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Title: Le miroir de mort
Author: Chastellain, Georges
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le miroir de mort" ***

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images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



Cy commence ung excellent et tres prouffitable livre pour toute creature
humaine apellé le miroer de mort


[Illustration]

    Je fus indigne serviteur
    Au temps de ma premiere jeunesse
    De l'outrespasse de valeur
    La joye de mon pouvre cueur
    Ma parassouvie maistresse
    Mais la mort par sa grand rudesse
    Envyeuse de nostre bien
    Print sen corps et laissa le myen

    Comblé de mort et aggravé
    Plus qu'on ne pourroit concepvoir
    Souffrant tourment comme un dampné
    Desirant de non estre né
    Je fus ainsy qu'en desespoir
    Le plus dolent qu'on pourroit voir
    De tous ceulx que nature eust fait
    Par la mort qui m'avoit deffait

    Elle deffist premier ma dame
    Ma chierté et l'onneur mondain
    Et enversa et mist soubz lame
    Bonté doulceur et bruit en fame
    Du premier jusques au derrain
    Dieu l'avoit faicte de sa main
    Pour toutes vertus y adjoindre
    Que faulce mort volut desjoindre

    Peu par avant de son trespas
    Et en son dernier parler
    Les yeulx couchiez en contre bas
    Voulut que moult dolent et las
    La veisse pour desesperer
    Car elle me fist appeler
    Et me dist basset a voix casse
    Mon amy regardez ma face

    Veez que fait doulente mort
    Et ne l'oubliez desormais
    C'est celle que aymiez si fort
    Et ce corps vostre vil et ort
    Vous perdrés pour ung jamais
    Ce sera puant entremetz
    A la terre et a la vermine
    Dure mort toute beaulté myne

    Quant je vis ce doulent ymaige
    Et trop piteuse remambrance
    Ce taint et a paly visaige
    Je n'euz ne vouloir ne couraige
    Qui ne feust en desesperance
    Tombey envers par doleance
    J'eusse moy voulu estre rien
    Pour mourir avec tant de bien

    Celle qui congnoissoit mon cueur
    Charga que on me portast hors
    Tantost apres par grand douleur
    Congnoissant son vray createur
    Son esperit partit du corps
    Et est mis au nombre des mors
    La chose la plus assouvie
    De tout ce que au jourd'uy a vie

    De racompter mon infortune
    Il est force que je m'en passe
    C'estoit douleur non pas commune
    Dieu en gard chescun et chescune
    Combien qui soit la droicte passe
    Ce n'est pas jeu de passe passe
    Car on s'en va sans revenir
    Dieu nous y laisse bien venir

    Las y fault mourir une foys
    Et ne scet on quant ne comment
    Et fault porter le faix et poys
    De ce dont on a prins le choys
    Pour actendre son jugement
    Qui sera de joye ou tourment
    Dont l'ung et l'autre est perdurable
    Joye mondaine est pou durable

    Si fault ouyr ce floctant monde
    Dont la douleur est advenue
    Car le hault bien qui y habonde
    Est aussy tost passé que l'onde
    Qui est de hault tost abbaissie
    Ceste chose m'estoit mussie
    Et ne l'eusse sceu parcevoir
    Mais ma dame m'en fut miroir

    Pourquoy pour mirer les mondains
    Congnoissant ma fragilité
    Comme celluy qui scet le moins
    Ay fait et escript de mes mains
    Ainsy comme je l'ay trouvé
    Ce traictié que j'ay compilé
    Et nommé le miroer de mort
    Chescun en doit avoir remort

    Pour au miroer de mort mirer
    Penser y fault en remirant
    Et sy nous fault tous amirer
    De ceulx que nous voyons mirer
    Pour la mort qui nous va minant
    Rien n'y vault don non mie nant
    Il ne luy chault pour abreger
    Non plus d'ung roy que d'ung bergier

    Comme ou mirouer si est la glace
    La ou on voit sa remembrance
    On y choisist et corps et face
    Mais de legier elle s'efface
    Car elle n'a point de souffrance
    Elle ne peut avoir grevance
    Que de legier ne soit cassee
    Nostre vie est plus toust passee

    Mirons nous dont et remirons
    Voyons ou est le premier né
    Celluy de qui nous tous venons
    Ou sont les vaillans champions
    Ceulx quilz de puis luy ont esté
    Ou est le troyen aduré
    Qui faisoit les aultres mourir
    Il ne fut né que pour pourrir

    Ou sont les princes de la terre
    Ou est alixandre d'alier
    Celluy qui tant voulut conquerre
    Ou est le bon roy d'angleterre
    Artus et son couraige fier
    Et lancelot bon chevalier
    Qui fut garde de son honneur
    Ilz sont mors com ung laboureur

    Charlemaigne roy des françoys
    Qui les espaigne reconquist
    Rolant et ogier le danoys
    Qu'ilz soustindrent le fais et poys
    Avant ce qu'a la fin les mist
    Ilz ont logis aussy petit
    Et aussy bien par dedans terre
    Que celluy qui va son pain querre

    Et le grand renommé pompee
    Qui aux romains fit tant de bien
    Qui par fureur de son espee
    En subjuga toute contree
    Que vingt et deux roys furent sien
    Apres son bien fait terrien
    Il fut tué piteusement
    Ainsy comme en ung moment

    Celluy qui les arpes passa
    Hanibal le duc de cartaige
    Doloureusement devia
    Par le venin qu'on luy donna
    A boire dont ce fut dommaige
    Sanson qui de force fist rage
    Il est com ung foible passé
    Car de pieça est trespassé

    Ou sont les princes de jadis
    Qui furent tant vaillans d'espee
    La royne semiramis
    La renommee thamaris
    Certes toute la plus doubtee
    Et la belle panthasilee
    A eu dolente deppartie
    Et dure mort a sa partie

    Et la mere du treshault roy
    Olimpias noble royne
    Elle mourut par desarroy
    La plus dolente que je voy
    Fors l'empereris agappine
    Que son filz pour veoir le signe
    Et le lieu ou il fut porté
    La fist ouvrir qui fut pité

    La bonne royne heccuba
    Femme du noble roy priam
    Laquelle vit et regarda
    Que mort tout le lien luy osta
    Qu'elle n'eust riens de demourant
    Elle choisit troye brullant
    Avant le temps de son termine
    Et puis elle devint vermine

    Ou est de helene la beaulté
    Sur toutes aultres non pareille
    Ou est l'onneur et la chierté
    De lucresse et sa chasteté
    Dequoy ung chescun s'esmerveille
    Eureux est celluy qui y veille
    Et qui congnoist qui fault fuyr
    Helas nous ne povons fuyr

    Nous ne povons fuyr helas
    Ne recouvrer le temps passé
    Celluy est bien chetif et las
    Qui ne craint le doloureux las
    De l'esperit qui fut dampné
    Et par orgueil fut enversé
    Et tous les siens du ciel lassus
    Nous devons bien penser lassus

    Quant ceulx si noblement creez
    Et en leur beaulté tant louable
    Furent pour jamais condampnez
    Et soubdainement transmuez
    Quant d'anges ilz devindrent diables
    Et par leur orgueil espoventables
    En supplice eternellement
    Et douleur sans amandement

    Gardons nous doncques du peché
    Qui est tant a dieu desplaisant
    Se nous en sommes entaché
    Faisons qu'il soit desambuché
    Voyans dont nous venons naissant
    Et que nous sommes en mourant
    Et apres que nous serons mors
    Ce nous sera humble remors

    Prenons doncques humilité
    Et laissons ce peché d'orgueil
    Pensons a nostre humanité
    Voyons bien nostre pouvreté
    Et nostre cueur en aura dueil
    Souspirons tous et pleurons d'ueil
    Contemplant nostre pouvre vie
    Saige est celluy qui pou s'y fie

    Ayons fiance au createur
    Qui pour nous la mort endura
    En telle amertume et douleur
    Que la pensant dedans son cueur
    Habondance de sang sua
    Le pouvre pecheur que fera
    Quant son dieu tant doubta la mort
    Il a mestier de son confort

    Si fault avoir celle souffrance
    Et tresamere passion
    Et l'eure de sa doleance
    En doloureuse remambrance
    Affin qu'elle soit champion
    Et piteuse compassion
    Contre sathan et son malice
    Il ne nous est rien plus propice

    Quant nous cuidons estre bien hault
    Bien subitement descheons
    Il ne nous fault guere d'assault
    Ung petit de froit ou de chault
    Nous fait avoir les tranchoisons
    Ou les musles a noz talons
    Ou tout subitement mourir
    Sans regarder n'avoir loisir

    De ceulx que tu vis en jeunesse
    En ton aage premierain
    Se tu vis jusques en vieillesse
    Tu trouveras que mort ne laisse
    Ne vieil ne jeune ne mondain
    Ung en santé mourra demain
    Tu en vois souvent et assés
    Plus de mors que de demourer

    Regarde ou sont allés noz peres
    Qui ont eu vie comme nous
    Noz parens et aussy noz freres
    Ils nous ont laissés ces miseres
    Esquelles nous sommes trestous
    Ce monde qui nous samble doulx
    Nous est amer c'est verité
    Et decepvant et toust passé

    Car c'est ung passaige de mort
    Doloureux et tantoust failly
    Tu n'as donjons chasteaulx sy fort
    Qui te puisse garder au fort
    Que tu ne soies assailly
    Tu auras bien de loing failly
    Quant ton esperit s'en yra
    Et ton corps cendre deviendra

    C'est grand folye de parer
    Ce qui sera viande aux vers
    Ce que mestz paine d'amasser
    Il te fauldra tantost laisser
    Et prandre habillemens divers
    Tu ne auras pour tes blefz vers
    Que ta dolante sepulture
    Et ta puante pourriture

    O jouvence de belle dame
    Et que dictes vous a ce point
    Cuydés vous la mort sy infame
    Qu'elle voulsist avoir ce blasme
    De vous assaillir en ce point
    Certes vous n'y avez ung point
    Plus d'avantaige q'ung porchier
    Et vous haye qui vouldra chier

    Il fault laisser voz haulx actours
    Et voz robbes a longue queue
    Et vous fault alier les tours
    Que vous aprandrés a ces cours
    Au temps que vous faictes la reue
    Vostre frescheur deviendra bleue
    Vostre regard fera horreur
    Mesmes a vostre serviteur

    A noble arroy de chevalier
    Qui est assez de t'assaillir
    Tu es oultre mesure fier
    Quant tu es dessus ton courcier
    Chescun veult devant toy fremir
    Toy qui fais les aultres cremir
    Tu demourras abhominable
    Ce monde n'est point perdurable

    Vous vous estes vestus de court
    Gentilz hommes du temps present
    Pensés que vous le ferés court
    Ne vous ne savez tour de court
    Qui y sceust mectre empeschement
    La beaulté de vostre jouvent
    Ne vous aydera pas tousjours
    Vous finerés doulent voz jours

    Damps abbé ne sera laissé
    Avec la dame de ses biens
    S'il est estuvé ne baigné
    Il sera en terre plongé
    Et ne sera son corps que fiens
    Nostre vie ne dure riens
    Que pour avoir dueil en la fin
    Dieu scet qui est bon pellerin

    Le bourgoys qui boyt du meilleur
    Et fait a tous chiere commune
    Mort ne luy fera plus d'onneur
    Com a ung pouvre laboureur
    Ou ung aultre de la commune
    Il ne luy chault ou elle plume
    Ou grand ou petit ou moyen
    Encontre elle n'y a moyen

    Fors qui bien veult mourir bien vive
    Selon dieu et sa conscience
    Et ses commandemens avive
    Congnoisse sa vie saintive
    Et preigne tout en pacience
    Il fera tant par sa science
    Qu'apres sa mort il vivra
    Envis meurt qui apris ne l'a

    Mais ce n'est pas merveille grand
    Se on craint chose sy amere
    Celluy qui fist ramuant
    Et qui luy fist de grace tant
    Le ladre a la marie frere
    Oncques de puis n'eut que misere
    Et toute douleur a penser
    Tremant ce qui devoit passer

    L'orreur de la mort fut emprainte
    Tellement au devant ses yeulx
    Qui luy donna pensee mainte
    Tant que tousjours il fut en crainte
    Combien qu'il esperoit son mieulx
    Et qu'il eust son entente aux cieulx
    Que fera doncques le pecheur
    Quant le juste en avoit si peur

    Sy ne pren moyen et reffuge
    A la tresoriere de grace
    Quelle moyenne vers le juge
    Qu'en ce tresangoissé deluge
    Lors que la voix en sera casse
    Et la vie dolante et lasse
    Il peut estre lors secouru
    Et sathan macté et vaincu

    Lequel en horrible figure
    Le demonstra en son regard
    Qui est tresamere painture
    Et douleur angoysseuse et dure
    A l'ame qui craint le despart
    Le corps travaille a l'autre part
    Tramble tressault et sans vigueur
    Par habondance de douleur

    Qui est oultre povoir nature
    Car elle habandonne lors
    Il n'a ne membre ne faicture
    Qu'il ne sente sa pourriture
    Avant que l'esperit soit hors
    Le cueur qui veult grever au corps
    Haulce et soulieve sa poyctrine
    Qui se veult joindre a son eschine

    La face estaint et appallie
    Et les yeulx lievent en la teste
    La parolle luy est faillie
    Car la langue au palays se lye
    Le poux se tressault et halecte
    La vie fuyt la mort est preste
    Il a douleur a desmesure
    En actendant sa sepulture

    Les os desjoignent a tous lez
    Il n'a nerf qu'a rompre ne tende
    Est assailly de tous coustés
    Et congnoist tous les fais passés
    Dequoy il fault que compte rende
    Et n'a le loisir qu'il s'amende
    Car l'eure est briefve et douloureuse
    Dont sa pouvre ame est cremeteuse

    Lors le veult mectre en desespoir
    L'adversaire de nostre foy
    Qui se monstre hydeux et noir
    Et mest s'entente de l'avoir
    Disant pecheur tu es a moy
    Te souviengne de ton desroy
    Et du corps que tu as perdu
    Car tu es a ta fin venu

    Tu n'as ne dame ne mignon
    A qui guere de toi chauldra
    Joyau tant soit riche ne bon
    Chasteau palais or ne donjon
    Ce qu'a toy fut autruy aura
    Et ton ame a moy sera
    Perdurable tison d'enfer
    En la presence lucifer

    Il te fault laisser tes oiseaulx
    Tes chiens tes brachetz tes levriers
    La pompe de tes beaulx chevaulx
    Quilz soubz toy faisoyent les faulz
    La rote de tes escuyers
    Le moindre de tes officiers
    A qui tu laisses de tes biens
    Ne te tenra ja que pour fiens

    Bien est changee ta fierté
    Et aussy ta gloyre mondaine
    Le temps que tu as ja passé
    Tu l'as perdu et degasté
    Dont pour jamais seras en payne
    Et chescun jour de la sepmaine
    Rage de tourment et sans fin
    Tu fus soubtil mais moy plus fin

    Ne t'atens pas aux evangilles
    Ne messe qu'on te saiche dire
    Tu n'as parens ne filz ne filles
    Ne tous ceulx qui ont de tes bibles
    Qu'ilz se puissent tenir de rire
    Ilz ne leur chault de ton martire
    Ne se tu es dampnés pour eulx
    Tu en es seul le maleureux

    Car tu t'en revais aussy nu
    Comme en ce monde tu vins
    Il t'est par trop mesadvenu
    Quant tu as si tresmal vescu
    Que tu n'es plains de tes voisins
    Et si n'auras que pour tes vins
    Que ton tombeau et ton suaire
    Et vermine pour toy deffaire

    Pourquoy fus tu dont nez de mere
    Pour si douloreusement mourir
    En doleance si amere
    Et insupportable misere
    Qu'a tous jamais te fault souffrir
    Tu dois bien trambler et fremir
    Et ton ame doit bien mauldire
    L'occasion de ton martire

    Tu fus douloureuse portee
    A la mere qui te porta
    Et ta folie desordonnee
    Et ton ame desesperee
    Mise en command qui ne fauldra
    En laquelle vivant mourra
    Et par tes puans faulx delis
    Tousjours aura de pis en pis

    Plus que nul n'en sceroit penser
    Ne que langue ne pourroit dire
    On yroit dieu desavouer
    Pere et mere maulgreyer
    Et souvent sa vie mauldire
    Et n'est phisicien ne myre
    Pour alleger telle souffrance
    Qui luy sceust donner secourance

    Et puis luy dist je suis des princes
    De l'infernalle mansion
    Il te fault laisser tes provinces
    Je t'en menray pouvres et minces
    Au lieu de tribulacion
    Ce pecheur qui sent l'esguillon
    De la mort qui le serre et point
    Il ne scet riens penser a point

    Car il est en desesperance
    Et en faulte de vraye foy
    Alors le bon ange s'avance
    Et sy le mect en souvenance
    Disant crestien recongnoy
    Ton saulveur qui morut pour toy
    Qui est prest de toy pardonner
    Se tu luy daigne demander

    Son povoir est incomparable
    Sa misericorde infinie
    Fais luy honneur et honte au diable
    Rens toy de ton peché coulpable
    Et humblement mercy luy prie
    Tu auras perdurable vie
    Qui es sa pouvre creature
    Pour la mort qui luy fut tant dure

    Il t'a cherement rachapté
    Pource il te veulx laisser
    Tu luy as grandement cousté
    Pour toy fut ouvert son cousté
    Et si se fit crucifier
    Et de clouz piez et mains percier
    Estandu douloreusement
    Et baptu trespiteusement

    Sa tendre peau fut dessiree
    Et son precieux sang espandu
    Par le grand coup de l'escorgee
    On veoit sa char destranchee
    Sur le pavé dru et menu
    Les os se monstroyent au nu
    Et en divers lieux descouvers
    Sy faisoyent vaines et nerfs

    Le chief fut couronné d'espine
    Poignant jusques a son cervel
    Sa face glorieuse et digne
    En qui est la beaulté divine
    Fut ressamblant a ung mesel
    Celluy par avant si tresbel
    Fut en cest estat rancontré
    De la vierge qui l'a porté

    Que povoit lors dire sa mere
    De sy grand amertume plaine
    Celle si dit vray dieu mon pere
    Fais que je souffre ce mistere
    Affin que j'alege sa paine
    Ha gabriel tu me dis plaine
    De grace en me nommant marie
    Las je me trouve bien marie

    O ma tresamee portee
    O createur de ton ancelle
    O fruyt de celle desolee
    Qui te transporta de judee
    Lors qu'elle estoit jeune pucelle
    Fais moy que plus je ne chancelle
    Et que je puisse soustenir
    Celle croix qui te fait faillir

    O mon enfant escoute moy
    Je dois a ta douleur partir
    Mon dieu mon seigneur et mon roy
    Fais tant par la mere de toy
    Qu'avant ta mort puisse mourir
    Car je ne te puis secourir
    Et sy te voy tant desolé
    Helas a quoy t'ay je porté

    Qui suis ta mere tres indigne
    Non souffisant de tel honneur
    O helisabeth ma cousine
    Tu me monstras l'onneur et signe
    Qu'em moy estoit mon createur
    Et je le voy en tel horreur
    Qui le tresvent mieulx que une beste
    Et luy font chose deshonneste

    O croix engin de grand torment
    Tu es chose bien inhumaine
    Quant ton createur innoscent
    Plus pur que n'est le firmament
    Tu me laisses et tu l'en maine
    O generacion humaine
    Comme ton rachast couste chier
    Lequel je ne veulx empeschier

    Et quant elle le vit en croix
    Ou il randit son esperit
    Les ellemens a une voix
    Firent si douloureux exploix
    C'est le createur qui les fit
    Pensez que la vierge souffrit
    De sa passion grand partie
    Quant vit son filz crucifié

    Et angoysseusement percee
    Avec le cousté de son filz
    Celle vierge sanctifiee
    Celle mere tant esplouree
    Souffrit trop plus que je ne dis
    Par le peché premier commis
    Du pere de l'umain lignaige
    Qui ne le scet il n'est pas saige

    Metz au secret de ta memoyre
    Et au clou de ton souvenir
    Ceste pitable histoire
    Et celle angoysse si notoire
    Ou fut ton dieu jusques a mourir
    Et le tresdouloreux souffrir
    De sa tendre et piteuse mere
    Ta paine n'est pas si amere

    Laquelle tu as desservie
    Et il en estoit innocens
    Ce fut pour te saulver la vie
    Toy qui n'as heure ne demye
    Que tu ne peches en tes sens
    Se tu n'as ses commandemens
    De pres gardé a ton povoir
    Crye mercy par ton devoir

    Et en grande contriction
    Recongnoys que tu es pecheur
    Requiers luy que sa passion
    Te soit escu et champion
    Si vray qu'il est ton rachapteur
    Ne te boute en folle erreur
    Croy qu'il est pillier et masse
    Dont sourt habondance de grace

    Le monde ne scauroit comprandre
    Que c'est de sa misericorde
    Puis que ce vient a compte randre
    Il te fault a mourir aprandre
    Advise bien et sy recorde
    Qu'il n'est pecheur qui ne s'accorde
    Vers luy si luy requiert pardon
    Exemple par le bon larron

    Par la tressainte magdelaine
    Par aultres tant que sans nombrer
    Tu ne dois avoir poux n'alaine
    Vertu de nerf povoir de vaine
    Qu'il ne faille tout eslever
    Envers le ciel et le aurer
    Affin que jhesus te regarde
    Et te baille sa saulve garde

    Il te donra son paradis
    Et sera le dyable vaincu
    Tu feras paour aux ennemys
    Qu'ilz se trouveront esbais
    Car tu auras sur eulx vertu
    Puis que tu seras dont esleu
    Tu auras choys de son souhait
    Et de ton desir le parfait

    En la veue de ton saulveur
    En quoy se delectent les sains
    La presence du createur
    Leur donne souffisance au cueur
    Dont ilz en loent a jointes mains
    Et si sont de joye si plains
    Que les anges en leur salus
    Chantent Te deum laudamus

    Ilz ont gloire sans terminer
    Et lyesse parassouvie
    Ilz ne font si non dieu louer
    Car ce qu'ilz vueullent demander
    Ung chescun jour leur multiplie
    Et voyent la vierge marie
    Empres de son filz coronnee
    Apres luy la plus honnoree

    Souvent dient en leurs accors
    Ave celorum regina
    Benoit soit le ventre et le corps
    Se dient tous en leurs recors
    Ou la deité s'aumbra
    O ave gracia plena
    Royne de beatitude
    Fort refroit ton beatitude

    Il n'est ciel ne terre ne mer
    Ne clercs tant lectrez en estudes
    Quilz sceussent demy comparer
    Ne qui souffisent pour nombrer
    Le moins de ses beatitudes
    Car elles sont en multitudes
    Obscures a humanité
    Comme chose de deité

    Lesquelles te sont invisibles
    Par la fragilité du corps
    Il n'est pas histoires ne bibles
    Qu'elle te soyent compatibles
    Jusques l'esperit soit dehors
    Prie dieu qu'a l'eure de lors
    Il te donne sa gratitude
    Et de sa gloire plenitude

    L'eure est briefve de ton trespas
    Il t'en fault faire ton prouffit
    Le pecheur qui se voit au bas
    Comblé de si douloureux las
    Ouyt ce que l'ange luy dit
    Ne peut sonner mot tant petit
    Lors le dyable dit qui est sien
    L'ange si dit qui n'y a rien

    O miserable creature
    Quant vient a ceste extremité
    Et en ceste amere pointure
    Ou est la force tant soit dure
    Ne sens qui ne soit oublié
    Nostre oeil devroit estre moillé
    Et devrions trambler de frisons
    Touteffois que nous y pensons

    A grand paine se sauvera
    Le plus juste qui soit parfait
    Dont le pecheur et que fera
    Las quant ce trouble jour viendra
    Qu'on jugera tout au parfait
    Mieulx luy vaulsist non estre fait
    Qu'estre en telle dampnacion
    Ou est justice sans pardon

    A toy dont creature humaine
    A toy est l'eure de trembler
    A toy qui quiers joye mondaine
    A toy qui le lairas en paine
    A toy qui ne fais que passer
    A toy qui en dois souspirer
    A toy je dis que tu n'es riens
    Toy et ta vie fors que fiens

    Bien sera ta chancon muee
    Bien tost ton corps deviendra cendre
    Bien toust sera ta vie passee
    Bien tost ton ame separee
    Bien tost te fauldra compte randre
    Bien tost mourras comme le moindre
    Bien tost seras en pourriture
    Bien tost t'abandonra nature

    Combien que tu soies gentil
    Combien que tu soyes humain
    Combien que tu ne crains peril
    Combien que tu ne doutes exil
    Combien que tu soyes mondain
    Combien qu'on ne crainde ta main
    Combien d'onneur que l'en te face
    Comment le vent tantost se passe

    Doubte et cremeur tu dois avoir
    Doubte de jhesus courroucier
    Doubte de tant de bien vouloir
    Dont tu ne puisses decepvoir
    Doubte qu'i te fault trespasser
    Doubte qu'i te fault tout laisser
    Doubte le jour du jugement
    Doubte que tu ne sces comment

    En dieu soit ta ferme esperance
    En ce faulx monde pou d'arrest
    En vanité et en bobance
    En pompe ne oultrecuidance
    En orgueil qui a dieu desplait
    En luxure qui tout deffait
    En envie paresse et yre
    En avarice n'en glotonnie

    Fors seulle sactifacion
    Force d'obeyr en constance
    Force contre temptacion
    Force de requerre pardon
    Force et vertueuse actrempance
    Force contre son ygnorance
    Force quant on se trouve bas
    Force de congnoistre son cas

    Grande pitié t'en adviendra
    Grand paine pourra mieulx souffrir
    Grand pouvreté congnoistra
    Grande soufferte portera
    Grande douleur jusques au mourir
    Grande pacience et desir
    Grande crainte et cremeur de dieu
    Grand doubte ou sera son lieu

    Vivons en dieu et en biens faitz
    Vivons errans le droit chemin
    Vivons en doubtans nostre fais
    Vivons pour regner a jamais
    Vivons ainsy que un pellerin
    Vivons pour partir au matin
    Vivons pour tantoust deslogier
    Vivons ou nous devons logier

    Mirons nous au grand jugement
    Mirons nous en la passion
    Mirons enfer en dampnement
    Mirons la mort et son tourment
    Mirons nostre inclinacion
    Mirons le monde et sa façon
    Mirons nostre fragilité
    Mirons nous pour estre saulvés

    Prions dieu qu'i nous pardonne
    Prions qu'i nous donne sa grace
    Prions qu'i ne nous habandonne
    Prions que sa gloire nous donne
    Prions que nous voyons sa face
    Prions que noz pechés efface
    Prions qu'i nous vueille garder
    Et noz deffaultes pardonner

Amen

    Cy finist le mirouer de mort
    A glace obscure & tenebreuse
    La ou on voit chose doubteuse
    Et matiere de desconfort



NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

La transcription reproduit l'ouvrage coté Res-Ye-171 à la Bibliothèque
nationale de France, présumé imprimé à Lyon par Martin Husz, 1481-1482.
L'orthographe est conforme à l'original. On a néanmoins, selon l'usage,
résolu les signes d'abréviation conventionnels (de type cõme > comme),
distingué i/j et u/v, et introduit accents, apostrophes et cédilles.

On a restitué l'ordre des strophes, en déplaçant deux passages présents
dans le désordre dans l'original (indépendamment des sauts de page du
texte imprimé, ce qui ne peut résulter d'une erreur lors de la reliure
ou la numérisation, et laisse supposer une interversion de feuillets de
la copie ayant servi à la composition):

  les quatre strophes allant de "Laquelle tu as desservie" à "Et te
  baille sa saulve garde" étaient situées entre les vers "Se tu luy
  daigne demander" et "Son povoir est incomparable";

  les huit strophes allant de "Il te donra son paradis" à "Touteffois
  que nous y pensons" étaient situées entre les vers "Et luy font chose
  deshonneste" et "O croix engin de grand torment".

On a également effectué les corrections suivantes:

  Hambal > Hanibal (Hanibal le duc de cartaige)
  supplie > supplice (En supplice eternellement)
  ce sust > sceust (Qui y sceust mectre empeschement)
  torp > trop (Il t'est par trop mesadvenu)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le miroir de mort" ***

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