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Title: Dernières Années de la Cour de Lunéville - Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Author: Maugras, Gaston
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Dernières Années de la Cour de Lunéville - Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.

Quelques références relatives à la Bibliothèque Nationale, ou aux
Archives Nationales, en exposant dans l'original, ont été mis en
accolade dans cette version électronique.



    DERNIÈRES ANNÉES
    DE LA
    COUR DE LUNÉVILLE



DU MÊME AUTEUR


  =Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime,
    leurs amis  et leur temps._ 8e édition. Un volume in-8º
    avec des gravures hors texte et un portrait en
    héliogravure                                              7 fr. 50

  =La Disgrâce du duc et de la duchesse de Choiseul.= _La
     vie à Chanteloup, le retour à Paris, la mort._ 5e
     édition. Un volume in-8º avec gravures et portrait       7 fr. 50

  =Le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis XV.= 10e
     édition. Un vol. in-8º avec un portrait
     (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)      7 fr. 50

  =Le Duc de Lauzun et la cour de Marie-Antoinette.= 7e
    édition. Un vol. in-8º                                    7 fr. 50
    (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)

  =Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un
    vol. in-16 avec deux portraits                            3 fr. 50

  =L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et
    le Duc de Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait      1 fr. 50

  =La Cour de Lunéville au dix-huitième siècle.= 11e
    édition. Un volume in-8º avec une héliogravure            7 fr. 50

  =Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.)                1 vol.

  =Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.)                 1 vol.

  =Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.)                        1 vol.

  =La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.)                          1 vol.

  =Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.)      1 vol.

  =L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec
    Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française._         2 vol.

  =La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec
    Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française._         1 vol.

  =Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration
    avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française._    1 vol.

  =La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En
    collaboration avec Lucien Perey.)                           1 vol.


_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:

    =La Marquise de Boufflers.=


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--8734.

[Illustration: Frontispiece]



    DERNIÈRES ANNÉES
    DE LA
    COUR DE LUNÉVILLE

    Mme DE BOUFFLERS
    SES ENFANTS ET SES AMIS

    PAR
    GASTON MAUGRAS

    Huitième édition

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE PLON
    PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
    8, RUE GARANCIÈRE--6e

    1906



Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.


Published 6 June 1906.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.



AVERTISSEMENT


Ce volume a d'abord paru en librairie sous le titre de _Dernières
années du roi Stanislas_. Ce titre a éveillé les susceptibilités,
d'ailleurs légitimes, d'un historien de Nancy, M. Pierre Boyé, qui a
publié _les Derniers moments du roi Stanislas_ et qui depuis de
longues années consacre ses recherches à l'histoire complète et
définitive du roi de Pologne. Comme nous ne voulons à aucun degré nous
donner même l'apparence d'un procédé peu amical vis-à-vis d'un
confrère, que Stanislas n'est nullement, en somme, le héros de notre
récit, et que nous ne nous occupons de lui que très accessoirement,
nous avons adopté un nouveau titre, beaucoup mieux approprié à l'objet
de notre travail.

Nous n'avons eu en effet d'autre ambition que de suivre Mme de
Boufflers à la cour de Lunéville de 1750 à 1766 et de faire revivre
cette spirituelle figure au milieu de son cortège de parents et
d'amis. C'est tout spécialement ce petit groupe de physionomies
curieuses et caractéristiques que nous nous sommes efforcé de
reconstituer en les plaçant dans le cadre où elles ont vécu.

       *       *       *       *       *

Comme nous le disions déjà en tête de notre premier volume sur _la
Cour de Lunéville_, nous avons évité autant que possible au cours de
notre récit les renvois et les notes; notre travail en effet n'est pas
un travail d'érudition; nous n'avons pas voulu fatiguer le lecteur ni
nous donner, par l'étalage d'un imposant appareil, l'apparence de
prétentions déplacées. Mais nos lecteurs trouveront ci-dessous la
liste des principaux ouvrages auxquels nous avons eu le plus
fréquemment recours.

Avant tout, nous tenons à rendre hommage aux savants travaux de M.
Pierre Boyé, qui nous ont été très précieux. En voici la liste:

   _La Cour de Lunéville en 1748 et 1749, ou Voltaire chez le roi
     Stanislas._ Nancy, 1891.
   _Le Budget de la province de Lorraine et Barrois sous le règne
     nominal de Stanislas (1733-1766)._ Nancy, 1896.
   _Les Derniers moments du roi Stanislas._ Nancy, 1898.
   _Un Roi de Pologne et la couronne ducale de Lorraine. Stanislas
     Leszczynski et le Troisième traité de Vienne._ Paris,
     Berger-Levrault et C­ie, 1898. (_Couronné par l'Académie
     française._)
   _Les Travaux publics et le régime des corvées en Lorraine au
     dix-huitième siècle._ Paris, Berger-Levrault et Cie, 1900.
   _La Lorraine commerçante sous le règne nominal de Stanislas
     (1737-1766)._ Nancy, Sidot frères, 1899.
   _La Lorraine industrielle sous le règne nominal de Stanislas
     (1736-1766)._ Nancy, Sidot frères, 1900.
   _Lettres inédites du roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar, à
     Marie Leszczynska (1754-1766)._ Paris, Berger-Levrault et Cie,
     1901.
   _Les Salines et le sel en Lorraine au dix-huitième siècle._
     Paris, Berger-Levrault et Cie, 1904.
   _Éloge historique du chevalier de Solignac, premier secrétaire
     perpétuel de l'Académie de Stanislas (1684-1773)._ Nancy,
     Berger-Levrault et Cie, 1905[1].

  [1] M. Boyé a encore publié récemment _la Querelle des vingtièmes
  en Lorraine. L'exil et le retour de M. de Châteaufort_. Nancy,
  1906. Mais nous n'avons pas eu connaissance de ce travail.

Après les ouvrages de M. Boyé nous citerons également avec gratitude:

   _Relation des derniers moments et des funérailles de Stanislas_,
   par M. Louis LALLEMENT (1855).
   _Le Trictrac de Stanislas_, par le même (1862).
   _Le Château de Lunéville_, par M. JOLY (1859).
   _Mesdames à Plombières_, par M. BARTHÉLEMY (1868).
   _Le tour du Bain à Plombières_, par M. DUHAMEL (1870).
   _Palissot et les philosophes_, par M. MEAUME (1863).
   _La dernière maladie de Stanislas_, par M. SAUCEROTTE (1864),
     etc.
   _La Mère du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME (1885).

Toutes ces intéressantes études nous ont surtout servi pour les
chapitres III, VIII, IX, XVI, XXI, XXV et XXVI du présent volume.

_Journal de la Société d'archéologie lorraine_

   1853.--Lettre de la reine Marie Leczinska au président Hénault,
   par M. Gabriel DE VIGAN.
   _Relation de la mort de Stanislas_, par M. Louis LALLEMENT.
   1860.--_Départ de la famille ducale_, par M. Louis LALLEMENT.
   1861.--Notes sur Héré et Lamour, par M. Louis LALLEMENT.
   _Le Château d'Einville_, par M. A. JOLY.
   1863.--_Les Hôtelleries du vieux Nancy_, par M. MOUGENOT.
   1866.--_Lamour_, par M. MEAUME.
   1867.--Vers à Stanislas.
   1871.--_Saint-Lambert au Père-Lachaise._
   1874.--_Les chanoinesses de Poussay._

_Précis des travaux de la Société royale des sciences._

   1833.--_Saint-Lambert_, par M. GUERRIER DE DUMAST.

_Mémoires de la Société royale des sciences._

   1837.--Notice sur Devaux, par GUIBAL.

_Mémoires de l'Académie de Stanislas._

   1866.--_Opuscules inédits de Stanislas_, par M. Louis LACROIX.
   1874.--_Étude sur Saint-Lambert_, par M. PIERROT.
   1881.--_Mme de Graffigny_, par M. DE GUERLE.
   1885.--_Le Chevalier de Boufflers_, par M. DRUON.

_Bulletin de la Société d'archéologie lorraine._

   1852.--_Le Château de la Malgrange_, par M. Louis LALLEMENT.

_Mémoires de la Société d'archéologie lorraine._

   1864.--_Cyfflé, sculpteur du roi de Pologne_, par M. Alexandre
   JOLY.
   1875.--_L'Office du roi de Pologne_, par M. RENAUD.

Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu également recours sont:

   _Voyage de Mesdames en Lorraine._ (Bibl. Nat. L{b} 38 (Réserve),
     879.)
   _Voyage de Mesdames à Plombières (1761)._ (L{b} 38, 878).
   _Voyage de Mesdames de France en Lorraine en 1762._ (L{b} 38,
     886.)
   _Mémoires de Mme du Hausset._
   _Mémoires du prince de Beauvau._
   Président DE BROSSES, _Lettres sur l'Italie_.
   Dictionnaire de JAL.
   MICHEL, _Biographie lorraine_.
   SOLIGNAC, _Éloge historique de Stanislas_.
   TRESSAN, _Portrait historique de Stanislas_.
   AUBERT (Antoine), _Vie de Stanislas_.
   _Les caveaux de N.-D. de Bonsecours_, 1869.
   _La Cour du roi Stanislas et la Lorraine en 1748_, par
     D'ALEMBERT, in-12, 1867.
   _Du reproche de vandalisme adressé de nos jours à Stanislas_, par
     Louis LALLEMENT, in-8º, 1850.
   _Pèlerinages en Lorraine_, par la comtesse DE COLLMAR. Nancy,
     1845.
   _Esquisse d'un voyage de Nancy à Bourbonne._ Nancy, 1846.
   _Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par le comte
     D'HAUSSONVILLE, 4 vol. Michel Lévy, 1860.
   _Voltaire et la Société au dix-huitième siècle_, par
     DESNOIRETERRES, 8 vol. Paris, Didier, 1871.
   _Mémoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Béthune et Plon,
     1838.
   VOLTAIRE ET MADAME DU CHÂTELET, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris,
     1820.
   _OEuvres complètes de Voltaire._ Edition Garnier.
   _Lettres de Madame du Châtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier,
     1878.
   _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte
     DE LUDRES. Paris, Champion, 1894.
   _Souvenirs de la maréchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris,
     Techener, 1872.
   _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES.
     Paris, Lahure, 1855.
   _Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de
     Boufflers._ Paris, Plon, 1855.
   _Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy,
     1774.
   _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_, par le marquis Pierre DE
     SÉGUR. Paris, Calmann Lévy, 1896.
   _Le Château de Lunéville_, par A. JOLY. Paris, 1859.
   _Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_,
     par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lévy, 1877.
   _La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901.
   _Mémoires du duc de Richelieu._
   _Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU.
   _Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, DE COLLÉ, de D'ARGENSON.
   _Mémoires de Bachaumont._
   _Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE.
   _OEuvres complètes_ de SAINT-LAMBERT;
              --       de BOUFFLERS;
              --       de PALISSOT;
              --       de TRESSAN;
              --       de MONCRIF;
              --       de MARMONTEL;
              --       de VOISENON;
              --       de CHAMFORT, etc., etc.



DERNIÈRES ANNÉES DE LA COUR DE LUNÉVILLE



CHAPITRE PREMIER

1750

  La Cour de Lunéville en 1750.--Le carnaval.--Fête à la
    _Mission_.--La société de Mme de Boufflers.--Le comte de
    Bercheny et sa famille.


Après les événements tragiques survenus à Lunéville dans les derniers
jours de l'année 1749, la cour resta morne et désemparée et pendant
quelque temps sous une impression de tristesse que rien ne pouvait
dissiper[2]. Tous les esprits étaient hantés de pénibles souvenirs et
le Roi plus que tout autre se montrait inconsolable. La mort de Mme du
Châtelet et le départ de Voltaire le privaient de ses plaisirs les
plus vifs, du charme qu'il trouvait dans un commerce journalier avec
des esprits supérieurs, éminemment aimables et distingués.

  [2] Voir _la Cour de Lunéville au XVIIIe siècle_, par G.
  MAUGRAS.--Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1904. 11e édition.

Dans son chagrin profond Stanislas s'isolait et fuyait ses courtisans
les plus chers; il ne voulait plus d'autre société que son chien
Griffon, son singe, et le cher Bébé dont les facéties de mauvais goût
avaient seules encore le don de le distraire.

C'est alors qu'on composa ce distique railleur:

    Voilà les trois jouets d'un Roi cher au Lorrain,
    Griffon, son chien, son singe, avec Bébé, son nain.

Mais un monarque n'est pas fait pour s'éterniser dans la douleur, il
fallait réagir.

Tout le monde donc à la Cour se met en frais pour occuper Stanislas et
le détourner de ses pensées amères; Mme de Boufflers plus que tout
autre cherche à l'amuser et, bien qu'elle soit elle-même assombrie par
la perte d'une amie très chère, elle fait violence à ses sentiments
intimes.

Bientôt la vie reprend son cours et dans le désir de lutter contre des
tristesses trop légitimes, on se laisse presque emporter au delà du
but; il semble qu'une véritable rage de plaisirs se soit emparée à
cette époque de la cour de Lorraine.

A Lunéville, à Nancy, à Commercy, à la Malgrange, partout où réside le
roi, on n'entend parler que de fêtes et de réjouissances de toutes
sortes. Le carnaval de 1750 est particulièrement brillant.

Stanislas s'est installé à Nancy, à l'Intendance, et il s'est fait
accompagner de sa musique; tous les jours, il y a concert, assemblée,
redoute, comédie, etc. On a construit une nouvelle salle de spectacle,
et c'est la troupe de Nancy qui en a la primeur. On joue la _Servante
justifiée_ et _Cénie_, la pièce nouvelle que Mme de Graffigny vient de
faire représenter à Paris avec un succès étourdissant. Bébé danse deux
fois sur le théâtre, et il est couvert d'applaudissements.

Lunéville n'est pas moins bien partagée. Stanislas y fait venir les
comédiens italiens appelés bouffons; le 18 mai ils donnent devant le
Roi _le Joueur_ et la _Serva padrona_. Les deux principaux interprètes
sont Manelli et la demoiselle Tonnelli; leurs mérites réciproques
soulèvent des discussions sans nombre.

Les soupers, les bals masqués, les représentations dramatiques se
succèdent sans interruption; on n'a pas un instant de repos. Toute
l'ancienne «troupe de qualité» qui, sous la direction de Voltaire, a
si bien interprété autrefois les pièces du répertoire, est de nouveau
mise en réquisition; cette fois c'est Mme de Boufflers elle-même qui
paie de sa personne et se transforme en impresario; non seulement elle
dirige les répétitions avec un zèle que rien ne peut lasser, mais elle
monte sur les planches et charme tout l'auditoire par la finesse de
son jeu. Sous sa direction on joue _les Femmes savantes_, _Nanine_,
_la Femme qui a raison_, _le Double Veuvage_, etc., etc. On peut se
croire revenu aux plus beaux jours de l'année 1749.

L'arrivée à Lunéville de quelques animaux étranges et presque inconnus
dans la région vient encore occuper la cour. Chaque jour le Roi et ses
courtisans vont visiter une ménagerie installée sur une des places de
la ville et s'extasier devant un chameau, un dromadaire, un lion qu'un
industriel promène de ville en ville. Mais l'animal qui soulève la
plus vive curiosité est «un rhinocéros femelle», âgé de dix mois, qui
à tous semble presque fabuleux. On ne se lasse pas de l'admirer.

Il ne faut pas cependant que la marquise se croie seule le droit de
distraire le monarque; le Père de Menoux revendique sa part dans ce
rôle flatteur et il ne déploie pas moins de zèle que la favorite.

De tous temps, du reste, l'habile jésuite et ses confrères de Nancy
ont saisi toutes les occasions de faire leur cour au prince, et lors
de ses séjours à la Malgrange, ils se sont toujours efforcés de
l'attirer à la _Mission_ et de le charmer par des représentations
dramatiques, des chants, des repas somptueux, voire même des
illuminations et des feux d'artifice.

En 1750, le Père de Menoux décide d'ériger dans la salle basse du
couvent un buste en marbre de son pénitent et bienfaiteur.
Naturellement l'inauguration de ce buste sert de prétexte à une grande
fête. Non seulement Stanislas daigne l'honorer de sa présence, mais il
pousse la condescendance jusqu'à présider la table des Révérends
Pères.

L'occasion était belle pour accabler le monarque de compliments
hyperboliques et l'on n'y manqua pas.

Avant le dîner, le Père Leslie récite une ode de sa composition où il
rappelle «habilement» tous les bienfaits que la Lorraine doit au roi
de Pologne. La pièce est pitoyable et d'une longueur démesurée, mais
il serait cependant dommage de n'en pas citer quelques strophes, quand
ce ne serait que pour montrer jusqu'à quel degré peut aller la
flagornerie humaine.

    Ainsi Rome, en Héros féconde,
    Dans ses Temples, sur ses Autels,
    Jadis pour l'exemple du monde
    Consacrait leurs traits immortels.
    Des Grands Hommes, des vrais Monarques,
    Ces monuments vainqueurs des Parques
    Rappeloient les noms, les vertus.
    A ces héroïques modèles
    L'univers dut les Marc-Aurèles,
    Les Antonins et les Titus.

    Telle, d'un Héros sage et juste,
    De siècle en siècle la bonté,
    Revivant dans ce marbre auguste,
    Instruira la postérité.
    Là les Grands apprendront à l'être,
    Les Peuples à les reconnoître,
    A les juger par leurs bienfaits,
    A n'apprécier leur mérite,
    Ni par leur rang, ni par leur suite,
    Mais par les heureux qu'ils ont faits.

    Marbre chéri, durable Image
    D'un Prince mieux peint dans nos cœurs,
    Avec son Portrait, d'âge en âge,
    Transmets ses sentimens, ses mœurs,
    Ses vertus, son esprit sublime,
    Son cœur vrai, tendre, magnanime,
    Son air, ses grâces, sa bonté.
    Que leur alliance adorable
    Offre l'homme le plus aimable
    Dans le Roi le plus respecté!

    Qu'il vive, Grand Dieu, pour ta gloire,
    Ce Roi donné pour ton amour,
    Qu'il vive autant que la mémoire
    De ses bienfaits en ce séjour!
    Conserve pour nous, pour toi-même,
    A l'État un Maître qui l'aime,
    Aux Autels l'appui de la Foi,
    Aux malheureux un tendre père,
    Aux Beaux-Arts un dieu tutélaire,
    A tous ses sujets un bon Roi!

    LESLIE, J.

Quand les applaudissements que méritait un si remarquable morceau se
furent un peu calmés, le buste du Roi fut couronné de lauriers par le
Père de Menoux lui-même et orné de rubans de diverses couleurs. Au
dessert, le Révérend débita un dialogue de circonstance dont les
principaux traits se rapportaient à la statue; puis on récita des
compliments, des vers, des stances; enfin un Jésuite doué d'une belle
voix chanta une petite chanson paysanne où, sous une forme familière,
l'on rappelait tous les bienfaits du Roi; le refrain était repris en
chœur par toute l'assistance.

Pendant que les excellents Pères chantaient ses louanges à tue-tête,
Stanislas se pâmait d'aise et il ne cessait de s'extasier sur le bon
goût de ses hôtes et leur esprit d'à-propos.

Des illuminations et un brillant feu d'artifice terminèrent dignement
cette belle fête. Le Roi se retira ravi.

Avant de continuer notre récit et pour la clarté des événements qui
vont suivre, il nous paraît utile de tracer une légère esquisse de la
Cour en 1750. Rappelons rapidement quels en sont les principaux
personnages, ceux qui gravitent autour du Roi et de la favorite; nous
dirons aussi quelques mots des nouveaux venus, de ceux que les hasards
des circonstances vont appeler à y jouer un rôle.

Les familiers du château sont toujours les mêmes et nous les
connaissons tous: le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de
Talmont, la comtesse de Lutzelbourg, M. et Mme de la Galaizière, le
comte de Croix, le chevalier de Listenay, M. de Lucé, le marquis du
Châtelet, son fils M. de Lomont, Solignac, le Père de Menoux, M. et
Mme Héré, M. et Mme Alliot, Durival, etc. Mais c'est toujours la
famille de Beauvau qui tient le premier rang; Mme de Boufflers règne
plus que jamais sur le cœur du vieux Roi et le retour de ses parents
en Lorraine n'a fait qu'accroître son crédit[3]. Depuis que le prince
et la princesse de Craon sont installés dans leur royale résidence
d'Haroué, il n'y a sorte de politesses, d'avances que le Roi ne leur
fasse. Il va les voir, il les attire à Lunéville, il paraît trouver
dans leur société un charme infini[4]. M. et Mme de Craon n'ignorent
nullement le rôle que remplit leur fille auprès de Stanislas, mais ils
ne paraissent s'en soucier en aucune façon; ils viennent sans cesse à
la Cour, et s'y montrent aussi parfaitement à leur aise qu'il est
possible; ils jouissent sans scrupule, et pour eux et pour les leurs,
du crédit de Mme de Boufflers. Ainsi sont les mœurs du temps.

  [3] Comme nous l'avons vu dans notre précédent volume, le prince
  et la princesse de Craon étaient revenus en Lorraine en 1749,
  abandonnant leur vice-royauté de Toscane, pour prendre enfin un
  repos bien gagné.

  Bien que les Lorrains fussent détestés en Toscane, M. et Mme de
  Craon avaient su, par leurs qualités personnelles, s'y créer une
  haute situation. Ils y tenaient un grand état de maison; la
  princesse recevait beaucoup, et malgré son âge, elle était encore
  si belle que le président des Brosses pouvait écrire: «Quoiqu'elle
  soit grand'mère d'ancienne date, en vérité, je crois qu'en cas de
  besoin, je ferais bien encore avec elle le petit duc de Lorraine.»

  Si les Toscans n'aimaient pas les Lorrains, ils détestaient encore
  plus les Espagnols. «Un homme de beaucoup d'esprit, raconte encore
  de Brosses, me disait l'autre jour qu'il préférait les Lorrains
  aux Espagnols, parce que, dit-il, les premiers m'ôteront bien
  jusqu'à ma chemise, mais ils me laisseront ma peau (c'est à-dire
  ma liberté de penser), que m'arracheront les seconds, en ne me
  laissant pas le reste.»

  [4] Comme bien des grands seigneurs de son époque, le prince de
  Craon était un lettré et ses souvenirs classiques lui revenaient
  avec à-propos. Se promenant un jour avec Stanislas au bois de
  Haye, il s'étonna des travaux immenses qu'on y exécutait pour
  combler les deux fonds, et il cita aussitôt au Roi ce passage
  d'Horace:

    Valet ima summis mutare.

    (Liv. 1, Od. 28.)

  Stanislas charmé s'écria qu'il fallait élever une colonne sur le
  chemin et y graver ce passage.

La marquise n'a pas seulement auprès d'elle son père et sa mère; son
frère, le prince de Beauvau, habite presque constamment la Lorraine
depuis que ses parents y sont revenus; ils ne fait plus à Versailles
que les séjours strictement obligatoires. Les sœurs de Mme de
Boufflers, la maréchale de Mirepoix, la princesse de Chimay, la belle
comtesse de Bassompierre, ses nièces de Cambis et de Chimay, sont
également presque toujours à Lunéville ou à Haroué, tant et si bien
que la famille de la favorite finit par former la société presque
exclusive du Roi. Mme de Bassompierre, en particulier, ne quitte
jamais sa sœur et elle jouit également de la plus grande faveur. Bien
que d'une santé délicate qui l'oblige à de grands ménagements, elle
supporte ses souffrances avec beaucoup de douceur et une grande
égalité d'humeur.

Stanislas ne cesse de donner à tous les membres de cette heureuse
famille des marques de sa bienveillance. En 1751, M. de Craon ayant eu
des besoins d'argent, le Roi lui acheta son hôtel de Nancy pour 70,000
livres; tel était du moins le prix porté sur le contrat; mais le
prince reçut de la main à la main une somme supplémentaire de 60,000
livres.

Contrairement aux usages de l'époque, la marquise n'a pas consenti à
se séparer de ses enfants; elle les a gardés près d'elle et elle se
montre excellente mère, très tendre, très attentive. Bien qu'encore
fort jeunes, ils commencent à se montrer à la Cour et on les voit peu
à peu figurer dans toutes les réunions intimes. Stanislas, avec sa
bonté ordinaire, leur fait grand accueil et les comble de cadeaux. La
gaîté et la gentillesse de la «divine mignonne», surnom flatteur que
les courtisans ont décerné à Mlle de Boufflers, sont particulièrement
appréciées.

Si le crédit de la favorite n'a pas diminué, celui de son ancien
ennemi, le Père de Menoux, n'a pas subi non plus d'altération, et il
brille toujours du même éclat.

Cependant la situation réciproque des deux adversaires a subi des
modifications profondes. Après bien des péripéties, bien des luttes
épiques, le jésuite et la maîtresse, se voyant impuissants à s'évincer
l'un l'autre, ont fini par où ils auraient dû commencer, par vivre à
peu près d'accord, chacun se bornant à sa spécialité et restant
jalousement cantonné sur son terrain. Le jésuite, satisfait de
conserver son influence, ne cherche plus à en abuser et il ne prétend
plus à l'omnipotence; il ferme les yeux sur Mme de Boufflers, la
laissant en paisible jouissance d'une situation acquise. La marquise,
de son côté, toujours fine et habile, évite avec soin des querelles
qui pourraient lui coûter cher. A mesure que Stanislas vieillit, en
effet, il montre un détachement de plus en plus marqué pour les biens
terrestres; par contre il paraît s'attacher davantage aux récompenses
futures. Le rôle du confesseur est donc devenu plus facile à mesure
que celui de la maîtresse devient plus délicat.

La vie de la Cour n'a pas changé; dans la journée on chasse, on se
promène, on sort à cheval ou en carrosse, on consacre des heures
entières au trictrac, à la comète; la marquise peint ou joue de la
harpe devant le Roi; on assiste à des concerts, à des représentations
dramatiques. Le soir on se réunit, comme par le passé, chez la
favorite, on fait de la musique, des lectures attrayantes, on rime à
tort et à travers, on se livre aux douceurs de la conversation, et les
heures s'envolent. A dix heures, le Roi, immuable dans ses habitudes,
se retire dans ses appartements.

Stanislas continue à avoir une grande représentation et les deux
millions qu'il reçoit de la France y suffisent à peine. Chaque mois M.
de la Galaizière fait payer au trésorier du Roi, M. Alliot, 166,666
livres.

La dépense mensuelle, y compris les gardes du corps, les cadets, les
suisses, les appointements de toute la maison, la bouche, l'écurie, la
musique, la vénerie, les bâtiments, les aumônes, les pensions, en un
mot toutes les dépenses ordinaires, s'élève à 140,000 livres.

Depuis la mort de la Reine, la bouche a considérablement augmenté. La
table, qui n'était autrefois que de seize couverts, est maintenant de
vingt-cinq. Aussi la dépense monte-t-elle, non compris le vin et le
gibier, à plus de 30,000 livres par mois.

Si Mme de Boufflers n'a presque pas changé au physique, elle n'a pas
davantage changé au moral; son cœur est toujours aussi jeune, il
éprouve le même besoin d'aimer, et moins que jamais il peut
s'accommoder de la solitude. Le vicomte d'Adhémar, après tant
d'autres, a été oublié. La marquise s'est prise d'une belle passion
pour le comte de Croix, un des plus brillants seigneurs de la Cour,
aimable, spirituel et du meilleur ton; «il est aussi connu par la
noblesse de son caractère que par les grâces qui accompagnent ses
actions»; pour le moment, c'est lui qui est l'heureux élu. Il semble
même que son règne ait été moins éphémère que celui de ses
prédécesseurs.

Mais l'amour dans le cœur de l'aimable femme ne fait pas de tort à
l'amitié; elle est restée fidèle à ses vieux amis: Panpan et l'abbé
Porquet font plus que jamais partie de son petit cercle intime; pas de
jour où elle ne passe avec eux de longues heures.

Quant à Saint-Lambert, il a fait comme Voltaire; après la mort de Mme
du Châtelet, il a fui Lunéville et il n'y revient plus qu'à d'assez
rares intervalles. C'est à Nancy qu'il a établi sa résidence; mais
comme il est plein de confiance en lui et que la Lorraine lui paraît
un champ bien restreint pour ses mérites, il se rend fréquemment à
Paris, où ses tristes aventures lui ont attiré plus de réputation que
ses meilleurs poèmes. Il est accueilli d'abord avec curiosité, puis
bientôt recherché par toute la société. Nous l'y retrouverons dans
quelques années.

La marquise n'a pas renoncé à ses goûts littéraires, elle «taquine
toujours la muse» et, comme autrefois, elle compose en se jouant, dans
ses heures de loisir, des chansons qui ne manquent pas de mérite. Mais
combien différentes des productions de sa jeunesse! Il semble qu'elle
soit déjà arrivée à l'heure du désenchantement, et que, l'âge aidant,
elle commence à mieux comprendre la vanité des choses de ce monde. La
mort de sa meilleure amie a été pour elle un grand enseignement, elle
en a gardé au cœur une tristesse qu'elle ne peut surmonter. Malgré
elle, elle revoit sans cesse ces heures lugubres du mois de septembre
1749. Tout ce qui coule de sa plume subit maintenant l'influence de ce
changement d'idées et ses poésies fugitives, autrefois si mordantes et
si gaies, sont agrémentées d'une pointe de philosophie morose qui,
loin de les priver de leur charme, leur donne une incontestable
saveur.

Elle se laisse aller sans cesse à de mélancoliques réflexions.
N'écrit-elle pas un jour cette chanson désabusée:

CHANSON

AIR: _Votre cœur aimable_.

    L'homme est né pour la tristesse,
    Son état est la douleur.
    Esclaves de la faiblesse,
    Tyrannisés par l'erreur,
    Nous nous égarons sans cesse
    Pour arriver au malheur.

La vanité de la vie et des biens de ce monde est devenue le thème
ordinaire de ses méditations. C'est une pensée désespérante qui la
hante et qu'on retrouve à chaque instant sous sa plume:

CHANSON

AIR: _Quand vous entendrez le doux zéphyr_.

            Pour un instant,
          On sort du néant,
    Et dès qu'on vit, on est las de vivre;
            On hait son sort
          Et l'on craint la mort
          Sans estimer la vie.

            Dieu tout-puissant,
          Qu'on dit bienfaisant,
    Tous les mortels pleurent de vos présents;
            Et soit qu'ils meurent
            Ou qu'ils demeurent
          Tous sont mécontents.

            Rien n'est un bien,
          Le passé n'est rien,
    Et le présent passe comme un songe;
            De l'avenir
          Ne crois pas jouir,
        L'espoir est un mensonge.

Panpan, lui non plus, n'a pas renoncé au culte des muses, mais quand
il rime, c'est toujours en l'honneur de la divine marquise. Chaque
année il compose pour sa fête un bouquet qu'il vient lui débiter en
grande cérémonie. En 1750, il écrit pour elle ce couplet:

SUR L'AIR: _Ton humeur, Catherine_.

    C'est votre fête, Thémire.
    Pourquoi cet air glacial?
    Tout reconnaît votre empire,
    L'amour même est mon rival.
    Ce dieu, malgré cette mine
    Dont sont obscurcis vos traits,
    Ce dieu qui vous examine
    Applaudit à vos attraits.

    Il arrive, à tire d'ailes,
    Chômer ce jour avec nous;
    Il rit, vous voyant si belle,
    Son triomphe en est plus doux.
    Sur nous sa victoire est sûre.
    Il vous donne, au lieu de fleurs,
    De sa mère la ceinture,
    Son carquois et tous les cœurs.

Le cher abbé Porquet, toujours jeune et sémillant, n'entend pas être
en reste de galanterie: lui aussi consacre ses loisirs à décocher
d'aimables flatteries à la mère de son élève:

    D'Églé sur tous les cœurs si l'empire s'étend,
            Dit un jour la reine de Gnide,
            C'est de moi seule qu'il dépend;
            Qu'on la regarde et qu'on décide.
    C'est, répliqua Minerve, un effet de mes soins;
          Qu'on l'écoute et puis qu'on prononce.
            Du débat les Grâces témoins
    Aux deux divinités firent cette réponse:
    Déesses, terminez des discours superflus;
    Églé vous doit beaucoup, mais nous doit encore plus;
    Tout ce qu'en sa faveur votre amour n'a pu faire,
        A vos bienfaits nous l'avons ajouté;
    Vous donnez, il est vrai, l'esprit et la beauté,
        Mais c'est par nous que vos dons savent plaire.

Panpan et Porquet ne sont pas les seuls à chanter la grâce souveraine
et l'irrésistible charme de Mme de Boufflers. La «divine marquise» est
l'unique et éternel sujet des poètes de la cour.

L'un d'eux lui adresse ce songe:

_A Mme de Boufflers_

    Dans mon sommeil j'ai cru suivre les traces
    D'un jeune enfant aux rives de Paphos;
    Il m'a conduit dans le Temple des Grâces,
    Et sur l'Autel il a gravé ces mots:

    «Églé paroît, c'est assez, elle enchante,
    Sur le secours de ses heureux talens;
    En l'écoutant on dit: Qu'elle est charmante!
    Elle a de trop tous les traits du Printemps.

    Églé ne veut ni briller ni séduire
    Par son esprit, par toute sa gaîté;
    Elle vous plaît comme une autre respire;
    On n'aperçoit jamais sa vanité.

    Cessons, dit-il, Églé toujours nouvelle
    Est le sujet de mille heureux portraits;
    Il faut avoir presque autant d'esprit qu'elle,
    Pour définir tout ce qu'elle a d'attraits.»

En 1750 le bruit se répand que la noble dame, sous l'influence des
souvenirs qui l'oppressent, songe à son salut, qu'elle parle de
pénitence, d'austérités; ce langage si nouveau bouleverse toute la
Cour et M. de Lucé se fait l'interprète de l'émoi général en la
détournant d'un excès de zèle si fâcheux, et en la suppliant de
«continuer à faire des heureux». Chacun ne gagne-t-il pas le ciel à sa
manière, et celle qu'elle a adoptée n'est-elle pas en somme la plus
facile et la plus agréable?

C'est le jour de la Sainte-Catherine que le galant Lucé dépose aux
pieds de la marquise ce bouquet, un peu vif assurément, mais d'un tour
fort plaisant.

          Votre patronne fut, dit-on,
          Vierge, philosophe et martyre;
          Croyez-le, et n'allez pas en rire,
          Baillet en est la caution.
          Elle eut ces vertus incroyables,
          Sublimes, inassociables,
    Qu'en ses élus jadis Dieu voulut réunir,
          Afin d'avoir à nous offrir
          Des modèles inimitables.
          Ce même Dieu, pour nous punir
          De voir, de penser, de jouir
          Et d'oser être raisonnables,
        Nous a privés de ces biens ineffables;
    Et ne nous a laissé dans son juste courroux,
          Pour consoler notre misère,
    Que le don d'être heureux, et ce désir d'en faire
          Que nous adorons tous en vous.
          Depuis ce tems la sainteté
    Devint de jour en jour plus simple et plus facile;
    D'un ton, de jour en jour, on baissa l'Evangile,
          Pour l'ajuster à la fragilité
          De notre faible humanité.
    Dans notre siècle, enfin, il n'est plus de miracles,
          On n'entend plus tonner d'oracles,
    Et vous seule en rendez à ce peuple d'amans
          Qui vient admirer, sur vos traces,
          L'esprit qui pare les talens,
          La beauté qu'animent les grâces.
          Je sais que de cette façon
    Avec bien moins de gloire, et bien moins de renom,
          On arrive au céleste dôme:
          Mais pourvu qu'on entre en Sion,
    Qu'importe que ce soit en suivant S. Platon,
    Le grand S. Bayle, ou l'ardent S. Jérôme?
          Tous ces chemins mènent à Rome.
          Puisque nous avons à choisir
        Pour nous sauver, embrassons la méthode
          La plus simple, la plus commode,
          La plus faite pour réussir.
          L'ambition insatiable,
          Dans le grand œuvre du Salut,
          Trop souvent fait manquer le but,
          Et devient un excès coupable.
          On doit craindre de s'égarer
          Par un débordement de zèle:
          L'humble seul ne sauroit errer.
    Vous pensez, vous sentez, vous serez toujours belle;
    Irez-vous nuit et jour vous en désespérer?
        Non, non. Sentez, pensez, songez à plaire:
          Mais vous plaisez sans y songer.
    Vivez donc, n'allez pas tristement vous plonger
        Dans les détails de l'éternelle affaire,
          Dont le très haut daigna charger
        Un angélique et prudent émissaire,
          Qui sans vous saura l'arranger.

Comme à l'ordinaire, la cour de Lunéville ne manque pas de visiteurs;
leur présence charme le Roi, qui les accueille toujours avec grand
plaisir.

La princesse de la Roche-sur-Yon, fidèle à ses habitudes, arrive en
Lorraine au mois de mai 1750 et elle partage son été entre Plombières
et Lunéville. Stanislas, bien qu'il ne songe pas un instant à donner
suite aux étranges projets de sa fille[5], fait grand accueil à la
princesse, dont l'esprit et la gaîté l'amusent; pour la distraire, il
donne des dîners, des spectacles, des feux d'artifice, et il cherche à
la retenir près de lui le plus longtemps possible. Pendant son séjour,
M. et Mme de Craon, Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de Chimay ne
quittent pas le Roi et l'aident à faire les honneurs du château.

  [5] Voir _la Cour de Lunéville_, ch. XIX.

Il y a quelques nouveaux venus en Lorraine, et notre esquisse de la
cour ne serait pas complète si nous n'en faisions un portrait rapide.

D'abord l'évêque de Troyes, Poncet de la Rivière[6]. C'est un prélat
galant et fort ambitieux. Persuadé que le meilleur moyen de gagner les
bonnes grâces du Roi est de faire la cour à Mme de Boufflers, il se
déclare aussitôt fort épris de la marquise; mais, à sa grande
surprise, ses avances sont repoussées et il en est pour ses frais. Il
porte alors ses hommages aux pieds d'autres dames de la cour, et il
obtient par leur influence le poste de grand aumônier du Roi de
Pologne. Stanislas était flatté, dit Voltaire, d'avoir un évêque à
ses gages, et «à de très petits gages».

  [6] Né à Paris en 1707, mort en 1780.

Nous avons vu que, lors de ses fréquents voyages à Versailles,
Stanislas s'arrêtait toujours au château de Luzancy, chez un de ses
vieux amis, un Hongrois, le comte de Bercheny, celui dont la faveur
avait autrefois causé tant de soucis à Mme du Châtelet[7]. Mais les
courts séjours que le comte faisait en Lorraine ne suffisaient pas à
l'amitié plus exigeante du Roi; à partir de 1750, il fut décidé que M.
de Bercheny viendrait habiter Lunéville avec sa famille, c'est-à-dire
ses six enfants[8], sa belle-sœur, et le fils d'un de ses parents,
qu'il avait pour ainsi dire adopté, le jeune Valentin Esterhazy. Toute
cette nombreuse famille fut logée dans un vaste appartement de l'aile
droite du château, sur la cour d'honneur.

  [7] M. de Bercheny était propriétaire de la terre de Luzancy,
  dont il restaura le château. Il était venu en France à la suite
  de la défaite de Rakoczy et il avait offert son régiment de
  hussards au Roi, qui le combla d'honneurs. En 1744, il fut nommé
  lieutenant-général.

  [8] Il en avait eu seize.

M. de Bercheny était un parfait honnête homme de l'ancien temps, mais
il n'aimait pas le monde et était de formes peu policées. Il se levait
de bonne heure, faisait de longues prières, fumait deux pipes et
prenait deux tasses de café à l'eau, après quoi il s'habillait et
recevait ses enfants. Il passait ensuite dans son cabinet, ou il
allait se promener, et dînait à midi. L'après-dîner, si ses
occupations ne le réclamaient pas, il restait dans le salon et
faisait une partie. A huit heures il soupait, fumait sa pipe et, ses
prières dites, allait se coucher. Il était du reste bon, sensible,
bienfaisant; il aimait et respectait sa femme et adorait ses enfants.

La comtesse était une fille de rien, assez belle et bien faite; elle
possédait une jolie voix, peu d'esprit, un mauvais ton; bonne femme au
fond, mais d'humeur fantasque et menant son mari avec l'apparence de
la soumission... elle était personnelle et avare. Elle tenait les
cordons de la bourse. A la fin de sa vie elle n'était jamais de
sang-froid en sortant de table[9].

  [9] _Souvenirs de Valentin Esterhazy._

La sœur de Mme de Bercheny, Mlle de Wiett, était une brave paysanne
alsacienne, sans manières et d'une détestable éducation. Elle avait
toujours été galante, d'abord dans l'espoir de se faire épouser,
ensuite par habitude.

Ce tableau de famille ne serait pas complet si nous ne disions
quelques mots du précepteur des enfants, l'abbé Leconte, digne émule
de l'abbé Porquet, avec lequel il se lia du reste très rapidement.

«L'abbé Leconte avait de l'esprit naturel et plus d'usage du monde que
sa naissance et son éducation n'eussent dû lui en procurer. Peu
instruit, il avait une notion très imparfaite de toutes les
connaissances, mais un extérieur fort décent et une figure douce et
franche le rendaient attachant.»

Il n'avait pas plus de mœurs que les abbés de son temps, car un jour
ses élèves, grâce à une porte mal fermée, le virent donner à Mlle de
Wiett une leçon de physique expérimentale qui les intéressa beaucoup
mais leur parut fort surprenante.

Pour le récompenser de si bons soins, M. de Bercheny obtint pour lui
de Stanislas le prieuré d'Hérival.

On peut croire que la famille de Bercheny, telle que nous venons de la
dépeindre, n'obtint pas grand succès à la cour de Lorraine, élégante
et lettrée. Si les mœurs simples et la bonhomie du comte trouvèrent
grâce devant Mme de Boufflers, il n'en fut pas de même des manières
ridicules de Mme de Bercheny et de sa sœur; on ne leur épargna ni les
moqueries cruelles, ni les sarcasmes, si bien qu'elles s'isolèrent
rapidement dans leur demeure et ne firent bientôt plus à la cour que
les apparitions indispensables.



CHAPITRE II

1750-1751

  Arrivée du comte de Tressan en Lorraine.--Il s'éprend de la
    marquise de Boufflers.--Panpan devient son confident.--Il
    reçoit le roi de Pologne à Toul.


Dans les premiers jours de l'année 1750 était arrivé en Lorraine un
nouveau personnage, le comte de Tressan.

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de lui incidemment dans la
première partie de cet ouvrage, mais il va bientôt jouer à la cour de
Lunéville un rôle si important qu'il est indispensable de donner sur
lui de plus amples détails[10].

  [10] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XIX, p. 363 et suiv.

Louis-Élisabeth de Lavergne, comte de Tressan, était né le 5 octobre
1705, dans le palais épiscopal du Mans, dont son oncle était évêque.

Après avoir été attaché à la personne de Louis XV pendant sa jeunesse
et avoir partagé ses études et ses amusements, Tressan avait obtenu du
Régent, en 1723, une commission de mestre de camp et une compagnie.

Aussi bien au physique qu'au moral, Tressan était doué des plus
précieuses qualités. Il avait une physionomie charmante, beaucoup de
grâces naturelles, une politesse facile et des formes aimables; de
plus il possédait de l'imagination, de l'esprit, des connaissances, un
goût très décidé pour les sciences exactes et la poésie[11]. Des
débuts assez heureux dans des genres si dissemblables lui attirèrent
très jeune une véritable réputation. Malheureusement son caractère
souffrit de ces faciles succès et il ne put se défendre d'un peu de
vanité et de beaucoup de pédanterie.

  [11] Il s'occupait beaucoup de mathématiques, de physique,
  d'anatomie, d'histoire, d'art militaire, etc., etc.; il publia un
  mémoire important sur le fluide électrique, et en 1749 il fut
  reçu à l'Académie des sciences.

Toutes les bonnes qualités de Tressan étaient, en outre, gâtées par
son esprit caustique et son goût pour l'épigramme. On l'a comparé
plaisamment à une guêpe tombée dans du miel.

Ses travaux sérieux ne l'empêchaient nullement de se distraire et il
avait l'art précieux de mener de front le travail et les plaisirs. A
Versailles, il partageait les amusements d'une cour jeune et
brillante. A Paris, il faisait partie des sociétés les plus agréables.

Il était de celle de _Pantin_, composée d'hommes spirituels et de
femmes charmantes. Ils avaient loué à frais communs une vaste
habitation; on y faisait de la musique, on y dansait, on y jouait la
comédie, on y donnait des fêtes.

Il fréquentait aussi le salon de Mme de Tencin, et parmi ses bêtes
(c'est ainsi qu'elle désignait ses habitués), il portait le surnom de
_mouton_, qui ne convenait guère, cependant, à son genre d'esprit.

Ce même surnom l'avait suivi dans la société de la Reine, qu'il
fréquentait assidûment. Marie Leczinska l'honorait d'une bienveillance
particulière et lui pardonnait une indépendance d'idées et des
incartades de conduite qu'elle n'eût pas aisément supportées chez
d'autres.

Tressan, en effet, était philosophe et frondeur; il ne se contentait
pas de courir les sociétés galantes et les bureaux d'esprit de la
capitale, il fréquentait le clan philosophique, la société du Temple
et celle du Palais-Royal; c'est là qu'il se lia avec l'abbé de
Chaulieu, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Hénault, l'abbé Nollet,
Montcrif, Gentil-Bernard, etc., etc. Il leur donnait à souper, leur
montrait ses productions et recevait leurs encouragements.

Voltaire, plus que tout autre, paraissait apprécier le jeune poète.
Dès 1732, il chantait son précoce talent en ces vers charmants:

_A M. de Tressan_

    Tressan, l'un des grands favoris
    Du dieu qui fait qu'on est aimable,
    Du fond des jardins de Cypris,
    Sans peine, et par la main des Ris,
    Vous cueillez ce laurier durable
    Qu'à peine un auteur misérable,
    A son dur travail attaché,
    Sur le haut du Pinde perché,
    Arrache en se donnant au diable.
    Vous rendez les amants jaloux;
    Les auteurs vont être en alarmes;
    Car vos vers se sentent des charmes
    Que l'Amour a versés sur vous.
    Tressan, comment pouvez-vous faire
    Pour mener si facilement
    Les neuf pucelles dans Cythère
    Et leur donner votre enjouement?
    Ah! prêtez-moi votre art charmant,
    Prêtez-moi votre main légère,
    Mais ce n'est pas petite affaire
    De prétendre vous imiter:
    Je peux tout au plus vous chanter:
    Mais les dieux vous ont fait pour plaire.
    Je vous reconnais à ce ton
    Si doux, si tendre et si facile:
    En vain vous cachez votre nom;
    Enfant d'amour et d'Apollon,
    On vous devine à votre style.

Pas une lettre de Voltaire qui ne contienne des éloges hyperboliques à
l'adresse de son correspondant. On aurait lieu de s'en étonner, si
l'on ne savait que Tressan est aussi bien vu à la Cour que Voltaire y
est peu apprécié. La protection du jeune officier est donc bien
précieuse pour un pauvre philosophe honni, pourchassé, et dans les
moments les plus critiques, c'est à Tressan que Voltaire s'adresse
pour tâter le terrain et savoir s'il peut rentrer en France sans
courir risque de la Bastille:

«Voilà la grâce que vous demande celui qui vous a aimé dès votre
enfance, lui écrit-il en décembre 1736, qui a vu un des premiers ce
que vous deviez valoir un jour et qui vous aime avec d'autant plus de
tendresse que vous avez passé ses espérances. Soyez aussi heureux que
vous méritez de l'être et à la Cour et en amour...»

Si Tressan avait borné ses travaux à des études littéraires ou
scientifiques, et s'il s'était contenté de succès mondains, il eût
vécu plus heureux, mais, nous l'avons dit, il avait l'épigramme
facile, il ne savait pas résister à un bon mot. On se rappelle le
quatrain mordant et outrageant qu'il avait composé sur la jeune
duchesse de Boufflers:

    Quand Boufflers parut à la Cour,
    De l'Amour on crut voir la mère;
    Chacun s'empressait à lui plaire,
    Et chacun l'avait à son tour[12].

  [12] Nous reproduisons ce quatrain, qui a été cité de façon
  incorrecte dans _la Cour de Lunéville_, chap. VII, p. 128.

Ce goût pour la satire n'était pas sans attirer quelquefois au poète
de fâcheux désagréments. Ainsi Mme de Boufflers, devenue la maréchale
de Luxembourg, lui demanda un jour si le fameux quatrain était de lui,
bien qu'il en eût toujours avec indignation repoussé la paternité.
Elle l'interrogeait avec tant de bonhomie, elle disait avec tant de
candeur: «Cette chanson est si bien tournée que, non seulement je
pardonnerais à l'auteur, mais je l'embrasserais.»--«Eh! bien, dit
Tressan, par l'odeur alléché, c'est moi, madame la Maréchale.»--Il
n'avait pas achevé qu'il recevait deux grands soufflets.

Une mésaventure analogue lui arriva avec Louis XV. Il s'était permis
une épigramme sur Mme de Châteauroux. Le Roi l'interrogea, en ajoutant
qu'il ne pouvait croire que cette méchanceté fût de lui, parce qu'elle
était trop bête. Tressan, froissé dans son amour-propre d'auteur, ne
sut se contenir et il défendit ses vers avec une si grande chaleur
qu'autant valait les avouer. Le lendemain il était envoyé en disgrâce.

Cela ne l'empêcha pas de faire les campagnes de Flandre de 1744 à
1747, en qualité de maréchal de camp, d'assister aux sièges de Menin,
d'Ypres, de Furnes, de Fribourg, de Tournai et d'être blessé
grièvement deux fois à Fontenoy.

En 1747 il quitta la maison du Roi, fut fait lieutenant général et
employé dans ce grade sur les côtes de Bretagne. Il y menait une vie
fort agréable, lorsqu'il eut encore, car il était incorrigible,
l'imprudence d'écrire quelques vers satiriques sur Mme de Pompadour.
La marquise n'entendait pas raillerie sur ce point, et l'imprudent
Tressan fut enlevé à son poste des côtes de Bretagne et nommé
commandant de la ville de Toul.

Tel était l'homme que les disgrâces de la vie de cour envoyaient en
Lorraine.

Si, en faisant exiler le comte de Tressan à Toul, Mme de Pompadour
avait cru frapper d'un cruel châtiment l'homme qui l'avait persiflée,
elle se trompait étrangement. Toul était bien en effet la plus triste
des résidences, mais cette petite localité ne se trouvait qu'à une
courte distance de Lunéville, et les charmes de la cour de Stanislas
étaient de nature à faire oublier bien vite le morne ennui de la
capitale du Barrois.

Tressan n'arrivait pas seul dans sa nouvelle garnison; il amenait avec
lui sa femme et ses enfants. Mme de Tressan était une excellente
créature, très douce, très modeste, qui aimait peu le monde et se
consacrait tout entière aux soins de sa famille. Son mari se croyait
très supérieur à elle; il la respectait, mais il s'en occupait le
moins possible et la trompait le plus consciencieusement du monde.

Dès que son installation à Toul fut à peu près terminée, M. le
gouverneur s'empressa, comme c'était son devoir, d'aller présenter ses
hommages au roi de Pologne. La disgrâce de Mme de Pompadour était un
titre certain à la bienveillance de Stanislas. De plus, ce dernier
avait vu Tressan maintes et maintes fois à la cour de sa fille; il
appréciait les qualités de son esprit, sa rare érudition, ses goûts
scientifiques; il fut charmé de le revoir; il l'accueillit à merveille
et lui fit toutes sortes d'avances. Ravi d'une réception si douce pour
un homme en disgrâce, le comte se prit d'une belle passion pour cette
cour galante, spirituelle et lettrée, qui lui rappelait les meilleurs
jours de Versailles. Chaque fois que les soucis de son commandement
lui laissaient quelque loisir, ce qui était bien fréquent, le
gouverneur de Toul abandonnait gaiement sa femme et ses enfants, et il
accourait à Lunéville prendre sa part des réjouissances de la Cour. Il
chercha naturellement à gagner tous les cœurs, et il y réussit
parfaitement. Bientôt il est lié avec tous les hôtes que nous
connaissons; non seulement il fait la conquête de Stanislas, mais il
ne déplaît pas à Mme de Boufflers, qui l'admet dans sa société
particulière; il est au mieux avec Mmes de Craon, de Bassompierre, de
Cambis, de Chimay, il est intime avec Panpan, avec l'abbé Porquet, le
chevalier de Listenay, etc., etc.

Panpan est tellement sous le charme de son nouvel ami qu'il ne
l'appelle plus que «Tressanius» et qu'il lui décoche cette épître
louangeuse:

    De la cour les brillants orages,
    Ses intrigues, ni ses plaisirs,
    N'ont pu dérober tes loisirs
    Aux spéculations des sages.
    Mais, sage sans austérité,
    Savant avec aménité,
    Dans les esprits, dont tu t'empares,
    Tu fais germer la vérité;
    La vertu perd son âpreté
    Sous les attraits dont tu la pares.
    Cher comte, à des talents si rares
    Tu joins les plus aimables dons;
    Rival de nos Anacréons,
    Et des Chaulieux et des Lafares
    Tu feras oublier leurs noms...»

Tressan avait à cette époque quarante-cinq ans bien sonnés, il avait
beaucoup aimé et l'on pouvait croire que l'âge avait calmé chez lui la
fougue première des passions; il le pensait lui-même et se croyait
désormais à l'abri des coups de l'Amour. Il n'en était rien cependant
et il allait en faire la cruelle expérience.

Mme de Boufflers touchait à sa trente-neuvième année, mais elle était
restée telle que nous l'avons connue autrefois. Aussi bien au physique
qu'au moral, le temps avait glissé sur elle sans l'atteindre; personne
ne lui aurait donné plus de trente ans. Elle était toujours aussi
séduisante, aussi charmante.

Tressan fut ébloui. Certes, il avait connu à Versailles des femmes
bien délicieuses; pas une ne lui avait fait une impression aussi
profonde, pas une ne lui avait paru aussi désirable; dès leur première
rencontre, il se sentit entraîné vers la favorite par un irrésistible
sentiment.

Le comte avait eu dans sa vie trop de bonnes fortunes pour ne pas être
confiant dans l'avenir; cependant, sur ce terrain nouveau, il fallait
être prudent et ne rien compromettre par une précipitation indiscrète.
Mme de Boufflers était mariée, elle était toujours la maîtresse
attitrée du Roi, elle avait une liaison connue avec le comte de Croix;
il fallait agir doucement et se concilier peu à peu les bonnes grâces
de la dame.

Du reste, par une déplorable fatalité, la marquise ne paraissait
nullement subir l'ascendant du séduisant gouverneur; certes elle
l'accueillait très aimablement, mais, soit crainte de cet esprit
railleur, soit manque de sympathie, elle lui décochait de temps à
autre quelque plaisanterie mordante qui déchirait le cœur du pauvre
soupirant.

Un amour heureux peut se passer de confident; un amour malheureux a
besoin de s'épancher et de crier sa douleur. Ainsi pensa Tressan et il
chercha dans l'entourage de la marquise une âme compatissante qui pût
le secourir. Le brave et excellent Panpan lui parut tout désigné pour
cette mission de confiance.

Certes, le comte n'ignorait pas que le lecteur du Roi, dans des temps
plus anciens, avait joui auprès de la grande dame d'une singulière
faveur; mais c'était le passé, et si Tressan avait dû s'en soucier il
aurait eu vraiment trop à faire. Panpan n'était-il pas resté le
meilleur ami de la marquise? n'avait-il pas gardé sur elle une
influence considérable? Cela suffit pour décider le gouverneur à
confier à son nouvel ami ses tourments et ses espérances.

Panpan, en maintes circonstances, nous l'avons vu, avait déjà rempli
ces mêmes fonctions, aussi ingrates que délicates. Il accueillit avec
une indulgence souriante les aveux de son ami, et il lui promit son
bienveillant concours, dans la mesure, du moins, où cela lui était
possible.

Il résulta de cette complicité secrète, non seulement une extrême
intimité, mais pendant les absences forcées du gouverneur une
correspondance des plus actives, à laquelle nous ferons de fréquents
emprunts. C'est par l'intermédiaire de l'officieux Panpan que Tressan
s'efforce d'obtenir des nouvelles de celle qui l'occupe exclusivement:

    «Toul, mardi.

   «Vous croyez donc, monsieur de Panpan, que deux ou trois
   plaisanteries que Mme de Boufflers a laissé tomber sur moi avec
   un air de négligence, et seulement comme pour n'en pas perdre
   l'habitude, que ces plaisanteries, dis-je, suffisent pour
   répondre à la lettre que je vous ai écrite?

   «Oh! détachez-vous un peu de cette confiance, jouez quatre coups
   de moins au volant, fichez sept ou huit points de moins dans
   votre ouvrage, et écrivez à vos amis.

   «Je pars après demain pour Metz, et je vous promets d'attendre
   jusqu'à mardi ou mercredi à médire de vous avec l'ami
   Saint-Lambert. Je compte qu'une lettre de vous m'y déterminera à
   lui parler toujours du cher Panpan avec ce plaisir, cette
   vivacité qu'il inspire à ceux qui l'aiment d'aussi bonne foi que
   moi.

   «Assurez Mme de Boufflers et Mme de Bassompierre de mes respects
   et dites-leur que je les regretterais, quand même je n'aurais pas
   passé la journée de mercredi avec dix-huit suisses, celle d'hier
   avec dix-huit chanoines, et celle d'aujourd'hui avec M. de
   Roquépine, qui m'a paru plus bavard et plus extraordinaire que
   jamais»[13].

  [13] Toute la correspondance entre Tressan et Panpan, citée au
  cours de ce volume, est inédite; elle nous a été gracieusement
  communiquée par Mme Morrison, qui possède les originaux.

Depuis que Tressan était arrivé en Lorraine, Stanislas s'était efforcé
à plusieurs reprises d'améliorer son sort et il avait fait à
Versailles, en sa faveur, plusieurs démarches pressantes. Mais, en
dépit de l'appui de Marie Leczinska, l'hostilité de Mme de Pompadour
avait tout arrêté.

Si le roi de Pologne n'a que peu d'influence à Versailles, en Lorraine
fort heureusement on l'écoute plus volontiers; puis n'est-il pas
intimement lié avec le maréchal de Belle-Isle, «son chérissisme
maréchal», sous les ordres duquel se trouve Tressan? C'est donc à M.
de Belle-Isle que s'adresse le Roi pour obtenir quelque adoucissement
à la situation de son nouvel ami. Le maréchal s'empresse d'accéder au
désir de Stanislas et il charge le gouverneur de Toul de missions
importantes, entre autres d'inspecter plusieurs garnisons de la
région, de surveiller les frontières, de visiter les mines, de
rectifier la carte du pays, etc. Ces fonctions grandissent le rôle du
gouverneur et lui procurent une augmentation de traitement fort
appréciable.

Aussi écrit-il, ravi, à Panpan:

   «Toul, 1750.

   «J'ai reçu hier un ordre de M. le maréchal de Belle-Isle qui me
   rend seigneur et commandant dans plus de pays que le marquis de
   Carabas n'en possédait et que le diable n'en offrit sur la
   montagne du Thabor. Je prie Mme la marquise de Boufflers, si elle
   en peut trouver le moment, de témoigner au roi toute ma
   reconnaissance de la bonté qu'il a eue d'autoriser cet
   arrangement.»

   Mais il ne suffit pas d'être nommé, il faut encore se montrer
   digne des postes que l'on vous confie. Tressan, qui a de
   l'amour-propre, et qui espère, grâce à ses nouveaux emplois,
   parvenir aux plus hautes destinées, se prépare à les remplir avec
   zèle:

   «Je vais rassembler quelques chevaux à bon marché pour me mettre
   en état de commencer mes tournées les premiers jours de juillet.
   Vous savez, mon cher Panpan, qu'il n'est pas permis à un homme
   qui pense de s'acquitter négligemment de ses devoirs. On vient de
   me tirer du service borné dans lequel je languissais pour m'en
   donner un actif et honorable; c'est une paire d'ailes qu'on
   m'attache pour continuer à m'élever, et je dois m'en servir, et
   employer le peu de talent que j'ai reçu pour aller avec prudence,
   mais avec zèle et activité, aux grands commandements auxquels je
   peux prétendre sans chimère.

   «Mes tournées ne m'éloigneront jamais de Lunéville et mon cœur
   me rappellera sans cesse à la fontaine de l'amour. Que j'aimerai
   à vous retrouver sur ses bords!»

Malheureusement, au moment même où Tressan, plein d'ardeur, se
préparait à parcourir la province qu'on confiait à ses soins et à sa
vigilance, il tomba assez gravement malade. Dès qu'il va mieux, il
écrit à Panpan, pour lui confier ses malheurs.

    «A Toul, ce 14 juin 1750.

   «Je suis bien éloigné, mon cher Panpan, d'être en état d'aller
   voir M. d'Argenson. La fièvre et les accidents ont redoublé, et
   malgré une médecine, une saignée du bras et une saignée du pied
   que j'ai encore essuyées depuis mon retour, je ne suis pas encore
   à la fin de toutes mes misères.

   «Assurez Mme la marquise de Boufflers de mon respect, dites-lui
   que j'ai vu couler mon sang avec plaisir, que je trouve ce
   remède-là fort doux et que je le préférerais au remède du prince
   de Guise. J'ai joui de quelques petits moments dont mon ami
   Montaigne m'a appris à connaître tout le prix, mais comme je me
   rends justice, je ne mérite pas d'être parfaitement heureux.

   «J'ai la grossièreté d'être bien aise de l'assurance presque
   certaine d'un retour prochain à la santé. On ne peut pas être
   malade avec plus de dignité que je le suis à Toul; j'ai des
   médecins aimables et de bonne compagnie qui songent également de
   me guérir et de m'amuser.

   «Adieu, mon cher Panpan, je vous embrasse bien tendrement. Je
   vous souhaite bien du moment de voir Mme de Boufflers et bien des
   comètes qui vous dédommagent de l'ennuyeuse nécessité de voir les
   autres.»

Comme tout bon philosophe, Tressan est sceptique et incrédule et il ne
croit pas plus à l'art d'Hippocrate qu'aux mystères de la religion; il
plaisante même agréablement les médecins et proclame volontiers qu'il
n'a en eux aucune confiance, ce qui ne l'empêche pas de les appeler à
grands cris dès qu'il est le moindrement souffrant:

«Vous sentez bien, écrit-il bravement à Panpan aussitôt qu'il se
trouve mieux, vous sentez bien que je ne vois de médecins que par
pure bienséance; ils ne me font guère plus d'impression que les
prédicateurs. Cependant il n'est point à négliger de les voir; ils
connaissent mieux que nous les vertus des remèdes et peuvent ouvrir
un bon avis dont on profite.»

Touché de la cruelle disgrâce de son ami, Panpan lui répond,
l'encourage; il lui parle de la cour, des événements qui s'y passent,
et de ce qui par-dessus tout lui tient au cœur, de Mme de Boufflers.
Tressan, ravi de ne pas être oublié, reprend la plume aussitôt.

    «A Toul, ce 19 juin 1750.

   «Ah! que je suis heureux, mon cher et aimable Panpan, que vous
   vous accoutumiez à m'écrire, moi misérable, qui n'ai d'autre
   plaisir que de penser, que de parler de notre divinité et d'en
   parler avec vous.

   «Je me porte à merveille; le peu qui me reste de sang circule
   avec aisance; je me suis défait d'un vilain sang noir et épais,
   tel que celui qui rend le teint de la jalousie si plombé et si
   livide dans les vers d'Homère et de Virgile. L'air me paraît plus
   pur, le soleil plus brillant, les fleurs de mon jardin plus
   fraîches et plus colorées. Les désirs renaissent, mais plus vifs
   et plus sensibles, et ont toujours le même objet.

   «Je vais prendre des bouillons rafraîchissants pendant quelques
   jours et, après ce temps, je serai rendu à la vie ordinaire.»

Son premier soin et son plus grand bonheur sera de se retrouver à
Lunéville, dans cette cour charmante où l'infortuné a laissé son cœur
et où il brûle de retourner. En attendant l'heureux jour qui le
ramènera aux pieds de sa divinité, il rime en son honneur:

    Toul, juin 1750.

    De ces lieux l'aimable déesse,
    Boufflers, avec grâce et finesse,
    Amuse les tendres amours
    Par quelque innocente caresse,
    Et d'une main enchanteresse
    Serre leurs chaînes tous les jours.
    Ce n'est point la langue d'Astrée
    Qu'on parle en ces aimables lieux,
    On y sent bien pour deux beaux yeux
    Ardeur encor plus épurée,
    Mais le ton est moins précieux.
    Les ruisseaux, les bois, les prairies
    Sur le soir se changent en jeux
    Et quelquefois en harmonies...

   «Je m'explique; elles ne m'ont jamais paru belles lorsqu'on
   jouait ut, ut, ut, mi, sol, ut, ou cette musette divine dont mon
   cœur bat toujours la mesure, mais bien lorsque j'ai entendu
   déshonorer des brionnettes par le son rauque d'un maudit violon,
   et certaine bouche qui en bredouillait les paroles. Oh! pardieu,
   M. de Panpan, vous me le pardonnerez, et on est un peu en droit
   de dire de ces choses-là quand on a essuyé huit jours de fièvre
   et quatre saignées.

   «Je suis pénétré de reconnaissance de la bonté que notre divine
   Eglé a eue de reprocher le petit procédé qu'on a eu pour moi au
   sujet du logement, mais c'est une misère dont il ne faut plus
   parler.....

   «Je comptais, mon cher Panpan, n'aller à la Cour que lorsqu'elle
   serait à la Malgrange, mais le diable me bat pour aller bientôt à
   Lunéville; ce diable-là pourrait bien avoir des ailes couleur de
   roses. Comme je me cache à moi-même les motifs les plus vifs,
   l'amitié m'en présente un autre qui est bien plus que suffisant
   pour me déterminer, c'est celui de vous voir, de vous embrasser,
   et de passer deux jours entre les bras de l'amitié. Cela me
   dédommagera, autant qu'il est possible, d'être si éloigné d'être
   dans ceux de l'amour.»

Les sentiments de Tressan pour Mme de Boufflers n'ont fait que
s'exaspérer par l'éloignement et la maladie; il ne pense plus qu'à
elle, ne parle que d'elle et le «cher Panpan» étant resté huit jours
sans donner de nouvelles, «Tressanius» est hors de lui.

Il est guéri maintenant, bien portant, il est tout prêt à se déplacer.
Mme de Boufflers ne l'invitera-t-elle pas à venir faire un séjour? Ah!
si Panpan pouvait obtenir pareille faveur, quelle reconnaissance il
lui en garderait!

    «Toul, ce 26 juin 1750.

   «Vous m'avez laissé dans le silence et la solitude, mon cher
   Panpan, depuis près de huit jours, et j'ignore si Mme de
   Boufflers se porte bien et si elle se souvient quelquefois de ce
   pauvre Tressanius.

   «Le roi va mercredi à la Malgrange; je compte y aller jeudi
   matin, mais absolument en gentilhomme campagnard qui vient voir
   le seigneur du château, et qui ne se vante d'avoir porté son
   bonnet de nuit que quand on l'a suffisamment prié à coucher.

   «Je ne suis pas né haut, mais très sensible; un dégoût me perce
   le cœur, et j'en peux essuyer un second par reconnaissance et
   par attachement, mais je n'en essuierai pas un troisième.

   «Jugez, divin Panpan, combien cela me tourmente et me fait
   souffrir, moi qui voudrais passer aux pieds de notre
   enchanteresse, ou au bout de son clavecin, tous les moments où je
   ne suis pas un animal bavardant ou griffonnant de par le roi.
   Dites-lui donc cela, je vous en conjure, et elle est assez bonne
   pour faire en sorte qu'on parle du Tressanius en galante
   compagnie et qu'on dise: «Pourquoi ne le voyons-nous plus? est-il
   encore malade? quand viendra-t-il?»

   «Donnez-moi réponse sur cela avant jeudi, je vous en supplie; je
   ne partirai qu'après votre lettre reçue.

   «Je suis assez heureux pour avoir trouvé un cheval excellent pour
   moi, deux bons chevaux de chaise, et deux de suite, à assez bon
   compte, mais aussi je suis réduit à la plus complète mendicité,
   et si j'étais à Lunéville, j'irais chercher dans le clavecin,
   dans le coquemart, et dans toutes les petites caches où on trouve
   de bons petits égarés. Ah! mon cher Panpan, que tout ce que je
   trouverais dans cet appartement-là m'enchanterait! Je baise les
   cheveux de Mme de Boufflers, dussent-ils sentir la chandelle!
   L'air qu'on respire auprès d'elle est la preuve la plus
   triomphante de ma chère électricité.

   «Je viens de louer une petite maison sur les bords de la Moselle,
   bâtie, embellie par le prince d'Elbeuf; on y voit les statues
   d'Antinoüs, de Narcisse, de Bacchus, d'Anteros; il reste une
   place vide, j'y placerai celle du cher Panpan. Cependant je me
   prépare à brûler des parfums et purifier cette solitude.
   Envoyez-moi quelque chose qui ait touché à Mme de Boufflers, cela
   suffira pour répandre une flamme plus pure, et inspirer d'autres
   sentiments à ceux qui l'habiteront.»

M. et Mme de Tressan possédaient en effet une maison vaste et commode,
ce qui leur permettait de recevoir leurs amis et les nobles
personnages qui de temps à autre traversaient la ville. C'est ainsi
que Tressan a quelquefois l'heureuse fortune d'accueillir Mme de
Boufflers et ses amies de la cour. Malgré la modicité de ses
ressources, il n'est sorte de frais qu'il ne fasse en leur honneur.

Dans les premiers jours de juillet, la princesse de la Roche-sur-Yon
s'arrête quelques heures à Toul avec sa suite et elle daigne accepter
un goûter chez le gouverneur. Laissons Tressan lui-même raconter la
galante réception qu'il offre à ses invitées et les charmantes
surprises qu'il leur ménage.

    «A Toul, ce 10 juillet 1750.

   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   «Le lundi Mlle de la Roche-sur-Yon me fit l'honneur de venir
   descendre chez moi avec Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de
   Saint-Germain, de Lambertye, et la «divine mignonne», que j'eus le
   bonheur de mener p.....

   «En arrivant, la princesse trouva une table couverte de crèmes,
   de fruits rouges, de glaces, de toutes espèces de fleurs, de
   meringues, et un buffet avec de fort bon café; toutes les dames
   eurent de beaux bouquets. Comme je n'ai point de faucon, j'étais
   embarrassé, mais Mme de Boufflers ne voulut jamais permettre que
   je fisse mettre jonquille à la broche; cela aurait retardé la
   princesse.»

Tressan ne se contente pas d'offrir aux dames un goûter fort galant,
il a encore pour elles les plus délicates prévenances; il sait qu'en
voyage, on se trouve souvent fort dépourvu, et il a disposé près de la
salle à manger un asile discret où elles peuvent trouver cachées sous
un monceau de fleurs de précieuses ressources. Le comte lui-même nous
raconte son ingénieuse invention et le succès qu'elle obtint auprès de
ses illustres convives:

«Dans le cabinet à côté il s'élevait une pyramide entrelacée et
couronnée de fleurs. J'avais eu une attention extrême de n'en
admettre aucune qui n'eussent des couleurs aussi vives, aussi
brillantes que le teint de Mme de Lambertye ou celui du beau prince
quand il a fait une bonne plaisanterie ou une pointe.

«Cette pyramide était bâtie de _petits bourdaloues_ dignes d'une
dévote, et à l'usage qu'on en a fait, s'ils pouvaient parler, comme
celui d'acajou, ils me diraient sûrement les plus jolies choses du
monde.

«Je fus comblé des bontés et des marques d'amitié de la princesse et
des dames, et elles me parurent contentes de la galanterie du
Tressanius.»

Une autre fois, c'est Mme de Craon qui doit dîner chez le comte: une
réception digne d'elle lui est préparée; malheureusement, par la faute
et la rapacité d'Alliot, la princesse ne peut arriver en temps voulu.
Tressan nous raconte sa déconvenue:

   «Le mercredi j'avais une petite fête toute préparée pour Mme la
   princesse de Craon, Mme de Mirepoix et Mlle de Chimay; mais à
   trois heures et demie elles m'envoyèrent dire qu'elles ne
   viendraient point, et moi et ma compagnie affamés dévorâmes le
   dîner. M. Alliot avait oublié d'envoyer des relais à la
   princesse, mais non de déménager la Malgrange de tout ce qui a eu
   vie; les dames firent un vrai souper de Bramine et vécurent d'un
   plat de lait et d'un bouquet de fleurs d'orange.

   «La princesse ayant profondément réfléchi a choisi, entre vingt
   ou trente résolutions, celle de retourner à Haroué. Mme de
   Mirepoix, qui heureusement n'en avait qu'une, est venue hier avec
   Mlle de Chimay et elles m'ont fait l'honneur de dîner chez moi.

   «Je comptais aller demain à Commercy, mais Mme de Mirepoix
   m'ayant dit que le beau prince pouvait bien passer demain samedi
   ici, le seul espoir de le voir un moment plus tôt fait que je
   retarde mon voyage jusqu'à dimanche; j'y serai donc sans doute ce
   jour-là, mais aux pieds même de notre divinité; je soupirerai de
   n'y pas voir le cher Panpan.

   «Je ne serai que trois ou quatre jours: il faut que je sois le 17
   à Metz, et le 20 je pars pour mes grandes courses. Je
   m'arrangerai pour finir par Charmes et Bayon, et qui mieux est
   pour arriver à Lunéville à l'heure du dîner, et j'irai demander
   un poulet non à M. de Panpan, mais à M. de Vaux le père et en
   famille. De dire à peu près le jour, c'est ce que j'ignore et ce
   que je me garderai bien de laisser deviner, mais ce ne pourra
   être au plus que dans le mois prochain.

   «Adieu, mon cher Panpan, je vous plains d'être éloigné de tous
   vos amis, je vous embrasse mille fois et du plus tendre de mon
   cœur.

   «J'ai écrit deux lettres à l'ami Saint-Lambert en commun pour
   notre ami Liébault; point de réponse. Si ce dernier est avec
   vous, je vous fais mon compliment à tous deux. Ne m'oubliez pas
   auprès de M. votre père.»

Tressan n'avait pas seulement la joie d'accueillir dans son «petit
palais» toutes les dames de la cour de Lorraine; il avait quelquefois
le bonheur d'y recevoir Stanislas lui-même. Quand ses déplacements le
menaient dans la direction de Toul, le roi de Pologne s'arrêtait
volontiers chez son cher gouverneur, et il daignait accepter son
hospitalité. On peut supposer l'allégresse de Tressan quand pareille
bonne fortune lui arrivait et tout ce qu'il déployait d'amabilité pour
charmer son hôte.

La première fois que le roi de Pologne s'arrêta à Toul, le comte
l'accueillit par ce compliment:

    Le Dieu qui lance le tonnerre
    Vint voir Philémon et Baucis.
    Un repas frugal sut lui plaire;
    Il reçut leurs vœux réunis.

    Aimez notre petit ménage,
    Vous qui l'honorez en ce jour;
    Vous y recevrez un hommage
    Bien tendre et bien rare à la cour.

    Tout ici retrace l'image
    De la simplicité des champs;
    Le cœur de celle qui m'engage
    En conserve les sentiments.

    Votre bonté, votre présence,
    La touchent plus que mon retour;
    Pour vous notre reconnaissance
    Est plus vive que notre amour.

Il n'est sorte de grâce, de flatteries que Tressan n'imagine pour se
mettre bien en cour et gagner la faveur de Stanislas. Un jour où ce
dernier a encore fait l'honneur au gouverneur de venir dîner chez lui,
il trouve sur son couvert quatre bouquets: le premier d'immortelles,
le second d'épis de blé, le troisième de rameaux de lauriers et le
quatrième de lis. Chaque bouquet portait un des vers suivants:

    Vos écrits sont gravés au temple de mémoire.

    Vous répandez ces dons sur vos peuples heureux.

    Vous les avez cueillis dans les champs de la gloire.

    Ces lis naissent de vous pour vos derniers neveux[14].

  [14] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
  Versailles, Henry Lebon, 1897.



CHAPITRE III

1750-1751

  Mort de la princesse de la Roche-sur-Yon.--Mort du marquis de
    Boufflers.--Fondation de l'Académie de Nancy.--Rôle
    prépondérant joué par Tressan.--Panpan est nommé
    académicien.--Correspondance de Voltaire et de Panpan.


La fin de l'année 1750 fut attristée par un deuil cruel. Le 30
novembre le Roi apprenait par un courrier de Versailles que la
princesse de la Roche-sur-Yon avait succombé le 27 à un mal presque
foudroyant. Stanislas, qui éprouvait pour elle une véritable amitié,
et qui se rappelait non sans plaisir les nombreux séjours qu'elle
était venue faire à sa cour, celui qu'elle faisait encore quelques
mois auparavant, ressentit un réel chagrin de cette perte si
inattendue. La cour prit le deuil aussitôt.

Les débuts de l'année 1751 ne furent pas plus heureux.

Le 8 janvier, c'était le chancelier de La Galaizière qui était frappé
dans ses plus chères affections. Son fils, le chevalier de Mareil,
après une indisposition de deux jours, était trouvé mort dans
l'appartement qu'il occupait au château. Le malheureux jeune homme, à
peine âgé de vingt ans, était capitaine en second des gardes du corps
de Stanislas, et il donnait les plus belles espérances[15]. On peut
deviner la douleur du père infortuné.

  [15] Il avait été d'abord sous-lieutenant au régiment des gardes
  lorraines, ensuite capitaine au régiment d'Heudicourt
  (cavalerie), puis aide de camp du maréchal de Saxe, enfin mestre
  de camp de cavalerie.

Puis on apprit une nouvelle qui consterna la France, la mort du comte
de Saxe. Le corps du héros fut transporté en grande pompe de Chambord
à Strasbourg. Bien que le maréchal fût le fils de celui qui lui avait
enlevé le trône de Pologne, Stanislas voulut que les plus grands
honneurs fussent rendus à sa dépouille mortelle pendant la traversée
de la Lorraine. Quand le cortège arriva à Nancy, le 31 janvier, à
trois heures de l'après-midi, il fut reçu au bruit du canon et par
toutes les troupes assemblées. Le fourgon funèbre fut déposé à
l'arsenal dans la ville vieille, où une chapelle ardente avait été
préparée. Le 1er février, le triste convoi partit à huit heures du
matin pour Lunéville; il y fut reçu avec la même pompe; toutes les
troupes formaient la haie.

A peine avait-on rendu au maréchal de Saxe les derniers honneurs
qu'une catastrophe inattendue vint une fois encore affliger la Cour.

Après la mort du chevalier de Mareil, Stanislas avait décidé de faire
quelques changements parmi les principaux officiers de ses gardes du
corps; il lui fallait avoir l'agrément du ministère français, et c'est
pour l'obtenir qu'il chargea le marquis de Boufflers de se rendre à
Versailles.

Le marquis partit de Lunéville le 11 février, accompagné de son neveu
le prince de Chimay. Le temps était très froid et une prodigieuse
couche de neige couvrait la terre. Le lendemain matin, vers sept
heures, dans les environs de Sandreux, les postillons, trompés par la
neige, et peut-être aussi à moitié endormis, abandonnèrent la route et
le carrosse versa dans un précipice. Quand on retira le marquis de la
voiture, on s'aperçut qu'il était sans connaissance et très grièvement
blessé à la tête.

Le prince, qui avait été assez heureux pour s'en tirer avec quelques
contusions, courut chercher des secours à la ville voisine, mais,
quand il revint, son oncle avait déjà succombé.

La triste nouvelle parvint à Lunéville le lendemain, et elle y causa
un émoi facile à deviner. Cependant, pour couper court à des scènes
pénibles et attristantes, on décida de ne pas ramener le corps du
défunt; le roi envoya à Bar-le-Duc l'abbé Alliot, avec mission de
faire inhumer convenablement le pauvre marquis dans l'église de
Saint-Pierre. Quant à Mme de Boufflers, le saisissement, et la douleur
aussi, espérons-le, l'empêchèrent de se déplacer.

Ainsi mourut de tragique façon cet homme paisible et doux qui
s'appelait le marquis de Boufflers. C'était un être excellent, de peu
de moyens assurément, mais si facile à vivre, si accommodant, si peu
gênant! Sa mort passa presque inaperçue, comme l'avait été sa vie.

Dire qu'il fut très regretté serait assurément excessif. Mme de
Boufflers ne pleura pas longtemps ce mari débonnaire qui depuis des
années ne jouait plus dans sa vie qu'un rôle purement décoratif. Après
un simple deuil de convenance, elle reprit sa vie comme par le passé.

Il faut rendre cette justice à Stanislas, il ne pleura pas davantage
le commandant de ses gardes du corps. Le jour même où la nouvelle du
funeste événement arriva à Lunéville, il nomma à la place du défunt le
jeune prince de Chimay, celui-là même qui avait si miraculeusement
échappé à l'accident où son compagnon avait trouvé la mort. De cette
façon ce poste envié ne sortait pas de la famille.

Dans son ardent désir de quitter le moins souvent possible la cour de
Lorraine et l'aimable femme qui en faisait tout le charme, Tressan
cherchait de mille manières à complaire au roi de Pologne et à
augmenter la faveur dont il jouissait déjà près de lui.

C'est ainsi qu'il fut amené à jouer un rôle très important dans la
création de l'Académie de Nancy.

Depuis plusieurs années déjà, le chevalier de Solignac avait suggéré à
Stanislas l'idée de fonder une académie comme il en existait dans
quelques grandes villes d'Europe. Le roi aimait passionnément les
lettres et les arts, l'idée lui parut fort heureuse. Outre le charme
de discussions littéraires et philosophiques dont il prendrait sa
part, Stanislas voyait déjà les plus illustres savants de l'Europe
briguant le brevet d'académiciens de Nancy, et il songeait avec
orgueil à l'honneur et à la réputation qui en résulteraient pour la
Lorraine.

Malheureusement, quand le roi s'ouvrit de ses projets à M. de la
Galaizière, il se heurta à des objections de toutes sortes. Le
chancelier ne lui cacha pas le peu de goût qu'il éprouvait pour une
société de beaux esprits qui échapperaient à sa juridiction et qui,
pour se donner de l'importance, trouveraient spirituel de créer un
foyer d'opposition.

La vérité est que le chancelier, qui avait pour mission de détruire
peu à peu l'autonomie de la Lorraine, était dans l'obligation, de par
ses fonctions mêmes, de s'opposer à tout ce qui de près ou de loin
pouvait contribuer à reconstituer cette autonomie.

Stanislas, toujours pacifique, et quoi qu'il lui en coûtât, s'inclina
devant la volonté de son terrible chancelier, et il attendit
patiemment qu'une occasion meilleure lui permît de mettre son projet à
exécution.

L'arrivée du comte de Tressan allait lui faciliter l'accomplissement
de ses désirs.

Tressan était déjà membre de l'Académie des sciences de Paris, des
Académies de Londres et d'Édimbourg; sa réputation littéraire et
scientifique était grande; en somme, c'était un personnage
considérable et dont l'opinion n'était pas de peu d'importance.

Mis au courant des projets avortés du Roi et de Solignac, le comte
s'empressa de les adopter, et il composa pour les défendre un mémoire
qui, s'il faut en croire Durival, était «fort séduisant et d'un style
enchanteur».

Pour ne pas heurter de front l'opposition du chancelier, et ne pas
éveiller de nouveau ses susceptibilités, il fut convenu que la future
académie prendrait modestement le titre de _bibliothèque publique_,
et, en apparence, ne serait destinée qu'à «ceux qui voudraient
s'instruire». Elle devait être surveillée par des censeurs royaux, qui
seraient appelés en même temps à décerner chaque année des prix aux
Lorrains qui se distingueraient dans les lettres et les arts.

Tressan, le véritable inspirateur de la société, ne voulait pas avouer
les motifs tout politiques qui l'obligeaient à tant de prudence; et il
abritait sous des raisons purement littéraires l'humilité de la
nouvelle création. C'est ainsi qu'il écrivait à un de ses amis:

    «Toul, 16 décembre 1750.

   «Je vais à Lunéville pour un grand projet que le roi de Pologne
   veut exécuter; ce prince, après avoir fait les établissemens les
   plus utiles pour l'éducation et le bonheur de ses sujets, veut
   couronner l'ouvrage en établissant une bibliothèque publique et
   une société littéraire. Il sent bien que les sciences et les
   belles-lettres sont presque dans leur berceau en Lorraine, et que
   ce seroit compromettre l'honneur d'une académie naissante et même
   du fondateur que de prétendre l'élever tout d'un coup au ton des
   anciennes académies. Il va donc commencer par fonder la
   bibliothèque des prix, et quelques pensionnaires qui n'auront
   d'abord que le nom de censeurs; les gens qui lui sont attachés
   travailleront de leur côté à former une société, et des
   conférences, qui à mesure qu'elles deviendront plus fortes et
   plus complètes pourront se joindre au premier établissement, et
   alors la totalité pourra prétendre au nom d'académie ou de
   société royale; je vais tâcher de trouver quelques moyens sages
   de concilier l'utile, l'agréable, et la prudence[16].»

  [16] _Inédite._ Bibliothèque de Nancy.

Cette _bibliothèque_ n'avait rien qui fût de nature à effrayer le
chancelier, et elle trouva grâce à ses yeux.

Elle fut fondée par un édit royal du 28 novembre 1750 et installée
dans la salle des cerfs de l'ancien château. Dès le 16 janvier les
censeurs formaient, suivant le vœu de Tressan, une petite société
particulière qui devenait la _Société littéraire_ de Nancy.

Stanislas lui-même, comme fondateur, fut le premier membre de la docte
compagnie, puis il désigna ses collaborateurs immédiats Solignac et
Tressan; il s'adjoignit ensuite l'évêque de Troyes, Poncet de la
Rivière; l'abbé de Choiseul, primat de Nancy; Saint-Lambert; enfin,
pour bien montrer son éclectisme, le Roi invita les Pères de Menoux et
Leslie à faire partie de la nouvelle société[17].

  [17] Les censeurs étaient:

  Le Père de Menoux; le Père Leslie; M. Thibault, lieutenant général
  du bailliage de Nancy; M. de Tervenus; M. l'abbé Gautier,
  professeur d'histoire et de mathématiques à Lunéville; le
  chevalier de Solignac, bibliothécaire; l'abbé Montignot,
  sous-bibliothécaire; l'évêque de Troyes; le comte de Tressan; le
  Primat de Nancy; M. Déguerty.

La cérémonie d'inauguration eut lieu le 3 février 1751; à 10 heures et
demie du matin, l'abbé de Choiseul célébra la messe à la Primatiale et
le Père de Menoux prononça en chaire un discours sur l'établissement
de la _Bibliothèque publique_. Les évêques de Châlons et de Troyes
étaient présents.

A 3 heures et demie, dans une grande assemblée à la salle des cerfs,
on procéda à l'ouverture de la Bibliothèque.

La réunion était superbe; tous les courtisans, les dames de la cour,
tous les gens de lettres et de robe étaient présents; le prince de
Craon, le duc Ossolinski, M. de la Galaizière, Mme de Boufflers et ses
sœurs, Mmes de Bassompierre et de Chimay, trônaient au premier rang.
Le roi de Pologne n'assistait pas à la cérémonie.

M. de Solignac donna d'abord lecture des règlements de l'association;
puis Tressan, nommé directeur par le Roi en récompense de son zèle et
du succès obtenu, prononça un long discours dans lequel il exposa le
but de l'institution et fit un éloge pompeux de son fondateur. La
séance se termina par une très belle harangue de l'évêque de Troyes
sur _le goût_; le prélat fut plus applaudi que tous les autres
orateurs.

Quelques jours après, les membres de la société choisirent pour patron
saint Stanislas et ils décidèrent que son panégyrique serait célébré
chaque année dans l'église des Cordeliers.

La seconde réunion eut lieu le 8 mai, à Nancy, dans la grande galerie
de l'hôtel de Craon. L'assistance était encore fort nombreuse; Mme de
Boufflers et sa famille s'y trouvaient au complet, ainsi que toute la
Cour. Le directeur eut le plaisir d'annoncer à ses confrères que la
création de la savante compagnie n'avait pas passé inaperçue et que
d'illustres personnalités briguaient déjà l'honneur d'en faire partie;
le président Hénault, Montesquieu, son fils M. de Secondat avaient
écrit au Roi pour solliciter leur admission. Il fut fait droit à leur
requête.

Puis le Père Leslie fit un discours interminable; Solignac lut le
_Lysimaque_ de Montesquieu[18], enfin Saint-Lambert prononça son
discours de réception.

  [18] Voir appendice no I.

Comment notre ami Panpan ne se trouvait-il pas au nombre des
académiciens du Roi? N'avait-il pas des titres littéraires plus que
suffisants? n'était-il pas un des familiers de la cour, le plus cher
ami de Mme de Boufflers? l'intime de Tressan? Soit par oubli, soit
pour toute autre cause, le lecteur du Roi n'avait pas été nommé.

Tressan avait à Panpan trop d'obligations, il espérait trop de son
influence sur la marquise pour ne pas s'efforcer de lui faire rendre
une tardive justice. Bientôt le Roi cédait et Panpan était admis au
nombre des Immortels Nancéiens. Panpan académicien! quel rêve!

Comme il n'ignore pas qu'il doit à Tressan ce nouvel honneur, le
reconnaissant lecteur s'empresse de remercier son ami, qui lui répond:

«Vous êtes trop bon, ô mon cher Panpan, de me faire un mérite d'un
acte qui m'est aussi agréable. Et qu'ai-je donc fait que de suivre ce
que l'esprit, le goût et le cœur m'inspiraient pour vous?

«Ne faites-vous pas plus d'honneur à la littérature lorraine que vingt
tristes commentateurs? Le langage de la raison, la connaissance du
beau, du naturel, et de l'art de le peindre et de le bien exprimer, le
talent de faire les plus jolis vers, le don de sentir vivement, la
justesse dans le goût, le ton de la bonne compagnie, et par-dessus
tout cela, tout ce qu'il faut pour mériter et conserver des amis: vous
manque-t-il aucun de ces traits? et croyez-vous qu'ils ne m'aient pas
fait tour à tour une impression durable? Avec votre chienne de
modestie vous m'enquinaudez et l'ami Liébaut m'accusera de coqueter
avec vous, mais je compte bien qu'il aura son tour et que je
renverserai certains remparts jésuitiques, car enfin ce n'est pas tout
que d'être homme d'honneur et d'esprit avec eux, leur amitié ne se
donne pas à si bon marché.»

Mais le cœur de Panpan déborde de reconnaissance; il a comblé son ami
de remerciements, il veut l'en accabler et il redouble en effusions
épistolaires. Cette fois Tressan se fâche et il riposte à son
correspondant en ce style plus que familier:

«Je vous prie d'aller une fois de plus vous faire f..... pour vous
apprendre à me faire un beau compliment sur votre place à
l'académie...»

Croit-il donc que la Société littéraire lui a fait grand honneur en
lui ouvrant ses portes? Mais c'est tout le contraire qui est la
vérité. «Vous êtes un de ceux, lui dit-il, qui sauverez cette société
de la langueur et du ridicule qui l'accable.»

Les critiques de Tressan n'étaient déjà que trop justifiées. En dépit
des efforts de ses organisateurs, les débuts de la nouvelle société
étaient plutôt pénibles et les séances se traînaient en de lamentables
banalités. On se bornait en général dans chaque réunion à couvrir
d'éloges le roi de Pologne, puis à prononcer de pitoyables discours
souvent sur les sujets les plus invraisemblables. Le 11 mars 1751
Tressan parle longuement de deux enfants nés à Nancy et qui ont un
cœur commun; un jour il est question des redoutables dangers des
rapports entre les deux sexes; une autre fois un académicien fait un
discours si déplacé sur les sécrétions du corps humain, qu'on est
obligé en hâte de lui enlever la parole, etc., etc.

Ce fut le 20 octobre 1752 que Panpan fut admis à prononcer son
discours de réception. Il avait pris pour sujet l'_esprit
philosophique_.

Alors comme aujourd'hui ces fêtes littéraires étaient très
recherchées; elles l'étaient d'autant plus qu'elles avaient pour les
Lorrains l'attrait de la nouveauté. Panpan jouissait du reste de trop
de réputation pour ne pas faire «salle comble». Le 20 octobre
l'assistance était donc des plus brillantes, on se pressait dans la
salle des séances, les plus jolies dames de la cour assistaient à la
cérémonie. Inutile d'ajouter que Mmes de Boufflers et de Bassompierre
occupaient les places d'honneur.

Le discours de Panpan, fort bien composé et lu avec beaucoup d'art,
fut très goûté de la nombreuse assistance et il remporta un suffrage
unanime. L'auteur fut couvert d'applaudissements.

Tressan, que ses devoirs de gouverneur avaient empêché d'assister à la
cérémonie, s'empressa d'écrire à son ami pour le féliciter:

    «Toul, 1752.

   «Je sais que vous avez prononcé un discours charmant et applaudi
   sur l'_esprit philosophique_. Je me doute bien que vous n'aurez
   pas donné la préférence aux stoïques et que vous aurez vanté et
   prouvé cette paix de l'âme qui conduit Fontenelle dans une route
   semée de fleurs jusqu'à cent ans; de cette paix délicieuse à
   laquelle vous ne souffrez quelque petite secousse que les jours
   de congé, et qui vous rend égal, riant et jouissant de la société
   dans votre grand fauteuil et aux pieds de nos charmantes
   marquises.»

Si l'on pouvait s'étonner que Panpan n'ait pas dès le début fait
partie de la Société littéraire, il était encore beaucoup plus
extraordinaire que Stanislas n'ait pas songé à offrir à son ami
Voltaire un siège dans son Académie. Le philosophe n'était-il pas tout
désigné pour en faire partie, et par son illustration, et par son
amitié avec le Roi et par les souvenirs impérissables qu'il avait
laissés de son séjour à la cour de Lorraine? Et cependant il n'en fut
pas question.

Il est vraisemblable que, livré à lui-même, Stanislas se serait
empressé de nommer un homme dont le nom seul suffisait pour
immortaliser la jeune Académie, mais le Père de Menoux ne l'entendait
pas ainsi; outre qu'il n'avait pas oublié les querelles anciennes, il
caressait l'espoir de dominer la nouvelle société et il ne se souciait
nullement d'avoir pour confrère son ennemi juré, un rival dont
l'autorité incontestée réduirait à néant ses ambitieux projets. Il usa
donc de toute son influence sur le roi et il obtint qu'on laisserait à
l'écart l'illustre philosophe.

Certes le titre d'académicien de Nancy était pour Voltaire d'une bien
mince importance; il fut cependant surpris et froissé d'un ostracisme
auquel il ne devait pas s'attendre. On sent, dans sa correspondance,
combien l'oubli dans lequel on l'a laissé lui a été sensible.

Panpan allait lui fournir l'occasion de manifester sa mauvaise humeur
et ses secrets désirs.

Depuis qu'il avait quitté la cour de Lunéville, après les tristes
événements de septembre 1749, le philosophe avait séjourné dans la
capitale et fait de fréquentes apparitions à Versailles. Mais il
n'avait pas reçu à la cour l'accueil qu'il espérait, et en particulier
la froideur de Mme de Pompadour lui avait été fort pénible.

D'autre part, Frédéric ne cessait de lui rappeler ses promesses si
souvent renouvelées et il lui offrait à Potsdam une fastueuse
hospitalité. En juin 1750 Voltaire, indigné des mauvais procédés dont
on l'abreuvait, se décida à partir pour Berlin. Il y fut reçu avec
enthousiasme et bientôt l'univers entier fut au courant des honneurs
exceptionnels qui lui étaient rendus et de l'intimité qui régnait
entre le roi et son hôte.

Panpan avait à Lunéville un ami d'enfance, Liébault, avec lequel il
avait toujours gardé les plus cordiales relations. Après avoir été
dans l'armée et fait brillamment plusieurs campagnes, Liébault était
revenu en Lorraine et se trouvait en quête d'une situation sociale.

En apprenant le crédit dont Voltaire jouissait à la cour de Berlin,
Panpan, toujours obligeant, eut l'idée de lui écrire pour lui demander
s'il ne pourrait pas obtenir une place auprès d'un prince pour un
officier de ses amis.

La réponse ne se fait pas attendre et elle est des plus
satisfaisantes:

    «Potsdam, 8 mai 1751.

   «Mon cher Pan Pan (car il n'y a pas moyen d'oublier le nom sous
   lequel vous étiez si aimable), le jour même que je reçus vos
   ordres de servir votre ami (prière est ordre en ce cas), je
   courus chez un prince, et puis chez un autre, et les places
   étaient prises. J'écrivis le lendemain à la sœur d'un héros, à
   la digne sœur du Marc-Aurèle du Nord, pour savoir si elle avait
   besoin de quelqu'un d'aimable, qui fût à la fois de bonne
   compagnie et de service; point de décision encore. Je comptais ne
   vous écrire que pour vous envoyer quelque brevet signé
   _Wilhelmine_, pour votre ami, mais, puisqu'on tarde tant, je ne
   peux pas tarder à vous remercier de vous être souvenu de moi.

   «Quand vous recevrez une seconde lettre de moi, ce sera sûrement
   l'exécution de vos volontés, et M. Liébault pourra partir
   sur-le-champ: si je ne vous écris point, c'est qu'il n'y aura
   rien de fait.»

Ainsi à la cour de Lorraine, quand on a besoin d'un service, on
n'hésite pas à recourir au crédit du philosophe, et cela au moment
même où on le traite avec une désinvolture si blessante, un oubli si
méprisant! Voltaire, bien que peu flatté du procédé, n'a garde de s'en
plaindre, il se borne à faire une allusion discrète à l'Académie; mais
en même temps il n'est pas fâché de montrer que si la cour de Lorraine
est ingrate, celle de Prusse sait récompenser le mérite, et il raconte
complaisamment le bonheur dont il jouit, la douceur de sa vie, les
honneurs dont on l'accable: une énorme pension, une clef de
chambellan, un grand cordon, etc., etc.

   «Mon cher Panpan, mettez-moi, je vous prie, aux pieds de la plus
   aimable veuve des veuves; je ne l'oublierai jamais et quand je
   retournerai en France, elle sera cause assurément que je prendrai
   ma route par la Lorraine. Vous y aurez bien votre part, mon cher
   et ancien ami; je viendrai vous prier de me présenter à votre
   académie.

   «Notre séjour à Potsdam est une académie perpétuelle: je laisse
   le Roi faire le Mars tout le matin, mais le soir il fait
   l'Apollon et il ne paraît pas à souper qu'il n'ait exercé cinq à
   six mille héros de six pieds; ceci est Sparte et Athènes: c'est
   un camp et le jardin d'Epicure; des trompettes et des violons, de
   la guerre et de la philosophie.

   «J'ai tout mon temps à moi; je suis à la Cour, je suis libre; et
   si je n'étais pas entièrement libre, ni une énorme pension, ni
   une clef d'or qui déchire la poche, ni un licou qu'on appelle
   _cordon d'un ordre_, ni même les soupers avec un philosophe qui a
   gagné cinq batailles, ne pourraient me donner un grain de
   bonheur. Je vieillis, je n'ai guère de santé, et je préfère
   d'être à mon aise avec mes paperasses, mon Catilina, mon siècle
   de Louis XIV et mes pilules, aux soupers des Rois et à ce qu'on
   appelle honneurs et fortune. Il s'agit d'être content, d'être
   tranquille, le reste est chimère: je regrette mes amis, je
   corrige mes ouvrages et je prends médecine. Voilà ma vie, mon
   cher Pan Pan. S'il y a quelqu'un par hasard dans Lunéville qui se
   souvienne du solitaire de Potsdam, présentez mes respects à ce
   quelqu'un.»

Comment écrire à Panpan sans lui parler de leurs amis communs, de ces
amis tout-puissants à la Cour, et leur lancer quelques reproches
discrets? Voltaire termine ainsi sa lettre:

   «Il a été un temps où tout ce qui porte le nom de Beauvau me
   prenait sous sa protection, ce temps est-il absolument passé? Mme
   la marquise de Boufflers daigne-t-elle me conserver quelques
   bontés, serait-elle bien aise de me revoir à sa Cour, serait-elle
   assez bonne de dire au Roi de Pologne, qui ne s'en souciera
   peut-être guères, que je serai toute ma vie pénétré des bontés de
   Sa Majesté. C'est le meilleur des Rois, car il fait tout le bien
   qu'il peut faire.

   «Adieu, mon très cher Pan Pan, aimez toujours les vers, et
   n'aimez que les bons, et conservez quelque bonne volonté pour un
   homme qui a toujours été enchanté de votre caractère. _Vale et me
   ama._»

Malheureusement la bonne volonté de Voltaire et ses efforts en faveur
de Liébault n'ont pas de résultats favorables, et peu de temps après
le philosophe est obligé d'avouer le peu de succès de ses démarches.

    «Potsdam, 1751.

   «Mon cher Pan Pan, je vous assure que je ressens bien vivement la
   douleur de vous être inutile. Croyez que ce n'est pas le zèle qui
   m'a manqué. Vous ne doutez pas de la satisfaction extrême que
   j'aurais eue à faire réussir ce que vous m'avez recommandé, mais
   ce qui est difficile en Lorraine est encore plus difficile en
   Prusse, où la quantité de surnuméraires est prodigieuse.»

Puis le philosophe revient sur la question de l'académie; on sent que
le coup lui a été rude et qu'en dépit de tout, il n'a pu en prendre
son parti. Puisqu'on n'a pas voulu comprendre une allusion discrète,
cette fois il expose son désir de telle sorte qu'on ne puisse s'y
méprendre. On sent qu'il espère toujours qu'on lui rendra un honneur
mérité:

   «Je compte bien profiter de bontés du roi Stanislas et venir me
   mettre aux pieds de Mme de Boufflers au premier voyage que je
   ferai en France; et assurément je postulerai fort et ferme une
   place dans votre académie. J'aurais le bonheur d'appartenir par
   quelque titre à un Roi qu'on ne peut s'empêcher de prendre la
   liberté d'aimer de tout son cœur. Cette place, mon cher et
   ancien ami, me serait encore plus précieuse si je comptais au
   nombre de vos confrères...

   «Je vous supplie de ne pas m'oublier auprès de Mme de Boufflers.

   «Tout ce que je sais de votre cour, c'est que je la regrette,
   même dans la société du héros philosophe auprès de qui j'ai
   l'honneur d'être.»

Le philosophe en fut pour ses avances et ses politesses. Il était
loin, le Père de Menoux était près; Stanislas ne se soucia pas d'avoir
des querelles avec son confesseur pour un philosophe ingrat qui avait
préféré les bords de la Sprée aux rives de la Moselle.

Le temps se passe et l'on n'entend plus parler de Voltaire. Panpan
revient à la charge, mais cette fois la réponse du philosophe est tout
à fait décourageante. Il est froissé de voir que l'on n'a rien fait
pour lui, pourquoi se mettrait-il en frais pour ceux qui l'ont oublié?
Et puis il est malade, il y a huit mois, s'il faut l'en croire, qu'il
n'est sorti de sa chambre; comment irait-il solliciter?

    «Potsdam, 7 octobre 1752.

   «Ce n'est point ma paresse, monsieur, mais ma mauvaise santé qui
   a retardé ma réponse, et qui m'empêche même de vous répondre de
   ma main; je crois que j'aurais grand besoin d'aller faire un tour
   aux eaux de Plombières, dans votre voisinage. Le désir de faire
   encore ma cour au roi de Pologne, et de vous revoir fera mon
   motif principal. Je voudrais bien, en attendant, pouvoir faire ce
   que vous me demandez pour votre ami, mais les places sont ici
   bien rares. Il est vrai qu'il y a un petit nombre d'élus, mais il
   n'y a aussi qu'un petit nombre d'appelés. Ma mauvaise santé ne me
   permet guère d'être à portée de chercher ailleurs. Il y a huit
   mois entiers que je ne suis sorti de ma chambre que pour aller
   dans celle du roi. Je suis son malade comme Scarron était celui
   de la reine...

   «Adieu, mon cher et ancien ami, je vous embrasse du meilleur de
   mon âme.»

Si Voltaire ne fit pas partie de l'Académie de Stanislas, en revanche
il eut le profond déplaisir d'y voir nommer son ennemi acharné Fréron.
Ce dernier mourait d'envie d'être académicien et, faute de mieux,
Nancy lui suffisait. Il avait couvert d'éloges dans ses feuilles
l'Histoire de France du président Hénault; c'est à lui qu'il s'adressa
pour obtenir de Stanislas le titre qu'il ambitionnait. Hénault écrivit
au Père de Menoux, qui, ravi de jouer un bon tour à Voltaire, mit
autant de chaleur à prôner la candidature de Fréron qu'il en avait mis
à s'opposer à celle du philosophe.

Stanislas ne résista pas aux instances de son confesseur: le
folliculaire fut nommé et le roi poussa même l'amabilité jusqu'à lui
envoyer une boîte avec son portrait.

Fréron, ravi d'un honneur aussi inattendu, s'empressa de remercier le
monarque, en lui adressant ces vers:

    Pandore fut des dieux le plus parfait ouvrage;
          Ils se plurent à la former;
    Minerve lui donna la sagesse en partage,
          Vénus l'art de se faire aimer,
    Les Grâces leurs souris, les Muses leur langage.
          Les Dieux ont des mêmes présents
          Comblé Stanislas, leur image,
          Mais avec des traits différents.
          La boîte que donna Pandore
    Renfermait tous les maux, et celle que je tiens
    M'offre les traits chéris du héros que j'adore;
          Elle renferme tous les biens.



CHAPITRE IV

1750-1752

Passion de Tressan pour Mme de Boufflers.

Correspondance avec Panpan.

Tressan ne consacrait pas uniquement les loisirs que lui laissait son
gouvernement à la création de l'Académie de Nancy; il avait encore
d'autres soins. Plus il vivait à la cour de Lunéville, plus il
subissait le charme de la marquise de Boufflers, plus il se sentait
entraîné vers elle par un irrésistible penchant.

On voit par sa correspondance les progrès inquiétants que fait l'amour
dans le cœur du pauvre gouverneur. Pas de jour, pas d'heure où sa
pensée ne se reporte à Lunéville, dans cette cour délicieuse, près de
ces deux sœurs également séduisantes, près de celle surtout qui peu à
peu s'est emparée de toutes ses facultés. On sent combien il l'aime, à
quel point elle le possède tout entier. Il ne songe plus qu'à elle, au
bonheur de la revoir, et, en attendant ce jour béni, il veut qu'elle
soit au courant de tout ce qui lui arrive, des moindres incidents de
sa vie.

Un jour il fait une chute assez grave et se blesse sérieusement au
pied. Bien vite il charge Panpan d'annoncer sa mésaventure à la «dame
de ses pensées», mais la triste nouvelle ne paraît pas affecter outre
mesure la «divine marquise».

    «A Toul, ce dimanche.

   «Je vois par la réponse du cher Panpan que Mme la marquise n'a
   pas grande pitié du pauvre Tressanius. J'ose espérer cependant
   qu'elle le plaindrait, s'il paraissait un moment à ses yeux.

   «Ma blessure était au pied gauche et assez profonde pour
   m'inquiéter, d'autant plus qu'au moment de la blessure, j'avais
   eu des éblouissements et des maux de cœur, preuve certaine que
   la gaine d'un tendon avait souffert. Je me suis pansé avec de
   l'eau d'arquebusade de Berne, qui est très bonne mais très forte.
   Ma blessure en effet a été bien guérie en quatre jours, mais la
   chaleur de l'eau d'arquebusade m'a attiré un accès de goutte
   affreux; j'ai jeté les hauts cris, j'ai trouvé que la douleur
   était un grand mal, j'ai usé vainement du remède de Mme
   d'Aiguillon; j'ai eu beau me rappeler tous les charmes de nos
   deux charmantes sœurs; tout ce que j'adore en elles n'a pu
   m'empêcher de crier en leur vouant tout ce qui me restait alors
   de moi-même.

   «L'orage est un peu calmé, mais mon pied est du double de sa
   grosseur, et j'ai bien peur d'être plus de huit jours sans en
   pouvoir faire le moindre usage. Heureusement la tête est revenue;
   je peux lire et même penser et sentir quelque chose d'agréable,
   puisque je vous écris.

   «Je suis dans mon lit, buvant de la tisane comme Chaulieu. Je
   m'en consolerais si je faisais des vers comme lui et si Mme de
   Boufflers était ma Mazarin. Enfin, cher Panpan, cher veau plus
   divin que celui d'Égypte, je vous donne le premier instant de mon
   retour à la vie. J'ai eu certainement l'existence d'un autre
   pendant trois jours et je n'imagine pas qu'on puisse éprouver
   rien de plus cruel.

   «Faites ma cour aux divines sœurs. Dès que je pourrai me
   traîner, j'irai à Lunéville. Le beau prince dirait à cela: venez
   toujours, vous y serez sur le même pied que M. de Croix; mais
   comme je n'ai pas encore attrappé les grâces du fauteuil, comme
   j'aime à suivre Mme de Boufflers comme son barbet, j'attendrai
   d'être un peu raffermi sur mes pieds.

   «Pendant ce temps malheureux, mes renoncules fleurissent, mes
   petits pois, mes fraises mûrissent. Je ne peux rien voir, rien
   manger. Mme de Tressan triomphe et commande despotiquement
   jusqu'au plus petit de mes mouvements.

   «Voilà mon état, cher ami. Le seul plaisir qui ait pu aller
   jusqu'à mon cœur est de lire votre lettre. Adieu, car on me
   gronde et je sue à grosses gouttes pour vous écrire ces quatre
   mots... ma tête ne me permet nulle application. Je ne peux vous
   exprimer combien elle a été ébranlée...»

Dès qu'il est rétabli, Tressan veut annoncer lui-même sa guérison à
Mme de Boufflers, et c'est encore Panpan qui sert de boîte aux
lettres.

    «Toul, mardi.

   «Enfin, mon cher Panpan, je suis guéri sans fièvre, sans mal de
   tête; je veux l'apprendre moi-même à Mme de Boufflers. Donnez-lui
   ce mot de lettre et soutenez le pauvre Tressanius, qui vous aime,
   auprès de la seule femme dont il estime l'esprit, dont les
   charmes pussent le faire radoter aussi complètement qu'il l'a
   fait, le fait et le fera sans doute, à moins qu'elle ne m'en
   empêche, car elle seule peut défendre ceux qui l'approchent de
   l'adorer en leur en faisant connaître à tous moments l'inutilité
   et la déraison. Encore ne sais-je si elle réussirait à me
   persuader aussi bien l'un que l'autre. Un seul moment, de ceux
   qu'on ne saisit point auprès d'elle, mais qui pénètrent le cœur,
   suffirait pour confondre et mes raisonnements de deux mois et les
   siens.»

Épris comme il l'est, Tressan peut-il ne pas rimer en l'honneur de
celle qui est devenue son unique pensée? A quoi servirait la langue
des dieux si elle n'aidait les pauvres mortels à chanter les mérites
incomparables de la femme adorée et à lui avouer ce qu'on n'ose encore
lui dire?

L'amoureux gouverneur compose une chanson qu'il envoie à sa
bien-aimée:

SUR L'AIR: _Ah! combien l'amour a de charmes_

    Le printemps ne fait point éclore
    De fleurs plus brillantes que vous;
    Les oiseaux chantant dès l'aurore
    N'ont point des accents aussi doux;
    Sans cesse une grâce nouvelle
    Se dévoile et vient vous parer:
    Heureux qui, vous voyant si belle,
    Ne fera que vous admirer!

    Plus heureux qui pourra vous plaire:
    Qu'il soit digne d'un sort si doux!
    Que rien ne puisse l'en distraire,
    Qu'il soit sans cesse à vos genoux!
    Qu'il vous dise: Je vous adore...
    Mais d'un ton si vif, si touchant,
    Qu'il puisse l'être plus encore
    Que vos regards et votre chant.

La passion de Tressan devient si vive qu'il en oublie ses travaux, ses
études, ses recherches même sur l'électricité, qui peu de jours avant
le passionnaient encore si complètement. C'est dans une épître assez
finement tournée que le poète exprime à la marquise les sentiments
qu'elle lui inspire:

    De ma chère électricité,
    O rivale trop redoutable!
    Pourquoi ne suis-je plus tenté
    De découvrir la vérité,
    Ou tout au moins la vraisemblable!
    Quel pouvoir me tient enchanté!
    Belle Églé, vous faites renaître
    La douce espérance en mon cœur;
    Par la plus légère faveur,
    Vous me donnez un nouvel être,
    Et me rappelez au bonheur.
    Chère Églé, je n'ai d'existence
    Que celle que je tiens de vous...
    Dans le Styx, par votre courroux;
    Dans le néant, par votre absence;
    Et dans l'Olympe, à vos genoux.
    C'est alors que, d'un vol rapide,
    Je suis votre esprit qui me guide,
    Je m'élève au plus haut des airs;
    Éclairé par vos feux, j'embrasse,
    Et l'immensité de l'espace,
    Et l'agent qui meut l'univers.
    Sur les ailes de la pensée,
    Quand vous dissertez sagement,
    Et démêlez si finement
    La réalité d'une idée,
    Des nuances d'un sentiment,
    Par vous ma raison éclairée
    Apprend à juger sainement:
    Si vous la voyez égarée,
    L'esprit, les grâces, l'enjouement
    La rappellent si doucement
    Que, de ce bonheur enivrée,
    Et d'un trait de feu pénétrée,
    Elle soumet son jugement.
    Jamais Apollon ne m'inspire;
    Je crains ses savantes leçons:
    Églé seule accorde ma lyre,
    Je lui dois les plus tendres sons.
    Lorsque je vois sa main charmante
    Voltiger sur un clavecin,
    Et d'une ariette brillante
    Rendre par sa touche savante
    Les agrémens et le dessin,
    L'enchantement de l'harmonie,
    Le feu qui brille dans ses yeux,
    Mieux que la céleste Uranie,
    Me donnent l'art et le génie
    Que m'avoient refusé les dieux.
    L'amour est mon unique maître!...
    Églé!... vous seule faites naître
    Mon goût et mes faibles talens:
    Chère Églé!... ce que je puis être
    Dépendra de vos sentimens:
    Ah! rendez mes progrès moins lents.
    Que votre feu brillant m'éclaire,
    Que le mien passe en votre cœur
    Et, par l'excès de mon bonheur,
    Rendez-moi digne de vous plaire.

Qu'éprouvait Mme de Boufflers pour cet amoureux si loquace? Était-elle
touchée d'une passion si vive? Tressan avait-il l'espoir de voir
«couronner sa flamme»? En aucune façon. Les temps sont bien changés.
Mme de Boufflers qui, autrefois, savait si peu résister, a
complètement changé d'allures; elle se pique maintenant de fidélité,
relative s'entend, et quelques pressantes que soient les instances du
beau Tressanius, elle ne veut rien entendre. C'est en vain qu'il
prodigue les preuves d'amour, c'est en vain qu'il se montre ardent,
empressé, c'est en vain qu'il pare son style de toutes les métaphores
de _l'Astrée_ et de _Clélie_, qu'il évoque les bergers des bords du
Lignon et tous les héros de d'Urfé et de Mlle de Scudéri, la marquise
se moque de ses galantes abstractions, elle se rit de ses
protestations amoureuses, ou du moins feint de ne les pas comprendre.
Quand il parle amour elle lui répond amitié, et le pauvre Tressanius
ne fait pas le moindre progrès dans le cœur de celle qu'il aime.

Et cependant ce rôle d'ami qu'on lui impose, il n'en veut à aucun
prix; il le trouve impossible à soutenir. Il aime Mme de Boufflers et
«il veut devenir son amant».

Autrefois, gâté par de faciles amours, il a toujours été plein de
confiance en lui; maintenant, en présence de la marquise, il perd
toute assurance.

Malgré la sincérité de sa passion, on ne peut s'empêcher de sourire du
style boursouflé, emphatique de cet homme à bonnes fortunes, de
l'irrésistible Tressan, et l'on se demande comment cette pitoyable
rhétorique pouvait subjuguer le cœur des belles dames de l'époque.

Le caractère si franc, si simple de Mme de Boufflers ne pouvait
s'accommoder de pareilles exagérations sentimentales, et ce mélange
prétentieux de pédanterie et d'amour devait lui paraître aussi
insupportable qu'incompréhensible.

C'est à son cher Panpan que le gouverneur confie ses doutes et ses
craintes.

    «Toul, lundi.

   «Puisque vous devez la voir ce matin, mon cher Panpan, allez-y de
   bonne heure, faites en sorte qu'elle s'éveille en pensant à moi;
   je ne veux souffrir rien de faible dans une lettre où j'ose
   peindre celle que nous admirons. Elle a beau me reprocher
   l'ardeur de mon imagination, mon amour ni son portrait ne lui
   doivent rien. On ne peut se servir de pareils traits sans avoir
   joui de tous leurs charmes. Je ne crains point que l'amour
   m'embellisse tout ce que j'adore en elle, mais je dois bien
   craindre un trouble qui peut m'empêcher d'exprimer tout ce que je
   sens. Mme de Genlis ne m'a fait connaître que celui de la
   jalousie. Un peu d'amour-propre, l'assurance de plaire, je
   l'avoue même, la supériorité d'esprit, tout me donnait alors une
   confiance en moi-même que je n'ai plus. Je frémis, mon cher
   Panpan, de la peur de lui devenir insupportable. Elle ne peut
   plus m'aimer comme un ami, je ne peux lui paraître aimable
   qu'autant qu'elle me comptera comme le plus tendre des amants...»

Si Tressan n'ose avouer ouvertement sa passion, s'il n'ose se jeter
aux pieds de l'adorée et lui découvrir ses sentiments, qui mieux que
Panpan, cet ami si dévoué, ce confident si éprouvé, pourrait se
charger de ce soin? C'est donc à lui que Tressan s'adresse: c'est lui
qu'il charge d'être l'interprète de ses sentiments amoureux et de
plaider sa cause auprès de la cruelle, qui jusqu'à présent feint de
tout ignorer.

   «Si vous osez lui parler de moi, ah! dites-lui bien du moins à
   quel point je lui suis soumis; que je saurai renfermer tous mes
   désirs dans mon cœur; que je voudrais que le même feu, qui me
   fait mourir à chaque instant, détruisît tout ce qui l'importune;
   il le détruira peut-être en effet, mon cher Panpan. Mes nuits
   sont charmantes, mais cruelles; mon sang est allumé et, malgré
   cet état violent, j'éprouve des saisissements qui en arrêtent le
   cours.

   «Hier, en la revoyant, à peine pouvais-je lui parler et chercher
   ses yeux. Il faut cacher sans cesse mon état à tout ce qui
   m'entoure, et, ce qui me perce le cœur, il faut lui en cacher la
   plus grande partie à elle-même. Mais je ne raisonne plus, je me
   livre à toute la fureur d'une passion qui ne finira qu'avec ma
   vie. Toutes les réflexions ne font qu'augmenter mon amour et les
   charmes de celle que j'aime. Je suis sûr du moins que cette
   ardeur me soutiendra et m'empêchera de tomber malade tant que je
   la verrai. Que m'importe d'en mourir quand elle partira pour
   Paris!»

Il est question, en effet, d'un voyage de la marquise dans la
capitale. Que deviendra le pauvre amoureux pendant son absence? Quelle
jalousie lui dévorera le cœur, quand il saura Mme de Boufflers près
de celui qui a des droits sur elle? Tressan n'ignore pas la liaison
qui l'unit au comte de Croix, mais il met en pratique les théories si
larges de l'époque et il n'a pas la sottise d'être jaloux. Que lui
importe que la marquise ait un amant! il ne demande qu'à fermer les
yeux, mais à une condition, c'est qu'il se sache préféré; il suffirait
d'un mot d'elle pour apaiser les tourments qui le dévorent. Panpan ne
pourrait-il l'obtenir, ce mot divin?

Laissons le comte professer lui-même cette étrange philosophie; il le
fait dans des termes qui sont de véritables perles dans la bouche d'un
amant en survivance.

   «Sur toutes choses, mon cher Panpan, gardez-vous bien de lui
   laisser entrevoir que je sois jaloux; il n'appartient qu'à l'amour
   heureux de l'être, et je la connais trop pour avoir un sentiment
   aussi odieux. Si j'étais sûr de son cœur, je n'exigerais point de
   sacrifices marqués de celle dont je connais toute la fermeté. Un
   mot de sa bouche me suffirait: «Je ne l'aime plus et je vous
   aime.» Voilà, mon cher Panpan, ce qui fixerait ma destinée, ce qui
   me ferait souffrir sans mourir d'être éloigné d'elle, ce qui me
   rassurerait contre tous les reproches, toutes les persécutions
   qu'on tenterait en vain de lui faire.

   «Adieu, mon cher Panpan, ayez pitié d'un misérable qui connaît,
   mais trop tard, que l'amour ne lui avait porté que de faibles
   coups, d'un ami enfin qui n'aura de moments heureux que ceux où
   vous adoucirez ses peines en lui parlant sans cesse de celle qui
   va décider de sa vie ou de sa mort.»

Si la passion de Tressan devenait chaque jour plus violente, si elle
le possédait au point de lui faire perdre à peu près complètement la
tête, on peut dire que les sentiments de Mme de Boufflers suivaient
une marche absolument inverse. Soit que des hommages surannés
n'eussent pas le don de lui plaire, soit par pure coquetterie, plus
son adorateur se montrait soumis, ardent, passionné, plus elle se
montrait agressive, froide, sans pitié.

La marquise n'était pas toujours d'humeur accommodante, et dans ses
mauvais jours, malheur à qui devenait l'objet de ses railleries!
Tressan l'apprit souvent à ses dépens. Par un sentiment assez naturel
à la femme, elle trouvait plaisir à martyriser celui qui gémissait à
ses pieds; elle le prenait volontiers pour cible et elle le criblait
de flèches acérées qui le mettaient au désespoir: un jour où ses
assiduités l'avaient plus particulièrement énervée, elle lui décochait
brutalement cette épigramme:

AIR: _Réveillez-vous_.

    Votre triste pédanterie
    Partout vous rend fort ennuyeux;
    Votre froide plaisanterie
    Vous coûte plus, ne vaut pas mieux.

Les sarcasmes de la marquise déchiraient le cœur de Tressan; et il en
perdait le boire et le manger. Cependant il les supportait sans se
plaindre, car il craignait par-dessus tout d'être disgracié.
Qu'adviendrait-il de lui s'il était chassé de la présence de l'objet
aimé? Cette seule pensée le glaçait d'effroi. Affolé, désespéré, le
malheureux se tournait alors vers Panpan; il s'épanchait naïvement
dans le sein de son ami, lui contait ses douleurs, ses souffrances et
le suppliait de le faire rentrer en grâce.

    «Toul, lundi.

   «Je ne peux vous exprimer, mon cher Panpan, tout ce que je
   souffre depuis hier; il faut qu'on m'ait fait quelque noirceur
   auprès de Mme de Boufflers ou qu'elle ait interprété en mal un
   plat propos que j'ai tenu, mais dont le sens qu'elle pouvait y
   donner est trop éloigné de ma façon de penser, pour qu'elle
   puisse s'y arrêter.

   «Vous connaissez, mon cher Panpan, quels sont mes sentiments, et
   combien ils me rendent malheureux! Je n'ai point été assez sage
   pour n'adorer dans Mme de Boufflers que tout ce qui rend son
   amitié si désirable; la passion la plus vive m'a entraîné, et les
   réflexions ne m'ont point encore ramené à la raison. Cependant
   mes propos, ni mon maintien ne lui parlent que du respect et du
   tendre attachement que j'ai pour elle. Je renferme dans mon cœur
   tout ce qui fait mon malheur, sans la toucher, et je me force à
   ne lui rendre que les devoirs les plus simples et les plus
   ordinaires dans la société.

   «Vous aurez pu voir, mon cher Panpan, que depuis plusieurs jours,
   elle m'accable de dédains divers, de persiflages; elle est trop
   juste pour le nier. Elle ne me croit pas assez imbécile pour ne
   le pas sentir, mais j'ai toujours espéré que ce n'était que par
   bonté et amitié pour moi, qu'elle voulait me corriger d'un défaut
   qu'elle m'a reproché, et qu'elle ne voulait qu'éprouver si
   l'amour-propre était éteint et savait recevoir une bonne
   plaisanterie.

   «Pouvait-elle douter que rien puisse balancer les sentiments que
   j'ai pour elle, et ne me croit-elle pas assez soumis, assez
   attaché pour lui tout sacrifier?

   «Mais pourquoi me faire sentir aussi cruellement qu'elle commence
   à me prendre en aversion, si elle n'en a pas des raisons? Elle
   est trop juste, trop bonne amie, pour désespérer un homme qui
   l'adore, si elle ne s'y croit pas fondée.

   «Tâchez donc, mon cher Panpan, de pénétrer ses raisons. Si on m'a
   fait des noirceurs, qu'elle me permette de m'en justifier. Si
   elle m'a cru assez bête et maussade pour attacher un sens à la
   platitude que j'ai dite hier à la comète, mettez-moi à ses pieds
   pour lui en demander pardon. Enfin, mon cher Panpan, peignez-lui
   toute la douleur que j'ai, et que je sens qui ne peut
   qu'augmenter. Ramenez-moi auprès d'elle, mon cher Panpan. De tous
   les maux le plus cruel et le plus insupportable pour moi est de
   ne pas la voir ou de la voir irritée contre moi.

   «Je ne crains point de paraître à ses yeux le plus faible de tous
   les hommes. Quand je n'aurais que sa pitié, je me trouverais
   heureux encore de la mériter. Finissez, mon cher ami, une
   tracasserie qui me perce le cœur et donnez-m'en promptement des
   nouvelles.»

Si le gouverneur de Toul était vraiment fort malheureux en amour, il
avait du moins, au point de vue de sa carrière, quelques
compensations. Stanislas, qui l'appréciait de plus en plus, saisit
avec empressement la première occasion qui se présenta de l'attacher
à sa personne. En 1751, le maréchal de Montmorency étant mort, M. du
Châtelet le remplaça comme grand chambellan. La place de maréchal des
logis qu'occupait M. du Châtelet restait donc vacante; le Roi la donna
au comte de Tressan.



CHAPITRE V

1740-1753

  Mme de Graffigny à Paris.--_Cénie._--_Les engagements
    indiscrets._


On n'a pas oublié l'aimable femme qui avait protégé les débuts dans le
monde de Panpan et de Saint-Lambert, celle qui avait cherché une
consolation à ses malheurs dans des distractions extra-conjugales, et
aussi en formant à Lunéville un petit cénacle littéraire, dont elle
était la reine[19]. Depuis ses mésaventures à Cirey avec Voltaire et
Mme du Châtelet, Mme de Graffigny s'était établie à Paris et elle y
avait eu une étrange fortune[20].

  [19] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. IV, page 73, et chap. VI,
  page 103.

  [20] L'adresse de Mme de Graffigny à Paris était: rue
  Sainte-Hyacinthe, vis-à-vis le corps de garde des grenadiers des
  Gardes Françaises.

A peine arrivée dans la capitale, grâce à l'amitié de la duchesse de
Richelieu, elle avait vu tous les salons s'ouvrir devant elle. Quand
sa situation dans le monde fut bien établie, elle voulut refaire, et
dans de meilleures conditions, ce qui lui avait déjà si bien réussi à
Lunéville; elle ouvrit un bureau d'esprit et se mit à recevoir.
Bientôt elle réunit chez elle la meilleure compagnie. Sa nièce, Mlle
de Ligniville, qui l'avait suivie dans la capitale, l'aidait à tenir
son salon.

Les goûts de Mme de Graffigny la poussaient surtout vers les sociétés
littéraires; elle attira chez elle tous les gens de lettres un peu
marquants de l'époque et principalement les encyclopédistes. On
rencontrait dans son salon Diderot, d'Alembert, Helvétius, Thomas,
Turgot, Morellet, l'abbé de Voisenon, Mlle Quinault, etc., etc.

Si l'esprit et la verve de la maîtresse de la maison groupaient
facilement autour d'elle une société nombreuse, la beauté et la
jeunesse de Mlle de Ligniville n'étaient pas non plus complètement
étrangères à cette affluence.

Quand les conversations dans le salon étaient par trop sérieuses ou
philosophiques, Minette (c'était le surnom donné par les habitués à
Mlle de Ligniville) se levait tout simplement, et elle s'en allait
dans la pièce voisine où elle se livrait avec ses amis à
d'interminables parties de volant. Les partners les plus assidus de la
jeune fille étaient Turgot et Helvétius.

Turgot, à peine âgé de vingt-trois ans, était charmant, séduisant au
possible; il éprouva bientôt pour Minette une amitié très tendre et il
était payé de retour. On s'étonnait qu'il ne songeât point à
l'épouser, lui qui se montrait si chaud partisan des mariages
d'inclination[21]; mais il était encore à la Sorbonne, il n'avait
aucune fortune et il se fit un honorable scrupule d'associer à sa
misère celle qu'il aimait.

  [21] Turgot écrivait un jour à Mme de Graffigny ces réflexions si
  sages: «Il y a longtemps que je pense que notre nation a besoin
  qu'on lui prêche le mariage, et le bon mariage; nous faisons les
  nôtres avec bassesse, par des vues d'ambition ou d'intérêt, et
  comme par cette raison il y a beaucoup de malheureux, nous voyons
  s'établir de jour en jour une façon de penser bien funeste aux
  États, aux mœurs domestiques.»--Il relève dans la même lettre ce
  propos qui se tient, dit-il, tous les jours: «Il a fait une
  sottise, un mariage d'inclination.»

Helvétius, lui aussi, avait subi le charme de la jeune fille. Sa
beauté, les agréments de son esprit, la dignité avec laquelle elle
supportait la mauvaise fortune avaient fait sur lui une profonde
impression. Après être resté avec elle pendant plus d'un an dans les
termes d'une très simple amitié et sans jamais lui parler du goût
qu'il éprouvait pour elle, il vint un jour lui offrir de partager son
sort. Mlle de Ligniville appartenait à la plus haute noblesse
Lorraine; épouser un fermier général, si riche fût-il, «était une
mésalliance considérable». Elle accepta cependant et le mariage eut
lieu au mois de juillet 1751[22].

  [22] Helvétius s'est montré dans ses écrits tout l'opposé de ce
  qu'il était dans la réalité. Rien ne ressemble moins à
  l'ingénuité de son caractère que la singularité préméditée et
  factice de ses ouvrages. Par une véritable aberration d'esprit,
  il imagina de calomnier tous les gens de bien et lui-même, pour
  ne donner aux actions morales d'autre motif que l'intérêt. Or il
  avait dans l'âme tout le contraire de ce qu'il a écrit; il était
  libéral, généreux, sans faste, bienfaisant; il n'existait pas un
  meilleur homme. Il mourut le 26 décembre 1771.

Auparavant Helvétius avait abandonné la ferme générale et acheté la
charge de maître d'hôtel de la Reine.

Le mariage de Mlle de Ligniville priva le salon de Mme de Graffigny
d'un de ses plus grands attraits[23].

  [23] Par son mariage, Helvétius était devenu le neveu du prince
  de Craon, et le cousin de Mme de Boufflers, du prince de Beauvau,
  etc. Mais il y avait alors une telle distance entre un grand
  seigneur et un bourgeois que, lors de la mort du prince de Craon,
  Mme Helvétius seule prit le deuil; son mari crut de bon goût de
  ne pas l'imiter et tout le monde applaudit à cette modestie.

En dépit de l'âge, l'ancienne amie de Panpan avait conservé le cœur
tendre que nous lui avons connu et elle ne pouvait se décider à
renoncer aux joies de l'amour. Depuis l'abandon de l'ingrat Desmarets,
elle avait eu plusieurs liaisons plus ou moins éphémères. La pauvre
femme cependant ne se faisait pas illusion sur sa propre faiblesse,
elle la confessait naïvement. Elle écrivait à Panpan, son éternel
confident:

«Je maudis l'amour, mais cela ne me guérit de rien. Je crois
quelquefois que c'est un rêve, car j'ai toutes les peines du monde à
convenir, qu'à mon âge, de ma figure, je puisse faire tourner la tête
à quelqu'un.»

Mme de Graffigny n'avait que de bien modestes ressources et le train
de vie qu'elle menait les absorbait et au delà. Elle avait autrefois
écrit de petites pièces qui avaient été jouées avec succès à la cour
de Léopold. Ses amis, au courant de la situation précaire de sa
fortune, l'engagèrent à écrire pour augmenter ses revenus. Elle
suivit leur conseil et composa une petite nouvelle: _Le mauvais
exemple produit autant de vertus que de vices_ (1745), qui parut dans
le _Recueil de ces Messieurs_. Deux ans plus tard, elle publia les
_Lettres d'une Péruvienne_, pastiche des _Lettres persanes_, de
_Paméla_, et des _Amusements sérieux et comiques_[24].

  [24] Une jeune Péruvienne, Zilia, transportée tout à coup au
  milieu d'un monde dont les mœurs et les usages lui sont
  totalement inconnus, raconte ses impressions. Il y a des
  descriptions charmantes, un composé de sentiments naïfs autant
  que passionnés, mais plus ordinairement

    Une métaphysique où le jargon domine
    Souvent imperceptible à force d'être fine.

L'ouvrage eut le plus grand succès. Naturellement il souleva des
jalousies et l'on prétendit que Mme de Graffigny s'était fait
beaucoup aider par l'abbé Perrault. Mais si cela avait été vrai,
l'abbé aurait-il gardé le secret?

La publication des _Lettres péruviennes_ fut pour l'auteur une
véritable bonne fortune. Elle était toujours restée en relations
avec la cour de Vienne. Le succès de son ouvrage engagea
l'impératrice à lui demander quelques petites pièces, simples
et morales, qui pussent être représentées par les jeunes
archiduchesses. Mme de Graffigny s'empressa de déférer à l'impérial
désir et elle composa cinq ou six comédies qui furent jouées
effectivement par les princesses et les dames de la cour[25].

  [25] Entre autres, _Le Temple de la vertu_ et _Célidor_.

  En remerciement, l'empereur accorda à l'auteur une pension de
  1,500 livres, mais à la condition que les pièces ne seraient pas
  imprimées.

  La margrave de Bayreuth ne se montra pas moins généreuse que
  l'empereur. Elle aussi accorda une pension à la femme-auteur; elle
  chercha même à l'attirer auprès d'elle, mais Mme de Graffigny prit
  prétexte de son âge pour repousser une offre flatteuse et demeurer
  auprès de ses amis de Paris.

Enhardie par le succès des _Lettres péruviennes_, Mme de Graffigny
voulut s'essayer dans l'art dramatique; elle composa un roman en cinq
actes, intitulé _Cénie_, et elle le proposa aux comédiens français. La
pièce fut admirablement montée et jouée à ravir. Grandval et Sarrasin,
Mlles Gaussin et Dumesnil, y étaient inimitables et ils firent verser
aux spectateurs «des torrents de larmes». Le succès fut étourdissant.
Fréron écrivait à l'auteur:

    Besoin n'était qu'on fît défense
    A la critique de railler.
    Quand même elle pourrait parler,
    Vous la réduiriez au silence.

_Cénie_ fut reprise au mois de novembre et elle eut onze
représentations[26], ce qui était énorme pour l'époque.

  [26] Mme de Graffigny vendit sa pièce au libraire Duchesne pour
  la somme de 2,000 livres.

  La reprise de _Cénie_ lui valut, pour onze représentations, du 18
  novembre au 12 décembre, comme droits d'auteur, 1,613 livres qui
  lui furent payées ainsi: «2 sacs de 600 livres, 17 louis, et 5
  francs de monnaie.»

Ce n'est pas seulement à Paris que l'auteur de _Cénie_ fut couvert
d'éloges; en Lorraine on se montra très fier de son succès, qui
rejaillissait sur ses compatriotes.

Le 3 février 1751, Solignac, prononçant un discours à l'Académie de
Nancy, s'écriait:

«Votre province, messieurs, vient de nous fournir un exemple bien
éclatant que les sciences n'ont jamais que d'heureux effets dans les
âmes bien nées. Permettez à l'amitié un éloge où mon sujet me conduit
naturellement, que je ne puis refuser à la justice, que je dois à
votre gloire, et qui est propre à exciter en vous une noble émulation.

«Vous connaissez _Cénie_, et où ne la connaît-on pas au moment que je
parle? Quelle pièce de théâtre a-t-on faite de nos jours qui marque
plus de finesse et d'agrément dans l'esprit, plus d'élévation et de
délicatesse dans les sentiments, où la vertu se montre avec tant de
charmes; et qui fasse passer si rapidement de l'admiration de
l'ouvrage à l'amour de l'auteur? Ouvrez les _Lettres péruviennes_,
vous y verrez des traits curieux d'une philosophie, jusqu'à présent
inconnue dans nos romans, et vous conviendrez de ce que j'ai voulu
prouver d'après un si bel exemple, que c'est uniquement des germes
d'un mauvais cœur que viennent les fruits amers qu'on attribue aux
belles-lettres.»

Mme de Graffigny, désireuse de montrer sa reconnaissance de l'accueil
qu'elle avait reçu autrefois à la cour de Lorraine, avait envoyé à
Stanislas le premier exemplaire de _Cénie_, mais par une inexplicable
et déplorable erreur, le relieur, au lieu des armes du roi de
Pologne, avait gravé sur la couverture les armes de l'électeur de
Saxe. Stanislas, sans croire à une plaisanterie, qui eût été de fort
mauvais goût, fut froissé de l'inadvertance et il donna l'exemplaire.

Mais après les éloges arrivèrent les critiques. Comme pour les
_Lettres péruviennes_, on accusa l'auteur de plagiat et en particulier
d'avoir pillé _Nanine_, _Tom Jones_ et surtout _la Gouvernante_ de La
Chaussée, qui venait de paraître. Il est vrai que la dame soutenait
que c'était au contraire La Chaussée qui lui avait dérobé son sujet.
Et l'abbé de la Galaizière prétendait qu'elle avait raison.

On s'aperçut aussi, à la lecture, que le style de _Cénie_ était
souvent néologique et précieux. On trouva que l'on ne devait pas dire
que _les charmes d'une jeune personne s'embellissent de la décrépitude
de son mari_ et que _la caducité d'un vieillard éternise la jeunesse
de sa femme_. On fut étonné de lire des phrases de ce genre: _L'amour
double notre sensibilité naturelle; il multiplie des peines de détail
dont la répétition nous accable_. On ne s'accoutumait point à cet
amour qui double une sensibilité en multipliant des peines[27].

  [27] Quant à Collé, qui s'était d'abord montré enthousiaste, il
  écrivait après avoir lu la pièce:

  «Je fais amende honorable du peu de bien que j'en ai dit.

  «Je trouve cette rapsodie au-dessous de celle de La Chaussée. Mal
  écrite, toutes les pensées sont communes, fausses, louches, jamais
  le terme propre. Enfin la forme et les détails sont aussi mauvais
  que le fonds, qui est bien la plus pitoyable création que l'on ait
  faite depuis cent cinquante ans.»

Soit que les lauriers dramatiques de sa vieille amie l'empêchassent de
dormir, soit qu'il voulût se montrer digne de son titre d'académicien,
Panpan composa à son tour une petite comédie en un acte, dont, à
l'usage des auteurs, il pensait beaucoup de bien. Après avoir
sollicité la critique et obtenu l'approbation de Mme de Boufflers, le
lecteur du Roi se jugea digne d'affronter la rampe et il envoya sa
comédie à Mme de Graffigny, en la priant d'user de tout son crédit
pour la faire représenter par les Comédiens-Français.

Mme de Graffigny n'avait rien à refuser à Panpan; elle s'acquitta de
la commission et bientôt elle eut la satisfaction d'annoncer à son ami
que _les Engagements indiscrets_, tel était le titre de la pièce,
allaient entrer en répétition.

La joie de Panpan eût été complète s'il avait pu se rendre à Paris
pour s'entendre avec les comédiens, choisir ses interprètes, conduire
les répétitions; malheureusement des intérêts indispensables le
retenaient à Lunéville, et il dut s'en rapporter au zèle et à
l'intelligence de sa correspondante.

Fort heureusement, vers la fin de l'année 1752, Tressan fit le voyage
de Paris dans l'espoir d'obtenir quelque amélioration à sa situation
pécuniaire. Panpan recommanda donc à son collègue de la Société Royale
de joindre ses efforts à ceux de Mme de Graffigny, pour laquelle il
lui donna les plus pressantes recommandations.

Mais on ne fait bien ses affaires que soi-même, le lecteur du Roi
allait en faire la triste expérience. Tressan était très occupé pour
son propre compte, et très naturellement se réservait toutes les
influences dont il pouvait disposer, puis il connaissait à peine les
comédiens, craignait de froisser Mme de Graffigny, bref il se tint
assez à l'écart.

Quant à l'auteur de _Cénie_, elle s'occupa peu de son ami et elle
défendit fort mal ses intérêts. Mlle Gaussin devait jouer le principal
rôle; on le lui enleva pendant une absence et il fut confié à Mlle
Guéant, jeune actrice de seize ans, qui possédait la plus jolie figure
du monde, mais qui était sans voix, sans intelligence et sans
talent[28].

  [28] Elle était la nièce de Mlle de Seine, qui avait épousé
  Dufresne, le célèbre comédien. Elle était entretenue par M. de
  Voyer, fils du marquis d'Argenson. Elle mourut en 1758 de la
  petite vérole, à l'âge de vingt-quatre ans.

_Les Engagements indiscrets_ furent joués le 26 octobre, pendant que
la cour était à Fontainebleau. Mlle Guéant, comme ce n'était que trop
facile à prévoir, s'acquitta fort mal du rôle qu'on lui avait confié,
et pour comble de disgrâce Mlle Lamotte[29] fit en scène une chute qui
faillit tout compromettre. Cependant la pièce reçut du public un
accueil favorable, puisqu'elle eut cinq représentations, ce qui était
un succès fort honorable.

  [29] Mlle Lamotte (1704-1769), était fille d'un officier; elle
  fut élevée au couvent des Ursulines de Metz, se fit enlever et
  entra au théâtre. Elle avait été protégée par le maréchal de
  Saxe.

La critique fut bienveillante: «Cette pièce est bien écrite, dit
Fréron, et bien dialoguée; on y trouve des détails agréables, des
traits ingénieux[30].»

  [30] Comme Mme de Graffigny s'était occupée de la pièce de Panpan
  et en avait surveillé les répétitions, on lui en attribua très
  faussement la paternité. On lit en effet dans les _Cinq années
  littéraires_, par Clément, La Haye, 1752:

  «On nous a donné ces jours-ci à la Comédie-Françoise une pièce
  nouvelle en prose et en un acte, de Mme de Graffigny, dit-on,
  auteur des _Lettres péruviennes_ et de _Cénie_, qui lui ont fait
  une réputation difficile à soutenir. Ceci est moins une intrigue
  qu'un embrouillement sans nœud, d'où il résulte pourtant quelques
  situations comiques, mais foiblement rendues, et si communes! Des
  qui pro quo de tabatière, des mal-entendus de portrait,
  imaginez-vous. Mais ce qui n'est pas commun, c'est que les deux
  amans, se rencontrant en scène vive, s'enfuient pour ne pas
  s'expliquer et pour se déclarer leur passion par écrit. Le comique
  du style n'est qu'un enjouement précieux, un pointillage, une
  espèce de jeu de mots, ou de travail d'esprit: je vous avois déjà
  fait remarquer quelque chose d'approchant dans _Cénie_, si vous
  vous en souvenez; mais c'est de toutes les maladies du goût la
  plus dangereuse pour une femme, et celle qui fait les progrès les
  plus rapides: je ne doute point cependant qu'on ne puisse guérir
  avec beaucoup d'attention sur soi-même et sur le triste ridicule
  des modèles qu'on se pique d'imiter. Il serait plaisant et je
  serais charmé que ce ne fût point Mme de Graffigny qui eût fait
  cette pièce. Elle est intitulée: _Les engagements indiscrets_.
  Parlez-moi d'une bonne comédie bourgeoise. Quand reverrons-nous
  cela? ou d'un franc galimatias, bien naturel et réjouissant.»
  (_Lettre CXI_, Paris, 15 novembre 1752.)

Cependant ce demi-succès fut loin de répondre à l'attente de l'auteur.
Tressan, pour le consoler et pour dégager sa propre responsabilité,
rejetait bien entendu toute la faute sur Mme de Graffigny; il allait
même jusqu'à la soupçonner de jalousie littéraire. Il mandait à
Panpan:

    «Ce vendredi 1752.

   «J'ai reçu il y a cinq jours la lettre du cher et aimable
   confrère Panpanius optimus et je suis parti sur-le-champ pour lui
   faire réponse moi-même...

   «Il est vrai que Mme de Graffigny avec tout son esprit ne pouvait
   mieux s'y prendre pour vous faire une niche. Votre pièce s'est
   soutenue malgré la bêtise de la petite Guéant et la culbute et
   les soixante ans de la Lamotte.

   «J'ose dire qu'il a fallu une éloquence aussi mâle et aussi
   pénétrante que la mienne pour vous raccommoder avec Mlle Gaussin.
   Elle connaissait le rôle, elle l'aimait, elle désirait le jouer
   et s'en faire un mérite auprès de vous, qu'elle aime déjà sur ma
   parole. On lui souffle ce rôle dans une absence, et de là elle a
   dit hautement qu'elle se promettait à l'avenir de refuser tous
   ceux qui ne lui plairaient pas. La petite d'Anchevolle est dans
   le même cas et a prononcé le même arrêt. Leur colère est
   flatteuse pour vous, puisqu'elle naît de leurs regrets.

   «J'ai tout raccommodé, on ne s'en prend point à vous, et si vous
   voulez dans six mois ou un an faire reprendre votre pièce et
   n'avoir pas la bêtise (le mot est de Saint-Lambert) de la faire
   jouer pendant une absence, elles reprendront leurs rôles, et je
   m'en charge.

   «Adieu, cher et aimable confrère, mettez-moi aux genoux des deux
   charmantes sœurs, et gardez-moi dans votre cœur où mes
   sentiments pour vous me mériteront toujours une place.»

Soit que Panpan ait pardonné le peu de zèle de Mme de Graffigny pour
sa pièce, soit qu'en homme d'esprit il ait pris son parti gaîment d'un
insuccès relatif, dès que sa comédie fut imprimée, il envoya un
exemplaire à son amie avec cette dédicace flatteuse:

_A Mme de Graffigny._

    Graffigny, je dois tout à votre amitié tendre,
    Cet ouvrage est à vous, je ne puis vous l'offrir;
    S'il a quelques beautés, vous sûtes l'embellir.
    Je ne vous donne rien, je ne puis que vous rendre[31].

  [31] Mme de la Marre a bien voulu nous communiquer tous les
  documents que son père, M. Arthur Ballon (1816-1883), l'aimable
  et savant conservateur de la Bibliothèque de Nancy, avait réunis
  sur Mme de Graffigny. Ces pièces nous ont été très précieuses et
  nous exprimons à Mme de la Marre nos plus vifs remerciements.



CHAPITRE VI

1753

  Correspondance de Tressan.--Passion désordonnée pour Mme de
    Boufflers.


Aussitôt de retour en Lorraine, Tressan, auquel l'absence a paru
longue, s'empresse d'accourir à Lunéville et de voler aux pieds de la
«divine marquise». Certes jusqu'à présent il n'a pas lieu de se louer
du succès de ses efforts, mais la femme est changeante, Mme de
Boufflers plus que toute autre; qui sait si un jour elle ne se
laissera pas attendrir par un amour si persévérant.

Du reste, la marquise n'est pas toujours impitoyable; et par moments
elle donne à son «mourant», pour emprunter la langue de Mlle de
Scudéri, quelques lueurs d'espoir qui lui rendent un peu de vie. En
dépit de ses railleries mordantes, elle s'intéresse à lui et quand
elle le voit, absorbé par la passion, négliger tous ses intérêts, elle
s'en inquiète et le force elle-même à montrer plus de souci de son
avenir.

Le gouverneur s'incline devant une volonté à laquelle il ne saurait
résister, mais il en profite pour plaider lui-même sa cause, sans
intermédiaire cette fois, et tâcher de fléchir la cruelle qui le
repousse.

    «Toul, mardi.

   «Je viens de vous obéir. C'est à votre amitié, à vos ordres que
   je dois le courage d'avoir pu m'occuper de mes affaires et
   d'écrire deux longues lettres que j'ai interrompues vingt fois
   pour penser à vous. Je crois qu'elles sont bien, mais je serais
   bien insensible à leur réussite, si je n'avais le bonheur d'être
   sûr que vous vous intéressez à mon sort.

   «Croyez-vous qu'il me soit possible de finir ma journée sans vous
   écrire, sans vous remercier de m'avoir forcé à suivre le projet
   que vous m'avez dicté. Hélas! je ne le dois peut-être qu'à votre
   pitié! Vous voyez que je ne pense, que je ne respire que pour
   vous aimer, et malheureusement, trop maîtresse de vous-même, vous
   vous servez de votre raison pour réparer le désordre de la
   mienne. N'importe! Tout ce qui tient à un de vos sentiments est
   adorable pour moi. Ah! si quelque chose vous touchait aussi, que
   vous me trouveriez d'ardeur pour m'y livrer tout entier; toujours
   prêt à me sacrifier moi-même pour vous, je ne désire que votre
   bonheur; si je ne suis pas assez heureux pour réussir jamais à y
   contribuer, soyez sûre que même celui qui fera le malheur de ma
   vie me sera respectable. J'aime mieux mourir dans la douleur et
   dans le silence que de troubler un de vos moments. Jamais je ne
   ferai de questions qui puissent me donner des armes dont je
   rougirais de me servir. Du moins, j'espère que vous ne trouverez
   rien que d'estimable dans mes sentiments pour vous.

   «L'idée que vous seule m'avez donnée de l'amour éteint tout ce
   qui tient à l'art, ou aux faibles ordinaires des amants: je vous
   adore, mais avec une simplicité, avec une ardeur qui ne connaît
   ni la défiance ni la jalousie. Vous avez triomphé de la
   philosophie qui calmait mon cœur, des études qui occupaient mon
   esprit, des goûts qui l'amusaient. Vous me faites oublier de même
   tout ce que j'ai pu apprendre par l'usage du monde.

   «Que je me suis bien défini lorsque j'ai dit que je n'ai plus
   d'autre existence que celle que vous me donnez! En vérité, je
   commence à croire Malebranche, car il est bien sûr que je ne vois
   plus rien qu'en vous. Jamais on n'a été anéanti comme je le suis!
   Vous ne me soupçonnerez pas du moins d'être en état de me faire
   un système de conduite pour vieillir auprès de vous. Il ne me
   vient pas une idée qui ne soit un désir, et même elles se
   succèdent trop rapidement pour que je puisse m'arrêter à la
   crainte d'être toujours malheureux; celle de vous déplaire, de
   vous perdre, d'être obligé de m'éloigner de vous, est plutôt en
   moi un instinct, un sentiment qu'une réflexion, mais je suis bien
   sûr que tout ce qui pourrait me menacer d'un pareil malheur me
   frappera au cœur trop soudainement pour que je puisse m'y
   méprendre et ne le pas réparer.

   «Je suis sûr d'être aussi prudent avec les autres qu'éperdu et
   soumis à vos genoux. Ah! dieux! si j'étais dans ce moment! Mais
   vous auriez peut-être encore la cruauté de voir d'un œil
   tranquille, et mon amour, et ma timidité. Eh, quoi! n'aurez-vous
   jamais pitié d'un homme que vous désespérez? Vous êtes trop sûre
   de soumettre tous les désirs que vous faites naître, vous
   triomphez des faveurs mêmes que vous m'accordez. Ah! du moins, ne
   fuyez donc point des moments qui me feront peut-être mourir. Mais
   Maupertuis n'a rien dit de trop: un instant de bonheur avec vous
   m'est plus cher que le reste de ma vie.

   «Je ne vous crois pas assez barbare pour vous moquer d'un
   misérable qui vous écrit, entraîné par une passion qui ne trouve
   rien d'assez vif pour s'exprimer. Quand je suis auprès de vous,
   vos yeux animent ou éteignent ma voix, je ne distingue plus mes
   pensées, et même dans ce moment-ci vous répandez dans ma lettre
   un trouble que vous devriez me pardonner. Hélas, on ne se fait
   aimer que lorsqu'on parvient à le faire sentir.

   «Adieu, puissent ces beaux yeux, qui font le charme et le malheur
   de ma vie, s'ouvrir du moins plus brillants, plus doux que
   jamais. S'ils sont un instant attachés sur les miens, si je suis
   assez heureux pour oser y lire une pitié mêlée de tendresse,
   n'ayez plus la cruauté de les en punir en les forçant à l'air de
   la plaisanterie; l'autre mine leur sied bien mieux, quoique
   celle-ci soit charmante.

   «Non, vous ne verrez pas cette lettre que je ne peux finir, que
   je n'écris que pour fixer sur le papier une étincelle de tout ce
   qui m'agite; c'est pour moi que je l'écris, et sûrement je la
   trouverai trop faible, trop raisonnable; elle ne peut ressembler
   à ce que je souffre et à ce que je désire[32].»

  [32] _Inédite._ Bibliothèque de Nancy.

Ce n'est pas de Tressan qu'on peut dire: loin des yeux, loin du cœur.
Quand il est absent, il n'en pense que davantage à sa dulcinée, à
celle qui pour jamais lui a ravi le cœur; il ne trouve de bonheur
qu'à lui écrire. Ayant été obligé de suivre le Roi à la Malgrange, il
raconte, sans tarder, à la marquise les rares incidents du voyage:

    «A la Malgrange, à 10 heures du soir.

   «Enfin, je suis seul et je me livre au seul plaisir qui puisse me
   toucher, étant éloigné de vous. Qu'il m'est doux de vous donner
   tous les moments qui sont à moi et de les passer à penser à vous
   ou à vous écrire!

   «Je suis arrivé à Bon-Secours dans le moment qu'on allait chanter
   une grande messe. Jugez de ce que devait être ce vieux et triste
   opéra chanté par des Minimes! J'ai saisi l'instant de voir le
   visage du maître: il était doux, riant, plein de bonté. L'instant
   d'après, comme je ne voyais plus que son derrière, j'ai lu
   Tibulle et, mille fois plus amoureux que lui, j'ai bien regretté
   de n'avoir ni son esprit ni son harmonie pour vous faire aimer
   tout ce que je voudrais vous dire:

    A l'amour je demande en vain
    Des dons dignes de ma Thémire,
    Je sens qu'il fait trembler ma main.
    Il se plaît à voir mon délire;
    Quoique soumis, il est mutin;
    Quoique tout en pleurs, il désire,
    Et souvent, au lieu d'une lyre,
    Il ne m'offre, d'un air malin,
    Que les chalumeaux d'un satyre.

   «Hélas, je ne sais que trop que de pareils sons vous effarouchent
   et ne peuvent vous plaire! Vous ne les écouteriez qu'avec cette
   mine si jolie mais si redoutable qui me ferait tomber à vos pieds
   confondu et consterné et peut-être encore plus coupable. Vous ne
   saurez donc rien de tout ce que je sens, de tout ce que m'inspire
   le souvenir de quelques moments mêlés de délices et de désespoir.

   «Hélas, je suis déjà assez malheureux, sans aller encore risquer
   de me faire une querelle de si loin. Rien ne me défend dans votre
   cœur et vous ne me pardonnerez point un trouble, une ardeur que
   vous ne sentez jamais. Mais ne me sera-t-il pas seulement permis
   de vous dire que jamais sainte Thérèse n'a senti un feu aussi
   doux, aussi vif dans son cœur, les jours qu'elle se croyait dans
   les baisers de l'époux...»

Pauvre sainte Thérèse! que vient-elle faire en si profane aventure!

Soit pitié, soit changement d'humeur, Mme de Boufflers se montre un
beau jour un peu moins cruelle; elle accorde même quelques menues
faveurs à son vieux Céladon. Aussitôt celui-ci croit toucher au but
suprême de ses désirs, il exulte, il écrit une lettre dithyrambique:
cette fois, s'il laisse en paix sainte Thérèse, dans son amoureux
délire il invoque Prométhée, Brahma, Platon, Pétrarque, Laure,
Malebranche, que sais-je encore!

    «Lundi.

   «Depuis hier au soir, je me sens un nouvel être, je crois comme
   Prométhée avoir enlevé le feu céleste, deux ou trois rayons de la
   divinité se sont unis à mon existence! Ah! qu'aisément ils sont
   devenus moi, mais en devenant ce moi, ils l'ont anéanti pour vous
   le soumettre à jamais.

   «Ah! si vous saviez comme je frémis que vous n'ayez eu les mains
   chaudes, que mignonne ne se soit attendrie pour votre œil droit,
   que vous n'ayez eu un petit air abattu, qui vous sied cependant
   si bien! Malheureux que je suis, toutes vos réflexions sont
   contre moi, et je ne m'en fais point qui ne m'attachent à vous.
   Un instant de pitié vous paraîtrait une faiblesse; vous regardez
   un nouvel attachement comme un égarement dont vous êtes résolue à
   vous défendre.

   «Pour moi je me livre sans crainte à une passion qui ne peut que
   m'éclairer. Quelle espèce de raison pourrait être honteuse de
   vous être soumise? Vous êtes née pour polir, pour inspirer et
   pour instruire tous ceux que vous charmerez. Vous vous plaignez
   quelquefois de mes distractions, mais croyez-vous donc que je
   vous abandonne un seul instant de ma vie? Votre idée m'est trop
   présente. Mais quelquefois une ardeur inséparable de l'amour
   égare mon esprit et mon attention dans ces moments si vifs que
   vous ne voulez pas connaître. Ah! dieux! si je vous les voyais
   partager, je crois que tous mes esprits se dissiperaient à la
   fois; mon âme s'unirait à la vôtre et Brahma craindrait de les
   séparer. Il n'y a aucune espèce d'amour que je ne sente et dont
   je ne sois capable pour vous.

   «Quand vous parlez, je vous aime comme un disciple de Platon;
   quand vous dites des vers, quand vous chantez ou jouez du
   clavecin, je vous aime comme Pétrarque aimait Laure; quand nous
   nous promenons ensemble et que nous sommes au milieu de la
   société, je me crois sur les bords du Lignon et je vous adore
   comme Astrée; mais quand je vous vois dans ce négligé digne des
   bosquets de Gnide, que ces beaux cheveux sont bien chiffonnés,
   que les corsets, que les jupons blancs ne doivent plus leurs
   grâces et leurs contours agréables qu'à cette taille divine, ah!
   comment oser vous dire quels sont les hommages que je leur rends!
   Eh! pourquoi voudriez-vous les rejeter? Ne les méritez-vous pas
   comme les autres? Pourquoi voulez-vous ôter les désirs à
   l'amour? Contentez-vous de lui couper les ailes, vous qui, sans
   crainte, pouvez lui ôter son bandeau. Mais serai-je donc toujours
   maladroit et malheureux? Vous n'aimez pas les figures, et vous
   allez m'accuser de m'en être servi dans une lettre qui n'est
   cependant que l'ouvrage du sentiment...

   «J'ai très bien fait de revenir ce matin! j'en meurs de regret,
   mais j'aurai demain le même courage, le véritable amour n'en peut
   manquer. Il n'y a que les passions faibles qui ne tiennent qu'à
   la volupté, qui trouvent des difficultés à se vaincre dans de
   certains moments. Je ne passe pas un instant auprès de vous qui
   ne me paraisse le plus doux de ma vie, mais je n'en passe pas un
   qui ne me donne l'espérance et le désir de mourir auprès de vous.
   Je voudrais avoir toutes les grâces de la jeunesse, mais je me
   console d'être plus vieux en pensant que vous me fermerez les
   yeux, que vous embellirez mes derniers moments et que vous les
   sauverez d'une faiblesse humiliante pour la raison...

   «Cette lettre ne partira point d'ici. Quoique je l'envoie au cher
   Panpan, je ne la veux confier qu'à un de mes gens que je ferai
   repartir demain matin en arrivant à Toul.

   «Adieu, reine de mes pensées, de mon cœur, de ma raison; soyez à
   jamais unique maîtresse d'un homme qui doit à l'amour qu'il a
   pour vous le peu de dons et de talents qu'il possède, aimez un
   peu votre ouvrage, et croyez que je ne suis plus et ne veux être
   que ce que vous voulez que je sois, pour vous adorer sans vous
   déplaire, et occuper quelques moments de votre vie.

   «Je baise la main droite avec tout le respect qui est dû aux
   doubles cadences; je baise aussi cette pauvre petite main gauche
   qui voltige si bien les doubles octaves. Avouez que je suis bien
   généreux de les baiser, ces coquines de mains-là, après tous les
   mauvais tours qu'elles me jouent. Ah! si j'osais! Mais où
   serait-il possible que je puisse placer un baiser qui ne fût pour
   moi tel que celui que promettait la mère de l'Amour[33].»

  [33] _Inédite._ Bibliothèque de Nancy.

On peut supposer que ces interminables élucubrations, où l'ithos et le
pathos se mêlaient fort pitoyablement, n'étaient guères de nature à
toucher le cœur de la marquise et à lui inspirer des sentiments fort
tendres. Elles n'avaient d'autre résultat que de provoquer chez elle
de véritables accès d'hilarité et son esprit pratique et moqueur y
trouvait matière à de faciles railleries.

Ne pouvant prendre au sérieux son amoureux transi, elle en fait son
jouet et se moque de lui le plus cruellement du monde, sans se soucier
autrement du mal qu'elle peut lui faire. Un jour elle semble
s'attendrir, il entrevoit déjà les félicités suprêmes; quelques jours
après, sans motif ni raison, elle le repousse brusquement et l'accable
de dédains et de mépris. Le malheureux, qui déjà se flattait d'avoir
ravi «quelques rayons de la divinité», est étourdi, affolé de ce
changement d'humeur inexplicable et il s'effondre lamentablement. Dans
sa détresse, il n'a même pas le courage de se retirer et de garder le
silence; il reste sans force, sans dignité, et il a la faiblesse
d'écrire encore à celle qui le torture, pour lui avouer tout ce qu'il
souffre et essayer de la fléchir.

    «Toul, jeudi.

   «Je n'ai ni l'art ni le courage de vous cacher l'accablement où
   je suis et je frémis d'achever de me perdre auprès de vous par
   des plaintes trop importunes. J'ai tout perdu dans votre cœur.
   J'avais du moins le plaisir de lire dans vos yeux que je vous
   adorais sans vous déplaire; j'y trouvais de la douceur et cette
   intelligence qu'on n'a qu'avec ceux dont on aime les sentiments
   et la façon de penser; je n'y trouve aujourd'hui que la froideur,
   la distraction, quelquefois un air de pitié, mais cet air est
   mêlé d'ennui, d'embarras et de persiflage. Croyez que rien ne
   m'échappe, et même dans ce moment je vous vois sourire finement,
   bien moins touchée de ce que je vous dis qu'amusée de voir que
   toutes vos petites méchancetés réussissent et que je n'ai de
   sentiments que ceux que vous vous divertissez à m'inspirer tour à
   tour.

   «Mais pourquoi me laisser si longtemps dans l'état où sûrement je
   suis le plus haïssable; pourquoi ne pas écarter un peu des nuages
   qui anéantissent le peu de moyens de plaire que je peux avoir? Ne
   sentirai-je plus auprès de vous que le trouble de la douleur et
   de la crainte? Celui de l'espérance me siérait bien mieux. Cette
   misérable imagination que vous me reprochez ne produirait plus
   que des fleurs, elle ne s'occuperait plus à déguiser mes
   plaintes, elle ne me dicterait plus vingt lettres que j'ai toutes
   déchirées; elle vous parlerait dans celle-ci de ses désirs, mais
   d'une façon si soumise, si tendre, que votre façon de vous en
   défendre ne tiendrait plus au dénigrement, mais au badinage et à
   la pitié. Je vous jure que ce que je vais vous dire, loin d'être
   un reproche, est un trait charmant pour moi, si vous me permettez
   de l'expliquer comme je le désire.

   «Vous avez vu M. de Lomont piqué et affligé de ce que vous aviez
   dit avant-hier, et vous l'avez réparé avec toutes les grâces qui
   vous sont si naturelles. Vous me voyez depuis trois jours abimé
   dans la douleur et dans les réflexions les plus sombres:
   qu'avez-vous fait pour les bannir?

   «Mais je serai trop heureux si vous pensez que l'amour le plus
   tendre me tient sans cesse à vos pieds, que vous avez dû rappeler
   M. de Lomont, et qu'un seul regard vous suffit pour me rendre
   heureux et soumis.

   «Je ne peux vous exprimer tout ce que je souffre quand vous
   évitez les moments de vous trouver seule avec moi. Comme je ne
   suis que trop sûr que vous ne m'aimez pas assez pour les
   craindre, je dois trembler qu'ils ne vous soient odieux. Je me
   tais et j'aime mieux en mourir que de vous déplaire. Je vous
   sacrifie tout ce qui peut vous donner l'idée de la violence de
   mon état présent; vous êtes bien assez cruelle pour me reprocher
   d'être trop sensible. Que serait-ce, grands Dieux! si vous saviez
   tout ce qui se passe dans mon cœur!»

Dans une circonstance aussi critique, le pauvre Tressan a-t-il au
moins trouvé quelque utile consolation? Son cher Panpan, cet ami si
précieux dans le malheur, lui a-t-il été secourable? En aucune façon:

«Panpan vint hier au soir me reconduire, il fut attendri de mon état,
mais il fut assez maladroit pour ne me donner d'autre conseil que de
chercher à me guérir. Je ne peux vous exprimer le désespoir où me jeta
un conseil que je crus qu'il avait pris dans votre façon de penser
pour moi. Je le quittai sur-le-champ pour le lui cacher, je renvoyai
mes gens et je passai deux heures dans un état qui ne vous paraîtrait
qu'une situation pillée des romans de l'abbé Prévost et dont je ne
veux point livrer les détails à votre indifférence, peut-être même à
ce fond de plaisanterie qui vous peint en ridicule tout ce qui ne fait
qu'effleurer ou votre cœur ou votre esprit.»

Enfin, pour laisser sa correspondante sur une impression moins
pénible, Tressan termine cette longue série de gémissements et de
plaintes par quelques détails d'un naturalisme excessif et qui durent
provoquer un sourire sur le visage de la marquise:

   «Un saignement de nez assez violent termina la tragédie.
   J'espère que vous et Melpomène me pardonnerez qu'un poignard ne
   l'ait pas fait couler. Cela m'a guéri des battements que j'avais
   dans le reste, et je ne m'en soucie que parce que cela me met en
   état de vous voir aujourd'hui.

   «Il est charmant pour moi de vous écrire et c'est mon unique
   bonheur quand je ne vous vois pas, mais il est bien cruel d'être
   forcé à ne pouvoir vous exprimer que par des lettres que vous
   lisez en courant, et peut-être avec un examen qui ne tient point
   au sentiment, tout ce que je voudrais dire en tombant à vos
   genoux[34].»

  [34] _Inédite._ Bibliothèque de Nancy.



CHAPITRE VII

  Naissance de Mlle de Tressan.--Mort du prince de Craon.--Voltaire
    en Alsace et en Suisse.


En dépit de ses déceptions amoureuses, Tressan continuait sa vie en
partie double, tantôt à Toul, se consacrant à sa famille et à ses
devoirs de gouverneur, tantôt à Lunéville, aux pieds de la cruelle
marquise. Les semaines, les mois se suivaient et la situation ne se
modifiait pas; en dépit de ses efforts, le gouverneur ne paraissait
pas faire de progrès dans le cœur de Mme de Boufflers; cet échec
cruel pour son amour-propre ne fut sans doute pas étranger à la
recrudescence d'intimité qu'il éprouva pour Mme de Tressan et aux
conséquences qui en résultèrent.

En 1753, en effet, la comtesse mettait au monde une fille qui eut pour
parrain le roi de Pologne et pour marraine Marie Leczinska.

L'événement passa fort inaperçu, au point même que l'heureux père,
assez piqué, s'en plaignit à ses amis. Il écrit à Panpan:

    «A Toul, ce 22 décembre 1753.

   «En vérité, mon cher Panpan, votre amitié est trop silencieuse,
   et vous ne vous souciez que des amis qui habitent Versailles ou
   la grande ville. Pour moi, quand j'aime quelqu'un, j'y pense
   souvent, et je lui écris.

   «Mme de Tressan est accouchée, et quoique ce ne soit qu'une
   petite fille, il fallait toujours me faire un compliment qui
   m'eût été bien doux. Vous pensez comme ce jeune Athénien qui ne
   se leva point au spectacle pour un vieux sénateur, parce que,
   dit-il, ce sénateur n'avait point fait d'enfant qui pût le lui
   rendre un jour. Vous pensez de même que vous ne recevrez jamais
   de compliment de moi sur les heureuses couches de Mme Devaux.

   «Je ferai de mon mieux pour me rendre le premier jour de l'an à
   Lunéville...

   «Mme de Tressan vous fait mille tendres compliments, et moi, mon
   cher et aimable confrère, je vous embrasse et vous suis attaché
   avec une tendresse qui tient presque de l'amour.»

Dans le courant de la même année 1753, le 20 mars, Panpan avait eu la
douleur de perdre son père. Entre autres qualités, le lecteur du Roi
était un excellent fils, il adorait l'auteur de ses jours et il
n'avait cessé de lui donner les marques du plus filial attachement; il
ressentit de sa perte un chagrin profond. Seules les marques
d'affection de Mme de Boufflers et de quelques amis fidèles purent
apporter une atténuation à ses regrets.

Pendant le cours de l'année 1754 Tressan continua ses visites à
Lunéville. Malgré ses infructueuses assiduités auprès de Mme de
Boufflers, malgré les rigueurs qu'elle ne lui épargnait pas, ses
séjours à la cour de Lorraine paraissaient délicieux au pauvre
amoureux et il n'était jamais plus désolé que quand il lui fallait
s'éloigner de celle qu'il adorait.

Un jour, après une semaine charmante passée à Lunéville, il écrit à
Panpan:

    «Toul, ce mercredi.

   «Me voilà, mon cher Panpan, dans mon triste empire. Il me fait
   désirer d'être roi de la Côte d'Ivoire pour avoir le plaisir de
   vendre tous mes sujets.

   «J'ai trouvé M. de Pimodan plus mort que jamais, Mme du Bosc plus
   bavarde, Mgr l'évêque plus douillettement emmitouflé, mes Suisses
   plus Suisses; ma seule consolation a été de trouver mon jardin
   fleuri, mais ces fleurs, en me faisant souvenir de Mme de
   Boufflers, ont bien vivement rappelé toute ma douleur d'être
   éloigné d'elle; dites-lui bien que son cabinet est un sanctuaire
   où mon cœur réside au milieu de vous tous. Je meurs de peur
   qu'elle n'aille le jucher à côté de ces magots si chers à la
   _divine mignonne_. J'aimerais bien mieux qu'elle lui permît de se
   cacher dans une de ses jolies mules couleur de rose, quoique je
   ne suis pas sûr cependant qu'il pût s'y loger...

   «J'irai après-demain à Commercy passer deux jours, et il n'y a
   point de roquet qui fasse autant de tours et de petites
   gentillesses pour entrer dans la salle à manger, que j'en ferai
   pour me mettre en droit d'aller un moment à la Malgrange.

   «J'ai encore reçu une lettre de M. de Belle-Isle qui me donne
   rendez-vous le 1er juin à Metz. J'ignore si j'irai à Sedan, mais
   je le crois. Tout cela mène bien loin, et surtout cela ne mène
   point au plaisir et aux pieds de la meilleure joueuse de volant
   qui soit en deçà du Gange. Les autres louanges sont trop
   communes, quoique personne ne les mérite comme elle, et
   d'ailleurs elles ont l'air de prétendre à quelque chose. Moi,
   misérable, à peine puis-je espérer d'être souffert; ce n'est plus
   qu'en tremblant que je lève ces tristes paupières qu'on
   ridiculise.

   «Bonsoir, cher Panpan; au lieu de toucher, je sens que tout au
   plus je pourrai faire rire, et je ne veux plus qu'on aime mes
   lettres mieux que moi. Mettez-moi aux pieds de la divine
   Laurette, et gardez-moi dans votre cœur. Ce sont les deux places
   que je désirerais bien d'habiter, jusqu'au moment où je ne serai
   plus qu'une pauvre monade esseulée.

   «Mettez trois ou quatre morceaux de papier dans votre tabatière
   et autant sur chaque manche, ou seulement un seul sur le corset
   de Mme de Boufflers, pour vous souvenir de demander à M. de
   Lomont la théorie des sentiments agréables de ce pauvre M. de
   Pouilly, qui ne fait plus de livres depuis qu'il ressemble à M.
   de Pimodan.»

Ce n'est pas seulement à Panpan que Tressan s'adresse pour avoir des
nouvelles de la cour, dans ses moments de détresse morale, quand la
vie de la province lui paraît par trop dure et trop amère; il n'hésite
pas à porter ses doléances aux pieds de la divinité elle-même. Il
n'ose certes espérer une réponse directe, mais ne peut-on lui faire
écrire?

    «Toul, avril 1754.

    «MADAME,

   «Le Tressanius est inquiet de votre santé et, ne devant avoir
   l'honneur de vous voir qu'à la fin du mois, il vous supplie de
   lui faire donner de vos nouvelles.

   «Je suis très étonné de me trouver le plus raisonnable de la
   ville de Toul. Notre saint évêque est plus parti que jamais pour
   ce pays où l'Arioste fait voyager Astolphe monté sur
   l'hippogriffe. Ma présence était très nécessaire pour remettre un
   peu d'ordre dans la ville. Enfin tout est calme et je jouis
   tristement de la langueur des événements qui se succèdent à
   Toul...

   «J'espère, madame, avoir l'honneur de vous voir à la Malgrange,
   et je travaille à rétablir une chétive santé qui est encore très
   altérée.

   «Je tousse toute la nuit et j'écris tout le jour. Je vois peu de
   monde, j'ai retrouvé mes livres, mon cabinet, mais je serais de
   bien mauvaise foi si je vous disais qu'ils me rendent heureux. Je
   regrette vingt fois le jour de n'être pas auprès de mon maître et
   de ne pouvoir vous faire ma cour.»

Le gouverneur de Toul saisit toutes les occasions de se rendre à
Lunéville, dans cette cour adorable où il voudrait passer sa vie, mais
il est souvent empêché et de fâcheux contretemps le retiennent à son
grand désespoir. C'est au cher Panpanius qu'il confie ses plaintes et
ses regrets:

    «A Toul, ce 31 mai 1754.

   «Je suis désemparé, mon cher et aimable Panpan, de ne point aller
   à Lunéville, mais, en vérité, il semble que les fées m'aient
   enguignonné: tantôt un officier de cavalerie fait une sottise, il
   faut que je la raccommode; toujours on en dit, et il faut que je
   les entende. Mille détails puérils, tenaces et fâcheux se
   succèdent les uns aux autres et le pauvre Tressanius reste cloué
   dans son triste Toul.

   «Donnez-moi de vos nouvelles. J'espère que votre pauvre petite
   santé aura repris vigueur...

   «J'attends une femme de mes amies qui arrive chez moi pour aller
   de là à Plombières. J'attends Mr l'évêque de Toul qui fera son
   entrée jeudi. Je ne peux aller que de dimanche en huit à
   Lunéville.

   «Mandez-moi la marche du Roi et s'il vient à la Malgrange.
   Mettez-moi à ses pieds si vous en trouvez le moment. Mille
   respect à Mmes de Boufflers et de Bassompierre, et mille tendres
   compliments à MM. de Maillebois et de Lomont.

   «Adieu, cher et aimable confrère; puissent les jours de congé se
   multiplier sans que vous toussiez... Je vous embrasse bien
   tendrement et vous suis attaché de même.»

Mais le pauvre Panpan est malade, fatigué, il se traîne misérablement.
Des amis charitables, et qui ont beaucoup voyagé, lui ont recommandé
un remède indien, le ségo, qui, paraît-il, fait merveille dans les cas
de dépression physique. Panpan ne demanderait pas mieux que d'en faire
usage; que ne ferait-on pas pour se guérir! Mais où trouver du ségo? A
quelle porte frapper? Tressan est un savant, il doit tout connaître;
c'est donc à lui que s'adresse le malade, et bien lui en prend.

Le gouverneur de Toul lui répond:

    «A Toul, ce 14 novembre 1754.

   «Oui, mon cher et aimable confrère, vous aurez du ségo. Je
   voudrais envoyer le pigeon Gasul pour le rapporter plus vite.
   J'écrirai demain à Boulogne, je prierai qu'on en envoye une livre
   sur-le-champ et par la poste, adressée à M. Alliot. Ayez soin de
   l'en prévenir. J'en demanderai une quantité honnête qui me
   viendra par les voitures publiques.

   «Il serait indécent qu'un auguste membre de notre académie se
   guérît comme un imbécile par une nourriture dont il ignorerait la
   nature et l'histoire.

   «Apprenez donc que dans l'île Mindanao, la principale des
   Philippines, les habitants possèdent ce fameux palmier qui
   fournit à tous les besoins de la vie. Tous les ans, il fait une
   pousse considérable; l'extrémité la plus tendre se mange et se
   confit comme des culs d'artichaut; elle en a la consistance et le
   goût. On fend l'arbre en quatre de la longueur de quelques pieds;
   on en tire une moelle abondante, saine, agréable, rafraîchissante
   et onctueuse; cette moelle s'épaissit, se pétrit, on la passe par
   un crible, et on la fait grainer: c'est le Sego. Il se garderait
   cent ans sans corruption.

   «Les Anglais ayant découvert cette nourriture, remède presque
   universel des Japonais et des Indiens les plus orientaux, ils en
   ont apporté chez eux. Les docteurs Freindmead et Arbuthnot en ont
   fait les plus grands éloges, et les expériences les plus
   heureuses. On donne cette nourriture aux femmes en couches, aux
   malades qui ne peuvent digérer un bouillon, aux enfants
   désespérés et surtout à ceux qui sont attaqués de la
   consomption...

   «Avouez que M. Purgon ne vanterait pas mieux les mirobolants, et
   le plus grand des charlatans son essence de vie.

   «La façon de le préparer est d'en mettre une bonne cuillerée, ou
   une et demie, dans du bouillon ou dans du lait; il faut le
   laisser étuver et bouillir imperceptiblement pendant deux ou
   trois heures. Alors ce grain si petit se gonfle jusqu'à la
   grosseur d'une petite groseille blanche et y ressemble. En
   l'avalant, on croit se tapisser l'estomac de velours et son goût
   presque imperceptible tire sur celui du baume de la Mecque.

   «Soyez sûr que vous n'en manquerez pas. Tenez ferme pour votre
   lait; tout ce que je désire, c'est qu'en guérissant vos
   entrailles, il adoucisse votre caractère et vos mœurs et qu'il
   diminue de ce courage féroce que vous portiez dans la dispute
   comme dans les combats.»

Pendant cette même année 1754, Mme de Boufflers avait eu la douleur de
perdre son père, le prince de Craon.[35] Le vieux gentilhomme
jouissait de la plus robuste santé, lorsqu'au mois de mars il tomba
gravement malade; l'on crut d'abord qu'il triompherait du mal, en
dépit de ses soixante-quinze ans, mais bientôt il ne fut plus possible
de se faire illusion sur l'issue fatale et prochaine qui allait se
produire. Ses enfants accoururent à son chevet; le prince de Beauvau,
Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, ses petits-enfants, le marquis
et l'abbé, son ami Saint-Lambert, tous se trouvaient à son lit de mort
et reçurent sa bénédiction.

  [35] Il était né le 29 avril 1679.

L'affliction de sa femme et de ses enfants fut pro onde, car le vieux
prince était entouré du respect et de la vénération de tous[36].

  [36] Voici la copie de l'inscription gravée sur une plaque de
  marbre dans l'église d'Haroué.

    D. O. M.

    CI GÎT
    TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT SEIGNEUR
    MARC DE BEAUVAU
    PRINCE DE CRAON ET DU SAINT-EMPIRE,
    GRAND ÉCUYER DE LORRAINE,
    GRAND D'ESPAGNE DE PREMIÈRE CLASSE,
    CHEVALIER DE LA TOISON D'OR, VICE-ROI DE TOSCANE,
    DESCENDANT DES ANCIENS COMTES D'ANJOU
    ET ROIS D'ANGLETERRE.
    IL NAQUIT EN 1679,
    IL ÉPOUSA EN 1704 MARGUERITE,
    COMTESSE DE LIGNÉVILLE.
    EN 1737 LES TOSCANS FIRENT FRAPPER UNE MÉDAILLE
    EN SON HONNEUR.
    LE 8 AVRIL 1739 LE ROI LUI DONNA
    AINSI QU'A TOUTE SA POSTÉRITÉ,
    PAR LETTRES PATENTES ENREGISTRÉES AU PARLEMENT,
    LE TITRE DE COUSIN DE SA MAJESTÉ,
    COMME RÉCOMPENSE
    DE SES LOYAUX ET VALEUREUX SERVICES,
    ET EN MÉMOIRE D'ISABEAU DE BAVIÈRE
    HUITIÈME AÏEULE DU ROI.
    IL MOURUT AU CHATEAU DE CRAON
    LE 10 MARS 1754.

Pendant que la vie s'écoulait paisible et douce à la cour de
Lunéville, Voltaire avait éprouvé de singuliers déboires.

La dernière fois qu'il avait donné signe de vie à ses anciens amis, il
se trouvait encore auprès de Frédéric et il racontait complaisamment
les louanges et les honneurs insignes dont son hôte couronné
l'accablait. Depuis, la situation était bien changée. Frédéric et
Voltaire avaient les caractères les moins faits pour s'accorder; ils
s'étaient assez vite heurtés, à l'amour avait succédé la haine, et une
haine d'autant plus violente qu'on s'était davantage aimé. Puis était
arrivée la séparation, le départ, ensuite les accusations basses et
les procédés infâmes. Faut-il rappeler l'arrestation de Voltaire et de
sa nièce à Francfort, le pillage de leurs bagages par les estafiers de
Frédéric, la fureur effroyable du patriarche et ses plaintes à
l'univers entier?

Après cette douloureuse mésaventure, Voltaire passa trois semaines à
Mayence, à sécher ses habits mouillés par le «naufrage», puis le 28
juillet il partit pour Mannheim, chez l'électeur palatin. Le 15 août,
il était à Rastadt et le lendemain à Strasbourg. Il y retrouva une de
ses anciennes interprètes de Lunéville, la belle comtesse de
Lutzelbourg, qui lui fit l'accueil le plus empressé.

La situation de Voltaire est des plus singulières; on sent qu'il
avance à pas comptés, qu'il n'ose pas rentrer en France ou tout au
moins s'éloigner de la frontière, de façon, à la moindre alerte, à
pouvoir échapper à ses persécuteurs: en même temps il tâte le terrain
de tous côtés, il voudrait bien trouver un asile, posséder enfin un
abri où reposer sa tête; cette vie éternellement errante, exposée aux
caprices des hôtes chez lesquels il réside, lui est devenue odieuse;
il a assez de l'hospitalité, même royale.

Il possédait une rente viagère sur un bien du duc de Wurtemberg, à
Harbourg, près de Neuf-Brisach; un instant il pensa à se faire bâtir
un asile sur ce terrain: en même temps il négociait avec Mme de
Lutzelbourg l'achat du château de feu son frère, à _Ober-ker-Ghein_;
il lui promettait même un petit quatrain comme pot-de-vin si elle
réussissait dans sa négociation; d'un autre côté, d'Argental lui
proposait l'acquisition du château de Sainte-Payaie, à quatre lieues
d'Auxerre.

Le 2 octobre, Voltaire quitta Strasbourg pour venir à Colmar, et se
trouver ainsi plus près des domaines du duc de Wurtemberg. A ce moment
le fameux libraire de la Haye, Jean Néaulme, publiait l'_Histoire
universelle_ sous le nom même de Voltaire. Le philosophe a beau
protester que cette histoire n'est pas de lui, qu'on a abusé de son
nom, que la publication est tronquée, falsifiée, etc., personne ne
croit à ses dénégations et le scandale est grand. Effrayé, Voltaire
écrit une lettre attendrissante à Mme de Pompadour pour se disculper;
mais la marquise lui répond séchement que le Roi ne veut pas de lui à
Paris et qu'il ait à en rester éloigné.

Cette dure réplique était aussi menaçante pour le présent que pour
l'avenir, mais comme il ne fallait à aucun prix passer pour un homme
en disgrâce, Voltaire n'hésite pas à écrire à ses innombrables
correspondants que ce sont les bontés de la Cour de Versailles qui lui
ont fait quitter la Prusse, qui l'ont rappelé en France, dont sa
santé seule le tient éloigné.

La réponse de Mme de Pompadour, qu'il crut dictée par les jésuites,
inspira à l'exilé les plus graves inquiétudes. La Compagnie de Jésus
jouissait en Alsace d'une influence considérable. Le philosophe
s'imagina qu'il ne s'y trouvait pas en sûreté. Il lui vint alors une
autre idée qui peut-être allait le tirer d'embarras.

Colmar était près de la Lorraine. N'était-ce pas bien tentant de voir
si, par hasard, on ne l'accueillerait pas avec joie dans ce pays dont
il avait fait les délices quelques années auparavant? Mais à qui
s'adresser?

Il y avait un homme très influent sur l'esprit du Roi et qui avait
toujours fait au philosophe une guerre acharnée, c'était le Père de
Menoux. Si le jésuite avait adouci son opposition et manifestait des
sentiments meilleurs, il n'y avait plus d'obstacle. Voltaire pouvait
hardiment se présenter, il était sûr de trouver à Lunéville un
bienveillant accueil.

Prenant prétexte de difficultés soi-disant soulevées par un jésuite de
Colmar nommé Mérat, Voltaire écrit donc au Père de Menoux pour lui
demander son appui, et en même temps il lui décoche les plus délicates
flatteries ainsi qu'à la Société à laquelle il a l'honneur
d'appartenir.

    «Colmar, 17 février 1754.

   «Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révérend Père, d'un
   homme qui se souviendra de vous toute sa vie. Cette vie est
   bientôt finie. J'étais venu à Colmar pour arranger un bien assez
   considérable que j'ai dans les environs de cette ville. Il y a
   trois mois que je suis dans mon lit.

   «Les personnes les plus considérables de la ville m'ont averti
   que je n'avais pas à me louer des procédés du Père Mérat, que je
   crois envoyé ici par vous. S'il y avait quelqu'un au monde dont
   je puisse espérer de la consolation, ce serait d'un de vos Pères
   et de vos amis que j'aurais dû l'attendre. Je l'espérais d'autant
   plus que vous savez combien j'ai toujours été attaché à votre
   société et à votre personne..... Il aurait dû bien plutôt me
   venir voir dans ma maladie et exercer envers moi un zèle
   charitable.....

   «Je suis persuadé que votre prudence et votre esprit de
   conciliation préviendront les suites désagréables de cette petite
   affaire; le Père Mérat comprendra aisément qu'une bouche chargée
   d'annoncer la parole de Dieu ne doit pas être la trompette de la
   calomnie... et que des démarches peu mesurées ne pourront
   inspirer ici que de l'aversion pour une société respectable, qui
   m'est chère, et qui ne devrait point avoir d'ennemis; je vous
   supplie de lui écrire.»

Si Voltaire avait eu la naïveté de croire que son long exil avait pu
ramener le jésuite à de meilleurs sentiments, la réponse qu'il en
reçut dut singulièrement le désabuser. Il était impossible de se
moquer de lui de façon plus impertinente:

    «Nancy, 23 février 1754.

   «Je suis flatté, Monsieur, de l'honneur de votre souvenir.

   «L'état de votre santé me touche et m'alarme.

   «Ce que vous me mandez du Père Mérat me surprend d'autant plus
   que, pendant deux ans que je l'ai vu ici, il s'est toujours
   comporté en homme sage et modéré. Depuis qu'il n'est plus de ma
   communauté je n'ai plus aucune autorité sur lui. Je vais pourtant
   lui écrire..... Peut-être vous a-t-on fait des rapports peu
   fidèles.....

   «De bonne foi, Monsieur, comment voulez-vous que des gens dévoués
   comme nous à la religion se taisent toujours, quand ils entendent
   attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la
   plus sacrée et la plus salutaire?..... Je me suis toujours étonné
   qu'un aussi grand homme que vous, qui a tant d'admirateurs, n'ait
   pas encore trouvé un ami; si vous m'aviez cru, vous vous seriez
   épargné cette foule de chagrins qui ont troublé la gloire et la
   douceur de vos jours.....

   «Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime!...»

La réponse du Révérend Père ne laissait à Voltaire aucun doute sur
l'accueil qui l'attendait en Lorraine; il comprit et n'insista pas.

Mais il lui restait à éprouver une dernière amertume. Le Père de
Menoux, non content de l'avoir persiflé, eut encore la cruauté de
publier leur correspondance, «ce qu'ils s'étaient écrit dans le secret
d'un commerce particulier, ce qui doit être une chose sacrée entre
honnêtes gens», s'écrie le philosophe, indigné d'un procédé qui le
couvrait de ridicule.

Bien que cette déconvenue ait décidé Voltaire à renoncer à des projets
qui un instant lui avaient paru réalisables, cependant, comme on ne
sait ce qui peut arriver et que mieux vaut toujours ménager l'avenir,
chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il se rappelle au souvenir de
ses anciens amis et il proclame les sentiments très tendres qu'il a
gardés pour eux.

En juillet, il est installé à Plombières, «cet antre pierreux» qu'il
avait juré de ne jamais revoir, et c'est de là qu'il écrit à Panpan:

    «Plombières, 19 juillet 1754.

   «Mon cher Pan Pan, Mlle de Francinetti vient de mourir subitement
   pendant qu'on dansait à deux pas de chez elle, et on n'a pas
   cessé de danser? Qui se flatte de laisser un vide dans le monde
   et d'être regretté, a tort..... Elle m'avait montré une lettre de
   vous dont je vous dois des remerciements; j'ai vu que vous
   souhaitiez de revoir votre ancien ami. Vous parliez dans cette
   lettre des bontés que Mme de Boufflers et M. de Croix veulent
   bien me conserver. Je vous supplie de leur dire combien j'en suis
   touché, et à quel point je désirerais leur faire encore ma cour;
   mais ma santé désespérée et mes affaires me rappellent à Colmar,
   où j'ai quelque bien qu'il faut arranger.

   «Adieu, mon ancien; votre belle âme et votre esprit me seront
   toujours bien chers, et vous devez toujours me compter parmi vos
   vrais amis.»

L'année suivante, le philosophe a enfin trouvé l'asile si
laborieusement cherché, il s'est établi aux _Délices_ près de Genève,
il y goûte un repos bien gagné. C'est là qu'il reçoit une requête de
Panpan. Le lecteur du Roi n'a pas pris son parti de l'échec relatif
des _Engagements indiscrets_; il veut tenter de nouveau la fortune et
faire reprendre sa pièce; comme cette fois il n'a plus confiance en
Mme de Graffigny, il prie Voltaire lui-même de le recommander aux
Comédiens français.

Le philosophe lui répond:

    «Aux Délices, 26 juillet 1755.

   «Mon très cher Pan Pan, votre souvenir ajoute un nouvel agrément
   à la douceur de ma retraite. Je vous prie de remercier de ma part
   la très bonne compagnie que vous dites ne m'avoir pas oublié. Si
   j'étais d'une assez bonne santé pour voyager encore, je sens que
   je ferais bien volontiers un tour en Lorraine. Mais je prendrais
   trop mal mon temps lorsque vous en partez.

   «Je suis bien loin actuellement de songer à des comédies, mais
   faites-moi savoir le titre de la vôtre; j'écrirai un petit mot à
   l'aréopage... trop heureux de vous procurer des plaisirs que je
   ne peux partager.

   «Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers.

   «Je vous embrasse tendrement.

    «V.»

Puisque Voltaire a tant de bonne volonté pour son ancien ami, pourquoi
Panpan ne se montrerait-il pas indiscret; deux mois plus tard il écrit
de nouveau au philosophe; cette fois il sollicite ses entrées à la
Comédie, et il obtient encore gain de cause.

    «Aux Délices, 18 septembre 1755.

   «Je peux, mon cher Pan Pan, vous prêter quelque triste élégie,
   quelque épître chagrine; cela convient à un malade; mais pour des
   comédies, faites-en, vous qui parlez bien et qui êtes jeune et
   gai.

   «Voyez si vous vous contenterez d'un billet aux comédiens pour
   vous donner votre entrée. Il se peut qu'ils aient cette
   complaisance pour moi, et je risquerais volontiers ma requête
   pour vous obliger: comme je leur ai donné quelques pièces gratis,
   et en dernier lieu des _Magots chinois_, j'ai quelque droit de
   leur demander des faveurs, surtout quand ce sera pour un homme
   aussi aimable que vous.

   «Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers, et à
   quiconque daigne se souvenir de moi à Lunéville.

    «V.»

Panpan mit ses projets à exécution, il se rendit à Paris, eut la joie
de retrouver sa vieille amie Mme de Graffigny; il se lança dans la
société littéraire, se lia avec Mlle Quinault, mais, en dépit de
toutes les influences, les Comédiens français se montrèrent
impitoyables, et il revint en Lorraine sans avoir eu la satisfaction
de voir jouer _les Engagements indiscrets_.



CHAPITRE VIII

1755

  Incendie du château de Lunéville.--Inauguration de la Place
    Royale et de la statue de Louis XV.--Discours de Tressan.--Le
    _Cercle_ de Palissot.


On se rappelle qu'en 1744 un violent incendie avait détruit toute une
aile du château de Lunéville et en particulier les appartements du
chancelier de la Galaizière. Semblable accident survint au début de
l'année 1755 et la famille du chancelier faillit encore en être la
victime.

Le 6 février, à trois heures du matin, les habitants du château furent
réveillés par ce cri sinistre: au feu! au feu! Toute l'aile droite des
bâtiments était en flammes. Il fut impossible de rien sauver et l'on
dut se borner à préserver le principal corps de logis. Le froid, qui
était excessif, rendait les secours fort difficiles et ajoutait encore
à l'horreur du sinistre. Presque tous les habitants durent s'échapper
par des échelles, sans même avoir eu le temps de se vêtir. Mme de la
Galaizière, le comte de Lucé, le marquis de Ménessaire, M. de Bercheny
et toute sa famille s'enfuirent en chemise, ce qui, vu la rigueur de
la température, ne laissait pas d'être assez dangereux. Une
chanoinesse de Remiremont ne dut son salut qu'à un sergent des gardes
qui, au risque de la vie, vint l'enlever au milieu des flammes. Pour
comble de disgrâce, tous les effets des hôtes du Roi furent brûlés, ou
volés par cette lie de la population que les catastrophes ne manquent
jamais d'attirer[37].

  [37] En 1759, un nouvel incendie éclata. Le feu prit à six heures
  du soir dans la cuisine du maréchal de Bercheny et on eut encore
  toutes les peines du monde à éviter un désastre.

M. de la Galaizière, aidé par les gardes de service, put sauver ses
papiers les plus précieux.

Cette année, qui commençait sous d'aussi fâcheux auspices, allait voir
l'achèvement d'une des œuvres les plus belles et les plus glorieuses
du règne de Stanislas. C'est, en effet, au courant de l'année 1755 que
fut terminée cette fameuse place Royale, qui aujourd'hui encore fait
notre admiration.

L'origine de ce merveilleux monument est assez singulière. En décembre
1751, Héré, cet apprenti maçon dont Stanislas avait su deviner le
génie et dont il avait fait son architecte préféré, assistait un soir
au coucher du Roi. Tout à coup le monarque a une inspiration subite;
il demande un crayon, du papier, il expose un projet qui vient de
germer dans sa cervelle. Héré discute, approuve, blâme; bref, après
une heure de discussion, le roi et son architecte se trouvaient
d'accord et le plan général de la place Royale était arrêté et décidé.
Stanislas, impatient, déclara que les travaux commenceraient dès le
lendemain. Le jour suivant, en effet, vingt ouvriers étaient à
l'œuvre.

Dès le 18 mars 1752, le duc Ossolinski posa solennellement la première
pierre de la place, avec une inscription gravée sur une lame d'airain.

Mais ce projet grandiose n'était pas encore suffisant aux yeux de
Stanislas; désireux d'émerveiller ses contemporains, il imagina
d'élever une statue à son gendre. Il écrivait naïvement: «J'ai résolu
une chose dont il n'y a pas eu d'exemple jusqu'à moi; aucun Roi n'a
érigé une statue à un Roi vivant, ni un beau-père à son gendre!» Il
fut décidé que cette statue s'élèverait au milieu de la place Royale,
dont elle deviendrait le plus bel ornement.

Un arrêt du conseil des finances du 24 mars déclara que le Roi «ayant
résolu de former une place publique dans sa bonne ville de Nancy et
d'y ériger la statue du Roi Très Chrétien, son gendre, pour servir de
monument éternel de sa tendre affection envers Sa Majesté, ce qui
contribuera en outre de plus en plus à l'embellissement de la dite
ville et à la commodité de ses habitants», il ordonne que la porte
Royale servant de passage de la ville vieille à la ville neuve sera
démolie et qu'il en sera ouvert une autre pour le même usage «au point
milieu».

Louis XV, par la déclaration de Versailles du 8 juin 1752, enregistrée
en la chambre des comptes de Paris le 14 juillet suivant, agréa et
confirma les dispositions de Stanislas. «Nous nous sommes, dit-il,
déterminé d'autant plus volontiers à concourir à ce qu'Elle désire,
que le succès de son projet tend à notre gloire, à l'embellissement de
l'une des plus belles villes, qui doit faire partie de notre royaume,
et à affermir l'amour de ses habitants pour leurs souverains.»

On vit donc s'élever, avec une célérité qui répondait à l'impatience
de Stanislas, l'Arc de Triomphe ou Porte-Royale, la place Royale, la
place d'Alliance, la nouvelle rue de la Congrégation, la rue neuve
Sainte-Catherine, la rue l'Évêque, la rue d'Alliance, les portes
Saint-Stanislas et Sainte-Catherine, etc.

En 1755 tout était prêt. Le Roi décida que l'inauguration de la statue
et celle de la place Royale auraient lieu le même jour et avec toute
la pompe imaginable.

Sur le conseil de Mme de Boufflers, qui prenait toujours le plus vif
intérêt à tout ce qui concernait l'Académie, le Roi voulut que la
savante compagnie jouât un rôle important dans la cérémonie et il
demanda à Tressan de prononcer un discours au nom de ses collègues.
Très flatté, le gouverneur de Toul s'empressa d'accepter et il se mit
à l'œuvre. Mais tout n'allait pas se passer sans encombre.

Si Stanislas s'était par hasard imaginé que la concorde et la paix
régneraient toujours parmi les membres de la Société royale, il
connaissait bien mal les gens de lettres et il ne tarda pas à être
cruellement désabusé.

Déjà les tracasseries étaient incessantes et le Roi passait son temps
à calmer les amours-propres irrités. Tressan, d'une part, prétendait
tout diriger et voulait faire dominer l'esprit philosophique; le Père
de Menoux, d'autre part, s'efforçait de s'emparer de l'Académie et de
la diriger dans le sens contraire, c'est-à-dire, dans le sens dévot.

Au commencement de 1755, lorsque la Société se réunit pour élire son
président annuel, grâce aux intrigues du Père de Menoux, elle désigna
l'abbé de Choiseul, primat de Nancy. Tressan, qui s'attendait à être
nommé pour cette année mémorable, écrit aussitôt à Mme de Boufflers
une lettre où le dépit perce à chaque ligne; dans sa colère, il offre
de renoncer à ses droits et d'abandonner à M. de Choiseul le soin de
prononcer le fameux discours.

    «Toul, samedi.

   «M. de Pallas, madame, m'a dit que Sa Majesté avait fait dire à
   la Société d'élire M. le Primat pour directeur et Sa Majesté ne
   pouvait faire un meilleur choix. M. le Primat a déjà présidé une
   année avec toute la dignité possible.

   «Au reste, madame, je vous supplie de faire agréer de Sa Majesté
   que je défère à M. le Primat le discours que Sa Majesté m'avait
   chargé de faire pour le jour de la dédicace de la statue et de la
   place. Quelque honneur que me fît une pareille commission, je
   manquerais essentiellement à M. le Primat, si je ne lui offrais
   de s'en charger comme Président de la Société et je ne puis
   l'accepter qu'autant qu'il me la remettra de lui-même.

   «Je serais très fâché qu'on pût me reprocher d'avoir violé par
   vanité les lois des Académies; je les remplirai toutes, mais je
   remplirai aussi ce que je me dois à moi-même vis-à-vis de ceux
   dont je connais les sentiments, et je ne me compromettrai jamais
   à me trouver en sous-ordre avec des gens qui, de toutes façons,
   sont faits pour l'être toujours avec moi. J'espère que le Roi
   aura assez de bonté et de justice, pour ne pas exiger de moi de
   me voir présidé par M. d'Hequerty, et de donner ce ridicule
   spectacle aux gens qui pensent au moins cinq ou six fois par
   jour.

   «M. de Solignac ressemble au statuaire de la fable, il a fait un
   dieu de son bloc de marbre, il peut aussi lui faire prononcer ses
   oracles, et en effet M. de Solignac a beaucoup de choses des
   anciens prêtres, qui les dictaient et les débitaient au vulgaire;
   pour moi qui, depuis un an, ai eu tout le loisir de connaître les
   détours obscurs du sanctuaire qu'il a préparé à son idole, j'aime
   mieux rester dans mon cabinet que de les habiter.»

Prévenu par Mme de Boufflers des susceptibilités du gouverneur, le Roi
s'empressa de lui écrire pour le calmer et en même temps il lui
confirmait aimablement la mission dont il l'avait chargé. «J'espère
que vous n'oubliez pas ce que vous devez dire à l'érection de la
statue, lui écrivait-il. Je compte beaucoup sur l'honneur que vous me
ferez à la fête que je prépare.»

Donc Tressan, apaisé, se remet à l'œuvre. Un de ses plus chers désirs
était d'arriver à l'Académie française. Qui sait si ce bienheureux
discours n'allait pas lui faire obtenir le fauteuil tant convoité?
Aussi le veut-il excellent, parfait; il mande à Panpan ses espérances
et ses inquiétudes.

    «Toul, lundi.

   «J'ai beaucoup changé à mon discours; sans l'allonger, les
   liaisons sont plus exactes, l'intérêt bien plus vif vers la fin.
   Je voudrais bien vous le lire, et j'espère que peu de processions
   pourraient vous attendrir davantage. Je suis désolé, mon cher et
   adorable ami, de ne pouvoir partager les soins de ceux qui vous
   tiennent compagnie, et de ne pouvoir vous consulter sur ce petit
   morceau qui m'inquiète.

   «Mes amis de Paris m'ont averti qu'on me guettait, que l'Académie
   française était en éveil sur le succès de ce discours, et la
   seule démarche que je veuille faire auprès de cette compagnie est
   de tâcher de rendre ce discours digne d'approbation. Le diable,
   c'est que l'à-propos de Nancy sera froid et perdu pour Paris. Qui
   sont ceux qui veulent, en lisant un ouvrage, se prêter aux
   circonstances et entrer dans tous les égards que l'auteur a eu à
   ménager? C'est un f.... métier que d'écrire et de parler sur la
   tribune. C'en est un bien plus doux de rire, de bavarder, et de
   faire des flonflons avec des amis tels que vous.»

Toute la Lorraine ne songeait qu'aux fêtes qui se préparaient.

Au mois d'avril, le célèbre chanteur Jelyotte traversa Lunéville et
son arrivée vint changer un peu le cours des préoccupations qui
absorbaient les habitants. Jelyotte était la coqueluche des Parisiens
et surtout des Parisiennes; il jouissait dans la capitale d'une vogue
inouïe, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus. «On tressaillait de
joie dès qu'il paraissait sur la scène, dit Marmontel, on l'écoutait
avec l'ivresse du plaisir,... les jeunes femmes en étaient folles: on
les voyait à demi-corps, élancées hors de leurs loges, donner en
spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion et plus d'une, des plus
jolies, voulait bien la lui témoigner...»

Jelyotte fut accueilli à la cour de Stanislas avec enthousiasme. Il y
fut «fêté, caressé, admiré» par tous. Il chanta plusieurs fois à la
cour, chez Mme de Boufflers, chez Mme de Talmont, chez M. de la
Galaizière.

La veille de son départ, et pour le remercier du plaisir qu'il lui
avait causé, le roi lui remit une tabatière en or, ornée de son
portrait.

De Lunéville, Jelyotte se rendit à Nancy, où il s'arrêta une journée à
la demande du Père de Menoux. Mme de Talmont et Mme de Boufflers
avaient accompagné le comédien, dans l'espoir de l'entendre une fois
encore. Elles furent récompensées de leur zèle. Jelyotte consentit à
chanter à la _Mission_. Tout Nancy et les environs se pressaient sous
les fenêtres du couvent, ne se lassant pas d'entendre cette admirable
voix et la foule enthousiaste couvraient d'applaudissements
frénétiques le célèbre chanteur.

En avril 1755, les travaux de la place Royale étaient à peu près
terminés; on finissait l'arc de triomphe et on se disposait à poser
les bois de l'hôtel du gouvernement; Joly achevait la salle de
comédie; Girardet peignait à fresques celle de l'hôtel de ville; Jean
Lamour avait posé la grille près de la Comédie, et on commençait le
pavé de la place Royale.

Il était grand temps de s'occuper de la statue. On voulut la fondre
dans la nuit du lundi 12 au mardi 13 mai; malheureusement, vers les
neuf heures du soir, le fourneau «souffla par la mauvaise qualité des
briques du creuset qui se vitrifièrent et se mêlèrent au bronze», mais
on s'aperçut à temps de l'accident et le moule ne fut pas atteint.

Il fallut recommencer l'opération; cette fois, elle réussit à
merveille. La statue fut coulée à Lunéville le 15 juillet, à sept
heures du soir, en trois minutes, dans le jardin du sculpteur Guibal.

Le roi de Pologne, qui était à Commercy, apprit cette nouvelle le
lendemain matin avec un «plaisir incroyable» et le soir il fit tirer
un feu d'artifice en signe de réjouissance.

Stanislas, très désireux de hâter la cérémonie, souhaitait que le
bronze fût en place pour la fin d'août, mais des retards imprévus
survinrent et l'inauguration dut être remise au mois de novembre.

Enfin, tout paraissant prêt pour la cérémonie, le prince en fixa la
date au 26 novembre.

Cette date ne plaisait pas à Tressan, qui écrivait à son ami Panpan:

«Je suis désolé que le Roi persiste à donner sa fête le 26; elle
ressemblera un peu aux fêtes de Tentules où l'on immolait tant de
victimes humaines; nous le serons tous par le froid et la boue, et les
dames se plaindront que la seule ér...... qu'il y ait dans Nancy soit
celle de la statue.»

Stanislas, dans son ravissement, s'occupa lui-même des moindres
détails de la fête; le programme est tout entier de sa main[38].

  [38] «Avec l'aide de Dieu,

  «Ma résolution étant prise de dresser la statue le 26 novembre,
  voici le réglement qui doit être observé ce jour-là:

  «Je me rendrois à huit heures du matin pour entendre la grande
  messe et un sermon. A neuf heures, après le service, je me
  rendrois à l'hostel de ville, où je dois trouver l'académie, M.
  Tressan portant la parolle.

  «A dix heures un héros à cheval ayant déjà devant lui six
  trompettes avec le tymballier faira le tour de la place en
  annonçant le jour destiné à l'élévation de la statue.

  «A onze heures, on découvrira la statue au bruit du canon et toute
  la garnison rangée dans le milieu de la carrière faisant trois
  salves de la mousqueterie.

  «A midy on donnera le repas selon l'arrangement partyculier et
  bien réglé pour éviter toute confusion.

  «A deux heures après midy des fenestres de chacque pavillon de la
  place, on jettera de l'argent au peuple.

  «A quatre heures, on ira à la Comédie et au concert.

  «A huyt heures aprez que l'illumination sera allumé on ira à
  l'intendance pour voir le feu d'artyfice.

  «Au retour on commencera le bal qui terminera la feste.»

Dans la journée du 15 novembre, la statue fut placée sur un chariot
fait exprès et amenée vers le soir devant le corps de garde du château
de Lunéville. Le 16, à huit heures et demie du matin, elle partit pour
Nancy, traînée par trente-deux chevaux et accompagnée de deux brigades
des gardes du corps; elle arriva à huit heures du soir devant la porte
Saint-Georges. Le lendemain 17 elle fut introduite dans la ville et
amenée sur la grande place, où se trouvait un détachement de la
garnison pour la recevoir. A peine arrivée, les troupes formèrent le
carré et elles ne laissèrent plus pénétrer que les ouvriers. Le 18 à
midi, la statue était dressée sur son piédestal; elle fut aussitôt
recouverte d'un voile pour en dérober la vue à la curiosité du public.

Le 21, Stanislas quittait Lunéville, suivi de toute la Cour, et il
venait s'installer à la Malgrange, afin de pouvoir surveiller plus
aisément les derniers préparatifs de la cérémonie.

Mais les décisions royales soulevèrent des difficultés que le monarque
n'avait pas prévues et qui lui causèrent bien du souci. Tout d'abord
un conflit s'éleva entre l'archevêque de Besançon, grand aumônier, et
l'évêque de Toul; tous deux avaient la prétention de célébrer la messe
à laquelle le prince devait assister. Stanislas chercha à les
concilier, mais les prélats n'en furent que plus acharnés à défendre
ce qu'ils considéraient comme leurs droits et leurs prérogatives. La
dispute prit de telles proportions que le Roi, puisque sa présence
était la pierre d'achoppement, déclara qu'il n'assisterait ni à l'une
ni à l'autre des cérémonies annoncées.

Dans l'espoir d'apaiser la querelle, un esprit ingénieux proposa une
combinaison, qui pouvait tout arranger: c'est que le Roi, au lieu
d'une messe, en entendît deux. Cette solution plut à Stanislas, qui
s'y arrêta. On voit en effet, par les comptes rendus officiels, qu'il
assista le 26 à la messe de Bon-Secours, célébrée par le grand
aumônier, et ensuite à celle de Saint-Roch, dite par l'évêque de Toul.

Le monarque entra à Nancy à deux heures après-midi: une partie du
régiment du Roi faisait la haie depuis la porte Saint-Nicolas; l'autre
partie était sur la place Royale. Sa Majesté Polonaise, en arrivant à
l'Hôtel de Ville, que gardait un détachement des gardes lorraines, fut
complimentée par M. Thibault à la tête des magistrats. Stanislas
s'étant ensuite placé sur le balcon du grand salon, le héraut d'armes
partit de l'Arc de triomphe, précédé par les trompettes et les
timbales; il fit le tour de la place et, s'arrêtant devant chaque
pavillon, il répéta à haute voix cette proclamation: «Messieurs, c'est
aujourd'hui que le Roi fait la dédicace du monument que Sa Majesté a
fait ériger comme un gage de son amour pour le Roi son gendre. Vive le
Roi!»

Le reste de la cérémonie se déroula scrupuleusement suivant le
programme arrêté. Tressan prononça son discours et reçut les
félicitations du Roi et de la Cour. Puis le Père Menoux, qui
n'entendait pas jouer un rôle muet, récita une chanson de
circonstance, qui fut également fort goûtée. Aussitôt après on
découvrit la statue, et la population, habilement préparée, poussa de
longues acclamations[39].

  [39] Cette statue fut renversée et détruite par les Marseillais,
  à leur passage en 1792.

Un incident futile faillit amener une terreur panique et transformer
ce jour de fête en un jour de deuil. Pendant que le Roi était dans
la grande salle de l'Hôtel de Ville, au premier étage, quelques
morceaux de plâtre se détachèrent d'une corniche du vestibule du
rez-de-chaussée. Un garde du corps, qui s'en aperçut, s'écria que la
salle où se trouvait Sa Majesté allait s'écrouler: la panique fut
terrible. On se précipita sur le Roi pour le sauver, mais l'affluence
de ceux qui se pressaient aux portes était telle qu'il était
impossible d'avancer. Alors le prince de Chimay, capitaine des gardes,
mit l'épée à la main pour faire faire place; les personnes plus
éloignées, voyant des épées en l'air et entendant grand bruit, crurent
qu'on en voulait au Roi et mirent aussi l'épée à la main. Ce n'était
que trouble et confusion; plusieurs personnes, entre autres le marquis
de Lenoncourt et Mlle d'Endreselle, faillirent être précipitées du
haut du grand escalier. On se remit enfin de cette terreur folle et
que rien ne motivait, et la cérémonie s'acheva sans nouvel incident.

A quatre heures, toute la Cour se transporta au théâtre de la ville
pour entendre une comédie nouvelle d'un jeune Lorrain, Palissot de
Montenoy[40]; l'auteur, bien qu'à peine âgé de vingt-cinq ans, était
déjà fort connu et avait l'honneur de faire partie de la Société
royale. La pièce, intitulée _le Cercle_[41], était agréable et gaie;
l'auteur y raillait les travers d'une grande dame bel esprit et les
ridicules des auteurs reçus dans son intimité. J.-J. Rousseau était
très vivement pris à partie et assez clairement désigné pour qu'on ne
pût s'y méprendre.

  [40] Palissot de Montenoy, né à Nancy en 1730, donnait dès sa
  plus tendre enfance les plus belles espérances. Son père, ancien
  conseiller de Léopold, lui fit donner une brillante éducation. A
  neuf ans, il composait un poème épique en vers latins; à douze
  ans il avait terminé son cours de philosophie; à treize ans il
  soutenait une thèse de théologie. On le fit entrer à l'Oratoire,
  mais il ne put s'y supporter. A dix-huit ans il était marié, et
  il avait déjà composé plusieurs tragédies.

  Sa précocité et la réputation qu'elle lui attirait avaient décidé
  Stanislas à comprendre Palissot au nombre des membres
  correspondants de son académie.

  Il mourut à Paris le 15 juin 1814, dans les sentiments de la plus
  vive piété.

  [41] _Le Cercle_ ou _les Originaux_.--L'auteur mettait en scène
  des originaux de toutes sortes; on y voyait figurer des poètes,
  un financier, un médecin, de beaux esprits, une femme auteur avec
  son entourage, et enfin un philosophe. Les premiers personnages
  étaient de fantaisie, mais le philosophe représentait à s'y
  méprendre J.-J. Rousseau. L'auteur signalait ironiquement ses
  contradictions, ses ridicules, son esprit paradoxal, son amour de
  la célébrité et de la singularité.

La comédie eut le plus vif succès et Stanislas personnellement parut y
prendre grand plaisir.

Le soir il y eut bal paré, masqué, ambigu, etc.; Mmes de Boufflers et
de Bassompierre brillèrent par leur grâce et leur animation.

Malheureusement, une petite pluie fine et continue s'étant mise à
tomber, l'on fut dans la nécessité de remettre au lendemain
l'illumination ainsi que le feu d'artifice.

Le 27, par une nuit très noire, l'illumination put enfin avoir lieu et
elle fut des plus brillantes; il n'en fut pas de même du feu
d'artifice tiré sur la place de la Carrière, en face de la nouvelle
Intendance. Les poudres avaient «pris de l'humidité» pendant la nuit
et la plupart des pièces ratèrent, au grand chagrin des badauds.

Comme consolation, les fontaines de la place Royale, au lieu d'eau,
versaient des flots de vin, et les habitants, toujours pratiques, se
précipitaient munis de tous les récipients qu'ils avaient pu trouver
pour recueillir le précieux liquide.

Le 28, Stanislas repartit pour Lunéville.

Si les fêtes avaient réussi au gré de ses désirs, elles ne lui
donnèrent pas cependant des joies sans mélange.

Les discours officiels prononcés en grande pompe par les autorités, et
en particulier par Tressan, les louanges hyperboliques décernées à
Stanislas et à son gendre n'avaient pu faire complète illusion sur les
sentiments de la population et sur le peu de sympathie qu'elle
éprouvait pour le nouveau régime.

Un incident qu'il fut impossible de cacher affligea singulièrement le
monarque.

Le soir même de la cérémonie, pendant que les soldats du régiment du
Roi, attablés sur la place publique, portaient encore des toasts à la
santé de Louis XV, un groupe de vieux Lorrains, débouchant, musique en
tête, de la place du Marché, ne craignirent pas de manifester leurs
sentiments en allant devant un buste de Léopold chanter sur de vieux
airs du pays les louanges du feu duc.

Stanislas, qui croyait s'être attaché ses sujets par ses bienfaits,
fut profondément affecté par cette manifestation inattendue et il ne
put dissimuler à son entourage le chagrin qu'il en éprouvait.

D'autres soucis allaient encore attrister le cœur du bon Roi. Ses
deux sculpteurs favoris, Guibal et Cyfflé, avaient l'un et l'autre
travaillé à la statue et tous deux en revendiquaient la paternité.
Stanislas crut apaiser la querelle et s'en tirer par un bon mot: «La
statue a été faite par Guibal d'un coup de Cyfflé», dit-il, et il fit
graver sur le socle: «_Guibal fecit cooperante Cyfflé._» Mais ce
dernier, furieux de n'être nommé qu'en second, fit gratter la partie
de l'inscription qui le concernait[42].

  [42] Guibal mourut peu après et Cyfflé fut nommé sculpteur
  ordinaire du roi de Pologne.

Tressan était si satisfait du discours qu'il avait prononcé et si
heureux des félicitations qu'il avait reçues, qu'il voulut faire
répandre dans la capitale ce rare morceau d'éloquence, et l'idée lui
vint en même temps de jouer un bon tour à son ennemi le Père de
Menoux. Le jésuite était parti pour Paris aussitôt après les fêtes.
Quel fut son étonnement de recevoir un jour une énorme caisse
contenant d'innombrables brochures! C'était le récit des fêtes de
Nancy avec le discours de Tressan; l'auteur, assez indiscrètement,
priait le révérend Père de répandre son œuvre à profusion dans les
cercles littéraires et philosophiques.

Le Père de Menoux avait beaucoup d'esprit; loin de se fâcher, il
s'empressa d'accuser réception de l'envoi à son confrère en le
couvrant de louanges et en se moquant de lui très finement:

    «Versailles, 30 décembre 1755.

    «Mon illustre confrère,

   «Je ne crains point que les éloges puissent vous causer le
   moindre scrupule; vous êtes dans l'habitude d'en recevoir, et
   qui mieux est de le mériter... Que deviendraient les lettres si
   dans un siècle où la licence et le mauvais goût, qui en est
   inséparable, sont si féconds en productions, il ne nous restait
   pas des écrivains accrédités qui mêlent l'honnête aux grâces et à
   la correction!...

   «L'action du Roi de Pologne est si sublime, si intéressante,
   qu'il n'y a presque nul mérite à la mettre dans un beau jour;
   vous ferez plus que me pardonner cette remarque, qui semble
   diminuer le prix des choses charmantes que vous avez faites à
   l'occasion de cette fête, vous m'applaudirez de n'envisager dans
   tous les ouvrages auxquels ce jour si célèbre a donné lieu que le
   monarque qui y est peint.

   «Jugez donc quelles obligations je vous ai de m'avoir fait part
   d'un grand nombre d'exemplaires de tous ces écrits.

   «J'ai satisfait à l'empressement de bien des personnes de mérite
   dans les académies. J'en ai remis à nos journalistes, je les ai
   vus, échauffés de zèle et d'admiration, se préparer à publier cet
   immortel événement.

   «Quel attrait vous me présentez de me faire envisager la
   possibilité d'aller passer quelques jours avec vous, d'être plus
   rapproché du monarque que nous adorons!

   «Ce ne peut être qu'un mouvement d'amitié qui ait pu vous
   inspirer. Le bonheur de voir souvent Sa Majesté sera votre
   récompense. Ma reconnaissance, cependant, et l'attachement que je
   vous ai voués, mon illustre confrère, n'en seront que plus vifs
   et plus durables. Je vous ferai part successivement de ce que
   m'écriront les personnes de marque à qui j'ai envoyé les ouvrages
   dont il s'agit...»

Le Père de Menoux, en persiflant, savait fort bien ce qu'il faisait,
et il n'ignorait pas le cruel déboire qui menaçait son confrère
académique.

Tressan, en récompense du rôle important qu'il avait joué le jour de
la cérémonie, avait reçu du Roi une médaille d'argent. Quelles furent
sa déception et sa colère en apprenant que le Père de Menoux avait
reçu une médaille d'or!

C'est dans le sein de Panpan qu'il épanche sa bile, et dans des termes
d'une bien amusante naïveté:

    «Toul, 10 février 1756.

   «Je ne peux me refuser au désir de vous envoyer une copie de la
   lettre que j'écris aujourd'hui à M. le chancelier. Je vous avoue
   que je suis indigné que le Roi ait fait donner une médaille d'or
   au Père de Menoux pour sa chanson de Pont-Neuf, et une à M.
   l'évêque de Toul pour une bénédiction qu'on ne lui demandait pas.

   «Je crois sans vanité que, dans une cour où l'on aurait des
   oreilles et quelque goût, le discours que j'ai prononcé valait
   bien cette petite marque de distinction.

   «Comme je reconnais plus que jamais que c'est une duperie que de
   ne pas se plaindre des mauvais procédés, je vais commencer à
   ressembler à ce valet de comédie qui dit: «Mon maître ne
   m'habille ni ne me paie, mais je lui dis tout ce que je veux, et
   je l'aime à la folie.»

   «J'espère que le cher Panpan approuvera la tournure de la lettre
   dans laquelle j'ai renvoyé la médaille d'argent que j'ai été
   assez benêt pour recevoir.»

Tressan, en effet, avait renvoyé au chancelier la médaille d'argent
accompagnée d'une lettre qu'il croyait pleine d'esprit et d'ironie, et
qui nous paraît aussi sotte que suffisante. La voici:

    «Monsieur,

   «Je compte assez sur l'honneur de votre amitié pour espérer que
   vous voudrez bien ordonner qu'il me soit permis de faire un
   échange.

   «J'ai l'honneur de vous renvoyer, monsieur, la médaille d'argent
   que vous m'avez donnée et je vous prie de m'en faire donner
   d'autres en bronze pour le prix de celle-là. L'évaluation (à peu
   près) sera facile à faire.

   «On dit que le Révérend Père de Menoux en a reçu une d'or pour sa
   chanson. Mr l'évêque de Toul me montra hier celle que la
   bénédiction lui a valu. Je conviens, monsieur, qu'une bénédiction
   est impayable, et j'ai ouï dire dans ma jeunesse qu'une bonne
   chanson est un ouvrage immortel; je n'oserais donc en concevoir
   de la jalousie; mais, monsieur, je désire d'envoyer cette
   médaille à plusieurs confrères étrangers qui me la demandent et
   qui ont daigné me faire compliment sur mon discours; je voudrais
   répondre à leurs désirs. Ordonnez donc cet échange, je vous en
   prie. Pourvu qu'il m'en reste une de bronze qui puisse rappeler
   un jour à mes enfants les traits chéris du maître auguste que
   j'ai le bonheur de servir et que j'ai eu celui de célébrer, cela
   me suffit pour fixer dans ma famille l'époque heureuse du plus
   beau jour de ma vie.

   «J'ai l'honneur...»

Ainsi les fêtes de Nancy, au lieu de la satisfaction qu'il en
attendait, n'avaient guère procuré à Stanislas que des soucis en
soulevant autour de lui mille tracasseries.

Ce n'était pas fini. On se rappelle que le jour de l'inauguration de
la place royale, on avait joué devant le Roi et à la satisfaction
générale une pièce de Palissot intitulée _le Cercle_. Personne ne
s'était avisé alors que cette comédie pût choquer qui que ce soit, ni
que l'auteur se fût rendu coupable d'un crime de lèse-philosophie.

Palissot, flatté du succès qu'il avait obtenu, s'empressa de faire
imprimer son œuvre et d'en envoyer des exemplaires à tout ce qui
portait un nom dans la littérature; les encyclopédistes en particulier
ne furent pas oubliés.

Mais à la lecture du _Cercle_, d'Alembert s'indigne; les plaisanteries
qui ont paru fort innocentes à la scène deviennent à ses yeux
d'abominables sarcasmes, une indécente diatribe contre un philosophe,
et l'un des plus illustres. Or s'attaquer aux philosophes, aux
encyclopédistes, n'était-ce pas un crime irrémissible? A l'appel de
d'Alembert, toute la secte philosophique se lève comme un seul homme.

Chargé de porter la parole, au nom de tous, d'Alembert écrit à Tressan
pour lui demander vengeance, et il réclame impérieusement l'expulsion
du coupable de l'Académie de Nancy.

Tressan était intimement lié avec d'Alembert; il l'avait comme
confrère à l'Académie des sciences, il comptait sur son appui pour
entrer à l'Académie française, où son influence grandissait chaque
jour; il n'avait donc rien à lui refuser. De plus n'était-il pas tenu
d'épouser avec ardeur les querelles de ses amis les encyclopédistes?

Il se chargea donc de rédiger un rapport foudroyant contre l'auteur du
_Cercle_. Comme la flatterie est toujours de saison, il rappelait
l'honneur insigne que J.-J. Rousseau avait reçu lorsqu'un grand roi
avait bien voulu combattre ses opinions: «Cela seul ne suffisait-il
pas pour assurer au philosophe l'immortalité et le rendre sacré à tout
homme respectable?» Quelle folie avait frappé Palissot d'oser
s'attaquer à un homme avec lequel Stanislas avait daigné discuter[43]!

  [43] En 1751, J.-J. Rousseau avait publié son fameux discours sur
  le tort causé par les lettres et les sciences à la pureté des
  mœurs. Ce discours souleva à Paris et dans toute la France un
  véritable enthousiasme et il fut couronné par l'Académie de
  Dijon. Stanislas, qui ne partageait pas l'opinion du philosophe,
  écrivit une réfutation pour prouver que les lettres et les mœurs
  pouvaient fort bien s'allier, et il n'en voulait d'autre preuve,
  disait-il, que l'exemple même donné par Rousseau.--Le philosophe
  riposta, mais de la façon la plus courtoise. «J'avais le bonheur,
  dit-il, dans ses _Confessions_, d'avoir à faire à un adversaire,
  pour lequel mon cœur plein d'estime pouvait, sans adulation, la
  lui témoigner; c'est ce que je fis avec assez de succès, mais
  toujours avec dignité. Mes amis, effrayés, croyaient déjà me voir
  à la Bastille. Je n'eus pas cette crainte un seul moment et j'eus
  raison. Ce bon prince, après avoir vu ma réponse, dit: «J'ai mon
  compte, je ne m'y frotte plus.»

Tressan écrivait en même temps à J.-J. Rousseau que le Roi, pour punir
Palissot de son attentat, allait le chasser de son Académie. Mais
Jean-Jacques, qui était déjà en assez mauvais termes avec les
encyclopédistes, se montra médiocrement flatté du soin que l'on
prenait de sa réputation. Il voulut se donner l'attitude d'un sage qui
sait se placer au-dessus de vulgaires attaques; il répondit à Tressan
en prenant la défense de celui qui l'avait persiflé et en sollicitant
sa grâce.

Cependant Palissot avait été informé de ce qui se tramait contre lui
et il s'était empressé de protester auprès du Roi contre l'injuste
interprétation donnée à sa pièce. Il soutenait qu'on ne pouvait le
condamner pour un ouvrage qui, après avoir subi l'épreuve de la
censure, avait été représenté devant le roi de Pologne lui-même et que
ce prince n'avait désapprouvé ni à l'audition ni à la lecture. Il
invoquait enfin le droit du théâtre et s'abritait derrière les
illustres exemples d'Aristophane et de Molière.

Comme, entre temps, Rousseau avait écrit sa lettre généreuse,
Stanislas n'avait plus de raison de se montrer impitoyable et Solignac
put répondre à Palissot que «Sa Majesté était revenue des mauvaises
impressions qu'on lui avait données» et qu'il serait maintenu sur la
liste des académiciens.

Ainsi se termina ce minuscule incident qui avait soulevé tant de
passions et fait verser des flots d'encre.



CHAPITRE IX

1756-1759

Correspondance de Voltaire avec Tressan.


L'année 1756 fut marquée par plusieurs pénibles événements.

Le 5 janvier la duchesse Ossolinska, la cousine du Roi, celle qui
avait rempli si longtemps le rôle de favorite[44], fut enlevée presque
subitement par un mal violent. Il semble que cette mort inattendue ait
réveillé tout à coup chez Stanislas les tendres sentiments qu'il avait
autrefois éprouvés pour la duchesse. En effet, par un mouvement de
reconnaissance peut-être excessif, il ne voulut pas être séparé dans
la mort de celle qui pendant sa vie lui avait donné tant de doux
moments. Abusant des liens de parenté qui les unissaient, il ordonna
que sa cousine serait inhumée à Bon-Secours, dans le caveau même qu'il
avait fait élever pour lui et où la reine Opalinska, depuis neuf
années déjà, dormait son dernier sommeil.

  [44] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. III.

Le duc Ossolinski, qui avait trente ans de plus que sa femme, lui
survécut six mois cependant; il mourut à la Malgrange le 1er juillet
de la même année; mais il est peu vraisemblable qu'il ait succombé à
la douleur.

Par esprit de justice, le Roi lui accorda également les honneurs du
tombeau royal, et le corps fut déposé dans le caveau de Bon-Secours,
aux pieds de la reine Opalinska.

Stanislas fut profondément affecté de la disparition si rapide de ce
ménage qui vivait avec lui depuis de longues années et qui, dans des
genres différents, lui avait rendu d'inappréciables services.

En février un fatal accident vint interrompre brusquement les
réjouissances du carnaval qui s'annonçait des plus brillants.

Le chancelier de la Galaizière venait de fiancer sa fille à M. de
Guitaut, guidon de gendarmerie, et le mariage devait être célébré le
1er mars. Cette union comblait de joie les deux familles et les
intéressés eux-mêmes paraissaient on ne peut plus satisfaits. Le roi
de France avait signé au contrat. M. de Guitaut arriva à Lunéville le
28 février, à midi, en compagnie de l'évêque de Toul. Quels furent sa
stupeur et son désespoir lorsqu'il apprit que le matin même, à sept
heures, sa fiancée avait été trouvée morte dans son lit, sans qu'il y
eût «le moindre dérangement dans les draps et les couvertures.» On fit
l'autopsie de la malheureuse jeune fille, et l'on ne trouva rien
d'anormal, si ce n'est des grosseurs dans la gorge qui l'avaient
probablement étouffée. Elle fut inhumée le 29, à six heures et demie
du soir, dans l'église paroissiale de Saint-Remi, et sans aucune
pompe, en raison de l'état de santé inquiétant de Mme de la
Galaizière.

Ce déplorable événement plongea la Cour dans la consternation et la
douleur.

On se rappelle que M. de la Galaizière avait déjà perdu un fils,
presque subitement, peu de temps auparavant.

La mort du duc Ossolinski avait fait rentrer Stanislas en possession
du domaine de la Malgrange, dont le feu duc avait la jouissance
viagère. Le roi en profita pour ajouter une nouvelle faveur à toutes
celles qu'il avait déjà accordées à Mme de Boufflers: il lui fit don
de la Malgrange, «ferme, cour, basse-cour, jardins et dépendances,
pour en jouir pendant sa vie,» et il prit toutes les précautions
nécessaires pour que, ni dans le présent ni dans l'avenir, elle ne pût
être inquiétée ni troublée dans sa jouissance[45].

  [45] Il rendit un décret qu'il fit approuver par le conseil des
  finances le 25 août 1756.

  «Moi soussigné, j'atteste par cet écrit que je donne la jouissance
  à Mme la marquise de Boufflers de la ferme de Malgrange avec tout
  le territoire, maisons, bâtiments et jardins tout comme en
  jouissait feu M. le duc Ossolinski, en y ajoutant tous les meubles
  qui se trouvent et dont elle prendra possession suivant
  l'inventaire qui en a été fait, en assurant sur ma parole que
  durant toute ma vie elle possédera cette ferme en toute
  tranquillité, sans qu'elle en soit troublée et sans que jamais de
  mon vivant je veuille la reprendre, et pour qu'après mon décès
  elle puisse y avoir tout le droit d'une tranquille jouissance, je
  m'engage d'obtenir du Roi une assurance par écrit pour que,
  moyennant une redevance usitée aux domaines, elle en jouisse avec
  la même sécurité sous le règne du Roi comme elle en jouira toute
  ma vie sous le mien.

  «Le 25 d'août 1756 à Lunéville,

    «STANISLAS ROI.»

  La redevance annuelle fut fixée à 42 l. 16.

  Cette pièce nous a été gracieusement communiquée par M. Noël
  Charavay.

Pour éviter toute difficulté au moment où la Lorraine reviendrait à la
France, le roi de France avait, le même mois, pris un arrêté
reconnaissant et ratifiant ladite concession.

Les bontés de Stanislas pour la famille de Boufflers sont fréquentes,
et chaque fois qu'il en trouve l'occasion il ne manque jamais de
donner à la favorite ou à ses enfants des marques de son affection.

Déjà, en 1750, il a nommé son fils aîné, à peine âgé de quatorze ans,
capitaine d'une compagnie de ses gardes du corps.

En 1751, le 14 août, «voulant marquer de plus en plus sa satisfaction
de l'attachement pour sa personne de demoiselle de Boufflers», il l'a
gratifiée d'une pension viagère de 600 livres.

En 1752, l'abbé de Boufflers, qui n'a que treize ans, est nommé
coadjuteur de l'abbaye de Béchamp.

En octobre 1753, à la pressante sollicitation de Stanislas, Louis XV
accorde au jeune marquis de Boufflers l'exercice de la charge de menin
du dauphin[46].

  [46] Le marquis de Boufflers n'était âgé que de seize ans et ne
  devait exercer qu'à vingt-cinq ans.

En 1756, aussitôt après la mort du duc Ossolinski, Stanislas désigne à
sa place comme grand maître de sa maison le prince de Beauvau. Louis
XV accorde en même temps au prince les entrées de la chambre comme les
avait le feu duc.

Le 22 novembre de la même année, M. de Beauvau est encore nommé bailli
d'épée du bailliage de Lunéville.

Le 1er octobre 1757, nouvelle libéralité en faveur de l'abbé de
Boufflers. Non content des bénéfices qu'il lui a déjà accordés en
différentes circonstances, le roi de Pologne, «bien informé des bonnes
vies, mœurs, suffisance, capacité et conversation du sieur
Stanislas-Catherine de Boufflers», lui fait don d'une pension de 600
livres sur l'abbaye de Sainte-Marie de Pont-à-Mousson[47].

  [47] Arch. Nat., T. 471{11-12}.

Quelques jours plus tard, encore à la sollicitation de Stanislas,
Louis XV nomme le prince de Beauvau au poste envié de capitaine des
gardes du corps. Le prince quitte Lunéville le 31 octobre, pour se
rendre à Versailles remplir ses nouvelles fonctions, et le 12 novembre
il prête serment entre les mains du roi. A partir de ce moment il ne
fait plus à Lunéville que de rares apparitions, il habite presque
toujours Paris ou Versailles.

Si le roi de Pologne obtenait de son gendre tout ce qu'il voulait
quand il s'agissait des familles de Beauvau ou de Boufflers, il en
était tout différemment quand Tressan était en jeu. Rien n'avait pu
apaiser la colère de Mme de Pompadour et faire cesser la disgrâce qui
frappait le gouverneur de Toul. Cependant le pauvre Tressan éprouva en
1756 une satisfaction d'amour-propre qui dut le consoler un instant
des déboires que lui attirait la haine de la favorite. Frédéric lui
envoya le diplôme de l'Académie de Berlin et Maupertuis fut même
chargé de lui demander s'il accepterait, en Prusse, le même grade et
le même traitement que ceux qu'il avait en France.

Mais Tressan répondit au roi très noblement:

«Sire, Votre Majesté me console de mes malheurs, mais dussent-ils
encore s'accroître, je suis Français, je me dois au Roi mon maître et
à ma patrie.... Vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je
cessais de lui être fidèle.»

Cette conduite pleine de dignité n'épargna pas au comte une nouvelle
déconvenue, et la plus cruelle de toutes. La guerre qui depuis quelque
temps menaçait entre la France et la Prusse avait fini par éclater.
Tressan avait été désigné parmi les officiers généraux qui devaient
prendre part à la campagne. La douleur du malheureux officier fut sans
bornes lorsqu'il apprit que Mme de Pompadour, inflexible, avait fait
rayer son nom. C'était lui enlever toute chance de se distinguer et,
par suite, tout espoir d'avancement; c'était briser sa carrière
irrémédiablement. Tressan resta anéanti. Il lui fallut cependant se
résigner, et demeurer dans son triste gouvernement pendant qu'autour
de lui tous ses amis, tous ses rivaux, le prince et le chevalier de
Beauvau, le marquis de Boufflers, Saint-Lambert[48], etc., etc.,
partaient joyeusement pour faire campagne.

  [48] Saint-Lambert avait obtenu un brevet de colonel au service
  de France; il fit les campagnes de Hanovre (1756-1757), comme
  attaché à l'état-major de l'armée de Contades. Il ne se distingua
  pas particulièrement et renonça à l'état militaire.

Il n'eut d'autre ressource pour se consoler que le culte des lettres
et l'amitié de ses amis.

Tressan, depuis de longues années, était en relations avec Voltaire et
ils échangeaient même des lettres assez fréquentes. Le séjour du comte
en Lorraine et ses relations avec la Cour de Lunéville n'avaient pas
mis un terme à leurs effusions épistolaires, bien au contraire; il
semble même qu'ils aient provoqué chez le philosophe un redoublement
de tendresse. Le gouverneur, du reste, que cette amitié flattait
prodigieusement, ne manquait jamais l'occasion de témoigner à son
illustre ami les égards les plus respectueux.

Aussitôt après les fêtes de Nancy, et dès que le fameux discours
d'inauguration eut été imprimé, l'auteur s'était empressé d'en envoyer
un exemplaire à Voltaire. Ce dernier était alors installé près de
Lausanne, dans un ermitage charmant où il se consolait des déceptions
qu'il avait éprouvées à la Cour de Prusse.

Le philosophe remercie aussitôt son correspondant de cet aimable
envoi et en même temps il se rappelle au souvenir de tous ceux qu'il a
connus à Lunéville, quelques années auparavant.

    «A Montrion, près de Lausanne
    11 janvier 1756.

   «Il me paraît, monsieur, que S. M. P. n'est pas le seul homme
   bienfaisant en Lorraine, et que vous savez bien faire comme bien
   dire. Mon cœur est aussi pénétré de votre lettre que mon esprit
   a été charmé de votre discours. Je prends la liberté d'écrire au
   Roi de Pologne, comme vous me le conseillez, et je me sers de
   votre nom pour autoriser cette liberté.

   «J'ai l'honneur de vous adresser la lettre; mon cœur l'a dictée,
   et je me souviendrai toute ma vie que ce bon prince vint me
   consoler un quart d'heure dans ma chambre, à la Malgrange, à la
   mort de Mme du Châtelet; ses bontés me sont toujours présentes;
   j'ose compter sur celles de Mme de Boufflers et de Mme de
   Bassompierre.

   «Je me flatte que M. de Lucé ne m'a pas oublié; mais c'est à vous
   que je dois leur souvenir. Comme il faut toujours espérer,
   j'espère que j'aurai la force d'aller à Plombières, puisque Toul
   est sur la route. Vous m'avez écrit à mon château de Montrion.
   C'est Ragotin qu'on appelle Monseigneur. Je ne suis point homme à
   châteaux...

   «Voici ma position: j'avais toujours imaginé que les environs du
   lac de Genève étaient un lieu très agréable pour un philosophe,
   et très sain pour un malade; je tiens le lac par les deux bouts:
   j'ai un ermitage fort joli aux portes de Genève, un autre aux
   portes de Lausanne; je passe de l'un à l'autre; je vis dans la
   tranquillité, l'indépendance et l'aisance, avec une nièce qui a
   de l'esprit et des talents et qui a consacré sa vie aux restes de
   la mienne.

   «Je ne me flatte pas que le gouverneur de Toul vienne jamais
   manger des truites de notre lac; mais si jamais il avait cette
   fantaisie, nous le recevrions avec transports, nous compterions
   ce jour parmi les plus beaux de notre vie...

   «Je crois avoir renoncé aux rois, mais non pas à un homme comme
   vous. Je m'intéresse à Panpan comme malade et comme ami.»[49]

Nous ne possédons pas la lettre de Voltaire à Stanislas, mais nous
avons la réponse du Roi écrite dans le mauvais français dont le
monarque est coutumier. Cette réponse est fort aimable assurément,
mais le ton est bien changé. Quelle différence avec les tendresses de
1748 et de 1749!

  [49] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
  Versailles, 1897.

    «Lunéville, 27 avril 1756.

   «J'ai reçu, monsieur, avec un plaisir sensible votre lettre que
   M. le comte de Tressan m'a rendue.

   «Je suis charmé de voir que dans votre retraite, qui pourrait
   faire croire que vous avez renoncé aux amorces du monde, vous
   vous souvenez de ceux qui ne vous oublieront jamais.

   «Je ne saurais répondre à ce que vous me dites de plus flatteur
   que par vos propres idées. On peut envier en effet aux cantons
   que vous habitez la douceur dont ils jouissent par votre
   présence, et plaindre ceux qui en sont privés.

   «Si vous m'attribuez le désir de rendre mes sujets heureux, soyez
   persuadé qu'en vous déclarant celui de cœur, un des plus vifs
   plaisirs que je ressens est de vous savoir, partout où vous êtes,
   aussi parfaitement content que vous le méritez et aussi
   constamment que je suis avec toute estime et considération votre
   très affectionné.»

Quelque temps après, Tressan écrit encore au philosophe; il le met au
courant de la vie de la cour, il lui soumet quelques essais poétiques
dont il occupe ses loisirs, entre autres un poème sur Jeanne d'Arc, et
incidemment il lui parle de l'Académie française, objet suprême de ses
désirs.

Voltaire lui répond gaiement:

    «Aux Délices, 18 août 1756.

   «Vous êtes donc comme messieurs vos parents que j'ai eu l'honneur
   de connaître très gourmands, vous en avez été malade. Je suis
   pénétré, monsieur, de votre souvenir; je m'intéresse à votre
   santé, à vos plaisirs, à votre gloire, à tout ce qui vous touche.
   Je prends la liberté de vous ennuyer de tout mon cœur.

   «Vous avez vraiment fait une œuvre pie de continuer les
   aventures de Jeanne et je serais charmé de voir un si saint
   ouvrage de votre façon. Pour moi qui suis dans un état à ne plus
   toucher aux pucelles, je serais enchanté qu'un homme aussi fait
   pour elles que vous l'êtes daigne faire ce que je ne veux plus
   tenter. Tâchez donc de me faire tenir comme vous pourrez cette
   honnête besogne, qui adoucira ma cacochyme vieillesse. Je n'ai
   pas eu la force d'aller à Plombières, cela n'est bon que pour les
   gens qui se portent bien, ou pour les demi-malades.

   «J'ai actuellement chez moi M. d'Alembert, votre ami et très
   digne de l'être. Je voudrais bien que vous fissiez quelque jour
   le même honneur à mes petites _Délices_; vous êtes assez
   philosophe pour ne pas dédaigner mon ermitage.

   «Je vous crois plus que jamais sur les Anglais, mais je ne peux
   comprendre comment ces dogues-là qui, dites-vous, se battirent si
   bien à Ettingen, vinrent pourtant à bout de vous battre; il est
   vrai que depuis ce temps-là, vous le leur avez bien rendu. Il
   faut que chacun ait son tour en ce monde.

   «Pour l'Académie françoise ou française et les autres académies,
   je ne sais quand ce sera leur tour. Vous ferez toujours bien de
   l'honneur à celles dont vous serez. Quelle est la société qui ne
   cherchera à posséder celui qui fait le charme de la société?

   «Dieu donne longue vie au roi de Pologne! Dieu vous le conserve,
   ce bon prince qui passe sa journée à faire du bien et qui, Dieu
   merci, n'a que cela à faire! Je vous supplie de me mettre à ses
   pieds. Je veux faire mon petit bâtiment chinois à son honneur
   dans un petit jardin; je ferai un bois, un petit Chanteheu grand
   comme la main et je le lui dédierai[50].

  [50] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XI.

«Mlle Clairon est à Lyon; elle joue comme un ange des Idanie, des
Mérope, des Zaïre, des Alzire. Cependant je ne vais pas la voir. Si je
faisais des voyages, ce serait pour vous, pour avoir la consolation de
rendre mes respects à Mme de Boufflers, et à ceux qui daignent se
souvenir de moi. Vous jugez bien que si je renonce à la Lorraine, je
renonce aussi à Paris, où je pourrais aller comme à Genève, mais qui
n'est pas fait pour un vieux malade planteur de choux.

«Comptez toujours sur les regrets et le bien tendre attachement de

    «V.[51]»

  [51] _Souvenirs du comte de Tressan._

En 1758, Voltaire est toujours du dernier bien avec son correspondant:
il lui écrit en lui parlant des occupations qui l'accablent:

«Je suis enchaîné d'ailleurs au char de Cérès comme à celui
d'Apollon; je suis maçon, laboureur, vigneron, jardinier. Figurez-vous
que je n'ai pas un moment à moi, et que je ne croirais pas vivre si je
vivais autrement; ce n'est qu'en s'occupant qu'on existe.»

En même temps qu'il lui envoie ses œuvres complètes, imprimées chez
les frères Cramer, il lui parle des divisions déplorables qui ont
éclaté parmi les encyclopédistes, de la scission qui en est résultée,
et dans l'intérêt du parti il le supplie d'user de son influence pour
y mettre un terme.

    «13 février 1758.

   «Je reçois, monsieur, une réponse à la lettre que j'eus l'honneur
   de vous écrire hier; votre bonté m'avait prévenu. Je ne savais
   pas que vous eussiez déjà reçu le fatras énorme dont vous voulez
   bien charger les tablettes de votre bibliothèque. Il y a là bien
   des inutilités, mais si l'on se réduisait à l'utile,
   l'encyclopédie même n'aurait pas tant de volumes...

   «Voilà le temps où tous les philosophes devraient se réunir. Les
   fanatiques et les fripons forment de gros bataillons et les
   philosophes dispersés se laissent battre en détail; on les égorge
   un à un, et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se
   brouillent ensemble et prêtent des armes à l'ennemi commun...

   «D'Alembert fait bien de quitter et les autres font lâchement de
   continuer. Si vous avez du crédit sur Diderot et consorts, vous
   ferez une action de grand général de les engager à se joindre
   tous, à marcher serrés, à demander justice, et à ne reprendre
   l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur doit, justice
   et liberté honnête. Il est infâme de travailler à un tel ouvrage
   comme on rame aux galères. Il me semble que les exhortations d'un
   homme comme vous doivent avoir du poids. C'est à vous de donner
   du cœur aux lâches.

   «Vous persistez donc dans le goût de la physique. C'est un
   amusement pour toute la vie. Vous êtes-vous fait un cabinet
   d'histoire naturelle? Si vous avez commencé, vous ne finirez
   jamais. Pour moi, j'y ai renoncé et en voici la raison: un jour,
   en soufflant mon feu, je me suis mis à songer pourquoi du bois
   faisait de la flamme; personne ne me l'a pu dire et j'ai trouvé
   qu'il n'y a point d'expérience de physique qui approche de
   celle-là.

   «J'ai planté des arbres et je veux mourir si je sais comment ils
   croissent. Vous avez eu la bonté de faire des enfants et vous ne
   savez pas comment.

   «Je me le tiens pour dit, je renonce à être scrutateur;
   d'ailleurs je ne vois guère que charlatanisme et, excepté les
   découvertes de Newton et de deux ou trois autres, tout est
   système absurde; l'histoire de Gargantua vaut mieux.

   «Ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri du vent
   du Nord. C'est encore une belle invention que les poêles dans les
   antichambres: j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver.
   Un bon cuisinier est encore un brave physicien: cela est rare à
   Lausanne. Plût à Dieu que le mien pût vous servir de grosses
   truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous
   le long de mon beau lac de Lausanne, à Genève.

   «Recevez les tendres respects du vieux Suisse.

    «V.»

Quelques mois plus tard Voltaire revient encore sur le sujet de
l'Encyclopédie qui le passionne:

    «Aux Délices, 22 mars 1758.

   «Mon adorable gouverneur, je suis toujours très fâché que les
   auteurs de l'Encyclopédie n'aient pas formé une société de
   frères; qu'ils ne se soient pas rendus libres; qu'ils travaillent
   comme on rame aux galères; qu'un livre qui doit être
   l'instruction des hommes devienne un ramas de déclamations
   puériles qui tient la moitié des volumes; tout cela fait saigner
   le cœur; mais depuis cinquante ans, c'est le sort de la France
   d'avoir des livres où il y a de bonnes choses et pas un bon
   livre.»

Puis il invite Tressan à le venir voir dans sa petite mais ravissante
retraite:

   «Si vous vous mettez à voyager autour de votre province, mon cher
   gouverneur, tâchez de prendre le temps où nous jouons des
   comédies à Lausanne. Nous vous en donnerons de nouvelles.

   «Vous vous imaginez donc que j'ai un château près de Lausanne;
   vous me faites trop d'honneur? J'ai une maison commode et bien
   bâtie dans un faubourg, elle sera château quand vous y serez. Je
   fais actuellement le métier de jardinier dans ma petite retraite
   des Délices qui serait encore plus _délices_ si on avait le
   bonheur de vous y posséder.

   «Conservez vos bontés au Suisse.

    «V.»

En juin, nouvelle lettre du solitaire et non des moins aimables.

    «7 juin 1758.

   «M. de Florian, mon très cher gouverneur, ne sera pas assurément
   le seul qui vous écrira du petit ermitage des Délices. C'est un
   plaisir dont j'aurai aussi ma part. Il y a bien longtemps que je
   n'ai joui de cette consolation: ma déplorable santé rend ma main
   aussi paresseuse que mon cœur est actif, et puis on a tant de
   choses à dire qu'on ne dit rien...

   «Comme cette lettre passera par la France, c'est encore une
   raison pour ne rien dire. Quand je lis les lettres de Cicéron et
   que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des
   guerres civiles et sous la domination de César, je conclus qu'on
   disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps
   des Postes. Cette belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe
   à l'autre traîne avec elle un inconvénient assez triste, c'est
   qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n'est
   que quand les lettres passent par le territoire de nos bons
   Suisses qu'on peut ouvrir son cœur.

   «N'aurai-je jamais le bonheur de m'entretenir avec vous?
   N'irai-je jamais à Plombières? Pourquoi Tronchin ne
   m'ordonne-t-il pas les eaux? Pourquoi ma retraite est-elle si
   loin de votre gouvernement quand mon cœur en est si près?...»

Le projet de revenir en Lorraine et de reparaître à cette cour de
Lunéville, dont il avait été autrefois l'idole, hantait toujours
Voltaire. Depuis ses mésaventures avec Frédéric et le refus très net
qu'il s'était attiré de Mme de Pompadour lorsqu'il avait voulu rentrer
à Paris, le philosophe n'avait jamais complètement abandonné l'espoir
de retrouver un asile auprès de Stanislas.

Certes, à l'entendre, il était le plus heureux des hommes dans ses
douces retraites librement choisies sur les rives du Léman, mais
Montrion, les Délices n'étaient que des abris précaires, et il le
savait bien. Combien de temps l'y laisserait-on en repos? Combien de
temps ces pasteurs, aussi intolérants en vérité que les jésuites,
supporteraient-ils sa présence?

S'il habitait la Lorraine, au contraire, c'était vivre sous la
protection de Stanislas, c'était le repos assuré, la sécurité
certaine. N'en avait-il pas fait déjà l'heureuse expérience? C'était
par-dessus tout s'ouvrir une porte pour rentrer en France, objet de
ses plus ardents désirs.

Après avoir assez timidement tâté le terrain à plusieurs reprises,
sans succès du reste comme nous l'avons vu, le philosophe se décida en
1758 à faire une démarche officielle auprès de Stanislas, mais sans
aborder de front la question qui lui tenait au cœur. Il écrivit fort
habilement au monarque, qu'il avait 500.000 francs à placer et que son
rêve le plus cher était d'acheter une terre en Lorraine pour mourir
dans le voisinage de «son Marc-Aurèle».

Malgré de précédents et cruels déboires, il ne craignait pas de
mendier encore une fois l'appui du Père de Menoux, en jouant la
comédie de la religion et en lui disant toute l'horreur qu'il
éprouvait à la pensée qu'il pourrait mourir en terre huguenote: «Mon
âge et les sentiments de religion qui n'abandonnent jamais un homme
élevé chez vous, lui écrivait-il hypocritement, me persuadent que je
ne dois pas mourir sur les bords du lac de Genève.»

Le projet de Voltaire était des plus sérieux; il avait même commencé
des pourparlers de plusieurs côtés. On lui offrait deux terres en
Lorraine, l'une celle de Fontenoy, l'autre celle de Craon; il ne
savait trop pour laquelle se décider. A ce moment même il reçut une
lettre de son ancien rival Saint-Lambert qui résidait alors à
Commercy, auprès de Stanislas. Quelle meilleure occasion pour le
philosophe de se renseigner sur les terres qu'on lui propose et en
même temps d'être fixé sur les intentions de la Cour?

Voltaire se trouvait en séjour chez l'Électeur palatin; c'est de là
qu'il écrit à Saint-Lambert:

    «9 juillet 1758.

   «Mon cher Tibulle, votre lettre a ragaillardi le vieux Lucrèce.

   «Je suis pénétré des bontés de Mme de Boufflers et je voudrais
   l'en venir remercier. Je suis depuis quelques jours chez
   l'Électeur palatin; j'ai fait cent quarante lieues pour lui dire
   que je lui suis obligé. J'en ferais davantage pour votre Cour,
   pour Mme de Boufflers et pour vous.

   «J'ai toute ma famille dans un de mes ermitages nommé _les
   Délices_, auprès de Genève; je suis devenu jardinier, vigneron et
   laboureur. Il faut que je fasse en petit ce que le roi de Pologne
   fait en grand, que je plante, déplante, et bâtisse des nids à
   rats, quand il rêve des palais.

   «Je déteste les villes, je ne puis vivre qu'à la campagne, et,
   étant vieux et malingre, je ne puis vivre que chez moi: il est
   fort insolent d'avoir deux chez moi et d'en vouloir un troisième,
   mais ce troisième m'approcherait de vous. J'ai très bonne
   compagnie à Lausanne et à Genève, mais vous êtes meilleure
   compagnie. Mes _Délices_ n'ont que soixante arpents, coûtent fort
   cher et ne me rapportent rien du tout: c'est d'ailleurs terre
   hérétique, dans laquelle je me damne visiblement et j'ai voulu
   me sauver avec la protection du roi de Pologne. Fontenoy m'a paru
   tout propre à faire mon salut, attendu qu'il me rapporte 10,000
   livres de rente et que j'enrage d'avoir des terres qui ne me
   rapportent rien. Craon est un beau nom; Fontenoy aussi à cause de
   la bataille. Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis
   c'est tout? Il n'y a rien là à cultiver, à labourer et à planter.

   «J'ai une nièce qui joue _Mérope_ et _Alzire_ à merveille, toute
   grosse et courte qu'elle est, et qui, malgré le droit des gens de
   Puffendorf et de Grotius, a été traînée dans les boues à
   Francfort-sur-Mein, en prison au nom de Sa gracieuse Majesté le
   Roi de Prusse; et comme ce monarque ne fait rien pour elle, du
   moins jusqu'à présent, je me crois obligé en conscience de lui
   laisser une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré. Voilà ce
   qui m'a fait penser à Fontenoy. Il n'y a plus qu'une petite
   difficulté, c'est de savoir si on vend cette terre.

   «Quoi qu'il en soit, la tête me tourne de l'envie de vous revoir.
   Ma reconnaissance à Mme de Boufflers.

   «Si vous voyez l'évêque de Toul, dites-lui que le bruit de ses
   sermons est venu jusque dans le pays de Calvin et que ce bruit-là
   m'a converti tout net.

   «Avez-vous à Commercy M. de Tressan? C'est bien le meilleur et le
   plus aimable esprit qui soit en France. Et M. Devau, jadis
   Panpan? est-il aussi à Commercy? Conservez-moi un peu d'amitié.
   Comment va votre machine, jadis si frêle? Je suis un squelette
   de soixante-quatre ans, mais avec des sentiments vifs tels que
   vous les inspirez.»

Nous ne possédons pas la réponse de Saint-Lambert; il est probable
qu'elle ne fut pas favorable et que Stanislas, qui ne voulait se créer
de difficultés ni avec son gendre ni avec le Père de Menoux, montra
peu d'empressement à recevoir son ancien ami. Toujours est-il que
Voltaire renonça à son projet et qu'il se résigna à vivre «en terre
hérétique».

    «Les Délices.

   «J'aurais voulu m'enterrer en Lorraine, puisque vous y êtes,
   écrivait le philosophe à Tressan, et y arriver comme Triptolème
   avec le semoir de Mme de Château-Vieux; il m'a paru que je ferais
   mieux de rester où je suis. J'ai combattu les sentiments de mon
   cœur, mais quand on jouit de la liberté, il ne faut pas hasarder
   de la perdre. J'ai augmenté cette liberté avec mes petits
   domaines. J'ai acheté le comté de Tournay, pays charmant qui est
   entre Genève et la France, et qui ne paye rien au roi, et qui ne
   doit rien à Genève. J'ai trouvé le secret que j'ai toujours
   cherché d'être indépendant, il n'y a rien au-dessus du plaisir de
   vivre avec vous.

   «Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi de Pologne; il fait
   du bien aux hommes tant qu'il peut. Le roi de Prusse fait plus de
   mal au genre humain; il me mandait l'autre jour que j'étais plus
   heureux que lui; vraiment je le crois bien, mais vous manquez à
   mon bonheur.

    «Mille tendres respects.

    «V.»[52]

  [52] _Souvenirs du comte de Tressan._

A force de chercher et de s'ingénier cependant, le philosophe finit
par découvrir un territoire neutre, le pays de Gex, où il se
trouverait relativement à l'abri aussi bien des jésuites que des
pasteurs. Il s'empressa d'y acheter la terre de Ferney, où il résida
jusqu'à sa mort dans une tranquillité relative.



CHAPITRE X

1756-1758

  Séjour de Mme de Boufflers à Versailles.--Mort de Mme de
    Graffigny.


Dans le courant de l'année 1757, la cour de Lunéville fut bouleversée
par le départ de Mme de Boufflers pour Versailles. Depuis plusieurs
années l'aimable marquise avait été nommée dame de Mesdames en
survivance, mais elle n'avait pas encore été appelée à exercer sa
charge[53]. En 1757, une vacance s'étant produite, elle fut nommée
dame titulaire, et elle dut se rendre à Versailles pour prendre
possession de ses fonctions. Son absence devait se prolonger assez
longtemps et tous ses amis étaient dans la désolation. Tressan,
toujours amoureux, gémissait sur le sort funeste qui privait la Cour
de toute sa joie, de tout son charme, mais il se consolait en pensant
aux succès qui sûrement attendaient «la dame de ses pensées».

  [53] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XX.

Si les sentiments de Tressan sont restés immuables, son style,
malheureusement pour nous, ne s'est nullement amélioré et il est
resté tout aussi embrouillé, prétentieux et pédant que par le passé.
Quelle différence avec les lettres de Voltaire, étincelantes d'esprit,
de verve et de clarté!

Comme à l'ordinaire, c'est au fidèle Panpan que Tressan confie ses
plaintes et ses espérances:

    «A Toul, ce dimanche.

   «Cher et aimable confrère, il est donc bien vrai que notre chère
   et divine marquise part pour Versailles? Mandez-moi donc le
   temps, la semaine, le jour; je veux absolument la voir, causer
   avec elle et savoir tout ce qu'elle voudra bien m'apprendre des
   détails de son voyage. Il n'y a rien d'elle qui ne me touche et
   je ne peux vous exprimer le vif intérêt que je prends à une
   réussite dont je suis sûr dès qu'elle paraîtra.

   «Qu'elle ne perde rien de ce qu'elle porte à la Cour, c'est tout
   ce que je lui demande; ce maintien noble, doux et décent sied
   bien à la réputation d'esprit qu'elle s'est établie. Je vois
   d'ici M. le Dauphin et Mesdames en faire leur amie, la Reine en
   raffoler, et il va bien à sa façon de penser, à ses principes, et
   à une raison aussi éclairée que la sienne de se tenir à ces
   branches fermes et durables. Les fleurs et les feuilles tombent,
   se sèchent et s'envolent. Ce langage oriental est très
   intelligible pour quelqu'un qui a le bon esprit de ne pas
   préférer la personne du jour à celles de tous les temps...

   «Dites bien à Mme la marquise que notre petit ménage est à ses
   genoux et que si elle veut l'honorer de sa présence en passant,
   Beaucis tuera son vie et le Tressanius son faucon.

   «Répondez-moi vite sur le temps de son départ, car vraiment je
   vais bien me faire honneur de l'annoncer à mes amis qui méritent
   de devenir les siens...

   «J'avais bien peur que toutes ces vilaines espèces ne m'eussent
   barbouillé auprès du Roi. Le Père de Menoux, avec tout son
   esprit, a fait un furieux pas de clerc; il en a assez dit pour se
   faire des ennemis immortels et il a la honte de retrancher à
   l'impression une bonne partie de ce qu'il a dit. Le Roi a été
   peut-être d'abord un peu fâché de mes protestations contre
   l'impression, mais avec le temps, il connaîtra qu'elles étaient
   décentes dans ma bouche, qu'elles sauvent l'honneur de la
   société, et que c'est une bien bonne leçon pour l'avenir.....

   «Adieu, cher ami, aimez toujours le Tressanius qui a un trop
   tendre attachement pour vous et de trop jolis enfants pour ne le
   pas mériter.»

Mme de Boufflers partit donc pour Versailles, ainsi qu'il était
décidé, et à peine arrivée, elle prit son service auprès de Mesdames.

Soit qu'elle fût revenue à l'égard de Tressan à des sentiments moins
farouches, soit que l'absence et l'éloignement lui aient inspiré
quelque pitié, il lui prit un jour fantaisie d'écrire à son adorateur
platonique:

    «Paris[54].

   «Je suis bien sûre, mon cher Tressanius, qu'en ne vous écrivant
   pas, je ne vous en aime que mieux, et je veux me flatter que vous
   ne m'en aimez pas moins. Cependant, il y a longtemps que vous ne
   me l'avez dit, et cela commence à m'inquiéter. Je vous aime trop
   pour ne pas vaincre mes répugnances et changer même de caractère,
   s'il le faut, plutôt que de vous laisser douter de moi un moment.
   Songez aussi que votre amitié m'est absolument nécessaire, parce
   qu'elle entre dans tous les arrangements de ma vie.

  [54] _Souvenirs du comte de Tressan._

«Croyez-vous que je n'ai pas encore pu voir Alliot un moment seul? Il
vint avant-hier chez moi pour la première fois, parce qu'il avait été
à Versailles. J'avais des visites qui ne me laissèrent pas la liberté
de lui dire un mot de vos affaires ni des miennes. Je l'ai fort prié
de revenir, il me l'a promis; mais je crains bien de ne le voir qu'en
Lorraine, car je suis obligée d'aller ce soir à Versailles pour
remplacer trois femmes de semaine malades. Vous croyez bien que
j'arriverai le mois prochain, tout le plus tôt que je pourrai, et que
je m'en fais un vrai plaisir.

«En attendant, je vais vous dire les nouvelles d'hier: que la
dépouille de M. le prince de Dombes a été donnée, sauf les Suisses,
que tous les princes demandaient, à M. le comte d'Eu; le gouvernement
du Languedoc à M. le comte d'Eu; et la Guyenne qu'il avait à M. le
maréchal de Richelieu; le commandement de Languedoc à M. de Mirepoix;
l'artillerie réunie au secrétariat de la guerre, et les carabiniers
détruits et réunis à l'infanterie, à ce que l'on croit, car cet
article n'a pas été décidé en même temps que les autres.

«Votre oncle est assez mal à ce que disent les médecins; vous seriez
effrayé de son changement; il a tout l'air d'un homme qui, sans avoir
une maladie dans les formes, ne saurait aller loin.

«Adieu, beau Tressanius; mille compliments à Mme de Tressan et à
Marichou[55].»

  [55] Surnom qu'on avait donné à Mlle de Tressan. Le roi de
  Pologne, son parrain et Marie Leczinska, sa marraine, l'avaient
  appelée Maryczka, ce qui veut dire en polonais «chère petite
  Marie». Maryczka se transforma en Maroutzchou, puis en Marichou,
  puis par abréviation en Michou. Michou devint plus tard marquise
  de Maupeou.

Tressan, ravi d'une tendresse à laquelle il n'est pas habitué, accorde
sa lyre et c'est dans la langue des dieux qu'il répond à l'aimable
marquise:

    Charmante nymphe du Madon,
    Vous qui sur ces rives sauvages
    Apportez les mœurs du Lignon,
    Et qui méritez les hommages
    D'Adamas et de Céladon,
    Pendant votre cruelle absence,
    L'infortuné Tressanius
    Vouloit de ses amis en us
    Ranimer la correspondance,
    Mais c'est à vous seule qu'il pense
    Dès l'instant qu'il ne vous voit plus.
    Que tiens-je d'eux que je compare
    Au bonheur de vous écouter?
    Ils ne m'apprennent qu'à douter;
    Sur leurs pas souvent je m'égare,
    Ou me plais à les réfuter;
    Près de vous, mon âme enchantée
    Jouit du calme le plus doux,
    Et ne veut plus avoir d'idée
    Qu'elle ne la tienne de vous.
    La vîtes-vous jamais rebelle
    A votre imagination,
    Qui, toujours brillante et nouvelle,
    Sait, dans la moindre bagatelle,
    Porter la vie et l'action,
    Et de la folle fiction
    Tirer une beauté réelle?
    Non, Églé! mais pour l'éclairer,
    Vous la troublâtes trop cette âme:
    N'en parlons plus... Sans m'égarer,
    Je veux qu'une si douce flamme
    Ne serve plus qu'à m'inspirer.
    Mais je vous dois quelques nouvelles,
    Et ne vous parle que de moi.
    Commençons... Hier en désarroi,
    Dédaigneuses sans être belles,
    Sans chevaliers, sans palefroi,
    Vinrent les cousines du roi.
    Chacun courut au-devant d'elles,
    J'y suivis le...
    Ah! qu'il fut grand!... jargon, sourire,
    De lui tout sut les amuser;
    De l'art de parler sans rien dire
    Avec grâce il sut abuser...
    Mais... puis-je un seul instant médire,
    Puis-je conserver de l'humeur,
    Quand je me plais à vous écrire,
    Vous à qui je ne voudrais dire
    Que ce qui se passe en mon cœur?

    Revenez, charmantes princesses,
    Effacer ces tristes altesses,
    Revenez parer ce séjour?
    Beauvau, Bouillon!... noms que l'amour,
    Les ans, les François et la gloire
    Ont consacrés du même jour
    Où l'on commence notre histoire;
    Revenez orner notre Cour,
    Et faire à la nuit la plus noire
    Succéder les feux d'un beau jour.
    Telle on voit la naissante aurore,
    Avec l'étoile du matin,
    Dans l'horizon qu'elle colore
    Effacer l'éclat incertain
    D'une comète ou d'un phosphore,
    Et dans nos vergers faire éclore
    La rose, le myrte et le thym[56].

  [56] _Souvenirs du comte de Tressan._

Mme de Boufflers profita naturellement de son séjour à Paris pour
aller voir tous ses amis; elle poussa même le zèle jusqu'à rendre
visite à l'ancienne amie de Panpan, à Mme de Graffigny. La vieille
dame n'était pas dans un état d'esprit très bienveillant et la
marquise eut tout lieu de s'en apercevoir. Elle mande à Panpan:

    «Paris, 7 janvier 1758.

   «J'arrive de chez Mme de Graffigny, que je n'avais pas encore
   vue. Elle souffre d'une espèce de clou et des nerfs. Nous avons
   parlé de vous. J'ai commencé par lui demander des nouvelles de
   votre santé. Elle m'a dit que vous vous portiez à merveille, m'a
   parlé assez raisonnablement sur le lait, et puis avec aigreur sur
   votre conduite et sur vos lettres.

   «La jalousie perçait dans toutes les paroles qu'elle m'adressait;
   mais je répondais avec la modération et la douceur qu'inspire le
   bonheur. Elle me paraissait si malheureuse de ne plus vous aimer
   que je ne cherchais qu'à adoucir la situation, et assurément elle
   conviendra un jour qu'on ne saurait triompher plus modestement.
   Cependant, il ne faudrait pas que vous lui parliez de tout ceci,
   car dans la disposition où elle est, cela me ferait sûrement une
   tracasserie...[57]»

  [57] _Inédite._ Collection d'autographes de M. G. Maugras.

Peu de temps après la visite de la marquise, Mme de Graffigny,
encouragée par l'éclatant succès de _Cénie_ et poussée aussi par le
besoin de gagner quelque argent, présenta une nouvelle pièce au
théâtre français: _la Fille d' Aristide_. Elle crut faire présent aux
comédiens d'un véritable trésor.

C'est Collé qui fut chargé de lire la pièce; elle fut reçue à
l'unanimité pour être jouée après le retour de Fontainebleau. L'auteur
voulait garder l'incognito, mais Mlle Gaussin reconnut le style et
Mme de Graffigny dut se déclarer.

«Autant qu'on peut juger une pièce de théâtre sur le papier, écrivait
Collé, je parierais que celle-ci aura un grand succès.»

C'était montrer peu de perspicacité. _La Fille d'Aristide_ fut jouée
le 29 avril 1758. La pièce était froide, sans intérêt et ne fit aucun
effet; elle tomba piteusement.

Collé se vengea de s'être si lourdement trompé en écrivant: «J'ai été
d'un aveuglement qui me démontre bien que je n'entends rien aux pièces
de ce genre et qui prouve que, quelque habitude qu'on ait du théâtre,
on ne peut bien juger d'une pièce qu'au théâtre même; le jour et la
nuit ne sont pas plus différents que la lecture et la répétition.»

Voisenon, de son côté, disait: «Mme de Graffigny me lut sa pièce, je
la trouvai mauvaise, elle me trouva méchant. Elle fut jouée, le public
mourut d'ennui et l'auteur... de chagrin.»

C'est effectivement ce qui arriva.

La pauvre femme éprouva de son échec un véritable désespoir.
Naturellement on fut sans pitié pour elle et ses confrères et rivaux
ne lui ménagèrent pas les sarcasmes.

On eut la cruauté de lui envoyer ces vers:

    Bonne maman de la gente _Cénie_,
    A cinquante ans vous fîtes un poupon;
    On applaudit, on le trouva fort bon;
    On passe un miracle en la vie,
    Mais, d'un effort moins circonspect,
    Sept ans après tenter même aventure
    Et travailler encor dans le goût grec,
    Pardon, maman, si la phrase est trop dure,
        Je le dis, sauf votre respect,
    C'est de tout point vouloir forcer nature.

Tressan, indigné de la conduite des auteurs, écrivait à Panpan:

    «Toul, 3 juin 1758.

   «Je suis bien aise que vous soyez rassuré sur la santé de Mme de
   Graffigny et qu'elle se porte mieux que sa pièce. Ah! l'horrible
   métier que celui d'auteur! On a eu la lâcheté de faire une
   épigramme contre l'adorable auteur de _Cénie_, mais l'épigramme
   est si plate qu'elle ne donne de ridicule qu'à celui qui l'a
   faite.»

L'amour-propre froissé, le dépit agirent si fortement sur Mme de
Graffigny qu'elle tomba malade; ses maux de nerfs, ses vapeurs, toutes
les misères auxquelles elle était sujette augmentèrent sensiblement;
les efforts qu'elle fit pour dissimuler son état ne firent que le
rendre plus précaire. Sa maladie était étrange. De temps en temps,
pendant la conversation, elle s'arrêtait net au milieu d'une phrase et
elle avait un évanouissement de quatre à cinq minutes, puis elle
revenait à elle et reprenait sa phrase au point où elle l'avait
laissée, sans s'être aperçue qu'elle avait perdu connaissance.

Son état s'aggrava assez rapidement et elle succomba, le 12 décembre
1758, âgée de soixante-quatre ans.

Sa dernière pensée fut pour son vieil ami Panpan; elle lui légua tous
ses papiers et, en outre, un coffret auquel était attaché ce billet:

   «Cette cassette ne contient que des lettres appartenantes à M. de
   Vaux le fils, receveur des finances de Lorraine. Je veux et je
   prie mon exécuteur testamentaire de les faire remettre audit M.
   de Vaux sans avoir été lues par personne. J'en charge sa probité,
   sa conscience et celle de mes héritiers. Telle est ma volonté
   expresse.

   «A Paris, le 27 mai 1745.

    «D'HAPPONCOURT DE GRAFFIGNY[58].»

  [58] Pièce autographe dont nous devons la communication à
  l'obligeance de M. Noël Charavay.

Il ne nous semble pas qu'après la lecture de cette note, il puisse
rester le moindre doute sur la nature des relations qui avaient existé
autrefois entre Mme de Graffigny et Panpan.

En apprenant que Mme de Graffigny avait légué tous ses papiers au
lecteur de Stanislas, Collé, furieux d'être frustré d'un héritage sur
lequel il comptait, écrivait ces lignes pleines de fiel:

«Elle a laissé ses manuscrits à M. de Vaux. C'est bien le plus sot
homme et l'esprit le plus faux qui soit dans la nature, une vraie
caillette. Mme de Graffigny avait vécu beaucoup avec lui en Lorraine
et il avait été toujours bassement son complaisant, ainsi qu'il l'a
toujours été de toutes les femmes de qualité qui l'ont voulu avoir à
leur suite comme un animal privé. Il est depuis longtemps le
souffre-douleur de la marquise de Boufflers et est chez elle comme
une espèce de valet de chambre bel esprit.»

Pauvre Panpan! être devenu lecteur du Roi de Pologne, académicien de
Nancy, l'intime ami de la marquise de Boufflers, et se voir traité de
«caillette, de complaisant, de valet de chambre bel esprit!»
Heureusement pour lui il ignorait ces injures aussi plates qu'injustes
et que dictait seule une basse jalousie.

Il serait cruel de dire que Mme de Graffigny mourait à propos, et
cependant le mauvais état de ses affaires était tel qu'elle était
menacée de tomber dans la misère noire.

Généreuse comme tous les prodigues, elle avait fait par son testament
de nombreux legs. Elle n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il serait
impossible de les acquitter; on ne put même pas payer les dettes assez
considérables qu'elle laissait derrière elle.

Mme Helvétius était restée intimement liée avec son ancienne
protectrice et sa mort lui causa un réel chagrin. Mue par un sentiment
de piété presque filiale, elle voulut préserver de l'oubli la mémoire
de son amie et elle adressa à Panpan cette lettre touchante:

   «Voré, 1758.

   «Mon cher Panpan, voulez-vous bien que je pleure avec vous la
   perte commune que nous avons faite dans Mme de Graffigny? Vous
   avez été dans tous les temps l'ami de son cœur et elle vous en
   donne à sa mort une marque bien chère. Elle vous lègue tous ses
   écrits, c'est sa volonté expresse qu'ils vous soient tous remis.
   Je vous dirai, pour sa gloire et pour notre consolation, que tout
   Paris les attend avec la plus vive impatience. Je crois, mon cher
   Panpan, que vous aimez trop son nom et sa réputation pour
   frustrer l'attente du public. Sans doute, dès qu'on vous les aura
   remis, vous travaillerez sans relâche à les rendre dignes de son
   juste empressement et à en donner une édition qui soit également
   honorable à l'auteur et à l'éditeur: mais ne croyez-vous pas, mon
   cher Panpan, qu'il soit nécessaire que vous veniez passer à Paris
   au moins un an pour vous mettre en état de la mieux faire par les
   secours et les avis des gens de lettres qui chérissaient la
   gloire de notre amie commune autant qu'ils chérissaient sa
   personne?

   «Vous pensez quel intérêt nous y avons tous les deux. Il me
   semble que ma douleur augmente mon attachement et que je ne puis
   recevoir de consolation qu'autant que je pourrai contribuer à
   rendre la mémoire de ma chère maman immortelle! Vous êtes bien en
   état, mon cher ami, de me donner cette satisfaction, mais je me
   défierais un peu de votre paresse, qui peut-être n'est
   occasionnée que par votre mauvaise santé, que je craindrais de
   rendre encore plus mauvaise par ce travail. Cependant, si vous
   vous sentez la force et le courage de l'entreprendre, je vous
   prie très instamment de le faire, par l'intime assurance que j'ai
   que vous le ferez mieux que tout autre, inspiré surtout par
   l'amitié. Mais il ne faut pas perdre de temps. Il faut profiter
   des dispositions présentes du public. Elles sont tout à fait
   heureuses, elles peuvent ne pas durer. Rien n'est si léger et si
   inconséquent que ce même public, il ne faut pas le laisser
   languir, il nous en punirait.

   «Partez donc, mon cher Panpan, aussitôt ma lettre reçue. Je crois
   cela nécessaire; il s'agit de la gloire de votre plus tendre
   amie. Vous devez tout oublier pour elle, l'amitié vous en fait
   une loi indispensable.

   «Recueillez chemin faisant tout ce que vous trouverez de lettres
   d'elle et faites-en un choix. Je vous attends avec la dernière
   impatience. J'oubliais de vous dire de ramasser aussi toutes les
   anecdotes les plus intéressantes de sa vie; car, à la tête de ses
   ouvrages, il faudra, s'il vous plaît, que vous en donniez un
   abrégé dans lequel vous aurez soin de développer, avec toute la
   force et l'énergie dont vous êtes capable, la grandeur de son
   âme, la sensibilité inouïe de son cœur, la pénétration et
   l'étendue de son esprit. Vous la connaissez mieux que personne,
   ainsi vous êtes plus en fonds pour en faire un portrait digne
   d'elle et de vous et de la postérité; attachez-vous surtout à
   faire connaître cette douce et sublime philosophie du cœur qui
   caractérisait ses mœurs et ses ouvrages.

   «Je vous embrasse, mon cher Panpan, de tout mon cœur, et mon
   mari aussi[59].»

  [59] _Le salon de Mme Helvétius_, par GUILLOIS.

S'absenter pendant un an! quitter Mme de Boufflers, tous ses chers
amis de Lorraine, ses livres, ses fleurs, ses habitudes, ses manies,
et tout cela pour rendre hommage à un souvenir très tendre assurément,
mais si lointain! Vraiment Mme Helvétius en parlait à son aise.

C'est qu'elle était bien loin de se douter de l'état d'âme de Panpan.
La vérité est qu'il avait perdu de vue son amie depuis bien des années
et qu'il ne ressentit sa perte qu'assez faiblement. Non seulement il
ne songea pas un instant à se rendre à Paris, ainsi qu'on l'en priait
si instamment, mais il ne s'occupa pas davantage de préparer une
publication destinée à glorifier les mérites littéraires de Mme de
Graffigny.

L'ingratitude de Panpan envers celle qui avait guidé ses premiers pas
était, en somme, très humaine et très naturelle; on doit cependant la
déplorer. On se rappelle l'entrain endiablé, la verve incomparable des
lettres écrites de Cirey en 1739; toute la correspondance de Mme de
Graffigny, si l'on en peut juger par quelques rares spécimens, était
sur le même ton. En ne recueillant pas ses lettres et en ne les
publiant pas, Panpan nous a privés d'une œuvre charmante qui aurait
classé Mme de Graffigny parmi les meilleurs et les plus spirituels
épistoliers du dix-huitième siècle.



CHAPITRE XI

1757-1759

Difficultés politiques en Lorraine.


On se rappelle que les difficultés politiques qui avaient troublé les
premières années du règne de Stanislas s'étaient peu à peu apaisées;
la noblesse avait cessé son hostilité et s'était franchement ralliée
au nouveau souverain. Depuis 1744 Stanislas vivait en paix.

Après bien des désaccords et des souffrances d'amour-propre
péniblement dissimulées, le roi avait fini par rendre justice aux
grands talents de son chancelier et il entretenait maintenant avec lui
d'agréables rapports. Il lui avait même fait cadeau de la terre de
Neuviller, près de Nancy, et il allait très souvent lui demander à
dîner.

Cependant l'administration de M. de la Galaizière était dure et le
peuple gémissait sous le poids des impôts; mais depuis que la noblesse
se taisait, personne n'osait élever la voix.

De nouvelles difficultés s'élevèrent en 1756 et elles se prolongèrent
jusqu'en 1759, avec des alternatives de violence et de calme qui
troublèrent grandement la quiétude du roi. L'existence en fut à ce
point bouleversée que Mme de Boufflers entrevit le moment où il lui
faudrait quitter sa chère Lorraine pour aller habiter Meudon ou
Saint-Germain avec le vieux monarque.

Cette fois, c'était la Cour Souveraine de Nancy qui se chargeait de
reprendre la lutte contre le chancelier et de soutenir les intérêts du
peuple. Les magistrats avaient l'avantage sur les gentilshommes de ne
pouvoir être soupçonnés de se laisser guider par des intérêts
personnels ou de caste.

Les sujets de légitime protestation ne manquaient pas. Tantôt les
magistrats défendaient la liberté de conscience, violée par la
scandaleuse obligation imposée aux malades de s'adresser à un
confesseur qu'ils n'avaient pas choisi; tantôt ils s'insurgeaient
contre les procédés violents de la maréchaussée, tantôt contre les
impôts excessifs et les corvées insupportables qui ruinaient le pays,
etc., etc.

Naturellement la population soutenait de toute sa force les magistrats
et elle ne leur ménageait ni les encouragements ni les acclamations.

En 1757, parurent deux brochures attaquant violemment
l'administration. Un arrêt du Conseil du roi les supprima et Stanislas
envoya cet arrêt à la Cour Souveraine avec ordre de l'enregistrer.
Mais la Cour s'y refusa; elle se borna à désigner un conseiller pour
instruire l'affaire et donner des conclusions sur ces libelles.

Ce refus irrita Stanislas au plus haut point. Ce ne fut qu'après de
longues démarches que la Cour consentit à céder.

Une autre affaire beaucoup plus grave allait soulever de nouvelles
réclamations.

Sur la demande de La Galaizière, le roi consentit à modifier les
maréchaussées qui existaient en Lorraine et à les mettre sur le même
pied que celles de France. La Cour Souveraine adressa aussitôt au
prince un long mémoire pour lui peindre la désolation et la misère qui
régnaient déjà dans le pays et l'impossibilité pour les malheureux
habitants de supporter cette nouvelle et lourde taxe. Elle s'élevait
en même temps contre les travaux en nature imposés aux populations et
qui les réduisaient à la misère.

«Un peuple, disait la Cour, qui ne subsiste que par la culture des
terres, se ruine et périt s'il n'est ménagé par une juste proportion
de ses forces avec les travaux qui lui sont imposés; l'arracher aux
occupations qui lui donnent la subsistance, pour l'attacher à des
ouvrages qui ne lui procurent ni nourriture ni salaire, le forcer à
s'éloigner de son champ pour l'employer pendant des semaines, des mois
entiers à des travaux pénibles et gratuits, c'est épuiser à la fois sa
fortune et sa santé.»

On n'a pas oublié qu'au moment de la guerre de la succession
d'Autriche, M. de La Galaizière avait imposé, au mépris de toute
justice, l'impôt du vingtième à la province, tel qu'il existait en
France[60].

  [60] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. VII.

Cet impôt était d'autant plus inique que la Lorraine ne faisait pas
encore partie du royaume de Louis XV, et qu'elle n'était en hostilité
avec personne. Dans tous les cas, il ne pouvait être appliqué qu'en
temps de guerre; cependant, même après la signature de la paix, il
continua à être perçu. C'est en vain que les magistrats avaient
protesté, La Galaizière était resté sourd à leurs légitimes
revendications.

En septembre 1757, lorsque s'ouvrit la guerre de Sept ans, le
chancelier émit la prétention d'établir un second vingtième.
L'indignation fut générale dans la province. La Cour Souveraine, se
faisant l'interprète de la population, refusa absolument de
reconnaître le nouveau règlement. Malgré les injonctions réitérées du
Roi, elle ne voulut pas obéir, tout en protestant de son respect et de
son amour pour la personne du monarque.

Stanislas exila le procureur général; puis il fit venir à Lunéville le
premier président et un autre député, et il leur parla avec affection
et bienveillance.

Il les supplia d'avoir pitié de son âge, de ses efforts pour rétablir
la concorde, de ne pas troubler par de pénibles divisions les quelques
jours qui lui restaient à vivre:

«Je suis infiniment touché des assurances que me donne ma Cour
Souveraine de son attachement pour ma personne, leur dit-il; je le
serais bien plus encore si cet amour qu'on me témoigne était le même
pour mon gouvernement, qui en est inséparable.

«J'ouvre ici mon cœur, qui n'est point du tout disposé ni à punir
avec rigueur, ni à fléchir avec indignité... ma santé affaiblie par
mon âge ne saurait supporter aucune tracasserie. Je jouis de la
douceur de la paix sous la faveur de l'heureux règne et de la
puissance de Louis XV, mon gendre; au bout du compte, ce pays qui me
sert d'asile est son domaine perpétuel; je ne le gouverne qu'avec
juridiction viagère; ainsi désormais si je ne puis être assez heureux
que de concourir au zèle de ma Cour Souveraine, qui prétend être
au-dessus du mien pour le bien de l'Etat, je veux qu'on adresse toutes
les remontrances directement au Roi Très Chrétien sur lesquelles la
résolution prise n'exigera de moi que l'exécution.»

La situation du Roi était fort difficile. D'un côté il était au
désespoir de la misère de ses sujets; il reconnaissait la justice de
leurs réclamations et il aurait voulu leur obtenir un meilleur sort;
d'autre part, il était attaché à son chancelier, il le redoutait et
entendait à tout prix le soutenir. Or, La Galaizière se montrait
intraitable et il exigeait l'enregistrement de l'édit.

Le 28 avril, le président reçut l'ordre de se rendre à Lunéville avec
treize de ses collègues. Il refusa. Onze conseillers furent exilés. La
Cour suspendit ses séances.

Au bout de peu de temps, Stanislas voulut donner lui-même l'exemple de
la conciliation et il rappela huit conseillers. Seuls MM. de
Châteaufort, avocat habile et estimé, Protin et de Beaucharmois
demeurèrent en exil.

Malgré la bonne volonté évidente du Roi, la Cour ne consentit pas à
reprendre ses séances.

Le déchaînement contre M. de la Galaizière était général: on l'avait
surnommé _le loup_ et l'on invitait la noblesse à le traquer comme une
bête fauve. Le pays était inondé de libelles contre lui; on avait
proposé de descendre la châsse de saint Sigisbert et de la promener
par la ville comme dans les temps de calamité publique, dans l'espoir
qu'elle délivrerait la province du fléau qui la dévastait.

Tout le pays était bouleversé et les esprits au dernier degré de la
surexcitation. M. de Raigecourt-Fontaine avait écrit à un de ses
parents une longue lettre politique où il ne désignait le chancelier
que sous le nom du _monstre_. Il avait chargé une femme mariée qu'il
avait séduite, Mme Biet, de faire parvenir cette lettre. Le mari s'en
empara et la porta au chancelier, qui la remit au Roi. Celui-ci,
enchanté de cette découverte qu'il appelait «un coup du ciel», disait
qu'il donnerait «quatre millions pour poursuivre le Raigecourt.»

On répandait tant de libelles et de calomnies contre le chancelier, le
déchaînement contre lui était si général, que Mme de la Galaizière
finit par s'en émouvoir. Le Roi lui écrivit aussitôt pour lui donner
sa parole qu'il ne se séparerait jamais de son mari; il l'engageait en
même temps à se rassurer, lui disant que le plus grand plaisir qu'elle
pût faire à ses ennemis était de marquer quelque crainte.

Un des adversaires les plus violents du chancelier était la vieille
marquise des Armoises, nièce du prince de Craon, qui habitait le
château de Fléville, et qui jouissait d'une grande influence dans la
province. Elle aimait beaucoup Stanislas et le voyait fréquemment.
Elle ne manquait jamais dans ses conversations avec lui d'attaquer La
Galaizière, si bien que Stanislas, impatienté, finissait par l'éviter.
Un jour où, grâce à la connivence de Mme de Boufflers, la vieille
marquise avait pu forcer la porte du Roi, celui-ci s'écria fort en
colère: «Marquise, je n'ai pas l'honneur d'être un Alexandre, mais la
ville de Nancy est une Babylone!»

Au mois de juillet 1758, Stanislas, obsédé de toutes ces tracasseries,
décida, pour y échapper, d'aller passer quelques semaines au château
de Commercy. Avant de s'éloigner, il fit venir M. de Marcot, procureur
général, et il le chargea de dire aux membres de la Cour Souveraine
qu'il partait pour Commercy pour ne plus entendre parler d'eux, qu'il
les abandonnait, qu'ils pouvaient s'adresser au roi son gendre, etc.

La vérité est que Stanislas était désolé de ne pouvoir mettre fin à
ces querelles et qu'il trouvait que la France lui faisait jouer «un
fort sot personnage».

Après son séjour à Commercy, il se rendit à Versailles, décidé à
demander à Louis XV de reprendre le gouvernement de la Lorraine, dont
il ne voulait plus se mêler, puisqu'il n'était pas le maître de s'y
faire obéir. Son intention était de se retirer à Saint-Germain ou à
Meudon, près de sa fille, pour y finir paisiblement ses jours. Mais
quand il s'ouvrit de ses projets à Marie Leczinska, elle y fit la plus
vive opposition.

En attendant, les ministres du Roi mettaient en avant toutes sortes de
combinaisons pour venger M. de la Galaizière et punir la Cour
Souveraine. Tantôt on proposait de la supprimer et de faire ressortir
les bailliages au parlement de Metz; on aurait en même temps supprimé
les conseils et la chancellerie de Lorraine. Tantôt on faisait venir
le parlement de Metz à Nancy, etc. En dépit des objurgations de sa
fille, Stanislas, dans un grand conseil tenu devant les ministres,
proposa pour sa tranquillité personnelle d'abandonner une partie de
son autorité. On lui répondit qu'il serait encore bien plus tranquille
s'il abandonnait complètement le pouvoir.

A cette proposition, la reine de France, qui était présente, se leva
indignée et elle dit aux ministres «qu'elle n'étoit plus surprise si
le royaume étoit si mal gouverné; qu'apparemment les conseils qu'ils
donnoient au Roy Très Chrétien ne valaient pas mieux que celui qu'ils
venoient de donner à son père; elle ajouta encore beaucoup d'autres
choses, avec une éloquence et une force qu'on ne lui croyoit pas.»

Tous ces projets étaient dangereux, étant données les liaisons qui
existaient déjà entre les divers parlements du royaume; il était à
craindre que le Parlement de Paris ne prît fait et cause pour la cour
de Nancy. Il parut plus sage de rester dans le _statu quo_.

Stanislas se résigna donc à conserver un pouvoir qui lui était à
charge, mais quand il vit que la Cour de Versailles était décidée à
lui laisser les responsabilités, il chercha la solution la moins
défavorable à ses sujets.

Sur ces entrefaites, on apprit que le duc de Choiseul était appelé au
ministère des affaires étrangères à la place de M. de Bernis et qu'il
allait traverser la Lorraine en revenant de Vienne.

En arrivant à Blamont, le duc apprit la mort de sa mère[61], qui
venait de succomber à Nancy, le 25 novembre. Il s'arrêta à Fléville et
il eut le lendemain une longue conférence avec Mme des Armoises, la
maréchale de Mirepoix et le prince de Beauveau, qui venait de l'armée
de Contades avec son neveu de Chimay. Il ne fut question que des
affaires de la Cour Souveraine. En qualité de Lorrain, Choiseul
n'aimait pas La Galaizière; il n'aimait pas davantage les jésuites,
qui soutenaient le chancelier; il écouta donc avec bienveillance les
doléances de ses compatriotes.

  [61] Françoise-Louise de Bassompierre, marquise de Stainville.

A peine au ministère, il donna des ordres en conséquence. La
Galaizière dut céder en partie; il consentit à remplacer le deuxième
vingtième par un abonnement fixé à un million de livres tournois.

Aussitôt, Stanislas rappela les exilés et la Cour consentit à
reprendre ses séances.

Cette nouvelle fut accueillie dans toute la Lorraine par des
transports de joie. Le jour où MM. Protin et de Beaucharmois revinrent
à Nancy, tous les habitants se portèrent à leur rencontre jusqu'à deux
heures des portes de la ville. Les principaux magistrats les
haranguèrent, la foule des carrosses était énorme; sur tout le
parcours retentissaient des acclamations enthousiastes. Le soir, on
tira des boîtes d'artifice, on fit des illuminations; ce fut un
véritable triomphe.

Ces manifestations n'avaient pas uniquement pour cause la joie de
revoir les exilés; elles avaient surtout pour but de montrer la haine
que l'on portait au chancelier.

Le retour de M. de Châteaufort fut particulièrement brillant. Beaucoup
de ses amis vinrent au devant de lui jusqu'à Lunéville. Il eut la
sagesse de vouloir se dérober aux ovations qu'on lui préparait,
estimant qu'il ne convenait pas à des magistrats d'échauffer le
peuple, mais il ne put cependant éviter l'éclat qui l'attendait à
Saint-Nicolas, où se trouvaient une grande partie de ses collègues. Il
y eut «sonnerie, des boëtes, des: Vive la Cour Souveraine et M. de
Châteaufort!». A partir de Bon-Secours, la ville était illuminée.
C'était une ivresse et une «démence véritable» dans tout Nancy; on
poussait des cris de joie, on criait: _le pot de terre a cassé le pot
de fer!_ si bien que M. de Châteaufort était en même temps «flatté,
honteux et fâché de tout ce tintamarre».

A la suite de ces événements, en février 1759, M. de la Galaizière,
sentant sa situation compromise, demanda un congé et il annonça son
départ pour Paris.

Le lendemain, M. de Lucé, causant avec Stanislas, lui dit que c'était
le moment de marquer à son frère des bontés dont il avait grand
besoin:

--«Que dois-je donc faire, demanda le monarque?

--«Écrire au roi de France, répondit M. de Lucé.

Sur ce mot, Stanislas lui dit de se retirer, qu'il savait ce qu'il
avait à faire.

L'après-midi, le Roi, rencontrant M. de Lucé, lui dit:

--«Je suis fâché à toi[62].

  [62] Stanislas ne se contentait pas d'écrire le français de façon
  fort incorrecte, il le parlait plus mal encore. Il avait aussi
  pour habitude de tutoyer les courtisans qui vivaient dans son
  intimité.

--«Sire, ce serait le plus grand malheur qui pourrait m'arriver.

--«Crois-tu avoir imaginé tout seul ce qu'il fallait faire? Je l'avais
pensé avant toi; je sais ce qu'il faut faire dans les occasions
importantes.»

Peu après, Stanislas remit à son chancelier une lettre tout entière de
sa main pour le Roi, son gendre; il réclamait sa justice et ses bontés
pour M. de la Galaizière, «victime d'une cabale», et il affirmait
qu'il n'avait «rien trouvé à reprendre à son administration depuis
vingt-deux ans.»

Le soir même, le chancelier, heureux de la satisfaction obtenue, soupa
chez M. Alliot, avec plusieurs dames de la Cour; puis il joua à la
comète et il quitta le jeu pour monter en carrosse et se rendre à
Paris.

La Galaizière, tout en conservant son titre et ses fonctions de
chancelier, dut donner sa démission d'intendant de Lorraine, mais il
fut remplacé par son fils[63], ce qui ne changeait rien.

  [63] Il était auparavant intendant de Montauban.

Dès que la fin des troubles fut assurée, Tressan s'empressa d'écrire à
Mme de Boufflers pour l'en prévenir. Elle était à Plombières,
attendant anxieusement ce qui allait se passer. Sa joie fut grande en
apprenant que son cher Stanislas allait enfin retrouver le calme de
l'esprit et qu'elle-même allait pouvoir continuer à vivre en Lorraine,
sans rien changer aux conditions de son existence.



CHAPITRE XII

Les voyages du Roi à Versailles.


Depuis que Tressan était arrivé en Lorraine, et en particulier à la
suite des événements que nous avons racontés, son intimité avec le Roi
n'avait fait que croître. La mort du duc Ossolinski avait contribué
encore à nouer entre le monarque et le gouverneur des relations plus
étroites. Stanislas voyait avec anxiété les vides se faire de plus en
plus fréquents autour de lui et il sentait le besoin, pour éviter la
solitude menaçante, de se créer des attachements nouveaux.

Les goûts littéraires et scientifiques de Tressan lui plaisaient
infiniment; aussi ne négligeait-il aucune occasion d'attirer à sa Cour
cet esprit distingué. Quand il lui écrivait, il le faisait toujours
dans les termes les plus affectueux et sans rien dissimuler du plaisir
qu'il éprouvait à le voir près de lui.

Il lui mandait, le 1er janvier 1757:

    «Lunéville.

   «Vous êtes toujours le très bien venu quand vous venez, et maudit
   quand vous ne venez pas. J'attendrai donc avec impatience votre
   arrivée pour lever la malédiction et bénir le jour par votre
   présence. Au reste, je vous souhaite, en vérité, pour cette
   année, plus de bonheur que vous ne sauriez désirer. Il est dû à
   votre mérite et à la part que j'y prends. Je suis de tout mon
   cœur votre très affectionné

    «STANISLAS, Roi.»

En 1758, Tressan, pressé par la nécessité, ayant sollicité une
augmentation de traitement pour ses fonctions de maréchal des logis,
le Roi lui mande[64]:

    «Lunéville, 9 octobre 1758.

   «Je ne fais réponse à la lettre que vous m'avez écrite que pour
   vous dire qu'il ne faut pas tant vous prévaloir de l'exemple que
   vous citez de la charge de maréchal-des-logis, dont je n'ai
   absolument pas besoin; mais comme j'ai beaucoup d'amitié pour
   vous, que j'ai besoin de votre attachement, et que je ne suis pas
   fort riche pour mettre un prix à une douceur si inestimable, ce
   que je vous ai assigné a été à proportion de mes facultés, à quoi
   j'ajoute encore mille francs du premier jour de l'année, en
   n'exigeant de vous autre chose, que de me voir autant que ma
   société vous sera agréable.

   «Je vous embrasse de tout mon cœur.

    «STANISLAS, Roi.»

  [64] Les émoluments de la charge de grand maréchal des logis
  s'élevaient à 4,000 l.

Maintenant, quand il se rend à Versailles voir sa bien-aimée Maryczka,
Stanislas, qui a perdu son fidèle compagnon Ossolinski, le remplace
souvent par Tressan. C'est ce qui a lieu en particulier en septembre
1759.

A ce moment, les difficultés politiques qui ont si gravement troublé
la vie en Lorraine sont à peu près apaisées et on peut enfin prévoir
une ère de calme et de tranquillité; aussi le Roi s'empresse-t-il de
partir pour Versailles. Il emmène avec lui MM. de la Galaizière, de
Lucé, et de Tressan; la situation pécuniaire de ce dernier est devenue
si critique qu'il ne peut même plus nourrir ses chevaux ni ses gens;
il se berce de l'espoir qu'avec l'aide du Roi il obtiendra du ministre
quelque faveur.

A mesure qu'il vieillit, Stanislas fait à Versailles des voyages de
plus en plus fréquents. Soit qu'il sente venir l'heure prochaine et
inévitable de la séparation et qu'il veuille profiter de ses dernières
années, soit qu'il sente que sa chère Maryczka a plus besoin que
jamais de sa tendresse et de ses consolations, malgré son grand âge,
il se rend régulièrement deux fois par an auprès de sa fille.

Il supporte allégrement le voyage, et s'il va moins vite qu'autrefois,
c'est par égard pour ses compagnons, dont la santé s'accommode mal de
ces déplacements rapides. Le Roi est encore si vigoureux que quand
Marie Leczinska veut lui épargner cette route longue et fatigante par
des temps trop rigoureux, il lui répond galamment que les saisons ne
lui font rien, et que quand il s'agit de la venir voir il trouve
toujours les chemins semés de fleurs.

Le cérémonial des voyages royaux est immuable. Les compagnons de route
de Stanislas sont toujours les mêmes, M. de la Galaizière, M. de
Thianges, M. de Lucé, Tressan ou le prince de Chimay. Le Roi voyage
dans un vis-à-vis avec un de ses courtisans; les autres suivent dans
une seconde voiture.

Stanislas est toujours précédé d'un officier de la bouche et d'un
surtout, qui marchent en poste devant lui. Chaque jour il dit à quel
endroit il veut dîner le lendemain; le surtout part avec l'officier et
va coucher au lieu indiqué, de façon que quand le Roi arrive il trouve
son dîner tout prêt dans une auberge, à l'heure qu'il a ordonné, non
seulement pour lui, mais encore pour sa suite.

D'ordinaire, Stanislas couche à Jarry, maison de campagne de l'évêque
de Châlons, et le second jour à Luzancy, chez son cher ami le comte de
Bercheny.

A Versailles, il s'installe à Trianon, qu'on lui a une fois pour
toutes réservé; mais dans la journée il reste près de sa fille, qu'il
quitte le moins possible; il occupe dans le château l'appartement du
prince de Clermont. C'est la Reine qui lui donne à dîner.

Stanislas n'a rien changé à ses vieilles habitudes d'autrefois et sa
vie est toujours réglée de la même façon. Il se lève à cinq heures et
se couche à dix heures au plus tard; il dîne copieusement, mais ne
soupe pas. Plusieurs fois par jour on le voit fumer sa pipe.

Sa santé paraît toujours excellente et son esprit est aussi gai qu'à
l'ordinaire; malheureusement il commence à ressentir quelques-unes des
infirmités de la vieillesse; il marche difficilement et sa vue
s'affaiblit, ce qui le prive de bien des distractions qui lui étaient
chères: Il ne peut presque plus lire; il a dû renoncer à la peinture;
quant à la musique, il l'entend toujours volontiers, mais il jouait de
la flûte et il a dû y renoncer.

Le Roi a toujours eu un goût marqué pour les arts et les sciences;
toutes les nouvelles découvertes ont le don de le passionner et, dès
que son arrivée est connue, on est sûr de voir accourir à Trianon tout
un défilé d'inventeurs qui viennent lui soumettre leurs découvertes
plus ou moins extraordinaires.

Un jour, c'est un sieur Bonnel, teinturier à Dieppe, qui a inventé un
appareil de sauvetage, très utile aussi pour passer les rivières sans
danger. «Il se compose d'une espèce de cuirasse formée de plusieurs
morceaux de liège cousus ensemble avec du fil goudronné, et qui
entoure le corps par devant et par derrière, depuis le col jusqu'aux
hanches.»

Un autre jour c'est un sieur Grossin qui a imaginé un procédé du même
genre. «Ce sont des tablettes de liège attachées les unes au-dessus
des autres avec des morceaux de cuir cousus avec du fil goudronné; les
tablettes couvrent l'estomac par devant et l'entre-deux des épaules
par derrière.» L'inventeur prétend que l'eau maintenant les tablettes
horizontales, on peut se tenir debout sans aucun risque et avancer par
le moyen des mains.

Une autre fois on présente au Roi un modèle de remorqueur destiné à
traîner sur une rivière tout un train de bateaux chargés. Puis un
inventeur a imaginé de peindre le verre de telle façon qu'il imite
ainsi le marbre à s'y méprendre, etc., etc.

Pendant que le Roi occupe ses loisirs de Versailles en examinant les
découvertes les plus bizarres, Mme de Boufflers, suivant son habitude
pendant les absences du monarque, fait une saison à Plombières; comme
elle redoute l'ennui par-dessus tout, elle s'est fait accompagner de
ses enfants et aussi de ses inséparables amis Panpan et l'abbé
Porquet.

Avant de quitter la Lorraine, l'amoureux Tressan lui a écrit une
longue épître; il est plus épris que jamais, et malgré le peu de
succès de ses déclarations enflammées, il s'efforce toujours de faire
l'aimable, et de gagner par d'agréables facéties les bonnes grâces de
la noble dame.

    «La Malgrange, ce vendredi.

   «J'ai bien exécuté la commission dont la Reine de mes pensées m'a
   honoré; j'ai baisé les deux mains du Roi et je donnerais Marichou
   pour pouvoir faire ce dont ce prince m'a chargé.

   «Je pars demain à la suite; je tâcherais de le tenir gaillard et
   de lui plaire. C'est en vérité tout ce que j'espère de mon
   voyage.

   «Sur la réponse de... j'ai écrit au Maréchal pour avoir un ordre
   de toucher cette somme sur mes appointements. Mes chevaux seront
   vendus ou j'en ferai faire un pâté pour nourrir mes gens cet
   hiver.

   «Mais voyez comment cette belle dame est bonne de penser à toutes
   les petites affaires du Tressanius! Il est encore bien plus
   honnête à elle de me regretter. Ah! madame! avec quel transport
   de joie j'aurais sondé avec vous la profondeur du foyer des eaux
   de Plombières! Comme nous aurions bien discuté, pesé, calculé
   analysé tous les phénomènes qui se rassemblent pour vous
   échauffer le bout du doigt quand vous vous y faites donner la
   douche!

   «Je crois avoir lu dans Scaliger ou dans Grævius que la nymphe
   Egia s'étant mise en colère contre Tuceneia, sa femme de chambre,
   qui avait mis de l'eau presque bouillante dans son bidet, elle
   renversa le tout d'un coup de pied. Les dieux ne font rien en
   vain. Cette eau se multiplia encore mieux que la source que fit
   jaillir Moschus; elle prit son cours vers le vallon que vous
   habitez, et voilà, disent ces habiles commentateurs, l'origine la
   plus sûre des eaux de Plombières.

   «Laissez-les donc refroidir, madame, qu'elles puissent ne vous
   causer qu'une sensation douce et même agréable! Que ne puis-je
   m'y baigner auprès de vous! vous y voir baigner! vous baigner! et
   d'encore en encore...

   «Monsieur l'abbé, prenez garde à vous! le moindre petit degré de
   chaleur de plus dans votre existence vous changerait en
   salamandre, et dans votre état, il faut quelquefois être carpe.

   «Cher Panpan, ne craignez point ce feu liquide qui ne peut
   embraser votre maison, ni changer Popole en statue de sel.

   «Aimez-moi tous les trois, plaignez-moi de n'être pas avec vous;
   j'écrirai de Versailles bien exactement, et si vous voulez
   rafraîchir mon foie desséché par votre absence, écrivez un peu au
   Tressanius, qui recevra vos lettres comme le chasseur de Lybie
   étendu sur l'arène brûlante ouvre son sein au vent du nord.....

   «Mme de Tressan et Marichou prient bien tendrement Mme la
   marquise d'être bien persuadée qu'elles sont pénétrées des
   marques de bonté et d'amitié dont elle les a comblées.

   «Avouez qu'il faut être bien épris pour écrire si longtemps avec
   une aussi mauvaise plume et de si mauvais papier. _Épris_, c'est
   le mot; ce sera toujours mon état auprès de vous. Tout ce qui
   m'en afflige, c'est que la plus aimable de mes amies n'ait jamais
   goûté un instant tout le plaisir que cet état m'a donné, me donne
   et me donnera.

   «Il faudra m'écrire à Versailles chez le duc de la Vauguyon et
   surtout me mander la marche de la dame de mes pensées».

Soit que la vie de Plombières lui donne des loisirs, soit que
l'éloignement la rende moins cruelle, Mme de Boufflers répond très
aimablement à son correspondant; elle paraît même s'intéresser à son
sort; entre temps, elle lui donne des nouvelles de leurs amis communs:

    «Plombières, lundi.

   «Vous avez beau dire, mon cher Tressanius, Mme Baron est très
   aimable et Mlle Baron est belle; Panpan dit aussi que M. Baron
   est beau, et il faut l'en croire. Vous êtes assez aimable de
   m'avoir écrit, car personne ne s'en avise; mais vous le serez
   davantage quand vous me manderez des nouvelles.

   «Je ne saurais croire que vous ne tirez aucun fruit de votre
   voyage. Avez-vous vendu vos chevaux, et le roi de Prusse est-il
   aussi écrasé que nous le désirons? Tous les Anglais sont-ils
   pendus ou noyés?

   «C'est ce que nous ne savons pas.

   «Tenez-vous compagnie assidue au Roi, ainsi que vous me l'avez
   promis? Baisez-lui les mains pour moi; parlez-lui de mon
   attachement, de mon ennui de ne pas le voir et de mon regret de
   l'avoir quitté huit jours trop tôt.

   «Je meurs d'envie de vous revoir tous; vous me retrouverez sous
   les arbres de la Malgrange et peut-être plus loin. Mandez-moi
   comment vont les affaires de M. de la Galaizière. Je hais bien
   les violences et je désire de tout mon cœur que tout se pacifie.

   «Panpan vous embrasse et vous respecte de tout son cœur. Voici
   des vers de l'abbé pour une jolie femme d'ici qui lui en a
   demandé!»

    Le premier jour que je la vis, j'aperçus sa beauté,
                Mais je n'aperçus qu'elle;
          Et le jour que je l'entendis,
          Je la trouvai bien plus que belle;
    J'admirai son esprit, je louai ses attraits,
    Sans penser que mon âme en serait enflammée.
    Si j'avais su d'abord combien je l'aimerais,
          Je ne l'aurais jamais aimée[65]!

  [65] _Souvenirs du comte de Tressan._

Après son séjour habituel auprès de sa fille, Stanislas reprend la
route de la Lorraine, avec ses compagnons. Suivant son habitude, il
s'arrête chez la marquise de Mauconseil, dans sa superbe propriété du
Bois de Boulogne qu'on appelle _Bagatelle_.

Mme de Mauconseil avait été dame d'atours de la reine Opalinska;
Stanislas avait pour elle beaucoup de bontés, et il ne manquait
jamais, à chacun de ses voyages, de prendre un repas chez elle.

La marquise, flattée d'un si grand honneur, ne se borne pas à offrir à
dîner au roi, elle organise toujours des surprises, quelquefois de
véritables fêtes champêtres avec compliments en prose, en vers,
musique, comédie, etc.

Le roi de Pologne arrive généralement vers dix heures du matin. Après
un compliment de circonstance, l'on se met à table et l'on sert un
dîner fort recherché et de très bonne mine. Pendant le repas, des
musiciens et des musiciennes chantent des chansons à la louange du
monarque.

Toute la société se rend ensuite dans le parc pour prendre le café, et
alors l'on offre au Roi les attractions les plus variées; tantôt on
joue devant lui un petit acte d'opéra, tantôt on le promène dans une
foire de village où se trouvent réunis tous les divertissements usités
en pareille occurrence, tantôt on le fait pénétrer dans un petit
cabinet de verdure avec cette enseigne: «Au grand café de
_Bagatelle_», et deux jeunes filles, agréablement costumées, viennent
servir le noble invité; tantôt il y a des marionnettes. Le tout est
accompagné de danses, de chants, de musique, et de couplets en
l'honneur du prince.

Puis toute la société et tous les acteurs accompagnent le Roi jusqu'à
son carrosse, et il part pour Luzancy, où il s'arrête toujours pour
coucher.

Cette bonne marquise de Mauconseil, si dévouée à Stanislas, fut un des
exemples les plus frappants des extravagances et de la mobilité de la
mode à la fin du dix-huitième siècle, et il serait vraiment dommage de
ne pas rappeler les mésaventures qui lui advinrent. Un beau jour, Mme
de Mauconseil tomba malade assez gravement, et sa fille, Mme d'Hénin,
très inquiète à juste titre, vint s'installer près d'elle. Mais Mme
d'Hénin était fort à la mode; sa piété filiale souleva un
enthousiasme général et ses amies les plus intimes réclamèrent le
droit de lui venir en aide et de veiller elles aussi la malade à tour
de rôle; on vit donc camper sur des lits de sangle, dans les salons
qui précédaient la chambre, Mmes de Turenne, de Poix, de Tessé, de
Lauzun, de Bayes, de Brancas, etc.; on trouvait dans tous les coins
des bonnets, des corsets, des sachets, des sultans, des flacons, des
mantilles, des pantoufles, etc. Ces dames avaient amené leurs femmes,
qui couchaient dans la seconde antichambre, sur des canapés; quant à
la première antichambre, elle était occupée par des valets de la
maison, qui dormaient sur des banquettes.

Cependant les amies de ces dames s'enflammèrent à leur tour, et douze
ou quinze femmes sensibles vinrent s'établir dans la galerie de
tableaux, où elles couchèrent sur des bergères, des sophas, des
coussins ou des tapis. Les parents, les amis, les maris, les amants
affluèrent; on passait les nuits à jouer dans ce vaste dortoir, où les
plus grandes dames étaient rangées sur des malles, des coffres, des
tapis roulés et même sur des meubles de garde-robe recouverts de leurs
sarreaux de toile de Perse.

Bien entendu, dans la salle à manger, la table était mise en
permanence, chacun apportait des victuailles, et c'était une odeur de
comestibles à ne pas tenir dans la maison.

Les personnes les plus favorisées jouaient au loto dans la chambre de
la malade.

Malgré tout, la marquise s'en tira, et l'on célébra sa guérison par
une comédie champêtre et toutes sortes d'extravagances.

Six mois après, Mme de Mauconseil retomba malade. Personne n'y prit
garde, elle avait cessé d'être à la mode. L'on n'apprit sa mort que
par le billet d'enterrement.

Les voyages du Roi ne se passaient pas toujours sans encombre. En
1757, pendant la route, il arriva un accident qui aurait pu être fort
grave. Stanislas n'adorait pas seulement les inventions nouvelles, il
avait aussi la manie de les expérimenter; il avait imaginé une voiture
à trois roues dont il attendait merveille et, bien que Mme de
Boufflers eût essayé de l'en détourner, il avait absolument voulu en
faire l'essai lui-même. A l'aller, tout se passa bien et le Roi était
ravi, mais au retour il n'en fut pas de même. En approchant de
Saint-Dizier, le postillon ayant voulu tourner trop court, la voiture
et le cheval de brancard furent renversés sur le côté gauche; MM. de
la Galaizière, de Lucé et de Tressan, qui se trouvaient dans le
carrosse de suite, accoururent au secours du roi et leur effroi fut
grand en trouvant Stanislas immobile, muet et comme s'il était
inanimé; sa tête était cachée dans la voiture et on ne voyait que son
dos couvert de débris de glaces. On ne savait comment le retirer de
cette situation périlleuse lorsqu'il s'écria enfin: «Ce n'est rien!»
Mais il eut le bon esprit de rester immobile jusqu'à ce que tous les
morceaux de glace qui pouvaient le blesser eussent été enlevés. Enfin,
après bien des efforts, on put le retirer par la portière de droite.
Il était sain et sauf, très calme, et, pour bien montrer qu'il n'avait
aucun mal, il fit une longue marche à pied pendant qu'on relevait la
voiture et qu'on la réparait. Son chien Griffon, qui était avec lui
dans le carrosse, ne fut pas moins heureux et s'en tira sans la
moindre blessure.



CHAPITRE XIII

1756-1760

  Les enfants de la marquise de Boufflers.


Ainsi que nous l'avons vu au cours des précédents chapitres, les trois
enfants de la marquise de Boufflers avaient grandi auprès de leur
mère, qui s'occupait d'eux fort tendrement, et ils s'étaient trouvés
peu à peu mêlés à la vie de la Cour. Stanislas leur témoignait
beaucoup d'affection. Mlle de Boufflers en particulier, celle que les
courtisans avaient surnommée «la divine mignonne», avait, par sa gaîté
juvénile et son esprit, conquis les bonnes grâces du Roi, et il
l'appelait souvent auprès de lui.

L'aîné des enfants, celui qui, à la mort de son père, avait pris le
titre de marquis, quitta assez jeune Lunéville pour aller à Versailles
occuper la place enviée de menin du dauphin, place qu'il devait
naturellement à la protection de Stanislas.

Quant au cadet, sur lequel nous insisterons davantage, parce qu'il va
jouer dans notre récit un des premiers rôles, il était né
prématurément, le 31 mai 1738, sur la grand'route de Bar-le-Duc à
Commercy; la marquise était seule dans son carrosse quand l'accident
lui arriva, et c'est le postillon qui lui donna des soins. Transporté
aussitôt à Nancy, ainsi que sa mère, l'enfant fut ondoyé le lendemain
à Saint-Roch[66]. Il eut pour parrain et pour marraine le Roi et la
Reine de Pologne, et il reçut en leur honneur les noms de
Stanislas-Catherine.

  [66] Voici l'acte de baptême du chevalier:

   «Stanislas-Jean, fils légitime de haut et puissant seigneur
   messire Louis-François, marquis de Boufflers, capitaine de
   dragons pour le service de Sa Majesté très chrétienne, et de
   haute et puissante dame, madame Marie-Catherine de Beauvau-Craon,
   son épouse, étant né à Nancy le 31 mai 1738, fut baptisé le
   lendemain dans la paroisse Saint-Roch. Les cérémonies ayant été
   différées par ordre de Monseigneur l'Évêque ont été suppléées le
   21 juin de la même année dans la chapelle du Roi; il a eu pour
   parrain et marraine Leurs Majestés le Roi et la Reine, qui ont
   signé avec moi.

    «STANISLAS, Roy,              CATHERINE.

    «CL. VERLET C. R., curé de lunéville.»

   C'est par erreur que l'acte de baptême porte les prénoms de
   Stanislas-Jean. Boufflers, en réalité, reçut les prénoms de
   Stanislas-Catherine, en l'honneur de son parrain et de sa
   marraine.

L'enfant fut immédiatement mis en nourrice chez une brave paysanne
d'Haroué, et c'est là qu'il passa ses premières années, près de la
magnifique résidence de ses grands-parents. Mme de Boufflers venait
très souvent l'y voir, mais, rappelée par ses devoirs à la Cour,
elle ne faisait jamais que de courtes apparitions et l'enfant se
trouvait presque toujours seul. Il n'était pas cependant sans s'être
créé quelques relations agréables dans la basse-cour du château,
entre autres celle d'un gros chien de garde, installé dans la cour
d'honneur, et qui répondait au nom de Pataud. Stanislas-Catherine et
Pataud se comprenaient à merveille et ils passaient leur vie
ensemble. Quand on cherchait Stanislas, on était toujours sûr de le
retrouver dans la niche de son meilleur ami; quand on appelait l'un,
l'autre arrivait également, tant et si bien qu'on arriva à les
confondre et que tous deux finirent par répondre au même nom de
Pataud.

Quand Stanislas eut atteint l'âge de neuf ans, Mme de Boufflers
estima que les études sérieuses devaient commencer pour lui et elle
le fit venir à Lunéville. L'enfant s'arracha non sans larmes et
regrets à la vie libre et insouciante et à la précieuse intimité de
Pataud pour commencer l'apprentissage de la vie.

Nous avons vu dans le premier volume de cet ouvrage que son
éducation avait été confiée à cet ineffable abbé Porquet, dont nous
avons conté l'étrange liberté d'allures et la singulière absence de
principes[67].

  [67] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. X.

L'éducation de l'enfant fut ce qu'elle devait être, étant donné le
milieu dans lequel il vivait et le précepteur que la prudence de sa
mère lui avait choisi. Si elle ne laissa rien à désirer au point de
vue intellectuel, au point de vue moral il y eut de terribles lacunes.
Aussi, personne, et Mme de Boufflers moins que tout autre, ne put
s'étonner du résultat.

Stanislas, du reste, était le digne fils de sa mère; il paraissait
admirablement doué, et plus il avançait en âge, plus il brillait par
une intelligence vive et primesautière qui surprenait tous ceux qui
l'entouraient; déjà on lui prédisait les plus hautes destinées.

Un jour, étant en séjour chez sa grand'mère de Craon, à Haroué, il
donna une preuve singulière de son étonnante précocité.

«Le P. de Neuville, célèbre alors par son éloquence, venait souvent
chez la princesse; la grande dame avait renoncé aux erreurs de ce
monde et elle s'adonnait à la dévotion. Aussi était-elle assidue aux
sermons du R. P. et y conduisait-elle volontiers ses petits-enfants.
Un jour, après avoir prêché, le Père de Neuville vint la voir et il
fut frappé de l'extrême attention avec laquelle le regardait le jeune
Stanislas.

--«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.

--«C'est, reprit l'enfant, parce que vous avez très bien prêché ce
matin.

--«Vous rappelleriez-vous quelque chose de ce que j'ai dit? repartit
le Père étonné.

«L'enfant fit un précis tellement exact du sermon, que tout le monde
fut confondu. A partir de ce moment, le P. de Neuville eut de lui une
grande idée[68].»

  [68] Voir le charmant volume publié en 1894 chez Calmann Lévy par
  le comte DE CROZE: _Le chevalier de Boufflers et la comtesse de
  Sabran_, et aussi les articles du même dans le _Correspondant_.

L'on faisait naturellement honneur à l'abbé Porquet des brillantes
dispositions de son élève et on lui en attribuait tout le mérite; on
en concluait de plus que Stanislas-Catherine avait pour l'Église une
vocation des plus décidées, et comme c'était à l'état ecclésiastique
qu'on le destinait, ainsi qu'il était d'usage dans les familles nobles
pour les cadets, tout le monde se réjouissait de cette heureuse
coïncidence. Tout paraissait donc s'arranger pour le mieux.

Le Roi, qui aimait beaucoup son filleul, était ravi de cette vocation
inespérée; il l'appelait, non sans emphase, «une fleur destinée à
parer les autels;» en prévision de la mission sacerdotale dont
l'enfant devait plus tard être chargé, et pour l'encourager dans la
bonne voie, il s'empressa de le gratifier de plusieurs fructueux
bénéfices. C'est ainsi que Boufflers fut nommé abbé de Longeville et
de Béchamp.

Les talents du futur abbé ne firent que s'accentuer avec l'âge; non
seulement il apprenait avec facilité tout ce qu'on lui enseignait,
mais il était doué des dons naturels les plus précieux; il excellait
aux exercices du corps, montait parfaitement à cheval, cultivait avec
succès la musique et la peinture, etc.; il marquait pour la poésie des
dispositions qui enchantaient sa mère et toute sa famille et qu'on
s'empressait d'encourager.

En avril 1754, à peine âgé de seize ans, Boufflers traduisit en vers
une pièce de Sénèque, et l'œuvre du jeune homme souleva les cris
d'admiration de Stanislas, de Porquet, de Panpan et de toute la Cour.

DISCOURS DE THÉSÉE, SORTI DES ENFERS.

    Je suis enfin sorti de ces cavernes sombres
    Où des morts gémissants Pluton retient les ombres,
    Et déjà du soleil le flambeau lumineux
    D'un éclat inconnu vient étonner mes yeux.
    Oui, quatre fois ce dieu, dans sa noble carrière,
    A sur les champs dorés répandu sa lumière:
    Et quatre fois la nuit, en fournissant son cours,
    Vit son espace égal à l'espace des jours;
    Tandis que de mon sort l'affreuse incertitude
    Dans mon cœur éperdu versoit l'inquiétude;
    Et tandis qu'enchaîné dans cet affreux chaos,
    Du ciel et de l'enfer je souffrois tous les maux.
    Mais vainqueur de Pluton, le vaillant fils d'Alcmène
    De son ami captif enfin brisa la chaîne:
    Sa bouillante valeur assurant mon retour,
    Je sortis des enfers, je reparus au jour;
    Je quittai de Pluton la demeure abhorrée,
    Et je revins enfin sous la voûte azurée,
    Mais de tous ces travaux la pénible longueur
    De mon ancien courage énerve la vigueur;
    Et mon corps abattu, ma force chancelante,
    Ne peuvent seconder ma valeur languissante.

L'abbé Porquet s'extasiait sur cet élève qui lui faisait tant
d'honneur; Mme de Boufflers était ravie des succès de son fils, elle
admirait la variété de ses aptitudes, son humeur originale, la
vivacité de ses reparties; Stanislas raffolait de ce jeune homme si
bien doué, si gai, dont l'entrain le rajeunissait; il était pour lui
plein d'indulgence et il lui passait mille fantaisies. Enhardi par la
bonté du Roi, l'abbé s'était mis avec lui sur un pied presque
familier.

La jeune muse de Boufflers ne s'attaquait pas seulement aux sujets
sérieux; ceux-ci étaient même, il faut l'avouer, l'exception. Un jour
c'est sur le singe même de Stanislas que le poète prétend exercer sa
verve; mais il a soin de glisser dans son quatrain une délicate
flatterie:

    Ces climats ne l'ont point vu naître,
    Et par un coup du sort, il tomba dans nos mains;
    Mais par son amour pour son maître,
    Jacko est devenu le singe des Lorrains.

Le Roi, très amusé par la verve du jeune homme, encourage ses essais
poétiques, et Boufflers, que le succès rend audacieux, ose composer
pour la fête du Roi une chanson qu'il débite à la table royale, aux
applaudissements de tous les courtisans:

CHANSON

    Si l'on cherche un roi qu'on aime (_bis_),
    On peut le trouver ici;
    Et qui nous aime de même,
    On peut l'y trouver aussi.
    Si l'on cherche un roi qu'on aime
    On peut le trouver ici.

    Tous nos cœurs sont sa conquête (_bis_),
    C'est sur eux qu'il règne ici,
    On fête aujourd'hui sa fête,
    N'est-ce pas la nôtre aussi?
    Tous nos cœurs, etc.

    A nos respects il préfère (_bis_)
    L'amour qu'on lui porte ici;
    De sa cour il est le père,
    De son peuple il l'est aussi.
    A nos respects, etc.

    Partout on pourrait en dire (_bis_)
    Tout ce qu'on en dit ici:
    Car si de près on l'admire,
    De loin on l'admire aussi.
    Partout, etc.

    Que parmi nous il s'arrête (_bis_)
    Qu'il règne cent ans ici;
    Nos vrais biens sont sur sa tête,
    Nos beaux jours y sont aussi.
    Que parmi nous, etc.

Stanislas, charmé, ne trouve pas sur le moment de meilleure récompense
que d'embrasser le jeune poète et le couvrir d'éloges. Mais n'était-ce
pas insuffisant et n'y avait-il pas d'autre moyen d'encourager ce
talent qui donnait de si belles promesses?

Mais si, assurément. Il y a une Académie à Nancy, et quand on tourne
si bien le couplet, on est digne d'en faire partie. L'abbé est bien un
peu jeune, il n'a que vingt ans, mais Stanislas connaît ses
classiques, et il sait qu'

                Aux âmes bien nées,
    La valeur n'attend pas le nombre des années.

Il est vrai que les statuts de la Société royale interdisent
formellement de briguer les suffrages académiques avant l'âge de
vingt-cinq ans, mais les règlements sont-ils donc faits pour un Roi!
et qui oserait se permettre une critique? Ce serait, en vérité, une
plaisante aventure. Donc Boufflers sera académicien, de par la volonté
du prince.

Mais que va dire l'abbé Porquet? Au plaisir de voir son élève monter
si haut ne se mêlera-t-il pas une pointe de jalousie? Et puis est-il
d'un bon exemple de placer le précepteur dans un état d'infériorité
vis-à-vis de son élève? Stanislas, dans sa sagesse, trouve le moyen de
tout concilier. Porquet est un homme de goût, il cultive les lettres,
il sera nommé académicien le même jour que Boufflers. Ainsi en décide
le Roi, non pas sans opposition.

L'abbé de Choiseul, en effet, fait les plus vives objections; il
soutient entre autres que les fonctions de précepteur sont
inconciliables avec celles d'académicien; mais où a-t-il vu pareille
incompatibilité? Du reste, Mme de Boufflers a décidé que Porquet
serait de l'Académie. Qui oserait résister à la favorite?

On réunit en hâte la compagnie, on lui signifie les volontés du Roi.
Boufflers et Porquet sont nommés à l'unanimité. Mais dans la même
séance, et pour bien montrer que le règlement n'est pas un vain mot,
M. de Champigneulles voit sa candidature résolument écartée parce
qu'il ne remplit pas les conditions d'âge exigées.

Le 20 octobre 1758 les deux néophytes furent officiellement admis dans
le cénacle. La séance fut magnifique. Le Roi était présent ainsi que
Mme de Boufflers, Mme de Mirepoix, la marquise des Armoises, le
chancelier, M. et Mme de Tressan, M. de Lucé, etc. Boufflers avait
choisi comme sujet de son discours _De l'éloquence_.

Le président lui adressa quelques paroles de bienvenue et lui dit
entre autres compliments:

«Vous vous êtes livré jusqu'à ce moment à l'étude des livres sacrés et
de la théologie, parce que vous êtes né pour éclairer de vastes
diocèses et pour être mis ensuite entre les premières colonnes de
l'Église: honneurs qui sont la récompense due aux grands talents,
lorsqu'ils sont soutenus d'un grand nom.»

A partir de ce moment, l'abbé de Boufflers assiste assidûment aux
séances académiques; il prend souvent la parole et on l'entend aborder
des sujets qui au premier abord paraissaient lui être peu familiers.
Ne s'avise-t-il pas un jour de prononcer un long et pathétique
discours sur les charmes de la vertu!

Les grandeurs, cependant, n'éblouissent pas Boufflers, car il a
beaucoup d'esprit: son titre même d'académicien le laisse froid, il ne
s'en soucie guère plus que de la théologie, et il continue plus que
jamais à rimer à tort et à travers pour les jolies dames de la Cour,
sans souci aucun de la morale et de la réserve qu'on était en droit de
lui demander.

En décembre 1760, le jour de la Sainte-Catherine, il adresse à sa mère
ce bouquet fort galant assurément, mais bien inquiétant sous la plume
d'une future «colonne de l'Église», bien étonnant dans la bouche d'un
fils:

    Votre patronne, au lieu de répandre des larmes,
    Au jour qu'elle souffrit pour le nom de Jésus,
    Parla comme Caton, mourut comme Brutus;
            Elle obtint le ciel, et vos charmes
            L'obtiendront comme ses vertus.
    Reniez Dieu, brûlez Jérusalem et Rome,
    Pour docteurs et pour saints n'ayez que les Amours,
            S'il est vrai que le Christ soit homme,
            Il vous pardonnera toujours.

Ce «bouquet» aurait dû faire scandale, soulever l'indignation de Mme
de Boufflers, attirer sur la tête de l'audacieux abbé tous les
anathèmes; il n'en fut rien, bien loin de là. On le trouva charmant,
d'une grâce inimitable; l'auteur fut comblé d'éloges et la marquise se
pâma d'aise. C'était si bien le ton de la cour de Lunéville!

L'abbé a un goût marqué pour la plaisanterie, voire même pour
l'épigramme, goût qu'il gardera toute sa vie, et dans son exubérante
gaîté, il n'épargne même pas sa famille. Ne le voit-on pas un jour
pousser l'audace jusqu'à s'égayer aux dépens de son oncle, le prince
de Beauvau, de cet oncle si respecté cependant, qui occupe une si
haute situation, et qui dans la famille inspire à tous une crainte
salutaire.

C'est la similitude de nom du prince et de Panpan qui sert de thème
aux facéties du jeune abbé:

AIR.--_De la Camargo._

    Si Monsieur Deveau
    Était un peu beau,
    Que Monsieur de Beauveau
    Fût un peu moins beau;
    Ce Monsieur Deveau
    Serait un Beauveau,
    Et Monsieur de Beauveau
    Ne serait qu'un veau.

        Si le frère
        De ma mère
    Par hasard eût été veau;
        Ses parentes
        Et mes tantes
        Seraient un troupeau
        De nymphes Io.

    Hélas! s'il était veau
    Ce valeureux Beauveau,
    Que toute sa famille redoute,
        Je me doute
        Que la croûte
    D'un grand godiveau
    Serait son tombeau.

Boufflers et sa sœur ne quittaient pas la Cour et la suivaient dans
tous ses déplacements.

C'est ainsi qu'en 1759, il s'en fallut de peu que le château de
Commercy ne fût la proie des flammes, grâce à l'imprudence de l'abbé.

Il habitait un appartement du premier étage; il commit l'étourderie de
placer une chandelle trop près d'une tapisserie, puis de s'absenter
pour aller rendre une visite à une dame qui lui voulait du bien; leur
conversation, fort attachante évidemment, se prolongea très tard, si
tard qu'à deux heures du matin l'abbé n'était pas encore rentré chez
lui: il fut réveillé en sursaut par les cris au feu! au feu! qui
retentissaient dans le château. Il n'eut que le temps de se précipiter
dans les corridors, et c'est alors qu'il s'aperçut que son appartement
était en flammes. Par grande chance, les secours ne se firent pas
attendre et l'on put conjurer le danger, mais l'appartement de l'abbé
fut entièrement consumé. Heureusement, l'on n'était pas collet-monté à
la cour de Stanislas, et Boufflers, au lieu de reproches, reçut mille
félicitations sur l'heureuse circonstance qui lui avait probablement
sauvé la vie.

Pendant que l'abbé risquait d'incendier Commercy, son frère, le
marquis, faisait la campagne d'Allemagne avec son oncle de Beauvau, et
il se couvrait de gloire. Grâce à la protection de Stanislas, il avait
été nommé colonel du régiment Dauphin Infanterie, puis gouverneur des
villes et château de Pont-à-Mousson (1758). L'amitié intime du Dauphin
lui présageait un avenir plus brillant encore.

Avant d'achever ce chapitre, disons quelques mots des événements qui
se sont passés à cette époque dans la famille de la favorite et aussi
dans l'entourage immédiat du roi.

Deux mariages sensationnels ont eu lieu à la Cour en 1757. Le 2 mai,
le fils de M. de Bercheny a épousé Mlle de Baye, à six heures du
matin, dans l'église paroissiale de Lunéville. Le Roi a offert un
somptueux repas de noces au château de Chanteheu.

Le 26 juin, M. de Caraman, petit-fils de Riquet, le célèbre
constructeur du canal de Languedoc, a épousé Mlle de Chimay,
petite-fille du prince de Craon. La cérémonie a été célébrée en grande
pompe dans la chapelle du château à Lunéville; c'est Stanislas qui a
fait les frais de la noce, et il a gardé les deux époux près de lui
pendant toute une année. En l'honneur du mariage, M. de Caraman a été
nommé chambellan du roi de Pologne.

La même année, le 25 septembre, Mme de Boufflers apprenait la mort, en
Languedoc, de son beau-frère le maréchal de Mirepoix, qui commandait
les troupes du midi. C'était une perte cruelle pour la maréchale, qui
adorait son mari, et qui resta longtemps inconsolable de sa fin
prématurée.

M. de Mirepoix était capitaine des gardes du corps de Stanislas. En
bonne sœur, la maréchale écrivit au roi que la plus grande
consolation qu'elle pouvait recevoir de la perte de son époux serait
de le voir remplacé par son frère de Beauvau. Stanislas s'empressa de
déférer à un vœu aussi pieux et le prince fut nommé aussitôt.

Un an après, un nouveau deuil frappait la maison de Beauvau:

La princesse douairière de Chimay mourut au château de Commercy, le 22
juillet 1758, à une heure du matin. Quelques jours auparavant,
Thoumain de Nancy, le célèbre chirurgien, lui avait fait «l'extraction
d'un polype du poids d'une livre et demie dans la matrice». Sa mère,
la princesse de Craon, sa sœur, la marquise de Boufflers, son frère,
le chevalier de Beauvau, et enfin sa belle-fille l'assistaient à son
heure dernière.

L'année suivante, son fils, le prince de Chimay, était tué à la tête
des grenadiers de France, le 9 août, à la bataille de Toddenhausen,
près de Minden; c'est lui qui avait si miraculeusement échappé à la
mort lors de l'accident arrivé au marquis de Boufflers en 1751. Ce
jeune prince donnait de grandes espérances; il fut très regretté.

Sa place de commandant des gardes du corps du Roi de Pologne
fut donnée au fils aîné de Mme de Boufflers, le marquis de
Boufflers-Rémiencourt. Peu de temps après, il était encore nommé
bailli d'épée du bailliage de Pont-à-Mousson.

On voit que Stanislas, dans sa paternelle bienveillance, ne cessait de
combler de ses faveurs les membres des familles de Beauvau et de
Boufflers.

Le 16 mars 1758, le Roi eut la grande satisfaction d'apprendre par un
courrier de M. de Belle-Isle que le roi de France, cédant à ses
instances, venait de nommer le comte de Bercheny maréchal de France;
c'était le glorieux couronnement d'une brillante carrière militaire.

En août de la même année, le roi de Pologne éprouva un chagrin
véritable. Son officier d'office, le célèbre Gilliers, cet artiste
culinaire qui avait publié le _Cannaméliste français_ et que
Stanislas, qui avait la passion de la cuisine, traitait plutôt comme
un ami que comme un serviteur, succomba à une cruelle maladie[69].

  [69] Voir _la Cour de Lunéville_, p. 215.

Pendant les dernières heures du pauvre Gilliers survint un incident
assez burlesque. Il était à l'agonie, on ne pouvait plus, depuis
longtemps, lui arracher ni paroles ni gestes. Tout le monde croyait
qu'il avait perdu connaissance. Au pied du lit, quelques femmes
récitaient les prières d'usage en pareil cas, lorsque l'unes d'elles
interrompit ses litanies pour dire à ses compagnes: «Heureusement que
Mme Gilliers est encore fraîche et qu'elle trouvera aisément à se
remarier.»--«Vieille garce!» s'écria d'une voix étranglée le moribond,
en se dressant sur sa couche et en regardant avec colère la femme qui
avait parlé. Tous les assistants, terrorisés, s'enfuirent; Gilliers,
épuisé par l'effort, retomba sur sa couche et rendit aussitôt le
dernier soupir.

Au mois de janvier 1760, Stanislas, eut encore le regret de voir
disparaître un homme avec lequel il entretenait de fréquents et
agréables rapports, Bernard Conigliano. C'était un négociant fort
habile, d'une grande probité et que le monarque tenait en haute
estime: aussi lui avait-il accordé le privilège des fournitures de la
Cour avec le titre de «marchand du Roy de Pologne», changé plus tard
en celui, plus vague et plus relevé, d'«agent du Roy.» Conigliano
était né à Strasbourg, où son père, assesseur au «Grand Sénat» de
cette ville, avait eu l'occasion de rendre d'importants services à
Stanislas pendant les dures années de Wissembourg. Le jeune Conigliano
s'était attaché à la fortune du prince et l'avait suivi à Lunéville,
où il s'était marié. Il laissait plusieurs enfants.



CHAPITRE XIV

1758-1760

  La vie de la Cour.--Les représentations dramatiques.--Passage du
    prince Xavier de Saxe.--Arrivée du nain Borwslaski.--Chagrin de
    Bébé.--Les réunions chez la marquise de Boufflers. Mme
    Durival.--Galanteries de Panpan.--Fâcheuse aventure de Mlle
    Alliot.


Les désastres de la guerre de Sept ans avaient-ils eu quelque
influence sur la cour de Lunéville, et Stanislas avait-il ressenti
comme il convenait les revers réitérés qui frappaient les armées de
son gendre? En aucune façon, et c'est à peine si l'on paraissait se
douter en Lorraine de l'état critique du gouvernement français.
Cependant, à la fin de 1759, la situation financière devint si
désastreuse que l'état se trouvait acculé à la faillite. Pour éviter
une aussi fâcheuse extrémité, Louis XV invita ses fidèles sujets à
envoyer à la monnaie leur vaisselle plate ou montée, et lui-même donna
l'exemple.

Stanislas, quoi qu'il lui en coûtât, ne crut pas pouvoir se dispenser
d'imiter la conduite de son gendre et il fit déposer son argenterie à
la monnaie de Metz.

Ce sacrifice accompli, et ce tribut payé à ses relations de famille,
la vie folâtre continua plus que jamais, sans souci des difficultés
où se débattait la France.

Malgré son grand âge, Stanislas avait conservé son entrain et sa gaîté
d'autrefois; dans les fêtes incessantes qui se donnaient à la Cour, il
ne se contentait pas d'être un spectateur bienveillant, il payait de
sa personne: pas un bal n'avait lieu où il ne dansât tantôt avec Mme
de Boufflers, tantôt avec Mme de Bassompierre, tantôt avec quelque
autre dame de sa société.

Le théâtre est toujours la passion dominante de la petite Cour. La
troupe «de qualité» formée autrefois par Voltaire et Mme du Châtelet a
été modifiée et renouvelée. Maintenant c'est Mme de Boufflers qui fait
fonction d'impresario et qui stimule le zèle de tous. Mesdames de
Boufflers, de Bassompierre, de Thianges, de Cambis, Mlles de
Boufflers, Alliot, Dufrène, de Luzancy sont les principales
interprètes.

Quand ce n'est pas la «troupe de qualité» qui donne, ce sont des
acteurs de passage; ils jouent successivement: _Sémiramis_, _Blaise le
savetier_, _le Frondeur_, _la Fausse aventure_, _l'Ecossaise_,
_Rodogune_, _Tartuffe_, _la Bohémienne_, _l'Orpheline_, _la Fausse
Agnès_, _Iphigénie en Tauride_, etc.

En 1759, on vit débuter le fils du directeur des théâtres de la Cour,
qui devait acquérir plus tard dans son art une grande célébrité.
Fleury, âgé de sept ans, eut l'honneur de jouer en présence du Roi de
Pologne. Après la représentation, on conduisit le petit comédien
devant le monarque, et ce dernier, charmé de sa gentillesse et de son
talent précoce, l'embrassa et il lui fit en même temps un riche
cadeau.

De fréquentes et illustres visites apportaient souvent dans la vie de
la Cour une agréable distraction.

Au mois de juin 1758, Stanislas reçut le second fils d'Auguste III,
Xavier, frère de la dauphine[70]. Le prince allait à Versailles pour
voir sa sœur et offrir ses services à Louis XV.

  [70] François-Xavier Auguste, né à Dresde, le 25 août 1730. Le
  Roi le nomma lieutenant-général et le plaça à la tête d'un corps
  de 10,000 Saxons. En 1771, le prince se fixa en France, où il
  acheta le château de Pont-sur-Seine. Il prit alors le nom de
  comte de Lusace. Chassé par la Révolution en 1790, il mourut à
  Zabelitz, le 21 juin 1806.

Bien qu'il caressât toujours l'espoir de voir renverser Auguste III et
de le remplacer sur le trône de Pologne, Stanislas, pour ne pas
mécontenter son gendre, fit au jeune prince un accueil magnifique et
il l'entoura de mille prévenances. Il envoya le chevalier de Beauvau
et le marquis de Boufflers au devant de lui jusqu'à Chanteheu avec les
carrosses de la Cour; lui-même alla l'attendre jusqu'aux grilles du
Bosquet. Le prince arriva à neuf heures du soir, et il y eut un
magnifique souper au Kiosque, avec illumination.

Le lendemain, après une messe en musique à la chapelle du château, il
y eut table de trente-six couverts, et musique. Puis toute la Cour
monta en carrosse et se rendit à Chanteheu; au retour, l'on fit jouer
la cascade, et l'on mit en mouvement les figures du Rocher; à quatre
heures et demie, le prince remonta en voiture pour continuer sa route,
charmé de l'amabilité du Roi et de l'accueil qu'il avait reçu.

Au mois de novembre, on reçut la visite du prince de Condé, qui venait
de l'armée de Broglie, puis celles du baron de Gleichen, du baron de
Breteuil, etc.

Toutes les visites n'étaient pas toujours aussi importantes, mais
elles étaient quelquefois plus amusantes.

A la fin de 1759, le 2 décembre, arriva à Lunéville la comtesse
Humiecska, parente de Stanislas, et femme du grand porte-glaive de la
couronne. Elle était accompagnée d'un gentilhomme polonais, nommé
Borwslaski, âgé de vingt-deux ans, et qui était le nain le plus
surprenant qu'on pût imaginer. Bien qu'il n'eût que vingt-huit pouces
de haut, il était très bien pris dans sa taille et tous ses membres
étaient parfaitement proportionnés; sa physionomie était douce et
fine, ses yeux très beaux, tous ses mouvements pleins de grâce, enfin
il dansait à merveille. Son esprit était aussi délicat et parfait que
son corps: Il avait une très bonne mémoire, savait lire, écrire,
compter; il parlait l'allemand et le français et ses reparties étaient
fines et spirituelles. Il professait la religion catholique, dans
laquelle il était fort instruit[71].

  [71] M. Borwslaski avait cinq frères et sœurs; deux étaient
  également nains, mais remarquables par leur intelligence et leur
  gentillesse. Il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans, en
  1837. Il s'était marié et avait eu deux enfants.

L'arrivée de M. Borwslaski à Lunéville fit le désespoir du pauvre
Bébé.

Après avoir été longtemps le plus heureux des nains, et avoir joui à
la Cour d'une situation privilégiée, Bébé avait éprouvé quelques
déboires. Certes, Stanislas manifestait toujours la même passion pour
son jouet favori, et il ne manquait jamais, dans les représentations
de gala, de faire danser à Bébé des danses de caractère, mais
l'intelligence du nain n'avait pas fait le moindre progrès, et le Roi
s'en désolait.

Jamais on n'avait pu faire entrer dans la cervelle de Bébé les notions
les plus élémentaires, son esprit ne s'était pas formé; on n'avait pu
lui donner une idée de la religion, ni lui apprendre à lire: «Il est
imbécile, colère, écrit le correspondant de la _Gazette de Hollande_,
et le système de Descartes sur l'âme des bêtes serait plus facilement
prouvé par l'existence de Bébé que par l'existence d'un singe ou d'un
barbet.» Cela n'empêchait pas le nain d'avoir de lui la plus haute
opinion.

Hélas! ce n'était pas tout encore. Jusqu'à quinze ans, Bébé s'était
fort bien porté et il était très agréablement proportionné. La puberté
eut sur son caractère et sur son état physique une déplorable
influence. Il devint colère, jaloux; il eut des passions, des désirs
ardents; s'étant aperçu qu'on permettait bien des choses à des nains
de son espèce, il prenait plaisir à passer ses petites mains dans le
corsage des dames de la Cour, puis il en faisait au Roi des
descriptions fort indiscrètes.

Peu à peu, son corps frêle et débile s'étiola, ses forces
s'épuisèrent, son épine dorsale se courba, ses jambes s'affaiblirent,
son teint se flétrit, il perdit sa gaîté et devint valétudinaire.

C'est au moment même où le pauvre Bébé, à peine dans sa dix-huitième
année, ressentait les atteintes d'une vieillesse précoce que la
comtesse Humiecska fit son entrée à Lunéville avec Borwslaski.

Le chagrin de Bébé en voyant un nain plus petit que lui fut profond.
Il «crevait de dépit» de l'arrivée de cet intrus qui se permettait
d'avoir cinq pouces de moins que lui[72]. Sa colère n'eut pas de
bornes quand il vit toute la Cour s'extasier devant le nouveau venu,
lui faire mille caresses et le Roi lui-même ne pas cesser de
l'admirer. Quand on mit les deux nains en présence l'un de l'autre,
Borwslaski s'excusa poliment auprès de Bébé d'être plus petit que lui.
Bébé lui répondit très aigrement qu'il avait été malade et que c'est
ce qui l'avait fait grandir; puis il se refusa à un plus long
entretien et il alla bouder dans la petite maisonnette qui lui servait
d'appartement.

Le lendemain, quand il se retrouva avec son confrère, Bébé, incapable
de dominer sa jalousie, chercha à le faire tomber dans le feu; mais il
avait affaire à plus fort que lui et il reçut une verte correction.

  [72] Bébé avait 33 pouces, c'est-à-dire 89 cent. 5 et Borwslaski
  28 pouces, c'est-à-dire 75 cent. 6.

La comtesse Humiecska et son nain passèrent quelques jours à Lunéville
très entourés et très fêtés, puis ils partirent pour Paris, où Mme de
Boufflers, qui se rendait également dans la capitale, leur offrit
l'hospitalité.

Si la Cour du vieux roi Stanislas avait conservé en partie la gaîté
d'autrefois, le petit cercle intime de Mme de Boufflers n'était pas
non plus moins brillant. Comme au temps jadis, les réunions chez la
favorite étaient délicieuses, illuminées par son esprit et son
irrésistible charme; plus que jamais on y rimait à rime que veux-tu,
et quand l'abbé de Boufflers écrivait ses chansons joyeuses et
égrillardes, il ne faisait en somme que suivre les leçons de sa mère,
de son précepteur et du cher ami Panpan.

La marquise cultive encore les muses et ses œuvres fugitives sont
toujours pleines d'agrément. Elle est si dépourvue d'hypocrisie
qu'elle ne craint pas de se peindre elle-même. Quoi de plus charmant
que cette chanson où elle fait un mélancolique retour sur le passé et
où elle avoue si ingénument les regrets qu'elle éprouve à ne plus voir
autour d'elle une cour d'adorateurs:

AIR: _L'avez vous vu mon bien aimé?_

        Dans mon printemps
        Tous les passants
    Me parlaient de tendresse,
        Mais à présent
        D'aucun amant
    Je ne suis la maîtresse.

    J'ai fait naître tous les désirs,
    J'ai goûté de tous les plaisirs.
        Que ces beaux jours
        Ont été courts!
    J'ai cessé d'être femme,
        Nos sentiments
        Sont dans nos sens
    Et nos sens sont dans notre âme.

Toutes ses pensées sont fines et délicates et elle les rend sous une
forme exquise, mais elles n'ont plus la gaieté d'autrefois:

SUR L'AIR: _Vive le vin! Vive l'amour!_

    J'ai toujours cherché le bonheur,
    J'ai vu qu'il n'est que dans le cœur.
    L'on est trompé par l'apparence.
    Heureux qui sent plus qu'il ne pense,
    Qui ne prévoit point l'avenir!
    Il ne faut pas se presser de jouir,
    Le plaisir est dans l'espérance.

Le petit cénacle s'est enrichi d'une nouvelle venue, Mme Durival[73];
c'est une femme charmante, admirablement douée, toute de fantaisie et
d'invention. La marquise raffole de sa nouvelle amie, et comme elle ne
peut plus s'en passer, elle l'a fait nommer dame du palais. Un jour
elle écrit pour elle cette jolie chanson qu'elle adresse au mari:

SUR L'AIR: _Ah! ma voisine, es-tu fâchée?_

    Tout ici doit rendre les armes
        A ses beaux yeux.
    Sans regret nous vantons les charmes
        De ses beaux yeux.
    Comme vous plus d'un cœur soupire
        Pour ses beaux yeux.
    Mais vous seul avez droit de lire
        Dans ses beaux yeux.

  [73] Louise-Élisabeth Dufréne était née le 3 février 1738, à
  Lunéville. Son père était maître d'hôtel du roi de Pologne et
  lieutenant des chasses. Louise fut élevée dans une grande
  intimité avec les enfants du chancelier de la Galaizière. Elle
  épousa, le 24 mai 1761, «noble» Jean Durival, secrétaire greffier
  des conseils du Roi. C'est par erreur que dans le premier volume
  de cet ouvrage nous avons fait figurer Mme Durival à la Cour en
  1747; elle n'y fit son entrée qu'en 1757.

Mme de Boufflers n'est pas seule à «taquiner la muse», tout son
entourage rime à l'envi, le lecteur du Roi tout le premier. Mais il
reste fidèle à ses sentiments anciens et c'est le plus souvent à la
louange de la «divine marquise» qu'il exerce ses talents. Les années
ont passé, l'amour s'en est allé, mais le temps n'a pu détruire ce
touchant attachement. La charmante femme exerce toujours sur lui le
même attrait, la même séduction, elle est toujours l'objet unique de
son adoration. Un jour il lui envoie ce quatrain flatteur:

    Le temps ne vous a rien ôté;
    Les mois pour vous sont des journées.
    Je touche à la caducité,
    Les jours pour moi sont des années.

Lorsqu'elle lui reproche sa partialité envers elle, il riposte
galamment:

    Votre intraitable modestie
    Accuse fort mal à propos
    Un de mes vers de flatterie;
    Je lui réponds en peu de mots.
    Je ne le sais que trop: Tout passe.
    Cependant je n'ai point flatté;
    Le temps peut trop sur la Beauté,
    Mais il ne peut rien sur la grâce.

Personne plus que Panpan n'admire les productions légères de Mme de
Boufflers, ces œuvres fugitives composées en se jouant, pleines de
fantaisie, d'originalité et d'un tour si facile. Il les juge dignes de
la postérité. Aussi, en 1759, lui envoie-t-il pour sa fête «une
écritoire» accompagnée de ce gracieux «bouquet»:

      Lorsqu'en un temps plus fortuné
    Pour célébrer ce jour que novembre ramène,
          Je vous offris une fontaine
    Que l'art forma d'un vase à la Chine tourné,
    Je souhaitois du ciel, invoquant la puissance,
    Que, fixant sur vos pas la grâce et la beauté,
    Ma fontaine, pour vous, fut celle de Jouvence.
    On a vu que des dieux, je fus presque écouté.
    Cependant je vous offre aujourd'hui davantage
    Car, si de mon présent vous daignez faire usage,
          Il vous sera garant de l'immortalité.

La verve poétique de Panpan n'épargne personne, pas même ses meilleurs
amis. Il compose ce quatrain sur le cher abbé Porquet, plus maigre et
plus gourmand que jamais:

    Ce squelette affamé qui croque à belles dents
        Tout notre dîner sans mot dire,
        N'est-il pas l'image du temps
        Sur les ruines de Palmyre?

Cependant ce n'est pas toujours pour Mme de Boufflers que Panpan
accorde sa lyre; il adresse quelquefois des vers à d'autres dames de
la Cour, à Mme de Lenoncourt, à Mme de Neuvron, à Mme de Bassompierre,
à Mme de Thianges, etc.

Un jour où trois de ses amies le sont venues voir dans sa modeste
demeure, il les régale de ce triolet galant:

    Oui, je crois être en Paradis,
    Boisgelin, Cambis et Thianges,
    Quand je vous vois dans mon taudis,
    Oui, je crois être en Paradis.
    Si vous n'êtes pas des houris,
    Vous êtes pour le moins des anges;
    Oui, je crois être en Paradis,
    Boisgelin, Cambis et Thianges.

Le bon Lecteur, abusant de la liberté que donne la poésie, est souvent
assez vif dans ses chansons, mais c'est le ton de la maison et
personne ne s'en plaint. Il y a deux personnes qui excitent
particulièrement sa verve, c'est Mme Alliot, la femme de l'austère
intendant, et son aimable fille Rosette, celle qui joue si bien la
comédie et que Mme de Boufflers a enrôlée dans «la troupe de qualité».

Tantôt c'est Mme Alliot qui est l'objet des attentions du poète:

SUR L'AIR DE _Joconde_.

    Le temps en vous ne peut flétrir
        Les dons de la nature.
    Pour plaire, le goût du plaisir
        Est une route sûre.
    Vous verrez toujours sous vos lois
        Les enfants de Cythère.
    Vous étiez leur sœur autrefois
        Et vous êtes leur mère.

Mais Rosette est jeune et charmante et Panpan n'est pas insensible à
ses attraits. Mme de Boufflers, qui aime beaucoup la jeune fille,
s'occupe souvent de ses toilettes et se charge même quelquefois de
l'habiller. Panpan prétend donner son conseil à l'occasion et
contribuer lui aussi à faire valoir la beauté de Rosette. Il écrit un
jour à la marquise:

        Ordonnez sur toute autre chose,
    Mais je veux aujourd'hui partager vos projets;
    Je prétends, comme vous, embellir notre Rose
    Et qu'on me doive un peu de ses nouveaux attraits.
    Débarrassons surtout cette taille légère
    De ces maussades plis qui la voilent aux yeux;
    Elle n'a pas besoin de la montrer pour plaire,
    Mais nous avons besoin de la voir un peu mieux.
          Que la plus simple polonoise
          Nous en dessine les contours;
          Il n'est que la grâce qui plaise,
          Et la grâce plaît sans atours.

Le poète paraît tout à fait sous le charme de la jeune fille; il ne se
lasse pas de rimer en son honneur.

    Dans Rosette, qui naît à peine,
    On voit, on entend à la fois,
    Air de nymphe, voix de sirène,
    Gentils propos, joli minois.
    Dans cette fleur si tendre encore
    Lorsqu'en sa première saison
    On voit tant de grâces éclore,
    On connaît la rose au bouton.

Quelquefois même le lecteur se laisse entraîner à des propos grivois,
mais on sait qu'avec lui cela ne tire pas à conséquence.

Un jour, dans un grand dîner, voyant Rosette si séduisante, il
improvise pour elle ce quatrain:

SUR L'AIR: _Pour passer doucement la vie_

    Ah! que Rosette est adorable
    Et que sa gaîté l'embellit.
    On doute en la voyant à table
    Qu'elle puisse être mieux au lit.

Cette fréquentation de la cour et des aimables dames qui en font
l'ornement, en particulier de Mme de Boufflers, ne paraît pas avoir
particulièrement réussi à la charmante Rosette. Il lui arriva un petit
désagrément qui dut être fort pénible au sévère Alliot.

Rosette rencontrait sans cesse chez la marquise le chevalier de
Beauvau. Ce dernier se laissa prendre aux attraits de la jeune fille
et elle-même ne sut pas résister aux douces paroles du brillant
officier.

Ce petit roman fut mené fort loin, aussi loin même qu'il était
possible, si bien qu'un jour arriva où il fallut à tout prix en
cacher les conséquences. Il ne pouvait être question de réparation, un
mariage entre un Beauvau et une Alliot étant une pure monstruosité; on
eut alors recours à l'expédient ordinaire: un certain M. de Pont,
conseiller à la Cour Souveraine, cherchait à se marier; on lui
persuada que Mlle Alliot était la femme de ses rêves; il n'y contredit
pas, et le mariage fut célébré dans la chapelle du château, en
présence du Roi et de toute la Cour. Par malchance, l'heureux époux
fut plus perspicace qu'on ne s'y était attendu, ou la situation de la
jeune fille plus apparente qu'il ne fallait; toujours est-il que le
mariage à peine célébré, M. de Pont en demanda la cassation et intenta
un procès à l'officialité de Nancy. Pendant que le procès
s'instruisait, la jeune femme accouchait paisiblement à Paris d'un
fils qui fut ouvertement baptisé «en la paroisse de la Madeleine sous
le nom de Basile-Amable, fils naturel de Marie-Louise Alliot et de
Ferdinand-Jérôme de Beauvau!» M. de Beauveau était si loin de
contester sa paternité qu'il signa tout simplement l'acte de
baptême[74].

  [74] Anecdotes touloises, Bib. Nat. Mss. n. acq. franç. 4502.



CHAPITRE XV

1759-1760

  Tressan est nommé gouverneur de Bitche.--Voltaire envoie au roi
    de Pologne l'_Histoire de Charles XII_.--Le Roi riposte par son
    ouvrage: l'_Incrédulité combattue par le bon sens_.


Les démarches de Stanislas et les sollicitations de Tressan auprès du
duc de Choiseul n'avaient pas été sans résultat. Quand le gouverneur
de Toul était revenu avec le Roi à Lunéville, en 1759, il avait pu
annoncer à Mme de Boufflers qu'il avait obtenu la survivance du
commandement de Bitche et de la Lorraine allemande. C'était un poste
très important, mais il ne devait entrer en fonctions que quand le
titulaire, M. de Bombelles, cesserait de l'occuper; comme ce dernier
était fort malade, la succession, selon toute vraisemblance, ne devait
pas se faire attendre trop longtemps; jusque-là on accordait au comte
une gratification annuelle.

Voltaire, qui cherchait à consoler son ami Tressan des déceptions
qu'il éprouvait aussi bien dans la carrière académique que dans la
carrière militaire, lui écrivait aussitôt pour le féliciter:

    «Aux Délices, ce jeudi.

   «Vous ne trouverez peut-être pas à Bitche beaucoup de
   philosophes, vous n'y aurez pas de spectacles, vous y verrez peu
   de chaises de poste en cul de singe, mais en récompense vous
   aurez tout le temps de cultiver votre beau génie, d'ajouter
   quelques connaissances de détail à vos profondes lumières. Vos
   amis viendront vous voir, vous partagerez votre temps entre
   Lunéville, Bitche et Toul; et qui vous empêchera de faire venir
   auprès de vous des artistes et des gens de mérite qui
   contribueront aux agréments de votre vie?

   «Il me semble que vous êtes très grand seigneur; cinquante mille
   livres de rente à Bitche sont plus que cent cinquante mille à
   Paris. Je ne vous dirai pas que votre règne vous advienne, mais
   que les gens qui pensent viennent dans votre règne.

   «Si je n'étais pas aux Délices, je crois que je serais à Bitche,
   malgré frère Menoux.»

Si Voltaire daigne couvrir de fleurs son modeste confrère, celui-ci,
on peut le supposer, n'est pas en reste de compliments et de
flagorneries. Le patriarche ayant envoyé à Stanislas son _Histoire de
Charles XII_, c'est Tressan et Panpan alternativement qui en font la
lecture au Roi en présence de Mme de Boufflers. L'enthousiasme du
prince n'a pas de bornes, et comme il ne peut écrire, ayant presque
complètement perdu la vue, c'est Tressan qui est chargé de transmettre
à l'auteur les compliments du monarque. Voici en quels termes il s'en
acquitte:

    «A Commercy, ce 11 juillet 1759.

   «Vous allez vous moquer de moi, mon cher et divin maître et
   ancien ami, mais je conçois trop la noirceur de l'envie et
   combien mille esprits rampants cherchent à répandre le doute sur
   les récits les plus fidèles et les vérités les mieux prouvées
   pour ne vous pas envoyer en bonne forme un certificat dicté
   d'après ce que je viens d'entendre dire au roi de Pologne; le
   destructeur des mensonges imprimés dédaignerait-il en ce moment
   mon zèle pour constater la vérité scrupuleuse qui règne dans
   votre _Histoire de Charles XII_!

   «Le roi de Pologne a été transporté de plaisir tant que la
   lecture de cette histoire a duré; il en aime le style enchanteur,
   il admire les traits d'un grand maître qui caractérisent en peu
   de mots les vertus, les faibles, l'héroïsme d'un souverain ou le
   génie de différentes nations; le prince enfin, dans
   l'enthousiasme où il était, m'a fait l'honneur de me dire, en
   présence de la marquise de Boufflers et de plusieurs personnes de
   sa Cour, ce que je vais rapporter dans mon certificat ci-joint;
   j'ai senti à l'instant tout l'intérêt qu'un de vos anciens amis
   doit prendre à votre gloire, et celui qu'un honnête homme doit à
   tout ce qui peut constater la vérité d'une histoire si singulière
   et si intéressante; j'ai demandé au roi de Pologne la permission
   de vous envoyer littéralement ce qu'il m'a fait l'honneur de me
   dire; non seulement il me l'a permis, mais même il m'a ordonné de
   vous l'écrire et de vous assurer de son estime et de son amitié.

   «Je doute que vous ayez jamais à faire usage du témoignage du roi
   de Pologne, quelque respectable, quelque honorable qu'il soit
   pour vous, mais si quelque vil littérateur osait jamais attaquer
   cette histoire, je vous prie de faire imprimer ce certificat, qui
   serait même signé par S. M. polonaise sans la peine qu'elle a
   présentement à écrire, et qui le sera quand vous le voudrez par
   les personnes les plus éclairées de la cour.

   «Donnez-moi de vos nouvelles à Commercy; vous devez en vérité un
   remerciement à notre cher et aimable roi de Pologne pour
   l'amitié, le feu qu'il a porté dans son jugement sur cette
   _histoire_, et pour le sentiment qui l'a porté à m'ordonner de
   vous en rendre compte sur le champ.

   «Je lui fais venir cette nuit votre _Histoire universelle_.

   «L'ami Panpan et moi nous lisons tour à tour, et c'est vraiment
   bien ce qui peut nous arriver de mieux, car quel bonheur de vous
   lire et d'être distrait pendant quelques heures de tant de gens
   qui parlent sans rien dire!

   «Mme de Boufflers vous fait mille tendres compliments. Panpan dit
   qu'il se met à vos genoux; daignez du faîte de votre temple de la
   Liberté jeter un coup d'œil sur nous autres, misérables
   serviteurs des rois. Tout ce qui nous console, c'est que les rois
   sont aimables et qu'on pourrait les aimer de l'amour de M. de
   Guyon.

   «Que vos jardins fleurissent toujours à l'ombre du bonnet de
   Tell; aimez bien nos chers Genevois, auxquels je suis tendrement
   attaché. Si vous voyez M. Pictet le père dans Diesbach, dites-lui
   que je l'aime de tout mon cœur et que je suis sûr d'en être
   aimé; quoiqu'on ait pendu un de mes arrière grands-oncles au haut
   de ces créneaux sacrés de Genève qu'il avait essayé de violer, je
   n'en aime pas moins ces murs qui tiennent en sûreté des sages, et
   des sages qui vous aiment et parmi lesquels vous vivez heureux.

   «Mille respects, je vous supplie, à Madame votre nièce; aimez
   toujours le plus attaché et le plus fidèle de vos amis et
   serviteurs[75].»

  [75] Bibl. de Nancy.--_Inédite._

A la lettre était joint le certificat annoncé. Voltaire, ravi,
s'empresse d'écrire à Stanislas une épître enthousiaste. Quelques
jours plus tard, Tressan, au nom du Roi, envoyait encore au philosophe
ces quelques lignes:

    «A Commercy, ce 29 juillet 1759.

   «Sa Majesté Polonaise, monsieur, veut que je supplée à sa vue
   pour répondre à la lettre charmante qu'elle vient de recevoir de
   vous. Ce prince m'ordonne de vous assurer de son amitié pour
   vous, et de sa haute estime pour vos ouvrages.

   «Sa Majesté confirme de nouveau l'attestation qu'elle m'avait
   ordonné de vous envoyer au sujet de l'exacte vérité de tous les
   faits connus dans votre _Histoire de Charles XII_. Elle apprend
   par vous, monsieur, avec un plaisir sensible, que le roi son
   gendre, en renouvelant les anciens privilèges de vos terres, vous
   donne une marque distinguée de sa bienveillance et de son estime.
   Mais je sens, monsieur, tout ce que vous perdriez si vous ne
   voyez pas du moins les caractères d'une main que vous baiseriez
   avec tant de plaisir; un seul mot de ce prince adoré, qui exécute
   sans cesse tout ce que vous aimez à célébrer dans les grands
   rois, sera mille fois plus précieux pour vous que tout ce que le
   plus fidèle de vos serviteurs et amis pourrait vous dire.

    «TRESSAN.»

A la suite de la lettre, Stanislas avait griffonné ce post-scriptum
presque illisible:

«Je vous réponds de cœur, au défaut de vue, pour vous assurer que je
conserve toujours les sentiments d'une parfaite estime et amitié pour
vous.»

Craignant que Voltaire ne pût déchiffrer le grimoire royal, Tressan
avait ajouté ce second post-scriptum:

«Votre cœur vous fera deviner ce que mon cher et aimable maître vous
écrit: _Je vous réponds de cœur, au défaut de vue_, etc. Plaignez une
âme active (et celles des Rois le sont si rarement); heu! plaignez-la
d'être privée du bonheur de revoir ses ouvrages, de ne pouvoir plus
lire, écrire, peindre, jouer des instruments, et voir votre ancienne
amie, chez qui le Roi vient d'écrire ce petit mot.»

Saint-Lambert était en ce moment à Lunéville et il avait contribué de
son mieux à faire valoir auprès du roi de Pologne les mérites de
l'_Histoire de Charles XII_. Le philosophe, touché et reconnaissant,
lui mande:

    «Aux Délices, 1760.

   «Je viens, mon très aimable Tibulle, de vous écrire une lettre où
   il ne s'agit que de Charles XII; je suis plus à mon aise en vous
   parlant de vous, en vous ouvrant mon cœur, en vous disant
   combien il est pénétré du bon office que vous me rendez. Vraiment
   je vous enverrai toutes les _Pucelles_ que vous voudrez, à vous
   et à Mme de Boufflers, rien n'est plus juste..... Si vous voyez
   frère _Jean des Entommeures_ Menoux, dites-lui, je vous prie, que
   j'ai de bon vin, mais j'aimerais encore mieux le boire avec vous
   qu'avec lui.

   «Mes respects, je vous prie, à Mme de Boufflers et à Mme sa
   sœur. Je vous aime, je vous remercie: je vous aimerai toute ma
   vie.

    «V.»

Stanislas, s'il n'a aucun désir de revoir à sa Cour l'encombrant et
dangereux Voltaire, n'en reste pas moins son lecteur enthousiaste et
il se fait lire toutes ses œuvres; pas un opuscule qu'il ne veuille
connaître. C'est généralement Panpan qui est chargé de faire apprécier
au Roi les productions de Ferney.

Quand il lui fait la lecture de _Candide_ et qu'il en arrive à ce
passage où les rois détrônés sont réunis dans une auberge de Venise,
Stanislas se montre d'autant plus intéressé qu'il joue un rôle dans le
récit. Voltaire met en effet dans la bouche du monarque ces quelques
mots:

«Je suis aussi roi des Polaques; j'ai perdu mon royaume deux fois;
mais la Providence m'a donné un autre État, dans lequel j'ai fait plus
de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu
faire sur les bords de la Vistule; je me résigne aussi à la
Providence, et je suis venu passer le carnaval à Venise.»

«Eh! quoi! s'écrie Stanislas à cette lecture, pourquoi tous ces rois
détrônés ne sont-ils pas venus à Lunéville? Je les aurais tous
accueillis et fêtés.»

Panpan, qui sait si bien faire valoir aux oreilles du prince les
œuvres du philosophe, est _persona grata_ à la cour de Ferney. Aussi
quand ses élucubrations poétiques lui paraissent dignes d'un illustre
examen, il les soumet humblement au jugement du maître. Voltaire lui
répond par des billets charmants, pleins de cordialité et d'affection:

    «Les Délices.

   «Je ne sais, mon cher Pan Pan, si Alexandre se connaissait en
   vers aussi bien que vous et j'aime bien autant votre taudis que
   ses tentes. Vos petits vers sont fort jolis; en vous remerciant.

   «Mais, à propos, Tibulle de Saint-Lambert doit avoir reçu un gros
   paquet contresigné La Reynière, adressé à Nancy. Je crains
   quelque méprise.

   «Vous voyez donc souvent Mme de Boufflers! Que vous êtes heureux,
   ô Pan Pan!

    «V.»

Enhardi par le succès de son _Histoire de Charles XII_, Voltaire se
décide à envoyer à Lunéville l'_Histoire de Pierre le Grand_, et c'est
encore Tressan, puisqu'il a si bien réussi une première fois, qui est
chargé de l'offrir à Stanislas.

    «Les Délices.

   «J'ai l'honneur de vous envoyer les deux premiers exemplaires de
   l'_Histoire de Pierre le Grand_; de ces deux exemplaires, il y en
   a un pour le roi de Pologne. Je manquerais à mon devoir si je
   priais un autre que vous de mettre à ses pieds cette faible
   marque de mon respect et de ma reconnaissance. Il est vrai que je
   lui présente l'histoire de son ennemi, mais celui qui embellit
   Nancy rend justice à celui qui a bâti Saint-Pétersbourg, et le
   cœur de Stanislas n'a point d'ennemi. Permettez donc, mon
   adorable gouverneur, que je m'adresse à vous pour faire parvenir
   _Pierre le Grand à Stanislas le Bienfaisant_.--Ce dernier titre
   est le plus beau.

    «V.»

Cette fois, Stanislas n'admire pas sans réserve l'œuvre de
l'historien; il fait quelques objections, et c'est Saint-Lambert qui
est chargé de les transmettre à Ferney. Voltaire riposte en écrivant à
Tressan:

«Frère Saint-Lambert, qui est mon véritable frère (car Menoux n'est
que faux frère), frère Saint-Lambert, dis-je, qui écrit en vers et en
prose comme vous, m'a mandé que le roi Stanislas n'était pas trop
content que je préférasse le législateur Pierre au grand soldat
Charles; j'ai fait réponse que je ne pouvais m'empêcher en conscience
de préférer celui qui bâtit des villes à celui qui les détruit, et que
ce n'est pas ma faute si Sa Majesté Polonaise elle-même a fait plus de
bien à la Lorraine par sa bienfaisance que Charles XII n'a fait de mal
à la Suède par son opiniâtreté.»

En 1760, et avec l'active collaboration du Père de Menoux, le Roi
compose un opuscule qui a pour titre: _L'incrédulité combattue par le
bon sens_, essai philosophique par un Roi. L'auteur y combat avec
violence les philosophes et l'athéisme qu'il leur reproche amèrement.

Puisque l'ermite de Ferney envoie fidèlement à Stanislas ses œuvres
les plus importantes, n'est-il pas de toute justice que le Roi en
fasse autant? N'est-ce pas là un échange de bons procédés habituel
entre confrères? Ainsi pense Stanislas et il charge son collaborateur
d'adresser à Voltaire leur œuvre commune.

Le Jésuite, ravi de jouer un bon tour à son vieil ennemi, s'empresse
d'expédier à Ferney un exemplaire avec quelques mots ironiques.

Voltaire lui répond par cette lettre charmante:

    «Aux Délices, 11 juillet 1760.

   «En vous remerciant du Discours royal et de vos quatre lignes,

   «Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi _ad multos annos_.

   «Envoyez surtout beaucoup d'exemplaires en Turquie, ou chez les
   athées de la Chine: car, en France, je ne connais que des
   chrétiens. Il est vrai que, parmi ces chrétiens, on se mange le
   blanc des yeux pour la grâce efficace et versatile, pour
   Pasquier, Quesnel et Molina, pour des _billets de confession_.
   Priez le roi de Pologne d'écrire contre ces sottises, qui sont le
   fléau de la société: elles ne sont certainement bonnes ni pour ce
   monde ni pour l'autre.

   «Berthier est un fou et un opiniâtre, qui parle à tort et à
   travers de ce qu'il n'entend point. Pour le Révérend Père colonel
   de mon ami _Candide_, avouez qu'il vous a fait rire, et moi
   aussi. Et vous, qui parlez, vous seriez le Révérend Père colonel
   dans l'occasion, et je suis sûr que vous vous en tireriez bien,
   et que vous auriez très bon air à la tête de deux mille hommes.

   «Je suis très fâché que votre palais de Nancy soit si loin de mes
   châteaux, car je serais fort aise de vous voir; nous avons, l'un
   et l'autre, d'excellent vin de Bourgogne, nous le boirions au
   lieu de disputer.

   «Une dévote en colère disait à sa voisine: «Je te casserai la
   tête avec ma marmite.--Qu'as-tu dans ta marmite? dit l'autre.--Un
   bon chapon, répondit la dévote.--Eh bien! mangeons-le ensemble,»
   dit la bonne femme.

   «Voilà comme on en devrait user. Vous êtes tous de grands fous,
   molinistes, jansénistes, encyclopédistes. Il n'y a que mon cher
   Menoux de sage; il est à son aise, bien logé, et boit de bon vin.
   J'en fais autant; mais, étant plus libre que vous, je suis plus
   heureux. Il y a une tragédie anglaise qui commence par ces mots:
   _Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste_. Cela
   n'est pas tragique, mais cela est fort sensé.

   «Bonsoir. Ce monde-ci est une grande table où les gens d'esprit
   font bonne chère: les miettes sont pour les sots, et certainement
   vous êtes homme d'esprit. Je voudrais que vous m'aimassiez, car
   je vous aime.

    «V.»

Mais il ne suffisait pas d'envoyer une missive mordante au
collaborateur du roi et de l'accabler sous d'ironiques remerciements,
Voltaire devait encore adresser des félicitations à son confrère
couronné. Il n'a garde de manquer à un devoir aussi sacré, mais il en
profite pour glorifier les philosophes aux dépens des dévots et lancer
quelques sarcasmes au Père de Menoux.

   _A Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar._

    «Aux Délices, 15 auguste 1760.

   «Sire, je n'ai jamais que des grâces à rendre à Votre Majesté. Je
   ne vous ai connu que par vos bienfaits, qui vous ont mérité votre
   beau titre[76]. Vous instruisez le monde, vous l'embellissez,
   vous le soulagez, vous donnez des préceptes et des exemples. J'ai
   tâché de profiter de loin des uns et des autres autant que j'ai
   pu. Il faut que chacun dans sa chaumière fasse à proportion
   autant de bien que Votre Majesté en fait dans ses États; elle a
   bâti de belles églises royales; j'édifie des églises de village.
   Diogène remuait son tonneau quand les Athéniens construisaient
   des flottes. Si vous soulagez mille malheureux, il faut que nous
   autres petits nous en soulagions dix. Le devoir des princes et
   des particuliers est de faire, chacun dans son état, tout le bien
   qu'il peut faire.

  [76] C'était en décembre 1751 que le titre de Bienfaisant avait
  été donné à Stanislas.

   «Le dernier livre de Votre Majesté, que le cher Frère Menoux m'a
   envoyé de votre part, est un nouveau service que Votre Majesté
   rend au genre humain. Si jamais il se trouve quelque athée dans
   le monde (ce que je ne crois pas), votre livre confondra
   l'horrible absurdité de cet homme. Les philosophes de ce siècle
   ont heureusement prévenu les soins de Votre Majesté. Elle bénit
   Dieu sans doute de ce que, depuis Descartes et Newton, il ne
   s'est pas trouvé un seul athée en Europe. Votre Majesté réfute
   admirablement ceux qui croyaient autrefois que le hasard pouvait
   avoir contribué à la formation de ce monde; elle voit sans doute
   avec un plaisir extrême qu'il n'y a aucun philosophe de nos jours
   qui ne regarde le hasard comme un mot vide de sens. Plus la
   physique a fait de progrès, plus nous avons trouvé partout la
   main du Tout-Puissant.

   «Il n'y a point d'hommes plus pénétrés de respect pour la
   Divinité que les philosophes de nos jours. La philosophie ne s'en
   tient pas à une adoration stérile, elle influe sur les mœurs. Il
   n'y a point en France de meilleurs citoyens que les philosophes:
   ils aiment l'État et le monarque; ils sont soumis aux lois; ils
   donnent l'exemple de l'attachement et de l'obéissance. Ils
   condamnent, et ils couvrent d'opprobre ces factions pédantesques
   et furieuses, également ennemies de l'autorité royale et du repos
   des sujets; il n'est aucun d'eux qui ne contribuât avec joie de
   la moitié de son revenu au soutien du royaume.

   «Continuez, sire, à les seconder de votre autorité et de votre
   éloquence; continuez à faire voir au monde que les hommes ne
   peuvent être heureux que quand les rois sont philosophes, et
   qu'ils ont beaucoup de sujets philosophes. Encouragez de votre
   voix puissante les voix de ces citoyens qui n'enseignent dans
   leurs écrits et dans leurs discours que l'amour de Dieu, du
   monarque et de l' État; confondez ces hommes insensés livrés à la
   faction, ceux qui commencent à accuser d'athéisme quiconque n'est
   pas de leur avis sur des choses indifférentes.

   «Le docteur Lange dit que les Jésuites sont athées, parce qu'ils
   ne trouvent point la cour de Pékin idolâtre. Le frère Hardouin,
   jésuite, dit que les Pascal, les Arnaud, les Nicole sont athées,
   parce qu'ils n'étaient pas molinistes. Frère Berthier soupçonne
   d'athéisme l'auteur de l'_Histoire générale_, parce que l'auteur
   de cette histoire ne convient pas que des nestoriens conduits par
   des nuées bleues sont venus du pays de Tacin, dans le septième
   siècle, faire bâtir des églises nestoriennes à la Chine[77].
   Frère Berthier devrait savoir que des nuées bleues ne conduisent
   personne à Pékin, et qu'il ne faut pas mêler des _contes bleus_ à
   nos vérités sacrées.

  [77] Voyez le _Dictionnaire philosophique_ au mot Chine.

   «Un gentilhomme breton ayant fait, il y a quelques années, des
   recherches sur la ville de Paris, les auteurs d'un journal qu'ils
   appellent chrétien, comme si les autres journaux étaient faits
   par des Turcs, l'ont accusé d'irréligion au sujet de la rue
   Tire-Boudin et de la rue Trousse-Vache; et le Breton a été obligé
   de faire assigner ses accusateurs au Châtelet de Paris.

   «Les Rois méprisent toutes ces petites querelles, ils font le
   bien général, tandis que leurs sujets, animés les uns contre les
   autres, font les maux particuliers. Un grand Roi tel que vous,
   sire, n'est ni janséniste, ni moliniste, ni anti-encyclopédiste;
   il n'est d'aucune faction; il ne prend parti ni pour ni contre un
   dictionnaire; il rend la raison respectable, et toutes les
   factions ridicules; il tâche de rendre les jésuites utiles en
   Lorraine, quand ils sont chassés du Portugal; il donne douze
   mille livres de rentes, une belle maison, une bonne cave à notre
   cher Menoux, afin qu'il fasse du bien; il sait que la vertu et la
   religion consistent dans les bonnes œuvres, et non pas dans les
   disputes; il se fait bénir et les calomniateurs se font détester.

   «Je me souviendrai toujours, Sire, avec la plus tendre et la plus
   respectueuse reconnaissance, des jours heureux que j'ai passés
   dans vos palais; je me souviendrai que vous daigniez faire le
   charme de la société, comme vous faisiez la félicité de vos
   peuples; et que, si c'était un bonheur de dépendre de vous, c'en
   était un plus grand de vous approcher.

   «Je souhaite à Votre Majesté que votre vie, utile au monde,
   s'étende au delà des bornes ordinaires. Aurengzbeg et
   Muley-Ismaël ont vécu l'un et l'autre au delà de cinq cents
   ans[78]; si Dieu accorde de si longs jours à des princes
   infidèles, que ne fera-t-il point pour Stanislas le bienfaisant?

   «Je suis avec le plus profond, etc.

    «V.»

  [78] Voltaire, dans son _Essai sur les mœurs_, dit qu'Aurengzeb
  mourut à cent trois ans. Muley-Ismaël, dont il porte la vie à
  plus de cent années, n'en a vécu que quatre-vingt et une.

Voltaire est si content de sa réponse et de ses irréfutables
arguments, si content du fougueux éloge des philosophes par lequel il
a riposté à la diatribe du Père de Menoux, qu'il envoie des copies de
sa lettre à tous ses amis, à Thiériot, à Mme d'Epinay, à d'Alembert,
etc., avec prière de la répandre pour la bonne cause.

Il écrit en particulier à d'Argental:

    «28 auguste 1760.

   «Il faut que je vous dise que Frère Menoux, jésuite, m'a envoyé
   une mauvaise déclamation de sa façon, intitulée: _l'Incrédulité
   combattue par le simple bon sens_. Il a mis cet ouvrage sous le
   nom du roi Stanislas, pour lui donner du crédit; il me l'a
   adressé de la part de ce monarque, et voici la réponse que j'ai
   faite au Monarque. Voyez si elle est sage, respectueuse et
   adroite. Vous pourriez peut-être en amuser M. le duc de Choiseul,
   en qualité de Lorrain.»



CHAPITRE XVI

1760-1761

La comédie des _Philosophes_ de Palissot.--Querelles à l'Académie de
Nancy.


En prenant les philosophes sous sa protection et en proclamant la
pureté de leurs doctrines, Voltaire savait bien ce qu'il faisait. La
lutte qui depuis si longtemps régnait sourdement entre le parti dévot
et le parti philosophique menaçait d'éclater au grand jour et il ne
faisait que porter les premiers coups.

Un incident imprévu allait mettre le feu aux poudres et porter la
polémique au plus haut degré de violence.

Déjà en 1755, avec la comédie du _Cercle_, Palissot, on se le
rappelle, avait provoqué des querelles assez vives. Ce fut bien autre
chose quand, en 1760, il fit jouer par les Comédiens français la pièce
des _Philosophes_. L'auteur se moquait impitoyablement de la secte
encyclopédique. Les philosophes les plus connus, sous un voile qui les
déguisait à peine, étaient bafoués sans pitié. Les moyens employés
pour les ridiculiser étaient du reste aussi plats que grossiers; ils
consistaient entre autres à faire voir sur la scène J.-J. Rousseau
marchant à quatre pattes et broutant une laitue. Mme Geoffrin,
Diderot, d'Alembert, Helvétius, etc., étaient représentés comme des
scélérats ennemis de toute autorité et de toute morale. Le but avoué
de l'auteur était de montrer «à quelle dégradation conduit cette
exemption des préjugés, soit religieux, soit politiques, soit de
convention qu'affichent les encyclopédistes».

La pièce souleva un scandale effroyable et porta l'exaspération des
partis à leur comble.

Les encyclopédistes prétendaient diriger l'opinion; leur fureur ne
connut plus de bornes quand ils se virent couverts de ridicule sur la
première scène parisienne. Leurs partisans jetaient feu et flamme,
criaient à la persécution et demandaient la tête de Palissot. Leurs
adversaires, au contraire, applaudissaient à outrance.

Tout Paris était bouleversé par cette misérable querelle. Personne ne
songeait à la guerre, aux désastres de l'armée du Rhin; on ne parlait
que des _Philosophes_, de Palissot, des encyclopédistes.

«Rien ne peint mieux le caractère de cette nation que ce qui vient de
se passer sous nos yeux, écrit Grimm. On sait que nous avons quelques
mauvaises affaires en Europe; quel serait l'étonnement d'un étranger
qui, arrivant à Paris dans ces circonstances, n'y entendrait parler
que de Ramponneau, Pompignan et Palissot? Voilà cependant où nous en
sommes, et si la nouvelle d'une bataille gagnée était arrivée le jour
de la première représentation des _Philosophes_[79], c'était une
bataille perdue pour la gloire de M. de Broglie, car personne n'en
aurait parlé!»

  [79] La comédie des _Philosophes_ ne fut imprimée qu'en 1762. Le
  9 juin, Palissot écrivait au duc de Choiseul en lui envoyant sa
  comédie: «J'espère qu'on la lira mieux qu'elle n'a été écoutée;
  j'ai voulu être l'Aristophane de la France et donner une comédie
  athénienne. Mon but est de corriger le caractère de la nation,
  altéré par l'habitude des rêveries philosophiques et par une
  tournure anglaise qui, n'étant pas naturelle à notre sol, ne peut
  y produire que des monstres.»

  Palissot publia quelque temps après _la Dunciade_: «Dunciade,
  dit-il, dérive du mot anglais _dunce_, qui signifie un sot, un
  stupide, un hébété», et à la tête de la bande des hébétés il
  plaçait Marmontel, Thomas, Diderot, Raynald. Le même auteur
  provoqua encore un scandale effroyable en 1775 avec sa pièce des
  _Courtisanes_, que tout le parti dévot soutenait avec rage.

A peine la pièce eut-elle été jouée que parurent force pamphlets
contre Palissot. Les _Quand_ de Voltaire, les _Si_ et les _Pourquoi_
de Morellet. Enfin l'on publia sous le voile de l'anonyme une critique
très fine et très sarcastique: _la Vision de Charles Palissot_. On la
vendait au Palais-Royal. Le libraire fut arrêté jusqu'à ce qu'il eût
dénoncé l'auteur.

Deux grandes dames avaient particulièrement protégé la comédie des
_Philosophes_: la comtesse de la Mark et la princesse de Robecq.
Toutes deux étaient violemment prises à partie dans _la Vision_. Mme
de Robecq surtout, qu'on représentait mourante, et qui l'était en
effet.

On eut la cruauté d'envoyer _la Vision_ à la princesse, qui ignorait
la gravité de sa maladie; cet écrit la lui révéla et l'émotion qu'elle
en ressentit fut terrible.

Le duc de Choiseul, passionnément épris de Mme de Robecq, découvrit
facilement l'auteur du pamphlet et Morellet fut enfermé à la
Bastille[80]. Quinze jours après, la princesse mourut. L'affaire fit
grand bruit, et l'opinion publique se prononça si fortement contre
l'abbé, qu'à sa sortie de prison, il fut obligé de quitter Paris. Une
particularité assez piquante fut qu'il dut son élargissement à la
propre belle-mère de Mme de Robecq, la maréchale de Luxembourg.

  [80] Morellet, né à Lyon le 10 mars 1727, mourut à Paris le 12
  janvier 1819. Il fut nommé à l'Académie française par l'influence
  du parti philosophique.

Ce ne fut pas seulement dans la capitale que la comédie des
_Philosophes_ provoqua du scandale; les querelles qui divisaient Paris
allaient avoir leur écho en Lorraine.

Depuis quelques années, la concorde ne régnait guère parmi les membres
de la Société royale; une lutte violente s'était déclarée entre le
parti philosophique et le parti dévot, le premier dirigé par Tressan,
le second ayant à sa tête le Père de Menoux. Chaque jour les
discussions devenaient plus âpres et plus amères, au grand chagrin de
Stanislas, qui se trouvait sollicité par les uns et par les autres, si
bien que cette Société, qui devait faire ses délices, finissait par
faire son tourment.

Mais Tressan n'était pas de force à lutter contre son redoutable
adversaire. Le jésuite, par sa ténacité et d'habiles manœuvres, était
arrivé peu à peu à s'emparer de l'esprit de ses confrères; à mesure
que son influence grandissait, celle de Tressan diminuait
naturellement, et ce dernier, peu à peu, prenait en haine cette
Académie qu'il avait tant contribué à fonder.

Un jour, Panpan lui ayant conseillé de poser la candidature d'un de
leurs amis communs, de Liébault, Tressan lui répond: «Êtes-vous fol de
me proposer sérieusement de parler de notre ami Liébault à la Société
de Nancy? Songez donc que ma voix serait plus effrayante pour eux que
celle de Spinosa. J'ai un projet très raisonnable, c'est d'élever à la
brochette une petite société particulière, très libre et tant soit peu
libertine[81]; et sûrement il sera du nombre des officiers que nous
élirons.»

  [81] Libertin s'employait autrefois dans le sens de
  «libre-penseur».

Du reste, le gouverneur se désintéresse complètement de l'Académie; il
va aux séances pour ne pas manquer au Roi, mais il y reste muet pour
ne pas se manquer à lui-même; de sa vie, il ne se mêlera plus de rien
de ce qui regarde cette société.

En attendant, il cherchait à se venger et ne ménageait pas les
épigrammes à son ennemi. Un jour que le Roi venait, à la sollicitation
de Menoux, d'accorder des pensions à plusieurs membres de la compagnie
de Jésus, Tressan lui dit ironiquement: «Sire, Votre Majesté ne
fera-t-elle rien pour la famille de ce pauvre Damiens, qui est dans
la plus profonde misère?»

Ces querelles intestines nuisaient à la réputation de la Société
royale et faisaient mal augurer de l'avenir; aussi publiait-on force
épigrammes sur sa fin prochaine. En voici une entre mille:

    Il va périr ce corps d'élite.
    Husson le Franciscain[82],
    Le goupillon en main,
    Va lui donner de l'eau bénite.

  [82] Un des membres de l'Académie.

A la suite des graves incidents qui s'étaient passés à Paris au moment
de la représentation des _Philosophes_, il y eut un redoublement de
haine entre les deux factions qui divisaient la Société; des deux
côtés on ne cherchait que les occasions de se quereller et de soulever
de scandaleuses discussions. La présence du Roi et de Mme de Boufflers
n'arrêtait pas toujours les passions déchaînées.

La séance du 20 octobre 1760 fut une des plus orageuses. Le Roi y
assistait ainsi que le chancelier, Mme de Boufflers et sa fille.
L'Académie recevait ce jour-là trois nouveaux membres. L'un d'eux, le
comte de Lucé, après avoir remercié ses nouveaux confrères, fit
l'éloge de la philosophie et la vengea «des calomnies du cagotisme».
Durival cadet prononça à son tour son discours de remerciement et lut
un _Essai sur l'infanterie_. Tressan, en qualité de directeur,
répondit aux récipiendaires, et il traita le même sujet brûlant que M.
de Lucé; plus que lui encore il parla en faveur des philosophes.

On croyait la séance terminée et Stanislas se disposait à se lever
quand le Père de Menoux, effrontément et au mépris des statuts de la
Société, prit la parole et, s'adressant au roi, il parla «de manière
insultante» de l'opinion de MM. de Lucé et de Tressan[83].

  [83] Il était interdit en séance publique de faire une lecture ou
  de prononcer un discours qui n'avaient pas été soumis d'avance à
  la Société.

Le scandale fut grand. Plusieurs membres, indignés, demandèrent
l'expulsion du Révérend Père.

Enfin, à force de prières, Stanislas parvint à calmer la fureur des
combattants. Il exigea même une réconciliation immédiate et publique;
pour satisfaire le Roi, les deux adversaires durent s'embrasser
incontinent, ce qui, l'on peut le supposer, fut fait sans enthousiasme
et plutôt du bout des dents.

Le Révérend Père de Menoux, malgré son hypocrite baiser, ne se tint
pas pour battu. Il voulut à tout prix ruiner le crédit de son
adversaire, et il employa dans ce but tous les moyens, même les moins
délicats.

Après la fameuse séance dont nous venons de parler, il n'eut rien de
plus pressé que de signaler à Marie Leczinska les doctrines soit
disant irréligieuses professées par son ancien favori.

A cette nouvelle, Tressan indigné écrivait à M. de Solignac:

«Je suis bien fâché, mon cher confrère, que le Père de Menoux ait
poussé la folie et la fureur jusqu'à la calomnie la plus claire et
la plus odieuse. Il vient enfin de se démasquer aux yeux du Roi et
de la Lorraine. Et que lui avons-nous fait, M. de Lucé et moi, pour
l'engager à faire de pareilles horreurs?... Mon premier mouvement
était de porter en droiture mes plaintes à Rome au Révérend Père
général...»

La Reine, très émue, écrivit à son père pour lui signaler la conduite
du comte et lui dire que si les reproches étaient fondés, elle ne
voulait plus ni le voir ni entendre parler de lui: «Mon ami, ma fille
est indignée contre vous, dit le roi à Tressan; il faut vous justifier
ou vous retracter.»--«Je ne demande pas à Votre Majesté d'où part la
calomnie, riposta le gouverneur, je saurai la confondre; mais s'il
faut me rétracter, il ne m'en coûtera pas d'imiter Fénelon,» et il
ajouta: «Je supplie Votre Majesté de se ressouvenir qu'il y avait
trois mille moines à la procession de la Ligue et pas un philosophe.»

Il envoya aussitôt une copie de son discours à la Sorbonne et une
autre à l'évêque de Toul, en sollicitant leur jugement.

L'évêque répondit en envoyant l'approbation la plus authentique, et la
Sorbonne en fit autant.

La Reine, satisfaite, s'apaisa, mais elle recommanda à son père de
veiller à l'avenir plus attentivement sur ses amis les gens de
lettres.

Pendant que ces querelles prenaient fin, Mme de Boufflers se trouvait
à Paris avec Panpan; tous deux s'étaient employés activement en faveur
de leur ami. Dès que Tressan est rassuré sur son sort, il se hâte de
les en aviser:

    «A Bitche, ce 20 janvier 1761.

   «Enfin, mon cher et aimable Pan, toutes mes maudites tracasseries
   sont finies et M. de la Vauguyon m'a écrit la lettre la plus
   tendre, et le père Bieganski[84] m'a écrit aussi une lettre très
   obligeante de la part de la Reine.

  [84] Confesseur polonais de la Reine.

   «Quelle horreur! Quelle complication de faussetés et de
   méchancetés! N'en parlons plus, tout est dit pour moi. Pour la
   Société de Nancy, je n'y remettrai les pieds de ma vie.

   «Le pauvre abbé de Saint-Cyr excite mes respects quoique j'eusse
   lieu d'en être fort mécontent. Bien d'autres excitent ma pitié et
   un certain sentiment qui me rend mes rochers de Bitche plus
   aimables que les lieux où l'on est trahi, persiflé, et abandonné
   aux mouches.»



CHAPITRE XVII

1760

  Mariage de Mlle de Boufflers avec le comte de Boisgelin.--Chagrin
    de Tressan.


Pendant que Mme de Boufflers s'ingéniait à distraire le vieux Roi des
soucis politiques qui l'obsédaient, un événement de famille des plus
importants se préparait.

La «divine mignonne» que nous avons vue faire ses débuts à la Cour et
inspirer à l'occasion la verve poétique de Panpan et de Tressan, la
«divine mignonne» avait grandi; elle touchait à sa dix-huitième année
et en 1760 l'on songea à la marier. A Lunéville, Mme de Boufflers ne
trouvait aucun parti à sa convenance. Elle demanda à ses parents de
Paris de l'aider dans cette difficile recherche. La maréchale de
Mirepoix aimait beaucoup sa nièce, elle se mit en campagne, et bientôt
elle crut avoir découvert celui qu'elle jugeait digne de faire le
bonheur de la jeune fille. Il s'agissait d'un certain comte de
Boisgelin, orphelin de mère, qui paraissait appelé à posséder un jour
une grande fortune. Des amis communs s'entremirent, et bientôt l'union
projetée parut marcher au gré des deux familles. Si bien que Mme de
Boufflers, jugeant la présence de la principale intéressée
indispensable, partit pour Paris avec sa fille; elle se fit
accompagner de son fils, le futur abbé, et de ses confidents
ordinaires, l'inséparable Panpan et le non moins inséparable Porquet.
Tous descendirent rue Neuve, près l'ancienne porte Saint-Honoré,
paroisse Sainte-Madeleine de la Ville l'Évêque.

A peine arrivée, les présentations eurent lieu et le mariage fut
immédiatement décidé.

Quelque désir qu'il en eût, Tressan n'avait pas été admis à
accompagner les voyageurs. Rebuté depuis dix ans dans ses tentatives
amoureuses auprès de la marquise, ce «vieux fou» ne s'était-il pas
avisé de reporter ses ardeurs sur Mlle de Boufflers et de s'éprendre
pour elle d'une véritable passion. Bien loin de dissimuler ce
sentiment très ridicule, il ne craignait pas de l'avouer et il
poussait même l'inconscience jusqu'à adresser à la jeune fille des
vers fort déplacés.

Usant des privilèges de l'âge et d'une vieille amitié, il embrassait
volontiers la «divine mignonne» et celle-ci, fort innocemment, lui
rendait son baiser. Tressan en restait tout étourdi et il ne cachait
pas à la jeune personne le trouble profond qu'elle portait dans ses
sens.

Il lui écrivait en effet:

    Je vous aimai dès votre enfance,
    Mais il est temps de fuir vos coups.
    J'ai bien senti mon imprudence
    En goûtant un plaisir trop doux.

    Mon cœur d'un seul baiser frissonne,
    Et c'est trop tard qu'il s'aperçoit
    Que c'est l'amitié qui le donne,
    Que c'est l'amour qui le reçoit.

Quand il fut question du mariage de Mlle de Boufflers, le gouverneur
manifesta la plus ridicule douleur. Son chagrin fut si vif que pour
changer le cours de ses idées et calmer l'esprit en fatiguant la bête,
il se mit à arroser ses fleurs quinze heures par jour, à bêcher son
jardin, à tailler ses arbres, etc. Ces dérivatifs violents
produisaient le plus heureux résultat, lorsqu'un malheureux accident
vint tout compromettre: un jour, Tressan, perché au sommet d'une
échelle, s'absorbait dans une taille savante, lorsqu'il fut pris d'un
étourdissement, et il tomba lourdement sur le sol. On releva en fort
piteux état l'amoureux transi.

C'est à Panpan, au fortuné Panpan qui a suivi Mlle de Boufflers dans
la capitale que le gouverneur de Toul raconte sa triste aventure. Il
ne lui cache pas que Mme de Tressan le soigne avec un si complet
dévouement qu'il se sent pris une fois de plus d'un regain de
tendresse pour cette admirable femme.

    «Toul, ce vendredi 13 1760.

   «Ah! mon cher et aimable ami, que vous auriez été attendri si
   vous m'aviez vu hier même, et que vous le seriez si vous voyiez
   l'excès d'abattement, de douleur et de désespoir dont
   l'impression est restée sur toutes les parties de mon corps.
   Non, les enfers n'ont point de supplice semblable à celui que je
   viens d'essuyer pendant huit jours.

   «Quand M. du Châtelet passa, j'étais mal, mais je l'ai été mille
   fois plus les trois jours depuis son départ. Des convulsions
   continuelles, des douleurs qui m'arrachaient des cris et des
   larmes. La pauvre Mme de Tressan et Soulches en étaient aux
   larmes et n'ont presque pas dormi pendant ce temps. Je ne peux
   trop vous dire à quel point je suis touché de la tendresse de la
   mère. Son âme, sa conduite, ses soins pour moi sont plus que le
   bien et l'esprit de la duchesse de Chaulnes. Oui, mon ami,
   j'adore cette bonne et honnête femme, digne d'être peinte par
   Rousseau et aimée de tous les cœurs sensibles.

   «Enfin me voilà un peu mieux, mais j'ai encore la fièvre, et
   l'impression générale de douleur qui me reste. Le premier moment
   de plaisir que je sente est en vous écrivant, en vous ouvrant mon
   âme tendre et heureuse par la sensibilité que j'ai trouvée dans
   celle que j'aime.»

   Quel que soit le chagrin qu'il ressente, Tressan est trop
   sincèrement attaché à Mlle de Boufflers pour ne se pas réjouir
   avec elle d'un heureux événement. Il pousse même le dévouement
   jusqu'à donner à la jeune fille les conseils les plus surprenants
   dans sa bouche; lui qui fait du mariage l'usage que l'on sait
   recommande à sa jeune amie le devoir, la vertu, par-dessus tout
   de chercher le bonheur dans l'union qu'elle va contracter. On ne
   peut dire qu'il prêche d'exemple:

   «Ce qui peut me soutenir dans ce retour à la vie, c'est de savoir
   que notre aimable et chère _mignonne_ va être heureuse. Elle sera
   grande dame, riche, et son mari est jeune et aimable; elle pourra
   l'aimer, elle fera bien de l'aimer; elle sera constamment
   heureuse en l'aimant; dites-le-lui bien et empêchez que tous les
   sophismes les plus spirituels n'entrent dans une âme douce et
   honnête, et qui est faite pour trouver les plaisirs les plus doux
   dans ce que nos pères appelaient des _devoirs_, nom dur à
   l'oreille pour une âme fougueuse et indépendante, mais agréable
   et cher à celui qui croit à la vertu.»

   Comme son accident paraît l'avoir fortement éprouvé et qu'il le
   regarde comme un châtiment céleste, Tressan se montre bien décidé
   à renoncer à toutes ses absurdes folies et à rentrer enfin dans
   le devoir:

   «Mandez-moi vite ce que vous saurez du mariage, car me voilà
   encore pour plus de dix jours sans pouvoir marcher. J'ai les deux
   pieds gros comme la tête, un genou retiré encore. Je vis avec
   deux bouillons par jour; en un mot, mon cher et aimable confrère,
   voici l'époque décisive de ma vie; de ce moment je me condamne au
   plus exact régime. Quelle funeste et affreuse punition! il
   faudrait que je fusse fol enragé pour m'exposer encore à un
   pareil supplice. J'arriverai à Lunéville au moment où je pourrai
   faire quatre pas de suite et souffrir la voiture.

   «C'est un grand bonheur pour moi d'avoir essuyé cet accident à
   Toul, où du moins j'ai été bien soigné et à mon aise.

   «Je vous demande pardon, mon cher ami, de ma longueur sur mes
   maux, et de mes effusions, mais ma tête est encore en désordre...

   «Je vous embrasse, mon cher ami, je vous suis attaché pour la
   vie; la mère vous embrasse, je voudrais que vous y eussiez du
   plaisir en faveur de ce que je lui dois; mille tendresses et
   respects à la charmante mignonne.»

Une fois rétabli, le gouverneur va tenir compagnie au Roi, qui se
morfond à Commercy. Il emmène avec lui Mme de Tressan, dont il n'a pas
oublié les touchants procédés. Mais hélas! qu'est-ce que la Cour quand
Mme de Boufflers en est absente? La vie y est navrante; l'ennui, le
mortel ennui gagne tout le monde:

    «A Commercy, le 15 juillet 1760.

   «Mon cher ami, je me meurs, je péris d'ennui ici; il m'est
   impossible d'y tenir quand Mme de Boufflers n'y est pas. Le Roi
   n'y cause pas plus avec moi qu'avec le dernier imbécile de la
   cour et je lui suis très inutile. Mes enfants ne sont point ici,
   faute de logement, et M. Alliot nous a logés exprès très mal à
   notre aise.

   «On ne joue point, la société y est décousue, et je mande à Mme
   de Boufflers que la tiédeur, la langueur, la fadeur y éclosent
   sans cesse aux pâles regards de sa triste sœur.

   «Mme de Tressan retournera bientôt à Toul, et moi je n'attends
   que des nouvelles de Mme de Boufflers pour en faire autant. Si je
   lui suis utile, je resterai, sinon, j'irai manger mes melons chez
   moi.

   «Il est très incertain que j'aille à Paris; il m'est impossible
   de toucher un écu. Je suis dans une misère et une désolation
   affreuses, et je suis bien aise de faire sentir à mes amis de
   Versailles qui m'y désirent la force des raisons qui m'empêchent
   de faire ce voyage, pour leur faire honte de n'y pas remédier.

   «J'ai fait vos compliments à tous vos amis d'ici, qui vous
   embrassent et vous regrettent beaucoup. Mlle Clairon se porte à
   merveille, nous la voyons souvent.

   «Adieu, cher et aimable ami, je vous embrasse bien tendrement. La
   mère en fait autant et soupire comme moi après vous.»

Pendant que l'on se morfondait à Lunéville et à Commercy, Mme de
Boufflers achevait les derniers préparatifs du mariage de sa fille.

Le contrat fut passé à Paris devant maître Delaleu, notaire, les 21 et
22 septembre 1760.

Le père du fiancé[85] n'avait pu venir, il s'était fait représenter
par son fils aîné, Raymond de Boisgelin, abbé de Cucé, vicaire général
du diocèse de Rouen.

  [85] Louis Bruno de Boisgelin, né en novembre 1734, était entré
  comme enseigne au régiment des gardes, en novembre 1748; il fut
  nommé mestre de camp en octobre 1758.

  Les titres du fiancé étaient:

  «Très haut et très puissant seigneur Louis-Bruno du Boisgelin de
  Cucé, chevalier seigneur de Lesturgant, de Kerhuluc, de Bothmar,
  du Perso, du Lié, de Bogar, du Trechef, du Kerisoet, de Taloet,
  Keridec et autres lieux.»

La fiancée, Marie-Stanislas-Catherine de Boufflers, comtesse
et chanoinesse de Poussay, était assistée de sa mère, la
marquise douairière de Boufflers; de ses frères, le marquis de
Boufflers-Remiencourt, colonel du régiment Dauphin-infanterie, et de
Stanislas Catherine, abbé de Boufflers; du prince de Beauvau et du
chevalier de Beauvau, ses oncles; du marquis et de la marquise de
Bassompierre, ses oncle et tante, et de quelques cousins, parmi
lesquels figuraient le marquis du Châtelet.

La dot de la mariée s'élevait à la somme de 50,000 livres, que Mme de
Boufflers douairière s'engageait à verser la veille des épousailles,
en deniers comptants.

Les biens du marié consistaient:

1º En un emploi de maître de la garde-robe de Sa Majesté, qu'il venait
d'acheter du comte de Maillebois, moyennant 640,000 livres;

2º En la somme de 180,000 livres tant en deniers comptants que dans le
prix de la vente qu'il venait de faire au comte de Rochechouart de sa
charge de premier cornette de la première compagnie des mousquetaires
de la garde du Roy;

3º En une rente annuelle de 10,000 livres, que son père, le marquis de
Cucé, s'engageait à lui fournir.

En considération dudit mariage, l'abbé de Cucé abandonnait à son frère
cadet son droit d'aînesse et tous les droits et prérogatives attachés
à ce titre.

Le contrat fut signé par le Roi et la Reine au château de Choisy, le
21 septembre, et le lendemain par les princes du sang.

Puis toute la famille, maître Delaleu compris, partit pour Lunéville.

Le 27 septembre, le roi de Pologne signait à son tour. La cérémonie
eut lieu dans la salle du château, en présence de notre vieil ami
«Pierre Charles Porquet, docteur en Sorbonne, aumônier de Sa Majesté
le roi de Pologne et de Messire Nicolas-François-Xavier Liebault».

En l'honneur du mariage, Stanislas combla M. de Boisgelin: d'abord il
le nomma premier gentilhomme de la chambre; puis il lui donna le
gouvernement de Saint-Mihiel, qui rapportait 5,200 livres par an.
Enfin on se rappelle qu'en 1757, le Roi avait accordé à Mme de
Boufflers la jouissance viagère de la terre de la Malgrange; il
étendit le bénéfice de cette donation aux futurs époux Boisgelin et à
leurs enfants, s'ils en avaient[86].

  [86] Le 24 février 1761, un arrêt du Conseil confirmait la
  concession faite à M. de Boisgelin.

Le prince de Beauvau s'était très généreusement démis de sa charge de
colonel des Gardes Lorraines (Infanterie) et de la pension de 6,000
francs qui y était attachée, en faveur de son futur neveu; le roi,
par brevet du 27 septembre, confirma la nomination de M. de Boisgelin
et il paya de sa cassette les 40,000 livres qui étaient dues au prince
pour prix du régiment. Il fut en outre stipulé que dans le cas où M.
de Boisgelin se déferait du dit régiment, la somme de 40,000 livres
qu'il en retirerait reviendrait à la comtesse, sa femme, à laquelle Sa
Majesté en faisait don.

Le mariage fut célébré en grande pompe à Lunéville, le 6 novembre
1760. On donna à la cour de grandes réjouissances à cette occasion.

Quelques jours après, les jeunes époux partaient pour Paris. M. de
Boisgelin présenta sa femme à Versailles le 30 novembre, et deux jours
après, sur les pressantes sollicitations de Stanislas, elle était
nommée dame pour accompagner Mesdames.

Mme de Boufflers, toujours assez besoigneuse, ne put acquitter que le
27 décembre la somme qu'elle avait promis de payer la veille du
mariage. La scène se passa chez maître Delaleu. Elle remit à son
gendre, «en louis d'or, d'argent et monnaie, bons et ayant cours,
comptés, nombrés, et réellement délivrés à la vue des notaires
soussignés, la somme de 50,000 livres.»

L'union de Mme de Boisgelin s'annonça d'abord sous les plus heureux
auspices. La jeune femme eut ou crut avoir des espérances de
grossesse; elle avait «des vomissements quotidiens» qui la
ravissaient. Malheureusement, si ces incommodités continuaient, rien
n'annonçait la réalisation des espérances conçues. Au bout de
quelques mois, il fallut bien admettre qu'il y avait erreur. Ce fut
pour la jeune femme une cruelle désillusion.

Le ménage allait éprouver bien d'autres déceptions.

La charge de maître de la garde-robe, que M. de Boisgelin avait
achetée fort cher dans l'espoir qu'elle lui vaudrait ou un
gouvernement ou une lieutenance générale, ou des grâces pécuniaires,
non seulement ne lui rapporta rien, mais fut la cause directe et
certaine de sa ruine. Il avait dû emprunter des sommes considérables
et les intérêts élevés qu'il devait payer le réduisirent peu à peu à
la gêne, bientôt à la misère[87]. Dans l'espoir de se distinguer dans
la carrière militaire, il fit les campagnes de 1761 et de 1762. Il
reçut, il est vrai, la croix de Saint-Louis, mais il rapporta de ses
expéditions des rhumatismes si violents qu'il resta estropié d'un bras
et d'une jambe[88].

  [87] M. de Boisgelin avait acheté sa charge pour la somme de
  640,000 l., dont il ne possédait pas le premier sol.

  Il avait dû payer en prêtant serment entre les mains du Roi, 6,000
  l. et aux notaires, pour les sommes qu'il lui avait fallu
  emprunter, 10,350 l. Il devait donc 656,350 l.

  Les appointements de sa charge étant de 15,785 l., il était obligé
  d'ajouter de sa poche, tous les ans, 17,015 l. pour payer les
  intérêts de ses emprunts.

  Pour comble de disgrâce, sa charge ne lui rapporta rien pendant
  les trois premières années, et il dut encore emprunter 90,000 l.

  [88] Cela ne l'empêcha pas d'être nommé brigadier en 1769 et
  maréchal de camp en 1780.

Ces déceptions de carrière, de santé et de fortune n'eurent pas une
heureuse influence sur le jeune couple et bientôt les deux époux
furent aussi désunis qu'il était d'usage à cette époque. Du reste, si
M. de Boisgelin était un fort honnête homme, il était d'une
intelligence plus qu'ordinaire et sa femme, très vive, très avisée, ne
fut pas longue à s'en apercevoir.

Mme de Boufflers, elle-même, malgré tout son esprit, ne pouvait se
défendre de temps à autre d'être belle-mère, et alors malheur à son
gendre! Un jour il lui avait fait une visite un peu longue, pendant
laquelle il n'avait guère parlé que de ses propres mérites. Il n'avait
pas tourné les talons que la marquise agacée composait ce malicieux
quatrain:

    Mon cher Cucé, va-t'en bien vite,
    Ou du moins ne me dis plus rien;
    Tu me parles de ton mérite,
    Et ne dis jamais rien du mien.



CHAPITRE XVIII

1760-1762

  Départ de l'abbé de Boufflers pour le séminaire.--Son
    chagrin.--La langue fourrée.--Mauvaises plaisanteries du jeune
    abbé.--_Aline, reine de Golconde._


Mme de Boufflers avait donc réussi à établir convenablement deux de
ses enfants; il s'agissait maintenant de s'occuper du troisième.

L'abbé ne pouvait éternellement rimer aux étoiles et se livrer à des
facéties plus ou moins spirituelles: l'âge arrivait, il avait
vingt-deux ans, il était grand temps qu'il terminât son éducation
sacerdotale et se livrât enfin aux exercices et aux études exigés pour
obtenir la prêtrise.

Vers la fin de 1760, la marquise, après en avoir longuement conféré
avec le Roi, décida que son fils partirait pour Paris et qu'il irait
achever sa théologie au séminaire de Saint-Sulpice, sous la direction
du savant Père Couturier.

Avisé de cette décision, le jeune homme manifesta la plus vive
répulsion, et même un véritable désespoir; il s'était si bien bercé de
l'espérance qu'on l'oublierait, et qu'il continuerait à mener à la
cour du bon Stanislas cette douce vie qui lui convenait si bien! Mais
le rêve était fini, il se trouvait en présence de la douloureuse
réalité.

C'est en vain qu'il se jeta aux pieds de sa mère en la suppliant de
révoquer un ordre barbare, Mme de Boufflers fut inflexible: il était
le cadet, il devait entrer dans les ordres. C'est en vain qu'il
faisait valoir combien il avait peu de dispositions pour la profession
ecclésiastique, à quel point la vocation lui manquait; la marquise lui
répondait de ne la point fatiguer de billevesées, qu'il n'était qu'un
songe-creux et que personne ne lui demandait de vocation; pourquoi en
aurait-il eu besoin quand l'immense majorité du clergé de son époque
s'en passait si aisément! La sagesse de sa famille lui avait destiné
une situation fort brillante et très lucrative, il n'avait qu'à s'y
tenir, et pour commencer il fallait obéir.

Désespérant de fléchir sa mère, Boufflers s'imagina qu'il serait
peut-être plus heureux auprès du Roi, qui en toutes circonstances lui
témoignait une grande bonté. Il ne lui cacha pas le chagrin qu'il
éprouvait de s'éloigner de lui et le dégoût de plus en plus marqué
qu'il ressentait pour une profession si contraire à ses goûts et à ses
idées. Stanislas s'efforça de le consoler en lui faisant entrevoir
tout ce qu'il comptait faire pour lui et le brillant avenir qu'il lui
destinait; il l'assura qu'il le ferait parvenir aux plus hautes
charges de l'Église. L'abbé lui répondit très sensément qu'il ne se
souciait pas d'avancer dans son état, que l'ambition était un
sentiment étranger à son cœur et qu'il se sentait plus fait pour être
heureux que pour être grand, que du reste «le Roi l'avait déjà comblé
de grâces, et que fît-il plus encore, il ne pouvait ajouter à sa
reconnaissance et à son contentement».

Bien que touché de sentiments si noblement exprimés, Stanislas ne
voulut pas se mettre en opposition avec les volontés de Mme de
Boufflers, et l'abbé, la mort dans l'âme, dut se résigner à partir
pour Saint-Sulpice.

On peut supposer ce que furent les pensées du jeune séminariste quand
il quitta cette cour patriarcale où il faisait si bon vivre et où il
avait passé de si douces années. Échanger le somptueux palais de
Stanislas, le parc superbe, les gais horizons contre les sombres murs
du noviciat de Saint-Sulpice, passer des mains de l'abbé Porquet, si
dépourvu de préjugés, si indulgent aux faiblesses humaines, dans
celles de l'austère Père Couturier, quel effondrement, quel
irréparable désastre! Adieu la liberté, les jeunes et jolies femmes,
les joyeuses parties, la vie heureuse et sans souci!

Pour rendre la transformation plus complète, et lui enlever jusqu'au
souvenir du passé, l'infortuné Boufflers dut encore changer de nom; en
entrant au séminaire on l'obligea à prendre le nom d'abbé de
Longeville, d'une des abbayes qu'il devait à la libéralité de
Stanislas.

A peine les portes du séminaire sont-elles refermées sur lui que le
jeune homme est saisi d'un découragement à nul autre pareil. On lui a
fait espérer que sa mère viendrait le voir; il lui écrit bien vite
pour la supplier de hâter son arrivée, et en même temps il lui narre
en termes pathétiques les malheurs qui l'accablent. Tout en pleurant
et en annonçant les pires pronostics pour sa santé, il possède une
gaieté si exubérante qu'il ne peut se défendre de plaisanter:

    «Saint-Sulpice.

   «Je suis dans une impatience de vous voir que vous ne concevrez
   que quand je vous aurai bien expliqué combien je vous aime, et je
   ne l'entreprendrai jamais. L'abbé Porquet me marque que votre
   départ est arrêté pour le 6 ou le 7; c'est une distance
   effroyable pour un malheureux qui compte les jours et qui est
   bien longtemps à compter un.

   «J'ai appris des choses affreuses: c'est qu'on ne permet ici de
   sortir qu'environ deux fois par mois, au lieu de deux fois par
   semaine, et qu'il faut toujours être rentré à cinq heures du
   soir. J'imagine par le nombre des gens qui sont ici que cette
   règle souffre des adoucissements, car il serait bien difficile de
   trouver cent trente deux personnes qui la suivissent.

   «L'inquiétude de l'avenir me tourmente plus ici que le mal
   présent: si vous êtes encore absente pour moi après votre retour,
   que deviendrai-je? Cependant je me sens un fonds de patience qui
   me fera supporter tous mes maux jusqu'à ce que j'y trouve un
   remède. J'aimerais bien mieux en triompher par ma gaîté, car la
   gaîté dispense de la patience, qui n'est qu'un abandon de
   soi-même à ce qu'on souffre, qui fait soutenir tristement la
   douleur, mais qui n'en console point. On dit que c'est un remède
   à tous les maux, et on a tort, car elle n'a d'autre mérite que de
   ne les faire pas trouver plus grands qu'ils ne sont.

   «Souvenez-vous toujours de cette lettre du Roi de Pologne. Elle
   me sera d'une utilité infinie, en ce qu'elle me facilitera les
   moyens de rester ici, si elle fait effet, et d'en sortir, si elle
   n'en fait point. J'ai bien peur que le prétexte de ma santé, que
   je médite en cas de sortie, ne soit bientôt une bonne raison. Ma
   poitrine ressemblera dans peu à presque toutes celles d'ici que
   les fréquentes prières à genoux ruinent je ne sais par quelle
   raison.

   «J'ai reçu la permission du Primat et une grande lettre édifiante
   de l'évêque de Toul[89]. C'est un bon homme: c'est dommage que ce
   soit un bon évêque. Au reste, peut-être n'est-il qu'un bon
   apôtre.

  [89] Claude Drouas de Boussey (1712-1773), évêque de Toul en
  1754.

   «Je vais travailler de toutes mes forces à mon sermon. Je compte
   en faire un vrai sermon depuis les pieds jusqu'à la tête. Je
   mettrai de l'Écriture et des Pères partout, et je substituerai
   galamment l'apostolique à l'académique.

   «Adressez dorénavant les lettres que vous m'écrirez à Tonton[90],
   car l'archevêque de Toulouse[91] et l'évêque de Condom[92] ont
   recommandé à Mme de Mirepoix de me dire de me défier de
   l'inquisition des lettres, qu'on dit être ici des plus tyranniques
   et des plus contraires au droit des gens.

  [90] Le maréchal de Beauvau.

  [91] Arthur Richard Dillon (1721-1806), évêque d'Évreux en 1753,
  archevêque de Toulouse en 1758 et de Narbonne en 1762.

  [92] Étienne-Charles de Loménie de Brienne (1724-1794).

   «Baisez ma sœur de ma part et battez-la bien à cause qu'elle
   m'écrit en raison inverse de ce que je l'aime.

   «Si je vous dis de baiser ma sœur, jugez de ce qu'il vous faut
   faire.

   «J'écris au Roi.»

On pourra trouver que l'archevêque de Toulouse et l'évêque de Condom
donnaient au jeune séminariste de singuliers conseils, mais les deux
prélats ne brillaient pas par leur orthodoxie et ils étaient loin
d'offrir l'exemple de toutes les vertus. Si l'on veut s'en convaincre,
nous renvoyons le lecteur au chapitre du _Duc de Lauzun_ où il est
donné sur la vie de monseigneur Dillon de si curieux détails[93].

  [93] _Le duc de Lauzun et la Cour de Louis XV_, chap. XXII.

En arrivant dans la capitale, le jeune abbé n'était certes pas isolé;
il y retrouvait une grande partie de sa famille, d'abord son oncle le
prince de Beauvau, Tonton, comme il l'appelle; sa tante, la maréchale
de Mirepoix; ses cousines de Caraman, de Cambis, les amies de sa
mère, la maréchale de Luxembourg, Mme du Deffant, et tant d'autres.
Tous naturellement allaient s'efforcer d'adoucir son sort et
d'atténuer pour lui la rigueur du séminaire. Il n'eut bientôt que trop
d'occasions de se distraire et de perdre de vue le but sérieux qu'il
poursuivait.

Mme de Boufflers, de son côté, eut la faiblesse de céder à ses
pressantes instances, et elle obtint du roi une lettre pour le
directeur de Saint-Sulpice. Stanislas, invoquant des raisons de santé
et aussi les pieuses dispositions du jeune abbé, pressait instamment
le supérieur d'accorder quelque liberté à son ouaille et de la traiter
avec indulgence. Le Père Couturier n'était pas homme à résister à la
prière d'un monarque; il s'empressa de déférer aux vœux de Stanislas
et la vie de Boufflers devint plus supportable. C'est à sa mère que
l'abbé raconte cet heureux événement et il lui fait part en même temps
des bonnes fortunes culinaires qui adoucissent son sort:

    «Saint-Sulpice.

   «La lettre du Roi est à merveille et elle a déjà produit un grand
   effet. Mme de Luxembourg a demandé aujourd'hui la permission de
   m'emmener pour quatre ou cinq jours à Villeroy et l'a obtenue. Ce
   petit voyage qui m'aurait paru très insipide autrefois, à la
   société de Mme de Luxembourg près, devient à présent une
   dissipation pour moi et me fera un très grand bien, en ce qu'il
   abrégera le temps qui doit s'écouler d'ici à votre retour.

   «Je suis dans une inquiétude inexprimable que le prince ne
   retarde votre départ plus que vous ne comptez. Je n'ouvrirai
   dorénavant toutes vos lettres qu'en tremblant, de peur d'y
   trouver des contradictions à mes désirs.

   «Que cela ne vous empêche pourtant point de m'écrire, car votre
   silence serait encore pire que les plus mauvaises nouvelles.

   «J'ai fait depuis peu beaucoup de chansons que vous ne saurez
   qu'à votre arrivée et je ne vous enverrai aujourd'hui que ma
   correspondance avec le président Hénault. Il m'a envoyé une
   langue fourrée avec un couplet que voici. Je ne peux pas de même
   vous envoyer la langue, par la raison d'Arlequin:

   AIR _De Blot_

    Ce n'est point la langue latine,
    Ni la grecque que j'imagine
    Pour vous venger de Couturier;
    Cette langue tendre et discrète,
    Qui vient du meilleur charcutier,
    Vous sera remise en cachette.

L'envoi d'une langue n'était pas un don indifférent et Boufflers
l'appréciait à sa valeur. Aussi s'était-il empressé de répondre au
généreux donateur par ce couplet:

RÉPONSE

    Les langues que j'aime le mieux
    Ne sont point le Grec ni l'Hébreux,
    C'est l'Italienne et la fourrée,
    Mais la fourrée est préférée:
    L'une est la langue des amants
    Et l'autre celle des gourmands.
    De figures de rhétorique
    Ses discours ne sont point ornés,
    Mais ils sont tous assaisonnés
    D'un sel qui vaut mieux que l'attique.

REMERCIEMENT

    J'ai deux langues en ce moment:
    Dieu m'a donné l'une et vous l'autre.
    Si Dieu m'en avait donné cent,
    Toutes célébreraient la vôtre.

Le pieux régime du séminaire ne convenait en aucune façon à l'abbé et
le nouvel ordinaire auquel il était soumis lui paraissait d'une
austérité déplorable. Aussi bénissait-il les âmes charitables qui lui
permettaient en cachette de l'améliorer. Sa famille, ses amis, tous
contribuaient généreusement à garnir son garde-manger secret.

Lui-même raconte gaîment à sa tante de Mirepoix les heureuses aubaines
qui lui adviennent et comment, grâce à la libéralité de ses amis, il
parvient à rendre sa situation supportable. C'est à la fois un récit
et une invite.

    «Saint-Sulpice.

   «Je vous prie instamment, madame la Maréchale, de vouloir bien
   vous faire tous mes compliments, vous assurer de tous mes
   respects, vous demander comment vous vous portez, si vous avez
   fait bon voyage, si vous n'êtes pas bien fatiguée... enfin de
   vous faire de ma part toutes les petites politesses que le public
   croit que je vous dois, et je vous ordonne de me rendre un compte
   exact de votre commission.

   «Je viens de vous quitter un moment pour déjeuner avec une moitié
   de pâté que la princesse de Chimay m'a envoyée; j'y ai puisé un
   courage invincible pour braver la diète du séminaire et je me
   suis fait un fonds de sobriété admirable pour toute une journée.

   «Mme du Deffand m'a envoyé dernièrement deux perdrix froides
   excellentes: ces deux pauvres petites créatures m'ont tenu une
   charmante compagnie. Hélas! je les regrette bien: je les ai tant
   baisées qu'il ne m'en reste rien du tout.

   «M. le Président m'a envoyé une langue bien plus faite pour
   réussir au séminaire que la mienne; elle est fourrée, et j'en
   suis bien aise parce qu'elle est ainsi hors d'état d'avertir M.
   Couturier de tous mes déportements. Il y a joint un petit couplet
   auquel j'ai répondu de suite, mais point en chanson.

   «Vous pouvez voir par l'exposition que je vous fais de mes
   provisions et de mes vers, que ma chambre est moitié Parnasse et
   moitié garde-manger, et que celui qui l'habite est moitié poète
   et moitié ogre, mais plus grand ogre que poète.

   «Oh! ça! ma chère tante, assurez bien ma grand'maman de mes
   respects, et baisez-vous au front dans votre miroir de ma part.
   J'entends une cloche qui sonne, je prends mon surplis et mon
   camail et je vole à la paroisse.

   «Vous pouvez juger de mon ennui par le plaisir excessif que m'a
   fait hier la visite du chevalier de Laurancy. Remerciez bien Mme
   du Deffand de toutes ses bontés quand vous lui écrirez, et pensez
   quelquefois à moi, madame la Maréchale, pardieu! je vous en prie.
   Adieu, adieu.

   «Si on me gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez arrêté.
   Bonjour, bonjour[94].»

  [94] Toutes les lettres de Boufflers citées dans ce chapitre nous
  ont été gracieusement communiquées par M. le comte de
  Croze-Lemercier.

Tous les membres de la famille étaient successivement mis en
réquisition, soit pour fournir des victuailles, soit pour faire sortir
l'abbé sous un prétexte quelconque de son odieuse prison. A tous, il
adresse des lettres attendrissantes, dans l'espoir qu'on aura pitié de
son infortune.

Il écrivait à sa cousine germaine Mme de Caraman:

    «Saint-Sulpice.

   «En vérité, madame, il y a trop longtemps que je n'ai eu le
   bonheur de vous voir: ces fêtes-ci m'ont retenu aux pieds des
   autels et n'ont pas laissé de contrarier un peu le désir que
   j'avais de vous faire ma cour. Si je pouvais espérer ce
   bonheur-là demain, je demanderais ce soir la permission de
   sortir; sinon, je resterai à l'attache jusqu'à ce que vous
   vouliez bien m'en tirer.

   «Ma mère est à Versailles, ma grand'mère est à Haroué, mon autre
   grand'mère est morte, j'ai perdu tous mes aïeux, et vous êtes la
   seule d'entre eux qui me restiez. Donnez-moi donc à dîner demain
   ou un autre jour de la semaine, car je me meurs de faim, et je
   n'ai autre chose que mon frein à ronger.

   «Si cependant vous ne le pouviez pas, je vous prie de me faire
   savoir l'heure à laquelle je pourrais vous baiser les pieds. Je
   tâcherai de me contraindre si bien et de faire si fort contre
   fortune bon cœur que vous croirez que ce n'est pas précisément
   pour votre dîner que je vous aime.

   «Soyez bien persuadée, madame, que jamais mon appétit n'égalera
   mon respect.»

Mais l'on va entrer dans le carême et tout le séminaire se prépare aux
exercices et aux macérations d'usage pendant cette pieuse période.
L'abbé va-t-il enfin rentrer dans le devoir et s'inspirer de pensées
plus austères? En aucune façon. Il ne songe qu'aux plaisirs profanes
et dès le Mercredi des cendres il mande à sa belle cousine de Caraman:

    «Ce Mercredi des cendres.

   «Allons, madame, allons à Roissy; j'ai un cheval qui a trois
   jambes et moi j'en ai deux; elles seront demain toutes cinq en
   campagne pour vous aller voir. Cinq jambes me suffiront bien pour
   faire les cinq lieues qui me séparent de vous. S'il ne s'agissait
   que de les faire une fois, il ne m'en faudrait pas tant; j'irais
   bien à cloche-pied, mais elles seront bien plus pénibles la
   seconde parce que les chemins ne seront plus aplanis par le désir
   de vous voir. Tenez, voilà la plus belle phrase que j'ai faite de
   ma vie; c'est dommage que ce soit un sentiment et point un
   compliment, car cela en compliment prouverait beaucoup d'esprit,
   au lieu qu'en sentiment cela ne prouve que beaucoup d'amitié pour
   vous.

   «Adieu, madame, si vous n'aviez pas le roman de Rousseau, je
   serais dans mon tort avec vous, mais je m'en suis fié au zèle des
   colporteurs, qui ne sont point restés au lit le jour que les
   ballots sont arrivés.

   «Il faut être bon homme et bonne femme pour le lire avec bien du
   plaisir. Il n'y a point d'honnêtes gens qui n'y puissent trouver
   leur portrait.

   «J'ai l'honneur de vous lancer ma révérence, aussi bien qu'à M.
   le Margrave.»

Cependant Mme de Boufflers avait tenu sa promesse et était arrivée à
Paris, escortée de ses compagnons ordinaires Panpan et l'abbé Porquet.
Après une entrevue des plus touchantes avec son fils, après l'avoir
réconforté et lui avoir prodigué les meilleurs conseils, elle était
partie pour Versailles, où son service l'appelait.

Panpan et Porquet étaient demeurés dans la capitale; ils couraient les
théâtres, les lieux de plaisir, les cercles littéraires, visitaient
leurs amis; entre temps ils allaient à Saint-Sulpice porter à l'abbé
de Longeville leurs encouragements et les témoignages de leur
affection.

Tressan, que sa grandeur enchaînait en Lorraine, se consolait de sa
mauvaise fortune en écrivant à ses vieux amis et en leur parlant de
celle qu'il adorait toujours; en même temps il les chargeait de ses
souvenirs pour l'abbé et de commissions de tous genres:

    «Bitche, ce 20 janvier 1761.

   «L'absence de Mme de Boufflers est pour moi un hiver que je veux
   passer comme les marmottes dans mon trou et sans aucun commerce
   avec le reste du genre humain.

   «J'ai oublié dans ma dernière lettre de la prier de donner un
   louis à mon petit abbé pour ses étrennes, la première fois qu'il
   la viendra voir. Je vous prie de le lui donner si vous vous y
   trouvez, et de me mander à qui vous voulez que je le remette ici.

   «Je vous prie à genoux ainsi que l'abbé Porquet de vouloir bien
   voir chez les libraires ou aux galeries du Louvre pour m'avoir
   les tomes _in-quarto_ de l'Académie des sciences depuis 1720
   jusqu'à 1736 inclus, ce qui fait dix-sept volumes, que je
   voudrais avoir bien conditionnés. Mandez-moi ce que ces dix-sept
   volumes me coûteront et je vous en enverrai sur-le-champ le
   montant payable à vue sur Paris.

   «Quand pouvons-nous espérer de voir la dame de mes pensées en
   Lorraine? Mme de Cucé viendra-t-elle avec elle? Est-elle aussi
   grande fille que grande dame? Mille respects à toute cette
   charmante grâce.

   «J'embrasse l'abbé Porquet, et vous, mon cher Panpan, la mère et
   tous les petits et moi nous vous sautons au col et vous assurons
   de notre tendre et durable attachement.»

On peut aisément supposer que l'abbé de Longeville devait donner peu
d'agrément à son directeur, le Père Couturier. On peut deviner
également qu'il devait être pour ses collègues du séminaire d'un
exemple plutôt fâcheux. Le jeune sulpicien se souvenait plus
volontiers de ses escapades à la cour de Lunéville qu'il ne se pliait
aux exercices rigoristes auxquels on prétendait le soumettre. Il n'est
pas de plaisanteries que son esprit inventif n'imaginât pour troubler
le recueillement du séminaire et le calme de cette pieuse demeure.
Tantôt, rééditant les facéties classiques, il versait de l'encre dans
les bénitiers de la chapelle, tantôt il troublait le sommeil des
futurs prélats en coupant des orties dans leurs lits, tantôt il
donnait à quelques collègues choisis de joyeux soupers dans sa
cellule, et il leur faisait, après boire, lecture de vers impies;
tantôt il s'amusait à interrompre les classes en imitant le braiement
de l'âne ou le chant du coq, petits talents de société où il
excellait.

Ces plaisanteries de mauvais goût faisaient le désespoir de ses
supérieurs, et cependant elles n'auraient passé que comme l'excès de
sève d'un jeune seigneur et on les lui aurait volontiers pardonnés,
s'il s'en était tenu là. Mais il avait le goût des lettres et, au lieu
d'étudier les Pères de l'Église, il passait son temps à écrire des
facéties: un soir il compose ce rébus:

    L--n--n--e--o--p--y--l--i--a--t--t--l--i--a--m--e
    l--i--a--e--t--m--e--l--i--a--r--i--t--l--i--a--v--q--l
    i--e--d--c--d--a--c--a--g--a--c--k--c

Il prétendait qu'en prononçant ces lettres de suite comme il les avait
écrites, elles donnaient distinctement ces mots:

«Hélène est née au pays grec; elle y a tété, elle y a aimé, elle y a
été aimée, elle y a hérité, elle y a vécu, elle y est décédée assez
âgée, assez cassée.»

Malheureusement les essais littéraires de Boufflers ne se bornaient
pas toujours à des plaisanteries aussi innocentes; qu'il écrivît en
vers ou en prose, il affectionnait particulièrement les sujets
grivois.

Dans un jour de gaieté il écrit un conte: _Aline, reine de Golconde_.
C'est l'histoire d'une petite laitière, d'humeur facile, qui
d'aventures en aventures, et de chutes en chutes monte sur le trône de
Golconde. Le style est aisé, alerte, élégant, mais l'auteur ne recule
pas devant les plus voluptueuses peintures[95].

  [95] _Le Mercure_ voulut reproduire ce conte qui avait tant de
  succès, mais il crut devoir l'épurer à l'usage de ses lecteurs.
  Grimm écrit à ce propos: «Si vous voulez voir un chef-d'œuvre de
  bêtise et d'impertinence, il faut lire ce conte tel qu'il a été
  inséré dans le dernier _Mercure_. L'auteur de ce journal a voulu
  rendre ce conte décent, mais décent à pouvoir être lu pour
  l'édification des séminaires où il a été composé et des couvents
  de religieuses. Les changements auquel ce projet l'a obligé à
  chaque ligne sont, pour la platitude et la bêtise, une chose
  unique en son genre.»

  _Aline, reine de Golconde_, fut plus tard mise à la scène et jouée
  comme opéra; Sedaine en composa les vers et Monsigny la musique.

Boufflers, assez satisfait, et à juste titre, de son travail, n'eut
rien de plus pressé que de le montrer à quelques amis; il plut
beaucoup et il fut bientôt dans toutes les mains.

_Aline_ eut même un tel succès que Grimm pouvait écrire: «C'est une
des plus jolies bagatelles que nous ayons eues depuis longtemps. Si M.
de Voltaire l'avait faite, je crois qu'il n'en serait pas fâché.»

Cet essai d'un «apprenti évêque» aurait dû faire scandale, mais telle
était l'indulgence de l'époque que personne ne s'en étonna. On trouva
même assez piquant de voir sortir de Saint-Sulpice cette œuvre
licencieuse.

Par ses relations de famille Boufflers fréquentait un monde sceptique,
frivole et libertin, qu'il amusait et charmait par la gaîté de sa
conversation et son inépuisable verve et nul ne songeait à le blâmer.
Entre temps, il versifiait en l'honneur des dames, collaborait à
l'Encyclopédie, bref faisait tout ce qui était le moins conforme à son
futur état.

Le bruit des succès du jeune abbé arrivait jusqu'à Ferney et Voltaire
écrivait à Panpan:

    «Ferney, 26 octobre 1761.

   «Vous serez toujours mon cher Pan Pan, eussiez-vous quarante ans
   et plus! jamais je n'oublierai ce nom. Il me semble, monsieur,
   que je vous vois encore pour la première fois avec Mme de
   Graffigny! Comme tout cela passe rapidement! Comme on voit tout
   disparaître en un clin d'œil! Heureusement le roi de Pologne se
   porte bien.

   «Ah! mon cher Pan Pan, que n'êtes-vous venu dans mes petites
   retraites, que n'ai-je eu le bonheur d'y recevoir M. l'abbé de
   Boufflers! J'entends parler de lui comme d'un des esprits les
   plus éclairés et les plus aimables que nous ayons; je n'ai point
   vu la _Reine de Golconde_, mais j'ai vu de lui des vers
   charmants, il ne sera peut-être pas évêque; il faut vite le faire
   chanoine de Strasbourg, primat de Lorraine, cardinal, et qu'il
   n'ait point charge d'âmes; il me paraît que sa charge est de
   faire aux hommes beaucoup de plaisir. N'est-il pas le fils de Mme
   la marquise de Boufflers, notre Reine? C'est une raison de plus
   pour plaire. Mettez-moi aux pieds de la Mère et du Fils. Je vois
   d'ici les orages de ce monde d'un œil assez tranquille; il n'y a
   que ce pauvre Frère Malagrida qui me fait un peu de peine; j'en
   suis fâché pour frère Menoux, mais j'espère qu'il n'en perdra pas
   l'appétit. Il est né gourmand et gai: avec cela on peut se
   consoler de tout.»



CHAPITRE XIX

1760-1762

  Les sorties du séminaire.--L'abbé à l'Ile-Adam.--Il quitte la
    soutane et devient capitaine de hussards.--Il fait la campagne
    de Hesse.--Son retour à la Cour de Lorraine.


Si l'abbé de Longeville ne parvenait pas à scandaliser une société
blasée et indifférente, en revanche il scandalisait fort ses
directeurs, car il n'avait pas l'inconduite modeste. Il montrait
complaisamment à ses collègues toutes ses productions, ses chansons
gaillardes et impies; elles faisaient le tour du Séminaire et le
pauvre abbé Couturier frémissait d'indignation et de terreur. Il
aurait voulu sévir, chasser cette brebis impure qui menaçait de
pervertir tout le troupeau, mais comment toucher au protégé du roi de
Pologne, au neveu du prince de Beauvau, de la maréchale de Mirepoix?
Était-ce possible sans s'attirer de terribles inimitiés? Le Père
gémissait en secret et s'en remettait à la Providence.

Quand il sortait du séminaire, Boufflers avait-il au moins une tenue
plus réservée? En aucune façon. Affolé par la vie sédentaire, son
premier soin, pour prendre un peu de mouvement, était de courir les
rues sur un grand diable de cheval, qu'il menait bien entendu à des
allures désordonnées, sans se soucier des vilains qui ne se rangeaient
pas assez vite et qu'il écrasait peu ou prou; aussi son passage
était-il marqué par de virulentes vociférations et d'unanimes
malédictions. Mais l'abbé n'en avait cure.

L'ardeur de son sang un peu calmée par ces exercices violents, le
jeune homme allait visiter sa famille, mais surtout ses belles
cousines et leurs amies; il ne puisait pas chez elles des leçons de
morale.

Il les suivait souvent dans les châteaux des environs, et en
particulier à l'Isle-Adam, où Mme de Cambis était fort en faveur; tout
le monde y faisait fête au futur prélat. On s'amusait fort chez le
prince de Conti; la réserve n'y était guère de mise, et Boufflers
n'eut pas de peine à se mettre à l'unisson des jeunes fous et des
aimables étourdies que le prince aimait à réunir près de lui. Aussi
l'abbé se plaisait-il extrêmement dans ce riant séjour, où il menait
une vie si parfaitement conforme à ses goûts et si différente de celle
de l'odieux séminaire[96].

  [96] Voir _le Duc de Lauzun_, chap. IX.

C'est de l'Isle-Adam qu'il écrivait à Mme de Mesmes cette fort galante
épître:

    «A l'Isle-Adam.

   «Allons, il faut bien tenir sa parole et avoir pitié des honnêtes
   gens qu'on laisse dans la douleur!

   «A peine tous vos ennuis de Paris pourraient-ils vous donner une
   idée de tous nos plaisirs de l'Isle-Adam. On nous compte ici par
   bataillons et ce qui vous étonnera davantage, c'est qu'on y
   compte les jolies femmes par douzaines. Je crois être au Salon de
   peinture, où tout enchante mes regards et rien ne les fixe; il
   semble continuellement qu'on fasse tort à l'ensemble de
   l'attention qu'on fait au détail; aussi j'ai pris ici mon parti
   d'aimer tout le monde à la fois. Si vous saviez quel embarras
   font dans cette place que vous connaissez mieux que personne,
   parce que vous y logez toujours, quel embarras, dis-je, font ces
   dames de Monaco, d'Egmont, de Choisy, de Blot, de Villebonne,
   etc., vous me plaindriez beaucoup.

   «Cependant, si vous voulez que je vous fasse une confidence,
   leurs chars, quoique les plus brillants, ne sont pas ceux
   auxquels vous me verriez attaché. J'ai trouvé quelqu'un qui
   joignait l'air de la candeur à celui de la sensibilité, qui m'a
   paru tout à la fois une femme d'esprit et une jolie femme, à qui
   une langueur naturelle dans tous ses mouvements donne plus de
   grâces, et des grâces plus touchantes que celles de la vivacité
   la plus agréable. Ses regards sont tendres sans y penser, et le
   son de sa voix va au cœur par des chemins que les autres ne
   prennent point. J'ai vu tout cela et j'ai dit tout de suite:

   SUR L'AIR: _Les bourgeois de Chartres_.

    Partout plus de cent belles
    Attirent nos regards;
    Cent autres, ainsi qu'elles,
    Méritent des égards.
    Mais quiconque verra
    La charmante de Mesme;
    Plein d'admiration, dondon
    Sans doute il s'écriera, lala
    Personne n'est de même.

   «Ce qui m'afflige en pensant à l'impression qu'elle m'a faite,
   c'est que peut-être je n'aime pas encore. Cependant cela n'est
   pas sûr et il ne s'agit plus que d'une preuve pour être
   convaincu. Nous verrons si la vue de certains objets de votre
   connaissance lui fera tort à mon retour; si elle résiste à cela
   comme je l'imagine, toute la place publique s'écroulera comme une
   décoration d'opéra, à l'exception de votre château-fort, qui est
   indestructible parce que l'amitié l'a bâti, et il ne restera plus
   au lieu de toutes les petites guinguettes, où tant de mauvaises
   compagnies se trouvent mêlées à la bonne, que deux temples dédiés
   à deux divinités que le cœur humain est fait pour adorer:
   l'amitié et l'amour. Mon cœur en sera peut-être attristé, mais
   il sera ennobli; dans le fond je ne ferai qu'y gagner.»

    Sans crainte au dieu d'amour je me donne aujourd'hui.
    Il va me rendre heureux en me rendant plus tendre,
        Les pleurs qu'il me fera répandre
    Vaudront tous les plaisirs que j'ai goûtés sans lui[97].

  [97] _Inédite._ Communiquée par M. le comte de Croze-Lemercier.

Si Boufflers s'était borné à d'imprudentes escapades et à des
inconséquences qui ne laissent pas de traces, le mal n'eût pas été
grand, mais il aimait trop rimer, c'est ce qui le perdit. Un soir,
poussé par ses amis, et le champagne aidant, il composa quelques
chansons d'une rare indécence. Elles eurent, bien entendu, le plus
grand succès et l'auteur fut loué à l'envi. Malheureusement il n'en
fut pas de même à la Cour, où ces chansons furent colportées; le
Dauphin en particulier se montra très choqué de voir un élève de
Saint-Sulpice produire des œuvres aussi grivoises. C'est en vain que
Boufflers chercha à s'excuser et fit plaider par ses amis les
circonstances atténuantes; le Dauphin lui fit dire qu'il ferait mieux
de choisir un état plus conforme à son caractère et à la tournure de
son esprit.

Ces mésaventures firent longuement réfléchir l'abbé de Longeville, et
le résultat de ses réflexions fut que la vie qu'on lui imposait lui
était insupportable et qu'à tout prix il la voulait quitter.

Du reste, heureusement pour lui, l'abbé, quoique poète, avait du bon
sens et du jugement, un sentiment très droit, beaucoup d'honnêteté
naturelle. Bien qu'à l'époque on sût parfaitement concilier les
fonctions du sacerdoce, voire même de l'épiscopat, avec une vie
dépravée et des mœurs scandaleuses, il estima qu'il y avait
incompatibilité complète entre ses goûts, ses penchants, ses
instincts, son tempérament et la vie à laquelle on le destinait. Il
prit sa décision sans consulter personne, ni sa mère, ni le roi de
Pologne, ni aucun des siens; il sortit un jour de Saint-Sulpice et il
n'y rentra pas. Dire que le Père Couturier montra un très vif chagrin
de ne pas voir son ouaille revenir au bercail serait peut-être
excessif; le digne jésuite se borna à prévenir la famille du départ de
la brebis égarée et il se réjouit dans son for intérieur d'être
débarrassé d'un élève dont la conduite compromettait si gravement la
bonne réputation du séminaire.

En jetant le froc aux orties, Boufflers s'attira les plus violents
reproches de tous les siens, mais il donnait en réalité un grand
exemple d'honnêteté et de sincérité, et loin de mériter le blâme, il
se montrait digne des plus vifs éloges.

Ravi d'être débarrassé de cette soutane, qui était pour lui la tunique
de Nessus, le jeune homme n'hésita pas une seconde sur le parti qui
lui restait à prendre. Il alla trouver son oncle de Beauvau, et par
son influence il obtint le grade de capitaine dans les hussards
d'Esterhazy et un poste d'aide de camp à l'armée de Soubise. Il
endossa sans plus tarder le dolman des hussards, qui lui allait à
merveille; il était au comble de la joie, et il se montrait partout
dans son nouvel uniforme.

Mais ce n'était pas tout pour Boufflers de quitter la soutane: il
fallait encore garder les bénéfices qu'il tenait de la générosité du
roi de Pologne. Il trouva le moyen de tout concilier en se faisant
affilier à l'ordre de Malte, ordre à la fois religieux et militaire;
grâce à lui, il put continuer à porter l'uniforme et en même temps
conserver ses bénéfices. Il dut, il est vrai, faire vœu de célibat,
ce qui lui importait peu, mais non de chasteté, ce qui lui importait
beaucoup. Il obtint en outre le titre de _prieur_, avec le privilège
d'endosser le surplis pardessus l'uniforme et d'assister dans ce
bizarre accoutrement aux offices religieux.

L'abbé de Longeville subit donc une nouvelle transformation; il devint
chevalier de Malte, d'où le nom de chevalier qui lui resta toute sa
vie.

Dans sa joie exubérante, Boufflers éprouve le besoin de crier sa
satisfaction sur les toits. Il l'éprouve d'autant plus que sa
détermination a soulevé bien des critiques et que beaucoup le blâment.
Il n'en fait que rire, et il riposte aux censeurs par une pièce de
vers, intitulée _l'Apostasie_; mais elle est à ce point inconvenante
qu'on n'en peut citer que la première partie:

SUR L'AIR: _Eh! mais oui da, etc._

    J'ai quitté ma soutane
    Malgré tous mes parents;
    Je veux que Dieu me damne
    Si jamais je la prends.

        Eh! mais oui da,
    Comment peut-on trouver du mal à ça?
        Eh! mais oui da,
      Se fera prêtre qui voudra.

        J'aime mieux mon Annette
        Que mon bonnet carré,
        Que ma noire jaquette
        Et mon rabat moiré.

      Eh! mais...

        Mon Annette est l'idole
        Que j'encense à genoux
        Eh! ses bras sont l'étole
        Qu'elle me jette au cou.

      Eh! mais...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais le chevalier, en rupture de petit collet, se moque bien de ses
détracteurs; il a bien autre chose à faire que de leur répondre. Ne se
bat-on pas en Hesse? Quelle meilleure occasion d'étrenner son bel
uniforme! Donc il part sans plus tarder rejoindre l'armée de Soubise.

Avant de s'éloigner cependant, Boufflers veut se disculper auprès de
sa famille, mais comme il n'ose affronter la colère de sa mère, c'est
à l'abbé Porquet qu'il écrit pour expliquer les motifs qui l'ont
poussé à prendre une aussi grave détermination.

Si cette lettre, dont nous citons les passages les plus saillants,
fait grand honneur au chevalier, si elle montre une droiture et une
honnêteté très rares, c'est en même temps un saisissant réquisitoire
contre la façon dont se recrutait le clergé à cette époque.

    «Paris, 1762.

   «Enfin, mon cher abbé, me voici sur le point d'exécuter un projet
   que mon esprit a toujours chéri et que votre raison a toujours
   blâmé, celui de changer d'état. Ce n'est point une petite affaire
   que de commencer, pour ainsi dire, une nouvelle vie à l'âge de
   vingt-quatre ans: vous me direz peut-être qu'il faudrait mettre à
   cela plus de réflexion que mon âge et surtout ma vivacité ne me
   le permettent; mais ne me condamnez pas sans m'avoir entendu une
   dernière fois; et, comme en matière de bonheur il n'y a de
   véritables juges que les parties, laissez-moi, s'il vous plaît,
   plaider et décider dans ma propre cause.

   «J'étais dans la route de la fortune; les premiers pas que j'y
   avais faits suffisaient pour m'en assurer. Les circonstances les
   plus favorables semblaient rassemblées pour présenter à mon
   imagination l'avenir le plus brillant. Sans aucun mérite,
   j'aurais pu, comme tant d'autres, obtenir encore quelques
   bénéfices: avec un peu d'hypocrisie, je serais probablement
   devenu évêque; peut-être avec un peu de friponnerie, cardinal;
   qui sait si quelques ruses et quelques intrigues de plus ne
   m'auraient point mis à la tête du clergé? mais j'ai mieux aimé
   être aide-de-camp dans l'armée de Soubise: _Trahit sua quemque
   voluptas_.

   «La première règle de conduite n'est point de devenir riche et
   puissant; c'est de connaître ses véritables désirs et de les
   suivre. Alexandre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le
   sceptre de l'univers dans ses mains, cherchait le bonheur dans
   Babylone; et un petit pâtre de dix-huit ans le trouvera dans son
   hameau, s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime.

   «Mais quittons Alexandre, et revenons à moi, qui ressemble
   beaucoup plus au petit pâtre qu'à lui. Vous savez qu'un sang
   bouillant, un esprit inconsidéré, une humeur indépendante, sont
   les trois premiers traits qui me caractérisent. Comparez ce
   caractère-là avec tous les devoirs de l'état que j'avais
   embrassé, et vous me direz si j'y étais propre. Vous n'ignorez
   pas de quelle impossibilité il est pour moi, et de quelle
   nécessité il est pour un ecclésiastique, de cacher tout ce qu'il
   désire, de déguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde à tout
   ce qu'il dit, et d'empêcher qu'on ne prenne garde à tout ce qu'il
   fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires jalousies,
   aux perfidies indignes qui règnent encore plus dans les cœurs
   des prêtres que dans les autres, et à toute la prise que ma
   simplicité, mon indiscrétion, ma licence même, auraient donnée
   sur moi; vous conviendrez que je n'étais pas fait pour vivre
   parmi ces gens-là. Comptez-vous pour rien le cri général qui
   s'était élevé contre la liberté de ma conduite? Ce sont les sots
   qui crient, me direz-vous. Tant pis vraiment; il vaudrait mieux
   que ce fussent les gens d'esprit à parler et presque à penser
   comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent
   la langue des vainqueurs.

   «D'après l'extrême vénération dont vous me voyez pénétré pour la
   toute-puissance des sots, ai-je tort de chercher à rentrer en
   grâce avec eux? et ne dois-je pas regarder comme le plus beau
   moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les premiers
   souverains du monde? Pardonnez-moi de m'égayer un peu dans le
   cours de mes raisonnements; c'est pour m'aider, et vous aussi, à
   supporter l'ennui: d'ailleurs Horace, votre ami et votre modèle,
   permet de rire en disant la vérité; et le premier philosophe de
   l'antiquité n'était sûrement pas Héraclite. J'aurais pu, me
   direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter mon
   état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il
   fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir
   celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder,
   parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce
   qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu:
   «Il y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses
   gentilhomme; nous voulons à présent que tout gentilhomme aille à
   la guerre.» Là-dessus je me suis fait faire un habit bleu; j'ai
   pris la croix de Malte, et je pars.»

Mais, lui répondra l'abbé, ce n'est pas tout de prendre un parti, il
faut encore le faire de façon convenable et décente. Comment n'a-t-il
pas consulté ses parents les plus proches avant de se décider?
Pouvait-il douter de leur tendresse, de l'excellence de leurs avis? En
ne les consultant même pas, n'a-t-il pas manqué à ce qu'il leur devait
essentiellement? La réponse est aisée:

   «Il est vrai que je me suis contenté de faire part à ma mère et à
   mon frère de mon projet, sans les consulter; mais je crois qu'il
   était inutile de le faire. Ma résolution était formée; je les
   aurais trompés si je leur avais demandé leur avis avec l'air
   d'être disposé à le suivre. S'ils avaient pensé comme moi, les
   choses auraient été comme elles vont: s'ils avaient été
   contraires à mes idées, j'aurais souffert de ne point leur céder.
   J'ai mieux aimé manquer à une petite formalité que de les
   tromper, ou de leur résister en face. De deux maux inégaux, vous
   savez lequel il faut choisir.

   «Mais il ne fallait peut-être pas former une résolution aussi
   forte que celle-là.

   «Est-on maître de sa volonté? peut-on l'affaiblir ou la fortifier
   à son gré? et l'homme, esclave né de ses plus folles fantaisies,
   peut-il commander aux désirs que sa raison approuve?

   «Mais ne doit-on pas obéir à ses parents?

   «Le respect dû aux parents n'a point de terme; l'obéissance en a
   un, marqué par la nature; c'est celui de l'entier développement
   des organes de notre corps et des facultés de notre esprit. A ce
   moment nous entrons, pour ainsi dire, en possession de
   nous-mêmes; le gouvernail de nos actions est remis entre nos
   mains, et, après avoir appris des autres à vivre, nous commençons
   à vivre pour nous.»

Enfin le chevalier termine son apologie par cette phrase qui, pour
lui, résume toute sa pensée et les mobiles qui l'ont fait agir:

   «Concluez de ma longue lettre, mon cher abbé, et surtout du long
   temps que nous avons vécu ensemble, que je pourrai, comme il
   m'arrive souvent, être emporté loin de mes devoirs par la
   légèreté de mon esprit, par la vivacité de mon âge, par la force
   de mes passions, mais que je mourrai avant de cesser d'être
   honnête!»

Il était impossible de mieux parler, avec plus d'esprit et de loyauté,
et si nous avons souvent plaisanté l'abbé Porquet sur ses médiocres
aptitudes pour l'éducation, il nous faut avouer qu'il avait donné à
son élève sur certains points essentiels des principes excellents et
qui, à l'époque, n'étaient pas communs.

L'insouciance et la gaieté qui avaient été si funestes au chevalier
pendant son séjour au séminaire lui furent au contraire très
profitables dans sa nouvelle profession. Il ne se contentait pas de
montrer sur les champs de bataille une bravoure étincelante; au camp
il charmait toute l'armée par sa verve et ses bons mots.

Il avait baptisé ses deux chevaux de selle du nom des généraux
ennemis; l'un s'appelait _le Prince héréditaire_, l'autre _le Prince
Ferdinand_. Chaque matin Boufflers appelait son palefrenier et lui
demandait avec le plus grand sérieux si le _Prince Ferdinand_ et le
_Prince héréditaire_ étaient étrillés: «Oui, monsieur le chevalier,»
répondait le palefrenier. Et Boufflers, avec toute la gravité dont il
était capable, disait à sa compagnie: «Je les fais étriller tous les
matins, vous voyez que j'en sais plus long que nos maréchaux.»

Lorsque le traité de Hubertsbourg (13 février 1763) eut mis fin à la
guerre de Sept ans, Boufflers revint à Lunéville, à cette chère cour
de Stanislas où il avait passé de si douces années et où tout le
rappelait. Son escapade était oubliée, pardonnée, sa mère le reçut à
bras ouverts, le Roi lui fit grande fête, tous les amis de son
enfance, Panpan, Porquet, Tressan, etc., l'accueillirent avec une joie
sans pareille. C'était le retour de l'Enfant prodigue. Le jour de sa
fête, un grand banquet réunit au château tous les hôtes de Stanislas;
on porta la santé du jeune capitaine, et au dessert, au milieu de
l'attendrissement général, l'abbé Porquet se leva pour lire une
chanson de circonstance dont l'esprit et l'à-propos parurent des plus
heureux:

    Messieurs et dames, du silence:
    Célébrons l'heureuse naissance
    De notre aimable chevalier;
    Et faisons-lui la révérence,
    L'abbé Porquet tout le premier.

    Il parle mieux qu'un chancelier,
    Il écrit mieux qu'homme de France,
    Il est de plus grand chevalier:
    Faisons-lui donc la révérence,
    L'abbé Porquet tout le premier.

    Modeste amant et fier guerrier,
    Il excelle dans tout métier;
    (Exceptons-en pourtant la danse):
    Faisons-lui donc la révérence,
    L'abbé Porquet tout le premier.

    O l'être heureux et singulier!
    Son maître, dans chaque science,
    Est devenu son écolier:
    Faisons-lui donc la révérence,
    L'abbé Porquet tout le premier.



CHAPITRE XX

1761

  Le régiment des gardes françaises passe à Lunéville.--Voyages de
    Mesdames à Plombières.--Plombières au dix-huitième
    siècle.--Réjouissances en l'honneur des princesses.


Pendant l'année 1761 Stanislas, apprenant que le régiment des gardes
françaises rentrait en France, demanda qu'il s'arrêtât à Lunéville.
Les officiers lui furent présentés au moment où il allait avec Mme de
Boufflers et quelques dames à la chapelle pour assister au salut; il
les reçut avec beaucoup de dignité. A peine rentré dans ses
appartements, il les fit appeler. Lorsqu'ils furent tous dans le
salon, il ordonna de fermer les portes. Alors s'approchant d'eux, il
leur dit avec bonté: «Mes bons amis, vous avez vu fermer ces portes;
l'étiquette est restée derrière. Regardez-vous ici comme en famille,
auprès d'un père tendre qui veut dédommager ses enfants des fatigues
de la guerre.» Et se tournant du côté de Mme de Boufflers et des dames
de la cour: «Mesdames, dit-il, aidez-moi à faire les honneurs à mes
enfants.»

Aussitôt mesdames de Boufflers, de Boisgelin, de Bassompierre, de
Girardin, de Cambis, etc., s'empressèrent auprès des officiers et
l'on installa plusieurs parties de jeu. Le roi s'approchait
successivement de toutes les tables, demandant aux officiers si la
fortune les traitait bien. Lorsque la réponse n'était pas favorable:
«Tant pis, s'écriait-il, mais prenez-y garde; nos dames de Lunéville
sont un peu friponnes.» Puis s'adressant aux dames, il leur disait:
«Je vous en prie, mesdames, ne jouez pas tout votre jeu. Je sais par
expérience que lorsqu'on revient de l'armée, on n'a pas d'argent de
reste.»

Il engagea plusieurs officiers qui ne jouaient pas à aller voir ses
appartements. A leur retour il leur demanda s'ils avaient vu dans sa
chambre à coucher, au-dessus de son lit, le portrait de sa maîtresse:
«Sire, nous y avons vu celui de Charles XII,» répondirent les
officiers.

   «Eh! c'est cela même, répliqua-t-il; il y a peu de maîtresses qui
   aient agi aussi bien avec leurs amants; c'est par ses faveurs que
   j'ai été placé deux fois sur le trône, et c'est sans doute ma
   faute si j'en suis tombé.»

Toute l'assistance passa ensuite dans la salle à manger, où un souper
magnifique fut servi. Le roi s'assit un instant, prit un bouillon et
dit à ses hôtes:

   «Mes enfants, je voudrais bien prolonger la satisfaction d'être
   avec vous, mais je serais peut-être tenté de manger quelque
   chose, et mes médecins me tiennent à un régime bien sévère; ils
   veulent que je sacrifie mes plaisirs à ma santé. J'obéis et je
   demande qu'on suive mon exemple, car je veux absolument que
   personne ne se dérange. Adieu, mes amis, je vous souhaite un bon
   voyage. Je n'ai pas besoin de vous recommander de bien aimer ma
   fille; je parle à des Français, et elle est la femme de votre
   Roi.»

Tous se retirèrent charmés de l'accueil du monarque, de sa simplicité
et de sa bonhomie.

Au cours de l'été de 1761, le roi de Pologne allait éprouver une
grande joie.

La santé de ses petites-filles Adélaïde et Victoire laissait quelque
peu à désirer et le médecin de la cour ayant vivement conseillé les
eaux de Plombières, Louis XV décida que les princesses iraient faire
une saison dans la célèbre station.

La Reine, désolée de voir ses filles s'éloigner, souhaitait s'endormir
pendant toute leur absence et ne se réveiller que pour les recevoir.
«Je voudrais, disait-elle tristement, être la Belle au Bois dormant.»

Les princesses quittèrent Marly le 30 juin, à neuf heures du matin;
elles étaient accompagnées de la duchesse de Beauvilliers, des
comtesses de Durfort, de Civrac, de Narbonne, des marquises de
Brancas, de Castellane, de l'Hôpital, etc.

Sur tout le parcours elles reçurent les honneurs dus à leur rang, «les
cœurs ainsi que les yeux volaient sur leur passage».

La joie du vieux Stanislas à la pensée qu'il allait revoir ses
petites-filles, les posséder quelque temps sous son toit, était
profonde. Dans son impatience de jouir plus tôt de leur présence, il
se rendit au-devant d'elles jusqu'à son château de Commercy.

Le 2 juillet, jour de leur arrivée, il alla les attendre sous les
ombrages de la Fontaine royale avec les principaux personnages de la
Cour. Une superbe collation était préparée. L'entrevue fut des plus
touchantes. Le monarque témoigna sa joie «par des embrassades sans fin
et bien des larmes». L'on partit ensuite pour Commercy, où l'on arriva
à neuf heures du soir.

Le lendemain fut consacré au repos; on retourna à la Fontaine royale
et le soir on traversa les jardins illuminés par sept mille terrines
ou pots à feu. Après le souper il y eut feu d'artifice, illumination,
etc.

Le samedi 4 juillet l'on se rendit à la Malgrange.

Le cortège arriva à Nancy à sept heures du soir. Une compagnie de
cavalerie bourgeoise s'était rendue au-devant de Mesdames jusqu'à deux
lieues de la ville avec étendards, timbales et trompettes. Les
princesses furent reçues au bruit du canon, au son de toutes les
cloches et aux acclamations d'un peuple immense. Toutes les boutiques
étaient fermées et les maisons étaient tapissées de verdure; des
détachements d'invalides et des hommes choisis parmi les trois
bataillons de milice bourgeoise faisaient la haie.

Accueillies aux portes de la ville par le corps municipal, les
autorités, l'état-major, la noblesse, Mesdames eurent à subir
naturellement force discours et compliments, mais elles étaient
accoutumées à ce genre de souffrances et elles les supportèrent avec
beaucoup de bonne grâce.

Le cortège se rendit ensuite au milieu d'une foule compacte jusqu'à la
place Royale. Tous les édifices, les croisées, les balcons, les
entresols, les toits eux-mêmes étaient remplis de monde.

Par une heureuse coïncidence, le ciel, qui toute la journée avait été
menaçant, se découvrit complètement et les derniers rayons du soleil
couchant vinrent éclairer la statue de Louis XV au moment même où
Mesdames la «considéraient avec amour». Ce spectacle, dit le
chroniqueur, «tira des larmes de joie aux assistants».

On offrit ensuite aux illustres voyageuses les présents de la ville;
ils consistaient en deux paniers couronnés de fleurs d'Italie, ornés
de taffetas blancs, de dentelles de blonde, remplis de dragées de
Verdun, de mirabelles de Metz, de gâteaux faits dans les couvents à
Nancy.

Enfin on vit s'avancer un char couvert d'un superbe baldaquin; vingt
et une jeunes filles de la bourgeoisie s'y trouvaient réunies, toutes
costumées en nymphes ou en vestales. A leur tour elles lurent un
compliment et présentèrent dans un bassin deux bouquets que Mesdames
«daignèrent prendre dans leur voiture et flairer».

Le cortège prit ensuite la route de la Malgrange, en passant par le
faubourg de Bon-Secours. Après un court arrêt à la Mission pour
recevoir la bénédiction du Père de Menoux, qui n'entendait pas se
laisser oublier, l'on arriva à l'église de Bon-Secours, où l'on
entendit le salut.

Enfin l'on parvint à la Malgrange où le Roi de Pologne offrit à ses
petites-filles un magnifique repas. La beauté de la réception causait
une joie générale. Les appartements, les parterres, les bosquets
étaient remplis de monde. Le peuple, que l'on avait admis à considérer
de loin ce brillant spectacle, exprimait naïvement sa joie et criait à
tue-tête: «Vive Mme Adélaïde et aussi la Victoire!»

Le 5, Mesdames partirent à huit heures et demie du matin pour
Plombières; elles y arrivèrent à sept heures du soir, après un voyage
des plus heureux.

Plombières, où nous avons déjà à plusieurs reprises conduit nos
lecteurs, et dont Voltaire nous a laissé une si navrante description,
était avec Spa la ville d'eaux la plus célèbre du dix-huitième
siècle[98]. Les malades y affluaient des quatre coins de l'Europe,
mais particulièrement de France, d'Allemagne, de Suisse et
d'Angleterre.

  [98] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XVIII.

Puisque les hasards de notre récit nous amènent une fois encore dans
la vallée de l'Eaugronne, profitons de l'occasion pour donner quelques
détails sur la localité.

Voici ce qu'en écrit un contemporain:

«Plombières est une petite ville de Lorraine située au bas des
montagnes escarpées qui l'environnent et que l'on nomme montagnes des
Vosges. Elle est renommée par ses eaux chaudes et savonneuses, qui
sont très salutaires. Son terrain, qui est fort mauvais et très
pierreux, ne produit que du sarrasin, peu de seigle, du chanvre, des
pommes de terre, du foin et du bois.»

La ville, qui ne se compose que d'une seule rue, est traversée dans
toute sa longueur par un ruisseau où l'on pêche des truites
excellentes. Sur la rive gauche de ce ruisseau, sur la route de
Remiremont, s'élève une manufacture de papier; sur la rive droite, sur
la route de Besançon, on a construit une filerie actionnée par le
cours d'eau.

Lorsque la fabrique est arrêtée, les eaux reprennent leur cours
naturel et forment une cascade dont «nul art ne peut égaler la
beauté».

«C'est un séjour assez triste, mais surtout depuis le mois de
novembre jusqu'au mois de mai; les montagnes, pendant ce temps-là,
sont toujours couvertes de neige. La vapeur des eaux chaudes y rend
l'air très épais. Si l'on veut respirer un air plus vif, il faut
monter sur le sommet des montagnes, où l'on rencontre partout des
sources.»

Les trois principaux établissements de Plombières sont la maison des
dames de Remiremont, un couvent de Capucins et un hôpital fondé par
Stanislas pour les pauvres et les soldats qui ont besoin de prendre
les eaux[99].

  [99] Cet hôpital était desservi par les sœurs de la Charité
  connues en Lorraine sous le nom de sœurs de Saint-Charles.

Au milieu de l'unique rue de la ville s'élève le grand bain; c'est une
vaste piscine qui exige seize heures pour se remplir; on ne peut donc
la vider que de temps en temps! Il y a une seconde piscine située
vis-à-vis des Capucins, d'où son nom de «bain des Capucins», et une
troisième dite «bain des Dames», dans la maison des chanoinesses de
Remiremont. Ces deux dernières ne mettent que douze heures à se
remplir; aussi pour le plus grand profit des baigneurs les vide-t-on
presque tous les jours.

Comme on le voit, les bains se prennent en commun. Les baignoires
isolées sont une véritable rareté, et il n'en existe que dans quelques
maisons particulières.

La plupart des habitations de la ville sont bâties en pierre, et
couvertes de merrain taillé en forme de petites tuiles[100].

  [100] Plus tard, après 1770, on se servit pour couvrir les
  maisons de lave ou pierre plate qu'on trouvait sur les hauteurs à
  2 ou 3 pieds de profondeur.

A Plombières il y a presque autant d'auberges que de maisons. La
grande rue de la ville est émaillée d'enseignes: le Grenadier de
France, le Grand-Cerf, l'Aigle d'Or, les Trois Rois, l'Ours, le
Dauphin, la Couronne, la Poire d'Or, la Tête d'Or, le Corbeau, les
Trois Princes, l'Ours couronné, l'arbre d'Or, l'Ange, la Fleur de Lys,
la Croix Rouge, la Croix Blanche, la Vigne, l'Écu de France, etc.,
etc. Outre les auberges, toutes les maisons particulières reçoivent
des baigneurs, et les propriétaires louent fort cher aux étrangers les
chambres dont ils peuvent disposer.

La nuit qui précéda l'arrivée de Mesdames, un orage très violent,
comme il en arrive fréquemment dans cette région, avait éclaté; la
rivière avait débordé et causé dans la ville de grands dégâts,
détruisant à peu près tous les préparatifs faits par les habitants.

Les princesses s'installèrent dans la maison des dames de Remiremont,
qui avait été disposée pour elles; le mobilier en était des plus
modestes.

L'usage, à cette époque, était de saigner les malades pour les mieux
préparer à l'action bienfaisante des eaux. Mesdames ne cherchèrent pas
à se soustraire à cette obligation; Mme Adelaïde fut donc saignée le 6
juillet au soir et Mme Victoire le 7 au matin.

Elles s'étaient fait accompagner d'un jésuite, leur confesseur. Cela
permit au Père de Menoux de venir à plusieurs reprises sous le
prétexte de visiter son confrère, mais en réalité pour faire sa cour
aux petites-filles du Roi et s'efforcer de gagner leurs bonnes grâces;
il y réussit parfaitement.

Mesdames, pendant leur séjour, distribuèrent d'abondantes aumônes,
mais ce qui par-dessus tout souleva l'enthousiasme des habitants,
c'est que tous les jours ils étaient admis à «l'ineffable bonheur» de
regarder manger les princesses. Tant de bonté, de générosité «porta
au comble la reconnaissance des Lorrains».

Le temps se passait fort agréablement à faire des parties champêtres
et à visiter les environs, Luxeuil, le Val d'Ajol, Remiremont et son
abbaye, etc.

Il avait été décidé que les princesses feraient deux cures successives
et qu'elles iraient passer à Lunéville, près de leur grand-père,
l'intervalle entre les deux saisons.

Le 13, la première saison étant terminée, elles partirent pour
Lunéville, mais elles décidèrent de s'arrêter à Épinal, dont elles
voulaient visiter l'abbaye.

En passant sur le pont d'Epinal, elles firent arrêter leur voiture
afin de mieux admirer la belle cascade que forme à cet endroit la
Moselle. A ce moment même les magistrats de la ville s'avancèrent
respectueusement et ils offrirent aux princesses des lignes tout
amorcées. C'est ainsi que de leur carrosse Mesdames purent se livrer
au plaisir de la pêche. Le poisson comprenait si bien ce qu'il devait
aux petites-filles du Roi qu'il vint de lui-même s'offrir aux hameçons
et qu'en quelques instants, Mesdames eurent la satisfaction de prendre
des carpes et des truites magnifiques.

Stanislas, dans son ravissement, se rendit au-devant des voyageuses
jusqu'à trois lieues de la ville. Son aimable ingéniosité leur avait
préparé d'agréables surprises. En traversant un bois, le cortège
rencontra un char sur lequel se trouvait Diane, avec ses flèches et
son carquois, entourée de douze nymphes galamment habillées. Une
meute conduite par des piqueurs, qui sonnaient du cor, suivait le
char.

Diane, s'approchant du carrosse royal, présenta à Mesdames différents
gibiers en leur disant:

    Diane de sa chasse, adorables Princesses,
    Vous offre le tribut. Ah! que son sort est doux!
    Le rang qu'elle occupait au nombre des Déesses
    Flattait bien moins son cœur que d'être à vos genoux.

Une nymphe offrit ensuite une carnasssière remplie d'oiseaux vivants:

    Ces oiseaux peuvent-ils regretter ces bocages?
    Que je les trouve heureux dans leur captivité!
    Ils passent sous vos loix: ce charmant esclavage
            Vaut la plus douce liberté.

Les princesses logèrent au château, Mme Adélaïde dans l'appartement du
Roi, Mme Victoire dans celui de la feue Reine.

Toute la ville était illuminée, les monuments publics, les tours de la
paroisse, beaucoup de maisons particulières; au château on avait fait
de magnifiques préparatifs: quatre mille lampions devaient figurer les
noms d'Adélaïde et de Victoire et les armes du Roi et de France.
Malheureusement une pluie torrentielle, un vent affreux et par-dessus
tout «la mauvaise qualité du suif» firent tout échouer.

Dans son désir d'être agréable à ses petites-filles, Stanislas invente
chaque jour de nouvelles distractions:

Le 14 il les conduit au Rocher mouvant. Le soir, un certain M.
Chevalier, garde du corps, exécute sur la terrasse un superbe feu
d'artifice de sa composition. La décoration était une pyramide très
haute sur laquelle un feu chinois formait des mosaïques au milieu du
nom de Mesdames et du Roi.

Le lendemain 15, fête militaire. Après le dîner, l'infanterie, la
cavalerie bourgeoise et les grenadiers manœuvrent sous les fenêtres
du château et défilent ensuite en bon ordre. Bébé, le nain du roi, en
uniforme et l'épée à la main, marchait en tête des grenadiers. Le
capitaine Bébé, à la tête des plus beaux hommes de la ville, était
certes un spectacle fort plaisant! Il fit la joie des princesses.

Le 16, fête nautique. Le Roi offre à dîner à Mesdames et à toute la
Cour à la Cascade. Pendant le repas, les musiciens du Roi exécutent
une pastorale dont les paroles sont du chevalier de Solignac et la
musique du sieur Perardel, musicien du Roi.

A peine le fruit fut-il servi qu'on vint avertir Stanislas qu'il
paraissait au bout du canal, vis-à-vis le Rocher, un vaisseau qui
battait pavillon hollandais. Tout le monde accourut sur le balcon pour
voir le débarquement, qui se fit dans le plus grand ordre.

Treize matelots et douze matelottes descendirent deux à deux, marchant
en cadence, les matelots chacun une rame sur l'épaule et la pipe à la
bouche, et les matelottes une guirlande de fleurs à la main. L'habit
des matelots était jaune, relevé de noir, galonné sur toutes les
coutures; celui des matelottes était des plus galants: elles portaient
un corset de taffetas citron, garni d'un réseau d'argent; les manches,
en amadis, étaient garnies de blonde; le jupon de mousseline avec
falbalas, et pour coiffure elles avaient un petit chapeau couvert de
taffetas, orné de rubans: une fraise bordée d'agrément bleu leur
servait de collier.

Cette troupe se forma au bout de l'allée, en face du pavillon, et
commença un ballet hollandais.

Par la disposition de cette danse, les trois matelottes, qui se
trouvèrent vis-à-vis de Mesdames, firent, l'une après l'autre, leur
compliment. Celle du milieu débuta ainsi:

      Filles d'un Roi, le plus puissant des Rois,
    Vous venez de nouveau soumettre la Lorraine
          Au prince aimable qui l'enchaîne
      Par ses bienfaits autant que par ses loix.
    Au règne heureux d'un Père à qui tout doit hommage
    Vos grâces, vos vertus vont préparer les cœurs:
      Attendez tout de l'esprit et des mœurs
    D'un peuple qui, toujours soumis, fidèle et sage,
    Aima ses souverains jusques dans leurs malheurs.
    Quel peuple, en vous voyant, ne voudroit se soumettre.
          Au doux empire des Français!
          Quoique libres dans nos marais,
    Qui de nous ne voudroit avoir Louis pour Maître?
      Des matelots ne sont pas nés flatteurs,
    Et Hollandois sur tout, nous n'aimons pas à feindre.
    Puissions-nous seulement, princesses, vous bien peindre
          Les vrais sentiments de nos cœurs,
      Voir, dès ce jour, vos santés rétablies,
          Nos ardeurs applaudies,
    Et vos ans prolongés et comblés de plaisirs
          Au gré de nos désirs!

Mesdames retournèrent en se promenant au château, tenant leurs rames à
la main, «ce qui mit le comble à la joie de tout le peuple».

A leur arrivée nouvelle surprise: douze Alsaciens et douze Alsaciennes
vêtues à la mode de leur pays et accompagnés d'une musique dansèrent
plusieurs allemandes, et entre autres celle qu'ils appellent
Kokerfberg. Mesdames parurent s'en amuser beaucoup.

Dès que les Alsaciens se furent retirés, la musique du Roi parut et la
fête commença. Stanislas ouvrit le bal avec Mme Adélaïde et
l'embrassa. Ensuite il se rendit auprès de Mme Victoire: «Il vous en
coûtera autant qu'à Madame, lui dit-il.» Après lui avoir fait la
révérence et l'avoir embrassée, il la conduisit à sa place.

Le 17 le Roi mène ses petites filles à Einville.

Le 18 après la messe, Stanislas et Madame tiennent sur les fonts de
baptême le fils du comte de Clermont Tonnerre[101] qui reçoit les noms
de Stanislas-Marie-Adélaïde.

  [101] Un des gentilshommes de la Chambre.

Le 19 l'on va dîner à Chanteheu, où les filles du village, costumées
en bergères, présentent aux princesses un agneau avec ce compliment:

    Mesdames, cet agneau dont l'instinct est si doux,
        Étoit l'honneur de notre bergerie:
    Il veut vous être offert et s'immoler pour vous.
    Ce bonheur lui paroît préférable à la vie.
    Je crois, de bonne foi, qu'il pense comme nous.

Chaque soir il y a danse, jeu, concerts, comédies, fête au kiosque.
Comme la chaleur est étouffante, l'on dîne presque tous les soirs sous
les bosquets.

Le 28 Mesdames repartent pour Plombières et le 30 elles commencent
leur seconde saison.

Le 8 septembre était le jour de la fête des princesses. Les habitants
voulurent célébrer cet heureux événement par des réjouissances
inaccoutumées; on planta une allée de sapins depuis la maison de
Mesdames jusqu'aux Capucins: partout se dressaient des cartouches avec
cette inscription: «Vivent Mesdames de France.» Le soir, suivant
l'habitude, on alluma des rangées de lampions. Les princesses
daignèrent sortir malgré l'avis des médecins et se promener dans la
foule: «Tout le monde, écrit le naïf chroniqueur de ce récit, fut si
pénétré de cette bonté, que l'on a vu plusieurs personnes en verser
des larmes de tendresse.»

Stanislas vint trois fois voir ses petites-filles, malgré la chaleur
et la fatigue de la route. Il logeait chez M. Grillot, à l'hôtel des
_Deux-Saumons_.

En revenant à Lunéville, lors de sa dernière visite, survint un
accident assez grave. L'exempt des gardes qui escortait le carrosse
tomba de cheval si rudement qu'il rendait le sang par la bouche. Le
Roi, très ému et toujours plein de bonté, fit descendre son compagnon
de voyage, le chevalier de Listenay, et donna sa place au malheureux
blessé. Quant à Listenay, il le fit tout simplement monter derrière la
voiture.

Le 24 septembre, Mesdames quittèrent Plombières et reprirent la route
de Paris.



CHAPITRE XXI

1762

  L'ordre des Jésuites est menacé.--Stanislas appelle Cerutti à
    Nancy.--Exil des Jésuites.--Chagrin de Marie Leczinska et de
    son père.--Mesdames viennent encore faire une saison à
    Plombières.--Arrivée de Christine de Saxe.--Projets de
    mariage.--Fêtes à Plombières et à Lunéville.--Incendie du
    kiosque.--Fêtes à Nancy.--Retour à Plombières.


La fin de l'année 1761 avait été marquée par un triste événement: le
15 septembre, Mme de la Galaizière, dont la santé était depuis
longtemps fort ébranlée, avait succombé à ses maux.

L'année 1762 commença encore sous de fâcheux auspices. D'abord l'on
apprit la mort du fils de M. de Bercheny. Le malheureux jeune homme
était attaché à l'armée de Contades et il avait été enlevé par une
violente attaque de petite vérole.

Puis une véritable épidémie d'influenza se déclara à Lunéville, et, en
dépit de toutes les précautions, fit dans la ville de terribles
ravages. Le carnaval n'en fut pas moins gai, car il n'était pas
d'usage à cette époque, quoi qu'il advint, de s'abandonner à la
tristesse.

Pour occuper le Roi, Mme de Boufflers et son fils le chevalier
s'efforçaient d'apporter dans les réunions de la Cour la plus grande
animation possible. Il y eut nombre de soupers, de bals et de
redoutes; plusieurs troupes vinrent donner des représentations; celle
de Fleury, entre autres, joua le _Père de famille_, _Tancrède_, _les
Trois Sultanes_, etc. Stanislas et la marquise ne manquèrent pas une
seule représentation.

Bien qu'il se laissât assez facilement distraire, le Roi était assiégé
de pénibles préoccupations et ses courtisans les plus intimes, la
favorite elle-même, avaient quelquefois bien de la peine à l'arracher
aux pensées affligeantes qui l'obsédaient.

Depuis quelques années, il s'inquiétait vivement de la situation des
jésuites. Il leur était profondément attaché, et les attaques
violentes dont ils étaient l'objet lui déchiraient le cœur, en même
temps qu'elles lui inspiraient pour l'avenir une grande anxiété. Ayant
entendu parler en 1760 d'un jeune professeur de l'Ordre, Joachim
Cerutti, qui donnait les plus belles espérances, il demanda qu'on le
lui envoyât à la Mission de Nancy, dans le but de lui confier la
défense de l'Institut menacé.

Cerutti était né à Turin en 1738. Après avoir fait de brillantes
études chez les jésuites de cette ville, il s'était fait admettre dans
la Société, et il promettait d'en devenir un des plus célèbres
adeptes.

Se conformant au désir de Stanislas, Cerutti, sous la direction des
Pères de Menoux et Leslie, composa une défense de l'Ordre qui parut
en 1762[102]. La plume alerte et vive du jeune Père fit merveille et
son Apologie provoqua beaucoup d'admiration.

  [102] _Apologie de l'Institut des Jésuites_, 1762, 3 vol. in-12.

L'année suivante, Stanislas, désireux de récompenser le brillant
défenseur des jésuites, le fit admettre à l'Académie de Nancy.

En même temps, Cerutti était accueilli et fêté par toute la société
lorraine; la protection avérée de Stanislas lui ouvrait toutes les
portes; il fut bientôt en commerce d'amitié avec la marquise des
Armoises, Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, Panpan, et la
meilleure compagnie de Lunéville.

Son Apologie cependant ne put détourner des jésuites la catastrophe
qui les menaçait, l'affaire fut évoquée devant le Parlement.

Ce fut un coup terrible, non seulement pour Stanislas, mais encore et
surtout pour sa fille Marie Leczinska.

Depuis quelques années, la vie de la Reine s'était singulièrement
assombrie. Complètement abandonnée du Roi, elle vivait de plus en plus
retirée, aussi s'adonnait-elle plus que jamais aux pratiques étroites
de la dévotion.

Souvent elle allait passer la journée au couvent des carmélites:

«Mon Dieu! que l'on y est bien et que tout ce qui agite le monde et le
tourmente paraît puéril! écrivait-elle... On n'a pas le temps de
respirer chez elles, les heures y sont des minutes; c'est l'éternité
anticipée... des louanges de Dieu continuelles, permanentes. Enfin,
quand elles meurent, cela a l'air de quelqu'un qui se déshabille pour
s'aller reposer, et quel repos! Qu'elles sont heureuses!»

De grands chagrins avaient contribué à accabler la malheureuse
princesse.

Le 6 décembre 1759, elle a perdu de la petite vérole sa fille mariée
au duc de Parme. En mars 1761, elle a vu succomber sous ses yeux son
petit-fils le duc de Bourgogne. Ce n'est pas tout encore. L'état du
Dauphin lui-même lui inspire déjà de très cruelles préoccupations.

Ces malheurs réitérés ont eu sur sa santé la plus fâcheuse influence
et son moral en a été profondément atteint. Elle écrit au président
Hénault: «J'ai des vapeurs à crever.»

C'est au milieu de ces tristesses présentes et futures qu'une nouvelle
douleur vient la frapper.

Autant que son père, et plus peut-être encore, elle aimait les
jésuites, et elle en avait toujours un près d'elle comme
confesseur[103]. L'intervention menaçante du Parlement la consterna
et sa correspondance montre bien l'amertume qu'elle ressentit:

«Ce que le Parlement fait contre nos pauvres Pères est affreux et
indigne,» écrit-elle à Hénault. «Hélas, mon Dieu, où sommes-nous?
C'est le pays où saint Louis a régné! Quel siècle! Il n'y a plus que
ce qui est extravagant qui soit adopté...

«Tout ce que l'on voit pénètre de douleur; tout va de mal en pis:
religion, autorité du roi, tout s'en va, et ce qu'il y a de pis,
c'est que l'autorité s'en va, comme si cela devait être, sans que
personne s'y oppose...

«La main de Dieu est visiblement appesantie sur nous.»

  [103] Marie Leczinska avait toujours eu pour confesseur un
  jésuite polonais. Depuis 1756, c'était le P. Bieganski qui
  remplissait ces fonctions. Malgré les édits du Parlement, la
  famille royale conserva au château de Versailles les jésuites qui
  possédaient sa confiance. Mais après l'édit de 1764, Louis XV
  n'osa plus les disputer au Parlement. La Reine, cependant, put
  garder près d'elle deux jésuites polonais, dont la présence,
  disait-elle, était nécessaire à la paix de sa conscience; mais
  ils durent prendre le costume des simples ecclésiastiques; ils
  demeurèrent à la Cour jusqu'à la mort de Marie Leczinska.

Pendant que le sort de la Société de Jésus se discutait au Parlement,
Stanislas écrivait à sa fille:

    «10 juin 1762.

   «Sur mes chers jésuites, je ne sais plus sur quoi fonder mes
   espérances. Voyons avec résignation si la Providence a résolu
   leur perte entière.»

    «23 juin 1762.

   «Pour les jésuites, je les crois perdus, puisque le Roi ne
   s'oppose pas à leur perte. Malgré cela, je ne puis la
   comprendre, puisqu'elle est contre la raison et contre toute
   justice, et plus elle est énorme, et plus elle doit faire espérer
   qu'elle ne pourra pas subsister.»

Le 6 août, l'arrêt prononçant l'expulsion des jésuites fut prononcé.

La reine désolée écrit à son père:

«Je ne vous parle pas de ce que le Parlement a fait, car cela me fait
mal, j'en suis dans la douleur: ce sont les indulgences de Luther!»

Elle reste accablée et dans un dégoût profond de toutes choses:

«Je ne vis que d'amertume, et ma consolation c'est Dieu et de penser
que cette vie est courte.

«Ce que je puis vous dire, c'est que ni lecture, ni peinture, ni
tous les plaisirs de la solitude ne m'empêchent point de sentir tout
ce qui se passe, parce que cela touche l'intime de mon âme; il n'y a
que le cabinet de la «belle mignonne»[104] où je prie Celui qui seul
peut y remédier et qui peut donner la force aux faibles.»

  [104] La «belle mignonne» était le crâne de Ninon de Lenclos, que
  la Reine illuminait intérieurement et parait de rubans et de
  fanfreluches pour mieux se pénétrer de la vanité des choses
  humaines.

Et elle ajoute cette phrase prophétique:

«C'est une sotte chose que d'être reine. Hélas! pour peu que les
choses continuent à aller comme elles vont, on nous dépouillera
bientôt de cette incommodité.»

Stanislas, très noblement, se refusa à abandonner les jésuites dans
l'infortune; non seulement il écrivit à son gendre en leur faveur,
mais il leur ouvrit ses États et leur offrit une large hospitalité.
Malgré tout, il n'était pas trop rassuré sur la valeur de l'asile
qu'il leur offrait, ni sur le sort de ceux qui habitaient la Lorraine.
Il écrivait à sa fille le 3 mars 1763:

«Je ne suis pas un moment tranquille sur la sûreté des miens
(jésuites) en Lorraine, qu'il me semble que je ne tiens que par la
queue.»

En guise de protestation contre la mesure qui frappait l'Ordre qui lui
était cher, Stanislas envoya Cerutti à Paris en le recommandant à son
petit-fils. Le Dauphin l'attacha à sa personne et lui témoigna bientôt
la plus grande confiance.

Malheureusement la mort inattendue du prince vint briser toutes les
espérances du jeune écrivain.

Nous le retrouverons dans quelques années.

Pendant que le sort de la Compagnie de Jésus se décidait, une heureuse
réunion de famille était venue détourner Stanislas de ses tristes
pensées et adoucir le coup qui le frappait dans une de ses plus vives
affections.

En 1761, après le séjour de Mesdames à Plombières, les médecins
avaient pensé qu'une nouvelle saison d'eaux serait très favorable aux
princesses.

En prévision de cet événement, et pour leur permettre de faire dans la
petite localité un séjour plus confortable, Stanislas, aussitôt après
le départ de ses petites-filles, avait fait construire une maison de
belle apparence avec neuf croisées de façade sur la grande rue. Le
rez-de-chaussée en arcades formait une promenade à couvert fort
agréable. Ce bâtiment fut surnommé le _Palais royal_.

A peine terminé, il allait servir au but auquel on l'avait destiné.

En effet, en mai 1762, on annonça la prochaine arrivée de Mesdames. A
cette nouvelle, Stanislas éprouva une joie d'autant plus grande qu'il
traversait des circonstances plus critiques et qu'il avait besoin de
plus de consolations. Comme l'année précédente, il vint attendre les
princesses à Commercy. Le 26 mai, jour marqué pour leur arrivée, le
Roi, accompagné de toute sa cour, se rendit jusqu'à Saint-Aubin où il
accueillit les voyageuses avec beaucoup de tendresse.

Le 27, la Cour séjourna à Commercy; on retourna à la fontaine Royale,
on revit le château d'eau, le pont d'eau, etc., et toutes les
merveilles du parc.

Le 28, les princesses partirent pour la Malgrange: à Nancy toutes les
rues étaient garnies d'une double haie de troupes depuis la porte
Saint-Jean jusqu'à celle de Saint-Nicolas.

Mesdames, escortées d'une troupe de cavalerie, traversèrent la ville
au bruit des timbales, trompettes, fifres et tambours, au son des
cloches, au bruit du canon et aux acclamations de tout le peuple qui
se portait en foule sur leurs pas.

Elles arrivèrent le 29 à Plombières, accompagnées du comte de Croix,
que Stanislas avait choisi pour le représenter. On ne pouvait en
vérité faire un meilleur choix.

Le séjour de Mesdames fut fort agréable. Tous les matins elles
allaient à la messe aux Capucins à sept heures; il y avait musique à
cette occasion. Tout le monde y courait pour voir les princesses et
écouter l'orchestre et les chanteurs. Le Roi avait donné à ses
petites-filles une partie de ses musiciens et chaque jour elles
entendaient un concert des mieux choisis. Quatre cents hommes détachés
du régiment de Royal-Navarre formaient une garde d'honneur.

Le comte de Croix, pour distraire les princesses, organisa des bals,
des promenades dans les environs, des fêtes champêtres; dans une salle
en planches on donna la première représentation du _Mariage de
Figaro_; Beaumarchais, qui faisait lui-même une saison d'eaux, avait
dirigé les répétitions. Enfin M. de Croix fit tout ce qu'il put
imaginer pour varier les plaisirs. Par sa gaîté et le charme de son
esprit, il contribuait beaucoup à l'agrément de toutes les réunions.
Il réussit si bien que Plombières était devenu «un petit Versailles».
«L'honnête liberté, l'aimable décence, l'enjouement le plus naturel,
les ris, les jeux et les grâces composaient la cour de Mesdames».

Une fête entre toutes fit sensation; ce fut celle donnée par la
comtesse de Civrac dans une ferme qu'elle possédait dans la montagne,
à une demi-lieue de la ville. Une grange avait été décorée de
guirlandes de fleurs et de feuillages qui formaient des panneaux et
des losanges ornés des chiffres des princesses en fleurs et en rubans.

Comme l'usage des carrosses était impraticable dans ce pays
montagneux, on avait arrangé des chars pour transporter les invités.
Celui de Mesdames, disposé «d'une façon commode et galante», était
traîné par quatre bœufs blancs; celui destiné aux personnes de la
suite était attelé de quatre bœufs noirs.

Après un concert d'airs champêtres des mieux ordonnés, les princesses
«collationnèrent avec plaisir». Le repas était à peine terminé que
quatre bergères, galamment vêtues et accompagnées de moutons
enrubannés, se présentèrent et invitèrent quatre personnes de la suite
de Mesdames; ils dansèrent une contredanse exécutée par deux musettes,
deux hautbois et un basson. Cette contredanse ouvrit le bal et on
dansa jusqu'à la nuit.

Comme l'année précédente, Stanislas vint à plusieurs reprises voir ses
petites-filles.

Lors de sa seconde visite, il leur donna une _feuillée_ dans le bois,
près de la grange Civrac. Ayant appris qu'il y avait non loin de là
une fontaine, il s'y fit porter et il en fut émerveillé: «C'est une
des beautés de la nature, dit-il, et je veux qu'elle porte mon
nom[105].» Il fut fait suivant son désir.

  [105] _Plombières ancien et moderne_, par Jean PARISOT. Paris,
  Champion, 1905.

Pendant l'un de ces séjours, il rencontra la sœur de la Dauphine, la
princesse Christine de Saxe, qui voyageait incognito sous le nom de
comtesse de Henneberg. Elle se rendait à Versailles dans l'espoir d'y
trouver un établissement en rapport avec son rang.

C'est à l'instigation de Marie Leczinska que la princesse s'était
arrêtée à Plombières. En effet, malgré la mort de Mme de La
Roche-sur-Yon, la Reine n'avait pas renoncé à ses anciens projets;
elle caressait toujours l'espoir de voir se réaliser un mariage qui
enlèverait Stanislas à une liaison irrégulière, et bien que le Roi eût
quatre-vingt-deux ans et la princesse Christine vingt-neuf, c'est sur
cette dernière que Marie Leczinska avait jeté les yeux.

Lorsqu'elle avait mis loyalement son père au courant de ses
intentions, le vieux Roi lui avait spirituellement répondu:

«Je me chatouille de rire sur votre projet de mon mariage. Je viens
d'apprendre que ma prétendue épouse est terriblement laide. Vous jugez
bien que je ne voudrais pas me marier sans vous donner une _belle
mère_ et non une laide.»

Quelques jours plus tard, il lui écrivait encore:

«Votre idée sur mon mariage m'a fait crever de rire.»

Quand Stanislas rencontra la princesse, il la trouva instruite et
agréable, mais cette impression ne modifia nullement ses idées.

«Je reviens dans ce moment de Plombières, écrit-il à sa fille, le 29
juin 1762, ayant laissé les chères Mesdames dans une parfaite santé et
Mme la comtesse d'Henneberg dans une estime générale de tout le monde,
qu'elle s'est acquise par son mérite, lequel pourrait faire un progrès
particulier sur moi et réaliser votre pensée. Mais il y a une raison
insurmontable à ne pas me faire aller plus avant. Voulez-vous la
savoir? C'est que cette union ne produirait pas une autre Reine de
France, ma chère et incomparable Marie. Ainsi cet événement ne sera
pas mis dans le compte des extraordinaires de ce siècle.»

Stanislas fit mille grâces à la princesse, l'engagea à le venir voir à
Lunéville, invitation qui fut acceptée avec ravissement, et il resta
dès lors en relations suivies avec elle. En effet, à partir de ce
moment, on la retrouve très fréquemment à la Cour; elle y fait des
séjours prolongés et elle obtient même du roi, à l'automne de 1762, la
promesse de sa nomination comme coadjutrice de l'abbaye de
Remiremont[106].

  [106] L'abbesse était la princesse Charlotte. La princesse
  Christine de Saxe lui succéda en 1773; elle eut elle-même pour
  coadjutrice la comtesse de Brionne, de la maison de Lorraine.

Mme de Boufflers, sûre de son influence, ne se préoccupait nullement
d'une rivalité qui ne pouvait l'atteindre et elle faisait toujours à
la princesse l'accueil le plus aimable.

Le 10 juillet, la première saison d'eaux étant terminée, Mesdames
partirent pour Lunéville, où leur grand-père les attendait
impatiemment.

Sur toute la route, les maisons étaient garnies de feuillages, les
rues décorées de fleurs, d'emblèmes, de devises. Partout les bourgeois
avaient pris les armes, partout ce n'étaient qu'acclamations, cris de
«vivent Mesdames de France!»

Le roi de Pologne s'était rendu au devant de ses petites-filles
jusqu'à Gerbeviller et il revint avec elles à Lunéville.

Le 11, Mesdames assistèrent à une messe chantée en musique. Le
cardinal de Choiseul leur présenta l'eau bénite et il leur donna la
patène à baiser.

Le soir, après le souper, l'on tira sur la terrasse du château un
merveilleux feu d'artifice. Huit portiques étaient ornés des chiffres
du Roi, de Stanislas, de Mesdames, entourés de nombreuses fleurs de
lis.

«Il y avait de chaque côté du trophée deux bouquets en roses, et une
comète de droite et de gauche du chiffre de Louis le Bien-Aimé; un
grand soleil faisant son cours dont ce chiffre était le centre, plus
de cent gerbes à la romaine, quantité de bouquets chinois, une lune
qui faisait son cours, et nombre d'autres artifices.»

A une heure après minuit tout reposait dans le château, lorsqu'on
entendit les appels des sentinelles qui criaient: «Au feu! au feu!»
C'était le pavillon chinois qui brûlait. Comme le bâtiment était en
bois et que les secours arrivèrent tardivement, il fut impossible de
rien sauver.

Les habitants de la ville et des villages voisins accoururent pour
porter des secours, mais il fallut se borner à préserver l'hôtel de
Craon et les maisons proches de l'incendie. Il s'en fallut de peu
qu'elles ne fussent, elles aussi, la proie des flammes. A six heures
du matin, on était parvenu à conjurer le danger, mais le pavillon
chinois était réduit en cendres, et tous les arbres voisins écorcés
jusqu'au sommet.

Personne ne voulait annoncer cette mauvaise nouvelle au roi. Ce fut
Alliot qui dut s'en charger. Il entra le premier dans l'appartement de
Stanislas, qui lui parla beaucoup de la fête de la veille et en
témoigna sa satisfaction.

«Oui, sire, dit l'intendant, elle était belle, mais elle serait encore
plus agréable sans le petit accident arrivé cette nuit.

--«Eh! quoi donc? reprit le Roi avec vivacité.

--«Sire, votre pavillon chinois est réduit en cendres.

--«Les maisons voisines n'ont-elles pas souffert? demanda Stanislas
après un moment de silence.

--«Il y en a trois d'endommagées.

--«Qu'on les répare bien vite, ajouta le prince. Quant au kiosque, je
ne le regrette pas, je vais en imaginer un bien plus beau.»

Et il ne fut plus question de l'accident.

A partir de ce jour, les plaisirs et les fêtes se succèdent sans
interruption. Le 13, toute la cour va dîner à Chanteheu. Le 14, on se
rend à Einville. Le 15, le Roi donne un grand dîner à Jolivet. Enfin,
le 17, il y a fête et repas à la cascade.

Le 19, doivent avoir lieu de grandes réjouissances à Nancy,
accompagnées de spectacles, d'illuminations, etc. On a fait de grands
préparatifs; les comédiens de Metz sont arrivés pour représenter des
opéras bouffons; une armée d'ouvriers et d'allumeurs a été mobilisée.
Le Roi, la princesse Christine, Mesdames, ont promis de venir de
Lunéville pour jouir du spectacle.

Durival, préfet de police, prit des mesures sérieuses pour éviter
l'encombrement et les accidents. Le 19 au matin, on afficha sur tous
les murs de Nancy l'avis suivant:

AVIS POUR LE JOUR DE L'ILLUMINATION

«Les Bourgeois de Nancy sont avertis de balayer les ruës chacun
vis-à-vis de soi, et d'arroser devant les maisons sur le passage de
Mesdames à six heures du soir, de renouveller l'arrosement à sept
heures et d'illuminer les croisées au premier coup de cloche du
Beffroy.

«On aura attention qu'il ne reste ni chevaux, ni voitures dans les
ruës où passeront Mesdames, et dans la place de la Carrière et la
place Roïale. Enjoint de retenir les enfans au-dessous de sept ans
dans les maisons.

«Deffenses de tirer des boëtes, fusées, serpenteaux et autres
artifices, aux peines portées par les règlemens.»

Stanislas partit de Lunéville à trois heures avec la princesse
Christine; ils arrivèrent à six heures à la Mission, où le chancelier
de la Galaizière les attendait. Ils firent leur entrée à Nancy à sept
heures et se rendirent immédiatement à l'Intendance, dont les salons
étaient brillamment éclairés. Mesdames n'arrivèrent qu'à huit heures
trois quarts. Aussitôt l'illumination commença.

Une foule prodigieuse d'étrangers était accourue pour jouir de ce
spectacle; on n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Le naïf
chroniqueur, dans son admiration, écrit:

«Un allumeur, qui étoit en l'air au fronton de l'hôtel de ville,
fixe l'idée qu'on aura longtems de cette fête. Il s'arrêta
d'admiration en regardant l'Intendance et dit: «Ah! mon Dieu, qui
auroit cru cela? Non, un homme de cent ans n'aura jamais vu et ne
verra jamais pareille chose!»

A dix heures, le Roi avec Mesdames et la princesse Christine vint à
pied se promener sur la Carrière et sur la place Royale, puis ils
montèrent en carrosse et se rendirent à la Malqrange.

Il y eut ensuite un bal populaire, auquel assista la comtesse de
Civrac et plusieurs personnes de la suite des princesses.

Mesdames rentrèrent à Plombières le 25 juillet. Leur seconde saison ne
fut pas moins agréable que la première. Stanislas vint à deux reprises
passer quelques jours avec elles.

Leur départ était fixé au 4 septembre. Elles séjournèrent encore trois
jours à Lunéville auprès de leur grand-père, et le 7 elles partirent
pour Versailles.



CHAPITRE XXII

1763-1764

  Mort de la princesse de Beauvau.--Mariage du prince avec Mme de
    Clermont.--Stanislas publie les œuvres du _philosophe
    bienfaisant_.--Mort d'Auguste III.--Le chevalier de Boufflers
    va complimenter la princesse Christine.--Ses vers à cette
    occasion.--Il va assister au sacre de l'Empereur à Francfort.


Au mois d'août 1763, la princesse de Beauvau vint faire un séjour en
Lorraine avec sa fille. Après quelques semaines charmantes passées
tantôt à Haroué, auprès de Mme de Craon, tantôt à Lunéville avec ses
belles-sœurs et à la cour de Stanislas, la princesse regagnait Paris
lorsqu'elle tomba malade à Commercy de la petite vérole. Dès le
premier jour, la maladie prit un caractère des plus inquiétants. Mmes
de Boufflers et de Bassompierre accoururent auprès de leur sœur, mais
ni leurs soins ni leur dévouement ne purent la sauver. La princesse
succomba le 6 septembre, à midi.

Son neveu, le prince de Turenne, avait pu encore la revoir; quant à
son mari et à son frère, le duc de Bouillon, ils arrivèrent trop tard.

Pendant son agonie, faisant allusion à la liaison connue du prince de
Beauvau, la pauvre femme ne cessait de s'écrier: «L'étoile de Mme de
Clermont m'a tuée!»

M. de Beauvau «regretta en elle une femme qu'il avait toujours vue
contente de lui. Elle était bonne, gaie, ignorante et d'une simplicité
tout aimable. Elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve
également les femmes des égarements, des inquiétudes et de l'humeur».
Mais si le prince la traitait avec considération et s'il avait pour
elle les plus grands égards, son cœur était ailleurs; en vrai mari du
dix-huitième siècle, il négligeait sa femme et rendait des soins à la
veuve du comte de Clermont d'Amboise, qu'il avait rencontrée dans le
monde et pour laquelle il s'était épris de la plus violente passion.

Au physique comme au moral, c'était une femme délicieuse, et les
contemporains la louent à l'envi: «La figure de Mme de Clermont, sans
être régulière, a toujours fait plus d'impression que celle des
beautés les plus parfaites; on en est plus occupé que frappé et elle
plaît longtemps. Parmi les femmes qui font honneur à leur sexe, il n'y
en a pas dont l'esprit soit plus à elle. Elle a de la gaîté, mais
décente et modérée, elle jouit de celle des autres; son caractère est
élevé, noble, généreux; son amitié est égale, vive, raisonnable; on ne
craint avec elle ni les caprices ni l'art infernal des tracasseries.»

Peu de temps après la mort de sa femme, le prince, plus amoureux que
jamais, épousa Mme de Clermont; il avait alors quarante-trois ans, et
elle en avait trente-quatre. Jamais on ne vit un ménage plus
tendrement uni et, pour la rareté du fait, il vaut la peine d'être
signalé. M. et Mme de Beauvau s'adoraient et s'adorèrent jusqu'à leur
dernier jour. «Leur union fut du petit nombre de celles qui démentent
l'assertion de La Rochefoucauld qu'_il n'y a pas de mariages
délicieux_[107].»

  [107] _Vie de la princesse de Poix_ par la vicomtesse DE
  NOAILLES. Paris, Lahure, 1855.

A la vue de cette intimité si douce, de cette union incomparable,
unique peut-être au dix-huitième siècle Saint-Lambert, qui resta
jusqu'à la mort du prince le commensal habituel de la maison,
écrivait:

«J'ai été le témoin assidu de leur vie; qu'il me soit permis de leur
en marquer toute ma reconnaissance: je dois sans doute leur rendre
grâce des services qu'ils ont rendus à mes amis et à moi, mais c'est
en versant des larmes de tendresse et d'admiration que je les
remercie de m'avoir fait jouir pendant quarante années du spectacle
de leur bonheur et de leur vertu.»

Depuis qu'il régnait en Lorraine et jouissait après tant d'aventures
d'une vie calme et paisible, Stanislas avait profité des loisirs
forcés qu'il devait à sa nouvelle existence pour s'adonner à un de ses
goûts favoris et mettre au jour de nombreux opuscules sur la politique
et la philosophie. Ces œuvres, qui partaient d'un bon naturel mais
qui n'avaient qu'une médiocre valeur, étaient, comme de juste,
accueillies par les courtisans avec des transports d'admiration.

En 1763, le secrétaire du Roi, M. de Solignac, eut l'idée de réunir
toutes ces œuvres éparses et d'en faire une édition complète, qui
perpétuerait à jamais les sentiments généreux du monarque et resterait
comme un monument impérissable à sa gloire.

Il s'en ouvrit au Roi, qui n'eut garde de désapprouver un projet qui
flattait si agréablement sa vanité; Stanislas chargea donc son
secrétaire de procéder à une révision complète et approfondie de ses
œuvres, non seulement d'en modifier, s'il était nécessaire, le fonds,
mais encore et surtout de corriger le style, si souvent
incompréhensible, et de le mettre en bon français. Le secrétaire eut
aussi pour mission de composer en guise de préface un historique
complet de la vie du Roi de Pologne. C'était une mission fort
délicate; il ne fallait pas accabler le monarque de louanges
excessives, il ne fallait pas davantage se borner à la stricte vérité.

Solignac s'acquitta de son travail avec un tact qui lui conquit tous
les suffrages. Tout en restant courtisan, il mit tant d'habileté dans
les éloges qu'il décernait à son maître, que celui-ci se déclara très
satisfait: il lui écrivait en effet:

    «Lunéville.

   «Votre réflexion, mon cher Solignac, ne mérite pas seulement mon
   approbation mais encore le remerciement que je vous fais.
   L'avertissement que vous m'avez envoyé est parfait sans y changer
   aucune syllabe. Je vous prie que tout le sens du discours y soit
   relatif. Je vous renvoie l'exemplaire. J'attends celui auquel
   sera jointe la suite. Je ne doute pas que tout ne soit bien suivi
   étant entre vos mains. _Je vous embrasse de tout mon cœur._

    «STANISLAS, Roy.

   «N'oubliez pas de mettre, au lieu d'_Avertissement_, autre _Avis
   de l'éditeur_, comme vous l'avez marqué. Je vous envoie même
   votre lettre, pour que vous suiviez au pied de la lettre tout ce
   qu'elle contient. J'en suis enchanté ainsi, il n'y a qu'à mettre
   sous la presse après que vous l'aurez mis dans le sens où cela
   doit être[108].»

  [108] _Inédite._ Collection G. Maugras.

Les œuvres complètes du Roi parurent en 1763; elles furent publiées
en 4 vol. in-8º et sans nom d'auteur. Elles portaient comme titre:
_OEuvres du philosophe bienfaisant_.

Personne n'ignorait que le _philosophe bienfaisant_, c'était
Stanislas. Le surnom lui avait été donné par ses sujets eux-mêmes en
raison de toutes les institutions charitables qu'il avait pris plaisir
à créer autour de lui.

Il est certain que la bienfaisance de Stanislas était extrême et que
son cœur était profondément accessible aux souffrances des
malheureux.

Il s'ingéniait sans cesse en effet à chercher des occasions de les
soulager. Un jour un de ses courtisans lui dit ironiquement: «Sire, je
crois que vous avez épuisé la série des fondations, sauf une seule, où
votre perspicacité est en défaut.»--«Laquelle? fit le monarque
vivement.»--«C'est de fonder des carrosses pour les pauvres.»--«Dieu
merci», riposta Stanislas, «j'ai bien assez de mes mendiants en
carrosse, sans en accroître le nombre.» Et le bon roi de rire de son
excellente plaisanterie.

Non seulement Stanislas s'occupait des malheureux, mais en toutes
circonstances il laissait voir la bonté de son âme et la générosité de
son cœur. Ne s'était-il pas imaginé de fonder des messes perpétuelles
pour ses amis et ennemis, vivants ou défunts, pour ceux auxquels il
pouvait avoir donné sujet de scandale, pour ceux qui avaient péri à la
guerre pendant les révolutions de Pologne, etc., etc.! La liste en
était interminable.

Malgré son âge, Stanislas n'avait jamais perdu l'espoir de remonter un
jour sur le trône de Pologne. En 1763, ayant appris que l'état de
santé d'Auguste, son successeur, était des plus graves, il se persuada
que ses anciens sujets allaient peut-être le rappeler. Son imagination
aidant, cet espoir devint bientôt pour lui une certitude, et il
s'efforça par tous les moyens de reconquérir cette couronne de Pologne
qu'il regrettait si vivement. Il profita de l'intimité de ses
relations avec la princesse Christine pour suivre de près la marche
des événements et se faire tenir au courant de tout ce qui se passait
à Dresde.

Les Lorrains n'ignoraient pas les secrets désirs de leur maître et ils
lui reprochaient des projets qui ne tendaient rien moins qu'à les
abandonner.

            Peuples amis de la liberté,
        Qui dans un Roi ne chérissez qu'un sage,
    Venez à Stanislas rendre un troisième hommage,
            C'est le rendre à l'humanité.
        Mais, ô vous, Stanislas! vous, des Rois le modèle,
    A votre propre loi seriez-vous infidèle?
    Vous régnez sur nos cœurs, que voulez-vous de plus?
            La monarchie universelle
            N'est que l'empire des vertus.

Auguste s'éteignit le 5 octobre 1763. Mais en dépit de toutes les
intrigues et malgré les plus actives démarches, Stanislas échoua
complètement. Sa déception fut d'autant plus cruelle que ses
espérances avaient été plus grandes. Poniatowski fut élu le 27 août
1764.

Malgré son habituelle philosophie, le Roi ne put jamais prendre son
parti de cet échec et il en resta longtemps accablé; à partir de ce
jour, son caractère changea: il devint aigri et mécontent.

Il ne voulut pas cependant faire retomber sur la princesse Christine,
qui n'en pouvait mais, la colère qu'il éprouvait de sa déconvenue;
fidèle à sa parole, au mois de janvier 1764, il la nomma au poste
envié de coadjutrice de l'abbaye de Remiremont. Toujours galant, il
décida d'envoyer à la future abbesse un ambassadeur pour lui porter
ses félicitations et ses vœux, et il jeta les yeux sur le chevalier
de Boufflers pour remplir cette mission flatteuse.

Nous avons vu dans un précédent chapitre qu'après la paix de 1763, le
chevalier de Boufflers était revenu vivre près de sa mère, à la cour
du roi Stanislas.

Mais le chevalier était atteint d'une maladie, bien fréquente de nos
jours, beaucoup plus rare à son époque, celle de la locomotion; il ne
pouvait tenir en place. A chaque instant, sous les prétextes les plus
futiles, on le voyait partir sur son cheval gris, et l'on n'entendait
plus parler de lui pendant quinze jours, un mois, puis un beau matin
il revenait, le visage réjoui, l'humeur à l'avenant, mais c'était pour
repartir encore.

Sa mère, sa famille, ses amis, tout le monde profitait de l'humeur
voyageuse du jeune officier pour lui donner des missions dont il
s'acquittait très volontiers, ravi d'avoir des occasions de se
déplacer. Le Roi lui-même ne crut pouvoir mieux faire pour flatter sa
manie que d'en faire son ambassadeur ordinaire, et chaque fois qu'une
mission se présentait, c'est à Boufflers qu'il s'adressait.

Donc en janvier 1764, le Roi donne au chevalier l'ordre de partir pour
Remiremont.

Bien que Boufflers, par malchance, fût, à ce moment, affligé d'une
énorme fluxion, il n'était pas homme à reculer devant un déplacement;
il sauta dans une chaise de poste et se mit en route. Mais la
princesse était altière, et elle fit au jeune ambassadeur un accueil
plutôt glacial. A peine répondit-elle quelques mots à ses compliments
empressés et elle se borna à lui remettre une lettre pour Stanislas.

Boufflers, avec ou sans fluxion, n'aimait pas à être mal reçu. Piqué
de l'accueil de la princesse, il reprit aussitôt la route de
Lunéville, mais chemin faisant, et pour se venger, il s'amusa à
composer sur son ambassade une chanson mordante et assez risquée; il
se moquait sans pitié du peu de grâces physiques de la future abbesse
et s'égayait à ses dépens en raillant les projets matrimoniaux dont
elle souhaitait vainement la réalisation.

SUR L'AIR: _Et j'y pris bien du plaisir_.

    Enivré du brillant poste
    Que j'occupe en ce moment,
    Dans une chaise de poste
    Je me campe fièrement,
    Et je vais en ambassade,
    Au nom de mon souverain,
    Dire que je suis malade
    Et que lui se porte bien.

    Avec une joue enflée,
    Je débarque tout honteux:
    La princesse boursouflée,
    Au lieu d'une, en avait deux;
    Et Son Altesse sauvage
    Sans doute a trouvé mauvais
    Que j'eusse sur mon visage
    La moitié de ses attraits.

AIR: _Que ne suis-je la fougère?_

    «Princesse, le Roi mon maître
    Pour ambassadeur m'a pris.
    Il veut vous faire connaître
    Que de vous il est épris.
    Quand vous seriez sous le chaume,
    Il donnerait, m'a-t-il dit,
    La moitié de son royaume
    Pour celle de votre lit.»

AIR: _Et j'y pris bien du plaisir_.

    La princesse à son pupitre
    Compose un remerciement:
    Elle me donne une épître
    Que j'emporte lestement.
    Et je m'en vais dans la rue
    Fort satisfait d'ajouter
    A l'honneur de l'avoir vue,
    Le plaisir de la quitter.

Et comme la princesse a fait donner six louis à l'ambassadeur pour ses
frais de déplacement, Boufflers ajoute à sa chanson ce quatrain:

SUR L'AIR: _Ne v'là-t-il pas que j'aime!_

    De ces beaux lieux en revenant
    Je quitte l'Excellence,
    Et je reçois pour traitement
    Cent vingt livres de France.

Son premier soin en arrivant à Lunéville fut de raconter à sa famille
et à ses amis la médiocre réussite de son ambassade, mais en même
temps il récitait la chanson qu'il avait composée pendant la route, et
elle eut très grand succès. Elle parvint naturellement à Versailles,
où elle ne fut pas moins goûtée; cependant la dauphine ne put cacher
l'irritation que lui causait le ridicule dont on couvrait sa sœur.

Stanislas ne se laissa pas décourager par le résultat, en somme assez
peu satisfaisant, de la première mission du chevalier. Peu de temps
après, une nouvelle occasion se présentait d'envoyer un ambassadeur et
c'est encore à Boufflers que le roi de Pologne s'adressa.

L'élection du roi des Romains allait avoir lieu à Francfort et l'on
savait que les suffrages se porteraient sur le fils de Marie-Thérèse
et de François Ier, l'archiduc Joseph[109]. De pompeuses cérémonies et
de grandes réjouissances devaient avoir lieu, car l'impératrice et
l'empereur accompagnaient leur fils.

  [109] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. I.

Stanislas estima qu'il serait de bon goût de se faire représenter
auprès de son prédécesseur sur le trône de Lorraine, dans une
circonstance aussi solennelle, et il chargea le chevalier de se rendre
à Francfort avec une lettre autographe pour l'empereur François[110]
et une seconde pour le futur Roi.

  [110] François mourut l'année suivante, en 1765; son fils fut
  nommé empereur sous le nom de Joseph II. Il succéda à
  Marie-Thérèse en 1780.

Le choix du chevalier était d'autant plus indiqué pour cette mission
que sa grand'mère, la princesse de Craon, se rendait elle-même à
Francfort et qu'il était tout naturel qu'il l'y accompagnât. La
princesse, qui ne quittait jamais sa magnifique retraite d'Haroué,
avait cru qu'elle devait ce témoignage de fidélité et d'attachement au
fils et au petit-fils de l'homme qu'elle avait tant aimé, et malgré
son âge elle prit la route de Francfort. Boufflers n'était pas seul à
l'accompagner; elle emmenait encore avec elle son petit-fils, le
prince de Chimay et son neveu, le comte de Ligniville.

Bien entendu, le chevalier avait promis à sa mère de lui faire une
exacte description de tout ce qu'il verrait et entendrait. A peine
arrivé, il tint parole:

    «27 mars 1764.

   «L'élection du roi des Romains s'est faite aujourd'hui avec toute
   la pompe, la majesté, la magnificence et l'ennui possibles, et
   c'est l'archiduc Joseph qui a été élu d'un commun consentement,
   comme Mme la marquise de Boufflers me l'avait judicieusement
   prédit avant mon départ.

   «Rien n'est comparable à tout ce qu'on voit ici; il semble que
   tous les vassaux et sujets de l'Empereur cherchent à paraître
   plus grands seigneurs que lui. L'or et l'argent me sortent par
   les yeux plus encore que par les poches. J'ai vu aujourd'hui
   trois abbés à cheval mieux montés que je ne l'ai jamais été; les
   ambassadeurs des six électeurs laïques les suivaient. Jamais
   rien n'a été si beau, de quelque sens qu'on l'envisage: c'étaient
   les plus belles voitures, les plus beaux chevaux, la plus belle
   garde, la plus belle livrée, la plus belle assemblée, le plus
   beau temps. Il n'y manquait que de l'ordre; mais la bourgeoisie
   de Francfort et moi nous regardons l'ordre comme un attentat à la
   liberté.

   «Une circonstance qui intéressera le Roi, c'est que les portes de
   la ville sont fermées depuis hier au soir et viennent seulement
   d'être ouvertes à six heures. La ville de Francfort est si
   jalouse de ses droits, relativement à l'élection, qu'elle ne
   permet à aucun étranger d'y rester, sans la protection d'un
   ambassadeur électoral: tous les autres, soit ambassadeurs, soit
   étrangers, M. du Châtelet[111] entre autres, sont sortis hier
   matin de la ville et n'y rentrent que ce soir.

  [111] Fils de Mme du Châtelet. Il était ambassadeur de France à
  Vienne.

   «Une autre circonstance qui vous intéressera, c'est que c'est
   l'ambassadeur de Prusse qui brille le moins. Il a de vieux
   carrosses argentés et des chevaux qui ne valent pas beaucoup
   d'argent; sa livrée est pauvre, sa maison est mauvaise et sa
   figure est triste. On voit que le Roi de Prusse aime mieux
   dépenser son argent à Berlin qu'à Francfort.

   «L'ambassadrice est plus belle encore que la fête et plus
   magnifique que tous les couronnements du monde[112]. Elle n'a
   rien perdu de tout ce que nous aimons en elle, et elle se fait
   aimer de toute l'Europe; elle est adorée à Vienne et elle le
   serait à Francfort, si on la connaissait; mais personne ne sait
   le nom de son voisin, ce qui met beaucoup de variété dans les
   compagnies, avec un peu d'embarras dans les sociétés.»

  [112] Diane-Adélaïde de Rochechouart-Faudoas, marquise du
  Châtelet.

Mais ce qui par-dessus tout devait intéresser Mme de Boufflers,
c'était ce qui concernait sa mère, la princesse de Craon. Quelle
figure faisait-elle dans cette brillante assistance! Quel accueil
avait-elle reçu de l'Empereur? Boufflers se charge de satisfaire sa
légitime curiosité:

   «Ma grand'mère n'est guère plus magnifique que le roi de Prusse,
   mais ils sont respectés tous les deux à leur manière. Hier,
   l'électeur de Mayence lui avait promis de faire retarder contre
   toutes les lois de l'empire, si elle n'était pas revenue assez
   tôt de chez l'Empereur, qui demeure, comme vous savez, à deux
   lieues. C'était la première fois qu'elle lui faisait sa cour;
   nous l'y avons accompagnée, M. de Chimay, M. de Ligniville et
   moi. Voici la relation véritable:

   «La princesse, à son arrivée, a fait demander M. de Kevenhüller,
   grand chambellan: il est venu sur-le-champ et a fait entrer la
   princesse par une petite porte de derrière dans l'appartement de
   l'Empereur. Il est venu quelqu'un à sa rencontre qui lui a dit:
   «Je veux vous servir d'ambassadeur.» Elle a demandé à M. de
   Kevenhüller qui c'était; il lui a dit que c'était l'Empereur. Ils
   ont causé le plus amicalement du monde tous les deux assis
   pendant plus d'une demi-heure. Pendant ce temps-là, M. de Chimay,
   M. de Ligniville et moi nous étions avec toute la Cour dans
   l'antichambre. Tout à coup il est venu quelqu'un à nous qui nous
   a dit d'entrer, et nous avons vu venir à nous l'Empereur, qui
   venait de quitter ma grand'mère en lui disant: «Je vous laisse
   avec mes enfants et je vais voir les vôtres.»

   «Il a d'abord parlé à M. de Chimay avec beaucoup de bonté,
   ensuite il m'a parlé très longtemps, surtout de vous, en me
   recommandant de vous gronder de sa part de n'être pas venue le
   voir. Il me l'a répété plusieurs fois avec beaucoup de gaieté et
   a fini par nous dire: «Ah ça, je vais chercher mes enfants et
   retourner avec votre grand'mère.»

   «Là-dessus il s'en est allé et nous a ramené les archiducs, à qui
   il nous a présenté, lui-même. Notre cour faite, nous nous en
   sommes allés, laissant ma grand'mère avec l'Empereur. Quand elle
   est sortie, nous sommes allés à la porte de derrière par où elle
   était entrée, pour lui donner le bras. L'Empereur, qui la
   reconduisait, m'a dit: «_Ah çà! n'oubliez pas de dire mille
   injures à votre mère et de la bien gronder, mais prenez garde à
   la revanche._»

   «Voilà le récit véritable de notre réception, qui m'a réellement
   charmé, et même touché, quelque blasé que je doive être sur
   l'affabilité.»

   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   «Je me porte à merveille, je ne joue point et ne dépense rien: mes
   gens ne me coûtent pas plus cher qu'à Paris. Je n'ai pas encore
   parlé de ma lettre. M. du Châtelet m'a dit qu'elle pourrait me
   valoir un diamant. En ce cas-là, mon voyage serait une folie faite
   à bon marché; il m'en coûterait plus d'une autre manière pour être
   sage.

   «Adieu, madame, je vous aime beaucoup pendant mon absence,
   quoique sûrement vous attendiez mon retour pour m'aimer[113].»

  [113] Communiquée par le comte de Croze-Lemercier.



CHAPITRE XXIII

1764

Voyage du chevalier de Boufflers en Suisse.


De retour à Lunéville, Boufflers songe bien vite à de nouveaux
déplacements; comme Stanislas, malgré sa bonne volonté, n'a pas
d'ambassade à lui offrir, le chevalier ne trouve rien de mieux que de
s'en confier une à lui-même et de réaliser enfin un projet longtemps
caressé.

Bien qu'il fût encore très jeune en 1748, lors du séjour de Voltaire à
la cour de Lorraine, le chevalier n'était pas sans avoir été frappé de
la présence du philosophe, des hommages qu'on lui rendait et de la
considération dont on l'entourait. Que de fois même Voltaire, toujours
bonhomme, avait plaisanté avec le futur abbé et la «divine mignonne»,
pris part à leurs jeux enfantins! Quand le triste événement que nous
connaissons eut éloigné à jamais le philosophe de Lunéville, son
souvenir n'y resta pas moins vivant dans les esprits et dans les
cœurs. Comment oublier cet homme qui, pendant deux ans, avait tenu la
Cour et le Roi sous le charme; comment oublier ces heures délicieuses
que Stanislas ne se rappelait jamais sans attendrissement! On parlait
sans cesse de Voltaire, des aventures dont il avait été le héros, de
son séjour en Lorraine, des événements qui lui advenaient, de ses
œuvres. Le Roi, Mme de Boufflers, Panpan, Tressan, etc.,
n'avaient-ils pas mille anecdotes à raconter sur le philosophe,
n'échangeaient-ils pas avec lui des lettres qu'on se montrait avec
orgueil?

Il eût été présent qu'on n'aurait pas davantage parlé de lui.
L'imagination du jeune chevalier, nourrie de ces récits, se montait de
plus en plus; Voltaire devint pour lui un dieu, une idole, et son rêve
fut bientôt de revoir enfin cet homme qui pour lui représentait le
résumé le plus complet et le plus brillant de l'intelligence humaine.

Donc, l'occasion lui paraissant propice, Boufflers décida de rendre au
patriarche de Ferney cette visite qui lui tenait tant au cœur, et en
même temps il résolut de parcourir la Suisse, dont quelques voyageurs
vantaient les sites montagneux et agrestes et qu'il devenait à la mode
de visiter.

Cette fois, comme Boufflers agit pour son compte et qu'il est son
maître, il imagine toute une mise en scène qui va, il le suppose du
moins, le prodigieusement divertir. Comme il voyage pour son agrément,
pour s'instruire, pour étudier les mœurs des peuples étrangers, il
décide de garder l'incognito. Il veut devoir à son mérite personnel et
non pas à son nom les heureuses aventures qui ne peuvent manquer de
lui advenir. Le chevalier de Boufflers n'est plus; l'homme qui
parcourt le monde est un jeune peintre fort inconnu, M. Charles, qui,
pour payer son écot, fait le portrait de son hôte et au besoin celui
des dames de bonne volonté qu'il trouve sur sa route. Le chevalier
voit dans cet incognito mille perspectives amusantes, mille rencontres
imprévues, il est ravi de son idée, et comme il écrit à Voltaire pour
lui annoncer sa visite, il lui fait part de son travestissement en le
suppliant de ne pas le trahir.

Les agréables péripéties que Boufflers se promettait se réalisèrent au
delà de ses espérances; bien qu'inconnu, il reçut partout le plus
charmant accueil et son voyage fut un enchantement de tous les
instants.

Et cependant, il faut l'avouer, l'aspect extérieur du chevalier ne
prévenait guère en sa faveur; sa légèreté et son étourderie ne lui
permettaient guères de songer à sa toilette; aussi, qu'il fût en
hussard ou en peintre, sa mise était-elle toujours très négligée et
son apparence première assez hirsute. Il avait de la gaucherie dans le
maintien, de la pesanteur, enfin du malvenu dans toute sa personne. La
beauté de ses traits rachetait-elle ce que son apparence première
pouvait avoir de déplaisant? Hélas! non; le chevalier était
franchement laid. Mais dès qu'il parlait sa figure s'animait et ses
yeux brillaient d'esprit; et puis il plaisantait si agréablement, il
savait donner à tous ses récits un tour si vif, si original, si
amusant, il avait toujours à sa disposition tant d'histoires
drôlatiques, qu'on oubliait bien vite sa laideur pour rester sous le
charme de son esprit.

Avec les femmes il était galant, empressé et d'une audace surprenante,
qui du reste lui réussissait presque toujours. Il a eu bien des bonnes
fortunes, mais sa légèreté naturelle lui interdisait d'être constant
et il n'avait pas plutôt obtenu ce qu'il désirait qu'il passait bien
vite à d'autres amours. Il a été aussi célèbre par son inconstance que
par ses succès.

Donc à l'automne de 1764, vers la fin de septembre, Boufflers part
pour la Suisse, à petites journées.

A peine arrivé à Colmar, il écrit à sa mère pour lui faire part de ses
impressions et en même temps il la charge de ses instructions pour le
personnel qu'il a laissé à Lunéville:

    «4 octobre 1764.

   «Je serai demain matin à Bâle, d'où je vous écrirai. Adressez-moi
   vos lettres, si vous m'écrivez, chez M. de Voltaire, sous le nom
   de Charles, en le faisant prier de me les garder jusqu'à mon
   passage.

   «J'ai pris le parti de réformer mon cocher et mon postillon, et
   deux chevaux, dont l'un nommé vulgairement la Grise, sera vendu à
   quelque prix que ce soit; et l'autre, appelé par mes gens le
   Grand Entier, et par moi l'Évêque de Toul, sera donné pour quinze
   louis. Je vous prierai de vouloir bien charger l'abbé Porquet de
   cette exécution-là; qu'il veuille bien écrire à M. Rollin pour
   avoir l'argent nécessaire, et qu'il dise à mon piqueur de faire
   hacher la paille pour ceux qui resteront, et surtout pour le
   grand maigre, surnommé la Lanterne, à cause de sa transparence;
   et que le susdit abbé Porquet soit toujours bien persuadé qu'il
   n'a jamais eu d'élève aussi soumis que moi.

   «Adieu, ma très belle maman, je me réjouis de parler de vous à M.
   de Voltaire, et de lui dire tout ce que j'en pense; car je parie
   qu'il n'avait pas assez d'esprit pour sentir tout votre mérite.»

De Colmar, Boufflers se rend à Soleure, où réside le chevalier de
Beauteville, le nouveau représentant de la France:

    «Du 9 octobre 1764.

   «Me voici chez le chevalier de Beauteville, qui m'a reçu comme un
   Suisse qui descendrait du ciel à cheval sur un rayon. Il est en
   vérité charmant. Je suis arrivé au moment de son entrée et des
   députations des treize cantons qui viennent le reconnaître.

   «La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute Suisse; les
   femmes y sont charmantes; je serais même tenté de les croire
   coquettes, si les femmes pouvaient l'être.....»

Mais Boufflers ne voyage pas seulement pour son agrément, il a la
prétention d'observer. Son étonnement est grand de voir ce qu'est un
pays libre; combien le peuple y est plus heureux qu'en Lorraine et en
France, où on l'écrase d'impôts! Bien qu'il sache à n'en pas douter
que ses lettres seront lues non seulement par sa mère, mais aussi par
le Roi, Boufflers écrit tout ce qu'il pense, sans souci de choquer
personne, et dans sa juvénile indignation, il n'hésite pas à établir
un saisissant contraste entre la situation d'un pays libre et celle
d'un pays sous le joug.

   «Ce peuple-ci me représente le peuple gaulois: il en a la
   stature, la force, le courage, la douceur et la liberté. Il n'y a
   pas plus d'hommes à proportion qu'en Lorraine. Le pays en
   lui-même est moins bon, mais la terre y est cultivée par des
   mains libres. Les hommes sèment pour eux et ne recueillent pas
   pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de
   leur avoine mangée par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras
   et les chevaux ici le sont bien davantage. Les paysans sont
   grands et forts, les paysannes sont fortes et belles. Je remarque
   que partout où il y a de grands hommes, il y a de belles femmes;
   soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les
   chercher, ce qui ne serait pas décent.

   «Cette nation-ci ne s'amuse guère, mais elle s'occupe beaucoup.
   On y est fort laborieux, parce que le travail est un plaisir pour
   qui est sûr d'en retirer le fruit; il y a autant de plaisir à
   labourer qu'à moissonner. Les lois des Suisses sont austères;
   mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes, et celui qu'on
   pend pour y avoir manqué a le plaisir de se voir obéir par le
   bourreau.

   «Adieu, madame, je me porte bien.

    «B.»

   «Faites souvenir le Roi que dans le pays le plus libre, il a à
   cette heure le plus fidèle de ses sujets; et vous, chantez de ma
   part: _Aimez-moi comme je vous aime_.»

En quittant Soleure et les pompes officielles, le chevalier se dirige
vers le lac de Genève et c'est dans la délicieuse petite ville de
Vevey, sur le bord du lac, aux pieds des collines couvertes de
châtaigniers qu'il s'installe pour faire un séjour prolongé.

Il écrit à sa mère une jolie description du lac, de sa situation et
des montagnes qui l'entourent.

    «26 octobre 1764.

   «Me voici dans le charmant pays de Vaud. Je suis au bord du lac
   de Genève, bordé d'un côté par les montagnes du Valais et de
   Savoie, et de l'autre par de superbes vignobles dont on fait, à
   cette heure, la vendange. Les raisins sont énormes et excellents;
   ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura,
   en sorte que d'un même coup d'œil je vois des vendangeurs les
   pieds dans l'eau, et d'autres juchés sur des sommets à perte de
   vue.

   «C'est une belle chose que le lac de Genève. Il semble que
   l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait en miniature.
   Imaginez une jatte de quarante lieues de tour, remplie de l'eau
   la plus claire que vous ayez jamais bue, qui baigne d'un côté les
   châtaigniers de la Savoie et de l'autre les raisins du pays de
   Vaud. Du côté de la Savoie, la nature étale toutes ses horreurs,
   et de l'autre toutes ses beautés.

   «Le mont Jura est couvert de villes et de villages dont la vigne
   couvre les toits et dont le lac mouille les murs; enfin tout ce
   que je vois me cause une surprise qui dure encore pour les gens
   du pays.»

Boufflers n'est pas seulement enthousiasmé des beautés de la nature,
il trouve chez les habitants une simplicité, une droiture qui
l'enchantent. Il a pénétré dans quelques sociétés; tout le monde
ignore son rang, sa situation sociale, et partout cependant on lui a
fait grand accueil:

   «Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la simplicité des
   mœurs de la ville de Vevey. On ne m'y connaît que comme peintre
   et j'y suis traité partout comme à Nancy. Je vais dans toutes les
   sociétés, je suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont
   plus de sens que moi et j'y reçois des politesses que j'aurais,
   tout au plus, à attendre de la Lorraine; l'âge d'or dure encore
   pour ces gens-là. Ce n'est pas la peine d'être grand seigneur
   pour se présenter chez eux, il suffit d'être homme. L'humanité
   est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un
   autre.»

Boufflers est ravi parce qu'il s'est présenté comme peintre dans un
brave ménage, qu'on lui a commandé le portrait de la femme et que, le
travail terminé, on lui a remis pour sa peine 36 francs avec beaucoup
de remerciements. Mais, au grand ébahissement de ses hôtes, il n'a
voulu accepter que 12 francs, et encore, par-dessus le marché, il a
fait le portrait du mari.

Le jeune homme est enchanté de la Suisse, des habitants, des mœurs:

   «Nous voyons plus d'honnêtes gens dans une ville de trois mille
   habitants qu'on n'en trouverait dans toutes les provinces de la
   France. Sur trente ou quarante jeunes filles ou femmes, il ne
   s'en trouve pas quatre de laides, et pas une de catin. Oh! le bon
   et le mauvais pays!»

Il termine sa lettre par ces réflexions amusantes:

   «Adieu, Madame, voilà une assez longue lettre; si j'y ajoutais ce
   que j'ai toujours à vous dire de mon adoration pour vous, vous
   mourriez d'ennui.

   «Mettez-moi aux pieds du Roi, contez-lui mes folies et
   annoncez-lui une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer
   de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus
   besoin d'être divertis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un
   assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les
   hommages qu'on lui rend.»

Mais qui donc avait parlé à Boufflers du rigorisme et de la pruderie
des femmes de la Suisse? L'heureux chevalier ne s'en aperçoit guère.
Les femmes du canton du Vaud sont fort jolies et il ne leur déplaît
pas se l'entendre dire. Aussi «M. Charles» ne se fait-il pas faute de
les combler de compliments intéressés:

   «Malgré tout ce que j'avais entendu dire de la sagesse, et même
   de l'austérité des mœurs de ce pays-là, j'ai vu que La Fontaine
   avait raison de dire que la femme est toujours femme. Non
   seulement la femme y est femme, mais elle y est belle.»

Boufflers ne se contente pas de visiter le canton de Vaud et de
charmer les habitantes par sa verve intarissable; il va plus avant, il
entre dans la vallée du Rhône, et pénètre dans la grande montagne
jusqu'aux pieds du Simplon.

    «Novembre 1764.

   «Oh! pour le coup, me voilà dans les Alpes jusqu'au cou. Il y a
   des endroits ici où un enrhumé peut cracher à son choix dans
   l'Océan ou dans la Méditerranée.

   «Où est Panpan? C'est ici qu'il ferait beau le voir grossir les
   deux mers de sa pituite, au lieu d'en inonder votre chambre.

   «Où est l'abbé Porquet? que je le place, lui et sa perruque, sur
   le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte devienne, pour la
   première fois, le point le plus élevé de la terre.

   «Pardonnez-moi mon transport, Madame, les grandes choses amènent
   les grandes idées, et les grandes idées les grands mots.

   «Je suis à cette heure dans le Valais, frontière d'Italie. C'est
   le pays le plus indépendant de toute la Suisse. C'est le seul où
   les femmes aient constamment conservé leur ancien habillement. Ce
   sont de petits corsets assez bien faits, des mouchoirs croisés
   assez singulièrement, de petits béguins de dentelles, et de
   petits chapeaux par-dessus, avec des nœuds de rubans.

   «Je suis occupé d'avoir des vulnéraires de ce pays-ci pour le
   Roi; ils sont infiniment supérieurs à ceux du reste de la
   Suisse.....»

Mais le pays est si sauvage, si froid, il y a tant de neige, que
Boufflers ne prolonge pas son séjour et il revient bien vite sur les
rives du Léman, où la température est plus clémente.

En revenant, il s'arrête à Sion, où il a l'heureuse fortune de
rencontrer l'illustre et savant Haller; il peut même, à sa grande joie
s'entretenir quelques heures avec lui:

   «J'ai dîné et soupé avec le grand célèbre Haller[114]; nous avons
   eu pendant et après le repas une conversation de cinq heures de
   suite, en présence de dix ou douze personnes du pays, qui étaient
   très étonnées d'entendre raisonner un Français. Mais, malgré
   l'attention et l'applaudissement de tout le monde, j'ai vu que
   pour parvenir à une certaine supériorité, les livres valent mieux
   que les chevaux.

  [114] Haller (Albert de), né à Berne en 1708, mort en 1777, fut
  aussi célèbre comme médecin que comme botaniste et physiologiste.
  Sollicité de toutes parts par les gouvernements étrangers, il
  allait peut-être quitter sa patrie, lorsque le Sénat de Berne
  rendit un décret qui déclarait Haller en réquisition perpétuelle
  pour le service de la République, et créait une charge spéciale
  pour lui.

   «Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas
   assez jaloux, et par échelons, après avoir été d'Haller à
   Voltaire, j'irai de Voltaire à vous.

   «Mettez-moi toujours aux pieds du Roi, et dites-lui que la vue
   des peuples libres ne me portera jamais à la révolte.

   «Adieu maman, je vous aime partout où je suis, partout où vous
   êtes.

    «B.»

En quittant le Valais pour se rendre enfin à Ferney, but et objet
suprême de son voyage, Boufflers s'arrête à Lausanne, ville très
importante et qu'il ne peut manquer de visiter. Il n'y devait faire
qu'un court séjour, mais il est si bien reçu, si bien fêté qu'il ne
peut plus s'arracher aux délices de cette nouvelle Capoue. Alors comme
aujourd'hui, les femmes de Lausanne étaient charmantes, fines,
spirituelles; comment s'arracher à ces aimables Vaudoises si
avenantes, si accueillantes, qui se laissent si volontiers peindre au
pastel, qui se montrent si heureuses des quatrains qu'il leur
prodigue? Elles n'étaient certes pas habituées, de la part de
leurs compatriotes, à tant de grâce et d'empressement; aussi
raffolaient-elles du galant chevalier. Boufflers charmé écrit à sa
mère:

    «Lausanne, 10 décembre 1764.

   «Il faut que vous n'ayez pas reçu mes lettres, par la négligence
   de mon palefrenier, qui a oublié de les affranchir, ou que vous
   vous souciiez bien peu du sang de votre sang, de la chair de
   votre chair, des os de vos os.

   «Je suis ici dans l'île de Circé, sans être ni aussi fin, ni
   aussi brave, ni aussi sage qu'Ulysse et ses compagnons. Lausanne
   est connu dans toute l'Europe par ses bons pastels et la bonne
   compagnie: je vis dans une société que Voltaire a pris soin de
   former, et je cause un moment avec les écoliers, avant d'aller
   écouter le maître. Il n'y a pas de jour où je ne reçoive des
   vers, et où je n'en rende; pas un où je ne fasse un portrait et
   une connaissance, pas un où je ne prenne une tasse de chocolat le
   matin, suivie de trois gros repas; enfin je m'amuse au point de
   vous souhaiter à ma place.

   «Je vais après-demain à Ferney, où Voltaire m'attend; il m'a
   écrit une lettre charmante; je me réjouis de vous parler de lui.
   Vous avez mieux pris votre temps que moi pour le voir, mais on
   boit le vin de Tokay jusqu'à la lie. Surtout assurez bien le Roi
   que je ne reviendrai point déiste.

   «Adieu, maman, je vous aime comme on admire le Roi dans ma
   romance pour sa fête.»



CHAPITRE XXIV

Séjour du chevalier de Boufflers à Ferney.


Nous avons vu comment Voltaire, après bien des péripéties et de
cruelles mésaventures, avait enfin trouvé un asile dans le pays de
Gex, aux pieds du mont Jura. Il ne s'était pas contenté de faire de
Ferney une résidence délicieuse, entourée de beaux ombrages et de
terrasses d'où la vue s'étendait à l'infini, sur les montagnes, le
lac, et tout le pays environnant; dominé par cette bonté et ce cœur
compatissant qu'on ne peut lui contester, il était devenu en peu de
temps le bienfaiteur du pays. Quiconque arrivait à Ferney était frappé
de la grande situation dont jouissait le philosophe, et de la
véritable adoration dont il était l'objet de la part des habitants.

Boufflers, observateur perspicace et délicat, s'en aperçut bien vite;
ses premières lettres montrent l'impression profonde que lui fit le
châtelain de Ferney et combien, contre l'ordinaire des choses de ce
monde, il lui parut plus grand de près que de loin. Le jeune homme
est enthousiasmé de son hôte; jamais il n'aurait pu se l'imaginer si
bon, si affable, si simple.

    «Décembre 1764.

   «Enfin me voici chez le roi de Garbe, car jusqu'à présent j'ai
   voyagé comme la Fiancée. Ce n'est qu'en le voyant que je me suis
   reproché le temps que j'ai passé sans le voir: il m'a reçu comme
   votre fils, et il m'a fait une partie des amitiés qu'il voudrait
   vous faire. Il se souvient de vous comme s'il venait de vous voir
   et il vous aime comme s'il vous voyait.

   «Vous ne pouvez pas vous faire l'idée de la dépense et du bien
   qu'il fait. Il est le roi et le père du pays qu'il habite; il
   fait le bonheur de ce qui l'entoure, et il est aussi bon père de
   famille que bon poète. Si on le partageait en deux, et que je
   visse d'un côté l'homme que j'ai lu, et de l'autre celui que
   j'entends, je ne sais auquel je courrais. Ses imprimeurs auront
   beau faire, il sera toujours la meilleure édition de ses livres.

   «Il y a ici Mme Denis et Mme Dupuis, née Corneille. Toutes deux
   me paraissent aimer leur oncle. La première est bonne de la bonté
   qu'on aime; la seconde est remarquable par ses grands yeux noirs
   et un teint brun; elle me paraît tenir plus de la corneille que
   du _Corneille_.

   «Au reste, la maison est charmante; la situation superbe, la
   chère délicate, mon appartement délicieux, il ne lui manque que
   d'être à côté du vôtre; car j'ai beau vous fuir, je vous aime,
   et j'aurai beau revenir à vous; je vous aimerai toujours.

   «Voltaire m'a beaucoup parlé de Panpan, et comme j'aime qu'on en
   parle. Il a beaucoup recherché dans sa mémoire l'abbé Porquet
   qu'il a connu autrefois, mais il n'a jamais pu le retrouver; les
   petits bijoux sont sujets à se perdre.

   «Adieu, ma belle, ma bonne, ma chère mère; aimez-moi toujours
   beaucoup plus que je ne mérite, ce sera encore beaucoup moins que
   je ne vous aime.»

Ce ne sont pas là des impressions éphémères et sur lesquelles, après
plus ample informé, le chevalier est appelé à revenir. Bien au
contraire. Plus il voit le patriarche de près, plus il vit dans son
intimité et plus il l'admire, plus son enthousiasme grandit:

   «Vous ne sauriez vous figurer combien l'intérieur de cet homme-ci
   est aimable, écrit-il à sa mère; il serait le meilleur vieillard
   du monde s'il n'était point le premier des hommes; il n'a que le
   défaut d'être fort renfermé, et sans cela il ne serait point
   aussi répandu. Cet homme-là est trop grand pour être contenu dans
   les limites de son pays; c'est un présent que la nature a fait à
   toute la terre...»

Voltaire n'avait pas grand effort à faire pour se montrer affable et
accueillant vis-à-vis du chevalier. Essentiellement reconnaissant par
tempérament, il n'avait jamais oublié les bontés dont le Roi et Mme de
Boufflers l'avaient comblé pendant son séjour en Lorraine. Aussi
était-il ravi de posséder sous son toit ce jeune homme qu'il avait
connu enfant, qu'il avait vu jouer sur les pelouses du parc de
Lunéville, le fils de cette incomparable marquise de Boufflers, si
séduisante, si spirituelle, la meilleure amie de Mme du Châtelet! La
présence du chevalier rajeunissait de quinze ans le châtelain de
Ferney, et si elle lui rappelait un événement bien douloureux, elle
lui rappelait aussi les plus douces années de sa vie.

Ce n'est pas seulement au souvenir du passé que le chevalier est
redevable des bonnes grâces de Voltaire. Son mérite personnel y a sa
part. Il est si gai, si original, ses reparties sont si fines, il
laisse voir si ingénument l'admiration qu'il éprouve, que le
philosophe, amusé et flatté, s'éprend pour lui d'une véritable
affection. Il ne croit pas pouvoir moins faire que d'écrire à Mme de
Boufflers combien il est heureux de posséder dans son ermitage un
jeune «peintre» aussi distingué.

    «Ferney, 15 décembre 1764.

   «J'ai l'honneur, madame, d'avoir actuellement dans mon taudis le
   peintre que vous protégez. Vous avez bien raison d'aimer ce jeune
   homme; il peint à merveille les ridicules de ce monde, et il n'en
   a point; on dit qu'il ressemble en cela à madame sa mère. Je
   crois qu'il ira loin. J'ai vu des jeunes gens de Paris et de
   Versailles, mais ils n'étaient que des barbouilleurs auprès de
   lui. Je ne doute pas qu'il aille exercer ses talents à Lunéville.
   Je suis persuadé que vous ne pourrez vous empêcher de l'aimer de
   tout votre cœur quand vous le connaîtrez. Il a fort réussi en
   Suisse. Un mauvais plaisant a dit qu'il était là comme Orphée,
   qu'il enchantait les animaux; mais le mauvais plaisant avait
   tort. Il y a actuellement en Suisse beaucoup d'esprit; on a senti
   très finement tout ce que valait votre peintre.

   «S'il va à Lunéville, comme il le dit, je vous assure, madame,
   que je suis bien fâché de ne pas l'y suivre. J'aurais été bien
   aise de ne pas mourir sans avoir eu l'honneur de faire encore ma
   cour à madame sa mère. Tout vieux que je suis, j'ai encore des
   sentiments; je me mets à ses pieds et, si Elle veut le permettre,
   aux pieds du Roi. J'aurais préféré les Vosges aux Alpes, mais
   Dieu et les dévots n'ont pas voulu que je fusse votre voisin.

   «Goûtez, madame, la sorte de bonheur que vous pouvez avoir; ayez
   tout autant de plaisir que vous le pourrez; vous savez qu'il n'y
   a que cela de bon, de sage et d'honnête. Conservez-moi un peu de
   bonté et agréez mon sincère respect.

    «Le vieux Suisse VOLTAIRE.»

Le philosophe ne se contente pas d'écrire à Mme de Boufflers; il parle
volontiers de son hôte à ses correspondants et à tous il vante «son
esprit, sa candeur, sa gaucherie pleine de grâces et la bonté de son
caractère». Il ne tarit pas en éloges.

Il mande à Dupont, le 15 janvier 1765:

«Nous avons à Ferney un de vos compatriotes: c'est M. le chevalier
de Boufflers, un des plus aimables enfants de ce monde, tout plein
d'esprit et de talents.»

Avec le maréchal de Richelieu il est encore plus dithyrambique:

    «Ferney, le 21 janvier 1765.

   «Le chevalier de Boufflers est une des singulières créatures qui
   soient au monde. Il peint en pastel fort joliment. Tantôt il
   monte à cheval tout seul à cinq heures du matin et s'en va
   peindre des femmes à Lausanne; il exploite ses modèles. De là, il
   court en faire autant à Genève, et de là il revient chez moi se
   reposer des fatigues qu'il a essuyées avec des huguenotes.....»

Comment, si près de la cité de Calvin, Boufflers pourrait-il ne pas y
aller? Comment laisserait-il inachevées ces études sur les mœurs de
la Suisse qu'il a si complaisamment et heureusement commencées? De
Ferney, le chevalier va donc de temps à autre faire de courtes visites
à Genève, il pénètre dans la société et il y reçoit, comme à Lausanne,
l'accueil le plus empressé. Les réflexions que lui inspirent ses
nouveaux amis sont aussi fines qu'amusantes.

    «24 décembre 1764.

   «J'ai été hier pour la première fois à Genève. C'est une grande
   et triste ville, habitée par des gens qui ne manquent pas
   d'esprit, et encore moins d'argent, et qui ne se servent ni de
   l'un ni de l'autre. Ce qu'il y a de très joli à Genève, ce sont
   les femmes; elles s'ennuient comme des mortes, mais elles
   mériteraient bien de s'amuser.

   «Le peuple suisse et le peuple français ressemblent à deux
   jardiniers dont l'un cultive des choux et l'autre des fleurs.
   Remarquez encore avec moi que moins on est libre et mieux on aime
   les femmes. Les Suisses s'en servent moins que les Français et
   les Turcs davantage.

    Vous dont tout reconnaît l'empire et la beauté,
    Sexe charmant, je plains le Suisse qui vous brave,
    De quoi peut lui servir sa triste liberté,
    Si le ciel vous destine à consoler l'esclave?

   «En voilà assez sur les femmes en général; il est temps de
   revenir à ma mère, qui est femme aussi, mais d'un ordre
   supérieur. Elle est aux femmes ce que les séraphins sont aux
   anges, et les cardinaux aux capucins...

   «Adieu, madame, je vous aime comme il faut vous aimer quand on
   est votre fils et même quand on ne l'est pas.»

   «Voici un impromptu que j'ai fait dernièrement.

   «J'arrivai chez une belle dame crotté et mouillé; elle me proposa
   de me faire donner des souliers de son mari:

    De votre mari, belle Iris,
    je n'accepte point la chaussure;
    Si je lui donne une coiffure,
    Je veux la lui donner gratis.

Boufflers est en coquetterie réglée avec les jolies Genevoises qui
viennent à Ferney. Mme Cramer, entre autres, qui a beaucoup d'esprit,
s'amuse un jour en présence du jeune homme à faire un couplet sur le
Père Adam, l'aumônier de Voltaire; le chevalier l'aide à trouver ses
rimes:

    Il faudrait que Père Adam,
    Voulût être mon amant.
    Oui, que la peste me crève,
    S'il me veut, je suis son Ève,
    Et je serai, dès demain,
    La mère du genre humain.

Boufflers réclame aussitôt le prix de sa collaboration:

    Pendant que la chanson s'achève,
    Payez-moi le prix qui m'est dû;
    Et si jamais vous êtes Ève,
    Que je sois le fruit défendu.

Voltaire, qui considère d'un œil indulgent tout ce marivaudage, y
prétend cependant jouer un rôle et il adresse de son côté à Mme Cramer
ce huitain:

    Mars l'enlève au séminaire,
    Tendre Vénus, il te sert:
    Il écrit avec Voltaire,
    Il sait peindre avec Hubert,
    Il fait tout ce qu'il veut faire;
    Tous les arts sont sous sa loi:
    De grâce, dis-moi, ma chère,
    Ce qu'il sait faire pour toi.

Entre temps, le chevalier poursuit ses succès artistiques, il peint,
dessine, croque au pastel les plus jolies femmes de ses relations;
Voltaire lui-même n'échappe pas à son spirituel crayon; le chevalier
est si satisfait de son léger croquis qu'il l'adresse à sa mère:

    «Décembre 1764.

   «Je vous envoie pour vos étrennes un petit dessin d'un Voltaire
   pendant qu'il perd une partie aux échecs. Cela n'a ni force ni
   correction, parce que je l'ai fait à la hâte, à la lumière, et au
   travers des grimaces qu'il fait toujours quand on veut le
   peindre; mais le caractère de la figure est saisi et c'est
   l'essentiel. Il vaut mieux qu'un dessin soit bien commencé que
   bien fini, parce qu'on commence par l'ensemble et qu'on finit par
   les détails.

   «Je continue à m'amuser beaucoup ici; je suis toujours fort aimé,
   quoique j'y sois toujours...

   «J'ai peint ici une jolie petite femme de Genève, minaudière,
   avec un grand succès, et comme on la croyait fort difficile, tout
   le monde est à mes pieds pour des portraits; mais je suis fort
   las de ne pas vous voir au milieu des différents plaisirs que
   j'ai ici, pour céder aux instances qu'on me fait; j'ai beau
   m'amuser, vous me manquez partout; il me semble presque que tous
   mes plaisirs ont besoin de vous.

   «Adieu, madame la marquise, il est deux heures, je meurs de
   sommeil, et je crois même que je vous endors par ma lettre.»

La marquise n'est pas une correspondante fidèle et elle laisse trop
souvent sans réponse les charmantes épîtres de son fils, si bien que
ce dernier se plaint de l'abandon dans lequel on le laisse:

    «Janvier 1765.

   «Vous jouez un peu le personnage de _ggio muto_ dans notre
   correspondance; je dirais à quelque autre qu'elle n'en est pas
   moins aimable mais vous ne gagnez rien à vous faire prier; vous
   avez une avarice d'esprit qui n'est point pardonnable avec vos
   richesses. Je vois qu'il faudra bientôt que je retourne à
   Lunéville pour vous aider à m'écrire...

   «Souvenez-vous de moi, madame, auprès de vous et auprès du Roi;
   dites-lui de ma part sur la nouvelle année:

    De tout temps unanimement,
    Sire, on vous la souhaite bonne,
    Et pour répondre au compliment,
    Votre Majesté nous la donne.

   «Et vous, ma chère maman, comme vous valez mieux que tout ce qui
   m'amuse ici, pour briser tous mes liens, mandez-moi que vous êtes
   malade et que vous avez besoin de moi: ce sera une raison pour
   tout brusquer, et pour revoler à vous. Mais n'allez pas vous y
   prendre grossièrement, parce que je serai obligé de montrer votre
   lettre.»

L'intimité est si grande entre le jeune chevalier et le vieux
philosophe, ils ont tant de plaisir à être ensemble, que Voltaire
compose en l'honneur de son nouvel ami une charmante épître:

    Croyez qu'un vieillard cacochyme,
    Chargé de soixante et dix ans,
    Doit mettre, s'il a quelque sens,
    Son âme et son corps au régime.
    Dieu fit la douce illusion
    Pour les heureux fous du bel âge;
    Pour les vieux fous, l'ambition,
    Et la retraite pour le sage.
    Vous me direz qu'Anacréon,
    Que Chaulieu même et Saint-Aulaire,
    Tiraient encore quelque chanson
    De leur cervelle octogénaire:
    Mais ces exemples sont trompeurs.
    Et quand les derniers jours d'automne
    Laissent éclore quelques fleurs,
    On ne leur voit point les couleurs
    Et l'éclat que le printemps donne;
    Les bergères et les pasteurs
    N'en forment point une couronne.
    La Parque, de ses vilains doigts,
    Marquait d'un sept suivi d'un trois
    La tête froide et peu pensante
    De Fleury qui donna des lois
    A notre France languissante.
    Il porta le sceptre des Rois,
    Et le garda jusqu'à nonante.
    Régner est un amusement
    Pour un vieillard triste et pesant;
    De toute autre chose incapable;
    Mais vieux poète, vieil amant,
    Vieux chanteur insupportable,
    C'est à vous, ô jeune Boufflers,
    A vous dont notre Suisse admire
    Les crayons, la prose et les vers,
    Et les petits contes pour rire;
    C'est à vous de chanter Thémire
    Et de briller dans un festin,
    Animé du triple délire
    Des vers, de l'amour et du vin.

Boufflers s'était bien promis, par respect et par pudeur, de ne pas
écrire un seul vers aussi longtemps qu'il serait l'hôte de Voltaire;
mais comment ne pas répondre à une aussi délicieuse épître! C'est une
question de reconnaissance. Il renonce donc à son vœu et les dieux
récompensent la pureté de ses intentions, car, «pour la première fois
de sa vie, il fait quelques vers de suite sans en être mécontent».

Voici la réponse qu'il adresse au châtelain de Ferney:

    Je fus, dans mon printemps, guidé par la folie,
    Dupe de mes désirs et bourreau de mes sens;
          Mais, s'il en était encore temps,
          Je voudrais bien changer de vie.
    Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis;
          Convertissez-moi, je vous prie,
          Vous en avez tant pervertis!
          Sur mes fautes je suis sincère,
    Et j'aime presque autant les dire que les faire.
          Je demande grâce aux amours:
          Vingt beautés à la fois trahies,
          Et toutes assez bien servies,
    En beaux moments hélas! ont changé mes beaux jours.
          J'aimais alors toutes les femmes;
          Toujours brûlé de feux nouveaux,
          Je prétendais d'Hercule égaler les travaux,
          Et sans cesse auprès de ces dames
    J'étais l'heureux rival de cent heureux rivaux.
    Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux;
    Je regrette les airs que j'ai faits pour mes belles;
          Je regrette vingt bons chevaux
          Qu'en courant par monts et par vaux
          J'ai, comme moi, crevés pour elles;
          Et je regrette encore plus
    Les utiles moments qu'en courant j'ai perdus.
          Les neuf muses ne suivent guère
    Ceux qui suivent l'amour. Dans le métier galant
    Le corps est bientôt vieux, l'esprit longtemps enfant.
    Mon corps et mon esprit, chacun pour son affaire,
          Viennent chez vous sans compliment
    L'esprit pour se former, le corps pour se refaire.
    Je viens dans ce château, voir mon oncle et mon père,
          Jadis les chevaliers errants,
    Sur terre après avoir longtemps cherché fortune,
          Allaient chercher dans la lune
          Un petit flacon de bon sens:
    Moi je vous en demande une bouteille entière;
          Car Dieu mit en dépôt chez vous
    L'esprit dont il priva tous les sots de la terre
    Et toute la raison qui manque à tous les fous.

Après un séjour de deux mois à Ferney, Boufflers se décida enfin à
s'arracher à ce lieu de délices et à regagner la Lorraine.

De part et d'autre, le chagrin fut égal; Voltaire était désolé de voir
s'éloigner ce jeune compagnon auquel il s'était sincèrement attaché
et dont la présence interrompait l'éternel tête-à-tête avec Mme Denis.
Le chevalier était inconsolable de quitter l'homme illustre auprès
duquel il eût voulu passer sa vie. Enfin on se quitta enchantés les
uns des autres, en se promettant un revoir prochain et de tromper les
longueurs de l'absence en s'écrivant de temps à autre.

En arrivant à Lunéville, Boufflers fut fort étonné d'apprendre que les
lettres écrites au jour le jour pendant son voyage avaient été fort
appréciées à la Cour de Stanislas, qu'on les avait même jugées dignes
d'être envoyées à Paris, où elles n'avaient pas eu moins de succès, et
que de l'avis de tous on les regardait comme des chefs-d'œuvre du
style épistolaire.



CHAPITRE XXV

1763-1765

  Mort de Bébé.--Brouille du Roi avec le Père de
    Menoux.--Installation de Tressan à la Cour de Lorraine.--Les
    dernières années du Roi.--Sa tristesse.--Ses amusements: la
    chasse, la pêche, le trictrac.--Le jeu à la Cour.--Le Faro.--
    Les plaisanteries du Roi.--Visites de Le Kain et delà princesse
    Christine.--La fête du Roi.--L'Académie de Nancy.


En 1764, Stanislas eut le chagrin de voir s'éteindre sous ses yeux un
des êtres les plus aimés de son entourage.

Depuis deux ans, la santé de Bébé allait en déclinant; c'est en vain
que le Roi avait eu recours à la science des plus habiles médecins,
c'est en vain qu'il avait tout essayé pour prolonger une existence qui
lui était chère, tout avait échoué devant l'inexorable consomption.

La dernière année de sa vie, et bien qu'il n'eût que vingt-deux ans,
Bébé n'était plus qu'un vieillard décrépit et à peine pouvait-on lui
arracher quelques paroles. Quand il faisait très chaud, on le sortait
un peu au soleil; alors il paraissait se ranimer et il essayait de
faire quelques pas. Au mois de mai, il eut un rhume accompagné de
fièvre; il se guérit, mais il resta dans un état de véritable
léthargie; son agonie fut longue, il ne mourut que le 9 juin.

Stanislas éprouva un véritable chagrin de cette fin prématurée et il
voulut que l'on rendît à son nain des honneurs dignes de l'affection
qu'il lui portait. Il ordonna de déposer ses restes dans l'église des
minimes de Lunéville, où il fit élever à sa mémoire une petite
pyramide surmontée d'une urne funéraire. Sur une plaque de cuivre on
grava le portrait du défunt et au-dessous se lisait cette épitaphe:

    D. O. M.
    HIC JACET
    NON CORPUSCULUM SEDEXTA
    NICOLAI FERRI LOTHARINGI,
    E VICO DE PLANE
    IN SALMENSI PRINCIPATU
    NATI DIE 14 NOVEMBRI ANNI 1741.

La mort de Bébé n'avait pas seulement contristé le cœur du bon Roi,
elle avait vivement ému tous les savants de l'époque.

On voulut conserver, pour l'offrir en curiosité aux générations
futures, le squelette de cet étrange phénomène: Rönnow[115], le
premier médecin, et Saucerotte, le chirurgien du Roi, firent d'abord
l'autopsie du défunt, puis ils «décharnèrent les os» et, sur l'ordre
de Stanislas, envoyèrent le squelette au cabinet du _Jardin du Roi_.
Là on fabriqua une poupée de cire superbement habillée et on l'exposa
à côté du squelette, dont elle avait toutes les dimensions. Bébé était
revêtu d'un long habit de soie bleu-clair passé, d'une cravate
blanche, d'un jabot et de manchettes de dentelles; un long gilet
gris-clair, une culotte rouge, des bas gris, des souliers gris-foncé à
boucle d'argent complétaient son costume; il tenait à la main un
tricorne noir. Il resta ainsi longtemps exposé à la curiosité des
visiteurs[116].

  [115] Rönnow (Casten), né en Suède, le 15 février 1700. Il
  s'attacha à Stanislas en 1735, pendant son séjour à Kœnigsberg,
  et il ne le quitta plus jusqu'à sa mort.

  [116] Le squelette de Bébé existe encore au Muséum.

La même année 1764, le Roi eut la douleur de voir s'éloigner de lui un
homme qu'il n'avait cessé de combler de ses faveurs, et auquel il
était profondément attaché, le Père de Menoux.

Cependant la dévotion du monarque ne faisait qu'augmenter avec l'âge,
et l'influence du jésuite aurait dû croître en proportion; mais ce
dernier, grisé par le succès, avait fini par manquer de tact et par
lasser la patience de son royal pénitent. Entre autres prétentions,
n'avait-il pas exigé qu'on fît disparaître la naïade qui surmontait
une des fontaines de la place Royale de Nancy, sous prétexte que sa
nudité alarmait la pudeur des habitants! Le Roi résista aux
indiscrètes sollicitations du Révérend Père; leur intimité en
souffrit, et le 30 septembre 1764, le Père de Menoux se démit
bruyamment de ses fonctions de supérieur des missions royales de
Lorraine. Stanislas, quelque chagrin qu'il en éprouvât, le laissa
s'éloigner; ils ne se revirent jamais.

Si le Roi de Pologne avait perdu quelques-uns de ses plus fidèles
courtisans, il avait eu la satisfaction de voir s'établir près de lui,
et cette fois à titre définitif, un homme qu'il honorait d'une
affection toute particulière, le comte de Tressan.

Après la paix de 1763, Tressan s'était vu privé du traitement de
lieutenant général qu'il avait obtenu de M. de Belle-Isle. Sa
situation pécuniaire était déjà des plus modestes; ce nouveau coup de
la fortune la réduisit à un état plus que précaire. Dans
l'impossibilité de soutenir son rang dans ses fonctions de gouverneur
de Bitche, il demanda et obtint la dispense de résider dans son
gouvernement, et il se retira avec toute sa famille à cour de
Lunéville.

Stanislas, ravi d'avoir près de lui un homme qu'il aimait et dont les
goûts concordaient avec les siens, accueillit avec empressement son
nouvel hôte; il le logea au château, ainsi que toute sa famille, il le
nomma grand maréchal du Palais et le combla de bontés.

A mesure qu'il vieillit, les sujets de tristesse ne manquent pas à
Stanislas; non seulement il a vu peu à peu disparaître autour de lui
tous ceux qu'il a aimés, tous ses vieux amis polonais, tous ceux qui
ont été les compagnons fidèles de ses infortunes ou de sa vie
heureuse, mais il assiste pour ainsi dire à sa propre déchéance, et
il a la douleur de se survivre à lui-même.

Il est âgé de quatre-vingt-neuf ans, mais s'il conserve les apparences
extérieures de la santé, en réalité il est affligé de cruelles
infirmités qui peu à peu l'ont privé de ses plus précieuses
distractions. Sa vue s'affaiblit de plus en plus; il ne peut plus
lire, à peine écrire. Puis il devient sourd et cette infirmité
l'attriste peut-être plus que toutes les autres. Autrefois il aimait
beaucoup l'exercice, mais son embonpoint à fait de tels progrès qu'il
a dû renoncer à la marche à peu près complètement.

Son état moral n'est guère plus brillant que son état physique. La
déception si vive qu'il a éprouvée en voyant s'évanouir son rêve
insensé de remonter sur le trône de Pologne, à la mort d'Auguste III,
a eu sur son esprit le plus fâcheux contre-coup. Il n'est plus que
l'ombre de lui-même; il s'absorbe souvent dans de pénibles réflexions
et il tombe dans un assoupissement dont on ne le tire qu'avec peine.

Son entourage a subi l'influence du maître. La cour s'est assombrie
depuis deux ans et elle est devenue aussi triste, morne et désolée,
qu'elle était autrefois joyeuse, animée, brillante. Les jeunes
courtisans se sont éloignés, ils se sont tournés vers le soleil
levant, et ils ont pris la route de Versailles. Il ne reste plus à
Lunéville que quelques amis fidèles, Mme de Boufflers et ses enfants,
le marquis et le chevalier, M. et Mme de Boisgelin, M. de Bercheny,
de Croix, Tressan, le chevalier de Listenay, Alliot, Panpan, Porquet,
Solignac, etc.

Mme de Boufflers a le cœur trop haut placé pour abandonner Stanislas
dans ses heures de détresse et elle s'efforce d'entourer de soins et
d'affection les dernières années de son vieil ami. Mais il faut bien
l'avouer, le rôle de garde-malade, de sœur de la charité ne convient
ni à l'âge ni à l'humeur de la marquise, la tristesse n'est pas son
fait, et elle cherche par de fréquents voyages dans la capitale à
égayer une vie qui tous les jours devient plus morose et plus sombre.

Quant à Stanislas, il apprécie à leur valeur les marques d'attachement
de son amie; si elle n'est pas auprès de lui aussi souvent qu'il le
souhaiterait, il se dit qu'il ne faut pas demander à la vie plus
qu'elle ne peut donner, à la femme encore moins, et il sait, en
philosophe désabusé, faire la part de la nature et de la légèreté
naturelle à celle qu'il a tant aimée et qui a répandu tant de charme
et d'agrément sur la seconde moitié de sa vie.

Le grand âge de Stanislas et ses infirmités l'obligent à modifier sa
vie et ses rapports avec les courtisans; aussi les rouages officiels
se relâchent, le prestige du roi s'atténue, la dignité de la Cour
disparaît; dans les dernières années, Stanislas n'a plus qu'une ombre
d'autorité. Depuis l'entourage immédiat du monarque jusqu'au moindre
valet, chacun agit un peu à sa guise et sans trop se soucier du
maître.

Bien qu'aucun de ces changements ne lui échappe, le monarque n'a rien
perdu de son enjouement et de sa douceur; il ne se plaint de rien, de
personne et il supporte avec résignation l'abandon relatif dans lequel
il vit. Bien souvent le pauvre vieux prince n'a d'autre compagnie que
son chien Griffon, ami fidèle et sûr, qui, lui, ne le quitte jamais.

C'est seulement au moment de la nouvelle année que Lunéville retrouve
son animation des anciens jours. Toute la noblesse accourt présenter
au Roi ses vœux et ses souhaits, mais ce devoir accompli, tous
s'empressent de retourner à leurs plaisirs ou à leurs occupations et
la Cour retombe dans la tristesse.

Stanislas s'est si bien accoutumé à son isolement qu'il le regrette
presque quand par hasard on vient l'en troubler. Il écrit à sa fille
le 5 janvier 1765 après les brillantes et officielles réceptions du
1er janvier:

«Me voilà délivré de la grande compagnie que la nouvelle année m'a
attirée et réduit à ma solitude. J'ai tout le temps sans aucune
distraction de penser à ma chère Maryczka.»

Plus que jamais en effet le Roi adore sa fille; elle est devenue
l'unique objet de ses pensées, et bien que sa vue soit perdue, il
s'efforce encore de lui griffonner quelques mots d'affection. Ses
lettres sont presque illisibles, mais d'une tendresse vraiment
touchante. Il ne l'appelle jamais que «ma bien chère petite mignonne»,
«mon cher cœur», «mon très cher cœur», «mon incomparable
Marie»[117]. Lui-même se désigne en riant sous le nom de gros papa
Lala (en polonais _lalka_ qui signifie poupon.)

  [117] Toutes les lettres du Roi portent en tête une croix. Tous
  ses écrits sont précédés des initiales de ces mots: _Ad Majorem
  Dei gloriam beatæque Mariæ semper Virginis honorem_.

Les distractions du Roi ne sont pas nombreuses et les journées
s'écoulent souvent bien lentement à son gré. Il a dû successivement
renoncer à tous les exercices physiques qui autrefois le charmaient,
la promenade, le cheval, la chasse. La meute, et tout le service de la
vénerie ont été supprimés, au grand regret des gamins de Lunéville,
pour lesquels c'était fête de partir «en traque» sur les grands
chariots de corvée. Quelquefois encore Stanislas se livre au plaisir
de la chasse à tir, mais combien différente d'autrefois! Appuyé sur un
parapet du parc, il massacre au hasard les lapins que des rabatteurs
ramènent sur lui.

Il n'y a plus qu'un sport auquel le Roi puisse s'adonner aisément,
c'est la pêche; malgré sa vue, ou plutôt à cause de sa vue, Stanislas
y obtient des succès inattendus; aussi affectionne-t-il
particulièrement ce genre de distraction. Chaque fois qu'il jette la
ligne dans la Vezouge, un nageur habile, glissant entre deux eaux, va
attacher un poisson à l'hameçon: «Tirez, sire, tirez vite, le poisson
mord!» lui criait-on, et le prince, ravi de son habileté,
s'émerveillait cependant de cette pêche miraculeuse qui ne lui faisait
jamais défaut.

Un des grands plaisirs du Roi a toujours été de jouer au trictrac; sa
passion pour ce jeu n'a fait qu'augmenter avec l'âge et
l'impossibilité de trouver d'autres distractions. Tous les jours
régulièrement de deux à quatre, il y a une partie établie. Mme de
Boufflers, Tressan et Panpan sont les plus fidèles partners du
monarque, mais ils sont souvent occupés, absents, malades; alors que
faire? comment les remplacer? Les courtisans, que ce jeu ennuie, sans
égard pour l'innocente manie du vieillard, imaginent mille subterfuges
pour esquiver cette éternelle partie de trictrac. Stanislas, par
bonté, n'ose insister, mais il éprouve un désespoir enfantin et sa
journée est perdue; dans son chagrin, il en arrive à chercher des
partners parmi les bourgeois de Lunéville.

Tous les jours le Roi déjeune au Bosquet entre onze heures et midi,
puis il fait quelques pas dans le parc ou s'asseoit pour prendre
l'air; c'est alors qu'il use de ruse pour tâcher de trouver un
adversaire. Dès qu'il aperçoit un bourgeois de la ville se promenant
lui aussi dans le Bosquet, il le salue le premier pour le mettre à son
aise, puis commence à causer avec lui familièrement; il l'interroge
sur sa famille, sur ses besoins, et quand la glace est rompue, il lui
dit avec bonhomie: «Monsieur, me ferez-vous le plaisir de faire ma
partie de trictrac?»[118]

  [118] Stanislas possédait un trictrac en bois de grenadine, avec
  seize dames noires et seize blanches; le couvercle servait en
  même temps d échiquier. Le Roi le légua à Panpan.

Quand le bourgeois accepte, tout va bien, mais quand il s'excuse,
en disant qu'il ne sait pas jouer: «Comment, vous ne savez pas
jouer au trictrac!» s'écrie le roi. Et son accent est si désolé,
que son interlocuteur s'éloigne navré. Alors le Roi cherche une
nouvelle victime et il recommence son petit manège avec l'espoir
d'être plus heureux. Bientôt les habitants de Lunéville, pour
complaire à leur vieux maître, eurent tous appris le trictrac.

Quand Stanislas a trouvé un partner, il le ramène avec lui au château.
A deux heures exactement on s'asseoit à la table de jeu, le Roi prend
un cornet et jette le dé. A quatre heures précises il se lève et si la
partie n'est pas terminée, il dit à son invité: «Monsieur, je compte
que vous reviendrez demain pour achever cette partie». Si le joueur
n'est pas de la ville, le Roi l'invite à dîner.

Pendant le jeu, deux pages se tiennent debout derrière le grand
fauteuil du monarque. Stanislas prise beaucoup et il a pour habitude
de placer son mouchoir sur le bras de son fauteuil; naturellement au
moindre mouvement le mouchoir tombe, et les pages n'ont d'autre
mission que de le ramasser et de le remettre en place[119].

  [119] LALLEMENT, _Société d'archéologie lorraine_, année 1862.

Si le roi de Pologne trouve difficilement des partners parmi ses
courtisans, ce n'est pas que la passion du jeu n'existe plus à la Cour
de Lorraine; elle y règne au contraire plus que jamais. Mais
l'honnête et innocent trictrac n'est pas ce qu'il faut pour émouvoir
des âmes blasées. Heureusement on vient d'inventer un nouveau jeu de
hasard, le faro, où l'on peut perdre en peu de temps beaucoup
d'argent. Il fait bientôt les délices de la Cour.

Les soirées se passent comme d'habitude chez Mme de Boufflers; on
cause, on fait de la musique, on joue, c'est une réunion familiale
pleine d'édification. Mais dès que le monarque s'est retiré dans ses
appartements particuliers, c'est-à-dire vers neuf heures, la scène
change du tout au tout. La société, un instant auparavant si paisible
et si calme, se précipite sur les cartes, sur les tables de jeu, et
alors commence une formidable partie de faro. Mme de Boufflers se
montre la plus ardente, la plus acharnée, et elle perd sans sourciller
des sommes considérables.

Bientôt la passion pour le faro devient générale: des salons elle
gagne l'antichambre et descend même jusqu'aux cuisines. Ce n'est pas
tout encore. Peu à peu on voit les laquais, les marmitons eux-mêmes
pénétrer timidement dans les appartements de réception, assister à la
partie, bientôt même y prendre part; on les voit debout, jeter leurs
écus par-dessus la tête des personnages de la Cour et suivre avec
anxiété les péripéties du jeu. Ces scènes indécentes et scandaleuses
se prolongent souvent jusqu'à l'aube.

Pendant ce temps Stanislas, plein de confiance, repose du sommeil de
l'innocence.

Le trictrac, la chasse, et la pêche ne sont pas les seules
distractions du vieux Roi; il en a une autre moins inoffensive: celle
de se donner des indigestions, qui parfois manquent de l'emporter. Il
a toujours été un grand mangeur et il adore les plaisirs de la table;
il a en particulier une passion désordonnée pour le melon, et pour la
satisfaire il a fait établir à Lunéville une melonnière modèle, de
façon à avoir des fruits toute l'année; il entretient à grands frais
«des jardiniers melonniers», spécialement affectés à la culture de ce
précieux cucurbitacé.

En dépit d'indispositions fréquentes et souvent dangereuses, le Roi
mangeait très gloutonnement, et ses médecins étaient impuissants à
modifier sa manière de faire. Il avait conservé des habitudes
grossières de sa jeunesse la coutume de manger avec ses doigts. Un
jour, Mme de Boufflers assistait au repas du monarque, et elle tenait
sur ses genoux le jeune Conigliano qu'elle affectionnait
particulièrement; tout à coup l'enfant se penche à l'oreille de
l'aimable marquise et lui dit à voix basse: «Le Roi mange comme un
cochon.»

Stanislas, s'apercevant du colloque, interroge Mme de Boufflers: «Que
dit le petit Cogliano?[120]» Après un moment d'hésitation, la marquise
répond hardiment: «Sire, il dit que vous mangez comme un cochon», et
elle éclate de rire. Le Roi, toujours bonhomme, en fait autant ainsi
que toute l'assistance.

  [120] Le roi appelait toujours ainsi les Conigliano.

Malgré le peu de délicatesse de ses manières lorsqu'il était à table,
Stanislas, se conformant aux usages de la Cour de Versailles, et
confiant dans le respect qu'inspirait la majesté royale, ne craignait
pas de manger souvent en public et de se donner en spectacle à ses
fidèles sujets.

Pendant un de ces dîners d'apparat, il arriva un jour une assez
plaisante aventure. Dans la foule qui entourait la table du Roi se
trouvait une jeune et fraîche villageoise que le hasard avait placée
auprès d'un vénérable franciscain. Tous deux, émerveillés du
spectacle, s'absorbaient dans la contemplation du monarque. Une des
femmes de Mme de Boufflers, jeune et fort étourdie, remarqua le couple
et par espièglerie, quelque diable aussi la poussant, elle attacha,
sans se faire remarquer, par une forte épingle, la jupe de la paysanne
à la robe du capucin. La jeune fille, au bout d'un moment, fait un
mouvement et sent qu'on la retient; elle insiste, on la retient
encore. Elle se trouble, rougit, et sentant bien que l'obstacle vient
du côté du moine, elle balbutie: «Mon père... mon père... mais
laissez-moi, je vous prie.» Le moine la regarde avec stupéfaction,
puis, voulant s'éloigner à son tour, il se sent retenu de façon
invincible. Il toise d'un air courroucé la paysanne, mais il n'en est
pas plus avancé. Enfin tous deux indignés s'éloignent brusquement et
l'on voit, à la grande joie de toute la Cour, qu'un lien invisible
les retient l'un à l'autre.

S'apercevant de l'émoi général et des rires des assistants, Stanislas
demande la raison de cette gaîté hors de saison. On est obligé de lui
tout avouer. Très mécontent de l'inconvenante plaisanterie dont un
ministre de la religion a été l'objet en sa présence, le Roi veut
connaître l'auteur du méfait, on accuse les pages, on soupçonne les
assistants; enfin Mme de Boufflers apprend le lendemain que la
coupable est une de ses femmes; elle la fait appeler, l'accable de
reproches et la chasse. Marguerite, c'était le nom de la femme, court
se jeter aux pieds du Roi et demande grâce en sanglotant: «Quoi!
s'écrie le Roi, c'est toi! Ne reparais jamais au château.»--«Non, non,
dit la pauvre fille avec à-propos, j'aimerais mieux mourir que de vous
quitter.» A ces mots le Roi s'attendrit, et se met à pleurer tout
comme Marguerite: «Eh bien, reste donc, dit-il, mais au moins n'y
reviens plus[121].»

  [121] JOLY, _le Château de Lunéville_.

Tressan était bien souvent le compagnon du Roi; son esprit mordant
amusait le monarque qui du reste ne se faisait aucune illusion sur le
caractère agressif de son grand maréchal; il disait un jour de lui:
«Je vais lui arracher quelque mauvaise plaisanterie ou quelque bonne
méchanceté.» Il était si bien accoutumé à sa société qu'il ne lui
laissait guère un instant de liberté. «Où est Tressan?» était
l'invariable refrain du Roi dès qu'il se trouvait seul; il n'avait de
cesse qu'on ne l'eût retrouvé et qu'on ne le lui eût amené; alors il
ne le lâchait plus et l'infortuné devait tenir compagnie au monarque
jusqu'à l'heure du coucher.

Quand Tressan avait la goutte, ce qui arrivait assez fréquemment,
Stanislas se faisait porter auprès de son lit: «Plains-toi, mon ami,
lui disait-il, jure, crie, gronde à ton aise.» Le patient profitait de
la permission et tous deux se livraient à d'interminables
conversations, entrecoupées des plaintes, des gémissements, et des
malédictions du malade.

Stanislas n'avait rien perdu de son goût pour la plaisanterie, et
chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, il s'empressait d'y donner
cours. La majesté des cérémonies religieuses n'était même pas pour lui
un obstacle.

Deux exemples entre cent donneront l'idée des facéties dont le vieux
prince était coutumier.

En 1764, pendant la semaine sainte, le Roi, suivant la coutume, «fait
la cène» et lave les pieds à treize pauvres de la ville. Le dernier
était un faible d'esprit nommé Lami; quand ils furent tous placés à
table, Sa Majesté prit de la soupe dans une cuillère et la présenta à
Lami, qui, alléché, ouvrit aussitôt une bouche immense, mais le Roi,
au lieu de le faire manger, absorba lui-même le contenu de la
cuillère, en riant bruyamment de sa plaisanterie et de la figure
déconfite du pauvre diable.

La familiarité de Stanislas avec le grand maréchal était extrême et ce
dernier était souvent victime de l'humeur joviale de son maître. Le 18
mai 1764, jour de la Saint-Félix, le Roi voulut aller entendre la
messe aux Capucins. On fit venir des chaises à porteurs. Tressan
soutenait le Roi en descendant le perron de la cour. Dès qu'il fut
arrivé devant sa chaise, Stanislas dit à son compagnon: «Monte,
mets-toi dans cette chaise, tu iras le premier aux Capucins.» Tressan
obéit et s'installe confortablement. Mais aussitôt, le Roi crie aux
porteurs: «Arrêtez! arrêtez!» et il monte à son tour en s'asseyant sur
les genoux de Tressan consterné. Les courtisans éclatent de rire en
voyant la mine piteuse du grand maréchal. Seuls les porteurs ne rient
pas et après s'être consultés du regard déclarent qu'il leur est
impossible de soulever un poids aussi considérable: «Qu'on prenne des
valets de pied!» s'écrie Stanislas, qui ne veut pas démordre de son
idée. Après plusieurs essais infructueux, douze valets de pied joints
aux porteurs finissent par enlever la chaise et l'on part pour les
Capucins, où l'on arrive sans encombre, le Roi toujours ravi et
Tressan demi-pâmé.

Tout le monde entend la messe pieusement, mais à la bénédiction,
Tressan, qui craint que le Roi, mis en goût, ne s'avise de revenir
dans le même équipage, s'esquive prudemment, et il est impossible de
le retrouver de la journée.

Stanislas n'est pas seul à avoir l'esprit tourné à la plaisanterie.
Le jeune chevalier de Boufflers se montre volontiers le rival du Roi
dans cet ordre d'idées et il n'est sorte de facéties qu'il n'imagine
dans ses jours de gaieté. Ses plaisanteries ne sont pas toujours du
meilleur goût ni sans porter quelquefois atteinte à la majesté royale,
mais Stanislas est plein d'indulgence pour ce jeune homme dont
l'entrain et la verve l'amusent en dépit de tout.

On sait que le frère du chevalier, le marquis de Boufflers, était
capitaine des gardes du corps. En 1765 le chevalier n'imagine-t-il pas
de rédiger au nom de Stanislas, pour le duc de Choiseul, une note des
plus plaisantes où il énumère toutes les raisons qui doivent décider
le ministre à lui donner la survivance de son frère.

   «Le Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, convaincu de
   l'incapacité du marquis de Boufflers, a résolu de confier la
   compagnie de ses gardes à un officier digne de ce poste
   important; il a jetté les yeux sur le chevalier de Boufflers,
   dont l'expérience, la gravité, la sagesse et surtout l'assiduité
   lui sont connues, pour lui donner la survivance de son frère.

   «Sa Majesté prie M. le duc de Choiseul d'obtenir en conséquence
   au chevalier de Boufflers un brevet de colonel, afin de perpétuer
   l'heureux accord, qui a toujours existé entre le service de
   Lorraine et le service de France.

   «On sera peut-être étonné que le Roi de Pologne, à son âge,
   nomme un survivant à un officier de vingt-neuf ans. On répond que
   le besoin que ses gardes ont d'un chef fait passer sur toutes les
   objections. D'ailleurs l'embonpoint de Sa Majesté Polonoise et la
   maigreur du marquis de Boufflers compensent assez la différence
   d'âge. On pourroit trouver encore une autre compensation dans les
   vœux que la France et la Lorraine font pour la vie du Roi de
   Pologne, et ceux que toutes les troupes font pour la mort du
   marquis de Boufflers.

   «Le chevalier de Boufflers a fait la guerre comme volontaire
   pendant quatre mois; il a extrêmement fatigué le prince
   Ferdinand, toute la dernière campagne[122]; c'est un sujet propre
   à rétablir dans les troupes cette gaieté françoise que le marquis
   de Boufflers attriste par sa sévérité, et cet ancien esprit de la
   nation, auquel le marquis de Boufflers a porté tant d'atteintes.
   Il aime la table, le jeu, les femmes et les chevaux; il ne cesse
   de boire à la santé de M. le duc de Choiseul et de le bénir dans
   toutes ses chansons.»

  [122] On se rappelle que les chevaux de guerre du chevalier
  s'appelaient l'un _le Prince Ferdinand_, l'autre _le Prince
  héréditaire_.

Cette singulière apologie du chevalier par lui-même amusa beaucoup le
Roi.

Boufflers, toute plaisanterie à part, se jugeait volontiers très
supérieur à son aîné: c'est lui qui disait ce mot charmant qu'il
s'appliquait naturellement: «Les aînés sont le coup d'essai de la
nature, les cadets en sont le chef-d'œuvre.»

Les relations entre Stanislas et le chevalier étaient des plus
cordiales et affectueuses et ils discutaient souvent ensemble. Un jour
où ils avaient longuement parlé du bonheur, Boufflers écrivait au Roi
cette jolie lettre:

    «Sire,

   «Je viens d'être heureux un moment en prenant de Votre Majesté
   une leçon de bonheur. Il n'appartient à personne d'en parler
   aussi bien que vous, Sire, parce que personne ne fait autant
   d'heureux et qu'il est naturel de bien raisonner sur son métier.
   Votre Majesté nomme trois sources de bonheur, l'amour-propre, la
   raison et l'instinct, et elle fait penser à une quatrième plus
   sûre encore, plus abondante que les trois premières, c'est à un
   bon Roi[123].»

  [123] _Inédite_, communiquée par le comte de Croze-Lemercier.

Au mois d'avril 1764 eut lieu une éclipse de soleil dont l'annonce
seule amena une profonde perturbation dans toute la Lorraine. Les
bruits les plus absurdes circulaient et trouvaient d'autant plus de
créance qu'ils étaient moins fondés. On annonçait les pires
catastrophes, que les puits allaient tarir, que l'obscurité serait
complète, qu'on ne pourrait sortir sans risque de la vie, enfin «des
mauvais plaisants ou des méchants» avaient fait afficher sur les murs
de Nancy et de Lunéville cette annonce effrayante:

AVIS AU PUBLIC

«Le public est averti que la nuit du jour qui suivra immédiatement
l'éclipse du 1er avril, il y aura un tremblement de terre très
considérable, et le même que celui qui arriva à la mort de N. S. J.
C. Voilà ce qu'une étude continuelle et des recherches très exactes
sur le cours de la nature nous a fait découvrir, seulement depuis
dix à douze jours. Depuis ce temps nous parcourons les villes du
royaume pour en donner avis, et étant passés à Nancy fort tard, nous
avons cru que le meilleur parti était de faire à la hâte quelques
petites affiches pour instruire le public de cet événement, en
l'avertissant de se tenir sur ses gardes cette nuit, et le plus
qu'il sera possible hors des maisons, surtout de celles qui seront
placées au midi.»

Toute la ville était affolée; les habitants avaient fait des
provisions d'eau et de victuailles comme pour soutenir un siège. On se
serait cru au 1er mai de nos jours.

La Cour, sans partager l'effroi de la population, avait fini par subir
l'influence ambiante et l'on n'y était qu'à moitié rassuré.

Elle fut pourtant bien innocente, cette éclipse qui bouleversait si
profondément la Lorraine. Elle commença le 1er avril, «vers neuf et
demie du côté de l'ouest. Avant onze heures elle était dans son
milieu, le bas ou midi du soleil formait un C de ce qui restait du
disque.» Le ciel était un peu couvert, il y avait un demi-jour et de
la fraîcheur.

Le soir, tous les habitants couchèrent dehors par crainte du
tremblement de terre, mais dès que le jour parut ils témoignèrent par
mille folies leur joie d'avoir échappé à un si grand danger.

Au cours de l'année 1765, Stanislas eut la satisfaction de recevoir
plusieurs visites fort agréables. D'abord la duchesse de Gramont;
ensuite Lekain, l'illustre tragédien, vint faire un séjour à
Lunéville: il daigna, à la demande du Roi, paraître sur la scène; il
joua d'abord le rôle de Zamore dans _Alzire_; puis, flatté du succès
obtenu et des félicitations enthousiastes de Stanislas, il parut
successivement dans _Rhadamiste_, _le duc de Foix_, _Iphigénie en
Tauride_, _Mithridate_, etc.

Mme de Boufflers, qui n'aimait pas Lekain, refusa de se déranger et
elle resta à la Malgrange, où elle était installée.

Peu de temps après le départ du comédien, Stanislas vit arriver la
princesse Christine, cette bonne abbesse de Remiremont qui, l'année
précédente, avait fait un si méchant accueil au brillant chevalier de
Boufflers. Bien que la princesse ne fût pas toujours des plus
aimables, Stanislas l'accueillait cependant avec plaisir; ses visites
apportaient une précieuse diversion à la monotonie de la vie.

La future abbesse était venue pour assister à la fête du Roi, et ce
dernier, charmé d'une si délicate attention, écrivait à Marie
Leczinska:

    «9 mai 1765.

   «Mon très cher cœur, votre chère lettre est un beau bouquet pour
   ma fête, que j'ai planté au fond de mon cœur pour qu'il ne se
   fane jamais. J'ai fait aujourd'hui parodie à Marly: je viens de
   dîner à Chanteheu. La plus belle pièce de mon cabinet est Mme la
   princesse Christine, qui me tient compagnie et qui en fait le
   plus bel ornement. Il faut s'étourdir en jouissant du beau temps
   qu'il fait, pour ne pas songer à tout ce qui fait de la peine.»

Marie Leczinska, la princesse Christine et Mme de Boufflers n'étaient
pas seules à fêter l'anniversaire de Stanislas.

A Nancy, on avait l'habitude de faire un feu de joie sur la place du
marché de la ville neuve, mais les maisons qui entouraient la place
étaient toutes en bois et leurs propriétaires redoutaient toujours
avec raison de voir leurs immeubles contribuer, plus qu'ils ne
l'auraient désiré, à l'éclat des réjouissances publiques. En 1765, on
décida de supprimer cette dangereuse illumination et de la remplacer
par un feu d'artifice sur la place Royale. Une décoration de boiserie
peinte ornait les quatre faces du piédestal de la statue de Louis XV,
des transparents en bleu clair laissaient voir à jour les chiffres du
Roi de Pologne et ces mots: _Vive Stanislas le bienfaisant!_

A neuf heures du soir, une foule immense garnissait la place; toutes
les croisées étaient remplies du plus beau monde. On fit faire un
grand cercle à environ vingt-cinq pas de distance de la grille et on
fit partir successivement les artifices des quatre faces aux
acclamations du peuple, «qui criait _vive le Roi!_ de très bon cœur.»

Un des derniers plaisirs de Stanislas, et non des moindres, est de
s'occuper de son Académie; il en parle souvent avec Tressan et
Solignac et il recherche avec eux tout ce qui peut rehausser l'éclat
et augmenter la réputation de cette fondation, qu'il regarde comme une
des plus utiles de son règne. En dépit de son âge et de ses
tristesses, le bon Roi n'a pas renoncé aux succès littéraires et il
cherche encore à obtenir les suffrages de ses confrères; mais pour ne
pas les influencer et être bien sûr de la sincérité de leur
appréciation, c'est toujours sous le voile de l'anonymat qu'il se
présente à leurs suffrages, anonymat si transparent que personne n'en
est la dupe, sauf le Roi lui-même.

Au mois de mai 1765, Solignac vient mystérieusement apporter au
président de l'Académie, M. du Rouvrois, un opuscule qui a pour titre:
_Recueil de diverses matières_; c'est, dit-il, l'œuvre d'un jeune
homme qui donne des espérances et qui, avant de se lancer dans la
carrière littéraire, désire savoir de la bouche même des meilleurs
juges s'il doit poursuivre sa voie ou s'arrêter.

L'Académie se réunit le 29 mai pour juger le travail qu'on lui
présentait, et comme personne n'ignorait que le bon jeune homme était
âgé de quatre-vingt-huit ans, l'assistance fut à peu près au complet.

L'ouvrage étant anonyme, l'Académie crut pouvoir ne rien ménager, et
elle n'hésita pas à le couvrir des louanges les plus hyperboliques.

Elle déclare sans ambages au jeune homme qui sollicite si modestement
son avis que «son coup d'essai est un coup de maître, qu'il a atteint
à la perfection, qu'il mérite d'être couronné, qu'il écrit en chrétien
éclairé et soumis, en savant philosophe, en excellent politique, que
sa morale est divine, sa philosophie saine, sa politique humaine et
bienfaisante, son style précis et pur, ses pensées solides et
sublimes, ses comparaisons justes et brillantes, etc., etc.»

Si le Roi n'était pas satisfait, il était vraiment bien difficile;
mais il fut ravi, d'autant plus ravi qu'ayant conservé l'incognito, il
pouvait être bien convaincu que les louanges qu'on lui prodiguait
étaient sincères et spontanées.

Un membre de l'Académie crut même devoir publier une pièce de vers à
ce sujet:

    Encore un coup, messieurs, tout beau!
    Ce qu'on nous donne pour esquisse
    Me paraît un fort grand tableau;
    Ne tombons point dans le panneau:
    Dans l'art l'auteur n'est point novice.
    Un apprenti sur ce pied-là
    En saurait donc plus que les maîtres.



CHAPITRE XXVI

1766

  Séjour de Marie Leczinska à Commercy.--Mort du Dauphin.--Chagrin
    de Stanislas.--Cérémonie funèbre à la Primatiale de
    Nancy.--Accident arrivé à Stanislas.--Ses souffrances.--Sa
    mort.--M. de la Galaizière s'empare des deux duchés au nom de
    la France.--Testament du Roi.


Les seuls plaisirs véritables que goûta Stanislas pendant les années
assombries de sa vieillesse étaient les courts séjours qu'il pouvait
encore faire à Versailles auprès de sa chère Maryczka, auprès de celle
qui était devenue l'unique joie de sa vie. Rien ne pouvait le faire
renoncer à ces voyages, et pour revoir sa fille, il affrontait gaîment
aussi bien les fatigues de la route que les intempéries des saisons.

Au mois de juillet 1765, le Roi voulut, comme à l'ordinaire, faire ses
préparatifs de départ, mais il était si vieux, si cassé, si fatigué
qu'on craignit qu'il ne pût arriver au terme du voyage et on l'écrivit
à Marie Leczinska. La Reine, très émue, s'empressa de détourner son
père d'un projet qui pouvait lui être si dangereux, mais pour le
consoler elle lui annonça qu'elle viendrait elle-même à Commercy et
qu'elle passerait trois semaines auprès de lui.

Fidèle à sa promesse, la Reine partit de Compiègne le 17 août et elle
arriva à Commercy le 19 au soir. On peut supposer la joie du vieux
monarque en revoyant sa fille bien-aimée; cette réunion fut pour tous
deux un enchantement de tous les instants; on aurait dit qu'un
pressentiment les avertissait qu'il ne se reverraient plus en ce
monde.

Marie Leczinska est si heureuse qu'elle trouve tout charmant,
délicieux; elle ne cesse de répéter que Commercy est un «palais
enchanté». Stanislas, ravi de son admiration, lui montre avec un
orgueil enfantin toutes les merveilles dont il est l'auteur; il la
promène dans ces jardins magnifiques qui s'étendent à perte de vue
devant le château et qu'il fait entretenir avec tant de soin; il lui
fait admirer les étangs, les cascades, le pont d'eau avec ses colonnes
lumineuses, le kiosque, le château d'eau avec sa vue unique au monde,
etc.

Le monarque, en l'honneur de sa fille, veut faire chanter les
merveilles de ce riant séjour et c'est à Panpan qu'il s'adresse, à
Panpan qui est devenu le poète attitré de la cour.

Le lecteur du roi se met à l'œuvre, mais hélas! l'inspiration lui
manque et il accouche de ce pénible poème, dont les flatteries ne
dissimulent pas la pauvreté:

    Après mille détours dans ces plaines fertiles,
    Sous les yeux de son Roi, la Meuse s'applaudit
          De prêter ses ondes dociles
          Aux loix que le goût leur prescrit.
          C'est peu de porter jusqu'aux nuës
    Par d'innombrables jets ses flots ambitieux;
          Ici, dans les airs suspendues
          En nappe ses eaux étendues
    Tempèrent du soleil l'éclat trop radieux.
    Là, leur cristal à l'œil paraît être solide
    Et de son élément n'avoir que la fraîcheur:
    Rival hardi du marbre, en colonne fluide
    Il semble soutenir un palais enchanteur.
    Et quel est donc le dieu qui produit ces miracles?
    C'est un sage adoré, c'est le meilleur des Rois.
          Les plus magnifiques spectacles
          S'empressent d'éclore à sa voix,
    La nature à ses vœux semble s'être asservie,
          Il est par son vaste génie
          Au-dessus de l'humanité;
          Le Bien qu'il fait à la Patrie
    Le rapproche encor plus de la Divinité.

Par les plus chaudes journées, toute la Cour se rend à la Fontaine
Royale; là, sous les épais ombrages, auprès des eaux jaillissantes, le
Roi et sa fille passent de longues heures à causer du passé et de leur
mutuelle tendresse; de l'avenir il n'est jamais question, car tous
deux le redoutent également. Vers cinq heures, on sert dans le
pavillon une magnifique collation à laquelle sont conviés tous les
courtisans.

C'est encore l'heureux Panpan qui est chargé de célébrer pour la
postérité les charmes de la Fontaine Royale:

    Dans ces palais de superbe structure,
    Je vis hier le triomphe des arts.
    Dans ces lieux, aujourd'huy, je vois de toutes parts
          Le triomphe de la nature.
    Ces chênes, que le temps a courbés en berceau,
    Aux feux brûlants du jour opposent leurs ombrages.
          Voyez sous leurs épais feuillages
    Couler en murmurant ce limpide ruisseau;
    A peine a-t-on aidé la pente qui l'entraîne
          Un flot à l'autre flot s'enchaîne,
    En suivant seulement le penchant du coteau.
    Des grottes de ces bois les timides naïades
    Après avoir erré de canal en canal,
          Par d'imperceptibles cascades,
    Ouvrent un lit plus vaste à leurs flots de cristal.
    Un essaim d'habitants peuple ces eaux tranquilles,
    Et joue en sûreté sous leur nappe d'argent;
    Sur tout être qui vit l'humanité s'étend;
    Le filet respecta leurs paisibles asiles.
    Sur leurs bords tapissés d'un gazon toujours frais
    S'élève l'humble toit d'un champêtre palais,
    Où règnent à l'abri du tumulte des villes,
    Même au sein de la cour, l'innocence et la paix.
          C'est dans ces beaux lieux où nous sommes
          Que le plus illustre des Rois,
    Déposant sa grandeur, veut n'être quelquefois
          Que le plus aimable des hommes.

Stanislas, pour distraire sa fille et la détourner de trop sombres
pensées, donna des fêtes, des réjouissances; il fit à plusieurs
reprises illuminer les jardins, le canal, le pont d'eau et tirer
devant le château des feux d'artifice merveilleux.

C'est pendant ce séjour qu'on apprit la mort inopinée de l'empereur
François, survenue à Inspruck le 18 août. Les Lorrains, qui étaient
toujours restés fidèles au souvenir de leur ancienne dynastie,
témoignèrent une profonde douleur. Une foule extraordinaire accourut
de la campagne pour assister aux services célébrés à Lunéville et à
Nancy en mémoire du fils de Léopold. Ces marques d'attachement
montraient à Stanislas qu'en dépit de ses bienfaits il n'avait pu
faire oublier à ses sujets leurs anciens souverains, et il en fut
péniblement affecté.

Le séjour de la Reine dura trois semaines. Les dernières journées
furent attristées par la perspective de la séparation prochaine. Enfin
l'heure fatale arriva. Stanislas, désolé, voulut accompagner sa fille
jusqu'à Saint-Aubin. Tous deux étaient si vivement émus qu'ils ne
pouvaient parler, ils se tenaient étroitement serrés l'un contre
l'autre et versaient d'abondantes larmes. La Reine monta en sanglotant
dans son carrosse, et elle prit la route de Versailles.

Quand le moment fut venu de retourner à Lunéville, Stanislas ne
cessait d'exprimer les regrets qu'il éprouvait de quitter son cher
Commercy «qu'il aimait tant». Le jour du départ il était à ce point
troublé qu'il embrassa la concierge du château avant de monter en
carrosse.

Le départ de sa fille chérie n'était pas la seule douleur qui
oppressât le cœur du bon Roi.

La santé du Dauphin donnait depuis quelques mois des inquiétudes et il
en avait été souvent question dans les longs entretiens entre le père
et la fille. Bien que les nouvelles de Versailles fussent de nature
plutôt rassurante, Stanislas ne pouvait se défendre d'une vague
appréhension et il parlait de son petit-fils avec une angoisse qu'il
ne savait dissimuler. Pendant les mois d'octobre et de novembre, la
santé du prince devint de nouveau précaire et on attendait
anxieusement les courriers de Versailles.

A la fin de novembre, une fâcheuse nouvelle vint attrister la Cour. On
apprit la mort du vieux marquis du Châtelet; le grand chambellan
venait de succomber chez son frère, au château de Loisey, à l'âge de
soixante-dix ans. Stanislas fut vivement affecté de la perte de ce bon
serviteur qui, depuis tant d'années, avait été intimement lié à sa vie
et dont la présence lui rappelait les jours heureux des années 1748 et
1749. Fidèle à son souvenir, il désigna aussitôt son fils pour le
remplacer.

Au commencement de décembre, l'état de santé du Dauphin devint d'une
gravité extrême; le Roi de Pologne était dans la désolation; pas une
lettre où il ne parle de son petit-fils avec angoisse, où il ne dise
les vœux ardents qu'il forme pour son rétablissement. Non seulement
il priait lui-même pour l'auguste malade, mais il ordonna des prières
publiques dans toutes les églises de la Lorraine.

Le 19 décembre, le chevalier de Boufflers arriva de Fontainebleau; il
apportait de désastreuses nouvelles; le prince déclinait de jour en
jour, d'heure en heure; une issue fatale paraissait prochaine.

Ces sinistres prévisions n'étaient que trop justifiées; le Dauphin
s'éteignit le 20 décembre.

La nouvelle ne parvint à Lunéville que le 23; elle fut apportée par un
courrier qui se rendait à Dresde, porteur du triste message. Stanislas
fut consterné; en dépit de toute espérance, il espérait encore; il
avait tant prié qu'il comptait fermement sur un miracle de la
Providence. Il ne pouvait admettre que la mort inexorable frappât
aveuglément un homme en pleine jeunesse, l'unique espoir d'une antique
monarchie, alors qu'elle épargnait un vieillard chargé d'ans, infirme
et inutile à tous.

La douleur du Roi fut immense; il avait reporté sur son petit-fils
toutes ses affections, tous ses rêves d'avenir; il resta inconsolable.
Il s'enferma dans ses appartements privés et pendant plusieurs jours
ne voulut voir personne que Mme de Boufflers: «Hélas! s'écriait-il
dans sa douleur, j'ai perdu deux fois la couronne et je n'en ai pas
été ébranlé; la mort de mon cher Dauphin m'anéantit.»

Quant à Marie Leczinska, dans sa désolation elle écrivait à son père:

«Je vis encore après mon malheur affreux... Je pleure un saint... Dieu
est ma seule consolation...

«Je pleure un fils et un ami, le malheur de l'État... Il n'y a que le
bonheur dont jouit mon fils par la miséricorde de Dieu qui me
console....»

Stanislas voulut qu'un service solennel fût célébré à la mémoire du
malheureux prince, à l'église primatiale de Nancy, et il en fixa la
date au 3 février. Il chargea un jésuite, le père Coster, de composer
l'oraison funèbre. Le père, en bon courtisan, s'étendait avec
complaisance dans son discours sur les vertus et les mérites de
Stanislas lui-même. Quand on soumit au Roi le projet et qu'il entendit
son éloge, il s'écria: «Il faut que le Révérend Père supprime ce
passage, dites-lui de le garder pour ma propre oraison funèbre.»

Stanislas avait choisi la date du 3 février parce que lui-même devait
se trouver à ce moment à la Malgrange, ayant pour habitude de faire
ses dévotions à Bon-Secours cinq fois par an, aux grandes fêtes de la
Vierge; or, cette année, la Purification se trouvait le 2 février.

Le roi quitta Lunéville avec Mme de Boufflers le 1er février, par un
froid rigoureux; en passant il s'arrêta à Bon-Secours pour y prier;
mais au lieu de se placer, comme à son ordinaire, dans sa tribune
au-dessus de la sacristie, il s'agenouilla dans le chœur, sur le
caveau même où reposaient les restes de la reine Opalinska et de la
duchesse Ossolinska. En sortant, il dit à la marquise: «Savez-vous ce
qui m'a si longtemps retenu dans l'église? Je pensais que dans très
peu de temps, je serai trois pieds plus bas que je n'étais.»

Stanislas était du reste hanté d'idées lugubres et la pensée de la
mort prochaine le poursuivait sans cesse. On prétend même qu'il eut un
étrange pressentiment. Il faisait un jour remarquer à ses courtisans
combien de têtes couronnées avaient été frappées par la mort depuis
peu de temps, tandis que lui, le plus âgé de tous les souverains du
monde, avait été épargné. Il racontait tous les périls auxquels il
avait été exposé, au cours de son aventureuse existence, et dont il
avait été miraculeusement préservé; il y en avait de tous les genres,
sauf un seul, le feu: «Il ne me manquerait plus, dit-il, que d'être
brûlé pour être passé par tous les dangers.»

La Providence lui réservait cette nouvelle et dernière épreuve, qui
allait lui être fatale.

Le 2 février, Stanislas se rendit à Bon-Secours pour y communier.

Le lendemain 3 eut lieu la cérémonie à la Primatiale, mais le prince,
redoutant de pénibles froissements, préféra ne pas y assister, et il
resta à la Malgrange. Son fauteuil seul fut placé dans l'église.
L'absence du souverain fut heureuse, car il se produisit parmi les
assistants des rivalités de préséance qui faillirent dégénérer en
scandale.

Le cardinal de Choiseul, qui officiait, exigea que le Père Coster, en
prononçant l'oraison funèbre, lui adressât la parole; sinon il
menaçait de remonter à l'autel et de continuer la cérémonie. D'autre
part, la Cour Souveraine déclara que si l'orateur ne s'adressait pas
directement à elle, il serait immédiatement décrété. Un incident
imprévu trancha la difficulté. La Cour s'étant présentée accompagnée
de la maréchaussée, les gardes du corps qui étaient de service aux
portes de l'église refusèrent de laisser pénétrer l'escorte des
magistrats. La Cour, offensée, se retira purement et simplement et ses
stalles restèrent vides.

Le 4 février, dans l'après-midi, le prince repart pour Lunéville et le
soir même il reçoit à sa table la fille de Robert Walpole, lady Mary
Churchill, et son mari. Mme de Boufflers l'aide à faire les honneurs.
Le Roi fait accueil à ses hôtes, est aimable et gai à son habitude; il
paraît jouir de toutes ses facultés.

Le 5 février, Stanislas se lève, comme à son ordinaire, à six heures
et demie. Un de ses valets de chambre, Montauban, l'habille; le prince
revêt une camisole de satin doublée de molleton, une veste en soie des
Indes fort mince et à boutons, enfin une robe de chambre de la même
étoffe que la veste et rembourrée de ouate de coton, présent de sa
fille. Dès qu'il est habillé, Montauban se retire; le prince s'assied
dans son fauteuil près du feu et se met à fumer sa pipe. Au bout d'une
demi-heure, il veut poser sa pipe sur la cheminée, mais il y voit à
peine; il s'approche trop près du feu et le bas de sa robe de chambre
est attiré par la flamme; elle se met à se consumer lentement, sans
qu'il s'en aperçoive. Tout à coup, il se voit environné de flammes. Il
appelle, il crie, il «hurle», personne ne vient. Par une fatalité
inexplicable, Montauban s'est éloigné un instant et le garde du corps
de service également. Pendant ce temps le malheureux prince impotent
se trouve dans l'impossibilité de se débarrasser du vêtement qui le
dévore; dans ses efforts, il est tombé près de la cheminée et ne peut
plus se relever. Enfin ses cris sont entendus d'une vieille femme de
charge occupée à laver des carreaux à l'étage supérieur. On accourt et
on parvient à se rendre maître du feu en roulant le Roi dans une
couverture. Mais le prince avait de graves brûlures au bras, au
ventre, et même à la figure. La coiffe de son bonnet de nuit avait été
brûlée jusqu'au ruban qui l'attachait.

On se fit d'abord de grandes illusions sur l'état du monarque.
Lui-même avait conservé toute sa présence d'esprit et il ne cessait de
plaisanter sur son accident. Pendant qu'on lui prodiguait les premiers
soins, il disait à la vieille femme de charge accourue la première à
son secours et qui avait été elle-même légèrement brûlée: «Qui eût dit
qu'à nos âges nous brûlerions des mêmes feux!» Il faisait écrire à sa
fille Marie Leczinska en lui annonçant son accident: «Vous m'avez
recommandé de me préserver du froid: c'était contre le chaud que vous
auriez dû me dire de prendre mes précautions.»

Mme de Boufflers, prévenue en hâte, était accourue une des premières
au chevet du Roi; son émoi était extrême et sa douleur profonde, et
elle ne parvenait pas à les dissimuler. Stanislas, au contraire, très
maître de lui, ne songeait qu'à la consoler et à la rassurer. Malgré
les douleurs qu'il éprouvait, le digne prince avait conservé toute sa
douceur et ses façons aimables. Il montrait tant de fermeté que, le
jour même de l'accident, le Père Élisée, qui prêchait l'Avent, ne
craignit pas de lui lire dans sa chambre un sermon sur la mort.

Le lendemain, Stanislas apprit la mort de son ancien favori le Père de
Menoux, qui avait succombé la veille à Nancy. Cet événement, qui
autrefois l'eût affecté profondément, le laissa presque indifférent;
il n'avait jamais revu le jésuite depuis leur brouille, en 1764.

L'émoi fut grand en Lorraine quand on connut l'accident. De toutes
parts les paysans accouraient à Lunéville pour avoir des nouvelles.
Les auberges ne suffisaient plus pour les abriter et ces malheureux
mangeaient dans les avenues du parc. Le Roi, informé de ce qui se
passait, dicta ce billet pour son intendant:

«Je suis touché, mon cher Alliot, de l'état de détresse où
j'apprends que sont les pauvres gens qui viennent tous les jours de
fort loin pour savoir de mes nouvelles et qui ne trouvent pas même à
se reposer dans la ville. Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit?
Prenez donc des mesures pour leur faire distribuer du pain et même
du vin, parce qu'il fait bien froid. Que l'on donne aux plus pauvres
l'argent nécessaire pour gagner leur pays. Tâchez aussi de leur
faire entendre qu'ils ne doivent pas tant s'alarmer[124].»

  [124] JOLY, _le Château de Lunéville_.

Les habitants de Lunéville, exaspérés contre le valet de chambre dont
l'absence avait causé tout le mal, lui appliquèrent le sobriquet de
_rôtisseur du roi_, et le malheureux, désespéré, mourut de chagrin
peu de temps après.

Durival, qui tenait son frère au courant de tous les incidents
importants de la Cour, lui donne presque jour par jour le bulletin de
la santé morale et physique du Roi. Personne n'est plus véridique et
mieux renseigné:

6 février.--«Le Roi seul n'a point été effrayé de son accident; il
ne tarit pas en bons mots sur son aventure, sa gaieté n'a fait
qu'augmenter. Il garde la chambre et on y fait sa partie.»

7.--«Le Roi continue à bien se porter, et à plaisanter d'une
aventure qui fait encore frémir, quand on pense qu'il pouvait périr
en une minute.»

11.--«J'ai vu le Roi dans sa chambre. Il a le bras gauche enveloppé.
Les croûtes du visage commencent à se fermer. Il est sans
inquiétude, sans fièvre et dort bien. Ce que j'ai appris de son
accident par ceux qui s'y sont trouvés le rend encore plus
effrayant. La guérison sera longue.»

Cependant des symptômes alarmants ne tardèrent pas à se manifester; la
fièvre se déclara, les plaies noircirent et l'inquiétude gagna la
Cour.

On a prétendu que le prince, par pénitence, portait sur sa peau un
reliquaire d'argent avec des pointes; ces pointes, échauffées et
pressées contre son corps lorsqu'on éteignit le feu, lui causèrent un
grand nombre de blessures qui contribuèrent à aggraver rapidement son
état.

A partir du 17 les bulletins envoyés par Durival à son frère
deviennent de plus en plus alarmants:

17.--«La situation du Roi de Pologne est toujours la même,
c'est-à-dire beaucoup de douleur dans les pansements, surtout de la
main gauche, de la fièvre, et c'est ce dernier article qui inquiète
parce qu'on en craint des accidents fâcheux. Des taches noires se
sont manifestées sur la peau; le quinquina les a fait disparaître,
mais on en craint le retour. Le Roi a fait ce matin quelques
signatures de chancellerie.»

18.--«La nuit a été moins tranquille que la précédente. Le Roi a
souffert et s'est fait mettre dans son fauteuil.»

19.--«Les nouvelles sont très satisfaisantes. Le Roi a eu une nuit
très tranquille, les escars tombent. Il conserve sa sérénité et sa
gaieté.»

20.--«Le Roi eut hier à dix heures du soir un frisson de quelques
minutes, ce qui donne à penser qu'il ne provient que de
refroidissement, sans principe de fièvre. Les plaies ont été
trouvées, au pansement de ce matin, encore en meilleur état que dans
ceux d'hier et donnant de bonnes espérances pour les suivants,
d'autant que la fièvre de suppuration est fort diminuée.»

Les nouvelles particulières, cependant, étaient moins optimistes.
Durival écrivait confidentiellement ce même jour:

«L'affaissement est très sensible, la fièvre continue, et plus forte
la nuit que le jour. Enfin l'état du malade n'est rien moins que
satisfaisant. M. le chancelier est dans la douleur.»

Le 21 le bulletin laissait entrevoir la vérité malgré des paroles
encore rassurantes.

«Le prince, dont l'affaissement pendant la journée d'hier avait
donné de l'inquiétude, se trouva beaucoup mieux le soir, et tint son
assemblée ordinaire, avec la même gaieté qu'avant l'accident.

«Le présage qu'on en tira pour une nuit plus tranquille que la
précédente s'est confirmé en partie; le Roi a passablement dormi
depuis minuit jusqu'à six heures. Le pansement ne s'est fait qu'à
huit heures, les chairs reprennent dans les parties découvertes; on
a levé de nouveaux escars dans quelques autres; ces derniers bien
plus profonds qu'on ne l'avait cru, mais bien détachés malgré
l'épaisseur. Beaucoup des parties tenaces sont disposées à se
détacher aux pansements prochains. Dans celui de ce matin les plaies
ont été trouvées et laissées dans le meilleur état possible, et sauf
les accidents nous ne sommes pas sans espérance.»

Stanislas avait conservé tout son calme, sans se faire du reste aucune
illusion sur le danger de son état. Il voulut revoir lady Churchill et
son mari, qui avaient dîné avec lui la veille de l'accident. Il les
reçut avec une grande bienveillance, leur fit ses adieux et leur dit
en souriant: «Il ne manquait qu'une pareille mort à un aventurier
comme moi.»

Il disait, en parlant de la population qui assiégeait les avenues du
château: «Voyez comme ce bon peuple m'est encore attaché, aujourd'hui
qu'il n'a plus rien à craindre ni à espérer de moi.»

Mme de Boufflers passait par de cruelles angoisses; bien qu'elle
cherchât à se leurrer encore, elle ne pouvait cependant se dissimuler
l'aggravation survenue, et son inquiétude était extrême; Panpan,
Porquet, Mme de Boisgelin ne la quittaient pas; tous s'efforçaient de
la consoler et ils cherchaient à lui donner des espérances
qu'eux-mêmes étaient loin de partager.

Ce qu'il y avait peut-être de plus cruel dans la situation de la
marquise, c'est qu'elle pouvait juger de l'état du Roi par l'attitude
que prenaient vis-à-vis d'elle ceux qui, la veille encore, se
montraient les plus empressés, les plus respectueux: sous prétexte de
soins à donner, d'ordres des médecins, de repos nécessaire, on
l'éloignait peu à peu de la chambre du malade; bientôt, malgré ses
instances, on lui en interdit l'entrée. Par contre, on entourait le
chancelier, ses moindres paroles étaient des ordres absolus: il
s'était installé dans l'appartement royal, il n'en bougeait plus ni
jour ni nuit; seuls, lui et quelques serviteurs éprouvés avaient accès
dans la chambre où le vieux monarque agonisait: il fallait à tout prix
éviter que le roi subît une influence étrangère et qu'il prît des
dispositions dernières qui auraient pu contrarier les projets de la
France.

A Nancy, l'on vivait dans l'anxiété et l'on attendait impatiemment les
nouvelles. Le 22, on vit avec effroi passer deux courriers pour
Versailles; ils portaient à la Reine la nouvelle que son père était au
plus mal.

Le cardinal de Choiseul fit descendre la châsse de saint Sigisbert et
on l'exposa à la Primatiale. Il ordonna des prières publiques et une
procession solennelle.

Le 22 à quatre heures et demie, Durival reçut de son frère ce
laconique billet:

    «Lunéville, 22 février,
    neuf heures du matin.

   «Je vous marquai hier soir l'état du Roy. Je n'ai, ce matin, rien
   de consolant à vous annoncer; le malade respire, mais sa
   situation ne laisse que peu d'espérance, et peut-être bientôt...
   Dieu veuille que je me trompe!»

A sept heures du soir, l'évêque de Toul traversa Nancy, se rendant en
toute hâte à Lunéville. Il ordonna de sonner dans toutes les églises
pour les prières des quarante heures. Aussitôt, on crut le roi mort et
l'alarme fut générale dans la ville.

A onze heures arrive une nouvelle lettre:

    «Lunéville, 22 février,
    huit heures et demie du soir.

   «Notre maître respire encore. Après avoir reçu l'extrême-onction
   vers dix heures du matin, sans connoissance ni mouvement, il a eu
   quelques instants lucides. A midi une moiteur salutaire. Elle
   s'est soutenue et a rétabli la suppuration. Quelques paroles
   sont sorties avec effort de la bouche du malade, avant et après
   le pansement. Ce soir la tête est plus libre... On n'espère
   presque plus rien; mais enfin il vit encore, et c'est beaucoup.
   On ne pénètre plus dans la chambre du Roi, excepté les gens
   nécessaires et M. le Chancelier qui s'y renferme, peut-être pour
   toute la nuit.»

Le lendemain 23, les billets se succèdent tous plus inquiétants les
uns que les autres.

    «8 h. du matin.

   «Il n'y a plus d'espérance de conserver notre bon Roi; il n'a
   plus qu'un souffle de vie.»

    «10 h. du matin.

   «Les médecins ne donnent pas quatre heures de vie au malheureux
   prince.»

    «11 h. du matin.

   «Je n'ai rien de plus à vous dire sur l'état du Roi, que ce que
   je vous en ai marqué. Sa Majesté a donné quelques signes de
   connoissance, mais sa situation est absolument désespérée; je ne
   vous parle pas de l'accablement de la Cour. Nous sommes tous dans
   la douleur.»

Le 23, les plaies étaient sèches et noires; le malade vivait dans un
assoupissement continuel et on ne parvenait à le réveiller que par de
violents cordiaux.

Le chancelier, l'intendant et les gens de service ne quittaient plus
la chambre du monarque.

Un envoyé du Roi nouvellement élu de Pologne, Stanislas Poniatowski,
s'étant présenté de la part de son maître, La Galaizière ordonna de le
laisser pénétrer auprès du moribond; le Roi entendit encore ce qu'on
lui disait, mais il ne put articuler un mot; il eut seulement la force
de tendre la main à l'ambassadeur.

Puis Mme de Boufflers se présenta pour revoir une dernière fois celui
dont elle avait embelli la vie, mais le chancelier, agissant en
maître, eut la cruauté de lui faire refuser la porte.

L'agonie fut longue et douloureuse. A quatre heures et quelques
minutes le Roi, toujours installé dans son fauteuil, rendait le
dernier soupir.

La triste nouvelle se répandit bientôt dans la ville; la désolation
était générale, on n'entendait que cris, clameurs et gémissements. Si
les Lorrains avaient conservé pour leur ancienne dynastie une
inaltérable affection, ils avaient su cependant apprécier la bonté de
Stanislas et tout le bien qu'il avait cherché à leur faire; ils lui
étaient sincèrement attachés. Enfin la pensée d'appartenir à un
nouveau maître leur causait une véritable angoisse et redoublait la
douleur qu'ils éprouvaient.

Aussitôt que Stanislas eut expiré, on l'exposa sur un lit de parade,
la face découverte. L'embaumement eut lieu le lundi suivant.
Immédiatement après, le corps fut placé dans un cercueil «fermant à
clef, garni de velours cramoisi et bordé d'un galon d'or» et
transporté dans une chapelle ardente; sur la bière furent déposés la
couronne, le sceptre et le cordon bleu avec l'ordre du Saint-Esprit.
Le cœur, qui était d'une taille extraordinaire, fut embaumé, puis
enfermé dans une boîte de plomb et déposé sur un grand plat d'argent
recouvert d'un crêpe[125].

  [125] Après l'autopsie, les entrailles du Roi furent renfermées
  dans une caisse de plomb et déposées à l'église paroissiale de
  Lunéville, dans un monument en forme d'urne. En 1793 le monument
  fut brisé, la caisse de plomb convertie en balles et les restes
  qu'elle contenait dispersés. Ce n'est qu'en 1859 que le monument
  fut restauré.

Jusqu'au 3 mars ce fut un interminable défilé de toutes les autorités,
de tous les corps constitués et d'une grande partie de la population.

Enfin le jour fixé pour les obsèques arriva. Le convoi funèbre partit
de Lunéville le lundi à six heures du soir pour se rendre à l'église
de Bon-Secours.

Le cortège était somptueux. En tête marchait la maréchaussée de
Lunéville. Trois voitures drapées et avec les chevaux caparaçonnés
contenaient les huissiers, les gentilhommes de la Chambre, le
cardinal. Les ordres religieux, les confréries, cent pauvres habillés
en casaque noire, les valets de pied, les palefreniers à cheval, tous
portant un flambeau à la main, escortaient les voitures.

Ensuite venait le char funèbre recouvert d'un grand poêle «dont
quatre aumôniers à cheval, habillés en surplis et bonnet carré,
portaient les quatre coins». Il était accompagné par tous les gardes
du corps, leurs officiers et de nombreuses troupes.

Malgré un temps affreux, une foule énorme suivit le convoi; sur la
route l'affluence du peuple était si considérable qu'elle retardait la
marche des chevaux. La tristesse et la consternation se lisaient sur
tous les visages: «C'est que la dernière illusion de la patrie allait
descendre dans les caveaux de Bon-Secours avec le cercueil de
Stanislas.»

On n'arriva à l'église qu'à une heure avancée de la nuit et le corps y
fut déposé en grande pompe[126].

  [126] Le monument de Stanislas est placé dans l'église de
  Bon-Secours, du côté de l'Épître, vis-à-vis le mausolée de la
  reine de Pologne. Ce dernier représente un ange conduisant la
  princesse à l'immortalité. Il est de toute beauté.

  Le mausolée du Roi est d'un travail moins délicat. La statue du
  prince est assise sur une urne, laquelle est appuyée contre une
  grande pyramide.

Le lendemain eut lieu la cérémonie officielle[127].

  [127] En 1793, le caveau de Stanislas fut profané, les cercueils
  qu'il contenait brisés et les ossements dispersés. Ce n'est qu'en
  1803 que l'administration municipale fit ouvrir le caveau et
  recueillir dans un même cercueil les ossements qui gisaient
  épars; c'étaient ceux du Roi et de la Reine de Pologne, du duc et
  de la duchesse Ossolinski; il y avait aussi le cœur de Marie
  Leczinska qui, suivant son désir, avait été déposé, après sa
  mort, dans le caveau.

Le testament de Stanislas montre bien la bonté de son cœur; il débute
par cet aveu charmant et vraiment touchant:

   «Au nom de la Très Sainte Trinité.

   «Ma plus grande satisfaction pendant ma vie étant de rendre
   heureuses les personnes attachées à mon service, je souhaiterais,
   après ma mort, pouvoir leur continuer le même bonheur, mais en me
   réglant sur la possibilité, j'ai tâché de laisser à celles qui en
   auront le plus besoin quelques ressources en me perdant, et à
   toutes en général une marque de mon souvenir»[128]...

  [128] Voir appendice, no III, le testament du Roi.

Le Roi, en effet, laissait à tous les fonctionnaires de sa cour, à
tous les pensionnés, une année de traitement, à tous ses domestiques
une année de gages. Personne n'est oublié depuis le plus élevé
jusqu'au plus humble.

Quelques-uns, les amis les plus chers, sont l'objet de legs
particuliers: la princesse de Talmont, M. de la Galaizière, le
maréchal de Bercheny, le prince et la princesse de Beauvau, Alliot,
Rönnow, Solignac, etc.[129].

  [129] Voir appendice, nos IV, V, VI.

Le Roi désigne comme ses exécuteurs testamentaires MM. de la
Galaizière et Alliot[130].

  [130] Comme cette infinité de legs devait absorber des sommes
  considérables, il avait eu la précaution de déposer de son vivant
  940,000 livres au trésor royal de France pour subvenir aux
  dispositions de son testament, et le Roi, «son très cher frère et
  gendre», s'était engagé à les faire payer au moment de son décès
  à ses exécuteurs testamentaires.

Par un oubli qui serait inexplicable s'il n'était volontaire, ni Mme
de Boufflers ni ses enfants n'étaient nommés dans le testament. Cédant
à un sentiment de délicatesse, Stanislas n'avait pas voulu que la
marquise fût l'objet d'aucun traitement particulier, mais dans les
dernières années de sa vie il lui avait donné un grand nombre d'objets
mobiliers tirés des châteaux de Lunéville et de Commercy.

Le lendemain de la mort du Roi, M. de la Galaizière, muni de pleins
pouvoirs envoyés d'avance de Paris, prenait définitivement possession
des deux duchés au nom de Louis XV. Le même jour il mettait les
scellés sur tous les châteaux royaux et il envoyait son frère, M. de
Lucé, porter à Versailles le testament de Stanislas.

En même temps il abdiquait ses dignités de chancelier et de garde des
sceaux de Lorraine et Barrois, et reprenait sa qualité de simple
intendant de province.

       *       *       *       *       *

Si nous n'avons que rarement indiqué nos sources au cours de ce
récit, c'est pour ne pas surcharger le texte de renvois et de notes.
En dehors des indications que nous avons données, l'immense majorité
de nos documents provient des manuscrits de la bibliothèque de
Nancy; ils nous ont été communiqués par l'aimable et savant
conservateur, M. Favier, qui s'est mis à notre disposition avec la
plus extrême obligeance. Nous lui adressons l'expression de notre
bien sincère gratitude.


       *       *       *       *       *

Nous avions l'espoir d'achever dans le volume que nous publions
aujourd'hui la vie de Mme de Boufflers; l'abondance de documents
intéressants et inédits ne nous l'a pas permis. Nous verrons dans une
étude qui paraîtra très prochainement ce que devint la marquise après
la mort du Roi de Pologne et nous la conduirons jusqu'à sa mort en
1786. Nous verrons également quel fut le sort de Mme de Boisgelin, du
spirituel chevalier, de Tressan, de Panpan et des principaux
personnages qui ont joué un rôle à la Cour de Lunéville.



APPENDICE


I

Montesquieu avait écrit à Solignac en lui envoyant son Lysimaque:

   «Monsieur,

   «Je crois ne pouvoir mieux faire mes remerciements à la Société
   littéraire qu'en payant le tribut que je lui dois, avant même
   qu'elle me le demande, et en fesant mon devoir d'académicien au
   moment de ma nomination; et comme je fais parler un monarque que
   des grandes qualités élevèrent au trône de l'Asie, et à qui ces
   mêmes qualités firent éprouver de grands revers; que je le peins
   comme le Père de la Patrie, l'amour et les délices de ses sujets,
   j'ai cru que cet ouvrage convenoit mieux à votre Société qu'à tout
   autre. Je vous supplie d'ailleurs de vouloir bien lui marquer mon
   extrême reconnaissance.

   «Vous me dites, Monsieur, des choses bien flatteuses, quand vous
   me parlez d'un voyage en Lorraine; vos paroles ont réveillé en moi
   toute l'idée de ce bonheur que l'on trouve dans la présence de Sa
   Majesté.

   «Du reste, Monsieur, je me félicite de ce que votre Société a un
   secrétaire tel que vous, et aussi capable d'entrer dans les
   grandes vues du Roi et dans l'exécution des belles choses qu'il a
   projetées.

   «Je vous supplie de vouloir bien me conserver l'honneur de votre
   amitié; il me semble que la mienne s'augmente pour l'historien de
   la Pologne.

   «J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec un attachement respectueux,
   votre très humble et très obéissant serviteur,

    «MONTESQUIEU.

   «A Paris, ce 4 avril 1751.» (_Inédite._)


II

26 février 1766.

RAPPORT OFFICIEL PAR RÖNNOW, MÉDECIN DU ROI

«Le 5 février à sept heures du matin, le Roi en se levant seul
approcha de la cheminée pour se chausser, en robe de chambre d'une
étoffe de soie des Indes fort mince et fortement doublée de ouate de
coton. Le feu prit au bas de sa robe du côté gauche et s'alluma si
promptement que la flamme surpassait la tête avant qu'on vînt à son
secours.

«Nous, soussigné, premier médecin et chirurgien du Roi de Pologne,
certifions avoir vu, quelques minutes après l'accident, les brûlures
de Sa Majesté et avons trouvé toute la main gauche, depuis le poignet
jusqu'au bout des ongles en dessus et en dessous, vivement brûlée au
point que Sa Majesté ne se plaignit que de sa main et de ses ongles.

«Nous avons en outre trouvé une brûlure sur la partie antérieure de la
cuisse gauche d'environ dix à douze pouces de longueur sur deux à
trois de largeur dont Sa Majesté ne se plaignit point; une autre sur
le bas-ventre qui s'étendait depuis la hanche gauche, jusqu'à trois ou
quatre pouces au delà du nombril côté droit, qui avait environ vingt à
vingt-trois pouces de largeur sur huit, neuf à dix pouces de hauteur.
Comme la flamme avait surpassé la tête et avait mis le feu dans son
bonnet de nuit, du même côté, elle avait brûlé la joue, la lèvre
inférieure de la bouche, la narine intérieurement et extérieurement,
et les cils des paupières et le sourcil de l'œil gauche, de même
l'oreille et les cheveux au-dessus. Toutes les brûlures du visage ont
été guéries au bout de dix ou douze jours. La main et les doigts après
la première exfoliation parurent d'une bonne couleur; mais de jour à
autre il se formait de nouvelles escarres gangreneuses, qui firent
tomber toute la peau de la main et des doigts; la même chose est
arrivée à celle du bas-ventre et de la cuisse, dont la plupart est
tombée par elle-même et d'autres qu'il a fallu séparer par les
instruments. Malgré tout cela, et l'usage du quinquina intérieurement
et extérieurement, dont on avait fait usage dès le commencement des
premières taches, conjointement avec d'autres remèdes antiseptiques
tant intérieurs qu'extérieurs, les plaies n'ont pas voulu se nettoyer
et ont toujours fourni une matière licheneuse et fétide.

«Du quinzième au seizième jour de l'accident, le Roi s'étant couché à
huit heures du soir eut un frisson dans son lit à dix heures, au point
qu'il a fallu le réchauffer avec des serviettes chaudes; ce frisson
fut suivi d'un peu plus de fièvre; néanmoins sans altération. Après ce
temps la suppuration des plaies a toujours été en diminuant et
l'assoupissement est toujours devenu plus considérable jusqu'au
dernier jour que les plaies étaient presque sèches.»


III

PRINCIPAUX PASSAGES DU TESTAMENT DU ROI

30 JANVIER 1761.

«Au nom de la Très Sainte Trinité.

«Ma plus grande satisfaction pendant ma vie étant de rendre heureuses
les personnes attachées à mon service, je souhaiterais, après ma mort,
pouvoir leur continuer le même bonheur, mais en me réglant sur la
possibilité, j'ai tâché de laisser à celles qui en auront le plus
besoin quelques ressources en me perdant, et à toutes en général une
marque de mon souvenir...

«Je déclare en conséquence par ces présentes... que ma dernière
volonté est qu'il soit payé à chacun de mes officiers et domestiques
qui sont compris dans l'état général de ma maison et qui seront à ma
mort à mon service une année pleine et entière de leurs gages.»

(En dehors de ces libéralités, beaucoup d'officiers et de serviteurs
reçurent encore des legs supplémentaires.)

Le tout se montait à 506,462 l. 6 s. 3 d.

Le Roi faisait ensuite des legs particuliers à un grand nombre de
personnes et à tous ceux de ses serviteurs qui l'approchaient le plus
fréquemment:

«Au comte de Ligniville, grand veneur, pour marque de mon souvenir,
10,000 l.

«A M. de la Galaizière, mon chancelier, pour marque de mon souvenir,
un diamant de la valeur de 60,000 l.

«A Alliot, commissaire général de ma maison, pour reconnaître ses
services, 60,000 l.

«Au Père Hubermonovitz, mon confesseur, 12,000 l.

«A Rönnov, mon premier médecin, 10,000 l.

«A Solignac, mon secrétaire, 5,000 l.

«Voulant donner à ma chère cousine, la princesse de Talmont, une
dernière marque de mon souvenir, je veux qu'il lui soit délivré une
somme de 24,000 l.

«Il sera délivré aux Pères Minimes de Bon-Secours, dans l'église
desquels je choisis ma sépulture, près du corps de la Reine, ma très
chère épouse, une somme de 6,000 l., pour l'exécution de la fondation
faite d'un service perpétuel le jour de mon décès, pour le repos de
mon âme et de celle de la Reine.

«Je veux qu'incontinent après mon décès il soit célébré deux mille
messes pour le repos de mon âme.»

(Suivent encore d'autres legs pieux à des institutions religieuses.

Il lègue à la Reine sa fille une rente de 121,000 livres viagères
provenant de ses différentes propriétés.)

«Dans l'espérance où je suis qu'il plaira au Roi d'accorder à la Reine
la jouissance du château de Commercy, j'y ai fait à mes frais une
dépense considérable pour rendre cette maison commode, utile et
agréable et je donne à la Reine tous les meubles et effets mobiliers
qui y sont.

«Je laisse à l'absolue disposition du Roi, mon très cher frère et
gendre, tous les meubles meublants à moi appartenant dans mon château
de Lunéville, de même que ceux de la Malgrange, Einville, Hauviller et
Chanteheu.

«Je donne au prince de Beauvau la ménagerie à moi appartenant au bout
des bosquets de Lunéville et tout ce qui en dépend.

«Je donne au maréchal comte de Bercheny tous mes chevaux de carrosse,
de chaise, de selle, de manège qui sont dans mes écuries, tous mes
mulets, tous mes carrosses, berlines, chaises, brancards, chariots,
fourgons et tous les harnais et équipages de chevaux...

«Je donne au comte de Ligniville mon équipage de chasse.

«Je donne mon grand service de porcelaine de Saxe à colonnes et tout
ce qui le compose en glaces, groupes, vases et figures à Mme la
princesse de Beauvau pour marque de mon souvenir.

«Tous mes livres de Lunéville seront remis à ma bibliothèque publique
de Nancy, lui en faisant don.

«L'argent qui se trouvera dans ma cassette au moment de mon décès doit
être remis à la reine, ma fille, pour acquitter les frais d'exécution
du testament[131].»

  [131] A la mort de Stanislas on trouva dans sa cassette 580,000
  livres; dans le tiroir de sa table 1,200 livres.


IV

ÉTAT DES PENSIONS ACCORDÉES PAR LE ROI AU PREMIER DÉCEMBRE 1765[132].

Savoir:

    Mlle Carbonnard dite Bereza                                  250
    Mme la princesse de Talmont                               24.000
    M. de Vauchout                                             4.000
    M. de Béthune                                              3.000
    M. le comte de Cucé                                        4.000
    M. le marquis de la Vergne                                 1.000
    M. l'abbé Mias Kouski                                        600
    M. le comte de Clermont fils                               1.000
    M. le comte de Croix                                       6.000
                                                            -------
                                              _A reporter_    43.600
                                              _Report_        43.600
    M. de Saint-Lambert                                          500
    M. de Lubert                                               1.000
    Les quatre fils de feu M. de la Barollière,
      600 livres chacun                                        2.400
    M. Dumont                                                    500
    Mme la marquise de Boufflers                              12.000
    Mme la comtesse de Bercheny                                3.000
    Mme de Marsanne                                            1.000
    Mme de Polignac                                            1.000
    Mme d'Orlick                                               1.000
    Mme de Mennessaire                                         1.000
    Mme de Villaucourt                                         1.000
    Mlle de Saint-Lambert                                        600
    Multzer, valet de chambre tailleur du Roi                    100
    La veuve Frantz Ney                                          200
    Le sieur Montigny, fils                                      300
    Le sieur Najac, officier                                     200
    Le sieur Bacusheim                                           150
    Mlle d'Ossay de Rieuse                                       100
    OEme, ancien couvreur de table                               414
    Le sieur Suster, premier valet de chambre                    300
    Le sieur Montauban, premier valet de chambre                 300
    Le fils de feu le sieur Lapierre                             336
    M. Peterson                                                  300
    La veuve Bagnol                                              200
    Le fils de feu Frantz Ney                                    100
    Mlle Carbonnard dite Bereza                                  250
    Le sieur Belpré fils                                         100
    La veuve Osseloks                                            300
    Mme Boyard mère                                              700
                                                             -------
                                              _A reporter_    72.950
                                                  _Report_    72.950
    Mlle Boyard                                                  700
    La veuve Trabouillet                                         300
    Mlle Montauban                                               200
    La veuve George                                              700
                                                             -------
                                                              74.850

  [132] Archives Nationales, K 1188.

  Pensions accordées aux personnes qui étaient au service de feu la
    Reine:

    Mme la marquise de Boufflers                               2.000
    Mme la marquise de Choiseul                                2.000
    Mme la marquise Desarmoises                                2.000
    Mme la marquise de Bassompierre                            2.000
    Mme la comtesse de Raigecourt                              2.000
    Mme la marquise de Montrevel                               2.000
    Mme la marquise de Mauconseil                              2.000
    M. le marquis de Choiseul                                  3.000
    M. Hurdvansky                                              2.200
    Mme de Beauregard                                            800
    Mlle de Ligniville                                           500
    Mlle Montigny                                                300
    Mlle Marchant                                                300
    Mlle Tournel                                                 500
                                                             -------
                                                              21.600

V

  ÉTAT DES OFFICIERS ET DOMESTIQUES COMPOSANT LA MAISON DE FEU S.
    M. LE ROI DE POLOGNE AU 1er MARS 1766 ET DES APPOINTEMENTS ET
    GAGES DONT ILS JOUISSAIENT ET POUR LESQUELS ILS ÉTAIENT
    EMPLOYÉS CHAQUE MOIS SUR LES ÉTATS GÉNÉRAUX ET PARTICULIERS DE
    LA MAISON DE LADITE MAJESTÉ.

Savoir:

_Grands officiers._

    M. le prince de Beauvau, grand maître de la maison        24.000
    M. le comte de Lomont, grand chambellan                    6.000
    M. le maréchal de Bercheny, grand écuyer                   6.000
    M. le comte de Ligniville, grand veneur                    4.000
    M. le comte de Tressan, grand maréchal des logis           4.000
                                                             -------
                                                              44.000


_Premiers gentilshommes de la Chambre._

    M. le comte de Brassac                                     6.000
    M. le comte de Croix                                       6.000
    M. le marquis de Mennessaire                               4.000
    M. le comte de Thianges                                    4.000
    M. le chevalier de Beauvau                                 4.000
    M. le comte de Bassompierre                                4.000
    M. le marquis d'Amezaga                                    2.000
    M. le chevalier de Marbeuf                                 4.000
    M. le chevalier de Soupire                                 2.000
    M. le chevalier de Lévy                                    4.000
    M. le comte de Bercheny                                    2.000
    M. le comte de Sommièvre                                   2.000
    M. le comte de Cucé                                        4.000
    M. le comte de Choiseul-la-Baume                           4.000
    M. le marquis de Boesse                                    4.000
    M. le baron de l'Hôpital                                   4.000
                                                             -------
                                                              60.000


_Gentilshommes de la Cour._

    M. de Valanglart                                           2.000
    M. de Plunkett                                             2.000
    M. de Szitt                                                2.000
    M. Alliot de Serdier                                       2.000
    M. de Lamotte                                              2.000
                                                             -------
                                                              10.000


_Intendants, contrôleurs, trésoriers de la maison, secrétaires et
notaires._

    M. Alliot, intendant, commissaire général de la maison     5.000
    M. Michel, contrôleur général de la maison                 3.000
    M. Jankovitz, contrôleur ordinaire                         1.500
    M. Trager, trésorier de l'hôtel                            2.400
    M. Latran, conseiller et secrétaire du Roi                 1.200
    M. Georgel,    --            --         --                 1.200
    Le sieur Febvé, secrétaire                                   600
    Le sieur Febvrel, notaire                                    400


_Chapelle._

    Le R. P. Luskina, confesseur du Roi                        1.000
    M. l'abbé Moreau, aumônier                                   800
    M. l'abbé Porquet, aumônier                                  800
    M. l'abbé George, chanoine régulier, aumônier                800
    Diot, sacristain                                             400
    Thirion, sous-sacristain                                     288


VI

   ÉTAT GÉNÉRAL DE MA MAISON ARRÊTÉ ET SIGNÉ DE MOI LE 25 NOVEMBRE
   DERNIER, DONT JE FAIS RAPPORTER ICI EN GROS CHAQUE ARTICLE DE
   DÉPARTEMENT[133].

  [133] Cet état est tout entier de la main du Roi de Pologne.


1º

    Grands officiers                                          46.000 livres
    Premiers gentilshommes de la chambre                      50.000
    Gentilshommes de la Cour                                  12.000
    Intendant, contrôleur et trésorier de la maison
        et secrétaires des archives                           12.700
    Chapelle                                                   4.016
    Cabinet                                                    8.000
    Médecins, chirurgiens, apothicaires                        8.740
    Valets de chambre et huissiers de la chambre               9.300
    Autres domestiques de la chambre                           3.876
    Premier maître d'hôtel et maîtres d'hôtel ordinaires       7.900
    Cuisines                                                   7.950
    Dépenses                                                   1.600
    Office                                                     3.420
    Rôtisserie                                                 1.710
    Pâtisserie                                                 1.340
    Panneterie et la cave                                      2.666
    Couvreur de table                                          2.804
    Fourrière                                                  3.220
    Valets de pied de grande livrée                           10.568
    Valets de pied de petite livrée                            4.680
    Coureurs                                                   1.080
    Porteurs de chaise                                         1.242
    Suisses                                                   10.500
    Hôtel des pages                                            2.720
    Premier écuyer et écuyers                                  5.800
    Sous-écuyers, contrôleurs et domestiques d'écurie         28.683
    Heyducs                                                    2.970
    Musique                                                   54.036
    Premier architecte, architecte, concierge, et
        autres pour bâtiments et fontaines                     8.289   4
    Orangerie et jardins                                       5.015  12 3
    Gardes de bosquets                                         1.377
    Compagnie de cadets                                       23.323  10
    Compagnie des gardes du corps                             97.392
    Trompettes et timballiers des plaisirs                     6.048
    Vénerie, chasses de Lunéville et chasses de Commercy      13.920
    Commercy                                                   5.912
    La Malgrange                                               2.820
    Einville                                                   1.100
    Jolivet                                                      700
    Chanteheu                                                    500



TABLE DES MATIERES


CHAPITRE PREMIER

1750

  La Cour de Lunéville en 1750.--Le Carnaval.--Fête à la
    _Mission_.--La société de Mme de Boufflers.--Le comte de
    Bercheny et sa famille                                         1

CHAPITRE II

1750-1751

  Arrivée du comte de Tressan en Lorraine.--Il s'éprend de la
    marquise de Boufflers.--Panpan devient son confident.--Il
    reçoit le Roi de Pologne à Toul                               23

CHAPITRE III

1750-1751

  Mort de la princesse de la Roche-sur-Yon.--Mort du marquis de
    Boufflers.--Fondation de l'Académie de Nancy.--Rôle
    prépondérant joué par Tressan.--Panpan est nommé
    académicien.--Correspondance de Voltaire et de Panpan         47

CHAPITRE IV

1750-1752

  Passion de Tressan pour Mme de Boufflers.--Correspondance
    avec Panpan                                                   68

CHAPITRE V

1740-1753

  Mme de Graffigny à Paris.--_Cénie._--_Les engagements
    indiscrets_                                                   83

CHAPITRE VI

1753

  Correspondance de Tressan.--Passion désordonnée pour Mme de
    Boufflers                                                     96

CHAPITRE VII

1754

  Naissance de Mlle de Tressan.--Mort du prince de
    Craon.--Voltaire en Alsace et en Suisse                      110

CHAPITRE VIII

1755

  Incendie du château de Lunéville.--Inauguration de la
    Place Royale et de la statue de Louis XV.--Discours de
    Tressan.--Le _Cercle_ de Palissot                            129

CHAPITRE IX

1756-1759

  Correspondance de Voltaire avec Tressan                        153

CHAPITRE X

1756-1758

  Séjour de Mme de Boufflers à Versailles.--Mort de Mme de
    Graffigny                                                    175

CHAPITRE XI

1757-1759

  Difficultés politiques en Lorraine                             191

CHAPITRE XII

  Les voyages du Roi à Versailles                                203

CHAPITRE XIII

1756-1760

  Les enfants de la marquise de Boufflers                        217

CHAPITRE XIV

1758-1760

  La vie de la Cour.--Les représentations dramatiques.--Passage
    du prince Xavier de Saxe.--Arrivée du nain Borwslaski.
    --Chagrin de Bébé.--Les réunions chez la marquise de
    Boufflers. Mme Durival.--Galanteries de Panpan.--Fâcheuse
    aventure de Mlle Alliot                                      234

CHAPITRE XV

1759-1760

  Tressan est nommé gouverneur de Bitche.--Voltaire envoie
    au Roi de Pologne l'_Histoire de Charles XII_.--Le Roi
    riposte par son ouvrage: _L'Incrédulité combattue par
    le bon sens_                                                 248

CHAPITRE XVI

1760-1761

  La Comédie des _Philosophes_ de Palissot.--Querelles à
    l'Académie de Nancy                                          265

CHAPITRE XVII

1760

  Mariage de Mlle de Boufflers avec le comte de
    Boisgelin.--Chagrin de Tressan                               274

CHAPITRE XVIII

1760-1762

  Départ de l'abbé de Boufflers pour le séminaire.--Son
    chagrin.--La langue fourrée.--Mauvaises plaisanteries
    du jeune abbé.--_Aline, reine de Golconde_                   286

CHAPITRE XIX

1760-1762

  L'abbé quitte la soutane et devient capitaine de
    hussards.--Il fait campagne.--Son retour à la Cour de
    Lorraine                                                     305

CHAPITRE XX

1761

  Le régiment des gardes françaises passe à Lunéville.--Voyage
    de Mesdames à Plombières.--Plombières au dix-huitième
    siècle.--Réjouissances en l'honneur des princesses           320

CHAPITRE XXI

1762

  L'ordre des Jésuites est menacé.--Stanislas appelle Cerutti
    à Nancy.--Exil des Jésuites.--Chagrin de Marie Leczinska
    et de son père.--Mesdames viennent encore faire une saison
    à Plombières.--Arrivée de Christine de Saxe.--Projets de
    mariage.--Fêtes à Plombières et à Lunéville.--Incendie du
    kiosque.--Fêtes à Nancy.--Retour à Plombières                336

CHAPITRE XXII

1763-1764

  Mort de la princesse de Beauvau.--Mariage du prince avec
    madame de Clermont.--Stanislas publie les œuvres du
    _philosophe bienfaisant_.--Mort d'Auguste III.--Le
    chevalier de Boufflers va complimenter la princesse
    Christine.--Ses vers à cette occasion.--Il va assister
    au sacre de l'Empereur à Francfort                           353

CHAPITRE XXIII

1764

  Voyage du chevalier de Boufflers en Suisse                     369

CHAPITRE XXIV

1764-1765

  Séjour du chevalier de Boufflers à Ferney                      382

CHAPITRE XXV

1763-1765

  Mort de Bébé.--Brouille du Roi avec le père de
    Menoux.--Installation de Tressan à la cour de
    Lorraine.--Les dernières années du Roi.--Sa
    tristesse.--Ses amusements: la chasse, la pêche,
    le trictrac.--Le jeu à la Cour.--Le faro.--Les
    plaisanteries du roi.--Visites de Le Kain et de la
    princesse Christine.--La fête du Roi.--L'Académie
    de Nancy                                                     396

CHAPITRE XXVI

1766

  Séjour de Marie Leczinska à Commercy.--Mort du
    Dauphin.--Chagrin de Stanislas.--Cérémonie funèbre
    à la Primatiale de Nancy.--Accident arrivé à
    Stanislas.--Ses souffrances.--Sa mort.--M. de la
    Galaizière s'empare des deux duchés au nom de
    la France.--Testament du Roi                                 420

APPENDICE 443

TABLE 455



    PARIS
    TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
    Rue Garancière, 8





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