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Title: Histoire de Flandre (T. 4/4)
Author: Lettenhove, Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Flandre (T. 4/4)" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    HISTOIRE

    DE FLANDRE.



Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.



    HISTOIRE DE FLANDRE

    PAR

    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME QUATRIÈME

    1453-1500.

    BRUGES BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR

    1874



HISTOIRE DE FLANDRE



LIVRE DIX-HUITIÈME

1453-1467.

    Nouveaux projets de croisade.
    Le Dauphin en Flandre.
    Discordes du duc Philippe et du comte de Charolais.


La maison de Bourgogne était parvenue par de longs efforts à maintenir
sa puissance; mais près de trois quarts de siècle s'étaient écoulés
sans qu'elle eût pu, réalisant ses projets ambitieux, asseoir d'une
manière stable son influence en France et revendiquer dans la patrie
des Robert et des Baudouin, vaincue et humiliée, la dictature de
l'Europe armée contre les infidèles. La bataille de Gavre permettra
aux ducs de Bourgogne de s'avancer désormais d'un pas moins incertain
vers le but qu'ils se proposent; en renversant les obstacles qui les
arrêtèrent pendant longtemps, elle nous ramène à Jean sans Peur et à
Philippe le Hardi, à l'expédition de Nicopoli de 1396, au banquet de
Lille de 1383.

C'est de nouveau à Lille qu'auront lieu les fêtes où le duc de
Bourgogne assemblera solennellement, comme son aïeul, les chevaliers
qui ont combattu sous sa bannière, en célébrant dans les mêmes
réjouissances les trophées du passé et ceux de l'avenir, les revers
des communes flamandes à Roosebeke et à Gavre et la croisade que le
duc Philippe espère conduire lui-même aux rives de la Propontide pour
effacer les tristes souvenirs de celle de Jean sans Peur.

Le 17 février 1453 (v. st.), tous les barons de la cour de Bourgogne
se trouvaient réunis au palais de Lille, lorsqu'au milieu des
splendides intermèdes préparés par les ministres les plus habiles des
plaisirs du duc, ils virent entrer une femme vêtue de deuil, assise
sur un éléphant qu'accompagnait un More de Grenade. Elle représentait
la sainte Eglise comme elle le déclara elle-même dans quelques vers où
elle peignit ses malheurs et ses périls en réclamant un généreux
appui.

Deux illustres dames parurent alors, précédées de Toison d'or, qui
portait un beau faisan, afin qu'un noble oiseau présidât, selon
l'usage, aux vœux qu'on allait faire. Le duc voua le premier aux
dames et au faisan qu'il irait en Orient combattre les infidèles. Tous
les chevaliers qui l'entouraient s'engagèrent par les mêmes serments.

Parmi ceux qui assistaient à ce banquet, le plus somptueux et le plus
fameux du quinzième siècle, se trouvait un homme sage qui déplorait
l'exagération de ce luxe et les folles dépenses qu'occasionnaient ces
fêtes. «Apprends, mon ami, lui répondit un des conseillers de
Philippe, que ces banquets et ces tournois, qui sont devenus de plus
en plus brillants, n'ont d'autre cause que la ferme volonté et le
désir secret du duc de parvenir ainsi plus aisément à exécuter ses
anciens projets. Le vœu qu'il a prononcé vient de les révéler.»

Le duc de Bourgogne avait, à diverses reprises, envoyé des chevaliers
lutter contre les flottes ottomanes dans les mers de l'Archipel et des
négociateurs préparer sur ces rivages éloignés l'apparition d'une
expédition plus considérable, destinée à arrêter les progrès menaçants
de Mahomet II. Depuis la pacification de la Flandre, rien ne
s'opposait plus à ce qu'il poursuivît les préparatifs de la croisade
si pompeusement annoncée, au banquet du Faisan, à tous les peuples
chrétiens. Le 24 mars 1453 (v. st.), il quitta Lille pour aller
visiter ses Etats de Bourgogne; de là il se rendit dans les cantons
suisses, où il reçut aussi grand accueil que s'il eût été l'Empereur
lui-même; puis il entra en Souabe par Constance et eut successivement
des entrevues avec le comte de Wurtemberg, les ducs de Bavière et
d'Autriche: enfin il arriva à Ratisbonne où allait s'assembler la
diète de l'Empire. L'empereur Frédéric III, qui s'était fait excuser
de ce qu'il ne pouvait pas aller lui-même l'y saluer, chargea de ce
soin ses ambassadeurs, et quand Philippe rentra dans ses Etats, il
avait conclu avec la plupart des princes allemands des alliances
avantageuses et conformes à ses vues.

Cette vaste confédération que préparait le duc de Bourgogne,
religieuse dans le but publiquement avoué, mais essentiellement
politique dans son principe et dans ses causes, n'embrassait pas
seulement les nombreuses principautés des rives du Rhin; elle devait,
plus près de ses Etats, renouer en un faisceau que rien ne pourrait
rompre toutes les intrigues qui depuis longtemps divisaient la France
et l'Angleterre. Le Dauphin élevait la voix vers le pape du fond de
l'apanage où depuis neuf ans il vivait isolé, pour obtenir la
permission de prendre part à la croisade comme gonfalonier de
l'Eglise. Le duc d'Alençon s'était rendu à Lille au moment même où s'y
tenait le banquet du Faisan et y avait eu une courte conférence avec
Philippe, tandis que des émissaires anglais arrivaient à Bruges pour
prendre part aux mêmes négociations. Lorsque le duc de Bourgogne
revint d'Allemagne, il conclut un autre traité avec le duc de Bourbon:
le mariage de l'une des filles de ce prince et du comte de Charolais,
déjà veuf de Catherine de France, devait en être le gage, et aussitôt
après un messager porta à Lille l'ordre de le célébrer immédiatement,
soit que l'on prévît l'opposition de la duchesse Isabelle qui eût
préféré une princesse anglaise, soit que l'on craignît que Charles VII
ne voulût maintenir le lien étroit qui unissait à sa maison l'héritier
de tant de puissantes seigneuries, en lui faisant épouser une autre de
ses filles.

Le duc de Bourgogne avait convoqué à Bruges les députés des Etats, et
l'un de ses conseillers les harangua en son nom. «Il siet bien de vous
réduire à mémoire, leur dit-il, que aultrefois sous l'empire
d'Alexius, ung sien prédécesseur d'immortel mémoire, le comte Bauduin
de Flandres, par sa vertu et haut emprinse, conquist en cas semblable
ceste noble cité de Constantinople sur les mescréans: si en doit mon
très redoubté seigneur avoir le cuer plus meu et affecté envers elle
pour cause d'icelui son prédécesseur, si glorieux prince, en qui
l'injure faite aujourd'hui redondde.» Ces discours étaient accueillis
avec peu d'enthousiasme: la croisade qu'ils annonçaient ne devait
retrouver ni l'austère piété de Baudouin de Constantinople, ni la
sublime éloquence de Foulques de Neuilly.

De Bruges le duc de Bourgogne se rendit en Hollande. Il y reçut de
Jean Rolin, cardinal de Saint-Etienne _in monte Cœlio_ et légat de
Calixte III, l'étendard de la guerre sainte, orné d'une croix rouge,
en mémoire de la passion de Notre-Seigneur. Le pape avait confirmé les
pouvoirs spéciaux des évêques de Toul et d'Arras, investis du droit
d'appeler les prêtres eux-mêmes à s'armer du glaive, non plus, comme
aux anciens jours, pour défendre le temple, mais pour le reconquérir;
il avait même permis au duc de Bourgogne, qu'il nommait le bouclier de
la foi, de disposer, pour les employer aux frais de la croisade, des
revenus de tous les bénéfices vacants dans le monde chrétien. Philippe
se plaisait à étaler aux regards surpris ses immenses richesses, sa
belle vaisselle, qui valait trente mille marcs d'argent, et son fameux
trésor qui contenait deux cent mille lions d'or; mais il avait trop
compté sur l'appui de ses alliés. Leurs complots, non moins menaçants
pour la paix des royaumes chrétiens que les progrès des infidèles, ne
pouvaient rester complètement ignorés, quelque pieux qu'en fût le
prétexte, et, au mois de mai 1456, l'on apprit tout à coup que le duc
d'Alençon avait été arrêté à Paris par l'ordre de Charles VII. On lui
fit subir divers interrogatoires, et il avoua non-seulement ses
relations avec le duc de Bourgogne, mais aussi une alliance secrète
avec les Anglais qui devaient débarquer à Calais, en Guyenne et en
Normandie. Le Dauphin, compromis par ces révélations, eut à peine le
temps de gagner les frontières de la Bourgogne, après avoir écrit à
son père «qu'il s'en alloit devers son bel oncle pour sçavoir son
intention sur son allée sur le Turc à la défense de la foi
catholique.»

Le Dauphin était arrivé à l'âge de trente-trois ans: toute sa vie
avait été pleine de dissimulation et d'intrigues. A seize ans, il
avait pris part à l'échauffourée de la Praguerie. A vingt ans, il
avait assisté à la prise de Dieppe, et, pour récompenser ses
compagnons, il les avait ramenés dans l'Ile-de-France, leur permettant
d'y rançonner les vignerons et les laboureurs. Aussi terrible dans ses
haines qu'habile à les cacher, impie dès sa jeunesse, mais devenu
bientôt superstitieux par je ne sais quel fol espoir de tromper la
Providence divine comme il trompait les hommes, il avait pu librement
développer ses défauts et ses vices dans la solitude de son apanage du
Dauphiné. «Il s'y contenoit, dit Chastelain, faisoit bonne chère,
amoit par amours, maintenoit gens d'armes, travailloit fort son peuple
et le duc de Savoie, son beau-père, ploioit tout à sa guise, mesmes
par armes et par haute main, et s'estoit mis en guerre à l'encontre de
tous les plus grans nobles de son pays, et les en avoit expulsez par
le conseil d'aucuns étrangers cypriens et de femmes qui le
gouvernoient.» La colère de son père était le seul frein qu'il connût:
l'habitude de se livrer à toutes ses volontés et d'employer tous les
moyens pour les exécuter, la lui faisait si vivement redouter, qu'il
en avait, ajoute le même historien, «une peur sauvage.»

Le Dauphin n'avait amené dans sa fuite qu'un petit nombre de ses
serviteurs, parmi lesquels on remarquait un valet de chambre flamand
nommé Jean Wast, qui lui servait de secrétaire. Le sire de Blamont, si
fameux par ses cruautés dans la guerre de Flandre, conduisit le prince
fugitif à Bruxelles, où il attendit quelques jours l'arrivée du duc de
Bourgogne, retenu en Hollande par les troubles d'Utrecht; mais quand
il le vit, il lui exprima vivement toute sa joie «et l'accola si
estroit, qu'à peine se pooit lessier couler à terre.»

Cependant Charles VII s'irritait vivement de cet asile accordé à un
fils rebelle, et se montrait peu disposé à écouter les explications
offertes par les sires de Croy et de Lalaing; il réunissait même aux
frontières du nord ses troupes d'archers et d'hommes d'armes qu'il
avait le premier organisées d'une manière stable et régulière, en leur
donnant une solde qui remplaçât le droit odieux du pillage, vaillantes
milices qui furent le modèle de toutes les armées modernes. Le duc
n'en persistait pas moins à alléguer le respect même qu'il portait à
la maison de France pour justifier sa conduite, et le Dauphin
déclarait que si l'hospitalité lui était refusée dans les Etats du duc
de Bourgogne, il irait réclamer celle des Anglais, «ennemis du royaume
de France, et que là il seroit soustenu et bienvenu.»

Philippe devait trouver la punition de son zèle à animer les querelles
du roi et de son fils, en voyant se développer les mêmes discordes
domestiques dans sa propre maison. Le comte de Charolais se plaignait
de la faveur illimitée dont jouissaient les sires de Croy; il avait eu
des démêlés avec eux au sujet de la succession de la dame de Béthune:
mais la haine qu'il leur portait n'éclata publiquement qu'au mois de
janvier 1456 (v. st.), peu de temps après le retour du duc Philippe de
Hollande.

Pendant l'absence du sire d'Auxy, premier chambellan du comte de
Charolais, les sires d'Aymeries et de Quiévraing se disputaient
l'honneur de le remplacer. Le dernier, fils de Jean de Croy, bailli de
Hainaut, s'appuyait sur l'influence que possédait sa maison, et un
jour, après la célébration de la messe, le duc appela lui-même le
comte de Charolais dans son oratoire, pour lui ordonner de choisir le
sire de Quiévraing, mais le jeune prince refusa de lui obéir. «Je sais
bien, lui disait-il, que vous vous laissez gouverner par les Croy,
mais vous ne pouvez pas exiger qu'ils me gouvernent aussi.» A ces
mots, le vieux duc changea de visage; il saisit une épée et en eût
frappé son fils, si celui-ci n'eût trouvé un asile dans les bras de sa
mère, qui se hâta de le conduire dans l'appartement du Dauphin. Rien
ne devait irriter davantage le duc de Bourgogne; il ne pouvait
souffrir qu'un prince étranger fût le témoin de ces dissensions
intérieures, et encore moins qu'on cherchât en lui un médiateur.
Aussi, lorsque le Dauphin se présenta pour intercéder en faveur du
comte de Charolais, Philippe oublia-t-il le respect qu'il lui avait
montré jusqu'à ce moment, pour repousser ses instances. «Assez,
monseigneur, lui répliquait-il, tenez-vous en vostre paix, je ferai
bien aveuc mon fils et aveuc la mère aussi, laquelle n'a de riens
amendé sa querelle.» En disant ces dures paroles ajoute Chastelain,
«se monstra tant fier et tant animé, que nul œil ne le regardast qui
n'en eust paor, mesmes le Daulphin.» Cependant le prince français
s'était jeté à genoux, nommant le duc «son père et son tout en ce
monde,» et le conjurant de pardonner à son fils. Philippe céda, mais
en versant des larmes. «Gardez-le bien, s'écria-t-il, mès jour que
vous vivrez après, ne moy aussi, vous ne me verrez de vos yeulz, or en
soit vostre volenté faite, mès la mienne demorra telle.» Et il sortit
en courant et se cachant la figure dans son manteau, de peur que l'on
ne remarquât son émotion. On le vit descendre dans le parc qui
touchait au palais de Bruxelles et entrer dans un pavillon où il
appela son valet de chambre, pour lui ordonner d'aller prévenir les
sires de Croy qu'ils se rendissent immédiatement à Halle; puis il se
fit amener un petit cheval, et s'éloigna en traversant les rues de
Bruxelles sans que personne le reconnût.

Il était déjà tard. Un froid brouillard mêlé de pluie avait succédé
aux gelées. Les chemins étaient mauvais, tantôt coupés par le cours
rapide des ruisseaux qu'avaient enflés les inondations, tantôt
couverts de mares profondes; mais le duc n'en poursuivait pas moins sa
route vers Halle, quoique la brume s'épaissît de moment en moment. La
nuit arriva: elle était si obscure que le duc n'apercevait rien à une
distance de six pas. Il s'était engagé dans une vaste forêt; son
cheval trébuchait sans cesse et s'enfonçait tour à tour dans la boue
ou dans les glaces qui, en certains endroits, avaient résisté aux
faibles rayons d'un soleil d'hiver. Le duc n'avait pris aucune
nourriture de toute la journée, et comme il n'avait pas changé de
costume depuis qu'il avait quitté son oratoire, le froid et l'humidité
pénétraient tous ses membres: les ronces qui arrêtaient son passage
ensanglantaient ses mains, et c'était en vain qu'il cherchait à
trouver sur le sol quelques traces qui lui eussent annoncé l'approche
d'une habitation. Il essaya de crier, et sa voix se perdit également
dans la solitude. Enfin, après de longues heures de souffrance et
d'anxiété, il découvrit vers minuit une chaumière où il s'adressa en
flamand à un pauvre paysan qui, prenant pitié de lui, alluma du feu
pour le réchauffer et lui apporta du pain, quelques oignons et un peu
de fromage. Ce laboureur ignorait quel était son hôte, car il
l'interrogea longuement sur son état et sur les motifs de son voyage,
comparant même parfois ses richesses à celles du duc de Bourgogne,
parce qu'il avait reçu du voyageur égaré un florin du Rhin. Philippe
le chargea de le conduire à Alsemberghe, chez un de ses anciens
veneurs, où il passa la fin de la nuit et une partie de la journée du
lendemain. Il se rendit ensuite au château de Genappe, et ce fut là
qu'un jeune chevalier nommé Philippe Pot, envoyé par le Dauphin à la
recherche du duc, le retrouva; mais Philippe se contenta de lui
répondre «que de ly ne feussent en soing, car s'en alloit en
Bourgogne, dequel lieu ne bougeroit d'un demi-an, et que si hardi que
homme des sien ne le suivist s'il n'estoit mandé, sur encourir son
indignation mortelle.» Cependant Philippe Pot parvint à, calmer peu à
peu l'irritation du duc de Bourgogne, en lui promettant que le Dauphin
s'engagerait à ne plus lui adresser aucune prière à l'avenir. Les
sires de Croy joignirent leurs instances aux siennes, et Philippe
consentit à rentrer à Bruxelles. Il conservait toutefois l'amer
souvenir de ce qui s'était passé, et son mécontentement éclatait en
plaintes violentes contre la duchesse de Bourgogne. Ce fut inutilement
qu'elle le supplia de lui pardonner son amour maternel et ses
inquiétudes pour un fils qui était son unique soutien sur une terre
étrangère: elle se vit réduite à quitter une cour somptueuse et
brillante pour aller vivre au milieu des bois, dans un couvent de
sœurs grises, à Nieppe, à l'ombre de ce château où Robert de Cassel
avait trouvé, au quatorzième siècle, un asile contre le ressentiment
de Louis de Nevers. Le comte de Charolais s'était déjà retiré à
Termonde. Le duc exigea qu'il se soumît à toutes ses volontés, et ne
lui pardonna qu'à cette condition qu'il congédierait deux officiers de
sa maison soupçonnés de l'avoir encouragé dans sa résistance:
c'étaient un jeune clerc qui s'appelait Guiot d'Ouzy et un ménestrel
bourguignon nommé Guillaume Biche. Guiot d'Ouzy se réfugia à Paris, où
la haine du duc Philippe fut jugée un titre suffisant pour le faire
admettre dans la maison de Charles VII; mais il est probable que, pour
se réconcilier avec le duc de Bourgogne, il lui servit d'espion.
Guillaume Biche s'était rendu également en France, et y remplissait le
même rôle en faveur du comte de Charolais, qui s'empressait
d'instruire le Dauphin de tout ce qu'il avait appris. Des malheurs
communs dont la source était la même n'étaient-ils pas un titre à une
confiance réciproque et à une mutuelle amitié?

L'influence du Dauphin, conspirateur menaçant pour la France en même
temps que médiateur pacifique dans les Etats du duc de Bourgogne,
augmentait de jour en jour. Au mois de février 1456 (v. st.), il tint
sur les fonts de baptême la fille du comte de Charolais à qui, en
mémoire de sa mère, la reine Marie d'Anjou, il donna le nom de Marie.
Philippe n'avait point voulu paraître à cette cérémonie, parce qu'il
trouvait dans le sexe de cet enfant je ne sais quel pressentiment de
la fin prochaine de sa dynastie. Nous raconterons plus tard comment le
Dauphin, devenu le roi de France Louis XI, protégea la jeune
princesse, qu'il avait juré au pied des autels de chérir et de
défendre.

Philippe avait accordé au Dauphin une pension de trente-six mille
livres avec le château de Genappe pour résidence. Il allait souvent
l'y voir et deviser joyeusement avec lui et les seigneurs de la cour
les plus célèbres par la vivacité de leur esprit et la fécondité de
leur imagination. Ce fut à Genappe que le Dauphin et le duc se plurent
à lutter avec les sires de la Roche, de Créquy, de Villiers, de
Fiennes, de Lannoy, de Mériadec, le prévôt de Watten et l'amman de
Bruxelles, à qui imiterait le mieux dans leur grâce, et surtout dans
leur licence, les tableaux du _Décaméron_ de Boccace. Nous ne
rappellerons toutefois les _Cent nouvelles nouvelles_ que pour y
rechercher la part qu'y occupent des données plus ou moins sérieuses
sur l'époque et sur le pays où elles furent écrites. A ce titre, il
faut citer _les trois damoiselles de Malines_, _le beau page de
Brabant_, _le docte clerc de Lille_, _l'aubergeon de la dame du
Hainaut_. La Flandre y est aussi représentée, notamment par «le conte
du chevalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant,» qui
échoua dans ses amours à Maubeuge; celui du gentilhomme qui revêtit sa
robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mère est
déjà un récit plus grave; enfin il en est un qui, tout opposé aux
autres, est presque une leçon de morale et de vertu. Parmi les
chevaliers flamands qui tombèrent au pouvoir des infidèles à la
journée de Nicopoli, et qui ne périrent point sous le glaive des
bourreaux de Bajazet, la plupart payèrent rançon; mais il y en eut
toutefois plusieurs qui n'échappèrent aux douleurs du martyre que pour
être condamnés à l'esclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove.
Accablé des travaux les plus rudes, il regrettait amèrement sa patrie
et sa femme, «qui de tout son cueur l'aymoit et prioit Dieu
journellement que brief le peust revoir se encores il estoit vif, et
que s'il estoit mort, il voulsist par sa grâce ses péchez pardonner et
le mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la
sainte foy catholique, s'estoient volontairement offerts à mort
corporelle.» Neuf ans s'étaient écoulés sans qu'elle eût appris
quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait
de lui représenter qu'il était temps de mettre un terme à son veuvage.
Elle n'y consentit qu'à regret et bien que combattue par de secrets
remords; en effet, elle avait à peine accepté un nouvel époux depuis
six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait
été racheté «par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes,» se
répandit «au pays d'Artois et de Picardie, où ses vertus n'estoient
pas moins congneues que en Flandres, d'où il estoit natif.» On en fut
bientôt instruit à Gand, et dès ce moment sa femme refusa toute
nourriture; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le
troisième jour, en protestant que si elle avait été trop faible à
repousser des obsessions funestes, son cœur, du moins, n'avait jamais
été coupable. L'auteur de ce récit, qui fait oublier tous les autres,
tant il est simple et touchant, était le Dauphin Louis de France:
c'est le seul titre de sa reconnaissance pour un pays qui lui accorda
une généreuse hospitalité pendant le long séjour qu'il y fit avec le
duc de Bourgogne.

Ce fut vers les premiers jours de l'année 1457 que Philippe, pour
faire honneur au Dauphin, résolut de lui montrer ces fameuses cités
dont la puissance était si grande, disait le pape Pie II, qu'il
semblait qu'en elles seules résidât toute celle des ducs de Bourgogne.
Il se rendit avec lui de Bruxelles à Audenarde, d'Audenarde à
Courtray. Arrivés à une lieue de Bruges, le 4 avril vers le soir, ils
y trouvèrent les nobles et les magistrats qui les attendaient entourés
de huit cents marchands étrangers, richement vêtus de soie, de damas
et de velours. Les échevins complimentèrent d'abord le Dauphin, qui
leur répondit doucement: «Messeigneurs, je vous mercie de l'honneur
que vous me faites, et me sera bien vostre ville pour recommandée en
temps à venir.» Aux acclamations qui saluaient le duc se mêlaient
celles des marchands des _nations_; les uns criaient: «Vive Alphonse,
roi d'Aragon!» les autres répétaient: «Vive Henri, roi de Castille!»
et en même temps ils agitaient les torches qu'ils avaient prises avec
eux pour les allumer dès que la nuit serait venue. Leurs bruyantes
clameurs, leur nombre, ce mouvement même que la chute du jour ne
permettait de distinguer qu'imparfaitement, surprirent le Dauphin, peu
habitué aux grandes démonstrations des cités flamandes. Il crut
reconnaître dans ces paisibles marchands des gens de guerre; leurs
torches lui paraissaient des lances, «et durement, ajoute Chastelain,
le Dauphin en devint perplex et plein d'effroy, et cuidoit
certainement estre trahy, si s'en perçut le duc et devint tout honteux
mesmes, mès leur fit dire que, de par le diable, ils s'en allassent
tout coiement ou il les puniroit de corps.»

Le duc et le Dauphin assistèrent à Bruges aux joutes qui y avaient
lieu chaque année depuis le commencement du quatorzième siècle. Le
premier dimanche du carême, les bourgeois de Bruges se rendaient à
Lille pour prendre part aux fêtes de l'Epinette. Le second dimanche
après Pâques, ceux de Lille les suivaient à Bruges pour assister aux
joutes de la confrérie de l'Ours-Blanc. C'était sur la place du Marché
que les combattants, après s'être solennellement réunis à l'abbaye
d'Eeckhout, venaient rivaliser de force ou d'adresse. Trois prix
étaient donnés: une lance, un cor de chasse, un ours ciselé en argent.
Celui qui obtenait le premier devenait le chef de la confrérie, sous
le nom de forestier. La foule se pressait à ces joutes, et d'illustres
chevaliers ne dédaignaient pas d'y descendre dans l'arène. Mais ce qui
excita bien plus vivement l'admiration des deux princes, ce fut
l'imposante solennité de la procession du Saint-Sang à laquelle
accouraient de fort loin de nombreux pèlerins. Les Brugeois étalaient
à l'envi, dans les rues ornées de draperies rouges et blanches, et de
lanternes de mille couleurs, tout ce qu'ils possédaient de plus
précieux. Le Dauphin, en voyant une si grande multitude de peuple se
presser autour de lui, avait avoué qu'il ne croyait pas qu'il y en eût
autant dans toute la Flandre, et ses serviteurs ne se montraient pas
moins émerveillés du brillant spectacle qui frappait leurs regards: ce
qui donne lieu aux chroniqueurs de cette époque de remarquer combien
il était imprudent d'exciter ainsi la convoitise d'un prince
naturellement avide et ambitieux.

Le Dauphin passa plusieurs semaines à Bruges; il cherchait à s'y faire
aimer des habitants et étudiait avec soin leurs mœurs et leurs
institutions, les ressources de leur commerce et les richesses de leur
ville. Un jour, étant monté dans un petit batelet près de Bruges, il
tomba à l'eau et faillit se noyer; un autre jour, il profita d'une
partie de chasse pour aller visiter le port de l'Ecluse, encore si
florissant alors, que parfois l'on y voyait aborder dans une seule
journée cent cinquante navires.

Le Dauphin attendait à Bruges des nouvelles importantes de France. Un
complot avait été formé pour enlever le roi Charles VII du château de
Saint-Priest, en Dauphiné, au moment même où il donnait audience aux
ambassadeurs bourguignons, chargés de lui renouveler de mensongères
protestations de respect et de soumission; mais ce complot fut
découvert, et le duc de Bourgogne, prévoyant de plus en plus une
rupture complète, quitta la Flandre pour aller exhorter les habitants
de la Somme à lui rester fidèles, s'ils étaient attaqués par les
Français.

L'été s'écoula sans que rien justifiât ces craintes, et, dans les
derniers jours de l'automne, le duc retourna à Bruges; il y reçut,
pendant l'hiver, une députation des bourgeois de Gand, qui venaient
l'inviter à se rendre dans leur ville. Philippe feignit d'abord de se
montrer peu disposé à oublier les longues et sanglantes discordes qui
avaient précédé la paix de Grave: il leur avait même fait dire qu'ils
eussent à s'adresser au maréchal de Bourgogne, ce fameux sire de
Blamont, «l'homme du monde que Gantois aultrefois plus avoient hay;»
mais les députés de Gand annonçaient l'intention de réclamer la
médiation du Dauphin, comme les Brugeois avaient, à une autre époque,
invoqué celle du duc d'Orléans. Philippe en fut instruit; il n'eût pas
vu plus volontiers un prince étranger intervenir dans les soins de son
gouvernement que dans les discordes intérieures de sa maison, et il se
décida à recevoir lui-même les députés de Gand, en les faisant avertir
«que point ne se traveillassent de faire nulluy prier pour eulx, et
par faire aultrement, ils se reculleroient plus que ne s'avanceroient.»

Les députés de Gand s'efforcèrent de calmer le duc par leurs
discours. Ils lui représentèrent doucement que s'ils avaient «esté en
émoi,» ils n'avaient du moins jamais, comme les Brugeois en 1325 en et
1437, persécuté en «corps» le légitime seigneur du comté de Flandre.
L'évêque de Toul prit la parole pour leur répondre: il insista sur
l'audace et la durée de leur rébellion, et sur ce qu'il pouvait y
avoir de périlleux pour le duc de Bourgogne à aller se placer au
milieu de ceux qui, naguère encore, levaient leurs bannières contre la
sienne. «Les choses passées, disait-il, sont encore fresches, et n'y a
que quatre ans que les playes en saignoient encore. Nous espérons bien
que vous aultres et les gens de bien de la ville n'y entendez rien que
léaulté; mais quelle seurté peut-on avoir en une infinité d'aultres
rudes et meschans gens, malvais garssons, qui n'ont point d'honneur en
eulx, ne d'avoir, mès ont peut-estre esté contre monseigneur en
bataille, là, où, eulx fuians et desconfis, leurs pères, leurs frères,
leurs prochains amis et parens ont esté mors et tués, et ont perdu
maisons brullées, dont maintenant, par aventure, quant verroient cely
par qui ce leur avoit esté fait et le sauroient estre en leurs lacs et
leur fort, pensans à la vengeance de leur annuy, pourroient faire ung
assemblement par nuit et à l'heure quand lui et nous tous ses
seigneurs dormerions, porroient venir férir desus et contendre à tuer
tout, le maistre avec sa famille?... Or, est tout cler que Gand a
beaucoup de malvais garssons et de rudes et felles cœurs de gens...
Il y a nul de nous qui ne vousist bien que la chose se peust faire à
l'honneur de monseigneur et principalement à sa seurté, et savons bien
qu'il feroit bien quant il monstreroit visage de miséricorde et de
clémence à son peuple, et par espécial en une si noble et puissante
ville comme est Gand, une des plus belles et des puissantes du monde.»

Deux des députés de Gand, Matthieu de Gruutere et Jean Stoppelaere,
cherchèrent à justifier les Gantois, en démontrant qu'il n'existait
aucun sujet de crainte et d'inquiétude dans l'avenir. Quelle que fût
l'étendue de la ville de Gand, quelle que fût sa population, les
doyens, les jurés, les connétables, les centeniers et les dizeniers en
connaissaient tous les habitants, et exerçaient sur eux une si grande
influence que leurs serments garantissaient la fidélité, la soumission
et la paix de toute la cité. Pour assurer le succès de cette démarche,
ils offraient au duc vingt mille lions d'or; Philippe avait
constamment besoin de ressources considérables pour l'exécution de
ses vastes desseins. Il eût d'ailleurs jugé imprudent de faire revivre
le mécontentement des Gantois, au moment où une invasion hostile, de
Charles VII n'avait pas cessé d'être probable; il céda aux humbles
prières de leurs députés, et promit de se rendre au milieu d'eux le 6
avril 1458.

Quelques serviteurs du duc de Bourgogne l'avaient précédé à Gand pour
y étudier les dispositions des bourgeois, en même temps qu'ils
veilleraient aux préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu. Ils
reconnurent que tout était calme et paisible, et ne remarquèrent dans
les rues que de somptueuses tapisseries aux couleurs du duc, qui
étaient noir, gris et vermeil, ou de riches ornements d'or et
d'argent, dont quelques maisons étaient entièrement couvertes. Leurs
rapports avaient fait cesser toute inquiétude, lorsque le 27 mars ils
retournèrent précipitamment à Bruges; le même jour, un tremblement de
terre s'était fait sentir à Gand, et les moines de Saint-Pierre,
réunis dans leur église, prétendaient avoir entendu saint Bertulf
s'agiter violemment dans son tombeau, signe certain de grands
événements. Ce récit parvint jusqu'au Dauphin «et lui bouta telle
paour en la teste qu'il alla supplier le duc de renoncer à son projet;
mais Philippe consentit seulement à l'ajourner. Le maréchal de
Bourgogne, envoyé à Gand, revint bientôt annonçant que rien ne
légitimait la terreur des moines de Saint-Pierre, et l'entrée du duc
fut définitivement fixée au 23 avril. «Mès oncques le Daulphin ne se
voult changier de son opinion, dit Chastelain, tant l'avoit peur ahers
et ne l'eust sçu asseurer langue d'homme.»

Le 22 avril, le duc de Bourgogne avait passé la nuit à Eecloo; le
lendemain, il se rendit à Gand. Douze cents hommes d'armes et deux
cents archers le précédaient salade en tête, et il s'avançait lui-même
entouré d'une multitude de barons et de chevaliers appelés de la
Hollande, du Hainaut et de la Picardie; mais l'on ne remarquait ni
clercs ni prêtres à sa suite. Pour le rassurer davantage, les portes
de la ville avaient été ôtées de leurs gonds et les barrières avaient
été enlevées. Le bailli Arnould de Gouy et quatre échevins de chaque
banc, accompagnés de quatre cents bourgeois à cheval, vêtus de noir,
l'attendaient à Mariakerke. Plus loin se tenaient les doyens des
métiers et d'autres bourgeois qui s'inclinèrent humblement à son
arrivée; plus loin encore, les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon,
de Baudeloo, de Grammont, de Ninove, de Tronchiennes, le prévôt et
les chanoines de Sainte-Pharaïde, les membres du clergé et les
béguines qui chantaient en chœur le _Te Deum_.

Dans toutes les rues, de vastes échafauds fermaient les issues
étroites et sombres des quartiers habités par les ouvriers d'où eût pu
s'élancer inopinément quelque troupe de conspirateurs: on avait
cherché par les emblèmes dont ils étaient chargés à faire oublier les
motifs qui les avaient fait élever. Les Gantois avaient, comme les
Brugeois, choisi l'image d'Abraham sacrifiant son fils pour exprimer
leur obéissance: _Omnia quæ locutus est Dominus, faciemus_. Une jeune
fille, placée dans un élégant préau, appliquait au duc ces paroles de
Salomon: _Inveni quem diligit anima mea_. Tantôt on égalait sa gloire
à celle de César, tantôt l'on comparait sa clémence à celle de Pompée.
Ici on avait reproduit le discours des Israélites à Gédéon: _Dominare
nostri tu et filius tuus et filius filii tui_; ailleurs, on avait
écrit: _Utere servitio nostro sicut placuerit tibi_. On vit même un
homme, vêtu d'une peau de lion, dégradant le fier symbole de la
nationalité flamande, conduire le duc jusqu'à son hôtel en tenant la
bride de son cheval. Comme les temps étaient changés! Qu'était devenu
cet intraitable orgueil que l'on reprochait naguère à la cité de Gand
qui, même après le désastre de Gavre, était restée, au témoignage de
Chastelain, la plus puissante et la plus riche de l'Europe? «Y avoient
les trois quarts, dit Jacques Duclerq, de ceux qui le voyoient, qui
plouroient; et pareillement ceux de la compagnie du duc, pour
l'humilité qu'ils voyoient que ceux de la ville faisoient.»

La foule se pressait dans les rues et sur les places publiques pour
assister à ce spectacle; les uns s'arrêtaient autour des ménestrels
qui chantaient:

    Vive Bourgogne! est nostre cri;

les autres s'assemblaient au marché de la Poissonnerie, où l'on
voyait, dans un grand bassin, nager des tritons et des sirènes. Vers
le soir, ces divertissements continuèrent à la clarté des flambeaux;
le lendemain, il y en eut, «jusques en l'hostel de la ville,»
d'autres, non moins splendides, destinés à faire connaître au duc la
sincérité du repentir des Gantois. Ces fêtes se fussent prolongées
longtemps si le duc, remarquant que les assemblées du peuple
devenaient de jour en jour plus nombreuses, n'eût jugé prudent d'y
mettre un terme.

Au milieu de ces pompes, l'arrivée d'un huissier du parlement de Paris
vint arracher le duc de Bourgogne à l'enivrement de la puissance et de
la gloire.

En 1445, lors de la fameuse joute du sire de Lalaing et de Jean de
Bonifazio, un huissier du parlement avait paru dans le palais du duc,
au milieu d'un banquet solennel où siégeaient le duc d'Orléans et tous
les chevaliers de la Toison d'or, pour l'ajourner en personne à
répondre à la citation «d'un Dimence de Court, homme de non grand
estime.» Il était revenu peu après briser à coup de marteau les portes
de la tour de Lille pour délivrer un prisonnier en la présence du duc,
«qui oncques toutevoies ne se deslia en parler, jà soit-ce que emprès
lui en avoit aucuns qui volontiers l'eussent lancé en la rivière.»

Dix ans après, le parlement envoya de nouveau un huissier ordonner au
sire d'Antoing de rendre la liberté à la fille d'un bourgeois de Lille
que le duc lui avait ordonné de garder prisonnière jusqu'à ce qu'elle
consentît à épouser un archer de sa garde nommé Colinet de la
Thieuloie. Le duc se trouvait en ce moment en Hollande; le message
dont avait été chargé l'huissier du parlement l'irrita à tel point
que, sans se préoccuper des exercices religieux du carême et de
l'assemblée solennelle qu'il tenait aux grandes fêtes de l'année, il
s'embarqua secrètement à Rotterdam, malgré une tempête qui faillit
plusieurs fois engloutir sa barque; enfin, il aborda à l'Ecluse et
monta immédiatement à cheval pour se rendre dans le Hainaut, où il
annonça au sire d'Antoing que, quelque chose qui arrivât, il était
assez fort pour le protéger. Philippe s'indignait de ce que «lui qui
estoit prince de justice estoit ainssi mené par ceulx du parlement de
Paris, qui de ses subgez lui voloient oster la cognoissance et
l'auctorité, et venir par haute main exploiter en ses pays dont il
estoit souverain.» Cependant il feignit de se rendre aux prières et
aux larmes de la mère de la jeune fille, qui était venue le jour du
vendredi saint se jeter à ses pieds; mais les conseillers du
parlement, dont les ordres avaient été méconnus par le sire d'Antoing
et par le duc lui-même, adressèrent les plaintes les plus vives au
roi.

L'huissier du parlement, qui arriva à Grand en 1458, n'était pas
uniquement chargé d'inviter le duc de Bourgogne à siéger parmi les
juges du duc d'Alençon; il semblait que sa principale mission fût de
répéter au plus illustre et au plus indépendant des grands vassaux:
«Vecy le flayel de vostre extollacion fière que vous avez prise, qui
vous vient corrigier droit cy et pincier, et vous monstrer qui vous
estes.» Charles VII se souvenait que le duc de Bourgogne avait
repoussé sa médiation lors de la grande guerre de Gand: en même temps
qu'il lui rappelait ses devoirs et ses serments, il se plaisait à
répéter à ses sujets ce que Charles V disait aux barons bretons:
«Lequel vous vaut mieulx ou que vous souffriez le tort de vostre pays,
ou que vous souffriez le secours de droit du nostre?»

Le duc fut d'autant plus surpris de ce message, qu'en vertu du traité
d'Arras aucune citation personnelle ne pouvait lui être adressée: peu
lui importait, d'ailleurs, d'exercer les droits de pair du royaume,
s'ils devaient lui imposer l'obligation de s'associer aux rigueurs de
la justice royale contre un prince depuis longtemps son ami et son
allié secret. Il répondit à l'huissier du parlement qu'il regrettait
de ne pas avoir été prévenu plus tôt, afin de pouvoir se rendre à
l'assemblée de Montargis avec tout l'éclat qu'exigeait son rang de
doyen des pairs. «Je ne vis oncques le roy, disait-il, si voudroye
aller devers lui bien accompagné et le mieux que je pourroye.» Puis,
s'échauffant par degrés, il ajouta: «Quant est du roy, je ne me
plaings point de luy, mès de vous aultres ceulx du parlement, je me
plaings à Dieu et au monde des forfais, injures et rudesses que vous
m'avez fait et faites tous les jours, tant en mon honneur comme en mes
seigneuries, voluntairement et par haine, dont mon intention n'est
point de le souffrir plus, mès m'en vengeray une fois si je puis, et
prie à Dieu qu'il me donne tant vivre que j'en puisse prendre
vengeance à l'appétit de mon cuer. Je ne le dis pas droit cy que je ne
vueille bien qu'il leur soit rapporté, car vous-mesmes vous en estes
et à ceste cause le vous dis.»

Le héraut d'armes, Toison d'or, fut chargé par Philippe d'aller
exposer au roi de France qu'il désirait quelques délais, afin de se
présenter à Montargis «bien accompagnié pour lui faire honneur et
service,» et le duc lui avait dit, de sa propre bouche, que si l'on
demandait quelle compagnie il comptait y amener avec lui, il répondît
en son nom «qu'il y mèneroit quarante mille combattants pour servir le
roy se besoing en avoit, et jamès n'y entreroit à moins.»

Le duc, «qui s'estoit renforchié au double par la retraite du
Dauphin,» avait déjà mandé les hommes d'armes des fiefs et des
arrière-fiefs, ainsi que les arbalétriers des bonnes villes; il avait
fixé sa résidence à Lille, où il réunissait toute son artillerie,
lorsque Charles VII le dispensa de se rendre lui-même à Montargis. La
situation n'en restait pas moins grave; on n'ignorait pas que le
procès instruit contre le duc d'Alençon embrassait tous les complots
qui avaient succédé à celui de la Praguerie, «et tendoit le roy, dit
Chastelain, à donner fréeur au duc de Bourgogne, lequel il maintenoit
à son rebelle, et se ledit de Bourgogne eust esté attaint coupable
aveuque le duc d'Alenchon, il eust mis sus le lit de justice pour en
faire condempnation comme de l'aultre.» L'on avait trouvé, disait-on,
dans l'hôtel même du duc de Bourgogne, des vers où l'on plaçait dans
la bouche du roi de France ces menaces adressées à Philippe:

/*
    Lyon, les bras n'a pas si au desseure,
    Que par toy puisse un nouvel monde faire;
    Branle où tu veux, mais pense à ton affaire:
    Cent ans as creu, tout se paye en une heure.

Il est plus certain que Charles VII avait résolu de convoquer, pour
résister aux préparatifs du duc de Bourgogne, le ban et l'arrière-ban
du royaume, jusque dans les villes de la Somme cédées par le traité
d'Arras. La guerre semblait imminente. Le comte de Charolais se
montrait surtout plein d'enthousiasme et de zèle pour l'entreprendre.
«Je iray, disait-il dans le conseil, à tout ce qu'il plaira à moy
donner de gens jusques devant Paris, et de là jamès ne retourneray que
je n'aye traversé premier le royaume de l'un bout jusqu'à l'autre.» Le
duc de Bourgogne sourit en écoutant son fils: ce feu d'ardeur juvénile
avait ému son cœur paternel en lui rappelant qu'il avait été lui-même
dans sa jeunesse hardi et entreprenant. En ce moment, il oubliait
toutefois ses tardifs regrets de ne pas avoir combattu avec les
Français à Azincourt, pour applaudir aux sentiments hostiles que leur
portait l'héritier de ses Etats. Déjà le comte d'Etampes, l'évêque de
Toul et le maréchal de Bourgogne s'étaient rendus à Calais pour
traiter avec le comte de Warwick du renouvellement des trêves et
«d'aulcuns aultres secrez entendemens sur aultres grandes matières.»

Cependant le roi de France, apprenant les négociations entamées à
Calais, envoya de nombreux espions en Flandre et en Angleterre, et
bien que l'un d'eux, arrêté près de Gravelines, eût été conduit au
château de Lille par l'ordre du comte d'Etampes, leurs rapports furent
assez complets pour qu'il crût ne pas devoir témérairement commencer
la guerre. Le procès du duc d'Alençon fut ajourné de quelques mois;
lorsqu'on le reprit, on eut soin d'en écarter tous les témoignages qui
accusaient le Dauphin et le duc de Bourgogne. Il avait été établi, il
est vrai, que le duc d'Alençon avait lui-même fait un voyage à Lille,
et l'on affirmait qu'il avait chargé l'un de ses valets d'aller
chercher à Bruges une herbe fort rare destinée à empoisonner le roi de
France. On avait également saisi des lettres de créance accordées par
le Dauphin pour traiter avec les Anglais, mais l'on feignit de
révoquer en doute l'exactitude de ces dépositions et l'authenticité de
ces titres, et le duc d'Alençon fut seul frappé d'une sentence
capitale bientôt commuée en une détention perpétuelle au château
d'Aigues-Mortes.

Les dangers que Charles VII pouvait prévoir dans la formation d'une
ligue secrète contre lui se dissipaient peu à peu. Sa fermeté
effrayait ceux que sa clémence n'avait pu toucher.

Le Dauphin lui-même semblait hésiter dans l'opposition violente qu'il
faisait depuis longtemps à son père; car il avait profité de la
grossesse de la Dauphine pour lui écrire et pour protester de sa
soumission à ses volontés. Le motif de ce changement de conduite était
le bruit généralement répandu que l'on avait proposé dans le conseil
du roi de déclarer son frère Charles, duc de Berry, légitime héritier
de la couronne.

D'autres motifs éloignaient le duc de Bourgogne des complots auxquels
il avait pris si longtemps une part active. Au moment où le roi de
France décidait que si ses ordonnances et celles du parlement
continuaient à ne pas être observées en Flandre, il fallait y
contraindre par la force le duc de Bourgogne, Philippe relevait à
peine d'une longue maladie qui avait mis sa vie en péril. Le repos
était devenu nécessaire à sa santé, et les médecins qui l'avaient
suivi à Gand, où il se proposait de réclamer des Etats de Flandre
d'importants subsides, afin de commencer la guerre, l'avaient engagé à
ne songer qu'à y prolonger son séjour pour l'air «qui lui estoit
propre, car norry y avoit esté.» De plus, à mesure qu'il sentait ses
forces s'affaiblir, un secret remords le pressait de ne pas émousser
contre les chrétiens des armes qu'il avait promis de diriger contre
les nations païennes. On lui avait rapporté qu'au concile de Mantoue
le pape, comparant aux invasions des Huns et des Goths la marche des
Turcs vers la Hongrie, dernier rempart de la chrétienté, l'avait
publiquement menacé de la vengeance céleste s'il tardait plus
longtemps à exécuter son vœu. Sa maladie et les infirmités de sa
vieillesse, qui s'accroissaient tous les jours, lui parurent un nouvel
avertissement de Dieu irrité de le voir sacrifier si longtemps à
d'autres intérêts l'accomplissement de ses desseins contre les
infidèles.

L'expédition du duc de Bourgogne en Orient parut bientôt
invariablement arrêtée. Au mois de mai 1460, maître Antoine Hanneron,
qui fut depuis prévôt de Bruges, reçut de nouvelles instructions pour
aller en Allemagne poursuivre les négociations entamées l'année
précédente par Simon de Lalaing et réclamer, sinon le titre de roi de
Lotharingie, au moins la dignité de vicaire impérial, inséparable, aux
yeux de Philippe, de celle de chef de la guerre sainte.

Depuis longtemps, toutes les indications propres à assurer le succès
de la croisade avaient été réunies avec soin. Les sires de Wavrin et
de Lannoy, Bertrandon de la Broquière, Martin Vilain, Anselme Adorne,
s'étaient hâtés de soumettre au duc les relations de leurs voyages en
Orient, où ils décrivaient avec de longs détails chaque pays et chaque
ville qu'il leur semblait avantageux de s'efforcer de conquérir. Pour
les compléter, Jean Torzelo, chambellan de l'empereur de
Constantinople, lui avait fait remettre un exposé de la situation des
infidèles, où il évaluait leurs forces à cent mille cavaliers, en
insistant fortement sur l'appui que les chrétiens trouveraient contre
eux chez les princes de l'Albanie et de la Grèce. Un prêtre flamand,
créé évêque du Mont-Liban par le pape Calixte, y eût joint le concours
important des Maronites. L'empereur David de Trébisonde, à qui s'était
adressé le duc de Bourgogne, lui avait répondu, tant pour lui qu'au
nom du roi de Perse, du roi de Mingrélie, du duc de Géorgie et du
seigneur d'Arménie, en lui promettant de l'aider à délivrer l'Asie et
de le placer sur le trône de Jérusalem. Enfin, dans les premiers jours
de l'année suivante (14 mai 1461), une ambassade, envoyée par ces
princes de l'Orient, dont quelques-uns n'étaient pas même chrétiens,
arriva à Saint-Omer, où le duc avait tenu un chapitre de la Toison
d'or. Le discours qu'elle prononça commençait par ces mots: «Voici que
les mages sont venus de l'Orient vers l'étoile qu'ils ont aperçue à
l'Occident, c'est-à-dire vers vous, dont la puissance brille
aujourd'hui d'un si grand éclat jusqu'aux rivages de l'Orient, qu'elle
y éclaire les princes et les nations, et les guide vers vous qui êtes
la vraie image de Dieu.» Le duc de Bourgogne reçut avec joie cette
ambassade, et protesta de son désir de se montrer bientôt digne
d'aller relever au delà du Bosphore cette vieille bannière des Robert
et des Godefroi, que les Turcs redoutaient, disait-on, plus que cent
mille combattants.

D'étroites et stériles querelles domestiques vinrent bientôt rappeler
Philippe aux soins qu'exigeaient son gouvernement et la tranquillité
même de son palais. C'étaient de nouveau les différends sans cesse
renaissants du comte de Charolais et des sires de Croy. Le comte de
Charolais voyait de plus en plus avec jalousie l'influence d'Antoine
de Croy s'élever si haut qu'il avait partagé avec le duc de Bourgogne
l'honneur de tenir sur les fonts du baptême le fils aîné du Dauphin.
Depuis longtemps il s'était éloigné de la cour, où dominaient ses
ennemis, et vivait retiré dans une triste solitude au Quesnoy. Un
jour, il crut la devoir quitter pour aller à Bruxelles exposer à son
père, en la présence même du sire de Croy, tous ses griefs contre lui;
mais le duc ne voulut point l'écouter, et le comte de Charolais
s'éloigna plus irrité que jamais. A quel projet s'arrêta sa colère?
Quels furent les moyens qu'il se proposa pour enlever l'autorité au
sire de Croy? Il est difficile de préciser quelque chose à cet égard.
Nous savons, toutefois, que peu après le comte de Saint-Pol, cet
illustre feudataire aux sentiments douteux et incertains, qui avait,
en 1453, été en même temps l'un des chefs de l'armée bourguignonne et
l'un des médiateurs choisis par Charles VII, se rendit à Bourges,
chargé d'un message secret du comte de Charolais. Le jeune prince
annonçait, dit-on, l'intention «de mettre le sire de Croy hors de
l'hostel de son père,» et de chercher, s'il était réduit à fuir, un
asile dans le royaume de France. Il demandait seulement qu'on lui
accordât le commandement de l'expédition destinée à secourir la reine
d'Angleterre Marguerite d'Anjou, qui soutenait avec courage les droits
de la maison de Lancastre contre la rébellion du duc d'York. Le roi de
France lui fit répondre qu'il l'accueillerait volontiers dans ses
Etats, mais il déclarait aussi que «pour deux royaumes tels que le
sien il ne consentiroit un vilain fait,» et refusait de l'encourager
dans les moyens de violence qu'il voulait opposer aux volontés de son
père.

Charles VII, vieux et malade, frémissait à la pensée de tout ce qui
pouvait lui rappeler ses propres malheurs; ils touchaient à leur
terme. Le bruit courait que le Dauphin, las de consulter des
astronomes sur l'époque de sa mort, cherchait à la hâter, et qu'il
avait déjà corrompu son médecin, maître Adam Fumée. Selon une version
assez douteuse, Charles VII, voulant épargner ce crime à son fils,
s'abstint de toute nourriture jusqu'à ce qu'il expirât, au milieu des
gémissements de ses serviteurs et des larmes de son peuple, le 22
juillet 1461.

Les premiers actes du nouveau roi de France justifièrent cette
accusation: il combla de présents ceux qui lui annoncèrent la mort de
son père, défendit que l'on portât son deuil et fit élargir maître
Adam Fumée qui avait déjà été chargé de chaînes. Philippe s'était hâté
de le faire féliciter sur son avénement par le sire de Croy, en lui
annonçant l'intention de l'accompagner jusqu'à Reims avec l'armée
qu'il avait depuis longtemps réunie. L'occasion semblait favorable
pour rétablir en France la tutelle du duc de Bourgogne, telle que Jean
sans Peur l'avait exercée sous le règne de Charles VI. «Mon bel oncle,
objectait vivement Louis XI au sire de Croy, a-t-il quelqu'un à
redouter, puisqu'il est avec moi et moi avec lui? Comment! ne suis-je
point roi? De qui doit-il avoir peur? Mon bel oncle ne peut-il pas se
remettre entre mes mains avec la confiance que je lui ai montrée en
m'abandonnant aux siennes?»

Néanmoins, quel que fût son mécontentement secret, il était réduit à
dissimuler; il venait d'emprunter au duc de Bourgogne de fortes sommes
d'argent dont il avait grand besoin, et dans son désir de faire croire
à la sincérité de sa reconnaissance pour des services qu'il allait
bientôt oublier, il affectait de nommer sans cesse le duc Philippe son
père et son sauveur. Dans toutes les villes où il s'arrêtait avec lui
en s'acheminant vers la cité de Reims, il lui faisait offrir les clefs
aussi bien qu'à lui-même et l'associait à tous les honneurs de la
royauté. A la cérémonie du sacre, Philippe s'assit à côté du trône, au
même rang que le roi de France, et ce ne fut qu'après l'avoir armé
chevalier et avoir placé la couronne fleurdelisée sur son front qu'il
lui rendit hommage, comme étant trois fois pair du royaume, dans la
forme suivante: «Mon très-redoubté seigneur, je vous fais hommage
présentement de la duché de Bourgogne, des comtés de Flandres et
d'Artois, et de tous les pays que je tiens de la noble couronne de
France, et vous tiens à seigneur, et vous en promets obeyssance et
service; et non pas seulement de celles que je tiens de vous, mais de
tous mes autres pays que je ne tiens point de vous, et d'autant de
seigneurs et de nobles hommes, de gens de guerre, et d'autres qui y
sont, que j'en pourray traire. Je vous promets faire service avec mon
propre corps tant que je vivray, avec tout ce que je pourray finer
d'or et d'argent.» Ce fut de nouveau au milieu de l'armée
bourguignonne que Louis XI fit, peu de jours après, son entrée
solennelle à Paris. Les archers du comte d'Etampes le précédaient, et
tous les nobles dont il était entouré étaient des chevaliers
étrangers. C'étaient, entre autres, les sires de Croy, de Commines, de
Hornes, de Toulongeon, de Brimeu, de Lalaing, de la Gruuthuse, de la
Hamaide, de Borssele, de Wavrin, de Harnes, de Moerkerke, de
Miraumont. L'humble apparence du roi, qui chevauchait sur un petit
cheval, la tête couverte d'un simple chaperon noir à la mode
allemande, rehaussait davantage la pompe de Philippe, qui étalait dans
cette cérémonie tous ses diamants et tous ses joyaux: les acclamations
populaires semblaient ne s'adresser qu'à lui, et lorsque ce brillant
cortége traversa le quartier des Halles, on entendit un boucher
s'écrier: «O franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu dans
la ville de Paris: il y a longtemps que vous n'y êtes venu, quoique
vous y fussiez fort désiré.»

Louis XI eût vivement souhaité de pouvoir persuader au duc Philippe de
rompre les trêves qu'il avait conclues avec les Anglais; c'eût été le
moyen le plus sûr d'affaiblir son intervention prépondérante dans les
affaires de France. Mais Philippe n'oublia pas combien l'alliance de
la Flandre et de l'Angleterre était nécessaire à la prospérité de ses
Etats; il était d'ailleurs contraire à toute guerre, dont le résultat
infaillible eût été de retarder l'expédition qu'il projetait depuis si
longtemps contre les infidèles. «Je vois bien comment vont les choses,
disait-il, on cherche déjà à s'opposer à mon voyage!» Il repoussa les
insinuations de Louis XI, et tenta de lui rappeler qu'en d'autres
temps il avait obtenu du pape la dignité de gonfalonier de la
croisade.

Un splendide banquet avait été préparé à l'hôtel d'Artois; le duc de
Bourgogne y réunit autour de lui les ducs d'Orléans, de Bourbon et de
Clèves, les comtes de Charolais, de Savoie, d'Angoulême, de Nevers,
d'Etampes, de Montpensier, de Laval, de la Marche, de Vendôme,
d'Harcourt, de Tancarville, de Saint-Pol, de Dunois, de Luxembourg.

On y attendait le roi; dès qu'il y aurait paru, l'éléphant conduit par
le More de Grenade y eût porté la Religion en habits de deuil: elle
eût adressé à tous les convives un appel qu'ils n'auraient pu
repousser, afin qu'ils renouvelassent les vœux du Faisan. Le roi se
serait trouvé solennellement engagé en présence de toute la noblesse
par les mêmes serments et aurait bientôt été réduit à opter entre la
honte d'un parjure et celle de devoir accepter jusqu'en Asie la
supériorité du duc de Bourgogne, à peu près roi en France et unique
chef de la croisade en Orient. Louis XI reçut l'avis de ce qui se
préparait: il allégua un prétexte et ne se rendit point au banquet du
duc de Bourgogne.

Cependant Philippe prolongeait son séjour dans la capitale du royaume;
bien qu'il parlât souvent de son départ et qu'il y songeât quelquefois
en remarquant combien s'était refroidie l'amitié de son hôte de
Genappe, il ne pouvait s'y résoudre.

Louis XI ne vit qu'un moyen de l'engager à quitter Paris, ce fut de
lui en donner l'exemple; mais «comme il estoit ingénieux et actif en
plusieurs choses et que la vivité de son engien lui faisoit fantasier
maintes besognes,» il voulut imposer en même temps silence aux bruits
qui couraient sur ces divisions secrètes; il convoqua donc les
échevins et les docteurs de l'université à l'hôtel d'Artois et s'y
rendit lui-même. «Voici, leur dit-il, mon cher oncle; c'est la
personne du monde à qui je dois le plus et de qui je tiens ma vie, ma
couronne et tout ce que je possède. Mon cher oncle partira bientôt
pour ses Etats; je pars moi-même pour la Touraine. Je vous prie de
vouloir bien faire une procession générale pour que vous priiez tous
pour lui et pour moi, ainsi que pour le salut de ce royaume qui repose
en grande partie entre ses mains.»

Le lendemain, Louis XI s'éloigna de Paris. Le duc de Bourgogne se
décida bientôt à l'imiter: les troubles de Thionville réclamaient sa
présence dans le Luxembourg.

Le comte de Charolais était resté seul en France. Louis XI avait jugé
utile de se l'attacher en flattant son orgueil, et en lui racontant
qu'il avait appris pendant son séjour en Brabant que les sires de Croy
avaient proposé au duc d'enfermer son fils dans une prison. Ce qu'il
avait été lui-même pour le duc de Bourgogne, le comte de Charolais
pouvait à son tour l'être pour lui. Rien n'était plus aisé que de
réveiller ces discordes intérieures dont il avait vu l'origine et les
progrès. Soit qu'elles appelassent sa médiation amiable, soit qu'elles
réclamassent un jour son intervention armée, elles devaient dans l'un
et l'autre cas favoriser l'accroissement de sa puissance. Guillaume
Biche, que nous avons vu naguère exilé par le duc de Bourgogne pour
avoir excité son fils contre lui, était l'agent de ces intrigues entre
le roi de France et le comte de Charolais. De tous les sujets du duc
il n'y en avait que trois que Louis XI eût depuis son avénement au
trône élevés à des fonctions importantes dans le royaume: c'étaient
Guillaume Biche, à qui il avait donné le gouvernement du Soissonnais,
un valet de chambre du duc, qu'il nomma capitaine du château de
Vincennes, et un riche marchand italien de Bruges qu'il créa général
des finances. Le plus puissant était Guillaume Biche. Les huissiers et
les sergents d'armes avaient reçu l'ordre de le laisser pénétrer dans
la chambre du roi à toute heure de la nuit et du jour. Louis XI se
promenait souvent avec lui en le tenant par le bras, et l'associait
même à ses plus secrètes aventures.

Le comte de Charolais écoutait volontiers les propositions du roi de
France. Au retour d'un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Claude, il
s'arrêta à Tours: Louis XI continuait à distinguer le comte de
Charolais parmi tous les princes du sang, et un jour qu'il s'était
égaré à la chasse il se montra tellement inquiet de sa disparition
qu'il jura de ne prendre aucune nourriture avant qu'il eût été
retrouvé: le lendemain, il lui donna le gouvernement de la Normandie
avec une pension de trente-six mille livres. C'était le chiffre de la
pension qu'il recevait lui-même à Genappe du duc de Bourgogne.

Cependant le comte de Charolais semblait peu reconnaître cette extrême
générosité d'un monarque naturellement égoïste et avare; il était né
trop ambitieux pour songer à sacrifier ses intérêts à ceux d'un prince
étranger, trop orgueilleux pour se laisser imposer le rôle humiliant
que le Dauphin avait accepté à Genappe. Au milieu même de la cour du
roi de France, il opposait ses propres intrigues à toutes celles qui
l'entouraient. Tandis que Louis XI et le duc Philippe favorisaient le
duc d'York, il s'alliait secrètement au duc de Somerset, l'un des
chefs du parti du roi Henri VI. On craignait même qu'il ne profitât de
l'arrivée du duc de Bretagne, qui avait été mandé à Tours, pour
chercher à ressusciter la grande ligue féodale qui avait été autrefois
formée contre Charles VII. Louis XI fit si bien pour la prévenir
qu'il persuada au comte de Charolais de ne pas tarder plus longtemps à
visiter les provinces septentrionales de la France, où il lui
permettait de jouir des prérogatives de la royauté, notamment de celle
de rendre la liberté aux prisonniers.

A peine le comte de Charolais était-il retourné au Quesnoy qu'il
apprit que son père était gravement malade à Bruxelles; il s'y rendit
aussitôt et ne quitta plus le chevet de son lit. On avait appelé près
du vieux duc de Bourgogne les médecins les plus célèbres de cette
époque, Barthélemy Cazal, de Venise, Luc Alexandre, de Milan, Pierre
de Herlain, de Savoie, Dominique, de Genève, et un chirurgien du
royaume d'Arménie qui portait le nom assez triste de Jean sans Pitié;
mais ils conservaient peu d'espoir de le guérir, et des processions
solennelles eurent lieu pour implorer du ciel le rétablissement de sa
santé, non-seulement dans toutes les villes de ses Etats, mais aussi à
Paris et à Londres. Enfin sa situation s'améliora, et dès qu'il se
sentit un peu mieux, le comte de Charolais, qui l'avait entouré des
soins les plus assidus, recouvra quelque influence près de lui; mais
l'usage qu'il en fit prouva que son caractère ne s'était pas modifié,
car il continuait à se montrer dur et inflexible dans ses volontés.
Roland Pype, trésorier de Flandre, avait été autrefois le receveur
général de ses finances; il avait même été privé de ses fonctions avec
tant de rudesse que dans son désespoir il aurait attenté à ses jours
si sa famille n'eût constamment veillé sur lui dans sa maison de
Bruges. Ce n'était point assez: au plus fort de la maladie du duc, le
comte de Charolais lui manda qu'il se présentât sans délai à Bruxelles
pour rendre compte des deniers qu'il avait eus en dépôt. Roland Pype
obéit: on ignore quel fut l'accueil que lui fit le comte de Charolais;
mais peu de jours après, on le trouva noyé au fonds d'un puits où il
s'était précipité. Il fallut cacher au duc, qui l'aimait beaucoup, ce
triste événement.

La convalescence de Philippe était pénible et lente; ses médecins
venaient de lui ordonner de couper sa chevelure, et il avait prescrit
à tous les nobles de suivre son exemple. Depuis longtemps, le clergé
s'élevait contre l'usage de porter les cheveux si longs «qu'ils
empeschoient le visage et les yeux,» usage qu'il jugeait déshonorant
parce qu'il semblait emprunté aux femmes. En 1105, le comte de
Flandre, Robert de Jérusalem, célébrait les fêtes de Noël à
Saint-Omer, lorsque l'évêque d'Amiens, saint Godefroi, annonça qu'il
ne recevrait d'offrandes que de la part des nobles qui portaient les
cheveux courts: tous ceux qui se trouvaient présents saisirent
aussitôt, à défaut de ciseaux, leurs glaives et leurs poignards pour
faire tomber leur longue chevelure. En 1462, l'empressement des nobles
à s'en dépouiller était plus douteux, et messire Pierre de Hagenbach
fut chargé d'employer la force afin de les y contraindre, moins pour
favoriser la réforme des mœurs que pour cacher davantage les
infirmités d'un prince bientôt septuagénaire.

Philippe se rendit lui-même dans les principales villes de Flandre
pour remercier les bourgeois de leurs prières et de leurs processions,
et pour leur montrer qu'il avait repris toutes ses forces. Sa
magnificence était toujours la même, car il voulait que rien ne parût
changé ni en lui ni autour de lui, et les chroniqueurs citent
notamment l'entrée solennelle qu'il fit à Bruges «comme une chose de
moult grand triomphe impossible à croire à ceux qui ne l'ont veue.»
Ardent Désir et Bon Vouloir, messagers des Brugeois, s'étaient rendus
au devant de lui: la nacelle qui le portait sur le canal de Damme
était un jardin planté d'arbustes et de fleurs qu'escortaient une
foule de bateaux richement ornés par les marchands étrangers, où l'on
entendait tour à tour les douces et riantes harmonies des tambourins
et les détonations, aussi bruyantes que le tonnerre, des veuglaires et
des canons. A l'entrée de la ville s'élevait une tour d'où l'on vit
tout à coup s'abaisser un pont-levis. C'était la résidence de dame
Vénus. Près de là, on remarquait Pâris dont le regard téméraire
jugeait la beauté de trois déesses: allégories qui rappelaient au duc
de Bourgogne les faciles amours de ses jeunes années, sans lui en
rendre la vigueur, l'énergie, les espérances et les illusions.

Au sein même de ces fêtes, les tristes préoccupations des intérêts
politiques veillaient comme un remords dans l'esprit du vieux prince.
Il commençait à peine à reprendre la direction des affaires quand on
lui annonça que Louis XI venait de défendre qu'on allât acheter le sel
en Bourgogne. «C'est ma récompense, répondit-il, d'avoir soutenu celui
qui ne cherche qu'à me détruire.» Peu après, le roi de France lui
envoya une ambassade pour lui faire connaître son intention d'appuyer
par les armes les droits de la maison de Lancastre et le prier de
permettre que le comte de Charolais prît le commandement de son armée.
Le duc refusa encore cette fois de renoncer à ses trêves avec le duc
d'York, et fit répondre qu'il maintiendrait ses relations avec
l'Angleterre aussi bien que ses prédécesseurs, qui, moins puissants
que lui, ne les avaient jamais abandonnées.

Louis XI, en offrant au comte de Charolais un commandement qu'il avait
autrefois ambitionné, se proposait un double but: non-seulement il
voulait troubler sa réconciliation avec son père, mais il espérait
aussi qu'en l'appelant en France, il s'assurerait un précieux otage
qui garantirait la fidélité future de la maison de Bourgogne. La
récente maladie de Philippe lui avait fait comprendre combien il était
important qu'au moment de sa mort son unique héritier se trouvât entre
ses mains.

Cependant, lorsqu'il vit que cette démarche restait sans succès, il
adopta une politique toute différente, et par une suite de ce système
qui le portait sans cesse à corrompre les hommes dont il pouvait avoir
besoin, il se lia tout à coup par un pacte secret aux sires de Croy
que naguère il accusait si vivement. L'influence qu'ils conservaient
sur la vieillesse du duc Philippe lui paraissait devoir mieux servir
ses projets que l'amitié inégale du comte de Charolais, et il n'hésita
pas à la sacrifier publiquement pour se faire de cette rupture même un
grief contre lui: il supprima d'abord la pension qu'il lui avait
accordée, puis il se prit à désirer de le voir mort, puisqu'il ne
devait pas le voir captif.

A la cour du duc de Bourgogne vivait un ancien serf de Saint-Jean de
Losne qui était parvenu au rang de premier valet de chambre. Son nom
était Jean Coustain. Ambitieux, cupide, rude, impie, orgueilleux, il
exerçait sur l'esprit de Philippe autant d'ascendant que ses plus
célèbres conseillers: riche de dix mille florins de rente, anobli et
créé chevalier, il avait acquis la seigneurie de Navilly; puis il
avait acheté à Jean de Vos la vaste terre de Lovendeghem. Ses armes
étaient d'argent à trois molettes d'or: écu de métaux tel qu'il
convenait à un noble de fortune. Sa femme Isabeau Mache-Foing avait
paru au banquet du Faisan avec les plus illustres dames de la cour;
leur fils, déjà grand bailli de Thielt, avait osé élever ses
prétentions jusqu'à mademoiselle de Boussut, qui avait refusé Charles
de Poitiers, de la maison des comtes de Valentinois. Un autre de leurs
fils avait obtenu la main d'Anne de Baenst, qui épousa quelques années
plus tard, en secondes noces, le bâtard Philippe de Brabant. Toute la
famille de Jean Coustain jouissait près du duc de la même faveur; son
frère Humbert Coustain, sommelier du corps, avait été anobli comme
lui; sa sœur Agnès était l'une des nombreuses maîtresses de Philippe.
Les Mache-Foing n'étaient pas moins puissants. Si Jean Coustain avait
combattu à Gavre aux côtés du duc de Bourgogne, Philippe Mache-Foing
avait été l'un des prisonniers épargnés à la bataille de Nicopoli avec
Jean sans Peur; d'abord simple valet de chambre, puis garde des joyaux
avec son frère Monnot Mache-Foing qui s'était fait nommer maire de
Dijon, il avait porté si haut son opulence et sa fortune qu'il avait
fait bâtir à ses frais dans cette ville l'église de Saint-Jean.

Au commencement de l'année 1462, Jean Coustain se rendit en Bourgogne
parce que ce pays avait des relations plus fréquentes avec les
habitants de la Lombardie, fameux par leurs poisons et leurs
maléfices. Son premier soin fut de s'y adresser à une courtisane
savoyarde attachée à la secte des Vaudois, qu'entretenait un pauvre
écuyer nommé Jean de Vy: il lui demanda quelle était la manière la
plus prompte de parvenir à son but lorsqu'on voulait la mort d'un
homme; il ajouta que le prénom de celui qu'il voulait perdre était
Charles. Cette femme consentit à préparer un poison, et Jean de Vy le
remit à Jean Coustain, ne doutant point que sa complicité ne devînt
pour lui une source de richesses, comme Jean Coustain le lui avait
fait espérer. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'il vît
cette promesse se réaliser, et, de plus en plus impatient d'en
recueillir le fruit, il résolut de se rendre lui-même à Bruxelles.
Jean Coustain s'était déjà assuré les moyens de faire réussir ses
projets; il ne restait qu'à accomplir le crime. Il se croyait assez
puissant pour qu'il n'y eût pour lui aucun danger à repousser avec
mépris l'écuyer bourguignon. Jean de Vy, pour se venger, alla tout
révéler à Tristan de Toulongeon et à Pierre de Hagenbach, et leur
montra même des lettres de Jean Coustain; le comte de Charolais,
aussitôt instruit de ces révélations, courut au palais raconter ce
qu'il avait appris. Ce complot sembla toutefois émouvoir peu le
vieillard, qui permit à peine à son fils de faire surveiller Coustain
pendant la nuit et de le faire arrêter le lendemain; mais il s'irrita
de ce que les sires de Toulongeon et de Hagenbach ne l'avaient pas
prévenu le premier et les disgracia. Le lendemain était un dimanche;
le duc alla chasser les daims dans le parc de Bruxelles; Jean Coustain
était avec lui, et il se contenta de lui dire qu'il se préparât à
accompagner le sire d'Auxy. Jean Coustain se retira, dîna et se rendit
aussitôt après à l'oratoire où le duc entendait la messe. Trouvant la
porte fermée, il frappa si rudement qu'on la lui ouvrit. «Me voici,
dit-il insolemment au duc, que voulez-vous que je fasse? Où
irai-je?--Je vous ai dit, répliqua Philippe, que vous alliez avec le
sire d'Auxy là où il vous mènera.--Vraiment, continua Coustain, est-ce
tout? et qu'aurai-je de mon service? Par la mort! digne beau sire,
j'ai bien employé mon temps. Il me vaudrait mieux avoir servi un
porcher.» Et il se retira tandis que Philippe répétait à voix basse:
«Jehan! Jehan! je t'ai nourri trop gras!»

Ce ne fut que lorsque le sire d'Auxy, arrivé aux portes de Bruxelles,
donna l'ordre de lier Jean Coustain que celui-ci pâlit et commença à
douter de sa puissance. On le conduisit au château de Rupelmonde, où
l'on enferma également Jean de Vy, qui, bien que moins coupable que
lui, devait partager son sort. Le comte de Charolais se rendit bientôt
dans leur prison et s'empressa de donner l'ordre que Jean Coustain fût
décapité, de crainte que le duc ne se laissât émouvoir de pitié pour
un serviteur qu'il chérissait plus que les autres. Jean Coustain se
trouvait déjà dépouillé de ses vêtements et prêt à être livré au
bourreau, quand il demanda à pouvoir parler au comte de Charolais. Ses
révélations furent longues, on ignore ce qu'elles continrent;
seulement ceux qui y assistaient de loin remarquèrent que le comte de
Charolais changeait de visage et faisait souvent le signe de la croix,
comme frappé d'étonnement et de stupeur, «pourquoy on doubtoit qu'il
n'eust dict chose qui feust pleine de mal de lui ou d'autrui.»

Jean Coustain était ce valet de chambre du duc que Louis XI avait, dès
les premiers jours de son règne, créé capitaine du château de
Vincennes. Ce fut à Paris que son complice, Gilles Courbet, chanoine
d'Arras, trouva un refuge. Dès ce jour, le dissentiment du comte de
Charolais et de Louis XI devint plus profond: Philippe se montrait
seul disposé à oublier ce complot. Louis XI venait de lui céder ses
prétentions sur le Luxembourg, et l'on vit bientôt la sœur et la
femme de Coustain retrouver toute leur faveur près de lui: il lui
était toujours difficile de supporter longtemps l'esprit altier et
ambitieux de son fils; mais il n'en secouait le joug que pour retomber
sous celui des sires de Croy. Ce fut l'un d'eux, le sire de Chimay,
qu'il chargea d'aller se plaindre au roi de France d'une ordonnance
récemment publiée, qui défendait toute relation avec le roi Edouard
d'York.

Les questions soulevées par la lutte des deux factions qui divisaient
l'Angleterre étaient celles où le duc Philippe s'éloignait le plus de
la politique de Louis XI. Edouard IV était aimé des communes
flamandes. Il avait lui-même annoncé son couronnement à leurs échevins
par des lettres remplies de témoignages de déférence et d'amitié, et
depuis lors il n'avait pas cessé de se montrer favorable à leurs
intérêts. Les sympathies de la Flandre restaient toujours la règle du
système commercial que devait se tracer le duc de Bourgogne.
L'ambassade du sire de Chimay avait été sans résultats, mais la
fortune, presque constamment favorable à Philippe, renversait au même
moment les desseins qu'avait formés en Angleterre la politique rivale
de Louis XI. Le parti d'York triomphait, et vers la fin du mois de
juillet 1463, Marguerite d'Anjou, abordant à l'Ecluse avec son fils,
le prince de Galles, vint chercher un refuge dans les Etats du prince
qui avait été longtemps son plus terrible ennemi. N'ayant pour se
couvrir que les vêtements que tant de fatigues avaient mis en
lambeaux, obligée d'emprunter à son sénéchal Pierre de Brezé, presque
aussi pauvre qu'elle, quelques deniers pour acheter du pain, elle
était réduite, comme la veuve de Charles Ier au Louvre, à se cacher
dans l'ombre et dans le silence pour éviter les outrages publics. Le
peuple, toujours cruel pour le malheur, l'avait accueillie avec des
imprécations et des menaces. Que de tristes rapprochements se
présentèrent à l'esprit de Marguerite, si sa pensée remonta à l'époque
où la dynastie dont elle défendait les droits avait eu la Flandre pour
berceau! Près de ce même port où elle abordait plaintive et désolée
pour invoquer la générosité d'un prince dont les Lancastre avaient
reçu l'aïeul dans leur hôtel de Londres, alors qu'il partageait la
captivité du roi Jean, Edouard III avait vaincu Béhuchet, Barbavara et
leurs quarante mille soldats, et c'était aussi à l'Ecluse que, dans
tout l'éclat de ses victoires, il avait présenté un autre prince de
Galles aux députés des bonnes villes, accourus pour protester de leur
zèle et de leur fidélité.

Marguerite, qui s'appuyait d'un sauf-conduit qu'elle avait autrefois
demandé, envoya sans délai au duc Philippe un chevalier nommé messire
Jean Carbonnel, pour le supplier de lui accorder une entrevue.
Philippe était allé en pèlerinage à Boulogne. Il répondit avec douceur
à l'envoyé de la reine d'Angleterre, et l'assura que si la maladie de
sa sœur la duchesse de Bourbon ne l'avait pas retenu, il se serait
empressé d'aller au devant de l'illustre princesse. Il chargea du soin
de la complimenter Philippe de la Roche, chevalier de la Toison d'or,
qui passa plus tard à la cour de Louis XI, et fut, en 1484, l'orateur
le plus populaire des états de Tours. Le sire de la Roche trouva
Pierre de Brezé à Bruges, et l'accompagna à l'Ecluse, où il engagea
Marguerite à ne pas entreprendre un voyage pénible et plein de dangers
à cause du voisinage des Anglais.

Cependant Marguerite insista, et obtint de Philippe qu'il la recevrait
dans la ville de Saint-Pol. Elle se rendit donc à Bruges, où le comte
de Charolais lui prêta cinq cents écus, revêtit le costume qu'aurait
porté en voyage une simple femme de la suite de quelque noble dame, et
s'achemina vers la cour du duc, avec son sénéchal, sur un de ces
grands chariots que les habitants du pays couvrent d'une large toile
blanche, aussi noble et aussi fière dans son malheur que lorsqu'elle
s'asseyait sur un trône. Le prince de Galles était resté à Bruges,
«partie, dit l'historiographe des ducs de Bourgogne, par nécessité de
non le povoir furnir, partie pour non mettre le pays en adventure pour
le poix de sa personne.»

Les Anglais essayèrent vainement d'enlever Marguerite à Béthune.
Échappant à leurs embûches, elle arriva à Saint-Pol, où le duc
Philippe l'invita à un pompeux banquet. «Et, disoit-on, lors que comme
l'ymage du duc entre toutes autres gens se monstroit seigneurieuse
pour homme, où qu'oncques se trouvast, pareillement l'ymage de la
royne avec son maintenir se monstra pour femme un des beaulx
personnages du monde représentant dame. Et en effect, moult estoit
belle dame et entière pour lors et digne de hault regard, nonobstant
que povre et austère fortune lui povoit estre cause assez de lui
amoindrir ses manières ès quelles toutes voies oncques ne varia; ains
venue aveucques trois femmes, aveucques un chariot passager, se
comporta et monstra telle comme quand soloit tenir le sceptre à
Londres en main redoutée.» Philippe se borna toutefois à accorder
quelques secours en argent à la reine d'Angleterre, ainsi qu'aux ducs
d'Exeter et de Somerset, qu'on avait vus, pendant plusieurs jours,
errer mendiant et pieds nus à travers la Flandre.

Une escorte plus nombreuse accompagnait Marguerite lorsqu'elle revint
à Bruges. Le comte de Charolais se plut à l'entourer d'honneurs
pendant son séjour «dans cette fameuse ville de Bruges, dont toutes
nations font mémoire.» Une joute qui devait avoir lieu au mois
d'octobre, à l'abbaye de Saint-André, avait appelé de toutes parts un
grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on distinguait le bâtard de
Bourgogne, Philippe de Crèvecœur, Pierre de Waes, Guillaume de Saulx,
Morelet de Renty et le jeune marquis de Ferrare. Le duc de Gueldre
s'était également rendu à Bruges pour y attendre sa fiancée, Catherine
de Bourbon. De somptueux banquets se succédèrent sans interruption, et
tel était le respect que le comte de Charolais montrait à la princesse
exilée, qu'on le vit refuser de s'approcher de l'aiguière qui était
présentée à la reine d'Angleterre, comme si son infortune n'eût rien
enlevé à son sang de son éclat et de sa dignité.

Avant de quitter Bruges, Marguerite, touchée des soins du comte de
Charolais, essaya inutilement de le réconcilier avec son père. Leurs
divisions devenaient de plus en plus violentes. Le duc avait donné
l'ordre d'arrêter un secrétaire du comte de Charolais, nommé Antoine
Michel; mais son fils le fit délivrer, et se retira en Hollande en
état de rupture ouverte. «Les termes que longtemps on m'a tenu en
court et maintes choses que j'y voy non à souffrir,» disait-il au
sénéchal de Brezé, dans un langage trop vif et trop énergique pour
qu'il soit permis de l'affaiblir en le traduisant «m'ont fait quérir
eslonge d'icelle; là où si d'avanture proufit vient, ou auculn grand
bien, il chiet en la charge de deux ou trois et de moy n'est
cognoissance. Les trois mettent main et ongle en tout; et sans que
riens ne leur échappe, ne se peuvent de rien assouvir. Monseigneur est
tout bon et trop bon pour eux; mès me doulte que sa bonté trop entière
ne lui contourne en dommage à la fin, comme j'en vois les approches et
les exemples plusieurs, là où on l'endort et enyvre en souppés en
miel, dont le déboire sera amer, et en luy pignant la teste et
dodiminant de douce main, on lui coupe les cheveux et désempare-on le
chief, et tout ce faict-on finalement pour complaire à aultry et soy
avancer, et pour me faire plus feble en hoirie quand ce viendroit à
respondre contre aultruy orgueil.»

Les craintes du comte de Charolais n'étaient que trop fondées. La
puissance des seigneurs de Croy augmentait de jour en jour. Dans tous
les Etats du duc s'étendaient leurs seigneuries: ils possédaient dans
les Pays-Bas Ath, Chièvres, le Rœulx, Beaumont, Chimay et Condé; en
France, Landrecies et Avesnes. On disait que le duc allait leur
donner le comté de Namur. Ils disposaient également des comtés de
Luxembourg et de Boulogne. Le sire de Chimay était bailli du Hainaut;
son frère était grand maître d'hôtel du roi de France et grand
sénéchal de Normandie. Leur neveu, le sire de Lannoy, était gouverneur
de Hollande et de Zélande. Aussi valait-il mieux, disait-on, servir
les Croy que le duc lui-même. Toute cette puissance, ils l'employaient
à favoriser Louis XI. C'était inutilement que le comte de Charolais
engageait le roi de France à ne pas insister sur le rachat des villes
de la Somme; il avait même chargé d'un message à ce sujet Guillaume
Biche, l'ancien intermédiaire de ses intrigues avec Louis XI, n'osant
se rendre lui-même auprès de lui, «attendu qu'on lui avoit dit que
s'il venoit devers le roy, le roi le feroit prendre et le bailleroit à
monsieur de Bourgogne.» Louis XI fit peu d'attention à cette démarche,
car le sire de Croy venait d'arriver à Paris pour lui annoncer que,
malgré la longue résistance du duc, il l'avait déterminé à restituer
les cités importantes qui lui avaient été données en gage par le
traité d'Arras pour une somme de quatre cent mille écus d'or. De peur
que Philippe ne regrettât son imprudence, le roi de France se hâta de
lui faire parvenir un payement de deux cent mille écus d'or, par des
ambassadeurs chargés d'offrir en même temps au duc de Bourgogne «de
l'ayder, secourir et favoriser de tout son pouvoir à l'encontre de
monsieur de Charolois.» Vers la fin du mois de septembre 1463, il alla
lui-même faire effectuer le second payement, entre les mains du duc
Philippe, à son château d'Hesdin. Il y accusa de nouveau le comte de
Charolais. Les Croy se plaisaient à appuyer toutes ses plaintes, et,
malgré les pleurs de la duchesse, leurs paroles aveuglaient si
complètement le vieux prince, qu'il sacrifiait ses propres intérêts à
ceux de Louis XI, par haine contre son fils.

Louis XI mettait toute son habileté en œuvre pour flatter Philippe et
lui faire oublier ses griefs. Plus le duc de Bourgogne était fier et
somptueux, plus il se montrait humble et simplement vêtu, à tel point,
dit Chastelain, «qu'il cachoit sa couronne de millions d'or vaillant,
soubs un chappelet de six gros.»--«Si j'avais dix royaumes, disait-il
au duc, et Dieu m'a donné plus que je ne vaux, je voudrais vous les
remettre, comme au prince le plus illustre et le plus sage du monde.»
Il fit si bien que le duc consentit sans difficulté à recevoir les
monnaies d'or et d'argent apportées à Hesdin par le roi de France,
dès que leur valeur eut été reconnue par deux changeurs de Bruges. Ce
fut ainsi que Louis recouvra les villes des bords de la Somme, qui
avaient été séparées du royaume pendant plus d'un quart de siècle. Le
sire de Croy en reçut le gouvernement, qui valait vingt-quatre mille
francs par an. Le sire de Lannoy fut, de plus, créé capitaine
d'Amiens, d'Arras, de Hautbourdin et de Doulens.

Tant de bienfaits frappèrent enfin le duc de Bourgogne. On l'entendit
s'écrier: «Croy, Croy, il est difficile de bien servir deux maîtres!»

Cependant Louis XI s'applaudissait de ses succès et se disait: «Il
faut que j'aie le comté de Boulogne, l'Artois et toute la Picardie.
Mon bel oncle a reçu beaucoup d'argent, mais ce qu'il m'a cédé vaut
encore plus.» Il essaya d'abord d'obtenir le comté de Boulogne, et
chargea le sire de la Tour, qui s'en prétendait le légitime héritier,
de le réclamer en vertu des droits de sa naissance; mais ces démarches
restèrent sans résultat.

Louis XI, échouant de ce côté, ne se décourageait point. Depuis
longtemps, on répandait le bruit que le duc allait déshériter son
fils; on disait aussi que son projet de croisade n'était pas
abandonné. Un jour que le roi de France chassait avec Philippe dans la
forêt de Crécy, il s'empressa de profiter de ces rumeurs pour y
trouver l'occasion de poursuivre ses desseins. «Bel oncle, lui dit-il,
vous avez entrepris une chose glorieuse et sainte: puisse Dieu vous la
laisser accomplir! Je vois avec joie à cause de vous l'honneur qui en
reviendra à votre maison, et si je l'avais entreprise moi-même, je
placerais toute ma confiance en vous et vous constituerais le régent
de mon royaume; je remettrais tout entre vos mains; j'espère que vous
ferez de même, car vous ne pourriez mieux mettre votre confiance en
personne. En ce qui touche notre beau-frère de Charolais, par la
pasque Dieu, ne doutez pas que je ne le mène à raison; qu'il soit en
Hollande ou en Frise, je saurai bien le réduire. Qu'en dites-vous, bel
oncle?--Ha! monseigneur, répondit Philippe retrouvant l'ancienne
habileté de ses luttes avec le roi de France, je vous remercie de vos
belles paroles, mais il n'est point nécessaire que vous vous occupiez
d'aussi méchantes affaires que celles que j'ai avec mon fils; ce
serait trop vous abaisser. Avec l'aide de Dieu, j'en viendrai bien à
bout sans donner des soucis à un aussi grand prince que vous.»

Le roi insistait. «Monseigneur, continua Philippe, mon fils est mon
fils. Quelle que soit sa position actuelle, je sais bien que, lorsque
le moment en viendra, il fera ce que je voudrai. Et quant à ce qui
touche mes terres, je les confierai, à mon départ, à Dieu et à bonne
garde. Autre chose ne ferai!» Louis XI ne put rien obtenir de plus
satisfaisant, et prit peu après congé du duc.

Il était vrai que Philippe songeait de plus en plus à la croisade. Ni
la jalousie de Louis XI, ni ses querelles avec son fils ne pouvaient
l'en éloigner. Il se rendit d'Hesdin à Bruges pour en presser les
préparatifs. Déjà on avait acheté des armes et réuni des
approvisionnements. On avait fixé le nombre d'hommes que devait
fournir chaque fief. On avait même, sans se préoccuper du tort grave
qui en résultait pour les relations commerciales, retenu tous les
navires qui se trouvaient dans le port de l'Ecluse, comme si
l'expédition eût été prête à mettre à la voile. Les nobles qui
devaient en faire partie avaient reçu l'ordre de se réunir à Bruges le
15 décembre. L'évêque de Tournai et Simon de Lalaing, qui étaient
revenus depuis peu de l'Italie, leur annoncèrent dans un long discours
que le pape avait fort loué les projets du duc et que rien ne
s'opposait plus à leur accomplissement: le sire d'Halewyn, au nom des
nobles de Flandre, et le sire de Viefville, pour ceux de Picardie, y
répondirent en protestant de leur zèle, et le duc ajouta lui-même que
sa flotte se réunirait au port d'Aigues-Mortes, consacré par le pieux
souvenir du roi Louis IX.

Cependant, au moment de s'éloigner de ses Etats, Philippe comprit que
l'exil de son fils pouvait être contraire à la stabilité de sa
puissance. Il ordonna au bâtard de Bourgogne d'aller le trouver en
Hollande, où il se consolait de sa mauvaise fortune en nouant de
secrètes intrigues avec le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le
comte de Saint-Pol; la duchesse se rendit elle-même à Berg-op-Zoom,
pour le supplier de ne pas réduire son père à une résolution extrême
qui pourrait lui enlever son héritage.

La gravité de la situation préoccupait tous les esprits: les bonnes
villes de Hollande, prenant l'initiative d'une médiation qui pouvait
avoir ses périls, s'adressèrent les premières aux états de Flandre
pour leur exposer combien il était important d'assurer la paix de
l'avenir avant d'aborder les chances incertaines de la croisade: elles
demandaient qu'une entrevue eût lieu à Bruges entre le duc et son
fils, et les engageaient à envoyer leurs députés se jeter aux genoux
du vieux prince pour qu'il pardonnât au comte de Charolais. Les états
de Flandre s'adressèrent à leur tour aux bonnes villes de Brabant de
Hainaut, et elles promirent de s'associer à leur démarche.

Le comte de Charolais n'avait pas quitté Berg-op-Zoom, et continuait à
réclamer des garanties dans une réconciliation que le duc Philippe ne
voulait admettre qu'accompagnée d'une soumission complète et de l'aveu
de son repentir et de ses torts. Lorsqu'il apprit que son père avait
convoqué les états de tous ses pays «de par deçà» pour qu'ils se
trouvassent le 9 janvier à Bruges, il résolut aussitôt de s'assurer
leur appui, et leur écrivit pour les inviter à se rendre le 3 janvier
à Anvers, afin qu'il eût le loisir de prendre leurs conseils; mais
Philippe ne vit dans cette lettre qu'un nouvel outrage à l'autorité
paternelle, et défendit qu'on y obéît, attendu qu'il appartenait au
prince seul de réunir les états, et qu'il était bien résolu à ne point
permettre qu'ils intervinssent dans les soins de son gouvernement ou
dans ses démêlés avec son fils. Il était trop tard; les députés des
états étaient déjà arrivés à Anvers. Le comte de Charolais leur exposa
tous les méfaits des sires de Croy, qui l'avaient fait priver de sa
pension et reléguer dans l'exil. Il ajouta que le duc Philippe
songeait à la fois à remettre le gouvernement de tous ses Etats au
sire de Chimay, notoirement vendu à Louis XI, et à confier la garde de
la Hollande et de la Zélande au roi Edouard d'Angleterre. Il les
suppliait d'intercéder en sa faveur auprès du duc pour qu'il le reçût
dans ses bonnes grâces et ne confiât point, à son départ, des
provinces si florissantes à des mains étrangères.

Sur ces entrefaites, on apprit tout à coup que Louis XI était arrivé à
Tournay: après avoir passé tout l'hiver à Abbeville pour suivre les
événements, il avait jugé utile de s'avancer jusqu'aux frontières de
Flandre, afin de soutenir l'influence des sires de Croy. Le duc, loin
de secouer leur tutelle, vanta leurs services à l'assemblée des états
qui se réunit à Bruges, et, tout en démentant les bruits d'après
lesquels on le montrait prêt à abandonner le soin de ses nombreuses
seigneuries aux rois de France et d'Angleterre, il annonça qu'il les
laisserait en bonnes mains pendant son voyage. Il se montra, du reste,
fort mécontent de ce que les états s'étaient rendus à Anvers et les
congédia.

Les députés des états voyaient leurs craintes s'accroître: ils se
réunirent spontanément à l'hôtel de ville, le 11 janvier 1463 (v.
st.), et y résolurent d'aller s'excuser près du duc de leur déférence
aux désirs du comte de Charolais, et de recourir en même temps aux
plus humbles prières pour qu'il modérât sa colère contre son fils.
L'évêque de Tournay leur fit obtenir le lendemain une audience, et
l'abbé de Cîteaux porta la parole en leur nom devant le duc de
Bourgogne. Il loua la noblesse de sa personne et la splendeur de sa
maison; elle était telle, disait-il, que les discordes qui
affligeaient les pays étrangers respectaient l'asile de la paix et du
bonheur, de la sagesse et de la gloire, et que toutes les nations
souhaitaient de se trouver sous sa protection. Il exprimait l'espoir
que puisque partout on le citait comme le modèle des bons princes, ses
sujets seraient les premiers à éprouver sa bonté et sa clémence; et
après avoir excusé les états de leur voyage à Anvers, en alléguant
leur ignorance de la défense du duc, il le supplia d'oublier les torts
du comte de Charolais, afin qu'on retrouvât un jour sous son fils le
sage gouvernement dont ils avaient joui sous son propre règne.

Philippe consentit à pardonner aux états; mais il se plaignait
vivement du comte de Charolais et jurait sur sa foi qu'il n'y avait
jamais rien eu de vrai dans les projets qu'on lui attribuait. «Ce
sera, disait-il, la dernière volonté que j'aurai jamais.» Il n'en
exigeait pas moins que son fils se soumît à ses ordres et lui donnât
une première preuve de son respect et de son obéissance en éloignant
de lui tous les conseillers qui l'entouraient.

Cependant le comte de Charolais était arrivé à Gand; les députés des
états s'y rendirent avec l'évêque de Tournay, l'abbé de Cîteaux et les
sires de Goux et de Lalaing. L'abbé de Cîteaux exposa, dans un docte
discours, les volontés du duc; aussitôt après, l'évêque de Tournay
s'agenouilla devant le jeune prince en ajoutant quelques belles
remontrances. Mais le comte de Charolais, qui ne l'aimait pas, se
hâtait peu de le relever et lui témoignait publiquement son
ressentiment. «Monseigneur, dit le prélat, ce n'est point comme
serviteur de votre père, mais comme évêque, que je viens calmer de
longues discordes et rétablir la paix et l'union.»

Le comte de Charolais demanda aux députés des états s'il était vrai
que l'abbé de Cîteaux eût parlé en leur nom. Leur réponse ayant été
affirmative, il les remercia de leurs bonnes intentions et leur
raconta toutes les insultes des sires de Croy. «Ils avaient cherché,
prétendait-il, à le faire périr en recourant à l'appui infâme des
sorciers; ils s'étaient vantés qu'ils avaient neuf cents chevaliers
ou écuyers prêts à les servir jusqu'à la mort, que tout l'Artois leur
obéissait, et que c'était en vain que le comte de Charolais
chercherait à leur opposer ses Flamands et ses Brabançons.» Enfin,
après avoir décrit aux députés des états les dangers qui le
menaceraient s'il se livrait entre les mains de ses ennemis, il
termina en leur demandant conseil.

Les députés des états se retirèrent: après une demi-heure de
délibération, ils allèrent tous se jeter aux genoux du comte de
Charolais, et le pressèrent de se réconcilier avec son père afin
d'écarter les malheurs dont ses États héréditaires étaient menacés.
L'on pouvait espérer que Dieu, exerçant les prières de leurs
nombreuses populations, continuerait à le protéger, et que son père
éprouverait tant de joie de le revoir qu'il serait le premier à le
défendre.

Le comte de Charolais se soumit à la décision des députés des états,
les priant seulement de vouloir bien l'accompagner. A une petite
distance de Bruges, il rencontra Adolphe de Clèves, le bâtard de
Bourgogne et les échevins, qui s'étaient rendus au devant de lui, et
se dirigea avec eux vers l'hôtel du duc, où il s'agenouilla trois fois
devant son père; puis il chercha à se disculper des torts qu'on lui
imputait. «De toutes vos excuses, interrompit le duc, je sais bien ce
qui est; mais puisque vous êtes ici venu à merci, soyez-moi bon fils,
je vous serai bon père.» En disant ces mots, il le prit par la main;
peu de jours après, le duc de Bourgogne partit pour Lille, où les
états avaient reçu l'ordre de se réunir le 8 mars 1463 (v. st.).

Louis XI, déjà prévenu par Antoine de Croy de ce qui s'était passé à
Bruges, avait aussi quitté Tournay pour se rendre à Lille; autant
désirait-il voir le duc se croiser lorsqu'il songeait à remettre sa
puissance aux mains des sires de Croy, autant eût-il redouté de le
voir exécuter son projet depuis que rien ne s'opposait plus au vœu
populaire qui soutenait le comte de Charolais. Par une tactique toute
nouvelle, il réussit à persuader au duc qu'il ferait bien d'ajourner
son voyage à l'année suivante, promettant de lui envoyer à cette
époque dix mille combattants qu'il entretiendrait à ses dépens pendant
quatre mois. Le roi Edouard d'Angleterre annonçait aussi qu'il
joindrait aux pèlerins qu'amènerait l'archevêque de Canterbury un
secours en archers. Toutes ces espérances flattaient l'ambition de
Philippe, à qui elles montraient les rois empressés à l'accepter pour
chef de la grande ligue des peuples chrétiens qui étaient appelés à
délivrer l'Orient.

Le duc fit part de sa résolution aux états. Il ajouta que s'il n'était
pas mort ou malade, il aurait franchi les frontières des infidèles
avant les fêtes de la Saint-Jean 1465. Du reste, pour ne point manquer
aux engagements qu'il avait pris vis-à-vis du pape, il se proposait de
charger le bâtard de Bourgogne de conduire, sans retard, deux mille
combattants dans les mers de la Propontide.

L'un des hommes les plus illustres de ce siècle par sa science et son
génie, Æneas Sylvius Piccolomini, avait ceint la tiare romaine sous le
nom de Pie II. A la vue des profondes divisions qui déchiraient
l'Europe et des rapides progrès du mahométisme qui s'avançait jusqu'au
Danube et semblait du rivage de la Grèce menacer déjà l'Italie, il
avait senti renaître en lui la sublime énergie d'Urbain II. Sa voix
puissante, qui convoquait aux périls de la guerre sainte les nobles et
les bourgeois, les riches et les pauvres, retentissait dans toute
l'Europe. Il ne cessait de condamner les lenteurs du duc de Bourgogne,
qui cherchait à s'excuser sur ce qu'il ne pouvait point, seul entre
tous les princes, entreprendre la croisade, et il déclarait qu'en même
temps pontife et roi, il serait le premier à l'y suivre. «Le pontife
romain, aidé des Vénitiens et des Hongrois, accompagné du duc de
Bourgogne, aidé par le roi de France, peut, disait-il, détruire la
nation des Turcs. Les croisés n'accourront-ils point lorsqu'on
apprendra qu'il part lui-même avec le sacré collége des cardinaux? et
l'argent pourrait-il lui manquer, quand on saura qu'il est résolu à
offrir non-seulement ses trésors, mais son propre sang pour le nom de
Jésus-Christ?» Pour ranimer le zèle de Philippe, il ajoutait que
l'empereur avait résolu de lui accorder le titre de roi avec le
vicariat impérial sur la France et sur tous les pays situés au delà du
Rhin. D'autres lettres pontificales s'adressaient aux nombreuses
populations des Etats du duc de Bourgogne. Tous les dimanches, dans
tous les villages de la Flandre, les prêtres lisaient du haut de la
chaire la bulle de la croisade. A Gand, un moine de l'ordre des
Jacobins, nommé Nicolas Bruggheman, prêcha la guerre sainte dans une
procession générale de l'église de Saint-Jacques; une multitude
immense se pressait autour de lui, sur ce marché du Vendredi, où tant
de fois des voix éloquentes avaient ému et transporté des imaginations
ardentes et passionnées. L'enthousiasme de la foi se réveillait de
toutes parts. Comme au onzième siècle, le peuple se réunissait par
troupes de dix, vingt ou quarante personnes, qui se dirigeaient vers
les Alpes, sans chefs, sans armes, sans argent; plus de vingt mille
hommes quittèrent ainsi les Etats du duc, et bientôt trois cent mille
pèlerins saluèrent les murailles de Rome. A mesure qu'ils arrivaient,
le pape les envoyait au port d'Ancône.

Ce fut le 21 mai, deuxième jour de la Pentecôte, que le bâtard de
Bourgogne, après avoir pris la croix la veille, s'embarqua à l'Ecluse.
Le sire de Boussut, messire Simon de Lalaing et ses deux fils, et
plusieurs autres chevaliers, faisaient partie de cette expédition.
Trois cent trente croisés y représentaient la commune de Gand. Le duc
de Bourgogne s'était rendu à l'Ecluse pour voir ses vaisseaux mettre à
la voile vers ces mers éloignées, où, malgré sa vieillesse, il
espérait encore pouvoir bientôt les rejoindre. Ayant appris que le roi
de Hongrie, effrayé des désordres qui avaient signalé en 1396 la
marche des croisés, était peu disposé à les laisser passer par ses
Etats, il avait renoncé au projet de suivre la route signalée par les
revers de Jean sans Peur, et ses ambassadeurs venaient de conclure
avec Bernard Justiniani une convention par laquelle les Vénitiens
s'engageaient à transporter ses hommes d'armes en Orient, de même que
jadis ils avaient reçu sur leurs navires les chevaliers de Baudouin de
Constantinople.

En ce moment, la réconciliation du duc de Bourgogne et du comte de
Charolais permettait de détourner les regards des embarras de la
situation intérieure pour les porter vers ces glorieux pèlerinages où
l'on avait vu six cent mille croisés fouler les bords de l'Oronte ou
la vallée de Rephaïm; mais ces rêves ne devaient pas être de plus de
durée que la réconciliation qui en était la base. Les sires de Croy
retrouvèrent assez d'influence pour que le duc de Bourgogne refusât de
rétablir la pension du comte de Charolais, qui retourna en Hollande en
même temps qu'ils ramenaient au château d'Hesdin le vieux prince, que
Louis XI se hâta d'aller rejoindre. Le roi de France cherchait sans
cesse à enlacer le duc dans ses astucieux projets. Ce n'était point
assez qu'il eût recouvré les villes de la Somme, il voulait profiter
de ce premier succès pour se faire restituer également les
châtellenies de Lille, de Douay, et d'Orchies, moyennant le payement
des sommes qui avaient été stipulées dans l'éventualité du rachat de
ces châtellenies: le duc était toutefois trop sage pour retomber deux
fois dans la même faute. Il répondit que lorsque Philippe le Hardi
avait épousé Marguerite de Male, le roi de France avait disposé de
Lille, de Douay et d'Orchies pour lui et ses hoirs mâles, de manière à
ce qu'il n'y eût lieu à ce droit de retour que s'ils venaient à
manquer. Toutes ces tentatives du roi étaient plus favorables au comte
de Charolais que la soumission même du jeune prince, trop prompt, même
lorsqu'il cédait, à se laisser emporter par son caractère ardent et
impétueux. Philippe avait déclaré, l'année précédente, qu'il ne
rendrait jamais au comte de Charolais sa pension que du plein gré du
roi de France. Eclairé davantage sur les desseins de Louis XI, il
n'hésita pas à lui annoncer que voyant les malheurs que ces divisions
pouvaient entraîner, cédant d'ailleurs aux vœux de ses Etats et au
mouvement de son cœur paternel, il était disposé à écouter les
prières de son fils. Il ajoutait que, quoiqu'il pût bien le faire sans
sa permission, il le priait de ne pas manquer à la promesse qu'il lui
avait faite d'y consentir. Ces paroles plaisaient peu à Louis XI; il
cherchait à les combattre en se plaignant longuement du comte de
Charolais, notamment de son alliance secrète avec le duc de Bretagne.
Malgré tous ses efforts, le duc persistait dans son opinion, et le roi
prit congé de lui pour se rendre à Rouen; mais il ne fit dans cette
ville qu'un court séjour et revint presque aussitôt en Artois. Les uns
disaient que c'était afin de pouvoir entamer plus facilement, grâce à
la médiation du duc, des négociations avec le roi Edouard d'York;
d'autres prétendaient que le roi avait appris des astrologues qu'un
grand danger menacerait le duc pendant le mois de septembre, et qu'il
voulait se tenir prêt à se saisir aussitôt du château d'Hesdin et de
toutes les richesses qui y étaient déposées.

Louis XI devait plus d'une fois se laisser tromper par le vain calcul
des constellations. Les dangers qu'elles annonçaient ne se
présentèrent point: la croisade seule languissait et s'éteignait sans
combats et sans gloire. Le sire de Toulongeon et le protonotaire de
Bourbon avaient été envoyés à Rome pour s'excuser des retards qu'elle
subissait sans cesse. Le pape les chargea de supplier leur maître d'y
mettre un terme, et écrivit lui-même au duc de Bourgogne: «Le bruit
s'est répandu dans l'univers que l'illustre et puissant duc de
Bourgogne a résolu, d'accord avec le pontife romain, de faire la
guerre aux Turcs; la Grèce aspire à la liberté, et déjà la terreur
s'est emparée des infidèles. Telle est la puissance de votre nom.
Mais que deviennent votre honneur et le soin de votre renommée? La
maison de France n'a-t-elle pas toujours placé sa gloire avant toute
autre considération? Si vous ne venez point, nous n'en irons pas moins
en Orient. Personne ne pourra dire: Le pape Pie a pris un engagement
et ne l'a pas tenu; il a annoncé son départ et il n'est pas parti.
Nous partirons, nous nous embarquerons, nous aborderons au milieu des
ennemis, nous lutterons pour faire triompher le nom du Christ. Rien ne
nous retiendra, ni notre vieillesse, ni la roideur de nos membres
affaiblis par la goutte. Nous savons que nous devons mourir, et nous
ne croyons pas pouvoir mieux finir notre vie qu'en combattant pour la
cause du Sauveur.» Pie II n'avait que deux galères; mais sa résolution
restait inébranlable, et il quitta Rome, placé dans une litière dont
les cardinaux fermaient les rideaux, afin de lui épargner le spectacle
de la foule nombreuse des pèlerins, qui, tristes et découragés, se
préparaient à regagner leurs foyers. A peine était-il arrivé à
Castello-Phiano qu'il apprit que le duc de Bourgogne réclamait de
nouveaux délais: on lui annonça au même moment que les Turcs avaient
envahi l'Etat de Raguse. Enfin il parvint à Ancône, se fit porter au
bord de la mer, salua d'un œil mourant la flotte vénitienne, qu'on
signalait au loin, et rendit le dernier soupir. La guerre sainte
expirait avec Pie II sur la plage de l'Adriatique, entre le port de
Bari, d'où était parti Robert de Jérusalem, et le port de Venise, où
s'était embarqué Baudouin de Constantinople.

La flotte du bâtard de Bourgogne s'était dirigée vers le détroit de
Gibraltar. Si elle ne s'avança pas jusqu'aux Açores, qui reçurent vers
cette époque le nom d'Iles flamandes, à cause des colons envoyés dans
ces îles par la duchesse de Bourgogne, qui les avait reçues de son
neveu, le roi Alphonse de Portugal, elle ne s'arrêta du moins à
Marseille qu'après avoir délivré, sur les côtes de l'Afrique, la ville
de Ceuta, assiégée par les Mores. La peste avait enlevé le bailli de
Dijon, les deux fils du sire de Lalaing et près de cinq cents hommes
d'armes. Il ne restait presque plus rien des cent mille écus d'or qui
avaient été puisés dans le trésor du duc, pour entretenir cette
expédition pendant une année entière. La nouvelle de la mort du pape
vint augmenter le découragement des croisés bourguignons; ils
n'espéraient plus trouver des alliés qui les soutiendraient. Venise,
naguère si zélée, ne cachait plus sa froideur; le duc de Milan
n'agissait point, et le bâtard de Bourgogne, non moins étranger à la
pieuse ardeur des premiers croisés qui plaçaient le martyre au-dessus
de la victoire, obtint de pouvoir retourner en Flandre. Plus fidèles à
leurs serments, Frédéric de Witthem et Pierre de Waes continuèrent
leur voyage vers l'Orient, où ils acquirent, dit Olivier de la Marche,
grand honneur; car «ce n'estoit pas peu de chose après l'armée rompue
de soutenir la guerre contre les infidèles.» Les trois cent trente
croisés de Gand les avaient accompagnés, et ils se signalèrent par le
même courage: quand, revenus dans leurs foyers, il y déposèrent, dans
l'église de Saint-Jean, leur bannière au lion d'argent, ils
rapportaient avec eux, en témoignage de l'accomplissement de leur
vœu, des lettres où le pape Paul II et le doge de Venise déclaraient
qu'ils avaient pénétré à trois cents lieues dans le pays des
Sarrasins, conquis des villes et des châteaux, livré de nombreux
combats. Nommons parmi ces héros, derniers représentants de la Flandre
aux croisades: Sohier Van den Bossche, Pierre Uutermeere, Laurent
Uutenhove, Liévin de Coppenolle, Matthieu Meussone, Pierre Vande
Kerckhove, Gilles de Vaernewyck. Quelques moines s'étaient associés à
leur expédition. Un rosaire fixé par des coquilles et un bâton de
palmier distinguaient, au milieu des hommes d'armes, ces disciples
obscurs des Adhémar de Monteil et des Pierre l'Ermite.

Le bâtard de Bourgogne avait laissé son artillerie à Avignon; mais ce
fut en vain qu'il chercha à répandre le bruit que le duc Philippe
n'attendait que le printemps pour prendre lui-même les armes contre
les infidèles: personne n'y ajouta foi, et la croisade, que le génie
de Pie II ne soutenait plus, se trouva réduite aux exploits isolés de
deux chevaliers et de quelques bourgeois de Gand. Il n'appartenait
point au duc de Bourgogne de lever, pour la défense de la chretienté,
cette bannière de Godefroi de Bouillon que n'avait jamais souillée le
souffle impur des passions humaines. Il semblait d'ailleurs que lors
même que les promesses de Philippe eussent été sincères, les intrigues
du roi de France dussent sans cesse s'opposer à ce qu'il les
accomplît.

Au moment où les sires de Croy obtenaient l'ordre de rappeler en
Flandre l'expédition du bâtard de Bourgogne, Olivier de la Marche
arrivait à Hesdin: il accourait de la Hollande pour révéler au duc les
perfides desseins de Louis XI qui, ne croyant pas avoir assez fait en
combattant dans les projets de croisade la transmission immédiate de
l'autorité au comte de Charolais, avait osé chercher, dans une
odieuse tentative, les moyens de la rendre à jamais impossible.
Pendant que le comte de Charolais se tenait à Gorcum, on apprit qu'un
étranger s'était montré dans une taverne; on remarqua qu'il
interrogeait les habitants du pays sur les habitudes du jeune prince,
sur le navire avec lequel il allait en mer et sur le nombre des
serviteurs qu'il prenait avec lui lorsqu'il allait se promener, soit
le matin, soit le soir. On l'avait même vu s'approcher du château et
examiner la force des murailles. Le comte de Charolais n'hésita pas à
le faire arrêter, et on le contraignit à avouer qu'il était le bâtard
de Rubempré et qu'il était parti, sur un vaisseau monté par cinquante
hommes, du port du Crotoy, dont son frère était gouverneur. Lorsqu'on
lui demanda le but de son voyage, il varia dans ses réponses: tantôt
il prétendait qu'il allait en Ecosse ou qu'il en revenait; d'autres
fois, il disait qu'il allait voir l'une des filles d'Antoine de Croy,
qui avait épousé le vicomte de Montfort, l'un des plus puissants
seigneurs de Hollande. Enfin on obtint des révélations plus complètes,
et bien que le comte de Charolais ne les eût point rendues publiques,
on racontait tout haut que Louis XI s'était rendu à Abbeville pour
présider aux préparatifs de cette expédition secrète, et qu'il avait
chargé le bâtard de Rubempré de se saisir du comte de Charolais ou de
le mettre à mort s'il ne réussissait à l'emmener. Peut-être
convient-il de rappeler que ce gouverneur du port du Crotoy avait
épousé Jacqueline de Croy, et que Louis XI, lors de son exil, l'avait
délivré des prisons de Gand, où il avait été conduit à la requête des
sergents de Charles VII, comme prévenu de meurtre. Il s'en était
toujours montré reconnaissant, «et à vray dire, ajoute Chastelain, il
sembloit droitement l'homme pour faire un coup périlleux.»

Lorsque la nouvelle de l'arrestation du bâtard de Rubempré parvint à
Louis XI, il se montra fort mécontent. «Je ne sais quel est ce bâtard,
répondit-il à ceux qui en parlaient en sa présence, ni ce qu'on en
veut dire; il n'est pas à moi; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai
jamais parlé; j'ignore ce qu'il a voulu faire, qui l'a dirigé et fait
agir; on peut m'en accuser, mais j'y suis complètement étranger.» Il
manda également près de lui les députés de Tournay et des villes de la
Somme, et leur fit la même déclaration. Cependant il fit écrire par le
sire de Montauban, amiral de France, au sire de Croy, pour qu'il
cherchât à mettre un terme à tous les bruits que propageait
l'indignation publique et obtînt la liberté du bâtard de Rubempré.
«Mon ami, répondit le sire de Croy au messager du sire de Montauban,
rapporte ces lettres à ton maître, et dis-lui qu'il est trop tard pour
que je puisse m'en mêler. Qui l'a brassé le boive; bien lui fasse!»

Louis XI avait résolu de rétablir lui-même la situation politique
qu'il avait compromise, et l'un de ses secrétaires, nommé maître
Georges Havart, arriva à Hesdin au moment où l'on venait d'envoyer
l'ordre de livrer à la justice les prisonniers de Gorcum, pour
prévenir le duc que le roi se proposait de se rendre près de lui le
surlendemain. Le duc apprit le même jour que le roi de France,
renonçant à ses usages si modestes et si humbles, comptait amener
toute sa grande garde avec lui, dans une ville où il n'y avait pas un
seul homme d'armes bourguignon; il était à table, lorsqu'il reçut des
lettres du comte de Charolais qui confirmaient ses soupçons et
l'invitaient à ne pas rester à Hesdin. Les seigneurs de sa cour et
tous les gens de son hôtel étaient livrés aux mêmes inquiétudes; les
Croy seuls semblaient confiants et joyeux. Cependant, vers minuit, le
duc fit appeler son valet de chambre et lui ordonna de tout faire
préparer dès le point du jour pour son départ. Il n'avait prévenu de
son dessein ni les seigneurs de Croy, ni le sire de Lannoy, ni
l'évêque de Tournay; leur étonnement fut grand quand ils virent le duc
quitter Hesdin, emportant avec lui ses trésors les plus précieux. «Ha!
le mauvais partement, monseigneur, que vous avez fait aujourd'hui!
disait le sire de Croy au duc; tous les princes de France vont se
réunir au roi pour vous faire la guerre!» Le duc répondit qu'il n'en
avait garde, et les sires de Croy n'osèrent pas insister, car ils
sentaient bien que leur crédit diminuait. Le retour du comte de
Charolais allait y porter les derniers coups. Le peuple manifestait
plus vivement que jamais sa sympathie pour ses malheurs; les nobles
s'empressaient autour de lui, prévoyant qu'il allait recouvrer
l'autorité à laquelle sa naissance lui donnait des droits trop
longtemps méconnus, et lorsqu'il rentra à Lille, il était accompagné
de sept à huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on
remarquait le duc de Bourbon, qui l'avait rejoint à Gand, le comte de
Marle, le comte de Brienne, le fils du prince d'Orange, le seigneur de
Fiennes, son frère Jean de Luxembourg, et la plupart des hauts barons
de Flandre et de Hainaut.

Louis XI suivait attentivement les événements, et continuait à
dissimuler. Changeant toutefois de système, il déclara aux députés
des villes de la Somme que le bâtard de Rubempré avait agi par ses
ordres, mais que le but de son voyage était de s'emparer, non du comte
de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir
d'Angleterre par la Hollande. Il était absurde, disait-il, qu'on
prétendît qu'avec si peu de gens il eût pu songer à enlever un prince
toujours entouré d'un grand nombre de serviteurs. Le duc de Bourgogne
l'avait, d'ailleurs, comblé de trop de bienfaits pour qu'il en eût
conçu la pensée.

Une ambassade solennelle fut chargée d'aller reproduire, en présence
de Philippe, ces douteuses et vagues explications. Elle se composait
du comte d'Eu, du chancelier de France et de l'archevêque de Narbonne,
et fut reçue par le duc, le 6 novembre 1464, en présence du comte de
Charolais et des principaux seigneurs de la cour. Le chancelier répéta
la fable sur le vice-chancelier de Bretagne; puis il ajouta: «Le roi
sait assez que le comte de Charolais ne l'aime point, ce dont il
ignore la cause..... Il ne lui a pas suffi d'arrêter injustement un
serviteur du roi, mais il a fait répandre dans tout le pays le bruit
que le bâtard de Rubempré avait été envoyé par le roi pour s'emparer
de sa personne, même en employant vis à-vis de lui la force et la
violence. Olivier de la Marche, qu'il avait chargé de vous instruire
des mauvais desseins qu'il imputait au roi, a semé, partout où il est
passé, les mêmes bruits. C'est pourquoi le roi, qui est innocent de ce
complot et qui n'en a jamais eu la pensée, comme il l'affirme sur sa
parole de roi, se peut bien plaindre amèrement du comte de Charolais,
qui ne se contente pas d'arrêter son serviteur, mais qui attaque aussi
sa réputation et son honneur. Bien plus, afin de diffamer la personne
du roi par tout l'univers, le comte de Charolais l'a fait accuser dans
les chaires de la ville de Bruges où se réunissent les marchands des
dix-sept royaumes chrétiens... Le roi demande deux choses: que vous
fassiez mettre le bâtard de Rubempré en liberté et que vous lui
livriez le sire de la Marche, et avec lui les prêtres qui l'ont
publiquement accusé à Bruges.» A ces mots, le comte de Charolais
interrompit l'orateur. «Ce n'est pas la volonté du roi, s'écria-t-il,
qui m'empêchera de faire alliance avec monseigneur de Bretagne, et je
veux bien que le roi sache que si j'avais pour moi Dieu et mon père,
je ne craindrais pas de le combattre.» Le roi, reprit le chancelier,
ne nous a point chargés de nous adresser au comte de Charolais.» Le
duc ayant ordonné à son fils de laisser continuer maître Philippe de
Morvilliers, le comte de Charolais obéit; mais ses traits altérés
révélaient à tous les yeux le ressentiment qui l'agitait.

Le duc répondit lui-même au discours du chancelier de France; il dit
en riant que si son fils était trop prompt à s'effrayer, il ne pouvait
tenir ce défaut que de sa mère, sans cesse jalouse de le voir aimer
d'autres dames. Il ajouta que le bâtard de Rubempré avait été arrêté
en Hollande, pays où il était seigneur de la terre et de la mer sans y
connaître d'autre souverain que Dieu, et promit que, bien que ses
crimes précédents fussent connus, ses juges l'épargneraient s'il était
innocent de celui qu'on lui reprochait actuellement. Il justifia aussi
la conduite d'Olivier de la Marche et allégua que, prince séculier, il
restait étranger à tout ce qui se rapportait à l'Eglise. «Messieurs,
ajouta Pierre de Goux, l'un des conseillers du duc, comme chacun doit
l'entendre, monseigneur qui est ici ne tient pas tout du roi de
France. Il est vrai qu'il tient de lui le duché de Bourgogne, les
comtés de Flandre et d'Artois, mais il possède hors du royaume
d'autres seigneuries, telles que les duchés de Brabant, de Luxembourg,
de Limbourg, de Lothier, les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de
Hollande, de Namur, et plusieurs autres pays dont la plupart ne
relèvent que de Dieu seul.»--Cependant, interrompit le chancelier,
quoiqu'il soit le seigneur de tous ces pays, il n'est pas roi.»
Philippe, entendant ces paroles, éleva la voix: «Je veux bien que
chacun sache que si je l'avais voulu je l'eusse été.» Il faisait ainsi
allusion à l'époque du traité d'Arras, où, s'égalant en puissance et
en indépendance à Charles VII, il ne lui avait laissé que la
supériorité de son titre royal. Deux jours après, le comte de
Charolais lut publiquement sa justification, qu'il avait composée seul
et sans l'aide de ses conseillers: elle était éloquente et fière, et
le duc lui-même avoua qu'il ne croyait pas son fils si sage et si
habile.

Dans ces circonstances, les amis des sires de Croy les engageaient à
chercher à se réconcilier avec le jeune prince, dont le triomphe
semblait assuré; mais les Croy s'y refusèrent, disant qu'ils
n'abandonneraient pas le service du roi de France pour celui du comte
de Charolais. Une longue habitude, joug pesant que secouent rarement
les vieillards, semblait leur promettre qu'ils ne tarderaient pas à
rétablir leur influence: en effet, dès que le comte de Charolais eut
quitté Lille, ils retrouvèrent leur autorité: le duc Philippe voyait
en eux d'anciens serviteurs qui avaient partagé tous ses efforts et
toutes ses luttes, et lors même qu'il n'ignorait pas qu'ils le
trahissaient, il le leur pardonnait en souvenir du zèle avec lequel
ils l'avaient servi autrefois.

A peu près à la même époque, tandis que le bâtard de Rubempré voyait
s'instruire son procès à Gorcum, on arrêtait, près de Montreuil, un
marchand brugeois nommé Pierre Puissant, qui paraissait être
l'instrument de quelque intrigue pour chasser les Anglais de Calais.
Ses premiers aveux, en confirmant ces soupçons, accusaient le roi de
France lui-même; mais Louis XI, craignant de voir naître, vis-à-vis
des Anglais, des embarras semblables à ceux que l'affaire du bâtard de
Rubempré lui créait près du duc de Bourgogne, se hâta de le faire
chercher par le prévôt de ses maréchaux, «qui estoit le plus diligent
et le plus vif esprit et le plus fin du royaulme, le chastie-fol du
roy, ne craignant rien à servir son maître.» Tristan l'Ermite se
rendit en deux jours et demi de Rouen à Montreuil, et conduisit Pierre
Puissant devant le conseil du roi, où fut appelé Robert Nevil,
serviteur du comte de Warwick. Comme il était aisé de le prévoir,
Pierre Puissant démentit sa première confession, «deschargeant le roy
Loys et chargeant d'autres bien grans.» Louis XI avait fait remettre
le texte de sa déclaration à Robert Nevil; il eût même voulu lui
confier le soin de ramener son prisonnier à Montreuil; mais Robert
Nevil s'en excusa en remontrant «qu'il n'y avoit homme deçà la mer qui
l'osast prendre,» et dès qu'il apprit que le roi de France se
proposait de le faire conduire par Tristan l'Ermite à Calais, il se
hâta d'adresser au lieutenant de cette ville une lettre où, après
l'avoir exhorté à ne pas laisser le prévôt des maréchaux approcher des
remparts à demi détruits par une inondation, il ajoutait: «Ne prenez
point maistre Pierre Puissant, car il est bourgeois de Bruges, et le
fauldroit rendre honteusement, car tous ceulx de l'estape seroient
arrestés.»

Philippe reconnaissait que les immunités et les priviléges d'une cité
commerciale ne lui permettaient point de soumettre à l'examen de son
autorité les discours prononcés dans les chaires de Bruges. Robert
Nevil écrivait au lieutenant du roi d'Angleterre à Calais, pour lui
recommander de respecter la liberté d'un bourgeois de la même ville.
Quelle était donc la puissance de cette vieille industrie flamande
qui survivait aux guerres et aux révolutions, également respectée des
princes et des rois?

Hors de ces cités fameuses, dont la vie calme et paisible n'a laissé
que trop peu de traces dans l'histoire de ce temps, tout restait
intrigues, luttes et discordes. Au-dessus du vieillard affaibli par
l'âge et les infirmités, et ne se réveillant qu'à l'aspect des périls
les plus menaçants, s'agitait la rivalité du roi de France et du comte
de Charolais. Le premier cherchait à amener, par l'influence des Croy,
le duc de Bourgogne à faire la guerre au duc de Bretagne, et en même
temps il laissait espérer aux Anglais la cession de la Normandie et de
la Guyenne, afin de pouvoir librement détruire, l'une après l'autre,
les maisons de Bourbon, de Bretagne, d'Orléans, d'Anjou, et enfin la
maison de Bourgogne elle-même. Le second s'alliait à tous ceux que
menaçait la politique de Louis XI, et n'attendait, pour faire succéder
en France la guerre publique aux complots secrets, que le signal d'une
première victoire obtenue à la cour de son père sur les sires de Croy.

L'occasion favorable que le comte de Charolais attendait se présenta
bientôt; le 2 mars 1464 (v. st.), le duc Philippe devint si gravement
malade que l'on crut que sa fin était proche. Le comte de Charolais
était alors à Bruxelles près de lui; il profita aussitôt de l'absence
des sires de Croy pour s'emparer de la direction des affaires, et créa
de nouveaux capitaines dans tous les châteaux soumis à leur autorité.
Le 8 mars, le duc, se trouvant un peu mieux, confirma tout ce que son
fils avait fait et lui abandonna le gouvernement de ses Etats.
Cependant les intrigues du sire de Quiévraing, fils aîné du sire de
Chimay, réussirent à renverser l'ouvrage du comte de Charolais, et dès
le lendemain, le duc révoqua ce qu'il avait fait la veille. La colère
du comte de Charolais ne connut plus de bornes; dans un manifeste
adressé aux bonnes villes, il déclara les Croy ses ennemis et défendit
de les aider. Il menaça de sa vengeance le sire de Quiévraing s'il ne
s'éloignait point: celui-ci, qui avait été jadis la première cause des
querelles du duc et de son fils, alla se jeter aux genoux de Philippe
et lui raconta ses périls. L'indignation du vieux prince fut si vive
qu'il se plaça, un épieu à la main, à la porte de son hôtel, en disant
qu'il voulait voir si son fils oserait venir tuer ses serviteurs. A
peine parvint-on à l'apaiser; le sire de Quiévraing jugea, néanmoins,
prudent de s'éloigner: une autorité fondée sur le caprice d'un prince
septuagénaire et malade, autorité que la mort pouvait briser chaque
jour, ne lui paraissait plus assez sûre.

Dès ce moment, le comte de Charolais reprend tous les soins du
gouvernement, et, la veille de Pâques 1465 (13 avril), le duc se
réconcilie publiquement avec lui. Douze jours après, le duc de
Bourgogne fait reconnaître, dans une assemblée générale des états de
Flandre, de Brabant, d'Artois et de Hainaut, son fils pour son
héritier, en lui donnant le commandement de l'armée destinée à envahir
la France. Le comte de Charolais, n'ayant plus rien à redouter des
sires de Croy, se trouve enfin face à face avec Louis XI, prêt à lui
opposer toute la puissance des ducs de Bourgogne et toutes les
discordes qui divisent la France. La ligue qu'il a depuis longtemps
préparée s'organise rapidement: elle comprend le duc de Berry, frère
du roi, les ducs de Bretagne, de Bourbon, d'Alençon, de Nemours, de
Calabre, les comtes de Saint-Pol, de Dammartin, d'Armagnac, de Dunois;
le comte de Warwick a été chargé de se rendre en Flandre pour y
adhérer.

Le 15 mai 1465, le comte de Charolais réunissait au Quesnoy les plus
nobles chevaliers de Flandre, de Hainaut, de Brabant, de Hollande; le
4 juin, il traversait la Somme. Nesle, Roye et Montdidier ouvrirent
leurs portes: Saint-Denis n'opposa pas de résistance. Les communes,
dont les priviléges étaient étouffés; la noblesse, dont les services
étaient méconnus; le clergé, dont les favoris de Louis XI
envahissaient les dignités, considéraient le comte de Charolais comme
leur libérateur. Le 16 juillet, les Bourguignons attaquent l'armée du
roi dans une plaine qu'on nomme le champ de Pleurs, près de la tour de
Montlhéry: après avoir assisté à une mêlée confuse où les deux partis
prennent la fuite, après avoir vu tomber autour de lui les sires
d'Ongnies, de Hamme, de Lalaing, le comte de Charolais, blessé
lui-même à la gorge et à la poitrine, campe au milieu des morts sur le
champ de bataille. Enfin, dans les premiers jours d'octobre, se
conclut à Conflans ce fameux traité qui, en anéantissant l'autorité
royale au profit d'une féodalité nouvelle, devait toutefois être plus
utile au roi qu'aux princes, pour lesquels il fut une source de
divisions et de jalousies. Au-dessus du roi se plaçait un conseil de
trente-six membres choisi par les représentants du clergé, de la
noblesse et des communes, chargé de satisfaire aux plaintes des grands
et du peuple. Le comte de Charolais recouvrait les villes de la Somme
et recevait le comté de Guines. Le duc de Berry obtenait pour apanage
la Normandie; le comte de Saint-Pol était créé connétable; le duc de
Nemours, capitaine de l'Ile-de-France. Toutes les confiscations
prononcées par le roi étaient annulées.

Le vieux duc sentit son cœur s'ouvrir aux émotions de la joie
paternelle en revoyant son fils qui, avant de rentrer à Bruxelles,
venait d'ajouter à ses palmes de Montlhéry celles d'une expédition
contre les Liégeois; mais le comte de Charolais le quitta bientôt pour
accomplir le vœu qu'il avait fait d'aller à pied, en pèlerinage, à
Notre-Dame de Boulogne: il traversa Gand, Bruges et Saint-Omer,
accueilli partout par les acclamations populaires. De Boulogne, il se
rendit aux bords de la Somme. Pendant qu'il combattait les Liégeois,
secrètement excités par des conseils étrangers, Louis XI avait
reconquis la Normandie et entamé des négociations avec les Anglais. Le
comte de Charolais se préparait à ramener ses bannerets en France
lorsque Liége prit de nouveau les armes, et il fallut recommencer la
guerre pour étouffer cette seconde insurrection, que termina le sac de
Dinant, où une population tout entière disparut au milieu des flammes,
sous les ruines du foyer paternel qu'elle avait été impuissante à
défendre. Déjà le comte de Charolais avait adressé au roi de France
une lettre où l'on remarquait ces paroles: «Monseigneur, il est vray
qu'aucun parlement a esté tenu entre vos gens et ceux du roi
d'Angleterre, et tellement besongné que vous estes content, dont j'ay
esté adverty, de leur bailler le pays de Caux, Rouen et les villes qui
y sont comprises, leur aider à avoir Abbeville et la conté de
Ponthieu, et outre plus avoir avec eux certaines alliances contre moy
et mon pays..... Monseigneur, de ce qui peut me toucher, il me semble
que vous pourriez mieulx vouloir le mien demourer en ma main que
d'estre cause de le mettre ès mains des Englois: pourquoy je vous
supplie, monseigneur, que ne veuillez vous y quonsentir, mais faire
cesser le tout.»

Pendant que le comte de Charolais prenait de plus en plus la direction
des affaires, la santé de son père continuait à décliner, et avec elle
son intelligence, jadis si élevée et si profonde. Le duc Philippe
passait toutes ses journées dans une petite chambre où il aiguisait
des aiguilles, retrempait de vieilles lames ou réunissait des débris
de vitrages. Cet atelier le suivait partout, et là se bornaient toutes
les occupations d'un prince naguère encore l'arbitre du monde
chrétien. Une attaque d'apoplexie, dont il avait été frappé l'année
précédente dans un accès de colère contre les trésoriers qui ne
payaient pas la solde de ses hommes d'armes, avait surtout contribué à
épuiser ses forces, et ses médecins suivaient avec inquiétude les
rapides progrès de ses infirmités, lorsque le vendredi 12 juin 1467,
il fut pris de vomissements violents. Le dimanche suivant, tous les
symptômes s'aggravèrent, et l'on fit avertir le comte de Charolais,
qui accourut aussitôt de Gand; mais il trouva, à son arrivée, son père
abandonné de ses serviteurs qui attendaient sa mort. Déjà il ne
parlait plus, et ce même jour, lundi 15 juin, entre neuf et dix heures
du soir, il rendit le dernier soupir.

Philippe était âgé de soixante et onze ans; son règne avait duré près
d'un demi-siècle, et devait être le plus glorieux de la domination
bourguignonne. Non-seulement il avait réuni de nombreux Etats à
l'héritage de Jean sans Peur, mais il avait eu aussi la gloire de
vaincre la Flandre par les armes, et de cicatriser les plaies de la
guerre par le développement pacifique du commerce et des arts. Tel
avait été l'éclat de ses triomphes, telle avait été la renommée de sa
puissance, qu'il avait, disait-on, refusé trois fois l'Empire, et l'on
ajoutait que les Milanais et les Génois n'attendaient que son
assentiment pour arborer sa bannière au delà des Alpes. «Je m'ose fier
en la miséricorde de Dieu, dit Chastelain en racontant sa mort, et n'y
a qu'une seule chose qui m'en donne peur: c'est la très-extrême et
très-abondante mondaine félicité qu'il a eue et obtenue tout son
vivant, en toute acquiescence de fortune et de souhait de cuer, plus
qu'oncques homme... Il a été glorieux au monde, béat et plein de
bénédiction en terre, cler et fulgent en fortune, riche de tout
honneur, et le plus hault en renommée, qui fust en longs ans. Tous
roys de son temps l'ont préféré en tiltre devant eux; les cieux l'ont
magnifié de leurs graces, et les hommes l'ont solemnisé en ses vertus.
Orient et Occident, à la croisure du ciel, tout souffloit en ses
voiles.»

De magnifiques obsèques furent célébrées dans l'église de Saint-Donat.
De chaque côté du cortége funèbre s'avançaient seize cents hommes
tenant des torches à la main et vêtus de deuil, quatre cents pour son
fils, autant pour la ville de Bruges, autant pour les corps de
métiers, autant pour le pays du Franc. Au milieu d'eux marchaient neuf
cents nobles ou riches bourgeois, seize prélats les suivaient; puis
s'avançaient les rois d'armes, le comte de Joigny, le sire de Créquy,
le marquis de Ferrare, les sires de Boussut, de Borssele, de Commines,
de Breda et de Grimberghe, les bâtards de Bourgogne et de Brabant. Les
comtes de Nassau et de Buchan, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le
sire de Châlons soutenaient le poêle sur quatre lances. Jacques de
Bourbon et Adolphe de Clèves menaient le deuil; toute l'église de
Saint-Donat était tendue de drap noir, et le nombre des cierges qui
brûlaient sous les nefs était si considérable, que la chaleur
contraignit les assistants à briser les vitraux où les pieuses images
des apôtres et des saints vénérés par le peuple semblaient s'incliner
au-dessus de lui pour le bénir.

Au delà de ces derniers hommages, de ces pompes sans lendemain,
l'humble niveau de la mort attendait le duc de Bourgogne pour le
réunir, aux pieds du souverain Juge, aussi bien à ses adversaires,
pour lesquels il s'était montré cruel et impitoyable, qu'à ses
serviteurs et à ses amis, qui avaient proclamé ses bienfaits en
effaçant le surnom de Philippe l'_Asseuré_ pour le remplacer par celui
de Philippe le Bon.



LIVRE DIX-NEUVIÈME.

1467-1476.

    Charles le Hardi ou le Terrible.
    Rivalité du duc de Bourgogne et du roi de France.
    Sédition à Gand.--Résistance de l'esprit communal.
    Batailles de Granson, de Morat et de Nancy.


Le prévôt de Watten, fameux astrologue, avait déclaré que le fils du
duc Philippe serait exposé aux plus terribles coups du sort et aux
plus grands malheurs.

L'horoscope du successeur de Charles VII était tout différent: il
annonçait qu'après avoir été en butte aux attaques jalouses de ses
vassaux, il terminerait sa vie au sein de la puissance et de la
prospérité.

Charles lutta contre la mauvaise fortune qu'on lui avait prédite en la
heurtant de front et en cherchant à la violenter comme Alexandre
violenta la pythie: dès sa jeunesse, la mer ne lui semblait jamais
plus belle que lorsqu'elle lui opposait les flots furieux d'une
tempête.

Louis XI attendit au contraire la bonne fortune qui lui était promise
en aplanissant ses voies par tous les moyens qui étaient en son
pouvoir.

Charles voulait réédifier le passé par le droit de ses victoires;
dernier représentant du principe féodal, il répétait qu'issu de
Charlemagne, il ne pouvait reconnaître la supériorité des héritiers de
Hugues Capet, et ne voyait dans les siècles qui l'avaient précédé que
les fabuleuses traditions qui retraçaient les aventures des Lancelot
et des Gauvain. Le roi de France, plus prudent, comprenait qu'en
politique un système suivi avec habileté et persévérance est plus fort
qu'une armée, et c'était à pas lents et mesurés qu'il marchait à la
conquête de l'avenir. Immolant la noblesse, depuis longtemps de plus
en plus affaiblie, aux rancunes envieuses et anarchiques de la
démocratie, il espérait placer plus haut la royauté en l'élevant sur
des ruines, et brisait l'épée des chevaliers qui protégeaient au
dehors la puissance de la monarchie, en même temps qu'il confisquait
les libertés communales qui au dedans la consolidaient en la modérant:
épreuve dangereuse où l'Etat entier, se résumant en un seul homme,
abdiquera, pour grandir, décliner et mourir avec lui, cette longue vie
des institutions qui devient plus sainte et plus forte, consacrée par
les siècles.

Charles et Louis étaient doués tous les deux d'un esprit actif et
entreprenant, mais leurs caractères bien différents devaient sans
cesse les mettre en opposition dans leurs efforts vers le but que se
proposait leur ambition. Charles, sombre, morne, triste, véhément dans
ses longues harangues, hostile aux conseils les plus sages, méprisait
les nobles et les bourgeois de Flandre, à qui son père avait dû son
salut à la journée de Mons-en-Vimeu, pour s'entourer de bannerets
étrangers, vils condottieri qu'une insatiable cupidité porta tour à
tour à le servir et à l'abandonner. Au séjour des villes et des
châteaux il préférait celui de la tente, «à l'exemple du lion, lequel,
quand il se trouve chassé, ne quiert point les bois, mais se boute en
plein champ.» Sur ce point, il ressemblait peu à son père, et, loin
d'imiter les vices que celui-ci cherchait vainement à justifier par
cette maxime, «que par estre bien des dames il estoit force qu'il fust
bien des hommes que communément les dames gouvernent,» il ne voulait
point de femmes dans son palais. La duchesse de Bourgogne elle-même
était reléguée à Male ou à Tronchiennes pendant qu'il habitait Bruges
ou Gand, et Wielant remarque «qu'il avoit fait du logis des dames en
sa maison la chambre du conseil et la chambre des finances, disant que
le conseil et les finances séoient mieulx estre entour et près de luy
que femmes.» On ne le vit pas non plus encourager les récits
licencieux qui formèrent le livre des _Cent nouvelles nouvelles_, mais
il prenait plaisir «en histoires romaines des faits de Jules-César, de
Pompée, d'Hannibal et de tels autres grands et hauts hommes lesquels
il vouloit ensuivre.» Pour abréger ce portrait, nous ajouterons que
Charles était généreux quand la colère ne l'aveuglait point, loyal
bien que sans amis, compatissant quoiqu'il fût parfois inflexible
jusqu'à la cruauté, par un sentiment profond de justice qui le portait
à ne jamais repousser la plainte légitime du pauvre. Si nous comparons
le roi de France au duc de Bourgogne, nous trouvons un prince perfide
et dissimulé dans la vie publique, corrompu dans la vie privée,
opposant au fer de ses ennemis le poison, le poignard et la trahison,
et ne mêlant à ses succès aucune de ces grandes qualités qui font
excuser les fautes et quelquefois même les crimes. L'un a les défauts
des premiers temps du moyen-âge dans lesquels la civilisation n'a rien
adouci, rien corrigé. L'autre a déjà tous les vices des époques de
démoralisation où l'intrigue est une arme plus redoutable que la
force. Enfin, il semble que tous les deux, par un mutuel contraste,
durent peu de chose à ceux dont ils tenaient la vie. Louis XI fut à
Genappe le disciple de Philippe l'_Asseuré_, «qui vouloit toutes
matières difficiles estre vidées par expédiens.» Chastelain offre au
duc Charles, «qui demandoit toujours la rigueur,» le roi de France
Charles VII pour modèle.

Pour apprécier la politique extérieure du duc Charles, il ne faut
jamais oublier que sous l'influence des discordes domestiques, dont il
avait été le témoin et la victime, il avait appris à haïr la France,
patrie des ancêtres de son père, et à aimer l'Angleterre, où sa mère
se vantait de compter Edouard III parmi ses aïeux.

Le 19 juin, quatre jours après la mort du duc Philippe, Charles,
écrivant à Louis XI, s'abstient de le nommer son souverain seigneur,
et allègue l'exemple même du roi de France, qui ne donne pas ce titre
à l'Empereur, dont relève le Dauphiné.

Le 15 juillet, il renouvelle l'alliance qu'il avait conclue l'année
précédente avec le roi d'Angleterre.

La situation dans laquelle se trouvait l'héritage du duc Philippe au
moment où il le recueillit légitimait les plus hautes espérances.
L'ordre régnait dans toutes les provinces et jamais prince n'avait
laissé à son successeur un trésor plus considérable: on l'évaluait,
dit Olivier de la Marche, «à deux millions d'or en meubles seulement,
savoir quatre cens mille escus comptants, soixante-douze mille marcs
d'argent en vaisselle, sans les riches tapisseries, les riches bagues,
la vaisselle d'or garnie de pierreries et sa librairie moult grande et
moult bien étoffée.» Les sires de Croy, qui pendant longtemps avaient
excité contre le duc Charles la haine de son père, s'inclinaient
humblement devant lui, et les communes flamandes, qui l'avaient chéri
«comme fils de prince,» paraissaient disposées à saluer avec joie son
avénement. En voyant descendre le vainqueur de Gavre au tombeau, elles
se flattaient d'y voir disparaître avec lui les rigueurs qui avaient
signalé son triomphe, et attendaient leur liberté du jeune prince,
dont elles avaient elles-mêmes défendu la liberté, alors qu'elle était
menacée et opprimée comme la leur par des ennemis communs; elles
devaient bientôt apprendre que si le comte de Charolais s'était senti
assez faible pour rechercher leur appui, le duc de Bourgogne se
croyait trop puissant pour en avoir jamais besoin.

Charles avait quitté Bruges pour se rendre à Gand, où devait avoir
lieu son inauguration solennelle. Une cour nombreuse l'accompagnait,
et il avait pris avec lui le trésor de son père. Selon l'usage, il
coucha à Zwinarde, et le lendemain il entra à Gand. Toutes les rues
étaient tendues de tapisseries, toutes les places ornées de somptueux
échafauds, où l'on représentait d'ingénieux mystères. Les bourgeois,
confiants dans l'avenir, avaient multiplié à l'envi les symboles de
leurs espérances et de leur allégresse. Non-seulement ils se
souvenaient de l'affection qu'ils avaient témoignée au duc Charles
pendant ses malheurs, mais ils croyaient aussi que la restitution
complète de leurs franchises était prochaine, qu'ils avaient le droit
de la réclamer, et que Charles, en la leur octroyant, ne remplirait
qu'un devoir. Dès la porte de la ville, le nouveau duc de Bourgogne
trouva sept cent quatre-vingt-quatre bannis auxquels il pardonna; près
d'eux se tenait un frère prêcheur, maître Nicolas Bruggheman, le
célèbre orateur de la croisade de 1464, qui l'exhorta dans son
discours à modérer les rigoureuses conditions du traité de Gavre.
Lorsqu'après avoir entendu la messe à l'abbaye de Saint-Pierre, et
avoir juré à Saint-Jean le maintien des priviléges des Gantois, il se
rendit à l'Hoog-huys, au Marché du Vendredi, pour recevoir le serment
du peuple, les doyens, les échevins et les plus notables habitants
s'agenouillèrent en le suppliant de rendre à la ville de Gand
l'ancienne autorité qu'elle exerçait sur la châtellenie et d'autres
droits qu'elle avait perdus en 1453. Le duc de Bourgogne leur fit
répondre qu'il désirait que ces demandes lui fussent remises par
écrit, et qu'il ferait connaître son intention à cet égard dans le
délai de trois jours.

Avant que ces trois jours fussent écoulés, une manifestation
imprudente vint compromettre le résultat que les hommes sages
espéraient atteindre par leur respect et leur modération. Un grand
nombre de bourgeois s'étaient rendus à Houthem pour accompagner la
châsse de saint Liévin que l'on devait rapporter le 29 juin des lieux
où se consomma son martyre à ceux où l'abbé Florbert lui avait jadis
offert un asile. C'étaient, la plupart, des jeunes gens appartenant
aux corps de métiers, animés de passions ardentes qu'avaient nourries
les récits de l'ancienne puissance de Gand; ils s'entretenaient les
uns les autres de leur espoir de la voir renaître bientôt pour
affermir de nouveau l'avenir de la patrie, quand l'un d'eux saisit,
dans la boutique de l'un des marchands réunis à la kermesse d'Houthem,
quelques haubergeons destinés à servir de jouet aux enfants. «Par le
sang et les plaies de Notre-Seigneur, s'écria-t-il bruyamment,
quoiqu'on nous ait défendu de porter des haubergeons, nous en portons
maintenant, le voie qui veut; ils deviendront plus tard de plomb et
d'acier. Laissez faire: tel rit aujourd'hui fort haut qui passera la
nuit prochaine moins gaiement. Gand est dans la gueule des loups et de
ces méchants larrons qui nous dévorent les poumons et le foie et
s'engraissent de nos biens pour les mettre dans leurs sacs. On boit,
on mange, on vole ce que nous possédons: ce qui est pis, le prince
n'en sait rien; mais puisqu'il est maintenant à Gand, il ne l'ignorera
plus longtemps.» Mille voix applaudirent, et ce fut en répétant ces
plaintes et ces discours que les bourgeois de Gand reconduisirent dans
leur ville la célèbre châsse de saint Liévin. Déjà ils étaient arrivés
au Marché aux Grains où s'élevait l'aubette des commis chargés de
prélever les taxes sur le blé. Ils dirigèrent aussitôt la châsse de ce
côté, et commencèrent à démolir le bureau de la gabelle en disant que
saint Liévin ne se détournait jamais de sa route. La châsse passa sur
ses ruines, et ils voulurent tous en conserver quelques débris, sinon
comme une relique, du moins comme un souvenir de leur audace et de
leur succès. Leur enthousiasme s'accroissait d'heure en heure, et
quand ils parvinrent au Marché du Vendredi, ils saisirent l'un des
drapeaux qui ornaient la châsse du pieux apôtre du septième siècle, et
l'arborèrent comme un étendard. «Tuez, tuez, criaient-ils avec une
nouvelle énergie, tuez tous ces paillars mangefoies (_leverheeters_),
ces larrons desroubeurs de Dieu et du monde, qui tant ont vescu à
nostre piteux dammage.» Ils désignaient par ces mots les magistrats et
les officiers du duc qui trouvaient dans la levée des impôts le
prétexte de nombreuses exactions, et qui étaient allés récemment à
Bruges pour y presser le duc de ne jamais consentir à ce qu'ils
fussent abolis.

Cependant le duc de Bourgogne tarde peu à apprendre ce qui se passe;
il réunit ses chevaliers et ses archers, demande son cheval et jure
par saint George qu'il ira interroger de près les Gantois sur ce
qu'ils veulent. «Monseigneur, au nom de Dieu, s'écria le sire de la
Gruuthuse, modérez-vous; votre vie et les nôtres dépendent de votre
prudence. En un instant, selon ce que vous ferez, nous serons sauvés
ou tous perdus. Si vous conservez votre sagesse et votre sang-froid,
vous obtiendrez tout ce que vous voudrez avec de belles paroles. Vous
avez vu jadis les terribles séditions des Gantois au temps du duc,
votre père, qui souffrit beaucoup et finit par tout pardonner. Envoyez
vers eux quelqu'un qui leur demande en votre nom ce qu'ils désirent;
faites-leur promettre que vous écouterez volontiers leurs plaintes et
que vous y ferez droit. Ne vous conduisez point autrement, je vous en
supplie; vous ferez ainsi des Gantois ce que vous voudrez.--Eh bien,
répondit Charles, allez voir le premier quelles sont leurs intentions,
je vous suivrai.»

Le sire de la Gruuthuse était sage et éloquent; le peuple de Gand
l'aimait autant que celui de Bruges: il harangua avec douceur les
bourgeois et les hommes de métiers rassemblés au Marché du Vendredi,
les engageant à se retirer chez eux, et leur remontrant qu'ils avaient
un nouveau prince, bon pour les petits comme pour les grands, et
disposé à leur rendre justice. «Il n'était point honorable pour eux,
ajoutait-il, de s'insurger à sa première entrée, et de venir ainsi, le
lendemain du jour où ils l'avaient solennellement reçu, le saluer avec
des bâtons ferrés.»--«Sire de la Gruuthuse, répondirent tous ceux qui
étaient là, nous sommes prêts à mourir et à vivre avec notre prince.
Nous n'avons aucun mauvais dessein, ni contre lui, ni contre les
siens: ils sont aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère;
nous nous dévouerions pour eux; nous n'en voulons qu'à ces mauvais
larrons qui volent monseigneur et nous; qui trompent monseigneur par
leurs mensonges et leurs faux rapports; qui sucent notre sang et se
rient de notre misère. Ce serait grand'pitié si monseigneur ne les
punissait et ne faisait droit à nos plaintes, car, nous vous le
disons, la faim peut réduire les brebis les plus dociles à devenir des
loups furieux. Monseigneur ne peut pas souffrir que nous soyons ainsi
traités, et il sera juste vis-à-vis d'eux comme vis-à-vis de nous qui
sommes son peuple.»

«Mes enfants, reprit alors le sire de la Gruuthuse, apaisez-vous et
restez en paix, par la sainte passion de Dieu! Je vais aller vers le
duc intercéder en votre faveur, lui raconter vos bonnes paroles, et
lui exposer que vous n'en voulez qu'aux magistrats dont vous vous
plaignez. Je vous assure que monseigneur vous rendra justice et vous
assistera. Mais, pour l'honneur de Dieu, restez en paix jusqu'à mon
retour, et, quelque chose qui arrive, comptez sur moi.»

Le sire de la Gruuthuse se hâta de rejoindre le duc; il lui représenta
l'irritation du peuple qui se pressait, couvert d'armures de fer, sous
les bannières des métiers; il lui peignit la foule s'assemblant dans
toutes les rues et roulant comme un flot immense vers le théâtre de
l'émeute. A ce récit, Charles frémissait de colère et souhaitait
d'être loin de Gand, afin de ne pas devoir ployer devant des vilains.
«Car vous dis bien, ajoute Chastelain, que quelque nouvel seigneur
qu'il estoit, si portoit-il en couvert courage une haulte extrême
volonté de non se souffrir fouler par nulles voies, ains de porter
l'espée si roide et si ague que le monde trembleroit devant ly s'il
pooit vivre.» Sans attendre plus longtemps, il monta à cheval en robe
noire, et se dirigea vers le Marché du Vendredi, suivi de ses archers
qui s'avançaient l'arc bandé. A la vue du peuple, sa fureur redoubla:
«Mauvaises gens! s'écria-t-il, que vous faut-il. Pourquoi vous
agitez-vous?» Et d'un petit bâton qu'il tenait à la main, il commença
à frapper à droite et à gauche. «Frappez, monseigneur! répondit le
peuple sans s'écarter, nous sommes vos enfants, nous le souffrirons
volontiers, pourvu que ce soit vous seul qui nous frappiez.» Il se
trouva toutefois dans cette multitude agitée un homme qui se souvint
de la _mer rouge_ de Gavre, où Charles avait combattu à côté de son
père, et le fer d'une pique se croisa avec le bâton dont le duc venait
de le toucher: le danger était grand. «Là il n'y avoit ne archier, ne
noble homme, tant feust asseur, qui ne tremblast de peur et qui n'eust
volu estre en Inde pour sauveté de sa vie et souverainement pour le
jeune prince qu'ils réputoient estre venu là doloreusement en sa
mort.»

Le sire de la Gruuthuse n'hésita plus à exercer sur le duc de
Bourgogne l'autorité que lui assuraient ses longs services et sa haute
vertu. «Qu'allez-vous faire? dit-il au duc d'une voix énergique.
Voulez-vous par votre témérité nous faire égorger tous à notre grande
honte, sans que nous puissions nous défendre? Ne comprenez-vous pas où
vous êtes? Ne voyez-vous pas que votre vie et la nôtre tiennent moins
qu'à un fil de soie? Pourquoi aller exciter par vos menaces et vos
paroles une semblable multitude qui ne fait pas plus de cas ou
d'estime de vous que du moindre d'entre nous? Par la mort de Dieu! si
vous êtes content de mourir, pour moi je n'en ai nulle envie, car il
vous est facile de ramener la paix et de sauver votre honneur. Ce
n'est point ici le moment de montrer votre courage, songez plutôt à
apaiser ce pauvre peuple égaré. Descendez de cheval, au nom de Dieu,
et haranguez-le; vous vous illustrerez par votre prudence, et tout ira
bien.»

Le duc promena ses regards autour de lui; l'irritation semblait se
calmer. Les bateliers, les bouchers et les poissonniers s'avançaient
pour le protéger. «Monseigneur, lui disaient-ils, rassurez-vous et
n'ayez nulle crainte; personne n'osera vous faire le moindre mal.» Ils
le conduisirent jusqu'à l'Hoog-huys, et là, de l'une des fenêtres,
entouré du sire de la Gruuthuse, de son chancelier et d'autres
chevaliers, il s'adressa au peuple en flamand. «Mes enfants, Dieu vous
garde et vous sauve! Je suis votre prince et naturel seigneur qui vous
vient visiter pour que ma présence ramène la paix. Je vous prie de
vouloir bien vous conduire avec modération. Tout ce que je pourrai
faire pour vous sans blesser mon honneur, je le ferai, et je vous
accorderai tout ce qui sera en mon pouvoir; mais veuillez vous retirer
en paix.»--«_Wel gekomen! wel gekomen!_ répondirent les bourgeois,
soyez le bienvenu, monseigneur, nous sommes tous vos enfants, et nous
vous remercions de votre bonté envers nous.» Le silence succède à ces
paroles; ils soulèvent la châsse de saint Liévin et se préparent à la
rapporter à l'église de Saint-Bavon. Soudain de cette foule
tumultueuse s'élèvent de pieux cantiques; l'émeute s'est apaisée, et
déjà l'étendard qui en fut le signal s'incline et s'éloigne, lorsqu'un
bourgeois de Gand, nommé Hoste Bruneel, s'écrie: «Arrêtez, mes amis,
arrêtez! si nous nous séparons, on viendra nous saisir l'un après
l'autre pour nous faire mourir.»--«Arrêtez! arrêtez!» répètent les
Gantois, et leurs clameurs confuses portent au duc leurs plaintes
contre ses officiers: «Monseigneur, nous vous prions de nous faire
raison de ces _leverheeters_ qui ruinent notre ville, nous réduisent à
mendier notre pain, et sont la plupart de méchante origine et de
mauvaise extraction. Nous les avons vus pauvres aventuriers, et
maintenant, avec ce qu'ils nous dérobent, ils sont devenus des
seigneurs; ils achètent terres et grands états avec nos propres
deniers, et ils cherchent à faire croire au pauvre peuple que c'est
vous qui les retenez, ce qui n'est pas vrai. Nous vous supplions
d'écouter nos plaintes.»

Au même moment, Bruneel paraît à la fenêtre où se tient le duc. Sans
se laisser troubler par la présence du prince et de ses chevaliers, il
frappe de son gantelet de fer sur la fenêtre, et demande qu'on
l'écoute: «Mes frères, vous voulez que les magistrats de cette ville
qui volent le prince et vous, soient enfin punis, n'est-il pas
vrai?--Oui, oui, s'écria le peuple.--Vous voulez qu'on abolisse les
gabelles, n'est-ce pas là ce que vous demandez?--Oui, oui, répondit le
peuple.--Vous voulez qu'on ouvre les portes qui ont été fermées et
qu'on vous permette de nouveau d'avoir des bannières comme
autrefois?--Oui, oui, continua la foule.--Vous voulez qu'on vous rende
vos châtellenies, vos chaperons blancs, vos anciens usages, n'est-il
pas vrai?» Les acclamations de la multitude redoublèrent. Bruneel se
tourna alors vers le duc. «Monseigneur, lui dit-il, voilà en peu de
mots les réclamations que tout ce peuple vous présente pour que vous y
fassiez droit. C'est en son nom que je parle, car vous l'avez entendu
approuver tout ce que j'ai dit. Veuillez donc m'excuser de ce que j'ai
fait pour le peuple et pour son bien.»

Charles, dominé par le sentiment de son impuissance et d'une cruelle
nécessité, gardait le silence. Louis de la Gruuthuse, plus calme,
répondit à Bruneel qu'au lieu de monter près du prince pour
l'instruire des remontrances du peuple, il eût mieux fait de les
exposer de la place: il promit d'ailleurs que l'on y ferait droit, et
Charles put se retirer. Lorsqu'il passa devant l'hôtel de ville où
plusieurs échevins s'étaient réunis, il les regarda sans les saluer et
sans leur adresser la parole; un peu plus loin, il traversa les débris
de la maison de la cueillette, et sa colère semblait de plus en plus
violente quand il rentra dans son hôtel.

Cependant la cloche de Saint-Jacques, sonnant à pleine volée,
convoquait la commune au Marché du Vendredi: tous les métiers s'y
assemblaient avec leurs bannières depuis longtemps préparées en
secret. Ils restèrent en armes pendant toute la nuit, et de vives
acclamations ne cessaient de saluer la résurrection de leurs libertés
et des glorieux symboles qui en avaient partagé les luttes et le
deuil. On attendait impatiemment d'heure en heure la réponse du duc
aux demandes que lui avaient remises, au nom des Trois Membres de la
ville, Jacques de Raveschoot et Baudouin Rym. A huit heures du matin,
le sire de la Gruuthuse vint annoncer que le duc de Bourgogne avait
peu dormi, et qu'il serait impossible de connaître sa décision avant
trois heures. Ce moment arriva sans que l'on apprît quelque chose de
plus satisfaisant, et le peuple faisait entendre de vifs murmures,
lorsque Nicolas Triest parvint à le calmer en l'assurant qu'on ne
tarderait pas à recevoir de bonnes nouvelles. En effet, quelques
instants après, maître Jean Petitpas, secrétaire du duc de Bourgogne,
parut accompagné des sires de Commines, de la Gruuthuse, de Maldeghem,
et déclara que le duc supprimait toutes les gabelles, révoquait toutes
les amendes imposées par la paix de Gavre, autorisait la restitution
des bannières et la réouverture des portes condamnées par le même
traité, rendait aux métiers le droit d'élire leurs doyens, et
chargeait une commission d'enquête d'instruire contre Pierre
Huereblock et les autres _leverheeters_. Le duc avait également promis
d'oublier les désordres de la veille. Aussitôt après, la châsse de
saint Liévin rentra dans le monastère de Saint-Bavon, et le peuple
déposa les armes pour courir aux portes qu'il lui était permis de
démurer.

Charles avait délibéré longtemps avant de céder; son premier soin
avait été de faire sortir de la ville les trésors qu'il y avait
apportés avec lui; mais il craignait qu'on ne voulût retenir comme
otage sa fille Marie, alors âgée de dix ans, et son orgueil avait
fléchi à la pensée des périls qui pouvaient menacer un enfant.
Peut-être, lorsqu'il eut réussi à se retirer avec tous les siens à
Termonde, songea-t-il à révoquer des concessions qui lui avaient en
quelque sorte été arrachées par la violence. Il trouva toutefois le
Brabant non moins agité que la Flandre; toutes les communes s'y
étaient confédérées, et le duc de Bourgogne ne crut pouvoir mieux
prévenir leur insurrection qu'en confirmant à Bruxelles, par une
charte du 28 juillet 1467, les priviléges qu'il avait accordés pour
apaiser celle des Gantois.

Quelques jours avaient suffi pour ébranler le vaste édifice de la
domination bourguignonne. L'habileté de Louis XI, qui présidait à
toutes les intrigues et se préparait à profiter de toutes les émeutes,
trouva bientôt dans un petit-fils de Philippe le Hardi l'instrument
propre à détruire la puissance fondée par son aïeul. Ce fut le comte
de Nevers, que nous avons vu se signaler, en 1452, sous le nom de
comte d'Etampes, dans la guerre contre les Gantois, mais qui depuis,
émule de Jean Coustain, s'était déshonoré en demandant, comme lui, aux
sortiléges des inspirations non moins criminelles et non moins
ténébreuses; il n'hésita pas à se déclarer de nouveau l'implacable
ennemi de Charles, en revendiquant le duché de Brabant et en s'alliant
aux Liégeois. Le duc de Bourgogne, ayant pacifié la grande cité de
Gand et celle de Bruxelles, qui n'était pas «de même pois,» avait déja
porté toutes ses forces vers les rives de la Meuse; mais les bourgeois
de Liége se croyaient assez redoutables pour braver sa puissance. Huy
leur avait ouvert ses portes, et ils comptaient sur l'appui du roi de
France. Une malheureuse expérience devait, à plusieurs reprises,
apprendre aux Liégeois que si Louis XI était toujours prêt à favoriser
leurs insurrections de ses intrigues, il ne devait jamais les soutenir
de ses armées. Il se borna à charger le comte de Saint-Pol, devenu
l'un de ses serviteurs les plus zélés, d'aller inviter le duc de
Bourgogne à ne pas les attaquer. Ce fut, on pouvait le prévoir, une
démarche inutile. Charles ne voulut point écouter les ambassadeurs
français: «Je morrai en l'entreprise, leur répondit-il, ou je les aray
au fouet de leur extrême perdicion et ruyne, ne jamès joye n'aray en
cuer jusques je m'en verrai vengié. N'y a ne roy, ne empereur pour qui
j'en face aultre chose.» Il ne restait à Louis XI qu'à s'assurer le
prix d'une neutralité qu'il était bien résolu à ne pas observer; il y
mit tour à tour diverses conditions, tantôt la rupture de l'alliance
que le duc de Bourgogne avait conclue avec les Anglais dès les
premiers jours de son règne, alliance à laquelle la Castille venait
d'adhérer, tantôt la restitution des villes de la Somme, tantôt
l'abandon du duc de Bretagne. Le duc s'inquiétait peu de ces messages
de Louis XI, et ce qui l'irritait le plus, c'était qu'ils avaient été
confiées à maître Jean Van den Driessche, cet huissier du conseil
condamné en 1446 à l'exil par les échevins de Gand, et chargé en 1451
de leur signifier les menaces du duc; de nouveau banni en 1460, mais
déjà rentré à Gand en 1463, où il fit arrêter, malgré les priviléges
de la ville, un fils de Daniel Sersanders. Or Jean Van den Driessche
n'avait reconnu la générosité et les bienfaits de la maison de
Bourgogne qu'en se retirant près de Louis XI qui l'avait créé
trésorier de France. Charles l'accueillit avec mépris et se contenta
de lui répondre: «Des menaces du roy je me donne peu de soing. Pour
chose qu'il me face mander, ne par vous, ne par aultre, je ne
laisserai mon emprise. Si le roy s'y veut trouver, si s'y trouve, les
champs sont aux hommes.» Il était déjà à cheval, à la tête de son
armée, lorsque les envoyés du roi tentèrent inutilement un dernier
effort. Charles se borna à leur recommander de respecter le duc de
Bretagne. «Les Liégeois sont réunis, leur dit-il; je m'attends à avoir
la bataille avant trois jours: si je la perds, vous en ferez à votre
guise; mais aussi, si je la gagne, vous laisserez en paix les
Bretons.»

Jean Van den Driessche était allé rejoindre les Liégeois. Sa présence
ne les empêcha point d'être défaits complètement à la bataille de
Brusthem, et elle contribua peut-être à rendre plus sévère la sentence
dictée par le vainqueur. Les Liégeois perdirent leurs priviléges,
leurs murailles, leur juridiction, et le célèbre _Perron_, qu'ils
considéraient comme leur palladium, leur fut enlevé pour être porté à
Bruges, au milieu de la Bourse, où s'assemblaient les marchands
étrangers. Une inscription qui rappelait cet événement y fut placée.
Liége devait y trouver le souvenir de ses malheurs; la Flandre, la
prophétie de ceux que lui réservait l'avenir.

      Gentis et invictæ gloria nuper eram.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Desine sublimes vultus attollere in auras.
      Disce meo casu perpetuum esse nihil.

Bien que quelques Gantois et quelques Brugeois, sous les ordres de
Pierre Metteneye et de Jean Nieulant, eussent concouru avec les sires
de Ghistelles, de Saemslacht et d'Uutkerke, à la journée de Brusthem,
les communes flamandes s'étaient généralement montrées peu disposées à
s'associer à la guerre contre les bourgeois de Liége. Elles avaient
laissé le camp du duc manquer d'approvisionnements, et lorsqu'elles
avaient été invitées à faire prendre les armes à tous les feudataires
sans distinction, l'influence des Gantois leur avait fait refuser leur
assentiment à une mesure qu'ils jugeaient injuste et odieuse. D'autres
difficultés s'étaient élevées relativement aux monnaies. Gand persista
dans sa résistance, même après que Charles de Bourgogne, à peine
rentré dans son camp de Saint-Trond, eut adressé aux quatre membres de
Flandre une lettre où il se plaignait en termes sévères de
l'inexécution de ses ordonnances, leur prescrivant de s'y conformer
dorénavant «tellement, ajoutait-il, qu'il ne nous soit jà besoing de
aultrement y pourvoir, car il nous déplairoit, se, par faulte de bonne
obéissance, nous estions contraints faire le contraire de ce que nous
avons tousjours désiré: ce que en votre défault ferions.»

Cependant la gravité de la situation politique, telle qu'elle
résultait des démêlés du duc de Bourgogne et du roi de France,
semblait rendre ces menaces moins sérieuses, en les subordonnant aux
conditions incertaines d'un avenir éloigné. Charles voulait se venger
de Louis XI; il s'était uni au duc de Bretagne et au duc d'Alençon
pour le combattre; en même temps, quoiqu'il eût coutume de répéter
qu'il était le plus proche héritier de la maison de Lancastre, et
malgré l'affection particulière qu'il lui avait toujours portée, il
cherchait à former une alliance étroite avec la dynastie d'York, à
laquelle la couronne d'Angleterre semblait définitivement assurée.
Elle devait être confirmée par son mariage avec une sœur d'Edouard
IV. Il eût été imprudent de rompre avec les communes de Flandre, au
moment d'aborder la guerre contre le roi de France. Charles avait
besoin de leurs hommes d'armes; il avait besoin de leurs trésors. Un
mandement fut bientôt publié en Flandre pour que tous les hommes
astreints au service militaire s'assemblassent à Saint-Quentin le 16
décembre, et, peu de jours après, les états de Flandre furent
convoqués à Termonde. Le chancelier leur exposa que le duc Charles
avait droit à des aides: d'abord, pour son récent avénement; ensuite,
pour son prochain mariage avec Marguerite d'York; en dernier lieu, à
cause de la guerre qu'il avait soutenue contre les Liégeois. Ce fut
ainsi qu'il demanda successivement à la Flandre un million de ridders,
au Brabant trois cent mille lions.

Les états de Flandre s'étaient ajournés au 24 janvier; après d'assez
longues délibérations, ils accordèrent au duc le subside qu'il
demandait; les villes du Brabant s'y soumirent à leur exemple. Le
Hainaut accorda également une aide considérable. Le duc s'était rendu
lui-même à Mons; mais il avait déjà été contraint, par les retards qui
contrariaient ses négociations avec ses alliés, d'accepter de
nouvelles trêves, et il jugea utile d'en profiter pour faire
reconnaître son autorité dans ses divers Etats. Il se dirigea donc de
Mons vers Lille, et, le 9 avril, veille du dimanche des Rameaux, il
fit solennellement son entrée à Bruges, après avoir pardonné à tous
les bannis qui n'avaient point pris part à des séditions. Il semblait
qu'il cherchât à se concilier l'affection des Brugeois, qui avaient
été toujours plus favorables à ses intérêts que les autres membres de
Flandre, et on l'entendit répondre à leurs acclamations, en criant:
_Noël!_ comme eux. L'évêque de Tournay et les chanoines de Saint-Donat
le conduisirent à la cathédrale, où, selon un ancien usage, il tira
l'épée en signe de protection pour la religion; puis il se dirigea
vers la grande salle de l'hôtel des échevins, où il reçut, en échange
de ses serments, celui des hooftmans et des doyens assemblés sur la
place du Bourg. A cette occasion, la commune de Bruges offrit au duc
deux images habilement ciselées, qui représentaient saint George et
sainte Barbe. Le 19 avril 1468, le duc jura de respecter les
priviléges du Franc. Puis, après s'être éloigné quelques jours pour
aller prêter les mêmes serments à Damme, à l'Ecluse et en Zélande, il
tint, le 8 mai, à l'église de Notre-Dame, son premier chapitre de la
Toison d'or, où il reçut, parmi les nouveaux chevaliers, Philippe de
Savoie, qui avait été longtemps le prisonnier de Louis XI. Les mêmes
motifs politiques avaient fait citer à ce chapitre le comte de Nevers,
et les sires de Lannoy et de Croy. Le comte de Nevers refusa de
comparaître, et se contenta de renvoyer son collier. Aussi, lorsque le
moment d'appeler son nom pour l'offrande arriva, Toison d'or se leva,
alla arracher son écusson, et le jeta à ses pieds, en le remplaçant
par un tableau noir où il était dit qu'il n'avait pas répondu à la
citation qui lui avait été adressée et qu'il avait manqué aux lois de
l'honneur et aux devoirs de la foi chrétienne. Les sires de Croy et de
Lannoy, plus courageux, se rendirent à Bruges. Mais le duc ne voulut
point, malgré toutes leurs justifications, leur permettre d'assister à
la réunion de l'ordre, soit en personne, soit par procureur. Ils
obtinrent seulement que leur écusson ne serait point enlevé, et qu'à
l'appel de leur nom, Toison d'or les représenterait à l'offrande.

Dans ce même chapitre où fut condamné le comte de Nevers, où furent
repoussés les sires de Croy et de Lannoy, les chevaliers, tenus,
suivant l'usage, de s'avertir mutuellement de ce qui paraissait
manquer à leur perfection morale, remontrèrent au duc de Bourgogne:

«Que mondict seigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle
parfois un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aucunes fois
en parlant des princes;

«Qu'il prend trop grande peine, dont fait à doubter qu'il en puist pis
valoir en ses anciens jours;

«Que quand il fait ses armées, lui pleust tellement drechier son
faict, que ses subjectz ne fuissent plus ainsi travaillez, ne foulez,
comme ils ont esté par cy-devant;

«Qu'il veuille estre bénigne et attrempé, et tenir ses pays en bonne
justice;

«Que les choses qu'il accorde et dit, lui plaise entretenir et estre
véritable en ces paroles;

«Que le plus tard qu'il pourra, il veuille mettre son peuple en
guerre, et qu'il ne le veuille faire sans bon et meur conseil.»

Derniers souvenirs des temps de la féodalité, où le prince n'était que
le premier parmi ses égaux, _primus inter pares_.

Quelle que fût la splendeur de la solennité de la Toison d'or, le duc
réservait toute sa magnificence pour les fêtes de son prochain mariage
avec Marguerite d'York. Il venait d'organiser sa maison avec un luxe
si merveilleux, qu'on ne saurait chercher ailleurs un tableau plus
fidèle de la puissance de la maison de Bourgogne, peu d'années avant
sa chute. Il avait, en même temps, réglé l'administration des affaires
publiques. Le lecteur nous permettra d'entrer dans quelques détails à
cet égard.

L'administration se divisait en trois branches: la justice, la guerre
et les finances.

Le conseil de la justice se composait du chancelier, d'un évêque
vice-chancelier, de quatre membres, tous chevaliers, de huit maîtres
des requêtes, de quinze secrétaires. Le duc, jaloux de rendre justice
à l'homme faible comme à l'homme puissant, tenait des audiences
publiques, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Assis sur
un fauteuil tapissé de drap d'or, au milieu de ses écuyers, de ses
chambellans et de ses pages, il permettait au dernier de ses sujets de
venir lui apporter ses réclamations. Deux maîtres des requêtes, un
huissier, un secrétaire, se tenaient à genoux devant lui pour les lire
et inscrire la décision qui les terminait.

A l'exemple de Louis XI, il avait créé un prévôt des maréchaux à qui
il transmettait ses ordres pour les procès criminels. Ce prévôt des
maréchaux, nommé Maillotin du Bac, exerçait avec rigueur une
juridiction que les communes de Flandre n'avaient jamais confiée qu'à
leurs propres magistrats, jugeant que ce n'était point trop qu'il
fussent choisis dans leur sein pour avoir le droit de décider de ce
que l'homme a de plus précieux, de son honneur et de sa vie.

Pour «la justice à main forte,» c'est-à-dire pour la guerre, quatre
chevaliers étaient chargés de soumettre leurs rapports au duc.

L'administration des finances était surtout digne d'éloges par l'ordre
sévère qui y régnait. «Et avoit, dit Chastelain, commission de ce sous
le duc Philippe, ce renommé et grand homme en richesse et en sens,
Piètre Bladèlin, gouverneur sur toutes les finances des pays du duc,
maistre de l'espargne et le plus haut en crédence que l'on vît
oncques, combien que celle crédence n'estoit pas au gré de tous, car
moult de nobles et non nobles s'en doloient: il recevoit et retailloit
sur uns et sur autres, et sur les receveurs des deniers il escrivoit
de si près, qu'à peine ne lui pooient riens estordre; il estoit
maistre d'ostel du duc, un des quatre trésoriers de l'ordre de la
Toison d'or, riche des biens de fortune oultre mesure, et n'estoit que
ung bourgeois de Bruges... Ung bien y avoit qui estoit grand, car il
dressa le fait du duc merveilleusement bien, et là où il avoit plaie
et deschirement par finances, trouva manière de les radouber et de les
saner. Et touchant tous vivres que marchands livroient à cour, tous
les fit acheter à argent comptant et les marchans contenter sans
criée: en quoy il fit honneur à la maison et à son maistre salut. Si
le cognut très-bien le duc et pour ceste cause avecques aultres lui
donna-t-il celle haute autorité; car certes sages hom estoit et de
grand poix, belle personne et de belles mœurs, et le plus diligent et
de grand labeur en ce qu'avoit à faire que l'on congneust.» Bladelin
avait été chargé par le duc Philippe de la direction de toutes les
dépenses relatives à son projet de croisade; il employa ses richesses
à bâtir une ville, Middelbourg, où il fit établir, par des ouvriers
venus de Dinant, une _batterie_ qui obtint des priviléges du roi
d'Angleterre, Edouard IV.

Pierre Bladelin vivait encore en 1468. A cette époque, la chambre des
finances comprenait deux protonotaires ecclésiastiques et deux
chevaliers. Le duc Charles examinait avec soin leur gestion, et se
réservait le soin de compter l'or, car bien qu'il aimât le luxe, il
était extrêmement avare.

Le trésorier des guerres payait les hommes d'armes. Les dépenses
montaient communément par an à neuf cent soixante mille livres.

L'argentier était chargé des dons extraordinaires, et des frais des
habillements du duc. Son budget s'élevait à deux cent mille livres.

Le maître de la chambre aux deniers disposait des appointements des
divers serviteurs du duc. Ils dépassaient quatre cent mille livres.
C'est là que se réunissaient toutes les dépenses qui répandaient si
loin la renommée des richesses de la maison de Bourgogne.

Les grands pensionnaires étaient six ducs et douze princes, comtes ou
marquis. Quarante-quatre autres personnages de même rang recevaient
des pensions à peu près semblables.

Cent trente chevaliers accompagnent tour à tour le duc comme
chambellans. Le grand maître d'hôtel, le premier maître d'hôtel, les
clercs d'office, les sommeliers, les suivent. Si le duc est entouré de
six médecins et de quatre chirurgiens, il a aussi avec lui seize
écuyers, illustres damoiseaux qui escortent le prince à cheval, et lui
tiennent compagnie dans sa chambre. «Les uns chantent, les autres
lisent romans et nouvelletés, les autres devisent d'armes et d'amours,
et font au prince passer le temps en gracieuses nouvelles.»

Le duc confie à son garde de joyaux ses pierreries qui valent un
million d'or, et sa vaisselle qui vaut cinquante mille marcs. Il a
quarante valets de chambre, cinquante panetiers, cinquante échansons,
cinquante écuyers tranchants, et un si grand nombre de serviteurs
chargés de fonctions diverses, qu'on ne peut même songer à les
énumérer.

Les envoyés du pape, ceux des rois d'Angleterre et d'Aragon, ceux des
ducs de Normandie, de Calabre et de Bretagne, avaient accompagné le
duc Charles à Bruges. On y vit bientôt arriver l'ambassade du roi de
France, chargée de faire un dernier effort pour maintenir la paix.
Elle était dirigée par le comte de Saint-Pol, qui avait été autrefois
l'ami et le confident du duc Charles, et Louis XI espérait qu'à ce
titre, il obtiendrait tout ce qu'il demanderait; mais la mission même
dont il était investi et la confiance de Louis XI, qui venait de lui
faire épouser une sœur de la reine, ne lui permettaient plus
d'invoquer ces souvenirs d'un dévouement éteint et d'une amitié
effacée: son orgueil et son faste devaient réveiller plus vivement le
ressentiment qu'il allait braver.

Ce fut peu de jours après les fêtes de la Toison d'or que le comte de
Saint-Pol fit son entrée à Bruges. Il traversa toute la ville en se
rendant à son hôtel: six trompettes le précédaient. Il était suivi
d'un nombre semblable de pages et de plusieurs nobles attachés à sa
personne. On portait devant lui une épée nue, comme s'il eût été le
duc lui-même. La foule se pressait à ce spectacle, étonnée de l'audace
du connétable qui, bien que sujet du duc de Bourgogne, osait se
présenter ainsi dans la ville même où il résidait. Charles en fut
bientôt instruit, et on l'entendit jurer par saint George qu'il
saurait punir son insolence.

Le comte de Saint-Pol chercha en vain à s'excuser en alléguant, pour
sa justification, que ce qu'il avait fait, ce n'était point comme
comte de Saint-Pol, mais comme officier souverain de la couronne, et
qu'il en avait le droit, même en présence du roi, et dans toute
l'étendue du royaume de France, dont Bruges faisait partie. Le duc
continuait à s'en montrer fort mécontent, et les Brugeois eux-mêmes en
étaient si irrités, que le connétable crut devoir prendre le prétexte
d'un pèlerinage à Notre-Dame d'Ardenbourg pour quitter Bruges, cette
fois sans escorte et sans trompettes.

Les fêtes des noces du duc n'étaient plus éloignées, et les Brugeois,
témoins de leurs splendides apprêts, s'abandonnaient à la joie et à
l'allégresse, quand on vit arriver dans leur ville les députés de Gand
qui accouraient, vêtus de deuil, pour saisir une occasion si favorable
de fléchir le ressentiment du duc de Bourgogne. Mais ils n'obtinrent
la confirmation de leurs lois communales qu'après des modifications
qui mutilaient les derniers débris de leurs franchises qu'avait
respectés le traité de Gavre. Une nouvelle charte municipale du 13
juillet 1468 leur enleva le droit d'élire leurs échevins, qui devaient
désormais, comme dans les autres villes de la Flandre, être choisis
par des commissaires du prince, et celui de réunir la collace réduite
à une assemblée de deux ou trois cents bourgeois désignés par le
bailli, qui pouvait seul les convoquer: elle supprima leur antique
organisation en trois membres distincts formés des _viri hæreditati_,
des tisserands et des petits métiers. Ce n'était même qu'en les payant
fort cher qu'ils avaient obtenu ces stériles priviléges, qui ne leur
offraient que l'ombre de ceux dont ils déploraient la perte.

La main sévère du duc de Bourgogne, si redoutée des bourgeois de Gand,
s'appesantissait au même moment sur la noblesse, qui l'aimait peu.

Dans la loge des portiers de l'hôtel du duc, se trouvait enfermé un
jeune homme de vingt-quatre ans qui, à la suite d'une querelle de jeu,
avait commis un meurtre sans apaiser les parents de la victime. Le
duc l'avait fait arrêter; mais l'illustre damoiseau semblait ne rien
craindre, et passait gaiement les journées dans sa prison. Son père,
Arnould de la Hamaide, seigneur de Condé, appartenait à l'une des plus
puissantes maisons des Etats du duc. Il vint, suivi de la plupart des
nobles du Hainaut, intercéder en faveur de son fils. Ils rappelèrent
sa jeunesse et le courage qu'il avait montré à la bataille de
Montlhéry. «Si à point et à l'heure, répondit le duc, vous eussiez
contenté les parents de la victime, et empêché ses plaintes de venir
jusqu'à moi, vous eussiez peut-être obtenu sans moi ce que je ne puis
plus vous accorder sans eux. Je ne puis faire taire le sang de leur
frère qui crie vers moi. C'est à eux d'en réclamer la vengeance, à moi
de la leur accorder, en observant une justice que je ne puis leur
refuser. Cependant, contentez leur famille, je verrai ensuite ce que
j'ai à faire.» Ces paroles ranimèrent l'espoir du sire de la Hamaide.
Il se hâta d'apaiser la famille de la victime, afin qu'elle vînt
elle-même demander la grâce du meurtrier; mais Charles ne répondit que
par quelques paroles obscures, et l'on assurait qu'en annonçant que le
coupable payerait son crime de sa vie, il s'était lié par un serment à
saint George, serment auquel il ne manquait jamais.

Cependant, on attendait chaque jour l'arrivée de Marguerite d'York à
l'Ecluse. La duchesse Isabelle et mademoiselle Marie de Bourgogne s'y
étaient rendues pour la recevoir. Le duc, fatigué de son long séjour à
Bruges, résolut de les y rejoindre. Avant son départ, il manda près
de lui l'écoutète. «Ecoutète, lui dit-il, je vous ordonne d'aller
cette nuit chercher, chez mon portier, le bâtard de Condé, et de le
conduire à la prison de la ville. Demain, à onze heures, pour autant
que vous me craigniez, vous le ferez exécuter selon l'usage qu'on
observe pour les criminels condamnés à mourir, car tel est mon
plaisir.»--«Monseigneur, répliqua humblement l'écoutète troublé,
j'obéirai à votre volonté et à vos ordres, et j'atteste Dieu que vous
ne me trouverez point en faute; mais il m'est pénible de voir qu'un
gentilhomme si jeune, si beau, et de si illustre origine, n'ait pu
toucher votre miséricorde.»--«Vous avez entendu ce que je vous ai dit,
interrompit sévèrement le duc, faites ce que je vous ordonne, et ne
vous inquiétez point du reste.»

Cette même nuit, l'écoutète alla chercher le bâtard de la Hamaide, et
lui annonça la cruelle sentence du duc Charles; mais, en même temps,
il en prévint ses amis pour qu'ils tentassent un dernier effort pour
le sauver. Le sire de Harchies monta aussitôt à cheval, et se dirigea
à bride abattue vers l'Ecluse. Tandis que le sire de Condé, indigné de
voir le duc méconnaître ses longs services, faisait enlever de son
hôtel l'écu de ses armes, et se retirait dans ses terres, les
préparatifs du supplice s'achevaient sur la place du Bourg. Déjà
l'heure fatale était arrivée: le sire de Harchies ne revenait point;
tout annonçait qu'il avait échoué dans sa tentative. Néanmoins
l'écoutète, au péril de sa vie, dépassait l'heure marquée par le duc,
espérant encore quelque acte de clémence. Enfin, vers les deux heures
de l'après-midi, le prisonnier monta sur un chariot qui parcourut
lentement les rues de la ville. Jamais la figure du bâtard de la
Hamaide n'avait paru plus gracieuse; à voir l'élégant et riche
habillement qu'il avait revêtu, on eût cru qu'il se préparait à des
fêtes nuptiales, et ses longs cheveux blonds ne semblaient se reposer
sur ses épaules que comme un voile destiné à cacher les pleurs amers
qu'il répandait. Tous les bourgeois prenaient pitié de lui; les
magistrats eux-mêmes mêlaient leurs larmes aux siennes, et l'on
entendait les femmes s'écrier, en le voyant passer: «Sauvez-le et
donnez-le-nous pour époux!» Il arriva enfin à la place du Bourg, et
là, en simple pourpoint de soie, il adressa au peuple quelques paroles
touchantes. Il déclara avoir pleine foi et parfaite espérance en Dieu
et en la sainte vierge Marie, et il ajouta que cette mort ignominieuse
que Dieu lui envoyait à la fleur de la jeunesse lui faisait espérer
qu'il le recevrait en sa miséricorde; puis il se mit à genoux, et se
laissa bander les yeux... Quelques instants après, l'on enleva, au
milieu des sanglots de la multitude, ses restes sanglants pour les
porter au gibet de Saint-Bavon.

Ce fut seulement alors que le sire de Harchies reparut à Bruges. Ses
prières avaient touché la vieille duchesse de Bourgogne. Elle avait
promis d'intercéder auprès de son fils; mais le duc était allé se
promener en mer. Pendant longtemps, on ne put le retrouver; et,
lorsqu'on parvint à le rejoindre, il ne consentit à pardonner au
bâtard de la Hamaide, que parce qu'il savait que sa clémence ne
pouvait être que stérile. Il ne s'était pas trompé.

C'était la justice de la ville, et non celle du prévôt des maréchaux,
qui avait dirigé toute cette procédure. Le duc avait voulu donner un
terrible exemple de sa justice aux nobles qui l'entouraient, en même
temps qu'aux marchands des divers pays du monde résidant à Bruges. Ce
qui était un frein pour les uns était une garantie pour les autres.
Peut-être y fut-il aussi porté par des motifs secrets qui n'ont point
laissé de traces dans l'histoire de ce siècle si fécond en sombres et
mystérieuses intrigues.

A ce drame lugubre succèdent les réjouissances les plus éclatantes, et
des fleurs cachent le pavé humide de sang de cette place du Bourg,
théâtre des supplices et des fêtes, qu'entourent, d'un côté, l'hôtel
des échevins, où les comtes de Flandre viennent prendre possession de
l'autorité; de l'autre, la basilique de Saint-Donat, où le martyre
place une autre couronne sur leur front.

Marguerite d'York, accompagnée d'une suite nombreuse, arriva le 25
juin 1468 à l'Écluse et elle y reçut le lendemain, à l'hôtel de Gui de
Baenst, la visite du duc de Bourgogne. «Ils avoient devisé longuement
ensemble en plusieurs gracieux devis,» lorsque le sire de Charny
s'approcha du duc, en lui disant: «Monseigneur, puisque Dieu vous a
amené cette noble dame au port de salut et à votre désir, il me semble
que vous ne devez point vous retirer sans montrer la bonne affection
que vous avez pour elle, et que vous devez en ce moment la fiancer.»
Aussitôt après eut lieu la cérémonie des fiançailles.

Le 2 juillet, Marguerite d'York se rendit en bateau à Damme, où elle
épousa, le lendemain, le duc Charles, en présence des archevêques
d'York et de Trèves, des évêques de Salisbury, de Liége, de Metz,
d'Utrecht, de Tournay, de Cambray, de Sarepte et de Térouane. De là,
la jeune duchesse de Bourgogne se dirigea vers Bruges, vêtue d'une
longue robe blanche, que fermait, au haut de la gorge, un large
collier d'or, et portant une brillante couronne sur le front. Onze
cents chevaux suivaient sa litière ornée de marguerites et de lacs
d'amour, quand elle entra par la porte de Sainte-Croix dans la vaste
enceinte de la ville, ornée d'arcs de triomphe et d'échafauds où l'on
avait figuré des allégories empruntées à la Bible. Ici c'était
l'histoire d'Adam et d'Eve: plus loin, quelques versets du Cantique
des cantiques. Des colombes voltigeaient autour de Marguerite, tandis
que de jeunes filles semaient au-dessus de sa tête des feuilles de
rose. Le duc et la duchesse assistèrent à une joute sur la place du
Marché. Elle était close de tous les côtés. Près des halles, on voyait
un arbre doré et un géant que conduisait un nain. La reine de l'île
Inconnue annonçait qu'elle promettait ses bonnes grâces à celui qui
pourrait la délivrer des mains du bâtard de Bourgogne, qui avait réglé
cette fête d'après une vision que lui avait envoyée, disait-il, la
déesse Vénus, en se réservant à lui-même le nom de chevalier de
l'Arbre d'or.

Lorsque quelques lances eurent été rompues, un splendide banquet fut
servi à l'hôtel du duc. Rien ne surpassa les richesses qui y furent
étalées, et plusieurs entremets y rappelèrent la joie avec laquelle le
peuple accueillait l'hymen du duc et d'une princesse anglaise. Ce fut
d'abord une licorne qui portait un léopard. Ce léopard tenait d'une
main la bannière d'Angleterre, de l'autre, une marguerite. Un maître
d'hôtel la prit, et la remit à genoux au duc, en lui disant:
«Très-excellent, très-haut et très-victorieux prince, le fier et
redouté léopard d'Angleterre vous fait présent d'une noble
marguerite.»

A la licorne succéda un énorme lion aux griffes redoutables, et tout
d'or (c'était l'emblème de la Flandre puissante et riche); il portait
la naine de mademoiselle de Bourgogne, vêtue en bergère. Sa gueule
s'ouvrit par un habile ressort, et il chanta une élégante ballade:

    Bien vienne la belle bergère
    De qui la beauté et manière
    Nous rend soulas et espérance!
    Bien vienne l'espoir et la fiance
    De cette seigneurie entière!
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    C'est la source, c'est la minière
    De nostre force grande et fière;
    C'est nostre paix et asseurance;
    Dieu louons de telle alliance;
    Crions, chantons à lie chère:
            Bien vienne!

Le lendemain, il y eut une autre joute où brillèrent les sires de
Château-Guyon, de Visen et de Fiennes, et un second banquet, aussi
splendide que le premier, où furent représentés les douze travaux
d'Hercule, source féconde de préceptes moraux.

    Hercules se trouva assailli des lyons;
    Trois en occit en l'heure ainsi que nous trouvons.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Plus trouvons ces faits grands, plus avant les lisons.
    Les trois lyons terribles par Hercules vaincus,
    C'est le monde, la chair et le diable de plus.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Or soyons bataillans des glaives de vertus.

Le mardi 5 juillet, les sires de Luxembourg, d'Argueil et d'Halewyn
descendirent dans la lice. Antoine d'Halewyn obtint le prix, qui était
une verge d'or. Mais ce qui vint donner un plus grand intérêt à ces
joutes, ce fut la présence d'un chevalier bourguignon, qui avait pris
le nom du Chevalier esclave, et qu'une demoiselle errante menait
captif à sa suite. Il fit demander aux dames la permission de prendre
part au tournoi. Sa lettre était ainsi conçue:

«Très-excellente et très-redoutée dame, et vous, princesses, dames et
damoiselles, plaisir vous soit de savoir qu'un chevalier esclave, né
du royaume d'Esclavonie, est arrivé en cette noble ville sous la
conduite d'une damoiselle errante au pouvoir de laquelle il est placé
par la volonté de sa dame. Il est vrai, très-illustres princesses, que
le chevalier esclave a toute sa vie servi et honoré une dame
d'Esclavonie qui, sans l'accepter pour serviteur, lui accordait
néanmoins quelque espérance. Cependant le mal d'amour, si longtemps
nourri dans son cœur, lui a fait éprouver plus d'angoisses et de
peines qu'il n'en pouvait souffrir; et, par une espérance désespérée,
il osa, mais en vain, requérir d'elle miséricorde, grâce et guerdon
d'amour. Plein de déplaisir et de rage, il s'était retiré au milieu
des bois, des roches et des montagnes où, pendant neuf mois, il ne
vécut que de regrets, de soupirs et de larmes, lorsque la dame,
reconnaissant son ingratitude, lui envoya une damoiselle errante,
chargée de lui dire que les biens d'amour doivent être mérités par de
longs travaux et de longues souffrances; que plus ils coûtent, plus on
s'y attache, et que de tous les péchés d'amour, le plus grand est le
désespoir. Elle lui conseillait de voyager et de chercher à oublier sa
tristesse, et lui proposait de l'accompagner pendant un an entier,
afin de pouvoir raconter à sa dame ses diverses aventures. Le
chevalier l'a crue volontiers, et bien que, né au pays d'Esclavonie,
il ignore les usages de ces contrées, il s'est souvenu comment
plusieurs païens et le preux Saladin lui-même, étant venus au royaume
de France pour acquérir louanges et vertus, y avaient été si
honorablement accueillis que leurs successeurs infidèles révèrent
encore ce royaume plus que tous les autres Etats chrétiens. Il a
entendu surtout célébrer la puissance et les vertus de l'illustre
maison de Bourgogne. C'est guidé par cette damoiselle errante qu'il
s'est rendu ici, où, pour sa première aventure, il a trouvé la noble
emprise du chevalier à l'Arbre d'or, et il vient vous supplier de lui
permettre d'y prendre part.»

Cette lettre était signée: «_le Chevalier esclave_.» La joute confirma
peu ce qu'elle annonçait, car le Chevalier esclave, après avoir fait
le tour de la lice, suivi de quatre nobles hommes vêtus selon l'usage
d'Esclavonie, se retira sans combattre. Jacques de Luxembourg,
Philippe de Poitiers, Claude de Vaudrey, le remplacèrent. Philippe de
Poitiers se fit conduire sur la place du Marché par une jeune fille
qui était vêtue de satin, et qui montait un cheval dont les
mouchetures figuraient l'hermine; elle était admirablement belle, et
on la nommait _la Dame blanche_.

Le jeudi joutèrent le comte de Solms, le bâtard Baudouin de Bourgogne
et le sire de Renty. On continua à représenter au banquet les travaux
d'Hercule.

Le vendredi, Adolphe de Clèves jouta contre le comte de Scales, le
comte de Roussy et le sire de Rochefaye.

Le samedi et le dimanche, Philippe de Poitiers garda le pas contre le
comte de Woodeville, frère de la reine d'Angleterre, le marquis de
Ferrare, et les sires de Ligne, de Harchies, de Crèvecœur, de
Ternant, de Carency et de Contay.

Le lundi suivant, le duc de Bourgogne termina les joutes, en rompant
quelques lances avec Adolphe de Clèves. Aussitôt après on enleva la
loge des juges, et le tournoi commença. Tous ceux qui avaient pris
part aux joutes, et le duc lui-même aussi bien que les autres,
parurent sur des chevaux harnachés de velours violet sur lequel était
brodé un arbre d'or. Le comte de Joigny se présenta avec vingt-cinq
chevaliers pour les combattre. On remarquait parmi ceux-ci les sires
de Commines, d'Aymeries, d'Humières, les deux bâtards d'Auxy, un
Anglais du nom de Talbot, et deux bourgeois de Bruges, Pierre
Metteneye et Pierre Stalins.

Là s'arrêtèrent les fêtes. La peste venait de se déclarer avec une
grande violence à Bruges. Adrien de Borssele y avait succombé, et l'on
prétendait que les gardiens des lazarets, impatients de s'enrichir par
le fléau, infectaient, par la communication des dépouilles des
pestiférés, les sources, les puits et jusqu'à l'eau bénite des
églises.

Le duc de Bourgogne s'était rendu en Hollande où il ne comptait faire
qu'un court séjour. Les trêves qu'il avait accordées à Louis XI
étaient près d'expirer, et leur terme devait être le signal de
l'effroyable conflagration où Charles voulait précipiter la monarchie
française pour se venger de ses intrigues et de son hostilité. Il
semblait que l'on fût revenu à la triste et fatale époque du traité de
Troyes. Une convention relative aux secours mutuels que le roi
d'Angleterre et le duc de Bourgogne se promettaient envers et contre
tous, _super mutuis auxiliis contra et adversus omnes et singulos_,
avait été conclue le 24 février 1467 (v. st.), et l'évêque de Bath,
chancelier d'Angleterre, en réclamant au mois de mai d'importants
subsides du parlement, avait annoncé que les ducs de Bourgogne et de
Bretagne offraient leur appui pour dompter la rébellion de Louis,
usurpateur des droits que la victoire avait attribués à Henri V.

Cependant le roi de France opposait sa prudence et ses ruses à
l'ardente impétuosité de ses ennemis, et tandis que l'archevêque de
Lyon allait par son ordre porter au duc Charles des félicitations peu
sincères sur son mariage avec Marguerite d'York, des forces
considérables envahissaient la Bretagne; Charles l'apprit en Hollande,
et ordonna aussitôt que ses hommes d'armes s'assemblassent au Quesnoy.

Il était trop tard: les ducs de Normandie et de la Bretagne, surpris
et vaincus, avaient été réduits à demander la paix. Charles ne pouvait
compter sur eux, mais il avait juré par saint George que, dût le roi
de France venir le combattre avec toute sa puissance, il ne reculerait
jamais, et il continuait sa marche vers Péronne avec une armée de
seize ou dix-huit mille Flamands et Picards réunis à la hâte.

Si le roi de France eût attaqué en ce moment les Bourguignons, leur
position eût été précaire. Le comte de Dammartin le pressait de
profiter d'une occasion si favorable. «Maugré en ait ma vie, disait
chacun au camp français, depuis le plus petit page jusqu'aux
capitaines des compagnies, que veulent donc ces ducs de Bourgogne qui
menacent toujours le roi leur souverain? Ils ne cessent d'agiter le
royaume et d'abaisser le pouvoir royal. Maudite soit leur race,
quoiqu'elle ait son origine à l'ombre des fleurs de lis! N'ont-ils pas
introduit les Anglais en France, chassé le roi légitime de ses Etats,
assiégé ses villes et ravagé ses pays? N'ont-ils pas outragé le roi
Charles et arraché par violence les fleurons de sa couronne? Race
maudite et exécrable! Pourquoi le duc Charles veut-il attaquer le roi
et dévaster ses Etats? N'est-ce pas assez que déjà une fois il ait
planté ses bannières devant Paris? Insurrection semblable à celle qui
fit précipiter Lucifer dans l'enfer et qui, nous l'espérons, y mènera
Charles, ce maudit allié des Anglais, cet orgueilleux et perfide
rebelle. Veut-il ceindre la couronne et porter le sceptre en main?
N'a-t-il pas assez de seigneuries et de domaines? Les cités de Gand et
de Bruges ne lui suffisent-elles point? Veut-il avoir aussi Paris?
Puisse la foudre l'écraser! Plût à Dieu que le roi nous permît de nous
venger de lui, de brûler et de piller tout ce qui lui appartient, de
mettre à mort tous ceux qui lui obéissent!»

Le connétable combattit presque seul l'avis du comte de Dammartin. La
situation de ses domaines, placés sur les frontières des Etats des
deux princes rivaux, lui faisait comprendre que la victoire de l'un ou
de l'autre pouvait être dangereuse pour lui, et il était d'autant plus
favorable à la paix qu'il espérait en être l'arbitre.

Cependant le roi hésitait: un jour, il expédiait des émissaires à
Liége pour y préparer une révolte; le lendemain, il envoyait au duc
soixante mille écus d'or pour l'apaiser. Mécontent du mauvais succès
de ses ambassades, peu porté d'ailleurs à une guerre où la moindre
défaite eût pu rallier contre lui tous les anciens confédérés de la
ligue du Bien public, il arriva à penser qu'il ferait bien de voir
lui-même le duc de Bourgogne, car il présumait assez de son habileté
pour croire qu'il obtiendrait aisément, sans l'intervention de ses
capitaines et de ses négociateurs, les concessions que les
circonstances semblaient devoir imposer à son ennemi: la plus
importante devait être la restitution des villes de la Somme.

Une entrevue eut lieu à Péronne vers le milieu du mois d'octobre 1468.
Tandis que le roi cherchait à y suppléer à la lenteur de ses
ambassadeurs, ceux qu'il avait envoyés à Liége, loin de mériter ce
reproche, agissaient avec plus d'activité que le roi ne l'eût désiré.
L'insurrection se levait à leur voix, et à peine Louis XI était-il
depuis quatre jours à Péronne qu'on vint annoncer au duc que les
Liégeois s'étaient portés à Tongres, et s'étaient emparés de leur
évêque et de leur gouverneur, le sire d'Humbercourt: le bruit courait
qu'ils les avaient massacrés. Les mêmes messagers racontaient que les
ambassadeurs français guidaient les Liégeois: ils les avaient vus, ils
les nommaient. La fureur du duc fut extrême: tantôt il voulait faire
enfermer le roi dans la tour où Charles le Simple avait été retenu par
Herbert de Vermandois; tantôt il songeait à convoquer les princes et
à partager avec eux, en reconstituant la féodalité du dixième siècle,
les avantages de la captivité du roi. Enfin un de ses chambellans
parvint à le calmer. Ce chambellan était Philippe de Commines, et ce
fut grâce à sa médiation que Charles consentit à signer le traité qui
confirmait les conventions autrefois arrêtées à Arras et à Conflans.

Louis XI, qui eût pu triompher les armes à la main, avait espéré que
cette entrevue de Péronne lui tiendrait lieu de victoire: elle ne
devait être un trophée que pour le prince qui, bien que seul intéressé
à la désirer, n'était pas celui qui l'avait proposée.

Au point de vue politique, le traité de Péronne est une œuvre
incomplète et mutilée. Les gages que Charles réclame pour lui-même
sont insuffisants; il obtient encore moins pour ses anciens alliés, et
ne fait même rien pour l'Angleterre, qui a déjà réuni sur ses rivages
une armée placée sous les ordres du comte de Scales; mais nous y
rencontrons quelques clauses nouvelles qui ne peuvent être omises dans
un travail consacré à l'histoire de la Flandre.

Toutes les conventions commerciales conclues entre la Flandre et
l'Angleterre sont ratifiées. De plus, le roi de France rappelle que
«les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne ont fait doléances des
appellations que l'on reçoit sur les appointements et les jugements
faits par les quatre principales lois de Flandre, contre les lois et
priviléges dudit pays, en troublant sur ce mon dit sieur de Bourgogne,
mêmement au fait de la marchandise sur laquelle icelui pays de Flandre
est principalement fondé,» et il déclare que l'appel au parlement ne
sera plus reçu.

Le roi renonce également à l'appel des jugements rendus par les autres
magistratures, non-seulement en Flandre, mais aussi dans les
châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, «attendu que les dites
châtellenies, de leur première et ancienne condition, on esté de la
comté de Flandres et depuis que le roi les a tenues, en faisant et
traitant le mariage de feu le grand duc Philippe, bisayeul de mon dit
sieur de Bourgogne, elles furent réunies et rejointes au dit comté de
Flandres pour tenir par le dit comte en un seul fief avec le dit
comté.»

Les conseillers du roi de France essayaient parfois de présenter
quelques remontrances; on leur répondait: «Il le faut, monseigneur le
veut.»

Ce n'était point assez. Le duc de Bourgogne exigea que le roi de
France l'accompagnât dans son expédition contre les Liégeois révoltés
à son instigation. On vit Louis XI prendre lui-même la croix de
Saint-André, et tandis que les Liégeois criaient: «Vive le roi de
France!» le roi de France leur répondait: «Vive Bourgogne!» Ce ne fut
qu'après avoir subi toutes ces humiliations, et avoir été le témoin de
la condamnation d'une ville si utile et si dévouée à ses intérêts, que
Louis XI recouvra la liberté, en prenant l'engagement de rejoindre le
duc l'année suivante en Bourgogne, engagement qu'il jurait secrètement
de ne pas tenir.

Ces succès si éclatants et si inespérés échauffèrent l'orgueil de
Charles. Lorsque dans son triomphe il eût arboré ses bannières sur les
ruines de la cité épiscopale des bords de la Meuse, il se souvint
qu'il existait aux bords de l'Escaut une autre cité qui avait joui du
spectacle de sa faiblesse et de son humiliation, et bien qu'il l'eût
récemment amnistiée par l'octroi de nouveaux priviléges, il forma le
projet de détruire Gand comme il avait détruit Liége, afin que le même
crime reçût le même châtiment: il prit même plaisir à entretenir de
ses rêves de vengeance les députés de Gand qui allèrent le féliciter à
Bruxelles sur la défaite des Liégeois. A ce bruit, les échevins, les
doyens et mille des plus notables bourgeois de Gand se réunirent dans
la salle de la Collace. Il se communiquèrent, vivement émus, les
tristes nouvelles qu'ils venaient de recevoir, et élurent
immédiatement des députés chargés de conjurer, par la soumission la
plus complète aux volontés du duc, les malheurs dont ils se voyaient
menacés. Ils comprenaient bien que les clefs de leur ville étaient à
Liége, et ce fut à des conditions presque semblables qu'ils
traitèrent, humbles et suppliants comme il convient à des vaincus, et
prêts à abdiquer leur puissance et leur liberté pour racheter leurs
vies, leurs foyers et leurs biens.

Si quelque bourgeois excite une sédition, ou s'il s'en rend complice
en ne se présentant point sous l'étendard du prince pour la combattre,
il sera banni après avoir été attaché au pilori et après avoir eu la
langue percée d'un fer rouge.

Si quelque métier prend part à une sédition, il perdra ses franchises
et le droit d'exister comme métier.

Les Gantois renonceront au célèbre privilége de Philippe le Bel du
mois de novembre 1301, et désormais le duc de Bourgogne pourra faire
procéder comme il le jugera convenable au renouvellement de leur
magistrature.

Ils remettront toutes leurs bannières; les portes condamnées par le
traité de Gavre seront de nouveau fermées, et les assemblées où l'on
discutera les intérêts de la ville ne comprendront plus que les
échevins, les grands doyens et les anciens magistrats.

Le duc de Bourgogne exigea de plus que les échevins, les doyens et les
jurés, se rendissent à pied à Bruxelles pour réitérer cet acte de
soumission en sa présence en lui restituant leurs bannières et le
privilége de 1301.

Le 8 janvier 1468 (v. st.), les échevins et les cinquante-deux doyens
des métiers de la ville de Gand se réunirent à l'hôtel de ville de
Bruxelles, d'où ils se dirigèrent, vêtus de deuil et marchant deux à
deux, vers le palais de Caudemberghe. Afin que leur humiliation fût
complète, on les fit attendre pendant une heure et demie dans la cour
au milieu de la neige: l'opposition de la puissance du prince et de
l'abaissement de la commune, naguère encore fière et redoutée, n'en
fut que plus éclatante lorsqu'ils furent introduits dans une vaste
salle où Charles occupait un riche fauteuil, entouré des officiers de
sa cour, du duc de Somerset, de Philippe de Savoie, d'Adolphe de
Clèves, et des ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Hongrie, de
Bohême, de Naples, d'Aragon, de Chypre, de Norwége, de Pologne, de
Danemark, de Russie, de Prusse, d'Autriche et de Milan. Ils
s'avancèrent en s'inclinant jusqu'à terre à trois reprises
différentes; et maître Baudouin Goethals, pensionnaire de la keure,
prononça ce discours:

«Très-haut et très-excellent prince, mon très-redouté et naturel
seigneur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs et sujets, et
tous les habitants de votre très-humble et obéissante serve et ancelle
la ville de Gand, se recommandent très-humblement à votre très-noble
grâce, et vous font exposer, par leurs députés agenouillés devant
vous, la profonde douleur qu'ils ressentent de vous avoir offensé et
d'avoir justement provoqué votre indignation. Ils resteront livrés aux
secrets remords de leurs consciences, à moins que votre miséricorde
n'étende sur eux le réseau de sa clémence. Très-cher seigneur, vous
qui n'êtes pas seulement un homme, mais qui occupez vis-à-vis de nous
la place de Dieu, et qui avez ce double caractère en vertu de votre
haute position, vous n'ignorez point que Dieu se laisse apaiser par
les larmes et pardonne à la contrition et aux prières de la faiblesse
humaine. De quelle bonté n'usa-t-il point vis-à-vis d'Adam, lorsqu'il
promit à Seth l'huile de miséricorde qu'il devait envoyer dans cinq
mille ans! Ne laissa-t-il pas vivre Caïn dix générations avant de le
frapper? Au temps d'Abraham, sa miséricorde n'aurait-elle pas sauvé
Sodome et Gomorrhe, s'il y avait trouvé dix justes? tant est immense
sa miséricorde! Dieu, à la voix de Moïse, n'épargna-t-il pas son
peuple infidèle à sa loi? La pénitence de Ninive n'apaisa-t-elle point
sa colère?... Les miséricordes de Dieu sont infinies; elles se
répandent sur ses œuvres et sur ses créatures, sur le ciel et sur la
terre. Puisque les princes chrétiens doivent, autant qu'ils le
peuvent, imiter les vertus de Dieu, et surtout celle de clémence, qui
les illustre le plus, il faut qu'ils se règlent sur l'exemple de Dieu
pour pardonner à ceux que poursuit leur colère. O mon très-redouté
seigneur! si les Gantois vous ont offensé, ils ne vous ont toutefois
point attaqué; ils n'ont point attenté à votre noble personne; ils
n'ont point cessé de vous reconnaître pour leur maître et naturel
seigneur; et c'est devant vous qu'ils viennent encore se prosterner
humblement aujourd'hui, espérant qu'une faute expiée par tant de
larmes méritera votre pardon. Gand n'est point comme Sodome et
Gomorrhe, que Dieu eût épargnées s'il y eût aperçu dix justes. Il s'y
trouve des milliers de saintes créatures qui jouissent de
communications divines dans la pieuse solitude des cloîtres. Il n'est
point, dans tout l'Occident, de ville où reposent les reliques
glorieuses d'un plus grand nombre de saints. Gand vous représente
Ninive. La voix de votre menace lui a annoncé sa destruction. Son
peuple s'est effrayé de votre colère; il a senti son impuissance à
vous résister; il s'abandonne à son repentir. Les Ninivites ne
jeûnèrent que trois jours. Les bourgeois de Gand se sont couverts de
cendre pendant quarante jours. Ils se hâtent de placer leurs
espérances dans leur père naturel, le prince le plus noble et le plus
vertueux de la terre. Ils vous supplient très-humblement, les mains
jointes et à genoux, de daigner apaiser votre colère et de les
recevoir dans votre merci et dans votre miséricorde; ils s'écrient
vers vous: _Domine, non secundum peccata nostra quæ fecimus nos, neque
secundum iniquitates nostras retribuas: cito anticipent nos
misericordiæ tuæ et propter gloriam nominis tui libera nos_.»

Le chancelier, Pierre de Goux, répondit à ce discours par quelques
paroles sévères. «Il ne suffisait point d'une seule prière, disait-il,
pour effacer tant de crimes; le repentir des Gantois n'avait pas
encore été assez éprouvé. Le duc voyait toutefois avec plaisir leurs
humbles démarches; il leur laissait l'espérance d'obtenir sa
miséricorde, s'ils continuaient à la mériter.» On vit alors les
députés s'agenouiller de nouveau, et remettre au duc leurs bannières,
ainsi que les chartes originales qu'il leur avait rendues en les
affranchissant des stipulations du traité de Gavre, et ils livrèrent
en même temps les priviléges de Philippe le Bel et du comte Robert sur
le renouvellement de leur échevinage. Le chancelier lacéra
publiquement ces titres vénérables de la liberté gantoise, et Charles
ordonna que les bannières fussent portées à Notre-Dame de Boulogne,
auprès de celles que son père y avait fait déposer. «Le bien que je
voulais faire aux Gantois, ajouta le duc lui-même, est devenu
aujourd'hui, par leur faute, la cause de leurs malheurs et de leurs
désastres. Je les chérissais; je voulais reconnaître les services
qu'ils m'avaient rendus; j'en avais pris la résolution; mais ils ont
voulu m'arracher par leurs violences et leurs menaces ce que je
voulais librement leur accorder. Ils ne se sont pas contentés de
m'imposer la forme de leurs nouveaux priviléges, ils ont mis en péril
ma vie et celle des personnes de ma maison; et par l'exemple
contagieux de leur rébellion, ils m'ont exposé à perdre tous mes
Etats. Si j'en ai l'âme irritée, ni Dieu ni les hommes ne peuvent m'en
blâmer, car jamais plus grand crime, dans une occasion aussi
solennelle, ne fut commis contre un prince. Le repentir, s'il doit
l'effacer et le réparer, ne saurait être ni trop profond ni trop
amer.» Les chroniques flamandes rapportent que le duc de Bourgogne
termina son discours par ces mots: «Sachez bien que, si je vous aime,
je ne vous crains pas.»

La ville de Gand était sauvée: mais elle ne s'était rachetée qu'aux
conditions les plus dures. Hoste Bruneel et ses principaux amis
périrent dans les supplices, et le duc exigea, outre le payement d'une
amende de trente-six mille florins, qu'un acte solennel lui fût remis,
comme le monument de l'humiliation des Gantois et des sacrifices
qu'ils avaient subis. Tous les échevins et tous les doyens de Gand y
avaient apposé leurs sceaux; c'étaient, entre autres, Roland de
Wedergrate, que l'on croit avoir été le beau-frère du chancelier
Pierre de Goux, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Jean de Melle,
Henri Baudins, chefs du parti bourguignon, qui ne prévoyaient point la
terrible responsabilité que leur docilité aux volontés du duc devait
faire peser sur eux vis-à-vis du peuple frappé dans ses franchises les
plus chères. Le _calfvel_ de Gand portait la date du 2 janvier 1468
(v. st.). Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis qu'un autre
_calfvel_ avait été imposé aux Brugeois par Jean sans Peur.

Le duc Charles s'abandonnait à l'enivrement de sa gloire. Lorsqu'après
avoir tour à tour humilié la puissance royale dans la personne de
Louis XI, et dompté la puissance communale dans les deux grandes cités
qui illustraient les bords de l'Escaut et de la Meuse, il se dirigea
de Bruxelles vers Saint-Omer, il trouva dans cette ville l'archiduc
Sigismond d'Autriche qui venait lui proposer de le mettre en
possession du landgraviat d'Alsace, du comté de Ferrette et du
Brisgau. Il devançait de quelques semaines l'arrivée des ambassadeurs
du roi de Bohême, qui offrait au duc de Bourgogne de le faire élire
empereur. Charles, qui ne cherchait qu'à étendre sa puissance,
accueillit avec empressement l'archiduc d'Autriche. Thomas Portinari,
riche marchand de Bruges, issu de cette célèbre famille florentine à
laquelle appartenait la muse de la _Vita nuova_, la Béatrice du Dante,
fut invité par le duc, qui l'avait élevé au rang de son conseiller, à
avancer sur le comté de Ferrette 72,000 florins. Sigismond d'Autriche
ne s'était rendu en Flandre qu'après avoir pris l'avis de Louis XI,
intéressé plus que personne à diriger vers l'Allemagne une ambition
trop menaçante pour ses propres Etats, et cet or que son rival se
montrait si impatient de prodiguer ne devait servir qu'à préparer sa
honte, sa ruine et sa mort.

Cette négociation était à peine terminée lorsque le duc de Bourgogne
se rendit à Gand, non plus suivi d'un petit nombre de chevaliers et
entouré de bannis rappelés de l'exil, mais accompagné des épais
bataillons de ses hommes d'armes qui s'avançaient lentement à la
clarté de neuf mille torches. C'était au milieu de cet appareil
belliqueux qu'il venait prendre possession de la première cité de ses
Etats, conquise sans combat et un instant menacée par son propre
seigneur des rigueurs qu'autorise seul le droit de la victoire.

Charles, donnant un libre cours aux rêves de son ambition, était allé
en Hollande préparer la soumission des peuples encore à demi barbares
de la Frise: il ne revint en Flandre que pour recevoir les ambassades
d'Autriche, de Venise et de Milan, chargées de lui offrir de
respectueuses protestations de dévouement, et celle du roi
d'Angleterre, qui venait lui remettre l'ordre de la Jarretière. Le
duc de Bourgogne cherchait de nouveau à fonder sur l'alliance anglaise
une vaste ligue contre Louis XI. Déjà, réunissant ses hommes d'armes
aux frontières de France, il s'était emparé de Saint-Valery et
d'autres domaines du comte d'Eu qui relevaient du comté de Ponthieu,
sous le prétexte que des marins flamands avaient été arrêtés par un
navire sorti du port d'Eu, et il avait déclaré qu'il ne les
restituerait que lorsque le comte d'Eu lui aurait fait acte de foi et
d'hommage envers et contre tous. Le comte d'Eu se plaignit au roi, et
un huissier du parlement se rendit à Gand pour y citer le duc Charles,
comme d'autres huissiers du parlement avaient cité le duc Philippe.
C'était un acte de témérité qu'il faillit payer de sa vie, et ce fut à
grand'peine qu'il parvint à rentrer en France: aucune réponse n'avait
été faite à son message.

Louis XI n'élevait la voix que parce qu'il se sentait redoutable et
fort. Il avait profité des premiers moments de son retour de
l'expédition de Liége pour faire accepter la Guyenne en apanage à son
frère au lieu de la Champagne, pays trop voisin des Etats du duc. Il
avait vaincu le comte d'Armagnac et s'était formé un parti en
Bretagne. Il ne lui restait plus qu'à séparer l'Angleterre du duc de
Bourgogne, quand il trouva un instrument docile dans le comte de
Warwick, qui avait remis le sceptre à Edouard IV et qui espérait le
lui enlever aussi aisément. Le comte de Warwick n'était plus satisfait
des immenses richesses qu'il avait obtenues: c'était peu que le duc de
Clarence, frère du roi, fût devenu son gendre; il ne cessait de
regretter de n'avoir pas fait épouser sa fille à Edouard IV lui-même,
et voyait avec une vive jalousie la faveur dont jouissaient à la cour
les amis et les parents d'Elisabeth Woodeville, cette veuve de John
Grey qu'Edouard IV avait relevée au château de Grafton, humblement
prosternée à ses pieds, pour la placer à côté de lui sur le trône
d'Angleterre. Le mariage du duc de Bourgogne, qu'il haïssait, avec
Marguerite d'York, avait accru son mécontentement, et il prêta bientôt
l'oreille aux propositions du roi de France. Des émeutes, des
insurrections partielles, des mouvements isolés annoncèrent, pendant
quelque temps, l'existence d'une vaste conspiration; un moment, vers
le mois de juillet 1469, le comte de Warwick se vit le maître
d'Edouard IV, arrêté à la suite d'une fête par l'archevêque d'York;
mais le duc de Bourgogne se hâta d'écrire au maire et à la commune de
Londres pour les presser de s'opposer aux complots du comte de
Warwick.

Les bourgeois de Londres aimaient beaucoup le duc de Bourgogne; ils
avaient salué de leurs acclamations son union avec une princesse
anglaise comme un nouveau gage de l'activité de leurs relations
commerciales avec la Flandre, et sa lettre exerça une si grande
influence sur leurs esprits qu'ils forcèrent le comte de Warwick à
leur rendre Edouard IV. Une nouvelle tentative dirigée contre la
dynastie d'York ne fut pas plus heureuse, et cette fois le comte de
Warwick et le duc de Clarence, qui avait été entraîné dans le même
complot, se virent réduits à fuir avec trente vaisseaux vers le port
de Calais qui leur fut fermé; mais ils trouvèrent un refuge dans la
rade de Honfleur, où ils se croyaient d'autant plus assurés de la
protection du roi de France qu'ils amenaient avec eux quelques navires
flamands enlevés dans les eaux de Calais.

La colère de Charles fut violente: il était en ce moment peu préparé à
résister à des attaques maritimes qu'il n'avait pas prévues, et il en
accusait surtout le roi de France, qui secourait le comte de Warwick
d'argent, de munitions et de vivres. Le 5 mai 1470, il adressa de
l'Ecluse, où il s'était rendu pour presser les armements de ses
vaisseaux, ses plaintes et ses menaces au roi Louis XI. «Mon
très-redoubté et souverain seigneur, il est vray que après que les duc
de Clarence et comte de Warwick ont esté pour leurs séditions et
maléfices expulsez hors du royaume d'Angleterre, ils se sont mis à
tenir la mer, et se sont déclairez mes ennemis en détroussant
plusieurs de mes subjets de mes pays de Hollande, Zeelande, Brabant,
Flandres et autres, avec leurs biens, marchandises et navires en grant
nombre, et en usant de grandes et oultrageuses menaces de encore pis
faire à l'encontre de mes dits pays et subjets, sans toutefois m'en
advertir par défiance, laquelle chose ne m'a semblé tollérable... Mon
très-redoubté et souverain seigneur, je suis adverti que néanmoins en
vostre dit royaume les dits duc de Clarence et comte de Warwick et
leurs dits complices sont receuz, recueilliz et favorisez, et aussi
les dits biens et marchandises de mes dits subjets butinez, venduz et
dissipez, la quelle chose je ne pourroys croire procéder de votre
sceu, commandement, ne ordonnance, attendu la notoriété des dites
hostilités et les traitiez de paix faits entre vous et moi, lesquels
j'espère que vous voulez entretenir et observer. Je vous advertis de
rechief, mon souverain seigneur, des choses devant dites, vous
suppliant qu'il vous plaise ne soutenir ne assister les dits duc de
Clarence et comte de Warwick et leurs dits complices, et pour plus en
ce déclairer votre bon vouloir et plaisir, le faire publier et
signifier par tous les lieux d'icelui royaume, et spécialement de
votre dit duché de Normandie.» La réponse de Louis XI fut faible et
vague; il ordonna au parlement d'accorder les provisions nécessaires
pour qu'il fût fait droit aux griefs du duc de Bourgogne, et se
contenta de faire publier, par les gouverneurs de Normandie, qui
eussent pu les réparer, une déclaration dont les termes étaient fort
pacifiques: il avait toutefois adressé des instructions secrètes à
l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France pour qu'ils
pressassent le comte de Warwick de se retirer à l'île de Jersey, à
Granville ou à Cherbourg, d'où il pourrait poursuivre plus librement
ses complots contre le roi Edouard d'York.

Cependant le comte de Warwick, trop violent et trop impétueux pour
écouter les conseils dictés par une prudence qu'il ne pouvait
partager, continue ses excursions et ses pirateries dans la Manche.
C'est en vain que l'escadre de lord Scales et celles des marchands
osterlings, commandée par Hans Voetkin, cherchent à s'y opposer; il
envoie sa caravelle _la Brunette_ bloquer le port de l'Ecluse,
surprend lui-même la flotte flamande qui revenait chargée de vin des
côtes de la Saintonge, et obtient un succès non moins important sur
des vaisseaux sortis des ports de Hollande et de Zélande. «Allez,
dit-il à un pilote de Ter-Vere qu'il a fait prisonnier, allez annoncer
au duc de Bourgogne que le comte de Warwick s'étonne de ce qu'il n'ose
point venir le combattre.» Pour ajouter à cette insulte, il rentre au
port de Honfleur suivi de trois grands navires qui portent à leurs
mâts la bannière de Bourgogne.

A mesure que ces nouvelles parvenaient au duc Charles, ses plaintes
devenaient plus vives; il écrivit de nouveau au roi de France, aux
conseillers du parlement et aux gouverneurs de la Normandie. Ces
lettres retraçaient longuement tous ses griefs et ce que présentait
d'odieux l'appui accordé en pleine paix, par un prince qui lui était
allié, à ses ennemis déclarés. Charles avait ajouté au bas de celle
qui était adressée à l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France
quelques lignes où il laissait éclater toute son indignation.
«Archevesque et vous amiral, les navires que vous dictes avoir été mis
de par le roi encontre les Anglais, ont ja exploité sur la flotte de
mes sujets retournant en mes pays; mais par saint Georges, si l'on n'y
pourvoit à l'aide de Dieu, j'y pourvoiray sans vos congiez, ni vos
raisons attendre, car elles sont trop volontaires et longues.»

Une grande lutte devenait imminente, et bien qu'elle dût être pour le
commerce une cause de pertes inappréciables, ce fut le moment que la
chambre des finances se hâta de saisir pour se montrer plus exigeante
et plus avide. Les députés des quatre membres de Flandre avaient été
convoqués à Lille le 21 mai, et le chancelier de Bourgogne leur avait
exposé que le duc avait besoin d'une aide de 120,000 couronnes pendant
trois années consécutives pour suffire aux frais des armements, que
l'apparence d'une guerre prochaine avait rendus nécessaires.
Néanmoins, il ne leur avait point fait connaître quelle serait la part
de la Flandre dans cette subvention, et quels fruits elle pourrait
retirer de ses sacrifices. Une vive résistance se manifesta; les
sommes accordées au duc de Bourgogne depuis son avénement étaient si
considérables que toute aide nouvelle était devenue impopulaire. Des
députés des états de Flandre furent chargés d'aller présenter des
remontrances au duc, qui se trouvait à cette époque à Middelbourg;
mais leurs observations furent mal accueillies, et Charles répondit à
Jean Sersanders, qui avait parlé au nom des états de Flandre, avec
toute la violence que le duc Philippe avait autrefois montrée en
accusant un bourgeois de Gand qui portait le même nom. «J'ai bien
entendu, lui dit-il après un moment de réflexion, ce que vous m'avez
déclaré et remontré sur trois points; quant au premier, qui se
rapporte à la différence qui existerait d'après vous entre mes lettres
et le discours de mon chancelier, je ne la vois point. Mon chancelier
et moi, nous comprenons également que mes pays de par deçà sont la
Hollande, la Zélande, la Flandre, le Brabant, le Luxembourg, le
Limbourg, le Hainaut, la Picardie, la châtellenie de Lille, le comté
de Boulogne et le comté de Guines. Ce sont ces pays qui sont
accoutumés à me secourir d'aides et de subventions, et non pas mon
pays de Bourgogne, qui n'a point d'argent; il sent la France; mais il
s'y trouve beaucoup de braves hommes d'armes, les meilleurs que j'aie
en tous mes pays, ils m'ont bien servi, et je puis m'en aider, car ils
forment le tiers de mon armée. Quant à ce que vous me demandez que
l'on détermine dès à présent votre cote et portion, sachez que je le
ferai plus tard par l'avis de mes conseillers quand vous m'aurez
accordé ma requête: je ne dois pas le faire plus tôt, car si vous la
repoussiez, cette cote serait inutile, et il me semble que vous
faites cette demande par subtilité et malice, et que ni vous, ni ceux
qui vous ont envoyés, n'avez la volonté ni l'intention de me complaire
et d'accorder ma requête; en ceci vous agissez comme vous agissez
toujours entre vous Flamands, car jamais vous n'avez accordé quelque
chose libéralement ni à moi ni à mon père. Si vous le fîtes
quelquefois, si vous accordâtes même plus qu'on ne vous demandait,
c'était à si grand regret, et de telle sorte, que vous n'en méritez ni
gré ni grâce. Vous agirez de nouveau ainsi; avec vos têtes flamandes
si grosses et si dures, vous persévérez toujours dans vos duretés et
mauvaises opinions, et cependant vous pouvez bien penser que les
autres sont aussi sages que vous, et ont aussi leurs têtes. Pour moi,
je suis à moitié Français et à moitié Portugais. Je veux bien que vous
le sachiez. Je saurai corriger vos têtes, et je le ferai. C'est bien
peu de chose que 120,000 écus, répartis annuellement pendant trois
ans, sur tous mes pays, pour entretenir mille lances qui ne forment
que cinq mille combattants; ce n'est pas le tiers de ce que me coûtera
mon armée: je devrai payer le reste de mon domaine, ou il faudra
qu'elle jeûne huit mois. Je ne le fais point pour moi seulement, mais
aussi pour la sûreté, la protection et la défense de mes pays, et pour
les tenir en paix et tranquillité. Il vaut mieux pourvoir à temps aux
entreprises soudaines et imprévues que mes ennemis pourraient tenter
contre moi et mes pays que de nous laisser fouler, chasser et
poursuivre: pour porter remède et pourvoir à de semblables dangers et
nécessités, je suis d'avis de réunir à temps lesdites mille lances
qui, je vous l'ai déjà dit, maître Jean Sersanders, ne forment que le
tiers de mon armée, et il est bien nécessaire que je le fasse, vu
qu'il y a grande apparence que nous aurons guerre avec un de nos
voisins, que je puis bien nommer: c'est le roi de France, qui est si
muable et si inconstant que personne ne sait quels sont ses desseins
et comment l'on doit se garder de lui, car il a toujours ses gens
d'armes prêts: c'est pourquoi je désire aussi avoir mes mille lances
prêtes. Je vous le dis bien, j'ai peu de motifs d'être satisfait, et
je veux que vous sachiez que pour rien je ne renoncerai à mes projets.
Et de tous mes pays lequel s'y oppose, si ce n'est vous, têtes
flamandes? Est-ce la Hollande ou la Zélande, provinces acquises par
mon père, qui jamais ne furent soumises à de pareils mandements, et ne
sont pas aussi riches que mon pays de Flandre? Est-ce le Brabant, le
Hainaut, la Picardie et mes autres pays qui aussi bien que vous
possèdent des priviléges? Et ce qui est plus, de grands seigneurs,
tels que mon cousin de Saint-Pol et mon cousin de Marle, mettent leurs
sujets à ma disposition; et vous, vous me voulez ôter les miens,
lorsque j'en ai besoin, en alléguant des priviléges que vous ne
possédez pas, et en agissant ainsi, vous pourriez les forfaire. Vous
dites et soutenez que j'ai juré de les respecter; c'est vrai, mais
vous avez aussi juré de me servir et de m'être de bons et obéissants
sujets: et toutefois, je sais bien qu'il y en a quelques-uns qui me
haïssent. Car, vous Flamands avec vos têtes dures, vous avez toujours
méprisé ou haï vos princes: quand ils étaient faibles, vous les
méprisiez; et quand ils étaient puissants et que vous ne pouviez rien
contre eux, vous les haïssiez. Pour moi, je préfère être haï qu'être
méprisé; car ni pour vos priviléges, ni d'aucune manière, je ne me
laisserai fouler, ni ne permettrai qu'on empiète en rien sur ma
hauteur et seigneurie. Je suis assez puissant pour vous résister,
quoique quelques-uns d'entre vous souhaitent que je puisse me trouver
dans une bataille avec cinq ou six mille combattants, et que j'y sois
vaincu, tué, voire écartelé. C'est pourquoi avant de souffrir que vous
m'ôtiez mes sujets, et que vous empiétiez sur ma hauteur et
seigneurie, je veux y pourvoir et y porter tel remède que vous
comprendrez que vous ne le pouvez ni devez faire: il en sera alors
comme du pot et du verre: dès que le verre heurte le pot, il se brise.

«Mettez-vous donc à bien faire, continua-t-il en s'apaisant et d'un
ton moins irrité; conduisez-vous sagement, de manière à ne point
perdre ma grâce, car vous ne savez point ce que vous perdriez. Soyez
bons sujets, je vous serai bon prince; et, à moins que d'autres
événements ne l'exigent, je ne vous imposerai point d'autres charges,
si vous m'accordez ma requête. Envoyez-moi vos députés, dès que je
serai arrivé à Lille ou à Saint-Omer. Là, je vous ferai bailler cote
et portion, et nous y parlerons des autres matières touchant mon pays
de Flandre.»

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'on arrêta à Middelbourg un
espion français. Il déclara qu'il était chargé de remettre au sire de
la Gruuthuse une lettre où l'amiral de France l'invitait à se rendre
le 15 juin près de lui, à Abbeville, pour exécuter ce qui avait été
décidé entre eux. L'honneur du sire de la Gruuthuse était au-dessus
de tout soupçon, et l'on obtint bientôt du prisonnier des aveux plus
sincères; il avait reçu l'ordre de parcourir les divers ports où le
duc réunissait ses vaisseaux, et devait, aussitôt que le duc et ses
plus illustres conseillers se seraient rendus à bord de ceux qui se
trouvaient à l'Ecluse, chercher à en couper les câbles, pour que la
flotte du comte de Warwick s'en emparât aussitôt. Louis de la
Gruuthuse avait répondu par un défi public à une accusation qui
blessait son honneur. Le duc de Bourgogne, qui connaissait sa loyauté,
se contenta d'écrire au comte de Saint-Pol: «Mon cousin, puisque l'on
ne me tient foy, serment scellez, ne vérité, il m'est bien force en
mon bon droit de le tenir à l'aide de Dieu.» En même temps, il pressa
les préparatifs de ses armements, et ordonna à ses officiers de saisir
dans toutes les villes, et notamment à la foire de la Pentecôte à
Anvers, tous les biens et toutes les marchandises appartenant aux
sujets du roi de France, comme garantie contre les déprédations du
comte de Warwick.

Le 8 juin, la flotte bourguignonne quitta le port de l'Ecluse; elle se
composait de vingt-quatre gros vaisseaux et était commandée par le
seigneur de Ter-Vere, Henri de Borssele. Le 2 juillet, elle rencontra
les vaisseaux du comte de Warwick, et les ayant mis en fuite après un
combat acharné, elle les poursuivit jusqu'au port de Honfleur, où le
comte de Warwick réclama de nouveau un asile. L'honneur des armes du
duc de Bourgogne était vengé, et les marchands étrangers allaient
retrouver sur les côtes de la Flandre quelques jours de paix et de
sécurité.

Cependant l'importance de cette guerre maritime, les menaçantes
tentatives de la flotte du comte de Warwick, l'attentat même dont on
accusait l'amiral de France, se réunissaient pour appeler l'attention
du duc sur le péril auquel pouvaient se trouver exposés dans le Zwyn
les navires à chaque instant échoués sur le sable. Déjà, sous le règne
du duc Philippe, des plaintes nombreuses s'étaient élevées au sujet
des atterrissements qui se formaient dans le port de l'Ecluse, et
empêchaient les caraques, les galères et les autres grands navires d'y
aborder sans danger. «Par quoy la marchandise qui ou temps passé avoit
grandement esté exercée et eu cours au pays et comté de Flandres,
estoit depuis aucun temps en ça fort diminuée et amendrie, et de jour
en jour taillée de encores plus diminuer et amendrir, voire qui plus
est, en brief temps du tout cesser, se pourveu n'y estoit, à la totale
destruction et perdition d'iceluy pays de Flandre, qui estoit fondé
principalement sur le commun cours de la marchandise.» Charles le
Hardi avait cru devoir, aussitôt après son avénement, signaler cet
état de choses aux délibérations des trois états de Flandre. Des
commissaires furent nommés: c'étaient, pour le clergé, les abbés des
Dunes et de Ter-Doest; pour la noblesse, Jean et Josse d'Halewyn et
messire Vander Gracht; pour les Quatre-Membres, Josse de Mol, Sohier
de Baenst, Paul de Dixmude et Corneille de Bonem. Leur premier soin
fut de s'enquérir des moyens les plus utiles pour rendre au havre du
Zwyn son ancienne profondeur. Quatre moyens furent proposés: le
premier était d'y introduire les eaux de la mer par un canal qui eût
traversé Coxide; le second ajoutait au premier le prolongement du Zwyn
jusqu'au havre d'Oostbourg; le troisième eût, par une tranchée faite
près de Gaternesse, réuni les eaux de l'Escaut occidental, connu sous
le nom de Hont, à celles du Zwyn; le quatrième se bornait à rétablir
l'ancienne communication du port de l'Ecluse avec la mer par le polder
de Zwartegat. C'était le plus simple et le plus facile; et, bien que
son efficacité parût douteuse à quelques-uns, il prévalut sur les
autres. Les difficultés les plus sérieuses commencèrent quand il
fallut en régler l'exécution. Les Gantois refusaient de prendre part
aux dépenses, alléguant «qu'ils estoient fondés sur mestiers,» et que
tout l'avantage de ces travaux serait pour les Brugeois, qui
possédaient l'étape des marchandises étrangères. Les Yprois
manifestaient la même résistance, et les habitants du Franc
justifiaient une semblable opposition, en exposant «que leurs terrains
estoient fondés sur labourage et sur nourrissement de bétail.»

Les députés de Bruges répliquaient toutefois qu'il était si vrai que
la prospérité de leur ville n'était pas uniquement engagée dans cette
question, que la ruine de toute la Flandre y était attachée. Ils
ajoutaient qu'il était impossible de séparer le développement de
l'industrie nationale, de celui du commerce extérieur qui lui
fournissait ses matières premières et exportait ensuite ses produits;
qu'en diverses circonstances le même principe de solidarité avait été
observé quand il touchait aux intérêts généraux du pays. La décision
du duc de Bourgogne, publiée à Saint-Omer le 27 juillet 1470, donna
gain de cause aux Brugeois; mais il ne paraît point que la destruction
des digues du polder de Zwartegat ait produit quelques résultats; car,
au mois de mai 1487, les échevins de Bruges les firent rétablir,
attendu que le havre du Zwyn se fermait de plus en plus. Le port de
l'Ecluse, témoin de la puissance commerciale des communes flamandes,
devait disparaître dans les sables aussi bien que le port
d'Aigues-Mortes, asile des gloires de la féodalité et de la
chevalerie, quand, le moyen-âge s'achevant, leurs brillantes destinées
se retirèrent avec le flot inconstant de leurs grèves à jamais
abandonnées.

A ces questions d'un si haut intérêt pour la Flandre succédèrent les
discussions sans cesse renaissantes d'une politique toujours
fallacieuse et stérile. Louis XI, moins convaincu qu'il fallait
soutenir le comte de Warwick depuis qu'il avait appris sa défaite,
avait chargé une ambassade composée de maître Jacques Fournier,
conseiller au parlement, et de Gui Pot, bailli de Vermandois, d'aller
apaiser le duc de Bourgogne. Mais elle n'avait point réussi à obtenir
une réponse à Bruges et s'était vue réduite à suivre le duc Charles à
Saint-Omer, où il réunissait ses hommes d'armes: déjà il avait autour
de lui quatre ou cinq mille lances et un grand nombre d'archers, et il
voulait aller lui-même en Normandie demander raison au comte de
Warwick des griefs que Louis XI mettait trop de lenteur à réparer. Il
reçut les envoyés du roi de France dans une salle où l'on avait placé,
sous un dais de drap d'or, au haut d'une estrade à laquelle on
arrivait par cinq degrés couverts de velours, un trône magnifique tel
que ni roi ni empereur n'en avait jamais eu d'aussi élevé. Les
ambassadeurs français le saluèrent humblement et se mirent à genoux
devant lui, mais Charles, sans porter la main à son chaperon, se
contenta de leur indiquer par un signe de tête, qu'ils pouvaient se
lever, et leur fit donner lecture, par son conseiller Guillaume
Hugonet, d'un long mémoire qui reproduisait toutes ses plaintes. Il
ajouta lui-même quelques paroles. «Nous autres Portugais, dit-il,
faisant allusion à la patrie de sa mère et s'échauffant de plus en
plus à mesure qu'il parlait; nous autres Portugais, nous avons
coutume, lorsque ceux que nous considérions comme nos amis se font les
amis de nos ennemis, de les envoyer aux cent mille diables d'enfer.»

Un coup de vent dans le ciel dérangea toutes les prévisions du duc de
Bourgogne; ses vaisseaux s'étaient dispersés pour se dérober à
l'agitation des flots, et le comte de Warwick avait profité des
désastres mêmes de la tempête pour aborder avec les débris de son
expédition au havre de Darmouth: onze jours après, il avait renversé
la dynastie d'York, et le duc de Bretagne renonçait à l'alliance du
duc de Bourgogne pour accepter celle du roi de France.

Louis de la Gruuthuse avait reçu, à Alkmaar, Edouard IV qui avait
réussi à s'embarquer dans le comté de Norfolk; il le conduisit en
Flandre. Le monarque fugitif s'arrêta d'abord à Notre-Dame
d'Ardenbourg, non pas comme Edouard III pour remercier le ciel d'une
victoire, mais pour lui rendre des actions de grâce de ce qu'il lui
avait conservé la liberté et la vie. Louis de la Gruuthuse lui donna
successivement l'hospitalité dans son hôtel de Bruges et dans son
château d'Oostcamp. Le fondateur de la dynastie d'York avait été
contraint, par une fuite rapide, de laisser tous ses trésors entre les
mains de ses ennemis. On a conservé une quittance de 150 livres
sterling donnée par Edouard IV hors de son royaume dans sa grande
pauvreté à Bruges, «_Oute of oure reame in oure grete necessitee at
Bruges_.» La plupart de ses compagnons d'exil l'avaient abandonné et
s'étaient rendus à Calais pour saluer la fortune triomphante de ses
ennemis: on avait même menacé les magistrats de Bruges de quelques
tentatives hostiles qui auraient pu être dirigées contre la Flandre
pour enlever Edouard IV, mais ils ne répondirent qu'en faisant
fortifier leurs murailles. La généreuse hospitalité des communes
flamandes était une gloire que n'avait pu leur ravir la perte de leurs
libertés: il appartenait à une cité, témoin de tant de révolutions
subites et imprévues, d'accueillir les débris que lui confiaient
celles des rives étrangères.

Le duc de Bourgogne n'avait rien osé faire en faveur d'Edouard IV; il
craignait de voir se conclure contre lui une confédération menaçante
entre le roi de France et le comte de Warwick, dont l'autorité se
cachait à peine derrière le nom de l'infortuné roi Henri VI qu'il
avait tiré de la tour de Londres après l'y avoir lui-même enfermé dix
années auparavant: le premier soin de Charles avait été de reconnaître
la restauration de la Rose rouge, et il attendait patiemment à Hesdin
que le roi de France osât se résoudre à envahir ses Etats. La guerre
qu'il prévoyait n'éclata point: il était plus conforme au génie de
Louis XI d'attaquer ses ennemis par les intrigues et les complots, ces
armes secrètes dont le succès coûte peu, et qu'il est toujours aisé de
désavouer quand elles ne réussissent point.

Parmi les nombreux enfants illégitimes du duc Philippe, le bâtard
Baudouin s'était depuis longtemps fait remarquer par sa jalousie et
son ambition: la perte d'un procès qu'il soutenait contre la famille
de Baudouin de Vos, au sujet des seigneuries de Somerghem et de
Lovendeghem, vint accroître son mécontentement. Il regrettait le règne
précédent, et se plaignait de la sévérité du duc Charles. Le sire de
Crussol avait profité d'un message qu'il avait eu à remplir à la cour
du duc de Bourgogne pour le gagner aux intérêts de Louis XI, lorsqu'il
arriva par hasard qu'un écuyer du Bourbonnais, nommé Jean d'Arson, qui
était le principal confident du bâtard Baudouin, fut envoyé par le duc
de Bourgogne vers le duc de Bourbon. Jean d'Arson saisit cette
occasion pour voir le roi de France, auquel il dépeignit vivement le
zèle et le dévouement de son ami. Louis XI l'écouta volontiers, et
protesta de son désir d'employer ses services et de l'accueillir près
de lui. «Si s'en descouvry, dit Chastelain, assez avant audit d'Arson,
et lui donna assez à cognoistre comment il désiroit bien d'en pouvoir
estre quitte par ung bout ou par ung autre, ne lui challoit comment,
mès désiroit bien à trouver personne et moyen comment on le peust
expédier et de ce qu'il en peust faire la recompense aux facteurs, à
la grandesse de la cause et là où il peut cheoir ung grand inestimable
butin et le plus grand du monde, parce que le duc Charles n'avoit nuls
enfans fors une seule fille, parquoy quand il seroit failli par mort,
ses pays iroient tous estrangement et se dessevreroient par pièces et
par morceaux en diverses mains, desquels il voloit satisfaire et
retribuer en condigne porcion ceux qui en ce l'auroient servi.»

Jean d'Arson se hâta d'aller rapporter les paroles de Louis XI au
bâtard de Baudouin; celui-ci ne recula point devant la pensée d'un
fratricide, mais il fallait trouver le moyen de fuir aisément après
avoir accompli le crime. Le séjour du duc à Hesdin, où il s'était
retiré pour éviter la peste qui régnait à Saint-Omer, paraissait
favorable à l'accomplissement de ces affreux projets; le parc d'Hesdin
était vaste, le duc Charles y chassait souvent seul avec le bâtard
Baudouin dont il ne se méfiait point. Il était facile de l'y tuer par
trahison, il ne l'était pas moins de se dérober aux recherches de ses
officiers, et de gagner les frontières voisines du royaume. Cependant
le bâtard Baudouin voulut, avant de s'engager plus avant, connaître
d'une manière précise la récompense que le roi lui destinait et en
recevoir des garanties; il chercha quelqu'un qu'il pût à cet effet
envoyer vers Louis XI, et son choix se fixa sur Jean de Chassa,
gentilhomme bourguignon et l'un des chambellans du duc. Il savait
qu'il était fort disposé à prendre part à de semblables complots, car
il se trouvait chargé de dettes énormes qui lui fournirent un prétexte
pour fuir en France. Jean de Chassa s'adressa immédiatement au sire de
Crussol, qui le présenta à Louis XI dans une partie de chasse près
d'Amboise.

Si le bâtard Baudouin se voyait ainsi entraîné à préparer par un crime
la ruine de toute la maison de Bourgogne, l'aîné des fils illégitimes
de Philippe, le bâtard Antoine, qu'on appelait, depuis la mort du
bâtard Corneille tué dans la guerre de Gand, le grand bâtard de
Bourgogne, conservait au duc Charles une fidélité moins douteuse. Vers
les premiers jours du mois de novembre 1470, un paysan lui remit à
Hesdin une lettre mystérieuse dont le sens caché semblait se rapporter
à quelque attentat contre la vie du duc; ce ne fut qu'après l'avoir
ouverte qu'il reconnut qu'elle était destinée à son frère le bâtard
Baudouin. Il alla aussitôt tout révéler au duc de Bourgogne; on
parvint à retrouver le paysan qu'il avait vu, et il indiqua un
tailleur, nommé Colinet, qui avait apporté la lettre de France et
n'avait osé la remettre lui-même, parce qu'il soupçonnait la gravité
du message. Colinet avoua tout; on assure même que l'on découvrit dans
la poulaine de ses souliers la désignation des récompenses que le roi
faisait espérer au meurtrier. Au premier bruit de ce qui se passait,
le bâtard Baudouin et le sire d'Arson s'étaient réfugiés en France. Il
n'était plus temps de dissimuler. Louis XI lève le voile; il convoque
le 3 décembre les grands du royaume de France (le prévôt des
maréchaux, Tristan l'Ermite, et maître Jean Van den Driessche en font
partie; les autres ne sont guère plus illustres), et leur fait
déclarer que le traité de Péronne est nul comme obtenu par violence.
Déjà il a conclu une alliance avec les Suisses; il a même écrit aux
magistrats de Gand pour réclamer leur appui; mais apprenant qu'ils ont
refusé d'ouvrir ses lettres, il fait défendre à ses sujets de se
rendre aux foires de Flandre, et forme le projet de les ruiner en
instituant d'autres foires semblables en Normandie. Peu de jours
après, Roye et Montidier ouvrent leurs portes, et Saint-Quentin se
livre au connétable; les Bourguignons surpris ne réussissent pas mieux
à défendre Amiens.

Le connétable Louis de Saint-Pol, qui s'était prononcé en faveur de la
guerre dans le conseil du roi, afin d'affranchir ses domaines du
dangereux voisinage des garnisons bourguignonnes, ne cherchait, après
y être parvenu, qu'à rétablir la paix pour devenir de nouveau
l'arbitre des deux plus grandes puissances de l'Occident. Louis XI
était d'ailleurs peu disposé à prolonger un système d'hostilités dont
il avait déjà atteint le but sans périls et sans combats, et ce fut
sans doute de concert avec lui que le comte de Saint-Pol s'efforça de
faire conclure, sous ses auspices, comme le gage d'une réconciliation,
le mariage du Dauphin avec Marie, unique héritière du duc. Dans cette
pensée, il essaya de persuader à Charles que la paix était devenue
pour lui une impérieuse nécessité: tantôt il lui peignait, en termes
pompeux, les ressources dont disposait le roi de France; tantôt il
soulevait des doutes sur la fidélité des seigneurs qui l'environnaient.
Le duc de Bretagne envoya même, à son instigation, un messager au duc
de Bourgogne, pour le prévenir que le roi avait des intelligences dans
plusieurs villes importantes de ses Etats, notamment à Bruges et à
Bruxelles, et était résolu à l'assiéger partout où il le trouverait,
fût-ce même à Gand. Charles reçut fort mal ces avis; il répondit à
l'envoyé breton que ceux de qui ils venaient ne les avaient transmis à
son maître que pour l'effrayer et l'empêcher d'exécuter ses
engagements, et qu'il ignorait sans doute que Gand et les autres
villes de Flandre étaient des cités trop vastes pour que l'on pût
songer à en former le siége. «Les choses n'iront d'ailleurs pas ainsi,
ajouta-t-il; mon armée est prête, je vais passer la Somme et combattre
le roi; allez prier le duc de Bretagne de se déclarer en ma faveur et
de faire pour moi ce que je fis autrefois pour lui à Péronne.»

Le duc de Bretagne hésitait à prendre un parti; le duc de Guyenne
était plus disposé à intervenir, mais il était trop éloigné. Dans
cette grave situation, le duc Charles chercha surtout à s'appuyer sur
les communes flamandes, et, le 19 décembre 1470, il leur adressa un
manifeste où il réclama vivement leur concours pour assurer le
maintien de ses droits en même temps que la défense de leurs
frontières. Abordant successivement les diverses remontrances que les
états lui avaient adressées, il s'efforçait de justifier tout ce qui
avait eu lieu par l'importance des démêlés politiques qui s'étaient
rapidement succédés, et déclarait qu'il n'avait pas retenu à son
profit un seul denier provenant de la levée des aides, qui, bien que
plus fortes que du temps de son père, n'avaient pas été une charge
trop accablante pour ses pays _de par deçà_, «veu la grande richesse
et opulence des dits pays.» Il protestait d'ailleurs de son désir de
diminuer les impôts, de modérer le service militaire des fiefs et des
arrière-fiefs, et de réprimer les vexations des baillis et des
prévôts; mais il insistait surtout vivement sur le droit du prince de
réunir tout son peuple autour de lui à l'heure du péril, et sur le
devoir qui existait pour ses sujets de répondre à son appel. «Quel est
le prince, disait-il, qui n'ait le pouvoir de contraindre ses sujets à
l'accompagner à la guerre, surtout s'il s'agit de la défense du pays?
Nous ne pensons pas que nos sujets, pour lesquels nous avons souffert
tant de travaux et tant de labeurs, veuillent nous ôter l'autorité que
Dieu nous a donnée pour leur propre salut, et qu'alors même que nous
allons exposer notre personne pour le salut du pays, ils puissent
s'opposer à ce que nous les menions avec nous pour le protéger et à ce
que nous les forcions à nous suivre pour de si justes motifs... Il
n'est pas nécessaire de nous menacer du mécontentement du peuple; car
bien que Dieu nous ait donné assez de puissance pour guérir sa folie,
de telle manière que cela pourrait à vous, peuple, servir d'exemple,
et bien que nous sachions que nous n'avons point mérité une semblable
conduite de la part de nos sujets, nous sommes prêts, si Dieu, pour
punir nos péchés, leur inspire tant d'ingratitude, à nous soumettre
sans résistance à sa volonté: nos sujets n'ont donc pas besoin de
s'émouvoir contre nous, et de se déshonorer ainsi par la rébellion, la
désobéissance et la trahison; car toutes les fois qu'ils voudront nous
faire prier d'un commun accord de renoncer au gouvernement de nos
seigneuries, en déclarant que nous ne leur sommes plus agréable, nous
y renoncerons volontiers et avec plus de joie qu'ils n'en éprouveront
eux-mêmes; car les honneurs nous donnent plus de charge et d'ennui
qu'ils n'en ont de nous. Que nos bons et loyaux sujets sachent
toutefois que nous ne voulons rien faire pour molester ni pour grever
nos pays: nous voulons seulement les garder, les défendre et les
protéger contre la puissance et la mauvaise volonté de nos ennemis qui
sont aussi les leurs, sans épargner pour le salut de nos pays notre
propre personne, ni les biens que nous avons en ce monde.»

Quelque longue que fût cette lettre dont nous n'avons reproduit que
les passages les plus importants, Charles crut devoir y ajouter ces
mots adressés aux échevins des bonnes villes: «Très-chers et bien
amés, puisque vous tenez de nous l'autorité que vous avez dans les
villes, jugez si à plus forte raison nous ne devons pas l'exercer sur
tous nos sujets. Avec qui défendrons-nous nos pays, et vous qui
désirez être préservés des invasions ennemies, sinon avec nos sujets?
Avez-vous obtenu d'entourer les villes de portes et de murailles pour
nous empêcher d'être obéi de nos sujets? A qui voulez-vous donc obéir,
si vous ne voulez pas que nos propres sujets nous obéissent? Quel
honneur serait-ce pour notre pays de Flandre, si par la faute de ses
habitants nous étions honteusement vaincus? Y trouveraient-ils grand
profit? Nul autre à coup sûr que de voir leurs maisons brûlées, leurs
habitations détruites, leurs biens pillés, leurs femmes, leurs filles
et leurs sœurs outragées, et leur commerce anéanti. Faites donc que
ces malheurs ne frappent pas nos bons sujets; dites-leur de se
préparer à nous suivre en cette guerre, et faites vous-mêmes comme eux
s'il en est besoin.»

Charles ne s'était pas vainement adressé à la fidélité des communes
flamandes; loin de contester une autorité qu'il offrait d'abdiquer au
milieu de leurs assemblées, comme Philippe-Auguste voulut déposer,
dit-on, sa couronne au milieu de ses barons, à Bouvines, elles se
hâtèrent de le soutenir contre l'invasion étrangère; et, dès les
premiers jours de février, leurs milices, au nombre de cent vingt
mille hommes, se dirigèrent vers Arras, pour rejoindre le duc de
Bourgogne; Charles les conduisit aussitôt devant Amiens; mais il
trouva dans cette ville une résistance qui déjoua tous ses projets.
Vingt-cinq mille hommes défendaient la vaste enceinte de la cité
d'Amiens, placés sous les ordres de ses ennemis les plus acharnés,
parmi lesquels figuraient au premier rang le bâtard Baudouin et Jean
d'Arson. Plusieurs assauts échouèrent; la neige, la grêle et les
pluies, qui se succédaient sans interruption, s'opposaient à tous les
travaux des assiégeants, et le duc de Bourgogne, ayant inutilement
attendu pendant six semaines l'armée du roi de France pour la
combattre, jugea que les règles de la chevalerie lui permettaient de
conclure une suspension d'armes de trois mois, qui fut signée dans les
premiers jours d'avril 1470 (v. st.).

Au début de cette guerre, au moment même où les milices flamandes se
mettaient en marche, la duchesse de Bourgogne avait obtenu par ses
prières quelques secours en faveur de son frère, le roi Edouard
d'York. Charles les avait refusés pendant longtemps; aux liens qui
l'attachaient à la dynastie de Henri VI se joignait le souvenir de
ceux qui l'avaient uni autrefois à Marguerite d'Anjou, proscrite et
fugitive: il avait même adressé aux habitants de Calais une lettre où
il prenait saint Georges à témoin de son affection pour la maison de
Lancastre. Ce ne fut que lorsqu'il eut appris l'arrivée de quatre
mille Anglais dans cette même ville de Calais, et la conclusion d'une
alliance dirigée contre lui entre Louis XI et le prince de Galles,
qu'il se décida à prêter secrètement 50,000 florins à Edouard IV en
lui permettant, comme Baudouin le Pieux à Guillaume le Conquérant, de
recruter des hommes d'armes dans les villes de Flandre. Edouard IV se
rendit à pied de Bruges à Damme, entouré d'une multitude de peuple qui
le saluait de ses acclamations; de là il continua sa route vers le
port de Ter-Vere, où quelques marchands lui frétèrent dix-huit
navires. Peu de jours après, il abordait aux bouches de l'Humber, dans
la baie de Ravenspur, aux mêmes lieux où avait débarqué Henri IV prêt
à renverser Richard II. Des succès non moins éclatants l'attendaient
en Angleterre; le 11 avril, il entra à Londres; trois jours après,
Warwick vaincu périssait à la bataille de Barnet, que suivit de près
la victoire de Tewksbury.

Au milieu des flots de sang qui coulaient de toutes parts, et tandis
que le vieux roi Henri VI rentrait à la Tour de Londres, Edouard IV se
hâtait d'envoyer des messagers pour remercier les magistrats de Bruges
de leur généreuse hospitalité: ils étaient chargés de leur remettre
une lettre conçue en ces termes: «Edouard, par la grâce de Dieu, roy
d'Angleterre et de France, seigneur d'Irlande, à nos très-chiers et
espéciaux amis les nobles hommes, escoutette, burgmaistres, eschevins
et conseil de la ville de Bruges, salut et dilection: Très-chiers et
bien espéciaulx amis, nous vous mercyons tant et si cordialement que
faire povons, de la bonne chière et grande courtoisie que vostre très
benivolente affection vous a pleu de nous faire et desmontrer
gracieusement et largement au bien et consollation de nous et de nos
gens pendant le temps que nous estions en vostre ville. Nous nous en
tenons grandement tenus à vous, ce que nous recongnoisserons par effet
se chose est que jamais puissions faire bonnement pour le bien de vous
et de ladite ville...» (29 mai 1471).

Lorsque le duc de Bourgogne, aussitôt après avoir conclu la trêve,
apprit le rétablissement de la dynastie d'York, il ne dissimula pas sa
fureur de s'être ainsi réduit à ne pouvoir profiter des circonstances
les plus favorables. N'ayant plus rien à craindre de l'Angleterre, il
renoua ses alliances avec les ducs de Guyenne et de Bretagne; il
offrait au premier la main de sa fille, et déjà l'évêque de Montauban
était arrivé à Rome pour obtenir des dispenses du pape Paul II.

Louis XI ne cherche qu'à temporiser, il envoie le sire du Bouchage
représenter au duc de Guyenne, d'une part l'affection et la générosité
qu'il lui a montrées; d'autre part «la grant haine que la maison de
Bourgogne a eue au feu roy Charles son père, les grands outrages
qu'elle lui a faits jusques à le faire déshériter et priver si elle
eust pu de la couronne de France.» Il doit ajouter «que le roy ne le
peut bonnement croire, veu les grands sermens et promesses que mon dit
seigneur a fait au roy touchant ceste matière et sur la vraye croix de
Saint-Lo, dont le danger de l'enfraindre est si grand, comme de mourir
mauvaisement au dedans l'an, et toujours est infailliblement arrivé à
ceux qui sont venus contre les sermens faits sur ladite vraye croix.»
Louis XI revient à trois reprises sur ces dangers dans sa note au sire
du Bouchage; c'est à la fois une menace et une prophétie.

Cependant le roi avait envoyé d'autres ambassadeurs au duc de
Bourgogne, pour lui remontrer combien il devait lui être plus
avantageux que sa fille épousât le Dauphin: ils étaient aussi chargés
de lui offrir la paix, quelles qu'en fussent les conditions. En effet,
Louis XI consentait à rendre au duc de Bourgogne toutes ses conquêtes
au bord de la Somme, et même à lui abandonner le comte de Nevers et le
connétable, contre lesquels sa haine devenait de plus en plus vive.
Charles accepta ces propositions, et conclut le 3 octobre 1471 le
traité du Crotoy qui confirma ceux d'Arras, de Conflans et de Péronne.

Henri VI venait de mourir, et le duc de Bourgogne semblait n'avoir
consenti à cesser de diriger ses armes contre la France, qu'afin de
les porter en Angleterre pour renverser la royauté d'Edouard IV, qu'il
avait lui-même pris plaisir à relever: en effet, par un acte secret
passé le 3 novembre 1471 à l'abbaye de Saint-Bertin, il avait déclaré
se réserver tous les droits à la couronne d'Angleterre qu'il
prétendait avoir recueillis, comme issu de la maison de Lancastre;
mais il reconnut bientôt que les promesses du roi de France étaient
peu sincères. Louis XI ne restituait pas les villes de la Somme, et
cherchait sans cesse de nouveaux délais pour jurer le traité du
Crotoy: le duc de Bourgogne ne croyait plus à la paix, il s'alliait au
duc de Calabre, au moment même où il venait de recevoir à Bruges le
sire de Craon, chargé par le roi de France de lui renouveler des
protestations pacifiques, et déjà il avait renoué ses relations
secrètes avec le duc de Guyenne, qui réunissait une armée et lui
offrait comme prix de son alliance la cession du Poitou, de
l'Angoumois, du Limousin et du Rouergue. Louis XI était instruit de
tout ce qui se passait, un espion du sire de Lescun lui était arrivé
de Flandre, il connaissait également les préparatifs du duc de
Guyenne; mais il ne les craignait point, car il écrivait au comte de
Dammartin que son frère ne vivrait plus longtemps, et qu'il le savait
par le moine qui disait ses heures avec lui, ce dont il était si
ébahi, qu'il se signait depuis la tête jusqu'aux pieds. En effet, le
24 mai 1472, le duc de Guyenne expirait, empoisonné, disait-on, par
l'abbé de Saint-Jean d'Angely et ce sire de Lescun qui entretenait des
espions à Bruges.

A cette nouvelle, Charles cessa toute négociation et rompit la trêve:
assemblant à la hâte une armée, il entra dans le Vermandois en mettant
tout à feu et sang. A Nesle, il fit pendre le capitaine et couper le
poing à tous ses compagnons. Un grand nombre d'habitants qui s'étaient
réfugiés dans les églises y furent égorgés sans pitié, puis on mit le
feu à la ville: tels sont les fruits que porte l'arbre de la guerre,
avait dit Charles, et il ne cachait point que c'était ainsi qu'il
voulait venger la mort du duc de Guyenne. Le manifeste qu'il publia le
16 juillet pour rendre compte des motifs de son invasion en France
renfermait les accusations les plus violentes contre Louis XI. Après
avoir rappelé que le roi avait naguère corrompu le bâtard Baudouin,
Jean d'Arson et le sire de Chassa, pour le mettre à mort, il ajoutait
que c'était par la même trahison et la même perfidie qu'il avait fait
mourir le duc de Guyenne, et le déclarait deux fois complice du crime
de fratricide, hérétique, idolâtre et convaincu, vis-à-vis de Dieu et
vis-à-vis de l'Etat, du crime de lèse-majesté qui faisait à tous les
princes un devoir de se réunir pour le combattre.

Cependant la vaillante défense de la garnison de Beauvais et de ses
habitants opposait au duc de Bourgogne un obstacle non moins
invincible que celui qu'il avait trouvé l'année précédente dans la
résistance d'Amiens. Il semblait que le ciel, pour châtier son
orgueil, eût doué d'un courage merveilleux quelques femmes placées au
premier rang sur tous les remparts: la dame de Nesle, dans son propre
château; à Roye, Paule de Penthièvre; à Beauvais, Jeanne Fourquet, que
l'histoire ne connaît que sous le nom de Jeanne Hachette. Charles,
réduit à lever le siége de Beauvais, envahit le pays de Caux, s'empara
d'Eu et de Saint-Valery, menaça Dieppe et Rouen, et ravagea
complètement les riches contrées qu'il traversa, jusqu'à ce qu'épuisé
par ses vengeances mêmes, privé de toutes communications avec ses
Etats, séparé de tous les convois qui lui apportaient des munitions et
des vivres, il mît fin à une expédition si pompeusement annoncée, en
acceptant une trève qui commença le 3 novembre 1472.

Charles, à qui ses dévastations avaient laissé, à défaut du surnom de
Charles le Victorieux, celui de Charles le Terrible, profita de cette
suspension d'armes pour aller conquérir le duché de Gueldre; mais
c'était peu qu'il se vît le souverain de tant de puissants Etats entre
le Rhin et la mer; son ambition, que les obstacles ne pouvaient
arrêter pas plus que les succès ne pouvaient la satisfaire, se
développait également par les triomphes et par les revers; une loi
fatale, qui est celle de tous les hommes de guerre et de tous les
conquérants, le poussait incessamment vers un but plus brillant ou
plus élevé qui ne cachait qu'un abîme: tel est aussi le sort du
voyageur égaré sur des mers inconnues par les phénomènes du mirage
qui lui présentent dans le ciel des temples et des palais qu'il
n'atteindra jamais. Charles se croyait appelé à revendiquer les
droits qu'il tenait des comtes de Flandre, issus de Judith,
arrière-petite-fille de Charlemagne, c'est-à-dire au moins une
couronne, et il voulait reconstituer le royaume de Bourgogne. Olivier
de la Marche en avait, sans doute à sa prière, étudié l'histoire dans
Diodore de Sicile, dans Lucain, dans Salluste, dans Orose, dans
Grégoire de Tours, depuis Alise, femme d'Hercule, jusqu'à Clotilde, la
pieuse épouse du roi Clovis qui conquit les Gaules, sans oublier «le
prince françois Vercingentorix» qui lutta contre César. Tous ces
souvenirs plaisaient au duc de Bourgogne: il lui suffisait, pour
rétablir l'ancienne monarchie des Bourguignons, de réunir à ses Etats,
par les armes ou par les négociations, la Lorraine, l'Alsace, le nord
de la Suisse et la Provence, que le roi René était prêt à lui céder.
Il ne lui semblait pas plus difficile de se faire attribuer le titre
de roi qu'avait dédaigné son père, le seul qui lui manquât pour qu'il
n'eût plus rien à envier à Louis XI. L'empereur Frédéric III le lui
avait fait espérer depuis longtemps, et c'était à Trèves qu'il devait
accomplir ses engagements en plaçant le sceptre dans la main
formidable qui ne se contentait plus de porter l'épée de Philippe le
Hardi et de Jean sans Peur.

Déjà la couronne était prête; les ornements destinés au sacre
s'offraient déjà à tous les regards dans la cathédrale de Trèves, et
l'évêque de Metz était choisi pour présider à cette auguste cérémonie.
Le duc Charles, impatient de montrer que sa puissance le rendait digne
de la pourpre royale, avait fait étaler dans l'abbaye de Saint-Maximin
les trésors les plus précieux de sa maison; des images de saints
habilement ciselées, en or et en argent, des coupes entourées de
saphirs et de rubis, des hanaps garnis de perles, des drageoirs
émaillés; on eût dit, remarque Meyer, la cour d'Alexandre ou
d'Assuérus. Quand Charles eut fait admirer toutes ces merveilles dans
le banquet qu'il donna à l'empereur Frédéric, il le conduisit dans une
salle magnifique, où une vaste tapisserie représentait le couronnement
du roi Saül, allusion manifeste à ses desseins et à ses espérances.
«Cher cousin Charles, dit alors l'Empereur, que pourrai-je faire pour
reconnaître la sincère affection que vous nous montrez, le grand
honneur que vous nous témoignez, et les dons précieux que nous avons
reçus de vous?--Je ne désire rien de plus de Votre Haute Majesté,
répliqua en s'inclinant le duc de Bourgogne, que de la voir exécuter
les promesses qu'elle m'a faites.» Aussitôt après avoir prononcé ces
mots, il sortit de la salle avec toute sa cour. Frédéric III, resté
seul avec les princes de l'Empire et ses conseillers, leur fit part de
son intention de créer le duc Charles roi de Bourgogne, en recevant
son serment de vassalité de telle sorte qu'il fût tenu de servir
fidèlement le saint-empire romain «à feu et à flamme.» Ce discours
souleva toutefois une longue opposition; on remontrait à Frédéric III
quel péril il y aurait à relever la vaste monarchie des rois de
Bourgogne. «Il est vrai, lui disaient quelques-uns de ses conseillers,
que cette couronne lui a été promise il y a longtemps, mais depuis que
nous avons vu à Trèves la grande générosité de son caractère ainsi que
la puissance et la richesse de son pays, nous pensons, nous osons même
l'affirmer à Votre Majesté, que dès que le duc Charles sera roi, il
lui sera toujours facile de s'insurger contre le conseil de l'Empire.
Le duc Charles n'est-il pas supérieur, par l'importance de ses
domaines, à tous les rois de la chrétienté? Ne s'est-il pas fait
redouter par ses exploits et ses victoires, et le respect dont il est
l'objet ne peut-il pas devenir la source d'exigences que l'on ne
saurait modérer après en avoir favorisé le développement? Si le duc
Charles reçoit le titre de roi, il voudra de nouveau agrandir ses
domaines, et ce pourrait être, s'il en trouve quelque prétexte, en
envahissant les seigneuries qui relèvent de l'Empire. Nous ne pouvons
oublier qu'étant encore duc de Bourgogne, il a pris les armes contre
la couronne de France, et s'est emparé violemment de terres qui ne lui
appartenaient point; une fois investi de l'autorité royale
n'agirait-il pas de même à plus forte raison? et n'aurions-nous pas à
regretter éternellement d'avoir placé nous-mêmes dans ses mains le
glaive qu'il dirigerait contre nous? Il faut aussi remarquer qu'il a
conclu récemment de nombreuses alliances avec l'Angleterre, l'Ecosse,
le Danemark, la Suède, la Lombardie et plusieurs princes de l'Empire,
qui se sont obligés à l'aider de leurs hommes d'armes, et nous pouvons
craindre qu'il ne veuille étendre sur nous sa domination, car il est
si puissant et si vaillant que le monde semble trop petit pour lui. Le
couronner roi, ce serait abdiquer votre autorité, ce serait descendre
du trône impérial.»

Frédéric III, que Jean de Champdenier nomme dans une de ses lettres
«un homme endormi, pesant, merencolieux, avaricieux, chiche, craintif,
variable, hypocrite, dissimulant, et à qui tout mauvais adjectif
appartient,» se laissa aisément ébranler par des raisons qu'il
approuvait sans doute; mais il se trouvait dans un grand embarras, et
ne savait quelle réponse donner au duc de Bourgogne, qu'il avait
lui-même appelé à Trèves pour l'y déclarer roi. On chercha par
d'autres discours à le rassurer à cet égard. «Ne pouvait-on pas
alléguer qu'il était nécessaire de consulter préalablement les princes
chrétiens, puisqu'il fallait, selon l'ancien usage, l'intervention de
l'Empereur et de trois rois pour créer un nouveau roi? Ne pouvait-on
pas aussi lui faire oublier ses prétentions en confirmant ses droits
de conquête sur le duché de Gueldre et le comté de Zutphen? Il n'y
aurait aucun inconvénient à l'autoriser à fonder dans ses Etats un
parlement semblable à celui de Paris, dont l'autorité s'étendrait en
dernier ressort sur tous les appels. Enfin, l'Empereur pourrait lui
promettre son appui et son alliance, pourvu qu'il s'engageât à
respecter les possessions de l'Empire.» Cet avis prévalut, et il ne
fut plus question du rétablissement du royaume de Bourgogne.

Le duc Charles attendait avec impatience la réponse de l'Empereur et
le moment où il pourrait ceindre la couronne royale, lorsqu'on
l'invita à se rendre au sein de l'assemblée des électeurs et des
autres princes de l'Empire. Frédéric III réclama aussitôt le silence
pour exposer ce qu'il avait résolu de faire en faveur du duc Charles;
mais celui-ci était si étonné et si mécontent de se voir trompé par
les promesses qu'on lui avait si fréquemment réitérées, qu'il répondit
à peine quelques paroles. On lui annonça bientôt après que l'Empereur
avait quitté la ville de Trèves pour se rendre à Cologne.

Un autre projet fut ajourné avec le couronnement du duc de Bourgogne:
c'était celui du mariage déjà convenu de sa fille unique Marie avec
Maximilien, fils de l'Empereur, qui devait, à cette occasion, recevoir
lui-même le titre de roi des Romains. «C'est une grande chose que de
faire épouser la fille du duc de Bourgogne au fils de l'Empereur,
écrivait le cardinal François de Gonzague au cardinal Piccolomini;
c'est une grande chose que de créer l'un roi de ses propres Etats,
l'autre roi des Romains: mais, à mon avis, de ces deux projets, autant
le premier est aisé à accomplir, autant le second présente de graves
difficultés.» Malgré ces prévisions, la couronne de roi de Bourgogne
venait d'échapper au duc Charles, et l'avenir promettait à Maximilien
celle de roi des Romains.

Frédéric III n'avait oublié ses promesses, pour rompre un mariage si
favorable à ses intérêts politiques, que parce qu'il craignait d'être
entraîné dans les querelles de deux princes également redoutables,
l'un par l'habileté de ses ruses, l'autre par l'impétuosité de ses
résolutions. Il laissa le duc de Bourgogne intervenir dans les
troubles de l'archevêché de Cologne, opprimer le comté de Ferette, et
se quereller avec les ligues suisses, et, par le même esprit de
neutralité, lorsque Louis XI lui fit proposer par ses ambassadeurs de
saisir toutes les terres du duc tenues en fief de l'Empire, tandis
qu'il confisquerait lui-même celles qui relevaient du royaume, il se
borna à leur raconter, pour toute réponse, l'apologue, depuis si
populaire, de ces trois écoliers allemands qui voulaient payer leur
hôte du produit de leur chasse de la soirée, et qui reçurent de la
bête sauvage ce sage conseil: qu'il ne faut jamais marchander la peau
de l'ours tant qu'il n'est pas mort.

Quelles que fussent les intrigues rivales qui s'agitaient en
Allemagne, c'était surtout vers l'Angleterre que se portaient tous les
regards. Edouard d'York ne pouvait pas plus oublier les secours que
lui avait donnés le duc de Bourgogne, que ceux que le comte de Warwick
avait reçus de Louis XI. Charles le dominait et l'avait choisi pour
concourir efficacement avec lui à la destruction de la monarchie
française, qui semblait n'avoir constitué un magnifique apanage à des
princes sortis de son sein que pour en faire le gage d'une éternelle
hostilité. Jean sans Peur avait ouvert la France à Henri V: Charles le
Hardi y appela Edouard IV.

Un traité signé le 25 juillet 1474 porte que le duc de Bourgogne
s'engage à aider le roi d'Angleterre à reconquérir son royaume de
France, et lui promet un secours de six milles hommes d'armes. Le
lendemain, par un second traité, le roi d'Angleterre, rappelant
l'alliance conclue la veille, et prenant en considération les anciens
services du duc Charles et l'importance de son concours, «qui rendra
facile de soumettre le royaume de France, et de le conserver après
l'avoir soumis,» lui donne, cède et transporte à toujours, pour lui,
ses héritiers et successeurs, et sans se réserver aucun droit de
suzeraineté, le duché de Bar, le comté de Champagne, le comté de
Nevers, le comté de Rethel, le comté d'Eu, le comté de Guise, la
baronnie de Donzy, la ville de Tournay avec son territoire, son
bailliage et ses dépendances, la forteresse et la ville de Pecquigny,
les villes et les domaines situés sur les deux rives de la Somme, et
de plus, toutes les terres formant le domaine propre du comte de
Saint-Pol; «de telle sorte que non-seulement pour ces domaines, mais
également pour le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre, d'Artois,
de Charolais, de Mâcon, d'Auxerre, et de tous les autres lieux et
domaines, possédés par le duc, il ne sera plus tenu à aucun acte de
foi, de service et d'hommage.» Il s'engage à confirmer cette donation,
dès qu'il aura recouvré sa couronne, et à la faire ratifier par les
trois états du royaume de France. Peu de jours après, le 27 juillet,
le duc de Bourgogne promit d'élever son contingent à dix ou même à
vingt mille hommes d'armes; et d'autre part, le roi d'Angleterre
déclara que, bien qu'il eût disposé du comté de Champagne, il se
réservait le droit de se faire sacrer à Reims. Qu'y eût-il eu
d'étonnant à ce qu'Edouard IV réclamât l'onction royale dans une
province cédée au duc Charles, puisque Louis XI, lui-même, l'avait
reçue au milieu d'une armée bourguignonne?

Le roi d'Angleterre s'était engagé à aborder en France avant le 1er
juin 1475. Charles le pressait de descendre au promontoire de la
Hogue, célèbre par le débarquement d'Edouard III, d'où il aurait pu
s'appuyer à la fois sur son alliance et sur celle du duc de Bretagne;
mais, au lieu de réunir son armée en Picardie, il perdit lui-même un
temps précieux à assiéger aux bords du Rhin la petite ville de Neuss,
qui résista vaillamment à tous ses efforts. Ce fut au siége de Neuss
que le duc de Lorraine, René de Vaudemont, le fit défier «au feu et à
sang.» Le duc de Bourgogne parut si joyeux de ce défi qu'il donna au
héraut la robe qu'il portait en ce moment, en y ajoutant une coupe
d'argent et cinq cents lions d'or. René de Vaudemont était le
petit-fils de ce comte de Vaudemont, qui avait réclamé à Gand en 1431
l'appui du duc Philippe contre René d'Anjou, «en lui remonstrant que
ses prédécesseurs avoient toujours esté amis et alliés de la maison de
Bourgogne.»

Pendant que ces démêlés avec le duc de Lorraine retenaient le duc
Charles loin de ses Etats, Louis XI, profitant de l'expiration des
trêves, s'emparait de Montidier, de Roye et de Corbie, et lorsque
Edouard IV arriva à Calais, le 4 juillet, il se plaignit vivement de
ne pas voir paraître les nombreux hommes d'armes que son allié lui
avait annoncés. Autour de lui, les milices anglaises se montraient peu
favorables à une guerre qui semblait avoir été moins entreprise dans
l'intérêt de leur nation que dans celui d'un prince étranger.

Le duc de Bourgogne, laissant derrière lui les hommes d'armes qu'il
avait conduits en Allemagne, n'arriva à Bruges que le 11 juillet. On
l'y reçut avec respect; de nombreux échafauds avaient été construits
dans toutes les rues; mais, quelle que fût l'intention qui eût présidé
au choix de ces emblèmes, plusieurs renfermaient plutôt une prophétie
menaçante qu'une humble adulation. L'histoire de Judas, représentée
aux portes de son hôtel, pouvait lui rappeler qu'à diverses reprises
il avait eu des traîtres autour de lui, et cette phrase de l'Ecriture:
_Béni soit celui qui a brisé les efforts de l'homme jouissant par la
main de son serviteur_, s'appliquait aussi bien aux populations des
bords du Rhin, contre lesquelles luttait Charles, qu'à Charles
lui-même, se préparant à combattre Louis XI. Le duc de Bourgogne
reparaissait d'ailleurs en Flandre, mécontent du mauvais succès de ses
efforts en Allemagne, et disposé à en rendre responsables ceux-là
mêmes qui le blâmaient le plus de les avoir tentés.

L'histoire des luttes de la Flandre contre ses princes avait
jusqu'alors embrassé exclusivement les questions relatives à ses
priviléges et à ses franchises. Il semble que sous Charles le Hardi
elle ne soit plus que le tableau des fautes politiques du duc de
Bourgogne, persistant à préparer sa ruine malgré les sages conseils de
son peuple, qu'un secret pressentiment associe d'avance aux mêmes
malheurs. Le 27 mars 1472 (v. st.), les états de Flandre lui avaient
adressé de vives représentations; le 24 avril 1474, ils lui avaient
exposé de nouveau qu'il serait impossible de suffire à des taxes si
considérables tant que la situation du commerce ne s'améliorerait
point. Déjà on avait accru tous les impôts existants ou rétabli
d'anciens impôts presque oubliés, tels que celui du vingtième denier
sur les produits de la pêche; on n'avait pas cessé de recevoir le
produit des amendes imposées par le traité de Gavre. On n'en créa pas
moins des gabelles de plus en plus accablantes; et, la même année, le
duc de Bourgogne, réduit aux derniers expédients pour trouver de
l'argent, alla jusqu'à déclarer que son intention était d'amortir à
son profit toutes les donations que le clergé avait reçues depuis
soixante ans, et de l'obliger, de plus, à en payer le bail pour les
trois années précédentes. Les religieuses de la chartreuse de
Sainte-Anne, près de Bruges, vendirent leurs biens pour payer une taxe
de dix-huit cents florins, tandis que l'on traînait en prison les
chanoines de Saint-Donat pour les contraindre à payer leur part dans
les impôts déjà votés par les états. Cependant ces exactions ne
suffisaient point; les états généraux des provinces de Flandre, de
Brabant, de Hollande, de Zélande, de Hainaut, de Gueldre, d'Artois et
de Picardie, furent convoqués à Gand dans les derniers jours du mois
d'avril 1475, et on les menaça d'un nouvel impôt, qui devait être du
sixième denier sur tous les biens sans exception. En ce moment,
Charles se trouvait en Allemagne; après une longue délibération, les
états osèrent rejeter sa demande. Au mois de juillet 1475, les états
de Flandre réitèrent leurs remontrances; mais Charles, irrité, ne veut
rien écouter: l'ambition seule le guide, et il ne s'arrête ni devant
la décadence de l'industrie, ni devant les souffrances des
populations, qu'il appauvrit par l'impôt et qu'il décime par la
guerre. Il répond par des plaintes aux acclamations qui l'accueillent
à son retour en Flandre, et ne se rend au sein de l'assemblée des
représentants des communes que pour leur reprocher rudement d'avoir,
en ne lui envoyant ni chariots, ni piquenaires, ni pionniers, ni
ouvriers, été la cause de la levée du siége de Neuss. A l'entendre,
ils lui ont refusé ce qu'ils eussent accordé au plus pauvre habitant
de l'Auvergne; ce n'est pas la Flandre qui s'appauvrit; c'est son
propre trésor qui s'épuise pour défendre et protéger le pays même de
Flandre qu'il a toujours particulièrement aimé, et dont il assure le
repos par la continuelle sollicitude de ses labeurs, veillant pendant
que ses sujets dorment, bravant le froid quand ils ont chaud, jeûnant
et s'exposant au vent et à la pluie, tandis qu'ils mangent et boivent
à l'aise dans leurs maisons. A qui profitaient donc les taxes et les
armements? A eux-mêmes, plus riches que leur seigneur, puisque le
revenu d'une seule ville de Flandre s'élevait plus haut que celui de
son domaine dans tous ses Etats. «Je me souviens, leur dit-il, des
belles paroles que mes sujets de Flandre m'adressèrent à mon
avénement, et ils répètent tous les jours, aux joyeuses entrées dans
les bonnes villes, qu'ils seront bons, loyaux et obéissants sujets
pour moi, je trouve clairement le contraire, et toutes ces paroles
passent en fumée d'alchimie. Vous parlez d'obéissance, et vous
n'exécutez point mes ordres; vous parlez de loyauté, et vous
abandonnez votre prince, sans défendre ni ses pays, ni ses sujets.
Vous montrez-vous bons fils? Mais tout ce que vous faites est une
conspiration occulte et secrète pour perdre votre prince. N'est-ce pas
là un crime de lèse-majesté? Et quelle est la peine qui y est
attachée? Chacun le sait: c'est la confiscation non-seulement de vos
biens, mais aussi de ceux de vos héritiers; c'est plus que la peine
capitale, c'est l'écartèlement. Puisque vous ne voulez pas être
gouvernés comme des enfants par leur père, vous vivrez désormais comme
des sujets sous leur seigneur, avec le plaisir de Dieu, de qui seul je
tiens cette seigneurie. Je demeurerai aussi prince tant qu'il plaira à
Dieu, à la barbe de tous ceux qui en seraient mécontents et que je
crains peu, car j'ai reçu de Dieu la puissance et l'autorité qu'ils ne
braveraient pas en vain.» Puis se radoucissant peu à peu, il déclara
que si ses sujets faisaient dorénavant leur devoir, «il avait encore
bien le cœur et la volonté de les remettre en tel degré comme ils
avaient été par ci-devant, car qui bien aime, tôt oublie,» et qu'il
ne voulait pas pour cette fois «procéder aux punitions encourues.»
Alors s'adressant aux prélats et aux nobles, il leur ordonna d'obéir
sous peine, pour les uns, de perdre leur temporel, pour les autres, de
forfaire leur vie et leurs biens. «Et vous, mangeurs des bonnes
villes, ajouta-t-il en s'adressant aux députés du tiers état
(_troisième estat_), faites de même, sur vos têtes et sous peine de
confiscation de tous vos biens, ainsi que de tous vos priviléges,
droits, franchises, libertés, coutumes et usages.» Il suffit de faire
connaître que l'une des demandes présentées par le duc de Bourgogne
était une prise d'armes générale dans toute la Flandre: déjà il avait
choisi comme point de réunion la ville d'Ath, «pour de là tirer et
faire ce que de par lui serait ordonné.» Il était bien résolu,
disait-il, à ne pas y renoncer, et jurait par saint George, en plaçant
la main sur son cœur, que si l'on y faisait faute, «de son côté il
n'y aurait faute d'exécuter ce qu'il avait dit.» A ces mots, il se
leva en disant: «Sur ce, je vous salue,» et s'éloigna.

Le même jour le duc de Bourgogne partit pour Calais, afin de se rendre
près d'Edouard IV, qui lui témoigna son étonnement de le voir ainsi
arriver «en petite compagnie;» mais il chercha à s'excuser, en disant
qu'il avait laissé son armée à Namur, pour la conduire de là en
Champagne et dans le duché de Lorraine, d'où il voulait chasser René
de Vaudemont; il lui annonçait en même temps que le connétable avait
embrassé ses intérêts et n'attendait qu'un moment favorable pour lui
livrer Saint-Quentin, dans l'espoir d'obtenir le comté de Brie dans le
démembrement de la France.

Immédiatement après cette entrevue, Charles retourna à Bruges, où les
membres des états lui présentèrent un long mémoire. Ils y rappelaient
que sous le règne du duc Philippe on avait toujours considéré comme
indispensable l'adhésion préalable des états pour percevoir des taxes;
qu'il était impossible de songer à une levée en masse; que les
marchands, les ouvriers, les laboureurs étaient peu propres à porter
les armes. Ils ajoutaient que ces mesures provoqueraient l'émigration
des marchands étrangers, et déclaraient que la guerre était
inconciliable «avec le fait de marchandise, ès laquelle marchandise
ses très-nobles progéniteurs, passé quatre cents ans, à si grant soing
et labeur de tous moyens possibles, se sont parforchiez d'entretenir
ledit pays.» Mais le duc de Bourgogne refusa avec colère de prendre
connaissance de leur réponse. «Si les docteurs de l'Eglise ne voient
qu'un mensonge dans la conduite de ceux qui prétendent aimer Dieu en
violant ses commandements, quel nom faut-il donner à celle des sujets
qui désobéissent au prince en protestant de leur respect? Les Flamands
traitent-ils donc le duc comme un enfant que l'on contente avec
quelques pommes et de belles paroles? Pensent-ils être ses égaux ou se
croient-ils eux-mêmes seigneurs et princes de leur pays? Si telle est
leur opinion, ils ne tarderont point à se convaincre qu'ils se
trompent. Chaque fois que le duc demande quelque service à la Flandre,
il semble qu'il lui ôte les veines du corps. La Flandre n'est-elle pas
le plus riche de tous ses pays? Toutes les taxes que l'on perçoit ne
lui appartiennent-elles pas? La misère serait d'ailleurs une mauvaise
excuse, puisque les Français, qui sont pauvres, aident bien leur roi.»
En disant ces mots, il rendit aux députés des membres de Flandre leur
mémoire justificatif. «Il ne m'en chault de vostre escript,
répéta-t-il en les congédiant, faites-en ce que bon vous semble en
respondez-y vous-mesmes, mais faictes vostre devoir.» Enfin il les
avertit que s'il était réduit à recourir à des moyens de rigueur, sa
vengeance serait si terrible et si prompte, qu'elle ne leur laisserait
pas même le temps du repentir. Ces paroles violentes, qui pouvaient
être fécondes en malheurs, purent seules engager les états à accorder
un subside de cent mille ridders et la solde de quatre mille sergents,
payables d'avance par tiers chaque année.

Charles était impatient de retourner à Namur, pour aborder, de concert
avec les Anglais, cette formidable invasion, qui semblait devoir
ramener en peu de jours la puissante monarchie de Louis XI aux
calamités des premières années de Charles VII. Cependant les Anglais
étaient arrivés aux bords de la Somme sans que le connétable se fût
déclaré en leur faveur, et les forteresses françaises étaient gardées
par de nombreuses garnisons. Bien qu'Edouard IV eût campé pendant deux
jours sur le champ de bataille d'Azincourt, rien ne lui présageait les
rapides et éclatants succès dont ces lieux lui retraçaient la mémoire.
Les députés des communes d'Angleterre qui l'accompagnaient, «hommes
gros et gras,» dit Philippe de Commines, regrettaient déjà leur vie
facile et oisive de Londres, et faisaient entendre des murmures. Une
entrevue eut lieu entre les deux rois à Pecquigny. Si Louis XI à
Péronne tremblait à l'image de Charles le Simple, retenu captif par
Herbert de Vermandois, il eût pu se rappeler qu'à Pecquigny le comte
de Flandre, Arnulf le Grand, avait fait assassiner Guillaume de
Normandie. Louis XI avait cette fois fait établir une forte et solide
barrière afin qu'elle protégeât sa liberté et sa vie. Loin de se
souvenir de cette mémorable parole de Pierre de Brezé: «D'autant que
vous querrez amour aux Anglois, vous serez hay des Franchois,» il ne
songeait qu'à profiter de l'hésitation de ses ennemis pour répandre
l'or à pleines mains; seize mille écus de pension furent répartis
entre les principaux conseillers d'Edouard IV; et bientôt il parvint à
détacher les Anglais de l'alliance du duc de Bourgogne, grâce à un
traité, où, ne conservant pas même le titre de roi de France, il
remettait soixante et douze mille écus aux Anglais et s'engageait à
leur faire payer par la banque italienne des Médicis un tribut annuel
de cinquante mille écus ou à leur abandonner la Guyenne pour la
pension de la fille aînée du roi d'Angleterre, à laquelle le Dauphin
Charles était promis: paix honteuse s'il en fut jamais, et de laquelle
dépendaient, toutefois, le maintien de la puissance du roi de France
et la ruine de celle du duc de Bourgogne.

Lorsqu'on apprit en Flandre la retraite des Anglais, l'inquiétude
propagée par les rumeurs publiques y fut si vive, qu'on jugea
nécessaire de faire publier à Bruges, du haut des halles, un mandement
qui défendait, sous peine de correction rigoureuse, de causer du
départ des Anglais.

Cependant le duc de Bourgogne accourut lui-même au camp d'Edouard IV,
et lui reprocha d'avoir déshonoré la patrie des vainqueurs de Crécy et
d'Azincourt en signant la paix avant d'avoir rompu une seule lance;
mais le roi d'Angleterre lui rappelait l'absence du secours qu'il lui
avait promis, et l'accusait de ne lui avoir fait traverser la mer que
pour garder ses Etats de Flandre et d'Artois, tandis qu'il combattrait
lui-même en Allemagne.

Toute la colère du duc resta stérile: il était trop tard; il se vit
réduit à signer, à Soleuvre, le 13 septembre 1475, une trêve de neuf
ans. Louis XI, pour l'y engager, lui avait proposé de concourir à la
ruine du comte de Saint-Pol qui avait tour à tour manqué vis-à-vis du
roi au serment de lui rester fidèle, et à celui de le trahir vis-à-vis
du duc de Bourgogne. Bien que Louis XI se trouvât lié à son égard par
de nombreux traités, il ne les avait jamais confirmés par le serment
sur la croix de Saint-Lô, le seul qu'il jugeât sérieux. Il avait même
tenté récemment de le faire assassiner.

Le duc Charles avait beaucoup aimé autrefois le comte de Saint-Pol;
mais depuis longtemps il avait à se plaindre de sa conduite toujours
incertaine et vacillante. L'espoir de recevoir, pour sa part dans ses
dépouilles, tous ses meubles et ses châteaux de Saint-Quentin, de Ham,
de Bohain et de Beaurevoir, l'engagea à consentir à sa perte: ce fut
ainsi qu'en écoutant les conseils de son avarice plutôt que ceux de la
prudence, il brisa pour soixante et dix ou quatre-vingt mille écus le
seul obstacle qui pût arrêter au sud de ses frontières l'ambition de
Louis XI, «occasion bien petite, dit Philippe de Commines, pour faire
une si grande faute.»

Nous trouvons peu de jours après un nouveau traité entre Charles et
Louis XI; le premier déclare se contenter des villes de Ham, de Bohain
et de Beaurevoir, et des meubles du connétable, sans rien réclamer de
ses autres biens, à condition que le roi de France lui permettra de
punir les habitants de Nancy, alliés de ceux du comté de Ferette, et
de conserver toutes les conquêtes qu'il fera en Lorraine. Ce document,
qui reproduisait la grande faute politique du duc de Bourgogne, en
avait placé le châtiment dans le prix même qu'il s'était proposé en la
confirmant par cette nouvelle convention.

Le comte de Saint-Pol, ayant à opter entre la vengeance du roi de
France et celle du duc de Bourgogne, se souvint de ses anciennes
relations avec un prince dont il avait été longtemps l'ami et le
compagnon d'armes, alors que, jeune encore, il formait avec lui le
projet de chercher un asile à la cour de Charles VII: réduit à fuir
pour se dérober à des périls non moins menaçants, il crut qu'il lui
était permis d'espérer une généreuse hospitalité et n'hésita pas à se
réfugier dans le Hainaut. En ce moment, le duc était absent, il
s'était rapproché de l'Allemagne pour traiter avec l'Empereur; le
chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, à qui il avait laissé les
soins du gouvernement, firent immédiatement arrêter le connétable, et
chargèrent le comte de Chimay d'aller avec les sires d'Aymeries et de
Maingoval le remettre au roi de France. L'influence des sires de Croy
ne reparaissait que pour perdre la maison de Bourgogne.

Les Croy avaient-ils reçu un ordre formel du duc Charles? Se
hâtèrent-ils de livrer le connétable en vertu des liens secrets qui
depuis longtemps les unissaient à Louis XI? En 1451, les communes
flamandes accusaient déjà les sires de Croy: le jour n'est pas éloigné
où elles reprocheront les mêmes trahisons au chancelier Hugonet et au
sire d'Humbercourt, leurs amis et leurs complices dans l'immolation,
froidement réglée et calculée d'avance, de l'infortuné comte de
Saint-Pol.

Quoi qu'il en soit, dix jours s'étaient à peine écoulés lorsqu'on vint
tirer le connétable de la Bastille pour le conduire à la place de
Grève, où deux cent mille spectateurs, accoutumés à applaudir à sa
grâce et à son courage dans les tournois, n'avaient plus
d'acclamations que pour saluer l'adresse du bourreau qui lui trancha
la tête. Ainsi mourut ce fameux comte de Saint-Pol, issu de la maison
impériale de Luxembourg, et lui-même beau-frère du roi de France et
oncle du roi d'Angleterre. Jean de Popincourt, qui lui signifia la
dure sentence du parlement, était ce même avocat qui avait servi de
conseil sous le duc Philippe aux communes flamandes insurgées. Les
passions populaires, représentées à la cour de Louis XI par la plupart
de ses courtisans, deviennent entre ses mains la massue qui doit
écraser les derniers débris de la féodalité.

A peine Charles avait-il pris possession de la Lorraine que d'autres
démêlés l'entraînèrent, les armes à la main, au milieu de la Suisse.
Louis XI, qui ne cessait de travailler secrètement à former autour de
la puissance bourguignonne une vaste ligue où venaient d'entrer les
électeurs de Mayence et de Trèves, le duc de Saxe, le marquis de
Brandebourg et l'Empereur lui-même, s'était rendu à Lyon, impatient de
connaître le résultat de cette guerre. Il tarda peu à apprendre que
l'on avait vu le duc de Bourgogne se retirer précipitamment vers les
défilés du Jura, laissant sur le champ de bataille de Granson son
armée, ses joyaux si précieux, sa nombreuse artillerie, ses immenses
approvisionnements (2 mars 1475, avant Pâques).

Charles n'était point habitué au malheur, il ne put le supporter; sa
raison s'égara, et lorsque les soins de son médecin Angelo Catto
eurent quelque peu rétabli ses forces épuisées par la honte et la
douleur, il ne songea qu'à recommencer la guerre. Il enrôla trois
mille mercenaires anglais, et appela cinq mille hommes d'armes de la
Flandre, six mille des bords de la Meuse, quatre mille de l'Italie. Il
fallut en même temps pourvoir à de nouvelles ressources, à de
nouvelles gabelles. Le mécontentement populaire se manifesta dans
toute la Flandre par une secrète agitation; à Bruges, des placards
séditieux furent affichés sur les maisons, et il y eut même quelques
troubles. Enfin, au mois de mai 1476, les états de Flandre assemblés à
Gand déclarèrent qu'ils ne pouvaient accorder la levée de dix mille
hommes qu'on leur demandait comme destinée à combattre les Suisses.

Déjà le duc de Bourgogne, se plaçant à la tête d'une armée réunie à la
hâte, accourait vers le lac de Morat, pour livrer d'autres combats aux
ligues helvétiques. Plus nombreuses qu'à Granson et encouragées par
leur récente victoire, elles le défirent de nouveau le 22 juin 1476,
et forcèrent son camp. Ce fut une horrible déroute: le duc de
Somerset, capitaine des Anglais, le comte de Marle, les sires de
Grimberghe, de Rosimbos, de Montaigu, de Bournonville, et d'autres
vaillants chevaliers, y trouvèrent une mort glorieuse. Jacques Masch,
écuyer flamand, qui portait la bannière du duc, se défendit longtemps
sans qu'on pût la lui arracher, et tomba en la tenant serrée dans ses
bras.

Louis XI n'avait pas quitté Lyon, où il passait gaiement les loisirs
que lui laissaient ses intrigues politiques avec deux femmes obscures,
la Gigonue et la Passe-Fillon, dont il se montrait fort épris. Dès que
la nouvelle de la bataille de Morat lui parvint, il ordonna, dans la
joie qu'elle lui causa, que l'on répartît en son nom des dons
considérables entre plusieurs églises; il envoya notamment douze cents
écus à la chapelle de Notre-Dame d'Ardenbourg, et la Flandre vit
déposer les offrandes d'un roi de France triomphant des malheurs de
son propre prince sur ces mêmes autels qui avaient reçu d'autres
offrandes le lendemain de la destruction de la flotte de Philippe de
Valois.

Charles s'était réfugié à Salins; il y convoqua les états du duché de
Bourgogne, et les entretint avec une aveugle obstination de ses
projets de vengeance, rappelant la constance des anciens Romains, dont
la puissance s'était relevée après les désastres de Cannes et de
Trasimène, jusqu'à les rendre les arbitres du monde: il ajoutait qu'il
saurait se montrer, par son courage, digne d'appartenir à la race de
Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, et d'être lui-même le fils du
duc Philippe, que l'on citait comme le plus vaillant prince de son
temps. Il protestait d'ailleurs qu'il était faux qu'il eût épuisé ses
ressources, et dépeignait en termes pompeux les richesses de ses
provinces de Flandre et les immenses secours qu'elles pourraient lui
fournir en or et en argent.

La Bourgogne montra peu d'empressement à l'aider; si Charles se voyait
abandonné de ses Etats héréditaires, il ne faut point s'étonner de
l'opposition que les demandes réitérées du chancelier Hugonet
rencontraient dans les cités flamandes. Les états de Flandre
remontraient que le pays était accablé d'impôts, et qu'ils étaient
bien résolus à ne plus secourir le duc ni d'hommes ni d'argent dans
aucune de ses guerres; mais toutefois que s'il se trouvait menacé de
quelque péril par les Allemands ou les Suisses, ils exposeraient leurs
corps et leurs biens pour les ramener dans ses domaines de Flandre.
Charles entra dans une fureur extrême en apprenant cette résistance;
ses menaces (c'étaient les dernières qu'il dût faire entendre)
s'adressaient aux députés des communes flamandes, qu'il appelait des
traîtres et des rebelles qui apprendraient bientôt combien sa
vengeance était terrible. Il ignorait qu'en ce moment les états de
Flandre, prévoyant de plus en plus le sort réservé à sa témérité,
envoyaient vers lui des hommes d'armes avec des convois d'argent et de
vivres, non pas pour lui inspirer d'autres rêves de conquête, mais
pour protéger sa retraite vers le Brabant ou le Hainaut:
malheureusement, les neiges et les glaces les arrêtèrent au milieu des
Ardennes.

On était arrivé au cœur de l'hiver; tandis que le duc de Lorraine
s'enorgueillissait d'avoir reconquis Nancy, le duc de Bourgogne avait
à peine réussi par de longs efforts à réunir quatre mille hommes, dont
douze cents seulement étaient en état de combattre, et un grand nombre
se débandèrent presque aussitôt, car il semblait que s'associer à la
fortune de Charles le Hardi, ce fût désormais se condamner à la honte
et aux revers. C'est avec ces débris de deux armées déjà détruites
que, cédant au vertige qui s'est emparé de lui, il se prépare à livrer
à une dernière épreuve sa puissance, sa liberté ou sa vie. Mille
sentiments divers partagent ceux qui l'entourent: les uns, qu'a
blessés son orgueil, voient avec joie le terme de l'autorité sous
laquelle ils ont ployé; les autres, qui l'ont connu loyal et généreux
au temps de sa prospérité, gémissent sur ses malheurs: ceux-ci
s'efforcent en vain de guérir son obstination; ceux-là, moins dévoués
à la cause de leur maître qu'aux intérêts de Louis XI, ne cherchent
qu'à en profiter. L'un de ces derniers est le comte de Campo-Basso,
gentilhomme banni du royaume de Naples. A l'époque du siége de Neuss,
il a déjà offert au roi de tuer le duc ou de le livrer vivant entre
ses mains; ces négociations ont été reprises peu de jours avant la
bataille de Morat; mais ce n'est que quelques mois plus tard que le
prix de la trahison du comte de Campo-Basso est fixé par Louis XI à
soixante mille écus.

Un accident imprévu faillit tout découvrir; on avait arrêté un
gentilhomme, nommé Suffren de Baschi, qui servait d'intermédiaire
entre le comte de Campo-Basso et le roi de France. Le duc avait
ordonné de le faire pendre, mais le sire de Baschi se disposait à
révéler tout ce qu'il savait pour sauver ses jours. «Allez supplier le
duc en ma faveur, répétait-il, je lui dirai une chose telle qu'il
donnerait un duché pour la savoir.» Par malheur le comte de
Campo-Basso, qui redoutait ses aveux, s'opposa à ce que l'on allât
rapporter sa prière au duc et eut soin de faire hâter son supplice. Il
n'en jugea pas moins prudent de quitter bientôt le camp du duc de
Bourgogne pour passer dans celui du duc de Lorraine, qui accourait de
Bâle avec douze mille Suisses à la défense de Nancy. Il regrettait
fort de ne pas avoir trouvé jusqu'à ce moment une occasion favorable
pour exécuter la promesse qu'il avait faite au roi de France; mais il
laissait dans l'armée bourguignonne des espions chargés de donner le
signal de la fuite dès que le combat s'engagerait et prêts à profiter
du désordre pour tuer le duc. Lorsque le comte de Campo-Basso se
présenta au milieu des compagnons de René de Vaudemont, ils le
regardèrent avec mépris et lui firent dire qu'il se retirât, parce
qu'ils ne voulaient point avoir de traîtres au milieu d'eux.

La matinée du 5 janvier 1476 (v. st.) fut froide et sombre; la neige
blanchissait la plaine et voilait la glace des ruisseaux; cependant
Charles exhortait ses archers à bien combattre et prenait les
dernières dispositions pour la bataille qui se préparait. Bien qu'il
affectât de se montrer plein d'espoir dans le succès de la journée, un
secret pressentiment semblait l'agiter: au moment où il avait saisi
son casque pour le placer sur son front, le lion doré qui en formait
le cimier s'était détaché, et on l'avait entendu s'écrier tristement:
_Hoc est signum Dei_. L'histoire attribue le même mot à Manfred avant
la bataille de Bénévent. On le vit bientôt pâlir, lorsque le son
redoutable des fameuses trompes d'Uri et d'Unterwald lui annonça
l'approche des vainqueurs de Grançon et de Morat. Le combat
s'engageait déjà, et le grand bailli de Flandre, Josse de Lalaing, se
voyait repoussé de la maladrerie de la Madeleine jusqu'au pont de
Bouxières, tandis que Jacque Galeotti tombait au milieu des Italiens.
Toute l'armée bourguignonne avait été culbutée dès le premier choc et
rejetée en désordre entre la route de Luxembourg et les bords de la
Meurthe. Charles avait disparu. Les uns rapportaient qu'on l'avait vu,
déjà blessé d'un coup de hallebarde, se défendre avec courage;
d'autres ajoutaient qu'au moment de la déroute il avait fait tourner
bride à son cheval pour s'éloigner du champ de bataille.

Ce ne fut que deux jours après, le mardi 7 janvier, vers le matin,
qu'on retrouva le corps du duc de Bourgogne dans l'étang de
Saint-Jean; il portait les traces de deux blessures et était déjà à
moitié pris dans la glace; les loups et les chiens avaient même
commencé à le dévorer, de sorte que ses serviteurs eurent quelque
peine à reconnaître leur malheureux prince: triste et mémorable
exemple de la vanité de la puissance et de l'orgueil!

Il ne paraît point, du reste, que les circonstances de la mort de
Charles le Hardi aient jamais été exactement connues. On sait
seulement que le comte de Campo-Basso, qui avait fait garder avec soin
le pont de Bouxières et tous les passages par lesquels il aurait pu
fuir, indiqua le page qui retrouva ses restes sanglants et mutilés, et
que ce même page alla offrir au roi Louis XI, «en manière de présent,»
le casque du duc de Bourgogne, d'où le lion de Flandre était tombé à
l'heure qui précéda sa mort, comme le symbole de la force qui
l'abandonnait.

Le désastre de Nancy avait été terrible; il était irréparable; si la
victoire de René de Vaudemont était la victoire de Louis XI, la fin de
Charles le Hardi semblait devoir être celle de toute sa dynastie.
Cependant, depuis le duché de Bourgogne jusqu'au sein des cités
flamandes, une rumeur généralement accréditée rapportait que Charles
le Hardi, loin d'avoir péri, s'était caché dans une retraite inconnue,
comme Harold ou Baudouin de Constantinople, et qu'il ne tarderait
point à reparaître dans tout l'éclat de son ancienne autorité. Les
peuples qui naguère encore admiraient sa pompe et ses richesses, et
s'inclinaient sous sa main sévère, ne pouvaient comprendre que ce
prince altier, souverain de tant d'Etats, et redouté de tout
l'Occident, se fût ainsi englouti avec toute sa puissance dans l'abîme
que son imprudence lui avait préparé, au siége d'une faible ville de
Lorraine, devant une armée de grossiers paysans des bords du Rhin,
soutenus par quelques pauvres pasteurs des Alpes.



LIVRE VINGTIÈME

1476-1481.

    Marie de Bourgogne.--Troubles en Flandre.
    Guerres contre Louis XI.


Quelques fuyards avaient réussi à traverser la Meurthe; il en était
d'autres qui avaient échappé à la poursuite des Suisses en se cachant
dans les bois. Ils s'accordaient à raconter qu'ils avaient vu le duc
Charles de Bourgogne se précipiter au milieu de ses ennemis et
disparaître dans la mêlée; mais l'on ne croyait pas à la vérité de ces
bruits alarmants, et le 15 janvier, la duchesse Marguerite écrivait
aux membres de la cour des comptes de Malines: «Par plusieurs
nouvelles que avons de divers costez, nous entendons et espérons que,
grâces à Dieu, il est en vie et santé.»

Lorsque d'autres messagers, arrivés de Lorraine, confirmèrent la
nouvelle du désastre de Nancy et celle de la mort de Charles le Hardi,
les états de tous les pays «de par deça» se réunirent immédiatement à
Gand. Devenus tout à coup dépositaires de l'autorité suprême que le
duc de Bourgogne laissait, dénuée d'armée, de trésors et de tout moyen
de défense, à une jeune princesse de dix-neuf ans, ils présidèrent à
toutes les réformes qui furent proclamées en son nom, dans la
mémorable charte du 11 février 1476 (v. st.), dernier écho de ces
célèbres ordonnances qui avaient disparu au milieu même des discordes
civiles du moyen-âge qui leur avaient donné naissance. Les communes
étaient désormais appelées à protéger l'héritière de cette maison de
Bourgogne qui n'avait cessé de les combattre et de les affaiblir.

Les considérations sur lesquelles s'appuient ces réformes sont les
mêmes en 1476 que les siècles antérieurs; elles ont pour but de faire
cesser la misère du peuple, qui a vu fuir le commerce et l'industrie,
et de rétablir la paix dont le besoin se fait vivement sentir après
de longues guerres. Les états de Flandre les ont réclamées; l'évêque
de Liége et le sire de Ravestein, que les liens du sang placent au
premier rang dans le conseil de Marie de Bourgogne, s'y associent.
Rien ne manque pour en légitimer la nécessité, pour en rendre la forme
durable et solennelle: il faut, toutefois, quelque chose de plus pour
que les institutions s'établissent ou se fortifient: c'est la
convenance des temps, assez calmes pour que les périls du dehors ne
compromettent pas l'œuvre de la paix intérieure, c'est la disposition
des mœurs qui doit tendre à entourer d'ordre et de respect les bases
encore chancelantes de l'autorité, c'est le dessein supérieur de la
Providence.

Le premier article de la charte du 11 février règle la formation d'un
conseil supérieur composé par moitié de clercs et de nobles, qui
représente tous les Etats de la duchesse de Bourgogne. Ce conseil
renfermera vingt-deux membres, savoir: quatre pour la Flandre, quatre
pour le Brabant, quatre pour la Hollande et la Zélande, deux pour
l'Artois et la Picardie, deux pour le Hainaut, deux pour le
Luxembourg, deux pour le Limbourg et les pays d'outre-Meuse, deux pour
la Bourgogne, un pour le comté de Namur.

A l'avenir, les membres des conseils établis dans les divers pays
jugeront d'observer les priviléges du pays auquel ils appartiendront.

Toutes les dispositions contraires aux priviléges seront considérées
comme non avenues.

Le grand conseil de Malines sera supprimé, et toutes les causes qui y
avaient été portées seront rendues à leurs juges naturels.

La duchesse et ses successeurs ne feront la guerre qu'après avoir pris
l'avis des états; à défaut de leur consentement, leurs sujets et leurs
feudataires ne seront pas tenus de les servir, et les relations
commerciales ne seront point suspendues avec les pays étrangers que
les états refuseraient de considérer comme ennemis.

Dans le cas où les états résoudraient la guerre, les marchands
appartenant aux pays ennemis obtiendront un sauf-conduit de quarante
jours pour se retirer avec tous leurs biens.

Le service militaire des vassaux et feudataires cessera aux frontières
de leur pays; s'ils les dépassaient, leur solde devrait être payée par
le prince.

Les états pourront se réunir sans avoir besoin d'autorisation.

Tout édit du prince sera nul, s'il est contraire aux priviléges.

Les anciens priviléges qui règlent les questions de juridiction seront
dorénavant observés.

La vénalité des offices de justice est abolie.

Il ne pourra être apporté d'obstacle ni de restriction à la
circulation des marchandises. On n'établira point de nouveaux
tonlieux, et tous ceux qui n'auraient point été approuvés par les
états seront supprimés.

Cette charte se termine par une formule conçue à peu près dans les
mêmes termes que la plupart des documents publics appartenant à la
période de la puissance communale de la Flandre. La duchesse de
Bourgogne y déclare que dans le cas où les dispositions qu'elle a
sanctionnées viendraient à être violées en tout ou en partie, elle
permet et consent, tant pour elle que pour ses successeurs, que ses
vassaux et ses sujets soient déliés de toute obligation de la servir
et de lui obéir, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu le redressement de
leurs griefs.

Une autre charte de la même date appliquait les bienfaits de ces
réformes aux besoins spéciaux et aux réclamations des communes de
Flandre, plus pressantes que toutes les autres. Les députés des
Quatre-Membres de Flandre avaient exposé, en protestant de leur zèle
pour défendre l'héritage de Marie de Bourgogne, qu'il était urgent de
rétablir les bonnes villes dans l'intégrité de leurs franchises, de
leurs coutumes et de leurs usages, afin qu'elles restassent «en bon
état, en police et en droit, puisqu'il était assez connu,
ajoutaient-ils, que la Flandre n'est pas très-fertile, et que sa
prospérité repose uniquement sur son commerce et sur son industrie,
sur ses libertés et sur ses priviléges.» C'est à ce titre qu'ils
obtiennent une nouvelle charte qui se réfère également aux anciens
priviléges des bonnes villes. Nous y remarquons, outre quelques-unes
des dispositions que nous avons déjà citées, celles qui établissent
que toutes les affaires seront traitées en flamand, que l'unanimité du
vote des membres de Flandre sera nécessaire pour la perception des
impôts, que les monnaies devront être de bon aloi, que la chambre des
comptes sera rétablie en Flandre, que les marchands étrangers
circuleront librement dans le pays, et qu'il pourra leur être permis
d'y résider, lors même qu'ils appartiendraient à une nation ennemie.

D'autres chartes supprimaient les impôts créés par Charles le Hardi,
rendaient aux tisserands et aux membres des petits métiers le droit
d'élire leurs doyens et rétablissaient toutes les coutumes abolies en
1453.

Enfin, le 15 février, on annula dans la salle de la Collace l'acte par
lequel Philippe avait imposé aux Gantois la paix de Gavre et celui par
lequel ils avaient accepté des mains de Charles le Hardi le _calfvel_
de 1468.

Ce fut au milieu de l'enthousiasme qui saluait dans ces diverses
mesures la résurrection de la puissance des communes flamandes que
Marie de Bourgogne fit son entrée solennelle à Gand, le 16 février
1476 (v. st.). Un grand nombre de membres de métiers l'accompagnèrent
jusqu'à l'église de Saint-Jean, où la formule du serment qu'elle
devait prêter comme comtesse de Flandre lui fut présentée: «Vous jurez
d'être bonne dame et comtesse de Flandre, de maintenir et de faire
maintenir les droits de l'Eglise et de conserver les priviléges,
libertés, coutumes, usages et droits du pays, tels que feu le duc
Philippe, votre aïeul, les a jurés et que les bourgeois de Gand en ont
joui conformément à la paix de Tournay jusqu'à l'année 1450, ainsi que
les priviléges que vous avez vous-même octroyés; vous jurez aussi de
révoquer et d'annuler toutes les charges imposées aux bourgeois de
Gand depuis l'année 1450, de protéger les veuves et les orphelins, et
de faire tout ce qu'une bonne comtesse de Flandre est tenue de faire;
ainsi Dieu et tous ses saints vous soient en aide!»--«Je le jure,»
répondit la fille de Charles le Hardi; et la cloche de Saint-Jean, que
sa main ébranla à peine en s'appuyant sur une longue guirlande de
roses qui descendait de la nef, fit entendre à cinq reprises, un
faible et douteux tintement, ce qui parut au peuple assemblé autour
d'elle le signe certain que son règne ne se prolongerait pas plus de
cinq années.

L'inauguration de la comtesse de Flandre ne précéda que de deux jours
la réinstallation des échevins de Gand élus conformément au privilége
de 1301, qui avait été confisqué par son père. Il faut citer, parmi
les bourgeois que désigna l'élection municipale, Adrien de Raveschoot,
Guillaume Rym, Roland de Baenst, Philippe Vander Zickele, Jean Vander
Gracht, Simon Borluut, Simon Damman, Liévin Zoetamys, Liévin
Uutermeere. A côté de ces noms illustres figurent ceux de Liévin
Potter et de Thierri de Schoonbrouck. Gand croyait ne pouvoir mieux
assurer sa liberté qu'en confiant le soin de la protéger à ceux qui
avaient déjà versé leur sang pour la défendre.

Tandis que les Gantois s'élevaient contre le traité de Gavre de 1453,
les doyens des métiers se réunissaient à Bruges pour protester avec la
même énergie contre le traité d'Arras de 1437. Louis de la Gruuthuse,
qui venait d'y être proclamé _hooftman_ avec Anselme Adorne et Jean
Breydel, se rendit immédiatement à Gand et obtint de Marie la
révocation de la sentence qui avait condamné les anciennes rébellions
des Brugeois; grâce à ses paroles conciliantes, les métiers qui
occupaient les places publiques consentirent à déposer les armes, et,
le 7 mars, il parut au balcon de l'hôtel de ville, où il fit lire, en
français et en flamand, la charte de la duchesse de Bourgogne.
Aussitôt après, la sentence du duc Philippe fut lacérée en présence
des doyens des métiers comme l'avait été à une autre époque le
_calfvel_ de Jean sans Peur, et l'on annonça que les jours suivants on
lirait publiquement les priviléges de la ville du haut des Halles. De
bruyantes acclamations saluaient ces vieux parchemins conquis à
Courtray, qui étaient en même temps pour les communes les titres de
leur liberté et de leur gloire; elles redoublèrent lorsqu'on donna
lecture d'un nouveau privilége octroyé le 13 mars par Marie de
Bourgogne, qui rappelait ceux de Philippe de Thiette.

Marie y déclare que les échevins et les doyens de Bruges lui ont
remontré que leur ville repose principalement sur son commerce et ses
métiers, et que depuis longtemps elle est renommée dans tous les
royaumes étrangers comme l'étape de toutes les marchandises portées en
Flandre, et elle consent, sur leur demande, à confirmer toutes les
anciennes franchises de la cité et à lui en accorder de nouvelles.

Les officiers des princes ne pourront plus siéger parmi les
magistrats. La commune choisira elle-même six receveurs qui tous les
quatre mois rendront compte de leur gestion. Le prince seul sera
désormais exempt des droits d'accises.

Les Brugeois ne seront soumis à aucun tonlieu dans toute l'étendue de
la Flandre.

Le Franc cessera de former un membre séparé pour redevenir une
châtellenie placée sous l'autorité de Bruges.

Le port de l'Ecluse reconnaîtra la suprématie des Brugeois, qui en
occuperont les châteaux. Le bailliage des eaux sera fixé à Bruges.

Les villages qui ne jouissaient pas autrefois du droit de faire des
draps n'en fabriqueront plus désormais, et les ouvriers
_haghe-poorters_ seront tenus de se faire inscrire dans les métiers
de la ville, où il ne sera plus permis d'entrer qu'après
l'apprentissage prescrit par les anciennes coutumes.

Les marchands étrangers ne pourront exposer en vente à Bruges que des
marchandises étrangères. Bruges formera leur unique étape. La foire
sera réduite comme autrefois à une durée de trois jours.

Les magistrats de Bruges pourront prononcer des sentences de
bannissement et d'amende.

A l'avenir, quatre commissaires choisiront, au nom du prince, quatre
échevins parmi les bourgeois et un dans chacun des neuf membres. Il en
sera de même pour l'élection des conseillers. Les échevins et les
conseillers nommeront les bourgmestres.

C'est ainsi qu'en peu de jours on avait vu s'effacer au sein des
communes flamandes les traces de la domination des duc de Bourgogne
pendant près d'un siècle.

Cependant le soin des réformes intérieures ne pouvait faire oublier
les périls et les menaces des invasions. Le bruit s'était répandu que
Louis XI avait donné l'ordre de s'emparer de la Bourgogne, et qu'il
rassemblait en même temps une armée aux bords de l'Oise. Dès le 18
janvier, Marie de Bourgogne et Marguerite d'York avaient adressé au
roi de France une lettre où elles le priaient, en termes fort
touchants, de ne pas rompre la trêve de neuf ans conclue à Soleuvre,
qui durait à peine depuis dix-sept mois. «Très-redoubté et souverain
seigneur, lui écrivaient-elles, tant et sy humblement que plus povons,
nous nous recommandons à vostre bonne grâce et vous plaise savoir,
nostre très-redoubté et souverain seigneur, que après que avons
entendu la dure fortune qu'il a plu à Dieu nostre créateur permettre
sur monseigneur et son armée à la journée qui a esté entre luy et le
duc Renyer de Lorreine, laquelle nous a esté de si très-grand dueil et
tristesse et angoisse que plus ne porroit, nous avons en ferme foy et
crédence que vostre bonté et clémence est et sera telle envers nos
désolées personnes et ceste maison de Bourgogne, laquelle par
espécialle et singulière dilection vous avez tant amée et honnourée,
et y estes volu venir et vous y tenir en démonstrant la fiance et
amour que vous y aviez par-dessus toutes les maisons de la crestienté,
que sans avoir regard aux questions et différences que l'ennemy de
tous biens a semez de sa malice et mis par aucun temps entre vous et
mondit seigneur, vous garderés et deffendrez de toute oppression et
nous et la dite maison, et les pays et signouries d'icelles; par quoy
jasoit ce que nous ayons entendu que aucuns de vos gens de guerre se
soient avancés de sommer la ville de Saint-Quentin, et que autres se
tyrent ès pays de Bourgogne, nous tenons fermement que ce ne procède
de vostre sceu, ordonnanche et bon plaisir; car nous avons veu et
congneu que ches deux précédentes fortunes que mondit seigneur avait
eu à Granson et à Morat, vous qui estiez lors prochain de luy et en
très-grande puissanche, et qu'il vous estoit chose facile de luy
porter grand et irréparable dommage, le avez delaissiet de faire en
entretenant la trève estant emprinse entre vous et luy, à vostre
très-grant louenge et exaltation de vostre très-noble renommée, ce qui
doit à chacun desmontrer que en ceste tierce fortune qui samble la
plus grande, vous vouleriés tant moins souffrir par voz gens faire
chose qui fust à la diminution de si grand louenge et renommée,
meismement sur nous qui sommes désolées femmes, desquelles, comme de
voz très-humbles petites parentes vous estes protecteur et ne nous
porroit cheoir en pensée que en voulsissiez estre le persécuteur,
mesmement de moy Marie à qui vous avez tant fait de bien et honneur
que m'avez levée de saintz fontz de baptesme; aussy, nostre
très-redoubté seigneur, la trève qu'il vous a plu prendre avecque
mondit seigneur pour neuf ans a esté faite non seullement pour la
personne de mondit seigneur, mais aussy expressément pour ses hoirs et
ses successeurs, en laquelle, je Margarite comme sa veusve et je Marie
comme sa seulle fille et héritière, sommes expressément comprinses et
devons, comme il nous semble, joïr de l'effect d'icelle en demourant
en entier des pays et signouries qu'il tenoit, combien que en ce cas
nous ne voulons, ne entendons estre ne demourer en aucune guerre ou
inimitié à l'encontre de vous, mais de tout nostre cuer et pouvoir, en
toute obéissance, amour et bonne voulenté, sans difficulté, faire
envers vous tout le devoir qu'il appartient. Et s'il y a aucunes
choses, soient signouries ou villes, dont au dit cas, je Marie, comme
vostre très-humble filleule, me dois départir et dont vostre
très-noble plaisir soyt me faire par vostre très-grande clémence
avertir, je le ferray sans aucun contredit. Et entendons bien en la
conduite de tous noz affaires et de ceste maison, vous supplyer que
puissions par vostre bonne grâce user de vostre conseil, ayde et
confort. Si vous supplions, très-redoubté et souverain seigneur, en
la plus grande humilité que possible nous est, que vostre plaisir soyt
de faire cesser et depporter voz gens de guerre de aucune chose
entreprendre sur les pays, villes et signouries de mondit seigneur, et
de nous vouloir aydier et conforter comme celles quy de tout leur cuer
vous désirent de obeyr, servyr et aimer.» Marguerite et Marie avaient
signé: _Vos très-humbles subjectes et povres parentes_.

Louis XI ne se laissa pas émouvoir par des supplications qui n'étaient
à ses yeux qu'un aveu de faiblesse, et lorsque Jacques de Tinteville
et Thibaut Barradot, porteurs du message des deux duchesses de
Bourgogne, le rencontrèrent se dirigeant vers Péronne, il se contenta
de leur répondre qu'ils trouveraient à Paris les gens de son conseil
et qu'ils pourraient s'expliquer avec eux. Mais loin de les entendre,
on leur donna des gardes qui ne les quittaient point. Quinze jours ou
trois semaines se passèrent: enfin on leur permit d'aller rejoindre le
roi dans la ville de Péronne que Guillaume Biche lui avait livrée. Ils
y trouvèrent une ambassade solennelle que Marie de Bourgogne, de plus
en plus alarmée, venait d'envoyer vers Louis XI pour le conjurer de
nouveau de respecter la trêve de Soleuvre.

Cette ambassade était composée des évêques de Tournay et d'Arras, de
Guillaume de Cluny, coadjuteur de l'évêque de Térouane, de Louis de la
Gruuthuse, qu'Edouard IV avait créé comte de Winchester, de Gui
d'Humbercourt, comte de Meghem, de Wolfart de Borssele, comte de
Grandpré, et de Guillaume Hugonet, chancelier de Bourgogne, auxquels
s'étaient joints les représentants des trois bonnes villes. Elle
venait offrir au roi de lui restituer tous les territoires cédés par
les traités d'Arras, de Conflans et de Péronne, et de reconnaître la
juridiction du parlement de Paris. Louis XI ne se souvenait plus des
terreurs qui l'avaient agité dans cette même ville de Péronne à la vue
de la vieille tour où avait été enfermé Charles le Simple. Il semblait
que rien ne pût plus lui résister. Montdidier avait capitulé; Roye ne
s'était pas mieux défendue; Mareuil, Doulens, Corbie, Vervins,
Saint-Gobain, Marle, Beaurevoir, Braie, Bapaume, Landrecies, le
Crotoy, Saint-Riquier, Montreuil, Ham, Bohain, Abbeville, lui avaient
ouvert leurs portes et on avait vu se ranger sous ses bannières, à
côté de Guillaume Biche, le bâtard de Rubempré, qu'il avait voulu
autrefois exciter à un crime odieux, et le grand bâtard de Bourgogne,
qu'il venait de racheter de sa captivité de Nancy. Evidemment il ne
pouvait se contenter de la restitution des villes que la fortune de la
guerre avait déjà remises entre ses mains, et il répondit sans hésiter
aux ambassadeurs de la duchesse de Bourgogne qu'il ne consentirait à
aucune trêve, «se ce n'estoit que préalablement la cité lez Arras
feust mise en ses mains pour en joyr comme du sien propre et la conté
de Boulenoys pour la tenir en ses dites mains au profit de celui qui
droit y aura, et aussi que ouverture lui feust faite des villes et
places fortes du pays d'Artois.»

Le roi de France se préoccupait toutefois encore bien plus du comté de
Flandre, dont il avait jadis admiré les richesses, que du comté
d'Artois qui n'avait ni la même industrie, ni le même commerce. Il
savait bien d'ailleurs que les états de Flandre exerceraient une
influence prépondérante dans toutes les questions relatives au mariage
de Marie de Bourgogne avec le Dauphin, mariage qu'en ce moment il
désirait à tel point qu'il disait aux envoyés flamands que s'il
pouvait se conclure, «non-seulement il leur accorderoit et donneroit
ce qu'ils requerroient, mais du sien propre eslargiroit.» Il consentit
même, pour leur plaire, à suspendre la guerre jusqu'au 2 mars, afin
qu'on eût le loisir d'accepter ses propositions. Selon le récit des
chroniqueurs contemporains, le roi de France combla de louanges et de
caresses les députés de la Flandre. Tantôt «il buvoit à eulx et à ses
bons sujés de Gand;» tantôt il offrait à Louis de la Gruuthuse «une
comté de France bien meilleure que celle qu'il possédoit en
Angleterre.» En même temps il affectait de traiter avec des sentiments
tout opposés le sire d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Guillaume
de Culny, qu'il savait être fort impopulaires en Flandre, et il leur
disait, comme s'il eût partagé toutes les haines de nos communes,
«qu'ils avoient perdu du tout leur gouvernement.» Il prétendait même
que le sire d'Humbercourt était le véritable évêque de Liége,
puisqu'il avait «levé et rechut tout l'argent du pays.» Louis XI
cherchait à flatter les communes flamandes comme il flattait les
bonnes villes suisses en se faisant inscrire dans leurs bourgeoisies:
il voulait qu'elles le reconnussent pour tuteur de mademoiselle de
Bourgogne et la remissent «en sa garde et tutelle;» mais ses
tentatives restèrent sans fruit, et les envoyés flamands se bornèrent
à déclarer qu'ils rendraient compte de leur mission à l'assemblée des
états généraux qui siégeait à Gand.

Au moment même où Louis XI raillait les conseillers de Marie de
Bourgogne qui faisaient partie de l'ambassade de Péronne, ils
s'acquittaient auprès de lui d'une mission plus secrète, et il semble
que le roi de France ne les ait accueillis avec un apparent dédain que
parce qu'il n'avait plus rien à leur demander. Philippe de Commines
rapporte que Marie leur avait remis, par le conseil de sa belle-mère,
la duchesse douairière de Bourgogne, des instructions particulières
pour qu'ils soutinssent ses intérêts près du roi de France. Marie de
Bourgogne était disposée à épouser le Dauphin, comme l'évêque de
Liége, favorable aux vues de Louis XI, ne cessait de le lui
conseiller, et c'était à l'insu des états qu'elle avait remis au sire
d'Humbercourt et au chancelier Hugonet ces lettres importantes,
précieux dépôt que semblait justifier la confiance que le duc Charles
avait placée dans leur fidélité. Marie, en suivant l'exemple de son
père, se trompait comme lui. Humbercourt et Hugonet s'occupèrent
moins, à Péronne, de soutenir ses intérêts que de confirmer le traité
particulier qui depuis longtemps les unissait à Louis XI. «Le dit
chancelier et le seigneur d'Humbercourt, qui avoient esté nourris, dit
Philippe de Commines, en très-grande et longue autorité, et qui
désiroient y continuer et avoient leurs biens aux limites du roy,
prestoient l'oreille au roy et à ses offres; et donnèrent quelque
consentement de le servir et de tous poincts se retirent soubz luy,
ledit mariage accompli.»

Cependant les états généraux délibéraient à Gand sur ce qu'il y avait
lieu de faire en présence des menaces et des prétentions de Louis XI.
Leur premier soin avait été d'écrire aux habitants de Valenciennes, de
Bouchain, du Quesnoy et de Saint-Ghislain, afin de les exhorter à
résister vaillamment aux Français jusqu'à ce qu'on pût les secourir.
Déjà Gui de Rochefort et Gui Perrot, envoyés en Artois, y avaient
obtenu des nobles et des communes la promesse d'une adhésion énergique
à tous les moyens adoptés pour la protection des frontières. Les
états généraux avaient même résolu de réunir une armée de cent mille
hommes sous les ordres du sire de Ravestein, et ils avaient ordonné
que chaque province se chargeât de la solde de ses hommes d'armes
et des frais relatifs aux achats de munitions, de vivres et
d'approvisionnements. Mais il était plus que douteux que la Flandre
pût terminer ses armements assez tôt pour repousser la redoutable
armée du roi de France, et il paraissait sage, tout en s'efforçant de
défendre l'Artois, de se prêter aux négociations relatives au mariage
du Dauphin, dont l'accomplissement était nécessairement éloigné, afin
d'attendre des événements quelque secours inespéré; les instructions
données le 28 février 1476 (v. st.) portaient uniquement «que les
estas, considérans que, au moyen de ladite aliance de mariaige, tous
différens entre le roy et madite damoiselle seroient apaisiez et s'en
ensuivroient d'autres grands biens, se sont résoluz et concluz, du
sceu et bon plaisir de madite damoiselle, d'entendre et de vacquer au
fait de ladite aliance de mariaige;» et elles indiquaient, aussitôt
après, une trêve comme conséquence de cette importante déclaration,
que terminaient des protestations de fidélité et le désaveu de toute
participation aux guerres du duc Charles, et même aux actes de son
gouvernement, «comme bien ilz l'ont desjà desmontré en l'abolition du
parlement de Malines.»

Les principaux ambassadeurs choisis par les états généraux pour cette
nouvelle mission étaient les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bertin,
les sires de Ligne, de Maldeghem, de Dudzeele, de Bersele, de Welpen,
maître Godefroi Hebbelinc, pensionnaire de Gand, et maître Godefroi
Roelants, pensionnaire de Bruxelles. En s'arrêtant à Lille, ils
apprirent que le sire de Crèvecœur avait livré au roi de France la
cité d'Arras, à peine séparée de la ville par une muraille et un
rempart; ils eussent pu, dès ce moment, juger leur mission terminée,
car il n'était plus permis d'espérer que Louis XI déposerait les armes
pour s'endormir dans une longue trêve. Ils crurent toutefois devoir
continuer leur voyage et se dirigèrent le 7 mars vers Lens, où ils
attendirent deux jours un sauf-conduit. Enfin, ils arrivèrent dans la
cité d'Arras, et furent immédiatement introduits près de Louis XI, qui
les reçut dans une salle tendue de velours bleu semé de fleurs de lis
d'or. Dès le commencement de l'audience ils furent obligés de
s'excuser des termes employés dans leurs lettres de créance, que les
gens du roi trouvaient trop peu respectueux, et l'abbé de Saint-Pierre
prodigua assez inutilement son éloquence dans un discours où il
exprimait le vœu que le roi fît retirer ses hommes d'armes pour que
rien ne troublât l'affection que lui portaient ses sujets et leur
désir de poursuivre les négociations.

Louis XI parla beaucoup aux ambassadeurs de tout ce qui était étranger
à leur mission. Il leur raconta son long exil dans les Etats du bon
duc Philippe, ses griefs contre le duc Charles qui s'était fait
rendre les villes de la Somme sans en restituer le prix, et n'avait
jamais fait hommage des seigneuries tenues en fief de la couronne de
France. Il protesta même qu'il n'aurait point réuni d'armée, s'il n'y
avait pas été réduit par la résistance qu'il avait rencontrée dans les
villes de la Somme et à Arras, où les bourgeois lui fermaient leurs
portes; il déclara qu'il préférait pour son fils la main de
mademoiselle de Bourgogne à celle de mademoiselle Elisabeth
d'Angleterre et de mademoiselle Jeanne d'Aragon, héritière de
plusieurs royaumes, et ajouta que s'il parvenait à assurer l'union de
la France et de la Flandre, il ne redouterait plus ni les Turcs, ni
les Anglais; il disait aussi qu'il aimait tant les Gantois qu'il
entrerait volontiers seul dans leur ville, et qu'il serait si joyeux
de voir s'accomplir le mariage du Dauphin et de mademoiselle de
Bourgogne, «qu'il osteroit la couronne de son chief pour la poser sur
le chief de son filz et de ma dite damoiselle, et se retraire en
quelque lieu pour vivre en déduit en privé estat.» Mais tous ces beaux
discours ne valurent pas aux envoyés des états généraux la moindre
concession; on leur refusait fort gracieusement la trêve qu'ils
demandaient à genoux.

Louis XI modifia bientôt ses desseins. Depuis qu'il était entré dans
la cité d'Arras, il persistait chaque jour davantage à exiger la
remise des villes de l'Artois: mais il tenait beaucoup moins au
mariage immédiat de son fils avec mademoiselle de Bourgogne, mariage
si aisé à conclure, s'il avait consenti à modérer ses prétentions. Il
s'était souvenu que le Dauphin était fiancé à une princesse anglaise,
et jugeait d'autant plus périlleux de compromettre une de ses
alliances les plus importantes, qu'il avait récemment appris
qu'Edouard IV recherchait lui-même la main de Marie de Bourgogne, soit
pour le duc de Clarence, soit pour lord Scales, gentilhomme d'une
naissance obscure, mais frère de la reine Elisabeth. Louis XI bornait
en ce moment ses efforts à obtenir du roi d'Angleterre qu'il renonçât
à ce projet; dans ce but, il avait envoyé à Londres des ambassadeurs
animés de son esprit, «bons clercs et bien experts, qui savoient bien
tenir leur charge sans entrer en pratique,» pour lui proposer
d'entretenir à ses frais toute une armée anglaise, s'il consentait à
déclarer la guerre à sa sœur et à sa nièce; à ce prix, Edouard IV
devait réunir à ses domaines la Flandre et le Brabant. Le roi
d'Angleterre répliquait que la Flandre et le Brabant étaient des pays
difficiles à garder et qu'il préférait la Picardie et le comté de
Boulogne; et les négociations se prolongeaient sans amener de
résultats. Au même moment, Louis XI offrait les villes du Brabant aux
princes des bords du Rhin, et n'était pas plus sincère dans les
espérances qu'il leur faisait concevoir: il comptait bien ne se
dessaisir en faveur de personne des Etats héréditaires de la maison de
Bourgogne, et Philippe de Commines a soin de nous apprendre qu'il ne
cherchait, en réclamant Elisabeth d'York pour son fils, qu'à gagner un
mois ou deux «en dissimulations.» Si ce mariage s'était accompli,
Henri VIII eût eu Louis XI pour aïeul.

Au mois de mars 1476 (v. st.), le roi de France se considérait déjà
comme le maître des riches provinces que convoitait son ambition, et
il voyait dans les seigneuries et dans les fonctions qu'il voulait y
donner à ses serviteurs un moyen de récompenser leur zèle. «Je
compte,» disait Jean Daillon, que Louis XI avait surnommé maître Jean
des habiletés, «être gouverneur de Flandre et m'y faire tout d'or.» En
vain le duc de Bourbon osa-t-il dire à Louis XI qu'il ne pouvait
l'aider dans son entreprise, «ne dissimulant point qu'il devoit donner
un meilleur titre à ses armes que le simple désir de joindre le
Pays-Bas à sa couronne;» en vain Philippe de Commines et plusieurs de
ses conseillers, plus timides ou plus prudents, lui représentaient-ils,
en gardant le silence sur le but de ses projets, que les moyens de
l'atteindre étaient difficiles et douteux; il ne voulait rien
entendre. Un homme lui avait dit que la Flandre ne pouvait lui
échapper, et Louis XI ajoutait une foi entière à ses paroles,
non-seulement parce qu'il prétendait bien connaître la Flandre, où il
était né, mais aussi parce qu'il avait su, par certaines affinités de
vices et de mœurs, se placer au premier rang dans son intimité.

Cet homme était de Thielt et s'appelait Olivier Necker; mais ce nom,
emprunté aux mythologies septentrionales, qui l'emploient pour
désigner les génies malfaisants des eaux, avait été traduit par le nom
d'Olivier le Diable ou d'Olivier le Mauvais, lorsqu'il devint, soit à
Bruges, soit à Genappe, le collègue de Jean Wast, comme valet de
chambre de Louis XI. A ces fonctions il joignait celle de barbier et
assez souvent celle de collègue du prévôt Tristan l'Ermite dans
l'exécution des sentences secrètes. En 1474, il avait reçu des lettres
de noblesse et un nom de moins sinistre augure que le sien, celui
d'Olivier le Dain, «afin qu'il ne fût plus loisible à aucun de plus
le surnommer dudit surnom de Mauvais.» Enfin il avait été créé
successivement gentilhomme de la chambre, capitaine de Loches,
gouverneur de Saint-Quentin et comte de Meulan: si sa vanité n'avait
plus rien à désirer, il manquait à sa gloire de livrer à l'autorité
d'un prince absolu et violent ces grandes communes de Flandre,
toujours si jalouses de leurs franchises et si hostiles au joug
étranger. Ses espions s'étaient répandus de tous côtés, dans les
villes, dans les bourgs, dans les campagnes; il s'était réservé à
lui-même la mission la plus difficile: le soin d'engager par la
persuasion la jeune duchesse de Bourgogne à se retirer en France, ou
celui de réveiller les vieilles émeutes populaires qui, à tant de
reprises, avaient agité les Gantois, afin que la nécessité la
conduisît également à chercher un refuge dans la tour grillée du
Plessis-lez-Tours. Cette menaçante alternative, qui devait, en
laissant au Dauphin Elisabeth d'York pour fiancée, livrer Marie de
Bourgogne comme prisonnière au roi de France, était en ce moment le
secret de sa politique. Il avait jugé ce moyen habile, non-seulement
pour conserver l'alliance des Anglais, plus utile que jamais, mais
aussi pour arriver à l'exercice complet d'un droit de conquête bien
préférable, à son avis, à des négociations où les communes flamandes
eussent introduit mille réserves pour leur nationalité, leur
indépendance et leurs libertés, en refusant sans doute de remettre la
princesse Marie en des mains étrangères tant que le Dauphin, qui
n'avait encore que six ans, n'aurait point atteint l'âge nubile. Peu
de jours avaient suffi pour que Louis XI abandonnât toute pensée «de
joindre à sa couronne toutes ces grandes seigneuries, où il ne pouvoit
prétendre nul bon droit, par quelque traité de mariage, ou les
attraire à soy par vraie bonne amitié; quoi faisant il eust bien
enforcié son royaume.»

Olivier le Dain, arrivé à Gand avec une suite de vingt-quatre chevaux,
remit solennellement les lettres du roi de France à mademoiselle de
Bourgogne, en présence du duc de Clèves, de l'évêque de Liége et de
«plusieurs autres grands personnages.» Néanmoins, lorsqu'on l'invita à
exposer le but de son ambassade, il répondit qu'il «n'avoit charge
sinon de parler à elle à part.» On jugea cette demande peu convenable,
puisqu'il était contraire à tous les usages de laisser ainsi une jeune
princesse seule avec un homme aussi grossier. Olivier le Dain
s'obstinait à ne pas vouloir s'expliquer; mais il ne put rien obtenir:
on le menaça même de le contraindre à parler malgré lui. Il ne se
voyait pas mieux accueilli près des bourgeois, qui avaient déjà
recouvré tous leurs priviléges: il n'avait rien de plus à leur offrir.
Après un séjour de peu de durée, pendant lequel toutes ses tentatives
échouèrent, le barbier de Louis XI s'effraya du mépris qui s'attachait
à sa mission et des huées qui flétrissaient son orgueil et son luxe,
si différents de l'état d'abjection et de misère où on l'avait
autrefois connu, et il ne tarda pas à s'enfuir à Tournay, de peur
qu'on ne le noyât dans l'Escaut.

La Flandre, qui, depuis tant de siècles, avait appris à redouter le
joug étranger, était peu disposée à se soumettre à l'autorité de Louis
XI. Elle avait assez souffert de la domination absolue des ducs de
Bourgogne, pour ne pas rechercher celle d'un roi non moins puissant et
habitué à disposer à son gré des impôts et des priviléges, sachant
bien que ses mœurs perfides et soupçonneuses n'eussent jamais pu
comprendre la fière et tumultueuse indépendance des communes
flamandes.

La mission d'Olivier le Dain se prolongeait encore au moment où Louis
XI recevait dans la cité d'Arras les envoyés des états généraux. Le
roi de France voulut agir sur eux comme il avait chargé son barbier
d'agir sur les Gantois, en excitant entre la jeune duchesse et les
communes des divisions favorables au but qu'il se proposait. Comme ils
déclaraient que la princesse ne faisait rien sans le conseil des
états, il s'empressa de les interrompre. «Vous connaissez mal ses
intentions, leur dit-il; elle s'inquiète peu de vous, et ce sont
d'autres avis qu'elle suit dans ses négociations.» Les ambassadeurs
flamands protestaient que cela n'était point; mais Louis XI leur
répondit qu'au-dessus des états il existait un conseil secret composé
de quatre personnes, savoir: de la duchesse douairière, d'Adolphe de
Clèves, sire de Ravestein, du sire d'Humbercourt et du chancelier
Hugonet, et qu'il pouvait leur en donner la preuve écrite d'une main
qu'ils ne sauraient méconnaître. Pour les en convaincre, il leur lut,
à leur grand étonnement, les lettres que Marie de Bourgogne lui avait
adressées à Péronne, et les leur remit pour qu'ils pussent les faire
voir à leurs concitoyens. Il leur communiqua en même temps les lettres
de décharge que le sire d'Humbercourt et le chancelier Hugonet avaient
données au sire de Crèvecœur pour hâter la capitulation de la cité
d'Arras, et leur montra d'autres lettres émanant probablement de la
même source, où on l'avertissait que le seul but de l'ambassade des
états était de gagner du temps. Les députés furent de nouveau, comme
ils l'avouent eux-mêmes, «fort perplex et esbahis et au vray ne
scavoient que dire.» Ils quittèrent Arras le même jour (11 mars).

Si nous avons déjà fait assez connaître le système politique de Louis
XI dans les affaires de Flandre, système qui tendait à conduire par
l'émeute la jeune princesse à l'exil et les communes à leur
affaiblissement et à leur ruine, nous devons aussi chercher à
expliquer comment il révélait lui-même aux députés des états de
Flandre ce qu'il lui importait le plus, ce semble, de leur cacher avec
soin. Il faut remarquer d'abord que la duchesse douairière désirait
obtenir la main de Marie de Bourgogne pour un prince de sa maison, et
que déjà des ambassadeurs anglais étaient arrivés à Gand pour prier
mademoiselle de Bourgogne «qu'elle ne voulsist point prendre d'aliance
de mariage avec les François, ses anchiens ennemis.» Adolphe de Clèves
pouvait également chercher à favoriser son fils. En livrant leurs noms
à l'indignation populaire, il écartait deux compétiteurs dont les
prétentions étaient d'autant plus menaçantes qu'elles avaient leur
siége plus près de l'héritière de Charles le Hardi. De semblables
motifs n'existaient point à l'égard du chancelier de Bourgogne et de
son ami; car ils ne cessaient de lui rendre d'importants services,
notamment en lui faisant livrer la cité d'Arras. Néanmoins, Louis XI
eût préféré qu'ils donnassent publiquement l'exemple de la trahison en
quittant la Flandre pour aller rejoindre dans sa tente Guillaume Biche
et le bâtard de Rubempré: tout ce qu'il avait dit à deux reprises aux
ambassadeurs des états était un moyen de les y contraindre.

Les députés des états généraux étaient rentrés à Gand le 13 mars; mais
les chansons et les concerts des ménestrels qui célébraient à l'hôtel
de ville la joyeuse solennité de la mi-carême ne purent les empêcher
d'entendre gronder autour du palais des magistrats les sombres
murmures de la tempête populaire. Toute la ville était émue par la
récente ambassade du barbier Olivier le Dain. Les rumeurs de trahison
qu'elle avait fait naître s'étaient ranimées à son départ, en
s'adressant, comme s'ils eussent été ses complices, aux hommes que
l'on accusait d'avoir été les flatteurs de la domination
bourguignonne. On voulait savoir, disait-on, quels étaient ceux qui,
au mépris des priviléges de la ville, avaient signé le _calfvel_ de
1468, et qui s'étaient rendus coupables de concussions pendant leur
administration. Une enquête ouverte dans ce double but amena
l'arrestation de plusieurs anciens magistrats: il faut nommer Roland
de Wedergrate, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Pierre Baudins et
Pierre Huereblock.

Pierre Baudins, infirme et aveugle, avait contribué plus que personne
à exciter contre les bourgeois de Gand la longue guerre qu'avait
terminée le désastre de Gavre; Pierre Huereblock était le chef des
_leverheeters_ de 1467. Philippe Sersanders et Olivier Degrave
avaient, en 1468, pris part à l'annulation des anciens priviléges de
la ville et à l'humiliante démarche du Caudenberg, que Molinet place
parmi les triomphes de Charles le Hardi; Roland de Wedergrate s'était,
à cette époque, associé comme échevin aux mêmes actes, et avait été de
plus le collègue du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt dans
l'ambassade de Péronne.

Le même mouvement s'était reproduit à Ypres, à Mons, à Louvain, à
Malines, à Bruxelles, et, dès ce moment, le douloureux spectacle des
sentences criminelles et des supplices vint attrister les regards. A
Gand, Pierre Huereblock fut décapité le 13 mars, c'est-à-dire le jour
même du retour des ambassadeurs des états. Pierre Baudins monta le
lendemain sur l'échafaud où la hache avait frappé autrefois Pierre
Tincke et Louis Dhamere. Le 17 mars, périrent Roland de Wedergrate,
Philippe Sersanders et Olivier Degrave. Leurs aveux avaient, selon le
récit des chroniques flamandes, accru l'irritation populaire. D'un
côté, le gouvernement de Charles le Hardi se révélait tel qu'il avait
été dans ses dernières années, lorsque la destruction de ses armées et
l'épuisement de ses trésors l'avaient précipité dans les voies de la
violence et de l'oppression; d'un autre côté, il était aisé de
reconnaître que la faiblesse à laquelle l'autorité avait été réduite
tout à coup entre les mains de sa fille n'avait été qu'une source
nouvelle d'intrigues et de trahisons.

A cette date, la plus importante de la période si dramatique et si
agitée qui suivit la mort de Charles le Hardi, se place une lettre des
députés de Bruges qui siégeaient parmi les membres des états généraux.
«Veuillez savoir, écrivaient-ils aux échevins qui étaient restés à
Bruges, que depuis notre dernière lettre, les ambassadeurs récemment
envoyés vers le roi se sont rendus en présence de mademoiselle de
Bourgogne, des principaux de son sang et de quelques-uns de ses
conseillers, et que l'on a aussitôt après discuté, en l'absence de
mademoiselle, les questions suivantes: Mademoiselle de Bourgogne se
trouve-t-elle liée par les lettres relatives à son mariage avec le
fils de l'Empereur qui ont été montrées aux états, de telle sorte
qu'elle ne puisse conclure aucune autre alliance? On a décidé que
mademoiselle ne se trouve pas liée, attendu qu'elle s'est contentée de
répondre qu'elle se conformerait à la volonté de son père, et qu'il
est bien connu que diverses grandes matières devaient être réglées
entre l'Empereur et le duc Charles avant que ce mariage s'accomplît.
Le second point était celui-ci: Si mademoiselle de Bourgogne est libre
de conclure une autre alliance, quelle est celle qui serait la plus
utile à ses pays et à ses sujets? On remarqua que les possessions du
fils de l'Empereur étaient bien éloignées des siennes, et par là d'un
faible secours. On parla de l'alliance de l'Angleterre et du duc de
Clarence, mais l'on répliqua que cette alliance serait fort mal prise
par le roi de France, à cause des divisions qui existaient entre les
Anglais et lui, et qu'il en résulterait pour les Etats de
mademoiselle, qui relèvent de la couronne de France, une guerre
perpétuelle; enfin l'on observa qu'aucune alliance n'était plus
convenable que celle du Dauphin, que mademoiselle la désirait et
qu'elle assurerait la paix et le repos de ses pays, vu que le roi
était prêt, en cas de refus, à causer de grands dommages à ses pays,
qui ne sont point, ce qui est fort lamentable, en état de faire
quelque résistance. Quant au troisième point, qui se rapportait à
l'ouverture des villes et forteresses d'Artois, il fut résolu que l'on
prêterait serment de fidélité au roi jusqu'au moment de l'hommage de
mademoiselle de Bourgogne, et que ladite ouverture s'effectuerait
verbalement, sans que le roi pût introduire en Artois ses hommes
d'armes. Le quatrième point était d'examiner, dans le cas où la
question de l'ouverture des villes de l'Artois empêcherait le mariage,
quels moyens l'on adopterait pour résister au roi de France. En effet,
mademoiselle de Bourgogne a reçu hier, de divers lieux et par
plusieurs députés de Béthune, les nouvelles les plus graves sur les
entreprises que le roi fait chaque jour en Artois; elle a supplié, les
mains jointes et les yeux remplis de larmes, le sire de Rumbeke et
maître Jean de la Bouverie de se rendre près des membres des états
pour réclamer des secours, offrant d'y employer sa propre personne et
ses biens, et se plaignant fort de ce que ses sujets s'abandonnaient à
leurs inimitiés mutuelles, au lieu de songer à protéger leurs biens,
ce dont il résulterait évidemment qu'elle perdrait tout son héritage
et serait elle-même livrée au roi, tandis qu'elle possède tant de
beaux pays, couverts d'une nombreuse population qui y pourrait
aisément porter remède. Elle ajoutait qu'elle ne voulait pas, pour ce
motif, renoncer contre l'avis des états à l'alliance du Dauphin, mais
qu'il ne convenait point que l'on eût recours à de semblables moyens
pour la contraindre, et qu'il était nécessaire d'envoyer des secours à
ceux qui les réclamaient. On délibérera à ce sujet aujourd'hui, et
cette matière est si grande et si importante qu'elle ne saurait l'être
davantage. Beaucoup de députés sont toutefois d'opinion que jamais
l'on n'obtiendra du roi un traité favorable, à moins qu'on ne lève la
main et que l'on ne présente le visage...»

La séance des états était attendue avec une anxiété profonde: Marie de
Bourgogne s'y était rendue, et l'on y remarquait les échevins de Gand
et les doyens des métiers. Les ambassadeurs qui revenaient d'Arras y
présentèrent la relation «de leur besoingné.» Ils y indiquaient
vaguement ce qu'ils avaient appris sur la reddition de la cité
d'Arras, sur certaines alliances et sur quelques lettres écrites par
de grands personnages, se référant d'ailleurs «à ce qui est rapporté
plus avant aux estats,» ou «à ce que est en la mémoire du reportant.»
La discussion nécessita bientôt des explications plus complètes. La
jeune duchesse de Bourgogne les écouta quelque temps en silence; mais,
lorsqu'ils reproduisirent le récit de l'entretien qu'ils avaient eu
avec le roi de France, elle s'écria vivement que tout était faux, et
qu'ils ne prouveraient jamais que les lettres dont ils parlaient
eussent été écrites. Cependant, l'un des ambassadeurs (c'était un
pensionnaire de Gand, Godefroi Hebbelinc) montra les lettres mêmes qui
avaient été adressées à Péronne, et les exposa à tous les regards;
puis ils poursuivirent en citant les noms de la duchesse douairière de
Bourgogne et du sire de Ravestein. Quand ils prononcèrent ceux
d'Humbercourt et d'Hugonet, ces chefs du parti français, l'indignation
publique, encore toute surexcitée par les supplices de la veille,
éclata en sinistres murmures. La Flandre n'avait-elle pas été sans
cesse menacée par les intrigues que des étrangers formaient pour sa
perte? Humbercourt n'était-il pas Picard? Hugonet n'était-il pas
Bourguignon? Quels étaient donc les services qui pouvaient justifier
la fortune de la maison de Brimeu, à laquelle appartenait le sire
d'Humbercourt? Son aïeul, Atis de Brimeu, avait été gouverneur du duc
Philippe, et l'avait élevé dans la haine des franchises communales. On
accusait son père, Jean de Brimeu, d'avoir trahi les Flamands au siége
de Calais. Gui d'Humbercourt avait marché sur leurs traces; il avait
été armé chevalier en luttant contre les Gantois à la sanglante
journée d'Overmaire, en 1452; puis il avait présidé à l'exécution
rigoureuse de la capitulation de Liége, qu'il avait préparée par ses
fallacieux discours; et, afin de rendre plus cruelle aux Liégeois la
perte de leurs priviléges, il les avait orgueilleusement contraints à
les lui remettre dans une de leurs maisons, dont il s'était emparé par
droit de confiscation, dans la maison même de leur héros, Rasse de
Lintre. Enfin, il avait gouverné la Flandre au nom du duc Charles à
l'époque des exactions les plus violentes, muni, dit-on, d'un blanc
seing qui légitimait toutes ces sentences, vendant tantôt la justice
aux bourgeois obscurs, l'invoquant tantôt pour perdre, sans égard pour
son rang, le connétable Louis de Saint-Pol, aussi humble vis-à-vis du
roi de France, qui l'avait gagné à ses intérêts, qu'il était altier à
l'égard des communes, lorsqu'il venait réclamer de nouveaux impôts.
Hugonet n'avait-il pas eu part à la même autorité, et ne s'était-il
pas associé aux-mêmes actes? Sorti pauvre et obscur de la Bourgogne,
et devenu tour à tour chancelier, vicomte d'Ypres, seigneur de
Saillant, d'Epoisses, de Lys, de Middelbourg, pouvait-il justifier la
possession de tant de riches domaines? Guillaume de Cluny, leur
confident et leur ami, n'avait-il pas exercé sur l'esprit du duc
Charles une si funeste influence que le duc Philippe en avait lui-même
compris les dangers, lors de la retraite de son fils en Hollande?
C'étaient toutefois ces mêmes hommes, comblés des bienfaits de la
maison de Bourgogne, qui avaient livré la ville d'Arras, ce boulevard
des frontières flamandes, où le duc Philippe avait jadis imposé ses
volontés à Charles VII, et le bruit s'était répandu qu'ils n'étaient
rentrés à Gand qu'afin d'enlever la jeune duchesse Marie pour la
remettre au roi de France.

Il ne restait aux membres des états généraux qu'à se séparer des
traîtres pour combattre Louis XI. La guerre était moins périlleuse que
leur influence; elle était devenue une nécessité, et la commune de
Gand prit aussitôt l'initiative de la résistance, en se hâtant de
réunir du salpêtre, des serpentines, des veuglaires, des arbalètes,
des glaives, des maillets, des tentes et des étendards de soie ornés
de franges d'or.

Hugonet et Humbercourt n'assistaient point à cette assemblée. Seule au
milieu des membres des états qu'elle avait trompés et de la foule
tumultueuse des bourgeois qui abhorraient le nom de son père, Marie de
Bourgogne invoquait pour sa justification sa jeunesse et son malheur:
elle protestait qu'elle n'avait jamais voulu se séparer de la commune;
elle offrait aux métiers de leur rendre leurs bannières; elle
invoquait le témoignage de ceux à qui elle déclarait, deux jours
auparavant, le visage baigné de larmes, que si l'alliance du Dauphin
était utile, il ne fallait point l'acheter au prix de la honte de la
Flandre. Sa voix faisait tressaillir des cœurs que la vue du sang ne
touchait plus. La commune déclara tout d'une voix qu'elle oubliait les
torts de la jeune princesse, et celle-ci pardonna également aux trois
membres de Gand toutes les offenses dont ils avaient pu se rendre
coupables vis-à-vis d'elle. En vertu de cette réconciliation
solennelle, les bourgeois quittèrent immédiatement la place publique
et les métiers reprirent leurs travaux au son de la cloche, qui avait,
depuis longtemps, cessé d'en donner le signal.

Dans la nuit suivante, le premier échevin de la keure, Adrien de
Raveschoot, qui avait réclamé, en 1467, pour les trois membres de Gand
la restitution de leurs franchises, alla arrêter, au nom des états
généraux, ceux qui, dès ce moment peut-être, avaient conseillé à
Charles le Hardi de les anéantir. Le chancelier Hugonet fut saisi dans
son hôtel: on découvrit dans la chartreuse de Royghem le sire
d'Humbercourt et le protonotaire de Cluny, qui avaient réussi à sortir
de la ville. Bien que Gui d'Humbercourt revendiquât le privilége des
chevaliers de la Toison d'or de n'être jugés que par des membres de
l'ordre, et que les deux autres invoquassent le respect que méritaient
leur hautes dignités dans l'Eglise et dans la magistrature, ils furent
immédiatement conduits au Gravesteen.

L'inquiétude s'était un peu calmée depuis que l'on avait appris que
Louis XI avait dirigé son armée vers le comté de Boulogne, dont il
voulait faire hommage à Notre-Dame, en la priant de le choisir pour
son avoué; mais cette tranquillité ne fut pas longue: des messagers
accourus en toute hâte annoncèrent bientôt que l'armée française se
préparait à envahir la Flandre. Lens avait été enlevé d'assaut; le
sire de Chimay se disposait à livrer Béthune aux ennemis; Raoul de
Lannoy parlementait aussi pour leur remettre ce fameux château
d'Hesdin, que le duc Philippe avait orné avec un si grand luxe, et
l'on avait, disait-on, entendu Louis XI jurer, par la Pasque-Dieu,
qu'il mènerait son armée en Flandre aussi loin que le duc Charles
avait mené la sienne en France. Une lettre adressée aux états de
Flandre par les échevins de Tournay sur les dangers qui menaçaient
cette ville ne semblait pas plus rassurante.

A ces tristes nouvelles, toutes les corporations courent aux armes (27
mars); elles se pressent de nouveau sur la place publique et déclarent
qu'elles ne se retireront point tant que l'on n'aura pas jugé le
chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, qui ont donné l'exemple
et le conseil de la trahison; et avec eux, Guillaume de Cluny, qui a
été leur complice, et Jean de Melle, ancien trésorier de la ville,
dont le procès n'a pu être instruit avant le 18 mars, parce qu'il
s'est caché pendant quelque temps dans le pays d'Alost. Les bruyantes
clameurs de la multitude irritée, réunie en _wapeninghe_ selon le
vieux droit communal, retentirent pendant toute la nuit; le lendemain,
Marie de Bourgogne céda au mouvement populaire qu'elle ne pouvait plus
apaiser. Par une charte scellée, à la demande des trois états de tous
les pays de par-deçà, assemblés à Gand, elle chargea huit
commissaires, choisis parmi les mandataires des diverses provinces,
d'instruire le procès des prisonniers du Gravesteen avec le concours
des délégués des magistrats de Gand. Les huit commissaires nommés par
la duchesse de Bourgogne étaient Everard de la Marck, sire d'Aremberg,
Pierre de Roubaix, Philippe de Maldeghem, Henri de Witthem, seigneur
de Bersele, Jacques de Mastaing, Jacques Uuterlymmingen, Jean
d'Auffay, maître des requêtes, et Arnould Beuckelare.

Déjà les clercs des échevins parcouraient les rues, en invitant, à son
de trompe, quiconque aurait quelque grief à produire contre le sire
d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Jean de Melle, à se présenter
devant les commissaires des états. De nombreux chefs d'accusation
furent proposés et discutés: les principaux étaient, outre la trahison
qu'on leur reprochait, l'abus des blancs seings que le duc Charles
leur avait confiés, les exactions qui leur avaient permis de réunir,
en même temps que le trésor s'épuisait, plus de richesses que n'en
possédaient la plupart des princes; les conseils par lesquels ils
n'avaient cessé, disait-on, d'exciter le duc à de nouvelles guerres,
afin que la prolongation de son absence éternisât l'autorité dont il
les avait investis à son départ, tandis qu'en retenant à leur profit
une partie des taxes extraordinaires levées en Flandre, ils
contribuaient à préparer le désastre de Nancy.

Trois jours s'étaient écoulés, lorsque les rumeurs qui s'étaient
répandues sur la marche du procès du Gravesteen apprirent à la jeune
duchesse de Bourgogne la condamnation prochaine de ces hommes en qui
elle ne voyait que les anciens serviteurs de son père. Bien qu'elle
n'eût en ce moment autour d'elle que leurs ennemis, parmi lesquels il
faut citer le comte de Saint-Pol, dont ils avaient livré le père aux
bourreaux de Louis XI, elle résolut de tenter un dernier effort pour
les sauver; et, ne prenant conseil que d'elle-même, elle courut
d'abord à l'hôtel de ville, près des échevins, puis au Marché du
Vendredi, au milieu des métiers réunis sous leurs bannières. Lorsque,
après avoir traversé la foule, vêtue de deuil et ne portant sur son
front pâle d'angoisse et de douleur qu'un simple voile, d'où se
déroulaient ses cheveux épars, elle monta à l'_Hooghuys_ et parut à
cette même fenêtre où Hoste Bruneel avait, dix années auparavant, pris
place à côté de Charles le Hardi, un mouvement de pitié se manifesta à
sa vue; il redoubla quand elle s'adressa à la commune et aux métiers
assemblés, les conjurant par les larmes et les plus humbles prières de
renoncer au jugement des prisonniers du Gravesteen. «N'oubliez pas,
leur disait-elle, que je vous ai pardonné tout ce dont vous aviez pu
vous rendre coupables vis-à-vis de moi; pardonnez également à ceux qui
peuvent s'être rendus coupables de quelque délit contre vous.» Déjà
quelques voix se mêlaient à la sienne; déjà deux partis se formaient
sur la place publique. Les uns étaient résolus à punir, les autres
espéraient pouvoir pardonner; et l'on voyait les piques se croiser
pour maintenir la rigueur des lois ou pour lui faire succéder la
clémence, quand une clameur plus forte et plus énergique rappela à
Marie de Bourgogne que son premier devoir était de punir le riche
comme le pauvre, l'homme puissant comme l'homme faible et obscur. «Et
lors s'en retourna, dit Philippe de Commines, ceste pauvre demoiselle
bien dolente et desconfortée (lundi 31 mars).»

Le procès du sire d'Humbercourt et du chancelier Hugonet continua: on
leur demanda pourquoi ils avaient engagé le sire de Crèvecœur à
livrer la cité d'Arras. On les interrogea sur un don considérable
d'argent qu'ils avaient reçu dans un procès entre un bourgeois et les
anciens magistrats de la ville; on leur reprochait enfin de fréquentes
violations des priviléges de Gand, crime irrémissible que la mort
pouvait seule expier. Les accusés ne répondirent rien sur le premier
chef, alléguèrent sur le second que, s'ils avaient reçu de l'argent,
ils ne l'avaient point demandé, et se justifièrent sur le troisième en
remontrant que c'était le duc Charles qui avait enlevé aux Gantois un
grand nombre de leurs franchises, et que cette accusation ne pouvait
les atteindre, puisqu'ils n'étaient point bourgeois de la ville de
Gand. Dans ce siècle où régnait Louis XI, où écrivait Philippe de
Commines qui plaçait la vertu dans l'habileté et dans le succès d'une
haute fortune, Humbercourt et Hugonet avaient cru pouvoir servir à la
fois le roi de France et le duc de Bourgogne: ils ne voyaient dans les
communes de Flandre que des ennemis, et dans ce procès qu'un acte de
violence.

La mission des juges touchait à son terme; le 3 avril 1476 (v. st.),
jour de la solennité du jeudi saint, les trois prisonniers du
Gravesteen saluèrent, à travers les grilles de leur prison, les pâles
rayons d'une aurore qui pour eux devait être la dernière. Gui
d'Humbercourt était resté fier et courageux comme s'il eût attendu la
mort, non sur un échafaud, mais sur un champ de bataille. Il se
souvenait des héros de ces romans de chevalerie que le duc Charles
aimait à lui entendre lire à haute voix, et ne songeait qu'à imiter
leur noble fermeté dans le malheur. Guillaume Hugonet, plus calme,
plus résigné, cherchait des consolations dans les préceptes des
théologiens et des philosophes, et dans les souvenirs de sa longue
expérience. Si sa conscience lui reprochait quelque faiblesse, il
était soutenu par la conviction profonde que la haine aveugle du
peuple avait présidé plus que la justice à sa condamnation, et ce fut
avec une noble et touchante sérénité qu'il employa ses derniers
moments à consoler sa femme et ses enfants, retenus eux-mêmes
prisonniers par la commune de Malines. «Ma sœur, ma loyale amie, je
vous recommande mon âme de tout mon cœur. Ma fortune est telle que
j'attends de aujourd'hui mourir, comme l'on dit, pour satisfaire au
peuple. Dieu, par sa bonté et clémence, leur veuille pardonner et à
tous ceux qui en sont cause, et de bon cœur je leur pardonne. Mais,
ma sœur, ma loyale amie, pour ce que je sens la douleur que vous
prendrez pour ma mort, tant à cause de la séparation de notre cordiale
compagnie, comme pour la honteuse mort que j'aurai souffert, je vous
prie que vous veuilliez conforter sur deux choses: la première, que la
mort est commune à toutes gens, et plusieurs l'ont passée en plus
jeune âge; la seconde, que la mort que je soutiendrai est sans cause
et sans que j'aie fait chose pour laquelle j'ay desservy la mort: par
quoi je loue mon Créateur qu'il me donne grâce de mourir en ce
glorieux jour qu'il fut livré aux Juifs pour souffrir sa passion tant
injuste... Escript ce jeudi sainct, que je croy estre mon dernier
jour.»

Le chancelier de Bourgogne avait à peine terminé cette lettre d'adieux
à sa femme, qu'au moment de quitter la terre il n'appelait plus que sa
sœur, lorsqu'on vint le réclamer pour le conduire avec Gui
d'Humbercourt et Jean de Melle dans la salle où l'on soumettait à la
torture les accusés qui refusaient de reconnaître leur crime, usage
qui reposait sur ce principe du droit criminel du moyen-âge, que
l'aveu du coupable était nécessaire pour qu'il pût être condamné.
L'acte des aveux des trois accusés fut dressé: quelle qu'en eût été la
valeur pour ceux qui les obtinrent, ils furent aussitôt après conduits
à la _vierschaere_, où leur sentence fut proclamée. En vain
déclarèrent-ils interjeter appel au parlement de Paris; en vain le
sire d'Humbercourt invoqua-t-il de nouveau les immunités particulières
des chevaliers de la Toison d'or: on ne leur accorda que quelques
moments pour régler les derniers soins de cette vie et se préparer à
une vie nouvelle; et, peu après, le chancelier et son ami quittèrent
successivement le Gravesteen pour se rendre au Marché du Vendredi. Là
s'élevait l'échafaud où il n'y avait aucune tenture de deuil, mais
rien qu'un peu de paille, comme si les condamnés eussent été les
coupables les plus obscurs. Un fauteuil y avait été toutefois placé
pour Gui d'Humbercourt, qui ne pouvait plus se tenir debout, tant son
corps avait été brisé par les rigueurs de la torture qu'il avait fallu
épuiser avant d'affaiblir son courage. Le bourreau, maître Guillaume
Hurtecam, n'avait jamais touché de sa hache des têtes aussi illustres;
la vengeance populaire croyait, en les frappant, condamner toute la
domination bourguignonne.

Jean de Melle avait péri sur le même échafaud: Guillaume de Cluny fut
plus heureux; son jugement avait été remis aux fêtes de Pâques; il
réclama les priviléges de ses fonctions ecclésiastiques, et ne fut
condamné qu'à un emprisonnement, dont il s'affranchit quatre mois plus
tard en payant une amende.

Il faut ajouter que, par une déclaration du 4 avril, semblable à celle
qu'elle avait signée le 18 mars, après le supplice d'Huereblock et de
Baudins, Marie pardonna aux Gantois toutes les offenses commises
contre sa hauteur et seigneurie dans le procès dont elle avait
elle-même, disait-elle, abandonné aux échevins le soin et la
direction.

Le lendemain, la jeune princesse s'éloigna des murs de Gand, encore
pleine des tristes images des tortures et des supplices, pour se
rendre à Bruges, où elle était attendue impatiemment: on l'avait
toutefois entendu répondre aux députés de cette ville: «Si vous voulez
me conduire de _wapeninghe_ en _wapeninghe_, j'aime mieux rester à
Gand;» et il avait fallu, pour la rassurer, de vaines protestations,
que rien ne devait confirmer. A Bruges comme à Gand, mille rumeurs de
trahison troublaient tous les esprits, et elles venaient de se
réveiller au bruit que Marie de Bourgogne avait confirmé par de
nouveaux priviléges ceux que les habitants du Franc possédaient déjà
comme quatrième membre du pays. C'étaient de tristes auspices pour son
arrivée dans ce palais de Bruges qui conservait encore les traces de
la puissance de ses ancêtres. Lorsqu'elle se rendit à l'église de
Saint-Donat pour recevoir les serments des bourgeois en échange des
siens, de bruyantes clameurs interrompirent les hymnes sacrées. «Il
faut que nous sachions d'abord, s'écriait-on de toutes parts, si l'on
a supprimé le quatrième membre et si l'on a replacé les populations du
Franc sous l'autorité de Bruges.» Le tumulte était si grand que la
cérémonie ne put s'achever; mais Marie de Bourgogne fit publier le
même jour une ordonnance où elle déclarait que, prenant en
considération la nécessité de rétablir l'ancienne organisation
communale de la Flandre et de détruire les funestes résultats des
modifications qui y avaient été apportées, elle abolissait, pour
satisfaire aux griefs des Brugeois et sur l'instante prière des
habitants du Franc eux-mêmes, le quatrième membre créé par son aïeul
le duc Philippe.

Les métiers s'étaient déjà réunis en armes sur la place du Marché,
malgré les sages exhortations de messire Louis de la Gruuthuse. On
avait répandu le bruit que dans plusieurs districts du Franc on
refusait d'accepter le rétablissement de la suprématie de Bruges. Les
sires de Moerkerke et de Ghistelles étaient les chefs de cette
résistance. Le bailli reçut l'ordre d'arrêter le premier, mais il eut
le temps de fuir: le second fut livré par les habitants d'Oudenbourg.
Le 13 avril 1477, les communes du Franc vinrent renouveler à Bruges
leur acte d'adhésion de 1436, et, deux jours après, les échevins se
rendirent à Gand pour recevoir des mains du grand bailli Jean de
Dadizeele les chartes qui avaient réglé la constitution du quatrième
membre de Flandre. L'agitation n'avait pas cessé, lorsqu'une
ambassade, envoyée par l'empereur Frédéric III, entra à Bruges le 16
avril, vers le soir. Elle était composée de l'archevêque de Trèves, de
l'évêque de Metz, du duc de Bavière et du chancelier de l'Empire.
Louis de la Gruuthuse et Philippe de Hornes la reçurent solennellement
à la clarté des torches et la conduisirent au palais. Là les envoyés
allemands demandèrent, au nom de l'empereur Frédéric, qu'on donnât
suite aux projets de mariage entre son fils Maximilien et la duchesse
Marie, que le duc Charles avait lui-même approuvés.

L'ambassade de Péronne avait, par son sanglant dénoûment, renversé
l'influence de Marguerite d'York, qui avait fait espérer à des princes
anglais la main de «la plus grande héritière qui fust en son temps.»
Elle avait surtout à jamais ruiné les prétentions des partisans de
l'alliance française. Tous les Bourguignons qui avaient été attachés
au service de Charles le Hardi avaient reçu l'ordre de quitter la
Flandre, et l'on avait retenu comme otage l'évêque de Liége, Louis de
Bourbon, qui, avant de ceindre, à dix-huit ans, la mitre que porta
Henri de Gueldre, avait été, à peine âgé de quatorze ans, doyen de
Saint-Donat de Bruges. Louis de Bourbon avait été autrefois le
prisonnier des Liégeois excités par Louis XI: c'était au contraire un
zèle aveugle pour les intérêts du roi de France que lui reprochaient
les communes flamandes.

Les intrigues des partisans de Louis XI semblaient si complètement
étouffées que madame d'Halewyn, bien que parente du sire de Commines,
disait tout haut que le Dauphin était trop jeune pour que l'on pût
songer à lui. Marie elle-même ne cachait point qu'elle était bien
résolue à ne pas devenir la fille d'un prince indigne de la confiance
qu'elle avait placée, infortunée orpheline, dans le lien spirituel qui
le lui désignait pour protecteur: «J'entends, avait-elle dit, que
monsieur mon père régla mon mariage avec le fils de l'Empereur; je
n'en veux point d'autre.» Les ambassadeurs allemands reçurent une
réponse favorable. Leur présence, l'importance de leur mission, la
gravité des intérêts qui devaient dépendre de son succès, calmèrent le
peuple. Marie se montra sur la place du Marché au milieu des métiers
en armes, entourée des députés de la ville de Gand, qui étaient venu
jurer l'alliance des deux grandes cités flamandes. A sa voix, les
bourgeois rentrèrent paisiblement dans leurs foyers, et l'on sonna
toutes les cloches pour célébrer le rétablissement de la paix.

Marie en profita pour se rendre, le 18 avril, à l'hôtel des échevins,
où elle promit de respecter les priviléges de la ville tels qu'elle
venait de les renouveler. Aussitôt après, eut lieu l'élection des
magistrats, conformément aux anciennes coutumes de la Flandre, pendant
si longtemps abolies. Les quatre commissaires de la duchesse
choisirent les treize échevins, cinq parmi les bourgeois et les huit
autres parmi les membres des métiers et des corporations. Les échevins
élurent ensuite entre eux le bourgmestre. Il se nommait Jean de Keyt.
Ces usages remontaient, selon la tradition populaire, à l'époque de
Baudouin le Barbu. Après avoir fécondé le berceau des communes de
Flandre, ils reparaissaient pour jeter un dernier rayon sur leur
déclin et leur décadence.

Trois jours après, le duc de Bavière fiança la duchesse Marie au nom
du duc Maximilien d'Autriche. Selon la coutume suivie dans ces
cérémonies, il se reposa un instant sur un lit d'apparat à côté de la
princesse, qui n'avait pas quitté sa robe de fiancée: une épée nue
l'en séparait, et quatre archers veillaient à ce qu'elle ne fût point
déplacée.

Le même jour (21 avril 1477) on publia, à l'occasion de ces
fiançailles, une nouvelle charte où les franchises des Brugeois
étaient confirmées et augmentées. Leurs libertés devaient désormais
être confiées à la garde des _hooftmannen_ et des doyens; une milice
municipale de chaperons rouges était établie pour veiller à la paix
intérieure; le siége de la châtellenie du Franc était fixé à Bruges,
et aucun privilége ne pouvait lui être accordé sans le consentement
des échevins de cette ville. On y lisait aussi que les mandements du
comte, de ses conseillers ou du parlement de Paris, seraient
dorénavant communiqués aux corps de métiers par les échevins le
lendemain du jour où ils les auraient reçus, et que les possesseurs du
tonlieu de Bruges seraient tenus, ainsi que l'amiral de Flandre,
d'équiper des navires pour protéger le commerce maritime, en chargeant
des échevins qui résideraient dans les ports de réprimer sévèrement
tous les délits qui en troubleraient la sécurité.

La Flandre, attaquée par la France, menacée par l'Angleterre, croyait
ses franchises assurées parce qu'une jeune orpheline, faible héritière
de tant de princes redoutés, lui avait rendu quelques chartes qui
remontaient à la journée de Courtray. Elle avait foi dans son courage,
parce qu'elle combattait sous ses vieilles bannières, qu'elle s'était
hâtée de faire chercher à Notre-Dame de Boulogne et à Notre-Dame de
Halle. De toutes parts un vif enthousiasme se manifestait sans
entraves. Les milices communales se mettaient en marche au son des
cloches. A Gand, six échevins se placèrent à la tête des connétablies
appelées à prendre part à la guerre: elles avaient pour chef le bâtard
d'Herzeele, héritier d'un nom illustre dans les fastes militaires des
communes flamandes.

Le même zèle s'était répandu de l'atelier des corps de métiers à
l'opulente demeure du bourgeois, du château crénelé du noble à
l'humble chaumière du laboureur. Ici l'on chantait:

    Galans de Picardie,
    De Flandres et d'Artois,
    De Haynau la jolie,
    Et vous de Boulenois,
    Cueilliez trestous corage
    A léaument servir
    La dame et l'iretage
    Qui lui doit partenir.

    Chelle jone princhesse,
    Que Dieu vueille garder!
    Tous cœurs de gentillesse
    Se doivent préparer
    A servir la pucelle,
    Princhesse du pays,
    Et tenir sa querelle
    Contre ses ennemys.

    Ne soiez en doutance,
    Car Dieu qui est là sus
    Nous baillera vengange...
    Che seroit vitupère
    Et grant mal à porter,
    Qui n'a père, ne mère
    Volloir deshireter.

    Notre querelle est bonne
    Se le roy a Péronne
    Et ses gens sur les champs.
    Il n'y a rien pris par force,
    Pour quoy doïons douter...
    Se le roy a des lanches

    Bien quatre mil ou plus,
    Nous avons des balanses
    Pour les peser tous sus;
    Mailles et piquenaires
    Si ne nous fauront point
    Pour les ferre retraire.

Ailleurs on répétait en chœur cette prière:

    Saint Donat, saint Boniface, saint Eloy,
    Impétrez-nous victoire contre le roy
    Qui riens ne tient, ne sçel, ne foy.

Il semblait que personne ne désespérât du salut de la patrie, parce
que chacun était prêt à y concourir de ses efforts et de son sang.

En vain la plupart des capitaines des châteaux et des forteresses se
vendaient-ils successivement à Louis XI; en vain l'araignée venimeuse
cachée dans les fleurs de lis multipliait-elle ses invisibles réseaux:
les vers que Chastelain avait écrits sous le duc Philippe étaient
devenus une prophétie:

    Lyon rampant en croppe de montaigne
    A combattu l'universal araigne.

Les populations se signalaient dans les plus petits bourgs et jusque
dans les villages par une résistance énergique. Les paysans
interceptaient les convois ou s'assemblaient dans les bois; on vit
même des femmes, tombées au pouvoir des Français, déclarer qu'elles
mourraient plutôt que de crier: «Vive le roi!» La moitié de la ville
d'Arras se défendit deux mois après que l'autre moitié eût été livrée
par le sire de Crèvecœur: les bourgeois avaient repoussé toutes les
propositions qui leur avaient été adressées, en déclarant qu'ils ne se
soumettraient que sur l'ordre exprès de la duchesse de Bourgogne. Un
sauf-conduit leur avait même été accordé pour qu'ils envoyassent des
députés vers elle; mais Louis XI les fit arrêter à Lens et conduire à
Hesdin, où Tristan l'Ermite fut chargé de surveiller leur supplice.
Parmi ceux-ci se trouvait un notable bourgeois d'Arras, nommé Oudart
de Bussy, auquel le roi avait inutilement offert, peu de temps avant,
afin de le gagner, une charge de conseiller au parlement de Paris: sa
mort réjouit fort le roi de France. «Ceux dudit Arras, écrit-il à
l'un de ses conseillers, s'étaient assemblés bien vingt-deux ou
vingt-trois, pour aller en ambassade devers mademoiselle de Bourgogne;
ils ont été pris et les instructions qu'ils portoient, et ont eu les
testes tranchées, car ils m'avoient faict une fois le serment. Il y en
avoit un entre les autres, maistre Oudart de Bussy, à qui j'avois
donné une seigneurie en parlement. Et afin qu'on cogneut bien sa
teste, je l'ay faict atourner d'un beau chaperon fourré et est sur le
marché d'Hesdin, là où il préside.» Le supplice d'Oudart de Bussy
n'empêcha point le sire d'Arcy et Salazar de s'enfermer à Arras; et la
ville se défendit si vaillamment contre l'armée française qui vint
l'assiéger et la garnison qui occupait la cité, que Louis XI se hâta,
dès qu'il s'en fut rendu maître, d'en chasser tous les habitants, sans
en excepter les moines de l'abbaye de Saint-Vaast. Leurs maisons et
leurs biens furent confisqués au profit d'une population nouvelle
appelée de la Normandie, et le nom de la ville d'Arras fit place à
celui de Franchise, que Marie de Bourgogne eût eu le droit de lui
donner comme le prix de son courage, mais qui n'était qu'une dérision
amère imposée par Louis XI pour compléter une œuvre de spoliation et
de ruine.

Le roi de France avait espéré qu'il s'emparerait aisément des
importantes châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, que
gardaient des hommes d'armes peu nombreux, débris mutilés de la
malheureuse armée de Nancy; mais le triomphe même des Suisses, qui
avaient vaincu le duc de Bourgogne aussi bien que les ducs d'Autriche,
était une leçon dont avaient profité les populations flamandes: la
défense d'Arras éclaira Louis XI sur la résistance qu'il allait
rencontrer comme tant d'autres rois de France qui, longtemps avant
lui, avaient attaqué la Flandre, et aussitôt après, à leur exemple, il
ordonna la convocation de l'arrière-ban dans tout le royaume.

Cependant Louis XI ne cessait de joindre aux avantages que lui
promettait la supériorité de ses forces ceux que son habileté lui
assurait tantôt par la corruption secrète, tantôt par la persuasion et
les perfides ambages d'un langage insinuant. «Mes amis, disait-il aux
habitants du Quesnoy, si je viens en ce pays, ce n'est que pour votre
plus grand profit et dans l'intérêt de mademoiselle de Bourgogne, ma
bien-aimée cousine et filleule. Personne ne lui veut plus de bien que
moi, et elle s'abuse grandement en ne mettant point en moi sa
confiance. De ses méchants conseillers, les uns veulent lui faire
épouser le fils du duc de Clèves: c'est un prince trop faible et trop
peu illustre pour une si glorieuse princesse. Je sais d'ailleurs qu'il
a à la jambe un mauvais ulcère: il est de plus ivrogne comme tous les
Allemands, et, après avoir bu, il lui brisera son verre sur la tête et
la battra. D'autres veulent l'allier aux Anglais, ces anciens ennemis
du royaume qui sont tous de mauvaise vie. Enfin il en est qui veulent
lui donner pour mari le fils de l'Empereur. Ces princes de la maison
impériale sont les plus avares du monde. Ils emmèneront mademoiselle
de Bourgogne en Allemagne, terre étrangère et grossière où elle ne
connaîtra aucune consolation, tandis que votre terre de Hainaut
demeurera sans seigneur pour la gouverner et la défendre. Si ma
cousine était bien conseillée, ajoutait-il, elle épouserait le
Dauphin; ce serait un grand bien pour votre pays; vous autres Wallons,
vous parlez la langue française; il vous faut un prince de France et
non pas un Allemand. Pour moi, j'estime les gens du Hainaut plus que
toutes les nations du monde. Il n'y en a pas de plus nobles, et, selon
moi, un berger du Hainaut vaut mieux qu'un grand gentilhomme d'un
autre pays.» Il les entretenait aussi de ses bonnes intentions à leur
égard, et leur rappelait le sage gouvernement du duc Philippe, leur
vantant son affection et sa reconnaissance pour lui, et se découvrant
même chaque fois qu'il prononçait son nom.

Toutes ces belles paroles semblaient peu dignes de foi: lorsque, peu
après la mort de Charles le Hardi, le sire de Commines s'était
entremis pour exciter une rébellion en Hainaut, Louis XI avait
obstinément refusé de confirmer les priviléges de ce pays. Un
événement récent témoignait également du peu de respect que le roi de
France portait aux franchises les plus anciennes et les moins
contestables. Tournay avait, en payant un impôt annuel, obtenu des
rois de France un droit de neutralité qui lui permettait en temps de
guerre de faire librement le commerce et de fermer ses portes à toute
garnison. Olivier le Diable, honteux du mauvais succès de sa mission à
Gand, avait profité de sa présence à Tournay pour corrompre quelques
bourgeois. Le 23 mai, une porte fut livrée au sire de Mouy, capitaine
de Saint-Quentin; la ville perdit ses libertés, et ses magistrats
furent conduits à Paris, où ils restèrent captifs tant que le roi
vécut.

Louis XI, réduit à recourir à ces intrigues, parce que les succès
qu'il devait à la force des armes lui semblaient trop lents,
regrettait déjà, comme nous l'avons vu par son discours aux habitants
du Quesnoy, d'avoir négligé le mariage du Dauphin et de Marie, ce
moyen qu'il eût dû préférer à tous les autres pour réunir à ses Etats
ceux de la duchesse de Bourgogne, parce qu'en politique les plus aisés
et les plus simples sont toujours les meilleurs. Ce fut pour apaiser
le ressentiment de Marie, si indignement trompée dans la confiance
qu'elle avait placée en lui, qu'il exprima le 16 mai, dans des lettres
patentes de réhabilitation, toute l'indignation qu'il éprouvait du
supplice d'Hugonet et d'Humbercourt dont il était la première cause:
il engageait en même temps le sire de Lannoy, oncle du capitaine
d'Hesdin, à tenter un dernier effort dans le conseil de la duchesse
pour faire rompre son mariage avec le duc d'Autriche.

Les partisans de l'alliance française étaient devenus de plus en plus
rares dans les Etats de Marie de Bourgogne. La Flandre la repoussait
en vertu de toutes les traditions de son histoire; le Hainaut et les
autres provinces où l'on parlait français ne lui étaient pas plus
favorables, parce que leur situation plus voisine des frontières du
royaume leur permettait de mieux connaître l'oppression et la misère
qui y régnaient. Ce qui éloignait surtout les esprits d'un traité avec
la France, qu'aurait sanctionné l'union de Marie et d'un prince
français, c'était la triste expérience des malheurs qui avaient été la
suite du mariage de Marguerite de Male et de Philippe le Hardi. Le
faste, l'orgueil, l'ambition du duc Charles étaient encore des
souvenirs trop récents pour que la Flandre pût songer à se choisir
pour maître le Dauphin de France, ou même à reconstituer une autre
dynastie des ducs de Bourgogne.

On se méfiait d'ailleurs si profondément de la sincérité du roi de
France que plus ses promesses étaient magnifiques, plus elles
semblaient illusoires et perfides. Quelle que fût la solennité des
serments par lesquels il s'engageât, on savait bien avec quelle
facilité il était porté à les violer, et tout traité conclu avec lui
ne pouvait être considéré que comme un piége destiné à perdre ceux qui
s'y laisseraient imprudemment entraîner.

Les émissaires de Louis XI purent aisément se convaincre que des
partis rivaux qui tendaient à empêcher le mariage de Marie de
Bourgogne avec Maximilien, il n'en était que deux qui possédassent
quelques chances de succès; l'un soutenait les titres de Philippe de
Ravestein, de la maison de Clèves; l'autre favorisait le duc de
Gueldre, Adolphe d'Egmont, que les communes avaient délivré de sa
prison au château de Courtray.

Philippe de Ravestein était arrière-petit-fils de Jean sans Peur par
son aïeule, et du roi Jean de Portugal par sa mère. Il avait été élevé
avec sa cousine à la cour de Bourgogne; on ajoutait qu'elle l'aimait;
mais il était sans puissance, et l'on était loin des temps où l'on
avait vu un de ses ancêtres arriver seul, dans une barque traînée par
un cygne, pour délivrer une jeune orpheline menacée par ses ennemis.

Adolphe d'Egmont était beau et plein de courage; quelques voix lui
reprochaient ses longs démêlés avec son père; d'autres cherchaient à
le justifier en blâmant le vieux duc de Gueldre qui, après l'avoir
dépouillé, malgré les pleurs de sa mère, de son légitime héritage,
l'avait livré captif au prince qui l'usurpait. Adolphe d'Egmont était
veuf de Catherine de Bourbon, sœur d'Isabelle de Bourbon, mère de
Marie de Bourgogne.

Dans les premiers jours de mai 1477, le sire de Ravestein résolut de
mettre à profit l'influence qu'il exerçait à la cour et le temps qui
devait s'écouler avant l'arrivée de Maximilien. Son premier soin fut
d'écarter le duc de Gueldre, rival plus dangereux, parce qu'il n'avait
pas quitté la Flandre, et il réussit à obtenir l'ordre de le faire
reconduire dans sa prison de Courtray; mais le duc de Gueldre se fit
inscrire au nombre des bourgeois de Gand, et les communes, à qui il
devait la liberté, la lui conservèrent en invoquant leurs priviléges.

Tandis qu'Adolphe de Clèves, déçu dans ses espérances, se voyait
réduit à se retirer en Allemagne, le duc de Gueldre devenait de plus
en plus populaire. Loin de profiter de l'affection des communes pour
vendre plus cher sa trahison à Louis XI, il ne songeait qu'à la
mériter, en se plaçant à leur tête pour combattre les Français.

Lorsque, dans les premiers jours de juin, les milices communales se
réunirent à Menin, le duc de Gueldre se plaça à leur tête. Les Gantois
obéissaient à Jean de Dadizeele; les capitaines des Brugeois étaient
Louis de la Gruuthuse, Jacques de Ghistelles et Pierre Metteneye. Déjà
le château de Chin avait été enlevé, lorsqu'un désastre imprévu vint
ruiner toutes les espérances qui reposaient sur cette expédition. Les
Flamands, après avoir brûlé le village de Maire et le faubourg de
Sept-Fontaines se préparaient à former le siége de Tournay, grande
entreprise dans laquelle Jacques d'Artevelde lui-même avait échoué. Le
duc de Gueldre ayant appris que les capitaines français Colard de
Mouy, François de la Sauvagière et Jean de Beauvoisis étaient sortis
de Tournay pour l'attaquer, se porta au devant des hommes d'armes
ennemis et se plaça presque seul au delà du pont de Chin, avant que
les siens eussent pu le suivre. Jean Van der Gracht l'engageait à se
retirer, mais il ne voulut point l'écouter: «A Dieu ne plaise,
disait-il, que jamais l'on me voie fuir ou rendre mon épée; je
combattrai jusqu'à ce que je triomphe, ou je mourrai.» François de la
Sauvagière remarqua l'imprudence du duc de Gueldre; il s'élança vers
lui avec quarante lances, et, l'arrachant tout couvert de sang des
bras de Jean Van der Gracht, frappé mortellement à ses côtés, il
l'emporta sur son cheval, en présence des hommes d'armes flamands,
trop éloignés pour s'y opposer. Le duc de Gueldre rendit bientôt le
dernier soupir, et on l'inhuma dans l'église de Notre-Dame, où son
cercueil fut déposé dans un caveau construit au treizième siècle pour
Jean de Vassoigne, évêque de Tournay sous Philippe le Bel.

On avait appris le même jour à Tournay les triomphes de Louis XI dans
le duché de Bourgogne, et maître Simon de Pressy, qui devait prononcer
à ce sujet un discours dans la cathédrale, ne manqua point de parler
aussi «de ce que le roy avoit eu victoire du chief de l'armée des plus
rebelles et désobéissans de tous les pays, c'est à sçavoir du chief
des Flamands.»

Les habitants de Courtray avaient salué par des murmures dictés par la
préoccupation de leur propre péril les milices de Bruges qui étaient
venues leur demander un asile; ils leur reprochaient tantôt leur
indiscipline qui avait, disait-on, été la première cause de la mort du
duc de Gueldre, tantôt leur pusillanimité, qui abandonnait l'entrée de
la Flandre à la garnison de Tournay. Ces reproches émurent les
chaperons rouges de Bruges, et, bien qu'ils se vissent abandonnés des
Gantois, qu'une éternelle rivalité avait éloignés d'eux, aussi bien
que des hommes d'armes de Gueldre indignés de la triste fin d'Adolphe
d'Egmont, ils retournèrent, quatre jours après le combat de Chin,
occuper les retranchements qu'ils avaient élevés près d'Espierres. De
nouveaux revers les y attendaient; dès le lendemain, le sire de Mouy
vint les attaquer avec François de la Sauvagière et Jean de
Beauvoisis. Les Brugeois se défendirent un moment vigoureusement,
mais ils cédèrent bientôt à un sentiment subit de terreur, déplorable
souvenir de celui qu'ils avaient éprouvé au pont de Chin. Dans leur
fuite rapide, ils abandonnèrent aux Français leur camp rempli de vins
et d'épices précieuses. Ils laissaient aussi en leur pouvoir leur
grand étendard, quarante bannières et quatorze cents prisonniers,
parmi lesquels se trouvaient Jacques d'Halewyn, bailli de Bruges, et
Gérard de la Hovarderie, qui commandait les bourgeois d'Audenarde. La
plupart des prisonniers furent mis aux enchères comme faisant partie
du butin, et le sire de la Hovarderie fut vendu, dit-on, deux mille
écus d'or sur l'une des places publiques de cette ville où sa femme
Anne de Mortagne comptait pour aïeux une longue suite de châtelains.

Ainsi avaient reparu, avec les menaces des invasions étrangères, les
malheurs des discordes intestines. Si la guerre dévastait les
campagnes, les troubles civils effrayaient, dans les villes, le
commerce et l'industrie. Les dissensions de 1452 avaient déjà engagé
quelques marchands à quitter la Flandre pour s'établir à Anvers. En
1477, la même émigration se renouvelle, et c'est en vain qu'on publie
à Bruges, le 25 mai, une ordonnance qui menace d'une amende de six
cents livres parisis les marchands étrangers qui ne rentreront pas
dans la ville dans le délai de trois jours: ils ne trouvaient plus, au
sein des populations dont ils étaient les hôtes depuis six siècles, ni
les vertus qui garantissent la paix, ni le courage qui éloigne la
guerre, et l'un d'eux, le Vénitien Antoine Gratia-Dei, s'exprimait en
ces termes dans un éloquent discours qui nous a été conservé:
«Personne ne doit s'étonner, disait-il, si, habitant la contrée la
plus illustre et la plus riche du monde, je forme des vœux pour la
durée de sa prospérité, et si je considère comme un devoir de vous
exposer ce que je juge le plus utile dans ce but. Les progrès des
infidèles n'exigent-ils pas qu'on se hâte de réunir contre eux toutes
les nations chrétiennes? Ne voyez-vous pas de quels malheurs ils
menacent les pays les plus riches et les plus puissants, et quelles en
seraient les funestes conséquences pour la Flandre, le Hainaut, la
Zélande, mais surtout pour la Flandre, où les marchands des pays
étrangers se pressent de toutes parts, et qui mérite d'être appelée la
source la plus féconde de secours et de biens de toute sorte pour les
hommes. Ceci est assez connu pour que nous arrivions au fond même de
la question. Vous avez à soutenir contre les Français une guerre
d'autant plus dangereuse que vous la faites mal. La lenteur avec
laquelle on la poursuit ne peut être qu'une cause de honte et de
dépenses considérables. Combattez donc, ô Flamands! puisque vous avez
vos ennemis devant vous. Suivez l'exemple des Bourguignons, qui ont su
se protéger eux-mêmes. C'est ainsi que vous préserverez vos campagnes
du fer et de la flamme, et que vous éloignerez la fureur des Français
de vos frontières. Je ne dois vous rappeler ni la prise d'Arras, ni la
trahison qui livra Péronne, ni les complots qui vous ont fait trouver
dans vos amis vos ennemis les plus cruels. Vous ne pouvez espérer la
paix qu'en l'obtenant le fer à la main. Si Dieu est avec vous,
qu'avez-vous à craindre? N'avez-vous pas pour vous la justice et le
bon droit? Hâtez-vous d'étouffer ces discordes et ces haines, qui ont
pénétré dans les plus belles villes et dans les cœurs les plus
généreux. Il ne faut pas que vous laissiez arriver des jours
semblables à ceux où Scipion, à la vue de la ruine de Carthage, se
souvenait de la ruine d'Ilion. Imitez Silurus, qui remettait à ses
fils, comme un symbole d'union, le faisceau qu'ils ne pouvaient
rompre. Les discordes civiles ne causèrent-elles pas la perte de
toutes les grandes cités qui existèrent jamais, d'Athènes comme de
Lacédémone, de Carthage comme de Rome? Veillez à ce que le succès ne
vous aveugle point, et que le revers, par un sentiment contraire, ne
vous livre point au désespoir et à la colère. Souvenez-vous que si
vous avez perdu la Picardie et le Hainaut, vous le devez à vos
divisions. Que la puissance de la multitude est dangereuse,
puisqu'elle écoute bien moins les froids conseils de la prudence que
les impressions inconstantes qui la passionnent! Vos métiers, en
s'agitant dans les villes, n'empêchaient-ils pas la noblesse d'aller
aux frontières combattre pour vous? Vous demandiez des priviléges pour
modérer la puissance de vos princes, au moment même où leur puissance
était près de disparaître; vous occupiez en armes vos places publiques
et vous faisiez couler le sang de vos concitoyens, pendant que celui
de vos frères, répandu par les ennemis, restait sans vengeance, et, en
même temps, les nobles augmentaient les divisions, en se montrant
pleins de doute et d'incertitude depuis la mort du grand duc Charles.
Oubliez réciproquement toutes vos discordes. Unissez-vous, si vous
voulez conserver la liberté que vous avez reçue de vos ancêtres.
Prodiguez, pour assurer la défaite de vos ennemis, vos trésors, vos
biens, vos pierres précieuses, que vous conserveriez inutilement si
l'invasion étrangère doit en faire sa proie. N'attendez pas que les
Français soient au pied de vos murailles. Nobles et grands, et vous
puissantes communes, hâtez-vous de pourvoir au salut de la Flandre,
auquel est lié celui de tous les peuples chrétiens.» La Flandre,
livrée sans défense, par ses discordes intérieures, aux tentatives de
ses ennemis, se trouvait exposée à un péril si imminent qu'Adrien
d'Haveskerke et Daniel de Praet se fortifièrent à Wardamme pour
couvrir les remparts de Bruges. Gand partageait les mêmes périls; mais
Louis XI, dont la prudence descendait quelquefois jusqu'à une
hésitation funeste à ses intérêts, ne sut pas profiter de ce moment.
Les garnisons de Saint-Omer, d'Aire, de Lille, de Douay et de
Valenciennes continrent les Français, et bientôt une armée flamande,
forte de vingt mille hommes, fut prête à défendre le passage du
Neuf-Fossé.

Il est triste de raconter à quels projets s'arrêta le roi de France:
si la gloire des armes ne devait pas illustrer son règne, ses
vengeances et ses haines le rendaient plus redoutable que d'éclatantes
victoires. Louis XI, dit Molinet, «pensa d'avoir par horreur ce qu'il
ne povoit avoir par honneur.» Dix mille faucheurs appelés du
Soissonnais et du Vermandois furent placés sous les ordres du comte de
Dammartin, grand maître de France, afin de détruire ce qu'on
désespérait de conquérir, et d'enlever à des familles déjà poursuivies
par la flamme et le fer les dons que la clémence de Dieu avait
destinés à les nourrir. «Monsieur le grand maître, écrivait le roi au
comte de Dammartin, je vous envoie des faucheurs pour faire le gât que
vous sçavez; je vous prie, mettez-les en besogne et n'épargnez pas
quelques pièces de vin à les faire bien boire et à les enivrer...
Monsieur le grand maître, mon ami, je vous prie qu'il n'y faille
retourner une autre fois faire le gât, car vous êtes aussi bien
officier de la couronne comme je suis, et si je suis roi, vous êtes
grand maître.» Louis XI comme roi, Dammartin comme grand maître,
comptaient comme prédécesseurs l'un Louis IX et Charles V, l'autre
Robert de Dreux et Jean de Châtillon, qui comprenaient autrement
l'honneur de porter ou de défendre le sceptre des monarques
très-chrétiens.

En 1477, l'œuvre de la dévastation, poursuivie régulièrement et
systématiquement, s'étendit dans toutes les campagnes au milieu des
joies de la saison où les épis semblaient, en se dorant au soleil,
promettre une moisson abondante. Il n'y resta rien pour l'homme, rien
pour l'oiseau qui glane là où l'homme a passé. «O vous, petits
oiselets du ciel, s'écrie le chroniqueur, vous qui avez coutume de
visiter nos champs en vos saisons et nous réjouir les cœurs de vos
amoureuses voix, cherchez aultres contrées maintenant, départez-vous
de nos labouraiges, car le roi des faulcheurs de France nous a faict
pis que les oraiges.» La main qui semait ainsi la désolation dans
d'obscurs et paisibles foyers allait faire couler le sang d'un père
sur les jeunes enfants du duc de Nemours agenouillés au pied de
l'échafaud.

En même temps les envoyés de Louis XI parcouraient l'Europe afin que
la Flandre n'y trouvât point de secours et disparût sous les ruines
mêmes de la maison de Bourgogne. L'archevêque de Vienne avait
renouvelé les trêves avec les Anglais; un traité avait été conclu avec
le duc de Bretagne et avec les Vénitiens, ces constants alliés de
Charles le Hardi. D'autres ambassadeurs avaient été chargés de se
rendre en Allemagne pour rompre l'alliance que sa fille saluait comme
son unique et dernier espoir.

Il était trop tard: les princes allemands avaient adhéré aux projets
de l'empereur Frédéric III, et Maximilien avait quitté Cologne où
l'abbé du Parc, mandataire des trois membres de Brabant, l'avait
exhorté à maintenir les priviléges des provinces dont il allait
partager le gouvernement. Les électeurs de Mayence et de Trèves, les
margraves de Brandebourg et de Bade, les ducs de Saxe et de Bavière
l'accompagnaient, et il amenait de plus avec lui quelques cavaliers
allemands sous les ordres du landgrave de Hesse. Maximilien avait
toutefois si peu d'argent que la Flandre dut pourvoir aux frais de son
voyage. A défaut de trésors, il portait à ses communes menacées par le
roi de France l'auguste appui du sang impérial et les traditions
contestées de la suzeraineté des Césars germaniques.

Le 18 août 1477, vers onze heures du soir, le jeune duc d'Autriche
arriva à Gand, et il se rendit aussitôt à l'hôtel de Ten Walle, où un
pompeux banquet avait été préparé. Lorsqu'il aperçut sa fiancée,
disent les chroniques flamandes, «ils s'inclinèrent tous les deux
jusqu'à terre et devinrent aussi pâles que s'ils eussent été morts.»
Les chroniqueurs y trouvèrent un signe de leur cordial amour, d'autres
peut-être y virent un présage de malheur: sur la place publique
comme à la cour de la duchesse de Bourgogne, tous les esprits
s'abandonnaient à de sinistres préoccupations: si Marie gémissait sur
les désastres qui l'avaient rendue orpheline, la Flandre isolée au
milieu de ses ennemis partageait ses périls, et ce fut en présence des
serviteurs et des officiers de la maison de Bourgogne, qui portaient
encore le deuil de Charles le Hardi, que l'on donna lecture d'une
déclaration où Marie annonçait, sans doute à la prière des états de
Flandre, qu'il était bien entendu que ce mariage ne pourrait, dans
l'hypothèse de son prédécès, conférer aucun droit, quel qu'il fût, sur
ses seigneuries et ses domaines, ou même sur les joyaux formant son
héritage, déclaration importante qui reposait tout entière sur la
crainte de voir un prince étranger chercher à semer des divisions dans
le pays qu'il était appelé à protéger et à défendre.

Le lendemain, le mariage fut célébré fort simplement, à six heures du
matin, dans la chapelle de l'hôtel de Ten Walle. Louis de la Gruuthuse
y assistait, et les deux enfants du duc de Gueldre y portaient des
cierges. Maximilien jura à Gand de respecter les priviléges. Il prêta
peu de jours après le même serment à Bruges, où les bourgeois avaient
cherché à reproduire, en son honneur, quelques-uns des ornements et
des intermèdes qu'avait admirés le duc Philippe: ce n'étaient
toutefois plus les mêmes devises si vaines et si fastueuses; on y
lisait seulement: _Gloriosissime princeps, defende nos ne pereamus_.

Le duc d'Autriche n'avait que dix-huit ans: il avait été élevé dans
une complète ignorance, et ses facultés s'étaient révélées si
lentement qu'à douze ans l'on ignorait encore si elles étaient
susceptibles de quelque développement. Fils d'un prince avare, il
était généreux jusqu'à la prodigalité; d'autre part, il était aussi
sobre et aussi frugal que son père l'était peu. On le disait bon,
doux, et si clément qu'il avait coutume de dire que pardonner à des
ingrats c'était s'assurer le plaisir de pardonner deux fois. Mais sa
bonté même n'était souvent que de la faiblesse, et on le voyait tantôt
hésiter lorsqu'il fallait agir avec persévérance et avec énergie,
tantôt subir aveuglément les conseils les plus violents et les plus
odieux. De là cette tendance funeste à la dissimulation qui éloigna
bientôt de lui toutes les sympathies, lorsqu'on reconnut qu'on ne
pouvait compter ni sur ses promesses, ni sur ses serments.

Maximilien avait déjà adressé au roi de France un manifeste où il se
plaignait de la violation des trêves et où il l'accusait d'avoir
envahi, contre tout droit et toute justice, les Etats de Marie de
Bourgogne. Louis XI se trouvait en ce moment devant Saint-Omer: il
avait fait menacer le sire de Beveren, qui défendait vaillamment cette
importante forteresse, de mettre à mort son père le grand bâtard de
Bourgogne s'il ne lui en ouvrait les portes. «Certes, j'ai grand amour
pour monsieur mon père, avait répondu le sire de Beveren, mais j'aime
encore mieux mon honneur.» Louis XI eut alors recours à un traître,
qui lui promit de mettre le feu dans trois quartiers de la ville, sans
parvenir à exécuter son projet. Les succès de ses armes semblaient
toucher à leur terme: sa flotte avait été dispersée par les navires de
Ter Vere et de l'Ecluse, qui avaient précipité dans les flots tous les
transfuges qu'ils y avaient découverts. Un autre traître, le sire de
Chimay, Philippe de Croy, qui avait précédemment livré Béthune aux
Français, avait été fait prisonnier près de Douay et conduit à Bruges,
quoiqu'il offrît une rançon de trente mille couronnes. Au même moment,
le landgrave de Hesse rejoignait, avec ses reîtres allemands, l'armée
réunie au Neuf-Fossé, qui avait vu toutes les populations voisines se
rallier sous ses bannières. Les Flamands, irrités des dévastations
commises par les chevaucheurs français, dont les excursions
s'étendaient jusqu'aux portes d'Ypres, se préparaient à aller chercher
les ennemis pour les forcer à livrer bataille dans ces plaines où
reposaient sous le gazon tant de vaillants compagnons d'armes de
Robert le Frison, de Guillaume de Juliers et de Nicolas Zannequin.
Louis XI l'apprit: il n'avait jamais été disposé, depuis la journée de
Montlhéry, à compromettre dans un combat de quelques heures le
résultat des intrigues de plusieurs années, et après avoir vainement
cherché à incendier quelques moissons échappées au zèle de ses
faucheurs, il donna l'ordre à tous les siens de rétrograder jusqu'à
Térouane, et se retira lui-même dans cette abbaye de Notre-Dame de la
Victoire, que l'un de ses ancêtres avait fondée en mémoire de la
bataille de Cassel. Il paraît que Louis XI avait songé un moment à
imiter l'exemple de Philippe-Auguste, sinon dans ses victoires, du
moins en frappant, comme lui, la Flandre d'une sentence
d'excommunication; car on lit dans une lettre de Guillaume Cousinot,
du 12 août 1477: «Quant il plaira au roy, ceulx de Flandres ne lui
peuvent eschapper que leurs corps et leurs biens ne soient quonfisquez
envers luy et leurs âmes en danger par les censures de l'Eglise.» En
1473, Louis XI avait inutilement fait excommunier Charles le Hardi par
l'évêque de Viterbe.

Cependant le roi de France n'avait pas tardé à reconnaître que le
moment de recourir à ces mesures violentes était déjà passé. Abandonné
par les Suisses, menacé par le roi d'Aragon d'une invasion en
Languedoc, inquiété par les intrigues du duc de Clarence, qui accusait
Edouard IV d'avoir trahi Charles le Hardi et recrutait en Angleterre
des hommes d'armes pour soutenir les intérêts de sa fille, peu rassuré
sur les dispositions mêmes de la noblesse de son royaume, qui lui
reprochait la mort du duc de Nemours, décapité, comme le comte de
Saint-Pol, en place de Grève, il s'effrayait de rencontrer sur les
frontières du nord une guerre de plus en plus redoutable. La crainte
de donner un prétexte à l'Empereur d'intervenir dans des querelles qui
n'étaient plus étrangères à sa maison l'engagea successivement à faire
parvenir une réponse conçue en termes pacifiques à Maximilien, et à
évacuer toutes les villes du Hainaut et du Cambrésis qui relevaient de
l'Empire. Des conférences s'ouvrirent à Lens. Une trêve y fut conclue
(18 septembre 1477), et quoique les capitaines français renouvelassent
parfois hors de leurs châteaux des excursions qui semaient l'effroi
dans les campagnes, elle permit au duc d'Autriche de consacrer
quelques courts loisirs à l'administration de ses nombreux Etats. Il
visita tour à tour l'Ecluse, Damme, Lille, Courtray, Audenarde, Alost,
Ath, Mons, Bruxelles et les principales villes de la Hollande, de la
Gueldre et du Luxembourg. Partout il jurait les priviléges, comprimait
les complots excités par Louis XI et s'efforçait de calmer
l'inquiétude qu'ils semaient chez les populations.

Louis XI employa l'hiver à recouvrer par de nouvelles intrigues le
terrain qu'un instant il avait semblé perdre. Il conclut des traités
avec le duc de Lorraine, et gagna à son parti les comtes de Wurtemberg
et de Montbéliard, afin qu'ils suscitassent dans l'Empire des
divisions dont il devait profiter. Enfin, en Angleterre, lord
Hastings, longtemps favorable à la maison de Bourgogne, accepta une
pension du roi de France, et son influence s'était si complètement
rétablie à Londres qu'il avait obtenu que l'on conduisît à la Tour et
que l'on y mît secrètement à mort le duc de Clarence lui-même; Louis
XI, complice de l'empoisonnement du duc de Guyenne, n'hésitait pas à
conseiller un fratricide à Edouard IV.

    Tolle moras: semper nocuit differre paratum.

Si nous portons nos regards sur ce qui se passait en France, nous y
retrouvons d'autres traces de cette merveilleuse habileté qui tint
lieu de toute vertu au successeur de Charles VII. Les préparatifs de
la guerre avaient été conduits avec une grande activité. D'énormes
impôts avaient été établis; on avait réuni des armes et fondu un grand
nombre de bombardes et de canons; et, en même temps, les milices des
provinces les plus éloignées avaient été mandées. A mesure qu'elles
s'avançaient vers les frontières, la guerre d'escarmouches, que la
trêve avait faiblement interrompue, devenait plus vive.

L'histoire rétrograde d'un quart de siècle. Les incendiaires et les
pillards de 1478 sont les Picards de 1452, et nous voyons reparaître
pour les combattre les compagnons de _la Verte Tente_. Jean de Gheest
a succédé au bâtard de Blanc-Estrain. Il ne parvint point à empêcher
les Français d'obtenir un important succès sur le sire de Fiennes près
d'Audenarde; mais, peu de jours après, il les attaqua lorsqu'ils
revenaient chargés de butin du sac de Renaix, les défit et les mit en
déroute. Maurice de Neufchâtel, capitaine de Tournay, jugea aussitôt
qu'il fallait détruire les compagnons de la Verte Tente, et on
l'entendit jurer que si leur chef tombait entre ses mains, il le
ferait rôtir vif au milieu de son camp; mais il ne parvint ni à le
surprendre, ni à l'atteindre.

Une lettre écrite par les trois états de Flandre pour réclamer la
présence de Maximilien lui avait été remise à Dordrecht; il rentra le
24 avril à Bruges. Bien que les taxes qui avaient été levées pour les
dépenses de cette guerre fussent aussi considérables que celles que le
duc Charles le Hardi avait obtenues par ses menaces, on avait fondu à
Bruges un grand nombre de joyaux précieux, afin d'égaler l'énergie de
la défense à la puissance de l'agression. On avait recruté des hommes
d'armes en Brabant et en Hainaut; le bourgmestre de Bruges, Martin
Lem, avait déclaré qu'il entretiendrait à ses frais un corps de
mercenaires espagnols et l'on avait même songé à faire venir de la
Suisse, pour servir la cause de Marie de Bourgogne, quelques-uns de
ces redoutables montagnards d'Uri et d'Unterwald, dont le courage
avait été si funeste à celle de son père.

Mais ce qui semblait aux bourgeois de Flandre l'élément indispensable
de leur résistance et de leur succès, c'était la présence d'un corps
d'archers anglais, intrépides combattants, qui soutinrent peut-être
Pierre Coning à Courtray, et qui manquèrent à Roosebeke à la fortune
de Philippe d'Artevelde. En 1384, Ackerman avait réclamé leur appui,
et en 1452, les échevins de Gand y avaient également eu recours. La
duchesse douairière de Bourgogne s'adressa à son frère dans les termes
les plus pressants pour qu'il fût de nouveau permis à la Flandre de
recruter quelques archers en Angleterre. «Sire, lui écrivait-elle, je
me recommande, en la plus humble manière qu'il m'est possible, à
vostre bonne grace, à laquelle plaise savoir que maintenant, en ma
plus grande nécessité, j'envoye devers vostre bonne grace pour avoir
secours et ayde, comme à celuy en qui est tout mon confort, et qu'il
vous plaise avoir pitié de moy, vostre pouvre sœur et servante, qui
toujours ay esté preste de accomplir vos commandemens à mon possible,
et là où vous m'avez faicte une des grandes dames du monde, je suis
maintenant une pouvre vesfve esloignée de tout lignage et amys,
espécialement de vous, qui estes mon seul seigneur, père, mary et
frère, confiant que ne me voudrez pas laisser ainsy misérablement
détruire, comme je suis journellement, par le roy Louis de France, le
quel fait son possible de me totalement détruire et d'estre mendiante
le demourant de mes jours. Hélas! sire, je vous requiers que de vostre
grace ayez pitié de moy en vous remontrant que par vostre commandement
je suis icy pouvre et désolée, et que du moins je puisse incontinent
avoir à mes despens quinze cens ou mil archers anglois, et se j'avoye
la puissance plus grande, Dieu scet que je vous requeroye de plus
largement en avoir.» En effet, quelques archers anglais, dont Thomas
d'Euvringham était le chef, traversèrent la mer pour se rendre en
Flandre.

Cependant Maximilien avait résolu de profiter du court séjour que les
préparatifs mêmes de la guerre le contraignaient de faire à Bruges,
pour relever le célèbre ordre de la Toison d'or, de peur que Louis XI
ne le considérât comme dévolu à sa couronne au même titre que le duché
de Bourgogne. La cérémonie eut lieu dans l'église de Saint-Sauveur, où
de riches tapisseries représentaient non plus la fabuleuse toison que
Médée déroba au roi Éétès, mais la toison de Gédéon baignée par la
rosée du ciel en signe du choix que Dieu avait fait de lui pour
conduire son peuple. Le cortége qui s'y rendit était précédé de quatre
officiers de la Toison d'or et des autres rois d'armes. Ils
conduisaient une haquenée blanche caparaçonnée de noir, qui portait
sur un coussin de velours le collier de la Toison d'or. Les chevaliers
de l'ordre s'avançaient deux à deux; dès qu'ils eurent pris place aux
siéges qui leur étaient destinés, l'évêque de Tournay prit la parole
pour prononcer une docte harangue, où, après avoir raconté l'origine
et le but de l'ordre de la Toison, il engagea le duc d'Autriche à ne
pas le laisser s'éteindre. Jean de la Bouverie répondit en son nom
qu'il était prêt à poursuivre l'œuvre de ses prédécesseurs pour
l'honneur de Dieu, la protection de la foi catholique et la gloire de
la noblesse. Aussitôt après, Maximilien présenta son épée au sire de
Ravestein et en reçut l'ordre de chevalerie; puis il revêtit le
manteau de velours écarlate et les autres insignes de la grande
maîtrise de l'ordre. Le sire de Lannoy lui mit le collier en disant:
«Très-hault et très-puissant prince, pour le sens, preud'hommie,
vaillance, vertus et bonnes mœurs, que nous espérons estre en votre
personne, l'ordre vous reçoit en son amyable compagnie; en signe de
ce, je vous donne le collier d'or. Dieu doint que vous le puissiez
porter à la louange et augmentation de vos mérites!» Maximilien baisa
ensuite fraternellement les chevaliers, et, lorsque la messe eut été
célébrée, ils se réunirent de nouveau. Plusieurs chevaliers étaient
morts depuis le dernier chapitre; c'étaient Antoine et Jean de Croy,
Baudouin de Lannoy, Simon de Lalaing, Regnier de Brederode, Henri de
Borssele, Jean d'Auxy, Adolphe de Gueldre, Jean de Rubempré, Jean de
Luxembourg, Louis de Château-Guyon et Gui d'Humbercourt; les uns
avaient péri les armes à la main, d'autres avaient couronné une vie
pleine de faste et d'éclat par une fin paisible; un seul avait été
frappé par le glaive du bourreau. Les chevaliers élus pour les
remplacer furent: le roi de Hongrie, le duc de Bavière, le margrave de
Brandebourg, Pierre de Luxembourg, fils de l'infortuné comte de
Saint-Pol, Jacques de Savoie, comte de Romont, Wolfart de Borssele,
Philippe de Beveren, Jacques de Luxembourg, Pierre de Hennin,
Guillaume d'Egmont, Josse de Lalaing et Barthélemy de Lichtenstein.

Les fêtes dont le rétablissement de l'ordre de la Toison d'or avait
été l'occasion duraient depuis deux jours, lorsqu'on vint annoncer que
l'armée française venait de former le siége de Condé: on prétendait
même, à Bruges, avoir entendu, à certains intervalles, le bruit des
décharges de l'artillerie. Louis XI s'était placé lui-même à la tête
de ses forces, qui s'élevaient à vingt mille hommes. Il avait amené
avec lui un grand nombre de serpentines et de gros canons, parmi
lesquels il en était un fort célèbre que l'on appelait _le chien
d'Orléans_; mais les assiégés, bien qu'ils fussent à peine trois
cents, résistaient avec courage à toutes les attaques. Ils espéraient
du secours de la garnison de Valenciennes, qui les abandonna, et ne se
rendirent que lorsqu'ils eurent vu leurs murailles s'écrouler dans les
fossés. Une femme, la dame de Condé, avait donné l'exemple de la
fermeté et du courage: il est des noms que la gloire ne désavoue
jamais.

Maximilien avait quitté précipitamment Bruges dans la soirée du 2 mai
1478 pour se rendre à Mons. La plupart des nouveaux chevaliers de la
Toison d'or l'accompagnaient. La guerre allait leur permettre de
s'acquitter des serments qu'ils avaient prêtés dans l'église de
Saint-Sauveur de Bruges.

S'il n'est plus temps de sauver les assiégés de Condé, Maximilien doit
du moins protéger les frontières du Hainaut qu'attaquent de toutes
parts les hommes d'armes français déjà maîtres de Trélon et de
Boussut.

Louis XI s'est éloigné avec son armée, moins toutefois pour
interrompre la guerre que pour la porter sur un terrain plus
favorable. Le 11 mai, il ordonne au parlement de Paris de commencer,
sur les crimes de lèse-majesté attribués au duc Charles de Bourgogne,
une enquête qui fasse remonter à l'époque où ils s'accomplirent la
confiscation de ses domaines. En même temps il s'avance vers Merville
et vers Steenvoorde, et s'empare, le 19 mai, de Bailleul, qu'il fait
livrer aux flammes. Poperinghe et les autres bourgs environnants
subissent les mêmes dévastations. Un héraut a déjà sommé les bourgeois
d'Ypres d'ouvrir leurs portes au roi de France.

La route que suivait Louis XI était celle que Philippe-Auguste lui
avait tracée à la fin du douzième siècle. En 1478, la résistance ne
fut pas moins intrépide. Les bourgeois d'Ypres répondirent par un
laconique refus aux sommations du héraut français; ils avaient vu
accourir, pour défendre leurs murailles, le comte Romont, Jean de la
Gruuthuse, Jean de Nieuwenhove et Jean Breydel, dont le nom ne pouvait
manquer à la défense de la Flandre lorsqu'elle se voyait menacée par
l'invasion étrangère.

C'était en vain que Louis XI, sachant que Maximilien réunissait ses
hommes d'armes dans le Hainaut, espérait diviser les milices
communales qui protégeaient les frontières de Flandre. Au premier
bruit de l'entrée de Louis XI à Bailleul, les Gantois, guidés par le
sire de Dadizeele et les compagnons de _la Verte Tente_, se joignirent
à trois cents archers anglais, commandés par Thomas d'Euvringham, pour
attaquer, entre Berchem et Anseghem, la garnison de Tournay, qui avait
été chargée d'observer les mouvements. Le combat fut sanglant, mais
l'avantage resta aux communes flamandes. Quatre cents Français
demeurèrent sur le terrain. Leur capitaine, Maurice de Neufchâtel,
fuyait, poursuivi par l'un de ses plus intrépides adversaires, dans
lequel il reconnut bientôt Jean de Gheest. «Sauvez-moi, s'écria-t-il
lorsqu'il se vit près d'être atteint, ma rançon sera de dix mille
couronnes d'or.--Je sais trop le supplice que vous me réserviez,»
répondit le chef de _la Verte Tente_ et il le tua de sa main (18 mai
1478).

Peu de jours après, Jean de Dadizeele et Jean de Gheest se
réunissaient aux milices communales qui occupaient Ypres, pour aller
combattre les Français. Ils obtinrent de nouveaux succès. Tandis que
tous les hommes, depuis le premier âge jusqu'à la vieillesse la plus
avancée, quittaient les villages, les fermes et les chaumières pour
prendre les armes, les femmes détruisaient le pont construit par les
ennemis sur la Lys. Si Louis XI n'eût point ordonné la retraite vers
Arras, quelques jours de plus eussent suffi pour lui enlever tout
moyen de l'exécuter dans un pays où les routes, naturellement
mauvaises, allaient devenir impraticables par le travail des habitants
qui y coupaient les arbres, y creusaient des fossés ou y élevaient des
barrières. C'eût été un mémorable spectacle que Louis XI, fondateur de
la royauté absolue, réduit, comme Philippe-Auguste à Bailleul, à
s'incliner devant la puissance des communes flamandes.

Sur ces entrefaites, Maximilien se hâtait de reconquérir toutes les
places dont les Français s'étaient emparés vers les frontières du
Hainaut. En quittant Mons, il alla placer son camp sous les chênes de
Hornu, où les plaids pacifiques des comtes de Hainaut avaient depuis
longtemps effacé les traces du passage des légions conquérantes de
Jules César. De là, il s'avança vers Crépy. Louis XI avait remis huit
mille francs à Olivier le Diable pour ravitailler la forteresse de
Condé; néanmoins, lorsqu'il apprit quelles étaient les forces dont
disposait Maximilien, il changea d'avis et résolut de l'évacuer après
y avoir fait mettre le feu. Conformément à ses ordres, le sire de
Mouy, qui commandait la garnison de Condé, fit sonner toutes les
cloches le 2 juin, et annonça à tous les habitants qu'ils eussent à se
réunir de suite à l'église pour rendre grâces au ciel d'une grande
victoire obtenue par le roi. «Et lors, dit Molinet, les bonnes gens
innocents comme brebisettes, au commandement de ces loups, se mirent
en dévotion.» On ferma aussitôt les portes de l'église, et les hommes
d'armes français chargèrent sur leurs chariots le butin qu'ils avaient
enlevé «à ce dévot peuple qui prioit pour le roi de France;» puis ils
s'éloignèrent après avoir mis le feu «aux six coins de la ville.» La
flamme consuma plus de quatorze cents maisons.

Les Français incendièrent Mortagne à leur départ comme ils avaient
brûlé Condé. Le Quesnoy eût subi le même sort si Louis XI n'eût
proposé une trêve toute favorable à la Flandre. Selon les uns, la
crainte de la guerre l'y avait engagé; selon d'autres, il était
effrayé d'un miracle arrivé, disait-on, le jour anniversaire de son
sacre dans la ville de Cambray, dont il s'était emparé par trahison.
Non-seulement il remit le Quesnoy, mais il retira aussi sa garnison de
Cambray, après avoir fait un don de douze cents écus d'or à l'église
de Notre-Dame, où avait eu lieu le miracle qui lui avait été rapporté.
Il permit lui-même aux bourgeois d'ôter de leurs portes les fleurs de
lis pour les remplacer par l'aigle impériale. «Nous voulons, leur
dit-il, que vous soyez neutres... Au regard de nos armes, vous les
osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz qu'il sera
allé jouer une espace de temps et sera retourné en son lieu ainsi que
font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»

Immédiatement après l'expiration de la trêve, les milices communales
qui avaient repoussé les Français près de Bailleul rejoignirent les
hommes d'armes de Maximilien à quelques lieues de Douay. La bannière
de Flandre flottait dans toutes les campagnes environnantes, depuis la
tour de Vitry, qui vit en 1302 la fuite honteuse de Philippe le Bel,
jusqu'à la plaine de Mons-en-Pevèle, qu'ensanglanta deux ans après sa
douteuse victoire. C'est la plus belle époque de cette courte
résurrection de la nationalité flamande, qui allait retomber bientôt
dans les luttes de l'ambition et de l'anarchie. L'enthousiasme était
spontané et universel. La Flandre, qui avait résisté à Philippe le
Bel, triomphait de Louis XI: succès à jamais dignes de mémoire,
puisqu'ils coïncidaient avec les plus vastes accroissements de
puissance territoriale qu'eût reçus pendant une suite de dix siècles
la monarchie française. En 1478, on vit s'y joindre un autre triomphe
que la Flandre avait vainement appelé de ses vœux, lors de la grande
alliance de Jacques d'Artevelde et d'Edouard III. Tournay, la cité
royale des rois merowigs, la cité privilégiée de Philippe-Auguste, la
cité restée fidèle à la royauté de Charles VII à cent lieues de ses
frontières rejetées au delà de la Loire, chassa la garnison française
pour échapper au joug de Louis XI, qui avait méconnu ses franchises et
emprisonné ses magistrats. Selon quelques historiens, elle chargea des
députés d'offrir les clefs de ses portes à Maximilien: il est plus
certain qu'elle restitua aux communes flamandes les bannières que
François de la Sauvagière avait déposées dans l'église de Notre-Dame.

L'armée flamande était déjà arrivée aux portes d'Arras, où Louis XI
campait avec ses hommes d'armes, à l'ombre de ces murailles dont tous
les échos semblaient le maudire. Maximilien d'Autriche ne sut point
profiter d'un moment si favorable pour obtenir un triomphe complet.
Son esprit faible et irrésolu se révéla, alors que sa fermeté et sa
persévérance dans ses desseins eussent dû être pour lui un rempart
contre les ruses d'un monarque plus prudent et plus habile; il
accueillit les envoyés du roi de France, qui venaient lui proposer une
trêve d'un an et quarante jours, en s'engageant à restituer toutes les
villes et forteresses que les Français occupaient encore, tant en
Hainaut que dans le comté de Bourgogne. Cette trêve fut conclue le 11
juillet: le comte de Romont, Jean de Luxembourg, Philippe de Beveren
et le sire de Chantraine l'avaient vainement repoussée de leurs
conseils et de leurs protestations: il ne leur resta plus qu'à
déclarer qu'ils ne voulaient point y être compris. Dès ce moment, la
popularité de Maximilien s'effaça aux yeux de tous ceux qui avaient
espéré de trouver en lui un chef et un protecteur.

L'armée flamande s'était séparée; mais à peine Maximilien était-il
arrivé à Lille qu'il apprit que le roi de France, délivré des périls
qui l'avaient menacé, semblait peu disposé à abandonner les villes
dont il avait offert lui-même la restitution. On remarquait les traces
d'une profonde tristesse sur le front du duc d'Autriche. Elle ne
s'effaça que, lorsqu'à son retour à Bruges, il assista aux
réjouissances et aux fêtes du baptême de son fils, né le 22 juin 1478,
que l'on avait nommé Philippe, afin que ce nom, en rappelant son
bisaïeul, annonçât la même puissance et la même grandeur.

Cependant il avait été convenu, par un article de la trêve, que des
conférences auraient lieu pour la conclusion d'une paix définitive
entre la Flandre et la France. Le roi avait demandé qu'elles
s'ouvrissent à Saint-Omer, espérant profiter de cette occasion pour y
former quelques complots; mais Maximilien s'y opposa, et elles eurent
lieu à Boulogne. Les commissaires du roi (l'un d'eux était Jean de
Saint-Romain) avaient, avant de quitter Paris, déposé entre les mains
du greffier du parlement une protestation contre toutes les
conventions par lesquelles ils auraient dérogé au droit de
confiscation qui appartenait au roi: précaution assez inutile, car des
deux côtés il fut impossible de s'entendre, et les conférences
s'écoulèrent en stériles discussions sur la loi salique, que le roi
voulait appliquer à tous les Etats dépendant du royaume.

On espérait du moins que cette trêve permettrait aux laboureurs de se
livrer aux travaux des semailles, et empêcherait le fléau de la famine
de se joindre au fléau de la guerre; mais il en fut autrement. «Quand
le roi de France, dit Olivier de la Marche, vit que les laboureurs et
séyeurs de blé estoient au plus grand nombre, nonobstant la trêve, il
envoya ses gens d'armes et fit prendre iceux laboureurs et séyeurs, et
en tirèrent les gens d'armes françois grans deniers et avoir, et
oncques depuis, le roi de France ne voulut ouïr parler de cette
trêve.» En moins de deux années, ces dévastations s'étaient
reproduites trois fois; il ne faut plus s'étonner de voir les
campagnes devenir désertes, et le déclin de l'agriculture amener à sa
suite la détresse et la misère.

La guerre était près de se renouveler. Depuis le mois de février 1478
(v. st.), les états de Flandre, assemblés à Termonde, avaient voté des
subsides pour la reprendre avec vigueur. Ils se réunirent bientôt
après à Anvers, pour adopter d'autres mesures dans le même but, et
pourvoir à la défense des frontières maritimes, où l'on redoutait
quelque tentative hostile. Le sire de Dadizeele cherchait au même
moment, avec l'aide d'Adrien de Rasseghem et celle de Jean de
Coppenolle, député des échevins de Gand, à organiser les milices
communales des campagnes, comme d'autres présidaient à l'armement des
milices communales des villes. Voici comment il s'exprime lui-même
dans ses _Mémoires_: «Le sire de Dadizeele, considérant la triste
situation dans laquelle se trouvaient la plupart des habitants de la
Flandre, surtout un grand nombre de laboureurs, à cause de la crainte
des Français, et encore plus à cause des excès auxquels se livraient
les hommes d'armes, amis funestes qui tuaient, blessaient et
dépouillaient de leurs biens ceux qu'ils auraient dû défendre,
s'occupa d'y trouver un remède. Il commença par armer ses vassaux de
Dadizeele, puis les habitants de Menin, de Gheluwe, de Becelaere, de
Moorslede, de Ledeghem, de Moorseele et de vingt-neuf autres villages.
Le 28 mars 1478 (v. st.), une revue, qui comprenait cinq mille six
cents hommes, eut lieu en présence de plusieurs chevaliers et des
échevins de Gand, et tous y jurèrent et promirent de s'aider
mutuellement, tant contre les ennemis que contre les excès des hommes
d'armes. Cette réunion et ce serment firent tant de bruit et
produisirent un résultat si utile, que cet exemple fut suivi de toutes
parts dans toute la Flandre; et, depuis ce moment, les Français et les
hommes d'armes ne firent guère plus de dégâts... Le duc Maximilien
évaluait à cent cinquante mille hommes le nombre de ceux à qui le sire
de Dadizeele avait fait prendre les armes dans les quartiers d'Ypres
et de Gand.» Les désordres des hommes d'armes allemands et
bourguignons avaient pris un tel développement que les états de
Flandre avaient permis de sonner le tocsin pour s'opposer à leurs
déprédations.

L'accroissement des impôts donnait lieu à d'autres sujets de plainte
dans la plupart des villes. A Gand, quelques membres des métiers se
soulevèrent; ils mirent à mort des magistrats qui voulaient s'opposer
à leur mouvement, et se retranchèrent dans une chapelle. Il fallut
amener des coulevrines pour les contraindre à se rendre. Le doyen des
maréchaux fut décapité; d'autres furent bannis. On prêtait à
quelques-uns des insurgés les plus coupables desseins, des rêves de
meurtre et des pensées de pillage; ils se proposaient même, disait-on,
de saccager les églises. Ces hommes appartenaient à la lie des
passions populaires, qui ne s'élève que lorsque le niveau de l'ordre
et de la justice s'abaisse; d'eux sortiront les iconoclastes de 1566.

Des processions solennelles succédèrent à ces émeutes; elles
demandaient au ciel non-seulement la paix intérieure, mais aussi des
victoires sur les étrangers. La guerre contre les Français
recommençait avec une nouvelle vigueur. Par une résolution qui
respirait à la fois le blâme de la conduite passée de Maximilien et un
sentiment de méfiance vis-à-vis de lui dans l'avenir, les états de
Flandre avaient désigné comme capitaine général de l'armée flamande le
comte de Romont, qui n'avait jamais adhéré à la suspension d'armes.
Il avait reconquis les châteaux de Bouchain et de Crèvecœur. Cambray
avait abdiqué comme Tournay les priviléges d'une douteuse neutralité
pour se prononcer en faveur de la Flandre. Arras aurait suivi cet
exemple, si les officiers de Louis XI n'en eussent chassé tous les
bourgeois qui y possédaient encore un foyer, en retenant comme otages
leurs femmes et leurs enfants. Le roi de France se contentait d'ourdir
quelques intrigues qui ne réussissaient point. Un chanoine les
dirigeait à Lille; à Douay, des soldats déguisés en paysannes
cherchèrent à s'emparer des portes, en s'introduisant dans la ville
avec des épées cachées dans des corbeilles qu'ils avaient remplies de
fromages. D'autres bandes françaises avaient songé à traverser la Lys
pour conquérir du butin.

Maximilien attendait à Saint-Omer le moment où il pourrait prendre
part à la guerre. Le terme de la trêve étant arrivé, il alla, le 26
juillet 1479, à la tête de l'armée flamande, forte de vingt-deux mille
hommes, mettre le siége devant Térouane, que le sire de Saint-André
défendait avec quatre cents lances et quinze cents arbalétriers.
Toutes les milices communales se montraient pleines d'ardeur, et parmi
les chevaliers qui entouraient le duc d'Autriche, il en était
plusieurs qui, à l'exemple du comte de Nassau, portaient le bras nu,
afin de répondre à une bravade des Français, qui les avaient fait
menacer de leur couper le poing s'ils tombaient en leur pouvoir. On
tarda peu à apprendre qu'une armée ennemie s'avançait pour secourir
Térouane. Elle était commandée par ce sire de Crèvecœur qui, comblé
autrefois des bienfaits du duc Charles, s'était empressé de trahir sa
fille, et n'avait cessé d'exciter Louis XI à la dépouiller de son
héritage, en lui remontrant que la grandeur et le repos de la France
dépendaient de la conquête de la Flandre. On en évaluait la force à
vingt-huit mille hommes, la plupart francs archers, et bien que l'on y
remarquât quelques pusillanimes courtisans, tels que Jean Daillon,
seigneur du Lude, et le valet de chambre Jean Wast, devenu le sire de
Montespedon, elle comptait plusieurs chefs fameux par leur courage,
«vrais routiers de guerre, dit Molinet, disciples de Mars, ennemis de
paix, flagelleurs de peuples, durs comme métal, légiers comme daims,
et usités de respandre le sang humain.»

A cette nouvelle, l'armée flamande leva le siége de Térouane pour
occuper une forte position d'où la vue s'étendait jusqu'aux tourelles
du château de Bomy. L'un des plus braves capitaines des armées de
Charles le Hardi, Salazar, reçut la mission d'aller reconnaître
l'avant-garde de l'ennemi. Il fut assez heureux pour la surprendre
près de Blangy, lui tua trois cents hommes et ramena cinquante ou
soixante prisonniers.

Cette escarmouche décida une action générale. Les milices flamandes,
bien qu'elles fussent réunies à la hâte et presque dépourvues de
cavalerie, réclamaient à grands cris le combat, comme elles l'avaient
demandé l'année précédente devant Arras. Le sire de Crèvecœur ne le
jugeait pas moins nécessaire pour rétablir l'honneur des armes
françaises. Impatient de profiter de la supériorité du nombre qui
semblait lui assurer le succès, il envoya un héraut défier le duc
d'Autriche.

Une vaste plaine s'étendait entre les deux armées, depuis les hauteurs
de Dohem jusqu'aux ravins où l'on montre, au bord d'une fontaine, les
ruines de l'ermitage de sainte Fredeswide. Au centre s'élevait une
colline, dont le nom, que les habitants du pays prononcent Enquingate,
est devenu celui de Guinegate dans tous les récits historiques. Ce fut
là que la bataille s'engagea, le 7 août 1479, vers huit heures du
matin, entre l'avant-garde de Maximilien, commandée par le sire de
Baudricourt, et les Français, qui se portaient en avant divisés en
trois corps principaux.

Les milices flamandes, armées de longues piques, présentaient une
masse étroitement serrée sur une seule ligne. Un peu en avant se
trouvaient cinq cents archers anglais que soutenaient trois mille
arquebusiers allemands. Quelques hommes d'armes, en petit nombre, se
tenaient sur les flancs. Le duc d'Autriche harangua les siens.
«Réjouissez-vous, leur disait-il, voici la journée que nous avons
longtemps désirée. Nous avons enfin devant nous ces ennemis, qui tant
de fois ont dévasté nos champs, pillé nos biens, brûlé nos maisons.
L'heure est arrivée de vous conduire vaillamment. Notre querelle est
bonne et juste. Implorez le secours de Dieu, de qui dépend toute
victoire.» A ces mots, il descendit de cheval pour s'agenouiller, et
tous les défenseurs de la Flandre se prosternèrent avec lui pour
réclamer la protection du Dieu que leurs pères avaient invoqué sur le
champ de bataille de Groeninghe.

L'armée française s'approchait. Elle avait culbuté l'avant-garde du
sire de Baudricourt et sa redoutable cavalerie, se déployant vers la
droite pour éviter les traits des archers anglais, se précipitait
avec une force irrésistible au milieu des bataillons allemands et
flamands qui s'entr'ouvraient en désordre. La mêlée devint sanglante,
et bientôt à une vive résistance succéda le désastre d'une déroute
complète. Jacques et Antoine d'Halewyn tombèrent parmi les morts. Les
sires de Condé, de la Gruuthuse, d'Elverdinghe, de Polheim furent
faits prisonniers. Une partie des fuyards, entraînant Philippe de
Clèves, cherchait à gagner Aire; les autres se dirigeaient vers
Saint-Omer, abandonnant aux Français leurs armes et leur artillerie.
Le sire de Crèvecœur, se plaçant à la tête de toute sa cavalerie,
s'élança aussitôt à leur poursuite, tandis qu'un long cri de victoire
retentissait sous les bannières fleurdelisées.

Au même moment, le sire de Saint-André, sortant de Térouane, envahit
le camp flamand, où ses hommes d'armes égorgèrent les prêtres, les
vieillards, les femmes et les enfants, afin que rien ne les empêchât
de piller librement les tentes du duc d'Autriche et de ses chevaliers,
les bagages, les joyaux et les approvisionnements qui abondaient,
«aussi estoffément comme en Bruges ou en Gand.»

Cependant les gémissements et les clameurs lamentables qui s'élevaient
vers le ciel inspirèrent à quelques corps de milices flamandes qui
n'avaient point été ébranlés un de ces efforts énergiques qui
modifient parfois les coups de la fortune. Par une résolution qui
semble imitée de celle du comte de Thiette dans des circonstances
semblables, à la journée de Mons-en-Pevèle, le comte de Romont et Jean
de Dadizeele descendirent de cheval avec les chevaliers qui les
entouraient et le duc d'Autriche lui-même, pour les conduire au
combat. Les hommes d'armes et les francs archers de Louis XI
reculèrent, surpris par cette attaque imprévue; l'artillerie fut
reconquise, et les milices de Flandre poursuivirent leurs succès en
repoussant les ennemis jusqu'à leur propre camp, qui fut aussitôt
assailli et forcé. Lorsque le sire de Crèvecœur reparut dans la
plaine, il était trop tard pour qu'il pût espérer de réparer les
résultats de son imprudence; il ne réussit qu'à couvrir la retraite
des débris de son armée vers Hesdin et vers Blangy.

Les pertes qu'avaient éprouvées les Français à la fin de la journée
vengèrent celles qu'ils avaient fait subir aux milices flamandes au
commencement de l'action. Non-seulement elles avaient recouvré toute
leur artillerie, mais elles s'étaient emparées aussi de trente-cinq
serpentines; enfin, si elles comptaient quelques nobles chevaliers,
quelques intrépides bourgeois parmi les morts, les Français qui
avaient succombé étaient bien plus nombreux, et l'on remarquait parmi
ceux-ci l'amiral de France, le sénéchal de Normandie, le comte du
Maine, les sires de Clermont, de Créquy, de Vaudemont, de Torcy, et un
célèbre capitaine dont nous avons déjà cité souvent le nom, Jean de
Beauvoisis. Antoine de Crèvecœur, frappé à côté d'eux, avait expié la
trahison du sire d'Esquerdes, et le valet de chambre Jean Wast, autre
transfuge, y avait terminé, au milieu des gens de guerre, une vie que
n'avaient pu illustrer ni les intrigues du château de Genappe ni
celles du Plessis-lez-Tours.

Maximilien passa la nuit dans le camp français «au lit d'honneur,
tendu de glorieuse renommée.» Il avait montré du courage dans cette
journée; mais la faiblesse et l'incertitude qui formaient l'un des
traits principaux de son caractère se reproduisirent presque aussitôt,
trop promptes à étouffer les inspirations d'une énergie momentanée.
Si, au lieu de licencier son armée, il se fût présenté immédiatement
devant Térouane ou même devant Arras, la terreur panique qu'avait
répandue le bruit de la bataille de Guinegate lui en eût sans doute
fait ouvrir les portes.

Le mécontentement de Louis XI fut extrême quand il sut qu'on avait
combattu contrairement à ses volontés; il disgracia le sire
d'Esquerdes et le sire de Saint-André, et résolut de remplacer les
francs archers par des gentilshommes, parce qu'il avait plus de
confiance dans le courage de la noblesse, toujours fidèle à cette
tradition de l'honneur qui lui avait appris à mourir plutôt que de
reculer; mais loin de les chercher dans ses Etats, il alla les
recruter vers les marches de l'Allemagne et de la Suisse, sans se
préoccuper des conséquences d'une politique méticuleuse qui allait
compromettre pendant un demi-siècle la fortune militaire de la France,
en plaçant en des mains étrangères le soin de la défendre.

Lorsque la guerre se ralluma, au mois de septembre 1479, les Français
envahirent le pays de Bourbourg, sans rencontrer d'armée qui mît
obstacle à leurs progrès, et la Flandre eût été perdue, si Jean de
Dadizeele, faisant en toute hâte sonner le tocsin dans les campagnes,
n'eût réussi à les arrêter près de Cassel, en leur opposant les
milices communales, illustrées par la victoire de Guinegate.

Cependant, les revers ne lassaient point les ambitieuses espérances
d'un prince habitué à trouver dans sa persévérance le gage de ses
succès. Louis XI, cherchant dans les négociations des triomphes moins
incertains que ceux des armes, traitait avec la Castille, forçait le
roi René à lui céder une partie de ses Etats, s'emparait de la tutelle
du jeune duc de Savoie, concluait de nouvelles alliances avec les
Suisses et les Génois, et menaçait le duc de Bretagne de lui opposer,
s'il ne soutenait pas ses intérêts, des prétentions rivales qui
remontaient à Jeanne de Blois. Il envoyait en même temps le sire de
Blancfossé et Pierre Framberg s'aboucher à Metz avec les députés des
villes de Gueldre, pour qu'elles prissent les armes contre le duc
d'Autriche.

En présence de ces immenses préparatifs, la Flandre se demandait si
elle pouvait compter sur la protection d'un prince qui n'avait été
victorieux que malgré lui et qui, même après sa victoire, avait
abandonné aux Français le pays de Bourbourg. Les communes s'agitaient
et le sire de Lalaing écrivait lui-même au sire de Dadizeele: «Je
meurs de ce que je voy que les Franchois gastent ainsy nostre pays et
que nous n'y pourvéons autrement.» Maximilien s'était rendu à Gand au
mois de novembre pour y réclamer de nouveaux impôts, quand le doyen
des métiers lui déclara, au nom des bourgeois, qu'il était nécessaire
que d'abord il rendît compte de tous les deniers employés.
«Voulez-vous donc la perte de la Flandre? s'écria Maximilien.--Nous
l'aimons trop, répliquèrent les bourgeois, pour laisser à d'autres le
soin de sa défense.» En effet, une assemblée générale fut convoquée à
Termonde, et toutes les mesures y furent prises pour organiser la
résistance sur la base la plus large et la plus nationale; les milices
communales prêtes à s'armer au printemps s'élevaient à cent cinquante
mille hommes.

Dans ces graves circonstances, où Maximilien se voyait condamné au
mépris et à l'isolement aussi bien vis-à-vis de ses sujets que
vis-à-vis des princes étrangers, une femme conçut le projet de
rétablir l'influence qui lui échappait. Cette femme était la duchesse
douairière de Bourgogne, Marguerite d'York. Veuve de Charles le Hardi,
elle aspirait à se venger des communes flamandes, qui l'avaient bannie
en 1477. Elle se souvenait aussi de l'asile offert à Edouard IV et de
cette glorieuse intervention dans les troubles de l'Angleterre qui
avait jadis resserré l'alliance des maisons d'York et de Bourgogne.
Sur ces deux bases reposaient les desseins ambitieux qu'elle fit
aisément accepter à un prince qu'elle dominait autant par la fermeté
que par la supériorité de son esprit.

Depuis longtemps les agents de Marguerite d'York multipliaient leurs
démarches pour combattre l'influence des conseillers anglais que
pensionnait secrètement Louis XI, lorsqu'au mois de juin 1479,
quelques semaines avant la bataille de Guinegate, des navires flamands
conduisirent au port de l'Ecluse trois vaisseaux français où l'on
saisit des présents adressés à lord Howard et des lettres de Louis XI
qui l'exhortaient à faire en sorte que dix mille Anglais se
joignissent à son armée pour envahir la Flandre. Lord Howard fut
arrêté avec onze de ses amis, et des plénipotentiaires se rendirent à
Saint-Omer, où ils conclurent, le 18 juillet, une convention relative
au mariage de Philippe, fils de Maximilien, avec Anne d'Angleterre,
troisième fille d'Edouard IV.

Marguerite d'York, encouragée par ce succès, allait aborder la lutte
contre les communes flamandes, lutte périlleuse et difficile, dans
laquelle elle espérait être plus heureuse ou plus habile que les rois
les plus redoutables. En 1453, Gand avait représenté les communes
flamandes dans sa longue guerre contre le duc Philippe de Bourgogne.
En 1479, la question est posée sur le même terrain, sur le terrain où
elle a été décidée vingt-six ans auparavant par la bataille de Gavre.
Des nobles de la cour répétaient tout haut que la ville de Gand était
mal gouvernée. Les officiers du prince tenaient le même langage.

Voici en quels termes mystérieux le comte de Saint-Pol avertissait le
sire de Dadizeele de la situation des choses au mois de décembre 1479:
«Pour vous bien advertir, tant de secrets entendements courent
aujourd'huy que l'en ne s'y scet cognoistre: ce scet le
Tout-Puissant!»

Quels étaient ces secrets entendements? Le document suivant les fera
connaître: «A messire Jean de Dadizeele, haut bailli de Gand, notre
très-cher seigneur. Noble et digne seigneur, les échevins des deux
bancs de Gand et les deux doyens de la ville de Gand, salut et amitié:
qu'il vous plaise savoir que nous avons appris aujourd'hui par Jean de
Coppenolle, notre secrétaire, qu'il se fait quelque machination par le
moyen et à la poursuite de certaines personnes qui nous sont hostiles,
comme on peut le supposer, pour que l'on vous enlève votre dignité de
haut bailli de Gand, ce qui nous paraît fort étrange, et nous ne
pouvons soupçonner quels sont les griefs que l'on produit contre vous
et nous avec une intention coupable, ce qui serait triste à voir et à
entendre. Hâtez-vous donc de vous rendre à Gand afin de savoir si
vous n'avez plus d'autorité et d'examiner ce qu'il nous reste à faire
pour vous la conserver.»

Marguerite d'York croyait désarmer les communes flamandes en les
privant des sages conseils du sire de Dadizeele, mais elle comprit
bientôt que c'était une trop vaste tâche que de vouloir régner à
Londres par les négociations et à Gand par la force et la violence. Au
mois de mai 1480, Maximilien charge l'abbé de Saint-Pierre de déclarer
aux échevins et aux doyens de Gand que jamais il ne songea à leur
enlever leurs priviléges, et qu'il espère qu'ils le soutiendront avec
les bonnes villes dans ses démarches, «pour acquérir l'ayde des
Anglois contre le roy de France, qui contendoit destruire la comté de
Flandre pour distraire d'icy la marchandise et la attraire en France.»
Les Gantois répondent fièrement qu'ils sont résolus à maintenir les
priviléges que leurs ancêtres payèrent de leur sang, et que, d'après
ces priviléges, tant que toutes les infractions qu'ils ont subies
n'auront point été réparées, ils doivent s'abstenir de toute relation
avec les autres membres de Flandre. Ils ajoutent qu'ils désirent être
instruits des négociations commencées avec l'Angleterre.

Les nouvelles arrivées de Londres étaient peu favorables. Lord Howard
était parvenu à se disculper, et il venait d'être chargé d'aller
conclure un nouveau traité avec le roi de France (12 mai 1480).
Marguerite n'hésita pas toutefois à tenter un dernier effort, et elle
se rendit elle-même en Angleterre. Edouard IV aimait peu les Français,
mais il écoutait son avarice en acceptant leurs dons. Il raconta, le
27 juillet, à sa sœur, que lord Howard, arrivé la veille de France
avec le dernier semestre du _tribut_ établi par le traité d'Amiens,
lui avait appris que Louis XI consentirait volontiers à lui payer,
chaque année, cinquante mille écus s'il pouvait conclure le mariage du
Dauphin et de madame Elisabeth, ainsi qu'une trêve dont seraient
formellement exclus le duc d'Autriche et le duc de Bretagne, et que
pour parvenir à ce but «son intention estoit de non espagner la moitié
de la revenue de son royaume d'un an en dons et autrement.» Lord
Howard avait aussi déclaré que le roi de France, s'il ne réussissait
point à Londres, s'adresserait à Maximilien lui-même, «afin de
pratiquer par tous moyens possibles, et mesmement par force d'argent
et plusieurs autres fainctes et dissimulées offres, aucun traité au
moyen duquel il le pust séparer des maisons d'Angleterre et de
Bretagne.» L'un de ces moyens, le plus opposé à la politique
habituelle de Louis XI, puisqu'il se fondait sur l'intimidation, était
la réunion d'une armée destinée à former le siége d'Aire et de
Saint-Omer.

La duchesse de Bourgogne avait aussi été avertie que des envoyés
français ne tarderaient point à traverser la mer: elle prévint leurs
efforts. Par des traités successifs du 1er, du 5 et du 14 août 1480,
le roi d'Angleterre s'allia à Maximilien et lui accorda pour son fils
la main de sa fille Anne. Six mille archers anglais devaient secourir
la Flandre contre le roi de France, et Maximilien promettait à Edouard
IV une rente annuelle semblable à celle que lui payait Louis XI.
Marguerite s'était même efforcée d'engager Edouard IV à envahir
l'Aquitaine et la Normandie, et à réunir à sa couronne les conquêtes
qui avaient illustré le règne d'Edouard III, ancêtre commun des deux
grandes dynasties d'York et de Lancastre. Peut-être même Maximilien
proposa-t-il de rendre hommage du comté de Flandre à Edouard IV, _roi
de France et d'Angleterre_, dès qu'il aurait traversé la mer avec ses
armées. Michel de Berghes avait déjà reçu des instructions relatives à
la part que le duc d'Autriche prendrait à cet armement, et il avait
été convenu que quinze cents archers anglais iraient immédiatement
rejoindre ceux qui se trouvaient en Flandre sous les ordres de Thomas
d'Euvringham. Pour que cette confédération fût complète, on attendait
à Londres les envoyés de la Bretagne chargés d'offrir au prince de
Galles la main de l'unique héritière de leur duché.

L'imprudence et l'incapacité de Maximilien devaient renverser tous ces
projets si habilement préparés en dépit de mille obstacles. Il ne
s'était laissé ébranler ni par l'invasion des Français dans le
Luxembourg, ni par les préparatifs des garnisons françaises de
l'Artois aisément contenues par Jean de Dadizeele: il avait cédé à
quelques lignes d'une lettre où l'un de ses espions en France lui
annonçait que Louis XI avait comblé d'honneurs et de présents le
cardinal de la Rovère, légat du pape Sixte IV, non-seulement pour
qu'il excommuniât les Flamands, mais aussi pour qu'il persuadât à la
duchesse douairière de Bourgogne de soutenir ses intérêts, «en lui
faisant offres de par le roy de la marier grandement.» Quelque
invraisemblable que fût cette allégation, Maximilien y ajouta une foi
aveugle: il refusa de recevoir dans ses Etats le cardinal de la
Rovère et traita avec Louis XI, non-seulement sans le conseil, mais
même à l'insu de la duchesse Marguerite.

Quelques-uns des ministres anglais se montrèrent fort irrités de la
conduite de Maximilien: Edouard IV toutefois partageait peu leurs
sentiments. Il approuva aisément ce qu'avait fait le duc d'Autriche,
et se hâta d'envoyer en France des ambassadeurs continuer les
négociations relatives au mariage de madame Elisabeth avec le Dauphin
pour conserver le _tribut_ de cinquante mille écus. Peu de jours
après, Marguerite s'embarqua à Douvres, et les envoyés du duc de
Bretagne ne trouvèrent à leur arrivée en Angleterre que le souvenir de
la vaste confédération à laquelle ils se croyaient appelés à prendre
part.

Cependant Marguerite n'abandonna point ses desseins: son retour en
Flandre lui avait rendu son influence, et elle présida sans doute aux
instructions qui furent données le 29 janvier 1480 (v. st.) au prince
d'Orange, au comte de Chimay, à l'abbé de Saint-Bertin et au doyen de
Saint-Donat, chargés d'aller remontrer à Edouard IV que le moment
n'avait jamais été plus favorable pour porter la guerre en France, et
que Maximilien était prêt à lui céder ses droits sur Boulogne,
Montreuil, le Ponthieu et les villes de la Somme, et à l'aider à
reconquérir la Normandie et la Champagne, où il pourrait se faire
couronner à Reims. L'appui de Maximilien n'est-il pas important? La
Flandre n'est-elle pas la patrie de Jacques d'Artevelde? Le prince
d'Orange et le comte de Chimay auront soin de le rappeler au roi
d'Angleterre, en exposant «comme l'ayde et assistance des dits pays
est moult à estimer; car pour l'avoir le roy Edouard d'Angleterre, qui
premier mist avant la querelle des roys d'Angleterre en France, vint
par deçà en sa personne, pratiqua l'ayde des dits pays et tint à bien
grande chose l'avoir d'aucuns d'iceux, et aussi il luy servit et
prouffita moult à sa conqueste, comme chacun sçait.» Edouard IV
ressemblait peu à l'illustre monarque dont il portait le nom: on le
pressa vainement de prendre les armes; il répondait toujours:
«Attendez la mort du roi de France.»

Louis XI était déjà vieux, et sa santé s'affaiblissait; selon une
rumeur populaire qui arriva jusqu'en Flandre, il avait été atteint de
la lèpre vers la fin de l'année 1479. Enfin, au mois de mars 1480 (v.
st.), pendant qu'il se trouvait à table, aux Forges près de Chinon, il
avait été frappé d'une attaque d'apoplexie qui lui fit perdre un
moment la parole, et qui lui sembla, aussi bien qu'à ses ennemis, le
signe de sa fin prochaine. Agité par ses remords, il s'attachait de
plus en plus à cette vie de la terre où le crime, assis au faîte des
grandeurs, se promet vainement une éternelle impunité. Il faisait
chercher aux Cordeliers de Troyes les reliques de Jean de Gand, pauvre
ermite de Saint-Claude, qui avait partagé avec Jeanne d'Arc la gloire
de faire accepter à Charles VII des prophéties libératrices. Il
appelait saint François de Paule du fond de l'Italie, pour lui
demander à genoux quelques jours de plus, et, en même temps, craignant
de voir ses terreurs se révéler et affaiblir sa puissance, il
présidait son conseil, passait ses Suisses en revue, et faisait
acheter à grands frais dans toute l'Europe les instruments de ces
plaisirs qui ne conviennent qu'à la santé et à la jeunesse: des rennes
de Suède, des chevaux de Naples, des mules de Sicile, des épagneuls de
Valence, des levrettes de Bretagne, bientôt oubliées pour celles qu'il
choisit dans la meute du sire de Boussut, de préférence aux barbets de
Flandre à jambes droites et aux chiens noirs de Saint-Hubert, comme la
seule rançon qu'il voulût accepter de Wolfgang de Polheim: frivoles
délassements qui formaient un contraste étrange avec les sombres
préoccupations de sa politique.

Le 25 octobre 1480, Louis XI avait écrit au cardinal de la Rovère que
si l'entrée des Etats de Maximilien lui était définitivement refusée,
il ferait bien d'annoncer que sa mission était d'assurer aux peuples
le rétablissement de la paix, si nécessaire à leur prospérité, et
d'adresser cette déclaration aux Gantois, afin d'exciter chez eux
quelque sédition violente. Le légat du pape avait déjà fait publier
dans toutes les villes de Flandre la bulle pontificale du 16
septembre, qui avait inutilement engagé Maximilien à le recevoir; il
répondit à Louis XI qu'il allait remontrer, par une nouvelle lettre,
aux bonnes villes de Flandre tous les maux que leur désobéissance au
saint-siége devait entraîner, et combien Maximilien était coupable en
rejetant la médiation du pape pour n'écouter que les conseils de
l'évêque de Tournay. Or, l'évêque de Tournay était Ferri de Cluny,
frère de l'ancien protonotaire de Térouane, qui, après avoir été le
complice d'Hugonet et d'Humbercourt et l'instrument de l'usurpation de
la Bourgogne par le roi de France, était resté haï des Flamands en
quittant Louis XI pour s'attacher exclusivement au duc d'Autriche.

L'impopularité de Maximilien s'accroissait de jour en jour; sa
prodigalité, qui ne cessait d'enrichir les Allemands et les
Bourguignons, multipliait les sacrifices que s'imposait un pays réduit
à la détresse et à la misère: sa faiblesse concourait à les rendre
stériles. Au moment même où Louis XI l'accusait publiquement de
falsifier le sceau royal, Maximilien ne songeait qu'à remplir ses
trésors pour les épuiser aussitôt. Dès le mois de septembre 1477, on
le voit écrire au sire de Ravestein pour qu'il remette à son valet de
chambre, Gauthier de Heusden, cent mille florins de joyaux, et, de
plus, «une bague garnie de pierres, de la valeur de trois quarats ou
chinc mille florins, pour les engager ou faire fondre.» En 1479, il
laisse vendre par la maison des Médicis, qui apprit à aimer les arts
en acceptant des chefs-d'œuvre comme gage de ses prêts usuraires, une
partie des images ciselées et de la riche vaisselle des ducs de
Bourgogne. De précieux joyaux se trouvaient entre les mains de
Foulques Portinari, qui menaçait de les faire fondre si on ne lui
remboursait pas ses avances; d'autres étaient entrés dans les coffres
de quelques marchands espagnols qui prêtaient à trente et quarante
pour cent d'intérêt; d'autres encore avaient été remis à Jacques de
Witte, à Jean de Boodt, à Henri Nieulant, à Jacques Despars, à Jacques
Metteneye et à trente-cinq de leurs amis, qui s'étaient constitués
cautions pour une somme de quatre mille livres de gros. Faut-il
ajouter que la bibliothèque des ducs de Bourgogne, «la plus riche et
noble librairie du monde,» avait été en grande partie aliénée et
dispersée; les monuments de la protection que les ducs de Bourgogne
avaient accordée aux lettres disparaissaient dans le même gouffre que
ceux qui retraçaient leur puissance.

Il ne faut plus s'étonner de voir le mécontentement éclater de toutes
parts. Les députés des communes s'assemblèrent pour délibérer sur la
situation des affaires publiques: Gand avait pris l'initiative de ce
mouvement. Comme aux plus mauvais jours du quatorzième siècle, la
lutte se dessinait énergique et vive entre les courtisans qui
entouraient le prince à ses joutes et à ses fêtes, et les bourgeois
des villes qui lui avaient fait un rempart de leurs corps sur le champ
de bataille.

Le chef du parti des communes était Jean de Dadizeele. Issu d'une
antique maison, il avait fréquenté pendant sa jeunesse les écoles de
Lille et d'Arras, puis il s'était attaché comme servant d'armes à
Simon de Lalaing dès l'époque où celui-ci défendit si vaillamment
Audenarde contre les Gantois, et il était resté près de lui jusqu'à
sa mort. En 1465 il avait épousé Catherine Breydel et était retourné
dans le château de ses ancêtres, où il reçut tour à tour les nombreux
pèlerins qui allaient prier à l'autel de Notre Dame de Dadizeele,
notamment les duc Philippe et Charles de Bourgogne, Marie et
Maximilien, Adolphe de Clèves, le comte de Scales et d'autres hôtes
non moins illustres. Dès ce moment, ses années furent partagées entre
l'administration paternelle de ses domaines et les guerres où il était
tenu, à raison de son fief, de servir le prince. Tantôt il établissait
une foire et faisait bâtir de nombreuses maisons à Dadizeele, de telle
sorte qu'on parle dans les documents contemporains de la ville de
Dadizeele, comme Bladelin parlait quelques années plus tôt de sa ville
de Middelbourg. Tantôt il passait la revue annuelle de ses braves
vassaux qui le suivirent à Guinegate, les fermiers étant montés sur
leurs chevaux de trait, les ouvriers tous armés d'une fourche;
d'autres fois il courait défendre la Bourgogne, au premier bruit des
résultats douteux de la bataille de Montlhéry. En 1467, il
accompagnait le sire de la Gruuthuse, lorsqu'il parvint à calmer à
Gand l'émeute de la Saint-Liévin. A la mort de Charles le Hardi, il
était devenu le conseiller et le défenseur de Marie de Bourgogne.
Allant recevoir Maximilien aux frontières de Flandre, puis présidant à
son mariage, également prompt à réprimer les séditions des métiers de
Gand et à faire respecter la suprématie de la ville par les habitants
de la châtellenie qui lui était soumise, appelé bientôt par ses
victoires au commandement de l'armée flamande, avec laquelle il déjoua
tous les projets de Louis XI, créé tour à tour grand bailli de Gand,
bailli souverain de Flandre, capitaine général et ambassadeur en
Angleterre, il était le seul homme capable de sauver la Flandre
menacée à la fois par la trahison et l'anarchie, par l'intrigue et la
conquête.

Le 7 octobre 1481, Jean de Dadizeele se trouvait à Anvers, lorsqu'il
fut assailli le soir par quatre ou cinq meurtriers inconnus. Peu de
jours après, il rendit le dernier soupir. Sa vie, jusque-là destinée à
accomplir à travers mille périls une œuvre de conciliation, eût pu
modérer les passions inquiètes de ses amis, et protéger ceux-là mêmes
qui le haïssaient: sa mort allait briser le dernier obstacle qui
s'opposât aux discordes civiles, car elle devait être également
funeste aux hommes qui l'avaient préparée et aux bourgeois, qui lui
firent des funérailles aussi pompeuses que celles d'un prince:
c'était le deuil de la Flandre entière, condamnée à voir s'éteindre
avec la paix intérieure les dernières illusions de la puissance et de
la liberté.

Maximilien se trouvait à Anvers lors de l'attentat dirigé contre le
sire de Dadizeele. Il était même allé le voir et avait fait fermer les
portes de la ville, afin que les auteurs du crime ne pussent
s'échapper. On ne les découvrit point: cependant la rumeur publique
accusait le sire de Montigny et le bâtard de Gaesbeke. Le premier
était le beau-père, et le second le fils illégitime de messire
Philippe de Hornes, seigneur de Gaesbeke et de Baucignies, connu
lui-même comme l'un des principaux ennemis de la victime. Maximilien
feignit de l'ignorer et ne se souvint plus de l'assassinat de Jean de
Dadizeele que pour en profiter. On arrêta à Bruges par son ordre les
magistrats et les bourgeois les plus respectés, Jean de Riebeke, Jean
de Keyt, Jean de Boodt, Martin Lem, si fameux par le zèle qu'il avait
montré à prodiguer ses biens pour résister à l'invasion française,
Jean de Nieuwenhove, l'un des héros de Guinegate. Il fallut quatre
jours aux officiers de Maximilien pour étayer sur les griefs les plus
vagues leur acte d'accusation. Il nous suffira de rappeler que l'un de
ceux que l'on reprochait à Jean de Nieuwenhove était de s'être
approprié à Guinegate le trésor de l'armée, trésor qui avait été
pillé, on le savait bien, par les hommes d'armes du sire de
Saint-André. La conclusion était du reste telle que l'avarice de
Maximilien permettait de le prévoir: le payement d'une amende qui pour
chacun des accusés se serait élevée à quarante mille lions d'or. Tous
les conseillers de Maximilien s'étaient empressés d'offrir leur
témoignage hostile: c'étaient, entre autres, Roland d'Halewyn, allié à
la maison de Hornes, Jacques de Ghistelles, Charles d'Uutkerke, et en
même temps le duc d'Autriche décidait que cette affaire serait portée
devant la juridiction de son conseil, juridiction évidemment dénuée de
toute garantie d'impartialité; mais les accusés réclamèrent si
vivement les priviléges attachés au droit de bourgeoisie qu'il fallut
ajourner leur jugement.

Peu de jours après, les états se réunirent à Bruges. Les échevins de
cette ville et ceux du Franc, effrayés par l'arrestation de leurs
anciens collègues, accordèrent les subsides qui furent demandés; mais
les échevins de Gand refusèrent d'envoyer des députés à cette
assemblée. Ils avaient protesté contre l'arrestation de Jean de
Nieuwenhove et de ses amis en prononçant immédiatement une sentence
de cinquante années d'exil contre le sire de Hornes. Celui-ci ne
répondit à leurs menaces qu'en les traitant de chiens et en portant
par moquerie un collier de fer garni de clous pour se défendre contre
eux. Le sire de Hornes ne quittait plus Bruges, où il s'abritait sous
le manteau de Marie de Bourgogne, non pas parce que c'était un manteau
de pourpre, mais parce que la princesse qui le portait était bonne,
douce, aimable, pieuse, respectée de tous. La transmission de la
souveraineté par les femmes annonça toujours pour la Flandre un avenir
prochain de désastres et de malheurs, aussi bien depuis Jeanne de
Constantinople jusqu'à Marie de Bourgogne que depuis Marguerite
d'Autriche jusqu'à Marie-Thérèse, et toutefois la Flandre, indocile à
l'autorité des monarques les plus redoutables et des capitaines les
plus illustres, se prit toujours à aimer celle qui résidait en de plus
faibles mains: elle chérissait l'héritière orpheline de Charles le
Hardi autant qu'elle avait chéri autrefois les héritières orphelines
de Baudouin de Constantinople, comme si les traditions de la gloire
des dynasties qui s'éteignent empruntaient un nouveau prestige et un
dernier éclat en se reposant au sein de l'innocence et de la chasteté
de la vierge et de la femme.

Voyez Marie de Bourgogne au milieu des bourgeois de Bruges qui osèrent
lutter contre la puissance de son aïeul: ils l'admirent et la vénèrent
tandis qu'elle se mêle, pieds nus et un cierge à la main, aux
processions qui demandent à Dieu la victoire de Guinegate. Ils
applaudissent également à sa grâce et à son adresse lorsque, entourée
de dames, elle effleure de ses patins légers la glace qui conserve à
peine sa trace, prophétique image d'une existence fugitive et trop tôt
éclipsée; ils la saluent de leurs acclamations quand elle se prépare,
le faucon au poing, à parcourir les bois et les marais: un jour,
toutefois, au lieu de reparaître aux portes de Bruges au son des
fanfares et du joyeux hallali, on la rapporta pâle, sans mouvement, le
corps à demi brisé, à la suite d'un bond de son coursier, qui s'était
renversé sur elle. L'affection dont elle était l'objet ne se manifesta
jamais plus vivement; elle fit bientôt place à un sentiment profond
d'inquiétude. Une procession solennelle parcourut toute la ville: elle
rentrait à Saint-Donat lorsque le dernier soupir de la jeune duchesse
de Bourgogne monta vers le ciel avec les derniers chants du clergé, au
milieu des prières et des larmes du peuple (27 mars 1481, v. st.).



LIVRE VINGT-UNIÈME.

1481-1500.

    Discussions relatives à la mainbournie.
    Intervention de Charles VIII.
    Décadence et fin des communes flamandes.


Dès que l'on avait pu prévoir la mort de la duchesse de Bourgogne, le
sire de Gaesbeke, voyant que la protection sur laquelle il se reposait
allait lui manquer, s'était hâté de fuir de Bruges.

Les Gantois avaient confirmé le 18 mars la sentence qu'ils avaient
prononcée le 11 décembre contre lui. Les sires de Beveren et de la
Gruuthuse se rendirent au milieu d'eux pour les calmer, et revinrent
avec leurs députés, qui furent reçus avec honneur: deux jours après,
Jean de Nieuwenhove et les bourgeois qui avaient été emprisonnés avec
lui furent solennellement absous de toutes les accusations portées
contre eux.

Selon les clauses de l'acte du 18 août 1477, l'autorité du duc
d'Autriche devait se terminer par la dissolution du mariage qui en
était la base, et le 8 avril, les états de Flandre s'assemblèrent à
Bruges pour s'occuper des affaires publiques et renouveler l'ancienne
alliance des trois bonnes villes. Maximilien promit d'éloigner
désormais de lui Philippe de Hornes, Roland d'Halewyn, Jacques de
Ghistelles et leurs amis: il offrit de plus de prêter un nouveau
serment de respecter les franchises et les priviléges du pays. Il
espérait ainsi obtenir la tutelle de son fils et le maintien de son
autorité; mais les états demandèrent quelque délai pour délibérer; et
s'ils consentirent, dans une nouvelle réunion, tenue à Gand le 3 mai
1482, à lui reconnaître le titre de _bail_ et de _mainbourg_, ce fut
avec cette réserve importante que la Flandre «seroit gouvernée soubz
le nom de monseigneur Phelippe par l'advis de ceulx de son sang et de
son conseil estans et ordonnez lez luy.»

Maximilien ne négligeait aucun moyen pour se rendre les états
favorables. Il consentit à nommer à leur demande des ambassadeurs
chargés de traiter de la paix avec Louis XI, et choisit pour cette
importante mission les sires de Rasseghem et de la Gruuthuse, qui
jouissaient à Gand et à Bruges d'une grande popularité. Les abbés des
Dunes et de Saint-Pierre, le prévôt de Saint-Donat, et trois échevins
de Gand, de Bruges et d'Ypres, devaient les accompagner en France.

Un traité qui rétablît les relations commerciales, suspendues depuis
cinq années, paraissait depuis longtemps utile et désirable aux
esprits les plus sages: il semblait qu'il fût devenu urgent d'en hâter
la conclusion au moment où la Flandre, encore inquiète sur les
desseins secrets de Maximilien, n'était plus assurée de pouvoir
opposer aux forces supérieures de la France celles qu'elle puisait
dans la concorde intérieure et dans son union.

On souhaitait également la paix au château du Plesis-lez-Tours. Par
une étrange préoccupation, remords politique qui se mêlait à bien
d'autres remords, le roi de France ne songeait qu'à réparer la faute
qu'il avait commise en dédaignant l'alliance de Marie de Bourgogne; il
espérait y parvenir en recherchant pour le Dauphin la main de
Marguerite, qui ne possédait pas le vaste héritage de sa mère et que
la même inégalité d'âge eût séparée de son époux. Depuis longtemps, il
présentait ce mariage comme le meilleur moyen de faire cesser la
guerre. Il saisit avec empressement, après la mort de Marie de
Bourgogne, cette occasion si favorable pour faire réussir ses projets,
et dès qu'il apprit que les communes de Flandre se proposaient de lui
envoyer des députés, il se hâta de leur exprimer la joie qu'il en
éprouvait.

Les députés des communes flamandes trouvèrent Louis XI à Cléry, où il
était venu passer les fêtes de l'Assomption: ils lui exposèrent leur
mission et obtinrent une réponse favorable. Le sire de Saint-Pierre
les reconduisit jusqu'à Paris, où le prévôt des marchands et les
échevins leur firent également grand honneur. Le roi avait même voulu
qu'à leur retour ils vissent l'armée du sire de Crèvecœur qui venait
de s'emparer de la ville d'Aire (28 juillet 1482). Elle était en effet
fort belle: on y comptait quatorze cents lances, six mille Suisses et
huit mille hommes armés de piques.

Le récit des ambassadeurs flamands fit désirer de plus en plus la
paix. Les états se réunirent d'abord à Ypres, puis à Alost, et ils ne
se montrèrent point éloignés de consentir au mariage de mademoiselle
Marguerite avec le Dauphin.

Les négociations se continuaient à Arras. Le roi de France y avait
envoyé deux hommes qui, à des titres bien différents, n'étaient
étrangers ni l'un ni l'autre à ceux avec lesquels ils étaient appelés
à traiter. Le premier était ce sire de Crèvecœur qui, inquiété par
Louis XI au sujet de l'emploi des trésors remis entre ses mains,
répondait qu'il les rendrait volontiers si le roi lui rendait aussi
Aire, Arras, Saint-Omer, Béthune, Bergues, Dunkerque, Gravelines, que
ces trésors avaient mis en son pouvoir. Le second était Jean de la
Vacquerie, bourgeois d'Arras, devenu premier président du parlement de
Paris, qui ne craignit jamais de résister à des ordres injustes, et de
placer le soin de son honneur au-dessus de celui de sa vie, plus digne
de louanges dans sa pauvreté, remarque Michel de l'Hospital, que ne
l'avait été Nicolas Rolin au milieu de ses richesses. Parmi les
députés nommés par le duc d'Autriche et les états de Flandre, on
remarquait Jean de Lannoy, chancelier de la Toison d'or et abbé de
Saint-Bertin, les abbés de Saint-Pierre de Gand et d'Afflighem, le
sire de Gouy, haut bailli de Gand, Jean d'Auffay, maître des requêtes,
Jacques de Savoie, comte de Romont, les sires de Lannoy, de Berghes et
de Boussut. La ville de Gand avait choisi pour ses mandataires
Guillaume Rym et Jacques Steenwerper; celle de Bruges était
représentée par le bourgmestre Jean de Witte, le conseiller George
Ghyselin et Jean de Nieuwenhove; celle d'Ypres, par son pensionnaire
Jacques Craye; Louvain, Anvers, Bruxelles, Mons, Lille, Douay,
Valenciennes, Saint-Omer, y avaient aussi leurs députés.

Le traité de paix fut signé le 23 décembre 1482: il portait que le
Dauphin épouserait mademoiselle Marguerite de Flandre et qu'elle
recevrait pour dot les comtés d'Artois et de Bourgogne et les
seigneuries de Mâcon, d'Auxerre, de Salins, de Bar-sur-Seine et de
Noyers, que Louis XI occupait déjà. La ville de Saint-Omer devait y
être jointe; mais elle ne devait être remise aux Français qu'à
l'époque de la consommation du mariage. Un article spécial
reconnaissait au roi la souveraineté du comté de Flandre, dont le
jeune duc Philippe était tenu de rendre hommage. D'un autre côté, le
roi de France abandonnait ses prétentions sur les châtellenies de
Lille, de Douay et d'Orchies, confirmait tous les priviléges de la
Flandre, tels que Marie de Bourgogne les avait renouvelés, et
rétablissait la liberté du commerce comme elle existait avant
l'avénement du duc Charles. Les envoyés des villes flamandes avaient
également obtenu que ces conventions fussent ratifiées par les états
de toutes les provinces et par toutes les bonnes villes de France:
c'est ainsi que, vers les premiers temps du moyen-âge, les rois, chefs
de la féodalité, réclamaient dans les traités l'adhésion des barons,
représentants du même ordre politique et non moins intéressés à le
soutenir.

L'allégresse la plus vive régnait en Flandre: à Gand, les
réjouissances se prolongèrent plusieurs jours; à Bruges, on célébra
dans l'église de Saint-Donat les jeux quelquefois trop libres de la
fête du Pape des ânes. En France, la joie n'était pas moins générale;
et l'on chantait en chœur les vers élégants d'une ballade composée
tout exprès par Guillaume Coquillart, official du diocèse de Reims:

    Bons esperitz et vertueulx courages
    ... regardez les œuvres déifiques
    Dont Dieu nous a si grandement douez...
    Vouloir divin a produit ces ouvrages...
    Du ciel sont cheues ces plaisantes images...
    ... Ces trois dames lesquelles cy voyez:
    C'est France et Flandre et la paix entre deux.

Une ambassade solennelle composée des abbés de Saint-Bertin et de
Saint-Pierre, de Jean de Berghes et de Baudouin de Lannoy, était allée
en France recevoir la ratification du roi. Un pompeux accueil fut fait
à Paris aux députés des communes flamandes; il y eut en leur honneur
_Te Deum_, processions, feux de joie et fêtes à l'hôtel de ville.
Maître Scourale, l'un des plus célèbres docteurs de l'université, leur
adressa un discours, après quoi ils assistèrent à la représentation
d'une moralité, avec sotie et farce, qui eut lieu dans l'hôtel du
cardinal de Bourbon. De là ils se rendirent au château du Plessis:
c'était la résidence ordinaire de Louis XI, qui l'avait fortifiée à
grands frais. Une forte grille l'entourait et les murs en étaient
hérissés de piques, afin que l'on ne pût essayer de traverser les
fossés. Aux quatre angles du château s'élevaient quatre guérites de
fer, où veillaient quarante arbalétriers sans cesse prêts à repousser
toute attaque; quatre cents archers occupaient l'intérieur; mais les
regards se détournaient avec joie de ce sombre donjon pour se reposer
sur les riants ombrages du parc, où l'on avait construit des cellules
pour saint François de Paule et d'autres ermites; l'on y apercevait
aussi de nombreuses troupes de bergers du Poitou, qui cherchaient à
distraire l'esprit du roi au son de leurs musettes, lorsque la parole
sévère des pieux anachorètes avait effrayé sa conscience troublée.

Ce fut le soir qu'on introduisit les ambassadeurs flamands au château
du Plessis; ils trouvèrent le roi assis dans le coin obscur d'une
chambre mal éclairée où l'on ne pouvait distinguer ses traits
décomposés. Ils s'excusa d'une voix faible, mais qui avait conservé un
accent faux et railleur, de ce qu'il ne se levait point pour les
recevoir. Après avoir causé peu d'instants avec «messeigneurs de
Flandre» (c'était le nom qu'il donnait aux ambassadeurs), il ordonna
qu'on apportât le livre des saints Evangiles. Sa main droite était
complètement paralysée; il souleva avec peine son bras enveloppé dans
une écharpe et toucha le livre du coude en jurant d'observer la paix;
c'est ainsi que les derniers jours d'un prince si longtemps redouté
s'achevaient dans une prison aussi triste que celle où il avait retenu
ses ennemis.

Maître Guillaume Picard, bailli de Rouen, accompagna les ambassadeurs
à Paris, où ils furent de nouveau accueillis avec de grandes
démonstrations de respect et d'affection. Bien que les bruits les plus
alarmants se répandissent sur l'état de la santé du roi, et qu'il y
eût eu une procession solennelle à Saint-Denis pour que le ciel fît
cesser le vent de bise, toujours funeste aux malades, Louis XI
encourageait lui-même les réjouissances populaires, qui détournaient
l'attention de sa lente agonie. Pour rendre plus d'honneur aux députés
flamands, le parlement les invita à assister à ses séances, où ils
s'assirent les uns sur le banc des prélats et les autres à coté du
greffier. Ils ignoraient que pendant leur absence, au moment même où
Louis XI jurait d'observer les conditions de la paix, il avait fait
remettre par son procureur général au parlement une protestation qui
tendait à attribuer à la couronne de France tous les pays constitués
en dot à madame Marguerite, lors même qu'elle n'épouserait pas le
Dauphin: rien ne put leur faire soupçonner ces réserves secrètes,
lorsqu'on les invita à assister à l'enregistrement public du traité
d'Arras dans cette même cour du parlement.

Tandis que l'ambassade flamande s'éloignait de Paris, des événements
importants s'accomplissaient en Flandre. Le 10 janvier 1482 (v. st.),
Philippe, fils de Maximilien, avait été inauguré à Gand et avait prêté
le même serment que les comtes de Flandre ses prédécesseurs, et,
aussitôt après, les députés des états avaient constitué le
gouvernement par le choix de quatre conseillers qui devaient le
diriger au nom du jeune prince, tant que durerait sa minorité.
C'étaient Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein; Philippe de
Bourgogne, seigneur de Beveren; Louis de Bruges, sire de la Gruuthuse,
et Adrien Vilain, sire de Rasseghem.

Maximilien n'avait point osé s'y opposer. Il reçut à Gand l'archevêque
de Rouen et l'évêque de Caen, chargés par le roi de France de réclamer
l'adhésion solennelle de la Flandre au traité d'Arras, et se rendit
avec eux à l'église de Saint-Jean, où il jura de l'observer. Il n'osa
pas davantage se plaindre des Gantois qui, ayant obtenu des
ambassadeurs français la confirmation de leur célèbre privilége de
1301, leur en témoignaient leur reconnaissance en les invitant à
assister à la revue de leurs connétablies et de leurs corporations.
Enfin, quand les progrès de la faction des Hoeks en Hollande
l'appelèrent au siége d'Utrecht, il ne prit congé des députés de la
Flandre à Hoogstraeten qu'après avoir conclu avec les sires de Beveren
et de la Gruuthuse et Jean de Witte, bourgmestre de Bruges, un accord
par lequel il confirmait, moyennant une pension annuelle de
vingt-quatre mille écus, l'autorité déférée par les états aux
conseillers qu'ils avaient donnés au jeune duc Philippe (5 juin 1483).

Madame de Beaujeu, fille du roi de France, s'était rendue à Hesdin
pour recevoir mademoiselle Marguerite de Flandre alors âgée de trois
ans, et d'une santé si délicate, que les médecins avaient ordonné
d'attendre le printemps pour son voyage: elle la conduisit à Paris, où
elle fit son entrée le 2 juin. On avait dressé trois vastes échafauds
à la porte Saint-Denis: sur le premier, on avait représenté le roi;
sur le second, le Dauphin et mademoiselle de Flandre; sur le troisième
paraissaient le seigneur et la dame de Beaujeu. Quatre personnages qui
figuraient la noblesse, le clergé, l'agriculture et le commerce,
souhaitèrent la bienvenue à la jeune princesse. Partout où elle passa,
les rues étaient richement ornées de tentures, et tous les prisonniers
furent délivrés en son honneur. Le Dauphin attendait Marguerite à
Amboise. La cérémonie des fiançailles y fut célébrée avec pompe en
présence d'un grand nombre de députés des bonnes villes de France et
de Flandre.

Les ambassadeurs flamands ne virent plus le roi; il s'affaiblissait de
plus en plus. Néanmoins, se trouvant dans la galerie qui dominait la
cour du château du Plessis lorsque le sire de Beaujeu, et le comte de
Dunois y rentrèrent d'Amboise avec une suite assez nombreuse, il
sentit sa méfiance se ranimer, et, appelant un des capitaines de ses
gardes, «il lui commanda, dit Philippe de Commines, aller taster aux
gens des seigneurs dessus dits, voir s'ils n'avoient point des
brigandines sous leurs robbes, et qu'il le fist comme en devisant à
eux, sans trop en faire de semblant.» Louis XI redoutait jusqu'à son
fils: il se souvenait de la triste fin de Charles VII!

Enfin le jour arriva où les médecins reconnurent que tous les remèdes
étaient désormais inutiles. Le roi de France avait défendu que l'on
prononçât jamais devant lui «_le cruel mot de la mort_.» On devait se
contenter, pour lui annoncer sa fin, de lui dire: «Parlez peu:» mais
Olivier le Dain, ce grossier barbier de Thielt, choisi pour signifier
au prince qui tant de fois l'avait chargé de ses arrêts, son propre
arrêt, non moins terrible et non moins inévitable, lui jeta rudement
ces paroles comme au dernier des condamnés: «C'est fait de vous;
pensez à votre conscience!» Quelques heures plus tard, Louis XI
expirait, après avoir recommandé Olivier le Dain à son fils. Fondateur
d'un ordre politique nouveau, qu'il n'avait établi qu'en rompant
violemment avec toutes les traditions du passé, il s'était lui-même
exilé des royales sépultures de Saint-Denis où reposaient ses
ancêtres, pour se faire ensevelir à Cléry, près d'un de ses favoris
tué au siége de Bouchain; et déjà son système, si péniblement inauguré
par les trahisons, les empoisonnements et les supplices, voyait
s'évanouir la force et l'unité, qui en étaient le prétexte, en tombant
aux mains d'un enfant pour flotter entre la régence d'Anne de Beaujeu
et les états généraux de Tours.

La mort de Louis XI fut annoncée à Maximilien au moment où il venait
de trouver, dans une guerre facile contre la faction des Hoeks, des
succès qui avaient relevé son orgueil et ses espérances. Utrecht avait
capitulé, et Amersfort avait, peu après, été enlevé d'assaut. Il
consentit à croire, peut-être par le conseil du comte de Chimay, de la
maison de Croy, que la fortune elle-même déchirait les engagements
qu'il avait pris à Hoogstraeten, et s'empressa de déclarer qu'il
révoquait tous les pouvoirs précédemment accordés relativement au
gouvernement de la Flandre: c'était le signal d'une guerre qui devait
remplir toute la fin du quinzième siècle de sang et de deuil.

La protestation des conseillers du duc Philippe ne se fit pas
longtemps attendre. Le 15 octobre, les sires de Ravestein, de Beveren,
de Rasseghem et de la Gruuthuse adressèrent à Maximilien un long
mémoire, où ils lui déniaient, en vertu des stipulations matrimoniales
de 1477, tout droit de _mainbournie_, et l'accusaient d'avoir pris
illégalement le titre et les armes de comte de Flandre, d'avoir chargé
la Flandre de taxes énormes, d'avoir engagé le domaine, d'avoir vendu
les joyaux de Marie de Bourgogne, et d'écouter les conseils perfides
que lui donnaient des étrangers. Ils terminaient en l'invitant, au nom
de la Flandre, à se soumettre à l'arbitrage du roi de France.

Maximilien réplique par un manifeste daté de Bois-le-Duc le 23 octobre
1483. L'archiduc d'Autriche (tel est le titre qu'il s'attribue comme
fils de l'Empereur) ne reconnaît pas aux mandataires des états de
Flandre le droit de parler au nom du pays; «car sçavons certainement,
dit-il, que ce procéde de aulcuns de petite autorité, gens légiers et
arrogans, nos malveillans en bien petit nombre, qui plus désirent leur
profit particulier que le bien de nostre fils et du pays, si comme
vous Adrien Villain, chevalier, Guillaume Rym, Jehan de Coppenolle,
Daniel Onredene, Jehan de Nieuwenhove, Jehan de Keyt, qui mettez ces
choses en avant, usant de plusieurs malvaises et deshonnêtes
parolles.» C'est vous, ajoute-t-il, qui m'accusez d'avoir touché à des
joyaux qui ne m'appartenaient point: «en ce ne estes pas mes juges;»
car vous levâtes vous-mêmes, après la mort de la duchesse Marie, huit
cent mille écus dont vous n'avez rendu compte, «et ont été les
exécuteurs les blans capprons de Gand.» Vous qui blâmez mes
serviteurs, vous valez moins qu'eux, «puisqu'il ne faict à doubter que
se pouviez parvenir à vos fins et intentions, vous tenriez nostre fils
en perpétuele servitude et sujétion.» Puis Maximilien demande, avec
quelque éloquence, pourquoi on ne lui contestait pas «la baillie» du
comté de Flandre quand il soutenait «le dangier et fortune des anemis
et de la bataille, tandis que ses adversaires estoient en sûreté en
leurs maisons.»

La réponse qui fut adressée à Maximilien ne fut ni moins vive ni moins
violente. «Adrien Villain, Guillaume Rym, Jean de Coppenolle, Daniel
Onredene, Jean de Nieuwenhove et Jean de Keyt sont de aussi grande
auctorité que la plupart de ceulx estans à l'entour de vous, aulcuns
des quels on a depuis ne a gaires d'années congneus bien petis...
Regardez bien toute la compaignie, et vous faictes informer quels
biens la plus grande partie de eulx avoient quand ils vinrent par
decha, aussi bien Allemans que Bourguignons. Nos gens ne sont point
telz.... Nous tenons que nous ne avons point usurpé le dit
gouvernement aultrement que de droit debvons faire; car prince ne fut
oncques reçeu ou dit pays, sinon par le consentement des trois
membres, les quelz en son absence ou par sa minorité poeent pourveoir
le dit pays à son profit, et l'imposition a esté faicte, ainssi qu'il
appartient, par le consentement général du peuple.... Sachez aussi que
la justice a esté ichi mieulx administrée que par delà, veu que vous
avez tenu à l'entour de vous ceulx qui ont murdri l'évesque de Liége,
oncle de nostre prince, et messire Jehan de Dadizeele.... Mais, hélas!
ceulx qui voullentiers euissent entretenu la concorde des pays de
Braibant et de Flandres en ont injustement, sans raison et contre les
priviléges des pays, eubt à souffrir, que Dieu vengera une fois!...»

A cette réplique succède une déclaration de Maximilien, où, sans
reconnaître à des hommes «qui ne sont à comparer qu'à bourgeois,
marchands et moindres,» le droit de se mettre en parallèle avec les
princes, comtes et écuyers qui l'entourent, il persiste à nier la
validité des conventions matrimoniales du mois d'août 1477. Marie de
Bourgogne, affirme-t-il, les avait elle-même signées sans en prendre
connaissance. En même temps, Maximilien faisait sommer les sires de
Ravestein, de la Gruuthuse, de Borssele et de Beveren de se rendre, en
leur qualité de membres de l'ordre de la Toison d'or, aux fêtes de la
Saint-André à Bruxelles; mais ils répondirent que, bien que la
présence de tous les chevaliers fût indispensable pour régler les
questions importantes qui se présentaient, ils s'empresseraient
d'obéir, pourvu qu'on leur accordât des lettres de sauf-conduit. Ils
justifiaient ce sentiment de défiance en rappelant que Maximilien
avait, au mépris même des statuts de l'ordre, diffamé leur honneur en
faisant publier à son de trompe, au milieu de la foire d'Anvers, la
révocation de l'autorité qu'il leur avait reconnue.

Un nouvel incident vint aggraver la situation des choses. Les députés
des états de Flandre qui étaient allés féliciter sur son avénement le
jeune roi Charles VIII (c'étaient Philippe Wielant, Jacques Heyman et
Jacques Steenwerper) furent, à leur retour, arrêtés par les hommes
d'armes de Lancelot de Berlaimont, et on leur enleva toutes les
lettres qui concernaient leur mission. Si Maximilien ne prit pas de
part à cet attentat contraire à tous les préceptes du droit des gens,
il en profita du moins, car il déclara à Pierre Bogaert, doyen de
Saint-Donat de Bruges, que, bien que le sire de Berlaimont eût agi
sans ses ordres, il était juste qu'il lui permît «d'ester en droit par
devers luy pour soutenir la dite prinse avoir été bien faite.» Guyot
de Lonzière et Eustache Luillier, chargés en ce moment d'une mission
de Charles VIII près de l'archiduc d'Autriche, n'obtinrent pas une
réponse plus favorable.

Le comte de Romont, le sire de Beveren et l'abbé de Saint-Pierre
allèrent porter les plaintes des états de Flandre au roi de France, en
lui représentant qu'elles le touchaient à double titre, comme
souverain seigneur de la Flandre et comme époux de l'héritière
apparente de ce comté. Ils ne comprenaient point, disaient-ils, que
les ambassadeurs français n'eussent pas insisté davantage en ce qui
touchait une mission donnée également par le roi, et qu'ils n'eussent
pas au moins exigé que l'affaire fût soumise aux officiers d'Artois.
Il importait d'autant plus au roi de France d'intervenir dans les
différends des trois états avec Maximilien, que celui-ci était l'allié
des Anglais, «anciens ennemis de la France;» les états de Flandre
l'acceptaient d'ailleurs pour juge; ils étaient prêts à se défendre
devant les pairs et devant le parlement, et leur unique désir était de
voir la voie de justice succéder à la voie de fait, tandis que des
mesures prises dans le même but affranchiraient des entraves fiscales
«le bien et entrecours de la marchandise tant au royaume que ès pays
de monseigneur le duc Phelippe.»

Des instructions secrètes portaient que les ambassadeurs flamands
s'adresseraient particulièrement au duc de Bourbon. Ils devaient lui
présenter l'exposé des griefs de la Flandre contre Maximilien, en
l'accusant d'avoir juré le traité d'Arras et de l'avoir violé presque
aussitôt par haine contre le roi Charles VIII, qu'il nommait «le plus
grand adversaire qu'il eult,» de s'être montré constamment hostile à
la paix, d'être guidé par des conseillers allemands qui voulaient
priver le duc Philippe de son héritage, d'avoir choisi pour confident
le sire d'Aremberg, coupable du meurtre de l'évêque de Liége. Ils
devaient rappeler au duc de Bourbon «comment il estoit obligié à
aydier le droit et l'heritage de monseigneur le duc Phelippe, car il
estoit le plus prouchain du sang en tel façon que se mondit seigneur
et la royne sa sœur alloient de vie à trespas, leurs pays et
seigneuries succéderoient, après monseigneur de Ravestein, à l'aisné
de la maison de Bourbon.» Ils étaient aussi chargés de communiquer aux
princes du sang la copie des lettres échangées entre Maximilien et les
conseillers du duc Philippe, et, de plus, une consultation signée par
douze docteurs de l'université de Paris, qui portait que Maximilien
n'avait aucun droit au gouvernement des Etats de son fils, et que lors
même que les conventions matrimoniales ne l'en eussent point
formellement exclu, il s'était rendu indigne de toute tutelle et de
toute mainbournie.

Tandis que le comte de Romont s'acquittait de sa mission, l'archiduc
d'Autriche se rendait dans le Hainaut pour se faire remettre les
députés des états de Flandre, qui avaient été conduits au château de
Berlaimont. Il était arrivé à Cambray et logeait à l'abbaye de
Saint-Aubert, quand une vive querelle s'éleva entre Lancelot de
Berlaimont et Philippe de Clèves, fils du sire de Ravestein; peut-être
se rapportait-elle à l'arrestation des ambassadeurs flamands,
peut-être n'avait-elle d'autre source que la faveur accordée à
Guillaume d'Aremberg, dont le sire de Berlaimont avait épousé la
fille. Quoi qu'il en soit, des reproches l'on passa aux défis: aux
défis succéda un combat à mort, et quelques archers, accourant au
secours de Philippe de Clèves, tuèrent Lancelot de Berlaimont à coups
de piques et de hallebardes.

Il ne paraît point que Maximilien ait cherché à punir les auteurs de
ce meurtre: bien qu'il aimât beaucoup le sire de Berlaimont, il
craignait de réveiller de nouvelles divisions parmi ses partisans au
moment où il se préparait à commencer la guerre afin de prévenir par
des victoires la médiation de Charles VIII. Dans les premiers jours de
février 1483 (v. st.), il quitta le Hainaut avec l'armée qu'il avait
ramenée de la Hollande, passa devant Lille, qui lui ferma ses portes,
et s'avança jusqu'à Bruges: son premier soin fut de ranger
immédiatement ses hommes d'armes en ordre de bataille devant la porte
de la Bouverie et devant celle des Maréchaux, en faisant sonner toutes
ses trompettes. Déjà il avait envoyé un héraut vers les magistrats;
mais l'échevin François de Bassevelde ne lui permit pas de pénétrer
dans la ville. «Allez dire à votre maître, lui avait-il répondu, que
s'il a quelque chose à demander aux magistrats, ils lui donneront
audience dans la salle des délibérations, où ils sont réunis, pourvu
qu'il n'amène pas plus de dix ou de douze personnes avec lui.»
Maximilien avait compté inutilement sur un complot qui s'était formé
à Bruges en sa faveur. On le soupçonnait aussi de nourrir des projets
contre le port de l'Ecluse; mais il était bien gardé, et l'archiduc
d'Autriche se vit réduit à se retirer vers Oudenbourg.

Les amis de Maximilien n'avaient rien fait pour le soutenir lorsqu'il
était devant Bruges. En s'éloignant, il les abandonnait à son tour au
ressentiment de ses ennemis. On se livra à d'actives recherches sur le
complot qui devait ouvrir la ville aux Allemands, et l'on découvrit
qu'il était dirigé par les sires de Ghistelles et de Praet, et qu'il
comptait parmi les bourgeois de nombreux adhérents. Le 28 février,
l'échafaud s'éleva sur la place publique. Les premiers suppliciés sont
des hommes obscurs: c'est un serviteur de l'ancien écoutète, Jean
Vander Vicht; c'est un clerc nommé maître Urbain; mais bientôt la
hache du bourreau n'épargne plus les têtes les plus illustres. Le 5
mars, messire Jean Breydel, ancien bourgmestre de Bruges, et le sire
d'Aveluys, ancien maître d'hôtel de la duchesse Marie partagent le
sort de plusieurs membres des métiers atteints par les mêmes
accusations. Roland Lefebvre, receveur général de Flandre, est traîné
au Steen: une sentence d'exil frappe Pierre Lanchals, Georges
Ghyselin, Jacques de Heere, Jacques de Vooght, le bâtard de Baenst;
Corneille Metteneye est condamné à six mois de captivité dans une
prison où la lumière ne pénètre point.

A Gand, de semblables rumeurs de trahison avaient troublé la paix
publique. On y alla même, si l'on peut ajouter foi au récit
très-douteux de Pontus Heuterus, jusqu'à retenir un moment prisonnier
le comte de Romont.

Il est plus certain que le 17 avril 1483 (v. st.), les trois membres
de Flandre, réunis à Gand, présentèrent au jeune duc Philippe un long
mémoire par lequel ils déclaraient contester à Maximilien le droit de
présider les assemblées de l'ordre de la Toison d'or, aussi bien que
celui de porter les titres et les insignes des nombreux Etats de la
maison de Bourgogne. L'irritation qui régnait parmi les communes
devenait de plus en plus vive, lorsque le grand bâtard de Bourgogne
arriva à Bruges, où on le reçut avec de grands honneurs (19 mai 1484).
Il venait, au nom du roi Charles VIII, tenter un dernier effort pour
le rétablissement de la paix.

Dès le 5 décembre 1483, Charles VIII, en promettant aux villes de
Flandre qu'il serait sursis pendant dix ans aux droits de ressort et
d'appel revendiqués en matière criminelle par le parlement de Paris,
avait annoncé l'intention de respecter les priviléges du pays de
Flandre, «_hanté et fréquenté de marchands étrangers plus que nul pays
qui soit deçà la mer Océane_.» Cette déclaration importante n'était
que le préliminaire d'une alliance plus étroite entre la France et la
Flandre. Les états généraux devaient se réunir à Tours, et, quel que
fût le peu de durée de leur session, ils allaient former une véritable
assemblée nationale, investie d'une puissance incontestée. Les états
de Flandre et de Brabant s'adressèrent aux états généraux de Tours
pour réclamer leur appui et le maintien du traité d'Arras. D'états à
états, les négociations étaient aisées à mener à bonne fin: leur
premier résultat était l'intervention du roi de France. Il était
douteux toutefois que Maximilien consentît à l'accepter, même après
avoir échoué dans son expédition en Flandre. Le grand bâtard de
Bourgogne, qui s'était rendu à Bruxelles pour la lui offrir, obtint à
grand'peine que les chevaliers de la Toison d'or transféreraient le
siége de leurs délibérations à Termonde.

Le 12 juin 1484, douze chevaliers de la Toison d'or, investis d'un
droit souverain d'arbitrage par les statuts de l'ordre, en tout ce qui
touchait à l'honneur et aux devoirs de ses membres, se réunirent aux
bords de l'Escaut, dans cette même ville qui fut, en 1566, le berceau
de la confédération des nobles contre Philippe II: c'étaient Jean de
Lannoy, Adolphe de Ravestein, Louis de la Gruuthuse, Engelbert de
Nassau, Wolfart de Borssele, Jacques de Romont, Jean de Ligne, Pierre
de Boussut, Baudouin de Molembais, Martin de Polheim, Claude de
Toulongeon et Philippe de Beveren. Ils déclarèrent que toutes les
discordes qui avaient séparé les chevaliers devaient être oubliées,
que Maximilien avait cessé d'être chef de l'ordre, mais qu'il
continuerait à le présider pendant la minorité de son fils; qu'ils
étaient d'ailleurs d'avis qu'il devait renoncer, tant dans l'ordre
qu'autrement, aux titres et aux armoiries qu'il portait sans y avoir
droit. Là s'arrêtait la juridiction des chevaliers: les difficultés
commencèrent quand ils voulurent aborder, en présence des députés de
Maximilien et de ceux des états de Flandre, la discussion des autres
questions litigieuses: d'un côté le contrat de mariage de Marie de
Bourgogne était sans cesse allégué comme un titre imprescriptible; de
l'autre, on invoquait le droit naturel, le droit civil, le droit
politique, la volonté même de Marie manifestée, disait-on, dans
l'acte qui en avait été la dernière expression. Il fut impossible de
s'entendre, et les conférences se terminèrent sans qu'on pût espérer
de les voir reprises; car Guillaume Rym, l'un des députés des Gantois,
«qui estoit, dit Olivier de la Marche, leur idole et leur dieu,» avait
déclaré «qu'ils n'avoient point d'ordre d'accepter une aultre fourme.»
Maximilien répétait aussi qu'il saurait bien, malgré les rebelles de
Gand, recouvrer la tutelle de son fils, et il ne resta aux communes
flamandes qu'à s'assurer l'alliance du roi de France par un traité qui
fut signé le 25 octobre 1484.

Maximilien ne se croyait plus lié par la paix d'Arras. Il lui semblait
que la mort de Louis XI et ses propres victoires en Hollande l'avaient
affranchi des serments qu'il n'avait prêté que par contrainte, aussi
bien à Gand qu'à Hoogstraeten. La minorité de Charles VIII favorisait
ses desseins, et ce fut afin de susciter de nouveaux obstacles à la
régence d'Anne de Beaujeu qu'il adressa ses réclamations aux princes
du sang, déjà prêts à former une autre ligue du Bien public. Il
cherchait aussi à conclure d'étroites alliances avec le roi de
Castille, les ducs de Bretagne et de Lorraine, excitait les habitants
de la Bourgogne à le soutenir et traitait avec le sire de Neufchâtel
pour qu'il se déclarât en sa faveur.

En même temps, Maximilien réunissait à Malines une armée destinée à
porter la guerre en Flandre. Sa première entreprise fut dirigée contre
Termonde: Jacques de Fouquesolles et d'autres hommes d'armes, déguisés
les uns en marchands, les autres en moines, se présentèrent devant
cette ville le 26 novembre, au point du jour; mais dès qu'on les eut
laissés entrer, ils tirèrent leurs armes et s'emparèrent de la porte.
Maximilien, qui s'était placé en embuscade avec huit cents hommes à
cheval, se hâta d'accourir. Ce fut en vain que les bourgeois tentèrent
les chances défavorables d'un combat, où l'un des fils du comte de
Zollern fut tué; on les poursuivit jusqu'à la place du Marché.
Maximilien, qui connaissait toute l'importance de la ville de
Termonde, s'efforça toutefois de se les attacher en défendant de
piller leurs biens, et leur laissa pour gouverneur le sire de Melun.

Le même jour, Jean de Coppenolle avait été chargé d'aller conduire des
renforts à la garnison de Termonde. Il apprit bientôt qu'il était trop
tard, et retourna à Gand annoncer que l'archiduc commençait la guerre.

Les communes de Flandre répondent à ce défi: celle de Gand court la
première aux armes. Elle se souvient de ces longues luttes dans
lesquelles elle a représenté la résistance du principe communal contre
les usurpations des ducs de Bourgogne, et si elle choisit, en 1484, un
vieillard pour partager avec Jacques de Savoie, investi des fonctions
de lieutenant général, le commandement de son armée, il ne faut point
s'en étonner, puisque ce vieillard est Thierri de Schoonbrouck, qui,
trente et une années auparavant, était le chef des Gantois à la
bataille de Gavre.

Seize mille Flamands avaient envahi le Brabant et parcouraient
librement tout le pays situé entre Alost et Halle. Les échevins de
Bruxelles avaient reçu l'ordre d'armer les bourgeois pour les
repousser. Ils déclarèrent que rien ne pourrait rompre l'amitié qui
existait entre leur ville et celle de Gand. Maximilien, mécontent des
magistrats, crut mieux réussir en s'adressant à l'assemblée du peuple;
mais il n'en obtint qu'avec peine quelques acclamations douteuses,
achetées par la corruption.

Cependant Maximilien se préparait à se rendre en Hainaut pour y
ranimer quelque zèle en sa faveur, lorsque, arrivé à Ath, il vit se
présenter à lui une occasion d'augmenter sa puissance, non moins
favorable que celle qu'il avait trouvée le 26 novembre dans la
négligence des habitants de Termonde. La ville d'Audenarde avait été à
toutes les époques de notre histoire le point le plus important de
notre topographie stratégique. Si Termonde dominait l'Escaut au nord
de Gand et défendait la frontière du Brabant, Audenarde commandait le
fleuve du côté où il était le plus facile d'attaquer les Gantois:
c'était d'ailleurs une position à laquelle les communes flamandes
ajoutaient un grand prix, parce qu'elle leur était nécessaire pour
assurer leurs communications avec la France.

Audenarde possède deux citadelles: la plus redoutable, celle de
Bourgogne, a pour capitaine Pierre Metteneye; l'autre, qu'on nomme le
château de Pamele, obéit à Gauthier de Rechem. Celui-ci a fait offrir
à Maximilien de lui livrer la ville. Dans les premiers jours de
janvier, l'archiduc quitte Ath avec quatre cents chevaux et seize
cents fantassins. Laissant à quelque distance son arrière-garde avec
Philippe de Clèves, il met pied à terre et attend patiemment l'heure
où il doit se montrer. Elle arrive bientôt: le château de Pamele lui
est ouvert; au même moment, Philippe de Clèves, qui s'égare dans les
ténèbres, se présente devant la porte de Tournay. Ses trompettes
répondent à celles de Maximilien, et le château de Bourgogne, enlevé
par une surprise que Pierre Metteneye n'a point prévue, partage le
sort du château de Pamele.

Maximilien s'applaudissait de ses succès, lorsqu'il reçut des lettres
où Charles VIII lui reprochait vivement de ne pas avoir voulu
soumettre ses différends avec les communes de Flandre au jugement des
pairs ou à celui du parlement, et d'avoir préféré «la voye de fait à
la voye de justice.» Le roi de France ajoutait qu'il n'ignorait pas
que son intention était de s'allier aux Anglais pour recouvrer les
pays cédés par le traité d'Arras comme dot de sa fille Marguerite, et
qu'il était bien résolu à prendre la défense des communes de Flandre
si les attentats dirigés contre elles ne recevaient une réparation
immédiate.

La réponse de Maximilien fut un refus; ce n'était pas à Audenarde
qu'il pouvait signer la restitution de Termonde.

Charles VIII avait renouvelé, le 5 février 1484 (v. st.), sa promesse
d'aider les Flamands contre tous. Le 26 du même mois, un nouveau
traité d'alliance la confirma, et peu après Jean de la Gruuthuse se
rendit à Paris pour y obtenir l'appui d'une armée dont le commandement
devait être confié au sire de Crèvecœur.

Pendant ces négociations, le comte de Romont s'était retranché avec
les milices flamandes entre Eenhaem et Audenarde, afin de protéger la
ville de Gand contre Maximilien, qui avait employé l'hiver à mander de
toutes parts des hommes d'armes. Il était aisé de prévoir qu'il se
hâterait d'ouvrir la campagne avant que l'intervention de Charles VIII
vînt neutraliser ses forces et ses ressources. Le 5 avril 1485,
troisième jour de Pâques, Jean de Ligny saccagea Grammont. Deux jours
après, le comte de Nassau s'empara du bourg de Ninove, qui fut
également dévasté. Ce fut sous ces auspices favorables que Maximilien
se dirigea vers l'armée du comte de Romont; mais elle occupait une
forte position, et il jugea peu prudent de l'attaquer dans son camp.
Après quelques escarmouches sans résultats, il se retira vers Alost en
incendiant le pays. La retraite de Maximilien enhardit les Gantois.
L'un de leurs chefs, Adrien Vilain, sire de Rasseghem, quitte le camp
d'Eenhaem avec trois mille Gantois et s'approche d'Audenarde, espérant
attirer la garnison dans les embûches qu'il lui a préparées. Cependant
le sire de Maingoval, que Maximilien a laissé dans cette forteresse, a
deviné sa ruse: il en profite, sort des murailles comme s'il
l'ignorait, et par une fuite simulée amène lui-même les Gantois
jusqu'aux portes d'Audenarde. Ils se croyaient vainqueurs quand une
décharge générale de l'artillerie de la forteresse foudroya leurs
rangs épais: toute la garnison saisit ce moment de désordre pour les
assaillir. Il ne se rallièrent qu'avec peine en abandonnant trois
cents morts et deux cent vingt prisonniers. Adrien Vilain avait reçu
un trait qui lui traversa le visage; mais ce qui semait parmi les
Gantois le plus de honte et de désespoir, c'était la perte de leur
grande bannière tombée au pouvoir des ennemis. Ils quittèrent
précipitamment leur camp d'Eenhaem et rentrèrent à Gand.

Dès que Maximilien apprit ce succès, il envahit le pays de Waes avec
son armée. Le château de Tamise fut emporté d'assaut et toute la
garnison flamande mise à mort. Enfin, il poursuivit sa marche vers
Gand et arriva devant la porte de Saint-Bavon, tandis que Daniel de
Praet accourait d'Audenarde pour le seconder avec deux cents chevaux
et huit cents hommes d'armes.

Le péril des Gantois devenait imminent. Le sire de Crèvecœur avait
perdu un temps précieux à parlementer avec les magistrats de Tournay,
qui refusaient de le recevoir afin de conserver leur neutralité: il
n'hésita plus à s'avançer vers Deinze, en ordonnant aux autres
capitaines français de se hâter de l'y rejoindre. Néanmoins,
l'archiduc espérait devancer l'armée de Charles VIII et remporter un
avantage décisif avant son arrivée. Il ne s'était pas trompé. Les
Gantois préféraient à la honte de voir insulter leurs murailles un
combat que la prudence leur commandait d'éviter, puisqu'ils gagnaient
tout à attendre; et aussitôt que de leurs remparts ils aperçurent les
bannières allemandes qui flottaient dans la plaine, ils prirent les
armes et se firent ouvrir les portes.

La première sortie des Gantois est repoussée; la seconde ne sera pas
plus heureuse. Le sire de Hornes, remarquant leur audace et leur
témérité, ne réussit que trop aisément à les entraîner de nouveau dans
une embuscade. Les Gantois, surpris de tous côtés, perdent quatre
cents des leurs et se replient en désordre, tandis que le comte de
Nassau et les sires de Berghes et de Ligny se précipitent avec leurs
hommes d'armes à leur poursuite. En vain Jean de Coppenolle
cherche-t-il, en renouvelant la lutte par un effort désespéré, à
favoriser la retraite de ses concitoyens. L'armée de Maximilien arrive
auprès des remparts de Gand avec les fuyards, et elle y aurait
pénétré avec eux, si le grand doyen Eustache Schietcatte n'eût fait
fermer les portes et baisser les herses.

Un grand nombre de Gantois avaient péri sous les yeux de leurs frères
sans qu'on pût les secourir; mais la ville de Gand était sauvée.
Maximilien s'éloigna: à peine avait-il atteint Termonde, qu'il apprit
que Philippe de Crèvecœur était entré à Gand avec huit mille
fantassins, six cent cinquante lances et trente-six canons. Au même
moment, le duc de Lorraine et Guillaume de La Marck se préparaient à
soutenir la rébellion de plus en plus prochaine des communes de la
Meuse. Maximilien ne conservait, entre le Rhin et la mer, que le
Brabant et le Hainaut, et déjà Charles VIII annonçait, dans des
lettres adressées aux états de ces pays, son intention de l'y
poursuivre. «Nous vous prions et requérons, leur écrivait-il le 27 mai
1485, que veuilliez départir de favoriser nostre père et cousin
l'archiduc d'Autriche au préjudice de nostre frère et de nos subjects
du pays de Flandre; autrement nous y pourvoyerons comme il
appartiendra.»

Nous ne connaissons point la réponse des états de Brabant et de
Hainaut. Celle de Maximilien fut fière. «Je ne me sçay, mandait-il au
roi de France, trop esmerveiller de semblables lettres et crois
qu'elles procèdent de mauvais conseil. Chacun sçait bien le tort que
ceux de Flandres m'ont faict jusqu'à cette heure, d'avoir détenu mon
fils par force; toutefois, j'espère briefment le mettre hors de la
captivité en laquelle il a esté détenu. Au regard des requestes que
faites à mes sujets, elles vous peuvent plus tourner à honte que à moy
à dommage; elles ne me donneront crainte pour me abstenir de faire ce
que je dois.» (25 juin 1485.)

Un court espace de temps, celui qui s'est écoulé entre ces deux
lettres, a changé la situation des choses. L'armée de Charles VIII
occupe les murs de Gand; mais les Français, que la Flandre a appelés
comme des alliés, maltraitent les bourgeois comme s'ils eussent été
non leurs hôtes, mais leurs ennemis. Des haines séculaires se
réveillent, et le sire de Crèvecœur cherche enfin à les apaiser. On
oublie qu'il est l'un des plus grands capitaines du quinzième siècle,
celui qui contribua plus que personne à rétablir la discipline dans
les armées, et qui régla le premier les manœuvres stratégiques de
l'infanterie, cet élément de la puissance militaire trop longtemps
méconnu; on se souvient uniquement avec quelle déloyauté, ami et
complice d'Hugonet et d'Humbercourt, il a trahi Marie de Bourgogne
pour embrasser le parti de Louis XI et diriger contre la Flandre
l'armée qui fut vaincue à Guinegate. Le hasard met le comble à
l'agitation des esprits. Le sire de Crèvecœur ayant engagé le duc
Philippe à monter à cheval et se montrer au peuple, le bruit se répand
aussitôt que les Français se préparent à enlever le jeune prince et à
l'emmener en France. Le peuple y ajoute foi. Telle est l'irritation
qui l'anime, que le sire de Crèvecœur juge prudent de quitter la
Flandre et de se retirer sous les remparts de Tournay, abandonnant
toute son artillerie entre les mains des bourgeois de Gand (11 juin
1485).

Les partisans de Maximilien se hâtèrent de mettre à profit ces
querelles et ces divisions. Le 1er juin 1485, tout le peuple de Bruges
était réuni sur la place du Bourg, pour suivre pieusement une
procession destinée à appeler la protection du ciel sur la Flandre,
lorsqu'on apprit que les portes de la ville avaient été livrées aux
mercenaires de Maximilien. Au même moment on vit arriver, au grand
trot de leurs chevaux, le comte de Nassau, les sires de Montfort, de
Tinteville et d'autres chevaliers accompagnés d'une troupe nombreuse
de reîtres allemands, et, au milieu d'eux, messire Jean de Houthem,
chancelier de Brabant. Un héraut les précédait. «Ecoutez, écoutez!»
cria-t-il à la multitude, surprise et saisie de terreur. Le chancelier
de Brabant prit aussitôt la parole, et expliqua à haute voix, en
rappelant les longues guerres et les discordes qui avaient attristé la
Flandre depuis la mort de Charles le Hardi, combien il était juste que
Maximilien possédât plutôt que tout autre la tutelle complète et
entière de son fils. «Que voulez-vous? dit-il en terminant, la paix ou
la guerre?» Il ne fallait pas songer à délibérer librement. Tous
répondirent: «La paix.»--«Reconnaissez-vous Maximilien pour
mainbourg?» ajouta le chancelier.--«Oui! oui!» répliqua le peuple.
Messire Jean de Houthem exposa ensuite les conditions auxquelles
l'archiduc consentait à confirmer les priviléges de la ville: les unes
se rapportaient à des amendes pécuniaires, d'autres à une amnistie
dont étaient exclus dix bourgeois, qui furent immédiatement conduits
au Steen, comme prévenus d'avoir favorisé la rébellion. Il faut nommer
parmi eux Louis de la Gruuthuse, qui avait servi fidèlement le duc
Philippe, en protestant contre les cruautés du sire de Blamont, et
qui, après avoir sauvé la liberté ou la vie à Charles le Hardi, avait
contribué plus que personne à affermir l'autorité chancelante de Marie
de Bourgogne.

Dès que Maximilien apprit ce qui s'était passé, il aborda dans le
Zwyn. L'Ecluse lui ouvrit ses portes, et il se rendit sans délai à
Bruges, où son entrée eut lieu avec une grande pompe le 21 juin.

Le même complot s'ourdissait à Gand. Il y était dirigé par un
signataire du _calfvel_ de 1468, le grand doyen Matthieu Peyaert, qui
comptait de nombreux amis parmi les bouchers et les poissonniers. Sept
jours après la surprise de Bruges, le mouvement qu'il avait préparé
éclata à Gand aux cris de: «Paix! paix! Autriche et notre jeune
prince!» On arrêta aussitôt Guillaume Rym, Daniel Onredene, Adrien
Vilain et Jean de Coppenolle. Les deux premiers furent conduits au
supplice le 13 juin. «Or pouvez à ce connoître, observe Olivier de la
Marche, quelle seureté on a à servir le peuple; car Guillaume Rym
avoit plus grande voix à Gand et plus grand crédit que n'avoit le
prince du païs, ne les plus grands de Flandres; et soudainement
changèrent de propos et tous en généralité consentirent à sa mort: et
sur le hourt on luy laissa faire ses remontrances; mais oncques
personne ne répondit, et dict ledict Guillaume sur ses derniers mots:
Ou vous ne me répondez point, ou je suis devenu sourd.»

Quoi qu'en ait écrit Olivier de la Marche, le peuple répondit aux
dernières paroles de Guillaume Rym, mais ce ne fut que lorsque le
bourreau eut achevé son office. La vue du sang l'émut plus puissamment
que l'appel du vieillard, qui aimait mieux se croire sourd que de
reconnaître l'ingratitude populaire: il fallut, pour calmer les
bourgeois, qu'on ouvrît les portes des prisons. Adrien Vilain se
retira à Tournay et Jean de Coppenolle en France, où Charles VIII le
créa son maître d'hôtel avec six cents francs de pension.

Ce fut dans ces circonstances que les états de Flandre chargèrent
l'abbé de Saint-Pierre, Philippe de Beveren, Paul de Baenst, Richard
Uutenhove et Adrien de Raveschoot, de se rendre à Bruges pour arrêter
avec Maximilien les conditions de la paix. Elle fut conclue le 28 juin
1485.

L'archiduc y était reconnu pour mainbourg de la personne de son fils
et du comté de Flandre. Il s'engageait à confirmer tous les priviléges
généraux et particuliers.

Il était convenu que lorsqu'il se rendrait à Gand il n'y pourrait pas
amener plus d'hommes d'armes avec lui qu'il n'en avait à Bruges pour
la garde de sa personne.

On devait lui remettre son fils; mais il promettait de ne point le
conduire hors de Flandre.

Toutes les sentences de bannissement prononcées contre les partisans
de l'archiduc étaient annulées.

On lui accordait, comme indemnité pour les frais de la guerre, une
somme payable en trois années, dont le chiffre n'était pas déterminé.

La pension de la duchesse douairière de Bourgogne était rétablie.

A ces conditions, l'archiduc octroyait une amnistie dont il exceptait
ses principaux adversaires et tous ceux qui avaient fui hors de
Flandre.

Le produit de la confiscation de leurs biens devait être employé à
effacer les tristes résultats des désastres de la guerre.

Sur un tableau joint au traité se trouvaient désignés ceux que
l'archiduc ne voulait point comprendre dans la paix. Les principaux
étaient Jacques de Savoie, Wolfart de Borssele, Louis de la Gruuthuse,
Léon de Masmines, Jean de Coppenolle, le grand doyen Eustache
Schietcatte, Guillaume Moreel, Jean de Keyt, Jean de Riebeke et
François de Bassevelde, tous les quatre anciens magistrats de Bruges.

Les temps étaient bien changés depuis que Baudouin le Bon parcourait
la Flandre en rendant la justice une baguette blanche à la main: c'est
d'une verge rouge, symbole de rigueurs et de vengeances, que
Maximilien arme le bras du bâtard de Baenst, créé prévôt de Bruges, en
lui donnant l'ordre de mettre à mort les prisonniers du Steen. Ainsi
périrent successivement Jean de Keyt, qui avait été à diverses
reprises bourgmestre de la ville, François de Bassevelde, fameux par
la réponse énergique qu'il avait opposée en 1483 aux menaces de
l'archiduc, et d'autres bourgeois accusés des mêmes délits de
rébellion: leurs têtes sanglantes furent placées sur la pointe des
tourelles inférieures des Halles.

Ce fut au milieu des tristes préoccupations de ces supplices que l'on
demanda au sire de la Gruuthuse s'il désirait être interrogé par ses
collègues de l'ordre de la Toison d'or; mais il répondit qu'il était
bourgeois de la ville de Bruges, et qu'il ne voulait d'autres juges
que ses magistrats. Louis de la Gruuthuse n'avait cessé d'exercer à
Bruges, par ses vertus, son courage et la généreuse protection qu'il
accordait aux lettres, la légitime influence à laquelle le duc
Philippe lui-même avait rendu hommage pendant la guerre de Gavre: tel
était le respect, telle était l'affection dont il était entouré, que
Maximilien n'osa pas instruire publiquement son procès; il se contenta
d'exiger une amende de trois cent mille écus, dont le comte de Nassau
reçut le tiers, et chargea Olivier de la Marche de conduire le sire de
la Gruuthuse au château de Vilvorde.

Cependant Maximilien avait quitté Bruges le 6 juillet 1485 pour se
rendre à Gand. Le sire de Ravestein vint au devant de lui et lui amena
son fils à Mariakerke. L'entrevue remplit les spectateurs d'émotion:
l'enfant, qui depuis longtemps n'avait pas vu son père, ne le reconnut
pas et fondit en larmes en recevant les baisers paternels.

L'archiduc d'Autriche avait fait annoncer aux Gantois par Matthieu
Peyaert qu'il ne prendrait avec lui que six cents hommes, conformément
au traité du 28 juin; mais loin de rester fidèle à sa promesse, il
traversa la ville en se dirigeant vers le château de Ten Walle, déjà
plus connu sous le nom de Princen-Hof, suivi d'une armée de cinq mille
hommes d'armes commandés par Martin Dezwarte, fameux capitaine de
Maestricht. Matthieu Peyaert, dont les discours avaient trompé les
Gantois, fut récompensé de cette trahison comme d'une victoire; car
l'archiduc l'arma chevalier. Les bourgeois n'en poursuivaient pas
moins de leurs murmures et de leurs risées ce rude et grossier
personnage qui s'en allait dans les rues sans oser toucher à la riche
chaîne d'or qu'il avait reçue du prince, et ils prétendaient même que
Maximilien, à défaut d'épée, lui avait donné l'ordre de chevalerie en
le frappant de sa botte.

Les Gantois voyaient d'ailleurs avec anxiété les hommes d'armes
étrangers que l'archiduc avait conduits avec lui, la plupart
insolents, orgueilleux et avides. Trois d'entre eux avaient été
arrêtés pour avoir outragé une femme: leurs compagnons les
délivrèrent, et à ce bruit le mécontentement du peuple ne connut plus
de bornes. Il courut aux armes et alla planter ses bannières sur le
marché du Vendredi.

C'est en vain que Maximilien envoie ses conseillers pour essayer de
calmer les bourgeois. Philippe de Clèves, malgré sa popularité, et
l'évêque de Cambray, quoique protégé par la dignité de ses fonctions
ecclésiastiques, ne peuvent plus se faire écouter. Le comte de Chimay
soulève une opposition plus violente et ses jours sont en péril;
Matthieu Peyaert, qui s'est joint à ses efforts, fuit avec lui. La
colère des bourgeois a redoublé à la vue de la chaîne d'or qui leur
rappelle sa trahison. «Délivrez-nous, criaient les Gantois, de ces
Allemands que vous nous avez amenés, ou nous nous en délivrerons
nous-mêmes.» Bien que la nuit fût venue, ils ne se séparaient point.
Une vive inquiétude régnait à l'hôtel de Ten Walle. Maximilien chargea
le comte de Nassau de veiller à la garde «du pont, là où on coupe les
testes, qui estoit la droite venue des Gantois pour venir contre
l'hostel du prince» (l'_Hooftbrugge_), et il se rendit dans
l'appartement du sire de la Marche, son premier maître d'hôtel, afin
d'être plus près des hommes d'armes allemands qu'il s'était hâté de
réunir autour de lui.

Ainsi se passa la nuit: le lendemain, Maximilien se dirigea à la tête
des Allemands vers l'hôtel de ville. Il était au marché de la
Poissonnerie, lorsque les magistrats vinrent le prier de ne pas
employer la violence, moyen qui eût entraîné l'effusion du sang et qui
n'eût pas été sans danger pour l'archiduc lui-même. Deux notables
bourgeois se rendirent à l'hôtel de ville et engagèrent le peuple à se
retirer, mais il exigeait avant tout que Maximilien s'éloignât avec
les siens. L'archiduc y consentit: les Gantois n'en restaient pas
moins assemblés en grand nombre. «Il leur faut courir sus et les
défaire, s'écria le comte de Nassau; par ce moyen, le prince sera
perpétuellement seigneur et maître de toute la Flandre.» Philippe de
Clèves combattait cet avis. «Lorsque vous aurez détruit Gand,
disait-il à l'archiduc, vous aurez détruit la fleur et la perle de
tous vos pays.» Et le soir arriva sans qu'aucune résolution eût été
prise.

Cependant les Gantois s'approchaient et occupaient la place du
Petit-Marché, située entre le Gravesteen et l'église Sainte-Pharaïlde.
Ce mouvement agressif devait mettre un terme à l'indécision des
conseillers de Maximilien; l'avis du comte de Nassau prévalut, et il
fut décidé, à la grande joie des Allemands, que le lendemain, dès les
premières heures du jour, l'on chercherait à tourner, par la Coupure,
la position des Gantois, afin de pouvoir les attaquer plus
avantageusement.

La lutte eût été terrible: elle fut prévenue par la retraite des corps
de métiers, las d'avoir passé quarante-huit heures sous leurs
bannières. Les échevins se hâtèrent de l'annoncer à l'archiduc en
implorant sa clémence; ils devaient toutefois payer cette émeute plus
cher qu'une longue insurrection. Une amende de cent vingt-sept mille
écus d'or les frappa. Cent bourgeois furent exilés, trente-trois ne
sortirent du Châtelet que pour être conduits au supplice. Maximilien
avait de plus exigé une réparation solennelle: placé sur un trône et
entouré des ambassadeurs des princes étrangers, il reçut, le 22
juillet 1485, les protestations d'obéissance et de fidélité des
échevins «tous habillés de noires robes deschaintes,» puis il chargea
le chancelier de Brabant de prendre la parole en son nom. Sa harangue
fut une longue énumération des griefs du prince contre les Gantois, et
il termina en déclarant que l'archiduc d'Autriche «avoit bien pensé
mettre la ville à totale ruine par feu et espée, ne fust la pitié
qu'il avoit des églises et des bonnes personnes qui sont illecq
habitans.»

Le pensionnaire de Gand, qui répondit à ce discours, n'eut point
d'éloges assez pompeux pour célébrer une si admirable clémence. Il
avoua «qu'il n'avoit tenu qu'à rien que de la bonne ville de Gand l'on
disist présentement: Cy fut Gand!» Ensuite les Gantois «crièrent merci
et remirent à l'archiduc neuf chartes de priviléges qu'ils avaient
reçues de Marie de Bourgogne, de Maximilien, de Philippe, de Louis XI
et de Charles VIII.» Lesquels priviléges «furent brisés et coppés par
maistre Nicolas de Rutre, audiencier.» Molinet ajoute: «Monseigneur
demanda quelque chose du traité de Gavre,» triste souvenir qui, à
Gand, s'associait toujours à la mutilation des libertés publiques.

Maximilien avait rétabli son autorité en Flandre: son titre de
mainbourg avait été reconnu dans toutes les provinces de la domination
bourguignonne. Ne craignant plus ni les communes de Flandre, ni celles
de la Meuse, il n'hésitait pas à violer ouvertement le traité du 28
juin en envoyant son fils à Malines, et chargeait en même temps
Frédéric de Montigny, l'un des meurtriers du sire de Dadizeele,
d'aller enlever à Mézières le sire de La Marck et de lui faire
trancher la tête. Son double succès de Bruges et de Gand avait
étrangement développé son orgueil. Il s'était fait élire roi des
Romains à Francfort, le 16 février 1485 (v. st.), et c'était du centre
de l'Allemagne qu'il avait signé une charte pour reconstituer le Franc
comme quatrième membre de Flandre.

Maximilien, ébloui du titre pompeux qui l'associait à l'autorité
impériale et lui en assurait la transmission, s'abandonnait de plus en
plus, avec une confiance sans limites, aux rêves de son ambition. Les
flatteries de ses courtisans, les prophéties de ses astrologues et de
ses devins lui présentaient sans cesse l'image éclatante des triomphes
qui lui étaient réservés; il n'était point de projet qui ne le
séduisît par quelque illusion, point d'illusion qui ne dominât sa
faible raison, en y gravant d'altières espérances. Tantôt il voyait le
roi de Hongrie, Mathias Corvin, l'illustre fils de Jean Huniade,
réduit à lui céder son royaume, en fuyant chez les Turcs. Tantôt il
songeait à se placer à la tête des Suisses pour chasser du duché de
Milan la dynastie fondée par le bâtard d'un paysan de Cottignole, dont
il devait plus tard épouser la petite-fille: de Milan il eût marché à
la conquête du royaume de Naples; mais son premier dessein, le plus
considérable de tous, était d'envahir la France, pour aller réclamer
les armes à la main sa fille, appelée malgré lui à devenir reine de
France. Ce n'était point, du reste, son unique grief contre Charles
VIII, car il l'accusait d'avoir excité des troubles à Liége et d'avoir
équipé quatorze grands navires pour soutenir la faction des _Hoeks_ en
Hollande. Pour réussir dans cette difficile entreprise, Maximilien
comptait sur trente-deux mille chevaux qui devaient lui être envoyés
par les princes allemands, indépendamment des hallebardiers,
arquebusiers et autres combattants à pied, accourus de l'Empire, de la
Lorraine et des ligues suisses. C'était dans les Pays-Bas qu'il devait
commencer la guerre, et il espérait bien s'emparer en passant du
temporel de l'évêché de Liége et du fief de l'abbé de Stavelot, sauf à
continuer son œuvre en confisquant plus tard les priviléges de toutes
les communes de Flandre qui lui avaient été hostiles.

Le roi de France avait retiré ses hommes d'armes des frontières: sa
confiance dans la paix en abrégea la durée. Le sire de Montigny
surprit Mortagne. Honnecourt et l'Ecluse partagèrent le même sort.
Térouane fut escaladée par Salazar, et ce fait d'armes fut suivi de
près d'une tentative dirigée contre Saint-Quentin. Maximilien avait
attendu ces succès pour sommer le roi de France de l'aider et de le
soutenir, conformément au traité d'Arras, si fréquemment invoqué dans
des tendances tout opposées, en déclarant que le seul moyen de
maintenir la paix était l'éloignement immédiat d'Anne de Beaujeu et de
Philippe de Crèvecœur, qui avaient profité de sa minorité pour
exciter par des lettres séditieuses les communes de Flandre, de
Brabant et de Hainaut à s'associer à leurs «conspirations et
machinations.»

Charles VIII justifia dans une réponse non moins altière la conduite
de ceux que Maximilien accusait: «Ne avez cause de les chargier du
faict de Flandres, car ce qui faict y a esté ce a esté par bon
conseil... Le comté de Flandre est une des anchiennes pairies de
France, et se avons voullu le tenir en paix comme prince et seigneur
souverain, nous avons faict ce que debvions faire, et vous le
contraire. Et quand ladite conté vous appartiendroit, ce que non, vous
l'auriez confisquée par les desraisonnables termes que avez tenus.»
Puis il rappelait que Maximilien avait chargé son échanson Philippe
d'Allers de se rendre à Melun pour promettre en son nom de ne pas
enfreindre la paix, et qu'il avait profité de la bonne foi du roi de
France, qui avait retiré ses garnisons des frontières, pour surprendre
Térouane et Mortagne et attaquer Saint-Quentin. Il lui demandait
comment, après avoir violé le premier traité, il osait proposer d'en
conclure un second, et repoussait énergiquement toutes les allusions
qui s'adressaient à sa minorité et à sa jeunesse. «Sachez bien,
disait-il, que ne sommes pas en si bas eage et ne avons pas si petite
expérience que ne congnoissons véritablement ceulx qui nous font bien
ou mal et que ne soyons bien délibérez de leur rénumérer et rendre
quand le oportunité s'i pourra tourner, ainsi que bon prince poet et
doibt faire en sa juste querelle.» Le roi de France annonçait de plus
l'intention de ne pas rompre son alliance avec les Flamands, alors
même qu'il se trouverait obligé de pénétrer sur leur territoire pour
combattre les hommes d'armes de Maximilien.

Le roi des Romains répondit en ces termes au roi de France: «Très-cher
et très-amé frère, nous avons reçeu certaines lettres de par vous,
faites et forgées, comme croyons, par ceux qui à tort et sans cause
nous ont en haine et malveillance. Ainsi n'avons point trouvé estre
convenable d'y respondre, et sommes délibérés de non plus vous escrire
_ou faire nommer comme il appartient à vostre royale dignité_, au cas
que perséveriez en telles dérisions et insolences envers nous...» A
cette lettre était joint un long mémoire des conseillers de
Maximilien, qui attribuaient à leur maître le titre fort douteux de
chef des rois chrétiens et qui reprochaient vivement aux conseillers
de Charles VIII «la deshonneste forme et manière d'escrire à un tel
roy qu'est le roy des Romains.» Ils reproduisaient, du reste, tous les
griefs élevés contre Anne de Beaujeu, en l'accusant «d'avoir prins
argent» de «ceulx de Gand,» menaçaient le roi de France de le déclarer
déchu de tout droit de suzeraineté sur la Flandre, et justifiaient
l'escalade de Térouane et de Mortagne, par l'appui que les Français
donnaient aux Liégeois.

Maximilien, fidèle à sa politique, avait adressé aux princes du sang
et à la ville de Paris son manifeste contre la régence d'Anne de
Beaujeu. Il les y pressait de renverser son autorité et de former un
conseil supérieur des princes du sang et des députés des états qui
pourraient aviser au rétablissement de la paix, de concert avec les
députés de l'Empereur: étrange hallucination, qui le portait à
proposer à la France ce qu'en ce moment même il combattait en Flandre.

La réponse des échevins de Paris est du 2 septembre 1486. Ils y
repoussent hautement les plaintes du roi des Romains, et le rendent
seul responsable de la violation du traité d'Arras. En effet, il avait
commencé la guerre «contre droit et raison en entrant par surprise en
armes au royaume,» et il ne pouvait la continuer, ajoutaient-ils,
«sans faire le grand dommage du pays de Flandre.» Il y a une connexion
évidente entre cette déclaration et la réponse des ministres de
Charles VIII, qui en avaient pris connaissance avant qu'elle fût
remise au héraut d'armes Toison d'or. La commune de Paris ne pouvait
être hostile à un système de gouvernement qui soutenait les communes
flamandes.

Au conseil du roi, d'autres considérations rendaient les inimitiés
plus vives. On ne pouvait souffrir qu'un prince étranger se prétendît
supérieur à Charles VIII et lui refusât même le titre de roi; et à ce
sujet le sire de Graville disait tout haut que si l'histoire se
taisait sur les exploits des Allemands en France, elle avait conservé
le souvenir de ceux de Charlemagne, qui avait conquis et soumis toute
l'Allemagne.

Ce n'était que dans la faction des princes du sang que Maximilien
pouvait espérer un appui. Le duc d'Orléans lui était favorable, et le
duc de Bourbon, bien que frère du sire de Beaujeu, déclarait, en
présence de Charles VIII, que le sire de Graville et ses amis
«estoient cause de la guerre que faisoit le duc d'Austriche et du
mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du sang, et alléguoit
qu'il estoit connestable et qu'à luy appartenoit l'exécution de la
guerre, et qu'il s'en vouloit aller en Picardie pour résister à
l'entreprise du duc d'Austriche et y trouver quelque bon
appointement.» En effet, malgré tous les efforts que l'on tenta pour
l'en dissuader, malgré ceux du roi lui-même, il se rendit en
Picardie. Le duc de Bourbon était guidé par les conseils de
quelques-uns de ses serviteurs, «fort grands mutins.» Le principal, le
plus capable, le plus influent, était l'ancien ami de Charles le
Hardi, devenu, en 1472, l'un des conseillers de Louis XI, Philippe de
Commines, qui avait épousé en France la fille d'un maître d'hôtel du
roi, beau-frère de la dame de Montsoreau, si fréquemment nommée dans
les enquêtes relatives à l'empoisonnement du duc de Guyenne. Soit
qu'il eût été inquiété au sujet de la révision des donations faites
aux dépens du domaine royal, soit qu'il subît avec peine la haine et
le mépris qui poursuivaient les anciens ministres de Louis XI, il
conspirait, et la jeune royauté de Charles VIII allait rouvrir pour
lui une de ces cages de fer, sombres monuments d'un règne dont il
avait été à la fois le Séjan et le Tacite.

Enfin le moment arriva où Maximilien espérait envahir la France avec
le secours des Français eux-mêmes, et se placer, par de mémorables
succès, parmi les héros et les vainqueurs les plus glorieux. Dans son
orgueil, il datait ses mandements de Lens, «_première ville de nostre
conqueste_;» il avait, disait-on, été le premier qui eût songé à
former la milice, depuis si célèbre, des lansquenets ou
_landsknechten_, ce qui l'égalait à Jules César; et l'on ajoutait
qu'il était au monde le seul prince qui connût à la fois toutes les
ressources de l'art si difficile de la guerre. L'empereur Frédéric III
s'était rendu lui-même en Flandre, afin que l'éclat du sceptre
impérial ajoutât quelque chose à celui de cette grande expédition.
Mais jamais projets plus audacieux n'aboutirent à un résultat plus
déplorable. La faction des princes du sang rougit de s'armer pour
livrer la France à ses ennemis, et l'on vit bientôt les Allemands et
les Suisses que Maximilien avait recrutés abandonner ses drapeaux à
défaut de solde. Les uns allèrent rejoindre les Français; d'autres
cherchèrent à s'indemniser de leurs pertes en pillant le pays. Il ne
resta à l'Empereur qu'à regagner l'Allemagne, et Maximilien, qui
espérait, comme les confédérés de Bouvines, aller arborer l'aigle
germanique sur le pont de la Calandre, non moins humilié quoiqu'il
n'eût point combattu, fut réduit à implorer l'appui de ses propres
sujets de Flandre et d'Artois qu'il méprisait naguère encore; mais les
bourgeois de Saint-Omer lui répondirent qu'ils étaient résolus à
conserver une stricte neutralité, et leur exemple fut suivi par les
habitants de Lille et de Douay. Cette neutralité fut toutefois de peu
de durée pour la ville de Saint-Omer, puisque les Français y
entrèrent dès le 27 mai 1487. Deux mois après, le sire de Crèvecœur
reconquit l'importante forteresse de Térouane (26 juillet), et ce
premier revers fut suivi d'un second échec plus important et plus
grave.

Les hommes d'armes allemands et bourguignons qui se trouvaient sous
les ordres du comte de Nassau avaient voulu réparer la perte de
Térouane en enlevant la ville de Béthune; mais ils se laissèrent
surprendre et furent mis en déroute; près de neuf cents d'entre eux
restèrent sur le champ du combat. Le comte de Nassau fut fait
prisonnier, et avec lui Charles de Gueldre, Pierre de Hennin, Gérard
de Boussut, Georges Vander Gracht, Charles et Philippe de Moerkerke,
Jean de Commines, Jean de Praet, Jean d'Overschelde, bailli d'Ypres,
Jacques de Heere, bourgmestre du Franc, et tous les principaux
chevaliers du parti de l'archiduc.

Au moment où la défaite de Béthune couronnait la malheureuse tentative
de Maximilien contre la France, on recevait en Flandre la nouvelle des
désastres qui avaient terminé en Angleterre une autre expédition à
laquelle le roi des Romains n'était point étranger.

L'Angleterre avait appris avec une extrême jalousie la conclusion du
traité d'Arras, et l'on racontait même qu'Edouard IV était mort de
douleur en voyant le Dauphin renoncer à sa fille pour épouser
mademoiselle Marguerite de Flandre; mais les affreuses discordes du
règne de Richard III ne s'effacèrent que pour élever sur une trône
ensanglanté Henri de Richemont, qui devait tout à l'appui du roi de
France.

Cependant la duchesse Marguerite de Bourgogne ne pouvait se consoler
de la chute de la dynastie d'York; et elle se proposait de servir à la
fois les intérêts de Maximilien et ceux de sa propre maison, en
renversant la dynastie de Lancastre élevée par l'appui de Charles
VIII. Une expédition considérable avait été réunie pour envahir
l'Angleterre: elle devait comprendre deux mille hommes d'armes
allemands, flamands et hennuyers, sous le commandement de Martin
Dezwarte. Le comte de Lincoln et lord Lovel s'étaient rendus en
Flandre pour arrêter avec la duchesse douairière de Bourgogne le plan
de cet armement; et il avait été décidé que l'on profiterait d'une
rumeur populaire relative à l'évasion de l'unique fils du duc de
Clarence pour présenter d'abord aux Irlandais, puis aux Anglais, un
imposteur qui n'emprunterait son nom que pour remettre la couronne,
après la victoire, au comte de Lincoln, neveu par sa mère du roi
Edouard IV et de la duchesse de Bourgogne, et déjà désigné par Richard
III comme l'héritier présomptif du trône d'Angleterre. Le boulanger
Lambert Simnel, proclamé roi à Dublin par une multitude égarée qui
croyait retrouver dans ses traits ceux de l'infortuné duc de Clarence,
aborda à Foudrey avec les hommes d'armes venus de Flandre, occupa le
comté d'York, et rencontra les troupes de Henri VII à Stoke, aux bords
de la Trent, où Martin Dezwarte périt avec le comte de Lincoln, après
avoir vaillamment lutté pendant trois heures contre des forces de
beaucoup supérieures aux siennes. Des armements non moins
considérables avaient eu lieu en Angleterre pour repousser toute
agression que Marguerite eût pu diriger vers les côtes de Kent ou de
Suffolk; et il ne resta aux Allemands, réunis sur les rivages de la
Flandre, qu'à s'embarquer pour la Bretagne, afin de prendre part à
d'autres combats.

Maximilien, qui avait épuisé son trésor pour faire triompher Simnel,
s'était retiré en Brabant. Non content d'altérer les monnaies, il
écrivit aux états de Flandre pour réclamer des subsides, afin de faire
face aux frais de la guerre; mais les états de Flandre, réunis à
Termonde, et délibérant sans la participation des députés du Franc
qu'ils refusaient de considérer comme quatrième membre, déclarèrent
qu'ils désapprouvaient la guerre contre la France et désiraient
maintenir le traité d'Arras de 1482. Les députés de Gand avaient même
annoncé qu'ils voulaient que le soin de remettre le produit des
subsides aux hommes d'armes fût désormais confié aux états, afin que
Maximilien n'en fît point usage contre les intérêts mêmes de la
Flandre. Ces représentations irritèrent de plus en plus le roi des
Romains. Il répondit que si les états ne lui accordaient pas un nouvel
impôt, il le ferait lever par ses commissaires; mais ses menaces
n'émurent personne: la Flandre ne croyait plus rien avoir à redouter
des hommes d'armes allemands depuis la défaite du comte de Nassau.
Jean de Coppenolle se hâta de revenir à Gand. Adrien Vilain, qui avait
été arrêté par les archers allemands à Lille, où il résidait de l'aveu
de Maximilien, et qui se trouvait depuis lors prisonnier à Vilvorde,
fut délivré par le sire de Liedekerke et rejoignit bientôt après Jean
de Coppenolle, en protestant que, si l'on avait quelque chose à lui
reprocher, il était prêt à répondre à toutes les accusations. Les
magistrats, indécis sur ce qu'il y avait lieu de faire, envoyèrent au
roi des Romains une députation composée de l'abbé de Saint-Pierre, de
Josse de Ghistelles, de Paul de Baenst et d'Adrien de Raveschoot.
Maximilien, bien moins puissant en ce moment qu'il ne voulait le
paraître, confia le soin d'évoquer cette affaire au grand bâtard de
Bourgogne et aux sires de Clèves et de Beveren; ils invitèrent les
sires de Rasseghem et de Liedekerke à comparaître à Termonde, et trois
gentilhommes vinrent à Gand se remettre comme otages, afin de répondre
de la sûreté des accusés. Mais les doyens des métiers décidèrent
unanimement que les sires de Rasseghem et de Liedekerke ne devaient
pas se rendre à Termonde, puisqu'ils n'étaient justiciables que des
magistrats de Gand, et ils saisirent cette occasion pour énumérer les
griefs de la commune contre le roi des Romains.

«Nous voulons, disaient-ils dans leur déclaration, le maintien du
traité conclu à Arras, le 23 décembre 1482, et nous ne consentirons
point à la continuation de la guerre contre la France, source
constante d'impôts toujours détournés de leur but.

«Nous voulons aussi le maintien du traité de Tournay du 13 décembre
1385, et il faut que les magistrats des villes conservent le droit de
sonner les cloches, afin de chasser et de mettre à mort, s'il y a
lieu, les ennemis du pays.

«Nous réclamons les priviléges que Maximilien nous a enlevés.

«Nous voulons soumettre à un sérieux examen les dépenses faites par la
ville de Gand depuis la mort de Guillaume Rym.

«Nous voulons que l'on démolisse le pont qui se trouve à côté de
l'hôtel de Ten Walle.»

C'était par ce pont que le comte de Nassau avait songé à s'avancer
avec ses Allemands, lorsqu'il conseillait de détruire Gand en 1485.

Le peuple accueillit cette déclaration avec de vifs transports
d'enthousiasme. Les partisans du roi des Romains sortirent de la
ville, et tout l'argent qu'on trouva dans leurs maisons fut employé à
réorganiser ces confréries des chaperons blancs et des compagnons de
la Verte Tente, si célèbres autrefois, afin de chasser les Allemands
qui erraient aux environs de Gand, en semant partout l'effroi et la
désolation.

Les métiers, réunis en armes sous leurs bannières, envoyèrent des
députés à Maximilien pour qu'il fît choisir, par ses commissaires, de
nouveaux magistrats qui jurassent au duc Philippe et à la ville de
Gand d'observer les traités de 1385 et de 1482, déclarant que s'il ne
le faisait point, ils procéderaient eux-mêmes au renouvellement de
l'échevinage, conformément au privilége de 1301; en effet ils
désignèrent, peu de jours après, des commissaires qui élurent Adrien
de Rasseghem, premier échevin de la keure.

Dans des circonstances à peu près semblables à celles de 1485, le roi
des Romains ouvrit la guerre en essayant de nouveau de surprendre la
ville de Termonde. Mais cette fois Philippe de Hornes, moins heureux
que Jacques de Foucquesolles, fut repoussé par les bourgeois. Le sire
de Liedekerke fut aussitôt créé capitaine de Gand, et toutes les
villes de Flandre furent instruites de la rupture de la paix par de
longues lettres où on les consultait sur ce qu'il y avait lieu de
faire, en réclamant leur secours. Les Gantois n'avaient pris les
armes, disaient-ils, que pour défendre leurs priviléges et maintenir
la paix publique compromise par des mercenaires étrangers.

Maximilien s'était hâté de retourner en Flandre dès qu'il avait appris
que les Gantois s'étaient avancés jusqu'aux portes d'Anvers, de
Bruxelles et de Courtray; il était important qu'il maintînt dans
l'obéissance les villes qui reconnaissaient encore son autorité. Ce
fut dans ce but qu'il se rendit à Courtray et de là à Bruges, où il
arriva le 16 décembre 1487.

Dans toute la Flandre, on regrettait vivement d'avoir vu s'évanouir
les espérances qui reposaient sur la paix d'Arras. On se plaignait de
ce que les charges publiques étaient devenues plus accablantes
qu'elles ne l'avaient jamais été, et de ce que le cours de la justice
était en quelque sorte suspendu par les soins de la guerre; mais ce
qui excitait le plus de murmures, c'étaient les désordres commis par
les hommes d'armes allemands qui ne recevaient pas de paye et qui, non
contents de piller les bourgeois et les laboureurs, se plaisaient à
répéter «que le temps estoit venu qu'ils baigneroient leurs bras au
sang des Flamands.» Aussi l'alarme fut-elle grande à Bruges lorsqu'on
y vit arriver la garde de Maximilien. On prétendait que le roi des
Romains ne l'avait amenée avec lui que pour contraindre les habitants
les plus opulents à lui livrer leurs richesses, et aussitôt après,
assurait-on, la ville, privée de ses franchises, devait être
abandonnée au pillage. Ces rumeurs semblaient d'autant plus menaçantes
qu'il y avait à Bruges un grand nombre de vieillards qui se
souvenaient du 22 mai 1437, et l'on vit la plupart des marchands
étrangers se hâter d'émigrer et se retirer à Anvers. Un secret
pressentiment annonçait aux bourgeois, raconte Nicolas Despars, que
s'ils quittaient les foyers qui, après une résidence de quatre
siècles, étaient devenus pour leurs familles une seconde patrie,
c'était pour s'en éloigner à jamais.

Maximilien lui-même s'effrayait parfois de la résistance dont il
voyait éclater de toutes parts les symptômes autour de lui. Un jour,
il consentit à convoquer les états des diverses provinces, «de par
decha,» et il entretint de son désir de rétablir la paix les députés
d'Ypres, de Valenciennes, de Lille, de Douay, d'Orchies, de
Bois-le-Duc, de Middelbourg, les seuls qui eussent répondu à son
appel; un autre jour, il assura les doyens des métiers de Bruges qu'il
partageait leur vœu de voir cesser la guerre et qu'il avait déjà
obtenu un sauf-conduit, «afin d'aller vers le roi de France pour
pratiquer la paix.» Telle est la situation des choses, lorsque, le 9
janvier 1487 (v. st.), le sire de Liedekerke, à la tête de six mille
Gantois, parvient à s'emparer de Courtray. Trois jours après,
Maximilien assemble de nouveau à l'hôtel de ville les doyens et les
_hooftmans_ de la commune de Bruges. Il leur fait connaître qu'il a
envoyé à Gand quelques-uns de ses conseillers, mais que les Gantois ne
veulent traiter qu'avec des mandataires appartenant par leur naissance
à la Flandre. Il les prie de désigner les députés afin de chercher à
rétablir la paix. Les _hooftmans_ et les doyens y consentent; leur
opposition ne se manifeste que lorsque le roi des Romains réclame un
contingent de deux mille hommes et, de plus, un subside considérable
pour défendre les frontières contre les attaques menaçantes des
Français. Les représentants de la commune, craignant que ces
préparatifs ne soient dirigés contre les Gantois, n'hésitent pas à
rejeter ces demandes; ils répondent qu'ils n'ont aucun pouvoir à ce
sujet, et que d'ailleurs ils veulent se tenir au traité d'Arras,
protestant que si Maximilien s'y conforme lui-même, il trouvera
toujours en eux de fidèles sujets. Ils insistent surtout pour qu'il
congédie tous ses reîtres allemands, qui traitent une cité commerciale
comme une ville prise d'assaut, et annoncent qu'afin de ne plus leur
permettre de circuler librement avec leur butin, ils garderont
eux-mêmes dorénavant les portes de la ville, se croyant assez
puissants pour les défendre.

Le roi des Romains se préoccupait assez peu des plaintes des
bourgeois, insultés par ses hommes d'armes; mais le moment n'était
pas encore venu où l'arrivée des renforts, que le sire de Gaesbeke
était chargé de réunir, devait lui permettre d'y renverser par la
violence et la force toute autorité autre que la sienne. Il comprit
aisément que la prétention de lui enlever la garde de la ville était
destinée à mettre obstacle à ses projets, et il n'y eut rien qu'il ne
fît pour obtenir qu'elle fût abandonnée. Les remontrances du président
de Flandre, Paul de Baenst, et de l'écoutète Pierre Lanchals, ayant
été inutiles, il se rendit lui-même à l'hôtel des échevins, accompagné
d'une suite de cinquante chevaux; mais son insistance même accrut les
soupçons; les doyens et les _hooftmans_ persistaient dans leur
résolution et exigeaient de plus en plus qu'à l'avenir chaque porte
fût gardée par trois bourgeois et douze hommes des métiers.

Au milieu de ces discussions, les échevins de Gand recevaient en
audience solennelle les députés de Bruges et d'Ypres; mais ceux du
Franc, investis aux yeux des Gantois d'une autorité illégale,
n'avaient pu obtenir de sauf-conduit. Le pensionnaire de Bruges, Jean
Roegiers, porta la parole et rappela comment, dans les troubles de la
Flandre, les différentes villes s'étaient mutuellement prêté le
secours de leur médiation. Mais les magistrats de Gand répliquèrent
qu'ils avaient déjà interjeté appel devant le roi de France, leur
souverain seigneur, et que Maximilien, loin d'y répondre, avait violé
le traité d'Arras, en faisant la guerre à Charles VIII. Ils ajoutaient
que l'intervention des Brugeois et des Yprois était trop tardive
puisque déjà plusieurs de leurs chaperons blancs avaient été mis à
mort, et qu'ils ne leur reconnaissaient pas le droit d'intervenir
comme médiateurs puisqu'ils avaient eux-mêmes violé le traité d'Arras.
Ils leur remirent toutefois, en les priant de le communiquer aux
communes de Bruges et d'Ypres, un long mémoire où ils exposaient
énergiquement leurs griefs: la levée de taxes énormes dont on n'avait
jamais rendu compte, l'appauvrissement de toutes les villes, l'appel
d'une armée de mercenaires étrangers, le voyage du duc Philippe en
Brabant au mépris d'une promesse formelle, la reconstitution du
quatrième membre contre le vœu général du pays.

Ce fut le 24 janvier que les députés qui avaient été envoyés à Gand
rentrèrent à Bruges. Ils se réunirent immédiatement à l'hôtel du roi
des Romains et lui rapportèrent la réponse des Gantois. Maximilien
s'en montra fort mécontent. Il les supplia de ne rendre public que le
premier point des griefs allégués par les Gantois, qui renfermait une
protestation assez vague en faveur des traités de 1385 et de 1482, et
il fit même si bien que les magistrats consentirent à ajourner
l'assemblée qu'ils avaient convoquée afin de délibérer sur la réponse
qu'il convenait d'adresser aux bourgeois de Gand.

Il était toutefois impossible que le mémoire des Gantois restât
longtemps inconnu, et Maximilien ne vit lui-même dans cette courte
trêve, qu'il devait à la condescendance de quelques échevins de
Bruges, qu'un motif de profiter du temps qui lui restait pour hâter
l'exécution de ses desseins. Il se souvenait des conseils du comte de
Nassau, et regrettait peut-être de ne pas avoir, selon l'expression du
pensionnaire de Gand, détruit cette ville par le fer ou par le feu, de
telle sorte que le voyageur eût inutilement cherché ses ruines au
niveau de l'herbe. Les mêmes rêves de conquête, de domination par la
force, par l'extermination et l'incendie, s'il était nécessaire, le
tentaient à Bruges, et il avait écrit au sire de Gaesbeke qu'il se
plaçât à la tête de ses cavaliers hennuyers et accélérât sa marche.
Tous ses efforts tendaient depuis longtemps à rendre inutiles les
mesures prises par les Brugeois pour leur défense, et on le voyait
multiplier les prétextes de se faire ouvrir les portes de la ville,
afin qu'il lui fût plus aisé de s'en emparer lorsque le moment serait
venu. Le 10 janvier, le sire d'Ysselstein était passé par la porte de
la Bouverie, avec six chariots et quatre cents piquenaires, et les
Brugeois avaient conçu ce jour-là des soupçons de trahison que rien ne
vint justifier. Maximilien semble toutefois renoncer à ces tentatives
si inquiétantes, lorsqu'il invoque la médiation des Brugeois et en
espère d'heureux résultats; mais aussitôt que leurs députés sont
revenus de Gand, le soir même où ils lui ont rendu compte d'un message
inutile, il reprend ses anciens projets et quitte inopinément le
banquet qui lui est offert à l'hôtel de Richebourg, chez la veuve de
Martin Lem, pour faire à cheval, à sept heures du soir, le tour des
remparts, examinant avec soin le nombre des gardes qui veillent aux
portes, s'arrêtant même parfois pour leur distribuer de l'argent. Le
27 janvier, il sort de Bruges avec ses fauconniers; le 28, autre
chasse au vol. Enfin le 31 janvier, il reçoit en même temps la
nouvelle que le sire de Gaesbeke est arrivé près de Bruges et l'avis
que d'autres députés de Bruges, envoyés à Gand, ont échoué une seconde
fois dans leurs démarches. Il n'y avait plus à hésiter. Maximilien
rangea immédiatement ses Allemands en ordre de bataille avec leur
artillerie dans la cour de son hôtel, et envoya des messagers, avec
une escorte de trente fantassins, remettre au sire de Gaesbeke ses
dernières instructions. Elles portaient qu'il devait se présenter
immédiatement à la porte des Maréchaux.

Le même soir, le roi des Romains, accompagné du bourgmestre Jean de
Nieuwenhove et d'un petit nombre de serviteurs, se rend à la porte
qu'il a désignée au sire de Gaesbeke, et demande qu'on la lui ouvre:
mais le bourgmestre donne en vain l'ordre qu'on lui obéisse. Les
gardiens de la porte redoutent quelque trahison et s'y opposent sans
qu'on puisse ébranler leur résolution. Les moments étaient précieux;
il fallait agir avant que les bourgeois fussent instruits de ce qui se
passait. Maximilien se hâta de se diriger vers la porte de
Sainte-Croix, où l'attendaient Jacques de Ghistelles, Jacques de Heere
et Corneille Metteneye, et de là vers la porte de Gand: il y éprouve
le même refus. Il est plus heureux à la porte de Sainte-Catherine;
elle lui est ouverte, et dès qu'il est sorti de la ville, il fait
avertir le sire de Gaesbeke que c'est de ce côté qu'il doit se porter.
Puis lorsqu'il juge qu'il a reçu l'avis qu'il lui a adressé, il rentre
à Bruges et s'empare aussitôt du guichet; mais le cri des gardiens:
«Trahison! trahison!» a été entendu; leurs concitoyens des rues les
plus voisines accourent à leur secours et les aident à abaisser la
herse avant l'arrivée du sire de Gaesbeke. Maximilien tente
inutilement un dernier effort à la porte de la Bouverie: les barrières
qui s'étaient fermées en 1437 devant le duc Philippe de Bourgogne ne
devaient pas s'ouvrir devant le roi des Romains. Il ne lui reste qu'à
fuir dans son hôtel; il y mande aussitôt Pierre Lanchals et les
principaux bourgeois de son parti, et les presse de trouver le moyen
de se rendre maîtres des portes de la ville.

Cependant le bruit de ce qui s'était passé à la porte de
Sainte-Catherine s'était répandu de toutes parts, et les métiers
courant aux armes occupaient déjà toutes les portes sous les ordres de
leurs doyens. Le roi des Romains résolut alors, selon un récit
contemporain, de faire mettre le feu aux quatre coins de la ville,
espérant que le sire de Gaesbeke pourrait s'y introduire à la faveur
de ce désordre; mais on arrêta facilement l'incendie et cette dernière
tentative n'eut d'autre résultat que de rendre plus vive la haine du
peuple.

Dès ce moment, la question devenait de plus en plus grave pour le roi
des Romains; en cherchant une victoire qui devait le rendre l'arbitre
de la vie et des biens des bourgeois de Bruges, il s'était exposé à
une défaite qui devait nécessairement faire de lui leur prisonnier. Le
sentiment de ce péril ne le quittait point, et la nuit durait encore
quand il résolut de faire un dernier effort. Il avait appris que la
porte de Gand était confiée à Matthieu Denys, doyen des charpentiers,
qu'il croyait lui être plus favorable que tous les autres doyens, et
se dirigea sans tarder de ce côté avec quelques-uns de ses partisans
et quelques cavaliers allemands. Cependant toutes ses espérances
furent déçues: Matthieu Denys rejeta avec de rudes et violentes
paroles toutes les prières qui lui furent adressées. «Livrez-moi votre
doyen,» s'écria alors le roi des Romains furieux, en s'adressant aux
hommes des métiers qui entouraient Matthieu Denys, «livrez-moi votre
doyen, et je vous comblerai de mes bienfaits.»--«Et nous, tant qu'il y
aura une goutte de sang dans nos veines,» lui répondit énergiquement
le porte étendard Adrien Demuer, «nous jurons de ne point
l'abandonner.» Le roi des Romains insistait pour qu'on le laissât au
moins sortir de la ville avec ses cavaliers allemands. On ne le lui
permit point davantage; on craignait que son intention ne fût de
rallier les garnisons de Damme et de l'Ecluse pour aller rejoindre la
petite armée de ce sire de Gaesbeke en qui les Brugeois n'avaient pas
cessé de redouter le vainqueur de Montenac et l'ennemi de Jean de
Dadizeele, impatient de venger sur eux la mort de son père Jean de
Hornes.

Maximilien espérait encore en ce moment que le peuple s'apaiserait;
mais lorsqu'il apprit que l'irritation s'accroissait sans relâche, il
tint conseil sur ce qu'il y avait lieu de faire. «Il faut, dit
Salazar, que nous nous armions les premiers avant que ces vilains
aient eu le temps de se réunir sur la place du Marché.» Cet avis fut
adopté, et tandis que Pierre Lanchals faisait prévenir les bourgeois
de son parti qu'ils se préparassent à le seconder, le roi des Romains
se rendait à la place du Bourg, où il rangea tous les siens en ordre
de bataille. Quelques heures s'écoulèrent; les bourgeois favorables à
Maximilien ne se dirigeaient qu'en petit nombre vers la place du
Bourg, où leur présence devait devenir un titre de proscription; ils
n'amenaient point avec eux, comme ils l'avaient promis, le métier des
brasseurs. La foule qui les suivait, inquiète et curieuse, observait
avec anxiété les mouvements des Allemands, qui cherchaient à
l'empêcher de se mêler à leurs rangs en simulant des évolutions de
combat. Cependant elle augmentait de moment en moment, et les
Allemands, se voyant serrés de plus près, baissèrent leurs lances pour
la tenir éloignée, en criant: «_Staet! staet!_ Arrêtez! arrêtez!» Le
peuple comprit: «_Slaet! slaet!_ Frappez! frappez!» Et se précipitant
en désordre par toutes les issues du Bourg, il alla répandre dans tous
les quartiers la nouvelle des projets menaçants des Allemands, tandis
que les chanoines de Saint-Donat, partageant sa terreur, se hâtaient
de cacher leurs joyaux dans le sanctuaire et d'appeler les clercs à
préserver l'église du pillage. Les doyens des métiers et les
_hooftmans_ s'assemblent aussitôt aux sons du tocsin: ils chargent des
messagers d'aller réclamer l'appui des habitants de Gand et d'Ypres,
et pourvoyant en même temps eux-mêmes à la défense de la ville, ils se
portent aux Halles avec quarante-neuf canons et cinquante-deux
bannières. Une agitation extrême régnait sur la place publique, et
rien ne contribua plus à l'accroître que l'arrestation de deux Mores
attachés au service du comte de Zollern, que l'on accusait d'avoir été
les instruments de la tentative d'incendie ordonnée par Maximilien.
Mille voix répétaient qu'il ne fallait plus déposer les armes. Le roi
des Romains, effrayé par ces démonstrations, s'était retiré dans son
hôtel, en ayant soin de ne pas traverser la place du Marché. Mais il
n'était personne qui ne crût que s'il avait reçu les secours que
Lanchals et ses amis lui avaient promis, il n'eût tiré une vengeance
terrible de son échec de la veille.

Le peuple cherchait Pierre Lanchals pour assouvir sa fureur; les armes
que l'on découvrit dans sa maison parurent une nouvelle preuve des
projets qu'on lui attribuait, mais Lanchals avait disparu, et son
absence évita l'horreur d'un crime à la fin de cette journée si
agitée. Le peuple s'était dirigé vers les Halles, pour y enlever les
têtes sanglantes de Jean de Keyt et de François de Bassevelde des
tourelles où elles se trouvaient, depuis près de trois années,
exposées sur des piques, lorsque des conseillers du roi des Romains se
présentèrent pour lui annoncer que Maximilien l'invitait à s'apaiser
et lui pardonnait ses séditions. «Il est mille fois plus coupable que
nous,» répliquaient les bourgeois en montrant les restes mutilés des
défenseurs de leurs franchises.

Cependant on vit paraître sur la place du Marché le président de
Flandre, Paul de Baenst. Il interrogea sur leurs intentions les
bourgeois qui venaient de découvrir une nouvelle tentative du roi des
Romains pour introduire à Bruges le sire de Gaesbeke: «Nous voulons,
répondirent-ils tout d'une voix, que vous nous montriez le mémoire des
Gantois sur les griefs du pays, mémoire qui vous avait été confié pour
qu'il nous fût soumis, ce que vous n'avez point fait. Nous voulons
qu'on nous donne un nouveau bourgmestre et un autre écoutète, au lieu
de Jean de Nieuwenhove et de Pierre Lanchals, qui ont mérité d'être
livrés à la justice.» Le roi des Romains accorda Josse de Decker pour
bourgmestre et Pierre Metteneye pour écoutète, mais il ne consentit à
leur remettre le mémoire des Gantois qu'après avoir essayé de les
tromper en leur montrant le fragment qui avait été communiqué aux
magistrats.

Le même jour, on annonça du balcon des Halles qu'une récompense de 50
livres de gros serait donnée à quiconque livrerait Pierre Lanchals et
Jean de Nieuwenhove. Plus heureux que ceux ci, Salazar, que les
communes accusaient d'avoir rompu la paix avec la France par
l'escalade de Térouane et d'avoir conseillé l'armement de la place du
Bourg, avait réussi à sortir des remparts de Bruges.

Le 4 février, Maximilien se décide à se rendre lui-même au milieu de
l'assemblée du peuple. Il traverse la place du Marché en saluant
courtoisement les bourgeois qui l'entourent, et monte avec Pierre
Metteneye au balcon des Halles pour tenter quelque nouveau moyen de
conciliation; mais il n'obtint que cette réponse: «Nous attendons les
députés d'Ypres et de Gand.» Dès ce moment, le roi des Romains ne fut
plus que le témoin muet, obscur, presque inaperçu de l'irritation
profonde qui se manifestait contre ses conseillers. Il entendit lire
une lettre des échevins de Gand, qui, en promettant leur appui aux
Brugeois, leur annonçaient un succès important: la défaite et la mort
du sire de Gaesbeke, qui s'était éloigné de Bruges pour surprendre
Courtray et qui s'était lui-même laissé surprendre par le sire de
Liedekerke. Ce ne fut qu'après avoir assisté à un long récit où les
Gantois félicitaient les Brugeois de ce qu'ils pouvaient désormais se
juger à l'abri de tout péril, ce ne fut qu'après avoir vu renouveler
l'ordre de poursuivre des recherches actives pour découvrir ses
partisans cachés à Bruges, que Maximilien descendit du balcon des
Halles et passa au milieu des rangs serrés des bourgeois dont les
acclamations n'avaient pas cessé de retentir.

Le lendemain, de nouvelles lettres arrivèrent de Gand, où Adrien de
Rasseghem venait de déchirer, dans une assemblée générale de la
commune, le _calfvel_ du 22 juillet 1485. On y engageait les bourgeois
de Bruges à ne pas se séparer et à ne pas se laisser tromper par les
belles paroles du roi des Romains, mais à le bien garder jusqu'à ce
que les députés des trois membres fussent réunis. On les invitait
aussi à s'assurer de la personne des principaux conseillers de
Maximilien et de ses partisans les plus connus, parmi lesquels se
trouvaient cités les abbés de Saint-Bertin et de Saint-Benigne de
Dijon, Jacques de Ghistelles, Jean de Nieuwenhove, Pierre Lanchals,
George Ghyselin, Roland Lefebvre, Jacques de Heere, Thibaut Barradot,
Paul de Baenst. A ces noms était joint celui de Matthieu Peyaert, qui
s'était enfui de Gand.

Ces lettres furent reçues avec enthousiasme: l'on dressa aussitôt sur
la place du Marché des tentes et des pavillons pour préserver du froid
les bourgeois qui ne devaient plus la quitter, et comme le bruit
s'était répandu que Maximilien s'était enfui de Bruges, on l'invita à
se rendre aux Halles pour mettre fin à ces rumeurs. Il fit le tour de
la place du Marché à cheval et vêtu de drap d'or, et chacun des
métiers tira un coup de canon pour lui rendre honneur. Cependant
lorsqu'il déclara qu'il ne songeait pas à s'éloigner, et que si l'on
en doutait on pouvait placer dans son hôtel autant de gardes qu'on le
jugerait utile, on lui répondit qu'on allait examiner sa proposition;
cette délibération dura une demi-heure, pendant laquelle on ne vit pas
un seul bourgeois s'approcher du roi des Romains. Enfin on vint lui
annoncer la décision qui avait été prise: on le priait de vouloir bien
résider au Craenenburg aussi longtemps que se prolongerait l'assemblée
des bourgeois (5 février 1487, v. st.).

Le Craenenburg formait la plus belle habitation qui s'élevât sur la
place du Marché: c'était là que les princes avaient coutume de se
placer pour assister aux fêtes et aux tournois. En 1488, le
Craenenburg appartenait à un riche marchand nommé Henri Nieulant, l'un
de ceux qui, à une autre époque, s'étaient constitués les cautions du
roi des Romains pour des sommes considérables. Les Brugeois se
souvenaient-ils de ces lois primitives d'Athènes et de Rome qui
livraient au créancier le débiteur infidèle à ses engagements.

Maximilien, enfant, avait été réduit, par une insurrection des
habitants de Vienne, à s'enfermer dans une citadelle. Une autre
insurrection réalisait pour lui les terreurs et les périls que lui
avait laissé entrevoir sa mauvaise fortune. Ses regards se
portèrent-ils vers la prison où avait langui Louis de Nevers? Plus
près du Craenenburg se trouvait la chapelle de Saint-Amand qui vit les
aventures de Louis de Male, autre victime du courroux populaire.

Les députés de Gand ne tardèrent point à arriver à Bruges; les
principaux étaient Philippe Vander Zickele, Jean de la Kéthulle, Josse
Vander Brughe, Jean Uutenhove, Gerolf Van der Haghe. Ils amenaient
avec eux un corps de deux mille hommes, mais ils consentirent à le
laisser hors de la ville, sur les instances des marchands étrangers
restés à Bruges, qui redoutaient une autre journée du 3 mai 1382. Tous
les métiers s'étaient réunis sur la place du Marché pour les recevoir,
et dès qu'ils y parurent, on les salua par une décharge générale de
l'artillerie. Les mêmes honneurs furent rendus aux députés d'Ypres, et
les délibérations des trois membres du pays commencèrent aussitôt.
Quelques-uns espéraient qu'elles ramèneraient promptement la concorde
et l'union. Pendant trois jours la châsse de Saint-Donat fut
solennellement exposée au milieu du chœur de la cathédrale, et le
peuple fut invité à venir se joindre aux prières du clergé pour que la
paix fût rétablie entre Maximilien et les états; mais rien n'était
plus difficile que d'y parvenir, tant les griefs étaient nombreux.

Le mandat des représentants de la commune de Gand renfermait quatre
demandes principales: la première, que le duc Philippe fût conduit en
Flandre; la seconde, que le Franc cessât de former le quatrième
membre; la troisième, que le renouvellement des échevinages eût lieu
au nom du duc Philippe et des trois membres de Flandre; la quatrième,
que les bourgs fussent de rechef soumis à l'autorité des trois bonnes
villes. Le lendemain ils ajoutèrent qu'on pouvait, en renouvelant les
échevinages, joindre au nom du duc Philippe celui du roi de France,
souverain seigneur de Flandre, et insistèrent pour que l'on déclarât
que le roi des Romains n'avait aucun droit à la tutelle de son fils et
qu'il s'en était montré indigne, ce qu'ils établissaient par une
énumération de quarante griefs; quelques bourgeois de Bruges
craignaient de se montrer trop hostiles à un prince illustre, qui de
plus était le père du légitime héritier des comtes de Flandre; mais
leur hésitation céda à des remontrances plus pressantes.

Les députés des communes, qui accusaient le roi des Romains et le
retenaient prisonnier, invoquaient en leur faveur le droit féodal. En
effet, si Charles VII était intervenu en 1452 aux conférences de
Lille, comme seigneur souverain et comme légitime arbitre des
discordes du prince et de ses sujets, Charles VIII ne s'appuyait pas
sur d'autres bases pour faire reconnaître sa médiation; mais il
l'avait manifestée sous une forme plus active et plus énergique.
Charles VII, en abandonnant les communes flamandes, avait élevé si
haut la puissance des ducs de Bourgogne qu'il avait fallu, pour les
empêcher d'absorber la monarchie française, d'un côté l'habileté
perfide de Louis XI, de l'autre la folle témérité de Charles le Hardi.
Charles VIII protégeait la Flandre en présence d'un autre péril dont
la réalisation n'était pas éloignée: la réunion des Pays-Bas à
l'Allemagne. Pour fortifier son autorité, il soutenait parmi nous les
libertés communales; ce n'était qu'à ce titre que les états de Flandre
acceptaient une intervention qui les constituait les juges légitimes
de leur seigneur, seul coupable du délit de rébellion, puisqu'il
résistait à son suzerain.

Le 17 janvier 1487 (v. st.), Charles VIII, rappelant l'influence que
Gand exerçait sur toute la Flandre, avait autorisé les échevins de
cette ville à battre de la monnaie d'or et d'argent, et à désigner les
magistrats et les officiers qui devaient rendre la justice au nom de
Philippe, mineur et prisonnier des ennemis du roi, et ce fut en vertu
de cette déclaration que les députés de Gand créèrent à Bruges de
nouveaux échevins, parmi lesquels il faut citer Jean de Riebeke et
Jacques Despars.

Le 18 janvier, Charles VIII écrivit aux autres membres pour les
engager à suivre l'exemple de Gand.

Par une autre charte, il confirma tous les priviléges des Gantois.

Enfin le 27 janvier, il ordonna à ses baillis de citer tous les
officiers qui continueraient à gérer leurs offices au nom de
Maximilien, qui avait usurpé la mainbournie, violé les traités qu'il
avait jurés et fait frapper de la mauvaise monnaie en son propre nom.

Toutes ces chartes furent publiées le 13 février, à Bruges, en même
temps que le texte du traité d'Arras, et le même jour, après la
lecture d'une enquête sur les tentatives d'incendie dont on accusait
Maximilien, le peuple, mandataire trop zélé de la justice royale,
brisa les portes du _Princen-hof_. On y trouva, dit-on, quatre cents
barils de poudre, des tonneaux remplis de cordes, des échelles de
cuir, et de là naquirent de nouvelles rumeurs qui, en rappelant
celles qu'avaient excitées les Mores du comte de Zollern, attribuèrent
avec plus de force au roi des Romains les desseins les plus affreux,
ceux-là mêmes que Jacques de Châtillon avait formés avant les matines
de Bruges.

Il ne faut pas s'étonner si le lendemain le grand bailli Charles
d'Halewyn et l'écoutète Pierre Metteneye se présentèrent au
Craenenburg, pour y arrêter, au nom des trois membres de Flandre, les
amis de Maximilien, qui se croyaient protégés par le rang du prince
dont ils partageaient la résidence; les uns ses conseillers, les
autres chevaliers et capitaines de son armée, ceux-ci Flamands,
ceux-là Allemands ou Bourguignons: c'étaient le comte Wolfgang de
Zollern, l'abbé de Saint-Bertin, le sire de Ghistelles, le sire de
Maingoval, Martin et Wolfart de Polheim, Jean Carondelet, chancelier
de Bourgogne, George et Wolfart de Falckenstein, Jean de Jaucourt,
sire de Villarnoul, Régnier de May, capitaine de Gavre, le bâtard de
Nassau et Philippe Louvette, maître d'hôtel du roi des Romains. Quatre
d'entre eux, Wolfart de Polheim, le sire de Maingoval, le sire de
Villarnoul et le comte de Zollern, avaient été saisis dans la chambre
même de Maximilien, qui ne pouvait rien pour les défendre; mais les
députés de Gand et les bourgeois les plus notables de Bruges
cherchèrent à atténuer l'effet de ces violences en se rendant le même
soir près du roi des Romains, pour le consoler et lui porter des
paroles affectueuses.

Ces protestations ne pouvaient rassurer complètement Maximilien. On
allait aborder, sous les plus tristes auspices, le procès de Jean de
Nieuwenhove, de George Ghyselin et de quelques autres bourgeois qui
avaient été arrêtés et conduits au Steen: Jean de Nieuwenhove et
George Ghyselin comparurent les premiers. Leur interrogatoire dura
deux jours entiers; les juges, en le prolongeant, cherchaient
peut-être à les sauver. Cependant la multitude, qui se pressait autour
du Bourg, se lassa d'attendre un arrêt que sa colère avait dicté
d'avance. On la vit se précipiter au tribunal des échevins, qu'elle
accusait de sommeiller trop longtemps, s'emparer du chevalet et
entraîner les accusés vers la place du Marché. Le droit de rendre la
justice et de disposer souverainement de la vie et de la liberté de
l'homme est trop sérieux et trop grave pour qu'on puisse impunément le
faire fléchir devant les passions: le livrer aux impressions
flottantes et à l'irritation fébrile de la place publique, c'était le
violer et l'anéantir.

Un seul moment, la cité parut oublier son agitation et son inquiétude.
Les joyeusetés du carnaval, les folies du _papenvastenavond_
traversèrent les lieux mêmes que le sang devait bientôt rougir. De
bruyantes chansons s'élevaient dans les airs autour du chevalet; le
vin coulait à longs flots dans cette arène vouée à la mort et au
deuil, et l'orgie fut si complète que les fruitiers, les ceinturiers
et les aiguilletiers mirent le feu à leurs tentes (17 février).

Le lendemain, sur cette même place du Marché, l'on publiait une
proclamation où l'on promettait une récompense de plus en plus
considérable à quiconque livrerait Pierre Lanchals, en menaçant de la
destruction le toit qui l'avait reçu, lors même que ce refuge aurait
été quelque monastère, ou l'un de ces pieux autels investis du droit
d'asile, qui, en protégeant la faiblesse du malheur, semblaient, selon
un touchant usage, abriter encore l'innocence.

Dès ce moment, les condamnations se succèdent: elles atteignent tour à
tour Jean de Nieuwenhove, Victor Huyghens, bailli de Male, Gilbert du
Homme, ancien bourgmestre du Franc, quoique Normand de naissance,
George Ghyselin et deux serviteurs de Pierre Lanchals.

Avant que l'on eût vu s'accomplir ces actes de vengeance, qui
n'empruntèrent pas même aux formes consacrées par les lois et les
usages l'apparence d'un acte de justice, on avait décidé qu'on
donnerait au roi des Romains une autre résidence que la maison de
Henri Nieulant. Les Gantois avaient fortement insisté pour que
Maximilien fût éloigné avant leur arrivée, afin qu'il n'assistât pas
aux délibérations auxquelles ils prendraient part. Ils craignaient que
la violence de leurs discours et de leurs conseils ne devînt tôt ou
tard un légitime prétexte de représailles. Bien qu'on eût eu soin de
fermer les volets du Craenenburg, Maximilien pouvait reconnaître les
voix les plus hostiles. D'autres bourgeois, guidés par une pensée plus
généreuse, demandaient qu'on lui épargnât le triste spectacle du
supplice de ses amis. Il faut ajouter que cette maison était une
prison peu sûre; Maximilien avait essayé de s'évader sous divers
déguisements. On lui choisit donc dans un autre quartier de la ville
une habitation plus vaste et plus convenable à son rang: ce fut
l'hôtel de maître Jean Gros, chancelier de l'ordre de la Toison d'or,
situé entre l'église Saint-Jacques et le pont aux Anes. Le roi des
Romains, en ayant été instruit par le sire d'Halewyn et l'écoutète
Pierre Metteneye, se borna à exprimer aux _hooftmans_ le désir
qu'avant de s'y rendre il lui fût permis de haranguer le peuple
assemblé sur la place du Marché. Vêtu de noir et le front incliné, il
parcourut avec eux les rangs des bourgeois et des hommes de métier en
les suppliant dans les termes les plus pressants de lui octroyer trois
demandes: la première était qu'on lui accordât dix ou douze personnes
de sa maison qu'il désignait; la seconde, qu'on ne le livrât ni aux
Français ni au Gantois, car il préférait, disait-il, de vivre et de
mourir avec les Brugeois; la troisième, qu'on ne se portât à aucun
attentat contre lui. On lui promit tout ce qu'il demandait. Le roi des
Romains remercia les bourgeois des honneurs qu'on lui avait rendus et
des bons soins qu'on avait eus de sa personne, puis il quitta la place
du Marché: en passant devant la chapelle de Saint-Christophe pour
entrer dans la rue des Tonneliers, il put entendre les acclamations du
peuple auquel les magistrats faisaient faire, en signe d'allégresse,
une distribution de la nouvelle monnaie d'argent qui portait les mots:
_Æqua libertas_. Jean de Coppenolle venait d'annoncer que trente
ambassadeurs français étaient arrivés à Gand avec une escorte de deux
cent quatre-vingts chevaux pour faire maintenir la paix d'Arras, et il
était monté aux Halles pour donner lecture d'une nouvelle déclaration
de Charles VIII, qui portait que dès ce moment tous les marchands
flamands pouvaient librement circuler en France, et que des
conférences s'ouvriraient le 12 mars pour régler les bases du
rétablissement de l'ordre et de la paix.

On a rendu au roi des Romains, comme il l'a demandé, ses panetiers,
ses échansons, ses écuyers tranchants; on veille à ce que sa table
soit somptueusement servie, et on lui a restitué sa vaisselle d'argent
qu'il avait mise en gage. Quelquefois les métiers défilent en armes
sous ses fenêtres, «afin d'occuper ses loisirs et de calmer sa
mélancolie;» tantôt ils établissent un tir à l'oiseau dans la cour de
sa prison et engagent le roi des Romains, qui y consent volontiers, à
y prendre part, mêlé aux archers chargés de l'égayer par leurs jeux et
leur adresse. L'écoutète Pierre Metteneye se tient humblement à ses
côtés, car sa charge lui fait un devoir de l'accompagner constamment.
Mais si Pierre Metteneye ne le quitte point, afin qu'il ne recouvre
pas la liberté: les serviteurs de l'écoutète sont cette fois
trente-six geôliers dont seize ont été désignés par les métiers de
Gand. De riches tentures couvrent les murailles; aux fenêtres
flottent d'épais rideaux de soie et de velours, vaines apparences
d'une pompe passée, qui ne pouvaient consoler le prisonnier. Pourquoi
ne pas laisser arriver jusqu'à lui, comme une vision d'espérance, les
atomes capricieux qui se jouent dans un rayon du soleil au printemps?
Il faut bien le dire, c'est parce que ce rayon n'aurait pu se reposer
sur son front qu'en glissant sur des barreaux de fer.

Maximilien avait, en s'éloignant du Craenenburg, levé le dernier
obstacle qui pouvait suspendre ou retarder la perte de ses amis
prisonniers comme lui. Dès le lendemain du jour où il avait quitté la
place du Marché, le bourreau y parut sur l'échafaud tendu de deuil.
Gilbert du Homme périt le premier; Jean de Nieuwenhove le suivit.
Affaibli par les tortures et les infirmités, il attendit sur un
fauteuil la mort qui ne calma sa longue agonie qu'au troisième coup de
hache; après lui périrent George Ghyselin, le bailli de Male et un
serviteur de Pierre Lanchals.

Un prisonnier plus illustre attendait au Steen un arrêt dicté d'avance
par d'implacables ennemis: c'était Jacques de Dudzeele, seigneur de
Ghistelles, ancien bourgmestre de Bruges, qui avait été arraché du
Craenenburg sous les yeux de Maximilien. Le sire de Ghistelles
protestait avec courage et avec noblesse contre les accusations dont
il était l'objet. «Je n'ai jamais été un traître, disait-il, et jamais
ce reproche ne s'adressa à mes ancêtres; il y a cinquante-cinq ans que
je sers les princes qui se sont succédé dans ce pays, et s'il est
quelqu'un qui m'accuse de trahison, je suis prêt à le combattre,
quelque grand qu'il soit, en présence du duc Philippe, et de faire
tout ce qu'est tenu de faire un bon et loyal chevalier, noble homme et
bourgeois de cette ville, puisqu'il s'agit d'une accusation telle que
tout homme noble doit exposer sa vie pour la repousser.» Personne ne
répondit au défi du sire de Ghistelles. L'assemblée de la place du
Marché ne ressemblait guère à ces tournois où le chevalier entrait la
lance haute; l'influence des députés de Gand y faisait sans cesse
prévaloir les résolutions les plus violentes, et un libre cours y
semblait ouvert aux mauvaises passions d'une multitude furieuse. En
vain la dame de Ghistelles accourut-elle avec ses enfants supplier les
corps de métiers de prendre pitié de l'ancien bourgmestre de Bruges;
en vain le doyen de Saint-Donat, le prévôt de Notre-Dame et les
principaux marchands osterlings et espagnols joignirent-ils leurs
prières aux siennes: tout fut inutile, et la tête du sire de
Ghistelles roula sur l'échafaud.

Le lendemain, le cercueil de Jacques de Ghistelles, orné des
pennonceaux et des écus qui rappelaient la puissance de l'une des plus
nobles maisons de Flandre, fut déposé dans les caveaux de l'église de
Dudzeele; mais ses enfants, en qui les Brugeois voyaient des otages,
ne purent l'accompagner que jusqu'aux portes de la ville; et, par une
de ces rigueurs dont l'opprobre n'appartient qu'aux discordes civiles,
on souleva à leurs yeux le linceul de leur père, afin de s'assurer que
quelque fugitif n'avait pas cherché la vie dans le sein même de la
mort.

Les supplices ne devaient plus s'interrompre: ils recommencèrent le 14
mars. Jacques de Heere, arrêté la veille au point du jour, fut livré
le premier au bourreau. Il avait, comme capitaine de Hulst, soutenu
courageusement contre les Gantois le parti de Maximilien, et s'était
rendu près de lui le 1er février; son plus grand crime était toutefois
d'avoir été le représentant des prétentions rivales des magistrats du
Franc. Nicolas Van Delft parut le second; mais lorsqu'il se trouva
devant le billot, il tomba à genoux et s'adressa au peuple en termes
si touchants qu'un cri de grâce se fit entendre, et Nicolas Van Delft,
étonné de conserver la vie autant qu'il avait craint de la perdre,
descendit de l'échafaud pour remercier ceux qui s'étaient laissé
toucher par ses larmes.

Pierre Lanchals était parvenu à se dérober jusqu'à, ce moment aux
recherches les plus actives. La récompense promise à celui qui le
livrerait avait été élevée à 100 livres de gros, et l'on venait de
renouveler l'ordonnance qui portait que tout bourgeois qui le
recevrait serait puni de mort et que l'asile, quel qu'il fût, où il se
serait réfugié serait démoli, lorsque le 15 mars un de ses amis le
trahit et révéla sa retraite. Le bourgmestre, Jean d'Hamere, alla
aussitôt l'arrêter et l'amena au Steen (15 mars). La joie du peuple
était extrême; on dansait dans les rues; aux détonations des canons et
des veuglaires se mêlaient les fanfares des clairons et des
trompettes, la mélodie argentine des fifres, les bruyants roulements
des tambours. On entendait de toutes parts s'élever le cri: «Pierre
Lanchals, l'ancien écoutète, est notre prisonnier!» et les clameurs
insultantes qui l'avaient accueilli à son passage ne cessèrent point
de retentir pendant toute la nuit.

Pendant que Pierre Lanchals était écoutète, il avait fait construire
un instrument de torture plus terrible et plus cruel que tous ceux
que l'on connaissait en Flandre; il n'avait jamais été employé. On le
porta sur la place du Marché, et Pierre Lanchals en éprouva le premier
la puissance, jusqu'à ce qu'il avouât, pour éviter une nouvelle
épreuve, qu'il était vrai qu'il avait voulu introduire dans la ville
les Allemands qui devaient la piller, et qu'il avait pris la plus
grande part au célèbre complot du Bourg.

Pierre Lanchals essaya inutilement les mêmes prières que Nicolas Van
Delft, en demandant humblement qu'on l'enfermât dans quelque cachot
ténébreux jusqu'à sa mort. Voyant que le peuple ne voulait point
prendre pitié de lui, il se laissa déshabiller par le bourreau; l'un
des doyens touchait à sa chaîne d'or. «Sire doyen, lui dit-il, vous
savez bien qu'un bourgeois de Bruges ne peut à la fois forfaire corps
et biens.» Et il la donna à son confesseur afin qu'il la portât à sa
femme. Puis il adressa quelques dernières paroles au peuple pour que
son corps ne fût pas écartelé et qu'il reçut une honorable sépulture.
«Aussitôt après, dit Nicolas Despars, il remit son âme aux mains de
Dieu.»

A Gand, le sang coulait également sur les places publiques. Les
capitaines de la ville avaient été changés, et d'honorables bourgeois,
dont le seul crime était leur dévouement au roi des Romains, tels que
messire Jean Uutenhove et messire Jean Van der Gracht, avaient partagé
le supplice de l'hôtelier Matthieu Peyaert.

Des trois grandes communes de Flandre, une seule, celles d'Ypres,
était restée fidèle aux traditions généreuses du passé, en maintenant
ses franchises aussi bien contre les complots de l'anarchie que contre
les menaces de Louis XI. Ses députés, poursuivant avec un admirable
dévouement leur rôle de médiateurs, tel qu'il était tracé par
l'histoire de trois siècles, s'étaient vus à Gand menacés et entourés
de gardiens qui ne les quittaient ni la nuit ni le jour. A Bruges, ils
avaient retrouvé les mêmes dangers et ils avaient été réduits à
chercher un refuge dans l'église de Saint-Gilles. _Da pacem Domine_,
écrivaient-ils au bas de leurs lettres, et lorsque les députés de Gand
les invitèrent à se montrer autour de l'échafaud, ils se contentèrent
de répondre: «Qu'on nous y porte donc, car nous n'y irons jamais;» et
en effet, lors du supplice de Lanchals, des hommes armés les portèrent
sur la place du Marché. Spectacle digne de cette triste et sanglante
période! Les députés d'une des grandes communes de Flandre se voyaient
contraints au péril de leurs vies à assister à l'exécution d'un
magistrat condamné sans jugement. Les principes du droit communal
étaient méconnus et rejetés avec mépris: un mot nouveau justifiait,
disait-on, ces violences sans exemple: c'était la justice du peuple.

Cependant le récit des supplices faisait trembler le roi des Romains
dans le silence de sa captivité. Le jeune duc Philippe demandait
instamment qu'on lui rendît la liberté, et il avait réuni, pour
réclamer leur appui et leurs conseils, les députés des états de
Brabant et de Hainaut, qui avaient quitté Bruges dès les premiers
temps de la captivité de Maximilien. Guillaume de Houthem et Jean
Marinier leur exposèrent tour à tour, en langue thioise et en langue
wallonne, que les Brugeois retenaient le roi des Romains prisonnier et
l'accusaient à tort d'être contraire à la paix, puisque les trêves
avaient été bien moins enfreintes par ses hommes d'armes que par les
Gantois qui avaient appelé dans leur ville l'armée du sire de
Crèvecœur. Les états consentirent à inviter les communes de Gand et
de Bruges à envoyer des députés à Malines pour conférer sur les moyens
propres à rétablir la paix. Le sire de la Gruuthuse, rendu à la
liberté, s'était joint à eux; mais les Gantois ne se montraient pas
disposés à prendre part à d'autres conférences qu'à celles que Charles
VIII avait fixées dans leur ville, et leur résolution semblait si
invariablement arrêtée qu'il fallut bien s'y soumettre en convoquant à
Gand, le mercredi de Pâques 1488 (9 avril), l'assemblée générale des
états des diverses provinces.

A mesure que l'on se rapprochait du moment où l'ordre légal devait
être rétabli par les mandataires du pays légitimement investis d'une
autorité médiatrice, on voyait se multiplier les efforts pour ramener
l'union et la paix. C'est ainsi que les magistrats de Bruges se
rendent sur la place publique et engagent tour à tour les bourgeois et
les hommes de métiers à déposer les armes. Ils cherchent à les calmer
en leur remettant les lettres qui ont reconstitué le Franc comme
quatrième membre du pays, et en leur promettant qu'on s'efforcera de
rappeler les marchands étrangers en leur rendant leurs anciens
priviléges, que personne ne sera jamais inquiété au sujet des
sanglantes _wapeninghen_ de 1487 et que par précaution l'on gardera
Damme avec soin, en sommant le sire de Chantraine de livrer l'Ecluse.
A ces discours se joignaient les pieuses exhortations des prêtres. Le
4 avril 1487 (v. st.), jour du vendredi saint, une chaire fut
construite sur la place du Marché, à l'endroit même où s'était élevé
l'échafaud, et un frère carme, nommé Laurent Christians, y prêcha la
Passion. A midi, on y récita les hymnes que l'Eglise consacre aux
douleurs de la Vierge-Mère, tandis que le peuple s'agenouillait, ici
sous ses pavillons, là à l'ombre de ses bannières. Toutes ces prières,
qui montaient vers le ciel, semblaient une expiation du sang qui avait
été versé. Enfin la veille de Pâques, les _hooftmans_, les doyens et
les bourgeois déposèrent les armes; ils jurèrent, toutefois, avant de
se séparer, de s'entr'aider jusqu'à la mort, et quittèrent la place du
Marché en chantant l'_Ave regina cœlorum_ et le _Salve regina_, après
avoir livré aux flammes l'échafaud et le chevalet de Pierre Lanchals,
tristes monuments de la cruauté des discordes civiles.

Le lendemain, la solennité de Pâques, qu'un cycle de onze années
ramenait au 6 avril, comme en 1477, fut célébrée avec une grande
pompe.

Il semblait que toutes les passions dussent se calmer devant la
convocation de l'assemblée des états généraux qui allait se réunir à
Gand le 9 avril 1488. Elle était attendue avec une anxiété qui
s'accroissait de jour en jour.

L'empereur Frédéric III avait écrit aux magistrats de Bruges pour les
rendre responsables de toutes les conséquences de la captivité du roi
des Romains, à son petit-fils pour lui promettre l'appui de tous les
électeurs de l'Empire, aux états de Hainaut pour les assurer également
«qu'il ne cesseroit, tant qu'il vivroit, de venger l'innocence de son
sang, quand tout l'Empire se debvroit mouvoir, jusqu'à condigne
correction des Brughelins qui espèrent, par une impétuosité, livrer et
mettre tous leurs princes avec tous leurs gens à perpétuelle
servitude.» On racontait déjà que les princes allemands avaient reçu
l'ordre de prendre les armes: on ajoutait que l'évêque de Worms
s'était rendu à Malines afin de veiller à ce que le jeune duc Philippe
ne fût point conduit en Flandre, et que les préparatifs de la guerre
se multipliaient en Brabant et en Hainaut. Des ambassadeurs espagnols
avaient été chargés par Ferdinand et par Isabelle de seconder les
efforts de l'empereur d'Allemagne avec une flotte armée dans les ports
de la Biscaye: ils espéraient que leur zèle préparerait l'union de la
jeune héritière des royaumes de Castille et d'Aragon avec le
petit-fils de Charles le Hardi.

Le pape Innocent VIII intervenait lui-même: il avait investi
l'archevêque de Cologne des fonctions de légat et, dans les lettres
monitores qu'il lui avait adressées, il menaçait les communes de
Flandre d'une sentence générale d'interdit, en leur montrant le glaive
de la céleste colère suspendu sur leurs têtes et prêt à rouvrir sous
leurs pas l'abîme où disparut Abiron.

Tandis que l'on cherchait en Flandre à retarder pendant quelques jours
la publication des lettres pontificales, Charles VIII, héritier de ces
rois de France qui tant de fois avaient appelé sur les communes de
Flandre l'excommunication et l'interdit, se hâtait de prendre leur
défense, et ce fut dans une assemblée solennelle tenue dans l'église
de Saint-Martin de Tours, que le procureur-général, maître Pierre
Coutard interjeta en leur nom appel au pape.

De nombreux obstacles avaient retardé l'assemblée des états généraux.
Les députés du Brabant et du Hainaut s'étaient vus réduits, pour ne
pas traverser un pays parcouru par des bandes allemandes, à
s'embarquer à Anvers pour l'Ecluse; mais à peine y étaient-ils arrivés
que d'autres préoccupations les engagèrent à suspendre leur voyage. Le
parti de la guerre, il serait plus exact de dire le parti de
l'anarchie, dominait complètement à Gand: il était vraisemblable qu'il
s'opposerait à toute tentative de rapprochement, et l'on pouvait
redouter ses menaces et même ses violences. Toutes ces craintes se
découvrent dans un mémoire où les députés du Brabant demandent, de
concert avec les sires de Ravestein et de Beveren, que l'assemblée des
états soit transférée à Bruges, attendu que le bruit court que les
Allemands se préparent à assiéger Gand. Maximilien lui-même écrit aux
Gantois dans le même but une lettre très-douce et très-affectueuse
qu'il date non plus de sa ville de Bruges, mais tout simplement de la
ville de Bruges. Les Gantois repoussent ces représentations: ils
défendent même aux députés du Brabant de traverser Bruges pour y voir
le roi des Romains, et c'est sous l'empire de cet esprit de domination
et de terreur que s'ouvre à Gand l'assemblée solennelle des députés de
toutes les provinces.

Un député zélandais, le pensionnaire de Rommerswale, prit le premier
la parole pour réclamer la délivrance de Maximilien; mais un
pensionnaire de Gand nommé Guillaume Zoete lui répondit par une longue
apologie du droit d'insurrection, qui n'était qu'une servile imitation
de l'apologie du tyrannicide rédigée par Jean Petit pour justifier le
crime de Jean sans Peur. Guillaume Zoete ne néglige aucune autorité,
pas même Aristote: il n'omet aucun exemple depuis Jéroboam, depuis
Néron, ni Childéric en France, ni Frédéric II en Allemagne, ni
Guillaume de Normandie en Flandre: il oublie seulement que si les
communes flamandes ont fondé leur liberté en luttant loyalement contre
les usurpations de Guillaume de Normandie, elles en ont marqué la fin
le jour où l'arène est devenue un échafaud sur lequel, à défaut de
juges, règne seul le bourreau.

Cependant ces déclamations violentes réveillaient moins d'échos. D'une
part, les lettres du pape qu'il avait été difficile de cacher
longtemps excitaient une vive émotion; d'autre part, l'on annonçait
que la grande armée réunie par l'empereur Frédéric III s'approchait;
elle se composait de trente mille hommes, et l'on comptait parmi ses
chefs les ducs de Brunswick, de Juliers, de Saxe, de Bavière,
l'archevêque de Cologne, le landgrave de Hesse, les margraves de Bade
et de Brandebourg. On vit le parti de la paix s'élever et dominer tout
à coup à Gand comme il dominait dans les autres villes de Flandre. Ce
parti, formé par les bourgeois les plus honorables, s'était proposé
une double tâche, car il voulait, en rétablissant la concorde et
l'union, défendre la Flandre à la fois contre l'invasion étrangère qui
menaçait ses frontières et contre l'anarchie qui se déchaînait dans
ses cités: c'était le seul qui fût resté fidèle aux souvenirs du
passé, et les dernières pages de notre histoire, où l'on voit revivre
avec quelque éclat et quelque force nos traditions nationales, sont
celles qui ont conservé la trace de ses efforts.

Deux grandes mesures résument cette situation: la première, c'est la
confédération de toutes les provinces pour défendre leurs priviléges
et repousser les étrangers; la seconde, c'est la réconciliation avec
Maximilien et l'abandon de ce système honteux de supplices et de
représailles, de menaces et d'outrages, source de divisions mille fois
plus funestes que la guerre.

Le traité qui fut conclu à Gand par les députés de la Flandre, du
Brabant, du Hainaut, de la Zélande, du Limbourg, du Luxembourg, de la
Frise, de Namur, de Valenciennes, d'Anvers, de Malines, était conçu en
ces termes: «Pour ce que, pour la garde et conservation de toute
police, gouvernement et bien public, n'est rien plus utile, ne chose
plus nécessaire que paix, amitié et bonne union qui sont mères de tous
biens et vertus et cause que le service divin est augmenté, l'estat
des nobles honoré, marchandises haulte et le pays cultivé en grant
repos et seureté, et pour ce qu'au contraire n'y a rien plus
dommageable, ne préjudiciable au bien public, que dissension et
confusion des règles, qui sont nourrice et mère de tous maulx,
commenchement et occasion de toutes divisions, guerres et différends:
au moyen de quoi les pays, villes, provinces et royaumes eschéent en
grandes confusions, désolations et ruynes, et souventefois sont
transférés de de gens en aultre, et qu'il soit ainsi que lesdicts pays
de par-deçà, ont pris naguaires chemin de grandes charges et
dissensions; en telle sorte que justice, paix, amitié, union et
marchandise en ont été deschassez et estrangez au grand desplaisir,
destriment et dommaige du povre commun peuple... nous avons pour
mettre et réduire en paix et bonne police lesdicts pays, lesquels sont
contigus les uns aux aultres et appartenant à ung seigneur, fait,
conclu et juré paix, union, amitié, alliance et bonne et constante
intelligence entre nous à l'honneur de Dieu et prouffit de nostre
très-redouté seigneur et de ses pays: ladite union, en tant qu'il
touche la police, durera à perpétuité et demoureront chascun desdits
pays et villes en leurs loix, priviléges, usaiges et coustumes,
libertés et franchises.»

Divers articles du traité concernent l'oubli complet des anciennes
discordes, le départ des garnisons allemandes, l'engagement réciproque
de ne pas livrer passage aux hommes d'armes qui menaceraient l'une des
provinces confédérées, et de se protéger contre tous ceux qui seraient
hostiles à cette alliance, l'incapacité des étrangers à remplir des
fonctions publiques, l'abolition des droits de tonlieu contraires au
développement des relations commerciales, l'unité d'une monnaie qui ne
pourra être modifiée «sans le consentement de tous les pays.» A
l'avenir aucune guerre ne pourra être entreprise sans l'avis «de tous
les estats,» et leur assentiment sera également nécessaire pour la
faire cesser. Chaque année, les états généraux se réuniront le 1er
octobre à Bruxelles, à Gand, à Mons, ou dans toute autre ville de
Brabant, de Flandre ou de Hainaut.

Ce traité devait être ratifié par le roi de France, l'évêque
d'Utrecht, les ducs de Bourbon et de Clèves, les sires de Beveren et
de la Gruuthuse, «comme parents et amis de nostre très-redoubté
seigneur, promettant de se joindre en ceste bonne paix qui est grande
et utile.»

On ne peut oublier qu'une autre confédération presque semblable avait
été fondée par Jacques d'Artevelde. Le traité de 1339 porte les noms
de Jean de la Gruuthuse, de Gérard de Rasseghem, d'Arnould de Gavre,
d'Arnould de Baronaige, de Jean d'Herzeele. Le traité de 1488 fut
signé par Louis de la Gruuthuse, par Adrien de Rasseghem, par Jean de
Gavre, par Jean de Baronaige, par Daniel d'Herzeele. Nommons aussi
Jean de la Vacquerie, Jean de Claerhout, Pierre d'Herbaix, Gauthier
Vander Gracht, Jean de Stavele, Nicolas d'Halewyn, André de la
Woestyne, Louis de Praet, Arnould d'Escornay, les abbés d'Afflighem,
de Saint-Bernard, de Grimberghe, de Saint-Bavon, de Saint-Pierre,
d'Eenhaem, de Hautmont, de Bonne-Espérance, de Tronchiennes, de
Baudeloo.

Presque au même moment un traité était conclu avec Maximilien. Les
communes y promettent de rendre immédiatement la liberté au roi des
Romains. Celui-ci s'engage de son côté à congédier, dans le délai de
quatre jours, toutes les garnisons étrangères, sans qu'elles emmènent
de prisonniers, et «s'il advient, ajoute Maximilien, qu'elles fassent
au contraire, l'on recouvrera l'intérest de ce et le dommage sur la
pension que ceux de Flandre nous ont consenty ou nous consentiront.»
Afin de faciliter le départ de ces garnisons, les trois membre de
Flandre payeront dans le délai d'un mois, «la somme de vingt-cinq
mille livres de quarante gros, monnoye de Flandre, la livre, à
condition que si iceux gens de guerre et garnisons ne sont partis
dehors de tous les pays dedans ledict temps, que en ce cas lesdicts
vingt-cinq mille livres seront employez au payement d'autres gens de
guerre pour par la force les expulser et déchasser.» Maximilien
déclare «quitter, abolir et pardonner à tousjours la prise et
détention de sa personne, ensemble tout ce qui est advenu devant ou
aprez, par qui, quand, comment, ne en quelque manière que ce soit.» Et
les trois états comprennent dans une semblable amnistie tous ceux
qu'ils ont accusés d'actes illégaux ou de participation aux hostilités
dirigées contre la Flandre.

Maximilien renonce à être mainbourg de Flandre et consent «à ce que
celui pays et comté de Flandre, durant la minorité de son fils, soit
régi et gouverné sous son nom par l'advis et consentement des trois
états du pays, ensuyvant le contenu de l'union faicte par tout le
pays.» Il renonce également à porter les armes et le titre de comte de
Flandre, et, en considération de cet abandon, reçoit une pension de
mille livres de gros. Il adhère au traité d'Arras, promet de ramener
son fils en Flandre et de protéger les marchands flamands en quelque
pays qu'ils se trouvent.

Quelques difficultés s'étaient élevées lorsqu'on avait appris que le
duc de Bavière et le marquis de Bade, que Maximilien avait désignés
comme otages, hésitaient à garantir sa fidélité à remplir ses
engagements, parce qu'elle leur semblait trop douteuse, et qu'ils
cherchaient à se faire remplacer par le comte de Hanau et le sire de
Falckenstein. Mais Philippe de Clèves, qui avait, par la popularité
dont il jouissait, contribué plus que personne à faire rendre la
liberté au roi des Romains, s'était hâté de lui écrire «que, par le
grand désir qu'il avoit à sa délivrance, si plus il povoit employer
que corps et biens, il le feroit de très-bon cœur.» Et c'était ainsi
que son nom figurait au premier rang parmi ceux des otages dans le
traité du 16 mai 1488. «Pour plus grande sûreté, y disait le roi des
Romains, nous avons prié et requis ledict messire Philippe que en cas
que nous fussions aucunement en faute de non accomplir iceux poincts,
il ne nous veuille aider, et en ce cas, iceluy messire Philippe avons
deschargé et deschargeons de tous sermens de fidélité et autres qu'il
nous peut avoir faict, et assistera ceux de Flandres à l'encontre de
nous de tout son pouvoir et de toute sa puissance, et de ce fera
ledict messire Philippe serment.»

Les états de Flandre demandaient de plus que Maximilien fît ratifier
ce traité par le pape, l'Empereur et les électeurs de l'Empire, et que
les évêques de Liége et d'Utrecht et les ducs de Clèves et de Juliers
s'engageassent à refuser passage à ses troupes s'il cherchait à le
violer.

Le même jour, une procession solennelle parcourut les rues de Bruges:
on y portait la châsse de saint Donat et la relique du bois de la
vraie croix de l'église Notre-Dame. Les corps de métiers
l'accompagnaient à la clarté des torches, et elle se dirigeait
lentement vers l'hôtel de Jean Gros, où le roi des Romains était
prisonnier depuis onze semaines: elle venait l'y chercher pour le
conduire à la place du Marché.

Maximilien se montrait plein de joie: il levait les mains vers le ciel
pour la manifester plus vivement. Cependant, c'était au Craenenburg
qu'il devait monter pour adhérer à la paix et pardonner à ceux qui
l'avaient retenu prisonnier: c'était au milieu du marché, au lieu même
où la hache du bourreau avait frappé ses serviteurs et ses amis,
qu'on avait construit pour lui un trône surmonté d'un dais magnifique.
Devant le trône s'élevait un autel, et le roi des Romains, «agenouillé
en grande révérence et crainte comme il sembloit,» y prêta le serment
suivant:

«Nous promettons de nostre franche volonté et jurons en bonne foi sur
le saint-sacrement cy-présent, sur la sainte vraie croix, sur les
Evangiles de Nostre Seigneur, sur le précieux corps de saint Donat,
patron de paix, et sur le canon de la messe, de tenir, entretenir et
accomplir par effect la paix et l'alliance conclues entre nous et nos
bien-amés les estats et trois membres de Flandre et leurs adhérents,
ensemble la concordance, union et alliance de tous les estats et pays,
conclue par nostre consentement, et promettons en parole de prince et
comme roy, sur nostre foy et honneur, que jamais ne viendrons au
contraire en quelque manière que ce soit, deschargeant lesdits de
Flandre du serment qu'ils nous ont faict comme mainbourg de nostre
chier et amé fils.»

Pour rendre cet engagement plus solennel, l'évêque de Tournay bénit
tous ceux qui l'observeraient et maudit quiconque oserait
l'enfreindre.

Dès ce moment, Maximilien était libre. Après un pompeux banquet dans
la maison de Jean Canneel, il se rendit à l'église de Saint-Donat pour
y assister au chant des actions de grâces. Philippe de Clèves, qui
venait d'entrer à Bruges, l'accompagnait et y prêta serment comme
otage «de aider et de faire assistance à ceux de Flandre contre les
infracteurs de ladite paix, union et alliance.»

Maximilien sortit de Bruges par la porte de Sainte-Croix. Les députés
des états le reconduisirent à quelque distance de la ville et reçurent
de nouveau la promesse qu'il serait fidèle à la paix. «Monseigneur,
disait Philippe de Clèves au roi des Romains, vous estes maintenant
vostre francq homme et hors de tout emprisonnement. Veuillez me dire
franchement vostre intention. Est-ce vostre volonté de tenir la paix
que nous avons jurée?» Maximilien le rassura en lui disant: «Beau
cousin de Clèves, le traité de la paix, tel que je l'ay promis et
juré, je le vueil entretenir sans infraction.»

L'enthousiasme qui accueillait le terme de ces longues discordes était
sincère. On chantait et on dansait dans toutes les rues, quand les
musiciens placés au haut de la tour des Halles s'interrompirent tout
à coup. Ils voyaient s'élever des tourbillons de flamme et de fumée
autour de Male. C'étaient les Allemands du duc de Saxe, accourus au
devant du roi des Romains, qui saluaient son arrivée en incendiant les
chaumières des laboureurs.

Le sire de Beveren se dirigea vers Male pour aller reconnaître ce qui
s'y passait. Il revint avec une lettre fort douce où le roi des
Romains déclarait qu'il était étranger aux fureurs des Allemands, et
ajoutait que si l'on envoyait cinquante mille florins au duc de Saxe,
il s'éloignerait immédiatement. On accéda à cette prière, et dès le
lendemain on reçut une nouvelle lettre de Maximilien qui demandait
qu'on délivrât deux de ses otages. On y consentit; mais ces
concessions ne devaient qu'encourager de plus en plus la mauvaise foi
du roi des Romains. Des Allemands enlevèrent le sire de la Gruuthuse
et le conduisirent au château de Rupelmonde, au moment même où les
Brugeois rendaient la liberté au comte de Hanau et au sire de
Falckenstein.

L'armée de l'Empereur approchait de Gand, et le duc de Saxe avait déjà
été rejoint au camp de Male par quelques capitaines allemands qui se
vantaient d'effacer dans le sang des Brugeois les traces encore toutes
récentes de la captivité du roi des Romains; Maximilien s'était
lui-même retiré dans la forteresse de Hulst, centre des excursions de
toutes les bandes armées qui pillaient le pays depuis la Lys jusqu'à
la mer. Il n'avait jamais eu l'intention de se montrer fidèle à son
serment, jugeant qu'il suffisait qu'il lui eût été imposé par la
nécessité pour qu'il eût le droit de le violer. Au moment même où il
chargeait son chancelier de négocier les conditions de la paix, le
sire d'Ysselstein pressait en son nom les princes allemands
d'assembler leurs hommes d'armes, et dès qu'il se vit hors de tout
péril, il se hâta de publier un manifeste où il déclarait que s'il
avait eu le projet de s'emparer de Bruges, rien n'eût pu l'en
empêcher, mais que les communes flamandes ne l'en avaient accusé, en
oubliant tous les services qu'il leur avait rendus, qu'afin de pouvoir
remettre son fils au roi de France aussi aisément qu'ils lui avaient
livré sa fille.

Trois jours seulement s'étaient écoulés depuis que la paix du 16 mai
avait été publiée dans toutes les villes, lorsque Maximilien adressa à
leurs habitants un message pour leur annoncer qu'il était résolu à ne
point l'observer, et en même temps il les invitait à envoyer des
vivres au camp des Allemands à Ninove. «La main qui naguère encore
portait des chaînes, dit un poète apologiste du roi des Romains, avait
ressaisi l'épée.»

Le repos de la Flandre avait à peine duré quelques heures. Le tocsin
résonnait de nouveau dans les cités, dans les bourgs, dans les
villages. Les bourgeois, témoins du parjure du roi des Romains,
soupçonnaient partout des trahisons.

Cependant Philippe de Clèves, otage de Maximilien, protesta par sa
loyauté contre la mauvaise foi qui était devenue le vice de ce temps.
«Monseigneur, écrit-il le 9 juin au roi des Romains, en l'acquit de
mon serment par doubte d'offenser Dieu, nostre créateur, j'ay promis
aux trois membres de Flandre de les aider et assister: ce que je vous
signifie à très-grand regret de cœur et très-dolent: car en tant
qu'il touche vostre noble personne, comme vostre très-humble parent,
je vouldroye vous faire tout service et honneur; mais en tant qu'il
touche l'observation de mon serment, je me suis obligé à Dieu,
souverain roy des roys.» Le sire de Clèves devint capitaine général de
l'armée flamande. Philippe de Bourgogne, sire de Beveren, qui avait
comme lui juré le traité du 16 mai, et le sire de Chantraine lui-même,
qui, des remparts de l'Ecluse, avait menacé les Brugeois de
représailles s'ils retenaient Maximilien, se hâtèrent de suivre son
exemple. Sous Philippe de Clèves, le parti des communes se réveille et
se reconstitue. D'une part, il dompte la faction anarchique qui
voulait relever l'échafaud d'Hugonet et d'Humbercourt pour y faire
monter le chancelier de Maximilien et les nobles allemands prisonniers
au Gravesteen; d'autre part, on le voit entouré des sires de la
Gruuthuse, d'Halewyn, de Stavele, de Lichtervelde, réprimer les
fureurs des Allemands qui se répandent dans tout le pays, ravageant
tout ce qui est abandonné, reculant devant tout ce qui résiste. Le 8
juin, ils ont surpris Deynze pendant la nuit et y ont tout mis à feu
et à sang; Roulers a éprouvé le même sort. Les habitants, réfugiés
dans l'église avec leurs femmes et leurs enfants, ont péri dans les
flammes qui consument les autels. Mais ils se voient arrêtés devant
les remparts d'Ypres, où les bourgeois se tiennent en armes près de
leurs canons, et bientôt ils se trouvent réduits à demander une trêve.
«Nous ne voulons pas de trêve avec les Allemands!» répondent les
magistrats de Bruges; et en même temps, les doyens des métiers de Gand
écrivent au marquis de Bade: «Vous nous parlez de paix et de traités:
quel est le Dieu que le roi des Romains peut désormais prendre à
témoin de ses serments?»

Si les Brugeois sont arrêtés devant quelques châteaux, si leur
capitaine, Antoine de Fletre, est fait prisonnier dans un combat près
de Coxide, Jean de la Gruuthuse répare ces revers en enlevant près de
Termonde un convoi qu'attendait Maximilien. Un avantage plus important
est le mouvement des bourgeois de l'Ecluse, qui, à la voix de Philippe
de Clèves, s'associent à la cause des trois membres de Flandre. Les
Allemands s'efforcent inutilement de reconquérir cette forteresse,
vraie citadelle de Bruges, malgré la distance qui l'en sépare;
Maximilien n'est pas plus heureux au siége du bourg de Damme, encore
dépositaire, à cette époque, d'immenses richesses qui allaient se
retirer de ses entrepôts comme le commerce se retirait de Bruges. Il a
promis le pillage à ses hommes d'armes, à défaut d'argent pour payer
leur solde; mais ils sont repoussés après un sanglant assaut, et le
roi des Romains se voit réduit à s'éloigner précipitamment,
abandonnant son camp et ses approvisionnements. Le frère du marquis de
Bade est resté parmi les morts, et la garnison flamande conserve comme
de glorieux trophées les étendards des archevêques de Cologne et de
Mayence.

C'est en vain que Maximilien s'est allié au duc de Bretagne et cherche
à ce prix à obtenir la main de la jeune héritière de ce duché, comme
jadis il obtint celle de la jeune héritière du duché de Bourgogne;
c'est en vain que le duc de Bretagne attend sur le rivage qu'illustra
Jeanne de Montfort des hommes d'armes venus de Flandre pour soutenir
la rébellion du duc d'Orléans; Maximilien est trop faible pour lui
faire parvenir les secours qu'il lui a promis, et tandis qu'il échoue
devant Damme, Charles VIII, fortifié par la victoire de Saint-Aubin du
Cormier, se prépare à protéger les communes flamandes contre les
efforts de l'armée impériale en envoyant douze cents chevaux aux
Gantois et à peu près le même nombre aux bourgeois de Bruges. Le sire
de Crèvecœur, qui les a suivis à Ypres avec de nouvelles forces, met
en déroute, avec le secours des habitants de Courtray, les Allemands
et la garnison de Lille, qui cherche à s'opposer à son passage.
Dixmude et Nieuport appelent Philippe de Clèves; les Allemands ont
évacué Bergues; ceux qui occupent la forteresse d'Audenarde sont
enfermés dans ses murailles. On apprend enfin, le 31 juillet, que
l'Empereur a quitté la Flandre. Il se retire à Anvers, où il fait
publier deux déclarations: l'une, «pour dégrader monseigneur Philippe
de Clèves de son honneur par ban impérial;» l'autre, pour justifier
son expédition; cependant les états généraux assemblés à Anvers
élèvent la voix au milieu même des bannerets allemands de Frédéric
III, pour exprimer de nouvelles plaintes sur l'inexécution du traité
d'Arras.

Maximilien s'était retiré en Zélande, où il réunissait de nombreux
vaisseaux, frétés dans les ports de la Baltique. Il eût voulu y
joindre des navires zélandais, mais les bourgeois de Middelbourg lui
avaient répondu: «Nous nous inquiétons peu du roi des Romains; c'est
avec ceux de Gand, d'Ypres et de Bruges que nous voulons vivre et
mourir.» La flotte allemande, repoussée à Biervliet, réussit à
surprendre Nieuport. De là, les Allemands allèrent reconquérir
Dunkerque et Saint-Omer, et incendier une foule de bourgs et de
villages jusqu'aux portes d'Ypres et de Thourout. Pendant que ceci se
passait en Flandre, Maximilien cherchait à envahir le Brabant; mais
Philippe de Clèves le défit complètement, et ce fut à grand'peine
qu'il parvint à regagner Anvers avec cinquante hommes. Bruxelles,
Louvain, Nivelles, Vilvorde ouvraient leurs portes aux milices
flamandes; Liége les appuyait; Lille, Douay et Orchies se liaient de
nouveau par un traité de neutralité qui ne leur était pas moins
favorable. Enfin le sire de Brederode entrait en Hollande, suivi de
deux mille Brugeois, et y faisait reconnaître, de concert avec
l'ancienne faction des Hoeks, le conseil des princes du sang
mainbourgs pendant la minorité du duc Philippe, tel que le traité du
16 mai l'avait constitué.

Des conférences pour la paix s'étaient ouvertes à Bruxelles. Bien
qu'un ambassadeur portugais, Edouard de Qualéon, eût interposé sa
médiation en invoquant les anciennes relations de la Flandre et du
Portugal, elles n'eurent d'autre résultat qu'une courte trêve. Les
états de Flandre et de Brabant avaient déclaré «que jusques au
derrenier homme de leur pays ne souffriroient le roy (Maximilien)
avoir gouvernement; mais se retirast en la ville de Coulongne et
qu'ils lui feroient don de cent mille florins du Rhin.»

Les dernières traces des moyens d'intimidation religieuse auxquels
Maximilien avait eu recours s'effaçaient au même moment. Le 22
octobre, le roi de France avait adressé au pape Innocent VIII une
lettre où, après avoir dépeint les dévastations des Allemands, il le
suppliait, dans les termes les plus pressants, de révoquer les lettres
monitoires publiées par l'archevêque de Cologne. Il y rappelait aussi
les griefs de la Flandre contre le roi des Romains, et l'appel
qu'elle avait interjeté devant le parlement de Paris. Lorsque cette
lettre du roi de France parvint à Rome, le pape avait déjà accueilli
l'acte d'appel des communes flamandes en déclarant, par une bulle du 3
novembre, que l'archevêque de Cologne avait dépassé ses pouvoirs en
faisant fulminer l'excommunication alors que le roi des Romains avait
déjà été rendu à la liberté. La question n'était toutefois pas
complètement résolue au point de vue de la suprématie royale. Le 10
décembre 1488, un huissier du parlement de Paris lut aux halles de
Bruges un mandement de Charles VIII qui citait, sur la plainte des
états de Flandre, le duc d'Autriche, l'archevêque de Cologne et leurs
adhérents, à comparaître à Paris le 4 février, sous peine d'une amende
de cent marcs d'or.

Maximilien ne répondit pas à cette sommation; il trouvait dans
d'autres événements les forces et les espérances que ses revers
semblaient devoir abattre. L'expédition de Charles VIII en Bretagne
avait réveillé la jalousie de l'Angleterre. Henri VII se souvint qu'il
avait visité lui-même la Bretagne. Il avait vu Tréguier, où Charles VI
réunit la flotte qui fit trembler Richard II, et les ports, moins
célèbres à cette époque, de Brest, de Lorient, de Saint-Malo, et avait
compris qu'il importait à la tranquillité de l'Angleterre que la
Bretagne ne devînt pas française.

Au commencement de l'année 1488, Jean d'Egremont, chef des insurgés de
l'Yorkshire, avait cherché à la cour de la duchesse douairière de
Bourgogne le refuge qu'y avaient trouvé naguère le comte de Lincoln et
lord Lovel; quelques mois plus tard, la défaite du duc d'Orléans
change complètement la situation des choses. Des rapports
s'établissent entre Henri VII et Maximilien. Jean Ryseley et Jean
Balteswell traversent la mer pour conférer avec le roi des Romains
_super ligis, amicitiis, intelligentiis, alligantiis et
confœderationibus quibuscumque_, et le 14 février 1488 (v. st.), un
traité de fédération est signé à Dordrecht. Désormais l'Angleterre
fera tous ses efforts pour que Maximilien épouse la fille du duc
François II; elle pressent que Charles VIII pourrait répudier la fille
de Maximilien, pour épouser lui-même l'héritière du duché de Bretagne.

Le roi des Romains ne tarda pas à suivre l'empereur Frédéric III en
Allemagne, afin d'y réunir des renforts qui lui permissent de prendre
une part active à la lutte qui se préparait. Il laissait en Flandre
pour ses lieutenants le duc de Saxe et le comte de Nassau.

Les états de Flandre n'ignoraient point le péril qui les menaçait. Ils
envoyèrent Philippe de Clèves en France réclamer de nouveau l'appui de
Charles VIII; une réponse favorable leur fut adressée, et le sire de
Ravestein annonça, dans une assemblée des états qui se tint à Gand au
mois de mars, que la Flandre pouvait espérer d'importants secours en
hommes d'armes et en artillerie. Déjà le sire de Crèvecœur avait
proposé de chasser les garnisons allemandes, pourvu qu'on lui payât
12,000 couronnes et qu'on lui remît quelques nobles allemands captifs
à Gand; mais il attendait pour commencer la guerre les Bretons de la
garde du roi de France. Les communes de Flandre se plaignaient de ces
retards, et dans leur imprudent enthousiasme elles résolurent bientôt
de se charger elles-mêmes du soin d'expulser les Allemands. Ce furent
les Brugeois qui sortirent les premiers de leur ville au nombre de
quatre mille, sous les ordres d'Antoine de Nieuwenhove et de Georges
Picavet, bourgeois de Lille, dont ils avaient fait leur écoutète. Ils
campaient avec les Yprois près du pont de Beerst, en attendant
l'arrivée des Gantois, et croyaient n'avoir rien à craindre, lorsqu'en
vertu des traités de Henri VII et de Maximilien, deux ou trois mille
Anglais de Calais et de Guines, sous les ordres de lord Daubeny et de
lord Morley, les attaquèrent inopinément avec l'appui de Daniel de
Praet et de la garnison allemande de Nieuport; après un combat
acharné, où périt lord Morley, le camp flamand fut conquis. Plus de
mille hommes restèrent sur le champ de bataille, entre autres Antoine
de Nieuwenhove. L'écoutète Georges Picavet avait été pris et ne fut
relâché qu'en payant une rançon de 800 livres de gros.

Lorsqu'on annonça au sire de Crèvecœur la défaite des Brugeois, sa
colère fut extrême et on l'entendit s'écrier que si jamais il pouvait
venger cet échec en chassant lord Daubeny de Calais, il passerait
volontiers sept ans dans les flammes de l'enfer. Sans hésiter plus
longtemps, il quitta Ypres avec vingt mille hommes et une nombreuse
artillerie pour réparer la défaite des Brugeois. Ostende lui ouvrit
ses portes le 19 juin, et aussitôt après le siége de Nieuport
commença. L'artillerie battit les remparts en brèche: de nombreux
assauts furent tentés; mais le sire de Praet les repoussa vaillamment.
La mer lui portait chaque jour quelques renforts, et le sire de
Crèvecœur se retira après avoir vainement essayé de combler le havre
par le sable des digues voisines qu'il avait fait rompre: déplorable
tentative qui n'eut pour résultat que de submerger une grande partie
du pays.

Pendant quelques jours, le sire de Crèvecœur feignit de vouloir
recommencer le siége de Nieuport. On travaillait nuit et jour à Bruges
à préparer les ustensiles nécessaires aux pionniers et aux mineurs;
mais le zèle des Brugeois se refroidit lorsqu'on exigea que tous ceux
qui prendraient part aux travaux du siége portassent la croix blanche.
Les Français ne devaient plus combattre le sire de Praet. Arrivés près
de Couckelaere, ils renoncèrent à leur projet et se dirigèrent vers la
France, emmenant avec eux les chevaux que les laboureurs leur avaient
prêtés pour traîner leurs canons. En vain le sire de la Gruuthuse,
Jean de Nieuwenhove, Guillaume Moreel, Jean de Riebeke et d'autres
députés de Bruges se rendirent-ils à Ypres; toutes leurs remontrances
furent inutiles, et l'expédition du sire de Crèvecœur s'acheva aussi
honteusement que celle qu'il avait conduite jusqu'à Gand en 1485.

La misère du pays avait atteint ses dernières limites. L'industrie
avait émigré vers des rivages plus tranquilles et plus heureux, et la
mer se retirait chaque jour davantage du havre de l'Ecluse, comme si
elle ne permettait point que le commerce vînt jamais ranimer son port
jadis si fameux: le doigt de Dieu avait, disaient les amis de
Maximilien, vengé sa captivité, en éloignant de Bruges le flot qui lui
portait ses richesses. L'agriculture n'était pas plus florissante. Les
campagnes, abandonnées par leurs habitants, restaient désertes, et les
loups s'étaient multipliés à un tel point que pendant longtemps le
laboureur n'osa point ramener dans les prairies les débris de son
troupeau. Les champs les plus fertiles se couvraient de broussailles
et d'épines où se cachaient les sangliers et les cerfs: il semblait
que la Flandre, autrefois si riche et si peuplée, rentrât dans les
ténèbres des siècles voisins de l'invasion des barbares, où les seuls
monuments de l'état de l'agriculture étaient quelques chartes de
monastères auxquels on accordait de vastes terrains à prendre sur le
désert, _ex eremo_; le seul bruit que l'on entendît dans la solitude
était celui des vents et des tempêtes, qui ouvraient aux irruptions de
l'Océan les digues qu'une main active et habile avait cessé de réparer
et d'entretenir avec soin. Bientôt aux malheurs de la famine vinrent
se joindre ceux de la peste, qui, à Bruxelles, enleva, dit-on,
trente-trois mille personnes. Tout contribuait à rendre plus
accablante et plus terrible une guerre dont rien ne faisait prévoir le
terme, lorsqu'on annonça que la Flandre avait été comprise dans les
négociations entamées entre Charles VIII et le roi des Romains, qui
se préparait à envahir la Champagne. Le roi de France, évidemment las
d'entretenir si longtemps aux frontières de Flandre une armée qui
n'est utile ni à son influence, ni à sa puissance, renonce à une
intervention active pour se contenter d'une médiation pacifique,
médiation presque hostile à la Flandre, car il déclare dans le traité
de Francfort du 19 juillet 1489 «qu'il entend, en cette matière et en
toutes autres, garder l'honneur et le profit du roi des Romains, son
beau-père, et n'y avoir point d'autre regard comme par expérience il
le montrera; car il sait bien qu'en gardant l'amitié de son dit
beau-père, il la doit préférer à toutes autres amitiés; ce qu'il
promet en bonne foi et parole de roi de France.» Il se contente de
stipuler que Philippe de Clèves ne sera point inquiété dans sa
personne ni dans ses biens.

A la nouvelle du traité de Francfort, toutes les villes du Brabant
s'étaient soumises à Maximilien, et Philippe de Clèves, réduit à
quitter Bruxelles, s'était retiré à Gand. Il voulait, disait-il,
rester fidèle aux communes flamandes et n'accepter aucun traité où
elles ne fussent comprises. On ne tarda point à voir s'ouvrir les
conférences où les conditions d'une paix définitive entre la Flandre
et le roi des Romains devaient être discutées avec la médiation de
Charles VIII par des arbitres choisis dans les deux partis. Ceux que
Maximilien désigna furent le comte de Nassau, Philippe de Borssele,
Paul de Baenst et Philippe de Contay. Les communes flamandes avaient
choisi l'abbé de Saint-Bavon, Louis de la Gruuthuse, Adrien Vilain,
Jean de Nieuwenhove, Jean de Coppenolle, Gauthier Vander Gracht,
Corneille d'Halewyn, Jean de Stavele, Jean de Baenst, Jean de Beer,
Jean de Keyt. Ces conférences eurent lieu au château de Montils, près
de Tours.

Les désastres d'une longue guerre, les nécessités de la famine,
l'espérance de voir le commerce se relever, le péril même qui
résultait de l'abandon de la France, peuvent seuls expliquer la
conclusion du traité du 30 octobre 1489.

Maximilien sera réintégré comme mainbourg de Flandre; les magistrats
des trois bonnes villes de Gand, de Bruges et d'Ypres iront au devant
de lui sans ceinture, nu pieds et vêtus de noir, pour lui demander à
genoux pardon des offenses commises contre lui.

Moyennant une somme de cinq cent mille livres tournois, dont les deux
tiers devront être payés aux fêtes de Noël, le roi des Romains
s'engage à congédier immédiatement les garnisons allemandes. Il
accorde une amnistie sans réserves, confirme tous les actes de
l'administration de Philippe de Clèves et de son conseil, et jure
d'observer tous les anciens priviléges du pays.

Quant aux priviléges qui sont postérieurs à la mort de Charles le
Hardi, toute décision est ajournée jusqu'à l'entrevue qui doit avoir
lieu entre Maximilien et Charles VIII; il en est de même de la demande
formée par le roi des Romains, que le Craenenburg soit converti en
chapelle expiatoire.

Dans les premiers moments, la Flandre vit avec joie la conclusion de
la paix, si nécessaire à ses cités épuisées par la disette. Les
difficultés les plus graves commencèrent lorsqu'il fallut payer les
deux tiers de l'amende imposée aux grandes villes plus qu'au reste du
pays, puisque, selon un article du traité, elle n'atteignait que les
communes qui avaient donné l'exemple de l'insurrection. Dès ce jour,
la résistance devint aussi vive à Bruges, qu'elle l'était déjà à Gand.
Les bourgeois, mécontents, chassèrent successivement deux écoutètes;
enfin ils envoyèrent des députés réclamer l'appui de Philippe de
Clèves, et déclarèrent qu'ils n'obéiraient qu'aux décisions qui
seraient prises dans l'assemblée générale des mandataires des pays de
Flandre, de Brabant, de Hainaut, de Hollande et de Zélande.

Philippe de Clèves avait jugé prudemment que l'opposition du pays à
l'autorité de Maximilien ne touchait pas à son terme. Il s'était
retiré dans le château de l'Ecluse pour y attendre les résultats
qu'amènerait la marche des événements. Cependant, quelles que fussent
les réserves faites en sa faveur par le traité de Francfort, il
cachait peu l'hostilité de ses sentiments, sachant bien que les
Allemands n'étaient assez forts ni pour l'assiéger, ni pour l'empêcher
d'arrêter les navires qui se rendaient à Bruges. Les états de Flandre
eux-mêmes conservaient leurs hommes d'armes et alléguaient pour
prétexte que le duc de Saxe, loin de congédier les siens, augmentait
les garnisons de Courtray, de Damme et de Biervliet.

Cependant le duc de Saxe avait obtenu l'adhésion de la ville d'Ypres à
l'amende imposée par le traité de Tours, et les bourgeois de Gand
furent bientôt entraînés à imiter la soumission des Yprois. L'un des
plus illustres défenseurs de Gand, Adrien de Rasseghem, qui avait été
successivement l'ami de Jean de Dadizeele et celui de Philippe de
Clèves, se laissa corrompre et livra les portes aux Allemands. Au
bruit de cette trahison, le sire de Ravestein le fit défier en lui
rappelant ses serments et en le menaçant de son ressentiment; en
effet, quelques jours s'étaient à peine écoulés lorsque le sire de
Rasseghem fut attaqué, un soir qu'il se rendait à son château, près du
moulin de Merlebeke, par des hommes d'armes qui le frappèrent en
criant: «A mort! à mort!» Le lendemain, Philippe de Clèves adressa aux
échevins de Gand une lettre où il se déclarait seul responsable de la
mort d'Adrien Vilain; les mœurs du moyen-âge semblaient excuser ces
vengeances, et l'on en avait vu au quatorzième siècle un mémorable
exemple, lorsque Geoffroi de Charny fit périr le capitaine de Calais,
Aimery de Pavie.

Le duc Philippe répondit à l'attentat du sire de Ravestein en
défendant toute alliance avec lui. A ce manifeste succédèrent des
lettres du comte de Nassau, qui menaçaient la commune de Bruges de
l'extermination, du pillage et de l'incendie, si elle ne se soumettait
sans retard; bien qu'un grand nombre d'habitants eussent pris la
fuite, les vivres y devenaient de plus en plus rares, et l'on jugea
bientôt utile de reprendre les négociations en envoyant à Alost, vers
le comte de Nassau, Jacques Despars et d'autres députés. Le comte de
Nassau promit une réponse dans le délai de dix jours; avant qu'il se
fût écoulé, il était entré à Damme avec de nombreux renforts arrivés
de Brabant, et ce fut de là qu'il fit connaître qu'aucune modification
ne pouvait être apportée au traité de Tours. Les Brugeois
s'indignèrent, et, dans leur premier mouvement, ils jurèrent de mourir
plutôt que de céder: vain serment prononcé en présence de la famine.

C'était peu que les dépenses qu'occasionnait aux bourgeois de Bruges
la continuation de la guerre se fussent élevées, du 1er août au 27
octobre, à dix mille six cents livres de gros; la détresse qui
résultait des mesures prises par le comte de Nassau pour intercepter
toutes les communications des Brugeois et tous les convois de vivres
qu'ils attendaient s'accroissait avec une rapidité effrayante. Les
garnisons de Damme et d'Oudenbourg, composées d'aventuriers allemands,
anglais et espagnols, dévastaient tout le pays. Dans leur ardeur de
pillage, ils avaient même mis le feu au célèbre château de Male, et
chaque jour les sinistres lueurs de quelque incendie s'élevaient vers
le ciel. Toutes les rues de Bruges étaient remplies d'enfants à qui
la faim arrachait des cris poignants, et parmi les pauvres qui
assiégeaient les portes des boulangeries, il en était plusieurs qui
étaient tombés sur le pavé pour ne plus se relever. Il fallut bien se
résoudre à envoyer d'autres députés au comte de Nassau; mais celui-ci
exigeait avant tout que les Brugeois renonçassent à l'alliance de
Philippe de Clèves, que les Allemands haïssaient d'autant plus qu'il
avait constamment refusé d'abandonner le parti de la Flandre.
Cependant, quelles que fussent les souffrances des Brugeois, ils
jugèrent ces conditions inacceptables. Ils ne pouvaient oublier
combien Philippe de Clèves avait montré à leur égard de générosité et
de dévouement.

Philippe de Clèves était digne de ce témoignage de zèle et de
gratitude. Dès qu'il apprit qu'il était le seul obstacle au
rétablissement de la paix, il écrivit aux Brugeois qu'il les dégageait
de son alliance et les autorisait à traiter sans lui. Le 16 novembre
1490, les Brugeois élisent de nouveaux députés, notamment le sire de
Lembeke et les prieurs des carmes et des frères prêcheurs. Ils se
rendent près du comte de Nassau et déclarent se soumettre au traité de
Tours, sauf à déférer au parlement de Paris toutes les difficultés
auxquelles il donnerait lieu; mais le comte de Nassau repousse cette
réserve et ajoute: «Il faut de plus que vous payiez trois cent mille
couronnes d'or et que vous me remettiez trois cents personnes pour que
j'en puisse disposer à ma volonté.»

Cette réponse paraît si dure aux Brugeois que toutes les négociations
sont rompues. Le 21 octobre, le comte de Nassau, suivi de deux mille
fantassins et de douze cents reîtres, incendie Shipsdale et menace
Bruges d'un assaut; mais la résistance des Brugeois le force à
s'éloigner.

Au bruit de ce succès, Philippe de Clèves fait percer les digues
d'Houcke afin de rétablir les communications de l'Ecluse et de Bruges
par l'ancien canal. Georges Picavet, qui s'est rendu aussitôt près de
lui, se prépare à ramener à Bruges des approvisionnements
considérables, lorsque arrivé près du pont d'Oostkerke, il se voit
entouré des Allemands du comte de Nassau et tombe en leur pouvoir. Ce
désastre sème la désolation à Bruges; les capitaines qui y ont été
élus se préparent à tenter de nouvelles négociations. Un complot les
rend inutiles; Lambert Taye et quelques autres bourgeois en sont les
chefs. Ils parcourent la ville en criant: «Que tous ceux qui veulent
la paix et le bien de la ville de Bruges nous suivent!» Le peuple,
fatigué de guerres civiles, se range sous leurs bannières et envoie
des députés à Damme, afin d'accepter tout ce que le comte de Nassau
exigera.

En effet, un traité fut signé à Damme le 29 novembre. Il portait: que
ceux de Bruges payeraient, dans l'amende fixée par le traité de Tours,
une part de quatre-vingt mille couronnes d'or; qu'ils feraient amende
honorable au comte de Nassau; qu'ils lui remettraient soixante
personnes dont il pourrait disposer à son bon plaisir. Mais cette
convention ne suffit pas pour préserver les Brugeois des horreurs de
la guerre. Tandis que le bâtard de Baenst, le fameux prévôt à la verge
rouge, présidait au supplice de Georges Picavet et de ses amis, les
Allemands se répandaient de rue en rue, de maison en maison, pour
arracher des mains des bourgeois consternés leur or, leur argent et
tout ce qu'ils possédaient d'objets précieux. Toute la ville fut
livrée au pillage sous les yeux du comte de Nassau qui s'en réserva
une part importante, et ce fut dans ces scènes de désordres et de
dévastations que disparurent, selon une rumeur répétée dans la plupart
des pays de l'Europe, les derniers débris de ces richesses et de cette
opulence qui avaient rendu la ville de Bruges si célèbre pendant
plusieurs siècles.

Les bourgeois de Gand, que d'éternelles rivalités rendaient
insensibles à des malheurs dont la cause leur était commune, apprirent
à regretter leur coupable inertie quand le comte de Nassau conduisit
son armée à Ardenbourg. On était arrivé aux fêtes de la Saint-Liévin;
des enfants parcouraient la ville en chantant: «Saint-Liévin a dormi
trop longtemps! Saint-Liévin s'éveille!» Les bourgeois s'assemblaient
sur les places et dans les rues, et malgré le grand doyen Liévin
Gooris, qui périt en cherchant à arrêter ce mouvement, ils portèrent
la châsse du martyr au marché du Vendredi, en déclarant qu'elle y
resterait déposée tant que Gand serait en péril; ils se souvenaient
qu'elle avait reçu, vingt-quatre années auparavant, lors de l'entrée
de Charles le Hardi à Gand, leur serment de se montrer fidèles jusqu'à
la mort à leurs priviléges et à leurs franchises.

Cependant les succès du comte de Nassau contre les Brugeois avaient
donné lieu à de nouvelles tentatives pour renouer à Londres cette
vaste confédération que les mouvements des communes flamandes avaient
déjà si fréquemment fait abandonner. Au mois de septembre 1490, un
nouveau traité d'alliance, expressément dirigé contre Charles VIII,
est conclu, et Maximilien imite Charles le Hardi en acceptant l'ordre
de la Jarretière, afin de rendre, comme lui, un témoignage public de
son dévouement aux Anglais.

Charles VIII tente un dernier effort pour maintenir la paix.
«L'intervention du roi en Flandre n'était, disent les ambassadeurs
qu'il envoie à Londres, qu'un effet de sa justice. Le peuple était
resté fidèle à Maximilien tant que celui-ci le traita équitablement;
il n'avait eu recours à la justice du roi que lorsqu'il s'était vu
opprimé.» Bacon, chancelier d'Angleterre sous Jacques Ier, nous a
conservé la réponse du chancelier de Henri VII: «Si les Flamands
s'étaient adressés à votre roi comme à leur souverain seigneur, par
voie de remontrance, il y eût eu en ceci quelque forme de justice;
mais c'est quelque chose d'étrange et de nouveau de voir des sujets
accuser leur prince, après l'avoir retenu prisonnier et avoir mis à
mort ses officiers. En d'autres temps, à propos de l'insurrection de
l'Ecosse, notre roi et le roi de France lui-même avaient proclamé
hautement l'horreur que leur inspiraient les attentats populaires
dirigés contre la personne et l'autorité des rois.» Cent soixante
années s'écouleront avant que l'Angleterre, qui s'indigne de la
captivité de Maximilien à Bruges, donne à Charles Ier pour prison le
sombre cercueil que Cromwell entr'ouvrit, dit-on, afin d'y contempler
son crime.

Le 17 février 1490 (v. st.), l'évêque d'Oxford et le comte d'Ormond
reçurent l'ordre d'aller porter à Charles VIII la réponse de Henri
VII. Ils ne passèrent que peu de jours en France; car d'après tout ce
qu'ils avaient entendu, ils ne doutaient point que Charles VIII n'eût
résolu de répudier Marguerite, qui lui était fiancée depuis huit ans,
et d'épouser lui-même Anne de Bretagne. A cette nouvelle, Martin de
Polheim accourut à Rennes comme plénipotentiaire de Maximilien. Le
mariage du roi des Romains avec la duchesse de Bretagne fut
immédiatement célébré, et le sire de Polheim, s'acquittant jusqu'au
bout du mandat qui lui était confié, toucha du pied le lit nuptial. La
même cérémonie avait eu lieu à Bruges lors du mariage de Marie de
Bourgogne; elle devait, en représentant la consommation du mariage, le
rendre indissoluble.

Charles VIII avait protesté: une vaine cérémonie ne pouvait valider
une union à laquelle manquait l'approbation du prince suzerain. Des
hommes d'armes français s'assemblaient de toutes parts, les uns vers
les marches de la Bretagne, les autres vers les frontières de
l'Artois; et en même temps, afin de relever en Flandre la barrière qui
avait pendant neuf ans arrêté l'ambition de Maximilien, une flotte
française cinglait vers les eaux du Zwyn, sous les ordres du sire de
Maraffin, avec cent cinquante mousquetaires gascons et des sommes
d'argent considérables. Philippe de Clèves, que le roi des Romains
venait de déclarer déchu, ainsi que le comte de Romont, du droit de
siéger parmi les chevaliers de la Toison d'or, se préparait à
recommencer la guerre contre les Allemands. Il essaya d'abord de les
chasser de Bruges, puis il se rendit à Gand au mois d'août pour
présider au renouvellement de l'échevinage. Jean et François de
Coppenolle continuaient à occuper le premier rang parmi les capitaines
de la ville, mais le sire de Poucke, de la maison de Baronaige, avait
succédé comme grand bailli au sire de Morbeke, qui était allé
rejoindre le comte de Nassau.

Biervliet avait déjà appelé les Gantois; le sire de Lichtervelde leur
avait remis son château; Hulst était tombé en leur pouvoir; Terneuse,
fortifiée, assurait leurs communications avec le port de l'Ecluse, et
un avantage important obtenu sur les Allemands avait contraint le
comte de Nassau à se réfugier dans les remparts de Courtray.

Cependant les chances de la guerre changent tout à coup; le comte de
Nassau s'empare du château de Lichtervelde. Hugues de Melun repousse
les Gantois près de Termonde et les met peu de jours après en déroute
dans un combat où le sire de Poucke est fait prisonnier; enfin une
surprise livre aux Allemands la forteresse si importante de Hulst.

Le découragement s'accroissait parce qu'on ne voyait pas arriver les
secours qu'on attendait de France. Charles VIII venait de porter de
nouveau ses armes en Bretagne, où des Allemands et des Anglais avaient
débarqué pour défendre Rennes. Anne de Bretagne protestait «qu'elle
estoit mariée au roy des Romains, qu'elle le tenoit à mary et jamais
n'auroit aultre;» elle songeait même à fuir loin de son duché, vers
les côtes de Flandre et de Zélande. Cependant la guerre s'interrompit:
le roi de France fit un pèlerinage près de Rennes; trois jours après,
Charles VIII était fiancé à Anne de Bretagne en présence de Martin de
Polheim, qui ne la quittait point et qui ne pouvait cacher son
étonnement. Cette fois c'était le prince suzerain lui-même qui
disposait de la main de la duchesse de Bretagne, et rien ne manquait
pour la validité du mariage qui fut célébré à Langey le 6 décembre
1491.

Des conférences avaient lieu en ce moment à Malines pour examiner les
moyens de rétablir la paix en obtenant du sire de Ravestein qu'il
n'entravât plus la liberté de la navigation à l'Ecluse, et du duc de
Saxe qu'il modérât ses prétentions pécuniaires. Au premier bruit du
mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, les conseillers de
Maximilien proposèrent de réunir contre le roi de France toutes les
milices des Pays-Bas pour punir l'injure faite à sa fille; les
capitaines allemands déclaraient que c'était les armes à la main
qu'ils iraient réclamer Marguerite, et ils annonçaient que tous les
princes de l'Europe se confédéreraient pour les soutenir. On publia
même une lettre du roi de Castille conçue en ces termes: «Grâce à
l'appui du Seigneur, nous sommes entrés victorieux à Grenade le 20
janvier 1491; nous nous préparions déjà à reprendre le glaive pour
conquérir le royaume de Tunis, mais le rapt inouï et exécrable
(_excessivus et nephandissimus_) de l'épouse du roi des Romains et la
captivité de son illustre fille nous forcent à renoncer à nos desseins
pour venger cet outrage, en nous alliant à nos frères les rois
d'Angleterre et de Portugal.» Les vents qui soulèvent les vagues de
l'Océan emportèrent ces altières menaces, descendues des jardins de
l'Alhambra: il était réservé à un petit-fils de Maximilien, qui devait
être aussi le petit-fils du roi de Castille, de porter tour à tour la
guerre dans les provinces françaises et sur les rivages de l'Afrique.

Ce n'était qu'en Flandre que des succès importants devaient consoler
le roi des Romains.

A mesure que l'on voyait à la fois s'éloigner l'espoir de l'appui des
Français et se rapprocher les désastres menaçants des discordes
intérieures, le parti de la paix se ranimait à Gand. De vives
discussions s'élevèrent dans les assemblées publiques. «Mieux vaut
payer de nos richesses une paix défavorable, avait dit le doyen des
tisserands, Hubert Luerbrouek, que de les consacrer à l'entretien
perpétuel de la guerre.» La discussion s'échauffa; un parent des
Coppenolle tue le doyen des tisserands d'un coup de poignard et tout
projet de négociation est écarté. Jean de Schoonhove remplace le sire
de Poucke, qui avait saisi l'occasion d'une procession extraordinaire
en l'honneur de saint Bertulf pour s'écrier: «Que ceux qui veulent la
paix me suivent!» Les Gantois, conduits par le sire de Schoonhove,
parviennent à reconquérir Hulst et à s'emparer de Dixmude et de
Grammont.

Cependant les amis d'Hubert Luerbrouck se préparent à venger sa mort:
ils conspirent silencieusement en faveur du comte de Nassau. Une porte
lui a été livrée, et quinze cents reîtres ont déjà pénétré dans la
ville lorsque les bourgeois se réveillent au son du tocsin et
repoussent les Allemands.

Un des capitaines de Gand avait pris part à ce complot. Il s'appelait
Arnould Declercq, mais on le nommait habituellement _capiteyn
Ploughenare_, c'est-à-dire le _capitaine Laboureur_, parce qu'il
appartenait à une famille de paysans. Un jour qu'il avait reçu l'ordre
d'aller attaquer les Allemands qui se tenaient à Deynze, il remontra à
ses compagnons que l'on cherchait sans doute leur destruction,
puisqu'on les chargeait de combattre des ennemis supérieurs en nombre.
«Retournons plutôt à Gand, ajoutait-il, et mettons à mort ceux qui
voulaient nous envoyer à Deynze.» A peine étaient-ils rentrés à Gand
que Jean de Coppenolle accourut pour leur reprocher leur
pusillanimité. Arnould Declercq et les siens lui répondent par des
injures; on en vient aux mains, «Clèves et Gand!» répètent les amis
des Coppenolle, en appelant les bourgeois à leur secours. Ceux de
Declercq crient seulement: «Gand Gand!» Ils profitent de l'impuissance
de leurs adversaires surpris et la trahison triomphe. L'un des
capitaines de la ville, nommé Remy Hubert, tombe percé de coups; les
autres, Jean et François de Coppenolle, Gilles Van den Broucke et
leurs principaux partisans sont chargés de chaînes et périssent par le
glaive du bourreau après d'horribles tortures. Jean et François de
Coppenolle étaient nés le même jour; ils mouraient ensemble à la même
heure: ils avaient concouru tous les deux à la puissance de Gand, ni
l'un ni l'autre ne devait survivre à sa décadence (16 juin 1492).

A Courtray, Jacques Rym fut victime d'un semblable complot.

La désorganisation suivit de près ces désordres; quatre semaines ne
s'étaient point écoulées lorsque les bourgeois de Gand se virent
réduits à envoyer au duc de Saxe Adrien de Raveschoot et Jean de la
Kethulle, pour obtenir la paix. Les conditions qu'ils reçurent étaient
moins sévères que celles que l'on avait naguère dictées aux Brugeois.
On imposait, il est vrai, aux anciens magistrats l'humiliation d'une
amende honorable; on modifiait le droit d'élection des métiers, mais
l'amnistie y était du moins complète (traité de Cadzand, 29 juillet
1492).

Philippe de Clèves seul ne se soumettait point. «Je n'ai rien à me
reprocher, répondait-il aux envoyés du duc de Saxe; j'ai loyalement
observé le serment que j'avais fait au roi des Romains, jusqu'à ce
qu'il m'appelât à Bruges pour lui servir d'otage et pour l'arracher
aux périls auxquels je me livrai moi-même. Il me dégagea de mes
serments et m'obligea à jurer que, s'il violait la paix, je
soutiendrais contre lui les communes de Flandre: serment que je crois
avoir rempli à mon honneur vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes.»
Toutes les négociations furent inutiles, et le duc de Saxe résolut de
profiter de la pacification de la Flandre pour réunir toutes ses
forces contre le sire de Ravestein. «Comme jadis, dit Molinet, les
Grégeois se mirent sus à grande puissance pour avironner la noble cité
de Troye, gendarmerie se adoubba de tous costés pour subjuguer
l'Escluse.» En même temps une flotte anglaise, commandée par sir
Edward Poynings, bloquait le port; mais les fortifications de
l'Ecluse, exécutées à grands frais par les princes de la maison de
Bourgogne pour dominer les communes flamandes, offraient à leurs
derniers défenseurs un inexpugnable asile. La garnison, que venaient
de renforcer quelques mercenaires danois, repoussait les assiégeants
dans toutes les sorties; plusieurs vaisseaux anglais, échoués sur le
sable, avaient été livrés aux flammes; dix canons avaient été enlevés
dans une attaque dirigée contre le camp de Lapscheure, et les
Allemands allaient être réduits à se retirer, quand un accident,
semblable à celui qui amena le désastre de Gavre, déjoua toutes les
prévisions. Le feu prit aux poudres des assiégés et leur artillerie
cessa de répondre au feu des bombardes ennemies. Cependant telle était
la haute renommée du sire de Clèves que, privé de tout moyen de
défendre les murailles démantelées par l'explosion, il obtint la paix
la plus honorable. S'il promettait désormais fidélité à Maximilien et
s'il lui remettait la ville de l'Ecluse avec le petit château, il
conservait du moins le grand château jusqu'à l'époque où le roi des
Romains lui payerait une somme de 40,000 florins qui lui était due. On
lui assurait, de plus, une pension de 6,000 florins, et tous ses biens
précédemment confisqués lui étaient restitués.

Ainsi s'acheva cette longue guerre civile qui, pendant douze ans,
avait rempli la Flandre de deuil, et où l'on ne retrouve plus
qu'affaiblie et chancelante l'ancienne énergie des communes
flamandes. Maximilien témoigna au duc de Saxe, qui avait contribué
plus que personne à y mettre un terme, combien il appréciait l'étendue
de ce service, en lui accordant la souveraineté héréditaire de la
Frise.

Que devint, après la pacification de la Flandre, la ligue de
Maximilien et de Henri VII contre Charles VIII? Quelques lignes
suffiront pour en retracer la décadence et la fin.

Le roi d'Angleterre avait envoyé son aumônier Christophe Urswick,
doyen de la cathédrale d'York, presser Maximilien de prendre part à la
guerre. En même temps, il traversait lui-même la mer pour former le
siége de Boulogne, où sir Edward Poynings vint le rejoindre de
l'Ecluse. Son armée était nombreuse, et il ne cessait de rappeler dans
ses discours les souvenirs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt,
lorsqu'il signa tout à coup à Etaples un traité qui laissait, en
échange de quelques marcs d'argent, la possession du duché de Bretagne
à Charles VIII.

Maximilien, qui venait de reconquérir Arras, avait refusé d'adhérer à
ce traité; mais il était bien évident que ni le nombre de ses hommes
d'armes, ni la situation de son trésor, depuis longtemps épuisé, ne
pouvaient lui permettre de poursuivre seul la guerre, et le 23 mai
1493, ses plénipotentiaires conclurent le traité de Senlis, où Charles
VIII renonça à la main de Marguerite et restitua à son père les comtés
de Bourgogne, d'Artois, de Charolais, de Noyon, en ne retenant Hesdin,
Aire et Béthune que jusqu'à l'époque où Philippe, devenu majeur, lui
rendrait hommage. Peu de jours après, la fille de Maximilien fut
remise, près de Cambray, au marquis de Bade et au comte de Nassau,
après avoir donné au roi de France des lettres de décharge «d'elle et
de sa personne.»

Marguerite d'York subissait seule avec indignation des revers si
complets et une humiliation si profonde. Fidèle aux desseins qu'elle
avait conçus à une autre époque, elle n'avait cessé de croire que le
seul moyen de lutter contre la France, c'était de triompher en
Angleterre. Les historiens contemporains la comparent à l'implacable
Junon de l'_Enéide_, et Bacon, pour peindre la haine qu'elle portait à
Henri VII, lui a appliqué le célèbre vers de Virgile:

    Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo;

mais il semble que rien ne justifie un portrait aussi sombre.
Marguerite d'York n'eut jamais recours au crime pour triompher, et
ses ruses ne retracent que celles de Cythérée appelant le faux
Ascagne:

    Pueri puer indue vultus.

Ses intrigues avaient guidé Lambert Simnel; elles produisirent un
nouveau prétendant plus redoutable, Peterkin Werbecque.

A Tournay vivait un batelier, Jean Werbecque, fils de Thierri
Werbecque, juif converti, selon quelques récits. Il avait épousé
Catherine Faron, fille du guichetier de la porte Saint-Jean, et, dans
un registre de condamnations de l'année 1475, il est fait mention
d'une rixe de bateliers dans laquelle figurent Jean Werbecque et
Piérard Flan, son aïeul maternel. Des inimitiés personnelles
réduisirent-elles Jean Werbecque à quitter Tournay pour aller habiter
pendant quelque temps l'Angleterre? Rien ne rend cette supposition
invraisemblable, et la tradition ajoute qu'Edouard IV, ayant vu la
jeune batelière de Tournay, en devint épris. Peterkin Werbecque eut
pour parrain son bisaïeul Piérard Flan, doyen des navieurs. Un lien
plus étroit existait-il entre cet enfant ignoré et le roi
d'Angleterre?

Peterkin Werbecque, venu à Tournay, y fut élevé avec quelque soin. On
lui enseigna la grammaire; un chantre de Notre-Dame lui apprit même à
jouer du _manicordium_. Enfin, il alla habiter à Audenarde chez un de
ses parents nommé Jean Steenberg. Ce fut là que, vers l'époque de
l'alliance de Maximilien, de Henri VII, du roi d'Aragon et du duc de
Bretagne contre Charles VIII, les espions de la duchesse Marguerite,
qui cherchaient de toutes parts un nouveau Lambert Simnel, réussirent
à le découvrir. Sa grâce, son air de noblesse, la ressemblance
merveilleuse qu'il présentait avec Edouard IV, tout le désignait à
leur choix, et ils s'empressèrent de le mener à Anvers, où on le logea
chez un pelletier qui demeurait «auprès de la maison des Englois.»
Anvers n'est pas loin de Malines. Peterkin, secrètement conduit chez
Marguerite, put recevoir d'elle-même ses instructions secrètes sur le
rôle qu'il était appelé à remplir, et quand il les eut bien gravées
dans sa mémoire, elle l'envoya, sous la conduite de la femme de sir
Edward Brixton, à Lisbonne, chez messire Petro Vas de Rona, afin que
l'on ne pût pas dévoiler son origine en remontant d'Anvers à
Audenarde, d'Audenarde à Tournay. Un serviteur du duc de Bretagne
reçut bientôt la mission de l'accompagner en Irlande, et sa carrière
royale commença à Dublin. Les nobles et les bourgeois s'accordaient à
reconnaître en lui le jeune duc d'York, échappé miraculeusement au
poignard de James Tyrrell. Des ambassadeurs français ne tardèrent pas
à venir le féliciter et à l'engager à se rendre en France, et le jeune
Peterkin Werbecque fut reçu avec les honneurs de la royauté au château
d'Amboise, aussi bien que dans les murs de Dublin. Tantôt on
l'appelait _la Rose blanche d'York_; tantôt on le saluait du nom de
Plantagenet. Rien ne manquait à l'éclat de sa vanité et de ses
espérances, quand le traité d'Etaples fut conclu. Charles VIII faillit
livrer Peterkin à Henri VII, et le jeune représentant des droits de la
maison d'York eut à peine le temps de se retirer près de la duchesse
douairière de Bourgogne; mais il parut tout à coup que ce revers même
allait favoriser sa fortune. Marguerite ajouta une nouvelle force a
ses prétentions en reconnaissant publiquement la légitimité, et le
traité même d'Etaples, qui excitait en Angleterre un vif
mécontentement contre la politique de Henri VII, donna de nombreux
partisans à son compétiteur. Robert Clifford et Guillaume Barley se
rendirent en Flandre et écrivirent à leurs amis qu'ils avaient reconnu
les traits de Richard d'York, _de facie novisse hominem_. Ce
merveilleux bruit se répandit dans toute l'Angleterre, et Henri VII,
craignant pour la stabilité de son trône, envoya en ambassade vers
l'archiduc Philippe sir Edward Poynings, qui avait concouru naguère à
la prise de l'Ecluse. Maître Guillaume Warham, qui l'accompagnait,
insista dans un éloquent discours pour que les conseillers de Philippe
imitassent l'exemple de Charles VIII en chassant de ses Etats un
audacieux imposteur. Il attaquait vivement l'influence de Marguerite
d'York et se moquait de sa merveilleuse fécondité qui, malgré le
déclin de ses années, avait mis tout à coup au jour deux princes âgés
de cent quatre-vingts mois; mais les conseillers de Philippe
représentaient que Marguerite était souveraine dans les villes qui
formaient son douaire, et il ne resta à Henri VII, de plus en plus
irrité, qu'à recourir aux mesures les plus énergiques pour dissiper la
faction croissante de ses ennemis. La hache du bourreau frappa les
plus illustres, entre lesquels il faut nommer Simon de Montfort et le
grand chambellan Guillaume Stanley, qui avait placé à Bosworth la
couronne de Richard III sur le front de Henri VII. En même temps,
toutes les communications étaient interceptées entre l'Angleterre et
les Pays-Bas. L'étape de Bruges fut transférée à Calais; il fut
défendu de porter en Flandre des laines anglaises, et tous les
marchands flamands qui résidaient en Angleterre reçurent l'ordre de
s'éloigner, tandis que les marchands anglais qui se trouvaient en
Flandre, subissaient le même exil comme une loi de représailles.

Le commerce et l'industrie commençaient à peine à renaître en Flandre
quand ces malheureux démêlés éloignèrent de nouveau l'espoir de les
voir se ranimer. Cette situation se prolongea pendant deux années;
enfin, au mois de décembre 1495, Paul de Baenst, Jean de Courtewille,
Thomas Portinari, Florent Hauweel et d'autres ambassadeurs se
rendirent à Londres et y conclurent, le 24 février, une alliance
commerciale, «_attendu que la paix est le don le plus précieux que les
hommes puissent recevoir du ciel_.» (_Cum potiora mortalibus dona a
superis tradi nequeant quam bona pacis._) Grotius a étudié ce traité
au point de vue si important de la liberté des mers: sous le rapport
politique, la clause fondamentale est celle où les plénipotentiaires
flamands promettent de ne recevoir, dans aucune de leurs villes, pas
même dans celles qui forment le douaire de Marguerite, les ennemis du
roi d'Angleterre.

Peterkin Werbecque avait quitté la Flandre pour aborder en Ecosse, où
le roi Jacques lui avait accordé la main d'une de ses parentes, fille
du comte de Huntley, en l'accueillant comme un autre Joas échappé au
fer des bourreaux; mais les illusions de la fortune ne devaient plus
éblouir longtemps le fils de la batelière de Tournay. Débarqué dans le
Cornwall, il menaça Exeter et s'avançait vers Taunton, quand, saisi
d'une terreur subite, il alla réclamer le droit d'asile au monastère
de Beaulieu; puis il se livra, avoua tout, et écrivit à sa mère pour
qu'elle rendît témoignage de l'obscurité de son origine: quelque temps
après, nous le voyons chercher à s'évader de la Tour de Londres avec
le comte de Warwick, fils du duc de Clarence, et terminer sa vie,
obscur imposteur, sur le même échafaud que le dernier héritier de la
dynastie des Plantagenets.

Marguerite d'York avait passé de longues nuits dans les veilles et
dans l'inquiétude: lorsqu'elle apprit les revers de Peterkin
Werbecque, elle pleura plus amèrement le malheur du jeune homme, dont
son ambition s'était fait un instrument docile, que s'il eût été son
neveu, le dernier des fils d'Edouard IV. Que lui restait-il à espérer
du jugement de la postérité? Les titres qu'elle y possédait étaient
sans doute ceux qu'elle estimait le moins: elle avait donné à
l'Angleterre Guillaume Caxton: la Flandre dut aussi à son amour des
lettres la fondation de la riche bibliothèque des Frères prêcheurs à
Gand.

Un dernier mot sur un personnage non moins célèbre par l'influence
qu'il exerça dans les troubles de la fin du quinzième siècle. Philippe
de Clèves s'était rendu, en 1496, avec le duc Philippe, à l'assemblée
de Ratisbonne, où une croisade fut proposée par Maximilien, afin de
chasser les Turcs de l'Europe; mais l'Empereur oublia promptement son
vaste dessein pour s'occuper de ses nombreux démêlés dans les
Pays-Bas, et même, assure-t-on, pour s'allier aux Turcs contre les
Vénitiens. Lorsque Louis XII annonça qu'il avait résolu de poursuivre
les projets de Charles VIII, qui voulait marcher par la conquête de
l'Italie à la délivrance de l'Orient, Philippe de Clèves fut l'un des
premiers qui répondirent à son appel. Il obtint bientôt le
gouvernement de Gênes, que Charles VI avait autrefois confié à
Boucicault, et ne le quitta que pour recevoir la capitulation de
Naples. Cependant Bajazet II réunissait dans le vaste empire qui
formait l'héritage de son père une immense armée prête à envahir la
Hongrie, et il n'attendait pour lui en donner le signal qu'un premier
succès qui lui eût livré les dernières possessions des chrétiens dans
les mers de la Grèce. Venise, alarmée, équipa une flotte; mais cette
flotte fut vaincue près des îles Sporades, et bientôt Bajazet parut
avec cent cinquante navires devant Modon, qui était à cette époque la
capitale du Péloponèse. La fortune des infidèles triomphait. Les
horreurs du sac de Modon rappelèrent celles de la prise de
Constantinople. Crissa, autrefois si fière de ses oracles, Coronée,
fondée par Epaminondas, Pylos, où régna Nestor, partagèrent le sort de
l'antique Méthone. Dans ce péril imminent, deux héros se dévouèrent
pour la chrétienté. L'un était Gonzalve de Cordoue, déjà fameux par
ses exploits contre les Mores d'Espagne; l'autre, le sire de
Ravestein. Gonzalve reconquit Céphalonie et s'empara de Leucade,
malgré toute une armée assemblée sur les promontoires de l'Etolie.
Philippe de Clèves, pénétrant plus avant dans l'Archipel, s'était
dirigé, avec Antoine de Lalaing et un grand nombre de jeunes nobles de
Flandre, vers l'île de Mételin. Il espérait rétablir sur les rivages
de Lesbos la dynastie de ces barons franks qui accueillirent Jean sans
Peur après la croisade de Nicopoli; mais les Vénitiens, saisis d'une
terreur inopinée, l'abandonnèrent, et une épouvantable tempête
dispersa ses vaisseaux. A peine parvint-il à regagner Tarente. Son
courage n'avait toutefois pas été stérile: Bajazet II avait senti
s'affaiblir son présomptueux orgueil, et lorsque le sire de Ravestein
entra à Rome, le pape Alexandre VI égala sa gloire à celle de
Gonzalve, puisque, malgré ses revers, il avait partagé avec lui
l'honneur de repousser loin de l'Italie les fureurs sacriléges des
infidèles. Philippe de Clèves, revenu dans les Pays-Bas, acheva sa vie
sous les solitaires ombrages d'Enghien et de Winendale. Soit qu'il
éprouvât de secrets remords du meurtre de Lancelot de Berlaimont et
d'Adrien de Rasseghem, soit qu'il cherchât, comme les légionnaires de
la Rome païenne devenus chrétiens, à oublier dans la pénitence les
agitations et les passions brûlantes de sa vie, il s'y revêtit du
cilice et de la haire.

Que resta-t-il à Maximilien lui-même de ces rêves d'ambition qui lui
montraient le monde soumis à sa couronne d'empereur ou à la tiare de
pontife qu'il songea un instant à y réunir? Rien qu'un cercueil qu'il
avait soin de prendre avec lui dans tous ses voyages, afin qu'à défaut
des pompes de la vie, il pût compter du moins sur celles de la mort.

Le 26 décembre 1494, Philippe, alors âgé de seize ans, avait été
inauguré comme comte de Flandre. Il épousa Jeanne d'Aragon, le 18
octobre 1496.

De cette union naît à Gand, le 24 février 1500 (n. st.), ce jeune
prince, depuis si célèbre sous le nom de Charles-Quint, qui doit faire
revivre, en combattant François Ier, l'ancienne querelle des ducs de
Bourgogne et des ducs d'Orléans: dernier terme de ces rivalités qui,
en se développant de plus en plus, sont devenues une lutte européenne.

Les communes flamandes entraînées par leur isolement et leur
décadence, restent étrangères à ces vastes démêlés, mais elles
conservent fidèlement les orageuses traditions de leur passé. Elles
oublient que Charles-Quint est né au milieu d'elles, pour placer plus
haut que la part qu'elles peuvent revendiquer dans sa gloire, le zèle
qu'elles portent à leurs antiques franchises. Si elles s'inclinent un
jour sous la main victorieuse d'un prince qui, même en combattant sa
patrie, n'a jamais cessé de l'aimer, un siècle entier pendant lequel
s'appesantit sur elles le joug espagnol ne peut les asservir, et Jean
d'Hembyze, au milieu des passions anarchiques qui l'assiégent, devra
à Jacques d'Artevelde tout ce qu'il y a de grand et de digne de
mémoire dans sa vie et dans sa mort. Telle est la puissance des
souvenirs d'une ère héroïque et prospère qu'à la fin du dix-huitième
siècle, dans les assemblées populaires convoquées par les commissaires
de la république française, on voit encore les bourgeois de Gand et de
Bruges repousser les innovations qu'on leur propose pour réclamer les
priviléges de leurs ancêtres.

La vie communale, en devenant étrangère à l'autorité politique,
s'était maintenue dans les lois et dans les usages. Une longue
expérience en avait fait apprécier les bienfaits, et le respect dont
elle était entourée était d'autant plus profond que son origine était
plus éloignée; mais rien ne retraçait l'éclat dont ces institutions
avaient joui autrefois, la puissance qui y avait été attachée,
l'influence qu'elles avaient exercée. En vain s'était-on efforcé à
plusieurs reprises de rappeler le commerce dans ces villes mornes et
désertes qui lui avaient dû leurs richesses et leur célébrité; en vain
avaient-elles demandé aux arts et aux lettres quelques-uns de ces
pâles rayons qui se mêlent si bien aux ombres des ruines: la Flandre
n'offrait plus que le tombeau de sa grandeur passée, _famosum
antiquitatis sepulcrum_, dit un historiographe du dix-septième siècle,
et l'avenir ne lui réservait d'autre couronne que celle que le
laboureur tresse encore aujourd'hui des riches épis de ses moissons.


FIN DU TOME QUATRIÈME ET DERNIER.



TABLE.


                                                                Pages.

    LIVRE DIX-HUITIÈME.--Nouveaux projets de croisade.--Le
    Dauphin en Flandre.--Discordes du duc Philippe et du comte
    de Charolais.                                                    1

    LIVRE DIX-NEUVIÈME.--Charles le Hardi ou le
    Terrible.--Rivalité du duc de Bourgogne et du roi de
    France.--Sédition à Gand.--Résistance de l'esprit
    communal.--Batailles de Granson, de Morat et de Nancy           54

    LIVRE VINGTIÈME.--Marie de Bourgogne.--Troubles en
    Flandre.--Guerres contre Louis XI                              121

    LIVRE VINGT-UNIÈME.--Discussions relatives à la
    mainbournie.--Intervention de Charles VIII.--Captivité de
    Maximilien.--Décadence et fin des communes flamandes           186


FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME ET DERNIER.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Flandre (T. 4/4)" ***

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