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Title: Contes de Restif de la Bretonne - Le Pied de Fanchette ou le Soulier couleur de rose
Author: Bretonne, Restif  de la
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes de Restif de la Bretonne - Le Pied de Fanchette ou le Soulier couleur de rose" ***

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Note sur la transcription: L'orthographe très spéciale d'origine (voir
l'ESQUISSE LITTÉRAIRE ci-après") a été conservée et n'a pas été
harmonisée.
Cette version comporte trois genre de notes: celles précédées par la
lettre U sont d'Octave UZANNE dans l'Esquisse Littéraire, celles
précédées par les lettres A à I sont de Restif, puis il y a les NOTES
à la fin numérotées de 1 à 45.



    _CONTES_
    de Restif
    De La Bretonne



TIRAGE A PETIT NOMBRE

[Illustration: RESTIF DE LA BRETONNE

T de Mare sc.

Imp. A. Quantin]



    _CONTES_
    DE
    Restif
    De La Bretonne

    LE PIED DE FANCHETTE

    _ou le Soulier couleur de rose_

    Avec une Notice bio-bibliographique

    PAR

    OCTAVE UZANNE

    [Illustration]

    PARIS
    A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
    7, RUE SAINT-BENOIT, 7
    1881


[Illustration]



ESQUISSE LITTÉRAIRE

SUR RESTIF DE LA BRETONNE

    Les mœurs sont corrompues; puis-je peindre
    le siècle d'Astrée?

    RESTIF.



Zéphire, _fils d'Éole et de l'Aurore--qui prêta son nom à l'une des
plus mignonnes et singulières maîtresses de Monsieur Nicolas--Zéphire
est la seule divinité qu'il nous convienne d'invoquer au début de
cette étude d'essayiste. C'est, à vrai dire, avec une légèreté de
papillon butinant et folâtrant au milieu des innombrables documents
amassés par d'érudits et curieux chercheurs que nous allons effleurer
les reliefs extravagants et si multiples de cette physionomie
changeante du plus fécond conteur à la mode au dernier siècle. Selon
le rite antique, nous sacrifions donc très volontiers au petit dieu,
époux de Chloris, une des blanches brebis du poétique troupeau de Mme
Deshoulières; puisse cette offrande si peu onéreuse nous rendre
propice le_ favonius _des Latins; puisse ce même Zéphire soutenir
notre plume comme une houlette enrubannée, au cours de cette analyse;
puisse-t-il enfin voiler de ses ailes et couvrir des tendres roses
dont il fut si prodigue les mille et un détails cyniques que la vérité
historique va placer sur notre route._

_Restif de la Bretonne--dont nous venons de nous approprier, en
quelque manière, le style imagé dans ce préambule--est aujourd'hui
recherché, prôné, sinon très lu dans certains milieux d'enthousiastes.
«On l'a placé dans une chapelle comme une puissante statue de Bouddha,
dit un savant psychologue[U-1] dans une étude sur notre illuminé; on
l'a redoré à nouveau après un séjour d'un demi-siècle dans quelque
fosse humide, et maintenant ce n'est plus qu'hymnes et oraisons parmi
les flots d'encens. Le bon goût en gémit; mais sait-on encore ce que
sont le goût et les traditions françaises en fait de littérature?_

  [U-1] Études de psychologie, _Portraits du_ XVIIIe _siècle_, par
  Jules Soury. Paris, Charpentier, 1879.

_«Ceux qui le savent, poursuit le même pessimiste, ne comptent plus
guère dans une société affairée et distraite, avide d'émotions
violentes et de spectacles nouveaux. Ce qu'on appelait jadis le culte
des belles-lettres est une religion disparue. Ce n'est qu'à cet
affaissement des mœurs et des habitudes littéraires qu'un écrivain
comme Restif doit un regain de célébrité; ajoutons que ses œuvres
sont fort rares et nous aurons le mot de l'énigme._

_«Les bibliophiles, en effet, passent aujourd'hui pour des lettrés;
ils donnent le ton aux personnes du monde qui se piquent de
littérature, l'engouement de quelques riches amateurs suffit pour
faire une réputation. On ne lit pas, mais on montre dans sa
bibliothèque tel volume de Restif ainsi que de vieux laques de Chine
ou du Japon... A en juger par le nombre des curieux, l'ère de la
curiosité sera longue; mais quelle erreur de confondre le lettré et le
collectionneur et de prendre pour arbitre du goût, du talent et de
l'esprit des amateurs de belles reliures!»_

_Nous ne saurions adhérer entièrement au sentiment des lignes qui
précèdent, bien qu'elles reflètent assez fidèlement une opinion
courante dans un groupe très nombreux de littérateurs; la_
Restifomanie, _si nous pouvons employer ce mot, ne provient point
seulement de la vogue soudaine qui s'attacha il y a quelques années
aux éditions diverses de l'auteur des_ Idées singulières, _et aux prix
fabuleux qu'ils ont acquis dans les ventes célèbres depuis dix ans
environ; les bibliophiles en général ne mènent pas grand tapage dans
la littérature militante et ne se montrent guère aux avant-gardes de
l'armée des belles-lettres. Un bibliophile--et par là nous entendons
un amateur éclairé--ne se pique aucunement de donner le ton aux gens
du monde ou de provoquer un appel à la postérité en faveur de ses
élus; il n'a point la faconde du bibliographe, se montre assez sobre
de ses jugements et aime à voyager en égoïste dans sa bibliothèque,
comme ces heureux philosophes qui se cachent dans une retraite bien
loin des vanités mondaines. Pour les bibliomanes spéculateurs et
autres courtiers marrons de la curiosité, leur rôle se borne à suivre
les mouvements de hausse, mais point, que nous sachions, à faire
œuvre de réhabilitation littéraire._

_La vogue renaissante des ouvrages de Restif de la Bretonne est due à
l'excentricité même de leur contenu, à la puissante originalité de
l'écrivain, aux intéressants matériaux et documents qu'il fournit pour
les mœurs et aussi à ce ragoût de libertinage, à cette soif
perpétuelle de la femme, à cette sentimentalité raisonneuse et
pleurarde qui se heurte le plus singulièrement du monde aux
débordements de luxure de ses conceptions. Pendant la première moitié
de ce siècle, celui qu'on nomma un peu sans façon le_ Rousseau des
Halles _fut oublié complètement d'une génération peu soucieuse
d'étudier les mœurs de la veille. Cependant les pirates du feuilleton
et les corsaires du drame se mirent à flairer ce grand cadavre et à le
dépouiller aussi paisiblement que possible; les_ Nuits de Paris, les
Contemporaines, les Françaises, les Parisiennes _et_ Monsieur Nicolas
_inspirèrent plus de romans, de comédies et de mélo-drames qu'on ne le
saurait croire; ce fut à qui butinerait dans le lourd bagage laissé
par Restif et toute une cohue de vieux_ Jeunes France _s'y vautra, se
donnant à peine le souci du démarquage_.

_Qui songeait alors à tout ce fatras? On se disait que le génie
assassine ceux qu'il pille, et la prétention au génie enlevait tout
remords à la conscience. Tous ces prévaricateurs littéraires avaient
un double intérêt à laisser l'oubli couvrir de son ombre la mémoire de
l'auteur des_ Posthumes; _une enquête était nécessaire, et c'est en
essayant d'en suivre les différentes phases que nous pourrons nous
rendre compte de l'engouement excessif dont les œuvres de Restif
sont l'objet depuis ces dernières années._

_L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut
la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver;
glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, son
sort futur ne nous paraît guère mieux assuré[U-2]._

  [U-2] Voyez nos _Caprices d'un bibliophile_, in-8º, Paris,
  Rouveyre, 1878. Nous nous empruntons à nous-même les quelques
  pages qui suivent.

_Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie
et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris
le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres
contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort
vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont
ses derniers jours étaient enveloppés._

_Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une
députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et
plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière
Sainte-Catherine[U-3] où il fut inhumé._

  [U-3] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.

_Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble
si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la
politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes où
l'âme, disons plutôt la faconde du pauvre romancier était toute semée,
furent englobés dans la plus profonde insouciance._

_Le glorieux écrivain de la veille était déchu! Ses ouvrages ornèrent
pêle-mêle les parapets des quais; ils furent vilipendés, rejetés avec
mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent,
hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes
infortunés._

_L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu
à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de
loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais
sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de
nouveau leur morale si variée et souvent si contraire._

_Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que_: ad
posteros _et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir
entièrement. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris
réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes
nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en
calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage
exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour
viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de
reconstituer son époque dans ses moindres détails et d'analyser les
modes et la vie intime du Paris d'alors.--Ce temps est venu, et tous
ses volumes, fidèles représentants, pour la plupart, de la seconde
moitié du_ XVIIIe _siècle, sont recherchés et hors de prix
aujourd'hui_.

_Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles
Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et rendu à la
vogue, avec l'expression de leur originalité et d'une manière aussi
complète qu'intéressante, les œuvres de ce fécond littérateur[U-4]._

  [U-4] Quérard dans _la France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe
  Girault dans _la Revue des romans_ (2 vol. in-12, 1839, tome II,
  pages 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le
  fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850),
  avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la
  Bretonne.

_Dans les numéros du_ Constitutionnel _des 17, 18 et 19 août 1849, le
spirituel auteur_ de Monsieur de Cupidon _consacra à Restif de longs
articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il
publia cinq ans plus tard_[U-5].

  [U-5] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par
  _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
  Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.

_Dans l'intervalle, en 1850, la_ Revue des Deux Mondes _fit paraître
une analyse de_ Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé[U-6].

  [U-6] _Histoire d'une vie littéraire au_ XVIIIe _siècle_.--_Les
  Confidences de Nicolas_ (Restif de la Bretonne), par Gérard de
  Nerval, _Revue des Deux Mondes_, nos des 15 août, 1er et 15
  septembre 1850.--_Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé_,
  fait partie des _Illuminés ou les Précurseurs du socialisme_,
  Récits et portraits, par Gérard de Nerval, dont la première
  édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.

_Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval,
montre l'homme plutôt que l'écrivain; c'est la biographie de Restif,
ses aventures amoureuses, ses misères et ses folies, c'est, en un mot,
le romancier envisagé et remis en roman par un rare poète._

_Ces deux bio-bibliographies, traitées de manière toute différente,
mais de main de maître, suffirent pour ramener l'attention vers les
livres de Restif de la Bretonne, car l'individualité, l'originalité,
voire une pointe de folie, donnent aux œuvres littéraires le plus sûr
passeport à la curiosité de l'avenir. On commença à rechercher les_
Restif, _on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse
d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent;
bref, les chercheurs et les lettrés s'aperçurent que l'œuvre entière
du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de servir
de documents précis aux études rétrospectives, digne aussi, par
conséquent, de figurer dans une bibliothèque d'érudit_.

_L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de
l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant
d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de
Rivarol_: L'imprimerie est l'artillerie de la pensée; _les formats
même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète,
tout contribua à faire briller, avec un nouvel éclat, la renommée un
moment ternie et compromise du père des_ Parisiennes.

_Ce fut bien vite une fureur parmi les hommes de lettres et
collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir
Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses catalogues, un
libraire en renom mit en vente un Restif de la Bretonne dans les
conditions suivantes_:

   «ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. _Deux cent douze
   parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12,
   in-8º et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr.
   dorée (Chambolle-Duru), superbe exemplaire, richement relié, lavé
   et encollé.--Prix:_ VINGT MILLE FRANCS.»

_20,000 francs!!! il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France
qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la
Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire
Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM.
le duc d'Aumale, au baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et
autres bibliophiles aussi féroces que riches[U-7]._

  [U-7] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif,
  possède aussi au grand complet et dans un très bel état les
  œuvres de son grand parent.

_L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant
bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et,
avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus
remarquables, il fit paraître_ LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de
tous les ouvrages de Restif de la Bretonne[U-8]. _Cet ouvrage colossal,
outre_ la description raisonnée des collections originales, des
réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations,
_contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus
curieuses et les mieux étudiées qui nous guideront plus d'une fois au
cours de cette étude._

  [U-8]--1 vol. in-8º de XV-510 p. Paris, Auguste Fontaine, 1875.

_Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que
tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume
parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8º d'une centaine de
pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable
manière[U-9]; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses
bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est
un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit
sur l'écrivain du_ Paysan perverti.

  [U-9] _Restif de la Bretonne_, à Toulouse, et à Paris chez
  Daffis, in-8º, 1877.

_M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J.
Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête
d'une réimpression_ d'un choix des Contemporaines[U-10], _fit une
notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et
dernièrement, M. Jules Soury publiait dans_ le Temps _la très curieuse
étude psychologique, insérée par la suite dans un ouvrage que nous
avons mentionné plus haut._

  [U-10] _Les Contemporaines_, ou aventures des plus jolies femmes
  de l'âge présent. (Choix des plus caractéristiques de ces
  nouvelles pour l'étude des mœurs à la fin du XVIIIe siècle.)
  Notices par J. Assezat, 3 vol.: les _Contemporaines mêlées_, les
  _Contemporaines graduées_ et les _Contemporaines du commun_.
  Paris, Alphonse Lemerre 1875 (De la collection Jannet-Picard).

_L'œuvre de Restif ne saurait être réimprimée ni entièrement, ni en
majeure partie; cependant il n'est point téméraire de penser que
quelques-unes de ses œuvres seront un jour publiées à nouveau. Déjà
plus d'un essai de publication des écrits de ce monstre d'originalité
a été tenté avec succès en France et à l'étranger, et nous croyons
qu'un choix judicieux fait parmi les principaux ouvrages de son
immense bagage d'écrivain serait favorablement accueilli du public._

_Dans les_ Nuits de Paris, _dans les_ Parisiennes, _les_ Françaises,
_dans les_ Années des Dames nationales, _on arriverait à glaner des
mélanges remarquables et dignes de l'intérêt des lecteurs curieux et
lettrés.--Si jamais il nous était loisible de publier_ Monsieur
Nicolas, ou le cœur humain dévoilé, _livre étonnant entre tous, nous
osons dire qu'il nous serait agréable de nous mettre à la tête d'une
telle entreprise et de présenter alors Restif en une longue étude où
les faits se presseraient, où les documents et les notes
s'accumuleraient dans un travail d'ensemble qui formerait assurément
plus d'un volume. Mais à cette époque de vie hâtive, il ne faut point
se consumer à des tâches qui risquent de demeurer stériles, ni mettre
sur la table de l'érudition aimable des mets trop lourds ou trop
complexes pour la rapidité des repas du jour. Puisque l'on ne sait
plus dîner, ni souper ni lire, dans toute l'acception exquise de ces
doux plaisirs d'antan, allons au buffet de la bibliographie légère et
curieuse, et résumons, résumons, résumons notre étude sur l'homme et
l'œuvre; dosons le tout pour la mémoire comme les traitements faciles
à suivre de ce siècle de progrès._

_Entre le dictionnaire et la terrible et ennuyeuse préface grave et
embroussaillée de notes en manchettes et en bas de pages, prenons le
juste milieu. Un prodigieux vivant aussi hâbleur, aussi fanfaron de
vices et aussi infatué de vertus intimes que Restif de la Bretonne
serait intéressant à fouiller, à déchiffrer, à dépister dans tous les
coins où se masque sa vie; mais cet intérêt de chercheur serait bien
égoïste et tous les érudits, comme les collectionneurs et autres sages
monomanes, on ne l'a point assez remarqué, sont de purs égoïstes. Ils
ne font grâce d'aucun détail aux malheureux lecteurs qui n'ont point
vécu dans leur atmosphère de recherches, avec leurs alternatives de
joie et de prostration; ils sont semblables à ces voyageurs qui
cherchent à étonner des auditeurs indifférents par le récit de leurs
voyages, et ils ne se doutent point de l'ennui qu'ils causent et de
leur incommensurable égoïsme, comme ces hommes du monde dont parle
Chamfort, qui ignorent le monde par la raison qui fait que les
hannetons ne connaissent point l'histoire naturelle._

_Concluons donc par cette simple esquisse littéraire de
Restif--biographie au trait, étude linéaire et concise au possible._


_II_

_Restif de la Bretonne, en exposant une de ses théories familières sur
la façon de doter les enfants_ ab initio, _écrivit à son sujet: «Je
fus sans doute conçu dans un embrassement chaud qui me donna la base
de mon caractère: s'il eût été accompagné de dispositions vicieuses,
j'étais un monstre; la preuve de la pureté du cœur de mes parents,
c'est ma candeur native.» Cet aveu mérite d'être enregistré au début
d'une biographie aussi compliquée et aussi exceptionnelle que celle
que nous avons à poursuivre, car il est hors de doute qu'avec son
tempérament essentiellement sensuel et érotique, l'auteur du_ Pied de
Fanchette _eût été un monstre mille fois plus pernicieux que le
célèbre marquis de Sade, si ses instincts d'impétueux Égipan n'avaient
été traversés par un courant contraire et adoucis par une sensiblerie
généreuse qui font de lui un être à part, quelque chose de bizarre et
d'extravagant comme un maréchal de Retz au pays d'_Astrée.

_Nicolas-Edme Restif naquit à Sacy, près de Vermenton, dans cette
contrée des lurons de basse Bourgogne, entre Auxerre et Avallon, le 23
octobre 1734[U-11]._

  [U-11] La date de la naissance de Restif a été certifiée par la
  communication de l'acte de baptême de l'auteur, conservé dans les
  registres de la paroisse de Sacy et dont M. Sylvain Puychevrier a
  fourni copie dans un numéro du _Bulletin du Bouquiniste_ (8e
  année, Ier semestre 1864, p. 492). Tous les biographes commettent
  l'erreur (propagée par Restif lui-même) de faire naître l'auteur
  de la _Fille naturelle_ le 22 novembre 1734. Cette date, en
  effet, se trouve consignée dans les premières lignes de _Monsieur
  Nicolas_.

  Voici cet acte: «Le vingt-trois octobre mil sept cent
  trente-quatre, nous, curé de Sacy, avons baptisé NICOLAS-EDME,
  fils de maître Edme Restif, marchand, et de honneste femme Barbe
  Ferlet, les père et mère, _né le même jour_ et de légitime
  mariage, lequel a eu pour parrain M. Restif _minore_ (le frère de
  Restif, qui se préparait dans les ordres mineurs à devenir prêtre)
  et pour marraine honneste fille Anne Restif qui ont signé avec
  nous et les témoins: Restif; Anne Restif; E. Restif; Foudriat,
  curé de Sacy.»

  Quant à l'orthographe même du nom de Restif, bien que dans
  l'à-propos de la _Vie de mon père_ il soit dit: «Notre nom s'écrit
  indifféremment _Rétif_, _Rectif_ ou _Restif_», nous adoptons, avec
  M. Assezat, l'orthographe régulière avant la réforme du XVIIIe
  siècle et écrivons _Restif_, ainsi que l'auteur signait
  couramment, comme on peut s'en convaincre dans un fac-similé de
  petit traité qui figure dans la monographie de Restif par Charles
  Monselet. (M. Charles Monselet a cependant adopté _Rétif_).

_Son père, après avoir vécu quelques années à Paris en qualité de
clerc d'homme d'affaires, était venu se donner à la culture à la ferme
de la Bretonne. Il s'était marié deux fois et avait eu sept enfants
d'un premier lit. Nicolas-Edme fut le premier-né d'un second mariage
avec Barbe Ferlet de Bertro qui devait doter la Bourgogne de six
autres petits Restifs. On voit que l'écrivain des_ Gynographes _était
d'une famille qui savait suivre les préceptes de la Bible et qu'il
devait chasser de race._

_«L'enfance de Nicolas ressembla à celle des autres petits paysans,
dit M. J. Soury dans une charmante page de son étude remarquable; tout
le jour il courait dans les prés et dans les bois de Nitry et de Sacy,
il cherchait les nids, menait au champ et sur les collines prochaines,
où l'air est très vif, les troupeaux de son père, et quand, le soir
venu, il distinguait les murs blanchis de la petite ferme de la
Bretonne, il hâtait le pas, trop lent à son gré, de ses moutons et de
ses chèvres. C'était l'heure du souper: le père, la mère, les enfants
et tous les gens de la ferme, les garçons de charrue, les vignerons,
les servantes, s'asseyaient à la même table._

_«Après le repas, le père de famille ouvrait sa Bible et en expliquait
tout haut quelques chapitres. Quoiqu'on songe encore involontairement
au tableau célèbre de Greuze, il n'y a pas moyen de révoquer en doute
cette coutume dans la maison paternelle de Restif. Bien avant d'avoir
lu la Bible, Nicolas la savait par cœur, surtout le_ Pentateuque, _et
il la mettait en action_.»

_Aussi, vers sa dixième année, il élève un autel de pierre dans une
solitude sauvage et y offre en holocauste des oiseaux, comme un grand
prêtre juif. «Je voyais, dit-il, avec des élans de dévotion
tourbillonner la fumée de mon sacrifice que j'accompagnais de quelques
versets de psaumes[U-12]._»

  [U-12] _Monsieur Nicolas_, page 172 et _passim_.

_«Ce grand prêtre juif était alors un enfant fort doux, très bon et
d'une timidité presque maladive. Comme il avait la plus jolie figure
du monde, les filles couraient après, l'embrassaient malgré lui, à la
sortie de la messe, aux heures où les garçons de son âge jouaient
devant les métairies ou dans les granges; Nicolas ne savait comment
échapper à ses persécutrices. Il fuyait, plus léger qu'un jeune faon,
sans prendre garde aux rieuses qui criaient: «V'la qui monsieur
Nicolas! V'qui l' sauvége!»--«C'ô in chevreu», disaient les hommes;
«il ôt dératé», répondaient les femmes. A le voir, au moindre mot,
baisser en rougissant ses grands yeux aux longs cils, les parents
disaient au père et à la mère: «C'est une fille modeste que votre
fils; êtes-vous sûrs de son sexe?»_

_Lui-même avoue qu'il était femme par la sensibilité, l'excitabilité
de son imagination._

_«Encore quelques jours et, dès onze ans, M. Nicolas deviendra un
embrasseur redoutable qui, à son tour, mettra en déroute les folles
embrasseuses. Il ne fera pas bon pour elles de le rencontrer sur les
chemins, surtout les jours de fête, avec son chapeau neuf, sa chemise
à manchettes, son habit rouge, sa veste et sa culotte bleu céleste,
chaussé de fins bas de coton, avec des escarpins aux boucles fort
antiques et très éblouissantes.»_

_Le sensible Restif, en dépit de la fréquente école buissonnière qu'il
faisait aux beaux jours d'été, étudiait de son mieux pendant l'hiver à
l'école de maître Jacques à Vermenton. A peine sut-il lire couramment
qu'il fut pris d'une fièvre intense de savoir, et comme les braves
femmes du village, les ouvriers de la ferme s'extasiaient devant la
facilité et l'ardeur savante du petit Nicolas qui récitait tout haut
ses lectures au premier venant, son père le mit en pension à Joux où
il ne resta que peu de temps, y ayant pris la petite vérole dont il
faillit mourir._

_A peine rétabli, il fut décidé qu'un cousin de Nicolas, Jean Restif,
avocat à Noyers, une des lumières de la famille, viendrait interroger
l'enfant et déciderait de sa vocation d'après les aptitudes qu'il lui
reconnaîtrait. Ce Jean Restif, homme respectable et d'une austère
vertu (selon les termes mêmes de M. Nicolas), arriva pour la fête de
Sacy, mis plus que simplement, un vieil habit de drap gris, ses
souliers coupés à cause des cors aux pieds, et il se prit aussitôt à
interroger son petit cousin: «Que lisez-vous?--La Bible, monsieur
l'avocat, et mon père nous la lit tous les soirs[U-13].» Et voici le
jeune homme bavardant avec son grand cousin Jean, lui faisant part de
ses remarques sur la Bible, contant ses autres lectures, émettant ses
idées avec timidité d'abord, puis avec une grande assurance, tant et
si bien que lorsque le brave père de Restif demanda à l'austère
examinateur: «Que pensez-vous... en ferai-je un laboureur?» celui-ci
répondit: «Non!»--«En ferai-je un prêtre comme son aîné?»--«Moins
encore, répondit le juge, il aime les femmes; comme la pauvreté, qui
n'est pas vice, tient les pauvres toujours à la veille d'être fripons,
ce penchant à l'amour peut devenir néfaste; donnez une solide
instruction au petit cousin, puis après nous verrons.»_

  [U-13] Les Restif (d'après une note de M. Assezat) avaient, lors
  de la Réforme, embrassé la religion protestante. Une partie de la
  famille s'était expatriée lors de la révocation de l'édit de
  Nantes; l'autre, à laquelle appartenait la branche dont sortait
  notre auteur, était revenue au catholicisme lors des Dragonnades.
  On y avait cependant conservé, comme on le voit, l'une des plus
  caractéristiques habitudes du protestantisme, la lecture de la
  Bible.

_Nicolas fut, en conséquence, conduit par le coche à Paris, chez l'un
de ses frères d'un premier lit, l'abbé Thomas, précepteur chez les
jansénistes de Bicêtre; il y fut nommé «frère Augustin» et porta la
soutane et le camail comme tous les_ petits curés _de l'endroit. Le
voici donc au sortir de la vie ensoleillée des champs, claustré dans
la monotonie des exercices religieux, n'ayant pour toute lecture que
des œuvres jansénistes telles que les_ Provinciales, _les_ Essais _de
Nicole_, _la_ Vie _et les_ Miracles du diacre Pâris, _ouvrage d'une
gaieté douteuse pour un adolescent plein de pétulance et
d'imagination. Par bonheur, à ce qu'il raconte, quelques sœurs firent
tout au monde pour perdre son âme, et il laisse sous-entendre qu'il
put prendre sa revanche des coups de férule de l'abbé Thomas en
goûtant le bonheur dans les bras des tendres Mères.--L'exil de Nicolas
dura peu, les jansénistes de Bicêtre furent persécutés et dispersés et
«l'ex-petit prêtre Augustin» revint en Bourgogne chez son autre frère,
le curé de Courgis, un brave et saint homme adoré de ses ouailles._

_Restif de la Bretonne approchait alors de sa quinzième année et dès
ce moment nous voyons les événements de sa vie se précipiter et ses
aventures amoureuses naître et se succéder avec une rapidité qui
semble défier l'analyse, tant ces amours et amourettes innombrables
foisonnent de détails. Restif a tissé avec sa propre existence le
canevas de plus de cent romans et écrit un millier de contes et
nouvelles, vécues par lui-même, selon le mot du jour. Qu'on juge de la
discrétion qui nous est recommandée, de la concision dont il nous faut
faire preuve dans ce modeste avertissement au_ Pied de Fanchette _qui
ne peut être qu'une brève causerie familière._

_Voici d'abord Jeannette Rousseau, la fille du notaire de Courgis, le
grand amour idéal qui poursuit Nicolas à toutes les étapes de son
existence passionnée; cette Jeannette dont il rêvait encore avant de
mourir et sur laquelle il écrivit ces lignes: «Jeannette Rousseau, cet
ange sans le savoir, a décidé mon sort. Ne croyez pas que j'eusse
étudié, que j'eusse surmonté toutes les difficultés parce que j'avais
de la force et du courage. Non! je n'eus jamais qu'une âme
pusillanime, mais j'ai senti le véritable amour. Il m'a élevé
au-dessus de moi-même et m'a fait passer pour courageux, j'ai tout
fait pour mériter cette fille dont le nom me fait tressaillir à
soixante ans après quarante-six ans d'absence... Oh! Jeannette, si je
t'avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire
et j'aurais laissé Rousseau loin derrière moi, mais ta seule pensée
m'agrandissait l'âme, ce n'était plus moi-même, c'était un homme
actif, ardent, qui participait au génie de Dieu.»_

_Après cette Jeannette tant chantée, voici Marguerite, la servante de
son frère le curé, puis la céleste Colette, la Mme Parangon, femme de
l'imprimeur d'Auxerre[U-14], où Restif fit son apprentissage vers la
seizième année, et plus tard la célèbre Septimanie, comtesse d'Egmont,
Zéphire la charmante grisette, tour à tour vêtue d'indienne et de
taffetas rose, Sara, Suadèle, Henriette et tant d'autres, sans compter
les mésaventures du mariage de notre héros avec Agnès Lebègue. Comment
narrer une existence si pleine d'épisodes et d'aventures incroyables,
si remplie, si touffue! Ce serait refaire les_ Confidences de Nicolas
_ou dépasser en étendue et en intérêt peut-être les_ Mémoires _du
charmant aventurier Casanova; mais reprenons notre récit hâtif._

  [U-14] La famille de cet imprimeur existe encore à Auxerre, et il
  y aurait ici indiscrétion à révéler le nom de Mme Parangon.

_Restif ne resta pas de longues années chez son frère le bon curé de
Courgis. En juillet 1751, il fut reçu comme apprenti chez un grand
imprimeur d'Auxerre dont il déguisa le nom à l'aide d'un terme
typographique en l'appelant M. Parangon. Cette période de sa vie, de
1751 à 1755, où il vint à Paris, reste assez obscure; sa passion pour
Mme Parangon et ses amourettes avec quelques belles filles
auxerroises semblent remplir ces quatre années. Dans le_ Cœur humain
dévoilé, _le jeune typographe trouve le moyen de nous attendrir durant
de longs chapitres sur Edmée Sévigné, Manon Prudhot, Madelon Baron,
Marianne Tangis, Rose Lambelin, Fanchette, sa fiancée et autres
aimables damoiselles dont nous ne saurions compter ici les aventures.
Il vint à Paris par le coche en 1755 et le pauvre Nicolas commença une
lutte terrible contre l'adversité, les tentations et la misère de la
grande ville. Il était entré comme ouvrier compositeur à l'imprimerie
du Louvre; mais la corruption des milieux qu'il fréquentait le soir
après le travail ne tardèrent pas à le gangrener dans l'âme. Selon son
biographe Monselet, on le rencontrait dans les caves du Palais-Royal,
repaire des militaires et des comédiens de province, contant fleurette
aux nymphes de comptoir, ou bien joyeusement assis au cabaret de la_
Grotte Flamande, _mangeant une fricassée de petits pois entre Aline
l'Araignée et Manette Latour. «Il faudrait, s'écrie l'auteur de la_
Lorgnette littéraire, _la plume d'Homère pour tracer le dénombrement
des maîtresses de l'inconstant Bourguignon; avec lui les aventures
galantes se succèdent sans intervalle; son cœur n'est jamais vide, et
la blonde s'y rencontre souvent en même temps que la brune. Sur la fin
de sa vie, lui-même s'est mis à faire son calendrier amoureux, une
patronne par jour, trois cent soixante-cinq au dernier décembre et les
plus belles filles du monde, des marchandes, des grisettes,
quelquefois même des grandes dames; puis, une fois son calendrier
terminé, voilà que Restif se trouve sur les bras un excédent de
soixante et quelques femmes.»_

_Après des déboires sans nombre, et en dernier lieu accablé par la
rupture de son mariage fictif avec une Anglaise, Henriette Kircher,
qui s'était fait passer à ses yeux lui pour une riche héritière,
Restif revint à Auxerre, à Courgis, à la Bretonne; puis il part pour
Dijon où il travaille dans une imprimerie, revient à Paris et se marie
enfin, sérieusement cette fois, à Auxerre avec Agnès Lebègue, le 22
avril 1760._

«_J'étais beau ce jour-là, écrit-il en évoquant ses souvenirs; j'étais
beau ce jour de ma mort morale; on loua ma figure en disant qu'Agnès
ne me méritait point. Arrivé à l'église, le fatal serment du mariage
fut prononcé. Un mot frappa mon oreille au moment où, levant les yeux
sur ma cousine Edmée, je la voyais en prière à l'écart: Enfin la
voilà_ donc mariée! _et moi je pensais tristement: «Infortuné! te
voilà donc lié!... Je revins de l'église avec le sentiment que j'étais
perdu et je l'étais_...»

_Restif marié, c'était l'enfer. Après avoir payé les dettes criardes
de sa femme, il s'établit de nouveau à Paris, où il reprit du travail
chez la veuve Quillau, à l'imprimerie Royale._

_Nous laisserons sous silence les discordes du nouveau ménage, le mari
inconstant, la femme infidèle et de plus bel esprit, les luttes
infinies et nous comprendrons que M. Nicolas ait abandonné pour une
certaine Rose Bourgeois l'infâme Agnès, comme il la nomme. Aussitôt
libre, ses amours reprennent, l'incroyable satyre ne se lasse pas ou
plutôt c'est à croire avec un de ses biographes qu'il ne pouvait voir
aucune femme sans s'imaginer qu'elle l'aimait et sans écrire une
relation imaginaire de ses amours. Selon M. Jules Soury, avec lequel
nous serions volontiers d'accord, notre romancier, qui finit par
tomber dans le délire des persécutions, fut toute sa vie un de ces
aliénés que le docteur Lasègue appelle_ exhibitionniste; _il exhibait
plus ou moins toute sa personne devant les devantures des marchandes
de modes ou dans les escaliers obscurs des maisons où il poursuivait
ses singulières bonnes fortunes._

_En 1767, Restif se révèle littérateur et publie_ la Famille
vertueuse, _le premier ouvrage de cette série d'œuvres incroyables
qui devaient se succéder avec une si grande rapidité, que nous sommes
forcés ici d'abandonner l'écrivain pour terminer à bon terme la
biographie de l'homme même. Ce premier essai n'avait pas été heureux,
mais il put se rattraper vers la quarantième année par le_ Pied de
Fanchette, _le_ Paysan perverti _et les_ Contemporaines, _qui lui
acquirent toute sa célébrité. Recherché avec curiosité de tous côtés,
invité partout, Restif n'en devint que plus misanthrope._

_«C'était alors, écrit M. Soury, un homme de taille moyenne et un peu
courbé, d'allure timide et réservée, presque cléricale, car l'ancien
enfant de chœur de Bicêtre avait gardé le pli et les manières de sa
première éducation; les yeux et les sourcils fort longs, qui, dans la
vieillesse lui donnèrent l'aspect d'un hibou, étaient encore noirs; la
bouche charmante et fine, avec le nez aquilin des Restif. A le voir
dans ses habits d'ouvrier, les bras nus, la poitrine velue, on
admirait un torse d'une rare puissance et qui eût pu convenir à une
statue d'Hercule. Sa capacité de travail était prodigieuse: en six
ans, il imprima quatre-vingt-cinq volumes dont il lut trois fois les
épreuves. De 1767 à 1802, Restif a publié deux cents volumes; il
pouvait donc écrire un demi-volume par jour._

_«Ce n'était pas seulement le descendant d'une forte race de paysans,
c'était un sobre et vigoureux athlète, qui sans un point vulnérable
eût été un anachorète. Il mangeait peu et ne buvait jamais de vin.
«En toute ma vie, a-t-il écrit, un repas, quel qu'il fut, n'a jamais
troublé ma tête au point de m'ôter le goût du travail.» Il lui est
arrivé de mettre vingt ans le même vêtement; on lui voyait toujours
une vieille redingote bleue «l'aînée de ses habits»; pour courir les
rues, il se couvrait d'un lourd manteau à collet de très gros drap
noirâtre, qui lui descendait à mi-jambes; il se sanglait au milieu du
corps comme une bête de somme; un grand chapeau de feutre à larges
bords, comme on le voit aux estampes de ses_ Nuits de Paris, _lui
couvrait toute la figure. D'ailleurs peu de chemise et point de soins
de toilette. Cubières-Palmaiseaux raconte qu'il rencontra Restif avec
une barbe extrêmement longue et inculte: «Elle ne tombera, dit l'homme
aux idées singulières, que lorsque j'aurai achevé le roman auquel je
travaille.--Et si ce roman est en plusieurs volumes?--Il sera en
quinze!»_

_Tout Restif est là, volontaire et dédaigneux comme Rousseau._

_Nous voudrions suivre Restif dans ses relations mondaines et
littéraires, le surprendre dans ses logis divers, le montrer pendant
la Révolution où il joua un rôle curieux et déploya un grand
enthousiasme républicain; présenter ses retours conjugaux vers Agnès
Lebègue et son divorce prononcé pendant la Terreur, le juger pendant
sa vieillesse; mais la place nous manque, quelque succinct que nous
puissions nous montrer et nous voici contraint d'enregistrer la date
de sa mort en regrettant de n'avoir pu complètement effleurer le récit
de sa vie._

_Restif de la Bretonne mourut à l'âge de soixante-douze ans, le 8
février 1806 vers midi, dans une maison de la rue de la Bûcherie.
Cubières-Palmaiseaux, un honnête écrivain prud'homme, fit sur l'auteur
de tant d'œuvres singulières ce quatrain de mirliton funèbre._

          Pénétré d'ardeur pour le bien,
          Et brûlant d'amour pour la gloire,
    Il monta, non sans peine, au temple de Mémoire,
    Fut bon ami, _bon père_ et sage citoyen.

_Restif avait eu, en effet, deux filles de son déplorable mariage_;
Agnès _et_ Marie-Jeanne, _la première fut mariée à un sieur Augé, puis
à Louis Vignon; la seconde épousa un de ses cousins et conserva ainsi
le nom de Restif_.


_III_

LE PIED DE FANCHETTE _fut le premier succès littéraire de Restif_.--La
Famille vertueuse _et_ Lucile ou le progrès de la vertu,
_précédemment publiés, n'avaient rapporté à leur auteur ni honneur ni
profit. Dans la_ Revue _de ses ouvrages[U-15], l'historien de_
Fanchette _s'exprime ainsi à son sujet: «Ce petit roman qui eut
beaucoup de succès est l'histoire de la jeune marchande de la rue
Saint-Denis (Mme Lévêque) à laquelle il est dédié.--Il est inutile de
rien dire de l'intrigue: elle est fort commune; mais ce qui la
singularise, c'est que tous ces événements sont occasionnés par le
joli pied de l'héroïne et ces événements sont très multipliés. Les
trois premiers chapitres, qui sont une espèce de préface, ont été très
goûtés. Cependant feu M. Fréron refusa de l'annoncer comme étant un
peu libre. On l'a plusieurs fois contrefaite en province.»_

  [U-15] _Revue des ouvrages de l'auteur_, 1784. Cette revue aurait
  pu être faite par Grimod de la Reynière fils, comme le pense M.
  Paul Lacroix, d'après les notes fournies par Restif.

_On voit que Restif ne se faisait aucune illusion sur la valeur
littéraire de son ouvrage; bien plus, d'après une réponse à un
littérateur allemand qui lui mandait le succès de ses livres en
Allemagne, il se montre juge de lui-même encore plus sévère dans ce
passage d'une lettre datée du mois d'août 1778[U-16]: «Je vous avoue_
qu'il est des œuvres que je suis fâché qu'on ait traduites; le Pied
de Fanchette _est un ouvrage manqué depuis le quatorzième chapitre; le
succès qu'il a eu ici et quatre éditions ne m'en font pas accroire...
J'ai fait une seconde édition du_ Pied de Fanchette _un peu meilleure
que la première, en deux volumes au lieu de trois, mais sans avoir
rien retranché; au contraire, elle commence par un Avertissement d'une
page qui n'est ni dans la première, ni dans la seconde édition, ni
dans les contrefaçons.»_

  [U-16] Cette lettre se trouve à la fin du tome XIX de la seconde
  édition des _Contemporaines_ (1781 et années suivantes); à la fin
  de ce tome XIX se trouvent 55 feuillets non chiffrés qui
  renferment des correspondances particulières d'un grand intérêt.
  La lettre qui nous intéresse est adressée à M. J.-A. Engelbrecht
  et porte le no 19 de ce dossier épistolaire.

_La première édition du_ Pied de Fanchette ou l'orpheline française
_parut en 3 volumes petit in-12, en 1769 sous cette rubrique: Imprimé
à la Haie (sic) et se trouve à Paris chez Humblot, libraire, rue
Saint-Jacques, près Saint-Ivès.--Quillau, imprimeur-libraire, rue du
Fouarre. Cette édition, tirée à mille exemplaires avec dédicace,
tables et notes imprimées en rouge, est celle qui a servi de copie,
comme étant la plus intéressante, à la réimpression que nous donnons
aujourd'hui._

_La seconde édition, deux parties en deux volumes, parue cette même
année 1769,_ à Francfort et à Leipzig en Foire, _ne doit être
considérée que comme une contrefaçon imprimée en Suisse, et ce n'est
guère qu'en 1776 que nous retrouvons le_ Pied de Fanchète (_sic_) ou
le soulier couleur de rose (_variante à_ l'Orpheline française) _en
édition nouvelle (2 parties en 1 volume), revue par l'auteur.--Dans
cette édition les changements sont assez nombreux. Outre les trois
parties réunies en deux, les intitulés des chapitres différent
entièrement de l'édition primitive, et ces chapitres ne sont plus
qu'au nombre de 52 au lieu de 53.--A la fin de la préface, Restif a
ajouté, après s'être excusé sur ses chagrins domestiques des fautes de
l'auteur dans la première édition_:

«_Très indulgents lecteurs et très aimables lectrices, ce fut à la
veille du mariage de Fanchette que l'éditeur de la véridique histoire
que vous achevez entrevit cette belle chez la marchande de modes et
que son joli pied, chaussé d'un soulier rose à talon vert, fut pour
lui la divine Clio: on essayait à la fiancée sa parure pour le
lendemain et celle qui nomma Fanchette était Agathe.--La clarté est le
premier devoir d'un écrivain; j'y ai satisfait. Adieu._»

_Une quatrième édition, imprimée à la Haye en 1786, n'offre, en dehors
des gravures, aucune autre différence avec la seconde, que cette
particularité du nom de Mme Lévêque imprimé en toutes lettres dans la
dédicace; quelques corrections et suppressions à signaler et un
extrait du_ Tableau du Siècle, _de Nolivos de Saint-Cyr, ajouté à la
note 61._

_Il faut prêter quelque attention à une note publiée il y a quelques
années par M. Assezat au sujet de cette édition[U-17], qui reconnaît à
des indices certains, mais trop longs à énumérer ici, que cette date
de 1786 est fautive et que cette réimpression n'a pu être faite qu'en
1794._

  [U-17] Voir _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, 7e
  année, no 152, 5 septembre 1874, p. 517. Cet article est signé
  Aszt, lire: Assezat.

_La cinquième et dernière édition du roman de_ Fanchette _que nous
puissions enregistrer fut donnée par_ Cordier et Legras, _rue Galande,
no 50, en 1801, 3 volumes in-18 avec le titre correct et le
sous-titre_: Cinquième édition, revue, corrigée et augmentée _de_
plusieurs anecdotes curieuses et amusantes.--_Pougens rendit compte de
cette réimpression dans sa_ Bibliothèque française (_1re année; no 6,
p. 190)._

_Lorsque nous aurons parlé d'une comédie intitulée_ Marianne _dont le
sujet est tiré du_ Pied de Fanchette _et qui fut représentée sur un
petit théâtre de la rue de Provence le 5 février 1776, que nous aurons
ajouté qu'une traduction allemande parut à Hambourg en 1777, in-8º, et
que nous aurons enfin mentionné la traduction espagnole:_ El pié de
Franquita, _Paris, Rosa, 1834, 2 volumes in-18, nous penserons avoir
épuisé la nomenclature historique de l'ouvrage dont nous donnons une
édition qui sera sans doute définitive et qui n'aurait point sa raison
d'être si elle ne rentrait dans le cadre de nos_ Petits conteurs du
XVIIIe siècle.


_IV_

_La passion de Restif pour les pieds mignons et les jolies petites
chaussures bien cambrées et à hauts talons fut un de ses goûts
esthétiques les plus singuliers, et c'est assurément la hantise la
plus persistante dont il fut obsédé au cours de sa vie aventureuse et
galante. Binet avait beau s'évertuer à trouver des chaussures
impossibles, des mules d'une délicatesse inouïe, des coquets souliers
d'une grâce adorable dans les dessins qu'il destinait à l'illustration
de ses livres, jamais il ne parvint à réaliser l'idéal du pied rêvé
par l'ardent romancier. Restif retouchait lui-même ses dessins jusqu'à
leur enlever toute proportion d'ensemble pour mieux arrêter l'exiguïté
des petits pieds de ses héroïnes; cette passion dégénérée en idée
fixe, en monomanie incurable, le poussait à s'emparer des mules
charmantes qu'il rencontrait, avec la pensée d'augmenter une
collection déjà considérable qu'il eût voulu voir mettre avec lui au
tombeau. Dans ses courses à travers les rues et les faubourgs de
Paris, il tenait toujours les yeux en éveil sur la démarche des
grisettes, des nymphes ou des moindres trottins de modistes et c'est
ainsi qu'il trouva le sujet du_ Pied de Fanchette _dans une de ses
promenades d'amateur passionné._

_«Je passais un dimanche matin dans la rue Tiquetonne, raconte-t-il
dans_ Monsieur Nicolas[U-18], _j'aperçus une jolie fille en jupon
blanc, encore en corset, chaussée en bas de soie avec des souliers
roses à talons hauts et minces, genre de chaussure qui faisait
infiniment mieux la jambe aux femmes que la mode actuelle. Je fus
enchanté; je m'arrêtai, la bouche béante, à la considérer... En chemin
je fis le premier chapitre de l'ouvrage:_ Je suis l'historien
véridique des conquêtes brillantes du pied mignon d'une belle, _etc.
Je mis la main à la plume dès le lendemain. Mon imagination se
trouvant un peu refroidie, je sortis pour revoir ma muse... Dans la
rue Saint-Denis, vis-à-vis la fontaine des Innocents, j'aperçus une
femme dont le pied était un prodige de mignonnesse. Aussi était-il
chaussé d'une jolie mule d'étoffe d'or faite par le plus habile
artiste de la capitale... Je la suivis jusqu'à l'église du Sépulcre,
où elle entra, et je revins chez moi plein de verve. J'allai en
deux jours au quatorzième chapitre.» Et dix jours après, eût pu
ajouter Restif, le volume était terminé et dédié à Mme Lévêque, femme
du marchand de soieries dont l'enseigne était_ la Ville de Lyon,
_vis-à-vis des Innocents. La belle Mme Lévêque avait, si nous en
croyons la chronique du temps, le plus joli pied de Paris._

  [U-18] T. X, p. 2716 et suivantes.

_On ferait, comme le remarque fort bien l'érudit bibliophile Jacob, un
ouvrage entier et des plus singuliers en se bornant à extraire des
livres de Restif tout ce qui concerne son goût, sa passion pour les
jolis pieds et les jolis souliers de femmes. Il suffirait de lire
quelques-unes des notes qui se trouvent à la fin de ce livre pour
convaincre le lecteur du sentiment profond qu'éprouvait notre auteur
au sujet de ces souliers hauts qui affinent la jambe et_ sylphisent
_tout le corps, selon son mot. Dans les_ Nuits de Paris (IVe _partie_,
LXXIe _nuit, pages 779 et suivantes_), _nous recommandons le chapitre
intitulé la_ Mule enlevée _qui se rapproche assez, par certains côtés,
du roman que nous publions._

_Le_ Pied de Fanchette, _qui parut anonyme, fut le premier ouvrage de
Restif qui commença sa réputation, et, bien que les journaux aient
dédaigné de s'occuper de cette nouveauté non signée, elle fit grand
bruit dans les salons et dans tous les cercles littéraires de Paris où
on s'ingéniait à en découvrir l'auteur. Il se vendit plus de
cinquante exemplaires par jour de cette première édition qui fut
bientôt épuisée. Pour l'époque où il parut, ce livre était présenté
sous une forme nouvelle, avec une orthographe bizarre, dans un style
original qui rompait avec les traditions à la mode. Restif, nous
l'avons vu plus haut, ne fut pas grisé par ce succès et il fut le
premier à reconnaître les nombreuses imperfections de son œuvre. «Mon
but dans cet ouvrage, dit-il en note, n'est pas de peindre en grand;
je laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux; je
vole terre à terre; mes héros sont pris dans la médiocrité.»_

_Pour nous, le_ Pied de Fanchette _ne vaut guère mieux que
quelques-uns des sombres et ridicules romans de Ducray-Duminil, de
Corbière ou de Mme Cottin, et si, dans nos publications de_ Petits
Conteurs, _nous nous sommes souvent laissé entraîner à réimprimer
certains ouvrages par un sentiment littéraire de grande sympathie ou
même d'enthousiasme sincère, tel n'est point ici notre cas. Nous avons
jugé cependant que Restif de la Bretonne méritait une place dans notre
galerie et nous n'avons point trouvé, dans son bagage immense, une
seule œuvre d'honnête dimension qui représentât mieux que le_ Pied de
Fanchette _l'originalité même de l'auteur, et peignît en même temps
cette singulière école fantastique, fausse et sentimentale de la fin
du_ XVIIIe _siècle sur l'imagination de laquelle nos dramaturges ont
effrontément vécu en faisant pleurer nos pères et, ne craignons pas
d'ajouter, nos contemporains par la mise en scène de mélodrames tels
que la_ Grâce de Dieu _et, plus récemment, les_ Deux Orphelines. _Le
roman de_ Fanchette _se rapproche du roman de_ Justine; _ce sont les
mêmes malheurs de la vertu, moins les monstruosités sanguinaires du
vicieux marquis de Sade. C'est bien le type du roman et de
l'affabulation maladive qu'on retrouve partout vers la fin du dernier
siècle; c'est le chef-d'œuvre, si l'on veut, d'une école de mauvais
goût, mais encore, à tous ces titres, il rentrait dans notre programme
de le ranger dans une collection où nous prétendons apporter tous les
genres d'invention littéraire au_ XVIIIe _siècle et échantillonner, en
quelque sorte, les différentes manières de conter et les coloris
divers du style dans ce domaine des petits romans allégoriques,
satiriques ou réalistes, éclos en pleine fantaisie._

_On pourra juger de nos petits conteurs lorsqu'ils seront au complet
et présenteront dans leur ensemble une surface assez large à la
critique._

_Nous avons apporté peu de changements à l'orthographe insensée de
l'homme aux idées singulières, rêveur d'un_ Glossographe _ou la langue
réformée; nous eussions craint, en agissant autrement, de porter
atteinte à l'originalité de l'écrivain compositeur et prote, et de
diminuer la saveur et la curiosité d'une œuvre pour ainsi dire
photographiée sur l'édition originale. L'orthographe et le style de
Restif se tiennent et sont des signes typiques de cet ingénieux
réformateur. Si l'on peut faire, d'après Buffon, le diagnostic moral
de l'homme par le style, l'orthographe et le style de Restif de la
Bretonne ne peuvent que prêter doublement à la constatation de sa
folie particulière et l'on ne saurait les désunir._

_On pourra donc, en lisant cette réimpression textuelle, suivre et
comprendre les excentricités calculées du système d'orthographe de M.
Nicolas; système très compliqué, où le_ cicéro, _la_ gaillarde, _le_
petit-romain, _l'_F _remplaçant le_ PH, _le_ C _cédant la place à l'_S
_et l'accent aigu foisonnant, hérissent son texte d'imprévu, déroutent
un instant le lecteur et finissent presque par l'accoutumer, sinon par
le convaincre au désordre magistral de cet écrivain-typographe, dont
quelques innovations eussent mérité d'être mises en pratique par une
majorité trop routinière._

_Nous avons placé en tête de cette édition un portrait inédit de
Restif, à l'âge de ses amours les plus folles, avant l'apparition de
ces rides et de cette alopécie frontale qui font de son visage, dans
les gravures connues, une tête de fauve oiseau de proie. Il fallait
présenter l'auteur du_ Pied de Fanchette, _l'amoureux des tailles
guêpées et des souliers aux fines cambrures sous un aspect moins
sinistre. Le portrait que nous donnons est très authentique; il est
tiré d'une des nombreuses compositions de Binet, qui, on le remarquera
en contemplant avec attention les suites de gravures destinées à
l'œuvre de l'auteur des_ Contemporaines, _excellait à mettre en scène
assez fréquemment le romancier en personne et à le représenter dans
l'action qu'il décrit._

_Si nous avons donné peu de développement à cette esquisse littéraire,
c'est, nous le répétons, en raison du rôle si mouvementé de ce remuant
remueur d'idées, qu'on a peine à suivre dans l'action terrible de sa
vie, qui a consacré près de seize volumes à dévoiler son être, sans
parvenir à anatomiser son moral au complet et qui enfin termina
l'introduction de ses confessions par ces mots qui finiront cette
manière de préface:_ «Ulciscetur, si perficitur, omnia damna nostra!
Quando veniet? Nescio: Sua cuique vita obscura est.»

    OCTAVE UZANNE.
    Paris, le 10 mai 1879.


[Illustration]



    LE PIED
    DE
    FANCHETTE,

    ou

    L'ORFELINE
    FRANÇAISE;

    _HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE_.

    Une jeune chinoise avançant un bout du pied
    couvert et chaussé, fera plus de ravage à
    Pékin, que n'eût fait la plus belle fille du
    monde dansant toute nue au bas du tazgète.

    _Œuvres de J.-J. Rousseau, t. IV, p. 268._



Si je n'avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage
aurait été différent: Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec
un hypocrite, suffisaient pour l'intrigue; le premier amant de
Fanchette se fût trouvé fils de cet oncle; la marche aurait été plus
naturelle, le dénoûment plus saillant et plus vif: MAIS IL FALLAIT
DIRE LA VÉRITÉ.



A MADAME L***

FEMME D'UN MARCHAND


    _Madame,_

_En vous dédiant cet ouvrage, c'est aux grâces que je le consacre. Née
dans l'état le plus proche du bonheur, vous joignez au charme
séduisant d'une figure aimable, les vertus et les talens: chérie,
adorée de tout ce qui vous environne, vous êtes heureuse par les
sentimens que vous inspirez: ils ne sont point tyranniques comme ceux
de l'amour; ils n'ont pas la froideur du respect; ils sont doux et
flateurs comme ceux de l'amitié. Voilà le précieux avantage dont les
grands ne jouissent presque jamais; belle L***, la fortune vous a
mieux traitée qu'eux. On les honore, et l'on vous aime: quelle
différence!_

_Ce n'est pas, Madame, que je veuille, comme tant d'autres, ravaler la
noblesse du sang, regarder tous les rangs comme égaux, et me parant
d'une fausse indifférence pour la fortune, insulter de loin à ses
favoris: non: je reconnais tous leurs avantages: je confesse qu'ils
sont grands, et qu'ils méritent qu'on les envie: Quel bonheur de
pouvoir servir efficacement l'état, d'approcher le père de la patrie,
de prétendre quelquefois à sa confiance, de tendre aux malheureux une
main secourable, non pas à la manière de ceux qui n'ont que des moyens
bornés, mais en soulageant des provinces entières! Est-il un cœur que
de si glorieuses prérogatives ne trouvent que de glace!_

_Ne croyez pourtant pas, Madame, que de ce côté-là même, le ciel vous
ait moins avantagée qu'eux; Dans ce siècle éclairé, le négociant jouit
de l'estime générale: Comme les grands il sert les états et l'humanité
toute entière, mais d'une manière différente: ce n'est point en
remportant des victoires, en gouvernant des provinces, en administrant
la justice ou les finances: C'est en fournissant aux hommes
l'agréable, l'utile et le nécessaire. Quels biens ses immenses travaux
ne procurent-ils pas à la société! Il fait jouir ses concitoyens des
productions des deux mondes, et raproche les peuples les plus
éloignés: C'est lui qui fait que des nations autrefois barbares,
connaissent les commodités de la vie, et se polissent par degrés: ce
sera par lui qu'elles deviendront à leur tour l'azile des arts et des
sciences: Sans lui, l'agriculture, cette première source de tous nos
biens, demeurerait languissante et découragée: D'un bout du monde à
l'autre, obéi comme un monarque, sans troupes, sans l'effrayant
apareil des combats, sa probité lui donne toute sa puissance._

_Madame, en quoi donc ceux que distingue une naissance illustre
peuvent-ils se flater de l'emporter sur votre condition? Ah! s'il est
quelque avantage, c'est chez vous que je le vois: Quels biens sont
préférables à cette vie douce que l'aisance procure? on ne tremble pas
devant vous; l'on vous considère, et cela suffit. Qu'est-ce, pour la
plupart des hommes, que le bonheur si vanté d'être puissant, sinon la
triste prérogative de pouvoir assouvir des désirs dérèglés, ausquels
une plus humble fortune aurait mis un frein? Oui, Madame, soyez fière
de votre état: il est utile, il est nécessaire: les ducs et les lords
n'ont pas de plus nobles titres._

_Fanchette, ainsi que vous, Madame, est née dans l'ordre de citoyens
respectables qui s'apliquent au commerce: cet attrait qui lui soumit
tous les cœurs, vous le possédez: Daignez l'introduire dans le monde:
Elle ne peut y paraître sous une plus charmante et plus vertueuse
conductrice._

    _J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,
      Madame,
        Votre três-humble et três-obéissant serviteur
          R. D. L. B._



[Ornement]

LE

PIED DE FANCHETTE

_HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE_



CHAPITRE PREMIER

PRÉFACE

_Parturient montes, nascetur ridiculus mus[1]._


JE suis l'historien véridique des conquêtes brillantes du Pied mignon
d'une belle. O vous! l'étonnement et la terreur de l'univers,
conquérans célèbres, Ninus, Sésostris, Alexandre, César, Charlemagne,
Gengiskan, vertueux Henri IV, fougueux Charles XII, et toi-même, le
héros de mon pays, immortel Louis XIV, pavillon bas. Vous avez règné
sur des hommes que fit trembler votre redoutable puissance; et
Fanchette, jeune, sans nom, sans naissance; mais avec un minois
séduisant, des yeux pleins de douceur, un pied... ah ciel! un pied...
comme on n'en vit jamais, tant il est joli, règne, par l'amour sur
tous les cœurs. Son triomphe est bien plus doux que ceux que vous
procurèrent tant de victoires: Pour conserver les sujets qu'elle a
soumis, il ne lui faut que paraître et _faire un pas_. Telle autrefois
cette fameuse Sémiramis, en montrant aux peuples mutinés ses beaux
cheveux épars et sa gorge nue, calma la révolte des séditieux
enchantés. Ou plutôt: Telle on voit de nos jours l'aimable L***,
chaussée d'une mule mignone, attirer sur son petit pied[2] les yeux
d'une foule d'admirateurs: Il n'est pas un jeune-homme qui n'envie le
sort de son heureux époux: Si d'un sourire, cette belle encourageait
ceux qu'elle a charmés, du militaire, elle ferait un CONDÉ; du poète,
un Voltaire; du prosateur, un Rousseau; du musicien, un Rameau; du
peintre, un Boucher; de tous les artistes, de grands hommes; et de
tous les hommes, des amans.

Quelle emphâse, après un tel tître, dira-t-on?... Mais, cher lecteur,
c'est l'usage, lorsqu'on écrit l'histoire de personnes vivantes, ou
dont la famille est en crédit: on emploie de grands mots, de grandes
phrases, pour dire de três-petites choses. D'ailleurs, mon sujet n'est
pas aussi mince qu'on pourrait se le figurer. L'attention des femmes
de nos jours à relever les grâces d'un joli pied, et notre expérience,
semblent nous indiquer que seul il peut faire naître des passions.
Mais que dis-je? pourquoi me borner à notre siècle, et ne former que
des conjectures, tandis que l'histoire nous fournit des exemples?
L'_éclat de la chaussure_ de la belle Judith _éblouit Holoferne_,
avant que _sa beauté rendît captive l'âme_ du général assyrien[3]. Le
père du farouche Vitellius ne put voir sans émotion le joli pied de
l'impératrice Messaline; _il obtint la permission de la déchausser,
s'empara d'une de ses MULES, qu'il porta toujours avec lui, et que
souvent il baisait_[4]. Serait-ce parce que dans les femmes, ces êtres
charmans destinés à plaire, la nature a voulu que tout fût enchanteur
et séduisant? Il le faut bien. Ces magiciennes aimables font de toutes
les choses à leur usage un talisman vainqueur: tout devient flèche de
l'amour dês qu'elles l'ont touché.



CHAPITRE II

_Très-singulier._


SUR les quatre heures du soir, un jeudi, je traversais la rue
_montorgueil_ pour enfiler celle de la _comédie italienne_. On donnait
la vingt-quatrième représentation des _moissonneurs_: Une multitude de
chars brillans, qui touchaient à peine le pavé, roulans avec fracas,
éclaboussaient les filles sages, les hommes à talens, et le reste de
cette populace utile, dont (heureusement pour elle) on ne saurait se
passer. Moi, pauvre hère, héritier du cynisme de Mézerai[5] (mais non
de son avarice), croté jusqu'à l'échine, je me _gare_ sur la porte
d'une marchande de modes. Ma figure, hétéroclitement parée, excita
dans un essaim de jeunes filles qui la remplissaient, ce _rire
inextinguible_[6] des dieux d'Homère. Je me retournai sans courroux
(car j'ai la modestie de me croire ridicule). Je voulais regarder
toutes ces jolies rieuses: je n'en vis qu'une, et mon cœur en
tressaille encore. On la parait. O dieu! qu'elle était belle! Ses
cheveux, plus noirs que l'ébène, contrastaient avec les lis de sa
peau: Sa coîfure lui donnait un petit air lutin: Sa vive et noire
prunelle lançait les flâmes; son tendre regard demandait les cœurs:
les œillets et les roses ont moins d'éclat que le coloris de ses
joues: On entrevoyait deux globes d'une blancheur éblouissante, que
son corset ne pressait point encore: Une jupe courte laissait à
découvert le commencement d'une jambe... à quoi la comparer? à tout ce
que l'on peut imaginer de plus séduisant: Son pied, ce pied mignon,
qui fera tourner tant de têtes, était chaussé d'un soulier rose, si
bien fait, si digne d'enfermer un si joli pied, que mes yeux, une fois
fixés sur ce pied charmant, ne purent s'en détourner... Beau pied!
dis-je tout bas, tu ne foules pas les tapis de perse et de turquie; un
brillant équipage ne te garantit pas de la fatigue de porter un corps,
chef-d'œuvre des grâces; _tu marches en personne_: mais tu vas avoir
un trône dans mon cœur.

L'épouvantable vacarme des carosses commençait à cesser; les rues
devenaient libres, et je restais immobile. Une des compagnes de la
belle aux souliers roses, presqu'aussi jolie qu'elle, et qu'un jeune
homme charmant caressait, me donna son attention: J'entendis qu'elle
disait: «Ah Fanchette, comme il te regarde!» Ces mots me tirèrent de
ma rêverie: je m'écriai, dans un entousiasme plus que poétique: Oui,
Fanchette, divine Fanchette, dans les provinces, à la ville, à la
cour; ni reines, ni princesses, ni duchesses, ni marquises, ni les
fastueuses épouses des héros de finance; aucunes des beautés
anciennes, modernes, présentes et futures, ne vous ont valu, ne vous
valent, ni ne vous vaudront jamais.

Aprês cette incartade, j'allais m'éloigner, lorsqu'un vieillard de ma
connaissance, que depuis longtems j'avais perdu de vue, m'aborda: il
me reconnaît: je l'embrasse: il me prend la main; m'entraîne; entre
chez la marchande; et la belle Fanchette lui fit l'accueil le plus
flateur.



CHAPITRE III

_Qui n'en imposera pas au lecteur._


KATHÉGÈTES (c'est le nom du vieillard) parla quelque tems à la fille
charmante, dont le joli pied m'avait si vivement frapé: Leur entretien
me parut court. Tel, nouvellement arrivé de province, un spectateur à
l'_opéra_, devient tout yeux et tout oreilles: tantôt les décorations,
les instruments, la musique, les machines: tantôt les acteurs, et
surtout les actrices; la légèreté, les gracieuses évolutions, les
attitudes voluptueuses, ces mouvemens des danseuses où l'art
disparaît, et que le sentiment semble nuancer, l'occupent, l'enlèvent:
le spectacle est fini, la toile est baissée, qu'il regarde et qu'il
écoute encore: Et moi, ravi d'admiration, je considérais Fanchette et
sa jeune compagne, que le vieillard était déjà sorti: je m'en aperçu,
et me hâtai de le suivre.

J'allais lui faire des questions: il me prévint. «Vous, me dit-il, qui
ne vous repaissez que de chimères, auteur infortuné de romans plus
malheureux encore, je veux vous procurer les moyens de dire vrai au
moins une fois dans votre vie. Des affaires importantes m'occupent
aujourd'hui. Il s'agit de rendre à son amant, à sa famille, à la
patrie une jeune personne, que des vœux involontaires ensevelissent
toute vive dans un couvent, et de marier mon élève. Dans huit jours
venez me trouver. J'ai des mémoires... Vous y verrez une histoire
étonnante: des faits... Cela fera du bruit...

--Huit jours! le terme est bien long, intérompis-je, pour l'impatience
que vous venez de faire naître.» Le vieillard allait me répliquer: son
élève paraît; il me quitte et le joint. Je vais instruire mes lecteurs
de ce que c'était, et de l'accident qu'occasionna ce retard.

A peine le huitième jour commençait à poindre, que je sors du lit en
tressaillant. Je vole chez monsieur Kathégètes; il n'est pas levé; on
l'éveille: j'entre; il s'habille: il cherche le manuscrit, ne le
trouve pas, apelle un garçon qui le sert, gros rustaud nouvellement
débarqué, lui fait une question, dont la réponse fut pour moi, cher
lecteur, un coup de poignard: ce malheureux avait donné notre
histoire pour en faire des papillotes! Nous nous écrions tous deux, le
vieillard et moi. Le valet de chambre accourt: il avait encore à la
main quelques déplorables fragmens de l'ouvrage, triangulairement
tailladés. Il est aisé de s'imaginer quelle fut ma douleur, en les
lisant. Prétendant me consoler, le vieillard me raconta les faits en
gros. Il ne fit qu'accroître ma douleur: c'était l'histoire de la
jolie Fanchette!... Mais des détails hâchés, pouvaient-ils remplacer
ce que j'avais perdu? J'étais venu rempli des plus hautes espérances:
je m'en retournai vide, triste, anéanti.

Quinze jours s'écoulèrent: J'oubliais déjà que j'avais été sur le
point de porter le titre glorieux d'historien, et prêt à devenir
l'émule des R..., des F..., des V..., et surtout des T..., dont les
héros sont plus raprochés de ceux que je devais célébrer; lorsqu'en
entrant au CAFÉ où _virtus bellica gaudet_, j'entendis deux jeunes
officiers disputer aussi chaudement que de jeunes bacheliers de la
faculté des _dépêches_[A] sur l'inoculation. Je m'approche: ils
parlaient d'un manuscrit. Ce mot est intéressant pour un auteur.
J'écoute. L'un en niait l'autenticité, l'autre la défendait: On me
prend pour arbitre: Je demande (à l'imitation des gens de loi) qu'on
_me saisisse de la chose contentieuse_, et quelques jours pour donner
ma décision.

  [A] C'est un nom fort _désignatif_ pour la _faculté de médecine_.

Cher lecteur, quelle dut être ma surprise, lorsqu'en jetant les yeux
sur le manuscrit, je reconnus dês les premières lignes, l'histoire
qu'un malheureux valet de chambre mit en lambeaux! l'histoire du pied
de Fanchette!

... Le maroufle avait entendu mes regrets et ceux du vieillard, ils
lui suggérèrent l'idée d'une friponnerie: il fut adroitement s'emparer
de ce qu'il nous avait montré, et dont nous fesions peu de cas, cacha
les feuilles encore entières, courut à tous ceux qu'il avait frisés,
les dépapillota, rajusta le tout comme il put, et fit copier. Le
manuscrit ainsi recompleté, à peu de chose prês, il alla le vendre à
l'abbé .. qui, dit-on, achète des ouvrages tout faits, dont il a le
front de se donner ensuite pour l'auteur. Suivant sa méthode, ce
fameux écrivain avait defiguré celui-ci sous prétexte de le corriger,
de manière à le rendre méconnaissable. Un petit-maître entra comme il
achevait. «Encore un ouvrage, dit-il d'un ton railleur?--Hom... Hom...
c'est une bagatelle.--Voyons... l'on peut voir, mon cher?--Oui, cette
note.--L'auteur a ma foi! raison; rien de plus sot et de plus ignare
qu'un petit-maître.» Tout en lisant, le petit-maître remarqua les
ratures,--qui seules étaient de la main de l'abbé. Certains bruits
courans dans le public augmentèrent ses soupçons; la fin de cette note
qu'il venait de lire, et d'autres endroits rayés, les confirmèrent;
il saisit le moment d'une visite qui survient, s'empare du manuscrit,
court le montrer pour perdre de réputation son ami: il a même
l'infidèlité d'en faire une nouvelle copie corrigée, mutilée,
augmentée, afin de la rendre plus différente de celle de
l'auteuromane. Il prêta ce nouvel exemplaire à une femme à vapeurs,
qui le lut en entier sans bâiller, le trouva délicieusement écrit, et
cependant raya, restitua, embellit, et laissa le manuscrit épuré sur
sa toilette, où l'officier le trouva. Celui-ci me le remit, comme je
viens de le dire: je lui fis connaître mes droits, qu'il ne disputa
pas. C'est ainsi que par un coup du sort, l'ouvrage revint à son
légitime propriétaire. Heureux le public et moi-même! si l'absence du
vieillard Kathégètes ne l'eût empêché de le revoir.


FIN DE LA PRÉFACE.

[Ornement]


[Ornement]

PREMIÈRE PARTIE



CHAPITRE IV

Qui devrait être le premier.

_Où l'on fait connaître Fanchette._


UN riche marchand de draps de cette capitale, nommé _Florangis_,
habitant des rues saint-denis ou saint-honoré (peu nous importe) avait
une vaste boutique; où l'on ne découvrait que les quatre murs; en
récompense, on voyait dans le fond un large escalier, sur lequel vingt
personnes pouvaient aller de front sans se coudoyer. On parvenait par
cette belle route dans un magasin obscur, dont les croisées garnies
d'abajours ne donnaient qu'un faible crépuscule. Toutes les étofes,
tant de nos manufactures, que d'angleterre et des indes s'y
trouvaient, on n'avait qu'à choisir. Outre ce beau magasin, cette
grande boutique, et cet escalier commode, ce marchand avait une femme,
jolie comme une paysanne irlandaise[B], coquette comme une _fille
d'affaire_[C], aimant le jeu, la table etc..........[D].

  [B]: L'abbé Prévôt dit que ce sont les plus belles personnes de
  l'Europe.

  [C]: Un grand homme (_monsieur de Voltaire_) vient de donner un
  petit ouvrage (_la princesse de Babylone_) dans lequel il prouve
  qu'on peut nommer ainsi les filles de l'_opéra_.

  [D]: La dame _à vapeurs_ a malicieusement laissé dans cet endroit
  une petite lacune, que les scholiastes des races futures ne
  manqueront pas de remplir par des sotises.

Malgré les moyens de fixer la fortune qu'on vient de lire, le marchand
se ruina. Mais auparavant sa femme eut une fille. On crut pendant
quelques années que la jeune personne serait riche, et son éducation
fut conforme à cette fausse idée. Fanchette (c'est son nom) avait
douze ans, lorsqu'elle perdit sa mère, qui ne put survivre au désastre
de sa maison, qu'elle avait causé. A quinze ans, elle éprouva un
malheur plus grand encore: Son père, honnête-homme, mais qui n'avait
pu, comme tant d'autres, résister à sa femme, tomba malade: il sentit
que sa fin était proche; et sa fille qu'il abandonnait dans l'âge des
passions et de la séduction, fit couler des pleurs bien amers. Il
l'apela, la baigna longtems de ses larmes, et lui tint un discours
aussi tendre que sage, qu'on lira dans le chapitre suivant.



CHAPITRE V

_Instructions placées à propos._


«CHÈRE enfant, qu'allez-vous devenir, lorsque vous n'aurez plus de
père! Si je vous faisais passer ma fortune telle que je l'ai reçue de
mes parents, je ne serais pas sans craindre la séduction, quoiqu'il me
fût alors facile de vous trouver un asile; mais je ne laisse à ma
fille, pour héritage, que ma misère et sa beauté, deux sources
d'égarements et de crimes[7]... O Fanchette! c'est pour vous seule que
je désirais de vivre, depuis que j'ai perdu celle que j'aimais... trop
peut-être; mais qui d'un coup-d'œil et d'un sourire, ramena toujours
dans mon cœur l'amour et la tranquillité. Dieu tout-puissant,
disais-je dans toutes mes prières, permets que j'élève ma fille; que
je sois son guide, jusqu'à ce que je l'aie remise entre les bras de
l'époux que tu lui destines!... Le ciel ne le veut pas: dês
aujourd'hui peut-être il va terminer une carrière... Hêlas! elle fut
longtems heureuse... Je te loue, grand dieu! des biens dont j'ai joui:
éloigne, je t'en conjure, de ma chère enfant, les malheurs de sa
mère... et ceux que j'éprouvai...

«Fanchette! fille chérie, écoutez un père expirant: Vous êtes belle,
vous êtes pauvre; vous êtes innocente: Souvenez-vous de votre beauté,
pour être toujours en garde contre les séducteurs: vous les verrez, ma
chère fille, attachés sur vos pas, ne vanter vos attraits, que pour
vous rendre vile et coupable. Oh! si vous saviez avec quel mépris un
homme riche regarde une fille sans bien, lorsqu'il l'a séduite!... Que
ne puis-je vous faire passer cette idée comme je la sens!... Comment
se trouve-t-il des femmes qui consentent à laisser ravir des faveurs
au tyran superbe qui voit leur défaite d'un air insolent et
dédaigneux!... Ma fille, la pudeur et l'innocence sont de tendres
fleurs, qu'un souffle endommage, qu'un attouchement ternit, et qu'une
imprudence détruit irréparablement[8]. Souvenez-vous-en, ma fille, de
cette innocence, trésor que vous possédez, pour en connaître le prix
inestimable, et trembler au moindre danger d'y donner la plus légère
atteinte. Que votre pauvreté n'abaisse point votre âme: conservez, ô
ma chère Fanchette, cette noble fierté, qui voit le comble de
l'avilissement dans le désordre, et non dans l'indigence. Soyez
modeste: prenez des sentimens conformes à votre fortune: ces arts
amusans qu'on vous enseigna, ne les oubliez pas: Les talens semblent
faits pour donner un nouveau lustre à la vertu comme à la beauté; mais
qu'ils n'occupent désormais dans votre esprit que la seconde place; un
travail lucratif et dont le produit puisse subvenir à vos besoins,
voila maintenant l'essenciel pour vous: vous n'avez plus que cette
source, ma chère fille, où vous puissiez vous desaltérer sans
deshonneur. Regardez, chère Fanchette, ah! regardez toujours avec
horreur, ces femmes élégantes, que le crîme charge de brillans et de
colifichets, bandelettes profanes, destinées à parer les victimes
qu'on immole à la débauche: ces infortunées n'ont pas un diamant, pas
un bijou, qui n'affiche leur encan, et qui ne les avilisse aux yeux
même des libertins. Elles passent une vie ignominieuse dans
l'apparence des plaisirs, mais dans une calamité réelle. Dites-moi, ma
fille, regarderez-vous comme heureuse, celle qui ne paraît nulle part
sans exciter le murmure de l'indignation parmi les gens sensés, les
mordantes épigrammes des petits-maîtres, et le dédain de son sexe?
Quel sort!... Et ce n'est-là qu'une partie des angoisses qu'elles
éprouvent, et peut-être la plus légère. Ah ma fille! la possession de
tous les biens du monde pourra-t-elle jamais payer l'honneur[9]!...

«Hêlas! ma chère enfant!... le ciel nous a tout enlevé... Votre mère
avait un frère, longtems mon premier et mon meilleur ami: ma ruine
entraîna la sienne. Il ramassa quelques débris, et quitta sa patrie,
avec sa femme et un fils au berceau, pour aller tenter la fortune sous
un autre hémisphère. Soit que son malheur, que nous avions causé,
l'ait aigri; soit que la mort l'ait enlevé, il ne nous est rien
parvenu qui nous instruise de son sort. Si pourtant il vivait, et
qu'il revînt un jour ce serait un père que tu recouvrerais... Mais
peut-être qu'alors sans azile... O malheur! tes suites sont encore
plus cruelles que toi-même: Tu détruis jusques aux liens qui
réunissent les sociétés et les familles: Tu jettes l'homme, après la
tempête, sur des rives desertes et sauvages, oú personne ne le connaît
plus... Chère Fanchette! le ciel y pourvoira sans doute... Il changea
son nom de Rosin, pour acquérir un nouveau crédit: c'est ce que j'ai
su par hazard; mais ce nom qu'il a pris, je l'ignore... Ma fille,
recevez ce bijoux: l'infortune n'a pu m'obliger à le dépouiller des
diamans qui l'embellissent: c'est le portrait de votre mère...
Joignez-y cet écrit, qu'elle traça pour son frère, lorsqu'elle était
prête à rendre le dernier soupir. S'il nous avait haïs, il ne pourra
résister aux tendres sentimens que cette lettre renferme; et s'il
nous aime encore, vous lui serez plus chère: conservez soigneusement
ces dons précieux, les derniers présens d'un père qui vous aime...

«De tant d'amis qui m'accablèrent des témoignages de leur affection
dans des tems plus heureux, il ne me reste qu'un homme, qui veut bien
s'intéresser à vous. Quoiqu'excessivement riche, il vit sans faste. Je
ne lui connais qu'un défaut; c'est d'avoir trop de cette dévotion
minucieuse qui se charge de pratiques, bonnes peut-être, mais qui loin
d'être essencielles et nécessaires, emportent un tems qu'on pourrait
mieux employer: A cela prês, la voix du public lui donne sans partage
le tître d'honnête homme. C'est entre ses mains que je vais te
remettre, ô toi! chère enfant, le seul bien dont la perte fait en ce
moment couler mes larmes. Obéis, ma Fanchette, comme à moi-même, à ce
nouveau père que je te donne en mourant.»

Le bon marchand s'arrêta: Fanchette fondait en larmes: Elle couvrit de
baisers les mains de son père, qui lui dit d'une voix entrecoupée par
les sanglots: «Ma fille, assure-moi que je vivrai dans ton cœur...
que mes leçons règleront ta conduite, et...--Cher papa! s'écrie
impétueusement la jeune fille: ah! quelle âme me croyez-vous donc,
pour demeurer insensible à vos bontés!... Mon père!... jamais... non
jamais votre nom chéri, vos avis, votre tendresse ne sortiront de ma
mémoire, ni de mon cœur...» Les yeux du moribond s'animèrent; le
sourire de la satisfaction vint encore se tracer sur ce visage hideux
et décharné: son cœur paternel palpita: il dut à sa fille le bonheur
de ses derniers momens. «Bénis-la, mon dieu! dit-il à demi-bas: mon
dieu! bénis-la, cette chère enfant, le plus précieux des dons que tu
m'as faits; car elle a répandu de la douceur jusque sur les angoisses
de la mort.» Ces mouvemens étaient trop vifs et trop doux; des organes
débilités, un corps abattu, ne purent les soutenir: une faiblesse
survint à Florangis: Celui dont il venait de parler à sa fille entre
dans ce moment; il donna quelques secours à son malheureux ami; qui
r'ouvrant ses yeux éteints, l'aperçut, et montra de la joie.
«Fanchette, ajouta-t-il, d'une voix tombante, voila... celui... qui
veut bien... te servir de père...» En achevant ces mots, prononcés
avec peine, ses yeux se refermèrent; on n'entendit plus que quelques
soupirs, impuissans efforts de la nature qui lute encore contre la
destruction... On arracha Fanchette d'auprês du corps de son père,
qu'elle arrosait seule de ses larmes: Les yeux de son ami (la jeune
fille le remarqua) restèrent toujours secs.



CHAPITRE VI

_Aparences trompeuses._


«BELLE Fanchette, calmez une douleur trop vive; ces soupirs et ces
sanglots ne vous rendront pas votre père: J'aurai pour vous la même
tendresse; mes soins, mes attentions à prévenir non-seulement vos
besoins, mais vos désirs, surpasseront tout ce qu'il aurait pu faire
pour vous. Je ne desire que de vous voir heureuse: comptez sur moi:
disposez en maîtresse absolue de ma maison et de moi-même.» C'est
ainsi que s'exprimait monsieur _Apatéon_[10], pour consoler Fanchette,
huit jours aprês la mort de son père.

Les effets suivirent les paroles: La jeune Florangis n'était plus mise
avec la même élégance que dans ses premières années; son père ne lui
donna que des étofes grossières, et conformes à sa fortune: En huit
jours elle vit reparaître son ancienne magnificence: outre un deuil
parant, elle eut des bijoux, une montre enrichie de brillans, les
étofes du meilleur gout, les modes les plus séyantes et les plus
nouvelles. Malgré la légèreté de son âge, ces belles choses
n'effacèrent pas du cœur de Fanchette la mémoire d'un père qui la
chérissait, et n'affaiblirent point les regrets que lui causait sa
perte. Elle n'était pas ingrate non plus; elle était pénétrée de
respect pour monsieur Apatéon; mais elle se disait quelquefois: «Ah!
si je tenais tout cela de mes parens! si c'était mon vertueux père,
que je dusse accompagner ce soir à la promenade, sous cet apareil
éblouissant, que je serais heureuse!» Et la jeune fille pleurait. Je
ne prétens pas nier qu'un petit levain d'orgueil ne contribuât à faire
naître ces regrets, peut-être autant que la tendresse: mais l'orgueil
est une vertu, s'il élève l'âme, et nous montre de la bassesse à
recevoir, lorsqu'il nous est impossible de rendre de la même manière.

Chaque jour monsieur Apatéon procurait à sa pupille de nouveaux
amusemens. Il passait auprês d'elle les journées entières. La musique,
les instrumens, la danse, la promenade, les spectacles, les soupers
fins se succédaient. A la vérité, Fanchette ne voyait d'hommes que ses
maîtres; c'était avec monsieur Apatéon qu'elle dansait. Mais l'aimable
fille était bien loin de s'en plaindre: elle goutait un genre de vie
dont le tumulte était banni, et que des plaisirs innocens variaient.
Tout le monde dans la maison baissait les yeux devant elle, et ne lui
parlait qu'avec respect. Monsieur Apatéon soupait tête-à-tête avec
elle; mais dès qu'on avait quitté la table, il laissait Fanchette en
liberté. «Que j'ai de grâces à rendre au ciel, disait quelquefois la
jeune Florangis de ce que cet ami de mon père ne l'a pas abandonné!
qu'il est digne de mon respect, de mon estime et de ma reconnaissance!»

En se levant le matin, c'est-à-dire à dix heures, monsieur Apatéon,
rafraîchi par un sommeil long et paisible, s'informait si sa pupille
était habillée: elle ne se faisait pas attendre: ils sortaient tous
deux et se rendaient dans un temple, où le dévot personnage donnait
l'exemple d'une piété fervente. Il ramenait ensuite Fanchette au
logis: l'on déjeûnait; les maîtres de danse et de musique arrivaient:
aprês les leçons, on se mettait à table pour dîner: on se promenait
ensuite dans un jardin presqu'aussi délicieux que celui d'_éden_,
jusqu'aux vêpres, qu'on allait entendre chez des religieuses: s'il
fesait beau, les tuileries, le luxembourg, les boulevards, étaient
durant une heure le théâtre des triomphes de Fanchette: ensuite l'on
allait au spectacle, ou l'on rentrait.

J'oubliais de faire le portrait de monsieur Apatéon. C'était un petit
homme d'environ cinquante ans; ni beau ni laid; d'un embonpoint plus
que médiocre; au teint frais et fleuri; aux yeux doux et benins; aux
regards en-dessous; fin sans le paraître; aimant la mollesse, la bonne
chère; ayant toujours, en parlant, un air de bonhommie qui lui gagnait
les cœurs. Il nageait dans la joie, lorsqu'aux promenades publiques,
il entendait louer Fanchette de la tête aux pieds: il laissait alors
tomber en tapinois ses regards sur le pied mignon de sa pupille, et
par distraction il disait tout haut: Qu'il est charmant! Il avait un
soin particulier d'orner cette partie des attraits de la jeune
Florangis, par la chaussure la plus élégante: il ne trouvait jamais
qu'une boucle fût assez galante et d'assez bon gout; aprês avoir couru
successivement tous les bijoutiers, il finit par en dessiner lui-même
d'une forme nouvelle que tout PARIS admira: Car pour la parure du beau
sexe, monsieur Apatéon s'y entendait mieux que personne au monde: On
dit que dans sa jeunesse, il avait inventé les mantelets, pour cacher
un petit défaut dans la taille d'une jolie maîtresse, dont il était
fou: les calèches, dans une autre occasion, furent encore une
émanation de son cerveau: la jolie Nic* ayant touché son cœur, il lui
fit porter des jupes traînantes, parce que cette belle n'avait pas la
jambe fine: et pour Fanchette, il ordonna toujours qu'on les lui fit
si courtes, que rien ne dérobât la vue de son joli pied.



CHAPITRE VI

_Danger qu'on aura prévu._


FANCHETTE, jeune, innocente et vertueuse, était tranquille chez son
bienfaiteur Apatéon. Souvent elle s'était aperçue qu'en lui parlant,
il rougissait et lui pressait la main: quelquefois, comme sans y
penser, il achevait de boire ce qu'elle avait laissé: lorsqu'ils
revenaient ensemble, au lieu de lui donner la main pour descendre de
la voiture, il la prenait dans ses bras et la portait jusqu'à
l'escalier: en montant, ses pieds touchaient à peine à terre;
l'obligeant vieillard la soulevait, et parvenait hors d'haleine à la
porte de son apartement: sous prétexte qu'une chaussure trop juste
pouvait la gêner, dês qu'ils étaient rentrés, lui-même présentait à
Fanchette des mules élégantes, tombait à ses pieds pour l'empêcher de
se baisser, et la débarassait de son joli soulier. La jeune fille
sentait au fond de son cœur une vraie reconnaissance de tous ces
soins; cependant quelquefois ils la firent rougir: mais elle regarda
ce mouvement de pudeur comme un commencement d'ingratitude; elle en
eut horreur.

Un jour qu'il faisait très-chaud, le vieillard eut des affaires:
Fanchette, restée seule, se mit à lire les _lettres récréatives et
morales de C***_. Cette lecture l'assoupit: Elle était sur un sopha,
un de ses pieds apuyé sur un siége, et l'autre tombant sur le parquet.
On découvrait le commencement de sa jambe, et ce joli pied sur-tout,
chef-d'œuvre des grâces, était parfaitement en vue. Le bon monsieur
Apatéon revient, et vole où tendent tous ses désirs. On entrait de son
apartement par une porte secrette, dans celui de la belle Florangis.
Il aperçoit sa pupille qui sommeillait. Le cœur du papelard battit
avec violence: il s'aproche, en tressaillant de plaisir: il
s'agenouille: il baise mille fois ce pied charmant. Il ne voulait pas
s'en tenir-là: la jambe de l'aimable fille le tentait; mais une
secousse que le mouvement de sa lourde masse donne au plancher,
éveille Fanchette. Elle voit monsieur Apatéon la bouche collée sur sa
mule. Elle se lève en rougissant. Le vieillard à genoux et confus,
prit sur le champ son parti, et poussant un gros soupir, il dirige
langoureusement ses regards sur une image placée vis-à-vis de lui:
«Grande sainte, s'écrie-t-il, protège cette fille aimable, dont je
viens de baiser les pieds avec humilité; que sa belle âme soit inondée
des grâces qui donnent le salut comme son corps a toutes celles qui
font naître l'admiration. Loué soit le créateur, qui la fit si
charmante... et si sage!» Il se relève en achevant ces mots, et baise
avec feu la main de Fanchette, qui la retire vivement. «Je vous aime
en dieu, ma chère fille, lui dit Apatéon. Nous ne sommes pas comme ces
athées, qui n'ont en aimant, que des vues illicites; ne craignez rien
d'un homme, qui n'adore en vous que le créateur lui-même.» Ensuite il
s'assit auprês de sa pupille, qui n'avait rien compris à son action et
à ses discours: il prenait de tems-en-tems ses belles mains, les
pressait; quelquefois il passait son bras autour d'une taille swelte
et légère; il hazarda même de lui dérober un baiser. Fanchette, sans
défiance, souffrait cependant: elle ne sentait plus son cœur
s'épanouir: la présence de monsieur Apatéon la réjouissait dans
d'autres tems; à présent elle le souhaiterait bien loin. Elle pensait
tout cela mais elle n'en témoignait rien. Apatéon crut son triomphe
facile: cependant il ne voulut rien hazarder: il remit à la nuit
suivante l'exécution d'un projet, formé depuis que Fanchette était en
sa puissance.



CHAPITRE VIII

_Par bonheur!_


A SOUPER, le sensuel Apatéon fit à sa pupille une chère plus délicate
encore que de coutume: il voulut l'engager à boire, à son exemple, de
ces délicieux breuvages, qui portent le feu dans les veines, et dans
le cœur les désirs impétueux: «Ma chère fille, disait le dévot,
toutes les choses d'ici-bas sont faites pour les élus[11]; elles ne
les corrompent pas; au contraire, ce sont eux qui les sanctifient.»
Mais Fanchette ne savait pas sanctifier la débauche; elle n'avait
appris de son père qu'à aimer la sobriété. Elle associa, suivant sa
coutume, les naïades à bacchus, le vieillard ne put rien gagner sur
son esprit. Ce jour-là, il ne se retira point aussitôt après l'avoir
remise dans son appartement: il voulait l'aider à se déshabiller.
Fanchette était bien innocente; mais une lumière naturelle indique à
son sexe les règles de la bienséance: la jeune fille sentit qu'il
fallait mettre un terme à ses complaisances pour monsieur Apatéon;
elle ne voulut jamais y consentir; le vieillard fut obligé de lui
céder.

Restée seule, Fanchette voulait réfléchir; mais il ne se présenta
devant elle qu'un cahos impénétrable à débrouiller: au fond de son
cœur, elle éprouva des mouvemens de crainte: pour la première fois,
cette porte qui donnait de son appartement dans celui du vieillard, et
qui souvent l'avait rassurée contre mille petites frayeurs enfantines,
lui donna de l'inquiétude. Elle alla trouver dame Néné, gouvernante
sexagénaire de monsieur Apatéon. Il est bon de dire, que dame Néné,
fille de la nourrice de la mère de Fanchette, avait toujours
tendrement aimé la marchande, et que son affection rejaillissait sur
sa fille. La pupille de monsieur Apatéon pria dame Néné de coucher
dans sa chambre. «Pourquoi, mademoiselle?--C'est que j'ai peur.--Vous
avez peur! Eh! de quoi?--Je ne sais.--Je le crois bien, mais
n'importe; tout ce qu'il vous plaîra; j'y consens.--Ma bonne?--Eh
bien!--Vous viendrez?--Oui.--Sans manquer au moins?--Je vous le
promets.--Ma bonne?...--Vous pleurez, mademoiselle?... Ma chère fille,
qu'avez-vous?...--Hêlas! j'ai perdu mes parens... Mon père... il
n'est plus!--La pauvre enfant!... elle me fend le cœur!...
Paix, paix, ma mignone: monsieur a des bontés pour vous, et
quant à moi...--Ah! ma bonne!--Comment! cesserait-il...--Non;
mais...--Mais?...--Il n'est pas mon père!--L'aimable petite! qu'elle
sent bien ce qu'elle a perdu!... Il faut se faire une raison, ma chère
fille...--Je voudrais... que monsieur Apatéon eût moins de
bontés.--Vous m'étonnez, mademoiselle, en tenant ce langage!--Il me
rend confuse. Par exemple, je ne sais pourquoi, lorsqu'il me porte
dans ses bras, qu'il me baise la main, j'éprouve une peine... une
peine que je ne saurais vous comparer à rien. Une pauvre orfeline ne
peut, sans honte, penser qu'il lui rend des services qu'elle ne
recevrait d'une domestique qu'avec répugnance.» La vieille gouvernante
se frotait les yeux, et prêtait toute son attention. Elle se fit
expliquer ce que c'était que ces services, et son étonnement redoubla.

Dame Néné connaissait les hommes; mais l'extérieur édifiant de son
maître lui en avait toujours imposé. Elle se rendit dans l'apartement
de Fanchette, et se mit dans un petit lit qu'elle aprocha de celui de
la jeune personne. Toutes deux parlèrent três-bas: «Je suis tranquille
à présent, dit l'aimable Florangis: tantôt il m'a surprise;
j'étais endormie; il me baisait le pied, lorsque je me suis
éveillée...--Vraiment! vraiment! le pied! à vous!... il s'y connaît...
Mais comment ne l'avez-vous pas entendu? votre porte est rude, et fait
du bruit.--Il n'est pas entré par-là.--Eh! par où donc, si ce n'est
par la porte?--Par celle qui donne de cet apartement dans le
sien.--Que voulez-vous dire?--Ce que vous devez savoir.--Une porte de
son apartement dans le vôtre!... voila la première fois que j'en
entens parler.--Rien n'est plus vrai cependant; et dès demain, si
vous le voulez, vous pourrez la voir.» Elles entendirent du bruit, et
se turent.

Depuis longtems, elles étaient tranquilles: le sommeil venait de
répandre ses pavots sur la jeune Florangis[12], et la vieille
s'assoupissait[13], lorsqu'Apatéon, qui ne soupçonnait rien de
l'arrangement de sa pupille, se glissa dans son apartement. Il
s'avance avec précaution, et retient son haleine: il touche un lit: il
s'aperçoit qu'il est occupé: mille fois ses mains errantes et perfides
s'avancèrent pour violer le dépôt sacré qu'un ami rendant le dernier
soupir, confia à sa bonne-foi; et mille fois la crainte, non du crîme,
mais d'échouer, le retint. Enfin, il entend soupirer; il ne se possède
plus: sa bouche cherche celle de Fanchette: ses mains pressent... «O
ciel! s'écrie-t-il, en reculant d'horreur! que viens-je de toucher-là!
Ce n'est pas ma jolie Fanchette, c'est un monstre qui la remplace!» La
vieille, qui venait de s'éveiller, grommèle d'un ton rauque entre ses
dents je ne sais quoi, qui mit en fuite le satyre impur. «Ma fille!
dit la gouvernante, en éveillant Fanchette, j'en sais trop: mais
j'étais ici, par bonheur!»



CHAPITRE IX

_Par hazard._


«QUI l'aurait pensé, disait en elle-même la vieille gouvernante, le
matin en s'habillant! Il y a vingt ans que je suis au service de
monsieur Apatéon: Je n'en avais que quarante, lorsque j'entrai chez
lui, et cependant jamais il ne m'a dit une parole libre, et fait un
attouchement qui répugnât à la pudeur, si ce n'est cette nuit... Comme
les hommes changent! et qu'il faut peu de chose pour faire échouer une
vertu que, peut-être, les plus rudes épreuves n'avaient point encore
ébranlée!... Oh! il n'en est pas où il pense... Le bon monsieur
Florangis pensait bien juste: hêlas! il savait que nos meilleurs amis
nous trompent... Mais voyez un peu ce monsieur Apatéon, avec sa mine
doucerette! Il lui faut une fille de seize ans, au teint de lis et de
roses, faite au tour, à la jambe fine, au pied le plus mignon que l'on
puisse voir en france!... Il n'en tâtera brin, sur ma foi.»

En s'entretenant ainsi, la vieille se trouve habillée, et Fanchette
s'éveille. «Ma bonne, dit la jeune Florangis, vous avez dit tantôt que
vous en saviez trop?--Eh-bien, mademoiselle, je me trompais: j'ai
voulu dire que j'en savais assez.--Mais! c'est la même chose... Que
savez-vous?... dites-moi?--Ce que je sais?... Je sais que, pour vous
rassurer, il est absolument nécessaire que je couche toujours ici, et
que durant le jour, il ne sera pas mal que votre porte ne soit jamais
fermée.--Ah! ma bonne!... Mais vous voyez donc bien, que je n'ai pas
de vaines terreurs, et de petites peurs d'enfant? aussi ce ne sont pas
des frayeurs que j'éprouve, c'est une inquiétude, un...
je-ne-sais-quoi, ma bonne, lorsque monsieur Apatéon est auprês de
moi.--L'aimable enfant! c'est son père tout revenu... Tenez,
mademoiselle Fanchette, je vous aime cent fois plus que jamais...
Oh!... vous me... Tenez, je pleure, mais c'est de joie... Ah! que
toutes ces jeunes filles à minois fripon ne lui ressemblent-elles!
nous ne verrions pas tant de vauriens et de dévergondées!... Je m'en
vais préparer le déjeûner de monsieur; il faut de ces choses qui
flatent une sensuelle voracité, et provoquent l'apétit en dépit de la
nature. Ne vous habituez pas, ma chère fille, à cette excessive
délicatesse; car cela ne durera pas toujours... Et s'il vous parle
d'un ton... vous entretienne de fariboles... qu'il vous prenne la
main, et veuille se regaillardir; là, ferme, retirez-moi votre main,
et le regardez noir: car... il a surement dessein de vous éprouver.
Bon-jour, mademoiselle: n'oubliez pas ce que je vous dis, et comptez
toujours sur moi.»

La gouvernante, en courant à la cuisine, disait: «Il en aura ma foi!
le démenti, le pénard rusé!» et Fanchette réfléchissait. Il est
impossible d'exprimer combien il serait divertissant de lire dans
l'intérieur d'une fille de seize ans, innocente, vertueuse, mais
surtout ignorante: Tout ce qu'enfante son imagination ressemble aux
contes des fées; sa confiance s'apuie sur tout; et cependant ses
craintes lui font voir des monstres par-tout; un rien les dissipe, et
la sérénité renaît sans cause, comme elle s'est évanouie sans raison.
Du reste, indécise et timide, elle a tremblé longtems avant de
hazarder un pas: elle n'est pourtant pas défiante; elle ne le devient
qu'aprês avoir été trompée: elle pense bien de tout le monde qu'elle
voit; et si quelquefois elle soupçonne des méchans, elle les supose
presque toujours parmi ceux qu'elle ne connaît pas. Oui, les hommes
n'aperçoivent, à la vue des attraits d'une jeune personne, que la
moitié la plus faible de ce qui devrait les toucher: elle deviendrait
bien plus intéressante, si l'on pouvait lire dans son cœur; y
découvrir ces trésors d'innocence, de franchise, d'une aimable
candeur. Mais cet âge heureux passe vite: Environnée de traîtres et de
perfides, sa jeune âme en prend les vices, et parvient quelquefois dês
l'adolescence, à ce point de dépravation, qu'elle ne croit pas même la
vertu nécessaire. Et voila l'ouvrage des hommes... Que dis-je! ah
pardon! Je ne suis point de ces misantropes attrabilaires qui
cherchent à dégrader le genre humain: non; je me trompais: les hommes,
mes semblables, que je chéris, que je révère, ne sont pas capables de
chercher à détruire la vertu dans leurs aimables, leurs charmantes,
leurs divines compagnes! c'est l'ouvrage de ces petits-maîtres, de ces
agréables qui portent par-tout leur inutilité et leur corruption; de
ces poupées, successeurs des _galles_[14], non moins dérèglés, et plus
dangereux; de ces vieillards, qui, l'or à la main, traînent avec eux
le dégout et le libertinage; et tous ces misérables sont indignes du
nom d'hommes.

L'esprit de Fanchette s'égarait dans un labyrinthe d'idées creuses:
Pour s'arracher à cette situation gênante, elle s'aprocha de son
clavessin, et lui fit rendre les sons les plus touchans. Quand on est
mélancolique, qu'on a beaucoup pensé, l'âme est remplie, et cherche à
s'épancher: Fanchette unit sa jolie voix à l'instrument: elle suivit
ce que son cœur lui dictait, et ses chants ne respirèrent que la
douleur: le nom de ses parens s'y mêlait; des larmes coulaient le long
de ses belles joues en le prononçant.

Cette occupation avait des charmes pour la belle Florangis; un rien
amuse une jeune fille; Fanchette oubliait l'univers: Et monsieur
Apatéon, rempli de l'idée des attraits naissans de sa pupille, fort
inquiet cependant sur ceux qu'il avait palpés durant la nuit, se
levait. Dês que sa toilette fut achevée, il se rendit dans
l'apartement de Fanchette: il la considéra longtems avant de
l'intérompre. Elle était en deshabillé galant: jamais sa taille ne fut
si bien dessinée: elle avait un soulier blanc comme la neige, bordé
d'un cordonnet d'argent; son joli pied batait la mesure, et chaque
mouvement qu'il faisait, portait de nouveaux desirs dans l'âme de
monsieur Apatéon. Il était hors de lui, lorsqu'il s'aprocha de
Fanchette; il la prit dans ses bras, et voulut lui ravir un baiser. La
jeune fille détourna la bouche; le vieillard cola la sienne sur les
plus beaux cheveux du monde, et crut ne perdre pas beaucoup au change.
Le feu de la volupté circulait impétueusement dans ses veines. Il
enlève Fanchette, la porte sur une bergère: l'aimable Florangis ne
sait ce qu'il prétend; mais elle se défend comme si l'expérience l'eût
instruite: Apatéon, vieux routier, la laisse quelque tems se débattre;
gagne un poste, puis un autre; enfin... éperdue, respirant à peine, et
s'efforçant en vain d'apeler, l'innocente orfeline allait peut-être
éprouver un malheur, dont jamais elle ne se fût consolée, lorsque la
gouvernante accourut, pour avertir monsieur Apatéon, que le déjeûner
courait le plus grand risque du monde de se refroidir. Elle ne le
trouve pas dans son apartement: elle cherche la porte ignorée, la
découvre, et voit le tartuffe infâme attaché sur sa proie timide. En
femme prudente, elle sort; court, plus vite qu'elle n'avait fait
depuis trente ans, à la porte de Fanchette, et frape à coups
redoublés.

Il était tems. Apatéon presque vainqueur, craint qu'on ne le
surprenne; il abandonne Fanchette; lui recommande le secret en
menaçant, et s'élance chez lui par la porte dérobée. La jeune fille
épuisée et tout en eau cria d'entrer. «Qu'avez-vous, mademoiselle, dit
Néné?--Hêlas! repond Fanchette en pleurant...--Ma chère fille, reprend
la vieille, dites-moi... expliquez-moi... que s'est-il passé?--Je ne
sais ce que me veut monsieur Apatéon; il vient de me tourmenter... Il
voulait, ma bonne... Je n'en saurais douter; il n'est pas ce qu'il
paraît... Je rougirais trop de vous dire ce qu'il voulait...--Ne
l'a-t-il que voulu?...--Si vous n'eussiez frapé...--Ah! ma chère
fille!... Et cependant, je ne suis venue que par hazard.»



CHAPITRE X

_Ressource inattendue._


ON déjeûna. Apatéon baissa d'abord les yeux; l'ingénue Fanchette le
mit bientôt à son aise. Cette aimable fille était loin d'avoir l'idée
du but où tendait son tuteur. Elle avait seulement pensé qu'il
voulait faire une chose contre la décence: il n'en était pas venu à
bout; elle était satisfaite, et se promettait bien de se méfier à
l'avenir de pareilles entreprises. Apatéon (qui, de même que mon
lecteur, avait cru les lumières de Fanchette plus étendues) en la
voyant agir comme de coutume, conçut de nouvelles espérances, qui lui
rendirent son hypocrisie et sa gaîté.

Mais la gouvernante, qui la nuit en avait apris trop, à laquelle le
jour en fit connaître davantage encore, avait heureusement toute
l'expérience qui manquait à la jeune Florangis. Elle vit que tôt ou
tard son maître triompherait de l'innocence de Fanchette; elle avait
éprouvé plus d'une fois, qu'en bravant le péril, on y succombe; en
conséquence, elle résolut d'y soustraire une fille, sur laquelle elle
avait plus d'autorité qu'on ne pense.

Il est três-naturel que mon lecteur ignore, puisque je ne l'ai pas
dit, que le père de Fanchette mourant, ne s'était pas tellement fié à
son ami monsieur Apatéon, qu'il n'eût pris d'ailleurs des précautions
pour préserver sa chère fille des embuches d'un séducteur. Il savait
que de tout tems, la gouvernante du dévot Apatéon avait tendrement
affectionné son épouse: il lui connaissait des sentimens d'honneur: ce
fut en conséquence, qu'il lui remit une somme, produit de tout ce
qu'il avait sauvé de son desastre; de quelques bijoux et des habits
de madame Florangis; des siens même, qu'il fit vendre, dês qu'on
l'assura qu'il ne devait plus espérer de vivre: le tout formait
environ deux mille écus. Par un codicile, qui devait être secret, il
chargea la gouvernante d'employer cette somme à placer sa fille chez
une maîtresse ouvrière à l'insu de monsieur Apatéon, si sa bonne
volonté se refroidissait, ou que d'autres choses, qu'il n'exprimait
pas, et qui justement arrivèrent, l'y contraignaient. Le même écrit
portait, que si l'oncle de Fanchette venait à reparaître un jour, il
reprendrait sur sa nièce tous les droits confiés à d'autres.

On était revenu de l'église; on avait chanté, dansé, dîné; on allait
aller à vêpres; la bonne Néné dit adroitement à l'oreille de
Fanchette, de feindre une indisposition pour rester. La jeune fille ne
savait pas feindre[15]: elle dit tout uniment à monsieur Apatéon,
qu'elle le priait de sortir seul pour ce jour-là, parce qu'elle
n'avait pas envie de l'accompagner. Le vieillard insista sur la
nécessité d'aller à vêpres; on le pria d'en dispenser; il était
complaisant; il se rend, et sort.

Dês que la gouvernante s'aperçut que Fanchette était seule, elle
courut à son apartement, et, sans perdre le tems en de vaines paroles,
elle lui donne cet écrit qui contenait les dernières volontés de
monsieur Florangis. L'aimable fille le lut en sanglotant, et le rendit
à Néné, qui le renferma précieusement dans la boîte d'où elle l'avait
tiré. «Eh bien, mademoiselle, auriez-vous le courage de reprendre les
habits que vous aviez en entrant ici; ces habits, tristes preuves de
votre infortune, et de quitter l'aisance dont vous jouissez chez un
suborneur?--Un suborneur!--Oui, mademoiselle; celui qui vous a reçue
des mains de son ami; pour qui vous devriez être le plus sacré des
dépôts, mérite ce nom que vous venez de lire dans l'écrit de votre
père: Il veut vous deshonorer et vous perdre. Il n'est qu'un moyen
d'échaper... Votre bon père! oh! quelle serait sa douleur!... Il
l'avait prévu... Que décidez-vous?--Qu'il faut obéir à mon père. Ah!
ma bonne! je ne tiens donc plus à rien! Personne ne va plus
s'intéresser à mon sort! Si monsieur Apatéon voulait me tromper, tout
le monde me trompera.--Chère Florangis! je ne suis qu'une pauvre
femme: mais un jour vous connaîtrez mon zèle; combien je vous aime...
Ma chère fille! je ferai l'impossible pour vous. Ne perdons pas de
tems; quittez ces colifichets et ces bijoux; ils sont, sur une fille
pauvre, de tristes enseignes, qui disent qu'elle est à vendre, ou que
déjà peut-être ils ont été le prix infâme mis à son innocence;
reprenez vos habits: les voila; je viens de les aproprier; de parler à
la plus honnête marchande de modes de Paris, chez laquelle vous allez
entrer; de placer chez un notaire la somme que me confia votre père:
mademoiselle, tous les Apatéons du monde n'empêcheront pas qu'une
femme indigente, sujette, comme d'autres, à mille défauts, ne mette
son bonheur à vous être utile.--Vous allez donc me servir de mère, lui
dit Fanchette d'un ton caressant?--Ah! belle Florangis, un jour vous
ne douterez pas que je n'en aye pris les sentimens. Par un
commencement de bonheur, ma chère fille, ajouta Néné, la marchande,
sans vous être parente, porte votre nom: ce trait vous rend chère à
cette femme estimable avant même de vous avoir vue; et, pour éviter
toutes les questions sur votre famille, vos connaissances, elle vous
fera passer pour sa nièce.»--Tout en causant, Fanchette se trouva
vétue des modestes habits que lui fit quitter Apatéon, et n'en fut pas
moins belle: ils devenaient étroits et courts; mais qu'importe? elle
ne les devait à personne: l'aimable fille était contente. On sort par
une porte du jardin sans être vues des gens de la maison: on se rend
chez la marchande de modes: Néné présente Fanchette, ne dit qu'un mot,
et se hâte de retourner. Elle arrivait à peine, que le dévot Apatéon
rentra.



CHAPITRE XI

_Reviendra-t-il?_


«VENEZ, mademoiselle, dit la marchande à Fanchette: Je sais qu'il ne
faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra
compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais
vous donner.» En même tems la jeune Agathe se lève, et court, d'un air
enjoué, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait
instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette
femme honnête un dépôt plus précieux.

Agathe était une blonde, touchante, tendre, sincère; mais vive,
sémillante: elle n'avait que quatorze ans. Dês la première vue,
Fanchette la charma: elle prit pour elle un gout vif, qui fut suivi
d'une amitié constante, et les rendit toujours inseparables. Fanchette
fit, sous les yeux de sa jeune amie, des progrês rapides: elle avait
pour le travail un gout décidé; l'on aprend toujours bien vite ce que
l'on aime. De son côté, la bonne gouvernante tâcha de lui procurer
tous les amusemens qui dépendirent d'elle. Comme je l'ai dit, elle
avait placé les deux mille écus, que lui remit en mourant le père de
Fanchette; elle joignit à cette somme ce qu'elle avait amassé depuis
quarante ans: le tout formait un fonds qui composait huit cens livres
de rente: elle avait en outre gardé de quoi payer l'aprentissage de
Fanchette, et pour son entretien durant trois ans qu'il devait durer,
afin que la jeune personne eût toujours de réserve quelques années de
son revenu: à soixante ans, l'on est économe et prévoyant. Néné lui
fit présent d'un clavessin, lui donna les livres qu'elle demandait; en
un mot, elle avait promis de lui servir de mère, et lui tint parole.
«Ma chère Fanchette, lui disait-elle quelquefois, j'avais des parens
dans la misère, mais tous, avant moi, ont payé le tribut à la nature;
vous êtes à présent la personne qui devez m'intéresser le plus:
recevez les bagatelles que je vous donne, comme les présens de
l'amitié; ils n'avilissent personne.»

Oh! que j'aime cette bonne Néné! Elle était fille d'un laboureur: dês
sa jeunesse, elle vint à la ville, et servit. Elle aporta de son
village de la pudeur, un cœur tendre, une figure apétissante et
beaucoup de bonne foi: un garçon de boutique, un clerc de procureur,
un valet-de-chambre, un maître-d'hôtel, etc., la trompèrent
tour-à-tour, en lui promettant de l'épouser, et ne lui tinrent jamais
parole: elle aima le plaisir, mais elle eut toujours horreur du crîme:
elle devint sage à force de manquer à l'être. Dês que le feu des
passions fut éteint, elle respira: «Heureuse tranquillité, se
disait-elle, que vous avez tardé longtems! pourquoi ne futes vous pas
la compagne de ma jeunesse, ainsi que de la maturité!» Son cœur
n'était cependant pas moins sensible: elle aima madame Florangis,
ensuite Fanchette, autant qu'elle était capable d'aimer: Eh! qui peut
mesurer le sentiment dans une âme tendre! La jeune personne était pour
elle un trésor. «Évitons, se disait-elle, à ma chère fille, les
déchiremens auxquels je fus en proie, lorsque je me trouvais la dupe
d'un perfide: qu'elle ressente au fond de son cœur l'inexprimable
douceur d'avoir toujours été vertueuse: hêlas! je ne puis me le cacher
à présent: je ne pouvais être heureuse qu'avec le premier amant que
j'ai favorisé: j'eusse rougi devant tous les autres.»

Cette fille simple, ignorante, savait placer ses bienfaits: elle
aurait pu répandre des dons insuffisans sur une centaine d'orfelins,
et ne faire le bonheur d'aucun: elle s'attache à Fanchette, et l'on
verra ce qu'il en fut. O vous! qu'une âme bienfesante et généreuse
porte à soulager l'indigent, retenez cette leçon que vous donne la
conduite de Néné: Adoptez une famille pauvre; rendez la seule à
l'état, si votre fortune ne vous permet de soulager qu'elle: toute
autre manière de faire l'aumône est vicieuse: vous pouvez donner des
mœurs à cette famille que vous releverez; vous ne ferez que des
vagabonds de mendians à quî vous procurerez des secours trop
médiocres, pour qu'ils ne dépendent que de vous.

Fanchette descendait rarement dans la boutique: encore était-elle
voîlée de manière qu'on n'aurait pu la reconnaître. Un jour elle y
parut un moment, pour montrer son ouvrage à la marchande: une calèche
lui couvrait le visage: mais ses habits courts laissaient voir le bas
d'une jambe fine et son joli pied: Un jeune homme, en grand deuil,
entre avec son gouverneur, pour faire quelques achats: ses yeux se
fixent sur Fanchette: sa taille dégagée, cette jambe, et ce pied
surtout le frapèrent. Il s'efforçait de voir son visage: l'aimable
Florangis s'en aperçut: elle se hâta de demander l'avis de sa
maîtresse, et remonta dans sa chambre avec Agathe. Les grâces de sa
démarche achevèrent d'enchanter le jeune homme. «Ah! qu'elle est bien,
madame, dit-il à la marchande!--Vous ne pouvez que le conjecturer,
monsieur, lui répondit-elle.--L'on ne saurait être laide avec... non,
madame, jamais femme laide n'eut autant de grâces:... un si joli pied
ne peut soutenir que la beauté même.» Cela n'était pas tout-à-fait
exact; mais ce jeune-homme commençait à devenir amoureux, et l'on ne
doit pas chercher l'exactitude et la modération dans les expressions
des amans. Il fit encore quelques questions, auxquelles la marchande
(qui, pour le babil ne le cédait néanmoins à personne) ne répondait
que par des monosyllabes. Le gouverneur acheta, paya, sortit; son
élève parut ne le suivre qu'à regret. Et Fanchette disait à la jeune
Agathe: «Mon amie, le connais-tu? Aparemment que c'est ici qu'il
achète?... Reviendra-t-il?»



CHAPITRE XII

_Nouvelle conquête: S'en réjouira-t-on?_


«FANCHETTE est disparue!... On ne l'a pas vu sortir!... On ne sait ce
qu'elle est devenue!... Ah scélérats! vous me la rendrez!... Mais que
la foudre m'écrase, si... Je veux qu'on me la trouve, ou, je jure...
Fanchette!... Elle était si mignone, si sage, si... Je perdrai
l'esprit, si l'on ne me la ramène... Un galant peut-être me l'enlève!
et moi, nigaud! depuis six mois je soupire... Il fallait, morbleu!
brusquer l'aventure... Il aurait été si doux de passer dans ses
bras... Je l'espérais: je me suis trompé. Ah! si je la retrouve!...
Jolie, délicate Fanchette, quel mortel à présent savoure sur tes
lèvres de rose, des baisers... des baisers... ah! toutes les délices
dans lesquelles je nage ne valent pas un de ces baisers-là!... Elle ne
serait pas sortie seule: on me l'enlève: mes gens sont du complot...
Hola! traîtres! par la mort! si vous ne m'avouez la vérité, je vous
fais tous pendre... Comme elle était modeste!... Mais où donc était
Néné!... Lorsque sa jolie main se promenait sur les touches de ce
clavessin; que son pied séduisant batait la mesure; que sa voix si
douce, si touchante... J'aurais du la croquer mille fois... Maudit
déjeûner! sans toi... Imbécile que je suis! je me consolerais du moins
aujourd'hui: un autre ne cueillerait pas une rose que j'ai si
longtemps couvée des yeux... Ah!...» C'est ainsi que s'exprimait
monsieur Apatéon, aprês qu'il se fut aperçu de l'évasion de Fanchette;
qu'il eut grondé Néné, à laquelle cependant il n'osa faire de
questions sur la vision de la nuit précédente; qu'il eut mis tous ses
gens en campagne pour ratraper sa jolie proie: et son monologue finit
par un cri de fureur. Tous les mouvemens qu'il se donna furent
longtems inutiles: une pauvre femme, une jeune fille trompèrent, avec
succês, un tartufe!

Fanchette vivait heureuse et tranquille: dês le premier jour, elle
avait oublié l'abondance et la délicatesse; comme dès le premier
instant, ces bijoux, ces ajustemens, idoles cruelles auxquelles tant
de femmes sacrifient l'honneur et les mœurs, ne lui coûtèrent pas un
soupir. Les avis de son père se retracèrent à son souvenir: «Je
travaille, se disait-elle; je remplis les vues du cher auteur de mes
jours: le ciel me bénira.» Et le ciel la bénissait.

La marchande avait un neveu, nommé _Dolsans_, jeune-homme qui
promettait beaucoup; disciple des _Michel-Ange_, des _Raphaël_, des
_Lebrun_; émule des _Vanloo_, des _Vernet_. Il revenait de rome; dês
la première visite qu'il rendit à sa tante, il vit la belle Florangis.
Il était fête: Fanchette avait une robe neuve, peu riche, mais
extrêmement parante: c'était un présent de la bonne Néné: la beauté de
sa chevelure était relevée par une frisure de gout: son joli bonnet
paraissait monté de la main des grâces, c'est-à-dire, par elle-même
sous la direction d'Agathe. Un soulier vert orné d'une fleur en or,
enfermait son pied mignon. Elle était assise, le dos tourné, et lisait
_Émile_, lorsque le jeune Dolsans entra. Le premier objet qui frapa sa
vue fut le joli pied de Fanchette, posé sur un petit tabouret. Son
cœur palpita. En embrassant sa tante, il le regardait: en répondant à
toutes ses questions, il le regardait encore. «Qu'avez-vous vu
de curieux à rome?--Bien des choses, ma tante.--Faites-moi
quelque détail.--Ah! que ce que j'en découvre est séduisant!--Vous
autres, peintres, vous vous passionnez pour cette ville comme
pour une maîtresse: tout vous y paraît merveilleux: ma foi,
je n'ai jamais vu votre rome: mais paris est bien aussi
séduisant qu'elle--Ma tante!...--Oui, mon cher neveu, ne vous
en déplaise; je le soutiendrai contre tous les romains.--C'est une
merveille!...--Merveille tant qu'il vous plaira. Elle a son église de
saint-pierre, à ce qu'on m'a dit; mais paris a son louvre et ses
tuileries: des connaisseurs ont assuré devant moi, qu'aucun édifice
dans le monde n'égalerait le louvre, s'il était achevé.--Je ne parle
pas d'édifices, ma tante.--Pour les chefs-d'œuvres de la peinture,
l'on voit dans le salon...--Eh mon dieu! ni de peinture.--Le caractère
de la nation, les mœurs des habitans? ah! pour le coup, mon neveu,
tout l'univers doit mettre _pavillon bas_ devant notre patrie. Quelle
_aménité_, quelle élégance dans les nôtres! Je vois le monde, mon cher
Dolsans; j'entens dire à des gens de poids, que notre _urbanité_
présente servira de modèle à toutes les races futures.--Je vous
accorde tout cela, ma tante, j'enchérirai, s'il le faut: paris
renferme des merveilles qui surpassent tout ce que j'ai jamais
vu.--Vous voila raisonnable. Nous aurons bientôt de vos ouvrages: vous
serez sans doute devenu parfait?... Vous ne me répondez rien! (Il
s'avançait pour regarder Fanchette, qui ne s'était pas encore
retournée.)--Quelquefois j'embellis la nature; mais ce que je viens de
voir est fait pour desespérer, ou pour élever au-dessus de lui-même
l'artiste le plus habile.--Mon neveu, reprit la marchande, en lui
parlant à l'oreille; restez-en là: vous me connaissez: malgré la
tendresse que j'ai pour vous, une imprudence vous excluerait de chez
moi.»

Dolsans entendit ce qu'on voulait lui dire: il baissa les yeux: au
bout d'un moment, il les leva sur le pied de Fanchette, et dans son
cœur il disait: «Ah! fût-elle aussi laide qu'elle m'a paru belle, ce
charme inexprimable me la ferait adorer.»

Quelques-unes des compagnes de Fanchette entrèrent: sa lecture fut
intérompue: elle se leva: Dolsans, interdit, immobile, la regardait;
il s'ennivrait du plaisir de la regarder. Chaque pas de la belle
Florangis fesait éclore de nouveaux charmes; tout s'embellissait sous
ses pieds: Telle la divine Cypris marche précédée des desirs brûlans,
accompagnée des grâces, et suivie des plaisirs. Dolsans voulut lui
faire un compliment: il ne trouva rien qui pût exprimer ce qu'il
sentait. Il garda le silence; ses yeux seuls parlèrent: et Fanchette
peut-être n'entendit que trop ce langage.

Jeunes et touchantes beautés, toutes les conquêtes flatent votre cœur
novice encore; vous ne voyez que votre triomphe: mais le piége est
caché sous des fleurs; trop souvent hêlas! il en est qui ne devraient
exciter que des larmes amères.



CHAPITRE XIII

_C'en est trop d'un._


   PARDON, _mademoiselle, si j'ose vous écrire avant de m'être fait
   connaître: mais je suis si peu maître de mon impatience; les
   occasions de vous voir naîtraient si difficilement, qu'il m'est
   impossible de les attendre. A peine vous ai-je entrevue: vous
   étiez comme voilée: l'envie que je montrai de lire mon sort dans
   vos regards ne servit qu'à me priver plutôt du plaisir que me
   causait votre présence: et cependant je sens que mon cœur est à
   vous pour jamais. Je n'ai pas l'injustice de me plaindre de votre
   fuite: elle ne vous rend à mes yeux que plus digne du don que je
   prétens vous faire de ma foi, de ma tendresse et de tout
   moi-même. Oui, je le jure, par le saint auteur de la nature, je
   n'aurai jamais d'autre épouse que vous. Je suis riche, et je m'en
   réjouis depuis que je vous aime; auparavant, je n'y pensais
   seulement pas: je ne suis point d'une naissance illustre; ma
   famille est de finance; je m'en réjouis encore: nos conditions
   sont égales, et la distance imaginaire des rangs, d'autant plus
   tyrannique, qu'elle est moins réelle, ne nous séparera pas._

   _Je vous avoue que vos grâces seules m'ont touché; j'ignore si
   vous êtes aussi belle que tout le reste l'annonce. Oui,
   mademoiselle; je ne sais quoi me fit tressaillir en vous voyant.
   Vous êtes faite au tour: cependant ce n'est pas votre taille:
   vous avez la main belle; des bras arrondis d'une blancheur de
   lait; une jambe... ce n'est pas encore cela qui m'a charmé: mes
   yeux se sont fixés sur le plus joli pied que j'eusse encore vu;
   je ne pouvais les en détourner, et mon cœur battait avec
   violence. Pour achever l'enchantement, vous avez parlé: dieu!
   quel son de voix séduisant! Non, non, il est impossible qu'avec
   cette voix touchante, l'on n'ait pas dans l'âme un fond
   d'inaltérable douceur, d'innocence, de candeur; et voila ce qu'il
   faut pour rendre un époux heureux..... Ah mademoiselle! si vous
   consentez que mon bonheur soit votre ouvrage, croyez que je ne
   négligerai rien pour faire le vôtre. Un homme estimable par ses
   mœurs, qui s'offre en qualité d'époux, ne doit pas être
   dédaigné: ses vues sont pures; il présente le don le plus
   précieux pour une jeune fille, en même-tems qu'il demande pour
   lui le bien qui donne le prix à tous les autres, une compagne
   aimable et vertueuse. Réfléchissez sur ce que je me permets de
   vous écrire aujourd'hui: Je n'ai plus de parens: je dépendrai
   d'un tuteur durant quelque tems encore: à vingt ans je serai
   maître de moi: telle fut la volonté de mon père: Je puis donc
   vous donner un terme fixe pour tenir ma parole. Recevez la
   promesse que je vous fais de n'être qu'à vous. J'irai le plutôt
   qu'il me sera possible savoir mon sort et votre réponse._

   _Je suis, mademoiselle, avec un attachement qui ne se démentira
   jamais,_

   _Votre, etc._

    DE LUSSANVILLE.

C'est ainsi qu'écrivait à Fanchette le jeune homme qui ne l'avait
qu'entrevue, et qui fut obligé de s'éloigner, lorsque son gouverneur
sortit. Ce billet fut remis, par un laquais, à la marchande qui, le
donnant à la jeune Florangis, lui dit: «Ma fille, voyez ce qu'on vous
écrit: si c'est ce que je soupçonne, j'espère que vous ne ferez rien,
sans avoir pris mes avis et ceux de madame Néné. Fanchette avait brisé
le cachet et lisait: son teint qui s'anima, décelait l'émotion de son
cœur. «Tenez, madame, dit-elle en finissant.» La marchande fut
touchée de la confiance que lui marquait la jeune Florangis, elle lut
à son tour. «Ma Fanchette, reprit-elle, que pensez-vous de tout
ceci?--Que les hommes emploient pour nous tromper, des stratagêmes
toujours nouveaux; qu'il faut ne rien répondre à ce jeune-homme, et
l'éviter.--Belle Florangis! que j'aime à vous voir penser de la
sorte! Cependant, ma chère fille, si c'était un établissement solide,
il ne faudrait pas le manquer par sa faute. Ce jeune homme est
aimable: ne l'avez-vous pas trouvé tel? Il ne serait pas si dangereux,
s'il m'avait paru moins digne de plaire.--Vous seriez donc charmée
qu'il dît vrai?--Oui, madame: mais je suis presque sure qu'il est un
trompeur.--(Elle est sincère au moins). Ma fille, vous en
raporterez-vous à tout ce que je ferai?--Oui, pourvu que ma bonne soit
de concert avec vous.--Elle aprouvera tout; je puis vous en répondre.»
Et la marchande quitta Fanchette, qui dit à sa chère Agathe: «Il me
semble, ma bonne amie, que mon cœur prend le parti de ce jeune homme
contre moi: j'entens une voix secrette qui me dit qu'il est sincère,
tendre, et qu'il fera mon bonheur. Que j'aurai de plaisir à lui tout
devoir!»

La marchande de modes regardait la jeune Florangis comme digne de son
neveu. «Une fille honnête, et si sage, se disait-elle souvent,
rendrait Dolsans le plus heureux des époux: elle n'est point riche;
mais elle est vertueuse, modeste; elle sera dans son ménage, économe,
règlée; c'est une belle dot que cela. Quand elle joint à la beauté, la
sagesse et la douceur, une fille a plus que la naissance et les
richesses: ses attraits retiennent le cœur de son époux, sa douceur
le captive, et sa conduite fait prospérer sa maison.»

Voila comme on raisonne parmi les gens du commun: chez les grands,
c'est autre chose: ces vertus que la bonne marchande estimait tant,
sont devenues trop roturières: et c'est ainsi que tout a son fort et
son faible dans le monde: Ah! si le bonheur, la vertu, les talens ne
vengeaient la médiocrité les puissans du siècle jouiraient d'un sort
trop digne d'envie!

La gouvernante de monsieur Apatéon venait rarement. Elle craignait
d'être observée. La marchande quittait à peine Fanchette, lorsqu'elle
entra. La touchante Florangis fut enchantée de la voir: son cœur la
desirait: la lettre de Lussanville l'avait émue: elle trouvait du
plaisir à la relire: elle venait d'embrasser sa bonne; elle allait la
lui montrer, lorsque Dolsans parut: Sa tante elle-même le conduisait.

Cette joie pure, ce sourire de la satisfaction, cette rougeur timide,
cette agitation délicieuse, que cause la vue de ce qu'on aime, on vit
se peindre tout cela sur le visage de Dolsans. Fanchette baissait les
yeux. Enhardi par sa tante, encouragé par la présence de la bonne Néné
dont il était connu, le jeune homme parla: il fit avec grâce à la
jeune Florangis les complimens les plus flateurs: jamais il n'avait eu
tant d'esprit et ne s'était exprimé avec autant d'aisance: l'amour
rendait ses discours touchans; le desir d'en inspirer leur donnait un
air de vérité: ils rapelèrent à la gouvernante ses premières années;
elle desira pour sa chère fille un époux si parfait. De concert avec
la marchande on les laissa seuls un moment. Agathe même que Fanchette
voulait retenir, suivit sa mère et la bonne. «Ma belle demoiselle, dit
le jeune peintre, en tombant à ses genoux, vous voyez un amant qui
vous adore: une félicité sans bornes, ou le comble des malheurs, voila
ce que peut lui faire éprouver votre réponse. Si vous me laissez me
flater de l'espérance de vous toucher un jour, il n'est personne dans
le monde à qui je porte envie: si vous me l'ôtez, je suis le plus à
plaindre des mortels: que faut-il que j'espère?» Fanchette rougissait.
Elle cherchait, suivant sa coutume, au fond de son cœur la réponse
qu'elle devait faire, lorsqu'on frapa: Dolsans se relève, la porte
s'ouvre, et Lussanville, le jeune, l'aimable Lussanville paraît.



CHAPITRE XIV

_Où tout le monde est content, sans en avoir sujet._


«SI j'avais prévu, mademoiselle, que le hazard me procurât aujourd'hui
le bonheur de vous voir, je n'aurais pas écrit: je viens vous demander
pardon de ma témérité... l'obtiendrai-je? les sentimens que j'ai
montrés dans mon billet, dictés par l'honneur et par l'amour, me
rendront-ils excusable? Pour vous prouver combien ils sont sincères,
je consens à ne plus vous parler jusqu'à leur exécution. Permettez
seulement que je m'offre quelquefois devant vous, soit aux temples,
soit à la promenade; et daignez me dire, si je puis espérer de voir un
jour couronner ma constance!... Je suis injuste de demander que vous
vous expliquiez; je le sens: Eh-bien! permettez seulement que
j'interprète votre silence. Deux années seront un terme bien long;
mais si l'impatience que cette attente me causera, était partagée, que
je serais heureux!... Vous ne répondez rien... Je me retire; et ce
gage, que je vous laisse de ma foi, vous prouvera...--Je ne puis le
recevoir, monsieur, intérompit Fanchette...» Et dans le moment la
bonne et la marchande rentrèrent.

Leur surprise fut extrême, en apercevant le jeune-homme, qui, sans
leur donner le tems de se remettre, répète ce qu'il venait de dire à
la belle Florangis, remet entre les mains de la gouvernante une boîte
fort riche, baise la main de sa maîtresse, dérange quelque chose sur
une comode, et disparaît comme l'éclair, avant que Néné songe à
refuser son présent, ou du moins à le lui rendre.

Dolsans ne savait si ce qu'il venait de voir et d'entendre, était un
songe ou la réalité. «Fanchette, dit la bonne, comment ce jeune-homme
vous connaît-il?» La marchande expliqua tout; la jeune Florangis
donna la lettre, qui ne fut pas lue sans étonnement: la gouvernante
ouvre sans hésiter la boîte de Lussanville: à l'entrée, l'on trouve
une promesse de mariage bien signée, ensuite une bague, un fort beau
diamant, des boucles d'oreilles, un colier, et tout le reste de la
parure, le tout bien choisi, et plus beau que les bijoux qu'Apatéon
lui-même avait donnés. Il n'était plus possible de rien renvoyer,
puisqu'on ignorait la demeure du jeune homme. La marchande était
inquiète; Dolsans paraissait desespéré; Fanchette réfléchissait; la
bonne se déterminait. «Ouais, se disait Néné, voyons ceci: Fanchette
est assez belle pour faire naître une passion durable: ce jeune homme
sera dans peu maître de lui-même: il est riche: d'ailleurs il se fera
connaître: ma chère fille aurait un rang digne de son mérite: quelle
gloire pour elle! quelle joie pour moi! quel crève-cœur pour monsieur
Apatéon!... Mais hêlas! les hommes sont si trompeurs! ne m'en ont-ils
pas tous promis autant?... Bon! valais-je Fanchette, jeune, bien
élevée, sage?...» De son côté, la marchande disait: «Mon neveu peut en
trouver une plus riche, aussi vertueuse et qui ne balancera pas.» Et
Dolsans: «L'univers entier ne m'offrira jamais une fille si touchante
et si belle.»

«Oh ça! ma chère Fanchette, dit la bonne, il s'agit ici d'un choix
qui doit dépendre de vous seule: ni madame, ni moi, ne devons parler
pour ou contre aucun des deux...--C'est bien mon sentiment, intérompit
la marchande.--Décidez-vous vous-même, reprit Néné, l'inclination ne
doit point être gênée: vos amans sont tous deux également aimables;
ils paraissent tous deux guidés par l'honneur: prononcez.--Ma bonne,
répondit Fanchette, vous me tenez lieu de mère; je vous obéirai.
Cependant...--Parlez.--Pourquoi m'obliger de prendre, si jeune encore,
un parti d'où dépend le bonheur de mes jours? Souffrez qu'auparavant
la raison m'éclaire: la lumière de son flambeau est encore en moi
faible et tremblante: un gout imprudent pourrait me décider, un faux
brillant me décevoir, et me préparer d'éternels regrets.» On convint
que Fanchette avait raison. Dolsans même l'aprouvait au fond de son
cœur. Il espérait beaucoup de ses soins, de la protection de sa
tante, et plus encore de son amour. La bonne, la marchande et Dolsans
sortirent. La première, ravie de joie emportait la boîte de bijoux,
dont l'aimable Florangis l'avait priée de se charger; la seconde
savait bien lequel de ses amans Fanchette préférait; et le jeune homme
s'abandonnait à l'espérance.

Dolsans paraissait vingt-quatre ans. Il était brun, grand; ses yeux
avaient quelque chose de trop vif; sa démarche était aisée: il avait
la main belle, et se tenait bien. Sa physionomie était spirituelle;
son air fin et pénétrant humiliait ceux qui l'approchaient: sa
conversation était amusante et fleurie: il savait beaucoup, et
paraissait s'en targuer un peu, quoiqu'il affectât d'être fort
modeste. Son caractère le portait à la tendresse; mais son séjour en
Italie l'avait rendu jaloux et défiant.

Lussanville, plus jeune, plus beau, plus riche, et non moins tendre,
était fait pour aimer, et pour l'être à son tour. On voyait peintes
sur son visage la franchise et la candeur; ses traits étaient mâles;
son regard noble et doux: de longs cheveux châtains lui descendaient
au-dessous de la ceinture; il avait le nez aquilin; la bouche
apétissante et vermeille; le teint délicat; la jambe fine et faite au
tour. Son âme était grande et généreuse; l'honneur et l'amour avaient
seuls du pouvoir sur elle: il ne manqua jamais à sa parole donnée: il
fut ami constant; amant respectueux, soumis; quelquefois malheureux,
mais toujours fidèle.



CHAPITRE XV

_Comme Fanchette intéroge son cœur._


«O mon père! jamais votre fille n'eut un plus grand besoin de vos
lumières et de votre tendresse!... Hêlas mon digne père aujourd'hui
choisirait un époux à sa fille. Il n'est plus... Infortunés enfans,
qui perdez les auteurs de vos jours, ah! quels malheurs vous sont
réservés! Sans guides, sans amis, vous vous égarerez; il ne se
trouvera pas une main généreuse qui daigne vous ramener. Méprisés,
avilis, ce n'est pas encore là pour vous le comble de la misère: si
vous avez quelque beauté, des scélérats jettent sur vous de criminels
regards; ils vous parent pour vous immoler, et deshonorer la cendre de
vos vertueux et tendres parens. Oh! quelle douleur, s'ils en étaient
les tristes témoins! mais l'éternelle nuit leur dérobe votre ignominie
et le tombeau devient pour eux un azile... Et voilà quel était mon
sort, sans une pauvre femme, née dans la bassesse, et qui coula ses
jours dans la servitude! O ciel! ô dieu, qui m'avez servi de père!
quelles grâces ne dois-je point vous rendre! ne permettez pas, grand
dieu! que je manque jamais de respect à cette bonne femme que vous
m'avez donnée pour mère: celui qu'elle choisira, sera mon époux.

«Si tous deux également perfides cherchaient à me tromper!... mais
pourquoi Lussanville serait-il un séducteur? Il ne me rendra plus de
visites, jusqu'à l'instant où je verrai l'effet des sermens qu'il
vient de me renouveler... Comme mon cœur s'est ému, lorsqu'il est
entré! j'éprouvais une satisfaction inexprimable, tandis que le son de
sa voix frapait mon oreille... Il ne me pressait pas de lui
répondre... Avec quelle adresse il a fait parler jusqu'à mon
silence!... Et ces présens?... Il ne me les fait pas comme monsieur
Apatéon; il n'éxige pas que je m'en pare pour lui; que... Il ne veut
me voir, sans m'aborder, que dans des lieux, où l'innocence et la
pudeur n'ont rien à craindre... Qu'il paraît tendre! Ah! mon père sans
doute l'aurait aimé; il l'eût destiné pour sa fille... Et pourquoi
donc mon cœur se trouble-t-il seulement de songer à lui?...
L'aimerais-je? est-ce-là ce qu'on nomme de l'amour?... Je ne le crois
pas, mais je voudrais bien l'aimer, et qu'il me fût toujours fidèle...
Il ne le sera pas: mille autres beautés plus séduisantes que la mienne
le toucheront; des filles adroites m'enlèveront son cœur. Il
m'oubliera... Que j'en serai fâchée!

«Dolsans... Il ne saurait être aussi tendre que Lussanville... Aimable
Lussanville!... Dolsans dit qu'il m'aime... Et s'il m'aimait de tout
son cœur; que Lussanville m'oubliât, ne serais-je pas toujours
heureuse?... Mon cœur ne me répond rien... Ah Lussanville! soyez
constant!... Mais, s'il ne l'était pas?... Je sens... je crois sentir
que je serais malheureuse... Pauvre orfeline, abandonnée, ou plutôt,
obligée de fuir comme un monstre, le seul ami qui restât à mon père,
il me sied bien, de préférer le plus aimable, et le plus riche, qui
peut être... que sait-on?... est un fourbe. O Dolsans! la raison du
moins est pour vous, et mon cœur ne méprisa jamais ses conseils...
Irrésolutions que les sages avis de mon père feraient cesser, vous me
tourmenterez longtems encore! Ciel! fais-moi connaître le plus digne,
et s'il se peut, que ce soit Lussanville!»

Agathe revint. Profondément ensevelie dans ces idées, Fanchette
oubliait qu'elle avait promis d'accompagner la marchande et sa fille
dans une visite: la présence de sa jeune compagne l'en fit
ressouvenir: elle se prépare, et veut prendre ce joli soulier vert que
Dolsans avait vu: elle cherche, ne trouve rien, n'y fait pas grande
attention, et sort avec Agathe.



CHAPITRE XVI

_Où le pied de Fanchette soumet tout._


APRÊS le bonheur de voir et d'entretenir ce que l'on aime, il n'est
rien de si doux que de recevoir de sa main l'image de ses attraits: si
ce soulagement à l'absence manque encore, l'amant bien épris revoit sa
maîtresse dans ce qui fut à son usage; une pièce de son ajustement lui
rapelle tous les charmes de celle qu'il adore. Ce qu'il touche n'est
rien, mais son amante l'a consacré, c'est un trésor à ses yeux.

En jurant à sa belle maîtresse de l'aimer toujours, Lussanville avait
aperçu sur une comode sa jolie chaussure; en sortant il s'en était
adroitement emparé; en se levant le lendemain, il écrivit ce billet.

   BILLET

   DU JEUNE LUSSANVILLE A MADEMOISELLE FANCHETTE

   _Je vous adore; et pour vous le prouver, je me condanne au
   suplice le plus cruel pour un amant, à l'absence; mais hier, je
   volai l'ornement de ce joli pied, qui fut le premier de vos
   attraits qui frapa ma vue: ce n'est pas que j'aie besoin de
   quelque chose pour me rapeler mon vainqueur; mais ce que je tiens
   a porté la divinité qu'adorera toujours Lussanville, c'est le
   plus précieux de tous ses biens[16]. Il ne le rendra qu'en
   recevant votre foi. L'excuserez-vous, mademoiselle?... Non; si
   vous le haïssez et qu'un autre... Mais si votre cœur vous parle
   pour moi, vous ne verrez, dans cette action trop libre, que le
   plus ardent amour._

    LUSSANVILLE.

«Fanchette, dit la marchande, aprês que la belle Florangis eut lu ce
billet, l'excusez-vous?--Oui, madame, répondit la jeune personne.» Et
rien moins que contente, la bonne maîtresse descendit dans sa
boutique.

Monsieur Apatéon était malade de rage de n'avoir pu retrouver
Fanchette: la gouvernante vint le jour même aprendre à sa pupille
cette intéressante nouvelle. L'aimable Florangis parla de Lussanville,
et montra son billet. «Un billet encore, dit la bonne Néné! Eh
mais!... Comment!... En vérité... j'ai la meilleure opinion
du monde de ce jeune Lussanville.--Parlez-vous tout de bon, ma
bonne?--Oui, mais ne m'en croyez pas si vite: les hommes...--Eh
bien! les hommes?--Si vous saviez combien ils ont de finesses
différentes!--Ressemblent-ils tous à monsieur Apatéon?--Ah! vraiment,
ce ne serait que demi-mal, s'ils se ressemblaient tous: mais l'un
fait la sainte-nitouche: l'autre paraît tendre, sincère, de la
meilleure foi du monde; vous pouvez vous fier à lui; il ne veut
rien... et prétend tout. Celui-ci va se pendre, si vous ne l'aimez, se
jeter dans la rivière, ou tout au moins mourir en langueur, qui...
huit jours aprês qu'il ne desire plus rien, vous regarde avec
indifférence. Celui-là traite l'amour cavalièrement; mais il épie
l'occasion comme le chat fait la souris. L'on en voit jouer les grands
sentimens, fulminer contre les trompeurs de filles, et cela, ma chère
Fanchette, pour les mieux tromper. Il en est qui donnent brusquement
l'assaut, et vous disent pour la première fois qu'ils vous aiment, en
montrant une audace qui prouve tout le contraire. Enfin l'on trouve
quelquefois un amant qui prend notre rôle, et fait le précieux; il met
adroitement sous nos yeux tout ce qu'il vaut, et bien davantage
encore; c'est une coquette en pourpoint: croiriez-vous que ces vils
originaux ont l'art d'attirer dans leurs filets: Hêlas! ma chère
enfant, je ne le croirais pas sur le rapport d'autrui; mais on
s'instruit à ses dépens[17]: tous ces gens-là m'ont trompée.»

La gouvernante avait les yeux humides, en achevant ces mots, et jurait
au fond de son cœur qu'ils ne tromperaient pas la jeune Florangis.
Ensuite elles sortirent ensemble pour quelques emplettes que la bonne
Néné voulait faire pour sa chère fille. Un long mantelet, une immense
calèche ensevelissaient la jeune personne, de sorte qu'elle était
voîlée comme une femme turque qui sort pour aller au bain: cependant
Fanchette attirait les regards; tous les yeux se fixaient sur son joli
pied: elle ne rencontra pas un homme dont il ne touchât le cœur; pas
une femme dont il n'émût la bile; personne dont il n'excitât
l'admiration.

Lorsqu'elles furent chez le marchand, les garçons, au lieu d'écouter
la vieille Néné, regardaient le pied de Fanchette, et si les ordres du
maître de la maison ne les eussent tirés de leur extase, peut-être la
bonne et sa chère fille n'auraient pas obtenu sitôt qu'on leur vendît
de l'étofe. Lorsqu'ils virent les traits de l'aimable Florangis leur
admiration n'augmenta pas: ils se disaient: Qu'elle est belle!.....
mais elle n'en avait pas besoin.

C'était chez un vieillard voisin du père de Fanchette, que la bonne
achetait. Il n'était pas moins frapé que les jeunes-gens des grâces de
cette aimable personne. Néné lui dit qu'il voyait la fille de son
ancien confrère. Le vieillard surpris, l'examine de plus prês, dit
qu'il la remet, et veut l'embrasser: Fanchette évita l'accolade: mais
il s'empara de sa main; il la pressait assez rudement, en lui disant
tout bas, tandis que la gouvernante choisissait, rebutait,
bouleversait, et ne trouvait rien digne de sa pupille: «Ma belle
voisine, je vous ai vue toute enfant; je me sens pour vous une
affection que vous pouvez mettre à l'épreuve; toute ma maison est à
vous, et je ne desire autre chose que de vous servir de père et
d'ami.» Fanchette se rapela monsieur Apatéon, fit au marchand une
profonde révérence, et le remercia. «Il faut accepter mes offres, ma
belle enfant, vous serez chez moi comme ma fille, et je vous
marierai.» Ici Fanchette fut en défaut: jamais Apatéon n'avait parlé
de la marier: elle aurait été bien charmée qu'on l'eût mariée avec
Lussanville; avec cet amant si tendre, qui regardait comme un trésor
ce qu'elle avait touché: mais comme elle était prudente, elle remercia
de nouveau le marchand, et s'aprocha de sa bonne.

Tandis qu'elles se fesaient montrer des étofes, deux jeunes cavaliers
qui les avaient suivies, dês leur sortie de chez la marchande de
modes, en fesaient aussi déployer à côté d'elles: dans le magazin du
marchand rien n'était à leur gout que Fanchette; aussi ne
regardaient-ils qu'elle. Si Fanchette restait en place, ils admiraient
son éblouissante beauté; si l'aimable personne fesait un pas, leurs
yeux se fixaient sur son pied mignon: ils voulurent plusieurs fois
lier avec elle un entretien: Fanchette répondait avec modestie, mais
elle ne répondait qu'un mot et s'éloignait.

Enfin la bonne Néné se détermina pour un satin, que le vieillard avait
lui-même été chercher dans un cabinet séparé. Jamais on ne vit rien
de si bon gout: sur un fond blanc-perle, courait un dessin vert et
rose, d'où s'échapaient des fleurs argent et lilas. Le prix qu'on
demanda parut si médiocre, que la belle Florangis et sa bonne crurent
que le marchand se trompait; elles le lui firent remarquer. Mais il
les assura qu'il y gagnait encore. Les deux jeunes-gens et les garçons
s'écrièrent comme de concert: «Oh! que cette étofe aura de grâce,
lorsqu'elle l'embellira!»



CHAPITRE XVII

_Qui doit avoir de grandes suites._


JAMAIS Néné n'avait été si contente: elle paya, se chargeait de
l'étofe; Fanchette avait d'autres bagatelles: mais soit qu'un
coup-d'œil du vieillard les eût instruits; soit d'eux-mêmes, les
garçons les en débarassèrent malgré elles, et leur offrirent leur bras
pour les remener. «Que vous êtes charmante, mademoiselle, disait le
plus aimable des deux, qui conduisait Florangis! je m'estimerais
heureux, si vous me permettiez de vous rendre quelques visites, et de
me faire connaître: Je suis riche; de bonne famille; mes ancêtres
sont commerçans en draps depuis plus d'un siècle: On m'a placé chez
monsieur Delaunage, parce qu'on marchande son fonds pour moi: Vous
voyez que c'est un établissement avantageux et tout formé: Ma mère
m'adore: toutes mes volontés seront une règle pour elle; d'ailleurs
votre nom est connu; monsieur votre père se ruina, mais il ne fit tort
d'un sou à personne; son honneur est entier dans le corps des
marchands: Consentez à devenir ma compagne, à rentrer dans un état
pour lequel vous êtes née.»

Ce jeune garçon parlait bien raisonnablement, et Fanchette aimait la
raison. Dolsans n'avait pas un moment balancé Lussanville: Satinbourg
(c'est le nom du jeune marchand) pensa l'emporter, non par
l'inclination; mais par la convenance, la douce égalité, l'amour d'un
premier état. La jeune fille répondit sagement: «Monsieur, je suis
reconnaissante des sentimens que vous me montrez; mais je crains un
engagement, et des raisons fortes me font une loi de n'y pas songer
encore: vous ne pouvez me rendre de visites; cela ne serait pas séant:
mais voyez ma bonne.» Ces derniers mots satisfirent le jeune garçon
marchand.

Celui qui conduisait la gouvernante ne s'oubliait pas. «Cette jeune
demoiselle dépend de vous, madame, lui disait-il: vous ne seriez pas
fâchée de lui trouver un établissement honnête; et je suis votre
affaire. Un frère aîné que j'avais, vient de mourir: mon père, chez
lequel je vais retourner, demeure rue saint-antoine. Sa boutique vaut
au moins celle de M. Delaunage: il est âgé, infirme, veut se retirer,
et va tout me remettre: voyez, informez-vous; il se nomme Damasville:
je préfère mademoiselle Florangis au parti le plus riche, et je ferai
mon possible pour la rendre heureuse.--Vous êtes bien honnête,
monsieur, répondit la bonne Néné.» Et l'on arrive.

Tandis que la gouvernante rendait compte à sa pupille des propositions
de Damasville, les deux jeunes cavaliers, de retour avant elles,
parlaient à la marchande de modes. L'un était le comte d'A***, et
l'autre le marquis de C***; charmans, riches, maîtres d'eux-mêmes.
Leurs vues n'étaient pas honnêtes comme celles de Lussanville, mais
ils étaient puissans; ils offrirent tout-d'un-coup à la marchande, de
faire la fortune de sa nièce et de la rendre une fille de conséquence:
Il ne s'agissait, disaient-ils, que de perdre un honneur de préjugé,
pour en avoir un autre infiniment plus commode, et plus considéré dans
le monde. La marchande (et de modes encore!) élevée chez les
ostrogoths, ne connaissait pas cet honneur-là; elle les assura que
jamais elle ne consentirait à l'échange, et les pria sérieusement de
n'y plus songer.



CHAPITRE XVIII

_Foule d'amans._


DURANT la maladie de monsieur Apatéon, qui fut longue, Fanchette et sa
bonne sortirent quelquefois. Néné crut bien faire de conduire sa
pupille chez celles des connaissances de ses parens inconnues à
monsieur Apatéon, et qu'elle estimait le plus; afin qu'à son retour,
l'oncle de la belle orfeline eût moins de peine à la retrouver. Les
malheurs de monsieur de Florangis avaient fait des ingrats de tous ses
amis; le joli pied de sa fille les rendit tous criminels. Il n'y eut
pas un vieillard qui ne tâchât de la séduire, pas un jeune-homme qui
n'entreprît de la toucher.

Lussanville n'avait pas manqué une seule occasion de voir sa maîtresse
lorsqu'elle sortait: mais il était impossible, de la manière dont
Fanchette était voîlée, qu'il en fût remarqué. Un jour il ne put
résister à l'envie de lui dire quelques mots: il aborde timidement la
bonne, et salue son amante: le cœur de Fanchette tressaille, en
entendant sa voix; elle rougit en le regardant. Le jeune Lussanville
parla de sa tendresse; il était si vrai, si persuasif; il s'exprimait
d'une manière si touchante, que Néné prenait plaisir à l'écouter. Il
offrit de les aider à marcher: la bonne accepta: pour la première fois
cet amant passionné toucha le beau bras de Fanchette: il osa lui
presser la main: la jeune fille était vivement émue, ses genoux
tremblaient, et son cœur disait: Cher amant! seras-tu fidèle? mais sa
bouche gardait le silence. Quel heureux état! si l'on en bannissait la
crainte, il serait moins délicieux.

Dolsans, non moins amoureux, voyait tous les jours Fanchette chez sa
tante: le nom de parent qu'il prenait avec elle, semblait lui donner
des droits à sa familiarité: cependant il ne put jamais obtenir de
l'accompagner. Il ne pouvait douter de la passion de Lussanville: la
marchande ne lui cacha pas les propositions du marquis de C***: le
jeune peintre frissonna: il résolut de suivre sa maîtresse dès qu'elle
sortirait, pour la secourir dans le besoin. Tant qu'il n'avait entendu
louer Fanchette que par des inconnus, son humeur jalouse l'avait fait
souffrir beaucoup moins, que son amour n'avait été flaté: mais
lorsqu'il reconnut Lussanville, il ne se posséda plus. En le voyant
aborder Fanchette et sa bonne, qui le recevait d'un air familier et
content, il lui passa dans l'esprit mille projets funestes. Insensé!
ignorait-il qu'on ne doit disputer le cœur d'une belle, qu'en
s'efforçant de surpasser son rival, en vertus, en talens, en amour!
Dolsans se proposait d'attaquer Lussanville, dês qu'il aurait quitté
la belle Florangis et Néné: mais, pour combler sa douleur et sa
jalousie, le jeune-homme entra dans la maison avec elles.

C'était chez une parente de la mère de Fanchette, que Néné conduisait
sa pupille. Cette femme les reçut froidement d'abord; mais lorsque
Lussanville eut dit en confidence à la bonne dame ce qu'il sentait
pour sa petite cousine, et qu'il l'eut instruite du dessein formé de
l'épouser, elle changea de ton, et lui fit mille caresses: la future
compagne de monsieur de Lussanville était tout autre chose à ses yeux,
que la jeune et pauvre Fanchette. La bonne exigea, lorsqu'elles
voulurent se retirer, que Lussanville restât; elles s'en retournèrent
seules, malheureusement.

En arrivant chez la marchande de modes, elles trouvèrent un essaim
d'amans, qui semblaient s'être donné le mot. Satinbourg et Damasville
accoururent les premiers audevant de Fanchette. Ils la prièrent de
décider entr'eux. La jeune Florangis venait de voir Lussanville: elle
les assura tous deux qu'elle voulait rester libre longtems encore, et
les pria de cesser leurs visites. La bonne et la marchande, de leur
côté, congédiaient un jeune avocat qui commençait à se distinguer au
palais, par des plaidoyers fleuris, en stile de ruelle: un jeune
procureur, qui se sentait la conscience chargée, parce que son père
avait accablé de frais injustes celui de Fanchette, pour avoir à vil
prix une jolie maison de l'infortuné marchand, voisine de la sienne;
un neveu d'Apatéon, qui desirait ardemment la mort du vieillard
voluptueux, mais qui paya plutôt que lui le fatal tribut à la nature;
un commis, qui voulait se donner une jolie compagne, pour l'employer à
faire sa cour à ses protecteurs, et parvenir plus rapidement; et vingt
autres, tous enfans de ceux qui virent d'un œil indifférent ou
satisfait la ruine de monsieur Florangis. La bonne Néné nageait dans
la joie. «Ma chère fille, disait-elle, voici de quoi choisir; mais
n'écoutez votre cœur, que lorsqu'il vous parlera de concert avec la
raison.--Ma bonne?... Lussanville?--Voila celui que vous préférez; il
le mérite, chère Fanchette, s'il est fidèle; mais le sera-t-il?--Je le
crois, ma bonne.--Il ne faut rien croire, et douter de tout.--A
l'exception de mon parfait dévoûment, madame, dit le marquis de C***
qui s'était aproché sans qu'elles l'aperçussent: J'ai un rang, des
titres, des parens puissans, je suis sincère, jeune, tendre; je ne
vous dis pas que j'épouserai mademoiselle, je serais un menteur; mais
hors cela qu'elle forme des vœux, je vais les remplir, sans hésiter,
sans différer; sa fortune ne lui coûtera qu'un signe de tête, ses
gouts, ses fantaisies, ses caprices seront des loix; un équipage
brillant, des diamans, des bijoux, une petite maison délicieuse, cent
autres choses dont je ne parle pas, tout cela n'est pas indifférent,
un mot, elle va l'avoir: Il en est mille qui ne se le feraient pas
répéter deux fois; mais vous, c'est autre chose; on attendra vos
résolutions; huit jours suffiront-ils? parlez? on pourrait aller
jusqu'à quinze: ne vous préparez pas un repentir, en refusant un homme
aimable et l'aisance, qui viennent vous chercher... Je ne demande pas
de réponse aujourd'hui; je reviendrai. Adieu, mon adorable, jusqu'au
revoir.» Tout cela fut prononcé avec tant de volubilité, qu'il avait
été impossible de l'intérompre. «Eh! ne vous donnez pas la peine de
revenir, monsieur, lui cria la gouvernante, en le voyant disparaître:
je vous déclare dês aujourd'hui, qu'une couronne, au prix que vous
nous offrez vos dons, ne nous tentera jamais.» Le marquis feignit de
n'avoir pas entendu, et s'éloigna.

Un équipage s'arrête à la porte en ce moment: Il en sort un gros homme
court. Fanchette fit un cri de frayeur; elle le crut monsieur Apatéon.
Il s'aproche; jette un regard protecteur sur tout ce qui l'environne,
et s'assiéd en soufflant. «C'est donc à vous cette belle enfant,
dit-il à la marchande? Elle est assez bien, ajouta-t-il, en regardant
la jeune Florangis d'un air effronté. Dites-moi, ma fille, ne vous
ai-je pas vue quelque part?...» Fanchette baissait les yeux en
rougissant. «En vérité, je lui trouve un air d'innocence... je m'en
accommoderai... Ah! ciel!... eh! ma belle pouponne! quel joli bijou
vous avez là?... Non, je me trompe, vous n'êtes pas celle que je
croyais avoir déja vue au bal de saint-cloud: j'aurais remarqué ce
joli pied-là. Il est plus vrai qu'il ne le fut jamais que 3 et 3 font
six, plus 4 font dix, que vous êtes une perfection... Mais, où
va-t-elle?... Écoutez, écoutez, la petite! on vous veut du bien...
Rapelez-la donc; elle ne m'entend pas.» La gouvernante n'avait jamais
eu d'amant financier; à peine comprenait-elle quelque chose à ce qu'il
venait de dire. La marchande, plus connaisseuse, répondit d'un air
froid: «Monsieur, on vous aura trompé ce n'est pas chez moi qu'on vous
aura dit. Voyez ailleurs.--Si fait, parbleu! je vous trouve plaisante:
mon agent m'aurait trompé! moi! Cette jeune personne ne se
nomme-t-elle pas Fanchette? ne l'avez-vous pas en aprentissage?
n'est-elle pas jolie, orfeline, et pauvre? et par conséquent ce que je
cherche.--Eh! pourquoi, monsieur, la cherchez-vous, dit bonnement la
gouvernante?--Belle demande! parce qu'elle est jolie; que j'aime les
jolies femmes, et que je les paye.....--Allez, monsieur, reprirent à
la fois la marchande et Néné; sortez; je ne pourrais commander
davantage à mon indignation: cherchez autre part les malheureuses
victimes de vos débauches.....--Adieu, mes belles dames, adieu: la
jeune fille sera peut-être plus traitable: adieu. Vous enragez: mais,
vous voyez bien que l'on ne saurait plus s'adresser à vous: votre tems
est fait. Adieu.» Il part, en achevant ces mots, et laisse la bonne
Néné três-scandalisée de sa grossièreté brutale.



CHAPITRE XIX

_Où Fanchette est modeste et généreuse._


LA pudeur venait d'obliger Fanchette de fuir: elle s'était enfermée
dans sa chambre avec la jeune Agathe. L'aimable fille réfléchissait
sur cette foule d'amans qui demandaient sa main: pour les autres, tels
que l'impudent financier, le comte, le marquis, etc., elle ne leur
fesait pas l'honneur de s'en occuper. Elle reprit son ouvrage, et
travaillait. «Méritons d'être l'épouse de Lussanville, se disait-elle:
je n'ai pas de bien; je ne puis devenir son égale que par la vertu.
Mon père me traça la route que je dois suivre: ce n'est qu'en
exécutant avec fidélité ses derniers ordres, que je serai digne de mon
amant.» Un tendre soupir suivit cette réflexion modeste.

Fanchette était tranquille: un cri perçant, poussé par la marchande,
la tira de sa douce rêverie: les deux jeunes filles frissonnent, et
volent auprês d'elle. Quel spectacle s'offre à leurs yeux! Dolsans,
porté par quatre hommes: son sang coule d'une large blessure:
Lussanville, fondant en larmes, le suit! «Vous voyez un coupable,
mademoiselle, dit le jeune peintre à Fanchette, dês qu'il l'aperçut,
que le ciel punit: je vous aimai, je vous adore encore à mon dernier
moment... mais j'étais indigne de vous... puisque j'ai pu devenir
criminel... Je viens d'attaquer un homme que vous me préférez... Je
lui aurais arraché la vie sans remords peut-être, et je le vois donner
des larmes au sort que je mérite...» Il se tut: et les sanglots
étoufaient l'aimable Florangis. «Ah madame! dit-elle à la marchande,
c'est donc moi qui suis la cause de son malheur!... Dolsans! puis-je
racheter vos jours aux dépens de mon bonheur et de ma vie... Oui,
madame, ajouta-t-elle, en regardant sa maîtresse, qu'il vive...
employez tout pour le sauver; et... s'il faut ma main... s'il ne peut
suporter le jour qu'à ce prix, je n'écouterai point mon cœur qui me
parle pour son rival; je la promets, et je la donnerai.»

Lussanville entendit ce cruel arrêt. «Ah! Fanchette! lui dit-il à
demi-bas, vous m'aimiez!... et je vous perds! Si j'avais su qu'il n'y
avait point de milieu pour moi, entre la mort et ce revers, je
n'aurais pas défendu ma vie, qu'on attaquait avec fureur... Mon sort
est donc décidé... Une main teinte de sang ne se joindra jamais avec
la vôtre... Adieu. Je vais mourir.--Ne me rendez pas plus malheureuse
encore... Je vous aimais; je vous aime: mais il ne me sera plus permis
de vous le dire, ni de vous voir... Si vous étiez à la place de
Dolsans, je ne vivrais plus...--O ciel! qui l'eût pensé, que je serais
infortuné en entendant cet aveu flateur!» Accablé de douleur,
desespéré, le jeune amant s'éloigne en pleurant.

La blessure de Dolsans n'était pas aussi dangereuse qu'on l'avait cru:
sa tante, rassurée, caressait Fanchette, en lui répétant, que bien
loin de l'accuser du malheur de son neveu, elle allait lui devoir son
bonheur et sa vie. La jeune Agathe se joignait à sa mère: elle
embrassait l'aimable Florangis: «Que j'aurai de plaisir à vous nommer
alors tout-de-bon ma cousine, lui disait-elle!» Fanchette versait des
pleurs: mais elle ne se repentait point du sacrifice: son âme
généreuse fesait une bonne action, sans se mettre en peine d'en
savourer la douceur.



CHAPITRE XX

_Le pied lui glisse: elle va tomber._


KATHÉGÈTES, ce vieillard respectable, gouverneur de Lussanville, fut
frapé de l'air de tristesse de son élève. Mais il avait pour maxime,
de ne faire jamais de questions: il prit seulement un air de douceur
et de bonté, plus marqué qu'à l'ordinaire, afin d'exciter la
confiance. Il fut plus surpris encore de la réserve de Lussanville, et
de se voir pressé d'accomplir un dessein formé depuis longtems, de
visiter les principaux états de l'europe: le jeune-homme semblait
auparavant n'envisager ce voyage qu'avec répugnance, et l'avait
entièrement rompu, depuis qu'il connaissait la belle Florangis.
Monsieur Kathégètes sentit bien qu'il y avait quelque chose
d'extraordinaire: il remarqua que tout ennuyait Lussanville; qu'il ne
se trouvait bien nulle part. «Il aime, disait le bonhomme... mais il
veut fuir! je voudrais bien connaître celle qu'un amant si bien fait a
trouvée cruelle.» La curiosité l'emporta sur ses principes.
«Qu'avez-vous? dit-il un jour à l'aimable jeune-homme.--Ah!
mon papa!... j'aime, je suis aimé... et pourtant, je suis
malheureux!--Vous m'ôtez un sujet d'étonnement pour en faire naître
un autre...--Ne m'en demandez pas davantage; ce serait aigrir mes
maux.» Et le vieillard se tut. Son élève se tourmentait; il se
répandait dans les assemblées: puis tout-à-coup prenant d'autres
dispositions, s'enfonçait dans une solitude absolue: mais le trait
était dans son cœur; sa douleur le suivait par-tout[18]. Il rendait
souvent des visites à la bonne Néné, qui tâchait de le consoler, en
lui disant de ne pas désespérer encore. Il la pria d'accepter pour sa
pupille le présent qu'il avait fait: elle résista d'abord; ensuite
elle se laissa toucher, et le tendre jeune-homme se crut moins
malheureux.

Les autres amans de Fanchette ne se découragèrent pas: monsieur
Delaunage envoyait tous les jours de nouveaux dons qu'on refusait;
Satinbourg et Damasville ne pouvaient obéir à l'ordre de ne plus
revenir: Le marquis et le comte fesaient toujours des promesses
éblouissantes; mais le financier prenait une autre route. Un jour
l'aimable Florangis sortait d'une église: un carosse barrait la porte.
Fanchette se présente pour passer: deux grands laquais la prennent
entre leurs bras, l'y placent malgré elle, ferment les portières, et
le char vole. Lorsqu'il s'arrêta, la jeune personne se trouva dans la
cour d'une maison superbe: on la porte dans un apartement
somptueusement meublé: elle y était à peine qu'elle vit entrer
l'individu massif et rond, qui lui parla si cavalièrement chez sa
maîtresse. «Ma reine, lui dit-il en l'abordant, ne craignez rien: vous
êtes libre ici; ce n'est pas mon usage d'employer la violence avec les
belles.--Pour me prouver que vous dites vrai, monsieur, permettez que
je me retire sur le champ.--Mon cœur! pas sitôt: il faut du moins
m'écouter auparavant. Pourquoi faire la bégueule et la sauvage? En
vérité, mon enfant, si vous conservez cette manie-là, vous ne percerez
jamais, et, jolie comme vous êtes, ce serait réellement dommage: vous
pourriez prétendre à tout... Voulez-vous, par un mariage légitime et
cérémonieux, vous ensevelir avec un malôtru? ma foi! ce n'est pas mon
avis. Je veux vous donner des lumières, des conseils; vous parler en
ami... Allons, petite... Mais pourquoi!... Voyez qu'on lui fait grand
mal!... soyez moins farouche. Asséyez-vous.--Non, monsieur; je veux
m'en aller.--Ah! belle pouponne, un moment... Eh! laissez-nous donc
voir ce petit pied, il est si joli! pourquoi le cacher!...--Je ne suis
point faite, monsieur, non, je ne le suis point, pour cette
humiliation.--Eh! qui prétend vous humilier!... Écoutez, ma fille: cet
agrément là peut seul faire votre fortune, et je vous avouerai, moi,
que c'est ce qui me plaît davantage en vous. Mon aimable enfant, ne
croyez pas que je veuille vous faire vieillir avec moi: je change
souvent: j'ai des trésors; je les partage avec celles que je quitte:
on sait que je suis de bon goût: m'avoir eu, c'est un titre pour
trouver un autre amant.--Je ne veux, monsieur, ni de vos richesses, ni
d'amant.--Je suis plus instruit de vos affaires que vous ne pensez,
belle Fanchette; vous allez épouser un maladroit que vous n'aimez pas,
et vous vous arrachez à l'amant que vous préférez: Je sais tout cela:
voici la proposition que je vous fais: Dans huit jours vous épouserez
Lussanville fils de ma sœur et mon pupille; je vous doterai
richement: cela n'a-t-il rien qui vous tente?--Hêlas!... Monsieur,
j'ai promis d'épouser Dolsans, de me sacrifier, pour lui sauver
la vie, et je tiendrai ma promesse.--Ah! pour le coup, ma belle,
je ne vous conçois plus. Quoi!... Vous n'aimiez donc pas
Lussanville?--Pardonnez-moi.--Et vous le refusez?--Oui, monsieur.--La
raison, s'il vous plaît, de ce procédé rare?--C'est que tôt ou tard
j'occasionnerais la mort de Dolsans, ou la sienne, et je ne crois pas
acheter trop une si chère vie aux dépens même de mon bonheur.--Mais où
donc a-t-elle vécu? Ma foi, ma mignonne, les romans vous ont tourné la
tête. Il faut la guérir. De sorte que, sous le sceau du plus
inviolable secret, vous seriez bien loin de me rien accorder, pour
recevoir la main de mon neveu, et l'assurance de succéder à toutes mes
richesses.--Ah ciel! quelle horreur!...--Elle s'effraye! ah! je veux
la guérir! répétait-il en riant.»

Pour réussir à cette cure, merveilleuse, selon lui, le financier
accable Fanchette de sa lourde masse, et se met en devoir de ravir des
faveurs, dont la moindre était d'un prix au-dessus de tous ses
trésors[19]. L'aimable fille, comme tant d'autres, aurait pu céder à
la violence[20]; mais elle était vertueuse tout-de-bon: elle s'échape:
le pesant _midas_ la poursuit: telle autrefois Syrinx fuyait devant le
dieu inventeur des chalumeaux. Fanchette, hors d'haleine, apelait de
toutes ses forces: mais quels secours espérer dans une maison vendue
au crime? Épuisée de lassitude, tremblante, le pied lui glisse, elle
va tomber; le financier avance un canapé, qui la reçoit. Avant qu'elle
puisse se relever, il est à ses pieds; il s'en empare; il les baise un
million de fois: Tous les efforts de Fanchette pour se débarrasser,
sont inutiles. Elle fond en larmes. «O! mon père! s'écrie-t-elle,
votre fille touche à sa perte; mais elle n'est pas ici par son
imprudence... Eh! quoi! un scélérat peut donc souiller l'âme la plus
pure!...» Elle finissait à peine ces mots, qu'on frape rudement: le
financier se relève: il hésite, mais enfin, voyant qu'on redoublait,
il ouvre lui-même: c'est Lussanville qui paraît: Fanchette s'élance
dans ses bras. «Sauvez celle que vous avez aimée, s'écrie-t-elle;
arrachez-la des mains d'un barbare, que mes larmes ne touchaient
pas...» Dans ce moment d'indignation et de douleur, Lussanville cola
sa bouche sur celle de Fanchette, qui ne la détourna pas; il
l'emporte; et l'éloigne de la demeure d'un infâme.



CHAPITRE XXI

_Fanchette perd une de ses mules._


PLUS léger que zéphyre, lorsque de son haleine, il agite doucement les
tiges des fleurs, Lussanville avec son précieux fardeau, gagnait sa
voiture: l'air effrayé de Fanchette fut remarqué par deux inconnus,
qui dans ce moment se trouvèrent vis-à-vis la demeure du financier.
L'un d'eux sur-tout, vivement frapé des traits de la jeune personne,
la considérait avec intérêt. Ses regards vont se fixer sur un petit
pied, qu'une mule mignone contenait à demi. L'émotion que lui causent
ce pied séduisant et cette mule délicate fait palpiter son cœur.
Également touchés pour une fille jeune et belle, à laquelle ils
croient qu'on fait violence, tous deux se disposent à la secourir: ils
accourent. La belle Florangis, qui les prit pour des satellites du
financier, s'élance précipitamment dans la voiture de Lussanville: les
deux inconnus, qui s'imaginent qu'elle est contrainte, la saisissent
par sa robe: «Cher ami! s'écrie Fanchette!» et ses bras ceignent
Lussanville. Au nom si doux qu'elle vient de donner au charmant
jeune-homme, les libérateurs s'arrêtent, se regardent, et conviennent
qu'avec cette figure, on n'est jamais réduit à forcer les filles. Mais
la jolie mule de Fanchette avait tenté le plus aparent des deux
inconnus[21]: dans le mouvement précipité que fit l'aimable fille pour
se débarrasser de ses mains, son pied s'embarrassa; l'inconnu sut
profiter de son trouble pour faire glisser le bijou qui l'avait
charmé; il s'en empare adroitement, fait un compliment flateur à la
jeune beauté, explique quelles ont été leurs vues en s'aprochant: on
leur répond par une inclination profonde, et la voiture part comme
l'éclair.

Les deux inconnus paraissaient étrangers: En effet, l'un était un
riche habitant des colonies françaises en asie; l'autre, le gouverneur
d'un fils unique que ce particulier avait renvoyé en france il y avait
plusieurs añées. Le jeune-homme était disparu tout-à-coup dans un tems
où il était préocupé d'une passion violente: son gouverneur s'épuisa
vainement en recherches: rebuté, désespéré, il avait été lui-même
porter au père de son élève la nouvelle d'un si grand malheur. Ils
étaient de retour depuis quelques jours seulement.

«Quel trésor! disait l'asiatique à l'instituteur. Dans la position, où
je me trouve, une fille si belle pourrait seule adoucir l'amertume
répandue sur le reste de ma vie: oui, je bénirais le ciel de l'avoir
rencontrée, si je ne lui croyais un mari... Mais, que sait-on?
peut-être n'est-elle que sa maîtresse?... Malheureusement tous les
moyens de nous en assurer nous manquent.--De toutes manières,
répondait le gouverneur, vous devez en abandonner la poursuite; cette
jeune personne étant ou mariée, ou indigne de vous fixer.--Indigne de
me fixer!... Voyez, mon vieux ami, voyez cette mule, et
représentez-vous les traits de celle qui l'a portée... mais voyez-la
donc!--A quarante ans révolus, vous! séduit par un pied mignon! ah!
ah!...--Eh! vous même, qui riez de si bonne grâce, y résisteriez-vous?
Le parti en est pris: il faut découvrir son nom, sa fortune: nous
avons tout employé pour retrouver une malheureuse famille que j'ai
laissée... dans la misère: il ne restait qu'une fille; on vous a dit à
vous-même qu'on ignore ce qu'elle est devenue... Et voilà ce qu'a
causé sans doute la malheureuse nécessité où je me suis vu de faire
croire ici ma mort. Mon fils se croyant maître de lui-même, aura
méprisé votre autorité, donné dans le désordre, et se sera perdu...
Mes parens n'ont plus compté sur moi... Nous allons faire de nouveaux
efforts: si tout est inutile... que cette jeune beauté soit libre...
quelle qu'elle ait été, je n'hésiterai pas. Combien en est-il, dans ce
sexe enchanteur, qui, séduites par un perfide, entraînées par
l'exemple, souvent livrées par celle qui devait les protéger, sont
vertueuses au sein du libertinage! car, vous le savez, sans doute, la
vertu ne consiste pas à garder une fleur que l'honnête-femme a du
donner: tout git donc dans la manière de la perdre: eh! que
reprochera-t-on à celles dont je parlais? Non, je ne leur fais pas un
crîme d'un état qu'elles n'auraient pu éviter, non... et je n'en
estimerai pas moins la jeune personne qui vient de me charmer: ma
main, ma fortune, j'offrirai tout, je donnerai tout: son empire sur
mon cœur est absolu... il l'est, ami, il l'est... et si
malheureusement elle se trouve mariée... je n'ai jamais éprouvé ce que
je ressens pour elle... je ne sais si je répondrais de ma vertu.»

En s'entretenant de la sorte, les deux amis suivaient la route
qu'avait prise la voiture de Lussanville. Ils s'arrêtent par hazard
devant la maison qu'il occupait, et reconnaissent un des domestiques
qui venait d'accompagner le jeune amant de Fanchette. Ils l'abordent
pour l'intéroger: mais Lussanville était aimé de ses gens; ils ne
s'entretenaient de leur maître que pour en dire du bien, et jamais
pour médire de ses actions: celui-ci leur tourna le dos, sans leur
répondre.

Les inconnus n'aprirent rien dans ce moment: mais l'un d'eux ne
pouvait dissimuler la joie qu'il ressentait d'avoir trouvé la demeure
de l'heureux amant avec lequel il ne doutait pas que ne vécût la jeune
fille au pied mignon. Il se retira, dans la résolution de ne rien
négliger pour découvrir quel est le sort de la belle dont il a ravi la
jolie mule (et rien de plus galant que cette mule; elle était bleu
céleste, garnie d'un rézeau en argent), il ne pouvait se lasser de
considérer ce bijou, dont la vue allait jusqu'au fond de son cœur
réveiller les desirs.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

[Ornement]


SECONDE PARTIE



[Ornement]

SECONDE PARTIE



CHAPITRE XXII

_Présens qui deviendront fameux._


LUSSANVILLE, transporté de joie d'avoir garanti son amante de l'audace
cynique d'un libertin opulent, la pressait dans ses bras, et lui
disait: «Chère Fanchette, sans le malheur qui me bannit loin de vous,
vous étiez perdue. Prêt à partir, j'ai voulu ce matin vous revoir une
fois encore: j'ai remarqué que vous sortiez seule: si votre bonne, ou
votre jeune compagne eussent été avec vous, je n'aurais pas hésité de
vous aborder; mais vous étiez seule; j'ai craint de vous déplaire. A
l'église, j'étais derrière vous. Heureusement, j'ai reconnu l'infâme
agent de mon oncle, lorsqu'on vous a enlevée. J'ai volé sur vos pas:
il a fallu faire violence à la valetaille qui le sert et l'imite dans
ses vices, avant de parvenir jusqu'à ses apartemens secrets, consacrés
à la séduction et à la débauche. Je bénis mon infortune, qui sauve ce
que j'aime. Mais, hêlas! faudra-t-il vous fuir?--Mon cœur en gémit,
partez: oui, cher amant, puisque vous l'avez résolu; je l'exige; mais
ne desespérez plus.....--Ciel! qu'entens-je! Belle Fanchette! vous me
rendez la vie.....» Sa bouche se colla sur la main de son amante:
ensuite, il leva les yeux sur elle: ils ne parlèrent plus; mais ils se
regardèrent... si tendrement!... Lussanville essuya les larmes qui
coulaient encore. On arrive chez lui. Fanchette craignait d'entrer
dans la maison de son amant: mais sa mule était égarée, et sa parure
dans un étrange désordre; elle redoutait de paraître ainsi chifonnée
aux yeux du jaloux et pénétrant Dolsans: elle dit à Lussanville: «Je
me fie à votre bonne foi;» et lui donna la main. La belle Florangis
n'eut pas lieu de s'en repentir. Le tendre Lussanville nageait dans la
joie de voir chez lui la souveraine de son âme. «Pourquoi devez-vous
en sortir, lui disait-il, de ces lieux où vous règnerez un jour!
divinité de mon cœur! c'est ici que vous serez chérie, adorée du
plus tendre des époux.» Fanchette sourit: la joie commençait à ranimer
son âme abatue. Elle avait son portrait, que Dolsans venait de finir
durant sa convalescence, et qu'il se flatait de recevoir de la main de
Fanchette; il était dans la même boîte que celui de sa mère; elle y
joignit un brasselet, qu'elle-même avait tissu de ses beaux cheveux;
et ce présent fut pour Lussanville. Elle lui redemanda sa jolie
chaussure, mais ce ne fut que pour la lui rendre. Lussanville, de son
côté, la pria de recevoir des mules magnifiquement brodées, faites sur
le modèle qu'il avait entre les mains: ce présent était nécessaire à
Fanchette; mais il lui plut indépendamment de cela; elle ne le déguisa
point: elle accepta de même la boîte de bijoux que son amant avait
prié la bonne Néné de garder; elle lui promit de se parer de ses dons.
Faveurs innocentes et précieuses! ah que vous avez de charmes pour les
cœurs tendres!... L'aimable jeune homme, pénétré de reconnaissance,
disait à sa charmante maîtresse: «Mon adorable épouse, nous devrons le
plus grand de nos biens à nos malheurs.»

Après avoir examiné le portrait de Fanchette, Lussanville jeta les
yeux sur celui de madame Florangis; il fut surpris de le trouver si
richement orné: Il allait le baiser; il pousse un cri: «Quoi! dit-il à
son amante, voila l'image de celle qui vous a donné le jour!... ô
ciel!... Mais vous m'en devenez plus chère... Oui, divine Fanchette,
et le père, et le fils... le même pouvoir les a soumis. Mais la
passion de mon père était illégitime, et fut aussi malheureuse
qu'extrême. S'il avait été témoin de la ruine de celle qu'il adorait,
il l'eût réparée... son fils va le faire... Belle Florangis! quelles
nouvelles chaînes ne formerait pas cette découverte, si quelque chose
pouvait augmenter mon attachement pour vous.» Lussanville baisa le
portrait: «Aimable mère de mon épouse, disait-il, oui, je vous adore:
on vous accuse de m'avoir ravi mon père; mais vous me donnez une
compagne qui fera ma félicité.» Fanchette écoutait Lussanville avec
étonnement: mais elle ne l'intérogea pas. Ils se regardèrent, et
s'attendrirent sur le sort de leurs parens; ils se dirent combien ils
les avaient aimés, et connurent que leurs cœurs honnêtes et sensibles
se ressemblaient.

Enfin l'aimable Florangis, remise du cruel assaut qu'elle venait
d'essuyer, suivie de son amant, retourna chez sa maîtresse: sa
présence calma les vives inquiétudes de la marchande de modes, et fit
cesser les alarmes de la jeune Agathe.



CHAPITRE XXIII

_Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire._


DOLSANS était rétabli; et, pour obéir à son amante, Lussanville
s'était éloigné. Fanchette, en revoyant sa bonne, lui fit part de ses
nouvelles dispositions. La gouvernante aimait Lussanville; elle avait
été cruellement peinée, lorsqu'elle avait apris la résolution
généreuse de sa pupille, mais elle ne la combatit pas: Elle fit alors
éclater toute sa joie: ensuite l'horrible danger que Fanchette avait
couru la fit trembler. Cependant monsieur Apatéon commençait à se
montrer. Il était nécessaire que la jeune Florangis ne sortît plus
qu'avec précaution.

Le peintre se promettait un bonheur sans mêlange. Si Fanchette le
recevait avec froideur, il espérait tout d'une âme si belle, lorsqu'il
pourrait faire parler le devoir. Il pressa son union: la marchande
secondait son neveu, et la jeune Florangis se crut perdue: elle
ignorait que monsieur Apatéon étant son tuteur, nommé par le testament
de son père, et la gouvernante substituée par un codicile secret, on
ne pouvait rien faire que de leur consentement: elle ne vit d'autre
moyen d'éviter un malheur irréparable, que l'imprudent aveu de son
engagement avec Lussanville: elle le fit avant de consulter sa bonne.
Dolsans devint furieux. Fanchette connut alors de quelles violences
rend capable un caractère jaloux: elle fut obsédée, tourmentée jusqu'à
l'instant où Néné, instruite de tout, sut parler à la marchande avec
fermeté, en la menaçant d'ôter Fanchette de chez elle, si l'on ne
voulait pas la délivrer des persécutions de Dolsans. «Quoi! maman,
disait la jeune Agathe, mon cousin serait cause que je perdrais mon
amie! si je le croyais, je ne l'aimerais plus.»

Si les fautes que fait commettre un amour malheureux n'étaient
excusables, Dolsans serait un monstre. Il se persuada, que s'il
parvenait à ravir à Fanchette la fleur de l'innocence, il obtiendrait
sa main facilement: il l'adorait; il se déguisait à lui-même
l'atrocité de l'action, par le motif qui la lui ferait commettre. Dês
qu'il se fut arrêté à ce coupable dessein, il parut tranquille: Il
voyait Fanchette, mais sans l'entretenir de son amour; il le
renfermait dans son cœur, et ses desirs contraints n'en acquéraient
que plus de violence.

Un dimanche, Dolsans ne paraissait pas: Fanchette charmée de son
absence, mit pour la première fois la robe achetée chez monsieur
Delaunage, se para plus qu'à l'ordinaire, saisit cette occasion de
remplir la promesse faite à Lussanville, releva sa beauté par les
diamans qu'elle tenait de lui, chaussa cette jolie mule, dont
lui-même avait imaginé les ornemens[22], et commit une nouvelle
imprudence. Elle nageait dans la joie: à chaque pas, elle se rapelait
son cher Lussanville. Pour la première fois, elle-même admira les
grâces de son joli pied. «Ah! si Lussanville était encore ici, se
disait-elle, que je serais flatée! Cher amant! puissé-je n'être vue de
personne, puisque je ne le serai pas de vous! je ne veux plaire qu'à
vous; comme mon cœur n'aime et ne desire que vous!» Ensuite elle
marchait; son cœur tressaillait. »Je suis toute à Lussanville, se
disait-elle; c'est ce cher objet de ma tendresse qui m'embellit.» Ces
agréables idées répandaient sur le visage de Fanchette un air
d'enjoûment, qui rendait sa beauté plus éblouissante encore, lorsque
Dolsans parut.

Il voit les dons de son rival: il pâlit: il dissimule sa rage (c'était
encore un défaut qu'il avait aporté d'Italie, que la dissimulation:
hêlas! nous prenons les vices de nos voisins, et nous laissons leurs
vertus: voila le triste fruit qu'une infinité de jeunes-gens retirent
de leurs voyages) et jure que Fanchette ne l'échapera pas. Cependant
au fond de son cœur né vertueux, cette beauté si touchante excitait
ses remords: il se retire à l'écart: «Que prétens-tu, malheureux
Dolsans, se disait-il? et pourquoi vouloir contraindre un cœur qui ne
se donne pas? Elle est belle, tendre; je l'adore: tout doit-il donc
tourner contre elle? rendons-nous à la raison: cedons-la: méritons son
estime et son amitié... C'en est fait: je vais... Un autre, à mes
yeux, jouira d'un bien qui m'est plus cher que la vie!... qui me fut
promis!... Elle ne le veut plus... elle s'immolait; je n'étais pas
aimé...» La vertu l'emportait: ses yeux se fixent sur ce pied
séduisant, embelli de nouveau par un chef-d'œuvre de l'art; cette vue
dérange sa raison. «Eh! je la céderais, s'écrie-t-il! Non; le sort en
est jeté. Je serai coupable, mais je serai moins malheureux,
peut-être.»

La marchande et les filles devaient aller prendre l'air à la campagne:
des voitures les attendaient; on allait partir, lorsque la gouvernante
arriva. Son admiration, à la vue de sa chère fille, éclata de mille
manières: d'imprudens éloges achevèrent de porter le poison dans l'âme
de Dolsans. On sort: Agathe est déja partie: Fanchette, qui voit que
le jeune peintre doit les accompagner, prie sa bonne de la dispenser
d'être de la promenade: et Néné feint une affaire importante, où la
présence de sa pupille est nécessaire. Elles rentrent toutes deux.
Dolsans, à qui sa jalousie donnait des yeux de lynx, lance sur la
jeune Florangis, en s'éloignant, un regard furieux, suivi d'un souris
amer.



CHAPITRE XXIV

_Péril qui fera trembler._


DÊS que Fanchette fut seule avec sa bonne, Lussanville devint le sujet
de leur entretien: l'aimable fille parlait du jeune homme avec
modestie: La gouvernante souriait; et dans l'instant où Fanchette s'y
attendait le moins, elle lui rend un billet qu'elle venait de recevoir
de cet amant chéri.

   BILLET

   DE LUSSANVILLE A FANCHETTE.

    De Bayonne, 30 mars 1768.

   _Vous l'avez voulu, mon adorable épouse... (oui, je me crois
   permis de vous donner ce nom, depuis que vous-même êtes venue
   vous jeter entre mes bras) je quitte les lieux que vous
   embellissez: mais j'ai lu dans votre cœur; je suis aimé; je
   jouis du bonheur qu'aucune expression ne peut rendre, d'être aimé
   de la divine Fanchette: quel sort enchanteur! Elle souffre autant
   que moi d'une absence qu'elle ordonne. Je ne murmure point de la
   nécessité que vous m'en avez faite, ma belle amante; j'en connais
   le motif; qu'il vous rend chère à mon cœur!... Ah ma Fanchette!
   ma charmante épouse! rapelez auprês de vous un homme, dont le
   secours vous sera peut-être nécessaire encore... Je ne sais; mais
   je frissonne quelquefois, sans sujet: les songes vous offrent en
   pleurs à ma vue: je vous vois tremblante, éperdue, desespérée,
   lever vers le ciel vos belles mains... Fanchette! cette nuit
   encore, je croyais voir un traître, le poignard à la main,
   demander votre cœur. Vous pleuriez; je voulais aller à vous: un
   invincible obstacle me retenait. Je pousse un cri de fureur et je
   m'éveille... Ce n'est qu'un songe, il est vrai, mais un amant,
   qui ne respire que pour vous, est effrayé de la moindre
   chose[23]: Au nom de notre amour; au nom du lien sacré qui doit
   nous unir, chère épouse, permets à ton mari de jouir de ta
   présence: Il ne peut te répondre de vivre, s'il n'obtient cette
   grâce. Adieu._

    DE LUSSANVILLE.

En achevant la lecture de ce billet, Fanchette lève sur Néné ses
yeux humides: «Il est donc parti, ma bonne? il est loin de moi!
Il le faut, et du moins, je ne crains plus des malheurs... Que
lui répondrons-nous, ma bonne?--Ce que vous dictera votre
cœur.--Ah!... mon cœur ne desire que lui.--Marquons-lui qu'il
revienne.--Eh! mais!... si Dolsans... Cependant je voudrais bien le
revoir.--Décidez-vous: je répons à ce qu'il m'écrit en particulier:
ajoutez seulement deux mots de votre main.»


   BILLET DE FANCHETTE

   au bas de la lettre de la gouvernante

   POUR LUSSANVILLE.

   _Je prens la plume en tremblant: ma bonne conduit ma main... Si
   vous me jurez d'éviter toujours Dolsans, revenez... Que je
   crains! hêlas! peut-être la démarche que je fais sera fatale à
   mon amant! mais il m'en presse... revenez... Cher Lussanville! en
   vous écrivant, votre épouse est parée de vos dons: elle a refusé
   de sortir, pour ne point être avec votre rival: toutes mes
   compagnes, ma chère Agathe surtout, ma bonne, ma maîtresse, m'ont
   trouvée belle: Je me disais: Je dois mon éclat à Lussanville:
   Pourquoi ce cher amant ne jouit-il pas de son ouvrage?... Quel
   plaisir je goute, à me renfermer, à me cacher à tous les yeux! je
   ne veux être belle que pour mon époux... Revenez; mais auparavant
   écrivez à ma bonne, et jurez-nous à toutes deux de vous dérober
   toujours aux yeux de Dolsans. C'est un furieux; je le crains
   autant que je vous aime. Je suis toute à vous._

    FANCHETTE FLORANGIS.

Il était l'heure à laquelle monsieur Apatéon rentrait. On cacheta
cette lettre: la gouvernante la prit pour l'envoyer, et quitta sa
chère fille, en lui promettant de revenir dês que le vieillard
n'aurait plus besoin d'elle. Fanchette ne pouvait se lasser de relire
le billet de Lussanville: elle le tenait encore à la main: on frape;
elle vole à la porte, croyant ouvrir à sa bonne, et c'est à Dolsans.
L'aimable fille pâlit, et veut cacher l'écrit de son amant. «Vous êtes
seul de retour, monsieur, dit-elle au jeune peintre toute
troublée?--Oui, cruelle, répond cet amant furieux, qui venait
d'écouter la conversation de Fanchette avec sa bonne. J'ai su rendre
inutile votre attention à me fuir.» En parlant de la sorte, il eut
l'audace d'arracher des mains de la jeune Florangis le billet de
Lussanville. Indignée d'une témérité si grande, elle le lui redemande
d'un ton ferme; mais en vain; il l'a déja lu: il le déchire avec
fureur.

A la merci d'un amant jaloux jusqu'à la rage, l'aimable fille
frissonna. «Nous sommes seuls ici, continua Dolsans: choisissez ou ma
main, ou... Je me punirais du crime auquel vous me contraindriez:
mais qu'importe? Il m'est plus doux de vous suivre dans le tombeau,
que de vous voir dans les bras de mon rival.--Eh bien! lui dit
Fanchette, en pleurant, arrachez-moi la vie.--O ciel! elle aime mieux
mourir que d'être à moi! Malheureux que je suis!... Belle Fanchette,
ajouta-t-il en tombant à ses genoux, ne pourrai-je vous toucher? Vous
égarez ma raison... Ah! quand je serai votre époux, vous ne verrez
plus dans ces transports qui vous sont odieux à présent, que l'excês
de mon amour... Mais non, cruelle, tu préfères ton amant à la vie...
Ne crois pas qu'il m'échape: fût-il au bout du monde, ma main teinte
de ton sang, vengera sur lui ton malheur et mon forfait.--Ciel!...
arrêtez, Dolsans!... (Eh! voila donc ce malheur que mon amant
pressentait!) Comment pouvez-vous penser à de telles horreurs!...--Vous
le demandez, Fanchette! l'amour, l'amour seul que vous outragez,
me rend coupable...--L'amour!... le tendre amour! Eh! que feriez-vous,
si vous aviez de la haîne!--Je serais assez généreux pour
l'étouffer.--Vous voulez mon malheur, ou ma mort.--Votre malheur!
Non, belle Fanchette. Vous verrez comme je sais aimer! Reine de mon
cœur, daignez seulement exercer votre empire, et je jure de
vous rendre heureuse.--Je mourrai de douleur, si je perds
Lussanville.--C'en est trop, cruelle; et ce mot me trace la route que
je dois suivre: le fer, le poison, peu m'importe: il ne saurait
m'échaper...--Mon âme m'abandonne: inhumain!... Va, tu me fais
horreur; le ciel sauvera mon amant, et je lui demande qu'il
te punisse.--Ce ne sera du moins qu'aprês que je me serai
vengé.--Écoutez, Dolsans: la raison n'a-t-elle plus...--Il vous sied
bien de me parler de raison, vous qui ne suivez pas ce qu'elle vous
dicte dans ce danger pressant; vous qui manquez à ces promesses, qui
m'ont flatté de l'espoir le plus doux.» Fanchette, jeune, sans
expérience, crut son amant perdu, si dans ce moment elle ne renonçait
encore à l'espoir d'être à lui: elle crut devoir céder. «Eh! bien,
dit-elle à Dolsans, il faut se rendre: mais je dépens de monsieur
Apatéon et de ma bonne: je ne puis être à vous, sans leur aveu.--Déja
trompé, reprit Dolsans, comment voulez-vous que je vous croye? Il me
faut un gage qui me réponde de vous, et m'assure le consentement de
ceux dont vous me parlez.--Que voulez-vous, dit Fanchette, avec le ton
de l'ingénuité?--Une preuve que vous ne vous rétracterez
point.--Exigez-la.--Vous y consentez?--Il le faut bien.» (Elle ne
savait pas ce qu'on lui demendait.) Dolsans veut la prendre dans ses
bras; la jeune fille le repousse. Il a recours à la violence. «O
perfide! s'écrie Fanchette, je t'abhorre, et plutôt tous les malheurs,
que de te nommer mon époux.» Dolsans (il faut l'avouer) n'avait pas
dessein de se rendre coupable des forfaits horribles dont il menaçait
la belle et timide Florangis; il ne voulait que l'effrayer et
l'obliger à se rendre. Sa main s'arme d'un fer: il l'apuie sur le sein
de Fanchette, qui dit en fermant ses yeux remplis de larmes: «Je ne
demande de toi que la mort... Oh! Lussanville! si tu voyais ton
amante!» Ces mots irritèrent Dolsans: il regarde Fanchette: il
s'écrie: «Et cette parure même, présent de mon rival, augmentera le
prix de ma victoire! Perfide! vous n'avez pas craint de paraître trop
belle: vous relevez tous vos attraits, et vous voulez que je renonce à
l'espoir d'en être l'heureux possesseur! Non, je le jure, rien ne peut
m'arrêter.» Transporté d'amour et de fureur, il menace; Fanchette,
glacée par la frayeur, reste immobile et desespérée[24].



CHAPITRE XXV

_Évènement fatal._


C'EN était fait sans doute, et l'occasion, sa rage, la résistance de
sa maîtresse allaient porter Dolsans à consommer un crime affreux, si
dans ce moment la gouvernante ne fût revenue. Elle apelle sa chère
fille. «Ah! ma bonne! s'écrie Fanchette, à mon secours!» Hors
d'elle-même, Néné fait retentir la maison de ses cris. Deux jeunes
gens qui cherchaient l'occasion de voir la belle Florangis, accourent
en même tems: l'un était le comte d'A***, l'autre, l'amoureux
Satinbourg. La porte ne put résister à leurs efforts; elle s'enfonce:
mais Dolsans, l'épée à la main, forme une seconde barrière, plus
difficile à forcer: la foule environne la maison: le comte d'A***
s'avance, Dolsans recule; il veut périr; mais il ne peut suporter
l'idée que Fanchette vivra pour un autre. L'aimable fille, mourante,
éperdue, tend les bras vers sa bonne, qui bravant les menaces d'un
forcené, s'élance, parvient à sa pupille, et la presse contre son
cœur. Le courage de la vieille Néné sauva Fanchette: Dolsans, par un
crîme (involontaire sans doute) l'aurait peut-être immolée;
puisqu'ayant frapé la gouvernante, il s'offrit ensuite aux coups du
comte d'A***, de la main duquel il reçut une blessure mortelle.

Fanchette, couverte du sang de sa bonne, était évanouie; Satinbourg,
effrayé, les secourait toutes deux: le comte d'A*** exposait les
raisons de sa conduite au commandant de la garde à cheval; et la
marchande, suivie d'Agathe, arrivait chez elle. Lorsque Fanchette
refusa de les accompagner, elle avait remarqué de l'altération sur le
visage de son neveu. A la promenade, elle le perdit de vue quelques
momens: on se divertissait: de jeunes filles, vives et folâtres,
longtems renfermées, bondissent comme des agneaux, qu'on envoie
broûter l'herbe fleurie dans un beau jour de printems. Ce spectacle
d'une joie naïve, le plus charmant de tous, occupait agréablement la
marchande: Agathe seule, qui n'avait pas son amie, paraissait triste,
et s'écarta: elle aperçut Dolsans, qui retournait à paris. Elle en
avertit sa mère. En aprenant l'éloignement de son neveu, la marchande
fut surprise; elle ressentit des mouvemens de crainte: son cœur se
serra: elle voulut le suivre. Comment peindre quel fut son desespoir,
en rentrant dans la maison! Elle voit son neveu, et sur son
front la pâleur de la mort... Elle pousse un cri perçant: ses
regards se détournent et vont tomber sur Fanchette. «Tous deux!
s'écrie-t-elle...» Et ses forces l'abandonnent: elle tombait: le comte
d'A*** la soutint. Et la jeune Agathe, plus morte que vive, se
précipite sur son amie.

Cependant les disciples d'esculape accouraient par les soins du jeune
Satinbourg. Leurs secours sont inutiles à Dolsans; ce malheureux jeune
homme vient de terminer une carrière, que son dernier jour seul avait
souillée. La bonne était blessée légèrement au bras; Fanchette rouvre
ses beaux yeux et répond aux touchantes caresses de la jeune Agathe;
la marchande revient à elle. Toutes se regardent en soupirant. «O! ma
fille! dit la gouvernante, comment donc faire, pour être
vertueuse!--Ma bonne, répondait Fanchette, quelle fatale
journée!--Vous vivez, chère Fanchette!... s'écria la marchande, ah! ma
chère fille! on vous avait confiée à ma vigilance!... celui que
j'aimais, qui devait me tenir lieu de fils... on m'aprend que par le
plus odieux des forfaits... Il mérite son sort funeste: mais moi,
avais-je donc mérité le malheur qui m'accable! Ah! cruel Dolsans! vous
étiez perdu pour moi, avant de recevoir le coup mortel!...»

Le comte d'A*** et Satinbourg paraissaient également ravis de voir
Fanchette et sa bonne hors de danger: Le jeune marchand sentait au
fond de son cœur la joie d'avoir servi l'objet de sa tendresse: On
enlève Dolsans: Satinbourg et la bonne elle-même rassurent l'aimable
Florangis. Qu'elle était touchante dans ce désordre, où venait de la
mettre l'attentat du peintre, et que sa douleur la rendait
intéressante! Le comte d'A*** jura de tout entreprendre pour s'assurer
de la possession d'une fille si belle et si sage; Satinbourg se promit
de l'aimer éternellement. «Heureux! se disaient-ils en eux-mêmes,
celui qui tarira ces larmes! qui fera reparaître sur ce minois
séduisant les ris et les amours!...» La gouvernante ne pouvait se
résoudre à quitter Fanchette: cependant l'heure la rapelait. «Allez,
ma bonne, lui dit l'aimable fille; et pour me consoler, répétez-moi
mille fois, que bientôt je le verrai.» Néné seule entendit ce que sa
pupille voulait lui dire. Elles se quittèrent: Le comte d'A*** sortit,
et Satinbourg remena la gouvernante.



CHAPITRE XXVI

_Réflexions._


«HÊLAS! qu'une fille est insensée de sourire à ses attraits,
lorsqu'une parure élégante en double l'éclat! Elle excite contre son
innocence une foule d'ennemis: La finesse, la douceur, la violence,
l'amour, ils vont tout employer pour la perdre. Faible et sans
expérience, elle succombe, et devient un objet de mépris pour ceux qui
l'ont séduite. O! mon père, que vous étiez sage, lorsque vous
couvrites votre fille d'étofes grossières! vous la dérobiez, sous
cette écorce désagréable, aux regards hardis des séducteurs. Ils
dédaignent souvent une victime qui n'a rien de brillant: si l'on n'est
pas admirée, fêtée, poursuivie, l'on n'a rien de piquant pour eux.
Heureuse mille fois la jeune fille, que n'abandonne jamais une mère
prudente et chérie! Elle coule, au sein de l'innocence, des jours
fortunés et tranquilles: sa maman voit pour elle; elle lui fait éviter
le danger, elle la préserve des discours trompeurs; elle la défend
contre les téméraires: le vieillard hypocrite, et le jeune-homme
fougueux n'osent l'aprocher: lorsqu'il en est tems, cette mère sage
conduit elle-même par la main auprès de sa fille, l'aimable époux
qu'elle lui destine. Lui seul a le privilége de l'entretenir: elle
peut ne jamais écouter que lui seul... Et moi... triste objet de
coupables desirs, j'ai vu le crime audacieux, épouvantable, prêt à
m'arracher le seul bien qui me soit resté!... Pauvre Fanchette!...
hêlas!... Ne suis-je pas bien à plaindre, ma chère Agathe?»

Telles étaient les réflexions de la belle Florangis, le lendemain de
ce jour de trouble et d'alarmes, en ployant cette robe qui la parait
si bien; en serrant ses jolies mules; en remettant dans leur boîte les
bijoux de son amant. Et sa jeune compagne, en pleurant, lui donnait
mille baisers.

Lorsque Fanchette eut ôté tous ces objets de devant ses yeux, la
gouvernante arriva. Cette bonne femme profitait du premier moment de
liberté, pour accourir auprès de sa pupille. «Ah! ma bonne, lui dit
l'aimable Florangis, qui l'aurait pensé! j'étais si contente le matin!
j'avais eu tant de plaisir à me parer! Je le fesais pour Lussanville,
qui ne devait pas me voir, mais qui toujours est présent à mon esprit:
et peu s'en est fallu, que ces dons si chers de celui que j'adore,
n'aient été les témoins de ma honte.--Ma chère fanfan, lui répondit
la bonne en la caressant, j'en frissonne encore. Aimable petite! quel
malheur! et qui l'aurait prévu! Mais ton amant va revenir: nos lettres
sont parties... il ne faut pas qu'il attende les deux années: je veux,
crainte de nouveaux malheurs, vous voir mariés dês qu'il sera de
retour. Il pourra gagner son tuteur.--Ma bonne, il ne le gagnera
pas.--Il le faudra bien cependant: mille raisons m'engagent à presser
votre union: l'accident d'hier a fait du bruit: monsieur Apatéon
ignore la part que j'y prens: il m'a parlé de manière à me faire
penser, qu'il soupçonne ma chère Fanchette d'être l'héroïne de cette
tragique avanture: on vous a dépeinte: vous êtes si belle, qu'on ne
peut guères s'y méprendre; et ce pied charmant, que tout le monde
regarde comme unique, on ne l'a pas oublié; monsieur Apatéon l'aura
reconnu. Je viens de prévenir votre maîtresse: elle ne doit plus
souffrir que personne vous voie, pas même les femmes: Cependant nous
en exceptons le jeune Satinbourg, auquel le service qu'il nous rendit
hier, son empressement à nous secourir, et son zêle doivent faire
accorder cette distinction.» Sans attendre la réponse de Fanchette, la
gouvernante se hâta de la quitter, pour retourner chez le voluptueux
vieillard.

«Ma bonne est imprudente, disait Fanchette, en la voyant sortir:
Hélas! ne voit-elle pas que tous les hommes deviennent auprês de moi
téméraires ou furieux.--Ah! mon amie, lui dit vivement la jeune
Agathe, Satinbourg ne leur ressemblera pas.--Tu ne les connais pas,
mon Agathe, ces hommes...» Et le jeune-homme se présente.

La présence d'Agathe rassurait Fanchette. «Me sera-t-il permis,
mademoiselle, dit le jeune garçon marchand, de montrer tout l'intérêt
que je prens à ce qui vous touche. Ne voyez en moi qu'un homme qui
vous est entièrement dévoué: Non, mademoiselle, tous vos amans ne sont
pas téméraires: il en est à quî vous inspirez le plus profond respect,
aussi bien que le plus violent amour: Tel est celui qui maintenant a
l'honneur de se présenter devant vous. Vous êtes la fille d'un
confrère; je vous ai offert de vous rendre à l'état de vos parens: Je
vous fais encore la même proposition; mais, si vous refusez d'être mon
épouse, j'ose espérer que vous me permettrez de vous regarder comme
une sœur chérie: et ce qui ne me serait pas permis au premier titre,
je vous conjure de me l'accorder au second.» Fanchette ne fut jamais
insensible aux bons procédés. Celui de Satinbourg la toucha. Elle lui
découvrit l'état de son cœur, et l'honnête jeune-homme n'en parut pas
refroidi. «Si jamais, ajouta-t-il, mademoiselle, le sort vous
empêchait d'être à ce mortel heureux, souvenez-vous alors qu'il est un
homme au monde qui vous adore, dont la félicité dépend de vous
seule.» Et sans insister davantage, il se retira.

«Il est bien estimable, s'il est sincère, dit la jeune Agathe.»
Fanchette lui répondit: «Ah! si tu voyais Lussanville!... comme il est
tendre, respectueux, fidèle, généreux! et si tu savais tout ce que je
lui dois!» Et l'aimable fille se retraçait la conduite de son jeune
amant, lorsqu'il l'avait arrachée des mains du brutal financier.

Jeunes-gens, ah! daignez m'en croire; ce sexe charmant, injustement
méprisé, plus qu'on ne le croit est ami de la vertu: pour une
messalline, qui cherche, par une feinte modestie, à faire naître
l'audace, et qui méprise quiconque n'est pas téméraire, il s'en trouve
mille dont un procédé décent nous acquiert l'estime, et captive le
cœur[25].



CHAPITRE XXVII

_Danger plus grand que tout ce qu'on a vu._


EN recevant la lettre de son amante, Lussanville quitte bayonne, et
reprend à la hâte la route de paris. Il courait nuit et jour: mais
occupé des idées les plus riantes, il ne sentait pas la fatigue. «Je
vais donc revoir ma divine Florangis,» se disait-il à tout moment, et
ce nom de la beauté qu'il aime lui rend toute sa vigueur. Quelquefois,
il tire le portrait de Fanchette; ses yeux, qui s'y fixent avidement,
y semblent collés; ils se remplissent de larmes délicieuses: il porte
à sa bouche le tissu des cheveux de sa belle maîtresse: Quelquefois
aussi l'autre présent de cette amante fidelle l'occupe à son tour.
«Ah! que tout est précieux, lorsqu'il vient de ce que l'on aime,
s'écriait-il. Adorable Fanchette, ces bijoux t'ont donc embellie!
précieux gages vous avez porté celle que j'adore: vous avez pressé le
pied mignon de la divinité de mon cœur; quelle volupté de vous
toucher!... quelle grâce ils ont[26]!... Ah! c'est de Fanchette qu'ils
la tiennent.»

C'est ainsi que Lussanville passa trois jours et autant de nuits. De
son côté la belle Florangis ne s'occupait que de ce tendre amant. Néné
venait en passant de lui remettre ce court billet,

   _Divine Fanchette, votre époux vole à vos pieds, le 15 il verra
   tout ce qu'il aime._

    DE LUSSANVILLE.

(et c'était ce jour-là même) lorsqu'un homme chargé d'une lettre pour
Fanchette la donne à la marchande: celle-ci la remet à la jeune
Florangis, qui ne put cacher sa joie, en reconnaissant la main de
Lussanville. Il l'instruisait qu'il venait d'arriver, mais qu'une
indisposition subite l'empêchait de voler auprês d'elle. Il la
conjurait de vouloir bien lui rendre une visite avec sa bonne.
L'aimable fille émue, troublée, croit la maladie de son amant plus
sérieuse qu'il ne le dit, et ses larmes coulent. L'embarras était de
faire avertir la bonne qui venait de retourner chez monsieur Apatéon.
L'aimable Agathe s'offrit de lui rendre adroitement ce service. La
jeune fille part; et dans un instant, elle revient avec la
gouvernante, qui fut de l'avis de Fanchette, de ne pas différer un
moment de se rendre auprês de Lussanville. Florangis était parée comme
le jour de la cruelle catastrophe de Dolsans; Agathe et la bonne
avaient eu la précaution d'amener une voiture: elles y montent; la
jeune amie de Fanchette sentait une envie démesurée de les
accompagner; mais elle n'osa leur en faire la proposition: elle ne les
vit s'éloigner qu'avec une douleur secrette.

Elles avaient à peine traversé deux rues, qu'un embarras les arrêta;
les cochers jurent, descendent, et se battent: au milieu d'un vacarme
propre à rendre les gens sourds, un inconnu ouvre la portière de la
voiture où Fanchette était avec sa bonne, l'en arrache, malgré les
cris qu'elles poussaient toutes deux, s'élance avec elle vers un
équipage leste dans lequel un jeune-homme les attendait, l'y place, et
dans un clin-d'œil le vacarme cesse, l'embarras se dissipe, l'homme
et le carosse disparaissent.

Cet indigne raviseur était le marquis de C***; Fanchette désespérée
veut se jeter hors de la voiture au risque d'être brisée sous les
roues. Le marquis la retenait, et tâchait de l'adoucir par les plus
tendres discours: mais tout aigrissait la douleur d'une amante fidelle
et passionnée, qu'il arrache au plaisir de revoir celui qu'elle adore.
Bientôt on gagne la campagne, et Fanchette se trouve dans la solitude,
à la merci d'un homme assez peu délicat pour employer l'enlèvement.
Pour augmenter sa terreur on arrive devant une maison jolie, vaste,
isolée, et l'on arrête: on épuisa vainement les raisons et les
prières, pour engager Fanchette à descendre; il fallut encore employer
la violence: En se débattant, une des mules de la belle Florangis
sortit de son pied, et personne ne s'en aperçut. On la porta dans
l'apartement le plus reculé de la maison. La, son étonnement fut
extrême, en apercevant ce même portrait dont elle avait fait présent à
son amant; la lettre qu'elle lui avait écrite, et l'autre don qu'elle
avait voulu qu'il tînt de sa main. Dans ce premier moment de surprise
elle crut qu'elle allait le voir lui-même, et cet espoir eût quelque
chose de flatteur: mais elle ne le garda guère.

Le marquis reparut: il s'aproche d'un air soumis, et lui présentant un
papier, il la prie de le lire. Un coup de foudre eût été moins
sensible pour Fanchette que ce funeste écrit. Son amant la _cédait au
marquis, et lui promettait de la tromper par un billet de sa main,
pour l'engager à sortir et faciliter l'enlèvement: il ajoûtait, que
pour preuve d'une parfaite indifférence, il lui remettait les présens
qu'il tenait d'elle. Il lui parlait ensuite des plaisirs qu'il goutait
avec une autre maîtresse, et finissait par l'exhorter à ne pas
soupirer trop long-tems._ Les larmes de la tendre Florangis inondèrent
ses belles joues: «Le cruel! dit-elle en sanglotant, m'ôte son cœur,
et du même coup, il veut m'arracher l'innocence!... Eh voilà donc les
hommes! Le seul que j'ai cru pouvoir aimer, devient le plus
criminel!... O malheureux Dolsans tu fus moins coupable!» Une si rude
atteinte était au-dessus de ses forces: sa tête se pancha sur son
sein; ses beaux yeux s'éteignirent; la pâleur décolora ses joues de
rose... Et dans cet état, elle était belle encore.

On s'empresse autour de la belle Florangis; les cruels qui causaient
sa douleur ne purent lui refuser des larmes. On s'aperçut, en la
secourant, qu'il lui manquait une de ses mules. Le marquis la fit
chercher, mais inutilement. Fanchette rouvre enfin ces yeux dont les
regards touchans eussent attendri les plus féroces de tous les hommes:
mais dês qu'elle a reconnu ses ravisseurs, elle les referme
tristement, et demande au ciel que ce soit pour toujours.

Quel monstre, qu'un homme qui s'abandonne à des passions effrénées! O
sévérité sainte de nos loix! sans vous l'univers ne serait qu'un
coupe-gorge. L'infâme de C*** craint que la mort ne lui ravisse sa
victime. Il ordonne qu'on la mette au lit: des femmes se présentent
pour deshabiller Fanchette. «Ne l'espérez pas, leur dit l'aimable
fille, tant qu'il me restera quelque force pour me défendre.» En
prononçant ces mots, elle aperçoit un cabinet, dont la porte était
entr'ouverte: sans qu'on prévît son dessein, elle s'y jette, et
parvient à s'y renfermer. De C*** ordonne qu'on brise cette porte: ses
ordres ne peuvent être exécutés sur le champ; mais enfin ce dernier
refuge est enlevé à la malheureuse Fanchette. Sans avoir égard aux
prières qu'elle lui fait d'une voix éteinte, sans être touché de ses
larmes, qu'il brave par un sourire... oh! que de vices dévoîla ce
cruel sourire!... le marquis emporte la jeune Florangis dans son
apartement, et tous ses gens se retirent.



CHAPITRE XXVIII

_Nouveau désespoir._


FANCHETTE ne fut pas longtems seule avec le marquis. Le barbare se
disposait à satisfaire sa brutale passion, lorsqu'un bruit
épouvantable se fit entendre dans la cour, dont on venait d'enfoncer
les portes. Des gardes saisissent les domestiques du marquis; il
accourt; on l'arrête lui-même: La vieille gouvernante paraît: elle
nomme sa pupille; la demande à grands cris; s'élance de la voiture;
parcourt les apartemens. Et Fanchette, qui ne sait pas la cause du
tumulte qu'elle entend, tâche de rapeler ses forces, et de profiter de
la liberté qu'on lui laisse, pour fuir, et se dérober à ses
ravisseurs. Elle sort heureusement, et quoiqu'il fasse une nuit
obscure, prend au hazard la route de paris. Elle n'avait pas fait cent
pas, qu'elle aperçoit de loin deux hommes, qui quittent leurs chevaux:
ils les remettent à un troisième qui les éclairait, et s'avancent à
pied vers la maison, afin de ne pas être entendus. Tout effrayait
Fanchette; elle veut se détourner, pour n'être point remarquée; mais
elle marchait difficilement, ses pieds délicats étaient sans
chaussure, et les deux hommes l'avaient entrevue. Quelle fut leur
surprise et leur joie, en l'aprochant, de reconnaître la belle
Florangis! qui, de son côté, remettant Satinbourg et son camarade, les
conjure de la sauver. Satinbourg était aux genoux de la souveraine de
son cœur. «Adorable Fanchette, lui disait-il avec attendrissement,
vous, que tout l'univers devrait respecter, adorer! est-ce vous qu'on
réduit à fuir!... Quoi! mon bonheur permet que je vous serve!» Sans
perdre de tems les deux jeunes garçons font un brancard de leurs mains
qu'ils joignent, et plus légers que les vents sous ce fardeau
précieux, ils regagnent leurs chevaux; Satinbourg prend Fanchette sur
le sien et la tient dans ses bras; les deux amis regagnent paris, et
remettent la jeune fille chez la marchande.

Là, Satinbourg aprit à Fanchette qu'un billet de la bonne venait de
l'instruire de son malheur, en indiquant la maison devant laquelle une
de ses mules avait été trouvée. «J'ai volé, continua-t-il, dans la
résolution de périr ou de vous sauver. Damasville, aussi touché que je
l'étais, a voulu m'accompagner; et, par un bonheur dont nous
n'eussions osé nous flater, nous vous avons rencontrée.» Fanchette
avait besoin de repos: Satinbourg et Damasville, contens de la voir en
sureté, prirent congé d'elle.

«Ma chère Florangis, dit la marchande, dês qu'ils furent sortis, quel
nouveau malheur! sans monsieur de Lussanville, qui vient d'arriver,
et qui, par hazard, a trouvé votre mule à la porte de l'infâme
retraite de vos ravisseurs, jamais peut-être nous ne vous aurions
revue.--N'achevez pas de me percer le cœur, madame, reprit Fanchette:
ah! voila ce qui met le comble à mon infortune! Lussanville l'a
causée!... Pourquoi l'ai-je connu!... Il n'est donc point de marques
pour distinguer les perfides!... Qui l'eût pensé!... il paraissait si
sincère, si tendre!...» En même tems, d'une voix entrecoupée de
sanglots, elle raconte à la marchande ce qu'elle vient de voir...
Fanchette, pénétrée de douleur, accablée de la perfidie d'un ingrat,
fit couler les larmes de sa maîtresse sur son déplorable sort.
«Lussanville! vous m'avez trahie, disait-elle, inhumainement livrée,
vous que j'aimais!... Ah j'étais trop faible pour vous! une fille ne
doit jamais abandonner entièrement son cœur qu'à son époux... C'était
une faute, et le ciel m'a punie! O comble d'anéantissement et de
douleur! Je croyais, il y a quelques jours, avoir épuisé les coups du
sort... et je perds aujourd'hui autant que l'honneur et plus que la
vie; je cesse d'estimer ce que j'aime; celui dont je croyais être
l'épouse.» Et la jeune Agathe arrive: elle se précipite vers son amie;
la presse dans ses bras; la couvre d'un million de baisers; et lui
dit: «Ma Fanchette, tout ce que j'aime au monde aprês maman, c'est
vous!... vous! ma charmante amie!... ah! c'est vous!... j'ai pensé
mourir de douleur... Si je vous eusse accompagnée, j'aurais poignardé
ces infames!... Si vous aviez vu les transports de monsieur
Lussanville!... Mais d'où vient? ne le vois-je pas?... Quel bonheur!
qu'il vous ait arrachée des mains de ces scélérats!» L'infortunée
Florangis soupirait: cependant ces témoignages sincères de l'amitié la
plus tendre soulageaient son amère douleur.

La marchande et sa fille mettaient Fanchette au lit: des voitures
s'arrètent devant la boutique: la gouvernante éplorée, monsieur
Apatéon et le comte d'A*** en sortent. Heureusement la marchande eut
la prudence de dire tout bas à Néné: «Nous avons Fanchette.» La bonne
retint à peine un cri de joie, et fit signe de garder le secret.
Apatéon déclamait beaucoup contre les mœurs dépravées du siècle;
s'informait de la marchande comment Fanchette avait vécu chez elle;
demandait qui l'y avait placée? Celle-ci lui répondait: «Honnêtement,
monsieur, et comme la fille la plus aimable, la plus modeste et la
plus sage: C'est d'une dame âgée que je la tiens.» Et monsieur Apatéon
s'écriait: «Quel dommage!... Où la trouver à présent? et dans quel
état sera-t-elle?» En prononçant ces mots, il s'en allait. Le comte
d'A***, les yeux fixés contre terre, disait tout haut, pour qu'on
l'entendît: «Le traître de C***! il faut avoir bien peu de mérite,
pour recourir à de tels moyens! Que sera-t-elle devenue? Il n'est pas
un coin dans la maison du marquis que je n'aie tenu: Je vais avec mes
gens, passer la nuit à la chercher.»

Lorsqu'on fut débarrassé d'Apatéon et du comte, Néné vole auprês de sa
chère Florangis. Elle ne fut d'abord sensible qu'à la joie de la
revoir. Mais bientôt le malheur de Lussanville et l'impression qu'il
allait faire sur Fanchette s'offrit à son esprit. Les sanglots
l'étouffèrent. «Ah! ma bonne, lui dit l'aimable fille, l'eussiez-vous
pensé, qu'il était un monstre, plus dangereux pour moi que
les Apatéons, les financiers, Dolsans, et le cruel marquis
lui-même?--Qui?... que voulez-vous me dire, ma chère enfant?--Hêlas!
celui que j'aimais uniquement, et que j'aime encore peut-être...--Ah!
qu'il en était digne!...--Lui!...--Pauvre Fanchette!...--Ma
bonne!...--Il n'est plus.--Il n'est plus!...--Il a péri pour vous
sauver.--Lui, qui me livrait!...--Ah! malheureuse amante! on nous
avait trompées! le billet n'était point de lui: un faussaire avait
imité son écriture: l'indigne marquis vient de l'avouer lui-même, en
remettant à monsieur Apatéon les présens qu'il avait eu l'adresse de
faire voler à votre amant. Lussanville est mort en voulant vous venger
tous deux.» Fanchette n'entendait plus la fin de ce terrible
éclaircissement: éperdue, anéantie, son âme l'abandonnait. «Eh!
pourquoi lui dire à présent tout cela, s'écriait la jeune Agathe en
pleurant! voulez-vous donc la faire mourir?» L'évanouissement de la
tendre Florangis dura longtems: ce ne fut qu'avec beaucoup de peine,
et par des soins multipliés, qu'on put la rapeler à la vie.

«Cher amant, s'écria-t-elle, en reprenant ses esprits! que je suis
coupable! Ah Lussanville! mon amant, mon époux, toi, qui règnes sur
mon cœur, je t'outrageais; j'avais l'injustice de croire tes ennemis,
et de t'accuser! Il ne me reste plus qu'à mourir.» Fondantes en
larmes, la vieille gouvernante et la sensible Agathe, la conjuraient
de modérer sa douleur. «Aye pitié de ma vieillesse, ma chère fille,
lui disait Néné: n'empoisonne pas mes derniers jours.»



CHAPITRE XXIX

_Il y a du remède à tout._


UN récit, quelque triste qu'il soit par lui-même, suspend toujours un
peu le sentiment de ses maux dans celui qui l'écoute et dans celui qui
le fait. Néné sans doute ignorait cette maxime: cependant elle agit
comme si elle l'avait connue[27].

Fanchette sanglotait, et gardait le silence: Agathe la caressait; et
la bonne commença de raconter ce qui s'était passé. «Lussanville
accourait à paris, ma chère fille; il n'en était plus qu'à quatre
lieues: le marquis, depuis la proposition, qu'il fit à votre
maîtresse, de concert avec le comte d'A***, épiait toutes nos
démarches; il découvrit que monsieur de Lussanville était aimé: il
entretenait à la suite de votre amant un homme qui suivait ses
démarches, et ce malheureux l'instruisait de tout, de manière que le
marquis n'ignorait pas même l'heure à laquelle monsieur de Lussanville
devait arriver à paris. Il fut l'attendre dans une terre à quatre
lieues; et lorsqu'on l'avertit qu'il passait, il le fit environner par
ses gens déguisés, qui lui volèrent les présens qu'il tenait de vous
et jusqu'à vos lettres: il leur était ordonné de remettre le tout dans
la maison du marquis où l'on vous a conduite, et de retarder
Lussanville durant quelques heures. Ce scélérat profitait de
l'intervalle pour se rendre à paris, nous attirer hors de chez votre
maîtresse par un faux billet, et s'emparer de sa proie. Il n'a réussi
que trop facilement, hêlas!

«Vous étiez entre les mains du perfide marquis, et le tems fixé pour
laisser échaper Lussanville était écoulé. Il fit tant de diligence,
lorsqu'il se vit libre, que peu s'en fallut qu'il ne se rencontrât
avec vos ravisseurs à la porte de la maison de campagne. Il avait
aperçu de loin beaucoup de monde en ce lieu; un mouvement de
curiosité fit qu'en passant, il jeta les yeux sur cet édifice
élégamment bâti: il découvre à terre quelque chose qui brillait;
c'était la broderie de la mule que vous aviez perdue. Lussanville la
fait ramasser; il la reconnaît, et ne sait que penser: mais il vole
toujours vers paris. En arrivant, sans descendre de sa chaise, il
ordonne qu'on le conduise ici. Il m'y trouve noyée dans mes larmes, et
traçant d'une main tremblante un billet pour monsieur Satinbourg: Je
l'instruis en deux mots: il est hors de lui; m'aprend à la hâte ce que
je viens de vous raconter; et cet indice qu'il avait entre les mains
devient une certitude dês que je l'assure que vous étiez sortie avec
ce présent qu'il vous a fait. Il me promet de me reprendre, va
chercher main-forte, revient, et lorsque nous montions en voiture,
j'aperçois monsieur Apatéon. Je n'étais plus à moi-même: «Suivez-nous,
monsieur, lui criai-je, on vient d'enlever Fanchette!» Nous allons à
toutes brides: Et le comte d'A***, qui par hazard m'avait entendue,
nous suivait aussi.

«Nous arrivons: l'on frape vainement: l'on enfonce les portes: je
m'élance la première dans la maison: je vous y cherche sans succès, et
je m'arrache les cheveux: monsieur de Lussanville, l'hypocrite
Apatéon, le comte, tous paraissent désirer également de vous
retrouver. Inutile empressement! Le marquis lui-même est surpris: il
se figura pouvoir nier qu'il vous eût vue: on l'aurait peut-être cru:
mais Lussanville trouva votre autre mule en présence de tout le monde
dans l'apartement du marquis. Il devient furieux: «C'est fait de ta
vie, s'écrie-t-il, en s'élançant sur de C***, si tu ne rens celle que
tu as indignement ravie, et que tu nous caches encore.» Le marquis le
regarde avec un souris amer. Il convient de son forfait, brave
Lussanville, en fesant à monsieur Apatéon l'aveu de ses fourberies, et
dit à demi-bas à votre amant: «Viens me la disputer, cette fille si
belle.» Apatéon seul entendit ce mot fatal, et n'en prévint pas
l'effet! Tous deux s'éloignent, et dans le moment le comte d'A***
s'écrie qu'il vient de voir Lussanville tomber. Nous accourons tous:
son sang... ah ma chère fille! j'en frissonne encore... son sang
rougissait la terre: mais les gens du marquis (aparemment pour dérober
la preuve du crime de leur maître) les ont fait disparaître tous deux;
nous n'avons pu retrouver ni Lussanville ni son ennemi. Je me
désespère, je cours, je reviens: je trouve monsieur Apatéon et le
comte dans l'apartement du marquis, tranquillement occupés à lire les
billets qu'on avait volés à Lussanville. Le vieux tartufe reprenait
votre portrait et les autres gages que votre amant tenait de vous. Il
considérait votre mule: «Ah la petite coquette! disait-il au comte
d'A***: voyez comme elle connaît tous ses avantages! elle ne trouve
rien de trop galant, pour orner ce qu'elle a de plus séduisant et de
plus mignon!--Il est bien question, monsieur, de ces plates remarques,
dans ce séjour d'horreur, ai-je dit avec indignation! La pauvre enfant
n'est peut-être plus!..» Le composé vieillard a rougi, et nous vous
avons cherchée de nouveau tous deux. Enfin rebutés, accablés de
lassitude, nous avons donné des gardes aux gens du marquis, et nous
sommes revenus, en nous promettant de retourner le lendemain.

«Ma Fanchette, quelle joie pure j'eusse ressentie, lorsque je vous ai
retrouvée dans cette maison, si Lussanville... Hêlas! chère Fanchette,
vous êtes tout pour moi; et je vous retrouve... Au fond de mon cœur,
j'éprouve une satisfaction... Ma fille! si tu le voulais, je pourrais
la gouter quelques momens... Modère ces larmes, mon adorable fille, et
daigne vivre pour celle qui t'a servi de mère... Ma chère pouponne,
quelle main bienfesante t'a ramenée dans cet asile?--Satinbourg et
Damasville, ma bonne.--Satinbourg!... ah! raconte-moi, chère fanfan,
comment... par quel bonheur...» L'aimable Florangis fit à sa bonne le
récit de tout ce qui s'était passé, et la vieille Néné bénit cent fois
le ciel qui sauve l'innocence. «Ce pauvre Satinbourg, s'écriait-elle!
ah! Fanchette!... mais je ne vous dis rien encore... ma chère
Fanchette, le ciel ne vous destinait pas à Lussanville... Allons... ma
fille, il faut se soumettre. Combien en est-il de plus malheureuses
que vous! on dit bien vrai qu'il y a du remède à tout, hors à la
mort...--Ah! ma bonne, laissez-moi pleurer, gémir,... j'ai tout
perdu!--Oui, ma chère fille; affligeons-nous toutes deux: jamais l'on
n'eut de sujet plus légitime.»



CHAPITRE XXX

_Ce qui console les amans affligés._


«Y PENSEZ-VOUS, madame, dit la jeune Agathe à la bonne Néné? au lieu
de la consoler, aprês l'avoir désespérée, vous lui montrez toute votre
douleur! n'a-t-elle pas assez de la sienne?--Hêlas! ma chère Agathe,
elle n'est que trop vive: et je la partage pour la modérer.--Ah
plût-à-dieu que je pusse la diminuer par là; bientôt ma tendre amie
n'en éprouverait plus!» Et le jour les retrouva toutes trois
gémissantes et désolées.

Satinbourg, inquiet du sort de sa belle maîtresse, était dês le matin
dans la boutique de la marchande: mais il n'osait se présenter à la
porte de Fanchette: monsieur Apatéon et le comte d'A*** retournaient à
la maison du marquis de C***; et la gouvernante sortait pour se rendre
chez elle. Elle fut charmée de trouver le jeune garçon marchand;
c'était sur lui qu'elle fondait ses espérances et la consolation de
Fanchette, depuis la perte de Lussanville. Elle le conduisit elle-même
auprês de la belle Florangis. Le sensible jeune homme fut effrayé de
l'état dans lequel il la trouva. Il fit connaître toute la bonté de
son cœur, en donnant des larmes sincères au sort funeste de son
rival, dont Néné l'instruisit. «Divine Fanchette, disait-il, j'aprouve
vos regrets, quoiqu'ils me déchirent le cœur: non, je vous en
conjure, ne voyez plus en moi l'amant le plus tendre, et ne craignez
pas que je vous montre un amour indiscret: vous perdez le seul homme
qui fût digne de vous, je ne crois pas mériter de le remplacer jamais:
je n'y prétens plus: mais souffrez que je vous laisse voir d'autres
sentimens, non moins sincères et non moins vifs: c'est au titre
glorieux de votre ami que je prétens: belle Florangis, c'est un homme
qui ne veut obtenir de vous que votre estime, qui vous conjure de
vivre, fût-ce pour un autre. Je vous l'ai dit, mademoiselle, vous avez
un frère dans Satinbourg: il ne vous offre pas la moitié de sa
fortune, que vous refuseriez, mais quelque chose de plus précieux:
c'est un parfait dévoûment; un respect qui ne se démentira jamais; un
attachement qu'il aura soin de ne pas rendre incommode, et tous les
sentimens que vous méritez.» La gouvernante attendrie, se jette sans
façon au cou de Satinbourg, et l'embrasse de tout son cœur.
Fanchette, toute accablée, toute anéantie, sentit au fond de son âme
un mouvement de reconnaissance, et laissa voir dans ses yeux au jeune
homme, qu'elle était touchée de sa générosité.

C'en était beaucoup pour une première vue, et dans un moment si cruel.
La gouvernante et Satinbourg le sentirent: ils quittèrent l'aimable
Florangis, l'une en concevant quelques idées de consolation, et
l'autre un rayon d'espérance.

«Mon cher fils, disait la bonne à Satinbourg, en s'en retournant, je
n'espère qu'en vous; si vous parvenez à l'attendrir, ma fille est
sauvée... et vous la méritez bien: honnête, tendre, fidèle, généreux,
vous venez de montrer des sentimens qui ne peuvent manquer leur effet
sur une âme comme celle de Fanchette. Je désire à présent autant que
vous de la voir votre épouse: que vous serez heureux ensemble!... Vous
voyez comme elle est sage... comme elle sait aimer!... Ah! mon cher
fils! Lussanville hier perdit un bien... plus précieux que la
vie.--Croyez vous qu'un jour mon amour la touchera, répondait le jeune
homme? Si j'osais le croire!... Oui, madame, je vous le jure, si je ne
puis obtenir sa main, mon parti est pris, je renonce à tout
engagement, et je ne vivrai jamais pour une autre que pour elle. ...
Quel bonheur pourtant ce serait de passer auprês de l'adorable
Florangis tous les momens du jour! de la voir sourire à d'innocentes
caresses!... Hier j'aperçus un voisin qui depuis deux ans est
l'heureux possesseur d'une jeune beauté, qu'il n'a obtenue qu'en
surmontant mille obstacles: ils étaient seuls: ils se parlaient, et se
disaient aparamment les choses les plus tendres: La jeune épouse était
assise; son mari debout: il se panche vers elle, et lui ravit un
baiser: elle le regardait en souriant, d'un air!... ah madame! est-il
des termes qui puissent rendre cet air enchanteur! Son époux revient:
il rend hommage à mille apas: successivement ses lèvres brûlantes
parcourent un front, des yeux... Elle était palpitante de plaisir: sa
bouche demi-close semblait attendre avec impatience celle de son
bien-aimé, qui vint enfin s'y coller: elle le ceignit alors de ses
beaux bras... Cet état heureux a fait mille fois tressaillir mon
cœur. Belle Florangis! me suis-je dit à moi-même, ah! si j'étais à
vous!.... plus tendre encore, s'il est possible; plus... Vous seriez
pour moi plus qu'une épouse et qu'une amante, vous seriez la divinité
même. Je m'égare, madame; mais l'expression me manque, sitôt que je
veux peindre comme je chérirais, comme j'adorerais la belle
Fanchette.» Et la gouvernante se trouve chez monsieur Apatéon. Elle
apprend que le dévot personnage aprês avoir entendu la messe,
amplement déjeûné, venait de sortir avec le comte d'A***. Néné veut
profiter de l'occasion: elle cherche dans l'apartement du vieillard,
trouve le portrait de Fanchette, sa jolie chaussure, ses lettres, et
s'empare du tout: ne consultant que son cœur, elle veut donner à
Satinbourg les présens qui furent entre les mains de Lussanville: mais
le délicat jeune homme la pria de les rendre d'abord à mademoiselle
Florangis. «Que je possède ces trésors de son aveu, lui dit-il, et je
suis heureux.» La bonne convint qu'il avait raison, et Satinbourg la
quitta.

La gouvernante mit à la hâte ordre aux affaires de la maison: tous ses
désirs la rapelaient auprês de Fanchette: cette fille charmante en
était chérie avec la même passion que le furent autrefois les amans.
Il est bon de remarquer en passant, que c'est un trésor qu'un cœur
trop tendre pour celui qui l'a trouvé, et souvent un fardeau pour
celui qui l'a: si l'on ignore l'art d'en contraindre quelquefois les
doux épanchemens, l'amour en abuse, et l'amitié même s'endort. L'envie
de servir Satinbourg auprès de Fanchette, était encore un motif qui
pressait Néné. Lussanville n'était plus; la bonne en était bien
fâchée; mais enfin sa douleur n'était pas comme celle de la jeune
Florangis; elle desirait ardemment de le voir remplacé, et de marier
avantageusement sa pupille. En arrivant auprês d'elle, elle lui remit
ce qu'elle avait repris à monsieur Apatéon, et débuta par le récit de
ce que le jeune garçon marchand venait de lui dire. Fanchette
l'écoutait; mais la plaie saignait encore: de sitôt cette amante
désolée ne pouvait songer à former de nouvelles chaînes. Cependant,
sans qu'elle s'en doutât, les larmes qu'elle répandait en abondance
devenaient moins amères, à mesure qu'on l'assurait qu'il se trouvait
une main toute prête à les essuyer. «Lussanville! mon cher
Lussanville! disait-elle, je vous ai donc perdu! Non, cher amant,
qu'on ne me parle plus d'amour, de mariage; je n'aimai jamais que toi;
je te serai fidelle, même au-delà du tombeau.» Et ses larmes
recommençaient. Et cet état avait une douceur sombre, cachée... Qui la
mêlait donc à de si sincères regrets? Mon cher lecteur, c'était
l'amour du jeune Satinbourg: cet amour tendre et généreux, qui disait
à Fanchette qu'elle était adorée d'une manière digne d'elle; et qui la
frapait aussi vivement peut-être qu'elle ressentait la perte de son
amant. Sans connaître tout cela, la gouvernante disait comme sa chère
fille: car cette bonne âme ne contredit jamais personne.



CHAPITRE XXXI

_Qui surprendra._


MONSIEUR Apatéon et le comte d'A*** arrivaient à la maison du marquis
de C***. Ils en trouvent les portes ouvertes, les meubles enlevés, et
les postes abandonnés par les gardes: un spectacle aussi peu attendu
rendit immobile le dévot Apatéon: le comte tâche de ne paraître pas
moins surpris: ils visitent, cherchent, examinent: tout a disparu: on
a saccagé jusqu'aux fleurs qui décoraient le jardin. Il ne leur reste
à prendre d'autre parti que de s'en retourner, pour demander aux
gardes compte de leur conduite, et les faire punir, s'ils étaient
coupables: mais on leur montra ces malheureux brisés de coups et
demi-morts. Apatéon se rendit ensuite chez la comtesse de C***. La
mère du marquis, coquette autrefois, s'efforce aujourd'hui de réparer
par une dévotion hautement affichée, une conduite plus que libre; mais
sa piété toute extérieure ressemble à celle d'Apatéon; au lieu
d'édifier, elle donne un scandale nouveau. Apatéon fut d'abord très
mal reçu de Mme de C***: lorsqu'il parla de petite-maison, de fille
enlevée, à peine l'écoutait-on: on se contenta de lui répondre qu'on
ne savait ce qu'il voulait dire: mais à peine eût-il décliné son nom,
ce nom fameux dans l'hypocrite sequelle des dévots, ce fut autre
chose: la vieille coquette joue la surprise, lorgne du coin de l'œil
l'air vigoureux et prédestiné de frère Apatéon, promet de lui donner
satisfaction du marquis, le prie de la suivre dans le voluptueux
boudoir qui lui sert d'oratoire... Cette bonne fortune n'était pas de
celles aprês lesquelles courait Apatéon; mais il fallut se résigner...
Le soir, le pauvre homme três-fatigué retourna chez lui, avec moins
d'espérances que jamais de découvrir sa jolie pupille. Et de son côté,
le comte d'A***, plus inquiet qu'on ne pense, cherchait de nouveaux
éclaircissemens.

Durant plusieurs jours toutes les peines qu'il se donna furent
inutiles. Mais en attendant qu'il soit instruit du sort de Fanchette,
et qu'il nous laisse pénétrer ses desseins, disons que cette aimable
fille recouvre insensiblement ses forces, et néanmoins ne
s'entretenait avec la jeune Agathe que de son cher Lussanville. Un
jour la gouvernante entre auprès d'elle d'un air effrayé. «Ma chère
fille! lui dit-elle, nous sommes perdues: monsieur Apatéon, qui sans
doute aura lu la lettre que j'écrivais à Lussanville, ne m'en avait
rien témoigné: mais il vient de découvrir qu'on lui a repris votre
portrait et le reste; il est furieux: et pour comble de malheur, il
est instruit, je ne sais comment, que vous êtes dans paris: point de
milieu; ou retomber entre ses mains, ou bien épouser l'aimable
Satinbourg. Il feint de ne me pas soupçonner: il m'a confié qu'il
allait tout employer pour vous ravoir en sa puissance; et s'il ne peut
en venir à bout, il doit... Ma chère fille, ce mot me fait frémir...
vous faire regarder comme une fugitive, une... Le scélérat!... je
dévoîlerais sa conduite, s'il osait le faire: mais il n'a parlé de la
sorte que pour m'épouvanter... Chère Fanchette, déterminez-vous:
donnez la main à Satinbourg: il vient d'instruire sa mère, de la
gagner: elle consent à tout. Je leur ai montré l'écrit dont votre père
me fit dépositaire dans sa dernière maladie: la boîte qui le renferme,
faite de la forme et de la petitesse du soulier de votre mêre,
lorsqu'elle avait votre âge, a frapé madame Satinbourg; elle l'a
reconnue: dans leur jeunesse, la plus tendre amitié les unissait, elle
était de tous ses secrets: Elle nous a raconté comment votre père
ayant vu ce joli soulier chez celui qui le fesait, demanda le nom de
la jeune personne qui devait le porter: il l'aprit, vit la belle
Fanchette Rosin, brûla pour elle, et résolut de tout faire pour
obtenir sa main. Ce fut lui, qui pour conserver toujours l'image de ce
soulier délicat, qui fut l'occasion de son amour, fit faire cette
boîte parfaitement semblable. «Voilà comme l'avait mademoiselle Rosin,
a-t-elle ajoûté: et la fille?...--Ah! maman, a vivement interrompu
Satinbourg, elle est plus belle encore: si vous voyiez le sien!»
Madame Satinbourg a souri: elle ne s'est plus fait presser. Nous avons
consulté sur la dernière disposition de votre père: les _conseils_ ont
dit qu'elle était suffisante pour rendre votre mariage valide, sans
l'aveu de monsieur Apatéon. Venez, ma fille, dans les bras de votre
époux... Vous hésitez, Fanchette!... Ah! quels malheurs mon aimable
fille, tu vas attirer sur toi!... Vien, ma chère fanfan... Ton amant
m'aurait suivie, si je ne l'en avais empêché; mais je n'ai pas voulu
qu'il fût témoin de ce premier moment.» Fanchette troublée, émue,
indécise, donnait des larmes à Lussanville, et tâchait de se
déterminer pour Satinbourg. Elle avait ces mules, présent de son
premier amant; la jeune fille trouvait à s'en parer une inexprimable
volupté. Elle se lève; peut-être allait-elle accompagner sa bonne: ses
yeux se fixent sur ce don de Lussanville: son cœur se serre: elle
frissonne. «Eh! c'est donc pour un autre, cher amant, s'écrie-t-elle,
que tu voulus m'enbellir!... Non, non, ma bonne...--Ma fille, tu veux
donc m'accabler?--Qu'il espère, s'il le faut, mais il n'est pas tems
encore de me donner.»

Tout ce que la gouvernante put ajouter ne fit point changer de
résolution à la belle Florangis. Le tems se consumait: Satinbourg,
inquiet de ne pas les voir arriver, craint quelqu'accident: il se
rend chez sa maîtresse; il trouve la gouvernante à ses pieds, qui la
conjurait de se laisser persuader. La jeune fille embrassait sa bonne,
et la priait à son tour de lui donner quelques jours encore pour se
déterminer. «Tout ce que mademoiselle voudra, dit Satinbourg: pourquoi
la mortifier en la pressant trop? Adorable Florangis, continua-t-il,
puis-je du moins concevoir quelqu'espérance?» Fanchette le regarda
d'un œil serein. «Eh-bien! pour toute réponse, ajouta-t-il, j'ose
demander une faveur: ce précieux portrait que votre bonne vous a
rendu...» Fanchette baissa les yeux en rougissant. «Je ne veux plus
rien, s'écria Satinbourg: mon adorable maîtresse, je m'en remets à
vous pour mon bonheur: vous disposerez de mon sort; il ne saurait être
en de meilleures mains.--Je rougis, monsieur, répondit l'aimable
fille, de faire si peu pour mériter les sentimens que vous me montrez:
mais j'ose vous assurer, que s'il est quelque moyen d'occuper dans mon
cœur une seconde place, aprês la mémoire de monsieur de Luss... de
celui que je regardais comme mon époux, c'est la route que vous
prenez.--Je suis trop heureux, reprit le jeune homme. Allons, madame,
dit-il à la gouvernante, porter cette réponse à ma mère: elle lui fera
connaître tout le prix du cœur de mademoiselle: et nous, prenons
d'ailleurs toutes les précautions pour la préserver des malheurs qui
la menacent.» En sortant, Satinbourg remarqua que la jeune Agathe
avait les yeux humides.

«Ah mon amie! dit cette fille à Fanchette, je ne suis pas étonnée que
vous aimiez si tendrement encore votre cher Lussanville: si monsieur
Satinbourg m'avait recherchée, que je l'eusse perdu, je ne m'en
consolerais jamais. Heureuse celle dont il sera l'époux!--Ma chère
Agathe, répondit l'aimable Florangis, l'aimerais-tu?--Non... car l'on
n'aime pas lorsque l'on est sans espérance.--Mais si tu pouvais
espérer?--Si je pouvais espérer?... je préférerais monsieur Satinbourg
à tout l'univers.--(O ciel! dit Fanchette, tu m'offres un moyen de
rester libre, sans être ingrate et dure. C'en est fait, je suis
décidée). Écoute-moi, mon Agathe; par reconnaissance envers ce
jeune-homme, par respect et par déférence pour ma bonne, j'allais me
donner: mais il sera plus heureux avec toi, qu'en épousant une fille,
dont le cœur est rempli... Si j'ai quelque pouvoir sur Satinbourg...»
La marchande qui monta, intérompit cette conversation, qui fut suivie
de ce qu'on verra dans le chapitre suivant.



CHAPITRE XXXII

_Comme un dévot oprime l'innocence._


«DES gens environnent la maison, ma chère Fanchette, dit la marchande,
et le tartufe Apatéon les conduit. Tâchons, ma fille, de nous dérober
à ce nouveau danger.» La jeune Florangis se lève; elle allait suivre
sa maîtresse: Apatéon, escorté de quelques estafiers, se présente.

«Doucement, lui dit-il, doucement, ma chère fille... Mais ne vous
effrayez pas. Je bénis le ciel, qui permet que je vous revoye, et que
je prenne encore le soin de vous diriger dans un chemin sûr, loin des
embuches des séducteurs, à l'abri des écueils de ce monde
corrompu.--Je vous remercie de vos soins, monsieur, reprit Fanchette
d'un ton ferme, et je vous dispense de me prodiguer vos bontés.--Ah!
ah! ma chère fille, point d'humeur: vous avez l'expérience que vous
n'êtes pas ici sûrement; et de petites avantures assez bruyantes pour
scandaliser le prochain, me font un devoir de vous en ôter... Ne
m'intérompez pas, je vous prie... Et comme j'ai prévu que l'habitude
d'une vie libre dans cette maison, vous la rendrait plus agréable que
la mienne, où règne une régularité peut-être gênante; où l'on est
obligé d'aller aux offices, de faire de bonnes œuvres, de se
mortifier; que j'ai jugé que vous pourriez témoigner quelques petites
repugnances à vous remettre sous ma conduite: pour obvier à tout, et
trancher une multitude de difficultés, de débats, de menus détails,
qu'occasionnerait l'esprit de contention et d'indocilité que l'on
contracte en fréquentant les gens du monde, de quelque bon caractère
que l'on soit doué, naturellement et par l'aide d'en haut, je me suis
muni; non par des vues de méchanceté, ou que je l'aie cru nécessaire;
mais, comme je vous l'ai fait sentir, pour opérer votre bien d'une
manière plus prompte, plus efficace pour vous, moins sujette à exciter
chez moi le trouble et l'émotion que produisent inévitablement les
altercations, les petites difficultés; et, que sait-on? une résistance
absolue: Je me suis, dis-je, muni d'un petit ordre, en bonne forme, du
magistrat, et me suis fait accompagner de ces messieurs, pour que les
choses se fassent sans tumulte; et que si quelques-uns de ceux
auxquels vos dangereuses beautés inspirent des desirs criminels,
avaient dessein de me troubler, dans l'œuvre pieuse et charitable que
je fais, ils en fussent détournés par la crainte de dieu et celle des
hommes. Vous voyez que les retards seraient inutiles; il faut me
suivre.»

Que mon lecteur ne s'en prenne point à moi, si le discours de ce
scélérat le révolte: tel est le langage de tous ceux qui couvrent
leurs injustices du voîle de la religion. Apatéon fait enlever
Fanchette malgré sa résistance. La jeune Agathe s'attache à son amie;
on ne peut les séparer. «Laissez, laissez, dit Apatéon, d'un ton
benin, ravi de joie d'en empaumer deux au lieu d'une: la bonne œuvre
sera double.» La marchande désespérée, s'écrie qu'on lui ravit sa
fille. Mais on ne l'écoute pas: l'officier qui commandait les
satellites, est persuadé qu'elle sera mieux entre les mains de
monsieur Apatéon, que chez sa mère. Une voiture attendait. Le sensuel
vieillard y monte avec Fanchette et sa compagne.

Dans ce moment, les deux inconnus dont j'ai parlé, et qui par hazard
traversaient la rue où demeure la marchande de modes reconnaissent
monsieur Apatéon et la belle Florangis: ils veulent les aborder: mais
les gardes qui sont aux portières les repoussent, donnent le signal du
départ; on court à toutes brides. L'asiatique et le gouverneur de son
fils ne pouvaient revenir de leur étonnement: ils retrouvent la jeune
beauté qu'ils ont vainement cherchée: ils la revoient avec Apatéon,
leur ancien ami, environnée de sbires comme une prisonnière: ils se
regardent: «Est-ce un songe, se disent-ils, ou sommes-nous dans le
pays des fées?»

Si des raisons particulières, qu'on saura quelque jour, n'avaient
empêché l'inconnu que le petit pied de Fanchette charma, de revoir les
connaissances qu'il avait à Paris, que de courses pour lui, de transes
à Néné, de périls à Fanchette, n'aurait-il pas évités!

Cependant le dévot Apatéon et les deux jeunes beautés qu'il a ravies,
arrivent le soir dans une jolie maison à 7 lieux de la capitale.



CHAPITRE XXXIII

_Le succês ne suit pas toujours le crime._


Ç'AURAIT été manquer son but que de se démasquer sur le champ.
Apatéon, quoique sûr d'être connu de Fanchette, se conduisit à son
égard de la même manière, que s'il eût espérée de pouvoir en imposer
encore.

Il plaça d'abord les deux jeunes filles dans une même chambre, dont il
prit la clef. Ensuite il congédia son escorte: soupa sobrement avec
deux perdreaux, une douzaine d'alouettes, ortolans, cailles en pâté,
filets de passereaux en salade, deux bouteilles de vin bonnois: à son
dessert, composé d'excellentes compotes, et de toutes les confitures
imaginables, on dit qu'il ne sabla qu'une bouteille d'aï: en quittant
la table, il alla respirer dans un vaste parterre le parfum des
fleurs, et méditer en digérant sur ce qu'il ferait des deux pouponnes
qu'il avait eu l'adresse d'enlever sous la protection des loix.

Fanchette lui tenait furieusement au cœur. En voyant la lettre de la
gouvernante à Lussanville et le billet de Fanchette, il s'était assuré
de deux choses également importantes: que sa pupille avait été
sensible; et que Néné seule avait favorisé l'évasion de la jeune
Florangis; mais comme il était content du service de la bonne, il
résolut de n'en tirer aucune vengeance: (quel sacrifice pour un
dévot!) et de se contenter à l'avenir de lui cacher soigneusement sa
jolie pupille, en la conduisant dans cette maison, inconnue à sa
vieille gouvernante.

Il comprit bientôt combien il lui serait difficile de réduire
Fanchette: il n'ignorait aucun des assauts que l'aimable fille avait
essuyés: mais cette opiniâtre résistance augmentait ses charmes aux
yeux du luxurieux dévot. Il fit servir somptueusement les deux amies;
leur permit de se promener dans le jardin; affecta beaucoup de douceur
et de bonhommie: à l'exception du premier soir, il mangea toujours
avec elles. Si Fanchette avait encore eu sa première ignorance, elle
aurait été la dupe de ce rusé vieillard. Dês le lendemain, il lui fit
rendre tous ses atours, et pour la forcer à s'en servir, il fit
disparaître les habits qu'elle portait lorsqu'on l'avait enlevée. Il
eut les mêmes soins et les mêmes égards pour Agathe; plusieurs jours
se passèrent sans qu'il y eût aucun changement dans la conduite
d'Apatéon et dans leur sort.

L'état de l'aimable Florangis n'avait rien de pénible: elle se
promettait bien que le vieillard ne gagnerait rien auprês d'elle par
la ruse, et donnait à la jeune Agathe de sages conseils. D'un autre
côté, le souvenir de son cher Lussanville l'occupait: elle n'était pas
fâchée de se dérober, au moins pour quelque tems, à l'empressement de
Satinbourg, et même aux importunités de sa bonne. Tout, jusqu'à leurs
traverses même, tourne à l'avantage des vrais amans. La jeune Agathe
répandait aussi dans le sein de son amie, les secrets de son cœur.
«Plut-à-dieu (lui disait-elle quelquefois, sans prendre garde qu'elle
déchirait l'âme de Fanchette) que vous pussiez encore être à votre
cher Lussanville, et que moi j'eusse touché Satinbourg!» La belle
Florangis regardait son innocente et naïve amie, et, les yeux remplis
de larmes, souriait pourtant encore à son ingénuité.

Cependant la tranquillité dont elles jouissaient, était un calme
trompeur. Un soir qu'elles prenaient le frais dans le jardin, elles
aperçurent en l'air les fusées d'un feu d'artifice qu'on tirait dans
la cour. Curieuses, comme le sont toutes les jeunes filles, Fanchette
et la vive Agathe courent vers un balcon, pour jouir plus à leur aise
d'un spectacle inattendu. Mais à peine Fanchette y met le pied, que
tout s'enfonce: elle fait un cri perçant: Agathe au désespoir,
s'élance pour se précipiter aprês son amie: Apatéon était derrière
elle; il la retint, et la laisse entre les mains de ses gens, qui
l'éloignèrent.

Apatéon fut bientôt de retour auprês de la jeune compagne de
Fanchette: il se flatait de réparer avec elle l'affront qu'il venait
d'essuyer ailleurs: il prend un air affligé, soupire, et dit: «Aimable
Agathe! hêlas! votre amie n'est plus: sa chute est également funeste
pour tous trois; jamais je ne m'en consolerai. Je l'aimais si
tendrement! Le ciel m'est temoin que je ne cherchais qu'à la ramener
dans la voie du salut, et que le plus doux de mes desirs était de la
voir heureuse. Ah pourquoi l'ai-je arrachée des lieux qu'elle avait
choisis! Malheureux...» C'est ainsi qu'il cherchait à s'insinuer dans
l'esprit de la jeune fille, aprês avoir quitté Fanchette, qu'il venait
de faire conduire dans un apartement secret. Le desespoir d'Agathe
était trop violent pour se modérer. «Infâme, répondit-elle, c'est
vous, qui causez sa mort! vous... elle ne m'a que trop apris à vous
connaître... scélérat!... je vais faire retentir ces lieux de mes
cris... Je veux être libre: qu'on me laisse aller auprês de mon amie,
que je l'arrose de mes larmes, et que je meure avec elle, plutôt que
de vivre à la merci d'un monstre tel que vous, hypocrite abominable!»
Apatéon employa vainement les caresses; rien ne put modérer
l'affliction de la jeune Agathe; elle s'arrachait les cheveux, se
meurtrissait le sein et le visage. Le vieillard, qui vit que tout de
bon elle voulait mourir, pour la première fois éprouva des remords; il
venait de commettre un forfait inutile: Son âme dure s'émut: il
appelle ses gens; fait lier Agathe; et s'apercevant que sa présence
l'irritait de plus en plus, il sortit.

Mais tandis que cet hypocrite infâme, au lieu des plaisirs dont il se
promettait de jouir dans sa petite maison avec sa belle proie,
n'éprouve que des chagrins, la gouvernante, Satinbourg et la marchande
étaient au désespoir. Ils se tourmentaient en vain, pour découvrir
quelle route avait prise Apatéon. La marchande recourait aux
magistrats; la bonne sondait les connaissances des gens de la maison;
et Satinbourg se mettait en campagne.



CHAPITRE XXXIV

_Qui n'est pas inutile._


REVENONS à l'amoureux inconnu, qui s'est trouvé témoin de deux scênes
frapantes arrivées à Fanchette, et que le prompt départ de Lussanville
pour bayonne, avait privé des éclaircissemens qu'il espérait? il lui
restait d'autres moyens de s'instruire, mais il n'en soupçonnait pas
même l'efficacité.

Le hazard, ce mot vague, père putatif des évènements auxquels on n'en
connaît point d'autre, le lendemain de l'enlèvement de Fanchette, par
Apatéon, conduisit l'asiatique chez le financier oncle de Lussanville.
En cherchant les papiers qu'il voulait montrer, il ouvrit la boîte qui
renfermait la jolie mule de la jeune Florangis. Le financier l'avait
vue de trop prês pour ne la pas reconnaître. Il témoigna sa surprise:
et l'asiatique qui se rapela que la jeune beauté sortait de chez cet
homme, lorsqu'il la vit pour la première fois, lui parla de celle
qu'il aimait. «Il ne tiendrait qu'à elle d'être une fille charmante,
reprit le financier; mais elle est bégueule et sote: elle a la manie
de la vertu... elle donne dans le sentiment. Cependant avec tous ces
beaux semblans et ces grimaces, il en coûte la vie à Lussanville, à
mon pauvre neveu, qui en était fou...--Que m'aprenez-vous,
monsieur?...--Une fâcheuse nouvelle, três-fâcheuse... car quoique mon
neveu fut un imbécile, qui... le sang parle, etc... que faire? la
famille de son ennemi a le pouvoir en main: et puis lui rendrions-nous
la vie?» Il est impossible de décrire ce qui se passa dans l'âme de
l'inconnu pendant ce discours: une joie vive, pure, inéprouvée, et la
douce espérance remplirent son cœur: il fit des questions au
financier, qui le mit au fait de mille choses, toutes à l'honneur de
Fanchette. «Elle a perdu son amant, se disait l'asiatique; je me
présenterai pour réparer ce malheur: je tarirai ses larmes: quel
bonheur! je trouve dans ma patrie une fille vertueuse et belle!»
Instruit par le financier, il sortit, alla trouver l'instituteur de
son fils, pour se rendre ensemble chez la maîtresse de la jeune
Florangis.

La marchande, aprês avoir fait d'inutiles démarches pour recouvrer sa
fille et Fanchette, rentrait chez elle. On venait de lui dire, que
monsieur Apatéon était un saint-homme, qui n'enlevait les filles que
pour mettre leur honneur en sureté. La marchande de modes avait de
bonnes raisons pour n'en rien croire; elle commençait à dévoîler la
conduite du dévôt personnage: mais l'officier subalterne auquel elle
s'était adressée, aprês lui avoir fait entendre, qu'il n'était pas de
sa charge d'ouïr du mal d'un homme riche et considéré, l'avait
congédiée, sans lui laisser concevoir une lueur d'espérance.

C'est dans cet instant de chagrin que l'asiatique l'aborde, pour
s'informer plus particulièrement de celle dont il a résolu de faire sa
compagne. La bonne marchande était peu disposée à lui donner
satisfaction: elle ne doute point que ce ne soit un nouvel adorateur,
aussi dangereux pour Fanchette que tous les autres: elle congédie
brusquement l'asiatique et son ami, sans leur rien aprendre.
L'amoureux inconnu ne fut pas moins surpris de cet accueil que de tout
le reste: il rencontrait des difficultés, où naturellement il ne
devait point s'en trouver. Les raisons qui l'avaient empêché de voir
ses anciennes connaissances à son arrivée à paris, subsistaient
encore: cependant il résolut d'aller chez monsieur Apatéon: un
malheureux engagement que Néné venait de contracter, éloignait cette
femme de la maison; il ne trouva que le nouveau domestique que le
dévot avait laissé: ce garçon ne savait rien, et ne put lui rien dire.
L'asiatique ne comprenait pas grand'chose au dernier enlèvement de
Fanchette, à la conduite mystérieuse d'Apatéon; seulement il
commençait à entrevoir que la beauté de celle qu'il adorait, la
mettait quelquefois dans des positions fâcheuses.

Les réflexions qu'il fit à ce sujet, le peu de succês des peines
qu'il s'était données pour retrouver son fils, et les restes de sa
famille, le confirmèrent plus que jamais dans la résolution de se
donner à Fanchette: il ne voyait qu'elle qui pût réparer ses pertes en
s'unissant à lui: mais il fallait la trouver.

Un jour qu'il était sorti seul pour respirer hors de la ville un air
plus pur, sa rêverie fit qu'il suivit au hazard un chemin de traverse:
il s'écarta plus qu'il ne pensait; il était tard lorsqu'il s'aperçut
qu'il s'était égaré: une jolie maison frape sa vue; il s'en aproche
pour demander où il est? deux hommes en sortent qui ne l'apercevant
pas, s'entretiennent assez haut. «D'A*** va nous l'amener, disait l'un
d'eux: il l'arrache à ce bélître d'Apatéon. Ce serait en vérité
dommage que ce vieux tartufe jouît d'un triomphe si beau...» A ce nom
d'Apatéon, l'asiatique tressaille: il aurait bien voulu en entendre
davantage; mais il se trouva si prês d'eux, qu'ils l'aperçurent. Il
les pria de lui indiquer le chemin le plus court pour retourner chez
lui. De C*** (car c'était le marquis lui-même) voyant un homme de
bonne mine, lui dit qu'il était bien tard; qu'il se trouvait à deux
lieues de paris: et tout de suite, il le pria d'entrer dans sa maison.
«Vous serez surpris, dit l'obligeant jeune-homme, de l'air de
délâbrement où tout est ici: on n'a pas encore arrangé dans les
apartemens: nous habitons le rês-de-chaussée.» On descend dans une
grande salle, bien éclairée, somptueusement meublée: celui qui
paraissait le maître l'engage à se mettre à table, d'un air si poli,
si franc, si ouvert, qu'il n'aurait pu s'en défendre, quand d'autres
raisons ne l'eussent pas déterminé à rester; car il espérait
d'aprendre quelque chose de sa maîtresse. Mais on ne dit pas un mot de
ce qu'il desirait ardemment de savoir. En sortant de table, l'inconnu
fut conduit dans un petit apartement fort propre, où tout se
ressentait du bon gout du marquis; tableaux, ameublemens, rien qui ne
respirât la volupté.

Le lendemain, l'inconnu pensait à s'en retourner: son jeune hôte lui
fit tant d'instances qu'il demeura. Il prit du gout aux manières du
marquis: il le trouva généreux, obligeant, honnête, d'un commerce
agréable... Et voilà comme sont faits les hommes: justes dans tout ce
qui ne blesse pas leur passion favorite, ils croient racheter leurs
écarts, et mériter le titre d'honnête-homme, en pratiquant des vertus
qui ne les gênent pas: mais ce sont des scélérats dês qu'il s'agit de
leur panchant chéri. Le marquis était un aimable, un galant, un
délicieux malhonnête homme, dont l'inconnu fut enchanté.

Il ne lui fut pas difficile de s'apercevoir, qu'il se trouvait dans un
de ces agréables réduits, où _bacchus et cypris_ tiennent le sceptre
tour-à-tour: Ses mœurs n'étaient pas des plus règlées: il était de
ces gens qui cherchent le plaisir, et qui sont toujours contens d'eux,
lorsqu'ils l'ont trouvé: Il vit des femmes qui se vendaient
elles-mêmes; de jeunes tendrons que l'on vendait; des filles abusées,
trompées, séduites: il profita de tout: mais il espérait toujours
d'acquérir des lumières sur l'objet de son amour.



CHAPITRE XXXV

_Étrange convention._


SI le zêle le plus ardent, l'amitié la plus active ne font pas éviter
les fausses démarches, ô dieu! dans quels écarts ne donneront pas de
tièdes conducteurs! de quelles horreurs ne se rendront pas coupables,
des mères voluptueuses, avares[28], corrompues!

Un matin le comte d'A*** était venu trouver Néné. «Je connais la
retraite de monsieur Apatéon, lui dit-il; je puis vous l'indiquer, et
tirer Fanchette de ses mains: mais vous sentez combien il serait
ridicule à un homme comme moi, de ne travailler que pour votre petit
Satinbourg: la jeune Florangis est trop belle, pour qu'on l'oblige
sans intérêt... Vous m'entendez... Je ne m'opose pas qu'il l'épouse:
on peut s'arranger de façon qu'il n'en sera pas moins heureux...
Réfléchissez-y... Apatéon la tient bien; et sans moi, je doute que
jamais vous puissiez la revoir... Je vous dirai de plus que je
n'aurais pas besoin de votre aveu pour enlever Fanchette: mais j'ai
horreur d'un procédé semblable à celui du marquis de C***: je ne veux
que ce que l'on me donne: j'espère tout du pouvoir que vous avez sur
l'esprit de votre pupille: vous lui ferez aisément envisager, que dans
la vie il se trouve des circonstances, où l'on cède une partie, pour
sauver le tout. Je vous donne un jour pour vous décider: demain à
pareille heure, je viendrai savoir votre résolution.» Il sort en
achevant ces mots. Et qui fut bien embarrassée, c'était la bonne
gouvernante. «Ma chère Fanchette! disait-elle en pleurant, quel
présent fatal le ciel vous a fait, en vous formant si belle!...
Cependant Apatéon va ravir ce que nous refuserons au comte, et cela,
sans fruits pour elle que la douleur... Qu'osé-je penser,
malheureuse!... Et les voilà tous ces hommes cruels! ils sont
parjures, perfides, ou nous vendent leurs services au prix de ce que
nous avons de plus précieux... je n'en connais qu'un qui mérite d'être
aimé; et c'est celui-là que l'on veut que je trompe... Ah! quand je
m'y résoudrais, l'aimable Florangis, plus vertueuse encore qu'elle
n'est belle, préférerait la mort au deshonneur.» Agitée de mille
pensées différentes, Néné sort, pour aller consulter Satinbourg
lui-même, et prendre ensemble des mesures pour adoucir le comte,
tâcher de le piquer de générosité, ou prévenir l'effet de ses mauvais
desseins. Elle ne le trouva pas. On lui dit qu'il était parti de la
veille à cheval: et la pauvre gouvernante, dépourvue de conseil,
l'esprit troublé par la crainte, l'âme accablée par la douleur, se
trouve dans un embarras plus grand encore.

Le comte ne manqua pas de paraître le lendemain à l'heure marquée: il
presse la bonne de prendre un parti; il lui fait craindre pour
Fanchette des malheurs inattendus... Il lui répète sur-tout, que ce
n'est que par délicatesse, qu'il veut devoir à son consentement les
faveurs de mademoiselle Florangis. Et pour lui prouver qu'il sait
parfaitement les moyens de parvenir jusqu'à elle, il lui montre une de
ses jolies mules, en l'assurant qu'il s'en est emparé durant le
sommeil de Fanchette. A cette vue, à ce récit, la tête tourne à la
gouvernante. «Je vous promets tout ce qui dépendra de moi,
s'écrie-t-elle, en fondant en larmes: mais jurez-moi sur votre honneur
une discrétion à toute épreuve.» Le comte s'engagea par mille sermens.
Et rien n'empêche de croire qu'ils ne fussent sincêres.



CHAPITRE XXXVI

_Secours dangereux._


«IL n'est rien à présent que je ne surmonte, dit le comte tout hors de
lui, puisqu'il embrassa la vieille Néné. Nous partirons ce soir, et
demain à pareille heure, l'aimable Florangis sera dans vos bras, pour
se disposer à passer dans les miens.» Cette dernière expectative
n'avait rien de flateur pour la gouvernante: ses pleurs recommencèrent
à couler plus abondamment que jamais.

Nous avons laissé la jeune Agathe, éperdue, gémissante, liée, enfermée
seule par les ordres d'Apatéon. Elle se desespérait: «Ma chère
Fanchette, disait-elle, mon aimable, mon unique amie, nous sommes donc
séparées pour jamais...» Et le délire s'emparant de son imagination
trop vivement frapée, elle croyait la voir, voulait l'embrasser et
s'écriait: «Attens-moi, ma Fanchette, attens, je vais te suivre; je
vais descendre avec toi dans ce goufre... Ah!... Fanchette! tu tombes
sans moi!... Je te suivrai... je te suivrai, malgré tous ces cruels
qui me retiennent, et malgré toi-même.» Un état si violent épuisa
bientôt les forces d'une fille jeune, délicate: elle tomba dans un
état d'anéantissement semblable à la mort. Ce fut alors qu'Apatéon
osa rentrer auprês d'elle.

Si l'âme d'un homme accoutumé à se jouer de la divinité même, à braver
les loix, à tromper les hommes, n'avait acquis un degré de dépravation
sans remède, l'infâme Apatéon aurait frissonné, en revoyant Agathe. Il
en fut bien autrement: le desespoir et la douleur lui parurent un
assaisonnement de plus... Mais tirons le voîle, et que mon lecteur
aprenne seulement, que le ciel n'abandonna pas entièrement
l'innocence... Non, il ne le permit pas.

Tout le monde le dit; l'amour et la vengeance trouveraient les objets
qui les excitent, fussent-ils au centre de la terre. Satinbourg, sans
guides, sans indices, parvient, aprês trois jours de recherches, à la
maison du tartufe Apatéon. Harassé, n'en pouvant plus, il la
considère, sans pourtant connaître encore que c'est là l'objet de ses
recherches. Il veut s'informer: il heurte à diverses reprises:
personne ne répond: il la croit inhabitée, et va se retirer: mais
auparavant il en fait curieusement le tour. Il monte sur une petite
bute, et dans l'éloignement sur le rebord d'une croisée, le
jeune-homme aperçoit quelque chose qui ressemblait à une chaussure de
femme. Il ne sait encore ce que c'est; seulement il présume par là que
quelqu'un habite dans ce réduit solitaire. Il était difficile
d'aprocher de l'objet qu'il avait vu: la fenêtre donnait sur un jardin
étroit, qu'environnaient des murs plus élevés que ceux du reste de
l'enclos. Il tâche de nouveau de se faire ouvrir, mais sans succès; et
les soupçons naissent au fond de son cœur. Le jour baissait: dês que
l'obscurité lui permit d'escalader le mur sans être aperçu, Satinbourg
y grimpe, saute dans le jardin et va droit à la croisée: il y touche à
l'aide d'un espalier, et s'empare de ce qu'il avait aperçu. Quelle fut
sa surprise, de reconnaître une de ces mules de son amante, dont
Lussanville lui fit présent! Il ne doute plus qu'il ne soit chez
Apatéon. Il fait de nouveaux efforts pour parvenir jusqu'à la fenêtre;
mais en vain: d'ailleurs elle était garnie de barreaux qui l'eussent
empêché de s'introduire par là. Il ne savait à quoi se déterminer,
lorsqu'il entendit quelque mouvement au dehors de la maison. Il craint
qu'on ne le découvre, et de se perdre, sans délivrer Fanchette: il
remonte sur le mur, sort du jardin, s'aproche avec précaution, pour
reconnaître ce qui cause ce bruit sourd; il voit deux chaises, des
chevaux, et des gens armés, qui semblaient n'attendre plus que les
ordres: La voix du comte d'A*** le frape; il le remet parfaitement,
mais il a la prudence de ne se pas découvrir. Son âme fut agitée de
mille idées différentes; il se demandait: Que prétend le comte? Il ne
fut pas longtemps dans le doute.

Dês que d'A*** eut donné le signal en frapant trois fois dans ses
mains, tous ses gens s'aprochèrent de la maison. Satinbourg, sans
être connu, se mêle avec les autres. En un clin d'œil les portes sont
ouvertes; l'on entre et le jeune garçon marchand, guidé par ce qu'il
avait vu, cherche à pénétrer dans l'apartement dont la croisée donnait
sur le petit jardin.

Heureusement Satinbourg n'avait pas aperçu la gouvernante, que d'A***
avait amenée: Car ignorant combien les secours du comte étaient
dangereux, sans doute il se fût fait connaître. De son côté, d'A***
voyant que tout avait réussi et qu'il allait enfin être le maître
d'emmener la belle Fanchette, s'aprocha de la vieille Néné. «Ah ça, ma
bonne, lui dit-il, vous touchez au moment de voir votre chère pupille:
songez à nos conventions: il y aurait trop de danger pour vous et pour
elle à vouloir me jouer... A ce prix, je lui rends la liberté; elle
épousera Satinbourg quand elle voudra: je tiendrai mes promesses et
mes sermens: mais vous, morbleu! soyez fidelle aux vôtres.» Après
cette exhortation, malheureusement trop énergique, le comte rendit à
la gouvernante la mule de Fanchette. «Je ne fais que changer ceci pour
quelque chose de plus précieux, lui dit-il: annoncez à cette belle
enfant, que celui qui l'a sauvée, veut tenir de sa main, son portrait
et l'autre présent qu'eut Lussanville; qu'en outre, il attend avec
impatience le don qu'elle doit lui faire, lorsqu'il la pressera dans
ses bras.» Ensuite le comte prit Néné par la main, et la conduisit
sans bruit par un corridor secret; toutes les portes lui furent
ouvertes par un traître, qui trompait Apatéon, comme son maître
voulait en imposer à dieu, et dupait effectivement les hommes.

La malheureuse gouvernante suivait son guide en tremblant. «Qu'ai-je
promis, se disait-elle, et quel sera le desespoir de Fanchette! La
pauvre enfant aimera mieux mourir...» On arrive à la porte d'une
chambre reculée: mais ciel! quel étonnement pour le comte! il n'y
trouve personne! celui qu'il avait gagné est lui-même dans la
consternation. On cherche, on regarde: mais ce ne fut qu'au bout d'une
heure qu'on s'aperçut que deux barreaux de la croisée étaient mobiles:
la jeune Florangis s'était-elle échapée par là; et comment avait-elle
fait?



CHAPITRE XXVII

_Où les morts ressuscitent._


APATÉON, au milieu du silence de la nuit, tourmenté du démon de la
luxure, était auprês de la jeune Agathe: il osait, d'une main
sacrilége, toucher ce temple de la vertu la plus pure, et de la timide
innocence. Tout-à-coup un bruit sourd se fait entendre: il frissonne;
et le lâche, croyant que ce sont des voleurs, ne tremble que pour sa
vie. Sa terreur redouble au bout d'un moment; on aproche: des gens en
tumulte attaquent la porte de ce cabinet où vient de le conduire son
goût pour les jeunes tendrons et pour le crîme. Elle s'enfonce: l'on
arrache Agathe de ce séjour d'horreur.

Le comte d'A*** et la bonne Néné, dans la première surprise que leur
causa l'absence de Fanchette, soupçonnèrent de l'avoir conduite auprès
d'Agathe, dont le domestique gagné leur peignit le desespoir; ils y
volent, heureusement pour la fille de la marchande de modes. Aprês
l'avoir délivrée, le comte la remit entre les mains de la gouvernante.
Cette aimable fille crut recevoir une nouvelle vie, en revoyant la
bonne de sa chère Fanchette: mais bientôt, se rapelant l'accident
cruel qui la privait de son amie, elle s'abandonna de nouveau à toute
sa douleur, et racontait en sanglotant à la vieille Néné le malheur de
la belle Florangis. «Elle vit, ma chère Agathe, lui répondit la
gouvernante: c'était un tour du cruel Apatéon pour vous séparer, dont
on vient de nous instruire: une machine descend et remonte le balcon,
assez vite, pour faire croire qu'il s'abîme: Mais Fanchette...
hêlas... dois-je m'en affliger ou m'en réjouir?... n'en est pas moins
perdue pour nous: on ne saurait la retrouver.»

Agathe ouvrait des yeux que la nature avait fait honnêtement grands,
et l'on voyait se peindre sur son visage cet embarras, cette heureuse
perplexité que l'on éprouve, lorsque l'on commence à douter d'un
irréparable malheur. «Oui, ma fille, continua Néné, nous venons
d'aprendre que le feu d'artifice était fait exprês pour vous attirer
là l'une ou l'autre: l'accident qui vous sépare était ménagé;
Fanchette en fut quitte pour la peur; mais on voulait par là vous ôter
toute espérance de vous revoir. Apatéon croyait tirer parti de l'état
d'abandonnement où vous vous trouveriez. Eh! qui sait si ma chère
fille aura pu, comme vous, éviter son malheur! nous ignorons ce
qu'elle est devenue, et quelle est la main qui nous l'enlève...» Et la
bonne Néné pleurait à chaudes larmes.

Le comte, sûr que la belle Florangis n'est plus chez Apatéon, rentre
auprês de la gouvernante et d'Agathe, qui dans ce moment étaient dans
la chambre que Fanchette avait occupée. Il tenait un jeune homme par
la main, que mon lecteur ne connaît pas: le comte lui-même ne le
connaissait pas davantage: la gouvernante se rapela de l'avoir vu;
mais occupée de Fanchette, rien ne l'intéressait: on saura mon secret
lorsqu'il en sera temps. «Je n'ai pas trouvé celle que je cherchais,
dit-il: et voilà monsieur à quî surement je ne songeais pas; qui m'a
prié de le tirer d'ici, mais Fanchette ne saurait être loin: Courons.»
Néné disait: «O dieu! fais que ma chère fille soit en de bonnes mains:
conduis-la chez sa maîtresse; je ne serai plus tenue de rien faire
pour le comte, et dês demain elle épousera Satinbourg.»

Le ciel n'exauçait que la moitié de cette prière[29]. Le comte part,
emmenant avec lui la jeune Agathe et la vieille Néné. Apatéon se remet
d'abord un peu de sa frayeur, et se croit trop heureux de ce qu'on n'a
pas malmené son précieux individu: ensuite il s'encourage; reprend un
peu d'audace; regrette la belle Florangis et sa jeune amie; rassemble
gravement ses domestiques épouvantés, et songe à la vengeance. Et mes
lecteurs par la suite seront surpris de voir, quî l'hypocrite
disculpera, sur quî sa fureur s'exercera.

Il se disposait à retourner dans la capitale, pour noircir
l'innocence; il méditait sur les moyens qu'il devait employer pour
tromper encore les magistrats, et leur faire oprimer sa pupille,
lorsqu'il reçut une lettre du nouveau domestique laissé à paris: ce
garçon mandait à son maître, qu'un homme, qui se disait connu de lui,
était venu plusieurs fois. Cet homme s'était nommé. Le dévot pâlit, et
s'écrie: «Ah ciel! quel contretems je l'avais cru mort!...» Ces
nouvelles réglèrent ses démarches; il différa son départ de quelques
jours; et lorsqu'il se rendit ensuite à la ville, ce fut secrettement:
pour tout le monde, il était encore à la campagne. Mais laissons ce
scélérat, en proie aux craintes et aux remords, méditer de nouveaux
crîmes pour couvrir les anciens, et retournons à l'aimable, à la
touchante Florangis.

Non loin de ce bourg fameux où la belle d'Estrées reçut dans ses bras
le meilleur et le dernier des HENRIS, le jeune Satinbourg, ayant en
croupe la délicate Fanchette, fut contraint de mettre pied-à-terre.
L'aimable fille, accablée de fatigue, ne pouvait plus la suporter,
elle était prête à s'évanouir. Il était muni de quelques
rafraîchissemens: il les offre à la souveraine de son âme. «Belle
Florangis, lui disait-il, c'est une main amie qui vous les présente:
respirez enfin: vous êtes avec un homme qui vous adore, mais dans quî
le respect égale l'amour[30]; qui, prêt à vous immoler jusqu'à sa vie
mème, ne veut d'autre prix en vous servant que le plaisir de vous être
utile, et la certitude de vous voir heureuse,--Monsieur, lui répondit
Fanchette, vous venez de me le prouver.»

Le jour commençait à devenir grand: l'aimable Florangis achevait à
peine ces mots, qui firent briller la joie sur le visage de
Satinbourg, qu'ils aperçurent une troupe qui venait droit à eux.
Bientôt ils reconnurent le comte d'A***[manque un point] Satinbourg
ressentit un mouvement de crainte: Fanchette frissonna: mais dans le
moment Agathe et la gouvernante s'étant montrées, ils se rassurèrent,
et se levèrent même pour aller au devant d'elles. La jeune Agathe se
précipite de la voiture et court à son amie; la vieille Néné la suit.
Toutes trois s'embrassent et se serrent: mais la gouvernante inondait
sa chère Fanchette de ses larmes; Satinbourg les regardait avec
satisfaction; et le comte d'A*** songeait à la promesse de la bonne.

La vue de Fanchette rendait les desirs plus ardens: sous les habits,
dont autrefois Apatéon l'avait parée, ses charmes avaient un nouvel
éclat; son air d'abattement et d'une douce langueur, la rendait mille
fois plus touchante; son pied était chaussé de ce joli soulier blanc
qui causa des desirs si vifs au lascif Apatéon, lorsqu'elle touchait
du clavessin; _vénus_ et les _grâces_ eussent envié ce soulier
charmant: les yeux du comte se fixaient sur le pied mignon de
Fanchette, toujours la première cause des conquêtes, des malheurs et
de la délivrance de la belle orfeline. Les retards le peinaient: il
pressa le départ et fit mettre seules dans une chaise l'objet de ses
criminels desirs et la bonne: en y plaçant cette dernière, il lui
signifia qu'il fallait se disposer à tenir sa parole. Pour en
commencer l'exécution, il demanda le portrait de Fanchette, et les
autres bijoux si chers à Lussanville, d'un ton qui marquait qu'il ne
fallait pas le refuser. La belle Florangis se défit en pleurant de ces
choses, devenues précieuses pour elle, depuis qu'elles avaient été
entre les mains de son amant. La jeune Agathe et Satinbourg occupaient
l'autre voiture. Le comte, sur un superbe coursier, caracole autour
de la chaise de Fanchette. Tout le reste du cortége était à cheval:
l'on part et lorsqu'on eut marché quelque tems, l'on s'aperçut que le
comte quittait la route de paris.

«Hélas! c'en est fait, disait la gouvernante en elle-même; nous
n'échaperons pas de ce dernier péril, où j'ai moi-même précipité ma
chère Fanchette.» Et les yeux remplis de larmes, elle allait commencer
l'explication du terrible mystère, lorsque Satinbourg s'écria d'une
voix forte: «Comte, où nous conduisez-vous? n'êtes-vous aussi
vous-même qu'un vil ravisseur! Écoutez-moi: mademoiselle Florangis
mériterait une couronne, si la vertu et la beauté la donnaient: Je
conviens que votre rang vous élève au-dessus de moi: Si vous l'aimez,
et que vous prétendiez à sa possession par une voie légitime... son
bonheur m'est plus cher que le mien... je vous la cède... Mais si...
vous m'entendez... il faut auparavant d'aller plus loin m'arracher la
vie.» D'A*** ne peut commander à sa colère: il descend de cheval, les
deux rivaux s'avancent: le comte retient ses gens qui voulaient
accabler Satinbourg. «Laissez, leur dit-il, et ne me deshonorez pas,
en voulant me servir: mon bras suffit.» Tremblantes, éperdues,
Fanchette, sa bonne, et la jeune Agathe se jettent entre les
combattans. Le comte n'écoutait rien; il allait percer Satinbourg,
qu'Agathe retenait dans ses bras. Des inconnus accourent. L'un d'eux,
qu'une barbe affreuse et ses cheveux en desordre rendait
méconnaissable, s'écrie: «Arrête, perfide, et tremble.» Dans ce
moment, le jeune-homme que le comte avait trouvé chez Apatéon, arrive
sur le champ de bataille: il vole à l'adversaire du comte: «Ah mon
ami!» lui dit-il, en voulant l'embrasser!... Le terrible inconnu, qui
ne le remet pas, le repousse; et se jetant sur d'A***, tous deux
commencent à se charger avec furie. Les gens de l'inconnu mettent en
fuite ceux du comte; les dames remontent dans leur voiture: et
Satinbourg, voyant que son libérateur a le dessus, reprend à la hâte,
à la prière de Fanchette elle-même, le chemin de paris... Hêlas! elle
fuyait... qui l'eût pu croire!... celui qu'elle adorait. La belle
Florangis s'éloignait, sans le savoir, de son cher Lussanville.



CHAPITRE XXXVIII

_Le calme suit la tempête._


AGATHE et Fanchette furent reçues de la marchande avec des transports
inexprimables; la gouvernante ne se sentait pas d'aise; elle pestait
contre les usages et les loix, qui ne lui permettaient pas de conduire
sur le champ Fanchette et Satinbourg à l'autel pour les unir. «Ne
faites plus la renchérie, ma chère fille, lui disait-elle; vos retards
ont manqué de nous perdre tous.» L'aimable Florangis regardait Agathe
en souriant, et semblait lui dire: «Ne crains rien.» Et la bonne Néné
prit ce sourire pour un consentement. Aprês qu'on se fut caressé,
fêté, la marchande fit observer que le témoignage de deux jeunes
filles ne suffirait pas pour démasquer Apatéon; que ce moyen les
deshonorerait plutôt elles-mêmes, dans un pays où les hommes _dorés_
ont toujours raison. (Elle pouvait ajouter, et _les jolies femmes_:
mais peut-être savait-elle qu'une jeune beauté, pour rétablir sa
réputation d'une manière éclatante, et prouver sa vertu, doit
commencer par la perdre plusieurs fois avec les... avec le... et même
quelquefois avec l'... quoi qu'il en soit, elle ne dit rien des
femmes.) Elle parla de la visite des deux inconnus, qui s'étaient
informés de Fanchette; comuniqua ses craintes à la gouvernante, et
conclut à ce que la jeune Florangis allât secrettement dans un
couvent, qui ne serait connu que de sa bonne et de Satinbourg, dont
elle ne sortirait que le jour où elle épouserait ce vertueux
jeune-homme. Pour éviter de nouveaux revers, on exécuta cette
résolution sur le champ; la jeune Agathe pria sa maman de ne la point
séparer de sa chère Florangis: toutes deux furent conduites au b... de
la r... v... par la marchande et la gouvernante, qui prescrivirent la
conduite qu'on devait tenir, à l'égard de ceux qui demanderaient à
parler aux jolies recluses.

Dês que les deux amies furent seules, elles se racontèrent
mutuellement ce qui leur était arrivé depuis leur séparation. A la
peinture que la jeune Agathe fit de son affreux desespoir, l'aimable
Florangis fondait en larmes. Ensuite la fille de la marchande parla de
l'attentat du perfide Apatéon, et lui dit comment, lorsque sans
forces, sans mouvement et presque sans vie, elle allait devenir la
victime de sa brutalité, le comte, la gouvernante et leurs gens
étaient venus à son secours. Fanchette à son tour fit son récit:
«Lorsque le balcon s'écroûla, ma chère, disait-elle à la jeune Agathe,
la frayeur me fit évanouir: je revins entre les bras de ceux qui me
portaient. Apatéon les précédait. Je refermai les yeux, et me doutai
de quelque supercherie de la part de ce monstre: on me mit sur un lit
de repos: tout le monde sort, et lui seul reste auprès de moi... Ma
chère petite... cet abominable homme, plus méchant encore que je ne
l'aurais pensé, me croyait hors d'état de me défendre... J'eus bientôt
recouvré mon courage, et me saisissant du couteau-de-chasse d'Apatéon,
je le menaçai de le plonger dans son indigne cœur, s'il osait
m'aborder. Il sortit. Je passai le reste du jour et la nuit dans la
plus vive douleur. Le matin, accablée, dans un état qui tenait plus à
la mort qu'à la vie, je sentis mes yeux s'apesantir; je m'endormis.
Lorsque je m'éveillai, il était une heure aprês-midi: je trouvai que
l'on m'avait ôté l'une de mes mules: je frissonnai: Qui peut être
entré dans ce lieu, me disais-je, si ce n'est Apatéon? L'infâme aura
profité d'un sommeil qui ne me paraît pas naturel, pour m'aprocher...
Cette réflexion me donna de mortelles inquiétudes, que ma bonne seule,
à quî je les ai confiées, a su calmer. Elle m'a dit de plus que ce
n'était pas lui, mais le comte, qui, secondé d'un domestique, parvint
jusqu'à moi. Je ne revis plus Apatéon: le ciel m'inspira la pensée de
mettre sur la croisée de la chambre la mule qui me restait. Si
quelqu'un de ceux qui pourraient me chercher aperçoivent cet indice,
me disais-je, ils connaîtront où je suis: c'est un présent de mon cher
Lussanville, qui m'a déjà sauvée; j'en espère tout encore. Je ne me
trompai pas: au milieu de la nuit et du tumulte, j'entends heurter à
ma porte. «Belle Florangis, disait-on, est-ce vous?» Je répons: On
ouvre, et je vois Satinbourg, qui me montre ce qui l'avait guidé pour
me trouver. Je crus pouvoir m'abandonner à la foi de cet estimable
jeune homme: «Il est dangereux de retourner sur mes pas, me dit-il;
voyons si cette fenêtre peut nous donner une issue.» Je ne sais comme
il fit; mais il eut bientôt ébranlé deux barreaux; il me descendit la
première à l'aide d'une échelle de corde; il me suit; cherche la porte
du jardin: celle qu'il trouve donnait sur la campagne; son cheval
l'attendait; nous partons. Tu sais le reste, mon aimable Agathe.» Et
les deux amies se caressèrent de nouveau, comme si cet instant eût été
le premier où elles échapaient au péril.

Au sortir du tumulte des enlèvemens, Fanchette transportée
tout-d'un-coup dans le calme des monastères, crut trouver dans ces
maisons une image du bonheur promis aux élus. «Ah! ma chère Agathe,
disait-elle à sa compagne, que ce séjour est charmant! et pourquoi ma
bonne ne m'y plaça-t-elle pas, lorsqu'on m'eut délivrée des mains du
marquis de C***?» La jeune Agathe s'en étonna comme Fanchette.

Sœur Rose, jeune professe de dix-huit ans, au teint de lis, à la
taille élégante, et dont le cœur était encore plus tendre qu'elle
n'était belle; sœur Rose avait été chargée dês le premier jour par la
mère supérieure, de tenir compagnie aux deux nouvelles pensionnaires.
«Que vous êtes heureuse, ma sœur, lui dit Fanchette, aprês qu'elles
eurent eu quelque entretiens! vous voilà dans le port. Ce monde
corrompu, qui souille, en dépit d'elle, l'innocence la plus pure,
n'aura plus de pouvoir surs vous...--Hêlas! ajouta-t-elle, en
regardant Agathe, ma chère petite, je crois que c'est ici que le ciel
m'apelle: Satinbourg, s'il veut m'en croire, cherchera le bonheur en
s'attachant à toi: et moi, occupée de l'amant que j'ai perdu, je
passerai dans cet azile salutaire, une vie, dont les plus beaux jours
furent trop souvent obscurcis par le nuage du malheur.--Non! s'écria
la jeune Agathe, non! jamais je ne veux vous quitter; vous m'êtes plus
chère que tout au monde. «Sœur Rose soupira; et laissant tomber sur
la belle Florangis et sur son innocente compagne un regard de pitié:»
Que je vous trouverais à plaindre, leur dit-elle, si comme nous, vous
étiez dans ce port qui vous paraît si tranquille, sans en pouvoir
sortir! Jeunes imprudentes! n'allez pas vous laisser séduire! Nous le
crûmes ainsi que vous, lorsque n'étant pas encore engagées, tout à nos
yeux, dans le monastère se peignait en beau. Cependant, je n'aurais
jamais pris le parti de m'y renfermer de moi-même: la haîne,
l'ambition, une injuste préférence dans une mère dénaturée tint lieu
de vocation à sa fille... Mais il est inutile de vous entretenir de
mes infortunes.--Hêlas! reprit Fanchette, je ne suis donc pas la seule
malheureuse! Ma sœur, si cela ne vous fait pas trop de peine. Ah!...
racontez-nous ce qui fait couler ces larmes que vous répandez...
aimable sœur! Agathe et moi, nous savons compatir aux chagrins
d'autrui: vous, surtout, m'inspirez un panchant... je sens tant de
douceur à m'y livrer... Ne me refusez pas...--Je consens à ce que vous
exigez, reprit sœur Rose. Je viens d'exciter votre curiosité; il est
juste de la satisfaire.»


FIN DE LA SECONDE PARTIE.



TROISIÈME PARTIE


[Ornement]


TROISIÈME PARTIE



CHAPITRE XXXIX

_Nouveaux personnages._


ON me donne ici le nom de sœur _Rose_: dans le monde je portais celui
d'_Adélaïde_. Sans être d'un rang bien relevé, mes parens étaient
riches; ils avaient trois enfans; un garçon mon aîné, une sœur ma
cadette, et moi. Dês l'enfance, j'eus le malheur de déplaire à celle
qui m'avait donné la vie. En quittant ma nourrice, j'entrai dans un
couvent, et n'en sortis qu'à quinze ans. Un accident funeste venait
de m'enlever mon père: et l'amour, qui le causa, semblait par-là
donner le signal de tous les maux qu'il me préparait. Le caractère
impérieux de ma mère, avait aliéné son époux dês les premiers tems de
leur mariage: l'exigeance est le poison de l'amour; et mon père ayant
bientôt senti le vide de son cœur, il voulut le remplir. Fait pour
plaire, il ne tarda pas à trouver ce qu'il cherchait: une femme à
laquelle son extrême beauté donnait une foule d'amans, le captiva; il
expliqua ses sentiments, et fut payé de retour. Mais cette passion,
également criminelle pour tous deux (puisqu'il s'attachait à une femme
engagée, comme lui, par des liens sacrés avec un autre) ne pouvait
avoir que des suites funestes... Aimé, préféré, les apparences le
trompèrent; il se crut trahi de celle qu'il adorait, qu'il chérissait
uniquement: il lui écrivit une lettre de reproches, attaqua son rival;
aveuglé par la fureur, son pistolet part en vain; et lui, reçoit dans
la poitrine le plomb fatal... Sa maîtresse accourait: il n'était plus
tems: mais il la reconnut encore: elle le convainquit de son
innocence; il expira dans ses bras, en paraissant ne s'occuper que
d'elle et de sa douleur. On dit que depuis la fin tragique de son
amant, cette infortunée ne fit que languir.

«A la mort de mon père, on me rapela dans la maison. Le séjour que j'y
fis, fut accompagné de tant de mortifications, que je ne puis me
rapeler encore ce que j'ai souffert, sans ressentir pour une mère
injuste, toute la haîne que méritaient ses inhumains procédés. Je vis
chérir mon frère; je n'en étais pas jalouse; je sentis quel devait
être le faible d'une mère pour un fils qui donnait les plus heureuses
espérances; d'ailleurs ce cher frère adoucissait ce que la préférence
pouvait avoir d'odieux, en me marquant une affection et une tendresse,
qui ne se sont jamais démenties. Pour ma sœur Bibi, je vous avouerai
que je ne me sentis pas, à son égard, les mêmes sentimens: elle était
ma cadette; sa figure et son caractère n'avaient rien qui la
rendissent recommandable: il n'y avait qu'une prévention aveugle dans
ma mère, qui pût la lui faire préférer à moi. Joignez à cela que ma
sœur se prévalant d'attentions qui devaient nous être également
partagées, me regardait comme une étrangère dans la maison paternelle.

«Telle était ma situation, lorsque ma mère se lia particulièrement
avec un voisin, qui, sous le masque de la dévotion, menait une vie
sensuelle et débordée. Ce fut ce misérable qui combla mon infortune.
J'eus le malheur de ne pas déplaire à monsieur Apatéon (c'est ainsi
qu'il se nommait).» Et Fanchette et la jeune Agathe de faire un cri.
«Le connaîtriez-vous, dit l'aimable religieuse?--Hêlas! oui, répondit
Fanchette, et c'est pour me dérober à ses persécutions que je suis
ici: mais continuez, ajouta-t-elle: nous vous instruirons, lorsque
vous aurez achevé votre histoire.

--J'étais jeune, sans expérience, reprit sœur Rose, ce séducteur,
avant que je songeasse à me défier de ses maximes équivoques, avait
insensiblement subjugué mon esprit, en m'aveuglant sur mes véritables
devoirs. Dans le même temps, un objet digne de moi m'offrit son cœur.
C'était un jeune homme aimable, fils d'un riche négociant de
_pondichery_, qui l'avait envoyé de bonne heure en france, où lui-même
comptait se fixer bientôt, si la mort ne l'eût enlevé. Pour la
naissance et la fortune, ce parti me convenait: mais l'amour sut
encore mieux nous assortir. Il fut introduit chez nous par mon frère
dont il était ami. Quoique je fusse toujours obsédée, soit par ma
mère, ou par le dévot qui ne la quittait plus, mon amant trouva
quelquefois l'occasion de m'entretenir sans témoin: il sut me plaire,
me persuader; dês la seconde entrevue, il obtint la permission
d'informer ma mère de sa recherche. Malheureusement pour nous, il prit
le moment où l'hypocrite Apatéon était auprês d'elle. Plusieurs fois
ce méchant homme intérompit mon amant avec aigreur; et dês qu'il se
vit seul avec ma mère, il eut la bassesse et l'inhumanité de profiter
de la haîne qu'il avait remarqué qu'elle avait pour moi, afin de se
satisfaire aux dépens de mon innocence: il sut lui faire entendre,
que ce jeune homme étant riche et ne dépendant de personne, c'était
une occasion favorable pour établir ma sœur, dont il exalta les
sublimes qualités. L'avis de monsieur Apatéon parut merveilleux: mais,
par son conseil, on se garda bien de me donner la moindre défiance.

«Cependant ce scélérat, lorsque nous nous trouvions seuls, ne cessait
de me faire valoir les peines qu'il disait se donner, pour amener ma
mère à consentir à mon mariage avec le jeune _Valincourt_ (c'est le
nom de mon amant). (Et c'est aussi, cher lecteur, le jeune homme que
l'on trouva renfermé dans la maison de campagne du dévot Apatéon, qui
lui fesait apparemment faire là quelque retraite pour le salut de son
âme: c'est encore ce fils de l'asiatique, inutilement cherché, et qui
retrouvera son père, lorsque tous deux y penseront le moins.) Il me
nommait sa chère fille, me pressait dans ses bras. Moi qui le croyais
mon protecteur, mon ami, et qui d'ailleurs n'entendais pas finesse à
tout cela, je ne résistais que faiblement. Bien loin d'être touché de
mon innocence, il ne vit que la facilité d'en triompher, et ne
s'occupa plus que du soin de faire naître bientôt une occasion
favorable à son dessein.

«Ma mère était trop impatiente, pour suivre à la lettre les conseils
d'Apatéon: elle gouta si fort l'avis qu'il lui avait donné, d'offrir
la main de sa chère fille à Valincourt au lieu de la mienne, et
d'user d'un stratagême qui l'engageât de manière à ne pouvoir reculer,
qu'elle ne put se résoudre à suivre tous les biais et tous les retards
qu'il lui prescrivait. Elle voulut tout-d'un-coup brusquer l'avanture.
Un matin, ayant su que son amant venait de paraître, quoiqu'elle fût
encore au lit, elle le fit introduire dans son apartement; aprês avoir
fait dire à ma sœur de se parer, et de venir auprês d'elle. Bibi,
quoique nonchalante et sans gout ne fut qu'un moment à sa toilette,
parce que j'avais cru lui devoir aider: elle en sortit assez brillante
pour faire une conquête. Tandis que je donnais à celle que j'étais
bien loin de regarder comme une rivale, les grâces factices d'une
parure élégante, ma mère fesait à Valincourt les plus tendres
caresses. Il ne savait ce qu'il en devait penser, et peu s'en fallut
qu'il ne crut avoir fait tourner la tête à celle qu'il se proposait de
nommer sa mère. Il fut bientôt détrompé, lorsqu'il l'entendit l'apeler
son cher fils. Ce nom si doux et qu'il désirait si vivement de porter,
l'attendrit au point, qu'il laissa couler des larmes de joie, et
pressa ma mère dans ses bras. Le bruit de la marche d'une jeune fille
se fait entendre en ce moment: la chambre ne recevait qu'un jour
faible[31]: Bibi passe à la ruelle: «Voilà celle que je te donne, mon
cher fils,» dit ma mère à Valincourt, en mettant sa main dans celle de
Bibi. Mon amant ne pouvait soupçonner la noire et bizarre supercherie
qu'on lui fesait; il prit ma sœur pour moi et baisa mille fois cette
main. «Plût-à-dieu, s'écria ma mère, que ce moment fût celui de la
consomation d'une union qui ferait le bonheur de ma fille et le mien!»
Ces mots portèrent dans l'âme de Valincourt une hardiesse... Que vous
dirai-je, mes charmantes compagnes?... Il m'aimait éperdûment: il
croit s'élancer dans mes bras... sur ce lit... à côté d'une mère...
(dont le ciel sans doute avait renversé le jugement)... ma sœur...
Bibi ne résista pas... ma mère le souffrit...

«Mon amant, ivre d'amour et de joie, s'épuisait en témoignages de
reconnaissance, lorsque le grand jour venant à lui découvrir son
erreur, il resta pétrifié, confondu. Sans lui donner le tems de se
remettre, ma mère lui fit (il faut le dire) avec impudence, l'éloge du
rare trésor dont il venait de se rendre maître: elle vanta sa chère
fille, auprês de laquelle elle disait que je n'étais qu'une imbécille,
une idiote, opiniâtre, coquette, revêche, capricieuse, qui rendrait un
mari malheureux. Indignement trompé, Valincourt avait la rage dans le
cœur. Mais ce qui venait de se passer le rendit circonspect; il eut
la prudence de dissimuler. En sortant il me fit adroitement entendre
qu'il allait dans le jardin. Je m'y rendis sans affectation. Ce fut là
qu'il m'instruisit les larmes aux yeux, de tout ce que je pouvais
alors aprendre de cette avanture. Il me promit de m'être fidèle
jusqu'au tombeau «C'était à vous que je jurais ma foi, disait-il:
c'est vous qui venez de m'être donnée; au-lieu de me tromper, votre
mère et votre sœur se trompent cruellement elles-mêmes.» Je pleurais
avec lui: car, connaissant la haîne de ma mère, je prévis une foule de
persécutions. Valincourt me rassurait; et pour me garantir des mauvais
traitemens que je redoutais, il consentit à feindre quelques
complaisances pour ma sœur, en attendant qu'il pût me découvrir un
projet d'où dépendait notre félicité.

«Avant de m'en instruire, Valincourt voulut savoir quelles suites
aurait ce qui s'était passé dans l'apartement de ma mère avec Bibi. Il
se crut au comble de ses vœux, lorsqu'il se fut assuré qu'il n'y en
avait aucunes à craindre. Ce fut alors que par un billet qu'il me
rendit lui-même, il me mit au fait de tout. Je frissonnai d'horreur et
de jalousie: ma mère m'en parut plus injuste; ma sœur m'en devint
plus odieuse. Mon amant lisait dans mes yeux tout ce qui se passait au
fond de mon cœur: mais nous n'étions jamais seuls; il ne pouvait
m'entretenir; le hazard nous favorisa. Dans un moment où je m'étais
aprochée d'une croisée, il me joignit. «Chère Adélaïde, me dit-il, si
vous le vouliez, je serais votre époux...» Il allait s'éloigner aprês
ce peu de mots: mais s'apercevant que ma mère venait de passer dans
son cabinet avec monsieur Apatéon, et que ma sœur s'amusait à
regarder sa petite chienne, qui cédait aux caresses d'un amant que le
bénigne Apatéon lui même avait complaisamment aporté; il continua: «Il
ne s'agit que d'un peu de résolution, et de beaucoup d'amour. Le
gouverneur qui remplace ici le tendre père que j'ai perdu, aprouve ma
passion; il a pour vous les mêmes yeux que moi: de concert, nous avons
arrangé qu'il s'oposerait à mon mariage avec Bibi: votre mère, à
laquelle j'ai fait part des dispositions du sage vieillard, espérait
de l'y contraindre par ce que vous savez: elle ne saurait plus y
compter; elle est inconsolable de ce qui ferait la joie d'une autre,
et je suis sûr qu'il ne tiendrait qu'à moi de me retrouver avec Bibi
dans le même cas. Trompons-les à notre tour. Vous sentez-vous assez
d'amour pour cela?--Pour de l'amour, lui répondis-je, vous connaissez
mes sentimens envers vous: il n'en est pas de même de la résolution;
j'en ai peu: ma mère me fait trembler.» Il ne me répliqua rien, parce
que ma sœur nous aborda.

«Le lendemain, il revint de três-bonne heure: il pénétra jusqu'à la
chambre que j'occupais avec Bibi, sans être remarqué. J'étais déjà
levée. «Mon aimable Adélaïde, me dit-il fort bas, de crainte
d'éveiller ma sœur; venez recevoir ma foi dans les bras de votre
mère: ne craignez rien: j'ai tout disposé...» et sans me donner le
tems de lui répondre, il s'éloigne. Mon cœur palpita: je ne savais à
quoi me décider. Mais enfin l'amour l'emporta sur ma timidité.
J'entrai dans l'apartement de ma mère; il régnait une parfaite
obscurité: Valincourt vient à moi: il me presse dans ses bras...
Apatéon m'avait tant de fois répété qu'on ne doit rien refuser à qui
nous aime véritablement... J'étais bien sûre que Valincourt m'aimait
de la sorte... Je ne sais si je lui disputai seulement la victoire...

«En reprenant mes esprits, je le sentis à mes genoux: «Adorable Bibi,
me disait-il, assez haut pour être entendu de ma mère, qui feignait de
dormir, je suis le plus heureux de tous les hommes; un obstacle
insurmontable me sépare de votre sœur en même temps que le lien le
plus sacré, la double chaîne du plaisir et de l'amour, m'attache à
vous pour jamais.» Je ne comprenais pas trop ce que tout cela voulait
dire, mais enfin il me jurait tout bas de m'épouser bientôt, et
j'étais contente.

«Je le quittai. En rentrant, je trouvai ma sœur Bibi qui s'éveillait:
elle regarde l'heure, s'habille à la hâte, et je m'aperçus qu'elle se
rendait dans l'apartement de ma mère, où mon amant était encore. Cette
vue me peina, sans que je pusse m'en dire la raison à moi-même. Mais
Valincourt fit évanouir mon inquiétude, en sortant sur le champ.

«Il semblait que l'amour, depuis que je lui avais abandonné mon cœur,
voulût nous favoriser: quelques jours aprês ce que je viens de vous
raconter, ma mère sortit avec monsieur Apatéon: le dévot paraissait
vouloir profiter de son absence, pour m'entretenir; il ne lui donna la
main qu'à regret: ma sœur les accompagna. Valincourt qui ne
s'occupait que de moi, saisit ce moment précieux. C'était le premier
où il me revoyait depuis notre aventure et son triomphe. Il m'aprit
qu'il avait joué son rôle, lorsque ma sœur avait paru, de manière à
pouvoir en imposer à ma mère. Dans cet instant, nos regards se
rencontrèrent: le desir brillait dans les yeux de Valincourt! les
miens, sans que je m'en doutasse, leur répondaient: il me ravit un
baiser: j'étais aimée: j'avais tout accordé: pouvais-je me fâcher? mon
amant, attentif à ne pas me déplaire, observe ses progrês: il voit ma
bouche humide encore, ébaucher un doux sourire: c'en fut assez... Il
s'enivra dans mes bras de ces plaisirs délicieux qu'il dédaignait avec
Bibi.

«Nous ne fumes pas moins heureux le lendemain: on me laissa seule
encore: Valincourt revint: il se comporta comme la veille... Mes
aimables amies, le lendemain... le surlendemain... une semaine
entière... dont le souvenir me cause aujourd'hui des regrets
déchirans, s'écoula dans les plaisirs les plus doux. Un jour (ce fut
le premier de mes malheurs) j'attendais mon amant: ma mère et Bibi
sont sorties: il ne vient pas. Un billet, qui me fut rendu par une
main sure, m'aprend que nous ne pourrons nous entretenir. En sa place,
je vois paraître monsieur Apatéon. J'avais du respect pour lui: je lui
sus bon gré de se trouver là si à propos pour m'aider à suporter
l'absence de mon amant. «Votre mère et votre sœur sont loin d'ici:
c'est la huit ou dixième course que je leur cause, et la première dont
j'ai voulu profiter, pour ne leur faire naître aucune défiance. Nous
allons causer ensemble, et nous entretenir en liberté sur les moyens
d'assurer votre mariage avec le jeune Valincourt. Je puis le hâter...»
Insensée! je le remerciais! Il m'intérompit: «Tout dépend
de vous, belle Adélaïde... si je pouvais compter sur votre
reconnaissance...--Ah! comptez que jamais, intérompis-je vivement, je
ne cesserai de respecter en vous un second père.»--Il me rendit compte
de ce qu'il feignait d'avoir fait: je l'écoutais d'un air de
satisfaction: son bras se passait autour de moi: je souriais à ses
caresses comme une fille tendre à celles d'un père chéri. Que j'étais
loin d'en concevoir de l'ombrage!... Le perfide, mes amies, osa
profaner le titre sacré que je lui donnais, et fesant succéder la
violence à l'adresse, il me rendit indigne de Valincourt...

«Et jugez quelle était mon innocence! dans ce premier moment, je ne
sentais pas moi-même combien j'étais souillée! Je contai naïvement le
lendemain à mon amant, comment monsieur Apatéon, profitant de
l'absence de ma mère, avait excité ma confiance pour s'en prévaloir;
comme il s'était démasqué; comment, indignée de son audace, et voulant
recueillir mes forces pour m'y oposer, je m'étais trouvée la plus
faible, et m'étais... évanouie. Valincourt m'écoutait, immobile, les
yeux attachés à la terre. Des larmes inondèrent bientôt ses joues:
deux fois je le vis, prêt à s'élancer dans mes bras, et reculer avec
horreur. Enfin, sans prononcer un mot, il me quitte, et me laisse
épouvantée des signes qu'il donne du plus affreux désespoir... Hélas
le lendemain, je reçus de sa part ce funeste billet, qui m'éclaira
trop tard:

   _Puisque l'infâme qui vous deshonore, et qui m'outrage, est le
   seul coupable, pourquoi m'avoir instruit, imprudente Adelaïde?...
   Le ciel nous punit d'un crime involontaire; il nous sépare: Je
   vais vous venger et périr. Vivez, chère et malheureuse amante,
   que trop d'innocence a rendue criminelle._

«Apatéon entra comme je lisais ce billet: il le voit, pâlit, sort,
vole; et deux heures après, j'aprens que mon amant est mort...

«Je n'entreprendrai point de vous dépeindre quels furent mes
transports de fureur et de désespoir: Je voulus mourir...

«J'étais encore dans cet état affreux, lorsque Apatéon eut
l'impudence de me proposer d'entretenir avec moi un criminel commerce.
Je lui répondis avec toute l'indignation qu'il méritait. Ce scélérat
alors employa la menace; il jura de me perdre. Il n'a que trop bien
tenu le serment.

«Lorsque je lui eus ôté toute espérance de me séduire, il n'eut pas de
peine à faire entendre à ma mère, que deux filles diminueraient trop
la fortune de son fils[32], et qu'il serait à propos d'en faire une
religieuse. Il connaissait ma répugnance pour cet état malheureux; il
ne doutait pas non plus que le choix ne tombât sur moi. En effet, ma
mère aigrie par le malheur de Valincourt, et par ses craintes pour sa
chère fille (qui pourtant étaient vaines) en parut plus cruelle à mon
égard. Elle me signifia sur le champ, que je rentrerais au couvent
dans huit jours pour y prendre l'habit. J'employai vainement les
prières et les larmes. Elle fut inexorable[33]. La veille de mon
entrée, Apatéon, le cruel auteur de tous mes maux, vint faire de
nouvelles tentatives. «Vous allez vous rendre malheureuse, me
disait-il... un mot et votre sort est changé... Je le puis,
continua-t-il (voyant que je ne répondais rien). Venez règner sur mon
cœur, et nager dans les plaisirs: J'ai la science (assez ordinaire)
de les faire naître: l'art (plus difficile) de les varier; et le
secret (bien rare) de prévenir le dégout.» Un silence dédaigneux fut
ma réponse. Il ne se rebutait pas. Je lui dis alors avec fermeté, en
lui lançant un regard accablant, que non seulement le couvent, mais la
mort même m'inspiraient moins d'horreur, que l'insuportable pensée
qu'il pouvait disposer de mon sort.

«J'entrai dans cette maison, mes jeunes amies; une année de noviciat
et deux de profession s'y sont écoulées dans la douleur. Je ne trouvai
plus, après m'être engagée, dans ce séjour qui me parut autrefois si
paisible, que le pénible ennui de son existance, l'odieuse privation
des plaisirs les plus innocens, une triste prison; la desunion parmi
les malheureuses victimes qui la remplissent, les petites intrigues,
l'esprit curieux, étroit, remuant, dédaigneux... Je ne suis pas
injuste; je ne fais pas à mes compagnes un crime de leurs défauts;
c'est le vice inséparable d'un état que réprouve la raison. O vous,
qui jouissez encore du bien que j'ai perdu pour toujours, de votre
liberté, filles aimables, voyez mes regrets, et qu'ils vous
instruisent. Croyez-en ma fatale expérience; il serait trop tard,
lorsque vous seriez instruites par la vôtre[34].

«Le ciel punit une mère injuste: j'avais à peine prononcé mes vœux,
que la petite-vérole enleva Bibi. Ma mère avait fait tenter sur moi
l'essai d'une pratique utile, et qui par cette raison même doit avoir
des contradicteurs: l'effet répondit aux vues de l'habile praticien
qui prit soin de moi: mais durant quelques jours l'on me crut en
danger: c'en fut assez pour que ma mère ne voulût plus entendre
parler de faire inoculer ma sœur. Cette tendresse pusillanime pour
Bibi, lui fut fatale, la petite-vérole naturelle l'ayant surprise à
l'improviste deux ans après[35]. Ma mère ne put survivre à cette idole
de son cœur...

«Il me restait un frère; son amitié, sa tendresse, de fréquentes
visites qu'il me fesait, me consolaient: et depuis quelques jours je
ne le vois plus. Son gouverneur vint hier; il paraissait avoir quelque
grand chagrin. Je tremble que ce frère chéri ne soit, à ce moment
peut-être, la victime de malheurs que je redoute et que je ne connais
pas.»



CHAPITRE XL

_Où l'on ne trouve rien de ce que l'on attend._


FANCHETTE et sa jolie compagne remercièrent la jeune religieuse de ses
avis, en promettant d'en profiter. Elles lui firent à leur tour le
récit des nouvelles noirceurs d'Apatéon; et tandis qu'elles
s'entretenaient, on vint dire qu'un jeune-homme et la vieille Néné
demandaient au parloir la belle Florangis et sa chère Agathe.

«Tout est prêt, ma chère fille, dit la gouvernante: nous avons des
consentemens, des dispenses: je me suis dite votre tutrice; on ne
connaît pas monsieur Apatéon; on a seulement parlé de votre oncle:
Venez: je n'aurai pas de repos que je ne vous voie la femme de cet
aimable jeune-homme.» Satinbourg prit la parole: «Je touche à mon
bonheur, si vous le voulez, mademoiselle: daignez l'assurer; j'ose
vous en presser pour la première fois.... Je serais cependant au
desespoir que vous vous contraignissiez: belle Fanchette, s'il vous
paraît plus convenable d'attendre quelques jours encore, je souscris à
tout, plutôt que de vous mortifier. Content de vous voir en sureté
dans cette maison, le premier de mes desirs est rempli.--Ma bonne, dit
Fanchette attendrie, je voudrais entretenir un moment Satinbourg en
particulier.» Agathe et la gouvernante s'éloignent, et se mettent à
causer avec sœur Rose. La conversation roula sur monsieur Apatéon.

«Quoi! madame, vous le connaissez aussi, disait la bonne Néné?
Croiriez-vous bien qu'il a su m'en imposer jusqu'au tems où
mademoiselle Florangis a demeuré chez lui? Cet homme a deux faces
également oposées: avec ceux qu'il n'a point intérêt de duper, il est
constamment honnête homme, porte la décence et la dévotion jusqu'au
scrupule: bien différent des autres hypocrites, qui se donnent
rarement la peine de l'être gratuitement. Avec celles qu'il veut
faire tomber dans ses filets, il change plus imperceptiblement que
l'aiguille d'une montre ne parcourt son cadran: avant qu'une jeune
fille songe à s'en défier, il a su lui faire trouver blanc, ce que
d'abord elle trouvait noir; il a l'art de l'aveugler; il l'empêche de
s'apercevoir qu'il s'est fait un changement dans ses idées. Pour moi,
qui fus constamment sa dupe de la première façon, parce que mon âge me
met dans le cas de ne pas l'être de la seconde, je me disais bien
quelquefois, que pour un dévot, il mangeait des morceaux trop
délicats, avait des meubles trop voluptueux, dormait trop tard,
alliait quelquefois l'opéra, la comédie avec les sermons: mais lorsque
ces pensées m'occupaient à un certain point, je m'efforçais de les
éloigner, en me rapelant que l'on ne doit pas légèrement critiquer la
conduite des supérieurs, qui peut avoir des motifs inconnus qui la
rendent innocente.--Hêlas! dit sœur Rose, en soupirant, voila comme
il fit avec moi: j'ai conçu, lorsqu'il n'était plus tems, tout ce que
vous venez de dire: J'étais trop ignorante: élevée dans ce monastère,
je ne connaissais le crîme et la vertu que de nom: il lut au fond de
mon cœur; il n'y trouva pas même de préjugés à combattre: il profita
de cette découverte, pour me débiter une morale, qu'il me dit être
celle de la nature... Un amant que j'adorais en profita: Apatéon lui
même... Si j'avais connu ce qu'une fille doit craindre des attentats
des hommes l'aurait-il pu!..--Ils ne me tromperont jamais, intérompit
la jeune Agathe, et j'aurai tiré ce fruit de la méchanceté d'Apatéon,
qu'il m'inspire une défiance (que l'on ne saurait trop outrer) envers
tous les hommes.»

L'entretien de la belle Florangis et de Satinbourg venait de finir: on
trouvait à ce dernier un air pensif, rêveur, indécis; ses regards se
fixaient sur Agathe: le teint de Fanchette était animé; il règnait sur
son visage une sorte de satisfaction, qui tempérait la tristesse dont
elle était accablée depuis la perte de Lussanville. «Tout est décidé
entre nous, ma bonne, dit-elle à la gouvernante: monsieur vient de me
donner la plus grande preuve que je pusse desirer de son attachement:
demain nous terminerons.» Néné ne pouvait contenir sa joie: elle la
témoignait à sa jolie pupille par les expressions les plus tendres,
lorsqu'on vint dire à sœur Rose que le gouverneur de son frère la
demandait à un autre parloir.

Tandis qu'elle y vole, Satinbourg, avant de prendre congé de Fanchette
et de sa compagne, leur aprit qu'il venait d'acquérir le fonds de
monsieur Delaunage. Et ses yeux s'attachaient encore sur la jeune
Agathe, que l'aimable Florangis caressait: il soupira. La gouvernante
lui dit qu'ils n'avaient pas de tems à perdre; et tous deux sortirent.



CHAPITRE XLI

_Où l'on trouve ce qu'on n'attend pas._


«JOUIS du sort que je t'ai préparé, mon aimable Agathe, si tu veux
diminuer ma douleur: Je trouve à t'aimer presqu'autant de plaisir que
m'en fesait éprouver ma tendresse pour Lussanville. Chère petite!
Satinbourg et toi, vous êtes dignes l'un de l'autre: il ne pourrait me
rendre heureuse, parce qu'il n'est plus d'homme au monde que je puisse
aimer; non, Satinbourg lui même ne le ferait pas[36]. Ton inclination
pour ce vertueux jeune-homme, va lui faire éprouver un sort bien plus
doux: il sera chéri; tu l'aimeras comme il est digne de l'être. Car,
mon amie, je ne m'aveugle pas sur son mérite; il en a beaucoup, et je
lui rens autant justice que toi-même. Mais j'aimai Lussanville: Cette
passion m'est si chère, que je ne puis me résoudre à l'immoler à
personne.» C'est ainsi que débuta la belle Florangis avec la jeune
Agathe, en quittant le parloir, pour retourner dans leurs chambres.

Lorsqu'elles furent rentrées: «Je vais t'aprendre ma chère poupone,
continua Fanchette, ce qui vient de se passer entre Satinbourg et moi.
Tu sais comme est ma bonne: cette femme estimable m'aime avec excês:
elle ne tremble que pour moi, et ne songe pas seulement aux dangers
auxquels elle s'expose en me servant: elle voulait me voir en sureté:
je m'y crois ici: mais j'ai formé le dessein de me délivrer d'un seul
coup de ses obligeantes persécutions, et de faire ta félicité. Lorsque
je me suis aperçue que vous ne pouviez plus nous entendre, j'ai
commencé mon entretien avec monsieur Satinbourg en ces termes: «Vous
voulez que je sois heureuse, monsieur, je le sais; et je suis pénétrée
de la plus vive reconnaissance pour tous vos soins généreux: vous
voulez de même assurer votre bonheur: Quel pensez-vous qu'en soit le
moyen le plus sûr et le plus efficace?..» Et je me suis tue.
Satinbourg me regardait interdit. Je l'ai pressé de me répondre.
«Vous obtenir pour ma femme, m'a-t-il dit; vous aimer, vous
adorer...--Monsieur, ai-je repris, vous m'êtes cher; je vous fais cet
aveu sincêre avec plaisir. Ce que je vais vous dire vous paraîtra
bisarre; mais je vous proteste d'avance, que l'amitié la plus tendre,
une parfaite estime, et tous les sentimens que vous devez souhaiter de
ma part, me l'ont dicté. Vous vous abusez, si vous croyez tendre au
bonheur en m'épousant, n'est-il pas vrai que dans votre femme, l'amour
seul, mais un amour vif, sans partage, tel que le vôtre enfin, est
capable de vous satisfaire?... Répondez-moi.--J'en conviens,
mademoiselle, m'a-t-il dit.--Eh bien, je puis vous accorder tous les
sentimens du cœur, hors cet amour, que vous méritez: mais je sais une
jeune personne, charmante, vertueuse, tendre, qui ne connaît que vous
au monde digne de son attachement. Tels sont les sentimens que vous
inspirez à la touchante Agathe, mon aimable compagne. Elle m'est bien
chère, vous le savez; si vous le voulez, vous pouvez la rendre
heureuse; je vous jure de l'être autant qu'elle, et par vous. Une âme
aussi génereuse que la vôtre, monsieur, ne sera pas insensible à ces
motifs: Agathe vous aime; je ne puis jamais avoir d'amour pour
personne; son bonheur et le vôtre me sont aussi précieux que ma
tranquilité même. Voilà tout...--Ah! mademoiselle, qui s'y serait
attendu! Pouvez-vous...--J'espère de vous bien davantage, ai-je
ajouté: c'est que vous ne parlerez de rien à ma bonne, que vous ne
soyiez l'époux d'Agathe, afin de nous épargner à toutes deux mille
petites mortifications...» Que te dirai-je, mon unique amie? Il a fait
quelques difficultés: je les ai combattues: j'ai dit que j'exigeais
cette marque de son attachement pour moi: j'ai tout obtenu, et
Satinbourg en ce moment instruit ta mère de ce projet. Tu ne doutes
pas qu'il n'en soit gouté: elle estime l'aimable jeune homme, elle
sera ravie. Quel bonheur pour moi, chère Agathe! je ne formerai plus
de vœux, lorsque je te verrai la compagne chérie de ton amant, et que
je pourrai me dire à moi-même, que je rens à ta mère un fils au lieu
de Dolsans...» La jeune Agathe, émue, pénétrée, était pendant ce
discours dans les bras de Fanchette; elle levait sur elle ses yeux
chargés de larmes délicieuses; elle allait lui parler, lorsque sœur
Rose ariva dans la chambre des jeunes pensionnaires, en donnant les
signes de la joie la plus vive.

«Mon frère, leur dit-elle... ce frère que je chèris...--Eh-bien, dit
l'aimable Fanchette?...--Échapé de mille périls... Dês ce soir, au
plus tard demain, je pourrai le revoir!... Concevez-vous, mes amies,
quelle perte c'était que celle d'un frère, l'unique personne au monde
qui s'intéressât au sort d'une infortunée... On a voulu me cacher le
danger auquel ses jours vienent d'être exposés, tant qu'on n'a pas été
sûr de l'en pouvoir délivrer... On avait raison: j'aurais succombé
sous ce dernier coup du sort: au lieu qu'en l'aprenant aujourd'hui,
tout, jusqu'à ses malheurs, augmente la joie de savoir qu'il va m'être
rendu... Ah! partagez-la, mes amies; mon frère est digne d'intéresser
toutes les femmes: c'est l'amant le plus fidèle et le plus tendre; il
joint aux grâces de la figure, tous les talens, toutes les vertus.
Quel bonheur pour celle qu'il aime! C'est pour elle qu'il vient de
tant souffrir, et c'est elle qui sera sa récompense! Que j'envie un
sort si beau!--Et celle qu'il aime en est-elle digne, dit la jeune
Agathe?--Je ne la connais pas, reprit sœur Rose: le gouverneur de
mon frère dit qu'elle est belle et sage.»

L'office du soir sonna: sœur Rose les quitte, et les deux jeunes
amies continuèrent à s'entretenir. «Je ne sais, disait la belle
Florangis; mais cette jeune sœur m'intéresse vivement: Je lui trouve
des traits... Je me trompe sans doute: une illusion trop chère me
montre des ressemblances qui n'existent que dans mon imagination...
Parlons de toi, ma fille.--Mon adorable amie, disait la tendre Agathe,
recevez l'hommage d'un cœur que vous venez de remplir d'un sentiment
inconnu, délicieux, inexprimable: je le sens palpiter: un trouble...
une chaleur... un plaisir... Je m'égare, chère Fanchette, mais dans
cet égarement même, voyez ma reconnaissance.»



CHAPITRE XLII

_Qui doit instruire de bien des choses._


«OU SUIS-JE, et que viens-je d'entendre! dans ce souterrein, une
voix... Mes entrailles en sont encore émues... J'ai cru reconnaître la
voix de mon fils... Ciel! des cris!... le cliquetis des épées!... Je
frissonne: mes cheveux se hérissent: de l'épouvante s'empare mon
cœur...»

Et l'asiatique, que nous avons laissé dans la maison du marquis de
C***, s'élance hors du lit. Il ne sait plus ce qu'il doit penser du
jeune-homme dont l'accueil flateur l'a séduit. Il veut sortir: il
s'aperçoit qu'il est inutile de le tenter, et son trouble augmente.
Tandis qu'agité de mille pensées, il s'accuse lui-même d'imprudence,
son étonnement redouble: un inconnu prononce ces mots:

«Redoutez le châtiment que méritent des crîmes multipliés! Infâmes!
votre honneur dépend de celui que vous avez lâchement opprimé, à
l'égard duquel vous avez indignement violé les droits des citoyens et
de l'humanité... Rendez-le moi, perfides: hâtez-vous... O mon fils!
cher objet de mes soins, le ciel permet que je vous serve... Que
vois-je!... et vous aussi monsieur! vous que tout le monde a cru mort!
ô malheureux amant! que Lussanville et moi, nous vous avons souvent
pleuré!»

Au nom de Lussanville, qu'il venait d'entendre, la surprise de
l'asiatique cessa: il comprit que c'était le gouverneur du jeune
Lussanville qui délivrait son élève. Il attendait impatiemment le
moment d'être instruit de ce qui l'intéressait le plus.

Cependant le vieillard Kathégètes, aprês avoir accablé de reproches le
marquis de C*** et le comte d'A*** (qui toujours avaient agi de
concert) se hâtait d'éloigner son élève et Valincourt de ces lieux
détestés. Et c'était le matin du jour même où la bonne Néné croyait
que Fanchette deviendrait femme de Satinbourg; où ce jeune homme
devait épouser Agathe; où sœur Rose attendait son frère. L'aimable
Lussanville, dês qu'il fut hors du souterrein, se précipite dans les
bras de son gouverneur, et lui dit: «Ah mon papa! qu'est devenue mon
adorable Florangis? Laissons à leurs remords le comte et le marquis:
parlons de mon amante.--Sortons d'ici, lui répond le respectable
vieillard; nous en aurons bientôt des nouvelles.

--Comment avez-vous pu me découvrir, disait en chemin Lussanville à
son instituteur?--Le ciel, mon cher fils, répondit le vieillard, se
sert de tous les moyens, pour sauver l'innocent et punir le coupable.
Lorsqu'en cherchant votre amante chez le marquis, vous disparutes
tout-à-coup, je fus étonné; mais je ne crus point votre mort. Je
courus solliciter des ordres pour faire arrêter votre ennemi. Malgré
tout son crédit, hier ils me furent expédiés. Mais tandis que je
fesais agir les amis de votre famille, on m'aprit votre rencontre avec
le comte d'A***; je me vis dans un nouvel embarras: qu'étiez-vous
devenu? Durant quelques jours, mes recherches ont été inutiles. Mes
inquiétudes s'accrurent. J'avais toujours des soupçons sur le marquis,
quoique depuis l'enlèvement de mademoiselle Florangis, le comte et lui
parussent brouillés. Comme je retournais hier sur le soir à la ville,
je vis qu'on fesait des embellissemens à une maison voisine de celle
du marquis d'où nous sortons. Je m'en aproche, et découvrant un jardin
qui me paraît beau, j'y pénètre: une solitude absolue règne partout.
Je parviens à des bosquets charmans; je m'introduis dans des
labyrinthes et des routes tapissées de verdure, endroits délicieux,
s'ils n'étaient souillés par la débauche. J'entens dans l'éloignement
parler d'un ton animé. Je marche avec précaution, et lorsque je ne fus
plus séparé de ceux qui s'entretenaient, que par une haie de lilas, je
détournai quelques branches, et j'aperçus le maître de la maison avec
deux inconnus.

«Si l'on en peut juger par ce portrait et la petitesse de ce soulier,
c'est elle-même, disait-il. Qu'elle est belle!--Lorsque d'A*** montra
ce portrait chez la baronne de V***, intérompit un jeune homme, toutes
les femmes ont dit qu'il était flaté: le comte jurait qu'il était
audessous de l'original: ce fut bien pis, quand il fit voir la
chaussure de cette jolie persone; les dames se récrièrent; le comte
fesait des sermens, qui n'étaient pas écoutés: mais s'étant avisé de
dire que la fille de la baronne avait un soulier aussi mignon que
celui qu'il leur présentait, toutes ces folles changèrent subitement
de langage: il ne s'en trouva pas une qui ne prétendît pouvoir s'en
servir, et pas une seule pourtant qui osât l'essayer toutes, jusqu'à
la jeune agnès, qui n'était sortie du couvent que depuis huit jours,
s'en défendirent en rougissant. Quel désespoir pour l'amant chéri de
cette belle, lorsqu'il aura vu entre des mains étrangères ces dons
précieux qu'il tenait d'elle!»

«Jugez de mon étonnement et de l'espérance que je conçus, mon cher
Lussanville, en me rapelant que durant notre voyage de Bayonne, vous
aviez un jour entre les mains un soulier tout semblable à celui qu'on
admirait! Et je redouble d'attention.

«Tandis que le jeune homme avait parlé, le maître du jardin examinait
curieusement le portrait, la chaussure mignone, et la boîte d'où l'on
avait tiré tout cela. «Son amant respire! s'écrie-t-il avec
étonnement... Et connaît-on bien les parens de cette jeune fille?--La
belle Fanchette est, dit-on, la nièce d'une marchande de modes, qui se
nomme, comme elle, Florangis.--Fanchette! Florangis! (J'ai cru le voir
pâlir.)--Oui, reprenait le jeune homme, elle fut élevée par celle que
je vous dis.» Et l'inconnu considérait de nouveau le portrait. «Nièce
de la marchande de modes, reprit-il!... Apatéon l'enlève, par des
ordres du magistrat sans doute, puisque...--Apatéon est son
tuteur.--Qu'entens-je!... Ces traits... ce nom... le petit pied
qu'indique cette chaussure... pupille de monsieur Apatéon...
Qu'est-elle devenue?--Nous le saurons bientôt: mais nous l'ignorons à
présent... Vous y prenez beaucoup d'intérêt!--Une jeune personne que
je vis un jour, belle comme l'original de ce portrait, et dont cette
mule quitta le pied dans une singulière avanture, m'inspire les
sentimens les plus vifs, et j'ai résolu de l'épouser.--Épouser est
bon!... Mais oui, cette mule est à elle... Vous la vites?--Au faubourg
saint germain.--C'est où demeure son amant, un jeune langoureux, qui,
comme vous, veut épouser, et que nous retenons chez moi jusqu'à ce que
son cœur ou son cerveau soient guéris.--Et quel est le but d'un
attentat...--De lui souffler sa maîtresse: d'honneur, c'est là tout.
Il sortira de nos mains quand il en sera tems.--Mais de quel
droit...--Bon! ce n'est qu'un roturier[37].--J'entens.--Sa jolie
maîtresse est un peu revêche; nous la lui rendrons souple, aguerrie...
Si pourtant c'était la _vôtre_... on pourrait...»

«Le maître de la maison a paru indigné: il s'est levé sans repliquer,
et s'est tourné vers un vieillard qui n'avait pas ouvert la bouche.
Ils se sont aprochés l'un de l'autre, et se sont dit quelques mots,
que le marquis n'a pas entendus.

«La chaussure de votre amante me fit comprendre que le jeune homme
possesseur de la boîte qui la renfermait, était le marquis de C***; je
jugeai que vous ne pouviez être que chez lui. Je me hâtai de me
retirer. Le marquis et les deux inconnus gagnèrent ensemble la maison
du premier, qui conservait encore l'air de solitude qu'il lui donna
lorsqu'il vous eut fait disparaître. Je présumai que cette mystérieuse
conduite couvrait une trame odieuse. En arrivant chez vous, je
trouvais les ordres que j'attendais. Je n'ai pas perdu un moment. Je
vous ai trouvé. Le reste vous est connu. Mais vous, mon cher fils,
aprenez-moi ce qui vous est arrivé tandis que vous avez été retenu par
des scélérats, dont vous dédaignez de vous venger.

--Vous vous rapelez, dit l'amant de la belle Florangis, que de C***
m'ayant provoqué au combat, je le suivais. En traversant une petite
cour, je voulus mettre l'épée à la main: tout-à-coup je chancelle; un
pistolet part; la terre s'entr'ouvre; couverts d'une pluie de sang,
nous enfonçons tous deux... parce que nous étions sur une trape
recouverte de gazon, et que l'on voulait persuader que nous étions
blessés. Je fus conduit dans une salle souterreine, où l'on
distinguait à peine les objets à la triste lueur d'une lampe
sépulcrale. Durant plusieurs jours je ne savais ce qu'était devenu de
C***. Enfin il reparut. «Ton amante a péri, malheureux, me
dit-il[38]». Un coup de poignard m'eût été moins sensible. Je pousse
un cri de fureur et de désespoir, auquel le marquis répondit par de
longs éclats de rire. «Mais auparavant, a-t-il continué, le comte
d'A*** et moi, nous avons satisfait les desirs qu'elle nous avait
inspirés. Vis avec cette affreuse connaissance: rien ne peut
t'arracher d'ici, mes précautions sont prises pour que l'on ne te
découvre jamais.--Et la foudre ne t'écrase pas, indigne! m'écriai-je:
elle ne renverse pas ces lieux abominables où tu me retiens, où la
vengeance m'est impossible!» De C*** me répondit, avec un sourire
amer: «Sans ton impuissante rage, je ne serais vengé qu'à demi.» Il me
quitte. A sa place, une jeune fille dressée à tout le manége de la
débauche, fut introduite auprès de moi.

«La conduite du marquis à mon égard était bisarre: il s'efforçait de
me réduire au désespoir, en m'annonçant des horreurs, et la mort de
mademoiselle Florangis; et cependant ma table était servie avec
profusion et délicatesse: il allait jusqu'à vouloir me procurer ces
plaisirs licencieux si fort de son goût. La dangereuse syrène qu'il
avait mise auprês de moi, ayant vainement employé toutes ses
agaceries, elle fut remplacée par une autre, plus jeune, plus jolie,
plus retenue. Dans toute autre circonstance, je n'aurais pas répondu
de moi; mais je pleurais une amante adorée; mon cœur était fermé aux
plus douces amorces de la volupté. Je pris néanmoins du gout à
l'entretien de la jeune fille, à laquelle j'inspirais les sentimens
qu'elle demandait de moi. Mais il faut craindre jusqu'aux dons d'un
ennemi[39]: cette réflexion ne fut quelquefois pas inutile pour
affermir ma confiance.

«La passion que j'excitai dans cette âme avilie, lui donna du ressort,
et la rendit capable de générosité. Elle me dit un jour: «Je suis
heureuse avec vous dans cette prison: mais vous ne l'êtes pas: vous
allez me devoir votre liberté, des nouvelles de votre amante, et
l'occasion de la sauver. Elle respire; un certain Apatéon l'a enlevée:
le comte d'A*** et le marquis la lui doivent arracher; ce soir elle
arrive ici: la maison du vieil Apatéon est sur la route de bourgogne,
à quelques lieues de celles-ci: courez à son secours pour toute
reconnaissance, un jour souvenez-vous de moi tous deux.» J'étais hors
de moi, durant ce discours: j'embrassai la petite Lolote, qui sans
perdre de tems m'ouvrit une porte dérobée. Je me trouvai dans le
jardin. Je vole à Paris. Je comptais vous y trouver: mais vous etiez
alors occupé à me servir ailleurs. Je me fis accompagner de tous les
gens de la maison, et de quelques hommes qu'ils engagèrent à me
suivre. J'attendis le comte dans un lieu par où nécessairement il
devait passer pour entrer dans la maison du marquis. Nous tinmes ce
poste durant toute la nuit: le jour devenait grand, et nous
commencions à désespérer, lorsque je découvris le comte d'A***. Et
dans le moment, je le vis aux mains avec un jeune homme que sa fureur
allait immoler. Cet inconnu doit être estimable, puisqu'il se
montrait ennemi du comte. Suivi de nos gens, je cours sur le plus
méprisable des hommes. J'avais aperçu mon adorable maîtresse; mais je
voulais la venger, avant de lui montrer celui dont elle est adorée.
Valincourt vint à moi: je le méconnus: à peine le regardai-je: le
combat commence, et mon ami me seconde: les gens du comte abandonnent
lâchement leur maître: je l'épargnai, parce que j'étais le plus fort.

«Cependant le jeune homme que j'avais délivré s'éloignait avec
Fanchette et sa bonne. Le perfide comte feignant d'être touché de ma
générosité, me tend la main: Valincourt, que je venais de reconnaître
avec la même surprise que vous avez montrée, se joint à lui, et
m'aprend qu'il lui doit sa liberté. Je ne pus résister à ce bienfait.
Je vois sans défiance revenir les gens du comte. Ils étaient en
beaucoup plus grand nombre, et le marquis, que je ne remarquai pas,
les accompagnait. Dês qu'ils se furent aprochés, on se jette sur moi;
on saisit Valincourt; on nous désarme; on nous entraîne; nos gens sont
dispersés, et nous tombons tous deux dans le cachot où j'avais déjà
langui.

«Je ne retrouvai plus l'obligeante Lolote. Tous nos efforts pour nous
procurer la liberté furent inutiles. Cependant mon sort était bien
moins affreux que durant ma première détention: j'étais avec mon ami:
je lui disais: «L'aimable Florangis connaît leurs desseins: elle
saura se garantir de leurs embûches.»

«Valincourt me fit alors un récit que je souhaiterais de pouvoir
oublier: il me raconta des malheurs... des crimes... J'en frémis
encore... O fille infortunée!...

«On entrait dans paris, lorsque Lussanville cessa de parler. Mais
tandis qu'il vole chez la marchande pour revoir sa chère Florangis, ou
tout au moins s'informer des lieux qu'elle habite; que le marquis
humilié, rougit devant l'asiatique de l'affront qu'il vient de
recevoir, et de la générosité de l'amant de Fanchette; que l'étranger
et l'instituteur aplaudissent tout bas au gouvernement sage qui
protège également la noblesse et la roture; retournons au couvent, où
se passent de nouvelles scènes.»



CHAPITRE XLIII

_Où la mule de Fanchette fait un beau rôle._


ZÉLÉE comme elle l'était pour sa pupille, la bonne Néné souffrit
beaucoup de ne pouvoir quitter qu'à neuf heures monsieur Apatéon.
L'émotion de toutes les passions, et surtout la frayeur que lui
causait le retour inattendu de l'asiatique, avaient rendu le dévot
sérieusement malade, depuis la délivrance de la belle Florangis: il
gardait le lit et tous les soins de ses domestiques n'aprochaient pas
de ceux que, par habitude, la gouvernante prenait encore de lui. Dês
qu'elle fut libre, elle accourt auprês de sa chère Fanchette. Son
cœur batait d'avance: «Je vais la voir mariée, se disait-elle: ma
chère fille n'aura plus rien à redouter dans les bras d'un
honnête-homme: je vais quitter ce vilain Apatéon; demeurer avec elle:
ce sera moi qui prendrai soin de ses enfans!» Déja peut-être son
imagination qui s'échauffait, en représentait cinq à six à la bonne.
Elle arrive, sonne: et sœur Rose, dans le même moment, sortant du
chœur, venait auprès des deux jeunes pensionnaires.

«C'est aujourd'hui, mes bonnes amies, leur dit en entrant la jeune
religieuse, que je dois voir mon frère. Que cet heureux instant tarde
au gré de mes désirs!... Mais je vais vous perdre, ajouta-t-elle, en
versant quelques larmes... Je n'ai trouvé que vous dans cette maison,
depuis trois ans, que je pusse aimer: je serais morte d'ennui, si mon
frère ne m'était rendu.» Et l'on vient demander Fanchette et sa
compagne de la part de la gouvernante. «Monsieur Satinbourg n'est pas
encore ici, dit la vieille Néné!--Non, ma bonne.--Non!... Mais vous!
comme vous voilà! une robe commune! des mules[E]! Eh! ma fille! de
grâce, allez donc vous mettre à votre toilette. Un jour comme
aujourd'hui! C'est bien assez que l'on n'ait pu faire de préparatifs;
il faut du moins profiter de ce qu'on a. Voyez mademoiselle Agathe
comme elle est parée. Et c'est pour vous seule cependant!» Et
Fanchette de sourire. Et la bonne de n'y rien comprendre. Heureusement
Satinbourg arriva.

  [E]: Chers lecteurs et très chères lectrices, Fanchette avait mis
  ce jour là pour la six ou septième fois ces mules célèbres,
  mignonnes, brodées, brillantes, présent que l'amitié fit à
  l'amour, et l'amour à Fanchette, le jour que Lussanville la
  garantit d'être tout au moins étouffée par le brutal financier,
  et que l'asiatique, plus délicat, ne put résister à l'envie de la
  déchausser.

Il est bon de prévenir mes lecteurs que le jeune marchand étant venu
le matin avec sa mère chez celle d'Agathe, il y avait apris le retour
de l'amant de la belle Florangis: dans la conjoncture où il se
trouvait, cet évènement lui fit un double plaisir: il cédait
Fanchette; mais il allait la voir heureuse; par un autre, à la vérité;
mais qui la méritait à tous les titres: joignez à cela qu'une jeune
amante dont le cœur avait prévenu le sien, adoucissait bien le
sacrifice. Il sortit sans rien dire, et vola, pour précéder
Lussanville, au couvent de sa maîtresse, afin d'engager la bonne et sa
pupille à sortir avant que cet amant parût. Son but était de la lui
rendre encore plus chère, par la crainte où il serait de la perdre, en
aprenant qu'elle n'est partie de là que pour aller à l'autel.
Satinbourg, aprês avoir essuyé quelques petits reproches, et reçu
beaucoup de caresses de la bonne gouvernante, pria qu'on le laissât un
moment seul avec Fanchette. «Je dois vous instruire de ce que j'ai
fait, mademoiselle, lui dit-il. Hier, dês que je vous eus quittée,
l'envie de vous obliger (que de nouveaux motifs viennent de redoubler)
me fit tout mettre en œuvre pour devenir dès aujourd'hui l'époux
d'Agathe: J'allai trouver sa mère; je lui fis part de notre
conversation, et j'obtins son aveu: Je gagnai la mienne un peu plus
difficilement; elle vous aime déja: vous devez le jour à sa première
amie; elle s'était flatée de l'espérance de vous nommer sa fille; elle
n'y renonce que pour ne pas vous désobliger vous-même. En quittant ma
mère, je courus auprês de mon curé; le bon homme ne vous a jamais vue,
non plus que l'aimable Agathe Florangis: par une petite finesse, que
la bonté du motif rend excusable, je fis substituer au vôtre le nom de
baptême d'Agathe[40]: le notaire ce matin a formé le contrat civil; il
n'y manque plus que la signature de votre amie: sortons, et
rendons-nous chez sa mère, pour que l'aimable épouse que je reçois de
votre main remplisse cette formalité. De là, nous irons à l'autel. Je
sens, mademoiselle, dans ce moment mieux que jamais, que vous ne
pouviez être à moi: Je vous jure, en même tems, qu'aprês vous, il
n'est point de femme qui pût m'être chère, que votre jeune amie.»
Fanchette témoigna sa reconnaissance dans les termes les plus
flatteurs, que sa bonne entendit; ne demanda qu'un moment, et courut
avec Agathe embrasser sœur Rose.

Fanchette disait à la jeune religieuse: «Hêlas! nous perdons toutes
deux cette chère Agathe: car, pour moi, dês aujourd'hui, je dois
revenir avec vous.» Et sœur Rose, immobile, la regardait sans lui
répondre. Ses yeux parcouraient toute sa personne. «Ciel!
s'écrie-t-elle tout à coup, se pourrait-il!... Mademoiselle,
souffrez... Oui... je les reconnais... voila cette broderie que mon
frère me pria d'y faire... c'est mon ouvrage... Chère Florangis,
dites-moi, de quî tenez-vous ces mules?...» Fanchette troublée, lui
répond en rougissant: «De l'amant que j'adore, de monsieur de
Lussanv...» Précipitée dans ses bras, Rose collait sa bouche sur la
sienne avant qu'elle eût achevé de prononcer ce nom si cher à toutes
deux. «Eh! c'est mon frère, s'écriait-elle!.... C'est ton amant, ma
Florangis!... Tu vas être ma sœur!... Il vit pour toi! il va
paraître; t'épouser...» Et l'aimable Fanchette, rendue à l'espérance,
transportée, nageant dans une mer de délices, respirant à peine, lève
vers le ciel ses beaux yeux remplis des larmes de la reconnaissance,
presse Rose contre son sein, tend la main à la jeune Agathe, et dit:
«Lussanville!... l'unique et cher objet de la plus vive tendresse!...
Ah! dieu!... Non! je ne me plaindrai plus du sort: je vais revoir
Lussanville, je serai trop heureuse.--Mon adorable amie, lui répondit
Agathe, que nous allons être tous contens!»



CHAPITRE XLIV

_Scènes frapantes._


«QU'ELLES tardent long-tems, disait la gouvernante à Satinbourg! voilà
prês d'un grand quart d'heure... Enfin je crois les entendre.» Elle ne
se trompait pas.

Lussanville, son gouverneur, et Valincourt, avaient vu la mère
d'Agathe. L'honnête marchande ne croyait pas aux revenans; l'on était
en plein jour: vingt jeunes filles, parées pour la noce l'entouraient;
cependant elle avait fait un cri perçant, à l'aspect de l'ombre de
Lussanville. (Plus d'une jeune fille dira: «L'aimable spectre! un
pareil, à minuit, dans ma chambre, ne me ferait pas peur.») «Eh quoi,
madame! je vous effraye!... Remettez-vous... De grâce, dites-moi...
conduisez-moi sur le champ auprês de mademoiselle de Florangis...--Ah
monsieur! est-ce bien vous!...--On vous a cru mort, dit le gouverneur;
voila, mon cher Lussanville, ce qui cause cet effroi qui vous
surprend.--Eh! rassurez-vous, madame: je vis, je mange, je bois, je
parle: ce ne sont point mes mânes que vous voyez; c'est moi-même, qui
meurs d'impatience de revoir celle que j'adore.--Modérez-vous, reprit
le vieillard Kathégètes; et...--Et que voulez-vous que je fasse?... Je
ne puis... Je ne sais... Je ne sens rien que le desir de revoir la
divine Fanchette... et mon amour[41].» La marchande revint de sa
première surprise: mais elle sentait trop de choses encore, pour qu'il
lui fût possible de parler. Dans un même moment elle se représentait,
et le bonheur d'Agathe, que cet évènement assurait; et celui de
Fanchette, qu'elle aimait presqu'autant que sa fille; et le penchant
de Satinbourg qui cesserait; et la joie de la bonne Néné; et mille
autres choses. Enfin il lui fut possible de s'expliquer. «Mademoiselle
Fanchette n'est pas ici...--Ciel!...--Attendez!... Elle est avec ma
fille dans un monastère, où toutes deux n'ont rien à craindre des
financiers, des libertins, et des dévots.» Et tout de suite, elle
nomma cette maison. Lussanville était hors de lui. «Ma Florangis, ma
divine épouse, répétait-il mille fois... Allons: volons.» Il n'écouta
pas la marchande, qui sans doute allait lui faire part du mariage de
sa fille et de tout le reste. Il fesait prendre le chemin du couvent.
«Un moment! lui dit le gouverneur: passons du moins chez vous; changez
d'habits et de linge: vous pourriez effrayer tout le monde, et votre
maîtresse elle-même, comme vous venez de faire la mère d'Agathe.

--Mon cher Valincourt, disait Lussanville en s'en allant, admires-tu
que mon amante est dans le couvent de ma sœur? Peut-être déja se
connaissent-elles: les belles se recherchent; les âmes tendres aiment
à s'épancher l'une dans l'autre: Si nous allions les trouver amies?...
Avez-vous travaillé, mon papa, dit-il au vieillard Kathégètes, à ce
que nous avions projeté dês le moment où j'eus perdu ma mère?--Oui,
mon bon ami, et votre sœur sera bientôt libre.--Que dites-vous,
intérompit Valincourt?--Ah mon cher! reprit Lussanville, si tu
connaissais tout le prix de son cœur!... Une faute involontaire ne me
rendra pas son amitié moins précieuse...» Et l'on arrive. Les deux
amis se mettent à leur toilette; ils en sortent parés: et l'amour même
leur eût dans ce moment, cédé son bandeau, son arc, ses flèches, et
peut-être sa _Psyché_. Un élégant cabriolet les attend: ils partent:
et dans les rues, pas un vieillard qu'ils ne réjouîssent; pas une
femme qu'ils ne tentassent; pas un jeune-homme qui ne leur portât
envie; pas une jeune fille qu'ils ne fissent soupirer. Tandis qu'ils
volent au couvent, le vieillard Kathégètes va d'un autre côté.

Le bon gouverneur sortait à peine, qu'un domestique du financier oncle
de Lussanville, l'aborda. «Voila dix fois que je viens, lui dit-il,
sans vous trouver: et jamais rien ne fut si pressé.» On verra bientôt
ce que c'était.

Fanchette, Agathe et Rose étaient au tour: les deux jeunes
pensionnaires embrassent l'aimable religieuse, et sortent, sans
achever de l'instruire de ce qui s'allait passer: mais la supérieure
pense qu'on va marier Fanchette. Et la bonne ne savait que dire, en
voyant sa pupille avec les mêmes habits que lorsqu'elle l'avait
quittée. «Enfin, vous le voulez ainsi, ma chère fille, lui dit-elle:
c'est peu de chose: le mariage n'en sera pas moins bon.» Fanchette,
dans ce moment, s'attendrit jusqu'aux larmes; elle vient dans les bras
de sa bonne, et la caresse tendrement; elle veut lui parler,
l'instruire: Néné ne peut souffrir de retardemens: elle remet sa
pupille à Satinbourg; se jette dans une autre voiture. «Partons,
s'écrie-t-elle.» Et l'on part.

Déjà l'on était au pied des autels: le ministre paraît: Satinbourg et
la jeune Agathe se lèvent: Fanchette les suivait. «Miséricorde! dit
Néné, va-t-il donc en épouser deux!» Une courte exhortation précède,
le serment qui deux ne fait plus qu'un va se prononcer: lorsqu'on
entendit un grand bruit. Deux jeunes gens percent la foule, et
l'écartent avec violence: «Que faites-vous, ah ciel! s'écrie l'un
d'eux... arrêtez...» Il se précipite aux genoux de son amante, et lui
dit: «Chère Fanchette! j'allais donc vous perdre!...» Et sans
s'embarrasser de la présence d'un peuple entier, il exhale son âme
embrasée sur deux lèvres de rose. Tout est d'abord suspendu. Ensuite
il se fit un bourdonnement semblable au murmure des flots de la mer
agitée. «Que risque-t-elle, se disaient un essaim de filles aimables,
en comparant les trois charmans jeunes hommes? elle ne peut que bien
tomber.» Néné se frote les yeux, reconnaît Lussanville, court à lui,
serre étroitement la belle Florangis et son amant. «Et c'était moi qui
vous séparais mes chers enfans, leur dit-elle! Je l'ai pressée,
conjurée: elle ne se rendait qu'à mes larmes: (ce n'est pourtant pas
là ma plus haute sottise; mais Dieu est bon; il pardonne tout).--Le
mal n'est pas si grand que vous le croyez, madame, dit Satinbourg en
souriant: remettez-vous; voyez jusqu'à la fin.» Et laissant Fanchette
dans les bras de son amant, il se rapproche du ministre avec Agathe.
«Continuez, monsieur, lui dit-il; tout ceci n'est qu'un malentendu.»
La cérémonie s'achève. La mère de Satinbourg et la marchande riaient
sous cap; et la bonne Néné n'y comprit pas davantage, que les romains
aux oracles des _sybilles_; les scandinaves à l'_edda_, les turcs à
leur _alcoran_; et nos petits vieillards politiques aux affaires
d'état.



CHAPITRE XLV

_Qui pouvait mener loin._


GRAND nombre de mes lecteurs pourraient ne pas se rappeler tout d'un
coup, qu'Apatéon était instruit de la part qu'avait eue la gouvernante
à la première évasion de Fanchette, et qu'il avait dissimulé. Depuis
qu'il était de retour à Paris, il fesait éclairer toutes ses
démarches. Cependant il n'avait pu rien découvrir qui eût quelque
rapport à sa jolie pupille, si ce n'est le matin où Satinbourg
épousait Agathe. Ce jour là Néné s'observa moins: elle ne prit point
de détours, et courut droit au couvent: l'espion du dévot ne surprit
que le secret de la bonne: comme elle, il pensa que le jeune marchand
allait devenir l'époux de Fanchette: il se hâta de porter cette
nouvelle à son maître.

Un évènement qu'il attendait si peu surprit étrangement Apatéon, et
dissipa sa langueur. Il se fait habiller, suivre de ses gens,
accompagner de ses satellites, et vole au temple. Il arrive comme on
en sortait. Sa présence pétrifia Néné: Apatéon fut pétrifié de celle
de Valincourt: la vue de Lussanville, et d'une foule de gens bien
résolus, qu'il rangeait autour de son amante, pétrifia les lâches
satellites. Mais les deux jeunes amis et Satinbourg, apparement peu
disposés à la pétrification, sentirent la plus violente démangeaison
de s'agiter, à la vue du monstre humble, furieux et modeste. Brûlé de
la soif de la vengeance, Valincourt s'écrie: Tout l'univers ne te
sauverait pas. En même tems il veut l'atteindre. L'amant de la jeune
Adélaïde se trompait cependant: un mauvais carosse et deux bons
chevaux sauvèrent Apatéon: les satellites et les domestiques du
tartufe, malheureux piétons, ne couraient pas si vite: ils reçurent en
quelques minutes, autant de coups de canne qu'on en délivre par an aux
filous dans _Fès_, _Maroc_, _Alger_ et _Tunis_.

Enfin l'aimable et tendre Lussanville vit Fanchette en sureté. Ils
montèrent dans la voiture des nouveaux époux. Ce fut là que cet
heureux jeune homme apprit combien il était aimé, et que la constance
de sa belle maîtresse ne s'était pas un instant démentie, même depuis
qu'elle avait cru son trépas: il connut tout ce qu'il devait au
généreux Satinbourg, ainsi qu'à la jeune Agathe, dont la vive amitié
pour Fanchette avait rendu supportables à cette vertueuse fille des
épreuves trop rigoureuses. Florangis, embellie par la présence de ce
qu'elle aime, ne fut jamais si séduisante: Lussanville était ivre
d'amour et de plaisir: et l'heureuse Agathe, qui croyait retourner
chez sa mère, s'écrie avec surprise: «Mon amie! nous sommes à la porte
de notre couvent!--Cher amant, dit Fanchette à Lussanville, vous
devez la visite que je vous fais rendre: c'est l'aimable Adélaïde,
votre sœur et mon ami, qui ce matin m'a la première annoncé votre
retour et mon bonheur.--Ma sœur!... vous la connaissez!... vous vous
aimez!... divine Florangis!... Eh! voilà ce que je brûlais d'envie qui
arrivât, lorsque j'ai su que vous étiez dans son monastêre.» Et l'on
entre, et sœur Rose vient, et l'on n'entend que des cris de surprise
et de joie. «Pourquoi, dit Lussanville, ne vois-je pas Valincourt?» A
ce nom si cher et si funeste pour l'aimable religieuse, elle pousse un
profond soupir; prononce d'une voix tombante: «Il respire!...» et
s'évanouit. «Hélas! dit Fanchette, quel malheur d'aimer, lorsqu'on est
séparé par d'éternels obstacles!» Tandis qu'on secourt sa sœur,
Lussanville répondait: «Nous saurons peut-être les faire cesser.»

Tout le monde avait suivi les jeunes époux et Fanchette: on les
pressait de se rendre dans les lieux destinés à se réjouir. Rose
revint à elle: la tendre Florangis, en la quittant, lui promit d'être
de retour dans peu d'heures; et l'on s'éloigna.

A peine l'on commençait à se livrer à ces divertissemens que les
grands laissent au peuple, parce qu'ils rougiraient d'être heureux à
sa manière: (car ces fiers dominateurs du genre humain ont bien
d'autres amusemens: corrompre les mères de famille, séduire les filles
et les précipiter dans le désordre; tandis que l'on contracte d'un
air triste et morne le plus saint, le plus doux des engagemens; qu'on
en abolit les solennités, pour s'en cacher à soi-même, autant qu'il
est possible, tous les devoirs, voilà des mœurs!... O peuple! tu
serais perdu, s'ils passaient jusqu'à toi! danse, folâtre dans tes
mariages; que tes jeunes filles apprennent que c'est à ces fêtes
seulement qu'il est permis de souffrir que la main d'un jeune homme
presse leur main délicate... Méprise et le dévot atrabilaire, caffard,
hypocrite, intolérant, jaloux; et le libertin dédaigneux; sois
peuple... O nom sacré que Louis, le plus aimé des rois n'a jamais
prononcé sans s'attendrir!... Mais, où m'égarai-je?)...[F] Je disais
qu'à peine l'on començait à se divertir: Agathe, Satinbourg,
Fanchette, Lussanville, quittaient la table, et la mariée allait
danser un menuet, lorsqu'on vit entrer un de ces hommes préposés pour
faire régner le bon ordre parmi les citoyens. Tout le monde se
trouble: les tapageurs de la noce courent à leurs épées; leurs sœurs,
leurs maîtresses les retiennent: le nouvel époux, Lussanville,
Valincourt se lèvent, et reçoivent avec considération cet officier.

  [F]: Ce chapitre est un de ceux qui furent conservés en entier,
  et que le vieillard Kathégètes avoue.



CHAPITRE XLVI

_Comme se venge un tartufe._


«NE craignez pas qu'on vous manque, monsieur, dit Lussanville; faites
retirer vos gardes: nous respectons en vous non-seulement le magistrat
dont vous tenez votre pouvoir, mais notre souverain lui-même, dans
lequel nous en voyons la source et la plénitude: parlez: nous irons
avec confiance rendre compte de notre conduite aux ministres des
loix.»

«Vous êtes, messieurs, reprit l'homme _noir_, tels que j'espérais de
vous trouver.» Le magistrat, fatigué par un certain monsieur Apatéon,
lui fit expédier il y a quelque tems un ordre pour faire arrêter un
jeune homme, qu'il accusa de méditer des _adultères_ et des
_séductions_ chez d'honnêtes gens dont il s'est dit l'ami. Il ajoutait
que ne cherchant que le bien de ce jeune homme, il le retiendrait chez
lui jusqu'à ce qu'il eût instruit ses parens, et pris leurs ordres.
Dernièrement il a sollicité pour faire revenir auprès de lui sa
pupille, que de mauvais conseils, insinuait-il, avaient aliénée. La
manière dont tout cela s'est exécuté, a paru mériter quelqu'attention.
Aujourd'hui c'est une plainte beaucoup plus grave: la pièce est
singulière: ces dames, et vous, messieurs, voudrez bien en entendre la
lecture.


_A MONSEIGNEUR, etc._

   _Supplie três-humblement Philotès-Philogunes-Théophile-Benigne
   Job-Bonaventure-Théodore-Dieudonné-Clément-Simplicien-Boniface
   -Nicaise-Bon-Gilles-Blaise-Nabuchodonosor_ APATÉON, _bourgeois de
   paris, ancien marguiller de sa paroisse, des confréries du...
   etc., etc., etc._

   _Disant: que s'étant parci-devant muni de vos ordres, pour
   ramener dans la droite voie une fille, pauvre orfeline, qui lui
   fut confiée par le père d'icelle, avant d'aller rendre compte
   devant le grand juge, il aurait effectivement de nouveau reçu ce
   petit serpent dans son sein: Qu'il l'aurait même conduite dans
   une solitude, distante de quelques lieues de cette capitale, afin
   de couper tout-d'un-coup racine, par cette salutaire retraite,
   aux mauvaises habitudes et fréquentations de la susdite pauvre
   orfeline: Qu'il y aurait été durant plusieurs jours avec elle:
   Que par pure bonté, et désir de la gagner à dieu, il aurait
   souffert qu'une de ses compagnes, trop jeune pour être
   dangereuse, l'accompagnât: Que malgré cette indulgence, et
   d'autres bontés, capables de toucher le cœur le plus endurci,
   cette petite impudente ayant aparemment trouvé le moyen de faire
   parvenir de ses nouvelles aux jeunes libertins que peut-être elle
   avait favorisés (ce que la charité chrétienne empêche seule
   d'assurer), il se serait vu subitement attaqué au milieu de la
   nuit, par une troupe de gens armés, qui non contens d'enfoncer
   ses portes, piller sa maison, enlever la susdite pauvre orfeline
   et sa jeune compagne, auraient de plus si grièvement et si
   felonement maltraité, lui, susdit Philotès-Philogunes, etc._
   APATÉON, _qu'il en serait encore retenu dans son lit: Que par un
   effet de la plus noire perfidie et monstrueuse ingratitude, il
   aurait entendu la susdite pauvre orfeline, lors de son
   enlèvement, exciter ses ravisseurs à l'emmener aussi, lui_
   APATÉON; _ce qu'il soupçonnerait avoir été dit dans l'intention
   de l'exposer à des suplices cruels, et peut-être de le tuer, s'il
   n'était retenu par la maxime sainte, qui ordonne de croire le
   bien, et jamais le mal: Qu'heureusement pour lui, vieillard
   infirme, homme considéré dans son quartier, et qualifié comme
   dessus, il se serait trouvé, par hazard, que monsieur le comte
   d'A** passait auprês de sa maison; lequel ayant entendu
   l'horrible tumulte qu'on y fesait, serait entré, dans le dessein
   de le secourir; mais que ce seigneur ne se trouvant pas assez
   fort pour résister à une troupe de scélérats, il se serait
   retranché seulement à obtenir par ses remontrances, qu'on
   laisserait chez lui le suppliant: Qu'il aurait apris qu'à une
   certaine distance, ledit sieur comte d'A** ayant rejoint ses
   gens, qui l'avaient devancé, il avait entrepris de donner la
   chasse aux susdits ravisseurs: Que l'un d'eux, qu'il ne connaît
   pas, aurait profité du désordre que causait l'attaque, pour faire
   disparaître la susdite pauvre orfeline et sa compagne: que le
   même comte d'A**, s'étant emparé de quelques-uns des ravisseurs,
   les aurait fait conduire dans une maison apartenant à monsieur le
   marquis de C**, afin de tirer d'eux les lumières nécessaires sur
   leur forfait, ainsi que le nom de leurs complices: Que ceux qui
   avaient employé ces gens, ayant apris leur détention, auraient
   surpris un ordre pour les délivrer, et que par là le supliant se
   serait vu privé des éclaircissemens qu'il attendait: Que le
   supliant désespérait de jamais rien aprendre de sa pupille,
   lorsque le matin de cejourd'hui, dieu, qui ne permet pas que le
   crîme triomphe, avait voulu qu'il découvrît que la susdite pauvre
   orfeline contractait un mariage clandestin, avec un_ quidam, _à
   lui Philotès-Philogunes, etc._ APATÉON, _parfaitement inconnu:
   Qu'étant chargé par le père de la susdite pauvre orfeline, de la
   pourvoir; et le voulant faire, par amour de dieu, comme aussi en
   mémoire du défunt son ami, malgré les fréquentes incartades (si
   ce terme suffit) de la susdite pauvre orfeline, il se serait,
   dans son état de faiblesse et de maladie, transporté pour former
   l'oposition légale à la célébration, laquelle se serait trouvée
   parachevée: Que sa présence ayant épouvanté la susdite pauvre
   orfeline, elle aurait probablement excité trois_ quidams _à
   l'injurier et menacer, à telle outrance, que lui supliant, ancien
   marguiller, etc. aurait été contraint de chercher son salut dans
   une prompte fuite_.

   _De tous lesquels faits le supliant offre preuve et conviction;
   vous requiert droit et justice, monseigneur; demande que
   provisoirement la susdite pauvre orfeline, comme ayant contracté
   mariage illégalement, et clandestinement à l'égard de son tuteur,
   soit conduite ès salutaires retraites convenables à celles qui
   doivent pleurer toute leur vie d'avoir forfait à leur vertu. Et
   vous ferez bien._

    Signé: _Philotès-Philogunes, etc._

    APATÉON.


A tant d'hypocrisie, de noirceurs, de calomnies, un mélange d'horreur
et d'indignation se peignit sur tous les visages. «Je ne veux point
troubler votre joie, continua l'officier de justice. Dictez-moi
seulement vos principaux moyens de défense; je les présenterai au
magistrat, qui déja s'est fait instruire, et devant lequel il suffira
que vous paraissiez demain. C'est vous en dire assez.»

Ce fut alors que, malgré l'aimable Fanchette, Lussanville et
Valincourt, assez généreux pour avoir formé le dessein de ne jamais
réclamer la protection des lois, contre les attentats du marquis C**,
du comte d'A** et de l'indigne Apatéon, firent un détail complet de
toutes les indignités dont ces trois hommes s'étaient rendus
coupables. L'officier souriait en écrivant leurs dépositions.
Lorsqu'ils eurent achevé, la bonne Néné voulut aussi dicter à son tour
quelque chose; mais elle demanda que l'article demeurât secret. Elle
avait raison: sa convention avec le comte d'A**, quoiqu'extorquée, est
une tache à son histoire, dont elle aura toujours à rougir. L'officier
montra beaucoup d'étonnement, lorsqu'il sut que la belle Florangis
n'était pas celle qui venait de s'unir à Satinbourg, et que c'était M.
de Lussanville qu'elle devait épouser: il ajouta cette circonstance et
se retira fort satisfait.

Tout le monde continua de se réjouir. Et Fanchette, accompagnée de son
cher Lussanville, des nouveaux époux, de Valincourt lui-même qu'on
entraîna, retourna dans le couvent, où l'aimable Rose devait attendre
impatiemment son amie.



CHAPITRE XLVII

_Qui fera plaisir._


TOUTE cette aimable jeunesse était au parloir, lorsque sœur Rose
parut. Valincourt se tenait derrière les autres. «Chère amie, levez ce
voile, dit la jeune Agathe: mon époux et monsieur (ajouta-t-elle, en
montrant Valincourt) sont des frères aussi tendres pour vous, que
monsieur de Lussanville.» Et sœur Rose, qu'on ne nommera plus
qu'Adélaïde, se prête au désir de la jeune épouse de Satinbourg. Le
premier objet qui s'offrit à ses regards, ce fut son amant. Ses yeux
se remplissent de larmes: elle pâlit; et sentant que ses genoux se
dérobent sous elle, elle s'assied. Le cœur de Valincourt se déchira:
il s'approche. Mais tous deux interdits, retenus par les motifs les
plus puissans, n'osent prononcer un seul mot: ils ne s'intérogèrent et
ne se répondaient que par des soupirs. Lussanville les regardait,
pressait dans les siennes les mains de Fanchette, et l'entretenait
tout bas, lorsque le vieillard Kathégètes arriva.

«J'ai d'étranges choses à vous communiquer, dit-il en prenant à part
son élève: Votre oncle le financier, en retournant hier à la nuit
d'un vide-bouteille à demi-lieue de la ville, fut attaqué par un
homme, dont il venait de débaucher la femme: il a reçu deux coups
mortels: on l'a raporté chez lui baigné dans son sang. A force de
soins, il a recouvré pour quelques momens la connaissance. Comme il
vous croyait perdu, il a disposé de tout son bien en faveur de votre
sœur; ajoutant à son testament, qu'_il assurait dans sa conscience,
que les vœux de sa nièce n'avaient pas été libres; que sa sœur, en
mourant, avait témoigné des remords de l'avoir contrainte; et qu'elle
n'aurait désiré de vivre que pour réparer son crime: il prie les juges
ecclésiastiques et séculiers d'avoir égard au témoignage d'un
moribond, qui ne le rendait qu'à la vérité_. Il n'a survécu que
quelques minutes à cette déclaration. On est venu ce matin m'annoncer
tout cela, un instant aprês que je vous eus quitté. Comme on devait
juger l'affaire de la cassation des vœux de votre sœur dans la
matinée, j'ai couru chez son défenseur, à qui j'ai communiqué le
testament. Jamais rien ne pouvait se trouver plus à propos: votre
tendresse pour votre sœur; votre désintéressement, que l'avocat a
fait valoir, joint à ce témoignage de votre oncle, ont excité
l'admiration de vos juges, et les ont attendris: votre sœur est
libre: lisez; voilà le prononcé que l'on vient de me remettre.»

Lussanville, quoiqu'il ressentît vivement la triste fin de son oncle,
ne pouvait contenir sa joie de voir les liens de sa sœur brisés: et
lorsqu'on se fut assuré qu'on ne pouvait être entendu de personne du
monastère, il tint ce discours à l'aimable Adélaïde: «Chère sœur, tu
sais quels ont toujours été mes sentimens pour toi: ce fut avec un
sensible regret que je te vis faire le sacrifice de ta liberté, et
t'enchaîner par des sermens que ton cœur n'avouait pas. Mais, que
pouvais-je faire?... Le ciel nous a privés de notre mère: je dois
chérir son souvenir; elle m'aima... trop, peut-être, et ne fut pour
toi qu'une marâtre. Tu te rappelles que le lendemain de ce jour
funeste, je feignis d'avoir besoin de ta signature: je te priai de
mettre ton nom sur plusieurs feuilles de papier blanc. Muni de ces
choses nécessaires, mon gouverneur et moi nous agimes en ton nom, avec
tant de secret, que nous avons fait casser tes vœux par un arrêt
authentique, sans que personne s'en doute encore dans cette
maison[42].--Ciel! quel bonheur! s'écrièrent à la fois Fanchette,
Agathe et Satinbourg.--Dans cette affaire, je pouvais seul être ta
partie; et je n'ai pris que la qualité de témoin en ta faveur: tes
blancs-signés sont devenus entre mes mains et celles de monsieur
Kathégètes, des réclamations, des requêtes aux supérieurs
ecclésiastiques, aux cours souveraines: j'ai même, avant que je fusse
détenu par de C**, su toucher notre prélat, et le disposer à me rendre
ma sœur. Tout a réussi. Notre oncle, qu'un accident tragique vient de
nous enlever, a contribué, dans ses derniers momens, à ta liberté; il
a dévoilé les sentimens de ma mère, ses remords, l'aveu de la
contrainte qu'elle avait exercée; par le même acte, il teste en ta
faveur. J'ose entrevoir pour toi dans l'avenir une perspective
heureuse. Cette fille charmante qui veut bien consentir à ma félicité,
va rentrer auprès de toi: tout se prépare pour notre union; et le jour
auquel j'épouserai mon amante, nous ferons signifier l'arrêt: vous
sortirez toutes deux en même tems; nous serons inséparables.»

Ce ne fut pendant longtems que des félicitations à la tendre Adélaïde,
qui cherchait à lire son sort dans les yeux de Valincourt. Le
malheureux jeune homme était dans un état pénible, qui ne devait pas
finir encore. Il se fesait tard; on se sépara. Fanchette, baignée des
larmes d'Agathe, rentra dans son couvent. Lussanville s'éloignait à
regret, suivi de son gouverneur et de Valincourt. Les nouveaux époux,
portés sur les aîles des désirs, volèrent dans le temple de l'amour et
de l'hymen; et la bonne Néné se garda bien de retourner chez Apatéon.



CHAPITRE XLVIII

_Où les atrocités retombent sur leurs auteurs._


DE LUSSANVILLE et tous ses amis se levèrent de grand matin,
sans en excepter Satinbourg lui-même. Cet heureux époux de la
jeune Agathe, que l'amour venait de combler de ses faveurs
délicieuses, ne comprenait rien à la froideur de Valincourt.
«Vous êtes surpris, lui dit sa jolie compagne: mais vous ne
savez pas tout. Apatéon--Comment!--Oui.--Serait-il possible, grand
Dieu!--Malheureusement.» Si mon lecteur n'était instruit, cette
conversation ne serait pas des plus claires: mais c'est ainsi que
s'expliquent les nouvelles mariées; elles sont laconiques: la matière
leur est présente: elles croient que tout le monde doit comprendre à
demi-mot. «Hélas! répliquait le jeune marchand, que je les plains!...
Cependant cela ne m'arrêterait pas.»

Bientôt on se rassemble: on devait aller se présenter devant le
magistrat; on vole au couvent de Fanchette. On la trouve parée des
mains de sa chère Adélaïde. Jamais elle ne fut si touchante. Ses beaux
cheveux, qui recevaient d'une frisure _assortissante_ les plus
gracieux contours, n'étaient point déguisés par des poudres rousses:
on les voyait tels qu'ils étaient, parsemés de fleurs, retenus par
l'ivoire et les diamans, formans de longues tresses, qui recouvrent
son chignon: Sur un corset qui pince la taille la plus fine, elle
avait une robe dont le tissu, argent et soie, éblouissait la vue,
élégamment garnie, séyante, et de la meilleure feseuse: son joli pied
était chaussé d'un soulier de perles, qu'attachait une boucle
brillante, oblongue, en lacs-d'amour[G], du dernier gout.

  [G]: Ce sont celles que monsieur Apatéon avait imaginées.

Et d'où Fanchette avait-elle cette parure?... Lussanville, avant son
voyage de bayonne, l'avait commandé, de concert avec Néné: à son
retour, tout cela se trouva fait, et des l'instant qu'il fut libre, il
fit porter ces belles choses au couvent de Fanchette. Et pourquoi se
parait-elle?... Cher et curieux lecteur, les mémoires où j'ai puisés
ne disent rien de ses motifs: Mais, si vous le voulez, je ferai comme
les autres historiens mes confrères, je vous donnerai mes conjectures
pour des réalités: et je vous dirai, Que toutes les femmes, même les
plus honnêtes et les plus sages, étant un peu coquettes, Fanchette ne
voulait paraître devant le magistrat qu'avec tous ses avantages: _Ou_,
qu'indignée contre de C** et d'A**, qui n'avaient jamais eu de vues
légitimes, elle voulait montrer qu'ils auraient pu s'honorer d'un si
beau choix: _Ou_, qu'elle se parait pour faire mourir de rage
monsieur Apatéon, qu'elle allait braver: _Ou_, pour faire envier à
tout le monde le sort d'un amant qu'elle adorait. _Ou..._ Cher
lecteur, imaginez à votre tour des motifs, je vous donne carrière; ils
seront bien peu fondés, s'ils ne le sont autant que les miens.

On ne pouvait se lasser d'admirer la belle Florangis: Agathe, avec des
transports plus vifs, un air plus mignard, plus fin et plus tendre que
la veille, lui donnait mille baisers; Lussanville tressaillait; et la
bonne Néné balbutiait entre ses dents: _Je me poignarderais à présent,
si le comte_... L'on part. En chemin, Satinbourg disait à l'amant
d'Adélaïde: «Non, je n'hésiterais pas: vous êtes sûr d'être aimé: la
faute fut involontaire: l'audace d'un scélérat doit-elle donc rendre
malheureux deux jeunes amans faits l'un pour l'autre? Je dis plus: Si
la belle Adélaïde s'était oubliée, et que séduite par le gout d'un
moment, ou bien entraînée par... qu'elle eût consenti: mais que
bientôt le repentir succédant, elle vous eût rendu son cœur, il
serait dur et cruel de ne pas se laisser toucher. Vous êtes dans un
cas bien différent; elle est innocente; vous n'en pouvez douter.»
Valincourt, sans répondre, baissait les yeux. Mes lecteurs sauront
bientôt le dénouement de son avanture. Et l'on arrive.

Lussanville et la belle Florangis entrèrent les premiers; Agathe et
Satinbourg les suivaient; le gouverneur et la bonne Néné; la marchande
de modes, avec une douzaine de ses filles; Valincourt, l'air agité,
morne, les yeux collés à terre, la rougeur sur le front, terminait la
marche. Le magistrat les reçut avec cette honnête affabilité qui ne
l'abandonne jamais. Il avait à la main l'écrit de la veille, dont il
venait d'achever la lecture. Il fit de nouvelles questions à chacun
d'eux, à l'exception de la belle Florangis, à laquelle il n'adressa
que des complimens flateurs, sans lui dire un mot de l'affaire que
l'on traitait. Malgré lui ses regards allèrent chercher ce pied
charmant, que ses conquêtes avaient rendu célèbre: il sourit. Ensuite
il tint ce discours:

«Vos adversaires vont paraître: Croyez que sous le gouvernement sage
qui nous régit, il est impossible au crîme de se cacher longtems.
J'étais parfaitement instruit, avant même que monsieur Apatéon me
présentât sa dernière requête; et l'on me rendait un compte exact de
toutes ses démarches, depuis que la première m'avait fait concevoir
quelques soupçons... Vous, dit-il à Néné, montrez-moi l'écrit que vous
avez du père de mademoiselle Florangis.» Et la bonne le présente. «Cet
acte autorise, continua-t-il, tout ce que vous avez fait: Je loue vos
soins. Et vous, dit-il au vieillard Kathégètes, d'où vient ne vous
adressates-vous pas à moi, dês la première fois que votre élève
disparut? les magistrats sont les pères et les défenseurs-nés de tous
ceux que l'on oprime. Vous, monsieur de Lussanville, vous avez commis
des imprudences, qui seraient punissables, si vos adversaires
n'avaient toujours été les agresseurs; ou si même vous n'aviez été
trop grièvement outragé, pour que vous pussiez règler vos démarches
suivant les règles de la modération: Desormais, évitez les méchans: la
vertu la plus pure se tache avec eux, et l'on doit plutôt les fuir que
de les combattre. Pour monsieur Valincourt, son affaire est
embrouillée: il voudra bien me donner des éclaircissemens plus amples
en présence de son adversaire.» Le magistrat parla de Dolsans à la
marchande de modes; on vit qu'il n'ignorait rien. Enfin il vint à
Fanchette: il aprouva sa conduite en tout: «Vous ferez, mademoiselle,
lui dit-il, un modèle pour votre sexe, et tous les parens doivent
demander au ciel des filles qui vous ressemblent.»

Ces mots étaient à peine achevés, que l'on annonça le comte d'A**, le
marquis de C** et le _modeste_ Apatéon. Leur étonnement ne fut pas
médiocre, lorsqu'ils aperçurent, en entrant, la nombreuse assemblée
qui les attendait. Apatéon, surtout, voyait dans chacune des filles
que la marchande avait amenées, des témoins de la violence qu'il avait
faite à la jeune Agathe. Le magistrat entretint quelque tems en
particulier les trois coupables: on les vit rougir et pâlir tour à
tour. Mais surtout rien n'égalait le comique de la rampante figure
d'Apatéon, lorsqu'il vit toutes ses noirceurs dévoîlées, et prêtes à
être exposées au grand jour: Il avait les mains jointes; le corps
panché; le regard éperdu; poussait de douloureux soupirs; levait les
yeux au ciel avec l'expression de la rage et du desespoir; les
ramenait tristement sur Fanchette; retenait ses larmes; répondait en
s'inclinant jusqu'à terre le plus benignement qu'il était possible:
Mais toutes ses grimaces devenaient inutiles; il était démasqué.

Fanchette entendit avec autant de satisfaction que de surprise, le
magistrat ordonner au marquis de C** de remettre à Lussanville le
portrait, et l'autre présent qu'il avait ravi. Ces choses,
imprudemment montrées à l'asiatique, servirent à donner des lumières
au magistrat lui-même: il le fit entendre à la jeune Florangis; mais
sans entrer dans aucun détail. L'étonnement de Fanchette augmenta bien
davantage, lorsqu'elle aperçut à ses genoux ses deux fiers ravisseurs,
qui la priaient de choisir l'un d'eux, et de recevoir sa main et sa
foi. Ils n'avaient pu revoir ce pied enchanteur, et tous les attraits
de Fanchette, auxquels sa parure donnait un éclat qui les éblouit,
sans brûler de nouveaux feux. «Une pauvre orfeline, leur répondit la
jeune personne, ne porte pas ses vues si haut, messieurs.» Et
présentant la main à Lussanville: «Voila celui qui m'a choisie
le premier, et que je préfère à tout l'univers: il m'aime,
j'en suis sure; il m'estime, et surtout il est vertueux.»
Et le pauvre Philothès-Philogunes Apatéon pleurait à chaudes
larmes. «Qu'exigez-vous d'eux, mademoiselle, dit le judicieux
magistrat?--Qu'ils m'oublient, monsieur, répondit Florangis: Je leur
pardonne: puissent-ils changer; choisir parmi leurs égales une
compagne aimable, et vivre heureux avec elle! Pour monsieur Apatéon,
je me rapelerai toujours qu'il fut l'ami de mon père, et qu'il eut des
bontés pour moi. Quel est l'homme qui peut dire, au bout d'une longue
carrière, que sa vertu ne s'est jamais démentie! Je me trouve
heureuse, puisse-t-il l'être aussi!» Le magistrat donna de grandes
louanges à des sentimens si généreux, et congédia la belle Florangis,
Lussanville et leurs amis, après s'être fait donner des lumières sur
ce qui concernait Valincourt.



CHAPITRE XLIX

_Fanchette recouvre sa mule bleu-céleste._


ON se rappelle sans doute que l'asiatique avait été témoin de la
délivrance de Lussanville. A peine eut-il parfaitement connu que le
marquis et le comte, fiers de leur crédit et de leur naissance,
substituaient au devoir, le plaisir; au juste et à l'honnête, la
satisfaction de leurs passions effrénées; qu'il forma le dessein de
rompre avec eux: il vendit la petite maison que son amitié naissante
lui avait fait acquérir, enjoliver, habiter dans le voisinage de celle
de monsieur de C**, et revint à paris.

Toujours occupé de Fanchette, qu'il ne pouvait découvrir; sûr,
d'ailleurs, que Lussanville est en liberté, il souhaita d'éteindre un
amour sans espérance. Telles étaient ses dispositions, lorsqu'il reçut
en un même jour, de pondicheri, la nouvelle, impatiement attendue, que
le gouverneur, auprês duquel il était injustement accusé de faire un
commerce illicite, et d'avoir entretenu, avec le commandant de
madrass, une intelligence dangereuse, avait reconnu son innocence,
écrit en cour des lettres qui détruisaient les accusations qu'il avait
portées contre lui; rétabli son honneur dans la colonie, et permis
l'embarquement de toutes ses richesses: de l'orient, l'avis que trois
de ses vaisseaux, richement chargés, venaient d'entrer dans le port:
de son procureur à paris, que toutes les affaires qu'il y avait
laissées à son départ étaient enfin accommodées, les saisies levées,
les decrets purgés, et que l'assurance d'un entier paiement, qu'ils
n'eussent osé demander, lui fesait des amis de tous ses créanciers.
Tant de bonheur aurait été bien plus doux, s'il eût eu, pour le
partager, son fils, sa malheureuse famille, ou cette jolie Florangis,
qu'il croyait nièce de la marchande de modes; mais il ne laissa pas
de s'en réjouir beaucoup avec le bon instituteur.

Les raisons qui lui firent publier sa mort, il y avait trois ans;
cacher à ses anciennes connaissances son arrivée à paris, et changer
son nom, venaient de cesser; il sortit pour se montrer à ceux qui
furent autrefois liés avec lui. Sa première visite fut chez monsieur
Delaunage, ce vieillard voisin du père de Fanchette; qui voulait la
rendre maîtresse chez lui et la marier; qui fit des présens qu'on
renvoya; qui venait de vendre son fond à Satinbourg. La surprise du
vieux marchand fut extrême; dans le premier moment, il ne voulait en
croire ni ses yeux ni son ami. Enfin, convaincu qu'il voyait monsieur
Rosin, il l'embrasse tendrement, lui demande des nouvelles de sa
femme, de son fils...

«Elle est morte, intérompit Rosin; et mon fils est
perdu.--Perdu!--Oui, perdu dans paris, où je l'avais envoyé. Hêlas!
toutes mes recherches et celles de son gouverneur, ont jusqu'à présent
été vaines.--Mais on ne se perd pas de la sorte: vous le retrouverez.
Par le bon ordre qui règne dans cette grande ville, on découvre ce qui
s'y passe de plus secret.--Vous me rendez un peu d'espérance.--Votre
nièce a du montrer bien de la joie de votre retour?--Ma nièce! eh!
pouvez-vous m'en donner des nouvelles?--Vous ne l'avez pas encore
vue!--Et ne sais où la prendre.--Ah! quel plaisir pour tous deux!
c'est une merveille que votre nièce: une fille... Si le jeune
Satinbourg était ici... Il ne tarit pas sur son éloge: demain...--Et
si vous voulez m'obliger, que ce soit dês aujourd'hui.--Ainsi que
vous, je ne sais plus où la prendre: on parle d'un couvent...
Satinbourg dira tout cela; et nous ne pouvons le voir que demain. Mais
votre nièce va vous offrir l'image vivante de votre sœur, lorsque,
dans son printems, ses grâces, son éblouissante beauté lui
soumettaient tous les cœurs.--Vous éloignez le moment de la voir, et
vous augmentez l'envie que j'en ai. Elle est, dites-vous, belle comme
sa mère?--Je crois qu'elle la passe.» Et Rosin tressaille. Il se dit à
lui-même: Ma nièce ressemble à la belle Fanchette... elle a tous les
traits de ma sœur: elle me tiendra lieu de fils, de maîtresse... et
puisque dans le monde, il existe une puissance qui rendra légitimes
les sentimens qu'elle m'inspire, je suis riche, j'en profiterai. «A
demain, monsieur Delaunage?--Dês le matin nous irons ensemble chez
Satinbourg; une jeune épouse, je m'en souviens encore, fait dormir
tard; nous le surprendrons au lit; vous vous ferez connaître...--Ce
Satinbourg est marié?--Il vient d'épouser l'amie de votre nièce.--Ah!
cela me soulage.--Vraiment ce n'est qu'à son corps défendant...»

Une visite survint au vieillard: et Rosin, transporté de joie, le
quitta.

Le lendemain, la nuit n'avait pas encore fait place au jour, que
Rosin s'éveille, s'habille, prend la jolie mule bleu-céleste qu'il
avait enlevée à Fanchette, et vole chez Delaunage. Le vieillard fut
surpris de le voir si matin. «Voulez-vous donc intérompre, lui dit-il
en riant, de jeunes époux lorsqu'à peine ils commencent à gouter un
sommeil bienfesant, qui répare leurs forces épuisées? Il n'est pas
tems encore. Attendons.--Que voulez-vous? répondit Rosin: je brûle
d'impatience: j'ai perdu tout ce qui m'est cher, un fils mon unique
espérance; une maîtresse toute belle, sage au milieu des enlèvemens;
le vrai phénix en un mot; si séduisante... cette jolie chaussure l'a
parée...--Mademoiselle Florangis, dit froidement Delaunage, ne le cède
pas encore à votre phénix pour cet attrait-là... Vous allez en juger.»

Les deux amis s'entretinrent durant quelque tems de leurs affaires, de
la fortune de Rosin, de ses avantures. «Vous ne donnates point de vos
nouvelles à ce pauvre Florangis? disait Delaunage.--J'écrivis
plusieurs fois; mais je ne reçus jamais de réponse: ce fut
indirectement que j'apris leur mort. J'ai su depuis que, de plusieurs
vaisseaux qui portaient de mes lettres, le premier fit naufrage,
et les autres furent pris par les anglais.--Il me paraît que
dans ces climats éloignés, la fortune s'est lassée de vous être
contraire?--Comme vous le savez, je quittai paris avec quelques
débris de ma première fortune: ce fut un crîme aux yeux de mes
correspondans: on m'accusa de mauvaise-foi: on tâcha de flétrir ma
réputation: on fit des poursuites; et tout le poids de la haîne tomba
sur moi: je l'avais prévu et souhaité: Florangis était vertueux, mais
pusillanime; ma sœur s'affectait trop; j'aurais voulu, au prix de la
moitié de mon sang, leur épargner les maux qu'ils ont soufferts. Je
plaçai avantageusement mes fonds et j'eus un emploi d'écrivain sur le
vaisseau qui me transportait. Arrivé à pondicheri, je tins les livres
d'un fameux négociant, et j'eus en même-tems la liberté de trafiquer
pour mon compte. Tout me réussit: je gagnai la bienveillance de mon
commettant, pour le bon ordre que je mis dans ses affaires: les
miennes florissaient: au bout de quelques années il m'associa avec
lui. Tout n'en alla que mieux; parce que je devins plus hardi, et que
le bonheur continuant à me seconder, notre fortune doubla en três-peu
de tems. Mon associé mourut: les anglais prirent pondicheri: j'avais
rendu des services d'importance, avant la déclaration de guerre, à
divers commerçans de cette nation; ils m'en témoignèrent leur
reconnaissance, dans la desolation publique, en me fesant rendre
toutes mes richesses: je fus le seul à quî la guerre, pour le moment,
ne fit point de tort. Mais cette faveur pensa causer ma perte dans la
suite. Dês que la paix fut rétablie entre les deux nations, les
envieux que mon bonheur m'avait faits, ne manquèrent pas de me
noircir auprès du nouveau gouverneur. L'orage de jour en jour
grossissait sur ma tête: le danger devenait pressant: je songeai à
mettre en sureté ma vie avec une partie de mon bien; et craignant que
mon fils, que je venais d'envoyer à paris, ne fût arrêté, je
renouvelai à son gouverneur la défense de paraître parmi nos
connaissances. La haîne de mes ennemis s'envenima au point, que pour
m'y soustraire entièrement, je fis publier ma mort; tout le monde la
crut jusqu'à mon fils; son guide savait seul mon secret. Valincourt
(c'est le nom que je lui fais porter) aimait lorsqu'il aprit cette
nouvelle: il disparut quelque tems aprês, et l'objet de sa tendresse
même ignora quel était son sort. Le conducteur que je lui avais donné,
me rejoignit, m'aprît cette fâcheuse nouvelle: je fus au desespoir.
Nous revînmes tous deux en france, avec ce que je pus emporter de mes
richesses. Aujourd'hui tout a changé; on me rend justice à pondicheri;
et si je retrouvais mon cher Valincourt, aussi-bien que ma nièce, je
n'aurais plus rien à desirer.»

Lorsque Rosin eut fini son récit, il était l'heure de se rendre chez
Satinbourg; il part avec Delaunage. Mais les jeunes époux sont déjà
sortis: on nomme le couvent de Fanchette; ils viennent de s'y rendre.
Les deux amis y volent. L'aimable Adélaïde paraît seule, pour leur
apprendre que Satinbourg et sa jeune compagne n'ont fait que passer.
Delaunage demande Fanchette. La jeune religieuse crut la devoir celer.
Rosin était vivement frapé des grâces de la charmante sœur:
son cœur facile à s'enflâmer s'intéressa pour elle: il
l'entretint quelques momens, et lui dit des douceurs. Adélaïde
le considérait; quelques traits, un son de voix qu'elle crut
reconnaître, fixaient son attention. Rosin, charmé, lui dit:
«Comment a-t-on pu se résoudre, madame, à ensevelir tant d'attraits
dans un cloître?--Ensevelie! moi!... j'en serais au desespoir.--Vous
n'êtes pas...--Si.--Et...--Dans deux jours... Vous connaissez monsieur
Satinbourg; dans deux jours vous saurez tout.--Ah ciel!... Madame,
j'aimais une jeune personne toute belle que j'ai vue deux fois... j'en
devins éperdûment amoureux dês la première... mais vous l'égalez.
Cette mule fut à elle.--Voyons... Mais... Je crois...--Il faut me la
rendre?--Venez la reprendre demain.» Rosin fut ravi que ce bijou lui
fournît un prétexte de revoir la jolie cloîtrée: il y consent, et sort
avec le vieux marchand.

Adélaïde, en voyant la mule mignone, présuma qu'elle ne pouvait
apartenir qu'à Fanchette. Mais comment se trouvait-elle entre les
mains d'un homme connu de Satinbourg? Elle vole auprês de son amie,
qu'elle ne nomme plus, que son aimable sœur: elle lui rend compte de
ce qui vient de se passer, et lui présente la mule: Fanchette la
reconnaît avec surprise; raconte comment et dans quelle occasion elle
l'a perdue, cherche la semblable, la retrouve, et les chausse. Les
deux tendres amies s'épuisèrent en conjectures. Deux heures aprês le
même sujet les occupait encore; et la jeune Agathe paraît.



CHAPITRE L

_Nouvel enlèvement._


MA CHÈRE Florangis, voici bien d'autres embarras: un oncle,
dont jamais je n'avais entendu parler, tombe des nues pour
venir nous tourmenter...--Que m'aprens tu, chère Agathe!--Oui,
votre oncle, un monsieur Rosin: monsieur Delaunage qui nous
quitte, vient de nous aprendre cette nouvelle.--Ciel! quel bonheur
inattendu!--Réjouissez-vous!... vous ne savez pas encore...--Ah! que
je le voie seulement.--Gardez-vous en bien!... Aprenez ses desseins,
et que sa venue qui devrait nous causer à tous la joie la plus vive,
ne nous aporte que de la tristesse. Votre oncle brûle d'envie de vous
revoir: il a tout pouvoir sur vous: il ne consentira jamais à votre
union avec monsieur de Lussanville...--Ah! dieu!...--Non: il a perdu
sa femme et son fils unique, raporté des richesses immenses; il veut
vous rendre maîtresse de toute sa fortune en vous épousant. Tels sont
ses desseins.--Ma tendresse et mes larmes les feront changer.--Ne vous
en flattez pas: il vous a vue, nous ne savons comment; il vous aime
sans vous connaître. Il n'est qu'un moyen de vous délivrer
tout-d'un-coup de mille tracasseries: monsieur de Lussanville ignore
tout ceci: allons l'instruire: nous resterons chez lui tout le jour:
cette nuit vous vous épouserez: demain nous irons voir votre oncle,
qui n'ayant pas publié son retour assez tôt, n'aura rien à dire.»
Fanchette, troublée, hésitait: Adélaïde se joignit à l'aimable Agathe,
pour la déterminer.

Les deux amies sortaient pour se rendre chez la marchande de modes,
d'où l'on devait faire avertir Lussanville et la bonne Néné: A la
porte du couvent, un homme s'entretenait avec une jeune fille, qui
prononça le nom de Valincourt: Fanchette et l'épouse de Satinbourg
s'arrêtent, fixent la jeune personne: elle leur parut une de ces
infortunées, qui se privent elles-mêmes du titre de citoyennes, et
font à part une classe avilissante, exhalaison impure de la corruption
des grandes villes: Agathe et Fanchette détournent la vue en
rougissant pour elle. Cette fille était la petite Lolote, qui venait
de reconnaître Rosin. Dans ce moment, les yeux du père de Valincourt
rencontrent la belle Florangis. «Oui... c'est elle-même, s'écrie-t-il,
elle a... voila cette jolie mule que je viens de remettre à l'aimable
religieuse... Je n'ai pas encore examiné ses traits avec autant
d'attention: quelle image ils me retracent!... si ç'allait être... Je
ne laisserai pas échaper cette occasion de m'en éclaircir.» Ces
dernières paroles frapent l'oreille de Fanchette: elle remet l'inconnu
qui voulut un jour la secourir; se hâte de monter dans le carosse de
place qu'Agathe avait amené; lève les portières, et par-là se livre
elle-même. Le cocher, à quî Rosin eut le tems de dire un mot, suivit
les ordres qu'il lui donna.

On arrête aprês un trajet fort court: la portière s'ouvre, et Rosin
présente la main à Fanchette, qui se voyant dans une maison inconnue,
fait un cri, et se jette entre les bras d'Agathe.



CHAPITRE LI

_Obstacle qu'on n'attendait pas._


«PARDONNEZ, mademoiselle, dit Rosin, une petite tromperie, que
l'impatience de vous connaître a seule suggérée... Calmez cette
frayeur qui m'est injurieuse, mesdames: il n'est personne au monde qui
plus que moi rende hommage à la vertu unie à la beauté.» Fanchette se
sentit rassurée par ce discours: l'inconnu lui prit la main; elle ne
la retira pas: il lui sembla que dans son cœur cet étranger occupait
une place à côté de Lussanville: elle fut la première à presser Agathe
de se rendre aux instances qu'il leur fesait d'entrer chez lui: la
jeune Satinbourg ne pouvait revenir de son étonnement; mais le nom de
Valincourt qu'elles avaient entendu donner à l'inconnu, excitait sa
curiosité; elle se rendit.

«Si j'en crois mon cœur, lui dit Rosin avec attendrissement, vous
êtes celle que j'ai desespéré de trouver. Le sort m'a privé d'une
sœur chérie.--D'une sœur, intérompit Fanchette!... Et cette
sœur?...--Je retrouve ses traits en vous. Elle se nommait Florangis;
je suis Rosin.--Vous! mon oncle, vous!... C'est lui, chère Agathe!»
Fanchette portait toujours avec elle la boîte qui renfermait le
portrait de sa mère, et cette lettre qu'en mourant elle écrivit à son
frère. «Voila, dit-elle à Rosin, l'image de celle à quî je dois le
jour.» A peine il l'aperçoit, que ses yeux se remplissent de larmes:
«O ma fille! s'écrie-t-il, en la pressant dans ses bras, ce n'est que
de cet instant que le sort cesse de me persécuter: il m'a ravi mon
fils, mais il rend à mes vœux le seul objet qui pût me consoler d'une
perte si grande...--Je retrouve un père, chère Agathe... Je vais vous
adorer: vous aurez un fils dans Lussanville: tous deux...--Ah! ma
fille!... Quel est ce papier?--Il est pour vous. J'ai toujours
respecté cette défense de l'ouvrir, que vous voyez tracée de la main
de mon père.» Rosin baise l'écrit de sa sœur, et lit:

   _Dans quelqu'endroit du monde que tu respires, cher Rosin,
   indifférent ou tendre encore, il est un cœur qui t'aime, qui te
   desire, qui songe avec tressaillement, même dans ce moment
   affreux, que les mêmes flancs nous ont portés. Combien de fois la
   différence de nos noms ne nous fit-elle pas prendre pour de
   tendres amans!... Tems heureux!... O mon frère! le sang qui
   t'anime coule dans mes veines, mais il n'y circule plus qu'avec
   lenteur... Une cruelle ennemie, l'épouse, ou plutôt la mégère, de
   cet amant pour qui je t'avouai ma faiblesse, ne s'est pas crue
   assez vengée par nos malheurs qu'elle a tous causés; elle y joint
   le poison... c'est elle, je n'en saurais douter... dans quelques
   heures, je ne serai plus: ma fille perd une mère, instruite par
   l'expérience... Oh! que n'es-tu prês de moi! tu recevrais mon
   dernier soupir; tu consolerais, tu soutiendrais mon malheureux
   époux; tu recueillerais ma fille, tu me remplacerais auprês de
   Fanchette... de Fanchette!... Mon frère, mon ami, conçois-tu
   toute l'horreur de la situation de la pauvre Fanchette?... Je
   frémis, quand je songe qu'elle est belle, innocente; que je la
   laisse, comme je fus laissée, au milieu d'un monde corrompu,
   séducteur, et qu'elle peut perdre bientôt son père, dont la santé
   chancelante s'affaiblit de jour en jour... Au nom de dieu, des
   droits du sang, de notre tendre et constante amitié, cher Rosin,
   si tu reviens un jour, reçois dans tes bras ma fille comme ton
   fils; si tu le peux, fais son bonheur; protége-la du moins,
   défens-la contre les meurtriers de sa mère, préserve-la
   d'égaremens... Rosin! tu me connais: je fus insensée... mon ami,
   si ma fille s'était égarée, ce serait ma faute: dans ce cas même,
   pardonne-lui, ramène-la: ni le vice, ni le crîme ne doivent nous
   faire haïr nos parens ou nos amis: c'est le lâche prétexte des
   cœurs durs, que de se prévaloir de leurs défauts pour négliger
   ceux qu'ils doivent aimer... Mon frère, je te recommande le
   bonheur de ma fille: je te prie de le faire par tous les moyens
   possibles... je te l'ordonne; l'état d'anéantissement où je me
   trouve, m'en donne le droit: songe que cette âme immortelle, qui
   te fut attachée, que le poison n'atteindra pas, aura les yeux
   ouverts sur Fanchette et sur toi... elle lira dans ton cœur tes
   plus secrètes pensées... Mes douleurs cessent: une lumière
   surnaturelle semble m'éclairer... Mes forces s'épuisent...
   Rosin... Fanchette... ma fille... mon frère, qu'elle soit la
   tienne... et....._

Il était impossible de lire les caractères demi-formés qui suivaient.
Fanchette et son oncle répandaient des larmes. Que de pensées les
agitaient! Rosin lui dit:

«Eh! c'est toi, ma fille! toi! l'amante de ce Lussanville, dont la
mère... Toi! qui devrais détester tout ce qui tient à cette femme
abominable!... Et je me croyais injuste, lorsque le jour où je le vis
te dérober au danger, je sentis que je le haïssais. Cependant, ma
fille, ton bonheur est tout ce que je veux: ma sœur l'ordonne: aux
dépens de mon cœur, plus à toi que tu ne penses, je le ferai.»
Fanchette éperdue, immobile, soupirait et garda durant quelques momens
le silence. Ensuite levant timidement les yeux sur son oncle: «Si vous
le connaissiez! lui dit-elle: ah! si vous le connaissiez!--Toutes ses
vertus, s'il en a, ne sont plus rien: ma fille, ce billet que toi-même
viens de me remettre, les doit toutes anéantir à tes yeux, et vous
séparer pour jamais.--Ah! dieu! plutôt la mort!... Lussanville est-il
donc criminel, pour être né d'une mère coupable! il a tant de
vertus!... Chère Agathe, écris à ma bonne: qu'elle vienne: son
témoignage sera moins suspect que le mien.--Quoi! le fils de celle qui
te priva d'une mère t'est si cher! un sang odieux...--Arrêtez! Ah! mon
oncle! mon père! je l'aime; mais il en est si digne!... et la sœur,
et le frère, l'une par l'amitié, l'autre par l'amour, ont tout pouvoir
sur mon cœur: faut-il donc briser des liens si doux!--Ta mère ne vit
plus! que de périls, que de malheurs celle qui t'en prive ne
t'a-t-elle pas causés! fille infortunée!--Je les pardonne à mon plus
cruel ennemi: et mon amant... Nous espérions jouir d'une félicité si
pure! Sa sœur, que vous avez vue... dont les vœux sont
dissous.--Cette fille aimable à laquelle j'ai parlé?--Elle-même. Sa
sœur et le jeune Valincourt...--Le jeune Valincourt!--Vous vous
troublez! on vous a donné ce nom lorsque nous sortions du couvent: le
connaîtriez-vous? un jeune homme (continua vivement Fanchette) que
depuis trois ans l'on croyait perdu, fils d'un riche négociant de
pondicheri, l'ami de mon amant, qui...--Et c'est mon fils! et c'est
toi qui me l'aprens! ô ma chère Fanchette!... Où le verrai-je?»

Rosin achevait à peine ces mots, qu'on vit paraître Lussanville,
Valincourt et l'époux d'Agathe.

«Ah! mon cousin, s'écrie Fanchette, en allant au devant de Valincourt!
votre père... mon oncle...» Le gouverneur du jeune homme entrait: il
aperçoit son élève, il s'élance vers lui, et le porte dans les bras de
son père. Que ce moment eut de douceur! «O dieu! quel heureux jour,
dit Rosin, qui me réunit à ce que j'ai de plus cher!... Mon fils! mon
cher fils! qui t'a donc séparé de l'ami que je t'avais donné?»

Le jeune Valincourt allait instruire son père; lui parler de la
méchanceté d'Apatéon; de son amitié pour Lussanville, et peut-être
d'Adélaïde: un envoyé du magistrat se présente, et l'invite à le
suivre. Rosin lance un regard jaloux sur Lussanville, prie Fanchette
de faire les honneurs de sa maison, et sort avec son fils.

Tandis qu'ils s'éloignent, Fanchette demandait à Lussanville pourquoi
sa bonne n'était pas avec eux. «Je l'ignore, répondit l'aimable
jeune-homme: mais c'est elle qui m'a fait remettre le billet
d'Agathe.» Et la tendre Florangis n'est pas rassurée: elle veut
absolument la voir, et prie qu'on la fasse chercher.



CHAPITRE LII

_Bibi._


ROSIN reçut chez le magistrat de nouvelles preuves que ses malheurs
étaient cessés; des assurances de la protection du monarque pour
continuer son commerce; des lumières sur les crîmes d'Apatéon. Au
retour, l'amant d'Adélaïde épancha son âme dans le sein paternel.
Rosin, surpris de l'embarras avec lequel il s'exprimait au sujet
d'Adélaïde, arracha son secret à demi: il ne put se défendre de
ressentir au fond de son cœur une joie secrète, et des espérances.

Lorsqu'il rentra, Fanchette venait d'accompagner Agathe chez sa mère.
[Et ce fut ce jour-là, cher lecteur, que l'éditeur de cette véritable
histoire vit Fanchette chez la marchande de modes, et que son joli
pied fut pour lui la divine Clio. On essayait à cette belle fille sa
parure pour le lendemain: celle qui nomma Fanchette était la jeune
Agathe; celui qui la caressait, monsieur Satinbourg.] Rosin ne pouvait
plus vivre sans elle; il y vole avec son fils. En la voyant si belle,
son cœur palpita de plaisir. «Ah! mon fils! dit-il bas à Valincourt,
voila l'objet qui devait te charmer: faut-il que Lussanville te
l'enlève!» Le jeune-homme surpris, répondit en soupirant: «C'est assez
d'un malheureux! faites la félicité de ma cousine. J'aime, vous le
savez... Mon père! je vous ai découvert mon secret: tout dépend de
vous...--Comment!--Quel autre que mon père aurait pu me forcer d'être
heureux?» Rosin l'entendit, et tous ses projets s'évanouirent. «Vous
le serez, mes enfans, s'écrie-t-il...» Et dans le moment, Lussanville,
que Fanchette avait prié de s'informer de Néné, vint lui dire que
lui-même et ses gens n'avaient encore pu la découvrir.

Fanchette, à cette nouvelle, ne put retenir ses larmes... O quel prix
la sensibilité, la tendre reconnaissance donnent à la beauté!... Rosin
disait: «Comme elle aurait aimé sa mère!» Lussanville: «Comme elle
aimera son époux!» Rien ne put la consoler. Mais on n'avait garde de
trouver la gouvernante; qui, dans les lieux où elle était, ne
s'occupait que des intérêts de sa chère Florangis, que son amant, son
oncle et Valincourt reconduisirent à son couvent.

La vue de la belle Adélaïde, qui vint recevoir Fanchette, diminua dans
Rosin son antipatie pour Lussanville. Il aurait été flaté de la double
alliance, sans le crîme d'une mère odieuse. Car, dans ses principes,
le malheur d'Adélaïde était moins que rien, et les perplexités de son
fils un enfantillage: mais madame Lussanville lui fesait horreur.
Cependant, touché de l'amitié que lui montrait le jeune-homme, pressé
du desir de faire le bonheur de sa nièce; de donner à son fils une
épouse toute belle, et aussi riche qu'il avait apris que le serait la
jeune religieuse, il signa, quoiqu'avec répugnance, le contrat de
Fanchette, que le notaire venait d'aporter. L'aimable fille lui
montrait combien elle était touchée de sa bonté. Il soupira: il cédait
deux objets qui l'avaient charmé: tant de générosité ne demeura pas
sans recompense.

Tous trois, aprês avoir pris congé des deux jeunes amies, sortaient du
couvent: le jour finissait, et les rues desertes, voisines de ce
monastère, n'étaient point encore éclairées: deux femmes, qui
marchaient fort vite et d'un air effrayé, passent tout prês d'eux.
L'une heurta violemment Lussanville qu'elle ne voyait pas: A peine
l'amant de Fanchette eut ouvert la bouche, pour lui faire quelques
excuses, que la jeune personne se jette dans ses bras, en s'écriant:
«Ah! mon frère!» Lussanville et Valincourt même demeurent immobiles
d'étonnement, en reconnaissant la voix de Bibi, que Lolote
accompagnait.

«Est-il possible!--Mon frère!--Qui l'aurait pensé!--Un perfide...--Tu
respires!...--abusant de ma confiance...--Apatéon!--Lui-même. Il me
persuada de feindre une agonie, et tandis qu'il éloignerait ma mère,
de me laisser enlever.--Qu'espérais-tu, grand dieu!--D'être réunie à
Valincourt: il m'en avait flatée... le traître!... il m'a cruellement
trompée... il ne travaillait que pour lui: mais le scélérat n'a rien
obtenu: ensevelie toute vivante, mon desespoir même m'a soutenue.
Aujourd'hui, je ne sais par quel coup du sort, je me suis vue
abandonnée d'un vieux geolier qu'il m'avait donné: je l'ai attendu
jusqu'au soir inutilement: je me suis cru condannée à périr de faim.
Je vais à la porte de ma prison: je vois avec surprise qu'elle n'est
point fermée: je sors; rien ne s'opose à ma fuite: parvenue dehors,
j'ai aperçu cette jeune personne, et l'ai priée de me conduire au
couvent de ma sœur.»

Mes lecteurs sentiront quel effet dut produire cet étonnant récit sur
Lussanville et Valincourt. On rentre dans le couvent avec Bibi et
Lolote même, que Lussanville reconnut avec plaisir. La surprise
d'Adélaïde et de Fanchette ne se peut décrire. La joie succéda: Bibi
trouva deux tendres sœurs. Cette jeune personne, en croissant, était
embellie: et Rosin se dit en lui-même: «Pour le coup, celle-ci n'a
point d'amant; elle sera pour moi.» Cependant il n'ignorait pas ce qui
s'était passé: mais on a du s'apercevoir qu'il estimait la vertu, la
beauté, et non des chimères: ce fut une raison de plus pour offrir sa
main à Bibi. Il tressaillit: puis tout-à-coup, l'idée de sa sœur
expirante vint modérer sa joie. Lussanville, de son côté songeait à
s'acquitter avec Lolote: il offrit de payer sa pension dans le
couvent, au cas qu'elle voulût y rester, et de l'établir un jour.

Mais l'instant où tous ne doivent plus rien avoir à desirer,
s'aproche. Le voîle va tomber, et déja le scélérat est puni.



CHAPITRE DERNIER

_Plus heureux qu'on ne pense._


TROIS jours s'étaient écoulés depuis le triomphe de Fanchette chez le
magistrat. Ils se passèrent comme on l'a vu; et furent employés aux
préparatifs du mariage de Fanchette avec Lussanville; à tout disposer
pour la sortie d'Adélaïde; à s'inquiéter, se chercher, se retrouver,
se reconnaître; à s'aimer, à se le dire, à se répéter mille fois qu'on
s'aimerait toujours; à caresser Agathe; à l'entendre vanter son
bonheur; à faire mille questions à Bibi, à la consoler, en lui
promettant un mari; et cent autres choses qu'il serait trop long de
raporter.

Enfin l'on vit paraître le quatrième (c'était celui de l'union
desirée) et Lussanville, Rosin, Valincourt, suivis d'un nombreux
cortége, se présentent à la porte du couvent. La supérieure amène
Fanchette richement parée, éblouissante comme le soleil, et plus
touchante, plus belle encore que brillante. Elle la remet entre les
bras de son époux. L'aimable jeune-homme donna quelques momens à jouir
de sa délicieuse situation. Ensuite se tournant vers la religieuse:
«Madame, lui dit-il, ce n'est pas encore tout, je vous prie de lire
ceci (un huissier présenta l'arrêt) et de me rendre ma sœur. Je
laisse à votre maison tout ce qu'elle aporta lors de son entrée chez
vous: je ne veux qu'elle.» La supérieure ne pouvait revenir de son
étonnement: elle demanda du tems pour délibérer avec les anciennes:
Lussanville était pressé; il ajouta, que le jour même, il ferait
remettre à la supérieure le fonds des 1000 l. de pension dont la sœur
devait jouir. On se consulte; l'article de la pension touche ces
bonnes filles; on décide qu'Adélaïde sortira sur le champ. Lorsqu'on
fut l'avertir, elle avait déjà repris les habits de son véritable
état. Les religieuses l'accompagnent jusqu'au tour: Bibi la suit: on
les embrasse: elles sortent. Et nulle expression ne peut rendre quelle
fut la joie de Rosin, lorsqu'il pressa la main de la jolie Bibi.

L'on venait d'arriver chez l'oncle de l'aimable Florangis, d'où l'on
devait se rendre au pied des autels: Fanchette demandait sa bonne, et
montrait la plus vive inquiétude, lorsqu'on entendit dans la cour le
bruit d'une voiture: c'était celle de monsieur Apatéon: on en voit
descendre Néné: «Et vite, mes chers enfans, dit-elle à l'aimable
Florangis, à Lussanville, à Rosin, qu'elle reconnut, qu'elle embrassa,
mais qu'elle n'avait pas le tems d'intéroger: Et vite; il n'y a pas un
moment à perdre: venez être témoins des derniers instans d'un
malheureux que les remords déchirent.» Et tout de suite elle leur
aprend que la veille Apatéon l'avait envoyé chercher: qu'elle n'avait
pu le voir sans être touchée jusqu'aux larmes. «Il est blessé, mes
enfans, ajouta-t-elle: les scélérats auxquels il s'était associé pour
vous persécuter, et qu'il voulait justifier à vos dépens, l'en ont
puni: le comte d'A** et lui se sont fait des reproches devant le
magistrat: en sortant, d'A** et le marquis de C** se sont réunis
contre un vieillard trop ami de son corps pour s'être jamais battu, et
qui refusait de mettre l'épée à la main: ces deux misérables, non
contens de l'assommer à coups de canne, ont eu la lâcheté de se servir
de leurs armes contre un homme qui demandait la vie à genoux. Les
coupables sont arrêtés; il faudra tout leur crédit pour les tirer de
là. J'ai passé la nuit à consoler le moribond: il se reproche des
crîmes affreux, qu'il veut avouer devant vous: Courons, ma chère
fille: je lui crois des desseins favorables pour votre fortune: il
vous demande...» L'aimable Florangis caressait sa bonne: dans ce
moment, elle n'était sensible qu'au plaisir de la revoir. Ensuite elle
s'attendrit sur le sort d'Apatéon, et donna des larmes à son infâme
persécuteur. O vertu des cœurs tendres, précieuse sensibilité, doux
apanage d'un sexe enchanteur, une larme que tu fais répandre, est
au-dessus des victoires des héros... Lussanville et Valincourt
lui-même sont émus: Rosin, que son fils avait instruit des forfaits du
dévot, bénit le ciel qui s'est chargé de le venger, présente la main à
Bibi d'un air satisfait; l'on part, l'on vole, et l'on arrive.

Quel spectacle, grand dieu! que celui qu'offre un mourant, dont la vie
fut un tissu d'horreurs, qui n'a, pour se rassurer contre un avenir
terrible, pas même le triste avantage de l'incrédulité! auquel sa
conscience ne présente que des jeunes filles forcées, trompées,
séduites, abandonnées au desordre; des innocens oprimés, et tous les
crîmes! Le découragement, l'effroi, le desespoir le tourmentent plus
que sa maladie même: il souffre des maux infinis. Tel était Apatéon.

«Aprochez, Fanchette, dit-il, d'une voix éteinte, ô vous que j'ai tant
offensée... plus que vous ne le croyez encore... Quoi! Adélaïde!... sa
sœur!... Rosin!... Je bénis l'être suprême de ce que vous êtes tous
ici:... ma confusion en sera plus grande... mais peut-elle égaler mes
forfaits?... Fanchette, et vous-même, Lussanville, venez... Mes chers
enfans, je vous ai fait prier de me rendre cette visite, pour vous
demander pardon... Vous allez frémir... Mais voyez ma douleur, mes
remords et mes larmes; et si quelque jour le vice se présentait à vos
yeux sous une forme séduisante,... rapelez-vous ma funeste fin... Je
fus vertueux tant qu'un père sage guida mes premières années. Je le
perdis... Hé! que ne le suivis-je au tombeau[43]!... de faux amis, de
pernicieux conseils me corrompirent: en peu d'années je surpassai mes
maîtres... Mais comme mon extérieur avait toujours été réglé, je n'en
changeai pas: j'en imposais aux hommes; j'entrais ainsi dans
d'honnêtes familles, où je portais le desordre et ma corruption... Que
de filles précipitées dans le crîme presque sous les yeux de leurs
mères! enlevées, entretenues, dans des maisons que mes richesses me
permettaient d'avoir!... Tant que je fus jeune, inconstant et volage,
je gardais peu la même maîtresse: alors ces malheureuses passaient en
d'autres mains, et souvent de là, au dernier degré du vice, à
l'affreuse prostitution... Cependant le ciel ne permit pas toujours
que je souillasse l'innocence: j'échouai auprês de vous, Adélaïde...
vous vous êtes faussement cru la victime de ma brutalité... vous vous
troublates... vous perdites l'empire sur vos sens égarés; revenue à
vous-même, vous vous crutes avilie... Il n'en est rien, croyez-moi,
quoique j'en sois indigne; la vérité seule demeure[44].» Et
Valincourt, dans ce moment terrible, poussant un cri de joie, est aux
genoux de son amante, sur laquelle auparavant il n'osait lever les
yeux. «Je t'adorais et je t'estimais, ma chère Adélaïde, lui dit-il:
mais en me nommant ton époux, je t'aurais vue rougir...--Relève-toi,
pauvre imbécile! intérompit Rosin: ne vois-tu pas que tu dis des
sotises?--Belle et vertueuse Florangis, continua Apatéon, vous, qui
durant un tems me crutes votre protecteur, aprenez... je vais vous
faire horreur... C'est moi, qui n'ayant pu me faire écouter de votre
mère, donnai des avis anonymes à monsieur de Lussanville, que je crus
mon rival, et le combatis sans péril, secondé que j'étais du
malheureux qui le suivait et que j'avais gagné... Je ne m'en tins pas
là; j'occasionnai la ruine de vos parens, pour obliger votre mère à se
livrer à moi, je n'y pus parvenir; de rage, j'avançai ses jours... et
fus tourner les soupçons sur madame de Lussanville...--O monstre!
s'écrient Rosin et l'amant de Fanchette!» et cette aimable fille dans
les bras de Néné fondait en larmes: Valincourt regardait Adélaïde, en
soupirant. «Ce n'est pas tout, reprit Apatéon: Je m'introduisis chez
madame de Lussanville: j'y reconnus le jeune Rosin: je résolus de le
perdre adroitement; et je n'aurais que trop facilement réussi, si le
vertueux magistrat devant lequel nous avons paru, n'eût été aussi bon
que j'étais méchant... Je voulus séduire Adélaïde; j'enlevai Bibi; je
vis sans pitié mourir leur mère de regret d'avoir fait le malheur de
l'une de ses filles, et perdu l'autre... O Fanchette! le crîme affreux
qu'il me reste à confesser fut inutile: j'abusai de votre confiance,
de mon pouvoir, de votre jeunesse, de votre heureuse innocence: le
ciel sauva votre vertu comme par miracle; Néné ne fut que son
instrument... n'oubliez jamais cette grâce... Pour réparer mes crîmes,
autant qu'il est en moi, je vous laisse tout mon bien: recevez, je ne
dis pas un don, mais la restitution trop due de ce que je vous ai fait
perdre.--Oui, monsieur, répondit vivement Néné (transportée de plaisir
de voir Fanchette plus riche que son amant lui-même), elle le reçoit.
Ah! je le vois bien, vous étiez bon, ce sont les méchans qui vous ont
gâté.» C'est ainsi qu'un trait de générosité captive les âmes simples
et droites. Apatéon répondit en sanglotant: «Mais qui lui rendra son
père, que je lui ravis, lorsque ses attraits naissans eurent excité
mes criminels desirs!...»

L'ange de la mort semblait attendre l'aveu de ce dernier forfait, pour
fraper sa victime: une faiblesse survint à l'infâme, dans laquelle il
expira; bien moins malheureux sans doute qu'il ne le méritait. Tous
étaient saisis d'horreur. «Qui l'aurait dit, s'écria Néné!» Rosin vint
embrasser Lussanville, et lui ouvrit son cœur sur son injuste haîne
qui venait de cesser, sur les sentiments que lui inspirait Bibi: le
même jour fut pris pour cette union et celle de Valincourt avec
Adélaïde: on essuie les larmes de la belle Fanchette, et l'on sort
pour se rendre au temple.

       *       *       *       *       *

Enfin il s'accomplit cet hymen, dont un vertueux amour alluma le
flambeau: des sermens sacrés unirent Fanchette à Lussanville: cette
fille charmante donna ce que tant de fois on voulut lui ravir.
Quelques jours aprês Adélaïde épousa son amant, et Bibi s'unit avec
Rosin. On partagea également la succession du financier: celle
d'Apatéon fut à Fanchette, qui reçut encore de son oncle un présent
considérable. La jeune Agathe et son époux ne furent pas oubliés; mr
et mme de Lussanville leur abandonnèrent quelques-uns des biens
d'Apatéon: exemple rare dans tous les siècles, où chacun garde ce
qu'il a! Mr Kathégètes, touché de la conduite de Néné, voulut la tirer
de l'oprobre du célibat, et lui fit porter son nom: Tout le monde
nagea dans la joie[H]. C'est ainsi que l'amour et la fortune se
réunirent pour recompenser la vertu[45].

  [H]: Fanchette prit soin de Lolotte, qui, docile aux leçons de
  son aimable bienfaitrice, aime toutes les vertus qu'elle lui voit
  pratiquer.

[Ornement]



NOTES


PREMIÈRE PARTIE.

On ne traduira pas le latin lorsque le texte indiquera le sens.

  [1] Une montagne en mal d'enfant
      Jetait une clameur si haute,
      Que chacun, au bruit accourant,
      Crut qu'elle accoucherait sans faute
      D'une cité plus grosse que Paris;
      Elle accoucha d'une souris.

  Mon but, dans cet ouvrage, n'est pas de peindre en grand; je
  laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux. Je
  vole terre à terre: mes héros sont pris dans la médiocrité. Nos
  voisins à blonde (et souvent rousse) crinière, peuple que les
  clabaudeurs nomment _féroce_, et les gens sensés _magnanime_, les
  Anglais en un mot, traitent dans leurs ouvrages toutes les
  conditions avec un égal respect. Je sais qu'en France, séjour de
  la politesse et de l'urbanité, de la saine philosophie et de gens
  qui font de tres beaux discours sur la dignité de l'homme, on
  n'écrit sur le peuple, on ne l'introduit sur la scène que pour le
  ridiculiser. M. de Voltaire, dit le sage de notre siècle (J.-J.
  Rousseau), a le premier rendu respectable un vieux soldat dans
  _Nanine_. M. Sedaine n'a pas fait un personnage bassement plaisant
  de son _Antoine_, dans _le Philosophe sans le savoir_. Ce sont ces
  exemples que je suis. Quoi donc! ceux qui constituent la nation
  seront la fable du petit nombre d'ingrats qu'ils nourrissent!
  Quelle indignité! Après le roi, dans une monarchie; avant tout
  dans une république, ce qu'il y a de plus sacré, de plus
  respectable, de plus saint, c'est essentiellement le peuple et ses
  droits.

  _Cette note est du vieillard Kathégètes. Elle avait été rayée par
  l'auteuromane; la petite-maîtresse la restitua, pour se donner le
  ton philosophe._

  [2] Un pied peut être beau, lorsqu'il est bien fait, sans être
  petit: beaucoup de femmes l'ont très joli, quoique grand. Il se
  trouve même des nations qui préfèrent les grands pieds, ils
  étaient en honneur chez les Cappadociens, et de nos jours ils
  sont estimés en Perse. La petitesse du pied, telle qu'on l'exige
  en Chine, serait un défaut.

  On connaît des peuples, tels que les _Sériens_ (dont le pays est
  entre le mont Imaüs et la Chine), qui préfèrent les pieds presque
  ronds.

  Un petit pied, nu, blanc comme la neige, était un des charmes
  séduisants que les belles Grecques offraient aux regards d'un
  amant heureux.

  Les Romains avaient les mêmes idées que nous sur la beauté de
  cette partie. Ovide dit à une maîtresse infidèle: «Quoique
  perfide, tu n'en es pas moins belle; ton PETIT PIED n'en est pas
  moins mignon.»

    Pes erat exiguus; pedis est aptissima forma.
      AMOR., l. III, eleg. 3.

  [3] Judith, chap. XVI, v. 9. (C'est, je crois, remonter assez
  haut, pour prouver qu'en tout temps, on eut le même goût qui fait
  dire aujourd'hui:)

    Corset et jupons blancs, bas toujours bien tirés,
          PETITPIED DANS MULE GENTILLE
    Sont plus apétissans qu'un objet décoré
        De tout ce qui frape et qui brille;
    Non, non, l'ajustement avec art arrangé,
    Les plus beaux ornemens, la plus riche parure
    N'ont pas l'attrait friand d'un joli négligé
    Où la propreté semble embellir la nature.

    M. PANARD.

  [4] Suétone, livre VII, _A. Vitellius_, chap. II. C'est de
  _Lucius Vitellius_, qu'est ce trait. J'y joindrai celui de la
  fameuse Dorique, courtisane grecque qui vivait du temps de Sapho:
  un pied mignon lui procura le double honneur d'avoir un roi pour
  amant, et pour tombeau une pyramide, qu'on voyait encore du temps
  de Strabon:

   «Une avanture extraordinaire fesait l'objet de l'attention
   publique. Une aigle avait enlevé le soulier de Dorique, qui
   prenait le bain à Naucrate, ville située sur une des embouchures
   du Nil, près de Canope, et elle l'avait transporté dans le palais
   de Saïs, alors capitale d'Égypte, où elle le laissa tomber sur
   les genoux du roi Psammis. Ce prince fut étonné du prodige et de
   la propreté du soulier; il en admira le goût et la petitesse,
   demeurant persuadé qu'un pied si bien fait devait être celui de
   la plus belle personne du monde.

   «Le voluptueux Psammis, curieux d'ailleurs de tout ce qui avait
   l'air mystérieux, voulut approfondir ce prodige et savoir d'où
   lui venait ce soulier: il proposa des récompenses à ceux qui lui
   en apprendraient des nouvelles. Plusieurs femmes de la cour
   l'essayèrent, mais il ne se trouva propre à aucune: enfin cette
   avanture pénétra dans les provinces, et le bruit en vint jusqu'à
   Naucrate: Dorique fut étonnée que son soulier eût été porté si
   loin, et elle en conçut de grandes espérances. Elle se déclara
   elle-même; le gouverneur en donna aussitôt avis à Psammis, et il
   y joignit un portrait si flatteur des charmes de cette Grecque
   que le roi eut envie de la voir: il envoya ordre qu'on l'amenât à
   Saïs: il se sentait ému au récit de tant d'attraits: comme
   l'avanture avait quelque chose de miraculeux, il ne douta point
   que le dénouement n'en fût merveilleux. Il fallut obéir; Dorique
   partit de Naucrate, et elle prit le chemin de Saïs.

       *       *       *       *       *

   «Psammis ne fut pas longtemps sans devenir éperduement amoureux
   de Dorique: il avait fait faire l'essai du soulier mystérieux
   avec beaucoup de pompe; il ordonna pour cela une fête galante,
   qui fut appelée la FÊTE DU SOULIER: Dorique, parée des riches
   habits dont le roi lui avait fait présent, fit envier ses charmes
   à toutes les femmes de Saïs, inspira de l'amour à tous les
   hommes; mais un amant couronné satisfit son ambition: il fut seul
   heureux.»

  [5] Cet historien avait la première des qualités,
  l'_impartialité_. Il était toujours fort mal vêtu. On le trouva
  mort de froid dans sa petite chambre, à côté d'une somme
  considérable, que probablement il s'occupait à compter. Mais
  l'avarice est un défaut qui ne diminue pas son mérite comme
  auteur.

  [6]  Ασβεστος δ' αρ' ανωρτο γελως μακαρεσσι ργεοισιν,
       Hως ιδον Ηφαιστον δια δώματα ποιπνυοντα.
       (Asbestos d' ar' anôrto gelôs makaressi rgeoisin,
       p. u.hôs idon Hêphaiston dia dômata poipnuonta.)

  [7] Lis est cum forma magna pudicitiæ.
       OVID. epist. XV.

  On citera presque toujours Ovide, ce poète étant de tous les
  anciens celui qui a su le mieux parler au cœur: il n'est pas une
  situation qu'il n'ait rendue, pas un sentiment qu'il n'ait
  exprimé. Le détracteur de ce poète charmant, quoiqu'il nous
  l'assure dans un nouvel art d'aimer, ne peut avoir l'âme sensible:
  le poète du cœur intéresse tous les cœurs tendres; et c'est
  peut-être la raison pour laquelle l'abbé Desfontaines l'a mal
  défendu.

  [8] ..... Nulla reparabilis arte
      Læsa pudicitia est; deperit illa semel.
        OV. _Heroïd._

  [9] Turpiter ingenuum munera corpus emunt.
        OV. _Heroïd._

  [10] Il est du devoir d'un historien de faire connaître l'origine
  de ceux dont il doit beaucoup parler, lorsque leur famille est
  ancienne et fameuse. Celle des _Apatéons_ réunit ces deux
  qualités. Sans remonter trop haut, et pour ne rien dire
  d'_Ulysse_ le fripon et de _Sinon_ le fourbe, il suffira
  d'avancer que Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand,
  en était un rejeton, ainsi que le dissimulé Tibère, le pape
  Sixte V, et beaucoup d'autres seigneurs, princes, rois,
  empereurs, czars, pontifes, califes, etc. Celui dont il est ici
  question descendait en ligne directe d'un fils d'Alexandre VI et
  de Lucrèce, qui ne fut jamais connu, et qu'on se contenta
  d'envoyer en France avec de grands trésors. Quant au nom, pris
  grammaticalement, il est grec: Απατεων , _trompeur_. (Apateôn)

  [11] C'était autrefois le sentiment des manichéens. C'est encore
  de nos jours celui de nos chanoines, de nos prieurs, et même de
  nos prélats, qui cependant ne sont pas manichéens.

  [12] _C'est ainsi que l'élégant Ovide a dit_:
        ...... Subit furtim lumina sessa sopor...

  [13] Sed movet obrepens somnus anile caput.

  Un historien peut montrer de l'érudition: on en dispense un feseur
  de romans: mais nous autres auteurs graves, nous devons gagner la
  confiance de nos lecteurs, voilà l'unique raison des citations que
  l'on trouvera dans cet ouvrage; car

    _Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sentiat alter._
      PERS. sat. I.

  [14] GALLI, prêtres de Cybèle. Leurs mœurs étaient extrêmement
  corrompues, et quoiqu'ils fussent eunuques, ils se livraient aux
  plus infâmes débauches; on avait pour eux à Rome un souverain
  mépris. Martial, dans une de ses épigrammes, attaque leurs
  débordements; voici les expressions dont il se sert, que je me
  dispenserai de traduire:

    Quid cum fœmineo tibi, Bætice galle, barathro?
        Hæc debet medios lambere lingua viros.
    Abscissa est quare samiâ tibi mentula testâ,
        Si tibi tam gratus, Bætice, cunnus erat?
    Castrandum caput est; nam sis licet inguine gallus,
        Sacra tamen Cybeles decipis; ore vir es.

    L. III, ep. LXXXI.

  Ce vers fameux, appliqué par le peuple romain au plus heureux des
  Césars, à cet Auguste lâche et rusé, avait pour objet les mœurs
  des _galles_:

    Videsne ut _cinœdus_ orbem digito temperet?
      SUÉTONE.

  (Cette note et ce qui l'occasionne avaient été rayés par l'abbé;
  le petit-maître restitua les deux endroits.)

  [15] Ἁρχα μεγαλας απετης ωνασς αληθεια,
       Μη πταισης εμαν συνθεσιν τραχει ποτε ψευδει.
       (Harcha megalas apetês ônass alêtheia,
       Mê ptaisês eman synthesin trachei pote pseudei.)

  Le fondement le plus solide de la vertu, c'est, ô souveraine
  vérité, la candeur et la sincérité, auxquelles on ne doit jamais
  donner atteinte par le moindre mensonge. _Stobée, fragm. de
  Pindare._

  Heureux le genre humain si sa plus belle moitié voulait bien
  retenir cette maxime!.... Un sage a dit que l'astuce et la finesse
  dans les femmes sont des dons de la nature, qu'il faut cultiver.
  «La vérité morale, ajoute-t-il, n'est pas ce qui est, mais ce qui
  est bien; ce qui est mal ne devrait point être, et ne doit point
  être avoué, surtout quand cet aveu lui donne un effet qu'il
  n'aurait pas sans cela.»

  [16] Do vestibus oscula quas tu... ponis.
         OVIDE.

  _Il faut avoir une âme aussi délicate que sensible, pour concevoir
  quelle volupté c'est, pour un tendre amant, de toucher les habits,
  la jolie chaussure de ce qu'il aime. Madame_ Benoît _a rendu avec
  beaucoup de chaleur l'intéressante situation d'un amant qui palpe
  le pied mignon de sa maîtresse_:

  «Le véritable amour est muet dans ses premiers ravissements; à
  peine laisse-t-il échapper un soupir. La crainte, une douce
  confusion d'une part; le silence, les timides regards de l'autre,
  voilà son langage le plus énergique.... _Isidore_ oublie de
  s'acquitter du ministère pour lequel il a été mandé. La _marquise_
  l'en fait souvenir en bégayant.... _Isidore_ cherche ses
  mesures... il ne trouve rien; il ne sait ce qu'il fait; il plie un
  genou. Son procédé n'en exige pas davantage; mais ce n'est point
  assez au gré de la vénération qui lui inspire une personne qu'il
  regarde comme une divinité; il se prosterne à ses pieds. La
  _marquise_ ne s'y oppose point; elle n'est plus en état de juger;
  elle n'ose le regarder; elle ne voit pas ce qu'il fait. Cependant
  elle decouvre son pied, le présente, non sans hésiter, sans le
  retirer plusieurs fois. Une pudeur divine, vraie fille du
  sentiment, lui fait craindre que la palpitation qu'elle éprouve ne
  se transmette jusqu'à ses extrémités, et ne décèle au trop heureux
  _Isidore_ l'ouvrage de ses charmes. Il lui semble accorder une
  faveur de se laisser toucher le pied par un homme qui lui fait
  tant d'impression. Elle balance; elle se croit même obligée de lui
  refuser cette douceur, malgré le prétexte qui l'autorise. Le cas
  où se trouve son amant la rend aussi scrupuleuse que la plus
  sévère Espagnole. Elle se détermine enfin à dérober le charmant
  extrait de toutes ses autres beautés; mais la mule qui renferme
  cet abrégé des grâces est si mignonne, si petite qu'elle échappe à
  des yeux occupés de tout autre objet. Pendant cette vaine
  recherche, le calme revient un peu. Madame d'_Olfond_ se rappelle
  qu'elle est très pressée des souliers qu'elle demande. _Isidore_
  procède; on voit ses mains trembler. On sent des torrents de
  flamme qui s'en échappent. Il laisse des traces de feu à tout ce
  qu'il touche; il brûle, il consume partout où son heureuse main
  s'imprime. Il ignore son triomphe; éperdu d'amour et de volupté
  pure, il ne forme aucun désir, et jouit de toutes les délices sans
  rien posséder. Moment fortuné! bonheur digne des dieux! pourquoi
  êtes-vous si rares! _Agathe et Isidore_, Ire partie, pages 292 et
  suiv.

  [17] ..... Mea cymba.....
       Illum, quo læsa est, horret adire locum.
         _Trist._ eleg. I, v. 83.

  _Note de la page 129, après le mot_ rapidement.

    Possesseur d'une aimable femme
    Aux grands yeux noirs, à la belle âme,
    A taille fine, aux PIEDS MIGNONS,
    A longue et brune chevelure,
    Et de la plus charmante allure
    De la tête jusqu'aux talons:
    Esprit juste, humeur gaillarde,
    Disant bien, et non babillarde,
    Bref en tout point de bon aloi,
    Faite à croquer, morceau de roi;
    Voilà, je crois, suffisant titre
    Pour obtenir place au chapitre
    Des dons gratuits de notre loi.

  _Cette strophe fait partie d'une très jolie pièce, intitulée_:
  Requête d'un mari polonais, propriétaire d'une jolie femme, au
  prince de REPNIN, ambassadeur, etc.

  [18] Post equitem sedet atra cura.
         HOR. l. III, od. I.

       _Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui._
         BOIL.

  [19] Nec pretium stupri gemmas, aurumque.
         OVID.

  [20] Cùmque ita pugnaret, tanquam quæ vincere nollet.
         AMOR. l. I, eleg. 5.

  [21] «Une femme estimable de cette capitale, tendrement aimée
  d'un jeune officier, avait toujours su le contenir dans les
  bornes du respect: sa passion, loin de diminuer, à la longue
  s'épura; il aurait préféré la mort à la perte d'un sentiment
  délicieux qui fesait son bonheur, et ce bonheur même était moins
  cher à son cœur que l'honneur de sa belle maîtresse. On raconte
  qu'un jour il la trouva sommeillant sur un lit de repos. Elle
  n'était vêtue que d'un déshabillé fort leste: sa jupe courte et
  sa situation découvraient la moitié d'une jambe tournée par
  l'amour; une mule délicate contenait le bout d'un petit pied à
  croquer; sa gorge, légèrement gazée, montrait une agitation
  voluptueuse. D'abord il fut très peu maître de ses sens; un
  frémissement tumultueux annonça les désirs; mais bientôt ses
  principes prirent le dessus, il se dit à lui-même:--Voilà l'heure
  du berger; je triompherai peut-être; mais voudrais-je ôter à mon
  amie la douce confiance qu'elle a prise en moi? et pour un
  plaisir le plus séduisant de tous, il est vrai, le plus vivement
  désiré, mais que le même instant voit naître et mourir, la priver
  de son bien le plus précieux?--Il remportait la victoire, lorsque
  ses yeux venant à se fixer sur cette mule mignone, il sentit
  renaître des transports si vifs.... Il les vainquit; mais ce ne
  fut pas sans les plus terribles combats.... Il sort et rentre
  avec bruit; la belle s'éveille; il ne fit pas difficulté de lui
  tout confier; et depuis ce moment l'estime qu'elle lui témoigne
  l'a bien dédommagé du sacrifice. Mais cet homme, vainqueur de
  désirs si pressants, ne put résister à l'envie de posséder cette
  mule perfide, qui faillit perdre celle qu'elle embellissait; il
  l'obtint après quelque résistance. En lui permettant de la
  prendre, cette vertueuse femme lui dit:--Puisque c'est une faveur
  à laquelle vous donnez un prix et que je puis vous accorder sans
  manquer à mon devoir, j'y consens avec plaisir; gardez-la pour
  vous applaudir d'avoir préféré votre amie à vous-même; je ne puis
  me rappeler sans frémir l'état où j'étais lorsque vous m'avez
  surprise: il est presque sûr que vous auriez subjugué mes sens;
  mais il est plus certain encore que si vous eussiez abusé de
  l'occasion, je vous mépriserais, et ne vous aurais revu de ma
  vie.»

  (Note du jeune officier auquel je dois cet ouvrage. On m'assure
  que ce trait est de lui-même avec la jeune veuve sur la toilette
  de laquelle il le trouva; et je le crois bien, ce n'est pas la
  première fois qu'une petite-maîtresse et un jeune militaire ont
  donné des exemples de vertu.)


  DEUXIÈME PARTIE.

  [22] Dans le livre de Beaudoin, _Des Chauss. ancienn._, on voit
  que de tout temps les hommes et les femmes ont été recherchés
  dans leur chaussure. On alla jusqu'à en porter d'or ou d'argent,
  enrichies de pierreries, selon Plaute, Quinte-Curce, Sénèque,
  Eutrope, Lampride, Spartien; en parlant d'Alexandre, de Caligula,
  de Dioclétien et d'Héliogabale. Pline dit la même chose des
  particuliers. _Gemmas non tantùm crepidarum obstragulis, sed et
  totis socculis addunt._ Plinii, I. IX.

  [23] Omnia sed vereor (quis enim securus amavit?)

  [24] Ipsa nihil (dixit), pavido lingua retenta metu.
         AMOR. l. I.

  [25] J'ai connu particulièrement un jeune homme subjugué par une
  passion violente qui l'a rendu malheureux, et qui peut-être fut
  la seule cause de sa mort prématurée. La manière dont il fit
  connaissance avec sa maîtresse, la force que prit sur-le-champ
  son amour, tout est également singulier. Voici comme lui-même m'a
  raconté son histoire.

   «Je suis d'une petite ville du Nivernois; j'en sortis dès
   l'enfance, et je fus élevé à Paris: à dix-huit ans, je revins
   dans la maison paternelle. On comptait me fixer dans ma patrie;
   en peu de temps je fus lié avec tous les jeunes gens de mon âge;
   mais un seul devint mon ami; nous étions inséparables. Il avait
   une sœur de seize ans, faite au tour, avec un de ces minois que
   les ris et les grâces accompagnent toujours. Je l'avais vue
   quelquefois en passant, et je n'avais ressenti pour elle rien de
   plus que pour les autres jeunes beautés de ma ville. Un jour, mon
   ami manquait à une partie que j'avais formée avec d'autres; je
   n'aurais pas eu de plaisir sans lui; je courus le chercher; il
   était sorti, mais sa jeune sœur me reçut. Elle me fit des
   questions plaisantes; ce que j'y répondais la fit rire à son
   tour, mais avec tant de grâces... le coloris qui vint nuancer ses
   joues de lis la rendit ravissante... je voulus lui dérober un
   baiser; elle se défendit en riant toujours; je le lui ravis; ses
   ris redoublèrent; je recommençai; elle rit encore... je fus
   téméraire... elle était innocente; j'osais en douter... ses sens
   s'émurent... elle s'égare, et je triomphe... Elle était si
   belle!... je sentis naître au fond de mon cœur cet amour dont
   rien n'a pu jusqu'à présent diminuer la violence. Que ce moment
   fut heureux! mais ç'a été le seul dont j'aie joui. En revenant à
   elle, ses larmes coulèrent; je m'y étais attendu; je voulus la
   consoler, en lui jurant une constance éternelle et l'assurant que
   dès le jour même j'allais travailler à notre union. Quel fut mon
   étonnement, lorsque, s'étant un peu remise, elle me dit du ton de
   l'indignation:--Monstre, sors de ma présence! toi! devenir mon
   époux et mon maître! ah ciel! plutôt la mort: sois, tu m'as
   avilie; mais je t'abhorre: je ne refuserai pas la main d'un
   autre; je ne le tromperai pas non plus... mais toi!... Un torrent
   de larmes lui coupa la voix. J'étais à ses genoux durant ces
   cruels reproches: ni ma soumission ni ma douleur ne purent la
   toucher; je fus contraint de sortir. J'espérais cependant;
   j'instruisis son frère; je fis parler mes parens: nous étions
   parfaitement assortis; on compta pour rien la répugnance qu'elle
   montrait; tout fut conclu en quelques semaines. Les familles
   étaient assemblées; on dressait les articles; la jeune personne
   entre, demande qu'on l'écoute, étonne tout le monde par le récit
   circonstancié qu'elle ose faire de ce qui s'est passé, embrasse
   les genoux de sa mère, et la conjure de la garantir du malheur de
   voir à tout moment le cruel ennemi qui souilla son innocence. On
   voulut savoir si elle avait un amant aimé; mais elle assura
   qu'elle haïssait tous les hommes en moi, et qu'aucun ne lui avait
   encore plu. On dissimula, pour ne pas l'aigrir, mes parens et les
   siens desiraient cette union; ils différèrent. Adroitement, on me
   procurait mille occasions d'être utile ou nécessaire à ma jeune
   maîtresse; je faisais naître les plaisirs sous ses pas; elle s'y
   livrait, tant qu'elle en ignorait la source: la connaissait-elle;
   on la voyait fuir avec horreur. Malgré ces rigueurs, tant que ses
   parens ont vécu, l'espérance me soutint. J'essayai, pour guérir
   sa haine, le remède de l'amour; je m'éloignai: on me rappela,
   lorsqu'on s'aperçut qu'elle avait repris sa première gaieté, que
   la nouvelle de mon retour fit évanouir. Je perdis alors l'espoir
   de la toucher. Ses parens moururent: devenue maîtresse
   d'elle-même, elle consentit d'épouser un homme qu'elle n'avait
   jamais vu, qui la recherchait précisément à cause de l'idée
   bizarre qui l'avait portée à me détester. Ce coup fut le dernier,
   mais il était terrible.... Je quittai ma patrie pour toujours...»

Cette note est de l'auteuromane.

  [26] Les goûts sont partagés sur ce qui rend le soulier d'une
  femme plus agréable à la vue. L'auteur d'ÉMILE (VIe partie, p.
  155 et 297) prétend qu'un talon élevé fait paraître le pied
  petit, et l'importance de l'observation fait qu'il y revient deux
  fois. Il s'ensuivrait de là que, les petits pieds étant les plus
  jolis, le goût général devrait être pour les talons élevés; car
  les femmes dont le pied est petit voudront le faire paraître
  encore plus mignon, et celles qui l'ont un peu grand seront
  charmées de faire éclipser ce défaut. Cependant nos
  petites-maîtresses portent souvent des talons bas: il serait
  absurde de dire qu'elles sont insensibles au précieux avantage
  dont cette chaussure les prive. Qu'elles savent habilement
  regagner d'un côté ce qu'elles semblent abandonner de l'autre! La
  démarche devient plus légère, le port plus gracieux et plus
  dégagé, l'action plus libre. Mais ce n'est pas tout; on donne aux
  tendrons de treize à quinze ans des talons bas; les tendrons plus
  âgés, avec un regard timide, une adroite naïveté et des talons
  bas, ne se flatteraient-ils pas de prolonger l'âge de
  l'innocence? (Jeunes gens, défiez-vous de toute femme qui, vivant
  dans le monde, veut paraître Agnès à vingt ans!) Quand il faut
  opter entre deux avantages, on choisit le plus grand: l'on
  préfère un air enfantin aux grâces d'un petit pied. A-t-on raison
  ou tort? Je ne décide rien. Je dirai seulement qu'un talon haut
  va bien aux grandes femmes, est avantageux à celles d'une taille
  médiocre, nécessaire aux petites, et ridicule seulement pour les
  naines. En général, il donne trop de grâces, pour ne le pas
  conseiller. Mais soit que l'on porte talon haut ou bas, il faut
  donner toute son attention à ne se pas déformer le pied par une
  chaussure gênante.

  NOTA.--Tout ce qu'on vient de lire s'est trouvé dans les papiers
  du dévot Apatéon.

  [27] VIRGILE, dans l'_Énéide_, en fait un usage admirable; ce
  poète inimitable a bien senti que le seul moyen de soulager la
  douleur de son héros et de le préparer à se livrer bientôt aux
  douceurs de l'amour était de faire couler ses larmes, par le
  récit de ses malheurs: c'est par là qu'il va le disposer à
  répondre à la tendresse de Didon.

    Infandum, regina, jubes renovare dolorem...
    Quis, talia fando, temperet à lacrymis?

  [28] Combien ne se trouve-t-il pas de nos jours, et dans tous les
  états, de mères semblables à celle que Pétrone a peinte dans la
  mordante satire qu'il a faite des mœurs de son siecle, de la
  cour et de l'empereur! (Pétrone, tome II, pages 277 et suiv.)

  [29] Τω δ'ετερον μεν εδωκε πατηρ, ἑτερος δ'ανενευσε.
       (Tô d'eteron men edôke patêr, heteros d'aneneuse.)
          _Il._ π. υ. (p. u.) 260.


    Audiit, et voti Phœbus succedere partem
    Mente dedit, partem volucres dispersit in auras.
      _Énéid._ l. XI, v. 794-795.

  [30] ........ O when meet now, .....
       in love, and mutual honor join'd!
         Milton's book VIII, v. 58-59.


  TROISIÈME PARTIE.

  [31] Ubi nox abiit, nec tamen orta dies.
         AMOR. l. I.

  [32] On dit que la petite-maîtresse, auteur en partie de cet
  ouvrage, fut vivement frappée à la lecture de ce récit de sœur
  Rose, et qu'il lui donna la pensée de faire confidence au public
  d'une petite étourderie de sa jeunesse, qui n'eut que d'heureuses
  suites. J'ai conservé son style et jusqu'à son orthographe: dans
  notre langue, elle devient de jour en jour si arbitraire, que
  chacun peut avoir la sienne. Ce serait même un bien. Quel
  avantage et quelle grâce n'aurait pas une manière d'écrire, qui
  peindrait aux yeux l'agréable grasseyement des auteurs femelles:
  la prononciation volubile et précipitée de l'auteur petit-maître:
  le ton grave, pédantesque, ou boursouflé des feseurs de
  dissertations, de panégyriques, d'histoires modernes, d'éloges,
  ou d'oraisons funèbres! On pourrait, ce me semble, inventer
  quatre nouvelles ponctuations, qui faciliteraient infiniment
  cette utile méthode: le point _précipitatif_, le _ralentissant_,
  l'_indignatif_, l'_attendrissant_[I]. Quelle clarté ne
  répandraient-ils pas dans le discours! et surtout que de
  parenthèses ils remplaceraient dans nos comédies nouvelles, nos
  romans du jour et nos opéras-bouffons!... Mais je m'aperçois que
  je disserte... Qu'on me pardonne la digression; on en fait
  quelquefois de moins utiles. J'avertis seulement encore que,
  partout où l'auteur prononce la lettre _r_ avec grâce, il a eu
  soin de la mettre double.

    [I] Joignez-y des demi-virgules ou soupirs, qui serviraient
    dans mille occasions où la virgule est trop forte.

Z'us dans ma zeunesse le sorrt de prresque toutes les filles des zans
aises, ausquelles les merrcenairres institutrrices des couvans
serrvent de mèrres. Ze fus confiée à des bénédictines, dont la maison
êt tout prroçe d'une terrre où çaque anée mes parrans venaient passer
la belle saison. Oh! c'êt une sote çose que l'éducation de couvant!
Mon Dieu! come on devient, dans ces maisons, bégueules, imperrtinantes
et vaines! An vérrité, z'ai u toutes les peines du monde à me
garrantirr de ces défauts-là. Mais ce n'êt pas ce que ze veus dirre.
Ze ne m'i déplus pas, tant que mon âme, brrute ancorre, anferrinée
dans la maçine come une crrisalide dans son cocon, n'ut point éprrouvé
cette douce flâme que prroduit le çoc des passions. Ze crrois que ce
fut-là le feu dont se serrvit Prrométée pourr animer sa statue.
Zusqu'à l'âze heurreus où se fait le dévelopemant de nos facultés,
nous vézétons, nous grrandissons sotemant; nous fesons des poupées et
des çapelles. C'êt aussi come ze vécus zusqu'à prrês de douze ans,
qu'un zeune abé, cousin de notrre prrieurre, me dona bien d'autrres
idées. Sa vue me fit haïrr un lieu où des barrreaux nous séparraient,
où des surrveillans nous éclairraient touzourrs. Ze ne saurais mieus
fairre son porrtrrait, qu'an disant qu'il était hardi come un paze,
entrreprrenant come un mousquetairre, hipocrrite en public come un
ignacien, impudant dans le parrticulier come tous ses parreils, et
beau come l'amourr: à toutes ces brrillantes calités, azoutés qu'il
n'avait que vingt ans. Ze le vis souvant au parrloirr, où
z'acompagnais prresque touzourrs la prrieurre lorrsqu'elle rrecevait
ses visites. Il me convint; ze lui plus; nous lumes dans les ieus l'un
de l'autrre que nous désirrions de nous antrretenir sans témoin. Un
zourr, on m'averrtit qu'une de mes parrantes que z'aimais beaucoup
m'atand au parrloirr; z'y courrs; et ma parrante, c'était... monsieur
l'abé déguisé an fille; mais si çarrmant sous cet habit, avec notrre
rrouze, notrre blanc, nos pompons et nos mouçes, qu'on voyait bien
qu'il était plus fait pourr tout cela que nous-mêmes. Il prrévint
adrroitemant ma surrprrise, et me dit des çoses que ze trrouvai les
plus zolies du monde. Cet entrretien me fit bien rrêver lorrsque ze
fus seule!... Mais laissons l'aimable abé, que trrois anées de
déguisemans, de prropositions et de soupirrs n'avaient pas plus avancé
que le prremier zourr.

«Z'étais la plus zeune de trrois filles: dês l'anfance on me destina à
fairre à la forrtune de mes aînées le sacrrrifice de ma liberrté et de
mon bonheurr. On atandait impaciamant que z'usse ateint l'âze
prrescrrit: il arrriva: z'étais devenue plus belle, plus énemie d'une
éterrnelle clôturre, plus amourreuse du zeune abé. On me fit antandrre
qu'il falait prrandrre l'habit de novice. Ze ne conaissais pas le
monde; et ze l'aimais! comant ça se faisait-il? Ze n'an sais rrien;
mais ça était. Ze rrépugnai; on me prressa: z'averrtis l'abé par un
billet, il vint: ze pleurrais; il sourriait, an me trraitant d'anfant.
«Z'atandais ce momant, me dit-il, pourr vous mettrre à la rraison, et
vous prroposer un arrranzemant que ze médite depuis longtams.--Eh!
quel êt-il?--C'êt un prrozet qui vous garrantirra de ce que vous
rredoutés.--Expliqués-vous donc vite.--Z'ai pansé qu'il falait sorrtir
de votrre monastèrre, et...--Le pourrrais-ze!--Oui, si vous le
voulés.--Oh! de tout mon cœurr.--C'êt au mieus: tenés-vous prrête ce
soirr: gagnés le zarrdin: trrouvés-vous à onze heurres et demie
prrécises à la porrte qui done sur la campagne: soyés atantive au
signal...» Ze fis ce qu'il me disait: on vient me prrendrre: et voilà
mon étourrdie, qui se laisse enlever, et s'abandone à la discrrétion
d'un home, pour se dérroberr à la barrbarrie de ses parrans... Mais...
(Admirrés un peu ce coup du sorrt!) dans le momant que l'on me
porrtait dans la çaise, mon pèrre, accompagné d'un vieil officier de
ses amis, venait de souper dans un çâteau voisin, et s'avise de se
trrouver là. Ils ont vu escalader le murr du couvant: ils ne doutent
pas que ce ne soit une expédition amourreuse; d'avance ils an rrient
de tout leurr cœurr: ils s'aprroçent sans brruit: ils ne voulaient
que s'amuserr un momant de la frrayeurr qu'ils allaient causer... La
zoie nè fut pas de longue durrée: mon pèrre surrtout, an me
rreconnaissant, fit une exclamacion qui me fait encorre frrissoner. Ce
n'était pourrtant rrien que ça. Quand, à trraverrs son déguisemant,
mon pèrre rreconut l'abé, sa furrreurr n'eut plus de borrnes; c'était
fait de notrre vie, si son vieil ami ne l'ût modérré. Cet honête-home
était veuf depuis trrente ans: dês qu'il sut que la haîne du cloîtrre,
plutôt que l'amourr, m'avait déterrminée à prrandrre la fuite, il
s'offrit de rréparrer le mal: il était bien sûrr qu'il ne pouvait
ancorre m'êtrre rrien arrrivé: ze lui parrus zolie: il me rrandit le
serrvice de m'épouser, sans dot, et de m'avantazer considérrablemant.
Il ne s'en tint pas là: durrant sa vie, z'an fut bien trraitée, mieus
encorre à sa morrt, qui me laissa riçe et maîtrresse de moi-même au
bout de deux ans. Pour le pauvrre abé, ze le crois au séminairre.

«Voilà come une inzuste contrrainte faillit de me perrdrre de deux
manièrres, dont z'avais cepandant çoisi la moins irrréparrable. Mais
que serrais-ze devenue, sans le vieil officier?...»

  [33] Les parents qui contraignent leurs enfants à se marier
  contre leur inclination commettent une imprudence qui peut avoir
  de très fâcheuses suites: mais ceux qui les condamnent à entrer
  de sang-froid dans un état dont le père fut l'enthousiasme, et la
  mère la stupidité, sont des monstres plus exécrables que les
  adorateurs de SATURNE et de MOLOCH. Cet abus abominable de leur
  autorité brise les liens des enfants, et les dispense de ce
  qu'ils leur devaient: c'est à la nature révoltée de venger la
  nature outragée. (_M. Kathégètes._)

  [34] Effugium reperire alterius quære malo.

  [35] Nous somes dans un tams où l'on écrrit beaucoup surr la
  petite-vérrole, où l'on dispute pour et contre l'inoculation. Des
  deux côtés, c'êt moins la vérrité que l'on rreçerrçe, qu'à zeter
  un rridicule sur les adversaires. Dût le zanrre humain êtrre
  prrive d'un secourrs utile, qui le garrantirrait d'un fléau
  destrructeurr de ses deus plus prrécieus avantazes, la vie et la
  beauté, l'anti-inoculateurr voudrrait anéantirr l'inoculacion.
  Pourr moi, ze ne parrle que d'aprrês mon expérriance; z'ai été
  inoculée, et ze m'an suis trrouvée forrt bien... A prropos
  d'inoculation, ze me rrapelle que mon médecin me laissa, il i a
  quelques zourrs, une lettrre de l'_orracle de notre
  littérrature_. Ce grrand home, orrizinal an tout, sugzerre un
  moyen nouveau pourr extirrper une maladie l'effrroi du beau-sexe
  et des petits-maîtrres; parr la même occasion, il panse qu'on
  pourrrait aussi doner la çasse à la _grrosse sœurr_... On
  zuzerra mieus de tout ça en lisant sa lettrre même.


    Au château de Ferney, le 22 avril 1768.

   «Je crois, monsieur, que don Quichotte n'avait pas lu plus de
   livres de chevalerie, que j'en ai lu de médecine. Je suis né
   faible et malade, et je ressemble aux gens qui, ayant d'anciens
   procès de famille, passent leur vie à feuilleter des
   jurisconsultes, sans pouvoir finir leurs procès. Il y a environ
   soixante-quatorze ans que je soutiens, comme je peux, mon procès
   contre la nature. J'ai gagné un grand incident, puisque je suis
   encore en vie, mais j'ai perdu tous les autres, ayant toujours
   vécu dans les souffrances.

   «De tous les livres que j'ai lus, il n'y en a point qui m'ait
   plus intéressé que le vôtre. (_L'Histoire de la petite vérole,
   par m._ P***.) Je vous suis très obligé de m'avoir fait faire
   connaissance avec le _Rhazès_. Nous étions de grands ignorants et
   de misérables barbares, quand ces arabes se décrassaient. Nous
   nous sommes formés bien tard en tout genre, mais nous avons
   regagné le temps perdu. Votre livre surtout, monsieur, en est un
   bon témoignage; il m'a beaucoup instruit: mais j'ai encore
   quelques petits scrupules sur la patrie de la petite vérole.
   J'avais toujours pensé qu'elle était native de
   l'_arabie-déserte_, et cousine germaine de la lèpre, qui
   appartenait de droit au peuple juif, peuple le plus infecté en
   tout genre qui ait jamais été dans notre malheureux globe.

   «Si la petite vérole était native d'_égypte_, je ne vois pas
   comment les troupes de Marc-Antoine, de César, d'Auguste et de
   ses successeurs ne l'auraient pas aportée à rome. Presque tous
   les romains eurent des domestiques égyptiens, _vernanopi_; ils
   n'en eurent jamais d'arabes. Les arabes restèrent presque
   toujours dans leur grande presqu'île jusqu'au tems de Mahomet. Ce
   fut dans ce tems que la petite vérole commença à être connue.
   Voilà mes raisons; mais je me défié d'elles, puisque vous pensez
   différemment.

   «Vous m'avez convaincu, monsieur, que l'extirpation serait
   três-préférable à l'inoculation. La difficulté est de pouvoir
   mettre une sonnette au cou du chat. Je ne crois pas les princes
   de l'europe encore assez sages, pour faire une ligue offensive et
   défensive contre ce fléau du genre humain. Mais si vous obtenez
   des parlemens du royaume qu'ils rendent quelques arrêts contre la
   petite vérole, je vous prierais aussi (sans aucun intérêt) de
   présenter requête contre sa grosse sœur. Vous savez que le
   parlement de paris, en 1497, condamna tous les vérolés qui se
   trouveraient dans la banlieue, à être pendus. J'avoue que cette
   jurisprudence était fort sage, mais elle était un peu dure, et
   d'une exécution difficile, sur-tout avec le clergé, qui en aurait
   apelé _ad apostolos_.

   «Je ne sais laquelle de ces deux demoiselles a fait le plus de
   mal au genre humain; mais la grosse sœur me paraît cent fois
   plus absurde que l'autre. C'est un si énorme ridicule dans la
   nature, d'empoisonner les sources de la génération, que je ne
   sais plus où j'en suis quand je fais l'éloge de cette bonne mère.
   La nature est très-aimable et très respectable sans doute, mais
   elle a des enfans bien infâmes.

   «Je conçois bien que si tous les gouvernemens de l'europe
   s'entendaient ensemble, ils pourraient à toute force diminuer un
   peu l'empire des deux sœurs. Nous avons actuellement en europe
   plus de douze cens mille hommes qui montent la garde en pleine
   paix. Si on les employait à extirper les deux virus qui désolent
   le genre humain, ils seraient du moins bons à quelque chose. On
   pourrait même leur donner encore à combattre le scorbut, les
   fièvres pourprées et les autres faveurs de ce genre que la nature
   nous a faites.

   «Vous avez dans paris un hôteldieu, où règne une contagion
   éternelle; où les malades, entassés les uns sur les autres, se
   donnent réciproquement la peste et la mort. Vous avez des
   boucheries dans de petites rues sans issue au milieu de la ville,
   qui répandent en été une odeur cadavéreuse, capable d'empoisonner
   tout un quartier. Les exhalaisons des morts tuent les vivans dans
   vos églises, et les charniers des _innocens_, ou
   _saint-innocent_, sont encore un reste de barbarie, qui nous met
   fort au-dessous des _hottentots_ et des _nègres_.

   «Cependant personne ne pense à remédier à ces abominables abus.
   Une partie des citoyens ne songe qu'à l'_opéra-comique_; la
   _Sorbonne_ n'est occupée qu'à condanner _Bélizaire_ et à danner
   l'empereur _Marc-antonin_. Nous serons longtemps fous et
   insensibles au bien public. On fait de tems en tems quelques
   efforts, et on s'en lasse le lendemain; la constance, le nombre
   d'hommes nécessaires et l'argent manquent pour tous les grands
   établissemens; chacun vit pour soi. _Sauve qui peut_ est la
   devise de chaque particulier. Plus les hommes sont inattentifs à
   leur plus grand intérêt, plus vos idées patriotiques m'ont
   inspiré d'estime.

   «J'ai l'honneur d'être, etc. V. g. o. d. l. c. d. R.»

  [36] O constance! tu suffirais seule pour le bonheur des humains!
  Pourquoi n'es-tu pas fille de la nature?... Mais que dis-je! la
  constance est la vertu des dieux. Mortel, elle peut te rapprocher
  de la divinité: conçois quel est son prix! (_Le vieillard
  Kathégètes._)

  [37] «Ceux qu'on avait déclarés nobles d'origine, et surtout les
  _grands mandarins_, allèrent s'imaginer que leur sang était plus
  pur, plus analogue aux grandes vertus, etc.»

  [38] Ce discours ne sent pas trop le marquis français.

  [39] ... Timeo Danaos et dona ferentes.
         _Æneid_, l. II, v. 49.

  [40] Je ne suis pas garant de ce fait.

  [41] Quid faciam? superest præter amare nihil.
         OV. _Heroïd._

  [42] La vraisemblance est si visiblement violée, que je ne
  saurais me taire sans me faire soupçonner d'ignorance. L'homme a
  bien du goût pour l'_absurde_, ou, si l'on veut, le
  _merveilleux_! Cette histoire extrêmement récente en est déjà
  remplie: au bout d'un mois, j'en suis réduit à l'excuse de
  _Virgile_, PRISCA FIDES, etc. ON DIT. L'ignorant abbé et le
  petit-maître auront fait tout le mal. Ces aimables gens savent
  par cœur les doucereux et libres propos des toilettes,
  connaissent les modes, le ton, les manières, et rien du tout des
  loix de leur pays.

  [43] Tunc potui Medea mori bene...
         OVID.

  [44] Nam veræ voces tum demum pectore ab imo.
       Ejiciuntur, et eripitur persona: manet res.
         LUCR. II, v. 57.

  [45] Je crois faire plaisir à mes lecteurs, de leur aprendre, que
  celle à qui le petit-maître confia cet ouvrage, vient d'épouser
  le jeune officier de qui je le tiens, et que depuis son mariage
  elle n'a plus de vapeurs, devient de jour en jour plus
  raisonnable, et se propose même de fixer son séjour dans la
  principale de ses terres, pour être plus à portée de faire du
  bien à ses vassaux.


  _Fin des notes._

  [Illustration]



  TABLE DES MATIÈRES


                                                                 Pages

    ESQUISSE LITTÉRAIRE                                              1


    CHAPITRE IER.--_Préface_                                         7

    CHAP. II.--_Très-singulier_                                     10

    CHAP. III.--_Qui n'en imposera pas au lecteur_                  12

    CHAP. IV.--_Qui devrait être le premier. Où l'on fait
                connaître Fanchette_                                17

    CHAP. V.--_Instructions placées à propos_                       19

    CHAP. VI.--_Aparences trompeuses_                               25

    CHAP. VII.--_Danger qu'on aura prévu_                           29

    CHAP. VIII.--_Par bonheur!_                                     32

    CHAP. IX.--_Par hazard_                                         36

    CHAP. X.--_Ressource inattendue_                                41

    CHAP. XI.--_Reviendra-t-il?_                                    46

    CHAP. XII.--_Nouvelle conquête: S'en réjouira-t-on?_            50

    CHAP. XIII.--_C'en est trop d'un_                               55

    CHAP. XIV.--_Où tout le monde est content, sans
                 en avoir sujet_                                    60

    CHAP. XV.--_Comme Fanchette intéroge son cœur_                  65

    CHAP. XVI.--_Où le pied de Fanchette soumet tout_               68

    CHAP. XVII.--_Qui doit avoir de grandes suites_                 73

    CHAP. XVIII.--_Foule d'amans_                                   76

    CHAP. XIX.--_Où Fanchette est modeste et généreuse_             82

    CHAP. XX.--_Le pied lui glisse: elle va tomber_                 85

    CHAP. XXI.--_Fanchette perd une de ses mules_                   90

    CHAP. XXII.--_Présens qui deviendront fameux_                   97

    CHAP. XXIII.--_Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire_       101

    CHAP. XXIV.--_Péril qui fera trembler_                         105

    CHAP. XXV.--_Évènement fatal_                                  111

    CHAP. XXVI.--_Reflexions_                                      115

    CHAP. XXVII.--_Danger plus grand que tout ce qu'on a vu_       119

    CHAP. XXVIII.--_Nouveau désespoir_                             125

    CHAP. XXIX.--_Il y a du remède à tout_                         130

    CHAP. XXX.--_Ce qui console les amans affligés_                135

    CHAP. XXXI.--_Qui surprendra_                                  141

    CHAP. XXXII.--_Comme un dévot oprime l'innocence_              147

    CHAP. XXXIII.--_Le succés ne suit pas toujours le crime_       150

    CHAP. XXXIV.--_Qui n'est pas inutile_                          155

    CHAP. XXXV.--_Étrange convention_                              160

    CHAP. XXXVI.--_Secours dangereux_                              163

    CHAP. XXXVII.--_Où les morts ressuscitent_                     167

    CHAP. XXXVIII.--_Le calme suit la tempête_                     174

    CHAP. XXXIX.--_Nouveaux personnages_                           183

    CHAP. XL.--_Où l'on ne trouve rien de ce que l'on attend_      198

    CHAP. XLI.--_Où l'on trouve ce qu'on n'attend pas_             202

    CHAP. XLII.--_Qui doit instruire de bien de choses_            206

    CHAP. XLIII.--_Où la mule de Fanchette fait un beau rôle_      216

    CHAP. XLIV.--_Scènes frapantes_                                221

    CHAP. XLV.--_Qui pouvait mener loin_                           226

    CHAP. XLVI.--_Comme se venge un tartufe_                       230

    CHAP. XLVII.--_Qui fera plaisir_                               236

    CHAP. XLVIII.--_Où les atrocités retombent sur leurs auteurs_  240

    CHAP. XLIX.--_Fanchette recouvre sa mule bleu-céleste_         246

    CHAP. L.--_Nouvel enlèvement_                                  254

    CHAP. LI.--_Obstacle qu'on n'attendait pas_                    256

    CHAP. LII.--_Bibi_                                             262

    CHAPITRE DERNIER.--_Plus heureux qu'on ne pense_               266

    NOTES                                                          275



    _Achevé d'imprimer_

    par

    [Ornement]

    LE 15 MAI 1881


    PETITS CONTEURS DU XVIIIe SIECLE

    Publiés avec notices bio-bibliographiques

    PAR OCTAVE UZANNE


  _EN VENTE_:

    CONTES DE L'ABBÉ DE VOISENON, 1 VOL.

    CONTES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS, 1 VOL.

    FACÉTIES DU COMTE DE CAYLUS, 1 VOL.

    CONTES DIALOGUÉS DE CRÉBILLON FILS, 1 VOL.

    CONTES DE PARADIS DE MONCRIF, 1 VOL.

    CONTES DU CHEVALIER DE LA MORLIÈRE, 1 VOL.

    CONTES DE PINOT DUCLOS, 1 VOL.

    CONTES DE JACQUES CAZOTTE, 1 VOL.


  _SOUS PRESSE_:

    CONTES DU BARON DE BESENVAL.


  _EN PRÉPARATION_:

    FROMAGET,--GODARD D'AUCOURT.


  _Cette collection formera douze volumes._

   NOTA.--Six planches à l'eau-forte, pour l'illustration de chacun
   de ces ouvrages, paraîtront successivement.--En vente:
   _Voisenon_, _Boufflers_, _Caylus_ et _Crébillon fils_.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes de Restif de la Bretonne - Le Pied de Fanchette ou le Soulier couleur de rose" ***

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