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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier.
Author: Junot, Laure (duchesse d'Abrantès), 1784-1838, Abrantès, duchesse d'
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier." ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



HISTOIRE DES SALONS DE PARIS.

TOME QUATRIÈME.



  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

  FORMERA 6 VOL. IN-8º,

  Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

  La 2e a paru le 11 janvier;
  La 3e paraîtra le 15 avril.

  Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage
  le jour même de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.



HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;


par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.


TOME QUATRIÈME.



À PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,

PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVIII.



Au Public,

LE LIBRAIRE-ÉDITEUR.


Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES
SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet
important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la
publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de
notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la
duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette
curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la
connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que,
depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque
sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le
titre des SALONS CÉLÈBRES.

Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de
la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint
qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait
au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait
qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que
des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité
unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des
ouï-dire plus ou moins exacts.

C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en
mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux
souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux
nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes
les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la
femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et
impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations
intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une
des merveilles de notre histoire contemporaine?

Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que
nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son
Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers
de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et
la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand
empire?

La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra
très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la
collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire
et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de
_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des
victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien
Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de
la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince
de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des
_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de
Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du
Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_,
etc., etc.

Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous
sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos
engagements.

                                                          C. LADVOCAT.

  Ce 15 janvier 1838.



SALON DE MADAME DE MONTESSON,

À PARIS ET À ROMAINVILLE.


J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour
consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne
fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître
reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame
Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les
premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni
Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que
madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et
qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être,
mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que
voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard
d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea
qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter
convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en
attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne
suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait
plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire
d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui
comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame
Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame
Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a
dit.

Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux
en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des
Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des
usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage
avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique
toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin
on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison
était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à
Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur
elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de
Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour
elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son
mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser
leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une
assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois
mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez
difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille
des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta
une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour
conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins,
puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle
Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela
avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine
s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent
ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison
fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au
moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la
manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_
que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin
qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux
garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards
d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait
laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne
le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des
choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson,
public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à
obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent
mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses
fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont
j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort
mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de
mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le
reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par
exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient
tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres
chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît
hautement de leur faire.

[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de
Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI
fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson
demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa
cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa
partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de
Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du
bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin
de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux
qu'elle fut consoler.]

Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame
de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait
pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette
femme-là,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où
elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins.

--On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une
preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès,
l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du
vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit
doucement moqueur:

--Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la
question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est
fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le
monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être
longtemps à recommencer.

Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans
madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir
d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la
Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme
celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes
traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même
l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle.

[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.]

Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la
maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges:
on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande
partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même
puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec
la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui
connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait
bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation.

On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du
premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M.
le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de
Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de
l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc
d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea
madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots
gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon
Buonaparte_:

_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson
était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.

Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée
qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame
de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3].

[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles
Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort
beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un
canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot
BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce
laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai
entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola
Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot
VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots
_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...]

J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à
madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc
d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000
francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que
lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de
Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.

[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de
Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait
qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr.
de rentes. Je suis sûre du contraire.]

Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien
acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les
entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de
moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient
qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non?
dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite.
Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de
prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.»

Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après
le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle
ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à
ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté
pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle
reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai
pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières,
où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré
madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose
déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la
porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume
_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était
arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide
d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une
politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.

--Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite?

--Oui, sans doute!

--Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette
femme était furieuse!...

J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de
l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles
de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses
princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents
et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au
milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle
secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle
amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les
premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et
recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On
a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette
condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est
qu'elle s'en acquittait bien.

On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai
connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un
teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée,
mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait
alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé,
violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux.
J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient
ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant
d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette
recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et
_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait
habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme
convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de
couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec
nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait
trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une
physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante
et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_.

[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve
dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première
couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne
faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et
qui lui plaisaient.]

Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est
morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que
je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue.
Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus
bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus
d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était
ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis
qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_
néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient
heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de
madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une
haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait
jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait
avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton.
Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de
recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce
qu'on peut être. C'était le général Suchet.

--Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai...
Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de
sabre; votre général ne me convient pas...

--Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel
Savary...

Elle me regarda et se mit à rire.

--Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure
pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux
que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non,
il m'ennuierait...

Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui
imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne
l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut,
mais je réponds que ce fut malgré elle.

Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les
jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un
ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez
madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de
ministre, par exemple...

Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait
_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après
lui que de mauvais fruits_.

Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais
que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a
tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents,
beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle
pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si
elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui,
en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs
toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils
caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais
dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de
Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et
dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de
Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons
aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa
tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela
eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et
aimable femme.

[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit
également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie
basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand
regret.]

Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit
comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à
Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros
déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval
ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant
qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un
phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à
madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter
son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet
équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en
l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant
tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette
différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait
eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le
fait aux enfants qui ont la coqueluche.

M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son
caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé
du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame
de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon
comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce
temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la
passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont
lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de
cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en
elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui
n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et
Dieu sait sous quel jour[7]!...

[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns
des siens.]

Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et
surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal
_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame
de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de
Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les
étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent
invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors
en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!...

[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût
remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.]

Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on
suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en
livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la
poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les
appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une
des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette
partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur
toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce
soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à
cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie
avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au
bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_
soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose,
bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum
par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures
d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son
costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je
connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même
fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus
connaître de vrai bonheur!...

[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le
chiffre.]

[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que
la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.]

Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant
plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la
nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à
Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et
plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle
est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même.

Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de
l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait
le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert
à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du
soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec
les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des
visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à
l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans
quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent
parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être
non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en
plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne
se serait pas mis autant en peine[11].

[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore
ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les
_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste
du palais.]

Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine
d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais
l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue.
C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position,
et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur
donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il
allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la
Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents
les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon,
mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la
propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le
sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine
était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa
soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et
que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en
France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.

[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de
Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie).
Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.]

Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour
voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la
Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine
ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer
où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur
le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle
était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de
la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié
vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été
donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore
abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait
qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques
moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère
qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de
femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit
prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la
connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai
pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé,
et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné
avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs.

[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je
pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet
d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de
minéralogie très-curieux et très-complet.]

Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la
Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le
costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et
brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui
fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil
dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que
des maisons voisines on pouvait la voir.

Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:

--Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait
attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y
serais allée de même.

La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut
alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire
oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il
faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de
Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel
qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame
de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre
chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine,
fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire
madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.

[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu
l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.]

Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame
de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait
compte en riant au premier Consul:

--Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un
nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII.

Le Consul fit un mouvement.

--Et qu'avez-vous répondu, madame?

--Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.

--Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés
par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits.

Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la
malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même
silence.

--Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15].

[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit
que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à
cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.]

--Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont
envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous
l'honneur d'y paraître un moment?

--Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez,
ne sont pas donnés à la joie.

--Non certes... et heureusement pour la France!

Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson
elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas.

--En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune
Roi.

--Dites le vôtre, Général.

  J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.

Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en
elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le
vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire
l'application.

Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait
Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa
s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de
juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi
d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris,
je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.

Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois
sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais
dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais
roi.

On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des
armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le
meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute
espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de
neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté.
J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000
francs.

La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie
féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe
que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous
alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr.
Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant
au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus
20,000,000 de diamants.

Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de
mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant.
C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi
d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un
objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et
s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une
de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même
pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter
un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore
plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.

Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie.
Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente
des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa
avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds
au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta;
Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu
du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il
secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches,
qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer
chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas
songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril.

[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un
rôle.]

Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle
que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de
l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner
une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une
réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes
en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce
qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et
effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa
fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi
ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa
langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme
il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la
patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de
Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le
parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la
Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler
qu'italien, ce qui l'ennuyait fort.

[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse
Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais
c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce
cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne
de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a
soldé que celui des rapports de famille.]

La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice,
précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame
Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût
de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout
ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand,
qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans
l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur
des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de
surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et
contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc
était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le
reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du
palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que
devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on
fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une
représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline
donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même
Neuilly.

Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange
contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince
d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la
plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de
_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une
physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut
très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle
dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où
chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.

Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême
recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science
_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était
maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs
habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre
était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre
pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas
s'y tromper.

La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et
fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la
scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays,
pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être
admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la
bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien
régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était
bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de
ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la
princesse de Guémené[18].

[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment
où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle
y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis
ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui
demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi.
C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui
avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de
Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de
Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière
tout à fait comique.]

Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les
raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses
hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les
aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle
voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour
que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de
l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande
activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la
Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon
dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois
que c'étaient ces deux sentiments réunis.

Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le
lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui
c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson;
toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son
hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et
quelquefois lui-même s'y rendait.

C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands
efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au
moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des
manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et
encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.

Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si
c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de
Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur,
le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et
cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la
protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle
pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais
sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson
nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul.
Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au
premier Consul.

[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans.
Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.]

«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que
veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un
homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des
siècles, mais des temps._


M. DE VALENCE.

Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.


MADAME DE STAËL.

Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce
malheureux exil?...


M. DE VALENCE.

Ah! pourquoi!...


MADAME DE STAËL, vivement.

Vous le savez?...


M. DE VALENCE.

Mais...


MADAME DE STAËL impérativement.

Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire.


M. DE VALENCE.

C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis.


MADAME DE STAËL.

Comment!... Que voulez-vous dire?...


MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche
à M. de Valence.

Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est
pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous.
Personne ne le peut dire... qui le sait?...


M. DE VALENCE, d'un ton piqué.

Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est
mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les
partis.


MADAME DE STAËL, riant.

Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du
même filet les prendre en un moment.


M. DE VALENCE.

Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais
vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et...
peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit
supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui.


MADAME DE STAËL, avec noblesse.

Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment
peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!..
si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis
lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.


MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame
de Staël.

Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font
profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon,
lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et
peut-être...


MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de
Montesson.

Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il
serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit
lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon
désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!

Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles
qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son
âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle.

--Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de
Montesson.

Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël
sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle
effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction
relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle.
Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit
rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait
devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et
aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son
mouchoir.

--Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame
de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de
demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé
dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler
au premier Consul.

--Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me
demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une
personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore
assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...

--Avez-vous ma belle-mère[20]?

[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut
deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et
l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne
la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.]

--Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable
et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre
belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire
cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il
aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre
belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi
de Pulchérie[21]... à la bonne heure.

[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante
femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.]

Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de
madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.

--Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de
beaucoup...

Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en
même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti,
tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette
quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines
qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes
d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et
paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la
bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en
profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en
même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui
constate l'habitude de s'en servir.

[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes
maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons
princières.]

Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame
Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de
Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et
ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur
de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23]
qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus
tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de
la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour
consulaire.

[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui
mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.]

Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses
convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson
souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante,
qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui
retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre
venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût
madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et
madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas
été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson
espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au
Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le
premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût,
madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son
mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez
extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot
aux paroles d'usage.

Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était,
comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la
journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle
qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que
donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps
le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez
madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît,
parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à
les faire oublier.

Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette
de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement
celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de
madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors
portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse,
ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus
employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de
pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette
jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela
s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et
montant au col; le tour et le bout des manches étaient également
brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à
l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors
le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des
fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et
pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible
satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de
velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau
châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un
beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de
velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible,
et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la
femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne
du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans
une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait
donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le
cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme
très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On
voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde
brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait
peu, et même point d'étoffes de soie le matin.

[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque
les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la
cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères
de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la
mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses
charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe.
C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent
du matin, du prix de 2,500 francs.]

[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à
6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000
fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle
qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes,
et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile,
1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille
de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que
la chose allait vite.]

Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante.
Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline
jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour;
le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en
paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de
violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de
madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour
consulaire se formait déjà.

--Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de
Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait
dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un
quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame
de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et
son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui
donnaient un aspect joyeux à toute la maison.

[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en
aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop
fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.]

--Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une
grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez
de m'apprendre...

--Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un
régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...

Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que
lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude
vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient
parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si
harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir
l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé
seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame
Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de
sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on
commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des
Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut
frappée...

--Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!...
c'est elle!...

--Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la
maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...

--Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put
retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit
que _peut-être_ il viendrait!...

--Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à
M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et
témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le
silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je
répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte
qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il
paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue
très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque
impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec
elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de
trop ici.

Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes
les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le
premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien
dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce
que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on
voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus
que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui
l'entouraient.

Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et
madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une
telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de
semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une
admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui
arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à
l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son
oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de
dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas
écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles
qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas
leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était
de toutes par l'esprit.

--Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de
chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...

Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques
secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson,
s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de
l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras
autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait
l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna
dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:

--Cette maison est-elle à vous, madame?

Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que
personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.

Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un
moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte
et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait
été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée
du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour
montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes
femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se
railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la
possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes
parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position
pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec
intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la
sottise:

--Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même;
elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh!
je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.

Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle
voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né
méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore.
Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de
l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui
pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.

Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de
Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés
sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le
charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba
sur sa chaise.

En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser
l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et
belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes
pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut
s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un
moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha
vivement madame de Staël.

--Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.

Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était
charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais
elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était
pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire
de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que
pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle
l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et
si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son
ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires
littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante
démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une
indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de
madame de Staël.

[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en
Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de
l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en
Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne,
admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et
également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de
Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent
comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de
choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage
qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous
reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement
lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable
ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment
est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce
que le temps l'a confirmé.]

--Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...

--Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité
habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.

--Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me
demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour
être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au
bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous
êtes plus courageuse que moi.

Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme
une rose.

--Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une
cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne
saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi.

--Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en
lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez
une soeur.

Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la
ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire
dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment,
madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier
Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque
froid...

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.

--Delphine.

--Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est
que cela ira à merveille!...

Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de
contentement à madame de Staël...

Celle-ci la comprit.

--Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je
veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom,
même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul,
ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous
rappellera cette journée[28].

[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame
de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se
passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que
madame de R*** va auprès d'elle.]

Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant
madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler
non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il
ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été
jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont
connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle
facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si
admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité;
ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on
admire.

--Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul.....
Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.

--Que faut-il pour cela?

--Ne jamais parler de m'exiler.

--Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez
pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la
Révolution.

--Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le
18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal
choisi, car l'air y est mauvais!...

Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame
de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna
sur-le-champ.

Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_,
comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra
chez le marquis de Luchesini.

--Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus
d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi
niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à
lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre
côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur
aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire,
une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du
peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de
la nation.....

[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le
général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18
fructidor.]

Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette
conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être
entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de
madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et
finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30]
jouât très-bien la comédie.

[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.]

--Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans
n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son
physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de
ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux
remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On
jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce
divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses
habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les
châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise,
il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M.
le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à
l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas,
malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des
plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée
que le reste.

[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en
effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la
tournure.]

--Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait
joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas
Sainte-Assise.

--Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le
duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa
maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de
chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et,
je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.

Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire
charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener
madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval;
mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de
rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32].

[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes
de la fin du règne de Louis XV.]

Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une
minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et
lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une
demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture:

--Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de
force à chanter un duo de Gluck avec vous?

Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans
laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit
un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses
regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen
ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa
tomber lentement cette parole:

--Personne.

--J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce
beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez
souvent avec elle, n'est-ce pas?

Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant
ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit
avec un accent profondément touché et toujours admiratif:

--Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux!

Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière
imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle
des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul
que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des
artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant
cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un
concert payant.

Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et
que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus
d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit
répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la
musique est de Plantade!

  Le jour se lève, amour m'inspire,
  J'ai vu Chloé dans mon sommeil;
  Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc.

Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci
arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme
dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité.
Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et
ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il
se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée
admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba
dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença
la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles
compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul
fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première
partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put
tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en
lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots
sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à
gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants,
rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson.

--Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du
baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant?

--Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que
c'est un Vandale!... demandez à Garat.

Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance,
et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il
ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous
connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe:

_C'est un grand homme!_

Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus
agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de
Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le
monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par
votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à
madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui
vinrent lui donner de l'ennui.

Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui
prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage
ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de
début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie
trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune
personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle
n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme
alors, bien au-dessus d'elle.

[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait
_les Français_.]

Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de
mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen,
quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui
lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de
cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour
_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc
promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle
Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus
de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait
comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une
condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur
le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots
qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait
de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait
de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa
maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa
laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait:

  Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.

et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le
répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà
pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la
jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir.
Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!...
Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes
mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans
_Clytemnestre_ et dans _Didon_...

--Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la
débutante on se mêla pour causer.

Il me regarda en souriant.

--Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il.

--Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté...

--Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez,
voyez plutôt.

En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le
bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait
quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle
Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début...

[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de
Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur
leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse.
Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé,
les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un
couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se
lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame
Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline:
celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire.
J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.]

--Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal...

--Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul
souvenir!

--Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous
ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute.

--Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront.

Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson
demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne
pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct,
n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois,
que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je
l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson.

--_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de
Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce
pas que voilà un bel outil de tragédie?..._

Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans
cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables
de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie.
Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle
les a conservées...

Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui
permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à
Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle
fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le
monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle
l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris.

J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut
en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui
servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville:
cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35];
elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par
une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on
déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne
pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et
puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle
avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore
charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...;
l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait
d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de
compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et
l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à
Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du
salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame
Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de
Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours
sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la
maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et
pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37],
quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec
certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait
donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner
une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de
Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement
élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues,
des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme
un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait
le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y
ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle
fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame
Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte
y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse
Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me
rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de
Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de
Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne,
dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit
impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui,
pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!...

[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été
faite sur ce plan bien avant toutes deux.]

[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson,
fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée
comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut
à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas
tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su,
peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie.
Madame Robadet était une aimable femme.]

[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus
tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup
de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à
quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la
cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi
que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs
fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin,
pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.]

[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes,
l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de
modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles
est morte à Rome en 1825.]

[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur
de la duchesse Jules de Polignac.]

[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant
de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille
Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau
talent pour la composition de musique dramatique.

Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis
intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César
Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au
feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le
bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime,
après M. de Valence, de madame de Montesson.]

On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant
une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de
Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse
de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki
et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et
d'étrangères dont les noms m'échappent.

[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne,
très-bonne femme du reste.]

[Note 42: Ambassadrice de Naples.]

[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.]

J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque
détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre
laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle
surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui
lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que
fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait
tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée
que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle
était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de
parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La
Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la
femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer...
Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne
l'ordre de laisser entrer madame de La Tour.

[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme
beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats,
du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous
les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui
se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas
des vices!]

--Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame
de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont
périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous
avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout
à son tour sur le général Bonaparte[45].

[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler
l'Empereur par son nom.]

Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant
lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le
danger de MM. de Polignac.

Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le
danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne,
donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe.

--Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement...
vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour
madame Bonaparte!

--Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie
d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie
non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!...

--Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de
serrer sa main.

--Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en
souriant et en montrant des dents encore superbes...

Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame
de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de
Saint-Cloud.

En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle
lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et
de M. de Rivière[46].

[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous
deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non
pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de
lettres de grâce comme les autres.]

--Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux?

--Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif
puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes
qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez
sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il
aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés
dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du
trône où il monte soient teintes du sang innocent?...

--Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine.

--Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une
force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme.
Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?...
quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur
souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai...
Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de
mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas
assez vu couler?...

Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur
le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation.

--Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites
rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je
vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou
je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans
doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!...

--Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que
la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa
gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah!
Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!...

--Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon
frère... Reposez-vous sur moi.

--Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson.

--Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être
charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle.

Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis
le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi.

Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié.
Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de
rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu
de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir
madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus
loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette
espérance ne serait pas vaine...

[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était
gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont
des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris
dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais
été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour
était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille
Polastron, à Toulouse.]

On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac;
le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de
Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut
madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de
Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de
Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez
pour recueillir_.

[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de
Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de
Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa
vie.]

Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour
Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à
Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son
amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame
Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil
impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir
tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de
Polignac et de Rivière.

L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut
pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En
l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses
souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces
femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur
aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle.

--Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture
roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_
persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié.

Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était
déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la
volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du
maître.

[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en
juin.]

--J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai
peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore
pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans
ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_
madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais
mettre à une aussi importante affaire, et je crains...

[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut
frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une
circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait
aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où
nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le
jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la
voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A].
Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant
ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant
l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas
avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement.
Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait
trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande
distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un
hasard miraculeux.]

[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas
la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame
Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois
pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si
cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de
madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que
pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur
au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!...
Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de
l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre
l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une
personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle
de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire
UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la
main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la
sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui
entoure les trônes au moment du danger!...

Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre
jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les
liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon
dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage
pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût
toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement
ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu,
le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de
cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour
toujours!...]

--Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine,
faites que je le voie, et vous serez un ange.

--Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au
nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas
craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que
c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.

--Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle
désolation j'ai laissée derrière moi...

--Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je
reviens dans un moment.

Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte
encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.

Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure,
toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.

--Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de
Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien
vous voir!... c'est d'un heureux augure.

Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des
forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la
chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle
entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir
s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans
l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre,
ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée
de madame de Montesson.

--Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous
vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand
ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la
faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent
craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je
redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce
sont des monstres!...

Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son
silence:

--Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il
avec amertume.

Elle baissa les yeux.


NAPOLÉON.

Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?


MADAME DE MONTESSON.

Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout
offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous
affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un
coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le
vôtre!!!...


NAPOLÉON, se rapprochant d'elle.

Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous
intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je
leur fais grâce?...


MADAME DE MONTESSON.

Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée
unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils
font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le
général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille
circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un
homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables
d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.


JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front.

Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle
comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à
l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!


MADAME DE MONTESSON.

Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un
moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la
sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que
je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction...
soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la
France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun
souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme
Louis XII_.

[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas,
comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même.
Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson,
alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de
l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea
de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone
Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_.
Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le
jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se
rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant
liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de
la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent
allusion.]


NAPOLÉON, d'une voix plus douce.

Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier
magistrat de la république.


MADAME DE MONTESSON, souriant.

Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous
voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme
vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.


NAPOLÉON.

Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui
m'entoure, si je fais grâce?


MADAME DE MONTESSON.

La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en
suis garant.


NAPOLÉON.

Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me
paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais
ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les
verrous, et ils s'en feront relever par le pape.


JOSÉPHINE.

Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur
volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon
ami..., pas de mort!


MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la
main.

Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez
M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous
supplie!...

Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva
précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.


NAPOLÉON.

Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de
tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se
jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage.


JOSÉPHINE.

Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y
aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus...

[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui
parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard,
en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre
l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui
disait: Mon ami.]


NAPOLÉON l'embrassant.

Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces
hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le
bouleversement de la France?


MADAME DE MONTESSON avec douceur.

Ce n'est pas ce qu'ils veulent.


NAPOLÉON.

Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation
révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se
soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un
gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus
aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la
République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de
Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de
93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains...
des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui
vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!...

Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le
frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie
bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais
Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de
Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis
elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint
sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit
ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et
qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et
marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le
jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des
serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!...
Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un
conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand
Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de
nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en
faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le
ciel!...

[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de
madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice
Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la
grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas
l'altérer devant moi.]

[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend
le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce
sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui
ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes
qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et
Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans
beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de
Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M.
de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus
beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon
Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été
jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et
qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par
celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.]

--Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant
presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la
peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!...

--Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à
Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson,
qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre
ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du
mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui,
il l'embrassa avec une profonde émotion.

--Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser
pour vous remercier.


NAPOLÉON étonné, mais souriant.

Me remercier! et de quoi?


MADAME DE MONTESSON.

Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?...
N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?...


NAPOLÉON.

Sans doute.


MADAME DE MONTESSON.

Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand
vous faites grâce au plus criminel...


NAPOLÉON la regardant.

Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un?


MADAME DE MONTESSON.

Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas
faire condamner Moreau... Il ne le sera pas.


JOSÉPHINE.

Mon ami... grâce!... grâce!...


MADAME DE MONTESSON.

Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien.


NAPOLÉON.

Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une
garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces
messieurs.....


MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55].

[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle
avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux
jeunes femmes qu'on lui présentait.]

Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes
grand!....


JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue.

Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit
aussi être belle pour toi!...


NAPOLÉON.

Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues....
pas de complots.


MADAME DE MONTESSON avec assurance.

Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En
parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause
royale.


NAPOLÉON très-vivement.

Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M.
de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces
deux noms; les autres doivent subir leur sort.


MADAME DE MONTESSON.

Même M. d'Hozier?....


NAPOLÉON.

M. d'Hozier comme les autres.


JOSÉPHINE.

Mon ami!....


NAPOLÉON frappant du pied avec colère.

On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser
approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes
deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose
qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous
rappeliez pas cette conversation avec effroi!


MADAME DE MONTESSON.

Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que
pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi
la vie de M. d'Hozier.


NAPOLÉON.

Vous l'aimez donc beaucoup?


MADAME DE MONTESSON.

Moi! du tout, je ne le connais pas[56].

[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.]


NAPOLÉON.

Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?....


MADAME DE MONTESSON.

Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous
en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir
signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple,
M. de Saint-Victor.....


NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur.

Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de
Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de
ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme
associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait
bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après
un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne
sommes plus au temps des Brutus.

[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois
comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant
tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et
toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de
répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à
sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses
réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement...
L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au
moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!]


MADAME DE MONTESSON.

Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier;
mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des
amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver.


NAPOLÉON.

Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_)
c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je
n'ai pas pouvoir à moi seul.....

Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir
obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus...

--Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies
désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce
que l'Empereur venait de faire.

--C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M.
de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement.

Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais
s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée
par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la
seconde.

[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été
condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans
de détention.]

Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des
accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage
insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps
de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur
pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour
d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de
rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le
ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend
aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière
faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant
madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle
mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au
crayon, il le lui fit passer:

  En prison est-on bien ou mal?
  On est mal, j'en ai maint exemple.
  On est mal au bureau central;
  On est encor plus mal au Temple.
  À l'Abbaye on n'est pas mieux,
  Car d'en sortir chacun s'efforce.
  Le prisonnier le plus heureux,
  C'est le prisonnier _de la Force_.

Chanter sous le couteau; comme c'est français!...

[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce
fait arriva.]

[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau
caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une
âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de
donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!]

La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue,
mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa
modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac
sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les
MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur
reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses
amis et sauver la vie d'un homme.

La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà
perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour
d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait
pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait
d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de
ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804
elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de
Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de
tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle
fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon
nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à
l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans
les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le
jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se
groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi
par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en
elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin,
ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur.
M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais
aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait
aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait...

Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que
je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit
qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint
à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une
conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de
Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle
laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance.
Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que
j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser...
mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure.
Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa
un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le
livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières
à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller
chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour
n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de
souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme
ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait
la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort,
sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa
nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les
prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière
le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et
sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce
disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis,
fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux
près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié
au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état
malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle
lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit,
et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un
prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les
prières des morts auprès du corps.

[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire
sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse
pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.]

Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de
l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade,
et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs
qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE,
dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu,
pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde.

Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait
les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le
corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être
enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le
cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége,
un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les
deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière
arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra,
adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de
Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc
d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de
Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné
la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et
vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce
lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était
chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur
fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer.



SALON

DE

MADAME DE GENLIS,

À L'ARSENAL.


Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle
n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de
longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer
tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun.
Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France,
qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations
civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on
appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui
n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus
opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une
réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par
l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins
_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une
seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était
l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion
favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de
toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut
défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient
d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à
l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble
chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout
temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la
Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose
remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère
restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai
dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers,
une vue continuelle des hommes dans toutes les positions,
rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent
même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme
devant leur comptoir...

Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque
révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en
excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M.
Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et
polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en
disant ce que j'en pense et ce que j'en connais...

Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup
d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait
après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la
ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus
leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de
marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans
chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre
noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles
faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT!
ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62].

[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des
grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.]

Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il
arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes.

--Qu'avez-vous? lui dit-elle...

Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite
rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un
marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout
mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son
frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!...

À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au
terrible!...

Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit
dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la
rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange
forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des
parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante,
parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées
d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que
sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les
visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque
moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que
cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore
à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui
élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou
moins différée...

La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le
croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis,
femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande
et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre
de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle,
rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans
une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite
par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore
plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait
pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et
fermait la portière.

Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait
une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un
très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit
annoncer sous le nom de madame DE Privas.

En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se
leva et fit deux pas au-devant d'elle.


MADAME PRIVAS.

Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh
bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_...


MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame.

Veuillez vous asseoir, madame...


MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère.

Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas
_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais
parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la
citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il
prétend que vous avez peur.


MADAME DE GENLIS, souriant doucement.

Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me
fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes?


MADAME PRIVAS.

Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est
donc que tout ça?...

Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table
de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant
livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de
Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt
emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je
crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de
Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis
fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce
qui lui valait une visite aussi étrange.

[Note 63: Les fleurs funéraires.]

--Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre,
de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point
terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien
limité... il n'est même pas à moi.


MADAME PRIVAS.

Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de
révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!...
là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or
et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!...
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...


MADAME DE GENLIS, presque impatientée.

J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette
raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui
me procure l'avantage de vous voir?


MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration.

Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce
que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le
comprendre, mais j'ai gagné la bataille.

Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait
réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire
dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la
médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout,
d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la
victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et
ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression
quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait
constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans
motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils
paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de
son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout
cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût
laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir
que ce n'était pas l'intention qui lui manquait.

Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression
admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis,
qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté
plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de
madame de Genlis annonça M. Millin.


MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe
d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère.

Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec
une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à
l'assembler.


M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit
d'une lecture.

Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse
tout de suite... Madame en est-elle?...


MADAME PRIVAS.

Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!...
une lecture!...


MADAME DE GENLIS.

Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier
d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne
puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M.
Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et
puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes
venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée...


MADAME PRIVAS.

Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien!
voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au
contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes
gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas,
voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures
dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des
protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes
riches, et riches en honnêtes gens.


MILLIN, à demi-voix.

Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs!


MADAME DE GENLIS.

Enfin, madame...


MADAME PRIVAS.

M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!...
Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde,
mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire
honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut
quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous...
Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se
donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même
farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et
Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut...
et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que
vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous
serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous
tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame?


MADAME DE GENLIS.

Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je
ne puis y répondre.


MADAME PRIVAS, stupéfaite.

Vous me refusez!


MADAME DE GENLIS.

Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi,
madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter.


MADAME PRIVAS.

Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs
par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons
un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons
tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en
Bourgogne, près d'Autun.


MADAME DE GENLIS, avec émotion.

Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui
appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore
une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler
ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter
toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma
liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier
mot.


MADAME PRIVAS.

Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que
vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des
amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!...


MADAME DE GENLIS.

Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de
tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le
répète, la chose ne peut avoir lieu.


MADAME PRIVAS.

Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable!


MILLIN, avec impatience.

Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que
Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la
comprenez pas!


MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers.

Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce
monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin
alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous
êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous!
oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas.


MILLIN, éclatant de rire.

Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout
_cousins_, comme vous l'entendez!...


MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant.

Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait
superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus
rien à vous dire.


MADAME PRIVAS, se levant aussi.

Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M.
Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et...
puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu
de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M.
Privas.


MILLIN, tout en se promenant.

Il a peut-être été son meunier!...


MADAME PRIVAS.

Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour,
madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous
ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse...

Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son
adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à
madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de
tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa
voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait
Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors
le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une
voix forte:

--À la maison!...

Ce que le petit Maure répéta en fausset.

Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains,
puis, les laissant retomber:

Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et
les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la
pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les
mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent
cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père,
tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la
Révolution!...

Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans
que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière
exclamation[64]. Il dit enfin:

--Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la
révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de
tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les
intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste!

[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne
l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de
ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule
fortune!...]

Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis
lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur
madame Privas avec une grande liberté d'esprit.

--Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez
donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à
vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir.

--Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune,
quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille
francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!...
Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi?

Dans ce moment, on annonça M. de Valence.

--Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus
tous les renseignements possibles.

--Sur quoi? dit M. de Valence.


MILLIN.

Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton
qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a
grandement raison.


M. DE VALENCE.

Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être
surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement
qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être
_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère.


MADAME DE GENLIS.

Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient
pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus,
et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce
qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je
dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait
avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié
à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car
nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de
nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient
entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les
engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de
scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne
désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le
maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la
plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les
autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma
marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il
lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en
grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite
entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre.

[Note 65: Madame de Montesson.]

[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les
femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient
toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la
porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais
qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à
table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le
maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus
importantes.]


M. DE VALENCE.

Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois
tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent
d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les
anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont
vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les
derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en
leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des
assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à
son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand
mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas,
et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont
appelé les hommes à côté d'elles dans le même but.


MADAME DE GENLIS.

Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal
appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver
ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une
chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert;
mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un
homme faire sa toilette à côté de moi.


M. DE VALENCE.

Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante
toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce
qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la
maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la
meilleure de Paris.


MILLIN, avec un accent profondément touché.

Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie
mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont,
qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en
carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait.


M. DE VALENCE.

Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est
pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer
dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené.


MILLIN.

Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si
heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des
arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle
rassemble chez elle.

Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation.


M. DE VALENCE.

Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus
heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson
voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de
madame Bonaparte.

[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la
manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou
_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer
quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on
faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de
Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des
hommes.]


MADAME DE GENLIS.

C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à
Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...


M. DE VALENCE.

Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va
nulle part que chez des élus.

Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis
Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors
faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il
était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je
dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce
soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore
M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans
l'intimité.

[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.]

[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de
Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie
connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant
beaucoup.]

--Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis
en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez
donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est
sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas
envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle
de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la
donnassiez?

--Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un
compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de
Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_,
ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste,
et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de
concurrent, si son talent en a eu beaucoup.

Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le
charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de
Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de
Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux
fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée
pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de
leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!...

Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame
de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas
savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que
cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent
aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et
l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de
fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume
au regard!...

[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût
trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était
libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut
souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des
Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le
_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit
nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la
paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut
sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de
critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique
haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison,
sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les
personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est
plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que
tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que
les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela
prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la
polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes
ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.]

Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle
écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël.
À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait
madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit
comité ou bien chez ses amis intimes.


MADAME DE GENLIS, avec curiosité.

Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage?


M. DE CABRE.

Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui
m'ont charmé.


MADAME DE GENLIS, souriant.

Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne
savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis
pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune
restriction.


M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler.

Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!...


M. DE LA HARPE.

Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait?


M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix.

Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle
donnerait à ses lettres[71].

[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire
avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à
cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres,
fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.]


MADAME DE GENLIS.

Ah! ce sont des lettres?


M. DE TALLEYRAND.

Oui, et admirables.


M. DE LA HARPE.

Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des
doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et
même de quelque partie de la morale.


MADAME DE GENLIS, souriant doucement.

Vous n'avez pas toujours pensé ainsi...


M. DE LA HARPE, avec humilité.

Peut-être. Je ne m'en défends pas.

Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait
été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de
miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son
habit.


M. DE CABRE.

M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit
épouvantable?...


M. DE LA HARPE, SOURIANT.

Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me
troubler; mais pourquoi ce bruit?...


M. DE CABRE.

Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que
vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de
portraits et qui, certes, ne sont pas flattés.


M. DE LA HARPE.

Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants
comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire?


M. DE CABRE.

Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants
ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends
d'ici un bruit...


M. DE LA HARPE.

Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous
rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature
française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe?
Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques,
sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je
pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce
que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup
mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des
curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé
autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit
d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les
intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez
aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est.


M. DE FONTANES.

Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se
taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu
une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux
qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?


M. DE LA HARPE.

Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces
gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir...
Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut
mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises
intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de
parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce
n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est
démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il
y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où
je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_
rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que
pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas
réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me
fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait
et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble
de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre
à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de
combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils
prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on?
Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour
dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et
encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour
avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce
n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que
j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il
conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour
caractériser la critique et la littérature de nos jours.

[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un
frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique,
comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette
de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait
sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne,
quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement.
Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton.
Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise
foi d'une critique de ce genre.

L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN,
disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que
j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces
belles assertions, il disait encore:

«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle
prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond
l'archevêque et l'avocat.»

Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de
Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas
autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le
voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page
298, Salon de monseigneur de Beaumont:

«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot
surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de
ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de
Paris, etc.»

Et voilà ce qu'on appelle de la critique!...

La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de
Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je
ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.]


M. MILLIN.

Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se
promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.


M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais
avec une sorte d'humilité.

Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?...
Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des
choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut
s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai
très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à
démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon
silence, ce qui n'est pas impossible.


MADAME DE GENLIS.

Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre
ouvrage?...


M. DE LA HARPE.

Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez,
madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita
la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique,
car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne
aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me
comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre
suspecte la vérité.


M. DE TALLEYRAND.

Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car
son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont
remplis.


M. DE LA HARPE, souriant.

Raison de plus pour ne pas m'en mêler.


MILLIN.

Eh! pourquoi donc?...


M. DE LA HARPE.

Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et
aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune
des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en
France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans
ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il
eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout
dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même
dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le
mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux
proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on
trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien
changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des
circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui
puissent dicter mes paroles.


M. DE CHOISEUL.

Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais
changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_?


M. DE LA HARPE.

Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez
principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de
vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci:
«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis
quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est
pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres?
Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là.


M. DE CHOISEUL.

Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est
de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment
vous vous en êtes tiré.


M. DE LA HARPE.

On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme
vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois.
Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français,
incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit
de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis
toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle
de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né
depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des
siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à
cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant
_élève_ de Diderot.


MADAME DE GENLIS.

Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort
naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler
légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui.


M. DE LA HARPE.

Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus
je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette
importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et
authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours
suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y
voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur.


M. DE TALLEYRAND.

Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme
elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?


M. DE LA HARPE.

S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et
pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout
y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions
que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à
tout_, je les réfute dans quelques notes.


M. DE CABRE.

Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup?


M. DE LA HARPE.

Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et
courtes.


M. DE CABRE.

Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?


M. DE LA HARPE.

Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un
rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le
surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant
mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le
grand sceau du temps.

[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui
avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.]


MILLIN.

Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre...


M. DE LA HARPE.

Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais!


M. DE CABRE.

Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps
tout est danger pour vous.


M. DE LA HARPE.

Lequel?


M. DE CABRE.

Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de
celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine
d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce
qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais
vous...


M. DE LA HARPE.

J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible
et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce
qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et
s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié
qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout
autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus
blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de
leurs amis, que puis-je pour eux?


M. DE FONTANES.

Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au
contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier
l'amour-propre avec la vérité!


M. DE LA HARPE.

Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et
l'amour-propre mauvais.


MADAME DE GENLIS.

Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal
de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre;
l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de
l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de
la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour
expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient
pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire
l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de
l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir
été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se
cabre encore pour les petites.


M. DE TALLEYRAND.

Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable.


M. DE LA HARPE.

Tant pis pour elle...


M. DE CABRE.

Hum!... elle peut alors devenir méchante...


M. DE LA HARPE.

Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait
et dit?


M. DE CABRE.

Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les
autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!


M. DE LA HARPE.

Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au
surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à
écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma
plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela
qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les
mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile;
c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu
des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante
pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un
monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se
survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah!
quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour
réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.


M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas:

Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort
occupé.


M. DE LA HARPE.

Merci, mon ami; moi, je suis tranquille.


M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir.

Venez-vous?


M. DE LA HARPE.

Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.


M. DE CABRE, souriant avec intention.

Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17...


M. DE LA HARPE.

Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il
y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M.
de Talleyrand vous attendent.

Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été
la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin,
lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui
dit:

--Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.

--Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le
rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.

--Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par
conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me
frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin
dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre
vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par
l'attrait de la volupté._

Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un
sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il
poursuivit:

--Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les
temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque
j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non,
m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect...
_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez
toujours résisté!..._

--Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de
remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification.
J'en suis profondément reconnaissante.

--Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié
entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de
la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_;
quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se
retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié.
Voulez-vous me promettre d'y venir?

Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit
cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite
qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les
réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les
semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était
vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il
l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un
_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette
distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien
comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à
madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des
leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions
pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de
temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à
quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite
mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une
injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde,
même avec des torts.

Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter
Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74]
depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus
considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était
Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M.
Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle
avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée
Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et
elle était charmante.

[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre
volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement,
un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La
Bruyère_.]

Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que
son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le
chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût
à merveille à Versailles[75].

[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui
était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de
madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut
voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près
possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le
suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une
bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et
éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de
Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que
je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à
Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire
dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère.
Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en
elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni
originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui
ne sont pas comme les autres.]

[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.]

Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel
appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors
ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle
l'eut demandé.

Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et
fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants
malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et
Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_;
deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les
suivants:

  Et malade et souffrant, un malheureux auteur,
    Languissamment assis à son pupitre,
    En gémissant composait une épître
      Sur la gaîté, sur le bonheur.
    Dans le moment arrive son docteur,
    Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage,
      L'exhorte à devenir plus sage,
      Si de ses maux il veut guérir.
  Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir,
  Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre!
  Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir.
  Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre.
      Qui mieux que moi saurait jouir
      Des charmes d'un heureux loisir!...
  Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.

M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa
triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de
Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause
politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis
XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que
je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et
l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis
employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire
que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de
Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent
ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa
reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle
souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait
sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour
elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il
n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque
_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance
avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII.
Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que
fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas
dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un
usurpateur.

[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame
Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande
considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de
Genlis depuis vint de sa tante.]

M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui
parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir
toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position
d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin
on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du
premier Consul.

--_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement
d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de
votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même...
Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut
vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous
sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont
toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que
mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»

[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M.
de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les
propres expressions du premier Consul_.]

Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de
la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais
_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent
l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme
roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis
XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande
Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce
qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les
mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées
de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû
nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit:
c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire
des souvenirs[78].

[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis
XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le
roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier
d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après
l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau.
C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des
émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est
très-fine et très-juste.]

Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une
voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle
avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon,
auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus;
elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:

«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la
Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir
la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M.
de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même.
Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela
vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir
extrême.

«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.

                                                          «ÉLISABETH.»

Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des
princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien
passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans
un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son
amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à
côté des paroles brûlantes de madame de Bon.

Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable,
madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus
enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui
était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer
l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et
d'arracher mon pays à l'anarchie_.

Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon
pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à
cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut
_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas
M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.

[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure;
elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me
l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était
un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et
_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que
j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté
charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.]

Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure
dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au
premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois
que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si
elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de
détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé
un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie
littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était
attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle
faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de
l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout
de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se
plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du
_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y
a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour
écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je
crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure,
le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons
et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus
tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et
d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans
lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de
querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour
former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se
trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se
cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M.
Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de
salées_, comme dit Saint-Simon.

[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à
madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui
lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en
citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux
ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le
château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient
folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.]

M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que
c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en
apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé.

--Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on
donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne
heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là?

On donnait _Oedipe à Colone_.

Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un
tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au
monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.

--Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois
en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!...

--Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre
père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!...

--Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à
soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!...

--Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour...
pour épouser madame votre mère?

--Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de
Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés
par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et
tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à
huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis
ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par
les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement
de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!...

Et les sanglots recommencèrent.

La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la
Curieuse_, est de même force.

.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui
demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis
lui indiqua le jour suivant[81].

[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et
madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la
correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la
lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose
comme je la rapporte.]

M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie,
bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était
pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le
sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il
était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle.

--Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui
a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à
laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus
belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la
gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre
demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse.
Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit?

--J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.

--Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame;
l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès
de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une
demande, que voulez-vous?

--Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.

--Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre
obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de
lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire.

--Eh! d'où la connaît-il?

--Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?

Madame de Genlis réfléchit un moment.

--J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre
que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.

--Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous
annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000
francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y
avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.

Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait
lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en
était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont
il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de
bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index
sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la
parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de
Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce
fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle
sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:

Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_,
surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour
vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins
très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon
système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se
nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour
l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous
serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses
pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps
chauds où il faut de l'air autour de soi.

L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que
toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un
point, mais sur tous.

Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la
princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne
dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui
dis que oui.

--Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus
spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps
qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle
ne soit pas plus naturelle_.

L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle
eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour
notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire
avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela
n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut
donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est
encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand,
madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault,
Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux
tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard,
Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin,
Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans
les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc.

[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus
particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée
d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du
même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis
dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et
qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille
d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le
ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne
produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux
talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui
a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait
_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne
produit plus!...]

À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms
vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une
nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien,
et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de
nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait
alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de
Genlis.

Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus
commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins
importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du
repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa
lorsque Millin me le fit remarquer.

Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette
lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour
signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de
suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment,
n'était pas la véritable.

Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet
écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut
aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un
jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh
bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me
verrez pas.

Et la conversation se fit à travers une cloison.

Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on
vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la
part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites
entrer, dit-elle.

Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince,
élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait
avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes.
Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête,
et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à
son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de
cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également
éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme
parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier
d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable
quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares.
L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer
les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à
madame de Genlis.

--Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite
paysanne.


LA PAYSANNE.

Dame! j'savons pas, moi!


MADAME DE GENLIS.

Comment!... serait-elle malade?


LA PAYSANNE.

Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!...


MADAME DE GENLIS.

Et votre village est-il loin d'ici?


LA PAYSANNE, embarrassée.

Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est
pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy.


MADAME DE GENLIS.

Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas
bien loin de cet endroit.


LA PAYSANNE.

Qui donc ça?


MADAME DE GENLIS.

Madame de Chevreuse, à Dampierre.


LA PAYSANNE, vivement.

Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en
levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire
jouir encore longtemps!

Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de
fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle.
Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un
reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front,
et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de
Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit
encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et
tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit:

--Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que,
voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille
douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses
terres.


MADAME DE GENLIS, avec intention.

Ah! ah! la jeune dame est donc méchante?


LA PAYSANNE, vivement.

Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais
la vieille est ben bonne aussi!


MADAME DE GENLIS.

Est-elle jolie, la jeune?


LA PAYSANNE.

Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà, v'là qu'est fini.
Bonjour, madame... vot' servante.

[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet)
était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans
ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le
premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté.
Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une
perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune
femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les
manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme
je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.]


MADAME DE GENLIS.

Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut
maintenant vous reposer... asseyez-vous.


LA PAYSANNE.

Oh, j'n'oserai jamais!...


MADAME DE GENLIS, souriant.

Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et
asseyez-vous près.


LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller.

Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?...


MADAME DE GENLIS.

Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de
faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous
êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une
tendresse de mère.


LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps.

Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister
à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.

Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même.
Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement
déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et
qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses
bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure
si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait
un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût
le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle
était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par
conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une
charmante personne... j'en parlerai plus loin.

La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole
de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père
de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il
est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme
alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de
chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un
jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque
_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les
livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves
d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon
de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde
réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame
de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame
de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors
que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et
qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus
douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un
noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un
homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de
l'esprit.

Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par
l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages
littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de
Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de
Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui
n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une
année.

En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent
la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour
converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais
pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de
sentiments.

Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut
pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes
spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à
l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres
les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de
la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme
Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction
touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa
mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir,
donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault
venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec
tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait
plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent
rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également
d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux
de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait
ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune
alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86],
ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et
cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il
contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa
étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire
le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu:

  Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,
  À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!
  De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,
  Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour!

[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé
aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.]

[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le
Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le
rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur
remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de
Custine.]

[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement.
Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit
collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.]

Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon
de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de
Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans
remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est
si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la
comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de
_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs
ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_
rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de
Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que
j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être
apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait,
certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et
madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure.
Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.

Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon,
connue par la traduction de _la Dame du Lac_ de Walter Scott, mais
beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui.
C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable
d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses
amis trouvaient que c'était sans exigence.

D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur
célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de
Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la
douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87],
madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup
du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent,
qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le
chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était
que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse.

[Note 87: Madame Tallien.]

[Note 88: Depuis comtesse de Montholon.]

À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup
d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus
tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle
et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis
avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin,
mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle
avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles
augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait
encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour
ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque
existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses
mêmes relations de famille, mais _directes_!... Où pouvait-elle
trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de
sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation
donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les
filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les
mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement
développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux
filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90].

[Note 89: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec elle
eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait
madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté
jamais ne se lasse, à madame Récamier.]

[Note 90: Les filles de madame de Valence ont été des personnes
remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et
emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son coeur
lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois;
instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres,
elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de
tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était
ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa soeur, est également
bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient
au nombre de quatre au moins à cette époque.]

Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant
d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été
charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en
disant de bien jolies productions de lui, dont une, _la Messe de
minuit_, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer
dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne
compagnie qu'on aime toujours à rencontrer.

Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de
madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte
distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun,
dans son _Ode patriotique_, articulât des paroles infâmes devant des
objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant
les tombeaux!...

M. de Treneuil, dans son poëme des _Tombeaux de Saint-Denis_, répond à
ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas
par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la
Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire,
couverte de honte et d'ignominie!...

[Note 91: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun dans
cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si
retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative.

  Purgeons le sol des patriotes
  Par des rois encore infecté.
  La terre de la liberté
  Rejette les os des despotes.
  De ces monstres divinisés
  Que tous les cercueils soient brisés,
  Que leur mémoire soit flétrie,
  Et qu'avec leurs mânes errants
  Sortent du sein de la patrie
  Les cadavres de ces tyrans.

Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun
fut le plus vil flatteur du régime impérial!...]

M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que
l'empereur, qui réédifiait _tout_, avait ordonné de réparer les
souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien
beaux vers:

  Et sans verser le sang d'une seule victime,
  L'hommage expiatoire a surpassé le crime.

On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne
à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des
hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute
mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre
l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut
enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il
n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque
de l'Arsenal.

D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir
les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de
Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, _même
dans son Itinéraire_; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire,
malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait
encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de
profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M.
d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si
intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il
parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du
chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux
flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans
les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où,
jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge
ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le
poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!...
aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de
Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne
compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres
jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et
entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier
reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une
grâce admirable.

[Note 92: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de détails
intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes arméniennes qui
pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.]

[Note 93: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de
Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la société la
plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le dire à la
louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.]

M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas
souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là,
quand une fois il se mettait à raconter!

Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et
notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame
de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas.
C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les
descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du
temps[94].

[Note 94: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son
affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.]

M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit
qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité
lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa
conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il
est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air
d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On
voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se
suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la
société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la
sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop
rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes
ni trop repliées sur elles-mêmes.

Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France
souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à
le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il
y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires.
Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant
comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui
est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait
bien du mal à la France.

Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que
madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de
Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs
donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne.
C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de
Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus
d'attrait.

Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient
d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et
conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a
toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a
quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers
l'année où elle quitta l'Arsenal.

On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux,
mais, je crois, après les correspondances _anonymes_[95]. Comme on le
savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son
propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui
aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont
le port coûtait cher.

[Note 95: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les lettres
anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour plus tard.
Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées,
mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler
comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une
correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale:
elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce
qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la
franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une
_coquetterie_? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un
sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que
l'on inspire que lorsqu'elle vous _est accordée à vous_, et non à un
être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est
absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon
opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce
moyen.]

Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes
les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis
en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que
c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si
admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui
répondit.

C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était
admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis
racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée,
la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant
et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et
ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante!
cela ne pouvait être autrement... quel malheur!...

Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la
dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse,
et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les
précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position
déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait.
Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le
coeur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle
devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta
encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune
Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle
pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame
inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans
l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de
venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de
remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons
n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens,
même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame
de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au
voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement
s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la
dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin,
le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut
madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras
plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde:

--Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu
pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide!

Elle avait cinquante ans!

Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint
en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était
trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'_Une Folie_.
Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule
avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce
qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de
madame D***.

Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé,
madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme
sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le
malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes
les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute
conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses
moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son
langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son
scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion.
Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes
incroyables.

Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame
D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez
peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon,
père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis
éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M.
Savary.

M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans.
Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son
esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui
fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage.
Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les
recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et
au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de
ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.

Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une
perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement
blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os
malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.

Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis
quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame
D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé
d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et
pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce
jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans
la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre:

--Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_?

--Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas
étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_.

Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement
d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle
lui dit comme on dirait à un enfant:

--Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette
phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau,
elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de
la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_...
c'est inconcevable!...

Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle
lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que
ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille,
jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant
sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du
reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout;
d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque
instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite...

Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis.
Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il
fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand
amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.

Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même
époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.

Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre
était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases
qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une
jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les
ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et
révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus
à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps
passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des
expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de
Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette
jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était
déclarée mortelle.

Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était
fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle
habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement.
Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience
non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément
d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis
rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se
rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi
candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que
cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment
admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort.
Un jour, elle écrivit à madame de Genlis:

«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai
bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir
avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du
coeur, et je ne vis plus que par le mien.»

Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille
entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir
même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant
appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était
seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une
opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait...
Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets,
la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant
visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une
heureuse famille.

Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui
dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant...
Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une
figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit
parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie
qu'il illumine... C'était la jeune mourante!

--Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se
laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les
bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous
entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce
monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!...

Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans
sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où
elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite.
Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue
chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa
pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que
quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle
était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme,
recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de
madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait
à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un
bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond
recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi...
Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances,
elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure
apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de
ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut
court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la
souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle
tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir
de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!...

Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah!
dit-elle... je vais partir!

En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture:
c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur
retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait
prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante.

Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle
d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident
que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille,
frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin
qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa
confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir
des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une
manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir
consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle
calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter,
mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire
un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui
était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et
prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant
de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle
d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la
prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une
crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin
elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y
retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même
dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait
plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu
pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par
le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie
avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui
obstinément demeurait à la même place...

... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour
à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.

En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à
celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait
aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en
faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa
place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès
d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis
qu'elle-même lui avait donnée.

C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se
passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute
morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une
grande supériorité.



SALON

DE

LA GOUVERNANTE DE PARIS.

1806 À 1814.


Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour
impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait
arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une
grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de
chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté.
Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan,
M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency,
de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de
Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de
Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de
Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du
palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée,
annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller.

À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de
cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une
des plus brillantes du monde entier.

--Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il
sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière,
poursuivit-il...

--Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une
volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on
reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et
ce sera bien.

Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car
il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une
société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!...

--Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous
_tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être
nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette
position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne
l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la
remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien.

M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de
Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la
révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec
des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il
était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant
conséquemment partie de sa maison.

Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la
France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité
d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles...
mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient
au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé,
se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans
lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion
momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont
rentrés chez eux.

Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on
entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine,
que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est
avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller
avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du
logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas
d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de
descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes;
mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de
l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux
qualités-là.

J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée
spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais
cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère,
avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations
m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais
pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près
d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon
indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où
j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde.
Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y
faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait
impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de
gouvernante de Paris.

Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas
toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de
Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en
langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur
les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses
chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position.
Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis
XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus
rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en
même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle
s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle
marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un
passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans
celle de Fontainebleau.

Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme
on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente
pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même
dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se
rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment.
Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur,
_voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que
la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la
justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit
l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il
rit même beaucoup de la comparaison que je fis.

--Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me
disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était
vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut.

--Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un
certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si
l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des
conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles
batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier
guerrier du monde.

Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour
le mieux.

Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_
parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première
division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de
quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait
bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux,
aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands
appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y
avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et
chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes
pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de
faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison.
J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même
année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite,
et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien
distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au
rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de
soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un
joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et
les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste
bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections
complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que
nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera
souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos
occupations du soir, et souvent du matin.

Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la
ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il
était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut
contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de
l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait
dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la
responsabilité qu'il avait acceptée.

[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28
juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la
quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par
les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y
rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris
sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le
beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi,
parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les
autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et
ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de
Paris était un ministère.]

La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son
départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de
faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.

[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre
ou d'octobre 1806.]

[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne
pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où
l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna
l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de
l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.]

Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun
exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui
réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui
devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de
cette manière:

Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées
dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et
de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste
vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à
l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui
devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa
main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours
les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par
exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque.

[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut
jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.]

Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles
se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur
l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de
l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la
recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque
dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées
autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.

L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M.
d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il
la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles,
accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.

Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune
enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante;
elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et
ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage
n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son
angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait,
mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté
de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses.
L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa
mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille...
l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était
femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui
fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection
d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur
madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame
Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et
qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre
alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant
entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six
ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut
très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que
mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme
je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle
sans savoir qu'elle fût sourde-muette.

[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une
femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi
tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la
fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et
charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon
amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien
elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et
muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des
souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la
grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa
belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie
enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville...
mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!...

Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette
tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle
est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel
regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien
n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que
pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas
distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler
mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si
singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les
sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages,
qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus
pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son
silence.]

Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que
madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur
une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un
esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une
pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom
indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de
madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui
recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui
demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:

--Vous êtes madame Cardon?

--Oui, Sire.

--N'êtes-vous pas très-riche?

--Oui, Sire... j'ai huit enfants.

L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre
la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur
ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas
lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme
ou de femme.

Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par
_moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un
maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit
était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de
bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc
de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié
le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était
avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la
princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major
Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le
nom est si honorablement placé dans notre histoire.

[Note 101: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela
était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de
noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort
mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la
Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois
tous les jours.»]

[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une
immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande
salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille
personnes.

La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc
d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le
dernier volume.]

Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était
le même que pour leur arrivée.

J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien
mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M.
d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première
division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de
l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement
recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier
aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui
faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une
place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme
gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir
convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de
la ville de Paris aux étrangers de distinction.

Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une
société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des
artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma
maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.

Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui
demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au
Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint
avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant
deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce
avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En
effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux
qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima
rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée.

[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois
avant.]

Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande
présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de
fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles
masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit
une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle
rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire
une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre
congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame
Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut
parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui
était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.

--Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que
dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et
agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de
ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir
prendre. _Je te le confie._

Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un
moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec
la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre;
il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie...

--N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit
l'Empereur en me disant adieu.

L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça
d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la
mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de
bonne humeur et répéta:

[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires,
1re édition.]

--N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse,
Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui
tirer l'oreille.

Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant
son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et
de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât
le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été
livrée entre deux fêtes...

L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y
avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait
lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour
dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le
monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris,
en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et
formaient ma société plus ou moins intime.

Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La
Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait
produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de
Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son
visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même
aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et
à trente ans, c'est trop tard.

Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu
une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune
fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle
maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table
des différentes personnes de service, soit au château, soit à
Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.

La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une
attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des
hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe,
pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais
le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle
vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques
amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à
moins que son service ne la forçât à les partager.

Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une
des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même
plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs
disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa
fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs
_d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion.

[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse
d'Istrie.]

Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le
monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et
demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par
an une présentation.

Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de
l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle
l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de
la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi
faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi
avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente
de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et
tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les
autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal
et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien
faite, car elle était bien belle.

Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui
pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait
l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances...
Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa
belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère
qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout
lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y
ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir
la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant
tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis
qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus
tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de
blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je
dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le
fond.

Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat;
son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était
distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de
l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle
aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre
précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la
confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre
souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans
des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle,
était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.

Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet
ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait
écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune
autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que
cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre,
au reste, tout ce qui était en elle.

J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106].

[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné
de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une
volonté uniforme secondât la volonté première!]

Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison
ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des
hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de
la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours,
laissant parler les gens d'esprit.

Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place
ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle
faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement
aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la
femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de
madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit
un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand
elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son
esprit _a du coeur_.

[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes,
nièces du ministre.]

Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même
talent.

Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans
la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des
partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde
très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a
passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant
à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien
travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné
de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui
a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle
recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur.
Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil
venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop
l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un
ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien
spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien
amusante et bien aimable.

[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où
était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration.
Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son
éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite;
mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait,
_elle n'est pas tout-à-fait_ si fraîche que madame de Simiane!...»

Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et
chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues
de cire jaune!

Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort
amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur
quelqu'un.]

Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on
prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle:
voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.

Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était
une charmante personne, douce, polie et généralement aimée,
non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des
princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de
l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.

[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.]

Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait
le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que
je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle,
élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement
distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à
l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus
nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de
raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force
distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour
et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours
avec un nouveau plaisir.

Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que
j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps
de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est
madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre
l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle
voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une
telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle
alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en
finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en
riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à
en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais,
c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle
savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency.

Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison
personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait
aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni
dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de
politesse.

Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande
recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me
chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui
eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part
cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande
fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à
présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en
partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa
maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces
deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit
transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être
de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la
moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le
commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de
Luçay.

Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur,
fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue
d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie
jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique
petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une
jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère,
précieuse et maniérée.

Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était
jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de
Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire
connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres.
Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle
a changé.

Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des
personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son
humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait
une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle
avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le
plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement
malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce
qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort
intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu
souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était
impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque
je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son
temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a
souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque,
dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à
Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien
chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R...,
chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses
amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur
lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de
Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui
d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son
étourderie peut-être un peu trop prolongée.

Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il
n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury,
M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de
Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme
aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son
excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu
pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert
arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il
avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et
une place dans ma loge à l'Opéra pour voir _la Vestale_, qui faisait
fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de
l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il
nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et
cela _parce que ce sont des nouveautés_.

[Note 110: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de
Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le
voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a
donné de plus un coeur d'or, et tout cela dans une charmante
enveloppe; je l'aime tendrement.]

[Note 111: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, est
également fille de M. le comte Louis de Narbonne.]

Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus
prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis:

--Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon
uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de
*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons
l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C...

Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort
raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui
ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table,
et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été
placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation
sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste
défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait
contredire le cardinal, qu'il appelait _son camarade_[112]. Au moment
où nous partîmes, le cardinal me dit:

--Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!...
Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de
punch?

--Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous
aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de
celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les
dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites redoubler
le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu
aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs
pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra.

[Note 112: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son
maintien et ses propos.]

Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la
sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants
blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à
revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il
lui plaira.

Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de
C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir,
il était près de minuit, parce que le ballet de _la Vestale_ avait été
plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert.

Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc
arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de
l'Empereur, et même au sien.

Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si
_le Barbier de Séville_ avait été dans toutes les bouches comme dans
toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté:

  Io sono docile, sono obediente,
  Ma se mi toccano... una vipera saro, etc.

mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon
tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier?

--Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert?

--Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et
excellent ami...

--Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour.

--Hein! qu'est-ce que vous dites?--Je crus que Duroc était fou.

--Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire
toutes les extravagances qu'il a faites...

--Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi
alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle.

En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille
le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là,
qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les
défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans
cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la
bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes;
et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de
Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre
suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de
son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait:

[Note 113: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.]

[Note 114: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que ses
deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On
connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur
vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de
famille et comme hommes du monde.]

[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.]

--Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce
coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que
ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?...

--Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour
qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.

Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait
voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans
thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges
avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures
avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le
connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait
un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient
beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol
de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était
ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé.
Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous
donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le
général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il
avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait
bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans
le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre,
étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait
pas de voiture.

Le cardinal avait la sienne.

--Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son
antagoniste.

--Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je
vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable,
prince de Neuchâtel!...

Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas
jour de réception; Berthier n'y était pas.

--Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour
faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en
passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg
Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le
cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle
soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le
cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût
demandé.

Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de
repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de
cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que
Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais
nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie
quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se
méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra
comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et
répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait
le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte
jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de
son parc en été, et il nomma M. P....

--Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais
une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un
abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces
abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène.

Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais
et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru
l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités,
mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car
sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les
femmes elles-mêmes sont soumises.

L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs
semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais,
comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une
extrême justice.

Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de
choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au
pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à
sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques
mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de
premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie...

L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et,
après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait
sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le
pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour
que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange
commencement.

Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il
fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui
donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était
le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se
mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet
assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur.

Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une
voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie
qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il
fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il
contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près,
mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui,
robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le
même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris.
Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot
avec une expression qui affirmait leur volonté.

[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on
l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et
très-courageux.]

--Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je
l'attraperai.

--Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au
but, quelque loin qu'il soit.

Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif.

--Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez
loin... L'homme qui veut est si puissant!

Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce
voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller
chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui
paternel.

Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au
quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la
Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se
proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il
était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il
était médecin.

--Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre
de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait
Maury.

--Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre.

Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame
Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là
étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient
promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal
l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira
très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était
Portal!

Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il
n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de
vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit
gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une
obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est
nécessaire au bien-être de la vie.

Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au
milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient
ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de
Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes,
mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins.

Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque
son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières
années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant
à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de
l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment:

--M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui
faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait
pas.

--Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de
Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance
qu'en lui?...

Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour
aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait
réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom
de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne
connaissait pas.

Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la
nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les
gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient:

--Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue?

Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne
répondait rien.

Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses
anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement
resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet
édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette
France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il
fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si
spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa
belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la
marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien
elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins;
plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres,
dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite;
madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si
haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes,
mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il
fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était
pas d'un seul côté.

--Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez
bonne pour conserver mon portrait[117]!

[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant
à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église
gallicane.]

--Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui
jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le
cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le
meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_.

Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à
part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût
pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme
homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures
vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de
vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement
pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et
gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait
vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment:
aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait
de m'en faire.

Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle
et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il
venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été
malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait,
un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce
voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le
cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque
instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je
l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la
soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures.

L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le
croyait dévoué, et en effet il l'était.

Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne
fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette
époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de
grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi
qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui
dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les
périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à
leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme,
vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une
affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la
clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non
pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il
ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des
anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son
coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on
peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut
intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger
dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le
plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son
caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était
incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais
il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction,
c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de
besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent
n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui.

[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré
par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_:
«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à
rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois
cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui
voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus
déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde
que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes,
s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de
sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.]

[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée
constituante.]

Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était,
dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un
peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même
avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais
qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.

Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de
son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait
n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela
venait-il de la difficulté de l'imiter.

Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes
remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si
souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien
imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de
sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite
anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes
questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du
règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis
ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert,
Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes!
comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy
les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis
XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux
m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que
vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal,
qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang
et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver!
Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!...

[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours
ravissant.]

M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était
comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout
lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent
à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite
grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands
intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route
différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille
royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne
s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M.
de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait
gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà
servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux
sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à
Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter
pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de
légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes,
presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans
un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de
Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui
parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup
une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune
femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte
d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne
qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle
reconnut, elle se mit à rire...

--Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.

--Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?

--J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes
légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne
fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village
où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et
disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.

Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France...
C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en
France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de
l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents
ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne
s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie
habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare.
N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se
figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons
parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement
de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari,
jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent
la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était
heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure
paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile
contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.

[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin
(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet;
ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin
était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.]

Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là,
se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à
la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté
et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui
reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient
altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui
serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M.
Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à
_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir
échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de
Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et
en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de
beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils
avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais;
mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient
chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125]
pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin.
Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de
cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de
Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de
France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste
et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la
chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle
douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez
madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.

[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement
du piano.]

[Note 123: Auteur en vogue.]

[Note 124: Maître de piano de la reine.]

[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus
marquée que la nôtre.]

Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait
toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_

[Note 126: Heureux époux!]

Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la
maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au
moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un
nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et
_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin
redoutait le plus de lui voir exercer!

Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le
malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les
privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux
suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah!
j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce
souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!...

[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires
de madame de M....._]

Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit
jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps
qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre
dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à
la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude,
étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un
mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé
ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit
de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie
fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les
mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je
suis aussi habile que madame Muller!

M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses
bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée
au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour
le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller
et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une
très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute
une nature angélique et une âme d'une grande force...

--Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son
mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre,
l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne
craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes
à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves,
ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une
salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous
avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me
regarde.

[Note 128: Il est bien vrai!...]

À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait
promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre
ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses
que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et
il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa
basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis
d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son
travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal
dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie
de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du
Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit.

[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de
blancheur.]

--Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le
trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses
avantages personnels.

Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque
toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de
Latour-du-Pin et lui dit:

--_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._

Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une
aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un
charme de simplicité vraiment touchant.

Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de
Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui
avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce
que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique.

C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases.
J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation,
toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous
n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de
Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe
pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux
qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard
l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_
ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur
voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons
_où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où
elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa
chute tout tomba avec lui.

Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne
venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était
pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le
savait. Cet homme était Dussaulx.

Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que
cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux,
il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur
comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il
était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui
prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance
fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous
ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir
été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après
avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de
ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le
propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que
je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop
écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup
sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve
qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie
populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme
de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur
journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_...
_Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui...

[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.]

Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un
livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y
avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de
Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa
critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son
esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté
ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il
lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais
que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou
bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment
quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne
lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx
était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique
qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx
et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de
l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien
n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises
grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine,
éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On
va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là
qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et
que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre
livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.

[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par
lui.]

Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son
style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il
travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui
s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés
sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres
un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre
dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère
_perfide_.

Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en
lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti
contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une
maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de
prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et
me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers:

  Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132]

n'entrera de mon consentement dans ma maison.

[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.]

Je me le tins pour dit.

Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur,
c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit,
tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait
jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son
temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables.
Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait
était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il
aimait tendrement, intitulée:

«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses
fils._»

[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin
1764. Son père était un avocat distingué.]

Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et
il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que
personne ne les lui disputerait...

Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et
rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de
son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société
aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes
qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres;
ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant
lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient
critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe
avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui
après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la
lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on
dît du mal de La Harpe devant lui!

On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et
patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers
jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts
de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons
remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la
peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers
sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses
douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions
honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans
la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à
faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les
querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible.

[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes
les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est
admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve
des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de
Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_
comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M.
Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis
doivent le remercier.]

Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée,
depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une
idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part...
demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de
quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait
faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui
eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel
et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait
fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au
crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la
prit.

Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme,
qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et
une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve
cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première
qualité de son talent.

_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis,
était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut
sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble;
c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des
stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la
perfection partout, enfin!

--Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes?
me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce
qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne
pouvais chanter que des vertus!

Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en
colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet
avait toujours lieu lorsque je lui disais:

--Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des
Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez
_Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_,
_Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_...

--Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses
mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de
monstres...

--Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples...
la Cenci... Marie Stuart!..

Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous
un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart;
mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans
doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière,
mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie
cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle
était juste.

Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si
doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des
malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte
le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total
dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu
fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint
encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à
la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba
assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total
de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause
spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de
son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un
homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore
tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait,
donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux
Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a
toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour
Legouvé[136]...

[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne
put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance
qu'il eut de son malheur.]

[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa
femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient,
comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son
fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand
talent, et succèdera à son père.]

Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même
esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de
_trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait
traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est
parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois
et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même
temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_
parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa
taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet
presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une
lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose
d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et
l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.

--Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de
l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait
inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour
que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.--

En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me
dit:

--Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas
jouer aux Français.

--C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit...
il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que
je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique.

--Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_.

--Ce n'est pas possible.

--C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a
ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on
pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât
passer l'ouvrage.

--Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que
vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de
partialité _de parti_.

Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même,
et sa pièce eut un grand et beau succès.

C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement
dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce
qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.--

Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et
sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat,
Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy,
Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon,
Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.

Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus
assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon
m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants.

Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme
il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort
spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui,
et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du
charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans
qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant.
Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!...
comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur
Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère
de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent
dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours
Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.

--Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi
chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme
on chante...

Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer
comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle
pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la
permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa
voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat
était sur des charbons ardents:

--Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore
plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait:

  Je vais revoir ma charmante maîtresse,
    Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc.

[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_;
mais je n'en suis pas sûre.]

N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et
que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.--

Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il
n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que
Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux
toutes les nuances de l'accompagnement...

Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs
basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs
italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se
giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme
possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai
entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle
ce que lui disait Sacchini:

--_Vous êtes la musique même..._

[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me
rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de
_Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à
Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain
matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir
les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre
ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela
en marchant et causant.]

Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un
peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!...

Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de
l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa
voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable
méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux
notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant
plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et
soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle
est passée son âme!...

Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville
aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour
diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves.

Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini
dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant
Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors
commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli:

  _Odiosa mi si rende questa mia vita!..._

Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son
jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où
Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!...
Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la
belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la
Couronne-de-Fer à Crescentini.

Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus
excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors
que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait
_être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos
de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux
exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann,
pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès
pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent
de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à
nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique
dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et
billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses
manières, qui sont excellentes.

[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la
Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé
l'aurore!_ Il eut un grand succès.]

Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez
moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une
détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais
il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête
homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence
pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique
volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.

Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de
ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était
merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur!
quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau
talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement
abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent:

--Qu'importe! voyez Mozart!...

Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don
Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien
contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris
chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon
maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon.
J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de
la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme
il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était
que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à
autre chose.

Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les
deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé
la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de
variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par
lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis
celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait
devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime
dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos
et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire,
quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano
depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai
vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek
davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz;
car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique
romantique pour le piano.

[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M.
de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus
au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent
pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne
sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le
talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que
je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se
communique à mon âme plus que la perfection du toucher.]

Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter;
autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.

Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M.
d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le
cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire,
avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une
des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de
l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de
commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui
lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait
pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un
morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son
bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en
entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé
et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi
fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement
pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le
cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que
le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos
éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les
yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le
service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander
pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait
voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait
dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa
tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec
orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui
demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt
employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à
un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux,
imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la
composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors,
employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il
frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et
s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la
campagne de Rome_.

Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après
s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et
retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré
l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû
réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un
abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut
pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le
musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le
sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en
racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.

On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec
Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du
château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait,
et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi
que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme
qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes...
M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais
Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides!
s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!...

[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui
servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la
maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.]

Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.

Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes
habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi
complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent.
_Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le
premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une
foule de productions détachées, font preuve du talent musical de
Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit
gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté.
Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre
service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on
lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des
Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un
paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la
ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant,
quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une
plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir
fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un
violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant
une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et
mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient
des rires fous qui duraient toute la soirée.

Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes
des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les
jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel
Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme
d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari...

Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde
encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand.
Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une
taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par
de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur
des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied
d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet
elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière.
Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre;
toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage
pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle
n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me
l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime
de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à
l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit
ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et
d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous
nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont
purs même d'une pensée de mécontentement[142].

[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille
du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M.
d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.]

L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du
général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais
bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui
étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce
qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un
commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et
chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi
intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est
aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.

Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte,
avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient
plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il
les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie
vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à
toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque
tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune
garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.

Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de
son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de
jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont
elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa
vingt-septième année!...

J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle
Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante,
faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de
belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies
mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne
musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le
noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même
un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à
la personne qui venait passer deux heures avec nous.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES.



SECONDE PARTIE.

SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.


J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont
l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non
pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui
contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de
nos soupers et de nos soirées.

[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et
dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés,
ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était,
par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens
de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès
comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.]

J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut
l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son
esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il
conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour
l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à
l'heure quatre-vingt-trois ans!

M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant
d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un
charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait
l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à
l'écouter.

M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est
connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande
instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son
caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que
l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier...
voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant
jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne,
où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède
le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire.
D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à
moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une
façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait
avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et
polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se
plaignait de n'avoir plus de dents:

_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._

Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.

À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait
dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par
exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui
être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant,
jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes,
qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la
Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était
devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était
la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa
femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me
doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.

[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.]

L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit
des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on
ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de
l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à
l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède
d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles
amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en
est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je
l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux
eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et
se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et
tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être
ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.

M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M.
de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire,
alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un
autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à
dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la
raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le
rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y
gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se
faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.

Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez
pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai
pour lui: c'est qu'il est mal jugé...

Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis
quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne
l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un
cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel
que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant
homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus
vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des
traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.

M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait
aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais
connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement.
Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de
raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un
charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et
jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs
que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur
les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo
pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était
_sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant.

Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son
coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me
témoignait, c'était M. de Narbonne!

Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a
beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit
même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer
même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en
parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus
loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il
m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point
M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à
ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de
lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis
la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais
qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de
M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en
avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient
ainsi.

[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la
nouvelle de la mort de mon mari.

Voici quelques lignes de l'une d'elles.

«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A],
ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez
que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre
frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais
malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos
enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver
à eux et à ceux qui vous aiment...]

[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en
sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi
deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...]

Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M.
de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme
qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit
sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues,
s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une
bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui
avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout
entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie
des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme;
mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre,
se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans
beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était
froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en
1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections,
disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses
enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de
l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une
attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son
âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce
nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de
Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et
à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue
encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.

J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à
ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de
Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait,
on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais
lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était
toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à
leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis...
La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement
sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de
maison ne le remplaça jamais!...

J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un
salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le
cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la
préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez
moi...

Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était
aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux
caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en
étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_
et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté
de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin
formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on
jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il
aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le
Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la
comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer
des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors,
Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait
les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité
admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il
s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez
des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre
bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de
voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le
billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et
faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de
femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait
l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!...
Il était alors bien amusant!...

[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.]

Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et
n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de
Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il
était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi
à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.

On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau
talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il
était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin,
enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par
exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de
lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous
avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les
hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M.
le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et
comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il
n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme
toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un
commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais
souvent; il était un de nos habitués.

[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais
Isabey lui était supérieur.]

M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort
remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur
railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr,
avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord
complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande
distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance;
son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa
bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et
s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était
celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on
exige dans la haute et bonne société.

[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de
la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le
fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.]

M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un
ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait
son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner
aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de
nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement;
il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de
trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon
ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la
prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la
mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement...
Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est,
et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit,
non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur
parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus
respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus
bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne
manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son
dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre
de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus:
quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée...
Il la laissait attendre:

--Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.

--Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas
perdre un de mes bons moments.

L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus
fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un
homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.

Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées,
lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui
portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.

En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque
assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de
l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite;
quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le
sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui
aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait
que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit
frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande
ville, avec un beau palais et des sujets?...

--Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement
l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...

--Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa
hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_,
fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...

--Ce que tu voudras...

--Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.

--Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma
cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?...
elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit
enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si
je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien
faire pour lui?

[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de
Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son
enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.]

--C'est un imbécile.

--C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...

L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots...
L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis
elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en
pleurant!...

Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple
piémontais à gouverner au prince Camille.

Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient
du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de
repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même
un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par
hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur
écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la
princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse
de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se
fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:

--Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous
partageons l'héritage du feu roi notre père!...

Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma
maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en
sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait
entendu...

Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours
nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi
intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on
peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle,
très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute
position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la
double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus
chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son
nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie
était heureuse, la maîtresse de maison contente.

L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement
attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à
trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu
facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle
devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu
de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des
éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais
chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce
qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!...
seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un
paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...

Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que
M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés
ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison
d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils
contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp
du général en chef.

Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque,
l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui
était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie
tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués,
naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de
politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages
à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a
bien de la tristesse dans ce souvenir!...

J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour
l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à
recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément,
pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison,
car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les
princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.

L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières.
L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette,
madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et
je ne me rappelle plus le nom du chambellan.

La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en
forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes
ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de
Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle
nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été
ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs
hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se
trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa
coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes
désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M.
de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis
longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa
bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours
celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de
tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur
déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier
en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa
trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin
appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien
curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette
époque.

[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me
rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins
seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart
juste.]

L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la
musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si
l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas
d'une ligne. Madame d'Arberg était là.

En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas
ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité
d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place
plus convenable pour les peindre et en donner une idée.

Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette
Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son
origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à
ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la
veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande,
bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque
dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât
de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui
l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle
duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui
l'entouraient.

J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et
j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce
pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver
des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que
donnent et amènent les siècles.

En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui
cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de
Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que
d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des
précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès,
qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela.

[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour,
au-dessous de l'Impératrice.]

[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce
que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.]

--Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous
causerons.

Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la
conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter
Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme
Laure.

--J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui
dit M. d'Abrantès.

Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne
prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en
calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.

Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à
déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le
nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.

C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient
quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai
les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.


_Maison de l'Impératrice._

  Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur.
  Madame de Lavalette, dame d'atours.
  Madame de Rémusat,                 }
  Madame la duchesse de Bassano,     }
  Madame Duchâtel,                   }
  Madame d'Arberg,                   }
  Madame de Mortemart,               } Dames du Palais.
  Madame de Montmorency,             }
  Madame de Marescot,                }
  Madame de Bouillé,                 }
  Madame Octave de Ségur,            }

  Madame de Chevreuse,               }
  Madame Philippe de Ségur,          }
  Madame de Luçay,                   }
  Madame la maréchale Ney,           }
  Madame la maréchale Lannes,        } Dames du Palais.
  Madame la duchesse de Rovigo,      }
  Madame de Lauriston,               }
  Madame de Vaux,                    }
  Madame de Montalivet,              }
  Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein);
  Madame de Colbert (Auguste);
  Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil);
  Madame Gazani, lectrice.


_Maison de madame Mère._

_Dame d'honneur._

  Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie
    de madame de Montesson).

_Dames pour accompagner._

  Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie;
  Madame la duchesse d'Abrantès;
  Madame la princesse d'Eckmühl;
  Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano).
  Madame la comtesse de Laborde-Méréville;
  Madame la comtesse de Fleurien;
  Madame la comtesse Dupuis;
  Madame de Saint-Pern;
  Madame de Rochefort;
  Madame de Bressieux.

  Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153].

[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de
quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était
la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous
entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la
reine Hortense.]

  Chambellans: MM. de Brissac et de Laville.
  Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte
    d'Arlincourt.

  Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil.
  Aumôniers ordinaires: MM.

La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement
qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher
de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à
Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et
d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était
gouverneur-général par-delà les Alpes.

Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce
qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris,
l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et
l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle.
Le reste nous était presque étranger.

Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la
princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de
l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle
était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est
une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme
ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections,
madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on
les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis
tant d'années.


_Maison de la reine Hortense._

  Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur;
  Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner;
  Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner;
  Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner;
  Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner;
  Mademoiselle Cochelet, lectrice;
  M. de Boucheporn, chambellan;
  M. de Villeneuve, chambellan;
  Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes;
  Madame de Boucheporn, sous-gouvernante;
  Madame de Mornay, sous-gouvernante;
  Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier;
  M.               , second aumônier.


_Maison de la princesse Joseph._

La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous
connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse
de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était
une charmante et gracieuse personne[154].

[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en
prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui
appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les
compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas
condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête...
ne vous en inquiétez pas!...

Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les
consola.

--Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je
meure! ne faut-il pas que je sois reine de France?

Elles la crurent folle!...

En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit
qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE.

--Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère
la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette
sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de
suite?...

--Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai
reine de France!...

Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont
l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour
dame d'honneur.

--Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!...

Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait
toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut
nommée dame d'honneur de la reine Julie.]


_Maison de la grande-duchesse de Berg._

  Madame de Beauharnais, dame d'honneur;
  Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner
    (plus tard madame de Curnieux);
  Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner;
  Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner;
  Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner;
  Madame                   , dame pour accompagner;
  Madame Michel, lectrice;
  M. d'Aligre, chambellan;
  M. de Cambis, écuyer.

On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à
donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des
fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de
la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante
de l'univers.

Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette
époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait
beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand
nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que
de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque
dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont
la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La
princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame
Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano,
madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la
grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély,
madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de
noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils
appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse
d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde,
mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de
Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés
contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et
tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira
aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et
joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de
Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame
Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à
faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la
Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce
qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.

[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des
plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe
à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le
prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une
fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour
_belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre
de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et
de figure!... on n'était pas difficile.]

J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à
l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était
en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au
Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la
grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame
Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis,
son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant
qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_.

J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son
arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma
mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une
et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes
d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de
Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon
enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec
mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes
filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune
personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui
allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse
est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la
mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle
logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à
Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan,
qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries
étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à
regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait
très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne
d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite
douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit
philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si
sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en
est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en
revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes
et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et
qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de
la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline
Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre,
cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle
ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle...
lors de ces chasses du Raincy.

[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive,
spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au
parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer.
Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus
de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus
digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également
bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir
réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant
succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout
vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée
avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des
preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs
l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son
âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie
d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et
établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles,
elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord,
fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était
l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort
riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les
avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent:
aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne
finira qu'avec moi.]

L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent
lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de
grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même
chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en
vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour
autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut
un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée.
Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous
chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo
chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée
_le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas,
qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la
rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.

L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des
fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des
autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la
troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de
l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein:
il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour
être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de
Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même
position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi,
ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient
fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela
n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de
Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe
dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de
l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue
galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise
compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera.

Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de
gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes,
qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent
entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner
à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est
dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le
duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de
Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces
dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il
pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup
la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans
l'intérieur des appartements.

[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la
révolution.]

--Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit
goutte.

Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on
n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le
silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le
conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous
les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit
entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et
tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.

Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient
d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de
la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des
souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les
avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant
vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas
d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de
joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si
bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se
prit à rire comme elles[158].

[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite
aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui
étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut
racontée telle que je la mets ici.]

Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé
des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...;
mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort
jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la
fête.

--Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à
tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne
faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de
mer?...

--Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à
Madame.

--_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se
retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment
aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout
aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.

--Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral,
dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente
faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas
augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et
sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre
auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens
les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces
dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des
officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames
quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.

--Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...

--Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.

--Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures
du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous
vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.

Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se
sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais
leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être
aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que
leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du
dithyrambe ministériel.

C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de
toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le
plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses
supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis.

Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout
le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que
je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait
des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à
avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la
préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de
Broc.

Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si
désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble
tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même
âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des
invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans
au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès
la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts
enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général
Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un
ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les
charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher.
Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs
bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques
contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on
allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et
rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants,
riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une
chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six
janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez
moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les
amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique,
firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et
enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier,
ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître.
Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y
avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant
aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants
dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier.
Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions
sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage
qui s'avançait sur nous sombre et menaçant...

[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et
d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour
d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les
enfants en étaient dans le ravissement...]

Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma
fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement
ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous
nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le
ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de
l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.

La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals
_déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle
en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y
rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des
charades en action.

Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de
_majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la
cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise
(mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale
Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient
jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de
cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait:
c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à
l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de
Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la
rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le
domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui
montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs
lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture
roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel
s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une
livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la
maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent
parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme
deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles
figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et
traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais
sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour
une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence.

[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir
fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas,
aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet
est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je
connaisse.]

Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants
y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle
Podewin quel nom il fallait annoncer.

--Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité
pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette
maison.

--Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix
retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce
très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à
la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes
petites filles.

Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et
magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage
sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un
d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque,
malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer
pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table
ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de
papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la
cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans
laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près
d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte
d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc,
blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait
être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une
circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la
première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter
au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un
vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant
l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit
manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui
disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout
simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du
prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la
maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son
neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé.

On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et
affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent
chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette
époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait
personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter
à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit
prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit
parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure:
car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de
temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait
jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.

Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de
l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort
souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames
du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage
d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que
madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé,
elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc,
avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête?
Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps
Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa
douce voix au prince primat:

--Monsieur, où donc est le général Jacquot?...

[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de
Joséphine.]

[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que
douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même
temps une femme éminemment spirituelle.]

Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec
lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille
très-prononcé.

--Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se
retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs,
grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_
pas souvent sur les boulevards...

--C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant
les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite
figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet,
prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du
prince primat grand-duc de Francfort...

Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et
son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut
parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je
lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On
s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient
mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand
sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans
les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs
déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince
Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses
deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait
_le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais
la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne
devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que
plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc
Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de
pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter
dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les
deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons
qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette...

Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort
inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer
la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin
me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous
les salons et amusa autant que le singe savant et le général
Jacquot...

Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent
heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même,
car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de
frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois
bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et
à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se
coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères;
il n'est que onze heures...

--Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa
qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en
actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous
explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir
des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous
amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet:
or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la
prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple
du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham;
mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile
à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où
le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince;
nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme
s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de
Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy,
faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore
parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de
chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins
de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice.

[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et
ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui
était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante
jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis
madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange
de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième
était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son
père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était
visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses
jeunes camarades.]

Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas
d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur,
sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une
grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout;
se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette
figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.

Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des
appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son
emploi.

Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute
naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à
la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se
mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement
prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait
pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses
bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il
avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait
en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui
dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait
une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_.

M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est
relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode
en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un
jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas
mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais
bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire
sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien
sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros
Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le
plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le
vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,...
je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je
compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette
idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus
m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme
moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson
avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes
réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve
muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur.
Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur.

Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris
permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient
pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et
quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais
au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y
allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.

Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre
autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville
dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme
de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de
madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir
de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la
monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau
d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude.
La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse
aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui
étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite
exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants,
et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et
bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M.
Vautour. Il y fut très-applaudi.

[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron,
soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère
de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus
intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari
de mademoiselle Taglioni.]

Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y
venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en
raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me
prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par
madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle
était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison
qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois,
de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche;
elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux
de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte
sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes
de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes
étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et
leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui
frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa
raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la
reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur
de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère.

--Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire.

--Leur rendre leur rosière, répondit-il.

Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne
fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette
rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce
serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...

Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi,
mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au
château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé
tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire
madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante.
L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et
firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette
petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides;
presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme
ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la
couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la
cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi
invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit
la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.

Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des
paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle
voulait dire...

Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu
par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui
tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait...
Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était
surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille
avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne
l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de
je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait
faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le
comique de sa tournure, c'est impossible.

En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques
réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on
me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi
demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne
mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on
pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la
forge.

--Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort
émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je
crois, jamais vue.

--Oh! madame!...

Et cette femme se met à pleurer.

--Je suis de Surênes!...

C'était ma rosière!...

Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et
la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la
conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils
s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier,
très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à
Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde
dot n'y avait pas nui.

Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée
par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison;
il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles
avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands
talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]...
Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir,
_Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise
dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de
Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez
madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge,
faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard,
l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si
excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de
l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec
beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous
laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa
colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne
put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien
du tout, par lequel commence la pièce:

  Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.

[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre
Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la
bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.]

Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez
parié de mal jouer, vous avez gagné.

--Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et
quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi
seul.

--Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que
j'ai dit, je l'ai pris en moi.

--Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il
joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...

À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se
révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des
gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition,
il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux
d'autant plus comique qu'il était vrai:

--Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je
l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux,
ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.

Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis
intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils
sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de
nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois
mots: nous les avions comptés.

M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant
encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son
charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une
pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet
d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de
vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup
de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des
talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait
alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos
représentations.

Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais
abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et
l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.

La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société
par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à
reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment
mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et
qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un
vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français,
ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa
volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle
de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En
voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou
1811, et qui fit un grand bruit alors.

On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la
partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est
comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des
châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons
de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs
familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées
pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à
_Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille:
elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive,
spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société
française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base
de ce qui s'y fait et se dit.

La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été,
d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il
s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de
l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au
coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était
madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une
imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère
et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des
gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides,
moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.

[Note 166: Elle fut parodiée ainsi:

  Pauvre peuple, quand j'étais près de toi,
  Tu ne sentais pas ta misère;
  Mais à présent que tu n'as plus de roi,
  Tu manques de tout sur la terre.]

[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien
au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.]

La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle
avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant
sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle
était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la
manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.

On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation
avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.

--Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir
jamais été enlevée!...

Chacun se récria.

--Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le
voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait
désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un
pareil moment; ce doit être très-curieux!

Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent
manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas
été enlevée.

--En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter
de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!...
Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de
Travanet.

[Note 168: Du château de Montgeron.]

--Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous
avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie.

[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de
Septeuil.]


MADAME DE TRAVANET, naïvement.

Non, je vous jure!


MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170].

[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du
duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de
Talleyrand et fille de son frère Bozon.]

Comment! pas même une fois!...


MADAME DE TRAVANET.

Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on
dire?


M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.

Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil
moment...


MADAME DE TRAVANET.

Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela...

On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais
rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout
amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de
se divertir...

Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina
sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.

Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de
Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de
Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y
manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au
jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et
cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur
des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait
les frais de cette gaieté.

[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était
lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.]

--Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute
la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant
bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites,
et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de
Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de
Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès
le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et
actif, et toujours prêt à rire.

Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient
arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été
bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus...
Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait;
on fixa le jour, sauf cette seule exception.

On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est
tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du
lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller
faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on
se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres,
et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle
de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de
Sénart[172].

[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._
comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et
un ibis de la Haute-Égypte.]

Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour
cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement
les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre.

Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant
de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant
des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans
donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi
madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait
vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant
qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous
général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus
sauvage.

--Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame
de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!

--Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il
fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.

--Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais
le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez
aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire.

Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en
alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui
ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement,
pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet
puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...

Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant
elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet
était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin
qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles
étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à
moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans
le bois.

--Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute
tremblante à cette seule pensée...

--Mais que faire?

--Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici...
Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons
encore de retrouver notre route.

--Mais on n'y voit plus!...

--Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était
encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup
on entendit du bruit.

--Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se
serrant contre madame de ****...

--Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous
sommes sauvées!

En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une
fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs
hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur
de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches,
que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit
de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie
était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...

--Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***;
comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!...

En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se
détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y
voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils
cherchaient une mouche.

Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière.
Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans
un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...

Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc
et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa
à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que
les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et
précise...

--Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt
avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en
suis sûr... Eh! tenez, les voilà!...

Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de
Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_,
qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet,
confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison;
mais son extrême terreur la soutint...

--Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper,
dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon
sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses
ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien
régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...

Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite
respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac,
et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où
elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout
préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors
sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle
avoué ensuite:

--Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée
assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire
votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...

--Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands?

--Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que
voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?

--Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui
paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée
en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et
n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...


MADAME DE TRAVANET.

D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les
Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans?

Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui
dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon
d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis,
ajouta-t-elle, comme par manière de dire.


LE TURC.

Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux
maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire.
Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les
approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même
de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.


MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la
voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux
ou trois fois.

Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut
répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à
Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller...


LE TURC.

Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être
la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais
brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son
poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir
l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais
forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.


MADAME DE TRAVANET.

Ah! mon Dieu! mon Dieu!...


MADAME DE ***, bas à son oreille.

Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous
faire?... toute résistance est inutile...


MADAME DE TRAVANET.

Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis
résignée...

Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que
mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les
deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux
l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.

Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château
situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_.
Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant
plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et
sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa
condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de
Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire
ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de
Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus
heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des
scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on
avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle
connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le
but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans
les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres.
Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque
dirigea sa course.

Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules,
madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que
veulent-ils faire de moi? répétait-elle.

--Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le
Sultan...

--Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas
croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle
sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?

--Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur
d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...

--Asker... hein! comment dites-vous?

--Asker-khan... c'est l'empereur de Perse.

--Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis
jamais allée en Perse.

--Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un
bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas
d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête
d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173].

[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha
l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de
mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des
Invalides.]

--Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de
garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?...

Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une
étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les
gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux
château où ils devaient passer le reste de la nuit.

--Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne
pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux
que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une
bonne voiture.

--Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car
elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a
rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et
jolie?

--Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je
crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie
ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous
arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste
figure en entrant à Essonne!...

--Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur
dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent?

--Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les
ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore
que les gendarmes.

Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui
disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour
qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus
comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en
effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille
fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer
l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui
indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement,
et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur
course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque.

Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si
parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été
omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même
étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son
énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille
rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment
où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui
empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent
plaintivement... Madame de Travanet tressaillit.

--Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être
une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni
_Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux!

À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné
dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de
laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et
madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement
où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent
juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge
les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances
sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle
avait été enlevée.

--Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.

--On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame
de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité
en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait
par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien
de tendre.

--Mais votre esprit... vos talents...

--Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les
emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...

--Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de
Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux
d'elle, et voulait l'épouser.

--Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.

Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc
magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra
dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué,
faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille
immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu...

--Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...

Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille!

Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête
et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet,
sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix
ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer
le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame
de ***.

Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne
sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à
se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation,
espérant au moins y trouver une explication.

Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet.
On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis
et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann
Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_...

Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées...
_Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas
se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il
espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de
certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre
qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin
qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était
aujourd'hui.

En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put
s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne
laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de
la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon
noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc...
Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.

--Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à
madame de ***.


MADAME DE ***

Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!...


MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait.

Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est
une suite de noms... c'est l'usage chez eux...


MADAME DE ***.

Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure.

Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre
côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était
hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la
figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis
maintenant..._

--Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi
aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un
mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de
cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire
que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui
qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle
retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout
simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait
seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est
vraiment dommage.

En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah!
dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois
qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes
les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable
caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par
cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus
près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des
voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance
si célèbre de _Pauvre Jacques_!

--Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement
s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices,
entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras,
en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement
elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda
alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles
moustaches l'avaient si fort effrayée.

--Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une
grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons
à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous
coucher...

... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit
d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la
forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses
détails... Comme les personnages dont il est question dans cette
histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc
les désigner que par une lettre initiale.

La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne
maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces
moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus
jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était
une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...

Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses
terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de
l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour
retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait
aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que
mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait
qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune,
mais aussi de celle de sa tante.

M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il
n'eut que le temps de recommander sa fille à sa soeur, et de dire à
mademoiselle de R*** que son dernier voeu était qu'elle demeurât
fidèle à leur opinion sainte.

Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle
perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne
très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare
sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son
visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et
tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et
dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent
été repoussés par une froideur qui annonçait que son coeur se
donnerait difficilement.

Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère,
elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle
habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à
partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil
était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer
une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait
ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le
demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.

Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa
nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec
envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui
plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car
Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle
était riche, noble, jeune et belle...

La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une
affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était
aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui
semblait l'envelopper.

--Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.

--Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au
nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis,
laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop
tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...

Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et
la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:

--En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je
pourrais me séparer de toi!...

Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que
la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent
qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait.

Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût
qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse...
Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à
l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie
avait dix-huit ans.

Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui
ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle;
et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant
intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'oeuvre... La
comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de
sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une
réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants,
il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui
demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que
cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de
M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute
difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années
sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle
sollicitait de lui.

Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un
homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait
aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer
en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un
autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de
jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se
faisait sentir plus vif et plus pressant.

«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille
amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher
pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont
ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»

C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que
la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives
instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.

Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez
son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se
revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait
vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux
d'avoir pu réussir!...

--Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez
obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le
marquis à son amie.

Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli
le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le
champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir
de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu
l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte.

--Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse.

--Vingt-huit ans.

--Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances
d'une bataille?

Le marquis sourit avec une expression presque triste:--Vous ne
connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme
ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore,
bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son
pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est
donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint
chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit
entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi.

La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune
homme fut ajoutée à celle de son père adoptif...

La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il
était à Paris.

Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...;
elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au
marquis de R***.

--Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour
être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est
fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif
n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour
se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si
beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et...

--Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un
mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le
sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...;
mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais
heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce coeur que
rien encore n'a pu toucher!...

Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune
homme s'y refusa.

--Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri;
j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et
ne vais nulle part.

Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter
d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin,
vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à
l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames
seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.

Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes
qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce
degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout
à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure,
d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne
faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure
était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle
plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et
pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût
voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que
cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait
aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les
siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action
généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et
naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de
profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée
mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants.

Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du
dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son
silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.

Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna
convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans
ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels
Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle
impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut
aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait
plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter
avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...

Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la
comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à
éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard
une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle
était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris
l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il
leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis
il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des
guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il
changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde
chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres
paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix
se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui
écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la
bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au
moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.

Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie...
il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression
qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais
lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu
du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle
éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement
fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu
d'avoir envoyé à lui un noble coeur pour comprendre et consoler le
sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement
caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une
pensée vint troubler sa religieuse méditation.--Eh quoi, dit-il, je me
réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses
joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!..

Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient
et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui
ravissait toute force et toute ardeur.

Amélie était allée auprès de sa tante.--J'aime Henri de C***, lui
avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui...

Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis
longtemps, cette union était son voeu le plus cher, ainsi que celui du
marquis.

Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.--Tout va
bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection
est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille.

Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna
seulement une lettre à lire. Elle était de Henri...

--Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu
que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis
depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés
qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante.

En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur
inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut
plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en
doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet
amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui
n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps
sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et
gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa
douleur.

Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui
annoncer le danger de mademoiselle de P...

--Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une
femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton
coeur!

Trois jours après Henri était à Paris...

En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un
reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On
voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui
dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit
rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un
entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter...

En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que
l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour...
Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu
lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux...

--Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma
vie est désormais attachée à la sienne.

Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du
changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient
séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce
moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même
sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la
repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les
séparait l'un de l'autre.

--Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les
siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous
aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être
l'un à l'autre.

Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez
pas ainsi.

--Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous
entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation
pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour,
quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et
m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le
courage?

Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit:

--Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous
sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit
souffrir encore?

Amélie se leva et dit d'un accent assuré:--Je jure que je serai votre
épouse avec joie et bonheur...

Henri la serra contre son coeur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés.
Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse.

--Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant
elle.

Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre
appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y
eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle
le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et
son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui
l'unissait à celui qu'elle aimait.

Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze
premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour
Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la
physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer
jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de
sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur
vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies
jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle
comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par
lui devenir insupportable.

--Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une
longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des
monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en
silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme
perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...

--Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du
bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...

Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses
joues: c'était son coeur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la
prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse:

--Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu
cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà
maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui
qui souffre est venu, tu parais le redouter?

--Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que
je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne
sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce coeur, qui est
maintenant mon bien?... Pourquoi?...

--Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui
m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je
suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une
vérité du coeur... crois-la...

Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras
de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans
l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude
de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait
engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait
toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source
qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle
aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit
ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement
exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...

La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé
le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime
amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre
entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans
son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là,
pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles
pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir
été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre
avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette
image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres
fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il
avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était
jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un
refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la
caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit
pour rejoindre Henri.

Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du
côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et
regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par
la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une
vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée
de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller
au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les
yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur
lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des
heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du
soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce
contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus
sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses
lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation...

Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce
qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à
Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi
radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi
ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui
il la baisa au front:

--Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui
s'adresse toujours au coeur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir
et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit
d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la
rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et
son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa
tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni
soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le coeur... Elle regardait
avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui
paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu
de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne
blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute
gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion
qu'elle ne put repousser se présenta à elle:

--Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?...
Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu
qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre
mariage.

À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur
habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent
Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son coeur...

--Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai
LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un voeu!... un voeu
terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la
vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est
possible, que l'injure...

Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui
terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça
dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit.

À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et
fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret,
tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie
curieuse d'Amélie: la chose était visible.--Un jour, tandis qu'ils
étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord
qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était
passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui
chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri
lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs
fois... et réfléchit ensuite profondément.

--Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...

--Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri.

Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et
continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance
qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte.
Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en
effet, il y avait motif.

À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa
Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui
donnait sur une route assez déserte.

L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour
son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de
ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et
il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait
le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était
grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la
direction qu'elle avait vu prendre à son mari...

--Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait
tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai...

Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta...
rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les
feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de
son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près
d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas
d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à
hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant
adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une
belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme
répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son
manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir
conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout
redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à
ses réflexions.

Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans
doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un
ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?...
Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint,
c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement
en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la
partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus
tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint
lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis
dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe.
Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une
tendresse qui lui donna une vive émotion...

--Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et
blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les
femmes seules ressentent et expriment...

--Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?...

Et comme il voyait qu'elle gardait le silence:

--Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je
partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.

Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.

--Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme
qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut
lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve
positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son
honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...

Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis
l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le
jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir
journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le
comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où
elle était avec lui elle était bien.

L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il
y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et
quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter
sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes
que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont
l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance:
aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon,
alors un des plus brillants de Paris.

--Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des
miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme
moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le
2 décembre 1804.

Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement
il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui
n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et
se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait
Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion
avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui
n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont
dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de
s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et
d'esprit.

Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et
lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une
heure pour la Normandie.

--Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!

--Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été
rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux
précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et
je dois y aller sans perdre un instant...

--Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme
auprès d'un malade...

--Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au
luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le
triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas
venir...

--Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te
quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement
plus ou moins commode?... Je veux te suivre!...

Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de
l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette
absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder...
Henri ne savait comment résister davantage.

--Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en
pleurant.

Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme,
si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une
voix intérieure lui criait de s'arrêter...

--Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de
fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour
vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est
compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde...
Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques,
qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés
de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme
beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!...

--Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette,
comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis.

Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre
de Henri, l'avait vu naître.

En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa
l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage.

--Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce
sera peut-être heureux pour tous deux.

Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et
Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége;
Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient
fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une
couronne... Souvent il regardait à sa montre.

--Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.

Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière
poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart
de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À
peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait
fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En
peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils
_attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand
contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé
depuis qu'il avait entretenu le fermier.

À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les
grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la
calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et
de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait
voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était
désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet
air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le
pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un
bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser
souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de
plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la
rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et
son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu
de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à
envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit
avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de
terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus
retentissant.

--Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi
entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande
route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en
souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa
beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.

Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la
voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et
tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses
vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense
tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur
passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait
encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés,
ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique,
ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses
eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une
femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de
l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de
la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on
voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se
peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune
éclairait en ce moment.

--Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui
s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des
falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton
château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu
habitais il y a deux jours.

Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet,
tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir
sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé
incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque
furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas
contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces
décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une
vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du
château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri
et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans
ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami,
quel horrible lieu!

Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit
que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui
en ferait oublier la première et pénible impression, et que,
d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle
aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient
alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de
pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie,
et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les
longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la
tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur
arrivée dans leur antique manoir...

Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au
grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle
s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri
en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du
vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect,
lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il
avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été
abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique,
mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge
avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout
ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver,
au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses
troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que
le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et
grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres,
peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un
grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort
apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et
des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les
hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il
s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du
feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés:
la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte.

Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune
femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie
toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir...
Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je
l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire
de la peine?

Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la
cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée
d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant,
plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux
château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable,
que Henri, tout joyeux, se dit:

--J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_.

Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en
traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui
conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et,
s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant
conduire comme un enfant.

La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en
étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le
vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à
Amélie ses fatigues et ses terreurs.

Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans
lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à
elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna
le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un
ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin,
étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du
hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle
pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en
prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle
avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient
que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en
indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port
naturel où la mer est paisible.

--Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.

--Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je
dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux
puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à
Paris, car on rirait de vous, ma chère.

Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut
étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle
l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à
faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener
sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues,
dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de
chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient
d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont
dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque
désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un
étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où
se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont
le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province...
Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla
longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez
longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir
le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...

Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit,
et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit
rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement
occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la
barque... Le temps paraissait surtout les occuper:

--Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se
penchant sur son mari.

Il se retourna vivement, et lui saisissant la main:

--Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais?

Amélie sourit de la véhémence de son mari...

--Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que
j'entendisse d'ailleurs?...

--Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient
du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa
vivacité.

--Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je
crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas!

--Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre.

Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la
tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien
ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à
une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à
croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il
était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer
pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du
rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal;
cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la
tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa
femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et
pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité
et le lui témoigna durement.

--Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un
accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un
malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu
me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu
n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...

Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se
couchèrent accablés des fatigues de la journée.

Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un
bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout
était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se
répéta.

--Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment
elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour
écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva
doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une
redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme,
qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses
lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui
courait rapidement dans les vastes corridors du château.

Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée
seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son
mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal...
cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...

--Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans
l'angoisse de son coeur...

Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se
crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle,
pourquoi ai-je quitté ma mère?...

Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis
cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança
doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se
posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux
baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce
rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?...
pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès
d'elle, et profondément endormi.

Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était
avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre
gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé.
La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au
contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était
seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le
déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour
différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour
absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une
méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle
redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si
Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne
raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.

--Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain
matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même
pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues...

--Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle
ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...

--Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te
dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.

Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix
revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence...

Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était
parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant...

La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et
pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux
château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se
tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces
dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos
dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un
redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où,
seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre
avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle
avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se
changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une
voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée
s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne
comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais
ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa
terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en
s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux
auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta
de sa douce voix:

--Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...

Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir
pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps
retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les
larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que
de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous...
Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en
lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.

Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur
dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château?
Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa
maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois
jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait
fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le
vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père
d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.

Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout
leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix
suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de
l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux
concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.

La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le
temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était
furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois
ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup
Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la
porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue
d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet
abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur...

--Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce
malheureux séjour!...

Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa
maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la
légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le
jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le
courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait
dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues
histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur
que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse;
et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant
parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la
chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille
armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en
poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après
le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau
le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa
maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions...

Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir
revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste
réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait
offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les
siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte
s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord
s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui,
de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en
frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à
peine se soutenir.

--Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes
perdues si nous ne partons de suite pour Paris.

--Qu'y a-t-il? s'écria Amélie...

--Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se
retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle
s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas:

--Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait?

--Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens...

Et elle entraînait la jeune fille...

--Un moment, dit Annette...

Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit
à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes
chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin
elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette
laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un
cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste,
dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva
sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui
était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa
maîtresse à faire comme elle.

Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle.
C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots,
de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette
halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus
au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait
dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la
fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans
le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais
insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui
étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces
caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait
entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus
de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses
yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin
au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette
halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus
de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi
d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux,
Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait
connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés
parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures
étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier
l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son
observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer,
lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont
rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce
ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables...
hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus
saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien
lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé...
il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs
excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a
sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura
clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce
qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne
rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation
qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir
en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait
le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes
le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut
mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait
montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre.

[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.]

--Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant,
disait l'un des hommes de la côte à Henri.

--J'en aurai, disait Henri.

--Et comment?

--Que vous importe? vous en aurez.

--Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend...

Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue.

Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa
chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son
voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa
femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins
sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence
qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie
écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un
courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait
l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir
l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal.

--Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot
de ma lettre au marquis.

Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de
la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du
courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien.

Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette
rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours
s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et
toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle
furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin,
une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du
château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une
lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu.

--Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à
son mari en lui donnant la lettre.

--Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le
malheureux jeune homme.

Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la
recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant
lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui
promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux
postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!...

Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit
éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois
à Annette...

Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords
s'effaçaient devant elle...

Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère
adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur
fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux
femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En
conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au
marquis...

--Comme au monde entier! s'écria Amélie...

La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut
chez Fouché.

--Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon
office... mais cependant à une condition.

--Quelle est-elle?

--Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a
dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre
le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux
m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole
_d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la
liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est
clair, je pense.

--Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe?

--Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment...

--Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de
_Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et
la liberté sauves.

La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!..
et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de
Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public
scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant.

--Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus
de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un
an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de
six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le
chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de
venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la
révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi,
m'a-t-on assuré!...

--Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu,
s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!...

Fouché se frappa le front.

--Mais vous avez juré!... dit la comtesse.

--Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille.

La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre
serment...

Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux:
«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la
sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la
gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et
dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_
détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.»

Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait
l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175].

[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si
elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette
sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la
catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée
maintenant.]


FIN DU TOME QUATRIÈME.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME.


  Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville.            1

  Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal.                           97

  Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814).                  187


PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier." ***

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