Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur
Author: Bastiat, Frédéric
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT



LA MÊME ÉDITION

EST PUBLIÉE EN SEPT BEAUX VOLUMES IN-8º

Prix des 7 volumes: 35 fr.



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


TOME SEPTIÈME

ESSAIS--ÉBAUCHES--CORRESPONDANCE



PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

14, RUE RICHELIEU

1864



AVERTISSEMENT


Au commencement du tome Ier, j'ai expliqué par quel motif je me
décidais à réunir dans un volume final toutes les productions de
Bastiat que l'édition présente ajoute à l'édition de 1855. Je vais
dire maintenant comment je les ai classées dans ce tome VII, qui fait
à lui seul toute la différence entre les deux éditions.

J'ai mis au premier rang les articles de journaux, en les rangeant
suivant l'ordre chronologique, quand je n'avais pas de bonnes raisons
pour m'en écarter un peu. Ces articles sont le fruit d'un travail
rapide, mais définitif.

Ensuite viennent les ébauches, extraites des cahiers et des papiers
de l'auteur. Ce n'est certes pas dans cet état qu'il eût consenti
à les livrer au public; mais, puisqu'il n'est plus là pour les
finir, je ne me fais pas scrupule de les donner telles qu'elles
sont, et j'espère que peu de lecteurs m'en sauront mauvais gré. Aux
ébauches, j'ai joint quelques lettres dont le sujet m'invitait à les
y rattacher.

La correspondance termine le volume. Elle se compose de lettres dont
les destinataires, à deux exceptions près, n'ont pas figuré, au tome
Ier, parmi les correspondants de Bastiat. La série la plus longue et
la plus intéressante m'a été communiquée par M. Domenger.

Quand on fera plus tard une édition nouvelle, il conviendra de
classer les volumes autrement. Les tomes III, IV, V et VI de
l'édition actuelle, qui contiennent les oeuvres dont Bastiat lui-même
a entendu faire des livres, devront, si l'on m'en croit, commencer
la série et prendre les numéros I, II, III, IV; puis la matière
des tomes I, II et VII, rapprochée, mise en ordre et formant trois
volumes posthumes, achèvera la série, sous les numéros V, VI et VII.

                                                        P. PAILLOTTET.



MÉLANGES

1.--D'UNE PÉTITION EN FAVEUR DES RÉFUGIÉS POLONAIS[1].

[Note 1: Il est probable, mais je n'en suis pas sûr, que cet article,
extrait d'un cahier de Bastiat et écrit de sa main, a été inséré dans
un journal de Bayonne, en 1834.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


On signe en ce moment à Bayonne une pétition à la Chambre des députés
pour demander que la loi du 21 avril 1832, relative aux réfugiés, ne
soit pas renouvelée à l'époque de son expiration.

Nous apprenons avec plaisir que des hommes de toutes les opinions se
proposent d'apposer leur signature à cette pétition. En effet, il
ne s'agit point ici de demander à la Chambre un acte qui satisfasse
telle ou telle coterie; qui favorise la _liberté_ aux dépens de
l'_ordre_, ou l'_ordre_ aux dépens de la _liberté_ (si tant est que
ces deux choses ne soient pas inséparables). Il s'agit de _justice_,
d'_humanité_ envers nos frères malheureux; il s'agit de ne pas jeter
de l'absinthe et du fiel dans la coupe de la proscription, déjà si
amère.

Pendant la guerre de la Pologne, on pouvait remarquer en France
divergence d'opinions, de projets, relativement à cette guerre: les
uns auraient voulu que la France vînt au secours des Polonais par
les armes, les autres par l'argent, les autres par la diplomatie;
d'autres enfin croyaient tous secours inutiles. Mais, s'il y avait
des avis divers, il n'y avait qu'un voeu, qu'une sympathie, et elle
était toute pour la Pologne.

Quand les restes de cette nation infortunée vinrent en France pour se
soustraire à la haine des rois absolus, cette sympathie fut fidèle au
courage malheureux.

Cependant, depuis deux ans, quel est le sort des Polonais en France?
On en jugera par la lecture de la loi qui les a placés sous le
pouvoir discrétionnaire du Ministère et dont voici le texte:

ART. 1er.--Le Gouvernement est autorisé à réunir dans une ou
plusieurs villes qu'il désignera les étrangers réfugiés qui résident
en France.

ART. 2.--Le Gouvernement pourra les astreindre à se rendre dans celle
de ces villes qu'il aura indiquée; il pourra leur enjoindre de sortir
du royaume, s'ils ne se rendent pas à cette destination ou s'il juge
leur présence susceptible de troubler l'ordre et la tranquillité
publique.

ART. 3.--La présente loi ne pourra être appliquée aux étrangers
réfugiés qu'en vertu d'un ordre signé par un ministre.

ART. 4.--La présente loi ne sera en vigueur que pendant une année à
compter du jour de sa promulgation.

Maintenant, nous demandons s'il ne serait pas indigne de la France
de rendre une telle loi définitive ou, ce qui revient au même, de la
proroger indéfiniment par des renouvellements successifs.

Le voeu le plus ardent que puisse former un proscrit, après celui de
voir cesser son exil, est sans doute de se livrer à quelque travail,
de se créer quelques ressources par l'industrie. Mais pour cela il
faut pouvoir choisir le lieu de sa résidence; il faut que ceux qui
pourraient se rendre utiles dans des maisons de commerce résident
dans des villes commerciales, que ceux qui ont une aptitude pour
quelque industrie manufacturière puissent s'approcher des pays de
fabrique, que ceux qui ont quelques talents habitent les villes où
les beaux-arts sont encouragés. Il faut encore qu'ils ne puissent
pas en être expulsés du soir au lendemain, et que le glaive de
l'arbitraire ne soit pas constamment suspendu sur leur tête.

La loi du 21 avril est calculée de manière à ce que les Polonais qui
ne peuvent recevoir de chez eux ni secours ni nouvelles, dont les
familles sont opprimées, traînées en Sibérie, dont les compatriotes
sont errants et dispersés sur le globe, ne puissent cependant rien
faire pour adoucir leur sort. Ce ne sont plus des réfugiés, ce sont
de véritables prisonniers de guerre, agglomérés par centaines dans
des bourgades qui ne leur offrent aucune ressource, empêchés même
par l'incertitude où on les laisse d'adopter plusieurs mesures qui
pourraient diminuer leurs dépenses. Nous les avons vus recevoir à 9
heures l'ordre de quitter une ville à midi, etc.

Ce système de persécution se fonde sur la nécessité de conserver
l'ordre et la tranquillité publique en France. Mais tous ceux qui ont
eu occasion de connaître les Polonais savent qu'ils ne sont pas des
fauteurs de troubles et de désordres; qu'ils savent fort bien que
les intérêts de la France doivent être débattus par des Français;
enfin s'il s'en trouvait quelqu'un qui n'eût pas l'intelligence de
sa position et de ses devoirs, les tribunaux sont là, et il n'est
nullement nécessaire qu'un ministre placé à deux cents lieues _juge_
et condamne sans entendre et sans voir, sans même s'assurer, ou du
moins sans être obligé de s'assurer qu'il ne commet pas une erreur de
nom ou de personnes.

Il résulte de là qu'il suffit qu'un Polonais ait un ennemi personnel
bien en cour pour qu'il soit jeté hors du territoire sans jugement,
sans enquête et sans les garanties qu'obtiendrait en France le
dernier des malfaiteurs.

Et d'ailleurs, est-ce de bonne foi qu'on craint que la présence
des Polonais trouble la tranquillité publique? Nous nions qu'ils
veuillent troubler l'ordre; et s'ils avaient une telle prétention,
nous serions disposés à croire que ce sont les mesures acerbes
employées contre eux qui ont irrité et égaré leurs esprits. Mais
notre Gouvernement est-il si peu solide qu'il ait à redouter la
présence de quelques centaines de proscrits? Ne ferait-il pas sa
propre satire en avançant qu'il ne peut répondre de l'ordre public si
l'on ne l'arme pas envers eux de pouvoirs arbitraires?

Il est donc bien évident que la pétition, qui se signe en ce moment,
n'est pas et ne doit pas être l'oeuvre d'un parti; mais qu'elle
doit être accueillie par tous les Bayonnais, sans distinction
d'opinion politique, pourvu qu'ils aient dans l'âme quelque étincelle
d'humanité et de justice.


2.--D'UN NOUVEAU COLLÉGE À FONDER À BAYONNE[2].

[Note 2: J'ai à répéter sur cet article ce que je viens de dire sur
le précédent.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Il a été question au conseil municipal de doter Bayonne d'un collége.
Mais que voulez-vous? on ne saurait tout faire à la fois; il fallait
courir au plus pressé, et la ville s'est ruinée pour se donner un
_théâtre_: le plaisir d'abord; l'instruction attendra. D'ailleurs,
le théâtre, n'est-ce point aussi une école, et une école de moeurs
encore? Demandez au vaudeville et au mélodrame.

Cependant, en matière de fiscalité, Bayonne se tient à la hauteur de
la civilisation, et l'on peut espérer que la question financière ne
l'arrêtera pas. Dans cette confiance je demande la permission de lui
soumettre quelques idées sur l'instruction publique.

À la première nouvelle du projet municipal, je me suis demandé si un
collége qui donnerait l'instruction _scientifique et industrielle_
n'aurait pas quelques chances de succès. Il ne manque pas
d'établissements autour de Bayonne qui enseignent, ou pour parler
plus exactement, qui font semblant d'enseigner le grec, le latin, la
rhétorique, voire même la philosophie. Larresole, Orthez, Oléron,
Dax, Mont-de-Marsan, Saint-Sever, Aire, distribuent l'éducation
classique. Là, la jeune génération qui doit nous succéder au comptoir
et à l'atelier, au champ et à la vigne, au bivouac et au tillac, se
prépare à remplir sa rude tâche en se morfondant sur la déclinaison
et la conjugaison des langues qu'on parlait il y a quelque deux
ou trois mille ans. Là, nos fils, en attendant qu'ils aient des
machines à diriger, des ponts à construire, des landes à défricher,
des vaisseaux à livrer aux quatre vents du ciel, une comptabilité
sévère à tenir, apprennent à _scander_ gentiment sur le bout de leurs
doigts... _Tityre, tu patu læ recu_, etc.--Soyons justes toutefois,
avant de les lancer dans le monde, et vers les approches de leur
majorité, on leur donnera une idée vague de la numération, peut-être
même quelques aperçus d'histoire naturelle sous forme de commentaires
de Phèdre et d'Ésope, le tout, bien entendu, pourvu qu'ils ne perdent
pas un iota du _Lexicon_ et du _Gradus ad Parnassum_.

Supposons que, par une singularité inouïe, Bayonne prît justement
le contre-pied de cette méthode, qu'il fît de la _science_, de
la connaissance de _ce qui est_, de l'étude des _causes_ et des
_effets_, le principal, la base, et, de la lecture des poëtes
anciens, l'accessoire, l'ornement de l'éducation, ne pensez-vous pas
que cette idée, toute bouffonne qu'elle paraît premier coup d'oeil,
pourrait sourire à beaucoup de pères de famille?

Car enfin de quoi s'agit-il? de composer ce bagage intellectuel qui
nourrira ces enfants dans le rude voyage de la vie. Quelques-uns
sont appelés à défendre, à éclairer, à moraliser, à représenter, à
administrer le peuple, à développer, à perfectionner nos institutions
et nos lois, le plus grand nombre, de beaucoup, devra chercher dans
le travail et l'industrie les moyens de vivre et de faire vivre femme
et enfants.

Et, dites-moi, est-ce dans Horace et dans Ovide qu'ils apprendront
ces choses? Pour être un bon agriculteur, faut-il passer dix ans
à apprendre à lire les _Georgiques_? Pour mériter les épaulettes,
est-il nécessaire d'user sa jeunesse à déchiffrer Xénophon? Pour
devenir homme d'État, pour s'imprégner des moeurs, des idées et des
nécessités de notre époque, faut-il se plonger pendant vingt ans
dans la vie romaine, se faire les contemporains des Lucullus et des
Messaline, respirer le même air que les Brutus et les Gracques?

Non-seulement ce long séjour de l'enfance dans le passé ne l'initie
pas au présent, mais il l'en dégoûte; il fausse son jugement, il ne
prépare qu'une génération de rhéteurs, de factieux et d'oisifs.

Car qu'y a-t-il de commun entre la Rome antique et la France moderne?
Les Romains vivaient de rapine, et nous vivons d'industrie; ils
méprisaient et nous honorons le travail; ils laissaient aux esclaves
la tâche de produire, et c'est justement la tâche dont nous sommes
chargés; ils étaient organisés pour la guerre et nous pour la paix,
eux pour la spoliation et nous pour le commerce; ils aspiraient à la
domination, et nous tendons à la fusion des peuples.

Et comment voulez-vous que ces jeunes hommes échappés de Sparte et
de Rome ne troublent pas notre siècle de leurs idées, que, comme
Platon, ils ne rêvent pas de chimériques républiques; que, comme les
Gracques, ils n'aient pas le regard fixé sur le mont Aventin? que
comme Brutus, ils ne méditent pas la gloire sanglante d'un sublime
dévouement.

Je concevrais l'éducation littéraire si nous étions, comme les
Athéniens, un peuple d'oisifs. Disserter à perte de vue sur la
métaphysique, l'éloquence, la mythologie, les beaux-arts, la poésie,
c'est, je crois, le meilleur usage que puisse faire de ses loisirs un
peuple de patriciens qui se meut au-dessus d'une multitude d'esclaves.

Mais, à qui doit créer lui-même le _nutritum_, le _vestitum_ et le
_tectum_, que servent les subtilités de l'école et les rêvasseries
des sept sages de la Grèce? Si Charles doit être laboureur, il faut
qu'il apprenne ce que sont _en réalité_ l'eau, la terre et les
plantes, et non ce qu'en ont dit Thalès et Épicure. Il lui faut la
physique des faits et non la physique des poëtes, la science et non
l'érudition. Notre siècle est comme Chrysale:

  Il vit de bonne soupe, et non de beau langage.

J'entends d'ici Belise se récrier: Se peut-il rencontrer un homme
aussi prosaïque, aussi vulgaire,

  Un esprit composé d'atomes si bourgeois?

Et n'est-il pas triste de voir, pour parler le jargon du jour (qui
ressemble assez à celui de Belise), _le Fait étouffer l'Idée_?

Je répondrai que l'Idée de l'âge héroïque, idée de domination, de
rapine et d'esclavage, n'est ni plus grande ni même plus poétique que
l'Idée de l'âge industriel, idée de travail, d'égalité et d'unité, et
j'ai pour moi l'autorité de deux grands poëtes, Byron et Lamartine.

Quoi qu'il en soit, si l'homme ne vit pas seulement de pain, il vit
encore moins d'ambroisie, et j'oserais dire (en priant d'excuser
le jeu de mots) que dans notre système d'éducation, c'est l'idée,
l'idée fausse, qui étouffe le fait. C'est elle qui pervertit notre
jeunesse, qui lui ferme les avenues de la fortune, qui la pousse vers
la carrière des places, ou vers une désespérante oisiveté.

Et dis-moi, ma ville natale, toi que des lois vicieuses (filles
aussi d'une instruction erronée) ont dépouillée de ton commerce, toi
qui explores de nouvelles routes, qui files la laine et le lin, qui
coules le fer, qui arraches le Kaolin à tes entrailles et ne sais pas
t'en servir, toi qui crées des navires, qui as ta ferme-modèle, toi
enfin qui cherches la force dans un peu d'eau chauffée et la lumière
dans un filet d'air,--s'il te faut des bras pour accomplir tes
entreprises et des intelligences pour les diriger, n'es-tu pas forcée
d'appeler à ton aide des enfants du Nord, pendant que tes fils, si
pleins de courage et de sagacité, battent le pavé de tes rues faute
d'avoir appris ce qu'aujourd'hui il est indispensable de savoir?

Mais admettons que l'instruction classique soit réellement la plus
utile. On conviendra du moins que c'est à la condition de mettre
l'acheteur en possession de la marchandise qu'elle débite. Or ces
langues mortes si généralement enseignées sont-elles généralement
sues? Vous qui me lisez, et qui étiez peut-être le lauréat de votre
classe, vous arrive-t-il souvent de vous promener, aux bords de la
Nive et de l'Adour, un Perse ou un Sophocle à la main? Hélas! dans
notre âge mûr, à peine nous reste-t-il de tant d'études de quoi
dénicher le sens d'une simple épigraphe. Je me souviens que, dans une
société nombreuse, une dame s'avisa de demander ce que signifiait
cette fameuse devise de Louis XIV: _Nec pluribus impar_. On fit la
_construction_, puis le _mot à mot_, on disserta sur la force des
deux négations, chacun fit sa version.... il n'y en eut pas deux de
semblables.

Voilà donc pour quel résultat vous fatiguez l'enfance, vous la
saturez de syntaxe dix heures par jour et sept années durant!--Vous
l'étouffez sous la déclinaison et la conjugaison, vous l'affadissez,
vous l'hébétez, vous lui donnez des nausées, et puis vous dites:
Mon fils est charmant, il est plein d'intelligence, il comprend, il
devine à demi-mot, mais il est léger, paresseux, _il ne veut pas
se captiver_... Pauvre petit être! que n'est-il assez sage pour
répondre: Voyez, la nature m'a donné le goût et le besoin de la
diversion; elle m'a fait curieux et questionneur pour que j'apprenne
toutes choses, et que deviennent en vos mains ces précieuses
dispositions? Vous enchaînez tous mes moments à une seule étude, à
une étude ingrate et aride, qui ne m'explique rien, qui ne m'apprend
rien, ni la cause de ce soleil qui tourne, de cette pluie qui tombe,
de cette eau qui coule, de ce grain qui germe; ni quelle force
soutient le navire sur l'eau ou l'oiseau dans l'air; ni d'où vient
le pain qui me nourrit et l'habit qui me couvre. Aucun fait n'entre
dans ma tête; des mots, toujours des mots, heure après heure, jour
après jour, et toujours et sans fin, d'un bout de ma jeunesse à
l'autre. Vouloir que ma noble volonté se concentre tout entière sur
ces tristes formules, vouloir que je ne regarde ni le papillon qui
voltige, ni l'herbe qui verdit, ni le vaisseau qui marche sans rame
et sans voile, vouloir que mes jeunes instincts ne cherchent pas à
pénétrer ces phénomènes, aliment de mes sensations, substance de
ma pensée, c'est exiger plus que je ne puis. Ô mon père, si vous
en faisiez vous-même l'expérience, si vous vous imposiez seulement
pendant un mois cette _chemise de force_, vous jugeriez qu'elle ne
peut convenir aux remuantes allures de l'enfance.

Donc si Bayonne instituait un collége où le latin occupât une heure
par jour, ainsi que doit faire un utile accessoire, où le reste du
temps fût consacré aux mathématiques, à la physique, à la chimie,
à l'histoire, aux langues vivantes, etc., je crois que Bayonne
répondrait à un besoin social bien senti et que l'administration
actuelle mériterait les bénédictions de la génération qui nous presse.


3.--RÉFLEXIONS SUR LA QUESTION DES DUELS.

(Compte rendu)[3].

[Note 3: _La Chalosse_, journal de l'arrondissement de Saint-Sever,
nº du 11 février 1838. À cette époque, Bastiat et son ami M. Félix
Coudroy, l'auteur de la brochure sur _le Duel_, se croyaient l'un
et l'autre voués à l'obscurité. Ce fut seulement sept ans après que
le premier fut appelé à manifester les qualités de son esprit sur
un vaste théâtre. Pour l'y suivre, s'associer à ses travaux et se
révéler comme loi au monde civilisé, il n'a manqué qu'une chose à
M. Coudroy, la santé. On a déjà pu voir l'opinion de Bastiat sur le
mérite de son ami en lisant les lettres insérées au tome Ier. Voici
une lettre de plus écrite en 1845:

     «Mon cher Félix,

     «À cause de la difficulté de lire, je ne puis bien juger le
     style; mais ma conviction sincère (tu sais que là-dessus je mets
     de côté toute modestie de convenance), c'est que nos styles
     ont des qualités et des défauts différents. Je crois que les
     qualités du tien sont celles qui, lorsqu'on s'exerce, amènent le
     vrai talent: je veux dire un style vif, animé, avec des idées
     générales et des aperçus lumineux. Copie toujours sur de petits
     feuillets; s'il faut en modifier quelqu'un, ce sera peu de
     chose. En copiant, tu pourras peut-être polir; mais, pour moi,
     je remarque que le premier jet est toujours plus rapide et plus
     à la portée des lecteurs de nos jours, qui n'approfondissent
     guère.

     «N'as-tu pas le témoignage de M. Dunoyer?»

                                                  (_Note de l'édit._)]

La centralisation littéraire est portée de nos jours à un tel
point en France, et la province y est si bien façonnée, qu'elle
dédaigne d'avance tout ce qui ne s'imprime pas à Paris. Il semble
que le talent, l'esprit, le bon sens, l'érudition, le génie ne
puissent exister hors de l'enceinte de notre capitale. Aurait-on
donc découvert depuis peu que le calme silencieux de nos retraites
soit essentiellement nuisible à la méditation et aux travaux de
l'intelligence?

L'écrit que nous annonçons est à nos yeux une protestation éloquente
contre cet aveugle préjugé. À son début, l'auteur, jeune homme ignoré
et qui peut-être s'ignore lui-même, s'attaque à une de nos plus
brillantes illustrations littéraires et politiques; et cependant
quiconque comparera avec impartialité le réquisitoire fameux de M.
Dupin sur le duel, et les _réflexions_ de M. Coudroy, trouvera, nous
osons le dire, que sous le rapport de la saine philosophie, de la
haute raison et de la chaleureuse éloquence, ce n'est point M. le
procureur général qui est sorti victorieux de la lutte.

M. Coudroy examine d'abord le duel dans ses rapports avec la
législation existante, et il nous semble qu'à cet égard sa réfutation
de la doctrine de M. Dupin ne laisse rien à désirer. En appliquant
au suicide l'argumentation par laquelle M. le procureur général a
fait rentrer le duel sous l'empire de notre loi pénale, il montre
d'une manière sensible que c'est une interprétation forcée, aussi
antipathique au bon sens qu'à la conscience publique, qui a entraîné
la Cour à assimiler le duel au meurtre volontaire et prémédité.

M. Coudroy recherche ensuite si cet arrêt ne porte point atteinte
à notre constitution. Il nous semble difficile de n'être point
frappé de la justesse de cet aperçu. Notre constitution, en effet,
reconnaît que c'est l'opinion, par l'organe du pouvoir législatif
et spécialement de la chambre élective, qui classe les actions dans
la catégorie des crimes, délits et contraventions. Nul ne peut être
puni pour un fait que ce pouvoir n'a pas soumis à une peine. Mais,
si au lieu d'attendre que la peine s'étende à l'action, le pouvoir
judiciaire peut faire plier l'action à la peine, en déclarant que
cette action, jusque-là réputée innocente, _n'est qu'une espèce
comprise dans un genre déterminé par la loi_, je ne vois pas comment
on pourrait empêcher le magistrat de se substituer au législateur,
et le fonctionnaire choisi par le pouvoir au mandataire élu par le
peuple.

Après ces considérations, l'auteur aborde la question morale et
philosophique; et ici, il faut le dire, il comble l'immense lacune
qui se laisse apercevoir dans le réquisitoire de M. Dupin. Dans son
culte superstitieux pour la loi, tous les efforts de ce magistrat se
bornent à prouver qu'elle entend assimiler le duel à l'assassinat.
Mais quels sont les effets du duel sur la société; quels sont les
maux qu'il prévient et qu'il réprime; quel autre remède à ces maux
pourrait-on lui substituer; quels changements faudrait-il introduire
dans notre législation pour créer à l'honneur la sauvegarde des
lois, à défaut de celle du courage; comment arriverait-on à donner
aux décisions juridiques la sanction de l'opinion, et à empêcher
que l'octroi de dommages-intérêts ne fût pour l'offensé une seconde
flétrissure; quels résultats produirait l'affaiblissement de la
sensibilité de tous les citoyens à l'honneur et à l'opinion de leurs
semblables? Ce sont autant de graves questions dont M. Dupin ne
paraît point s'être mis en peine, et qui ont été traitées par notre
compatriote avec une remarquable supériorité.

Parmi les considérations qui nous ont le plus frappé dans cette
substantielle discussion, nous citerons le passage dans lequel
l'auteur expose la raison de l'inefficacité des peines pour réprimer
les atteintes à l'honneur. Dans les crimes et délits ordinaires, les
tribunaux ne font que constater et punir des actions basses dont
l'opinion flétrit la source impure; la sanction judiciaire et la
sanction populaire sont d'accord. Mais, en matière d'honneur, ces
deux sanctions marchent en sens opposé; et si le tribunal prononce
une peine afflictive contre l'offenseur, l'opinion inflige, avec plus
de rigueur encore, une peine infamante à l'offensé qui a recours à la
force publique pour se faire respecter. Ces jugements de l'opinion
sont si unanimes, qu'ils sont dans le coeur du magistrat lui-même,
alors que sa bouche est forcée d'en prononcer de tout contraires. On
sait l'histoire de ce juge, devant qui un officier se plaignait d'un
soufflet reçu: «Comment, Monsieur! s'écriait-il avec indignation,
vous avez reçu un soufflet, et vous venez... mais vous faites bien,
vous obéissez aux lois.»

Nous signalerons encore cette belle réfutation d'un passage de
Barbeyrac cité par M. Dupin, où l'auteur nous montre comment le
cercle de la pénalité humaine s'étend en raison des progrès de la
civilisation, sans qu'il puisse néanmoins franchir d'une manière
permanente cette limite au delà de laquelle les inconvénients de la
répression dépasseraient ceux du délit. La loi elle-même a reconnu
cette limite, lorsque, par exemple, elle a défendu la recherche de la
paternité. Elle n'a pas prétendu qu'en dehors de sa sphère d'activité
il n'y eût des actions condamnées par la religion et la morale, dont
cependant elle a cru devoir s'interdire la connaissance. C'est dans
cette classe qu'il faut ranger les atteintes à l'honneur.

Mais il nous est impossible de suivre l'auteur dans la carrière
qu'il a parcourue; analyser une argumentation aussi nerveuse, ce
serait en détruire la force et l'enchaînement. Nous renvoyons donc à
la brochure elle-même, en prévenant toutefois qu'elle exige d'être
lue, comme elle a été écrite, avec conscience et réflexion. C'est la
matière d'un gros livre réduite à quelques pages. Elle diffère en
cela de la plupart des écrits publiés de nos jours, que dans ceux-ci
le nombre des feuilles semble s'accumuler en raison du vide des
idées. M. Coudroy, au contraire, est prodigue de féconds aperçus et
sobre de développements. Son écrit vaut mieux par les pensées qu'il
suggère que par celles qu'il exprime. C'est le cachet du vrai mérite.

Peut-être même pourrait-on reprocher à l'auteur de s'être trop
restreint. On sent en le lisant qu'il y a eu lutte constante entre
ses idées, qui voulaient se faire jour, et sa volonté déterminée
à ne les montrer qu'à demi. Mais tout le monde ne peut pas, comme
Cuvier, reconstruire l'animal tout entier à la vue d'un fragment.
Nous vivons dans un siècle où l'auteur doit dire, au lecteur tout
ce qu'il pense.--Un homme d'esprit écrivait: «Excusez la longueur
de ma lettre; je n'ai pas le temps d'être plus court.» La plupart
des lecteurs ne pourraient-ils pas dire aussi: «Votre livre est trop
court; je n'ai pas le temps de le lire?»


4.--LIBERTÉ DU COMMERCE[4].

[Note 4: Article inédit paraissant avoir été destiné à un journal du
midi de la France. Il est de 1844.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Dans la séance du 29 février dernier, M. Guizot a dit: «On parle
sans cesse de la faiblesse du Gouvernement du Roi vis-à-vis de
l'Angleterre. Je ne peux pas laisser passer cette calomnie.

«En Espagne, personne ne peut dire que nous ayons concouru à
maintenir ce que l'Angleterre maintenait, à renverser ce qu'elle
renversait.

«On a parlé d'un traité de commerce qui serait imposé par
l'Angleterre; a-t-il été conclu?

«N'avons-nous pas rendu ces ordonnances qui ont changé les rapports
commerciaux de l'Angleterre et de la France sur les questions des
fils et tissus de lin?

«M. le Président du Conseil n'a-t-il pas fait rendre sur les tarifs
d'Algérie une ordonnance qui a blessé, sur plus d'un point, des
intérêts anglais respectables?»

De tout quoi il résulte que si le pouvoir n'est pas sous le joug de
l'Angleterre, à coup sûr il est sous le joug du Monopole.

Quoi! le public n'ouvrira-t-il pas enfin les yeux sur cette honteuse
mystification dont il est dupe?

Il y a quelques années, on aurait pu croire que le Régime Prohibitif
n'avait que quelques années d'existence.

Le système de la _Protection_, ruiné en théorie, ne se glissa dans
la législation que comme mesure transitoire. Le ministre qui lui
donna le plus d'extension, M. de Saint-Cricq, ne cessait d'avertir
que ces _taxes mutuelles_, que les travailleurs se payent les uns
aux autres, sont injustes au fond; qu'elles ne sont justifiables que
comme _moyen momentané_ d'encourager certaines industries naissantes;
et il est certain que le Privilége lui-même ne réclamait pas alors
la Protection comme un _droit_, mais comme une _faveur_ de nature
essentiellement temporaire.

Les faits qui s'accomplissaient en Europe étaient de nature à
accroître les espérances des amis de la liberté.

La Suisse avait ouvert ses frontières aux produits de toutes
provenances, et elle s'en trouvait bien.

La Sardaigne était entrée dans cette voie et n'avait pas à s'en
repentir.

L'Allemagne avait substitué à une multitude de barrières intérieures
une seule ceinture de douanes fondée sur un tarif modéré.

En Angleterre, le plus vigoureux effort qu'aient jamais tenté les
classes moyennes était sur le point de renverser un système de
restrictions qui, dans ce pays, n'est qu'une transformation de la
puissance féodale.

L'Espagne même semblait comprendre que ses quinze provinces
agricoles étaient injustement sacrifiées à une province
manufacturière.

Enfin la France se préparait à entrer dans le régime de la liberté
par la transition des traités de commerce et de l'union douanière
avec la Belgique.

Ainsi le travail humain allait être affranchi. Sur quelque point
du globe que le sort les eût fait naître, les hommes allaient
reconquérir le droit naturel d'échanger entre eux le fruit de leurs
sueurs, et nous touchions au moment de voir se réaliser la sainte
alliance des peuples.

Comment la France s'est-elle laissé détourner de cette voie?
comment est-il arrivé que ses enfants, qui s'enorgueillissaient
d'être les premiers de la civilisation, saisis tout à coup d'idées
Napoléoniennes, aient embrassé la cause de l'isolement, de
l'antagonisme des nations, de la spoliation des citoyens les uns par
les autres, de la restriction au droit de propriété, en un mot de
tout ce qu'il y a de barbarie au fond du Régime prohibitif?

Pour chercher l'explication de ce triste phénomène, il faut que nous
nous écartions un moment en apparence de notre sujet.

Si, au sein d'un conseil général, un membre parvenait à créer
une majorité contre l'administration, il ne s'ensuivrait pas
nécessairement que le Préfet fût destitué, et moins encore que le
chef de l'opposition fût nommé Préfet à sa place. Aussi, bien que les
conseillers généraux soient pétris du même limon que les députés,
leur ambition ne trouve pas à se satisfaire par les manoeuvres d'une
opposition systématique, ce qui explique pourquoi on ne les voit pas
se produire dans ces assemblées.

Il n'en est pas ainsi à la Chambre. C'est une maxime de notre droit
public que si un Député est assez habile pour opposer une majorité
au Ministère, il devient lui-même Ministre _ipso facto_, et livre
l'administration en proie à ceux de ses collègues qui se sont
associés à son entreprise.

Les conséquences de cette organisation sautent aux yeux. La Chambre
n'est plus une assemblée de _Gouvernés_, qui viennent prendre
connaissance des mesures projetées par les _Gouvernants_, pour
admettre, modifier, ou rejeter ces mesures, selon l'intérêt public
qu'ils représentent; c'est une arène où l'on se dispute le Pouvoir
qui est mis au concours et dépend d'un scrutin.

Donc, pour renverser le Ministère, il suffit de lui enlever la
majorité; pour lui enlever la majorité, il faut le déconsidérer,
le dépopulariser, l'avilir. La Loi elle-même, combinée avec
l'irrémédiable faiblesse du coeur humain, a arrangé les choses ainsi.
M. Guizot aura beau s'écrier: «N'apprendrons-nous jamais à nous
attaquer, à nous combattre, à nous _renverser_, sans nous imputer des
motifs honteux!» j'avoue que ces plaintes me semblent puériles.--Vous
admettez que vos adversaires aspirent à vous remplacer, et vous avez
la bonhomie de leur conseiller de négliger les moyens de réussir!--À
cet égard, M. Guizot, chef d'opposition, fera contre M. Thiers,
Ministre, ce que M. Guizot, Ministre, reproche à M. Thiers, chef
d'opposition.

Nous devons donc admettre que notre mécanisme représentatif est
organisé de telle sorte que, l'opposition et toutes les oppositions
réunies n'ont et ne peuvent avoir qu'un seul but: Avilir le
ministère, quel qu'il soit, pour le renverser et le remplacer.

Or le plus sûr moyen, en France, d'avilir le Pouvoir, c'est de le
représenter comme traître, comme lâche, comme dévoué à l'étranger,
comme oublieux de l'honneur national. Ce fut, contre M. Molé,
la tactique de M. Guizot coalisé avec les légitimistes et les
Républicains; c'est, contre M. Guizot, la tactique de M. Thiers,
coalisé avec les Républicains et les légitimistes. L'un se servait
d'Ancône comme l'autre se sert de Taïti.

Mais les oppositions ne se bornent pas à agir au sein des Chambres.
Elles ont encore besoin d'entraîner à leurs vues l'opinion publique
et le corps électoral. Les journaux de toutes les oppositions sont
donc forcément amenés à travailler de concert, à exalter, à irriter,
à égarer le sentiment national, à représenter la Patrie comme
descendue, par l'oeuvre du Ministère, au dernier degré d'avilissement
et d'opprobre, et il faut avouer que notre susceptibilité nationale,
les souvenirs de l'Empire, et l'Éducation _toute Romaine_ qui a
prévalu parmi nous, donnent à cette tactique parlementaire de grandes
chances de succès.

Cet état de choses étant donné, il est aisé de prévoir tout le parti
qu'ont dû en tirer les Industries Privilégiées.

Au moment où le Monopole allait être renversé et la libre
communication des peuples graduellement fondée, que pouvait faire
le Privilége? Perdre son temps à ériger le système de la Protection
en corps de doctrine et opposer la _théorie de la Restriction_ à la
_théorie du libre échange_? C'eût été une vaine entreprise; sur le
terrain d'une libre et loyale discussion l'Erreur a peu de chances
contre la Vérité.

Non, le Privilége a mieux vu ce qui pouvait prolonger son existence;
il a compris qu'il continuerait à puiser paisiblement dans les
poches du public tant qu'une irritation factice préviendrait le
rapprochement et la fusion des peuples. Dès lors, il a porté ses
forces, son influence, ses richesses, son activité du côté des
_haines nationales_; il a, lui aussi, pris le masque du patriotisme;
il a soudoyé les journaux qui n'étaient pas encore enrôlés sous la
bannière d'un faux honneur national; et l'on peut dire que cette
monstrueuse alliance a arrêté la marche de la civilisation.

Au milieu de ces étranges circonstances, la Presse Départementale,
la Presse Méridionale surtout, eût pu rendre de grands services.
Mais, soit qu'elle n'ait pas aperçu le mobile de ces machiavéliques
intrigues, soit qu'elle ait cédé à la crainte de _paraître_ faiblir
devant l'étranger, toujours est-il qu'elle a niaisement uni sa voix
à celle des journaux stipendiés par le Privilége, et aujourd'hui
il peut se croiser les bras, en nous voyant, nous, hommes du Midi,
nous hommes spoliés et exploités, _faire son oeuvre_, comme il eût
pu la faire lui-même et consacrer toutes les ressources de notre
intelligence, toute l'énergie de nos sentiments à consolider les
entraves, à perpétuer les extorsions qu'il nous inflige.

Cette faiblesse a porté ses fruits. Pour repousser les accusations
dont on l'accable, le Gouvernement n'avait qu'une chose à faire, et
il l'a faite: il nous a sacrifiés.

Les paroles de M. Guizot, que j'ai citées en commençant,
n'équivalent-elles pas en effet à ceci:

«Vous dites que je soumets ma politique à la politique anglaise, mais
voyez mes actes.

«Il était juste de rendre aux Français le _droit d'échanger_,
confisqué par quelques privilégiés. Je voulais rentrer dans cette
voie par des traités de commerce; mais on a crié: _à la trahison!_ et
j'ai rompu les négociations.

«Je pensais que s'il faut que les Français achètent au dehors des
fils et tissus de lin, mieux vaut en obtenir plus que moins, pour un
prix donné; mais on a crié: _à la trahison!_ et j'ai créé les droits
différentiels.

«Il était de l'intérêt de notre jeune colonie africaine d'être
pourvue de toutes choses à bas prix, pour croître et prospérer. Mais
on a crié: _à la trahison!_ et j'ai livré l'Algérie au Monopole.

«L'Espagne aspirait à secouer le joug d'une province. C'était son
intérêt; c'était le nôtre; mais c'était aussi celui des Anglais;
on a crié: _à la trahison!_ et pour étouffer ce cri importun, j'ai
_maintenu_ ce que l'Angleterre voulait _renverser_: l'exploitation de
l'Espagne par la Catalogne.»

Voilà donc où nous en sommes. La machine de guerre de tous les
partis, c'est la _haine de l'étranger_. À gauche et à droite on s'en
sert pour battre en brèche le Ministère; au centre, on fait plus, on
la traduit en actes pour faire preuve d'indépendance, et le Monopole
s'empare de cette disposition des esprits pour se perpétuer en
soufflant la discorde.

Où tout cela nous conduira-t-il? Je l'ignore, mais je crois que ce
jeu des partis recèle des dangers; et je m'explique pourquoi, en
pleine paix, la France entretient quatre cent mille hommes sous les
armes, augmente sa marine militaire, fortifie sa capitale, et paye un
milliard et demi d'impôts.


5.--D'AUTRES QUESTIONS SOUMISES AUX CONSEILS GÉNÉRAUX DE
L'AGRICULTURE, DES MANUFACTURES ET DU COMMERCE[5].

[Note 5: Lorsque Bastiat écrivait un article, une fois sa tâche
faite et le manuscrit livré à l'éditeur, il n'y pensait guère et
n'en parlait plus. Les lignes que nous allons reproduire devaient
faire suite, dans _le Journal des Économistes_, à l'article intitulé:
_Une question soumise aux Conseils généraux_, etc. (Voir _Oeuvres
complètes_, t. Ier, p. 392 et suiv.) Mais, restées inédites par suite
d'une omission contre laquelle l'auteur n'a pas réclamé, elles n'ont
été remises dans mes mains que postérieurement à 1855.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Je me suis laissé entraîner par le premier sujet qui est tombé sous
ma plume, et il me reste peu d'espace à donner aux autres questions
posées par. M. le Ministre. Je ne terminerai pas cependant sans en
dire quelques mots.

Certes, je m'attends à ce que le développement illimité qu'on paraît
vouloir donner à la Douane soit rétorqué contre l'École Économiste.
«Vous repoussez la mesure, dira-t-on, parce qu'elle accroît d'une
manière exorbitante l'intervention du Pouvoir dans l'Industrie, et
c'est précisément pour cela que nous l'appuyons. Ne fût-elle pas
très-bonne en elle-même, elle a au moins cette heureuse tendance
d'agrandir le rôle de l'État, et vous savez bien que le Progrès,
suivant la mode du jour, n'est autre chose que l'absorption
successive de toutes les activités individuelles dans la grande
activité collective ou gouvernementale.»

Je sais en effet que telle est la tendance irréfléchie de l'époque.
Je sais qu'il faut observer pour comprendre l'_organisation
naturelle_ de la société et qu'il est plus court d'imaginer des
_organisations artificielles_. Je sais qu'il n'est plus un jeune
Rhétoricien, échappé aux étreintes de Salluste et de Tite-Live,
qui n'ait inventé son _ordre social_, qui ne se croie de la force
de Minos et de Lycurgue, et je comprends que, pour obliger les
hommes _à porter docilement le joug de la félicité publique_, il
faut bien qu'ils commencent par les dépouiller de toute liberté et
de toute volonté. Une fois l'État maître de tout, il ne s'agira
plus que de se rendre maître de l'État. Ce sera l'objet d'une
lutte entre MM. les fourriéristes, communistes, saint-simoniens,
humanitaires et fraternitaires. Quelle secte demeurera maîtresse
du terrain? Je l'ignore; mais, n'importe laquelle, ce qu'il y a de
sûr, c'est que nous lui devrons une _organisation_ d'où la liberté
sera soigneusement exclue, car toutes, malgré les abîmes qui les
séparent, ont au moins en commun cette devise empruntée à notre grand
chansonnier:

  Mon coeur en belle haine
  A pris la liberté.
  Fi de la liberté!
  À bas la liberté!

À force de bruit, ces écoles sont enfin parvenues à pousser leurs
idées jusque dans les hautes régions administratives, comme le
prouvent quelques-unes des questions adressées aux conseils par M. le
Ministre du commerce.

«L'insuffisance du crédit agricole, dit la circulaire, et l'_absence
d'institutions propres à en favoriser le développement_ méritent
également toute l'attention des conseils comme elles excitent la
sollicitude du Gouvernement.»

Proclamer l'_insuffisance du crédit agricole_, c'est avouer que
les capitalistes ne recherchent pas cet emploi de leurs fonds; et
comme, en matière de placements, leur sagacité n'est pas douteuse,
c'est de plus avouer que le prêt ne rencontre pas dans l'agriculture
les avantages qu'il trouve ailleurs. Donc, de l'insuffisance
du crédit agricole, ce à quoi il faut conclure ce n'est pas
l'_absence d'institutions propres à le favoriser_, mais bien _la
présence d'institutions propres à le contrarier_. Cela séduit
moins les imaginations vives. Il est si doux d'inventer! Le rôle
d'_Organisateur_, de _Père des nations_ a tant de charmes! surtout
quand il vous ouvre la chance de disposer un jour des capitaux et des
capitalistes! Mais que l'on y regarde de près; on trouvera peut-être
qu'il y a, en fait de crédit agricole, plus d'obstacles artificiels à
détruire que d'institutions gouvernementales à fonder.

Car que le développement en ait été, sous beaucoup de rapports,
législativement arrêté, c'est ce qu'on ne peut pas mettre en
doute.--C'est d'abord l'impôt qui, par son exagération, empêche
les capitaux de se former dans nos campagnes.--C'est ensuite le
crédit public qui, après avoir attiré à lui les capitaux par l'appât
de nombreux et injustes priviléges, les dissipe bien souvent aux
antipodes ou par de là l'Atlas, sans qu'il en revienne autre chose au
public qu'une _rente perpétuelle_ à payer.--Il y a de plus les lois
sur l'usure qui, agissant contre leur but intentionnel, font obstacle
à l'égale diffusion et au nivellement de l'_intérêt_.--Il y a encore
le régime hypothécaire imparfait, procédurier et dispendieux.--Il y a
enfin le Système protecteur qui, on peut le dire sans exagération, a
jeté la France hors de ses voies et substitué à sa vie naturelle une
vie factice, précaire, qui ne se soutient que par le galvanisme des
tarifs.

Ce dernier sujet est très-vaste. Je ne puis le traiter ici; mais on
me pardonnera quelques courtes observations.

Les classes agricoles ne sont certainement pas les moins âpres
et les moins exigeantes en fait de protection. Comment ne
s'aperçoivent-elles pas que c'est la Protection qui les ruine?

Si les capitaux, en France, eussent été abandonnés à leur tendance
propre, les verrait-on se livrer, comme ils font, à l'imitation
britannique? Suffit-il que les capitaux anglais trouvent un emploi
naturel dans des mines inépuisables, pour que les nôtres aillent
s'engouffrer dans des mines dérisoires? Parce que les Anglais
exploitent avantageusement _le fer et le feu_ dont les éléments
abondent dans leur île, est-ce une raison pour que nous persistions
à avoir chez nous, bon gré malgré, _du fer et du feu_, en négligeant
_la terre, l'eau et le soleil_, qui sont les dons que la nature
avait mis à notre portée? Ce n'est pas leur gravitation qui pousse
ainsi nos capitaux hors de leur voie, c'est l'action des tarifs; car
l'anglomanie peut bien envahir les esprits, mais non les capitaux.
Pour les engager et les retenir dans cette carrière de stériles et
ineptes singeries, où une perte évidente les attendait, il a fallu
que la Loi, sous le nom de Tarifs, imposât au public des taxes
suffisantes pour transformer ces pertes en bénéfices.--Sans cette
funeste intervention de la Loi, il ne faudrait pas aujourd'hui
demander à des institutions artificielles un crédit agricole qu'ont
détruit d'autres institutions artificielles. La France serait la
première nation agricole du monde. Pendant que les capitaux anglais
auraient été chercher _pour nous_ de la houille et du fer dans
les entrailles de la terre, pendant que _pour nous_, ils auraient
fait tourner des rouages et fumeries obélisques du Lancastre, les
nôtres auraient distribué sur notre sol privilégié les eaux de nos
magnifiques rivières. L'Océan n'engloutirait pas les richesses
incalculables qui s'écoulent dans le lit de nos fleuves sans laisser
à nos champs desséchés la moindre trace de leur passage. Le vigneron
ne maudirait pas le soleil qui prépare sur nos coteaux une ruineuse
abondance. Nous aurions moins de _broches_ et de _navettes_ en
mouvement, mais plus de gras troupeaux sur de plus riches pâturages;
moins de prolétaires dans les faubourgs de nos villes, mais plus
de robustes laboureurs dans nos campagnes. L'agriculture n'aurait
pas à déplorer non-seulement que les capitaux lui soient soustraits
pour recevoir, de par les tarifs, une autre destination, mais encore
qu'ils ne puissent couvrir les pertes qu'ils subissent dans ces
carrières privilégiées qu'au moyen d'une cherté factice qui lui est,
toujours de par les tarifs, imposée à elle-même. Encore une fois,
nous aurions laissé à nos frères d'outre-Manche le fer et le feu,
puisque la nature l'a voulu ainsi, et gardé pour nous la terre, l'eau
et le soleil, puisque la Providence nous en a gratifiés. Au lieu de
nous exténuer dans une lutte insensée, ridicule même, dont l'issue
doit _nécessairement_ tourner à notre confusion, puisque l'invincible
nature des choses est _contre nous, nous adhérerions à l'heure qu'il
est à_ l'Angleterre par la plus puissante des cohésions, la fusion
des intérêts; nous _l'inonderions_, pour son bien, de nos produits
agricoles; elle nous envahirait, pour notre avantage, par ces mêmes
produits auxquels elle aurait donné, plus économiquement que nous, la
façon manufacturière; l'_entente cordiale_, non celle des ministres
mais celle des peuples, serait fondée et scellée à jamais. Et pour
cela que fallait-il? Prévoir? non, les capitaux ont leur prévoyance
plus sûre que celle des hommes d'État; régenter? gouverner? encore
moins, mais _laisser faire_. Le mot n'est pas à la mode. Il est un
peu _collet monté_. Mais les modes ont leur retour, et quoiqu'il soit
téméraire de prophétiser, j'ose prédire qu'avant dix ans, il sera la
devise et le cri de ralliement de tous les hommes intelligents de
mon pays.

Donc, qu'on cherche à faire revivre le crédit agricole en corrigeant
les institutions qui l'ont détruit, rien de mieux. Mais qu'on le
veuille fonder directement, par des institutions spéciales, c'est ce
qui me paraît au moins chimérique.

Ces capitaux dont vous voulez gratifier l'agriculture, d'où les
tirerez-vous? Votre astrologie financière les fera-t-elle descendre
de la lune? ou les extrairez-vous par une moderne alchimie des votes
du Parlement? La Législation vous offre-t-elle aucun moyen d'ajouter
une seule obole au capital que le travail actuel absorbe? Non; les
cent volumes du Bulletin des lois suivis de mille autres encore ne
peuvent vous investir tout au plus que du pouvoir de le détourner
d'une voie pour le pousser dans une autre. Mais si celle où il est
aujourd'hui engagé est la plus profitable, quel secret avez-vous de
déterminer ses préférences pour la perte et ses répugnances pour le
bénéfice? Et si c'est la carrière où vous voulez l'attirer qui est la
plus lucrative, qu'a-t-il besoin de votre intervention?

Vraiment, il me tarde de voir ces institutions à l'oeuvre. Après
avoir forcé le capital, par l'artifice des tarifs, à déserter
l'agriculture pour affluer vers les fabriques, avertis par l'état
stationnaire ou rétrograde de nos champs, vous reconnaissez votre
faute, et que proposez-vous? De modifier les tarifs? Pas le moins
du monde. Mais de faire refluer le capital des fabriques vers
l'agriculture par l'artifice des banques; en sorte que ce génie
_organisateur_ qui se donne tant de mal aujourd'hui pour faire
marcher cette pauvre société qui marcherait bien toute seule, se
borne à la surcharger de deux institutions inutiles, d'un tarif
agissant en sens inverse de la banque, et d'une banque neutralisant
les effets du tarif!...

Mais allons plus loin. Supposons le problème résolu comme on dit
à l'École. Voilà vos agents tout prêts, votre bureaucratie toute
montée, votre caisse établie; et le public bénévole y verse le
capital à flots, heureux (il est bien de cette force) de vous livrer
son argent sous forme d'impôts, dans l'espoir que vous le lui rendrez
à titre de prêt. Voilà qui va bien; fonctionnaires et public, tout
le monde est content, l'opération va commencer.--Oui, mais voici une
difficulté imprévue. Vous entendez veiller sans doute à ce que les
fonds prêtés à l'agriculture reçoivent une destination raisonnable,
qu'ils soient consacrés à des améliorations agricoles qui les
reproduisent; car si vous alliez les livrer à de petits propriétaires
affamés qui en acquitteraient leurs douzièmes ou à des fermiers
besoigneux pour payer leur fermage, ils seraient bientôt consommés
sans retour. Si votre caisse avance des capitaux indistinctement et
sans s'occuper de l'emploi qui en sera fait, votre belle institution
de crédit courra grand risque de devenir une détestable institution
d'aumône. Si au contraire l'État veut suivre dans toutes ses phases
le capital distribué à des millions de paysans, afin de s'assurer
qu'il est consacré à une consommation reproductive, il faudra un
_garnisaire comptable_ par chaque ferme, et voici reparaître, aux
mains de je ne sais quelle administration nouvelle, cette puissance
inquisitoriale qui est l'apanage des Droits réunis et menace de
devenir bientôt celui de la Douane.

Ainsi, de tous côtés nous arrivons à ce triste résultat: ce
qu'on nomme Organisation du travail ne cache trop souvent que
l'Organisation de la Bureaucratie, végétation parasite, incommode,
tenace, vivace, que l'industrie doit bien prendre garde de ne pas
laisser attacher à ses flancs.

       *       *       *       *       *

Après avoir manifesté sa sollicitude pour les agriculteurs, M. le
Ministre se montre, avec grande raison, fort soucieux du sort des
ouvriers. Qui ne rendrait justice au sentiment qui le guide? Ah! si
les bonnes intentions y pouvaient quelque chose, certes, les classes
laborieuses n'auraient plus rien à désirer. À Dieu ne plaise que
nous songions à nous élever contre ces généreuses sympathies, contre
cette ardente passion d'égalité qui est le trait caractéristique de
la littérature moderne! Et nous aussi, qu'on veuille le croire, nous
appelons de tous nos voeux l'élévation de toutes les classes à un
commun niveau de bien-être et de dignité. Ce ne sont pas les bonnes
intentions qui nous manquent, c'est l'exécution qui nous préoccupe.
Nous souhaitons, comme nos frères dissidents, que notre marine et
notre commerce prospèrent, que nos laboureurs ne soient jamais
arrêtés faute de capital, que nos ouvriers soient abondamment pourvus
de toutes choses, du nécessaire, du confortable et même du superflu.
Malheureusement, n'ayant en notre pouvoir ni une baguette magique
ni une conception organisatrice qui nous permette de verser sur le
monde un torrent de capitaux et de produits, nous sommes réduit à
attendre toute amélioration dans la condition des hommes, non de
nos bonnes intentions et de nos sentiments philanthropiques, mais
de leurs propres efforts. Or nous ne pouvons concevoir aucun effort
sans vue d'avenir, ni aucune vue d'avenir sans prévoyance. Toute
institution qui tend à diminuer la prévoyance humaine ne nous semble
conférer quelque bien au présent que pour accumuler des maux sans
nombre dans l'avenir; nous la jugeons antagonique au principe même de
la civilisation; et, pour trancher le mot, nous la croyons _barbare_.
C'est donc avec une extrême surprise que nous avons vu dans la
circulaire ministérielle la question relative au sort des ouvriers
formulée de la manière suivante:

«Ainsi que l'agriculture, l'industrie a de graves intérêts en
souffrance; la situation des ouvriers hors d'état de travailler est
souvent malheureuse: elle est toujours précaire. L'opinion publique
s'en est préoccupée à juste titre, et le Gouvernement a cherché dans
les plans proposés les moyens d'y porter remède. MALHEUREUSEMENT
_rien jusqu'à ce jour n'a paru pouvoir suppléer la_ PRÉVOYANCE
_privée_. Aucune question n'est plus digne de la sollicitude des
conseils. Ils rechercheront quelles caisses de secours ou de retraite
ou quelles institutions peuvent être fondées pour le soulagement des
travailleurs invalides.»

Si l'on ne devait pas admettre que tout est sérieux dans un document
de cette nature, on serait tenté de croire que M. le Ministre a voulu
tout à la fois embarrasser les conseils, en les mettant en présence
d'une impasse, et décocher une épigramme contre tous ces plans
d'organisation sociale que chaque matin voit éclore.

Est-ce bien sérieusement que vous demandez l'amélioration des classes
laborieuses à des institutions qui les dispensent de Prévoyance?
Est-ce bien sincèrement que vous déplorez le malheur de n'avoir pas
encore imaginé de telles institutions?

Suppléer la Prévoyance! mais c'est suppléer l'épargne, l'aliment
nécessaire du travail; en même temps que renverser la seule barrière
qui s'oppose à la multiplication indéfinie des travailleurs. C'est
_augmenter l'offre et diminuer la demande_ des bras, en d'autres
termes combiner ensemble l'action des deux plus puissantes causes
qu'on puisse assigner à la dépression des salaires!

Suppléer la Prévoyance! mais c'est suppléer la modération, le
discernement, l'empire sur les passions, la dignité, la moralité, la
raison, la civilisation, l'homme même, car peut-elle porter le nom
d'homme, la créature qui n'a plus rien à démêler avec son avenir?

Sans la Prévoyance, peut-on concevoir la moralité qui n'est autre
chose que le sacrifice du présent à l'avenir?

Sans la Prévoyance, peut-on concevoir la civilisation? Anéantissez
par la pensée tout ce que la Prévoyance a préparé et accumulé sur
le sol de la France, et dites-moi en quoi elle différera des forêts
américaines, empire du buffle et du sauvage?

Mais, dira-t-on, il n'est pas question de supprimer la Prévoyance,
mais de la transporter de l'homme à l'institution. Je voudrais bien
savoir comment les institutions peuvent être prévoyantes quand les
hommes qui les conçoivent, les soutiennent, les appliquent et les
subissent ne le sont pas.

Les institutions n'agissent pas toutes seules. Vous admettez du
moins que cette noble faculté de prévoir devra se réfugier dans les
hautes régions administratives.--Eh bien! qu'aurez-vous ajouté à la
dignité de la race humaine, en quoi aurez-vous augmenté ses chances
de bonheur, qu'aurez-vous fait pour le rapprochement des conditions,
pour l'avancement du principe de l'Égalité et de la Fraternité
parmi les hommes, quand la Pensée sera dans le Gouvernement et
l'abrutissement dans la multitude?

Qu'on ne se méprenne pas à nos paroles. Nous ne blâmons pas M. le
Ministre d'avoir saisi les conseils d'une question grave qui, comme
il le dit, préoccupe avec raison l'opinion publique.

Seulement, nous croyons que c'est dans des institutions propres à
développer la prévoyance privée, et non à la suppléer, que se trouve
la solution rationnelle du problème.

Nous n'attachons pas plus d'importance qu'il ne faut à quelques
expressions hétérodoxes, échappées sans doute à l'auteur de la
circulaire, et qui très-probablement ne répondent pas à sa pensée. Si
cependant nous avons cru devoir les relever, c'est que, comme on a pu
en juger par l'accueil qu'elles ont reçu de certains journaux, elles
ont paru donner une sorte de consécration à cette voie déplorable où
l'opinion n'a que trop de pente à s'engager.


6.--PROJET DE LIGUE ANTI-PROTECTIONISTE[6].

[Note 6: _Mémorial bordelais_ du 8 février 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

On assure que Bordeaux est en travail d'une association pour la
liberté commerciale. Sera-t-il permis à l'auteur de cet article,
quelque besoin qu'il ait d'avis en toute autre matière, d'exprimer
le sien en celle-ci? Il a étudié les travaux, l'esprit et les
procédés de la Ligue anglaise; il en connaît les chefs; il sait
quels obstacles ils ont eu à vaincre, quels piéges à déjouer, quels
écueils à éviter, quelles objections à résoudre; à quelles qualités
de l'esprit et du coeur ils doivent leurs glorieux succès; il a vu,
entendu, observé, approfondi. Il ne fallait pas moins pour qu'il
eût la présomption d'élever la voix dans une ville où il y a tant
de citoyens capables de mener à bien une grande entreprise, pour
qu'il osât tracer une sorte de programme de la ligue française
anti-protectioniste.

Si je m'adresse à Bordeaux, ce n'est pas que je désire voir cette
ville s'emparer du rôle principal, et encore moins d'un rôle
exclusif, dans le grand mouvement qui se prépare. Non; l'abnégation
individuelle est une des conditions du succès, et l'on doit en dire
autant de l'abnégation locale ou départementale. Arrière toute pensée
de prééminence et de fausse gloire! Que chaque ville de France
forme son comité; que tous les comités se fondent dans la grande
association dont le centre naturel est Paris; et Bordeaux, renonçant
à la gloire de Manchester, saura bien remettre les rênes là où elles
peuvent être placées avec le plus d'avantage. Voulons-nous réussir?
ne voyons que _le but de la lutte_, sans nous laisser séduire par
ce que la lutte elle-même peut donner de satisfactions à l'esprit
d'égoïsme et de localité.

Mais Bordeaux est déjà descendu bien des fois dans la lice; les
idées libérales, en matière de commerce, y sont très-répandues; il
n'est pas de ville dont la protection ait plus froissé les intérêts;
elle est le centre de vastes et populeuses provinces qui étouffent
sous la pression du régime restrictif; elle est féconde en hommes
ardents, dévoués, prêts à faire à une grande cause nationale de
généreux sacrifices; elle est le berceau de cette _Union vinicole_,
qui a accompli tant de travaux si méritoires quoique si infructueux,
et qui forme comme la pierre d'attente d'une organisation plus
vaste. Il n'est donc pas surprenant que Bordeaux donne le signal de
l'agitation, tout préparé qu'il est, j'en suis convaincu, à céder
à Paris les rênes de la direction aussitôt que le bien de la cause
exigera de lui ce sacrifice.

Voilà pourquoi j'adresse à Bordeaux cette première vue générale des
conditions auxquelles il faut acheter la victoire; elles sont dures,
mais inflexibles.

1º D'abord la Ligue doit proclamer UN PRINCIPE et y adhérer
indissolublement, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune,
dans ses revers et dans ses triomphes, soit qu'il éveille ou non
les échos de la presse et de la tribune, soit qu'il excite ou non
les sympathies du Pouvoir et des Chambres. La Ligue ne doit point
se faire le champion d'un intérêt spécial, d'un traité de commerce,
d'une modification douanière; sa mission est de proclamer et de faire
triompher _un principe absolu_, un droit naturel, la liberté des
échanges, l'abrogation de toute loi ayant _pour objet_ d'influer sur
le prix des produits, afin de régler les profits des producteurs. La
Ligue doit réclamer pour tout Français le droit (qu'on peut s'étonner
de ne pas voir écrit dans la Charte), le droit d'échanger ce qu'il a
le droit de consommer. La loi nous laisse à tous la pleine liberté
de _vendre_; il faut qu'elle nous laisse aussi la pleine liberté
d'_acheter_. Vendre et acheter, ce sont deux actes qui s'impliquent
réciproquement, ou plutôt ce sont les deux termes d'un seul et même
contrat. Là où l'un des termes manque, l'autre fait défaut par cela
même; et il est mathématiquement impossible que les _ventes_ ne
soient pas contrariées sur tous les points du globe, si sur tous les
points du globe la loi contrarie les _achats_.

Au reste, il n'est pas question ici de prouver la doctrine. Il faut
admettre qu'elle est la foi inébranlable des premiers ligueurs, et
c'est pour la propager qu'ils se liguent. Eh bien! je leur dis: En
vous ralliant à un principe absolu, vous vous priverez, je le sais,
du concours d'une multitude de personnes, car rien n'est plus commun
que l'horreur d'un principe, l'amour de ce qu'on nomme une _sage_
liberté, une protection _modérée_. Ce perfide concours, sachez vous
en passer, il entraverait bientôt toutes vos opérations. Ne soyez
que cent, ne soyez que cinquante, ne soyez que dix et moins encore,
s'il le faut, mais soyez unis par une entière conformité de vues,
par une parfaite identité de doctrine. Or un tel lien ne saurait
être ailleurs que dans un _principe_. Réclamez, poursuivez, exigez
jusqu'au bout la complète réalisation de la _liberté des échanges_;
n'admettez ni transactions, ni conditions, ni transitions, car
où vous arrêteriez-vous? Comment conserverez-vous l'unité de vos
démarches si vous laissez pénétrer parmi vous l'idée d'une seule
exception? Chacun ne voudra-t-il pas placer son industrie dans cette
exception? L'un, à grand renfort de belliqueux patriotisme, voudra
qu'un petit bout de protection reste à la marine marchande, et sa
grande raison est qu'il est armateur. L'autre, la larme à l'oeil,
vous fera un tableau touchant de l'agriculture. Il la faut protéger,
dira-t-il, c'est notre nourrice à tous; et il ne manquera pas de
vous rappeler que l'empereur de la Chine trace tous les ans un
sillon. Un troisième, au contraire, vous demandera grâce pour les
_produits perfectionnés_, vous abandonnant généreusement les matières
premières, _vierges de tout travail humain_, à quoi il sera facile de
reconnaître un fabricant.--Alors vous ne serez plus que la doublure
du comité Mimerel, et ce que vous aurez de mieux à faire, ne pouvant
vous entendre sur l'égalité dans la liberté, ce sera de tâcher au
moins, comme lui, de vous entendre sur l'égalité dans le privilége.

2º La Ligue doit se hâter de proclamer encore qu'en demandant la
liberté absolue des échanges, elle n'entend pas intervenir dans les
droits du fisc. Elle ne réclame pas la destruction de la douane, mais
l'abrogation d'une des fins à laquelle la douane a été injustement et
impolitiquement détournée. Les ligueurs, en tant que tels, n'ont rien
à démêler avec les dépenses publiques. Ils n'ont pas la prétention de
s'accorder sur tous les points; la quotité et le mode de perception
des impôts est pour chacun d'eux une question réservée. Que la douane
subsiste donc, s'il le faut, comme machine fiscale, comme octroi
national, mais non comme moyen de protection. Ce qu'elle procure au
trésor public n'est pas de notre compétence; ce qu'elle confère au
monopole, c'est là ce qui nous regarde et à quoi nous devons nous
opposer. Si l'État a tellement besoin d'argent, qu'il faille taxer
les marchandises qui passent à la frontière, à la bonne heure; les
sommes ainsi prélevées proviennent de tous et sont dépensées au
profit de tous. Mais que les tarifs soient appliqués à enrichir une
classe aux dépens de toutes les autres, à organiser au sein de la
communauté un système de spoliation réciproque, c'est là un abus
auquel il est grand temps que l'opinion publique mette un terme.

3º Une troisième condition de succès, non moins essentielle que les
deux autres, c'est l'abjuration de tout _esprit de parti_...... Mais
voilà assez de sujets de méditation pour un jour.


7.--2e ARTICLE[7].

[Note 7: _Mémorial bordelais_ du 9 février 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

J'en suis resté à l'_esprit de parti_. Il semble assez inutile de
s'en occuper déjà. Hélas! notre Ligue est à naître; à quoi sert de
prévoir le temps où l'on recherchera son alliance? Mais c'est avant
d'élever l'édifice qu'il faut s'assurer de la qualité des matériaux.
Les destinées de la Ligue se ressentiront toujours de l'esprit de ses
fondateurs. Faible et chancelante, s'ils flottent au gré de toutes
les doctrines économiques; factieuse, isolée, n'ayant de puissance
que pour le mal, s'ils rêvent d'avance autre chose que son principe
avoué.--Ligue, triomphe, principe, liberté, vous n'êtes peut-être
que les fantômes adorés d'une imagination trop facile à se laisser
séduire à tout ce qui offre l'image du bien public! Mais il n'est
pas impossible, puisque cela s'est vu ailleurs, que ces fantômes se
revêtent de réalité. Ce qui est impossible, tout à fait impossible,
c'est que la Ligue puisse avoir force, vie, influence utile, si elle
se laisse entamer par _l'esprit de parti_.

La Ligue ne doit être ni monarchique, ni républicaine, ni orthodoxe,
ni dissidente; elle n'intervient ni dans les hautes questions
métaphysiques de légitimité, de souveraineté du peuple, ni dans la
polémique dont le Texas, le Liban et le Maroc font les frais. Son
royaume n'est pas de ce monde qu'on nomme _politique_; c'est un
terrain neutre où M. Guizot peut donner la main à M. Garnier Pagès,
M. Berryer à M. Duchâtel, et l'Évêque de Chartres à M. Cousin. Elle
ne provoque ni n'empêche les crises ministérielles, elle ne s'en mêle
pas et ne s'y intéresse même pas. Elle n'a qu'un objet en vue: _la
liberté des échanges_. Cette liberté, elle la demande à la droite,
à la gauche et aux centres, mais sans rien promettre en retour,
car elle n'a rien à donner; et son influence, si jamais elle a une
influence, appartient exclusivement à son principe. La force éphémère
d'un parti, c'est un auxiliaire qu'elle dédaigne; et, quant à elle,
elle ne veut être l'instrument d'aucun parti. Elle n'est pas née, nul
ne saurait dire ce qu'elle sera, mais j'ose prédire ce qu'elle ne
sera jamais; elle ne sera pas le piédestal d'un ministre en titre,
ni le marchepied d'un ministre en expectative, car le jour où elle
se laisserait absorber par un parti, ce jour-là on la chercherait en
vain, elle se serait dissipée comme une fumée.

4º La plus grande difficulté, en apparence, que puisse rencontrer la
formation d'une Ligue, c'est _la question de personnes_. Il n'est pas
possible qu'un corps gigantesque, travaillant à une oeuvre immense,
à travers une multitude d'oppositions extérieures et peut-être de
rivalités intestines, puisse se dispenser d'obéir à une impulsion
unique et pour ainsi dire à une omnipotence volontairement déléguée.
Mais qui sera le dépositaire de cette puissance morale? On est
justement effrayé quand on songe aux qualités éminentes et presque
inconciliables que suppose un tel rôle. Tête froide, coeur de feu,
main ferme, formes attachantes, connaissances étendues, coup d'oeil
sûr, talent oratoire, dévouement sans bornes, abnégation entière;
voilà ce qu'il faudrait trouver dans un seul homme, et de plus ce
charme magnétique qui pétrifie l'envie et désarme les amours-propres.

Eh bien! cette difficulté n'en est pas une. Si les temps sont mûrs
en France pour l'agitation commerciale, l'homme de la Ligue surgira.
Jamais grande cause n'a failli faute d'un homme. Pour qu'il se
trouve, il suffit qu'on ne se préoccupe pas trop de le chercher.
Y a-t-il quelqu'un que sa position seule place naturellement à
notre tête et consent-il à être notre chef? acceptons-le par
acclamation et acceptons aussi avec joie le rôle, quelque humble
qu'il soit, qu'il jugera utile de nous assigner. Amis de la liberté,
unissons-nous d'abord, mettons avec confiance la main à l'oeuvre,
pensons toujours au succès de notre principe, jamais à nos propres
succès, et laissons à la cause, dans sa marche progressive, le
soin de nous porter en avant. Quand la lutte sera engagée, assez
de résistances nous mettront à l'épreuve, pour que chacun déploie
ses ressources; et qui sait alors combien se révéleront de talents
ignorés et de vertus assoupies? _L'agitation_ est un grand crible
qui classe les individualités selon leur pesanteur spécifique. Elle
manifestera un homme et plusieurs hommes; et nous nous trouverons,
sans nous en apercevoir, coordonnés dans une naturelle et volontaire
hiérarchie.

Faut-il le dire? Ce que je crains, ce n'est pas que l'homme de
génie fasse défaut à la Ligue; mais plutôt que la Ligue fasse
défaut à l'homme de génie. Les vertus individuelles jaillissent de
la vertu collective comme l'étincelle électrique de nuages saturés
d'électricité. Si chacun de nous apporte à la Ligue un ample
tribut de zèle, de conviction, d'efforts et d'enthousiasme, ah! ne
craignons pas que ces forces demeurent inertes, faute d'une main
qui les dirige! Mais si le corps entier est apathique, indifférent,
dégoûté, inconstant et railleur, alors sans doute les hommes nous
manqueront,--et qu'en ferions-nous?

Ce qui a fait le succès de la Ligue, en Angleterre, c'est une chose,
une seule chose, la _foi dans une idée_. Ils n'étaient que sept,
mais ils ont cru; et, parce qu'ils ont cru, ils ont voulu; et, parce
qu'ils ont voulu, ils ont soulevé des montagnes. La question pour moi
n'est pas de savoir s'il y a des hommes à Bordeaux, mais s'il y a de
la foi dans Israël.

5º Je voulais parler aujourd'hui de la _question financière_, mais
le sujet est trop vaste pour l'espace qui me reste. Je le remplirai
par quelques considérations générales.--D'après ce qui a pu me
revenir, on se promet beaucoup d'une grande démonstration publique,
d'un appel solennel fait au Gouvernement. Oh! combien se trompent
ceux qui pensent qu'à cela se réduisent les travaux d'une ligue! Une
ligue a pour mission de détruire successivement tous les obstacles
qui s'opposent à la liberté commerciale. Et quels sont ces obstacles?
Nos erreurs, nos préjugés, l'égoïsme de quelques-uns, l'ignorance de
presque tous. L'ignorance, c'est là le monstre qu'il faut étouffer;
et ce n'est pas l'affaire d'un jour! Non, non, l'obstacle n'est pas
au ministère, c'est tout au plus là qu'il se résume. Pour modifier
la pensée ministérielle, il faut modifier la pensée parlementaire;
et pour changer la pensée parlementaire, il faut changer la pensée
électorale; et pour réformer la pensée électorale, il faut réformer
l'opinion publique.

Croyez-vous que ce soit une petite entreprise que de renouveler les
convictions de tout un peuple? J'ignore quelles sont les doctrines
économiques de M. Guizot; mais fût-il M. Say, il ne pourrait rien
pour nous, ou bien peu de chose. Son traité avec l'Angleterre
n'a-t-il pas échoué? Son union douanière avec la Belgique n'a-t-elle
pas échoué? La volonté du ministre a été surmontée par une volonté
plus forte que la sienne, celle du parlement. Faut-il en être
surpris? Je ne sache pas que la _liberté des échanges_, comme
principe, ait à la Chambre, je ne dis pas la majorité, mais même une
minorité quelconque, et je ne lui connais pas un seul défenseur, je
dis _un seul_, dans l'enceinte où se font les lois. Peut-être le
principe y vit-il endormi au fond de quelque conscience. Mais que
nous importe si, l'on n'ose l'avouer?--Il est un député sur lequel on
avait fondé quelques espérances. Entré à la Chambre jeune, sincère,
plein de coeur, avec des facultés développées par l'étude et la
pratique des affaires commerciales, les amis de la liberté avaient
les yeux fixés sur lui. Mais un jour, jour funeste! je ne sais quel
mauvais génie fit briller à ses yeux la lointaine perspective d'un
portefeuille; et depuis ce jour il semble que la crainte de se
_rendre impossible_ fausse toutes ses déterminations et paralyse
son énergie. Le moyen d'être ministre, si l'on affiche avant le
temps cette dangereuse chose, un principe!--Ami, cette page arrêtera
peut-être un moment tes regards. Qu'elle soit pour toi le bouclier
d'Ubalde; qu'elle te reproche, mais ne dise qu'à toi ta molle
oisiveté; qu'elle t'arrache à de trompeuses illusions!

                            Natura
  Del coraggio in tuo cuor la flamma accese...
  Il tuo dover compisce e nostra speme[8].

[Note 8: Ce reproche discret et poétique, que Bastiat adressait à
l'un de ses anciens condisciples de Sorrèze, resta sans effet.

                                                  (_Note de l'édit._)]


8.--3e ARTICLE[9].

[Note 9: _Mémorial bordelais_ du 10 février 1846. (_N. E._)]

Il suffît de dire le but de la Ligue, ou plutôt le moyen d'atteindre
ce but, pour établir qu'il lui faut,--lâchons le grand mot,--de
l'argent, et beaucoup d'argent. Répandre la vérité économique,
et la répandre avec assez de profusion pour changer le cours de
la volonté nationale, voilà sa mission. Or les communications
intellectuelles ont besoin de véhicules matériels. Les livres, les
brochures, les journaux, ne naîtront pas au souffle de la Ligue,
_comme les fleurs au souffle du zéphir_. M. Conte (directeur des
postes) ne lui a pas encore donné la _franchise_, ni même la taxe
modérée; et si l'usage des Quinconces est gratuit, elle ne saurait y
établir sa comptabilité, ses bureaux, ses archives et ses séances.
L'argent, ce n'est pas pour les ligueurs des dîners, des orgies,
des habits somptueux, de brillants équipages: c'est du travail, de
la locomotion, des lumières, de l'organisation, de l'ordre, de la
persévérance, de l'énergie.

Personne ne nie cela. _Tout le monde en convient et nul n'y
contredit._ Cependant, qui sait si la Ligue trouvera à Bordeaux cette
assistance métallique que chacun reconnaît nécessaire? Si Bordeaux
était une ville besogneuse et lésineuse, cela s'expliquerait; mais
sa générosité, je dirai même sa prodigalité, est proverbiale. Si
Bordeaux n'avait pas de convictions, cela s'expliquerait encore. On
pourrait le plaindre de n'avoir pas de convictions, non le blâmer,
n'en ayant pas, d'agir en conséquence. Mais Bordeaux est, de toutes
les villes de France, celle qui a le sentiment le plus vif de ce
qu'il y a d'injuste et d'impolitique dans le régime protecteur.
Comment donc expliquer cette réserve pécuniaire, que beaucoup de gens
semblent craindre?

Il ne faut pas se le dissimuler, la question financière est en France
l'écueil de toute association. Souscrire, contribuer pécuniairement
à une oeuvre, quelque grande qu'elle soit, cela semble nous imposer
le rôle de _dupes_, et heurte cette prétention que nous avons tous de
paraître clairvoyants et avisés. Il est difficile de concilier une
telle défiance avec la loyauté, que nous nous plaisons à regarder
comme le trait caractéristique de notre nation; car justifier cette
défiance en alléguant qu'elle est le triste fruit de trop fréquentes
épreuves, ce serait reconnaître que la loyauté française a été trop
souvent en défaut. Puisse la Ligue effacer les dernières traces de la
triste disposition que je signale!

Il semble à beaucoup de gens que lorsqu'ils versent quelques fonds
à une société qui a en vue un objet d'utilité publique, ils font un
cadeau, un acte de pure libéralité; j'ose dire qu'ils s'aveuglent,
qu'ils font tout simplement un marché, et un excellent marché.

Si nous avions pour voisin un peuple riche et industrieux, capable de
beaucoup échanger avec nous, et si nous étions séparés de ce peuple
par de grandes difficultés de terrain, assurément nous souscririons
volontiers pour qu'un chemin de fer vînt unir son territoire au
nôtre, et nous croirions faire, non de la générosité, mais de la
spéculation. Eh bien! nous sommes séparés de l'Espagne, de l'Italie,
de l'Angleterre, de la Russie, des Amériques, du monde entier,
par des obstacles,--artificiels, il est vrai,--mais qui, sous le
rapport des communications, ont absolument les mêmes effets que les
difficultés matérielles. Et c'est pour cela que Bordeaux, souffre,
languit et décline; et ces obstacles s'appuient sur des préjugés; et
ces préjugés ne peuvent être détruits que par un vaste et laborieux
enseignement; et cet enseignement ne peut être distribué que par une
puissante association. Vous pouvez opter entre les inconvénients de
la restriction et ceux de la souscription; mais vous ne pouvez pas
considérer la souscription comme un don gratuit, puisqu'elle aura
pour résultat de briser les liens qui vous gênent.

Je dis encore que c'est une bonne spéculation, un marché beaucoup
plus avantageux que ceux que vous avez coutume de faire. S'il
s'agissait de détruire les obstacles naturels qui vous séparent
des autres nations, il n'y a pas une parcelle de l'oeuvre qu'il ne
faudrait payer à beaux deniers, l'exécution comme la conception;
mais les triomphes de la Ligue seront dus en partie, en très-grande
partie, à de nobles efforts qui ne cherchent pas de récompense
pécuniaire. Vous aurez des agents zélés, des orateurs, des écrivains
qui ne s'enrichiront pas d'une obole, et qui, épris d'amour pour
les biens qu'ils attendent de la _libre communication des peuples_,
donneront à cette grande cause, sans compte et sans mesure, leur
intelligence, leurs travaux, leurs sueurs et leurs veilles.

Soyons justes toutefois, et reconnaissons que, dans la souscription
volontaire, il y a un côté noble et généreux. Chacun pourrait se
dire: «On fera bien sans moi; et, quand la cause sera gagnée, elle le
sera à mon profit, bien que je n'y aie pas concouru.» Voilà le calcul
qu'on pourrait faire. Les Bordelais le repousseront avec dédain. Ce
sera leur gloire, et ce n'est pas moi qui voudrai la méconnaître.

La _souscription_ ne doit pas être envisagée exclusivement au
point de vue matériel. Elle procure des jouissances morales dont
je suis surpris qu'on ne tienne pas compte. N'est-ce rien que de
s'affilier à un corps nombreux qui poursuit un grand résultat par
d'honorables moyens? Je me suis dit quelquefois que la civilisation
et la diffusion des richesses amèneraient infailliblement le goût des
associations philanthropiques. Lorsque le riche oisif a sitôt épuisé
des jouissances matérielles, fort peu appréciables en elles-mêmes, et
qui n'ont d'attrait que parce qu'elles le distinguent de la masse,
quel plus satisfaisant usage pourrait-il faire de sa fortune que de
s'associer à une utile entreprise? C'est là qu'il trouvera un aliment
à ses facultés, des relations agréables, du mouvement, de la vie,
quelque chose qui fait circuler le sang et dilate la poitrine.

Il y avait, près de Manchester, un riche manufacturier retiré, qui
vivait seul, ennuyé, et n'avait jamais voulu prendre part à aucune
des nombreuses entreprises qui se font, dans cette ville, par
souscription. La Ligue tenait à voir figurer son nom dans ses rôles;
car c'était le témoignage le plus frappant qu'elle pût donner de la
sympathie qu'elle excitait dans le pays. Elle lui décocha M. Bright,
le meilleur négociateur en ce genre qu'elle pût choisir; car, selon
lui, demander pour la Ligue, ce n'était pas demander. Après beaucoup
d'objections, il obtint de l'avare quatre cents guinées[10]. Quand
il annonça cette nouvelle à ses amis: «Vous avez dû lui faire faire
une laide grimace?» lui dirent-ils.--«Point du tout, répondit M.
Bright;--je crois sincèrement que cet homme me devra le bonheur du
reste de sa vie.» Et en effet, depuis ce jour les ennuis de l'avare
se sont dissipés, ses dégoûts se sont fondus; il s'intéresse à la
Ligue, il en suit les progrès avec anxiété, il la regarde comme son
oeuvre; et ces sentiments nouveaux ont pour lui tant de charmes,
qu'il n'est plus une institution charitable à laquelle il ne
s'empresse de concourir.

[Note 10: 10,000 francs.]

Mais, pour que l'esprit d'association prévale, une condition est
essentielle; c'est que toute garantie soit donnée aux souscripteurs.
Je le répète, ce n'est pas la perte de quelque argent qu'ils
redoutent, c'est le ridicule qui, en ce genre, suit toujours la
déception. Personne n'aime à montrer en public la face d'une dupe. On
a donné 100 francs; on en donnerait 1,000 pour les retirer.

Donc, si la Ligue française veut voir affluer dans ses caisses
d'abondantes recettes, son premier soin doit être de forcer dans
toutes les convictions une confiance absolue. Elle y parviendra par
deux moyens: le choix le plus scrupuleux des membres du comité, et la
publicité la plus explicite de ses comptes. Je voudrais que, de son
premier argent, elle s'assurât du plus méticuleux teneur de livres de
Bordeaux, et que le bureau de la comptabilité fût placé, si c'était
possible, dans un édifice de verre. Je voudrais que les livres de la
Ligue fussent constamment ouverts à l'oeil des amis, et surtout des
ennemis.


9.--ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES[11].

[Note 11: _Mémorial bordelais_ du 18 février 1846. (_N. E._)]

Au moment d'engager contre le monopole une lutte qui pourra être
longue et acharnée, il peut se trouver, parmi vos lecteurs, des
hommes qui, absorbés par la gestion de leurs affaires, n'ont pas le
loisir de mesurer dans toute son étendue la grande question de la
liberté commerciale. Ils me pardonneront, j'espère, d'attirer leur
attention sur ce vaste sujet.

L'affranchissement du commerce est une question de prospérité, de
justice, d'ordre et de paix.

C'est une question de prospérité.--J'entends de prospérité générale;
mais, puisque nous sommes à Bordeaux, parlons de Bordeaux.--Que veut
dire _restriction_? Cela veut dire certains échanges _empêchés_. Donc
que signifie absence de restriction ou affranchissement du commerce?
Cela signifie _plus d'échanges_. Mais plus d'échanges, c'est plus de
produits importés et exportés, plus de voitures mises en mouvement,
plus de navires allant et venant, moins de temps à composer une
cargaison, plus de courtages, d'emballages, de pilotages, de
roulages, plus de commissions, de consignations, de constructions, de
réparations; en un mot, plus de travail pour tout le monde.

_Échanger_, c'est donner une chose que l'on fait facilement contre
une autre chose que l'on ferait plus difficilement.--Donc _échanger_
implique moins d'efforts pour une satisfaction égale, ou plus de
satisfactions pour des efforts déterminés. _Échange_, c'est division
mieux entendue du travail, c'est application plus lucrative des
capitaux, c'est coopération plus efficace des forces de la nature;
et, en définitive, plus d'échanges, c'est non-seulement plus de
travail, mais encore un meilleur résultat de chaque portion donnée
de travail,--c'est plus de richesses, de bien-être, de prospérité
matérielle, d'instruction, de moralité, de grandeur et de dignité.

C'est une question de justice.--Il y a injustice évidente à
dépouiller qui que ce soit de la faculté d'accomplir un échange
qui ne blesse ni l'ordre public ni les bonnes moeurs. Le droit de
propriété implique le droit d'échanger aussi bien que de consommer.
Vainement dirait-on que, lorsque la législation douanière exproprie
un citoyen ou une classe de ce droit sacré de propriété, elle guérit
la blessure qu'elle fait au corps social par l'avantage qu'elle
procure à un autre citoyen ou à une autre classe; car c'est en cela
même que consiste l'injustice.

Encore si la protection pouvait s'étendre à tous, elle serait une
erreur, elle ne serait pas une iniquité. Mais l'activité nationale
s'exerce dans une foule de carrières qui ne sont point susceptibles
de protection douanière; le commerce, dans ses innombrables
ramifications, les fonctions publiques, le clergé, la magistrature,
le barreau, la médecine, le professorat, les sciences, la
littérature, les beaux-arts, la plupart des métiers; voilà une masse
immense du travail national qui subit les inconvénients du système
protecteur, sans en pouvoir jamais partager les illusoires avantages.

C'est une question d'ordre.--Les hommes qui dirigent les affaires
publiques savent dans quelle énorme proportion ils seraient soulagés
du fardeau de leur responsabilité, si le préjugé national n'avait
remis en leurs mains la laborieuse tâche de régler, équilibrer et
pondérer les profits relatifs des diverses industries. Depuis cet
instant funeste, il n'est pas de gênes, de souffrances, de misères
et de calamités qui ne soient attribuées à l'État. Les citoyens
ont appris à ne plus compter sur leur prudence, sur leur habileté,
sur leur énergie, mais sur la protection. Chacun fait effort pour
arracher à la législature un lambeau de monopole; et, comme si ce
n'était pas assez de la foule des solliciteurs que la soif des
emplois pousse dans les avenues des ministères, le peuple en masse,
le peuple des champs et des ateliers, s'est transformé tout entier en
solliciteur. Il s'agite, il se soulève, il se plaint, il encombre les
rouages administratifs; et il serait difficile de citer un acte du
Gouvernement, un traité, une négociation, que l'esprit du monopole ne
soit parvenu à fausser, à entraver ou à empêcher d'aboutir.

C'est une question de paix.--Avec la liberté du commerce, les
rivalités nationales ne peuvent être autre chose que de l'émulation
industrielle; et, par une admirable dispensation de la divine
Providence, il arrive que, dans cette lutte pacifique, c'est le
vaincu qui recueille les fruits de la victoire par l'abondance et
le bon marché des produits auxquels il a eu la sagesse d'ouvrir ses
ports et ses frontières. Cette vérité, universellement comprise,
est destinée à briser le contrat colonial en ce qu'il a d'exclusif,
à décréditer le prestige des conquêtes et l'erreur des guerres de
débouchés, à étouffer l'antagonisme international, à délivrer les
peuples du fardeau et du danger des grandes armées permanentes et des
puissantes marines militaires, et à unir les hommes de tous les pays,
de toutes les langues, de tous les climats et de toutes les races
par les liens d'une bienveillance réciproque et d'une universelle
fraternité.

C'est pour coopérer à cet avenir de bien-être, de justice et de paix
que l'Association bordelaise a élevé le drapeau de la liberté des
échanges.

Enfants de Bordeaux, puisqu'il vous a été donné de prendre
l'initiative de ce grand mouvement, n'oubliez pas à quel prix la
victoire s'achète: assez d'obstacles vous attendent au dehors,
préservez-vous de tout obstacle intérieur, et que le moindre symptôme
de division soit étouffé dans son germe par votre abnégation et
votre zèle; que le dissolvant de la critique ne s'attache pas à
quelques négligences, à quelques tâtonnements inséparables d'une
première et prompte organisation; ne laissez pas dire que Bordeaux,
qui a toujours les mains ouvertes à tous les actes de philanthropie
isolée, a laissé mourir, faute d'aliments, une grande réforme
sociale; ne laissez pas dire que Bordeaux, cette ville si féconde
en hommes éminents, et qui a jeté tant de lustre sur les cours
de judicature, les assemblées législatives et les conseils de la
Couronne, a néanmoins manqué de cette intelligence collective,
de cet esprit de hiérarchie volontaire qui est le sceau de toute
civilisation avancée et l'âme de toute grande entreprise! Levez-vous
comme un seul homme et prodiguez sans mesure le tribut de toutes
vos facultés à votre sainte cause. Et, au jour du triomphe, lorsque
Bordeaux se revêtira d'une splendeur nouvelle, lorsqu'une activité
trop longtemps assoupie animera ses quais, ses chantiers, ses
entrepôts et ses magasins; lorsque le chant laborieux du matelot
retentira sur toute la ligne de cette rade splendide, magnifique
présent du ciel, si le monopole n'était parvenu à le couvrir de
silence et de vide;--alors, certains que votre prospérité n'est point
achetée par les souffrances de vos frères et alimentée par d'injustes
priviléges, mais qu'elle est, pour ainsi dire, une des ondulations de
la prospérité générale, se communiquant du centre aux extrémités, et
des extrémités au centre de l'empire;--alors, dis-je, vous pourrez
vous rendre le témoignage que vous ne vous êtes pas levés pour une
cause solitaire et égoïste; et, rompant vos rangs, comme une milice
fidèle au retour de la paix, vous dissoudrez cette Association, avec
la consolation de penser qu'elle aura ajouté une noble et glorieuse
page aux annales de votre belle cité.


10.--À M. LE RÉDACTEUR DU _JOURNAL DE LILLE_, ORGANE DES INTÉRÊTS DU
NORD[12].

[Note 12: _Mémorial bordelais_ du 19 février 1846.

                                                            (_N. E._)]

MONSIEUR,

Vous vous occupez de l'_Association pour la liberté des échanges_,
et cela, il faut le dire, en très-bons termes. Cette modération est
d'un trop-bon augure pour que nous ne nous empressions pas de la
reconnaître et de l'imiter.

Vous prenez acte d'abord de ce que l'association se donne pour
mission de propager la vérité économique avec assez de profusion
pour changer le cours de la volonté nationale.--Puis, vous vous
demandez si une telle mission est opportune; et, bien entendu, vous
résolvez la question négativement.--Et pourquoi n'est-il pas opportun
de répandre la vérité?--C'est, dites-vous, parce que l'opinion
n'est pas encore fixée. «N'avons-nous pas, en France, des intérêts
d'agriculture qui demandent la protection, et d'autres intérêts
d'agriculture qui demandent la liberté des échanges; des industries
qui veulent être protégées, et des industries qui se plaignent du
régime restrictif? Dans nos ports de mer, telle branche de commerce
_vit de la protection_, et telle autre proteste contre elle. Tout
cela ne forme-t-il pas une mêlée confuse?»

Eh! sans doute, les uns sont _pour_ et les autres _contre_. Mais, par
le grand Dieu du ciel! ils n'ont pas tous raison en même temps. On se
trompe de part ou d'autre; et, puisque les partisans du monopole, par
leurs journaux, leurs comités, leurs souscriptions, répandent assez
leurs idées pour qu'elles se traduisent en lois, pourquoi les amis
de la liberté ne feraient-ils pas de même? Y a-t-il quelque moyen,
du faire cesser cette confusion dont vous parlez que de débattre à
fond la question devant le publie? Ou bien les armes dont l'erreur
fait usage sont-elles interdites à la vérité, et faut-il que les
monopoleurs aient encore le monopole de la parole?

«Quand les conflits auront peu à peu disparu par la force des
choses,--dites-vous,--alors surgira pour nous, comme pour
l'Angleterre, cette grande question de réforme, que l'Association
bordelaise cherche en vain aujourd'hui à précipiter à contre-temps.»

Fort bien: quand tout le monde sera d'accord, vous nous permettrez de
parler; et quand la lumière se sera faite _par la force des choses_,
vous ne verrez plus d'inconvénient à ce que nous en appelions _à
la force des raisons_.--Trouvez bon que nous ne nous laissions pas
renfermer dans ce cercle vicieux. Vraiment, vous vous faites la part
trop belle, car votre proposition revient à ceci: Maintenant, il y a
conflit d'opinions; que les moyens d'information soient tous de notre
côté, et si, malgré cela, la doctrine de la liberté triomphe par la
seule force des choses, alors la réforme commerciale pourra surgir,
non en fait, mais à l'état de _question_.

Ensuite, toujours pour prouver que notre principe est faux et qu'en
tout cas il est inutile de chercher à le répandre, vous dites: «Il
y a vingt-six ans et plus que cette doctrine de la liberté s'agite
en Angleterre. MM. Huskisson, Bowring et d'autres hommes éminents
avaient formé école et poursuivaient avec un zèle infatigable
la réalisation de leurs plans. Il a fallu cependant près d'un
quart de siècle, dans un pays où les principes économiques sont
admirablement étudiés et compris, il a fallu qu'à des doctrines
nouvelles _des faits vinssent, un à un, graduellement_ et par une
sorte d'attraction, prêter toute l'autorité d'un problème résolu,
avant qu'un homme d'État, abdiquant ses convictions passées, ses
antécédents politiques, osât proclamer à la face de son pays qu'il
était prêt à entreprendre une oeuvre que jadis il eût combattue. Il
s'est fait chez sir Robert Peel une révolution dans ses idées et
dans son esprit. Pour qu'un tel homme fasse consciencieusement et
sans sourciller un pareil aveu, _ne faut-il pas que l'évidence l'ait
étreint de toute part? etc._»

Certes, si l'on voulait démontrer tout à la fois la vérité de la
doctrine libérale et la nécessité de constants efforts pour la
propager, on ne pourrait mieux dire.

Quoi! malgré ce qu'a de spécieux la doctrine de la restriction, les
faits sont venus un à un, comme par une sorte d'attraction, prêter
à la doctrine opposée l'autorité d'un problème résolu! Quoi! malgré
ses convictions et ses engagements protectionistes, sir Robert Peel
a été _étreint de toute part d'une évidence telle_ qu'elle l'a amené
à confesser publiquement qu'une révolution s'était opérée dans ses
idées et dans son esprit!--Et vous ne voulez pas que nous tenions
cette doctrine pour vraie!

D'un autre côté, il a fallu vingt-six ans à un peuple qui _étudie_
et qui comprend; il a fallu d'infatigables efforts à Huskisson, à
Bowring et à leur école, avant que l'Angleterre ait pu mettre sa
législation en harmonie avec cette vérité;--et vous en concluez que
les amis de la liberté, en France, n'ont qu'à garder le silence et
laisser agir la _force des choses_!--En vérité, je ne puis comprendre
par quelle étrange liaison d'idées de telles prémisses vous ont
conduit à de telles conclusions.

«C'est,--dites-vous,--la fameuse Ligue Cobden, moins Cobden, que
Bordeaux vise à copier.»

Avez-vous voulu faire la satire de la France? Certes, il n'est
personne qui puisse refuser son admiration à l'homme éminent qui a
conduit la nation anglaise à triompher des whigs, des tories, de
l'aristocratie, du monopole, et, ce qui était plus difficile, de
sa propre apathie et de ses préjugés.--Est-ce à dire qu'il n'y a
dans notre pays ni intelligence ni dévouement? Et la France est-elle
tellement épuisée d'hommes de mérite, qu'il n'en puisse plus surgir
pour répondre aux nécessités du temps et à ses espérances?

Mais le système protecteur, ajoutez-vous, n'a pas le même caractère
en France qu'en Angleterre, et l'Association de Bordeaux a tort de
copier la Ligue de Manchester.

Eh! qui vous dit qu'on veut copier la Ligue? La Ligue a adopté la
tactique qui lui était imposée par le caractère de la lutte qu'elle
avait à souvenir; l'Association fera de même.


11.--THÉORIE DU BÉNÉFICE[13].

[Note 13: _Mémorial bordelais_, du 26 février 1846. (_N. E._)]

Lundi, en sortant de l'assemblée, un monsieur m'accoste et me dit: Je
vous ai écouté avec attention, vous avez articulé ces paroles: «Il
faut savoir enfin de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons,
qu'on pousse la protection jusqu'au bout. Si nous sommes dans le
vrai, réclamons la liberté, etc., etc.»--Or, Monsieur, cela suppose
que _liberté_ et _restriction_ sont incompatibles.

--Il me semble que cela résulte des termes eux-mêmes.

--Vous n'avez donc pas lu le _Moniteur industriel_? Il prouve
clairement que _liberté_, _protection_, _prohibition_, tout cela
s'accommode fort bien ensemble, en vertu de la théorie du _bénéfice_.

--Quelle est donc cette théorie?

--La voici en peu de mots. L'homme aspire à consommer. Pour
consommer, il faut produire; pour produire, il faut travailler; et
pour travailler il faut avoir en perspective un _bénéfice_ probable,
ou, mieux encore, assuré.

--Fort bien, et la conclusion?

--La conclusion, elle est bien simple: écoutez le _Moniteur_! «À
quelles mesures doit avoir recours un peuple qui veut tel produit,
qui cherche à arriver à la plus grande production possible, afin
d'arriver ainsi, par le plus court chemin possible, à une plus grande
consommation, à un plus grand bien-être? Évidemment il doit _assurer
des bénéfices_ à quiconque entreprend telle industrie. Il doit
assurer des bénéfices aux producteurs.»

--Et le moyen?

--Écoutez encore le _Moniteur_: «Pour développer le plus possible le
travail, tantôt la prohibition est bonne, tantôt c'est la protection,
et tantôt c'est la liberté.» Vous voyez que le _Moniteur industriel_
n'est pas plus pour la prohibition, que pour la protection, que pour
la liberté.

--En d'autres termes: il faut que toute industrie gagne, de manière
ou d'autre. À celle qui donne un bénéfice naturel, liberté,
concurrence; à celle qui donne naturellement de la perte, le droit de
convertir cette perte en profit par le pillage organisé. Il y aurait
bien des choses à dire là-dessus. Mais vous me rappelez une scène
dont j'ai été témoin ces jours-ci. Voulez-vous me permettre de la
raconter?

--J'écoute.

--J'étais chez M. le maire, lorsqu'est survenu un solliciteur
industriel, et voici le dialogue que j'ai entendu.

_L'Industriel._--monsieur le Maire, j'ai découvert dans mon jardin
une terre rougeâtre qui m'a paru contenir du fer, et j'ai l'intention
d'établir chez moi, au milieu de la ville, un haut fourneau.

_Le Maire._--Vous vous ruinerez.

_L'Industriel._--Pas du tout, je suis sûr de gagner.

_Le Maire._--Comment cela?

_L'Industriel._--Tout simplement par le bénéfice.

_Le Maire._--Où sera le bénéfice, si vous êtes forcé de vendre au
cours, c'est-à-dire à 12 ou 15 francs, du fer qui vous reviendra
peut-être à 100 francs, peut-être à 1,000 francs?

_L'Industriel._--C'est pour cela que je viens vous trouver.
Mettez-moi à même de rançonner vos administrés non-seulement jusqu'à
concurrence de mes pertes, mais encore au delà, et vous aurez assuré
à mon industrie des _bénéfices_.

_Le Maire._--Mon autorité ne va pas jusque-là.

_L'Industriel._--Pardon, monsieur le Maire, n'avez-vous pas un octroi?

_Le Maire._--Oui; et, par parenthèse, je voudrais bien qu'il fût
possible d'asseoir les revenus de la ville sur un autre moyen.

_L'Industriel._--Eh bien! mettez l'octroi à mon service: qu'il ne
laisse pas une parcelle de fer passer la barrière. Les Bordelais
seront bien forcés de venir acheter mon fer, et à mon prix.

_Le Maire._--Tous les autres travailleurs jetteront de hauts cris.

_L'Industriel._--Vous leur accorderez à tous les mêmes faveurs.

_Le Maire._--Fort bien. En sorte que, comme vous aurez bien peu de
fer à fournir, nous aurons aussi peu de pain, peu de vêtements, peu
de toutes choses. Ce sera le régime de _la moindre quantité_.

_L'Industriel._--Qu'importe, si nous réalisons tous des _bénéfices_,
en nous pillant les uns les autres légalement et avec ordre?

_Le Maire._--Monsieur, votre plan est fort beau; mais les Bordelais
ne s'y soumettront pas.

_L'Industriel._--Pourquoi pas? Les Français s'y soumettent bien. Je
ne demande à l'octroi que ce que d'autres demandent à la Douane.

_Le Maire._--Eh bien! puisqu'elle est si bénévole, adressez-vous à
elle et ne me rompez plus la tête. L'octroi est chargé de prélever un
impôt, et non de procurer des _bénéfices_ aux industriels.

_L'Industriel._--Monsieur le Maire, encore un mot. Supposez que ma
requête ait prévalu il y a vingt ans; vous auriez aujourd'hui un haut
fourneau au milieu de la ville, qui ferait vivre au moins trente
ouvriers.

_Le Maire._--Oui, et Bordeaux serait réduit peut-être à deux mille
âmes de population.

_L'Industriel._--Vous comprenez que si, dans mon hypothèse, on
voulait renverser l'octroi, mes trente ouvriers seraient sans ouvrage.

_Le Maire._--Et Bordeaux tendrait à redevenir ce qu'il est, une
splendide cité de cent mille habitants.

_L'Industriel_, en s'en allant.--Ce que c'est que d'avoir affaire
à un théoricien! Ne pas comprendre la théorie du _bénéfice_!--Mais
j'irai trouver le directeur des Douanes, et ma cause n'est pas perdue.


12.--À M. LE RÉDACTEUR DE _L'ÉPOQUE_[14].

[Note 14: _Mémorial bordelais_ du 8 mars 1846.

                                                            (_N. E._)]

MONSIEUR,

Permettez-moi de féliciter l'_Association pour la liberté des
échanges_ de l'attention qu'elle obtient de ses adversaires. C'est un
premier succès, qui, j'espère, sera suivi de bien d'autres. Le temps
n'est plus où le monopole accablait de ses mépris ou étouffait sous
la conspiration du silence tout effort dans le sens de la liberté.
Tout en nous prêchant la modération, vous nous en donnez l'exemple;
ce n'est pas nous qui refuserons de le suivre.

Mais, Monsieur, il s'agit ici de modération dans la forme, car,
quant au fond, en conscience, nous ne pouvons pas être _modérés_.
Nous sommes convaincus que _deux et deux font quatre_, et nous le
soutiendrons opiniâtrement, sauf à le faire avec toute la courtoisie
que vous pouvez désirer.

Il y en a qui professent que deux et deux font tantôt trois, tantôt
cinq, et là-dessus ils se vantent de n'avoir pas de _principes
absolus_; ils se donnent pour des hommes sérieux, modérés, prudents,
pratiques; ils nous accusent d'intolérance.

«Il y a de par le monde, dites-vous, des hommes qui s'arrogent le
monopole de la science économique.» Qu'est-ce à dire? Nous avons
foi en la liberté comme vous en la protection. N'avons-nous pas le
même droit que vous de faire des prosélytes? Si nous employions la
violence, votre reproche serait fondé. Singuliers monopoleurs, qui se
bornent à réclamer la liberté pour les autres comme pour eux-mêmes!
Vous mettons-nous le pistolet sur la gorge pour vous forcer à
_échanger_, quand cela ne vous convient pas? Mais c'est bien _par la
force_ que les protectionistes nous _empêchent d'échanger_ lorsque
cela nous convient. Pourquoi ne font-ils pas comme nous? pourquoi, si
l'échange est aussi funeste qu'ils le disent, n'en détournent-ils pas
leurs concitoyens par la persuasion? Nous demandons la _liberté_, ils
imposent la _restriction_; et ils nous appellent monopoleurs!

Vous nous reprochez d'être des théoriciens, puis vous dites: «Les
restrictions de la douane, qui sont un obstacle au développement
des nations peu avancées ou de celles qui sont à la tête de la
civilisation, ont été reconnues un puissant moyen d'émulation pour
celles qui ont encore quelques degrés à franchir.»

En économie sociale, je ne connais rien de plus systématique, si
ce n'est les quatre âges de la vie des nations imaginés par M. de
Girardin; vous vous rappelez cette bouffonnerie.

C'est dire, en d'autres termes:

L'échange a deux natures opposées. Au haut et au bas de l'échelle
sociale, il est bon, il faut le laisser libre; dans les degrés
intermédiaires, il est mauvais, il faut le restreindre.

En d'autres termes encore:

_Deux et deux font quelquefois trois, quelquefois cinq, quelquefois
quatre._ Eh bien! Monsieur, que vous le vouliez ou non, c'est là une
_théorie_, et, qui plus est, une théorie fort étrange; si étrange,
que vous devriez bien vous donner la peine de la démontrer. Car
comment l'échange, utile à un peuple pauvre, devient-il nuisible à un
peuple aisé, pour redevenir utile à un peuple riche? Tracez-nous donc
les limites exactes où s'opèrent, dans la nature intime du _troc_,
ces étonnantes métamorphoses.

Voici le système de M. de Girardin:

PREMIER ÂGE.--_Importation._--(C'est le temps heureux où les peuples
reçoivent sans donner.)

SECOND ÂGE.--_Protection._--(Alors on ne reçoit ni ne donne.)

TROISIÈME ÂGE.--_Exportation._--(Devenu plus avisé, le peuple, pour
s'enrichir, _donne_ toujours, sans _recevoir_ jamais.)

QUATRIÈME ÂGE.--_Liberté._--(Chacun fait librement ses ventes et ses
achats, détestable régime, dont M. de Girardin nous dégoûte, en ayant
soin de nous prévenir qu'il ne convient qu'aux nations en décadence
et en décrépitude, comme l'Angleterre.)

Votre système est plus simple, mais il repose sur la même idée, qui
est celle-ci:

«Sous le régime de la liberté, les nations les plus avancées
écraseraient les autres de leur supériorité.»

Mais cette supériorité, à quoi se réduit-elle?

Les Anglais ont de la houille et du fer en abondance, des capitaux
inépuisables, auxquels ils ne demandent que 2-1/2 pour 100, des
ouvriers habiles, disposés à travailler seize heures par jour.--Fort
bien! à quoi cela aboutit-il? À fournir à l'ouvrier, pour 50
centimes, le couteau ou le calicot qui, sans cela, lui coûteraient 3
francs. Quel est le vrai gagnant?

--Les Polonais ont un sol fertile, qui ne coûte rien d'achat et
presque rien de culture. Eux-mêmes se contentent d'une chétive
rémunération, en sorte qu'ils peuvent inonder la France de blé à 8
francs l'hectolitre.--Je ne crois pas le fait, mais supposons-le
vrai; que faut-il en conclure? Que le pain en France sera à bon
marché. Or à qui profite le bon marché? Est-ce au vendeur ou à
l'acheteur? Si c'est à l'acheteur, quelle n'est pas l'inconséquence
de la loi française d'interdire à la population française l'achat du
blé polonais, sur le fondement qu'il ne coûte presque rien!

On dit que le travail s'arrêterait, en France, faute d'aliment, si
l'étranger était admis à pourvoir à tous nos besoins.--Oui, si les
besoins et les désirs de l'homme n'étaient pas illimités. L'éternel
cercle vicieux de nos adversaires est celui-ci: ils supposent que
la production générale est une quantité invariable, et apercevant
que, grâce à l'échange, elle sera obtenue avec une réduction de
travail, ils se demandent ce que deviendra cette portion de travail
surabondant.

Ce qu'il deviendra?--Ce qu'est devenu le travail que la bonne nature
a mis en disponibilité quand elle nous a donné gratuitement de l'air,
de l'eau, de la lumière.

Ce qu'est devenu le travail que l'imprimerie a rendu inutile pour
un nombre donné d'exemplaires d'un même livre, lorsqu'elle s'est
substituée au procédé des copistes.

Ce que devient mon travail, quand le boulanger avec une heure de
peine m'en épargne six; ce que devient le vôtre, quand le tailleur
vous fait, en un jour, l'habit qui vous prendrait un mois, si vous
le faisiez vous-même.

La somme des satisfactions[15] restant la même, tout travail rendu
superflu par l'invention ou par l'échange est une conquête pour le
genre humain, un moyen d'étendre le cercle de ses jouissances.

[Note 15: Ici le mot _satisfactions_, préféré par l'auteur à
_consommations_, montre que, longtemps avant d'écrire _les
Harmonies_, il jugeait nécessaire d'introduire quelques modifications
dans la langue de l'économie politique.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis douloureusement
affecté quand je viens à songer qu'une nuance presque imperceptible
sépare, au moins en doctrine, les amis de la liberté de ceux de
la protection. Il suffirait, pour que nous nous accordions, que
ces derniers, par une petite évolution, après avoir vu, comme
aux Gobelins, le revers de la tapisserie, consentissent à aller
contempler sur l'autre face l'effet définitif.--Essayez: placez-vous
un moment au point de vue, non du producteur, mais du consommateur;
non du _vendeur_, que toute concurrence importune, mais de
l'_acheteur_, à qui elle profite. Demandez-vous si les besoins des
uns sont faits pour être exploités par les autres; si les estomacs
ont été créés et mis au monde pour l'avantage des propriétaires
fonciers; si nos membres nous ont été donnés pour que monsieur tel
ou tel ait le privilége de les vêtir. Mettez-vous du côté de ceux
qui ont faim et froid, qui sont dénués et ignorants, et vous serez
bientôt rangé sous la bannière de l'_abondance_, d'où qu'elle vienne.

«Quelle que soit la magie du mot _liberté_, dites-vous, il y a une
autre idée qui exerce plus d'empire sur les populations, c'est celle
des droits du travail.»

Les droits du travail! Vous voulez dire les droits des travailleurs?
Eh bien! parmi ces droits, ainsi que l'a dit le digne président
de l'Association bordelaise, en est-il un plus naturel, plus
respectable, plus sacré, que celui de troquer ce que l'on a produit
à la sueur de son front? Voyez où vous vous jetez: le _droit_ mis en
opposition avec la liberté! le _droit_ placé dans la _restriction_!

Enfin, vous nous menacez d'une coalition de producteurs.

Nous ne la craignons pas. Elle n'est pas à naître; elle agit, elle
fonctionne, elle exploite la protection. Cette entente cordiale
d'intérêts divergents est un vrai miracle au sein du pays. Après
tout, le pis qui puisse nous arriver, c'est qu'elle persévère, et
nous avons mille chances pour qu'elle s'évanouisse.


13.--LE LIBRE ÉCHANGE EN ACTION[16].

[Note 16: _Mémorial bordelais_, du 12 mars 1846.

                                                            (_N. E._)]

Monsieur le Rédacteur,

Nous avons déjà fait bien de la théorie sur la _liberté commerciale_.
Nous en ferons encore, je l'espère; mais voici de la liberté
pratique, vivante, en chair et en os. Il ne s'agit plus de livres,
d'articles de journaux, de raisonnements; il s'agit de deux millions
d'hommes placés au centre de l'Europe, pratiquant le _libre
échange_, dans le sens le plus rigoureux du mot, c'est-à-dire se
soumettant volontairement à toutes les concurrences, sans se défendre
législativement contre aucune. Je crois donc utile que vous admettiez
dans vos colonnes des extraits un peu étendus d'un _rapport_ fait à
la Chambre des Communes, par l'honorable représentant de Kilmarnock,
sur l'état du commerce et de l'industrie en Suisse.

..... «C'est une chose bien faite pour exciter l'attention de toute
personne réfléchie que les manufactures suisses, presque inaperçues
et entièrement privées de _protection_, soient graduellement
parvenues à écouler leurs produits sur tous les marchés du monde,
quelque éloignés et inaccessibles qu'ils parussent. Certes on ne peut
attribuer un résultat aussi remarquable à la position géographique
de la Suisse; car, d'une part, elle ne produit pas les matières
premières nécessaires à ses fabriques, de l'autre, elle n'a d'autres
points d'expédition que ceux que les puissances voisines consentent à
lui prêter, aux conditions qu'il leur plaît. Aucune de ses fabriques
ne doit sa prospérité à la _protection_ ou à l'intervention de la
loi. Cependant il n'est pas moins vrai que, sans le concours des
douanes pour amortir l'action de la rivalité extérieure, ses progrès
sont sans exemple dans l'histoire des pays manufacturiers. Je
m'attendais bien à trouver en Suisse un vivant et instructif exemple
de la vérité des principes économiques réduits en pratique; mais je
ne pouvais soupçonner qu'ils avaient produit une si grande somme de
contentement et de bonheur, et qu'ils eussent élevé une si grande
proportion de la classe ouvrière à la dignité et au bien-être.

«S'il y a des défauts et des lacunes dans les détails que j'ai à
soumettre à vos Seigneuries, j'espère qu'elles n'oublieront pas
qu'il est fort difficile de recueillir les faits, dans un pays où la
puissance publique n'intervient nullement dans l'industrie, où il
n'existe ni douane, ni aucun système de taxes qui nécessitent des
rapports officiels.»

«Dans de tels pays, les questions de consommation, d'entrée et de
sortie échappent nécessairement à toute appréciation rigoureuse,
quant à leur fluctuation et à leur progrès. Quoique j'aie rencontré
tous les gouvernements suisses sans aucune exception, très-disposés
à me communiquer toutes les informations qui étaient en leur
pouvoir, cependant il est toujours arrivé que les connaissances
statistiques ne m'ont pas été accessibles. Mais il est impossible de
se méprendre sur le mérite d'une politique dont le résultat éclate
dans la satisfaction et la prospérité générales. Dans la plupart
des cantons manufacturiers de la Suisse, le pouvoir législatif est,
non pas indirectement, mais très-directement aux mains des classes
populaires. Si leur système commercial était opposé à l'intérêt
commun, il ne pourrait pas subsister un seul jour; mais il est
sanctionné par l'universelle expérience et l'universelle approbation.
Deux millions d'hommes, placés dans les conditions les plus
désavantageuses, ont fait systématiquement l'épreuve de la liberté
absolue du commerce. Les résultats incontestables sont de nature à
détruire tous les doutes de l'observateur honnête et désintéressé.»

«La Suisse est très-éloignée de tout grand centre commercial; le
coton qu'elle fabrique doit y être transporté, pendant des centaines
de milles, de la Méditerranée ou des rivages encore plus éloignés de
l'Atlantique. Elle importe la soie de la France et de l'Italie, et la
laine de l'Allemagne.»

«Lorsque ses produits cherchent un marché extérieur, ils rencontrent
les mêmes droits, les mêmes risques et les mêmes frais d'un transit
lent, difficile et dispendieux; il faut qu'ils traversent les
montagnes du Jura ou des Alpes. Cependant, malgré ces obstacles, on
les trouve sur tous les grands marchés de l'univers, et la raison
en est simple: en Suisse, l'industrie est abandonnée à elle-même;
la richesse n'a point été détournée par les lois de sa tendance
naturelle; on n'y a pas vu cette lutte stupide encouragée par le
gouvernement entre les monopoles du petit nombre et les intérêts
des masses. Le consommateur est resté libre d'acheter au meilleur
marché, comme le producteur de vendre au marché le plus élevé, et
la situation actuelle de l'industrie suisse, ainsi que son avenir,
examiné dans ses détails, auront quelque influence sur les personnes
auxquelles les principes de la liberté commerciale sont antipathiques.

«On aurait pu s'attendre à ce que le régime prohibitif, par lequel
les États circonvoisins ont défendu leurs frontières, eût jeté
l'alarme parmi les manufacturiers suisses et les eût entraînés
à chercher des alliés commerciaux, en adoptant une législation
semblable, faussement appelée protectrice; mais telle n'a pas été
la tendance de l'opinion, ni les enseignements de l'expérience
en Suisse. Plusieurs des manufacturiers les plus éclairés m'ont
assuré que quoiqu'ils aient été fort alarmés en 1814 par les
grands changements politiques de cette époque, et fort désireux de
contracter des arrangements avec d'autres puissances, basés sur la
réciprocité, ils étaient maintenant convaincus que la politique
du libre échange et du libre transit était la plus sage et la
meilleure. Malgré les désavantages naturels des cantons suisses,
à raison de leur position géographique, je suis persuadé qu'il
n'existe pas dans le monde une industrie manufacturière plus saine,
plus vigoureuse et plus élastique que celle de ce pays. Quoique,
d'un côté, elle soit un objet de terreur pour les intérêts protégés
des manufacturiers français, quoique les marchés d'Allemagne et
d'Italie se resserrent de plus en plus pour elle, continuellement
elle gagne du terrain et fait des progrès vers de nouvelles régions.
La consommation qu'elle trouvait autrefois en Europe est maintenant
dépassée de beaucoup par celle des États transatlantiques, et la
Suisse, en persévérant courageusement dans sa politique intelligente,
a établi ses manufactures sur la large et inébranlable base de la
production à bon marché. En traversant les différents districts,
j'ai constamment rencontré des marchands et des manufacturiers qui
avaient noué des relations avec les contrées les plus éloignées du
globe. Ils ont assuré qu'ils étaient maintenant dégagés des anxiétés
que leur avaient fait éprouver les lignes de douane dont la France,
l'Allemagne et l'Italie avaient entouré leurs frontières; qu'en fait
ils étaient indépendants de la politique étroite et égoïste qui avait
créé les tarifs de tant de nations européennes; que ces tarifs mêmes
les avaient forcés d'explorer des champs plus vastes, et où leurs
capitaux ainsi que tous leurs moyens de production trouvaient un
emploi illimité.»

«En 1820, la Diète suisse, au sein de laquelle des réclamations
énergiques s'étaient produites contre les mesures prohibitives du
Gouvernement français, essaya, par voie de représailles, d'introduire
le régime protecteur dans la législation du pays. En réalité, il
n'eut que quelques mois d'existence, et les obstacles à la liberté
des communications succombèrent graduellement sous la pression de
l'opinion publique et l'instinct des intérêts bien entendus. Il
n'est aucun sujet sur lequel j'aie trouvé une telle communauté
de sentiments que celle qui existe à l'égard des bienfaits que
la liberté commerciale a répandus sur le pays. Même parmi les
industriels qui, en apparence, auraient été les plus intéressés à
la protection et à la prohibition, plusieurs avouaient que leurs
opinions étaient changées. Un certain nombre de fabricants, qui
d'abord avaient été les ardents promoteurs des droits de douane sur
les produits étrangers, et se considéraient comme ayant un droit
exclusif à la consommation nationale, notamment quand les États
voisins repoussaient leurs propres produits, étaient maintenant
convaincus par l'expérience que leurs vues avaient été erronées, et
que leurs établissements avaient acquis une force et une solidité
qu'une législation prohibitive n'aurait jamais pu leur donner. L'un
des principaux filateurs disait: Dans tous les magasins, dans toutes
les boutiques du pays, les produits anglais et français sont étalés
côte à côte avec les nôtres; ils n'ont payé aucun droit; les nôtres
n'ont reçu aucune protection; et quelque insignifiants qu'aient été
nos premiers essais, quelque restreints qu'aient été nos débouchés,
le Gouvernement crut devoir nous refuser une main secourable et nous
forcer à aviser pour nous-mêmes. Cependant, en dépit de la terrible
concurrence du capital britannique et du goût français, nous avons
réussi. L'histoire du dernier siècle n'est pour nous que l'histoire
de nos progrès. Malgré tous les obstacles, faibles comme nous sommes,
sans aucun port d'expédition que ceux que nous tenons du bon plaisir
de nos voisins, nos articles se sont fait jour et se débitent dans
les quatre coins du monde.»

Les réflexions se présentent en foule à la lecture de ce rapport. On
pourrait demander aux protectionistes: Où sont donc les invasions,
les inondations de produits étrangers qui eussent dû tuer le travail
national en Suisse? On pourrait faire bien d'autres questions encore.
J'aime mieux laisser à ce précieux document toute la force qu'il
porte en lui-même.


14.--QU'EST-CE QUE LE COMMERCE[17]?

[Note 17: _Courrier français_ du 1er avril 1846.

                                                            (_N. E._)]

L'argument qu'il est de mode aujourd'hui d'opposer à la liberté des
échanges a été porté à la tribune nationale par M. Corne. C'est
celui-ci:

«Attendons, afin de pouvoir lutter avec l'étranger _à armes égales_,
que nous ayons autant que lui de capitaux, de fer, de houille, de
routes, et alors nous affronterons les périls de la concurrence.»

Ceci implique que le bon marché auquel l'étranger peut nous livrer
certains produits est justement le motif pour lequel on nous défend
de les acheter.

Là-dessus je me demande: _Qu'est-ce que le commerce_? Une chose est
à meilleur marché dans tel pays étranger qu'en France; est-ce une
raison pour nous abstenir de commercer avec ce pays? ou bien est-ce
un motif de commercer avec lui le plus tôt possible?

Si les monopoleurs ne s'en mêlaient pas, la question serait bientôt
résolue. Non-seulement les négociants décideraient que c'est là un
motif suffisant pour déterminer le commerce, mais encore que c'est le
motif unique, qu'il n'y en a pas d'autre possible, ni même imaginable.

Mais ces messieurs raisonnent autrement, en fait de commerce, que les
commerçants. Ils disent: Ce qui est plus cher au dehors qu'au dedans,
laissons-le entrer librement; et ce qui est à meilleur marché,
repoussons-le _de par la loi_.

Il est possible que le _principe absolu_ de la prohibition ne soit
pas dans les actes de ces législateurs, mais il est très-certainement
dans leur _exposé des motifs_.


LIBERTÉ, ÉGALITÉ.

M. Corne a mis l'_égalité_ en opposition avec la _liberté_.

Cela seul devrait l'avertir qu'il y a un vice radical dans sa
doctrine. En tout cas, une chose m'étonne: comment ose-t-on prendre
sur soi d'opter, quand on a le malheur de croire que la liberté et
l'égalité sont incompatibles?

M. Corne a opté, néanmoins; et, réduit à sacrifier l'une ou l'autre,
c'est la liberté qu'il immole.

La liberté! mais c'est la justice!

Pierre rencontre Paul, et lui dit: «Mon ami, je fais de la toile, et
je vous en vendrai, pourvu que vous me permettiez de mettre la main
dans votre poche et d'en retirer un prix qui me satisfasse.»--Paul
répond: «Ne prenez pas cette peine, je sais quelqu'un qui me donnera
de la toile à moitié prix.»--De quel côté est le bon droit?--La loi
tranche la question en mettant au service de Pierre la baïonnette du
douanier.

Qu'y faire? dites-vous: la justice et la liberté sont d'un côté;
l'égalité et la prospérité, de l'autre; il faut choisir.

Triste alternative, ou plutôt dérisoire blasphème. Non, il n'est
pas vrai qu'il y ait entre le _juste_ et l'_utile_ un irrémédiable
conflit. Cette doctrine contredit les faits autant qu'elle choque la
raison.

Car enfin qui protégez-vous? Celui qui élève des bestiaux, _aux
dépens_ de ceux qui mangent de la viande; celui qui a obtenu des
concessions houillères ou qui possède des forêts, _au détriment_ de
ceux qui ont besoin de faire cuire leurs aliments ou de réchauffer
leurs membres engourdis; le petit nombre, _au préjudice_ du grand
nombre.

Vous parlez de la classe ouvrière. Et quel est le langage que
tient le monopoleur au charpentier, au maçon, au cordonnier, à
cette innombrable famille d'artisans auxquels la douane n'a aucune
compensation à donner? Le voici:

«Il vous faut du pain, du vin, des vêtements, du feu, du fer. Prenez
une bêche, et si vous trouvez un coin de terre inoccupé, labourez-le;
semez-y du blé, du lin et du gland; plantez-y de la vigne, cherchez-y
du minerai, faites-y paître vos troupeaux, et rien ne vous manquera.»

«Hélas! dit chaque ouvrier, votre conseil est excellent, mais je ne
puis le suivre. Heureusement que j'ai des bras. Je puis tailler la
pierre, ou manier la hache et pousser le rabot. On me payera, et avec
mon salaire j'achèterai les objets nécessaires au maintien de mon
existence.»

Mais alors, dit à chacun le monopoleur: «Pain, bois, viande, laine,
je te forcerai de l'acheter à ma boutique, ainsi que ta truelle, ta
hache et ton rabot. J'ai même fait une loi pour que tu n'en obtiennes
que le moins possible en échange de ton labeur.»

Et puis il ajoute: «_Tu n'es pas libre,--mais que l'égalité te
console!_»


15.--À M. LE MINISTRE DE L'AGRICULTURE ET DU COMMERCE[18].

[Note 18: _Mémorial bordelais_, du 6 avril 1846.

                                                            (_N. E._)]

MONSIEUR LE MINISTRE,

Lorsque vous êtes monté à la tribune pour proclamer la politique
commerciale du cabinet, nous nous attendions à ce que vous vous
prononceriez sur cette question: _En matière d'échanges, la
restriction vaut-elle mieux que la liberté?_

Si, après avoir reconnu que la restriction est un mal, qu'elle
implique nécessairement fausse application de travail humain et
déperdition de services naturels, qu'elle équivaut, par conséquent, à
une limitation de force, de richesse, de bien-être et de puissance,
vous eussiez ajouté: «Néanmoins, nous ne proposons pas l'abolition
du régime restrictif, parce que l'opinion publique le soutient, et
que, sous un gouvernement représentatif, la conviction ministérielle
doit céder devant la volonté nationale,»--nous comprendrions ce
langage. Il nous ferait entrevoir que le ministère sympathise
avec les associations qui se forment pour propager les saines
doctrines économiques et pour contre-balancer l'influence, jusqu'ici
prépondérante, des coalitions protectionistes.

Si vous aviez dit encore:

«Alors même que la majorité apercevrait la funeste déception
qui est au fond du régime protecteur, de ce régime qui voit un
profit national dans tout ce que les industries s'arrachent les
unes aux autres, il n'en est pas moins vrai qu'il a créé un état
de choses artificiel, que le Gouvernement ne peut détruire sans
ménager la transition, sans préparer surtout des ressources aux
ouvriers déclassés ou hors d'état d'entreprendre de nouvelles
carrières,»--nous vous comprendrions assurément, et nous nous
féliciterions d'apprendre que le cabinet a un but vers lequel il est
prêt à marcher.

Mais tel n'a point été votre langage, et nous vous avons entendu,
avec regret, attaquer l'échange dans son principe.

Car vous avez dit formellement que la protection ne doit se relâcher
qu'à mesure que l'industrie nationale peut lutter _à armes égales_
contre l'industrie étrangère.

Ce qui équivaut à ceci: tant qu'une différence dans le prix de
revient déterminerait l'échange international, il sera interdit. Nous
le permettrons sitôt qu'il cessera d'être utile.

Or c'est bien là le condamner dans sa seule raison d'être.

«En Angleterre, dites-vous, le fer et la houille se trouvent en
abondance, presque partout; dans les mêmes localités, les moyens de
transport vers l'intérieur et vers la mer, par les rivières, les
canaux et les chemins de fer, sont multipliés et faciles, les ports
et les rades sont en grand nombre, sûrs et dans le meilleur état.....
Les capitaux et les moyens de crédit surabondent, d'immenses
établissements industriels ont presque tous racheté leur mise de
fondation, etc.»

Voilà certes bien des avantages naturels et acquis. Ne serions-nous
pas heureux que les Anglais nous les cédassent _gratuitement_?

Et c'est ce qui arriverait par la liberté des échanges. Car en quoi
se résument ces avantages?--En bon marché.--Et à qui profite le bon
marché?--À l'acheteur.--Donc laissez-nous acheter.

Si l'on cherche la cause de la modicité du prix auquel les Anglais
livrent leur fer et leur houille, on trouve qu'elle provient de ce
que les avantages que vous énumérez concourent _gratuitement_ à la
création de ces produits. Les Anglais, comme dit M. Lestiboudois,
se contentent de retirer un intérêt fort abaissé de leurs capitaux;
leurs ouvriers livrent beaucoup de travail contre peu de salaire; et
quant à la sûreté des rades, la facilité des roules, l'abondance et
la proximité du combustible et du minerai, tout cela ils le donnent
_par-dessus le marché_. C'est une coopération très-effective, qui
pourtant n'entre pour rien dans le prix; c'est un don gratuit fait au
consommateur, si celui-ci n'avait pas la folie de le repousser.

Tel est le bénéfice de l'échange, non-seulement dans ce cas
particulier, mais dans tous les cas imaginables. Il rend l'acheteur
participant des _avantages naturels_ dont le vendeur n'est qu'en
possession apparente. Je dis plus, celui-ci n'en est que le
dépositaire, le dispensateur; et c'est celui-là qui en recueille
tout le fruit. Par le bon marché du sucre, l'avantage de la haute
température des tropiques est véritablement conféré aux Européens;
par le bon marché du pain, l'avantage d'une chute d'eau est
réellement conféré à ceux qui le consomment.

Lors donc qu'avec MM. Corne et Lestiboudois vous avez dit:
«Attendons, pour proclamer la liberté, de pouvoir lutter avec les
Anglais, _à armes égales_,»--vous avez condamné radicalement les
échanges, puisque votre proposition implique qu'ils doivent être
interdits précisément par le motif même qui les détermine.

Vous dites que «la marche suivie par l'Angleterre n'est pas un
hommage rendu à la théorie absolue de la liberté commerciale; que
l'Angleterre retire la protection à celles de ses industries _qui
peuvent s'en passer_; qu'elle se fait enfin libérale là seulement où
elle n'a rien à craindre du régime libéral.»

De telles assertions, répétées par un grand nombre d'orateurs et de
journaux, ont lieu de nous surprendre. Elles seraient incontestables,
si M. Peel se fût borné à réduire les droits sur la houille, le fer,
les tissus de lin et de coton. Mais à quoi l'Angleterre a-t-elle
ouvert ses ports? Aux céréales, aux bestiaux, au beurre, aux
fromages, aux laines. Or, dans des idées restrictives, n'avait-elle
pas autant de motifs pour repousser ces choses que nous pouvons en
avoir pour repousser la houille et le fer?

Qu'invoquaient les propriétaires et les fermiers anglais pour
demander le maintien de la protection? L'élévation du prix des
terres et de la main-d'oeuvre, l'infertilité du sol, la pesanteur
des taxes, l'impossibilité, par ces motifs, de soutenir la
concurrence étrangère.--Et que leur a répondu le cabinet?--Toutes ces
circonstances se traduisent en _cherté des aliments_, et la cherté,
qui arrange le producteur, mais qui nuit au consommateur, nous n'en
voulons plus.--Et ce n'est point là un hommage rendu à la théorie du
libre échange!

Qu'invoquent nos actionnaires de mines et de forges pour perpétuer la
protection? La difficulté des transports, la distance qui sépare le
combustible du minerai, l'impossibilité par ces motifs de soutenir la
concurrence étrangère.

Et que leur répondez-vous?--Toutes ces circonstances se traduisent
en _cherté de la houille et du fer_, et la cherté, qui nuit au
consommateur, mais qui arrange le producteur, nous la maintiendrons.

Vous pouvez bien croire que l'Angleterre se trompe, mais vous ne
pouvez pas dire qu'elle agit selon votre principe.

Vous ajoutez, il est vrai, qu'elle a tiré du régime prohibitif
tout le parti qu'on en peut tirer.--Ceci suppose que c'est un bon
instrument de richesses, et même c'est sur lui que vous comptez pour
porter notre marine, notre industrie et nos capitaux au niveau de
ceux de nos voisins.

Mais c'est là la question. Il s'agit de savoir si capitaux, marine,
industrie, ne grandiraient pas plus vite par le travail et l'échange
_libres_ que par le travail et l'échange _contrariés_.

Vous affirmez que la protection, qui, selon vous, a porté si haut la
puissance anglaise, produit chez nous des effets aussi grands que
rapides.

En ce cas, il n'y a rien à faire, si ce n'est de la renforcer; et
nous pourrions être surpris que vous annonciez un projet de loi qui
adoucira nos tarifs.

Nous aimons mieux nous en féliciter et vous venir en aide dans la
sphère où il nous est donné d'agir.

Vous méditez une réforme. Mais personne, assurément, n'est plus en
mesure que vous de savoir combien vous rencontrerez de résistances,
non-seulement dans les intérêts alarmés, mais encore dans une
opinion publique sincère, mais égarée. Voulez-vous un point d'appui?
Nous vous l'offrons.--Depuis longtemps, grâce à la puissance de
l'association, l'école protectioniste se fait seule entendre en
France. C'est aussi au moyen de l'association que nous voulons donner
une voix à l'école libérale. Soyez neutre. Nous propagerons le
principe de la liberté pendant que d'autres prêcheront le principe
de la protection. La vérité jaillira du débat. Et si nous parvenons
à faire prévaloir notre doctrine dans l'esprit public, quelle vaste
perspective s'ouvre devant nous! La douane, rendue à sa destination
essentielle, versera certainement cent millions de plus au trésor;
la paix, solidement établie, vous permettra certainement aussi de
retrancher cent millions au budget de la guerre. Avec un excédant
de deux cents millions, que de grandes choses ne pouvez-vous pas
entreprendre! Que d'impôts onéreux ou impopulaires ne pouvez-vous pas
dégrever! Oui, si la liberté commerciale est en elle-même une grande
et magnifique réforme, elle est le point de départ de réformes plus
grandes et plus magnifiques encore, bien dignes d'éveiller une noble
ambition dans le sein d'un cabinet auquel on reproche, avec quelque
raison, une immobilité dont le pays s'étonne, et dont il commencera
bientôt peut-être à se lasser.


16.--À MONSIEUR LE RÉDACTEUR DU _COURRIER FRANÇAIS_[19].

[Note 19: _Courrier français_ du 11 avril 1846.

                                                            (_N. E._)]

J'aie toujours trouvé fort hardi, presque impertinent, l'usage
d'attribuer le langage d'un journal au personnage qu'on suppose
en être le patron, et de se servir de ces locutions: _M. Guizot
dit_;--_M. Thiers affirme_;--_M. de Metternich nous répond_,--et
cela à propos d'un _premier Paris_ dont il est plus que probable que
ces illustres patrons n'ont eu aucune connaissance. Ce n'est pas que
j'aie la simplicité d'ignorer, tout villageois que je suis, les liens
qui attachent certaines feuilles à certains hommes politiques; mais,
je le répète, la formule banale dont je parle me semble renfermer une
double insulte; elle dit au patron qu'on interpelle: Tu n'as pas le
courage d'avouer tes paroles!--et au client supposé: Tu n'es qu'un
commis à gages!

Aussi je me garderai de faire remonter à M. Thiers la responsabilité
de l'article qui a paru hier dans le _Constitutionnel_, _sur_ ou
_contre_ la liberté des échanges. Et pourtant, quand on voit ce
manifeste suivre de si près celui du _Journal des Débats_, et ces
deux feuilles élever bannière contre bannière, ne peut-on pas
supposer, sans sortir du domaine des conjectures permises, que M.
Thiers et M. Guizot ont transporté leur lutte sur le terrain de la
réforme commerciale?

S'il en est ainsi, on ne peut pas féliciter M. Thiers du rôle qu'il
a pris.--Se placer dans les idées rétrogrades, planter sa tente au
milieu du camp des monopoles, chercher la force dans la sympathie des
intérêts égoïstes, c'est assurément manquer de tact; c'est engager la
partie avec des chances, peut-être _actuellement_ favorables, mais
qui, de leur nature, doivent aller toujours s'amoindrissant; c'est
abandonner à son adversaire des auxiliaires puissants: la liberté, la
vérité, la justice, l'intérêt général et le développement naturel de
la raison publique.

Mais laissons là le champ des conjectures, et, sans nous occuper
des ressorts plus ou moins problématiques qui agissent sur le
journalisme, examinons en lui-même l'article du _Constitutionnel_.

La première erreur où tombe cette feuille, c'est de supposer que les
associations qui se forment pour la défense de la liberté, en matière
d'échanges, aspirent à supprimer la douane, et qu'elles attribuent
cette portée à la réforme de sir Robert Peel.

«À lire la plupart des appréciations de la mesure de sir Robert
Peel, et quand on ignore les conditions d'existence mercantile de
la Grande-Bretagne, on est tenté de croire que, sous peu, il n'y
aura plus chez nos voisins, ni taxes à l'entrée, ni douanes. C'est,
il faut le dire, une illusion bien naïve; car, malgré les réformes,
le gouvernement anglais s'arrange de manière à retirer encore des
douanes un revenu de 450 à 500 millions de francs. Malgré les
réformes, il n'y aura pas un douanier de moins sur cette vaste
étendue de côtes; malgré les réformes, le métier de _smuggler_ sera
encore très-lucratif; malgré les réformes, enfin, le tabac, le thé,
les eaux-de-vie, les vins continueront à être frappés de taxes
tellement exorbitantes, qu'on chercherait en vain dans les tarifs des
autres peuples des droits aussi élevés sur les mêmes articles. Si
vous appelez cela de la liberté commerciale, il faut avouer que vous
êtes faciles à contenter et que vous êtes d'excellente composition
pour l'application des principes.»

Oui, nous sommes d'excellente composition avec le fisc, dont, _en
tant qu'association_, nous ne nous occupons pas. Mais nous sommes
moins faciles à l'égard de la _protection_, avec laquelle, je
l'espère, nous ne transigerons jamais.

Au moment où beaucoup de bons esprits sentent la nécessité de s'unir
pour la propagation des saines doctrines économiques, nous croyons
utile d'insister sur cette distinction fondamentale et de fixer, de
manière à ce qu'on ne puisse plus s'y méprendre, le vrai caractère
des associations qui se forment.--Nous n'avons pas besoin de dire que
nous n'exprimons ici que notre opinion personnelle.

Napoléon a dit: «La douane n'est pas seulement un instrument fiscal,
elle doit être encore et surtout un moyen de protéger l'industrie.»
Prenant le contre-pied de cette sentence, nous disons: «La douane ne
doit pas être un moyen de protéger l'industrie et de restreindre les
échanges; mais elle peut être un moyen comme un autre de prélever
l'impôt.» Là est toute la pensée de l'_Association_. Elle ne doit
pas, elle ne _peut_ pas être ailleurs.

Nous ferons encore connaître son esprit et sa portée par une autre
opposition.

Sous le titre de _Comité central pour la défense du travail
national_, une société s'est formée en France, et son objet avoué
est d'exploiter l'institution des douanes, non-seulement au détriment
du _public consommateur_, mais au détriment du fisc lui-même.

L'Association pour la liberté des échanges a pour mission de propager
le principe directement opposé à celui du _Comité central_.

Elle réclame pour tout Français, en ce qui ne blesse ni l'ordre
public ni les bonnes moeurs, la _plénitude du droit de propriété_,
lequel implique la faculté d'opter entre la consommation et l'échange.

Elle demande que la _liberté d'acheter_ au dehors soit reconnue et
garantie aussi bien que la _liberté de vendre_ au dehors, d'autant
plus que ce qui restreint l'une limite nécessairement l'autre.

De ce que l'association réclame pour tous les produits le libre
passage de la frontière, il ne s'ensuit pas qu'elle s'oppose à ce
qu'une taxe fiscale les atteigne soit à l'entrée soit à la sortie.
Sans renoncer à discuter accessoirement l'opportunité et la quotité
de ces taxes, _il suffit quelles soient calculées exclusivement dans
un but de fiscalité_, pour qu'elles sortent de la compétence de
l'Association. Elle ne s'attaque pas au fisc, mais à la protection.
Elle s'élève contre le système qui consiste à exagérer le droit, même
au préjudice du trésor, dans le but avoué d'élever le prix d'une
denrée, afin d'accroître, aux dépens du consommateur, la rémunération
naturelle du producteur. Elle soutient que c'est là une violation de
la propriété et une usurpation commise par la loi.

Ici se présente une difficulté que je crois devoir aborder
ouvertement, car, d'un côté, sous peine d'introduire la dissension
dans son sein, l'Association ne doit pas se laisser entraîner à
poursuivre des réformes, quelque séduisantes qu'elles paraissent,
_qui ne sont pas dans son principe_; et, d'une autre part, il importe
qu'on sache bien au dehors où elle commence, où elle s'arrête, quelle
est la sphère de son activité et le terme précis de ses prétentions.

Nous l'avons déjà dit, un droit de douane peut être soit fiscal, soit
protecteur. Malheureusement il peut être aussi, et il est presque
toujours à la fois l'un et l'autre.

Il est _fiscal_ quand la charge qu'il impose au public profite _tout
entière_ au trésor, c'est-à-dire au public lui-même. Tels sont les
droits sur le _thé_ et les autres denrées qui n'ont pas de similaires
dans le pays. En ce cas, pas de difficulté, l'Association ne s'en
mêle pas. De tels droits peuvent être fort différemment appréciés,
et, à cet égard, l'opinion de chaque sociétaire est réservée.
Mais enfin c'est une question d'impôt; la protection n'y est pour
rien, et l'Association non plus. Pour le dire en passant, on voit
combien le _Constitutionnel_ s'est mépris quand, pour prouver que la
réforme anglaise est _tout ce qu'il y a de plus vulgaire_, il cite
précisément les taxes qu'elle a laissées subsister sur les denrées de
cette catégorie. Il ne voit pas que c'est en cela que consiste tout
le libéralisme de la mesure.

Le droit est exclusivement _protecteur_ quand il empêche
l'importation de la marchandise étrangère, comme dans les cas de
prohibition ou de droits prohibitifs.--Dans ce cas encore, pas de
difficulté. C'est là l'abus contre lequel l'Association s'est formée;
sa tâche est de démontrer que d'une telle mesure, généralisée et
réduite en système, résulte pour tout Français interdiction de tirer
tout l'avantage possible de son travail, contrainte de s'adresser
à un vendeur plus malhabile ou moins bien situé. Ici, l'acheteur
n'acquitte pas une taxe au trésor, dont il profite comme citoyen;
il paye un excédant de prix qui ne lui reviendra sous aucune forme;
il subventionne une industrie privilégiée; il est soumis à une
extorsion; il est dépouillé sans compensation d'une partie de sa
propriété; il travaille pour autrui et, dans une certaine mesure,
sans rémunération; il est esclave dans toute la rigueur du mot, car
l'esclavage consiste non dans la forme, mais dans le fait d'une
spoliation permanente et légale.--C'est ce régime que l'Association
veut détruire.

Mais on nous dit: Vous admettez un droit _fiscal_. Or, chaque fois
qu'un produit étranger a un similaire au dedans, est-il possible de
le frapper d'un droit, même _fiscal_, qui n'élève le prix vénal de ce
produit et n'agisse, par conséquent, comme droit protecteur?

Voici, dans ce cas, comment il me semble que l'Association doit
comprendre l'application de son principe.

Chaque fois qu'un droit est arrivé à cette limite inférieure,
au-dessous de laquelle il ne pourrait descendre, sans compromettre
d'une manière permanente le revenu qu'en tire le trésor, on peut dire
qu'il est _essentiellement_ fiscal et _involontairement_ protecteur.
C'est à cette limite que l'action de l'Association doit s'arrêter,
parce que tout ce que l'on pourrait discuter au delà serait une
question d'impôt.

Ainsi, par exemple, si l'on abaissait successivement le droit sur
les fers à 20, 15 et 10 pour 100, cherchant, sans se préoccuper
aucunement de nos forges, le point où il donne le plus gros revenu
possible, c'est-à-dire où il entre le plus de fer possible sans nuire
au trésor,--je dis qu'à cette limite le droit devrait être considéré
comme fiscal et soustrait aux discussions de nos assemblées. Ce
n'est pas à dire que cet impôt, _comme impôt_, fût à l'abri de toute
objection. Il resterait à savoir s'il est d'une bonne administration
de renchérir le prix du fer. Mais cette considération rentre dans les
questions générales relatives à toute contribution publique. Elle
se présente aussi bien à propos du sel et du port des lettres qu'au
sujet des douanes. Elle sort de la compétence de l'Association, parce
que l'Association ne discute pas les impôts, même mauvais; elle n'a
qu'un but: le renversement du système protecteur.

Il ne faut pas se le dissimuler, cette déclaration ouvre une brèche
au monopole. À chaque abaissement du tarif, il s'écriera: «Arrêtez!
non dans mon intérêt, mais dans celui du trésor.»

C'est un inconvénient; mais ce serait bien pis si l'Association
ignorait ce qu'elle veut et à quoi elle tend. Quand une difficulté
résulte de la nature des choses, il n'y a nul avantage à fermer les
yeux pour se la dissimuler à soi-même.

Je sais que beaucoup de personnes ont de la peine à admettre cette
distinction. Elles voient, dans toute restriction douanière, alors
même qu'elle a un but fiscal, une atteinte à la _liberté des
échanges_, et elles en concluent que l'Association désavouerait son
propre titre, si elle se bornait à combattre le système protecteur.

Mais une taxe n'infirme pas plus le principe de la liberté
commerciale, qu'un impôt n'infirme le principe de la propriété. Si
l'Association voulait intervenir dans les questions que peuvent
soulever, à propos de tous les cas particuliers, l'opportunité, la
quotité, la forme, l'assiette ou la perception des contributions
publiques, elle n'aurait aucune chance de durée, car les avis y
seraient bientôt partagés;--et à une institution de cette nature, ce
n'est pas la _majorité_ qu'il faut, c'est l'_unanimité_.

Entre associés, il n'y a qu'un lien possible: _la communauté du
principe_.--_Pas de protection!_ Voilà notre mot de ralliement.--Que
le législateur ramène le tarif à sa destination originaire, qui
est de prélever sur tous une taxe qui profite à tous. Mais nous ne
voulons pas de taxes qui, sans rentrer au trésor, pèsent sur le grand
nombre pour profiter au petit nombre. Attachons-nous à ce principe,
ne nous en laissons jamais séparer. C'est un rocher inébranlable qui
repose sur deux bases éternelles: la justice et la vérité.


17.--RÉFORME POSTALE[20].

[Note 20: _Mémorial bordelais_ du 23 avril 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Que sont devenues cette énergie française, cette audace, cette
initiative qui frappaient le monde d'admiration? Nous sommes-nous
rapetissés à la taille des Lilliputiens? L'intrépide géant
s'est-il fait nain timide et trembleur? Notre orgueil national se
contente-t-il qu'on dise encore de nous: «Ce sont les premiers hommes
du monde pour donner et recevoir des coups de sabre,»--et sommes-nous
décidés à dédaigner la solide gloire de marcher résolument dans la
voie des réformes fondées sur la justice et la vérité?

On serait tenté de le croire, quand on lit ce rachitique projet émané
de la commission de la Chambre, intitulé emphatiquement: _Réforme
postale_.

L'État s'est emparé du transport et de la distribution des lettres.
Je ne songe pas à lui disputer, au nom des droits de l'activité
individuelle, ce délicat service, puisqu'il l'accomplit du
consentement de tous.

Mais de ce que, par des motifs d'ordre et de sûreté, il s'est
déterminé à dépouiller les citoyens de la faculté de se transmettre
réciproquement leurs dépêches comme ils l'entendent, ne s'ensuit-il
pas qu'il ne doit rien leur demander au delà du service rendu?

Voyez les routes. Elles servent à la circulation des hommes et des
choses, à quoi l'on a attaché tant de prix, que l'État, après avoir
consacré des sommes énormes à leur confection, les livre, sans aucune
rémunération, à l'usage des citoyens.

Eh quoi! la circulation de la pensée, l'échange des sentiments, la
transmission des nouvelles, les relations de père à fils, de frère à
soeur, de mère à fille, seraient-elles à nos yeux moins précieuses?

Cependant, non-seulement l'État se fait rembourser, pour le transport
des lettres, le prix du service rendu, mais il le surcharge d'un
impôt inégal et exorbitant.

Il faut des revenus au trésor, j'en conviens. Mais on conviendra
aussi que les rapports des parents, les épanchements de l'amitié,
l'anxiété des familles, devraient être la dernière des _matières
imposables_.

Chose singulière! Par une double inconséquence, on imprime à la poste
un caractère fiscal qu'on refuse à la douane, les détournant ainsi
l'une et l'autre de leur destination rationnelle.

Un citoyen a certainement le droit de dire à l'État: Vous ne pouvez,
sans porter atteinte à mes plus chers priviléges, me dépouiller de
la faculté de faire parvenir comme je l'entends une dépêche dont
dépendent peut-être ma fortune, ma vie, mon honneur et le repos de
mon existence. Tout ce que vous pouvez avec justice, c'est de me
déterminer à avoir _volontairement_ recours à vous, en m'offrant les
moyens de correspondance les plus prompts, les plus sûrs et les plus
économiques.

Que si on posait en principe (je demande grâce pour cette expression
peu parlementaire) que l'État ne doit point bénéficier sur le
transport des lettres, on arriverait avec une facilité merveilleuse à
la solution de tous les problèmes que soulève la réforme _postale_,
car je n'ai jamais entendu faire contre la taxe inférieure et
uniforme qu'une seule objection: Le trésor perdrait tant de millions
(perdre, en style administratif, c'est ne pas gagner).

Remboursement réel, remboursement uniforme, voilà les deux sujets sur
lesquels j'essaierai d'appeler l'attention du lecteur.

Mais, avant tout, je crois devoir rendre un hommage éclatant à
l'administration des postes. On dit qu'en Angleterre, c'est dans le
post-office que s'organise la résistance à la réforme. En France,
au contraire, elle est née dans les bureaux, s'il est vrai que la
première publication qui ait traité ce sujet doive être attribuée
à un haut fonctionnaire de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Jamais je
n'ai lu un ouvrage plus dégagé d'esprit bureaucratique et fiscal,
plus empreint d'idées élevées, généreuses, philanthropiques, et qui
respire plus, à chaque page, l'amour du progrès et du bien public.

Remboursement réel des frais.--Fidèle au principe que je posais tout
à l'heure, je dois d'abord chercher quelle devrait être la taxe ou
plutôt le prix de chaque lettre.

La circulation fut, en 1844, de 108 millions de lettres, et il
est impossible qu'elle ne dépassât pas, avec la taxe réduite, 200
millions.

  Les dépenses se sont élevées à                    fr. 30,000,000
        À déduire:
  Paquebots du Levant               fr. 5,200,000}
  Produit réalisé des places dans                }
    la malle-poste                   »  2,300,000}
  Envois d'argent                    »  1,100,000}   »  11,000,000
  Remboursement par les offices                  }
    continentaux                     »    400,000}
  Produit réalisé des journaux       »  2,000,000}
                                                   ----------------
  Reste à la charge des lettres                     fr. 19,000,000

Encore les frais administratifs devraient-ils être imputés
rigoureusement, dans la proportion d'un tiers, aux services
accessoires.

Reste toujours que 200 millions de lettres à 10 centimes, produisant
20 millions, couvriraient et au delà leurs frais.

Remarquons qu'à ce prix les lettres payeraient encore un impôt de
5 centimes ou 100 p. 100, puisqu'elles défrayeraient le transport
gratuit des dépêches administratives égales à leur propre poids.

Par cette dernière considération, je le dis ouvertement, si nous ne
vivions dans un temps où il semble qu'on a horreur du bien quand il
se présente sous une forme un peu absolue et dégagé d'une dose de mal
qui le fasse accepter, je dirais que la lettre simple ne doit payer
que 5 centimes; et certes les avantages de la réforme seraient alors
si complets, que peut-être ne devrait-on pas hésiter.--Mais admettons
10 centimes, moitié rémunération, moitié impôt.

Le premier avantage de cette modicité, je n'ai pas besoin de le dire,
ce serait la juste satisfaction donnée au plus délicat, au plus
respectable des besoins de l'homme, dans l'ordre moral.

Le second, d'accroître l'ensemble des transactions et des affaires,
fort au delà probablement de ce qui serait nécessaire pour restituer
par d'autres canaux, au trésor public, la perte du produit net actuel
des postes.

Le troisième, de mettre la correspondance à la portée de tous.

La commission fixe à 10 centimes le prix des lettres adressées
aux soldats. Elle oublie une chose, c'est que, sur 34 _millions_
d'habitants, il y en a 8 _millions_ qui sont des soldats aussi, les
soldats de l'industrie, et qui, après avoir pourvu aux premières
nécessités de la vie, n'ont pas toujours le sou de poche.

Enfin, un quatrième et précieux avantage, ce serait de restituer à
tout Français la faculté de transporter des lettres et de ne pas
faire arbitrairement une catégorie de délits artificiels.

Je suis surpris qu'on ne soit pas frappé du grave inconvénient qu'il
y a toujours à classer législativement, parmi les délits et les
crimes, des actions innocentes en elles-mêmes, et souvent louables.
Et ici, voyez dans quelle série d'absurdités et d'immoralités on
s'engage nécessairement quand on fonde la poste sur le principe de la
fiscalité.

La taxe est fiscale; donc elle doit dépasser de beaucoup le prix
du service rendu; donc les particuliers seront excités à faire la
concurrence à l'État; donc il faut leur ôter une liberté innocente,
quelquefois précieuse; donc il faut une sanction pénale.

Et quelle sanction! Peut-on lire sans une insurmontable répugnance
l'article 7 du projet de la Commission? Un acte de simple obligeance
puni comme un forfait! Le port d'une lettre entraîner une amende qui
peut aller à 6,000 francs! Combien de crimes contre les propriétés,
même contre les personnes, n'exposent point à une telle pénalité!

Avec la taxe à 10 centimes,--ou mieux à 5 centimes,--vous n'avez
pas besoin de créer de délits. La nomenclature en est déjà assez
longue. Vous pouvez rendre à chacun la liberté. On ne s'amusera pas
à chercher des occasions incertaines, quand on aura sous la main la
plus économique, la plus commode, la plus directe, la plus sûre et la
plus prompte des occasions.

Puisque j'ai parlé de châtiments, je dois faire ressortir dans
le projet de la Commission, un contraste dont je suis sûr que le
sentiment public sera révolté.

Un homme se charge d'une lettre. En lui-même, l'acte n'est pas
coupable. Ce n'est pas la nature des choses, c'est la loi, la loi
seule, qui l'a fait tel. Cet homme peut être puni de 6,000 francs
d'amende, et, qui plus est, par une autre fiction légale, le
châtiment peut tomber sur un tiers qui n'a pas même eu connaissance
du fait (art. 8).

Un fonctionnaire abuse du contre-seing. Il y a fraude aussi, et
qui pis est fraude du plus mauvais caractère, fraude préméditée,
calculée, intentionnelle. De plus, il y a faux, et faux commis par un
homme public en écritures publiques; il y a abus de confiance; il y
a violation de serments.--L'amende est de 25 francs! Que dirai-je de
l'article 10: _L'administration pourra transiger avant comme après
jugement_, etc.? De telles dispositions portent avec elles-mêmes leur
commentaire.

Ainsi, transactions gênées, sentiments froissés, liens de famille
relâchés, affaires gênées, liberté restreinte, taxes inégales,
crimes fictifs, châtiments arbitraires; telles sont les conséquences
nécessaires du principe de la fiscalité introduit dans la loi des
postes.

Donc il faut recourir à cet autre principe, que la poste doit rendre
le service auquel elle est destinée, au prix le plus bas possible,
c'est-à-dire à un prix qui couvre ses frais.

Il me reste à parler de l'uniformité de la taxe, et aussi des moyens
de combler le déficit du trésor. Ce sera l'objet d'un second article.


18.--DEUXIÈME ARTICLE[21].

[Note 21: _Mémorial bordelais_, 30 avril 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

L'uniformité de la taxe a des avantages si nombreux, si
incontestables, si éclatants, que, pour ne pas les voir, il faut
fermer volontairement les yeux.

On fait cette objection: «L'uniformité résiste au principe même que
vous avez posé, celui du simple remboursement du service reçu, car il
est juste de le payer d'autant plus qu'il est plus dispendieux.

«L'égalité apparente ne serait qu'une réelle inégalité.»

Mais tous, tant que nous sommes, n'écrivons-nous pas tantôt à de
grandes, tantôt à de petites distances? L'égalité se rétablit donc
par là, et rien n'empêche de faire de toutes les distances une
moyenne que chaque lettre est censée avoir parcourue[22].

[Note 22: Recevez dans l'année 4 lettres à 3 décimes, 4 lettres à 2
décimes et 2 lettres à 1 franc; n'est-ce point comme si vous aviez
payé pour chaque lettre le taux fixe de 40 centimes qui est la
moyenne du système actuel?]

Partout où, dans des cas analogues, l'uniformité est établie pour
le port des journaux, pour les envois d'argent, il faut qu'on s'en
trouve bien, car personne n'y contredit.

D'ailleurs, il est un point où, dans la pratique, tout est forcé
de s'arrêter, même la justice rigoureuse; c'est quand on arrive
à des différences microscopiques, à des infiniment petits, à un
fractionnement si minutieux, que l'exécution en devient onéreuse à
tout le monde. Est-ce que le système de la Commission a la prétention
de réaliser l'égalité mathématique? Fait-il payer plus la lettre
remise à huit heures que la lettre délivrée à neuf? Observe-t-il la
proportionnalité entre le destinataire placé à 39 ou à 40 kilomètres?

Lors donc qu'on parle d'égalité, il faut entendre une égalité
possible, praticable, qui n'exige pas, par exemple, qu'on prenne de
la monnaie d'un centime.

Et c'est précisément ce qui arriverait dans le système de la taxe
graduelle, s'il tenait compte de cette équité infinitésimale dont il
se masque.

Car il est prouvé que les frais de locomotion, les frais qui
affectent diversement les lettres, ne font varier la dépense, d'une
zone à l'autre, que de 1/2 centime[23].

[Note 23: Nous renvoyons pour la démonstration à l'excellent rapport
de M. Chégaray (Séance du 5 juillet 1844, p. 10 et suiv.).]

Mais puisque c'est au nom de l'égalité et de l'équité que la
Commission s'est décidée pour la taxe graduelle, examinons son
système à ce point de vue.

D'abord elle est partie de ce principe, que la poste devait être un
instrument fiscal, et que, tandis que l'État épuise ses revenus pour
faciliter la circulation des marchandises, il devait se faire une
source de revenus de la circulation des sentiments, des affections et
des pensées.

Il suit de là qu'il y a trois choses dans un port de lettre:

  1º Un impôt;

  2º Le remboursement de frais communs à toutes les lettres;

  3º Le remboursement de frais variables selon les distances.

Il est clair que l'uniformité de la taxe devrait exister pour toutes
les lettres, en ce qui concerne les deux premiers éléments, et que la
gradualité ne peut résulter, avec justice, que du troisième.

Il est donc nécessaire d'en déterminer l'importance.

Les frais généraux communs à toutes les lettres, administration,
inspection, surveillance, etc., s'élèvent à 12 millions que nous
pouvons réduire à 10, parce qu'une partie de ces frais est absorbée
par des services étrangers au sujet qui nous occupe, tels que le
transport de cinquante mille voyageurs, les envois d'argent, les
paquebots, etc.

Les frais de locomotion sont de 17,800,000 fr. qui se réduisent aussi
à 10 millions, ainsi que nous l'avons vu dans l'article précédent,
si l'on en déduit, comme on le doit, ceux qui ne concernent pas les
dépêches.

Ces frais doivent se répartir sur:

    875,000 kilog. de lettres représentant  116 millions de lettres simp.
  1,000,000 --   journaux et imprimés       133          --
  1,000,000 --   dépêches administratives   133          --

                                           ---------

                                   TOTAL    382 millions.

Soit, en nombre rond, 400 millions de lettres simples.

  Ainsi, 10 millions de frais fixes
    répartis sur 400 millions de lettres
    donnent pour chacune                         2 c. 1/2

  10 millions de frais graduels ajoutent
    en moyenne au prix de revient                2 c. 1/2
                                                --------
                                        TOTAL    5 cent.

Enfin, le coût moyen d'une lettre étant aujourd'hui de 42 c. 1/2, il
s'ensuit que chacun des trois éléments y entre dans les proportions
suivantes:

                          cent.
  Frais fixes             2-1/2
  Frais graduels          2-1/2
  Impôt                  37-1/2
                         ------
              TOTAL    42 c. 1/2

Si, comme le demandent les partisans de la réforme radicale, la
partie purement fiscale était supprimée, le port serait fixé à 5
centimes, prix de revient.--En ce cas, l'État aurait à subventionner
le port des dépêches administratives.

Ou, si l'on adoptait 10 centimes, les lettres des particuliers
paieraient encore un impôt suffisant pour défrayer le service public.

Dans l'un et l'autre cas, l'uniformité est forcée, car les frais de
locomotion, les seuls qui pussent justifier la gradualité, n'étant en
moyenne que de 1/2 centime, il en résulte que la plus petite distance
coûte 1 c. 1/4 et la plus grande 5 centimes.

Voici donc quel devrait être le tarif fondé sur ce principe.

               Frais fixes.  Frais graduels.  Total ou tarif.
  1re zone      2-1/2          1-1/4             3-3/4
  2e     --     2-1/2          1-6/8             4-3/8
  3e     --     2-1/2          2-1/2             5
  4e     --     2-1/2          3-3/4             6-1/4
  5e     --     2-1/2          5                 7-1/2

Tarif évidemment inexécutable. Il ne le serait pas moins, si l'on
y ajoute une taxe fiscale, puisqu'elle devrait être immuable, par
exemple 20 centimes.--Et l'on aurait alors ce monstrueux tarif:

  1re zone, 23 c. 1/2;--2e, 24 c. 3/8;--3e, 25 c., etc.

Or, qu'a fait la Commission sous le manteau de l'égalité? Elle
a inégalisé l'impôt, et son tarif décomposé donne les résultats
suivants:

                 Frais        Frais     Impôt.   Total de la taxe
               généraux.    graduels.               proposée.

  1re    zone   2-1/2        1-1/4       6-1/4         10
  2e     --     2-1/2        1-1/8      15-5/8         20
  3e     --     2-1/2        2-1/2      25             30
  4e     --     2-1/2        5-1/4      33-3/4         40
  5e     --     2-1/2        5          42-1/2         50

N'avais-je pas raison de dire que le système de la Commission
établissait un impôt aussi inégal qu'exorbitant, puisqu'il s'élève
pour quelques-uns à deux fois, pour d'autres à dix fois le prix du
service rendu.

Il n'y a donc de sérieuse égalité que dans l'uniformité. Mais une
taxe uniforme implique une taxe modique, et, pour ainsi dire, réduite
au minimum praticable.

On a beaucoup parlé de 20 centimes.--Mais à ce taux, il vous faut
une catégorie de lettres à 10 centimes (celles qui circulent dans le
rayon d'un bureau); de là la nécessité du tri, de la taxation; de là,
l'impossibilité d'arriver jamais à l'affranchissement obligatoire.

Je viens de prononcer le mot affranchissement obligatoire. Il n'est
possible qu'avec une taxe de 10 ou mieux de 5 centimes, et les
avantages en sont si évidents, qu'il y a lieu d'être surpris qu'on
recule devant cette objection: la perte du trésor,--comme si le
trésor n'était pas le public.

Qu'on se figure quel est le travail actuel de la poste, ce qu'il
sera encore après la réforme telle que la Commission nous l'a faite.
Cent lettres sont jetées à la poste. Chacune d'elles peut appartenir,
pour la distance, à onze zones et pour le poids à neuf classes, ce
qui élève le nombre des combinaisons à quatre-vingt-dix-neuf pour
chaque lettre, et voilà M. le directeur, consultant tour à tour son
tableau et sa balance, réduit à faire 9,900 recherches en quelques
minutes. Après cela il constatera le poids sur un coin et la taxe au
beau milieu des adresses.

Faut-il affranchir? Il recevra l'argent, donnera la monnaie, inscrira
l'adresse sur je ne sais combien de registres, enveloppera la lettre
dans un bulletin qui relate, pour la troisième ou la quatrième fois,
le nom du destinataire, le lieu du départ, le lieu de l'arrivée, le
poids, la taxe, le numéro.

Puis vient la distribution; autres comptes interminables entre le
directeur et le facteur, le facteur et le destinataire, et toujours
contrôle sur contrôle, paperasse sur paperasse.

Que dirai-je du travail qu'occasionnent les rebuts; et les trop
taxés, et les moins taxés, et cette comptabilité générale,
chef-d'oeuvre de complication, destinée, et il le faut bien, à
s'assurer la fidélité des agents de tous grades?

N'est-il pas singulier qu'on prodigue des millions pour faire gagner
aux malles une heure de vitesse, et qu'on prodigue d'autres millions
pour faire perdre cette heure aux distributeurs?

Avec l'affranchissement obligatoire, toutes ces lenteurs, toutes
ces complications, toutes ces paperasses, tous ces rebuts, les plus
trouvés, les moins trouvés, les tris, les taxes, cette comptabilité
prodigieuse en matière et en finances, tout cela disparaît tout à
coup. La poste et l'enregistrement vendent des enveloppes et des
timbres à 5 ou 10 centimes, et tout est dit.

On objectera qu'il y aurait de l'arbitraire à priver l'envoyeur de
la faculté de faire partir une lettre non affranchie.

On ne l'en prive pas. Rappelons-nous que, dans ce système, il est
maître de faire parvenir ses lettres comme il le juge à propos, il
n'a donc pas à se plaindre, si la poste, pour rendre le service aussi
prompt et aussi économique que possible, veut rester maîtresse de ses
moyens.

Disons les choses comme elles sont. Sous le rapport moral, au point
de vue de la civilisation, des affaires, des affections, quant
à la commodité, la simplicité et la célérité du service, enfin
dans l'intérêt de la justice et de la vraie égalité, il n'y a pas
d'objection possible contre la taxe uniforme et modérée.

La perte du revenu!--Voilà le seul et unique obstacle.

La perte du revenu!--Voilà pourquoi on frappe d'un impôt énorme
et inégal les communications de la pensée, la transmission des
nouvelles, les anxiétés du coeur et les tourments de l'absence! Voilà
pourquoi on grossit nos Codes de crimes fictifs et de châtiments
réels. Voilà pourquoi on perd à la distribution des lettres le temps
qu'on gagne sur la vitesse des malles. Voilà pourquoi on surcharge
le service de complications inextricables! Voilà pourquoi on
l'assujettit à une comptabilité qui porte sur 40 millions divisés en
somme de 40 centimes, dont chacune donne lieu au moins à une douzaine
d'écritures!

Mais, en définitive, à combien se monte cette perte?

Admettons qu'elle soit de 20 millions.

On accordera sans doute que cette somme, laissée à la disposition des
contribuables, achètera du sucre, du tabac, du sel, par quoi la perte
du trésor sera atténuée.

On accordera aussi que la fréquence et la facilité des relations,
multipliant les affaires, réagiront favorablement sur tous les canaux
des revenus publics.

Le nombre des lettres ne peut pas manquer non plus de s'accroître
d'année en année.

Enfin le service, simplifié dans une proportion incalculable,
permettra certainement de notables économies.

Toutes ces compensations faites, supposons encore la perte du revenu
de 10 millions.

La question est de savoir si vous pouvez employer 10 millions d'une
manière plus utile, et j'ose vous défier de me montrer dans le
budget, tout gros qu'il est, une dépense mieux entendue.

Eh quoi! c'est au moment où vous prodiguez 1 milliard pour faciliter
la circulation des hommes et des choses, que vous hésitez à sacrifier
10 millions pour faciliter la circulation des idées!

Vous vous demandez s'il est sage de négliger une rentrée de 10
millions, quand il s'agit de conférer au public des avantages
inappréciables?

Car si le nombre des lettres vient seulement à doubler, qui
osera assigner une valeur aux affaires engagées, aux affections
satisfaites, aux anxiétés dissipées par ce surcroît de correspondance?

Et n'est-ce rien que d'effacer de vos Codes des crimes chimériques,
des châtiments arbitraires, et ces transactions immorales entre le
caprice administratif et les arrêts de la justice?

N'est-ce rien que de remettre à un pauvre manoeuvre la lettre de son
fils, si longtemps attendue, sans lui arracher, et presque tout pour
l'impôt, le fruit de quinze heures de sueur?

N'est-ce rien que de ne pas réduire une misérable veuve, afin
d'amasser les 24 sous qu'on exige (dont 22 sont une pure
contribution) à laisser séjourner quinze jours à la poste la lettre
qui doit lui apprendre si sa fille vit encore?

Aujourd'hui même je lisais dans le _Moniteur_ que le chiffre des
recettes publiques s'accroît de trimestre en trimestre.

Comment donc le moment n'arrive-t-il jamais où les réformes les
plus urgentes ne sont pas ajournées ou gâtées par cette éternelle
considération: la perte du revenu?

Mais enfin, vous faut-il absolument 10 millions? Vous avez un moyen
simple de vous les procurer. Rentrez, sous un double rapport, dans la
vérité des choses.--En même temps que vous ôterez à la poste, rendez
à la douane le caractère fiscal.

Diminuez seulement d'un quart les droits sur le fer, la houille, les
bestiaux et le lin.

Le trésor et le public s'en trouveront bien. Chacune de ces réformes
facilitera l'autre, vous aurez rendu hommage à deux principes
d'éternelle justice, et vos prochaines professions de foi se baseront
au moins sur quelque chose de plus substantiel que l'ordre avec
la liberté et la paix avec l'honneur, lieux communs qui, s'ils
n'engagent à rien, ne trompent non plus personne.


19.--LIBERTÉ COMMERCIALE[24].

[Note 24: _Mémorial bordelais_ du 2 mai 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Comment trouvez-vous Philis?--Belle, admirable, adorable.--N'est-ce
pas qu'elle a de beaux yeux?--Oui, mais ils louchent.--Et son
teint?--Il est un peu couperosé.--Et que dites-vous de son nez?--Il
fait honte à celui de la Sulamite que l'époux compare à la tour
du mont Liban.--Oui dà! mais en quoi donc trouvez-vous que Philis
soit si belle?--Elle est incomparable dans l'ensemble, mais elle ne
supporte pas le détail.

C'est de cette façon qu'on traite aussi la liberté commerciale. Tant
qu'elle reste théorie, on la salue, on la respecte, on la flatte; il
n'y a rien de plus beau sous le soleil. S'avise-t-elle de vouloir
être réalisée? montre-t-elle le pied, la main ou le visage? c'est une
horreur depuis les pieds jusqu'à la tête.

Le _Constitutionnel_, par exemple, se garderait bien de rien
objecter, _en principe_, contre la liberté des échanges. Mais il
soulève contre toutes ses applications l'armée entière des sophismes
protectionistes.

Nous n'avons pas la prétention de les combattre tous. Bornons-nous à
ceux qui sont le plus à la mode.

D'abord le _Constitutionnel_ affirme que le monde entier se méprend
sur les réformes de sir Robert Peel.

«Nous avons établi, dit-il, que les réformes anglaises laissent
subsister, _pour ainsi dire en entier_, le régime commercial et
douanier de la Grande-Bretagne et que la liberté des transactions,
qu'on a cru découvrir dans les mesures de sir Robert Peel n'était
qu'_une pure illusion_. Ainsi l'Association bordelaise, qui s'appuie
sur l'exemple de l'Angleterre pour réclamer la liberté commerciale,
commet tout simplement _une grosse inconséquence_.»

Plus bas il ajoute: «L'Angleterre, tout en demandant aux autres
nations la liberté commerciale, s'est bien gardée de leur donner un
pareil exemple.»

C'est là une assertion qu'on a beaucoup répétée à la Chambre. Nous
n'y répondrons pas. Nous prions seulement le _Constitutionnel_
de vouloir bien dresser un petit tableau en deux colonnes, dont
l'une aura pour titre: _Tarif de 1840_;--l'autre, _tarif de 1846_.
Au-dessous figureront les droits, pour les deux époques, des articles
suivants:

Froment, seigle, orge, avoine, maïs, boeufs, veaux, vaches, moutons,
brebis, agneaux, viandes fraîches et salées, beurre, fromage, cuir,
laine, coton, lin, soie, huile, bois, gants, bottes, souliers, tissus
de laine, de coton, de lin, de soie.

Alors il nous sera possible de décider la question par le fait; nous
verrons bien si l'Angleterre _s'est bien gardée_ d'entrer dans la
voie de la liberté; puis il restera au _Constitutionnel_ à nous dire
à quelle nation elle a demandé cette liberté comme condition des
mesures qu'elle a cru devoir prendre.

Ensuite le _Constitutionnel_, exploitant habilement cette ancienne
tactique qui consiste à mettre les intérêts aux prises et à les
irriter en les touchant par le côté sensible, demande aux Bordelais
s'ils sont préparés à une réforme du tarif en ce qui concerne les
droits de navigation.

Je n'ai à me porter fort pour personne. Je sais que si l'on demande
tour à tour à tous les privilégiés: _Voulez-vous voir cesser votre
privilége?_--on court grand risque qu'ils ne répondent: _non_ ou au
moins _pas encore_.

»Nous sommes tous _de Lille_ en ce point....»

Et voilà pourquoi je comprends très-bien cette stratégie de la part
d'un protectioniste, car elle seconde merveilleusement ses desseins;
mais je ne la comprends pas de la part d'un homme qui cherche
sincèrement le triomphe de la liberté et de la justice pour tous.

Mais entrons dans le fond de la question. Le _Constitutionnel_
affirme «que les ports de mer se sont toujours élevés contre la
réciprocité, en matière de navigation.»

C'est possible, mais en même temps les ports se plaignent que la
marine marchande décline sans cesse.

Et à quoi conduit, en fait de navigation, la non-réciprocité? Le
voici:

Un armateur du Havre avait fait construire trois magnifiques
bateaux à vapeur pour faire un service régulier entre cette ville
et Saint-Pétersbourg. Il acquitta 300,000 francs de droits pour
les machines qui étaient anglaises. Elles étaient servies par des
mécaniciens français, comme les bateaux étaient montés par des marins
français.

Ainsi l'honorable armateur, en organisant cette belle entreprise,
avait servi les intérêts de notre marine aussi bien que ceux du
commerce.

Les choses en étaient là, quand la France augmenta les droits sur
les graines oléagineuses et la _surtaxe_ de celles qui arrivent par
navires étrangers.

Voilà donc les navires russes exclus de nos ports.

La Russie a senti le coup, et par un ukase elle a élevé de 50 pour
100 les droits sur les produits arrivant en Russie, sous pavillon
français.

Et voilà nos navires exclus des ports russes.

Or, qu'arrive-t-il de là?

C'est que dorénavant tout bâtiment, à laquelle des deux nations qu'il
appartienne, doit faire _deux voyages pour un fret_.

Car, s'il est russe, il faut qu'il vienne _à vide_, chez nous,
chercher des marchandises; et s'il est français, force est qu'il
aille _à vide_ chercher des produits russes.

Ainsi la réciprocité s'est établie, mais c'est une réciprocité de
gênes, d'entraves et de _travail perdu_.

Voilà-t-il pas un beau résultat?

Mais écoutons la fin de l'histoire.

L'entreprise de l'armateur du Havre ne pouvant plus continuer, il
est sur le point de _vendre ses trois steamers à des Anglais_. Et
remarquez ceci: les Anglais ne lui rembourseront certainement pas
les 300,000 francs de droits qu'ont acquittés les machines. Ils
ne payeront pas non plus toute la valeur des steamers, dont le
propriétaire n'a que faire. Ils pourront donc, au besoin, établir le
fret au-dessous du taux normal, et se servir de nos capitaux pour
nous battre chez nous.

Et tout cela parce qu'ils ont un traité de réciprocité avec la Russie
et que nous n'en avons ni n'en voulons.

Un mot encore sur l'intérêt maritime.

Un constructeur de Marseille me disait: Le navire que je livre aux
Italiens pour 70,000 francs, coûte aux Français 100,000 francs, à
cause des droits.

Mettons d'abord le trésor hors de cause. Le _Constitutionnel_ nous
apprend que la douane lui vaut 160 millions, «et il est plus que
douteux, ajoute-t-il, qu'un accroissement dans les transactions
et _une augmentation d'impôts indirects_, qui en seraient la
conséquence, _au dire_ des libres-échangistes, remplirait le vide
causé par la suppression des douanes.»

Où le _Constitutionnel_ a-t-il pris que les partisans du
libre-échange invoquent _une augmentation d'impôts indirects_? C'est
là une insinuation dont la portée est facile à comprendre. Elle a
sans doute pour but de jeter l'alarme dans le pays, de soulever
contre nous l'opinion publique. Toujours de la stratégie! mais encore
faudrait-il qu'elle fût fondée sur quelque chose de spécieux. En
quoi l'abrogation de la protection compromettrait-elle le trésor?
J'ai toujours compris qu'une marchandise _qui n'entre pas_ ne paye
pas de droits.... au trésor s'entend, car elle fait peser sur le
consommateur une taxe odieuse.

Je prie le _Constitutionnel_ de nous dire combien le trésor retire
des droits sur le fer. Pour lui éviter des recherches, je le lui
dirai: c'est _trois millions_.--Au reste, si l'État veut affermer la
douane à 160 millions, à la condition de n'élever aucuns droits et de
les abaisser tous, j'ose dire qu'une compagnie sera prête avant la
fin de l'année. Que le monopole ne parle donc plus du trésor qu'il
opprime, comme il opprime le consommateur.

Mais voici la grande difficulté: «Il est difficile d'arriver à une
pondération exacte et rigoureuse de tous les intérêts. Un changement
brusque de régime douanier, favorisant les uns, ruinerait évidemment
les autres.»

_Brusquerie_ à part, qui donc demande que le gouvernement pondère
tous les intérêts? Ce qu'on lui demande, c'est qu'il les laisse
se pondérer entre eux par l'échange.--Et puis, n'y a-t-il aucune
distinction à faire entre deux intérêts dont l'un demande à n'être
pas opprimé par l'autre?

«Nous n'examinerons pas dit le _Constitutionnel_, si le régime
protecteur prend sa source dans une erreur des gouvernements ou dans
la nécessité des industries qui se sont établies dans le pays. Il
suffit qu'il existe et qu'il ait créé de nombreux intérêts pour qu'on
n'y touche qu'avec prudence.»

Vous n'examinez pas!... Mais précisément c'est ce qu'il faut
examiner. Il n'est pas indifférent que la protection douanière
soit ou non une erreur, soit ou non une injustice. Cela change
complétement la position des parties belligérantes. Les _droits
acquis_, dont le monopole se fait un titre, perdent bien de leur
force, s'ils sont _mal acquis_, s'ils sont acquis aux dépens d'autrui.

Quand le choléra régnait à Paris, il y favorisait certaines
industries; les médecins, les pharmaciens, les droguistes, les
entrepreneurs de pompes funèbres, tendaient à se multiplier sous
son influence. Si l'État eût trouvé un moyen de chasser ce fléau,
qu'aurait-on pensé d'un publiciste qui serait venu dire: Je n'examine
pas si le choléra est un bien ou un mal; il suffit qu'il existe et
qu'il ait créé de nombreux intérêts pour qu'on n'y touche qu'avec
prudence?--


20.--PREMIÈRE LETTRE AU RÉDACTEUR DU _JOURNAL DES DÉBATS_[25].

[Note 25: _Journal des Débats_ du 2 mai 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

MONSIEUR,

Me permettrez-vous d'ajouter quelque chose aux judicieuses
observations que vous faites, dans votre feuille du 28 avril, au
sujet des modifications que l'Angleterre fait subir à ses tarifs?

Vous envisagez cette réforme au point de vue spécial de l'influence
qu'elle pourra exercer sur notre commerce. Vous faites remarquer que
nos ventes dans le Royaume-Uni devront nécessairement s'accroître,
puisque les droits d'entrée y seront considérablement réduits,
quelquefois abolis sur une foule d'articles, tels que céréales,
bestiaux, beurre, fromage, eau-de-vie, vinaigre, soieries, tissus de
laine et de lin, peaux ouvrées, savons, chapeaux, bottes, horlogerie,
carrosserie, ouvrages en métaux, cuivre, bronze, plomb ou étain,
papiers de tenture, etc., etc.

Vous pensez, avec raison, que cette grande mesure aura pour effet de
développer considérablement les échanges de la Grande-Bretagne avec
les États continentaux.

Assurément, il n'est pas possible de douter que la réforme anglaise
n'ouvre de nouveaux débouchés aux produits des autres peuples.

Mais qui s'emparera de ces débouchés nouveaux? Il me semble évident
que ce sont les nations qui les premières réformeront leurs propres
tarifs.

Tout négociant sait que ce qui favorise ou entrave les exportations,
c'est le plus ou moins de facilité à opérer les retours. Vendre pour
de l'argent, c'est une demi-opération qui supporte les frais d'une
opération entière, et qui, par ce motif, sourit beaucoup moins aux
négociants qu'aux théoriciens de cabinet.

Je me ferai comprendre par un exemple.

Vous avez cité le beurre parmi les articles dont notre exportation
pourra s'accroître.

Je suppose que deux navires entrent dans la Tamise, l'un venant de
France, l'autre de Hollande, tous les deux chargés de beurre. Je
suppose encore que le prix de revient soit identique.

Ici on pourra m'arrêter et me dire que de telles suppositions ne se
réalisent jamais; mais comme je cherche l'influence de deux systèmes
de douane différents sur deux opérations analogues, je dois bien
raisonner comme les géomètres, sur cette formule: _toutes choses
égales d'ailleurs_.

Ainsi admettons qu'en entrant en rivière le beurre normand et le
beurre hollandais reviennent à 100 fr. les 100 kilogr.; admettons
encore que le fret ajoutera 5 fr. à ce prix, et que les spéculateurs
veulent faire un bénéfice de 10 p. 100.

Voici le compte du négociant français:

  Prix de revient du beurre                      100 fr.
  Fret                                             5
  Retour à vide du navire                          5
  Bénéfice                                        10
                                                --------
                           TOTAL                 120 fr.

Au-dessous de ce cours, il y aurait perte, tout au moins absence de
bénéfice, et ce genre de commerce ne pourrait continuer.

Voici maintenant le compte du négociant hollandais:

  Prix de revient du beurre                          100 fr.
  Fret                                                 5
  Retour du navire: _néant_, puisque les frais
  en seront supportés par la cargaison de retour       0
  Bénéfice, comme ci-dessus                           10
                                                   --------
                                       TOTAL         115 fr.

Par où l'on voit que le Hollandais pourra établir le cours à 115 fr.,
gagner encore et chasser le Français du marché.

Et il le fera même nécessairement sous l'aiguillon de la concurrence
que lui feront ses compatriotes.

Je pourrais, monsieur le Rédacteur, tirer de là bien des
conséquences; faire voir que le beurre français n'attendra pas d'être
chassé des marchés anglais; que par cela seul qu'il ne pourra s'y
vendre, il ne sera pas produit en Bretagne et en Normandie; qu'il
y aura donc dans ces provinces moins de prairies artificielles et
naturelles, moins de bestiaux, moins d'engrais, moins de capitaux
engagés dans l'agriculture, etc., etc.

On me dira sans doute que, d'un autre côté, par cela seul que le
navire français n'a pu rapporter de la toile et des rails, ces mêmes
capitaux payeront des fileurs et des mineurs.

Reste à savoir si cet emploi forcé est plus avantageux que l'autre.
Je me garderai bien d'entrer ici dans cette discussion, et je
terminerai en faisant observer que le beurre n'a été pris que
comme exemple; ce que j'en ai dit s'applique à l'ensemble de nos
transactions.

Après avoir montré l'influence de la réforme anglaise sur celles de
nos industries nationales qu'elle semble d'abord devoir développer,
il serait utile de rechercher la condition qu'elle prépare à nos
productions les plus protégées. Ce sera peut-être l'objet d'un second
article.

Agréez, etc.


21.--DEUXIÈME LETTRE AU _JOURNAL DES DÉBATS_[26], INSÉRÉE DANS LE
NUMÉRO DU 11.

[Note 26: Reproduite par le _Mémorial bordelais_ du 14 mai 1846.]

MONSIEUR LE RÉDACTEUR,

J'ai essayé de montrer par un exemple, et en évitant la dissertation,
comment l'immense débouché qui va s'ouvrir dans la Grande-Bretagne
aux produits européens ne profiterait guère qu'aux nations qui, les
premières, modifieront leurs tarifs. Il est aisé de comprendre que
les autres, réduites par la difficulté des _retours_ à mettre au
compte _d'une demi-opération_ les frais d'une opération, seront hors
d'état de soutenir la lutte.

Il suit de là que nos industries nationales, celles dont notre climat
et notre génie favorisent le développement, gagneront moins qu'on ne
devait s'y attendre à la réforme anglaise.

Comment s'en trouveront nos industries protégées?

Si quelque chose m'étonne, c'est qu'elles n'aient pas déjà jeté leur
cri d'alarme, car je les crois de beaucoup les plus menacées. D'où
leur vient cette sécurité? Est-ce confiance en elles-mêmes, est-ce
découragement?

Notre tarif actuel est calculé pour un ordre de choses qui évidemment
va cesser. La protection qu'il a en vue est corrélative au prix
qu'ont les choses au dehors; or, ce prix venant à baisser, la
protection deviendra naturellement inefficace.

Quand un homme rencontre une barrière, il a deux moyens de la
surmonter: le premier, c'est de l'abaisser; le second, c'est
d'exhausser le sol autour d'elle.

Les Anglais ont devant eux la barrière de nos tarifs; ils ne peuvent
rien sur notre législation, et par conséquent il ne dépend pas d'eux
de diminuer la _hauteur absolue_ de l'obstacle. Que font-ils? Ils
en diminuent la _hauteur relative_, en accumulant à ses pieds des
produits et en les allégeant pour ainsi dire d'une partie de leur
prix.

Voyons comment les choses vont se passer.

  Nous fabriquons un produit X pour              150 fr.

  Les Anglais peuvent vendre, à l'entrepôt, X à  100 fr.

L'État qui, selon l'expression de M. de Saint-Cricq, _dispose_ des
consommateurs et les _réserve_ aux producteurs, frappe le produit
anglais d'un droit de 50 fr., et rétablit ainsi, aux dépens du public
français, ce qu'on appelle l'_égalité des conditions_.

Mais, sous le régime actuel des tarifs anglais, plusieurs éléments
entrent dans ce prix de 100 fr. du produit X, lesquels vont
disparaître par la réforme.

1º La _matière première_ ne payera plus de taxe, ce qui permettra une
réduction de 10 fr. peut-être à la vente.

2º La _vie à bon marché_, donnée au peuple, entraînera une baisse
égale.

3º La _facilité des retours_, qui n'existe pas maintenant et que la
réforme va conférer aux Anglais, peut équivaloir à une diminution de
5 fr.

C'est donc à 75 fr. au lieu de 100 fr. que le produit X pourra être
livré dans notre entrepôt. Ajoutez-y les 50 fr. de droits, et vous
n'arrivez qu'à 125 fr., le produit français restant toujours à 150 fr.

S'il veut être fidèle au principe de la protection, l'État devra
donc élever le droit de 50 à 75 fr. Or, le droit de 50 fr. sur une
marchandise de 100 fr. équivalait à 50 pour 100; celui de 75 fr. sur
un produit de 75 fr. sera de 100 pour 100.

Par où l'on voit que si le prix baisse d'un quart, il faut que le
tarif s'élève du double.

Les industries privilégiées peuvent donc préparer leurs armes, leurs
manoeuvres secrètes, leurs requêtes et leurs doléances.

Et le ministère aussi peut s'attendre à une laborieuse campagne.
Déjà il a bien du mal à maintenir la trêve entre ceux qui profitent
et ceux qui souffrent du régime protecteur; que sera-ce, quand il
sera tiraillé dans les deux sens opposés avec une double intensité?
quand les monopoleurs apporteront d'excellentes raisons pour motiver
l'exhaussement du tarif, précisément à l'instant où, pour le faire
abaisser, les consommateurs donneront de meilleures raisons encore?

Mais, puisque j'ai nommé _le consommateur_, permettez-moi une
réflexion.

Au point de vue des hommes qui se disent _socialistes_, j'encourrai,
je le sens, un grave reproche pour avoir dit que la _vie à bon
marché_, fruit de la réforme anglaise, se traduira en baisse du
produit fabriqué.

«Vous voyez bien, diront-ils, que c'est toujours la guerre du
riche contre le pauvre, du capital contre le travail. Voilà la
secrète pensée des manufacturiers, le machiavélisme britannique qui
se dévoile. Ce qu'on veut, c'est abaisser le taux des salaires,
c'est se mettre en mesure de sous-vendre (_undersell_) tous les
rivaux. L'ouvrier, c'est une machine dont on cherche un emploi plus
économique, etc., etc.»

J'ignore si les Anglais ont fait ce calcul; mais s'ils l'ont fait,
j'admire leur philanthropie; car, quoi de plus généreux que d'appeler
le monde entier au bénéfice de leur réforme? Si, à mesure qu'ils
abrogent les taxes sur les matières premières, ou qu'ils réduisent
le taux de la main-d'oeuvre, ou qu'ils se mettent à même de naviguer
à meilleur compte, ils abaissent proportionnellement le prix du
produit; s'ils font à l'acheteur une remise de 10 francs à raison
de la première circonstance, de 10 francs pour la seconde, de 5
francs pour la troisième,--je le demande, qui donc, en définitive,
recueillera le fruit de la réforme, le plus clair et le plus net
de ses avantages? n'est-ce pas l'acheteur, le _consommateur_,
le Français, le Russe, l'Italien, l'homme rouge, noir ou jaune,
quiconque, en un mot, n'est pas assez fou pour s'interdire, par
d'absurdes tarifs, toute participation aux bienfaits de cette grande
mesure?

Et voilà, messieurs les Socialistes, la vraie fraternité, non point
la fraternité fouriériste, mais là fraternité providentielle: que les
nations ne puissent rien accomplir de grand et de beau, même dans des
vues égoïstes, qui ne profite aussitôt à l'humanité tout entière.

J'aimerais à aborder ce vaste sujet, mais je ne dois pas abuser de
votre complaisance et de la patience du lecteur. Sans vouloir faire
ici _du prospectus_, me sera-t-il permis de dire qu'il est traité
d'une manière générale dans un article du _Journal des Économistes_
emprunté à l'Encyclopédie du dix-neuvième siècle, intitulé: _De la
concurrence_.


22.--DU CHEMIN DE FER DE BORDEAUX À BAYONNE[27].

(Lettre adressée à une commission de la Chambre des députés.)

[Note 27: _Mémorial bordelais_, du 19 mai 1846, reproduisant _la
Patrie_.]

MESSIEURS,

Les partisans du tracé _direct_ et ceux du tracé _courbe_ ont beau
s'évertuer, il n'y a de part et d'autre qu'un argument sérieux.

Les premiers disent: Notre ligne est plus courte de 29 kilomètres.

Les seconds répondent: La nôtre dessert une population quatre fois
plus dense.

Ou, sous la forme agressive, les uns:

Votre tracé _courbe_ renchérit les transports pour les points
extrêmes;

Les autres: Votre tracé direct passe dans le désert et sacrifie tous
les intérêts du pays.

La question ainsi posée, on comprend quelle importance les partisans
de la ligne directe devaient attacher à prouver, d'une part, que le
désert n'est pas aussi désert qu'on le suppose; de l'autre, que les
vallées ne sont ni aussi riches ni aussi peuplées qu'on le dit.

C'est l'argumentation à laquelle a eu recours la commission
d'enquête des Basses-Pyrénées, et, dans l'impartial exposé des
motifs de M. le Ministre des travaux publics, on la voit reproduite
en ces termes:

«Il convient de remarquer que, dans les cantons des grandes Landes,
la population s'est constamment accrue, depuis quarante ans, dans une
proportion moyenne de 50 pour 100, tandis que dans les vallées elle
est demeurée stationnaire et _même a décru_ sur quelques points.»

J'ai lieu de croire que le fait qu'on invoque a été puisé dans un
mémoire que j'ai publié sur la _répartition de l'impôt_ dans le
département des Landes, mémoire qu'on ne manquera pas sans doute de
faire passer sous vos yeux. Il doit donc m'être permis de protester
contre l'usage étrange qu'on en prétend faire. Je n'ai pas la
prétention de plaider pour ou contre une des deux lignes rivales,
mais j'ai celle de m'opposer à ce que, pour éloigner le chemin de nos
vallées, on fasse argument de tout, même de leurs souffrances.

Tout homme qui s'est occupé du vaste sujet de la population sait
qu'elle croît plus rapidement, d'ordinaire, dans les pays où elle est
rare que dans ceux où elle a atteint une grande densité. Dire que
c'est là un motif pour accorder la préférence aux premiers, en fait
de chemin de fer, c'est dire qu'ils sont plus utiles en Russie qu'en
Angleterre, et dans les Landes que dans la Normandie.

Ensuite on a généralisé un fait local. Il n'est pas vrai que la
population diminue dans la vallée de la Garonne, de la Midouze et
de l'Adour. Elle y croît lentement, il est vrai, précisément parce
qu'elle y est très-pressée.

Ce qui est vrai, ce que je ne rétracte pas, c'est que, dans un petit
pays, qu'on nomme la Chalosse, situé sur la rive gauche de l'Adour,
et spécialement dans quatre à cinq cantons vinicoles de cette
province, _le nombre des décès surpasse régulièrement, depuis vingt
ans, le nombre des naissances_.

C'est là une perturbation déplorable, un phénomène unique dans le
siècle, et il ne se montre nulle part, pas même en Turquie. Pour
savoir ce qu'on en doit conclure, relativement à la question qui nous
occupe, il ne suffit pas de constater le fait, il faut encore le
rattacher à sa cause.

_La population a décru_, disent les commissaires enquêteurs. Ce mot
est bientôt prononcé. Ah! ils ne savent pas tout ce qu'il implique!
Ils n'ont pas assistée à ce douloureux travail par lequel s'accomplit
une telle révolution! Ils ne savent pas ce qu'elle suppose de
souffrances morales et physiques. Je vais le leur dire. C'est une
funèbre histoire, mais elle est pleine d'enseignement.

La Chalosse est un des pays les plus fertiles de la France.

Autrefois, on y récoltait des vins qui descendaient l'Adour. Une
partie se consommait aux environs de Bayonne; l'autre s'exportait au
nord de l'Europe. Ce commerce extérieur occupait à Bayonne l'activité
et les capitaux de dix ou douze maisons honorables, dont un de vos
collègues, M. Chégaray, pourrait au besoin citer les noms.

À cette époque les vins avaient une valeur soutenue. L'aisance
s'était répandue dans le pays, et avec elle la population. L'étendue
des métairies s'était naturellement restreinte; elles ne comportaient
pas plus de deux à trois hectares. Chacune de ces petites
exploitations, travaillée comme un jardin, fournissait à une famille
des moyens assurés d'existence. Les revenus des propriétaires et des
métayers faisaient vivre une classe nombreuse d'artisans, et l'on
conçoit à quel degré de densité la population avait dû parvenir sous
ce régime.

Mais les choses ont bien changé!

La politique commerciale qui a prévalu parmi les peuples a fermé à la
Chalosse ses débouchés extérieurs. L'exportation a été, je ne dirai
pas réduite, mais détruite, complétement anéantie.

D'un autre côté, le système des contributions indirectes a beaucoup
restreint ses débouchés intérieurs. En affranchissant de l'impôt
de consommation, en faveur du propriétaire, le vin récolté sur
son fonds, il a altéré, en matière de viniculture, la division du
travail. Il a agi comme ferait une loi qui porterait: «Le pain sera
soumis à un impôt, excepté celui que chacun fera dans son ménage.»
Évidemment une telle disposition tendrait à détruire la boulangerie.

Enfin, l'Adour cesse graduellement d'être navigable. Des documents
authentiques constatent que les bateaux remontaient jusqu'à
Aire.--Les vieillards du pays les ont vus aller à Grenade; je les
ai, moi-même, vus charger à Saint-Sever. Maintenant ils s'arrêtent à
Mugron, et d'après les difficultés qu'on éprouve à les y conduire, il
est aisé de prévoir que dans peu ils ne dépasseront pas le confluent
de la Midouze.

Je n'ai point à raisonner sur les causes. Elles existent, c'est
positif. Quels ont été les effets?

D'abord de diminuer le revenu des propriétaires; ensuite de rendre
la part du métayer insuffisante pour son existence et celle de sa
famille. Il a donc fallu que, sur ce qui lui restait de revenu, le
propriétaire fît un fort prélèvement pour parfaire au métayer ce
qui est rigoureusement nécessaire au maintien de la vie. L'un a été
ruiné. Vainement il a lutté contre les séductions du luxe dont le
siècle l'entoure de toute part; vainement il s'est imposé les plus
durs sacrifices, la parcimonie la plus minutieuse, il n'a pu échapper
aux cuisantes douleurs qui accompagnent une dégradation inévitable.

Le métayer n'a plus été un métayer; sa part colonne ne servant qu'à
diminuer sa dette, il est devenu un journalier auquel on donne pour
tout salaire une ration quotidienne de maïs.

En d'autres termes, on a reconnu que l'étendue des exploitations,
bonne pour d'autres circonstances, était maintenant trop bornée; et
en ce moment il s'opère, dans la constitution agricole du pays, une
révolution remarquable.

Les vins n'ayant plus de débouchés, deux hectares de vigne ne peuvent
plus constituer un corps d'exploitation. Il y a tendance manifeste
à organiser la propriété sur d'autres bases. De deux métairies
de vigne, on en fait une qui renferme une juste proportion de
labourables. On comprend que, sous l'empire des causes énumérées, ce
n'est plus deux ou trois hectares qu'il faut, mais cinq ou six pour
faire vivre une famille de métayers. Là aussi on fait des fusions,
mais des fusions qui altèrent les sources de la vie.

Dans la commune que j'habite, trente maisons de métayers ont été
démolies depuis le cadastre, et plus de cent cinquante dans le canton
dont les intérêts judiciaires me sont confiés; et remarquez ceci, ce
sont autant de familles vouées à une complète destruction. Leur sort
est de souffrir, décliner et disparaître.

Oui, la population a diminué dans une partie de la Chalosse, et
j'ajouterai, dût-on retourner contre elle cet aveu, que cette
dépopulation, si elle accuse notre détresse, est bien loin d'en
donner la mesure. Si vous parcouriez mon malheureux pays, vous
apprendriez combien les hommes peuvent souffrir sans mourir, et
qu'une vie de moins sur vos froides statistiques est le symptôme
d'incalculables tortures.

Et maintenant ce sont nos souffrances qu'on invoque contre nous!
Et pour nous refuser des débouchés, on nous parle des douleurs que
le défaut des débouchés nous inflige!--Encore une fois, je ne me
prononce pas sur le tracé du chemin de fer. Je sais que les intérêts
de la Chalosse pèseront bien peu dans la balance. Mais, si je ne
m'attends pas à ce qu'ils soient un argument pour le _tracé des
vallées_, je ne veux pas qu'on en fasse un argument contre, parce
qu'un tel argument est aussi faux que cruel. N'est-ce point, en
effet, une impitoyable cruauté que de venir nous dire: «Vous avez
un beau ciel, un sol fécond, de fraîches vallées, des coteaux sur
lesquels le travail de vos pères avait répandu l'aisance et le
bonheur. Grâce à ces dons de la nature et de l'art, votre population
était aussi pressée que dans nos plus riches provinces. Les
débouchés vous ont fait défaut tout à coup, et la détresse a succédé
à l'aisance, les larmes aux chants de joie. Or, pouvant disposer
d'un immense débouché, nous ne savions encore si nous en doterions
le désert ou si nous le mettrions à votre portée. Vos souffrances
nous décident. Elles sont bien avérées; le pouvoir lui-même les a
constatées par ces expressions laconiques: _ce n'est rien, c'est
la population qui diminue_. Il n'y a rien à répliquer à cela; et
nous voilà bien décidés à rejeter le chemin dans la grande Lande.
Cette détermination, en ruinant toutes vos villes, accélérera la
dépopulation qui vous attriste; mais la _chance_ de peupler le désert
ne vaut-elle pas bien la _certitude_ de dépeupler les vallées?»

Ah! Messieurs, donnez au chemin la direction que, dans votre sagesse,
vous jugerez la plus utile à l'intérêt général; mais si vous en
frustrez notre vallée, ne dites pas dans vos _considérants_, comme on
vous y engage, que ce sont ses malheurs, _et ses malheurs seuls_, qui
vous déterminent.


23.--AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES[28].

[Note 28: _Mémorial bordelais_ du 14 juin 1846.]

MES CHERS COLLÈGUES,

Quelques esprits ardents s'affligent de ce que l'Association
parisienne a fait si peu de progrès. Je voudrais les convaincre
qu'ils se pressent trop de désespérer. Paris offre tous les éléments
de succès. Sans doute le travail de cohésion et d'organisation est
lent; il peut être souvent interrompu par les circonstances, comme
il l'est maintenant par les élections générales, qui absorbent à
bon droit l'attention publique; mais l'oeuvre sera reprise en temps
opportun, et le triomphe en est assuré.

Eh quoi! Une noble et belle cause peut-elle faillir quand elle
rallie toutes les fortes intelligences d'une époque, toutes les
illustrations, toutes les renommées, tous les titres que le génie
élève au-dessus du siècle!

J'exposerai devant vous le dénombrement de nos forces, et vous verrez
s'il y a lieu de désespérer.

Si l'on vous demandait quel est l'homme qui léguera à nos annales la
renommée parlementaire la plus solide et la plus pure; qui, par la
hauteur de ses vues, la constance de ses convictions, plus encore que
par l'éclat de son nom, s'est élevé au plus haut degré d'influence
qu'on puisse acquérir en dehors du pouvoir, vous nommeriez l'illustre
pair qui a consacré sa vie à l'abolition de l'esclavage; mais vous
ne seriez pas étonné d'apprendre qu'il n'est pas moins favorable à
l'abolition du monopole; car l'esclavage et le monopole reposent sur
le même principe.

Si l'on vous demandait:

Quel est le _poëte du sentiment_, qui a fait vibrer dans nos coeurs
les cordes les plus intimes et les plus mystérieuses?

Quel est le _poëte du peuple_, dont les chants, aux jours de notre
jeunesse, pénétraient comme un fluide puissant et rapide dans toutes
les couches de la société?

Quel est le prosateur inimitable, ou plutôt le _poëte des idées_, qui
a su jeter sur le monde des abstractions le manteau d'un style à la
fois simple, gracieux, touchant, énergique, expression d'une belle
âme tourmentée par l'inquiétude du génie?

Quel est le savant qui, soumettant les élans de l'imagination aux
lois du calcul, a sondé le plus avant la mystérieuse profondeur des
harmonies célestes, pour venir ensuite distribuer la science aux
profanes, sous les formes les plus accessibles?

Quel est l'orateur, quelle que soit sa bannière, qui a fait revivre à
notre tribune nationale les traditions des Foy et des Mirabeau?

Quel est l'homme d'État, quelque opinion qu'on se fasse de sa pensée
politique, qui, par l'éloquence et le caractère, a su la faire
dominer sur un peuple encore tout frémissant des agitations et des
espérances de Juillet?

Quel est l'heureux du siècle à qui une habileté d'un autre ordre, qui
a aussi son génie, a fait donner le nom de _roi de la finance_?

Vous répondriez: C'est le duc de Broglie, c'est Lamartine, Béranger,
Lamennais, Arago, Berryer, Guizot, Rothschild, qui tous, avec des
vues diverses, souvent opposées, ont marché, chacun dans sa voie,
jusqu'aux bornes qui semblent assignées au domaine intellectuel de
notre époque.

Eh bien! Messieurs, une cause est-elle perdue, quand elle a pour
elle des autorités si imposantes, et auxquelles leur diversité même
communique une force irrésistible?

Je ne veux pas dire que tous ces personnages illustres prendront une
part directe à notre association, mais je sais que tous adhèrent à
son principe et nous entourent de leur sympathique assentiment[29].

[Note 29: Aucun de ces personnages ne fit partie de l'association
pour laquelle, dans des conversations particulières, ils n'avaient
pas hésité à témoigner de la bienveillance. La plupart n'avaient pas
assez étudié la question, et les plus compétents n'étaient pas assez
convaincus pour embrasser ouvertement la cause du libre-échange, sans
s'inquiéter des obstacles qui pouvaient en retarder le triomphe.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Que les monopoleurs, armés du télescope, cherchent donc dans tout
l'horizon intellectuel une petite étoile pour faire équilibre à cette
écrasante constellation.

On dit qu'ils ont pour eux M. Thiers. C'est beaucoup; mais, en
vérité, cela ne suffit pas.

À cette nomenclature assez rassurante, et que j'aurais pu allonger
beaucoup, se joint un autre symptôme encore plus propre peut-être à
vous inspirer de la confiance. Je veux parler du mouvement qui s'est
opéré dans la presse française.

L'opinion des journaux fait-elle celle des abonnés, ou celle des
abonnés fait-elle celle des journaux? ou bien, ce qui est plus
probable, exercent-elles l'une sur l'autre une action réciproque?
Quoi qu'il en soit, et dans toutes les hypothèses, un principe est
bien près de son triomphe quand on voit tous les journaux venir l'un
après l'autre se ranger sous son drapeau.

Vous avez vu l'attitude ferme et décidée qu'a prise le _Journal des
Débats_, cette feuille qui, par ses relations, le public auquel elle
s'adresse, le mérite de sa rédaction, est une des grandes forces du
pays, presque un des pouvoirs de l'État, sinon défini par la Charte,
du moins écrit dans les faits.--Le _Journal des Débats_ est pour vous.

Le _Courrier français_, qui n'a d'engagements avec aucun parti,
est pour vous. C'est une sentinelle avancée, courageuse et même un
peu aventureuse, telle qu'il en faut à une doctrine qui sort de
l'abstraction pour entrer dans la carrière militante.

La _Patrie_ est pour vous. Les journaux qui se forment ou se
reforment, comme le _Commerce_ et l'_Océan_, cherchent un abri sous
votre bannière.

La _Réforme_ ne ment pas à son titre: elle est pour vous.

La _Démocratie pacifique_ est pour vous. Sans doute la _liberté
d'échanger_ n'a qu'une importance secondaire à ses yeux auprès de
la merveilleuse _organisation_ qu'elle rêve et qui doit effacer
tous les péchés du monde ainsi que toutes ses misères; mais elle
convient que, pour être maîtres de s'_associer_, les hommes doivent
au moins s'appartenir à eux-mêmes; d'où il suit que la lutte contre
le monopole doit précéder le travail de l'_organisation_.

Il est un journal que je regrette de ne pas voir dans nos rangs et
au premier rang, c'est le _National_. Quoique cette feuille soit
l'organe d'un parti, elle est considérée dans tous, à cause du mérite
transcendant de ses écrivains et de sa réputation bien établie
d'indépendance et d'austérité politique. Je sais que le _National_
est favorable à la liberté commerciale comme à toutes les libertés.
S'il ne descend pas dans la lice, cela tient à ses vues sur la
politique générale de l'Europe, qui lui font penser que le moment
n'est pas venu où la France pourrait, sans péril, s'engager par les
liens du commerce avec des puissances oligarchiques ou absolues,
hostiles aux principes de notre révolution. Mais, quoi! les nations
les plus avancées en industrie ne sont-elles pas les plus éclairées
en politique?--Et le _commerce libre_, ce grand distributeur des
produits, n'est-il pas aussi le grand propagateur des idées?

Enfin, si je jette un coup d'oeil sur la presse départementale, je
n'y vois aucun motif de découragement. Les trois grands journaux de
Bordeaux défendent énergiquement notre principe. Le _Courrier de
Marseille_ consacre à cette cause un talent de premier ordre. Le
_Sémaphore_ suit la même voie; je ne connais qu'un journal à Lyon, et
il est pour nous, ainsi que le _Journal du Havre_, qui a acquis en
ces matières une grande autorité.

Tel est, dans la presse française, le dénombrement de nos forces.
Quels sont nos adversaires? La _Presse_ et le _Constitutionnel_.
Encore ces deux journaux s'accordent-ils à reconnaître la vérité
et la justice de notre doctrine. Ils se bornent à en ajourner
indéfiniment l'application. En principe, disent-ils, vous avez
raison. Ah! ils ne comprennent pas sans doute toute la portée d'une
telle concession! Nous avons raison _en principe_! Et qu'est-ce que
cela veut dire? Cela veut dire que la restriction est un système
faux et oppressif;--donc il faut le renverser. Cela veut dire que
le monopole est une injustice, une spoliation, un déplacement forcé
et violent de la richesse, transportée des uns aux autres sans
compensation;--donc il faut rétablir le règne de la justice et de
l'intégrité du droit de propriété. Cela veut dire que la protection
est une illusion, une déception, qu'elle opprime le travail en
prétendant le favoriser; que ses effets sont directement contraires
à ses promesses; qu'elle retranche au bien-être des masses et porte
ainsi atteinte à leur dignité et à leur moralité.

Voilà ce qui est impliqué dans cet aveu: _La liberté des échanges
est vraie en principe_; car elle serait fausse en théorie comme en
pratique, s'il était au pouvoir de la restriction de faire plus de
bien que la liberté. Aussi les journaux auxquels je fais allusion
ne pourront pas tenir longtemps la position qu'ils ont prise. Les
principes ont d'autres exigences, et les abonnés aussi. Ce n'est pas
impunément qu'on peut dire longtemps à un principe (c'est-à-dire à la
vérité): «Je te respecte et te salue, mais je te tourne le dos.» Il
vient un moment où le lecteur voit une insulte dans ce langage[30].

[Note 30: On vient de voir l'auteur, s'adressant à ses collègues,
manifester une ferme espérance. Dans la pièce suivante, nº 24, il
emprunte, pour s'adresser à un ministre, le fier langage d'Achille.
Sa lettre à M. Duchâtel eut des résultats bien divers, sur lesquels
les pages 73 et 74 du tome Ier fournissent des renseignements.

                                                  (_Note de l'édit._)]


24.--À M. TANNEGUY DUCHÂTEL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR[31].

[Note 31: _Mémorial bordelais_ du 30 juin 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

MONSIEUR LE MINISTRE,

  Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi,
  Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi.
  On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
  Que _la Ligue_ aujourd'hui par vos ordres expire.

Serait-il vrai que vous vous efforciez d'anéantir l'Association pour
la liberté des échanges, vous qui avez écrit ces lignes:

«Nous défendons, avec nos propres intérêts, ceux des consommateurs en
général, et ceux de toutes les branches d'industrie auxquelles les
prohibitions enlèvent de vastes débouchés. Entre tous ces intérêts
DOIT SE FORMER UNE LIGUE PUISSANTE, dont les voeux n'appellent ni
priviléges ni monopoles, mais se bornent à réclamer les bienfaits
de la libre concurrence, le naturel développement de la prospérité
générale.»

Mais non; j'aime mieux croire qu'en entourant le berceau de la
Ligue,--de votre ligue,--d'une feinte persécution, vous avez voulu
lui donner un ingénieux témoignage de votre sympathie.

Que deviendrait-elle, en effet, sans cet adroit stimulant? l'économie
politique est une belle science, mais elle n'a rien de gai et de
bien saisissant. Livrée à elle-même, notre agitation commerciale
aurait conservé son caractère scientifique et se serait vue reléguée
dans la région glacée de la dissertation. Chez nous, elle ne se mêle
pas, comme en Angleterre, à l'éternelle lutte du peuple contre
l'aristocratie. Là, le monopole est une des formes de l'oppression
féodale, et la résistance qu'on lui oppose a quelque chose de cette
ardeur fiévreuse qui, en 89, faisait battre le coeur de nos pères.
Ici, il n'est qu'un _faux système_; et qu'opposer à un faux système,
si ce n'est la froide argumentation? De l'autre côté du détroit,
le privilége retranche directement sur la subsistance du peuple
pour ajouter au faste des grands, semant dans les masses la misère,
l'inanition, la mort et le crime. C'est donc une de ces questions de
charité immédiate si propres à éveiller la sympathie du beau sexe, et
les agitateurs anglais trouvaient, jusque dans le coeur des femmes,
le plus puissant des encouragements et la plus douce des récompenses.
Mais, chez nous, comment intéresser le peuple au syllogisme et les
dames à la _balance du commerce_?

Il est vrai qu'elles font, dans leur ménage, de l'économie politique,
et de la plus orthodoxe encore. On leur entend dire souvent: Je
renonce au tricot, parce que c'est une manière dispendieuse d'acheter
des bas; si je fais de la tapisserie, c'est que cela m'amuse, et je
sais que j'y perds.--Hélas! il est triste de penser qu'il nous faut,
vous et moi et bien d'autres, accumuler des volumes pour démontrer
aux savants ce que comprennent de simples femmes, et pour prouver que
l'économie des nations est fondée sur le même principe que l'économie
des ménages!

Il n'en reste pas moins que notre théorique association devait
résolûment renoncer à ces ovations qui, d'ordinaire, accompagnent
les réformateurs et soutiennent leur courage. Une seule porte
pouvait laisser arriver jusqu'à nous la sympathie populaire, vous
l'avez compris sans doute, et c'est pour cela que vous avez voulu
l'ouvrir,--c'est la porte de la persécution. La persécution! Ah!
l'apôtre qui se dévoue à un principe ne la recherche pas; mais il ne
la craint pas non plus. Peut-être la désire-t-il, dans le secret de
son coeur, car il sait bien qu'elle est le précurseur et le gage du
succès.

Si c'est de la stratégie, de la diplomatie de vieil économiste,
elle est fort adroite, sans doute; mais n'offre-t-elle pas quelques
dangers?

Il y avait au fond de nos codes une loi si odieuse, si exorbitante,
que vous n'osiez pas vous en servir. Vous craigniez qu'à sa première
apparition, la réprobation publique n'en demandât le retrait; et vous
préfériez la laisser sommeiller, inerte, inefficace, la réservant
pour ces cas rares où l'horreur du crime fait oublier le danger de la
précaution. Cette loi, en voici le texte:

«Nulle association, etc., ne pourra se former qu'avec l'agrément du
Gouvernement, et sous les conditions qu'il _plaira_ à l'autorité
publique d'_imposer_ à la société.»

Ce qui veut bien dire: En fait d'association, il n'y a pas de loi, il
n'y a que le _bon plaisir_ du ministre.

Voilà où en est la grande nation de 89 et de 1830! Voilà le respect
qu'obtient chez nous la dignité de l'homme!

Cependant l'Association parisienne pour la liberté des échanges
avait déclaré qu'elle n'agirait jamais que par les voies légales.
En conséquence, elle vous demanda l'autorisation et les conditions
qu'_il vous plairait de lui imposer_. Beaucoup l'ont blâmée; pour
moi, je l'approuve, et cette ligne de conduite me semble toujours
avantageuse; car de deux choses l'une: ou l'on rencontre une loi
juste et prudente, et alors quel motif de ne pas s'y soumettre? ou
l'on se heurte contre une mesure arbitraire, inique, dégradante, et,
en ce cas encore, en exiger la stricte application, c'est le meilleur
moyen d'en exposer au grand jour les inconvénients et de la frapper
de l'animadversion publique.

Voyez en effet ce qui est arrivé. Je vous laisse à juger, monsieur le
Ministre, si, après cette expérience, l'article 291 peut longtemps
défigurer nos codes.

Il y a deux classes d'industriels en France: les uns prétendent que
leur travail laisse naturellement de la perte, et ils veulent être
autorisés à la combler par une taxe sur les consommateurs. (C'est
vous qui l'avez dit: _mémoire sur le système des douanes_, page
6.)--Les autres demandent que chacun soit propriétaire de ses propres
facultés et de leur produit. Ils soutiennent que la nation ne doit
payer de taxes que pour faire face aux services publics.

La question ne pouvait être loyalement portée qu'au tribunal de
l'opinion; et vous, Monsieur, qui avez jadis provoqué l'existence de
la Ligue, vous deviez au moins rester neutre.

Eh bien! les monopoleurs _s'associent_ en toute liberté. Ils
_s'organisent_ comme ils l'entendent; ils _se coalisent_; ils ont
des réunions, des comités, des journaux, un système de contributions
qui fonctionne aussi régulièrement que celui de votre collègue des
finances. Grâce à ces ressources, au jour marqué, et quand ils le
jugent utile à leurs intérêts, la foule de leurs délégués accourt de
tous les points du territoire vers le centre du Gouvernement; elle
le circonvient, elle obsède l'administration, elle pèse d'un poids
immense sur les résolutions des pouvoirs publics, et il n'y a pas de
législature qui ne se voie contrainte de lui prodiguer les deniers
des contribuables.

D'un autre côté, les amis de la liberté et de la justice demandent
bénévolement à _s'associer_ aussi. Ils n'aspirent qu'à discuter leurs
droits, à répandre l'information, à éclairer les esprits. Que les
deux systèmes soient admis à se faire écouter, disent-ils: si le
nôtre est faux il succombera; s'il est vrai, n'est-il pas juste qu'il
triomphe?

Et vous nous refusez l'autorisation!... Ah! monsieur le Ministre,
prenez garde et voyez sur quel terrain vous transportez le débat.
Entre vous et nous, il n'est pas question de liberté commerciale;
c'est une lutte que nous soutiendrons contre les monopoleurs et dont
l'opinion sera juge. Ce que nous vous demandons, c'est de tenir
la balance égale, de ne pas nous fermer la bouche, de ne pas nous
accabler seuls sous les pouvoirs exorbitants que la législation ne
vous a pas confiés à cette fin. Si, pour arriver à faire prévaloir
nos droits de contribuables, nous sommes réduits à défendre d'abord
nos droits de citoyens; s'il nous faut préalablement discuter et
renverser l'article 291 et sa lignée de septembre, nous sommes
prêts. Odieuses en elles-mêmes, l'usage que vous faites de ces armes
achèvera de les discréditer, et nous les briserons dans vos mains.

Mais, en même temps, nous ne méconnaîtrons pas le service que
vous rendez à notre cause. Combien d'auxiliaires inattendus ne
poussez-vous pas sous notre drapeau! La presse opposante y accourra
toute entière. Elle hésitait; ses convictions économiques, à ce
qu'il semble, sont encore douteuses. Ce combat d'avant-garde la fera
arriver dans nos rangs, et elle y restera; car elle apprendra qu'on y
respire l'air de la justice et de la liberté.

Je suis, monsieur le Ministre, votre serviteur.


25.--LA LOGIQUE DU _MONITEUR INDUSTRIEL_[32].

[Note 32: _Mémorial bordelais_ du 1er juillet 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Le _Moniteur industriel_, toujours fidèle au monopole, commente
aujourd'hui la déclaration de l'Association du libre-échange. Après
avoir dit qu'elle tient compte de quelques _idées générales_ dont il
ne conteste pas la justesse, il ajoute qu'elle ne tient pas compte de
la _vie réelle_; d'où il suit, selon lui, qu'il y a incompatibilité
entre la _vie_ et les _idées_. Sous l'influence de cette pensée, le
_Moniteur_ affirme que la déclaration est bonne pour l'Académie
des sciences morales, mais détestable pour le régime d'un peuple
raisonnable; d'où il suit encore qu'il y a incompatibilité entre
l'Académie et la raison.

Le _Moniteur_ résume ainsi sa théorie:

«Ce qui doit nous préoccuper, c'est de développer, c'est de doubler,
c'est de quadrupler, si nous le pouvons, toutes nos industries.
Est-ce que, si nous parvenions à _quadrupler_ toutes nos industries,
nous ne serions pas _dix fois_ plus riches?»

Voilà donc le _Moniteur_ fouriériste et entiché du _quadruple
produit_, avec cette variante que, d'après lui, _quatre_ fois plus de
produits donnent _dix_ fois plus de richesses!--Et ces messieurs nous
appellent utopistes! Et ils nous reprochent de n'avoir pas mis de
chiffres dans notre manifeste!

  J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants,
  Mais je me garderais de les montrer aux gens.

Cependant accordons au _Moniteur_ qu'il serait bon de _quadrupler_
toutes nos industries. Et qui en doute, alors même que nos richesses
n'en seraient pas _décuplées_?--Reste à savoir si le moyen proposé
par le _Moniteur_ est bon, et si les industries se peuvent quadrupler
toutes à la fois, par la vertu du pillage qu'elles exercent les unes
sur les autres.

Supposons vingt-quatre industries, autant que de lettres dans
l'alphabet. Leurs profits sont divers: A gagne énormément, B
beaucoup, C joliment, D moins, et ainsi de suite jusqu'à Y, qui joint
à peine les deux bouts, et Z qui est en perte.

Dans cette situation, Z demande à prélever une petite somme sur les
profits de chacune de ses soeurs, par une taxe directe, sous le nom
de prime, ou par un impôt déguisé sous le nom de protection, de
manière, non-seulement à ne plus perdre, mais à _quadrupler_ son
importance.

La plus grande des niaiseries imaginables serait de voir là un profit
général, car l'importance de Z ne s'accroît qu'en diminuant celle de
toutes les autres industries. Y, en particulier, qui était sur la
limite de la perte, y entre de plein saut.

Y a la ressource de demander l'autorisation de piller ses vingt-trois
soeurs, y compris Z.

C'est le tour de X de tomber dans le domaine de la perte. Nouveau
recours au pillage, qui entraîne V, puis U, puis T, jusqu'à ce que
toutes les soeurs se ruinent les unes par les autres.

Alors le système est complet, et on se flatte d'avoir _quadruplé_
toutes les industries.

Messieurs du _Moniteur_, de grâce, prouvez-nous une fois pour toutes
que par la restriction nous pillons l'étranger. Nous examinerons
alors la question de _justice nationale_, mais nous nous avouerons
battus sur celle du _profit national_.

Que si cette portion de bénéfice procuré par la protection à un
Français est payée exclusivement par d'autres Français, cessez de
nous le présenter comme un bénéfice net, clair, liquide, national.
C'est là qu'est la déception, c'est là que nous vous ramènerons sans
cesse.

Il y a, dans l'article du _Moniteur_, un autre sophisme qui est du
reste fort répandu et que, par ce motif, nous relèverons ici. Il
consiste à assimiler le commerce à la guerre et les échanges de
produits aux échanges de coups de poing.

Après avoir rabaissé humblement la France et exalté la supériorité
infinie de l'Angleterre, le _Moniteur_ s'écrie:

«Voilà Goliath et David en présence. Eh bien! pour égaliser leurs
forces, on propose à David de laisser là sa fronde et d'aller _se
colleter_ avec Goliath. Quelle économie politique!»

C'est le _Moniteur_ qui fait cette exclamation à notre endroit, et
non nous au sien.

On pourrait aisément s'y tromper.

Eh! qui parle à David de s'aller _colleter_ avec Goliath? Ce que nous
disons à David, c'est ceci:

«Mets tes forces et ton temps à faire une chose, à moins que Goliath
ne te la cède en échange d'une autre chose qui te coûtera moins de
temps et de forces.»

Il s'agit de commerce, et non de pugilat.

«Est-ce que dans l'industrie, dit le _Moniteur_, les plus forts n'ont
pas toujours tué les plus faibles?»

Non pas que nous sachions. En guerre, les plus forts _tuent_ les plus
faibles. En industrie, ils les servent en leur épargnant une inutile
déperdition de travail.--Je voudrais bien savoir si l'auteur de
l'article auquel je réponds l'a lui-même imprimé. Non sans doute, et
il n'en est pas mort. Pourquoi? C'est qu'en fait d'imprimerie, auprès
de lui, M. Lange est un Goliath; et ce Goliath n'a pas tué David,
il lui a au contraire rendu service. Messieurs, je vous en prie, ne
commençons pas par confondre les échanges avec les coups, si nous ne
sommes pas décidés à déraisonner tout du long.

Le _Moniteur_ termine par un argument qui aspire à soulever contre
nous les ouvriers; et cet argument, chose singulière, il le ruine
lui-même. Voici comment il s'exprime:

«L'autre jour, à Elbeuf, une machine _qui pouvait faire le travail
de vingt ouvriers_, mais qui ne remplaçait pas vingt ouvriers, et
_qui devait au contraire augmenter le nombre des ouvriers_ dans
l'atelier de M. Aroux, a provoqué une émeute; et vous osez proposer
des doctrines qui, réduites en lois, jetteraient sur le pavé et
condamneraient à la faim et à la mort plus tard des milliers
d'ouvriers!»

À présent je reconnais que la lutte est sérieusement engagée entre
le monopole et la liberté, puisque le monopole, faisant appel aux
préventions de l'ignorance, nous place et se place lui-même sur
le cratère enflammé de l'émeute. J'avais toujours pensé qu'il en
viendrait là, que ce serait son suprême argument, et qu'après avoir
abusé de la loi, il abuserait de la force brutale. Il le fait, il
faut le dire, avec maladresse. Il parle d'une machine qui, _faisant
l'ouvrage de vingt ouvriers, doit néanmoins en augmenter le nombre_,
et cela dans l'atelier même où elle est employée. Nous n'allons pas
aussi loin. Nous ne nions pas que les machines, comme la liberté,
ne déplacent du travail. Nous disons seulement qu'en tenant compte
des épargnes qu'elles procurent aux consommateurs, épargnes qui
payent d'autre main-d'oeuvre, dans l'ensemble, elles favorisent le
travail plus qu'elles ne lui nuisent.--Autant en fait la liberté.--La
thèse du _Moniteur_ donne de l'à-propos à un article de M. Coudroy,
inséré dans le _Mémorial_ du 12 juin. Nous le recommandons à MM.
les manufacturiers. Qu'ils sachent bien une chose: l'échange et les
machines, pour le bien et pour le mal, opèrent exactement de même.
Relativement aux ouvriers, l'étranger est une machine économique,
comme la machine est un concurrent étranger. En soulevant contre
nous la classe ouvrière, les fabricants la soulèvent donc, et plus
immédiatement, contre eux-mêmes; car elle est plus près des ateliers
où fonctionnent les machines que du cabinet où s'élabore la pensée de
l'économiste.


26.--TOAST PORTÉ AU BANQUET OFFERT À COBDEN PAR LES LIBRE-ÉCHANGISTES
DE PARIS[33].

[Note 33: _Courrier français_ du 19 août 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Frédéric Bastiat: _Aux défenseurs de la liberté commerciale dans les
deux Chambres!_

Messieurs, le grand principe de vérité et de justice, auquel cette
réunion a pour but de rendre hommage, vient d'acquérir, par les
dernières élections, de nouveaux et zélés défenseurs. Félicitons-les
des circonstances favorables qui accompagnent leur entrée au
parlement. Jamais, peut-être, un pareil avenir ne s'ouvrit à des
coeurs animés d'une plus généreuse ambition. Ils arrivent avec des
noms que je ne reproduirai point dans cette enceinte, parce qu'ils
sont précédés d'une renommée européenne. Au dedans des Chambres, ils
ne seront point accueillis avec cette froideur calculée et cet esprit
de raillerie intéressé que rencontraient jusqu'ici les promoteurs de
la moindre réforme économique. Au dehors, une association naissante
s'apprête à créer autour d'eux l'appui d'une formidable opinion
publique. L'Europe, l'Amérique, l'Asie même, travaillent à l'envi
à accomplir cette grande révolution sociale qu'ils ont si souvent
appelée de leurs voeux. Voilà les circonstances dans lesquelles
la confiance du pays leur offre l'occasion d'aborder la tribune
française, cette chaire du monde intellectuel, où il leur sera
peut-être donné de consommer la grande oeuvre dont ils jetèrent les
bases dans leurs écrits. Mais, si la gloire les attend, une grande
responsabilité leur incombe. La France et le monde exigent d'eux
d'être, par leur zèle, leur courage, et, s'il le faut, par leur
abnégation, au niveau de la mission qui leur est confiée. J'ai la
confiance qu'ils ne tromperont aucune des espérances qui reposent sur
leur tête.

Mais, en félicitant les nouveaux députés sur le bonheur des
circonstances qui les entourent, n'oublions pas de payer un juste
tribut d'admiration et de sympathie à ces vétérans du libre-échange,
dont quelques-uns sont présents à cette assemblée, et qui, depuis
bien des années, soutiennent dans les deux Chambres le poids d'une
lutte inégale; à ces hommes dont on peut dire, sans rien exagérer,
qu'ils se sont faits volontairement les martyrs de leurs profondes
et honnêtes convictions. Leur tâche, Messieurs, a été bien rude!
Réduits par l'indifférence ou l'hostilité de leur auditoire à faire
entendre, par intervalles, quelques protestations impuissantes,
abandonnés même par les intérêts dont ils étaient les défenseurs
éclairés, mais soutenus par le témoignage de leur conscience,
ils n'ont pas désespéré de la cause pour laquelle leurs efforts
semblaient inutiles. Non, ils n'étaient pas inutiles, puisqu'ils nous
ont légué un noble exemple. Mais enfin le jour de la rétribution est
venu; et, quoique bien des hivers et bien des travaux aient blanchi
leur tête, j'espère qu'ils vivront assez pour voir la chute des
barrières qui séparent les coeurs aussi bien que les intérêts des
peuples.

Messieurs, je désire que ce toast soit aussi un témoignage de
sympathie pour les députés sortants qui ont noblement succombé sur le
champ de bataille électoral, en tenant haut et ferme le drapeau de
la liberté des échanges. Par là, ils ont rendu un précieux service
et maintenu, dans toute leur intégrité, ces règles de droiture et
de dignité morale, dont il n'est pas permis de s'écarter, même
sous le spécieux prétexte de l'utilité. Peut-être auraient-ils pu
assurer leur élection en laissant leurs principes dans l'ombre; ils
ne l'ont pas voulu, et l'opinion publique doit leur en savoir gré.
Il n'y a pas deux bases d'appréciation pour les actions humaines.
Nous honorons le soldat qui meurt en s'enveloppant de son drapeau,
et nous livrons au mépris public celui qui n'est toujours victorieux
que parce qu'il se met toujours du côté du nombre. Transportons ce
jugement dans la politique, en accordant notre cordiale sympathie à
ceux qui, ne pouvant s'élever avec leur principe, ont voulu tomber
avec lui.

Aux anciens et aux nouveaux défenseurs du libre-échange, à la
Chambre des pairs et à la Chambre des députés!


27.--LA LOI DES CÉRÉALES ET LE SALAIRE DES OUVRIERS[34].

[Note 34: _Courrier français_ du 24 août 1846.]

En Angleterre, les deux journaux protectionistes _le Morning Herald_
et _le Standard_ ont fait grand bruit d'une réduction de salaires qui
a eu lieu dans quatre ou cinq fabriques.--Voyez-vous, ont-ils dit,
les effets de la liberté des transactions? Vive la restriction pour
mettre les gens à l'aise!--Et les journaux protectionistes de Paris
de s'écrier: Voilà les effets de cette maudite liberté! Il n'y a que
le monopole pour enrichir le peuple.

D'abord ces bons amis du peuple se sont un peu trop hâtés, car
enfin, si la loi anglaise a décrété la liberté, on sait qu'elle a
donné, sous les rapports les plus importants, trois ans de répit au
monopole. Comment donc pourrait-on imputer à ce _bon marché du pain_,
qui n'existe pas encore, les calamités qu'on allègue? La prétendue
retenue de 5 pour 100 opérée sur les salaires par des manufacturiers,
en vue du bon marché des aliments, serait donc par eux anticipée, ou,
comme nous disons en Gascogne, _antichipée_!

Ensuite les partisans du libre-échange prédisent-ils que, sous
le règne de leurs principes, il n'y aura plus aucune fluctuation
dans les salaires? Ce serait assurément se bercer d'espérances
chimériques. Dites-moi, Messieurs, n'y a-t-il pas eu du haut et du
bas, du bas surtout pour les ouvriers tant qu'a régné la protection?
Vraiment on croirait qu'en 1842 et en 1843, quand vous étiez les
maîtres, quand vous mettiez en oeuvre, selon votre bon plaisir, le
mécanisme des restrictions, le pauvre peuple était sur des roses!

Mais le fait, direz-vous, le fait! Rien n'est plus entêté
qu'un fait! Les salaires ont baissé de 5 pour 100 _dans toute
l'Angleterre_, c'est le _Morning Herald_ qui l'a dit, et lord
Bentinck, le Darblay britannique, l'a répété. Récuserez-vous cette
autorité?

En fait de faits, je tiens surtout à l'exactitude, quoi qu'ils
prouvent ou semblent prouver. Ne pouvant cependant vérifier par
moi-même celui qu'on allègue, j'ai cru devoir au moins consulter les
journaux du lieu où l'on dit qu'il se passe. Voici comment s'exprime
le _Manchester Times_:

«Nos lecteurs connaissent sans doute la fable des _Trois Corneilles_,
inventée pour montrer ce qu'on peut échafauder d'impostures sur un
petit brin de vérité. Depuis quelques jours, certains journaux et
certaines harangues nous donnent une version de la fable presque
aussi instructive que la fable elle-même. Vendredi dernier, nous
annoncions que quelques fabricants de rouleaux, dans les environs, de
Manchester, avaient manifesté l'intention de réduire de 5 pour 100
le salaire de leurs ouvriers, mais notre correspondant ne nous avait
pas donné les détails de cette affaire. Il paraît qu'il y a quelques
mois les ouvriers employés à la fabrication des rouleaux, quoiqu'ils
gagnassent plus qu'ils n'avaient jamais fait, demandèrent une
réduction d'une heure dans la journée de travail, sans une réduction
correspondante de salaire. Après quelque hésitation, les fabricants
accédèrent à la demande. Ils consentirent à payer aux ouvriers les
mêmes salaires pour dix heures que pour onze heures de travail, et
même ils élevèrent de 5 pour 100 le prix de l'ouvrage à la tâche, en
les avertissant néanmoins que ce changement devait être considéré
comme une expérience et que l'augmentation du salaire serait
subordonnée à celle du prix des rouleaux. La dépression récente de
l'industrie cotonnière ayant nui à la demande des machines, le prix
des rouleaux s'en est ressenti, et les fabricants, en vertu de la
réserve convenue, ont annoncé une réduction de 5 pour 100 sur les
salaires de certaines classes d'ouvriers. Ces fabricants sont au
nombre de CINQ.

«Quel parti a-t-on tiré de ce fait dans les journaux de Londres et
à la Chambre des communes? La première amplification est due au
_Morning Herald_ qui s'exprime en ces termes:

«Les fabricants de rouleaux de Stockport, Park, Bridge, Oldham,
Ashton-under-Lyne, Dunkenfield et autres lieux, ont annoncé à leurs
ouvriers qu'ils allaient abaisser leurs salaires de 5 pour 100. Cet
avis a naturellement créé une grande excitation parmi les ouvriers,
qui attribuent avec amertume cette réduction au rappel des lois
céréales. Ils demandent à leurs patrons pourquoi ils réduisent les
salaires sitôt après la chute des monopoles, et les maîtres leur
répondent:--Le pain est à présent à bon marché, vous n'avez plus
besoin de gagner autant.»

«Voilà certes un récit bien enflé. Cependant le _Standard_ a renchéri
sur son confrère. Mais il appartenait à lord Georges Bentinck de
porter l'hyperbole jusqu'à son paroxysme, en s'exprimant ainsi:

«La nouvelle loi céréale et le vote de la loi des sucres n'ont pas
suffi pour assurer la prospérité des manufacturiers. À Oldham,
Ashton, Stockport et autres villes du Yorkshire, les fabricants ont
annoncé à leurs ouvriers une réduction de salaire de 5 pour 100,
en leur disant que, puisque les aliments étaient à bas prix, ils
pouvaient bien travailler à bon marché.»

«Comme les manufacturiers, particulièrement dans les endroits nommés
par lord Georges Bentinck, n'ont opéré aucune réduction de salaire,
il est clair que toutes ces déclamation reposent sur le simple fait
que nous avons nous-mêmes rapporté, etc., etc.»

Telle est la version du _Manchester Times_. Je n'ai point à me
prononcer entre ce journal et le _Morning Herald_. Je ferai seulement
observer que la feuille de Manchester se rédige et s'imprime sur les
lieux, qu'elle se distribue aux ouvriers, qu'elle ne peut pas songer
à leur en imposer sur un fait qui les touche de si près. Enfin il est
notoire que les ouvriers anglais font des _meetings_ publics quand
ils le veulent et pour des circonstances moins graves. Jusqu'à ce
qu'ils se plaignent eux-mêmes, il nous est donc permis de mettre les
exagérations de lord Bentinck et du _Morning Herald_ sur le compte
d'un dépit mal déguisé. Il est à regretter que les journaux français
s'y soient laissé prendre.


28.--LETTRE AU _MONITEUR INDUSTRIEL_[35].

[Note 35: _Courrier français_ du 29 août 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

MONSIEUR,

Nous avons toujours dit ceci: «La protection fait supporter au
consommateur _national_ des pertes hors de toute proportion avec les
profits qu'elle procure au producteur _national_.

Dans votre numéro d'hier, vous nous en fournissiez une preuve aussi
claire, ce me semble, que la lumière du jour.

Voici ce que vous dites:

«Le capital primitif de Decazeville était de 7,200,000 fr.--Or,
depuis 1826 jusqu'en 1840, _pendant quatorze années_, il ne produisit
aux actionnaires ni un décime de dividende ni un centime d'intérêt!
En tenant compte des intérêts, le capital s'élevait, en 1842, à
12,621,807 francs, soit 5,260 fr. par action. Alors il fut fait un
emprunt d'un million, ce qui porta le capital engagé à 13,621,807 fr.
Ce capital a été encore augmenté depuis par de nouveaux emprunts.

«Quoi qu'il en soit, voilà les chiffres du capital. Voici maintenant
les immenses dividendes distribués aux actionnaires depuis les
premiers jours de l'entreprise.

«De 1826 à 1840, pendant quatorze années, ni dividendes ni intérêts.

«Pour l'exercice de 1840-41, il a été distribué 90 francs par action
au capital de 5,260 francs, soit 1 et 7/10 pour 100 d'intérêt, et pas
un centime de dividende.

«Pour l'exercice de 1841-42, il a été distribué 270 francs par
action, soit 5 pour 100 d'intérêt et 10 centimes de dividende pour
100 francs de capital.»

«Pour l'exercice de 1842-43, il a été distribué 300 francs par
action, soit 5 pour 100 d'intérêt et 70 centimes de dividende pour
100 francs de capital.

«Idem pour les exercices de 1843-44 et 1844-45.

«Pour l'exercice de 1845-46, il a été distribué 360 francs par
action, soit 5 pour 100 d'intérêt et 1 fr. 84 de dividende pour 100
francs de capital.»

Il résulte de là que les producteurs _privilégiés_ de Decazeville ont
placé leurs capitaux, pendant vingt ans, à 1/2 pour 100 en moyenne.

Tout autre placement leur eût donné 4-1/2 pour 100; ils ont donc
perdu 3 pour 100 chaque année, ou en tout _seize millions_.

Recherchons maintenant combien le pays a _perdu_ pour aider M. Decaze
et ses associés à _perdre_ 16 millions.

Voici ce que je lis dans un rapport de M. le ministre du commerce
(1841):

«Le prix moyen de la fonte française était de 18 fr. 64, et celui de
la fonte anglaise de même nature ne revenait, _dans nos entrepôts_,
qu'à 13 fr. 75. _Il en résultait une surcharge_ de 4 fr. 89.

«De même le prix du fer était en France de 48 fr. 15, et le fer
anglais, _rendu dans nos ports_, ne revenait qu'à 22 fr. 88. _Il en
résultait une surcharge_ de 25 fr. 30.»

Dans un tableau nº 4 A, annexé à ce rapport, nous voyons que la
consommation de la fonte en France, pendant vingt ans, a été de 42
millions de quintaux métriques. La surcharge de 4 fr. 89 équivaut
donc à 205 millions de francs.

Dans le tableau nº 4 B, on voit que la consommation du fer, durant le
même espace de temps, a été de 34 millions de quintaux. La surcharge
de 25 fr. 30 a donc infligé au consommateur une perte de 860 millions.

Ces deux pertes réunies s'élèvent à plus d'_un milliard_!

Et cela pour décider les pauvres maîtres de forges,--que le bon Dieu
les assiste!--à placer à perte des capitaux que, sans la protection,
ils eussent placés à profit.

Vous me direz sans doute,--je m'y attends,--que l'argent de M.
Decaze, en allant s'engouffrer dans les mines, _a fait vivre des
ouvriers_.

J'en conviens; mais convenez aussi que s'il en eût fait un emploi
un peu moins malencontreux, s'il en eût retiré, par exemple, 4-1/2
pour 100, comme font les simples paysans, ses treize millions,
qui s'élèveraient aujourd'hui à trente, _auraient fait vivre plus
d'ouvriers encore_.

Enfin, et c'est ceci qui importe, si le public n'eût pas perdu _un
milliard_ dans l'affaire, il se serait donné du bien-être et des
satisfactions jusqu'à concurrence de cette somme, et toutes les
industries en eussent été encouragées d'autant.

Croyez, Monsieur, que _deux pertes ne font pas un profit_, et agréez
mes civilités.


29.--AUX NÉGOCIANTS DU HAVRE.

     Trois lettres en faveur du libre-échange, écrites et publiées au
     Havre, pendant le séjour de l'auteur.


I[36]

[Note 36: _Mémorial bordelais_ du 22 octobre 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

À l'aspect de cette ville où se concentre une grande partie du
commerce français, où tant de puissantes facultés combinent des
opérations lointaines et des entreprises dont la hardiesse nous
étonne, je me disais:--Tout ce travail, toute cette activité,
tout ce génie n'ont qu'un objet: accomplir les échanges de la
nation française avec les autres nations, et je me demandais:--Ces
échanges ne seraient-ils pas plus nombreux, s'ils étaient libres?
En d'autres termes, ces quais, ces magasins, ce port, ces bassins,
ne seraient-ils pas bientôt trop étroits pour l'activité havraise
s'exerçant en liberté?

J'avoue que l'affirmative est si évidente à mes yeux, qu'elle ne me
paraît pas susceptible de démonstration. Vous savez que les géomètres
n'ont jamais pu prouver cet axiome sur lequel repose toute leur
science: _Le plus court chemin d'un point à un autre, c'est la ligne
droite_. De même, dire que les échanges seraient plus nombreux s'ils
étaient libres, c'est énoncer une proposition plus claire que toutes
celles qu'on pourrait faire servir à la démontrer.

Et, de plus, je croirais manquer à toutes les convenances, si je
m'avisais de venir exposer devant les négociants du Havre les
inconvénients du régime protecteur. Ils me diraient sans doute:
«Votre intervention est superflue; l'expérience nous en apprend
là-dessus plus que toutes les théories. Lisez les écrits émanés de
notre Chambre de commerce ou de nos Commissions spéciales; voyez
l'esprit de nos journaux; faites-vous raconter les efforts, les
démarches de nos délégués auprès du Gouvernement et des Chambres, et
vous resterez convaincu qu'ils ont toujours eu pour objet la _liberté
commerciale_.»

Il ne s'agit donc point ici de dissertations économiques. Nous avons
le même but; tâchons de nous entendre sur les moyens de l'atteindre.

La première pensée qui se présente, c'est de laisser cette oeuvre aux
Chambres de commerce. Le législateur ne saurait, en effet, puiser à
de meilleures sources les lumières dont il a besoin pour accomplir la
réforme.

Cependant l'expérience a prouvé que l'action de ces corps est
insuffisante. Il y a longtemps qu'ils réclament la modification du
régime restrictif par les raisons les plus concluantes. Qu'ont-ils
obtenu? Rien.--Pourquoi? Parce que des demandes en sens contraire
émanent des classes agricole et manufacturière, qui, plus nombreuses,
entraînent par leur poids les résolutions législatives.

L'obstacle, le véritable obstacle, est donc une opinion publique
égarée, prévenue, voyant la liberté avec des terreurs chimériques, et
fondant sur la restriction des espérances plus chimériques encore.

Il faut donc redresser l'opinion. C'est notre unique ressource. Le
chemin est long, mais il n'y en a pas d'autre. Telle est la mission,
pour ainsi dire préparatoire, de l'Association pour la liberté des
échanges.

Habitants du Havre, nous venons vous demander de donner à cette
entreprise, en vous y associant, l'autorité de votre influence
morale, l'assistance de vos cotisations, le tribut de vos efforts, de
votre expérience et de vos lumières.

Maintenant, qu'il me soit permis de répondre à quelques objections
qu'on a élevées contre la portée, les vues et les procédés de cette
Association.

On a dit: «que nous nous tenions trop dans le domaine des généralités;

«Que nous aurions dû concentrer nos efforts sur un seul monopole, et
qu'en les attaquant tous nous effrayions trop d'intérêts;

«Que, dans notre programme, nous avions gardé le silence sur
l'intérêt maritime.»

Si l'on veut bien s'assurer où est l'obstacle à la liberté
commerciale, la première objection disparaît.

Il est tout entier, en effet, dans la puissance d'une _généralité_
très-populaire, et c'est celle-ci: «Il ne faut rien tirer du dehors
de ce qu'on peut faire au dedans; un peuple ne doit pas se procurer
par l'échange ce qu'il peut se procurer par la production.»

Ce principe (car c'en est un, seulement il est faux) tend à anéantir
le commerce extérieur. Il a la prétention de favoriser le _travail
national_ et repose sur cette présomption que, lorsque nous
consommons un produit étranger, ce produit n'est pas dû à notre
travail. Je n'ai pas besoin de dire ici que c'est là une erreur.
Sans doute le produit est étranger; mais sa valeur est nationale,
puisqu'on l'a acquise avec du travail national donné en échange. Elle
est un peu comme ces sermons de l'abbé Roquette, dont on disait:

     Moi qui sais qu'il les achète,
     Je soutiens qu'ils sont à lui.

Ceci me rappelle que, visitant le palais de la reine d'Espagne, je
m'extasiais sur la beauté des meubles, des tapis, des rideaux, et
demandais à un grave concierge castillan si c'étaient des produits de
l'industrie espagnole. Il me répondit fièrement: _«Hombre, aqui todo
es español..... pues lo hemos pagado_.»

Ainsi l'obstacle qui est devant nous, c'est une théorie, une
_généralité_. Que pouvons-nous faire que de lui opposer une autre
généralité? C'est le moyen d'extirper une erreur que de fonder la
vérité contraire.

Dieu me préserve de repousser pour cela le concours des praticiens,
des hommes instruits par l'expérience et le maniement des affaires.
C'est leur collaboration surtout que nous recherchons, que nous
sollicitons comme la plus précieuse et la plus efficace. Ce sont
les négociants qui, ayant non-seulement compris mais _senti_ les
inconvénients des restrictions douanières, avec lesquelles ils sont
perpétuellement en lutte, peuvent les exposer dans ce langage simple,
clair et précis, qui force la conviction. Enfin, quand l'opinion sera
préparée et qu'il sera temps d'en venir à l'exécution, ce sont encore
eux qui fourniront aux hommes d'État les indications les plus sûres.

Puisqu'on a pu dire de la vertu même: _Pas trop n'en faut_,
permettez-moi de ne pas faire trop d'économie politique en un jour et
de renvoyer à demain l'examen des deux autres objections.


30.--II[37]

[Note 37: _Mémorial bordelais_ du 23 octobre 1846.]

On nous reproche de n'avoir pas concentré tous nos efforts contre
le monopole du fer. On a la bonté de supposer que, par cette
adroite tactique, nous n'aurions pas alarmé l'ensemble des intérêts
privilégiés; et enfin on nous cite l'exemple de l'Angleterre.

D'abord nous avons attaqué le monopole du fer et nous l'attaquons
tous les jours. Si même la réforme devait frapper isolément un
produit (ce qui n'est pas mon avis), une foule de raisons nous
justifieraient de réclamer, pour commencer, la libre entrée du fer
et, par suite, l'abaissement du prix du combustible.

Mais croire que le camp de la protection en serait moins alarmé,
c'est se faire illusion.

En effet, après avoir traité la question sociale et pratique, après
avoir dit que la cherté du fer, et même le manque absolu du fer,
paralyse toutes nos entreprises, suspend les travaux des chemins de
fer, retarde notre navigation transatlantique, impose une taxe à
toutes nos manufactures, à notre industrie agricole, à notre marine
marchande, porte atteinte aux moyens déjà si bornés, qu'a le peuple
français de se garantir du froid et de s'assurer des aliments; après
avoir dit tout cela et bien d'autres choses encore, que du reste on
crie depuis vingt ans, pouvons-nous nous flatter que les maîtres de
forges resteront la bouche close? Non, ils se défendront, et eux
aussi répéteront ce qu'ils disent depuis vingt ans. Ils diront qu'il
vaut mieux produire chèrement au dedans que d'acheter à bon marché
au dehors, qu'il faut protéger le _travail national_; que plus il
en coûte pour mettre un quintal de fer à la portée du consommateur,
plus cela prouve que cette industrie distribue du travail et des
salaires. En un mot, ils diront tout ce que pourraient dire les
autres industries protégées.--Et ce sera à nous d'aborder aussi ces
généralités. Vous voyez bien qu'il y faudra venir sous peine d'être
battus. Il faudra soutenir la lutte sur le terrain des théories, et
dès lors nous n'aurons pas réussi à mettre les protectionistes sur
une fausse quête.

Il est donc plus simple et plus loyal de poser d'abord le principe de
la _liberté commerciale_. Ce principe est vrai ou il est faux. S'il
est faux, la discussion le montrera. S'il est vrai, il triomphera,
j'en ai la certitude. Le nombre des adversaires n'y fait rien, au
contraire; plus ils seront, plus ils se contrediront entre eux. Notre
principe triomphera, pourvu que nous y soyons fidèles, que nous le
défendions avec une virile énergie, que nous n'abandonnions jamais
notre position sur ce roc inébranlable: la vérité et la justice.

La justice!... À ce mot, je me demande si, alors que la protection
est devenue un système, qu'elle s'est étendue à un grand nombre
d'industries, alors que les charges qu'elle impose à chacune d'elles
absorbent les profits qu'elle lui promettait (et c'est en cela
qu'elle est une déception), je me demande s'il est juste de procéder
ainsi isolément, et s'il ne serait pas plus juste et plus prudent
d'adopter une mesure d'ensemble et une réduction uniforme.

Si par exemple on disait: En vue du revenu, il n'est pas possible de
demander, sur un produit, plus du dixième de sa valeur; si, partant
de cette donnée, on ramenait tout le tarif à ce taux au _maximum_,
et cela en cinq ans, par réduction annuelle d'un cinquième, il
me semble que nul n'aurait à se plaindre. Ce qu'on perdrait d'un
côté, on le gagnerait de l'autre, et même avec avantage, et la
perturbation serait insensible, beaucoup plus insensible qu'on ne se
le figure.--Je n'entends pas proposer un plan, nous n'en sommes pas
là, je cherche à faire comprendre ma pensée.

Mais dire aux maîtres de forges: Nous allons réduire le prix du fer,
sans réduire pour vos ouvriers le prix des aliments, des vêtements
et du combustible,--cela ne me semble pas s'accorder avec notre
principe, et j'avoue que j'aurais quelque peine à adopter cette
marche, même comme procédé stratégique.

On nous cite l'exemple de la Ligue anglaise. J'admire autant qu'un
autre, et plus qu'un autre, l'habileté des chefs de la Ligue. Mais il
ne s'ensuit pas que je croie devoir imiter servilement cette partie
de leur tactique, déterminée par des circonstances qui ne nous sont
pas applicables.

En Angleterre, il y avait deux classes: l'une se livrait au
travail, l'autre possédait la terre; celle-ci faisait aussi la
loi. Tout en laissant pénétrer dans la loi quelques priviléges
industriels, elle s'était servie du pouvoir législatif pour exclure
les produits agricoles étrangers et constituer à son profit le plus
incommensurable des monopoles, le monopole de l'alimentation du
peuple.

Qu'ont fait les manufacturiers? Ils ont dit: «Nous commençons par
déclarer que nous ne voulons pas de protection, et nous attaquons
celle que les législateurs se sont attribuée à eux-mêmes; bien
convaincus que si nous les forçons à lâcher prise, ils n'iront pas,
eux qui font la loi, maintenir des priviléges industriels dont ils ne
profitent pas, dont ils souffrent eux-mêmes, et qu'ils n'ont accordés
que pour faire passer les leurs.» Aussi, quand on demandait à M.
Cobden pourquoi il dissolvait la Ligue avant que toute protection
fût retirée aux manufacturiers, il a pu répondre, et tout le monde a
senti la force de cette réponse: _The landlords will do that._

Je le demande, quelle analogie trouve-t-on entre cette position et
la nôtre? Les maîtres de forges ont-ils le privilége de faire la loi
en France, par cela même qu'ils sont maîtres de forges, comme les
_landlords_ font la loi en Angleterre parce qu'ils sont _landlords_?
Toutes nos industries se réunissent-elles pour dire aux maîtres de
forges législateurs: «Nous abandonnons notre monopole, abandonnez
le vôtre?» Rien de semblable. Ce qui, en Angleterre, soutenait le
système, c'était la loi des céréales. Ce qui le soutient, en France,
c'est l'erreur, l'erreur renfermée dans ce simple mot: _travail
national_. Attaquons donc cette erreur. Réunissons contre elle toutes
nos forces. C'est elle qui est notre législateur puisqu'elle a fait
notre législation.

Combattons-la dans toutes ses formes, démasquons-la sous tous ses
déguisements; poursuivons-la au sein des Chambres, dans le corps
électoral, dans le peuple, au ministère, dans la presse, dans les
coteries, et ne nous préoccupons pas tant de pratique et d'exécution;
car, lorsqu'enfin nous l'aurons exposée toute nue aux yeux de
l'intelligence nationale, nous serons tout étonnés de voir la grande
réforme s'accomplir d'elle-même, aux applaudissements du _Moniteur
industriel_.

Mais je m'aperçois que le fer a envahi ces colonnes et votre
attention. Que voulez-vous? Il est un peu enfant gâté, habitué aux
préséances et même aux envahissements. Il faut donc que la navigation
attende à demain. Elle reste dans son rôle.


31.--III[38]

[Note 38: _Mémorial bordelais_ du 25 octobre 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Me voici arrivé à une question difficile et brûlante, dit-on, celle
de la situation qui serait faite, sous l'empire de la liberté du
commerce, à notre marine marchande.

J'ose prédire, disent les uns, que les armateurs n'entreront dans
le mouvement anti-protectioniste que sous la réserve des priviléges
accordés au pavillon national.

J'oserais parier, disent les autres, que l'Association ne saura pas
sortir de cette difficulté, forcée qu'elle est de renoncer à son
principe, si elle cède aux armateurs; ou de perdre leur puissant
concours, bien plus, de les avoir pour adversaires, si elle leur
résiste.

Et moi, je dis: Messieurs de la galerie, faites vos paris, engagez
vos enjeux, vous ne perdrez ni les uns ni les autres; car les
armateurs maintiendront leurs prétentions, l'Association maintiendra
son principe, et cependant ils seront d'accord et marcheront ensemble
vers le grand dénouement qui s'approche, quoi qu'on en dise: la
liberté du travail et de l'échange.

Je n'ai ni l'intention ni la prétention d'approfondir ici toutes
les questions qui se rattachent à la marine marchande. Je n'aspire
qu'à établir quelques _principes_ qui, malgré la défaveur du mot,
concilieront, je crois, toutes les convictions.

Sous le régime de liberté qui se prépare, l'industrie maritime, _en
tant qu'industrie_, n'a droit à aucune faveur. Elle n'a droit qu'à
la liberté, mais elle a droit à la liberté. Le service qu'elle rend
est d'opérer les transports; et si, par l'incapacité de ses agents,
ou par quelque cause naturelle d'infériorité, elle ne peut le faire
qu'avec perte, elle n'a pas droit de se couvrir de cette perte au
moyen d'une taxe sur le public, de quelque façon que cette taxe soit
déguisée. Si les armateurs élevaient une telle prétention, de quel
front demanderaient-ils que la protection fût retirée au fer, au
drap, au blé, etc.? Que pourraient-ils dire? Que leur industrie fait
vivre des marins? Mais les maîtres de forges disent aussi que la leur
fait vivre des ouvriers.

En quoi les _transports_ sont-ils par eux-mêmes plus intéressants
que les _produits_? Comment, si la nation est ridiculement dupe,
quand elle comble par une taxe le déficit d'un producteur de blé,
ne sera-t-elle pas dupe, si elle comble le déficit d'un voiturier
de blé par terre ou par mer? Tout ce qu'on peut dire pour ou contre
le _travail national_ subventionné, on peut le dire pour ou contre
les transports nationaux subventionnés. La liberté n'admet pas ces
distinctions qui ne reposent sur rien. Si l'on veut être juste, il
faut laisser tous les services humains s'échanger entre eux sur le
pied de la plus parfaite égalité et les protéger _tous_, aux dépens
les uns des autres,--ce qui est absurde,--ou n'en protéger _aucun_.

Ainsi le principe de l'Association est absolu.

Mais ce principe est-il en collision avec cet autre principe: Celui
qui cause un dommage doit le réparer; celui qui reçoit un service
doit le rendre; celui qui exige un sacrifice doit un sacrifice?
Nullement; quant à moi, je ne puis séparer dans ma pensée l'idée de
_liberté_ de celle de _justice_. C'est la même idée sous deux aspects.

Ainsi, s'il arrivait que les industries nationales, toutes
parfaitement libres, exigeassent d'une d'entre elles, et dans leur
intérêt, des sacrifices particuliers, ne seraient-elles pas tenues à
offrir une compensation, et pourrait-on voir dans cette compensation
une dérogation au principe de la liberté? Je ne pense pas qu'il y ait
un seul homme raisonnable qui ose soutenir l'affirmative. On peut
différer d'avis sur la valeur du sacrifice, sur la valeur ou la forme
de la compensation, mais non sur le principe que l'une est la juste
conséquence de l'autre; et j'irai même plus loin: Si l'on soutenait
qu'il y a dans un tel arrangement violation de la liberté absolue,
je dirais qu'elle n'est pas imputable à celui qui fait le sacrifice.
Mais nous tomberions ici dans une dispute de mots.

Appliquons ces prémisses à l'industrie maritime.

Voilà toutes les industries, toutes les transactions libres. Nulle
n'est protégée, mais nulle n'est entravée. Vendez, achetez au dedans,
au dehors, l'État ne s'en mêle pas.

Mais l'État, c'est-à-dire la nation, c'est-à-dire encore l'ensemble
des industries, veut se mettre à l'abri des agressions extérieures.
Pour cela, il lui faut une marine; pour créer cette marine de toutes
pièces, il lui faut cent millions par an, charge à répartir entre
tous les travailleurs. Cependant il aperçoit un moyen d'arriver au
même résultat avec cinquante millions. Ce moyen, c'est d'imposer des
charges et des entraves particulières à la marine marchande.

L'État lui dira par exemple:

«Je te défends d'acheter au dehors ton outil principal, le navire,
parce que je veux former des constructeurs!

«Je te défends d'emporter au dehors le capital, parce que je veux que
le navire soit exclusivement français.

«Je te défends de louer des matelots au dehors, parce que j'entends
avoir des marins qui tiennent au pays.

«Je te défends de faire toucher à ton navire par des charpentiers ou
calfats autres que ceux que j'ai placés sous un régime exceptionnel,
et qui, par conséquent, demandent des salaires exceptionnels.

«Je t'ordonne d'avoir à bord plus de matelots et d'officiers qu'il ne
t'en faudrait, parce que j'en veux avoir une pépinière bien fournie.

«Je t'ordonne de les nourrir de telle façon, de les ramener de tout
port où tu les auras congédiés.

«Et, pour l'exécution de ces conditions et de bien d'autres, je me
fais l'intermédiaire entre toi et ton équipage.»

Je le demande, à la suite de ce discours, n'attend-on pas
naturellement cette conclusion: «Et en compensation, etc.»

Je n'entre pas ici dans un calcul; encore une fois, je discute le
principe.

Et remarquez une chose: toutes ces mesures sont prises, non pas
dans l'intérêt de l'armateur ni de la marine marchande, mais dans
l'intérêt de la défense nationale, dans l'intérêt de toutes les
industries.

Mais ce n'est pas tout: outre que la compensation est exigée par un
motif de _justice_, elle est déterminée encore par une considération
non moins grave, le _succès_. Car ne serait-il pas bien singulier
que tant de mesures fussent prises pour aboutir à un désappointement
complet, à l'absence totale des moyens de défense?

Or, en dehors de la compensation, c'est ce qui arriverait
infailliblement.

Les dispositions analogues à celles que je viens de supposer ont
toutes ce commun résultat d'exhausser, pour l'armateur, le prix de
revient de ses moyens de transport. Si aucune indemnité ne lui est
accordée, il cessera de naviguer en concurrence avec l'étranger, car
toute la puissance du Gouvernement ne saurait le forcer à naviguer à
perte. Nous voilà donc sans marins et sans défense. Certes mieux eût
valu ne pas intervenir dans cette industrie, même avec la chance de
la voir succomber. Le pire de tout, c'est de faire comme je ne sais
quel philosophe: _acheter fort cher un regret_.

On m'a demandé ce que je déciderais dans ce cas.

Supposez la marine marchande entièrement libre, et que cependant elle
ne puisse pas se soutenir.

Je n'aime guère à m'évertuer sur des problèmes imaginaires; mais
enfin je crois qu'on peut déduire de ce qui précède les solutions
suivantes, dont aucune, ce me semble, n'est incompatible avec la
justice ni avec la liberté.

La nation aurait à décider: d'abord si elle veut s'assurer des moyens
de défense; ensuite s'il n'y a aucun moyen plus économique et plus
sûr que d'assister, de soudoyer la marine marchande; enfin, s'il n'y
en a pas de meilleur, qu'il faut s'y résoudre.

Mais ce que je voudrais qui fût bien entendu, pour l'honneur des
théories (car j'avoue mon respect des théories), c'est ceci: que
lorsque des considérations supérieures vous réduisent à soudoyer
une industrie qui tomberait sans cela, il ne faut pas s'imaginer
que cette industrie soit lucrative, que le travail et les capitaux
qu'elle occupe reçoivent industriellement un bon emploi; il faut
savoir qu'on _perd_, il faut savoir qu'on fait un _sacrifice_ à la
sûreté nationale; il ne faut pas surtout s'étayer de cet exemple
pour appliquer à d'autres industries le même procédé, sans avoir le
même motif.

J'aurais, bien d'autres considérations à présenter, mais l'espace et
le temps m'obligent à me résumer. Armateurs du Havre, de Bordeaux,
de Marseille et de Nantes, si vous êtes partisans de la liberté du
commerce, votre position particulière ne doit pas vous empêcher
d'apporter à notre Association le tribut de vos lumières et de votre
influence. Votre rôle vis-à-vis de la nation est tout tracé.

Demandez, pour vous comme pour tout le monde, le _droit commun_,
c'est-à-dire la liberté. Qu'au grand air de la liberté vous puissiez
ou non vous soutenir, demandez toujours la liberté, car vous n'avez
pas le droit d'exiger que la nation y renonce pour votre avantage,
et vous vous placeriez dans une position fausse et indigne de vous,
si vous le demandiez.--Que si la nation, pour sa défense et dans
l'intérêt commun, a besoin de votre concours, de vos sacrifices,
stipulez des conditions dans lesquelles votre patriotisme ait
une généreuse part; mais surtout gardez-vous de laisser donner
à l'indemnité qui vous sera offerte le nom de _protection_ ou
_privilége_, car les fausses dénominations font les fausses idées;
que votre cri soit: Liberté!... et compensation pour ceux qu'on
en prive.--Nos adversaires ne viendront point alors vous jeter de
prétendues contradictions à la face.


32.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[39].

[Note 39: _Courrier français_ du 22 août 1846.

                                                  (_Note de l'édit._)]

MONSIEUR,

Que faut-il penser du nouveau tarif américain? Les journaux anglais
le vantent comme très-libéral, se fondant sur ce qu'il a en vue le
revenu public et non la protection.--C'est justement ce dont vous le
blâmez, quand vous dites:

«Il faut qu'il soit bien entendu que les États-Unis, se plaçant
_sur le terrain étroit et égoïste de la fiscalité_, n'ont pas eu la
prétention de se poser en champions ou en adversaires de la liberté
commerciale.»--«Difficile problème, ajoutez-vous ailleurs, que l'on
_cherche_ à agiter en France.»

Vous êtes donc d'accord avec les journaux anglais sur ce fait que le
tarif américain a été combiné en vue du revenu public. C'est pour
cela qu'ils le disent _libéral_, et c'est précisément pour cela que
vous le proclamez _étroit et égoïste_.

Mais un droit de douane ne peut avoir qu'un de ces deux objets:
le _revenu_ ou la _protection_. Dire que la fiscalité, en matière
de tarifs, est un _terrain étroit et égoïste_, c'est dire que
la protection est un _terrain large et philanthropique_. Alors,
Monsieur, faites-moi la grâce de m'expliquer sur quel fondement vous
donnez si facilement raison, _en principe_, aux partisans de la
liberté des échanges, lesquels ont déclaré hautement que ce qu'ils
combattent dans nos tarifs, ce n'est pas le but _fiscal_, mais le but
_protecteur_[40].

[Note 40: Voir la déclaration de l'Association pour la liberté des
échanges, t. II, p. 1 et 2.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Le tarif américain nous semble libéral par deux motifs. Le premier,
c'est qu'il est fondé tout entier sur le système des droits _ad
valorem_, le seul qui fasse justice au consommateur. Il se peut que
l'application en soit difficile; mais le droit à la pièce, au poids
ou à la mesure est inique; car quoi de plus inique que de frapper de
la même taxe la veste de l'ouvrier et l'habit du dandy?--Placés entre
une difficulté et une iniquité, les Américains ont bravement accepté
la difficulté; et il est impossible de ne pas reconnaître que, sous
ce rapport du moins, ils se sont montrés, vraiment libéraux.

Ils n'ont pas moins agi selon les règles du vrai libéralisme,
lorsqu'ils ont refusé de faire de la douane un privilége pour
certaines classes de citoyens. Il ne peut pas, ce me semble, tomber
dans l'esprit d'un homme impartial qu'en soumettant les produits
étrangers à une taxe, on puisse avoir une autre intention, dans un
pays où tous les citoyens sont égaux devant la loi, que de créer
des ressources au Trésor, ressources qui sont ou sont censées être
dépensées au profit de tous. En ce cas, il est vrai que la taxe
retombe sur les consommateurs. Mais sur qui donc voulez-vous qu'elle
retombe? N'est-ce point eux qui profitent des dépenses publiques?

Vous dites:

«Croit-on, par exemple, qu'on ait eu le moindre souci des intérêts
des consommateurs, lorsqu'on a frappé d'une taxe de 100 pour 100
les eaux-de-vie et les liqueurs, pour lesquelles on aurait pu
aller jusqu'à la franchise, sans provoquer les plaintes d'une
double industrie agricole et manufacturière _qui n'existe pas aux
États-Unis_?»

Eh! ne voyez-vous pas que c'est là ce qui constitue le _libéralisme_
du tarif américain? Il frappe de forts droits les produits qui n'ont
pas de similaires au dedans.--Nous faisons le contraire. Pourquoi?
parce qu'ils ont en vue le revenu public, et nous le monopole.

Le droit, il est vrai, est très-élevé, même dans l'intérêt du trésor,
et comme aucun autre intérêt n'a pu déterminer l'adoption d'un
chiffre aussi exagéré, il faut qu'on ait eu un autre motif. Nous le
trouverons dans l'exposé de M. J. R. Walker, secrétaire du Trésor, à
qui l'Amérique doit la réforme.

«Les améliorations dans nos lois de finances sont fondées sur les
principes suivants:

«1º Qu'il ne soit rien prélevé au delà de ce qui est nécessaire pour
les besoins du gouvernement économiquement administré;

«2º Qu'aucun droit ne soit imposé, sur aucun article, au-dessus du
taux le plus bas où il donne le plus grand revenu;

«3º Que, selon l'utilité des produits, ce droit puisse être abaissé
et même aboli;

«4º Que le maximum du droit soit prélevé sur les objets de luxe;

«5º Que tous minimums et droits spécifiques soient abolis pour être
remplacés par des droits _ad valorem_.»

Voilà, Monsieur, ce qui explique la taxe énorme que l'Union a imposée
à l'eau-de-vie. Elle l'a considérée comme un objet de _luxe_ et
peut-être comme un objet pernicieux.

Vous pouvez alléguer que c'est une faute, financièrement. Je serai
de votre avis, car rien ne me semble plus monstrueux qu'une taxe qui
égale la valeur de l'objet imposé. Vous pouvez dire que la douane
est un mauvais moyen de moralisation. J'en tomberai d'accord, car je
suis d'avis que ce n'est point à elle qu'il faut confier la réforme
des moeurs[41]. Mais vous ne pouvez pas conclure de cette disposition
exceptionnelle que le tarif américain ne soit pas combiné, dans son
ensemble, selon les vrais principes de la liberté commerciale.

[Note 41: Voir t. VI, p. 415 et suiv.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Au reste, avons-nous le droit de nous plaindre de la rigueur
d'autrui, à l'égard des boissons, nous qui mettons sur nos alcools
une taxe de 82 fr. 50 par hectolitre?

Ce qui est certain, c'est que le tarif américain répudie le principe
de la PROTECTION (nous n'en demandons pas davantage au nôtre), et je
n'en veux pour preuve que ce que je trouve dans le _Boston Atlas_,
organe des intérêts privilégiés. Voici ce curieux morceau d'éloquence
que j'offre à l'imitation de nos monopoleurs:

«Le peuple, dont les voeux ont été méconnus, dont les pétitions ont
été rejetées avec mépris, dont les droits ont été foulés aux pieds,
n'a plus qu'une espérance. Renverser les auteurs de ces calamités
est pour lui le seul moyen d'effectuer la RESTAURATION du tarif.
Poussons ce cri de ralliement. Qu'il retentisse, sur les ailes du
vent, dans les profondeurs de l'Est à l'Ouest. _À bas les gouvernants
qui nous ont ruinés au dedans et humiliés au dehors!_ RESTAURATION
du TARIF de =1842=! Que toute la Nouvelle-Angleterre au moins se
lève comme un seul homme! Tous, tant que nous sommes, quels que
soient nos drapeaux, whigs, libéraux ou radicaux, nous tous qui
voulons la PROTECTION en faveur du TRAVAIL AMÉRICAIN, nous tous qui
voulons nous opposer à l'abaissement du salaire des ouvriers, quand
le prix des aliments s'accroît; nous enfin qui voulons rétablir le
tarif de 1842, tel qu'il était avant qu'on nous eût frustrés de ses
avantages;--serrons nos rangs, marchons comme un seul homme pour le
grand oeuvre de la RESTAURATION. Un grand et glorieux objet nous
unit. La patrie souffrante nous appelle; un peuple outragé implore
notre secours, etc.»

Ainsi, Monsieur, ce qui a suivi, comme ce qui a précédé l'adoption
du tarif de 1846, montre que le principe de la _protection_ y est
entièrement abandonné. C'est tout ce que je voulais prouver.

Agréez, etc.


33.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[42].

[Note 42: _Courrier français_ du 2 septembre 1846.]

MONSIEUR,

Dans votre réponse à ma lettre sur le tarif américain, de graves
erreurs se mêlent à des observations dont je ne contesterai pas la
justesse; car je ne cherche pas d'autre triomphe que celui de la
vérité.

Ainsi, je reconnais que le nouveau tarif est encore fort élevé; qu'il
laisse subsister de grands obstacles aux relations de l'Europe, et,
en particulier, de la France avec les États-Unis; et que le commerce,
qui se préoccupe plus de pratique que de théorie, et du présent que
de l'avenir, ne sera guère porté à voir une compensation dans la
pensée libérale et féconde qui a présidé à cette oeuvre.

Cependant, monsieur, même sous le rapport des droits, le tableau
que vous avez donné, dans votre numéro du 20 août, est de nature à
induire le public en erreur.

Vous portez les vins à 12 et 9 pour 100 dans l'ancien tarif, tandis
que c'est 12 et 9 _cents_ le gallon. De même, vous n'attribuez à la
soie qu'un droit de 15 et 16 pour 100, quand c'est 15 ou 16 _cents
par livre_ qu'il faudrait dire. En faisant les rectifications sur
ces bases, vous verrez que les vins et les soies, surtout dans les
qualités ordinaires, ont été plutôt dégrevés que surchargés. Il est
fâcheux que ces erreurs concernent précisément nos deux principaux
articles d'exportation.

Vous ne parlez pas non plus du mécanisme d'après lequel on prélevait
jusqu'ici le prétendu droit _ad valorem_ sur tous les tissus de
coton. Le tarif faisait figurer, il est vrai, le modeste chiffre de
20 pour 100. Mais, par une ruse digne du génie du monopole, il avait
supposé que tous les tissus de colon valaient _au moins 30 cents_ le
yard carré (_shall be deemed to have cost 30 cents the square yard_),
en sorte que sur une étoffe de la valeur réelle de 6 _cents_, on
prélevait _cinq fois_ le droit, soit 100 pour 100.--Il en était de
même de tous les articles à l'occasion desquels le monopole avait cru
devoir se déguiser et faire, comme on dit, _patte de velours_.

Maintenant le droit est fixé à 25 pour 100 de la valeur réelle. Le
_privilége_ a donc perdu du terrain dans la proportion de 75 pour
100, au moins, à l'égard des étoffes les plus communes, c'est-à-dire
les plus consommées.

Vous êtes surpris que nous nous félicitions de ces résultats, et vous
nous demandez pourquoi nous en voulons tant aux _droits protecteurs_,
puisque les _droits fiscaux_ n'opposent pas de moindres obstacles à
notre commerce. Je vais vous le dire.

Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'une fois
que le monopole, détournant les tarifs de leur destination, les a
accordés à ses vues cupides, aucune réforme n'est plus possible
qu'après une lutte acharnée entre le droit et le privilége. Et
maintenant qu'aux États-Unis la protection a été vaincue, vous-même
vous montrez avec quelle facilité on pourra désormais faire
disparaître du tarif ce qu'il a de défectueux et d'exorbitant. Qu'on
veuille diminuer le droit sur le vin, qu'est-ce qui s'y opposera?
Ce ne sera point le fisc, puisqu'il recouvrera plus avec un droit
moindre. Ce ne sera pas l'industrie indigène, puisqu'elle ne fait pas
de vin.

Qu'on dégrève le thé en France, nul ne contredira; mais qu'on touche
au fer, et vous verrez un beau tapage.

Nous nous attaquons aux droits protecteurs, parce qu'ils décuplent
et centuplent le sacrifice du consommateur. Si la douane perçoit un
million sur le thé, sans doute c'est un million mis à la charge du
consommateur; mais ce million lui est rendu sous forme de route et
de sécurité, puisqu'il rentre tout entier au trésor. Mais quand la
douane prélève un million sur le fer étranger, elle fait hausser de
5 ou 10 fr. par 100 kilos, non-seulement le fer importé, mais encore
tout celui qui se produit dans le pays, imposant ainsi au public une
taxe incalculable qui n'entre pas au Trésor, et par conséquent n'en
sort pas.

Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'ils sont
_injustes_, parce qu'ils violent la propriété; et, pour mon compte,
je suis surpris que l'évidence de cette vérité ne vous ait pas déjà
rallié _tout à fait_ à notre cause. Il n'y a pas bien longtemps que
les monopoleurs anglais demandaient une transaction à sir Robert
Peel. Il leur répondit: «Je vous ai accordé un délai de trois ans,
et je ne me rétracterai pas. Mais peut-être ai-je été trop loin. Je
croyais alors que c'était une question de finances et d'économie
politique, et sur de telles questions on peut transiger. Aujourd'hui
je suis convaincu que c'est une _question de justice_; il n'y a pas
de transaction possible.»

Enfin nous attaquons le _régime protecteur_, parce que c'est la
racine qui alimente chez les peuples l'esprit de domination et de
conquête. Et voyez ce qui se passe. Tant qu'elle a obéi à ce système,
l'Angleterre a été un fardeau pour le monde, qu'elle aspirait à
envahir. Aujourd'hui elle affranchit commercialement ses colonies,
qui lui ont coûté tant de sang et de trésors. Dans cinq ans, un
Anglais n'y aura pas plus de priviléges qu'un Russe ou un Français;
et je demande quelle raison elle aura alors de retenir ou d'acquérir
des colonies.

Voilà pourquoi, Monsieur, nous nous réjouissons de voir le système
protecteur succomber sur quelque point du globe que ce soit. Voilà
pourquoi nous avons accueilli avec joie le nouveau tarif américain,
quoique nous le considérions comme très-défectueux au point de vue
fiscal.

À ce sujet, je ne crois pas, comme vous, que les Américains, en
maintenant des droits monstrueux de 40 et de 100 pour 100, aient
songé à réduire le chiffre total de leurs importations, de crainte
qu'il ne surpassât celui des exportations. Ce serait les supposer
encore encroûtés dans la _balance du commerce_, et ils ne méritent
pas cette épigramme. Mais, direz-vous, si ce n'est ni l'intérêt de
la protection ni celui du fisc qui les a décidés, comment expliquer
ces droits absurdes sur le vin et l'eau-de-vie?--Je les explique par
le _sentimentalisme_. En Amérique, comme ailleurs, il est fort à la
mode. On veut faire de la moralisation à coups d'impôts et de tarifs.
Les sociétés de tempérance, les _teetotallers_ ont voulu imposer leur
doctrine au lieu de la prêcher, voilà tout. C'est un chapitre de plus
à ajouter à l'histoire de l'_intolérance à bonne intention_; mais,
quel que soit l'intérêt du sujet, ce n'est pas ici le lieu de le
traiter.

Me permettrez-vous, Monsieur, de vous faire remarquer que la dernière
phrase de votre article cache le sophisme qui sert de prétexte à tous
les priviléges?

Vous dites: «Si les manufactures américaines ne peuvent pas demeurer
victorieuses sur leur propre marché, c'est qu'il y a en elles _un
germe incurable d'impuissance_...»

Ce germe, c'est la cherté des capitaux et de la main-d'oeuvre.

En d'autres termes, les Américains ne sont impuissants à filer le
coton que parce qu'ils _gagnent plus_ à faire autre chose. Les
plaindre à ce sujet, c'est comme si l'on disait à M. de Rothschild:
«Il est vraiment fâcheux pour vous que votre état de banquier
vous donne un million de rente; cela vous met dans l'_impuissance
incurable_ de soutenir la concurrence avec les cordonniers, s'il vous
prenait fantaisie de faire des souliers.»

Si pourtant la loi s'en mêlait, je ne réponds pas qu'au moyen de
certains priviléges, elle ne pût rendre le métier de cordonnier fort
lucratif.

Agréez, etc.[43].

[Note 43: _La protection_ s'est relevée, en Amérique, du coup que lui
avait porté le tarif de 1846. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ce
n'est pas d'une mesure gouvernementale, c'est de l'opinion publique
que dépend le sort définitif d'un système. Or l'opinion publique,
aux États-Unis, n'en est pas encore arrivée à reconnaître ce qu'a
d'inique et de malfaisant le système protecteur. Bastiat l'avait crue
plus avancée.

                                                    (_Note de l'éd._)]


34.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[44].

[Note 44: _Courrier français_ du 10 novembre 1846.]

MONSIEUR,

Si j'ai bien compris la portée des nouvelles attaques que vous
dirigez contre le libre-échange (_National_ des 6 et 7 novembre),
elles peuvent se résumer ainsi:

D'abord il va sans dire que le PRINCIPE _du libre-échange est le
vôtre_. _La liberté commerciale est fille de vos idées; l'avenir
que vous espérez, c'est l'alliance des peuples, et il serait
absurde d'aspirer à cette alliance, à cette fraternité des nations,
sans vouloir l'échange libre de leurs produits, qu'ils émanent de
l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de l'industrie et du
travail._

Fort bien. Mais il se présente une petite difficulté. Cette liberté
qu'il est absurde de ne pas vouloir quand on aspire à l'alliance
des peuples, il se rencontre qu'_elle doit être le_ RÉSULTAT _de
cette alliance_, ce qui fait que vous n'avez plus à vous occuper du
principe fils de vos idées (si ce n'est pour le combattre), lequel
se manifestera de lui-même, _comme sanction de votre idéal politique,
quand la carte de l'Europe sera refaite_, etc.

La seconde objection est tirée de ce que nous payons de lourdes taxes
mal réparties. Nous manquons d'institutions de crédit, la propriété
est immobilisée, le capital monopolisé; d'où il suit clairement que
le _droit d'échange_ n'a qu'à attendre que votre idéal financier,
comme votre idéal politique, soit réalisé sur tout le globe.--C'est
tout comme la _Démocratie pacifique_ qui salue respectueusement le
_principe_ du libre-échange, mais qui demande qu'il soit ajourné
seulement jusqu'à ce que l'univers se soit soumis à l'idéal
fouriériste.

Enfin, quand il y aurait avantage matériel à ce que les échanges
fussent libres, l'avantage matériel est chose vile et abjecte
aux yeux des classes laborieuses; l'aisance, l'indépendance, la
sécurité, la dignité qui en sont la suite, doivent être sacrifiées,
si elles nous ôtent la chance de _nous brouiller_ avec l'Autriche et
l'Angleterre.

Ces étranges opinions, que votre plume a su rendre spécieuses, je les
discuterai dans cet ordre.

Le principe du libre-échange est le vôtre.--Monsieur, je crois
pouvoir vous assurer que vous vous faites illusion. Tout votre
article est là pour prouver que vous n'êtes pas fixé sur la question
économique. Cela n'est pas surprenant, puisque vous n'y attachez
qu'une importance très-secondaire.--Vous avez écrit ceci: «Quand ces
mêmes résultats (de la liberté commerciale) seraient aussi certains
_qu'ils sont hypothétiques et faux_,» et encore: «Au point de vue
économique, la liberté des échanges est incontestablement utile aux
peuples arrivés à l'apogée de l'industrie... Elle est utile encore
aux peuples qui n'ont pas d'industrie... En est-il de même pour une
nation comme la nôtre? etc.»

Eh bien! Monsieur, puisque vous croyez que la liberté d'opérer
des échanges est funeste à tous les hommes, excepté à ceux qui
sont les premiers et les derniers en industrie, j'ose dire que la
nature de l'échange, du moins telle que nous la comprenons, vous est
complétement étrangère, et je ne puis voir sur quel fondement vous
vous en déclarez le partisan en _principe_. Vous êtes protectioniste,
plus protectioniste que ne le furent jamais les Darblay, les
Saint-Cricq, les Polignac ou les aristocrates britanniques.

Vous soulevez, Monsieur, une question pleine d'intérêt. «_L'alliance
des peuples doit-elle être le résultat de la liberté commerciale, ou
bien la liberté commerciale de l'alliance des peuples?_»

Pour traiter cette question sans trop de répugnance, il faudrait bien
être fixé sur la valeur économique de l'échange; car s'il est dans sa
nature de ruiner ceux qui le font, il y a incompatibilité radicale
entre l'union des peuples et leur bien-être. Que ce soit l'échange
qui amène l'alliance ou l'alliance qui amène l'échange, le résultat
sera toujours l'universelle misère. La seule différence qu'on puisse
apercevoir entre les deux cas, c'est que, dans le premier, on se
soumet à une chose mauvaise, à savoir _l'échange_, pour arriver à une
bonne, à savoir l'alliance, tandis que dans le second on commence par
la chose bonne, l'alliance, pour aboutir à la mauvaise, l'échange.
Dans tous les cas, l'humanité est placée dans cette alternative
d'être unie et ruinée, ou riche et désunie. J'avoue, Monsieur, que je
ne me sens pas la force de choisir.

Si, au contraire, l'échange est d'une bonne nature économique, s'il
ne s'exécute jamais qu'au profit des deux hommes ou des deux pays
contractants, alors il peut être intéressant de s'assurer s'il est
cause ou effet de l'alliance des peuples pour savoir à quoi il faut
d'abord travailler; mais quelque parti que nous prenions, nous
aurons toujours la consolation de penser que nous travaillons à
des résultats harmoniques; et en vérité je ne comprendrais pas que
vous poursuiviez de vos sarcasmes ceux qui veulent arriver à l'union
politique par l'union commerciale, uniquement parce que vous préférez
la marche inverse, alors que cette double union est le but de nos
communs efforts.

Il serait donc aussi essentiel que logique de vider cette question
préalable: Quelle est la vraie nature de l'échange?

Pour cela il faudrait refaire un cours d'économie politique; j'aime
mieux m'en référer à ceux qui sont déjà faits, et je raisonnerai dans
la supposition que cette nature est bonne _de soi_.

C'est d'ailleurs ce que vous avez fait vous-même, car vos objections
viennent après cette hypothèse: «Supposez que la liberté des échanges
procure aux consommateurs français trente, quarante, cinquante
millions par an.»

Je ferai remarquer ici que vous affaiblissez considérablement, dans
l'expression, les effets de l'échange _supposé bon_. Il ne s'agit
pas de trente, de cinquante millions; il s'agit de plus de pain pour
ceux qui ont faim, de plus de vêtements pour ceux qui ont froid, de
plus de loisirs pour ceux que la fatigue accable, de plus de ces
joies domestiques que l'aisance introduit dans les familles, de plus
d'instruction et de dignité personnelle, d'un avenir mieux assuré,
etc. Voilà ce qu'il faut entendre par les biens matériels qui vous
paraissent si secondaires.

Le libre-échange devant accroître ces biens, selon notre hypothèse,
la question est de savoir s'il est nécessaire de les sacrifier
à la _communion des peuples dans les mêmes idées et les mêmes
principes_.--«S'ils doivent porter atteinte, dites-vous, à
l'expansion de nos idées, à la mission de la France au sein de
l'Europe, les hommes qui ont le moindre instinct soit du pouvoir,
soit de la démocratie, _n'y consentiront jamais_.»

C'est une chose précieuse que l'expansion des idées, surtout
quand elles sont bonnes. Cependant aux fouriéristes, communistes,
démocrates, conservateurs et autres, je demanderai d'abord quel droit
ils ont d'épancher au dehors leurs idées, en empêchant l'expansion de
mes produits; et, en second lieu, en quoi l'expansion de mes produits
nuit à l'expansion de leurs idées?

Est-ce sérieusement, monsieur, que vous représentez le commerce
libre comme faisant obstacle à la grande mission que vous attribuez
à la France? La propagande ne se fait-elle qu'à la bayonnette? Les
principes qu'elle doit promulguer sont-ils d'une nature telle qu'on
ne puisse les faire accepter que le sabre au poing? Et la démocratie
ne grandit-elle parmi nous que pour remettre en honneur le culte de
la force brutale? Vous craignez que si la France s'unit étroitement
par le commerce à l'Autriche et à l'Angleterre, _elle ne puisse plus
se brouiller avec elles_, et vous allez jusqu'à dire: «La liberté
commerciale serait grosse de tous les bienfaits qu'on lui attribue
(ce que vous mettez toujours en doute) qu'il faudrait la sacrifier à
ces intérêts suprêmes.» (Celui, entre autres, de la brouillerie.)

Vous avez emprunté l'idée et presque l'expression de l'_Atelier_.
«Croyez-vous, m'écrivait-il, que la France veuille _sacrifier au soin
du râtelier ses causes d'animosité nationale_?»

L'_Atelier_ et le _National_ tiennent donc bien à guerroyer! Ils
y tiennent tellement qu'ils n'hésitent pas à sacrifier ce qu'ils
appellent l'_intérêt matériel_ à ce qu'ils nomment l'intérêt
politique, c'est-à-dire, en bon français, l'aisance du peuple
au maintien des _brouilleries_ et des _animosités nationales_.
Oublient-ils que c'est toujours le peuple qui paie de son sang et de
sa bourse les frais de la guerre? Et quel motif d'ailleurs ont les
classes laborieuses françaises et russes de s'entr'égorger? Est-ce
parce que les malheureux russes sont encore soumis au régime du
knout? Faut-il les tuer pour leur apprendre à vivre?

Ce n'est pas aux travailleurs que nous en voulons, direz-vous. Ce
n'est pas aux opprimés, mais aux oppresseurs, à l'autocrate russe, à
l'oligarchie anglaise.

Et moi, je vous demanderai si vous avez foi dans vos idées
démocratiques. Si vous y avez foi, ne parquez donc pas les peuples,
laissez-les se voir, se connaître, se mêler, échanger leurs produits,
_qu'ils émanent de l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de
l'industrie et du travail_. Laissez leurs intérêts s'entrelacer au
point qu'il devienne impossible aux oligarques et aux diplomates
d'embraser l'Europe, tantôt pour un lopin de désert en Syrie; tantôt
pour un rocher dans le grand Océan, tantôt pour les épousailles d'un
jeune prince avec une gracieuse infante. Laissez pénétrer dans les
pays encore soumis au joug du despotisme nos idées, nos principes
avec notre langue, notre littérature, nos arts, nos sciences,
notre commerce et notre industrie. C'est là la vraie, l'efficace
propagande, et non celle qui se fait à coups de canon.

Est-ce que d'ailleurs toutes les libertés ne se tiennent pas? Ouvrez
donc les yeux, et voyez ce qui se passe. Il y a six mois à peine,
le monopole des céréales a été frappé en Angleterre, et déjà tous
les monopoles sont ébranlés à Paris, Rome, Naples, Saint-Pétersbourg
et Madrid; déjà le système colonial s'écroule de toute part.
L'Angleterre, cette orgueilleuse métropole de tant de possessions
lointaines, leur rend le droit de régler leur commerce et la faculté
de s'approvisionner où elles l'entendront, par quelque pavillon qu'il
leur plaira de choisir. N'est-ce pas un fait immense? Est-ce qu'il
ne nous annonce pas que l'ère de la domination et de la conquête est
finie pour toujours? Je dis Plus, il est aisé de voir que c'en est
fait du règne funeste de l'aristocratie anglaise et de son action sur
l'indépendance et les libertés du genre humain.

Car lorsque les colonies anglaises n'offriront plus à la métropole
aucun privilége maritime, industriel et commercial, lorsque ces
priviléges auront succombé non point devant un acte de philanthropie,
on pourrait s'en méfier, mais devant un calcul, devant la
démonstration évidente qu'ils coûtent plus qu'ils ne rapportent;
quand les ports de toutes ces dépendances seront ouverts aux échanges
du monde entier; croyez-vous que le peuple d'Angleterre ne se
fatiguera pas bientôt d'entretenir seul, dans ces régions émancipées,
des soldats, des flottes, des gouverneurs et des lords-commissaires?
Ainsi l'affranchissement du travail porte un double coup à
l'aristocratie britannique; car voilà qu'une seule campagne lui
arrache ses injustes monopoles au dedans, et menace, au dehors, ses
fiers cantonnements et ses grandes existences.

Au milieu de ces grands événements, les plus imposants, après la
Révolution française, que l'Europe ait vus depuis des siècles,
quelle attitude prend notre démocratie? Il semble qu'elle veuille
rester étrangère à tout ce qui se passe, et que cette chute de la
plus forte aristocratie qui ait jamais pesé sur le monde, du système
d'envahissement qu'elle a organisé, n'ouvre aucune chance devant
nous. Que dis-je? si sortant un moment de sa sceptique indifférence,
notre démocratie daigne jeter les yeux sur ce grand mouvement social,
c'est pour le nier ou en contester la portée. Par le plus étrange
renversement d'idées, toutes ses sympathies sont pour les tyrans
britanniques, tous ses sarcasmes, toutes ses défiances pour ces
multitudes si longtemps opprimées, qui brisent le joug odieux qui
pèse à la fois sur elles et sur le monde. Tantôt elle va fouiller
dans les journaux torys pour y trouver un fait isolé, qu'elle
exploite, pendant des mois entiers; et ayant appris que, dans je ne
sais quelle fabrique, il y avait eu une discussion entre le maître
et les ouvriers, elle se hâte de flétrir la réforme, de lui assigner
pour but l'oppression des ouvriers, comme si les dominateurs du
sol n'y avaient introduit le monopole que pour élever le taux des
salaires. Tantôt, prenant un chiffre pour un autre, elle croit
découvrir que l'abaissement des droits a restreint les importations,
et, forte de cet argument contre la liberté, elle entonne un chant de
triomphe et semble dire: Non, non, le temps des lourdes taxes, des
fortifications, des arsenaux et de la conscription n'est pas près de
finir!

Pour moi, j'appartiens de toutes les manières à la démocratie; mais
je ne la comprends qu'autant qu'elle inscrit sincèrement sur sa
bannière: _Paix et liberté_. Si je voyais les hommes qui se posent
comme les meneurs du parti populaire, comme les défenseurs exclusifs
des classes laborieuses, si je les voyais, dis-je, repousser
systématiquement tout ce qui tend à développer nos libertés et à
faire régner la paix parmi les hommes, je ne me croirais pas tenu
de les suivre; mais au contraire de les avertir qu'ils s'égarent et
qu'ils ont choisi un terrain qui manquera sous leurs pieds.

Il me reste à prouver que la pesanteur et la mauvaise répartition des
taxes antérieures ne justifie pas le régime protecteur.


35.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[45].

[Note 45: _Courrier français_ du 11 novembre 1846.]

MONSIEUR,

J'ai essayé de combattre les raisons politiques que vous alléguez à
l'appui du régime restrictif. Il me semble que ces faisons sont sans
valeur, surtout au point de vue démocratique. Rejeter le bien-être
des travailleurs de peur qu'il n'éloigne les chances de la guerre,
repousser la liberté parce qu'elle est favorable à la paix, c'est un
double machiavélisme dont la démocratie française devrait laisser
l'odieux à l'aristocratie britannique. Il est étrange de voir deux
éléments sociaux si divers fraterniser aujourd'hui au nom d'une
si déplorable doctrine. Pour moi, quand je suis les événements du
jour, quand je vois deux grandes nations prêtes à se précipiter, ou
plutôt à être précipitées l'une sur l'autre par des intrigues de
cour, quand je comprends que, dans ce moment même, notre sang et nos
trésors dépendent d'une visite de lord Normanby, bien loin de dire:
«Arrière la liberté du commerce qui pourrait prévenir la guerre!»
je m'écrie de toutes mes forces: «Hommes de la classe laborieuse,
travaillons plus que jamais à réaliser la liberté du commerce, la
plus précieuse des libertés, puisqu'il est en sa puissance d'arracher
le gouvernement du monde aux dangereuses mains de la diplomatie!»

Mais pour être dévoué de coeur à la liberté des transactions
internationales, il faut croire à son utilité économique, et ceci me
conduit à examiner votre seconde objection, beaucoup plus spécieuse
que la première. Je la reproduis textuellement:

«Prenez garde, partisans de la liberté au dehors, que vous n'ayez
pas une ombre de liberté commerciale à l'intérieur. Voyez votre
état social, l'assiette de vos impôts, la répartition inique des
charges publiques, l'établissement de votre crédit, le mouvement
de vos capitaux: tout pressure votre industrie, le travail est
accablé de taxes énormes, toute denrée arrive avec des surcharges,
écrasantes au milieu de vos propres consommateurs... Quoi! vous avez
une organisation intérieure aussi fatale à l'industrie, des capitaux
sans circulation, une propriété frappé d'immobilité, des impôts
écrasant le travail et épargnant la rente, des octrois ajoutant au
prix des subsistances et par conséquent à la main-d'oeuvre; et c'est
le malheureux producteur, placé dans ces conditions détestables, que
vous allez menacer de la concurrence étrangère!»

Cette objection contre la liberté commerciale est assez spécieuse
pour être présentée et accueillie de bonne foi, pour jeter du doute
dans les esprits les plus sincères. J'ai le droit de réclamer pour la
réponse que j'ai à y faire une sérieuse attention.

J'admets que, dans un pays donné, les impôts soient lourds et
vexatoires. La question que je pose est celle-ci: Un tel état de
choses justifie-t-il la _protection_? Le poids des charges en est-il
allégé? Est-il sage de repousser la concurrence extérieure parce
qu'elle arrive sur le marché affranchie de charges semblables?

On voit que je n'élude ni n'affaiblis la difficulté. J'ajoute qu'elle
ne se présente pas ici dans toute son étendue, et je veux mettre les
choses au pire.

Il y a en effet deux sortes d'impôts, les bons et les mauvais.

J'appelle _bon impôt_ celui en retour duquel le contribuable reçoit
un service supérieur ou du moins équivalent à son sacrifice. Si
l'État, par exemple, prend, en moyenne, 1 franc à chaque citoyen, et
si, avec les 36 millions qui en proviennent, il fait un canal qui
économise tous les ans à l'industrie 5 ou 6 millions de frais de
transport, on ne peut pas dire que l'opération nous place dans une
condition inférieure au peuple voisin, qui, _cæteris paribus_, ne
paye pas les 36 millions, mais n'a pas non plus le canal. S'agit-il
du fer? Il est bien vrai qu'en raison de la taxe son prix de revient
sera augmenté dans une proportion quelconque; mais, en raison du
canal, il sera diminué dans une proportion plus forte encore, en
sorte que, si le maître de forges fait son compte, il trouvera que
son fer lui coûte moins qu'avant la taxe. Or, il est évident qu'un
impôt de cette nature (et tous devraient l'être) ne justifie pas une
protection spéciale en faveur du fer. Il s'en passait avant la taxe,
_à fortiori_, il peut s'en passer après.

J'appelle _mauvais impôt_ celui qui ne confère pas au contribuable
un avantage égal à son sacrifice. La taxe est détestable si le
contribuable ne reçoit rien, et odieuse s'il reçoit en retour, comme
cela s'est vu, une vexation. Il n'est pas sans exemple qu'un peuple
ait payé pour être opprimé, et qu'on lui ait arraché son argent pour
lui ravir sa liberté. Quelquefois la taxe est pour lui le châtiment
d'anciennes folies. En ce moment, chaque Anglais paye 25 francs par
an et chaque Français 6 francs, pour les frais d'une guerre acharnée,
qui, à ce qu'il me semble, n'a pas fait grand'chose pour l'_expansion
des idées_ et la _communion des principes_. Il est permis de croire
que vingt ans de paix y eussent servi davantage.

Eh bien! j'admets que cette dernière nature d'impôts pèse sur le
pays F, tandis que le pays A en est exempt. Je raisonne dans cette
hypothèse par déférence pour la logique, car, en fait, on aurait de
la peine à citer un pays où les classes laborieuses ne payent pas
d'impôts ou n'en payent que de bons.

Voilà donc tous les citoyens de F, et particulièrement les
travailleurs, chargés de lourdes contributions. Dans ce pays, que
nous supposons commercialement libre, on m'accordera, j'espère, qu'il
se produit quelque chose. Mettons que ce soit du fer et du blé, que
chaque quintal de fer, comme chaque hectolitre de blé, revienne à 15
francs sans la taxe, et à 20 francs avec la taxe.

Dans ces circonstances, les maîtres de forges adressent cette
pétition aux Députés:

«Messieurs, nous, nos fournisseurs et nos ouvriers, nous succombons
sous le poids des impôts. Notre industrie en souffre, tandis qu'elle
prospérerait à ravir si vous daigniez nous dégrever. Néanmoins,
sachant que votre intention n'est pas de lâcher prise d'un centime,
tout ce que nous vous demandons, c'est de décharger notre cote
contributive et de charger d'autant celle de nos compatriotes qui ne
font pas de fer, par exemple, les laboureurs.»

Ceux-ci ne seront-ils pas fondés à contre-pétitionner en ces termes:

«Honorables députés, les maîtres de forges se plaignent de payer
beaucoup de taxes; ils ont raison. Ils disent que cela nuit à leur
industrie; ils ont encore raison. Mais ils vous demandent que leur
part du fardeau soit ajoutée à celle que nous portons comme eux; en
cela, ils ont tort.»

Les maîtres de forges ne se tiennent pas pour battus. Ne pouvant pas
faire passer, sous une forme par trop naïve, une injustice aussi
criante, ils imaginent une combinaison plus rusée et font aux députés
cette nouvelle adresse:

«Messieurs,--nous reconnaissons que le moyen que nous avons indiqué
pour nous dégrever de notre part d'impôt était inadmissible. Il avait
le tort, non point d'être injuste, mais de laisser trop clairement
apercevoir l'injustice. Les laboureurs l'ont aperçue et notre plan a
échoué. Mieux avisés, nous venons vous en proposer un autre, tendant
aux mêmes fins, et auquel, à ce que nous espérons, nos revêches
co-contribuables ne verront que du feu. Ainsi que nous avons eu
l'honneur de vous l'exposer, nous sommes, comme eux, accablés de
taxes. Nous avons calculé que cela monte à 5 francs, par chaque
quintal de fer, que la concurrence étrangère nous force à vendre
à 20 francs, d'où il suit qu'il ne nous reste que 15 fr.--Chassez
le fer étranger; nous vendrons le nôtre 25 francs peut-être 30.
Ce sera comme si nous payions plus la taxe; mais vous n'y perdrez
rien, puisqu'elle se trouvera naturellement repassée sur le dos des
acheteurs de fer, de ces bons laboureurs qui, sans s'en douter,
payeront leur part et la nôtre. Nous aurons même la chance de
réaliser, en fin de compte, si nous vendons au-dessus de 25 francs,
un boni à leurs dépens.»

J'ai quelques raisons de penser que cette ruse pourrait avoir du
succès à la Chambre. Qui sait si elle n'y exciterait pas une noble
émulation et si le laboureur ne se coaliserait pas avec le maître
de forges, pour s'emparer, lui aussi, de cet ingénieux moyen de
se débarrasser de sa taxe en la rejetant sur d'autres, tels que
armateurs, artisans, etc.

Mais, en supposant qu'ils veuillent rester sur la défensive, si ces
braves laboureurs y voyaient plus loin que leur nez, ils devraient,
ce me semble, s'empresser de répondre:

«Messieurs les Députés,--la nouvelle combinaison présentée par
les maîtres de forges ne diffère en rien de la première. Que nous
acquittions, à leur décharge, 5 francs au fisc, ou que nous leur
payions le fer 5 francs de plus, cela revient absolument au même pour
eux et pour nous. Si nous n'avions pas nous-mêmes à payer 5 francs de
taxe par hectolitre de blé, la chose serait proposable; mais ce que
l'on veut, c'est ceci: que les laboureurs payent 10 francs, et les
maîtres de forges rien du tout,--_à quoi, si nous avons le moindre
instinct de la justice et de notre dignité, nous ne consentirons
jamais_.»

Supposons maintenant que la Chambre passe outre et décrète la
protection. Les impôts dont vous vous plaignez avec raison n'en
seraient pas moins lourds; seulement ils seraient autrement répartis;
une iniquité évidente serait consommée dans le pays, et le mal ne
s'arrêterait pas là.

Ce vote désastreux changerait les conditions des deux industries
métallurgique et agricole. L'une deviendrait lucrative relativement
à l'autre. Le travail et les capitaux auraient une forte tendance
à déserter celle-ci pour se porter vers celle-là. On ferait plus
de fer et moins de blé; et, veuillez remarquer ceci, les nouvelles
usines s'établiraient dans des situations défavorables jusqu'à ce
que le moment arrivât où, vendant le fer à 25 francs, elles ne
gagneraient pas plus que les anciennes ne faisaient avec le prix de
20 francs.--C'est un très-vaste point de vue, il va au coeur de la
question et je le livre à votre sagacité.

Ne nous méprenons donc pas sur la nature et les effets de la
_protection_. Les impôts directs et indirects étant répartis tant
bien que mal, à quelque nombre de millions ou de milliards qu'ils
s'élèvent, quel que soit l'emploi bon ou mauvais qu'on en fasse,
la population n'est pas soulagée d'une obole par cela seul que
les diverses industries se les repassent les unes aux autres.
N'oublions pas d'ailleurs qu'il y a un nombre considérable de
professions, et les plus _démocratiques_, qui sont par leur nature
dans l'impossibilité radicale de prendre part à ce jeu, si ce n'est
pour y perdre. Tel est, en première ligne, le travail manuel dont la
rémunération est _le salaire_.

Si les taxes sont mal réparties, qu'on change la répartition; rien
de mieux. Si elles sont mal employées, qu'on les supprime; d'accord.
Mais tant qu'elles existent, tant qu'elles versent au trésor quinze
cents millions, n'allons pas nous imaginer que c'est un prétexte
raisonnable, encore moins une raison légitime, de diminuer la part
de Jean en augmentant celle de Pierre; et c'est là tout ce que
fait et peut faire _la protection_. Que si Pierre obtient le même
privilége, la taxe va toujours s'accumulant sur d'autres professions
et particulièrement sur celles qui ne peuvent recevoir la protection
douanière.

Un peuple surchargé d'impôt perd, j'en conviens, une partie de ses
forces. Mais, sous l'empire du libre-échange, il a du moins la
ressource de tirer le meilleur parti possible de celles qui lui
restent. Ses taxes agissent comme tout autre obstacle naturel. Le
pays F est faible relativement au pays A, comme si sa terre était
moins féconde ou sa population moins vigoureuse. C'est un malheur, je
le sais, mais un malheur sur lequel le régime restrictif agit comme
aggravation, non comme compensation.

L'illusion à cet égard provient de ce que, comparant sans cesse le
peuple taxé au peuple non taxé, on reconnaît à celui-ci des éléments
de supériorité;--et qui en doute? Ce qu'il faut comparer, c'est le
peuple taxé à lui-même sous les deux régimes, celui de la restriction
et celui de la liberté.

Il y avait, aux environs de Paris, un hospice pour les aveugles. Ils
travaillaient les uns pour les autres et ne faisaient des échanges
qu'entre eux. Leur pitance était chétive, car ils étaient condamnés
à exécuter des travaux bien difficiles et bien longs pour des
aveugles. Le directeur de l'établissement leur donna enfin la liberté
d'acheter et de vendre au dehors. Leur bien-être s'en augmenta
progressivement, non pas jusqu'à égaler celui d'hommes clairvoyants,
mais du moins jusqu'à dépasser de beaucoup ce qu'il était du temps de
la restriction.

_P. S._ Le _National_ dit aujourd'hui qu'il n'a pas trop su démêler
à qui et à quoi je réponds. Me serais-je mépris sur le sens et la
portée de son opposition au libre-échange? Veut-il, comme nous, que
l'entrelacement des intérêts unisse les classes laborieuses de tous
les pays de manière à déjouer les calculs pervers ou imprudents de
l'aristocratie? Oh! Dieu le veuille! Je serais heureux de reconnaître
mon erreur, et de voir avec nous, au moins sous ce rapport, un
journal qui s'adresse à des hommes sincères et convaincus.


36.--LE ROI LIBRE-ÉCHANGISTE[46].

[Note 46: _Libre-échange_ du 30 mai 1847.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Déclamez donc contre les journaux! Plaignez-vous de ce qu'ils
sont aussi peu intéressants qu'instructifs! quelle calomnie! Pour
nous, nous y trouvons à chaque instant des choses inattendues,
surprenantes, merveilleuses.

Par exemple, l'_Impartial de Rouen_ nous révèle qu'un haut personnage
est _libre-échangiste_. Ce personnage, l'_Impartial_ ne le nomme
pas, car il craint la charte et les lois de septembre. Or, dire de
quelqu'un qu'il est libre-échangiste, c'est, aux yeux de la feuille
Normande, lui faire une mortelle injure.

Nous qui n'avons pas les mêmes raisons d'interpréter ainsi la charte,
et qui pensons qu'on peut, sans se déshonorer, préférer, en fait de
trocs, la liberté aux entraves, nous ne craignons pas de dire, à nos
périls et risques, que le personnage dont il s'agit n'est autre que
Louis-Philippe, roi des Français.

Le Roi est donc _libre-échangiste_. C'est de Rouen qu'en vient la
nouvelle. Jusqu'ici rien ne nous l'avait fait soupçonner, et nous
devons même confesser, peut-être à notre honte, que nous n'avons pas
songé à nous en informer. Quelquefois, il est vrai, quand il a plu au
caprice de ces rêves, que l'on nomme _châteaux en Espagne_, de placer
sur notre tête la couronne de France, (car

     Au moins quelques instants qui n'est roi dans ses rêves?)

nous nous rappelions ce vers touchant:

  Si j'étais roi, je voudrais être juste.

Et nous nous disions: «Nos sujets disposeraient librement du fruit
de leurs sueurs; des restrictions ne seraient pas imposées au Midi
pour l'avantage du Nord, ni au Nord pour l'avantage du Midi. Nous
voudrions que chaque citoyen, pour améliorer son sort, comptât un
peu plus sur lui-même et un peu moins sur la caisse publique. Nous
voudrions que l'État fût déchargé de l'effrayante responsabilité
qu'il assume en entreprenant de pondérer toutes les industries. Nous
voudrions que la vie de notre peuple fût douce et facile; qu'aucun
obstacle ne s'interposât entre la source voisine et sa lèvre altérée.
S'il ne lui était pas donné d'échapper à toutes les souffrances,
nous voudrions du moins qu'il ne lui en fût infligé aucune par notre
administration. Nous voudrions que la liberté des transactions fût
pour lui le gage le plus assuré de la paix. Alors nous pourrions
rendre à la ferme et à l'atelier ces jeunes hommes dont les familles
pleurent l'absence. Alors nous pourrions supprimer toutes les taxes
qui pèsent sur les malheureux....»

Ces idées nous venaient trop naturellement, à nous, roi chimérique,
pour que nous n'admettions pas qu'elles puissent se présenter aussi à
l'esprit des rois _sérieux_, comme on dit aujourd'hui. Si donc nous
sommes resté dans l'indifférence à l'endroit des opinions économiques
de l'auguste personnage, c'est que, selon nous, dans le siècle où
nous sommes, le libre-échange, comme toutes les grandes choses, est
un fruit qui mûrit dans les régions populaires de l'opinion publique
et non dans les palais des rois.

Mais enfin il n'est pas indifférent d'avoir, même sans s'en douter,
des monarques pour alliés. Aussi nous nous réjouirions de la nouvelle
qui nous arrive de Rouen, si elle était fondée sur autre chose que
sur une conjecture fort hasardée.

D'où l'_Impartial_ l'a-t-il tirée? Voici comment lui-même raconte la
chose:

En 1789, Philippe-Égalité fut envoyé en mission à Londres. Selon
quelques lambeaux de correspondance arrangés par l'_Impartial_ avec
toute l'impartialité que son titre lui impose, il paraîtrait que
Pitt s'empressa de faire du prince un _libre-échangiste_, et lui
montra en perspective la couronne des Pays-Bas, s'il obtenait la
liberté absolue du commerce entre la France et l'Angleterre. Le
prince écrivit donc à M. de Montémolin: «Je crois la liberté absolue
avantageuse aux deux nations, mais je ne crois ni l'une ni l'autre
assez éclairées pour adopter ces grands principes.» Cependant il
offrait de travailler à un traité qui s'en rapprochait le plus
possible.

Or, vous le savez, en langue protectioniste, rendre à deux nations la
liberté de troquer, c'est vendre l'une à l'autre. Il est donc clair
que Philippe-Égalité était un traître. Cet homme, dit l'_Impartial_,
trahissait la France et méditait de livrer son commerce à
l'Angleterre...» et cela pour être fait roi des Pays-Bas.

Comprenez-vous maintenant?--Quoi donc?--Comprenez-vous pourquoi
Louis-Philippe ne peut être qu'un libre-échangiste?--Pas le moins
du monde. Est-ce que lord Palmerston a aussi promis au roi des
Français la couronne des Pays-Bas contre la liberté absolue du
commerce?--L'_Impartial_ ne le dit pas, mais il le faut bien,
car, sans cette identité de motifs, comment la feuille rouennaise
pourrait-elle conclure de la politique du père à la politique
du fils?--Morbleu! parlez-moi de l'art de tirer habilement les
conséquences des choses[47]!

[Note 47: On a vu, dans un grand nombre des articles qui précèdent,
et notamment aux numéros 10 à 12, 14 à 16, 19 à 21, 25, 27, 28, 32
à 36, les premiers efforts de l'auteur pour amener les journaux
français à l'étude des vérités économiques, et au respect de la
liberté, sous toutes ses formes. La continuation des mêmes efforts
est présentée, au tome II, dans les numéros 16 à 29.

                                                  (_Note de l'édit._)]


37.--DISCOURS À LA SALLE DUPHOT[48].

[Note 48: _Libre-échange_ du 13 juin 1847.

                                                    (_Note de l'éd._)]

MESSIEURS,

Je regrette que, dans son excessive indulgence, notre digne président
ait cru devoir m'introduire auprès de vous sous une forme qui vous
fera peut-être attendre de moi un discours brillant. Mon intention
est simplement de vous soumettre quelques réflexions à l'occasion
des comptes qui viennent de vous être présentés, et qui me semblent
féconds en utiles enseignements.

Dans une position analogue à celle où se trouvent le conseil et celui
qui parle maintenant en son nom, il est de tradition de faire grand
étalage des succès obtenus, et de montrer l'avenir sous les couleurs
les plus flatteuses. Je ne saurais suivre cet exemple, et je parlerai
avec une entière franchise de ce qui a été fait, de ce qui reste à
faire, de nos difficultés et de nos espérances. D'ailleurs, le seul
fait que le conseil vient vous exposer un compte financier qui n'a
rien de brillant, vous prouve qu'il est décidé à agir toujours avec
la plus parfaite sincérité.

Vous l'avez vu, les recettes se sont élevées, pour Paris, à 25,000
francs. Pardonnez-moi ce trait de statistique; sur une population
d'un million d'habitants, c'est 2 c. 1/2 par personne. Certes, si
nous venons à nous rappeler que nous sommes ici dans la ville la plus
intéressée qu'il y ait au monde à la liberté commerciale, celle que
le génie de ses habitants met au-dessus de toute rivalité étrangère,
celle qui a tout à gagner en richesse et en influence intellectuelle
à la libre communication des peuples, celle qui s'épuise en efforts
inouïs pour jeter vers nos frontières des lignes de fer qui n'y
doivent rencontrer que la barrière de la prohibition, la ville enfin
qui a été, en Europe, le berceau de toutes les libertés, on peut
s'étonner à bon droit que sa sympathie pour la liberté d'échanger ne
se soit manifestée que par une coopération aussi modique.

Mais si la liste de nos souscripteurs n'est pas très-longue, elle
présente des noms bien faits pour relever notre confiance. Elle
vous a été lue. Je n'y reviendrai pas. Je dirai seulement que notre
seconde liste, ouverte le 10 mai, présente déjà des adhésions
nouvelles et importantes.

Le compte des dépenses n'est pas moins instructif. Elles s'élèvent en
tout à 18,000 francs; savoir: 9,000 pour le journal, et 9,000 pour
tout le reste.

Le premier acte de toute oeuvre de propagande est la fondation d'un
journal. Un journal, c'est la vie, la pensée, la lien, l'organe de
toute association. Quelle que fût l'importance des autres moyens que
nous aurions désiré mettre en oeuvre, nous devions les subordonner
tous aux ressources qui nous resteraient après que l'existence
de notre journal serait assurée. Or, vous le savez, Messieurs,
le cautionnement, le timbre, la poste rendent ces entreprises
difficiles. Rien n'est devenu plus hasardeux en France que la
fondation d'un journal depuis l'invention de la presse à bon marché,
depuis qu'elle est constituée sur ce singulier cercle vicieux:
Voulez-vous des abonnés, ayez préalablement des annonces; voulez-vous
des annonces, ayez préalablement des abonnés. Aussi, même en y
consacrant la moitié de nos ressources, nous n'aurions pu venir à
bout de cette oeuvre sans le concours efficace de Bordeaux, Marseille
et Lyon.

C'est donc 9,000 francs qui nous sont restés pour faire face à tous
nos autres moyens de propagande. De cette somme, veuillez déduire
par la pensée les frais accessoires, achat de mobilier, loyer,
appointements, frais de bureau, et si vous vous rappelez que nos
travaux remontent au mois de mars 1846, vous reconnaîtrez que nous
avons dû nous trouver bien limités dans notre action.

Aussi, Messieurs, nous avouons sincèrement que nous n'avons pas fait
tout ce que les amis de la liberté commerciale pouvaient attendre de
nous. Mais, en tenant compte de l'obstacle dont je viens de parler,
et de bien d'autres encore qui se sont rencontrés sur notre route,
est-il exact de dire que rien n'a été fait?

Dans l'espace d'un an, une vaste association s'est fondée. Si elle
ne s'est pas manifestée au dehors par une action aussi énergique
qu'on aurait pu le désirer, elle a du moins achevé tout le travail
de son organisation intérieure. Disséminée dans de grands centres
de population fort éloignés les uns des autres, Paris, Bordeaux,
Marseille, Lyon, elle a ramené toutes ces sociétés affiliées à une
action uniforme et concentré en partie leurs ressources dans un but
commun.

Nous nous sommes mis d'accord sur notre déclaration de principe.
C'est par là qu'il fallait débuter, car une association ne vit que
par son principe. Cette première manifestation n'avait rien de
difficile.

Il l'était davantage de formuler l'application du principe à toutes
les questions spéciales, car, en voulant, en définitive, la même
chose, on diffère souvent sur la durée et le mode de la transition,
l'ordre et la priorité des réformes. Nous nous sommes mis d'accord
sur tous ces points délicats, et si cette discussion a absorbé une
portion notable de notre temps, nous avons enfin un programme que
nous pouvons montrer à nos amis et à nos ennemis.

Nous avons réussi à faire accueillir par la population l'exposition
publique de nos doctrines. C'était un essai que beaucoup de personnes
jugeaient hasardeux. Sept séances ont attiré de plus en plus
d'auditeurs à la salle Montesquieu. Nous pouvons donc dire que cet
important essai a complétement réussi. En m'exprimant ainsi, je ne
fais pas allusion au mérite qui a pu se déployer sur l'estrade.
Il ne m'appartient pas de le juger. Je veux parler de ce qui est
bien plus important à mes yeux, de cette attention soutenue, de ce
sentiment exquis des convenances qui se sont constamment manifestés
dans l'auditoire, et qui font du public parisien le premier public du
monde.

Cet exemple portera ses fruits en province; et il est bien acquis
maintenant que nous pourrons, sans compromettre le principe de
l'association en France, continuer et développer ce moyen de
propagande.

Enfin, nous avons établi un journal que les quatre associations sont
résolues à maintenir.

Messieurs, fonder quatre associations, toutes pourvues d'une bonne
organisation, toutes liées entre elles par le même principe et par
une étroite sympathie, s'accorder sur l'exposition de la doctrine et
sur la marche pratique des réformes à demander, faire une heureuse
expérience de l'enseignement public, établir un journal hebdomadaire,
n'est-ce rien pour une première année?

On demande: Où sont les résultats? Et quand nous n'aurions d'autres
résultats à vous présenter que de nous être préparés à en recueillir,
pourrions-nous être accusés d'avoir perdu notre temps? Nous avons à
faire une longue et difficile navigation. Le vaisseau est construit,
appareillé, monté d'un bon équipage, il est prêt à faire voile; il
n'attend plus qu'un peu de brise; elle ne lui manquera pas. (Bien!
bien!)

Mais je vais plus loin, et j'affirme que des résultats ont été déjà
obtenus.

Le premier de tous a été de soulever l'opposition des intérêts qui
exploitent ou s'imaginent exploiter la protection. Ces intérêts
ont fait tout ce qu'ils pouvaient faire; ils ont épuisé tous
leurs sophismes, dépensé toutes leurs munitions. Associations,
cotisations, pétitions, écrits, menaces, nos adversaires ont tout
mis en oeuvre, et à quoi ont-ils abouti? Remarquez bien ceci: Il y
a deux ans, ils dominaient le présent et se croyaient maîtres de
l'avenir. Aujourd'hui ils sont partout sur la défensive. Alors, ils
n'avaient que cette question à se faire: _Quelle nouvelle restriction
allons-nous imposer au public?_ Maintenant ils se demandent: _Quelle
restriction pouvons-nous sauver du naufrage?_

N'est-ce rien, Messieurs, que d'avoir ainsi déplacé le terrain de la
discussion? d'avoir organisé la partie de telle sorte que ce n'est
plus désormais une liberté, mais une restriction qui en fera l'enjeu.

Et permettez-moi de rappeler ce que je disais, il y a quinze mois, à
Bordeaux, à une époque où des mesures récentes sur le sésame et les
tissus de lin donnaient peut-être quelque valeur à la prédiction: on
était au moment d'ouvrir la souscription qui devait décider du sort
de l'Association. «Dans deux heures, disais-je, nous saurons si le
mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre du
monopole a fini sa croissance. Oui, que Bordeaux fasse aujourd'hui
son devoir,--et il le fera,--je défie tous les prohibitionistes,
et tous leurs comités, et tous leurs journaux, de faire désormais
hausser le chiffre des tarifs d'une obole!»

Eh bien! Messieurs, qu'est-il arrivé? Comparez la loi de douanes
actuellement soumise aux Chambres, toute timide, toute mesquine
qu'elle est, aux mesures sanctionnées jusqu'ici par la législature.
N'êtes-vous pas frappés de ce fait, que le régime protecteur
non-seulement n'avance plus, mais recule? (C'est vrai!)

Un autre résultat que nous avons obtenu, et il est considérable,
c'est qu'aujourd'hui on peut prononcer le mot _Liberté du commerce_.
On oublie vite en France. Rappelons-nous néanmoins qu'il y a quelque
temps ce mot aurait attiré sur le député, assez malheureux pour
s'en servir, un torrent d'invectives. Les protectionistes, voulant
dépopulariser la chose, avaient été assez habiles pour dépopulariser
le nom. Un homme très-haut placé, un pair de France, ancien ministre,
sincère ami du libre-échange, me disait, il y a quelque temps: «Je ne
combats jamais le monopole de front, je lui emprunte ses arguments.
Le seul moyen de mater un nouveau privilége, c'est de montrer qu'il
compromet un privilége ancien. Invoquer la liberté par le temps qui
court, c'est la compromettre!» Grâce au ciel, ces ruses ne sont
pas aujourd'hui nécessaires, et l'on peut, avec un peu de courage,
avoir raison sans rougir. J'avoue qu'il est assez triste d'avoir à
présenter ce résultat comme un succès.

Nous en avons obtenu un autre bien propre à nous donner des
espérances, c'est de fournir à une foule d'hommes éclairés,
disséminés sur toute la surface du royaume, l'occasion de se faire
connaître et d'entrer bravement dans la lutte. M. Duchevalard à
Montbrison, M. Avril à Nevers, M. Godineau à la Rochelle, M. Duvergé
à Limoges, M. Darthez à Pau, M. Dufrayer à Mont-de-Marsan, M.
d'Haqueville à Lisieux, et bien d'autres encore, ont déjà exercé
autour d'eux une influence qui est de bon augure. Ce sont là de
précieux auxiliaires, et ils nous font pressentir qu'à la fin de
cette campagne, l'Association, au lieu de quatre comités en province,
en comptera douze.

Quelques personnes s'effrayent de l'espèce d'unanimité avec laquelle
les sociétés d'agriculture, sur la provocation de nos adversaires,
se sont prononcées contre nous; mais qu'on veuille bien remarquer
une chose: ce qu'elles paraissent redouter surtout, ce n'est pas la
réforme, mais la réforme _instantanée_. Au fait, après s'être élevées
contre la liberté du commerce, toutes concluent à des abaissements
graduels du tarif.

Enfin, Messieurs, nous pouvons affirmer, sans trop de présomption,
que notre entreprise a éveillé quelque sympathie chez les nations
voisines. Des sociétés de _Libre-Échange_ se sont fondées en Espagne,
en Italie, en Belgique, en Prusse. Sans doute, les idées favorables
à la libre communication des peuples existaient dans ces pays; mais
peut-être notre exemple a-t-il contribué à les mettre en action. Nous
savons bien que ce qui s'est passé en Angleterre a eu une grande
influence, et cependant nous avons ici une preuve de plus que c'est
toujours la France qui a le noble privilége de rendre les questions
européennes, et nous avons lu dans un manifeste italien ces propres
paroles: «La Ligue anglaise a soulevé une question anglaise; elle
a combattu un obstacle anglais, les _corn-laws_. L'Association
française aura la gloire d'avoir posé la question universelle, la
question de principe, dans son titre même, le _Libre-Échange_.»
(Applaudissements prolongés.)

Notre président vient de vous dire que l'Association belge a conçu la
pensée de réunir, à Bruxelles, un congrès économique, où cette grande
question sera traitée dans une assemblée composée d'hommes de toutes
les nations,

     Français, Anglais, Belge, Russe, Germain.

Oh! ce sera un grand et magnifique spectacle que celui d'hommes venus
de tous les points du globe pour discuter paisiblement l'utilité
et l'opportunité de renverser, par la seule puissance de l'esprit
public, les barrières qui les séparent. Et il me semble que ce qui
doit sortir de là, c'est la réalisation de ce voeu national, exprimé,
il y a déjà longtemps, par le grand interprète de la pensée française:

  Peuples, formez une sainte alliance,
      Et donnez-vous la main.

(Bravo.)

Mais si quelque chose a été fait, il reste certainement beaucoup plus
à faire.

Quand on entreprend de réaliser un grand changement dans une des
branches de la législation du pays, non par la force, mais par la
conviction publique, on se soumet à traverser quatre phases:

La première est celle de l'organisation. Il est indispensable de
constituer d'abord l'Association qui doit donner le mouvement. Tel a
été le travail de notre première campagne.

La seconde est celle de la propagande. Il faut bien former cette
conviction publique dont on entend faire son seul instrument de
succès. Et, dans cette période, tous les soins de l'Association
doivent tendre à perfectionner et propager son organe. Son mot
d'ordre doit être: _Aux abonnements! aux abonnements!_ Il n'est pas
un de nos collègues qui ne doive s'imposer le devoir de décider
à s'abonner tous ceux de ses amis dont les opinions sont encore
incertaines.

À mesure que la conviction se forme dans le pays, il faut l'amener
à manifester ses progrès, en exerçant une pression de plus en plus
forte sur la législature. Le mot d'ordre de cette période est: _Aux
pétitions! aux pétitions!_

Enfin, si la législature résiste, il faut se servir du changement de
l'opinion publique pour changer par elle la législature elle-même, et
alors le mot d'ordre est: _Aux élections! aux élections!_

Et n'oublions pas que, si notre mot d'ordre peut varier à chaque
période de notre agitation, il en est un qui doit toujours dominer,
c'est celui-ci: _Aux souscriptions! aux souscriptions!_ (Très-bien!)

Sans doute, Messieurs, nous ne renonçons pas à user d'ores et déjà et
simultanément de ces trois moyens d'action. Nous ferons des pétitions
quand cela sera nécessaire, et nous interviendrons dans les élections
toutes les fois que nous pourrons le faire avec avantage. (Adhésion.)

Mais ne l'oublions pas, l'oeuvre spéciale de la prochaine campagne,
et peut-être de plusieurs années, c'est la propagande. Animer les
convictions sympathiques, raffermir les convictions chancelantes,
ramener les convictions hostiles, parler, écrire, discuter, donner
une grande publicité à tous les travaux de mérite qui surgiront, soit
dans la capitale, soit dans les provinces, spécialement à ceux qui
se distingueront par la verve et la clarté, organiser des comités
dans les départements, correspondre avec eux, les visiter; telle est
pendant longtemps notre laborieuse mission.

Associez-vous énergiquement à cette tâche, Messieurs, et soyons bien
convaincus d'une chose, c'est que, s'il est un pays, une ville,
appelés plus que tous autres à recueillir en bien-être, en influence
morale et politique, les fruits de la libre circulation des produits
et des idées, cette ville c'est Paris, ce pays c'est la France.
(Applaudissements.)


38.--PROJET DE DISCOURS LIBRE-ÉCHANGISTE À PRONONCER À BAYONNE[49].

[Note 49: C'est au sortir de Marseille (voir t. II, p. 293 et suiv.)
que l'auteur eut l'idée de visiter sa ville natale, et d'y prendre
la parole en faveur de la liberté d'échanger. J'ignore pourquoi ce
projet ne fut pas exécuté.

                                                  (_Note de l'édit._)]

MESSIEURS,

Mon intention est de soumettre à votre examen quelques vues
générales sur la liberté du commerce. En cela, je m'écarterai des
conseils que m'ont donnés mes amis. On m'a dit souvent: «Partout
où vous aurez occasion de parler, traitez la question au point de
vue des intérêts de vos auditeurs.» Pour moi, je me suis aperçu
que ce qui préoccupe la plupart des hommes, dans l'opposition
qu'ils font au libre-échange, ce n'est pas autant leurs intérêts
privés que l'intérêt général. Cela est vrai surtout dans les
villes de commerce. Là on comprend parfaitement que la liberté
des échanges en multiplierait le nombre. Plus d'échanges, c'est
plus de consignations, de commissions, de transports, de fret, de
négociations, de courtages, de magasinages; c'est plus d'affaires,
plus de travail pour toutes les classes de la population. Si, malgré
ces avantages évidents, les villes de commerce sont lentes à se
rallier à notre cause, il faut bien qu'elles soient retenues par des
considérations d'un autre ordre. Elles peuvent se tromper, je crois
sincèrement qu'elles se trompent; mais leur erreur même témoigne
hautement qu'elles ne cèdent pas à un sentiment égoïste ainsi qu'on
le répète sans cesse.

Si je voulais prendre mes démonstrations dans des circonstances
locales, quelle ville pourrait m'en fournir de plus puissantes? Ces
jours-ci je considérais l'Océan de la pointe de Latalaye. Je voyais,
à ma droite, la côte de France dans la direction de Bordeaux, et,
à ma gauche, la côte d'Espagne jusqu'au cap Saint-Vincent. Je me
disais: Est-il possible que cette économie politique soit la vraie
qui nous enseigne que tous les échanges que Bayonne fait avec une
de ces côtes sont d'une nature différente de ceux qu'elle fait avec
l'autre? Je voyais l'embouchure de la Bidassoa et je me disais: Quoi!
tous les hommes qui vivent sur la rive gauche de ce ruisseau ont
avantage à échanger vers le couchant, et ils ne pourront échanger
vers le levant sans se nuire à eux-mêmes! Ce sera précisément le
contraire pour ceux qui sont nés sur la rive droite! Les uns et les
autres devront s'estimer heureux que la loi soit venue détruire
ces facilités de transactions que la rivière et la mer leur ont
préparées! Me tournant vers l'embouchure de l'Adour, je me disais:
Pourquoi n'est-ce pas à cette limite, plutôt qu'à celles de la
Bidassoa, que les échanges commencent à devenir funestes! Quelle
est donc cette économie politique qui, comme dit Pascal, est vérité
au delà d'un fleuve, et mensonge en deçà? L'échange n'a-t-il pas
une nature qui lui soit propre? Est-il possible qu'il soit utile ou
funeste selon le caprice de ces délimitations arbitraires? Non, un
tel système ne peut être la vérité. L'intelligence humaine ne peut
pas accepter à jamais de pareilles inepties.

Cependant, quelque absurde que soit au premier coup d'oeil cette
économie politique de la restriction, elle s'appuie sur des arguments
spécieux, puisqu'enfin elle a prévalu dans les esprits et dans
les lois. Je ne puis aujourd'hui réfuter tous ces arguments. Je
m'attacherai à un de ceux qui m'ont paru faire le plus d'impression.
C'est celui que l'on tire de la supériorité des capitaux anglais.
Je choisis ce sujet, parce qu'il me conduira à examiner aussi les
fondements de l'opposition que le parti démocratique paraît être
décidé à faire à la liberté du commerce.

On dit: «Nous voulons bien lutter contre les autres peuples, mais à
armes égales. S'ils nous sont supérieurs, soit par les dons de la
nature, soit par l'abondance et le bon marché des capitaux, ils nous
écraseront. Ce ne sera plus de la concurrence, ce sera du monopole en
leur faveur contre nous.»

Dans ce raisonnement on oublie une chose. C'est l'intérêt du
consommateur national. La supériorité de l'étranger, de quelque
nature qu'elle soit, se traduit en bon marché du produit, et le
bon marché du produit est tout au profit non du peuple vendeur,
mais du peuple acheteur. Cela est vrai des capitaux. Si les Anglais
se contentent de tirer 2 pour 100 des capitaux engagés dans leurs
usines, ou même si ces capitaux sont _amortis_, ils chargent d'autant
moins le prix du produit, circonstance qui profite exclusivement
à celui qui l'achète. C'est une des plus belles et des plus
fécondes harmonies de l'ordre naturel des sociétés, harmonie dont
les protectionistes ne tiennent pas compte, parce qu'ils ne se
préoccupent jamais du consommateur, mais seulement du producteur
national.

Eh bien! je veux me placer à leur point de vue et examiner aussi
l'intérêt producteur.

À ce point de vue, la supériorité des capitaux étrangers est un
désavantage pour nous.

Mais on m'accordera sans doute que ce serait un bien triste et bien
absurde remède que celui qui se bornerait à paralyser dans nos mains
le peu de capitaux qui s'y trouvent.

Or c'est là ce que fait le régime protecteur.

Nous nous plaignons que la somme de nos capitaux ou le capital
national est faible. Et que fait ce régime? Il nous astreint à en
prélever, pour chaque entreprise déterminée, une portion plus grande
que celle qui serait nécessaire sous le régime de la liberté.

Qu'un Anglais fonde en Angleterre une fabrique et qu'un Français
veuille établir en France une usine parfaitement identique.
En dégageant par la pensée ces opérations de toutes autres
circonstances, et ne tenant compte que du régime protecteur, comme
il faut le faire pour en apprécier les effets, n'est-il pas vrai que
le Français sera obligé, à cause de ce régime, de se pourvoir d'un
capital fixe plus considérable que celui de l'Anglais, puisqu'il ne
peut pas, comme l'Anglais, aller chercher ses machines partout où
elles sont à meilleur marché? N'est-il pas vrai qu'il en sera de même
du capital circulant, puisque ce régime a pour effet et même pour but
d'élever le prix de toutes les matières premières? Ainsi vous vous
plaignez de ce que le Français éprouve déjà le désavantage de payer
son capital à 5 pour 100 quand l'Anglais ne le paye que 3 pour 100;
et que faites-vous pour compenser ce désavantage? Vous obligez le
Français à emprunter 400,000 francs pour faire ce que l'Anglais fait
avec 300,000!

Il en est de même en agriculture.

Ou ce qu'on appelle protection à l'agriculture n'a aucun effet, ou
elle a pour effet d'élever le prix des produits agricoles. Cela posé,
j'ai un champ qui me donne en moyenne 100 francs par an nets. Je puis
le vendre pour 2,000 francs. Si, par l'effet du régime protecteur,
j'en tire 150 francs, je le vendrai 3,000 francs.--Or voyez ici
les conséquences du système. Une fois que j'ai vendu mon champ, ce
n'est pas l'agriculture, c'est moi capitaliste qui recueille tout le
profit. Le nouveau propriétaire n'est pas enrichi par le système;
car, s'il tire 150 francs au lieu de 100, il a payé 3,000 francs au
lieu de 2,000. Le fermier n'est pas plus riche non plus, car, s'il
vend le blé un peu plus cher, il paye un fermage de 150 au lieu de
100. Et, quant au manouvrier, il paye le pain plus cher, voilà tout.
En définitive l'opération se résume ainsi: La loi fait un cadeau de
50 francs de rentes que le public paye sous forme de cherté du pain.

Et maintenant qu'il s'agisse de faire une entreprise agricole. Il est
bien clair que l'entrepreneur aura besoin d'un capital plus fort.
S'il achète la terre, il faut qu'il la paye 3,000 francs au lieu de
2,000. S'il la prend à bail, il faut qu'il paye 150 au lieu de 100.
Il se refera sans doute en rançonnant à son tour le public par le
prix du blé. Mais toujours est-il qu'une entreprise identique exige
de lui un capital plus considérable. C'est ce que je voulais prouver.

Le commerce n'échappe pas à cette nécessité. J'en ai eu une preuve
bien convaincante à Marseille. Un constructeur de navires à vapeur
et en fer, qui a obtenu l'autorisation de travailler à l'entrepôt,
c'est-à-dire avec des matériaux étrangers, à la charge de réexporter,
avait fait un superbe bâtiment. Un acquéreur se présente. Combien
voulez-vous de votre navire? dit-il au constructeur.--De quel pays
êtes-vous? répond celui-ci.--Que vous importe, pourvu que je vous
paye en monnaie française?--Il m'importe que si vous êtes Français,
le navire vous coûtera 300,000 francs, si vous êtes Génois, vous
l'aurez pour 250,000.--Comment cela se peut-il? dit l'acquéreur qui
était Français.--Oh! dit le vendeur, vous êtes _protégé_, c'est un
avantage qu'il faut payer.--En conséquence, les Génois naviguent avec
des navires de 250,000 francs, et les Français avec des navires de
300,000 francs, tous construits par des Français et en France.

Vous voyez, Messieurs, les résultats de ce système pour toutes nos
industries. À supposer, comme on le dit, qu'elles soient dans un
état d'infériorité, il ne fait qu'accroître cette infériorité. C'est
certes le plus absurde remède qu'on puisse imaginer.

Mais voyons maintenant son effet sur l'ouvrier.

Puisque sur le capital national, il faut prélever une plus grande
part pour chaque entreprise industrielle, agricole ou commerciale,
le résultat définitif et nécessaire est une diminution dans le
nombre des entreprises. Une foule d'entreprises ne se font pas
parce qu'un capital national déterminé ne peut faire face à un même
nombre d'entreprises, toutes plus dispendieuses, et aussi parce que
souvent la convenance cesse. Telle opération qui pouvait présenter du
bénéfice avec un capital de 300,000 francs, offre de la perte s'il
faut un capital de 400,000 francs.

Or la réduction dans le nombre des entreprises, c'est la réduction
dans la demande de la main-d'oeuvre ou dans les salaires.

Ainsi ce système a pour les ouvriers deux conséquences aussi tristes
l'une que l'autre. D'un côté, il grève d'une cherté factice leurs
aliments, leurs vêtements, leurs outils et tous les objets de leur
consommation. De l'autre, il répartit le capital national sur un
moins grand nombre d'entreprises, restreint la demande des bras, et
déprime ainsi le taux des salaires.

Oui, je le dis et je le répète sans cesse, parce que c'est là ma
conviction profonde, la classe ouvrière souffre doublement de ce
régime, et c'est la seule à laquelle il n'offre et ne peut offrir
aucune compensation.

Aussi un des phénomènes les plus étranges de notre époque, c'est de
voir le parti démocratique se prononcer avec aigreur, avec passion,
avec colère, avec haine contre la liberté du commerce.

Ce parti fait profession d'aimer la classe ouvrière, de défendre ses
intérêts, de poursuivre le redressement des injustices dont elle peut
être l'objet. Comment donc se fait-il qu'il soutienne un régime de
restrictions et de monopole qui n'est envers les travailleurs, et
surtout ceux qui n'ont que leurs bras, qu'un tissu d'iniquités?

Pour moi, je le dis hautement, j'ai toujours appartenu au parti
démocratique. Rien ne s'oppose à ce que je le déclare ici, car, par
cela même que notre Association n'arbore aucune couleur politique,
elle ne défend à personne d'avouer son drapeau. Si par le triomphe
de la démocratie on entend la participation de tous aux charges et
aux avantages sociaux, l'impartialité de la loi envers les petits
comme envers les grands, envers les pauvres comme envers les riches,
le libre jeu, le libre développement laissé aux tendances sociales
vers l'égalité des conditions, je suis du parti démocratique. Et je
me félicite de pouvoir le dire ici, devant mes compatriotes, dans
cette ville où je suis né, où j'ai passé ma jeunesse, parce que s'il
m'échappait une parole qui s'écartât de la vérité, cinquante voix
s'élèveraient pour me démentir. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui
puisse citer dans toute ma carrière un mot, un acte qui n'ait été
inspiré par l'esprit de la démocratie, par le libéralisme le plus
avancé? S'il en est un, qu'il se lève et qu'il me confonde.

Comment donc se fait-il que, lorsque je mets mes forces, tout
insuffisantes qu'elles sont, au service d'une liberté, de la plus
précieuse des libertés pour l'homme du peuple, de la liberté du
travail et de l'échange, je rencontre sur mon chemin le parti
démocratique?

C'est que ce parti se trompe, et ceux qui le mènent le trompent.

Je dis que ceux qui le mènent le trompent, et je m'explique. Loin de
moi la pensée que les hommes du parti démocratique manquent en cette
circonstance de sincérité. Je ne crois pas qu'il y ait un homme sur
la terre moins disposé que moi à imputer des motifs coupables. J'ai
assez réfléchi sur les objets qui divisent les hommes pour savoir
ce qu'il y a de spécieux dans les opinions les plus diverses; et
dès lors, quand on ne partage pas la mienne, je ne me permets pas
de supposer d'autre motif qu'une conviction, selon moi égarée, mais
sincère.

Mais lorsqu'un homme me déclare que _j'ai raison en principe_, et
que néanmoins il fait à ce principe une guerre sourde et incessante,
alors je me dis: Cet homme s'écarte de toutes les règles de logique
et de moralité qui dirigent les actions humaines; il va au-devant de
toutes les interprétations; il me donne le droit de rechercher le
secret mobile qui détermine chez lui un tel excès d'inconséquence
avouée.

Cette inconséquence, je l'ai entendu expliquer ainsi et j'avoue que
tout mon être répugne à cette explication. On attribuait aux roués du
parti démocratique ce calcul odieux:

«Le peuple souffre, et sous le régime restrictif, ses souffrances ne
peuvent qu'augmenter. De plus, il ignore la cause de ses souffrances,
et nous pouvons facilement tourner sa haine contre ce qui nous
déplaît. Il est dans la condition la plus favorable pour devenir en
nos mains un instrument de perturbation. Notre rôle est de l'aigrir,
et non de l'éclairer. Au contraire, faisons la guerre à ceux qui lui
montrent la vérité, la cause et le remède de ses souffrances; car si
elles venaient à s'adoucir, le peuple se rallierait à l'ordre social
actuel, et ne se prêterait plus docilement à nos desseins.»

Une perversité aussi machiavélique ne peut germer que dans bien
peu de têtes. J'aime mieux examiner l'explication que donnent les
démocrates eux-mêmes de leur opposition au libre-échange, tout en
reconnaissant que c'est un principe de vérité et de justice.

Quand je leur ai demandé les motifs de leur opposition, ils m'ont
répondu: D'abord, le Gouvernement favorise votre entreprise. Ensuite,
le libre-échange, par ses tendances pacifiques, interromprait la
grande mission de la France qui est de propager en Europe l'idée
démocratique, au besoin par les armes.

Quant au premier motif, je déclare de la manière la plus formelle
que l'Association du libre-échange n'a eu avec le Gouvernement
aucune communication, si ce n'est pour obtenir l'autorisation exigée
par la loi. Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais vu M. Guizot ni
M. Duchâtel. Un discours de M. Guizot me fait présumer qu'il a le
sentiment confus qu'en matière d'échanges, la liberté vaut mieux
que la restriction. M. Duchâtel, avant d'être ministre, a fait une
brochure où les vrais principes économiques sont exposés avec une
grande clarté. Mais quoi! sommes-nous tenus de repousser une liberté
précieuse parce que M. Duchâtel a écrit, dans sa jeunesse, une
brochure en sa faveur?

Et quand il serait vrai que les secrètes sympathies du Ministère
fussent pour nous, quand il serait vrai que, fatigués des exigences,
des obsessions des protectionistes, les Ministres songeassent à
décharger le Gouvernement du joug que le système restrictif fait
peser sur lui, devrions-nous pour cela défendre ce système? Je sais
bien que c'est ainsi que raisonnent les partis: Entravons la marche
du Gouvernement, _ruat coelum_. Jamais je ne m'associerai à cette
tactique. Où est le vrai, l'honnête, le juste, le bien et le bon,
c'est de ce côté que je me porte, sans examiner si le Gouvernement
est pour ou contre. Ergoter contre la vérité uniquement parce que le
Gouvernement s'est mis de son côté, c'est fausser sciemment l'esprit
public; et j'ai la confiance qu'un des bienfaits accessoires de
notre Association sera de discréditer ce genre d'opposition immorale
et dangereuse. Vous ne voulez pas du Ministère, c'est sans doute
que vous le croyez mauvais. S'il est mauvais, il est vulnérable;
attaquez-le par là, soit. Mais le combattre sur le terrain de
la justice et de la vérité, quand par hasard il s'est placé sur
ce terrain, et cela en vous plaçant vous-même sur le terrain de
l'injustice et du mensonge, ce n'est plus esprit d'opposition, c'est
esprit de faction.

Le parti contre lequel je me défends ici se fonde encore sur ce que
la France a pour mission de répandre l'idée démocratique par les
armes. J'aime à croire que ce n'est pas là la pensée de la démocratie
française, mais de quelques meneurs qui se sont faits ses infidèles
organes.

Pour moi, je crois que la doctrine la plus consciencieuse n'a
qu'un droit, celui de combattre par la parole, de vaincre par la
persuasion, de se propager par l'exemple. L'infaillibilité elle-même
aurait tort de recourir à la violence. Quand le christianisme voulut
s'imposer aux consciences par le déploiement de la force brutale,
se fondant sur ce que lui seul possédait la vérité, que lui disait
la philosophie? «Si vous possédez la vérité, prouvez-le. C'est une
puissance assez grande pour que vous n'y ajoutiez pas celle des
armes.» Faut-il maintenant tenir le même langage à la démocratie?
faut-il lui dire: «Si vous avez la vérité prouvez-le. Montrez-le au
monde par votre exemple. Que la France soit le pays le mieux ordonné,
le mieux gouverné, le plus éclairé, le plus moral, le plus heureux
de la terre, et pour faire de la propagande, vous n'aurez qu'à ouvrir
vos ports et vos frontières, afin que chacun vienne contempler parmi
vous les miracles de la liberté.»

«Croyez-vous hâter le triomphe de la démocratie en vous montrant
toujours prêt à fondre sur le monde, le cimeterre d'une main et
votre Koran de l'autre? Si les autres peuples sont dans l'erreur,
l'erreur périt-elle sous le sabre et la baïonnette? Ne craignez-vous
pas qu'ils ne finissent par se dire: «Cette nation prétend avoir
reçu du ciel la mission de convertir toutes les autres à la vraie
foi politique, qui est la fraternité et voyez: elle transforme ses
laboureurs en soldats, ses charrues en épées, ses navires marchands
en vaisseaux de guerre; elle hérisse le sol d'arsenaux, de casernes
et de citadelles; elle gémit sous le poids des taxes, elle a remis
toutes ses forces vives entre les mains de quelques chefs d'armée,
ah! gardons-nous de l'imiter!»

Puisque je suis sur ce sujet, je vous demanderai la permission de
montrer l'intime connexité qu'il y a d'un côté entre le régime
restrictif et l'esprit de guerre, de l'autre entre le libre-échange
et l'esprit de paix. C'est le côté le plus important et peut-être le
moins compris de notre belle cause. Je suis forcé de recourir à une
dissertation économique, car ce n'est pas aux passions, ni même au
sentiment que je m'adresse, mais à la conviction.

Deux systèmes économiques sont en présence.

L'un, celui qui domine dans les législations et dans les
intelligences, fait consister le progrès dans l'excédant des
ventes sur les achats, dans l'excédant des exportations sur les
importations, en un mot dans ce qu'on a appelé la _balance du
commerce_.

L'autre, celui que nous nous efforçons de propager, en est justement
le contre-pied. Il ne voit dans ce qu'un peuple exporte que le
_payement_ de ce qu'il importe. À nos yeux, l'essentiel, c'est
que chaque payement, le moindre possible, réponde à la plus grande
somme possible d'importations; et voilà pourquoi notre maxime est:
Laissez à chacun la faculté d'aller acheter là où les produits sont
à meilleur marché, et vendre là où ils sont le plus chers; car
évidemment c'est le moyen de donner le moins pour recevoir le plus
possible.

C'est, du reste, sur ce dernier principe, que tous les hommes
agissent naturellement et instinctivement, quand la loi ne vient pas
les contrarier.

Je ne rechercherai pas lequel de ces deux systèmes diamétralement
opposés est dans la vérité économique, je me bornerai à montrer leur
relation avec l'esprit de guerre et l'esprit de paix, quel est celui
qui renferme un levain d'universel antagonisme, et celui qui contient
le germe de la fraternité humaine.

Le premier, ai-je dit, se résume ainsi: importer peu; exporter
beaucoup.

Pour atteindre l'un de ces résultats, _importer peu_, il a les lois
restrictives. Il charge des corps armés, sous le nom de douaniers, de
repousser les produits étrangers; et si ce système est bon, nous ne
pouvons pas trouver surprenant ni même mauvais que chaque nation en
fasse autant.

Reste le complément du système: _exporter beaucoup_. La chose n'est
pas facile. Puisque chaque peuple est occupé de repousser les
importations, comment chacun parviendra-t-il à beaucoup exporter? Il
est bien clair que ce qui est exportation pour l'un est importation
pour l'autre, et si personne ne veut acheter, il n'y a de vente
possible pour personne.

Remarquez que c'est bien là de l'antagonisme, car ne faut-il pas
donner ce nom à un ensemble d'efforts qui se font partout en même
temps en sens opposé, chacun voyant un bien pour lui, dans la chose
même que tous considèrent comme un mal pour eux? Vous voyez qu'au
fond de ce système, il y a cette fameuse et triste maxime: _Le profit
de l'un est le dommage de l'autre._

Cependant, il faut exporter, c'est la condition du progrès. Mais
comment faire, puisque personne ne veut recevoir? Il n'y a qu'un
moyen, LA FORCE. Il ne s'agit que de conquérir des consommateurs. Ce
système pousse donc logiquement à l'usurpation, à la conquête; et
remarquez qu'il y pousse tous les peuples à la fois.

En définitive, c'est le droit du plus fort ou du plus rusé. La
politique des peuples est toute tracée. Emparons-nous d'une île, puis
d'une seconde, puis d'une troisième, puis d'un continent, et, en même
temps, forçons les habitants à consommer exclusivement nos produits.

Voilà le monde. Messieurs, sous le régime prohibitif, si on le
suppose conséquent avec lui-même, et il faut que j'aie le jugement
bien faussé si ce système n'implique pas que la guerre est l'état
naturel de l'homme.

On me dira sans doute: «Mais le monde est sous l'empire du régime
restrictif, et cependant nous ne le voyons pas en proie à une guerre
universelle. Il vient de traverser quarante années de paix.»

Oui; mais pourquoi? Parce que tous les peuples ne peuvent pas être
à la fois les plus forts. Il y en a un à qui la prédominance reste.
Celui-là s'empare de tout ce dont il peut s'emparer sans trop de
danger; il étend ses conquêtes en Asie, en Afrique, en Amérique,
dans les archipels de la Méditerranée comme dans les archipels du
grand Océan. Quant aux autres, qu'ils ne se fassent pas illusion, ce
n'est pas l'envie qui leur manque, c'est la force. L'Espagne et le
Portugal n'ont-ils pas étendu leur domination autant qu'ils l'ont
pu? La Hollande n'a-t-elle pas disputé à l'Angleterre l'Inde, Ceylan
et le cap de Bonne-Espérance? Nous-mêmes, est-ce volontairement
que nous sommes réduits à la Martinique et à Bourbon? que nous
avons cédé le Canada, l'île de France et Calcutta? que nous avons
perdu Saint-Domingue? N'envahissons-nous pas en ce moment le nord
de l'Afrique? Dans ce sens, chaque peuple fait tout ce qu'il peut,
voilà la vérité; s'il obéit à la pensée du régime restrictif, il est
conquérant par nature, et s'il s'arrête, sa prétendue modération est
de l'impuissance, pas autre chose.

Ainsi, Messieurs, vous voyez que le régime prohibitif, ce régime
fondé sur la doctrine de la balance du commerce, ce régime qui
voit le bien dans l'excédant des exportations, mène logiquement à
l'abus de la force, à la violence, à l'usurpation, et à tout le
machiavélisme diplomatique, qui est la ruse des nations mise au
service de leur injustice. Prépondérance, prépotence, suprématie,
voilà les grands mots sous lesquels chacun cache sa perversité;
et ce qu'il faut bien observer, c'est que si ce système est vrai,
l'esprit de haine, de jalousie, d'antagonisme et de domination est
indestructible, puisqu'il a sa racine dans la vérité même.

Mais que la doctrine opposée vienne à triompher dans les esprits,
que chaque peuple, se considérant comme un être collectif, adopte
le raisonnement de l'individu et se dise: Mon avantage est dans la
quantité de ce que je reçois, et non dans la quantité de ce que
je donne, en d'autres termes, mon avantage est d'acheter à bon
marché et de vendre cher, en d'autres termes encore, mon avantage
est de laisser faire mes négociants et d'affranchir les échanges;
à l'instant les conséquences changent du tout au tout, comme le
principe change du tout au tout. À l'instant ce qui était considéré
comme un mal, à savoir l'_importation_, est regardé comme un bien,
et le _payement_ que l'on prenait pour le beau côté n'est plus vu
que comme le côté désavantageux de l'échange. L'effort de chaque
peuple se fait en sens inverse, et au lieu de lutter pour imposer ses
produits, il n'a plus d'autre émulation que celle d'ouvrir au plus
tôt ses ports et ses frontières aux produits des autres peuples.--Et
cela, sans s'inquiéter de l'exportation ou du payement, dont nos
fournisseurs s'occuperont pour eux-mêmes. Il est clair que dans ce
système l'usurpation, la domination, les colonies, et par suite la
force brutale et la ruse diplomatique sont frappées d'inutilité. Il
ne faut pas un si grand appareil pour importer. Mais si chaque peuple
s'abstient de menacer les autres, non par générosité, mais pour obéir
à son intérêt, quel immense changement est introduit dans le monde!
Je ne crains pas de dire que l'adhésion des peuples à notre doctrine
sera la plus grande, la plus bienfaisante révolution dont le monde
ait été témoin depuis dix-huit siècles.

C'est dans le mois où nous sommes et presque à pareil jour que
Christophe Colomb découvrit le nouveau monde[50], et c'est de cette
découverte que datent le régime prohibitif ainsi que les guerres et
les dissensions qui en ont été la suite; car ce faux principe était
comme enveloppé dans l'or de l'Amérique. Messieurs, signalons aux
peuples, dans l'ordre moral, un monde nouveau, un monde de paix,
d'harmonie, de bien-être et de fraternité.

[Note 50: Le 5 septembre 1492.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Sachons toutefois que cette immense révolution ne sera pas le fruit
du _libre-échange_ seulement, mais aussi et surtout de l'_esprit
du libre-échange_.--Le libre-échange pourrait être obtenu par
surprise, par un engouement momentané de l'opinion publique, en
dehors de convictions générales et bien arrêtées. Il pourrait aussi
s'introduire dans la législation sous la pression de circonstances
extraordinaires. Mais alors l'esprit du monopole survivrait au
monopole. Le principe exclusif dominerait encore les intelligences et
menacerait le monde d'autant de maux que s'il régnait encore dans nos
lois. Je n'en veux pour preuve que ce qui se passe en Angleterre.

Vous le savez, la Ligue s'efforçait d'étendre dans les trois
royaumes l'esprit du libre-échange, mais son oeuvre était loin d'être
achevée, lorsqu'une maladie mystérieuse, dans le règne végétal,
anéantit une grande partie des subsistances du peuple. L'aristocratie
cédant, non à la persuasion, mais à la nécessité, se décida à ouvrir
les ports, ce qui arracha à Cobden cette réflexion juste et triste:
«C'est une chose humiliante et bien propre à rabaisser l'orgueil
de l'homme qu'une tache noire sur la plus humble des racines
alimentaires ait plus fait pour la liberté du commerce que nos sept
années d'efforts, de dévouement et de sacrifices.»

Aussi qu'est-il arrivé? Une chose à laquelle on devait s'attendre:
c'est que l'esprit du monopole qui, au Parlement, a cédé sur un point
et sans conviction à l'empire de la nécessité, n'en dirige pas moins
la politique de la Grande-Bretagne[51].

[Note 51: Ici s'arrête le manuscrit du discours projeté. Quelques
notes qui y sont jointes indiquent comment l'auteur entendait le
terminer. Il devait exposer que l'esprit de liberté et l'esprit
d'oppression se livreraient encore plus d'un combat au Parlement;
que le parti libéral y était devenu plus fort depuis les dernières
élections; que ce parti, d'après ses actes anciens et récents,
méritait la confiance et la sympathie de la France. En d'autres
termes, il devait développer devant le public de Bayonne la même idée
qu'on trouve dans quelques-uns de ses écrits, notamment t. III, p.
459, et au présent volume, dans l'ébauche intitulée et ANGLOMANIE,
ANGLOPHOBIE.

                                                  (_Note de l'édit._)]


39.--À MM. LES MEMBRES DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE[52].

[Note 52: _Libre-échange_ du 14 novembre 1847.

                                                    (_Note de l'éd._)]

MESSIEURS,

Pour vous décider à persister dans la réserve où vous avez cru devoir
vous renfermer l'année dernière, l'Association qui ne veut pas que
les échanges soient libres vous a présenté quelques considérations
auxquelles nous espérons que vous nous permettrez de répondre.

Cette Association annonce avoir consulté un grand nombre
d'assemblées, et elle a eu, dit-elle, la satisfaction de les voir
presque toutes se prononcer en faveur du _principe_ de la protection.

Est-ce une raison pour que vous vous prononciez dans le même
sens? Ce que vous êtes appelés à exprimer, ce n'est pas l'opinion
d'autrui, mais la vôtre. Le résultat de semblables enquêtes serait
bien illusoire, si chaque conseil général, renonçant à penser pour
lui-même, se bornait à rechercher quel a été l'avis des autres
conseils, afin d'y conformer le sien.

Or, Messieurs, quand nous voyons les énormes dépenses auxquelles
notre pays se soumet pour faciliter ses échanges par les chemins de
fer, nous ne pouvons pas croire que l'assemblée qui représente la
capitale du monde civilisé consente à émettre un vote favorable au
_principe_ de la restriction des échanges.

Un vote contre les chemins de fer serait certainement plus conséquent
à ce principe. Car si l'introduction de produits étrangers doit nuire
à la richesse du pays, mieux vaut ne pas favoriser cette introduction
que de lui créer d'abord de dispendieuses facilités pour lui opposer
ensuite de dispendieux obstacles.

Messieurs, nous vous prions d'examiner surtout la question au
point de vue de la justice. Est-il juste, par exemple, que les
propriétaires français jouissent d'un privilége, dans quelque mesure
que ce soit, pour la vente de leur blé? Posséder le sol, c'est déjà
pour eux un grand avantage, et ne devraient-ils pas s'en contenter?
Quand une rare population s'établit dans un pays où, comme aux
États-Unis, la terre surabonde et n'a pas de valeur, chacun en
prend autant qu'il en peut cultiver. Si quelques hommes exercent
d'autres industries, ils ne peuvent pas être opprimés; car, s'ils
l'étaient, ils prendraient aussi de la terre. Mais quand tout le
territoire est possédé et que la population continue à s'accroître,
les nouveaux venus ne seront-ils pas les esclaves des propriétaires,
si ceux-ci s'arrogent le droit exclusif de vendre du blé? Est-ce
qu'une telle prétention n'est pas inique et de nature à ébranler dans
les esprits le principe même de la propriété? Représentants de Paris,
déciderez-vous qu'un Français, né après que tout le territoire est
possédé, n'a pas le droit de tirer au moins parti de ses facultés, en
échangeant son travail contre des aliments étrangers? N'est-il pas
évident d'ailleurs que cette liberté a pour conséquence de retenir
la valeur des terres et de leurs produits dans des limites justes et
naturelles, et de ne pas leur laisser acquérir une valeur exagérée,
factice, précaire, et par là dangereuse pour le propriétaire lui-même?

On vous dit que chacun est à la fois _producteur et consommateur_.
C'est possible. Nous ne voulons pas discuter ici cette assertion.
Mais ce qui est certain, c'est que, sous le régime restrictif, chacun
est consommateur payant tribut à ce régime; tandis que si chacun est
producteur, chacun n'est pas du moins _producteur protégé_. Veuillez,
Messieurs, faire le classement des habitants de Paris par métiers
et professions; nous osons affirmer que vous n'en trouverez pas un
vingtième, peut-être un centième, parmi les participants aux faveurs
de la douane.

Nos adversaires mettent beaucoup d'application à insinuer qu'il
s'agit ici d'une question anglaise. Ce qui précède suffit pour
montrer qu'elle est française et très-française. La question est de
savoir si la liberté et l'industrie d'un Français seront sacrifiées
aux convenances d'un autre Français.

Après cela, nous ne craignons pas de les suivre sur le terrain
étranger.

Ils présentent la crise qui tourmente l'Angleterre comme un résultat
de la liberté commerciale.

Quoi! l'Angleterre souffre parce qu'elle paye moins de droits sur le
café, le sucre, le blé et le coton? C'est là un bien étrange paradoxe.

Mais l'Angleterre est un pays de publicité; rien n'est plus aisé
que de savoir ce qu'elle pense, et nous n'y voyons personne, sauf
quelques lords désappointés, donner à la crise une si étrange
explication.

Certes, les ouvriers qui manquent de travail et de pain, seraient
bien excusables, dans le paroxysme des souffrances, de les attribuer
à la réforme récente des tarifs. Cependant, nulle part on ne les voit
réclamer le rétablissement des droits élevés.

Pourquoi? parce qu'ils savent bien qu'en Angleterre, comme en
France, la libre introduction du blé a été votée sous l'empire de la
nécessité la plus absolue, et que si elle a été un remède insuffisant
au mal, elle n'en a pas au moins été la cause.

Ils savent bien qu'une nation ne peut être aussi florissante quand la
récolte a été emportée par un fléau que lorsqu'elle a réussi; quand
une partie considérable de substances alimentaires se détériore que
lorsqu'elle se conserve.

Ils savent bien qu'ils ne peuvent pas filer et tisser autant de coton
quand le coton manque que lorsqu'il ne manque pas.

Ils savent bien que lorsqu'on engage imprudemment plusieurs milliards
dans des entreprises qu'on ne peut pas achever, ces milliards font
défaut au travail et à l'industrie.

Ils savent bien, ou du moins ils commencent à apprendre que lorsqu'un
peuple veut faire des conquêtes et exercer partout une injuste
suprématie, lorsqu'il s'accable lui-même d'impôts et de dettes pour
payer ses marins, ses soldats, ses diplomates, toute l'activité
déployée pour satisfaire sa gloriole est perdue pour la satisfaction
de ses justes et légitimes besoins.

Les ouvriers savent cela, et l'on demande au conseil général de Paris
de proclamer qu'il l'ignore!

On vous dit encore que si l'année dernière nous avions modifié notre
tarif, cette année l'Angleterre nous eût inondés.

Quoi! c'est au moment où le coton lui manque qu'elle nous eût inondés
de coton? C'est au moment où les Anglais empruntent à 8 pour 100 pour
payer leurs dettes les plus pressantes qu'ils auraient agrandi toutes
leurs industries à la fois pour nous inonder?--Mais il y a dans le
monde des pays qui jouissent de quelque liberté. Ont-ils été inondés?
L'Union américaine, la Suisse, la Hollande et la Toscane ont-elles
été inondées?

On vous parle ensuite de l'industrie de Paris comme si elle ne
s'occupait que de modes et de luxe. Vous savez mieux que personne
que la ville que vous représentez a une bien autre importance
industrielle. Vous savez aussi qu'elle est en possession d'un noble
et légitime monopole, celui du goût; et lorsqu'on voit quelle immense
supériorité, sous le régime de la liberté, le goût, l'art et le
génie donnent à Paris sur les provinces, il est permis de croire
qu'ils donneraient cette même supériorité à la France sur l'étranger,
surtout si, pour satisfaire d'injustes prétentions, l'on ne mettait
pas hors de sa portée les matériaux, les instruments et les débouchés
de son industrie.

Enfin, Messieurs, on vous fait observer que le _Siècle_, le
_National_, la _Revue nationale_, l'_Atelier_, la presse
démocratique, en un mot, repousse ce qu'on nomme _notre théorie_,
c'est-à-dire le droit de disposer du fruit de son travail. Nous ne le
nions pas, et c'est pour nous un sujet d'étonnement et d'affliction.
Nous sommes profondément surpris et affligés de voir, nous ne
dirons pas la démocratie française, mais les meneurs du parti
démocratique se ranger, après quelques moments d'hésitation, du côté
des restrictions et des priviléges. Quel est leur but? quel est leur
plan? Nous l'ignorons; mais ils en ont un, peu susceptible d'être
avoué sans doute, puisqu'avant de nous attaquer avec acharnement, ils
ont proclamé que nous avions raison _en principe_, c'est-à-dire que
nous avons pour nous la justice et la vérité. Nous ne savons ce qui
les a décidés à se tourner contre la justice et la vérité; mais ce
que nous savons, c'est que les démocrates de tous les pays et de tous
les temps se lèvent pour les confondre. Aux États-Unis, le peuple
vote, et il a repoussé le principe restrictif. En Suisse le peuple
vote, et il a voulu la liberté absolue. La Hollande, aux traditions
républicaines, a le tarif le plus modéré. L'Italie révolutionnaire
aspire au régime commercial de la Toscane. En Angleterre, le combat
contre la protection n'est qu'un effort de la démocratie contre
l'aristocratie; et ce qui parle plus haut encore au coeur des vrais
démocrates, c'est l'exemple de nos pères. Aujourd'hui chacun fait
à sa guise parler le peuple; mais le peuple a parlé deux fois par
lui-même, et deux fois il a fait de la douane un simple instrument de
fiscalité, et non une machine à priviléges. La Chambre du double vote
a rendu à nos tarifs le caractère aristocratique. 1791 et 1825, voilà
deux dates plus significatives que tout ce que nous pourrions dire.
Exhumez de vos archives, Messieurs, les deux tarifs qui s'y réfèrent
et prononcez.

Et en prononçant, rappelez-vous que les délibérations du Conseil
général de la Seine ne sont pas vouées à l'obscurité et à l'oubli.
C'est une grave responsabilité que celle de parler au nom du foyer
des lumières, des réformes et du progrès, et nous espérons bien qu'il
ne sortira pas du sein de votre assemblée un voeu rétrograde qu'avant
longtemps Paris aurait à désavouer.

Agréez, Messieurs, etc.


40.--CONSEIL GÉNÉRAL DE LA NIÈVRE[53].

[Note 53: _Libre-échange_ du 21 novembre 1847.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Voici d'abord le vote du conseil général de la Nièvre:

     Le Conseil renouvelle le voeu qu'il a émis à la session
     ordinaire de 1846, dans les termes suivants:

     «Le département de la Nièvre a répondu, depuis un demi-siècle,
     à l'appel des gouvernements qui se sont succédé dans cette
     grande époque. Il a mis successivement à profit les exigences
     de la guerre et les ressources de la paix pour développer ses
     anciennes industries et pour en créer de nouvelles. Il a conquis
     un des premiers rangs dans l'exercice des arts dont l'importance
     a le plus grandi, des arts qui procurent aux autres les moyens
     d'action et de travail.

     «Notre département fournil à l'État des armes, des projectiles,
     des ancres et des câbles de fer; il fournit à la capitale du
     chauffage et du bétail; à la Bourgogne, des blés; à la France
     entière des aciers, des fers, des fontes, des tôles, des cuivres
     étirés ou laminés, des papiers, des verres, des émaux, des
     produits à tous les degrés de finesse pour les besoins des
     diverses classes, et surtout des classes inférieures.

     «Voilà les industries dont il entend conserver la vie et
     poursuivre le progrès.

     «Le département de la Nièvre rougirait d'appeler _liberté_,
     soit pour ses fabriques, soit pour son agriculture, l'exemption
     des charges publiques exigibles comme contributions indirectes
     ou directes. Il respecte trop le nom sacré de liberté pour le
     prostituer au désir de ne pas partager les charges que tous les
     citoyens doivent supporter.

     «Si le commerce prétend qu'il doit introduire en France les
     produits de l'étranger, en repoussant, comme une atteinte _à
     sa part des droits de l'homme_, toute contribution levée sur
     des produits étrangers similaires aux produits français, qui
     supportent, eux, de si lourdes charges, l'agriculture et les
     manufactures protesteront contre cet étrange abus de l'égoïsme
     et du langage.

     «Si l'on invoque ici ce qu'on ose appeler la _liberté_, nous
     invoquerons, nous, l'_égalité_! L'égalité, moins mensongère
     et plus puissante auprès des Français, parce qu'elle est
     essentiellement l'_équité_, qui passe avant l'_immunité_.

     «Nous demanderons tous à ne plus rien payer pour nos champs, nos
     charrues, nos outils et nos ateliers, ni pour nos échanges de
     terres, si le commerce prétend ne rien payer pour ses échanges
     avec l'étranger; privilége qu'il appelle habilement _son droit
     et sa liberté_.

     «Nous exprimons le voeu que le Ministère se préoccupe avant
     tout, comme font ailleurs les gouvernements avisés et sages,
     de faciliter aux produits français de nouveaux débouchés,
     en empêchant que des puissances moins bruyantes, mais plus
     positives, ne se procurent des avantages à notre détriment
     auprès des tiers. Voilà la sollicitude que nous préférons à
     celle qui se propose, avant tout, de remplacer sur notre sol des
     produits français par des produits étrangers.

     «Sur le marché national, nous ne réclamons, pour les produits
     de la terre et des ateliers, que des protections éclairées et
     _modérées_. Mais nous les réclamons _suffisantes_ et surtout
     _persévérantes_, afin que les opérations à longs termes, celles
     qui conduisent aux grandes prospérités, puissent compter sur
     l'avenir, se fonder avec confiance et se développer en pleine
     sécurité.

     «Nous espérons que le Ministère et les Chambres s'uniront
     pour procurer plus que jamais à l'industrie française cette
     indispensable sécurité.

     «Nous réclamons, des pouvoirs représentatifs, la déclaration
     publique et solennelle qu'ils ont la ferme intention de
     conserver ces bienfaits à notre patrie; de les conserver
     aujourd'hui surtout, que la propagande étrangère s'efforce
     d'égarer l'opinion publique, en fermant les yeux des classes
     ouvrières sur leurs propres intérêts. Ces intérêts, en effet,
     se trouveraient sacrifiés par des concurrences qu'une
     administration patriotique et sage maintiendra toujours en de
     prudentes limites, qui préviennent aussi bien la ruine des
     nations que celle des individus.»

Et maintenant voyons.

La _Nièvre_ fournit à l'État des armes et des projectiles. Rien de
mieux, si l'État en a besoin, et si la _Nièvre_ ne les lui fait
pas surpayer. Ce que nous reprochons au régime protecteur, c'est
d'augmenter le besoin de ces choses et d'en rendre l'acquisition plus
onéreuse.

La _Nièvre_ fournit à la capitale du chauffage et du bétail. Soit.
Mais la Nièvre a-t-elle droit à des mesures législatives qui
renchérissent pour le peuple de Paris le combustible et la viande?
Le peuple de Paris n'a-t-il pas le droit de pourvoir, par les moyens
les plus économiques possibles, aux besoins de se chauffer et de
manger? Ces besoins ont-ils été créés et mis au monde pour être
législativement exploités par les habitants de la _Nièvre_? Est-ce
l'objet de la loi d'irriter les besoins des uns pour favoriser
l'industrie des autres?

Faute de liberté, un grand nombre de personnes souffriront du froid
et de la faim cet hiver à Paris. Ce sera le fait, non de la nature,
mais de la loi. Avec la liberté, le besoin qu'ont les Parisiens de
combustible et de viande provoquerait la production de ces choses
partout où il y a convenance à les échanger contre des produits de
l'industrie parisienne. Il s'établirait un prix pour le combustible
et le bétail; et si ce prix convient aux habitants de la Nièvre,
rien de plus juste qu'ils en profitent. C'est au prix naturel qu'ont
les choses sur le marché à signaler aux producteurs la convenance
qu'il y a pour eux à y amener ces choses, et non à la convenance
des producteurs de déterminer législativement le prix du marché.
Éloigner le combustible et le bétail du marché de Paris, afin que
la population y souffre du froid et de la faim, et soit disposée
à faire de plus grands sacrifices pour se soustraire à cette
souffrance; en d'autres termes, élever artificiellement le prix du
chauffage et de la viande, afin d'augmenter la convenance dans la
Nièvre à exploiter les mines et les prairies, c'est une police à
rebours dont l'absurdité égale l'injustice.

M. Dupin (non point le député de la Nièvre, mais son frère, _qui
depuis... mais alors..._), M. Ch. Dupin, dans son ouvrage sur les
forces commerciales de la France, constate qu'un tiers de nos
concitoyens ne mangent jamais de viande; et récemment tous les
journaux ont fait savoir que les arrivages de bétail à Paris avaient
subi, le mois dernier, une diminution énorme. C'est la meilleure
réponse aux prétentions du conseil général de la _Nièvre_.

     «Le département de la Nièvre rougirait d'appeler _liberté_
     l'exemption des charges publiques. Il respecte trop le _nom_
     sacré de liberté pour le prostituer au désir de ne pas partager
     les charges que tous les citoyens doivent supporter.»

Sophistes! Vous respectez le _nom_, mais vous ne respectez guère la
chose. Qui parle de s'exempter de taxes? Voulez-vous le savoir? C'est
vous, et de la manière la plus formelle; voici comment:

Vous arguez de vos taxes pour faire hausser législativement le prix
des choses dont vous êtes marchands. Par conséquent, vous demandez à
être remboursés de votre part de taxes par vos acheteurs, _qui payent
leurs taxes aussi_. Or, demander d'être remboursé de ses taxes, c'est
demander de n'en pas payer; et demander à en être remboursé aux
dépens d'un tiers qui paye déjà les siennes, c'est demander que ce
tiers paye deux fois, une fois pour lui et une fois pour vous.

Vous accusez le _commerce_ de repousser les taxes sur les produits
étrangers comme une atteinte à sa part _des droits de l'homme_,
mots que vous soulignez pour les livrer, sans doute, à la dérision
publique.

Quelle étrange confusion!

D'abord, quand le drap est prohibé, ce n'est pas le commerce qui paye
une taxe, c'est le misérable qui a besoin de se garantir du froid et
qui est forcé par la loi à _surpayer_ le drap. Cet excédant de prix
est une taxe qu'il paye, non au Trésor, mais au fabricant de drap.
Et, de plus, le drap étranger, n'étant pas entré, n'a rien payé au
Trésor. Le Trésor est vide d'autant. Il faut donc que le malheureux
acheteur de drap paye encore une taxe sur son sel et ses ports de
lettres, pour remplacer celle que le Trésor a refusé de percevoir sur
le drap étranger.

Quant au négociant, il n'est pour rien là dedans, si ce n'est qu'il
voit restreindre _législativement_ le nombre de ses affaires. Mais
où a-t-on vu qu'il refuse de payer des taxes directes ou indirectes?
Est-ce que le négociant ne paye pas sa patente et sa cote mobilière?
Est-ce que le négociant ne paye pas ses impôts indirects quand il
boit du vin, fume du tabac, reçoit ses lettres, joue aux cartes,
sucre son café et sale son beurre? Si vous trouvez que la patente
ne soit pas assez forte, élevez-la. Mais quel rapport ont les taxes
publiques avec les taxes que la loi nous force à nous payer les uns
aux autres, au moyen des restrictions?

Quand nous demandons la liberté du commerce, ce n'est pas en faveur
du négociant, mais du consommateur; c'est pour que le peuple se
chauffe et mange de la viande à meilleur marché que ne le lui permet
le conseil général de la _Nièvre_.

     «Si l'on invoque ici ce que l'on ose appeler la _liberté_, nous
     invoquerons, nous, l'_égalité_.»

Soit, l'_égalité_ devant la loi, nous ne demandons pas autre chose.
Si vous vous appartenez à vous-même, je demande à m'appartenir à
moi-même; voilà l'égalité dans la liberté. Ou si la loi vous donne
le moyen de me rançonner, je demande qu'elle me donne le moyen de
vous rançonner à mon tour; voilà encore l'égalité dans l'oppression.
Je demande l'une ou l'autre _égalité_. Je suis ouvrier; si la loi
n'élève pas le prix de mon salaire, je demande qu'elle n'élève pas
le prix de votre viande, et si elle élève le prix de votre viande,
je demande qu'elle élève le prix de mon salaire.--Et quand vous,
propriétaire de boeufs et de prairies, vous électeur et député,
vous législateur, faites une loi qui affranchit vos boeufs de la
concurrence et abandonne nos bras à la concurrence, vous commettez
l'iniquité; et si, de plus, vous la commettez au nom de l'_égalité_,
vous joignez à l'injustice le plus détestable des sarcasmes.

L'_égalité_, dit le conseil général de la Nièvre, est plus puissante
que la _liberté_, parce qu'elle est essentiellement l'_équité_, qui
passe avant l'_immunité_.

Voilà certes une dissertation en règle, digne des bancs de l'école.
Ces messieurs cherchent l'égalité en dehors de la liberté, attendu,
sans doute, que l'une exclut l'autre, comme le disait l'an dernier
M. Corne. L'égalité, pour eux, consiste dans les priviléges que la
Chambre du double vote conféra aux grands propriétaires. C'est cette
égalité-là, repoussée par le peuple de 1791, qui est essentiellement
l'_équité_. C'est par pure équité que l'éleveur de boeufs rançonne
législativement son maçon, sans que le maçon puisse rançonner
législativement l'éleveur de boeufs; car nous défions tout le conseil
général de la Nièvre, son président en tête, de nous dire comment
la douane a pourvu à protéger le maçon et tous les artisans et tous
les ouvriers de France.--Voilà le genre d'_équité_ qui passe avant
l'_immunité_, et c'est par haine de l'_immunité_ que l'éleveur de
boeufs adresse à la loi cette requête: «Je paye des taxes, et mon
maçon en paye aussi; mais si vous êtes assez bonne pour élever le
prix de la viande de deux sous par livre, il se trouvera que ma part
de taxes sera repassée sur le dos du maçon, qui payera ainsi sa part
et la mienne, et n'y verra que du feu.»

Et voilà les hommes qui nous accusent de réclamer l'_immunité_, de
prostituer le nom sacré de liberté. Nous demandons, nous, s'ils ne
prostituent pas hypocritement les noms d'équité et d'égalité.

     «Nous exprimons le voeu que le Ministère se préoccupe avant
     tout, comme font ailleurs les gouvernements avisés et sages,
     de faciliter aux produits français de _nouveaux débouchés_,
     en empêchant que les puissances moins bruyantes, mais plus
     positives, ne se procurent des avantages à notre détriment
     auprès des tiers. Voilà la sollicitude que nous préférons à
     celle qui se propose avant tout de remplacer sur notre sol des
     produits français par des produits étrangers.»

Des débouchés! Ah! voilà le grand mot! Mais soyez donc justes et
logiques une fois dans la vie. Si vous trouvez votre système bon,
pourquoi voulez-vous que les autres nations ne le trouvent pas bon
aussi? Si vous ne voulez pas que les produits espagnols remplacent
sur notre sol les produits français, pourquoi voulez-vous que les
Espagnols consentent à ce que les produits français remplacent sur
leur sol les produits espagnols? L'échange a deux termes, donner
et recevoir; supprimer l'un, c'est les supprimer tous les deux;
absolument comme supprimer le premier terme d'une équation, c'est
supprimer l'équation tout entière.

Vous êtes affamés de débouchés. Et que faites-vous? Non-seulement
vous fermez les débouchés du dehors, mais vous restreignez les
débouchés du dedans; car à ce même peuple que vous forcez de surpayer
votre bétail et votre combustible, il reste d'autant moins de
ressources pour se procurer d'autres satisfactions, et par conséquent
encourager d'autres industries. Vous voulez des débouchés; la
_Presse_ nous avertit aujourd'hui même qu'un des effets des réformes
commerciales de l'Angleterre est de chasser nos soieries des marchés
étrangers. Cela est-il surprenant, quand les ouvriers de Lyon sont
forcés de payer outre leurs propres impôts, les impôts des éleveurs
de bétail?

Le conseil général de la Nièvre ne manque pas de donner à nos efforts
le nom de _propagande étrangère_. Que, dans ce mouvement confus de la
presse quotidienne, où chacun cache ses vues et ses passions sous le
voile de l'anonyme, de pareilles imputations se fassent jour, cela
n'a rien de bien surprenant ni de bien alarmant; car, ainsi qu'on
l'a dit, la presse, comme la lance d'Achille, guérit les blessures
qu'elle fait. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver un
mouvement d'indignation quand nous voyons un corps officiel abaisser
à ce degré de déloyauté la défense d'une mauvaise cause.

Enfin, le conseil général de la Nièvre, après s'être prononcé contre
la concurrence étrangère qui ruine les nations, finit par s'élever
contre la concurrence intérieure qui ruine les individus. C'est
logique, mais ça mène loin. Le conseil aurait dû ajouter son plan
_communiste_ à tous ceux qui paraissent chaque jour. Nous disons
_communiste_; car sans concurrence, il n'y a pas libre disposition de
sa propriété, il n'y a pas _propriété_. Nous recommandons au conseil
général de la Nièvre de réparer cet oubli l'année prochaine.


41.

                                           Paris, 22 janvier 1848[54].

[Note 54: Lettre publiée par l'_Économiste belge_, nº du 1er
septembre 1860.

                                                  (_Note de l'édit._)]

MONSIEUR JOBARD,

Vous me provoquez à exprimer mon opinion sur le grand problème de la
propriété intellectuelle. Je n'ai pas à cet égard des idées assez
arrêtées pour prétendre à ce qu'elle exercent la moindre influence
sur les hommes qui peuvent, par leur position, réaliser vos vues.

Je vous ai dit, il est vrai, que si l'on faisait jamais passer la
région intellectuelle dans le domaine de la propriété, cette grande
Révolution étendrait le _champ de l'économie politique_, sans changer
aucune de ses lois, aucune de ses notions fondamentales; je persiste
dans cette opinion.

Je crois que si un sauvage _Joway_ faisait de l'économie politique,
il arriverait aux mêmes notions que nous sur la nature de la
richesse, de la valeur, du capital, de l'échange, etc., etc. Je
crois que l'économie politique, comme science, est la même dans le
département des Landes où il y a beaucoup de terres communales, et
dans celui de la Seine où il n'y en a pas; dans une ville où il y
a une fontaine commune, et dans une autre où chaque maison a son
puits; au Maroc et en France, quoique la propriété foncière y soit
constituée sur des bases différentes.

Mais si le sauvage _Joway_, après avoir été appelé à expliquer les
lois économiques, était interrogé sur les effets qui résulteraient de
l'appropriation personnelle du sol, il serait forcé de se livrer à
des conjectures, ou, si vous voulez, à des déductions, ce phénomène
n'étant jamais tombé sous l'épreuve de l'observation directe.

C'est à peu près la position où je me trouve à l'égard de la
propriété des inventions.

Je me pose deux questions:

1º Y a-t-il dans l'invention, l'élément constitutif de la propriété?

2º Dans cette hypothèse, est-il au pouvoir du gouvernement de
garantir cette propriété? En d'autres termes, avez-vous pour vous la
vérité du principe, et la possibilité de l'application?

Je reconnais que l'élément constitutif de la propriété me semble se
manifester dans une invention. La propriété, selon moi, n'est que
l'_attribution de la satisfaction qui suit un effort, à celui qui a
fait cet effort_. Ici il y a travail, il y a jouissance, et il paraît
naturel que _la jouissance soit la rémunération de celui qui a fait
le travail_.

Mais celui qui a inventé et exécuté une charrue, a-t-il un droit
exclusif, non-seulement sur cette charrue, mais encore sur le modèle
même de cette charrue, de sorte que nul n'en puisse construire une
semblable?

Si cela est, l'_imitation_ est exclue de ce monde, et j'avoue
que j'attache à l'imitation une très-grande et très-bienfaisante
importance. Je ne puis exposer mes raisons dans une lettre, mais
je les ai consignées dans un article du _Journal des économistes_,
intitulé: _De la concurrence_.

Permettez-moi, Monsieur, de soumettre votre principe à une épreuve,
celle de l'_exagération_. Il y a beaucoup de gens qui n'admettent pas
cette méthode; je la crois excellente. Quand un principe est bon,
plus il agit sans obstacles, plus il répand de bienfaits. _Sismondi_
s'élevant contre les machines, se demande que deviendrait l'humanité,
si un roi pouvait tout produire en tournant une manivelle? Je
réponds: Que chaque homme ait une semblable manivelle, et nous serons
tous infiniment riches, à moins de prétendre que Dieu est le plus
misérable des êtres, parce qu'il n'a pas même besoin de manivelle et
qu'un _fiat_ lui suffit.

Cela posé, supposons qu'il existe encore un descendant de Triptolème,
et que la propriété du droit de faire des charrues se soit conservée
de père en fils jusqu'à lui. C'est la circonstance la plus favorable
pour votre principe, s'il est bon. J'admets que cette famille ait
temporairement délégué ce droit, pour en retirer tout le profit
possible. Mais pensez-vous que l'humanité aurait retiré de la charrue
tous les avantages que cet instrument a répandus? D'une autre part,
un tel droit n'aurait-il pas introduit dans le monde, le germe d'une
inégalité sans limites?

Et puis ce mot _invention_ me paraît bien élastique. Parce que
j'aurais été le premier à mettre des sabots, tous les hommes sur la
surface de la terre, sont-ils tenus _en droit_ d'aller pieds nus?

Voilà mes doutes, Monsieur; vous me direz que ce n'est pas un doute,
mais une solution. Non, car, ainsi que je l'ai dit en commençant,
je suis dans la position de l'_Ioway_. Il aurait pu être, et il
aurait été probablement très-frappé des inconvénients de la propriété
foncière, et la force de son intelligence n'aurait pas suffi à
lui en révéler tous les avantages. Il me semble aussi que, dans
l'appropriation du domaine intellectuel, il y a toute une révolution
aussi imposante, peut-être aussi bienfaisante que celle qui a fait
passer le sol de l'état commun à l'état de propriété privée. Ce
que je crains, c'est l'abus. Ce que je n'aperçois pas clairement,
c'est la limite entre ce qui constitue réellement l'_invention_ et
cette multitude de choses que nous inventons tous journellement. Je
redoute l'accaparement des procédés les plus usuels[55]. Peut-être,
absorbé par d'autres travaux, n'ai-je pas assez étudié vos ouvrages,
au point de vue pratique. Ce que je puis dire, Monsieur, c'est
qu'il y a dans votre pensée quelque chose de grand, de séduisant,
de logique, qui ne contredit pas, comme les projets socialistes,
les notions fondamentales de la science, et j'admire sincèrement le
dévouement et la persévérance avec laquelle vous en poursuivez la
réalisation.

Je suis, etc.

[Note 55: L'expropriation pour cause d'utilité publique y remédie.

                                               (_Note de M. Jobard._)]


42.

SOUS LA RÉPUBLIQUE[56]

[Note 56: Dans le t. II, p. 459 à 465, figure le contingent fourni
par Bastiat aux _Petites affiches de Jacques Bonhomme_. Grâce à
l'obligeance de M. G. de Molinari, nous pouvons reproduire maintenant
de courts articles qu'écrivit Bastiat pour deux autres des feuilles
publiques, qui eurent une courte existence en 1848, _la République
française et Jacques Bonhomme_.

                                                    (_Note de l'éd._)]

                                           Paris, 26 février 1848[57].

[Note 57: _La République française_, nº du 27 février 1848.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Nul ne peut dire quel sera, en Europe, le contre-coup de la
Révolution. Plaise au ciel que tous les peuples sachent se soustraire
à la triste nécessité de se précipiter les uns sur les autres, au
signal des aristocraties et des rois.

Mais supposons que les puissances absolues conservent encore, pendant
quelque temps, leurs moyens d'action au dehors.

Nous posons ici deux faits qui nous paraissent incontestables et
dont on va voir les conséquences:

1º La France ne peut pas prendre l'initiative du désarmement.

2º Sans le désarmement, la Révolution ne peut remplir que
très-imparfaitement les espérances du peuple.

Ces deux faits, disons-nous, sont incontestables.

Quant au désarmement, le plus grand ennemi de la France ne pourrait
le lui conseiller, tant que les puissances absolues sont armées. Il
est inutile d'insister là-dessus.

Le second fait est aussi évident. Se tenir armée de manière à
garantir l'indépendance nationale, c'est avoir trois ou quatre cent
mille hommes sous les drapeaux; c'est être dans l'impossibilité
de faire, sur les dépenses publiques, aucun retranchement assez
sérieux pour remanier immédiatement notre système d'impôts. Accordons
que, par une taxe somptuaire, on puisse réformer l'impôt du sel et
quelques autres contributions exorbitantes. Est-ce là une chose dont
puisse se contenter le peuple français?

On réduira, dit-on, la bureaucratie: soit. Mais, nous l'avons dit
hier, la diminution probable des recettes compensera et au delà ces
réformes partielles, et, ne l'oublions pas, le dernier budget a été
réglé en déficit.

Or, si la Révolution est mise dans l'impossibilité de remanier un
système d'impôts iniques, mal répartis, qui frappent le peuple et
paralysent le travail, elle est compromise.

Mais la Révolution ne veut pas périr.

Voici, relativement aux étrangers, les conséquences nécessaires de
cette situation. Certes, ce n'est pas nous qui conseillerons jamais
des guerres d'agression. Mais la dernière chose qu'on puisse demander
à un peuple, c'est de se suicider.

Si donc, même sans nous attaquer directement, l'étranger, par son
attitude armée, nous forçait à tenir trois ou quatre cent mille
hommes sur pied, c'est comme s'il nous demandait de nous suicider.

Pour nous, il est de la dernière évidence que si la France est placée
dans la situation que nous venons de décrire, qu'elle le veuille ou
non, elle jettera sur l'Europe la lave révolutionnaire.

Ce sera le seul moyen de créer aux rois des embarras chez eux, qui
nous permettent de respirer chez nous.

Que les étrangers le comprennent. Ils ne peuvent échapper au danger
qu'en prenant avec loyauté l'initiative du désarmement. Le conseil
leur paraîtra bien téméraire. Ils se hâteront de dire: «Ce serait une
imprudence.» Et nous, nous disons: Ce serait de la prudence la plus
consommée.

C'est ce que nous nous chargerons de démontrer.


43.

                                                      26 février 1848.

Lorsqu'on parcourt les rues de Paris, à peine assez spacieuses pour
contenir les flots de la population, et qu'on vient à se rappeler
qu'il n'y a dans cette immense métropole, en ce moment, ni roi, ni
cour, ni gardes municipaux, ni troupes, ni police autre que celle que
les citoyens exercent eux-mêmes; quand on songe que quelques hommes,
sortis hier de nos rangs, s'occupent seuls des affaires publiques;--à
l'aspect de la joie, de la sécurité, de la confiance qui respire
dans toutes les physionomies, le premier sentiment est celui de
l'admiration et de la fierté.

Mais bientôt on fait un retour sur le passé, et l'on se dit: «Il
n'est donc pas si difficile à un peuple de se gouverner qu'on voulait
nous le persuader, et le gouvernement à bon marché n'est pas une
utopie.»

Il ne faut pas se le dissimuler: en France on nous a habitués à être
gouvernés outre mesure, à merci et miséricorde. Nous avions fini par
croire que nous nous déchirerions tous les uns les autres, si nous
jouissions de la moindre liberté, et si l'État ne réglait pas tous
nos mouvements.

Voici une grande expérience qui démontre qu'il y a dans le coeur des
hommes d'indestructibles principes d'ordre. L'ordre est un besoin
et le premier des besoins, sinon pour tous, du moins pour l'immense
majorité. Ayons donc confiance et tirons de là cette leçon que le
grand et dispendieux appareil gouvernemental, que les _intéressés_
nous représentaient comme indispensable, peut et doit être simplifié.


44.

                                                  27 février 1848[58].

[Note 58: _La République française_, nº du 28 février 1848.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Nous partageons cette pensée de la _Presse_:

«Ce qu'il faut demander à un gouvernement provisoire, à des
hommes qui se dévouent au salut public au milieu d'incalculables
difficultés, ce n'est pas de gouverner exactement selon toutes
nos idées, mais de gouverner. Il faut lui prêter assistance, le
soutenir, lui faciliter sa rude tâche et renvoyer à un autre temps la
discussion des doctrines. Ce ne sera pas un des phénomènes les moins
glorieux de notre révolution que l'accord de tous les journaux dans
cette voie.»

Nous pouvons nous rendre le témoignage que nous payons autant qu'il
est en nous ce tribut d'abnégation au salut de la cause commune.

Dans quelques-uns des décrets qui se succèdent, nous voyons poindre
l'application d'une doctrine qui n'est pas la nôtre. Nous l'avons
combattue, nous la combattrons encore en temps opportun.

Deux systèmes sont en présence: tous deux émanent de convictions
sincères, tous deux ont pour but le bien général. Mais, il faut le
dire, ils procèdent de deux idées différentes, et, qui plus est,
opposées.

Le premier, plus séduisant, plus populaire, consiste à prendre
beaucoup au peuple, sous forme d'impôts, pour beaucoup répandre sur
le peuple, sous forme d'institutions philanthropiques.

Le second veut que l'État prenne peu, donne peu, garantisse la
sécurité, laisse un libre champ à l'exercice honnête de toutes les
facultés: l'un consiste à étendre indéfiniment, l'autre à restreindre
le plus possible les attributions du pouvoir.

Celui de ces deux systèmes auquel nous sommes attachés[59] par une
entière conviction a peu d'organes dans la presse; il ne pouvait
avoir beaucoup de représentants au pouvoir.

[Note 59: Ici et ailleurs, l'emploi du pluriel montre que Bastiat
parlait au nom de ses collaborateurs comme au sien. À ce moment, il
signait avec eux le journal, et acceptait la solidarité de leurs
opinions.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Mais pleins de confiance dans la droiture des citoyens auxquels
l'opinion publique a confié la mission de jeter un pont entre la
monarchie déchue et la république régulière qui s'avance, nous
ajournons volontiers la manifestation de notre doctrine et nous
nous bornons à semer des idées d'ordre, de mutuelle confiance et de
gratitude envers le gouvernement provisoire.


45.

                                               Paris, 27 février 1848.

Le _National_ examine aujourd'hui notre situation à l'égard de
l'étranger.

Il se demande: Serons-nous attaqués? Et après avoir jetés un coup
d'oeil sur les difficultés de l'Autriche, de la Prusse et de la
Russie, il se prononce pour la négative.

Nous partageons entièrement cet avis.

Ce que nous redoutons, ce n'est pas d'être attaqués, c'est que les
puissances absolues, avec ou sans préméditation, _et par le seul
maintien du statu quo militaire_, ne nous réduisent à chercher dans
la propagande armée le salut de la révolution.

Nous n'hésitons pas à nous répéter afin d'être compris ici et
ailleurs. Ce que nous disons avec une entière conviction, c'est ceci:
nous ne pouvons pas prendre l'initiative du désarmement, et néanmoins
le simple _statu quo_ militaire nous met dans l'alternative de périr
ou de nous battre; c'est aux rois de l'Europe à calculer la portée de
cette alternative fatale. Ils n'ont qu'un moyen de se sauver, _c'est
de désarmer les premiers et immédiatement_.

Qu'on nous permette une fiction.

Supposez une petite île qui a été, pendant longues années, plutôt
exploitée que gouvernée; les impôts, les entraves, les abus y sont
innombrables; le peuple succombe sous le faix, et, en outre, pour
se prémunir contre les menaces continuelles du dehors, il arrache
au travail, tient sur pied, arme et nourrit une grande partie de sa
population valide.

Tout à coup il détruit son gouvernement oppresseur; il aspire à se
délivrer du poids des taxes et des abus.

Mais le gouvernement tombé lui laisse le fardeau d'une dette énorme.

Mais, au premier moment, toutes les dépenses s'accroissent.

Mais, dans les premiers temps, toutes les sources de revenus
diminuent.

Mais il y a des taxes si odieuses qu'il est moralement et
matériellement impossible de les maintenir, même provisoirement.

Dans cette situation, les chefs qui exploitent toutes les îles
voisines tiennent à la République naissante ce langage:

«Nous te détestons, mais nous ne voulons pas t'attaquer, de peur que
mal ne nous en arrive. Nous nous contenterons de t'entourer d'une
ceinture de soldats et de canons.»

Dès lors la jeune République est forcée de lever aussi beaucoup de
soldats et de canons.

Elle ne peut retrancher aucune taxe, même la plus impopulaire.

Elle ne peut tenir envers le peuple aucune de ses promesses.

Elle ne peut pas remplir les espérances de ses citoyens.

Elle se débat dans les difficultés financières; elle multiplie les
impôts avec leur cortége d'entraves. Elle ravit à la population, à
mesure qu'il se forme, le capital qui est la source des salaires.

Dans cette situation extrême, rien au monde peut-il l'empêcher de
répondre: «Votre prétendue modération nous tue. Nous forcer à tenir
sur pied de grandes armées, c'est nous pousser vers des convulsions
sociales. Nous ne voulons pas périr, et, plutôt, nous irons soulever
chez vous tous les éléments de désaffection que vous avez accumulés
au sein de vos peuples, puisqu'aussi bien vous ne nous laissez pas
d'autre planche de salut.»

Voilà bien notre position à l'égard des rois et des aristocraties de
l'Europe.

Les rois, nous le craignons, ne le comprendront pas. Quand les a-t-on
vus se sauver par la prudence et la justice?

Nous ne devons pas moins le leur dire. Il ne leur reste qu'une
ressource: être justes envers leurs peuples, les soulager du poids de
l'oppression, _et prendre sur le champ l'initiative du désarmement_.

Hors de là, leur couronne est livrée au hasard d'une grande et
suprême lutte. Ce n'est pas la fièvre révolutionnaire, ce sont les
précédents et la nature même des choses qui l'ordonnent.

Les rois diront: N'est-ce pas notre droit de rester armés?

Sans doute, c'est leur droit, à leurs risques et périls.

Ils diront encore: La simple prudence n'exige-t-elle pas que nous
restions armés?

La prudence veut qu'ils désarment de suite et plutôt aujourd'hui que
demain.

Car tous les motifs qui pousseront la France au dehors, si on la
force à armer, la retiendront au dedans, si on la met à même de
réduire ses forces militaires.

Alors la République sera intéressée à supprimer en toute hâte les
impôts les plus odieux; à laisser respirer le peuple; à laisser
se développer le capital et le travail; à abolir les gênes et les
entraves inséparables des lourdes taxes.

Elle accueillera avec joie la possibilité de réaliser ce grand
principe de _fraternité_ qu'elle vient d'inscrire sur son drapeau.


46.

                                                      27 février 1848.

Tout notre concours, toute notre faible part d'influence sont acquis
au gouvernement provisoire.

Certains de la pureté de ses intentions, nous n'avons pas à discuter
en détail toutes ses mesures. Ce serait être bien exigeants, et nous
dirons même bien injustes, que de réclamer la perfection dans des
travaux d'urgence dont le poids dépasse presque la limite des forces
humaines.

Nous trouvons tout naturel que, dans ce moment où la municipalité a
besoin de tant de ressources, l'octroi soit maintenu; et c'est un
devoir pour tous les citoyens de veiller à ce que ses recettes soient
fructueuses.

Mais nous aurions désiré que le gouvernement provisoire ne se donnât
pas l'apparence de préjuger une grande question par ces mots:
_Cet impôt doit être révisé; il le sera prochainement; il doit
être modifié de manière à le rendre moins pesant pour les classes
ouvrières_.

Nous pensons qu'il ne faut pas chercher à modifier l'octroi, mais
viser à le supprimer.


47.

                                           Paris, 28 février 1848[60].

[Note 60: _La République française_, nº du 29 février 1848.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Le bien général, la plus grande somme possible de bonheur pour tous,
le soulagement immédiat des classes souffrantes,--c'est l'objet de
tous les désirs, de tous les voeux, de toutes les préoccupations.

C'est aussi la plus grande garantie de l'ordre. Les hommes ne sont
jamais mieux disposés à s'entr'aider que lorsqu'ils ne souffrent
pas, ou du moins quand ils ne peuvent accuser personne, ni surtout
le gouvernement, de ces souffrances inséparables de l'imperfection
humaine.

La révolution a commencé au cri de _Réforme_. Alors ce mot
s'appliquait seulement à une des dispositions de notre constitution.
Aujourd'hui c'est encore la _réforme_ que l'on veut, mais la réforme
dans le fond des choses, dans l'organisation économique du pays.

Le peuple, rendu à toute sa liberté, va se gouverner lui-même. Est-ce
à dire qu'il arrivera de plein saut à la réalisation de toutes ses
espérances? Ce serait une chimère que d'y compter. Le peuple choisira
les mesures qui lui paraîtront les mieux coordonnées à son but,
choisir implique la possibilité de se tromper. Mais le grand avantage
du gouvernement de la nation par la nation, c'est qu'elle ne peut
s'en prendre qu'à elle-même du résultat de ses erreurs, et qu'elle
est toujours en mesure de mettre à profit son expérience. Sa prudence
maintenant doit consister à ne pas permettre que les faiseurs de
systèmes fassent trop d'expérience sur elle et à ses dépens.

Ainsi que nous l'avons dit, deux systèmes longtemps débattus par les
polémistes sont en présence.

L'un aspire à faire le bonheur du peuple par des mesures directes.

Il dit: «Si quelqu'un souffre de quelque manière que ce soit, l'État
se chargera de le soulager. Il donnera du pain, des vêtements, du
travail, des soins, de l'instruction à tous ceux qui en auront
besoin. Si ce système était possible, il faudrait être un monstre
pour ne pas l'embrasser. Si l'État a quelque part, dans la lune par
exemple, une source toujours accessible et inépuisable d'aliments, de
vêtements et de remèdes, qui pourrait le blâmer d'y puiser à pleines
mains, au profit de ceux qui sont pauvres et dénués?

Mais si l'État ne possède par lui-même et ne produit aucune de ces
choses; si elles ne peuvent être créées que par le travail; si
tout ce que peut faire l'État, c'est de les prendre par l'impôt
aux travailleurs qui les ont créées, pour les livrer à ceux qui ne
les ont pas créées; si le résultat naturel de cette opération doit
être, loin d'augmenter la masse de ces choses, d'en décourager la
production; si, sur cette masse réduite, l'État en garde forcément
une partie pour ses agents; si ces agents chargés de l'opération
sont eux-mêmes soustraits au travail utile; si, en définitive, ce
système, tout séduisant qu'il est au premier abord, doit engendrer
beaucoup plus de misères qu'il n'en guérit, alors il est bien permis
de concevoir des doutes et de rechercher si le bonheur des masses ne
peut pas naître d'un autre procédé.

Celui que nous venons de décrire ne peut évidemment être mis
en oeuvre que par l'extension indéfinie de l'impôt. À moins de
ressembler à ces enfants qui se dépitent de ce qu'on ne leur donne
pas la lune à la première réquisition, il faut bien reconnaître que,
si nous chargeons l'État de répandre partout l'abondance, il faut lui
permettre d'étendre partout l'impôt: il ne peut rien donner qu'il ne
l'ait pris.

Or de grands impôts impliquent toujours de grandes entraves. S'il
ne s'agissait de demandera la France que cinq à six cents millions,
on peut concevoir, pour les recueillir, un mécanisme financier
extrêmement simple. Mais s'il faut lui arracher quinze à dix-huit
cents millions, il faut avoir recours à toutes les ruses imaginables
de la fiscalité. Il faut l'octroi,--l'impôt du sel, l'impôt des
boissons, la taxe exorbitante des sucres; il faut entraver la
circulation, grever l'industrie, restreindre le consommateur; il
faut une armée de percepteurs; il faut une bureaucratie innombrable;
il faut empiéter sur la liberté des citoyens;--et tout cela entraîne
les abus, la convoitise des fonctions publiques, la corruption, etc.,
etc.

On voit que si le système de l'abondance puisée par l'État dans
le peuple, pour être par lui répandue sur le peuple, a un côté
séduisant, c'est néanmoins aussi une médaille qui a son revers.

Nous sommes convaincus, nous, que ce système est mauvais et qu'il
en est un autre pour faire le bien du peuple, ou plutôt pour que le
peuple fasse son propre bien: celui-ci consiste à donner à l'État
tout ce qu'il faut pour qu'il remplisse bien sa mission essentielle,
qui est de garantir la sécurité extérieure et intérieure, le respect
des personnes et des propriétés, le libre exercice des facultés,
la répression des crimes, délits et fraudes,--et après avoir
libéralement donné cela à l'État, _à garder le reste pour soi_.

Puisque enfin le peuple est appelé à exercer son droit, qui est de
choisir entre ces deux systèmes, nous les comparerons souvent devant
lui, sous tous leurs aspects politiques, moraux, financiers--et
économiques.


48.--LES ROIS DOIVENT DÉSARMER[61].

[Note 61: _La République française_, nº du 29 février 1848.]

Si les rois de l'Europe étaient seulement prudents, que feraient-ils?

L'Angleterre renoncerait spontanément au droit de visite; elle
reconnaîtrait spontanément l'Algérie comme française; elle
n'attendrait pas que ces questions brûlantes fussent soulevées,
et licencierait la moitié de sa marine; elle ferait tourner cette
économie au profit du peuple, en dégrevant les droits sur le thé et
le vin.

Le roi de Prusse libéraliserait l'informe constitution de son pays,
et, donnant congé aux deux tiers de son armée, il s'assurerait
l'attachement du peuple en le soulageant du poids des taxes et du
service militaire.

L'empereur d'Autriche évacuerait en toute hâte la Lombardie, et se
mettrait en mesure, par la réduction de l'armée, d'accroître la
proverbiale puissance des Autrichiens.

L'empereur de Russie rendrait la Pologne aux Polonais.

Alors la France, tranquille pour son avenir, s'absorberait dans ses
réformes intérieures et laisserait agir l'influence morale seule.

Mais les rois de l'Europe croiraient se perdre par cette conduite qui
seule peut les sauver.

Ils feront tout le contraire; ils voudront étouffer le libéralisme.
Pour cela ils armeront; les peuples armeront aussi. La Lombardie, la
Pologne, peut-être la Prusse, deviendront le théâtre de la lutte.
Cette alternative posée par Napoléon: _L'Europe sera républicaine ou
cosaque_, devra se résoudre à coups de canon. La France, malgré son
ardent amour pour la paix manifesté par l'unanimité des journaux,
mais forcée par son intérêt évident, ne pourra s'empêcher de jeter
son épée dans la balance, et... _les rois périssent; les peuples ne
périssent pas_.


49.--LES SOUS-PRÉFECTURES[62].

[Note 62: _La République française_, nº du 29 février 1848.]

Qu'est-ce qu'une sous-préfecture? Une boîte aux lettres. Le Préfet
écrit: Monsieur le Sous-préfet, voici une dépêche pour le maire
de...; vous la lui adresserez sans retard et m'enverrez la réponse
avec votre avis.

Le Sous-préfet répond: Monsieur le Préfet, j'ai reçu la dépêche pour
le maire de...; je vais la lui envoyer sans retard et vous adresserai
la réponse avec mon avis.

Pour ce service, il y a dans chaque arrondissement un sous-préfet à
3,000 francs d'appointements, 3,000 francs de frais de bureau, un
secrétaire, un loyer, etc., etc.

Nous nous trompons: les sous-préfets avaient encore une mission
réelle, celle d'influencer et de corrompre les élections.

Combien de jours les sous-préfectures survivront-elles à la
révolution de février?

En général, on nous trouvera peu empressés à demander des changements
de personnes, mais fort ardents à réclamer la suppression des places
inutiles.


50.

                                           Paris, 29 février 1848[63].

[Note 63: Nº du 1er mars 1848 de la _République française_.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Un journal n'atteint pas à une immense circulation sans répondre
à quelques idées dominantes dans le pays. Nous reconnaissons que
la _Presse_ a toujours su parler aux instincts du moment, et même
qu'elle a souvent donné de bons conseils; c'est ainsi qu'elle a pu
semer, sur le sol de la patrie, avec le bon grain, beaucoup d'ivraie
qu'il faudra bien du temps pour extirper.

Depuis la révolution, il faut le dire, son attitude est franche et
décidée.

Nous adhérons complétement, pour notre compte, aux deux cris qu'elle
fait entendre aujourd'hui: pas de diplomatie! pas de curée de places!

Pas de diplomatie! Qu'a affaire la république de cette institution,
qui a fait tant de mal et qui n'a peut-être jamais fait de bien; où
la _rouerie_ est tellement traditionnelle qu'on en met aux choses les
plus simples; où la sincérité est réputée niaiserie? C'est par un
diplomate et pour la diplomatie qu'a été dit ce mot: La parole a été
donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.

Un des plus purs démocrates anglais, M. Cobden, passant à Madrid, y
reçut la visite de M. Bulwer. Il lui dit: «Monsieur l'ambassadeur,
dans dix ans l'Europe n'aura plus besoin de vous.»

Quand il est de principe que les nations sont la propriété des rois,
on conçoit la diplomatie et même la rouerie diplomatique. Il faut
préparer de loin des événements, des alliances, des guerres, qui
agrandissent le domaine du maître.

Mais un peuple qui s'appartient, qu'a-t-il à négocier? Toute sa
diplomatie se fait au grand jour des assemblées délibérantes: ses
négociants sont ses _négociateurs_, diplomates d'union et de paix.

Il est vrai que, même pour les peuples libres, il y a une question
territoriale de la plus haute importance, celle des _frontières
naturelles_. Mais cette question exige-t-elle l'intervention de la
diplomatie?

Les nations savent bien qu'il est de l'intérêt commun, intérêt
d'ordre et de paix, que chacune d'elles ait ses frontières. Elles
savent que si la France rentrait dans ses limites, ce serait un gage
de plus donné à la sécurité de l'Europe.

En outre, le principe que les peuples s'appartiennent à eux-mêmes
garantit que, si la fusion doit se faire, elle se fera par le
libre consentement des intéressés, et non par l'invasion armée. La
république n'a qu'à proclamer hautement à cet égard ses droits, ses
voeux et ses espérances. Il n'est pas besoin d'ambassadeurs ni de
roueries pour cela.

Sans les ambassadeurs et les rois, nous n'aurions pas eu, dans ces
derniers temps, la question des mariages espagnols. S'est-on jamais
préoccupé du mariage d'un président des États-Unis?

Quant à la _curée des places_, notre voeu est celui de la Presse.
Nous voudrions bien que la France de février ne donnât pas au monde
ce triste et dégoûtant spectacle. Mais nous ne l'espérons guère,
car nous ne pouvons nous faire illusion sur les faiblesses du coeur
humain. Le moyen de réduire la _curée_, c'est de réduire les places
elles-mêmes. Il est puéril d'attendre que les solliciteurs se
contiennent eux-mêmes; c'est au public de les contenir.

C'est pour cela que nous répéterons sans cesse: Supprimez toutes les
fonctions inutiles. On donne pour conseil aux enfants de tourner
trois fois la langue dans la bouche avant de dire une chose hasardée.
Et nous, nous disons au gouvernement: Brisez trente plumes avant de
signer la création d'une place nouvelle.

Une sinécure supprimée contrarie le titulaire et ne l'irrite pas; une
sinécure passant de mains en mains exaspère le destitué, désappointe
dix postulants et mécontente le public.

La partie la plus pénible de la tâche dévolue au gouvernement
provisoire sera sans doute de résister au torrent des sollicitations.

D'autant que quelques écoles, fort en faveur aujourd'hui, aspirent à
élargir indéfiniment les attributions du gouvernement et à tout faire
faire par l'État, c'est-à-dire à coups de contributions.

D'autres disent: Il faut bien que l'État dépense beaucoup pour faire
vivre beaucoup de monde.

Est-il donc si difficile de voir que, lorsque le gouvernement dépense
l'argent des contribuables, les contribuables ne le dépensent pas?


51.--LA PRESSE PARISIENNE[64].

[Note 64: Nº du 1er mars 1848 de la _République française_.

                                                  (_Note de l'édit._)]

La presse parisienne n'offre pas un spectacle moins extraordinaire,
moins imposant que la population des barricades.

Qu'est devenue cette ardente et souvent brutale polémique des
derniers temps?

Les vives discussions reviendront sans doute. Mais n'est-il pas
bien consolant de voir qu'au moment du danger, quand la patrie a
besoin avant tout de sécurité, d'ordre, de confiance, toutes les
rancunes s'oublient, et que même les doctrines les plus excentriques
s'efforcent de se présenter sous des formes rassurantes?

Ainsi le _Populaire_, journal des communistes, s'écrie: _Respect à
la propriété!_ M. Cabet rappelle à ses adhérents qu'ils ne doivent
chercher le triomphe de leurs idées que dans la discussion et les
convictions publiques.

La _Fraternité_, journal des ouvriers, publie un long programme que
les économistes pourraient avouer tout entier, sauf peut-être une ou
deux maximes plus illusoires que dangereuses.

L'_Atelier_, autre journal rédigé par des ouvriers, conjure ses
frères d'arrêter le mouvement irréfléchi qui les portait, dans le
premier moment, à briser les machines.

Tous les journaux s'efforcent à l'envi de calmer et de flétrir un
autre sentiment barbare que malheureusement l'esprit de parti avait
travaillé pendant quinze ans à soulever; nous voulons parler des
préventions nationales. Il semble qu'un jour de révolution a fait
disparaître, en la rendant inutile, cette machine de guerre de toutes
les oppositions.

Paix extérieure, ordre intérieur, confiance, vigilance, fraternité,
voilà les mots d'ordre de toute la presse[65].

[Note 65: À partir du second numéro de la _République française_,
celui du 27 février jusqu'au nº 5, du 1er mars 1848, le nom de
Bastiat figure à la dernière ligne du journal avec les noms de ses
autres rédacteurs. Il n'en est plus ainsi dans les numéros suivants:
Bastiat ne signe plus le journal; il se borne à signer ses propres
articles.

                                                  (_Note de l'édit._)]


52.--PÉTITION D'UN ÉCONOMISTE[66].

[Note 66: Nº du 2 mars 1848 de la _République française_.

                                                  (_Note de l'édit._)]

On signe en ce moment une pétition qui demande:

_Un ministère du progrès ou de l'organisation du travail._ À ce sujet
la _Démocratie pacifique_ s'exprime ainsi:

«Pour organiser le travail dans la société française, il faut
savoir l'organiser dans l'atelier alvéolaire de la nation, dans la
commune. Toute doctrine sérieuse de transformation sociale doit donc
pouvoir se résoudre dans une organisation de l'atelier élémentaire,
et s'expérimenter d'abord sur une lieue carrée de terrain. Que la
république crée donc un ministère du progrès et de l'organisation du
travail, dont la fonction sera d'étudier _tous les plans proposés_
par les différentes doctrines socialistes, et d'en favoriser
l'expérience locale, libre et volontaire sur l'unité territoriale, la
_lieue carrée_.»

Si cette idée se réalise, nous demanderons qu'on nous donne aussi
notre lieue carrée pour expérimenter notre système.

Car enfin pourquoi les différentes écoles socialistes auraient-elles
seules le privilége d'avoir à leur disposition des _lieues carrées_,
des ateliers alvéolaires, des éléments territoriaux, en un mot, des
communes?

On dit qu'il s'agit d'expériences _libres et volontaires_. Entend-on
que les habitants de la commune qu'il s'agit de soumettre à
l'expérimentation socialiste devront y consentir, et que, d'une autre
part, l'État ne devra pas intervenir avec des contributions levées
sur les autres communes? Alors à quoi bon la pétition, et qui empêche
les habitants des communes de faire librement, volontairement et à
leurs frais, une expérience socialiste sur eux-mêmes?

Ou bien veut-on que l'expérience soit forcée, ou tout au moins
secondée par des fonds prélevés sur la communauté tout entière?

Mais cela même rendra l'expérience fort peu concluante. Il est bien
évident qu'avec toutes les ressources de la nation on peut verser une
grande somme de bien-être sur une lieue carrée de terrain.

En tout cas, si chaque inventeur d'organisation sociale est appelé à
faire son expérience, nous nous inscrivons et demandons formellement
une commune à organiser.

Notre plan du reste est fort simple.

Nous percevrons sur chaque famille, et par l'impôt unique, une
très-petite part de son revenu, afin d'assurer le respect des
personnes et des propriétés, la répression des fraudes, des délits
et des crimes. Cela fait, nous observerons avec soin comment les
hommes s'organisent d'eux-mêmes.

Les cultes, l'enseignement, le travail, l'échange y seront
parfaitement libres. Nous espérons que sous ce régime de liberté et
de sécurité, chaque habitant ayant la faculté, par la liberté des
échanges, de créer, sous la forme qui lui conviendra, la plus grande
somme de valeur possible, les capitaux se formeront avec une grande
rapidité. Tout capital cherchant à s'employer, il y aura une grande
concurrence parmi les capitalistes. Donc les salaires s'élèveront;
donc les ouvriers, s'ils sont prévoyants et économes, auront une
grande facilité pour devenir capitalistes; et alors il pourra se
faire entre eux des combinaisons, des associations dont l'idée sera
conçue et mûrie par eux-mêmes.

La taxe unique étant excessivement modérée, il y aura peu de
fonctions publiques, peu de fonctionnaires, pas de forces perdues,
peu d'hommes soustraits à la production.

L'État n'ayant que des attributions fort restreintes et bien
définies, les habitants jouiront de toute liberté dans le choix de
leurs travaux; car il faut bien remarquer que toute fonction publique
inutile n'est pas seulement une charge pour la communauté, mais une
atteinte à la liberté des citoyens. Dans la fonction publique qui
s'impose au public et ne se débat pas, il n'y a pas de milieu: elle
est utile ou sinon essentiellement _nuisible_; elle ne saurait être
neutre. Quand un homme exerce _avec autorité_ une action, non sur les
choses, mais sur ses semblables, s'il ne leur fait pas de bien, il
doit nécessairement leur faire du mal.

Les impôts ainsi réduits au minimum indispensable pour procurer à
tous la _sécurité_, les solliciteurs, les abus, les priviléges,
l'exploitation des lois dans des intérêts particuliers seront aussi
réduits au _minimum_.

Les habitants de cette commune expérimentale ayant, par la liberté
d'échanger, la faculté de produire le maximum de valeur avec le
minimum de travail, la lieue carrée fournira autant de bien-être que
l'état des connaissances, de l'activité, de l'ordre et de l'économie
individuelle le permettra.

Ce bien-être tendra à se répartir d'une manière toujours plus égale;
car les services les plus rétribués étant les plus recherchés[67],
il sera impossible d'acquérir d'immenses fortunes; d'autant que
la modicité de l'impôt n'admettra ni grands marchés publics, ni
emprunts, ni agiotage, sources des fortunes scandaleuses que nous
voyons s'accumuler dans quelques mains.

[Note 67: En ce sens qu'ils attirent le plus la concurrence.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Cette petite communauté étant intéressée à n'attaquer personne, et
toutes les autres étant intéressées à ne pas l'attaquer, elle jouira
de la paix la plus profonde.

Les citoyens s'attacheront au pays, parce qu'ils ne s'y sentiront
jamais froissés et restreints par les agents du pouvoir; et à ses
lois, parce qu'ils reconnaîtront qu'elles sont fondées sur la justice.

Convaincu que ce système, qui a au moins le mérite d'être simple
et de respecter la dignité humaine, est d'autant meilleur qu'il
s'applique à un territoire plus étendu et à une population plus
nombreuse, parce que c'est là qu'on obtient le plus de sécurité avec
le moins d'impôts; nous en concluons que s'il réussit sur une commune
il réussira sur la nation.


53.--LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT[68].

[Note 68: Nº du 4 mars 1848 de la _République française_.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Tous les actes du gouvernement provisoire relatifs à l'instruction
publique sont conçus, nous sommes fâchés de le dire, dans un esprit
qui suppose que la France a renoncé à la liberté de l'enseignement.

On a pu s'en convaincre par la circulaire du ministre aux recteurs.

Voici venir un décret qui crée une commission des études
scientifiques et littéraires.

Sur vingt membres qui la composent, il y en a quinze, au moins, si
nous ne nous trompons, qui appartiennent à l'Université.

En outre, le dernier article de l'arrêté dispose que cette commission
s'adjoindra dix membres, choisis par elle, est-il dit, _parmi les
fonctionnaires de l'instruction primaire et secondaire_.

Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici que, de toutes
les branches de l'activité nationale, celle peut-être qui a fait le
moins de progrès, c'est l'enseignement. Il est encore à peu près
ce qu'il était dans le moyen âge. Les idylles de Théocrite et les
odes d'Horace sont encore la base de l'instruction qu'on donne à la
jeunesse du dix-neuvième siècle. Cela semble indiquer qu'il n'y a
rien de moins progressif et de plus immuable que ce qui se fait par
le monopole gouvernemental.

Il y a en France une école nombreuse qui pense que, sauf répression
légale de l'abus, tout citoyen doit être en possession du libre
exercice de ses facultés. Non-seulement c'est le droit, mais c'est
la condition du progrès. C'est ainsi qu'on comprend la liberté aux
États-Unis, et cette expérience vaut bien celles qu'on a faites
en Europe du monopole. Il est à remarquer qu'aucun des hommes qui
appartiennent à cette école, connue sous le nom d'école _économiste_,
n'a été appelé dans aucune des commissions qu'on vient d'organiser.

Qu'ils aient été tenus éloignés des fonctions publiques rétribuées,
cela n'est pas surprenant. Ils s'en sont tenus éloignés eux-mêmes, et
ils le devaient, puisque leur idéal est de réduire les places à ce
qui est indispensable pour maintenir l'ordre, la sécurité intérieure
et extérieure, le respect des personnes et des propriétés, et, tout
au plus, la création de quelques travaux d'utilité nationale.

Mais que l'on dédaigne systématiquement leur témoignage dans de
simples enquêtes, c'est un symptôme significatif; il prouve que le
torrent nous entraîne vers le développement illimité de l'action
gouvernementale, vers la compression indéfinie de la vraie liberté.


54.--CURÉE DES PLACES[69].

[Note 69: Nº du 5 mars 1848 de la _République française_.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Tous les journaux, sans exception, s'élèvent contre la curée des
places dont l'Hôtel de ville donne le triste spectacle. Cette
rapacité effrénée nous indigne et nous dégoûte plus que personne.

Mais enfin il faut voir la cause du mal, et il serait puéril d'exiger
que le coeur humain fût fait autrement qu'il n'a plu à la nature de
le faire.

Dans un pays où, depuis un temps immémorial, le travail libre est
partout gêné et comprimé, où l'éducation propose pour modèle à
toute la jeunesse les moeurs de la Grèce et de Rome, où le commerce
et l'industrie sont constamment exposés par la presse à la risée
des citoyens sous les noms de _mercantilisme_, _industrialisme_,
_individualisme_, où la carrière des places mène seule à la fortune,
à la considération, à la puissance, où l'État fait tout et se mêle
de tout par ses innombrables agents,--il est assez naturel que les
fonctions publiques soient avidement convoitées.

Comment détourner l'ambition de cette direction funeste et refouler
l'activité des classes éclairées vers les carrières productives?

Évidemment en supprimant beaucoup de fonctions, en limitant l'action
gouvernementale, en laissant un champ plus vaste, plus libre et
plus honoré à l'activité privée, en diminuant le salaire des hautes
positions publiques.

Que faut-il donc penser de ces systèmes, si en vogue de nos
jours, qui aspirent à faire passer dans le domaine des fonctions
rétribuées ce qui était encore resté dans la sphère de l'industrie?
La _Démocratie pacifique_ veut que l'État fasse les assurances, le
transport des voyageurs, le roulage, le commerce des blés, etc.,
etc., etc.?

N'est-ce pas fournir de nouveaux aliments à cette funeste passion qui
indigne tous les citoyens honnêtes?

Nous ne voulons pas parler ici des autres inconvénients de ce
système. Examinez l'une après l'autre toutes les industries exercées
par l'État, et voyez si ce ne sont pas celles au moyen desquelles les
citoyens sont le plus mal et le plus chèrement pourvus.

Voyez l'enseignement qui se borne obstinément à l'étude de deux
langues mortes depuis deux mille ans.

Voyez quel tabac on vous donne et pour quel prix.

Comparez, sous le rapport de la régularité et du bon marché, la
distribution des imprimés exécutée par l'administration publique de
la rue Jean-Jacques-Rousseau, ou par les entreprises particulières de
la rue de la Jussienne.

Mais, en mettant de côté ces considérations, n'est-il pas évident que
la _curée des places_ est et sera toujours en proportion de l'aliment
offert à cette _curée_?

N'est-il pas évident que faire exercer l'industrie par l'État,
c'est soustraire du travail à l'activité honnête pour le livrer à
l'intrigue paresseuse et nonchalante?

N'est-il pas évident, enfin, que c'est rendre permanent et progressif
ce désordre dont l'Hôtel de ville est témoin et qui attriste les
membres du gouvernement provisoire?


55.--ENTRAVES ET TAXES[70].

[Note 70: Nº du 6 mars 1848 de la _République française_.

                                                    (_Note de l'éd._)]

Pendant qu'un mouvement peut-être irrésistible nous emporte
vers l'extension indéfinie des attributions de l'État, vers la
multiplication des taxes ainsi que des entraves et des vexations
qui en sont le cortége inévitable, une évolution en sens contraire,
très-prononcée, se manifeste en Angleterre et entraînera peut-être la
chute du ministère.

Là, chaque expérience, chaque effort pour réaliser le bien par
l'intervention de l'État, aboutit à une déception. Bientôt on
s'aperçoit que le bien ne se réalise pas et que l'expérience ne
laisse après elle qu'une chose: la _taxe_.

Ainsi, l'année dernière, on a fait une loi pour régler le travail
des manufactures, et l'exécution de cette loi a exigé la création
d'un corps de fonctionnaires. Aujourd'hui, entrepreneurs, ouvriers,
inspecteurs et magistrats s'accordent pour reconnaître que la loi a
lésé tous les intérêts dont elle s'est mêlée. Il n'en reste que deux
choses: le désordre et la _taxe_.

Il y a deux ans, la législature bâcla une constitution pour la
Nouvelle-Zélande, et vota de grandes dépenses pour la mettre en
vigueur. Or ladite constitution a fait une lourde chute. Mais il y a
une chose qui n'est pas tombée, c'est la _taxe_.

Lord Palmerston a cru devoir intervenir dans les affaires du
Portugal. Il a ainsi attiré sur le nom anglais la haine d'une nation
alliée, et cela au prix de quinze millions de francs ou d'une forte
_taxe_.

Lord Palmerston persiste à saisir les navires brésiliens engagés dans
la traite. Pour cela il expose la vie d'un nombre considérable de
marins anglais; il appelle des avanies sur les sujets britanniques
établis au Brésil; il rend impossible un traité entre l'Angleterre et
Rio-Janeiro; et tous ces dommages s'achètent au prix de flottes et de
tribunaux, c'est-à-dire de _taxes_.

Ainsi il se trouve que les Anglais payent, non pour recevoir des
avantages, mais pour éprouver des dommages.

La conclusion que nos voisins paraissent vouloir tirer de ce
phénomène est celle-ci: Que le peuple, après avoir payé à
l'administration ce qui est nécessaire pour garantir sa sécurité,
_garde le reste pour lui_.

C'est une pensée bien simple, mais elle fera le tour du monde.


56.--LA LIBERTÉ[71].

[Note 71: 1er numéro du _Jacques Bonhomme_, du 11 au 15 juin 1848.

                                                  (_Note de l'édit._)]

J'ai beaucoup vécu, beaucoup vu, observé, comparé, étudié, et je
suis arrivé à cette conclusion:

Nos pères avaient raison de vouloir être LIBRES, et nous devons le
vouloir aussi.

Ce n'est pas que la liberté n'ait des inconvénients; tout en a.
Arguer contre elle de ces inconvénients, c'est dire à un homme qui
est dans le bourbier: N'en sortez pas, car vous ne le pouvez sans
quelque effort.

Ainsi il serait à souhaiter qu'il n'y eût qu'une foi dans le monde,
pourvu que ce fût la vraie. Mais où est l'autorité infaillible qui
nous l'imposera? En attendant qu'elle se montre, maintenons la
_liberté d'examen et de conscience_.

Il serait heureux que le meilleur mode d'enseignement fût
universellement adopté. Mais qui le possède, et où est son titre?
Réclamons donc la _liberté d'enseignement_.

On peut s'affliger de voir des écrivains se complaire à remuer toutes
les mauvaises passions. Mais entraver la presse, c'est entraver la
vérité aussi bien que le mensonge. Ne laissons donc jamais périr la
_liberté de la presse_.

C'est une chose fâcheuse que l'homme soit réduit à gagner son pain à
la sueur de son front. Il vaudrait mieux que l'État nourrît tout le
monde; mais c'est impossible. Ayons du moins la _liberté du travail_.

En s'associant, les hommes peuvent tirer un plus grand parti de leurs
forces. Mais les formes de l'association sont infinies; quelle est
la meilleure? Ne courons pas la chance que l'État nous impose la
plus mauvaise, cherchons à tâtons la bonne et réclamons la _liberté
d'association_.

Un peuple a deux manières de se procurer une chose: la première,
c'est de la faire; la seconde, c'est d'en faire une autre et de la
troquer. Il vaut certainement mieux avoir l'option que de ne l'avoir
pas. Exigeons donc la _liberté de l'échange_.

Je me mêle aux débats publics, je m'efforce de pénétrer dans la
foule pour prêcher toutes les _libertés_ dont l'ensemble forme la
_liberté_.


57.--LAISSEZ FAIRE[72].

[Note 72: Même numéro.]

_Laissez faire!_--Je commence par dire, pour prévenir toute
équivoque, que _laissez faire_ s'applique ici aux choses honnêtes,
l'État étant institué précisément pour _empêcher_ les choses
déshonnêtes.

Cela posé, et quant aux choses innocentes par elles-mêmes, comme le
travail, l'échange, l'enseignement, l'association, la banque, etc.,
il faut pourtant opter. Il faut que l'État _laisse faire_ ou _empêche
de faire_.

S'il _laisse faire_, nous serons libres et économiquement
administrés, rien ne coûtant moins que de _laisser faire_.

S'il _empêche de faire_, malheur à notre liberté et à notre bourse. À
notre liberté, puisqu'_empêcher_ c'est lier les bras: à notre bourse,
car pour _empêcher_, il faut des agents, et pour avoir des agents, il
faut de l'argent.

À cela les socialistes disent: Laissez faire! mais c'est une
horreur!--Et pourquoi, s'il vous plaît?--Parce que, quand on les
laisse faire, les hommes font mal et agissent contre leurs intérêts.
Il est bon que l'État les dirige.

Voilà qui est plaisant. Quoi! vous avez une telle foi dans la
sagacité humaine que vous voulez le _suffrage universel_ et le
gouvernement _de tous par tous_; et puis, ces mêmes hommes que vous
jugez aptes à gouverner les autres, vous les proclamez inaptes à se
gouverner eux-mêmes!


58.--L'ASSEMBLÉE NATIONALE[72].

[Note 72: Même numéro.]

--Maître Jacques, que pensez-vous de l'Assemblée nationale?

--Je la crois excellente, bien intentionnée, passionnée pour le
bien. Elle est peuple, elle aime le peuple, elle le voudrait heureux
et libre. Elle fait honneur au _suffrage universel_.

--Cependant que d'hésitation! que de lenteurs! que d'orages sans
causes! que de temps perdu! Quels biens a-t-elle réalisés? quels
maux a-t-elle empêchés? Le peuple souffre, l'industrie s'éteint, le
travail s'arrête, le trésor se ruine, et l'Assemblée passe son temps
à écouter d'ennuyeuses harangues.

--Que voulez-vous? L'Assemblée ne peut changer la nature des
choses. La nature des choses s'oppose à ce que neuf cents personnes
gouvernent avec une volonté ferme, logique et rapide. Aussi voyez
comme elle attend un pouvoir qui réfléchisse sa pensée, comme elle
est prête à lui donner une majorité compacte de sept cents voix dans
le sens des idées démocratiques. Mais ce pouvoir ne surgit pas, et ne
peut guère surgir dans le provisoire où nous sommes.

--Que faut-il donc que fasse l'Assemblée?

--Trois choses: pourvoir à l'urgence, faire la Constitution, et s'en
aller.


59.--L'ÉTAT.[73]

[Note 73: Même numéro.]

Il y en a qui disent: C'est un homme de finances qui nous tirera de
là, Thiers, Fould, Goudchaux, Girardin. Je crois qu'ils se trompent.

--Qui donc nous en tirera?

--Le peuple.

--Quand?

--Quand il aura appris cette leçon: L'État, n'ayant rien qu'il ne
l'ait pris au peuple, ne peut pas faire au peuple des largesses.

--Le peuple sait cela, car il ne cesse de demander des réductions de
taxes.

--C'est vrai; mais, en même temps, il ne cesse de demander à l'État,
sous toutes les formes, des libéralités.

Il veut que l'État fonde des crèches, des salles d'asile et des
écoles gratuites pour la jeunesse; des ateliers nationaux pour l'âge
mûr et des pensions de retraite pour la vieillesse.

Il veut que l'État aille guerroyer en Italie et en Pologne.

Il veut que l'État fonde des colonies agricoles.

Il veut que l'État fasse les chemins de fer.

Il veut que l'État défriche l'Algérie.

Il veut que l'État prête dix milliards aux propriétaires.

Il veut que l'État fournisse le capital aux travailleurs.

Il veut que l'État reboise les montagnes.

Il veut que l'État endigue les rivières.

Il veut que l'État paye des rentes sans en avoir.

Il veut que l'État fasse la loi à l'Europe.

Il veut que l'État favorise l'agriculture.

Il veut que l'État donne des primes à l'industrie.

Il veut que l'État protége le commerce.

Il veut que l'État ait une armée redoutable.

Il veut que l'État ait une marine imposante.

Il veut que l'État.....

--Avez-vous tout dit?

--J'en ai encore pour une bonne heure.

--Mais enfin, où en voulez-vous venir?

--À ceci: tant que le peuple voudra tout cela, il faudra qu'il le
paye. Il n'y a pas d'_homme de finances_ qui fasse quelque chose avec
rien.

_Jacques Bonhomme_ fonde un prix de cinquante mille francs à
décerner à celui qui donnera une bonne définition de ce mot, L'ÉTAT;
car celui-là sera le sauveur des finances, de l'industrie, du
commerce et du travail[74].

[Note 74: On reconnaît, dans cet article et le suivant, l'esquisse du
pamphlet _l'État_, publié trois mois après. Voir t. IV, p. 327.

                                                    (_Note de l'éd._)]


60.--PRENDRE CINQ ET RENDRE QUATRE CE N'EST PAS DONNER[75].

[Note 75: Nº 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.]

Là, soyons de bon compte, qu'est-ce que l'État? N'est-ce pas la
collection de tous les fonctionnaires publics? Il y a donc dans le
monde deux espèces d'hommes, savoir: les fonctionnaires de toute
sorte qui forment l'État, et les travailleurs de tout genre qui
composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui
font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les
fonctionnaires? En d'autres termes, l'État fait-il vivre la société,
ou la société fait-elle vivre l'État?

Je ne suis pas un savant, mais un pauvre diable qui s'appelle Jacques
Bonhomme, qui n'est et n'a jamais pu être que travailleur.

Or, en qualité de travailleur, payant l'impôt sur mon pain, sur mon
vin, sur ma viande, sur mon sel, sur ma fenêtre, sur ma porte, sur le
fer et l'acier de mes outils, sur mon tabac, etc., etc., j'attache
une grande importance à cette question et je la répète:

Les fonctionnaires font-ils vivre les travailleurs, ou les
travailleurs font-ils vivre les fonctionnaires?

Vous me demanderez pourquoi j'attache de l'importance à cette
question, le voici:

Depuis quelque temps, je remarque une disposition énorme chez tout
le monde à demander à l'État des moyens d'existence.

Les agriculteurs lui disent: Donnez-nous des primes; de
l'instruction, de meilleures charrues, de plus belles races de
bestiaux, etc.

Les manufacturiers: Faites-nous gagner un peu plus sur nos draps, sur
nos toiles, sur nos fers.

Les ouvriers: Donnez-nous de l'ouvrage, des salaires et des
instruments de travail.

Je trouve ces demandes bien naturelles, et je voudrais bien que
l'État pût donner tout ce qu'on exige de lui.

Mais, pour le donner, où le prend-il? Hélas! il prend un peu plus sur
mon pain, un peu plus sur mon vin, un peu plus sur ma viande, un peu
plus sur mon sel, un peu plus sur mon tabac, etc., etc.

En sorte que ce qu'il me donne, il me le prend et ne peut pas ne pas
me le prendre. Ne vaudrait-il pas mieux qu'il me donnât moins et me
prît moins?

Car enfin, il ne me donne jamais tout ce qu'il me prend. Même pour
prendre et donner, il a besoin d'agents qui gardent une partie de ce
qui est pris.

Ne suis-je pas une grande dupe de faire avec l'État le marché
suivant?--J'ai besoin d'ouvrage. Pour m'en faire avoir tu retiendras
cinq francs sur mon pain, cinq francs sur mon vin, cinq francs sur
mon sel et cinq francs sur mon tabac. Cela fera vingt francs. Tu
en garderas six pour vivre et tu me feras une demande d'ouvrage
pour quatorze. Évidemment je serai un peu plus pauvre qu'avant;
j'en appellerai à toi pour rétablir mes affaires, et voici ce que
tu feras. Tu récidiveras. Tu prélèveras autres cinq francs sur mon
pain, autres cinq francs sur mon vin, autres cinq francs sur mon sel,
autres cinq francs sur mon tabac; ce qui fera autres vingt francs.
Sur quoi tu mettras autres six francs dans ta poche et me feras
gagner autres quatorze francs. Cela fait, je serai encore d'un degré
plus misérable. J'aurai de nouveau recours à toi, etc.

          Si maladia
          Opiniatria
        Non vult se guarire,
        Quid illi facere?
    --Purgare, saignare, clysterisare,
  Repurgare, resaignare, reclysterisare.

Jacques Bonhomme! Jacques Bonhomme! J'ai peine à croire que tu aies
été assez fou pour te soumettre à ce régime, parce qu'il a plu à
quelques écrivailleurs de le baptiser: _Organisation et Fraternité_.


61.--UNE MYSTIFICATION[76].

[Note 76: Nº 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.]

Ainsi que vous savez, j'ai beaucoup voyagé et j'ai beaucoup à
raconter.

Parcourant un pays lointain, je fus frappé de la triste condition
dans laquelle paraissait être le peuple, malgré son activité et la
fertilité du territoire.

Pour avoir l'explication de ce phénomène, je m'adressai à un grand
ministre, qui s'appelait _Budget_. Voici ce qu'il me dit:

«J'ai fait faire le dénombrement des ouvriers. Il y en a un million.
Ils se plaignant de n'avoir pas assez de salaire, et j'ai dû
m'occuper d'améliorer leur sort.

«D'abord j'imaginai de prélever deux sous sur le salaire quotidien
de chaque travailleur. Cela faisait rentrer 100,000 fr. tous les
matins dans mes coffres, soit _trente millions_ par an.

«Sur ces _trente millions_, j'en retenais dix pour moi et mes agents.

«Ensuite je disais aux ouvriers: il me reste _vingt millions_, avec
lesquels je ferai exécuter des travaux, et ce sera un grand avantage
pour vous.

«En effet, pendant quelque temps ils furent émerveillés. Ce sont
d'honnêtes créatures, qui n'ont pas beaucoup de temps à eux pour
réfléchir. Ils étaient bien un peu contrariés de ce qu'on leur
subtilisât deux sous par jour; mais leurs yeux étaient beaucoup plus
frappés des millions ostensiblement dépensés par l'État.

«Peu à peu, cependant, ils se ravisèrent. Les plus fins d'entre
eux disaient:--Il faut avouer que nous sommes de grandes dupes.
Le ministre _Budget_ commence par prendre à chacun de nous trente
francs par an, et _gratis_; puis il nous rend vingt francs, non pas
_gratis_, mais contre du travail. Tout compte fait, nous perdons dix
francs et nos journées à cette manoeuvre.»

--Il me semble, seigneur _Budget_, que ces ouvriers-là raisonnaient
assez bien.

«--J'en jugeai de même, et je vis bien que je ne pouvais continuer à
leur soutirer leurs gros sous d'une façon aussi naïve. Avec un peu
plus de ruse, me dis-je, au lieu de deux j'en aurai quatre.

«C'est alors que j'inventai l'_impôt indirect_. Maintenant, chaque
fois que l'ouvrier achète pour deux sous de vin, il y a un son pour
moi. Je prends sur le tabac, je prends sur le sel, je prends sur la
viande, je prends sur le pain, je prends partout et toujours. Je
réunis ainsi, aux dépens des travailleurs, non plus trente millions,
mais cent. Je fais bombance dans de beaux hôtels, je me prélasse dans
de beaux carrosses, je me fais servir par de beaux laquais, le tout
jusqu'à concurrence de dix millions. J'en donne vingt à mes agents
pour guetter le vin, le sel, le tabac, la viande, etc; et, avec ce
qui me reste de leur propre argent, je fais travailler les ouvriers.»

--Et ils ne s'aperçoivent pas de la mystification?

--«Pas le moins du monde. La manière dont je les épuise est si
subtile qu'elle leur échappe. Mais les grands travaux que je fais
exécuter éblouissent leurs regards. Ils se disent entre eux: Morbleu!
voilà un bon moyen d'extirper la misère. Vive le citoyen _Budget_!
Que deviendrions-nous, s'il ne nous donnait de l'ouvrage?»

--Est-ce qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'en ce cas vous ne leur
prendriez plus leurs gros sous, et que, les dépensant eux-mêmes, ils
se procureraient de l'ouvrage les uns aux autres?

--«Ils ne s'en doutent pas. Ils ne cessent de me crier: _Grand homme
d'État, fais-nous travailler un peu plus encore_. Et ce cri me
réjouit, car je l'interprète ainsi: _Grand homme d'État, sur notre
vin, sur notre sel, sur notre tabac, sur notre viande, prends-nous un
plus grand nombre de sous encore_.»


62.--FUNESTE GRADATION[77].

[Note 77: Nº 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.]

Les dépenses ordinaires de l'État sont fixées, par le budget de 1848,
à _un milliard sept cents millions_.

Même avec l'impôt des 45 centimes, on ne peut arracher au peuple plus
de _un milliard cinq cents millions_.

Reste un déficit net de _deux cents millions_.

En outre l'État doit _deux cent cinquante millions_ de bons du
trésor, _trois cents millions_ aux caisses d'Épargne, sommes
actuellement exigibles.

Comment faire? L'impôt est arrivé à sa dernière limite. Comment
faire? L'État a une idée: s'emparer des industries lucratives et les
exploiter pour son compte. Il va commencer par les chemins de fer et
les assurances; puis viendront les mines, le roulage, les papeteries,
les messageries, etc., etc.

Imposer, emprunter, usurper, funeste gradation!

L'État, je le crains bien, suit la route qui perdit le père Mathurin.
J'allai le voir un jour, le père Mathurin. Eh bien! lui dis-je,
comment vont les affaires?

--Mal, répondit-il; j'ai peine à joindre les deux bouts. Mes dépenses
débordent mes recettes.

--Il faut tâcher de gagner un peu plus.

--C'est impossible.

--Alors, il faut se résoudre à dépenser un peu moins.

--À d'autres! Jacques Bonhomme, vous aimez à donner des conseils, et
moi, je n'aime pas à en recevoir.

À quelque temps de là, je rencontrai le père Mathurin brillant et
reluisant, en gants jaunes et bottes vernies. Il vint à moi sans
rancune. Cela va admirablement! s'écria-t-il. J'ai trouvé des
prêteurs d'une complaisance charmante. Grâce à eux, mon budget,
chaque année, s'équilibre avec une facilité délicieuse.

--Et, à part ces emprunts, avez-vous augmenté vos recettes?

--Pas d'une obole.

--Avez-vous diminué vos dépenses?

--Le ciel m'en préserve! bien au contraire. Admirez cet habit, ce
gilet, ce gibus! Ah! si vous voyiez mon hôtel, mes laquais, mes
chevaux!

--Fort bien; mais calculons. Si l'an passé vous ne pouviez joindre
les deux bouts, comment les joindrez-vous, maintenant que, sans
augmenter vos recettes, vous augmentez vos dépenses et avez des
arrérages à payer?

--Jacques Bonhomme, il n'y a pas de plaisir à causer avec vous. Je
n'ai jamais vu un interlocuteur plus maussade.

       *       *       *       *       *

Cependant ce qui devait arriver arriva. Mathurin mécontenta ses
prêteurs, qui disparurent tous. Cruel embarras!

Il vint me trouver. Jacques, mon bon Jacques, me dit-il, je suis aux
abois; que faut-il faire?

--Vous priver de tout superflu, travailler beaucoup, vivre de peu,
payer au moins les intérêts de vos dettes, et intéresser ainsi à
votre sort quelque juif charitable qui vous prêtera de quoi passer un
an ou deux. Dans l'intervalle, vous renverrez vos commis inutiles,
vous vous logerez modestement, vous vendrez vos équipages, et, peu à
peu, vous rétablirez vos affaires.

--Maître Jacques, vous êtes toujours le même; vous ne savez pas
donner un conseil agréable et qui flatte le goût des gens. Adieu. Je
ne prendrai conseil que de moi-même. J'ai épuisé mes ressources, j'ai
épuisé les emprunts; maintenant je vais me mettre à...

--N'achevez pas, je vous devine.


63.--AUX CITOYENS LAMARTINE ET LEDRU-ROLLIN[78].

[Note 78: Nº 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.]

Dissolvez les ateliers nationaux. Dissolvez-les avec tous les
ménagements que l'humanité commande, mais _dissolvez-les_.

Si vous voulez que la confiance renaisse, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que l'industrie reprenne, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que les boutiques se vident et s'emplissent, dissolvez
les ateliers nationaux.

Si vous voulez que les fabriques se rouvrent, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que la province se calme, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous voulez que la garde nationale se repose, dissolvez les
ateliers nationaux.

Si vous voulez que le peuple vous bénisse, y compris cent mille
travailleurs de ces ateliers sur cent trois mille, dissolvez les
ateliers nationaux.

Si vous n'avez pas résolu que la stagnation des affaires, et puis
celle du travail, et puis la misère, et puis l'inanition, et puis la
guerre civile, et puis la désolation, deviennent le cortége de la
république, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous n'avez pas résolu de ruiner les finances, d'écraser les
provinces, d'exaspérer les paysans, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas que la nation tout entière vous soupçonne
de faire à dessein planer incessamment l'émeute sur l'Assemblée
nationale, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas affamer le peuple, après l'avoir démoralisé,
dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas être accusés d'avoir imaginé un moyen
d'oppression, d'épouvante, de terreur et de ruine qui dépasse tout ce
que les plus grands tyrans avaient inventé, dissolvez les ateliers
nationaux.

Si vous n'avez pas l'arrière-pensée de détruire la république en la
faisant haïr, dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne voulez pas être maudits dans le présent, si vous ne voulez
pas que votre mémoire soit exécrée de génération en génération,
dissolvez les ateliers nationaux.

Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, vous attirerez sur
la patrie tous les fléaux à la fois.

Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, que deviendront
les ouvriers lorsque vous n'aurez plus de pain à leur donner et que
l'industrie privée sera morte?

Si vous conservez les ateliers nationaux dans des desseins sinistres,
la postérité dira de vous: C'est sans doute par lâcheté qu'ils
proclamaient la république, puisqu'ils l'ont tuée par trahison.


64.--LE CAPITAL[79].

[Note 79: _Almanach républicain_ pour 1849, 1 vol. in-32. Paris,
Pagnerre.

N'oublions pas qu'à cette époque des voix retentissantes prodiguaient
au capital les épithètes d'_infâme_ et d'_infernal_.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Qui ne se rappelle le frisson d'épouvante qui fit tressaillir
l'Europe stupéfaite, lorsque des voyageurs, revenant de pays
lointains, jetèrent à ses oreilles cette nouvelle: «L'Inde a vomi sur
le monde le _choléra-morbus_! Il grandit, il s'étend, il s'avance,
décimant les populations sur son passage, et notre civilisation ne
l'arrêtera pas.»

Serait-il vrai que la civilisation à son tour, jalouse de la
barbarie, eût enfanté un fléau mille fois plus terrible, un monstre
dévorant, un cancer s'attaquant à ce qu'il y a de plus sacré, au
_travail_, cet aliment de la vie des peuples, un tyran implacable
toujours occupé à creuser entre les hommes le gouffre de l'inégalité,
à appauvrir le pauvre pour enrichir le riche, à semer sur ses pas
la misère, l'exténuation, la faim, l'envie, la rage et l'émeute, à
remplir incessamment les bagnes, les prisons, les hospices et les
tombeaux, fléau plus funeste dans son action continue et éternelle
que le _choléra_ et la _peste_, le CAPITAL, puisqu'il faut l'appeler
par son nom!

En vérité, les hommes ne sont pas près de s'entendre, car ce même
Capital que les uns peignent sous des couleurs si odieuses, d'autres,
et je suis du nombre, en font le pain des pauvres, l'universel agent
de l'égalité, l'instigateur du progrès, le libérateur des classes
laborieuses et souffrantes.

Qui a tort, qui a raison? Ce n'est pas une question de pure
curiosité, car enfin, si le capital est un fléau destructeur,
nous devons nous ranger dans les rangs nombreux de ceux qui lui
font une guerre acharnée. Si, au contraire, il est le bienfaiteur
de l'humanité, cette guerre insensée a cela d'étrange que les
assaillants se portent à eux-mêmes tous les coups qu'ils dirigent
contre lui.

Qu'est-ce donc que le capital? Quelle est son origine? Quelle est sa
nature? Quelle est sa mission? Quels sont ses éléments? Quels sont
ses effets?

Les uns disent: C'est le _sol_, cette source de toute richesse, qui a
été accaparé par quelques-uns. D'autres disent: C'est l'_argent_, ce
vil métal objet de tant de sales cupidités qui ensanglantent la terre
depuis qu'elle est habitée.

Assistons à la naissance, à la première formation du capital; c'est
le moyen de nous en faire une idée juste.

Quand ce héros pacifique éternellement chéri de toutes les
générations d'enfants, Robinson Crusoé, se trouva jeté par la
tempête sur une île déserte, le besoin le plus impérieux de notre
fragile nature le força à poursuivre, au jour le jour, la proie
qui devait l'empêcher de mourir. Il aurait bien voulu construire
une hutte, clore un jardin, réparer ses vêtements, fabriquer des
armes; mais il s'apercevait que, pour se livrer à ces travaux, il
faut des matériaux, des instruments, et surtout des provisions, car
nos besoins sont gradués de telle sorte qu'on ne peut travailler à
satisfaire les uns que lorsqu'on a _accumulé_ de quoi satisfaire les
autres. Eût-il vécu pendant l'éternité tout entière, jamais Robinson
n'aurait pu entreprendre la construction d'une hutte ou la confection
d'un outil, s'il n'avait préalablement mis en réserve ou épargné du
gibier ou du poisson.

C'est pourquoi il se disait souvent: Je suis le plus grand
propriétaire du monde et le plus misérable des hommes. Le sol n'est
pas pour moi un _capital_. J'aurais sauvé du naufrage un sac de louis
que je n'en serais pas plus avancé, l'argent ne serait pas pour moi
un _capital_. Mon travail unique et forcé, c'est la chasse. La seule
chose qui pourrait me permettre de passer à d'autres occupations, ce
serait de prendre chaque jour un peu plus de gibier qu'il ne m'en
faut pour la journée, et d'avoir ainsi des _provisions_. Pendant que
je vivrais sur ces provisions, je pourrais fabriquer des armes qui
rendraient ma chasse plus productive, me permettraient d'augmenter
mes provisions, et mettraient mon temps en disponibilité pour des
travaux de plus longue haleine. Je vois bien que le premier des
capitaux, ce sont les _provisions_, le second, les _instruments_.

_Matériaux_, _instruments_, _provisions_, voilà le capital de l'homme
isolé, trois choses sans lesquelles il est enchaîné à la poursuite
de la pure subsistance, trois choses sans lesquelles il n'y a pour
lui ni travail ultérieur, ni par conséquent progrès possible, trois
choses qui supposent que sa consommation a pu être moindre que sa
production, qu'une réserve, une épargne a pu être réalisée.

Et voilà aussi, pour l'homme en société, la vraie définition du
capital. Le capital d'une nation, c'est la totalité de ses matériaux,
provisions et instruments.

Quand je parle des _matériaux_, je désigne ceux qui sont le fruit du
travail et de l'épargne. Sans cette condition, ils n'appartiennent
à personne. Sous cette condition, ils appartiennent naturellement à
ceux qui les ont produits, et qui, pouvant les consommer, se sont
abstenus.

Pour faire quoi que ce soit en ce monde, il faut dans une mesure
quelconque une ou deux de ces choses ou les trois réunies. Comment
pourrions-nous bâtir, construire, labourer, tisser, filer, forger,
lire, étudier, si, par le travail et l'épargne, nous n'avions acquis
des matériaux, des instruments et, en tout cas, quelques provisions?

Quand, pendant son travail actuel, un homme consomme du capital qu'il
a lui-même formé, on peut le considérer comme réunissant toutes les
qualités de producteur, consommateur, prêteur, emprunteur, débiteur,
créancier, capitaliste, ouvrier; et, le phénomène économique
s'accomplissant tout entier dans un seul individu, le mécanisme en
est d'une simplicité extrême, ainsi que nous le montre l'exemple de
Robinson.

Mais, si cet homme _use_ des matériaux, instruments et provisions
travaillés et épargnés par autrui, le phénomène se complique. Il ne
les obtient qu'à la suite d'une transaction, et cette transaction
stipule toujours une rémunération en faveur du prêteur. Celui qui
emprunte ainsi, pour un an, par exemple, les trois choses sans
lesquelles il ne pourrait rien faire et mourrait de faim, doit-il
autre chose que la simple et intégrale restitution des objets
empruntés? L'affirmative me paraît incontestable, et elle a été
telle pour tous les hommes depuis le commencement du monde jusqu'à
Proudhon. En effet, si Robinson se prive aujourd'hui d'une partie de
sa nourriture, s'il met du gibier de côté, afin de pouvoir se livrer
demain à un travail plus profitable que la chasse, et si Vendredi lui
emprunte ce gibier, il est clair qu'il ne pourra l'obtenir moyennant
la simple restitution, à moins que, pour rendre service, Robinson ne
veuille s'infliger à lui-même un dommage. La base de la transaction
sera celle-ci:

Robinson prêtera, s'il calcule que sa journée du lendemain employée
à la chasse, plus la rétribution stipulée, lui vaudront mieux que le
travail qu'il se proposait de faire.

Vendredi empruntera, s'il calcule que le travail auquel cet emprunt
lui permet de se livrer, déduction faite de la rétribution stipulée,
lui vaudra encore mieux que celui auquel il serait réduit sans cet
emprunt.

Ainsi on peut affirmer qu'il y a dans le capital le principe d'une
rémunération. Puisqu'il est avantageux à celui qui l'a formé,
celui-ci ne peut être justement tenu de le céder sans compensation.

Cette compensation prend des noms fort divers selon la nature de
l'objet prêté. Si c'est une maison, on l'appelle _loyer_; si c'est
une terre, _fermage_, etc.

Dans les sociétés compliquées, il est rare que le prêteur ait
justement la chose dont l'emprunteur a besoin. C'est pourquoi le
prêteur convertit son capital (matériaux, instruments et provisions)
en numéraire, et il prêle l'argent à l'emprunteur qui peut alors se
procurer le genre de matériaux, instruments et provisions qui lui
sont nécessaires. La rétribution du capital prêté sous cette forme
s'appelle _intérêt_.

Comme la plupart des prêts exigent pour la commodité, cette double
conversion préalable du capital en numéraire et du numéraire en
capital, on a fini par confondre le capital avec le numéraire. C'est
une des plus funestes erreurs en économie politique.

L'argent n'est qu'un moyen de faire passer les choses, les
_réalités_, d'une main à l'autre. Aussi, souvent de simples billets,
de simples revirements de comptes suffisent. Combien donc ne se
fait-on pas illusion, quand on croit augmenter les matériaux, les
instruments et les provisions du pays en augmentant l'argent et les
billets!

Naturellement nous venons tous au monde sans capital, ce que l'on
est trop porté à oublier. Les uns en reçoivent beaucoup de leur père,
les autres un peu, d'autres pas du tout.

Ces derniers seraient comme Robinson dans son île, si personne avant
eux et autour d'eux n'avait _travaillé_ et _épargné_.

Ils sont donc forcés d'emprunter, ce qui, nous l'avons vu, signifie
travailler sur des matériaux, avec des instruments, et en vivant de
provisions que d'autres ont produites et épargnées,--et en payant
pour cela une rétribution.

Cela posé, quel est leur intérêt? C'est que cette rétribution leur
soit aussi peu onéreuse que possible; c'est-à-dire que la part à
céder sur le travail pour l'usage du capital se restreigne dans des
limites de plus en plus étroites. Plus sera réduite, en effet, cette
part que le capitaliste prélève sur le prolétaire, plus celui-ci sera
en mesure d'_épargner_ à son tour, de former du capital.

Oui, que le prolétaire le sache et qu'il en reste bien convaincu, son
intérêt, son intérêt dominant et fondamental, c'est que le capital
abonde autour de lui, c'est que le pays regorge de _matériaux_,
d'_instruments_ et de _provisions_, car ces choses aussi se font
concurrence entre elles. Plus il y en a dans le pays, moins on
exige de rétribution de ceux à qui on les prête. Le prolétaire est
intéressé à pouvoir mettre ses bras aux enchères, à pouvoir quitter
un capitaliste exigeant pour un autre plus facile.

Quand les capitaux abondent, le salaire hausse: cela est aussi sûr
qu'il est sûr que le plateau d'une balance baisse quand on y jette
des poids.

Prolétaires, ne vous en laissez pas imposer. Rien n'est plus beau,
plus doux que la _fraternité_. Elle peut guérir bien des maux
partiels, jeter du baume sur bien des plaies. Mais ce qu'elle ne peut
faire, c'est de hausser le taux général des salaires. Non, elle
ne peut pas le faire, parce que ni les mots, ni les sentiments, ni
les voeux ne peuvent faire qu'une quantité donnée d'_instruments_
et de _matériaux_ donne plus d'ouvrage, qu'une quantité donnée de
_provisions_ donne à chacun une part plus grande.

On vous dit que le capital tire à lui le plus clair des profits. Oui,
quand il est rare; non, quand il est abondant.

On vous dit que le capital fait concurrence au travail: c'est
plus qu'une erreur, c'est une absurdité ridicule. L'abondance des
instruments et des matériaux ne peut nuire au travail; l'abondance
des provisions ne peut irriter les besoins.

Les travailleurs se font concurrence entre eux; le travail se fait
concurrence à lui-même.

Les capitalistes se font concurrence entre eux; le capital se fait
concurrence à lui-même.

Voilà la vérité. Mais dire que le capital fait concurrence au
travail, c'est dire que le pain fait concurrence à la faim, que la
lumière fait obstacle à la vue.

Et s'il est vrai, prolétaires, que vous n'ayez qu'une planche de
salut, qui est l'accroissement indéfini du capital, l'accumulation
incessante des _matériaux_, _instruments_ et _provisions_, que
devez-vous désirer?

C'est que la société soit dans les conditions les plus favorables à
cet accroissement, à cette accumulation.

Quelles sont ces conditions?

La première de toutes c'est la _sécurité_. Si les hommes ne sont pas
sûrs de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas, ils
n'accumulent pas. Dans un régime d'incertitude et de frayeur, le
capital ancien se cache, se dissipe ou déserte, le capital nouveau ne
se forme pas. La masse des provisions s'ébrèche, la part de chacun
diminue, à commencer par la vôtre. Demandez donc au gouvernement
sécurité, et aidez-le à la fonder.

La seconde c'est la _liberté_. Quand on ne peut travailler
librement, on travaille moins, la part de l'épargne est moindre, le
capital ne s'accroît pas en proportion du nombre des bras, le salaire
baisse et la misère vous décime. Alors, la charité elle-même est un
vain remède, sinon pour quelques individus, au moins pour les masses;
car, si elle a des mérites immenses, elle n'a pas, comme le travail,
celui de multiplier les pains.

La troisième c'est l'_économie_. Quand toutes les épargnes annuelles
d'une nation sont dissipées par les folies de son gouvernement ou par
le luxe des particuliers, le capital ne peut grossir.

Français, faut-il le dire? notre chère patrie brille aux yeux des
peuples par des qualités éminentes; mais ce n'est pas parmi nous
qu'il faut chercher ces trois conditions essentielles pour la
formation des capitaux: _sécurité_, _liberté_, _économie_. C'est là,
et là seulement, qu'est la cause du paupérisme.


65.--PROFESSION DE FOI D'AVRIL 1849.

MES CHERS COMPATRIOTES,

Vous m'avez donné un mandat qui touche à son terme. Je l'ai rempli
dans l'esprit qui me l'a fait donner.

Rappelez-vous les élections de 1848. Que vouliez-vous?

Quelques-uns d'entre vous avaient salué avec transport l'avénement
de la République; d'autres ne l'avaient ni provoquée ni désirée;
d'autres encore la redoutaient. Mais, par un élan de bon sens
admirable, vous vous unîtes tous dans cette double pensée:

1º Maintenir et essayer loyalement la République;

2º La faire rentrer dans la voie de l'ordre et de la sécurité.

L'histoire dira que l'Assemblée nationale, au milieu d'immenses
périls, a été fidèle à ce programme. En se séparant elle laisse
l'anarchie et la réaction vaincues; la sécurité rétablie; les utopies
subversives frappées d'impuissance; un gouvernement régulier;
une Constitution qui admet des perfectionnements ultérieurs; la
paix maintenue; des finances échappées aux plus grands dangers.
Oui, quoique souvent battue par l'orage, _votre_ Assemblée a été
l'expression de _votre_ volonté. Elle m'apparaît comme un miracle
inespéré du suffrage universel. La calomnier, c'est vous calomnier
vous-mêmes.

Pour moi, je me suis toujours retrempé de l'esprit qui vous animait
tous, en avril 1848. Bien souvent, quand, sous la pression de
difficultés terribles, je voyais vaciller le flambeau qui devait me
guider, j'ai évoqué le souvenir des nombreuses réunions où j'avais
comparu devant vous, et je me suis dit: «Il faut vouloir ce que mes
commettants ont voulu: La République honnête.»

Compatriotes, je suis forcé de vous parler de moi, je me bornerai à
des faits.

Au 23 février, je n'ai pas pris part à l'insurrection. Par hasard,
je me suis trouvé à la fusillade de l'hôtel des Capucines. Pendant
que la foule fuyait éperdue, je remontai le courant et, en face de
ce bataillon dont les fusils étaient encore chauds, aidé de deux
ouvriers, j'ai donné mes soins, pendant cette nuit funèbre, aux
victimes mortellement frappées.

Dès le 25, j'ai pu prévoir le débordement des idées subversives
dont le foyer devait se concentrer bientôt au Luxembourg. Pour les
combattre, je fondai un journal. Voici le jugement qu'en porte une
Revue qui me tombe sous la main et qui n'est pas suspecte, elle
est intitulée: _Bibliographie catholique, destinée aux prêtres, aux
séminaires, aux écoles, etc._ «La République française, feuille qui
a paru le lendemain de la Révolution; écrite avec talent, modération
et sagesse, en opposition au socialisme, au Luxembourg et aux
circulaires.»

Survint ce qu'on a appelé avec raison la _curée des places_.
Plusieurs de mes amis étaient tout-puissants, entre autres M. de
Lamartine, qui m'avait écrit quelques jours avant: «Si jamais l'orage
me porte au Pouvoir, vous m'aiderez à faire triompher nos idées.» Il
m'était facile d'arriver à de hautes positions; je n'y ai seulement
pas pensé.

Élu par vous, à la presque unanimité, j'entrai à l'Assemblée le 5
mai. Le 15 nous fûmes envahis. Ce jour-là mon rôle s'est borné à
rester à mon poste, comme tous mes collègues.

Nommé membre et vice-président du comité des Finances, il fut
bientôt manifeste que nous aurions à résister à une opinion alors
fort accréditée parce qu'elle est fort séduisante. Sous prétexte de
donner satisfaction au peuple, on voulait investir d'une puissance
exorbitante le Gouvernement révolutionnaire; on voulait que l'État
suspendît le remboursement des caisses d'Épargne et des Bons du
Trésor; qu'il s'emparât des chemins de fer, des assurances, des
transports. Le ministère poussait dans cette voie, qui ne me semble
autre chose que la _spoliation régularisée par la loi et exécutée par
l'impôt_. J'ose dire que j'ai contribué à préserver mon pays d'une
telle calamité.

Cependant une collision effroyable était menaçante. Le travail vrai
des ateliers particuliers était remplacé par le travail mensonger
des ateliers nationaux. Le peuple de Paris organisé et armé était
le jouet d'utopistes ignorants et d'instigateurs de troubles.
L'Assemblée, forcée de détruire une à une, par ses votes, ces
illusions trompeuses, prévoyait le choc et n'avait guère, pour y
résister, que la force morale qu'elle tenait de vous. Convaincu
qu'il ne suffisait pas de voter, mais qu'il fallait éclairer les
masses, je fondai un autre journal qui aspirait à parler le simple
langage du bon sens, et que, par ce motif, j'intitulai _Jacques
Bonhomme_. Il ne cessait de réclamer la dissolution, à tout prix,
des forces insurrectionnelles. La veille même des Journées de Juin,
il contenait un article de moi sur les ateliers nationaux[80]. Cet
article, placardé sur tous les murs de Paris, fit quelque sensation.
Pour répondre à certaines imputations, je le fis reproduire dans les
journaux du Département.

[Note 80: _Jacques Bonhomme_, nº du 20 au 23 juin; au présent volume,
p. 246.

                                                    (_Note de l'éd._)]

La tempête éclata le 24 juin. Entré des premiers dans le faubourg
Saint-Antoine, après l'enlèvement des formidables barricades
qui en défendaient l'accès, j'y accomplis une double et pénible
tâche: Sauver des malheureux qu'on allait fusiller sur des indices
incertains; pénétrer dans les quartiers les plus écartés pour y
concourir au désarmement. Cette dernière partie de ma mission
volontaire, accomplie au bruit de la fusillade, n'était pas sans
danger. Chaque chambre pouvait cacher un piége; chaque fenêtre,
chaque soupirail pouvait masquer un fusil.

Après la victoire, j'ai prêté un concours loyal à l'administration du
Général Cavaignac, que je tiens pour un des plus nobles caractères
que la Révolution ait fait surgir. Néanmoins, j'ai résisté à tout
ce qui m'a paru mesure arbitraire, car je sais que l'exagération
dans le succès le compromet. L'empire sur soi-même, la modération
en tous sens, telle a été ma règle, ou plutôt mon instinct. Au
faubourg Saint-Antoine, d'une main je désarmais les insurgés, de
l'autre je sauvais les prisonniers. C'est le symbole de ma conduite
parlementaire.

Vers cette époque, j'ai été atteint d'une maladie de poitrine qui,
se combinant avec l'immensité de l'enceinte de nos délibérations, m'a
interdit la tribune. Je ne suis pas pour cela resté oisif. La vraie
cause des maux et des dangers de la société résidait, selon moi,
dans un certain nombre d'idées erronées, pour lesquelles ces classes
qui ont pour elle le nombre et la force s'étaient malheureusement
enthousiasmées. Il n'est pas une de ces erreurs que je n'aie
combattues. Certes, je savais que l'action qu'on cherche à exercer
sur les causes est toujours très-lente, qu'elle ne suffit pas quand
le danger fait explosion. Mais pourriez-vous me reprocher d'avoir
travaillé pour l'avenir, après avoir fait pour le présent tout ce
qu'il m'a été possible de faire?

Aux doctrines de Louis Blanc, j'ai opposé un écrit intitulé:
_Individualisme et Fraternité_[81].

[Note 81: Je n'ai pas découvert qu'on ait jamais imprimé un travail
de Bastiat sous le titre d'_Individualisme et Fraternité_. A-t-il,
par mégarde, désigné l'ébauche reproduite ci-après (nº 76) comme
un travail publié? Aurait-il achevé cette ébauche pour quelque
publication qui me soit restée inconnue? Je ne sais à quelle
conjecture m'arrêter.

                                                    (_Note de l'éd._)]

La Propriété est menacée dans son principe même; on cherche à tourner
contre elle la législation: je fais la brochure: _Propriété et loi_.

On attaque cette forme de Propriété particulière qui consiste
dans l'appropriation individuelle du sol: je fais la brochure:
_Propriété et spoliation_, laquelle, selon les économistes anglais et
américains, a jeté quelque lumière sur la difficile question de la
_rente des terres_.

On veut fonder la fraternité sur la contrainte légale; je fais la
brochure: _Justice et Fraternité_.

On ameute le travail contre le capital; on berce le Peuple de la
chimère de la _Gratuité du crédit_; je fais la brochure: _Capital et
rente_.

Le communisme nous déborde. Je l'attaque dans sa manifestation la
plus pratique, par la brochure: _Protectionisme et Communisme_.

L'École purement révolutionnaire veut faire intervenir l'État en
toutes choses et ramener ainsi l'accroissement indéfini des impôts;
je fais la brochure intitulée: _l'État_, spécialement dirigée contre
le manifeste montagnard.

Il m'est démontré qu'une des causes de l'instabilité du Pouvoir
et de l'envahissement désordonné de la fausse politique, c'est la
guerre des Portefeuilles; je fais la brochure: _Incompatibilités
parlementaires_.

Il m'apparaît que presque toutes les erreurs économiques qui désolent
ce pays proviennent d'une fausse notion sur les fonctions du
numéraire; je fais la brochure: _Maudit argent_.

Je vois qu'on va procéder à la réforme financière par des procédés
illogiques et incomplets; je fais la brochure: _Paix et liberté, ou
le Budget Républicain_.

Ainsi, dans la rue par l'action, dans les esprits par la controverse,
je n'ai pas laissé échapper une occasion, autant que ma santé me
l'a permis, de combattre l'erreur, qu'elle vînt du Socialisme ou du
Communisme, de la Montagne ou de la Plaine.

Voilà pourquoi j'ai dû voter quelquefois avec la gauche, quelquefois
avec la droite; avec la gauche quand elle défendait la liberté et
la république, avec la droite quand elle défendait l'ordre et la
sécurité.

Et si l'on me reproche cette prétendue double alliance, je répondrai:
je n'ai fait alliance avec personne, je ne me suis affilié à aucune
coterie, J'ai voté, dans chaque question, selon l'inspiration de ma
conscience. Tous ceux qui ont bien voulu lire mes écrits, à quelque
époque qu'ils aient été publiés, savent que j'ai toujours eu en
horreur les majorités et les oppositions systématiques.

Est arrivée l'Élection du Président de la République. Nous étions
encore en face de grands dangers, entre autres la guerre extérieure.
Je ne savais ce qu'on pouvait attendre de Napoléon, je savais ce
qu'on pouvait attendre de Cavaignac, qui s'était prononcé pour la
Paix. J'ai eu mes préférences, je les ai loyalement exprimées.
C'était mon droit, c'était même mon devoir, de dire ce que je faisais
et pourquoi je le faisais. C'est à cela que je me suis borné. Le
suffrage universel m'a donné tort. Je me suis rallié comme je le
devais à sa volonté toute-puissante. Je défie qu'on me signale
un vote d'opposition systématique à l'Élu du 20 décembre. Je me
considérerais comme un factieux, si j'entravais, par une rancune
ridicule, la grande et utile mission qu'il a reçue du Pays.

Comme membre du Comité des finances et plus tard de la commission
du Budget, j'ai travaillé, autant que l'état de nos finances le
permettait, aux réformes qui, vous le savez, ont toujours été le
but de mes efforts. J'ai concouru à la réduction de l'impôt du sel
et de la poste. Membre de la Commission des boissons, nous avions
préparé une réforme radicale, que les moments comptés de l'Assemblée
ajournent à un autre temps. J'ai fortement insisté pour la diminution
de l'armée, et j'aurais voulu arriver à adoucir la dure loi du
recrutement.

Sur la question de la dissolution de l'Assemblée, je n'ai jamais
varié. Faire les lois organiques indispensables à la mise en oeuvre
de la constitution, rien de plus, rien de moins.

Compatriotes, voilà mes actes, je les livre à votre impartialité.

Si vous jugez à propos de me réélire, je vous déclare que je
persévérerai dans la ligne que vous m'avez tracée, en avril 1848:
_Maintenir la République; fonder la sécurité_.

Que si, sous l'influence des jours mauvais que vous avez traversés,
vous avez conçu d'autres idées, d'autres espérances, si vous voulez
poursuivre un but nouveau et tenter de nouvelles aventures, alors je
ne puis plus être votre mandataire; je ne renoncerai pas à l'oeuvre
que nous avons entreprise en commun, au moment de recueillir le fruit
de nos efforts. La sécurité est sans doute le premier besoin de notre
époque et le premier des biens en tous temps. Mais je ne puis croire
qu'on la fonde d'une manière solide par l'abus du triomphe, par
l'irritation, par la violence, par les emportements de la réaction.
Celui que vous honorerez de vos suffrages n'est pas le représentant
d'une classe mais de toutes. Il ne doit pas oublier qu'il y a de
grandes souffrances, de profondes misères, de criantes injustices
dans le pays. Comprimer, toujours comprimer, cela n'est ni juste, ni
même prudent. Rechercher les causes de la souffrance, y apporter tous
les remèdes compatibles avec la justice, c'est un devoir aussi sacré
que celui de maintenir l'ordre. Sans doute il ne faut pas transiger
avec la vérité; il ne faut pas flatter les espérances chimériques,
il ne faut pas céder aux préjugés populaires, et moins que jamais,
quand ils se manifestent par l'insurrection. Mes actes et mes écrits
sont là pour témoigner que, sous ce rapport, on n'a pas de reproche
à me faire. Mais qu'on ne me demande pas non plus de m'abandonner à
des mouvements de colère et de haine contre des frères malheureux
et égarés, que leur ignorance expose trop souvent à de perfides
suggestions. Le devoir d'une assemblée nationale, émanée du suffrage
universel, est de les éclairer, de les ramener, d'écouter leurs
voeux, de ne leur laisser aucun doute sur son ardente sympathie.
AIMER, C'EST TOUTE LA LOI, a dit un grand apôtre. Nous sommes à une
époque où cette maxime est aussi vraie en politique qu'en morale.

Je suis, chers compatriotes, votre dévoué.


66.--RAPPORT PRÉSENTÉ AU CONSEIL GÉNÉRAL DES LANDES, SESSION DE 1849,
SUR LA QUESTION DES COMMUNAUX.

MESSIEURS,

Vous avez renvoyé à votre troisième Commission la question des
communaux. Elle m'a chargé de vous faire son rapport. Qu'il me soit
permis de regretter que ce travail n'ait pu être achevé par celui de
vos collègues[82], qui, l'année dernière, l'avait si bien commencé.

[Note 82: M. Victor Lefranc.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Deux idées diamétralement opposées ont toujours dominé dans cette
question.

Les uns, frappés du spectacle de stérilité qu'offrent partout ces
terres flétries du nom de _vagues_ et _vaines_, sachant, d'ailleurs,
que ce qui est à tous est bien exploité par tous, mais n'est soigné
par personne, ont hâte de voir le domaine commun passer dans le
domaine privé et invoquent, pour la réalisation de leur système, le
secours de la loi.

D'autres font observer que l'agriculture et, par conséquent, tous
les moyens d'existence de ce pays reposent sur le communal. Ils
demandent ce que deviendrait le domaine privé sans les ressources du
domaine commun. À moins qu'on ne trouve un assolement qui permette
de se passer d'engrais (révolution agricole qui n'est pas près de
s'accomplir) ils considèrent l'aliénation comme une calamité publique
et, pour la prévenir, ils invoquent, eux aussi, le secours de la loi.

Il a semblé à votre Commission que ni l'une ni l'autre de ces
conclusions ne tenaient assez compte d'un fait qui domine toute la
matière, et simplifie beaucoup la tâche du législateur. Le fait,
c'est la propriété devant laquelle le législateur lui-même doit
s'incliner.

En effet, demander si la loi doit _forcer_, ou si elle doit
_empêcher_ les aliénations, n'est-ce pas commencer par donner aux
communes le droit de propriété?

Nous avons été frappés du peu de cas qu'on fait de ce droit, soit
dans les questions posées par les Ministres, soit dans les réponses
émanées du Conseil, antérieurement à la révolution de février.

Voici comment la circulaire ministérielle établissait le problème en
1846:

«Quel est le meilleur emploi à faire des communaux? Faut-il les
laisser tels qu'ils sont aujourd'hui? Ou les louer à court ou long
bail? Ou les partager, ou les vendre?»

Est-ce là une question qu'on puisse faire quand il s'agit d'une
propriété, à moins qu'on ne la nie?

Et quelle a été la réponse du Conseil?

Après avoir parlé en termes justificatifs, presque laudatifs des
anciens moyens d'appropriation, tels que la perprise et l'usurpation,
moyens qui n'existent plus aujourd'hui, il concluait à la nécessité
d'aliéner, et ajoutait:

«Le consentement des Conseils municipaux qui, néanmoins, seront
toujours consultés, ne serait pas absolument indispensable pour
l'aliénation des communaux à l'état de landes ou vacants....»

Et plus loin:

«Le Conseil municipal serait consulté sur la nécessité d'aliéner,
et, _quel que fût son avis_, la proposition _communiquée_ au Conseil
d'arrondissement, soumise au Conseil général, et par celui-ci
approuvée, motiverait l'ordonnance qui autoriserait l'acte de vente?»

Il faut avouer que ce dialogue entre le Ministre et le Conseil
méconnaissait entièrement le droit de propriété. Or, il est
dangereux de laisser croire que ce droit s'efface devant la volonté
du législateur. Sans doute, on invoquait des raisons de bien public
et de progrès; mais n'invoquaient-ils pas aussi ces raisons, ceux
qu'on a vus depuis faire si bon marché de la propriété privée?

Et ici il était d'autant plus fâcheux que le droit de la commune
fût perdu de vue, que c'est précisément dans ce droit que réside la
solution des nombreuses difficultés qui se rattachent à la question
des communaux.

Quelle est, en effet, la principale de ces difficultés? C'est
l'extrême différence que l'on observe entre les situations et les
intérêts des localités diverses. On voudrait bien faire une loi
générale; mais quand on met la main à l'oeuvre, on se heurte contre
l'impossible et l'on commence à comprendre qu'il faudrait, pour
satisfaire à toutes les nécessités, faire autant de lois qu'il y a de
communes. Pourquoi? Parce que chaque commune, selon ses antécédents,
ses méthodes agricoles, ses besoins, ses usages, l'état de ses
communications, la valeur vénale des terres, a, relativement à ses
communaux, des intérêts différents.

La délibération du Conseil général de 1846 en convenait en ces termes:

«Le développement des considérations qui doivent décider à consulter,
pour chaque département et chaque commune, la situation des intérêts
particuliers, conduirait trop loin. On se contente d'énoncer, ici,
que rien n'est possible si cette première loi n'est pas observée;
c'est surtout en cette matière que l'usage local doit tenir une
grande place dans la loi, et que la loi elle-même, dans ses
dispositions capitales, doit laisser une grande liberté et une grande
autorité aux corps électifs chargés de représenter ou de protéger la
commune.»

L'impossibilité de faire une loi générale ressort, à chaque page, du
rapport que vous fit l'année dernière M. Lefranc.

«Parmi les destinations que l'on peut donner à nos biens communaux,
disait-il, il faut, dans chaque département, choisir celle qui
permettra, ici le desséchement et l'irrigation, là, les transports
faciles et prompts; dans les Landes, les semis et les plantations;
dans la Chalosse, le perfectionnement de l'agriculture, etc.»

En vérité, il me semble que cela veut dire: puisqu'il y a autant
d'intérêts distincts que de communes, laissons chaque commune
administrer son communal. En d'autres termes, ce qu'il y a à faire,
ce n'est pas de violer la propriété communale, mais de la respecter.

Alors, celle qui n'a que les communaux indispensables à la
dépaissance des troupeaux ou à la confection des engrais, les gardera.

Celle qui a plus de landes qu'il ne lui en faut, les vendra, les
affermera, les mettra en valeur, suivant les circonstances et
l'occasion.

N'est-il pas heureux que, dans cette occasion, comme dans bien
d'autres, le respect du droit, en harmonie avec l'utilité publique,
soit, en définitive, la meilleure solution.

Cette solution paraîtra bien simple; trop simple peut-être. Nous
sommes enclins, de nos jours, à vouloir faire des expériences sur
les autres. Nous ne souffrons pas qu'ils décident pour eux-mêmes,
et quand nous avons enfanté une théorie, nous cherchons à la faire
prévaloir, pour aller plus vite, par mesure coercitive. Laisser les
communes disposer de leurs communaux, cela paraîtra une folie aux
partisans comme aux adversaires de l'amélioration. Les communes sont
routinières, diront les premiers, elles ne voudront jamais vendre;
elles sont imprévoyantes, diront les autres, et ne sauront rien
garder.

Ces deux craintes se détruisent l'une par l'autre. Rien d'ailleurs ne
les justifie.

En premier lieu, le fait prouve que les communes ne font pas
à l'aliénation une opposition absolue. Depuis dix ans, plus de
quinze mille hectares ont passé dans le domaine privé, et l'on peut
prévoir que le mouvement s'accélérera avec le perfectionnement de la
viabilité, l'accroissement de la population et la hausse de la valeur
vénale des terres.

Quant à la crainte de voir les communes s'empresser de se dépouiller,
elle est plus chimérique encore. Toutes les fois que le zèle
administratif s'est tourné vers les aliénations, n'a-t-il pas
rencontré la résistance des communes? N'est-ce pas cette résistance,
dite routinière, qui provoque incessamment le législateur et toutes
nos délibérations? M. Lefranc ne vous rappelait-il pas, l'année
dernière, que la Convention elle-même n'avait pu faire prévaloir
dans ce pays un mode d'aliénation qui devait sembler bien séduisant
aux communiers: _le partage!_ Je ne puis me refuser à citer ici les
paroles de notre collègue:

«Pour qu'un législateur, aussi puissant dans son action, aussi
radical dans sa volonté, que l'était le législateur de 1793, ait
hésité à prescrire le partage d'une manière uniforme, et à violenter
ce qu'il appelait les idées rétrogrades des provinces, il fallait
qu'il eût le sentiment intime, invincible, d'un droit sacré, d'un
intérêt puissant, d'une nécessité impérieuse, cachés sous la routine
des traditions. Pour que des populations aussi violemment entraînées
dans le courant révolutionnaire n'aient pas, d'une manière presque
unanime, trouvé, dans leur sein, un tiers des voix amies de la
nouveauté, désireuses d'une satisfaction immédiate et personnelle,
oublieuses, à ce prix, de l'intérêt et du droit du communal, décidées
à introduire, au milieu des résistances, le niveau d'une loi
uniforme, il fallait que l'état de choses qu'on voulait détruire eût
sa raison d'être ailleurs que dans la routine et dans l'ignorance.»

D'après ce qui précède, Messieurs, vous pressentez la conclusion:
que la loi à intervenir se borne à reconnaître aux communes leur
droit de propriété avec toutes ses conséquences.

Mais la propriété communale n'est pas placée sous la seule sauvegarde
des Conseils municipaux. Ces Conseils se renouvellent fréquemment.
Il peut se rencontrer dans l'un d'eux une majorité qui soit le
produit d'une surprise momentanée, surtout sous l'empire d'une loi
toute nouvelle, et qui est, pour ainsi dire, à l'état d'expérience.
Il ne faut pas qu'une intrigue puisse entraîner pour la commune un
dommage irrémédiable. Encore que les conseillers municipaux soient
les administrateurs naturels des communaux, il a semblé à votre
commission, qu'à l'égard des mesures importantes, comme serait
l'aliénation par grandes masses, le Conseil général pouvait être armé
d'un veto suspensif, sans que le droit de propriété fût compromis. Il
aurait le droit d'ajourner l'exécution de la délibération du conseil
municipal, jusqu'à ce qu'une élection eût mis les habitants de la
commune à même de faire connaître leur opinion sur l'importance de la
mesure.

Nous ne pouvons terminer ce rapport sans attirer votre attention
sur l'opinion qui a été émise par M. le Préfet[83], non que
nous partagions en tout ses vues, mais parce qu'elles respirent
les sentiments les plus généreux envers les classes pauvres, et
témoignent de toute sa sollicitude pour le bien public.

[Note 83: M. Adolphe de Lajonkaire.]

M. le Préfet fonde de grandes espérances sur le communal, non
comme moyen d'accroître la richesse du pays, car il convient que
l'appropriation personnelle remplit mieux ce but, mais comme moyen de
l'égaliser.

Il est difficile de comprendre, je l'avoue, comment il peut se faire
que l'exploitation du commun, si elle donne moins de blé, moins de
vin, moins de laine, moins de viande que l'appropriation personnelle,
arrive néanmoins à ce résultat, de faire que tous, et même les
pauvres, soient mieux pourvus de toutes choses.

Je ne veux pas discuter ici cette théorie, mais je dois faire
remarquer ceci: la foi de M. le Préfet dans la puissance du communal
est telle qu'il se prononce, non-seulement pour l'inaliénabilité
absolue, mais encore pour la formation d'un communal là où il n'y en
a plus. Quoi donc! entrerons-nous maintenant dans la voie de faire
passer le domaine privé dans le domaine commun, lorsque tant d'années
ont été consacrées par l'Administration à faire passer le domaine
commun dans le domaine privé?

Rien n'est plus propre, ce me semble, à nous donner confiance en la
solution que nous vous avons présentée: le respect de la propriété
avec toutes ses conséquences. Il faut que la loi s'arrête là où
elle rencontre le droit qu'elle est chargée de maintenir et non de
détruire. Car enfin, si pendant une série d'années la loi force
l'aliénation du communal, parce que cette idée prévaut: Que le
communal est nuisible; et si pendant une autre série d'années la loi
force la reconstitution du communal, parce qu'on pense qu'il est
utile; que deviendront les pauvres habitants des campagnes? Il faudra
donc qu'ils soient poussés dans des directions opposées, par une
force extérieure et selon la théorie du jour?

Ceci vous avertit que la question est mal posée, quand on demande:
Que faut-il faire du communal? Ce n'est pas au législateur, mais au
propriétaire, qu'il appartient d'en disposer.

Mais la commission s'associe pleinement aux vues de M. le Préfet,
quand il parle de l'utilité qu'il y aurait, pour les communes, à
mettre en valeur les terres vagues qui ne sont pas indispensables
aux besoins de l'agriculture. Le conseil secondera, sans doute,
ses efforts dans ce sens, et le pays le récompensera par sa
reconnaissance.

Par ces motifs, la troisième commission me charge de vous soumettre
le projet de délibération suivante:

Le Conseil général pense qu'une loi sur les communaux ne peut faire
autre chose que de reconnaître ce genre de propriétés et de régler le
mode de leur administration;

Il estime que le Conseil municipal doit être naturellement chargé de
cette administration, au nom des habitants de la commune;

Il est d'avis que, dans le cas où le Conseil municipal aurait voté
une aliénation, le Conseil général doit avoir le droit de suspendre,
s'il le juge utile, l'effet de ce vote, jusqu'à ce qu'il soit
confirmé par le Conseil municipal de l'élection suivante.



ÉBAUCHES


67.--SOPHISMES ÉLECTORAUX.

Je suis engagé.

Je ne nomme pas M. tel, parce qu'il ne m'a pas demandé mon suffrage.

Je vote pour M. tel, parce qu'il m'a rendu service.

Je vote pour M. tel, parce qu'il a rendu des services à la France.

Je vote pour M. tel, parce qu'il m'a promis un service.

Je vote pour M. tel, parce que je désire une place.

Je vote pour M. tel, parce que je crains pour ma place.

Je vote pour M. tel, parce qu'il est du Pays.

Je vote pour M. tel, parce qu'il n'est pas du Pays.

Je vote pour M. tel, parce qu'il _parlera_.

Je vote pour M. tel, parce que s'il n'est pas nommé, notre préfet ou
notre sous-préfet seront destitués.

Chacun de ces sophismes a son caractère spécial, mais il y a aussi
au fond de chacun d'eux quelque chose qui leur est commun et qu'il
s'agit de démêler.

Tous reposent sur cette double donnée:

_L'élection se fait dans l'intérêt du candidat._

_L'électeur est propriétaire exclusif d'une chose, à savoir: son
suffrage, dont il peut disposer à sa guise et en faveur de qui il
l'entend._

La fausseté de cette doctrine et l'application qui en est faite
journellement ressortiront de l'examen auquel nous allons nous
livrer.


I.--Je ne vote pas pour M. A., parce qu'il ne m'a pas réclamé mon
suffrage.

Ce sophisme, comme tous les autres, repose sur un sentiment qui, en
lui-même, n'est pas répréhensible, sur le sentiment de la dignité
personnelle.

Il est rare en effet que les paradoxes par lesquels les hommes s'en
imposent à eux-mêmes, pour s'encourager à une action mauvaise, soient
complétement faux. C'est un tissu dans lequel on aperçoit toujours
quelques fils de bon aloi. Il y a toujours en eux quelque chose de
vrai, et c'est par ce côté qu'ils en imposent. S'ils étaient faux de
tous points, ils ne feraient pas tant de dupes.

Celui que nous examinons revient à ceci:

«M. A. aspire à la députation. La députation est le chemin des
honneurs et de la fortune. Il sait que mon suffrage peut concourir
à sa nomination. C'est bien la moindre chose qu'il me le demande.
S'il fait le fier, je ferai le fier à mon tour; et quand je consens à
disposer en faveur de quelqu'un d'une chose aussi précieuse que mon
vote, j'entends qu'on m'en sache gré, qu'on ne dédaigne pas de venir
chez moi, d'entrer en relation avec moi, de me serrer la main, etc.,
etc.»

Il est bien clair que l'Électeur qui raisonne ainsi tombe dans la
double erreur que nous avons signalée.

1º Il croit que son vote est donné pour l'utilité du candidat.

2º Il pense, qu'en fait de services, il est le maître d'en rendre à
qui il lui plaît.

En un mot, il fait abstraction des biens et des maux publics qui
peuvent résulter de son choix.

Car s'il avait présent à l'esprit que le but de tout le mécanisme
électoral est de faire arriver à la Chambre des Députés consciencieux
et dévoués, il ferait probablement le raisonnement contraire et
dirait:

«Je voterai pour M. A. par ce motif, entre autres, qu'il ne m'a pas
demandé mon suffrage!»

En effet, aux yeux de qui ne perd pas de vue l'objet de la
députation, je ne crois pas qu'il puisse s'élever de plus forte
présomption contre un candidat que son empressement à quêter des
suffrages.

Car enfin, qui pousse cet homme à venir me tourmenter jusque chez
moi, à s'efforcer de me prouver que je dois lui donner ma confiance?

Lorsque je sais que tant de Députés, deux boules à la main, ont fait
la loi aux ministres et se sont fait adjuger de bonnes places, ne
dois-je pas craindre que ce candidat n'ait pas autre chose en vue,
qui vient, quelquefois de l'autre extrémité du Royaume, implorer la
confiance de gens qu'il ne connaît pas?

On peut sans doute être trahi par le Député qu'on a spontanément
choisi. Mais si nous, électeurs, allons chercher un homme dans sa
retraite (et nous ne pouvons l'y aller chercher que parce que sa
réputation d'intégrité est parfaitement établie), si nous l'arrachons
à sa solitude pour l'investir d'un mandat qu'il ne demandait pas,
ne mettrons-nous pas de notre côté toutes les chances possibles de
déposer ce mandat en des mains pures et fidèles?

Si cet homme eût voulu faire une affaire de la Députation, il
l'aurait recherchée. Il ne l'a pas fait, donc il n'a point de funeste
arrière-pensée.

D'ailleurs celui à qui la députation est spontanément déférée,
comme le libre témoignage de la confiance générale et de l'estime
universelle, celui-là doit se sentir tellement honoré, tellement
reconnaissant envers sa propre renommée, qu'il se gardera de la
ternir.

Et, après tout, ne serait-il pas bien naturel que les choses se
passassent ainsi?

De quoi est-il question? S'agit-il de rendre service à M. un tel, de
le favoriser, de le mettre sur le chemin de la fortune?

Non, il s'agit de nous donner un mandataire qui ait notre confiance.
Ne serait-il pas bien simple que nous nous donnassions la peine de le
chercher?

Il s'agissait d'une importante tutelle. Un nombreux conseil de
famille était réuni dans le prétoire. Un homme arrive hors d'haleine,
couvert de sueur, après avoir crevé plusieurs chevaux. Nul ne le
connaît personnellement. Tout ce que l'on en sait, c'est qu'il
gère au loin les propriétés des mineurs et que bientôt il va avoir
des comptes à rendre. Cet homme supplie qu'on le nomme tuteur. Il
s'adresse aux parents paternels, et puis aux parents maternels, Il
fait longuement son propre éloge; il parle de sa probité, de sa
fortune, de ses alliances; il prie, il promet, il menace. On lit
sur ses traits une anxiété profonde, un désir immodéré de réussir.
Vainement lui objecte-t-on que la tutelle est très-chargée; qu'elle
prendra beaucoup sur le temps, sur la fortune, sur les affaires de
celui à qui elle sera imposée.--Il lève toutes les difficultés. Son
temps, il ne demande pas mieux que de le consacrer au service des
pauvres orphelins;--sa fortune, il est prêt à en faire le sacrifice,
tant il se sent dans le coeur un désintéressement héroïque;--ses
affaires, il les verra péricliter d'un oeil stoïque, pourvu que
celles des mineurs prospèrent en ses mains.--Mais vous gérez leur
fortune.--Raison de plus; je me rendrai des comptes à moi-même, et
qui est plus en mesure de les examiner que celui qui les a faits?

Je le demande, le conseil de famille agirait-il d'une manière
raisonnable en confiant à ce solliciteur empressé les fonctions
qu'il demande?

N'agirait-il pas plus sagement d'en investir un parent connu par sa
probité, son exactitude, surtout s'il se rencontrait que ce parent
eût avec les mineurs des intérêts identiques, en sorte qu'il ne pût
leur faire ni bien ni mal sans en recueillir sa part?.............


II.--Je vote pour M. A., parce qu'il m'a rendu un service.

«La reconnaissance, a-t-on dit, est la seule vertu dont on ne puisse
pas abuser.»--C'est une erreur. Il y a un moyen fort usité d'en
abuser, c'est d'acquitter, _aux dépens d'autrui_, la dette qu'elle
nous impose.

Je ne disconviens pas qu'un électeur qui a reçu de fréquents
témoignages de bienveillance de la part d'un candidat, dont il ne
partage pas les opinions, se trouve dans une des positions les plus
délicates, et les plus pénibles, si ce candidat a l'impudeur de lui
demander son suffrage. L'ingratitude est en elle-même une chose
qui répugne; aller jusqu'à en faire, pour ainsi dire, un étalage
officiel, cela peut devenir un véritable supplice.--Vous aurez beau
colorer cette défection par les motifs politiques les mieux déduits,
il y a au fond de la conscience universelle un instinct qui vous
condamnera.--C'est que les moeurs politiques n'ont pas fait ni pu
faire les mêmes progrès que la morale privée. C'est que le public
voit toujours dans votre suffrage une propriété dont vous pouvez
disposer, et il vous blâmera de ne pas le laisser diriger par une
vertu aussi populaire, aussi honorable que la reconnaissance.

Cependant examinons.

La question, telle qu'elle se pose en France, devant le corps
électoral, est le plus souvent tellement complexe, qu'elle laisse, ce
semble, une grande latitude à la conscience. Il y a deux candidats:
l'un est pour le ministère, l'autre pour l'opposition.--Oui, mais si
le ministère a fait bien des fautes, l'opposition a bien des torts
aussi. D'ailleurs voyez les programmes des deux compétiteurs, l'un
veut l'ordre et la liberté,--l'autre demande la liberté avec l'ordre.
Il n'y a de différence qu'en ce que l'un met en seconde ligne ce que
l'autre place au premier rang; au fond, ils veulent la même chose.
Il ne valait pas la peine, pour de telles nuances, de trahir les
droits que des bienfaits reçus donnaient sur votre vote à l'un des
candidats. Vous n'êtes donc pas excusable.

Mais supposons que la question posée devant les électeurs soit moins
vague, et vous verrez s'affaiblir non-seulement les droits, mais
encore la popularité et même les prétentions de la reconnaissance.

En Angleterre, par exemple, une longue expérience du gouvernement
représentatif a appris aux électeurs qu'il ne fallait pas poursuivre
toutes les réformes à la fois, mais ne passer à la seconde que
lorsqu'on aurait emporté la première, et ainsi de suite.

Il en résulte qu'il y a toujours devant le public une question
principale, sur laquelle se concentrent tous les efforts de la
Presse, des associations, et des électeurs.

Êtes-vous pour ou contre la réforme électorale?

Êtes-vous pour ou contre l'émancipation catholique?

Êtes-vous pour ou contre l'affranchissement des esclaves?

En ce moment, la question est uniquement celle-ci:

Êtes-vous pour ou contre la liberté des échanges?

Quand elle sera vidée, on posera sans doute cette autre:

Êtes-vous pour ou contre le système volontaire en matière de religion?

Tant que dure l'_agitation_ relative à une de ces questions, tout
le monde y prend part, tout le monde cherche à s'éclairer, tout le
monde s'engage dans un parti ou dans l'autre. Sans doute, les autres
grandes réformes politiques, quoique mises dans l'ombre, ne sont pas
entièrement négligées. Mais c'est un débat qui s'engage dans le sein
de chaque parti, et non d'un parti à l'autre.

Ainsi aujourd'hui, quand les _free-traders_ ont à opposer un candidat
aux monopoleurs, ils ont des assemblées préparatoires, et là celui-là
est proclamé candidat qui, indépendamment de la conformité de ses
principes avec ceux des _free-traders_, en matière commerciale,
convient mieux en outre à la majorité à raison de ses opinions sur
l'Irlande, ou le Bill de Maynooth, etc., etc.--Mais au jour de la
grande lutte on ne demande aux candidats que ceci:

Êtes-vous _free-traders_?--Êtes-vous monopoleurs?

Et, par conséquent, c'est sur cela seul que les électeurs ont à se
prononcer.

Or il est aisé de comprendre qu'une question posée en des termes
aussi simples, ne laisse s'insinuer au sein des partis aucun des
sophismes que ce livre a pour objet de combattre, et notamment le
sophisme de la reconnaissance.

J'aurai rendu dans la vie privée de grands services à un électeur.
Mais je sais qu'il est pour la liberté commerciale, tandis que je
me présente comme le candidat des partisans du régime protecteur.
L'idée même ne me viendra pas d'exiger de lui, par reconnaissance,
le sacrifice d'une cause à laquelle je sais qu'il a voué tous ses
efforts, pour laquelle il a souscrit, en faveur de laquelle il s'est
affilié à des associations puissantes. Que si je le faisais, la
réponse serait claire et logique, et elle obtiendrait l'assentiment
du public, non-seulement dans son parti, mais encore dans le mien.
Il me dirait: Je vous ai des obligations personnelles. Je suis prêt
à m'acquitter personnellement. Je n'attendrai pas que vous me le
demandiez et je saisirai toutes les occasions de vous prouver que je
ne suis pas un ingrat. Il est pourtant un sacrifice que je ne puis
vous faire, c'est celui de ma conscience. Vous savez que je suis
engagé dans la cause de la liberté commerciale, que je crois conforme
à l'intérêt public. Vous, au contraire, vous soutenez le principe
opposé. Nous sommes ici réunis pour savoir lequel de ces deux
principes a l'assentiment de la majorité. De mon vote, peut dépendre
le triomphe ou la défaite du principe que je soutiens. En conscience,
je ne puis pas lever la main pour vous.

Il est évident qu'à moins d'être un malhonnête homme le candidat ne
pourrait pas insister pour prouver que l'électeur est lié par un
bienfait reçu.

La même doctrine doit prévaloir parmi nous. Seulement les questions
étant beaucoup plus compliquées, elles donnent ouverture à une
contestation pénible entre le bienfaiteur et l'obligé. Le bienfaiteur
dira: Mais pourquoi me refusez-vous votre suffrage? est-ce parce que
nous sommes séparés par quelques nuances d'opinions? Mais pensez-vous
exactement comme mon compétiteur? Ne savez-vous pas que mes
intentions sont pures? Ne veux-je pas, ainsi que vous, l'ordre, la
liberté, le bien publie? Vous craignez que je ne vote telle ou telle
mesure que vous désapprouvez; et qui sait si elle sera présentée aux
Chambres dans cette session? Vous voyez bien que vous n'avez pas de
motifs suffisants pour oublier ce que j'ai fait pour vous. Vous ne
cherchez qu'un prétexte pour vous dégager de toute reconnaissance.

Il me semble que la méthode anglaise, celle de ne poursuivre qu'une
réforme à la fois, indépendamment de ses avantages propres, a encore
l'avantage très-grand de classer invariablement les électeurs, de les
mettre à l'abri des mauvaises influences, de ne laisser pas prise
aux sophismes, en un mot de former de franches et fermes moeurs
politiques. Aussi je voudrais qu'on l'adoptât en France. En ce cas il
est quatre réformes qui se disputeraient la priorité.

1º La réforme électorale;

2º La réforme parlementaire;

3º La liberté d'enseignement;

4º La réforme commerciale.

Je ne sais à laquelle de ces questions mon pays donnerait le pas.--Si
j'avais voix au chapitre à cet égard, je désignerais la _réforme
parlementaire_, comme la plus importante, la plus urgente, celle
à laquelle l'opinion est le mieux préparée, celle qui est la plus
propre à favoriser le triomphe des trois autres.

C'est par ce motif que j'en dirai quelques mots à la fin de ce
livre.................


III.--Je vote pour M. A., parce qu'il a rendu de grands services au
pays.

À une certaine époque, on sollicitait la voix d'un électeur pour un
général de mérite.--Qui donc, dans le pays, disait-on, a rendu plus
de services à la patrie. Il a versé son sang sur de nombreux champs
de bataille. Il doit tous ses grades à son courage et à ses talents
militaires.--Il s'est fait lui-même et qui plus est il a élevé à
des postes importants ses frères, ses neveux, ses cousins.--Notre
arrondissement est-il menacé? disait l'électeur, fait-on une levée
en masse? Est-il question de choisir un chef militaire? Ma voix est
acquise à l'honorable général, tout ce que vous m'en dites et ce que
j'en sais lui donnent des titres irrécusables à ma confiance.

Non, dit le solliciteur, il s'agit de nommer un député, un
législateur.--Quelles seront les fonctions?--Faire des lois, réviser
le code civil, le code de procédure, le code pénal, rétablir
l'ordre dans les finances, surveiller, contenir, réprimer et au
besoin accuser les ministres.--Et qu'ont de commun les grands
coups d'épée qu'a distribués le général aux ennemis avec les
fonctions législatives?--Il ne s'agit pas de cela; il est question
de lui décerner, dans la députation, une récompense digne de ses
services.--Mais si, par ignorance, il fait de mauvaises lois, s'il
vote pour des plans financiers désastreux, qui devra en subir les
conséquences?

--Vous-même et le public.

--Et puis-je en conscience investir le général du droit de faire des
lois s'il doit en faire de mauvaises?

--Vous insultez un homme d'un grand talent et d'un noble caractère.
Le supposez-vous ignorant ou mal intentionné?

--Dieu m'en garde. Je suppose que s'étant occupé toute sa vie de
l'_école de peloton_, il est fort savant en stratégie. Je ne doute
pas qu'il ne passe admirablement une revue. Mais encore une fois
qu'y a-t-il de commun entre ces connaissances et celles qui sont
nécessaires à un représentant ou plutôt aux représentés?

........................................................


68.--LES ÉLECTIONS.

Dialogue entre un profond Publiciste et un Campagnard.

LE PUBLICISTE.

Enfin vous allez jouir pour la première fois d'un des plus beaux
résultats de la Révolution. Vous allez entrer en possession d'une
portion de la souveraineté; vous allez exercer un des plus beaux
droits de l'homme.

LE CAMPAGNARD.

Je viens tout simplement donner ma procuration à celui que je croirai
le plus capable de gérer cette portion de mes affaires qui sont
communes à tous les Français.

LE PUBLICISTE.

Sans doute. Mais vous voyez la chose sous le point de vue le plus
trivial. Peu importe.--Vous avez sans doute réfléchi à l'acte
solennel que vous êtes venu accomplir.

LE CAMPAGNARD.

Il me paraît si simple que je n'ai pas cru devoir consacrer beaucoup
de temps à le méditer.

LE PUBLICISTE.

Y pensez-vous? C'est une chose simple que de nommer un législateur!
Vous ne savez donc pas combien notre politique extérieure est
compliquée, combien de fautes a commises notre ministère, combien de
factions cherchent, en sens divers, à entraîner le pouvoir. Choisir
parmi les candidats l'homme le plus propre à apprécier tant de
combinaisons, à méditer tant de lois qui nous manquent, à distinguer
entre tous les partis le plus patriote pour le faire triompher et
abattre les autres, n'est pas une chose aussi simple que vous pouvez
le croire.

LE CAMPAGNARD.

À la bonne heure. Mais je n'ai ni le temps ni la capacité nécessaires
pour étudier tant de choses.

LE PUBLICISTE.

En ce cas, rapportez-vous-en à ceux qui y ont réfléchi. Venez dîner
avec moi, chez le général B., je vous dirai à qui il convient que
vous donniez votre vote.

LE CAMPAGNARD.

Souffrez que je n'accepte ni vos offres ni vos conseils. J'ai ouï
dire que le général B. se met sur les rangs; je ne puis accepter son
dîner, étant bien résolu à ne le point nommer.

LE PUBLICISTE.

Vous me surprenez. Tenez, emportez cette notice biographique sur M.
B. Vous verrez combien il a de titres à votre choix. Il est plébéien
comme vous. Il ne doit sa fortune qu'à sa bravoure et à son épée. Il
a rendu d'éclatants services à la France. C'est aux Français de le
récompenser.

LE CAMPAGNARD.

Je ne m'y oppose pas. S'il a rendu des services réels à la France,
que la France lui donne des croix ou même des pensions. Mais je ne
vois pas que je doive lui donner mes pouvoirs pour des affaires
auxquelles je le crois impropre.

LE PUBLICISTE.

Le général impropre aux affaires, lui qui a commandé des corps
d'armée, qui a gouverné des provinces, qui connaît à fond la
politique de tous les cabinets, qui parle comme Démosthène!

LE CAMPAGNARD.

Raison de plus pour que je ne le nomme pas. Plus il aura de capacité,
plus il sera redoutable pour moi, car je suis persuadé qu'il s'en
servirait contre mes intérêts.

LE PUBLICISTE.

Vos intérêts ne sont-ils pas ceux de votre patrie?

LE CAMPAGNARD.

Sans doute. Mais ils ne sont pas ceux du général.

LE PUBLICISTE.

Expliquez-vous, je ne vous comprends nullement.

LE CAMPAGNARD.

Je ne vois aucun inconvénient à m'expliquer. Comme agriculteur,
j'appartiens à la classe laborieuse et paisible, et je me propose de
me faire représenter par un homme paisible et laborieux, et non par
un homme que sa carrière et ses habitudes ont poussé vers le pouvoir
et la guerre.

LE PUBLICISTE.

Le général affirme qu'il défendra la cause de l'agriculture et de
l'industrie.

LE CAMPAGNARD.

À la bonne heure, mais, quand je ne connais pas les gens, leur parole
ne me suffit pas; il me faut une garantie plus sûre.

LE PUBLICISTE.

Laquelle?

LE CAMPAGNARD.

Leur intérêt. Si je nomme un homme qui soit agriculteur et
contribuable comme moi, j'ai la certitude qu'il défendra mes intérêts
en défendant les siens.

LE PUBLICISTE.

Le général est propriétaire comme vous. Pensez-vous qu'il sacrifie la
propriété au pouvoir?

LE CAMPAGNARD.

Un général est soldat avant tout. Ses intérêts comme payant ne
peuvent être mis en balance avec ses intérêts comme payé.

LE PUBLICISTE.

Et quand cela serait, son dévouement à la patrie n'est-il pas connu?
N'est-il pas enfant de la révolution? Celui qui a versé son sang pour
la France, la trahira-t-il pour un peu d'or?

LE CAMPAGNARD.

J'admets que le général soit un parfait honnête homme. Mais je ne
puis croire que l'homme qui n'a fait dans sa vie que commander et
obéir, qui ne s'est élevé que par le pouvoir, qui ne s'est enrichi
que par l'impôt, représente parfaitement celui qui paye l'impôt.
Il me paraît absurde que, trouvant le pouvoir trop lourd, je nomme
pour l'alléger un homme qui le partage; que, trouvant les impôts
trop onéreux, je confie le soin de les diminuer à un homme qui vit
d'impôts. Le général peut avoir beaucoup de renoncement à lui-même,
mais je n'en veux pas faire l'épreuve à mes risques, et, pour tout
dire en un mot, vous sollicitez de moi une inconséquence que je ne
suis pas disposé à commettre.

     L'Électeur campagnard, un Curé.

LE CURÉ.

Eh bien, mon cher ami, vous m'avez procuré une vive satisfaction. On
m'a assuré que vous aviez noblement refusé votre voix au candidat
de la faction libérale; en cela vous avez fait preuve de bon sens.
Est-ce quand la monarchie est en péril, quand la religion éplorée
tend vers vous ses mains suppliantes, que vous consentiriez à donner
une force nouvelle aux ennemis de la Religion et du Roi?

LE CAMPAGNARD.

Pardonnez-moi, monsieur le Curé, si j'ai refusé ma voix à un général,
ce n'est pas que je le croie ennemi de la Religion ni du Roi. C'est
qu'au contraire, je suis convaincu que sa position ne lui permet
pas de tenir entre les moyens des contribuables et les exigences du
pouvoir une balance bien juste.

LE CURÉ.

N'importent vos motifs. Il est certain que vous avez raison de vous
méfier de l'ambition de cet homme.

LE CAMPAGNARD.

Vous ne m'entendez pas, monsieur le Curé. Je ne porte aucun jugement
sur le caractère du général. Je dis seulement qu'il me paraît
imprudent de confier mes intérêts à un homme qui ne pourrait les
défendre sans sacrifier les siens. C'est une chance qu'aucun homme
raisonnable ne veut courir sans nécessité.

LE CURÉ.

Je vous répète que je ne scrute pas vos motifs. Vous venez de
prouver votre dévouement au roi. Eh bien, achevez votre ouvrage.
Vous éloignez un ennemi, c'est beaucoup; mais ce n'est pas assez,
donnez-lui un ami. Il vous l'a lui-même désigné; nommez le digne
président du collége.

LE CAMPAGNARD.

Je croirais commettre une absurdité plus grande encore. Le Roi a
l'initiative et la sanction des lois, il nomme la Chambre des pairs.
Les lois étant faites pour la nation, il a voulu qu'elle concourût
à leur confection, et j'irais nommer ceux que le pouvoir désigne?
Mais le résultat serait une Monarchie absolue avec des formes
constitutionnelles.

LE CURÉ.

Vous supposez donc que le Roi abuserait de ce pouvoir pour faire de
mauvaises lois?

LE CAMPAGNARD.

Écoutez, monsieur le Curé, disons les choses comme elles sont
réellement. Le Roi ne connaît pas personnellement les quatre cent
cinquante candidats qu'il désigne; ce sont les ministres qui
réellement les offrent à nos choix. Or l'intérêt du ministère est
d'augmenter sa puissance et sa richesse. Mais il ne peut augmenter sa
puissance qu'aux dépens de ma liberté, et sa richesse qu'aux dépens
de ma bourse. Il faut donc, si je veux l'en empêcher, que je nomme un
député contribuable comme moi, qui le surveille, et mette des bornes
à ses empiétements.

LE CURÉ.

C'est-à-dire un député de l'opposition?

LE CAMPAGNARD.

Sans doute. Entre celui qui vit d'impôts et celui qui les paye,
l'opposition me paraît naturelle. Quand j'achète, je tâche de le
faire à bon marché, mais quand je vends, je mets ma marchandise
au plus haut prix. Entre l'acheteur et le vendeur un débat est
infaillible. Si je voulais faire acheter une charrue en fabrique,
donnerais-je procuration au fabricant pour en fixer le prix?

LE CURÉ.

Voilà une politique bien triviale et bien intéressée. Il s'agit bien
d'acheter et de vendre, de prix et de fabriques. Insensé! il s'agit
du Roi, de sa dynastie, de la paix des peuples, du maintien de notre
sainte Religion.

LE CAMPAGNARD.

Eh bien, selon moi encore, il s'agit de vente et de prix. Le pouvoir
est composé d'hommes, le clergé est également composé d'hommes
formant un corps.--Le pouvoir et le clergé sont deux corps composés
d'hommes. Or, il est dans la nature de tous les corps de tendre à
leur agrandissement. Les contribuables seraient absurdes s'ils ne
formaient aussi un corps pour se défendre contre les agrandissements
du pouvoir et du clergé.

LE CURÉ.

Malheureux! et si ce dernier corps triomphe, vous détruiriez la
Monarchie et la Religion. Où en sommes-nous, bon Dieu!

LE CAMPAGNARD.

Ne vous épouvantez pas, monsieur le Curé. Jamais le peuple ne
détruira le pouvoir, car le pouvoir lui est nécessaire. Jamais, il ne
renversera la Religion, car elle lui est indispensable. Seulement il
contiendra celui-là et celle-ci dans les limites d'où ils ne peuvent
sortir sans péril pour tout le monde.

De même que j'ai fait recouvrir ma maison d'un toit pour me mettre
à l'abri du soleil et de la pluie, je veux payer des magistrats et
des officiers de police, pour qu'ils me préservent des malfaiteurs.
De même que je m'abonne volontairement à un médecin pour soigner mon
corps, je m'abonnerai à un ministre de la Religion pour soigner mon
âme. Mais de même aussi que je fais en sorte que mon toit se fasse
aussi économiquement et aussi solidement que possible, de même que
je débats avec mon médecin le prix de l'abonnement, je veux débattre
avec le clergé et le pouvoir le prix de leurs services, puisque,
grâce au ciel, j'en ai la faculté. Et comme je ne puis le faire
moi-même, trouvez bon, monsieur le Curé, que j'en charge un homme
qui ait les mêmes intérêts que moi, et non un homme qui appartienne
directement ou indirectement au clergé ou au pouvoir.

     L'Électeur campagnard, un Candidat constitutionnel.

LE CANDIDAT.

Je ne crains pas d'arriver trop tard pour vous demander votre voix,
Monsieur, bien convaincu que vous n'aurez pas cru devoir l'accorder
à ceux qui m'ont précédé. J'ai deux concurrents dont je reconnais le
talent, et dont j'honore le caractère personnel, mais qui, par leur
position, me paraissent n'être point vos représentants naturels.
Je suis contribuable comme vous, comme vous j'appartiens non à la
classe qui exerce, mais à celle sur qui s'exerce le pouvoir. Je
suis profondément convaincu que ce qui nuit actuellement à l'ordre,
à la liberté et à la prospérité en France, ce sont les dimensions
démesurées du gouvernement. Non-seulement mes opinions me font un
devoir, mais encore mes intérêts me font un besoin de faire tous mes
efforts pour mettre des bornes à cette effrayante étendue de l'action
du pouvoir. Je pense donc que je me rends utile à la cause des
contribuables en me mettant sur les rangs, et si vous partagez mes
idées, j'espère que vous me donnerez votre voix.

LE CAMPAGNARD.

J'y suis bien résolu. Vos opinions sont les miennes, vos intérêts me
garantissent que vous agirez selon vos opinions; vous pouvez compter
sur mon suffrage.


69.

Me promenant, oisif, dans les rues d'une de nos grandes villes,
je fis rencontre d'un mien ami qui me parut de mauvaise humeur.
Qu'avez-vous, lui dis-je, que vous êtes _plus pâle qu'un rentier,
à l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier_? (Sous le Grand
Roi on retranchait des quartiers de rentes.) Lors mon ami tirant
de sa poche une liasse de paperasses: Je suis, me dit-il, moi
millième, _actionnaire_ dans l'entreprise d'un canal. Nous avons
confié l'exécution de l'entreprise à un habile homme qui nous
rend ses comptes tous les ans. Chaque année, il fait de nouveaux
appels de fonds, il multiplie le nombre de ses agents, et l'oeuvre
n'avance pas. Je me rends à une assemblée où tous les actionnaires
vont nommer une commission pour vérifier, contrôler, approuver ou
rectifier les comptes de notre homme. Et sans doute, répliquai-je,
vous allez composer cette commission des agents de votre entrepreneur
et lui donner pour chef l'entrepreneur lui-même. Vous plaisantez,
répondit-il, aucun homme sur la terre ne serait capable d'une telle
ânerie.--Oh! oh! fis-je, ne décidez pas si vite; en mon pays, elle se
renouvelle plus de cent fois par an.


70.--RÉFORME PARLEMENTAIRE[84].

[Note 84: Cette esquisse, c'est ainsi que l'auteur la désigne en
marge, restée à l'état de fragment, est postérieure à 1840.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

La Révolution de Juillet a placé le sol de la patrie sous un drapeau
où sont inscrits ces deux mots: _Liberté_, _Ordre_.

Si l'on met de côté quelques systèmes complétement excentriques,
apocalypses de nos illuminés modernes, ce qui fait le fond des
désirs communs, de l'opinion générale, c'est l'aspiration vers la
réalisation simultanée de ces deux biens: _Liberté_, _Ordre_. Ils
comprennent en effet tout ce que les hommes ont à demander aux
Gouvernements.--Les écoles excentriques dont je parlais tout à
l'heure vont, il est vrai, beaucoup plus loin. Elles demandent aux
Gouvernements la richesse pour tous, la moralité, l'instruction, le
bien-être, le bonheur, que sais-je?--Comme si le gouvernement était
lui-même autre chose qu'un produit de la société, et comme si, loin
de pouvoir lui donner la sagesse et l'instruction, il n'était pas
lui-même plus ou moins sage et éclairé selon que la société a plus ou
moins de vertus et de lumières.

Quoi qu'il en soit, le point sur lequel la généralité des hommes se
rallie est celui-ci: admettre toute réforme qui étende la Liberté en
même temps qu'elle consolide l'Ordre,--repousser toute innovation qui
compromet l'un _et_ l'autre de ces bienfaits.

Mais ce qui établit la plus grande séparation parmi les esprits,
c'est la préférence ou plutôt la prééminence qu'ils accordent à la
liberté ou à l'ordre. Je n'ai pas besoin de dire que je ne parle
point ici des hommes qui se mettent derrière des doctrines pour
satisfaire leur ambition. Ceux-là se font les apôtres de l'ordre ou
de la liberté, selon qu'ils ont à gagner ou à perdre à une innovation
quelconque.--Je n'ai en vue que les esprits calmes, impartiaux, qui
font, après tout, l'opinion publique.--Je dis que ces esprits ont
cela de commun que tous ils veulent la liberté et l'ordre; mais
ils diffèrent en ceci, que les uns se préoccupent davantage de la
liberté, les autres prennent surtout souci de l'ordre.

De là dans les chambres le centre et les extrémités, de là les
libéraux et les conservateurs, les progressistes et ce qu'on a nommé
improprement les bornes.

Remarquons en passant qu'entre les hommes consciencieux qui fixent
principalement leurs yeux sur un des mots de la devise de juillet,
les accusations réciproques sont véritablement puériles. Parmi les
amis de la liberté, il n'en est aucun qui admît un changement dans la
loi, s'il lui était démontré que ce changement dût amener le désordre
dans la société, surtout d'une manière permanente. D'une autre part,
au sein du parti de l'ordre, il n'est pas un homme tellement _borne_
qu'il n'accueillît une réforme favorable au développement de la
liberté, s'il était complétement rassuré sur le maintien de l'ordre,
et à plus forte raison s'il pensait qu'elle aurait encore pour effet
de rendre le pouvoir plus fort, plus stable, plus capable de remplir
sa mission et de garantir la sécurité des personnes et des propriétés.

Si donc, parmi les Réformes, dont l'esprit public se préoccupe depuis
quelques années, il en était une qui dût satisfaire à la fois à cette
double condition, dont le résultat évident fut, d'une part, de faire
rentrer le pouvoir dans ses attributions réelles, en arrachant de
ses mains tout ce qui s'y trouve par suite d'empiétements sur les
libertés publiques, et, d'autre part, de rendre à ce pouvoir ainsi
borné dans son oeuvre, une stabilité, une permanence, une liberté
d'action, une popularité, qu'il ne connaît pas aujourd'hui, cette
réforme, j'ose le dire, pourrait bien être repoussée par ceux qui
profitent de l'abus qu'il s'agit de ruiner, mais elle devrait être
accueillie par les hommes consciencieux sur tous les bancs de la
Chambre, et, dans le public, par toutes les opinions que ces hommes
représentent.

Telle est, ce me semble, la réforme parlementaire.

Pour savoir ce que la liberté et l'ordre auraient à gagner ou à
risquer de cette réforme, il faut rechercher comment ils sont
affectés par l'état de choses actuel.

Sous l'empire de la loi électorale qui nous régit, environ cent
cinquante à deux cents fonctionnaires publics ont pénétré dans
l'enceinte législative, et ce nombre peut s'augmenter encore. Nous
rechercherons quelle influence il doit en résulter sur la liberté.

En outre, toujours sous l'empire de cette loi, les députés qui ne
sont pas fonctionnaires et qui, à raison de leurs précédents ou de
leurs engagements envers les électeurs, ne peuvent pas le devenir
en s'alliant un Ministère, peuvent faire irruption dans la région
du Pouvoir par une autre voie, par celle de l'opposition.--Nous
rechercherons les résultats de cet état de choses par rapport à la
stabilité du pouvoir, et à l'_ordre social_.

Nous examinerons les objections que l'on a faites contre le principe
de l'incomptabilité.

Nous tâcherons enfin de proposer les bases d'une bonne loi, en tenant
compte de celles de ces objections qui ont quelque chose de réel.....


§ 1er.--De l'influence de l'admissibilité des députés aux fonctions
publiques sur la liberté.

Aux yeux de la classe d'hommes qui se disent _libéraux_, qui sont
bien loin de croire que tous les progrès de la société dans le sens
de la liberté se font aux dépens de l'_ordre public_, qui sont
au contraire convaincus que rien n'est plus propre à affermir la
tranquillité, la sécurité, le respect de la propriété et des droits,
que les lois qui sont conformes à la justice absolue, pour cette
classe d'hommes, dis-je, la proposition que j'ai à démontrer ici
semble si évidente qu'il paraît peu nécessaire d'insister beaucoup
sur sa démonstration.

Quel est en effet le principe du gouvernement représentatif?
C'est que les hommes qui composent un peuple ne sont la propriété
ni d'un prince, ni d'une famille, ni d'une caste, c'est qu'ils
s'appartiennent à eux-mêmes; c'est que l'administration doit se
faire non point dans l'intérêt de ceux qui administrent, mais dans
l'intérêt de ceux qui sont administrés; c'est que l'argent des
contribuables doit être dépensé pour l'avantage des contribuables et
non pour l'avantage des agents entre qui cet argent se distribue;
c'est que les lois doivent être faites par la masse qui y est soumise
et non par ceux qui les décrètent ou les appliquent.

Il suit de là que cette immense portion de la nation qui est
gouvernée a le droit de surveiller la petite portion à qui le
gouvernement est confié; qu'elle a le droit de décider en quel
sens, dans quelles limites, à quel prix elle veut être administrée;
d'arrêter le Pouvoir quand il usurpe des attributions qui ne sont
pas de sa compétence, et cela soit directement en rejetant les lois
qui organisent ces attributions, soit indirectement en refusant
tout salaire aux agents par qui ces attributions malfaisantes sont
exercées.

La nation en masse ne pouvant exercer ces droits, elle le fait par
représentants; elle choisit dans son sein des députés auxquels elle
confie cette mission de contrôle et de surveillance.

Ne tombe-t-il pas sous le sens que ce contrôle risque de devenir
complétement inefficace, si les électeurs nomment pour leurs députés
les hommes mêmes qui administrent, qui gèrent, qui gouvernent,
c'est-à-dire si le pouvoir et le contrôle sont livrés aux mêmes mains?

Nos charges de toute nature dépassent 1,500 millions, et nous sommes
34 millions; nous payons donc en moyenne chacun 45, ou par famille
de cinq personnes 225 fr. Cela est certes exorbitant. Comment en
sommes-nous venus là, en temps de paix, et sous un régime, où nous
sommes _censés_ tenir les cordons de la bourse. Eh mon Dieu! la
raison en est simple; c'est que si nous, contribuables, sommes
censés tenir les cordons de la bourse, nous ne les tenons pas
réellement; nous les avons un moment entre nos doigts pour les
dénouer bien bénignement, et, cela fait, nous les remettons aux mains
de ceux qui y puisent. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que nous
nous étonnons ensuite de la sentir s'alléger de jour en jour. Ne
ressemblons-nous pas à cette cuisinière qui, en sortant, disait au
chat: Gardez bien les ortolans, et, si le chien vient, montrez-lui
les griffes.

Ce que je dis de l'argent on peut le dire de la liberté! à vrai dire,
et quoique cela paraisse un peu prosaïque, argent, liberté, cela ne
fait qu'un.--Développement de cette pensée.....

Je me suppose roi; je suppose qu'amené par les événements à octroyer
une constitution à mon peuple, je désire cependant retenir autant
d'influence et de pouvoir que possible, comment m'y prendrais-je?

Je commencerais par dire: «On n'accordera aux députés aucune
indemnité.» Et pour faire passer cet article, je ne manquerais
pas de faire du sentimentalisme, de vanter la beauté morale de
l'abnégation, du dévouement, du sacrifice.--Mais en réalité, je
comprendrais parfaitement que les électeurs ne pourraient envoyer à
la chambre que deux classes d'hommes: ceux qui possèdent une _grande
existence_, comme dit M. Guizot, et ceux-là sont toujours disposés à
se rallier à cour;--et puis une foule de prétendants à la fortune,
incapables de résister aux entraînements de la vie parisienne, aux
éblouissements de la richesse, placés entre leur ruine infaillible
et celle de leur famille et un essor assuré vers les hautes régions
de la fortune et de la prépondérance. Je saurais bien que quelques
natures privilégiées sortiraient triomphantes de l'épreuve, mais
enfin, une telle disposition me permettrait d'espérer au moins une
grande influence sur la formation des majorités.

Mais comment séduire ces députés? Faudra-t-il leur offrir de
l'argent? Mais d'abord, il faut le reconnaître à l'honneur de notre
pays, la corruption sous cette forme est impraticable au moins sur
une échelle un peu vaste; d'ailleurs, ma liste civile n'y suffirait
pas; il est bien plus habile et plus divertissant de faire payer la
corruption par ceux-là mêmes qui en souffrent, et de prendre dans
la poche du public de quoi solder l'apostasie de ses défenseurs. Il
suffira donc qu'une constitution porte ces deux dispositions:

Le roi nomme à toutes les places;

Les députés peuvent arriver à toutes les places.

Il faudrait que je fusse bien malhabile ou la nature humaine bien
perfectionnée si, avec ces deux bouts de charte, je n'étais pas
maître du parlement.

Remarquez, en effet, combien le pas est glissant pour le député. Il
ne s'agit pas ici d'une corruption abjecte, de votes formellement
achetés et vendus.--Vous êtes habile, M. le député, vos discours
déploient de grandes connaissances en diplomatie; la France sera
trop heureuse que vous la représentiez à Rome ou à Vienne.--Sire,
je n'ai pas d'ambition; j'aime par-dessus tout la retraite, le
repos, l'indépendance.--Monsieur, on se doit à son pays.--Sire, vous
m'imposez le plus rude des sacrifices.--Tout le public vous en sera
reconnaissant.

Un autre est simple juge de paix de son endroit et s'en contente.

--Vraiment, monsieur, votre position n'est guère en harmonie
avec le mandat législatif. Le procureur du roi qui vous fait la
cour aujourd'hui peut vous gronder demain.--Sire, je tiens à ma
modeste place; elle faisait toute l'ambition du grand Napoléon.--Il
faut pourtant la quitter: vous devez être conseiller de cour
royale.--Sire, mes intérêts en souffriront; puis les déplacements,
les dépenses...--Il faut savoir faire des sacrifices, etc.

On a beau vouloir faire du sentimentalisme; il faut n'avoir aucune
connaissance du coeur humain, ne s'être jamais étudié sincèrement,
n'avoir jamais suivi le conseil de l'oracle: _Nosce te ipsum_, et
ignorer la subtilité des passions pour s'imaginer que les _députés_,
qui sont appelés à faire une certaine figure dans le monde, sur qui
l'on a les yeux ouverts, dont on exige une libéralité exceptionnelle,
repousseront constamment les moyens de se donner de l'aisance, de
la fortune, de l'influence, d'élever et de placer leurs fils, et
cela par une voie qu'on a soin de leur présenter comme honorable,
méritoire. Est-il besoin de reproduire ici la secrète argumentation
qui, dans le fond du coeur, déterminera leur chute?

On dit: il faut bien avoir confiance en ceux qui
gouvernent.--L'objection est puérile. Si la défiance n'est pas
admissible à quoi bon le gouvernement représentatif? Des publicistes
d'un grand talent, et entre autres M. de Lamartine, ont repoussé
la réforme parlementaire et la loi des incompatibilités, sous le
prétexte que la France est la patrie de l'honneur, de la générosité,
du désintéressement; qu'on ne peut pas supposer qu'un député, en
tant que tel, élargisse le pouvoir dont il est investi en tant que
fonctionnaire, ou en grossisse les émoluments; que ce là serait une
nouvelle loi des suspects, etc.

Eh mon Dieu! y a-t-il dans nos sept codes une seule loi qui ne soit
une loi de méfiance? Qu'est-ce que la Charte, si ce n'est tout un
système de barrières et d'obstacles aux empiétements possibles du
roi, de la pairie, des ministres? La loi de l'inamovibilité a-t-elle
été faite pour la commodité des juges ou en vue des conséquences
funestes que pourrait avoir leur position dépendante?

Je ne puis souffrir, je l'avoue, qu'au lieu d'examiner
scrupuleusement une mesure, on la répousse avec de grands mots,
des phrases sonores, qui sont du reste en contradiction flagrante
avec toute la série des actes qui constituent notre vie privée. Je
voudrais bien savoir ce que M. de Lamartine dirait à son régisseur,
si celui-ci lui tenait ce langage: «Je vous apporte les comptes de
ma gestion, mais la mauvaise foi ne se présume pas. En conséquence,
j'espère que vous me laisserez le soin de les vérifier moi-même et de
les faire vérifier par mon fils.»

Il faut véritablement fermer volontairement les jeux à la lumière, ne
pas consentir à voir le coeur humain et les mobiles de nos actions,
tels qu'ils sont, pour dire que l'honneur, la délicatesse, la vertu
devant toujours se présumer, il est indifférent de remettre le
contrôle du pouvoir au pouvoir lui-même. Il serait bien plus simple
de supprimer le contrôle. Si vous êtes si confiants, poussez donc la
confiance jusqu'au bout. Ce serait encore un bon calcul; car, je le
dis en toute sincérité, nous serons certainement moins trompés par
des hommes qui auront la pleine responsabilité de leurs actes que
s'ils peuvent nous dire: «Vous aviez le droit de m'arrêter et vous
m'avez laissé aller; je ne suis pas le vrai coupable.»...

Maintenant, je le demande, une fois que la majorité sera acquise au
pouvoir, non point par le concours libre, par l'assentiment raisonné
des députés, mais parce que ceux-ci seront successivement enrôlés
dans les rangs des gouvernants, pourra-t-on dire que nous sommes
encore dans les conditions sincères du gouvernement représentatif?

Voilà une loi. Elle froisse les intérêts et les idées de ceux qu'elle
est destinée à régir.--Ils sont appelés à déclarer par l'organe de
leurs représentants s'ils l'admettent ou la repoussent.--Évidemment,
ils la rejetteront si ces représentants représentent en effet _ceux
que la loi est destinée à régir_.--Mais s'ils représentent ceux qui
la proposent, la soutiennent et sont appelés à l'exécuter, elle sera
admise sans difficulté. Est-ce là le gouvernement représentatif?...


71.--LETTRE À M. ***, EN RÉPONSE À LA SIENNE DU 12 JANVIER[85].

[Note 85: Cette lettre, préparée sur un cahier, il y a trente ans à
peu près, fut-elle mise au net et envoyée au destinataire, dont je
supprime le nom? Je l'ignore. Mais je crois utile de la reproduire,
ne fût-ce que pour montrer une fois de plus combien Bastiat prenait
au sérieux le gouvernement représentatif, et aimait à conformer ses
actes à ses théories. Je la fais suivre d'une lettre qui fut adressée
quelques années plus tard à M. Dampierre.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

MONSIEUR,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
en date du 12 de ce mois, dans le but, selon vos expressions, de
_solliciter mon suffrage et celui de mes amis_.

Je ne puis rien vous dire, monsieur, sur les intentions de mes amis;
je ne leur cache pas mon vote, mais je ne cherche pas à influencer le
leur.

Quant au mien, il ne m'appartient pas au point de l'engager.
L'intérêt public le détermine, et, jusqu'à l'instant où il tombe dans
l'urne, je n'ai d'engagement qu'envers le public et ma conscience.

La notoriété publique attribue au général Durrieux, votre concurrent,
des opinions favorables au ministère actuel, et, par conséquent
défavorables, selon moi, aux intérêts de la France et spécialement de
la France méridionale. Aucun acte de sa part n'est venu m'autoriser
à regarder comme mal fondée l'opinion publique à cet égard; bien,
au contraire, sa position personnelle me le fait regarder comme
un très-mauvais représentant de nos intérêts, soit généraux, soit
vinicoles. C'est vous dire que je ne lui donnerai pas mon suffrage.

Mais, par la même raison, je ne puis la donner à un candidat qui,
il y a à peine un an, _appelait de tous ses voeux la candidature
du général Durrieux_, et encore moins si ce même homme affiche
maintenant des opinions différentes; car, ou il n'était pas sincère
alors, ou il ne l'est pas aujourd'hui.

Vous me dites, monsieur, que les voix du Gouvernement _vous
échapperont_. Vous les avez sans doute laissé _échapper_; vous
les sollicitiez l'année dernière avec tant d'instance, que vous
ne répugniez pas à faire agir sur les fonctionnaires ces deux
grands ressorts, la _crainte des destitutions_ et l'_espérance de
l'avancement_. J'ai sous les yeux une lettre dans laquelle vous
sollicitiez le suffrage d'un fonctionnaire, _sous les auspices de son
chef_ (ce qui équivaut à une menace) et où vous lui parliez de votre
influence à Paris (ce qui équivaut à une promesse). Aujourd'hui,
c'est aux hommes indépendants que vos promesses s'adressent; ou
celles d'aujourd'hui, ou celles d'alors ne sont pas sincères.

Et puis, que nous promettez-vous? Des _faveurs_. Les faveurs ne
s'accordent pas au public, mais aux dépens du public, sans quoi ce ne
serait pas des _faveurs_.

Ensuite, pour obliger des _favoris_, il faut au moins le désirer, et
vous dites que vous ne _désirerez_ rien des ministres.

Enfin, monsieur, depuis quelques jours que les électeurs se
communiquent réciproquement les lettres dont vous les _favorisez_,
on en voit d'adressées aux ministériels et aux patriotes, aux nobles
et aux roturiers, aux carlistes, aux philippistes, etc. Dans toutes,
vous sollicitez l'obligeance des électeurs, vous demandez des votes
comme on demande des services; il est permis d'en conclure, qu'en
vous nommant, on rendrait service au candidat plutôt qu'au public.


72.

                                                       3 Juillet 1846.

MONSIEUR DAMPIERRE,

Comme vous, je regrette de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous
m'avez fait l'honneur de venir me voir, et je le regrette encore
plus, depuis que j'ai reçu votre bienveillante lettre du 30 juin.
Je ne m'arrêterai pas à vous remercier de tout ce qu'elle contient
d'obligeant; je crains bien qu'on ne vous ait fort exagéré les
efforts que j'ai pu consacrer quelquefois à ce qui m'a paru le bien
du pays. Je me bornerai à répondre à ce que vous me dites, touchant
les prochaines élections, et je le ferai avec toute la franchise que
je dois au ton de sincérité qui respire dans toute votre lettre.

Je suis décidé à émettre ma déclaration de principes; dès que la
chambre sera dissoute, et abandonner le reste aux électeurs que cela
regarde. C'est vous dire que, ne sollicitant pas leurs suffrages
pour moi-même, je ne puis les engager dans la combinaison dont vous
m'entretenez. Quant à ma conduite personnelle, j'espère que vous
en trouverez la raison dans la brochure que je vous envoie par ce
courrier[86]. Permettez-moi d'ajouter ici quelques explications: Une
alliance entre votre opinion et la mienne est une chose grave, que
je ne puis admettre ou rejeter, sans vous exposer, un peu longuement
peut-être, les motifs qui me déterminent.

[Note 86: Aux électeurs de l'arrondissement de Saint-Sever. T. Ier,
p. 461.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Vous êtes légitimiste, monsieur, vous le dites franchement dans
votre profession de foi, et, par conséquent, je suis plus loin de
vous que des vrais conservateurs.

Ainsi, si nous avions aux prochaines élections un candidat
_conservateur_, par opinion, mais indépendant par position, tels
que MM. Basquiat, Poydenot, etc., etc., je ne pourrais pas songer
un moment, en cas d'échec de mon parti, à me rallier au vôtre. La
perspective de déterminer une crise ministérielle ne me déciderait
pas; et j'aimerais mieux voir triompher l'opinion, dont je ne diffère
que par des nuances, que celle dont je suis séparé par les principes.

Je dois vous avouer, d'ailleurs, que ces coalitions des partis
extrêmes me paraissent des duperies artificieusement arrangées par
des ambitieux et à leur profit. Je me place exclusivement au point
de vue du contribuable, de l'administré, du public, et je me demande
ce qu'il peut gagner à des combinaisons qui n'ont pour but que de
faire passer le pouvoir d'une main dans une autre. En admettant le
succès d'une alliance entre les deux opinions, à quoi cela peut-il
mener? Évidemment, elles ne s'entendent un moment qu'en laissant
sommeiller les points par lesquels elles diffèrent, et s'abandonnant
au seul désir qui leur soit commun: Renverser le cabinet.--Mais
après?--Lorsque M. Thiers, ou tout autre, sera aux affaires, que
fera-t-il avec une minorité de gauche, qui n'aura été majorité un
instant que par l'appoint des légitimistes; appoint qui lui sera
désormais refusé? Je vois d'ici une coalition nouvelle se former
entre la droite et M. Guizot. Au bout de tout cela, j'aperçois bien
confusion, crises ministérielles, embarras administratifs, ambitions
satisfaites, mais je ne vois rien pour le public.

Ainsi, monsieur, je n'hésite pas à vous dire: je ne pourrais,
dans aucun cas, aller à vous, si c'était réellement l'opinion
conservatrice qui se présentât aux prochaines élections.

Mais il n'en est pas ainsi, je vois dans un secrétaire des
commandements, le représentant, non d'une opinion politique, mais
d'une pensée individuelle, et de cette pensée même à laquelle le
droit électoral doit servir de barrière. Une telle candidature
nous jette hors du régime représentatif, elle en est plus que la
déviation, elle en est la dérision; et il semble qu'en la proposant,
le pouvoir ait résolu d'expérimenter jusqu'où peut aller la
simplicité du corps électoral[87]. Sans avoir d'objection personnelle
contre M. Larnac, j'en ai une si grave contre sa position, que je ne
le nommerai pas, quoi qu'il arrive; et, de plus, si besoin est, je
nommerai son adversaire, fût-ce un légitimiste.--Quelle que puisse
être la pensée secrète des partisans de la branche aînée, je la
redoute moins que les desseins du pouvoir actuel, manifestés par
l'appui qu'il prête à une telle candidature. Je hais les révolutions;
mais elles prennent des formes diverses, et je considère, comme
une révolution de la pire espèce, ce systématique envahissement
de la représentation nationale par les agents du pouvoir, et, qui
pis est, du pouvoir irresponsable. Si donc je me trouve dans la
cruelle alternative d'opter entre un secrétaire des commandements
et un légitimiste, mon parti est pris, je nommerai le légitimiste.
Si l'arrière-pensée qu'on prête à ce parti, a quelque réalité, je
la déplore; mais je ne la redoute pas, convaincu que le principe de
la souveraineté nationale a assez de vie, en France, pour triompher
encore une fois de ses adversaires. Mais, avec une Chambre peuplée de
créatures du pouvoir, le pays, sa fortune et sa liberté, sont sans
défense; et c'est là qu'est le germe d'une révolution plus dangereuse
que celle que votre parti peut méditer.

[Note 87: Il est facile d'inférer de ce passage et de plusieurs
autres, que Bastiat eut porté deux jugements sur ce qu'on nomme
aujourd'hui _les candidatures officielles_. 1º Il y aurait vu une
dérision du régime représentatif; 2º cette dérision lui eut semblé
plus triste que nouvelle.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

En résumé, monsieur, comme candidat, je me bornerai à publier une
profession de foi, et à assister aux réunions publiques, si j'y
suis appelé; comme électeur, je voterai d'abord pour un homme de la
gauche, à défaut, pour un conservateur indépendant, et, à défaut
encore, pour un légitimiste franc et loyal, tel que vous, plutôt que
pour un secrétaire des commandements de M. le duc de Nemours.

Veuillez, etc.....


73.--PROJET DE PRÉFACE POUR LES HARMONIES[88].

[Note 88: Ce projet, en forme de lettre adressée à l'auteur, fut
ébauché par lui vers la fin de 1847.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

MON CHER FRÉDÉRIC,

C'en est donc fait: tu as quitté notre village. Tu as abandonné
les champs que tu aimais, ce toit paternel où tu jouissais d'une
si complète indépendance, tes vieux livres tout étonnés de dormir
négligemment sur leurs poudreux rayons, ce jardin ou dans nos
longues promenades nous causions à perte de vue _de omni re scibili
et quibusdam aliis_, ce coin de terre dernier asile de tant d'êtres
que nous chérissions, où nous allions chercher des larmes si douces
et de si chères espérances. Te souvient-il comme la racine de la
foi reverdissait dans nos âmes à l'aspect de ces tombes chéries?
Avec quelle abondances les idées affluaient dans notre esprit sous
l'inspiration de ces cyprès? À peine pouvions-nous leur donner
passage tant elles se pressaient sur nos lèvres. Mais rien n'a pu
te retenir. Ni ces bons justiciables de la campagne accoutumés à
chercher des décisions dans tes honnêtes instincts plus que dans
la loi; ni notre cercle si fertile en bons mots que deux langues
n'y suffisaient pas, et où la douce familiarité, la longue intimité
remplaçaient bien les belles manières; ni ta basse qui semblait
renouveler sans cesse la source de tes idées; ni mon amitié; ni
cet empire absolu sur tes actions, tes heures, tes études, le plus
précieux des biens peut-être. Tu as quitté le village et te voilà à
Paris, dans ce tourbillon où comme dit Hugo:

..................................................................

Frédéric, nous sommes accoutumés à nous parler à coeur ouvert; eh
bien! je dois te le dire, ta résolution m'étonne, je dis plus, je
ne saurais l'approuver. Tu t'es laissé séduire par l'amour de la
renommée, je ne veux pas dire de la gloire, et tu sais bien pourquoi.
Combien de fois n'avons-nous pas dit que désormais la gloire ne
serait plus le prix que d'intelligences d'une immense supériorité! Il
ne suffit plus d'écrire avec pureté, avec grâce, avec chaleur; dix
mille personnes en France écrivent ainsi. Il ne suffit pas d'avoir
de l'esprit; l'esprit court les rues. Ne te souvient-il pas qu'en
lisant les moindres feuilletons, souvent si dépourvus de bon sens et
de logique, mais presque toujours si étincelants de verve, si riches
d'imagination, nous nous disions: bien écrire va devenir une faculté
commune à l'espèce, comme bien marcher et bien s'asseoir. Comment
songer à la gloire avec le spectacle que tu as sous les yeux? Qui
pense aujourd'hui à Benjamin Constant, à Manuel? Que sont devenues
ces renommées qui semblaient ne devoir jamais périr?

  À de si grands esprits te crois-tu comparable?

As-tu fait leurs études? Possèdes-tu leurs vastes facultés? As-tu
passé comme eux toute ta vie au milieu de la société la plus
spirituelle? As-tu les mêmes occasions de te faire connaître, la
même tribune; es-tu entouré au besoin de la même camaraderie? Tu me
diras peut-être que si tu ne parviens à briller par tes écrits tu te
distingueras par tes actions.--Eh bien! vois où en est la renommée de
Lafayette. Feras-tu comme lui retentir ton nom dans les deux mondes
et pendant trois quarts de siècle? Traverseras-tu des temps aussi
fertiles en événements? Seras-tu la figure la plus saillante dans
trois grandes révolutions? Te sera-t-il donné de faire et défaire
des rois? Te verra-t-on martyr à Olmultz et demi-Dieu à l'Hôtel de
ville? Seras-tu commandant-général de toutes les Gardes nationales
du royaume? Et quand ces hautes destinées te seraient réservées,
vois où elles aboutissent: à jeter au milieu des nations un nom sans
tache, que dans leur indifférence elles ne daignent pas ramasser;
à les accabler de nobles exemples et de grands services qu'elles
s'empressent d'oublier.

Mais non, je ne puis croire que l'orgueil t'ait monté à la tête à ce
point de te faire sacrifier le bonheur réel à une renommée qui, tu le
sais bien, n'est pas faite pour toi, et qui, en tout cas, ne serait
que bien éphémère. Ce n'est pas toi qui aspireras jamais à devenir:

     Dans les journaux du jour le grand homme du mois.

Tu démentirais tout ton passé. Si ce genre de vanité t'avait séduit,
tu aurais commencé par rechercher la députation. Je t'ai vu plusieurs
fois candidat, et toujours dédaignant ce qu'il faut faire pour
réussir. Tu disais sans cesse: Voici le temps où l'on s'occupe un peu
des affaires publiques, où on lit et parle de ce qu'on a lu. J'en
profiterai pour distribuer sous le manteau de la candidature quelques
vérités utiles,--et au delà tu ne faisais aucune démarche sérieuse.

Ce n'est donc pas l'éperon de l'amour-propre qui a dirigé ta course
vers Paris. Mais alors à quelle inspiration as-tu cédé? Est-ce au
désir de contribuer en quelque chose au bien de l'humanité? Sous ce
rapport encore j'ai bien des observations à te faire.

Comme toi j'aime toutes les libertés et, parmi elles, la plus
universellement utile à tous les hommes, celle dont on jouit à chaque
instant du jour et dans toutes les circonstances de la vie,--la
liberté du travail et de l'échange. Je sais que l'appropriation
est le pivot de la société et même de la vie humaine. Je sais que
l'échange est impliqué dans la propriété; que restreindre l'un, c'est
ébranler les fondements de l'autre. Je t'approuve de te dévouer à la
défense de cette liberté, dont le triomphe doit amener le règne de la
justice internationale et, par suite, l'extinction des haines, des
préventions de peuple à peuple et des guerres qui en sont la suite.

Mais, en vérité, te présentes-tu dans la lice avec des armes qui
conviennent et à la renommée, si tant est que tu y songes, et au
succès même de ta cause? De quoi es-tu occupé, exclusivement occupé?
D'une démonstration, d'un calcul, de la solution d'un problème
unique, savoir: La restriction ajoute-t-elle à la colonne des profits
ou à la colonne des pertes dans le livre de comptes d'une nation?
Voilà sur quel sujet tu épuises toute ton intelligence! voilà les
bornes où tu as circonscrit cette grande question! Pamphlets,
livres, brochures, articles de journaux, discours, tout est consacré
à dégager cette inconnue: La nation, par le fait de la liberté,
aura-t-elle cent mille francs de plus ou cent mille francs de moins?
Il semble que tu t'attaches à mettre sous le boisseau toute clarté
qui ne jette sur ce théorème qu'un jour indirect. Il semble que tu
t'appliques à refouler dans ton coeur toutes ces flammes sacrées que
l'amour de l'humanité y avait allumées.

Ne crains-tu pas que ton esprit se sèche et se rétrécisse à cette
oeuvre analytique, à cette éternelle contention toujours concentrée
sur un calcul algébrique?

Rappelle-toi ce que nous avons dit bien souvent: à moins qu'on
n'ait la prétention de faire faire un progrès à une branche isolée
des connaissances humaines, ou plutôt, à moins qu'on n'ait reçu de
la nature un crâne qui ne se distingue que par une protubérance
dominatrice; il vaut mieux, surtout quand on n'est comme nous
qu'amateurs philosophes, laisser errer sa pensée dans tout le domaine
de l'intelligence, que de l'asservir à la solution d'un problème. Il
vaut mieux chercher le rapport des sciences entre elles et l'harmonie
des lois sociales, que de s'épuiser à éclairer un point douteux, au
risque de perdre jusqu'au sentiment de ce qu'il y a de grandeur et de
majesté dans l'ensemble.

C'est pour cela que nos lectures étaient si capricieuses, et que nous
mettions tant de soin à secouer le joug des jugements de convention.
Tantôt nous lisions Platon, non pour admirer sur la foi des siècles,
mais pour nous assurer de l'extrême infériorité de la société
antique; et nous disions: Puisque c'est là la hauteur où s'est
élevé le plus beau génie de l'ancien monde, rassurons-nous, l'homme
est perfectible et la foi dans ses destinées n'est pas trompeuse.
Tantôt nous nous faisions suivre dans nos longues promenades de
Bacon, de Lamartine, de Bossuet, de Fox, de Lamennais, et même de
Fourrier. L'économie politique n'était qu'une pierre de l'édifice
social que nous cherchions à construire dans notre esprit, et nous
disions: «Il est utile, il est heureux que des génies patients et
infatigables se soient attachés comme Say à observer, classer, et
exposer dans un ordre méthodique tous les faits qui composent cette
belle science. Désormais, l'intelligence peut poser le pied sur
cette base inébranlable pour s'élever à de nouveaux horizons.» Aussi
combien nous admirions les travaux de Dunoyer et de Comte qui, sans
jamais dévier de la ligne rigoureusement scientifique tracée par M.
Say, transportent avec tant de bonheur ces vérités acquises dans le
domaine de la morale et de la législation. Je ne te le dissimulerai
pas; quelquefois, en t'écoutant, il me semblait que tu pouvais à
ton tour prendre ce même flambeau, des mains de tes devanciers, et
en projeter la lumière dans quelques recoins obscurs des sciences
sociales, et dans ceux surtout que de folles doctrines ont récemment
plongé dans l'obscurité.

Au lieu de cela, te voilà tout occupé d'éclaircir un seul des
problèmes économiques que Smith et Say ont déjà démontré cent fois
mieux que tu ne pourras le faire. Te voilà analysant, définissant,
calculant, distinguant. Te voilà, le scalpel à la main, cherchant ce
qu'il y a au juste au fond de ces mots _prix_, _valeur_, _utilité_,
_cherté_, _bon marché_, _importations_, _exportations_.

Mais, enfin, si ce n'est pour toi, si tu ne crains pas de t'hébéter
à l'oeuvre, crois-tu avoir choisi, dans l'intérêt de la cause, le
meilleur plan qu'il y ait à suivre? Les peuples ne sont pas gouvernés
par des X, mais par des instincts généreux, par des sentiments, par
des sympathies. Il fallait leur présenter la chute successive de ces
barrières qui parquent les hommes en communes ennemies, en provinces
jalouses, en nations guerroyantes. Il fallait leur montrer la fusion
des races, des intérêts, des langues, des idées, la vérité triomphant
de l'erreur dans le choc des intelligences, les institutions
progressives remplaçant le régime du despotisme absolu et des castes
héréditaires, les guerres extirpées, les armées dissoutes, la
puissance morale remplaçant la force physique, et le genre humain se
préparant par l'unité aux destinées qui lui sont réservées. Voilà ce
qui eût passionné les masses, et non point tes sèches démonstrations.

Et puis, pourquoi te limiter? pourquoi emprisonner ta pensée? Il
me semble que tu l'as mise au régime cellulaire avec l'uniforme
croûte de pain sec pour tout aliment, car te voilà rongeant soir
et matin une question d'argent. J'aime autant que toi la liberté
commerciale. Mais tous les progrès humains sont-ils renfermés dans
cette liberté? Autrefois, ton coeur battait pour l'affranchissement
de la pensée et de la parole, encore enchaînées par les entraves
universitaires et les lois contre l'association. Tu t'enflammais pour
la réforme parlementaire et la séparation radicale de la souveraineté
qui délègue et contrôle, de la puissance exécutive dans toutes ces
branches. Toutes les libertés se tiennent. Toutes les idées forment
un tout systématique et harmonieux; il n'en est pas une dont la
démonstration n'eût servi à démontrer les autres. Mais tu fais comme
un mécanicien qui s'évertue à expliquer, sans en rien omettre,
tout ce qu'il y a de minutieux détails dans une pièce isolée de la
machine. On est tenté de lui crier: Montrez-moi les autres pièces;
faites-les mouvoir ensemble; elles s'expliquent les unes par les
autres.....


74.--ANGLOMANIE, ANGLOPHOBIE[89].

[Note 89: Cette ébauche est de 1847. L'auteur voulait en faire un
chapitre pour la seconde série des _Sophismes économiques_, qui parut
à la fin de l'année.]

Ces deux sentiments sont en présence, et il n'est guères possible,
chez nous, de juger l'Angleterre avec impartialité, sans être accusé
par les anglomanes d'être anglophobe et par les anglophobes d'être
anglomane. Il semble que l'opinion publique exagérant, en France, une
ancienne loi de Sparte, nous frappe de mort morale si nous ne nous
jetons pas dans une de ces deux extrémités.

Pourtant ces deux sentiments subsistent, ils ont déjà une date
ancienne. Donc ils ont leur raison d'être; car dans le monde des
sympathies et des antipathies, comme dans le monde matériel, il n'est
pas d'effet sans cause.

Il est facile de se rendre compte de la coexistence de ces deux
sentiments. La grande lutte entre la démocratie et l'aristocratie,
entre le droit commun et le privilége, se poursuit, sourde ou
déclarée, avec plus ou moins d'ardeur, avec plus ou moins de chance,
sur tous les points du globe. Mais nulle part, pas même en France,
elle n'a autant de retentissement qu'en Angleterre.

Je dis pas même en France. Chez nous, en effet, le privilége, comme
principe social, était éteint avant notre révolution. En tous cas,
il reçut le coup de grâce dans la nuit du 4 août. Le partage égal
de la propriété sape incessamment l'existence de toute classe
oisive. L'oisiveté est un accident, le lot éphémère de quelques
individus; et quoi que l'on puisse penser de notre organisation
politique, toujours est-il que la démocratie fait le fonds de notre
ordre social. Sans doute le coeur humain ne change pas; ceux qui
arrivent à la puissance législative cherchent bien à se créer une
petite féodalité administrative, électorale ou industrielle; mais
rien de tout cela n'a de racine. D'une session à l'autre, le souffle
du moindre amendement peut renverser le fragile édifice, supprimer
toute une curée de places, effacer la protection, ou charger les
circonscriptions électorales.

Si nous jetons les yeux sur d'autres grandes nations, comme
l'Autriche et la Russie, nous voyons une situation bien différente.
Là, le Privilége, appuyé sur la force brutale, règne en maître
absolu. C'est à peine si nous pouvons distinguer le sourd bruissement
de la démocratie faisant son oeuvre souterraine, comme un germe
s'enfle et se développe loin de tout regard humain.

En Angleterre, au contraire, les deux puissances sont pleines de
force et de vigueur. Je ne dirai rien de la monarchie, espèce
d'idole à laquelle les deux armées sont convenues d'imposer une sorte
de neutralité. Mais considérons un peu les éléments de force et la
trempe des armes avec lesquelles l'aristocratie et la démocratie se
livrent combat.

L'aristocratie a pour elle la puissance législative. Elle seule peut
entrer à la Chambre des lords, et elle s'est emparée de la Chambre
des communes, sans qu'on puisse dire quand et comment elle pourra en
être délogée.

Elle a pour elle l'Église établie, dont tous les postes sont
envahis par les cadets de famille, institution purement anglaise
ou anglicane, comme son nom le dit, et purement politique, dont le
monarque est le chef.

Elle a pour elle la propriété héréditaire du sol et les
substitutions, garantie contre le morcellement des terres. Par là
elle est assurée que sa puissance, concentrée en un petit nombre
de mains, ne sera point disséminée et ne perdra pas ce qui la
caractérise.

Par la puissance législative, elle a la disposition des taxes; et
ses efforts tendent naturellement à en rejeter le fardeau sur la
démocratie, tout en s'en réservant le profit.

Aussi la voit-on commander l'armée et la marine, c'est-à-dire être
encore maîtresse de la force brutale; et la manière dont se recrutent
ces corps garantit qu'ils ne passeront pas du côté de la cause
populaire. On peut remarquer de plus qu'il y a dans la discipline
militaire quelque chose à la fois d'énergique et de dégradant, qui
aspire à effacer, dans l'âme de l'armée, toute participation aux
sentiments communs de l'humanité.

Avec les trésors et les forces du pays, l'aristocratie anglaise
a pu procéder successivement à la conquête de tous les points du
globe qu'elles a jugés utiles à sa sécurité et à sa politique. Dans
cette oeuvre, elle a été merveilleusement secondée par le préjugé
populaire, l'orgueil national et le _sophisme économique_, qui
rattachent tant de folles espérances au système colonial.

Enfin toute la diplomatie britannique est concentrée aux mains de
l'aristocratie; et comme il y a toujours un lien sympathique entre
tous les priviléges et toutes les aristocraties de la terre, comme
elles sont fondées sur le même principe, que ce qui menace l'une
menace l'autre, il en résulte que tous les éléments de la vaste
puissance que je viens de décrire sont en opposition perpétuelle avec
le développement de la démocratie, non-seulement en Angleterre, mais
dans le monde entier.

Ainsi s'expliquent la guerre contre l'indépendance des États-Unis et
la guerre plus acharnée encore contre la Révolution française; guerre
poursuivie non-seulement avec le fer, mais encore et surtout avec
l'or, soit qu'il servît à soudoyer des coalitions, soit qu'il fût
répandu pour entraîner notre démocratie à l'exagération, au désordre,
à la guerre civile.

Il n'est pas nécessaire d'entrer en plus de détails, d'indiquer
l'intérêt qu'a pu avoir l'aristocratie anglaise à étouffer
partout, en même temps que le principe démocratique, tout élément
de force, de puissance et de richesse; il n'est pas nécessaire
d'exposer historiquement l'action qu'elle a exercée dans ce sens
sur les peuples,--action qui a reçu la dénomination de _système de
bascule_,--pour montrer que l'_anglophobie_ n'est pas un sentiment
tout à fait aveugle, et qu'il a, comme je le disais en commençant, sa
raison d'être.

Quant à l'_anglomanie_, si on l'explique par un sentiment puéril, par
l'espèce de fascination qu'exerce toujours sur les esprits légers
le spectacle de la richesse, de la puissance, de l'énergie, de la
persévérance et du succès, ce n'est pas de celle-là que je m'occupe.
Je veux parler des causes sérieuses de sympathie que l'Angleterre
peut, à bon droit, exciter dans d'autres pays.

Je viens d'énumérer les forces de l'oligarchie anglaise: propriété
du sol, chambre des lords, chambre des communes, taxes, église,
armée, marine, colonies, diplomatie.

Les forces de la démocratie n'ont rien d'aussi déterminé.

Celle-ci a pour elle la parole, la presse, l'association, le travail,
l'économie, la richesse croissante, l'opinion, le bon droit et la
vérité.

Il me semble que le progrès de la démocratie est sensible. Voyez
quelles larges brèches elle a faites dans le camp opposé.

L'oligarchie anglaise, ai-je dit, avait la possession du sol. Elle
l'a encore; mais ce qu'elle n'a plus, c'est un privilége enté sur ce
privilége, la loi céréale.

Elle avait la Chambre des communes. Elle l'a encore; mais la
démocratie est entrée au Parlement par la brèche du _Reform-Bill_,
brèche qui s'élargira sans cesse.

Elle avait l'Église établie. Elle l'a encore; mais dépouillée de son
ascendant exclusif par la multiplication et la popularité des Églises
dissidentes et le _bill_ de l'_émancipation catholique_.

Elle avait les taxes. Elle en dispose encore; mais, depuis 1815,
tous les ministres, whigs ou torys, se sont vus forcés de marcher
de réforme en réforme, et, à la première difficulté financière,
l'_incom-tax_ provisoire sera converti en impôt foncier permanent.

Elle avait l'armée. Elle l'a encore, mais chacun sait avec quel soin
jaloux le peuple anglais veut qu'on lui épargne la vue des habits
rouges.

Elle avait les colonies, c'était sa plus grande puissance morale;
car c'est par les promesses illusoires du régime colonial qu'elle
s'attachait un peuple enorgueilli et égaré.--Et le peuple brise ce
lien, en reconnaissant la chimère du système colonial.

Enfin, je dois mentionner ici une autre conquête populaire, et la
plus grande sans doute. Par cela même que les armes du peuple sont
l'opinion, le bon droit et la vérité, par cela encore qu'il possède
dans toute sa plénitude le droit de défendre sa cause par la presse,
la parole et l'association, le peuple ne pouvait manquer d'attirer,
et il a en effet attiré sous son drapeau les hommes les plus
intelligents et les plus honnêtes de l'aristocratie. Car il ne faut
pas croire que l'aristocratie anglaise forme un ensemble compacte et
déterminé. Nous la voyons, au contraire, se partager dans toutes les
grandes circonstances; et, soit frayeur, habileté, ou philanthropie,
ce sont d'illustres privilégiés qui viennent sacrifier aux exigences
démocratiques une partie de leurs propres priviléges.

Si l'on veut appeler _anglomanes_ ceux qui prennent intérêt aux
péripéties de cette grande lutte et aux progrès de la cause populaire
sur le sol britannique, je le déclare, je suis _anglomane_.

Il me semble qu'il n'y a qu'une vérité, qu'il n'y a qu'une justice,
que l'égalité prend partout la même forme, que la liberté a partout
les mêmes résultats, et qu'un lien fraternel et sympathique doit unir
les faibles et les opprimés de tous les pays.

Je ne puis pas ne pas voir qu'il y a deux Angleterre; puisqu'il
y a, en Angleterre, deux sentiments, deux principes, deux causes
éternellement en lutte[90].

[Note 90: Voir l'article intitulé _Deux Angleterre_, t. III, p. 459.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en
1776, courber sous son joug l'indépendance américaine, il trouva dans
quelques démocrates anglais une résistance telle, qu'il lui fallut
suspendre la liberté de la presse, l'_habeas corpus_, et fausser le
jury.

Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en
1791, étouffer notre glorieuse révolution, il lui fallut commencer
par lancer chez lui sa soldatesque sur les hommes du peuple, qui
s'opposaient à la perpétration de ce crime contre l'humanité.

J'appelle _anglomane_ celui qui admire indistinctement les faits
et gestes des deux partis. J'appelle _anglophobe_ celui qui les
enveloppe tous deux dans une réprobation aveugle et insensée.

Au risque d'attirer sur ce pauvre petit volume la lourde massue
de l'impopularité, oui, je l'avoue, ce grand, cet éternel, ce
gigantesque effort de la démocratie pour se dégager des liens de
l'oppression et rentrer dans la plénitude de ses droits, offre
à mes yeux, en Angleterre, des circonstances particulièrement
intéressantes, qui ne se présentent pas dans les autres pays, au
moins au même degré.

En France, l'aristocratie est tombée en 89, avant que la démocratie
fut préparée à se gouverner elle-même. Celle-ci n'avait pu développer
et perfectionner dans tous les sens ces qualités, ces puissances, ces
vertus politiques, qui seules pouvaient conserver le pouvoir dans
ses mains et lui en faire faire un prudent et utile usage. Il en est
résulté que chaque parti, chaque homme même, a cru pouvoir hériter
de l'aristocratie; et la lutte s'est établie entre le peuple et M.
Decaze, le peuple et M. de Villèle, le peuple et M. de Polignac, le
peuple et M. Guizot. Dans cette lutte, aux proportions mesquines,
nous faisons notre éducation constitutionnelle, et le jour où nous
serons assez avancés, rien ne nous empêchera de prendre possession
de la direction de nos affaires; car la chute de notre grand
antagoniste, l'aristocratie, a précédé notre éducation politique.

Le peuple anglais, au contraire, grandit, se perfectionne, et
s'éclaire par la lutte elle-même. Des circonstances historiques,
inutiles à rappeler ici, ont paralysé dans ses mains l'emploi
de la force physique. Il a dû recourir à la puissance seule de
l'opinion; et la première condition pour que l'opinion fût une
puissance, c'était que le peuple lui-même s'éclairât sur chaque
question particulière jusqu'à l'unanimité. L'opinion n'aura pas à
se faire après la lutte, elle s'est faite et se fait pendant, pour
et par la lutte même. C'est toujours dans le parlement que se gagne
la victoire, et l'aristocratie est forcée de la sanctionner. Nos
philosophes et nos poëtes ont brillé avant notre révolution qu'ils
ont préparée; mais, en Angleterre, c'est pendant la lutte que la
philosophie et la poésie font leur oeuvre. Du sein du parti populaire
surgissent de grands écrivains, de puissants orateurs, de nobles
poëtes, qui nous sont entièrement inconnus. Nous nous imaginons ici
que Milton, Shakespeare, Young, Thompson, Byron forment toute la
littérature anglaise. Nous ne nous apercevons pas que, parce que la
lutte se poursuit toujours, la chaîne des grands poëtes n'est pas
interrompue; et le feu sacré anime les Burn, les Campbell, les Moore,
les Akenside et mille autres, qui travaillent sans cesse à renforcer
la démocratie en l'éclairant.

Il résulte encore de cet état de choses que l'aristocratie et
la démocratie se retrouvent en présence à propos de toutes les
questions. Rien n'est plus propre à les animer, à les grandir. Ce
qui ailleurs n'est qu'un débat administratif ou financier est là
une guerre sociale. À peine une question a surgi qu'on s'aperçoit,
de part et d'autre, que les deux grands principes sont engagés.
Dès lors, de part et d'autre, on fait des efforts immenses, on se
coalise, on pétitionne, on propage par d'abondantes souscriptions
d'innombrables écrits, bien moins pour la question elle-même qu'à
cause du principe toujours présent, toujours vivant qui y est engagé.
Cela s'est vu non-seulement à l'occasion des lois céréales, mais de
toute loi qui touche aux taxes, à l'Église, à l'armée, à l'ordre
politique, à l'éducation, aux affaires extérieures, etc.

Il est aisé de comprendre que le peuple anglais a dû s'habituer
ainsi à remonter, à propos de toute mesure, jusqu'aux principes
primordiaux, et à poser la discussion sur cette large base. Aussi, en
général, les deux partis sont extrêmes et exclusifs. On veut _tout ou
rien_, parce qu'on sent, des deux côtés, que concéder quelque chose,
si peu que ce soit, c'est concéder le principe. Sans doute, dans le
vote, il y a quelquefois transaction. On est bien forcé d'accommoder
les réformes au temps et aux circonstances; mais dans les débats
on ne transige pas, et la règle invariable de la démocratie est
celle-ci: Prendre tout ce qu'on lui accorde et continuer à demander
le reste.--Et même elle a eu l'occasion d'apprendre que le plus sûr
pour elle est d'exiger _tout_, pendant cinquante ans s'il le faut,
plutôt que de se contenter d'_un peu_, au bout de quelques sessions.

Aussi les anglophobes les plus prononcés ne peuvent pas se dissimuler
que les réformes, en Angleterre, portent un cachet de radicalisme, et
par là de grandeur, qui étonne et subjugue l'esprit.

L'abolition de l'esclavage a été emportée tout d'une pièce. À un jour
marqué, à une minute déterminée, les fers sont tombés des bras des
pauvres noirs dans toutes les possessions de la Grande-Bretagne. On
raconte que, dans la nuit du 31 juillet 1838, les esclaves s'étaient
rassemblés dans les églises de la Jamaïque. Leur pensée, leur
coeur, leur vie tout entière semblaient attachés à l'aiguille de
l'horloge. Vainement le prêtre s'efforçait de fixer leur attention
sur les plus imposants sujets qui puissent captiver l'intelligence
humaine. Vainement il leur parlait de la bonté de Dieu et de leurs
futures destinées. Il n'y avait qu'une seule âme dans l'auditoire,
et cette âme était dans une fièvreuse attente. Lorsque le marteau
fit retentir le premier coup de minuit, un cri de joie, comme jamais
oreille humaine n'en avait entendu, ébranla les voûtes du temple.
La parole et le geste manquaient à ces pauvres créatures pour
donner passage à l'exubérance de leur bonheur. Ils se précipitaient
en pleurant dans les bras les uns des autres, jusqu'à ce que, ce
paroxysme calmé, on les vit se jeter à genoux, élever vers le ciel
leurs bras reconnaissants, puis confondre dans leurs bénédictions
et la nation qui les délivrait, et les grands hommes, les Clarkson,
les Wilberforce qui avaient embrassé leur cause, et la Providence
qui avait fait descendre dans le coeur d'un grand peuple un rayon de
justice et d'humanité.

S'il a fallu cinquante ans pour réaliser d'une manière absolue la
liberté personnelle, on est arrivé plus vite, mais seulement à une
transaction, à une trêve, sur les libertés politique et religieuse.
Le _reform-bill_ et le bill de l'émancipation catholique, d'abord
soutenus comme principes, ont été livrés à l'_expédient_. Aussi
l'Angleterre a encore deux grandes agitations à traverser: la charte
du peuple et le renversement de l'Église établie comme religion
officielle.

La campagne contre le régime protecteur est une de celles qui ont
été conduites par les chefs sous la sauvegarde et l'autorité du
_principe_. Le principe de la liberté des transactions est vrai ou
faux, il devait triompher ou succomber tout entier. Transiger, c'eût
été avouer que la propriété et la liberté ne sont pas des droits,
mais, selon le temps et le lieu, des circonstances accessoires,
utiles ou funestes. Accepter le débat sur ce terrain, c'eût été se
priver volontairement de tout ce qui fait l'autorité et la force;
c'eût été renoncer à mettre de son côté le sentiment de justice qui
vit dans tous les coeurs.--Le principe de la liberté commerciale a
triomphé; il a été appliqué aux objets nécessaires à la vie, et il le
sera promptement à tout ce qui peut faire l'objet des transactions
internationales.

Ce culte de l'absolu a été transporté dans des questions d'un ordre
inférieur. Quand il s'est agi de la réforme postale, on s'est demandé
si les communications individuelles de la pensée, les épanchements
de l'amitié, de l'amour maternel, de la piété filiale, étaient une
_matière imposable_. L'opinion a répondu par la négative; et dès
lors on a poursuivi la réforme radicale, absolue, sans s'inquiéter de
quelque embarras ou de quelque déficit au Trésor. On a réduit le port
de la lettre au taux de la plus petite monnaie anglaise, parce que
cela suffisait pour payer à l'État le service rendu et lui rembourser
ses frais. Et comme la poste laisse encore un profit, il ne faut pas
douter qu'on réduisit encore le port des lettres, s'il y avait en
Angleterre une monnaie au-dessous du _penny_.

J'avoue qu'il y a dans cette audace et cette vigueur quelque chose
de grand, qui me fait suivre avec intérêt les débats du parlement
anglais et plus encore les débats populaires qui ont lieu dans les
associations et les meetings. C'est là que l'avenir s'élabore, c'est
là que de longues discussions dégagent au préalable cette inconnue:
un principe est-il engagé dans la question?--Et si la réponse est
affirmative, on peut ignorer le jour du triomphe, mais on peut être
sûr que le triomphe est assuré.

Avant de revenir au sujet de ce chapitre, l'anglomanie et
l'anglophobie, je dois prémunir le lecteur contre une fausse
interprétation qui pourrait se glisser dans son esprit. Bien que
la lutte entre l'aristocratie et la démocratie, toujours présente
et palpitante au fond de chaque question, donne certainement de la
chaleur et de la vie aux débats; bien qu'en retardant et éloignant
la solution, elle contribue à mûrir les idées et former les moeurs
politiques du peuple; il ne faut pas conclure de là que je considère
comme un désavantage absolu pour mon pays de n'avoir pas le même
obstacle à vaincre, et conséquemment de ne pas sentir le même
aiguillon, de n'avoir pas les mêmes éléments de vie et d'ardeur.

Les principes ne sont pas moins engagés chez nous qu'en Angleterre.
Seulement les débats devraient être, chez nous, beaucoup plus
généraux, beaucoup plus _humanitaires_ (puisque le mot est consacré),
comme, chez nos voisins, ils doivent être plus nationaux. L'obstacle
aristocratique, pour eux, est chez eux. Pour nous, il est dans le
monde entier. Rien, certes, ne nous empêcherait de prendre les
principes à une hauteur que l'Angleterre ne peut encore atteindre.
Nous ne le faisons pas, et cela dépend uniquement du degré
insuffisant de respect, de dévouement pour les principes, auquel nous
sommes parvenus.

Si l'_anglophobie_ n'était chez nous qu'une naturelle réaction
contre l'oligarchie anglaise, dont la politique est si dangereuse
pour les nations et en particulier pour la France, ce ne serait plus
de l'anglophobie, mais, qu'on me pardonne ce mot barbare (et qui
n'en est que plus juste, puisqu'il réunit deux idées barbares), de
l'_oligarcophobie_.

Malheureusement il n'en est pas ainsi; et l'occupation la plus
constante de nos grands journaux est d'irriter le sentiment national
contre la démocratie britannique, contre ces classes laborieuses qui
demandent au travail, à l'industrie, à la richesse, au développement
de leurs facultés, les forces qui doivent les affranchir. C'est
précisément l'accroissement de ces forces démocratiques, la
perfection du travail, la supériorité industrielle, l'extension
des machines, l'aptitude commerciale, l'accumulation des capitaux,
c'est précisément, dis-je, l'accroissement de ces forces qu'on nous
représente comme dangereux, comme opposé à nos propres progrès, comme
impliquant de toute nécessité un décroissement proportionnel dans les
forces analogues de notre pays.

C'est là le _sophisme économique_ que j'ai à combattre, c'est par
là que se rattache à l'esprit de ce livre le sujet que je viens de
traiter, et qui a pu paraître jusqu'ici une oiseuse digression.

D'abord, si ce que j'appelle ici un _sophisme_ était une vérité,
combien elle serait triste et décourageante! Si le mouvement
progressif, qui se manifeste sur un point du globe, occasionnait
un mouvement rétrograde sur un autre point, si l'accroissement
des richesses d'un pays ne se faisait qu'au moyen d'une perte
correspondante répartie sur tous les autres, il n'y aurait
évidemment, dans l'ensemble, pas de progrès possible; et, de plus,
toutes les jalousies nationales seraient justifiées. Des idées vagues
d'humanité, de fraternité, ne suffiraient certes pas pour déterminer
une nation à se réjouir des progrès faits ailleurs, puisqu'ils se
seraient faits à ses dépens. Les fraternitaires ne changeront jamais
à ce point le coeur humain, et, dans l'hypothèse que j'envisage, cela
n'est pas même désirable. Qu'y aurait-il d'honnête, de délicat à me
réjouir de ce qu'un peuple s'élève vers le superflu, s'il en doit
résulter qu'un autre peuple descende au-dessous du nécessaire? Non,
je ne suis tenu ni moralement ni religieusement à faire, fût-ce au
nom de ma patrie, cet acte d'abnégation.

Ce n'est pas tout. Si cette espèce de _bascule_, était la loi des
nations, elle serait aussi la loi des provinces, des communes, des
familles. Le progrès national n'est pas d'une autre nature que
le progrès individuel; par où l'on voit que si l'axiome, dont je
m'occupe, était une vérité au lieu d'être un sophisme, il n'y a
pas un homme sur la terre qui ne dût perpétuellement s'efforcer
d'étouffer le progrès de tous les autres, sauf à rencontrer chez tous
le même effort contre lui-même. Ce conflit général serait l'état
naturel de la société, et la Providence, en décrétant que _le profit
de l'un est le dommage de l'autre_, aurait condamné l'homme à une
guerre sans terme, et l'humanité à un niveau primitif invariable.

Il n'y a donc pas dans les sciences sociales de proposition qu'il
soit plus important d'éclaircir. C'est la clef de voûte de tout
l'édifice. Il faut absolument connaître la nature propre du progrès,
et l'influence que la condition progressive d'un peuple exerce sur
la condition des autres peuples. S'il est démontré que le progrès,
dans une circonscription donnée, a pour cause ou pour effet une
dépression proportionnelle dans le reste de la race humaine, il ne
nous reste plus qu'à brûler nos livres, renoncer à toute espérance
du bien général, et entrer dans l'universel conflit, avec la ferme
volonté d'être le moins possible écrasés en écrasant le plus possible
les autres. Ce n'est pas là de l'exagération, c'est de la logique la
plus rigoureuse, de la logique trop souvent appliquée. Une mesure
politique qui se rattache si bien à l'axiome--le profit de l'un est
le dommage de l'autre,--parce qu'elle en est comme l'incarnation,
l'_acte_ de navigation de la Grande-Bretagne fut placé ouvertement
sous l'invocation de ces paroles célèbres de son préambule: _Il faut
que l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle en soit écrasée._
Et nous avons vu la _Presse_ invoquer les mêmes paroles pour faire
adopter en France la même mesure. Rien de plus simple, dès qu'il
n'est pas d'autre alternative pour les peuples, comme pour les
individus, que d'écraser ou d'être écrasés.--Par où l'on voit le
point où l'erreur et l'atrocité viennent se confondre.

Mais la triste maxime que je mentionne mérite bien d'être combattue
dans un chapitre spécial. Il ne s'agit point en effet de lui opposer
de vagues déclamations sur l'humanité, la charité, la fraternité,
l'abnégation. Il faut la détruire par une démonstration pour ainsi
dire mathématique. En me réservant de consacrer quelques pages à
cette tâche, je poursuis ce que j'ai à dire sur l'anglophobie.

J'ai dit que ce sentiment, en tant qu'il s'attache à cette politique
machiavélique que l'oligarchie anglaise a fait peser si longtemps sur
l'Europe, était un sentiment justifiable, qui avait sa raison d'être
et ne devait même pas s'appeler anglophobie.

Il ne mérite ce nom que lorsqu'il enveloppe dans la même haine et
l'aristocratie et cette portion de la société anglaise qui a souffert
autant et plus que nous de la prépondérance oligarchique, et lui
a fait résistance, cette classe laborieuse, faible et impuissante
d'abord, mais qui a grandi en richesse, en force, en influence assez
pour entraîner de son côté une partie de l'aristocratie et tenir
l'autre en échec; classe à laquelle nous devrions tendre la main,
dont nous devrions partager les sentiments et les espérances, si
nous n'étions retenus par cette funeste et décourageante pensée que
les progrès qu'elle doit au travail, à l'industrie et au commerce
menacent notre prospérité et notre indépendance; les menacent sous
une autre forme, mais autant que pouvait le faire la politique des
Walpole, des Pitt, etc., etc.

C'est ainsi que l'anglophobie s'est généralisée, et j'avoue que je
ne puis voir qu'avec dégoût les moyens qui ont été employés pour
l'entretenir et l'irriter. Premier moyen bien simple et non moins
odieux; il consiste à tirer parti de la diversité des langues. On a
profité de ce que la langue anglaise était peu connue en France pour
nous persuader que toute la littérature et le journalisme anglais
n'étaient qu'outrages, insultes et calomnies perpétuellement vomis
contre la France; d'où elle ne pouvait manquer de conclure qu'elle
était, de l'autre côté du détroit, l'objet d'une haine générale et
inextinguible.

En cela on était merveilleusement servi par la liberté illimitée de
la presse et de la parole qui existe chez nos voisins. En Angleterre,
comme en France, il n'y a pas de question sur laquelle les avis ne
se partagent; en sorte qu'il est toujours possible, dans chaque
occasion, de dénicher un orateur ou un journal qui a pris la question
du côté qui nous blesse. L'odieuse tactique de nos journaux a été
d'aller extraire, de ces discours et ces écrits, les passages les
plus propres à humilier notre orgueil national, et de les donner
comme l'expression de l'opinion publique en Angleterre, en ayant bien
soin de tenir dans l'ombre tout ce qui s'était dit ou écrit dans
le sens opposé, même par les journaux les plus influents et les
orateurs les plus populaires. Le résultat a été ce qu'il serait, en
Espagne, si la presse de ce pays tout entière s'entendait pour puiser
toute citation de nos journaux dans la _Quotidienne_.

Un autre moyen, qui a été employé avec beaucoup de succès, c'est
le silence. Chaque fois qu'une grande question s'est agitée, en
Angleterre, et qu'elle a été de nature à révéler ce qu'il y avait
dans ce pays de vie, de lumière, de chaleur et de sincérité, on
peut être sûr que nos journaux se sont attachés à empêcher, par le
silence, que le fait ne vînt à la connaissance du public français;
et, s'il l'a fallu, ils se sont imposé dix ans de mutisme. Quelque
extraordinaire que cela paraisse, l'_agitation_ anglaise contre le
régime protecteur en fait foi.

Enfin, une autre _fraude patriotique_ dont on a usé amplement,
ce sont les fausses traductions, les additions, suppressions et
substitutions de mots. En altérant ainsi le sens et l'esprit des
discours, il n'est pas d'indignation qu'on n'ait pu soulever dans
l'âme de nos compatriotes. Il suffisait, par exemple, quand on
trouvait _gallant French_ qui veut dire braves français (_gallant_,
c'est le mot vaillant qui a été transporté en Angleterre et qui n'a
subi d'autre changement que celui du _v_ initial en _g_, à l'inverse
de ce qui s'est fait pour les mots: garant, _warrant_, guêpe,
_wasp_, guerre, war), de traduire ainsi: nation efféminée, galante,
corrompue. Quelquefois on allait jusqu'à substituer le mot haine au
mot amitié, et ainsi de suite[91].

[Note 91: On pourrait plaider, en faveur des journaux français,
une circonstance atténuante. Il y eut, ce me semble, de leur part,
ignorance spéciale, prévention, inadvertance plutôt que calcul, dans
la plupart des méfaits que Bastiat leur reproche. Qu'on examine, par
exemple, les lettres qu'il dut adresser, en septembre et en novembre
1846, à deux des coryphées du journalisme parisien, les rédacteurs en
chef de la _Presse_ et du _National_, et l'on se convaincra que ces
deux feuilles, n'entrevoyaient ni la marche ni l'importance du débat
sur les _Corn-Laws_, en Angleterre.--Voir pages 148 à 166.

                                                  (_Note de l'édit._)]

À ce propos, qu'il me soit permis de raconter l'origine du livre que
je publiai, en 1845, sous le titre de COBDEN ET LA LIGUE.

J'habitais un village, au fond des Landes. Dans ce village, il y
a un cercle, et j'étonnerais probablement beaucoup les membres du
Jockey-club, si je transcrivais ici le budget de notre modeste
association. Pourtant j'ose croire qu'il y règne une franche gaieté
et une verve qui ne déshonorerait pas les somptueux salons du
boulevard des Italiens. Quoi qu'il en soit, dans notre cercle on ne
rit pas seulement, on politique aussi (ce qui est bien différent);
car sachez qu'on y reçoit deux journaux. C'est dire que nous étions
patriotes renforcés et anglophobes de premier numéro.--Pour moi,
aussi versé dans la littérature anglaise qu'on peut l'être au
village, je me doutais bien que nos gazettes exagéraient quelque peu
la haine que, selon elles, le nom français inspirait à nos voisins,
et il m'arrivait parfois d'exprimer des doutes à cet égard. Je ne
puis comprendre, disais-je, pourquoi l'esprit qui règne dans le
journalisme de la Grande-Bretagne ne règne pas dans ses livres. Mais
j'étais toujours battu, pièces en main.

Un jour, le plus anglophobe de mes collègues, la fureur dans les
yeux, me présente le journal et me dit: «Lisez et jugez.» Je lus
en effet que le premier ministre d'Angleterre terminait ainsi un
discours: «Nous n'adopterons pas cette mesure; si nous l'adoptions,
nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations.»--Le
rouge du patriotisme me monta aussi au visage.

Cependant, à la réflexion, je me disais: il semble bien
extraordinaire qu'un ministre, un chef de cabinet, un homme qui, par
position, doit mettre tant de réserve et de mesure dans son langage,
se permette envers nous une injure gratuite, que rien ne motive, ne
provoque ni ne justifie. M. Peel ne pense pas que la France soit
tombée au dernier rang des nations, et, le pensât-il, il ne le dirait
pas en plein Parlement.

Je voulus en avoir le coeur net. J'écrivis le jour même à Paris pour
qu'on m'abonnât à un journal anglais, en priant qu'on fît remonter
l'abonnement à un mois.

Quelques jours après, je reçus une trentaine de numéros du
_Globe_[92]. Je cherchai avec empressement la malencontreuse phrase
de M. Peel, et je vis qu'elle disait: «Nous ne pourrions adopter
cette mesure sans descendre au dernier rang des nations.»--Les mots
_comme la France_ n'y étaient pas.

[Note 92: _Globe and Traveller._]

Ceci me mit sur la voie, et je pus constater depuis lors bien
d'autres _pieuses fraudes_ dans la manière de traduire de nos
journalistes.

Mais ce n'est pas là tout ce que m'apprit le _Globe_. Je pus y
suivre, pendant deux ans, la marche et les progrès de la _Ligue_.

À cette époque, j'aimais ardemment, comme aujourd'hui, la cause de
la liberté commerciale; mais je la croyais perdue pour des siècles;
car on n'en parle pas plus chez nous qu'on n'en parlait probablement,
en Chine, dans le siècle dernier. Quelles furent ma surprise et ma
joie, quand j'appris que cette grande question _agitait_, d'un bout à
l'autre, l'Angleterre et l'Écosse; quand je vis cette succession non
interrompue d'immenses meetings, et l'énergie, la persévérance, les
lumières des chefs de cette admirable association!...

Mais ce qui me surprenait bien davantage, c'était de voir que la
Ligue s'étendait, grandissait, versait sur l'Angleterre des flots
de lumière, absorbait toutes les préoccupations des ministres et du
Parlement, sans que nos journaux nous en dissent jamais un mot!...

Naturellement je me doutai qu'il y avait quelque corrélation entre ce
silence absolu sur un fait aussi grave, et le système des _fraudes
pieuses_ en matière de traduction.

Pensant naïvement qu'il suffisait que ce silence fût rompu une fois
pour qu'on n'y pût persister plus longtemps, je me décidai, en
tremblant à me faire écrivain; et j'envoyai, sur la Ligue, quelques
articles à la _Sentinelle_ de Bayonne. Mais les journaux de Paris
n'y firent aucune attention.--Je me mis à traduire quelques discours
de Cobden, de Bright et de Fox, et les envoyai aux journaux de
Paris eux-mêmes; ils ne les insérèrent pas.--Il n'est pas possible,
me dis-je, que le jour où la liberté commerciale sera proclamée
en Angleterre nous surprenne dans cette ignorance. Je n'ai qu'une
ressource, c'est de faire un livre.....


75.--LE PROFIT DE L'UN EST LE DOMMAGE DE L'AUTRE[93].

[Note 93: Ébauche de 1847. L'auteur s'en est tenu à ce court
préambule du chapitre qu'il promettait dans l'ébauche précédente. Il
s'aperçut bien vite que, pour la réfutation projetée, un chapitre
ne suffisait pas. C'était un livre qu'il fallait; et il écrivit les
_Harmonies_.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Sophisme type, sophisme souche, d'où sortent des multitudes de
sophismes, sophisme polype, qu'on ne peut couper en mille que
pour donner naissance à mille sophismes, sophisme anti-humain,
anti-chrétien, anti-logique; boîte de Pandore d'où sont sortis tous
les maux de l'humanité, haines, défiances, jalousies, guerres,
conquêtes, oppressions; mais d'où ne pouvait sortir l'espérance.

Hercule! qui étranglas Cacus, Thésée! qui assommas le Minotaure,
Apollon qui tuas le serpent Python, que chacun de vous me prête sa
force, sa massue, ses flèches pour détruire le monstre qui, depuis
six mille ans, arme les hommes les uns contre les autres.

Mais, hélas! il n'est pas de massue qui puisse écraser un sophisme.
Il n'est donné à la flèche ni même à la baïonnette de percer une
proposition. Tous les canons de l'Europe réunis à Waterloo n'ont pu
effacer du coeur des peuples un principe; et ils n'effaceraient pas
davantage une erreur. Cela n'est réservé qu'à la moins matérielle de
toutes les armes, à ce symbole de légèreté, la plume. Donc ce ne sont
ni les dieux ni les demi-dieux de l'antiquité qu'il faut invoquer.

Si je voulais parler au coeur, je m'inspirerais du fondateur de la
religion chrétienne.--Puisque c'est à l'esprit que je m'adresse
et qu'il s'agit d'essayer une _démonstration_, je me place sous
l'invocation d'Euclide et de Bezout, tout en appelant à mon aide
les Turgot, les Say, les Tracy, les Ch. Comte. On dira «c'est bien
froid». Qu'importe, pourvu que la démonstration se fasse.....


76.--INDIVIDUALISME ET FRATERNITÉ.

Une vue systématique de l'histoire et de la destinée de l'homme s'est
récemment produite qui me semble aussi fausse que dangereuse.

Selon ce système, trois principes se partagent le monde:
l'_Autorité_, l'_Individualisme_ et la _Fraternité_.

L'autorité répond aux âges aristocratiques; l'Individualisme au règne
de la bourgeoisie; la Fraternité au triomphe du peuple.

Le premier de ces principes s'est surtout incarné dans le Pape. _Il
mène à l'oppression par l'étouffement de la personnalité._

Le second, inauguré par Luther, _mène à l'oppression par l'anarchie_.

Le troisième, _annoncé par les penseurs de la Montagne_, enfante
la vraie liberté, en enveloppant les hommes dans les liens d'une
harmonieuse association.

Le peuple n'ayant été le maître que dans un pays, la France, et dans
une courte période, celle de 93, nous ne connaissons encore la valeur
théorique et les charmes pratiques de la fraternité que par l'essai
_qui en fut fait tumultueusement_ à cette époque. Malheureusement
_l'union et l'amour_, personnifiés dans Robespierre, _ne purent
étouffer qu'à demi l'Individualisme, qui reparut le lendemain du 9
thermidor. Il règne encore._

Qu'est-ce donc que l'_Individualisme_? L'auteur de l'ouvrage auquel
nous faisons allusion le définit ainsi:

«Le principe d'individualisme est celui qui, prenant l'homme en
dehors de la société, le rend seul juge de ce qui l'entoure et de
lui-même, lui donne un sentiment exalté de ses droits sans lui
indiquer ses devoirs, l'abandonne à ses propres forces, et, pour tout
gouvernement, proclame le laisser-faire[94].»

[Note 94: _Histoire de la Révolution Française_, par Louis Blanc, t.
Ier, p. 9.]

Ce n'est pas tout. L'Individualisme, ce mobile de la bourgeoisie,
devait envahir les trois grandes branches de l'activité humaine, la
religion, la politique et l'industrie. De là trois grandes écoles
individualistes: l'école philosophique, _dont Voltaire fut le chef_,
en demandant la liberté de penser, _nous a amenés à une profonde
anarchie morale_; l'école politique, fondée par Montesquieu, _au lieu
de la liberté politique, nous a valu une oligarchie de censitaires_;
et l'école économiste, _représentée par Turgot, au lieu de la liberté
de l'industrie, nous a légué la concurrence du riche et du pauvre, au
profit du riche_[95].

[Note 95: Louis Blanc, _Histoire de la Révolution_, t. Ier, p. 350.]

On voit que l'humanité a été bien mal inspirée jusqu'ici, et qu'elle
s'est trompée dans toutes les directions. Ce n'a pourtant pas été
faute d'avertissements, car le principe de la _fraternité_ a toujours
fait ses protestations et ses réserves par la voix de Jean Huss, de
Morelli, de Mably, de Rousseau et par les efforts de Robespierre.

Mais qu'est-ce que la fraternité? «Le principe de la fraternité
est celui qui, regardant comme solidaires les membres de la grande
famille, tend à organiser un jour les sociétés, oeuvre de l'homme,
sur le modèle du corps humain, oeuvre de Dieu, et fonde la puissance
de gouverner sur la persuasion, sur le volontaire assentiment du
coeur[96].»

[Note 96: Bastiat n'ayant pas achevé de copier de sa main, sur son
manuscrit, le passage du livre dont il s'occupe, j'ai dû combler
cette lacune et donner la phrase entière. À propos des derniers
mots, je me permets de dire qu'ils impliquent contradiction avec la
pensée de réaliser un système social quelconque par l'intervention de
l'État, c'est-à-dire par la force. Ceux qui proposent des systèmes
sociaux de leur invention ne bornent, pas plus que Robespierre, leur
prétention à _persuader_, à obtenir _le volontaire assentiment des
coeurs_, et ne sont pas mieux fondés que lui à se placer sous le
drapeau de la liberté.

                                                  (_Note l'éditeur._)]

Tel est le système de M. Blanc. Ce qui le rend dangereux, à mes yeux,
outre le talent avec lequel il est exposé, c'est que le vrai et le
faux s'y mêlent en proportions qu'il est difficile d'apprécier.
Je n'ai pas l'intention de l'examiner dans toutes ses branches
symétriques. Pour me conformer aux exigences de ce recueil, je le
considérerai principalement au point de vue de l'économie politique.

J'avoue que lorsqu'il s'agit d'énoncer le principe qui, à une époque
donnée, anime le corps social, je voudrais qu'il fût exprimé par des
mots moins vagues que ceux d'_individualisme_ et _fraternité_.

L'_individualisme_ est un mot nouveau simplement substitué au mot
_égoïsme_. C'est l'exagération du sentiment de la personnalité.

L'homme est un être essentiellement sympathique. Plus sa puissance de
sympathie se concentre sur lui-même, plus il est égoïste. Plus elle
se répand sur ses semblables, plus il est philanthrope.

L'égoïsme est donc comme tous les autres vices, comme toutes les
autres déviations de nos qualités morales, c'est-à-dire aussi ancien
que l'homme même. On en peut dire autant de la philanthropie. À
toutes les époques, sous tous les régimes, dans toutes les classes,
il y a eu des hommes durs, froids, personnels, rapportant tout à
eux-mêmes, et d'autres bons, généreux, humains, dévoués. Il ne me
semble pas qu'on puisse faire d'une de ces dispositions de l'âme,
pas plus que de la colère ou de la douceur, de l'énergie ou de la
faiblesse, le principe sur lequel repose la société.

Il est donc impossible d'admettre qu'à partir d'une date déterminée
dans l'histoire, par exemple à partir de Luther, tous les efforts
de l'humanité aient été, systématiquement et pour ainsi dire
providentiellement, consacrés au triomphe de l'individualisme.

Sur quel fondement pourrait-on prétendre que l'exagération du
sentiment de la personnalité est née dans les temps modernes? Est-ce
que les peuples anciens, quand ils pillaient et ravageaient le monde,
quand ils réduisaient les vaincus en esclavage, n'agissaient pas
sous l'influence d'un égoïsme porté au plus haut degré? Si, pour
s'assurer la victoire, pour vaincre la résistance, pour échapper
au sort affreux qu'elles réservaient à ceux qu'elles appelaient
barbares, ces associations guerrières sentaient le besoin de l'union,
si même l'individu était disposé à y faire de véritables sacrifices,
l'égoïsme, pour être collectif, en était-il moins de l'égoïsme?

J'en dirai autant de la domination par l'autorité théologique. Que,
pour asservir les hommes, on emploie la force ou la ruse, qu'on
exploite leur faiblesse ou leur crédulité, le fait même d'une
domination injuste ne révèle-t-il pas dans le dominateur le sentiment
de l'égoïsme? Le prêtre égyptien, qui imposait de fausses croyances
à ses semblables pour se rendre maître de leurs actions et même de
leurs pensées, ne recherchait-il pas son avantage _personnel_ par les
moyens les plus immoraux?

À mesure que les peuples sont devenus forts, ils ont repoussé la
spoliation réalisée par la force.--Ils se sont avancés vers la
propriété du travail et la liberté de l'industrie; et voilà que vous
découvrez dans la liberté de l'industrie une première manifestation
de l'individualisme!

Mais vous qui ne voulez pas que le travail soit libre, vous voulez
donc qu'il soit contraint, car il n'y a pas de terme moyen. Il y en a
un, dites-vous, l'association.--C'est une confusion de mots, car si
l'association est volontaire, le travail ne cesse pas d'être libre.
Ce n'est pas aliéner sa liberté que de former avec ses semblables des
conventions, des associations volontaires.

À mesure que les hommes se sont éclairés, ils ont réagi contre les
superstitions, les fausses croyances, les opinions imposées. Et voilà
que vous découvrez dans le _libre examen_ une seconde manifestation
de l'Individualisme!

Mais vous qui n'admettez ni l'autorité ni le libre examen, que
mettez-vous donc à la place? La fraternité, dites-vous. La fraternité
mettra-t-elle dans mon intelligence des idées qui ne soient ni reçues
par elle toutes faites, ni élaborées par son propre exercice?

Vous ne voulez pas que l'homme examine les opinions! Je conçois
cette intolérance dans les théologiens. Ils sont conséquents. Ils
disent: cherchez la vérité en toutes choses, _traditus est mundus
disputationibus eorum_, quand Dieu ne l'a pas révélée. Là où il a
dit: voilà la vérité, il serait absurde que vous voulussiez examiner.

Mais les modernes socialistes, de quel droit nous refusent-ils le
libre examen dont ils usent si amplement? Ils n'ont qu'un moyen de
courber nos esprits; c'est de se prétendre inspirés. Quelques-uns
l'ont essayé, mais jusqu'ici ils n'ont pas montré leurs titres de
prophètes.

Sans accuser les intentions, je dis qu'il y a au fond de ces
doctrines le plus irrationnel de tous les despotismes, et, par
conséquent, de tous les _individualismes_. Quoi de plus tyrannique
que de vouloir régenter notre travail et notre intelligence,
abstraction faite de toute autorité surnaturelle qu'on n'invoque
même pas? Il n'est pas surprenant qu'on aboutisse à voir le type, le
héros, l'apôtre de la fraternité ainsi comprise dans Robespierre.

Si l'individualisme n'est pas le mobile exclusif d'une période prise
dans l'histoire moderne, il n'est pas davantage le principe qui
dirige une classe à l'exclusion de toutes les autres.

Dans les sciences morales, une certaine symétrie d'exposition se
prend souvent pour la vérité. Méfions-nous de cette superficielle
apparence.

C'est ainsi que s'est accréditée cette opinion que les nations
modernes se composent de trois classes: aristocratie, bourgeoisie,
peuple. De là on conclut qu'il y a le même antagonisme entre les
deux dernières classes qu'entre les deux premières. La bourgeoisie,
dit-on, a renversé l'aristocratie et s'est mise à sa place. À l'égard
du peuple, elle constitue une autre aristocratie et sera à son tour
renversée par lui.

Pour moi, je ne vois dans la société que deux classes. Des
conquérants qui fondant sur un pays, s'emparent des terres, des
richesses, de la puissance législative et judiciaire; et un peuple
vaincu, qui souffre, travaille, grandit, brise ses chaînes,
reconquiert ses droits, se gouverne tant bien que mal, fort
mal pendant longtemps, est dupe de beaucoup de charlatans, est
souvent trahi par les siens, s'éclaire par l'expérience et arrive
progressivement à l'égalité par la liberté, et à la fraternité par
l'égalité.

Chacune de ces deux classes obéit au sentiment indestructible de la
personnalité. Mais si ce sentiment mérite le nom d'_individualisme_,
c'est certainement dans la classe conquérante et dominatrice.

Il est vrai qu'au sein du peuple, il y a des hommes plus ou moins
riches à des degrés infinis. Mais la différence de richesses ne
suffit pas pour constituer deux classes. Tant qu'un homme du peuple
ne se retourne pas contre le peuple lui-même pour l'exploiter, tant
qu'il ne doit sa fortune qu'au travail, à l'ordre, à l'économie,
quelques richesses qu'il acquière, quelque influence que lui
donnent les richesses, il reste peuple; et c'est un abus de mots
que de prétendre qu'il entre dans une autre classe, dans une classe
aristocratique.

S'il en était ainsi, voyez quelles seraient les conséquences.
L'artisan honnête, laborieux, prévoyant, qui s'impose de dures
privations, qui accroît sa clientèle par la confiance qu'il
inspire, qui donne à son fils une éducation un peu plus complète
que celle qu'il a reçue lui-même, cet artisan serait sur le chemin
de la bourgeoisie. C'est un homme dont il faut se méfier, c'est un
aristocrate en herbe, c'est un _individualiste_.

S'il est, au contraire, paresseux, dissipé, imprévoyant, s'il manque
tout à fait de cette énergie si nécessaire pour accumuler quelques
épargnes, alors on sera sûr qu'il restera peuple. Il appartiendra au
principe de la fraternité.

Et maintenant, tous ces hommes retenus dans les rangs les plus
infimes de la société par l'imprévoyance, le vice, et trop souvent,
j'en conviens, par le malheur, comment entendront-ils le principe de
l'égalité et de la fraternité? Qui sera leur défenseur, leur idole,
leur apôtre? ai-je besoin de le nommer?....

Abandonnant le terrain de la polémique, j'essayerai, autant que mes
forces et le temps me le permettent, de considérer la _personnalité_
et la _fraternité_ au point de vue de l'économie politique.

Je commencerai par le déclarer très-franchement: le sentiment de
la personnalité, l'amour du moi, l'instinct de la conservation, le
désir indestructible que l'homme porte en lui-même de se développer,
d'accroître la sphère de son action, d'augmenter son influence,
l'aspiration vers le bonheur, en un mot, l'individualité me semble
être le point de départ, le mobile, le ressort universel auquel la
Providence a confié le progrès de l'humanité. C'est bien vainement
que ce principe soulèverait l'animadversion des socialistes modernes.
Hélas! qu'ils rentrent en eux-mêmes, qu'ils descendent au fond
de leur conscience, et ils y retrouveront ce principe, comme on
trouve la gravitation dans toutes les molécules de la matière.
Ils peuvent reprocher à la Providence d'avoir fait l'homme tel
qu'il est; rechercher, par passe-temps, ce qu'il adviendrait de la
société, si la Divinité, les admettant dans son conseil, modifiait sa
créature sur un autre plan. Ce sont des rêveries qui peuvent amuser
l'imagination; mais ce n'est pas sur elles qu'on fondera les sciences
sociales.

Il n'est aucun sentiment qui exerce dans l'homme une action aussi
constante, aussi énergique que le sentiment de la personnalité.

Nous pouvons différer sur la manière de comprendre le bonheur, le
chercher dans la richesse, dans la puissance, dans la gloire, dans la
terreur que nous inspirons, dans la sympathie de nos semblables, dans
les satisfactions de la vanité, dans la couronne des élus; mais nous
le cherchons toujours et nous ne pouvons pas ne pas le chercher.

De là il faut conclure que l'_individualisme_, qui est le sentiment
de la personnalité pris dans un mauvais sens, est aussi ancien que ce
sentiment lui-même, car il n'est pas une de ses qualités, surtout
la plus inhérente à sa nature, dont l'homme ne puisse abuser, et
n'ait abusé à toutes les époques. Prétendre que le sentiment de la
personnalité a toujours été contenu dans de justes bornes, excepté
depuis le temps de Luther et parmi les bourgeois, cela ne peut être
considéré que comme un jeu d'esprit.

Je pense qu'on pourrait avec plus de raison soutenir la thèse
contraire, en tous cas plus consolante, et voici mes raisons.

C'est une vérité triste, mais d'expérience, que les hommes en général
donnent pleine carrière au sentiment de la personnalité, et par
conséquent en abusent, jusqu'au point où ils le peuvent faire avec
impunité. Je dis en général, parce que je suis loin de prétendre que
les inspirations de la conscience, la bienveillance naturelle, les
prescriptions religieuses n'aient pas suffi souvent pour empêcher
la personnalité de dégénérer en égoïsme. Mais on peut affirmer
que l'obstacle général au développement exagéré, à l'abus de la
personnalité n'est pas en nous, mais hors de nous. Il est dans les
autres personnalités dont nous sommes entourés et qui réagissent,
quand nous les froissons, au point de nous tenir en échec, qu'on me
pardonne cette expression.

Cela posé, plus une agglomération d'hommes s'est trouvée environnée
d'êtres faibles ou crédules, moins elle a rencontré d'obstacles en
eux, plus en elle le sentiment de la personnalité a dû acquérir
d'énergie, et franchir les limites conciliables avec le bien général.

Aussi, nous voyons les peuples de l'antiquité désolés par la guerre,
l'esclavage, la superstition et le despotisme, toutes manifestations
de l'égoïsme chez les hommes plus forts ou plus éclairés que leurs
semblables. Ce n'est jamais par son action sur lui-même, pour obéir
aux lois de la morale, que le sentiment de la personnalité est rentré
dans ses justes limites. Pour l'y réduire, il a fallu que la force et
la lumière devinssent l'héritage commun des masses; et alors il a
bien fallu que, manifesté par la force, l'individualisme s'arrêtât
devant une force supérieure, et que, manifesté par la ruse, il pérît
faute d'être alimenté par la crédulité publique.

On trouvera peut-être que représenter les personnalités comme dans
un état d'antagonisme toujours virtuellement existant, et qui ne
peut être contenu que par l'équilibre des forces et des lumières,
c'est une doctrine bien triste. Il s'ensuivrait que, dès que cet
équilibre est rompu, dès qu'un peuple ou une classe se reconnaissent
doués d'une force irrésistible, ou d'une supériorité intellectuelle
propre à leur asservir les autres peuples ou les autres classes, le
sentiment de la personnalité est toujours prêt à franchir ses limites
et à dégénérer en égoïsme, en oppression.

Il ne s'agit pas de savoir si cette doctrine est triste, mais si elle
est vraie, et si la constitution de l'homme n'est pas telle qu'il
doive conquérir son indépendance, sa sécurité par le développement
de ses forces et de son intelligence. _La vie est un combat._ Cela a
été vrai jusqu'ici, et nous n'avons aucune raison de croire que cela
cessera de l'être jamais, tant que l'homme portera dans son coeur ce
sentiment de la personnalité, toujours si disposé à sortir de ses
bornes.

Les écoles socialistes s'efforcent de remplir le monde d'espérances
que nous ne pouvons nous empêcher de considérer comme chimériques,
précisément parce qu'elles ne tiennent aucun compte, dans leurs
vaines théories, de ce sentiment indélébile et de la pente
irrésistible qui le pousse, s'il n'est contenu, vers sa propre
exagération.

Nous avons beau chercher, dans leurs systèmes de séries, d'harmonies,
l'obstacle à l'abus de la personnalité, nous ne le trouvons jamais.
Les socialistes nous paraissent tourner sans cesse dans ce cercle
vicieux: si tous les hommes voulaient être dévoués, nous avons trouvé
des formes sociales qui maintiendront entre eux la fraternité et
l'harmonie.

Aussi, quand ils arrivent à proposer quelque chose qui ressemble
à de la pratique, on les voit toujours diviser l'humanité en deux
parts. D'un côté l'État, le pouvoir dirigeant, qu'ils supposent
infaillible, impeccable, dénué de tout sentiment de personnalité; de
l'autre le peuple, n'ayant plus besoin de prévoyance ni de garanties.

Pour réaliser leurs plans, ils sont réduits à confier la direction
du monde à une puissance prise, pour ainsi dire, en dehors de
l'humanité. Ils inventent un mot: l'_État_. Ils supposent que
l'État est un être existant par lui-même, possédant des richesses
inépuisables, indépendantes de celles de la société; qu'au moyen
de ces richesses, l'État peut fournir du travail à tous, assurer
l'existence de tous. Ils ne prennent pas garde que l'État ne peut
jamais que rendre à la société des biens qu'il a commencé par lui
prendre; qu'il ne peut même lui en rendre qu'une partie; que de plus
l'État est composé d'hommes, et que ces hommes portent aussi en
eux-mêmes le sentiment de la personnalité, enclin chez eux, comme
chez les gouvernés, à dégénérer en abus; qu'une des plus grandes
tentations pour que la personnalité d'un homme froisse celle de
ses semblables, c'est que cet homme soit puissant, en mesure de
vaincre les résistances. Les socialistes, à la vérité, espèrent sans
doute, quoiqu'ils ne s'expliquent guère à ce sujet, que l'État sera
soutenu par des institutions, par les lumières, la prévoyance, la
surveillance assidue et sévère des masses. Mais, s'il en est ainsi,
il faut que ces masses soient éclairées et prévoyantes; et le système
que j'examine tend précisément à détruire la prévoyance dans les
masses, puisqu'il charge l'État de pourvoir à toutes les nécessités,
de combattre tous les obstacles, de prévoir pour tout le monde.

Mais, dira-t-on, si le sentiment de la personnalité est
indestructible, s'il a une pente funeste à dégénérer en abus, si la
force qui le réprime n'est pas en nous, mais hors de nous, s'il n'est
contenu dans de justes bornes que par la résistance et la réaction
des autres personnalités, si les hommes qui exercent le pouvoir
n'échappent pas plus à cette loi que les hommes sur qui le pouvoir
s'exerce, alors la société ne peut se maintenir dans le bon ordre que
par une vigilance incessante de tous ses membres à l'égard les uns
des autres, et spécialement des gouvernés à l'égard des gouvernants,
un antagonisme radical est irrémédiable; nous n'avons d'autres
garanties contre l'oppression qu'une sorte d'équilibre entre tous les
individualismes repoussés les uns par les autres, et la fraternité,
ce principe si consolant, dont le seul nom touche et attire les
coeurs, qui pourrait réaliser les espérances de tous les hommes de
bien, unir les hommes par les liens de la sympathie, ce principe
proclamé, il y a dix-huit siècles, par une voix que l'humanité
presque tout entière a tenue pour divine, serait à jamais banni du
monde.

À Dieu ne plaise que telle soit notre pensée. Nous avons constaté que
le sentiment de l'individualité était la loi générale de l'homme, et
nous croyons ce fait hors de doute.

Il s'agit maintenant de savoir si l'intérêt bien entendu et permanent
d'un homme, d'une classe, d'une nation est radicalement opposé à
l'intérêt d'un autre homme, d'une autre classe, d'une autre nation.
S'il en est ainsi, il faut le déclarer avec douleur, mais avec
vérité: la fraternité n'est qu'un rêve; car il ne faut pas s'attendre
à ce que chacun se sacrifie aux autres; et cela fût-il, on ne voit
pas ce que l'humanité y gagnerait, puisque le sacrifice de chacun
équivaudrait au sacrifice de l'humanité entière: ce serait le malheur
universel.

Mais si, au contraire, en étudiant l'action que les hommes exercent
les uns sur les autres, nous découvrons que leurs intérêts généraux
concordent, que le progrès, la moralité, la richesse de tous sont
la condition du progrès, de la moralité, de la richesse de chacun,
alors nous comprendrons comment le sentiment de l'individualité se
réconcilie avec celui de la fraternité.

À une condition cependant: c'est que cet accord ne consiste pas en
une vaine déclamation; c'est qu'il soit clairement, rigoureusement,
scientifiquement démontré.

Alors, à mesure que cette démonstration sera mieux comprise, qu'elle
pénétrera dans un plus grand nombre d'intelligences, c'est-à-dire à
mesure du progrès des lumières et de la science morale, le principe
de la fraternité s'étendra de plus en plus sur l'humanité.

Or c'est cette démonstration consolante que nous nous croyons en
mesure de faire.

Et d'abord que faut-il entendre par le mot _fraternité_?

Faut-il prendre ce mot, comme on dit, au pied de la lettre? et
implique-t-il que nous devons aimer tous les hommes actuellement
vivants sur la surface du globe comme nous aimons le frère qui a été
conçu dans les mêmes entrailles, nourri du même lait, dont nous avons
partagé le berceau, les jeux, les émotions, les souffrances et les
joies? Évidemment ce n'est pas dans ce sens qu'il faut comprendre
ce mot. Il n'est pas un homme qui pût exister quelques minutes, si
chaque douleur, chaque revers, chaque décès qui survient dans le
monde devait exciter en lui la même émotion que s'il s'agissait
de son frère; et si MM. les socialistes sont exigeants à ce point
(et ils le sont beaucoup.... pour les autres), il faut leur dire
que la nature a été moins exigeante. Nous aurions beau nous battre
les flancs, tomber dans l'affectation, si commune de nos jours,
_en paroles_, nous ne pourrions jamais, et fort heureusement,
exalter notre sensibilité à ce degré. Si la nature s'y oppose, la
morale nous le défend aussi. Nous avons tous des devoirs à remplir
envers nous-mêmes, envers nos proches, nos amis, nos collègues, les
personnes dont l'existence dépend de nous. Nous nous devons aussi à
la profession, aux fonctions qui nous sont dévolues. Pour la plupart
d'entre nous, ces devoirs absorbent toute notre activité; et il est
impossible que nous puissions avoir toujours à la pensée et pour but
_immédiat_ l'intérêt général de l'humanité. La question est de savoir
si la force des choses, telle qu'elle résulte de l'organisation
de l'homme et de sa perfectibilité, ne fait pas que l'intérêt de
chacun se confond de plus en plus avec l'intérêt de tous, si nous
ne sommes pas graduellement amenés par l'observation, et au besoin
par l'expérience, à désirer le bien général, et, par conséquent, à
y contribuer; auquel cas, le principe de la fraternité naîtrait du
sentiment même de la personnalité avec lequel il semble, au premier
coup d'oeil, en opposition.

Ici j'ai besoin de revenir sur une idée fondamentale, que j'ai déjà
exposée dans ce recueil, aux articles intitulés: _concurrence_,
_population_.

À l'exception des relations de parenté et des actes de pure
bienveillance et d'abnégation, je crois qu'on peut dire que toute
l'économie de la société repose sur un échange volontaire de services.

Mais, pour prévenir toute fausse interprétation, je dois dire un mot
de l'abnégation, qui est le sacrifice volontaire du sentiment de la
personnalité.

On accuse les économistes de ne pas tenir compte de l'abnégation,
peut-être de la dédaigner. À Dieu ne plaise que nous voulions
méconnaître ce qu'il y a de puissance et de grandeur dans
l'abnégation. Rien de grand, rien de généreux, rien de ce qui excite
la sympathie et l'admiration des hommes ne s'est accompli que par le
dévouement. L'homme n'est pas seulement une intelligence, il n'est
pas seulement calculateur. Il a une âme, dans cette âme il y a un
germe sympathique, et ce germe peut être développé jusqu'à l'amour
universel, jusqu'au sacrifice le plus absolu, jusqu'à produire ces
actions généreuses dont le simple récit appelle les larmes à nos
paupières.

Mais les économistes ne pensent pas que le train ordinaire de la vie,
les actes journaliers, continus, par lesquels les hommes pourvoient
à leur conservation, à leur subsistance et à leur développement,
puissent être fondés sur le principe de l'abnégation. Or ce sont
ces actes, ces transactions librement débattues qui font l'objet de
l'économie politique. Le domaine en est assez vaste pour constituer
une science. Les actions des hommes ressortent de plusieurs sciences:
en tant qu'elles donnent lieu à la contestation, elles appartiennent
à la science du droit; en tant qu'elles sont soumises à l'influence
directe du pouvoir établi, elles appartiennent à la politique; en
tant qu'elles exigent cet effort qu'on nomme vertu, elles ressortent
de la morale ou de la religion.

Aucune de ces sciences ne peut se passer des autres, encore moins
les contredire. Mais il ne faut pas exiger qu'une seule les embrasse
toutes complétement. Et quoique les économistes parlent peu
d'abnégation, parce que ce n'est pas leur sujet, nous osons affirmer
que leur biographie, sous ce rapport, peut soutenir le parallèle
avec celle des écrivains qui ont embrassé d'autres doctrines. De
même le prêtre qui parle peu de valeur, de concurrence, parce que
ces choses ne rentrent que bien indirectement dans la sphère de ses
prédications, exécute ses achats et ses ventes absolument comme le
vulgaire. On en peut dire autant des socialistes.

Disons donc que, dans les actions humaines, celles qui font le sujet
de la science économique consistent en _échange de services_.

Peut-être trouvera-t-on que c'est ravaler la science; mais je crois
sincèrement qu'elle est considérable, quoique plus simple qu'on
ne le suppose, et qu'elle repose tout entière sur ces vulgarités:
_donne-moi ceci, et je te donnerai cela; fais ceci pour moi, et je
ferai cela pour toi_. Je ne puis pas concevoir d'autres formes aux
transactions humaines. L'intervention de la monnaie, des négociants,
des intermédiaires, peut compliquer cette forme élémentaire, et nous
en obscurcir la vue. Elle n'en est pas moins le type de tous les
faits économiques.....


77.--BARATARIA[97].

[Note 97: En publiant ce court fragment d'une brochure projetée,
il est de mon devoir de rapporter une réflexion de l'auteur. Je
parlais avec regret, devant lui, peu de jours avant sa mort, de ce
projet deux fois formé et deux fois abandonné. Il s'empressa de
dire qu'il avait bien fait de laisser là ce sujet, et que, dans
l'opinion des masses, l'économie politique n'était que trop entachée
de positivisme et d'égoïsme. C'eût été, ajouta-t-il, alimenter ce
préjugé défavorable que de placer le langage du bon sens, de la
vérité économique dans la bouche de Sancho Pança, et le langage du
socialisme, de l'utopie dans la bouche de Don Quichotte.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Il n'est rien de tel que les eaux des Pyrénées. On y rencontre des
hommes de tout pays, gens qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu,
prêts d'ailleurs à beaucoup raconter. Ce qui n'est pas moins
précieux, on y trouve aussi en grand nombre, surtout aux Eaux-Bonnes,
d'autres hommes disposés à beaucoup écouter, et pour cause.

Depuis plusieurs jours, nous, vrais malades, malades _sérieux_, comme
on dit aujourd'hui (ce qui ne nous empêche pas d'être gais), nous
faisons cercle autour d'un hidalgo valencian, qui a visité en détail
l'île de Barataria, et nous en conte des choses merveilleuses. On
sait que cette île a eu pour législateur le grand Sancho Pança, qui
crut devoir s'écarter, dans ses institutions, des données classiques
de Minos, Lycurgue, Solon, Numa et Platon. À Barataria, le principe
du gouvernement est de laisser les gouvernés juger et décider pour
eux-mêmes en toutes matières, et de n'exiger rien d'eux que le
respect de la justice. Le gouvernement ne promet rien non plus; il ne
se charge de rien et ne répond de rien que de la sécurité universelle.

Une autre fois je vous raconterai les effets de ce système, au
dire de don Juan Jose. Pour aujourd'hui, je me borne à transcrire
ici quelques lettres qui furent échangées entre don Quichotte et
Sancho, pendant le règne du célèbre laboureur Manchego, lettres qu'on
conserve précieusement dans la bibliothèque de Barataria.

Malheureusement le chevalier de la Triste-Figure, non plus que son
écuyer, n'ont eu soin de dater leur correspondance. On suppose
qu'elle n'a dû avoir lieu que plusieurs mois après que Sancho eut
pris possession de son île. Cela se reconnaît au style. Il dénote
chez don Quichotte la perte du peu de bon sens qui lui restait, et,
chez Sancho, une moindre dose d'aimable naïveté. Quoi qu'il en soit,
tout ce qui vient de ces deux héros est trop précieux pour n'être pas
conservé.


DON QUICHOTTE À SANCHO.

Ami Sancho, je ne puis me rappeler combien est difficile le
gouvernement des nommes, sans éprouver quelques remords de t'avoir
préposé à gouverner l'île de Barataria, mission pour laquelle ta
tête et ton coeur n'avaient pas été peut-être assez préparés. C'est
pourquoi je prends la résolution de te donner désormais de fréquents
avis, que tu suivras, j'espère, avec cette docilité qui est imposée
aux écuyers par les lois de la chevalerie.

Combien tu dois maintenant déplorer la grossière existence que tu as
menée jusqu'au jour où tu t'associas, avec ton âne, à mes glorieuses
entreprises, à mes nobles destinées. Les hauts faits dont tu as été
témoin et auxquels tu n'as pas laissé, à l'occasion, que de prendre
part, auront arraché ton âme aux préoccupations vulgaires du village.
Mais a-t-elle eu le temps de s'élever à toute la hauteur que doit
atteindre l'âme d'un législateur?

Je crains, ami Sancho, qu'appelé à jouer sur la scène du monde le
rôle d'un Minos, d'un Lycurgue, d'un Solon, d'un Numa, tu ne te sois
pas encore assez identifié avec la pensée et le but de ces grands
hommes. Comme eux, tu es plus que prince, tu es législateur; et
sais-tu ce que c'est qu'un législateur?

«Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en
état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer
chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire,
en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive, en quelque
sorte, sa vie et son être; d'altérer la constitution de l'homme pour
la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à
l'existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la
nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses propres forces
pour lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne puisse
faire usage sans le secours d'autrui[98].»

[Note 98: Nous avions quelque peine à comprendre comment Don
Quichotte avait pu citer Rousseau, et il nous est naturellement
venu à la pensée que ce pouvait bien être Rousseau qui avait fait
des emprunts à Don Quichotte. Mais considérant que l'antiquité est
le seul sujet d'étude et d'admiration des modernes, nous préférons
croire à une simple coïncidence, qui n'a rien de surprenant.

                                                 (_Note de l'auteur._)

Tous les passages placés entre guillemets ou écrits en italique, sont
tirés du _Contrat social_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Ami Sancho, tu as à être l'inventeur d'abord, puis le mécanicien
d'une machine, dont les Baratariens seront les matériaux et les
ressorts. N'oublie pas que, dans cette machine tout doit être
combiné, non pour la gloire de l'inventeur ou le bonheur du
mécanicien, mais pour le bonheur et la gloire de la machine
elle-même.

La première difficulté que tu vas rencontrer sera de faire accepter
tes lois. Il ne serait pas mal que tu pusses persuader aux
Baratariens que tu es en commerce secret avec quelque déesse. Tu
proclamerais ta législation un jour d'orage, au milieu du tonnerre
et des éclairs. Elle s'imprimerait ainsi dans leur âme avec le
sentiment d'une salutaire terreur. Ton code ne serait pas seulement
un code, il serait une religion; violer la loi serait commettre un
sacrilége, et encourir non-seulement des châtiments humains, mais
encore le courroux des dieux. C'est de cette manière que tu donneras
de la stabilité à ta ville, et que tu forceras les citoyens _à porter
docilement le joug de la félicité publique_.

Une telle imposture serait, il est vrai, odieuse chez tout autre,
mais elle est très-permise à un législateur. Tous s'en sont servis,
depuis Lycurgue jusqu'à Mahomet, et de nos jours encore, si tu lis
les écrits des publicistes qui aspirent à refaire la société, tu
y remarqueras un ton de mysticisme qui prouve qu'ils ne seraient
pas fâchés de passer pour des inspirés et des prophètes. Ceux qui
ont recours à ces supercheries sont plus qu'excusables, ils sont
méritoires puisqu'ils _honorent les dieux de leur propre sagesse_.

Tu auras ensuite à résoudre cette question importante: établiras-tu
ou non l'esclavage?

Il y a beaucoup de pour et de contre.

Si, comme nous gens éclairés, tu avais passé toute ta jeunesse
avec les Grecs et les Romains, tu saurais que la vertu est
incompatible avec le travail; qu'il n'y a de noble que le métier
des armes, de grand que la guerre, et que nos mains ne sauraient
dignement s'exercer qu'aux arts qui servent à la domination ou à la
destruction; ceux qui nous font exister étant essentiellement bas,
honteux et serviles.

Il suit de là que, pour faire fleurir la vertu dans ton île, il faut
en bannir le travail. Mais en bannir le travail, ce serait en bannir
la vie.

Voici comment tu pourrais résoudre la difficulté.

Tu partagerais les Baratariens en deux classes.

Les uns (à peu près 95 sur 100) seraient voués, sous le nom
d'esclaves, aux travaux serviles. On les marquerait au front pour les
reconnaître; on les enchaînerait au cou pour prévenir les révoltes.

Les autres vivraient alors noblement. Ils s'exerceraient à la lutte,
au pugilat; ils se perfectionneraient dans l'art de tuer, en un mot,
leur seule occupation serait la vertu. C'est ainsi que tu réaliseras
la liberté.--_Quoi donc! me diras-tu, la liberté ne peut-elle fleurir
qu'à l'aide de la servitude?--Peut-être._

Médite ces paroles, ami Sancho, et réponds-moi sans retard.


RÉPONSE DE SANCHO.

Je me suis fait lire votre lettre par mon secrétaire, et, quoique j'y
comprenne fort peu de chose, je m'empresse d'y répondre. À vous dire
vrai, je ne m'aperçois pas que j'aie rien appris de bien utile à mon
gouvernement pendant le cours de nos aventures; et même il y a cela
d'étrange que la plupart de vos discours me sont sortis de la tête,
tandis que les sentences de notre curé, les proverbes de Carasco et
surtout les maximes de Thérèse Pança me sont aujourd'hui d'un grand
secours. Quant aux exploits dont vous parlez et auxquels vous avez la
bonté de dire que j'ai pris ma part, je ne me les rappelle pas non
plus, ne pouvant guère considérer comme tels vos singulières luttes
contre des moulins ou des moutons, dont d'ailleurs je suis resté le
témoin inactif. Mais, au contraire, je me rappelle fort bien les
coups de bâton qui m'ont rompu les os, dans le bois où nous avons
combattu vingt muletiers.

Enfin me voici, comme vous dites, législateur, prince et gouverneur.

Je prends note d'abord qu'à votre avis la Société baratarienne doit
être une machine dont les Baratariens seront les matériaux et dont je
dois être l'inventeur, l'exécuteur et le mécanicien. Je me suis fait
relire trois fois ce passage de votre honorée lettre, sans jamais
pouvoir en comprendre le premier mot.

Les Baratariens, que vous n'avez peut-être jamais vus, sont faits
comme vous et moi, ou approchant, car il n'y en a guère qui
atteignent à votre maigreur ou à ma rotondité. À cela près, ils nous
ressemblent beaucoup. Ils ont des yeux pour voir, des oreilles pour
entendre, et leur tête, si je ne me trompe, contient une cervelle.
Ils se meuvent, pensent, parlent et paraissent tous fort occupés des
arrangements qu'ils ont à prendre pour être heureux. À vrai dire, ils
ne s'occupent jamais d'autre chose, et je ne comprends pas que vous
les ayez pris pour des matériaux.

J'ai remarqué aussi que les Baratariens ont un autre trait de
ressemblance avec les habitants de mon village, en ce que chacun
d'eux est si avide de bonheur qu'il le recherche quelquefois aux
dépens d'autrui. Pendant plusieurs semaines, mon secrétaire n'a fait
que me lire des pétitions étonnantes sous ce rapport. Toutes, soit
qu'elles émanent d'individus ou de communautés, peuvent se résumer
en ces deux mots:--Ne nous prenez pas d'argent, donnez-nous de
l'argent.--Cela m'a fait beaucoup réfléchir.

J'ai envoyé quérir mon ministre de la _hacienda_, et je lui ai
demandé s'il connaissait un moyen de donner toujours de l'argent aux
Baratariens sans jamais leur en prendre.--Le ministre m'a affirmé que
ce moyen lui était inconnu.--Je lui ai demandé si je ne pourrais pas
au moins donner aux Baratariens un peu plus d'argent que je ne leur
en prendrais.

--Il m'a répondu que c'était tout le contraire, et qu'il était de
toute impossibilité de donner _dix_ à mes sujets sans leur prendre au
moins _douze_, à cause des frais.

Alors je me suis fait ce raisonnement: si je donne à chaque
Baratarien ce que je lui ai pris, sauf les frais, l'opération est
ridicule. Si je donne plus aux uns, c'est que je donnerai moins aux
autres; et l'opération sera injuste.

Tout bien considéré, je me suis décidé à agir d'une autre manière et
selon ce qui m'a paru être juste et raisonnable.

J'ai donc convoqué une grande assemblée de Baratariens et je leur ai
parlé ainsi:

Baratariens!

«En examinant comment vous êtes faits et comment je suis fait
moi-même, j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de ressemblance. Dès
lors j'en ai conclu qu'il ne m'était pas plus possible qu'il ne le
serait au premier venu d'entre vous de faire votre bonheur à tous;
et je viens vous dire que j'y renonce. N'avez-vous pas des bras, des
jambes et une volonté pour les diriger? Faites donc votre bonheur
vous-mêmes.

«Dieu vous a donné des terres; cultivez-les, façonnez-en les
produits. Échangez les uns avec les autres. Que ceux-ci labourent,
que ceux-là tissent, que d'autres enseignent, plaident, guérissent,
que chacun travaille selon son goût.

«Pour moi, mon devoir est de garantir à chacun ces deux choses: la
liberté d'action,--la libre disposition des fruits de son travail.

«Je m'appliquerai constamment à réprimer, où qu'il se manifeste,
le funeste penchant à vous dépouiller les uns les autres. Je vous
donnerai à tous une entière _sécurité_. Chargez-vous du reste.

«N'est-ce pas une chose absurde que vous me demandiez autre chose?
Que signifient ces monceaux de pétitions? Si je les en croyais,
_tout le monde volerait tout le monde_, à Barataria,--et cela par
mon intermédiaire!... Je crois, au contraire, avoir pour mission
d'empêcher que _personne ne vole personne_.

«Baratariens, il y a bien de la différence entre ces deux systèmes.
Si je dois être, suivant vous, l'instrument au moyen duquel _tout le
monde vole tout le monde_, c'est comme si vous disiez que toutes vos
propriétés m'appartiennent, que j'en puis disposer ainsi que de votre
liberté. Vous n'êtes plus des hommes, vous êtes des brutes.

«Si je dois être l'instrument au moyen duquel il n'y ait personne
de volé, ma mission sera d'autant plus restreinte que vous serez
plus justes. Alors je ne vous demanderai qu'un très-petit impôt;
alors vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-mêmes de tout ce
qui vous arrivera; en tout cas, vous ne pourrez pas avec justice
vous en prendre à moi. Ma responsabilité en sera bien réduite, et ma
stabilité d'autant mieux assurée.

«Baratariens, voici donc nos conventions:

«Faites comme vous l'entendrez; levez-vous tard ou de bonne
heure,--travaillez ou vous reposez,--faites ripaille ou maigre
chère,--dépensez ou économisez,--agissez isolément ou en commun,
entendez-vous ou ne vous entendez pas. Je vous tiens trop pour des
hommes, je vous respecte trop pour intervenir dans ces choses-là.
Elles ne me sont certes pas indifférentes. J'aimerais mieux vous voir
actifs que paresseux, économes que prodigues, sobres qu'intempérants,
charitables qu'impitoyables; mais je n'ai pas le droit, et, en tout
cas, je n'ai pas la puissance de vous jeter dans le moule qui me
convient. Je m'en fie à vous-mêmes et à cette loi de responsabilité à
laquelle Dieu a soumis l'homme.

«Tout ce que je ferai de la force publique qui m'est confiée, c'est
de l'appliquer à ce que chacun se contente de sa liberté, de sa
propriété, et soit contenu dans les bornes de la justice.»

Voilà ce que j'ai dit, mon cher maître. Vous ayant fait connaître
ainsi mes paroles, faits et gestes, je désire savoir ce que vous en
pensez avant de répondre au surplus de votre lettre. J'ai d'ailleurs
grand besoin de me reposer, car je n'avais encore rien dicté d'aussi
long.


78.--LETTRE À UN ECCLÉSIASTIQUE[99].

[Note 99: _Économiste belge_ du 14 Janvier 1860.]

                                                 Mugron, 28 mars 1848.

MONSIEUR ET HONORÉ COMPATRIOTE,

En arrivant de Bayonne, j'ai trouvé votre lettre du 22, par laquelle
vous me faites savoir que vous subordonnez votre suffrage en ma
faveur à une question que vous m'adressez. En même temps, on me met à
la même épreuve dans le Maransin.

Je serais un singulier représentant si j'entrais à l'Assemblée
nationale après et pour avoir renié la liberté commerciale et la
liberté religieuse. Il ne me manquerait plus que d'abandonner aussi
la liberté d'enseignement pour me concilier certains votes. En tout
cas, mon cher monsieur, je vous remercie d'avoir cru à la sincérité
de ma réponse. Vous désirez connaître mon opinion sur le traitement
alloué au clergé; je ne dois pas déguiser ma pensée même pour
m'attirer des suffrages dont je pourrais à bon droit m'honorer.

Il est vrai que j'ai écrit que chacun devrait concourir _librement_
à soutenir le culte qu'il professe; cette opinion, je l'ai exprimée
et je la soutiendrai comme publiciste et comme législateur, sans
entêtement cependant, et jusqu'à ce que de bonnes raisons me fassent
changer. Ainsi que je l'ai dit dans ma profession de foi[100], mon
idéal c'est la _justice universelle_. Les rapports de l'Église et de
l'État ne me semblent pas fondés actuellement sur la justice: d'une
part on force les catholiques à salarier les cultes protestant et
judaïque, avant peu vous payerez peut-être l'abbé Châtel,--cela peut
froisser quelques consciences; d'un autre côté, l'État se prévaut de
ce qu'il dispose de votre budget pour intervenir dans les affaires du
clergé ou pour y exercer une influence que je n'admets pas. Il est
pour quelque chose dans la nomination des évêques, des chanoines, des
curés de canton; et certes la république peut prendre une direction
telle, que ce joug ne vous plaira plus. Cela me paraît contraire à la
liberté et multiplie entre la puissance temporelle et la puissance
spirituelle de dangereux points de contact.

[Note 100: Celle du 22 mars 1848. (_Oeuvres complètes_, t. I, p.
506.)]

En outre, j'ai foi dans une fusion future entre toutes les religions
chrétiennes, ou, si vous voulez, dans l'absorption des sectes
dissidentes par le catholicisme. Mais pour cela il ne faut pas que
les Églises soient des institutions politiques. Vous ne pouvez nier
que le rôle attribué à Victoria, dans la religion anglicane, et à
Nicolas, dans la religion russe, ne soit un grand obstacle à la
réunion de tout le troupeau sous un même pasteur.

Quant à l'objection tirée de la situation où placerait trente mille
prêtres une mesure telle que la suppression de leur traitement par
l'État, vous raisonnez, je crois, dans l'hypothèse où elle serait
prise violemment et non dans un esprit de charité. Dans ma pensée,
elle implique l'indépendance absolue du clergé; et, en outre, en la
décrétant, on devrait tenir compte du traité intervenu en 89, et que
vous rappelez.

Il me faudrait un volume pour développer ma thèse; mais après avoir
aussi franchement exprimé ma manière de voir et réservé toute mon
indépendance comme législateur et comme publiciste, j'espère que vous
ne révoquerez pas en doute la sincérité de ce qu'il me reste à vous
dire.

Je crois que la réforme dont je vous entretiens doit être et
sera, pendant bien des années encore, peut-être pendant bien des
générations, matière à discussion plutôt que matière à législation.
La prochaine Assemblée nationale aura simplement pour mission de
concilier les esprits, de rassurer les consciences; et je ne pense
pas qu'elle veuille soulever, et encore moins résoudre, dans un sens
contraire à l'opinion des masses, la question que vous me soumettez.

Considérez, en effet, qu'alors même que mon opinion serait la vérité,
elle n'est professée que par un bien petit nombre d'hommes; si elle
triomphait maintenant dans l'enceinte législative, ce ne pourrait
être sans alarmer et jeter dans l'opposition la presque totalité de
la nation. C'est donc, pour ceux qui pensent comme moi, une croyance
à défendre et propager, non une mesure de réalisation immédiate.

Je diffère de bien d'autres en ceci que _je ne me crois pas
infaillible_; je suis tellement frappé de l'infirmité native de
la raison individuelle que je ne cherche ni ne chercherai jamais
à imposer mes systèmes. Je les expose, les développe, et, pour la
réalisation, j'attends que la raison publique se prononce. S'ils sont
justes, ce temps arrivera certainement; s'ils sont erronés, ils
mourront avant moi. J'ai toujours pensé qu'aucune réforme ne pouvait
être considérée comme mûre, ayant de profondes racines, en un mot,
comme utile, que lorsqu'un long débat lui avait concilié l'opinion
des masses.

C'est sur ce principe que j'ai agi relativement à la liberté
commerciale. Je ne me suis pas adressé au pouvoir, mais au public et
me suis efforcé de le ramener à mon avis. Je considérerais la liberté
commerciale comme un présent funeste si elle était décrétée avant que
la raison publique la réclame. Je vous jure sur mon honneur que si
j'étais sorti des barricades membre du gouvernement provisoire, avec
une dictature illimitée, je n'en aurais pas profité, à l'exemple de
Louis Blanc, pour imposer à mes concitoyens mes vues personnelles.
La raison en est simple: c'est qu'à mes yeux une réforme ainsi
introduite par surprise n'a aucun fondement solide et succombe à
la première occasion. Il en est de même de la question que vous me
proposez. Cela dépendrait de moi que je n'accomplirais pas violemment
la séparation de l'Église et de l'État; non que cette séparation ne
me paraisse bonne en soi, mais parce que l'opinion publique, qui est
la reine du monde, selon Pascal, la repousse encore. C'est cette
opinion qu'il faut conquérir. Sur cette question et sur quelques
autres, il ne m'en coûtera pas de rester toute ma vie peut-être dans
une imperceptible minorité. Un jour viendra, je le crois, où le
clergé lui-même sentira le besoin, par une nouvelle transaction avec
l'État, de reconquérir son indépendance.

En attendant, j'espère que mon opinion, qu'on peut considérer comme
purement spéculative, et qui, en tout cas, est bien loin d'être
hostile à la religion, ne me fera pas perdre l'honneur de votre
suffrage. Si cependant vous croyez devoir me le retirer, je ne
regretterai pas pour cela de vous avoir répondu sincèrement.

Votre dévoué compatriote, etc.


79[101].

[Note 101: Ce projet d'article indique sa date lui-même.

                                                  (_Note de l'édit._)]

J'ai toujours pensé que la question religieuse remuerait encore le
monde. Les religions positives actuelles retiennent trop d'_esprit_
et de _moyens_ d'exploitation pour se concilier avec l'inévitable
progrès des lumières. D'un autre côté, l'abus religieux fera une
longue et terrible résistance, parce qu'il est fondu et confondu avec
la morale religieuse qui est le plus grand besoin de l'humanité.

Il semble donc que l'humanité n'en a pas fini avec cette triste
oscillation qui a rempli les pages de l'histoire: d'une part, on
attaque les abus religieux et, dans l'ardeur de la lutte, on est
entraîné à ébranler la religion elle-même. De l'autre, on se pose
comme le champion de la religion, et, dans le zèle de la défense, on
innocente les abus.

Ce long déchirement a été décidé le jour où un homme s'est servi de
Dieu pour faire d'un autre homme son esclave intellectuel, le jour où
un homme a dit à un autre: «Je suis le ministre de Dieu, il m'a donné
tout pouvoir sur toi, sur ton esprit, sur ton corps, sur ton coeur.»

Mais, laissant de côté ces réflexions générales, je veux attirer
votre attention sur deux faits dont les journaux d'aujourd'hui
font mention, et qui prouvent combien sont loin d'être résolus les
problèmes relatifs à l'accord ou la séparation du spirituel et du
temporel.

On dit que c'est cette complète séparation qui résoudra toutes les
difficultés. Ceux qui avancent cette assertion devraient commencer
par prouver que le spirituel et le temporel peuvent suivre des
destinées indépendantes, et que le maître du spirituel n'est pas
maître de tout.

Quoi qu'il en soit, voici les deux faits, ou le fait.

Monseigneur l'évêque de Langres, ayant été choisi par les électeurs
du département de..... pour les représenter, n'a pas cru devoir tenir
cette élection comme suffisante, ni même s'en remettre à sa propre
décision. Il a un chef qui n'est ni Français, ni en France, et, il
faut bien le dire, qui est en même temps roi étranger. C'est à ce
chef que Mgr l'évêque de Langres s'adresse. Il lui dit: «Je vous
promets une entière et douce obéissance; ferai-je bien d'accepter?»
Le chef spirituel (en même temps roi temporel) répond: «L'état de la
religion et de l'_Église_ est si alarmant que vos services peuvent
être plus utiles sur la scène politique que parmi votre troupeau.»

Là-dessus, Mgr de Langres fait savoir à ses électeurs qu'il accepte
leur mandat; comme évêque, il est forcé de les quitter, mais ils
recevront en compensation la bénédiction apostolique. Ainsi tout
s'arrange.

Maintenant, je le demande, est-ce pour défendre des dogmes religieux
que le Pape confirme l'élection de....? Mgr de Langres va-t-il à la
Chambre pour combattre des hérésies? Non, il y va pour faire des lois
civiles, pour s'y occuper exclusivement d'objets temporels.

Ce que je veux faire remarquer ici, c'est que nous avons en France
cinquante mille personnes, toutes très-influentes par leur caractère,
qui ont juré une entière et douce obéissance à leur chef spirituel
qui est en même temps roi étranger, et que le spirituel et le
temporel se mêlent tellement, que ces cinquante mille hommes ne
peuvent rien faire, même comme citoyens, sans consulter le souverain
étranger, dont les décisions sont indiscutables.

Nous frémirions, si on nous disait: On va investir un roi,
Louis-Philippe, Henri V, Bonaparte, Léopold, de la puissance
spirituelle. Nous penserions que c'est fonder un despotisme sans
limites. Cependant qu'on ajoute la puissance spirituelle à la
temporelle, ou qu'on superpose celle-ci à celle-là, n'est-ce pas la
même chose? Comment se fait-il que nous ne pensions pas sans horreur
à l'usurpation du gouvernement des âmes par l'autorité civile, et que
nous trouvions si naturelle l'usurpation de la puissance civile par
l'autorité sacerdotale?

Après tout, S. S. Pie IX n'est pas le seul homme en Europe revêtu de
cette double autorité. Nicolas est empereur et pape; Victoria est
reine et papesse.

Supposons qu'un Français professant la religion anglicane soit nommé
représentant. Supposons qu'il écrive et fasse publier dans les
journaux une lettre ainsi conçue:

Gracieuse souveraine,

Je ne vous dois rien comme reine; mais, placée à la tête de ma
religion, je vous dois mon entière et douce obéissance. Veuillez
me faire savoir, après avoir consulté votre gouvernement, s'il est
dans les intérêts de l'État et de l'Église d'Angleterre que je sois
législateur en France.

Supposez que Victoria fasse et publie cette réponse:

«Mon gouvernement est d'avis que vous acceptiez la députation. Par
là vous pourrez rendre de grands services directement à ma puissance
spirituelle et, par suite, indirectement à ma puissance temporelle;
car il est bien clair que chacune d'elles sert à l'autre.»

Je le demande, cet homme pourrait-il être considéré comme un loyal et
sincère représentant de la France?...


80.--DE LA SÉPARATION DU TEMPOREL ET DU SPIRITUEL.

(Ébauche inédite)[102].

[Note 102: Extraite d'un cahier de l'auteur, et probablement écrite
en 1849.]

Les affaires de Rome ont-elles une solution
possible?--Oui.--Laquelle?--Qu'il se rencontre un pape qui dise:

«Mon royaume n'est pas de ce monde.»--Vous croyez que ce serait la
solution de la question romaine?--Oui, et de la question catholique
et de la question religieuse.

Si, en 1847, quelqu'un eût proposé d'anéantir la Charte et d'investir
Louis-Philippe du pouvoir absolu, c'eût été contre une telle
proposition une clameur générale.

Si, de plus, on eût proposé de remettre à Louis-Philippe, outre le
pouvoir temporel, la puissance spirituelle, la proposition n'eût pas
succombé sous les clameurs, mais sous le dédain.

Pourquoi cela? Parce que nous trouvons que le droit de gouverner les
actes est déjà bien grand, et qu'il n'y faut pas joindre encore celui
de régenter les consciences.

Mais quoi! à celui qui a le pouvoir temporel donner la puissance
spirituelle, ou bien à celui qui est le chef spirituel accorder le
pouvoir temporel, est-ce donc bien différent? et le résultat n'est-il
pas absolument le même?

Nous nous ferions hacher plutôt que de nous laisser imposer une telle
combinaison; et nous l'imposons aux autres!


Dialogue.

--Mais, enfin, cet ordre de choses que vous critiquez a prévalu
pendant des siècles.

--C'est vrai; mais il a fini par révolter les Romains.

--Ne me parlez pas des Romains. Ce sont des brigands, des assassins,
des hommes dégénérés, sans courage, sans vertu, sans bonne foi, sans
lumières; et je ne puis comprendre que vous preniez leur parti contre
le Saint-Père.

--Et moi, je ne puis comprendre que vous preniez le parti d'une
institution qui a fait un peuple tel que vous le décrivez.

       *       *       *       *       *

Le monde est plein d'honnêtes gens qui voudraient être catholiques
et ne le peuvent pas. Hélas! c'est à peine s'ils osent le paraître.

Et ne pouvant pas être catholiques, ils ne sont rien. Ils ont au
coeur une racine de foi; mais ils n'ont pas de foi. Ils soupirent
après une religion, et n'ont pas de religion.

Ce qu'il y a de pire, c'est que cette désertion s'accroît tous les
jours; elle pousse tous les hommes hors de l'Église, à commencer par
les plus éclairés.

Ainsi la foi s'éteint sans que rien la remplace; et ceux mêmes qui,
par politique, ou effrayés de l'avenir, défendent la religion, n'ont
pas de religion.--À tout homme que j'entends déclamer en faveur du
catholicisme, j'adresse cette question: «Vous confessez-vous?»--Et il
baisse la tête.

Certes, c'est là un état de choses qui n'est pas naturel.

Quelle en est la cause?

Je le dirai franchement: selon moi, elle est tout entière dans
l'union des deux puissances sur la même tête.

Dès le moment que le clergé a le pouvoir politique, la religion
devient pour lui un instrument politique. Le clergé ne sert plus la
religion; c'est la religion qui sert le clergé.

Et bientôt le pays est couvert d'institutions dont le but, religieux
en apparence, est intéressé en fait.

Et la religion est profanée.

Et nul ne veut jouer ce rôle ridicule de laisser exploiter jusqu'à sa
conscience.

Et le peuple repousse ce qu'il y a en elle de vrai avec ce qui s'y
est mêlé de faux.

Et alors le temps est venu où le prêtre a beau crier: «Soyez dévots,»
on ne veut pas même être pieux.

Supposons que les deux puissances fussent séparées.

Alors la religion ne pourrait procurer aucun avantage politique.

Alors le clergé n'aurait pas besoin de la surcharger d'une foule de
rites, de cérémonies propres à étouffer la raison.

Et chacun sentirait reverdir au fond de son coeur cette racine de foi
qui ne se dessèche jamais entièrement.

Et les formes religieuses n'ayant plus rien de dégradant, le prêtre
n'aurait plus à lutter contre le respect humain.

Et la fusion de toutes les sectes chrétiennes en une communion ne
rencontrerait plus d'obstacles.

Et l'histoire de l'humanité ne présenterait pas une plus belle
révolution.

Mais le sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne
serait pas l'instrument du sacerdoce.

Tout est là.

       *       *       *       *       *

Un des plus grands besoins de l'homme, c'est celui de la morale.
Comme père, comme époux, comme maître, comme citoyen, l'homme sent
qu'il n'a aucune garantie, si la morale n'est un frein pour ses
semblables.

Ce besoin généralement senti, il se trouve toujours des gens disposés
à le satisfaire.

À l'origine des sociétés, la morale est renfermée dans une religion.
La raison en est simple. La morale proprement dite serait obligée
de raisonner; on a droit de mettre ses maximes en quarantaine. En
attendant le monde.....[103]. La religion va au plus pressé. Elle
parle avec autorité. Elle ne conseille pas, elle impose. «Tu ne
tueras pas. Tu ne prendras pas.»--Pourquoi?--«J'ai le droit de le
dire, répond la religion, et j'ai celui de ne pas le dire, parce que
je parle au nom de Dieu, qui ne trompe ni ne se trompe.»

[Note 103: Le mot manque dans le manuscrit. Il est probable que
l'intercalation de _périrait_ serait conforme à la pensée de
l'auteur.]

La religion a donc pour base la morale. De plus elle a des dogmes,
des faits, une histoire, des cérémonies, enfin des ministres.

Au sein d'un peuple, les ministres de la religion sont des hommes
très-influents. Indépendamment du respect qu'ils s'attirent comme
interprètes de la volonté de Dieu, ils sont encore les distributeurs
d'une des choses dont les hommes ont le plus besoin, la morale.....


81.

N'en est-il pas en religion comme en économie politique? et n'a-t-on
point le tort de chercher la solution dans une _unité_ factice,
imposée, intolérante, persécutrice, socialiste, incapable d'ailleurs
de fournir ses titres à la domination et ses preuves de vérité?

L'unité, en toutes choses, est la consommation suprême, le point vers
lequel gravite et gravitera éternellement, sans jamais l'atteindre,
l'esprit humain. Si elle devait se réaliser dans l'humanité, ce ne
serait qu'à la fin de toutes les libres évolutions sociales.

C'est la variété, la diversité qui sont au commencement, à l'origine,
au point de départ de l'humanité, car la diversité des opinions doit
être d'autant plus grande que le trésor des vérités acquises est plus
petit et que l'esprit des hommes s'est mis d'accord, par la science,
sur un moins grand nombre de points.....


82.--LES TROIS CONSEILS[104].

[Note 104: Ébauche publiée par l'_Économiste belge_, nº du 3 juin
1860.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

«Quand la patrie est en danger, chacun lui doit le _tribut_ de ce
qu'il peut avoir acquis de lumière et d'expérience.»

C'est ainsi que débute tout donneur d'avis. L'impôt du conseil! En
est-il de plus abondant et de plus volontaire?

Je veux aussi payer cet impôt, ainsi que tous les autres, afin de
n'être en reste, sous aucun rapport, envers mon pays.

Quoique les millions et les millions de conseils qu'il reçoit
diffèrent entre eux, ils ont cependant un point de ressemblance.
Tous ont la prétention de sauver la société; et ceux qui les
donnent se bornent à dire: voici mon système, les choses iraient
merveilleusement si tout le monde voulait penser comme moi. Cela
revient, à ceci: si nous étions d'accord, nous nous accorderions.

Mettons-nous tous en phalanstère, dit l'un, et toutes nos disputes
cesseront.--C'est fort bien; mais les 9999/10000 des Français ont
horreur du phalanstère.--Organisons, d'un consentement unanime,
l'atelier social, dit l'autre, et la société marchera comme sur des
roulettes.--Sans doute; mais ceux à qui on s'adresse aimeraient
autant le bagne.--Inclinons-nous tous devant la Constitution, s'écrie
un troisième; fût-elle mauvaise, si chacun l'exécute, elle sera
bonne.--Rien n'est plus vrai, et je crois que c'est le plus sage
et le plus plausible. Mais comment y amener ceux qui, détestant la
Constitution, s'y soumettent quand l'anarchie les menace, et la
menacent dès que l'ordre leur donne du coeur?

Il y en a qui disent: Le mal provient de ce que toute foi est
éteinte. Soyons bons catholiques, et les plaies sociales seront
cicatrisées.--Vous parlez ainsi parce que vous êtes catholique
vous-même... et encore. Mais comment faire pour que ceux qui ne le
sont pas le soient?

D'autres, selon leurs prédilections, vous répètent:
«Unissons-nous tous à la république!»--«Rallions-nous tous
à la monarchie!»--«Remontons d'un commun accord vers le
passé!»--«Élançons-nous avec courage vers l'avenir!»

Enfin chacun consulte son opinion personnelle, rien de plus
naturel,--et proclame que le monde est sauvé si elle prévaut,--rien
de plus sûr.

Mais aucune ne prévaut ni ne peut prévaloir, car tous ces efforts se
neutralisent et chacun reste ce qu'il est.

Parmi ces myriades de doctrines, il en est une seule,--je n'ai pas
besoin de dire que c'est la mienne,--qui aurait le droit de réunir
l'assentiment commun. Pourquoi aurait-elle seule ce privilége? Parce
que c'est la doctrine de la Liberté, parce qu'elle est tolérante
et juste pour toutes les autres. Fondez un phalanstère, si cela
vous plaît;--réunissez-vous en atelier social, si tel est votre bon
plaisir; discutez la Constitution tant qu'il vous plaira; manifestez
ouvertement vos préférences pour la république ou la monarchie; allez
à confesse, si le coeur vous y porte; en un mot, usez de tous les
droits de l'individu: pourvu que vous respectiez ces mêmes droits
en autrui, je me tiens pour satisfait; et, telle est ma conviction,
la société, pour être juste, ordonnée et progressive, n'a pas autre
chose à vous demander.

Mais je n'ai pas la prétention aujourd'hui de développer ce système,
qui devrait, ce me semble, être aussitôt adopté qu'exposé. Est-il
rien de plus raisonnable? Nous ne pouvons nous accorder sur les
doctrines: eh bien! conservons, propageons chacun la nôtre, et
convenons de bannir d'entre nous toute oppression, toute violence.

Me plaçant au point de vue des faits tels qu'ils sont, de la
situation telle que les événements l'ont faite, supposant, comme je
le dois, que je m'adresse à des personnes qui, avant tout, veulent le
repos et le bonheur de la France, je voudrais donner trois conseils
pratiques,--l'un à M. le président de la République, l'autre à la
majorité de la Chambre, le troisième à la minorité.

       *       *       *       *       *

Je voudrais que M. le président de la République se présentât
solennellement devant l'Assemblée nationale et y fît l'allocution
suivante:

Citoyens représentants,

Le plus grand fléau de ce temps et de notre pays, c'est l'incertitude
de l'avenir. En tant que cette incertitude peut se rattacher à mes
projets et à mes vues, mon devoir est de la faire cesser; c'est aussi
ma volonté.

On se demande: Qu'arrivera-t-il dans deux ans? À la face de mon pays,
sous l'oeil de Dieu, par le nom que je porte, je jure que le... mai
1852, je descendrai du fauteuil de la présidence.

J'ai reçu du peuple un mandat en vertu de la Constitution. Je
remettrai au peuple ce mandat conformément à la Constitution.

Il y en a qui disent: Mais si le peuple vous renomme? À quoi je
réponds: Le peuple ne me fera pas l'injure de me renommer malgré moi;
et si quelques citoyens oublient à ce point leurs devoirs, je tiens
d'avance pour nuls et non avenus les bulletins qui, aux prochaines
élections, porteraient mon nom.

D'autres, se croyant beaucoup plus sages, pensent qu'on peut
prolonger ma présidence en modifiant la Constitution d'après les
formes qu'elle a elle-même établies.

Il ne m'appartient pas d'imposer des limites à l'exercice légal des
droits de l'Assemblée. Mais, si elle est maîtresse de ses résolutions
régulières, je suis maître des miennes; et je déclare formellement
que, la Constitution fût-elle modifiée, ma première présidence ne
sera pas immédiatement suivie d'une seconde.

J'y ai réfléchi, et voici sur quoi je me fonde:

Notre règle d'action est contenue dans ces mots: _La France avant
tout_. De quoi souffre la France? De l'incertitude. S'il en est
ainsi, citoyens, est-ce le moyen de faire cesser l'incertitude que
de remettre tout en question? Quoi! la Constitution n'a qu'un an
d'existence, et déjà vous jetteriez au milieu de vous cette question
brûlante: Faut-il faire une autre Constitution? Si votre réponse est
négative, les passions du dehors en seront-elles calmées?--Si elle
est affirmative, il faudra donc convoquer une nouvelle Constituante,
remuer de nouveau tous les fondements de notre existence nationale,
nous élancer vers un autre inconnu, et procéder, dans quelques mois,
à trois élections générales.

Ce parti extrême me semble le comble de l'imprudence. Je n'ai pas le
droit de m'y opposer autrement qu'en déclarant de la manière la plus
expresse qu'il n'avancerait en rien mes partisans; car, je le répète,
je n'accepterai pas la présidence, sous quelque forme et de quelque
manière qu'elle m'arrive.

Telle est ma première résolution. Je l'ai prise par devoir; je la
proclame avec joie, parce qu'elle peut contribuer au repos de notre
patrie. Je serai assez récompensé si elle me donne pour successeur un
républicain honnête, qui n'apporte à la première fonction de l'État,
ni rancune, ni utopie, ni engagement envers les partis.

J'ai maintenant une seconde résolution à vous communiquer. Par la
volonté du peuple, je dois exercer le _pouvoir exécutif_ pendant deux
ans encore.

Je comprends le sens de ce mot _pouvoir exécutif_, et je suis résolu
à m'y renfermer d'une manière absolue.

La nation a donné deux délégations. À ses représentants, elle a
conféré le droit de faire des lois. À moi, elle m'a confié la mission
de les faire exécuter.

Représentants, faites les lois que vous croirez les meilleures, les
plus justes, les plus utiles au pays. Quelles qu'elles soient, je les
exécuterai à la lettre.

Si elles sont bonnes, leur exécution le prouvera; si elles
sont mauvaises, l'exécution en révélera les défauts, et vous
les réformerez. Je n'ai pas le droit et je n'accepte pas la
responsabilité de les juger.

Tout ceci, sous la réserve de la faculté qui m'est attribuée par
l'article... de la Constitution.

J'exécuterai donc vos décrets sans distinction. Il en est cependant
auxquels je me crois tenu, par le voeu national, de donner une
attention toute spéciale. Ce sont ceux qui concernent la répression
des délits et des crimes, l'ordre dans les rues, le respect dû
aux personnes et aux propriétés, prenant ce mot _propriété_ dans
l'acception la plus large, qui comprend aussi bien le libre exercice
des facultés et des bras que la paisible jouissance de la richesse
acquise.

Ainsi, représentants, faites des lois. Que les citoyens discutent
toutes les questions politiques et sociales dans leurs réunions et
dans leurs journaux. Mais que nul ne trouble l'ordre de la cité, la
paix des familles, la sécurité de l'industrie. Au premier signal
de révolte ou d'émeute, je serai là. J'y serai avec tous les bons
citoyens, avec les vrais républicains; j'y serai avec la brave garde
nationale, j'y serai avec notre admirable armée.

Il y en a qui disent: Peut-on compter sur le zèle de la garde
nationale, sur la fidélité de l'armée?

Oui, dans la ligne que je viens de tracer, on peut y compter. J'y
compte comme sur moi-même, et nul n'a le droit de faire à notre
force armée l'injure de croire qu'elle prendrait parti pour les
perturbateurs du repos public.

Je veux,--j'ai le droit de vouloir, puisque le peuple m'a donné cette
mission expresse, et que ma volonté en ceci c'est la sienne,--je
veux que l'ordre et la sécurité soient partout respectés. Je le
veux, et cela sera. Je suis entouré de soldats fidèles, d'officiers
éprouvés; j'ai pour moi la force, le droit, le bon sens public; et
si je ne craignais de blesser par l'apparence d'un doute les justes
susceptibilités de ceux dont le concours m'est assuré, je dirais
que les défections même ne me feraient pas fléchir. L'ordre légal
régnera, dussé-je y laisser la présidence et la vie.

Telle est, citoyens, ma seconde résolution. Voici la troisième.

Je me demande quelle est la cause de ces luttes incessantes et
passionnées entre la Nation et le Gouvernement qu'elle-même s'est
donné.

Il faut peut-être l'attribuer à des habitudes invétérées
d'opposition. Combattre le pouvoir, c'est se donner un rôle qu'on
croit héroïque, parce qu'en effet cela a pu être glorieux et
dangereux autrefois. À cela je ne sais d'autre remède que le temps.

Mais, comme ces luttes perpétuelles, le langage haineux et exagéré
qu'elles suscitent, sont un des grands fléaux de notre République,
j'ai dû rechercher si elles n'avaient pas d'autres causes que des
traditions irrationnelles, afin de faire cesser celles de ces causes
sur lesquelles je puis avoir quelque action.

Je crois sincèrement que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif
mêlent et confondent trop leurs rôles.

Je suis résolu à me renfermer dans le mien, qui est de faire exécuter
les lois quand vous les aurez votées. De la sorte, aux yeux même des
plus susceptibles, je n'aurai qu'une responsabilité restreinte. Si
la nation est mal gouvernée, pourvu que j'exécute les lois, elle ne
pourra pas s'en prendre à moi. Le gouvernement et moi nous serons
hors de cause dans les débats de la tribune et de la presse.

Je prendrai mes ministres hors de l'Assemblée. Par là s'accomplira
une séparation logique entre les deux pouvoirs. Par là avorteront au
sein de la Chambre les coalitions et les guerres de portefeuilles, si
funestes au pays.

Mes ministres seront mes agents directs. Ils ne se rendront à
l'Assemblée que lorsqu'ils y seront appelés, pour répondre à des
questions posées d'avance par la voie de messages réguliers.

Ainsi vous serez parfaitement libres et dans des conditions parfaites
d'impartialité pour la confection des lois. Mon gouvernement
n'exercera sur vous, à cet égard, aucune influence. De votre côté,
vous n'en aurez aucune sur l'exécution. Le contrôle vous appartient
sans doute, mais l'exécution proprement dite est à moi.

Et alors, citoyens, est-il possible de concevoir une collision?
Est-ce que vous n'aurez pas le plus grand intérêt à ce qu'il ne sorte
de vos délibérations que de bonnes lois? Est-ce que je pourrais en
avoir un autre que leur bonne exécution?

Dans deux ans, la nation sera appelée à nommer un autre président.
Son choix, sans doute, se portera sur le plus digne, et nous n'aurons
à redouter de lui aucun attentat contre la liberté et les lois. En
tout cas, j'aurai la satisfaction de lui léguer des précédents qui
l'enchaîneront. Quand la présidence ne se sera pas fixée sur le
nom de Napoléon, sur l'élu de sept millions de suffrages, est-il
quelqu'un en France qui puisse rêver pour lui-même un coup d'État et
aspirer à l'empire?

Bannissons donc de vaines terreurs. Nous traverserons, sans danger,
une première, une seconde, une troisième présidence...



CORRESPONDANCE


À M. LAURENCE.

                                           Mugron, le 9 novembre 1844.

MONSIEUR ET CHER COLLÈGUE,

Je vous remercie de ce que vous me dites de bienveillant dans la
lettre que vous avez bien voulu m'écrire, au sujet de mon opuscule
sur la répartition de l'impôt[105].--Je regrette sincèrement qu'il
n'ait pas agi avec plus d'efficacité sur votre conviction, car
je reconnais que, dans les contestations auxquelles donnent lieu
quelquefois les rivalités d'arrondissement, votre esprit élevé vous
met au-dessus de cette partialité mesquine dont d'autres ne savent
pas se dégager. Pour moi, je puis affirmer que si quelque erreur ou
quelque exagération s'est glissée dans mon écrit, c'est tout à fait à
mon insu.--Je suis loin de porter envie pour mon pays à la prospérité
du vôtre; bien au contraire; et c'est ma ferme conviction que l'un
des deux ne saurait prospérer sans que l'autre en profite. Je pense
même que cette solidarité embrasse les peuples. C'est pourquoi
je déplore amèrement ces _jalousies nationales_ qui sont le thème
favori du journalisme. Si j'avais, comme vous le pensez, raisonné sur
cette fausse donnée que _toute la surface des pignadas est également
productive_, je me rétracterais sur-le-champ. Mais il n'y a rien dans
mon écrit qui puisse justifier cette allégation. Je n'ai pas parlé
non plus des grêles, gelées, incendies. Ce sont là des circonstances
dont on a dû tenir compte quand on a appliqué aux diverses cultures
l'impôt actuel.--C'est cet impôt, tel qu'il est, qui est mon point de
départ. Je ne crois pas non plus avoir attribué la détresse des pays
de vignobles à la mauvaise répartition de l'impôt. Mais j'ai dit que
la répartition de l'impôt devait se modifier en conséquence de cette
détresse, puisqu'il est de principe que l'impôt se prélève sur les
revenus.--Si le revenu d'un canton diminue d'une manière permanente,
il faut que sa contribution diminue aussi, et que, par suite, celle
des autres cantons augmente. C'est aussi une preuve de plus de la
solidarité de toutes les portions du territoire; et la Grande-Lande
se blessait elle-même lorsque, par l'organe de notre collègue, M.
Castagnède, elle s'opposait à ce que la société d'agriculture se fît,
vis-à-vis du pouvoir, l'organe de nos doléances.

[Note 105: _De la répartition de la contribution foncière dans le
département des Landes_, t. Ier, p. 283.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Vous dites qu'à Villeneuve l'agriculture a progressé sans que la
population ait augmenté. Cela veut dire sans doute que chaque
individu, chaque famille a vu s'accroître son aisance. Si cette
aisance n'a pas favorisé les mariages, les naissances, et prolongé la
durée moyenne de la vie, Villeneuve est, par une cause que je ne puis
deviner, en dehors de toutes les lois naturelles qui gouvernent les
phénomènes de la population.

Enfin, Monsieur et cher collègue, vous me renvoyez aux tables de
recrutement. Elles attestent, dites-vous, que les races les plus
belles, les hommes les plus forts, appartiennent à la région des
labourables et des vignes.--Mais prenez garde qu'il n'entre pas
dans mon sujet de comparer la population de la Lande à celle de la
Chalosse, mais seulement chacune de ces populations _à elle-même_, à
deux époques différentes. La question pour moi n'est pas de savoir si
la population de la Lande égale en vigueur et en densité celle de la
Chalosse, mais si, depuis quarante ans, l'une a progressé, l'autre a
rétrogradé sous ces deux rapports. Cette vérification m'était facile
quant au nombre. Pour ce qui est de la beauté des races, je serais
bien aise de consulter les tables du recrutement, si elles existent à
la préfecture.

Vous voyez que, comme tous les auteurs possibles, je ne conviens
pas facilement d'avoir tort. Je dois pourtant dire que je n'ai
pas suffisamment expliqué la portée du passage où j'ai résumé en
chiffres (6,32) les considérations diverses disséminées dans mon
écrit. Je sais bien que le mouvement de la population ne peut pas
être une bonne base de répartition; mon seul but a été de rendre
mes conclusions sensibles par des chiffres, et je crois sincèrement
que les recherches _directes_ de l'administration donneront des
résultats qui ne s'éloigneront pas de beaucoup de ceux auxquels je
suis arrivé, parce qu'il y a selon moi un rapport sinon rigoureux, du
moins très-approximatif entre le progrès de la population et celui du
revenu.


À M. CH. DUNOYER, MEMBRE DE L'INSTITUT.

                                               Mugron, le 7 mars 1845.

MONSIEUR,

De tous les témoignages que je pourrais ambitionner, celui que
je viens de recevoir de vous m'est certainement le plus précieux.
Même en faisant la part de la bienveillance dans les expressions si
flatteuses pour moi que porte la première page de votre livre, je ne
puis m'empêcher d'avoir la certitude que votre suffrage m'est acquis,
sachant combien vous avez l'habitude de mettre d'accord votre langage
avec votre pensée.

Dans mon extrême jeunesse, Monsieur, un heureux hasard mit dans
mes mains le _Censeur européen_; et je dois à cette circonstance
la direction de mes études et de mon esprit. À la distance qui
nous sépare de cette époque, je ne saurais plus distinguer ce qui
est le fruit de mes propres méditations de ce que je dois à vos
ouvrages, tant il me semble que l'assimilation a été complète. Mais
n'eussiez-vous fait que me montrer dans la _société_ et ses vertus,
ses vues, ses idées, ses préjugés, ses circonstances extérieures,
les vrais éléments des biens dont elle jouit et des maux qu'elle
endure; quand vous ne m'auriez appris qu'à ne voir dans les
gouvernements et leurs formes que des résultats de l'état physique
et moral de la société elle-même; il n'en serait pas moins juste,
quelques connaissances accessoires que j'aie pu acquérir depuis,
d'en rapporter à vous et à vos collaborateurs la direction et le
principe. C'est assez vous dire, Monsieur, que rien ne pouvait me
faire éprouver une satisfaction plus vraie que l'accueil que vous
avez fait à mes deux articles du _Journal des Économistes_, et la
manière délicate dont vous avez bien voulu me l'exprimer. Votre livre
va devenir l'objet de mes études sérieuses, et c'est avec bonheur
que j'y suivrai le développement de la distinction fondamentale à
laquelle je faisais tout à l'heure allusion.


M. AL. DE LAMARTINE[106].

[Note 106: La lettre à laquelle Bastiat répond lui avait été adressée
à propos de l'article du _Journal des Économistes_, intitulé: UN
ÉCONOMISTE A M. DE LAMARTINE. (Voir t. Ier, p. 406).

                                               (_Note de l'éditeur._)]

                                               Mugron, le 7 mars 1845.

MONSIEUR,

Une absence m'a empêché de venir vous exprimer plus tôt la profonde
gratitude que m'a fait éprouver l'accueil que vous avez daigné faire
à la lettre que je me suis permis de vous adresser par la voie du
_Journal des Économistes_. Celle que vous avez bien voulu m'écrire
m'est bien précieuse, et je la conserverai toujours, non-seulement
à cause de ce charme inimitable que vous avez su y répandre,
mais encore et surtout comme un témoignage de la bienveillante
condescendance avec laquelle vous encouragez les premiers essais d'un
novice qui n'a pas craint de signaler dans vos admirables écrits
quelques propositions qu'il considère comme des erreurs échappées à
votre génie.

Peut-être ai-je été trop loin en réclamant de vous cette rigueur
d'analyse, cette exactitude de dissection qui explore le champ des
découvertes, mais ne saurait l'agrandir. Toutes les facultés humaines
ont leur mission; c'est au génie de s'élever à de nouveaux horizons
et de les signaler à la foule. Ces horizons sont vagues d'abord, la
réalité et l'illusion s'y confondent; et le rôle des analystes est de
venir après coup mesurer, peser, distinguer. C'est ainsi que Colomb
révèle un monde. S'informe-t-on s'il en a relevé toutes les côtes
et tracé tous les contours? Qu'importe même qu'il ait cru aborder
au Cathay?... D'autres sont venus; ouvriers patients et exacts, ils
ont rectifié, complété l'oeuvre; leurs noms sont ignorés, tandis que
celui de Colomb retentit de siècle en siècle.--Mais, Monsieur, le
génie n'est-il pas le roi de l'avenir plutôt que du présent? Peut-il
prétendre à une influence immédiate et pratique? ses puissants
élans vers des régions inconnues sont-ils bien compatibles avec le
maniement des hommes du siècle et des affaires? C'est un doute que je
propose; votre avenir le résoudra.

Vous voulez bien reconnaître, Monsieur, que j'ai parcouru le domaine
de la Liberté, et vous me conviez à m'élever jusqu'à l'Égalité,
et puis encore jusqu'à la Fraternité. Comment n'essayerai-je
point, à votre voix, de nouveaux pas dans cette noble carrière? Je
n'atteindrai pas, sans doute, les hauteurs où vous planez, car les
habitudes de mon esprit ne me permettent plus d'emprunter les ailes
de l'imagination. Mais je m'efforcerai du moins de porter le flambeau
de l'analyse sur quelques coins du vaste sujet que vous proposez à
mes études.

Permettez-moi de vous dire en terminant, Monsieur, que quelques
dissidences accidentelles ne m'empêchent pas d'être le plus sincère
et le plus passionné de vos admirateurs, comme j'espère être un jour
le plus fervent de vos disciples.


À M. PAULTON[107].

[Note 107: L'un des _lecturers_ de l'_Anti-corn-laws League_.

                                                  (_Note de l'édit._)]

                                               Paris, 29 juillet 1845.

Mon cher Monsieur, ainsi que je vous l'ai annoncé, je vous envoie
quatre exemplaires de ma traduction, que je vous prie de remettre
aux éditeurs du _Times_, du _Morning-Chronicle_, etc., etc. Je
m'estimerais heureux que la presse anglaise accueillît avec faveur un
travail que je crois utile. Cela me dédommagerait de l'indifférence
avec laquelle il a été reçu en France. Tous ceux à qui je l'ai donné
ne cessent de manifester leur surprise à l'égard des faits graves
qui y sont révélés; mais personne ne l'achète, et cela n'est pas
surprenant, puisqu'on ne sait pas de quoi il traite. Nos journaux
d'ailleurs paraissent décidés à ensevelir la question dans le
silence. Il m'en coûtera cher pour avoir tenté d'ouvrir les yeux à
mon pays; mais le pis est de n'avoir pas réussi[108].

[Note 108: Voyez ci-dessus, p. 325, la fin de l'ébauche intitulée:
_Anglomanie_, _Anglophobie_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

En arrivant ici, j'ai trouvé une lettre de sir Robert Peel. Comme
il l'a écrite avant d'avoir lu le livre, il n'a pas eu à donner
son opinion. Il a aussi évité de citer le titre (_Cobden et la
Ligue_).--Si c'est de la diplomatie, il faut qu'elle soit bien dans
les habitudes de votre premier ministre pour qu'il en fasse usage
dans une aussi mince occasion. Au reste, voici le texte de ce billet.

                                                   Wite-Hall, 24 July.

     Sir Robert Peel presents his compliments to M. Bastiat, and is
     most obliged to M. Bastiat's attention in transmitting for the
     acceptance of sir Robert Peel a copy of his recent publication.
     Sir Robert hopes to be enabled to profit by it, when he shall
     have leisure from the present severe pressure of parliamentary
     business.

Cette lettre n'est pas signée. J'aurais été curieux de savoir si elle
est écrite de la main même de sir Robert.

J'ai trouvé encore d'autres lettres, dont deux ne manquent pas
d'importance. Une de M. Passy, pair de France, ex-ministre du
commerce. Il donne son approbation sans restriction aux principes
contenus soit dans l'introduction, soit dans vos travaux.

L'autre lettre est de M. de Langsdorf, notre chargé d'affaires dans
le Grand-Duché de Bade. Il m'annonce qu'il a lu le livre avec ardeur,
et appris, pour la première fois, ce qui se passe en Angleterre. Il y
a en ce moment, à Carlsruhe, une réunion de commissaires de tout le
_Zollverein_ décidés à boucher les plus petites voies par lesquelles
le commerce étranger viendrait à s'infiltrer sur le grand _marché
national_. Ce qu'il me dit à cet égard vient à l'appui de l'idée
qu'avait M. Cobden de faire traduire en allemand un historique de la
Ligue et un choix de vos discours. L'Angleterre, qui a fait traduire
la Bible en trois ou quatre cents langues, ne pourrait-elle pas faire
traduire aussi cet excellent cours d'économie politique pratique,
au moins en allemand et en espagnol? Je sais les raisons qui vous
empêchent de chercher, dès à présent, à agir au dehors. Mais de
simples traductions prépareraient les esprits, sans qu'on pût vous
accuser de faire de la propagande.

Si, plus tard, la Ligue peut sans inconvénient faire l'acquisition de
quelques exemplaires de ma traduction, voici l'usage qui m'en paraît
le plus utile. C'est de prendre autant de villes, dans l'ordre de
leur importance commerciale, et d'envoyer un exemplaire dans chacune,
adressé au cercle littéraire ou à la chambre de commerce.

Je n'essayerai pas, Monsieur, de vous exprimer toute ma
reconnaissance pour l'accueil fraternel que j'ai reçu parmi vous. Je
désire seulement que l'occasion se présente de vous la témoigner en
fait, et mon bonheur serait de rencontrer des Ligueurs en France.
J'ai déjà été deux fois chez M. Taylor sans le trouver.

J'oubliais de vous dire que, la lettre de M. de Langsdorf étant
confidentielle et émanée d'un homme public, il est bien entendu que
son nom ne peut figurer dans aucun journal[109].

[Note 109: Il me semble que je ne dois me faire aucun scrupule
de livrer aujourd'hui à la publicité le nom de M. de Langsdorf.
Quel blâme pourrait-il encourir, à raison des secrètes sympathies
témoignées à la cause de la liberté commerciale, il y a dix-neuf ans?

                                                  (_Note de l'édit._)]

Agréez, mon cher Monsieur, l'assurance de ma sincère amitié, et
veuillez me rappeler au souvenir de tous nos frères en travaux et en
espérances.


À M. HORACE SAY.

                                          Mugron, le 24 novembre 1844.

MONSIEUR,

Permettez-moi de venir vous exprimer le sentiment de profonde
satisfaction que m'a fait éprouver la lecture de votre bienveillante
lettre du 19 de ce mois. Sans des témoignages tels que ceux que
renferme cette lettre précieuse, comment pourrions-nous savoir,
nous, hommes de solitude, privés des utiles avertissements qu'on
reçoit au contact du monde, si nous ne sommes pas un de ces rêveurs
trop communs en province qui se laissent dominer par une idée
exclusive?--Ne dites pas, Monsieur, que votre approbation ne peut
avoir que peu de prix à mes yeux. Depuis que la France et l'humanité
ont perdu votre illustre père, que je vénère aussi comme mon père
intellectuel, quel témoignage peut m'être plus précieux que le vôtre,
surtout quand vos propres écrits et les marques de confiance dont
vous entoure la population parisienne, donnent tant d'autorité à vos
jugements?

Parmi les écrivains de l'école de votre père que la mort a respectés,
il en est un surtout dont l'assentiment a pour moi une valeur
inappréciable, quoique je n'eusse pas osé le provoquer. Je veux
parler de M. Ch. Dunoyer. Ses deux premiers articles du _Censeur
européen_ (De l'équilibre des nations) ainsi que ceux de M. Comte
qui les précèdent, décidèrent, il y a déjà bien longtemps, de la
direction de mes idées et même de ma conduite politique. Depuis,
l'école économiste paraît s'être effacée devant ces nombreuses
sectes socialistes, qui cherchent la réalisation du bien universel,
non dans les lois de la nature humaine, mais dans des organisations
artificielles, produit de leur imagination: erreur funeste que M.
Dunoyer a longtemps combattue avec une persévérance, pour ainsi dire,
prophétique. Je n'ai donc pu m'empêcher de ressentir un mouvement, je
dirai presque d'orgueil, quand j'ai appris, par votre lettre, que M.
Dunoyer avait approuvé l'esprit de l'écrit que vous avez bien voulu
admettre dans votre estimable recueil.

Vous avez l'obligeance, Monsieur, de m'encourager à vous adresser
un autre travail. Je consacre maintenant le peu de temps dont je
puis disposer à une oeuvre de patience, dont l'utilité me semble
incontestable quoiqu'il ne s'agisse que de simples traductions.
Il y a, en Angleterre, un grand mouvement en faveur de la liberté
commerciale: ce mouvement est tenu soigneusement caché par nos
journaux; et si, de loin en loin, ils sont forcés d'en dire un mot,
c'est pour en dénaturer l'esprit et la portée. Je voudrais mettre
les pièces sous les yeux du public français; lui montrer qu'il y a
de l'autre côté du détroit un parti nombreux, puissant, honnête,
judicieux, prêt à devenir le parti national, prêt à diriger la
politique de l'Angleterre, et que c'est à ce parti que nous devons
donner la main. Le public serait ainsi à même de juger s'il est
raisonnable d'embrasser toute l'Angleterre dans cette haine sauvage,
que le journalisme s'efforce d'exciter avec tant d'opiniâtreté et de
succès.

J'attends d'autres avantages de cette publication. On y verra
l'_esprit de parti_ attaqué dans sa racine; les _haines nationales_
sapées dans leur base; la théorie des débouchés exposée non point
méthodiquement, mais sous des formes populaires et saisissantes:
enfin, on y verra en action, cette énergie, cette _tactique
d'agitation_, qui fait qu'aujourd'hui en Angleterre, lorsqu'on
attaque un abus réel, on peut prédire le jour de sa chute, à peu près
comme nos officiers du génie annoncent l'heure où les assiégeants
s'empareront d'une citadelle.

Je compte me rendre à Paris au mois d'avril prochain pour surveiller
l'impression de cette publication; et si j'avais pu hésiter, vos
offres bienveillantes, le désir de faire votre connaissance et
celle des hommes distingués qui vous entourent suffiraient pour me
déterminer.

Votre collègue, M. Dupérier, a bien voulu m'écrire aussi à l'occasion
de mon article. _C'est bon en théorie_, dit-il; j'ai envie de lui
répondre par cette boutade de M. votre père: «Morbleu! ce qui n'est
pas bon pour la pratique n'est bon à rien.»--M. Dupérier et moi
suivons en politique des routes bien différentes. Je n'en ai que
plus d'estime pour son caractère et la franchise de sa lettre. Par
le temps qui court les candidats sont rares qui disent à leurs
adversaires ce qu'ils pensent.

J'oubliais de dire que si le temps et ma santé me le permettent,
sur votre encourageante invitation, j'enverrai un autre article au
_Journal des Économistes_.

Veuillez, Monsieur, être mon interprète auprès de MM. Dussard, Fix,
Blanqui, les remercier de leur bienveillance et les assurer que je
m'associe de grand coeur à leurs nobles et utiles travaux.

_P. S._ Je prends la liberté de vous envoyer un écrit publié en 1842,
à l'occasion des élections, par un de mes amis, M. Félix Coudroy.
Vous y verrez que les doctrines de MM. Say, Comte, Dunoyer ont
germé quelque part sur notre aride sol des Landes. J'ai pensé qu'il
vous serait agréable d'apprendre que le feu sacré n'est pas tout à
fait éteint. Tant qu'une étincelle brille encore, il ne faut pas
désespérer.


                                          Mugron, lundi, octobre 1847.

.... Notre pays a bien besoin de recevoir l'instruction économique.
L'ignorance à cet égard est telle, que j'en suis épouvanté pour
l'avenir. Je crains que les gouvernements n'aient un jour à se
repentir amèrement d'avoir mis la lumière sous le boisseau.
L'expérience que je viens de faire dans ce voyage me démontre que
nos livres et nos journaux ne suffisent pas à répandre nos idées.
Outre qu'ils ont bien peu d'abonnés, la plupart de ces abonnés ne
les lisent pas. J'ai vu le _Journal des Économistes_ encore aussi
vierge que le jour où il est sorti de chez notre bon Guillaumin,
et le _Libre-échange_ empilé sur les comptoirs, revêtu de sa
bande. N'est-ce pas décourageant? Je pense que l'enseignement oral
doit venir en aide à l'enseignement écrit. Parmi les personnes
qui assistent à une séance, il y en a toujours quelques-unes qui
conçoivent le désir d'étudier la question. Il faudrait organiser
des comités dans les villes et ensuite faire constamment voyager
des professeurs. Mais combien en avons-nous qui puissent se dévouer
à cette oeuvre? Pour moi, je le ferais volontiers, si je pouvais
arriver à l'improvisation complète. Je suis tenté d'en faire
l'expérience à Bordeaux. Sans cela, on ne peut que bien peu de
chose.....


                                                Mugron, 12 avril 1848.

Mon cher ami, je cherche toujours votre nom dans les journaux, mais
ils ne s'occupent pas encore d'élections. Il est probable que les
clubs leur taillent trop de besogne. Je ne puis m'expliquer que comme
cela le silence de la presse parisienne. Peut-être le théâtre de
Paris est-il trop agité pour vos habitudes et votre caractère. Je
regrette maintenant que vous n'ayez pas songé à aller vous installer
dans quelque département. Les folies socialistes y ont excité une
telle frayeur qu'à cause de vos précédents bien connus, vous auriez
eu là de belles chances. Votre candidature a l'avantage de vous
fournir l'occasion de répandre les saines idées. C'est beaucoup, mais
ce n'est pas assez pour notre cause. Tentez donc un effort suprême,
mettez de côté pour quelques jours votre réserve habituelle, faites
de l'agitation, enfin ne négligez rien pour arriver à l'Assemblée
constituante. Le salut du pays, je le crois sincèrement, tient à ce
que nos principes aient la majorité.

S'il n'y a pas de changement dans l'état de l'opinion ici, mon
élection est assurée. Je crois même que j'aurai l'universalité des
suffrages, sauf ceux de quelques marchands de résine, effrayés par la
liberté du commerce.

Tous les comités cantonaux me portent.

Dimanche prochain, nous avons une réunion générale et centrale. Il
faudrait que je fisse un _fiasco_ bien complet pour changer les
dispositions des électeurs à mon égard.

Un fait bien étrange, c'est l'ignorance où l'on est dans ce pays,
sur les doctrines socialistes. On a horreur du communisme. Mais
on ne voit dans le communisme que le partage des terres. Dimanche
dernier, dans une nombreuse assemblée publique, pour avoir dit que
ce n'était pas sous cette forme que le communisme nous menaçait, on
commençait à murmurer. On avait l'air de conclure de ces paroles que
je n'étais que fort tièdement opposé à ce communisme-là. La suite de
mon discours a effacé cette impression. Vraiment c'est bien dangereux
de parler devant un public si peu au courant. On risque de n'être pas
compris.....

Je vous avoue que l'avenir m'inquiète beaucoup. Comment l'industrie
pourra-t-elle reprendre, quand il est admis en principe que le
domaine des décrets est illimité? Quand chaque minute, un décret sur
les salaires, sur les heures de travail, sur le prix des choses,
etc., peut déranger toutes les combinaisons?

Adieu, mon cher M. Say, veuillez me rappeler au souvenir de madame
Say et de M. Léon.

_P. S._ La réunion centrale des délégués a eu lieu hier: je ne sais
pourquoi elle a été avancée. Après avoir répondu aux questions, je me
suis retiré, et ce matin j'apprends que j'ai eu tous les suffrages
moins deux. Ayant oublié de jeter ma lettre à la poste avant de
partir, je la rouvre pour vous faire part de ce résultat qui peut
vous être agréable. Tentez un suprême effort, mon cher ami, pour
que l'économie politique, morte au collége de France[110], soit
représentée à la chambre par M. Say. Honte au pays, s'il exclut un
tel nom aussi dignement porté!

[Note 110: La chaire de M. Michel Chevalier avait été supprimée et
n'était pas encore rétablie.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


                                            Mugron, 16 septembre 1849.

Voici nos vacances qui, à peine commencées, vont finir, si même on
ne nous les abrége. Va-t-on nous rappeler pour terminer le gâchis
catholique? Hélas! il est à craindre que nous ne fassions que le
gâcher encore un peu plus. Nous voilà dans une impasse sans issue. La
République, par la volonté du ministère et au mépris de l'assemblée
nationale, s'est mise au service de l'inquisition. Il faut maintenant
de deux choses l'une: ou qu'elle aille jusqu'au bout, se faisant
plus jésuite que le jésuitisme, ou qu'elle revienne sur ses pas,
donnant raison à la Constituante, brisant le ministère et la majorité
actuelle, courant la chance du désordre intérieur et de la guerre
universelle. Les principes sont, de même que l'honneur,

  ... comme une île escarpée et sans bords;
  On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.

Et encore les difficultés politiques sont ce qui m'effraye le moins.
Ce qu'il y a de désolant pour ce pays, c'est de voir tous les hommes
en évidence sacrifier l'un après l'autre toute dignité morale et tout
esprit de _consistance_. Il résulte de là que toute foi se perd dans
la population, et qu'elle cède au plus irrémédiable des dissolvants,
le scepticisme.

C'est pourquoi je voudrais que la solution du problème social, telle
que la donne l'économie politique la plus sévère, c'est-à-dire le
_self-government_, eût un organe spécial. Il faut soumettre cette
idée au public: que l'État garantisse à chacun sa sécurité et qu'il
ne se mêle pas d'autre chose. Une publication mensuelle qui aurait ce
but et se distribuerait, comme celles de L. Blanc et Lamartine, à six
francs par an pourrait être un tirailleur utile auprès du _Journal
des Économistes_. Nous en causerons bientôt, car je compte partir de
Bordeaux le 28, si j'ai place au courrier.....


                                                  Mugron, 3 juin 1850.

MON CHER AMI,

......................................................................

Pourquoi avez-vous renfermé dans des limites si étroites l'excellente
lettre que vous avez envoyée au dernier numéro du _Journal des
Économistes_? En ce qui concerne les faits et les causes, elle est
pleine de sagacité et décèle une expérience des affaires dont on
nous reproche souvent, et avec quelque raison, de manquer. De tels
articles satisfont toujours les lecteurs, et avancent les principes
sans en parler. Vous devriez développer la pensée que vous ne
faites qu'indiquer à la fin de votre lettre. Oui, par l'absence
de spéculation, les céréales sont à un prix plus bas qu'elles ne
devraient être, et il est infaillible qu'elles ne dépassent bientôt
le taux normal. C'est la loi générale de l'action et de la réaction.
La spéculation aurait rapproché les deux extrêmes d'une moyenne.
Bien plus, elle aurait abaissé la moyenne elle-même, car elle
aurait prévenu des gaspillages et des exportations imprudentes. Un
travail de vous sur ce sujet serait fort utile tant au point de vue
pratique qu'au point de vue scientifique. Sous ce dernier rapport,
il dissiperait le funeste préjugé contre les _intermédiaires_ et
l'_accaparement_. Mettez-vous donc à l'oeuvre.

Quoique je m'occupe peu de politique, j'ai pu me convaincre, avec
douleur, que nos grands hommes d'État n'ont que trop bien réussi dans
la première partie de leur plan de campagne qui est de semer l'alarme
pour l'exploiter. Partout où j'ai passé, j'ai vu régner une terreur
vraiment maladive. Il semble que la loi agraire nous menace. On
croit Paris sur un volcan. On va jusqu'à invoquer la lutte immédiate
ou l'invasion étrangère, non par des sentiments pervers, mais par
peur de pis. On maudit la République, les républicains et même les
résignés; on blesse les classes inférieures par un luxe d'épithètes
outrageantes. Bref, il me semble qu'on oublie tout, même la prudence.
Dieu veuille que ce paroxysme passe vite! où nous mènerait-il?.....


À M. DOMENGER À MUGRON.

                                                Paris, le 4 mars 1848.

MON CHER DOMENGER,

Vous avez bien raison de conserver votre calme. Outre que nous en
aurons tous besoin, il faudrait que la tempête fût bien furieuse
pour qu'elle se fît ressentir à Mugron. Jusqu'ici Paris jouit de la
tranquillité la plus parfaite, et ce spectacle est, à mes yeux, bien
autrement imposant que celui du courage dans la lutte. Nous venons
d'assister à la cérémonie funèbre. Il me semble que tout l'univers
était sur les boulevards. Je n'ai jamais vu tant de monde. Je dois
dire que la population m'a paru sympathique mais froide. On ne peut
lui arracher des cris d'enthousiasme. Cela vaut peut-être mieux,
et semble prouver que le temps et l'expérience nous ont mûris. Les
manifestations emportées ne sont-elles pas plutôt un obstacle à la
bonne direction des affaires?

Le côté politique de l'avenir occupe peu les esprits. Il semble
que le suffrage universel et les autres droits populaires sont
tellement dans le consentement unanime qu'on n'y pense pas. Mais ce
qui assombrit notre perspective, ce sont les questions économiques.
À cet égard l'ignorance est si profonde et si générale que l'on
a redouter de rudes expériences. L'idée qu'il y a une combinaison
encore inconnue, mais facile à trouver, qui doit assurer le bien-être
de tous en diminuant le travail, voilà ce qui domine. Comme elle
est décorée des beaux noms de _fraternité_, de _générosité_, etc.,
personne n'ose attaquer ces folles illusions. D'ailleurs, on ne le
saurait pas. On a bien instinctivement la crainte des conséquences
que peuvent entraîner les espérances exagérées de la classe
laborieuse; mais de là à être en état de formuler la vérité, il y a
bien loin. Pour moi, je persiste à penser que le sort des ouvriers
dépend de la rapidité avec laquelle le capital se forme. Tout ce qui,
directement ou indirectement, porte atteinte à la propriété, ébranle
la confiance, nuit à la sécurité, est un obstacle à la formation
du capital et retombe sur la classe ouvrière. Il en est de même de
toutes taxes, entraves et vexations gouvernementales. Que faut-il
donc penser des systèmes en vogue aujourd'hui, qui ont tous ces
inconvénients à la fois? Comme écrivain, ou dans une autre situation,
si mes concitoyens m'y appellent, je défendrai jusqu'au dernier
moment mes principes. La révolution actuelle n'y change rien, non
plus qu'à ma ligne de conduite.

Ne parlons plus du propos attribué à F.... C'est bien loin derrière
nous. Franchement, ce système factice ne pouvait se soutenir.
J'espère qu'on sera satisfait des choix faits dans notre département.
Lefranc est un brave et honnête républicain, incapable de tourmenter
qui que ce soit, à moins de graves et justes motifs.


                                                     3 septembre 1848.

Demain nous commençons à discuter la Constitution. Mais, quoi qu'on
en dise, cette oeuvre portera toujours au coeur un chancre dévorant,
puisqu'elle sera discutée sous le régime de l'état de siége et en
l'absence de la liberté de la presse. Quant à nous représentants,
nous nous sentons parfaitement libres, mais cela ne suffit pas. Les
partis exploiteront ce qu'il y a d'anormal dans notre situation pour
miner et décréditer la constitution. Aussi j'ai voté hier contre
l'état de siége. Je crois que Cavaignac fait la faute vulgaire et
bien naturelle de sacrifier l'avenir au présent. Tout disposé que
je suis à prêter de la force à ce gouvernement honnête et bien
intentionné que nous avons érigé, je ne puis aller jusque-là. Me
voilà donc votant encore avec la république rouge, mais ce n'est pas
ma faute. Il ne faut pas regarder _avec qui_, mais _pourquoi_ l'on
vote.

Je présume qu'un nouvel effort sera tenté en faveur de la liberté de
la presse. Je m'y associerai, avant tout je veux que la constitution
soit respectée. S'il y a à Paris des ferments de désordre tels qu'on
ne puisse maintenir l'empire des lois, eh bien, j'aime mieux que la
lutte recommence, et que le pays apprenne à se défendre lui-même.

Il n'est bruit que de conspirations légitimistes. Je ne puis pas
y croire. Quoi! les légitimistes, impuissants en 89, espéreraient
être forts en 1848! Ah! Dieu les préserve de réveiller le lion
révolutionnaire! Si vous avez occasion de les voir, dites-leur bien
qu'il ne faut pas qu'ils se fassent illusion. Ils ont contre eux
tous les ouvriers, tous les socialistes, tous les républicains, tout
le peuple, avec des chefs capables de pousser les choses jusqu'à
la dernière extrémité. Que le clergé surtout soit circonspect. Les
hommes à _principes_ qui, comme moi, ont foi dans la puissance de la
vérité, ne demandent que la libre discussion et acceptent d'avance le
triomphe de l'opinion, _quand même_ (sauf à la faire changer), ces
hommes sont en petit nombre. Ceux qui acceptent la lutte ailleurs,
sur le champ du combat, sont innombrables, décidés à pousser les
choses jusqu'au bout. Que les légitimistes et le clergé ne donnent
pas le signal de l'action; ils seraient écrasés. Le légitimisme
sait bien que son principe a fait son temps, et quant au clergé,
s'il n'est pas tout à fait aveugle, il ne peut ignorer son côté
vulnérable. Qu'une certaine irritation populaire provenant de la
crise industrielle et des embarras financiers ne leur inspire pas de
dangereuses et folles espérances, à moins qu'ils ne veuillent une
bonne fois jouer leur _va tout_.

Employez votre influence à préserver notre cher département des
suites d'une lutte affreuse. À Dieu ne plaise que je veuille priver
qui que ce soit du droit d'exprimer et de faire valoir ses idées!
Mais qu'on évite avec soin tout ce qui pourrait ressembler à la
conspiration.


                                                      18 janvier 1849.

Nous sommes à peu près tous d'accord ici sur la nécessité de nous
dissoudre. Cependant un très-grand nombre (et sans la crainte
des élections ce serait la totalité) ne voudraient pas céder à
une pression violente et factice. Beaucoup craignent aussi pour
l'existence même de la République. S'il n'y avait qu'un prétendant,
ce serait l'affaire d'une révolution (dont Dieu nous préserve); mais
comme il y en a plusieurs, c'est une question de guerre civile. Il
est bien permis d'hésiter.


                                                       3 février 1849.

Je vais m'occuper de la ferme du Peyrat et du canal. C'est pourquoi
je remets à une autre fois de vous en parler.

Le mauvais état de ma santé coïncide avec le coup de feu du travail.
Tenant ou croyant tenir une pensée financière, je l'ai exposée à mon
bureau. Elle a fait fortune, puisqu'il m'a nommé de la commission du
Budget à la presque unanimité. Devant cette commission je voulais
renouveler l'épreuve mais sous prétexte de gagner du temps, elle a
interdit la discussion générale. Il a donc fallu aborder d'emblée
les détails, ce qui interdit à toute vue d'ensemble de se produire.
Que dites-vous d'un tel procédé en face d'une situation financière
désespérée et qui ne peut être sauvée que par une grande pensée, s'il
s'en présente? Alors j'ai cru devoir en appeler à l'Assemblée et au
public par une brochure dont je me suis occupé hier et ce matin.

Je ne me dissimule pas que tout cela ne peut guère aboutir. Les
grandes assemblées n'ont pas d'initiative. Les vues y sont trop
diverses, et rien de bien ne se fait si le cabinet est inerte. Or
le nôtre est systématiquement inerte: je crois sincèrement que
c'est une calamité publique. Le ministère actuel pouvait faire du
bien. J'y compte plusieurs amis, et je sais qu'ils sont capables.
Malheureusement, il est arrivé au pouvoir avec l'idée préconçue qu'il
n'aurait pas le concours de l'Assemblée et qu'il fallait manoeuvrer
pour la renvoyer. J'ai la certitude absolue qu'il s'est trompé;
et, en tout cas, n'était-ce pas son devoir d'essayer? S'il était
venu dire à la chambre: «L'élection du 10 décembre clôt la période
révolutionnaire; maintenant occupons-nous de concert du bien du
peuple et de réformes administratives et financières,» la chambre
l'aurait suivi avec passion, car elle a la passion du bien et n'a
besoin que d'être guidée. Au lieu de cela, le ministère a commencé
par bouder. Il a conjecturé le désaccord, en se fondant sur ce que
l'assemblée s'était montrée sympathique à Cavaignac. Mais il y a une
chose que l'Assemblée met mille fois au-dessus de Cavaignac, c'est
la volonté du peuple, manifestée par le suffrage universel. Pour
montrer sa parfaite soumission, elle eût prodigué son concours au
chef du pouvoir exécutif. Que de bien pouvait en résulter! Au lieu de
cela le ministère s'est renfermé dans l'inertie et la taquinerie. Il
ne propose rien ou ne propose que l'inacceptable. Sa tactique est de
prolonger la stagnation des affaires par l'inertie, bien certain que
la nation s'en prendra à l'Assemblée. Le pays a perdu une magnifique
occasion de marcher, et il ne la trouvera plus, car je crains bien
que d'autres orages n'attendent la prochaine assemblée.


                                                     Lettre sans date.

Mon malencontreux rhume m'ôtant la possibilité de me servir de la
tribune, j'ai quelquefois recours à la plume. Je vous envoie deux
brochures. L'une n'a guère d'intérêt pour la province. Elle est
intitulée _Capital et rente_. Mon but est de combattre un préjugé
qui a fait de grands ravages parmi les ouvriers et même parmi les
jeunes gens des écoles. Ce préjugé consiste à penser que l'intérêt
d'un capital est un vol. J'ai donc cherché à exposer la nature intime
et la raison d'être de l'intérêt. J'aurais pu rendre cette brochure
piquante, le sujet y prêtait. J'ai cru devoir m'en abstenir pour ne
pas irriter ceux que je voulais convaincre. Il en est résulté que je
suis tombé dans la pesanteur et la monotonie. Si jamais je fais une
seconde édition, je refondrai tout cela.

L'autre brochure est un projet de budget, ou plutôt la pensée
fondamentale qui, selon moi, doit présider à la réforme graduelle
de notre système financier. Elle se ressent de la rapidité de
l'exécution. Il y a des longueurs, des omissions, etc. Quoi qu'il en
soit, l'idée dominante y est assez en relief.

Je ne me suis pas borné à écrire ces idées, je les ai exposées dans
les bureaux et devant la commission du Budget dont je fais partie.
Ce qui me semble de la prudence la plus vulgaire, y passe pour de la
témérité insensée. D'ailleurs, le ministère étant résolu à demeurer
dans l'inertie, il est impossible que la commission fasse rien de
bon. Une réunion nombreuse d'hommes, privés des ressources que
fournit l'administration, ne peut poursuivre un plan systématique.
Les projets s'y heurtent. Les idées générales sont repoussées comme
perte de temps, et l'on finit par ne s'occuper que des détails. Notre
Budget de 1849 sera un _fiasco_. Je crois que l'histoire en rejettera
la responsabilité sur le cabinet.

Les élections approchent: j'ignore ce que l'Assemblée décidera
relativement aux congés. Pourrai-je aller vous voir? Je le désire
sous plusieurs rapports. D'abord pour respirer l'air du pays
et serrer la main à mes amis; ensuite pour combattre quelques
préventions qui ont pu s'attacher à ma conduite parlementaire; enfin,
pour dire aux électeurs dans quel esprit il me semble qu'ils doivent
faire leurs choix. Selon moi, ils ne sauraient mieux faire que de
rester fidèles à l'esprit qui les dirigea en avril 1848. Ils ne
croient pas avoir fait une bonne assemblée. J'affirme le contraire.
Elle s'est un peu altérée par les élections partielles qui nous ont
envoyé d'un côté plusieurs révolutionnaires, de l'autre beaucoup
d'intrigants. Dieu préserve mon pays de recourir ainsi aux extrêmes
exagérations des deux partis! Il en résulterait un choc violent.
Sans doute le pays ne peut nommer que d'après ses impressions et
ses opinions actuelles. S'il est réactionnaire, il nommera des
réactionnaires. Mais qu'il choisisse au moins des hommes nouveaux.
S'il envoie d'anciens députés, au coeur plein de rancunes, rompus
aux intrigues parlementaires, décidés à tout renverser, à tendre
des piéges aux institutions nouvelles, à faire saillir le plus
tôt possible les défauts qui peuvent entacher notre Constitution,
tout est perdu! Nous en avons bien la preuve. Notre Constitution
met en présence deux pouvoirs égaux sans moyen de résoudre les
conflits possibles. C'est un grand vice. Et qu'est-il arrivé? Au
lieu d'attendre au moins que ce vice se révélât et que le temps
amenât le conflit, le ministère s'est hâté de le faire surgir sans
nécessité.--C'est la pensée d'un homme qui a hâte de faire sortir
des faits la critique de nos institutions. Et pourquoi cet homme
a-t-il agi ainsi? Est-ce nécessité? Non. Mais il est un de ceux que
la révolution a cruellement froissés, et, sans s'en rendre compte, il
prend plaisir à se venger aux dépens du pays.

Quant à mon sort personnel, j'ignore ce qu'il sera. Le pays pourra
me reprocher d'avoir peu travaillé! En vérité, ma santé a été un
obstacle invincible. Elle a paralysé mes forces physiques et morales.
J'ai ainsi trompé l'attente de mes amis. Mais est-ce ma faute? Quoi
qu'il en soit, si le mandat m'est retiré, je reprendrai, sans trop
d'amertume, mes chères habitudes solitaires. Adieu.


                                                            Sans date.

Votre lettre m'arrive accolée à celle de M. Dup... M. le ministre du
commerce m'avait d'abord fait des promesses. Plus tard j'ai su que
Duv... insistait avec l'acharnement que vous lui connaissez. Hier
soir, je me suis rendu chez Buffet, emmenant avec moi Turpin. Comme
celui-ci a assisté au Conseil général, il pouvait attester ce qui
s'y est passé, et il l'a fait en termes très-formels. Nous y avons
rencontré Dampierre, qui nous a aidés. Malgré tout cela, j'ai vu que
le ministre était mal à l'aise; il faut que les obsessions de Duv...
lui fassent peur. Il nous a dit: Si je refuse à Duv... sa ferme, il
en mourra.

J'avais déjà écrit à Buffet une lettre très-motivée, j'en vais
faire une autre que je terminerai ainsi: La France désire la
_décentralisation_ administrative. Si M. le ministre, quand il s'agit
de savoir où sera établie une ferme, croit pouvoir dédaigner les
voeux de tous les organes réguliers du département pour ne faire
que sa propre volonté, il peut certes supprimer l'institution des
Conseils généraux, ils ne sont qu'une mystification.

Je vous prie, mon cher D., de vouloir m'excuser auprès de M. Dup.,
si je ne lui réponds pas aujourd'hui. Je le ferai quand je saurai
quelque chose. Vous voyez combien la loi des clubs agite Paris. Le
ministre a été bien imprudent de soulever cette question. Mais sa
malheureuse tactique est de déconsidérer l'Assemblée; et je crois
qu'il voulait se faire refuser la loi pour jeter sur elle toute la
responsabilité de l'avenir.

Jamais vote ne m'a plus coûté que celui que j'ai émis hier. Vous
savez que j'ai été toujours pour la _liberté sauf la répression des
abus_. J'avoue qu'en face des clubs ce principe m'a paru devoir
fléchir. Quand je considère la frayeur qu'ils inspirent à tous les
gens tranquilles, les souvenirs qu'ils réveillent, etc., etc., je
me dis que ceux qui aiment sincèrement la République devraient
comprendre qu'il faut la faire aimer. C'est la compromettre que de
vouloir imposer forcément au pays une institution ou même une liberté
qui l'épouvante.--J'ai donc voté pour la suppression des clubs.

En agissant ainsi je ne me suis pas dissimulé les inconvénients
personnels d'une telle conduite. Pour réussir en politique, il faut
s'attacher à un parti, et si l'on peut, au parti le plus fort.--Voter
consciencieusement tantôt avec la droite, tantôt avec la gauche,
c'est s'exposer à être abandonné de tous deux.--Mais avant d'arriver
ici j'avais pris la résolution de ne consulter jamais que mon
jugement et ma conscience et de ne pas émettre un _vote de parti_.
Cela se rattache à la proposition que j'ai faite. Ces majorités et
minorités systématiques sont la mort du gouvernement représentatif.

Je crois que notre gouvernement fera de grands efforts pour éviter
la guerre. Autrefois on aurait pu craindre qu'il ne fût entraîné par
les sympathies populaires en faveur de l'Italie; mais les choses
sont bien changées. Les désordres de la Péninsule ont calmé ces
sympathies. Il est probable que Ch. Albert sera battu, sans qu'on
ait le temps de délibérer sur l'opportunité de ce qu'il y a à faire.
Mais une fois les Autrichiens à Turin, tout ne sera pas fini, il
s'en faut. Je ne sais même si ce n'est pas alors que les difficultés
sérieuses commenceront. Oh! comme les hommes ont de la peine à
s'entendre, quand ce serait si facile!


                                                         25 mars 1849.

La dernière fois que je vous ai écrit, je l'ai fait fort à la
hâte et ai oublié, je crois, de vous parler élections. Le moment
approche, et puisque vous êtes déterminé à me placer sur votre liste,
je vous serai bien obligé de me faire savoir de temps en temps ce
qui se dit et ce qui se fait. Je me doute qu'il y a dans le pays
beaucoup de préventions contre moi, et qu'elles sont entretenues,
peut-être envenimées par les aspirants ou quelqu'un d'entre eux. Je
sens combien une explication avec mes commettants serait utile, et
cependant je ne puis quitter l'Assemblée nationale qu'au moment où
elle prononcera sa dissolution. C'est pourquoi j'enverrai bientôt un
compte rendu.

Je me doute que j'aurai peu d'appui là où il me serait le plus
nécessaire, c'est-à-dire à Saint-Sever. S'il s'opère un arrangement
entre les trois arrondissements, et que chacun présente deux
candidats, je ne serai sans doute pas sur la liste de Saint-Sever; et
alors même que les deux autres arrondissements en auraient quelques
regrets, ces regrets n'iront pas jusqu'à rompre la transaction. Je
serai donc, comme on dit, _entre trois selles_ etc.

Ayant la conscience que j'ai fait mon devoir, l'échec pourra
m'être sensible au premier moment. Je m'en consolerai bientôt, je
l'espère. Je ne manque pas d'autres travaux à faire, en dehors de la
législature.

Mais, au point de vue politique, je regarderai comme un grand
malheur que les élections donnent un résultat fort différent de
celles de 1848. Si on voulait y réfléchir avec quelque impartialité,
on reconnaîtrait que l'Assemblée a rempli sa mission, qu'elle a
surmonté les plus grandes difficultés matérielles et morales,
qu'elle a fini par ramener l'ordre dans les faits et le calme dans
les esprits, que les utopies les plus dangereuses sont venues se
briser devant elle, quoiqu'elle-même, à l'origine, fût fort imbue
de chimériques espérances. Cette assemblée est dans la bonne voie.
Elle aurait accompli en finances, si elle en eût eu le temps, tout
ce qu'il est possible de faire. Est-ce le moment de la chasser,
de la remplacer par d'autres hommes, imbus d'un autre esprit, le
coeur plein de rancune? Je puis vous dire que le ministère est fort
inquiet de l'avenir à cet égard. Ne cesserons-nous jamais de courir
les aventures? Il me semble donc que ce qu'il y aurait de mieux à
faire, ce serait de persévérer dans l'esprit électoral de 1848, sauf
à éliminer les hommes, en petit nombre, qui se sont montrés, à droite
et à gauche, animés d'un mauvais esprit de turbulence.

Dans notre département on ne peut guère adresser ce reproche aux
représentants. Un seul a produit, de bonne foi sans doute, un système
dangereux, l'impôt progressif, l'accaparement par l'État de plusieurs
industries privées. Maintenir la République honnête, telle a été la
devise de la députation. La question devrait donc se poser ainsi:
renverra-t-on les mêmes représentants, ou fera-t-on de nouveaux choix
dans de nouvelles vues?

Ce sera, l'expérience me le prouve, une chose bien petite que la
lutte des arrondissements, si elle éclate. Je puis vous assurer que
l'arrondissement de Saint-Sever est celui qui me donne le moins
d'affaires. Je ne me rappelle pas d'avoir reçu une seule lettre
des chefs-lieux, de Hagermau, d'Amon, de Geaune, d'Aire. Mugron
même m'en a envoyé seulement trois pour des choses qui ne sont pas
incompatibles avec le mandat de député. Dax et le Saint-Esprit m'en
ont fourni davantage. Au total, je suis édifié de voir combien
l'esprit de sollicitation s'est épuisé.


                                                         8 avril 1849.

Vos lettres me sont toujours précieuses, c'est une consolation pour
moi de penser que des amis impartiaux et éclairés ne se laissent pas
entamer par les préventions dont je suis l'objet.

J'ai en effet parlé de nouveau à Buffet. Je lui ai lâché l'argument
le plus propre à faire effet. Je lui ai dit: Si, quand il s'agit
d'une question de pure localité, de savoir où une ferme modèle
peut rendre le plus de services, le voeu unanime de trente
conseillers généraux est mis de côté, ne nous parlez plus de
décentralisation.--Il m'a répondu: Je suis décidé, dans les questions
semblables, à céder aux voeux du pays.--Malgré cela sa résolution
n'est pas prise, il redoute notre persévérant et obstiné adversaire.
On m'assure que celui-ci se répand contre moi en invectives. C'est un
_libéral_ d'une singulière espèce.

J'ai reçu une lettre de M. Dup... Il me demande d'adresser une note
au Ministre. Je lui ai déjà adressé un mémoire. Comptez que nous ne
négligerons rien pour faire triompher la note du Conseil général.

Mon ami, je voudrais vous parler élections et politique. Mais, en
vérité, il y a tant à dire que je n'ose l'entreprendre. Le besoin
d'ordre, de sécurité, de confiance, est ce qui domine dans le pays.
C'est bien naturel. Mais je suis convaincu qu'il égare en ce moment
les populations sur les rapports du ministère et de l'Assemblée. Je
voudrais bien pouvoir aller dans le département pour rectifier de
funestes malentendus. L'Assemblée devrait se dissoudre et permettre
ainsi aux représentants d'aller s'expliquer, non dans leur intérêt,
mais dans un intérêt d'avenir. Car il importe que les élections ne
s'accomplissent pas sous l'influence de fausses préoccupations.

Les ministres actuels sont honnêtes, bien intentionnés, et décidés à
maintenir l'ordre. Ce sont mes amis personnels, et je crois qu'ils
comprennent la vraie liberté. Malheureusement ils sont entrés au
pouvoir avec l'idée préconçue que l'Assemblée qui s'était montrée
pour Cavaignac, devait nécessairement faire de l'opposition à
Bonaparte. En mon âme et conscience, c'était une fausse appréciation;
et elle a eu les conséquences les plus funestes. Les ministres
n'ont plus songé qu'à renvoyer l'Assemblée et, pour cela, qu'à la
déconsidérer. Ils affectent de ne faire aucun cas de ses votes, même
quand elle réclame l'exécution des lois. Ils s'abstiennent de toute
initiative. Ils nous laissent la bride sur le cou. Ils assistent aux
délibérations comme les étrangers des tribunes. Se sentant soutenus
par le vent de l'opinion, ils animent la lutte, parce qu'ils pensent
qu'elle tournera à leur avantage aux yeux du pays. Ils l'habituent
ainsi à placer fort bas le premier pouvoir de tout gouvernement
représentatif. Ils font plus, ils présentent des lois inadmissibles
pour en provoquer le rejet. C'est ce qui arrive pour les _Clubs_.
Vous me dites que mon vote sur cette loi m'a réconcilié quelque
peu avec les électeurs. Eh bien! je dois vous annoncer que ce vote
est le seul que j'aie sur la conscience, car il est contraire à
tous mes principes; et si j'avais eu quelques minutes de réflexion
calme, je ne l'aurais certes pas émis. Ce qui me détermina, c'est
ceci. Je disais à mes voisins: Si nous voulons que la République
se maintienne, il faut la faire aimer, il ne faut pas la rendre
redoutable. Le pays a peur des clubs, il en a horreur; sachons les
sacrifier.--La suite de la loi a prouvé qu'il eût mieux valu adhérer
aux principes, accorder tous les moyens de répression possibles,
mais ne pas supprimer la liberté. Cette loi ne fait autre chose
qu'organiser les sociétés secrètes.

Depuis j'ai voté trois fois, et toujours à regret, contre le
Ministère. On m'en voudra dans le pays, et cependant ces votes sont
consciencieux.

1º Affaire d'Italie.--Comme la montagne, j'ai repoussé l'ordre
du jour qui pousse à une invasion dans le Piémont, mais par un
motif opposé. La Montagne ne trouvait pas cet ordre du jour assez
belliqueux; je le trouvais trop. Vous savez que je suis contre
l'intervention: cela explique mon vote. D'ailleurs, je n'approuve pas
la diplomatie faite en parlement. On prend des engagements téméraires
qui embarrassent plus tard. Je préférais l'ordre du jour pur et
simple pour lequel j'ai voté.

2º L'affaire des préfets.--Si le Ministère eût fait un aveu franc,
j'aurais passé par-dessus. Mais il a voulu soutenir que quarante
préfets s'étaient trouvés infirmes le même jour. Ce sont de ces
subtilités qui révoltent le sens commun.

3º L'affaire Changarnier.--Même raison. Si le Ministère eût demandé
la prolongation d'un état de choses contraire aux lois en se fondant
sur les nécessités de l'ordre, on eût accordé. Mais il vient dire:
Nous demandons l'arbitraire, _et l'Assemblée nationale n'est pas juge
du temps que cet arbitraire doit durer_! Le plus grand despote du
monde ne peut pas demander autre chose. Je ne pouvais acquiescer.

Quant aux élections, elles seront ce que le bon Dieu voudra. Si je
dois succomber, j'en ai pris mon parti d'avance; car j'ai bien des
travaux à faire en dehors du Parlement. J'ai un ouvrage dans la tête
dont je crains de ne pouvoir accoucher. Si les électeurs me font
des loisirs, je m'en consolerai en travaillant à ce livre, qui est
ma chimère. Je désire seulement qu'ils ne me remplacent pas d'une
manière trop indigne. Il est tel nom qui, mis à ma place, ne ferait
pas honneur au département.


                                                        29 avril 1849.

J'ai bien tardé de répondre à votre lettre du 14, que voulez-vous?
La nature m'a pétri de bizarrerie; et il semble que je deviens plus
inerte au moment où j'aurais besoin de plus d'activité. Ainsi depuis
qu'il est question d'élections, je me suis mis en tête un travail de
pure théorie qui m'attache, m'absorbe et me prend tous les moments
dont je puis disposer.

Les nouvelles fort rares qui me parviennent ne me laissent guère de
doutes sur le résultat du vote en ce qui me concerne; j'ai perdu la
confiance du pays. Je me l'explique: mon tort, et ce n'en est un
qu'au point de vue personnel, a été de voir les deux exagérations
opposées et de ne m'associer à aucune. Mon ami, elles nous
conduisent à la guerre civile, à la guerre du pauvre contre le riche.
Le pauvre demande _plus_ que ce qui est juste; le riche ne veut pas
accorder _même_ ce qui est juste. Voilà le danger. On a repoussé
l'_impôt progressif avec la richesse_, et l'on a eu raison; mais on
maintient l'_impôt progressif avec la misère_, et par là on fournit
de bons arguments au peuple. Personne ne sait mieux que moi combien
il fait de réclamations absurdes, mais je sais aussi qu'il a des
_griefs fondés_. La simple prudence, à défaut d'équité, me traçait
donc la conduite à suivre. Combattre les exigences chimériques du
peuple, faire droit à ses requêtes fondées. Mais, hélas! la notion de
justice est _faussée_ dans l'esprit des pauvres, et le sentiment de
justice est _éteint_ dans le coeur du riche. J'ai donc dû m'aliéner
les deux classes. Il ne me reste qu'à me résigner.

Puissé-je être un faux prophète! Avant février, je disais[111]: «Une
_résistance_ toujours _croissante_ dans le Ministère, un _mouvement_
toujours plus actif dans l'opposition, cela ne peut finir que par un
déchirement. Cherchons le point où est la justice, il nous sauvera.»
Je ne me suis pas trompé. Les deux partis ont persisté, et la
révolution s'est faite.

[Note 111: Ceci nous donne la date de la profession de foi en forme
de lettre à MM. Tonnelier, Degon, Bergeron, etc. Fin du tome Ier.

                                                  (_Note de l'édit._)]

Aujourd'hui je dis: Le pauvre demande trop, le riche n'accorde pas
assez, cherchons la justice; c'est là qu'est la conciliation et la
sécurité!--Mais les partis persistent, et nous aurons la guerre
sociale.

Nous l'aurons, je le crains bien, dans des conditions fâcheuses,
car plus on refuse au peuple ce qui est équitable, plus on donne de
force morale et matérielle à sa cause. Aussi elle fait des progrès
effrayants. Ces progrès sont masqués par une réaction momentanée et
déterminée par le besoin général de sécurité; mais ils sont réels.
L'explosion sera retardée, mais elle éclatera.

J'en étais là de ma lettre, quand j'en ai reçu une de nos amis de
Mugron. Je vous ai quitté pour leur répondre, et naturellement, j'ai
répété ce qui précède; car je ne puis dire que ce dont mon coeur est
plein. On me presse d'aller au pays, mais qu'y ferais-je? Est-on
disposé à former de grandes réunions? Sans cela comment pourrais-je
entrer en relation avec un si grand nombre d'électeurs?

Je reçois, 30 avril, votre lettre du 27. Je vais aller tout à l'heure
à l'Assemblée, et je verrai si je puis, sans inconvénient, obtenir
un congé. Je répugnerais beaucoup à le demander au moment où l'on va
discuter le budget de la guerre. J'ai concouru à le préparer, et je
serai peut-être appelé à le défendre.

Tout le monde veut _l'économie_ en général. Mais tout le monde combat
chaque _économie_ en particulier.

       *       *       *       *       *

                                                            Sans date.

Mon élection, que j'appris il y a deux jours, va me donner plus
d'affaires après qu'avant: car, si j'ai pu la négliger un peu,
je ne dois pas au moins oublier d'exprimer à mes amis toute ma
reconnaissance, non pas du service qu'ils m'ont rendu, mais de
l'attachement et de la confiance qu'ils m'ont témoignés. Vous êtes
en première ligne, et je suis profondément touché du zèle que vous y
avez mis, d'autant que cela a dû beaucoup vous coûter. Je sais que
vous répugnez à cette agitation électorale et que depuis longtemps
vous aspirez à n'y prendre qu'une part toute personnelle. D'un autre
côté, vous avez dû vous mettre en opposition avec beaucoup de vos
amis. Croyez que toutes ces circonstances me font d'autant plus
apprécier votre dévouement.

Quelle sera la destinée de la nouvelle assemblée? On fonde sur elle
de grandes espérances. Dieu veuille que ce ne soient pas de grandes
illusions. Elle ne sera certainement pas mieux intentionnée que celle
qui vient de mourir. Mais que font les intentions? Je pense comme
la _Presse_; la meilleure assemblée ne vaut rien que pour empêcher
le mal. Pour faire le bien, il faut l'initiative d'un pouvoir plus
concentré; nous en avons la preuve depuis cinq mois. Le ministère a
borné son rôle à susciter et soutenir un conflit, et la chambre avec
ses bonnes intentions n'a pu rien faire.

Ce qui rend l'avenir redoutable, c'est l'ignorance. La classe pauvre
s'enrégimente et marche comme un seul homme à une guerre insensée,
sans se douter qu'elle se suicide elle-même, car quand elle aura
détruit le capital et le mobile même qui le forme, quel sera son sort?

Au fond, il ne devrait y avoir entre les deux classes qu'une question
d'impôts. Arriver à l'impôt proportionnel, c'est tout ce que la
justice exige; au delà il n'y a qu'injustice, oppression et malheur
pour tous. Mais comment le faire comprendre à des hommes qui s'en
prennent au principe même de la propriété?

Je vous dirai que j'ai dans la tête une pensée qui m'absorbe, me
détourne de mes devoirs et me fait négliger mes amis. C'est une
explication nouvelle de ces deux mots: _Propriété_, _Communauté_. Je
crois pouvoir démontrer de la manière la plus évidente que l'ordre
naturel des sociétés fonde, sur la propriété même, la plus belle,
la plus large et la plus progressive communauté. Cela vous paraîtra
paradoxal, mais j'ai dans l'esprit _certitude complète_. Il me tarde
de pouvoir jeter cette pensée dans le public, car il me semble
qu'elle réconciliera les hommes sincères de toutes les écoles. Elle
ne ramènera pas sans doute les chefs de sectes. Mais elle empêchera
la jeunesse des écoles d'aller s'enrôler sous les drapeaux du
communisme. Suis-je sous l'empire d'une illusion?--C'est possible,
mais le fait est que je sèche du désir de publier mon idée. Je crains
toujours de n'avoir pas le temps et lorsque le choléra décimait
l'Assemblée, je disais à Dieu: Ne me retirez pas de ce monde avant
que je n'aie accompli ma mission.


                                             Mardi, 13. (Été de 1849.)

Vous me demandez de vous donner des nouvelles. Savez-vous que je
pourrais en demander? Depuis quelques jours je me suis fait ermite,
et ce qui m'arrive tient du rêve. J'étais fatigué, indisposé; bref je
me décidai à demander un congé, et je le passe au pavillon du Butard.
Qu'est-ce que le Butard? Le voici:

Connaissez-vous la contrée qui s'étend de Versailles à Saint-Germain,
embrassant Bougival, La Celle-Saint-Cloud, Vaucresson, Marly, etc.?
C'est le pays le plus délicieux, le plus accidenté et certes le plus
boisé, après les forêts d'Amérique, qu'il y ait au monde. C'est
pourquoi Louis XIV, n'ayant pas assez de vue à Versailles, fit bâtir
le château de Marly; aussitôt les Montespan, Maintenon et plus tard
Dubarry, firent construire les délicieuses villas de Luciennes,
Malmaison, Lajonchère, Beauregard, etc.

Aujourd'hui tout cela est habité par des personnes de ma
connaissance. Vers le centre, au milieu d'une forêt épaisse, isolé
comme un nid d'aigle, s'élève le pavillon du Butard, que le Roi avait
placé au point convergent de mille avenues comme rendez-vous de
chasse. Il tire son nom de sa position élevée.

Or, un _réactionnaire_, qui a su que depuis longtemps je désirais
goûter de ce pittoresque et sauvage séjour, et que je méditais
quelque chose sur la _Propriété_, m'a laissé camper dans son Butard,
qu'il a loué de l'État avec les chasses environnantes. Me voici donc
tout seul, et je me plais tellement à cette vie qu'à l'expiration de
mon congé, je me propose d'aller à la chambre et de revenir ici tous
les jours. Je lis, je me promène, je joue de la basse, j'écris, et
le soir j'enfile une des avenues, qui me conduit chez un ami. C'est
ainsi que j'ai appris hier la mort de Bugeaud. C'est un homme à
regretter. Sa franchise militaire inspirait la confiance; et il est
telle situation donnée (fort possible) où il nous aurait été bien
utile.

Je suis venu à Paris. J'y trouve les affaires dans un bien triste
état. La stupide audace de ********* passe toute croyance...... Ces
hommes s'amusent à fouler aux pieds toutes les règles du gouvernement
représentatif, Constitution, Lois, Décrets; ils ne s'aperçoivent
pas qu'ils rendent impossible même cette monarchie qu'ils rêvent!
En outre, ils se jouent de l'honneur, de la parole et même de la
sécurité de la France; ils compromettent son propre principe, et
noient la justice dans le sang. C'est plus que du délire.

Dans de telles circonstances, je vais être forcé de quitter mon
Butard, ou, du moins, dépasser une partie des journées sur les grands
chemins. Je devrai aussi interrompre l'ouvrage que j'avais commencé
à ébaucher, et que j'étais décidé à faire paraître même à l'état
informe.


                                                     13 novembre 1849.

La Haute-Cour de Versailles vient de prononcer son verdict. On ne
le connaît pas encore dans tous ses détails, on sait seulement que
onze prévenus, dont un représentant, ont été acquittés. Tous les
autres représentants sont condamnés à la déportation, ainsi que
Guinard. Je n'ai pas assez suivi les débats pour avoir une opinion.
Je m'incline devant la justice et regrette seulement que la défense
ait été circonscrite dans ses moyens. C'est toujours un fâcheux
précédent.--L'autorité de la cause jugée n'y gagne pas.

Vous avez sans doute appris mon rapide voyage en Angleterre. Parti
le lundi soir après la séance, j'étais de retour le samedi matin; et
pendant quatre jours je n'ai vu que grandes choses et grands hommes,
du moins selon mon jugement.

En arrivant, j'ai reçu une sorte de cartel fort courtois des
socialistes. Il s'agit de discuter à fond devant le public ouvrier,
et contre Proudhon, la question de savoir si l'intérêt des capitaux
est légitime: question plus difficile et plus dangereuse que celle de
la propriété, en ce qu'elle est plus générale. J'ai cru pouvoir faire
quelque bien en acceptant la lutte.

À ce propos, je vous dirai, mon cher Domenger, que les électeurs
landais pourront bien se lasser de mon inaction apparente. Il est
vrai que j'ai le travail capricieux; il faut me prendre avec mes
défauts. Mais je crois sincèrement que le danger actuel n'est ni au
pouvoir ni à l'Assemblée; il est dans les égarements de l'opinion
populaire. C'est aussi de ce côté que je porte mes faibles efforts.
Je souhaite que le bon sens de nos compatriotes leur fasse comprendre
que chacun a sa mission en ce monde et que je remplis la mienne.


                                                     25 décembre 1849.

Je ne puis vous écrire que quelques mots, car mon rhume m'a mis sur
le flanc. Je vous assure qu'il me rend l'existence pénible.

L'affaire de l'hospice est de celles pour lesquelles je me décide à
aller m'égarer dans le labyrinthe des bureaux. Hier je me suis assuré
que l'approbation de l'échange ne rencontrerait aucune difficulté, et
le décret qui l'autorise a été rédigé sous mes yeux. Mais il ne peut
être porté à l'Élysée pour la signature que sur l'avis du Conseil
d'État. Un de mes amis m'a promis de faire expédier cette affaire le
plus tôt possible.

Quant à la subvention, vous aurez quelque chose, mais non 1,000
francs. Le fonds à ce destiné n'est que de 300,000 francs pour toute
la France, et les besoins sont illimités, de telle sorte que chaque
année dévore d'avance l'allocation de l'année suivante:--je persiste
à croire qu'il vaudrait mieux que le gouvernement ne se mêlât pas de
cela, puisque aussi bien il met une foule d'employés en mouvement
pour aboutir à une mystification.

Et n'est-ce pas une chose bien ridicule que Mugron et M. Lafaurie
ne puissent échanger leurs maisons sans l'avis du Conseil d'État et
la permission du prisonnier de Ham? Vraiment la France se crée des
embarras et des entraves pour avoir le plaisir d'en faire les frais.

Il m'est impossible de vous envoyer ma polémique avec Proudhon, car
je n'ai pas conservé les numéros de la _Voix du Peuple_ où sont nos
lettres; mais on m'assure qu'elles vont être recueillies en un volume
que je vous ferai adresser. C'est du reste assez ennuyeux.


                                                      18 février 1850.

L'avenir politique est toujours bien sombre. Aux griefs réels se
mêlent malheureusement beaucoup de passions et de soupçons factices:
c'est toujours ainsi en révolution. Moi qui vois des hommes de tous
les partis, je puis pour ainsi dire mesurer ce qu'il y a de faux dans
leurs accusations réciproques. Mais la haine, fondée ou non, produit
les mêmes effets. Je crois que la majorité comprend que ce qu'il y a
de plus prudent c'est de rester en république. Son tort est de ne pas
en prendre assez résolûment son parti. À quoi bon dénigrer et menacer
sans cesse ce qu'on ne veut pas changer? De son côté, la minorité
cherche à ressaisir le pouvoir par des moyens qui lui en rendraient
le fardeau bien lourd. Elle excite des espérances qu'elle ne pourrait
satisfaire.

Cependant je ne désespère pas, la discussion éclairant bien des
questions. Le tout est de gagner du temps.


                                               Paris, le 22 mars 1850.

J'ai lieu de croire que le décret qui autorise l'échange d'immeubles
de l'hospice de Mugron arrivera à la préfecture des Landes le jour
où cette lettre vous parviendra. Je me suis assuré que le Président
de la République l'a signé; que le secrétariat du ministère de
l'Intérieur en a fait donner l'ampliation, et que le bureau des
hospices se tient prêt.--Le reste vous regarde.

Il y a déjà deux ou trois jours que j'ai donné l'ordre à mon éditeur
de vous expédier trois exemplaires de ma discussion avec Proudhon,
et trois de mon discours sur l'enseignement, dégénéré en brochure;
car mon rhume est devenu extinction de voix.--Ce n'est certes pas que
je veuille vous faire avaler _trois fois_ ces élucubrations; mais je
vous prie de donner de ma part un exemplaire de chaque à Félix et à
Justin.

Les journaux me dispensent de vous parler politique. Je crois que
l'aveuglement réactionnaire est dans ce moment notre plus grand
danger: on nous mène à une catastrophe. Quel moment choisit-on pour
faire de telles expériences? Celui où le peuple paraît se discipliner
et renoncer aux moyens illégaux. Le grand parti dit de l'ordre a
rencontré cent trente mille adversaires aux élections et n'y a mené
que cent vingt-cinq mille adhérents. Quel va être le résultat des
lois proposées? Ce sera de faire passer immédiatement quarante ou
cinquante mille individus de droite à gauche, de donner ainsi à la
gauche plus de force et le sentiment du droit, et de concentrer cette
force sur un moins grand nombre de journaux, ce qui revient à lui
communiquer plus d'homogénéité, de suite et de stratégie: cela me
semble de la folie. Je l'avais prévu du jour où Bordeaux nous envoya
les Thiers et les Molé, c'est dire des ennemis de la République.
Aujourd'hui nous sommes comme à la veille de 1830 et de 1848: même
pente, même char et mêmes cochers. Mais alors l'esprit pouvait
saisir le contenu d'une révolution; aujourd'hui qui peut dire ce qui
succédera à la République?


                                              Pise, le 8 octobre 1850.

Qui nous aurait dit, la dernière fois que j'eus le plaisir de vous
voir, que ma première lettre serait datée d'Italie? J'y suis venu par
les prescriptions formelles de la faculté. Je ne doute pas en effet,
s'il est encore temps que ma gorge soit modifiée par quelque chose,
que ce ne soit par l'air pur et chaud de Pise. Malheureusement,
ce n'est qu'un côté de la question. Le plus beau climat du monde
n'empêche pas que lorsqu'on ne peut parler, ni écrire, ni lire, ni
travailler, il ne soit bien triste d'être seul dans un pays étranger.
Cela me fait regretter Mugron, et je crois que j'aimerais mieux
grelotter en Chalosse que de me réchauffer en Toscane. J'éprouve
ici toute espèce de déceptions. Par exemple, il me serait facile
d'avoir des relations avec tous les hommes distingués de ce pays-ci.
La raison en est que, l'économie politique entrant dans l'étude
du droit, cette science est cultivée par presque tous les hommes
instruits. En voulez-vous une preuve singulière? à Turin, quoiqu'on y
parle principalement italien, il s'est vendu plus de mes _Harmonies_
(édition française[112]) qu'à _Marseille_, _Bordeaux_, _Lyon_,
_Rouen_, _Lille_ réunis, et il en est de même de tous les ouvrages
économiques. Vous voyez, mon cher, dans quelle illusion nous vivons
en France, quand nous croyons être à la tête de la civilisation
intellectuelle.--Ainsi, je me trouvais avoir accès auprès de toutes
les notabilités et personnages, j'étais parfaitement placé pour
étudier ce pays à fond.--Eh bien, ma préoccupation constante est de
ne voir personne, d'éviter les connaissances. Bien plus, des amis
intimes vont m'arriver de Paris; ils visiteront Florence et Rome
en vrais connaisseurs, car ils apprécient les arts et y sont fort
initiés. Quelle bonne fortune en toute autre circonstance ou avec une
tout autre maladie! Mais le _mutisme_ est un abîme qui isole, et je
serai forcé de les fuir. Oh! je vous assure que j'apprends bien la
patience.

[Note 112: Deux mois plus tard, je rencontrai, à Livourne, la
contrefaçon belge qui s'y vendait fort bien.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Parlons des dames X... J'ai toujours remarqué que la dévotion
habituelle ne changeait rien à la manière d'agir des hommes, et
je doute beaucoup qu'il y ait plus de probité, plus de douceur,
plus de respects et d'égards les uns pour les autres, parmi nos
très-dévotes populations du Midi, que parmi les populations
indifférentes du Nord. De jeunes et aimables personnes assisteront
tous les jours au sacrifice sanglant de leur Rédempteur, et lui
promettront beaucoup plus que la simple équité; tous les soirs elles
pareront de fleurs les autels de Marie; elles répéteront à chaque
instant: Préservez-nous du mal, ne nous laissez pas succomber; le
bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras, etc., etc.--Et puis,
que l'occasion se présente, elles prendront le plus possible dans
l'héritage paternel aux dépens de leurs frères, juste comme feraient
des mécréants. Pourquoi pas? n'en est-on pas quitte avec un acte de
contrition et un autre de ferme propos? On fait de bonnes oeuvres,
on donne un liard aux pauvres, moyennant quoi on a l'absolution.
Et alors qu'a-t-on à craindre? qu'a-t-on à se reprocher, puisqu'on
a réussi à se donner le ministre de Dieu et Dieu lui-même pour
complices?

Il me semble que Mme D.... avait quelque idée de faire la semaine
sainte à Rome. Si ce projet se réalisait, je ferais peut-être mes
dévotions auprès d'elle: sa présence et par conséquent la vôtre me
seraient bien agréables, du moins si je puis articuler quelques mots.
Autrement, à ne considérer que moi, j'aime autant que vous restiez où
vous êtes, car vous savoir près de moi et être réduit à vous éviter
serait un supplice de plus.


                                       Rome, le .. novembre 1850[113].

[Note 113: Ici la date précise importe, à cause des appréciations
politiques qui suivent, et Bastiat a laissé le quantième en blanc;
mais la suscription offre très-net le timbre de la Sardaigne du 1er
décembre, d'où il suit que la lettre fut probablement écrite et jetée
à ta poste à Rome le 28 novembre.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Je suis bien heureux d'être venu à Rome où j'ai trouvé des soins
et quelques ressources, je ne sais comment je m'en serais tiré à
Pise. La gorge est devenue si douloureuse que c'est pour moi une
grande affaire que de manger et de boire. Il faut qu'on me fasse des
préparations spéciales, et sous ce rapport mes amis m'ont été bien
utiles.--Je ne puis vous dire si je suis mieux. D'un jour à l'autre
je n'aperçois pas de changement; mais si je me compare à moi-même de
mois en mois, je ne puis m'empêcher de reconnaître un affaiblissement
progressif assez prononcé. Puissé-je, mon cher D..., avoir la force,
au mois de février, de regagner Mugron! On a beau célébrer les vertus
du climat, il ne remplace pas le chez soi. D'ailleurs j'envisage
ma maladie dans les deux hypothèses de la guérison et de la grande
conclusion. Si je dois succomber, je voudrais être couché dans le
_dortoir_ où dorment mes amis et mes parents. Je voudrais que nos
amis du cercle m'accompagnassent à cette dernière demeure et que ce
fût notre excellent curé de Mugron qui prononçât pour moi ce voeu
sublime: _Lux perpetua luceat ei!_ etc., etc.--Aussi, si je le puis,
je me propose de profiter des beaux jours de février pour aller à
Marseille, où Justin pourra me venir chercher.

Si jamais je rentre au gîte, ce sera pour moi un grand crève-coeur
d'avoir passé plusieurs mois à Rome et de n'y avoir rien vu. Je n'ai
visité que Saint-Pierre, à cause de l'immuabilité de sa température.
Je me borne à aller tous les jours m'exposer au soleil sur le mont
Pincio, où je ne puis rester longtemps, puisqu'il n'y a pas de bancs.
Je n'aurai donc vu Rome qu'à vol d'oiseau. Malgré cela, quelques
connaissances vous arrivent toujours par la lecture, la conversation,
l'atmosphère. Ce qui me frappe le plus, c'est la solidité de la
tradition chrétienne et l'abondance des témoignages irrécusables.

Mon ami, le récent dénouement politique me fait bien plaisir,
puisqu'il donne du répit à notre France. Il me semble justifier
complétement ma ligne de conduite. Lors des premières élections
je promis d'essayer loyalement la République honnête, et je suis
sûr que c'était le voeu général. Par un motif ou par un autre,
prêtres, nobles, plébéiens s'accordaient là-dessus, quoique avec
des espérances diverses. Légitimistes et Orléanistes s'effacèrent
complétement en tant que tels. Mais qu'est-il arrivé? dès qu'ils
l'ont pu ils se sont mis à décrier, fausser, calomnier, embarrasser
la République au profit du légitimisme, de l'orléanisme, du
bonapartisme. Tout cela échoue. Et maintenant ils font ce qu'ils
avaient promis de faire, ce que j'ai fait et ce dont ils se sont
écartés pendant deux ans. Ils ont agité la France inutilement.

J'ai eu très-grand tort, je l'avoue, de vous parler comme je l'ai
fait des dames X... j'étais sous l'empire de cette idée que la
dévotion, quand elle se charge de pratiques minutieuses, oublie la
vraie morale, et j'en avais sous les yeux de frappants exemples. Mais
il est certain que cela n'avait rien de commun avec ces dames.


À M. GEORGE WILSON, PRÉSIDENT DE L'ANTI-CORN LAWS LEAGUE[114].

[Note 114: Voici le texte de l'invitation à laquelle Bastiat répond:

                                                (_Note de l'éditeur._)

BANQUET TO CELEBRATE THE FINAL REPEAL OF THE CORN LAWS.

                      Newall's Buildings, Manchester, January 9, 1849.

MY DEAR SIR,

The Act for the repeal of our Corn Laws will come into operation on
the 1st February next, and it has been resolved to celebrate the
event by a banquet in the Free Trade Hall in this City, on the 31st
January.

The prominent part you have taken in your own country, in the
adversary of the principles of Commercial Freedom, and the warm
sympathy you have always manifested in our movement, has induced the
Committee to direct me respectfully to invite you to be present as a
Guest.

In conveying this invitation, permit me to hope that you may be able
to make it convenient to make one among us at our festival.

Believe me, dear Sir,

                                   Your faithful and obedient servant,

                                             GEORGE WILSON, Chairman.]


                                               Paris, 15 janvier 1849.

MONSIEUR,

Veuillez exprimer à votre Comité toute ma reconnaissance pour
l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'eût
été bien doux de m'y rendre: car, monsieur, je le dis hautement,
il ne s'est rien accompli de plus grand dans le monde, à mon avis,
que cette réforme que vous vous apprêtez à célébrer. J'éprouve
l'admiration la plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrés
à ce banquet, pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les
Cobden, les Thompson et tant d'autres qui ont réalisé le triomphe
de la liberté commerciale, ou plutôt, donné à cette grande cause
une première et décisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le
plus de la grandeur du but que vous avez poursuivi ou de la moralité
des moyens que vous avez mis en oeuvre. Mon esprit hésite quand il
compare le bien direct que vous avez fait au bien indirect que vous
avez préparé; quand il cherche à apprécier, d'un côté, la réforme
même que vous avez opérée, et, de l'autre, l'art de poursuivre
légalement et pacifiquement toutes les réformes, art précieux dont
vous avez donné la théorie et le modèle.

Autant que qui que ce soit au monde, j'apprécie les bienfaits de la
liberté commerciale, et cependant je ne puis borner à ce point de vue
les espérances que l'humanité doit fonder sur le triomphe de votre
_agitation_.

Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger sans discuter et
consolider, chemin faisant, le droit de propriété. Et peut-être
l'Angleterre doit-elle à votre propagande de n'être pas, à l'heure
qu'il est, infestée, comme le continent, de ces fausses doctrines
communistes qui ne sont, ainsi que le protectionisme, que des
négations, sous formes diverses, du droit de propriété.

Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans éclairer d'une
vive lumière les légitimes attributions du gouvernement et les
limites naturelles de la loi. Or une fois ces attributions comprises,
ces limites fixées, les gouvernés n'attendront plus des gouvernements
prospérité, bien-être, bonheur absolu, mais justice égale pour tous.
Dès lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple,
ne comprimant plus les énergies individuelles, ne dissipant plus
la richesse publique à mesure qu'elle se forme, seront eux-mêmes
dégagés de l'immense responsabilité que les espérances chimériques
des peuples font peser sur eux. On ne les culbutera pas à chaque
déception inévitable, et la principale cause des révolutions
violentes sera détruite.

Vous n'avez pu démontrer, au point de vue économique, la doctrine du
libre échange, sans ruiner à jamais dans les esprits ce triste et
funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre._
Tant que cette odieuse maxime a été la foi du monde, il y avait
incompatibilité radicale entre la prospérité simultanée et la paix
des nations. Prouver l'harmonie des intérêts, c'était donc préparer
la voie à l'universelle fraternité.

Dans ses aspects plus immédiatement pratiques, je suis convaincu
que votre réforme commerciale n'est que le premier chaînon d'une
longue série de réformes plus précieuses encore. Peut-elle
manquer, par exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette
situation violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et
par conséquent pleine de dangers, où le régime protecteur l'avait
entraînée? L'idée d'accaparer les consommateurs vous avait conduits à
poursuivre la domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus
douter que votre système colonial ne soit sur le point de subir la
plus heureuse transformation. Je n'oserai prédire, bien que ce soit
ma pensée, que vous serez amenés, par la loi de votre intérêt, à vous
séparer volontairement de vos colonies; mais alors même que vous les
retiendriez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront
plus être raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour
personne.

Dès lors que deviendra ce célèbre argument en cercle vicieux: «Il
faut une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour
avoir une marine.» Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les
frais de ses nombreuses possessions dans lesquelles il n'aura pas
plus de priviléges qu'il n'en a aux États-Unis. Vous diminuerez vos
armées et vos flottes; car il serait absurde, après avoir anéanti
le danger, de retenir les précautions onéreuses que ce danger seul
pouvait justifier. Il y a encore là un double et solide gage pour la
paix du monde.

Je m'arrête: ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je
voulais y signaler tous les fruits dont le libre échange est le germe.

Convaincu de la fécondité de cette grande cause, j'aurais voulu y
travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences
ne sont plus vives; nulle pari les coeurs ne sont plus embrasés de
l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection
idéale. La France se fût passionnée pour la grandeur, la moralité,
la simplicité, la vérité du libre-échange. Il ne s'agissait que
de vaincre un préjugé purement économique, d'établir pour ainsi
dire un compte commercial, et de prouver que l'échange, loin de
nuire au _travail national_, s'étend toujours tant qu'il fait du
bien, et s'arrête, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand
il commencerait à faire du mal: d'où il suit qu'il n'a pas besoin
d'obstacles artificiels et législatifs. L'occasion était belle, au
milieu du choc des doctrines qui se sont heurtées dans ce pays, pour
y élever le drapeau de la liberté. Il eût certainement rallié à lui
toutes les espérances et toutes les convictions. C'est dans ce moment
qu'il a plu à la Providence, dont je ne bénis pas moins les décrets,
de me retirer ce qu'elle m'avait accordé de force et de santé. Ce
sera donc à un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rêvée; et
puisse-t-il se lever bientôt!

C'est ce motif de santé, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui
me forcent de m'abstenir de paraître à la démocratique solennité à
laquelle vous me conviez. Je le regrette profondément, c'eût été un
bel épisode de ma vie et un précieux souvenir pour le reste de mes
jours. Veuillez faire agréer mes excuses au Comité, et permettez-moi,
en terminant, de m'associer de coeur à votre fête par ce toast:

À la liberté commerciale des peuples! à la libre circulation des
hommes, des choses et des idées! au libre échange universel et à
toutes ses conséquences économiques, politiques et morales!

Je suis, Monsieur, votre très-dévoué.


À M. LE COMTE ARRIVABENE[115].

[Note 115: La lettre de M. le comte Arrivabene, à laquelle Bastiat
répond, était relative à un passage du chapitre III des _Harmonies_,
publié en décembre 1848 dans le _Journal des Économistes_. Ce passage
se trouve pages 73 et 74 du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

                                              Paris, 21 décembre 1848.

MON CHER MONSIEUR,

Le doute que vous m'exprimez est bien naturel. Il est possible que,
forçant un peu les termes, je sois allé au delà de ma pensée. Les
mots: _par anticipation_ insérés dans le passage que vous rapportez
vous annoncent que j'ai l'intention de traiter la question à fond.
Dans un prochain article je parlerai de l'_échange_, ensuite
j'exposerai ce que j'ai la hardiesse d'appeler _ma théorie de la
valeur_. Je vous prie de vouloir bien suspendre jusqu'alors votre
jugement. Vous ne devez pas douter qu'après cela j'accueillerai vos
observations avec reconnaissance, car elles me mettront à même ou de
mieux expliquer ou de rectifier, selon l'occasion.

Vous reconnaîtrez, j'espère, que ce qui paraît nous diviser n'est
pas très-sérieux. Je crois que la _valeur_ est dans les services
échangés et non dans les choses. _Matériaux_ et _forces matérielles_
sont fournis _gratuitement_ par la nature, et passent gratuitement de
main en main. Mais je ne dis pas que deux travaux, considérés comme
égaux en intensité et durée, soient également rémunérés. Celui qui
est placé de manière à rendre un _service_ plus précieux à cause des
matériaux ou des forces dont il dispose, se fait mieux rétribuer; son
travail est plus intelligent, plus heureux si vous voulez, mais la
valeur est dans ce travail et non dans les choses. La preuve en est
que le même phénomène se montre, alors même qu'aucun objet matériel
ne se présente pour nous faire illusion et paraître revêtir _la
valeur_. Ainsi, si j'éprouve le désir d'entendre la plus belle voix
du monde, si je suis disposé pour cela à faire de grands sacrifices,
je m'adresserai à Jenny Lind. Comme elle est la seule au monde qui
puisse me rendre ce _service_, elle y mettra le prix qu'elle voudra.
Son travail sera plus rétribué qu'un autre, il aura plus de _valeur_;
mais cette valeur est dans le _service_.

Je crois qu'il en est de même quand un objet matériel intervient;
et si nous lui attribuons la _valeur_, c'est par pure _métonymie_.
Prenons un de vos exemples. Un homme écrase son blé entre deux
pierres. Plus tard il profite de ce qu'il est placé sur une hauteur
visitée par les vents et établit un moulin. Je réclame de lui le
_service_ de moudre mon blé. Beaucoup d'autres personnes en font
autant, et comme il dispose d'une grande force, il peut rendre
beaucoup de _services_ semblables. Il est fortement rétribué.
Qu'est-ce que cela prouve? que son intelligence est récompensée, que
son travail est heureux, mais non que la valeur soit dans le vent. La
nature ne reçoit jamais aucune rétribution; je ne la donne qu'à un
homme, et je ne la lui donne que parce qu'il me rend un _service_. Ce
service, je l'apprécie par ce qu'il m'en coûterait pour me le rendre
à moi-même ou pour le réclamer à d'autres. Donc la valeur est dans
l'appréciation comparée des divers services échangés.

Cela est si vrai que, si la concurrence s'en mêle, le meunier
baissera son prix; son service plus offert aura moins de valeur,
quoique l'action du vent reste la même et conserve toute son
_utilité_. C'est moi, consommateur, qui profiterai gratuitement de
cette baisse. Ce n'est pas l'utilité du vent qui a changé, c'est la
valeur du service.

Vous voyez qu'au fond c'est une dispute de mots. Qu'importe, me
direz-vous, que la valeur soit dans une force naturelle ou dans le
service que me rend, par l'intermédiaire de cette force, celui qui
s'en est emparé? le résultat est le même pour moi.

Je ne puis dire ici les conséquences, selon moi très-importantes,
qui découlent de cette distinction. Je crois sincèrement que si je
parviens à faire prévaloir ma thèse, j'aurai brisé tous les arguments
socialistes, communistes, etc., tout comme j'aurai redressé beaucoup
d'erreurs échappées aux économistes relativement à la propriété, à la
rente, au crédit, etc. C'est peut-être une illusion d'auteur, mais
j'avoue qu'elle s'est emparée de tout mon être, et je regrette de
n'avoir que quelques instants à consacrer à cette étude.

Veuillez recevoir, mon cher Monsieur, l'assurance de mon respectueux
attachement.


                                             Pise, le 28 octobre 1850.

J'ai été profondément touché, mon cher Monsieur, de la marque si
spontanée et si délicate d'intérêt que vous me donnez en m'envoyant
une lettre d'introduction auprès de madame Primi. Vous avez bien
deviné ce qui va à ma position et surtout à mon caractère, et je
vous avoue que non-seulement la Toscane, mais encore le Paradis
lui-même auraient pour moi peu de charmes si je n'y rencontrais
un coeur sympathique. Jugez donc avec quel empressement j'aurais
fait la connaissance de madame Primi. Malheureusement elle est en
villégiature; et je crains bien de n'avoir plus l'occasion de lui
rendre mes devoirs, car je me dispose à transporter mes pénates
à Rome pour cet hiver. C'est justement le besoin de quelques
relations affectueuses qui me détermine. À Rome je trouverai un de
mes parents, excellent prêtre, et le beau-frère de M. Say avec sa
famille. Ne pouvant aller en société et, ce qui est bien pire, ne
pouvant travailler, je n'aurais en face de moi qu'un isolement forcé,
désoeuvré, insupportable, si quelques amis ne voulaient bien me
supporter, moi et mes misères.

Tout ce que vous me dites de madame Primi et de sa soeur me
fait vivement regretter de manquer cette occasion de faire leur
connaissance. Si je suis mieux au printemps, il est probable que
je traverserai de nouveau la Toscane en revenant en France: car on
ne peut guère, quand on a fait tant que de venir ici, se dispenser
d'étudier un pays aussi curieux par ses institutions et son histoire.
En ce cas, je me dédommagerai de la privation que mon départ subit
m'impose aujourd'hui.

Je me suis rappelé qu'à notre dernière entrevue à Paris, vous
m'aviez parlé de M. Gioberti. Je suis allé le voir et je lui dois
d'excellentes recommandations pour lesquelles ma reconnaissance
remonte jusqu'à vous.

Adieu, mon cher Monsieur, votre dévoué.


À MADAME SCHWABE.

                                                      17 janvier 1848.

MADAME,

J'apprends avec bien du plaisir que M. Schwabe a fait un heureux
voyage et qu'il a trouvé la situation de l'Angleterre en voie
d'amélioration.

Je vous remercie d'avoir songé à m'envoyer le _Punch_. J'y trouverai
peut-être quelque chose pour le _Libre-Échange_, après quoi je le
ferai passer à M. Anisson, ou vous le reporterai moi-même.

Voici cinq numéros du dernier _Libre-Échange_. J'ai fait le premier
article sur les _armements_, dans l'espoir qu'il peut exercer quelque
influence en Angleterre. Il m'est donc bien agréable d'apprendre que
vous vous chargez de l'y faire parvenir.


                                                      27 janvier 1848.

Je vous prie d'agréer l'hommage d'un petit volume que je viens de
faire paraître. C'est bien peu de chose; il ne contient que la
reproduction de quelques plaisanteries déjà publiées dans les
journaux. On m'assure que cette forme superficielle a son genre
d'utilité. C'est ce qui m'a décidé à persister dans cette voie qui
n'est nullement de mon goût[116].

[Note 116: Il s'agit de la deuxième série des _Sophismes économiques_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


                                                      16 février 1848.

Je suis bien reconnaissant de toutes les bontés dont vous m'accablez.
J'ai reçu vos excellents sirops qui achèveront ma guérison. J'espère
aussi aller ce soir au concert, mais un peu tard, car je dîne chez M.
de Lamartine, et vous comprenez qu'il en coûte de quitter la musique
de sa parole même pour celle de Chopin. Cependant, comme le concert
commence tard, je m'arracherai au charme de la conversation de notre
grand poëte.


                                                   Paris, 17 mai 1848.

Vous devez me trouver bien peu Français de tarder autant à vous
remercier, ainsi que votre mari, de tant de témoignages d'affection
que vous m'avez prodigués tous les deux pendant votre séjour à Paris.
Ce n'est certainement pas que je les oublie, le souvenir ne s'en
effacera jamais de mon coeur; mais vous savez que je suis allé dans
mes chères Pyrénées. D'un autre côté, je ne savais où adresser mes
lettres; celle-ci va suivre l'impulsion du hasard.

L'Assemblée nationale est réunie. Que sortira-t-il de cette
fournaise ardente? la paix ou la guerre? le bonheur ou le malheur
de l'humanité? Jusqu'à présent elle est comme un enfant qui _bégaye_
avant de _parler_. Figurez-vous une enceinte vaste comme la place
de la Concorde. Là, neuf cents membres délibérants et trois mille
spectateurs. Pour avoir la chance de se faire entendre et comprendre,
il faut pousser des cris aigus accompagnés de gestes télégraphiques,
ce qui ne tarde pas à déterminer, chez l'orateur, une explosion de
colère sans motif. Voilà comment nous procédons à notre organisation
intérieure. Cela absorbe beaucoup de temps, et le public n'a pas le
bon sens de comprendre que cette perte de temps est inévitable.

Les journaux vous ont appris les événements du 15. L'Assemblée a été
envahie par les masses populaires. Une manifestation en faveur de la
Pologne a été le prétexte. Pendant quatre heures, elles ont essayé de
nous arracher les votes les plus subversifs. L'Assemblée a supporté
cette tempête avec calme, et, pour rendre justice à notre population
et à notre siècle, je dois dire que nous n'avons pas à nous plaindre
de violence personnelle. Cet attentat a eu pour résultat de faire
connaître les voeux du pays tout entier. Il permet au pouvoir
exécutif de prendre des mesures de prudence auxquelles il ne pouvait
avoir recours en l'absence de toute provocation. Il est fort heureux
que les choses aient été poussées aussi loin. Sans cela les projets
des factieux n'auraient jamais été bien constatés. Leur hypocrisie
leur faisait des partisans. Ils n'en ont plus; ils se sont démasqués;
encore une fois le doigt de la Providence s'est montré. Il y avait
dix mille chances pour que les choses ne tournassent pas aussi bien.

Je présume que vous voyez madame Cobden. Je vous prie de lui exprimer
les sentiments d'admiration que j'ai conçus pour elle, d'après tout
ce que vous m'en avez dit.

Adieu, Madame, ne me donnerez-vous pas quelque espoir que nous nous
reverrons encore? Vos enfants ne savent pas assez de français, et
l'une d'entre elle est _citoyenne_ et républicaine[117]. Il faudra
bien lui faire respirer l'air de la patrie.

Je serre bien affectueusement la main à M. Schwabe.

[Note 117: Une des filles de madame Schwabe, née à Paris, peu après
la révolution de février.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


À M. SCHWABE.

                                              Paris, 1er juillet 1848.

MON CHER MONSIEUR,

Je vous remercie de l'intérêt affectueux qui vous a fait penser à
moi, à l'occasion des terribles événements qui ont affligé cette
capitale. Grâce au ciel, la cause de l'ordre et de la civilisation
l'a emporté. Nos excellents amis MM. Say et Anisson étaient à la
campagne, l'un à Versailles, l'autre en Normandie. Leurs fils ont
pris part à la lutte et en sont sortis avec honneur, mais sans
blessure.

Ce sont les fausses idées _socialistes_ qui ont mis les armes à la
main à nos frères. Il faut dire aussi que la misère y a beaucoup
contribué; mais cette misère elle-même peut être attribuée à la
même cause, car depuis qu'on a voulu faire de la _fraternité_ une
prescription légale, les capitaux n'osent plus se montrer.

Voici un moment bien favorable pour prêcher la vérité. Pendant tous
ces jours de troubles, il m'est arrivé de parcourir les rangs de la
garde nationale, essayant de montrer que chacun devait demander à sa
propre énergie les moyens d'existence et n'attendre de l'État que
justice et sécurité. Je vous assure que cette doctrine a été pour la
première fois bien accueillie, et quelques amis m'ont facilité les
moyens de la développer en public, ce que je commencerai lundi.

Vous me demanderez peut-être pourquoi je ne remplis pas cette
mission au sein de l'Assemblée nationale, dont la tribune est si
retentissante. C'est que l'enceinte est si vaste et l'auditoire si
impatient que toute démonstration y est impossible.

C'est bien malheureux, car je ne crois pas qu'il y ait jamais eu, en
aucun pays, une assemblée mieux intentionnée, plus démocratique, plus
sincère amie du bien, plus dévouée. Elle fait honneur au suffrage
universel, mais il faut avouer qu'elle partage les préjugés dominants.

Si vous jetez un coup d'oeil sur la carte de Paris, vous vous
convaincrez que l'insurrection a été plus forte que vous ne paraissez
le croire. Quand elle a éclaté, Paris n'avait pas plus de huit mille
hommes de troupes, qu'en bonne tactique il fallait concentrer,
puisque c'était insuffisant pour opérer. Aussi l'émeute s'est bientôt
rendue maîtresse de tous les faubourgs, et il ne s'en est pas fallu
de deux heures qu'elle n'envahît notre rue. D'un autre côté elle
attaquait l'Hôtel de ville, et, par le _Gros-Caillou_, menaçait
l'Assemblée nationale, au point que nous avons été réduits, nous
aussi, à la ressource des _barricades_. Mais, au bout de deux jours,
les renforts nous sont arrivés de province.

Vous me demandez si cette insurrection sera la dernière. J'ose
l'espérer. Nous avons maintenant de la fermeté et de l'unité dans le
pouvoir. La chambre est animée d'un esprit d'ordre et de justice,
mais non de vengeance. Aujourd'hui notre plus grand ennemi, c'est
la misère, le manque de travail. Si le gouvernement rétablit la
sécurité, les affaires reprendront, et ce sera notre salut.

Vous ne devez pas douter, mon cher Monsieur, de l'empressement avec
lequel je me rendrais à votre bonne invitation et à celle de madame
Schwabe, si je le pouvais. Quinze jours passés auprès de vous, à
causer, promener, faire de la musique, caresser vos beaux enfants,
ce serait pour moi le bonheur. Mais, selon toute apparence, je serai
obligé de me le refuser. Je crains bien que notre session ne dure
longtemps. Soyez sûr, du moins, que si je puis m'échapper, je n'y
manquerai pas.


                                              Douvres, 7 octobre 1848.

Je ne veux pas quitter le sol d'Angleterre, mon cher Monsieur, sans
vous exprimer le sentiment de reconnaissance que j'emporte, et aussi
sans vous demander un peu pardon pour tous les embarras que vous a
occasionnés mon séjour auprès de vous. Vous serez peut-être surpris
de voir la date de cette lettre. Pendant que je cherchais M. Faulkner
à Folkestone, le bateau à vapeur m'a fait l'impolitesse de prendre
le large, me laissant sur le quai, indécis si je sauterais à bord.
Il y a vingt ans je l'aurais essayé. Mais je me suis contenté de
le regarder, et ayant appris qu'un autre steamer part ce soir de
Douvres, je suis venu ici, et je ne regrette pas l'accident, car
Douvres vaut bien la peine de rester un jour de plus en Angleterre.
C'est même ce que je ferais, si je n'étais dépourvu de tous mes
effets. Enfin j'ai pu faire votre commission à M. Faulkner tout à mon
aise.

..... Les deux jours que j'ai passés avec M. Cobden ont été bien
agréables. Son impopularité momentanée n'a pas altéré la gaieté et
l'égalité de son humeur. Il dit, et je crois avec raison, qu'il
est plus près du _désarmement_ aujourd'hui qu'il n'était près du
_free-trade_ quand il fonda la ligue. C'est un grand homme; et je
le reconnais à ceci: que son intérêt, sa réputation, sa gloire ne
sont jamais mis par lui en balance avec l'intérêt de la justice et de
l'humanité.

Veuillez, etc.


                                               Paris, 25 octobre 1848.

......................................................................

Je vous remercie de vos offres obligeantes. On ne quitte jamais
d'aussi bons amis sans projeter de les revoir. Il serait trop cruel
de ne pas nourrir cette espérance. Mais hélas! elle n'est souvent
qu'une illusion, car la vie est bien courte et Manchester est bien
loin. Peut-être me sera-t-il donné de vous faire les honneurs de mes
chères Pyrénées. Je rêve souvent que votre famille, celle de Cobden,
celle de Say et moi, nous nous trouverons un jour tous réunis dans
une de mes fraîches vallées. Ce sont là des plans que les hommes
exécuteraient certainement s'ils savaient vivre.

Paris continue à être tranquille. Les boulevards sont gais et
brillants, les spectacles attirent la foule, le caractère français
se montre dans toute sa légère insouciance. Ceci vaut encore cent
fois mieux que Londres, et pour peu que les révolutions d'Allemagne
continuent, je ne désespère pas de voir notre Paris devenir l'asile
de ceux qui fuiront les tempêtes politiques. Que nous manque-t-il
pour être la plus heureuse des nations? Un grain de bon sens. Il
semble que c'est bien peu de chose.

Je conçois que le choléra vous effraye, vous qui êtes entouré d'une
aussi aimable et nombreuse famille. Plus nous sommes heureux par
nos affections, plus aussi nous courons de dangers. Celui qui est
_seul_ n'est vulnérable que par le point le moins sensible, qui est
lui-même. Heureusement que ce redoutable fléau semble tout confus de
son impuissance, comme un tigre sans dents et sans griffes. Je me
réjouis, à cause de mes amis de l'autre côté du détroit, de voir par
les journaux que le choléra n'a de redoutable que le nom, et qu'au
fait, il fait moins de ravage que le rhume de cerveau.

Adieu, etc.


À MADAME SCHWABE.

                                                     14 novembre 1848.

MADAME,

Si ma pensée, guidée par le souvenir d'une bonne et cordiale
hospitalité, prend souvent la direction de Crumpsall-house et de
Manchester, elle y a été portée avec plus de force encore hier au
soir: car on jouait la _Sonnambula_ aux Italiens, et je n'ai pu
m'empêcher de violer l'ordonnance des médecins pour aller revoir
cette pièce. Chaque morceau, chaque motif me transportait en
Angleterre; et soit attendrissement soit faiblesse de constitution,
je sentais toujours mes yeux prêts à déborder. Qui pourrait expliquer
ce qu'il y a d'intime dans la musique! Pendant que j'entendais le duo
si touchant et le beau finale du premier acte, il me semblait que
plusieurs mois s'étaient anéantis, et que, les deux représentations
se confondant ensemble, je n'éprouvais qu'une même sensation.
Cependant, je dois le dire, sans vouloir critiquer vos chanteurs,
la pièce est infiniment mieux exécutée ici, et si votre premier
ténor égale le nôtre, il est certain que madame Persiani surpasse
infiniment votre prima donna.--Et puis cette langue italienne a été
inventée et faite exprès pour la musique. Quand j'ai entendu, dans
le récitatif, madame Persiani s'écrier: _Sono innocente_, je n'ai
pu m'empêcher de me rappeler le singulier effet que produit cette
traduction rhythmée de la même manière: _I am not guilty._--Que
voulez-vous? La langue des affaires, de la mer et de l'économie
politique ne peut pas être celle de la musique.


                                                     28 décembre 1848.

Je reconnais votre bonté et celle de M. Schwabe à l'insistance que
vous mettez à m'attirer une seconde fois sous le toit hospitalier de
_Crumpsall-house_. Croyez que je n'ai pas besoin d'autres excitations
que celles de mon coeur, alors même que vous ne m'offririez pas en
perspective le bonheur de serrer la main à Cobden et d'entendre la
grande artiste Jenny Lind. Mais vraiment Manchester est trop loin.
Ceci n'est peut-être pas très-galant pour un Français; mais à mon âge
on peut bien parler raison. Acceptez au moins l'expression de ma vive
reconnaissance.

Est-ce que mademoiselle Jenny Lind a conçu de la _haine_ pour ma
chère patrie? D'après ce que vous me dites, son coeur doit être
étranger à ce vilain sentiment. Oh! qu'elle vienne donc à Paris!
Elle y sera environnée d'hommages et d'enthousiasme. Qu'elle vienne
jeter un rayon de joie sur cette ville désolée, si passionnée pour
tout ce qui est généreux et beau! Je suis sûr que Jenny Lind nous
fera oublier nos discordes civiles. Si j'osais dire toute ma pensée,
j'entrevois pour elle la plus belle palme à cueillir. Elle pourrait
arranger les choses de manière à rapporter, sinon beaucoup d'argent,
au moins le plus doux souvenir de sa vie. Ne paraître à Paris que
dans deux concerts et choisir elle-même les bienfaits à répandre.
Quelle pure gloire et quelle noble manière de se venger, s'il est
vrai, comme on le dit, qu'elle y a été méconnue! Voyez, bonne madame
Schwabe, à prendre la grande cantatrice par cette corde du coeur. Je
réponds du succès sur ma tête.

Nous touchons à une nouvelle année. Je fais des voeux pour qu'elle
répande la joie et la prospérité sur vous et sur tout ce qui vous
entoure.


                                                         11 mars 1849.

Je suis en effet d'une négligence horrible; horrible, c'est le mot,
car elle approche de l'ingratitude. Comment pourrais-je l'excuser,
après toutes les bontés dont j'ai été comblé à _Crumpsall-house_?

Mais il est certain que mes occupations sont au-dessus de mes forces.
J'en serai peut-être débarrassé bientôt. D'après les avis que je
reçois de mon pays, je ne serai pas _returned_. On m'avait envoyé
pour maintenir la République. Maintenant on me reproche d'avoir été
fidèle à ma mission. Ce sera une blessure pour mon coeur, car je n'ai
pas mérité cet abandon; et en outre, il faut gémir sur un pays qui
décourage jusqu'à l'honnêteté. Mais ce qui me console, c'est que je
pourrai reprendre mes relations d'amitié et les chers travaux de la
solitude.

..... C'est avec surprise et satisfaction que j'apprends votre
prochain passage à Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel
plaisir je vous serrerai la main ainsi qu'à M. Schwabe. Seulement
je crains que cette date ne coïncide précisément avec celle de nos
élections. En ce cas, je serai à deux cents lieues, si du moins
je me décide à courir les chances du scrutin. Mon esprit n'est pas
encore fixé là-dessus.

Comme vous pensez bien, je suis avec le plus vif intérêt les efforts
de notre ami Cobden. J'en fais même ici la contrepartie. Hier, nous
avons eu de la commission du budget un retranchement de deux cent
mille hommes sur notre effectif militaire. Il n'est pas probable
que l'Assemblée et le ministère acceptent un changement aussi
complet; mais n'est-ce pas un bon symptôme que ce succès auprès d'une
commission nommée par l'Assemblée elle-même?

..... Adieu, Madame, je me propose de vous écrire plus régulièrement
bientôt. Aujourd'hui je suis absorbé par un débat important que j'ai
soulevé dans l'Assemblée et qui me force à quelques recherches.


                                                      14 octobre 1849.

Ne craignez pas, Madame, que vos conseils m'importunent. Est-ce
qu'ils ne prennent pas leur source dans l'amitié? Est-ce qu'ils n'en
sont pas le plus sûr témoignage?...

C'est en vain que vous présentez l'avenir à mes yeux comme renfermant
des chances d'un tardif bonheur. Il n'en est plus pour moi, même dans
la poursuite, même dans le triomphe d'une idée utile à l'humanité;
car ma santé me condamne à détester le combat. Chère dame, je n'ai
versé dans votre coeur qu'une goutte de ce calice d'amertume qui
remplit le mien. Voyez, par exemple, quelle est ma pénible position
politique, et vous jugerez si je puis accepter la perspective que
vous m'offrez.

De tout temps j'ai eu une pensée politique simple, vraie,
intelligible pour tous et pourtant méconnue. Que me manquait-il? Un
théâtre où je pusse l'exposer. La révolution de février est venue.
Elle me donne un auditoire de neuf cents personnes, l'élite de la
nation déléguée par le suffrage universel, ayant autorité pour la
réalisation de mes vues.--Ces neuf cents personnes sont animées des
meilleures intentions. L'avenir les effraye. Elles attendent, elles
cherchent une idée de salut. Elles font silence dans l'espoir qu'une
voix va s'élever; elles sont prêtes à s'y rallier. Je suis là; c'est
mon droit et mon devoir de parler. J'ai la conscience que mes paroles
seront accueillies par l'Assemblée et retentiront dans les masses. Je
sens l'idée fermenter dans ma tête et dans mon coeur..... et je suis
forcé de me taire. Connaissez-vous une torture plus grande? Je suis
forcé de me taire, parce que c'est dans ce moment même qu'il a plu à
Dieu de m'ôter toute force; et quand d'immenses révolutions se sont
accomplies pour m'élever une tribune, je ne puis y monter. Je me sens
hors d'état non-seulement de parler, mais même d'écrire. Quelle amère
déception! quelle cruelle ironie!

Depuis mon retour, pour avoir voulu seulement faire un article de
journal, me voilà confiné dans ma chambre.

Ce n'est pas tout, un espoir me restait. C'était, avant de
disparaître de ce monde, du jeter cette pensée sur le papier, afin
qu'elle ne périt pas avec moi. Je sais bien que c'est une triste
ressource, car on ne lit guère aujourd'hui que les auteurs à grande
renommée. Un froid volume ne peut certes pas remplacer la prédication
sur le premier théâtre politique du monde. Mais enfin l'idée qui me
tourmente m'aurait survécu. Eh bien! la force d'écrire, de mettre
en ordre un système tout entier, je ne l'ai plus. Il me semble que
l'intelligence se paralyse dans ma tête. N'est-ce pas une affliction
bien poignante?

Mais de quoi vais-je vous entretenir? Il faut que je compte bien
sur votre indulgence. C'est que j'ai si longtemps renfermé mes
peines en moi-même, qu'en présence d'un bon coeur je sens toutes mes
confidences prêtes à s'échapper.

Je voudrais envoyer à vos chers enfants un petit ouvrage français
plein d'âme et de vérité, qui a fait le charme de presque toutes les
jeunes générations françaises. Il fut mon compagnon d'enfance; plus
tard, il n'y a pas bien longtemps encore, dans les soirées d'hiver,
une femme, ses deux enfants et moi nous mêlions nos larmes à cette
lecture.--Malheureusement M. Héron est parti; je ne sais plus comment
m'y prendre. J'essaierai de le faire parvenir à M. Faulkner de
Folkestone.

Adieu, chère dame, je suis forcé de vous quitter. Quoique souffrant,
il faut que j'aille défendre la cause des Noirs dans un de nos
comités, sauf à regagner ensuite mon seul ami, l'_oreiller_.


À M. ET À MADAME CHEUVREUX (_Extrait_).

                                   Bruxelles, hôtel de Bellevue, 1849.

..... Pour moi, j'en suis réduit à aimer une abstraction, à me
passionner pour l'humanité, pour la science. D'autres portent leurs
aspirations vers Dieu. Ce n'est pas trop des deux.

C'est ce que je pensais tout à l'heure en sortant d'une salle
d'asile dirigée par des religieuses qui se vouent à soigner des
enfants malades, idiots, rachitiques, scrofuleux. Quel dévouement!
quelle abnégation! Et après tout, cette vie de sacrifices ne doit
pas être douloureuse, puisqu'elle laisse sur la physionomie de
telles empreintes de sérénité. Quelques économistes nient le
bien que font ces saintes femmes. Mais ce dont on ne peut douter,
c'est la sympathique influence d'un tel spectacle. Il touche,
il attendrit, il élève; on se sent meilleur, on se sent capable
d'une lointaine imitation à l'aspect d'une vertu si sublime
et si modeste.--Je me disais: Je ne puis me faire moine, mais
j'aimerai la science et je ferai passer tout mon coeur dans ma
tête.....................................................


                                                 Paris, 11 avril 1850.

... Nous autres souffreteux, nous avons, comme les enfants, besoin
d'indulgence; car plus le corps est faible, plus l'âme s'amollit, et
il semble que la vie à son premier comme à son dernier crépuscule
souffle au coeur le besoin de chercher partout des attaches. Ces
attendrissements involontaires sont l'effet de tous les déclins;
fin du jour, fin de l'année, demi-jour des basiliques, etc. Je
l'éprouvais hier sous les sombres allées des Tuileries... Ne vous
alarmez cependant pas de ce diapason élégiaque. Je ne suis pas
Millevoye, et les feuilles, qui s'ouvrent à peine, ne sont pas près
de tomber. Bref, je ne me trouve pas plus mal, au contraire, mais
seulement plus faible; et je ne puis plus guère reculer devant la
demande d'un congé. C'est en perspective une solitude encore plus
solitaire. Autrefois je l'aimais; je savais la peupler de lectures,
de travaux capricieux, de rêves politiques avec intermèdes de
violoncelle. Maintenant tous ces vieux amis me délaissent, même cette
fidèle compagne de l'isolement, la méditation. Ce n'est pas que ma
pensée sommeille. Elle n'a jamais été plus active; à chaque instant
elle saisit de nouvelles harmonies, et il semble que le livre de
l'humanité s'ouvre devant elle. Mais c'est un tourment de plus,
puisque je ne puis transcrire aucune page de ce livre mystérieux
sur un livre plus palpable édité par Guillaumin. Aussi je chasse
ces chers fantômes, et comme le tambour-major grognard qui disait:
Je donne ma démission et que le gouvernement s'arrange comme il
pourra;--moi aussi, je donne ma démission d'économiste et que la
postérité s'en tire, si elle peut.....


                                                    Mugron, juin 1850.

... Je m'étais fait un peu d'illusion sur l'influence de l'air natal.
Quoique la toux soit moins fréquente, les forces ne reviennent pas.
Cela tient à ce que j'ai, toutes les nuits, un peu de fièvre. Mais la
fièvre et les Eaux-Bonnes n'ont jamais pu compatir ensemble. Aussi
dans quatre jours je serai guéri. Je voudrais bien guérir aussi d'un
_noir dans l'âme_ que je ne puis m'expliquer. D'où vient-il? Est-ce
des lugubres changements que Mugron a subis depuis quelques années?
Est-ce de ce que les idées me fuient sans que j'aie la force de les
fixer sur le papier, au grand dommage de la postérité? Est-ce...
est-ce...? mais si je le savais, cette tristesse aurait une cause, et
elle n'en a pas.--Je m'arrête tout court, de peur d'entonner la fade
jérémiade des spleenétiques, des incompris, des blasés, des génies
méconnus, des âmes qui cherchent une âme,--race maudite, vaniteuse et
fastidieuse, que je déteste de tout mon coeur, et à laquelle je ne
veux pas me mêler. J'aime mieux qu'on me dise tout simplement comme à
Basile: C'est la fièvre; buona sera.....


                                                 Mugron, juillet 1850.

... Vous veniez de perdre une amie d'enfance. Dans ces circonstances,
le premier sentiment est celui du regret; ensuite on jette un regard
troublé autour de soi, et on finit par faire un retour sur soi-même.
L'esprit interroge le _grand inconnu_, et, ne recevant aucune
réponse, il s'épouvante. C'est qu'il y a là un mystère qui n'est
pas accessible à l'esprit, mais au coeur.--_Peut-on douter sur un
tombeau?_....


                                              Mugron, 14 juillet 1850.

... Vous êtes bien bon, mon cher Monsieur, de m'encourager à
reprendre ces insaisissables _Harmonies_. Je sens aussi que j'ai
le devoir de les terminer, et je tâcherai de prendre sur moi d'y
consacrer ces vacances. Le champ est si vaste qu'il m'effraye. En
disant que les lois de l'économie politique sont harmoniques, je
n'ai pu entendre seulement qu'elles sont harmoniques entre elles,
mais encore avec les lois de la politique, de la morale et même
de la religion (en faisant abstraction des formes particulières à
chaque culte). S'il n'en était pas ainsi, à quoi servirait qu'un
ensemble d'idées présentât de l'harmonie, s'il était en discordance
avec des groupes d'idées non moins essentielles?--Je ne sais si je
me fais illusion, mais il me semble que c'est par là, et par là
seulement, que renaîtront au sein de l'humanité ces vives et fécondes
croyances dont M.... déplore la perte.--Les croyances éteintes ne
se ranimeront plus, et les efforts qu'on fait, dans un moment de
frayeur et de danger, pour donner cette ancre à la société, sont plus
méritoires qu'efficaces. Je crois qu'une épreuve inévitable attend le
catholicisme. Un acquiescement de pure apparence, que chacun exige
des autres et dont chacun se dispense pour lui-même, ce ne peut être
un état permanent.

Le plan que j'avais conçu exigeait que l'économie politique d'abord
fût ramenée à la certitude rigoureuse, puisque c'est la base. Cette
certitude, il paraît que je l'ai mal établie, puisqu'elle n'a frappé
personne, pas même les économistes de profession. Peut-être le second
volume donnera-t-il plus de consistance au premier.....


À M. PAILLOTTET.

                                               Paris, 14 juillet 1849.

Mon cher Paillottet, je vous suis bien reconnaissant de vous être
souvenu de moi dans nos Pyrénées, et en même temps je suis fier de
l'impression qu'elles ont faite sur vous. Que j'aurais été heureux
de vous suivre dans vos courses! Nous aurions peut-être refroidi et
vulgarisé ces beaux paysages, en y mêlant de l'économie politique.
Mais non; les lois sociales ont leurs _harmonies_ comme les lois
du monde physique. C'est ce que je m'efforce de démontrer dans le
livre que j'ai en ce moment sur le métier.--Je dois avouer que je
ne suis pas content de ce qu'il est. J'avais un magnifique sujet,
je l'ai manqué et ne suis plus à temps de refaire, parce que les
premières feuilles sont sous presse. Peut-être ce _fiasco_ n'est-il
pas de ma faute. C'est une chose difficile sinon impossible de parler
dignement des harmonies sociales à un public qui ignore ou conteste
les notions les plus élémentaires. Il faut tout prouver jusqu'à la
légitimité de l'intérêt, etc.--C'est comme si Arago voulait montrer
l'harmonie des mouvements planétaires à des gens qui ne sauraient pas
la numération.

En outre, je suis mal disposé et ne sais à quoi l'attribuer, car
ma santé est bonne. J'habite le Butard, où je croyais trouver des
inspirations; au lieu de cela, elles se sont envolées.

On assure que l'Assemblée va se proroger du 15 août au 1er octobre.
Dieu le veuille! J'essayerai de me relever dans mon second volume, où
je tirerai les conséquences du premier par rapport à notre situation
actuelle. Problème social.--Problème français...

L'économie politique vous doit beaucoup et moi aussi pour votre zèle
à _nous_ recommander. Continuez, je vous prie. Un converti en fait
d'autres. Le pays a bien besoin de cette science qui le sauvera.

Adieu! Votre bien dévoué.


                                                  Mugron, 19 mai 1850.

Mon cher Paillottet, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez
à ma santé et à mon voyage. Celui-ci s'est fait très-heureusement
et plus régulièrement que vous ne l'aviez prévu. Il n'y a pas eu de
malentendu entre ma place et moi. En route, de Tours à Bordeaux,
j'ai rencontré de fervents adeptes de l'économie politique, ce qui
m'a fait plaisir, mais m'a forcé de parler un peu trop. À Bordeaux,
je n'ai pu éviter quelque chose de pis que la simple causerie,
car la réaction y est arrivée à un tel excès qu'il faudrait être
de marbre pour écouter froidement ses blasphèmes.--Tout cela fait
que mon larynx est arrivé ici un peu fatigué, et les épanchements
de l'amitié, quelque délicieux qu'ils soient, ne sont pas propres
à le délasser. Pourtant, considérant les choses en gros, je me
trouve un peu mieux; j'ai plus de force de corps et de tête. Voilà
certes un long bulletin de ma santé; votre amitié me l'a demandé,
prenez-vous-en à elle.

Je reçus hier le _Journal des Économistes_, en même temps que votre
lettre; j'ai lu mon article. Je ne sais comment vous vous y êtes
pris, mais il m'a été impossible d'y reconnaître les _reprises_, tant
elles se confondent avec le tissu. L'idée dominante de cet article
n'y est peut-être pas mise assez en saillie. Malgré cela, elle
devrait frapper les bons esprits; et si j'avais été à Paris, j'aurais
fait tirer à part 500 copies pour les distribuer à l'Assemblée.
L'article n'étant pas long, il me semble que la _Voix du peuple_
devrait le reproduire dans un de ses _lundis_. Si vous en entendez
parler, faites-moi savoir ce qu'on en dit.

... Vous voilà chargé de mes affaires publiques et privées. En tout
cas, n'y consacrez, je vous prie, que vos moments perdus. Vous
voudriez beaucoup faire une renommée à mes pauvres _Harmonies_. Cela
vous sera difficile. Le temps seul y réussira, si elles valent la
peine que le temps s'occupe d'elles.--J'ai obtenu tout ce que je
pouvais raisonnablement désirer, savoir: que quelques jeunes hommes
de bonne volonté étudient le livre. Cela suffit pour qu'il ne tombe
pas, s'il mérite de se tenir debout. M. de Fontenay aura beaucoup
fait pour moi, s'il réussit à obtenir l'insertion d'un compte rendu
dans la _Revue des deux mondes_. Il fera plus encore à l'avenir par
les développements qu'il saura donnera l'idée principale. C'est tout
un continent à défricher. Je ne suis qu'un pionnier, commençant avec
des instruments fort imparfaits. La culture perfectionnée viendra
plus tard, et je ne saurais trop encourager de Fontenay à s'y
préparer. En attendant, tâchez, par notre ami Michel Chevalier, de
nous rendre M. Buloz favorable.

J'oublie probablement bien des choses, mais cela se retrouvera; car
j'espère que vous voudrez bien m'écrire le plus souvent possible, et
quant à moi, je vous donnerai souvent de mon écriture à débrouiller.


                                                  Mugron, 2 juin 1850.

... Mon cousin est parti avant-hier pour Paris. Il y arrivera à peu
près en même temps que cette lettre et vous remettra une bonne moitié
de l'article que je fais pour compléter la brochure[118]. Mais cet
article a pris un tel développement que nous ne pouvons lui faire
suivre cette destination. Il y aura près de cinquante pages de mon
écriture, c'est-à-dire de quoi faire un nouveau pamphlet, s'il en
vaut la peine. C'est un essai. Vous savez que j'ai toujours eu l'idée
de savoir ce qu'il adviendrait si je m'abstenais de refaire. Ceci a
été écrit à peu près par improvisation. Aussi je crains que cela ne
manque de la précision nécessaire au genre pamphlet. Dans quelques
jours, je vous enverrai la suite. Quand vous aurez l'ensemble, vous
déciderez.

[Note 118: Ce travail, au lieu de servir de complément au pamphlet
_Spoliation et loi_, devint un pamphlet séparé, sous ce titre: _La
loi_.--Voir t. IV, p. 342, et t. V, p. 1.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


                                            Eaux-Bonnes, 23 juin 1850.

... Me voici à la prétendue source de la santé. Je fais les choses en
conscience; c'est vous dire que je travaille très-peu. N'ayant pas
envie de me mettre à continuer les _Harmonies_, j'achève le pamphlet
_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et je serai probablement en
mesure de vous l'envoyer d'ici à quelques jours.

Je vous remercie de l'article que vous avez inséré dans l'_Ordre_. Il
vient d'être reproduit dans les journaux de mon département. C'est
probablement tout ce qu'on y saura jamais de mon livre.

Un autre compte rendu a paru dans le _Journal des Économistes_. Je ne
puis comprendre comment M. Clément a jugé à propos de critiquer mon
chapitre _futur_ sur la Population. Ce qui a paru offre bien assez
de prise, sans aller s'en prendre d'avance à ce qui n'a pas paru.
J'ai annoncé, il est vrai, que j'essayerai de démontrer cette thèse:
La densité de la population équivaut à une facilité croissante de
production.--Il faudra bien que M. Clément en convienne, ou qu'il nie
la vertu de l'échange et de la division du travail.

La critique qu'il fait du chapitre _Propriété foncière_ me fait
penser qu'il serait peut-être utile de réimprimer en brochure les
quatre ou cinq articles qui ont paru dans les _Débats_ sous le titre
de _Propriété et Spoliation_[119]. Ce sera d'ailleurs un anneau de
notre propagande, nécessaire à ceux qui n'ont pas la patience de lire
les _Harmonies_.

Ne m'oubliez pas auprès de MM. Quijano et de Fontenay.

[Note 119: Voir t. IV, p. 394.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


                                            Eaux-Bonnes, 28 juin 1850.

... Voici la première partie de l'article _Loi_[120]. Je n'ai rien
ajouté. Je suppose l'autre partie en route.--C'est bien sérieux pour
un pamphlet. Mais l'expérience m'a appris que ce sur quoi l'on compte
le moins réussit quelquefois le mieux, et que l'_esprit_ est nuisible
à l'_idée_.

Je voulais vous envoyer _Ce qu'on voit_; mais je ne le trouve pas
_réussi_. Là j'aurais dû reprendre la plaisanterie, au lieu de
tourner au sérieux, et qui pis est au genre géométrique[121].

C'est avec plaisir que je recevrai l'ouvrage de Michel Chevalier.
S'il me fait l'honneur de m'emprunter quelques points de vue, en
revanche il me donne beaucoup de faits et d'exemples: c'est du libre
Échange. Notre propagande a bon besoin de sa plume.

[Note 120: Non plus en manuscrit, mais en épreuve imprimée.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

[Note 121: Voir au tome V la note de la page 336.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


                                          Eaux-Bonnes, 2 juillet 1850.

... Votre observation sur _la Loi_ est juste. Je n'ai pas prouvé
comment l'égoïsme qui pervertit la loi est _inintelligent_. Mais
maintenant il n'est plus temps. Cette preuve, d'ailleurs, résulte de
l'ensemble des brochures précédentes et résultera mieux encore des
suivantes. On verra que la main sévère de la justice providentielle
s'appesantit tôt ou tard cruellement sur ces égoïsmes. Je crains
bien que la classe moyenne de notre époque n'en fasse l'expérience.
C'est une leçon qui n'a pas manqué aux rois, aux prêtres, aux
aristocraties, aux Romains, aux Conventionnels, à Napoléon.

J'écrirais à M. de Fontenay pour le remercier de sa bonne lettre,
s'il ne m'annonçait son départ pour la campagne.--Il y a de l'étoffe
chez ce collègue. D'ailleurs, les jeunes gens de notre temps ont une
souplesse de style au moyen de laquelle ils nous dépasseront. Ainsi
va et _doit aller_ le monde. Je m'en félicite. À quoi servirait qu'un
auteur fît une découverte, si d'autres ne venaient la féconder, la
rectifier au besoin, et surtout la propager?

Mon intention est de partir d'ici le 8 et d'arriver à Paris vers le
20. Je mettrai ma santé sous votre direction.


                                              Lyon, 14 septembre 1850.

Je ne veux pas me lancer dans la seconde moitié de mon voyage, sans
vous dire que tout s'est assez bien passé jusqu'ici. Je n'ai été un
peu éprouvé que dans le trajet de Tonnerre à Dijon; mais cela était
presque inévitable. Je crois que le mieux eût été de sacrifier une
nuit et de prendre le courrier. C'est toujours le meilleur système.
Coucher en route vous assujettit à prendre des pataches, des coucous,
à être jeté sur l'impériale au milieu d'hommes ivres, etc.; et vous
arrivez dans un mauvais cabaret pour recommencer le lendemain.

Je ne vous ai pas dit, mon ami, combien j'ai été sensible à l'idée
qui vous a un moment traversé l'esprit de m'accompagner jusqu'en
Italie. Je vous suis tout aussi reconnaissant que si vous eussiez
exécuté ce projet. Mais je ne l'aurais pas souffert. C'eût été
priver madame Paillottet de l'occasion de voir un jour ce beau pays,
ou du moins c'eût été diminuer ses chances. D'ailleurs, ne pouvant
pas causer, tout le charme de voyager ensemble eût été perdu. Ou nous
aurions souvent violé la consigne, ce qui nous eût causé des remords;
ou nous l'aurions observée, et ce n'eût pas été sans une lutte
pénible et perpétuelle. Quoi qu'il en soit, je vous remercie du fond
du coeur; et si madame Paillottet en a le courage, venez me chercher
ce printemps, quand je ne serai plus muet.

Rappelez à de Fontenay mon conseil, je dis plus, ma pressante
invitation de faire imprimer son _Capital_.


                                                Pise, 11 Octobre 1850.

... J'ignore combien durera la législation actuelle sur la presse
et la signature obligatoire. En attendant voilà, pour nos amis, une
bonne occasion de se faire dans la presse une honorable renommée.
J'ai remarqué avec plaisir des articles de Garnier, bien traités,
bien soignés, et où l'on voit qu'il ne veut pas compromettre
l'honneur du professorat. Je l'engage à continuer. Sous tous les
rapports, le moment est favorable. Il peut se faire une belle
position en répandant une doctrine pour laquelle les sympathies
publiques sont prêtes à s'éveiller.--Dites-lui de ma part que, si
l'occasion s'en présente, il ne permette ni à M. de Saint-Chamans
ni à qui que ce soit d'assimiler ma position à celle de M. Benoist
d'Azy dans la question des tarifs.--Il y a ces trois différences
essentielles:

1º D'abord, quand il serait vrai que je suis poussé par l'amour de ma
province, cela n'est pas la même chose que d'être poussé par l'amour
de l'argent.

2º Tout mon patrimoine, tout ce que j'ai au monde est _protégé_ par
nos tarifs. Plus donc M. de Saint-Chamans me suppose _intéressé_,
plus il doit me croire sincère quand je dis que la protection est un
fléau.

3º Mais ce qui ne permet, en aucune façon, d'assimiler le rôle à la
Chambre des protectionistes et des libre-échangistes, c'est l'abîme
qui sépare leur requête. Ce que M. Benoist d'Azy demande à la loi,
c'est qu'elle me dépouille à son profit. Ce que je demande à la
loi, c'est qu'elle soit neutre entre nous et qu'elle garantisse ma
propriété comme celle du maître de forges.

Molinari est chargé, à ce qu'il paraît, dans la _Patrie_, d'une
partie plus vive et plus saillante. De grâce, qu'il ne la traite
pas à la légère. Que de bien il peut faire en montrant combien sont
infectées de socialisme les feuilles qui s'en doutent le moins!
Comment a-t-il laissé passer l'article du _National_ sur le livre de
Ledru-Rollin et cette phrase:

«En Angleterre, il y a dix monopoles entés les uns sur les autres;
donc c'est la libre concurrence qui fait tout le mal.

«L'Angleterre ne jouit que d'une prospérité précaire parce qu'elle
repose sur l'injustice. Voilà pourquoi, si l'Angleterre rentre dans
les voies de la justice, comme le propose Cobden, sa décadence est
inévitable.»

Et c'est pour avoir fait ces découvertes que le _National_ décerne à
Ledru-Rollin le titre de _grand homme d'État_!...

Adieu, je suis fatigué.


FIN



TABLE DES MATIÈRES

DU SEPTIÈME VOLUME.

ESSAIS.


  1.--D'une pétition en faveur des réfugiés polonais                 1

  2.--D'un nouveau collége à fonder                                  4

  3.--Compte rendu sur la question des duels                        10

  4.--Liberté du commerce                                           14

  5.--Questions soumises aux Conseils généraux, en 1845             20

  6.--Projet de ligue anti-protectioniste                           30

  7.--Même sujet                                                    34

  8.--Même sujet                                                    38

  9.--Association à Bordeaux                                        43

  10.--Au rédacteur du _Journal de Lille_                           47

  11.--Théorie du bénéfice                                          50

  12.--Au rédacteur de _l'Époque_                                   53

  13.--Le libre-échange en action                                   58

  14.--Qu'est-ce que le commerce?                                   63

  15.--À M. le Ministre du commerce                                 66

  16.--Au rédacteur du _Courrier français_                          71

  17.--La réforme postale                                           78

  18.--Même sujet                                                   83

  19.--La liberté commerciale                                       91

  20.--1re lettre au _Journal des Débats_                           96

  21.--2e lettre                                                    99

  22.--Du chemin de fer de Bordeaux à Bayonne                      103

  23.--Aux membres de l'Association                                108

  24.--À M. Tanneguy-Duchâtel                                      114

  25.--La logique du _Moniteur industriel_                         119

  26.--Toast                                                       122

  27.--La loi des céréales et le salaire                           125

  28.--Au _Moniteur industriel_                                    128

  29 à 31.--Aux négociants du Havre                                131

  32 et 33.--Au rédacteur de _la Presse_                           143

  34 et 35.--Au rédacteur du _National_                            152

  36.--Le Roi libre-échangiste                                     167

  37.--Discours à la salle Duphot                                  170

  38.--Projet de discours à Bayonne                                178

  39.--Aux membres du Conseil général de la Seine                  193

  40.--Aux membres du Conseil général de la Nièvre                 199

  41.--À M. Jobard                                                 207

  42 à 45.--Courts articles dans la _République française_,
    du 27 février au 6 mars 1848                                   210

  56 à 63.--Courts articles dans le _Jacques-Bonhomme_, du 11 au
    23 juin 1848                                                   235

  64.--Le Capital                                                  248

  65.--Profession de foi de 1849                                   255

  66.--Rapport au Conseil général des Landes                       263


ÉBAUCHES.

  67.--Sophismes électoraux                                        271

  68.--Dialogue électoral                                          280

  69.--Fragment                                                    289

  70.--Réforme parlementaire                                       289

  71.--Lettre à un candidat                                        298

  72.--Lettre à M. Dampierre                                       300

  73.--Projet de préface pour les Harmonies                        303

  74.--Anglomanie, Anglophobie                                     309

  75.--Le profit de l'un est le dommage de l'autre                 327

  76.--Individualisme et Fraternité                                328

  77.--Barataria                                                   343

  78.--Lettre à un ecclésiastique                                  351

  79.--Question religieuse                                         353

  80.--De la séparation du temporel et du spirituel                357

  81.--Pensée                                                      361

  82.--Les trois conseils                                          361


CORRESPONDANCE.

  Lettre à M. Laurence                                             369

  Lettre à M. Dunoyer                                              371

  Lettre à M. de Lamartine                                         373

  Lettre à M. Paulton                                              374

  Cinq lettres à M. Horace Say                                     377

  Dix-sept lettres à M. Domenger                                   385

  Lettre à M. George Wilson                                        412

  Deux lettres à M. le comte Arrivabene                            416

  Onze lettres à M. et madame Schwabe                              420

  Cinq lettres à M. et madame Cheuvreux                            432

  Huit lettres à M. Paillottet                                     436


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.


CORBEIL.--Typ. et stér. de CRÉTÉ.



[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

--Page 5: "Tityre, tu patu læ recu", les voyelles de cette phrase sont
surmontées d'une brève.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home