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Title: Le livre de Jade
Author: Gautier, Judith
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le livre de Jade" ***

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LE LIVRE DE JADE

PAR

JUDITH WALTER


PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

47, Passage Choiseul, 47

M.DCCC.LXVII



A

TIN-TUN-LING

Poëte chinois

CE LIVRE EST DÉDIÉ.

J. W.

Avril 1867.



LES AMOUREUX


[Illustration: chin001]



  LA FEUILLE DE SAULE

            _Selon Tchan-Tiou-Lin._

  La jeune femme qui rêve accoudée à sa
  fenêtre, je ne l'aime pas à cause de la
  maison somptueuse qu'elle possède au bord
  du Fleuve Jaune;

  Mais je l'aime parce qu'elle a laissé tomber
  à l'eau une petite feuille de saule.

  Je n'aime pas la brise de l'est parce qu'elle
  m'apporte le parfum des pêchers en fleurs qui
  blanchissent la Montagne Orientale;

  Mais je l'aime parce qu'elle a poussé du
  côté de mon bateau la petite feuille de saule.

  Et la petite feuille de saule, je ne l'aime
  pas parce qu'elle me rappelle le tendre
  printemps qui vient de refleurir;

  Mais je l'aime parce que la jeune femme a
  écrit un nom dessus avec la pointe de son
  aiguille à broder, et que ce nom, c'est le
  mien.



  L'OMBRE DES FEUILLES D'ORANGER

            _Selon Tin-Tun-Ling._

  La jeune fille qui travaille tout le jour dans
  sa chambre solitaire est doucement émue
  si elle entend tout à coup le son d'une flûte
  de jade;

  Et elle s'imagine qu'elle entend la voix
  d'un jeune garçon.

  A travers le papier des fenêtres, l'ombre
  des feuilles d'oranger vient s'asseoir sur ses
  genoux;

  Et elle s'imagine que quelqu'un a déchiré
  sa robe de soie.



  AU BORD DE LA RIVIÈRE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Des jeunes filles se sont approchées de la
  rivière; elles s'enfoncent dans les touffes
  de nénuphars.

  On ne les voit pas, mais on les entend rire,
  et le vent se parfume en traversant leurs
  vêtements.

  Un jeune homme à cheval passe au bord de
  la rivière, tout près des jeunes filles.

  L'une d'elles a senti son cœur battre et son
  visage a changé de couleur.

  Mais les touffes de nénuphars l'enveloppent.



  L'ÉPOUSE VERTUEUSE

            _Selon Tchang-Tsi._

  Tu m'offres deux perles brillantes; bien
  que je détourne la tête, mon cœur pâlit
  et s'émeut malgré moi.

  Un instant je les pose sur ma robe, ces
  deux perles claires; la soie rouge leur donne
  des reflets rosés.

  Que ne t'ai-je connu avant d'être mariée!
  Mais éloigne-toi de moi, car j'appartiens à un
  époux.

  Au bord de mes cils, voici deux larmes
  tremblantes; ce sont tes perles que je te
  rends.



  LA FLEUR DE PÊCHER

            _Selon Tse-Tié._

  J'ai cueilli une petite fleur de pêcher et je
  l'ai apportée à la jeune femme qui a les
  lèvres plus roses que les petites fleurs.

  J'ai pris une hirondelle noire et je l'ai
  donnée à la jeune femme dont les sourcils
  ressemblent aux deux ailes d'une hirondelle noire.

  Le lendemain la fleur était fanée, et l'oiseau
  s'était échappé par la fenêtre du côté de la
  Montagne Bleue où habite le Génie des fleurs
  de pêcher;

  Mais les lèvres de la jeune femme étaient
  toujours aussi roses, et les ailes noires de ses
  yeux ne s'étaient pas envolées.



  L'EMPEREUR

            _Selon Thou-Fou._

  Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel,
  éblouissant de pierreries, est assis au
  milieu des Mandarins; il semble un soleil
  environné d'étoiles.

  Les Mandarins parlent gravement de graves
  choses; mais la pensée de l'Empereur s'est
  enfuie par la fenêtre ouverte.

  Dans son pavillon de porcelaine, comme
  une fleur éclatante entourée de feuillage,
  l'Impératrice est assise au milieu de ses femmes.

  Elle songe que son bien-aimé demeure trop
  longtemps au conseil, et, avec ennui, elle
  agite son éventail.

  Une bouffée de parfums caresse le visage
  de l'Empereur.

  «Ma bien-aimée d'un coup de son éventail
  m'envoie le parfum de sa bouche;» et
  l'Empereur, tout rayonnant de pierreries,
  marche vers le pavillon de porcelaine,
  laissant se regarder en silence les Mandarins
  étonnés.



  LE PÊCHEUR

            _Selon Li-Tai-Pé._

  La terre a bu la neige et voici que l'on
  revoit les fleurs de prunier.

  Les feuilles de saule ressemblent à de l'or
  neuf et le lac est pareil à un lac d'argent.

  C'est le moment où les papillons poudrés
  de soufre appuient leurs têtes veloutées sur le
  cœur des fleurs.

  Le pêcheur, de son bateau immobile, jette
  ses filets qui brisent la surface de l'eau.

  Il pense à celle qui reste à la maison
  comme l'hirondelle dans son nid, à celle qu'il
  va bientôt aller revoir en lui portant la
  nourriture, comme le mâle de l'hirondelle.



  CHANT DES OISEAUX, LE SOIR

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Au milieu du vent frais les oiseaux
  chantent gaiement sur les branches
  transversales.

  Derrière les treillages de sa fenêtre, une
  jeune femme qui brode des fleurs brillantes
  sur une étoffe de soie écoute les oiseaux
  s'appeler joyeusement dans les arbres.

  Elle relève sa tête et laisse tomber ses bras;
  sa pensée est partie vers celui qui est loin
  depuis longtemps.

  «Les oiseaux savent se retrouver dans le
  feuillage; mais les larmes qui tombent des
  yeux des jeunes femmes comme la pluie
  d'orage ne rappellent pas les absents.»

  Elle relève ses bras et laisse tomber sa tête
  sur son ouvrage.

  «Je vais broder une pièce de vers parmi
  les fleurs de la robe que je lui destine, et
  peut-être les caractères lui diront-ils de
  revenir.»



  LES PERLES DE JADE

            _Selon Tchan-Tiou-Lin._

  J'ai vu passer la première épouse du grand
  Mandarin Lo-Wang-Li; elle se promenait
  à cheval près du lac, dans l'allée où la lune
  blanchit les feuilles de saule.

  En se promenant elle a laissé tomber de
  son cou quelques perles de jade; un homme
  qui se trouvait là les a ramassées et s'est
  enfui très-joyeux.

  Mais moi, je n'ai pas ramassé de perles,
  parce que je regardais seulement le beau
  visage de la jeune femme, plus blanc que la lune
  dans les feuilles de saule, et je m'en suis allé
  en pleurant.



  LA FEUILLE SUR L'EAU

            _Selon Tché-Tsi._

  Le vent a décroché une feuille de saule; elle
  est tombée légèrement dans le lac et s'est
  éloignée, balancée par les vagues.

  Le temps a effacé de mon cœur un souvenir,
  un souvenir qui s'est lentement effacé.

  Étendu au bord de l'eau, je regarde
  tristement la feuille de saule qui voyage loin de
  l'arbre penché.

  Car depuis que j'ai oublié celle que
  j'aimais, je rêve tout le jour, tristement étendu
  au bord de l'eau.

  Et mes yeux suivent toujours la feuille de
  saule, et maintenant elle est revenue sous
  l'arbre, et je pense que dans mon cœur le
  souvenir ne s'est jamais effacé.



  SUR LE FLEUVE TCHOU

            _Selon Thou-Fou._

  Mon bateau glisse rapidement sur le fleuve,
  et je regarde dans l'eau.

  Au-dessus est le grand ciel, où se promènent
  les nuages.

  Le ciel est aussi dans le fleuve; quand un
  nuage passe sur la lune, je le vois passer dans
  l'eau;

  Et je crois que mon bateau glisse sur le
  ciel.

  Alors je songe que ma bien-aimée se reflète
  ainsi dans mon cœur.



  LE MAUVAIS CHEMIN

            _Selon Tse-Tié._

  J'ai vu un chemin doucement obscurci par
  les grands arbres, un chemin bordé de
  buissons en fleurs.

  Mes yeux ont pénétré sous l'ombre verte
  et se sont promenés longuement dans le
  chemin.

  Mais à quoi bon prendre cette route? Elle
  ne conduit pas à la demeure de celle que
  j'aime.

  Quand ma bien-aimée est venue au monde,
  on a enfermé ses petits pieds dans des boîtes
  de fer; et ma bien-aimée ne se promène
  jamais dans les chemins.

  Quand elle est venue au monde, on a
  enfermé son cœur dans une boîte de fer; et celle
  que j'aime ne m'aimera jamais.



  UN JEUNE POËTE PENSE A SA BIEN-AIMÉE.

  Qui habite de l'autre côté du fleuve.

            _Selon Sao-Nan._

  La lune monte vers le cœur du ciel
  nocturne et s'y repose amoureusement.

  Sur le lac lentement remué, la brise du
  soir passe, passe, repasse en baisant l'eau
  heureuse.

  Oh! quel accord serein résulte de l'union
  des choses qui sont faites pour s'unir!

  Mais les choses qui sont faites pour s'unir
  s'unissent rarement.



  L'ÉVENTAIL

            _Selon Tan-Jo-Su._

  La nouvelle épouse est assise dans la
  Chambre Parfumée, où l'époux est entré la
  veille pour la première fois.

  Elle tient à la main son éventail où sont
  écrits ces caractères: «Quand l'air est
  étouffant et le vent immobile, on m'aime et l'on
  me demande la fraîcheur; mais quand le vent
  se lève et quand l'air devient froid, on me
  dédaigne et l'on m'oublie.»

  En lisant ces caractères, la jeune femme
  songe à son époux, et déjà des pensées tristes
  l'enveloppent.

  «Le cœur de mon époux est maintenant
  jeune et brûlant; mon époux vient près de
  moi pour rafraîchir son cœur;

  «Mais lorsque son cœur sera froid et
  tranquille, il me dédaignera peut-être et
  m'oubliera.»



  A LA PLUS BELLE FEMME

  Du Bateau des Fleurs

            _Selon Tché-Tsi._

  Je t'ai chanté des chansons en m'accompagnant
  de ma flûte d'ébène, des chansons
  où je te racontais ma tristesse; mais tu ne m'as
  pas écouté.

  J'ai composé des vers où je célébrais ta
  beauté; mais en balançant la tête tu as jeté
  dans l'eau les feuilles glorieuses où j'avais
  tracé des caractères.

  Alors je t'ai donné un gros saphir, un
  saphir pareil au ciel nocturne, et, en échange
  du saphir obscur, tu m'as montré les petites
  perles de ta bouche.



  LA MAISON DANS LE CŒUR

            _Selon Thou-Fou._

  Les flammes cruelles ont dévoré
  entièrement la maison où je suis né.

  Alors je me suis embarqué sur un vaisseau
  tout doré, pour distraire mon chagrin.

  J'ai pris ma flûte sculptée, et j'ai dit une
  chanson à la lune; mais j'ai attristé la lune,
  qui s'est voilée d'un nuage.

  Je me suis retourné vers la montagne, mais
  elle ne m'a rien inspiré.

  Il me semblait que toutes les joies de mon
  enfance étaient brûlées dans ma maison.

  J'ai eu envie de mourir, et je me suis
  penché sur la mer. A ce moment, une femme
  passait dans une barque; j'ai cru voir la lune
  se reflétant dans l'eau.

  Si Elle voulait, je me rebâtirais une maison
  dans son cœur.



  SUR LES BALANCEMENTS D'UN NAVIRE

  Vu de la province de l'Ouest

            _Selon Sou-Tong-Po._

  Une vapeur bleue l'enveloppe comme une
  gaze légère, et une dentelle d'écume
  l'entoure, semblable à un rang de dents
  blanches.

  Le soleil lentement s'élève en souriant à la
  mer, et la mer semble une grande étoffe de
  soie brodée d'or.

  Les poissons viennent souffler à la surface
  des globules qui sont autant de perles
  brillantes, et les flots clairs bercent doucement
  le Bateau des Fleurs.

  Mon cœur se tord de douleur en le voyant
  si éloigné de moi et retenu au rivage par une
  corde de soie.

  Car c'est là que fleurissent les fleurs les
  plus éclatantes, c'est là que le vent est
  parfumé et que demeure le printemps.

  Je vais chanter une chanson en vers,
  marquant la mesure avec mon éventail, et la
  première hirondelle qui passera, je la prierai
  d'emporter là-bas ma chanson.

  Et je vais jeter dans la mer une fleur que
  le vent poussera jusqu'au navire.

  La petite fleur, quoique morte, danse
  légèrement sur l'eau; mais moi je chante avec
  l'âme désolée.



  LA LUNE



  [Illustration: chin002]

  LE FLEUVE PAISIBLE

            _Selon Than-Jo-Su._

  Tant qu'un homme reste sur la terre, il
  voit la Lune toujours pure et brillante.

  Comme un fleuve paisible suit son cours,
  chaque jour elle traverse le ciel.

  Jamais on ne la voit s'arrêter ni revenir en
  arrière.

  Mais l'homme a des pensées brèves et vagabondes.



  LE CLAIR DE LUNE DANS LA MER

            _Selon Li-Su-Tchon._

  La pleine Lune vient de sortir de l'eau. La
  mer ressemble à un grand plateau d'argent.

  Sur un bateau quelques amis boivent des
  tasses de vin.

  En regardant les petits nuages qui se
  balancent sur la montagne, éclairés par la Lune,

  Quelques-uns disent que ce sont les femmes
  de l'Empereur qui se promènent vêtues de
  blanc;

  Et d'autres prétendent que c'est une nuée
  de cygnes.



  L'ESCALIER DE JADE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Sous la douce clarté de la pleine Lune,
  l'impératrice remonte son escalier de jade,
  tout brillant de rosée.

  Le bas de la robe baise doucement le bord
  des marches; le satin blanc et le jade se
  ressemblent.

  Le clair de Lune a envahi l'appartement de
  l'impératrice; en passant la porte, elle est
  tout éblouie;

  Car, devant la fenêtre, sur le rideau brodé
  de perles de cristal, on croirait voir une
  société de diamants qui se disputent la lumière;

  Et, sur le parquet de bois pâle, on dirait
  une ronde d'étoiles.



  UN POËTE REGARDE LA LUNE

            _Selon Tan-Jo-Su._

  De mon jardin j'entends chanter une femme,
  mais malgré moi je regarde la Lune.

  Je n'ai jamais pensé à rencontrer la femme
  qui chante dans le jardin voisin; mon regard
  suit toujours la Lune dans le ciel.

  Je crois que la Lune me regarde aussi, car
  un long rayon d'argent arrive jusqu'à mes
  yeux.

  Les chauves-souris le traversent de temps
  en temps et me font brusquement baisser les
  paupières; mais lorsque je les relève, je vois
  le regard d'argent toujours dardé sur moi.

  La Lune se mire dans les yeux des poëtes
  comme dans les écailles brillantes des
  dragons, ces poëtes de la mer.



  SUR LA RIVIÈRE BORDÉE DE FLEURS

            _Selon Tan-Jo-Su._

  Un seul nuage se promène dans le ciel;
  ma barque est seule sur le fleuve.

  Mais voici la Lune qui se lève dans le
  ciel et dans le fleuve;

  Le nuage est moins sombre, et moi je
  suis moins triste dans ma barque solitaire.



  PROMENADE LE SOIR DANS LA PRAIRIE

            _Selon Thou-Fou._

  Le soleil d'automne a traversé la prairie en
  venant de l'est; maintenant il glisse
  derrière la grande montagne de l'ouest.

  Il reste une lueur dans le ciel; sans doute
  le jour se lève de l'autre côté de la montagne.

  Les arbres sont couverts de rouille, et
  le vent froid du soir décroche les dernières
  feuilles.

  Une cigogne veuve regagne son nid solitaire,
  tristement et lentement, comme si elle
  espérait encore voir revenir celui qui ne
  reviendra plus,

  Et les corbeaux font un grand bruit autour
  des arbres, pendant que la Lune commence
  à s'allumer pour la nuit.



  AU BORD DU PETIT LAC

            _Selon Tan-Jo-Su._

  Le petit lac s'enfuit poursuivi par le vent,
  mais bientôt il revient sur ses pas.

  Les poissons sautent par moment hors de
  l'eau: on croirait que ce sont les nénuphars
  qui s'épanouissent.

  La Lune, adoucie par les nuages, se fait un
  chemin à travers les branches,

  Et la gelée blanche change en perles les
  diamants de la rosée.



  PRÈS DE L'EMBOUCHURE DU FLEUVE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Les petites vagues brillent au clair de Lune
  qui change en argent le vert limpide de
  l'eau; et l'on croirait voir mille poissons
  courir vers la mer.

  Je suis seul dans mon bateau qui glisse le
  long du rivage; quelquefois j'effleure l'eau
  avec mes rames; la nuit et la solitude me
  remplissent le cœur de tristesse.

  Mais voici une touffe de nénuphars avec
  ses fleurs semblables à de grosses perles; je
  les caresse doucement de mes rames.

  Le frémissement des feuilles murmure avec
  tendresse, et les fleurs, inclinant leurs petites
  têtes blanches, ont l'air de me parler.

  Les nénuphars veulent me consoler; mais
  déjà, en les voyant, j'avais oublié ma tristesse.



  UNE FEMME DEVANT SON MIROIR

            _Selon Tan-Jo-Su._

  Assise devant son miroir, elle regarde le
  clair de Lune.

  Le store baissé entrecoupe la lumière; dans
  la chambre on croirait voir du jade brisé en
  mille morceaux.

  Au lieu de peigner ses cheveux, elle relève
  le store en fils de bambou, et le clair de Lune
  apparaît plus brillant,

  Comme une femme vêtue de soie qui laisse
  tomber sa robe.



  L'AUTOMNE



  [Illustration: chin003]



  LES CHEVEUX BLANCS

            _Selon Tin-Tun-Ling._

  Les sauterelles vertes poussent en même
  temps que le blé; ainsi, dans la belle
  saison, les jeunes gens boivent et folâtrent.

  Mais ceux dont l'esprit s'élève deviennent
  bientôt tristes, car les nuages noirs se
  balancent à moitié chemin du ciel.

  Les hirondelles noires s'en vont; les cigognes
  blanches arrivent; ainsi les cheveux blancs
  suivent les cheveux noirs;

  Et c'est une règle unique sur toute la terre,
  comme il n'y a qu'une lune dans le ciel.



  LE CORMORAN

            _Selon Sou-Tong-Po._

  Solitaire et immobile, le cormoran
  d'automne médite au bord du fleuve, et son
  œil rond suit la marche de l'eau.

  Si quelquefois un homme se promène sur
  le rivage, le cormoran s'éloigne lentement en
  balançant la tête;

  Mais, derrière les feuilles, il guette le
  départ du promeneur, car il aspire à voir encore
  les ondulations du courant monotone;

  Et, la nuit, lorsque la lune brille sur les
  vagues, le cormoran médite, un pied dans
  l'eau.

  Ainsi l'homme qui a dans le cœur un grand
  amour suit toujours les ondulations d'une
  même pensée.



  PENDANT QUE JE CHANTAIS LA NATURE

            _Selon Thou-Fou._

  Assis dans mon pavillon du bord de l'eau,
  j'ai regardé la beauté du temps; le soleil
  marchait lentement vers l'occident au travers
  du ciel limpide.

  Les navires se balançaient sur l'eau, plus
  légers que des oiseaux sur les branches, et
  le soleil d'automne versait de l'or dans la
  mer.

  J'ai pris mon pinceau, et, penché sur le
  papier, j'ai tracé des caractères semblables à des
  cheveux noirs qu'une femme lisse avec la
  main;

  Et, sous le soleil d'or, j'ai chanté la beauté
  du temps.

  Au dernier vers, j'ai relevé la tête; alors
  j'ai vu que la pluie tombait dans l'eau.



  LE SOIR D'AUTOMNE

            _Selon Tché-Tsi._

  La vapeur bleue de l'automne s'étend sur
  le fleuve; les petites herbes sont
  couvertes de gelée blanche,

  Comme si un sculpteur avait laissé tomber
  sur elles de la poussière de jade.

  Les fleurs n'ont déjà plus de parfums; le
  vent du nord va les faire tomber, et bientôt
  les nénuphars navigueront sur le fleuve.

  Ma lampe s'est éteinte d'elle-même, la
  soirée est finie, je vais aller me coucher.

  L'automne est bien long dans mon cœur,
  et les larmes que j'essuie sur mon visage se
  renouvellent toujours.

  Quand donc le soleil du mariage
  viendra-t-il sécher mes larmes?



  PENSÉES D'AUTOMNE

            _Selon Thou-Fou._

  Voici les tristes pluies; on dirait que le
  ciel pleure le départ du beau temps.

  L'ennui couvre l'esprit comme un voile de
  nuages, et nous restons tristement assis à
  l'intérieur.

  C'est le moment de laisser tomber sur le
  papier la poésie amassée pendant l'été; ainsi,
  des arbres, les fleurs mûres tombent.

  Allons, je tremperai mes lèvres dans ma
  tasse chaque fois que j'imbiberai mon
  pinceau,

  Et je ne laisserai pas ma rêverie s'en aller,
  semblable à un filet de fumée, car le temps
  s'envole plus vite que l'hirondelle.



  LE CŒUR TRISTE AU SOLEIL

            _Selon Su-Tchon._

  Le vent d'automne arrache les feuilles des
  arbres et les disperse sur la terre.

  Je les regarde s'envoler sans regret, car seul
  je les ai vues venir, et seul je les vois partir,

  La tristesse projette son ombre sur mon
  cœur, comme les hautes montagnes font la
  nuit dans la vallée.

  Les souffles d'hiver changent l'eau en pierre
  brillante; mais au premier regard de l'été elle
  redeviendra cascade joyeuse.

  Quand l'été sera de retour, j'irai m'asseoir
  sur la plus haute roche, pour voir si le soleil
  fera fondre mon cœur.



  PENSÉE ÉCRITE SUR LA GELÉE BLANCHE

            _Selon Haon-Ti._


  La gelée blanche recouvre entièrement les
  arbustes; ils ressemblent aux visages poudrés
  des femmes.

  Je les regarde de ma fenêtre, et je pense
  que l'homme, sans les femmes, est comme
  une fleur dépouillée de feuillage.

  Et pour chasser la tristesse amère qui
  m'envahit,

  Avec mon souffle, j'écris ma pensée sur la
  gelée blanche.



  TRISTESSE DU LABOUREUR

            _Selon Sou-Tong-Po._

  La neige est descendue légèrement sur la
  terre, comme une nuée de papillons.

  Le laboureur a posé sa bêche, et il lui
  semble que des fils invisibles serrent son
  cœur.

  Il est triste, car la terre était son amie, et
  lorsqu'il se penchait sur elle pour lui confier
  la graine pleine d'espérance, il lui donnait
  aussi ses pensées secrètes.

  Et plus tard, lorsque la graine avait germé,
  il retrouvait ses pensées tout en fleur.

  Et maintenant la terre se cache sous un
  voile de neige.



  LE PAVILLON DU JEUNE ROI

            _Selon Ouan-Po._

  Le jeune roi de Teng habitait près du grand
  fleuve un pavillon gracieusement découpé.

  Le roi était vêtu de satin, et des ornements
  de jade se balançaient à sa ceinture.

  Mais maintenant les robes de satin dorment
  dans des coffres d'ébène et les ornements
  de jade sont immobiles; on ne voit
  plus entrer dans le pavillon que les vapeurs
  bleues du matin et la pluie qui pleure le soir.

  Les nuages roulent dans le ciel, noircissant
  l'eau limpide; car le roi est parti. Ainsi la
  lune traverse le ciel et disparaît.

  Et les automnes se suivent tristement. Où
  donc le roi est-il allé? Autrefois il admirait
  le fleuve; l'eau vibrante n'a pas gardé le
  reflet de ses yeux, et lui, maintenant, garde-t-il
  le souvenir du fleuve?



  LES PETITES FLEURS SE MOQUENT

  DES GRAVES SAPINS

            _Selon Tin-Tun-Ling._

  Sur le haut de la montagne, les sapins
  demeurent sérieux et hérissés; au bas de
  la montagne, les fleurs éclatantes s'étalent
  sur l'herbe.

  En comparant leurs fraîches robes aux vêtements
  sombres des sapins, les petites fleurs
  se mettent à rire.

  Et les papillons légers se mêlent à leur
  gaieté.

  Mais, un matin d'automne, j'ai regardé la
  montagne: les sapins, tout habillés de blanc,
  étaient là, graves et rêveurs.

  J'ai eu beau chercher au bas de la montagne,
  je n'ai pas vu les petites fleurs moqueuses.



  PAR UN TEMPS TIÈDE

            _Selon Ouan-Tchan-Lin._

  Les jeunes filles d'autrefois sont assises dans
  le bosquet fleuri et parlent bas entre elles.

  «On prétend que nous sommes vieilles et
  que nos cheveux sont blancs; on dit aussi
  que notre visage n'est plus resplendissant
  comme la lune.

  «Qu'en savons-nous? C'est peut-être une
  médisance; on ne peut pas se voir soi-même.

  «Qui nous dit que l'hiver n'est pas de
  l'autre côté du miroir, obscurcissant nos
  traits et couvrant de gelée blanche nos
  chevelures?»*



  LE SOUCI D'UNE JEUNE FILLE

            _Selon Han-Ou._

  La lune éclaire la cour intérieure, je passe
  la tête par ma fenêtre et je regarde les
  marches de l'escalier.

  Je vois le reflet du feuillage et aussi
  l'ombre agitée de la balançoire que le vent
  secoue.

  Je rentre et je me couche dans mon lit
  treillagé; la fraîcheur de la nuit m'a saisie; je
  tremble dans ma chambre solitaire.

  Et voici que j'entends tomber la pluie dans
  le lac! Demain mon petit bateau sera mouillé;
  comment ferai-je pour aller cueillir les fleurs
  de nénuphar?



  LES VOYAGEURS



  [Illustration: chin004]


  L'EXILÉ

            _Selon Sou-Tong-Po._

  Les jeunes gens portent volontiers des
  costumes aux couleurs joyeuses; les uns ont
  des robes roses, d'autres ont des robes vertes,

  De même qu'au retour du jeune printemps
  les jardins resplendissent d'herbes nouvelles
  et de pêchers en fleurs;

  Mais celui qui voyage loin de son pays,
  bien qu'il soit jeune encore, est toujours vêtu
  d'une robe noire.



  L'AUBERGE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Je me suis couché dans ce lit d'auberge; la
  lune, sur le parquet, jetait une lueur
  blanche,

  Et j'ai d'abord cru qu'il avait neigé sur le
  parquet.

  J'ai levé la tête vers la lune claire, et j'ai
  songé aux pays que, je vais parcourir et aux
  étrangers qu'il me faudra voir.

  Puis j'ai baissé la tête vers le parquet, et
  j'ai songé à mon pays et aux amis que je ne
  verrai plus.



  LE GROS RAT

            _Selon Sao-Nan._

  Gros rat! énorme rat! ne ronge pas tout
  mon grain, rat cruel et dévorateur!

  Depuis trois ans je subis la férocité de tes
  dents aiguës, et j'ai vainement tenté de
  t'adoucir par des supplications.

  Mais enfin je partirai, et je te fuirai, et
  j'irai me bâtir une maison dans un pays
  lointain,

  Dans un pays lointain et heureux, où les
  remords ne sont pas éternels!



  UN NAVIRE A L'ABRI DU VENT CONTRAIRE

            _Selon Sou-Tong-Po._

  Les voiles tombent lourdement le long du
  mât, le vent joue de la flûte avec fureur.

  De tous côtés, en écumant, les vagues
  battent le navire; on dirait qu'il est posé au
  milieu d'une grande fleur blanche.

  L'ancre, au bout de sa chaîne, descend dans
  l'eau et s'accroche aux rochers; de mille et
  mille lieues le vent se lance contre elle, et ils
  luttent ensemble.

  On dirait que la mer veut escalader la
  montagne pour atteindre le ciel; par moments
  le ciel et la mer paraissent se rejoindre.

  Les marins oisifs dorment dans le navire,
  calmes sur l'océan furieux. Cependant le
  cœur aussi a ses vents contraires et ses
  orages.

  Lorsque le temps nous permettra de repartir,
  j'écrirai ma pensée sur le flanc de la
  montagne.



  LA FLÛTE D'AUTOMNE

            _Selon Thou-Fou._

  Pauvre voyageur, loin de la patrie, sans
  argent et sans amis, tu n'entends plus la
  douce musique de la langue maternelle.

  Cependant l'été est si brillant, la nature
  étale tant de richesse, que tu n'es pas pauvre;
  et le chant des oiseaux n'est pas pour toi une
  langue étrangère.

  Mais lorsque tu entendras le cri de la cigale,
  cette flûte de l'automne, quand tu verras les
  nuages roulés par le vent dans le ciel, ta
  douleur n'aura plus de bornes,

  Et, mettant la main sur tes yeux, tu
  laisseras ton âme s'enfuir vers la patrie.



  EN ALLANT A TCHI-LI

            _Selon Tse-Tié._

  Je me suis assis au bord de la route, sur un
  arbre renversé, et j'ai regardé la route qui
  continuait à s'en aller vers Tchi-Li.

  Ce matin le satin bleu de mes souliers brillait
  comme de l'acier, et l'on pouvait suivre
  le dessin des broderies noires.

  Maintenant mes souliers sont cachés sous
  la poussière.

  Quand je suis parti, le soleil riait dans le
  ciel, les papillons voltigeaient autour de moi,
  et je comptais les marguerites blanches
  répandues dans l'herbe comme des poignées de
  perles.

  Maintenant c'est le soir, et il n'y a plus de
  marguerites.

  Les hirondelles glissent rapidement à mes
  pieds, les corbeaux s'appellent pour se
  coucher, et je vois des laboureurs, leur natte
  roulée autour de la tête, regagner les prochains
  villages.

  Mais moi j'ai encore une longue route à
  parcourir.

  Avant d'arriver à Tchi-Li, je veux
  composer une pièce de vers, une pièce de vers
  triste comme mon esprit sans compagnon,

  Et dans un rhythme difficile, dans un
  rhythme très-difficile, afin que la route d'ici
  à Tchi-Li me paraisse trop courte.



  LE VIN



  [Illustration: chin005]



  AU MILIEU DU FLEUVE

            _Selon Tchan-Oui._

  Dans mon bateau, que le fleuve balance
  sans brusquerie, je me promène tant que
  le jour dure,

  Et je regarde l'ombre des montagnes dans
  l'eau.

  Je n'ai plus d'autre amour que l'amour du
  vin, et ma tasse pleine est en face de moi.
  Aussi mon cœur est rempli de gaîté.

  Autrefois il y avait dans mon cœur plus de
  mille chagrins; mais, à présent,

  Je regarde l'ombre des montagnes dans
  l'eau.



  POUR OUBLIER SES PENSÉES

            _Selon Ouan-Oui._

  Réjouissons-nous ensemble et remplissons
  de vin tiède nos tasses de porcelaine.

  Le frais printemps s'éloigne, mais il
  reviendra; buvons tant que nos lèvres auront
  soif,

  Et peut-être oublierons-nous que nous
  sommes à l'hiver de notre âge,

  Et que les fleurs se fanent.



  PENSÉES DU SEPTIÈME MOIS

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Au milieu des fleurs de mon jardin, je
  songe en buvant un vin frais et transparent
  comme le jade.

  Le vent me caresse doucement les joues
  et rafraîchit l'air brûlant; mais, quand
  l'hiver viendra, comme je ramènerai mon
  manteau!

  La femme, dans la splendeur de sa beauté,
  est pareille au vent tiède d'aout: elle
  rafraîchit et parfume notre vie;

  Mais, lorsque la soie blanche de l'âge
  couvre sa tête, nous la fuyons comme le vent
  d'hiver.



  CHANSON SUR LE FLEUVE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Mon bateau est d'ébène; ma flûte de jade
  est percée de trous d'or.

  Comme la plante qui enlève une tache sur
  une étoffe de soie, le vin efface la dispute
  dans le cœur.

  Quand on possède de bon vin, un bateau
  gracieux et l'amour d'une jeune femme, on
  est semblable aux Génies immortels.



  LE PAVILLON DE PORCELAINE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Au milieu du petit lac artificiel s'élève
  un pavillon de porcelaine verte et
  blanche; on y arrive par un pont de jade
  qui se voûte comme le dos d'un tigre.

  Dans ce pavillon quelques amis vêtus de
  robes claires boivent ensemble des tasses de
  vin tiède.

  Ils causent gaiement ou tracent des vers
  en repoussant leurs chapeaux en arrière, en
  relevant un peu leurs manches,

  Et, dans le lac où le petit pont renversé
  semble un croissant de jade, quelques amis
  vêtus de robes claires boivent, la tête en bas,
  dans un pavillon de porcelaine.



  LES TROIS FEMMES DU MANDARIN

            _Selon Sao-Nan._


  _L'Épouse légitime_

  Il y a du vin dans la tasse, et dans le plat
  il y a des nids d'hirondelles. Depuis les
  temps les plus reculés, un mandarin a
  toujours respecté son épouse légitime.

  _La Concubine_

  Il y a du vin dans la tasse, et dans le plat
  il y a une oie bien grasse. Quand la femme
  d'un mandarin ne lui donne pas d'enfants, le
  mandarin choisit une concubine.

  _La Servante_

  Il y a du vin dans la tasse, et dans le plat
  il y a des confitures variées. Il importe peu
  à un mandarin qu'une femme soit épouse ou
  concubine, mais il veut chaque nuit une
  femme nouvelle.

  _Le Mandarin_

  Il n'y a plus de vin dans la tasse, et dans le
  plat il n'y a qu'un poireau sec. Allons, allons,
  femmes bavardes, ne vous moquez pas d'un
  pauvre vieux.



  EN BUVANT DANS LA MAISON

  DE THOU-FOU

            _Selon Tsoui-Tchou-Tchi._

  J'ai rempli ma tasse jusqu'au bord d'un vin
  bien fabriqué, mais, quand j'ai voulu
  boire, ma tasse était vide, parce que le souffle
  de la fenêtre l'avait jetée à terre.

  Quand il pleut, c'est que le vent renverse
  les tasses pleines des Sages immortels qui
  s'enivrent dans les nuages, au-dessus des
  montagnes;

  Mais la rosée des champs et l'humidité des
  fleuves, aspirées par le soleil, remplissent de
  nouveau les grandes tasses des Génies;

  Et il reste assez de vin dans la maison de
  Thou-Fou pour que je puisse boire encore
  en composant des vers à la louange des poëtes
  et de l'empereur Ta-Ming.



  A HUIT GRANDS POËTES

  Qui buvaient ensemble

            _Selon Thou-Fou._


  _A Tchi-Tchan._

  Tchi-Tchan, ton cheval est parti plus vite
  qu'un navire sous un bon vent, et ses
  mouvements onduleux imitaient le balancement
  des vagues.

  Quand ton regard tombait à terre, tu
  reconnaissais à peine les objets, comme si tu
  avais ouvert les yeux au fond de l'eau;

  Et tu es arrivé promptement pour boire
  avec tes amis.

  _A Ouan-Tié._

  Ouan-Tié, je te conseille de rester toujours
  dans la ville de Ju-Ian;

  C'est là que se trouve le meilleur vin en si
  grande abondance qu'on croirait qu'il y en a
  un lac naturel;

  Et c'est là seulement que tu trouves assez
  de vin pour apaiser ta grande soif.

  _A Tso-Sian._

  Tso-Sian, le vin tombe toujours de ta tasse
  dans ta bouche comme un torrent dans un
  lac.

  Ton gosier est pareil au lit d'un fleuve qui
  coulerait entre deux montagnes, et ton ventre
  est l'océan où se jette le fleuve.

  Tu bois le vin comme les poissons
  respirent l'eau: jamais les poissons n'ont trop
  d'eau, et ton grand esprit n'a jamais trop de
  vin.

  _A Tsoui-Tchou-Tchi._

  Tsoui-Tchou-Tchi, ta tasse est beaucoup
  plus grande que celle des autres.

  Lorsque tu renverses la tête pour boire en
  montrant le blanc de tes yeux, tu as le temps
  de voir s'il y a des nuages sur le ciel.

  Ton visage est blanc comme la mousse des
  vagues, et tu as l'air d'un arbre de jade que
  le vent traverse,

  Quand le vin parfumé passe entre tes lèvres.

  _A Li-Taï-Pé._

  Li-Taï-Pé, tu soulèves ta tasse, et avant de
  la reposer sur la table tu as fait cent poëmes.

  Tu demandes d'autre vin, mais le marchand
  est couché, et il n'y a plus de vin chez lui.

  Le Fils du Ciel, qui passe dans son navire,
  te prie de venir près de lui; mais toi: «Je
  n'aime pas les nobles, et nous sommes là
  huit amis.»

  Je sais que tu trouves dans le vin la félicité
  des Sages immortels; mais je ne le dirai pas.

  _A Tsou-Tié._

  Tsou-Tié, tu loges dans la grande pagode;
  jamais tu ne manges de viande, et tu ne bois
  de vin qu'avec modération;

  Mais tu aimes la société des poëtes, quoique
  tu ne fasses pas de vers, et chacune de tes
  paroles est une poésie.

  _A Tan-Jo-Su._

  Tan-Jo-Su, après que tu as bu trois tasses
  tu commences à méditer;

  Contre les rites, tu retires ton chapeau et
  tu te mets à écrire;

  Et les caractères apparaissent si rapidement
  sur le papier que l'on dirait voir de la fumée
  s'échapper de ton pinceau.

  _A Tio-Soui._

  Tio-Soui, déjà tu as bu cinq tasses, et tu
  n'écris pas de vers.

  Tes paroles bruyantes réveillent tes amis
  de leur rêverie comme le vent écarte un
  nuage.

  Déjà ils se lèvent de leurs sièges. Cesse de
  boire, toi qui bois depuis si longtemps; car il
  faut décidément partir d'ici.



  LA GUERRE



  [Illustration: chin006]

  L'ÉPOUX D'UNE JEUNE FEMME

  S'arme pour le combat

            _Selon Thou-Fou._

  Allons, femme, pique ta longue aiguille
  dans la soie rouge du métier, et apporte
  ici mes armes guerrières.

  Croise toi-même sur mes reins les deux
  larges sabres, et qu'on voie leurs poignées
  tranquilles dépasser mes épaules.

  Et pendant que, tenant fièrement ma lance,
  ma lance dont la pointe claire fait de si
  souriantes blessures aux vaincus,

  Pendant que, ma lance à la main, je te
  regarde agenouillée près de moi,

  Accroche à ma ceinture l'arc souple d'où
  s'élanceront bientôt mille flèches sifflantes
  qui, décrivant dans l'air une courbe
  gracieuse, iront se fixer en frémissant dans la
  chair sanglante.

  Et maintenant tremble et éloigne-toi, car
  voici le visage terrible que j'offrirai aux
  ennemis!



  LE DÉPART DU GRAND CHEF

            _Selon Thou-Fou._

  Le grand Chef a quitté tristement son amie;
  il est sorti par la grande porte de la ville
  et s'en est allé dormir dans sa tente, où il rêve
  à son amie.

  Tout à coup, un bruit semblable à celui
  des feuilles mortes remuées par le vent
  d'automne le réveille, et il se soulève sur son
  coude.

  C'est la robe de soie de son amie qui imite
  le bruit des feuilles mortes remuées par le vent
  d'automne, de son amie qui est venue le
  rejoindre.

  «J'avais perdu mon âme, et subitement elle
  m'est rendue. Je suis plus surpris que si les
  neiges de la montagne de l'Ouest s'étaient
  tout à coup fondues.»

  Ainsi parle le grand Chef, et son amie lui
  répond:

  «Je pleurais à la fenêtre occidentale; une
  hirondelle, touchée, m'a prêté ses ailes, et je
  suis venue avec tant de promptitude que près
  de moi ton cheval de bataille aurait eu la
  marche des tortues.»



  LES ADIEUX

            _Selon Roa-Li._

  Le grand Chef est parti pour la guerre;
  avant le premier mouvement de son cheval,
  sa femme lui a donné une étoffe de soie.

  «Emporte, en souvenir de moi, cette étoffe
  où j'ai brodé des caractères, et ne t'attarde pas
  trop longtemps;

  «Car voici le moment de la pleine lune, et
  chaque jour lui ôte un morceau de sa rondeur;

  «Ainsi le temps cruel fera décroître ma
  beauté.»



  LA FLEUR ROUGE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  En travaillant tristement près de ma
  fenêtre, je me suis piquée au doigt; et la
  fleur blanche que je brodais est devenue une
  fleur rouge.

  Alors j'ai songé brusquement à celui qui
  est parti pour combattre les révoltés; j'ai
  pensé que son sang coulait aussi, et des larmes
  sont tombées de mes yeux.

  Mais j'ai cru entendre le bruit des pas de
  son cheval, et je me suis levée toute joyeuse;
  c'était mon cœur qui, en battant trop vite,
  imitait le bruit des pas de son cheval.

  Je me suis remise à mon ouvrage près de
  la fenêtre, et mes larmes ont brodé de perles
  l'étoffe tendue sur le métier.



  DE LA FENÊTRE OCCIDENTALE

            _Selon Ouan-Tchan-Lin._

  A la tête de mille guerriers furieux, au
  bruit forcené des gongs, mon mari est
  parti, courant après la gloire.

  J'ai d'abord été joyeuse de reprendre ma
  liberté de jeune fille.

  Maintenant, je regarde de ma fenêtre les
  feuilles jaunissantes du saule; à son départ,
  elles étaient d'un vert tendre.

  Serait-il joyeux, lui aussi, d'être si loin de
  moi?



  LE CHIEN DU VAINQUEUR

            _Selon Thou-Fou._

  Dans la grande guerre où j ai combattu
  sous la Bannière Noire j'ai reçu une
  blessure, mais j'ai tué beaucoup d'ennemis.

  Tout sanglant après la mêlée, j'ai parcouru
  le champ de bataille, suivi de mon chien qui
  avait combattu à côté de moi.

  Et en montrant à mon chien les corps de
  mes victimes, je lui ai dit: «Mange!» et en
  lui montrant leur sang qui coulait encore, je
  lui ai dit: «Bois!»

  Mais la noble bête n'a point daigné toucher
  à ces vils cadavres de vaincus, et, se dressant,
  béante, sur ses pattes de derrière, jusqu'à la
  hauteur de ma blessure ouverte,

  Elle n'était altérée que de mon propre sang
  victorieux et chaud qui pétillait dans la plaie
  comme dans une tasse rouge!



  LA CIGOGNE

            _Selon Chen-Tué-Tsi._

  O pauvres habitants de la grande Patrie
  du Milieu, vous êtes en proie à la guerre
  civile, et mon cœur pâlit de tristesse lorsque
  je songe à votre misère!

  Vous êtes nés libres et vous êtes esclaves;
  vous êtes punis quoique vous n'ayez fait
  aucun mal.

  Quand donc viendra pour vous le jour du
  salut? De quelle race est-il, l'homme choisi
  par le ciel pour vous tirer de peine?

  Une blanche cigogne apparaît là-bas parmi
  les nuages, mais on ne sait pas encore sur
  quelle maison elle se posera.



  LES POËTES



  [Illustration: chin007]



  LES SAGES DANSENT

            _Selon Li-Taï-Pê._

  Dans ma flûte aux bouts de jade, j'ai chanté
  une chanson aux humains; mais les humains
  ne m'ont pas compris.

  Alors j'ai levé ma flûte vers le ciel, et j'ai
  dit ma chanson aux Sages.

  Les Sages se sont réjouis; ils ont dansé sur
  les nuages resplendissants;

  Et maintenant les humains me comprennent,
  lorsque je chante en m'accompagnant de
  ma flûte aux bouts de jade.



  A UN JEUNE POËTE

            _Selon Sao-Nan._

  Imite la lune grandissante! imite le soleil
  levant!

  Tu seras pareil à la montagne du Sud, qui
  ne vacille jamais, ne s'ébranle jamais,

  Et demeure éternellement verte comme les
  pins glorieux et les cèdres!



  UN POËTE RIT DANS SON BATEAU

            _Selon Ouan-Tié._

  Le petit lac pur et tranquille ressemble à
  une tasse remplie d'eau.

  Sur ses rives, les bambous ont des formes
  de cabanes, et les arbres, au-dessus, font des
  toitures vertes.

  Et les grands rochers pointus, posés au
  milieu des fleurs, ressemblent à des pagodes.

  Je laisse mon bateau glisser doucement sur
  l'eau, et je souris de voir la nature imiter
  ainsi les hommes.



  LA FLÛTE MYSTÉRIEUSE

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Un jour, par-dessus le feuillage et les fleurs
  embaumées, le vent m'apporta le son
  d'une flûte lointaine.

  Alors j'ai coupé une branche de saule et j'ai
  répondu une chanson.

  Depuis, la nuit, lorsque tout dort, les
  oiseaux entendent une conversation dans leur
  langage.



  INDIFFÉRENCE AUX DOUCEURS DE L'ÉTÉ

            _Selon Tan-Jo-Su._

  Les fleurs de pêcher voltigent comme des
  papillons roses; le saule en souriant se
  regarde dans l'eau.

  Cependant mon ennui persiste, et je ne
  peux pas faire de vers.

  La brise d'est, qui m'apporte le parfum des
  pruniers, me trouve insensible.

  Oh! quand la nuit viendra-t-elle me faire
  oublier ma tristesse dans le sommeil!



  LA FEUILLE BLANCHE

            _Selon Tché-Tsi._

  La tête dans ma main, je regarde la feuille
  de papier qui reste blanche depuis que je
  suis là.

  Je regarde aussi l'encre qui se sèche au
  bout de mon pinceau.

  Mon esprit semble dormir; est-ce que mon
  esprit ne se réveillera pas?

  Je m'en vais dans la plaine toute chaude
  de soleil, et je laisse mes mains traîner sur les
  hautes herbes.

  D'un côté je vois la forêt veloutée, de l'autre
  les montagnes gracieuses, poudrées par la
  neige et à qui le soleil met du rouge.

  Et je regarde aussi la marche lente des
  nuages, et je m'en reviens, poursuivi par
  l'éclat de rire des corbeaux,

  M'asseoir devant la feuille de papier qui
  demeure blanche sous mon pinceau.



  LE POËTE MONTE LA MONTAGNE

  Enveloppée de brouillard

            _Selon Sou-Tong-Po._

  Je monte sur cette haute montagne; le poil
  noir de mon cheval est jauni par la maladie.

  Le chagrin a aussi couvert mes joues maigres
  d'une teinte jaune, et je monte tristement
  la montagne.

  Je veux emplir ma gourde d'un vin de riz
  de bonne qualité, et voiler mes chagrins dans
  l'étourdissement que donne le vin.



  LE POËTE SE PROMÈNE SUR LA MONTAGNE

  Enveloppée de brouillard

            _Selon Sou-Tong-Po._

  Le poëte se promène lentement sur la
  montagne; au loin les pierres couvertes de
  brouillard lui semblent des moutons endormis.

  Il est arrivé en haut très-fatigué, car il a bu
  beaucoup de vin; et il se couche sur une
  pierre.

  Les nuages se balancent au-dessus de sa
  tête; il les regarde se rejoindre et voiler le
  ciel.

  Alors il chante tristement que l'automne
  approche, que le vent devient frais, que le
  printemps prochain est éloigné encore.

  Et les promeneurs qui viennent admirer la
  beauté de la nature l'entourent en battant des
  mains, et ils s'écrient: «Voici assurément un
  homme qui est fou!»



  LE BATEAU DES FLEURS

  Du faubourg de l'Ouest

            _Selon Thou-Fou._

  Sur ce bateau est la plus belle des femmes;
  ses sourcils ressemblent aux cornes des
  papillons.

  Elle improvise des vers en s'accompagnant
  tristement de sa flûte; et les Sages s'émeuvent
  dans les hautes nuées.

  «Comme une fleur tombée dans la boue,
  les passants cruels m'abandonnent.

  «Les blés de riz que le vent balance sont
  plus heureux que moi; lorsqu'ils entr'ouvrent
  leurs épis, on croirait voir mon sourire;

  «Mais moi, depuis longtemps, je ne souris
  jamais plus.

  «Et bientôt un homme, tirant par-dessus
  son épaule le cordon de soie qui attache le
  Bateau des Fleurs à la rive, conduira ma
  douleur vers un autre pays!»



  LOUANGE A LI-TAÏ-PÉ

            _Selon Thou-Fou._

  La poésie est ton langage, comme le chant
  est celui des oiseaux.

  Que ce soit à la clarté du soleil ou à l'ombre
  du soir, tu vois la poésie de toutes choses.

  Lorsque tu bois le vin doré, sur le nuage
  de l'ivresse te viennent des idées de vers.

  Tu es le premier des hommes, et, comme le
  soleil, tu répands sur eux les rayonnements
  de ton esprit.

  De celui qui t'admire dans l'ombre, reçois
  cette adoration inconnue.



  ENVOI A LI-TAÏ-PÉ

  Le vingtième jour du douzième mois

            _Selon Thou-Fou._

  Ton nom est Ti-Sié-Jen, la goutte d'eau
  intarissable, et tu es au rang des Sages
  immortels.

  Le sceptre du Fils du Ciel est moins puissant
  que ton pinceau; moins fort est le sabre
  du guerrier.

  Dans le ciel pur de l'été rien ne fait
  présager l'orage; mais tout à coup le vent
  amasse des nuages, et la pluie se précipite;

  De même sur le papier sans tache le souffle
  de ton génie fait pleuvoir de noirs caractères;
  ce sont les larmes de ton esprit qui coulent
  silencieusement de ton pinceau.

  Et, lorsque la pièce de vers est finie, on
  entend autour de toi les murmures d'admiration
  des Génies invisibles.



  LES CARACTÈRES ÉTERNELS

            _Selon Li-Taï-Pé._

  Tout en faisant des vers je regarde de ma
  fenêtre les balancements des bambous;
  on dirait de l'eau qui s'agite; et les feuilles en
  frôlant leurs épines imitent le bruit des
  cascades.

  Je laisse tomber des caractères sur le
  papier; de loin on pourrait croire que des fleurs
  de prunier tombent à l'envers dans de la
  neige.

  La charmante fraîcheur des oranges
  mandarines se fane lorsqu'une femme les porte
  trop longtemps dans la gaze de sa manche,
  de même que la gelée blanche s'évanouit au
  soleil;

  Mais les caractères que je laisse tomber sur
  le papier ne s'effaceront jamais.



  TABLE

  LES AMOUREUX

  La feuille de saule                                               5
  L'ombre des feuilles d'oranger                                    7
  Au bord de la rivière                                             9
  L'épouse vertueuse                                               11
  La fleur de pêcher                                               13
  L'Empereur                                                       15
  Le pêcheur                                                       17
  Chant des oiseaux, le soir                                       19
  Les perles de jade                                               21
  La feuille sur l'eau                                             23
  Sur le fleuve Tchou                                              25
  Le mauvais chemin                                                27
  Un jeune poëte pense à sa bien-aimée qui habite de l'autre côté
     du fleuve                                                     29
  L'éventail                                                       31
  A la plus belle des femmes du Bateau des Fleurs                  33
  La maison dans le cœur                                           35
  Sur les balancements d'un navire vu de la province
  de l'Ouest                                                       37

  LA LUNE

  Le fleuve paisible                                               43
  Le clair de lune dans la mer                                     45
  L'escalier de jade                                               47
  Un poëte regarde la lune                                         49
  Sur la rivière bordée de fleurs                                  51
  Promenade le soir dans la prairie                                53
  Au bord du petit lac                                             55
  Près de l'embouchure du fleuve                                   57
  Une femme devant son miroir                                      59

  L'AUTOMNE

  Les cheveux blancs                                               63
  Le cormoran                                                      65
  Pendant que je chantais la nature                                67
  Le soir d'automne                                                69
  Pensées d'automne                                                61
  Le cœur triste au soleil                                         73
  Pensée écrite sur la gelée blanche                               75
  Tristesse du laboureur                                           77
  Le pavillon du jeune roi                                         79
  Les petites fleurs se moquent des graves sapins                  81
  Par un temps tiède                                               83
  Le souci d'une jeune fille                                       85

  LES VOYAGEURS

  L'exilé                                                          89
  L'auberge                                                        91
  Le gros rat                                                      93
  Un navire à l'abri du vent contraire                             95
  La flûte d'automne                                               97
  En allant à Tchi-li                                              99

  LE VIN
  Au milieu du fleuve                                             105
  Pour oublier ses pensées                                        107
  Pensées du septième mois                                        109
  Chanson sur le fleuve                                           111
  Le pavillon de porcelaine                                       113
  Les trois femmes du mandarin                                    115
  En buvant dans la maison de Thou-fou                            117
  A huit grands poëtes qui buvaient ensemble                      119

  LA GUERRE

  L'Époux d'une jeune femme s'arme pour le combat                 127
  Le départ du grand chef                                         129
  Les adieux                                                      131
  La fleur rouge                                                  133
  De la fenêtre occidentale                                       135
  Le chien du vainqueur                                           137
  La cigogne                                                      139

  LES POËTES

  Les sages dansent                                               143
  A un jeune poëte                                                145
  Un poëte rit dans son bateau                                    147
  La flûte mystérieuse                                            l49
  Indifférence aux douceurs de l'été                              151
  La feuille blanche                                              153
  Le poëte monte sur la montagne enveloppée de brouillard         155
  Le poëte se promène sur la montagne enveloppée de brouillard    157
  Le bateau de fleurs du faubourg de l'Ouest                      159
  Louange à Li-taï-pé                                             161
  Envoi à Li-taï-pé le vingtième jour du douzième mois            163
  Les caractères éternels                                         165





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