreuses, maigres, affamés, poussés par un besoin
féroce, luttaient de vitesse avec le traîneau. Alors Passepartout, le
revolver à la main, se tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés.
Si quelque accident eût alors arrêté le traîneau, les voyageurs,
attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les plus grands
risques. Mais le traîneau tenait bon, il ne tardait pas à prendre de
l'avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière.

À midi, Mudge reconnut à quelques indices qu'il passait le cours glacé
de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il était déjà sûr que, vingt
milles plus loin, il aurait atteint la station d'Omaha.

Et, en effet, il n'était pas une heure, que ce guide habile, abandonnant
la barre, se précipitait aux drisses des voiles et les amenait en bande,
pendant que le traîneau, emporté par son irrésistible élan, franchissait
encore un demi-mille à sec de toile. Enfin il s'arrêta, et Mudge,
montrant un amas de toits blancs de neige, disait:

«Nous sommes arrivés.»

Arrivés! Arrivés, en effet, à cette station qui, par des trains
nombreux, est quotidiennement en communication avec l'est des
États-Unis!

Passepartout et Fix avaient sauté à terre et secouaient leurs membres
engourdis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du
traîneau. Phileas Fogg régla généreusement avec Mudge, auquel
Passepartout serra la main comme à un ami, et tous se précipitèrent vers
la gare d'Omaha.

C'est à cette importante cité du Nebraska que s'arrête le chemin de fer
du Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi en
communication avec le grand océan. Pour aller d'Omaha à Chicago, le
rail-road, sous le nom de «Chicago-Rock-island-road», court directement
dans l'est en desservant cinquante stations.

Un train direct était prêt à partir. Phileas Fogg et ses compagnons
n'eurent que le temps de se précipiter dans un wagon. Ils n'avaient rien
vu d'Omaha, mais Passepartout s'avoua à lui-même qu'il n'y avait pas
lieu de le regretter, et que ce n'était pas de voir qu'il s'agissait.

Avec une extrême rapidité, ce train passa dans l'État d'Iowa, par
Council-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait le
Mississippi à Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans l'Illinois.
Le lendemain, 10, à quatre heures du soir il arrivait à Chicago, déjà
relevée de ses ruines, et plus fièrement assise que jamais sur les bords
de son beau lac Michigan.

Neuf cents milles séparent Chicago de New York. Les trains ne manquaient
pas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de l'un dans l'autre. La
fringante locomotive du «Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road» partit
à toute vitesse, comme si elle eût compris que l'honorable gentleman
n'avait pas de temps à perdre. Elle traversa comme un éclair l'Indiana,
l'Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux noms
antiques, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas
de maisons encore. Enfin l'Hudson apparut, et, le 11 décembre, à onze
heures un quart du soir, le train s'arrêtait dans la gare, sur la rive
droite du fleuve, devant le «pier» même des steamers de la ligne Cunard,
autrement dite «British and North American royal mail steam packet Co.»

Le _China_, à destination de Liverpool, était parti depuis quarante-cinq
minutes!



XXXII

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISE
CHANCE



En partant, le _China_ semblait avoir emporté avec lui le dernier espoir
de Phileas Fogg.

En effet, aucun des autres paquebots qui font le service direct entre
l'Amérique et l'Europe, ni les transatlantiques français, ni les navires
du «White-Star-line», ni les steamers de la Compagnie Imman, ni ceux de
la ligne Hambourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les projets du
gentleman.

En effet, le _Pereire_, de la Compagnie transatlantique française--dont
les admirables bâtiments égalent en vitesse et surpassent en confortable
tous ceux des autres lignes, sans exception--, ne partait que le
surlendemain, 14 décembre. Et d'ailleurs, de même que ceux de la
Compagnie hambourgeoise, il n'allait pas directement à Liverpool ou à
Londres, mais au Havre, et cette traversée supplémentaire du Havre à
Southampton, en retardant Phileas Fogg, eût annulé ses derniers efforts.

Quant aux paquebots Imman, dont l'un, le _City-of-Paris_, mettait en mer
le lendemain, il n'y fallait pas songer. Ces navires sont
particulièrement affectés au transport des émigrants, leurs machines
sont faibles, ils naviguent autant à la voile qu'à la vapeur, et leur
vitesse est médiocre. Ils employaient à cette traversée de New York à
l'Angleterre plus de temps qu'il n'en restait à Mr. Fogg pour gagner son
pari.

De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant
son _Bradshaw_, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de la
navigation transocéanienne.

Passepartout était anéanti. Avoir manqué le paquebot de quarante-cinq
minutes, cela le tuait. C'était sa faute à lui, qui, au lieu d'aider son
maître, n'avait cessé de semer des obstacles sur sa route! Et quand il
revoyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand il
supputait les sommes dépensées en pure perte et dans son seul intérêt,
quand il songeait que cet énorme pari, en y joignant les frais
considérables de ce voyage devenu inutile, ruinait complètement Mr.
Fogg, il s'accablait d'injures.

Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le pier
des paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots:

«Nous aviserons demain. Venez.»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout traversèrent l'Hudson dans le
Jersey-city-ferry-boat, et montèrent dans un fiacre, qui les conduisit à
l'hôtel Saint-Nicolas, dans Broadway. Des chambres furent mises à leur
disposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas Fogg, qui dormit
d'un sommeil parfait, mais bien longue pour Mrs. Aouda et ses
compagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de reposer.

Le lendemain, c'était le 12 décembre. Du 12, sept heures du matin, au
21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jours
treize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg fût parti
la veille par le _China_, l'un des meilleurs marcheurs de la ligne Cunard,
il serait arrivé à Liverpool, puis à Londres, dans les délais voulus!

Mr. Fogg quitta l'hôtel, seul, après avoir recommandé à son domestique
de l'attendre et de prévenir Mrs. Aouda de se tenir prête à tout
instant.

Mr. Fogg se rendit aux rives de l'Hudson, et parmi les navires amarrés
au quai ou ancrés dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux qui
étaient en partance. Plusieurs bâtiments avaient leur guidon de départ
et se préparaient à prendre la mer à la marée du matin, car dans cet
immense et admirable port de New York, il n'est pas de jour où cent
navires ne fassent route pour tous les points du monde; mais la plupart
étaient des bâtiments à voiles, et ils ne pouvaient convenir à Phileas
Fogg.

Ce gentleman semblait devoir échouer dans sa dernière tentative, quand
il aperçut, mouillé devant la Batterie, à une encablure au plus, un
navire de commerce à hélice, de formes fines, dont la cheminée, laissant
échapper de gros flocons de fumée, indiquait qu'il se préparait à
appareiller.

Phileas Fogg héla un canot, s'y embarqua, et, en quelques coups
d'aviron, il se trouvait à l'échelle de l'_Henrietta_, steamer à coque de
fer, dont tous les hauts étaient en bois.

Le capitaine de l'_Henrietta_ était à bord. Phileas Fogg monta sur le pont
et fit demander le capitaine. Celui-ci se présenta aussitôt.

C'était un homme de cinquante ans, une sorte le loup de mer, un bougon
qui ne devait pas être commode. Gros yeux, teint de cuivre oxydé,
cheveux rouges, forte encolure,--rien de l'aspect d'un homme du monde.

«Le capitaine? demanda Mr. Fogg.

--C'est moi.

--Je suis Phileas Fogg, de Londres.

--Et moi, Andrew Speedy, de Cardif.

--Vous allez partir?...

--Dans une heure.

--Vous êtes chargé pour...?

--Bordeaux.

--Et votre cargaison?

--Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.

--Vous avez des passagers?

--Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et
raisonnante.

--Votre navire marche bien?

--Entre onze et douze noeuds. L'_Henrietta_, bien connue.

--Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes?

--À Liverpool? Pourquoi pas en Chine?

--Je dis Liverpool.

--Non!

--Non?

--Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je vais à Bordeaux.

--N'importe quel prix?

--N'importe quel prix.»

Le capitaine avait parlé d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

«Mais les armateurs de l'_Henrietta_... reprit Phileas Fogg.

--Les armateurs, c'est moi, répondit le capitaine. Le navire
m'appartient.

--Je vous affrète.

--Non.

--Je vous l'achète.

--Non.»

Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation était grave. Il
n'en était pas de New York comme de Hong-Kong, ni du capitaine de
l'_Henrietta_ comme du patron de la _Tankadère_. Jusqu'ici l'argent du
gentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette fois-ci,
l'argent échouait.

Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser l'Atlantique en
bateau--à moins de le traverser en ballon--, ce qui eût été fort
aventureux, et ce qui, d'ailleurs, n'était pas réalisable.

Il paraît, pourtant, que Phileas Fogg eut une idée, car il dit au
capitaine:

«Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux?

--Non, quand même vous me paieriez deux cents dollars!

--Je vous en offre deux mille (10 000 F).

--Par personne?

--Par personne.

--Et vous êtes quatre?

--Quatre.»

Le capitaine Speedy commença à se gratter le front, comme s'il eût voulu
en arracher l'épiderme. Huit mille dollars à gagner, sans modifier son
voyage, cela valait bien la peine qu'il mît de côté son antipathie
prononcée pour toute espèce de passager. Des passagers à deux mille
dollars, d'ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c'est de la
marchandise précieuse.

«Je pars à neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si vous
et les vôtres, vous êtes là?...

--À neuf heures, nous serons à bord!» répondit non moins simplement Mr.
Fogg.

Il était huit heures et demie. Débarquer de l'_Henrietta_, monter dans une
voiture, se rendre à l'hôtel Saint-Nicolas, en ramener Mrs. Aouda,
Passepartout, et même l'inséparable Fix, auquel il offrait gracieusement
le passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme qui ne
l'abandonnait en aucune circonstance.

Au moment où l'_Henrietta_ appareillait, tous quatre étaient à bord.

Lorsque Passepartout apprit ce que coûterait cette dernière traversée,
il poussa un de ces «Oh!» prolongés, qui parcourent tous les intervalles
de la gamme chromatique descendante!

Quant à l'inspecteur Fix, il se dit que décidément la Banque
d'Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, en
arrivant et en admettant que le sieur Fogg n'en jetât pas encore
quelques poignées à la mer, plus de sept mille livres (175 000 F)
manqueraient au sac à bank-notes!



XXXIII

OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE À LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES



Une heure après, le steamer _Henrietta_ dépassait le Light-boat qui marque
l'entrée de l'Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et donnait en
mer. Pendant la journée, il prolongea Long-Island, au large du feu de
Fire-Island, et courut rapidement vers l'est.

Le lendemain, 13 décembre, à midi, un homme monta sur la passerelle pour
faire le point. Certes, on doit croire que cet homme était le capitaine
Speedy! Pas le moins du monde. C'était Phileas Fogg. esq.

Quant au capitaine Speedy, il était tout bonnement enfermé à clef dans
sa cabine, et poussait des hurlements qui dénotaient une colère, bien
pardonnable, poussée jusqu'au paroxysme.

Ce qui s'était passé était très simple. Phileas Fogg voulait aller à
Liverpool, le capitaine ne voulait pas l'y conduire. Alors Phileas Fogg
avait accepté de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente heures
qu'il était à bord, il avait si bien manoeuvré à coups de bank-notes,
que l'équipage, matelots et chauffeurs--équipage un peu interlope, qui
était en assez mauvais termes avec le capitaine--, lui appartenait. Et
voilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaine
Speedy, pourquoi le capitaine était enfermé dans sa cabine, et pourquoi
enfin l'_Henrietta_ se dirigeait vers Liverpool. Seulement, il était très
clair, à voir manoeuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait été marin.

Maintenant, comment finirait l'aventure, on le saurait plus tard.
Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d'être inquiète, sans en rien
dire. Fix, lui, avait été abasourdi tout d'abord. Quant à Passepartout,
il trouvait la chose tout simplement adorable.

«Entre onze et douze noeuds», avait dit le capitaine Speedy, et en effet
l'_Henrietta_ se maintenait dans cette moyenne de vitesse.

Si donc--que de «si» encore!--si donc la mer ne devenait pas trop
mauvaise, si le vent ne sautait pas dans l'est, s'il ne survenait aucune
avarie au bâtiment, aucun accident à la machine, l'_Henrietta_, dans les
neuf jours comptés du 12 décembre au 21, pouvait franchir les trois
mille milles qui séparent New York de Liverpool. Il est vrai qu'une fois
arrivé, l'affaire de l'_Henrietta_ brochant sur l'affaire de la Banque,
cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu'il ne voudrait.

Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d'excellentes
conditions. La mer n'était pas trop dure; le vent paraissait fixé au
nord-est; les voiles furent établies, et, sous ses goélettes,
l'Henrietta marcha comme un vrai transatlantique.

Passepartout était enchanté. Le dernier exploit de son maître, dont il
ne voulait pas voir les conséquences, l'enthousiasmait. Jamais
l'équipage n'avait vu un garçon plus gai, plus agile. Il faisait mille
amitiés aux matelots et les étonnait par ses tours de voltige. Il leur
prodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus attrayantes. Pour
lui, ils manoeuvraient comme des gentlemen, et les chauffeurs
chauffaient comme des héros. Sa bonne humeur, très communicative,
s'imprégnait à tous. Il avait oublié le passé, les ennuis, les périls.
Il ne songeait qu'à ce but, si près d'être atteint, et parfois il
bouillait d'impatience, comme s'il eût été chauffé par les fourneaux de
l'_Henrietta_. Souvent aussi, le digne garçon tournait autour de Fix; il
le regardait d'un oeil «qui en disait long»! mais il ne lui parlait pas,
car il n'existait plus aucune intimité entre les deux anciens amis.

D'ailleurs Fix, il faut le dire, n'y comprenait plus rien! La conquête
de l'_Henrietta_, l'achat de son équipage, ce Fogg manoeuvrant comme un
marin consommé, tout cet ensemble de choses l'étourdissait. Il ne savait
plus que penser! Mais, après tout, un gentleman qui commençait par voler
cinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un bâtiment. Et
Fix fut naturellement amené à croire que l'_Henrietta_, dirigée par Fogg,
n'allait point du tout à Liverpool, mais dans quelque point du monde où
le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement en sûreté! Cette
hypothèse, il faut bien l'avouer, était on ne peut plus plausible, et le
détective commençait à regretter très sérieusement de s'être embarqué
dans cette affaire.

Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, et
Passepartout, chargé de pourvoir à sa nourriture, ne le faisait qu'en
prenant les plus grandes précautions, quelque vigoureux qu'il fût. Mr.
Fogg, lui, n'avait plus même l'air de se douter qu'il y eût un capitaine
à bord.

Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont là de
mauvais parages. Pendant l'hiver surtout, les brumes y sont fréquentes,
les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le baromètre,
brusquement abaissé, faisait pressentir un changement prochain dans
l'atmosphère. En effet, pendant la nuit, la température se modifia, le
froid devint plus vif, et en même temps le vent sauta dans le sud-est.

C'était un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s'écarter de sa
route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Néanmoins, la marche
du navire fut ralentie, attendu l'état de la mer, dont les longues lames
brisaient contre son étrave. Il éprouva des mouvements de tangage très
violents, et cela au détriment de sa vitesse. La brise tournait peu à
peu à l'ouragan, et l'on prévoyait déjà le cas où l'_Henrietta_ ne
pourrait plus se maintenir debout à la lame. Or, s'il fallait fuir,
c'était l'inconnu avec toutes ses mauvaises chances.

Le visage de Passepartout se rembrunit en même temps que le ciel, et,
pendant deux jours, l'honnête garçon éprouva de mortelles transes. Mais
Phileas Fogg était un marin hardi, qui savait tenir tête à la mer, et il
fit toujours route, même sans se mettre sous petite vapeur. L'_Henrietta_,
quand elle ne pouvait s'élever à la lame, passait au travers, et son
pont était balayé en grand, mais elle passait. Quelquefois aussi
l'hélice émergeait, battant l'air de ses branches affolées, lorsqu'une
montagne d'eau soulevait l'arrière hors des flots, mais le navire allait
toujours de l'avant.

Toutefois le vent ne fraîchit pas autant qu'on aurait pu le craindre. Ce
ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de
quatre-vingt-dix milles à l'heure. Il se tint au grand frais, mais
malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et
ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu'on va le
voir, il eût été bien utile de venir en aide à la vapeur!

Le 16 décembre, c'était le soixante quinzième jour écoulé depuis le
départ de Londres. En somme, l'_Henrietta_ n'avait pas encore un retard
inquiétant. La moitié de la traversée était à peu près faite, et les
plus mauvais parages avaient été franchis. En été, on eût répondu du
succès. En hiver, on était à la merci de la mauvaise saison.
Passepartout ne se prononçait pas. Au fond, il avait espoir, et, si le
vent faisait défaut, du moins il comptait sur la vapeur.

Or, ce jour-là, le mécanicien étant monté sur le pont, rencontra Mr.
Fogg et s'entretint assez vivement avec lui.

Sans savoir pourquoi--par un pressentiment sans doute--, Passepartout
éprouva comme une vague inquiétude. Il eût donné une de ses oreilles
pour entendre de l'autre ce qui se disait là. Cependant, il put saisir
quelques mots, ceux-ci entre autres, prononcés par son maître:

«Vous êtes certain de ce que vous avancez?

--Certain, monsieur, répondit le mécanicien. N'oubliez pas que, depuis
notre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés, et si nous
avions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New York à
Bordeaux, nous n'en avons pas assez pour aller à toute vapeur de New
York à Liverpool!

--J'aviserai», répondit Mr. Fogg.

Passepartout avait compris. Il fut pris d'une inquiétude mortelle.

Le charbon allait manquer!

«Ah! si mon maître pare celle-là, se dit-il, décidément ce sera un
fameux homme!»

Et ayant rencontré Fix, il ne put s'empêcher de le mettre au courant de
la situation.

«Alors, lui répondit l'agent les dents serrées, vous croyez que nous
allons à Liverpool!

--Parbleu!

--Imbécile!» répondit l'inspecteur, qui s'en alla, haussant les épaules.

Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif, dont
il ne pouvait d'ailleurs comprendre la vraie signification; mais il se
dit que l'infortuné Fix devait être très désappointé, très humilié dans
son amour-propre, après avoir si maladroitement suivi une fausse piste
autour du monde, et il passa condamnation.

Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg? Cela était
difficile à imaginer. Cependant, il paraît que le flegmatique gentleman
en prit un, car le soir même il fit venir le mécanicien et lui dit:

«Poussez les feux et faites route jusqu'à complet épuisement du
combustible.»

Quelques instants après, la cheminée de l'_Henrietta_ vomissait des
torrents de fumée.

Le navire continua donc de marcher à toute vapeur; mais ainsi qu'il
l'avait annoncé, deux jours plus tard, le 18, le mécanicien fit savoir
que le charbon manquerait dans la journée.

«Que l'on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Au
contraire. Que l'on charge les soupapes».

Ce jour-là, vers midi, après avoir pris hauteur et calculé la position
du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna l'ordre
d'aller chercher le capitaine Speedy. C'était comme si on eût commandé à
ce brave garçon d'aller déchaîner un tigre, et il descendit dans la
dunette, se disant:

«Positivement il sera enragé!»

En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons,
une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c'était le capitaine
Speedy. Il était évident qu'elle allait éclater.

«Où sommes-nous?» telles furent les premières paroles qu'il prononça au
milieu des suffocations de la colère, et certes, pour peu que le digne
homme eût été apoplectique, il n'en serait jamais revenu.

«Où sommes-nous? répéta-t-il, la face congestionnée.

--À sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), répondit
Mr. Fogg avec un calme imperturbable.

--Pirate! s'écria Andrew Speedy.

--Je vous ai fait venir, monsieur...

--Écumeur de mer!

--...monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre
navire.

--Non! de par tous les diables, non!

--C'est que je vais être obligé de le brûler.

--Brûler mon navire!

--Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.

--Brûler mon navire! s'écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait même
plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars
(250 000 F).

--En voici soixante mille (300 000 F)! répondit Phileas Fogg, en offrant
au capitaine une liasse de bank-notes.

Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n'est pas Américain
sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaine
émotion. Le capitaine oublia en un instant sa colère, son
emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait
vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d'or!... La bombe ne pouvait
déjà plus éclater. Mr. Fogg en avait arraché la mèche.

«Et la coque en fer me restera, dit-il d'un ton singulièrement radouci.

--La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu?

--Conclu.»

Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et les
fit disparaître dans sa poche.

Pendant cette scène, Passepartout était blanc. Quant à Fix, il faillit
avoir un coup de sang. Près de vingt mille livres dépensées, et encore
ce Fogg qui abandonnait à son vendeur la coque et la machine,
c'est-à-dire presque la valeur totale du navire! Il est vrai que la
somme volée à la banque s'élevait à cinquante-cinq mille livres!

Quand Andrew Speedy eut empoché l'argent:

«Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous étonne pas. Sachez
que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu à Londres le 21
décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Or, j'avais manqué le
paquebot de New York, et comme vous refusiez de me conduire à
Liverpool...

--Et j'ai bien fait, par les cinquante mille diables de l'enfer, s'écria
Andrew Speedy, puisque j'y gagne au moins quarante mille dollars.»

Puis, plus posément:

«Savez-vous une chose, ajouta-t-il, capitaine?...

--Fogg.

--Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous».

Et après avoir fait à son passager ce qu'il croyait être un compliment,
il s'en allait, quand Phileas Fogg lui dit:

«Maintenant ce navire m'appartient?

--Certes, de la quille à la pomme des mâts, pour tout ce qui est «bois»,
s'entend!

--Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec ces
débris.»

On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la
vapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles, les
cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.

Le lendemain, 19 décembre, on brûla la mâture, les dromes, les esparres.
On abattit les mâts, on les débita à coups de hache. L'équipage y
mettait un zèle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant,
faisait l'ouvrage de dix hommes. C'était une fureur de démolition.

Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la
plus grande partie du pont, furent dévorés. L'_Henrietta_ n'était plus
qu'un bâtiment rasé comme un ponton.

Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la côte d'Irlande et du
feu de Fastenet.

Toutefois, à dix heures du soir, le navire n'était encore que par le
travers de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatre heures
pour atteindre Londres! Or, c'était le temps qu'il fallait à l'_Henrietta_
pour gagner Liverpool,--même en marchant à toute vapeur. Et la vapeur
allait manquer enfin à l'audacieux gentleman!

«Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par
s'intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre
vous! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.

--Ah! fit Mr. Fogg, c'est Queenstown, cette ville dont nous apercevons
les feux?

--Oui.

--Pouvons-nous entrer dans le port?

--Pas avant trois heures. À pleine mer seulement.

--Attendons!» répondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voir
sur son visage que, par une suprême inspiration, il allait tenter de
vaincre encore une fois la chance contraire!

En effet, Queenstown est un port de la côte d'Irlande dans lequel les
transatlantiques qui viennent des États-Unis jettent en passant leur sac
aux lettres. Ces lettres sont emportées à Dublin par des express
toujours prêts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par des
steamers de grande vitesse,--devançant ainsi de douze heures les
marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes.

Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d'Amérique, Phileas Fogg
prétendait les gagner aussi. Au lieu d'arriver sur l'_Henrietta_, le
lendemain soir, à Liverpool, il y serait à midi, et, par conséquent, il
aurait le temps d'être à Londres avant huit heures quarante-cinq minutes
du soir.

Vers une heure du matin, l'_Henrietta_ entrait à haute mer dans le port de
Queenstown, et Phileas Fogg, après avoir reçu une vigoureuse poignée de
main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasée de son
navire, qui valait encore la moitié de ce qu'il l'avait vendue!

Les passagers débarquèrent aussitôt. Fix, à ce moment, eut une envie
féroce d'arrêter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant! Pourquoi?
Quel combat se livrait donc en lui? Était-il revenu sur le compte de Mr.
Fogg? Comprenait-il enfin qu'il s'était trompé? Toutefois, Fix
n'abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda, avec Passepartout,
qui ne prenait plus le temps de respirer, il montait dans le train de
Queenstown à une heure et demi du matin, arrivait à Dublin au jour
naissant, et s'embarquait aussitôt sur un des steamers--vrais fuseaux
d'acier, tout en machine--qui, dédaignant de s'élever à la lame, passent
invariablement au travers.

À midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg débarquait enfin sur le
quai de Liverpool. Il n'était plus qu'à six heures de Londres.

Mais à ce moment, Fix s'approcha, lui mit la main sur l'épaule, et,
exhibant son mandat:

«Vous êtes le sieur Phileas Fogg? dit-il.

--Oui, monsieur.

--Au nom de la reine, je vous arrête!»



XXXIV

QUI PROCURE À PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTS ATROCE,
MAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT



Phileas Fogg était en prison. On l'avait enfermé dans le poste de
Custom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en
attendant son transfèrement à Londres.

Au moment de l'arrestation, Passepartout avait voulu se précipiter sur
le détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, épouvantée par la
brutalité du fait, ne sachant rien, n'y pouvait rien comprendre.
Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnête et
courageux gentleman, auquel elle devait la vie, était arrêté comme
voleur. La jeune femme protesta contre une telle allégation, son coeur
s'indigna, et des pleurs coulèrent de ses yeux, quand elle vit qu'elle
ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveur.

Quant à Fix, il avait arrêté le gentleman parce que son devoir lui
commandait de l'arrêter, fût-il coupable ou non. La justice en
déciderait.

Mais alors une pensée vint à Passepartout, cette pensée terrible qu'il
était décidément la cause de tout ce malheur! En effet, pourquoi avait
il caché cette aventure à Mr. Fogg? Quand Fix avait révélé et sa qualité
d'inspecteur de police et la mission dont il était chargé, pourquoi
avait-il pris sur lui de ne point avertir son maître? Celui-ci, prévenu,
aurait sans doute donné à Fix des preuves de son innocence; il lui
aurait démontré son erreur; en tout cas, il n'eût pas véhiculé à ses
frais et à ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soin
avait été de l'arrêter, au moment où il mettait le pied sur le sol du
Royaume-Uni. En songeant à ses fautes, à ses imprudences, le pauvre
garçon était pris d'irrésistibles remords. Il pleurait, il faisait peine
à voir. Il voulait se briser la tête!

Mrs. Aouda et lui étaient restés, malgré le froid, sous le péristyle de
la douane. Ils ne voulaient ni l'un ni l'autre quitter la place. Ils
voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.

Quant à ce gentleman, il était bien et dûment ruiné, et cela au moment
où il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans
retour. Arrivé à midi moins vingt à Liverpool, le 21 décembre, il avait
jusqu'à huit heures quarante-cinq minutes pour se présenter au
Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes,--et il ne lui en fallait
que six pour atteindre Londres.

En ce moment, qui eût pénétré dans le poste de la douane eût trouvé Mr.
Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans colère, imperturbable.
Résigné, on n'eût pu le dire, mais ce dernier coup n'avait pu
l'émouvoir, au moins en apparence. S'était-il formé en lui une de ces
rages secrètes, terribles parce qu'elles sont contenues, et qui
n'éclatent qu'au dernier moment avec une force irrésistible? On ne sait.
Mais Phileas Fogg était là, calme, attendant... quoi? Conservait-il
quelque espoir? Croyait-il encore au succès, quand la porte de cette
prison était fermée sur lui?

Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur une
table et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne
s'échappait de ses lèvres, mais son regard avait une fixité singulière.

En tout cas, la situation était terrible, et, pour qui ne pouvait lire
dans cette conscience, elle se résumait ainsi:

Honnête homme, Phileas Fogg était ruiné.

Malhonnête homme, il était pris.

Eut-il alors la pensée de se sauver? Songea-t-il à chercher si ce poste
présentait une issue praticable? Pensa-t-il à fuir? On serait tenté de
le croire, car, à un certain moment, il fit le tour de la chambre. Mais
la porte était solidement fermée et la fenêtre garnie de barreaux de
fer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de son portefeuille
l'itinéraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots:

«21 décembre, samedi, Liverpool», il ajouta:

«80e jour, 11 h 40 du matin», et il attendit.

Une heure sonna à l'horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que sa
montre avançait de deux minutes sur cette horloge.

Deux heures! En admettant qu'il montât en ce moment dans un express, il
pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit heures
quarante-cinq du soir. Son front se plissa légèrement...

À deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, un
vacarme de portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de Passepartout,
on entendait la voix de Fix.

Le regard de Phileas Fogg brilla un instant.

La porte du poste s'ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, qui
se précipitèrent vers lui.

Fix était hors d'haleine, les cheveux en désordre... Il ne pouvait
parler!

«Monsieur, balbutia-t-il, monsieur... pardon... une ressemblance
déplorable... Voleur arrêté depuis trois jours... vous... libre!...»

Phileas Fogg était libre! Il alla au détective. Il le regarda bien en
face, et, faisant le seul mouvement rapide qu'il eût jamais fait eût
qu'il dût jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arrière,
puis, avec la précision d'un automate, il frappa de ses deux poings le
malheureux inspecteur.

«Bien tapé!» s'écria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu de
mots, bien digne d'un Français, ajouta: «Pardieu voilà ce qu'on peut
appeler une belle application de poings d'Angleterre!»

Fix, renversé, ne prononça pas un mot. Il n'avait que ce qu'il méritait.
Mais aussitôt Mr, Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout quittèrent la douane.
Ils se jetèrent dans une voiture, et, en quelques minutes, ils
arrivèrent à la gare de Liverpool.

Phileas Fogg demanda s'il y avait un express prêt à partir pour
Londres...

Il était deux heures quarante... L'express était parti depuis
trente-cinq minutes.

Phileas Fogg commanda alors un train spécial.

Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression; mais,
attendu les exigences du service, le train spécial ne put quitter la
gare avant trois heures.

À trois heures, Phileas Fogg, après avoir dit quelques mots au
mécanicien d'une certaine prime à gagner, filait dans la direction de
Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fidèle serviteur.

Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui sépare
Liverpool de Londres--, chose très faisable, quand la voie est libre sur
tout le parcours. Mais il y eut des retards forcés, et, quand le
gentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes les
horloges de Londres.

Phileas Fogg, après avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait
avec un retard de cinq minutes!...

Il avait perdu.



XXXV

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RÉPÉTER DEUX FOIS L'ORDRE QUE
SON MAÎTRE LUI DONNE



Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient été bien surpris, si
on leur eût affirmé que Mr. Fogg avait réintégré son domicile. Portes et
fenêtres, tout était clos. Aucun changement ne s'était produit à
l'extérieur.

En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné à
Passepartout l'ordre d'acheter quelques provisions, et il était rentré
dans sa maison.

Ce gentleman avait reçu avec son impassibilité habituelle le coup qui le
frappait. Ruiné! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police!
Après avoir marché d'un pas sûr pendant ce long parcours, après avoir
renversé mille obstacles, bravé mille dangers, ayant encore trouvé le
temps de faire quelque bien sur sa route, échouer au port devant un fait
brutal, qu'il ne pouvait prévoir, et contre lequel il était désarmé:
cela était terrible! De la somme considérable qu'il avait emportée au
départ, il ne lui restait qu'un reliquat insignifiant. Sa fortune ne se
composait plus que des vingt mille livres déposées chez Baring frères,
et ces vingt mille livres, il les devait à ses collègues du Reform-Club.
Après tant de dépenses faites, ce pari gagné ne l'eût pas enrichi sans
doute, et il est probable qu'il n'avait pas cherché à s'enrichir--étant
de ces hommes qui parient pour l'honneur--, mais ce pari perdu le
ruinait totalement. Au surplus, le parti du gentleman était pris. Il
savait ce qui lui restait à faire.

Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs. Aouda.
La jeune femme était désespérée. À certaines paroles prononcées par Mr.
Fogg, elle avait compris que celui-ci méditait quelque projet funeste.

On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portent
quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d'une idée fixe.
Aussi Passepartout, sans en avoir l'air, surveillait-il son maître.

Mais, tout d'abord, l'honnête garçon était monté dans sa chambre et
avait éteint le bec qui brûlait depuis quatre-vingts jours. Il avait
trouvé dans la boîte aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et il
pensa qu'il était plus que temps d'arrêter ces frais dont il était
responsable.

La nuit se passa. Mr. Fogg s'était couché, mais avait-il dormi? Quant à
Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout,
lui, avait veillé comme un chien à la porte de son maître.

Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort
brefs, de s'occuper du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il se
contenterait d'une tasse de thé et d'une rôtie. Mrs. Aouda voudrait bien
l'excuser pour le déjeuner et le dîner, car tout son temps était
consacré à mettre ordre à ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soir
seulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de l'entretenir
pendant quelques instants.

Passepartout, ayant communication du programme de la journée, n'avait
plus qu'à s'y conformer. Il regardait son maître toujours impassible, et
il ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Son coeur était gros, sa
conscience bourrelée de remords, car il s'accusait plus que jamais de
cet irréparable désastre. Oui! s'il eût prévenu Mr. Fogg, s'il lui eût
dévoilé les projets de l'agent Fix, Mr. Fogg n'aurait certainement pas
traîné l'agent Fix jusqu'à Liverpool, et alors...

Passepartout ne put plus y tenir.

«Mon maître! monsieur Fogg! s'écria-t-il, maudissez-moi. C'est par ma
faute que...

--Je n'accuse personne, répondit Phileas Fogg du ton le plus calme.
Allez.»

Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, à
laquelle il fit connaître les intentions de son maître.

«Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moi-même, rien! Je n'ai aucune
influence sur l'esprit de mon maître. Vous, peut-être...

--Quelle influence aurais-je, répondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en subit
aucune! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui était prête
à déborder! A-t-il jamais lu dans mon coeur!... Mon ami, il ne faudra
pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites qu'il a manifesté
l'intention de me parler ce soir?

--Oui, madame. Il s'agit sans doute de sauvegarder votre situation en
Angleterre.

--Attendons», répondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.

Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville-row fut
comme si elle eût été inhabitée, et, pour la première fois depuis qu'il
demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n'alla pas à son club, quand
onze heures et demie sonnèrent à la tour du Parlement.

Et pourquoi ce gentleman se fût-il présenté au Reform-Club? Ses
collègues ne l'y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, à cette
date fatale du samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq, Phileas
Fogg n'avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari était
perdu. Il n'était même pas nécessaire qu'il allât chez son banquier pour
y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaient
entre les mains un chèque signé de lui, et il suffisait d'une simple
écriture à passer chez Baring frères, pour que les vingt mille livres
fussent portées à leur crédit.

Mr. Fogg n'avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura dans
sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de monter
et de descendre l'escalier de la maison de Saville-row. Les heures ne
marchaient pas pour ce pauvre garçon. Il écoutait à la porte de la
chambre de son maître, et, ce faisant, il ne pensait pas commettre la
moindre indiscrétion! Il regardait par le trou de la serrure, et il
s'imaginait avoir ce droit! Passepartout redoutait à chaque instant
quelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais un revirement
s'était fait dans son esprit. Il n'en voulait plus à l'inspecteur de
police. Fix s'était trompé comme tout le monde à l'égard de Phileas
Fogg, et, en le filant, en l'arrêtant, il n'avait fait que son devoir,
tandis que lui... Cette pensée l'accablait, et il se tenait pour le
dernier des misérables.

Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d'être seul, il
frappait à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il
s'asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme
toujours pensive.

Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda si
elle pouvait le recevoir, et quelques instants après, la jeune femme et
lui étaient seuls dans cette chambre.

Phileas Fogg prit une chaise et s'assit près de la cheminée, en face de
Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du retour
était exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité.

Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur Mrs.
Aouda:

«Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre?

--Moi, monsieur Fogg!... répondit Mrs. Aouda, en comprimant les
battements de son coeur.

--Veuillez me permettre d'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j'eus la
pensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si dangereuse
pour vous, j'étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune
à votre disposition. Votre existence eût été heureuse et libre.
Maintenant, je suis ruiné.

--Je le sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vous
demanderai à mon tour: Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et--qui
sait?--d'avoir peut-être, en vous retardant, contribué à votre ruine?

--Madame, vous ne pouviez rester dans l'Inde, et votre salut n'était
assuré que si vous vous éloigniez assez pour que ces fanatiques ne
pussent vous reprendre.

--Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m'arracher à
une mort horrible, vous vous croyiez encore obligé d'assurer ma position
à l'étranger?

--Oui, madame, répondit Fogg, mais les événements ont tourné contre moi.
Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de
disposer en votre faveur.

--Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous? demanda Mrs. Aouda.

--Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n'ai besoin de rien.

--Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend?

--Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg.

--En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre un
homme tel que vous. Vos amis...

--Je n'ai point d'amis, madame.

--Vos parents...

--Je n'ai plus de parents.

--Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l'isolement est une triste
chose. Quoi! pas un coeur pour y verser vos peines. On dit cependant
qu'à deux la misère elle-même est supportable encore!

--On le dit, madame.

--Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au
gentleman, voulez-vous à la fois d'une parente et d'une amie?
Voulez-vous de moi pour votre femme?»

Mr. Fogg, à cette parole, s'était levé à son tour. Il y avait comme un
reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres.
Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermeté et la
douceur de ce beau regard d'une noble femme qui ose tout pour sauver
celui auquel elle doit tout, l'étonnèrent d'abord, puis le pénétrèrent.
Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard ne
s'enfonçât plus avant... Quand il les rouvrit:

«Je vous aime! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu'il y a
de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous!

--Ah!...» s'écria Mrs. Aouda, en portant la main à son coeur.

Passepartout fut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encore dans
sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large face
rayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales.

Mr. Fogg lui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller prévenir le
révérend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.

Passepartout sourit de son meilleur sourire.

«Jamais trop tard», dit-il.

Il n'était que huit heures cinq.

«Ce serait pour demain, lundi! dit-il.

--Pour demain lundi? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.

--Pour demain lundi!» répondit Mrs. Aouda.

Passepartout sortit, tout courant.



XXXVI

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHÉ



Il est temps de dire ici quel revirement de l'opinion s'était produit
dans le Royaume-Uni, quand on apprit l'arrestation du vrai voleur de la
Banque un certain James Strand--qui avait eu lieu le 17 décembre, à
Édimbourg.

Trois jours avant, Phileas Fogg était un criminel que la police
poursuivait à outrance, et maintenant c'était le plus honnête gentleman,
qui accomplissait mathématiquement son excentrique voyage autour du
monde.

Quel effet, quel bruit dans les journaux! Tous les parieurs pour ou
contre, qui avaient déjà oublié cette affaire, ressuscitèrent comme par
magie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous les
engagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec
une nouvelle énergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur le
marché.

Les cinq collègues du gentleman, au Reform-Club, passèrent ces trois
jours dans une certaine inquiétude. Ce Phileas Fogg qu'ils avaient
oublié reparaissait à leurs yeux! Où était-il en ce moment? Le 17
décembre--, jour où James Strand fut arrêté--, il y avait soixante-seize
jours que Phileas Fogg était parti, et pas une nouvelle de lui! Avait-il
succombé? Avait-il renoncé à la lutte, ou continuait il sa marche
suivant l'itinéraire convenu? Et le samedi 21 décembre, à huit heures
quarante-cinq du soir, allait-il apparaître, comme le dieu de
l'exactitude, sur le seuil du salon du Reform-Club?

Il faut renoncer à peindre l'anxiété dans laquelle, pendant trois jours,
vécut tout ce monde de la société anglaise. On lança des dépêches en
Amérique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg! On envoya
matin et soir observer la maison de Saville-row... Rien. La police
elle-même ne savait plus ce qu'était devenu le détective Fix, qui
s'était si malencontreusement jeté sur une fausse piste. Ce qui
n'empêcha pas les paris de s'engager de nouveau sur une plus vaste
échelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait au dernier
tournant. On ne le cotait plus à cent, mais à vingt, mais à dix, mais à
cinq, et le vieux paralytique, Lord Albermale, le prenait, lui, à
égalité.

Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les rues
voisines. On eût dit un immense attroupement de courtiers, établis en
permanence aux abords du Reform-Club. La circulation était empêchée. On
discutait, on disputait, on criait les cours du «Phileas Fogg», comme
ceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine à
contenir le populaire, et à mesure que s'avançait l'heure à laquelle
devait arriver Phileas Fogg, l'émotion prenait des proportions
invraisemblables.

Ce soir-là, les cinq collègues du gentleman étaient réunis depuis neuf
heures dans le grand salon du Reform-Club. Les deux banquiers, John
Sullivan et Samuel Fallentin, l'ingénieur Andrew Stuart, Gauthier Ralph,
administrateur de la Banque d'Angleterre, le brasseur Thomas Flanagan,
tous attendaient avec anxiété.

Au moment où l'horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq,
Andrew Stuart, se levant, dit:

«Messieurs, dans vingt minutes, le délai convenu entre Mr. Phileas Fogg
et nous sera expiré.

--À quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool? demanda
Thomas Flanagan.

--À sept heures vingt-trois, répondit Gauthier Ralph, et le train
suivant n'arrive qu'à minuit dix.

--Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg était arrivé
par le train de sept heures vingt-trois, il serait déjà ici. Nous
pouvons donc considérer le pari comme gagné.

--Attendons, ne nous prononçons pas, répondit Samuel Fallentin. Vous
voyez que notre collègue est un excentrique de premier ordre. Son
exactitude en tout est bien connue. Il n'arrive jamais ni trop tard ni
trop tôt, et il apparaîtrait ici à la dernière minute, que je n'en
serais pas autrement surpris.

--Et moi, dit Andrew Stuart, qui était, comme toujours, très nerveux, je
le verrais je n'y croirais pas.

--En effet, reprit Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg était
insensé. Quelle que fût son exactitude, il ne pouvait empêcher des
retards inévitables de se produire, et un retard de deux ou trois jours
seulement suffisait à compromettre son voyage.

--Vous remarquerez, d'ailleurs, ajouta John Sullivan, que nous n'avons
reçu aucune nouvelle de notre collègue et cependant, les fils
télégraphiques ne manquaient pas sur son itinéraire.

--Il a perdu, messieurs, reprit Andrew Stuart, il a cent fois perdu!
Vous savez, d'ailleurs, que le _China_--le seul paquebot de New York qu'il
pût prendre pour venir à Liverpool en temps utile--est arrivé hier. Or,
voici la liste des passagers, publiée par la Shipping Gazette, et le nom
de Phileas Fogg n'y figure pas. En admettant les chances les plus
favorables, notre collègue est à peine en Amérique! J'estime à vingt
jours, au moins, le retard qu'il subira sur la date convenue, et le
vieux Lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinq mille livres!

--C'est évident, répondit Gauthier Ralph, et demain nous n'aurons qu'à
présenter chez Baring frères le chèque de Mr. Fogg».

En ce moment l'horloge du salon sonna huit heures quarante.

«Encore cinq minutes», dit Andrew Stuart.

Les cinq collègues se regardaient. On peut croire que les battements de
leur coeur avaient subi une légère accélération, car enfin, même pour de
beaux joueurs, la partie était forte! Mais ils n'en voulaient rien
laisser paraître, car, sur la proposition de Samuel Fallentin, ils
prirent place à une table de jeu.

«Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, dit
Andrew Stuart en s'asseyant, quand même on m'en offrirait trois mille
neuf cent quatre-vingt-dix-neuf!»

L'aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes.

Les joueurs avaient pris les cartes, mais, à chaque instant, leur regard
se fixait sur l'horloge. On peut affirmer que, quelle que fût leur
sécurité, jamais minutes ne leur avaient paru si longues!

«Huit heures quarante-trois», dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu que
lui présentait Gauthier Ralph.

Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club était
tranquille. Mais, au-dehors, on entendait le brouhaha de la foule, que
dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l'horloge battait la
seconde avec une régularité mathématique. Chaque joueur pouvait compter
les divisions sexagésimales qui frappaient son oreille.

«Huit heures quarante-quatre!» dit John Sullivan d'une voix dans
laquelle on sentait une émotion involontaire.

Plus qu'une minute, et le pari était gagné. Andrew Stuart et ses
collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonné les cartes! Ils
comptaient les secondes!

À la quarantième seconde, rien. À la cinquantième, rien encore!

À la cinquante-cinquième, on entendit comme un tonnerre au-dehors, des
applaudissements, des hurrahs, et même des imprécations, qui se
propagèrent dans un roulement continu.

Les joueurs se levèrent.

À la cinquante-septième seconde, la porte du salon s'ouvrit, et le
balancier n'avait pas battu la soixantième seconde, que Phileas Fogg
apparaissait, suivi d'une foule en délire qui avait forcé l'entrée du
club, et de sa voix calme:

«Me voici, messieurs», disait-il.



XXXVII

DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN GAGNÉ À FAIRE CE
TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR



Oui! Phileas Fogg en personne.

On se rappelle qu'à huit heures cinq du soir--vingt-cinq heures environ
après l'arrivée des voyageurs à Londres--, Passepartout avait été chargé
par son maître de prévenir le révérend Samuel Wilson au sujet d'un
certain mariage qui devait se conclure le lendemain même.

Passepartout était donc parti, enchanté. Il se rendit d'un pas rapide à
la demeure du révérend Samuel Wilson, qui n'était pas encore rentré.
Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit vingt bonnes
minutes au moins.

Bref, il était huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison du
révérend. Mais dans quel état! Les cheveux en désordre, sans chapeau,
courant, courant, comme on n'a jamais vu courir de mémoire d'homme,
renversant les passants, se précipitant comme une trombe sur les
trottoirs!

En trois minutes, il était de retour à la maison de Saville-row, et il
tombait, essoufflé, dans la chambre de Mr. Fogg.

Il ne pouvait parler.

«Qu'y a-t-il? demanda Mr. Fogg.

--Mon maître... balbutia Passepartout... mariage... impossible.

--Impossible?

--Impossible... pour demain.

--Pourquoi?

--Parce que demain... c'est dimanche!

--Lundi, répondit Mr. Fogg.

--Non... aujourd'hui... samedi.

--Samedi? impossible!

--Si, si, si, si! s'écria Passepartout. Vous vous êtes trompé d'un jour!
Nous sommes arrivés vingt-quatre heures en avance... mais il ne reste
plus que dix minutes!...»

Passepartout avait saisi son maître au collet, et il l'entraînait avec
une force irrésistible!

Phileas Fogg, ainsi enlevé, sans avoir le temps de réfléchir, quitta sa
chambre, quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres au
cocher, et après avoir écrasé deux chiens et accroché cinq voitures, il
arriva au Reform-Club.

L'horloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans le
grand salon...

Phileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts jours!...

Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres!

Et maintenant, comment un homme si exact, si méticuleux, avait-il pu
commettre cette erreur de jour? Comment se croyait-il au samedi soir, 21
décembre, quand il débarqua à Londres, alors qu'il n'était qu'au
vendredi, 20 décembre, soixante dix neuf jours seulement après son
départ?

Voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple.

Phileas Fogg avait, «sans s'en douter», gagné un jour sur son
itinéraire,--et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du monde
en allant vers l'_est_, et il eût, au contraire, perdu ce jour en allant
en sens inverse, soit vers l'_ouest_.

En effet, en marchant vers l'est, Phileas Fogg allait au-devant du
soleil, et, par conséquent les jours diminuaient pour lui d'autant de
fois quatre minutes qu'il franchissait de degrés dans cette direction.
Or, on compte trois cent soixante degrés sur la circonférence terrestre,
et ces trois cent soixante degrés, multipliés par quatre minutes,
donnent précisément vingt-quatre heures,--c'est-à-dire ce jour
inconsciemment gagné. En d'autres termes, pendant que Phileas Fogg,
marchant vers l'est, voyait le soleil passer _quatre-vingts fois_ au
méridien, ses collègues restés à Londres ne le voyaient passer que
_soixante-dix-neuf fois_. C'est pourquoi, ce jour-là même, qui était le
samedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg, ceux-ci
l'attendaient dans le salon du Reform-Club.

Et c'est ce que la fameuse montre de Passepartout--qui avait toujours
conservé l'heure de Londres--eût constaté si, en même temps que les
minutes et les heures, elle eût marqué les jours!

Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il en
avait dépensé en route environ dix-neuf mille, le résultat pécuniaire
était médiocre. Toutefois, on l'a dit, l'excentrique gentleman n'avait,
en ce pari, cherché que la lutte, non la fortune. Et même, les mille
livres restant, il les partagea entre l'honnête Passepartout et le
malheureux Fix, auquel il était incapable d'en vouloir. Seulement, et
pour la régularité, il retint à son serviteur le prix des dix-neuf cent
vingt heures de gaz dépensé par sa faute.

Ce soir-là même, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique, disait à
Mrs. Aouda:

«Ce mariage vous convient-il toujours, madame?

--Monsieur Fogg, répondit Mrs. Aouda, c'est à moi de vous faire cette
question. Vous étiez ruiné, vous voici riche...

--Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous n'aviez
pas eu la pensée de ce mariage, mon domestique ne serait pas allé chez
le révérend Samuel Wilson, je n'aurais pas été averti de mon erreur,
et...

--Cher monsieur Fogg..., dit la jeune femme.

--Chère Aouda...», répondit Phileas Fogg.

On comprend bien que le mariage se fit quarante-huit heures plus tard,
et Passepartout, superbe, resplendissant, éblouissant, y figura comme
témoin de la jeune femme. Ne l'avait-il pas sauvée, et ne lui devait-on
pas cet honneur?

Seulement, le lendemain, dès l'aube, Passepartout frappait avec fracas à
la porte de son maître.

La porte s'ouvrit, et l'impassible gentleman parut.

«Qu'y a-t-il, Passepartout?

--Ce qu'il y a, monsieur! Il y a que je viens d'apprendre à l'instant...

--Quoi donc?

--Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours
seulement.

--Sans doute, répondit Mr. Fogg, en ne traversant pas l'Inde. Mais si je
n'avais pas traversé l'Inde, je n'aurais pas sauvé Mrs. Aouda, elle ne
serait pas ma femme, et...»

Et Mr. Fogg ferma tranquillement la porte.

Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en
quatre-vingts jours ce voyage autour du monde! Il avait employé pour ce
faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures,
yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. L'excentrique
gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités de
sang-froid et d'exactitude. Mais après? Qu'avait-il gagné à ce
déplacement? Qu'avait-il rapporté de ce voyage?

Rien, dira-t-on? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme,
qui--quelque invraisemblable que cela puisse paraître--le rendit le plus
heureux des hommes!

En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde?

FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le tour du monde en quatre-vingts jours" ***

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