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Title: Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol. 5/5) - recueillies et publiées, avec une notice historique sur - la vie et les écrits de l'auteur.
Author: Auguis, Pierre René
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol. 5/5) - recueillies et publiées, avec une notice historique sur - la vie et les écrits de l'auteur." ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.



    OEUVRES
    COMPLÈTES
    DE CHAMFORT,
    RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
    SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,

    PAR P. R. AUGUIS.

    TOME CINQUIÈME.

    [Illustration: logo]

    PARIS,
    CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
    PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.

    1825.



    OEUVRES
    COMPLÈTES
    DE CHAMFORT.

    TOME CINQUIÈME.



    DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
    RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.



AVIS.


L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui
avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens
précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité
d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous
plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des
pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous
sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien
omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de
Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes.



OEUVRES

COMPLÈTES

DE CHAMFORT.



ESSAI

D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.

NOTES SUR ESTHER.

    Tale tuum carmen nobis, divine poëta,
    Quale sopor fessis in gramine quale per æstum
    Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.

    VIRG. _Ecl._ v.


Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde
connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le
monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur
Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les
beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en
à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus
facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que
vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style,
et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette
orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous
éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de
ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère
n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que
Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces
Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques
instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité
nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire
Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O
Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie
n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne
toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne
n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour
être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de
Racine?

Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit,
et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà
connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de
neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en
littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai
voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de
l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir
de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux
de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que
cette raison seule peut me servir d'excuse.

Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni
d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage.
Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette
partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de
très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement
remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les
divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin,
sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que
souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un
parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit
nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.

  [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il
  a lu au Lycée.

_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie.
Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur
d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su
enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les
plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi
le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois
_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de
son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation
d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je
tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle
se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne
frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche:

    ... Sans mon ordre on porte ici ses pas!
    Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
    Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?

Esther tombe entre les bras de ses femmes:

    Mes filles, soutenez votre reine éperdue.
    Je me meurs.....

Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:

    Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
    Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
    Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,
    Pour vous, de ma clémence est un signe certain.

Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un
peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie
enchanteresse!

    Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
    Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?

Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes
sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu
être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la
clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée
pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous
mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus
que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et
sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je
tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît
alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui
sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus
calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine,
le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa
patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne
connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus
vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir
ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un
langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et
s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles
scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe,
combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par
Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:

    Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?

Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans
les mœurs étrangères. Et puis quels vers!

    Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
    L'auguste majesté sur votre front empreinte.
    Jugez combien ce front, irrité contre moi,
    Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.
    Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,
    J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:
    Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux
    Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?
    Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....

Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et
combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que
devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses
femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle,
cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est
hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la
foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux,
amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:

    Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...

  [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.

Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le
livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe
et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette
simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme
Assuérus est dépeint sur son trône:

   «Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem,
   ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus
   regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
   terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis
   furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem
   colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.»

Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_
(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus
oculis furorem pectoris indicasset?_

Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?

   «Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non
   morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta
   est. Accede igitur et tange sceptrum.

   Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum
   ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?

   Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum
   est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es,
   Domine, et facies tua plena est gratiarum.

   Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex
   autem turbabatur, etc.

Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de
Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus
attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse
d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que
la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême
simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de
voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde
pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de
son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est
impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute
la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther?
Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:

    Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?

Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la
bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné,
acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française
a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de
remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son
plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes
principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à
Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec
Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces
entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter
à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux
poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus.

Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le
caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute
l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la
pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler
si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son
peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment.
Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette
tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici
quelques endroits.

    Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,
    N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.
    L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:
    Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
    Juge tous les mortels avec d'égales lois,
    Et du haut de son trône interroge les rois.

Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais.
On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les
mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la
prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût.
C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées
d'une ode de J.-B. Rousseau.

    Les Cieux instruisent la terre
    A révérer leur auteur:
    Tout ce que leur globe enserre
    Célèbre un dieu créateur.
    Quel plus sublime cantique
    Que ce concert magnifique
    De tous les célestes corps!
    Quelle grandeur infinie,
    Quelle divine harmonie
    Résultent de leurs accords!

    De sa puissance immortelle,
    Tout parle, tout instruit:
    Le jour au jour la révèle;
    La nuit l'annonce à la nuit.
    Ce grand et superbe ouvrage
    N'est point pour l'homme un langage
    Obscur et mystérieux;
    Son adorable structure
    Est la voix de la nature
    Qui se fait entendre aux yeux.

    (ODE II, liv. Ier).

Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a
voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici.
Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:

    Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,
    Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,
    Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;
    Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.
    Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.

On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté
par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_,
_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais
effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds
hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_
et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent
dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:

    L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.

Et Rousseau, non moins vîte:

    De sa puissance éternelle,
    Tout parle, tout instruit.

Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces
vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de
se refroidir, et reste étonnée.

On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la
grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers,
qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:

    Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;
    Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;
    Et dans son lit étroit, la mer reste captive.

Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.

En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on
trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau
semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet,
lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen
plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier.
Citons les deux auteurs.

    Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
    Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,
    L'appela par son nom, le promit à la terre,
    Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,
    Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
    Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
    De son temple détruit vengea sur eux l'injure.
    Babylone paya nos pleurs avec usure.
    Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
    Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
    Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;
    Et le temple déjà sortait de ses ruines.
    Mais, de ce roi si sage héritier insensé,
    Son fils interrompit l'ouvrage commencé,
    Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
    Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.

Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est
heureuse!

    L'appela par son nom, le promit à la terre,
    Le fit naître, et soudain, etc.

C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment.
La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en
général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en
particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle
la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses
toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].

  [3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le
  mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et
  de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son
  poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté
  est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de
  cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui
  se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B.
  Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus
  parfaits de la langue.

J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau
suivant:

    La Palestine enfin, après tant de ravages,
    Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
    Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;
    Et des vents du midi la dévorante haleine
            N'a consumé qu'à peine
    Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.

    De ses temples détruits et cachés sous les herbes,
    Sion vit relever ses portiques superbes,
    De notre délivrance auguste monument:
    Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
            Semblait, dans leur enceinte,
    D'un royaume éternel jeter les fondemens.

    Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,
    Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,
    Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;
    Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace
            D'une coupable race,
    Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.

Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces
deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire
un parallèle entr'eux.

Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit:

    Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,
    Des princes les plus doux l'oreille environnée,
    Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.

Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de
la même figure, en parlant de la flatterie:

    Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;
    Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;
    Serpent contagieux, qui des sources publiques
            Empoisonne les eaux.

Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je
crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur
l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on
peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de
chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son
expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette
comparaison:

    La Palestine enfin, après tant de ravages,
    Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
    Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.

Et quelle grandeur dans cette idée!

    ..... Semblait dans leur enceinte,
    D'un royaume éternel jeter les fondemens.

Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie
peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce
seul vers!

    Et le temple déjà sortait de ses ruines.

Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux
auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres
dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus
pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps
d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier
à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et
passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets
qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son
esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau
n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous
deux ils ont acquis la perfection.

Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien
ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables
dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination
comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les
Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve
brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans
l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin,
pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de
l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté,
elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus
sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique,
et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée
s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous
offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans
aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce
verset de l'évangéliste Mathieu:

   «Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel
   plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»

Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort
pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en
expirant:

   »Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce
   morior.»

Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes
des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus
de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard
d'Isaïe:

   «Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma
   fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.

   »Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus
   legem Dei nostri, populus Gomorrhae.

   »Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus!
   plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem
   vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.

   »Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est
   mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram;
   iniqui sunt cætus vestri.

   »Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis;
   et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim
   vestræ sanguine plenæ sunt.

   »Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab
   oculis meis: quiescite agere perversè.»

Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne
offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète
s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans
de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la
phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de
Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus
belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de
notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab
oculis meis_.

    Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.

Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le
monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus
grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en
passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer
à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le
genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut
encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de
probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie
étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations
atroces faites au Pindare moderne.

  [4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son
  sublime poème du _Messie_.

On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau.
Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à
acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais
prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques
chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté
de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince
Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que
ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de
rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses
malheurs.

Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent
dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même
sujet:

    Rois, chassez la calomnie;
    Ses criminels attentats,
    Des plus paisibles états
    Troublent l'heureuse harmonie.

    Sa fureur, de sang avide,
    Poursuit partout l'innocent.
    Rois, prenez soin de l'absent
    Contre sa langue homicide.

    De se montrer si farouche,
    Craignez la feinte douceur:
    La vengeance est dans son cœur,
    Et la pitié dans sa bouche.

    La fraude adroite et subtile,
    Sème de fleurs son chemin:
    Mais sur ses pas vient enfin
    Le repentir inutile.

Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans
ceux-ci:

    Sa fureur, de sang avide,
    Poursuit partout l'innocent, etc.

Ainsi que dans les deux vers suivans:

    La vengeance est dans son cœur,
    Et la pitié dans sa bouche.

quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin
de réserver le trait le plus fort pour le dernier.

Mais écoutons Rousseau:

    O Dieu, qui punis les outrages
    Que reçoit l'humble vérité,
    Venge-toi... détruis les ouvrages
    De ces lèvres d'iniquité;
    Et confonds cet homme parjure,
    Dont la bouche non moins impure,
    Publie avec légèreté
    Les mensonges que l'imposture
    Invente avec malignité.

    Quel rempart, quelle autre barrière
    Pourra défendre l'innocent,
    Contre la fraude meurtrière
    De l'impie adroit et puissant!
    Sa langue aux feintes préparée,
    Ressemble à la flèche acérée
    Qui part et frappe en un moment:
    C'est un feu léger dès l'entrée,
    Que suit un long embrâsement.

    (ODE XII, liv. Ier).

Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes
de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces
expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers:

    Sa langue aux feintes préparée,
    Ressemble à la flèche acérée
    Qui part et frappe en un moment.

Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une
élégance et une concision étonnantes.

Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le
moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer
qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément
a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est
être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes
de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on
compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode
qui commence par ces mots:

    J'ai vu mes tristes journées,

qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le
chœur _d'Esther_:

    Pleurons et gémissons.

C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau.
Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que
vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle
comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui
parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont
près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu
de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient
déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que,
dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il
n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie,
parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire,
ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur
lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à
être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on
compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger
sur-le-champ. Racine dit:

            Quel carnage de toutes parts!
    On égorge à la fois les enfans, les vieillards,
                  Et la sœur et le frère,
                  Et la fille et la mère,
            Le fils dans les bras de son père!
    Que de corps entassés, que de membres épars,
                  Privés de sépulture,
            Grand Dieu! tes saints sont la pâture
            Des tigres et des léopards!

  [5] Tom. III, pag. 272.

J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet
endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette
mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande
maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:

    J'ai vu mes tristes journées
    Décliner vers leur penchant;
    Au midi de mes années,
    Je touchais à mon couchant;
    La mort déployant ses ailes,
    Couvrait d'ombres éternelles
    La clarté dont je jouis;
    Et dans cette nuit funeste,
    Je cherchais en vain le reste
    De mes jours évanouis.

    (Ode XV, liv. Ier)

Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut
dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_:

            Arme-toi, viens nous défendre;
    Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
        Que les méchans apprennent aujourd'hui
                A craindre ta colère;
    Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,
            Que le vent chasse devant lui.

Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la
strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même
harmonie que la première.

    Mais ceux qui, de sa menace,
    Comme moi, sont rachetés,
    Annonceront à leur race
    Vos célestes vérités.
    J'irai, Seigneur, dans vos temples,
    Réchauffer, par mes exemples,
    Les mortels les plus glacés;
    Et vous offrant mon hommage,
    Leur montrer l'unique usage
    Des jours que vous leur laissez.

C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de
trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous
citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style.
Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé;
c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a
senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici
doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme
dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent,
même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec
élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si
M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former
les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou
qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»

Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien
parfaites.

Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que
j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison.
Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il
était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps;
et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau
me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de
morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider
à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des
positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou
les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler
sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style,
ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple,
l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il
eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs,
l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se
plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice
en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous
deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous
lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de
Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire
lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que
les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un
peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII,
l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de
Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée
comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs,
serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes
de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs
voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de
Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire
volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté
jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons
déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en
abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité
semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains,
se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de
l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on
n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs
partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de
notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui,
dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la
vérité:

      «Tu vis sa muse. . . . . . . .
    Manier d'une main savante,
    De David la lyre imposante,
    Et le flageolet de Marot.»

    (_Temple du goût._)

Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes,
c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette
finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se
livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont
écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus
l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général
cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en
littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui,
chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce
beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes
qui écriront après eux.

Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis
m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si
souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire
qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par
amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les
dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne,
puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a
fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas
cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit
pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on
pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore
qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne
pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore
avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a
survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce
genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne
pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui
même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques
se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre?
Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non,
mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute
un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre
plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre
sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet.

  [6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau,
  ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce
  genre.

  [7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à
  la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145.

En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me
semblent dignes d'être cités:

    Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,
    M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.

_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment
poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les
malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je
crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus
particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des
expressions suivantes:

    Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.

La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et
_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même
chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où
l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes:

    Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
    Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.

L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de
l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les
reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque
Zarès dit à Aman:

    Seul entre tous les grands, par la reine invité,

Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression
doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est
plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur
toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire
être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je
crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.

              Un roi sage.....

    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Est le plus beau présent des cieux:
    La veuve en sa défense espère;
    De l'orphelin il est le père,
    Et les larmes du juste implorant son appui,
        Sont précieuses devant lui.

Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui
paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par
Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_:

    Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_),
    Et les larmes de l'innocence
    Sont précieuses devant lui.

_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors
de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré.
Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en
voici quelques exemples tirés des deux derniers:

    Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
    Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.

Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux
qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et
tout ce froid langage métaphysique!

    Ministre du festin, de grâce, dites-nous,
    Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?

    1er ISRAÉLITE.

    Le sang de l'orphelin.

    2me ISRAÉLITE.

                          Les pleurs des misérables.

    1er ISRAÉLITE.

    Sont ses mêts les plus agréables...

    2me ISRAÉLITE.

    C'est son breuvage le plus doux.

Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé
dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage
de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans
la justice divine, et devient sublime.

              Dieu rejeta sa race,
    Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.

Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le
retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes
pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage
sacré.

C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit:

   »Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël,
   abalienati sunt retrorsum.»

  Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint
  d'Israël; ils se sont retirés.[8]

  [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.

La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici
pour _abandonner le culte_.

Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B.
Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.

    L'ambitieux immodéré,
    Et des eaux du siècle altéré,
    N'ose paraître en sa présence.

    (ODE VI, liv. Ier.)

    De ton dieu la haine assoupie,
    Est prête à s'éveiller sur toi.

    (EPODE, liv. Ier.)

        Tu peux de ta lumière auguste
        Éclairer les yeux du juste,
        Rendre sain un cœur dépravé,
        En cèdre transformer l'arbuste,
    Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.

    (ÉPODE, liv. Ier.)

Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse,
combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le
vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire
_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes
au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible
d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque
temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens
des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des
sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une
langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à
l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout.
Poursuivons.

Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des
images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:

    Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,
    Il me fait d'un empire accepter l'espérance.

_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la
plus grande hardiesse.

    Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
    Et que je mets au rang des profanations,
    Leur table, leurs festins et leurs libations;
    Que même cette pompe où je suis condamnée,
    Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
    Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,
    Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;
    Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,
    Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.

Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par
admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le
contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord;
mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse
et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.

Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le
second vers,

    Et que je mets au rang des profanations,

est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.

    Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.

Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif.
Celui-ci,

    Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,

pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_,
mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs
que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il
était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_,
comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs
passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de
l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de
Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué.

    Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.

L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer
ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à
la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette
observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression
_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé
Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:

    Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
    Par un commun trépas, etc.

Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter
avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et
dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au
contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que
nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une
platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en
résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la
licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus
vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la
remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire.
Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale
l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue.

        Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
        Fuis les injustes adorés,
    Et demeure toi-même à l'exemple du sage.

Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:

    Lançant vos traits venimeux,
    Osez, digne du tonnerre,
    Attaquer ce que la terre
    Eut jamais de plus fameux.

  [9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268.

_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure
toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du
tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des
latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et
dès-lors précieuses.

Racine dit:

    L'affreux tombeau pour jamais les dévore.

Et ailleurs:

    Souvent avec prudence un outrage enduré
    Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.

_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_,
sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées.

    J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.

Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur
des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans
le mauvais goût.

    Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,
    Le bruit de ta valeur te servir de barrière!

Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse
de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit
seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre
non moins beau du même auteur:

    Déjà de votre gloire on adorait le bruit.

L'image suivante est remplie d'agrément:

    Il erre à la merci de sa propre inconstance.

Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à
Charitée:

    Et livriez de si belles choses
    A la merci de la douleur.

Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:

    Errant à la merci de ses inquiétudes,
    Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.

Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence
que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et
l'autre.

Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_,
dans une acception que le style noble admet rarement.

    On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.

La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un
verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on
peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait
regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus
souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit:
_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus
souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au
contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait
encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son
génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop
négligée par les jeunes littérateurs.

  [10] _Dict. de l'Acad._

Hydaspe dit à Aman:

    L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?

    AMAN.

    Peux-tu le demander, dans la place où je suis?

Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût
peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier
pour présenter l'idée d'une manière plus frappante.

Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles
demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette
figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la
force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface
tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman:

    Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
    Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;
    J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;
    J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie.

Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et
comme ils sont bien terminés par le plus terrible: _il trembla pour sa
vie!_

    Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.

Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont
j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit
à Alcippe:

    La cour méprise ton encens;
    Ton rival monte, et tu descends.

M. l'abbé d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque
de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif
_la_, puisse être mis après _nulle paix_»; et il s'appuie de cette
règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom
sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif
_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la
cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_,
puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal,
dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue
française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre
(édit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison.
La voici.--Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, _la voici,
je la sais_, il aurait fallu qu'il y eût _et ce n'a pas été sans une
bonne raison_, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif
fut précédé d'un article.

  [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insérées dans
  le volume intitulé, _Remarques sur la langue française_, par M.
  l'abbé d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. _in_-12.

Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images
gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une
expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop
commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur
lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples.

    L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
    L'autre, pour se parer de superbes atours,
    Des plus adroites mains empruntait le secours.

Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à
exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style!

    Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce.

Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir à la familiarité de
la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il
paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être
blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de
l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un
amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse:

    Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.

Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs,
ennoblis par notre poète, sont frappans:

    Baiser avec respect le pavé de tes temples.

Et celui-ci, dans _Athalie_:

    Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?

En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse.

Racine fait dire à une Israélite:

    Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.

Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot _chambre_ surtout est
choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de
celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent
appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de
bonheur par Racine, dans le vers suivant:

    Babylone paya nos pleurs avec usure.

Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paraître
basse, ajoute même à l'énergie.

Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de
jeunes filles emmenées en captivité, _Esther_ dit:

    Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
    Sous un ciel étranger, comme moi transportées,
    Dans un lieu séparé de profanes témoins,
    Je mets à les former mon étude et mes soins.

Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne
saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien,
jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère.

        Ma vie à peine a commencé d'éclore,
            Je tomberai comme une fleur
              Qui n'a vu qu'une aurore.
              Hélas! si jeune encore,
    Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont
fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles.

    Ma vie à peine a commencé d'éclore,

est de l'imagination la plus aimable et la plus riante.

Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à
la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût
été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:

    Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?

Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux
que lui, dit:

    Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?

Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la
langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque
long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en
exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de
lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il
faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le
monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses
rivaux.

Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans _Esther_:

        Tous ses jours paraissent charmans:
        L'or éclate en ses vêtemens;
    Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;
    Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;
    Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens;
        Son cœur nage dans la molesse.
        Pour comble de prospérité,
    Il espère revivre en sa postérité;
    Et d'enfans à sa table une riante troupe
    Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.

Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et
l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers:

    Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens.

Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa
chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir
combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est
hardie l'expression de _boire la joie à pleine coupe_.

Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires,
exprimant les mêmes images:

    Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
    Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux:
    Ils ne partagent point nos fléaux douloureux;
    Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;
        Le sort n'ose changer pour eux.

On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination
créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir
admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut
d'éloge à ceux-ci:

    Cette mer d'abondance où leur âme se noie,

qui est magnifique, ainsi que le dernier,

    Le sort n'ose changer pour eux.

_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force.

Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité
profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les
douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le
plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je
ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque
tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se
disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est
si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a
d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des
poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et
que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils
n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été
pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme
dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce
qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu
cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la
rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il
rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité,
la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir;
mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera
toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt
ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais
cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est
incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle
qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à
renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que
par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens
semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût
révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer,
et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret
n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent
n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans
Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence,
ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des
définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour
accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout,
vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux.
C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui
l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les
tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle
irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour
pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que
celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers
d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de
Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même
force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'éloge
de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver
place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le
promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui
qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui
avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que
l'amour, si ceci n'en est point?

    Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
    Et ces profonds respects que la terreur inspire,
    A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
    Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
    Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
    Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
    De l'aimable vertu doux et puissans attraits!
    Tout respire en Esther l'innocence et la paix;
    Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres,
    Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
    Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous,
    Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
    Et crois que votre front prête à mon diadême
    Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
    Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
    Quel sujet important conduit ici vos pas,
    Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent.
    Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent.
    Parlez: de vos désirs le succès est certain,
    Si ce succès dépend d'une mortelle main.

Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour.
Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'_Esther_; il
voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait
place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres
ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la
presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les
yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède
plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce
qu'elle exigera:

        De vos désirs le succès est certain,
    Si ce succès dépend d'une mortelle main.

Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle
énergie dans ces vers!

                Ce sceptre et cet empire
    A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
    Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Et quel charme dans les deux suivans!

    Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
    Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de
répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme
_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce
qui fait la beauté de ce vers de Virgile:

    Te, veniente die, te, decedente, canebat.

Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau.
Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux
d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au
moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine
l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste,
cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et
puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour
découvrir encore quelques petites imperfections.

    Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
    Et ces profonds respects que la terreur inspire,
    A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
    Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui
régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir.
Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, _ce
sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur
possesseur_. On conçoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un
empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de
profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on
trouve ces vers:

    Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
    Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.

Le relatif _en_ signifie ici _à cause de cela, de cette circonstance_,
et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se
rapporte, _assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des
astres ennemis_. Mais étant placé immédiatement après _des astres
ennemis_, on est tenté de rapporter cet _en_ à ces _astres_: ce qui
deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une
petite négligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ très-nécessaire, parce
qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été
moins bien de dire:

    Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
    Des astres ennemis je crains moins le courroux.

Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait
faire Racine; il dit:

    Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses,
    Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.

Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est
exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de
trop.

Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par
Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont
élancés du fond de son âme.

    Demain, quand le soleil ramènera le jour,
    Contente de périr, s'il faut que je périsse,
    J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.

Cette répétition du mot _périr_ rend le second vers doux et touchant.
Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les
mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée.

Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle
de Racine, dit dans une de ses églogues:

    Occidet et serpens, et fallax herba veneni
    Occidet.

On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les
serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le
mot _mourir_ (OCCIDET).

Voici quelques exemples encore du même genre:

                Ma prompte obéissance
    Va d'un roi redoutable affronter la punissance.
    C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas
    Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.

Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est
naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve
aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet
hémistiche, _qui ne te connaît pas_, dont la simplicité est si
touchante.

Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision
élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites
d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph:

    Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?

    ASAPH.

    On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.

Et plus loin, Assuérus lui demande

    Vit-il encore?

    ASAPH.

                  Il voit l'astre qui vous éclaire.

Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que
beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage.

La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la
majesté et à la force, comme dans ces exemples:

    Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..

Ailleurs:

    Et détestés partout, détestent tout le monde.

Ailleurs encore,

    Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
    Qu'elle-même s'oublie..........

En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien
employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple
surtout:

    Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.

Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la
répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en
augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une
oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On
en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses
poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII:

    Donne le dernier coup à la dernière tête
                De la rébellion.

Et ailleurs:

    Est le premier essai de tes premières armes.

Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais
on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le
brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle
est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne
peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers
d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à
Mardochée:

    Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
    Possède justement son injuste opulence.

L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle
sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc
d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là
celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui
fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:

              Et les soins mortels de ma vie,
    De l'immortalité seront récompensés.

et ces autres vers si fameux:

    Le temps, cette image mobile
    De l'immobile éternité.

Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt
n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans
Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le
critiquer.

Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de
l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit
assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon
enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans
notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau,
très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un
se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne
s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant,
comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur
des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille
de rose pliée en deux.

On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour
avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le
solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient
justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que
d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste
principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses
productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut
recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible
d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_;
et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux
Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper

    Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?

    Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.

    Aux plus affreux excès son inconstance passe.

    Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.
    Sortez tous.

    D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,
      Et chasse au loin la foudre et les orages.
    Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.

    De ma fatale erreur répareront l'injure.

Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que
l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des
beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien
peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des
observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent
quelques unes:

              Tel qu'un ruisseau docile
    Obéit à la main qui détourne son cours,
    Et laissant de ses eaux partager le secours,
              Va rendre un champ fertile;
    Dieu de nos volontés, arbitre souverain,
      Le cœur des rois est ainsi dans ta main.

Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal
énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut
bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma
main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la
phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la
main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il
y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les
mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.

Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le
premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans
le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_.

                Sur le point que la vie
    Par mes propres sujets m'allait être ravie.

_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours
la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je
suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité
allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette
dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici.
Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc.

Elise dit à Esther:

    Au bruit de votre mort, justement éplorée,
    Du reste des humains je vivais séparée.

Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et
qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé,
eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que
l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois
remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où
Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:

        Dieu puissant! quelle étrange pâleur,
    De son teint tout-à-coup efface la couleur!

Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu
naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de
suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc.

    Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
        De tout conseil barbare et mensonger.

_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout
lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces
vers du rôle de Mardochée, par exemple:

    Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
    Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.

Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image
de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide:

    Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille,
    Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.

Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de
l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si
l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais
parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_,
et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non
pas _les doigts de Dieu_.

Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous
de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour
exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout
n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.

    Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?

_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant;
mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais
cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus
de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage
l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il
préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous
les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours
ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je
l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se
doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son
_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent
trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos
pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière
si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas,
une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui
décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on
ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale
exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans
cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on
lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers
mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y
est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien,
parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît
par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et
qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations;
et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode
aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore
résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif:
c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans
cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare
le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce
qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que
M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble
pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et
qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans
les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée
par Corneille.

    Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel
    Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.

  [12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de
  Patru et de Corneille.

  [13] Pag. 143, édit. 1766, in-12.

  [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.

  [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de
  _Bajazet_.

On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même
coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le
même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif
_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le
substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la
clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme,
dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:

    Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?

_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que
Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une
manière moins heureuse:

    Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?

et dans les _Plaideurs_:

    Suis-je pas fils de maître?

M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit,
au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe:

«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien,
mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt
la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables
les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma
preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel
_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été
critiqué par personne.

    O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!

Et ailleurs:

    En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.

Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_,
_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on
l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur,
mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le
soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir
aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de
tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit:

    Mais plus la récompense est grande et glorieuse,
    . . . . . . . . . . .
    Plus j'assure ma vie.

  [16] _Dict. de l'Acad._

Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de
quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer
quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase,
il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus
employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de
commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou
_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou
_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par
l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent;
_assurer le capitaine et les matelots_[17].

    Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
    Ni de fausses couleurs se déguiser le front.

  [17] _Dict. de l'Acad._

_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer
autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il
forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le
visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais
lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut
point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce
vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la
Henriade, fait la faute inverse, il dit:

    . . . Le héros, à ce discours flatteur,
    Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.

Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action
d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme
l'indique le verbe actif _couvrir_.

              Je frémis quand je voi
    Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.

Et ailleurs,

            Je le voi, mes sœurs, je le voi;
    A la table d'Esther, l'insolent près du roi
            A déjà pris sa place.

Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières
personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:

    Oh, Messieurs, je vous tien.

Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était
d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore
très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18].
Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise
d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la
permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa
Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de
l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:

    J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.

    (ODE VII, liv. 1er.)

    On traîne, on va donner en spectacle funeste,
    De son corps tout sanglant le déplorable reste.

  [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_,
  écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes
  suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc.

Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet
sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et
peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent
littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant
relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon
devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir
supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est
précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le
sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le
lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit
absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et
beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par
la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner
en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si
juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19].

    Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
      Comme d'enfans une troupe inutile;
    Et si par un chemin il entre en tes états,
      Qu'il en sorte par plus de mille.

  [19] Voyez le _Racine vengé_.

Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent
d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique.

On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous
n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent
mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de
longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans
_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman:

    Pourquoi juger si mal de son intention?
    Il croit récompenser une bonne action?
    Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire,
    Qu'il en ait si long-temps différé le salaire?
    Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;
    Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
    Vous êtes après lui le premier de l'empire.

Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que
toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_,
_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine
est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait
pu laisser subsister de semblables vers.

Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux
Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas
faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit
ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je
viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez
intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes
Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton
affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti
vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je
n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais
lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je
m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour
motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le
mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité.

M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers:

    Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après
un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit
par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille,
puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce
vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant
désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais,
par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers
de la Henriade.

    Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître:
    Que ce nouvel honneur va croître son audace.

M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et
passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste;
et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend
incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas
actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que
neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et
d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant
lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on
disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même,
dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore:
«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le
dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est
excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au
temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement
avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à
suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les
meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la
sanction du temps.

    Ma colère revient, et je me reconnais;
    Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.

  [20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue
  française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin.

  [21] _Dict. de Trévoux._

  [22] Tom. Ier, pag. 206.

Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M.
l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore
conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui
là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec
des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et
Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après
les règles.

    Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers,
    Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.

Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un
de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir
l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire
croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait
trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que
_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une
longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent
ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour
priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà
tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher
plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore.

  [23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de
  l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.

Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses
Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien
profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue
française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet
auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se
laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme
c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses
lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et
de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu
dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en
instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un
principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont
solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les
démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la
vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la
simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière
éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux
au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles
éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours
que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois
persuader; mais le vrai seul peut convaincre.

Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous
le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un
silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la
littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle
d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais
d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement
observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du
sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont
d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des
chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y
ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte
des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière,
dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur.
Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut
inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir,
en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante
imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé
cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle.

  [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e
  du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune
  langue, rien de plus parfait.

On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en
parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit
plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il?
Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le
prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle
offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse
vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à
croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une
question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine
l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera
_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout
cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes
la perfection du style.

  [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à
  Racine le fils.

Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_.
Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en
même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait
éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte
d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de
ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble,
lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples
antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès
l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends,
autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la
parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un
transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt
j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon
imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges
terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec
respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle
douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le
méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la
faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui
s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son
secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup
avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O
délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors
s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car
le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts;
Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient
le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces
harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que
s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel
fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.


FIN DES NOTES SUR ESTHER.



ÉPITRES.



ÉPITRES.


ÉPITRE

SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE.

   Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas?

    C'en est donc fait, et ton âme sensible
    A ses vrais goûts va se livrer enfin!
    Tu suis, ami, la pente irrésistible
    Qui des beaux arts t'applanit le chemin.
    Tu sais trop bien qu'une plume immortelle
    Nous a tracé les dégoûts, les hasards,
    Qu'en cette lice ouverte à nos regards
    Sème souvent la fortune cruelle.
    Oui, des destins la jalouse fureur,
    Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie,
    A poursuivi l'aimable poésie,
    Et du nectar altéré la douceur.
    Mais, cher ami, cette muse badine,
    Vive autrefois, alors un peu chagrine,
    Sur un fond noir détrempa ses couleurs;
    Et cette abeille, en volant sur les fleurs,
    Avait senti la pointe d'une épine:
    Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,
    En badinant, combattre sa chimère;
    Faut-il des dieux emprunter le tonnerre
    Pour écraser un si faible ennemi?
    Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire
    Que ton esprit, et même ta raison,
    N'écoute ici que l'instinct de la gloire,
    Et ne se rend qu'à son noble aiguillon.
    Des vanités de la nature humaine,
    Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;
    Et du trépas je veux sauver mon nom.
    Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage
    Conserve encor ce préjugé falot!
    Quoi! de la mort ton être est le partage!
    Et tu prétends lui dérober un mot!
    Ton nom! quel est cet étonnant langage!
    Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge,
    Va tourmenter tes jours infortunés,
    Pour illustrer ce frivole assemblage
    De signes vains par le sort combinés!
    Écoute au moins ces argumens célèbres
    Qui de l'école ont percé les ténèbres.
    Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?
    Que veux-tu dire? et quelle illusion!
    Peux-tu forcer ton âme fugitive
    A s'échapper de l'éternelle nuit?
    Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit,
    Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?
    Quoi! du néant une ombre veut jouir!
    Mais supposons que ces vains caractères,
    Que le hasard a voulu réunir
    Pour distinguer, pour désigner tes pères,
    Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.
    Par quelle voie et quel canal fidèle,
    Pour te transmettre une atteinte immortelle,
    Jusques à toi pourront-ils parvenir?
    Ce grand Romain, père de l'éloquence,
    Père de Rome et consul orateur,
    Dans son printemps adora cette erreur.
    Mais à la fin, rempli d'indifférence,
    Sur ce vain songe il composa, dit-on,
    Un beau traité contre cette démence,
    Cette fureur d'éterniser son nom,
    Traité modeste, et signé Cicéron.
    Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme
    Vanter, prôner, même assez bassement,
    Un petit Grec, un sophiste de Rome;
    Recommander, et très-expressément,
    Au vain portier du temple de Mémoire
    De lui donner bonne place en l'histoire?
    Le Grec le fit; mais savez-vous comment
    La vanité se vit bien confondue?
    La lettre reste et l'histoire est perdue.
    Mais admirez comment, fiers d'être fous,
    Devant l'idole ils se prosternent tous!
    Oui, disent-ils, ce sentiment sublime
    Qui fait chérir et la gloire et l'estime,
    Par la vertu fut imprimé dans nous.
    D'une grande âme il est l'heureux partage;
    Dans notre cœur il descend le premier,
    Survit à tous, disparoît le dernier.
    Il est, dit-on, _la chemise du sage_:
    S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.
    Quoi! vous osez transformer en vertu
    Cette folie, et tirer avantage
    De ce délire à d'autres inconnu!
    Et selon vous, tous ces mortels volages,
    Pour être fous, ne sont point assez sages!
    Je quitte, ami, ce ton de Juvénal:
    Permets qu'au moins ma muse plus légère
    Ose à tes yeux, sur un prisme moral,
    Analysant un préjugé fatal,
    Décomposer ta brillante chimère.
    Pardonnez-moi, rare et sublime Homère,
    L'air cavalier et le frivole ton
    Dont j'ose ici proférer votre nom.
    Vous savez bien que mon cœur vous révère.
    Ai-je oublié que Samos, Colophon,
    Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie,
    Ont disputé jadis avec chaleur
    La gloire unique et l'immortel honneur
    D'avoir produit un si vaste génie?
    Vrai créateur de l'art le plus divin,
    J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes,
    Et qu'on vous vit, aveugle pélerin,
    Brillant de gloire, un bourdon à la main,
    Du violon vainement vous raclâtes.
    Chaque pays, même l'heureux séjour
    Qui, selon lui, vous a donné le jour,
    Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse:
    Couvert d'honneur et chargé de mal-aise,
    Ceint de lauriers, partant manquant de pain,
    Homère ici pensa mourir de faim;
    Or, réponds-moi, gueux et divin Homère
    (Car maintenant je puis te tutoyer,
    Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère
    Ramper, languir dans le double métier
    De mendiant, et même de poète),
    Quand un savant, payé pour te louer,
    Te va prônant d'une bouche indiscrète,
    Et sans un cœur osant t'apprécier,
    Par vanité, par coutume t'admire,
    Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;
    Son vain encens descend-il chez les morts
    De ton esprit caresser les ressorts?
    Et toi, brillant et fertile génie,
    Toi, son rival et son imitateur,
    Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,
    Non pour aller, besacier, voyageur,
    Piéton modeste, et pélerin poète,
    Faire aux passans une prière honnête;
    Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,
    Pièce nouvelle et spectacles nouveaux,
    Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève;
    Pour transporter Athènes à Genève,
    T'y consoler, dans le sein du repos,
    Et de la haine et de l'encens des sots;
    Je l'avoûrai, quand un mortel sincère,
    De tes écrits ardent admirateur,
    Vante Arouet, il a flatté Voltaire;
    Mais quand la mort, au gré de maint auteur,
    De maint jaloux, surtout de maint libraire,
    T'aura frappé de sa faux meurtrière;
    Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds,
    Mortel fameux: lequel de ces deux noms,
    Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire,
    Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir,
    Ranimera les cendres réveillées?
    Lequel des deux saura mieux émouvoir
    De ton cerveau les fibres ébranlées?
    Auquel, enfin, devons-nous envoyer
    Ce fade encens d'un éloge unanime?
    Noble fumée et tribut légitime
    Qu'à tes travaux l'univers doit payer?
    Du sort jaloux un caprice ordinaire
    A mon valet donna le nom d'Hector.
    L'entendez-vous, désœuvré téméraire,
    Estropier, en insultant Homère,
    Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor;
    Et de Dacier, dans ses nobles emphases,
    Faire ronfler les éternelles phrases?
    Quand de Priam le fils infortuné,
    Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce,
    S'en vient frapper son esprit étonné,
    Avez-vous vu redoubler son ivresse,
    Et sur son front, de joie enluminé,
    Étinceler sa grotesque allégresse?
    Je sonne; il vient d'un air de dignité:
    Et le héros, en me versant à boire,
    Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire,
    Savoure en paix son immortalité.
    Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire,
    Rassemblera sous ses voiles épais
    L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,
    Et qu'un des deux quittera ma livrée
    Pour endosser celle du vieux Pluton;
    Que sais-je, moi, si son âme enivrée
    Par les vapeurs dont jadis ce grand nom
    A chatouillé sa cervelle timbrée,
    Dans son erreur n'ira point partager
    Les vains honneurs dus au rival d'Achille;
    Si le Troyen ardent à se venger,
    Dont cet outrage échauffera la bile
    D'un coup de poing vaillamment asséné
    Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère,
    Ne voudra point trancher en sa colère
    Ce grand débat, noblement terminé?
    Six Annibals ont illustré Carthage;
    De tous jadis on vanta le courage;
    Deux sont encor connus par leurs exploits,
    Et de la gloire ont enroué la voix.
    L'un, des Romains l'ennemi redoutable,
    Pendant treize ans d'un sénat éperdu
    Fut la terreur; et l'autre plus traitable,
    Nous dit l'histoire, avait été pendu.
    Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu
    Dort à part soi, rempli d'indifférence,
    Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?
    Apprenez donc que lorsqu'en vos récits
    Vous célébrez le fier vainqueur de Rome
    Trop vaguement, en termes peu précis,
    Le cher pendu, qui croit être un grand homme,
    Prend pour son compte un éloge indécis.
    Quatre Platons ont honoré la Grèce;
    Mais d'un surtout on célèbre le nom.
    Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,
    A dit un mot de l'immortel Platon,
    Apprenez-moi comment, par quelle adresse,
    Par quelle voie et quels secrets rapports,
    Ce triste mot, dans la foule des morts,
    Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?
    Platon! Platon! voyez comme à ma voix
    Tous les Platons accourent à la fois!
    Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!
    Chaque Platon, prenant le nom pour soi,
    Vole, et s'écrie en écartant la presse:
    Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.
    Le vrai Platon reste seul immobile:
    Mais j'aperçois venir d'un pas agile
    Et le sophiste et le grammairien:
    J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien.
    Chaque pays a produit son Hercule,
    Réparateur des torts, vengeur des droits;
    Mais un surtout, impérieux émule,
    De ses rivaux a conquis les exploits.
    Un seul, malgré la docte académie,
    Malgré Saumaise et malgré son génie,
    Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger,
    Fait aux savans les honneurs de l'enfer.
    Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère,
    Pour se venger d'un odieux confrère,
    L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois,
    Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble,
    Contre le Grec ne se liguent ensemble,
    Et sur son dos ne tombent à la fois?
    Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée,
    Signant la paix, devenus bons amis,
    Tranquillement, près de Mégère assis,
    Tous en commun démêlant la fusée,
    Édifieront les mânes attendris.
    Sans nul malheur la dispute appaisée
    Sur ces grands points pourra nous réunir;
    Et nous saurons à quoi nous en tenir.
    Alors chez nous la vérité reçue
    Saura fixer, distinguer pour jamais
    Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits,
    Et du fuseau séparer la massue.
    Ce n'est pas tout: par un funeste sort
    Une syllabe, une lettre éclipsée,
    Par le hasard, par le temps effacée,
    Suffit souvent pour nous rendre à la mort.
    Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,
    Lequel un soir, au gré d'une catin,
    Ivre d'amour et de gloire et de vin,
    Mit par plaisir Persépolis en cendre:
    Héros jaloux, de qui la vanité
    Avait pleuré sur les lauriers d'un père
    Dont il craignait que la postérité
    Ne laissât plus à sa témérité
    De grands exploits, de sottises à faire;
    A ce vengeur de son peuple outragé,
    A ce guerrier chacun doit son suffrage.
    Sur notre encens, sur l'éternel hommage
    De l'univers conquis et ravagé,
    Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé:
    Quels sont souvent les transports de sa rage,
    Quand les honneurs qu'on lui doit accorder
    Sont, au Mogol, prodigués à Scander?
    Faut-il convaincre un esprit indocile
    Qu'un caractère, une lettre futile,
    Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien!
    Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;
    Si quelque jour une âme charitable
    Dans les enfers ne daigne l'informer
    Que des Français la langue variable
    Détruit son nom, voulant le réformer.
    L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,
    Par notre encens n'est jamais chatouillé,
    Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,
    Par un vain bruit n'est jamais éveillé.
    Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime,
    Malgré mes soins, l'historien Dion
    N'ose usurper cette offrande d'estime
    Que mon cœur paie au délicat Bion;
    Et de leurs noms maudissant l'imposture,
    Maints froids auteurs, maints héros oubliés
    Offrent souvent aux mânes égayés,
    D'un quiproquo la comique aventure.
    Du même nom cent rois ont hérité:
    Tous ont vécu pour la postérité;
    Tous ont voulu consacrer leur mémoire.
    Mais vous, mortels! votre légèreté,
    Par un oubli trop funeste à leur gloire,
    En les nommant ne les désigne point:
    C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.
    Ignorez-vous qu'il faut de point en point,
    Pour les atteindre au ténébreux empire,
    Pour que l'éloge ait sur eux son effet,
    Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire
    Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet?
    Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,
    Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,
    Héros du siècle et célèbre à la fois
    Par les combats, par la flûte et les lois;
    Lui qu'Arouet annonçait à la terre,
    Et que depuis a chansonné Voltaire;
    Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel!
    Peut voir un jour sa grande âme avilie
    Humer l'odeur d'un encens éternel,
    Faut-il le dire? avec un vil mortel,
    Un Frédéric, baron de Silésie,
    Lequel voudra, comme dans son château,
    Donnant aux morts un spectacle nouveau,
    Porter partout, sur la rive infernale,
    Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...
    Il est bien vrai que, pour prendre un détour,
    Le mot flatteur, quittant les grandes routes,
    Descend moins vite au ténébreux séjour;
    Que le héros, attentif aux écoutes,
    Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler
    Ne peut sentir qu'une atteinte légère.
    Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;
    Et du destin quel est l'arrêt sévère!
    Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;
    Même en enfer, ils sont tous imparfaits.
    Or maintenant, qu'un censeur téméraire,
    Un bel esprit, volage papillon,
    Vienne fronder ce travail salutaire
    Qui, pour changer, pour rétablir un nom,
    Dans cette nuit apportant la lumière,
    Va compilant de vieux compilateurs,
    Des manuscrits et d'antiques auteurs.
    Sans un talent, sans de si dignes veilles,
    Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,
    Les vains exploits de cent mortels fameux,
    Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.
    Quel nom donner à la folle imprudence
    De ces humains qui, dans leur déraison,
    Après avoir avec inconséquence
    Tout immolé pour anoblir leur nom,
    Et qui, vieillis dans leur culte frivole,
    N'ont rien omis pour orner leur idole,
    L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur
    Y substitue un fantôme imposteur,
    De qui jamais cette gloire n'approche?
    Quoi! Du Terrail, parrain du roi François,
    Ami des preux, chevalier sans reproche,
    Au bon Bayard cède tous ses exploits!
    Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence
    Je traite encor cette autre vanité
    Qui, des climats rapprochant la distance,
    Entraîne au loin notre esprit emporté.
    Enseigne-moi quelle est la différence.
    Qu'importe enfin à ta félicité
    Que dans mille ans tes vers se fassent lire,
    Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?
    Du Nord jaloux le souffle impétueux
    Dissipera cet encens si frivole;
    Et sa fureur ira, loin de tes yeux,
    Le déposer dans les antres d'Eole.
    De près au moins, l'éloge plus flatteur,
    Voisin de toi, descendrait dans ton cœur;
    Et le zéphyr, sur son aile légère,
    Jusqu'à tes sens daignerait apporter
    Une vapeur, hélas! bien passagère,
    Que tes esprits pourraient au moins goûter.
    Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,
    Sur le présent borne son influence,
    Et de mes jours marque chaque moment
    Par un plaisir, ou par un sentiment:
    De l'avenir, ami, je le dispense.
    Je veux sentir, je veux jouir enfin:
    Et mon esprit, dans son indifférence,
    D'aucun absent n'est le contemporain.
    Pauvres humains! quelle est votre inconstance!
    Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré?
    Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence
    Vient de traiter de fièvre, de démence,
    Ce beau désir par les temps consacré,
    De réunir la double jouissance
    D'un nom pourtant à jamais révéré;
    Que sais-je, hélas! si mon inconséquence,
    Par une sotte et double vanité,
    Ne prétend point franchir l'espace immense
    De l'univers et de l'éternité;
    Et si des temps perçant la nuit obscure,
    Je ne veux point aller, dans un Mercure,
    Au bout du monde, à l'immortalité?


ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS,

   SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.

    Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux!
    Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.
    Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme,
    Au jour de ta naissance a pénétré ton âme.
    Je te pris dans mes bras: un serment solennel
    Promit de t'élever dans le sein paternel.
    Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière,
    De mes yeux par degrés épura la lumière:
    Vainement et trop tard allumant son flambeau,
    La raison nous éclaire aux portes du tombeau.
    Ah! si l'expérience, école du vrai sage,
    Pouvait de nos enfans devenir l'héritage!
    Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux!
    Un père, en expirant, se croirait trop heureux:
    Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse
    Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.
    De mon vaisseau du moins que les tristes débris,
    Épars sous les écueils, en écartent mon fils.
    Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage:
    Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage.
    Parmi tous ces mortels sur ce globe semés,
    Les uns portent un cœur, des sens inanimés;
    Le feu des passions n'échauffe point leur âme:
    D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme:
    Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur
    Enfante les talens et non pas le bonheur;
    Et de l'infortuné dont elle est le partage,
    Elle fait un grand homme et rarement un sage.
    Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher
    D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher:
    Si le songe est flatteur, le réveil est funeste;
    Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.
    Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés,
    Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés:
    Sans lui frayer toi-même une route nouvelle,
    De tes seules vertus offre-lui le modèle:
    Mais si des passions le germe est dans son sein,
    Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin:
    Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble
    Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble;
    Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs,
    Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs:
    Si ton fils ne te doit son âme toute entière,
    Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père.
    Le chef-d'œuvre immortel de la divinité
    Sur la terre au hasard paraît être jeté.
    L'homme naît; l'imposture assiége son enfance:
    On fatigue, on séduit sa crédule ignorance:
    On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez:
    C'est une âme immortelle à qui vous insultez.
    De l'éducation l'influence suprême,
    Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même,
    Peut créer à son choix, des vices, des vertus:
    C'est du fils de César que Caton fit Brutus.
    Règne sur le hasard, affaiblis son empire:
    L'homme peut le borner, ou même le détruire.
    Que son fier ascendant soit dompté par tes soins:
    Transforme pour ton fils les vertus en besoins.
    O toi! fille des Cieux que l'univers adore,
    Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,
    Sainte religion, dont le regard descend,
    Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant,
    Montre-nous cette chaîne adorable et cachée
    Par la main de Dieu même à son trône attachée,
    Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel
    Et balance le monde aux pieds de l'Éternel.
    Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore:
    Sache épier, saisir l'instant de son aurore,
    Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau,
    S'éveille, et regardant autour de son berceau,
    Étonné de penser, et fier de se connaître,
    Ose s'interroger, s'aperçoit de son être;
    Dévore les objets autour de lui semés,
    Jadis morts à ses yeux, maintenant animés;
    Demande à ces objets leurs rapports à lui-même,
    Et du monde moral veut saisir le système;
    A de sages leçons consacre ses momens;
    De ses vertus alors pose les fondemens;
    Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;
    Renferme ses regards dans les bornes prescrites;
    Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui,
    Etendre ses rapports à vivre dans autrui;
    Ne fais briller dans lui que des clartés utiles;
    Il est pour les humains des vérités stériles;
    Le ciel est parsemé de globes lumineux;
    Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux.
    Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,
    Cet aimable délire où la simple jeunesse,
    Ignorant l'artifice et les retours cruels,
    N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,
    Et goûte ce bonheur si pur, si respectable,
    De croire à la vertu pour aimer son semblable.
    Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur
    Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur,
    Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,
    De tes purs sentimens reproduire l'image,
    Et se plaire à créer, dans ta simplicité,
    Un nouvel univers par toi seul habité.
    Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime:
    Nous croyant des vertus, il en aura lui-même.
    Mais voici ce moment utile ou dangereux,
    Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux,
    Des sens avec le cœur préparant l'alliance,
    Donne à l'homme étonné toute son existence,
    Établit ses devoirs sur ses rapports divers,
    Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers.
    Ce sont les passions, dont la fatale ivresse
    L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse;
    Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,
    Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur.
    Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide;
    Le faible est entraîné par leur élan rapide;
    Le fort sait les dompter, les asservir au frein;
    Pour jamais de leur maître ils connaissent la main.
    Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière,
    Répandaient sans danger les feux et la lumière;
    Phaéton les conduit: bondissans, furieux,
    Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux.
    Si ton fils des vertus a reçu la semence,
    Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;
    De nos égaremens on les accuse en vain;
    Le germe corrupteur dormait dans notre sein:
    De sable, de limon cet impur assemblage,
    Rebut de l'océan, soulevé par l'orage,
    Avant que la tempête eût ébranlé les airs,
    Il existait déjà dans le gouffre des mers.
    Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.
    Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre.
    Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés,
    Le tyran le plus fier de nos sens enflammés,
    C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,
    Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire.
    Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi,
    Te dérobe à son sexe anéanti pour toi.
    Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime,
    Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même,
    Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,
    Ce charme des vertus qui les fait adorer!
    Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée,
    De mon fils à tes lois soumets la destinée!
    Que par toi, de son être étendant le lien,
    Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen!
    Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence
    Refuse à leur pays le prix de leur naissance,
    Et qui prêts à brûler des plus coupables feux,
    Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!
    Amitié, nœud sacré, récompense des sages,
    Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges!
    Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs.
    L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs:
    Des monstres ont maudit sa féconde influence;
    D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence,
    Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais
    A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits?
    Le ciel daigne accorder au mortel magnanime
    Une autre passion plus rare et plus sublime,
    Aliment des vertus, âme des grands desseins:
    C'est ce noble désir d'être utile aux humains,
    D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire;
    Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;
    Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs,
    Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs.
    Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire.
    Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire,
    Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,
    Qui, sous différens noms, fléau de l'univers,
    Arme le conquérant, lui commande les crimes,
    Dicte au sage insensé de coupables maximes,
    Aiguise le poignard, prépare le poison,
    Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom;
    Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,
    Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole;
    Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés,
    Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés:
    Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime,
    En recherchant surtout l'estime de soi-même;
    La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur;
    Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.
    Si de ce beau désir ton âme est dévorée,
    Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée,
    Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur,
    Du feu des passions reçoivent leur chaleur.
    Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse
    Viennent de notre sang arrêter la vîtesse,
    Lorsque nous recelons dans un débile corps
    Un esprit impuissant, une âme sans ressorts,
    Plus de droits sur la gloire et sur la renommée:
    La lice de l'honneur est pour jamais fermée:
    Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs,
    L'oisive indifférence épanche ses langueurs.
    Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie
    Habite l'univers, mais aime sa patrie.
    Le sage est citoyen: il respecte à la fois
    Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois:
    Les lois! raison sublime et morale pratique,
    D'intérêts opposés balance politique,
    Accord né des besoins, qui, par eux cimenté,
    Des volontés de tous fit une volonté.
    Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage,
    Qui de la liberté doit épurer l'usage.
    Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens
    Doivent de notre fils guider les premiers ans.
    J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore;
    Son premier sentiment à tes yeux doit éclore;
    Dans ton sein paternel il ira s'épancher;
    Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.
    Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse,
    Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse!
    Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport:
    Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort!
    Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance,
    Plus loin dans l'avenir porte mon existence:
    Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;
    Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.


ÉPITRE

   A M. ***

    Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin.

    Ami, des champs le spectacle flatteur
    Vient d'animer, de réveiller mon cœur.
    A s'attendrir ce spectacle l'invite.
    J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.
    Hélas! au moins caché sous ces forêts,
    Il m'est permis de détourner ma vue
    De ces clochers, dont les hardis sommets,
    En s'effilant, s'élancent dans la nue,
    Et dont l'aspect me poursuit à jamais.
    N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,
    Ce rossignol? Son organe flexible,
    Tendre toujours et toujours varié,
    Chante l'amour: je parle à l'amitié.
    Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.
    Autour de moi que la nature est belle!
    Je vois du Rhin les flots majestueux
    Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.
    De sept rochers les cîmes inégales
    Vont à l'envi se perdre dans les cieux;
    Un bois touffu remplit leurs intervalles.
    D'un doux frisson ces trembles agités,
    De ces oiseaux la douce mélodie,
    Portent le trouble à mon âme ravie;
    Pour comble encore, à mes yeux enchantés
    Ces fleurs, au loin émaillant la prairie,
    Pour me séduire étalent leurs beautés.
    Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie?
    N'importe, hélas! de mon cœur endormi
    Ton doux aspect a banni la tristesse.
    Je suis heureux dans cette courte ivresse:
    Je suis heureux: je songe à mon ami.
    C'en est donc fait, la trompeuse fortune
    A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.
    Je la bénis; sa faveur importune,
    En aucun temps n'a fixé mon espoir.
    Il est bien vrai que, provoqué par elle,
    J'obéissais à sa voix infidelle,
    Et ton ami s'en faisait un devoir.
    Mais elle a fait ce que mon cœur demande:
    Sa trahison, que j'aurais dû prévoir,
    De ses faveurs est pour moi la plus grande.
    J'avais pensé, dans ma trop longue erreur,
    Que de ses dons la fatale influence
    Aplanissait le chemin du bonheur.
    Mais que les Dieux ont borné sa puissance!
    Pour être heureux il nous suffit d'un cœur.
    Je les ai vus, ses favoris coupables,
    En dépit d'elle, illustres misérables,
    Fiers d'être sots, de leur faste éblouis,
    Punis toujours de n'avoir rien à faire,
    Dans leurs miroirs mille fois reproduits,
    Peindre partout, voir partout leur misère;
    Sur leurs sophas lâchement étendus,
    D'esprit, de corps également perclus;
    Du fade objet dont l'aspect les accable
    Multiplier l'image insupportable.
    J'ai vu Crassus, pour échapper au temps,
    Dans sa langueur en compter les instans.
    La montre d'or nonchalamment tirée
    Dit qu'en secret il maudit sa durée.
    Son triste cœur voudrait, dans son ennui,
    La démentir, s'inscrire en faux contre elle;
    Mais le témoin muet et trop fidelle
    Obstinément dépose contre lui.
    Combien mes yeux ont surpris de bassesse
    Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur!
    Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,
    Sur ton ami signale sa fureur,
    Si, de mon cœur démentant la noblesse,
    J'osais tremper dans leur lâche bonheur!
    Que l'amitié, pour tous deux indulgente,
    A sur nos jours épanché de douceurs!
    Avec quel art sa faveur bienfaisante
    De nos plaisirs variait les couleurs!
    Par la gaîté tantôt enluminée,
    Tantôt moins vive, encor plus fortunée,
    Elle portait par degrés dans nos cœurs,
    Après l'essor d'une libre saillie,
    Ce doux sommeil, cette mélancolie,
    Qui de l'amour imite les langueurs.
    Souvent muets dans notre nonchalance,
    Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment
    Qu'on ne la prît pour de l'indifférence,
    Nous nous taisions, et cet heureux silence
    Ne finissait que par un sentiment:
    Temps précieux pour mon âme attendrie,
    Où mon esprit, emporté loin de moi,
    Était absent, mais absent près de toi.
    Plaisir du cœur, tendre mélancolie,
    Doux antidote et baume de la vie,
    Par quelle loi, par quel fatal destin,
    Faut-il, hélas! que d'un peuple volage
    L'insuffisant et stérile langage
    T'ose confondre avec ce noir chagrin,
    Fléau cruel de l'âme dégradée,
    Par les ennuis tristement obsédée?
    Souvent encor quand un diseur de riens
    Venait troubler nos charmans entretiens,
    Si par malheur sa bouche téméraire
    D'un sentiment né d'une âme vulgaire
    A nos regards dévoilait la laideur,
    Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,
    En saisissaient le désaveu sincère.
    Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire
    De l'y chercher? Il était dans mon cœur.
    Ah! cher ami, puis-je espérer encore
    De te revoir, de trouver dans le tien
    Cette amitié qui tous deux nous honore,
    Et dont l'absence a serré le lien?
    Momens heureux, je vais vous voir renaître;
    Et de plus près à tes destins lié,
    Auprès de toi, prenant un nouvel être,
    Je vais chérir les arts et l'amitié.
    J'ignore encor ce que le sort barbare
    Pour ton ami cache dans l'avenir;
    Mais quels que soient les jours qu'il me prépare,
    De fermeté prompt à me prémunir,
    Malgré ses coups, je veux suivre la pente
    De ce sentier que l'honneur me présente,
    Et que sa main pour moi daigne aplanir.
    Je sais trop bien que sa faveur stérile
    Ne me promet qu'une palme inutile;
    Mais le travail, tendre consolateur,
    M'assure au moins un abri salutaire.
    Abri sacré, nécessaire à mon cœur.
    Oui, le travail est son propre salaire.
    Par le malheur mon esprit abattu,
    Se redoutant, chérissant sa faiblesse,
    Contre lui-même a long-temps combattu.
    Je cède enfin à l'instinct qui me presse.
    Te souviens-tu de ce chantre de Grèce!
    Encouragé par les dons séducteurs
    Du cercle entier de ses admirateurs,
    Oh! disait-il, partageant leur ivresse,
    Si l'intérêt pouvait les éclairer;
    Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire;
    De quels transports je me sens pénétrer,
    Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;
    D'une faveur il croirait m'honorer,
    En permettant à mon heureux délire
    De s'exercer dans cet art que j'admire.


ÉPITRE

  A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN
    VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA
    FORTUNE.

    Je l'ai vu cet ordre authentique,
    Mis en vers joliment tournés,
    Cette consigne poétique
    Qu'à votre Suisse vous donnez;
    Mais elle est trop philosophique,
    Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez
    Que l'on ferme la porte au nez
    A la Fortune! Et pourquoi faire?
    Est-ce humeur, faiblesse ou colère?
    Vous avez tort; mais apprenez
    Le dénoûment de cette affaire.
    Après ce refus insultant
    Que fit la belle aventurière?
    Surprise de ce compliment,
    De la rebuffade impolie
    D'un portier qui la congédie,
    Croiriez-vous que dans cet instant
    (Voyez un peu quelle étourdie!)
    Elle vint chez moi brusquement?
    Je sortais: j'ouvre....--La fortune!
    Ne vous suis-je pas importune?
    Le cas arrive rarement.
    --Il arrive dans ce moment.
    Elle m'étonna, je vous jure.
    J'excusai le sage imprudent
    Qui brusquait ainsi la déesse;
    Il a tort d'outrer la sagesse.
    --Vous raillez, je crois.--Nullement.
    Il fallait au moins vous admettre,
    En faisant des conditions....
    --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons.
    Faites les vôtres.--A la lettre
    Vous les suivrez? Premièrement,
    Je vous dois un remercîment:
    Vous voilà sans qu'on vous appelle,
    C'est ce qu'il me faut justement.
    --Vous me plaisez assez, dit-elle.
    --Tant mieux.--Convenons de nos faits.
    --Vous ne prétendrez jamais
    A changer le fond de ma vie;
    Vous respecterez sans aigreur
    Mon caractère, mon humeur,
    Et même un peu ma fantaisie.
    Je conserverai mes amis,
    Vous ne m'en donnerez point d'autres:
    A moi les miens, à vous les vôtres.
    Le sentiment sera permis
    A mon cœur né sensible et tendre;
    De moi vous ne devrez attendre
    Que des soins, et non des soucis;
    Je n'en veux ni donner ni prendre.
    Si, par l'effet de vos faveurs,
    Je dois approcher des grandeurs,
    Partout, à la cour, à la ville,
    Je serai, rien n'est plus facile,
    Sans orgueil, mais non sans fierté,
    Vrai sans rudesse, sans audace,
    Et libre sans légèreté.
    Auprès de mes amis en place
    J'aurai peu d'assiduité,
    La réservant pour leur disgrâce.
    Permettez-vous?--Accordé, passe.
    --Avec le mérite, l'honneur,
    Je n'entre point dans vos querelles;
    Je veux rester leur serviteur,
    Et les tiens pour amis fidèles.
    --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis
    --Un mot encor. Toujours admis,
    Chez moi le mérite aura place
    Au-dessus de vos favoris:
    C'est la sienne, quoique l'on fasse.
    Refusé net.--La déité
    Me dit, d'un ton de bonhommie:
    Moi, j'ai de la facilité;
    Mais cet article du traité,
    Par quel art, par quelle industrie,
    Le faire signer, je vous prie,
    A ma sœur?--Qui?--La vanité.
    Adieu.--Soit.--La folle immortelle
    Part et s'envole à tire d'aile,
    Me supposant de vains regrets,
    Je le soupçonne; car la belle,
    Tout en me quittant pour jamais,
    Regardait parfois derrière elle,
    Pour voir si je la rappelais;
    Mais je laissai fuir l'infidelle,
    Et mes voisins courent après.


FRAGMENS

  D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES
    ARMÉS CONTRE LA FRANCE.

    Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières,
    Vous formez des cordons, vous dressez des barrières;
    Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés,
    De l'égalité sainte apôtres conjurés,
    Hasardant la vertu de vos bandes guerrières,
    Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés,
    Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières,
    Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés,
    De nos Français nouveaux les façons familières!
    Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,
    Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous,
    Verront-ils exposer leur fidèle innocence
    Aux piéges que leur tend notre indigne licence!
    Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas;
    Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance,
    De cette égalité, fléau de nos climats.
    Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères,
    Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats
    Le brigand breveté qui les traîne en galères[26],
    Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats.
    Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères,
    Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas!
    Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats,
    Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,
    Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas,
    Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres,
    Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états,
    Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    A quoi de l'art des rois on borne les leçons!
    Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,
    Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,
    Styriens à Milan, Milanais en Styrie:
    De ce profond mystère est-ce là tout le fin?
    Combien de temps faut-il pour que le monde enfin
    De ce royal secret découvre l'industrie?
    --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux
    Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux.
    Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire
    Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?
    Je ne reconnais plus ce commode métier
    De régir les états pour se désennuyer.
    Régner est chose grave et devient une affaire.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire,
    Frédéric, expliquant ses droits régaliens,
    Forme, allonge, élargit son nouvel apanage;
    Fait chez vous la police et vous prendra vos biens
    Par sage surveillance et par bon voisinage,
    Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens.
    Déjà de ses _housards_ une troupe impolie
    A rançonné deux fois les gens de Nuremberg.
    --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.
    --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg
    S'attend de jour en jour à la même avanie;
    C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
    Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg,
    Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
    Et du cercle alarmé consulte les chapitres:
    Publicistes, docteurs, à l'escrime excités,
    En petit _in-quartos_ resserrant leur logique,
    Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,
    Font admirer de plus cet accord harmonique
    Qui, par des mouvemens simples, bien concertés,
    Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.
    Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés;
    Et par vingt régimens que charme sa réplique,
    Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés,
    Assurent le succès de sa diplomatique.
    Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin
    Attendent, comme on sait, avec impatience,
    L'arrêté du congrès qui doit livrer la France
    Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
    De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,
    De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs,
    Nous guérira des maux causés par ces penseurs,
    Qui, malgré la police, ont éclairé le monde,
    Et, sans être honorés du poste de commis,
    Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays.
    C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;
    La constitution le demande et l'exige.
    Il nous faut au-dehors une révision;
    L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Catherine, posant un tome de Voltaire,
    Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père.
    Le pontife attendri, presque privé d'enfans,
    Veut déjà dans Moscou recruter des croyans;
    Et bénissant tout bas l'auguste Catherine,
    Adresse un doux reproche à la grâce divine,
    Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps
    D'unir l'église grecque à l'église latine.
    Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien
    Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien?
          (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._)
    Une croisade noble est œuvre méritoire,
    Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois,
    Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois,
    Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire
    D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.
    Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,
    Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits,
    De vos Dalécarliens excitant l'industrie,
    Préviendra la faillite assez commune aux rois,
    Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;
    Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;
    Avant que d'envoyer sa botte souveraine,
    Charles, votre patron, balancerait, je crois:
    Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être:
    «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître,
    »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné,
    »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné.
    »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes,
    »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,
    »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,
    »Et leur fils consumés en précoces sueurs,
    »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.»
    Vous voyez que déjà la question se pose.
    Le texte est dangereux; prévenez-en la glose.
    Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès,
    Vos états assemblés vers la zône polaire,
    En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts,
    Ou contraints de payer, ou payés pour se taire,
    Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
    Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire.
    Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis
    Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires,
    »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays;
    »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;
    »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.
    »Unis pour opprimer, despotes solidaires,
    »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz;
    »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle
    »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle:
    »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
    »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
    »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;
    »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
    »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,
    »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,
    »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,
    »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers
    »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.»
    Ainsi dit Catherine: et le héros habile,
    Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet,
    Jaloux de s'enrichir d'un article secret,
    La flatte, élève au ciel son génie et son style,
    Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas
    Que, sans un fort subside, il ne partira pas.
    Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne,
    Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne,
    Que par les émigrés on croit déjà rempli.
    Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici:
    A nos héros français sa voix offre un asile.
    --Ne vous y fiez pas: sa politique habile
    Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans.
    Adroit à nous ravir nos princes et nos grands,
    Elle veut transplanter au sein de son empire
    Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,
    D'écussons, de lambels tapisser Astracan;
    Chérin doit recruter pour embellir Cazan:
    Tel est l'unique but de ses nobles dépenses.
    Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses,
    En fiefs, en francs-aleux découper ses états,
    Tout brillans de comtés, riches de marquisats,
    Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes,
    Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines.
    --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés....
    --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés,
    Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence,
    Montrer chez les Kalmoucks la véritable France;
    La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés.
    Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie,
    Voyez-les excitant une active industrie,
    Encourager de l'œil les travaux roturiers
    Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie,
    Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.
    De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables
    Se peuplant de Français présentés, présentables,
    Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains,
    Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains,
    Et cet hommage heureux consoler Catherine
    D'avoir des Osmanlis différé la ruine.
    --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin:
    Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.
    Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre,
    Et de le surveiller son sénat prendra soin.
    --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause.
    Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose.
    --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur.
    --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur!
    Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme,
    J'aime votre candeur, votre sincérité,
    Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme.
    --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté,
    J'honore vos vertus et votre loyauté,
    Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome
    ..............

  [26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous
  les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans
  quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf,
  avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite
  dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un
  châtiment quelconque.

    (_Note de l'auteur._)

  [27] Anspach et Bareuth.



ODES.



ODES.


LA GRANDEUR DE L'HOMME,

ODE.

    Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue
    Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue,
    Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,
    Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes:
              Il contemple les hommes,
    Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur.

    Apprends de lui, mortel, à respecter ton être.
    Cet orgueil généreux n'offense point ton maître:
    Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs;
    Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême:
              C'est l'oubli de toi-même
    Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs.

    Mon âme se transporte aux premiers jours du monde
    Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde?
    Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts:
    Ta faim demande au chêne une vile pâture;
              Une caverne obscure
    Du roi de l'univers est le premier palais.

    Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée:
    Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée
    Voit son fertile sein ombragé de moissons.
    Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible
              Dans un calme paisible
    Des humains réunis endort les passions?

    Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère;
    L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière;
    L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux;
    Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles;
              Tu lis sur les étoiles
    Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.

    Séparés par les mers, deux continens s'unissent;
    L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent;
    Tu forces la nature à trahir ses secrets;
    De la terre au soleil tu marques la distance,
              Et des feux qu'il te lance
    Le prisme audacieux a divisé les traits.

    Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne;
    Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne;
    La foudre menaçante obéit à tes lois;
    Un charme impérieux, une force inconnue
              Arrache de la nue
    Le tonnerre indigné de descendre à ta voix.

    O prodige plus grand! ô vertu que j'adore!
    C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore:
    Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!
    Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure;
              Pardonne cette injure:
    Inspire-moi des sons dignes de l'expier.

    Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;
    Je tombe à vos genoux, héros que je contemple,
    Pères, époux, amis, citoyens vertueux:
    Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,
              Consacrés par la gloire,
    Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux.

    Là, tranquille au milieu d'une foule abattue,
    Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë;
    Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;
    C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure:
              Son âme libre et pure
    S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.

    Quelle femme descend sous cette voûte obscure?
    Son père dans les fers mourait sans nourriture.
    Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux!
    De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père
              Elle devient la mère:
    La nature trompée applaudit à tous deux.

    Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse,
    Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;
    Il lègue à son ami le droit de la nourrir:
    L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage,
              Bénit son héritage,
    Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir.

    Et si je célébrais d'une voix éloquente
    La vertu couronnée et la vertu mourante,
    Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,
    Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne,
              Pleurant au pied du trône
    Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?

    Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes
    Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes.
    Tu ne négliges pas leurs sublimes destins;
    Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être,
              Et ta bonté peut-être
    Pardonne en leur faveur au reste des humains.


LES VOLCANS,

ODE.

    Eclaire, échauffe mon génie,
    Muse de la terre et des cieux;
    Conduis-moi, sublime Uranie,
    Vers ces abîmes pleins de feux,
    De l'enfer soupiraux horribles,
    Arsenaux profonds et terribles
    Où, dans un cahos éternel,
    Des élémens la sourde guerre
    Forme, allume, lance un tonnerre
    Plus affreux que celui du ciel.

    Quels torrens épais de fumée!
    La terre ouverte sous mes pas
    Vomit une cendre enflammée:
    L'antre mugit... Dieux! quels éclats!
    Des roches dans l'air élancées
    Retombent, roulent, dispersées.
    Je m'arrête glacé d'effroi...
    Un fleuve de feu, de bitume,
    Couvre d'une bouillante écume
    Leurs débris poussés jusqu'à moi.

    Monts altiers, voisins des orages,
    Qui recélez dans votre sein
    Les fleuves, enfans des nuages;
    Et les rendez au genre humain,
    C'est dans vos cavernes profondes
    Que du feu, de l'air et des ondes
    Fermente la sédition.
    Au fond de cet abîme immense
    Je vois la nature en silence
    Méditer sa destruction.

    L'esclave qui brise la pierre,
    Et qui cherche l'or dans vos flancs,
    Sent les fondemens de la terre
    S'ébranler sous ses pas tremblans.
    Il palpite, écoute, frissonne;
    Mais le trépas en vain l'étonne,
    La rage ranime ses sens:
    Il pardonne au fléau terrible
    Qui va sous un débris horrible
    Écraser ses cruels tyrans.

    Dieu! quelle avarice intrépide!
    L'antre pousse un reste de feux:
    Une foule imprudente, avide,
    Accourt d'un pas impétueux.
    Voyez-les d'une main tremblante,
    Sous une lave encor fumante,
    Chercher ces métaux détestés,
    Et, sur le salpêtre et le souffre,
    Des ruines même du gouffre,
    Bâtir de superbes cités.

    Mortel, qui du sort en colère
    Gémis d'épuiser tous les coups,
    Sans doute le ciel moins sévère
    Pouvait te voir d'un œil plus doux.
    Mais de la nature en furie
    Tu surpasses la barbarie;
    De tes maux déplorable auteur,
    C'est la rage qui les consomme,
    Et l'homme est à jamais pour l'homme
    Le fléau le plus destructeur.

    Quand ce globe a craint sa ruine,
    Quand des feux voisins des enfers
    Grondaient de Lisbonne à la Chine
    Et soulevaient le sein des mers,
    Les assassinats de la guerre
    Désolaient, saccageaient la terre;
    Vous ensanglantiez les volcans;
    Et vous égorgiez vos victimes
    Sur les bords fumans des abîmes
    Qui vous engloutissaient vivans.

    Eh quoi! tandis que je frissonne,
    Vous allumez pour les combats
    Ces volcans, effroi de Bellone,
    Ces foudres cachés sous ses pas!
    Contre la terre consternée
    Quand la nature est déchaînée,
    Vous l'imitez dans ses horreurs;
    Et le plus affreux phénomène
    Dont frémisse la race humaine
    Sert de modèle à vos fureurs!

    Que ne puis-je, arbitre des ombres,
    Forçant les portes du trépas,
    Évoquer des royaumes sombres
    Tous les morts de tous les climats;
    A chacun d'eux si j'osais dire:
    Un Dieu t'ordonne de m'instruire
    Qui t'a conduit au noir séjour?
    Presque tous, homme impitoyable!
    Ils répondraient: C'est mon semblable
    Dont la main m'a privé du jour.

    Ah! jetez ces coupables armes;
    De vous-mêmes prenez pitié:
    Connaissez, éprouvez les charmes
    De l'amour et de l'amitié!
    Que la force, que la puissance,
    Nobles soutiens de l'innocence,
    Ne servent plus à l'opprimer.
    Écartez la guerre inhumaine,
    Et ne vouez plus à la haine
    Le moment de vivre et d'aimer.



CONTES.



CONTES.


LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,

APOLOGUE.

    Le riche avec le pauvre a partagé la terre,
    Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.
    Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,
    Les pauvres ont par fois recommencé la guerre:
    On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
    J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,
    Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours,
    Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,
    S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours.
    Un humble député de l'humble république
    Au souverain des dieux présenta leur supplique.
    La pièce était touchante, et le texte était bon;
    L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes:
    Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison;
    Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.
    Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé.
    «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé:
    C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères.
    J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères:
    Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,
    D'un même sang formés, seront toujours amis.
    J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise.
    Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;
    Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,
    Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager.
    Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;
    Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux;
    Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,
    Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,
    C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:
    C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.»
    Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.
    Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,
    Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,
    Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.


LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.

        Est-ce un conte? est-ce un apologue?
    Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.

    Une dame en faveur, je vous tairai son nom,
            Belle encor quoiqu'un peu passée,
    Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée:
    Il fallut en venir à l'amputation.
    Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance;
    Mais on se tira bien de l'opération.
    Bref, on touche au moment de la convalescence:
    Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,
    Dans une double éclisse avec art enchassée,
            Supplément du membre défunt,
        Au lieu vacant fut promptement placée:
    L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.

    Madame de son lit descendait; mais, hélas!
            Admirez l'étrange caprice,
    La malade soudain veut ravoir l'autre bas.
    On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:
    Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
            La voilà qui gronde ses gens,
            Maltraite époux, amis, parens,
        Troupe indulgente, autour du lit groupée,
    Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.
    Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison
        Elle parla de quitter la maison!
    Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure.
    Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris
    Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:
    Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.


LE HÉROS ÉCONOME.

    Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,
    Chez les mortels que nous nommons héros,
    Souvent se montre, et par de tels défauts
    Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce!
    Livrons le monde et la gazette aux sots.
    Pourquoi de l'or l'avidité cupide
    A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom
    Flétri, perdu Démosthènes, Bacon;
    Et, qui pis est, de sa rouille sordide
    Atteint Brutus et le premier Caton?
    La vanité me gâte Cicéron;
    Annibal fourbe, Agésilas perfide,
    Luxembourg fat, et Villars fanfaron:
    C'est grand pitié: Catinat.... je ménage
    Et ma pudeur et les mânes d'un sage.
    Sur Marlborough je serai moins discret,
    Car son péché n'était pas un secret.
    Dans l'Angleterre éprise de sa gloire,
    Sur sa lésine on faisait mainte histoire,
    En affublant d'épigramme ou chanson
    Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.
    Chez les guerriers ce mélange est très-rare;
    Et tout héros est plus voleur qu'avare:
    Mais je finis, mon prologue est trop long.
    Pour regagner sur la narration
    Le temps perdu, courons de compagnie
    Vite en Hollande, aux états-généraux,
    Où l'on reçoit en grand'cérémonie
    Des alliés le support, le héros,
    Ce Marlborough, qui, repassant les flots,
    S'en va revoir sa brillante patrie.
    Le général à Windsor est mandé;
    De ses emplois il est dépossédé,
    Vu que soudain, milédi, son épouse,
    Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,
    Près la reine Anne a perdu sa faveur.
    Sur une robe une aiguière versée,
    Même la jatte avec dépit cassée,
    Au cœur royal ont donné de l'humeur.
    Tout va changer: la Hollande, l'Empire
    Baissent le ton, et la France respire.
    La paix naîtra de ce grave incident,
    Qui dans l'Europe est encor un mystère;
    Mais Marlborough, qui le sait cependant,
    Fait son paquet, et maudit, en partant,
    Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière;
    Ce grand méchef, ces débats féminins
    Ferment pour lui le champ de la victoire.
    Il se console à l'aspect de sa gloire,
    Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.
    Le Hollandais, moins par reconnaissance
    Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand,
    Va cette fois écorner sa finance.
    Faire dépit à cette cour de France
    Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,
    Le seul plaisir qui vaille leur argent.
    La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance;
    Dieux! quel accueil! quelle munificence!
    On lui prodigue, on étale à ses yeux
    Cent raretés de l'un et l'autre monde;
    Mais tout s'efface à l'éclat radieux
    D'un diamant le plus beau que Golconde
    Depuis long-temps ait vu sortir du sein
    De son argile opulente et féconde.
    Il est trop cher pour plus d'un souverain:
    Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue.
    Déjà placé par une adroite main
    Sur un chapeau qu'au sien on substitue,
    Sous un panache, il brille au front du lord.
    On applaudit sa noble contenance,
    Son air, son geste; et l'on pouvait encor,
    Comme on va voir, louer sa prévoyance:
    Vers un des siens, qui du riche joyau,
    Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,
    Milord s'approche, et tout bas à l'oreille:
    «Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.»


LE RENDEZ-VOUS INUTILE.

    Hier au soir on nous a fait un conte,
    Qui me parut assez original;
    Il faut, messieurs, que je vous le raconte;
    Il est très-court et surtout point moral.

    Damis, Églé, couple élégant, volage,
    Étaient unis, mais par le sacrement;
    L'amour jadis les unit davantage.
    Églé sensible, au sortir du couvent,
    Avait aimé son époux sans partage;
    Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge,
    Damis lui-même était un tendre amant.
    Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment
    Par ton, par air, fuyant le tête à tête,
    Avec fracas courant de fête en fête,
    Croyant surtout avoir bien du plaisir,
    De s'adorer on n'eut plus le loisir.
    Un mari mort, on souffre le veuvage;
    Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;
    Églé le sent: Églé va se venger.
    Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,
    Et minuter le beau brevet d'usage
    Au bon Damis. Pour vous faire enrager,
    Mes chers amis, Églé restera sage;
    Et du mari l'honneur est sans danger.
    Madame, un soir, après la comédie,
    Rentre chez elle: aimable compagnie,
    Cercle brillant; on apporte un billet,
    Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet.
    Églé rougit, et regarde à l'adresse.
    Or, vous saurez que le susdit poulet
    Est pour Damis; que certaine comtesse
    Vers le minuit rendez-vous lui donnait,
    Et que d'un mot l'orthographe mal mise
    Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise.
    La belle Églé prend son parti soudain:
    En un clin d'œil elle devient charmante;
    Noble enjoûment, gaîté vive et piquante
    Sont mis en jeu: le souper fut divin;
    Nul quolibet, des contes agréables;
    Les gens d'esprit, les convives aimables
    Étincelaient; les sots, les ennuyeux
    Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.
    Madame avait cette coquetterie
    Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,
    Et qui permet à la galanterie
    De ressembler quelquefois à l'amour.
    Or, devinez si chacun voulut plaire.
    Mais savez-vous sur qui le charme opère
    Plus puissamment? c'est sur notre mari.
    De son bonheur avisé par autrui,
    De la tendresse il a pris le langage;
    Malgré l'affront de paraître amoureux,
    Un air folâtre, un riant badinage,
    Cachaient, montraient ses transports et ses feux.
    Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.
    Damis est seul: voilà Damis heureux;
    Même on prétend que, dans cette occurrence,
    Un doux refus, une adroite défense
    Fit d'un époux un amant merveilleux.
    A pareil trait on ne pouvait s'attendre;
    Mais un mari s'étonne d'être aimé:
    On est surpris, on veut aussi surprendre;
    L'honneur s'en mêle, on se trouve animé.
    Damis se croit vainqueur de l'aventure;
    Baissant les yeux, sa modeste moitié
    Prend plaisamment un air humilié:
    «Écoutez-moi, Damis, je vous conjure;
    Je sens, dit-elle avec timidité,
    Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre;
    A la raison je sens qu'il faut se rendre,
    Et vous céder à la société.
    Fait comme vous....--O ciel! êtes-vous folle?
    Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole...
    Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,
    Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?
    --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable.
    Mais songez-vous qu'une femme adorable
    En ce moment... Ah! du moins, écrivez...
    --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez
    Une réplique à la tendre semonce.»
    Alors Damis confus, un peu troublé,
    «Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé
    A tout surpris, la lettre... et la réponse.»


ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***

    Si ce Damis, que j'ai peint si volage,
    O R..... eût été votre époux,
    L'heureux Damis, tendre et digne de vous,
    Jamais ailleurs n'eût porté son hommage.
    Non moins heureux, si le sort eût permis
    Que vous fussiez son aimable comtesse,
    Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse
    A ses genoux n'eût ramené Damis;
    Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse,
    Volant chez vous, honteux de ses succès,
    Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,
    Rendu justice à vos charmans attraits,
    Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle.


LE CHAPELIER.

    Un Pénitent venait purifier
    Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.
    Ça, mon ami, votre état?--Chapelier.
    --Bon. Et quelle est la coulpe favorite?
    --Voir la donzelle est mon cas familier.
    --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire?
    Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon père.
    --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier.
    --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire
    A tous momens le plus ferme propos...
    --Quoi! tous les jours?--Je suis un misérable.
    --Soir et matin?--Justement.--Comment diable!
    Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!


LA MARIÉE SANS MARI.

    Voir marier dauphin ou fils de France,
    C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;
    Car, sans compter que l'on a l'espérance
    De ne pouvoir jamais manquer de roi,
    Fille sans dot, à Paris, au village,
    Qui sans hymen eût langui tristement,
    Se voit payer pour prendre son amant;
    Veuille le ciel conserver cet usage!
    Or, vous saurez que tout nouvellement
    Certaine Agnès, désirant mariage,
    Chez son curé s'en alla bonnement.
    «Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise.
    --Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout.
    --«Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise,
    Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.»


L'AVARE ÉBORGNÉ.

    Un Harpagon, d'un œil hypothéqué,
    Gardait la chambre en mauvaise posture.
    «Grave est le cas, le globe est attaqué,
    Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;
    Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure,
    Il est habile, il doit être bien cher;
    Pour me guérir, il suffit d'un frater.»
    Le frater vient, entreprend cette cure,
    Le bistourise, et de son instrument
    Lui crève l'œil, mais très-parfaitement.
    Harpagon crie; Esculape s'évade
    A petit bruit le long de l'escalier,
    Très-inquiet de sa sotte algarade.
    Vite on accourt aux clameurs du malade.
    «Un œil! O ciel! ah! quel aventurier!
    Dans les deux cas, ignorance ou malice,
    Pourvoyez-vous en réparation;
    Un bon procès doit vous faire justice,
    Et contre lui vous avez action.»
    Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire,
    «Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;
    Je sais très-bien qu'il peut être plaidé;
    Mais il en coûte à poursuivre une affaire:
    Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.»


FRAGMENT D'UN CONTE,

PROLOGUE.

    Vous croyez tous que, brodant quelquefois
    Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie,
    J'aime à surprendre ou sottise, ou folie,
    Et suis charmé de tout ce que je vois;
    Que quand Églé, qui veut être à la mode,
    Suit à la piste un fat suivant la cour,
    Donne une scène, ou fait quelque bon tour,
    Qui peut m'offrir un plaisant épisode;
    J'en fais les feux, et que je ris d'autant.
    Non, point du tout; j'en suis très-mécontent.
    Bien il est vrai que l'amour m'intéresse:
    J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse.
    Damis s'en moque, et me trouve pédant;
    Cléon me plaint: il fuit le sentiment,
    Se croit un sage; et que s'il a Delphire,
    Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire.
    Delphire même est fort de cet avis:
    C'est sans aimer qu'on trompe les maris.
    C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes
    Aiment un peu qu'on les ait à son tour;
    Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,
    Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.

    Je fus toujours un peu républicain;
    C'est un travers dans une monarchie.
    Vous conclurez, certes, que le destin,
    Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie.
    Assez long-temps j'en ai gémi tout bas.
    On me disait: La France est ta patrie,
    Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.
    Triste habitant d'une terre avilie,
    Je consolais ma pensée ennoblie,
    En la tournant vers ces climats heureux,
    Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux,
    La liberté, ma maîtresse chérie.
    Je m'étais fait Anglais, faute de mieux.
    Ou bien, par fois, rêveur, silencieux,
    Je saluais les monts de l'Helvétie,
    Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,
    L'Égalité, cette fille du ciel,
    Faite pour l'homme et par l'homme haïe:
    Péché d'orgueil que son malheur expie.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


CALCUL PATRIOTIQUE.

    Cent mille écus pour la justice!
    Deux cents pour la religion!
    Prêtres, juges, la nation
    Surpaie un peu votre service.
    Mais aussi, vous craignez, dit-on,
    Qu'habilement on ne saisisse
    Cette attrayante occasion
    D'opérer, par suppression
    De maint office et bénéfice,
    Quelque bonification:
    Et vraiment, vous avez raison,
    Plaise au ciel qu'on y réussisse!
    Croire et plaider sont deux impôts
    Que tout peuple met sur lui-même;
    Aux dépens des heureux travaux
    De Bacchus et de Triptolême;
    Croire et plaider sont deux besoins
    De notre mince et folle espèce,
    Que la France, dans sa détresse,
    Tâche de satisfaire à moins.
    De nos jours la philosophie
    A porté quelqu'économie
    Dans la dépense du chrétien.
    Mettons de côté l'autre vie:
    Ce qu'on perd en théologie,
    En finance on le gagne bien.
    L'américaine prud'hommie
    Croit très-peu pour ne payer rien.
    Que dites-vous de ce moyen?
    Il est bien fort pour ma patrie;
    Mais elle y viendra, je parie.
    En attendant un si grand bien,
    Je me console, en citoyen,
    Des malheurs de la sacristie.
    Courage! allons, mes chers Français,
    Méritez un second succès:
    Attaquez cette autre manie:
    Émondez l'arbre des procès;
    Et mettant de même au rabais
    De _messieurs_ l'avare industrie:
    Économisez sur les frais
    De la seconde maladie,
    Dont nous ne guérissons jamais.


LA VRAIE SAGESSE.

    C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage;
    Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,
    Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage:
    Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
    L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
    Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,
              Était le prix de la sagesse.
    Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?
          Et pourquoi non? Consultons les sept sages:
    Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.
              N'avons-nous pas oublié net
              Et leurs écrits et leurs ouvrages?
              On parle encor de leur banquet.
              Socrate qui le remarquait,
              Un jour alla chez Aspasie,
    Qui ne voulait jamais être que son amie.
    Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant,
    Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle,
    Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.
              «Hé bien! dit-il en s'approchant,
              Serez-vous donc toujours la même?
    Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus?
    Et d'autres vœux jamais ne seront entendus!
    Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime!
    Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,
    Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux!
    Car toujours dans notre âme un grain de convoitise
              Assaisonne, quoiqu'on en dise,
    Cette pure amitié que nous avons pour vous?
    Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés
              Sur le canevas sont fixés:
              Parlez, daignez au moins m'apprendre
    Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...
    --Pour qui? dit Aspasie avec étonnement.
    Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre;
    C'est pour...--Hé bien?--Pour un de mes amis.
    --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,
              Dit Socrate avec un souris?
    Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.»
              Le philosophe, au comble de ses vœux,
    Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,
    Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.


LA JOUISSANCE TARDIVE.

    Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi;
    Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;
    Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse,
    Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru;
    Les roses de son teint, hélas! ont disparu:
    Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.
    Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,
    Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.
    Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.
    Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;
    Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.
    Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;
    Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,
    Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!»
    Un désir inquiet le lui dit davantage.
    J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.
    J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse:
    Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse.
    A mes vœux négligés elle accorde un regret,
    Ses sens aident son cœur à trahir son secret;
    Son repentir tardif ressemble à la tendresse.
    «Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé,
    Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;
    Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.»


PARIS JUSTIFIÉ.

    C'est toi, c'est ta funeste flâme,
    Disait Anténor à Pâris,
    Qui va mettre en cendre Bergame,
    Et rougir de sang ses débris.
    Quand de trois déesses rivales,
    L'une offre à tes vœux la grandeur,
    L'autre des palmes triomphales,
    Et la sagesse et le bonheur:
    C'est Vénus que tu leur préfères!
    De ses promesses mensongères
    Hélène est le gage imposteur!
    La jouissance d'une belle,
    Arbitre insensé, valait-elle
    La sagesse ou la royauté?
    --Oui, répond Paris irrité;
    Croyons-en les trois immortelles,
    Qui, dans leurs jalouses querelles,
    Ne s'enviaient que la beauté.


LE PEINTRE D'HISTOIRE.

    Pour la première fois la jeune Agnès aimait,
    Elle veut régaler Damis de son portrait:
    Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,
                  Qui, la trouvant si belle,
    Croit dans son atelier voir le séjour des dieux.
    Son âme tout entière a passé dans ses yeux.
    Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste!
    Qu'on va faire de vous un portrait séduisant;
    Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!
    --Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste?


LE CALCUL.

            Une prêtresse de l'Amour,
            Soupant chez Quincy, l'autre jour,
            Vantait d'un ton de pruderie
      Et sa constance et ses beaux sentimens.
    «J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie;
    Mais tout le monde ici peut compter mes amans.
    --Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile;
            Qui ne sait compter jusqu'à mille?


LE PRONOM INDISCRET.

    Sur un homme à bonne fortune
    Quelques femmes s'entretenaient,
    Et presque toutes soutenaient
    Que de ses maîtresses pas une
    N'avait possédé tout un jour
    Son cœur, ses sens et son amour.
    Une enfin, prenant sa défense,
    Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci!
    Vous éclairer sur ce point-ci,
    Sans redouter la médisance:
    Chacun dans Paris me connaît.
    On sait quelle est ma répugnance
    Pour un semblable freluquet.
    Mais, tout fat et fripon qu'il est,
    Je puis jurer, en conscience
    (Et le fait est des plus certains,
    De sa maîtresse je le tiens),
    Qu'au moins une fois en sa vie,
    Il sut aimer solidement:
    Sa maîtresse était mon amie;
    Elle m'a tout dit franchement.
    Un matin chez elle en entrant,
    Moitié transport, moitié folie,
    De cet air vif et séduisant
    Dont il subjugua tant de femmes,
    Entre ses bras il la saisit,
    Et la transporta sur son lit:
    Mêmes feux consumaient leurs âmes;
    Ils éprouvaient mêmes désirs;
    Et là, dans des flots de plaisirs,
    Trois jours entiers _nous_ demeurâmes.


LE CALENDRIER DES JÉSUITES.

    Fiers rejetons du fameux Loyola,
    Dont Port-Royal a foudroyé l'école;
    Vous que jadis sans cesse harcela
    Le grand Pascal, étayé par Nicole;
    Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,
    Fîtes frapper du fatal anathême,
    Pour soutenir votre lâche systême,
    Les Augustins sous le nom des Arnaud;
    Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
    A tant de fois éprouvé la férule,
    Et qui, voyant dans ses puissans écrits
    De Molina les sentimens proscrits,
    Contre son livre, au benin Clément Onze,
    Fites pointer le redoutable bronze;
    Vous, qui dans Chine alliez à la fois
    Confucius et Dieu mort sur la croix,
    Et dont le culte équivoque et commode
    Rapporte à Dieu celui d'une pagode;
    De la morale éternels corrupteurs,
    Qui du salut élargissez la voie;
    Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,
    Les pénitens que le ciel vous envoie,
    Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;
    Des grands du siècle adroits adulateurs;
    Vils artisans de mensonge et de fourbe;
    De qui le dos sous l'iniquité courbe;
    Qui, démasqués et partout reconnus,
    Êtes pourtant partout les bien venus
    (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle
    Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle),
    Dites-nous donc par quel puissant moyen
    Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
    Et de coiffer la mître des apôtres
    Chez l'infidèle et le peuple chrétien?
    Si l'on en croit vos longs martyrologes,
    Où le mensonge a tracé vos éloges,
    L'Inde rougit du sang de vos martyrs;
    Sur un trépied vous rendez des oracles;
    Et le payen, avide de miracles,
    Les voit éclore au gré de ses désirs;
    L'avide mort, au teint livide et blême,
    Lâche sa proie à votre voix suprême;
    Par vous le sang qu'elle a coagulé,
    Dans les vaisseaux a de nouveau coulé;
    A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,
    L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
    Et vous avez à vos commandemens
    Le vent, la foudre et tous les élémens.
    A ce propos, on m'a fait certain conte,
    Mes révérends, qu'il faut que je vous conte:
    De vers Golgonde, où la terre en son sein,
    De ses sablons forme la reine pierre,
    Dont le poli réfléchit la lumière
    En cent façons, était un jeune essain
    D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne,
    Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
    Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
    Etaient par eux catéchisés d'abord;
    Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
    De leur côté baptisaient le beau sexe.
    Tout allait bien; et leur apostolat
    Fructifiait, moyennant ce partage:
    Si que de Dieu le nouvel héritage
    Allait croissant avec beaucoup d'éclat.
    Là, le démon, qu'en figure de bronze,
    Fait adorer l'ignorance du bonze,
    Grâces aux fils d'Ignace et de François,
    Allait perdant tous les jours de ses droits.
    L'Ignacien, à ces nouvelles plantes,
    Distribuait les grâces suffisantes,
    Si largement que l'efficace là
    Glanait après les fils de Loyola
    Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles,
    Par maints bons tours, maintes belles paroles,
    Passaient pour saints, se faisaient vénérer
    Du peuple indien qu'ils savaient attirer.
    Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;
    Ce prince était un vieux payen fieffé,
    Qui de son diable était si fort coiffé,
    Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;
    Il voulait voir des apôtres nouveaux,
    Que de son diable on disait les rivaux.
    Bien croyait-il entendre des oracles,
    Et comme Hérode aller voir des miracles.
    Nos révérends, le crucifix en main,
    Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain,
    En déclamant contre le simulacre
    De Satanas. Le roi, dont la bile acre
    Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer,
    Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte,
    Et qu'on annonce un si singulier culte,
    Encor faut-il de preuves l'étayer?
    Depuis six mois la sécheresse afflige
    Tout mon royaume; et votre zèle exige
    Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
    Si dans trois jours vous n'en faites répandre,
    Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;
    Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau
    Représenter à l'absolu monarque
    Que ce serait tenter le Tout-Puissant:
    «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,
    S'il est le Dieu sur la terre agissant.»
    Force fut donc aux moines de promettre,
    Sauf à tenter l'avis du baromètre,
    Qui, consulté par eux tous les instans,
    Ne répondait jamais que du beau temps.
    Tous de concert allaient plier bagage,
    Pour le martire éprouvant peu d'attraits,
    Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,
    Et qui pour eux aurait payé les frais,
    D'un tel départ leur demanda la cause.
    «Las! dirent-ils, le prince nous propose
    De décorer nos collets de la hard,
    S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
    --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère,
    Par Loyola, patron du monastère,
    Dites au roi que dès demain matin
    Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.»
    Pas ne mentait notre moderne Elie:
    Du sein des mers un nuage élevé,
    A point nommé, de sa féconde pluie,
    Vit du pays chaque champ abreuvé.
    Et de crier en Golgonde au miracle!
    Et de donner le bon frère en spectacle!
    Puis dit tout bas à nos moines joyeux:
    «Mes révérends, si j'ai tenu parole,
    Vous le devez à certaine vérole
    Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.
    Toutes les fois que l'atmosphère aride
    Va condensant de nouvelles vapeurs,
    L'air surchargé de l'élément humide
    Ne manque pas de doubler mes douleurs.»
    On n'en dit mot à messieurs de Golgonde,
    Dans le pays il resta constaté
    Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,
    Et non celui de cette peste immonde
    Dont le pénard se trouvait infecté.
    Puisque le bien naît ainsi du désordre,
    Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!


LE SAUT DE LA SOUPENTE.

    Dans le lit nuptial, après maintes façons,
    Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée,
    S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée;
    Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons:
            On pleure, on crie, on se lamente
    Au moindre mouvement que veut faire un époux;
    Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,
        Ce serait bien autre peine entre nous.
        Témoin notre épouse nouvelle,
    Modestement tapie au bord de la ruelle,
    Dans le ferme projet de faire le dragon,
    Si Blaise seulement lui prenait le menton,
        Et qui voyant le discret personnage,
    A l'autre bord du lit établir son quartier,
    Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage,
        Venait, aventurant près du sot écolier,
    D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
            Point n'entendait le pauvre sire
    Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,
            Ce que sa femme voulait dire,
        En lui serrant les genoux et la main:
    Il allait s'endormir, lorsque notre épousée
        Prit le parti, de crainte d'accident,
        De s'expliquer, sans doute en bégayant.
    (Car enfin, femme encor doit être embarrassée).
    «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant?
    Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.
        Eh bian! voyons; queu divertissement?...
        Un jour de noce il faut une fête complette;
        Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette.
        «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..
            --J'ons des pommes dans la soupente,
    Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:
            Vois-tu, j'entends à demi mot.»
            Notre benêt monte à l'échelle;
    Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas,
            Tire d'abord l'échelle à bas:
            «Charche; nigaud; charche, dit-elle;»
            Et puis se remet dans ses draps.
        Un bon vivant, sûr de plaire à la belle,
            Qui, pour se divertir un peu,
            S'était caché dans la ruelle,
        Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,
            Sort brusquement de sa cachette,
            Se glisse au lit de la fillette,
            Et d'un baiser vous accole Perrette;
            «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;
            A mes transports ne te dérobe pas;
    C'est un bon compagnon, un amant qui remplace
            Un mari sot et tout de glace.»
    Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
            Mais elle eut éveillé sa mère
    Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis.
        Le plus prudent était donc de se taire,
        Et Perrette se tut. Perrette se taisant,
    Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;
        Et tandis que, bloti dans sa soupente,
            Ne pensant pas à son malheur,
    L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur
    Qu'avec ravissement lui cède son amante.
            La bonne mère aux écoutes était:
        «Eh mais! pas trop mal ce me semble;
        Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,
            En besogne il va tout fin droit;
            Pour ma fille plus je ne tremble;
    De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble.
        --Bon, disait-elle, au plus faible soupir
    Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette;
            Au moindre bruit de la couchette.
        --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!
            Et puis, ma fille est raisonnable;
            Y sont fort bian sur ce ton-là,
            Il est pressant, elle est traitable,
    Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.»
        Bien juste au fond pensait la bonne dame;
        Précisément l'affaire en était-là.
    Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra,
    Le benêt ramassait des pommes à sa femme.
    Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien
        Cherche l'échelle et ne trouve plus rien.
    Il appelle Perrette, et puis sa belle mère;
    Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;
    Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire,
    La bonne mère, hélas! qui croit chacun content,
        A son beau fils répond en demandant:
    «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre?
            --Oh! palsanguienne, en vérité,
                J'y suis monté;
        Mais je ne sais comment descendre.
        --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté.
    --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère,
    Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.»
    Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut,
            Mère effrayée, et fille en peine,
            Du lit à bas ne font qu'un saut,
    Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène.
    Une lumière enfin vient les rassembler tous,
            Et montre à la mère étonnée,
        Blaise étendu loin du lit d'hyménée,
    Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.
        «Eh mais, lui dit la mère impatiente,
    Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.»
        La mère regarda Perrette et la comprit;
    Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
        Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire,
    Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit,
        Sans rien comprendre à cette affaire.


LE LINCEUL DU PÉLERIN.

    Hélène, de pleurs inondée,
    Songeait au courageux Mainfroi,
    Qui, dans les champs de la Judée,
    Combattait au nom de la foi.
    «Dût ma funeste impatience,
    Disait-elle, aggraver mon sort,
    Dieux qui m'enviez sa présence,
    Rendez-le moi vivant ou mort.
    Beau manoir, opulens domaines,
    Présens que m'a fait son amour,
    Côteaux rians, fertiles plaines,
    Que j'aperçois de cette tour,
    Ne m'étalez point vos richesses
    S'il ne doit plus les partager;
    De ses regards, de ses caresses,
    Pouvez-vous me dédommager?»
    La nuit allait couvrir la terre.
    Enveloppé d'un noir manteau,
    Un pélerin, au front sévère,
    Aborde un page du château:
    --«Page, va dire à ta maîtresse,
    Un pélerin daignez ouir;
    De l'objet qui vous intéresse
    Il voudrait vous entretenir.
    --Bon pélerin, à mon veuvage,
    Quelle allégeance apportez-vous?
    --J'ai vu l'Iduméen rivage,
    J'ai vu combattre votre époux.
    --Ah! rendez la paix à mon âme;
    Quand finiront tous ces combats?
    --Votre époux le sait, noble dame,
    Mieux que personne d'ici bas.
    --Oh! combien de flèches aigues
    Ont dû l'atteindre et le blesser!
    --Les blessures qu'il a reçues,
    Jà n'est besoin de les panser.
    --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte,
    Ne m'apportez-vous de sa part,
    Ni vrai morceau de la croix sainte,
    Ni perles fines, ni brocard?
    --Je n'ai brocard, ni perle fine;
    Tout ce que j'ai pour vous, hélas!
    C'est qu'aux champs de la Palestine
    Votre époux attend le trépas.
    A ces mots, Hélène éperdue
    Remplit le château de ses cris;
    Les pleurs ont obscurci sa vue,
    La douleur trouble ses esprits.
    --«Oh, pélerin! malheur t'advienne,
    Pour m'avoir dit ces mots affreux!
    Mais ne vas pas penser qu'Hélène
    Demeure oisive dans ces lieux.
    Dût ma funeste impatience
    Aggraver l'horreur de mon sort,
    Je jouirai de la présence
    De mon époux vivant ou mort.
    Page chéri, je t'en conjure,
    Cherche-moi, dans tout le canton,
    D'un pélerin l'humble chaussure,
    La robe grise et le bourdon.
    Que ces réseaux d'or et de soie,
    Ces franges, ces rubans, ces fleurs,
    Tous ces atours faits pour la joie,
    Cessent d'insulter à mes pleurs.
    Coupe ma longue chevelure,
    Prends mon collier, prends mes bijoux,
    Quelque fatigue que j'endure,
    Je veux aller voir mon époux.
    Dût ma funeste impatience
    Aggraver l'horreur de mon sort,
    Je veux jouir de sa présence,
    Et l'embrasser vivant ou mort.»
    Etonné d'un amour si tendre,
    Le pélerin lui dit: «Restez,
    Restez, de grâce; et pour m'entendre,
    Calmez vos sens trop agités:
    «Porte mes adieux à ma femme,
    «Me dit votre époux expirant;
    «L'instant d'après il rendit l'âme,
    «Cet anneau d'or est mon garant.
    --«Comment, ô ciel! le méconnaître?
    Il vient de moi cet anneau d'or,
    Il n'aurait pas changé de maître,
    Si mon époux vivait encor.
    Mais que cette douceur dernière
    Aggrave ou non mon triste sort:
    Je n'ai pu fermer sa paupière;
    Je veux le voir après sa mort.
    --Abjure un projet inutile.
    En vain ton cœur brûlant d'amour
    Presserait son cœur immobile;
    Tu ne saurais le rendre au jour.
    Vas, songe à conserver tes charmes;
    A ton destin résigne toi;
    Ne gémis plus, séche tes larmes;
    Chacun est ici bas pour soi.
    --Respectez ma douleur amère;
    Cruel, ne m'opposez plus rien.
    Dussé-je accroître ma misère,
    J'irai voir mon unique bien.»
    Après un moment de silence,
    «Ma fille, dit le pélerin,
    Tu peux jouir de sa présence,
    Sans aller au bord du Jourdain.
    --Parle, ô mon ange tutélaire!
    Fais qu'il paraisse devant moi!
    Mon or, mes joyaux, mon douaire,
    Toute ma fortune est à toi.»
    L'étranger, fourbe autant qu'avare,
    Un livre ouvert devant ses yeux,
    Feint de lire un jargon barbare
    Des secrets émanés des cieux.
    --De ton époux l'ombre fidèle
    En ces lieux erre nuitamment.
    Mais la terreur marche avec elle;
    Un linceul est son vêtement.
    --N'importe, exauce ma prière.
    Ah! dussé-je aggraver mon sort;
    Je n'ai pu fermer sa paupière,
    Je veux le voir après sa mort.
    --Ce soir il promet d'apparaître
    Où sont inhumés tes vassaux.
    Cours aux pieds du souverain maître,
    Former des vœux pour son repos.
    Quand la nuit deviendra plus sombre,
    Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,
    Et sans approcher de son ombre,
    Qu'il te suffise de la voir.»
    Dans sa chapelle solitaire,
    Long-temps Hélène, avec ferveur,
    Compte les grains de son rosaire,
    Ou s'abandonne à sa douleur.
    Puis d'un fol espoir abusée,
    Au souffle d'un vent glacial,
    Les cheveux baignés de rosée,
    Elle arrive à l'enclos fatal.
    L'astre des nuits éclaire à peine
    La cime de ces vieux ormeaux;
    On n'entend au loin dans la plaine
    Que le bruit du vent et des eaux;
    Et dans un coin du cimetière,
    Hélène qui répète encor:
    «Je n'ai pu fermer ta paupière;
    Je viens te voir après ta mort.»
    A vingt pas d'elle se présente
    Un fantôme vêtu de blanc;
    Elle pousse un cri d'épouvante,
    Et tombe morte au même instant.
    Le pélerin (que Dieu punisse)
    Jette le linceul imposteur,
    Et maudissant son avarice,
    S'enfonce un poignard dans le cœur.


L'ARMEMENT INUTILE.

        Maître Gaspard, marchand et marguillier,
        A cinquante ans désirant faire souche,
            Prit jeune femme l'an dernier,
    Digne en tout point de l'honneur de sa couche.
    Gertrude était son nom, elle avait mille attraits,
            OEil bien fendu, petite bouche,
            Les dents d'ivoire, le teint frais;
        Gaspard ayant de la bourgeoise garde
            Été sergent, en certain coin
                Conservait avec soin
        Sa vieille épée avec sa hallebarde;
    Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,
            A sa femme il racontait comme,
        En telle année, il avait eu l'honneur
        De garder le logis de tel ou tel seigneur;
        Que dans son temps il était très-bel homme,
        Mais qu'il paraissait bien plus beau,
        Quand il avait cocarde à son chapeau.
            Dans la ville, par aventure
            Revient un jeune jouvenceau,
        Leste, bien fait, et d'aimable figure,
        L'œil tendre, et pourtant un peu fier;
            Bref, il était d'une tournure
    A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver:
            De plus il était militaire.
        Il vit Gertrude, et bientôt les désirs
    Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,
            Par tendres regards, doux soupirs,
            Il fait ses efforts pour lui plaire;
    Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart;
    Il dit que, par l'amour percé de part en part,
            Il va mourir, si la belle ne cède,
        Et ne lui donne un doux et prompt remède.
        Avec courroux la belle entend son cas;
            En vain lui plaît le personnage;
            Vertu de femme aime à faire fracas;
            Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage:
            «Allez, monsieur, n'espérez pas
        Qu'à mon mari je fasse un tel outrage;
    Apprenez que, depuis que je suis en ménage,
    Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.»
            Le drôle ne perd point courage;
            Il sait que des femmes l'honneur
            Est un brouillard, une vapeur,
        Qui sur la mer des préjugés s'élève,
            Et se dissipe à la chaleur
    Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève.
        Le soir Gertrude étant avec Gaspard,
            Fière d'avoir fait résistance,
        Va lui conter l'amour de l'égrillard,
        Comme elle a su le tancer d'importance,
    Et que n'étant point femme à faire un tel écart,
    Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance.
    «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard,
            Voyez un peu l'impertinence;
            Vouloir de moi faire un cornard!
            Je veux punir son insolence.
        S'il revient, finement attire le gaillard:
    Par un demi-soupir ou par un doux regard,
    Il te faut ranimer sa tendre pétulance;
            S'il te demande un rendez-vous,
        Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,
        Et dont l'amour amollit le courroux;
    Lui même il se viendra livrer à ma vengeance;
    Caché près de ton lit, armé jusques aux dents,
    Nous verrons à quel point il porte l'impudence;
        Et je saurai, quand il en sera temps,
            Châtier son incontinence;
            Ne vas pas craindre à contre-temps,
    Par quelques privautés de blesser la décence;
            Il payera cher ces doux instans.
            Sans scrupule, laisse-le faire:
            L'arrêter sera mon affaire.»
            Gertrude promet d'obéir.
        Le lendemain, pressé par le désir,
        L'amant revient chanter sa litanie.
    Il reçoit un baiser sur la bouche chérie;
        On gronde à peine: et sa flamme enhardie
        Prétend aller de faveur en faveur.
            On l'arrête, et sa douce amie
    Promet le lendemain de combler son ardeur.
            Le soir, la docile Gertrude
        Ne manque pas de dire à son époux
            L'heure et l'instant du rendez-vous.
    «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,
        Quand il viendra se rendre à l'atelier?
            --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.»
            Maître Gaspard monte au grenier
            Y prend sa vieille hallebarde,
            Un sabre, un casque et son cimier;
        Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire;
        Il paraît à ses yeux un Achille, un César;
    Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.
    Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.
        L'heure approchant, il va, dans la ruelle,
    De vengeance altéré, se mettre en sentinelle.
        Le galant vient, Gertrude se repent
            D'avoir, par sa coupable adresse,
            Conduit au piége qui l'attend
            Amant si plein de gentillesse;
            Mais trop tard vient ce repentir:
            Maître Gaspard est trop près d'elle
            Pour qu'elle puisse l'avertir,
            Sans s'exposer à paraître infidèle.
            Elle ne peut, dans cette extrémité,
            Qu'espérer en la providence
            Qui, mieux que l'humaine prudence,
            Peut nous tirer de la calamité.
        Le jouvenceau que le désir embrase,
    Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,
        Veut sans délai lui prouver son ardeur.
        Elle résiste autant que le veut la pudeur;
            Et puis enfin... enfin elle s'arrange.
            L'amant alors tire de ses goussets
            A deux coups deux bons pistolets,
            En lui disant: «Voilà, mon ange,
            De quoi punir les indiscrets,
    S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.»
    Notre époux sent alors que le front lui démange;
        Mais par respect pour les armes à feu,
    En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,
            Tremblant et respirant à peine,
    De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine.
        L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,
            De Gertrude louant les charmes,
        L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.
    Gaspard lâchant alors la bride à son courroux,
    Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous,
    Après un tel forfait, lever sur moi la vue?
            --A tort vous êtes mécontent,
    Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant,
    Au lieu de rester à froid comme une statue?
    --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?
    --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave,
    Simple femme, comment pouvais-je être plus brave?
        Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;
            C'est par votre rodomontade
            Qu'en ce jour je perds mon honneur;
        Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,
        N'auraient souffert une telle incartade;
            Mais de pareille lâcheté
        Les tribunaux me feront bien justice;
            Il me faut une indemnité
    Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.»
            Gaspard sentant qu'il avait tort,
            Et craignant que sa turpitude
        Ne transpirât par le bouillant transport
            Du courroux que montrait Gertrude,
            Pour l'appaiser se fit effort,
    Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;
        Mais il ne put détacher sa cocarde.


L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.

        Pour un procès pendant au Parlement,
            Vint à Paris dernièrement
            Une abbesse jeune et jolie,
            Qui, d'une amoureuse folie,
        N'avait jamais connu l'égarement.
            Entrée au couvent dès l'enfance,
            Elle avait pu facilement
            Garder sa première innocence.
            Elle prit un appartement
    Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse
            Dont le fils, chevalier charmant,
            Joignait à maint autre agrément
            L'esprit et la délicatesse.
            Sans intérêt il ne put voir
    L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse,
            Dont la fraîcheur et la finesse
    Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir:
        Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir
            Rempli de feux et de tendresse,
    De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse;
    Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.
        Le cavalier est beau, bien fait et leste,
    L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste;
            Jamais auprès de son moutier
        N'avait paru si charmante figure,
            Sans quoi l'on pourrait parier
        Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.
        Par un regard où se peint le désir,
            Notre amant entame l'affaire;
            Après vient un tendre soupir,
            Que l'on écoute sans colère:
    Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir,
    Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?
            Enhardi par l'impunité,
            L'amant ose dire qu'il aime.
        «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même.
        Ne doit-on pas aimer sa parenté?»
        Ils étaient seuls, et la témérité
        Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.
            L'amant avec vivacité
        Porte la main vers le bonheur suprême...
            D'une pareille liberté
            La sensible abbesse surprise,
              Un peu tard à la vérité,
              Veut s'opposer à l'entreprise:
              «Ah! monsieur, quelle indignité!
              Vous abusez de ma bonté...»
        Discours perdus, il ne lâche point prise;
        Il savait trop qu'en ces soins là,
        L'excès peut faire seul excuser l'insolence:
              Au comble il porta la licence,
    Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas.
        L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue,
        Le serre sans oser sur lui jeter la vue;
              Il vit, dans son tendre embarras,
    La honte et le plaisir d'avoir été vaincue.
    Quelques momens après, encore tout émue
    «O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas,
              A jamais vous m'avez perdue;
        Sans cette volupté qui m'était inconnue,
        Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;
    Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue,
    Des longs sermons d'un triste chapelain!


LE COQ ET LE CHAPON.

    De Sparte antique on regrette le temps;
    On a raison: alors jeune fillette
    De son époux connaissait les talens
    Avant qu'hymen en eût fait la conquête.
    Besoin n'était d'un regard pénétrant,
    Pour qu'au travers d'une étoffe discrète,
    L'amour secret allât furtivement
    D'appas cachés contrôler la retraite.
    Pour voir bondir à la fleur de seize ans
    Désirs naissans de jeune pastourette,
    Besoin n'était aux sincères amans
    Du cercle étroit d'une froide lorgnette;
    Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;
    Nature alors parlait sans interprète;
    Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit;
    Cette pudeur dont on fait tant de bruit,
    Triste avorton d'une ardeur contrefaite,
    Du charme obscur d'une prudente nuit
    Ne voilait point la nature imparfaite.
    O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
    Du premier homme on suivait l'innocence;
    L'amour plus jeune était plus ingénu;
    De la beauté l'impudique décence
    A son flambeau sans danger se montrait;
    D'un sexe à l'autre errait son inconstance;
    Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait,
    De sa pudeur avec grâce voilée,
    La jeune vierge innocemment marchait.
    De tant d'appas l'âme à peine troublée,
    Son jeune amant près d'elle s'approchait:
    Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme
    Elle eût cueilli le péché défendu,
    D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,
    Chaste s'asseoir auprès du premier homme.
    Amour alors, sans flèche, ni flambeau,
    Au front n'avait cet aveugle bandeau,
    Nuage épais dont la sombre fumée
    Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,
    Dont la vapeur obscurcit les regards,
    Les traits confus de la vierge charmée.
    O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
    Point de surprise!... alors point de reproche!
    Brûlé des feux d'un amour ingénu,
    Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.
    Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?
    Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre.
    Qui l'eût pensé que ce bel ingénu,
    Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,
    A son amante eût si mal répondu?
    Aux feux brûlans d'un amour éperdu,
    Humainement Lise avait cru se rendre.
    O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,
    Que pour un coq Lise avait osé prendre...
    Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.


LA PEUR DE LA MORT.

    Auprès d'un bois écarté, solitaire,
    Un bûcheron, pauvre comme il en est,
    Avait construit une frêle chaumière,
    Où tous les soirs le bonhomme traînait
    Son lourd fagot, sa faim et sa misère.
    Cela soit dit sans affliger ton cœur;
    Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.
    Le forestier veuf et content de l'être,
    N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:
    C'était Janot. Dans le réduit champêtre,
    Sous le taillis où le ciel l'a fait naître,
    Il a déjà compté quinze printemps,
    Et voit, dit-on, le seizième paraître,
    Plus beau pour lui que tous les précédens.
    Trop faible encor pour porter la coignée,
    Mais de bonne heure au travail façonnée,
    Tantôt sa main donne au flexible osier,
    En se jouant, la forme d'un panier:
    Tantôt il sème autour de son asile,
    Non pas des fleurs, mais un légume utile
    Que l'appétit assaisonne au besoin,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et pour compagne Annette sa cousine,
    Rose naissante; elle était orpheline
    Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui
    Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.
    Tout beau, conteur, va dire un petit maître;
    De sa beauté vous ne nous dites mot:
    Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot.
    Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être
    A quatorze ans? mais Annette l'était,
    Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:
    Une fontaine avait pu l'en instruire.
    Sur ce point là si Janot se taisait,
    Dans ses regards elle avait pu le lire.
    Concluons donc qu'Annette s'en doutait,
    C'était beaucoup: élevé sans culture,
    Germe tombé des mains de la nature,
    Ce couple heureux ne savait presque rien,
    A ses penchans se livrait sans mesure.
    Et conservant une âme libre et pure
    Faisait sans choix et le mal et le bien.
    Un jour de ceux que le printemps ramène,
    Qui semblait naître exprès pour les plaisirs,
    Nos deux enfans que le destin entraîne,
    S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne,
    Y respiraient sous l'aile du zéphir.
    Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine
    Devint pour eux le souffle du désir.
    «Ma chère Annette, hélas! dans le bocage
    J'étais venu pour goûter la fraîcheur,
    Disait Janot; mais toute sa chaleur
    Nous a suivis sous le naissant feuillage.
    --Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux
    Je demandais un moment de repos;
    Mais le sommeil a trompé mon attente;
    Le sommeil fuit ma paupière brûlante.
    C'est pourtant là qu'hier je m'endormis:
    Mais j'étais seule, et ta main caressante
    N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;
    A mes genoux tu ne t'étais pas mis.
    Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre
    Le calme heureux que nous venons chercher.»
    Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre?
    Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.
    Pour un moment aux vœux de sa cousine
    Janot sourit; mais la belle orpheline
    Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.
    Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;
    S'il fait lui-même un pas pour la quitter,
    Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.
    Bref, le fripon est encore à ses pieds.
    Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:
    «Nous séparer! cesse de le prétendre,
    Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;
    N'ordonne pas que je m'éloigne encore;
    Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,
    A tes genoux je me sens retenu
    Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.
    Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.
    --Mourir! quel mot, cria la jeune amante!
    Quel mot affreux à côté du plaisir!
    Et quelle image, hélas! il me présente!
    Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?
    Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère;
    J'étais bien jeune alors, mais le portrait
    De mon esprit ne s'effacera guère.
    Sans mouvement et ne respirant plus,
    On a les pieds et les bras étendus,
    D'un voile épais la paupière couverte,
    Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.»
    A ce portrait bien fait pour l'alarmer,
    Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:
    «S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette,
    Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.»
    Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte,
    Sont ranimés par les brûlans désirs.
    Triste raison, mère de la contrainte,
    N'approche pas de cette aimable enceinte;
    Et toi, nature, appelle les plaisirs:
    Mais je les vois et la fête commence.
    Des deux côtés d'abord mêmes soupirs,
    Mêmes sermens d'éternelle constance.
    Aux doux propos succède le silence;
    Mille baisers échauffés par l'amour,
    Sont pris, rendus et repris tour-à-tour;
    Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.
    Les vents légers, complices de ses feux,
    Ont dévoilé tous les charmes d'Annette;
    L'un en jouant fait flotter ses cheveux,
    L'autre s'envole avec sa colerette;
    Le plus hardi chatouille ses pieds nus,
    Un peu plus haut adroitement se glisse,
    Baise en passant l'albâtre de sa cuisse,
    Et monte enfin au temple de Vénus.
    Janot le sut; mais le dieu de Cythère
    Vient l'arracher à ce guide incertain,
    En lui mettant l'encensoir à la main,
    Les yeux fermés le mène au sanctuaire.
    Arrête, arrête, ô peintre téméraire!
    La volupté t'en impose la loi,
    De ses attraits respecte le mystère.
    Fils de Cypris, dissipe ton effroi,
    Vas, je sais être aveugle comme toi;
    Et tes faveurs m'ont appris à me taire.
    Charme puissant des plaisirs défendus,
    De nos crayons vous n'avez rien à craindre;
    Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre!
    Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus?
    Dans les transports de la première ivresse,
    Janot sans force et non pas sans désir,
    Suivant de près la trace du plaisir,
    Le cherche encore au sein de sa maîtresse.
    Annette, hélas! sur les gazons fleuris,
    Ne répond plus à des caresses vaines,
    Le doux poison répandu dans ses veines
    Tient à la fois tous ses sens engourdis.
    L'amant novice à l'instant se rappelle
    Les traits affreux dont elle a peint la mort,
    Soulève, presse, avec un tendre effort,
    Contre son cœur, un des bras de la belle,
    Croit lui donner une chaleur nouvelle;
    Le bras échappe et tombe sans ressort,
    «Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle;
    Janot, trop sûr de son malheureux sort,
    Reste un moment immobile comme elle.
    Tout en impose à sa crédulité.
    Les yeux fixés sur ceux de sa cousine
    N'y trouvent plus cette flamme divine,
    Qui tout-à-l'heure animait sa beauté:
    «Annette est morte! hélas! je l'ai perdue,
    S'écrie alors l'amant épouvanté.
    Triste tableau qu'elle offrait à ma vue,
    Deviez-vous être une réalité!
    Annette est morte, et c'est moi qui la tue.
    Qui que tu sois dont l'immense pouvoir
    Rend à nos champs leur première verdure,
    Annette est morte et tu l'as dû prévoir!
    Fais la revivre ainsi que la nature!»
    En exprimant ces frivoles regrets,
    Ces vains désirs, de larmes il arrose
    Le front d'Annette et ses mornes attraits,
    Baise en tremblant sa bouche demi-close.
    Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot
    Est le premier que ses lèvres prononcent,
    Et le second que les soupirs annoncent
    Plus tendre encore est celui de Janot.
    «Elle revit! Annette m'est rendue!
    Tristes regrets, vous êtes effacés;
    Elle revit, tous mes maux sont passés.
    Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.»
    A ce discours Anne n'a rien compris,
    Et sur Janot fixant un œil surpris,
    Accompagné d'une voix ingénue,
    «Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?
    Moi j'étais morte!--Oui, tout comme ta mère,
    Tu ne l'es plus et je bénis mon sort.
    --Si c'est ainsi, répond la bocagère,
    Que l'on arrive à son heure dernière,
    On est bien sot d'avoir peur de la mort.


LA CONSOLATION DES COCUS.

    D'un préambule, ami, je vous dispense,
    Figurez-vous, au sein de la Provence,
                Un couvent de nonains,
        Bien desservi par deux Bénédictins,
    Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre;
    L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre.
    Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,
        A très-bon droit nommé père Tampon,
                Au par-dessus beau sire,
    Etait chéri surtout de la mère Alison,
    La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire.
    Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,
    Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture,
    Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit,
    Et que cet endroit-là n'était en mignature.
    Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté,
                Il n'était pas une seule béate
    Qui, loin de se choquer de cette disparate,
    N'y crût voir l'attribut de la divinité,
    Et n'eût dit volontiers son bénédicité.
    Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance
    Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon,
    Que pour payer les soins de la tendre Alison,
        Il devait faire aussi sa ressemblance;
    Et dès le même soir, il ébauche un poupon;
                Ce poupon là n'était de cire;
    Ergó, point ne fondit: et les nones de rire;
    J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,
                    Et qui risquaient souvent
    Dans les bras du plaisir pareil événement.
    Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;
    Elles ne faisaient plus un péché si charmant.
    Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse,
    Pour la maison des champs, mère Alison partit;
                    Et la sœur accoucheuse,
    Layette sous le bras, aussitôt la suivit.
    En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;
    Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;
    Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,
                    Le dimanche suivant,
    En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,
        Il en lâcha deux mots à la tourière,
    Qui vous le chapitra d'une étrange manière;
    Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot,
    Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse
                    Puisse faire un marmot?
        Le rustre alors se prosterne à genoux,
    Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;
    De ces béguines-là si vous êtes l'époux,
    Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous.


LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE.

              Une nymphe de l'Opéra,
              Leste, fringante, et _cætera_,
    Après avoir joué le rôle d'Immortelle,
    Craignait de se crotter pour retourner chez elle.
        Fort à propos, un élégant marquis
    Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis.
    Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle
        De demander: «Que fait votre main-là?
        --Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala.
    --Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue.
    --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez?
    Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue;
    Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés.
    --Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences?
    --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule à ce point?
    --Fidèle à mon amant, je ne me permets point...
              --Quoi!--De nouvelles connaissances.


LE CONNAISSEUR.

    Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,
    N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!
    C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout
    Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.
    Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,
    Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;
    Il devait des talens se montrer idolâtre.
    Aussi dans son palais avait-il un théâtre,
    Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:
                  Mais son plus cher trésor
    Était un pavillon tapissé de gravures;
    Il en faisait d'abord admirer les bordures,
    Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:
                  «Remarquez, s'il vous plaît,
              Que toutes sont _avant la lettre_.»
                  Or, comme il retenait,
              Ou bien qu'il écrivait peut-être,
    Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,
                  Et qu'il le répétait;
    Effleurant des beaux arts la surface agréable,
    Il semblait marier la palme du savant
                  Au bouquet séduisant
                  Du petit maître aimable.
    Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;
    Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,
    Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,
    Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,
                  Que la nymphe en rougit,
                  Et que, dans son dépit,
        Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;
                  «Vous n'êtes plus _avant la lettre_.»


LA PRUDE.

                  Amour et pruderie
        Eurent toujours quelque léger débat;
    La dame par orgueil donne à tout de l'éclat;
    Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,
    Elle finit toujours par avoir le dessous.

    «A propos de cela, messieurs, connaissez-vous
        La prude Arsinoé?--Qui? cette présidente
    Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante?
        --Précisément; veuve depuis trois mois,
    On la voit convoler pour la troisième fois.
        Dorval, hier, a fait cette conquête;
                      Il est intéressant;
                      Chez le peuple insurgent,
                      Il abattit la tête
                  De maint et maint forban;
    Et troqua ses deux bras contre un double ruban.
    Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,
    Qu'en prononçant son _oui_, notre bégueule fit.
    Après bien des façons, la voilà dans son lit;
    De ceci, de cela, je vous fais encore grâce;
    Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger,
    Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.
    L'époux était de feu, l'épouse résignée
    Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée,
    Quand.... hélas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt.
    Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.
    Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,
    Appelle un prompt secours, que sa position
    Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste.
    La volupté dit oui, mais la pudeur dit non.
    On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:
    On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;
    Enfin, notre héroïne est réduite aux abois,
    De l'humanité sainte elle écoute la voix;
    Déjà son protégé l'en payait par deux fois;
    Quand par un trait nouveau de fine pruderie,
                La voilà qui s'écrie:
    «Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!
    L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.»


L'ILLUSION DU CLOITRE.

        _Désir de fille est un feu qui dévore,
        Désir de nonne est cent fois pis encore_,
                  A dit certain auteur
                  D'immortelle mémoire.
    Des recluses surtout il connaissait le cœur,
    Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur;
    Et quiconque lira cette pieuse histoire,
              Va s'écrier avec notre docteur:
        _Désir de fille est un feu qui dévore,
        Désir de nonne est cent fois pis encore_.
        Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant,
    Victime de ses vœux et d'un père tyran,
    Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province.
    Son époux lui laissait, consolateur trop mince,
    Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;
    Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.
          Heureusement pour notre prisonnière,
                    Une pensionnaire
    Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans,
    Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,
    Caressant ses attraits de leur aile fleurie,
                    Peignent en incarnat
    Certain petit bouton encor trop délicat,
    L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.
          L'hymen le guette, armé de son contrat.
    Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage;
    Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,
    La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.
    Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage.
    Ne nous amusons pas à ces distinctions;
    Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!
              Enfin un réel mariage
    Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.
                    Elle pleure, gémit;
                    Se mord les doigts, enrage;
                    Et puis en fille sage,
    Elle prend à l'écart son Élise et lui dit:
    «Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image
                    Du trait toujours vainqueur,
          Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...
    Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;
      Elle n'ose nommer le séduisant bijou,
    Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne
    Ornait publiquement l'albâtre de son cou;
    Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise.
    De l'emplette, à Paris, on charge une Marton.
          Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on
          A l'espagnole, ou bien à la française?
    A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;
    Minces à la française, ils brillent en longueur.
        A cette question, l'acquéreuse indécise
    N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.
        La bonne amie à la recluse écrit,
    Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit:
    «S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,
    C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira;
    Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,
                Autant que faire se pourra.»



POÉSIES DIVERSES.



POÉSIES DIVERSES.


LES FÊTES ESPAGNOLES[28].

    Il me souvient d'avoir passé deux mois
    Dans un château de gothique structure,
    Flanqué de tours, imposante masure
    Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,
    Ou me grondait quand je daignais l'entendre.
    Mais curieux, il me plaisait d'apprendre
    Mainte anecdote; il avait vu des rois,
    Des empereurs, des princes d'Allemagne,
    Ces cours vraiment ont de très-bons endroits.
    Sa favorite était la cour d'Espagne;
    Il la citait sans relâche et partout,
    Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût.
    Du roi Philippe et de la Parmesane
    J'ai remporté des traits assez plaisans,
    Je dis pour moi, plaisans pour un profane,
    Qui veut de loin des princes amusans.
    Mon rabâcheur trouvait son passe-temps
    A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.
    Il possédait des reines, des princesses,
    En bague, en boîte, en bijoux bien montés,
    Rois, électeurs, en ordre étiquetés;
    Ayant garni tout un écrin d'altesses,
    Près de la tombe, épris des dignités,
    Et raffolant surtout des majestés;
    Puis, allongeant deux tiroirs parallèles,
    Il m'étalait cent joyaux radieux,
    Luxe enterré, pompeuses bagatelles,
    Perles, rubis, diamans précieux,
    Présens des rois, et qui plus est, des belles.
    En l'écoutant, cent fois je me suis dit:
    Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.
    N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,
    Le suivre encor à Madrid, au Prado,
    Quitte à partir pour le Ben-Retiro
    Où le roi court, quand le sourcil lui fronce:
    Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,
    Lieux enchantés, palais du doux printemps
    Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce
    Tout à son aise, et loin des courtisans?
    Bâiller tout seul marque un certain bon sens,
    Et montre au moins que la grandeur suprême
    Pour s'ennuyer se suffit à soi-même.
    De ce babil du vieil ambassadeur
    Que j'écoutais, vous en voyez la cause:
    Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur,
    Je ne sais quoi dont il faut que je cause.
    Là.... pour causer, perdre son sérieux,
    Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.
    J'ai des amis aimant le ridicule,
    Moi, .... je le peins... par amitié pour eux.
    Vous saurez donc, sans plus de préambule,
    Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,
    Prince pieux et vraiment catholique,
    Mais trop souvent battu, malgré sa foi,
    Par les Anglais, maudit peuple hérétique:
    Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien)
    Ses généraux, le roi n'en savait rien;
    On lui sauvait tout chagrin politique;
    C'était plaisir de voir comme on tendait
    Devers ce but, et comme on s'accordait
    A tenir loin tout parleur véridique;
    Pour lui tout seul la gazette mentait,
    Gazette à part, de plaisante fabrique,
    Que le ministre ou la reine dictait:
    Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!
    La cour, la chambre et le moindre valet,
    Secondaient tous la reine et le ministre:
    Tenant pour sûr qu'un triste événement,
    Un grand désastre, un revers bien sinistre,
    Appris au roi, pouvait subitement
    Plisser son front, obscurcir son visage,
    D'un peu d'humeur y laisser le nuage
    Et retarder sa chasse d'un moment,
    Tant ce bon prince avait de sentiment!
    Or, cette fois, le mal étant extrême,
    Il fut réglé, d'après ce beau système,
    Qu'on donnerait fêtes de grand éclat,
    Pour réparer les malheurs de l'état.
    Le temps pressait: zèle, soins et dépense,
    On prodigua tout, hors l'invention,
    Pour étaler avec profusion
    Tous les plaisirs de la magnificence,
    Un beau gala, dans sa perfection,
    Jeu, grand couvert, la musique, la danse,
    Feux d'artifice, illumination,
    Tout le fracas d'une cour excédée,
    Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée.
    Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,
    Que c'est vraiment un prince formidable;
    Que les Anglais se rendront sans combats,
    Que tous les jours la reine est plus aimable
    Malgré les ans, on ne la conçoit pas;
    Que le ministre est un homme admirable;
    Que les Infans sont plus beaux que le jour:
    Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable
    Qu'un roi vivant entende dans sa cour.
    Le lendemain donne fête nouvelle.
    Vous connaissez ce que l'Espagne appelle
    _Acte de foi_. La foi devait brûler
    De cent Hébreux une troupe infidelle,
    D'infortunés triste et longue séquelle
    Qu'on dénombrait, la voyant défiler;
    Et puis venait un renfort d'hérétiques,
    Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques.
    La foi console: il faut se consoler.
    C'est bien aussi ce que l'on se propose,
    Quant au public; le roi, c'est autre chose:
    Ignorant tout, rien ne peut le troubler;
    Nul embarras, nul souci ne l'approche.
    Content, heureux, et la gazette en poche,
    De l'avenir irait-il se mêler?
    Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),
    Son cœur jouit d'une allégresse pure.
    Environné de messieurs les Infans,
    D'un air dévot il dit ses patenôtres:
    Il faut donner l'exemple à ses enfans,
    Priant pour eux la vierge et les apôtres.
    Bien surveillés par l'inquisition,
    Ils sont dressés à la religion
    Par des prélats humbles comme les nôtres,
    Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres,
    Avaient de plus la persuasion.
    Des trois Infans la sournoise jeunesse
    Montrait du goût pour la contrition;
    Le sérieux de la componction
    Tartufiait leur sombre gentillesse:
    Un maintien gauche, en dépit de l'altesse,
    Ce tour d'église et cet air d'oraison,
    Cet humble instinct qui détruit la raison,
    Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse
    Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.
    On a voulu qu'au sortir de la messe,
    L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi
    Voir la douceur de notre sainte loi,
    Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse,
    Enfin promettre à l'Espagne un grand roi,
    Qui vît toujours l'enfer autour de soi.
    Et dans le fait, voyant des misérables
    Précipités dans des brasiers ardens,
    Tordant leurs bras déchirés de leurs dents,
    Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,
    Usurpateurs du bel emploi des diables,
    N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant
    Doit à l'enfer croire plus aisément?
    Aimable prince, ô combien ton enfance
    En ce beau jour a donné l'espérance
    Au saint office! Il dit que tôt ou tard
    Tu reprendras sûrement Gibraltar,
    Qui fut ton bien, et que la Providence
    A laissé prendre aux Anglais par hasard.
    Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne,
    N'eut point d'accès au journal de la cour;
    On s'y bornait à louer tour à tour
    L'auguste roi, son auguste compagne,
    Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:
    Puis de vanter, en phrases fanatiques,
    Leur zèle ardent contre les hérétiques,
    Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu,
    Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,
    Que l'on convient venir d'assez bon lieu;
    Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques,
    Livres chéris, divins de notre aveu,
    Meurt méchamment et pour adorer Dieu
    Comme David, de qui les doux cantiques
    Lui sont chantés quand on le jette au feu.
    Certes, voilà de quoi mettre en colère
    Un saint journal: puis, viennent les couplets,
    Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,
    Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère,
    Un vain désir, ou le talent de plaire,
    Adresse au roi sur ses brillans succès;
    Car tout le plan de la cérémonie
    Est un effort de son puissant génie.
    Pourquoi, soudain, places et carrefours
    Vont de sa gloire occuper quelques jours
    Les regardans: estampes et gravures,
    Grotesque affreux, sombres caricatures,
    Où, consumés dans leurs sacrés atours,
    La tête en bas, feux et flamme à rebours,
    En noirs démons, grimacent les figures
    Des torturés, infligeant des tortures;
    Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer
    Avec amour, et bénit Lucifer;
    Le doux Jésus; l'attrayante Marie,
    Qui, caressant d'un sourire amical
    Les vils suppôts du monstre monacal,
    Semble exciter leur dévote furie;
    En bas, le roi d'un beau zèle échauffé,
    La croix en main, guidant l'auto-da-fé,
    Dont le livret, lu dans chaque famille,
    D'un jacobin vu, revu, paraphé,
    Va sur les mers, pieuse pacotille,
    Charmer, ravir, de Cadix à Manille,
    Ses heureux saints qui prennent leur café.
    Vous conviendrez que maintenant l'Espagne
    Avec honneur peut ouvrir la campagne,
    Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis
    Seront bientôt chassés du plat pays.
    Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce;
    Rendons surtout la victoire efficace,
    Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui
    Le roi n'ait plus une gazette à lui.
    Songeons au but de la troisième fête,
    Que cette fois pour le peuple on apprête.
    Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,
    Dans le malheur on y pense un moment.
    Le plus grand roi, quand la chance varie,
    Avec le peuple est en coquetterie.
    A son époux la reine a prudemment
    Insinué qu'au sein de la victoire,
    Un roi couvert des rayons de la gloire,
    S'il est chéri, paraît encor plus grand.
    Le roi, frappé, vit l'importance extrême
    De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.
    Veillez-y bien, réglez tout promptement.»
    On obéit, et le gouvernement,
    Voyant le peuple abattu de tristesse,
    Prit le parti d'ordonner l'allégresse,
    De la payer. On prit l'argent; mais quoi?
    On ne rit pas ainsi de par le roi.
    L'auto-da-fé, merveilleux en lui même,
    Soutient le cœur, mais ne peut réjouir:
    Il faut chercher ailleurs ce bien suprême
    Et s'adresser à quelqu'autre plaisir.
    Or, le plus grand, le seul par excellence,
    Vous devinez, c'est de voir, des taureaux
    Mis en fureur, poussés à toute outrance
    Par des guerriers, des piqueurs, des héros,
    Gens vigoureux, bien armés, bien dispos.
    De ces combats la sublime science
    Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.
    Sur Caldérone elle a la préférence:
    Elle ravit les petits et les grands,
    La cour, la ville; et sa majesté même
    Fait grand état de ce talent suprême.
    Par cent rivaux le prix est disputé:
    C'est un hommage offert à la beauté.
    L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle,
    Que pour jamais sa maîtresse est fidèle.
    Chez nous Français, cet argument nouveau
    Prendrait du poids, en supposant de même,
    Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau,
    Être fidèle à la beauté qu'on aime.
    Chaque pays a son raisonnement;
    Cervelle humaine est chose singulière.
    De ma raison votre raison diffère:
    Le cœur aussi m'étonne grandement.....
    Mais je reviens et reprends notre affaire.
    L'affaire allait plus que passablement:
    L'amphithéâtre était garni de belles
    De toute espèce, et même de cruelles.
    On avait fait le signe de la croix,
    Et trois taureaux s'avançaient à la fois.
    Si je voulais faire ici le poète,
    Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;
    A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,
    Je vous fais grâce; et ma muse discrète
    Des lieux communs dédaigne le secours;
    Puis, la morale a seule mes amours.
    Or, disons donc, sans soin, sans étalage,
    Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois,
    Deux étant morts, demeuré seul des trois,
    Blessé lui-même et transporté de rage,
    Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier,
    Renversant tout, matador ou guerrier,
    Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,
    Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire.
    Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux,
    Eussent cherché ce taureau merveilleux,
    Pour en découdre: il était leur affaire.
    Sa majesté, ne pensant pas comme eux,
    Se blottissait dans sa loge grillée,
    Mourant de peur, la croyant ébranlée.
    Chacun tremblait à l'exemple du roi;
    Mais savez-vous comme, en ce désarroi,
    Dieu secourut cette cour si troublée?
    Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,
    Vient à songer qu'à l'instant il a vu
    Les bœufs d'un tel, troupeau considérable,
    Qui lentement regagnaient leur étable.
    Vite il y court, les fait sortir soudain,
    Et les conduit, aidé d'un vieux voisin,
    Vers cet enclos où la terrible scène
    Répand l'horreur: les voilà dans l'arène.
    En quel moment? Quand le monstre fougueux,
    Moins forcené, paraissait plus terrible;
    Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,
    Gonflé, fumant d'un nuage écumeux,
    Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,
    Les feux épais de sa narine ardente,
    Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,
    Redemandaient, cherchaient la guerre absente.
    Pour ennemis il ne voit que des bœufs
    Qui défilaient, un par un, deux par deux,
    En plus grand nombre; et puis la troupe entière
    De plus en plus garnissait la carrière.
    De leurs gros yeux la stupide langueur
    Et de leurs pas la pesante lenteur
    N'annonçant point d'intention guerrière,
    Le fier taureau, qu'étonne leur douceur,
    Tout ébaubi d'être sans adversaire,
    Les étonnait d'un reste de fureur,
    Qui peut passer entre bœufs pour humeur;
    Et nulle part ne trouvant de colère,
    Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.
    Grâce à leur corne, il les crut ses semblables:
    Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux;
    Et radouci dans ce commun repos,
    Environné de voisins si traitables,
    Il imita ces prétendus taureaux.
    Ce dénoûment plut fort à l'assistance,
    Au roi surtout: l'on reprend contenance,
    On se rassure, on rit de son effroi,
    Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:
    Un seul instant si l'âme fut troublée,
    Chacun convient que c'était pour le roi;
    Le roi le crut, se croyant l'assemblée.
    La peur cessant, on devint curieux.
    Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?
    On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.
    Un empressé courut après l'enfant
    Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,
    Et se sauva de l'interrogatoire.
    La reine en rit: chacun des courtisans
    Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens,
    Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.
    Le roi laissa disputer là-dessus,
    Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus.
    Hors de péril, sa majesté charmée
    Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin,
    Bâillant, distrait; et dès le lendemain
    S'en soucia comme de son armée.
    Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas,
    Des battemens de mains, de grands éclats,
    Des ris joyeux partent de la commune.
    Sa majesté, que le rire importune,
    Paraît surprise, elle regarde en bas:
    C'était l'enfant qui, rentré de fortune,
    Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris
    Ni présenté, curieux, s'était mis
    Sur un gradin, debout, près de l'issue
    Par où des bœufs se pousse la cohue,
    Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris.
    Et des rieurs remarquez l'insolence;
    Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux
    Est l'animal qui les fit trembler tous;
    Mais de l'enfant la naïve impudence
    Fit plus d'effet encor, réussit mieux.
    En revoyant ce taureau trouble-fête,
    Auteur du mal, si coupable à ses yeux,
    D'un gros bâton, plaisamment furieux,
    Il va frappant de la maudite bête
    Les flancs, le dos; et le pauvre animal,
    Doublant le pas sous l'instrument risible,
    Va s'enfonçant dans le groupe paisible,
    Pour se sauver de ce petit brutal.
    Vous souriez, lecteur; mais je parie
    Que vous rêvez: laissons la rêverie,
    Contentons-nous d'un simple enseignement,
    D'un aperçu: que tel est fréquemment
    Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie.
    Vous le sentez, hélas! péniblement,
    Hommes de main, de tête, de génie,
    Vous que j'ai vus en maint gouvernement
    (Le despotisme a bien sa prudhomie),
    Vous que je plains, abattus tristement,
    Marchant de front, bêtes de compagnie.
    Cet art des rois, ce secret merveilleux,
    Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;
    En ces climats le ciel fait naître encore
    Des esprits fiers et des cœurs généreux;
    Mais les taureaux sont entourés de bœufs.
    Chassons les bœufs, chassons le saint office,
    Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,
    Limons leurs fers et dessillons leurs yeux
    Par maint écrit où la vérité brille,
    La vérité, trésor plus précieux
    Que du Pérou l'opulente flottille;
    Et dans Madrid menant la vérité,
    Que suit bientôt sa sœur la liberté,
    Consolidons le pacte de famille.

  [28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792.


CALYPSO A TÉLÉMAQUE,

HÉROÏDE.

    Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,
    Fixe pour un moment ta fortune flottante!
    Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité
    S'est de tous tes forfaits promis l'impunité!
    Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence
    Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance.
    Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;
    Par mon amour passé juge de ma fureur.
    Non, tu ne verras point cette Itaque chérie,
    Ce séjour que je hais, cette obscure patrie,
    Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté,
    Méprisa mon amour et l'immortalité.
    Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie,
    Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie!
    Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux,
    Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux;
    Qu'à te persécuter la fortune constante,
    Promène sur les mers ta destinée errante;
    Que les vents, échappés de leurs sombres cachots,
    De la mer contre toi soulèvent tous les flots;
    Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage
    M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage;
    Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,
    Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!
    Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive
    Rappeler vainement ton ombre fugitive!
    Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,
    Et ma présence encor aigrira ses douleurs.
    Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée,
    Elle pourra gémir à tes pieds prosternée;
    Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens,
    Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.
    Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire:
    Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!
    Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour.
    Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.
    Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée;
    Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée;
    N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer;
    Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.
    Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière;
    C'était contre moi-même armer votre colère.
    Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger,
    Hélas! que je suis loin de vouloir me venger!
    Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:
    Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;
    Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir,
    Consultez mon amour et non mon désespoir.
    Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse?
    Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse?
    Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi,
    Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi?
    Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante,
    Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante;
    Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,
    Ne se souvient de moi que pour me détester.
    Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,
    M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,
    Moi-même je devais, prévenant tes affronts,
    Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,
    Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare,
    Habités par la mort et voisins du Ténare.
    Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras
    Hésita-t-il alors de porter le trépas?
    Sur la tête du fils offert à ma colère,
    Ma main devait venger la trahison du père;
    Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien,
    Devait punir son crime et prévenir le tien.
    Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure,
    Se croyait désormais à l'abri d'une injure:
    Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux;
    Je jurai d'immoler au soin de mon repos
    Tous les infortunés que leur destin funeste
    Conduirait vers ces bords que Calypso déteste;
    Leur sang a cimenté cet horrible serment;
    J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;
    Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;
    Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:
    A la tendre pitié j'abandonne mon cœur,
    J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.
    Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée,
    Ma main par un mortel se vit donc désarmée;
    Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;
    Sanglante, je craignis de répandre le sang.
    Cette divinité dont le mâle courage
    Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,
    Dont la rage guidait les farouches transports,
    Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,
    A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante,
    Soupire et n'est déjà qu'une timide amante.
    Calypso ne hait plus en ce funeste jour;
    Le poignard à la main, elle implore l'Amour.
    Qu'aisément tu surpris ma raison égarée!
    De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée.
    Je respectai ces jours, ces jours infortunés,
    Des piéges du trépas sans cesse environnés.
    O souvenir cruel d'une ardeur insensée!
    O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée!
    Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans!
    Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!
    Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces...
    Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces?
    Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.
    Et leurs embrassemens insulter à mes feux?
    Encor, si je pouvais, au gré de ma furie,
    Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie,
    Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas...
    Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!
    Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,
    Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.
    Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr:
    Elle triomphera de t'avoir vu mourir.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Dieux! vengez par mes mains son infidélité;
    Je vous pardonne alors mon immortalité.
    Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;
    Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance.
    Sombre divinité des malheureux amans,
    Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;
    Allume dans mon cœur tous les feux de la rage;
    Je le soumets à toi, règne en moi sans partage;
    Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux:
    C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux;
    Change en noire furie une timide amante;
    Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...
    Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper.
    Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.
    O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire,
    Où ma présence même ennoblit sa victoire!
    Je courais me venger et te percer le sein;
    Elle vit le poignard qui tombait de ma main:
    Elle vit expirer mon impuissante rage...
    Qu'elle va détester ce funeste avantage!
    Oui, sur elle je veux punir ta trahison:
    Je veux de tes mépris lui demander raison.
    Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,
    Pour la justifier, cesse d'être coupable;
    Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi.
    Ah! si du repentir le crime était suivi,
    Si tu venais enfin, terminant mon supplice,
    Dans mes yeux attendris lire ton injustice;
    Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté,
    Je ne me souviendrais de ma divinité
    Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.
    Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse
    Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux
    Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux;
    Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;
    Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse;
    Qu'élevé désormais au rang des immortels,
    Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels.
    Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,
    Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage
    Nous sera présenté par la main des amours;
    Et seuls ils fileront la trame de nos jours.
    Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse;
    Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;
    Que d'éternels plaisirs scellent notre union...
    Songe délicieux! charmante illusion!
    Pouvez-vous un moment occuper ma pensée?
    Ah! cessez d'abuser une amante insensée;
    Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits?
    Inutiles soupirs! inutiles souhaits!
    Aveugle Calypso! déesse infortunée!
    Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée!
    Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;
    Je verrai tout finir, excepté mon amour.
    Comment me dérober au feu qui me dévore?
    Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.
    Ton image importune irrite mes ennuis:
    Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.
    Peut-être apprendras-tu ma triste destinée;
    Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée,
    Si du moins la pitié peut encor t'attendrir,
    Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.


L'HOMME DE LETTRES,

DISCOURS PHILOSOPHIQUE.

    Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,
    Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme,
    Ajoutez en silence à ses trésors divers,
    Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:
    Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême,
    De servir les mortels en s'éclairant soi-même?
    Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,
    Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.
    Ce sont vos sentimens que ma bouche répète;
    Ils méritaient sans doute un plus digne interprète.
    Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur,
    Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur!
    Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?
    Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?
    C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits,
    De porter la vertu dans nos cœurs attendris;
    Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:
    Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire,
    Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans.
    L'école des vertus est celle des talens;
    Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible;
    L'esprit reçoit de l'âme une force invincible;
    Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur.
    Courez à votre ami qu'opprime le malheur;
    Par des soins généreux réveillez son courage,
    Et des vertus ensuite allez tracer l'image.
    Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,
    D'un charme inexprimable animer vos tableaux.
    Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?
    S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre!
    Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,
    Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;
    En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire,
    Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.
    Mais de ces sentimens qui peut vous animer?
    Dans votre âme à jamais comment les imprimer?
    Sera-ce en les portant dans un monde frivole?
    A d'absurdes égards il faut qu'on les immole.
    Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs,
    Le choc des préjugés, des vices, des erreurs,
    Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse?
    Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?
    Ce vil présent du sort serait trop acheté;
    Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité,
    Cette austère hauteur, ce courage inflexible
    Qui porte un jugement sévère, incorruptible,
    A l'homme, aux actions marque leur juste prix,
    Et par la vérité subjugue les esprits.
    Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable
    Fatigue lâchement un mortel méprisable?
    Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains,
    Ce trésor précieux, l'estime des humains?
    Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes[29],
    De ne point avilir l'art de parler aux hommes,
    De faire devant nous marcher la vérité,
    De ne mentir jamais à la postérité,
    De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste:
    Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste.
    C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits,
    Des mortels incertains diriger les esprits.
    Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage,
    Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;
    Du fond de sa retraite il t'impose des lois;
    Tu marchais au hasard; il te guide à son choix;
    Avec la vérité sa voix d'intelligence
    Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.
    Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir;
    Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir;
    Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie:
    L'univers a changé devant votre génie.
    Souvent à notre insu votre âme vit en nous,
    Et la raison d'un seul est la raison de tous.
    Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie;
    Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie.
    La vérité défend le trône et les autels,
    Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,
    Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme,
    Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;
    Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois
    Démentir les flatteurs et détromper les rois.
    Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière,
    Le génie opprimé rampe dans la poussière;
    L'orgueil intolérant en prive l'univers;
    On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:
    On défend la pensée au seul être qui pense.
    Vous qui des souverains partagez la puissance,
    S'il est un vrai talent, par le sort opprimé,
    Qui, faute d'un regard, languisse inanimé;
    Craignez de l'avenir la terrible sentence;
    Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance.
    Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,
    Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans,
    Arrachant cette plante à son climat stérile,
    Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.
    Mais il reste un espoir aux talens méconnus:
    C'est de répandre au moins l'exemple des vertus;
    Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.
    L'exemple des vertus est la dette du sage;
    Ses écrits sont un don fait à l'humanité.
    Que le mortel sensible, épris de leur beauté,
    Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse,
    Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,
    Contemple avec transport les traits de sa grandeur,
    Et cherche un doux asile auprès de votre cœur.
    Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,
    Fatiguer, tourmenter ma pénible existence.
    Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,
    Désespère à la fois celui qui la poursuit,
    Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède!
    Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède,
    Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher,
    Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!
    Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,
    Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,
    Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs,
    Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs!
    Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?
    S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire,
    Créer un nom fameux triomphant de la mort,
    Que tout cœur né sensible entend avec transport;
    Des vertus, des talens présenter l'assemblage
    A nos regards charmés d'une si belle image!
    Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.
    Quand Dieu créa la terre et forma les humains,
    Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde,
    Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,
    De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,
    Et lui commit le soin d'achever l'univers.
    Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?
    Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?
    La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,
    Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?
    Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,
    Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,
    Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,
    N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?
    Répandre avec chaleur son active pensée,
    C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée,
    Par des signes certains offerte à tous les yeux.
    Arrachez, déchirez le voile injurieux,
    Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,
    Qui d'une âme choisie atteste l'origine.
    Il faut juger les cœurs sans peser les destins:
    Epictète est par l'âme égal aux Antonins.
    Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage;
    Tous ont sur cet autel présenté leur hommage.
    Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,
    Tonnant autour du trône où son maître est assis;
    Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille,
    L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille.
    Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas.
    Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats!
    La haine qui se tait! la basse calomnie
    Sans cesse repoussée et sans cesse impunie!
    L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur,
    D'une main subalterne achète la fureur!
    Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable
    Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable.
    Le jugement public: voilà votre vengeur,
    Votre ami, votre appui, votre consolateur;
    Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,
    Dont rien ne brisera l'invincible barrière.
    Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs.
    C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs,
    De l'orgueil forcené la vengeance hautaine,
    Voir en pitié la rage, et sourire à la haine.
    Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux:
    Il est, il est encor des mortels généreux
    Dont l'amitié touchante, active et courageuse
    Défendra hautement votre vie orageuse,
    Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,
    Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.
    Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?
    J'embrasse avec transport ce fortuné présage;
    Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur
    Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur.
    Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense
    Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,
    Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,
    Qui voudrait même en vain réprimer ses élans,
    De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère?
    Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire,
    Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,
    De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens?
    S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être,
    Fixer, éterniser chaque instant de son être,
    Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?
    Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant
    Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,
    M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,
    Et trompant de mon cœur la sensibilité,
    De ses feux sans péril nourrit l'activité.
    Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible?
    Il est de l'univers possesseur invisible;
    Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,
    Dérober les trésors, les renferme en son sein:
    Tout est vivant pour lui; son âme active et pure
    Existe dans chaque être et remplit la nature,
    Partout de son bonheur va saisir l'aliment,
    Le dévore et s'enfuit avec un sentiment.
    Un autre don du ciel ornera votre vie.
    Imagination, compagne du génie,
    Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs
    Étend sur l'univers tes riantes couleurs!
    Le génie entouré de tes heureux prestiges,
    Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges.
    Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,
    Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux;
    Des empires détruits il revoit l'origine,
    Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;
    Parcourt avidement tous ces tableaux divers
    Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts,
    La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,
    Miracles échappés à ses mains créatrices,
    Le combat et l'accord de tous les élémens,
    Le sillon de l'éclair et la fuite des vents.
    Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;
    Un nouvel univers va sortir de son âme:
    De ce monde nouveau les élémens pressés
    D'abord sont au hasard et sans ordre entassés:
    L'imagination plane sur cet abîme;
    Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime;
    L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan,
    Du monde qu'il médite a dessiné le plan;
    Tout s'arrange: l'idée informe, languissante,
    Appelle autour de soi l'image obéissante:
    Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,
    Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps.
    Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent;
    Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent,
    Et placés avec art, contrastés avec choix,
    Sous l'œil du créateur se pressent à la fois.
    Il frémit, il palpite; et son âme ravie
    Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie.
    Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,
    Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?
    Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage:
    Aux vertus à jamais consacrez en l'usage.
    Vivez pour la patrie et pour l'humanité,
    Pour l'amitié, la gloire et la postérité;
    De vos cœurs avec soin défendez la noblesse;
    D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:
    Chérissons le rival qui peut nous surpasser:
    Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.
    De la lice à l'envi franchissez la barrière,
    Et vous direz un jour, au bout de la carrière:
    «Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;
    J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.»

  [29] L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été
  composé en 1765.


BACAROLE

IMITÉE DE L'ITALIEN.

    Aux bords fleuris d'une fontaine,
    J'ai vu, dans les bras du sommeil,
    Des cœurs la jeune souveraine,
    L'œil demi-clos, le teint vermeil:
    Ah! qu'en dormant elle était belle!
    Que son réveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'éveillera.

    Sa bouche a l'éclat de la rose,
    Qu'au premier souffle du printemps,
    Avril respire, fraîche éclose
    Du sein des frimats expirans:
    Ah! qu'en dormant elle était belle!
    Que son réveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'éveillera.

    Sur sa main sa tête appuyée
    Ressemble au lis qui mollement,
    Sur sa tige aux vents déployée,
    Reste penché languissamment.
    Ah! qu'en dormant elle était belle!
    Que son réveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'éveillera.

    Et sous cette gaze mouvante
    Que soulève un zéphir malin,
    Palpite une gorge naissante
    Qu'envîrait la fleur du matin.
    Ah! qu'en dormant elle était belle!
    Que son réveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle
    Avec elle il s'éveillera.

    Sa longue et blonde chevelure,
    Errant au caprice du vent,
    Tantôt flotte sur sa figure,
    Et tantôt sur son col descend.
    Ah! qu'en dormant elle était belle!
    Que son réveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'éveillera.

    Morphée, ô toi par qui reposent
    Tant d'appas offerts à mes yeux,
    Permets qu'en son sein je dépose
    L'ardeur des plus aimables feux.
    Ah! qu'en dormant elle était belle!
    Que son réveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'éveillera.

    De nos baisers le doux échange
    Dans son cœur portera l'amour:
    Transports charmans! divin mélange!
    Je vous devrai mon plus beau jour.
    Ah! qu'en dormant elle était belle!
    Que son réveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'éveillera.


L'HEUREUX TEMPS.

    Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour!
    Temps heureux où chacun ne s'occupait en France
    Que de vers, de romans, de musique, de danse,
    Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!
    Le seul soin qu'on connût était celui de plaire;
    On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;
    Varier ses plaisirs était l'unique affaire.
                A midi, dès qu'on s'éveillait,
                Pour nouvelle on se demandait
    Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène,
    D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène;
    Quel tableau paraîtrait cette année au Salon;
    Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;
                Ou quelle fille de Cythère,
    Astre encore inconnu, levé sur l'horison,
    Commençait du plaisir l'attrayante carrière.
    On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,
    Profiler des leçons que nous donnait Voltaire,
    Voir peindre la nature à grands traits par Buffon.
    Du profond Diderot l'éloquence hardie
    Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie;
    Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;
    Nos savans, mesurant la terre et les planètes,
    Eclairant, calculant le retour des comètes,
    Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.
    La renommée alors annonçait nos conquêtes;
    Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes,
    Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.
    Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles
    Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos,
    Et sans se tourmenter de soucis inutiles,
    Sans interroger l'air, et les vents et les flots,
              Sans vouloir diriger la flotte,
    Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots,
              Et le gouvernail au pilote.


LA VIE DE PARIS.

        En se cherchant, il semble qu'on s'évite.
              On rentre chez soi très-content,
              Quand un portier intelligent
        De part ou d'autre a sauvé la visite.
    On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;
    Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète
    Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon,
    De visages nouveaux sans cesse on fait emplète,
    Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.
              On entre en scène à dix-huit ans,
            Dans le monde on se précipite:
    Une femme vous prend, vous promène et vous quitte.
    Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît;
    L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.
        Que devenir? errant à l'aventure,
            Isolé dans le tourbillon,
    La liberté du jeu lui paraît la plus sûre;
            Il s'y livre d'abord par ton;
    Et le désœuvrement entraînant l'habitude,
            A trente ans vous voyez un sot
            Qui, pour avoir vécu trop tôt,
    Gémit dans le chagrin et la décrépitude.


IMITATION D'OVIDE.

    Je ne sais point porter de chaînes éternelles,
    Et j'ose me vanter de ma légèreté:
    Quand l'univers nous offre tant de belles,
          Pourquoi n'aimer qu'une beauté?
    Si je vois une fille innocente et tranquille,
    Qui baisse ses regards sur un sein immobile,
    Son timide embarras, sa naïve candeur,
    Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur.
    Si, marchant d'un air leste et la tête assurée,
    Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée,
    Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens;
    J'ai bientôt oublié ma modeste bergère,
    Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère,
    Afin de savourer des plaisirs différens.
    Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante,
    J'aime à faire descendre une superbe amante;
    Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux,
    M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux.
    Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante,
    Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant:
    Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,
    Et ses soins délicats flattent un tendre amant.
    Que la voix de Cloé me pénètre et me touche!
    Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris,
          D'interpréter, par un baiser surpris,
    Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!
          Je ne puis voir, sans un trouble soudain,
    Dans les bras d'une belle une harpe enlacée,
    Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée,
    Le jeu vif et brillant d'une charmante main.
    Les grâces de Cinthie et sa taille légère
    M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;
    Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre,
    Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,
    La porter en triomphe aux bosquets de Cythère.
              Le frais matin de la beauté,
              Les premiers jours de sa naissance,
              Portent, dans mon sein agité,
              La plus active effervescence.
          Son été même a des charmes pour moi.
    O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;
    Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi,
    Et la brune me rend infidèle à la blonde:
    Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits.
    Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome,
    Que l'univers possède et l'univers renomme,
    Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;
                Et comme un nouvel Alexandre,
                Animé d'un feu tout divin,
    Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre,
    Je voudrais conquérir le monde féminin.


LE PARADIS.

    L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,
              Où s'égare notre pensée;
    D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée;
              Pour toujours j'en suis revenu.
              J'ai vu, dans ce pays des fables,
    Les divers paradis qu'imagina l'erreur:
              Il en est bien peu d'agréables;
    Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.
              Vous mourez, nous dit Pythagore;
    Mais sous un autre nom vous renaissez encore,
    Et ce globe à jamais est par vous habité.
    Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,
    Philosophe imprudent et jadis trop vanté?
    Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.
    Mais à notre avantage on dit la vérité.
              Celui-là mentit avec grâce,
    Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.
              Mais dans cet asile enchanté,
    Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?
    Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé?
    Du calme et du repos quelquefois on se lasse;
    On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.
              Le dieu de la Scandinavie,
              Odin, pour plaire à ses guerriers,
              Leur promettait, dans l'autre vie,
    Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.
    Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone,
    J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis;
              Mais je pense qu'en paradis
              On ne doit plus tuer personne.
    Un noble espoir séduit le nègre infortuné,
    Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique.
              Courbé sous un joug despotique,
    Dans un long esclavage il languit enchaîné.
    Mais quand la mort propice a fini ses misères,
    Il revole joyeux au pays de ses pères,
    Et cet heureux retour est suivi d'un repas.
    Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.
              Non, Zelmis, après mon trépas,
    Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître:
              Mon paradis ne saurait être
              Aux lieux où vous ne serez pas.
              Jadis au milieu des nuages
    L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.
    Il donnait à son gré le calme ou les orages;
    Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;
              Entouré de vapeurs brillantes,
              Couvert d'une robe d'azur,
    Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur,
    Et se montrait souvent sous des formes riantes.
              Ce passe-temps est assez doux;
              Mais de ces sylphes, entre nous,
              Je ne veux point grossir le nombre,
    J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre;
    Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;
    Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire
    Que, dans son paradis, on entrait avec eux.
            Des houris c'est l'heureux empire;
            Là, les attraits sont immortels;
        Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée,
    D'un hommage plus doux constamment honorée,
    Y prodigue aux élus des plaisirs éternels.
    Mais je voudrais y voir un maître que j'adore:
    L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs,
    L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs.
    Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore
            La tranquille et pure Amitié,
    Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié.
            Asile d'une paix profonde,
    Ce lieu serait alors le plus beau des séjours;
            Et ce paradis des amours,
    Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.


LA VIEILLE DE SEIZE ANS.

    Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle;
    Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans.
    La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,
    Crut d'être aimable avoir passé le temps.

    Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes,
    Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur;
    Toute charmante, elle pleurait ses charmes
    Et cet air simple exprimait son erreur.

    J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;
    Un an détruit ma beauté, ton ardeur.
    Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle!
    Mais à seize ans peut-on offrir son cœur?

    Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..
    Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs!
    Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;
    Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!

    Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître,
    A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!
    Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître;
    Un an d'amour a donc pu me vieillir?

    Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,
    M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer;
    Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse;
    Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.

    Mais non, cruel, reviens à ta bergère,
    Reviens, pardonne à mes seize printemps;
    S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,
    Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.


CANDIDE.

    Candide est un petit vaurien
    Qui n'a ni pudeur ni cervelle;
    A ses traits on reconnaît bien
    Frère cadet de la Pucelle.
    Leur vieux papa, pour rajeunir,
    Donnerait une belle somme;
    Sa jeunesse va revenir,
    Il fait des œuvres de jeune homme.
    Tout n'est pas bien: lisez l'écrit,
    La preuve en est à chaque page,
    Vous verrez même en cet ouvrage
    Que tout est mal comme il le dit.


LA BOHÉMIENNE.

          Pour connaître le sort des maîtres des humains,
              Mon art ne m'est pas nécessaire;
    C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:
          L'oracle est sûr, et mon art doit se taire.
              A l'aspect de ce jeune roi,
    L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère;
    Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire,
          Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi.
              Peuple, à qui sa présence est chère,
              En ces lieux retenez ses pas;
              Un roi qu'on aime et qu'on révère
              A des sujets en tous climats:
              Il a beau parcourir la terre,
              Il est toujours dans ses états[30].

  [30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck,
  pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour
  de ce monarque à Paris.


  SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE
    FRANÇAISE.

    Honneur à la double cédule
    Du sénat dont l'auguste voix
    Couronne, par un digne choix,
    Et le vice et le ridicule.


  SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS
    DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS
    1784.

    Pour les pauvres la comédie
    Donne une pauvre tragédie;
    Nous devons tous en vérité
    Bien l'applaudir par charité.


LE SIÈCLE A DU CARACTERE.

    L'histoire en a la preuve en mains,
    C'est l'exemple qui fait les hommes.
    Si Dieu renvoyait les Romains
    Dans le pauvre siècle où nous sommes,
    Caton tournerait à tout vent,
    Lucrèce serait une fille,
    Messaline irait au couvent,
    Et Brutus même à la Bastille.


L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.

    Chaulieu, disciple d'Epicure,
    Et des grâces heureux amant,
    Quand tu chantais si tendrement
    Ces vers, enfans de la nature,
    Qui t'inspirait? le sentiment.
    O toi, qui veux suivre ses traces,
    Abbé galant et délicat,
    Dont les pinceaux donnent aux grâces,
    Cet air coquet de ton état,
    Qui t'inspire cette finesse,
    Ces traits choisis, cet agrément,
    Qui voilent le raisonnement,
    Et font badiner la tendresse?
    Tu me réponds: le sentiment.
    Mais viens sur la verte fougère
    Voir folâtrer cette bergère;
    Quelle tendre simplicité!
    Son amour lui sert de parure;
    Il rend touchante sa beauté;
    On la prendrait pour la nature
    Sous les traits de la volupté.
    Ne dis-tu pas: telle est la muse
    De Chaulieu, cet aimable auteur;
    Il me touche, lorsqu'il m'amuse;
    Son esprit ne parle qu'au cœur.
    S'il tient en main sa tasse pleine,
    Il est Bacchus, je suis Silène.
    Lorsque sur les lèvres d'Iris,
    Il cueille ces baisers humides,
    Dont les plaisirs vifs et perfides
    Suspendent tous les sens surpris,
    Et livrent les nymphes timides
    A leurs satyres enhardis,
    Mon âme s'enivre avec elle,
    Des torrens de sa volupté.
    Je songe... Plus d'une beauté
    Sait les nuits que je me rappelle.
    S'il cesse d'être Anacréon,
    Pour s'instruire chez Epicure,
    Il détruit la demeure obscure
    Où l'erreur voyait l'Achéron.
    A sa voix mon cœur se rassure,
    Et mes plaisirs bravent Pluton.
    Plus froid, éblouis davantage;
    Bernis, je vois dans ton ouvrage
    Autant d'éclat et moins d'appas;
    Ton esprit obtient mon suffrage,
    Mais mon cœur ne le donne pas.
    Ta muse est l'adroite coquette
    Qui sait placer un agrément,
    Faire jouer un diamant,
    Femme adorable, un peu caillette,
    Toujours en habit arrangé,
    Possédant l'art de la toilette,
    Et redoutant le négligé.


LES JEUNES GENS DU SIÈCLE.

    Beautés qui fuyez la licence,
    Evitez tous nos jeunes gens;
    L'Amour a déserté la France
    A l'aspect de ces grands enfans.
    Ils ont, par leur ton, leur langage,
    Effarouché la volupté,
    Et gardé pour tout apanage
    L'ignorance et la nullité;
    Malgré leur tournure fragile,
    A courir ils passent leur temps;
    Ils sont importuns à la ville,
    A la cour ils sont importans;
    Dans le monde en rois ils décident,
    Au spectacle ils ont l'air méchant;
    Partout leurs sottises les guident,
    Partout le mépris les attend.
    Pour eux les soins sont des vétilles,
    Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;
    Ils sont gauches auprès des filles,
    Auprès des femmes indécens.
    Leur jargon ne pouvant s'entendre,
    Si leur jeunesse peut tenter
    Ceux que le besoin a fait prendre,
    L'ennui bientôt les fait quitter.
    Sur leurs airs et sur leur figure
    Presque tous fondent leur espoir;
    Ils font entrer dans leur parure
    Tout le goût qu'ils pensent avoir.
    Dans le cercle de quelques belles
    Ils vont s'établir en vainqueurs;
    Mais ils ont toujours auprès d'elles
    Plus d'aisance que de faveurs.
    De toutes leurs bonnes fortunes
    Ils ne se prévalent jamais,
    Leurs maîtresses sont si communes,
    Que la honte les rend discrets.
    Ils préfèrent, dans leur ivresse,
    La débauche aux plus doux plaisirs,
    Et goûtent sans délicatesse
    Des jouissances sans désirs.
    Puissent la volupté, les grâces,
    Les expulser loin de leur cour,
    Et favoriser en leurs places
    La gaîté, l'esprit et l'amour!
    Les déserteurs de la tendresse
    Doivent-ils goûter ses douceurs?
    Quand ils dégradent la jeunesse,
    En doivent-ils cueillir les fleurs?


VERS COMPOSÉS

A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL.

    Du patronage il faut chanter la fête:
    A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui
    Qu'à vous louer ici chacun s'apprête!
    Chacun de nous en vous trouve un appui.
    Celui qu'on vit jadis en Galilée,
    Benin mari, s'endormir en son lit,
    Quand près de lui Marie, un peu troublée,
    Dévotement cachait le Saint-Esprit,
    N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;
    J'aime l'hymen, mais je hais un mari,
    Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante,
    Dort aux transports d'un cœur qui le trahit.
    Que l'innocent, armé de sa verloppe,
    Joigne sans art les ais mal assortis
    Du vieux sapin qui forme son échoppe,
    J'en suis fâché: les grâces et les ris,
    Par cette fente en sa couche introduits,
    Des doux plaisirs allumeront l'amorce;
    Et son honneur, par le ciel compromis,
    Piteusement reçoit plus d'une entorse.
    Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,
    Au vieux patron le mien point ne ressemble;
    De son honneur il a gardé la clef;
    Cornes au front pour lui font triste ensemble;
    Il n'est besoin, quand l'amour éveillé
    Des voluptés ouvre l'ardente coupe,
    Qu'un doux pigeon tout à coup révélé
    Entre les draps se glisse et monte en poupe;
    Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,
    Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;
    Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre
    Cueille en son lieu la rose du plaisir;
    L'amour n'a point de plus ardent apôtre,
    Et l'amitié de plus noble visir.
    Chantons en chœur, amis, chantons la fête
    De ce Joseph pour nous si précieux;
    Qu'à le louer chacun de nous s'apprête,
    Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Docile aux vœux de son cœur éperdu
    Amour pour lui fait de plus doux miracles,
    Entre ses mains son arc toujours tendu,
    D'un trait brûlant, perce tous les obstacles;
    Et nul oiseau par l'amour alléché
    N'est en son lit entre deux draps couché,
    Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère,
    Message au bec, court au sein des hasards,
    De Cythérée aimable messagère,
    Porter au loin un billet doux à Mars;
    Ou bien aussi le maître de l'aurore,
    Qui, fier des feux dont son front se décore,
    Avec orgueil chante, au sein de sa cour,
    Les longs transports de son prodigue amour;
    Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine
    Met dans les mains de certaine beauté,
    Quand tout à coup, de soupçons agité,
    Auprès du lit où la belle incertaine
    Rêve l'amour dont la réalité
    Naguère encor parfumait son haleine;
    Mère en courroux et respirant à peine,
    Paraît et voit, dans ce simple appareil
    De deux amans que charme le sommeil,
    Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,
    Beau comme Adam avant qu'il eût mangé
    Le pepin vert de la première pomme;
    Et près de lui, côte à côte rangés,
    Les charmes nus de sa fille endormie,
    Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.


MADRIGAL.

    Elle est à moi, si parfaitement toute,
    Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,
    Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,
    Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien.
    Aucun ennui n'a su troubler mon bien;
    Rien qui m'afflige et rien que je redoute;
    Hors qu'il me peine à me trop souvenir
    D'un qui l'avait pour maîtresse choisie,
    Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;
    Mais mal et bien m'en doit appartenir,
    Et du passé je suis en jalousie.


A M. DE M***,

  Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où
    il me recommandait de ne pas imiter Diogène.

    On boit commodément aux sources du Permesse
    Dans ce brillant émail, présent de votre main.
          De feu Pibrac vous prêchez la sagesse,
          Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.
                Votre morale très-humaine
    Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens.
    De suivre vos leçons vous donnez les moyens;
    Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.
          Je ne cours point après la pauvreté.
    D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;
    Il suffit de la voir avec tranquillité:
    La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.
    Ce fou de Diogène est trop sage pour moi:
    J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie;
    Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi:
    La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle;
    On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;
    Sans la besace enfin je prétends au bonheur.
    Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;
    Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître;
    J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;
    Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être,
    Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.


VERS A M***.

    Je serai quitte dans huitaine
    De mon dramatique démon;
    Et je prétends, l'autre semaine,
    Congédier ma Melpomène,
    Et voir ta petite maison.
    De ta charmante Madelaine
    La fête approche, me dit-on;
    Embrasse pour moi sans façon
    Cette aimable et tendre chrétienne;
    Fais-lui, de grâce, un beau sermon
    Sur son goût pour la pénitence;
    Détourne-la de l'abstinence;
    De la table cours dans ses bras,
    Et mets-lui sur la conscience
    Tous les péchés que tu pourras.
    De ma morale un peu friponne
    Peut-être tu t'étonneras;
    J'en rougis, mais il est des cas
    Où ma gravité m'abandonne:
    Quelquefois même je soupçonne
    Qu'Aristippe vaut bien Zénon,
    Et qu'après tout, le vieux Caton
    Eut moins de plaisir que Pétrone.


A MADAME ***,

SUR UNE LOTERIE.

    J'ose espérer quelque bonheur:
    Votre nom, si cher à mon cœur,
    Doit être cher à la fortune.
    Pour vaincre sa haine importune,
    Mon nom peut-il mieux s'assortir?
    De nos désirs elle se joue;
    Mais si l'Amour tournait la roue,
    Je verrais le vôtre en sortir.
    Ah! pourquoi de la loterie
    L'Amour n'est-il pas directeur!
    Il saurait, adroit imposteur,
    Par une aimable tricherie,
    Vous soustraire à l'étourderie
    Du hasard, autre escamoteur,
    Dont on adore les caprices;
    Des destins, par vous plus propices,
    Je partagerais la faveur:
    Pour être heureux selon mon cœur,
    Il faut l'être sous vos auspices.


A CELLE QUI N'EST PLUS.

            Dans ce moment épouvantable,
      Où des sens fatigués, des organes rompus,
      La mort avec fureur déchire les tissus,
            Lorsqu'en cet assaut redoutable
            L'âme, par un dernier effort,
      Lutte contre ses maux et dispute à la mort
      Du corps qu'elle animait le débris périssable;
      Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui,
      Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,
      Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage
      A supporter pour toi cette effrayante image.
      De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;
      Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur;
      Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,
    D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,
      Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,
      Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!


IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE.

          Vénus sortait des bras de son amant:
              Une agraffe de sa cuirasse
    Au bras de la déesse a laissé quelque trace.
              Diane vint, et méchamment,
    Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère.
              Voyez, dit-elle avec douceur,
              Voyez comment un téméraire,
    Un Diomède encor ose blesser ma sœur!


A MADAME ***.

    On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système;
    C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime.
    Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,
    Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous:
    J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.
    Elle commence à vous; elle est à son printemps:
    Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.
    Possédez à jamais mon âme rajeunie.
    Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens,
            Eterniseront mon ivresse;
            Elle épure mes sentimens;
            Et le délire de mes sens
            Est approuvé par la sagesse.


A MADAME ***,

EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.

          Vous l'aimerez; il passera sa vie
            A vos pieds ou sur vos genoux;
    Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie
    Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.


MOTIFS DE MON SILENCE.

    Je touche au midi de mes ans,
    Et je me dois tous mes instans
    Pour jouir, non pour faire un livre.
    Ami, penser, sentir, c'est vivre:
    Ecrire, c'est perdre du temps.


IMITATION DE MARTIAL.

    J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:
    J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.
    Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!
    Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne.
    Ecoutez mes raisons; vous jugerez après.
    Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile:
    Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.
    Une cendre économe, en mon humble foyer,
    Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier:
    Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre
    Pétille impunément dans un âtre champêtre.
    Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait;
    Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:
    Du luxe de mon champ ma table est décorée;
    De mon rustique habit j'admire la durée.
    Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,
    On me vit me contraindre et dépendre d'autrui;
    Je dépens de moi seul pour être heureux et sage,
    Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.
    Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,
    Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!


AUTRE DU MÊME.

    J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment,
    Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant;
            Et j'avais presque dans le monde
            Établi mon opinion;
    Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon:
            Que voulez-vous que je réponde?


AUTRE DU MÊME.

    Recherché par les grands, invité par les belles,
    Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié,
        Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:
    Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié.

    Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;
    Brillez dans les salons; réussissez, plaisez,
    Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;
    On ne vous aime point, Damis: vous amusez.


MORALITÉ.

    Brillante et vaine ambition,
    Et vous, gloire, émulation,
    Que l'on vante et qu'on déifie,
    Vous êtes l'honorable nom
    Et de l'orgueil et de l'envie:
    Du cœur vous êtes le poison,
    Et le tourment de notre vie.


ÉPIGRAMME.

    J'aimai Damis dès ma jeunesse:
    Zèle, bienfaits, soins délicats,
    Ont prouvé pour lui ma tendresse;
    Eh bien! Damis ne m'aime pas.
    Il me voit; il m'écrit, me loue:
    Je me plaindrais injustement.
    Jamais personne, je l'avoue,
    Ne fut ingrat si décemment.


AUTRE.

    Un théologien expert,
    Célèbre par le syllogisme,
    Prétendait convertir Robert,
    Et le guérir de l'athéisme.
    Mais voyez à quoi cela sert?
    C'est beaucoup que le bon Robert
    Veuille se réduire au déisme,
    Encore dit-il qu'il y perd.


SUR UN MARI.

    L'heureux époux! que son sort est charmant!
    Il est trompé, si bien, si finement!
    Il est si sûr de sa tendre Égérie,
    Que, si l'hymen s'engage avec serment
    A m'accorder le même aveuglement,
    Sur mon honneur, demain je me marie.


VERS

   MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.

    Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois,
    Et soumis l'héroïsme à la philosophie.
    Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie,
    L'humanité, l'état, peut-être tous les rois.

VERS

   A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.

              Je change, à mon gré de visage.
    Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson,
    Rimeur[31], historien[32], géomètre, bouffon[33];
              Je contrefais même le sage[34].

  [31] M. d'Alembert faisait alors des vers.

  [32] Les Mémoires de la reine Christine.

  [33] On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.

  [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
  fait ceci ou cela.


ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE.

    Ce cher Laharpe, il ne siégera pas,
    Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras.
    J'en suis fâché; sa fortune était faite.
    --Faite! Et comment?--Cent jetons partagés
    Sur un tapis entre tant d'agrégés,
    C'est pour chacun si modique recette!
    Et puis on court après ces jetons.--Oui;
    Mais dès l'abord on aurait du confrère
    Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère:
    Il restait seul; la bourse était à lui.


AUTRE CONTRE LE MÊME.

    Mon pauvre ami, te voilà bien confus
    De voir qu'enfin chez les quarante élus
    Tu ne pourras jamais prendre ton somme.
    --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;
    Avec éclat sans cesse on me renomme
    Dans mon Mercure; et si je suis exclus,
    C'est simplement, relisez les statuts,
    C'est simplement qu'il faut être honnête homme.


AUTRE CONTRE LE MÊME.

    Depuis un temps Laharpe a des aïeux:
    Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère,
    En est blessé; moi, je suis furieux,
    Bien moins pourtant que la limonadière.
    Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:
    Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?
    Dieu ne m'a point accordé, comme à toi,
    Près de trente ans pour bien choisir mon père.


LE ROI DE DANEMARCK

EN PARTANT DE PARIS.

    Triste Paris, que tu m'assommes
    De vers, de soupers, d'opéras!
    Je suis venu pour voir des hommes:
    Rangez-vous, messieurs de Duras.


A UNE FEMME

   Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.

        Tous vos amis songent à vous, Hortense;
    Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent;
        Mais vous devez, je crois, la préférence
        A celui-là qui rêve en y songeant.


LE PALAIS DE LA FAVEUR,

ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE.

J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami,
vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je
vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers,
séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient
également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et
l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces
bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure.

Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt
de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus
un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre,
persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le
suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me
faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont
fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré,
et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au
bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui
conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une
foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte
et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de
joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je
cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les
hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus
pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même
presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est
vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres
plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma
curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque
je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un
flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui
m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus
entrer pour m'asseoir.

Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je
voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme
fatigué.--Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à
cette réponse.--Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je
demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on
vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver.
Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité,
n'attendez pas le retour de ma maîtresse.--Eh puis-je, monsieur, vous
demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?--Elle se nomme
Faveur.--En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon
repos?--Monsieur paraît étranger?--Je le suis à beaucoup de choses, à
presque tout.--C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me
regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant
un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre,
me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.»
Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes
les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être
livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique,
lui dis-je.--Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres
sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne
soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour
de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était
faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies
n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans
n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de
l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos
théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses
amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines.

«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y
suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami
absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur
dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté
qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce
que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son
caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous
recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui
pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout
est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des
grâces dont l'attrait est presque invincible.

    On ne sait quel enchantement
    Vers elle en secret vous attire,
    Et remplit l'âme en un moment
    D'un crédule ravissement,
    Qui devient ivresse ou délire.
    Sans pouvoir se faire estimer,
    Elle a su fonder son empire
    Sur tous les moyens de séduire,
    Hors toutefois celui d'aimer.
    Aimer est pour elle impossible;
    Mais elle sait le feindre, hélas!
    Et c'est le charme irrésistible
    Qui nous enchaîne sur ses pas.
    Oui, dans un profil trop rapide,
    Soit naïf, soit étudié,
    Souvent elle offre à l'œil timide
    Une ressemblance perfide,
    Faut-il dire? avec l'amitié.
    Ce faux air, cette vaine image
    Commence la séduction;
    La vanité nous encourage,
    Et complète l'illusion;
    On se croit heureux, presque sage,
    En voyant que l'opinion
    Complimente votre esclavage.
    Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.
    Bientôt sur le pâle horizon
    Vont se ternir, et c'est dommage,
    La pourpre et l'or de ce nuage
    Où votre imagination
    Voyait briller un doux rayon;
    Votre bonheur et son ouvrage,
    Tout disparaît; et la raison
    Ne voit plus qu'un froid paysage,
    Ornement de votre prison.--

»De votre prison! m'écriai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point être
emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez
donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.--Quelle
étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de
son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous
pas cette crainte pour vous-même?--Elle m'a vu, croit me connaître: et
c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau,
il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la
verrai sans être aperçu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une
peine de ne pas l'être?--Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins
de cette espèce.--Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que
j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous
le premier sage qui eût été pris à ce piége?--Non, mais je ne serais
pas non plus le premier qui s'en fût garanti.--J'entends: vous voulez
risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un
refus.--Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis
jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage,
prenez garde, me répliqua mon guide:

    Affronter la tentation,
    C'est manquer de philosophie;
    La sagesse veut que l'on fuie;
    Mais de la cour, hélas! fuit-on,
    Sinon quand le roi vous en prie?»

J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle
des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute
c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte
de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa
favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa
tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être
que non. C'est un caractère assez singulier:

    Son air est vif et sémillant;
    Son esprit ne plaît qu'en surface;
    Son âme est un cristal mouvant
    Où tout brille, change et s'efface;
    Son crédit, comme elle inconstant,
    Naît, meurt, et revit par instant.
    Jamais elle n'est en disgrâce,
    Jamais en faveur pleinement.
    Mais qu'elle amuse un seul moment,
    Il n'est honneur, titre, ni place,
    Qu'elle n'enlève lestement.
    Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse;
    On la traite légèrement,
    Au ton du jour elle se plie;
    Dame ou soubrette, elle est ravie:
    Nouvel emploi, nouveau talent,
    Soit calcul, routine ou folie,
    Son rôle, qui monte ou descend,
    Comme lui la diversifie.
    Son désir le plus permanent
    N'a l'air que d'une fantaisie
    Dont elle-même rit souvent,
    Dont l'insuccès serait plaisant:
    Et le succès la justifie.
    Égoïste avec enjoûment,
    Despotique avec bonhomie,
    On la voit, ou brusque ou polie,
    Vous gouverner obligeamment,
    Vous obliger étourdiment:
    Elle est tout ou rien, par saillie,
    Vous nuit, vous fête, vous oublie,
    Mais toujours agréablement:
    Oh! c'est une femme accomplie,
    Qui nous restera sûrement.

Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus
aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa
souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux
caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que
des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à
celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le
ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla
à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce
qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce
dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux
témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de
femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne
regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez
vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais
cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se
voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je
faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle
lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle
fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet
empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa
coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle
m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir
la salle d'assemblée.

Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé
m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de
ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après,
Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que
je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître
par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y
a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme
j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur
les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma
réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je
suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître
inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans
le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place,
l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'écriai-je avec un air
étonné!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires!
et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour
m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de
lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des
inconvéniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le
renvoyer?--Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!--Comment!
dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse
de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes
très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous
verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a
jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me
manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai
respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur
mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits
au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à
ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue,
il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus
difficile, s'il n'est même tout à fait impossible.

Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où,
pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne
rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne
sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel
empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à
personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant,
mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une
grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît
d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en
cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée.

    Peut-être la triste imposture
    Des biens qu'offre la vanité,
    Montre mieux la réalité
    De ceux que la raison procure.
    Peut-être, ouverte au sentiment,
    L'âme alors, plus simple et plus pure,
    S'abandonne plus aisément
    Au doux besoin d'épanchement
    Qui nous ramène à la nature.

Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène à la nature, nous
rappèle aussi vers l'amitié.



LETTRES DIVERSES.



LETTRES DIVERSES.


LETTRE PREMIÈRE.

   A MADAME DE ***.

Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de
l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté
d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon
entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de
deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que
je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas
perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait
courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu
près du même genre.

Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher
quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que
c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur
lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule
d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid
ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient
de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y
reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de
l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai
plus la dupe.

  [35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à
  la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource;
  car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.

Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié,
qui dureront autant que moi.


LETTRE II.

   A ......

Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je
croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après
ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne
la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M.....
m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine
d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien
éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non
plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de
toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie.

Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est
vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre
compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient
effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre
charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il
pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un
ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus
faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument
impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire
avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui
saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a
presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous
même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en
trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même
vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne
fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de
grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en
reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais
point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit,
la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est
vrai, jugez combien vous êtes coupable.

Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame
M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa
lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en
a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et
le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne
foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse?
D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le
sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et
qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien
prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre
avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi
malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est
beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet
assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne
serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous
en tirerez.

La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait
revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis
rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous
voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me
souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui
doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que
vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre
son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut
très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés:
ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut
pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui
ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est
dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par
sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point,
je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point
chez elle: j'en suis enchanté pour vous.....


LETTRE III.

   A ....

    20 Août 1765.

Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous
donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout
sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous
êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin
qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui
l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre
santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins
est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin
d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité
nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande
dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres
l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses
violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers
viennent à se briser.

Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre
caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous
aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une
grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je
crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je
crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de
trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais
que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation
humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que
je me crois tout à fait excusable.

Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je
le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire
un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est
malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de
satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque
préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de
bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que
prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né
honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop
loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être
inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier
tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même
de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt
que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours
quelque chose d'arbitraire.

C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette
âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris
sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu;
où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de
votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des
raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer
cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met
souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous
faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos,
c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune
et votre considération.

Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans
détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions.

La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de
ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est
indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre
temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre
fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.

Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et
qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne
vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie
comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus
nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.


LETTRE IV.

   A MADAME DE S...

Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis!
Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais
moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près
de la rue Louis-le-Grand.

Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me
serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en
elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai
toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il
semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai
éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour
dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le
retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce
bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux,
d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques
avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les
plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui
de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le
souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle
mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein
d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez
de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme
aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les
sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la
connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la
mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus
désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il
semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois
mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante.

D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que
j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société
charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une
bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est
parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne
laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je
n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les
sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les
recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et
douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le
vrai beau temps, et le ciel est d'azur.

Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous
écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques
conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq
ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je
vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne:
j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le
bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de
les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le
régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un
convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma
manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait:
mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je
n'y sais que cela.

Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai
fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté
l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi.

Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en
droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes
anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé
absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il
prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais
arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par
lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu
surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes
amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à
Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui
conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc,
pour voir la Provence qui est un fort beau pays.

Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous
adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous
savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre
contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous
la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.

Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......,
votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances
de mon respect et de ma tendre amitié.


LETTRE V.

   A.......

Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité
qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est
vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus
considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin
vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont
les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez
avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers
objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre
longue lettre. Mes réponses seront simples.

Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que
vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit,
mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune
combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et
insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres
qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la
fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez
d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement.
Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par
plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est
arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une
suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je
n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou
de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me
manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin
de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux
premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le
dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire.
Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire
la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait
dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses
courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous
amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun
homme de lettres?

A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de
vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la
tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre,
trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il
faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de
vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas
même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de
mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de
l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous
aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière
d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres
selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un
homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom
cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle,
mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte,
et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu
écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que
tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de
cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la
fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on
lui jette dans les fêtes publiques.

J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et,
méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole
littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère
et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes
preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu,
mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne
demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est
pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le
poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la
vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues,
des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque
d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et,
si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars.

Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait
pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de
six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je
n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous
expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti
de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au
moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je
suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature.
Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont
écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur
sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances
étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous
jugez si heureuse.


LETTRE VI.

   A MADAME d'ANGIVILLIERS[36].

Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bonté de
m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous
n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était
passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je
serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices
en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou
cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premières places
vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux
séances académiques; et il est juste que vous puissiez faire des
heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et que
quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie, je
vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas
que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant,
je me borne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui
n'a jamais vu la réception, et qui serait curieuse d'en voir une.

  [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a été communiquée par
  M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont
  l'obligeance égale le savoir.

J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intérêt
que M. le comte de Rochefort prend à un honnête libraire dont il vous
a parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, vous remettre un
mémoire adressé à M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma
lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous êtes
toujours prête à faire aux malheureux.

J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je tenterai d'avoir
l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si
j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant, madame, que quatre
lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve
qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu.


LETTRE VII.

   A M. L'ABBÉ ROMAN.

    4 Mars 1784.

C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à
l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin
d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne
veux pas lutter contre moi-même.

Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans
la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez
pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot
pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est
sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le
sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de
célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan,
un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de
misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est
le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le
plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine,
en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés
les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette
fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque
toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé.

J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où
l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je
croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos,
où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur
et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être
un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à
cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de
ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et
pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des
lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de
rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à
présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de
consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore
ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette
carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois
plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier
succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la
haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un
très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de
m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus
d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé
d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me
suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans
or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su
tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la
célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai
retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le
dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont
réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme
à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que
_titulus nomenque sepulcri_.

J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que
vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à
un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me
chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais
là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le
pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a
montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé
ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il
ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que
moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de
positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais
finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la
plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt
ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur
d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on
appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on
appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du
charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance,
la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage
fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce
qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que
vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu,
depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne
veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier
vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un
râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner
son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus
d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il
fait un marché de dupe.

  [37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des
  commandemens à la cour.

Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui
m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous
pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de
côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les
plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour
repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me
retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté
de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce,
quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne
peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je
crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un
trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai
point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard;
je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois
empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ
mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première
lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde.

J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me
faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui
me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que
je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays
ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous
n'est pas celle qui me convient le mieux.

Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon
mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai
besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez
quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de
grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations
à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais.
C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais
qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus
mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la
dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le
spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart,
depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du
_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont
chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a
mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des
cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de
représentations.

Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix;
c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait
plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont
plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de
voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est
très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan.
L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de
lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y
est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité,
serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule.
Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes
seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai
pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.

Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit
mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité
que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que
cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive,
et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais
été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne
pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son
état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer.
Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon
cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.


LETTRE VIII.

AU MÊME.

    Paris, 5 octobre.

Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence?
Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête.
Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi
que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui
vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans
étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans
d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit
tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas
davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le
sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui
ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu,
pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une
convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais
comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a
empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri,
comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois
de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances,
pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes
nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une
stupidité rare pour dicter.

Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché
quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.

Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait
s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre:
encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un
compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures
publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile
qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres
obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle
position.

Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour
moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du
roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne
m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi,
les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il
n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par
l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place
pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines;
je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope
désespéré, et je serais condamné universellement.

Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma
liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a
plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus
parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous
en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où
ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne
d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de
lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour,
jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur.
Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des
gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et
très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans
votre langue et dans la mienne.

Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous
chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de
vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins,
je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez
eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par
votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant
certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer
l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être
vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il
fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres
de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je
posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous
qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y
a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage.
Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la
célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit
que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour
cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que,
tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même
mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les
manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je
crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de
suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme
alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses
ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout
quand elles changent à mon avantage.

J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à
Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le
sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait
l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont
contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec
l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans
son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces
mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_
J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre
avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les
quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où
votre lettre m'arriva.

Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement.
J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la
suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois
en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que
de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que
je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore.
_Vale et ama._


LETTRE IX.

   A MADAME D'ANGIVILLIERS.

Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en
vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y
avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de
tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis
fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de
L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est
pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me
mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie
le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après
tout seront probablement inutiles.

Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à
la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais
profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt
aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue
par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être
dédommagé le jour de la saint Louis.

Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la
lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à
laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée
aussi bien qu'elle pouvait l'être.

Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me
connaissez, etc.

    Secrétaire des commandemens du prince de Condé,
    en dépit de ce qu'on en veut dire.

    Paris, 31 juillet.


LETTRE X.

  A L'ABBÉ MORELLET.

    20 juin 1785.

Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit
par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que
vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais,
pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il
y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours
académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés.
J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la
collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule
d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou
barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti
vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant
tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au
surplus, vivent les morts pour être quelque chose!

Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans
la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la
lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage.
Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau
texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité
des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple
homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par
un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans
l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en
public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô
sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou
tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème
de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on
dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions
de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage
m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre
compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je
m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de
guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne
vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne,
et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.

Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon
cœur.


_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours,
le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de
façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir.
Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux
que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve
très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de
l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement,
quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni
premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où
l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé.


LETTRE XI.

    A M. L'ABBÉ ROMAN.

Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de
quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi
qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir,
je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne
à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne
m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une,
il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril,
juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir
jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que
vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me
le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que
quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une
supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre
silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que
je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme,
et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de
carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant
de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la
vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a
été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une
feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je
vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville
de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai
vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un
jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que
je compte pour quelque chose.

La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans
le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous
parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs
tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont
d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il
n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et
à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que
j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de
poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De
là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin
parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus
sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de
Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une
véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de
mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me
le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui,
depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux
fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à
dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma
faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la
mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième
place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle
ne manquera pas d'asile.

Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans
humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y
croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs
pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent
l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis
déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec
moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour
moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que
la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un
beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le
terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à
personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce
terme est le 10 octobre de cette année 1784.

Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à
moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement
prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me
rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me
faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens
de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes,
etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au
ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie
illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes
sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant
la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les
esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré
lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la
loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes
ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de
l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes,
et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel
on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui
m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme.
D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose
d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les
commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me
soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme
une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la
non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors,
je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre
à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie,
la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent
six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de
ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de
pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre
lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de
livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de
lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me
soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion,
que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr
de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans
qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes
papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au
monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que
j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde
impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres,
considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les
aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent
presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après
la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai
que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres
seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance
elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour
de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez;
mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.

Adieu, mon ami, etc.

    Paris, 4 avril 1784.


LETTRE XII

   A M. DE VAUDREUIL.

    13 décembre 1788.

Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi
des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à
cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il
me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi
sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre
les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à
des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule
sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais
donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y
en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette
intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur
réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?
d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille
privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des
ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser
la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette
question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on
vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.
Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques
familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle
peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des
souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille
anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits
que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français?
Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette
épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger.
Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui
enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges?
Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses
aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également,
clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait
point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les
esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé
l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux
notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure
perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût
sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent
ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le
tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers
seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui
est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne
chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit
collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce
dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop
d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir
le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et
de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera
point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si
elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée.

  [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
  (_Note de l'auteur._)

Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du
tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La
démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite
portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de
l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent
abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des
obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont
nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse
inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop
grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée,
quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux
prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne
pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je
vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si
vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,
vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais
vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la
première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a
faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement
feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les
moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous
savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence
le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot
et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de
ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont
pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les
gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur
pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est
l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux
tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire
de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la
plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je
l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que
pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je
craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop
profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits
déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de
l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus
petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on
fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre
le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou
mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un
mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous
m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un
notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous
voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été
dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux
anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir
les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour
sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est
bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui
qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res
agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer
que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur
procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi
méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à
l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre,
une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses
vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce
qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que
prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles,
si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre
fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de
l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité
particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de
l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour
leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le
tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?
Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en
Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres
ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement
dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un
accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre
tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires
terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on
me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes
je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais
que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la
proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune
actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le
clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils
sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne
saurait parer à tout.

Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai
voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos
opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur
cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées,
sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer:
c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,
qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion
très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de
subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé,
comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire
abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre
cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que
l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce
qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le
troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis
l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement
national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus?
Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez
plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions
d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de
révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il
à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur
trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on
s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez
que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre
sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble
d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle
puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en
s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait
des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers
les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du
fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus
tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger
à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions
qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien
pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous
parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle
est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui
m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des
vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le
sont par moi-même.


LETTRE XIII.

   A M. PANCKOUKE.

Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je
sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir
l'honneur d'y répondre sur-le-champ.

Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me
donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et
que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le
véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La
partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens
auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne
sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre
des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et
surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et
sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur
petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je
le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon
jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des
souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut
que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la
curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les
passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il
tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice
est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le
salut.

On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus
exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet
accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses
chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte,
on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi?
Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient
injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans
un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une
véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la
personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans
talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils
n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il
n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.

Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait
peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent
point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr
que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme.


LETTRE XIV.

   A MADAME AGASSE.

Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui
vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de
répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à
vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que
je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers
jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions
le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que
j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le
matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais
je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de
vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même
heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête,
et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle
n'est plus, le moment le moins malheureux.


LETTRE XV.

   A LA MÊME.

    Paris, juillet 1789.

La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M.
Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec
les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous
intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche
sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en
devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on
peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers
en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos
rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la
décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à
ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant
de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre
secrétaire.

Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu
le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris.
C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de
prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par
plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les
prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute
sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait
qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri,
vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été
trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous
nous en tirerons.

Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler
les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la
chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai
me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés.
Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous
ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une
fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux
attachement sous son successeur.


_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M....,
et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a
plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit
aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où
elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en
grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire
des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.

    Mercr.... Paris, P. R. no 18.


LETTRE XVI.

   A LA MÊME.

    Paris, 1789.

Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer
que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me
peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir
aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des
trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand
club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les
désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et
de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir
pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique,
a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce
n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui,
voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je
ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade,
je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de
huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de
poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la
nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si
jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie.
C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais
c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et
de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la
folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces
matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon.
J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous
amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous;
car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt
reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine
maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce
serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre.
Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins
qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je
vous ai promis.

Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au
livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes
préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les
retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées
dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire?
Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée;
et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut
vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une
tasse de chocolat auprès de votre chevet.

Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre
attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes
regrets auprès de M......?


LETTRE XVII. A LA MÊME.

    Paris, 15 juillet 1790.

Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que
je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout
auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous
étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais
je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura
plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous
soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai
voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je
vous remercie.

J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes
inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles,
tandis que je vous écris: _Suppression de toutes les pensions de
France_; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai
ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête,
et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours
des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur
nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un
gouvernement monstrueux.»

Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer
tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais.


LETTRE XVIII.

   RÉPONSE A UN ANONYME.

    Paris, Ier décembre 1791.

Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que
difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à
votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que
j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais
dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être
injuste envers moi.

Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le
passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la
douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à
l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne
pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs
de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses
concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves,
enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement
retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des
sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles
que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le
rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire,
non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui
méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré,
abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère
affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas
de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils
sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se
séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si
prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur,
qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des
malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je
crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous
supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le
connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en
dis pas assez.

Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je
me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la
révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent
à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des
idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas
vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le
matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé
le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les
personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne
s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui
pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez
prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette
condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que
je ne vous aie rien demandé du tout.


LETTRE XIX.

    Paris, 17 janvier 1792.

Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je
l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les
journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles
principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des
réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce
moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne
sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une
position bizarrement favorable, très au fait des affaires des
Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces
gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que
les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent
que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions
désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les
mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres
dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons
qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si,
d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui
déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un
certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et,
dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes
allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il
rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre
pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en
Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on
voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant
pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par
exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et
Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son
beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le
hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver
qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la
rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours
que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et
confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces
d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général
entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on
cherche à le retarder.

N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce
mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi
de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait
bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne
peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre
haute.»

La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans,
voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion
générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire
qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous
autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je
dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des
Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que
je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi;
cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous
savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une
plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas
plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait
pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on
croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la
porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour
les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate
intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en
auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés
aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette
activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les
emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes
cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires
étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y
entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en
politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il
était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il
a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M.
Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite;
mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département.
Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons
ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique.

L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.


LETTRE XX.

    Paris, 12 août 1792.

Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon
régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis
XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires.
C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins
philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez
sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.

De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries.
C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple
remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou
ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de
ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en
réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les
conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je
n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais,
en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de
Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire
de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une
guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je
me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un
aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du
conteur était si bonne.

Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis
deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion
française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité
avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de
l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit;
et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre:
rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux
qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la
_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à
craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes
latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a
fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet
égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des
Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite.
Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire
quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que
croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché
là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la
protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote
orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme
de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran?
Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il
serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce
roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée
de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma
gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on
pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.

A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du
prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel
métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français
ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien
qu'on la propose_.

Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil,
et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept
ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier
bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait
pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était,
en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de
paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le
pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir
révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de
lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait
sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement:
vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce
n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore
cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes
de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les
contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple
neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime
constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su
organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai;
mais cela vaut mieux que rien.

Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre
cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui
écrire.


LETTRE XXI.

   A LA CITOYENNE......

    15 Frimaire an II de la République.

C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je
suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux
défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez
votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je
pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai
adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais
ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des
prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui
valent bien leur prix.

On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en
espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de
repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au
Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce
prix.

Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos
peines que je sais.


LETTRE XXII.

   AU CITOYEN LAVEAU,
   RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.

    Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de
    la République une et indivisible.

L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la
dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la
bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal
la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous
voudrez bien y donner une place à ma lettre.

Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de
Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une
justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse
les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et
n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses
motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la
citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de
la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des
lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de
l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la
première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins
s'accommode de cette formule.

Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur,
quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car
j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de
l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné,
indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de
vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore
fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe
sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui
a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux
ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres
écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté
politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de
la façon de M. Tobiezen-Duby.

Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un
tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance.
Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se
permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer
sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle?

Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui
est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif,
suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby
ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination
d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_.

J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les
listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve
mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit
de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.

Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres
inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui
tous les moyens de droit.

Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby,
quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne
dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et
il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur.

Salut et fraternité.


LETTRE XXIII.

   A SES CONCITOYENS,
   EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.

Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.

Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme
chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa
vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine
qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui,
dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt
ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les
nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement
_donner pour rien_.

C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté
les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_
américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les
plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique.

Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux
patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru
utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs
journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les
listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.

Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque
hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se
trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de
la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient
bien antérieurs à la république.

Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.

Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son
patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler.
Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une
place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date
est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre
est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette
place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des
prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un
patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette
sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en
1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.

Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus
que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez.

Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de
citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.

Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis
parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez
chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous
tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient
un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les
traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des
intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque
nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.

Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de
_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques
services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop
facile.

Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_,
vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité
d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_.

Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le
Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus
de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas
empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce
même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste
châtiment de son aristocratie_.

Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de
septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.

Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la
marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du
nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici
nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui
montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour
ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme
hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et
à ses perfidies.

En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos
mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby,
parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque;
car il en a fait trois.

C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des
dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là,
selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le
moment et les circonstances.

Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le
flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour
accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et
désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place.
Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans,
la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour
avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire
donner un logement.

Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle
des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple,
lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé
et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la
liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme,
quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il
m'a vu ce jour-là à la section.

A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de
calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué
contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui
n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa
conscience?

Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux
efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même
avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la
constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de
répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.»

Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété
publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma
place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y
avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre
Roland?

Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul
membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites.

Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de
dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il
ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de
personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en
opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions
importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis
Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.

Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non
moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance,
dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès
de sa fièvre calomnieuse.

Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait
grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres
impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et
dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions
personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les
plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles
mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les
autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus
vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus
respectable?

Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et
resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de
Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais
bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec
indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le
fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique,
dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court
intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui
doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre,
j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis
que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir
se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.

Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je
resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792,
faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont
de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété
publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur,
même avant la république.

Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de
se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une
détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le
proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la
révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au
dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à
la république, à la république une et indivisible.


_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il
importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans
exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe
depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité
de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers
bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.

Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous
et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs
principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et
si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a
probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à
notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé
Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour
toujours, et que tout soit fini.

Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de
confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les
salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir
beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier
devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.

Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où
lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne
trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première
denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_,
dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance,
comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous
vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut
être.

Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait
tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces
retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il
s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans
en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi
qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné,
malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force
irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième....
j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors
Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un
refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y
présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de
correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux
approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent
mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me
força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et
plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée;
mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant
de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités
que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si
impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux
périls très-instans[39].

  [39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est
  grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il
  n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans
  les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais
  choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante.

Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent
les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen,
Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de
section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme,
digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette
raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de
me l'attribuer.

J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de
_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se
justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_
pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche
d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.

Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son
patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux
qu'il a _persécutés_ véritablement.

J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères
qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne
parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le
Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions
respectives qui ne les mettait point en rapports.

On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_
de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution
qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses
appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la
_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des
estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un
logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur,
m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres?
Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué.

Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux
jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités
constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué
d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits,
témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement
que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis
donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures:
_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et
voyez_.

    18e jour du 1er mois de la
    république française.


FIN DES LETTRES DIVERSES.



DEUX ARTICLES

EXTRAITS

DU JOURNAL DE PARIS.



DEUX ARTICLES

EXTRAITS

DU JOURNAL DE PARIS.


    18 mars 1795.

ENTRETIEN

ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE

CHAMFORT.

Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?

  [40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris,
  une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de
  Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active
  à la révolution.

--Ma foi, je n'en sais rien.

--N'étiez-vous pas de ses amis?

--J'en étais, certainement.

--Et vous l'abandonneriez!

--N'a-t-il pas été _terroriste_?

--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait
nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est
arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le
patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec
les hommes de sang?

--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages
qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des
âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires,
ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas
lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au
terrorisme?

--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé
sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur
le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a
cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir
refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse?
N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la
fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent,
dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui,
entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres
de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait
plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de
Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce
Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange
que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place,
je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que
ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait
qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer;
remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner
la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être
jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette
sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa
délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le
félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit:
«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment
l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les
sentimens d'une âme sensible et courageuse?

--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet
emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces
contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que
Marat et Robespierre proscrivirent depuis?

--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage;
j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il
avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur
avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance,
sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur.

--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au
moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la
justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du
scélérat, mais celle de l'homme dur et violent?

--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens
dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des
Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il
s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et
encore pour faire peur.

--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce
pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans?

--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort
s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non
seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec
passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être
les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions,
jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les
jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut
plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités,
toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui
osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême,
jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener
en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la
frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes
ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent
devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa
conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de
Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on
se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une
si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent
en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le
lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions,
nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes,
et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait
éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en
prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras
mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la
faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche
que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la
veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il
ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être,
mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne
s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans
ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas
misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été
ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et
l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils
vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat,
c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il
l'avait été quand ils en étaient revêtus.

--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que
vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la
faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!

--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa
misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens
qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des
jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des
passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et
de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou
accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur
l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte
méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il
voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour
ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le
détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à
soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le
patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris
autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de
Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela
passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son
cœur.

--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort?
Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne,
pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non
plus que pour l'éclairer.

--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé
mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui,
après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que
devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et
embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la
Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui,
pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France,
n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis
étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement
démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et
fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre
ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang
que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de
loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des
écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce
qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était
dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura
rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera
dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le
germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas
à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus
grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à
rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou
errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal
précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne
peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que
l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous
le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le
reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans
la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent,
qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour
tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper
de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il
ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient
volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui
qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et
chargés de tant de mots.

--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la
mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y
consentez-vous?

--Volontiers.

    M. ROEDERER.


VARIÉTÉS.

    12 germinal an III.

A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques
anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà
ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous
les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées,
des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que
ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux
qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs
reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je
doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si,
pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima
jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait
d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en
dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus
entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et
de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la
triste ambition d'être craints.

Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse;
le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre
hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit
germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des
grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès
académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une
correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses
contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à
Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit
qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on
lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna
d'être replacé, et il se dévoua aux lettres.

Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle
l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé
en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur
esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait
le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la
richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le
plaignait de ne faire entendre que des grelots.

Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos.
Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du
jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton
ridicule.... */

Chamfort acheva:

    Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_.

Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il
remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque,
cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait
valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux
sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre
nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité
cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il
tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse
à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à
accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il
fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le
voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore
là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à
porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et
c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il
n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule
dextre à la hanche gauche_.

D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à
qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban?
tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint;
vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de
mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en
lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la
fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que
son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et
élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase.
Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La
Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce
poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand
il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_...
Bon soir.



LETTRES DE MIRABEAU

A CHAMFORT.



LETTRES DE MIRABEAU

A CHAMFORT.


LETTRE I.

    4 décembre 1783.

Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et
latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les
deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point
encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire
dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois
ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres
ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite
tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc;
car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant
est datée du 2.

Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien
désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de
feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez,
parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des
mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une
reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en
entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la
forme.

  [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._

Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que
cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison?
c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais
surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en
vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à
vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du
noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que
cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une
bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que
Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.

Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et
peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne
paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne
lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez
méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le
génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand
il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur
votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas
méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons
livres.

Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que
de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de
l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais
parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun
péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est
à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable
ami. _Vale et me ama._


Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il
a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande
affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.

  [42] De Calonne.



LETTRE II.

    Paris, 22 juin 1784.

Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par
écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre
conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est
impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme.
L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh!
qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en
soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué
aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre
de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié,
puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et
très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre
amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre
retour.

J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le
temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se
promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve;
ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un
mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu
tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts
de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le
danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation
dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était
traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu
comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire
lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui
avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice
des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme
avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez
d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que
cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les
méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de
cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit
abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât
comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous
connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des
détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle
l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système
de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de
l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais
cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en
a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons
pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement
à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie,
beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que
la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a
fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un
sot, on saute quelquefois pour reculer.

  [43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On
  sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.

  [44] L'abbé de Lille.

Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène
épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux
rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les
puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter
ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont
été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un
billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru
que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette
frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à
l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je
ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs
superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un
moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un
moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout
la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier,
beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas
qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la
lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme
aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime
trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous
suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que
je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait,
par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne
l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre;
qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est
vaincu, mais non pas subjugué.

Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce
pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi.
Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le
tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez
peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement,
était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme,
qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu
l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais,
monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du
spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous
assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus
complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis
persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne
déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu
m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous
vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les
gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos
réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière
moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à
son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé
Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons
brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!»
Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les
battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand
abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le
petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli.

  [45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons
  nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé
  l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg.
  On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six
  francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent.
  L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas
  raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de
  jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de
  l'appeler de ce nom dans un lieu public.

J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation
et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel
homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en
prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien
loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de
les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes
préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a
même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer
les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs
yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans
l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les
esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que
celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà
complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les
vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues
existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à
rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus
facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_
aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse
l'extirper en le vouant au ridicule.

Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que
diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le
ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._


LETTRE III.

    Paris, 23 juin 1784.

Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que
j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse;
2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus
cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les
relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne
sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que
j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris
l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me
donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le
port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera
parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation.

Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt,
près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances
de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce
que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais
autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je
ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de
déménagemens, sont très-chères.

S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des
surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une
valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former
des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de
librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui
m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à
quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi
paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke
n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de
l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage
d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant
qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail
sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement,
que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute
autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de
l'ambition. _Vale et me ama._


LETTRE IV.

    Samedi.

J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le
plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que
certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne
l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux
et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.
Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre,
surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus
encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend
capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne.
Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me
sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de
toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte
dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de
Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et
mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à
elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte;
mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en
beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout
cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la
moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à
l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être
très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop
essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que
votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout
autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le
témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé
infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la
connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur
temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout
rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des
chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein
théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion
universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu,
lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à
Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.»
Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité
en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et
(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions
des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous
rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat:

   Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ
   caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis
   commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ
   potius quàm voluptati consulendum[46].

  [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
  délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a
  faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni
  nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux
  pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos
  plaisirs.

O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant
ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que
l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social,
ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous
l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à
enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du
feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc,
si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans
caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?

Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet
instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez
de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a
tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est
possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette
austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous
savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que
vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me
crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la
sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations.

Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu
entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique
n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et
probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous
promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera
nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je
voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait
que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une
collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui
j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me
perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au
reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la
tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue.

Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très
cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot
difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime
pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à
mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que
j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N....
avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle
devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence
(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son
histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire
la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui,
de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable
horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication
sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas
parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce
mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour
propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du
cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est
pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit
infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en
ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis
à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que
lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une
amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui
d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même
avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.

Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je
trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami.
Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver
empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens
très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux
instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note
de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander
aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de
ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop
pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car
je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation.
Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure
par reconnaissance.

Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé;
marchez, digérez, espérez et aimez-moi.


_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un
jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:
ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les
miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble
et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses
d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve
plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument
d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose?


LETTRE V.

J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre
griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le
plus profondément estimable et le plus sympathique à moi que j'aie
rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez
su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et
que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré
par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne
se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis
pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que
dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me
rendent du sommeil, du bien-être et même des jouissances.

N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il
n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi
neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration,
surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à
lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est
cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la
liberté s'élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des
dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent
sa postérité[47]. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause;
peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des
lumières aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent
enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile
en devenant l'école de la liberté.

  [47] Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
  ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et
  dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.

Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être
votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis
sûr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour
lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte
rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui adresser une lettre, si
vous voulez vous entendre avec lui.

Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très-sensé ce que vous
m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait
bon de numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que
jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que
j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle
s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre
plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait
de la légèreté dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur les
dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué; et certes,
ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légéreté
est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse
beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, puisqu'il
ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me
paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M.
Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne
sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore
mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine
auprès de la rose, et qu'à bon titre il compte davantage sur son
adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce
qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force,
plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité, vous
conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr
qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le
véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie
pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est
réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je
vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des
philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les
hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et
j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être
pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable, ni même
difficile à cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni
s'aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité
quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas
me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami,
soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher,
que l'on écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène d'un drame
dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que
l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans
une très-grande incertitude du sentiment qui aura dicté une lettre,
laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout
événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il
peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose
aisée.

  [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation
  d'esprit.

Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, c'est que j'ai écrit, il y a
quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progéniture mal
baptisée, précisément les mêmes choses, et presque dans les mêmes
termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas
seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais à la grille
de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait.

Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix.
Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui,
se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux, se décident avec une
lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse
fort avant; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi, ne vous
en déplaise, il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, mon ami,
je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries
charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des vœux
(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour.


LETTRE VI.

    Paris, ce jeudi.

J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon
et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si
énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la
nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet
heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le
germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance
à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la
pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne
connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez
esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont
on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la
preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect
superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à
l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou
comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse;
qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans
autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce
humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et
que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus
escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient
rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre!
Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a
jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de
mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans
doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute.
J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions
humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été
un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me
suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que
les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse
l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester
tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop
passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas
au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si
j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma
marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines
j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que
de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis,
mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,
non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire),
mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui
vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y
gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de
circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort
froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou
Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et
centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce,
consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à
ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans
l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous
offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer
qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que
l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme
ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des
pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose
incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon
cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous
connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons
aimés.

J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été
remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et
peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné
la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des
comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur,
de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que
je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_;
car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à
peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le
caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit,
mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine
à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son
impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me
citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il
débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis
qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre
sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque
force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive!
Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le
bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur
l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en
amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son
histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas
même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette
femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de
véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui
traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase
délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir
de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être
bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart
d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit
rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu,
du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce
que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme
galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils
aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque
réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette
immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,
mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place
du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui
semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui
avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme
aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le
parjure.

N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne
d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec
Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près)
que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne
l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un
volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une
assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous
aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et
certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par
excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les
femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien
une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon
commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne
m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.

Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on
avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de
chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère
dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour
rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations
politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est
honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une
acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette
faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand
attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison
assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer
aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables;
et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde
peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien.

Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je
travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son
ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette
contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre
besogne. _Vale et me ama._


_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du
secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à
son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que
je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez
bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré;
mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.
Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent
nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et
avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est
temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce
_post-scriptum_.


LETTRE VII.

    Lundi.

Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos
lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous
m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire
présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En
conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous
arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est
devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel
ils ne badineront pas.

Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas
trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me
faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour
ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que
l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent,
s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous
n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous
montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux
inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins
suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre
créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne
s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre
humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je
vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je
dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une
lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle
ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était
donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal
très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous
persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant
demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que
je ne vois pas bien la transition.

Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de
cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet
égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes
courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je
serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble
de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et
qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre
un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont
dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est
l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon
cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa
circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que
M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi,
il saura qui a remplacé M. Daguesseau.

Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le
seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes
digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne
presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec
F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps
qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé
pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux
de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un
ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise,
surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours
une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la
lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en
erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais
mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de
sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre
santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail,
si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un
mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait
seulement encore une fois.

  [49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de
  Cincinnatus qu'il s'agit.

Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil;
nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de
recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces
aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons
ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.

Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que
le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de
Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était
le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez
qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le
moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût
pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle
phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle
ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai
pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon
jour, mon ami.


LETTRE VIII.

    Mardi.

Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je
prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la
mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si
je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de
courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier
mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de
félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand
on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on
s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant
plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était
l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami;
à ce soir, ou à demain matin.


LETTRE IX.

    Londres, 20 août 1784.

Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel
pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre
garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre
pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette
a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles
que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me
parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant,
agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de
votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit
alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la
Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous
souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque
tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne
pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne
soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais
suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir
d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la
justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à
son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne
m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous
ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui,
peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui
m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne
sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une
âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne
Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et
combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être
nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je
sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a
ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre
amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume
dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle,
quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin
capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés.

C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans
élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port
superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan,
que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que
je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets
nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans
l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous.

Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens
qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le
temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous
ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une
tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la
seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et
une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en
revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une
vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le
pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus
intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas,
disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était
dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de
rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la
mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui
n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.

Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un
Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé
que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française
qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout
Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre
anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la
poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans
de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à
Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y
a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les
postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des
voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi
chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus
rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager
que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre
compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane,
notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et
d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de
celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport
devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de
divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques
honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien
ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont
inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux
huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation
réglementaire!

Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de
boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher
un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la
cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été
coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte
le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le
plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure,
la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance
rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un
charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de
Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même
ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques
vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable
saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant
tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé
si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et
profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et
prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle?
Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs
cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et
toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus
beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là,
mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages
fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus
prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus
que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et
non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me
rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont
connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la
propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un
symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale
est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des
fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux
entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est
quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre
exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de
choses.

Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de
l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette
superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui
est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même
fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux
le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où
l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et
presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce
sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.»
Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci
l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui
embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour
l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir:
du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au
moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle
des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de
la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal
que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres
m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce
un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point
intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a
toujours un grand fonds de vérité.

Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le
sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et
tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur
accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais
mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans
celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon
et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils
nous ont laissé passer.

J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire,
quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous
parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles
emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier
coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si
aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en
voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle
Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je
prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques
Rosbiff.

Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles
ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait
invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous
sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la
française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on
nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est
mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et
les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui
ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la
canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de
parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était
imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le
dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à
cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et
s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la
nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous
n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de
l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant
dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à
cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante
réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a
eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches.

Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous
verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me
lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami,
malade loin de moi, m'est trop importune.

Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant
que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation
que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible,
parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes
lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que
voici:

«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je
l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre
très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été
saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur
vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que
la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la
meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde;
pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que
vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on
m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite,
ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M.
Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de
société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme.
Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même
répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un
homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour,
d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne
suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre
humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que
par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce
qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon
sincère attachement.--23 août 1784.»

Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je
suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de
l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la
situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur
Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti
d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le
plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.

Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt
possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de
ne pas vous aimer.


LETTRE X.

    Londres, 13 octobre 1784.

Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait
palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt
ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris
en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de
forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez
toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la
partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur,
je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité
de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille
certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la
nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous
les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec
abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se
consoler le sentiment même qui le fait souffrir.

Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur
vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que
tâter mon cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de
s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime,
estime et respecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée
comme le corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes de la
vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de
culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au
régime et à l'habitude.

Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a
vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde;
mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle
épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible
que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la
ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la
douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle
est calme, et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement,
alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force.
Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que
de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à
la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiôme proverbial _la lame use le
fourreau_ n'est pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu
intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le
consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme,
et sa frêle existence va se dissoudre.

Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un
étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut
cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les
astres, qui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance
de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables,
qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner
l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la
seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter
et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher,
qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans
l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:

    Mille fois ils m'ont tout promis;
    Mais le siècle en fourbes abonde,
    Et je ne hais rien tant au monde
    Que la plupart de mes amis.

Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri
n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe
qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la
gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon
cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment
haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la
saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime
trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce
titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il
n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup
plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu!
à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les
personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne
m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il
faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas
s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait
important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre
cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous
sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à
marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande
circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne
l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait,
dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a
pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me
voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la
journée), une malignité capable de compromettre un galant homme
auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus
indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est
pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre
cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie
tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi
inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles
aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus
corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit
complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de
l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable
moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir.
Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne
produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se
voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais
vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du _Courrier
de l'Europe_, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après
avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme
dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est
de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être
pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à
travers.

Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas
très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai
cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se
trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout
calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de
leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez
de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui
frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y
dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans
l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre
d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de
sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié,
même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon
ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui
écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple,
quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les
mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du
défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes,
agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette
canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces
grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air
français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut
aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui
accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se
distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais
aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux
déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens
comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?

Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme
la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et
pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels
dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la
main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers
aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les
voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres
nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de
ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes
chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la
sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le
mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres
nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit
donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une
émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de
l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se
vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on
cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et
les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne
faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que
Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les
fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un
magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait
l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être
plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est
un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire
la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple
tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant
remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour
cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu,
quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes
pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de
la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe
de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs
par un breuvage?.....

Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans
les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter
la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas
mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de
moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis
presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui
me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera
pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer
les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez
pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous
presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est
impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.

Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de
fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas
encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné,
comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez
commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne
neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier.
Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la
lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle
prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez
pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a
compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur.
Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à
fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non
pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent
long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé,
toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même
de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et
par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me
ama._


_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce
qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance.


LETTRE XI.

    10 novembre 1784.

Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;
et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses
nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos
craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute,
une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la
saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne
est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de
fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux
jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs,
les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une
situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre
côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de
médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte
un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes
ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore
obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes
gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et
se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.

On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le
nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort
incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;
mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami,
dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne
saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est
pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon
amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre
amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est
qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne
pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons
pas de ces idées.

Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires,
que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé
en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe
tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai
trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:

    Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.
    Un esclave hier mourut pour divertir son maître;
    Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,
    Et l'âme est dans la main du plus infortuné.

En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces
deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette
force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre
des dieux; et Séjanus répond:

    Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
    J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.

Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en
sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la
meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;
et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur
la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je
crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous
valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du
charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser,
avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les
pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de
quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la
liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,
place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne
peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et
défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus
corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas
l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce
humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est
tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que
la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile?
Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi
sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres.
Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et
plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous
faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur
l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde
ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront
utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus
léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté
incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que
nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui
n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée
aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera
bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse
épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de
Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit
que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de
très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et
toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de
Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani
generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans
lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur
l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse
pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme
humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une
statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,
après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que
1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle
raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la
statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et
posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato
posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos:

    Et voilà justement comme on écrit l'histoire.

Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous
prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de
l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne
pas, c'est celui-ci:

Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note
(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne
triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on
a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard
poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un
seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant.
On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez
qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre
vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez
vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se
tait, se lève et renvoie l'accusé.»

Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est
pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,
j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of
Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était
point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;
il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent,
le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de
cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les
plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête
du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la
salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non
cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une
bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un
mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle.
Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de
famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard
chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit
Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes
perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui
prit la main et partit.

Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le
prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,
et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France
avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour
faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en
prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant
qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce
que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince
de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le
tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna
Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en
outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur
arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud,
ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres
à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland
représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan
Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le
tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais
combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau,
grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius!
Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et
cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la
morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils
ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
comme des magistrats!

L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise
considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces
messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique,
qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage
paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès
n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais
une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que
cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que
je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec
circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la
curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service,
selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de
guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des
vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en
tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui
tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui
peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux
détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus
grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un
ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès
d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours
croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle
l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me
vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,
même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail
excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire
pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme
un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre
indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés
à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter,
je me rappelle cet apologue arabe.

Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des
hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en
acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait
point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer
de souliers.

Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,
douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue
riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas
opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore
toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut
jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe.

Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis
compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui
méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives
(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour
lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et
votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je
puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez
de l'idée et du plan.

Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait
un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien
j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures
délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez
pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve,
philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui
l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux;
et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces
combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries
auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens.
Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai
jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager
et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres
qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire
d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a
envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un
grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai
jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon
esprit.

Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;
mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien
long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît,
qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son
cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne
vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce
pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car
je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai:
écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.

_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent
pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai
traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé:
_Observations on the importance of the american révolution, and the
means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,
mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur
cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait
loin de vous.

  [50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de
  Cincinnatus.


LETTRE XII.

    Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.

Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence
d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de
vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se
conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront
souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un
certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques
semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature,
quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos
dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie
lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre
santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la
réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques
traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et
vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur.
Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car
j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit
des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel
mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et
cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que
toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à
canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point,
serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas
transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à
cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a
pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être
insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les
sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils
disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente
occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup
d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort
inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas
également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une
correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le
ciel me défende de gloser sur une si belle institution!

Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire!
que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il
devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux
électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne
vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une
place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais
rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer,
ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au
nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce
qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou
point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais
pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en
avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un
homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de
Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la
censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur
l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans
mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot,
je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances
très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par
exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en
économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il
est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à
plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de
lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De
plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par
là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur,
incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci
passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne
d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai
pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce
charmante.

Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme,
ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire;
mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est
le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et
le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on
vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches
littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres
ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession
embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare
dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur
mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en
est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable;
l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de
déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut
de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu
de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis,
maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de
la place pour tout le monde?

En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au
cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target
doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que
je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même
par ses talens.

Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens)
viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire
autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura
été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins
vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à
l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est
grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un
libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition
française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter),
de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux
expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le
nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois
prochain, cela vous parviendra.

On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec
son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les
mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M.
le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour
porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon
serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre
que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses
opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui
ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un
temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour
toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout
d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot
n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à
honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté
était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le
glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les
détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon,
quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe
_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.

Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a
beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas
mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie,
s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et
à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi
présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a
remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension
alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut
avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore
une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des
Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas
combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.


LETTRE XIII.

C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que
vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui
que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre
fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis:
mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse.
Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible
à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret
de ne m'être pas plutôt adressé à lui.

S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie
d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne
manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que
je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de
votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais
venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer
votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes
efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous
écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez
et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
très-importuné.

Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a
perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables
mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de
tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce
sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des
rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des
affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité
dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui
s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande
perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait
pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez
l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et
ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le
sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un
moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être
heureux et de me le dire.

Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce
pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront
peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez
encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma
compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale,
courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout
supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici
pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de
choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de
considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet
sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main
d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen
d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au
reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose,
mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de
talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra
presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à
cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux
libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche
et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à
cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière;
on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents
l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne
l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays
conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même,
depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des
_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât.

D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles
instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore
encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une
pension alimentaire à son fils.

Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai
guère en France que vous et votre société.

Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la
munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les
autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous
aimons.


LETTRE XIV.

    Vendredi, 4 février 1785.

Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce
que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et
malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma
douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je
ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des
remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de
reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et
à vaincre ma mélancolique paresse.

Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas
même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un
devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son
mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure,
même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre
son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en
manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un
étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut
soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui
s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent
les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous
êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est
même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de
ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue
préface, voici ce dont il s'agit:

M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand
mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et
certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe,
auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes
sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches
et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les
Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être
recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte
d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous
avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en
auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec
tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle
recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus
honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que
l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien
dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.

Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai
peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose
d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à
m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une
connaissance de plusieurs années.

Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les
horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la
dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui
incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui
met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim
(car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand
chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et
qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au
moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces
circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point
d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous
navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes
blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa
physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui
l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera
infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je
ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un
volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous
seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez
plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au
moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.

Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon
aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en
vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos
conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour
moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans
toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme
est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la
bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de
l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit
solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à
mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de
m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je
vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires,
et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si
je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse
effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui
encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la
plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi?
lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc.
etc.

Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre
amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois.
Parlez-moi donc de vous.

Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France:
c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un
travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe,
afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les
lettres fussent ici le plutôt possible.


LETTRE XV.

    Paris, 1er janvier 1788.

J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami
fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une
fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre
d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du
charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et
que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il
s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels.

Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en
course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me
prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti
sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui
paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir
au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la
nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de
faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à
temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un
adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les
querelles renouvelées.

Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.


LETTRE XVI.

    5 octobre 1790.

Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli
projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des
vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il
faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper
assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon
ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos
favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce
nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien
riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs
de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un
mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous
réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies.

_Vale et me ama._


LETTRE XVII.

    Mercredi.

Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais
vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer
votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à
la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes
informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne
chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus
brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de
s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il
faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on
les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous
dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez
trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez
demain ou après-demain.

_Vale et me ama._

  [51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
  le Discours sur les académies.


FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.


                                                              pages.

    AVIS                                                           4
    Essai d'un Commentaire sur Racine                              5
      Notes sur Esther                                             5

    ÉPÎTRES                                                       83
      Sur la Vanité de la Gloire                                  85
      -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un
         petit-fils                                               97
      -- à M. ***                                                104
      -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
         un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et
         de refuser la porte à la Fortune                        109
    Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la
    coalition des princes armés contre la France                 112

    ODES                                                         119
    La Grandeur de l'Homme                                       121
    Les Volcans                                                  124

    CONTES                                                       129
    La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue                  131
    La Jambe de bois et le Bras perdu                            132
    Le Héros économe                                             133
    Le Rendez-vous inutile                                       136
    Le Chapelier                                                 139
    La Mariée sans Mari                                          140
    L'Avare éborgné                                              140
    Fragment d'un Conte. Apologue                                141
    Prologue d'un autre Conte                                    142
    Calcul patriotique                                           143
    La vraie Sagesse                                             144
    La Jouissance tardive                                        146
    Pâris justifié                                               147
    Le Peintre d'histoire                                        147
    Le Calcul                                                    148
    Le Pronom indiscret                                          148
    Le Calendrier des Jésuites                                   149
    Le Saut de la Soupente                                       154
    Le Linceul du Pélerin                                        157
    L'Armement inutile                                           162
    L'Abbesse condamnée au Chapelain                             167
    Le Coq et le Chapon                                          169
    La Peur de la Mort                                           171
    La Consolation des Cocus                                     177
    La Fidélité à toute épreuve                                  179
    Le Connaisseur                                               179
    La Prude                                                     181
    L'Illusion du Cloître                                        182

    POÉSIES DIVERSES                                             185
    Les Fêtes espagnoles                                         187
    Calypso à Télémaque. Héroïde                                 199
    L'Homme de Lettres. Discours philosophique                   205
    Bacarole imitée de l'italien                                 213
    L'Heureux temps                                              215
    La Vie de Paris                                              216
    Imitation d'Ovide                                            217
    Le Paradis                                                   218
    La Vieille de seize ans                                      221
    Candide                                                      222
    La Bohémienne                                                223
    Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à
      l'Académie française                                       224
    Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont
      les Comédiens français donnèrent une représentation
      au bénéfice des Pauvres, le 3 mars
      1784                                                       224
    Le Siècle a du Caractère                                     224
    L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis                  225
    Les Jeunes Gens du siècle                                    227
    Vers composés à l'occasion de la fête de M. de
      Vaudreuil                                                  228
    Madrigal                                                     231
    A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de
      porcelaine avec un quatrain où il me recommandait
      de ne pas imiter Diogène                                   231
    Vers à M***                                                  232
    A Madame ***, sur une loterie                                233
    A celle qui n'est plus                                       234
    Imité de l'Anthologie                                        235
    A Madame ***                                                 235
    A Madame ***, en lui envoyant un Chien                       236
    Motifs de mon Silence                                        236
    Imitation de Martial                                         236
    Autre du même                                                237
    Autre du même                                                237
    Moralité                                                     238
    Epigramme                                                    238
    Autre                                                        239
    Sur un Mari                                                  239
    Vers mis au bas du portrait de Mirabeau                      239
    Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert               240
    Epigramme contre La Harpe                                    240
    Autre contre le même                                         241
    Autre contre le même                                         241
    Le Roi de Danemarck, en partant de Paris                     241
    A une femme qui prétendait que ses amis ne
      s'occupaient pas d'elle                                    242
    Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en
      prose                                                      242

    LETTRES DIVERSES                                             253
    Lettre Ire. A madame de ***                                  255
           II.  A ....                                           256
           III. A ....                                           259
           IV.  A Madame de S***                                 262
           V.   A ....                                           266
           VI.  A madame d'Angevilliers                          270
          VII.  A M. l'abbé Roman                                272
         VIII.  Au même                                          279
           IX.  A madame d'Angevilliers                          284
            X.  A l'abbé Morellet                                285
           XI.  A M. de Vaudreuil                                293
          XII.  A M. Panckouke                                   302
         XIII.  A madame Agasse                                  304
          XIV.  A la même                                        305
           XV.  A la même                                        306
          XVI.  A la même                                        309
         XVII.  Réponse à un anonyme                             310
        XVIII.                                                   313
          XIX.                                                   317
           XX.  A la Citoyenne ***                               321
          XXI.  Au citoyen Laveau, rédacteur du
                journal de la Montagne                           322
         XXII. A ses concitoyens                                 325

    DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS                   337
    Entretien entre un des auteurs du journal de
      Paris et un ami de Chamfort                                339
    Variétés                                                     347

    LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT                               351
    Lettre Ire.                                                  353
           II.                                                   362
           III.                                                  368
           IV                                                    370
           V.                                                    374
           VI.                                                   375
           VII.                                                  382
           VIII.                                                 386
           IX.                                                   387
           X.                                                    398
           XI.                                                   407
           XII.                                                  419
           XIII.                                                 426
           XIV.                                                  429
           XV.                                                   434
           XVI.                                                  435
           XVII.                                                 436


FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol. 5/5) - recueillies et publiées, avec une notice historique sur - la vie et les écrits de l'auteur." ***

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