Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 3
 - La maison Tellier; Histoire d'une fille de ferme; Une partie de campagne; Le papa de Simon; En famille; Sur l'eau; La femme de Paul; Au printemps; Les Tombales; Ma femme; Les conseils d'une grand'mère; Opinion de la Presse sur La maison Tellier.
Author: Maupassant, Guy de
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 3
 - La maison Tellier; Histoire d'une fille de ferme; Une partie de campagne; Le papa de Simon; En famille; Sur l'eau; La femme de Paul; Au printemps; Les Tombales; Ma femme; Les conseils d'une grand'mère; Opinion de la Presse sur La maison Tellier." ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)



  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  LA PRÉSENTE ÉDITION
  DES
  ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A ÉTÉ TIRÉE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
  20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme à celui de l'édition originale_: La Maison Tellier

  _Paris, Victor Havard, 1881
  avec addition de_: Les Tombales (_Ollendorff, 1891_)
  Ma Femme, Les Conseils d'une grand'mère (_inédits_).

  (_L'ordre des nouvelles seul a été modifié._)



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT


  LA
  MAISON TELLIER

  MA FEMME

  LES CONSEILS D'UNE GRAND'MÈRE


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits réservés._



  À

  IVAN TOURGUENEFF

  _Hommage d'une affection profonde
  et d'une grande admiration_

  GUY DE MAUPASSANT



LA MAISON TELLIER.

I


On allait là, chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement.
Ils s'y retrouvaient à six ou huit, toujours les mêmes, non pas des
noceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens
de la ville; et l'on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les
filles, ou bien on causait sérieusement avec _Madame_, que tout le
monde respectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois
restaient.

La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à
l'encoignure d'une rue derrière l'église Saint-Étienne; et, par les
fenêtres, on apercevait le bassin plein de navires qu'on déchargeait,
le grand marais salant appelé «la Retenue» et, derrière, la côte de la
Vierge avec sa vieille chapelle toute grise.

_Madame_, issue d'une bonne famille de paysans du département de
l'Eure, avait accepté cette profession absolument comme elle serait
devenue modiste ou lingère. Le préjugé du déshonneur attaché à la
prostitution, si violent et si vivace dans les villes, n'existe pas
dans la campagne normande. Le paysan dit:--«C'est un bon métier»;--et
il envoie son enfant tenir un harem de filles comme il l'enverrait
diriger un pensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, était venue par héritage d'un vieil oncle
qui la possédait. _Monsieur_ et _Madame_, autrefois aubergistes près
d'Yvetot, avaient immédiatement liquidé, jugeant l'affaire de Fécamp
plus avantageuse pour eux; et ils étaient arrivés un beau matin prendre
la direction de l'entreprise qui périclitait en l'absence des patrons.

C'étaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite de leur
personnel et des voisins.

Monsieur mourut d'un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle
profession l'entretenant dans la mollesse et l'immobilité, il était
devenu très gros, et la santé l'avait étouffé.

Madame, depuis son veuvage, était vainement désirée par tous les
habitués de l'établissement; mais on la disait absolument sage, et ses
pensionnaires elles-mêmes n'étaient parvenues à rien découvrir.

Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l'obscurité
de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince
garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front,
et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses
formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait
volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles
n'avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient
toujours un peu; et quand un garçon mal élevé appelait de son nom
propre l'établissement qu'elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée.
Enfin elle avait l'âme délicate, et bien que traitant ses femmes en
amies, elle répétait volontiers qu'elles «n'étaient point du même
panier».

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une
fraction de sa troupe; et l'on allait folâtrer sur l'herbe au bord
de la petite rivière qui coule dans les fonds de Valmont. C'étaient
alors des parties de pensionnaires échappées, des courses folles,
des jeux enfantins, toute une joie de recluses grisées par le grand
air. On mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre,
et l'on rentrait à la nuit tombante avec une fatigue délicieuse, un
attendrissement doux; et dans la voiture on embrassait Madame comme une
mère très bonne, pleine de mansuétude et de complaisance.

La maison avait deux entrées. A l'encoignure, une sorte de café borgne
s'ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des
personnes chargées du commerce spécial du lieu étaient particulièrement
destinées aux besoins de cette partie de la clientèle. Elles servaient,
avec l'aide du garçon, nommé Frédéric, un petit blond imberbe et fort
comme un bœuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de
marbre branlantes, et, les bras jetés au cou des buveurs, assises en
travers de leurs jambes, elles poussaient à la consommation.

Les trois autres dames (elles n'étaient que cinq) formaient une sorte
d'aristocratie, et demeuraient réservées à la compagnie du premier, à
moins pourtant qu'on n'eût besoin d'elles en bas et que le premier fût
vide.

Le salon de Jupiter, où se réunissaient les bourgeois de l'endroit,
était tapissé de papier bleu et agrémenté d'un grand dessin
représentant Léda étendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au
moyen d'un escalier tournant terminé par une porte étroite, humble
d'apparence, donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait
toute la nuit, derrière un treillage, une petite lanterne comme
celles qu'on allume encore en certaines villes aux pieds des madones
encastrées dans les murs.

Le bâtiment, humide et vieux, sentait légèrement le moisi. Par moments,
un souffle d'eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une
porte entr'ouverte en bas faisait éclater dans toute la demeure, comme
une explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attablés au
rez-de-chaussée, et mettait sur la figure des messieurs du premier une
moue inquiète et dégoûtée.

_Madame_, familière avec les clients ses amis, ne quittait point le
salon, et s'intéressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient
par eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite
des trois femmes; elle était comme un repos dans le badinage polisson
des particuliers ventrus qui se livraient chaque soir à cette débauche
honnête et médiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles
publiques.

Les trois dames du premier s'appelaient Fernande, Raphaële et Rosa la
Rosse.

Le personnel étant restreint, on avait tâché que chacune d'elles
fût comme un échantillon, un résumé du type féminin, afin que tout
consommateur pût trouver là, à peu près du moins, la réalisation de son
idéal.

Fernande représentait la _belle blonde_, très grande, presque obèse,
molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient à
disparaître, et dont la chevelure filasse, écourtée, claire et sans
couleur, pareille à du chanvre peigné, lui couvrait insuffisamment le
crâne.

Raphaële, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait le
rôle indispensable de la _belle Juive_, maigre, avec des pommettes
saillantes plâtrées de rouge. Ses cheveux noirs, lustrés à la moelle de
bœuf, formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru
beaux si le droit n'avait été marqué d'une taie. Son nez arqué tombait
sur une mâchoire accentuée où deux dents neuves, en haut, faisaient
tache à côté de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une
teinte foncée comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des
jambes minuscules, chantait du matin au soir, d'une voix éraillée,
des couplets alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des
histoires interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que
pour manger et de manger que pour parler, remuait toujours, souple
comme un écureuil malgré sa graisse et l'exiguïté de ses pattes; et son
rire, une cascade de cris aigus, éclatait sans cesse, de-ci, de-là,
dans une chambre, au grenier, dans le café, partout, à propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chaussée, Louise, surnommée Cocote, et
Flora, dite Balançoire parce qu'elle boitait un peu, l'une toujours
en _Liberté_ avec une ceinture tricolore, l'autre en Espagnole de
fantaisie avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux
carotte à chacun de ses pas inégaux, avaient l'air de filles de cuisine
habillées pour un carnaval. Pareilles à toutes les femmes du peuple,
ni plus laides, ni plus belles, vraies servantes d'auberge, on les
désignait dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement troublée, régnait entre ces cinq
femmes, grâce à la sagesse conciliante de Madame et à son intarissable
bonne humeur.

L'établissement, unique dans la petite ville, était assidûment
fréquenté. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut; elle
se montrait si aimable, si prévenante envers tout le monde; son bon
cœur était si connu, qu'une sorte de considération l'entourait. Les
habitués faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur
témoignait une amitié plus marquée; et lorsqu'ils se rencontraient
dans le jour pour leurs affaires, ils se disaient: «A ce soir, où vous
savez», comme on se dit: «Au café, n'est-ce pas? après dîner.»

Enfin la maison Tellier était une ressource, et rarement quelqu'un
manquait au rendez-vous quotidien.

Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arrivé, M. Poulin,
marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite
lanterne, derrière son treillage, ne brillait point; aucun bruit ne
sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d'abord,
avec plus de force ensuite; personne ne répondit. Alors il remonta la
rue à petits pas, et, comme il arrivait sur la place du Marché, il
rencontra M. Duvert, l'armateur, qui se rendait au même endroit. Ils y
retournèrent ensemble sans plus de succès. Mais un grand bruit éclata
soudain tout près d'eux, et, ayant tourné la maison, ils aperçurent un
rassemblement de matelots anglais et français qui heurtaient à coups de
poing les volets fermés du café.

Les deux bourgeois aussitôt s'enfuirent pour n'être pas compromis;
mais un léger «pss't» les arrêta: c'était M. Tournevau, le saleur de
poisson, qui, les ayant reconnus, les hélait. Ils lui dirent la chose,
dont il fut d'autant plus affecté que lui, marié, père de famille et
fort surveillé, ne venait là que le samedi, «_securitatis causa_»,
disait-il, faisant allusion à une mesure de police sanitaire dont le
docteur Borde, son ami, lui avait révélé les périodiques retours.
C'était justement son soir et il allait se trouver ainsi privé pour
toute la semaine.

Les trois hommes firent un grand crochet jusqu'au quai, trouvèrent
en route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitué, et M.
Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue «aux
Juifs» pour essayer une dernière tentative. Mais les matelots exaspérés
faisaient le siège de la maison, jetaient des pierres, hurlaient; et
les cinq clients du premier étage, rebroussant chemin le plus vite
possible, se mirent à errer par les rues.

Ils rencontrèrent encore M. Dupuis, l'agent d'assurances, puis M.
Vasse, le juge au tribunal de commerce; et une longue promenade
commença qui les conduisit à la jetée d'abord. Ils s'assirent en
ligne sur le parapet de granit et regardèrent moutonner les flots.
L'écume, sur la crête des vagues, faisait dans l'ombre des blancheurs
lumineuses, éteintes presque aussitôt qu'apparues, et le bruit monotone
de la mer brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout
le long de la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent restés
là quelque temps, M. Tournevau déclara:--«Ça n'est pas gai.»--«Non
certes», reprit M. Pimpesse; et ils repartirent à petits pas.

Après avoir longé la rue que domine la côte et qu'on appelle:
«Sous-le-bois», ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue,
passèrent près du chemin de fer et débouchèrent de nouveau place du
Marché, où une querelle commença tout à coup entre le percepteur,
M. Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau, à propos d'un champignon
comestible que l'un d'eux affirmait avoir trouvé dans les environs.

Les esprits étant aigris par l'ennui, on en serait peut-être venu aux
voies de fait si les autres ne s'étaient interposés. M. Pimpesse,
furieux, se retira; et aussitôt une nouvelle altercation s'éleva entre
l'ancien maire, M. Poulin, et l'agent d'assurances, M. Dupuis, au
sujet des appointements du percepteur et des bénéfices qu'il pouvait
se créer. Les propos injurieux pleuvaient des deux côtés, quand une
tempête de cris formidables se déchaîna, et la troupe des matelots,
fatigués d'attendre en vain devant une maison fermée, déboucha sur la
place. Ils se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue
procession, et ils vociféraient furieusement. Le groupe des bourgeois
se dissimula sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la
direction de l'abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur qui
diminuait comme un orage qui s'éloigne; et le silence se rétablit.

M. Poulin et M. Dupuis, enragés l'un contre l'autre, partirent, chacun
de son côté, sans se saluer.

Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent
instinctivement vers l'établissement Tellier. Il était toujours clos,
muet, impénétrable. Un ivrogne, tranquille et obstiné, tapait des
petits coups dans la devanture du café, puis s'arrêtait pour appeler
à mi-voix le garçon Frédéric. Voyant qu'on ne lui répondait point, il
prit le parti de s'asseoir sur la marche de la porte, et d'attendre les
événements.

Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes
du port reparut au bout de la rue. Les matelots français braillaient la
_Marseillaise_, les anglais le _Rule Britannia_. Il y eut un ruement
général contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers
le quai, où une bataille éclata entre les marins des deux nations. Dans
la rixe, un Anglais eut le bras cassé, et un Français le nez fendu.

L'ivrogne, qui était resté devant la porte, pleurait maintenant comme
pleurent les pochards ou les enfants contrariés.

Les bourgeois, enfin, se dispersèrent.

Peu à peu le calme revint sur la cité troublée. De place en place,
encore par instants, un bruit de voix s'élevait, puis s'éteignait dans
le lointain.

Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, désolé
d'attendre au prochain samedi; et il espérait on ne sait quel hasard,
ne comprenant pas, s'exaspérant que la police laissât fermer ainsi un
établissement d'utilité publique qu'elle surveille et tient sous sa
garde.

Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison; et il s'aperçut
que sur l'auvent une pancarte était collée. Il alluma bien vite une
allumette-bougie, et lut ces mots tracés d'une grande écriture inégale:
«_Fermé pour cause de première communion._»

Alors il s'éloigna, comprenant bien que c'était fini.

L'ivrogne maintenant dormait, étendu tout de son long en travers de la
porte inhospitalière.

Et le lendemain, tous les habitués, l'un après l'autre, trouvèrent
moyen de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se
donner une contenance; et, d'un coup d'œil furtif, chacun lisait
l'avertissement mystérieux: «_Fermé pour cause de première communion._»


II

C'est que Madame avait un frère établi menuisier en leur pays natal,
Virville, dans l'Eure. Du temps que Madame était encore aubergiste à
Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frère
qu'elle nomma Constance, Constance Rivet; étant elle-même une Rivet
par son père. Le menuisier, qui savait sa sœur en bonne position, ne
la perdait pas de vue, bien qu'ils ne se rencontrassent pas souvent,
retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste
loin l'un de l'autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans,
et faisait, cette année-là, sa première communion, il saisit cette
occasion d'un rapprochement, et il écrivit à sa sœur qu'il comptait
sur elle pour la cérémonie. Les vieux parents étaient morts, elle ne
pouvait refuser à sa filleule; elle accepta. Son frère, qui s'appelait
Joseph, espérait qu'à force de prévenances il arriverait peut-être à
obtenir qu'on fît un testament en faveur de la petite, Madame étant
sans enfants.

La profession de sa sœur ne gênait nullement ses scrupules, et, du
reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en
parlant d'elle: «Madame Tellier est une bourgeoise de Fécamp», ce qui
laissait supposer qu'elle pouvait vivre de ses rentes. De Fécamp à
Virville on comptait au moins vingt lieues; et vingt lieues de terre
pour des paysans sont plus difficiles à franchir que l'Océan pour un
civilisé. Les gens de Virville n'avaient jamais dépassé Rouen; rien
n'attirait ceux de Fécamp dans un petit village de cinq cents feux,
perdu au milieu des plaines et faisant partie d'un autre département.
Enfin on ne savait rien.

Mais, l'époque de la communion approchant, Madame éprouva un grand
embarras. Elle n'avait point de sous-maîtresse, et ne se souciait
nullement de laisser sa maison, même pendant un jour. Toutes les
rivalités entre les dames d'en haut et celles d'en bas éclateraient
infailliblement; puis Frédéric se griserait sans doute, et quand il
était gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin
elle se décida à emmener tout son monde, sauf le garçon à qui elle
donna sa liberté jusqu'au surlendemain.

Le frère consulté ne fit aucune opposition, et se chargea de loger
la compagnie entière pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train
express de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon
de seconde classe.

Jusqu'à Beuzeville elles furent seules et jacassèrent comme des pies.
Mais à cette gare un couple monta. L'homme, vieux paysan vêtu d'une
blouse bleue, avec un col plissé, des manches larges serrées aux
poignets et ornées d'une petite broderie blanche, couvert d'un antique
chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait hérissé, tenait
d'une main un immense parapluie vert, et de l'autre un vaste panier qui
laissait passer les têtes effarées de trois canards. La femme, raide en
sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu
comme un bec. Elle s'assit en face de son homme et demeura sans bouger,
saisie de se trouver au milieu d'une aussi belle société.

Et c'était, en effet, dans le wagon un éblouissement de couleurs
éclatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds à la
tête, portait là-dessus un châle de faux cachemire français, rouge,
aveuglant, fulgurant. Fernande soufflait dans une robe écossaise
dont le corsage, lacé à toute force par ses compagnes, soulevait sa
croulante poitrine en un double dôme toujours agité qui semblait
liquide sous l'étoffe.

Raphaële, avec une coiffure emplumée simulant un nid plein d'oiseaux,
portait une toilette lilas, pailletée d'or, quelque chose d'oriental
qui seyait à sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose à
larges volants, avait l'air d'une enfant trop grasse, d'une naine
obèse; et les deux Pompes semblaient s'être taillé des accoutrements
étranges au milieu de vieux rideaux de fenêtre, ces vieux rideaux à
ramages datant de la Restauration.

Sitôt qu'elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames
prirent une contenance grave, et se mirent à parler de choses relevées
pour donner bonne opinion d'elles. Mais à Bolbec apparut un monsieur
à favoris blonds, avec des bagues et une chaîne en or, qui mit dans
le filet sur sa tête plusieurs paquets enveloppés de toile cirée. Il
avait un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec
aisance:--«Ces dames changent de garnison?»--Cette question jeta dans
le groupe une confusion embarrassée. Madame enfin reprit contenance,
et elle répondit sèchement, pour venger l'honneur du corps:--«Vous
pourriez bien être poli!»--Il s'excusa:--«Pardon, je voulais dire de
monastère.»--Madame ne trouvant rien à répliquer, ou jugeant peut-être
la rectification suffisante, fit un salut digne en pinçant les lèvres.

Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le
vieux paysan, se mit à cligner de l'œil aux trois canards dont les
têtes sortaient du grand panier; puis, quand il sentit qu'il captivait
déjà son public, il commença à chatouiller ces animaux sous le bec,
en leur tenant des discours drôles pour dérider la société:--«Nous
avons quitté notre petite ma-mare! couen! couen! couen!--pour faire
connaissance avec la petite bro-broche,--couen! couen! couen!»--Les
malheureuses bêtes tournaient le cou afin d'éviter ses caresses,
faisaient des efforts affreux pour sortir de leur prison d'osier;
puis soudain toutes trois ensemble poussèrent un lamentable cri de
détresse:--Couen! couen! couen! couen!--Alors ce fut une explosion de
rires parmi les femmes. Elles se penchaient, elles se poussaient pour
voir; on s'intéressait follement aux canards; et le monsieur redoublait
de grâce, d'esprit et d'agaceries.

Rosa s'en mêla, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin,
elle embrassa les trois bêtes sur le nez. Aussitôt chaque femme voulut
les baiser à son tour; et le monsieur asseyait ces dames sur ses
genoux, les faisait sauter, les pinçait; tout à coup il les tutoya.

Les deux paysans, plus affolés encore que leurs volailles, roulaient
des yeux de possédés sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles
figures plissées n'avaient pas un sourire, pas un tressaillement.

Alors le monsieur, qui était commis voyageur, offrit par farce des
bretelles à ces dames, et, s'emparant d'un de ses paquets, il l'ouvrit.
C'était une ruse, le paquet contenait des jarretières.

Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie rouge, en soie
violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de métal
formées par deux amours enlacés et dorés. Les filles poussèrent des
cris de joie, puis examinèrent les échantillons, reprises par la
gravité naturelle à toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles
se consultaient de l'œil ou d'un mot chuchoté, se répondaient de
même, et Madame maniait avec envie une paire de jarretières orangées,
plus larges, plus imposantes que les autres: de vraies jarretières de
patronne.

Le monsieur attendait, nourrissant une idée:--«Allons, mes
petites chattes, dit-il, il faut les essayer.»--Ce fut une tempête
d'exclamations; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme
si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait
son heure. Il déclara:--«Vous ne voulez pas, je remballe.» Puis,
finement:--«J'offrirai une paire, au choix, à celles qui feront
l'essai.»--Mais elles ne voulaient pas, très dignes, la taille
redressée. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu'il
leur renouvela la proposition. Flora Balançoire surtout, torturée de
désir, hésitait visiblement. Il la pressa:--«Vas-y, ma fille, un peu
de courage; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette.»
Alors elle se décida, et, relevant sa robe, montra une forte jambe
de vachère, mal serrée en un bas grossier. Le monsieur, se baissant,
accrocha la jarretière sous le genou d'abord, puis au-dessus; et il
chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris
avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire
lilas et demanda:--«A qui le tour?» Toutes ensemble s'écrièrent:--«A
moi! à moi!» Il commença par Rosa la Rosse, qui découvrit une chose
informe, toute ronde, sans cheville, un vrai «boudin de jambe», comme
disait Raphaële. Fernande fut complimentée par le commis voyageur
qu'enthousiasmèrent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la
belle Juive eurent moins de succès. Louise Cocote, par plaisanterie,
coiffa le monsieur de sa jupe; et Madame fut obligée d'intervenir pour
arrêter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-même tendit sa
jambe, une belle jambe normande, grasse et musclée; et le voyageur,
surpris et ravi, ôta galamment son chapeau pour saluer ce maître mollet
en vrai chevalier français.

Les deux paysans, figés dans l'ahurissement, regardaient de côté, d'un
seul œil; et ils ressemblaient si absolument à des poulets que l'homme
aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez «Co-co-ri-co».
Ce qui déchaîna de nouveau un ouragan de gaieté.

Les vieux descendirent à Motteville, avec leur panier, leurs canards
et leur parapluie; et l'on entendit la femme dire à son homme en
s'éloignant:--«C'est des traînées qui s'en vont encore à ce satané
Paris.»

Le plaisant commis porte-balle descendit lui-même à Rouen, après s'être
montré si grossier que Madame se vit obligée de le remettre vertement
à sa place. Elle ajouta, comme morale:--«Ça nous apprendra à causer au
premier venu.»

A Oissel, elles changèrent de train, et trouvèrent à une gare suivante
M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de
chaises et attelée d'un cheval blanc.

Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida à monter
dans sa carriole. Trois s'assirent sur trois chaises au fond; Raphaële,
Madame et son frère, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n'ayant
point de siège, se plaça tant bien que mal sur les genoux de la grande
Fernande; puis l'équipage se mit en route. Mais, aussitôt, le trot
saccadé du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises
commencèrent à danser, jetant les voyageuses en l'air, à droite, à
gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarées, des
cris d'effroi, coupés soudain par une secousse plus forte. Elles se
cramponnaient aux côtés du véhicule; les chapeaux tombaient dans le
dos, sur le nez ou vers l'épaule; et le cheval blanc allait toujours,
allongeant la tête, et la queue droite, une petite queue de rat sans
poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet,
un pied tendu sur le brancard, l'autre jambe repliée sous lui, les
coudes très élevés, tenait les rênes, et de sa gorge s'échappait à tout
instant une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au
bidet, accélérait son allure.

Des deux côtés de la route la campagne verte se déroulait. Les colzas
en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante
d'où s'élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et
douce, portée très loin par le vent. Dans les seigles déjà grands des
bluets montraient leurs petites têtes azurées que les femmes voulaient
cueillir, mais M. Rivet refusa d'arrêter. Puis parfois, un champ tout
entier semblait arrosé de sang tant les coquelicots l'avaient envahi.
Et au milieu de ces plaines colorées ainsi par les fleurs de la terre,
la carriole, qui paraissait porter elle-même un bouquet de fleurs aux
teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait
derrière les grands arbres d'une ferme, pour reparaître au bout du
feuillage et promener de nouveau à travers les récoltes jaunes et
vertes, piquées de rouge ou de bleu, cette éclatante charretée de
femmes qui fuyait sous le soleil.

Une heure sonnait quand on arriva devant la porte du menuisier.

Elles étaient brisées de fatigue et pâles de faim, n'ayant rien pris
depuis le départ. Mme Rivet se précipita, les fit descendre l'une après
l'autre, les embrassant aussitôt qu'elles touchaient terre; et elle ne
se lassait point de bécoter sa belle-sœur, qu'elle désirait accaparer.
On mangea dans l'atelier débarrassé des établis pour le dîner du
lendemain.

Une bonne omelette que suivit une andouille grillée, arrosée de bon
cidre piquant, rendit la gaieté à tout le monde. Rivet, pour trinquer,
avait pris un verre, et sa femme servait, faisait la cuisine, apportait
les plats, les enlevait, murmurant à l'oreille de chacune:--«En
avez-vous à votre désir?»--Des tas de planches dressées contre les murs
et des empilements de copeaux balayés dans les coins répandaient un
parfum de bois varlopé, une odeur de menuiserie, ce souffle résineux
qui pénètre au fond des poumons.

On réclama la petite, mais elle était à l'église, ne devant rentrer que
le soir.

La compagnie alors sortit pour faire un tour dans le pays.

C'était un tout petit village que traversait une grand'route. Une
dizaine de maisons rangées le long de cette voie unique abritaient
les commerçants de l'endroit, le boucher, l'épicier, le menuisier,
le cafetier, le savetier et le boulanger. L'église, au bout de cette
sorte de rue, était entourée d'un étroit cimetière; et quatre tilleuls
démesurés, plantés devant son portail, l'ombrageaient tout entière.
Elle était bâtie en silex taillé, sans style aucun, et coiffée d'un
clocher d'ardoises. Après elle la campagne recommençait, coupée çà et
là de bouquets d'arbres cachant les fermes.

Rivet, par cérémonie, et bien qu'en vêtements d'ouvrier, avait pris
le bras de sa sœur qu'il promenait avec majesté. Sa femme, tout émue
par la robe à filets d'or de Raphaële, s'était placée entre elle et
Fernande. La boulotte Rosa trottait derrière avec Louise Cocote et
Flora Balançoire, qui boitaillait, exténuée.

Les habitants venaient aux portes, les enfants arrêtaient leurs jeux,
un rideau soulevé laissait entrevoir une tête coiffée d'un bonnet
d'indienne; une vieille à béquille et presque aveugle se signa comme
devant une procession; et chacun suivait longtemps du regard toutes les
belles dames de la ville qui étaient venues de si loin pour la première
communion de la petite à Joseph Rivet. Une immense considération
rejaillissait sur le menuisier.

En passant devant l'église, elles entendirent des chants d'enfants: un
cantique crié vers le ciel par des petites voix aiguës; mais Madame
empêcha qu'on entrât, pour ne point troubler ces chérubins.

Après un tour dans la campagne, et l'énumération des principales
propriétés, du rendement de la terre et de la production du bétail,
Joseph Rivet ramena son troupeau de femmes et l'installa dans son logis.

La place étant fort restreinte, on les avait réparties deux par deux
dans les pièces.

Rivet, pour cette fois, dormirait dans l'atelier, sur les copeaux; sa
femme partagerait son lit avec sa belle-sœur, et, dans la chambre à
côté, Fernande et Raphaële reposeraient ensemble. Louise et Flora se
trouvaient installées dans la cuisine sur un matelas jeté par terre;
et Rosa occupait seule un petit cabinet noir au-dessus de l'escalier,
contre l'entrée d'une soupente étroite où coucherait, cette nuit-là, la
communiante.

Lorsque rentra la petite fille, ce fut sur elle une pluie de baisers;
toutes les femmes la voulaient caresser, avec ce besoin d'expansion
tendre, cette habitude professionnelle de chatteries, qui, dans le
wagon, les avait fait toutes embrasser les canards. Chacune l'assit sur
ses genoux, mania ses fins cheveux blonds, la serra dans ses bras en
des élans d'affection véhémente et spontanée. L'enfant bien sage, toute
pénétrée de piété, comme fermée par l'absolution, se laissait faire,
patiente et recueillie.

La journée ayant été pénible pour tout le monde, on se coucha bien
vite après dîner. Ce silence illimité des champs qui semble presque
religieux enveloppait le petit village, un silence tranquille,
pénétrant, et large jusqu'aux astres. Les filles, accoutumées aux
soirées tumultueuses du logis public, se sentaient émues par ce muet
repos de la campagne endormie. Elles avaient des frissons sur la peau,
non de froid, mais des frissons de solitude venus du cœur inquiet et
troublé.

Sitôt qu'elles furent en leur lit, deux par deux, elles s'étreignirent
comme pour se défendre contre cet envahissement du calme et profond
sommeil de la terre. Mais Rosa la Rosse, seule en son cabinet noir, et
peu habituée à dormir les bras vides, se sentit saisie par une émotion
vague et pénible. Elle se retournait sur sa couche, ne pouvant obtenir
le sommeil, quand elle entendit, derrière la cloison de bois contre sa
tête, de faibles sanglots comme ceux d'un enfant qui pleure. Effrayée,
elle appela faiblement, et une petite voix entrecoupée lui répondit.
C'était la fillette qui, couchant toujours dans la chambre de sa mère,
avait peur en sa soupente étroite.

Rosa, ravie, se leva, et doucement, pour ne réveiller personne, alla
chercher l'enfant. Elle l'amena dans son lit bien chaud, la pressa
contre sa poitrine en l'embrassant, la dorlota, l'enveloppa de sa
tendresse aux manifestations exagérées, puis, calmée elle-même,
s'endormit. Et jusqu'au jour la communiante reposa son front sur le
sein nu de la prostituée.

Dès cinq heures, à l'_Angelus_, la petite cloche de l'église sonnant à
toute volée réveilla ces dames qui dormaient ordinairement leur matinée
entière, seul repos des fatigues nocturnes. Les paysans dans le village
étaient déjà debout. Les femmes du pays allaient affairées de porte en
porte, causant vivement, apportant avec précaution de courtes robes de
mousseline empesées comme du carton, ou des cierges démesurés, avec
un nœud de soie frangée d'or au milieu, et des découpures de cire
indiquant la place de la main. Le soleil déjà haut rayonnait dans un
ciel tout bleu qui gardait vers l'horizon une teinte un peu rosée,
comme une trace affaiblie de l'aurore. Des familles de poules se
promenaient devant leurs maisons; et, de place en place, un coq noir au
cou luisant levait sa tête coiffée de pourpre, battait des ailes, et
jetait au vent son chant de cuivre que répétaient les autres coqs.

Des carrioles arrivaient des communes voisines, déchargeant au seuil
des portes les hautes Normandes en robes sombres, au fichu croisé sur
la poitrine et retenu par un bijou d'argent séculaire. Les hommes
avaient passé la blouse bleue sur la redingote neuve ou sur le vieil
habit de drap vert dont les deux basques passaient.

Quand les chevaux furent à l'écurie, il y eut ainsi tout le long de
la grande route une double ligne de guimbardes rustiques, charrettes,
cabriolets, tilburys, chars à bancs, voitures de toute forme et de tout
âge, penchées sur le nez ou bien cul par terre et les brancards au ciel.

La maison du menuisier était pleine d'une activité de ruche. Ces dames,
en caraco et en jupon, les cheveux répandus sur le dos, des cheveux
maigres et courts qu'on aurait dits ternis et rongés par l'usage,
s'occupaient à habiller l'enfant.

La petite, debout sur une table, ne remuait pas, tandis que Mme Tellier
dirigeait les mouvements de son bataillon volant. On la débarbouilla,
on la peigna, on la coiffa, on la vêtit, et, à l'aide d'une multitude
d'épingles, on disposa les plis de la robe, on pinça la taille trop
large, on organisa l'élégance de la toilette. Puis, quand ce fut
terminé, on fit asseoir la patiente en lui recommandant de ne plus
bouger; et la troupe agitée des femmes courut se parer à son tour.

La petite église recommençait à sonner. Son tintement frêle de cloche
pauvre montait se perdre à travers le ciel, comme une voix trop faible,
vite noyée dans l'immensité bleue.

Les communiants sortaient des portes, allaient vers le bâtiment
communal qui contenait les deux écoles et la mairie, et situé tout au
bout du pays, tandis que la «maison de Dieu» occupait l'autre bout.

Les parents, en tenue de fête, avec une physionomie gauche et ces
mouvements inhabiles des corps toujours courbés sur le travail,
suivaient leurs mioches. Les petites filles disparaissaient dans un
nuage de tulle neigeux semblable à de la crème fouettée, tandis que
les petits hommes, pareils à des embryons de garçons de café, la tête
encollée de pommade, marchaient les jambes écartées, pour ne point
tacher leur culotte noire.

C'était une gloire pour une famille quand un grand nombre des parents,
venus de loin, entouraient l'enfant: aussi le triomphe du menuisier
fut-il complet. Le régiment Tellier, patronne en tête, suivait
Constance; et le père donnant le bras à sa sœur, la mère marchant à
côté de Raphaële, Fernande avec Rosa, et les deux Pompes ensemble,
la troupe se déployait majestueusement comme un état-major en grand
uniforme.

L'effet dans le village fut foudroyant.

A l'école, les filles se rangèrent sous la cornette de la bonne
sœur, les garçons sous le chapeau de l'instituteur, un bel homme qui
représentait; et l'on partit en attaquant un cantique.

Les enfants mâles en tête allongeaient leurs deux files entre les
deux rangs de voitures dételées, les filles suivaient dans le même
ordre; et tous les habitants ayant cédé le pas aux dames de la ville
par considération, elles arrivaient immédiatement après les petites,
prolongeant encore la double ligne de la procession, trois à gauche et
trois à droite, avec leurs toilettes éclatantes comme un bouquet de feu
d'artifice.

Leur entrée dans l'église affola la population. On se pressait, on se
retournait, on se poussait pour les voir. Et des dévotes parlaient
presque haut, stupéfaites par le spectacle de ces dames plus chamarrées
que les chasubles des chantres. Le maire offrit son banc, le premier
banc à droite auprès du chœur, et Mme Tellier y prit place avec sa
belle-sœur, Fernande et Raphaële. Rosa la Rosse et les deux Pompes
occupèrent le second banc en compagnie du menuisier.

Le chœur de l'église était plein d'enfants à genoux, filles d'un côté,
garçons de l'autre, et les longs cierges qu'ils tenaient en main
semblaient des lances inclinées en tous sens.

Devant le lutrin, trois hommes debout chantaient d'une voix pleine. Ils
prolongeaient indéfiniment les syllabes du latin sonore, éternisant les
_Amen_ avec des _a-a_ indéfinis que le serpent soutenait de sa note
monotone poussée sans fin, mugie par l'instrument de cuivre à large
gueule. La voix pointue d'un enfant donnait la réplique, et, de temps
en temps, un prêtre assis dans une stalle et coiffé d'une barrette
carrée se levait, bredouillait quelque chose et s'asseyait de nouveau,
tandis que les trois chantres repartaient, l'œil fixé sur le gros
livre de plain-chant ouvert devant eux et porté par les ailes déployées
d'un aigle de bois monté sur pivot.

Puis un silence se fit. Toute l'assistance, d'un seul mouvement, se
mit à genoux, et l'officiant parut, vieux, vénérable, avec des cheveux
blancs, incliné sur le calice qu'il portait de sa main gauche. Devant
lui marchaient les deux servants en robe rouge, et, derrière, apparut
une foule de chantres à gros souliers qui s'alignèrent des deux côtés
du chœur.

Une petite clochette tinta au milieu du grand silence. L'office divin
commençait. Le prêtre circulait lentement devant le tabernacle d'or,
faisait des génuflexions, psalmodiait de sa voix cassée, chevrotante de
vieillesse, les prières préparatoires. Aussitôt qu'il s'était tu, tous
les chantres et le serpent éclataient d'un seul coup, et des hommes
aussi chantaient dans l'église, d'une voix moins forte, plus humble,
comme doivent chanter les assistants.

Soudain le _Kyrie eleison_ jaillit vers le ciel, poussé par toutes les
poitrines et tous les cœurs. Des grains de poussière et des fragments
de bois vermoulu tombèrent même de la voûte ancienne secouée par cette
explosion de cris. Le soleil qui frappait sur les ardoises du toit
faisait une fournaise de la petite église; et une grande émotion, une
attente anxieuse, les approches de l'ineffable mystère, étreignaient le
cœur des enfants, serraient la gorge de leurs mères.

Le prêtre, qui s'était assis quelque temps, remonta vers l'autel, et,
tête nue, couvert de ses cheveux d'argent, avec des gestes tremblants,
il approchait de l'acte surnaturel.

Il se tourna vers les fidèles, et, les mains tendues vers eux,
prononça: «_Orate, fratres_», «priez, mes frères». Ils priaient tous.
Le vieux curé balbutiait maintenant tout bas les paroles mystérieuses
et suprêmes; la clochette tintait coup sur coup; la foule prosternée
appelait Dieu; les enfants défaillaient d'une anxiété démesurée.

C'est alors que Rosa, le front dans ses mains, se rappela tout à coup
sa mère, l'église de son village, sa première communion. Elle se crut
revenue à ce jour-là, quand elle était si petite, toute noyée en sa
robe blanche, et elle se mit à pleurer. Elle pleura doucement d'abord:
les larmes lentes sortaient de ses paupières, puis, avec ses souvenirs,
son émotion grandit, et, le cou gonflé, la poitrine battante, elle
sanglota. Elle avait tiré son mouchoir, s'essuyait les yeux, se
tamponnait le nez et la bouche pour ne point crier: ce fut en vain; une
espèce de râle sortit de sa gorge, et deux autres soupirs profonds,
déchirants, lui répondirent; car ses deux voisines, abattues près
d'elle, Louise et Flora, étreintes des mêmes souvenances lointaines,
gémissaient aussi avec des torrents de larmes.

Mais comme les larmes sont contagieuses, Madame, à son tour, sentit
bientôt ses paupières humides, et, se tournant vers sa belles-sœur,
elle vit que tout son banc pleurait aussi.

Le prêtre engendrait le corps de Dieu. Les enfants n'avaient plus
de pensée, jetés sur les dalles par une dévotion brûlante; et, dans
l'église, de place en place, une femme, une mère, une sœur, saisie par
l'étrange sympathie des émotions poignantes, bouleversée aussi par
ces belles dames à genoux que secouaient des frissons et des hoquets,
trempait son mouchoir d'indienne à carreaux et, de la main gauche,
pressait violemment son cœur bondissant.

Comme la flammèche qui jette le feu à travers un champ mûr, les larmes
de Rosa et de ses compagnes gagnèrent en un instant toute la foule.
Hommes, femmes, vieillards, jeunes gars en blouse neuve, tous bientôt
sanglotèrent, et sur leur tête semblait planer quelque chose de
surhumain, une âme épandue, le souffle prodigieux d'un être invisible
et tout-puissant.

Alors, dans le chœur de l'église, un petit coup sec retentit: la bonne
sœur, en frappant sur son livre, donnait le signal de la communion; et
les enfants, grelottant d'une fièvre divine, s'approchèrent de la table
sainte.

Toute une file s'agenouillait. Le vieux curé, tenant en main le
ciboire d'argent doré, passait devant eux, leur offrant, entre deux
doigts, l'hostie sacrée, le corps du Christ, la rédemption du monde.
Ils ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les
yeux fermés, la face toute pâle; et la longue nappe étendue sous leurs
mentons frémissait comme de l'eau qui coule.

Soudain dans l'église une sorte de folie courut, une rumeur de foule
en délire, une tempête de sanglots avec des cris étouffés. Cela passa
comme ces coups de vent qui courbent les forêts; et le prêtre restait
debout, immobile, une hostie à la main, paralysé par l'émotion, se
disant: «C'est Dieu, c'est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa
présence, qui descend à ma voix sur son peuple agenouillé.» Et il
balbutiait des prières affolées, sans trouver les mots, des prières de
l'âme, dans un élan furieux vers le ciel.

Il acheva de donner la communion avec une telle surexcitation de foi
que ses jambes défaillaient sous lui, et quand lui-même eut bu le sang
de son Seigneur, il s'abîma dans un acte de remerciement éperdu.

Derrière lui le peuple peu à peu se calmait. Les chantres, relevés dans
la dignité du surplis blanc, repartaient d'une voix moins sûre, encore
mouillée; et le serpent aussi semblait enroué comme si l'instrument
lui-même eût pleuré.

Alors, le prêtre, levant les mains, leur fit signe de se taire, et
passant entre les deux haies de communiants perdus en des extases de
bonheur, il s'approcha jusqu'à la grille du chœur.

L'assemblée s'était assise au milieu d'un bruit de chaises, et tout
le monde à présent se mouchait avec force. Dès qu'on aperçut le curé,
on fit silence, et il commença à parler d'un ton très bas, hésitant,
voilé.--«Mes chers frères, mes chères sœurs, mes enfants, je vous
remercie du fond du cœur: vous venez de me donner la plus grande joie
de ma vie. J'ai senti Dieu qui descendait sur nous à mon appel. Il est
venu, il était là, présent, qui emplissait vos âmes, faisait déborder
vos yeux. Je suis le plus vieux prêtre du diocèse, j'en suis aussi,
aujourd'hui, le plus heureux. Un miracle s'est fait parmi nous, un
vrai, un grand, un sublime miracle. Pendant que Jésus-Christ pénétrait
pour la première fois dans le corps de ces petits, le Saint-Esprit,
l'oiseau céleste, le souffle de Dieu, s'est abattu sur vous, s'est
emparé de vous, vous a saisis, courbés comme des roseaux sous la brise.»

Puis, d'une voix plus claire, se tournant vers les deux bancs où se
trouvaient les invitées du menuisier:--«Merci surtout à vous, mes
chères sœurs, qui êtes venues de si loin, et dont la présence parmi
nous, dont la foi visible, dont la piété si vive ont été pour tous
un salutaire exemple. Vous êtes l'édification de ma paroisse; votre
émotion a échauffé les cœurs; sans vous, peut-être, ce grand jour
n'aurait pas eu ce caractère vraiment divin. Il suffit parfois d'une
seule brebis d'élite pour décider le Seigneur à descendre sur le
troupeau.»

La voix lui manquait. Il ajouta: «C'est la grâce que je vous souhaite.
Ainsi soit-il.» Et il remonta vers l'autel pour terminer l'office.

Maintenant on avait hâte de partir. Les enfants eux-mêmes s'agitaient,
las d'une si longue tension d'esprit. Ils avaient faim d'ailleurs, et
les parents peu à peu s'en allaient, sans attendre le dernier évangile,
pour terminer les apprêts du repas.

Ce fut une cohue à la sortie, une cohue bruyante, un charivari de voix
criardes où chantait l'accent normand. La population formait deux
haies, et lorsque parurent les enfants, chaque famille se précipita sur
le sien.

Constance se trouva saisie, entourée, embrassée par toute la maisonnée
de femmes. Rosa surtout ne se lassait pas de l'étreindre. Enfin
elle lui prit une main, Mme Tellier s'empara de l'autre; Raphaële
et Fernande relevèrent sa longue jupe de mousseline pour qu'elle ne
traînât point dans la poussière; Louise et Flora fermaient la marche
avec Mme Rivet; et l'enfant, recueillie, toute pénétrée par le Dieu
qu'elle portait en elle, se mit en route au milieu de cette escorte
d'honneur.

Le festin était servi dans l'atelier sur de longues planches portées
par des traverses.

La porte ouverte, donnant sur la rue, laissait entrer toute la joie
du village. On se régalait partout. Par chaque fenêtre on apercevait
des tablées de monde endimanché, et des cris sortaient des maisons
en goguette. Les paysans, en bras de chemise, buvaient du cidre pur
à plein verre, et au milieu de chaque compagnie on apercevait deux
enfants, ici deux filles, là deux garçons, dînant dans l'une des deux
familles.

Quelquefois, sous la lourde chaleur de midi, un char à bancs traversait
le pays au trot sautillant d'un vieux bidet, et l'homme en blouse qui
conduisait jetait un regard d'envie sur toute cette ripaille étalée.

Dans la demeure du menuisier, la gaieté gardait un certain air de
réserve, un reste de l'émotion du matin. Rivet seul était en train et
buvait outre mesure. Mme Tellier regardait l'heure à tout moment, car
pour ne point chômer deux jours de suite on devait reprendre le train
de 3 h. 55 qui les mettrait à Fécamp vers le soir.

Le menuisier faisait tous ses efforts pour détourner l'attention et
garder son monde jusqu'au lendemain; mais Madame ne se laissait point
distraire; et elle ne plaisantait jamais quand il s'agissait des
affaires.

Aussitôt que le café fut pris, elle ordonna à ses pensionnaires de
se préparer bien vite; puis, se tournant vers son frère:--«Toi, tu
vas atteler tout de suite»; et elle-même alla terminer ses derniers
préparatifs.

Quand elle redescendit, sa belle-sœur l'attendait pour lui parler de
la petite; et une longue conversation eut lieu où rien ne fut résolu.
La paysanne finassait, faussement attendrie, et Mme Tellier, qui tenait
l'enfant sur ses genoux, ne s'engageait à rien, promettait vaguement:
on s'occuperait d'elle, on avait du temps, on se reverrait d'ailleurs.

Cependant la voiture n'arrivait point, et les femmes ne descendaient
pas. On entendait même en haut de grands rires, des bousculades, des
poussées de cris, des battements de mains. Alors, tandis que l'épouse
du menuisier se rendait à l'écurie pour voir si l'équipage était prêt,
Madame, à la fin, monta.

Rivet, très pochard et à moitié dévêtu, essayait, mais en vain, de
violenter Rosa qui défaillait de rire. Les deux Pompes le retenaient
par les bras, et tentaient de le calmer, choquées de cette scène après
la cérémonie du matin; mais Raphaële et Fernande l'excitaient, tordues
de gaieté, se tenant les côtes; et elles jetaient des cris aigus à
chacun des efforts inutiles de l'ivrogne. L'homme furieux, la face
rouge, tout débraillé, secouant en des efforts violents les deux femmes
cramponnées à lui, tirait de toutes ses forces sur la jupe de Rosa
en bredouillant:--«Salope, tu ne veux pas?»--Mais Madame, indignée,
s'élança, saisit son frère par les épaules, et le jeta dehors si
violemment qu'il alla frapper contre le mur.

Une minute plus tard, on l'entendait dans la cour qui se pompait de
l'eau sur la tête; et quand il reparut dans sa carriole, il était déjà
tout apaisé.

On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit
de son allure vive et dansante.

Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se dégageait.
Les filles s'amusaient maintenant des cahots de la guimbarde,
poussaient même les chaises des voisines, éclataient de rire à tout
instant, mises en train d'ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.

Une lumière folle emplissait les champs, une lumière miroitant
aux yeux; et les roues soulevaient deux sillons de poussière qui
voltigeaient longtemps derrière la voiture sur la grand'route.

Tout à coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter;
et celle-ci entama gaillardement le _Gros Curé de Meudon_. Mais Madame
tout de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable
en ce jour. Elle ajouta:--«Chante-nous plutôt quelque chose de
Béranger.»--Alors Rosa, après avoir hésité quelques secondes, fixa son
choix, et de sa voix usée commença la _Grand'mère_:

  Ma grand'mère, un soir à sa fête,
  De vin pur ayant bu deux doigts,
  Nous disait, en branlant la tête:
  Que d'amoureux j'eus autrefois!
      Combien je regrette
      Mon bras si dodu,
      Ma jambe bien faite,
      Et le temps perdu!

Et le chœur des filles, que Madame elle-même conduisait, reprit:

      Combien je regrette
      Mon bras si dodu,
      Ma jambe bien faite,
      Et le temps perdu!

--Ça, c'est tapé! déclara Rivet, allumé par la cadence: et Rosa
aussitôt continua:

  Quoi, maman, vous n'étiez pas sage?
  --Non, vraiment! et de mes appas,
  Seule, à quinze ans, j'appris l'usage,
  Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlèrent le refrain; et Rivet tapait du pied sur son
brancard, battait la mesure avec les rênes sur le dos du bidet blanc
qui, comme s'il eût été lui-même enlevé par l'entrain du rythme, prit
le galop, un galop de tempête, précipitant ces dames en tas les unes
sur les autres dans le fond de la voiture.

Elles se relevèrent en riant comme des folles. Et la chanson continua,
braillée à tue-tête à travers la campagne, sous le ciel brûlant, au
milieu des récoltes mûrissantes, au train enragé du petit cheval qui
s'emballait maintenant à tous les retours du refrain, et piquait chaque
fois ses cent mètres de galop, à la grande joie des voyageurs.

De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et
regardait à travers son loup de fil de fer cette carriole enragée et
hurlante emportée dans la poussière.

Quand on descendit devant la gare, le menuisier s'attendrit:--«C'est
dommage que vous partiez, on aurait bien rigolé.»

Madame lui répondit sensément:--«Toute chose a son temps, on ne
peut pas s'amuser toujours.»--Alors une idée illumina l'esprit
de Rivet:--«Tiens, dit-il, j'irai vous voir à Fécamp le mois
prochain.»--Et il regarda Rosa d'un air rusé, avec un œil brillant et
polisson.--«Allons, conclut Madame, il faut être sage; tu viendras si
tu veux, mais tu ne feras point de bêtises.»

Il ne répondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se
mit immédiatement à embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de
Rosa, il s'acharna à trouver sa bouche que celle-ci, riant derrière
ses lèvres fermées, lui dérobait chaque fois par un rapide mouvement
de côté. Il la tenait en ses bras, mais il n'en pouvait venir à bout,
gêné par son grand fouet qu'il avait gardé à sa main et que, dans ses
efforts, il agitait désespérément derrière le dos de la fille.

--Les voyageurs pour Rouen, en voiture! cria l'employé. Elles montèrent.

Un mince coup de sifflet partit, répété tout de suite par le sifflement
puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur
pendant que les roues commençaient à tourner un peu avec un effort
visible.

Rivet, quittant l'intérieur de la gare, courut à la barrière pour voir
encore une fois Rosa; et comme le wagon plein de cette marchandise
humaine passait devant lui, il se mit à faire claquer son fouet en
sautant et chantant de toutes ses forces:

      Combien je regrette
      Mon bras si dodu,
      Ma jambe bien faite,
      Et le temps perdu!

Puis il regarda s'éloigner un mouchoir blanc qu'on agitait.


III

Elles dormirent jusqu'à l'arrivée, du sommeil paisible des consciences
satisfaites; et quand elles rentrèrent au logis, rafraîchies,
reposées pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s'empêcher de
dire:--«C'est égal, il m'ennuyait déjà de la maison.»

On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on
attendit les clients habituels; et la petite lanterne allumée, la
petite lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie
le troupeau était revenu.

En un clin d'œil la nouvelle se répandit, on ne sait comment, on
ne sait par qui. M. Philippe, le fils du banquier, poussa même la
complaisance jusqu'à prévenir par un exprès M. Tournevau, emprisonné
dans sa famille.

Le saleur avait justement chaque dimanche plusieurs cousins à dîner,
et l'on prenait le café quand un homme se présenta avec une lettre à la
main. M. Tournevau, très ému, rompit l'enveloppe et devint pâle: il n'y
avait que ces mots tracés au crayon: «_Chargement de morues retrouvé;
navire entré au port; bonne affaire pour vous. Venez vite._»

Il fouilla dans ses poches, donna vingt centimes au porteur, et
rougissant soudain jusqu'aux oreilles: «Il faut, dit-il, que je sorte.»
Et il tendit à sa femme le billet laconique et mystérieux. Il sonna,
puis, lorsque parut la bonne:--«Mon pardessus, vite, vite, et mon
chapeau.»--A peine dans la rue, il se mit à courir en sifflant un air,
et le chemin lui parut deux fois plus long tant son impatience était
vive.

L'établissement Tellier avait un air de fête. Au rez-de-chaussée les
voix tapageuses des hommes du port faisaient un assourdissant vacarme.
Louise et Flora ne savaient à qui répondre, buvaient avec l'un,
buvaient avec l'autre, méritaient mieux que jamais leur sobriquet des
«deux Pompes». On les appelait partout à la fois; elles ne pouvaient
déjà suffire à la besogne, et la nuit pour elles s'annonçait laborieuse.

Le cénacle du premier fut au complet dès neuf heures. M. Vasse, le
juge au tribunal de commerce, le soupirant attitré mais platonique
de Madame, causait tout bas avec elle dans un coin; et ils souriaient
tous les deux comme si une entente était près de se faire. M. Poulin,
l'ancien maire, tenait Rosa à cheval sur ses jambes; et elle, nez à
nez avec lui, promenait ses mains courtes dans les favoris blancs du
bonhomme. Un bout de cuisse nue passait sous la jupe de soie jaune
relevée, coupant le drap noir du pantalon, et les bas rouges étaient
serrés par une jarretière bleue, cadeau du commis voyageur.

La grande Fernande, étendue sur le sopha, avait les deux pieds sur le
ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur le gilet du jeune
M. Philippe dont elle accrochait le cou de sa main droite, tandis que
de la gauche elle tenait une cigarette.

Raphaële semblait en pourparlers avec M. Dupuis, l'agent d'assurances,
et elle termina l'entretien par ces mots:--«Oui, mon chéri, ce soir, je
veux bien.»--Puis, faisant seule un tour de valse rapide à travers le
salon:--«Ce soir, tout ce qu'on voudra,» cria-t-elle.

La porte s'ouvrit brusquement et M. Tournevau parut. Des cris
enthousiastes éclatèrent:--«Vive Tournevau!»--Et Raphaële, qui pivotait
toujours, alla tomber sur son cœur. Il la saisit d'un enlacement
formidable, et, sans dire un mot, l'enlevant de terre comme une
plume, il traversa le salon, gagna la porte du fond, et disparut
dans l'escalier des chambres avec son fardeau vivant, au milieu des
applaudissements.

Rosa, qui allumait l'ancien maire, l'embrassant coup sur coup et tirant
sur ses deux favoris en même temps pour maintenir droite sa tête,
profita de l'exemple:--«Allons, fais comme lui,»--dit-elle. Alors le
bonhomme se leva, et, rajustant son gilet, suivit la fille en fouillant
dans la poche où dormait son argent.

Fernande et Madame restèrent seules avec les quatre hommes, et M.
Philippe s'écria:--«Je paye du champagne: Mme Tellier, envoyez
chercher trois bouteilles.»--Alors Fernande l'étreignant lui demanda
dans l'oreille:--«Fais-nous danser, dis, tu veux?»--Il se leva, et,
s'asseyant devant l'épinette séculaire endormie en un coin, fit sortir
une valse, une valse enrouée, larmoyante, du ventre geignant de la
machine. La grande fille enlaça le percepteur, Madame s'abandonna aux
bras de M. Vasse; et les deux couples tournèrent en échangeant des
baisers. M. Vasse, qui avait jadis dansé dans le monde, faisait des
grâces, et Madame le regardait d'un œil captivé, de cet œil qui
répond «oui», un «oui» plus discret et plus délicieux qu'une parole!

Frédéric apporta le champagne. Le premier bouchon partit, et M.
Philippe exécuta l'invitation d'un quadrille.

Les quatre danseurs le marchèrent à la façon mondaine, convenablement,
dignement, avec des manières, des inclinations et des saluts.

Après quoi l'on se mit à boire. Alors M. Tournevau reparut, satisfait,
soulagé, radieux. Il s'écria:--«Je ne sais pas ce qu'a Raphaële, mais
elle est parfaite ce soir.»--Puis, comme on lui tendait un verre, il le
vida d'un trait en murmurant:--«Bigre, rien que ça de luxe!»

Sur-le-champ M. Philippe entama une polka vive, et M. Tournevau
s'élança avec la belle Juive qu'il tenait en l'air, sans laisser ses
pieds toucher terre. M. Pimpesse et M. Vasse étaient repartis d'un
nouvel élan. De temps en temps un des couples s'arrêtait près de la
cheminée pour lamper une flûte de vin mousseux; et cette danse menaçait
de s'éterniser, quand Rosa entr'ouvrit la porte avec un bougeoir à
la main. Elle était en cheveux, en savates, en chemise, tout animée,
toute rouge:--«Je veux danser,» cria-t-elle. Raphaële demanda:--«Et
ton vieux?»--Rosa s'esclaffa:--«Lui? il dort déjà, il dort tout de
suite.»--Elle saisit M. Dupuis, resté sans emploi sur le divan, et la
polka recommença.

Mais les bouteilles étaient vides:--«J'en paye une,» déclara M.
Tournevau.--«Moi aussi,» annonça M. Vasse.--«Moi de même,» conclut M.
Dupuis. Alors tout le monde applaudit.

Cela s'organisait, devenait un vrai bal. De temps en temps même,
Louise et Flora montaient bien vite, faisaient rapidement un tour de
valse, pendant que leurs clients, en bas, s'impatientaient; puis elles
retournaient en courant à leur café, avec le cœur gonflé de regrets.

A minuit, on dansait encore. Parfois une des filles disparaissait, et
quand on la cherchait pour faire un vis-à-vis, on s'apercevait tout à
coup qu'un des hommes aussi manquait.

--«D'où venez-vous donc?» demanda plaisamment M. Philippe, juste au
moment où M. Pimpesse rentrait avec Fernande.--«De voir dormir M.
Poulin,» répondit le percepteur. Le mot eut un succès énorme; et tous,
à tour de rôle, montaient voir dormir M. Poulin avec l'une ou l'autre
des demoiselles, qui se montrèrent, cette nuit-là, d'une complaisance
inconcevable. Madame fermait les yeux; et elle avait dans les coins
de longs apartés avec M. Vasse comme pour régler les derniers détails
d'une affaire entendue déjà.

Enfin, à une heure, les deux hommes mariés, M. Tournevau et M.
Pimpesse, déclarèrent qu'ils se retiraient, et voulurent régler leur
compte. On ne compta que le champagne, et, encore, à six francs
la bouteille au lieu de dix francs, prix ordinaire. Et comme ils
s'étonnaient de cette générosité, Madame, radieuse, leur répondit:

--Ça n'est pas tous les jours fête.


NOTES.

La Maison Tellier a réellement existé à Rouen; la cérémonie de la
première communion s'est passée au Bois-Guillaume, près de Rouen. La
nouvelle fut achevée au mois de janvier 1881. Maupassant écrit à cette
date à sa mère: «J'ai presque fini ma nouvelle sur les femmes de bordel
à la première communion.» Il ajoute: «Je crois que c'est au moins égal
à _Boule de Suif_, sinon supérieur.»



HISTOIRE
D'UNE FILLE DE FERME.

I


Comme le temps était fort beau, les gens de la ferme avaient dîné plus
vite que de coutume et s'en étaient allés dans les champs.

Rose, la servante, demeura toute seule au milieu de la vaste cuisine où
un reste de feu s'éteignait dans l'âtre sous la marmite pleine d'eau
chaude. Elle puisait à cette eau par moments et lavait lentement sa
vaisselle, s'interrompant pour regarder deux carrés lumineux que le
soleil, à travers la fenêtre, plaquait sur la longue table, et dans
lesquels apparaissaient les défauts des vitres.

Trois poules très hardies cherchaient des miettes sous les chaises. Des
odeurs de basse-cour, des tiédeurs fermentées d'étable entraient par
la porte entr'ouverte; et dans le silence du midi brûlant on entendait
chanter les coqs.

Quand la fille eut fini sa besogne, essuyé la table, nettoyé la
cheminée et rangé les assiettes sur le haut dressoir au fond près de
l'horloge en bois au tic tac sonore, elle respira, un peu étourdie,
oppressée sans savoir pourquoi. Elle regarda les murs d'argile noircis,
les poutres enfumées du plafond où pendaient des toiles d'araignée, des
harengs saurs et des rangées d'oignons; puis elle s'assit, gênée par
les émanations anciennes que la chaleur de ce jour faisait sortir de la
terre battue du sol où avaient séché tant de choses répandues depuis si
longtemps. Il s'y mêlait aussi la saveur âcre du laitage qui crémait au
frais dans la pièce à côté. Elle voulut cependant se mettre à coudre
comme elle en avait l'habitude, mais la force lui manqua et elle alla
respirer sur le seuil.

Alors, caressée par l'ardente lumière, elle sentit une douceur qui lui
pénétrait au cœur, un bien-être coulant dans ses membres.

Devant la porte, le fumier dégageait sans cesse une petite vapeur
miroitante. Les poules se vautraient dessus, couchées sur le flanc,
et grattaient un peu d'une seule patte pour trouver des vers. Au
milieu d'elles, le coq, superbe, se dressait. A chaque instant il en
choisissait une et tournait autour avec un petit gloussement d'appel.
La poule se levait nonchalamment et le recevait d'un air tranquille,
pliant les pattes et le supportant sur ses ailes; puis elle secouait
ses plumes d'où sortait de la poussière et s'étendait de nouveau sur
le fumier, tandis que lui chantait, comptant ses triomphes; et dans
toutes les cours tous les coqs lui répondaient, comme si, d'une ferme à
l'autre, ils se fussent envoyé des défis amoureux.

La servante les regardait sans penser; puis elle leva les yeux et fut
éblouie par l'éclat des pommiers en fleur, tout blancs comme des têtes
poudrées.

Soudain un jeune poulain, affolé de gaieté, passa devant elle en
galopant. Il fit deux fois le tour des fossés plantés d'arbres, puis
s'arrêta brusquement et tourna la tête comme étonné d'être seul.

Elle aussi se sentait une envie de courir, un besoin de mouvement
et, en même temps, un désir de s'étendre, d'allonger ses membres,
de se reposer dans l'air immobile et chaud. Elle fit quelques pas,
indécise, fermant les yeux, saisie par un bien-être bestial; puis,
tout doucement, elle alla chercher les œufs au poulailler. Il y en
avait treize, qu'elle prit et rapporta. Quand ils furent serrés dans
le buffet, les odeurs de la cuisine l'incommodèrent de nouveau et elle
sortit pour s'asseoir un peu sur l'herbe.

La cour de ferme, enfermée par les arbres, semblait dormir. L'herbe
haute, où des pissenlits jaunes éclataient comme des lumières, était
d'un vert puissant, d'un vert tout neuf de printemps. L'ombre des
pommiers se ramassait en rond à leurs pieds; et les toits de chaume
des bâtiments, au sommet desquels poussaient des iris aux feuilles
pareilles à des sabres, fumaient un peu comme si l'humidité des écuries
et des granges se fût envolée à travers la paille.

La servante arriva sous le hangar où l'on rangeait les chariots et les
voitures. Il y avait là, dans le creux du fossé, un grand trou vert
plein de violettes dont l'odeur se répandait, et, par-dessus le talus,
on apercevait la campagne, une vaste plaine où poussaient les récoltes,
avec des bouquets d'arbres par endroits, et, de place en place, des
groupes de travailleurs lointains, tout petits comme des poupées, des
chevaux blancs pareils à des jouets, traînant une charrue d'enfant
poussée par un bonhomme haut comme le doigt.

Elle alla prendre une botte de paille dans un grenier et la jeta dans
ce trou pour s'asseoir dessus; puis, n'étant pas à son aise, elle défit
le lien, éparpilla son siège et s'étendit sur le dos, les deux bras
sous sa tête et les jambes allongées.

Tout doucement elle fermait les yeux, assoupie dans une mollesse
délicieuse. Elle allait même s'endormir tout à fait, quand elle
sentit deux mains qui lui prenaient la poitrine, et elle se redressa
d'un bond. C'était Jacques, le garçon de ferme, un grand Picard bien
découplé, qui la courtisait depuis quelque temps. Il travaillait ce
jour-là dans la bergerie, et, l'ayant vue s'étendre à l'ombre, il était
venu à pas de loup, retenant son haleine, les yeux brillants, avec des
brins de paille dans les cheveux.

Il essaya de l'embrasser, mais elle le gifla, forte comme lui;
et, sournois, il demanda grâce. Alors ils s'assirent l'un près de
l'autre et ils causèrent amicalement. Ils parlèrent du temps qui
était favorable aux moissons, de l'année qui s'annonçait bien, de
leur maître, un brave homme, puis des voisins, du pays tout entier,
d'eux-mêmes, de leur village, de leur jeunesse, de leurs souvenirs, des
parents qu'ils avaient quittés pour longtemps, pour toujours peut-être.
Elle s'attendrit en pensant à cela, et lui, avec son idée fixe, se
rapprochait, se frottait contre elle, frémissant tout envahi par le
désir. Elle disait:

--Y a bien longtemps que je n'ai vu maman; c'est dur tout de même
d'être séparées tant que ça.

Et son œil perdu regardait au loin, à travers l'espace, jusqu'au
village abandonné là-bas, là-bas, vers le nord.

Lui, tout à coup, la saisit par le cou et l'embrassa de nouveau; mais,
de son poing fermé, elle le frappa en pleine figure si violemment qu'il
se mit à saigner du nez; et il se leva pour aller appuyer sa tête
contre un tronc d'arbre. Alors elle fut attendrie et, se rapprochant de
lui, elle demanda:

--Ça te fait mal?

Mais il se mit à rire. Non, ce n'était rien; seulement elle avait tapé
juste sur le milieu. Il murmurait: «Cré coquin!» et il la regardait
avec admiration, pris d'un respect, d'une affection tout autre, d'un
commencement d'amour vrai pour cette grande gaillarde si solide.

Quand le sang eut cessé de couler, il lui proposa de faire un tour,
craignant, s'ils restaient ainsi côte à côte, la rude poigne de sa
voisine. Mais d'elle-même elle lui prit le bras, comme font les promis
le soir, dans l'avenue, et elle lui dit:

--Ça n'est pas bien, Jacques, de me mépriser comme ça.

Il protesta. Non, il ne la méprisait pas, mais il était amoureux, voilà
tout.

--Alors tu me veux bien en mariage? dit-elle.

Il hésita, puis il se mit à la regarder de côté pendant qu'elle tenait
ses yeux perdus au loin devant elle. Elle avait les joues rouges et
pleines, une large poitrine saillante sous l'indienne de son caraco,
de grosses lèvres fraîches, et sa gorge, presque nue, était semée de
petites gouttes de sueur. Il se sentit repris d'envie, et, la bouche
dans son oreille, il murmura:

--Oui, je veux bien.

Alors elle lui jeta ses bras au cou et elle l'embrassa si longtemps
qu'ils en perdaient haleine tous les deux.

De ce moment commença entre eux l'éternelle histoire de l'amour. Ils se
lutinaient dans les coins; ils se donnaient des rendez-vous au clair de
la lune, à l'abri d'une meule de foin, et ils se faisaient des bleus
aux jambes, sous la table, avec leurs gros souliers ferrés.

Puis, peu à peu, Jacques parut s'ennuyer d'elle; il l'évitait, ne lui
parlait plus guère, ne cherchait plus à la rencontrer seule. Alors
elle fut envahie par des doutes et une grande tristesse; et, au bout de
quelque temps, elle s'aperçut qu'elle était enceinte.

Elle fut consternée d'abord, puis une colère lui vint, plus forte
chaque jour, parce qu'elle ne parvenait point à le trouver, tant il
l'évitait avec soin.

Enfin, une nuit, comme tout le monde dormait dans la ferme, elle sortit
sans bruit, en jupon, pieds nus, traversa la cour et poussa la porte de
l'écurie où Jacques était couché dans une grande boîte pleine de paille
au-dessus de ses chevaux. Il fit semblant de ronfler en l'entendant
venir; mais elle se hissa près de lui, et, à genoux à son côté, le
secoua jusqu'à ce qu'il se dressât.

Quand il se fut assis, demandant:--«Qu'est-ce que tu veux?» elle
prononça, les dents serrées, tremblant de fureur:--«Je veux, je veux
que tu m'épouses, puisque tu m'as promis le mariage.» Il se mit à rire
et répondit:--«Ah bien! si on épousait toutes les filles avec qui on a
fauté, ça ne serait pas à faire.»

Mais elle le saisit à la gorge, le renversa sans qu'il pût se
débarrasser de son étreinte farouche, et, l'étranglant, elle lui cria
tout près, dans la figure:--«Je suis grosse, entends-tu, je suis
grosse.»

Il haletait, suffoquant; et ils restaient là tous deux, immobiles,
muets dans le silence noir troublé seulement par le bruit de mâchoire
d'un cheval qui tirait sur la paille du râtelier, puis la broyait avec
lenteur.

Quand Jacques comprit qu'elle était la plus forte, il balbutia:

--Eh bien, je t'épouserai, puisque c'est ça.

Mais elle ne croyait plus à ses promesses.

--Tout de suite, dit-elle; tu feras publier les bans.

Il répondit:

--Tout de suite.

--Jure-le sur le bon Dieu.

Il hésita pendant quelques secondes, puis, prenant son parti:

--Je le jure sur le bon Dieu.

Alors elle ouvrit les doigts et, sans ajouter une parole, s'en alla.

Elle fut quelques jours sans pouvoir lui parler, et, l'écurie se
trouvant désormais fermée à clef toutes les nuits, elle n'osait pas
faire de bruit de crainte du scandale.

Puis, un matin, elle vit entrer à la soupe un autre valet. Elle demanda:

--Jacques est parti?

--Mais oui, dit l'autre, je suis à sa place.

Elle se mit à trembler si fort, qu'elle ne pouvait décrocher sa
marmite; puis, quand tout le monde fut au travail, elle monta dans sa
chambre et pleura, la face dans son traversin, pour n'être pas entendue.

Dans la journée, elle essaya de s'informer sans éveiller les soupçons;
mais elle était tellement obsédée par la pensée de son malheur qu'elle
croyait voir rire malicieusement tous les gens qu'elle interrogeait.
Du reste, elle ne put rien apprendre, sinon qu'il avait quitté le pays
tout à fait.


II

Alors commença pour elle une vie de torture continuelle. Elle
travaillait comme une machine, sans s'occuper de ce qu'elle faisait,
avec cette idée fixe en tête: «Si on le savait!»

Cette obsession constante la rendait tellement incapable de raisonner
qu'elle ne cherchait même pas les moyens d'éviter ce scandale qu'elle
sentait venir, se rapprochant chaque jour, irréparable, et sûr comme la
mort.

Elle se levait tous les matins bien avant les autres et, avec une
persistance acharnée, essayait de regarder sa taille dans un petit
morceau d'une glace cassée qui lui servait à se peigner, très anxieuse
de savoir si ce n'était pas aujourd'hui qu'on s'en apercevrait.

Et, pendant le jour, elle interrompait à tout instant son travail, pour
considérer du haut en bas si l'ampleur de son ventre ne soulevait pas
trop son tablier.

Les mois passaient. Elle ne parlait presque plus et, quand on lui
demandait quelque chose, ne comprenait pas, effarée, l'œil hébété, les
mains tremblantes; ce qui faisait dire à son maître:

--Ma pauvre fille, que t'es sotte depuis quelque temps!

A l'église, elle se cachait derrière un pilier, et n'osait plus aller à
confesse, redoutant beaucoup la rencontre du curé, à qui elle prêtait
un pouvoir surhumain lui permettant de lire dans les consciences.

A table, les regards de ses camarades la faisaient maintenant défaillir
d'angoisse, et elle s'imaginait toujours être découverte par le vacher,
un petit gars précoce et sournois dont l'œil luisant ne la quittait
pas.

Un matin, le facteur lui remit une lettre. Elle n'en avait jamais
reçu et resta tellement bouleversée qu'elle fut obligée de s'asseoir.
C'était de lui, peut-être? Mais, comme elle ne savait pas lire, elle
restait anxieuse, tremblante, devant ce papier couvert d'encre. Elle le
mit dans sa poche, n'osant confier son secret à personne; et souvent
elle s'arrêtait de travailler pour regarder longtemps ces lignes
également espacées qu'une signature terminait, s'imaginant vaguement
qu'elle allait tout à coup en découvrir le sens. Enfin, comme elle
devenait folle d'impatience et d'inquiétude, elle alla trouver le
maître d'école qui la fit asseoir et lut:

  «_Ma chère fille, la présente est pour te dire que je suis bien bas;
  notre voisin, maître Dentu, a pris la plume pour te mander de venir
  si tu peux._

  «_Pour ta mère affectionnée_,

  «CÉSAIRE DENTU, _adjoint_.»

Elle ne dit pas un mot et s'en alla; mais, sitôt qu'elle fut seule,
elle s'affaissa au bord du chemin, les jambes rompues; et elle resta là
jusqu'à la nuit.

En rentrant, elle raconta son malheur au fermier, qui la laissa partir
pour autant de temps qu'elle voudrait, promettant de faire faire sa
besogne par une fille de journée et de la reprendre à son retour.

Sa mère était à l'agonie; elle mourut le jour même de son arrivée;
et, le lendemain, Rose accouchait d'un enfant de sept mois, un petit
squelette affreux, maigre à donner des frissons, et qui semblait
souffrir sans cesse, tant il crispait douloureusement ses pauvres mains
décharnées comme des pattes de crabe.

Il vécut cependant.

Elle raconta qu'elle était mariée, mais qu'elle ne pouvait se charger
du petit et elle le laissa chez des voisins qui promirent d'en avoir
bien soin.

Elle revint.

Mais alors, en son cœur si longtemps meurtri, se leva, comme une
aurore, un amour inconnu pour ce petit être chétif qu'elle avait laissé
là-bas; et cet amour même était une souffrance nouvelle, une souffrance
de toutes les heures, de toutes les minutes, puisqu'elle était séparée
de lui.

Ce qui la martyrisait surtout, c'était un besoin fou de l'embrasser, de
l'étreindre en ses bras, de sentir contre sa chair la chaleur de son
petit corps. Elle ne dormait plus la nuit; elle y pensait tout le jour;
et, le soir, son travail fini, elle s'asseyait devant le feu, qu'elle
regardait fixement comme les gens qui pensent au loin.

On commençait même à jaser à son sujet, et on la plaisantait sur
l'amoureux qu'elle devait avoir, lui demandant s'il était beau, s'il
était grand, s'il était riche, à quand la noce, à quand le baptême? Et
elle se sauvait souvent pour pleurer toute seule, car ces questions lui
entraient dans la peau comme des épingles.

Pour se distraire de ces tracasseries, elle se mit à l'ouvrage avec
fureur, et, songeant toujours à son enfant, elle chercha les moyens
d'amasser pour lui beaucoup d'argent.

Elle résolut de travailler si fort qu'on serait obligé d'augmenter ses
gages.

Alors, peu à peu, elle accapara la besogne autour d'elle, fit renvoyer
une servante qui devenait inutile depuis qu'elle peinait autant que
deux, économisa sur le pain, sur l'huile et sur la chandelle, sur le
grain qu'on jetait trop largement aux poules, sur le fourrage des
bestiaux qu'on gaspillait un peu. Elle se montra avare de l'argent du
maître comme si c'eût été le sien, et, à force de faire des marchés
avantageux, de vendre cher ce qui sortait de la maison et de déjouer
les ruses des paysans qui offraient leurs produits, elle eut seule
le soin des achats et des ventes, la direction du travail des gens
de peine, le compte des provisions; et, en peu de temps, elle devint
indispensable. Elle exerçait une telle surveillance autour d'elle, que
la ferme, sous sa direction, prospéra prodigieusement. On parlait à
deux lieues à la ronde de la «servante à maître Vallin»; et le fermier
répétait partout: «Cette fille-là, ça vaut mieux que de l'or.»

Cependant, le temps passait et ses gages restaient les mêmes. On
acceptait son travail forcé comme une chose due par toute servante
dévouée, une simple marque de bonne volonté; et elle commença à songer
avec un peu d'amertume que si le fermier encaissait, grâce à elle,
cinquante ou cent écus de supplément tous les mois, elle continuait à
gagner ses 240 francs par an, rien de plus, rien de moins.

Elle résolut de réclamer une augmentation. Trois fois elle alla trouver
le maître et, arrivée devant lui, parla d'autre chose. Elle ressentait
une sorte de pudeur à solliciter de l'argent, comme si c'eût été une
action un peu honteuse. Enfin, un jour que le fermier déjeunait seul
dans la cuisine, elle lui dit d'un air embarrassé qu'elle désirait
lui parler particulièrement. Il leva la tête, surpris, les deux mains
sur la table, tenant de l'une son couteau, la pointe en l'air, et de
l'autre une bouchée de pain, et il regarda fixement sa servante. Elle
se troubla sous son regard et demanda huit jours pour aller au pays
parce qu'elle était un peu malade.

Il les lui accorda tout de suite; puis, embarrassé lui-même, il ajouta:

--Moi aussi j'aurai à te parler quand tu seras revenue.


III

L'enfant allait avoir huit mois: elle ne le reconnut point. Il était
devenu tout rose, joufflu, potelé partout, pareil à un petit paquet
de graisse vivante. Ses doigts, écartés par des bourrelets de chair,
remuaient doucement dans une satisfaction visible. Elle se jeta dessus
comme sur une proie, avec un emportement de bête, et elle l'embrassa si
violemment qu'il se prit à hurler de peur. Alors elle se mit elle-même
à pleurer parce qu'il ne la reconnaissait pas et qu'il tendait ses bras
vers sa nourrice aussitôt qu'il l'apercevait.

Dès le lendemain cependant il s'accoutuma à sa figure, et il riait en
la voyant. Elle l'emportait dans la campagne, courait affolée en le
tenant au bout de ses mains, s'asseyait sous l'ombre des arbres; puis,
pour la première fois de sa vie, et bien qu'il ne l'entendît point,
elle ouvrait son cœur à quelqu'un, lui racontait ses chagrins, ses
travaux, ses soucis, ses espérances, et elle le fatiguait sans cesse
par la violence et l'acharnement de ses caresses.

Elle prenait une joie infinie à le pétrir dans ses mains, à le laver,
à l'habiller; et elle était même heureuse de nettoyer ses saletés
d'enfant, comme si ces soins intimes eussent été une confirmation de sa
maternité. Elle le considérait, s'étonnant toujours qu'il fût à elle,
et elle se répétait à demi-voix, en le faisant danser dans ses bras:
«C'est mon petiot, c'est mon petiot.»

Elle sanglota toute la route en retournant à la ferme, et elle était à
peine revenue que son maître l'appela dans sa chambre. Elle s'y rendit,
très étonnée et fort émue sans savoir pourquoi.

--Assieds-toi là, dit-il.

Elle s'assit et ils restèrent pendant quelques instants à côté l'un de
l'autre, embarrassés tous les deux, les bras inertes et encombrants, et
sans se regarder en face, à la façon des paysans.

Le fermier, gros homme de quarante-cinq ans, deux fois veuf, jovial et
têtu, éprouvait une gêne évidente qui ne lui était pas ordinaire. Enfin
il se décida et se mit à parler d'un air vague, bredouillant un peu et
regardant au loin la campagne.

--Rose, dit-il, est-ce que tu n'as jamais songé à t'établir?

Elle devint pâle comme une morte. Voyant qu'elle ne lui répondait pas,
il continua:

--Tu es une brave fille, rangée, active et économe. Une femme comme
toi, ça ferait la fortune d'un homme.

Elle restait toujours immobile, l'œil effaré, ne cherchant même pas
à comprendre, tant ses idées tourbillonnaient comme à l'approche d'un
grand danger. Il attendit une seconde, puis continua:

--Vois-tu, une ferme sans maîtresse, ça ne peut pas aller, même avec
une servante comme toi.

Alors il se tut, ne sachant plus que dire; et Rose le regardait de
l'air épouvanté d'une personne qui se croit en face d'un assassin et
s'apprête à s'enfuir au moindre geste qu'il fera.

Enfin, au bout de cinq minutes, il demanda:

--Hé bien! ça te va-t-il?

Elle répondit avec une physionomie idiote:

--Quoi, not' maître?

Alors lui, brusquement:

--Mais de m'épouser, pardine!

Elle se dressa tout à coup, puis retomba comme cassée sur sa chaise, où
elle demeura sans mouvement, pareille à quelqu'un qui aurait reçu le
coup d'un grand malheur. Le fermier à la fin s'impatienta:

--Allons, voyons; qu'est-ce qu'il te faut alors?

Elle le contemplait affolée; puis, soudain, les larmes lui vinrent aux
yeux, et elle répéta deux fois en suffoquant:

--Je ne peux pas, je ne peux pas!

--Pourquoi ça? demanda l'homme. Allons, ne fais pas la bête; je te
donne jusqu'à demain pour réfléchir.

Et il se dépêcha de s'en aller, très soulagé d'en avoir fini avec
cette démarche qui l'embarrassait beaucoup, et ne doutant pas que, le
lendemain, sa servante accepterait une proposition qui était pour elle
tout à fait inespérée et, pour lui, une excellente affaire, puisqu'il
s'attachait ainsi à jamais une femme qui lui rapporterait certes
davantage que la plus belle dot du pays.

Il ne pouvait d'ailleurs exister entre eux de scrupules de mésalliance,
car, dans la campagne, tous sont à peu près égaux: le fermier laboure
comme son valet, qui, le plus souvent, devient maître à son tour un
jour ou l'autre, et les servantes à tout moment passent maîtresses
sans que cela apporte aucun changement dans leur vie ou leurs habitudes.

Rose ne se coucha pas cette nuit-là. Elle tomba assise sur son lit,
n'ayant plus même la force de pleurer, tant elle était anéantie. Elle
restait inerte, ne sentant plus son corps, et l'esprit dispersé, comme
si quelqu'un l'eût déchiqueté avec un de ces instruments dont se
servent les cardeurs pour effiloquer la laine des matelas.

Par instants seulement elle parvenait à rassembler comme des bribes de
réflexions, et elle s'épouvantait à la pensée de ce qui pouvait advenir.

Ses terreurs grandirent, et chaque fois que dans le silence assoupi de
la maison la grosse horloge de la cuisine battait lentement les heures,
il lui venait des sueurs d'angoisse. Sa tête se perdait, les cauchemars
se succédaient, sa chandelle s'éteignit; alors commença le délire,
ce délire fuyant des gens de la campagne qui se croient frappés par
un sort, un besoin fou de partir, de s'échapper, de courir devant le
malheur comme un vaisseau devant la tempête.

Une chouette glapit; elle tressaillit, se dressa, passa ses mains sur
sa face, dans ses cheveux, se tâta le corps comme une folle; puis,
avec des allures de somnambule, elle descendit. Quand elle fut dans
la cour, elle rampa pour n'être point vue par quelque goujat rôdeur,
car la lune, près de disparaître, jetait une lueur claire dans les
champs. Au lieu d'ouvrir la barrière, elle escalada le talus; puis,
quand elle fut en face de la campagne, elle partit. Elle filait droit
devant elle, d'un trot élastique et précipité, et, de temps en temps,
inconsciemment, elle jetait un cri perçant. Son ombre démesurée,
couchée sur le sol à son côté, filait avec elle, et parfois un oiseau
de nuit venait tournoyer sur sa tête. Les chiens dans les cours de
fermes aboyaient en l'entendant passer; l'un d'eux sauta le fossé et la
poursuivit pour la mordre; mais elle se retourna sur lui en hurlant de
telle façon que l'animal épouvanté s'enfuit, se blottit dans sa loge et
se tut.

Parfois une jeune famille de lièvres folâtrait dans un champ;
mais, quand approchait l'enragée coureuse, pareille à une Diane en
délire, les bêtes craintives se débandaient; les petits et la mère
disparaissaient blottis dans un sillon, tandis que le père déboulait à
toutes pattes et, parfois, faisait passer son ombre bondissante, avec
ses grandes oreilles dressées, sur la lune à son coucher, qui plongeait
maintenant au bout du monde et éclairait la plaine de sa lumière
oblique, comme une énorme lanterne posée par terre à l'horizon.

Les étoiles s'effacèrent dans les profondeurs du ciel; quelques oiseaux
pépiaient; le jour naissait. La fille, exténuée, haletait; et quand le
soleil perça l'aurore empourprée, elle s'arrêta.

Ses pieds enflés se refusaient à marcher; mais elle aperçut une mare,
une grande mare dont l'eau stagnante semblait du sang, sous les reflets
rouges du jour nouveau, et elle alla, à petits pas, boitant, la main
sur son cœur, tremper ses deux jambes dedans.

Elle s'assit sur une touffe d'herbe, ôta ses gros souliers pleins de
poussière, défit ses bas, et enfonça ses mollets bleuis dans l'onde
immobile où venaient parfois crever des bulles d'air.

Une fraîcheur délicieuse lui monta des talons jusqu'à la gorge; et,
tout à coup, pendant qu'elle regardait fixement cette mare profonde, un
vertige la saisit, un désir furieux d'y plonger tout entière. Ce serait
fini de souffrir là dedans, fini pour toujours. Elle ne pensait plus à
son enfant; elle voulait la paix, le repos complet, dormir sans fin.
Alors elle se dressa, les bras levés, et fit deux pas en avant. Elle
enfonçait maintenant jusqu'aux cuisses, et déjà elle se précipitait,
quand des piqûres ardentes aux chevilles la firent sauter en arrière,
et elle poussa un cri désespéré, car depuis ses genoux jusqu'au bout de
ses pieds de longues sangsues noires buvaient sa vie, se gonflaient,
collées à sa chair. Elle n'osait point y toucher et hurlait d'horreur.
Ses clameurs désespérées attirèrent un paysan qui passait au loin avec
sa voiture. Il arracha les sangsues une à une, comprima les plaies avec
des herbes et ramena la fille dans sa carriole jusqu'à la ferme de son
maître.

Elle fut pendant quinze jours au lit, puis, le matin où elle se releva,
comme elle était assise devant la porte, le fermier vint soudain se
planter devant elle.

--Eh bien, dit-il, c'est une affaire entendue, n'est-ce pas?

Elle ne répondit point d'abord, puis, comme il restait debout, la
perçant de son regard obstiné, elle articula péniblement:

--Non, not' maître, je ne peux pas.

Mais il s'emporta tout à coup.

--Tu ne peux pas, la fille, tu ne peux pas, pourquoi ça?

Elle se remit à pleurer et répéta:

--Je ne peux pas.

Il la dévisageait, et il lui cria dans la face:

--C'est donc que tu as un amoureux?

Elle balbutia, tremblant de honte:

--Peut-être bien que c'est ça.

L'homme, rouge comme un coquelicot, bredouillait de colère:

--Ah! tu l'avoues donc, gueuse! Et qu'est-ce que c'est, ce merle-là?
Un va-nu-pieds, un sans-le-sou, un couche-dehors, un crève-la-faim?
Qu'est-ce que c'est, dis?

Et, comme elle ne répondait rien:

--Ah! tu ne veux pas... Je vas te le dire, moi: c'est Jean Baudu?

Elle s'écria:

--Oh! non, pas lui.

--Alors c'est Pierre Martin?

--Oh non! not' maître.

Et il nommait éperdument tous les garçons du pays, pendant qu'elle
niait, accablée, et s'essuyant les yeux à tout moment du coin de son
tablier bleu. Mais lui cherchait toujours avec son obstination de
brute, grattant à ce cœur pour connaître son secret, comme un chien
de chasse qui fouille un terrier tout un jour pour avoir la bête qu'il
sent au fond. Tout à coup l'homme s'écria:

--Eh! pardine, c'est Jacques, le valet de l'autre année; on disait bien
qu'il te parlait et que vous vous étiez promis mariage.

Rose suffoqua; un flot de sang empourpra sa face; ses larmes tarirent
tout à coup; elles se séchèrent sur ses joues comme des gouttes d'eau
sur du fer rouge. Elle s'écria:

--Non, ce n'est pas lui, ce n'est pas lui!

--Est-ce bien sûr, ça? demanda le paysan malin qui flairait un bout de
vérité.

Elle répondit précipitamment:

--Je vous le jure, je vous le jure...

Elle cherchait sur quoi jurer, n'osant point invoquer les choses
sacrées. Il l'interrompit:

--Il te suivait pourtant dans les coins et il te mangeait des yeux
pendant tous les repas. Lui as-tu promis ta foi, hein, dis?

Cette fois, elle regarda son maître en face.

--Non, jamais, jamais, et je vous jure par le bon Dieu que s'il venait
aujourd'hui me demander, je ne voudrais pas de lui.

Elle avait l'air tellement sincère que le fermier hésita. Il reprit,
comme se parlant à lui-même:

--Alors, quoi? Il ne t'est pourtant pas arrivé un malheur, on le
saurait. Et puisqu'il n'y a pas eu de conséquence, une fille ne
refuserait pas son maître à cause de ça. Il faut pourtant qu'il y ait
quelque chose.

Elle ne répondait plus rien, étranglée par une angoisse.

Il demanda encore:--«Tu ne veux point?»

Elle soupira:--«Je n'peux pas not' maître.» Et il tourna les talons.

Elle se crut débarrassée et passa le reste du jour à peu près
tranquille, mais aussi rompue et exténuée que si, à la place du vieux
cheval blanc, on lui eût fait tourner depuis l'aurore la machine à
battre le grain.

Elle se coucha sitôt qu'elle le put et s'endormit tout d'un coup.

Vers le milieu de la nuit, deux mains qui palpaient son lit la
réveillèrent. Elle tressauta de frayeur, mais elle reconnut aussitôt
la voix du fermier qui lui disait:--«N'aie pas peur, Rose, c'est moi
qui viens pour te parler.» Elle fut d'abord étonnée; puis, comme il
essayait de pénétrer sous ses draps, elle comprit ce qu'il cherchait
et se mit à trembler très fort, se sentant seule dans l'obscurité,
encore lourde de sommeil, et toute nue, et dans un lit, auprès de cet
homme qui la voulait. Elle ne consentait pas, pour sûr, mais elle
résistait nonchalamment, luttant elle-même contre l'instinct toujours
plus puissant chez les natures simples, et mal protégée par la volonté
indécise de ces races inertes et molles. Elle tournait sa tête tantôt
vers le mur, tantôt vers la chambre, pour éviter les caresses dont
la bouche du fermier poursuivait la sienne, et son corps se tordait
un peu sous sa couverture, énervé par la fatigue de la lutte. Lui,
devenait brutal, grisé par le désir. Il la découvrit d'un mouvement
brusque. Alors elle sentit bien qu'elle ne pouvait plus résister.
Obéissant à une pudeur d'autruche, elle cacha sa figure dans ses mains
et cessa de se défendre.

Le fermier resta la nuit auprès d'elle. Il y revint le soir suivant,
puis tous les jours.

Ils vécurent ensemble.

Un matin, il lui dit:--«J'ai fait publier les bans, nous nous marierons
le mois prochain.»

Elle ne répondit pas. Que pouvait-elle dire? Elle ne résista point. Que
pouvait-elle faire?


IV

Elle l'épousa. Elle se sentait enfoncée dans un trou aux bords
inaccessibles, dont elle ne pourrait jamais sortir, et toutes sortes
de malheurs restaient suspendus sur sa tête comme des gros rochers qui
tomberaient à la première occasion. Son mari lui faisait l'effet d'un
homme qu'elle avait volé et qui s'en apercevrait un jour ou l'autre. Et
puis elle pensait à son petit d'où venait tout son malheur, mais d'où
venait aussi tout son bonheur sur la terre.

Elle allait le voir deux fois l'an et revenait plus triste chaque fois.

Cependant, avec l'habitude, ses appréhensions se calmèrent, son cœur
s'apaisa, et elle vivait plus confiante avec une vague crainte flottant
encore en son âme.

Des années passèrent; l'enfant gagnait six ans. Elle était maintenant
presque heureuse, quand tout à coup l'humeur du fermier s'assombrit.

Depuis deux ou trois années déjà il semblait nourrir une inquiétude,
porter en lui un souci, quelque mal de l'esprit grandissant peu à peu.
Il restait longtemps à table après son dîner, la tête enfoncée dans
ses mains, et triste, triste, rongé par le chagrin. Sa parole devenait
plus vive, brutale parfois; et il semblait même qu'il avait une
arrière-pensée contre sa femme, car il lui répondait par moments avec
dureté, presque avec colère.

Un jour que le gamin d'une voisine était venu chercher des œufs, comme
elle le rudoyait un peu, pressée par la besogne, son mari apparut tout
à coup et lui dit de sa voix méchante:

--Si c'était le tien, tu ne le traiterais pas comme ça.

Elle demeura saisie, sans pouvoir répondre, puis elle rentra, avec
toutes ses angoisses réveillées.

Au dîner, le fermier ne lui parla pas, ne la regarda pas, et il
semblait la détester, la mépriser, savoir quelque chose enfin.

Perdant la tête, elle n'osa point rester seule avec lui après le repas;
elle se sauva et courut jusqu'à l'église.

La nuit tombait; l'étroite nef était toute sombre, mais un pas rôdait
dans le silence là-bas, vers le chœur, car le sacristain préparait
pour la nuit la lampe du tabernacle. Ce point de feu tremblotant,
noyé dans les ténèbres de la voûte, apparut à Rose comme une dernière
espérance, et, les yeux fixés sur lui, elle s'abattit à genoux.

La mince veilleuse remonta dans l'air avec un bruit de chaîne. Bientôt
retentit sur le pavé un saut régulier de sabots que suivait un
frôlement de corde traînant, et la maigre cloche jeta l'_Angelus_ du
soir à travers les brumes grandissantes. Comme l'homme allait sortir,
elle le joignit.

--Monsieur le curé est-il chez lui? dit-elle.

Il répondit:

--Je crois bien, il dîne toujours à l'_Angelus_.

Alors elle poussa en tremblant la barrière du presbytère.

Le prêtre se mettait à table. Il la fit asseoir aussitôt.

--Oui, oui, je sais, votre mari m'a parlé déjà de ce qui vous amène.

La pauvre femme défaillait. L'ecclésiastique reprit:

--Que voulez-vous, mon enfant?

Et il avalait rapidement des cuillerées de soupe dont les gouttes
tombaient sur sa soutane rebondie et crasseuse au ventre.

Rose n'osait plus parler, ni implorer, ni supplier; elle se leva; le
curé lui dit:

--Du courage...

Et elle sortit.

Elle revint à la ferme sans savoir ce qu'elle faisait. Le maître
l'attendait, les gens de peine étant partis en son absence. Alors elle
tomba lourdement à ses pieds et elle gémit en versant des flots de
larmes.

--Qu'est-ce que t'as contre moi?

Il se mit à crier, jurant:

--J'ai que je n'ai pas d'éfants, nom de Dieu! Quand on prend une femme,
c'n'est pas pour rester tout seuls tous les deux jusqu'à la fin. V'là
c'que j'ai. Quand une vache n'a point de viaux, c'est qu'elle ne vaut
rien. Quand une femme n'a point d'éfant, c'est aussi qu'elle ne vaut
rien.

Elle pleurait balbutiant, répétant:

--C'n'est point d'ma faute! c'n'est point d'ma faute!

Alors il s'adoucit un peu et il ajouta:

--J'te dis pas, mais c'est contrariant tout de même.


V

De ce jour elle n'eut plus qu'une pensée: avoir un enfant, un autre; et
elle confia son désir à tout le monde.

Une voisine lui indiqua un moyen: c'était de donner à boire à son mari,
tous les soirs, un verre d'eau avec une pincée de cendres. Le fermier
s'y prêta, mais le moyen ne réussit pas.

Ils se dirent: «Peut-être qu'il y a des secrets.» Et ils allèrent aux
renseignements. On leur désigna un berger qui demeurait à dix lieues de
là; et maître Vallin ayant attelé son tilbury partit un jour pour le
consulter. Le berger lui remit un pain sur lequel il fit des signes, un
pain pétri avec des herbes et dont il fallait que tous deux mangeassent
un morceau, la nuit, avant comme après leurs caresses.

Le pain tout entier fut consommé sans obtenir de résultat.

Un instituteur leur dévoila des mystères, des procédés d'amour inconnus
aux champs, et infaillibles, disait-il. Ils ratèrent.

Le curé conseilla un pèlerinage au précieux Sang de Fécamp. Rose
alla avec la foule se prosterner dans l'abbaye, et, mêlant son vœu
aux souhaits grossiers qu'exhalaient tous ces cœurs de paysans,
elle supplia Celui que tous imploraient de la rendre encore une fois
féconde. Ce fut en vain. Alors elle s'imagina être punie de sa première
faute et une immense douleur l'envahit.

Elle dépérissait de chagrin; son mari aussi vieillissait, «se mangeait
les sangs», disait-on, se consumait en espoirs inutiles.

Alors la guerre éclata entre eux. Il l'injuria, la battit. Tout le jour
il la querellait, et le soir, dans leur lit, haletant, haineux, il lui
jetait à la face des outrages et des ordures.

Une nuit enfin, ne sachant plus qu'inventer pour la faire souffrir
davantage, il lui ordonna de se lever et d'aller attendre le jour sous
la pluie devant la porte. Comme elle n'obéissait pas, il la saisit par
le cou et se mit à la frapper au visage à coups de poing. Elle ne dit
rien, ne remua pas. Exaspéré, il sauta à genoux sur son ventre; et, les
dents serrées, fou de rage, il l'assommait. Alors elle eut un instant
de révolte désespérée, et, d'un geste furieux le rejetant contre le
mur, elle se dressa sur son séant, puis, la voix changée, sifflante:

--J'en ai un éfant, moi, j'en ai un! je l'ai eu avec Jacques; tu sais
bien, Jacques. Il devait m'épouser: il est parti.

L'homme, stupéfait, restait là, aussi éperdu qu'elle-même; il
bredouillait:

--Qué que tu dis? qué que tu dis?

Alors elle se mit à sangloter, et à travers ses larmes ruisselantes
elle balbutia:

--C'est pour ça que je ne voulais pas t'épouser, c'est pour ça. Je ne
pouvais point te le dire, tu m'aurais mise sans pain avec mon petit. Tu
n'en as pas, toi, d'éfant; tu ne sais pas, tu ne sais pas!

Il répétait machinalement, dans une surprise grandissante:

--T'as un éfant? t'as un éfant?

Elle prononça au milieu des hoquets:

--Tu m'a prise de force; tu le sais bien peut-être? moi je ne voulais
point t'épouser.

Alors il se leva, alluma la chandelle, et se mit à marcher dans la
chambre, les bras derrière le dos. Elle pleurait toujours, écroulée sur
le lit. Tout à coup il s'arrêta devant elle:--«C'est de ma faute alors
si je t'en ai pas fait?» dit-il. Elle ne répondit pas. Il se remit à
marcher; puis, s'arrêtant de nouveau, il demanda:--«Quel âge qu'il a
ton petiot?»

Elle murmura:

--V'là qu'il va avoir six ans.

Il demanda encore:

--Pourquoi que tu ne me l'as pas dit?

Elle gémit:

--Est-ce que je pouvais!

Il restait debout immobile.

--Allons, lève-toi, dit-il.

Elle se redressa péniblement; puis, quand elle se fut mise sur ses
pieds, appuyée au mur, il se prit à rire soudain de son gros rire des
bons jours; et comme elle demeurait bouleversée, il ajouta:--«Eh bien,
on ira le chercher, c't'éfant, puisque nous n'en avons pas ensemble.»

Elle eut un tel effarement que, si la force ne lui eût pas manqué, elle
se serait assurément enfuie. Mais le fermier se frottait les mains et
murmurait:

--Je voulais en adopter un, le v'là trouvé, le v'là trouvé. J'avais
demandé au curé un orphelin.

Puis, riant toujours, il embrassa sur les deux joues sa femme éplorée
et stupide, et il cria, comme si elle ne l'entendait pas:

--Allons, la mère, allons voir s'il y a encore de la soupe; moi j'en
mangerai bien une potée.

Elle passa sa jupe; ils descendirent; et pendant qu'à genoux elle
rallumait le feu sous la marmite, lui, radieux, continuait à marcher à
grands pas dans la cuisine en répétant:

--Eh bien, vrai, ça me fait plaisir; c'est pas pour dire, mais je suis
content, je suis bien content.


NOTE.

L'_Histoire d'une fille de ferme_ a paru dans la _Revue politique et
littéraire_ du 26 mars 1881.

Cette première version diffère essentiellement en plusieurs passages du
texte définitif. Certains paragraphes ont été supprimés. A la fin du
chapitre III, Rose cède d'elle-même au désir de son maître.

Toute la fin de l'histoire est changée: elle voit son mari parler au
curé, elle a peur; elle fait visite au curé qui lui laisse entendre...
Alors elle avoue tout, en rentrant, à son mari; et l'histoire se
termine comme celle du volume.


VARIANTES.

Page 55, ligne 13, vitres _grossières_...

Page 57, ligne 2, depuis _superbe se dressait_... jusqu'à _amoureux_,
supprimé dans la _Revue_.

Page 59, ligne 8, quand elle _entendit marcher à son côté et elle_, etc.

Page 65, quatrième paragraphe supprimé dans la _Revue_.

Page 80, ligne 26, ... étranglée par une angoisse.

Et puis:

_Mais l'homme soudain fut pris d'une rage, d'une colère furieuse de
bête, et, tapant du pied_:

--_Eh bien, si tu ne veux pas, tu vas me ficher le camp d'ici._

_Elle se vit perdue, errant, sans ouvrage, sans certificat de son
dernier patron, sans pain, et son petiot mourant de faim, parce qu'elle
ne pourrait plus payer. Elle murmura_:

--_Je veux bien, not' maître._

_Elle baissa la tête et lui partit en se frottant les mains._

_Elle se maria..._

Page 84, ligne 1, quand tout à coup l'humeur du fermier s'assombrit.
_Il la regardait par moments comme un homme qui cache une pensée
mauvaise et, dans certains jours, il_ restait longtemps à table après
son dîner, la tête enfoncée dans ses mains et triste, triste, rongé
par le chagrin. _Il était toujours bon pour elle cependant, mais comme
malgré lui, et elle voyait bien qu'il ne l'aimait plus..._



UNE
PARTIE DE CAMPAGNE.


On avait projeté depuis cinq mois d'aller déjeuner aux environs de
Paris, le jour de la fête de Mme Dufour, qui s'appelait Pétronille.
Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s'était-on
levé de fort bonne heure ce matin-là.

M. Dufour, ayant emprunté la voiture du laitier, conduisait lui-même.
La carriole, à deux roues, était fort propre; elle avait un toit
supporté par quatre montants de fer où s'attachaient des rideaux
qu'on avait relevés pour voir le paysage. Celui de derrière, seul,
flottait au vent, comme un drapeau. La femme, à côté de son époux,
s'épanouissait dans une robe de soie cerise extraordinaire. Ensuite,
sur deux chaises, se tenaient une vieille grand'mère et une jeune
fille. On apercevait encore la chevelure jaune d'un garçon qui,
faute de siège, s'était étendu tout au fond, et dont la tête seule
apparaissait.

Après avoir suivi l'avenue des Champs-Élysées et franchi les
fortifications à la porte Maillot, on s'était mis à regarder la contrée.

En arrivant au pont de Neuilly, M. Dufour avait dit:--«Voici la
campagne, enfin!»--et sa femme, à ce signal, s'était attendrie sur la
nature.

Au rond-point de Courbevoie, une admiration les avait saisis devant
l'éloignement des horizons. A droite, là-bas, c'était Argenteuil, dont
le clocher se dressait; au-dessus apparaissaient les buttes de Sannois
et le Moulin d'Orgemont. A gauche, l'aqueduc de Marly se dessinait sur
le ciel clair du matin, et l'on apercevait aussi, de loin, la terrasse
de Saint-Germain; tandis qu'en face, au bout d'une chaîne de collines,
des terres remuées indiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au
fond, dans un reculement formidable, par-dessus des plaines et des
villages, on entrevoyait une sombre verdure de forêts.

Le soleil commençait à brûler les visages; la poussière emplissait les
yeux continuellement, et, des deux côtés de la route, se développait
une campagne interminablement nue, sale et puante. On eût dit qu'une
lèpre l'avait ravagée, qui rongeait jusqu'aux maisons, car des
squelettes de bâtiments défoncés et abandonnés, ou bien des petites
cabanes inachevées faute de payement aux entrepreneurs, tendaient leurs
quatre murs sans toit.

De loin en loin, poussaient dans le sol stérile de longues cheminées
de fabrique, seule végétation de ces champs putrides où la brise du
printemps promenait un parfum de pétrole et de schiste mêlé à une autre
odeur moins agréable encore.

Enfin, on avait traversé la Seine une seconde fois, et, sur le pont,
ç'avait été un ravissement. La rivière éclatait de lumière; une buée
s'en élevait, pompée par le soleil, et l'on éprouvait une quiétude
douce, un rafraîchissement bienfaisant à respirer enfin un air plus pur
qui n'avait point balayé la fumée noire des usines ou les miasmes des
dépotoirs.

Un homme qui passait avait nommé le pays: Bezons.

La voiture s'arrêta, et M. Dufour se mit à lire l'enseigne engageante
d'une gargote: «_Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de
société, bosquets et balançoires._»--Eh bien! madame Dufour, cela te
va-t-il? Te décideras-tu à la fin?

La femme lut à son tour: «_Restaurant Poulin, matelotes et fritures,
cabinets de société, bosquets et balançoires._» Puis elle regarda la
maison longuement.

C'était une auberge de campagne, blanche, plantée au bord de la route.
Elle montrait, par la porte ouverte, le zinc brillant du comptoir
devant lequel se tenaient deux ouvriers endimanchés.

A la fin, Mme Dufour se décida:--«Oui, c'est bien, dit-elle; et puis
il y a de la vue.»--La voiture entra dans un vaste terrain planté de
grands arbres qui s'étendait derrière l'auberge et qui n'était séparé
de la Seine que par le chemin de halage.

Alors on descendit. Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour
recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, était
très loin, de sorte que, pour l'atteindre, Mme Dufour dut laisser voir
le bas d'une jambe dont la finesse primitive disparaissait à présent
sous un envahissement de graisse tombant des cuisses.

M. Dufour, que la campagne émoustillait déjà, lui pinça vivement le
mollet, puis, la prenant sous les bras, la déposa lourdement à terre,
comme un énorme paquet.

Elle tapa avec la main sa robe de soie pour en faire tomber la
poussière, puis regarda l'endroit où elle se trouvait.

C'était une femme de trente-six ans environ, forte en chair, épanouie
et réjouissante à voir. Elle respirait avec peine, étranglée violemment
par l'étreinte de son corset trop serré; et la pression de cette
machine rejetait jusque dans son double menton la masse fluctuante de
sa poitrine surabondante.

La jeune fille ensuite, posant la main sur l'épaule de son père, sauta
légèrement toute seule. Le garçon aux cheveux jaunes était descendu
en mettant un pied sur la roue, et il aida M. Dufour à décharger la
grand'mère.

Alors on détela le cheval, qui fut attaché à un arbre; et la voiture
tomba sur le nez, les deux brancards à terre. Les hommes, ayant retiré
leurs redingotes, se lavèrent les mains dans un seau d'eau, puis
rejoignirent leurs dames installées déjà sur les escarpolettes.

Mlle Dufour essayait de se balancer debout, toute seule, sans parvenir
à se donner un élan suffisant. C'était une belle fille de dix-huit
à vingt ans; une de ces femmes dont la rencontre dans la rue vous
fouette d'un désir subit, et vous laisse jusqu'à la nuit une inquiétude
vague et un soulèvement des sens. Grande, mince de taille et large
des hanches, elle avait la peau très brune, les yeux très grands, les
cheveux très noirs. Sa robe dessinait nettement les plénitudes fermes
de sa chair qu'accentuaient encore les efforts des reins qu'elle
faisait pour s'enlever. Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus
de sa tête, de sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse,
à chaque impulsion qu'elle donnait. Son chapeau, emporté par un coup
de vent, était tombé derrière elle; et l'escarpolette peu à peu se
lançait, montrant à chaque retour ses jambes fines jusqu'au genou, et
jetant à la figure des deux hommes, qui la regardaient en riant, l'air
de ses jupes, plus capiteux que les vapeurs du vin.

Assise sur l'autre balançoire, Mme Dufour gémissait d'une façon
monotone et continue:--«Cyprien, viens me pousser; viens donc me
pousser, Cyprien!»--A la fin, il y alla et, ayant retroussé les manches
de sa chemise, comme avant d'entreprendre un travail, il mit sa femme
en mouvement avec une peine infinie.

Cramponnée aux cordes, elle tenait ses jambes droites, pour ne point
rencontrer le sol, et elle jouissait d'être étourdie par le va-et-vient
de la machine. Ses formes, secouées, tremblotaient continuellement
comme de la gelée sur un plat. Mais, comme les élans grandissaient,
elle fut prise de vertige et de peur. A chaque descente, elle poussait
un cri perçant qui faisait accourir tous les gamins du pays; et,
là-bas, devant elle, au-dessus de la haie du jardin, elle apercevait
vaguement une garniture de têtes polissonnes que des rires faisaient
grimacer diversement.

Une servante étant venue, on commanda le déjeuner.

--«Une friture de Seine, un lapin sauté, une salade et du dessert,»
articula Mme Dufour, d'un air important.--«Vous apporterez deux litres
et une bouteille de bordeaux,» dit son mari.--«Nous dînerons sur
l'herbe,» ajouta la jeune fille.

La grand'mère, prise de tendresse à la vue du chat de la maison, le
poursuivait depuis dix minutes en lui prodiguant inutilement les plus
douces appellations. L'animal, intérieurement flatté sans doute de
cette attention, se tenait toujours tout près de la main de la bonne
femme, sans se laisser atteindre cependant, et faisait tranquillement
le tour des arbres, contre lesquels il se frottait, la queue dressée,
avec un petit ronron de plaisir.

--Tiens! cria tout à coup le jeune homme aux cheveux jaunes qui
furetait dans le terrain, en voilà des bateaux qui sont chouet!--On
alla voir. Sous un petit hangar en bois étaient suspendues deux
superbes yoles de canotiers, fines et travaillées comme des meubles
de luxe. Elles reposaient côte à côte, pareilles à deux grandes
filles minces, en leur longueur étroite et reluisante, et donnaient
envie de filer sur l'eau par les belles soirées douces ou les claires
matinées d'été, de raser les berges fleuries où des arbres entiers
trempent leurs branches dans l'eau, où tremblote l'éternel frisson
des roseaux et d'où s'envolent, comme des éclairs bleus, de rapides
martins-pêcheurs.

Toute la famille, avec respect, les contemplait.--«Oh! ça, oui,
c'est chouet,» répéta gravement M. Dufour. Et il les détaillait
en connaisseur. Il avait canoté, lui aussi, dans son jeune temps,
disait-il; voire même qu'avec ça dans la main--et il faisait le geste
de tirer sur les avirons--il se fichait de tout le monde. Il avait
rossé en course plus d'un Anglais, jadis, à Joinville; et il plaisanta
sur le mot «_dames_», dont on désigne les deux montants qui retiennent
les avirons, disant que les canotiers, et pour cause, ne sortaient
jamais sans leurs _dames_. Il s'échauffait en pérorant et proposait
obstinément de parier qu'avec un bateau comme ça, il ferait six lieues
à l'heure sans se presser.

--C'est prêt,--dit la servante qui apparut à l'entrée. On se précipita;
mais voilà qu'à la meilleure place, qu'en son esprit Mme Dufour avait
choisie pour s'installer, deux jeunes gens déjeunaient déjà. C'étaient
les propriétaires des yoles, sans doute, car ils portaient le costume
des canotiers.

Ils étaient étendus sur des chaises, presque couchés. Ils avaient la
face noircie par soleil et la poitrine couverte seulement d'un mince
maillot de coton blanc qui laissait passer leurs bras nus, robustes
comme ceux des forgerons. C'étaient deux solides gaillards, posant
beaucoup pour la vigueur, mais qui montraient en tous leurs mouvements
cette grâce élastique des membres qu'on acquiert par l'exercice, si
différente de la déformation qu'imprime à l'ouvrier l'effort pénible,
toujours le même.

Ils échangèrent rapidement un sourire en voyant la mère, puis un regard
en apercevant la fille.--«Donnons notre place, dit l'un, ça nous fera
faire connaissance.»--L'autre aussitôt se leva et, tenant à la main sa
toque mi-partie rouge et mi-partie noire, il offrit chevaleresquement
de céder aux dames le seul endroit du jardin où ne tombât point le
soleil. On accepta en se confondant en excuses; et pour que ce fût plus
champêtre, la famille s'installa sur l'herbe sans table ni sièges.

Les deux jeunes gens portèrent leur couvert quelques pas plus loin et
se remirent à manger. Leurs bras nus, qu'ils montraient sans cesse,
gênaient un peu la jeune fille. Elle affectait même de tourner la tête
et de ne point les remarquer, tandis que Mme Dufour, plus hardie,
sollicitée par une curiosité féminine qui était peut-être du désir,
les regardait à tout moment, les comparant sans doute avec regret aux
laideurs secrètes de son mari.

Elle s'était éboulée sur l'herbe, les jambes pliées à la façon des
tailleurs, et elle se trémoussait continuellement, sous prétexte que
des fourmis lui étaient entrées quelque part. M. Dufour, rendu maussade
par la présence et l'amabilité des étrangers, cherchait une position
commode qu'il ne trouva pas du reste, et le jeune homme aux cheveux
jaunes mangeait silencieusement comme un ogre.

--Un bien beau temps, monsieur, dit la grosse dame à l'un des
canotiers. Elle voulait être aimable à cause de la place qu'ils avaient
cédée.--«Oui, madame, répondit-il; venez-vous souvent à la campagne?»

--Oh! une fois ou deux par an seulement, pour prendre l'air; et vous,
monsieur?

--J'y viens coucher tous les soirs.

--Ah! ça doit être bien agréable?

--Oui, certainement, madame.

Et il raconta sa vie de chaque jour, poétiquement, de façon à faire
vibrer dans le cœur de ces bourgeois privés d'herbe et affamés de
promenades aux champs cet amour bête de la nature qui les hante toute
l'année derrière le comptoir de leur boutique.

La jeune fille, émue, leva les yeux et regarda le canotier. M.
Dufour parla pour la première fois.--«Ça, c'est une vie,» dit-il. Il
ajouta:--«Encore un peu de lapin, ma bonne.--Non, merci, mon ami.»

Elle se tourna de nouveau vers les jeunes gens, et, montrant leurs
bras:--«Vous n'avez jamais froid comme ça?» dit-elle.

Ils se mirent à rire tous les deux, et ils épouvantèrent la famille
par le récit de leurs fatigues prodigieuses, de leurs bains pris en
sueur, de leurs courses dans le brouillard des nuits; et ils tapèrent
violemment sur leur poitrine pour montrer quel son ça rendait.--«Oh!
vous avez l'air solides,» dit le mari qui ne parlait plus du temps où
il rossait les Anglais.

La jeune fille les examinait de côté maintenant; et le garçon aux
cheveux jaunes, ayant bu de travers, toussa éperdument, arrosant la
robe de soie cerise de la patronne qui se fâcha et fit apporter de
l'eau pour laver les taches.

Cependant, la température devenait terrible. Le fleuve étincelant
semblait un foyer de chaleur, et les fumées du vin troublaient les
têtes.

M. Dufour, que secouait un hoquet violent, avait déboutonné son gilet
et le haut de son pantalon; tandis que sa femme, prise de suffocations,
dégrafait sa robe peu à peu. L'apprenti balançait d'un air gai sa
tignasse de lin et se versait à boire coup sur coup. La grand'mère,
se sentant grise, se tenait fort raide et fort digne. Quant à la
jeune fille, elle ne laissait rien paraître; son œil seul s'allumait
vaguement, et sa peau très brune se colorait aux joues d'une teinte
plus rose.

Le café les acheva. On parla de chanter et chacun dit son couplet, que
les autres applaudirent avec frénésie. Puis on se leva difficilement,
et, pendant que les deux femmes, étourdies, respiraient, les deux
hommes, tout à fait pochards, faisaient de la gymnastique. Lourds,
flasques, et la figure écarlate, ils se pendaient gauchement aux
anneaux sans parvenir à s'enlever; et leurs chemises menaçaient
continuellement d'évacuer leurs pantalons pour battre au vent comme des
étendards.

Cependant les canotiers avaient mis leurs yoles à l'eau et ils
revenaient avec politesse proposer aux dames une promenade sur la
rivière.

--Monsieur Dufour, veux-tu? je t'en prie!--cria sa femme. Il la regarda
d'un air d'ivrogne, sans comprendre. Alors un canotier s'approcha,
deux lignes de pêcheur à la main. L'espérance de prendre du goujon, cet
idéal des boutiquiers, alluma les yeux mornes du bonhomme, qui permit
tout ce qu'on voulut, et s'installa à l'ombre, sous le pont, les pieds
ballants au-dessus du fleuve, à côté du jeune homme aux cheveux jaunes
qui s'endormit auprès de lui.

Un des canotiers se dévoua: il prit la mère--«Au petit bois de l'île
aux Anglais!» cria-t-il en s'éloignant.

L'autre yole s'en alla plus doucement. Le rameur regardait tellement sa
compagne qu'il ne pensait plus à autre chose, et une émotion l'avait
saisi qui paralysait sa vigueur.

La jeune fille, assise dans le fauteuil du barreur, se laissait aller à
la douceur d'être sur l'eau. Elle se sentait prise d'un renoncement de
pensée, d'une quiétude de ses membres, d'un abandonnement d'elle-même,
comme envahie par une ivresse multiple. Elle était devenue fort rouge,
avec une respiration courte. Les étourdissements du vin, développés
par la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d'elle, faisaient
saluer sur son passage tous les arbres de la berge. Un besoin vague
de jouissance, une fermentation du sang parcouraient sa chair excitée
par les ardeurs de ce jour; et elle était aussi troublée dans ce
tête-à-tête sur l'eau, au milieu de ce pays dépeuplé par l'incendie
du ciel, avec ce jeune homme qui la trouvait belle, dont l'œil lui
baisait la peau, et dont le désir était pénétrant comme le soleil.

Leur impuissance à parler augmentait leur émotion, et ils regardaient
les environs. Alors, faisant un effort, il lui demanda son
nom.--«Henriette,» dit-elle.--Tiens! moi je m'appelle Henri,» reprit-il.

Le son de leur voix les avait calmés; ils s'intéressèrent à la rive.
L'autre yole s'était arrêtée et paraissait les attendre. Celui qui la
montait cria:--«Nous vous rejoindrons dans le bois; nous allons jusqu'à
Robinson, parce que Madame a soif.»--Puis il se coucha sur les avirons
et s'éloigna si rapidement qu'on cessa bientôt de le voir.

Cependant un grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis
quelque temps s'approchait très vite. La rivière elle-même semblait
frémir comme si le bruit sourd montait de ses profondeurs.

--Qu'est-ce qu'on entend? demanda-t-elle. C'était la chute du barrage
qui coupait le fleuve en deux à la pointe de l'île. Lui se perdait dans
une explication lorsque, à travers le fracas de la cascade, un chant
d'oiseau qui semblait très lointain les frappa.--«Tiens! dit-il, les
rossignols chantent dans le jour: c'est donc que les femelles couvent.»

Un rossignol! Elle n'en avait jamais entendu, et l'idée d'en écouter
un fit se lever dans son cœur la vision des poétiques tendresses. Un
rossignol! c'est-à-dire l'invisible témoin des rendez-vous d'amour
qu'invoquait Juliette sur son balcon; cette musique du ciel accordée
aux baisers des hommes; cet éternel inspirateur de toutes les romances
langoureuses qui ouvrent un idéal bleu aux pauvres petits cœurs des
fillettes attendries!

Elle allait donc entendre un rossignol.

--Ne faisons pas de bruit, dit son compagnon, nous pourrons descendre
dans le bois et nous asseoir tout près de lui.

La yole semblait glisser. Des arbres se montrèrent sur l'île, dont
la berge était si basse que les yeux plongeaient dans l'épaisseur
des fourrés. On s'arrêta; le bateau fut attaché; et, Henriette
s'appuyant sur le bras de Henri, ils s'avancèrent entre les
branches.--«Courbez-vous,» dit-il. Elle se courba, et ils pénétrèrent
dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux,
dans un asile introuvable qu'il fallait connaître et que le jeune homme
appelait en riant «son cabinet particulier».

Juste au-dessus de leur tête, perché dans un des arbres qui les
abritaient, l'oiseau s'égosillait toujours. Il lançait des trilles et
des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient
l'air et semblaient se perdre à l'horizon, se déroulant le long du
fleuve et s'envolant au-dessus des plaines, à travers le silence de feu
qui appesantissait la campagne.

Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Ils étaient assis l'un
près de l'autre, et, lentement, le bras de Henri fit le tour de la
taille de Henriette et l'enserra d'une pression douce. Elle prit,
sans colère, cette main audacieuse, et elle l'éloignait sans cesse à
mesure qu'il la rapprochait, n'éprouvant du reste aucun embarras de
cette caresse, comme si c'eût été une chose toute naturelle qu'elle
repoussait aussi naturellement.

Elle écoutait l'oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des désirs
infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des
révélations de poésies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs
et du cœur, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Le jeune homme la
serrait contre lui maintenant; elle ne le repoussait plus, n'y pensant
pas.

Le rossignol se tut soudain. Une voix éloignée cria:--«Henriette!»

--Ne répondez point, dit-il tout bas, vous feriez envoler l'oiseau.

Elle ne songeait guère non plus à répondre.

Ils restèrent quelque temps ainsi. Mme Dufour s'était assise quelque
part, car on entendait vaguement, de temps en temps, les petits cris de
la grosse dame que lutinait sans doute l'autre canotier.

La jeune fille pleurait toujours, pénétrée de sensations très douces,
la peau chaude et piquée partout de chatouillements inconnus. La tête
de Henri était sur son épaule; et, brusquement, il la baisa sur les
lèvres. Elle eut une révolte furieuse et, pour l'éviter, se rejeta sur
le dos. Mais il s'abattit sur elle, la couvrant de tout son corps. Il
poursuivit longtemps cette bouche qui le fuyait, puis, la joignant,
y attacha la sienne. Alors, affolée par un désir formidable, elle
lui rendit son baiser en l'étreignant sur sa poitrine, et toute sa
résistance s'abattit comme écrasée par un poids trop lourd.

Tout était calme aux environs. L'oiseau se remit à chanter. Il jeta
d'abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d'amour, puis,
après un silence d'un moment, il commença d'une voix affaiblie des
modulations très lentes.

Une brise molle glissa, soulevant un murmure de feuilles, et dans la
profondeur des branches passaient deux soupirs ardents qui se mêlaient
au chant du rossignol et au souffle léger du bois.

Une ivresse envahissait l'oiseau, et sa voix, s'accélérant peu à peu
comme un incendie qui s'allume ou une passion qui grandit, semblait
accompagner sous l'arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de
son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées
sur un trait, de grands spasmes mélodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois
sons légers qu'il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il
partait d'une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des
frémissements, des saccades, comme un chant d'amour furieux, suivi par
des cris de triomphe.

Mais il se tut, écoutant sous lui un gémissement tellement profond
qu'on l'eût pris pour l'adieu d'une âme. Le bruit s'en prolongea
quelque temps et s'acheva dans un sanglot.

Ils étaient bien pâles, tous les deux, en quittant leur lit de verdure.
Le ciel bleu leur paraissait obscurci; l'ardent soleil était éteint
pour leurs yeux; ils s'apercevaient de la solitude et du silence. Ils
marchaient rapidement l'un près de l'autre, sans se parler, sans se
toucher, car ils semblaient devenus ennemis irréconciliables, comme si
un dégoût se fût élevé entre leurs corps, une haine entre leurs esprits.

De temps à autre, Henriette criait:--«Maman!»

Un tumulte se fit sous un buisson. Henri crut voir une jupe blanche
qu'on rabattait vite sur un gros mollet; et l'énorme dame apparut, un
peu confuse et plus rouge encore, l'œil très brillant et la poitrine
orageuse, trop près peut-être de son voisin. Celui-ci devait avoir vu
des choses bien drôles, car sa figure était sillonnée de rires subits
qui la traversaient malgré lui.

Mme Dufour prit son bras d'un air tendre, et l'on regagna les bateaux.
Henri, qui marchait devant, toujours muet à côté de la jeune fille,
crut distinguer tout à coup comme un gros baiser qu'on étouffait.

Enfin l'on revint à Bezons.

M. Dufour, dégrisé, s'impatientait. Le jeune homme aux cheveux jaunes
mangeait un morceau avant de quitter l'auberge. La voiture était
attelée dans la cour, et la grand'mère, déjà montée, se désolait
parce qu'elle avait peur d'être prise par la nuit dans la plaine, les
environs de Paris n'étant pas sûrs.

On se donna des poignées de main, et la famille Dufour s'en alla.--«Au
revoir!» criaient les canotiers. Un soupir et une larme leur
répondirent.


Deux mois après, comme il passait rue des Martyrs, Henri lut sur une
porte: _Dufour, quincaillier_.

Il entra.

La grosse dame s'arrondissait au comptoir. On se reconnut aussitôt, et,
après mille politesses, il demanda des nouvelles.--«Et mademoiselle
Henriette, comment va-t-elle?

--Très bien, merci; elle est mariée.

--Ah!...

Une émotion l'étreignit; il ajouta:

--Et... avec qui?

--Mais avec le jeune homme qui nous accompagnait, vous savez bien;
c'est lui qui prend la suite.

--Oh! parfaitement.

Il s'en allait fort triste, sans trop savoir pourquoi. Mme Dufour le
rappela.

--Et votre ami? dit-elle timidement.

--Mais il va bien.

--Faites-lui nos compliments, n'est-ce pas; et quand il passera,
dites-lui donc de venir nous voir...

Elle rougit fort, puis ajouta:--«Ça me fera bien plaisir; dites-lui.»

--Je n'y manquerai pas. Adieu!

--Non... à bientôt!


L'année suivante, un dimanche qu'il faisait très chaud, tous les
détails de cette aventure, que Henri n'avait jamais oubliée, lui
revinrent subitement, si nets et si désirables, qu'il retourna tout
seul à leur chambre dans le bois.

Il fut stupéfait en entrant. Elle était là, assise sur l'herbe, l'air
triste, tandis qu'à son côté, toujours en manches de chemise, son mari,
le jeune homme aux cheveux jaunes, dormait consciencieusement comme une
brute.

Elle devint si pâle en voyant Henri qu'il crut qu'elle allait
défaillir. Puis ils se mirent à causer naturellement, de même que si
rien ne se fût passé entre eux.

Mais comme il lui racontait qu'il aimait beaucoup cet endroit et qu'il
y venait souvent se reposer, le dimanche, en songeant à bien des
souvenirs, elle le regarda longuement dans les yeux.

--Moi, j'y pense tous les soirs, dit-elle.

--Allons, ma bonne, reprit en bâillant son mari, je crois qu'il est
temps de nous en aller.



LE PAPA DE SIMON.


Midi finissait de sonner. La porte de l'école s'ouvrit, et les gamins
se précipitèrent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu
de se disperser rapidement et de rentrer dîner, comme ils le faisaient
chaque jour, ils s'arrêtèrent à quelques pas, se réunirent par groupes
et se mirent à chuchoter.

C'est que, ce matin-là, Simon, le fils de la Blanchotte, était venu à
la classe pour la première fois.

Tous avaient entendu parler de la Blanchotte dans leurs familles; et
quoiqu'on lui fît bon accueil en public, les mères la traitaient entre
elles avec une sorte de compassion un peu méprisante qui avait gagné
les enfants sans qu'ils sussent du tout pourquoi.

Quant à Simon, ils ne le connaissaient pas, car il ne sortait jamais
et il ne galopinait point avec eux dans les rues du village ou sur les
bords de la rivière. Aussi ne l'aimaient-ils guère; et c'était avec
une certaine joie, mêlée d'un étonnement considérable, qu'ils avaient
accueilli et qu'ils s'étaient répété l'un à l'autre cette parole dite
par un gars de quatorze ou quinze ans qui paraissait en savoir long
tant il clignait finement des yeux:

--Vous savez... Simon... eh bien, il n'a pas de papa.

Le fils de la Blanchotte parut à son tour sur le seuil de l'école.

Il avait sept ou huit ans. Il était un peu pâlot, très propre, avec
l'air timide, presque gauche.

Il s'en retournait chez sa mère quand les groupes de ses camarades,
chuchotant toujours et le regardant avec les yeux malins et cruels
des enfants qui méditent un mauvais coup, l'entourèrent peu à peu et
finirent par l'enfermer tout à fait. Il restait là, planté au milieu
d'eux, surpris et embarrassé, sans comprendre ce qu'on allait lui
faire. Mais le gars qui avait apporté la nouvelle, enorgueilli du
succès obtenu déjà, lui demanda:

--Comment t'appelles-tu, toi?

Il répondit:--«Simon.»

--Simon quoi? reprit l'autre.

L'enfant répéta tout confus:--«Simon.»

Le gars lui cria:--«On s'appelle Simon quelque chose... c'est pas un
nom ça... Simon.»

Et lui, prêt à pleurer, répondit pour la troisième fois:

--Je m'appelle Simon.

Les galopins se mirent à rire. Le gars triomphant éleva la voix:--«Vous
voyez bien qu'il n'a pas de papa.»

Un grand silence se fit. Les enfants étaient stupéfaits par cette
chose extraordinaire, impossible, monstrueuse,--un garçon qui n'a
pas de papa;--ils le regardaient comme un phénomène, un être hors
de la nature, et ils sentaient grandir en eux ce mépris, inexpliqué
jusque-là, de leurs mères pour la Blanchotte.

Quant à Simon, il s'était appuyé contre un arbre pour ne pas tomber;
et il restait comme atterré par un désastre irréparable. Il cherchait
à s'expliquer. Mais il ne pouvait rien trouver pour leur répondre, et
démentir cette chose affreuse qu'il n'avait pas de papa. Enfin, livide,
il leur cria à tout hasard:--«Si, j'en ai un.»

--Où est-il? demanda le gars.

Simon se tut; il ne savait pas. Les enfants riaient, très excités;
et ces fils des champs, plus proches des bêtes, éprouvaient ce besoin
cruel qui pousse les poules d'une basse-cour à achever l'une d'entre
elles aussitôt qu'elle est blessée. Simon avisa tout à coup un petit
voisin, le fils d'une veuve, qu'il avait toujours vu, comme lui-même,
tout seul avec sa mère.

--Et toi non plus, dit-il, tu n'as pas de papa.

--Si, répondit l'autre, j'en ai un.

--Où est-il? riposta Simon.

--Il est mort, déclara l'enfant avec une fierté superbe, il est au
cimetière, mon papa.

Un murmure d'approbation courut parmi les garnements, comme si ce
fait d'avoir son père mort au cimetière eût grandi leur camarade pour
écraser cet autre qui n'en avait point du tout. Et ces polissons, dont
les pères étaient, pour la plupart, méchants, ivrognes, voleurs et durs
à leurs femmes, se bousculaient en se serrant de plus en plus, comme si
eux, les légitimes, eussent voulu étouffer dans une pression celui qui
était hors la loi.

L'un, tout à coup, qui se trouvait contre Simon, lui tira la langue
d'un air narquois et lui cria:

--Pas de papa! pas de papa!

Simon le saisit à deux mains aux cheveux et se mit à lui cribler
les jambes de coups de pieds, pendant qu'il lui mordait la joue
cruellement. Il se fit une bousculade énorme. Les deux combattants
furent séparés, et Simon se trouva frappé, déchiré, meurtri, roulé par
terre, au milieu du cercle des galopins qui applaudissaient. Comme il
se relevait, en nettoyant machinalement avec sa main sa petite blouse
toute sale de poussière, quelqu'un lui cria:

--Va le dire à ton papa.

Alors il sentit dans son cœur un grand écroulement. Ils étaient
plus forts que lui, ils l'avaient battu, et il ne pouvait point leur
répondre, car il sentait bien que c'était vrai qu'il n'avait pas de
papa. Plein d'orgueil, il essaya pendant quelques secondes de lutter
contre les larmes qui l'étranglaient. Il eut une suffocation, puis,
sans cris, il se mit à pleurer par grands sanglots qui le secouaient
précipitamment.

Alors une joie féroce éclata chez ses ennemis, et naturellement, ainsi
que les sauvages dans leurs gaietés terribles, ils se prirent par la
main et se mirent à danser en rond autour de lui, en répétant comme un
refrain:--«Pas de papa! pas de papa!»

Mais Simon tout à coup cessa de sangloter. Une rage l'affola. Il y
avait des pierres sous ses pieds; il les ramassa et, de toutes ses
forces, les lança contre ses bourreaux. Deux ou trois furent atteints
et se sauvèrent en criant; et il avait l'air tellement formidable
qu'une panique eut lieu parmi les autres. Lâches, comme l'est toujours
la foule devant un homme exaspéré, ils se débandèrent et s'enfuirent.

Resté seul, le petit enfant sans père se mit à courir vers les champs,
car un souvenir lui était venu qui avait amené dans son esprit une
grande résolution. Il voulait se noyer dans la rivière.

Il se rappelait en effet que, huit jours auparavant, un pauvre diable
qui mendiait sa vie s'était jeté dans l'eau parce qu'il n'avait
plus d'argent. Simon était là lorsqu'on le repêchait; et le triste
bonhomme, qui lui semblait ordinairement lamentable, malpropre et laid,
l'avait alors frappé par son air tranquille, avec ses joues pâles,
sa longue barbe mouillée et ses yeux ouverts, très calmes. On avait
dit alentour:--«Il est mort.»--Quelqu'un avait ajouté:--«Il est bien
heureux maintenant.»--Et Simon voulait aussi se noyer, parce qu'il
n'avait pas de père, comme ce misérable qui n'avait pas d'argent.

Il arriva tout près de l'eau et la regarda couler. Quelques poissons
folâtraient, rapides, dans le courant clair, et, par moments, faisaient
un petit bond et happaient des mouches voltigeant à la surface. Il
cessa de pleurer pour les voir, car leur manège l'intéressait beaucoup.
Mais, parfois, comme dans les accalmies d'une tempête passent tout
à coup de grandes rafales de vent qui font craquer les arbres et
se perdent à l'horizon, cette pensée lui revenait avec une douleur
aiguë:--«Je vais me noyer parce que je n'ai point de papa.»

Il faisait très chaud, très bon. Le doux soleil chauffait l'herbe.
L'eau brillait comme un miroir. Et Simon avait des minutes de
béatitude, de cet alanguissement qui suit les larmes, où il lui venait
de grandes envies de s'endormir là, sur l'herbe, dans la chaleur.

Une petite grenouille verte sauta sous ses pieds. Il essaya de la
prendre. Elle lui échappa. Il la poursuivit et la manqua trois fois de
suite. Enfin il la saisit par l'extrémité de ses pattes de derrière
et il se mit à rire en voyant les efforts que faisait la bête pour
s'échapper. Elle se ramassait sur ses grandes jambes, puis, d'une
détente brusque, les allongeait subitement, roides comme deux barres;
tandis que, l'œil tout rond avec son cercle d'or, elle battait l'air
de ses pattes de devant qui s'agitaient comme des mains. Cela lui
rappela un joujou fait avec d'étroites planchettes de bois clouées
en zigzag les unes sur les autres, qui, par un mouvement semblable,
conduisaient l'exercice de petits soldats piqués dessus. Alors, il
pensa à sa maison, puis à sa mère, et, pris d'une grande tristesse, il
recommença à pleurer. Des frissons lui passaient dans les membres; il
se mit à genoux et récita sa prière comme avant de s'endormir. Mais
il ne put l'achever, car des sanglots lui revinrent si pressés, si
tumultueux, qu'ils l'envahirent tout entier. Il ne pensait plus; il ne
voyait plus rien autour de lui et il n'était occupé qu'à pleurer.

Soudain, une lourde main s'appuya sur son épaule et une grosse voix lui
demanda:--«Qu'est-ce qui te fait donc tant de chagrin, mon bonhomme?»

Simon se retourna. Un grand ouvrier qui avait une barbe et des cheveux
noirs tout frisés le regardait d'un air bon. Il répondit avec des
larmes plein les yeux et plein la gorge:

--Ils m'ont battu... parce que... je... je... n'ai pas... de papa...
pas de papa...

--Comment, dit l'homme en souriant, mais tout le monde en a un.

L'enfant reprit péniblement au milieu des spasmes de son
chagrin:--«Moi... moi... je n'en ai pas.»

Alors l'ouvrier devint grave; il avait reconnu le fils de la
Blanchotte, et, quoique nouveau dans le pays, il savait vaguement son
histoire.

--Allons, dit-il, console-toi, mon garçon, et viens-t'en avec moi chez
ta maman. On t'en donnera... un papa.

Ils se mirent en route, le grand tenant le petit par la main, et
l'homme souriait de nouveau, car il n'était pas fâché de voir cette
Blanchotte, qui était, contait-on, une des plus belles filles du pays;
et il se disait peut-être, au fond de sa pensée, qu'une jeunesse qui
avait failli pouvait bien faillir encore.

Ils arrivèrent devant une petite maison blanche, très propre.

--C'est là, dit l'enfant, et il cria:--«Maman!»

Une femme se montra, et l'ouvrier cessa brusquement de sourire, car il
comprit tout de suite qu'on ne badinait plus avec cette grande fille
pâle qui restait sévère sur sa porte, comme pour défendre à un homme
le seuil de cette maison où elle avait été déjà trahie par un autre.
Intimidé et sa casquette à la main, il balbutia:

--Tenez, madame, je vous ramène votre petit garçon qui s'était perdu
près de la rivière.

Mais Simon sauta au cou de sa mère et lui dit en se remettant à pleurer:

--Non, maman, j'ai voulu me noyer, parce que les autres m'ont battu...
m'ont battu... parce que je n'ai pas de papa.

Une rougeur cuisante couvrit les joues de la jeune femme, et, meurtrie
jusqu'au fond de sa chair, elle embrassa son enfant avec violence
pendant que des larmes rapides lui coulaient sur la figure. L'homme ému
restait là, ne sachant comment partir. Mais Simon soudain courut vers
lui et lui dit:

--Voulez-vous être mon papa?

Un grand silence se fit. La Blanchotte, muette et torturée de honte,
s'appuyait contre le mur, les deux mains sur son cœur. L'enfant,
voyant qu'on ne lui répondait point, reprit:

--Si vous ne voulez pas, je retournerai me noyer.

L'ouvrier prit la chose en plaisanterie et répondit en riant:

--Mais oui, je veux bien.

--Comment est-ce que tu t'appelles, demanda alors l'enfant, pour que je
réponde aux autres quand ils voudront savoir ton nom?

--Philippe, répondit l'homme.

Simon se tut une seconde pour bien faire entrer ce nom-là dans sa tête,
puis il tendit les bras, tout consolé, en disant:

--Eh bien! Philippe, tu es mon papa.

L'ouvrier, l'enlevant de terre, l'embrassa brusquement sur les deux
joues, puis il s'enfuit très vite à grandes enjambées.

Quand l'enfant entra dans l'école, le lendemain, un rire méchant
l'accueillit; et à la sortie, lorsque le gars voulut recommencer, Simon
lui jeta ces mots à la tête, comme il aurait fait d'une pierre:--«Il
s'appelle Philippe, mon papa.»

Des hurlements de joie jaillirent de tous les côtés:

--Philippe qui?... Philippe quoi?... Qu'est-ce que c'est que ça,
Philippe?... Où l'as-tu pris ton Philippe?

Simon ne répondit rien; et, inébranlable dans sa foi, il les défiait de
l'œil, prêt à se laisser martyriser plutôt que de fuir devant eux. Le
maître d'école le délivra et il retourna chez sa mère.

Pendant trois mois, le grand ouvrier Philippe passa souvent auprès
de la maison de la Blanchotte et, quelquefois, il s'enhardissait à
lui parler lorsqu'il la voyait cousant auprès de sa fenêtre. Elle lui
répondait poliment, toujours grave, sans rire jamais avec lui, et sans
le laisser entrer chez elle. Cependant, un peu fat, comme tous les
hommes, il s'imagina qu'elle était souvent plus rouge que de coutume
lorsqu'elle causait avec lui.

Mais une réputation tombée est si pénible à refaire et demeure toujours
si fragile, que, malgré la réserve ombrageuse de la Blanchotte, on
jasait déjà dans le pays.

Quant à Simon, il aimait beaucoup son nouveau papa et se promenait avec
lui presque tous les soirs, la journée finie. Il allait assidûment à
l'école et passait au milieu de ses camarades fort digne, sans leur
répondre jamais.

Un jour, pourtant, le gars qui l'avait attaqué le premier lui dit:

--Tu as menti, tu n'as pas un papa qui s'appelle Philippe.

--Pourquoi ça?--demanda Simon très ému.

Le gars se frottait les mains. Il reprit:

--Parce que si tu en avais un, il serait le mari de ta maman.

Simon se troubla devant la justesse de ce raisonnement, néanmoins il
répondit:--«C'est mon papa tout de même.»

--Ça se peut bien, dit le gars en ricanant, mais ce n'est pas ton papa
tout à fait.

Le petit à la Blanchotte courba la tête et s'en alla rêveur du côté de
la forge au père Loizon, où travaillait Philippe.

Cette forge était comme ensevelie sous des arbres. Il y faisait très
sombre; seule, la lueur rouge d'un foyer formidable éclairait par
grands reflets cinq forgerons aux bras nus qui frappaient sur leurs
enclumes avec un terrible fracas. Ils se tenaient debout, enflammés
comme des démons, les yeux fixés sur le fer ardent qu'ils torturaient;
et leur lourde pensée montait et retombait avec leurs marteaux.

Simon entra sans être vu et alla tout doucement tirer son ami par la
manche. Celui-ci se retourna. Soudain le travail s'interrompit, et tous
les hommes regardèrent, très attentifs. Alors, au milieu de ce silence
inaccoutumé, monta la petite voix frêle de Simon.

--Dis donc, Philippe, le gars à la Michaude qui m'a conté tout à
l'heure que tu n'étais pas mon papa tout à fait.

--Pourquoi ça? demanda l'ouvrier.

L'enfant répondit avec toute sa naïveté:

--Parce que tu n'es pas le mari de maman.

Personne ne rit. Philippe resta debout, appuyant son front sur le dos
de ses grosses mains que supportait le manche de son marteau dressé sur
l'enclume. Il rêvait. Ses quatre compagnons le regardaient et, tout
petit entre ces géants, Simon, anxieux, attendait. Tout à coup, un des
forgerons, répondant à la pensée de tous, dit à Philippe:

--C'est tout de même une bonne et brave fille que la Blanchotte, et
vaillante et rangée malgré son malheur, et qui serait une digne femme
pour un honnête homme.

--Ça, c'est vrai, dirent les trois autres.

L'ouvrier continua:

--Est-ce sa faute, à cette fille, si elle a failli? On lui avait promis
mariage, et j'en connais plus d'une qu'on respecte bien aujourd'hui et
qui en a fait tout autant.

--Ça, c'est vrai, répondirent en chœur les trois hommes.

Il reprit:--«Ce qu'elle a peiné, la pauvre, pour élever son gars toute
seule, et ce qu'elle a pleuré depuis qu'elle ne sort plus que pour
aller à l'église, il n'y a que le bon Dieu qui le sait.»

--C'est encore vrai, dirent les autres.

Alors on n'entendit plus que le soufflet qui activait le feu du foyer.
Philippe, brusquement, se pencha vers Simon:

--«Va dire à ta maman que j'irai lui parler ce soir.»

Puis il poussa l'enfant dehors par les épaules.

Il revint à son travail et, d'un seul coup, les cinq marteaux
retombèrent ensemble sur les enclumes. Ils battirent ainsi le
fer jusqu'à la nuit, forts, puissants, joyeux comme des marteaux
satisfaits. Mais, de même que le bourdon d'une cathédrale résonne dans
les jours de fête au-dessus du tintement des autres cloches, ainsi
le marteau de Philippe, dominant le fracas des autres, s'abattait
de seconde en seconde avec un vacarme assourdissant. Et lui, l'œil
allumé, forgeait passionnément, debout dans les étincelles.

Le ciel était plein d'étoiles quand il vint frapper à la porte de la
Blanchotte. Il avait sa blouse des dimanches, une chemise fraîche et la
barbe faite. La jeune femme se montra sur le seuil et lui dit d'un air
peiné:--«C'est mal de venir ainsi la nuit tombée, monsieur Philippe.»

Il voulut répondre, balbutia et resta confus devant elle.

Elle reprit:--«Vous comprenez bien pourtant qu'il ne faut plus que l'on
parle de moi.»

Alors, lui, tout à coup:

--Qu'est-ce que ça fait, dit-il, si vous voulez être ma femme!

Aucune voix ne lui répondit, mais il crut entendre dans l'ombre de la
chambre le bruit d'un corps qui s'affaissait. Il entra bien vite; et
Simon, qui était couché dans son lit, distingua le son d'un baiser et
quelques mots que sa mère murmurait bien bas. Puis, tout à coup, il se
sentit enlevé dans les mains de son ami, et celui-ci, le tenant au bout
de ses bras d'hercule, lui cria:

--Tu leur diras, à tes camarades, que ton papa c'est Philippe Remy, le
forgeron, et qu'il ira tirer les oreilles à tous ceux qui te feront du
mal.

Le lendemain, comme l'école était pleine et que la classe allait
commencer, le petit Simon se leva, tout pâle et les lèvres
tremblantes:--«Mon papa, dit-il d'une voix claire, c'est Philippe Remy,
le forgeron, et il a promis qu'il tirerait les oreilles à tous ceux qui
me feraient du mal.»

Cette fois, personne ne rit plus, car on le connaissait bien ce
Philippe Remy, le forgeron, et c'était un papa, celui-là, dont tout le
monde eût été fier.



EN FAMILLE.


Le tramway de Neuilly venait de passer la porte Maillot et il filait
maintenant tout le long de la grande avenue qui aboutit à la Seine. La
petite machine, attelée à son wagon, cornait pour éviter les obstacles,
crachait sa vapeur, haletait comme une personne essoufflée qui court;
et ses pistons faisaient un bruit précipité de jambes de fer en
mouvement. La lourde chaleur d'une fin de journée d'été tombait sur la
route d'où s'élevait, bien qu'aucune brise ne soufflât, une poussière
blanche, crayeuse, opaque, suffocante et chaude, qui se collait sur la
peau moite, emplissait les yeux, entrait dans les poumons.

Des gens venaient sur leurs portes, cherchant de l'air.

Les glaces de la voiture étaient baissées, et tous les rideaux
flottaient agités par la course rapide. Quelques personnes seulement
occupaient l'intérieur (car on préférait, par ces jours chauds,
l'impériale ou les plates-formes). C'étaient de grosses dames aux
toilettes farces, de ces bourgeoises de banlieue qui remplacent
la distinction dont elles manquent par une dignité intempestive;
des messieurs las du bureau, la figure jaunie, la taille tournée,
une épaule un peu remontée par les longs travaux courbés sur les
tables. Leurs faces inquiètes et tristes disaient encore les soucis
domestiques, les incessants besoins d'argent, les anciennes espérances
définitivement déçues; car tous appartenaient à cette armée de pauvres
diables râpés qui végètent économiquement dans une chétive maison de
plâtre, avec une plate-bande pour jardin, au milieu de cette campagne à
dépotoirs qui borde Paris.

Tout près de la portière, un homme petit et gros, la figure bouffie,
le ventre tombant entre ses jambes ouvertes, tout habillé de noir
et décoré, causait avec un grand maigre d'aspect débraillé, vêtu de
coutil blanc très sale et coiffé d'un vieux panama. Le premier parlait
lentement, avec des hésitations qui le faisaient parfois paraître
bègue; c'était M. Caravan, commis principal au Ministère de la marine.
L'autre, ancien officier de santé à bord d'un bâtiment de commerce,
avait fini par s'établir au rond-point de Courbevoie où il appliquait
sur la misérable population de ce lieu les vagues connaissances
médicales qui lui restaient après une vie aventureuse. Il se nommait
Chenet et se faisait appeler docteur. Des rumeurs couraient sur sa
moralité.

M. Caravan avait toujours mené l'existence normale des bureaucrates.
Depuis trente ans, il venait invariablement à son bureau, chaque matin,
par la même route, rencontrant, à la même heure, aux mêmes endroits,
les mêmes figures d'hommes allant à leurs affaires; et il s'en
retournait, chaque soir, par le même chemin où il retrouvait encore les
mêmes visages qu'il avait vus vieillir.

Tous les jours, après avoir acheté sa feuille d'un sou à l'encoignure
du faubourg Saint-Honoré, il allait chercher ses deux petits pains,
puis il entrait au ministère à la façon d'un coupable qui se constitue
prisonnier; et il gagnait son bureau vivement, le cœur plein
d'inquiétude, dans l'attente éternelle d'une réprimande pour quelque
négligence qu'il aurait pu commettre.

Rien n'était jamais venu modifier l'ordre monotone de son existence;
car aucun événement ne le touchait en dehors des affaires du bureau,
des avancements et des gratifications. Soit qu'il fût au ministère,
soit qu'il fût dans sa famille (car, il avait épousé, sans dot, la
fille d'un collègue), il ne parlait jamais que du service. Jamais son
esprit atrophié par la besogne abêtissante et quotidienne n'avait plus
d'autres pensées, d'autres espoirs, d'autres rêves, que ceux relatifs
à son ministère. Mais une amertume gâtait toujours ses satisfactions
d'employé: l'accès des commissaires de marine, des ferblantiers, comme
on disait à cause de leurs galons d'argent, aux emplois de sous-chef et
de chef; et chaque soir, en dînant, il argumentait fortement devant sa
femme, qui partageait ses haines, pour prouver qu'il est inique à tous
égards de donner des places à Paris aux gens destinés à la navigation.

Il était vieux, maintenant, n'ayant point senti passer sa vie, car le
collège, sans transition, avait été continué par le bureau, et les
pions, devant qui il tremblait autrefois, étaient aujourd'hui remplacés
par les chefs, qu'il redoutait effroyablement. Le seuil de ces
despotes en chambre le faisait frémir des pieds à la tête; et de cette
continuelle épouvante il gardait une manière gauche de se présenter,
une attitude humble et une sorte de bégaiement nerveux.

Il ne connaissait pas plus Paris que ne le peut connaître un aveugle
conduit par son chien, chaque jour, sous la même porte; et s'il
lisait dans son journal d'un sou les événements et les scandales,
il les percevait comme des contes fantaisistes inventés à plaisir
pour distraire les petits employés. Homme d'ordre, réactionnaire
sans parti déterminé, mais ennemi des «_nouveautés_», il passait les
faits politiques, que sa feuille, du reste, défigurait toujours pour
les besoins payés d'une cause; et quand il remontait tous les soirs
l'avenue des Champs-Élysées, il considérait la foule houleuse des
promeneurs et le flot roulant des équipages à la façon d'un voyageur
dépaysé qui traverserait des contrées lointaines.

Ayant complété, cette année même, ses trente années de service
obligatoire, on lui avait remis, au 1er janvier, la croix de la Légion
d'honneur, qui récompense, dans ces administrations militarisées, la
longue et misérable servitude--(on dit: _loyaux services_)--de ces
tristes forçats rivés au carton vert. Cette dignité inattendue, lui
donnant de sa capacité une idée haute et nouvelle, avait en tout changé
ses mœurs. Il avait dès lors supprimé les pantalons de couleur et
les vestons de fantaisie, porté des culottes noires et de longues
redingotes où son _ruban_, très large, faisait mieux; et, rasé tous les
matins, écurant ses ongles avec plus de soin, changeant de linge tous
les deux jours par un légitime sentiment de convenances et de respect
pour l'_Ordre_ national dont il faisait partie, il était devenu, du
jour au lendemain, un autre Caravan, rincé, majestueux et condescendant.

Chez lui, il disait «ma croix» à tout propos. Un tel orgueil lui était
venu, qu'il ne pouvait plus même souffrir à la boutonnière des autres
aucun ruban d'aucune sorte. Il s'exaspérait surtout à la vue des ordres
étrangers--«qu'on ne devrait pas laisser porter en France»; et il en
voulait particulièrement au docteur Chenet qu'il retrouvait tous les
soirs au tramway, orné d'une décoration quelconque, blanche, bleue,
orange ou verte.

La conversation des deux hommes, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à
Neuilly, était, du reste, toujours la même; et, ce jour-là comme les
précédents, ils s'occupèrent d'abord de différents abus locaux qui
les choquaient l'un et l'autre, le maire de Neuilly en prenant à son
aise. Puis, comme il arrive infailliblement en compagnie d'un médecin,
Caravan aborda le chapitre des maladies, espérant de cette façon
glaner quelques petits conseils gratuits, ou même une consultation,
en s'y prenant, bien, sans laisser voir la ficelle. Sa mère, du reste,
l'inquiétait depuis quelque temps. Elle avait des syncopes fréquentes
et prolongées; et, bien que vieille de quatre-vingt-dix ans, elle ne
consentait point à se soigner.

Son grand âge attendrissait Caravan, qui répétait sans cesse au
_docteur_ Chenet:--«En voyez-vous souvent arriver là?» Et il se
frottait les mains avec bonheur, non qu'il tînt peut-être beaucoup à
voir la bonne femme s'éterniser sur terre, mais parce que la longue
durée de la vie maternelle était comme une promesse pour lui-même.

Il continua:--«Oh! dans ma famille, on va loin; ainsi, moi, je suis
sûr qu'à moins d'accident je mourrai très vieux.» L'officier de santé
jeta sur lui un regard de pitié; il considéra une seconde la figure
rougeaude de son voisin, son cou graisseux, son bedon tombant entre
deux jambes flasques et grasses, toute sa rondeur apoplectique de vieil
employé ramolli; et, relevant d'un coup de main le panama grisâtre qui
lui couvrait le chef, il répondit en ricanant:--«Pas si sûr que ça, mon
bon, votre mère est une astèque et vous n'êtes qu'un plein-de-soupe.»
Caravan, troublé, se tut.

Mais le tramway arrivait à la station. Les deux compagnons
descendirent, et M. Chenet offrit le vermout au café du Globe, en face,
où l'un et l'autre avaient leurs habitudes. Le patron, un ami, leur
allongea deux doigts qu'ils serrèrent par-dessus les bouteilles du
comptoir; et ils allèrent rejoindre trois amateurs de dominos, attablés
là depuis midi. Des paroles cordiales furent échangées, avec le «Quoi
de neuf?» inévitable. Ensuite les joueurs se remirent à leur partie;
puis on leur souhaita le bonsoir. Ils tendirent leurs mains sans lever
la tête; et chacun rentra dîner.

Caravan habitait, auprès du rond-point de Courbevoie, une petite maison
à deux étages dont le rez-de-chaussée était occupé par un coiffeur.

Deux chambres, une salle à manger et une cuisine où des sièges
recollés erraient de pièce en pièce selon les besoins, formaient tout
l'appartement que Mme Caravan passait son temps à nettoyer, tandis que
sa fille Marie-Louise, âgée de douze ans, et son fils Philippe-Auguste,
âgé de neuf, galopinaient dans les ruisseaux de l'avenue, avec tous les
polissons du quartier.

Au-dessus de lui, Caravan avait installé sa mère, dont l'avarice était
célèbre aux environs et dont la maigreur faisait dire que le _Bon Dieu_
avait appliqué sur elle-même ses propres principes de parcimonie.
Toujours de mauvaise humeur, elle ne passait point un jour sans
querelles et sans colères furieuses. Elle apostrophait de sa fenêtre
les voisins sur leurs portes, les marchandes des quatre saisons, les
balayeurs et les gamins qui, pour se venger, la suivaient de loin,
quand elle sortait, en criant:--«A la chie-en-lit!»

Une petite bonne normande, incroyablement étourdie, faisait le ménage
et couchait au second près de la vieille, dans la crainte d'un accident.

Lorsque Caravan rentra chez lui, sa femme, atteinte d'une maladie
chronique de nettoyage, faisait reluire avec un morceau de flanelle
l'acajou des chaises éparses dans la solitude des pièces. Elle portait
toujours des gants de fil, ornait sa tête d'un bonnet à rubans
multicolores sans cesse chaviré sur une oreille, et répétait, chaque
fois qu'on la surprenait cirant, brossant, astiquant ou lessivant:--«Je
ne suis pas riche, chez moi tout est simple, mais la propreté c'est mon
luxe, et celui-là en vaut bien un autre.»

Douée d'un sens pratique opiniâtre, elle était en tout le guide de
son mari. Chaque soir, à table, et puis dans leur lit, ils causaient
longuement des affaires du bureau, et, bien qu'elle eût vingt ans
de moins que lui, il se confiait à elle comme à un directeur de
conscience, et suivait en tout ses conseils.

Elle n'avait jamais été jolie; elle était laide maintenant, de petite
taille et maigrelette. L'inhabileté de sa vêture avait toujours fait
disparaître ses faibles attributs féminins qui auraient dû saillir avec
art sous un habillage bien entendu. Ses jupes semblaient sans cesse
tournées d'un côté; et elle se grattait souvent, n'importe où, avec
indifférence du public, par une sorte de manie qui touchait au tic. Le
seul ornement qu'elle se permît consistait en une profusion de rubans
de soie entremêlés sur les bonnets prétentieux qu'elle avait coutume de
porter chez elle.

Aussitôt qu'elle aperçut son mari, elle se leva, et, l'embrassant sur
ses favoris:--«As-tu pensé à Potin, mon ami?»

(C'était pour une commission qu'il avait promis de faire.) Mais
il tomba atterré sur un siège; il venait encore d'oublier pour la
quatrième fois:

«C'est une fatalité, disait-il, c'est une fatalité; j'ai beau y penser
toute la journée, quand le soir vient j'oublie toujours.» Mais comme il
semblait désolé, elle le consola:

--Tu y songeras demain, voilà tout. Rien de neuf au ministère?

--Si, une grande nouvelle: encore un ferblantier nommé sous-chef.

Elle devint très sérieuse:

--A quel bureau?

--Au bureau des achats extérieurs.

Elle se fâchait:

--A la place de Ramon alors, juste celle que je voulais pour toi; et
lui, Ramon? à la retraite?

Il balbutia:

--A la retraite.

Elle devint rageuse, le bonnet partit sur l'épaule:

--C'est fini, vois-tu, cette boîte-là, rien à faire là-dedans
maintenant. Et comment s'appelle-t-il, ton commissaire?

--Bonassot.

Elle prit l'Annuaire de la marine, qu'elle avait toujours sous la main,
et chercha: «Bonassot.--Toulon.--Né en 1851.--Élève-commissaire en
1871, Sous-commissaire en 1875.»

--A-t-il navigué celui-là?

A cette question, Caravan se rasséréna. Une gaieté lui vint qui
secouait son ventre:--«Comme Balin, juste comme Balin, son chef.» Et il
ajouta, dans un rire plus fort, une vieille plaisanterie que tout le
ministère trouvait délicieuse:--«Il ne faudrait pas les envoyer par
eau inspecter la station navale du Point-du-Jour, ils seraient malades
sur les bateaux-mouches.»

Mais elle restait grave comme si elle n'avait pas entendu, puis elle
murmura en se grattant lentement le menton:--«Si seulement on avait un
député dans sa manche? Quand la Chambre saura tout ce qui se passe là
dedans, le ministre sautera du coup...»

Des cris éclatèrent dans l'escalier, coupant sa phrase. Marie-Louise
et Philippe-Auguste, qui revenaient du ruisseau, se flanquaient, de
marche en marche, des gifles et des coups de pied. Leur mère s'élança,
furieuse, et, les prenant chacun par un bras, elle les jeta dans
l'appartement en les secouant avec vigueur.

Sitôt qu'ils aperçurent leur père, ils se précipitèrent sur lui, et il
les embrassa tendrement, longtemps; puis, s'asseyant, les prit sur ses
genoux et fit la causette avec eux.

Philippe-Auguste était un vilain mioche, dépeigné, sale des pieds à
la tête, avec une figure de crétin. Marie-Louise ressemblait à sa
mère déjà, parlait comme elle, répétant ses paroles, l'imitant même
en ses gestes. Elle dit aussi:--«Quoi de neuf au ministère?» Il lui
répondit gaiement:--«Ton ami Ramon, qui vient dîner ici tous les mois,
va nous quitter, fifille. Il y a un nouveau sous-chef à sa place.»
Elle leva les yeux sur son père, et, avec une commisération d'enfant
précoce:--«Encore un qui t'a passé sur le dos, alors.»

Il finit de rire et ne répondit pas; puis, pour faire diversion,
s'adressant à sa femme qui nettoyait maintenant les vitres:--«La maman
va bien, là-haut?»

Mme Caravan cessa de frotter, se retourna, redressa son bonnet tout à
fait parti dans le dos, et, la lèvre tremblante:--«Ah! oui, parlons-en
de ta mère! Elle m'en a fait une jolie! Figure-toi que tantôt Mme
Lebaudin, la femme du coiffeur, est montée pour m'emprunter un
paquet d'amidon, et comme j'étais sortie, ta mère l'a chassée en la
traitant de «mendiante». Aussi je l'ai arrangée, la vieille. Elle a
fait semblant de ne pas entendre comme toujours quand on lui dit ses
vérités, mais elle n'est pas plus sourde que moi, vois-tu; c'est de
la frime, tout ça, et la preuve, c'est qu'elle est remontée dans sa
chambre, aussitôt, sans dire un mot.»

Caravan, confus, se taisait, quand la petite bonne se précipita pour
annoncer le dîner. Alors, afin de prévenir sa mère, il prit un manche
à balai toujours caché dans un coin et frappa trois coups au plafond.
Puis on passa dans la salle, et Mme Caravan la jeune servit le potage,
en attendant la vieille. Elle ne venait pas, et la soupe refroidissait.
Alors on se mit à manger tout doucement; puis, quand les assiettes
furent vides, on attendit encore. Mme Caravan, furieuse, s'en prenait
à son mari:--«Elle le fait exprès, sais-tu. Aussi tu la soutiens
toujours.» Lui, fort perplexe, pris entre les deux, envoya Marie-Louise
chercher grand'maman, et il demeura immobile, les yeux baissés, tandis
que sa femme tapait rageusement le pied de son verre avec le bout de
son couteau.

Soudain la porte s'ouvrit, et l'enfant seule réapparut tout essoufflée
et fort pâle; elle dit très vite:--«Grand'maman est tombée par terre.»

Caravan, d'un bond, fut debout, et, jetant sa serviette sur la table,
il s'élança dans l'escalier, où son pas lourd et précipité retentit,
pendant que sa femme, croyant à une ruse méchante de sa belle-mère,
s'en venait plus doucement en haussant avec mépris les épaules.

La vieille gisait tout de son long sur la face au milieu de la chambre,
et, lorsque son fils l'eut retournée, elle apparut, immobile et sèche,
avec sa peau jaunie, plissée, tannée, ses yeux clos, ses dents serrées,
et tout son corps maigre roidi.

Caravan, à genoux près d'elle, gémissait:--«Ma pauvre mère, ma pauvre
mère!» Mais l'autre Mme Caravan, après l'avoir considérée un instant,
déclara:--«Bah! elle a encore une syncope, voilà tout; c'est pour nous
empêcher de dîner, sois-en sûr.»

On porta le corps sur le lit, on le déshabilla complètement; et tous,
Caravan, sa femme, la bonne, se mirent à le frictionner. Malgré leurs
efforts, elle ne reprit pas connaissance. Alors on envoya Rosalie
chercher le _docteur_ Chenet. Il habitait sur le quai, vers Suresnes.
C'était loin, l'attente fut longue. Enfin il arriva, et, après avoir
considéré, palpé, ausculté la vieille femme, il prononça:--«C'est la
fin.»

Caravan s'abattit sur le corps, secoué par des sanglots précipités;
et il baisait convulsivement la figure rigide de sa mère en pleurant
avec tant d'abondance que de grosses larmes tombaient comme des gouttes
d'eau sur le visage de la morte.

Mme Caravan la jeune eut une crise convenable de chagrin, et, debout
derrière son mari, elle poussait de faibles gémissements en se frottant
les yeux avec obstination.

Caravan, la face bouffie, ses maigres cheveux en désordre, très laid
dans sa douleur vraie, se redressa soudain:--«Mais... êtes-vous sûr,
docteur... êtes-vous bien sûr?...» L'officier de santé s'approcha
rapidement, et maniant le cadavre avec une dextérité professionnelle,
comme un négociant qui ferait valoir sa marchandise:--«Tenez, mon bon,
regardez l'œil.» Il releva la paupière, et le regard de la vieille
femme réapparut sous son doigt, nullement changé, avec la pupille un
peu plus large peut-être. Caravan reçut un coup dans le cœur, et une
épouvante lui traversa les os. M. Chenet prit le bras crispé, força
les doigts pour les ouvrir, et, l'air furieux comme en face d'un
contradicteur:--«Mais regardez-moi cette main, je ne m'y trompe jamais,
soyez tranquille.»

Caravan retomba vautré sur le lit, beuglant presque; tandis que sa
femme, pleurnichant toujours, faisait les choses nécessaires. Elle
approcha la table de nuit sur laquelle elle étendit une serviette, posa
dessus quatre bougies qu'elle alluma, prit un rameau de buis accroché
derrière la glace de la cheminée et le posa entre les bougies dans une
assiette qu'elle emplit d'eau claire, n'ayant point d'eau bénite. Mais,
après une réflexion rapide, elle jeta dans cette eau une pincée de sel,
s'imaginant sans doute exécuter là une sorte de consécration.

Lorsqu'elle eut terminé la figuration qui doit accompagner la Mort,
elle resta debout, immobile. Alors l'officier de santé, qui l'avait
aidée à disposer les objets, lui dit tout bas:--«Il faut emmener
Caravan.» Elle fit un signe d'assentiment, et s'approchant de son mari
qui sanglotait, toujours à genoux, elle le souleva par un bras, pendant
que M. Chenet le prenait par l'autre.

On l'assit d'abord sur une chaise, et sa femme, le baisant au front, le
sermonna. L'officier de santé appuyait ses raisonnements, conseillant
la fermeté, le courage, la résignation, tout ce qu'on ne peut garder
dans ces malheurs foudroyants. Puis tous deux le prirent de nouveau
sous les bras et l'emmenèrent.

Il larmoyait comme un gros enfant, avec des hoquets convulsifs, avachi,
les bras pendants, les jambes molles; et il descendit l'escalier sans
savoir ce qu'il faisait, remuant les pieds machinalement.

On le déposa dans le fauteuil qu'il occupait toujours à table, devant
son assiette presque vide où sa cuiller encore trempait dans un reste
de soupe. Et il resta là, sans un mouvement, l'œil fixé sur son verre,
tellement hébété qu'il demeurait même sans pensée.

Mme Caravan, dans un coin, causait avec le docteur, s'informait des
formalités, demandait tous les renseignements pratiques. A la fin,
M. Chenet, qui paraissait attendre quelque chose, prit son chapeau
et, déclarant qu'il n'avait pas dîné, fit un salut pour partir. Elle
s'écria:

--Comment, vous n'avez pas dîné? Mais restez, docteur, restez donc! On
va vous servir ce que nous avons; car vous comprenez que nous, nous ne
mangerons pas grand'chose.

Il refusa, s'excusant; elle insistait:

--Comment donc, mais restez. Dans des moments pareils, on est heureux
d'avoir des amis près de soi; et puis, vous déciderez peut-être mon
mari à se réconforter un peu: il a tant besoin de prendre des forces.

Le docteur s'inclina, et, déposant son chapeau sur un meuble:--«En ce
cas, j'accepte, madame.»

Elle donna des ordres à Rosalie affolée, puis elle-même se mit à table,
«pour faire semblant de manger, disait-elle, et tenir compagnie au
_docteur_.»

On reprit du potage froid. M. Chenet en redemanda. Puis apparut un plat
de gras-double lyonnais qui répandit un parfum d'oignon, et dont Mme
Caravan se décida à goûter.--«Il est excellent,» dit le docteur. Elle
sourit:--«N'est-ce pas?» Puis se tournant vers son mari:--«Prends-en
donc un peu, mon pauvre Alfred, seulement pour te mettre quelque chose
dans l'estomac; songe que tu vas passer la nuit!»

Il tendit son assiette docilement, comme il aurait été se mettre au lit
si on le lui eût commandé, obéissant à tout sans résistance et sans
réflexion. Et il mangea.

Le docteur, se servant lui-même, puisa trois fois dans le plat, tandis
que Mme Caravan, de temps en temps, piquait un gros morceau au bout de
sa fourchette et l'avalait avec une sorte d'inattention étudiée.

Quand parut un saladier plein de macaroni, le docteur murmura:--«Bigre!
voilà une bonne chose.» Et Mme Caravan, cette fois, servit tout le
monde. Elle remplit même les soucoupes où barbotaient les enfants, qui,
laissés libres, buvaient du vin pur et s'attaquaient déjà, sous la
table, à coups de pied.

M. Chenet rappela l'amour de Rossini pour ce mets italien; puis tout à
coup:--Tiens! mais ça rime; on pourrait commencer une pièce de vers:

  Le maëstro Rossini
  Aimait le macaroni...

On ne l'écoutait point. Mme Caravan, devenue soudain réfléchie,
songeait à toutes les conséquences probables de l'événement; tandis
que son mari roulait des boulettes de pain qu'il déposait ensuite
sur la nappe, et qu'il regardait fixement d'un air idiot. Comme une
soif ardente lui dévorait la gorge, il portait sans cesse à sa bouche
son verre tout rempli de vin; et sa raison, culbutée déjà par la
secousse et le chagrin, devenait flottante, lui paraissait danser dans
l'étourdissement subit de la digestion commencée et pénible.

Le docteur, du reste, buvait comme un trou, se grisait visiblement; et
Mme Caravan elle-même, subissant la réaction qui suit tout ébranlement
nerveux, s'agitait, troublée aussi, bien qu'elle ne prît que de l'eau,
et se sentait la tête un peu brouillée.

M. Chenet s'était mis à raconter des histoires de décès qui lui
paraissaient drôles. Car dans cette banlieue parisienne, remplie d'une
population de province, on retrouve cette indifférence du paysan pour
le mort, fût-il son père ou sa mère, cet irrespect, cette férocité
inconsciente si communs dans les campagnes, et si rares à Paris. Il
disait:--«Tenez, la semaine dernière, rue de Puteaux, on m'appelle,
j'accours; je trouve le malade trépassé, et, auprès du lit, la famille
qui finissait tranquillement une bouteille d'anisette achetée la
veille pour satisfaire un caprice du moribond.»

Mais Mme Caravan n'écoutait pas, songeant toujours à l'héritage; et
Caravan, le cerveau vidé, ne comprenait rien.

On servit le café, qu'on avait fait très fort pour se soutenir le
moral. Chaque tasse, arrosée de cognac, fit monter aux joues une
rougeur subite, mêla les dernières idées de ces esprits vacillants déjà.

Puis le _docteur_, s'emparant soudain de la bouteille d'eau-de-vie,
versa la «_rincette_» à tout le monde. Et, sans parler, engourdis dans
la chaleur douce de la digestion, saisis malgré eux par ce bien-être
animal que donne l'alcool après dîner, ils se gargarisaient lentement
avec le cognac sucré qui formait un sirop jaunâtre au fond des tasses.

Les enfants s'étaient endormis et Rosalie les coucha.

Alors Caravan, obéissant machinalement au besoin de s'étourdir qui
pousse tous les malheureux, reprit plusieurs fois de l'eau-de-vie; et
son œil hébété luisait.

Le _docteur_ enfin se leva pour partir; et s'emparant du bras de son
ami:

--Allons, venez avec moi, dit-il; un peu d'air vous fera du bien; quand
on a des ennuis, il ne faut pas s'immobiliser.

L'autre obéit docilement, mit son chapeau, prit sa canne, sortit; et
tous deux, se tenant par le bras, descendirent vers la Seine sous les
claires étoiles.

Des souffles embaumés flottaient dans la nuit chaude, car tous les
jardins des environs étaient à cette saison pleins de fleurs, dont les
parfums, endormis pendant le jour, semblaient s'éveiller à l'approche
du soir et s'exhalaient, mêlés aux brises légères qui passaient dans
l'ombre.

L'avenue large était déserte et silencieuse avec ses deux rangs de becs
de gaz allongés jusqu'à l'Arc de Triomphe. Mais là-bas Paris bruissait
dans une buée rouge. C'était une sorte de roulement continu auquel
paraissait répondre parfois au loin, dans la plaine, le sifflet d'un
train accourant à toute vapeur, ou bien fuyant, à travers la province,
vers l'Océan.

L'air du dehors, frappant les deux hommes au visage, les surprit
d'abord, ébranla l'équilibre du docteur, et accentua chez Caravan les
vertiges qui l'envahissaient depuis le dîner. Il allait comme dans un
songe, l'esprit engourdi, paralysé, sans chagrin vibrant, saisi par une
sorte d'engourdissement moral qui l'empêchait de souffrir, éprouvant
même un allégement qu'augmentaient les exhalaisons tièdes épandues dans
la nuit.

Quand ils furent au pont, ils tournèrent à droite, et la rivière
leur jeta à la face un souffle frais. Elle coulait, mélancolique
et tranquille, devant un rideau de hauts peupliers; et des étoiles
semblaient nager sur l'eau, remuées par le courant. Une brume fine et
blanchâtre qui flottait sur la berge de l'autre côté apportait aux
poumons une senteur humide; et Caravan s'arrêta brusquement, frappé par
cette odeur de fleuve qui remuait dans son cœur des souvenirs très
vieux.

Et il revit soudain sa mère, autrefois, dans son enfance à lui, courbée
à genoux devant leur porte, là-bas, en Picardie, et lavant au mince
cours d'eau qui traversait le jardin le linge en tas à côté d'elle.
Il entendait son battoir dans le silence tranquille de la campagne,
sa voix qui criait:--«Alfred, apporte-moi du savon.» Et il sentait
cette même odeur d'eau qui coule, cette même brume envolée des terres
ruisselantes, cette buée marécageuse dont la saveur était restée en
lui, inoubliable, et qu'il retrouvait justement ce soir-là même où sa
mère venait de mourir.

Il s'arrêta, roidi dans une reprise de désespoir fougueux. Ce fut comme
un éclat de lumière illuminant d'un seul coup toute l'étendue de son
malheur; et la rencontre de ce souffle errant le jeta dans l'abîme noir
des douleurs irrémédiables. Il sentit son cœur déchiré par cette
séparation sans fin. Sa vie était coupée au milieu; et sa jeunesse
entière disparaissait engloutie dans cette mort. Tout l'«_autrefois_»
était fini; tous les souvenirs d'adolescence s'évanouissaient; personne
ne pourrait plus lui parler des choses anciennes, des gens qu'il avait
connus jadis, de son pays, de lui-même, de l'intimité de sa vie passée;
c'était une partie de son être qui avait fini d'exister; à l'autre de
mourir maintenant.

Et le défilé des évocations commença. Il revoyait «la maman» plus
jeune, vêtue de robes usées sur elle, portées si longtemps qu'elles
semblaient inséparables de sa personne; il la retrouvait dans mille
circonstances oubliées: avec des physionomies effacées, ses gestes,
ses intonations, ses habitudes, ses manies, ses colères, les plis de
sa figure, les mouvements de ses doigts maigres, toutes ses attitudes
familières qu'elle n'aurait plus.

Et, se cramponnant au docteur, il poussa des gémissements. Ses jambes
flasques tremblaient; toute sa grosse personne était secouée par les
sanglots, et il balbutiait:--«Ma mère, ma pauvre mère, ma pauvre
mère!...»

Mais son compagnon, toujours ivre, et qui rêvait de finir la soirée en
des lieux qu'il fréquentait secrètement, impatienté par cette crise
aiguë de chagrin, le fit asseoir sur l'herbe de la rive, et presque
aussitôt le quitta sous prétexte de voir un malade.

Caravan pleura longtemps; puis, quand il fut à bout de larmes, quand
toute sa souffrance eut pour ainsi dire coulé, il éprouva de nouveau un
soulagement, un repos, une tranquillité subite.

La lune s'était levée; elle baignait l'horizon de sa lumière placide.
Les grands peupliers se dressaient avec des reflets d'argent, et le
brouillard, sur la plaine, semblait de la neige flottante; le fleuve,
où ne nageaient plus les étoiles, mais qui paraissait couvert de nacre,
coulait toujours, ridé par des frissons brillants. L'air était doux,
la brise odorante. Une mollesse passait dans le sommeil de la terre,
et Caravan buvait cette douceur de la nuit; il respirait longuement,
croyait sentir pénétrer jusqu'à l'extrémité de ses membres une
fraîcheur, un calme, une consolation surhumaine.

Il résistait toutefois à ce bien-être envahissant, se répétait:--«Ma
mère, ma pauvre mère,» s'excitant à pleurer par une sorte de conscience
d'honnête homme; mais il ne le pouvait plus; et aucune tristesse même
ne l'étreignait aux pensées qui, tout à l'heure encore, l'avaient fait
si fort sangloter.

Alors il se leva pour rentrer, revenant à petits pas, enveloppé dans
la calme indifférence de la nature sereine, et le cœur apaisé malgré
lui.

Quand il atteignit le pont, il aperçut le fanal du dernier tramway prêt
à partir et, par derrière, les fenêtres éclairées du café du Globe.

Alors un besoin lui vint de raconter la catastrophe à quelqu'un,
d'exciter la commisération, de se rendre intéressant. Il prit une
physionomie lamentable, poussa la porte de l'établissement, et
s'avança vers le comptoir où le patron trônait toujours. Il comptait
sur un effet, tout le monde allait se lever, venir à lui, la main
tendue:--«Tiens, qu'avez-vous?» Mais personne ne remarqua la désolation
de son visage. Alors il s'accouda sur le comptoir et, serrant son front
dans ses mains, il murmura: «Mon Dieu, mon Dieu!»

Le patron le considéra:--«Vous êtes malade, monsieur Caravan?»--Il
répondit:--«Non, mon pauvre ami; mais ma mère vient de mourir.»
L'autre lâcha un «Ah!» distrait; et comme un consommateur au fond
de l'établissement criait:--«Un bock, s'il vous plaît!» il répondit
aussitôt d'une voix terrible:--«Voilà, boum!... on y va,» et s'élança
pour servir, laissant Caravan stupéfait.

Sur la même table qu'avant dîner, absorbés et immobiles, les trois
amateurs de dominos jouaient encore. Caravan s'approcha d'eux, en quête
de commisération. Comme aucun ne paraissait le voir, il se décida à
parler:--«Depuis tantôt, leur dit-il, il m'est arrivé un grand malheur.»

Ils levèrent un peu la tête tous les trois en même temps, mais en
gardant l'œil fixé sur le jeu qu'ils tenaient en main.--«Tiens, quoi
donc?»--«Ma mère vient de mourir.» Un d'eux murmura:--«Ah! diable»
avec cet air faussement navré que prennent les indifférents. Un autre,
ne trouvant rien à dire, fit entendre, en hochant le front, une sorte
de sifflement triste. Le troisième se remit au jeu comme s'il eût
pensé:--«Ce n'est que ça!»

Caravan attendait un de ces mots qu'on dit «venus du cœur». Se voyant
ainsi reçu, il s'éloigna, indigné de leur placidité devant la douleur
d'un ami, bien que cette douleur, en ce moment même, fût tellement
engourdie qu'il ne la sentait plus guère.

Et il sortit.

Sa femme l'attendait en chemise de nuit, assise sur une chaise basse
auprès de la fenêtre ouverte, et pensant toujours à l'héritage.

--Déshabille-toi, dit-elle: nous allons causer quand nous serons au lit.

Il leva la tête, et, montrant le plafond de l'œil:--«Mais...
là-haut... il n'y a personne.»--«Pardon, Rosalie est auprès d'elle,
tu iras la remplacer à trois heures du matin, quand tu auras fait un
somme.»

Il resta néanmoins en caleçon afin d'être prêt à tout événement, noua
un foulard autour de son crâne, puis rejoignit sa femme qui venait de
se glisser dans les draps.

Ils demeurèrent quelque temps assis côte à côte. Elle songeait.

Sa coiffure, même à cette heure, était agrémentée d'un nœud rose
et penchée un peu sur une oreille, comme par suite d'une invincible
habitude de tous les bonnets qu'elle portait.

Soudain, tournant la tête vers lui:--«Sais-tu si ta mère a fait un
testament?» dit-elle. Il hésita:--«Je... je... ne crois pas... Non,
sans doute, elle n'en a pas fait.» Mme Caravan regarda son mari dans
les yeux, et, d'une voix basse et rageuse:--«C'est une indignité,
vois-tu; car enfin voilà dix ans que nous nous décarcassons à la
soigner, que nous la logeons, que nous la nourrissons! Ce n'est pas
ta sœur qui en aurait fait autant pour elle, ni moi non plus si
j'avais su comment j'en serais récompensée! Oui, c'est une honte pour
sa mémoire! Tu me diras qu'elle payait pension: c'est vrai; mais les
soins de ses enfants, ce n'est pas avec de l'argent qu'on les paye: on
les reconnaît par testament après la mort. Voilà comment se conduisent
les gens honorables. Alors, moi, j'en ai été pour ma peine et pour mes
tracas! Ah! c'est du propre! c'est du propre!»

Caravan, éperdu, répétait:--«Ma chérie, ma chérie, je t'en prie, je
t'en supplie.»

A la longue, elle se calma, et revenant au ton de chaque jour, elle
reprit:--«Demain matin, il faudra prévenir ta sœur.»

Il eut un sursaut:--«C'est vrai, je n'y avais pas pensé; dès le jour
j'enverrai une dépêche.» Mais elle l'arrêta, en femme qui a tout
prévu.--«Non, envoie-la seulement de dix à onze, afin que nous ayons
le temps de nous retourner avant son arrivée. De Charenton ici elle en
a pour deux heures au plus. Nous dirons que tu as perdu la tête. En
prévenant dans la matinée, on ne se mettra pas dans la commise!»

Mais Caravan se frappa le front, et, avec l'intonation timide qu'il
prenait toujours en parlant de son chef dont la pensée même le faisait
trembler:--«Il faut aussi prévenir au ministère,» dit-il. Elle
répondit:--«Pourquoi prévenir? Dans des occasions comme ça, on est
toujours excusable d'avoir oublié. Ne préviens pas, crois-moi; ton chef
ne pourra rien dire et tu le mettras dans un rude embarras.»--«Oh!
ça, oui, dit-il, et dans une fameuse colère quand il ne me verra point
venir. Oui, tu as raison, c'est une riche idée. Quand je lui annoncerai
que ma mère est morte, il sera bien forcé de se taire.»

Et l'employé, ravi de la farce, se frottait les mains en songeant à la
tête de son chef, tandis qu'au-dessus de lui le corps de la vieille
gisait à côté de la bonne endormie.

Mme Caravan devenait soucieuse, comme obsédée par une préoccupation
difficile à dire. Enfin elle se décida:--«Ta mère t'avait bien donné sa
pendule, n'est-ce pas, la jeune fille au bilboquet?» Il chercha dans sa
mémoire et répondit:--«Oui, oui; elle m'a dit (mais il y a longtemps de
cela, c'est quand elle est venue ici), elle m'a dit: Ce sera pour toi,
la pendule, si tu prends bien soin de moi.»

Mme Caravan tranquillisée se rasséréna:--«Alors, vois-tu, il faut
aller la chercher, parce que, si nous laissons venir ta sœur, elle
nous empêchera de la prendre.» Il hésitait:--«Tu crois?...» Elle se
fâcha:--«Certainement que je le crois; une fois ici, ni vu ni connu:
c'est à nous. C'est comme pour la commode de sa chambre, celle qui a
un marbre: elle me l'a donnée, à moi, un jour qu'elle était de bonne
humeur. Nous la descendrons en même temps.»

Caravan semblait incrédule.--«Mais, ma chère, c'est une grande
responsabilité!» Elle se tourna vers lui, furieuse:--«Ah! vraiment! Tu
ne changeras donc jamais? Tu laisserais tes enfants mourir de faim,
toi, plutôt que de faire un mouvement. Du moment qu'elle me l'a donnée,
cette commode, c'est à nous, n'est-ce pas? Et si ta sœur n'est pas
contente, elle me le dira, à moi! Je m'en moque bien de ta sœur.
Allons, lève-toi, que nous apportions tout de suite ce que ta mère nous
a donné.»

Tremblant et vaincu, il sortit du lit, et, comme il passait sa culotte,
elle l'en empêcha:--«Ce n'est pas la peine de t'habiller, va, garde ton
caleçon, ça suffit; j'irai bien comme ça, moi.»

Et tous deux, en toilette de nuit, partirent, montèrent l'escalier sans
bruit, ouvrirent la porte avec précaution et entrèrent dans la chambre
où les quatre bougies allumées autour de l'assiette au buis bénit
semblaient seules garder la vieille en son repos rigide; car Rosalie,
étendue dans son fauteuil, les jambes allongées, les mains croisées sur
sa jupe, la tête tombée de côté, immobile aussi et la bouche ouverte,
dormait en ronflant un peu.

Caravan prit la pendule. C'était un de ces objets grotesques comme en
produisit beaucoup l'art impérial. Une jeune fille en bronze doré, la
tête ornée de fleurs diverses, tenait à la main un bilboquet dont la
boule servait de balancier.--«Donne-moi ça, lui dit sa femme, et prends
le marbre de la commode.»

Il obéit en soufflant et il percha le marbre sur son épaule avec un
effort considérable.

Alors le couple partit. Caravan se baissa sous la porte, se mit à
descendre en tremblant l'escalier, tandis que sa femme, marchant à
reculons, l'éclairait d'une main, ayant la pendule sous l'autre bras.

Lorsqu'ils furent chez eux, elle poussa un grand soupir.--«Le plus gros
est fait, dit-elle; allons chercher le reste.»

Mais les tiroirs du meuble étaient tout pleins des hardes de la
vieille. Il fallait bien cacher cela quelque part.

Mme Caravan eut une idée:--«Va donc prendre le coffre à bois en sapin
qui est dans le vestibule; il ne vaut pas quarante sous, on peut bien
le mettre ici.» Et quand le coffre fut arrivé, on commença le transport.

Ils enlevaient, l'un après l'autre, les manchettes, les collerettes,
les chemises, les bonnets, toutes les pauvres nippes de la bonne femme
étendue là, derrière eux, et les disposaient méthodiquement dans
le coffre à bois de façon à tromper Mme Braux, l'autre enfant de la
défunte, qui viendrait le lendemain.

Quand ce fut fini, on descendit d'abord les tiroirs, puis le corps
du meuble en le tenant chacun par un bout; et tous deux cherchèrent
pendant longtemps à quel endroit il ferait le mieux. On se décida pour
la chambre, en face du lit, entre les deux fenêtres.

Une fois la commode en place, Mme Caravan l'emplit de son propre linge.
La pendule occupa la cheminée de la salle; et le couple considéra
l'effet obtenu. Ils en furent aussitôt enchantés:--«Ça fait très bien,»
dit-elle. Il répondit:--«Oui, très bien.» Alors ils se couchèrent. Elle
souffla la bougie; et tout le monde bientôt dormit aux deux étages de
la maison.

Il était déjà grand jour lorsque Caravan rouvrit les yeux. Il avait
l'esprit confus à son réveil, et il ne se rappela l'événement qu'au
bout de quelques minutes. Ce souvenir lui donna un grand coup dans la
poitrine; et il sauta du lit, très ému de nouveau, prêt à pleurer.

Il monta bien vite à la chambre au-dessus, où Rosalie dormait encore,
dans la même posture que la veille, n'ayant fait qu'un somme de toute
la nuit. Il la renvoya à son ouvrage, remplaça les bougies consumées,
puis il considéra sa mère en roulant dans son cerveau ces apparences
de pensées profondes, ces banalités religieuses et philosophiques qui
hantent les intelligences moyennes en face de la mort.

Mais comme sa femme l'appelait, il descendit. Elle avait dressé une
liste des choses à faire dans la matinée, et elle lui remit cette
nomenclature dont il fut épouvanté.

Il lut: 1º Faire la déclaration à la mairie;

2º Demander le médecin des morts;

3º Commander le cercueil;

4º Passer à l'église;

5º Aux pompes funèbres;

6º A l'imprimerie pour les lettres;

7º Chez le notaire;

8º Au télégraphe pour avertir la famille.

Plus une multitude de petites commissions. Alors il prit son chapeau et
s'éloigna.

Or, la nouvelle s'étant répandue, les voisines commençaient à arriver
et demandaient à voir la morte.

Chez le coiffeur, au rez-de-chaussée, une scène avait même eu lieu à ce
sujet entre la femme et le mari pendant qu'il rasait un client.

La femme, tout en tricotant un bas, murmura:--«Encore une de moins,
et une avare, celle-là, comme il n'y en avait pas beaucoup. Je ne
l'aimais guère, c'est vrai; il faudra tout de même que j'aille la voir.»

Le mari grogna, tout en savonnant le menton du patient:--«En voilà, des
fantaisies! Il n'y a que les femmes pour ça. Ce n'est pas assez de vous
embêter pendant la vie, elles ne peuvent seulement pas vous laisser
tranquille après la mort.»--Mais son épouse, sans se déconcerter,
reprit:--«C'est plus fort que moi; faut que j'y aille. Ça me tient
depuis ce matin. Si je ne la voyais pas, il me semble que j'y penserais
toute ma vie. Mais quand je l'aurai bien regardée pour prendre sa
figure, je serai satisfaite après.»

L'homme au rasoir haussa les épaules et confia au monsieur dont il
grattait la joue:--«Je vous demande un peu quelles idées ça vous
a, ces sacrées femelles! Ce n'est pas moi qui m'amuserais à voir
un mort!»--Mais sa femme l'avait entendu, et elle répondit sans se
troubler:--«C'est comme ça, c'est comme ça.»--Puis, posant son tricot
sur le comptoir, elle monta au premier étage.

Deux voisines étaient déjà venues et causaient de l'accident avec Mme
Caravan, qui racontait les détails.

On se dirigea vers la chambre mortuaire. Les quatre femmes entrèrent à
pas de loup, aspergèrent le drap l'une après l'autre avec l'eau salée,
s'agenouillèrent, firent le signe de la croix en marmottant une prière,
puis, s'étant relevées, les yeux agrandis, la bouche entr'ouverte,
considérèrent longuement le cadavre, pendant que la belle-fille de la
morte, un mouchoir sur la figure, simulait un hoquet désespéré.

Quand elle se retourna pour sortir, elle aperçut, debout près de la
porte, Marie-Louise et Philippe-Auguste, tous deux en chemise, qui
regardaient curieusement. Alors, oubliant son chagrin de commande,
elle se précipita sur eux, la main levée, en criant d'une voix
rageuse:--«Voulez-vous bien filer, bougres de polissons!»

Etant remontée dix minutes plus tard avec une fournée d'autres
voisines, après avoir de nouveau secoué le buis sur sa belle-mère,
prié, larmoyé, accompli tous ses devoirs, elle retrouva ses deux
enfants revenus ensemble derrière elle. Elle les talocha encore par
conscience; mais, la fois suivante, elle n'y prit plus garde; et,
à chaque retour de visiteurs, les deux mioches suivaient toujours,
s'agenouillant aussi dans un coin et répétant invariablement tout ce
qu'ils voyaient faire à leur mère.

Au commencement de l'après-midi, la foule des curieuses diminua.
Bientôt il ne vint plus personne. Mme Caravan, rentrée chez elle,
s'occupait à tout préparer pour la cérémonie funèbre; et la morte resta
solitaire.

La fenêtre de la chambre était ouverte. Une chaleur torride entrait
avec des bouffées de poussière; les flammes des quatre bougies
s'agitaient auprès du corps immobile; et sur le drap, sur la face
aux yeux fermés, sur les deux mains allongées, des petites mouches
grimpaient, allaient, venaient, se promenaient sans cesse, visitaient
la vieille, attendant leur heure prochaine.

Mais Marie-Louise et Philippe-Auguste étaient repartis vagabonder
dans l'avenue. Ils furent bientôt entourés de camarades, de petites
filles surtout, plus éveillées, flairant plus vite tous les mystères
de la vie. Et elles interrogeaient comme les grandes personnes.--«Ta
grand'maman est morte?--«Oui, hier au soir.»--«Comment c'est, un
mort?»--Et Marie-Louise expliquait, racontait les bougies, le buis, la
figure. Alors une grande curiosité s'éveilla chez tous les enfants; et
ils demandèrent aussi à monter chez la trépassée.

Aussitôt, Marie-Louise organisa un premier voyage, cinq filles et deux
garçons: les plus grands, les plus hardis. Elle les força à retirer
leurs souliers pour ne point être découverts; la troupe se faufila
dans la maison et monta lestement comme une armée de souris.

Une fois dans la chambre, la fillette, imitant sa mère, régla le
cérémonial. Elle guida solennellement ses camarades, s'agenouilla, fit
le signe de la croix, remua les lèvres, se releva, aspergea le lit, et
pendant que les enfants, en un tas serré, s'approchaient, effrayés,
curieux et ravis pour contempler le visage et les mains, elle se mit
soudain à simuler des sanglots en se cachant les yeux dans son petit
mouchoir. Puis, consolée brusquement en songeant à ceux qui attendaient
devant la porte, elle entraîna, en courant, tout son monde pour ramener
bientôt un autre groupe, puis un troisième; car tous les galopins du
pays, jusqu'aux petits mendiants en loques, accouraient à ce plaisir
nouveau; et elle recommençait chaque fois les simagrées maternelles
avec une perfection absolue.

A la longue, elle se fatigua. Un autre jeu entraîna les enfants au
loin; et la vieille grand'mère demeura seule, oubliée tout à fait, par
tout le monde.

L'ombre emplit la chambre, et sur sa figure sèche et ridée la flamme
remuante des lumières faisait danser des clartés.

Vers huit heures Caravan monta, ferma la fenêtre et renouvela les
bougies. Il entrait maintenant d'une façon tranquille, accoutumé
déjà à considérer le cadavre comme s'il était là depuis des mois. Il
constata même qu'aucune décomposition n'apparaissait encore, et il en
fit la remarque à sa femme au moment où ils se mettaient à table pour
dîner. Elle répondit:--«Tiens, elle est en bois; elle se conserverait
un an.»

On mangea le potage sans prononcer une parole. Les enfants, laissés
libres tout le jour, exténués de fatigue, sommeillaient sur leurs
chaises et tout le monde restait silencieux.

Soudain la clarté de la lampe baissa.

Mme Caravan aussitôt remonta la clef; mais l'appareil rendit un son
creux, un bruit de gorge prolongé, et la lumière s'éteignit. On avait
oublié d'acheter de l'huile! Aller chez l'épicier retarderait le dîner,
on chercha des bougies; mais il n'y en avait plus d'autres que celles
allumées en haut sur la table de nuit.

Mme Caravan, prompte en ses décisions, envoya bien vite Marie-Louise en
prendre deux; et l'on attendait dans l'obscurité.

On entendait distinctement les pas de la fillette qui montait
l'escalier. Il y eut ensuite un silence de quelques secondes; puis
l'enfant redescendit précipitamment. Elle ouvrit la porte, effarée,
plus émue encore que la veille en annonçant la catastrophe, et elle
murmura, suffoquant:--«Oh! papa, grand'maman s'habille!»

Caravan se dressa avec un tel sursaut que sa chaise alla rouler contre
le mur. Il balbutia:--«Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis là?...»

Mais Marie-Louise, étranglée par l'émotion, répéta:--«Grand'...
grand'... grand'maman s'habille... elle va descendre.»

Il s'élança dans l'escalier follement, suivi de sa femme abasourdie;
mais devant la porte du second il s'arrêta, secoué par l'épouvante,
n'osant pas entrer. Qu'allait-il voir?--Mme Caravan, plus hardie,
tourna la serrure et pénétra dans la chambre.

La pièce semblait devenue plus sombre; et, au milieu, une grande forme
maigre remuait. Elle était debout, la vieille; et en s'éveillant du
sommeil léthargique, avant même que la connaissance lui fût en plein
revenue, se tournant de côté et se soulevant sur un coude, elle avait
soufflé trois des bougies qui brûlaient près du lit mortuaire. Puis,
reprenant des forces, elle s'était levée pour chercher ses hardes. Sa
commode partie l'avait troublée d'abord, mais peu à peu elle avait
retrouvé ses affaires tout au fond du coffre à bois, et s'était
tranquillement habillée. Ayant ensuite vidé l'assiette remplie d'eau,
replacé le buis derrière la glace et remis les chaises à leur place,
elle était prête à descendre, quand apparurent devant elle son fils et
sa belle-fille.

Caravan se précipita, lui saisit les mains, l'embrassa, les larmes
aux yeux; tandis que sa femme, derrière lui, répétait d'un air
hypocrite:--«Quel bonheur, oh! quel bonheur!»

Mais la vieille, sans s'attendrir, sans même avoir l'air de comprendre,
roide comme une statue, et l'œil glacé, demanda seulement:--«Le dîner
est-il bientôt prêt?»--Il balbutia, perdant la tête:--«Mais oui,
maman, nous t'attendions.»--Et, avec un empressement inaccoutumé, il
prit son bras, pendant que Mme Caravan la jeune saisissait la bougie,
les éclairait, descendant l'escalier devant eux, à reculons et marche
à marche, comme elle avait fait, la nuit même, devant son mari qui
portait le marbre.

En arrivant au premier étage, elle faillit se heurter contre des gens
qui montaient. C'était la famille de Charenton, Mme Braux suivie de son
époux.

La femme, grande, grosse, avec un ventre d'hydropique qui rejetait le
torse en arrière, ouvrait des yeux effarés, prête à fuir. Le mari, un
cordonnier socialiste, petit homme poilu jusqu'au nez, tout pareil à un
singe, murmura sans s'émouvoir:--«Eh bien, quoi? Elle ressuscite!»

Aussitôt que Mme Caravan les eut reconnus, elle leur fit des signes
désespérés; puis, tout haut:--«Tiens! comment!... vous voilà! Quelle
bonne surprise!»

Mais Mme Braux, abasourdie, ne comprenait pas; elle répondit à
demi-voix:--«C'est votre dépêche qui nous a fait venir, nous croyions
que c'était fini.»

Son mari, derrière elle, la pinçait pour la faire taire. Il ajouta
avec un rire malin caché dans sa barbe épaisse:--«C'est bien aimable à
vous de nous avoir invités. Nous sommes venus tout de suite,»--faisant
allusion ainsi à l'hostilité qui régnait depuis longtemps entre les
deux ménages. Puis, comme la vieille arrivait aux dernières marches, il
s'avança vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait
la face, en criant dans son oreille, à cause de sa surdité:--«Ça va
bien, la mère, toujours solide, hein?»

Mme Braux, dans sa stupeur de voir bien vivante celle qu'elle
s'attendait à retrouver morte, n'osait pas même l'embrasser; et
son ventre énorme encombrait tout le palier, empêchant les autres
d'avancer.

La vieille, inquiète et soupçonneuse, mais sans parler jamais,
regardait tout ce monde autour d'elle; et son petit œil gris,
scrutateur et dur, se fixait tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, plein
de pensées visibles qui gênaient ses enfants.

Caravan dit, pour expliquer:--«Elle a été un peu souffrante, mais elle
va bien maintenant, tout à fait bien, n'est-ce pas, mère?»

Alors la bonne femme, se remettant en marche, répondit de sa voix
cassée, comme lointaine:--«C'est une syncope; je vous entendais tout le
temps.»

Un silence embarrassé suivit. On pénétra dans la salle; puis on s'assit
devant un dîner improvisé en quelques minutes.

Seul, M. Braux avait gardé son aplomb. Sa figure de gorille méchant
grimaçait; et il lâchait des mots à double sens qui gênaient
visiblement tout le monde.

Mais à chaque instant le timbre du vestibule sonnait; et Rosalie
éperdue venait chercher Caravan qui s'élançait en jetant sa serviette.
Son beau-frère lui demanda même si c'était son jour de réception. Il
balbutia:--«Non des commissions, rien du tout.»

Puis, comme on apportait un paquet, il l'ouvrit étourdiment, et
des lettres de faire part, encadrées de noir, apparurent. Alors,
rougissant jusqu'aux yeux, il referma l'enveloppe et l'engloutit dans
son gilet.

Sa mère ne l'avait pas vu; elle regardait obstinément sa pendule
dont le bilboquet doré se balançait sur la cheminée. Et l'embarras
grandissait au milieu d'un silence glacial.

Alors la vieille, tournant vers sa fille sa face ridée de sorcière, eut
dans les yeux un frisson de malice et prononça:--«Lundi, tu m'amèneras
ta petite, je veux la voir.»--Mme Braux, la figure illuminée,
cria:--«Oui maman,»--tandis que Mme Caravan la jeune, devenue pâle,
défaillait d'angoisse.

Cependant, les deux hommes, peu à peu, se mirent à causer; et ils
entamèrent, à propos de rien, une discussion politique. Braux,
soutenant les doctrines révolutionnaires et communistes, se démenait,
les yeux allumés dans son visage poilu, criant:--«La propriété,
monsieur, c'est un vol au travailleur;--la terre appartient à tout le
monde;--l'héritage est une infamie et une honte!...»--Mais il s'arrêta
brusquement, confus comme un homme qui vient de dire une sottise;
puis, d'un ton plus doux, il ajouta:--«Mais ce n'est pas le moment de
discuter ces choses-là.»

La porte s'ouvrit; le _docteur_ Chenet parut. Il eut une seconde
d'effarement, puis il reprit contenance, et s'approchant de la vieille
femme:--«Ah! ah! la maman! ça va bien, aujourd'hui. Oh! je m'en
doutais, voyez-vous; et je me disais à moi-même tout à l'heure, en
montant l'escalier: Je parie qu'elle sera debout, l'ancienne.»--Et lui
tapant doucement dans le dos:--«Elle est solide comme le Pont-Neuf;
elle nous enterrera tous, vous verrez.»

Il s'assit, acceptant le café qu'on lui offrait, et se mêla bientôt à
la conversation des deux hommes, approuvant Braux, car il avait été
lui-même compromis dans la Commune.

Or, la vieille, se sentant fatiguée, voulut partir. Caravan se
précipita. Alors elle le fixa dans les yeux et lui dit:--«Toi, tu vas
me remonter tout de suite ma commode et ma pendule.»--Puis, comme il
bégayait:--«Oui, maman,»--elle prit le bras de sa fille et disparut
avec elle.

Les deux Caravan demeurèrent effarés, muets, effondrés dans un affreux
désastre, tandis que Braux se frottait les mains en sirotant son café.

Soudain Mme Caravan, affolée de colère, s'élança sur lui,
hurlant:--«Vous êtes un voleur, un gredin, une canaille... Je vous
crache à la figure, je vous... je vous...» Elle ne trouvait rien,
suffoquant; mais lui, riait, buvant toujours.

Puis, comme sa femme revenait justement, elle s'élança vers sa
belle-sœur; et toutes deux, l'une énorme avec son ventre menaçant,
l'autre épileptique et maigre, la voix changée, la main tremblante,
s'envoyèrent à pleine gueule des hottées d'injures.

Chenet et Braux s'interposèrent, et ce dernier, poussant sa moitié par
les épaules, la jeta dehors en criant:--«Va donc, bourrique, tu brais
trop!»

Et on les entendit dans la rue qui se chamaillaient en s'éloignant.

M. Chenet prit congé.

Les Caravan restèrent face à face.

Alors l'homme tomba sur une chaise avec une sueur froide aux tempes, et
murmura:--«Qu'est-ce que je vais dire à mon chef?»


_En famille_ a paru dans la _Nouvelle Revue_ du 15 février 1881.


VARIANTES.

Page 146, ligne 5, dans la _Revue_: _maigriotte_.
Page 158, ligne 8, _comme_ endormis...
Page 158, ligne 21, ébranla_nt_ et accentua_nt_...
Page 162, ligne 4, Quand il _arriva près du_ pont...
Page 181, ligne 17, comme il _demeurait bégayant_...



SUR L'EAU.


J'avais loué, l'été dernier, une petite maison de campagne au bord
de la Seine, à plusieurs lieues de Paris, et j'allais y coucher tous
les soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la connaissance d'un
de mes voisins, un homme de trente à quarante ans, qui était bien le
type le plus curieux que j'eusse jamais vu. C'était un vieux canotier,
mais un canotier enragé, toujours près de l'eau, toujours sur l'eau,
toujours dans l'eau. Il devait être né dans un canot, et il mourra bien
certainement dans le canotage final.

Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui
demandai de me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voilà
immédiatement mon bonhomme qui s'anime, se transfigure, devient
éloquent, presque poète. Il avait dans le cœur une grande passion,
une passion dévorante, irrésistible: la rivière.

--Ah! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette rivière que vous
voyez couler là près de nous! Vous autres, habitants des rues, vous ne
savez pas ce qu'est la rivière. Mais écoutez un pêcheur prononcer ce
mot. Pour lui, c'est la chose mystérieuse, profonde, inconnue, le pays
des mirages et des fantasmagories, où l'on voit, la nuit, des choses
qui ne sont pas, où l'on entend des bruits que l'on ne connaît point,
où l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetière:
et c'est en effet le plus sinistre des cimetières, celui où l'on n'a
point de tombeau.

La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l'ombre, quand il n'y a
pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n'éprouve point la
même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c'est vrai,
mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que
la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule
toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l'eau qui coule est
plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Océan.

Des rêveurs prétendent que la mer cache dans son sein d'immenses
pays bleuâtres, où les noyés roulent parmi les grands poissons, au
milieu d'étranges forêts et dans des grottes de cristal. La rivière
n'a que des profondeurs noires où l'on pourrit dans la vase. Elle est
belle pourtant quand elle brille au soleil levant et qu'elle clapote
doucement entre ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.

Le poète a dit en parlant de l'Océan:

  O flots, que vous savez de lugubres histoires!
  Flots profonds, redoutés des mères à genoux,
  Vous vous les racontez en montant les marées
  Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
  Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous.

Eh bien, je crois que les histoires chuchotées par les roseaux minces
avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus sinistres
que les drames lugubres racontés par les hurlements des vagues.

Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je vais
vous dire une singulière aventure qui m'est arrivée ici, il y a une
dizaine d'années.

J'habitais, comme aujourd'hui, la maison de la mère Lafon, et un de
mes meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renoncé au
canotage, à ses pompes et à son débraillé pour entrer au Conseil
d'État, était installé au village de C..., deux lieues plus bas. Nous
dînions tous les jours ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi.

Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigué, traînant
péniblement mon gros bateau, un _océan_ de douze pieds, dont je me
servais toujours la nuit, je m'arrêtai quelques secondes pour reprendre
haleine auprès de la pointe des roseaux, là-bas, deux cents mètres
environ avant le pont du chemin de fer. Il faisait un temps magnifique;
la lune resplendissait, le fleuve brillait, l'air était calme et doux.
Cette tranquillité me tenta; je me dis qu'il ferait bien bon fumer une
pipe en cet endroit. L'action suivit la pensée; je saisis mon ancre et
la jetai dans la rivière.

Le canot, qui redescendait avec le courant, fila sa chaîne jusqu'au
bout, puis s'arrêta; et je m'assis à l'arrière sur ma peau de mouton,
aussi commodément qu'il me fut possible. On n'entendait rien, rien:
parfois seulement, je croyais saisir un petit clapotement presque
insensible de l'eau contre la rive, et j'apercevais des groupes
de roseaux plus élevés qui prenaient des figures surprenantes et
semblaient par moments s'agiter.

Le fleuve était parfaitement tranquille, mais je me sentis ému
par le silence extraordinaire qui m'entourait. Toutes les bêtes,
grenouilles et crapauds, ces chanteurs nocturnes des marécages, se
taisaient. Soudain, à ma droite, contre moi, une grenouille coassa.
Je tressaillis: elle se tut; je n'entendis plus rien, et je résolus
de fumer un peu pour me distraire. Cependant, quoique je fusse un
culotteur de pipes renommé, je ne pus pas; dès la seconde bouffée, le
cœur me tourna et je cessai. Je me mis à chantonner; le son de ma voix
m'était pénible; alors je m'étendis au fond du bateau et je regardai
le ciel. Pendant quelque temps, je demeurai tranquille, mais bientôt
les légers mouvements de la barque m'inquiétèrent. Il me sembla qu'elle
faisait des embardées gigantesques, touchant tour à tour les deux
berges du fleuve; puis je crus qu'un être ou qu'une force invisible
l'attirait doucement au fond de l'eau et la soulevait ensuite pour
la laisser retomber. J'étais ballotté comme au milieu d'une tempête;
j'entendis des bruits autour de moi; je me dressai d'un bond: l'eau
brillait, tout était calme.

Je compris que j'avais les nerfs un peu ébranlés et je résolus de m'en
aller. Je tirai sur ma chaîne; le canot se mit en mouvement, puis
je sentis une résistance, je tirai plus fort, l'ancre ne vint pas;
elle avait accroché quelque chose au fond de l'eau et je ne pouvais
la soulever; je recommençai à tirer, mais inutilement. Alors, avec
mes avirons, je fis tourner mon bateau et je le portai en amont
pour changer la position de l'ancre. Ce fut en vain, elle tenait
toujours; je fus pris de colère et je secouai la chaîne rageusement.
Rien ne remua. Je m'assis découragé et je me mis à réfléchir sur ma
position. Je ne pouvais songer à casser cette chaîne ni à la séparer de
l'embarcation, car elle était énorme et rivée à l'avant dans un morceau
de bois plus gros que mon bras; mais comme le temps demeurait fort
beau, je pensai que je ne tarderais point, sans doute, à rencontrer
quelque pêcheur qui viendrait à mon secours. Ma mésaventure m'avait
calmé; je m'assis et je pus enfin fumer ma pipe. Je possédais une
bouteille de rhum, j'en bus deux ou trois verres, et ma situation me
fit rire. Il faisait très chaud, de sorte qu'à la rigueur je pouvais,
sans grand mal, passer la nuit à la belle étoile.

Soudain, un petit coup sonna contre mon bordage. Je fis un soubresaut,
et une sueur froide me glaça des pieds à la tête. Ce bruit venait sans
doute de quelque bout de bois entraîné par le courant, mais cela avait
suffi et je me sentis envahi de nouveau par une étrange agitation
nerveuse. Je saisis ma chaîne et je me raidis dans un effort désespéré.
L'ancre tint bon. Je me rassis épuisé.

Cependant, la rivière s'était peu à peu couverte d'un brouillard blanc
très épais qui rampait sur l'eau fort bas, de sorte que, en me dressant
debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon bateau, mais
j'apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus loin, la
plaine toute pâle de la lumière de la lune, avec de grandes taches
noires qui montaient dans le ciel, formées par des groupes de peupliers
d'Italie. J'étais comme enseveli jusqu'à la ceinture dans une nappe
de coton d'une blancheur singulière, et il me venait des imaginations
fantastiques. Je me figurais qu'on essayait de monter dans ma barque
que je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée par ce
brouillard opaque, devait être pleine d'êtres étranges qui nageaient
autour de moi. J'éprouvais un malaise horrible, j'avais les tempes
serrées, mon cœur battait à m'étouffer; et, perdant la tête, je pensai
à me sauver à la nage; puis aussitôt cette idée me fit frissonner
d'épouvante. Je me vis, perdu, allant à l'aventure dans cette brume
épaisse, me débattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne
pourrais éviter, râlant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant
plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tiré par les
pieds tout au fond de cette eau noire.

En effet, comme il m'eût fallu remonter le courant au moins pendant
cinq cents mètres avant de trouver un point libre d'herbes et de joncs
où je pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de
ne pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon
nageur que je fusse.

J'essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de ne
point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonté,
et cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais
redouter; mon _moi_ brave railla mon _moi_ poltron, et jamais aussi
bien que ce jour-là je ne saisis l'opposition des deux êtres qui sont
en nous, l'un voulant, l'autre résistant, et chacun l'emportant tour à
tour.

Cet effroi bête et inexplicable grandissait toujours et devenait de la
terreur. Je demeurais immobile, les yeux ouverts, l'oreille tendue et
attendant. Quoi? Je n'en savais rien, mais ce devait être terrible. Je
crois que si un poisson se fût avisé de sauter hors de l'eau, comme
cela arrive souvent, il n'en aurait pas fallu davantage pour me faire
tomber roide, sans connaissance.

Cependant, par un effort violent, je finis par ressaisir à peu près ma
raison qui m'échappait. Je pris de nouveau ma bouteille de rhum et
je bus à grands traits. Alors une idée me vint et je me mis à crier
de toutes mes forces en me tournant successivement vers les quatre
points de l'horizon. Lorsque mon gosier fut absolument paralysé,
j'écoutai.--Un chien hurlait, très loin.

Je bus encore et je m'étendis tout de mon long au fond du bateau. Je
restai ainsi peut-être une heure, peut-être deux, sans dormir, les yeux
ouverts, avec des cauchemars autour de moi. Je n'osais pas me lever et
pourtant je le désirais violemment; je remettais de minute en minute.
Je me disais:--«Allons, debout!» et j'avais peur de faire un mouvement.
A la fin, je me soulevai avec des précautions infinies, comme si ma
vie eût dépendu du moindre bruit que j'aurais fait, et je regardai
par-dessus le bord.

Je fus ébloui par le plus merveilleux, le plus étonnant spectacle qu'il
soit possible de voir. C'était une de ces fantasmagories du pays des
fées, une de ces visions racontées par les voyageurs qui reviennent de
très loin et que nous écoutons sans les croire.

Le brouillard qui, deux heures auparavant, flottait sur l'eau,
s'était peu à peu retiré et ramassé sur les rives. Laissant le
fleuve absolument libre, il avait formé sur chaque berge une colline
ininterrompue, haute de six ou sept mètres, qui brillait sous la lune
avec l'éclat superbe des neiges. De sorte qu'on ne voyait rien autre
chose que cette rivière lamée de feu entre ces deux montagnes blanches;
et là-haut, sur ma tête, s'étalait, pleine et large, une grande lune
illuminante au milieu d'un ciel bleuâtre et laiteux.

Toutes les bêtes de l'eau s'étaient réveillées; les grenouilles
coassaient furieusement, tandis que, d'instant en instant, tantôt à
droite, tantôt à gauche, j'entendais cette note courte, monotone et
triste, que jette aux étoiles la voix cuivrée des crapauds. Chose
étrange, je n'avais plus peur; j'étais au milieu d'un paysage tellement
extraordinaire que les singularités les plus fortes n'eussent pu
m'étonner.

Combien de temps cela dura-t-il, je n'en sais rien, car j'avais fini
par m'assoupir. Quand je rouvris les yeux, la lune était couchée, le
ciel plein de nuages. L'eau clapotait lugubrement, le vent soufflait,
il faisait froid, l'obscurité était profonde.

Je bus ce qui me restait de rhum, puis j'écoutai en grelottant le
froissement des roseaux et le bruit sinistre de la rivière. Je cherchai
à voir, mais je ne pus distinguer mon bateau, ni mes mains elles-mêmes,
que j'approchais de mes yeux.

Peu à peu, cependant, l'épaisseur du noir diminua. Soudain je crus
sentir qu'une ombre glissait tout près de moi; je poussai un cri, une
voix répondit; c'était un pêcheur. Je l'appelai, il s'approcha et
je lui racontai ma mésaventure. Il mit alors son bateau bord à bord
avec le mien, et tous les deux nous tirâmes sur la chaîne. L'ancre ne
remua pas. Le jour venait, sombre, gris, pluvieux, glacial, une de ces
journées qui vous apportent des tristesses et des malheurs. J'aperçus
une autre barque, nous la hélâmes. L'homme qui la montait unit ses
efforts aux nôtres; alors, peu à peu, l'ancre céda. Elle montait, mais
doucement, doucement, et chargée d'un poids considérable. Enfin nous
aperçûmes une masse noire, et nous la tirâmes à mon bord:

C'était le cadavre d'une vieille femme qui avait une grosse pierre au
cou.



LA FEMME DE PAUL.


Le restaurant Grillon, ce phalanstère des canotiers, se vidait
lentement. C'était, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et
les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons
sur l'épaule.

Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec
précaution dans les yoles, et, s'asseyant à la barre, disposaient leurs
robes, tandis que le maître de l'établissement, un fort garçon à barbe
rousse, d'une vigueur célèbre, donnait la main aux belles petites en
maintenant d'aplomb les frêles embarcations.

Les rameurs prenaient place à leur tour, bras nus et la poitrine
bombée, posant pour la galerie, une galerie composée de bourgeois
endimanchés, d'ouvriers et de soldats accoudés sur la balustrade du
pont et très attentifs à ce spectacle.

Les bateaux, un à un, se détachaient du ponton. Les tireurs se
penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement régulier;
et, sous l'impulsion des longues rames recourbées, les yoles rapides
glissaient sur la rivière, s'éloignaient, diminuaient, disparaissaient
enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la
_Grenouillère_.

Un couple seul était resté. Le jeune homme, presque imberbe encore,
mince, le visage pâle, tenait par la taille sa maîtresse, une petite
brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient
parfois au fond des yeux.

Le patron cria:--«Allons, monsieur Paul, dépêchez-vous.» Et ils
s'approchèrent.

De tous les clients de la maison, M. Paul était le plus aimé et le plus
respecté. Il payait bien et régulièrement, tandis que les autres se
faisaient longtemps tirer l'oreille, à moins qu'ils ne disparussent,
insolvables. Puis il constituait pour l'établissement une sorte de
réclame vivante, car son père était sénateur. Et quand un étranger
demandait:--«Qui est-ce donc ce petit-là, qui en tient si fort pour sa
donzelle?» quelque habitué répondait à mi-voix, d'un air important et
mystérieux:--«C'est Paul Baron, vous savez? le fils du sénateur.»--Et
l'autre, invariablement, ne pouvait s'empêcher de dire:--«Le pauvre
diable! Il n'est pas à moitié pincé.»

La mère Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le
jeune homme et sa compagne: «ses deux tourtereaux», et semblait tout
attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.

Le couple s'en venait à petits pas; la yole _Madeleine_ était prête;
mais, au moment de monter dedans, ils s'embrassèrent, ce qui fit rire
le public amassé sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit
aussi pour la Grenouillère.

Quand ils arrivèrent, il allait être trois heures, et le grand café
flottant regorgeait de monde.

L'immense radeau, couvert d'un toit goudronné que supportent des
colonnes de bois, est relié à l'île charmante de Croissy par deux
passerelles dont l'une pénètre au milieu de cet établissement
aquatique, tandis que l'autre en fait communiquer l'extrémité avec un
îlot minuscule planté d'un arbre et surnommé le «Pot-à-Fleurs», et, de
là, gagne la terre auprès du bureau des bains.

M. Paul attacha son embarcation le long de l'établissement, il escalada
la balustrade du café, puis, prenant les mains de sa maîtresse, il
l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table, face à face.

De l'autre côté du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file
d'équipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures
de gommeux: les uns lourds, au ventre énorme écrasant les ressorts,
attelés d'une rosse au cou tombant, aux genoux cassés; les autres
sveltes, élancées sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes
grêles et tendues, au cou dressé, au mors neigeux d'écume, tandis que
le cocher, gourmé dans sa livrée, la tête roide en son grand col,
demeurait les reins inflexibles et le fouet sur un genou.

La berge était couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par
bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins
d'herbe, descendaient jusqu'à l'eau, remontaient sur le chemin, et
tous, arrivés au même endroit, s'arrêtaient, attendant le passeur. Le
lourd bachot allait sans fin d'une rive à l'autre, déchargeant dans
l'île ses voyageurs.

Le bras de la rivière (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne
ce ponton à consommations, semblait dormir, tant le courant était
faible. Des flottes de yoles, de skifs, de périssoires, de podoscaphes,
de gigs, d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient
sur l'onde immobile, se croisant, se mêlant, s'abordant, s'arrêtant
brusquement d'une secousse des bras pour s'élancer de nouveau sous
une brusque tension des muscles, et glisser vivement comme de longs
poissons jaunes ou rouges.

Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les
autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une
barque à l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades.
Les canotiers exposaient à l'ardeur du jour la chair brunie et bosselée
de leurs biceps; et pareilles à des fleurs étranges, à des fleurs qui
nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des
barreuses s'épanouissaient à l'arrière des canots.

Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein
d'une gaieté brûlante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles
des saules et des peupliers.

Là-bas, en face, l'inévitable Mont-Valérien étageait dans la lumière
crue ses talus fortifiés; tandis qu'à droite, l'adorable coteau de
Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle,
laissant passer par places, à travers la verdure puissante et sombre
des grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.

Aux abords de la Grenouillère, une foule de promeneurs circulait
sous les arbres géants qui font de ce coin d'île le plus délicieux
parc du monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins
démesurément rebondis, à la croupe exagérée, au teint plâtré de fard,
aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, lacées, sanglées en des
robes extravagantes, traînaient sur les frais gazons le mauvais goût
criard de leurs toilettes; tandis qu'à côté d'elles des jeunes gens
posaient en leurs accoutrements de gravures de modes, avec des gants
clairs, des bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des
monocles ponctuant la niaiserie de leur sourire.

L'île est étranglée juste à la Grenouillère, et sur l'autre bord, où
un bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le
bras rapide, plein de tourbillons, de remous, d'écume, roule avec
des allures de torrent. Un détachement de pontonniers, en uniforme
d'artilleurs, est campé sur cette berge, et les soldats, assis en ligne
sur une longue poutre, regardaient couler l'eau.

Dans l'établissement flottant, c'était une cohue furieuse et hurlante.
Les tables de bois, où les consommations répandues faisaient de minces
ruisseaux poisseux, étaient couvertes de verres à moitié vides et
entourées de gens à moitié gris. Toute cette foule criait, chantait,
braillait. Les hommes, le chapeau en arrière, la face rougie, avec
des yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vociférant par un besoin
de tapage naturel aux brutes. Les femmes, cherchant une proie pour le
soir, se faisaient payer à boire en attendant; et, dans l'espace libre
entre les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de
canotiers _chahuteurs_ avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.

Un d'eux se démenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains;
quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les
regardaient, élégants, corrects, qui auraient semblé comme il faut si
la tare, malgré tout, n'eût apparu.

Car on sent là, à pleines narines, toute l'écume du monde, toute la
crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne:
mélange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de
gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés,
de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les êtres suspects, à
moitié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés,
filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie à
l'allure digne, à l'air matamore qui semble dire: «Le premier qui me
traite de gredin, je le crève.»

Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar.
Mâles et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on
s'y bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des réputations
vermoulues que les coups d'épée et les balles de pistolet ne font que
crever davantage.

Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche;
quelques jeunes gens, très jeunes, y apparaissent chaque année,
apprenant à vivre. Des promeneurs, flânant, s'y montrent; quelques
naïfs s'y égarent.

C'est, avec raison, nommé la _Grenouillère_. A côté du radeau couvert
où l'on boit, et tout près du «Pot-à-Fleurs», on se baigne. Celles
des femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent là montrer à
nu leur étalage et faire le client. Les autres, dédaigneuses, bien
qu'amplifiées par le coton, étayées de ressorts, redressées par-ci,
modifiées par-là, regardent d'un air méprisant barboter leurs sœurs.

Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur
tête. Ils sont longs comme des échalas, ronds comme des citrouilles,
noueux comme des branches d'olivier, courbés en avant ou rejetés en
arrière par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent
dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du café.

Malgré les arbres immenses penchés sur la maison flottante et malgré
le voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les
émanations des liqueurs répandues se mêlaient à l'odeur des corps et
à celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est
pénétrée et qui s'évaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes
ces senteurs diverses flottait un arome léger de poudre de riz qui
parfois disparaissait, qu'on retrouvait toujours, comme si quelque main
cachée eût secoué dans l'air une houppe invisible.

Le spectacle était sur le fleuve, où le va-et-vient incessant des
barques tirait les yeux. Les canotières s'étalaient dans leur fauteuil
en face de leurs mâles aux forts poignets, et elles considéraient avec
mépris les quêteuses de dîners rôdant par l'île.

Quelquefois, quand une équipe lancée passait à toute vitesse, les amis
descendus à terre poussaient des cris, et tout le public, subitement
pris de folie, se mettait à hurler.

Au coude de la rivière, vers Chatou, se montraient sans cesse des
barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et, à mesure
qu'on reconnaissait les visages, d'autres vociférations partaient.

Un canot couvert d'une tente et monté par quatre femmes descendait
lentement le courant. Celle qui ramait était petite, maigre, fanée,
vêtue d'un costume de mousse avec ses cheveux relevés sous un chapeau
ciré. En face d'elle, une grosse blondasse habillée en homme, avec un
veston de flanelle blanche, se tenait couchée sur le dos au fond du
bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux côtés de la rameuse,
et elle fumait une cigarette, tandis qu'à chaque effort des avirons sa
poitrine et son ventre frémissaient, ballottés par la secousse. Tout à
l'arrière, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une
brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans
cesse leurs compagnes.

Un cri partit de la Grenouillère: «Vl'à Lesbos!» et, tout à coup, ce
fut une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les
verres tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un délire
de bruit, vociféraient: «Lesbos! Lesbos! Lesbos!» Le cri roulait,
devenait indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement
effroyable, puis, soudain, il semblait s'élancer de nouveau, monter
par l'espace, couvrir la plaine, emplir le feuillage épais des grands
arbres, s'étendre aux lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.

La rameuse, devant cette ovation, s'était arrêtée tranquillement.
La grosse blonde étendue au fond du canot tourna la tête d'un air
nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, à
l'arrière, se mirent à rire en saluant la foule.

Alors la vocifération redoubla, faisant trembler l'établissement
flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient
leurs mouchoirs, et toutes les voix, aiguës ou graves, criaient
ensemble: «Lesbos!» On eût dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus,
saluait un chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral
passe sur leur front.

La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes,
qui repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.

M. Paul, au contraire des autres, avait tiré une clef de sa poche, et,
de toute sa force, il sifflait. Sa maîtresse, nerveuse, pâlie encore,
lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette
fois avec une rage dans les yeux. Mais lui, semblait exaspéré, comme
soulevé par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive,
désordonnée. Il balbutia, les lèvres tremblantes d'indignation:

--C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes avec une
pierre au cou.

Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint
sifflante, et elle parlait avec volubilité, comme pour plaider sa
propre cause:

--Est-ce que ça te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce
qu'elles veulent, puisqu'elles ne doivent rien à personne? Fiche-nous
la paix avec tes manières et mêle-toi de tes affaires...

Mais il lui coupa la parole.

--C'est la police que ça regarde, et je les ferai flanquer à
Saint-Lazare, moi!

Elle eut un soubresaut:

--Toi?

--Oui, moi! Et, en attendant, je te défends de leur parler, tu entends,
je te le défends.

Alors elle haussa les épaules, et calmée tout à coup:

--Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file,
et tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi.

Il ne répondit pas et ils restèrent face à face, avec la bouche crispée
et la respiration rapide.

A l'autre bout du grand café de bois, les quatre femmes faisaient leur
entrée. Les deux costumées en hommes marchaient devant: l'une maigre,
pareille à un garçonnet vieillot avec des teintes jaunes sur les
tempes; l'autre, emplissant de sa graisse ses vêtements de flanelle
blanche, bombant de sa croupe le large pantalon, se balançait comme une
oie grasse, ayant les cuisses énormes et les genoux rentrés. Leurs deux
amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les
mains.

Elles avaient loué toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau,
et elles vivaient là, comme auraient vécu deux ménages.

Leur vice était public, officiel, patent. On en parlait comme d'une
chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on
chuchotait tout bas des histoires étranges, des drames nés de furieuses
jalousies féminines, et des visites secrètes de femmes connues,
d'actrices, à la petite maison du bord de l'eau.

Un voisin, révolté de ces bruits scandaleux, avait prévenu la
gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, était venu faire une
enquête. La mission était délicate; on ne pouvait, en somme, rien
reprocher à ces femmes, qui ne se livraient point à la prostitution. Le
brigadier, fort perplexe, ignorant même à peu près la nature des délits
soupçonnés, avait interrogé à l'aventure, et fait un rapport monumental
concluant à l'innocence.

On en avait ri jusqu'à Saint-Germain.

Elles traversaient à petits pas, comme des reines, l'établissement
de la Grenouillère; et elles semblaient fières de leur célébrité,
heureuses des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à
cette tourbe, à cette plèbe.

Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'œil de la
fille une flamme s'allumait.

Lorsque les deux premières furent au bout de la table, Madeleine
cria:--«Pauline!» La grosse se retourna, s'arrêta, tenant toujours le
bras de son moussaillon femelle:

--Tiens! Madeleine... Viens donc me parler, ma chérie.

Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa maîtresse; mais elle lui
dit d'un tel air:--«Tu sais, mon p'tit, tu peux filer,» qu'il se tut et
resta seul.

Alors elles causèrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaietés
heureuses passaient sur leurs lèvres; elles parlaient vite; et Pauline,
par instants, regardait Paul à la dérobée avec un sourire narquois et
méchant.

A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut près d'elles
d'un élan, tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les
épaules:--«Viens, je le veux, dit-il, je t'ai défendu de parler à ces
gueuses.»

Mais Pauline éleva la voix et se mit à l'engueuler avec son répertoire
de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait, sur
le bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous
cette pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant
de cette bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures,
et, devant le scandale qui commençait, il recula, retourna sur ses pas,
et s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourné aux trois
femmes victorieuses.

Il resta là, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme
s'il l'eût arrachée, il enlevait d'un doigt nerveux une larme formée au
coin de son œil.

C'est qu'il aimait éperdument, sans savoir pourquoi, malgré ses
instincts délicats, malgré sa raison, malgré sa volonté même. Il
était tombé dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux.
D'une nature attendrie et fine, il avait rêvé des liaisons exquises,
idéales et passionnées; et voilà que ce petit criquet de femme, bête,
comme toutes les filles, d'une bêtise exaspérante, pas jolie même,
maigre et rageuse, l'avait pris, captivé, possédé des pieds à la tête,
corps et âme. Il subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et
tout-puissant, cette force inconnue, cette domination prodigieuse,
venue on ne sait d'où, du démon de la chair, et qui jette l'homme le
plus sensé aux pieds d'une fille quelconque sans que rien en elle
explique son pouvoir fatal et souverain.

Et là, derrière son dos, il sentait qu'une chose infâme s'apprêtait.
Des rires lui entraient au cœur. Que faire? Il le savait bien, mais il
ne le pouvait pas.

Il regardait fixement, sur la berge en face, un pêcheur à la ligne
immobile.

Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson
d'argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son
hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience,
il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un
paquet d'entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu'au cœur;
il lui sembla que cet hameçon c'était son amour, et que, s'il fallait
l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au
bout d'un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine
tenait le fil.

Une main se posa sur son épaule; il eut un sursaut, se tourna; sa
maîtresse était à son côté. Ils ne se parlèrent pas; et elle s'accouda
comme lui à la balustrade, les yeux fixés sur la rivière.

Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait
même pas à démêler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il éprouvait,
c'était une joie de la sentir là, près de lui, revenue, et une lâcheté
honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle
ne le quittât point.

Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix très
douce:--«Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le
bateau.»

Elle répondit:--«Oui, mon chat.»

Et il l'aida à descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les
mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors
elle le regarda en souriant et ils s'embrassèrent de nouveau.

Ils remontèrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plantée de
saules, couverte d'herbes, baignée et tranquille dans la tiédeur de
l'après-midi.

Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il était à peine six
heures; alors, laissant leur yole, ils partirent à pied dans l'île,
vers Bezons, à travers les prairies, le long des hauts peupliers qui
bordent le fleuve.

Les grands foins, prêts à être fauchés, étaient remplis de fleurs. Le
soleil qui baissait étalait dessus une nappe de lumière rousse, et,
dans la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons
de l'herbe se mêlaient aux humides senteurs du fleuve, imprégnaient
l'air d'une langueur tendre, d'un bonheur léger, comme d'une vapeur de
bien-être.

Une molle défaillance venait aux cœurs, et une espèce de communion
avec cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystérieux frisson
de vie épandue, avec cette poésie pénétrante, mélancolique, qui
semblait sortir des plantes, des choses, s'épanouir, révélée aux sens
en cette heure douce et recueillie.

Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils
marchaient côte à côte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta.
Elle chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait
les rues, un air traînant dans les mémoires, qui déchira brusquement
la profonde et sereine harmonie du soir.

Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abîme.
Elle battait les herbes de son ombrelle, la tête un peu baissée,
contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des
roulades, osant des trilles.

Son petit front, étroit, qu'il aimait tant, était donc vide, vide! Il
n'y avait là dedans que cette musique de serinette; et les pensées qui
s'y formaient par hasard étaient pareilles à cette musique. Elle ne
comprenait rien de lui; ils étaient plus séparés que s'ils ne vivaient
pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les
lèvres?

Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remué
jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour,
il l'étreignit passionnément.

Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dégager, en murmurant
par compensation:--«Va, je t'aime bien, mon chat.»

Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entraîna en
courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, tout
en sautant d'allégresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un
buisson incendié par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir
repris haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprît son exaltation.

Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain, à travers
les arbres, ils aperçurent sur la rivière le canot monté par les quatre
femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant
à Madeleine des baisers. Puis elle cria:--«A ce soir!»

Madeleine répondit:--«A ce soir!»

Paul crut sentir soudain son cœur enveloppé de glace.

Et ils rentrèrent pour dîner.

Ils s'installèrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent
à manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie,
enfermée dans un globe de verre, qui les éclairait d'une lueur faible
et vacillante; et l'on entendait à tout moment les explosions de cris
des canotiers dans la grande salle du premier.

Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui
dit:--«Je me sens très fatigué, ma mignonne; si tu veux, nous nous
coucherons de bonne heure.»

Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lança ce regard
énigmatique, ce regard à perfidies qui apparaît si vite au fond de
l'œil de la femme. Puis, après avoir réfléchi, elle répondit:--«Tu
te coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la
Grenouillère.»

Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les
plus horribles souffrances, mais il répondit d'un ton caressant et
navré:--«Si tu étais bien gentille, nous resterions tous les deux.»
Elle fit «non» de la tête sans ouvrir la bouche. Il insista:--«T'en
prie! ma bichette.» Alors elle rompit brusquement:--«Tu sais ce que
je t'ai dit. Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te
retient pas. Quant à moi, j'ai promis: j'irai.»

Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains,
et resta là, rêvant douloureusement.

Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient
dans leurs yoles pour le bal de la Grenouillère.

Madeleine dit à Paul:--«Si tu ne viens pas, décide-toi, je demanderai à
un de ces messieurs de me conduire.»

Paul se leva:--«Allons!» murmura-t-il.

Et ils partirent.

La nuit était noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine
embrasée, par un souffle pesant, chargé d'ardeurs, de fermentations, de
germes vifs qui, mêlés à la brise, l'alentissaient. Elle promenait sur
les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un
peu, tant elle semblait épaissie et lourde.

Les yoles se mettaient en route, portant à l'avant une lanterne
vénitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement
ces petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils à des
lucioles en délire; et des voix couraient dans l'ombre de tous côtés.

La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un
bateau lancé passait près d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc
du canotier éclairé par sa lanterne.

Lorsqu'ils eurent tourné le coude de la rivière, la Grenouillère
leur apparut dans le lointain. L'établissement en fête était orné de
girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de
lumières. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots
représentant des dômes, des pyramides, des monuments compliqués en feux
de toutes nuances. Des festons enflammés traînaient jusqu'à l'eau; et
quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne à pêche
invisible, semblait une grosse étoile balancée.

Toute cette illumination répandait une lueur alentour du café,
éclairait de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc
se détachait en gris pâle, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir
profond des champs et du ciel.

L'orchestre, composé de cinq artistes de banlieue, jetait au loin
sa musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau
chanter Madeleine.

Elle voulut tout de suite entrer. Paul désirait auparavant faire un
tour dans l'île; mais il dut céder.

L'assistance s'était épurée. Les canotiers presque seuls restaient
avec quelques bourgeois clairsemés et quelques jeunes gens flanqués de
filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un
habit noir fatigué, promenait en tous sens sa tête ravagée de vieux
marchand de plaisirs publics à bon marché.

La grosse Pauline et ses compagnes n'étaient pas là; et Paul respira.

On dansait: les couples face à face cabriolaient éperdument, jetaient
leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis-à-vis.

Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un
envolement de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s'élevaient
au-dessus de leurs têtes avec une facilité surprenante, et elles
balançaient leurs ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs
seins, répandant autour d'elles une senteur énergique de femmes en
sueur.

Les mâles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes
obscènes, se contorsionnaient, grimaçants et hideux, faisaient la roue
sur les mains, ou bien, s'efforçant d'être drôles, esquissaient des
manières avec une grâce ridicule.

Une grosse bonne et deux garçons servaient les consommations.

Ce café-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui
le séparât du dehors, la danse échevelée s'étalait en face de la nuit
pacifique et du firmament poudré d'astres.

Tout à coup le Mont-Valérien, là-bas, en face, sembla s'éclairer comme
si un incendie se fût allumé derrière. La lueur s'étendit, s'accentua,
envahissant peu à peu le ciel, décrivant un grand cercle lumineux,
d'une lumière pâle et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut,
grandit, d'un rouge ardent comme un métal sur l'enclume. Cela se
développait lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se
détachant bientôt de l'horizon, monta doucement dans l'espace. A mesure
qu'elle s'élevait, sa nuance pourpre s'atténuait, devenait jaune, d'un
jaune clair, éclatant; et l'astre paraissait diminuer à mesure qu'il
s'éloignait.

Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation,
oubliant sa maîtresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.

Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un
œil anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et
l'autre. Personne ne l'avait vue.

Il errait ainsi, martyrisé d'inquiétude, quand un des garçons lui
dit:--«C'est madame Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir
tout à l'heure en compagnie de madame Pauline.» Et, au même moment,
Paul apercevait, debout à l'autre extrémité du café, le mousse et
les deux belles filles, toutes trois liées par la taille, et qui le
guettaient en chuchotant.

Il comprit, et, comme un fou, s'élança dans l'île.

Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna
sur ses pas. Alors il se mit à fouiller l'épaisseur des taillis, à
vagabonder éperdument, s'arrêtant parfois pour écouter.

Les crapauds, par tout l'horizon, lançaient leur note métallique et
courte.

Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient
affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait
une molle clarté, comme une poussière de ouate; elle pénétrait les
feuillages, faisait couler sa lumière sur l'écorce argentée des
peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frémissants des
grands arbres. La grisante poésie de cette soirée d'été entrait dans
Paul malgré lui, traversait son angoisse affolée, remuait son cœur
avec une ironie féroce, développant jusqu'à la rage en son âme douce et
contemplative ses besoins d'idéale tendresse, d'épanchements passionnés
dans le sein d'une femme adorée et fidèle.

Il fut contraint de s'arrêter, étranglé par des sanglots précipités,
déchirants.

La crise passée, il repartit.

Soudain il reçut comme un coup de couteau; on s'embrassait, là,
derrière ce buisson. Il y courut; c'était un couple amoureux, dont les
deux silhouettes s'éloignèrent vivement à son approche, enlacées, unies
dans un baiser sans fin.

Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne répondrait point; et il
avait aussi une peur affreuse de les découvrir tout à coup.

Les ritournelles des quadrilles avec les solos déchirants du
piston, les rires faux de la flûte, les rages aiguës du violon lui
tiraillaient le cœur, exaspérant sa souffrance. La musique enragée,
boitillante, courait sous les arbres, tantôt affaiblie, tantôt grossie
dans un souffle passager de brise.

Tout à coup il se dit qu'Elle était revenue peut-être? Oui! elle
était revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tête sans raison,
stupidement, emporté par ses terreurs, par les soupçons désordonnés qui
l'envahissaient depuis quelque temps.

Et, saisi par une de ces accalmies singulières qui traversent parfois
les plus grands désespoirs, il retourna vers le bal.

D'un coup d'œil il parcourut la salle. Elle n'était pas là. Il fit le
tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau face à face avec
les trois femmes. Il avait apparemment une figure désespérée et drôle,
car toutes trois ensemble éclatèrent de gaieté.

Il se sauva, repartit dans l'île, se rua à travers les taillis,
haletant.--Puis il écouta de nouveau,--il écouta longtemps, car ses
oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus
loin un petit rire perçant qu'il connaissait bien; et il avança tout
doucement, rampant, écartant les branches, la poitrine tellement
secouée par son cœur qu'il ne pouvait plus respirer.

Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis
elles se turent.

Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas
savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse
qui le ravageait. Il allait retourner à Chatou, prendre le train,
et ne reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image
brusquement l'envahit, et il l'aperçut en sa pensée quand elle
s'éveillait au matin, dans leur lit tiède, se pressait câline contre
lui, jetant ses bras à son cou, avec ses cheveux répandus, un peu
mêlés sur le front, avec ses yeux fermés encore et ses lèvres ouvertes
pour le premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale
l'emplit d'un regret frénétique et d'un désir forcené.

On parlait de nouveau; et il s'approcha, courbé en deux. Puis un léger
cri courut sous les branches tout près de lui. Un cri! Un de ces cris
d'amour qu'il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur
tendresse. Il avançait encore, toujours, comme malgré lui, attiré
invinciblement, sans avoir conscience de rien... et il les vit.

Oh! si c'eût été un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait
enchaîné par leur infamie même. Et il restait là, anéanti, bouleversé,
comme s'il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un
crime contre nature, monstrueux, une immonde profanation.

Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit
poisson dont il avait senti arracher les entrailles... Mais Madeleine
murmura: «Pauline!» du même ton passionné qu'elle disait: «Paul!» et il
fut traversé d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.

Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit et se trouva
soudain devant le fleuve, devant le bras rapide éclairé par la lune.
Le courant torrentueux faisait de grands tourbillons où se jouait la
lumière. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant
à son pied une large bande obscure où les remous s'entendaient dans
l'ombre.

Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'étageaient en
pleine clarté.

Paul vit tout cela comme dans un songe, comme à travers un souvenir;
il ne songeait à rien, ne comprenait rien, et toutes les choses, son
existence même, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oubliées,
finies.

Le fleuve était là. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il
était fou. Il se retourna cependant vers l'île, vers Elle; et, dans
l'air calme de la nuit où dansaient toujours les refrains affaiblis
et obstinés du bastringue, il lança d'une voix désespérée, suraiguë,
surhumaine, un effroyable cri:--«Madeleine!»

Son appel déchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout
l'horizon.

Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bête, il sauta dans la
rivière. L'eau jaillit, se referma, et, de la place où il avait
disparu, une succession de grands cercles partit, élargissant jusqu'à
l'autre berge leurs ondulations brillantes.

Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa:--«C'est
Paul.»--Un soupçon surgit en son âme.--«Il s'est noyé,» dit-elle. Et
elle s'élança vers la rive, où la grosse Pauline la rejoignit.

Un lourd bachot monté par deux hommes tournait et retournait sur place.
Un des bateliers ramait, l'autre enfonçait dans l'eau un grand bâton et
semblait chercher quelque chose. Pauline cria:--«Que faites-vous? Qu'y
a-t-il?» Une voix inconnue répondit:--«C'est un homme qui vient de se
noyer.»

Les deux femmes, pressées l'une contre l'autre, hagardes, suivaient
les évolutions de la barque. La musique de la Grenouillère folâtrait
toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des
sombres pêcheurs; et la rivière, qui cachait maintenant un cadavre,
tournoyait, illuminée.

Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter
Madeleine. Enfin, après une demi-heure au moins, un des hommes
annonça:--«Je le tiens!» Et il fit remonter sa longue gaffe, doucement,
tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut à la surface de
l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs
forces, halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur bateau.

Ensuite ils gagnèrent la terre, en cherchant une place éclairée et
basse. Au moment où ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.

Dès qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumière de la
lune, il semblait vert déjà, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses
habits pleins de vase. Ses doigts fermés et raidis étaient affreux. Une
espèce d'enduit noirâtre et liquide couvrait tout son corps. La figure
paraissait enflée, et de ses cheveux collés par le limon une eau sale
coulait sans cesse.

Les deux hommes l'examinèrent.

--Tu le connais? dit l'un.

L'autre, le passeur de Croissy, hésitait:--«Oui, il me semble bien que
j'ai vu cette tête-là; mais tu sais, comme ça, on ne reconnaît pas
bien.»--Puis, soudain:--«Mais c'est monsieur Paul!»

--Qui ça, monsieur Paul? demanda son camarade. Le premier reprit:

--Mais monsieur Paul Baron, le fils du sénateur, ce p'tit qu'était si
amoureux.

L'autre ajouta philosophiquement:

--Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de même
quand on est riche!

Madeleine sanglotait, tombée par terre. Pauline s'approcha du corps et
demanda:--«Est-ce qu'il est bien mort?--tout à fait?»

Les hommes haussèrent les épaules:--«Oh! après ce temps-là! pour sûr.»

Puis l'un d'eux interrogea:--«C'est chez Grillon qu'il logeait?»--«Oui,
reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise.»

Ils remontèrent dans leur bateau et repartirent, s'éloignant lentement
à cause du courant rapide; et longtemps encore après qu'on ne les vit
plus de la place où les femmes étaient restées, on entendit tomber dans
l'eau les coups réguliers des avirons.

Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine éplorée, la
câlina, l'embrassa longtemps, la consola:--«Que veux-tu, ce n'est
point ta faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empêcher les
hommes de faire des bêtises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, après
tout!»--Puis la relevant:--«Allons, ma chérie, viens-t'en coucher à la
maison; tu ne peux pas rentrer chez Grillon ce soir.--Elle l'embrassa
de nouveau:--«Va, nous te guérirons,» dit-elle.

Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots
affaiblis, la tête sur l'épaule de Pauline, comme réfugiée dans une
tendresse plus intime et plus sûre, plus familière et plus confiante,
elle partit à tout petits pas.



AU PRINTEMPS.


Lorsque les premiers beaux jours arrivent, que la terre s'éveille et
reverdit, que la tiédeur parfumée de l'air nous caresse la peau, entre
dans la poitrine, semble pénétrer au cœur lui-même, il nous vient des
désirs vagues de bonheurs indéfinis, des envies de courir, d'aller au
hasard, de chercher aventure, de boire du printemps.

L'hiver ayant été fort dur l'an dernier, ce besoin d'épanouissement
fut, au mois de mai, comme une ivresse qui m'envahit, une poussée de
sève débordante.

Or, en m'éveillant un matin, j'aperçus par ma fenêtre, au-dessus des
maisons voisines, la grande nappe bleue du ciel tout enflammée de
soleil. Les serins accrochés aux fenêtres s'égosillaient; les bonnes
chantaient à tous les étages; une rumeur gaie montait de la rue; et je
sortis, l'esprit en fête, pour aller je ne sais où.

Les gens qu'on rencontrait souriaient; un souffle de bonheur flottait
partout dans la lumière chaude du printemps revenu. On eût dit qu'il
y avait sur la ville une brise d'amour épandue; et les jeunes femmes
qui passaient en toilette du matin, portant dans les yeux comme
une tendresse cachée et une grâce, plus molle dans la démarche,
m'emplissaient le cœur de trouble.

Sans savoir comment, sans savoir pourquoi, j'arrivai au bord de la
Seine. Des bateaux à vapeur filaient vers Suresnes, et il me vint
soudain une envie démesurée de courir à travers les bois.

Le pont de la _Mouche_ était couvert de passagers, car le premier
soleil vous tire, malgré vous, du logis, et tout le monde remue, va,
vient, cause avec le voisin.

C'était une voisine que j'avais; une petite ouvrière sans doute, avec
une grâce toute parisienne, une mignonne tête blonde sous des cheveux
bouclés aux tempes; des cheveux qui semblaient une lumière frisée,
descendaient à l'oreille, couraient jusqu'à la nuque, dansaient au
vent, puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si léger, si blond,
qu'on le voyait à peine, mais qu'on éprouvait une irrésistible envie
de mettre là une foule de baisers.

Sous l'insistance de mon regard, elle tourna la tête vers moi,
puis baissa brusquement les yeux, tandis qu'un pli léger, comme un
sourire prêt à naître, enfonçant un peu le coin de sa bouche, faisait
apparaître aussi là ce fin duvet soyeux et pâle que le soleil dorait un
peu.

La rivière calme s'élargissait. Une paix chaude planait dans
l'atmosphère, et un murmure de vie semblait emplir l'espace. Ma voisine
releva les yeux, et, cette fois, comme je la regardais toujours, elle
sourit décidément. Elle était charmante ainsi, et dans son regard
fuyant mille choses m'apparurent, mille choses ignorées jusqu'ici. J'y
vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la
poésie que nous rêvons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et
j'avais un désir fou d'ouvrir les bras, de l'emporter quelque part pour
lui murmurer à l'oreille la suave musique des paroles d'amour.

J'allais ouvrir la bouche et l'aborder, quand quelqu'un me toucha
l'épaule. Je me retournai, surpris, et j'aperçus un homme d'aspect
ordinaire, ni jeune ni vieux, qui me regardait d'un air triste.

--Je voudrais vous parler, dit-il.

Je fis une grimace qu'il vit sans doute, car il ajouta:--«C'est
important.»

Je me levai et le suivis à l'autre bout du bateau:--«Monsieur,
reprit-il, quand l'hiver approche avec les froids, la pluie et la
neige, votre médecin vous dit chaque jour: «Tenez-vous les pieds bien
chauds, gardez-vous des refroidissements, des rhumes, des bronchites,
des pleurésies.» Alors vous prenez mille précautions, vous portez de
la flanelle, des pardessus épais, des gros souliers, ce qui ne vous
empêche pas toujours de passer deux mois au lit. Mais quand revient
le printemps avec ses feuilles et ses fleurs, ses brises chaudes et
amollissantes, ses exhalaisons des champs qui vous apportent des
troubles vagues, des attendrissements sans cause, il n'est personne qui
vienne vous dire: «Monsieur, prenez garde à l'amour! Il est embusqué
partout; il vous guette à tous les coins; toutes ses ruses sont
tendues, toutes ses armes aiguisées, toutes ses perfidies préparées!
Prenez garde à l'amour!... Prenez garde à l'amour! Il est plus
dangereux que le rhume, la bronchite ou la pleurésie! Il ne pardonne
pas, et fait commettre à tout le monde des bêtises irréparables.» Oui,
monsieur, je dis que, chaque année, le gouvernement devrait faire
mettre sur les murs de grandes affiches avec ces mots: «_Retour du
printemps. Citoyens français, prenez garde à l'amour;_» de même qu'on
écrit sur la porte des maisons: «Prenez garde à la peinture.»--Eh bien,
puisque le gouvernement ne le fait pas, moi je le remplace, et je vous
dis: «Prenez garde à l'amour; il est en train de vous pincer, et j'ai
le devoir de vous prévenir comme on prévient, en Russie, un passant
dont le nez gèle.»

Je demeurais stupéfait devant cet étrange particulier, et, prenant un
air digne:--«Enfin, monsieur, vous me paraissez vous mêler de ce qui ne
vous regarde guère.»

Il fit un mouvement brusque, et répondit:--«Oh! monsieur! monsieur!
si je m'aperçois qu'un homme va se noyer dans un endroit dangereux,
il faut donc le laisser périr? Tenez, écoutez mon histoire, et vous
comprendrez pourquoi j'ose vous parler ainsi.

«C'était l'an dernier, à pareille époque. Je dois vous dire, d'abord,
monsieur, que je suis employé au Ministère de la marine, où nos
chefs, les commissaires, prennent au sérieux leurs galons d'officiers
plumitifs pour nous traiter comme des gabiers.--Ah! si tous les chefs
étaient civils,--mais je passe.--Donc j'apercevais de mon bureau un
petit bout de ciel tout bleu où volaient des hirondelles; et il me
venait des envies de danser au milieu de mes cartons noirs.

«Mon désir de liberté grandit tellement, que, malgré ma répugnance,
j'allai trouver mon singe. C'était un petit grincheux toujours en
colère. Je me dis malade. Il me regarda dans le nez et cria:--«Je n'en
crois rien, monsieur. Enfin, allez-vous-en! Pensez-vous qu'un bureau
peut marcher avec des employés pareils?»

«Mais je filai, je gagnai la Seine. Il faisait un temps comme
aujourd'hui; et je pris la _Mouche_ pour faire un tour à Saint-Cloud.

«Ah! monsieur! comme mon chef aurait dû m'en refuser la permission!

«Il me sembla que je me dilatais sous le soleil. J'aimais tout, le
bateau, la rivière, les arbres, les maisons, mes voisins, tout. J'avais
envie d'embrasser quelque chose, n'importe quoi: c'était l'amour qui
préparait son piège.

«Tout à coup, au Trocadéro, une jeune fille monta avec un petit paquet
à la main, et elle s'assit en face de moi.

«Elle était jolie, oui, monsieur; mais c'est étonnant comme les femmes
vous semblent mieux quand il fait beau, au premier printemps: elles
ont un capiteux, un charme, un je ne sais quoi tout particulier. C'est
absolument comme du vin qu'on boit après le fromage.

«Je la regardais, et elle aussi elle me regardait,--mais seulement de
temps en temps, comme la vôtre tout à l'heure. Enfin, à force de nous
considérer, il me sembla que nous nous connaissions assez pour entamer
conversation, et je lui parlai. Elle répondit. Elle était gentille
comme tout, décidément. Elle me grisait, mon cher monsieur!

«A Saint-Cloud, elle descendit,--je la suivis.--Elle allait livrer une
commande. Quand elle reparut, le bateau venait de partir. Je me mis
à marcher à côté d'elle, et la douceur de l'air nous arrachait des
soupirs à tous les deux.

--«Il ferait bien bon dans les bois,» lui dis-je.

«Elle répondit:--«Oh! oui!»

--«Si nous allions y faire un tour, voulez-vous, mademoiselle?»

«Elle me guetta en dessous d'un coup d'œil rapide comme pour bien
apprécier ce que je valais, puis, après avoir hésité quelque temps,
elle accepta. Et nous voilà côte à côte au milieu des arbres. Sous le
feuillage un peu grêle encore, l'herbe, haute, drue, d'un vert luisant,
comme vernie, était inondée de soleil et pleine de petites bêtes qui
s'aimaient aussi. On entendait partout des chants d'oiseaux. Alors
ma compagne se mit à courir en gambadant, enivrée d'air et d'effluves
champêtres. Et moi je courais derrière en sautant comme elle. Est-on
bête, monsieur, par moments!

«Puis elle chanta éperdument mille choses, des airs d'opéra, la chanson
de Musette! La chanson de Musette! comme elle me sembla poétique
alors!... Je pleurais presque. Oh! ce sont toutes ces balivernes-là qui
nous troublent la tête; ne prenez jamais, croyez-moi, une femme qui
chante à la campagne, surtout si elle chante la chanson de Musette!

«Elle fut bientôt fatiguée et s'assit sur un talus vert. Moi, je me mis
à ses pieds, et je lui saisis les mains; ses petites mains poivrées
de coups d'aiguille, et cela m'attendrit. Je me disais:--«Voici les
saintes marques du travail.»--Oh! monsieur, monsieur, savez-vous ce
qu'elles signifient, les saintes marques du travail? Elles veulent
dire tous les commérages de l'atelier, les polissonneries chuchotées,
l'esprit souillé par toutes les ordures racontées, la chasteté perdue,
toute la sottise des bavardages, toute la misère des habitudes
quotidiennes, toute l'étroitesse des idées propres aux femmes du
commun, installées souverainement dans celle qui porte au bout des
doigts les saintes marques du travail.

«Puis nous nous sommes regardés dans les yeux longuement.

«Oh! cet œil de la femme, quelle puissance il a! Comme il trouble,
envahit, possède, domine! Comme il semble profond, plein de promesses,
d'infini! On appelle cela se regarder dans l'âme! Oh! monsieur, quelle
blague! Si l'on y voyait, dans l'âme, on serait plus sage, allez.

«Enfin, j'étais emballé, fou. Je voulus la prendre dans mes bras. Elle
me dit:--«A bas les pattes!»

«Alors je m'agenouillai près d'elle et j'ouvris mon cœur; je versai
sur ses genoux toutes les tendresses qui m'étouffaient. Elle parut
étonnée de mon changement d'allure, et me considéra d'un regard oblique
comme si elle se fût dit:--Ah! c'est comme ça qu'on joue de toi, mon
bon; eh bien! nous allons voir.

«En amour, monsieur, nous sommes toujours des naïfs, et les femmes des
commerçantes.

«J'aurais pu la posséder, sans doute; j'ai compris plus tard ma
sottise, mais ce que je cherchais, moi, ce n'était pas un corps;
c'était de la tendresse, de l'idéal. J'ai fait du sentiment quand
j'aurais dû mieux employer mon temps.

«Dès qu'elle en eut assez de mes déclarations, elle se leva; et nous
revînmes à Saint-Cloud. Je ne la quittai qu'à Paris. Elle avait l'air
si triste depuis notre retour que je l'interrogeai. Elle répondit:--«Je
pense que voilà des journées comme on n'en a pas beaucoup dans sa
vie.»--Mon cœur battait à me défoncer la poitrine.

«Je la revis le dimanche suivant, et encore le dimanche d'après, et
tous les autres dimanches. Je l'emmenai à Bougival, Saint-Germain,
Maisons-Laffitte, Poissy; partout où se déroulent les amours de
banlieue.

«La petite coquine, à son tour, me «la faisait à la passion».

«Je perdis enfin tout à fait la tête, et, trois mois après, je
l'épousai.

«Que voulez-vous, monsieur, on est employé, seul, sans famille, sans
conseils! On se dit que la vie serait douce avec une femme! Et on
l'épouse, cette femme!

«Alors elle vous injurie du matin au soir, ne comprend rien, ne sait
rien, jacasse sans fin, chante à tue-tête la chanson de Musette (oh!
la chanson de Musette, quelle scie!), se bat avec le charbonnier,
raconte à la concierge les intimités de son ménage, confie à la bonne
du voisin tous les secrets de l'alcôve, débine son mari chez les
fournisseurs, et a la tête farcie d'histoires si stupides, de croyances
si idiotes, d'opinions si grotesques, de préjugés si prodigieux, que je
pleure de découragement, monsieur, toutes les fois que je cause avec
elle.»

Il se tut, un peu essoufflé et très ému. Je le regardais, pris de pitié
pour ce pauvre diable naïf, et j'allais lui répondre quelque chose,
quand le bateau s'arrêta. On arrivait à Saint-Cloud.

La petite femme qui m'avait troublé se leva pour descendre. Elle passa
près de moi en me jetant un coup d'œil de côté avec un sourire furtif,
un de ces sourires qui vous affolent; puis elle sauta sur le ponton.

Je m'élançai pour la suivre, mais mon voisin me saisit par la manche.
Je me dégageai d'un mouvement brusque; il m'empoigna par les pans de ma
redingote, et il me tirait en arrière en répétant:--«Vous n'irez pas!
vous n'irez pas!» d'une voix si haute, que tout le monde se retourna.

Un rire courut autour de nous, et je demeurai immobile, furieux, mais
sans audace devant le ridicule et le scandale.

Et le bateau repartit.

La petite femme restée sur le ponton, me regardait m'éloigner d'un air
désappointé, tandis que mon persécuteur me soufflait dans l'oreille en
se frottant les mains:

--Je vous ai rendu là un rude service, allez.



LES TOMBALES.


Les cinq amis achevaient de dîner, cinq hommes du monde, mûrs, riches,
trois mariés, deux restés garçons. Ils se réunissaient ainsi tous
les mois, en souvenir de leur jeunesse, et, après avoir dîné, ils
causaient jusqu'à deux heures du matin. Restés amis intimes, et se
plaisant ensemble, ils trouvaient peut-être là leurs meilleurs soirs
dans la vie. On bavardait sur tout, sur tout ce qui occupe et amuse
les Parisiens; c'était entre eux, comme dans la plupart des salons
d'ailleurs, une espèce de recommencement parlé de la lecture des
journaux du matin.

Un des plus gais était Joseph de Bardon, célibataire et vivant la vie
parisienne de la façon la plus complète et la plus fantaisiste. Ce
n'était point un débauché ni un dépravé, mais un curieux, un joyeux
encore jeune; car il avait à peine quarante ans. Homme du monde dans
le sens le plus large et le plus bienveillant que puisse mériter ce
mot, doué de beaucoup d'esprit sans grande profondeur, d'un savoir
varié sans érudition vraie, d'une compréhension agile sans pénétration
sérieuse, il tirait de ses observations, de ses aventures, de tout ce
qu'il voyait, rencontrait et trouvait, des anecdotes de roman comique
et philosophique en même temps, et des remarques humoristiques qui lui
faisaient par la ville une grande réputation d'intelligence.

C'était l'orateur du dîner. Il avait la sienne, chaque fois, son
histoire, sur laquelle on comptait. Il se mit à la dire sans qu'on l'en
eût prié.

Fumant, les coudes sur la table, un verre de fine champagne à moitié
plein devant son assiette, engourdi dans une atmosphère de tabac
aromatisée par le café chaud, il semblait chez lui tout à fait, comme
certains êtres sont chez eux absolument, en certains lieux et en
certains moments, comme une dévote dans une chapelle, comme un poisson
rouge dans son bocal.

Il dit, entre deux bouffées de fumée:

--Il m'est arrivé une singulière aventure il y a quelque temps.

Toutes les bouches demandèrent presque ensemble: «Racontez».

Il reprit:

--Volontiers. Vous savez que je me promène beaucoup dans Paris,
comme les bibelotiers qui fouillent les vitrines. Moi je guette les
spectacles, les gens, tout ce qui passe, et tout ce qui se passe.

Or, vers la mi-septembre, il faisait très beau temps à ce moment-là,
je sortis de chez moi, une après-midi, sans savoir où j'irais. On
a toujours un vague désir de faire une visite à une jolie femme
quelconque. On choisit dans sa galerie, on les compare dans sa pensée,
on pèse l'intérêt qu'elles vous inspirent, le charme qu'elles vous
imposent et on se décide enfin suivant l'attraction du jour. Mais quand
le soleil est très beau et l'air tiède, ils vous enlèvent souvent toute
envie de visites.

Le soleil était beau, et l'air tiède; j'allumai un cigare et je m'en
allai tout bêtement sur le boulevard extérieur. Puis comme je flânais,
l'idée me vint de pousser jusqu'au cimetière Montmartre et d'y entrer.

J'aime beaucoup les cimetières, moi, ça me repose et me mélancolise:
j'en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons amis là dedans, de ceux
qu'on ne va plus voir; et j'y vais encore, moi, de temps en temps.

Justement, dans ce cimetière Montmartre, j'ai une histoire de cœur,
une maîtresse qui m'avait beaucoup pincé, très ému, une charmante
petite femme dont le souvenir, en même temps qu'il me peine énormément,
me donne des regrets... des regrets de toute nature... Et je vais rêver
sur sa tombe... C'est fini pour elle.

Et puis, j'aime aussi les cimetières, parce que ce sont des villes
monstrueuses, prodigieusement habitées. Songez donc à ce qu'il y a de
morts dans ce petit espace, à toutes les générations de Parisiens qui
sont logés là, pour toujours, troglodytes définitifs enfermés dans
leurs petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d'une pierre ou
marqués d'une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et
font tant de bruit, ces imbéciles.

Puis encore, dans les cimetières, il y a des monuments presque aussi
intéressants que dans les musées. Le tombeau de Cavaignac m'a fait
songer, je l'avoue, sans le comparer, à ce chef-d'œuvre de Jean
Goujon: le corps de Louis de Brézé, couché dans la chapelle souterraine
de la cathédrale de Rouen; tout l'art dit moderne et réaliste est
venu de là, messieurs. Ce mort, Louis de Brézé, est plus vrai, plus
terrible, plus fait de chair inanimée, convulsée encore par l'agonie,
que tous les cadavres tourmentés qu'on tortionne aujourd'hui sur les
tombes.

Mais au cimetière Montmartre on peut encore admirer le monument de
Baudin, qui a de la grandeur; celui de Gautier, celui de Mürger, où
j'ai vu l'autre jour une seule pauvre couronne d'immortelles jaunes,
apportée par qui? par la dernière grisette, très vieille, et concierge
aux environs, peut-être? C'est une jolie statuette de Millet, mais que
détruisent l'abandon et la saleté. Chante la jeunesse, ô Mürger!

Me voici donc entrant dans le cimetière Montmartre, et tout à coup
imprégné de tristesse, d'une tristesse qui ne faisait pas trop de mal,
d'ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se
porte bien: «Ça n'est pas drôle, cet endroit-là, mais le moment n'en
est pas encore venu pour moi...».

L'impression de l'automne, de cette humidité tiède qui sent la mort
des feuilles et le soleil affaibli, fatigué, anémique, aggravait en la
poétisant la sensation de solitude et de fin définitive flottant sur ce
lieu, qui sent la mort des hommes.

Je m'en allais à petits pas dans ces rues de tombes, où les voisins
ne voisinent point, ne couchent plus ensemble et ne lisent pas de
journaux. Et je me mis, moi, à lire les épitaphes. Ça, par exemple,
c'est la chose la plus amusante du monde. Jamais Labiche, jamais
Meilhac ne m'ont fait rire comme le comique de la prose tombale. Ah!
quels livres supérieurs à ceux de Paul de Kock pour ouvrir la rate que
ces plaques de marbre et ces croix où les parents des morts ont épanché
leurs regrets, leurs vœux pour le bonheur du disparu dans l'autre
monde, et leur espoir de le rejoindre--blagueurs!

Mais j'adore surtout, dans ce cimetière, la partie abandonnée,
solitaire, pleine de grands ifs et de cyprès, vieux quartier des
anciens morts qui redeviendra bientôt un quartier neuf, dont on abattra
les arbres verts, nourris de cadavres humains, pour aligner les récents
trépassés sous de petites galettes de marbre.

Quand j'eus erré là le temps de me rafraîchir l'esprit, je compris que
j'allais m'ennuyer et qu'il fallait porter au dernier lit de ma petite
amie l'hommage fidèle de mon souvenir. J'avais le cœur un peu serré
en arrivant près de sa tombe. Pauvre chère, elle était si gentille, et
si amoureuse, et si blanche, et si fraîche... et maintenant... si on
ouvrait ça...

Penché sur la grille de fer, je lui dis tout bas ma peine, qu'elle
n'entendit point sans doute, et j'allais partir quand je vis une femme
en noir, en grand deuil, qui s'agenouillait sur le tombeau voisin. Son
voile de crêpe relevé laissait apercevoir une jolie tête blonde, dont
les cheveux en bandeaux semblaient éclairés par une lumière d'aurore
sous la nuit de sa coiffure. Je restai.

Certes, elle devait souffrir d'une profonde douleur. Elle avait enfoui
son regard dans ses mains, et rigide, en une méditation de statue,
partie en ses regrets, égrenant dans l'ombre des yeux cachés et fermés
le chapelet torturant des souvenirs, elle semblait elle-même être une
morte qui penserait à un mort. Puis tout à coup je devinai qu'elle
allait pleurer, je le devinai à un petit mouvement du dos pareil à un
frisson de vent dans un saule. Elle pleura doucement d'abord, puis plus
fort, avec des mouvements rapides du cou et des épaules. Soudain elle
découvrit ses yeux. Ils étaient pleins de larmes et charmants, des
yeux de folle qu'elle promena autour d'elle, en une sorte de réveil
de cauchemar. Elle me vit la regarder, parut honteuse et se cacha
encore toute la figure dans ses mains. Alors ses sanglots devinrent
convulsifs, et sa tête lentement se pencha vers le marbre. Elle y posa
son front, et son voile se répandant autour d'elle couvrit les angles
blancs de la sépulture aimée, comme un deuil nouveau. Je l'entendis
gémir, puis elle s'affaissa, sa joue sur la dalle, et demeura immobile,
sans connaissance.

Je me précipitai vers elle, je lui frappai dans les mains, je soufflai
sur ses paupières, tout en lisant l'épitaphe très simple: «Ici repose
Louis-Théodore Carrel, capitaine d'infanterie de marine, tué par
l'ennemi, au Tonkin. Priez pour lui.»

Cette mort remontait à quelques mois. Je fus attendri jusqu'aux larmes,
et je redoublai mes soins. Ils réussirent; elle revint à elle. J'avais
l'air très ému--je ne suis pas trop mal, je n'ai pas quarante ans.--Je
compris à son premier regard qu'elle serait polie et reconnaissante.
Elle le fut, avec d'autres larmes, et son histoire contée, sortie par
fragments de sa poitrine haletante, la mort de l'officier tombé au
Tonkin, au bout d'un an de mariage, après l'avoir épousée par amour,
car, orpheline de père et de mère, elle avait tout juste la dot
réglementaire.

Je la consolai, je la réconfortai, je la soulevai, je la relevai. Puis
je lui dis:

--Ne restez pas ici. Venez.

Elle murmura:

--Je suis incapable de marcher.

--Je vais vous soutenir.

--Merci, monsieur, vous êtes bon. Vous veniez également ici pleurer un
mort?

--Oui, madame.

--Une morte?

--Oui, madame.

--Votre femme?

--Une amie.

--On peut aimer une amie autant que sa femme, la passion n'a pas de loi.

--Oui, madame.

Et nous voilà partis ensemble, elle appuyée sur moi, moi la portant
presque par les chemins du cimetière. Quand nous en fûmes sortis, elle
murmura, défaillante:

--Je crois que je vais me trouver mal.

--Voulez-vous entrer quelque part, prendre quelque chose?

--Oui, monsieur.

J'aperçus un restaurant, un de ces restaurants où les amis des morts
vont fêter la corvée finie. Nous y entrâmes. Et je lui fis boire une
tasse de thé bien chaud qui parut la ranimer. Un vague sourire lui
vint aux lèvres. Et elle me parla d'elle. C'était si triste, si triste
d'être toute seule dans la vie, toute seule chez soi, nuit et jour, de
n'avoir plus personne à qui donner de l'affection, de la confiance, de
l'intimité.

Cela avait l'air sincère. C'était gentil dans sa bouche. Je
m'attendrissais. Elle était fort jeune, vingt ans peut-être. Je lui
fis des compliments qu'elle accepta fort bien. Puis, comme l'heure
passait, je lui proposai de la reconduire chez elle avec une voiture.
Elle accepta; et, dans le fiacre, nous restâmes tellement l'un contre
l'autre, épaule contre épaule, que nos chaleurs se mêlaient à travers
les vêtements, ce qui est bien la chose la plus troublante du monde.

Quand la voiture fut arrêtée à sa maison, elle murmura: «Je me sens
incapable de monter seule mon escalier, car je demeure au quatrième.
Vous avez été si bon, voulez-vous encore me donner le bras jusqu'à mon
logis?»

Je m'empressai d'accepter. Elle monta lentement, en soufflant beaucoup.
Puis, devant sa porte, elle ajouta:

--Entrez donc quelques instants pour que je puisse vous remercier.

Et j'entrai, parbleu.

C'était modeste, même un peu pauvre, mais simple et bien arrangé, chez
elle.

Nous nous assîmes côte à côte sur un petit canapé, et elle me parla de
nouveau de sa solitude.

Elle sonna sa bonne, afin de m'offrir quelque chose à boire. La bonne
ne vint pas. J'en fus ravi en supposant que cette bonne-là ne devait
être que du matin: ce qu'on appelle une femme de ménage.

Elle avait ôté son chapeau. Elle était vraiment gentille avec ses yeux
clairs fixés sur moi, si bien fixés, si clairs que j'eus une tentation
terrible et j'y cédai. Je la saisis dans mes bras, et sur ses paupières
qui se fermèrent soudain, je mis des baisers... des baisers... des
baisers... tant et plus.

Elle se débattait en me repoussant et répétant: «Finissez...
finissez... finissez donc.»

Quel sens donnait-elle à ce mot? En des cas pareils, «finir» peut
en avoir au moins deux. Pour la faire taire je passai des yeux à la
bouche, et je donnai au mot «finir» la conclusion que je préférais.
Elle ne résista pas trop, et quand nous nous regardâmes de nouveau,
après cet outrage à la mémoire du capitaine tué au Tonkin, elle avait
un air alangui, attendri, résigné, qui dissipa mes inquiétudes.

Alors je fus galant, empressé et reconnaissant. Et après une nouvelle
causerie d'une heure environ, je lui demandai:

--Où dînez-vous?

--Dans un petit restaurant des environs.

--Toute seule?

--Mais oui.

--Voulez-vous dîner avec moi?

--Où ça?

--Dans un bon restaurant du boulevard.

Elle résista un peu. J'insistai: elle céda, en se donnant à elle-même
cet argument: «Je m'ennuie tant... tant,» puis elle ajouta: «Il faut
que je passe une robe un peu moins sombre.»

Et elle entra dans sa chambre à coucher.

Quand elle en sortit, elle était en demi-deuil, charmante, fine et
mince, dans une toilette grise et fort simple. Elle avait évidemment
tenue de cimetière et tenue de ville.

Le dîner fut très cordial. Elle but du champagne, s'alluma, s'anima et
je rentrai chez elle, avec elle.

Cette liaison nouée sur les tombes dura trois semaines environ. Mais on
se fatigue de tout, et principalement des femmes. Je la quittai sous
prétexte d'un voyage indispensable. J'eus un départ très généreux, dont
elle me remercia beaucoup. Et elle me fit promettre, elle me fit jurer
de revenir après mon retour, car elle semblait vraiment un peu attachée
à moi.

Je courus à d'autres tendresses, et un mois environ se passa sans que
la pensée de revoir cette petite amoureuse funéraire fût assez forte
pour que j'y cédasse. Cependant je ne l'oubliais point... Son souvenir
me hantait comme un mystère, comme un problème de psychologie, comme
une de ces questions inexplicables dont la solution nous harcèle.

Je ne sais pourquoi, un jour, je m'imaginai que je la retrouverais au
cimetière Montmartre, et j'y allai.

Je m'y promenai longtemps sans rencontrer d'autres personnes que les
visiteurs ordinaires de ce lieu, ceux qui n'ont pas encore rompu toutes
relations avec leurs morts. La tombe du capitaine tué au Tonkin n'avait
pas de pleureuse sur son marbre, ni de fleurs, ni de couronnes.

Mais comme je m'égarai dans un autre quartier de cette grande ville
de trépassés, j'aperçus tout à coup, au bout d'une étroite avenue de
croix, venant vers moi, un couple en grand deuil, l'homme et la femme.
O stupeur! quand ils s'approchèrent, je la reconnus. C'était elle!

Elle me vit, rougit, et, comme je la frôlais en la croisant, elle me
fit un tout petit signe, un tout petit coup d'œil qui signifiaient:
«Ne me reconnaissez pas,» mais qui semblaient dire aussi: «Revenez me
voir mon chéri.»

L'homme était bien, distingué, chic, officier de la Légion d'honneur,
âgé d'environ cinquante ans.

Et il la soutenait, comme je l'avais soutenue moi-même en quittant le
cimetière.

Je m'en allai stupéfait, me demandant ce que je venais de voir, à
quelle race d'êtres appartenait cette sépulcrale chasseresse. Était-ce
une simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les
tombes les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse,
et troublés encore du souvenir des caresses disparues. Était-elle
unique? Sont-elles plusieurs? Est-ce une profession? Fait-on le
cimetière comme on fait le trottoir? Les Tombales! Ou bien avait-elle
eu seule cette idée admirable, d'une philosophie profonde d'exploiter
les regrets d'amour qu'on ranime en ces lieux funèbres?

Et j'aurais bien voulu savoir de qui elle était veuve, ce jour-là?



MA FEMME.


C'était à la fin d'un dîner d'hommes, d'hommes mariés, anciens amis,
qui se réunissaient quelquefois sans leurs femmes, en garçons, comme
jadis. On mangeait longtemps, on buvait beaucoup; on parlait de tout,
on remuait des souvenirs vieux et joyeux, ces souvenirs chauds qui
font, malgré soi, sourire les lèvres et frémir le cœur. On disait:

--Te rappelles-tu, Georges, notre excursion à Saint-Germain avec ces
deux fillettes de Montmartre?

--Parbleu! si je me le rappelle.

Et on retrouvait des détails, et ceci et cela, mille petites choses,
qui faisaient plaisir encore aujourd'hui.

On vint à parler du mariage, et chacun dit avec un air sincère:
«Oh! si c'était à recommencer!...» Georges Duportin ajouta: «C'est
extraordinaire comme on tombe là dedans facilement. On était bien
décidé à ne jamais prendre femme; et puis, au printemps on part pour la
campagne; il fait chaud; l'été se présente bien; l'herbe est fleurie;
on rencontre une jeune fille chez des amis... v'lan! c'est fait. On
revient marié.»

Pierre Létoile s'écria: «Juste! c'est mon histoire, seulement j'ai des
détails particuliers...»

Son ami l'interrompit: «Quant à toi ne te plains pas. Tu as bien la
plus charmante femme du monde, jolie, aimable, parfaite; tu es, certes,
le plus heureux de nous.»

L'autre reprit:

--Ce n'est pas ma faute.

--Comment ça?

--C'est vrai que j'ai une femme parfaite; mais je l'ai bien épousée
malgré moi.

--Allons donc!

--Oui... Voici l'aventure. J'avais trente-cinq ans, et je ne pensais
pas plus à me marier qu'à me pendre. Les jeunes filles me semblaient
insipides et j'adorais le plaisir.

Je fus invité, au mois de mai, à la noce de mon cousin Simon d'Erabel,
en Normandie. Ce fut une vraie noce normande. On se mit à table à cinq
heures du soir; à onze heures on mangeait encore. On m'avait accouplé,
pour la circonstance, avec une demoiselle Dumoulin, fille d'un colonel
en retraite, jeune personne blonde et militaire, bien en forme, hardie
et verbeuse. Elle m'accapara complètement pendant toute la journée,
m'entraîna dans le parc, me fit danser bon gré mal gré, m'assomma.

Je me disais: «Passe pour aujourd'hui, mais demain je file. Ça suffit.»

Vers onze heures du soir les femmes se retirèrent dans leurs chambres;
les hommes restèrent à fumer en buvant, ou à boire en fumant, si vous
aimez mieux.

Par la fenêtre ouverte on apercevait le bal champêtre. Rustres et
rustaudes sautaient en rond, en hurlant un air de danse sauvage
qu'accompagnaient faiblement deux violonistes et une clarinette placés
sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des
paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments; et la
frêle musique, déchirée par les voix déchaînées, semblait tomber du
ciel en lambeaux, en petits fragments de notes éparpillées.

Deux grandes barriques, entourées de torches flambantes, versaient à
boire à la foule. Deux hommes étaient occupés à rincer les verres ou
les bols dans un baquet pour les tendre immédiatement sous les robinets
d'où coulaient le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur;
et les danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur
se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase
quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la
tête, le liquide qu'ils préféraient. Sur une table on trouvait du pain,
du beurre, des fromages et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de
temps à autre; et sous le champ de feu des étoiles, cette fête saine et
violente faisait plaisir à voir, donnait envie de boire aussi au ventre
de ces grosses futailles et de manger du pain ferme avec du beurre et
un oignon cru.

Un désir fou me saisit de prendre part à ces réjouissances, et
j'abandonnai mes compagnons.

J'étais peut-être un peu gris, je dois l'avouer; mais je le fus bientôt
tout à fait.

J'avais saisi la main d'une forte paysanne essoufflée, et je la fis
sauter éperdument jusqu'à la limite de mon haleine.

Et puis je bus un coup de vin et je saisis une autre gaillarde. Pour
me rafraîchir ensuite, j'avalai un plein bol de cidre et je me remis à
bondir comme un possédé.

J'étais souple; les gars, ravis, me contemplaient en cherchant à
m'imiter; les filles voulaient toutes danser avec moi et sautaient
lourdement avec des élégances de vaches.

Enfin, de ronde en ronde, de verre de vin en verre de cidre, je me
trouvai, vers deux heures du matin, pochard à ne plus tenir debout.

J'eus conscience de mon état et je voulus gagner ma chambre. Le château
dormait, silencieux et sombre.

Je n'avais pas d'allumettes et tout le monde était couché. Dès que je
fus dans le vestibule, des étourdissements me prirent; j'eus beaucoup
de mal à trouver la rampe; enfin, je la rencontrai par hasard, à
tâtons, et je m'assis sur la première marche de l'escalier pour tâcher
de classer un peu mes idées.

Ma chambre se trouvait au second étage, la troisième porte à gauche.
C'était heureux que je n'eusse pas oublié cela. Fort de ce souvenir,
je me relevai, non sans peine, et je commençai l'ascension, marche à
marche, les mains soudées aux barreaux de fer pour ne point choir, avec
l'idée fixe de ne pas faire de bruit.

Trois ou quatre fois seulement mon pied manqua les degrés et je
m'abattis sur les genoux; mais, grâce à l'énergie de mes bras et à la
tension de ma volonté, j'évitai une dégringolade complète.

Enfin, j'atteignis le second étage et je m'aventurai dans le corridor,
en tâtant les murailles. Voici une porte; je comptais: «Une»; mais
un vertige subit me détacha du mur et me fit accomplir un circuit
singulier qui me jeta sur l'autre cloison. Je voulus revenir en ligne
droite. La traversée fut longue et pénible. Enfin je rencontrai la côte
que je me mis à longer de nouveau avec prudence et je trouvai une autre
porte. Pour être sûr de ne pas me tromper, je comptai encore tout haut:
«Deux»; et je me remis en marche. Je finis par trouver la troisième. Je
dis: «Trois, c'est moi» et je tournai la clef dans la serrure. La porte
s'ouvrit. Je pensai, malgré mon trouble: «Puisque ça s'ouvre c'est bien
chez moi.» Et je m'avançai dans l'ombre après avoir refermé doucement.

Je heurtai quelque chose de mou: ma chaise longue. Je m'étendis
aussitôt dessus.

Dans ma situation, je ne devais pas m'obstiner à chercher ma table de
nuit, mon bougeoir, mes allumettes. J'en aurais eu pour deux heures au
moins. Il m'aurait fallu autant de temps pour me dévêtir; et peut-être
n'y serais-je pas parvenu. J'y renonçai.

J'enlevai seulement mes bottines; je déboutonnai mon gilet qui
m'étranglait, je desserrai mon pantalon, et je m'endormis d'un
invincible sommeil.

Cela dura longtemps, sans doute. Je fus brusquement réveillé par une
voix vibrante qui disait, tout près de moi: «Comment, paresseuse,
encore couchée? Il est dix heures, sais-tu?»

Une voix de femme répondit: «Déjà! J'étais si fatiguée d'hier.»

Je me demandais avec stupéfaction ce que voulait dire ce dialogue.

Où étais-je? Qu'avais-je fait?

Mon esprit flottait, encore enveloppé d'un nuage épais.

La première voix reprit: «Je vais ouvrir tes rideaux.»

Et j'entendis des pas qui s'approchaient de moi. Je m'assis tout à
fait éperdu. Alors une main se posa sur ma tête. Je fis un brusque
mouvement. La voix demanda avec force: «Qui est là?» Je me gardai bien
de répondre. Deux poignets furieux me saisirent. A mon tour j'enlaçai
quelqu'un et une lutte effroyable commença. Nous nous roulions,
renversant les meubles, heurtant les murs.

La voix de femme criait effroyablement: «Au secours, au secours!»

Des domestiques accoururent, des voisins, des dames affolées. On
ouvrit les volets, on tira les rideaux. Je me colletais avec le colonel
Dumoulin!

J'avais dormi auprès du lit de sa fille.


Quand on nous eut séparés, je m'enfuis dans ma chambre, abruti
d'étonnement. Je m'enfermai à clef et je m'assis, les pieds sur une
chaise, car mes bottines étaient demeurées chez la jeune personne.

J'entendais une grande rumeur dans tout le château, des portes ouvertes
et fermées, des chuchotements, des pas rapides.

Au bout d'une demi-heure on frappa chez moi. Je criai: «Qui est là?»
C'était mon oncle, le père du marié de la veille. J'ouvris.

Il était pâle et furieux et il me traita durement: «Tu t'es conduit
chez moi comme un manant, entends-tu?» Puis il ajouta d'un ton plus
doux: «Comment, bougre d'imbécile, tu te laisses surprendre à dix
heures du matin! Tu vas t'endormir comme une bûche dans cette chambre
au lieu de t'en aller aussitôt... aussitôt après.»

Je m'écriai: «Mais mon oncle, je vous assure qu'il ne s'est rien
passé... Je me suis trompé de porte, étant gris.»

Il haussa les épaules: «Allons ne dis pas de bêtises.» Je levai la
main: «Je vous le jure sur mon honneur.» Mon oncle reprit: «Oui, c'est
bien. C'est ton devoir de dire cela.»

A mon tour, je me fâchai, et je lui racontai toute ma mésaventure.
Il me regardait avec des yeux ébahis, ne sachant pas ce qu'il devait
croire.

Puis il sortit conférer avec le colonel.

J'appris qu'on avait formé aussi une espèce de tribunal de mères,
auquel étaient soumises les différentes phases de la situation.

Il revint une heure plus tard, s'assit avec des allures de juge, et
commença: «Quoi qu'il en soit, je ne vois pour toi qu'un moyen de te
tirer d'affaires, c'est d'épouser Mlle Dumoulin.»

Je fis un bond d'épouvante:

--Quant à ça, jamais par exemple!

Il demanda gravement: «Que comptes-tu donc faire?»

Je répondis avec simplicité: «Mais... m'en aller, quand on m'aura rendu
mes bottines.»

Mon oncle reprit: «Ne plaisantons pas, s'il te plaît. Le colonel est
résolu à te brûler la cervelle dès qu'il t'apercevra. Et tu peux être
sûr qu'il ne menace pas en vain. J'ai parlé d'un duel, il a répondu:
«Non, je vous dis que je lui brûlerai la cervelle.»

«Examinons maintenant la question à un autre point de vue.

«Ou bien tu as séduit cette enfant et, alors, c'est tant pis pour toi,
mon garçon, on ne s'adresse pas aux jeunes filles.

«Ou bien tu t'es trompé étant gris, comme tu le dis. Alors c'est encore
tant pis pour toi. On ne se met pas dans des situations aussi sottes.
De toute façon, la pauvre fille est perdue de réputation, car on ne
croira jamais à des explications d'ivrogne. La vraie victime, la seule
victime là dedans, c'est elle. Réfléchis.»

Et il s'en alla pendant que je lui criais dans le dos:--«Dites tout ce
que vous voudrez. Je n'épouserai pas.»

Je restai seul encore une heure.

Ce fut ma tante qui vint à son tour. Elle pleurait. Elle usa de tous
les raisonnements. Personne ne croyait à mon erreur. On ne pouvait
admettre que cette jeune fille eût oublié de fermer sa porte à clef
dans une maison pleine de monde. Le colonel l'avait frappée. Elle
sanglotait depuis le matin. C'était un scandale terrible, ineffaçable.

Et ma bonne tante ajoutait: «Demande-la toujours en mariage; on
trouvera peut-être moyen de te tirer d'affaires en discutant les
conditions du contrat.»

Cette perspective me soulagea. Et je consentis à écrire ma demande. Une
heure après je repartais pour Paris.

Je fus avisé le lendemain que ma demande était agréée.

Alors, en trois semaines, sans que j'aie pu trouver une ruse, une
défaite, les bans furent publiés, les lettres de faire part envoyées,
le contrat signé, et je me trouvai, un lundi matin, dans le chœur
d'une église illuminée, à côté d'une jeune fille qui pleurait, après
avoir déclaré au maire que je consentais à la prendre pour compagne...
jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre.

Je ne l'avais pas revue, et je la regardais de côté avec un certain
étonnement malveillant. Cependant, elle n'était pas laide, mais pas du
tout. Je me disais: «En voilà une qui ne rira pas tous les jours.»

Elle ne me regarda point une fois jusqu'au soir, et ne me dit pas un
mot.

Vers le milieu de la nuit, j'entrai dans la chambre nuptiale avec
l'intention de lui faire connaître mes résolutions, car j'étais le
maître maintenant.

Je la trouvai, assise dans un fauteuil, vêtue comme dans le jour, avec
les yeux rouges et le teint pâle. Elle se leva dès que j'entrai et vint
à moi gravement:

«Monsieur, me dit-elle, je suis prête à faire ce que vous ordonnerez.
Je me tuerai si vous le désirez.»

Elle était jolie comme tout dans ce rôle héroïque, la fille du colonel.
Je l'embrassai, c'était mon droit.

Et je m'aperçus bientôt que je n'étais pas volé.

Voilà cinq ans que je suis marié. Je ne le regrette nullement encore.


Pierre Létoile se tut. Ses compagnons riaient. L'un d'eux dit: «Le
mariage est une loterie; il ne faut jamais choisir les numéros, ceux de
hasard sont les meilleurs.»

Et un autre ajouta pour conclure: «Oui, mais n'oubliez pas que le dieu
des ivrognes avait choisi pour Pierre.»

  MAUFRIGNEUSE.


_Ma Femme_ a paru dans le _Gil Blas_ du 5 décembre 1882.



LES CONSEILS D'UNE GRAND'MÈRE.


Le château, de style ancien, est sur une colline boisée; de grands
arbres l'entourent d'une verdure sombre, et le parc infini étend ses
perspectives tantôt sur des profondeurs de forêt, tantôt sur les pays
environnants. A quelques mètres de la façade se creuse un bassin de
pierre où se baignent des dames de marbre, d'autres bassins étagés se
succèdent jusqu'au pied du coteau, et une source emprisonnée fait des
cascades de l'un à l'autre. Du manoir, qui fait des grâces comme une
coquette surannée, jusqu'aux grottes incrustées de coquillages, où
sommeillent des Amours d'un autre siècle, tout en ce domaine antique
a gardé la physionomie des vieux âges; tout semble parler encore des
coutumes anciennes, des mœurs d'autrefois, des galanteries passées et
des élégances légères où s'exerçaient nos aïeules.

Dans un petit salon Louis XV, dont les murs sont couverts de bergers
marivaudant avec des bergères, de belles dames en panier et des
messieurs galants et frisés, une toute vieille femme qui semble morte
aussitôt qu'elle ne remue plus, est presque couchée dans un grand
fauteuil et laisse pendre de chaque côté ses mains osseuses de momie.
Son regard voilé regarde au loin la campagne comme pour suivre à
travers le parc des visions de sa jeunesse.

Un souffle d'air, parfois, arrive par la fenêtre ouverte, apporte des
senteurs d'herbe et des parfums de fleurs; il fait voltiger ses cheveux
blancs autour de son front ridé et des souvenirs vieux dans son cœur.

A ses côtés, sur un tabouret de velours, une jeune fille, aux longs
cheveux blonds tressés sur le dos, brode un ornement d'autel.

Elle a des yeux rêveurs, et, pendant que travaillent ses doigts agiles,
on voit qu'elle songe.

Mais l'aïeule a tourné la tête.

--Berthe, dit-elle, lis-moi donc un peu les gazettes, afin que je sache
encore quelquefois ce qui se passe en ce monde. La jeune fille prit un
journal et le parcourut du regard:

--Il y a beaucoup de politique, grand'mère; faut-il passer?

--Oui, oui, mignonne. N'y a-t-il pas d'histoires d'amour? La galanterie
est donc morte en France, qu'on ne parle plus d'enlèvements, ni de
combats pour les dames, ni d'aventures comme autrefois!

La jeune fille chercha longtemps.

--Voilà, dit-elle. C'est intitulé: «Drame d'amour.»

La vieille femme sourit dans ses rides.

--Lis-moi cela, dit-elle.

Et Berthe commença.

C'était une histoire de vitriol. Une dame, pour se venger de la
maîtresse de son mari, lui avait brûlé les deux yeux. Elle était sortie
des assises acquittée, innocentée, félicitée, aux applaudissements de
la foule.

L'aïeule s'agitait sur son siège et répétait:

--C'est affreux, mais c'est affreux, cela! Trouve-moi donc autre chose,
mignonne.

Berthe chercha; et plus loin, toujours aux tribunaux, se mit à lire:
«Sombre drame.» Une jeune fille de vertu trop mûre s'était laissée
choir tout à coup entre les bras d'un jeune homme, et, pour se venger
de son amant dont le cœur était volage et la rente insuffisante, lui
avait tiré à bout portant quatre coups de revolver.

Deux balles étaient demeurées dans la poitrine, une dans l'épaule,
l'autre dans la hanche. Le monsieur resterait estropié toute sa vie. La
jeune fille avait été acquittée aux applaudissements de la foule, et le
journal maltraitait fort ce séducteur de vierges faciles.

Cette fois la vieille grand'mère se révolta tout à fait, et, la voix
tremblante:

--Mais vous êtes donc fous aujourd'hui, vous êtes fous. Le bon Dieu
vous a donné l'amour, la seule séduction de la vie; l'homme y a mêlé
la galanterie, la seule distraction de nos heures, et voilà que vous y
mettez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un
flacon de vin d'Espagne!

Berthe ne paraissait pas comprendre l'indignation de son aïeule.

--Mais, grand'mère, cette femme s'est vengée. Songe donc, elle était
mariée, et son mari la trompait.

La grand'mère eut un soubresaut.

--Quelles idées vous donne-t-on, à vous autres, jeunes filles
d'aujourd'hui?

Berthe répondit:

--Mais le mariage, c'est sacré, grand'mère.

L'aïeule tressaillit en son cœur de femme née encore au grand siècle
galant.

--C'est l'amour qui est sacré, dit-elle. Écoute, fillette, une vieille
qui a vu trois générations et qui en sait long, bien long sur les
hommes et sur les femmes. Le mariage et l'amour n'ont rien à voir
ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme une famille
pour constituer la société. La société ne peut pas se passer du
mariage. Si la société est une chaîne, chaque famille en est un anneau.

Pour souder ces anneaux-là, on cherche toujours les métaux pareils.
Quand on se marie, il faut unir les convenances, combiner les fortunes,
joindre les races semblables, travailler pour l'intérêt commun qui est
la richesse et les enfants. On ne se marie qu'une fois, fillette, et
parce que le monde l'exige; mais on peut aimer vingt fois dans sa vie,
parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage, c'est une loi,
vois-tu, et l'amour, c'est un instinct qui nous pousse tantôt à droite,
tantôt à gauche. On a fait des lois qui combattent nos instincts, il le
fallait; mais les instincts toujours sont les plus forts, et on a tort
de leur résister, puisqu'ils viennent de Dieu, tandis que les lois ne
viennent que des hommes.

Si on ne poudrait pas la vie avec de l'amour, le plus d'amour possible,
mignonne, comme on met du sucre dans les drogues pour les enfants,
personne ne voudrait la prendre telle qu'elle est.

Berthe, effarée, ouvrait ses grands yeux; elle murmura:

--Oh! grand'mère, grand'mère, on ne peut aimer qu'une fois!

L'aïeule leva vers le ciel ses mains tremblantes comme pour invoquer
encore le dieu défunt des galanteries.

Elle s'écria, indignée:

--Vous êtes devenus une race de vilains, une race du commun.

Depuis la Révolution, le monde n'est plus reconnaissable. Vous avez
mis de grands mots partout; vous croyez à l'égalité et à la passion
éternelle. Des gens ont fait des vers pour vous dire qu'on mourait
d'amour. De mon temps on faisait des vers pour nous apprendre à aimer
beaucoup. Quand un gentilhomme nous plaisait, fillette, on lui envoyait
un page. Et quand il nous venait au cœur un nouveau caprice, on
congédiait son dernier amant, à moins qu'on ne les gardât tous les deux.

La jeune fille, toute pâle, balbutia:

--Alors les femmes n'avaient pas d'honneur?

La vieille bondit:

--Pas d'honneur! parce qu'on aimait, qu'on osait le dire et même s'en
vanter? Mais, fillette, si une de nous, parmi les plus grandes dames
de France, était demeurée sans amant, toute la cour en aurait ri. Et
vous vous imaginez que vos maris n'aimeront que vous toute leur vie?
Comme si ça se pouvait, vraiment!

Je te dis, moi, que le mariage est une chose nécessaire pour que la
société vive, mais qu'il n'est pas dans la nature de notre race,
entends-tu bien? Il n'y a dans la vie qu'une bonne chose, c'est
l'amour, et on veut nous en priver. On vous dit maintenant: «Il ne faut
aimer qu'un homme,» comme si on voulait me forcer à ne manger toute ma
vie que du dindon. Et cet homme-là aura autant de maîtresses qu'il y a
de mois dans l'année!

Il suivra ses instincts galants, qui le poussent vers toutes les
femmes, comme les papillons vont à toutes les fleurs; et alors, moi,
je sortirai par les rues, avec du vitriol dans une bouteille, et
j'aveuglerai les pauvres filles qui auront obéi à la volonté de leur
instinct! Ce n'est pas sur lui que je me vengerai, mais sur elles! Je
ferai un monstre. Je ferai un monstre d'une créature que le bon Dieu a
faite pour plaire, pour aimer et pour être aimée!

Et votre société d'aujourd'hui, votre société de manants, de bourgeois,
de valets parvenus m'applaudira et m'acquittera. Je te dis que c'est
infâme, que vous ne comprenez pas l'amour; et je suis contente de
mourir plutôt que de voir un monde sans galanteries et des femmes qui
ne savent plus aimer.

Vous prenez tout au sérieux à présent; la vengeance des drôlesses qui
tuent leurs amants fait verser des larmes de pitié aux douze bourgeois
réunis pour sonder les cœurs des criminels. Et voilà votre sagesse,
votre raison? Les femmes tirent sur les hommes et se plaignent qu'ils
ne sont plus galants!

La jeune fille prit en ses mains tremblantes les mains ridées de la
vieille:

--Tais-toi, grand'mère, je t'en supplie. Et à genoux, les larmes aux
yeux, elle demandait au ciel une grande passion, une seule passion
éternelle, selon le rêve nouveau des poètes romantiques, tandis que
l'aïeule la baisant au front, toute pénétrée encore de cette charmante
et saine raison dont les philosophes galants emplirent le dix-huitième
siècle, murmura:

--Prends garde, pauvre mignonne, si tu crois à des folies pareilles, tu
seras bien malheureuse.

  GUY DE MAUPASSANT.


_Les Conseils d'une grand'mère_ ont paru dans le _Gaulois_ du 13
septembre 1880.



OPINION DE LA PRESSE SUR _LA MAISON TELLIER_.


_Le Figaro_, 11 juillet 1881 (Émile Zola).


«J'ai connu Maupassant chez Flaubert. C'était vers 1874. Il sortait
à peine du collège, personne ne l'avait encore aperçu dans notre
coin littéraire. Quand nous arrivions le dimanche, vers 2 heures, au
petit appartement de la rue Murillo, ces pièces étroites dont les
fenêtres donnaient sur les ombrages du parc Monceau, nous trouvions
presque toujours Maupassant installé déjà, ayant parfois déjeuné avec
le maître, auquel il venait lire ainsi chaque semaine ses essais, et
qui lui faisait retravailler sévèrement les phrases d'une sonorité
douteuse. Dès que nous étions là, il s'effaçait modestement, parlait
peu, écoutait de l'air intelligent d'un gaillard qui se sent les reins
solides et qui prend des notes...

«Maupassant a publié dernièrement un recueil de nouvelles, _La Maison
Tellier_... Il s'agit de la propriétaire d'un certain établissement qui
emmène 5 femmes à la première communion d'une de ses nièces, dans un
village d'un département voisin; et toute l'étude porte dès lors sur
l'échappée de ces filles, sur leur jeunesse qui repousse au milieu des
grandes herbes, sur l'attendrissement religieux qui les saisit dans la
petite église, au point que leurs sanglots gagnent l'assistance. Rien
ne saurait être d'une analyse plus fine, et l'histoire restera comme un
document psychologique et physiologique très curieux, avec le retour
des femmes, heureuses, rajeunies, embaumées de grand air.

«On dira: «Pourquoi choisir des sujets pareils? ne peut-on prendre un
milieu honnête?» Sans doute, mais je pense que Maupassant a choisi ce
sujet parce qu'il y a senti une note très humaine, remuant le fond même
de la créature. Ces malheureuses agenouillées dans cette église et
sanglotant l'ont tenté comme un bel exemple de l'éducation de jeunesse
reparaissant sous les habitudes si abominables qu'elles puissent être.
L'écrivain n'a pas eu l'idée de railler la religion; il en a plutôt
constaté la puissance.

«Parmi les autres nouvelles qui composent le volume, l'_Histoire d'une
fille de ferme_ surtout a un début superbe de largeur. Ce qui me ravit
dans ces œuvres, c'est leur belle simplicité.

«En somme Maupassant reste, dans son nouveau livre, l'analyste
pénétrant, l'écrivain solide de _Boule de Suif_. C'est à coup sûr un
des tempéraments les plus équilibrés et les plus sains de notre jeune
littérature.»


_Gil Blas_, 1er juillet 1883 (Théodore de Banville).

«On dévora cette _Maison Tellier_, où vous faites voir les filles
telles qu'elles sont, bêtes et sentimentales, sans les relever ou les
flétrir, et en ne les traînant pas dans la boue, ni dans les étoiles.»


_Écrivains d'aujourd'hui_ (René Doumic). 1 vol. 3 fr. 50. Perrin,
éditeur.

«_L'Histoire d'une fille de ferme_, _En famille_, dix autres que nous
avons citées, vingt autres que nous pourrions citer, donnent cette
impression qui est celle même qu'on cherche à produire en art: c'est
l'impression de la plénitude et de la perfection du rendu, venant de ce
que l'idée a été complètement réalisée et l'effet obtenu justement par
les moyens appropriés. Il n'y a ni de manque ni d'excès, mais rien que
justesse, harmonie, équilibre.»



  TABLE DES MATIÈRES.


                                                  Pages.

  La Maison Tellier                                    1

  Histoire d'une fille de ferme                       53

  Une Partie de campagne                              93

  Le Papa de Simon                                   117

  En famille                                         135

  Sur l'eau                                          183

  La Femme de Paul                                   197

  Au printemps                                       233

  Les Tombales                                       247

  Ma Femme (_inédit_)                                263

  Les Conseils d'une grand'mère (_inédit_)           277

  Opinion de la Presse sur _La Maison Tellier_       287


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page 123: «eomme» remplacé par «comme» (en répétant comme un refrain)
  Page 159: «recontre» par «rencontre» (et la rencontre de ce
              souffle)
  Page 284: «quelle» par «qu'elle» (telle qu'elle est)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 3
 - La maison Tellier; Histoire d'une fille de ferme; Une partie de campagne; Le papa de Simon; En famille; Sur l'eau; La femme de Paul; Au printemps; Les Tombales; Ma femme; Les conseils d'une grand'mère; Opinion de la Presse sur La maison Tellier." ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home