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Title: Essai sur Talleyrand
Author: Bulwer, Henry Lytton
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Essai sur Talleyrand" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    ESSAI

    SUR

    TALLEYRAND



PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE. D'ERFURTH, 1.



    ESSAI
    SUR
    TALLEYRAND

    PAR

    SIR HENRY LYTTON BULWER
    G. C. B.
    ANCIEN AMBASSADEUR

    TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
    PAR
    M. GEORGES PERROT


    PARIS
    C. REINWALD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
    RUE DES SAINTS-PÈRES, 15

    1868
    Tous droits réservés.



AVANT-PROPOS

DU TRADUCTEUR


Publié depuis moins d'un an, le livre que nous voulons faire connaître
aujourd'hui au public français a déjà atteint en Angleterre sa
quatrième édition; en même temps paraissait, dans la collection
Bernhard-Tauchnitz, une de ces éditions spéciales, en petit format et
à bon marché, qui, en quelques semaines, se répandent par milliers
d'exemplaires dans le monde entier. Sous le titre commun de _Portraits
historiques_ (_Historical Characters_), l'ouvrage de M. Bulwer
contient quatre biographies: Talleyrand, Mackintosh, Cobbett et
Canning; l'auteur, dans les quelques lignes qui lui servent de
préface, nous apprend qu'il a encore en portefeuille un essai
semblable sur sir Robert Peel, et nous savons qu'il s'occupe en ce
moment de lord Palmerston.

Ce qui a donc surtout attiré l'attention et occupé les studieux
loisirs de M. Bulwer, c'est la carrière, l'action, la physionomie
originale des hommes d'État de l'Angleterre moderne; pourtant son goût
pour la France, qui est presque son séjour de prédilection, ses
relations avec la meilleure société de toutes les capitales
européennes, les fonctions diplomatiques qu'il a remplies pendant de
longues années dans l'ancien et dans le nouveau monde, tout cela l'a
conduit à élargir son horizon et à étudier non moins curieusement la
vie, le caractère et le rôle de certains hommes politiques du
continent, et particulièrement de ceux qui ont dirigé les affaires de
la France depuis 1789. Les principaux acteurs des grands drames de la
Révolution, ceux qui ont disparu dans ses orages, il a fait
connaissance avec eux dans les mémoires laissés par les contemporains;
pour ceux qui ont survécu à ces luttes et qui, à divers titres, ont
laissé leur trace dans l'histoire de l'Empire, des deux Restaurations
et de la monarchie de Juillet, il en a, jeune encore, approché
plusieurs des plus illustres; il les a fréquentés avec une
respectueuse curiosité; il a pu souvent interroger leur complaisante
et fidèle mémoire sur les héros disparus de la génération précédente,
sur les causes sécrétés des événements inexpliqués, sur les épisodes
les plus obscurs de ces luttes auxquelles ils avaient été mêlés. Dans
le volume que nous avons traduit sont souvent citées des conversations
de MM. Molé, Pozzo di Borgo et autres vétérans de la politique et de
la diplomatie européennes; M. Bulwer les appelle en témoignage et
invoque les confidences qu'il a lui-même recueillies de leur bouche.
De cette enquête ainsi poursuivie sous diverses formes, de ces
lectures et de ces entretiens est sorti le premier des Essais, le plus
développé et le plus complet, celui qui à lui seul remplit tout un
volume, l'_Essai sur Talleyrand_.

Nous nous contenterons, pour le moment du moins, d'offrir aux lecteurs
français cet Essai sur Talleyrand; il est principalement consacré à
l'un des plus célèbres et des plus discutés parmi les acteurs de la
grande pièce commencée en 1789 et non encore achevée, à ce personnage
que l'on peut appeler le premier parmi les hommes de second ordre;
mais nécessairement, à côté de lui, dans l'étude d'une vie publique
qui s'ouvre avant 1789 et ne se termine qu'après 1830, l'auteur
rencontre presque tous les politiques qui, de Mirabeau à M. Guizot,
ont marqué dans l'histoire de nos révolutions; il a l'occasion de les
définir et de les juger, de donner son avis sur les hommes et sur les
choses qui passionnent encore le plus les esprits. Ainsi, par
exemple, on se figure aisément quelle place tiennent dans ce tableau
l'empereur Napoléon, son règne, son génie, son système, ses fautes,
les désastres où il a précipité la France.

On pourra sans doute ne pas partager tous les jugements de M. Bulwer,
jugements dont nous lui laissons toute la responsabilité. A propos de
Talleyrand, des écrivains, même distingués, ont tant et tant déclamé,
ont commis tant d'hyperboles et tant prodigué les gros mots[1], que M.
Bulwer a peut-être été conduit, par la crainte de verser dans cette
banale ornière, à pencher, sinon à tomber de l'autre côté. Ceux-là
même qui cherchent à se défendre du parti pris et de l'emphase, le
trouveront parfois bien indulgent, bien partial pour Talleyrand,
quoiqu'il ait trop d'esprit pour jamais tourner au panégyrique, qui
n'est qu'une déclamation retournée.

  [1] La plus brillante peut-être de ces invectives, qui suffira à
  donner une idée des autres, se trouve dans les _Lettres d'un
  voyageur_, de George Sand; c'est le chapitre intitulé _le
  Prince_. Ce sont des pages écrites avec le talent ordinaire de
  l'auteur; mais le sens historique y fait défaut; il n'y a pas de
  nuances, c'est-à-dire pas de vérité, pas même de vraisemblance,
  aucune vie; c'est le portrait d'un monstre abstrait et idéal,
  peint avec des couleurs toutes poussées au noir. Ainsi, pour ne
  toucher qu'à un point, madame Sand paraît n'avoir pas le moindre
  soupçon du rôle honorable et utile que joua l'évêque d'Autun à
  l'Assemblée constituante, et des services qu'il y rendit, dès le
  premier jour, à la cause de la révolution.

De toute manière, que l'on doive ou non se montrer pour Talleyrand
plus sévère que ne l'est M. Bulwer, il est intéressant de voir notre
histoire racontée, nos révolutions expliquées, nos hommes publics
jugés par un écrivain, par un politique étranger, par un homme qui a
pris part à la direction des affaires dans un grand pays, l'école de
la liberté européenne. Le tour absolu de notre esprit, qui veut tout
faire aboutir à une théorie logique, à une espèce de dogme, notre goût
pour les types tranchés, nos préjugés et nos passions de famille, de
classe et d'éducation, tout cela nous conduit presque fatalement à
perdre le sens de la réalité, quand nous abordons l'histoire de ces
quatre-vingts dernières années. Comme des voyageurs qui font une
marche de nuit, nous ne jugeons plus bien des proportions vraies, nous
n'apercevons plus les détails et les contours exacts des formes
confuses qui bordent le chemin; nous nous effrayons ou nous nous
éprenons des fantômes qu'a créés notre propre imagination surexcitée,
ou, pour mieux dire, de l'aspect étrange, bizarre, colossal que
prennent dans cette ombre vague les objets que nos yeux sont le plus
accoutumés à voir et nos mains à toucher. D'aucuns en viennent, les
uns par colère et par haine, les autres par enthousiasme et par
fanatisme, à mettre en dehors de l'humanité les principaux acteurs de
ces scènes mémorables, à ne pas voir en eux des hommes faits de la
même chair et du même sang que ceux qui, en d'autres temps de crise,
ont été les chefs ou les victimes, les vainqueurs ou les vaincus
d'autres révolutions; ils ne veulent plus appliquer à cette histoire
les règles ordinaires de la morale, de la critique, du bon sens. Il
faudrait étudier, il faudrait comprendre, comme le faisait déjà
Thucydide, il y a plus de deux mille ans, dans ses immortelles pages
sur les troubles de Corcyre, l'influence désastreuse des révolutions
sur la moralité humaine; il faudrait montrer comment ces chocs
répétés, ces subits et profonds renversements troublent et
désaccordent l'âme humaine, rompent toutes ses habitudes,
l'affranchissent de tous les liens qui la retiennent ordinairement
dans la médiocrité, et, sans en changer la nature, la poussent aux
excès, soit dans le bien, soit dans le mal. Loin de là, on s'en va
prétendant qu'entre le reste des hommes et ces personnages que les uns
appellent les monstres, les autres les saints de la Révolution, il n'y
a plus de commune mesure, de comparaison possible.

Aux gens qui n'ont pas encore compris que la Révolution française
était inévitable, à ceux qui n'en admettent pas le bienfait et qui ne
sentent pas par quelles longues injustices et par quelles
héréditaires souffrances s'expliquent ses violences et ses cruautés,
on peut s'abstenir de répondre. Ces grands panégyristes du moyen âge,
on voudrait pouvoir, d'un coup de baguette, les renvoyer à l'an mille
et les y faire vivre, ne fût-ce que quelques semaines, en pleine
société féodale. Quant à ceux qui s'intitulent les héritiers et les
continuateurs de la Révolution française, c'est surtout quand on
trouve sous leur plume ces exagérations, ces falsifications de
l'histoire, qu'elles paraissent irritantes et dangereuses. Vous
souvenez-vous de ces phrases béates qui, il y a deux ou trois ans, ont
fait le tour de la presse, sur la _révolution_, qui est une
_révélation_, révélation dont le sens échappe à la foule, et n'est
bien saisi que par un groupe d'initiés, hiérophantes officiels de la
démocratie? Comme tous les mysticismes, le mysticisme révolutionnaire
est une maladie de l'esprit. Un des remèdes qui peuvent le mieux nous
guérir, ou tout au moins nous préserver de cette maladie, c'est
d'ouvrir les histoires de la Révolution française écrites par des
étrangers, c'est de lire des pages comme l'éloquent et amer _Essai_ de
Macaulay sur Barère, cet essai qui fut le dernier travail du grand
historien libéral que nous envions à l'Angleterre.

Ce n'est point que nous prétendions comparer M. Bulwer à Macaulay:
rien n'est plus différent que ces deux esprits et que ces deux styles;
M. Bulwer n'est d'ailleurs pas, comme Macaulay, un écrivain de
profession; c'est un homme du monde qui a eu l'idée d'employer ses
loisirs à recueillir, en retraçant la vie de quelques illustres
contemporains, ses souvenirs et ses réflexions, le fruit de ses
lectures et de son expérience personnelle; il cause plutôt qu'il
n'écrit. Il n'en est pas moins vrai qu'en parcourant, à la suite de
cet esprit indépendant et légèrement sceptique, l'histoire de nos
efforts et de nos mécomptes, de nos gloires et de nos malheurs depuis
1789, on est conduit plus d'une fois à s'interroger avec quelque
inquiétude sur la valeur de certains jugements très-accrédités, qui
ont cours partout, et qui, par l'enseignement, s'imposent aux
intelligences françaises dans le temps même où elles prennent leur pli
et leur forme durable. On s'arrête, tout songeur, et on se demande
s'il n'est pas tel procès où l'arrêt a été rendu avant que la cause
fût suffisamment instruite, si l'histoire de ces tragiques années n'a
pas commis plus d'une de ces méprises qui faisaient dire tristement au
vieux Scaliger: «Il y en a qui ont la réputation, il y en a d'autres
qui la méritent: _Quidam merentur famam, quidam habent._» Enfin, et
c'est là surtout ce qui importe, on commence à craindre d'avoir fait
souvent de l'histoire immorale, sous prétexte d'en faire de
philosophique; on s'accuse d'avoir trop parlé de fatalité et de
nécessité, d'avoir ainsi atténué la responsabilité des hommes que la
foule a suivis, et d'avoir par là enlevé à l'histoire quelque chose de
cette autorité morale qui l'a fait appeler par le plus sévère des
écrivains de Rome «la conscience du genre humain.»

Que l'on accepte ou non la manière de voir de M. Bulwer en plus d'un
endroit où il s'écarte de l'opinion généralement reçue, il est un
mérite que l'on ne refusera pas à son livre, celui d'être animé d'un
esprit sincèrement libéral. En véritable Anglais, M. Bulwer déteste le
despotisme. Si, en racontant le 18 brumaire et le Consulat, il paraît,
lui aussi, s'être laissé séduire, avoir cédé à l'espèce d'attrait
magique et de fascination qu'exerça alors sur la France le hardi et
brillant génie du Premier consul, bientôt après, dès la rupture de la
paix d'Amiens et le meurtre du duc d'Enghien, il reprend toute la
liberté de son jugement; il relève, sans faiblesse, les fautes et les
crimes auxquels Napoléon est entraîné par l'ambition et l'orgueil. A
mesure qu'il avance dans cette histoire, il montre l'infatuation de la
toute-puissance égarant de plus en plus cet esprit autrefois si
lucide, et le rendant impatient de tout conseil et de toute
résistance, jusqu'au moment où, par deux fois, le colosse, entraînant
avec lui la France, se renverse et s'abat dans l'abîme qu'il a
lui-même creusé. Avec la seconde Restauration, se termine la période
la plus importante de la carrière de Talleyrand. Cependant, pour le
conduire jusqu'au dernier acte de sa vie publique, jusqu'à son
ambassade en Angleterre après 1830, M. Bulwer passe rapidement en
revue les règnes de Louis XVIII et de Charles X, et il assiste à
l'établissement de la monarchie de Juillet. Partout, dans ce bref
résumé des événements, il laisse voir combien il s'intéresse aux
efforts que la France a faits de 1814 à 1830, pour se donner enfin un
gouvernement libre.

Sans doute l'Angleterre a le bonheur que cette grande cause de la
liberté politique n'ait plus chez elle de détracteurs et d'ennemis; on
peut remarquer pourtant que, dès ses débuts dans la carrière publique,
M. Bulwer, au parlement, s'annonça comme un des esprits les plus
ouverts de sa génération, comme un politique que n'effrayait aucune
innovation mesurée, aucun progrès. Envoyé, tout jeune encore, à la
chambre des communes par la ville de Vilton, il vota pour la réforme
parlementaire en 1832, quoique le premier résultat du bill, en
supprimant un des siéges dont disposait cette petite localité, dût
être de lui faire perdre son titre de député. Bientôt après la ville
de Coventry le renvoyait à la chambre; puis, après une dissolution, il
devenait le représentant du district urbain de Marylebone. Ce fut en
cette qualité qu'il se signala parmi les premiers partisans de la
réforme commerciale, et qu'il vota pour l'abrogation des lois sur les
céréales et de la taxe sur le papier. Après la mort de Guillaume IV,
en 1837, il entra dans la diplomatie; envoyé comme secrétaire à
Constantinople auprès de sir Stratford de Redcliffe, auquel il devait
succéder comme ambassadeur vingt ans plus tard, il se distingua
d'abord en négociant avec la Porte un traité de commerce qui a rendu
les plus grands services à l'industrie anglaise et ruiné pour
longtemps tout ce qui pouvait encore subsister sur différents points
de l'empire ottoman d'industrie indigène et locale. De Constantinople,
sir Henry passa à Paris, où il avait le titre et les fonctions de
ministre plénipotentiaire pendant les événements de 1840, au moment où
la guerre fut près d'éclater entre la France et l'Angleterre à propos
des événements d'Égypte; lord Palmerston déclara en plein parlement
que les efforts judicieux de M. Bulwer avaient beaucoup contribué à
épargner ce malheur aux deux nations. Quand les whigs quittèrent le
pouvoir, M. Bulwer offrit sa démission; mais lord Palmerston et lord
Aberdeen l'engagèrent de concert à demeurer à son poste. En 1843, il
fut nommé ministre en Espagne, et bientôt après récompensé, par le
titre de membre du conseil privé, du succès qu'il avait obtenu en
prévenant, par sa médiation, un conflit qui menaçait d'éclater entre
l'Espagne et le Maroc, et qui aurait fait éprouver de grandes pertes
au commerce anglais. Ce fut M. Bulwer qui, à Madrid, soutint contre M.
Bresson cette lutte diplomatique, si longue et si passionnée, qui se
termina par les fameux mariages espagnols; M. Guizot en a raconté,
dans ses _Mémoires_, toutes les péripéties, tous les détails, et ceux
qui seraient curieux de contrôler les assertions de l'illustre
historien et homme d'État français n'ont qu'à chercher un article
inséré dans la _Quarterly Review_, bientôt après la publication de
cette partie des _Mémoires de mon temps_ (janvier 1868); il a été
rédigé, on ne saurait en douter, sous l'inspiration de M. Bulwer et
avec des notes fournies par lui. En 1848, le gouvernement espagnol,
cédant à une de ces terreurs paniques, à un de ces brusques caprices
dont il a si souvent, depuis quelques années, donné le triste
spectacle à l'Europe, congédia, sous différents prétextes qui ne
soutenaient pas l'examen, le représentant de la reine d'Angleterre;
cette étrange mesure coïncidait avec l'emprisonnement ou l'exil de
tous les chefs libéraux. Sans doute, depuis lors, le gouvernement
espagnol a fait tout aussi bien ou même mieux en ce genre; mais en
1848 on pouvait avoir encore quelques illusions sur son compte, et
quoique l'Europe ne manquât pas alors de spectacles curieux,
quoiqu'elle eût pu apprendre en quelques mois à ne pas s'étonner
facilement, ce brutal renvoi du ministre anglais ne laissa pas de
faire grand bruit. A Londres, dans le parlement, non-seulement les
membres du cabinet, mais les hommes les plus considérables des
différents partis, lord Palmerston, lord Russel, lord Landsdowne, lord
Aberdeen, sir Robert Peel, M. Disraëli et M. Shiel, tinrent le même
langage; ils s'accordèrent tous à louer la conduite de sir Henry
Bulwer, et à proclamer qu'il n'avait rien fait qui pût justifier ou
même expliquer un pareil traitement.

Lorsque l'Angleterre reprit avec l'Espagne les relations diplomatiques
qui avaient été suspendues à la suite de cette incartade, lord
Palmerston déclara publiquement qu'il aurait renvoyé M. Bulwer à
Madrid, si celui-ci n'avait pas été alors occupé à servir ailleurs
l'Angleterre. En effet, dans l'intervalle, il avait été nommé ministre
à Washington, où il réussit à terminer des contestations qui étaient
depuis longtemps pendantes et qui commençaient à échauffer les
esprits en Amérique; peu de diplomates anglais ont été aussi appréciés
et aussi populaires aux États-Unis. Une fois de retour en Europe, M.
Bulwer, après avoir heureusement rempli quelques missions
extraordinaires en Toscane, à Rome et dans les principautés
Danubiennes, devint, en 1858, ambassadeur à Constantinople, poste
qu'il conserva jusqu'en 1865. Lorsque sa santé, altérée par les
fatigues d'une carrière si active, le força à renoncer aux fonctions
diplomatiques, il put enfin s'employer tout entier à rédiger ces
essais depuis longtemps projetés et ébauchés.

Aujourd'hui, tout en mettant la dernière main à ce travail, M. Bulwer
pose sa candidature, pour les prochaines élections, au siége de
Tamworth. Partisan, au début de sa carrière, de ce bill de réforme qui
porta le premier coup, en Angleterre, à la prépondérance
aristocratique, il n'a point, comme c'est assez communément l'usage
chez nous, renié en vieillissant les opinions, les sympathies, les
espérances de sa jeunesse; c'est comme libéral qu'il se présente,
c'est sous le drapeau de M. Gladstone qu'il se range. Sans doute le
descendant d'une des plus vieilles familles de la Grande-Bretagne[2],
l'homme qui est né à la vie politique dans cette Angleterre encore
tout aristocratique qui datait de 1688, sent bien que c'est presque
une révolution que la récente réforme parlementaire, dernière halte
sur le chemin qui mène au suffrage universel; il comprend que le
centre de gravité du pays est déplacé; que, pour retenir le pouvoir
entre ses mains, la classe riche et cultivée aura de grands efforts à
s'imposer et une attitude nouvelle à prendre; que peut-être, quoi
qu'elle fasse, elle aura, par moments, à subir la domination de la
multitude, de ses préjugés, de ses passions. En présence de ce siècle
nouveau qui s'ouvre pour sa patrie, il ne désespère pourtant pas de
l'avenir; sachant que cette Angleterre qui a fait de si grandes choses
devait, un jour ou l'autre, se transformer profondément, il estime que
l'on a eu raison d'opérer le changement avant que le désir de réforme,
trop longtemps contrarié, pût se tourner en fureur révolutionnaire.
Comme il a l'esprit curieux, il lui plaît de prendre part à
l'expérience qui va se tenter et d'être membre du premier parlement
élu sous l'empire de la nouvelle loi électorale. Nous espérons que les
électeurs du Warwickshire aideront ce vieux serviteur de l'Angleterre
à la faire profiter encore pendant plusieurs années de l'expérience
qu'il a acquise dans sa longue carrière de député et de diplomate, et
qu'il a fécondée encore par ses recherches et ses réflexions
d'historien politique.

  [2] La famille des Bulwer fait remonter sa généalogie jusqu'à la
  conquête, et celle des Lytton, à laquelle appartenait la mère de
  l'écrivain, se rattacherait aux Tudors.

Sir Henry Lytton Bulwer est le frère aîné de lord Edward Lytton
Bulwer, le romancier dont les principaux ouvrages ont été traduits
chez nous, l'auteur de _Pelham_, d'_Eugène Aram_, des _Derniers jours
de Pompéi_, de la _Famille Caxton_. La dédicace qui figure en tête des
_Portraits historiques_ témoigne de la tendre amitié qui unit les deux
frères. Nous souhaitons que cet essai de traduction assure chez nous à
l'aîné quelque chose de cette popularité que le cadet a depuis
longtemps conquise, hors même de l'Angleterre, par la riche couleur de
son style, la variété et la puissance de son imagination.

    GEORGES PERROT.



    ESSAI
    SUR
    TALLEYRAND



   PREMIÈRE PARTIE
   DU COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION JUSQU'AU RAPPORT
   SUR L'ÉTAT DU PAYS.


I

   Différents types d'hommes.--M. de Talleyrand, homme
   politique.--Caractère du dix-huitième siècle qui l'avait
   formé.--Sa naissance, le caractère de sa personne, son entrée
   dans l'Église.--Causes de la révolution.--États
   généraux.--L'influence de Talleyrand sur le clergé; sur la
   décision relative aux instructions des membres de l'Assemblée et
   à la rédaction de la Déclaration des droits de l'homme.--Son
   courage dans les moments de danger.--Ses connaissances en matière
   de finance.--Ses propositions relatives aux biens de
   l'Église.--Discrédit où il tombe auprès du parti de la
   royauté.--Sa popularité auprès de l'Assemblée.--Il est chargé de
   rédiger ses manifestes à la nation.--Son projet sur l'uniformité
   des poids et mesures.


Il y a dans tous les temps beaucoup d'hommes qui s'emploient
activement aux affaires publiques; mais très-peu de ces hommes peuvent
être appelés des «hommes d'action.» Les rares individus qui ont le
droit de prétendre à ce titre, et dont l'existence exerce une si
importante influence sur le siècle dans lequel ils paraissent, doivent
posséder, à un degré peu ordinaire, l'intelligence, l'énergie et le
jugement; mais on trouve ces qualités mêlées à des degrés divers dans
les différentes classes ou les différents types d'hommes qui, comme
soldats, souverains ou hommes d'État, commandent aux destinées de leur
époque.

Ceux qui possèdent, dans une mesure égale, une intelligence
supérieure, l'énergie et le jugement, gravissent d'un pas ferme et
rapide les pentes les plus escarpées et les plus hautes de l'ambition,
et s'établissent sur les hauteurs où ils sont parvenus d'un pas
assuré. Des hommes de cette trempe poursuivent habituellement avec une
rigoureuse circonspection et une persévérance indomptable quelque plan
fixe ou quelque idée prédominante, adaptant leurs moyens à leur but,
mais ne perdant jamais de vue ce même but, et ne dépassant jamais dans
cette poursuite la ligne qui sépare les difficultés des
impossibilités. Le cardinal de Richelieu en France, et Guillaume III,
en Angleterre, sont des types de cette race héroïque.

D'un autre côté, ceux chez qui le jugement, quoique grand, n'est pas
suffisant pour contenir l'énergie et gouverner l'intelligence qui
surexcite leur nature, brillent d'un vif éclat, comme des météores,
dans l'histoire, mais excitent l'étonnement et l'admiration de leurs
contemporains plutôt qu'ils ne laissent derrière eux des résultats
permanents. Leurs exploits surpassent de beaucoup ceux des autres
hommes et se revêtent pour un moment d'une apparence presque
surnaturelle; mais comme leur élévation est d'ordinaire soudaine et
prodigieuse, ainsi de même leur ruine est fréquemment brusque et
totale. Poussé en avant par une force sur laquelle graduellement ils
perdent tout contrôle, emporté d'un acte audacieux à un autre plus
téméraire encore, leur génie est à la disposition du vent ainsi qu'un
vaisseau surchargé de voiles, et périt à la fin dans quelque violente
et soudaine tempête. Charles XII de Suède en fut un exemple dans le
siècle dernier, et Napoléon Bonaparte, considéré simplement comme
conquérant, en est, de nos jours, un exemple plus frappant encore.

Troisièmement, il y a des hommes dont l'énergie et l'intelligence sont
plutôt subtiles et étendues, et qui sont attirés par l'utile bien plus
que par le sublime.

Habiles et prudents, ces hommes profitent des circonstances plutôt
qu'ils ne les créent. Tourner un obstacle, prévoir un événement,
saisir une occasion, voilà le talent qui leur est particulier. Ils
sont sans passions, mais la pénétration et l'intérêt propre réunis
leur donnent une force égale à celle de la passion.

Le succès qu'ils obtiennent leur est procuré par des efforts qui ne
dépassent pas ceux d'autres candidats à la renommée et aux honneurs
publics, candidats qui bien que possédant en apparence des talents
égaux, poursuivent cependant en vain la fortune; la seule différence
est que les efforts des premiers sont faits au moment le plus
propice, et de la manière la plus heureuse.

Un tact exquis et un jugement clairvoyant sont les qualités dominantes
de ces _politiques_.

Ils se préoccupent rarement de ce qui est juste en principe: ils font
habituellement ce qui est le mieux au moment actuel.

Ils ne jouent jamais le premier rôle parmi leurs contemporains: ils en
jouent presque toujours un grand; et sans parvenir à ces positions
extraordinaires auxquelles aspirent de plus aventureux, ils
jouissent généralement d'une importance considérable, même au
milieu des circonstances les plus changeantes, et ils conservent
très-ordinairement dans la retraite ou la disgrâce une grande part de
la considération qu'ils ont acquise au pouvoir. Pendant les années
d'intrigues et d'agitations qui précédèrent la chute des Stuarts, on
vit en Angleterre un remarquable homme d'État du caractère que je
viens de décrire, et une comparaison pourrait parfaitement être
établie entre l'habile et brillant Halifax et le personnage adroit et
accompli dont le nom est inscrit en tête de ces pages.

Mais bien que ces deux célèbres avocats de l'à-propos eussent beaucoup
des mêmes qualités (le caractère, l'esprit, la science, la pénétration
qui distinguaient l'un distinguaient également l'autre), néanmoins
l'Anglais, quoique orateur plus habile dans les assemblées publiques,
n'avait pas dans l'action le courage calme, ni dans le conseil la
ferme et prompte décision qui distinguaient le Français; aussi son nom
n'est-il pas gravé en caractères aussi ineffaçables dans les annales
de son pays, ni lié à d'aussi grands et merveilleux événements.

Et cependant, malgré l'étendue, la grandeur du théâtre sur lequel
parut M. de Talleyrand, et l'importance des rôles qu'il y joua pendant
plus d'un demi-siècle, j'ose douter que son caractère ait jamais été
bien décrit, ou soit en ce moment même justement apprécié; et ceci
n'est pas tout à fait surprenant.

Dans une vie si longue, si brillante et si variée, il faut s'attendre
à trouver une diversité d'impressions se remplaçant et s'effaçant les
unes les autres; et quelques-uns de ceux qui ont admiré le brillant
causeur, et qui se sont sentis saisis de respect devant l'habile
ministre des affaires étrangères, ignoraient que l'homme d'esprit
célèbre, que le sagace diplomate avait montré un goût exquis en
matière de lettres, et une profonde connaissance de la législation et
des finances. De plus, quoique cela puisse paraître singulier, il
demeure vrai que ces hommes publics qui sont le plus tolérants pour
les opinions contraires, et le moins portés aux inimitiés
personnelles, sont ceux-là même qui, souvent, provoquent autour de
leur nom, au moins pour un temps, le blâme le plus sévère et les plus
terribles reproches. La raison en est simple: de tels hommes ne sont
eux-mêmes sous l'empire d'aucune affection prédominante ni d'aucune
théorie favorite. Calmes et impartiaux, ils sont doux et indulgents.

D'un autre côté, les hommes qui aiment passionnément les choses ou qui
les vénèrent profondément, méprisent ceux qui abandonnent les objets
de leur adoration ou de leur respect, et détestent ceux qui s'y
opposent.

Ainsi, le royaliste, prêt à sacrifier sa vie pour son souverain
légitime; le républicain, se proposant la glorieuse imitation de
l'ancienne Rome et de la Grèce; le soldat, dévoué au chef qui l'avait
conduit de victoire en victoire, ne pouvaient parler qu'avec amertume
et indignation de celui qui commença la Révolution contre Louis XVI,
contribua pour sa part au renversement de la République française, et
dicta la proscription du grand capitaine dont les armées triomphantes
avaient pendant un moment parcouru toute l'Europe.

Les hommes les plus ardents et les plus violents de l'époque de M. de
Talleyrand furent par conséquent les censeurs les plus amers et les
plus violents de sa conduite; et celui qui parcourt les différents
ouvrages où cette conduite est appréciée par des critiques
insignifiants[3], sera tenté de répéter la remarque du grand homme du
dix-huitième siècle: «C'est un terrible avantage que de n'avoir rien
fait; mais il ne faut pas en abuser.»

  [3] Plusieurs de ces ouvrages confondent les dates et les noms,
  et prodiguent les accusations les plus absurdes, en même temps
  que les plus méchantes; mais çà et là ils racontent des faits que
  des documents authentiques ont depuis confirmés, ainsi que des
  anecdotes que j'ai entendu répéter à des contemporains, et dont,
  par conséquent, je profiterai.

Dans quelle mesure sont justifiés par les faits les reproches des
écrivains auxquels nous faisons allusion, c'est ce que l'on verra plus
ou moins dans les pages suivantes, qui ne sont pas écrites dans
l'intention de faire un panégyrique ou de provoquer à l'imitation,
mais simplement avec l'intention de faire connaître une remarquable
classe d'hommes par un homme très-remarquable, qui se trouve avoir
vécu dans une époque qui ne cessera jamais d'occuper et d'intéresser
la postérité.


II

Charles-Maurice Talleyrand de Périgord naquit le 2 février 1754[4]. La
maison de Périgord était l'une des plus nobles de France, et pendant
les premiers âges de la monarchie, elle jouissait d'un pouvoir
souverain. La principauté de Chalais était la seule qui existât, je
crois, au temps de Louis XIV; car les autres personnages appelés
princes à la cour de France prenaient ce titre comme princes des
États-Romains ou de l'empire d'Allemagne, et occupaient un rang
inférieur à celui des ducs français; or cette principauté passe pour
avoir été, pendant huit siècles, l'apanage de cette famille. On pense
que le nom de Talleyrand, habituellement joint à celui de Périgord,
et anciennement écrit _Tailleran_, a été à l'origine une sorte de
sobriquet dérivant des mots «tailler les rangs.» Ce nom fut porté par
Hélie V, l'un des comtes souverains du Périgord, qui vécut en 1118; et
de ce prince descendirent deux branches des Talleyrand-Périgord; l'une
était éteinte avant l'époque de Louis XVI; l'autre, la plus jeune,
était alors représentée par un comte de Périgord, capitaine des gardes
et gouverneur des états de Languedoc. Un frère de ce comte de Périgord
fut père de Charles-Maurice Talleyrand de Périgord, qui fera le sujet
de cette étude. La mère de ce personnage, Éléonore de Damas, fille du
marquis de Damas, était aussi d'une très-noble famille, et remarquable
par sa beauté aussi bien que par ses vertus[5].

  [4] Il semble y avoir eu quelque difficulté pour fixer d'une
  manière exacte la date de la naissance de M. de Talleyrand. On
  m'a dit, et chacun de ceux qui me renseignaient ainsi croyait
  avoir pour lui la plus sûre autorité, qu'il était né le 7 mars,
  le 1er septembre, et le 2 février. Cette dernière date est celle
  à laquelle je me suis arrêté, ayant, tout bien examiné, de
  sérieuses raisons de la croire vraie. Quant à l'année, il n'y a
  pas de dispute.

  [5] La comtesse de Talleyrand vécut jusqu'en 1809; elle était
  très-fière des talents de son fils, mais elle regrettait, dit-on,
  l'usage qu'il en avait fait.


III

Le sceau qui marque notre destinée a ordinairement été imprimé à notre
enfance; et la plupart des hommes, en regardant en arrière vers leur
première jeunesse, peuvent se rappeler l'accident, le livre, la
conversation, qui donna à leur caractère cette tournure particulière
que les événements n'ont ensuite fait que développer.

M. de Talleyrand fut, dans son enfance, exilé de la maison
paternelle; la fortune de ses parents n'était pas en rapport avec leur
rang: son père[6], en vrai soldat, était toujours à la cour ou bien au
camp; sa mère occupait une position dans la maison de la reine, à
Versailles. Pour tous deux, un enfant était un embarras, et Maurice,
immédiatement après sa naissance, fut envoyé en nourrice à la
campagne; cela se faisait très-ordinairement à cette époque. Là, soit
par accident, soit par suite de négligence, il fit une chute qui le
rendit boiteux. Lorsque, à l'âge de douze ou treize ans, l'enfant,
presque oublié jusqu'alors, fut conduit à Paris pour y recevoir une
éducation un peu tardive, cette infirmité était devenue incurable; et
dans un _conseil de famille_, il fut décidé que le plus jeune frère,
le comte d'Archambaud (connu plus tard comme l'un des plus élégants et
des plus beaux courtisans de Louis XVI, et que je puis me rappeler
sous le titre de duc de Périgord, titre qui lui fut donné par Louis
XVIII), serait considéré comme le frère aîné et voué à la profession
des armes; tandis que le fils aîné, étant infirme, serait déclaré
cadet et entrerait dans l'Église. A partir de ce moment,
l'enfant,--jusqu'alors vif, paresseux et insouciant,--devint
taciturne, studieux et réfléchi. Ses dispositions premières lui
restèrent, car notre nature n'admet aucun changement radical; mais
elles furent modifiées par le désappointement ou combattues par
l'ambition. On retrouve des traces de gaieté dans l'homme du monde
qui, bien que souriant rarement lui-même, trouvait toujours moyen de
faire rire les autres;--des traces d'indolence chez l'homme d'État
qui, quoique toujours occupé, ne faisait jamais plus que ce qui était
strictement nécessaire;--des traces d'insouciance chez le joueur et
l'homme politique qui, après avoir examiné les chances d'un coup
d'œil pénétrant, était souvent disposé à risquer sa fortune ou sa
carrière dans une spéculation d'argent ou de pouvoir: mais l'esprit
avait été assombri, le cœur s'était endurci, et le jeune homme qui
aurait accepté une destinée prospère avec une insouciante et brillante
gaieté, fit ses premiers pas dans le monde avec la détermination bien
arrêtée de lutter contre la mauvaise fortune.

  [6] Ce gentilhomme avait été _menin_ du dauphin, fils de Louis
  XV. Il commanda ensuite un régiment pendant la guerre de Sept
  ans, et obtint le titre de lieutenant général dans les armées du
  roi. Il était très-considéré pour son caractère, mais passait
  pour n'avoir aucun talent.

Il n'avait à côté de lui ni les avis d'un père, ni la tendresse d'une
mère pour modérer ou adoucir les dispositions dans lesquelles il
s'affermissait ainsi. De chez sa nourrice, à la campagne, M. de
Talleyrand fut transporté sans transition aucune au collége
d'Harcourt, appelé depuis collége Saint-Louis. Il y entra plus
ignorant, peut-être, qu'aucun enfant de son âge, mais il y remporta
bientôt les premiers prix et en devint un des élèves les plus
distingués. Au séminaire de Saint-Sulpice, où il entra en 1770, son
talent pour la dissertation attira l'attention, et même quelques-unes
de ses compositions furent longtemps retenues et citées par des
contemporains. Tandis qu'il était à la Sorbonne, où il compléta
ensuite ses études, ce rejeton de l'une des plus illustres maisons de
France fut souvent désigné comme un jeune homme remarquablement
intelligent, silencieux et viveur, qui ne cherchait point à dissimuler
le dégoût que lui inspirait la profession qu'on lui avait choisie,
mais qui arriverait certainement aux plus hautes situations dont elle
pût ouvrir l'accès. Ce fut avec ces perspectives et dans ces
dispositions que M. de Talleyrand entra, en 1773, dans l'Église
gallicane.


IV

Représentons-nous maintenant le jeune ecclésiastique (qui avait alors
pris le nom de Périgord), comme un gentilhomme d'environ vingt ans,
très-élégant dans son habit clérical, et avec une figure qui, sans
être belle, était singulièrement attrayante, à cause de son expression
tout à la fois douce, impudente et spirituelle.

S'il faut ajouter foi aux chroniques de cette époque, il doit son
premier avancement dans sa profession à l'un de ces _bons mots_ par
lesquels furent marqués les degrés suivants de sa carrière si variée.

Madame Du Barry avait réuni chez elle quelques jeunes gentilshommes,
un peu libres dans leur conversation et excessifs dans leurs
vanteries: aucune beauté ne s'était dérobée à leurs désirs, aucune
vertu n'avait eu la force de résister à leurs attaques. Celui qui fait
le sujet de cette étude était seul à se taire.

--Pourquoi êtes-vous si triste et si silencieux? demanda la maîtresse
de la maison.

--Hélas! madame, je faisais une réflexion bien triste.

--Et laquelle?

--Ah! madame, que Paris est une ville dans laquelle il est bien plus
aisé d'avoir des femmes que des abbayes.

Le mot (ainsi continue l'histoire), fut considéré comme charmant et
répété à Louis XV. Il fut payé par ce monarque du bénéfice désiré. La
carrière de l'abbé de Périgord, commencée ainsi, ne traîna pas
longtemps. Environ cinq ans après être entré dans l'Église, il obtint,
avec le secours de sa naissance et de ses talents (1780), la position
distinguée d'_agent général du clergé français_. Cet agent était un
personnage important qui administrait les revenus ecclésiastiques,
alors immenses, sous le contrôle d'assemblées régulières.

C'est un curieux trait des mœurs de ce temps que, tandis qu'il
occupait ce poste élevé comme ecclésiastique, l'abbé de Périgord
armait un vaisseau comme corsaire; et, son intention étant de
dépouiller les Anglais, il recevait du gouvernement français les
canons qui lui étaient nécessaires pour un si pieux dessein[7]. Je ne
puis dire quel succès couronna l'entreprise navale de M. de
Talleyrand; mais lorsque, en 1785, il eut à rendre compte de son
administration cléricale, il le fit avec tant de clarté et tellement à
la façon d'un homme d'État, qu'il passa dans l'opinion du public de la
position d'un homme d'esprit à celle d'un homme vraiment distingué.
Et ce ne fut pas tout. La nature particulière des premiers devoirs
publics qu'il eut ainsi à exercer, dirigea son esprit vers les
questions que le déficit sans cesse croissant du Trésor public en
France, et la nécessité reconnue de le combler, mettaient à la mode,
car tous alors à Paris (dames, philosophes, hommes d'esprit et hommes
du monde), parlaient finances. Peu de personnes, toutefois, se
donnaient la peine d'acquérir aucune connaissance réelle, ni même
aucune teinture d'une matière si aride. Mais M. de Talleyrand, opposé
par nature à une étude continue et persévérante, suppléait à cette
lacune de son caractère en recherchant toujours la société des hommes
versés dans le genre d'affaires qu'il désirait connaître à fond.

  [7] Ce fait singulier est attesté par M. Mignet dans un court et
  intéressant mémoire qu'il lut, après la mort de M. Talleyrand, à
  l'Académie des sciences morales et politiques.

De cette manière son instruction devint toute pratique, et la science
qu'il acquit du détail des affaires, lui fournissant une variété de
faits qu'il savait toujours citer à propos, lui attira l'attention et
le patronage de M. de Calonne, alors à la tête du gouvernement
français, personnage qui lui-même, aussi adonné au plaisir qu'aux
affaires, n'était pas fâché de sanctionner la doctrine qu'un homme du
monde peut aussi être un homme d'État.

Mais, quoique ainsi remarqué de bonne heure comme un personnage qui,
suivant l'exemple de ses grands prédécesseurs ecclésiastiques, était
fait pour monter jusqu'aux plus hautes dignités de l'Église et de
l'État, l'abbé de Périgord montra un dédain voisin de l'ostentation
pour les devoirs et le décorum de la profession qu'il avait été forcé
d'embrasser. Il semblait même adopter ce genre de conduite comme une
sorte de protestation contre la décision par laquelle son droit de
naissance avait été mis de côté; il paraissait presque se glorifier du
bruit que faisaient ses épigrammes profanes et ses aventures
amoureuses, qui amusaient le monde, mais scandalisaient l'Église.
Ainsi, chaque année, en augmentant sa réputation de talent, ajoutait
aux récits par lesquels la rumeur publique exagérait son immoralité;
et en 1788, lorsque l'évêché d'Autun, auquel il aspirait depuis
quelque temps, devint vacant, Louis XVI ne voulut pas consentir à
conférer la dignité de prélat à un ecclésiastique de mœurs aussi peu
régulières. Pendant quatre mois le poste resta vacant. Mais le père de
l'abbé de Périgord était alors mourant: il fut visité par le bon roi
Louis, et demanda au monarque, comme dernière requête d'un fidèle
serviteur qui allait mourir, d'accorder à son fils l'évêché en
question. Le roi ne put repousser une telle prière faite en un tel
moment, et l'abbé de Périgord fut consacré évêque d'Autun le 17
janvier 1789, quatre mois avant la convocation des états généraux.


V

La période qui s'était écoulée entre le moment où M. de Talleyrand
était entré dans l'Église, et celui où il fut revêtu de la dignité
épiscopale, est peut-être l'époque la plus intéressante de la
civilisation moderne. La société n'avait jamais, à aucune époque,
présenté une surface aussi policée et aussi brillante que celle
qu'elle revêtit dans la capitale de la France pendant ces quatorze et
quinze années. La fortune grande encore du _grand seigneur_, les
folles dépenses du financier, la splendeur d'une cour embellie par cet
amour des arts et des lettres que les Médicis avaient importé d'Italie
et que Louis XIV avait fait contribuer à sa magnificence royale, tout
contribuait à donner au luxe des hautes classes un cachet de goût et
de distinction qui n'a jamais été surpassé. De riches étoffes de soie,
d'exquises ciselures en bronze, des porcelaines également belles de
forme et de décoration, et des peintures quelque peu efféminées, mais
cependant gracieuses, et qui illustrent encore les noms de Watteau, de
Boucher et de Greuze, caractérisent l'élégante civilisation qui
distingue cette époque.

Rien, toutefois, dans cet âge de la cour, ne fut porté à un aussi haut
degré de perfection que l'art de la vie et les rapports sociaux. Alors
les gens ne fermaient pas leurs maisons à leurs amis s'ils étaient
pauvres, et ne les ouvraient pas simplement pour leur donner des fêtes
pompeuses et magnifiques, s'ils étaient riches. Les personnes qui se
convenaient et qui sympathisaient se réunissaient en petits cercles,
où l'on n'admettait de nouveaux membres qu'avec beaucoup de prudence,
mais où ceux qui avaient été une fois admis étaient reçus sans
préférence ni distinction.

Dans ces cercles, le courtisan, quoique sûr de la supériorité marquée
de sa naissance, rendait hommage à l'accident du génie chez l'homme de
lettres; et celui-ci, quoique fier de ses œuvres ou pénétré de la
conscience de son talent, rendait le tribut ordinaire de respect dû à
un rang élevé et à une haute situation.

De cette manière, poëtes et princes, ministres d'État et membres
d'académies savantes, hommes d'esprit et hommes du monde, se
rencontraient sur un pied d'apparente égalité et de réelle familiarité
sur un théâtre où la beauté, ambitieuse de l'universelle admiration,
cultivait son esprit tout autant que sa personne, et établissait ce
principe qui ne trouvait point de contradicteurs: «que tous avaient à
se rendre agréables.» Les soirées de madame de Brignole et de madame
Du Deffand, les petits soupers de madame Geoffrin, les dîners du baron
d'Holbach et d'Helvétius, les réceptions musicales de l'abbé Morellet
et les déjeuners de madame Necker, n'étaient que des échantillons des
sortes de réunions qui avaient lieu parmi les différentes classes,
dans toutes les rues et à toutes les extrémités de Paris et de
Versailles. Là, toutes les classes de la société se rencontraient avec
une déférence convenable les unes pour les autres. Mais sous cet
étalage brillant de la gaieté du moment et de l'apparente concorde,
couvait sourdement un esprit de malaise et d'attente; cet esprit, une
variété de circonstances particulières tendait alors, en France, à le
pousser à l'excès, mais il caractérise d'ailleurs, les faits le
prouvent, toute société intellectuelle qui n'est, ni énervée au delà
de toute mesure par le luxe et la paix, ni surmenée par la guerre et
les commotions civiles. La conséquence naturelle de cet esprit était
un désir de changement qui faisait sentir son influence partout, dans
les petites aussi bien que dans les grandes choses. Léonard
introduisait une révolution dans la coiffure des dames françaises.
Diderot et Beaumarchais changeaient les règles du théâtre français;
Turgot et Necker réformaient l'économie politique et le système
financier de la France, et en ce moment même où l'imagination allait
tellement au-devant des nouveautés, comme si la Providence avait
voulu, dans quelque mystérieuse intention, encourager le génie de
l'époque s'élançant avec ardeur vers l'inconnu, le ballon de
Montgolfier partait des Tuileries, et la réalité se chargeait, à
chaque instant, de dépasser les rêves les plus romanesques.

Ce n'étaient pas toutefois seulement le mécontentement du présent,
l'espoir en l'avenir, la passion des choses nouvelles, quelque
violente que pût être cette passion, qui constituaient le péril, et,
en même temps, l'originalité du moment.

Dans d'autres temps analogues, les désirs et les vues des hommes ont
fréquemment pris quelque forme arrêtée, ont eu quelque tendance fixe,
et, de cette manière, le progrès en a été réglé, et le résultat a pu
en être prévu même à une certaine distance.

Mais à l'époque où je me reporte, aucune conception générale, aucun
but fixe ne projetaient leur ombre décisive sur les événements qui
s'approchaient, et rien ne promettait un avenir déterminé en échange
du présent, qui, évidemment, s'en allait mourant.

Un personnage auquel ce malheur singulier du dix-huitième siècle
pouvait être attribué pour une grande part était encore vivant alors,
quoique sur le bord de la tombe. La fine sagacité de Voltaire, ses
railleries perçantes, son éloquence brillante et sarcastique, avaient
ridiculisé et détruit toute foi dans les antiques erreurs, mais
n'avaient jamais essayé de donner seulement une nette ébauche de ce
qui devait les remplacer: _Magis habuit quod fugeret, quam quod
sequeretur_.

L'effet de son génie avait donc été de créer autour de lui une espèce
de brouillard lumineux produit par le mélange de la curiosité et du
doute; une atmosphère favorable au scepticisme, favorable à la
crédulité, et, par-dessus tout, engendrant des enthousiastes et des
empiriques. Saint Germain l'alchimiste, Cagliostro le magicien,
Condorcet le publiciste, Marat le journaliste, furent les produits
successifs de cette merveilleuse et singulière époque.

Et ce fut ainsi au milieu d'une société où il y avait partout
possession de priviléges, et où l'égalité s'introduisait dans les
mœurs et les idées, au milieu d'une grande générosité de sentiments
et d'une absence presque entière de principes dans un monde dont le
charme n'a jamais été dépassé, qui ne fixait point de limite à ses
espérances, et en même temps qui ne savait point où le poussait sa
destinée, que M. de Talleyrand vit s'écouler la fleur de sa jeunesse
et venir la maturité.


VI

Je me suis étendu un peu longuement sur les traits caractéristiques
«de ces joyeux temps d'aise et d'élégance, où le plaisir enseignait à
plaire avec tant de grâce, où les beaux esprits et les courtisans se
rencontraient ainsi, les courtisans étant des hommes d'esprit, et les
hommes d'esprit pouvant briller dans les cours: où la femme, accomplie
dans son art de sirène, subjuguait les esprits et se jouait des
cœurs, où les lumières de la sagesse brillaient dans des temples de
fantaisie, où le goût avait des principes lorsque la vertu n'en avait
pas; où les écoles dédaignaient ce qui, jusqu'alors, s'était appelé la
morale, tandis que les sceptiques se vantaient d'avoir découvert
quelque bien meilleur, époque où tout ce qui frappait le regard
semblait appartenir à une terre enchantée, où toutes les vérités
avaient eu leur théorie, et où aucune théorie ne se trouvait
vraie[8].»

  [8]

    Of those gay times of elegance and ease,
    When Pleasure learnt so gracefully to please:
    When wits and courtiers held the same resorts,
    The courtiers wits, and all wits fit for courts:
    When woman, perfect in her siren art,
    Subdued the mind, and trifled with the heart;
    When Wisdom's lights in fanes fantastic shone,
    And Taste had principles and Virtue none:
    When schools disdained the morals understood,
    And sceptics boasted of some better good:
    When all was Fairyland which met the view,
    No truth untheorized, and no theory true.

       *       *       *       *       *

Je le répète, je me suis étendu un peu longuement sur les traits
caractéristiques de ces temps, parce qu'il ne faudra pas oublier que
le personnage dont j'ai à parler en était l'enfant. Jusqu'à la
dernière heure de son existence, il en chérit tendrement la mémoire;
c'est à eux qu'il doit plusieurs de ces grâces dont ses amis se
souviennent encore avec délices, ainsi que la plupart de ces défauts
que ses ennemis se plaisent si souvent à rappeler.

Il échappa à toutes les illusions les plus grossières de cette époque,
ce qui nous est un témoignage de sa haute capacité. Je puis donner une
preuve frappante de ce que j'avance là. J'ai déjà dit que M. de
Talleyrand fut élevé à la dignité épiscopale en janvier 1789, quatre
mois avant l'assemblée des états généraux. Il fut immédiatement nommé
à cette grande assemblée par le _bailliage_ de son diocèse, et
peut-être serait-il impossible de trouver dans les annales de
l'histoire un exemple plus remarquable de prudence humaine et de
jugement droit que ce discours du nouvel évêque au corps qui l'avait
nommé son représentant.

Dans ce discours, que j'ai maintenant sous les yeux, il sépare toutes
les réformes praticables et utiles de tous les plans chimériques et
dangereux (les uns et les autres étaient alors mêlés d'une manière
confuse dans le cerveau à demi égaré de ses compatriotes), il n'omet
aucun des biens que cinquante ans ont graduellement donnés à la France
pour ce qui est du gouvernement, de la législation et des finances;
ces avantages, il les passe tous en revue; il ne fait mention d'aucun
des projets dont le temps, l'expérience, et la raison ont démontré
l'absurdité et la futilité.

Une charte donnant à tous des droits égaux: un grand code simplifiant
toutes les lois nécessaires et déjà établies, les réunissant en un
seul corps; des mesures prises pour que la justice fût promptement
rendue; l'abolition des arrestations arbitraires; l'adoucissement des
lois entre débiteurs et créanciers; l'établissement du jugement par
jury; la liberté de la presse, et l'inviolabilité de la correspondance
privée; la destruction de ces impôts intérieurs qui séparaient la
France en provinces, aussi bien que de ces restrictions par lesquelles
les différents métiers étaient fermés à tous ceux qui n'étaient pas
membres des corporations industrielles; l'introduction de l'ordre dans
les finances au moyen d'un système bien réglé de comptes publics; la
suppression de tous les priviléges féodaux; et l'organisation d'un
plan général d'impôts bien répartis: tels furent les changements que
l'évêque d'Autun proposa en 1789. Il ne dit rien de la perfectibilité
de la race humaine; rien de la réorganisation complète de la société
par un nouveau système de répartition du capital et d'organisation du
travail; il ne promit pas une paix éternelle, et ne prêcha pas une
fraternité universelle entre toutes les races et toutes les classes.
Les améliorations qu'il proposa étaient claires et simples; elles
s'accordaient avec des idées déjà reçues, et pouvaient être greffées
sur le tronc d'une société qui existait déjà.

Elles ont résisté à l'épreuve de quatre-vingts ans, favorisées
quelquefois par d'heureux événements, parfois retardées par des
circonstances adverses. Quelques-unes ont été dédaignées par les
démagogues, d'autres dénoncées par les despotes; elles ont passé par
l'épreuve de révolutions successives; et ce sont actuellement les
seuls fondements sur lesquels tous les Français sages et éclairés
désirent établir les conditions du gouvernement et de la société dans
leur grand et noble pays. Rendons hommage à une intelligence qui a pu
tracer ces limites pour une génération qui s'élevait; à une prudence
qui a su résister à la tentation de s'aventurer et de s'égarer en
dépassant cette frontière.


VII

Environ à l'époque de l'assemblée des états généraux, parut un ouvrage
auquel il sera maintenant curieux de nous reporter; il était dû à la
plume de Laclos et avait pour titre: _Galerie des états généraux_[9].
Cet ouvrage, sous des noms d'emprunt, donnait des croquis des
principaux personnages qui devaient figurer aux états généraux. Au
milieu d'une variété de portraits, se trouvent ceux du général la
Fayette et de l'évêque d'Autun; le premier sous le nom de Philarète,
le second sous celui d'Amène, et certainement, l'auteur nous surprend
par sa perception si nette du caractère de ces deux hommes, et par la
sagacité prophétique avec laquelle il devine leur future carrière. Il
sera utile, toutefois, de se rappeler que Laclos était un familier du
Palais-Royal, que fuyait l'austère soldat et que fréquentait l'évêque
moins scrupuleux; et que, tandis qu'il enregistre les défauts, il omet
les qualités éminentes qui firent du soldat et du disciple de
Washington l'un des hommes les plus remarquables de son temps.

  [9](L'ouvrage en question ne porte ni nom de lieu ni nom d'auteur
  ou de libraire. C'est un volume in-8º de 204 pages. On y lit en
  épigraphe: «...Nullo discrimine habebo Tros, Rutulusve fuat.» Il
  y a une clef au commencement. Tr.)

«Philarète, ayant expérimenté qu'on était un héros à bon marché, a
imaginé qu'il n'était pas plus difficile de passer pour un homme
d'État... Le malheur de Philarète est qu'il a de grandes prétentions
et des conceptions ordinaires; il prend en main la cause de la
liberté, non qu'il en raffole, non qu'il croie venir à son secours;
mais en se mettant du parti le moins nombreux, il espère être aperçu;
et s'il est condamné à se taire à Paris, il fait sensation dans la
province, où il déclame comme un énergumène.

«Philarète est parvenu à se croire l'auteur de la révolution
d'Amérique, et il s'arrange pour être un des premiers acteurs de la
Révolution de France. Il prend le bruit pour la gloire, un événement
pour un succès, son épée pour un monument, un compliment pour des
titres à l'immortalité, des grâces pour des récompenses, et la valeur
pour l'héroïsme.

«Il n'aime pas la cour, parce qu'il y est emprunté, le monde, parce
qu'on y est confondu, les femmes, parce qu'elles altèrent la
réputation quand elles ne mènent pas à la fortune; mais il aime les
clubs, parce qu'on y recueille les idées des autres dont il se fait
honneur dans l'occasion, les étrangers, parce qu'ils ne regardent pas
de si près; les sots, parce qu'ils écoutent et même admirent.

«.....Philarète sera fidèle au parti qu'il a pris, sans pouvoir se
rendre un compte bien exact des raisons qui l'y retiennent. Il ne sait
pas au juste ce que c'est qu'une constitution et le degré de force
qu'il importe à une nation de conserver à l'autorité; mais le mot de
liberté réveille chez lui l'ambition, quitte à savoir ce qu'il en fera
lorsqu'il la croira acquise.

       *       *       *       *       *

«Tel est Philarète. Il mérite une espèce de renommée, parce qu'il vaut
mieux que la plupart de ses rivaux. Peut-être ignore-t-il lui-même la
source de l'indulgence qu'il a obtenue. Elle vient de ce qu'il a
beaucoup fait avec les moyens médiocres qu'il tenait de la nature. On
lui a su plus de gré de ce qu'il a voulu être, que de ce qu'il était.
D'ailleurs il a l'extérieur de la modestie, et les connaisseurs seuls
savent sur cet article à quoi s'en tenir.

«Sa réputation militaire n'est qu'ébauchée; c'est la première guerre
qui y mettra le sceau. Sa réputation d'homme d'État est faite, il
n'ira jamais au delà de ce que nous le voyons: peu de génie, peu de
nerf, peu de poumons, peu d'art, toujours avide de petits succès.»
(Pages 93-97.)

Tel était le portrait qu'avait fait de la Fayette l'auteur anonyme.
Nous arrivons maintenant à celui de M. de Talleyrand:

«Amène a ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le
premier instrument de ses succès est un excellent esprit. Jugeant les
hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid, il a cette
modération, le vrai caractère du sage. Il est un certain degré de
perfection qui n'existe que dans l'entendement, et une espèce de
grandeur à vouloir le réaliser; mais ces brillants efforts donnent un
instant de faveur à celui qui l'entreprend, et finissent par n'être
d'aucune utilité aux hommes, bientôt détrompés. Le bon esprit dédaigne
tout ce qui traîne à sa suite de l'éclat, et mesurant les bornes de la
capacité humaine, il n'a pas le fol espoir de les étendre au-delà de
ce que l'expérience a montré possible.

«Amène ne songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande
réputation. Parvenue à un haut degré, elle va toujours en décroissant,
et sa chute entraîne le bonheur, la paix; mais _il arrivera à tout_,
parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule à qui ne
violente pas la fortune. Chaque grade sera marqué par le développement
d'un talent, et, allant ainsi de succès en succès, il réunira cet
ensemble de suffrages qui appellent un homme à toutes les grandes
places qui vaquent.

«L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu qu'Amène
manquait de cette force qui brise les difficultés nécessaires pour
triompher des obstacles semés sur la route de quiconque agit pour le
trésor public. Je demanderai d'abord si l'on n'abuse pas de ce mot,
_avoir du caractère_, et si cette force qui a je ne sais quoi
d'imposant, réalise beaucoup pour le bonheur du monde. Supposant même
que, dans les moments de crise, elle ait triomphé des résolutions,
est-ce toujours un bien? Je m'arrête. Quelques lecteurs croiraient
peut-être que je confonds la fermeté, la tenue, la constance avec la
chaleur, l'enthousiasme, la fougue: Amène _cède aux circonstances_, à
la raison, et croit pouvoir _offrir quelques sacrifices à la paix_
sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et de
sa conduite.

«Amène a contre lui la douceur du caractère, l'agrément de la figure,
le charme de l'amabilité; je connais des gens que tant d'avantages
choquent; ils se préviennent contre un homme qui s'avise de les
joindre au hasard utile de la naissance, et aux qualités essentielles
de l'âme; ils s'en consolent par la recherche de quelques défauts, ou
du moins de bons ridicules qu'on puisse au besoin travestir dans
quelque chose de mieux.

«Que peut-on attendre d'Amène aux états généraux? Rien, ou peu de
chose s'il obéit à l'esprit de corps; beaucoup s'il agit par lui-même,
et s'il se pénètre de cette grande vérité, qu'il n'y a que des
citoyens dans l'Assemblée nationale.» (Pages 83-85).


VIII

Très-peu de ceux qui lisent l'esquisse ci-dessus refuseront à l'auteur
des _Liaisons dangereuses_ le mérite du discernement.

En effet, faire le portrait de M. de Talleyrand à cette époque semble
avoir mieux convenu à la plume du romancier qu'à celle de l'historien.
Représentons-nous un homme d'environ trente-cinq ans, mais paraissant
un peu plus âgé, ayant un visage ovale et allongé, des yeux bleus à
l'expression tout à la fois profonde et variable, des lèvres souriant
habituellement, non par sarcasme, mais par bonté; un nez légèrement
retroussé, mais délicat, et se faisant remarquer par un jeu constant
des narines bien marquées. L'un de ses nombreux biographes dit: «qu'il
s'habillait comme un fat, pensait comme un déiste, et prêchait comme
un saint.» Actif et désordonné, il trouvait du temps pour tout:
l'église, la cour, et l'opéra. Il gardait le lit toute la journée par
indolence ou par débauche, et il passait la nuit suivante tout entière
à préparer un mémoire ou un discours. Il était doux avec les humbles,
hautain avec les grands; pas très-exact à payer ses dettes, mais
toujours prêt à promettre de les payer. On raconte une plaisante
histoire à propos de ce dernier trait de caractère. Le nouvel évêque
avait commandé et reçu une très-belle voiture, en rapport avec sa
récente promotion ecclésiastique. Cependant il n'avait pas réglé «le
petit compte» du carrossier. Après avoir longtemps attendu et avoir
souvent écrit, l'impatient fournisseur prit la résolution de se
présenter tous les jours à la porte de l'évêque d'Autun, en même temps
que son équipage.

Pendant plusieurs jours, M. de Talleyrand vit, sans reconnaître, un
individu bien habillé, le chapeau à la main, et qui s'inclinait
très-bas lorsqu'il montait dans sa voiture. «_Et qui êtes-vous, mon
ami_, dit-il enfin.--_Je suis votre carrossier, monseigneur.--Ah! vous
êtes mon carrossier; et que voulez-vous, mon carrossier?--Je veux être
payé, monseigneur_, dit le carrossier humblement.--_Ah! vous êtes mon
carrossier, et vous voulez être payé: vous serez payé, mon
carrossier.--Et quand, monseigneur?--Hum!_ murmura l'évêque, regardant
très-attentivement son carrossier, et en même temps s'établissant dans
son carrosse neuf, «_vous êtes bien curieux!_» Tel était le Talleyrand
de 1789, vivante personnification des talents et de la frivolité, des
idées et des habitudes d'une grande partie de la classe à laquelle il
appartenait. A la fois le compagnon de l'abbé Sieyès et celui de
mademoiselle Guimard: un dandy de mœurs légères, un penseur profond
et circonspect; et, par-dessus tout, les délices et l'ornement de
cette société gaie et gracieuse, qui, couronnée de fleurs, allait être
la première victime de sa propre philosophie. Jusqu'alors, cependant,
le ciel, quoique troublé, n'annonçait pas encore la tempête; et
jamais, peut-être, grande assemblée, au moment où elle se réunit, ne
connut moins les sombres pressentiments que celle qui, dans la pompe
et l'éclat du faste féodal, traversa le 1er mai, la royale cité de
Versailles.

Cependant déjà alors l'on pouvait discerner les signes, les présages
précurseurs de la crise qui s'approchait; car derrière les plumes
gracieuses et les robes violettes des grands dignitaires de l'Église
et de l'État, on voyait s'avancer l'ombre menaçante de la sombre masse
toute vêtue de noir, des communes, ou tiers-état, ce corps, qui,
_jusqu'alors, n'avait rien été_, mais qui _devait être tout_, ainsi
que venait de le dire l'un de ses membres les plus illustres[10].

  [10] Sieyès, dans un célèbre pamphlet publié à cette époque.

L'histoire de la formidable Révolution qui commençait alors a encore
pour nous tant d'actualité, nous nous imaginons encore si souvent
entendre passer autour de nos foyers le souffle, la grande tempête qui
renversa alors tours et temples, que même maintenant, lorsque l'esprit
fait un retour en arrière vers cette époque, c'est toujours avec un
certain intérêt et une certaine curiosité, et nous nous arrêtons une
fois de plus pour réfléchir, bien que nous ayons souvent médité
auparavant sur cet événement mémorable qui a été comme un nouveau
chapitre de l'histoire du monde. Et plus nous réfléchissons, plus il
nous semble surprenant que, dans un âge aussi civilisé et sous un
souverain aussi rempli de bonnes intentions, un trône auguste et une
grande société aient été entièrement balayés; et ce qui ne nous paraît
pas moins surprenant, c'est qu'un monarque revêtu d'un pouvoir
arbitraire et une magistrature possédant des priviléges
extraordinaires, et tous deux désireux de conserver leur autorité,
aient invoqué volontairement un autre pouvoir qui sommeillait depuis
longtemps dans une constitution presque oubliée, mais qui, une fois
appelé à agir, en vint si vite à être plus puissant que le roi et le
parlement.


IX

Il est facile de donner une esquisse du règne de Louis XVI; et
cependant je ne me souviens pas que cette esquisse ait été tracée
brièvement et clairement. A son aurore, l'influence des opinions
nouvelles ne s'étendait pas au delà des bibliothèques et des salons.
Les notions modernes de liberté constitutionnelle et d'économie
politique qui prévalaient parmi les hommes de lettres, et qui étaient
à la mode parmi les gens du monde, n'avaient pas encore été professées
par les hommes qui étaient au pouvoir, et, en conséquence, elles
étaient dédaignées par cette classe nombreuse dans tous les pays qui
désire passer pour la portion pratique de la société. A cette époque,
un vieux ministre, courtisan lui-même, et ne voulant pas que d'autres
courtisans acquissent sur son maître l'ascendant qu'il possédait
lui-même, introduisit dans les affaires une espèce de personnages
jusqu'alors inconnus à la cour; les plus éminents de ces personnages
étaient Turgot, Malesherbes et Necker; et ces trois éminents
réformateurs n'eurent pas plutôt obtenu une position politique
sérieuse, que leurs vues acquirent une considération politique
sérieuse qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors, et l'idée que quelque
grande et radicale réforme allait avoir lieu prochainement commença à
prendre une place sérieuse dans l'esprit public. Chacun de ces
ministres aurait désiré accomplir avec le secours de l'autorité
royale les réformes les plus urgentes; et, si ce désir eût pu être
suivi d'effet, le courage et les forces de la vieille monarchie,
ébranlés alors seulement d'une manière superficielle, auraient encore
pu être relevés. Mais les changements modérés qu'ils désiraient
introduire avec le consentement de tous les partis, rencontrèrent
l'opposition de tous ces partis, en dépit--ou, peut-être à cause
même--de leur modération: car ceux qui perdent se consolent rarement
par la considération que leurs pertes sont petites, et ceux qui
gagnent ne sont jamais satisfaits, excepté si leurs gains sont
considérables. Cependant, Maurepas, qui aurait appuyé la politique de
ses collègues, si elle lui eût procuré la popularité, n'était
nullement disposé à le faire du moment qu'elle le mettait dans
l'embarras. Ce fut ainsi que Malesherbes, Turgot et Necker furent
successivement forcés de renoncer à leur haute position; ils ne purent
faire prévaloir leur politique personnelle, mais ils avaient assez
fait pour rendre toute autre politique inacceptable et difficile.

La publication du fameux «_Compte rendu_,» ou balance des dépenses et
des recettes de l'État, fut ce qui, surtout, rendit impossible de
continuer à gouverner comme on l'avait fait jusqu'alors. Puis Maurepas
mourut, et une jeune reine hérita de l'influence d'un vieux favori. M.
de Calonne, homme habile, intelligent, mais superficiel, fut le
premier ministre de quelque importance qui ait été choisi par
l'influence des amis de Marie-Antoinette. Il comprit qu'il devait y
avoir quelque proportion entre les dépenses et les recettes du
gouvernement. Il recula devant la réduction subite des anciens
impôts; il fallait alors créer de nouvelles taxes; et cependant il
était presque impossible d'obtenir de telles contributions des basses
classes et des classes moyennes, si le clergé et la noblesse, qui à
eux deux possédaient environ les deux tiers du sol, étaient exemptés
de toutes taxes, et dispensés de porter leur part des charges
publiques. Le ministre, néanmoins, hésitait à dépouiller de leurs
immunités les classes privilégiées, sans qu'elles l'y eussent
elles-mêmes autorisé. Il convoqua, par conséquent, les personnages
considérables, ou _notables_, (comme on les appelait), du royaume, et
sollicita leur sanction pour de nouvelles mesures et de nouveaux
impôts, leur disant franchement que quelques-unes de ces mesures
limiteraient leur autorité, et que quelques-uns de ces impôts
s'attaqueraient à leur bourse.

Les _notables_ étaient partagés en deux factions, l'une opposée à M.
de Calonne, l'autre aux réformes qu'il désirait introduire. Ces deux
partis s'unirent et devinrent irrésistibles. Dans leurs rangs se
trouvait un personnage de grande ambition et de peu de capacité,
Brienne, archevêque de Toulouse. Cet homme était le plus violent des
antagonistes de M. de Calonne. La cour, par une résolution subite, le
choisit comme successeur de M. de Calonne. Cette mesure fut d'abord
couronnée de succès, car le conflit des opinions finit par créer des
inimitiés personnelles, et les «notables,» dans leur premier moment de
triomphe après la chute du ministre qu'ils avaient renversé,
accordèrent tout avec facilité au ministre qui l'avait supplanté.
Toutefois, une nouvelle difficulté survint alors. Les notables, après
tout, n'étaient qu'un corps consultatif; ils pouvaient dire ce qu'ils
trouvaient convenable de faire, mais ils ne pouvaient l'exécuter.

C'était là l'affaire du souverain; mais ses édits, afin d'acquérir
régulièrement force de loi, avaient à être enregistrés par le
parlement de Paris; et il est facile de comprendre comment cette
faculté d'enregistrement devenait, dans des cas particuliers, le
pouvoir de refuser. L'influence de cette grande corporation de
magistrats appelée le _parlement de Paris_ avait, en effet, pris un
caractère plus clair et plus positif que dans les époques précédentes,
depuis qu'on avait jugé bon de se servir de son autorité pour casser
le testament de Louis XIV. De cette manière, cette cour judiciaire
était devenue l'un des corps constituants de l'État, et aussi, comme
cela arrive à toute assemblée politique qui n'en a pas une autre pour
rivale, un corps qui représentait l'opinion populaire. Elle avait vu,
avec un certain degré de jalousie, la considération, même temporaire,
d'une autre chambre (car l'on pouvait appeler ainsi l'assemblée des
notables), et, de plus, en tant qu'appartenant à l'aristocratie, elle
n'était pas très-disposée à l'abandon des priviléges aristocratiques.
Elle refusa, en conséquence, d'enregistrer les nouvelles taxes qui lui
furent proposées; elle mettait ainsi à néant la décision des notables,
elle détournait, pour un temps, les impôts dont était menacée la
classe dont elle faisait partie, et elle acquérait néanmoins quelque
augmentation de popularité auprès du peuple, qui est ordinairement
disposé à résister à tous les impôts, et qui écoutait avec plaisir les
invectives lancées contre l'extravagance de la cour, invectives qui
accompagnaient la résistance du parlement.

Le gouvernement cajola et menaça le parlement, le rappela, se querella
de nouveau avec lui, essaya de le supprimer, et échoua.

Des troubles éclatèrent, la famine semblait se préparer, une
banqueroute était imminente; il n'y avait là aucune autorité
constituée possédant un pouvoir suffisant ou une confiance suffisante
en elle-même pour agir avec décision. On cherchait quelque nouvelle
autorité: on la trouva sous une forme antique. Les _états généraux_
(c'est-à-dire une assemblée formée par les députés des différentes
classes, assemblée qui, dans les époques critiques de la nation
française, avait été auparavant convoquée), tel fut le cri unanime. La
cour, qui avait besoin d'argent et qui ne pouvait en obtenir, espérait
trouver plus de sympathie auprès d'un corps tiré de toutes les classes
de l'État que chez un corps spécial et privilégié qui ne représentait
qu'une seule classe.

Le parlement, d'un autre côté, s'imaginait que puisqu'il avait acquis
la réputation de défendre les droits de la nation, ses pouvoirs
seraient maintenus et étendus par toute réunion d'hommes représentant
la nation. Voilà pourquoi le parlement et la cour en vinrent d'un
commun accord à la même conclusion. La grande masse de la noblesse,
quoique divisée dans les discussions précédentes, se rendit aussi à
la fin à cet avis; une partie d'entre elle, parce qu'elle partageait
les vues de la cour, et l'autre parce qu'elle était d'accord avec le
parlement. Pendant ce temps, le malheureux évêque, qui avait essayé de
tous les moyens pour remplir les coffres de la cour sans le secours du
grand corps que l'on allait convoquer, fut destitué aussitôt que cette
convocation fut définitive, et en vertu de la politique presque
invariable qui consiste à ramener au pouvoir l'homme d'État dont la
popularité a été augmentée par la perte de sa position, M. Necker fut
de nouveau placé à la tête des finances et présenté au public comme
l'organe le plus influent de la couronne.


X

On comprendra, d'après ce que j'ai dit, que la cour espérait trouver
dans les états généraux un allié contre le parlement, tandis que le
parlement, de son côté, espérait trouver dans les états généraux un
allié contre la cour. Tous les deux se trompaient.

La noblesse ou les notables, le gouvernement, et le parlement, avaient
tous jusqu'alors été impuissants, parce qu'ils sentaient chacun pour
sa part qu'il y avait autour d'eux et auprès d'eux un autre pouvoir
par lequel leurs actions étaient contrôlées, mais avec lequel ils
n'avaient aucun moyen de traiter, ce pouvoir n'ayant aucune
représentation visible.

Cette puissance était _l'opinion publique_. Dans les communes de
France, chez les députés des classes les plus nombreuses, les plus
réfléchies et les plus remuantes, un esprit qui jusqu'alors était
resté impalpable et invisible, prit subitement une existence définie.

M. d'Espréménil, et ces patriciens parlementaires qui, un an
auparavant, étaient en révolte presque ouverte contre le souverain,
s'aperçurent enfin qu'ils avaient un plus puissant ennemi auquel il
fallait tenir tête, et ils se rallièrent soudainement autour du trône.
Le prince qui l'occupait était alors dans une position qui, sans
doute, était périlleuse, mais qu'un degré modéré de sagacité et de
fermeté aurait pu raffermir, je le crois du moins. La majorité des
différentes classes de privilégiés, par un sentiment d'honneur féodal,
était avec le roi. Les classes moyennes aussi avaient encore pour le
monarque et son rang un respect considérable, et elles désiraient
découvrir et sanctionner quelque compromis juste et raisonnable entre
les institutions qui disparaissaient et les idées qui avaient commencé
à se faire jour. Il était nécessaire de calmer les appréhensions de
ceux qui avaient quelque chose à perdre, de fixer les vues de ceux qui
pensaient qu'ils avaient quelque chose à gagner, et d'amener de suite
une entente entre les différentes classes agitées ici par la crainte,
là par l'attente. Mais, quelque évidente que fût la nécessité de cette
politique, elle ne fut pas adoptée. Des soupçons, qui auraient dû être
dissipés, étaient excités; des points qui auraient dû être définis
allaient s'obscurcissant chaque jour davantage; toutes les tentatives
d'arrangement furent ajournées; et ainsi la Révolution se précipita en
avant, le flot montant toujours et sa rapidité étant augmentée par les
bévues de ceux qui avaient le plus grand intérêt et le plus grand
désir de l'arrêter dans sa marche. La fortune de M. de Talleyrand fut
mêlée à ce grand courant, dont peu de personnes pouvaient apercevoir
la source, et dont personne ne prévoyait la direction.


XI

Je viens de dire que personne ne prévoyait la direction que devaient
prendre les grands événements qui commençaient alors.

Cette direction devait surtout être influencée par la conduite et le
caractère du souverain, mais elle allait aussi, en quelque mesure, se
ressentir de la conduite et du caractère de l'homme d'État auquel les
destinées de la France étaient alors confiées.

M. Necker appartenait à une classe d'hommes comme il s'en trouve assez
souvent de notre temps. Ses talents, quoique grands, n'étaient pas de
premier ordre; son esprit avait été dirigé vers une branche
particulière des affaires; et, comme cela arrive souvent aux personnes
qui n'ont pas un grand génie, mais qui ont un talent spécial, il crut
que cette partie des affaires qu'il comprenait le mieux constituait à
elle seule l'art de bien gouverner. En conséquence, il s'appliqua
d'une manière exclusive à balancer les recettes et les dépenses de
l'État. Pour y arriver, il était nécessaire de taxer la noblesse et le
clergé; et la classe qui pouvait le mieux l'aider à accomplir cette
tâche était la classe moyenne ou tiers-état. Pour cette raison, quand
on eut décidé de convoquer les états généraux, et qu'il devint
nécessaire de fixer les nombres proportionnels par lesquels chacun des
trois ordres (savoir: la noblesse, le clergé, la classe moyenne ou
tiers-état), qui composaient les états généraux, devait être
représenté, M. Necker décida que l'ordre du tiers-état aurait à lui
seul autant de représentants que les deux autres ensemble; il pensait
de cette manière donner à la classe moyenne une plus grande autorité,
et compenser l'infériorité sociale de ses représentants par la
supériorité de leur nombre.

Mais M. Necker, ayant été aussi loin, aurait dû aller plus loin
encore, et déterminer de quelle manière voteraient les trois ordres,
et quel serait le pouvoir qu'ils exerceraient séparément. Toutefois,
il ne prit pas cette précaution; et, en conséquence, aussitôt que les
états généraux s'assemblèrent, on vit s'élever à l'instant la question
de savoir si les trois ordres avaient à vérifier les pouvoirs des élus
en réunion générale, comme membres d'une seule assemblée, ou
séparément, comme membres de trois assemblées distinctes. Cette
question, par le fait, décidait si les trois ordres devaient siéger et
voter ensemble, ou si chaque ordre devait siéger et voter à part; et
après la mesure qu'avait prise M. Necker, il fut clair que, dans un
cas, l'ordre des communes l'emporterait sur toute opposition; et que,
dans l'autre, il serait subordonné aux deux ordres rivaux. Une lutte
s'engagea alors naturellement.


XII

Les membres du «tiers-état» qui, en tant que le plus considérable des
trois corps formant les états généraux, avaient été laissés en
possession de la grande salle où tous les ordres s'étaient d'abord
rassemblés pour recevoir le souverain--accident qui devait leur être
très-favorable--invitèrent les membres des deux autres ordres à venir
se joindre à eux. Le clergé hésita; les nobles refusèrent.

Les jours et les semaines s'écoulèrent, et le ministre, reconnaissant
sa faute, y aurait volontiers remédié alors en proposant ce qu'il
aurait dû établir dès le commencement, à savoir que les trois ordres
voteraient ensemble dans les questions de finance, et séparément dans
toutes les autres questions. Cette idée venait un peu tard; mais, même
à cette heure tardive, elle aurait pu prévaloir si la cour l'eût prise
en sérieuse considération. Cependant, le roi et ceux qui avaient sur
lui une influence directe, avaient commencé à penser que le déficit
était moins embarrassant que les moyens adoptés pour s'en délivrer; et
s'imaginant que les états généraux, si on les laissait à eux-mêmes,
pourraient se dissoudre d'eux-mêmes, avant longtemps, au milieu des
discussions par lesquelles ils étaient, disait-on, en train de se
discréditer, ils désiraient voir ces dissensions continuer. D'ailleurs
cette politique n'aurait certainement pas manqué son effet si les
négociations s'étaient prolongées un peu plus longtemps.

Mais c'est à de grands moments comme ceux-là qu'un grand homme surgit
subitement, et pendant que la foule discute ce qu'il y a de mieux à
faire pour savoir quel est le meilleur chemin à suivre, entre
résolûment dans celui qui mène au but.

Le comte de Mirabeau était un de ces hommes-là, et le 15 juin, ce
personnage extraordinaire, dont l'audace n'était souvent que de la
prudence, ayant engagé l'abbé Sieyès (dont l'autorité était alors
grande dans l'assemblée) à mettre le sujet en discussion, poussa le
«tiers-état,» encore hésitant, à se constituer tout de suite, et sans
attendre plus longtemps la noblesse, comme «les représentants du
peuple français.» C'est ce que firent en réalité, quoique avec un
autre nom, les membres du «tiers-état,» se déclarant eux-mêmes
régulièrement élus et prenant le titre d'«Assemblée nationale.» Le
gouvernement pensait entraver leurs mesures en fermant tout simplement
la chambre où ils s'étaient jusqu'alors réunis; mais un si pauvre
moyen fut insuffisant pour arrêter les résolutions d'hommes dont
l'esprit était alors préparé à d'importants événements. S'encourageant
mutuellement, les députés du tiers se précipitèrent comme un seul
homme vers un jeu de paume, et dans cet endroit, qui ne paraissait
guère destiné à être témoin d'une cérémonie aussi solennelle, tous
leurs membres, _moins un_, jurèrent de rester fermement unis jusqu'à
ce que la France eût une constitution. Après un tel serment,
l'alternative était clairement posée entre la vieille monarchie, avec
tous ses abus, et une nouvelle constitution, quels que pussent être
ses dangers.

Sur ce terrain, deux ordres de l'État se trouvaient en présence d'une
manière hostile.

Mais il restait un autre ordre, dont la conduite dans un tel moment
devait décider des choses. Cet ordre était le clergé. Le clergé était
encore respecté, sinon vénéré; il était riche, il se rattachait par
des liens divers à toutes les classes de la société, et c'était sur
lui surtout qu'avaient les yeux fixés cette grande masse apathique
d'hommes tranquilles qui sont toujours longtemps à hésiter entre les
partis extrêmes; il avait déjà tâché de trouver quelque compromis
entre les classes privilégiées et leurs antagonistes, mais n'avait
encore pris parti ni pour les uns, ni pour les autres. Le moment était
venu où l'hésitation ne pouvait se prolonger.


XIII

M. de Talleyrand, quoique récemment promu à une haute dignité
ecclésiastique, était déjà l'un des membres les plus influents du
clergé. Il avait été privé, par un préjugé nobiliaire, de la position
à laquelle sa naissance lui donnait droit dans les rangs de la haute
aristocratie. Il avait depuis longtemps décidé que, par ses efforts et
ses talents personnels, il obtiendrait une autre position au moins
aussi élevée. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, ses idées, au
moment de son élection, étaient libérales, quoique modérées, et, en
même temps, il connaissait assez le caractère de Louis XVI pour savoir
que ce monarque n'accorderait jamais sincèrement et ne refuserait
jamais résolûment aucune concession demandée avec persistance. Par
conséquent, en partie avec la conviction qu'il faisait ce qui était
meilleur pour le public, et en partie aussi avec la persuasion qu'il
faisait ce qui était meilleur pour lui personnellement, il se sépara
hardiment du reste de sa famille (très-dévouée au comte d'Artois,
ainsi qu'à Marie-Antoinette), et travailla avec une infatigable
énergie à entraîner du côté du tiers le corps auquel il appartenait.

Il possédait les talents et les avantages les plus nécessaires pour y
réussir. Sa courtoisie naturelle flattait les curés; ses connaissances
variées captivaient les plus instruits de ses confrères; sa naissance
élevée lui donnait l'oreille des grands dignitaires ecclésiastiques;
et enfin une majorité de son ordre, poussée par ses efforts et son
adresse, se joignit au tiers-état, le 22 juin, dans l'église
Saint-Louis.

A dater de ce moment la question, jusqu'alors douteuse, fut décidée;
car on n'a jamais vu le clergé et les communes s'associer sans être
vainqueurs. Ce fut donc en vain que, dès le jour suivant, le
descendant de Louis XIV, dans toute la pompe de la royauté et en
présence des trois ordres,--qu'il avait convoqués pour ce
jour-là,--dénonça la conduite que le tiers-état avait poursuivie,
annula ses décisions et le menaça de son déplaisir souverain. Le
tiers-état résista; le roi se repentit, se rétracta et, montrant qu'il
n'avait aucune volonté, perdit toute autorité. Ainsi, le 27 juin, les
états généraux, désignés, à partir de ce moment, par le titre qui
avait déjà été pris par les communes (l'Assemblée nationale), tinrent
leurs délibérations ensemble, et les trois ordres furent confondus.


XIV

Mais un pas restait à faire pour légaliser la révolution et ses
progrès. Chaque député, au moment de son élection, avait reçu de ceux
qui l'avaient nommé une sorte de mandat ou d'instruction. De telles
instructions, de tels mandats, donnés à une époque où l'on pouvait à
peine prévoir l'état de choses qui, depuis, s'était produit,
limitaient ou semblaient limiter l'action d'un député aux points
particuliers qui avaient spécialement attiré l'attention de ceux qui
l'avaient nommé. Le parti conservateur prétendait que ces mandats
étaient impératif; le parti libéral soutenait qu'ils ne l'étaient pas.
D'après la première supposition, les états généraux ne pouvaient que
donner satisfaction à quelques griefs; suivant l'autre, ils pouvaient
créer un système de gouvernement tout à fait nouveau. L'évêque
d'Autun, dans le premier discours qu'il fit à l'Assemblée nationale
(discours qui produisit un effet considérable), parla en faveur de sa
liberté et de celle de ses collègues, et ses vues, comme il était
naturel, furent assez facilement adoptées par un corps qui, sentant sa
force, avait à définir lui-même son pouvoir. De sorte qu'à l'adoption
de deux grandes décisions,--l'une changeant les états généraux en
_Assemblée nationale_, l'autre étendant et fixant l'autorité de cette
assemblée,--décisions qui, quels que soient leurs autres résultats,
furent au moins fatales au pouvoir et à l'influence de la classe à
laquelle il appartenait par sa naissance, mais dont il avait été,
malgré lui, exclu dans son enfance,--fut attaché d'une manière
ineffaçable le nom de ce cadet infirme que la maison princière de
Périgord avait traité avec dédain et qu'elle continuait à déshériter.


XV

Il n'y avait plus rien désormais pour empêcher les travaux de
l'Assemblée nationale, et elle les commença avec une application
sérieuse et avec zèle, sinon avec prudence. L'un de ses premiers actes
fut de choisir un comité de huit membres, chargé de dresser un projet
de constitution qui devait être ensuite soumis à l'Assemblée.
L'évêque d'Autun fut immédiatement placé à la tête de ce comité, pris
dans l'élite de la chambre, et dont les travaux avaient une si haute
importance. Il avait pour tâche de faire passer dans la pratique les
spéculations politiques du dix-huitième siècle. Les choses, toutefois,
avaient commencé d'une manière trop violente pour qu'elles pussent
continuer ainsi paisiblement; et, comme le succès du parti populaire
avait été jusqu'alors obtenu en bravant la couronne, on devait
s'attendre à ce que la couronne saisît avec hardiesse la première
occasion qui se présenterait pour recouvrer son autorité. Un effort de
ce genre, fait à propos, aurait pu réussir; mais ni Louis XVI ni aucun
des conseillers en qui il se confiait ne possédait cet instinct des
affaires politiques qui est le ressort de l'action, inspirant aux
hommes la résolution de faire _ce qu'il faut au moment où il le faut_.

Il a souvent été facile d'écraser une révolution à ses débuts, car, à
un tel moment, même les plus ardents de ses promoteurs agissent avec
faiblesse et ont des doutes quant à la politique qu'ils poursuivent.
Il a souvent été possible d'arrêter une révolution dans cette phase
suivante de sa marche où les modérés sont révoltés par quelque excès
ou les enthousiastes refroidis par quelque désappointement; mais une
révolution est invincible alors que, commencée avec hardiesse, elle
n'a été ni entravée par le malheur ni souillée par la violence.

Néanmoins, ce fut juste à un tel moment et dans de telles
circonstances que l'infortuné Louis XVI, guidé principalement par la
fatale influence de son frère, après avoir peu à peu entouré de
troupes Versailles et la capitale, bannit soudainement M. Necker (10
juillet), dont la disgrâce fut immédiatement considérée comme la
défaite de ceux qui conseillaient au roi de raffermir son autorité par
des concessions, et le triomphe de ceux qui voulaient qu'il la
regagnât et la rétablît par la force. Mais les mesures qui devaient
suivre cet acte étaient encore suspendues lorsqu'une formidable
insurrection éclata à Paris. Une partie des soldats fit cause commune
avec le peuple. La Bastille fut prise et son commandant mis à mort, la
populace parvint à se procurer des armes, le prévôt ou maire de la
cité fut assassiné, tandis que l'armée, qui avait été convoquée avec
tant d'ostentation au champ de Mars et à Saint-Denis, restait témoin
inactif de l'insurrection que ce déploiement de troupes avait
provoquée. Les résultats furent ceux qui suivent ordinairement les
actes violents des hommes faibles: Louis XVI se soumit; M. Necker fut
rappelé; le comte d'Artois émigra.

Ce fut la fortune de M. de Talleyrand en tout temps, non-seulement de
quitter, au commencement de son déclin, un parti qui allait tomber,
mais encore de se tenir ferme dans les rangs du parti qui s'élevait au
moment même où s'engageait la lutte qui devait conduire au succès.
C'est ce qu'on vit pendant la contestation que nous venons de décrire.
Pendant tout le temps de ce dissentiment, l'évêque d'Autun fut parmi
les plus déterminés à maintenir les droits de la nation contre les
desseins de la cour. Sa décision et son courage n'ajoutèrent pas peu à
la réputation qu'il avait déjà conquise par ses talents. Nous trouvons
son nom, par conséquent, à la tête de la liste d'un petit nombre
d'hommes éminents[11] que l'Assemblée, entourée de préparatifs
hostiles pour rétablir le despotisme qui avait été aboli, chargea de
compléter et d'établir de suite la constitution qui avait été promise,
et que l'on n'avait pas évidemment l'intention d'accorder. C'était un
défi qui avait sa hardiesse, mais qui, tout bien considéré, était
peut-être de la prudence.

  [11] Évêque d'Autun, archevêque de Bordeaux, Lally,
  Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, etc., etc.

Le travail de ces hommes d'État, toutefois, n'était pas facile, même
après que leur cause eut triomphé, car les victoires politiques
laissent souvent les vainqueurs,--dans l'excès de leurs passions et
l'exagération de leurs principes,--ennemis plus acharnés que ceux dont
ils ont triomphé. Tel était alors le cas.


XVI

Dans le triomphe du moment, toutes les idées modérées furent mises de
côté et remplacées par un enthousiasme aveugle en faveur des
changements les plus brusques. Et cette excitation n'était pas
produite simplement par les calculs vulgaires de l'intérêt personnel,
par d'égoïstes espérances agitant l'esprit de gens qui espéraient
améliorer leur propre condition: des émotions plus nobles et plus
élevées faisaient palpiter d'un généreux enthousiasme le cœur de
ceux-là même qui n'avaient que des sacrifices à faire. «Nos âmes,» dit
Ségur aîné, «étaient alors enivrées d'une douce philanthropie, qui
nous portait à chercher avec passion les moyens d'être utiles à
l'humanité, et de rendre le sort des hommes plus heureux.» Le 4 août,
«jour mémorable pour un parti,» observe M. Mignet, «comme la
Saint-Barthélemi de la propriété, et pour l'autre comme la
Saint-Barthélemi des abus,» les corvées personnelles, les obligations
féodales, les immunités pécuniaires, les corporations de métiers, les
priviléges seigneuriaux, les cours de loi, tous les droits municipaux
et provinciaux,--tout le système de judicature basé sur l'achat et la
vente des charges judiciaires, système qui, chose étrange à dire,
quoique absurde en théorie, avait jusqu'alors produit dans la pratique
des magistrats instruits, capables et indépendants,--en un mot,
presque toutes les institutions qui formaient la charpente du
gouvernement et de la société par toute la France furent balayées sans
hésitation, d'après l'avis et à la demande des premiers magistrats et
des premiers nobles du pays; ils ne considérèrent pas assez que ceux
qui détruisent d'un seul coup toutes les lois existantes (quelles que
soient ces lois), détruisent en même temps toutes les associations
d'idées qui gouvernaient jusque-là l'esprit du peuple;--c'est-à-dire
toutes les habitudes d'obéissance, tous les sentiments spontanés de
respect et d'affection, sans lesquels une forme de gouvernement n'est
tout simplement qu'une idée sur le papier.

Plus tard, M. de Talleyrand, parlant de cette époque, disait, avec
cette forme concise et pittoresque qui le caractérise: «La Révolution
a désossé la France.» Mais il est plus aisé d'être le critique
spirituel d'événements accomplis, que d'être acteur froid et impartial
dans des événements qui suivent leur cours; et, au temps auquel je
fais allusion, l'évêque d'Autun était, sans aucun doute, parmi les
plus pressés de détruire les traditions qui sont la base d'une
communauté, et de proclamer les théories qui captivent la populace.
L'abolition en masse d'institutions qui devaient avoir en elles-mêmes
quelque chose de bon et qui méritaient d'être conservées (sans cela
elles n'auraient jamais produit une société grande et raffinée,
honorablement désireuse de réformer ses propres défauts), cette
abolition, dis-je, fut sanctionnée par son vote; et les «droits de
l'homme,» dont l'établissement fit si peu pour assurer la propriété ou
la vie du citoyen, furent proclamés dans les termes qu'il suggéra.

Il est difficile de concevoir comment un homme d'État si froid et si
sagace avait pu croire qu'une vieille société pourrait être bien
gouvernée par des lois entièrement nouvelles, ou que la liberté
pratique pouvait être fondée sur une déclaration de principes
abstraits.

Quoi qu'il en soit, un esprit sain n'échappe pas toujours à une folie
épidémique; pas plus qu'un corps sain à une maladie qui a ce même
caractère. Du reste, à des époques où censurer des changements
inutiles vous fait passer pour être le protecteur, et souvent le
soutien, d'abus invétérés, personne ne réalise ou ne peut espérer
réaliser juste ses propres idées. Les hommes agissent en masse: le
désir qu'éprouve l'un des partis de marcher en avant est réglé et
modéré par la force d'opposition d'un autre parti: pour poursuivre une
politique, il peut être utile de feindre une passion si on ne
l'éprouve pas en réalité; et un homme habile peut excuser sa
participation à un enthousiasme absurde en faisant observer que
c'était là le seul moyen de vaincre des préjugés plus absurdes encore.

Cependant, si M. de Talleyrand était alors un réformateur exagéré, du
moins il ne ressemblait pas à beaucoup de réformateurs exagérés qui
sont si occupés d'établir quelque plan chimérique de perfection
future, qu'ils méprisent les nécessités pressantes du moment.

Il vit dès l'abord que, si la nouvelle organisation de l'État devait
réellement s'exécuter, elle ne pouvait réussir qu'en rétablissant la
confiance dans ses ressources, et qu'une banqueroute nationale serait
une dissolution sociale. Quand, par conséquent (le 25 août), M. Necker
présenta à l'assemblée un mémoire sur la situation des finances,
sollicitant un emprunt de quatre-vingts millions de francs, l'évêque
d'Autun appuya cet emprunt sans hésitation, démontrant combien il
était important de soutenir le crédit public; et peu après (en
septembre) quand l'emprunt ainsi accordé se trouva insuffisant pour
satisfaire aux engagements de l'État, il aida de nouveau le ministre
à obtenir de l'Assemblée une taxe de 25 pour 100 sur le revenu de tout
individu en France.

Rarement on a vu un plus grand sacrifice national s'accomplir dans un
moment de calamité nationale; et jamais dans une intention plus
honorable. Il est certainement impossible de ne pas s'intéresser aux
efforts d'hommes animés, au milieu de toutes leurs erreurs, d'un si
noble esprit, et impossible aussi de ne pas regretter qu'avec des
aspirations aussi élevées et des capacités aussi hautes, ils aient
échoué d'une manière si déplorable dans leurs efforts pour unir la
liberté à l'ordre, la vigueur à la modération. Mais c'est une loi
presque universelle de la Providence que tout ce qui doit durer
longtemps doit se former lentement. Et ce n'est pas tout: il faut
s'attendre à ce que, aux époques de révolution, les partis en lutte
soient constamment précipités dans des collisions contraires à leur
raison, et fatales à leurs intérêts, mais amenées d'une manière
inévitable par leur colère ou leurs soupçons. D'où il résulte que les
plus sages intentions sont à la merci des incidents les plus
insignifiants en apparence. Un de ces incidents se présenta alors.

Une fête militaire à Versailles, fête à laquelle la famille royale eut
l'imprudence d'assister, et se donna peut-être la folle jouissance
d'exciter un enthousiasme inutile parmi ses gardes et ses partisans,
alarma à Paris la multitude qui, déjà irritée par la rareté croissante
des vivres, redoutait de la part du souverain un appel à l'armée,
comme le souverain redoutait un appel au peuple de la part des chefs
populaires. Les hommes du faubourg Saint-Antoine, et les femmes de la
halle, poussés par leurs besoins pressants et leur craintes vagues
encore, ou bien guidés (comme on l'a dit, je crois, à tort) par la
secrète influence du duc d'Orléans, sortirent bientôt des coins les
plus obscurs de la capitale, et se répandirent sur la route large et
princière qui conduit au palais longtemps vénéré, où, depuis l'époque
du «Grand Roi» ses descendants avaient tenu leur cour. Au milieu d'un
tumulte accidentel, cette populace sans loi pénétra dans la résidence
royale, massacrant ceux qui la défendaient.

Le roi fut à l'abri de la violence, quoique insulté, et il fut escorté
avec une sorte de décorum jusqu'aux Tuileries, qu'il habita depuis
lors comme premier magistrat de l'État, mais, en réalité, comme
prisonnier. L'Assemblée nationale le suivit à Paris.

Les événements dont je viens de parler se passèrent le 5 et le 6
octobre; et ils furent, pour les avocats de la monarchie
constitutionnelle, ce que l'insurrection précédente, en juillet, avait
été pour les défenseurs du pouvoir absolu. Les hommes modérés
commencèrent à craindre qu'il ne fût plus possible de concilier la
dignité et l'indépendance de la couronne avec les droits et les
libertés du peuple: et MM. Mounier et Lally-Tollendal, considérés
comme les chefs de ce parti qui tout d'abord avait exprimé le désir
d'établir en France un gouvernement constitutionnel mitigé, semblable
à celui qui existait en Angleterre--découragés et dégoûtés--quittèrent
l'Assemblée. Jusqu'alors, M. de Talleyrand avait paru disposé à agir
dans le même sens que ces hommes d'État, mais cette fois il n'imita
pas leur conduite; au contraire, ce fut précisément au moment où ils
se séparaient ainsi de la Révolution, qu'il présenta une proposition
qui le liait à elle d'une manière irrévocable.

Si les affaires eussent présenté un aspect différent, il est probable
qu'il ne se serait pas compromis si décidément en faveur d'un projet
qui devait certainement rencontrer une opposition violente et
déterminée; cependant il n'est que juste de remarquer que sa conduite
dans cette circonstance était en parfait accord avec la ligne qu'il
avait jusqu'alors suivie, et les sentiments qu'il avait exprimés, par
rapport aux exigences de l'État et aux biens de l'Église.

J'ai montré, en effet, combien il s'était préoccupé de maintenir le
crédit public, d'abord en appuyant un emprunt de 80 millions de
francs, et secondement en votant un impôt de 25 pour 100 sur la
propriété. Mais l'une de ces mesures n'avait produit qu'un soulagement
temporaire, et l'autre n'avait pas donné ce qu'on en attendait; car
toute l'administration du pays ayant été désorganisée, le recouvrement
des impôts était précaire et difficile. Il fallait évidemment chercher
quelque nouvelle ressource. Une seule restait. Le clergé avait déjà
renoncé à ses dîmes, que l'on avait d'abord désignées seulement comme
rachetables, et il avait aussi abandonné sa vaisselle plate. Lorsque
M. de Juigné, archevêque de Paris, fit les deux premières donations au
nom de ses collègues, il avait été secondé par l'évêque d'Autun; et
ce fut l'évêque d'Autun qui proposa alors (le 10 octobre) que tout ce
qui restait au clergé--savoir, ses terres--serait, à certaines
conditions, placé à la disposition de la nation.


XVII

M. Pozzo di Borgo, homme qui n'était nullement inférieur à M. de
Talleyrand, quoique quelque peu jaloux de lui, me dit une fois: «Cet
homme s'est fait grand en se rangeant toujours parmi les petits, et en
aidant ceux qui avaient le plus besoin de lui.» Le penchant que M.
Pozzo di Borgo signalait alors avec une certaine amertume, mais avec
autant de perspicacité, fut surtout visible dans les circonstances
dont je parle en ce moment; c'était peut-être, dans une certaine
mesure, la conséquence de cette perception nette de ses propres
intérêts qui guida à travers la vie, presque avec la sûreté de
l'instinct, le personnage que je désigne comme le type du politique.
Personne ne peut penser, qu'au moment où toute autre institution était
bouleversée en France, il fût possible à l'Église de France, contre
laquelle l'esprit du dix-huitième siècle avait été particulièrement
dirigé, d'éviter un changement complet de situation. Seule au milieu
de la prodigalité générale, cette corporation, par sa condition
particulière, avait pu conserver toutes ses richesses, bien qu'elle
eût perdu presque toute sa puissance. Dans les temps de commotion,
les faibles et les riches sont la proie naturelle des forts et des
nécessiteux; et, par conséquent, du moment où la nation eut entrepris
une révolution pour éviter la banqueroute, les propriétés
ecclésiastiques devaient, un peu plus tôt ou un peu plus tard, être
sacrifiées aux nécessités publiques. Néanmoins, une telle
appropriation n'était pas sans difficultés; et les laïques avaient
besoin avant tout d'un ecclésiastique distingué et haut placé qui
voulût sanctionner un plan destiné à livrer la propriété de l'Église.
Les opinions exprimées par un homme aussi haut placé dans les rangs du
clergé et de la noblesse que l'évêque d'Autun, étaient donc d'une
importance considérable, et, étant populaires, elles devaient le
conduire à une position importante qui aboutirait certainement (si un
nouveau ministère se formait du côté libéral), à un portefeuille; le
sol était déjà miné sous les pieds de M. Necker.

En effet, Mirabeau, dans une note écrite en octobre, note qui propose
une nouvelle combinaison ministérielle, laisse M. Necker chef nominal
du gouvernement «afin de le discréditer,» se propose lui-même comme
membre du conseil royal sans portefeuille, et donne le poste de
ministre des finances à l'évêque d'Autun, en disant: «La motion du
clergé lui a conquis cette place[12].»

  [12] Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck.

L'argumentation dont l'évêque se servit pour introduire la motion à
laquelle il est ici fait allusion, a été si souvent répétée depuis
l'époque à laquelle je me reporte, et a tellement influencé la
condition du clergé dans une grande partie de l'Europe, qu'il est
impossible de la lire sans intérêt.

«L'État depuis longtemps est aux prises avec les plus grands besoins:
nul d'entre nous ne l'ignore; il faut donc de grands moyens pour y
subvenir. Les moyens ordinaires sont épuisés; le peuple est pressuré
de toutes parts; la plus légère charge lui serait, à juste titre,
insupportable. Il ne faut pas même y songer. Des ressources
extraordinaires viennent d'être tentées, mais elles sont
principalement destinées aux besoins extraordinaires de cette année,
et il en faut pour l'avenir, il en faut pour l'entier rétablissement
de l'ordre. Il en est une immense et décisive et qui, dans mon opinion
(car autrement je la repousserais) peut s'allier avec un respect
sévère pour les propriétés. Cette ressource me paraît être tout
entière dans les biens ecclésiastiques.

       *       *       *       *       *

«Déjà une grande opération sur les biens du clergé semble inévitable
pour rétablir convenablement le sort de ceux que l'abandon des dîmes a
entièrement dépouillés.

       *       *       *       *       *

«Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de discuter longuement la
question des propriétés ecclésiastiques.

«Ce qui me paraît sûr, c'est que le clergé n'est pas propriétaire, à
l'instar des autres propriétaires, puisque les biens dont il jouit (et
dont il ne peut disposer), ont été donnés, non pour l'intérêt des
personnes, mais pour le service des fonctions. Ce qu'il y a de sûr,
c'est que la nation, par cela même qu'elle est protectrice des
volontés des fondateurs, peut, et même doit supprimer les bénéfices
qui sont devenus sans fonction: que, par une suite de ce principe,
elle est en droit de rendre aux ministres utiles, et de faire tourner
au profit de l'intérêt public le produit des biens de cette nature,
actuellement vacants, et qu'elle peut destiner au même usage tous ceux
qui vaqueront dans la suite.

«Jusque-là point de difficulté, et rien même qui ait droit de paraître
trop extraordinaire; car on a vu, dans tous les temps, des communautés
religieuses éteintes, des titres de bénéfices supprimés, des biens
ecclésiastiques rendus à leur véritable destination et appliqués à des
établissements publics, et sans doute l'Assemblée nationale réunit
l'autorité nécessaire pour décréter de semblables opérations, si le
bien de l'État les demande.

«Mais peut-elle aussi réduire le revenu des titulaires vivants et
disposer d'une partie de ce revenu?

«Je sais que des hommes d'une autorité imposante, que des hommes non
suspects d'aucun intérêt privé, lui ont refusé ce pouvoir: je sais
tout ce qu'on dit de plausible en faveur de ceux qui possèdent.

«Mais d'abord il faut en ce moment partir d'un point de fait, c'est
que cette question se trouve décidée par vos décrets sur les dîmes.

«D'ailleurs, j'avoue qu'en mon particulier les raisons employées pour
l'opinion contraire, m'ont paru donner lieu à plusieurs réponses: il
en est une bien simple que je soumets à l'Assemblée.

«Quelque inviolable que doive être la possession d'un bien qui nous
est garanti par la loi, il est clair que cette loi ne peut changer la
nature du bien en le garantissant; que, lorsqu'il est question de
biens ecclésiastiques, elle ne peut assurer à chaque titulaire actuel
que la jouissance de ce qui lui a été véritablement accordé par l'acte
de fondation. Or, personne ne l'ignore, tous les titres de fondation
des biens ecclésiastiques, ainsi que les diverses lois de l'Église qui
ont expliqué le sens et l'esprit de ces titres, nous apprennent que la
partie seule de ces biens qui est nécessaire à l'honnête subsistance
du bénéficier lui appartient; qu'il n'est que l'administrateur du
reste, et que ce reste est réellement accordé aux malheureux ou à
l'entretien des temples. Si donc la nation assure soigneusement à
chaque titulaire, de quelque nature que soit son bénéfice, cette
subsistance honnête, elle ne touchera point à sa véritable propriété
individuelle; et si en même temps elle se charge, comme elle en a sans
doute le droit, de l'administration du reste; si elle prend à son
compte les autres obligations attachées à ces biens, telles que
l'entretien des hôpitaux, des ateliers de charité, des réparations des
églises, les frais de l'éducation publique, etc.; si surtout elle n'a
recours à ces biens qu'au moment d'une calamité générale, il me semble
que toutes les intentions des fondateurs seront remplies, et que toute
justice se trouvera avoir été sévèrement accomplie.

«Ainsi, en récapitulant, je crois que la nation, dans une détresse
générale, peut, sans injustice: 1º disposer des biens des différentes
communautés religieuses qu'elle croira devoir supprimer, en assurant à
chacun des religieux le moyen de subsister; 2º faire tourner à son
profit, dès le moment actuel, toujours en suivant l'esprit général des
fondateurs, le revenu de tous les bénéfices sans fonctions, qui sont
vacants, et s'assurer celui de tous les bénéfices de même nature, qui
vaqueront; 3º réduire dans une proportion quelconque les revenus
actuels des titulaires, lorsqu'ils excéderont telle ou telle somme, en
se chargeant d'une partie des obligations dont ces biens ont été
frappés dans le principe.

«Par toutes ces opérations, soit actuelles, soit futures, que je ne
fais qu'indiquer ici, et où je ne puis voir aucune violation de
propriété, puisqu'elles remplissent toutes les intentions des
fondateurs; par toutes ces opérations, dis-je, la nation pourrait, je
pense, en assurant au clergé les deux tiers du revenu ecclésiastique
actuel, sauf la réduction successive à une certaine somme fixe de ce
revenu, disposer légitimement de la totalité des biens ecclésiastiques,
fonds et dîmes[13].»

       *       *       *       *       *

  [13] _Procès-verbal de l'Assemblée nationale, imprimé par son
  ordre_, t. VI, no 97 (10 oct. 1789).


XVIII

Ainsi M. de Talleyrand soutenait:

1º Que les membres du clergé n'étaient pas comme les autres
propriétaires, puisque, s'ils avaient des biens, ce n'était pas pour
leur jouissance personnelle, mais pour l'accomplissement de certains
devoirs, et que la seule chose qu'ils pussent attendre du revenu de
ces biens était une existence honorable, le reste étant destiné au
soutien des pauvres et à l'entretien des édifices religieux;

2º Que l'État pouvait modifier la distribution des propriétés
ecclésiastiques, ou plutôt le traitement du clergé, et aussi supprimer
totalement les établissements ecclésiastiques qui lui paraissaient
dangereux ou inutiles, ainsi que les bénéfices de peu d'utilité qui
étaient alors vacantes ou qui pourraient le devenir, et,
naturellement, employer le revenu qui y avait été jusqu'alors
consacré, de la manière qui semblerait le mieux adaptée au bien
général;

3º Que, dans un moment de grande calamité nationale, l'État pourrait
même s'emparer de tous les biens du clergé et les employer pour les
nécessités publiques, si en même temps il prenait sur lui les charges
confiées au clergé, et s'il assurait en même temps aux membres de ce
clergé un traitement fixe et suffisant.

Toutefois, il ne proposa pas (comme quelques-uns ont eu la sottise de
le croire et l'injustice de l'avancer), de réduire son ordre à l'état
d'indigence; au contraire, pensant que le revenu des biens de
l'Église, y compris les dîmes (qu'il aurait encore levées comme revenu
de l'État), était d'environ cent cinquante millions de francs, il
conseilla au gouvernement de consacrer par an d'abord une somme de
cent millions, qu'on ne pourrait jamais réduire à moins de
quatre-vingt-cinq millions, au soutien du clergé, dont aucun membre ne
devrait recevoir moins de douze cents francs, auxquels s'ajouterait un
presbytère; et si l'on considère que les dîmes ayant été sacrifiées,
le revenu du clergé était alors réduit à soixante-quinze millions,
revenu de ses terres; et aussi que le budget ecclésiastique,
comprenant le traitement des ecclésiastiques de tous les cultes, ne
s'est jamais, depuis cette époque, élevé jusqu'à la somme que M. de
Talleyrand était disposé à accorder, l'on est forcé de reconnaître que
les propositions dont je viens de parler, considérant les difficultés
du moment, n'étaient pas à dédaigner, et que le clergé français aurait
agi plus prudemment s'il les avait tout d'abord acceptées; d'ailleurs,
il faut l'avouer, toute convention faite, dans des périodes de
bouleversement, entre un pouvoir qui baisse et un pouvoir qui s'élève,
est rarement observée fidèlement par ce dernier.

Mais le clergé, à tous hasards, et, en particulier, le haut clergé, ne
voulut pas accepter ce contrat. Ce dont il se plaignait, ce n'était
pas tant de l'insuffisance de la provision qu'on devait lui accorder,
que de l'obligation où on le mettait d'échanger son revenu de
propriétaire contre un salaire de fonctionnaire. Bref, il soutenait
qu'il était propriétaire aux mêmes titres que les autres, et que
l'évêque d'Autun avait mal exposé son cas et autorisé sa spoliation.

Dans cet état de choses,--quelle que fût la nature réelle du titre en
vertu duquel l'Église tenait ses biens--quelle que fût l'imprudence du
clergé lui-même à repousser le compromis qui lui était proposé comme
compensation pour l'abandon de ces biens, il était impossible de
confisquer d'autorité une propriété qu'une grande corporation avait
possédée pendant des siècles sans qu'elle lui fût disputée, une
propriété qu'elle déclarait ne pas vouloir abandonner, sans affaiblir
le respect de la propriété en général, et aussi, par les questions et
les discussions qu'une telle mesure devrait certainement soulever, le
respect de la religion; on aurait ainsi affaibli et miné ce qu'il
était si important de fortifier et de maintenir au milieu des ruines
prêtes à s'écrouler d'une vieille société et d'un vieux gouvernement,
je veux dire ces fondements sur lesquels toute société qui aspire à
être civilisée et tout gouvernement qui veut être honnête, doivent
établir leur existence.

«Les sages,» dit un grand réformateur, «devraient y regarder à deux
fois avant de faire de grands changements, alors que les sots
demandent à grands cris de dangereuses innovations.» Mais, quoique
cette maxime puisse être bonne, il me semble qu'elle peut être
professée par le philosophe spéculatif plutôt que suivie par l'homme
d'État ambitieux.

Il y a, par le fait, dans l'histoire des nations, des moments où
certains événements, par les forces multiples de circonstances qui
concourent toutes à une même fin, sont inévitablement arrêtés
d'avance; et, dans de tels moments, tandis que l'ignorant s'obstine et
s'entête, que l'orgueilleux fait admirer sa fermeté, que le chrétien
baisse la tête et se résigne, «_l'homme politique_» se prête aux
circonstances, et se contente d'essayer de mêler autant de bien que
possible au mal qu'il faut nécessairement accepter.

Il est facile de concevoir, par conséquent, que lorsque M. de
Talleyrand proposa que l'État s'appropriât les biens de l'Église, il
le fit parce qu'il vit d'avance qu'en tout cas cette confiscation
aurait lieu; parce qu'il pensait qu'il serait bon pour lui d'obtenir
la popularité que cette proposition attirerait nécessairement à celui
qui en serait l'auteur; et aussi parce que de cette manière il pouvait
obtenir des conditions qui auraient assuré une existence honorable au
clergé et un immense soulagement à l'État, si elles eussent été
franchement acceptées par le premier de ces partis et loyalement
exécutées par le second. Je dis que ces conditions auraient assuré à
l'État un immense soulagement, puisque, suivant les calculs que
l'évêque d'Autun soumit à l'Assemblée,--et les éléments de ces calculs
semblent avoir été mûrement pesés,--si l'immense propriété, évaluée à
deux milliards de francs, eût été convenablement vendue, et que les
sommes résultant de cette vente eussent été convenablement employées,
ces sommes, en aidant à rembourser de l'argent emprunté à d'énormes
intérêts, auraient pu, moyennant une économie passable, convertir un
déficit de quelques millions de francs en un excédant d'environ la
même valeur. Mais il arriva alors, comme cela se voit souvent quand la
passion et la prudence s'unissent pour quelque grande entreprise, que
la partie du plan qui était l'œuvre de la passion fut réalisée
complétement et d'un seul coup, tandis que celle qui s'inspirait de la
prudence fut transformée et gâtée dans l'exécution. J'aurai à revenir
plus tard sur ce sujet.


XIX

La proposition de M. de Talleyrand relative aux biens de l'Église fut
adoptée le 2 novembre après des débats orageux, et le parti vaincu le
rangea alors parmi ses plus violents adversaires. Mais le 4 décembre
il remporta une victoire beaucoup plus éclatante, autre chose qu'un
triomphe de parti, par la lucidité singulière avec laquelle, à propos
de la proposition qui avait été faite d'établir une banque à Paris et
de rétablir d'une manière générale l'ordre dans les finances
françaises, il expliqua les principes de la banque et du crédit
public, enveloppés alors pour le public de ce mystère dont l'ignorance
se plaît presque naturellement à entourer les sujets dont le détail ne
peut être compris qu'en posant des chiffres, mais où sont engagés des
intérêts aussi graves que ceux d'une nation, avec les ressources sur
lesquelles elle peut compter et les nécessités auxquelles il lui faut
faire face.

Le talent admirable déployé en cette occasion par M. de Talleyrand
consista à rendre clair ce qui paraissait obscur, et simple ce qui
semblait abstrait. Après avoir montré qu'une banque ne pouvait exister
qu'à la condition de faire du bien à elle-même et aux autres par son
crédit, et que ce crédit ne pouvait être l'effet d'un papier-monnaie
à cours forcé, comme quelques personnes semblaient disposées à le
croire, un cours forcé n'étant rien moins qu'une démonstration de
l'insolvabilité de l'institution qu'il était destiné à protéger, il
arriva à la condition générale et au crédit de l'État, et dit:
«Messieurs, le temps est passé des plans financiers compliqués, des
plans préparés d'une manière habile et savante, et inventés simplement
pour retarder, par des expédients, la crise inévitable. Tous les
efforts de l'esprit et de la ruse sont épuisés. A l'avenir, il faudra
que l'honnêteté remplace le génie. A côté de l'évidence de nos
calamités, nous aurons à placer l'évidence du remède. Tout devra être
réduit à la simplicité d'un livre de comptes, tenu par le bon sens,
gardé par la bonne foi.» Ce discours valut à son auteur une
approbation universelle: il fut loué pour l'élégance de son style dans
le boudoir des belles dames; pour la solidité de ses vues, dans la
maison de campagne du banquier; le faubourg Saint-Germain lui-même
reconnut que M. de Talleyrand, quoique _scélérat_, était homme d'État,
et que, dans ces temps difficiles, un _scélérat_, homme de qualité et
homme d'État, pouvait être utile à son pays. Mais une popularité si
universelle ne devait pas durer longtemps. Le mois suivant (le 31
janvier 1790), le libéral évêque se prononça pour l'opinion qui
voulait accorder aux juifs les droits de citoyens français. Cette
opinion considérée par plusieurs comme une double révolte contre les
distinctions jusqu'alors maintenues entre les castes et les croyances,
ne pouvait être pardonnée à M. de Talleyrand par la meilleure partie
de cette société qu'il avait autrefois fréquentée; et j'ai lu, dans
quelque chronique du temps, que le marquis de Travanet, fameux joueur
de «tric-trac,» prit alors l'habitude de dire, en faisant ce qui
s'appelle «la case du diable:» «Je fais la case de l'évêque d'Autun.»
Toutefois, quand se déchaîne l'esprit de parti, il n'est pas rare que
la réputation d'un homme se fasse, grâce à ses contradicteurs
eux-mêmes; et le nom de M. de Talleyrand grandit alors dans le pays et
dans l'Assemblée à mesure qu'il perdait son prestige dans les cercles
de la cour et parmi les partisans exagérés de l'intolérance cléricale
et des prérogatives royales.

C'est qu'en effet peu de personnes avaient rendu d'aussi importants
services à la cause qu'il avait épousée. Ainsi que nous l'avons vu,
c'est à ses efforts que l'on dut principalement la réunion du clergé
aux communes dans l'église Saint-Louis, et, par conséquent, la
constitution des états généraux. Peu de temps après, en contestant la
nature impérative des mandats que les membres des états généraux
avaient reçus de leurs commettants, il avait fortement contribué à
affranchir l'Assemblée nationale d'instructions qui auraient
certainement entravé ses futurs progrès. Élu membre du comité qui
devait préparer la constitution nouvelle, ses travaux avaient compté
parmi les plus remarquables qui eussent été produits devant la
commission, et les futurs droits des Français avaient été proclamés
dans les termes qui lui avaient paru le plus convenables. Déployant
dans toutes les questions financières cette ferme connaissance des
principes qui seule produit la clarté de l'exposition, il avait
secondé avec habileté M. Necker, dans les mesures par lesquelles cet
homme d'État avait cherché à raffermir le crédit public et à accroître
le revenu, et, enfin, il avait fait l'abandon des richesses et de la
puissance de l'ordre auquel il appartenait, et cela comme un sacrifice
fait (il le prétendait du moins) au bien public.

La part qu'il avait prise aux actes de l'Assemblée était, en effet, si
considérable, que l'on pensa que personne ne pouvait être mieux
qualifié pour expliquer et défendre sa conduite. Il fut donc chargé de
cette explication, ou plutôt de cette apologie; et il s'acquitta de sa
tâche par une sorte de mémoire ou de manifeste à la nation française.
Ce manifeste fut lu à l'Assemblée nationale le 10 février 1790, et
ensuite il fut publié et circula dans toute la France. Il a depuis
longtemps été oublié parmi les nombreux papiers d'origine analogue qui
ont marqué et justifié les changements successifs que la France a eu à
subir pendant les quatre-vingts dernières années.

Mais, à l'époque où ce manifeste fit son apparition, on en loua
universellement le tour habile et mesuré, et il demeure à présent un
remarquable témoignage des idées, et une justification adroite et
digne des actes d'une époque qui attend encore le jugement définitif
de la postérité.


XX

Le mémoire ou manifeste auquel je viens de faire allusion annonçait
l'abolition des priviléges, la réforme de l'Église, l'établissement
d'une chambre représentative et d'une garde nationale, et promettait
un nouveau système d'impôt et un plan général d'éducation. Il fut lu,
ainsi que je l'ai dit, à l'Assemblée nationale le 10 février et, le 16
du même mois, l'auteur fut nommé président de cette assemblée[14] à
une majorité de trois cent soixante-quinze voix contre cent
vingt-cinq, quoique l'abbé Sieyès (rival d'une certaine importance)
fût son concurrent.

  [14] La présidence était seulement de quinze jours; mais, ce qui
  prouve quelle considération était attachée à cette dignité, c'est
  le fait que Mirabeau, malgré ses plus grands efforts, ne put
  l'obtenir que l'année suivante.

Cet honneur reçut plus d'éclat encore d'un rapport fort remarquable en
faveur de l'uniformité des poids et mesures, rapport que M. de
Talleyrand fit à l'Assemblée le 30 avril 1790: ce travail, en
poursuivant l'idée que Turgot avait été si désireux de voir triompher,
et en fournissant un moyen de détruire les distinctions incommodes qui
séparaient les provinces les unes des autres, posait les fondements de
ce système uniforme qui règne maintenant sur toute l'étendue de la
France. M. de Talleyrand aurait bien voulu ne pas appliquer ce projet
seulement à la France; il proposait, en même temps, que des
commissions de l'Académie des sciences de Paris et de la Société
royale de Londres fussent désignées pour s'entendre sur quelque unité
naturelle de poids et de mesure, qui pourrait être appliquée à la fois
en Angleterre et en France. «Chacune des deux nations, ajoutait-il,
formerait sur cette mesure ses étalons, qu'elle conserverait avec le
plus grand soin, de telle sorte que si, au bout de plusieurs siècles,
on s'apercevait de quelque variation dans l'année sidérale, les
étalons pussent servir à l'évaluer, et par là à lier ce point
important du système du monde à une grande époque,--celle de
l'Assemblée nationale. Peut-être même est-il permis de voir dans ce
concours de deux nations interrogeant ensemble la nature, pour en
obtenir un résultat important, le principe d'une union politique
opérée par l'entremise des sciences.»

Il est impossible de ne pas sympathiser avec une conception aussi
élevée et aussi pratique tout à la fois que celle qui est ainsi
exprimée, et de ne pas se réjouir de trouver ainsi un exemple de ce
que Bacon (homme d'État lui-même non moins que philosophe) réclame
comme l'attribut des hommes de science et de lettres, savoir: que,
lorsque ces hommes s'adonnent aux affaires publiques, ils y portent un
esprit plus élevé et plus étendu que celui qui anime le simple
politique.

La meilleure partie du travail que l'Assemblée s'était proposé à
elle-même était alors terminée. La vieille monarchie et l'ancienne
aristocratie étaient détruites; les pouvoirs nouveaux de la couronne
et du peuple étaient déterminés, les divisions nouvelles du pays en
départements, districts et communes étaient définies; la nouvelle
organisation des tribunaux de justice était décrétée. Personne
n'approuvait entièrement la constitution qui allait ainsi être créée,
mais on se réjouissait presque universellement qu'elle fût si près
d'être achevée.



   DEUXIÈME PARTIE
   DE LA FÊTE DU 14 JUILLET A LA FERMETURE
   DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE.


I

   M. de Talleyrand bénit l'étendard de la France à la réjouissance
   du 14 juillet.--Détresse financière croissante.--Vues de M. de
   Talleyrand.--Constitution civile du clergé.--Conduite de M. de
   Talleyrand.--Il refuse l'évêché de Paris.--Lettre aux éditeurs du
   _Moniteur_.--Mort de Mirabeau.--Esquisse de sa carrière et de ses
   relations avec M. de Talleyrand, qui l'assiste à son lit de
   mort.--Comment il a probablement initié M. de Talleyrand aux
   intrigues de la cour.--Il laisse à M. de Talleyrand son discours
   projeté sur la loi de la succession, qui réglait l'état actuel de
   la loi en France, et que M. de Talleyrand lut à l'Assemblée
   nationale.--M. de Talleyrand est suspendu de ses fonctions
   épiscopales et il quitte l'Église.--Fierté du roi.--Conduite et
   vues de M. de Talleyrand.--Il désire venir au secours du
   roi.--Folle conduite du parti de la cour.--Décret fatal de
   l'Assemblée nationale, défendant la réélection de ses
   membres.--Projet d'éducation de M. de Talleyrand.--L'Assemblée se
   sépare le 13 septembre 1791.--M. de Talleyrand va en Angleterre,
   en janvier 1791.


Nous voici arrivés à la fête du 14 juillet, instituée pour célébrer la
destruction de la Bastille et pour rendre honneur au gouvernement
nouveau qui s'était élevé sur ses ruines: arrêtons-nous un instant
pour parler de ce jour de réjouissance.

Un immense et magnifique amphithéâtre a été élevé dans le champ de
Mars: le souverain héréditaire de la France et le président temporaire
d'une assemblée élective,--symboles de rapprochement entre deux idées
et deux époques,--y sont assis sur deux trônes de même niveau, décorés
des armes que la nation a prises à ses anciens rois; et voilà le
prince enfant qu'un peuple joyeux, triomphant, considère avec
bienveillance comme l'héritier des engagements de son père, comme
celui qui aura à perpétuer la race de saint Louis; puis la reine,
«embellissant et égayant la sphère dans laquelle elle se meut,
brillante comme l'étoile du matin, pleine de vie, de splendeur et de
joie;» et voilà aussi cette royale jeune fille, parée de tous les
charmes de la cour et douée de toutes les vertus du cloître,--une
princesse, une sainte,--une future martyre. Voici le vain, mais
honnête la Fayette, appuyé sur son épée de citoyen; et à côté le
terrible Mirabeau, ses longs cheveux flottant au vent; et là cette
assemblée bien connue et encore digne de mémoire, trop tôt fière de
l'œuvre dont elle se glorifie, de cette œuvre qui, hélas! ainsi que
la représentation à laquelle nous assistons, n'est destinée qu'au
triomphe éphémère d'un jour. Et voyez, sur ce balcon, la cour la plus
gracieuse et la plus splendide de l'Europe, car telle était encore,
même à cette époque, la cour de France; et là-bas, dans ce vaste
champ, les bandes confédérées avec leurs musiciens, portant leurs
bannières respectives et représentant chaque portion de cette grande
famille qui se réjouit en ce moment du triomphe qu'elle a remporté.

Tout d'un coup, le ciel, dont l'éclat est si bien fait pour se
confondre avec la joie des hommes, mais qui jusque alors avait été
sombre et menaçant,--tout à coup le ciel s'éclaircit, le soleil vient
mêler sa pompe à celle de cette noble cérémonie! Et alors, revêtu de
ses habits pontificaux et debout sur un autel où se pressent trois
cents prêtres, en longues robes blanches et avec des ceintures
tricolores, l'évêque d'Autun bénit le grand étendard, l'oriflamme de
France, qui n'est plus le symbole de la guerre, mais le signe et le
gage de la paix entre le passé et l'avenir, entre les vieux souvenirs
et les nouvelles aspirations du peuple français.

Qui, présent ce jour-là à Paris, aurait pu croire que ceux qui
pleuraient tendrement, avec les enfants du Béarnais, aux pieds de la
statue de Henri IV, riraient bientôt d'une façon si horrible autour de
l'échafaud de son descendant?... que la multitude joyeuse, errant dans
les Champs-Élysées, au milieu des guirlandes de lumière, et faisant
entendre de douces paroles de reconnaissance et de joie, se
transformerait si vite en une populace féroce, massacrant dans les
prisons, dressant l'échafaud dans les rues et dansant autour de la
guillotine, d'où le sang innocent coulerait goutte à goutte?... que le
monarque, la cour, les députés, toutes les images populaires et
princières de cette auguste cérémonie, que les formes même de la
religion qui la consacra devaient, au bout de deux ou trois courtes
années, être mises de côté avec dérision: et que lui-même, le pontife
qui avait présidé à cette pompeuse solennité, obligé de renoncer à sa
sainte vocation, errerait comme un misérable exilé sur des rivages
étrangers, banni comme traître à cette liberté pour laquelle il avait
sacrifié les préjugés de sa caste, les prédilections de sa famille,
les honneurs et les richesses de sa profession?


II

Du 14 juillet 1789 au 14 juillet 1790, les scènes comprises dans ce
tableau, qui peut être appelé le premier acte du grand drame, étaient,
en somme, de nature à exciter les espérances, plutôt que les craintes
de l'humanité; mais, à dater de cette dernière période, l'aspect des
choses changea grandement, et presque chaque jour fut marqué par
quelque désappointement, par l'avortement de quelque projet longtemps
caressé, par le naufrage de la réputation et de la fortune de quelque
homme d'État populaire.

Le 4 septembre 1790, M. Necker quitta, presque sans qu'on fît
attention à son départ et certainement sans qu'on le regrettât, ce
Paris où seulement une année auparavant il était revenu au milieu
d'acclamations unanimes. Environ au même moment, Mirabeau commença à
être soupçonné; et les cris de: «Vive la Fayette!» se changèrent
souvent en: «A bas la Fayette[15]!» de la part de la multitude
toujours inconstante. Alors aussi l'on commença à s'apercevoir que la
vente des biens de l'Église, qui, convenablement dirigée, aurait pu
rétablir l'ordre dans les finances, allait probablement, au contraire,
rendre plus complète la banqueroute nationale.

  [15] «La popularité de M. de la Fayette, qui s'était élevée si
  haut, commença à décliner de ce jour-là (14 juillet): un mois
  plus tard, les cris: «A bas la Fayette!» avaient succédé aux cris
  de: «Vive la Fayette!»--(Comte de la Marck.)

Il est nécessaire, afin de donner une juste idée de la conduite de M.
de Talleyrand, que j'explique rapidement comment se présenta cette
calamité. L'Assemblée, désirant assurer l'irrévocabilité de ses
décrets en disposant aussitôt que possible des vastes propriétés dont
elle avait décidé la vente, et désirant augmenter sans délai ses
ressources financières, se mit à chercher quelque moyen d'obtenir ce
double résultat. Après deux ou trois projets, adoptés pour un moment
et abandonnés ensuite, l'idée à laquelle on s'arrêta finalement fut
celle de fabriquer des billets d'État, représentant une certaine
valeur en biens nationaux, et de leur donner un cours forcé, de telle
sorte qu'ils eussent une valeur immédiate indépendante de celle qu'ils
devaient acquérir en tant que représentant la propriété. En un mot,
ces billets ou obligations devenaient ainsi de l'argent; et ils
avaient cet avantage sur le papier-monnaie ordinaire, qu'ils
représentaient quelque chose qui avait une valeur positive; et comme
la première émission de 400 millions de francs eut lieu à une époque
où l'on sentait réellement le besoin de remplacer d'une manière
quelconque l'argent que tout le monde, par peur et par manque de
confiance, avait commencé à entasser et à cacher, ces effets
produisirent du bien plutôt que du mal. L'Assemblée crut alors
immédiatement qu'elle avait à sa disposition un fonds inépuisable; en
conséquence, une nouvelle émission de 800 millions d'obligations
suivit de près la première émission de 400 millions comme une chose
toute naturelle; et il devint évident que ce moyen de faire face aux
besoins courants de l'État allait être adopté sur une plus large
échelle, augmentant ainsi la somme des valeurs en circulation d'une
manière qui n'était nullement provoquée par la richesse ou les
affaires croissantes de la communauté, et altérant la valeur de
l'argent dans toutes les transactions de la vie. M. de Talleyrand
prévit de suite les calamités auxquelles ce système devait
naturellement conduire; et en disant: «Je serais inconsolable si, de
la rigueur de nos décrets sur le clergé, il ne résultait pas le salut
de la chose publique;» il démontra, avec une clarté et une sagacité
singulières, que la ligne de conduite adoptée par l'Assemblée devait
inévitablement produire la disparition totale de l'or et de l'argent,
la cherté énorme des vivres, une dépréciation journalière du papier de
l'État et de la terre (le papier-monnaie représentant la terre), une
variation rapide dans le taux des échanges, et l'impossibilité de tout
commerce régulier.

Mais les hommes, en temps de révolution, s'inquiètent peu des
résultats définitifs. L'Assemblée avait alors besoin de fonds: les
assignats avec cours forcé créaient ces fonds. Mirabeau remarqua avec
sagacité que, multiplier les assignats, était, en tout cas, multiplier
les adhérents de la Révolution, puisque aucun homme possédant un
assignat ne pouvait désirer que la propriété dont dépendait la valeur
de cet assignat fût rendue à ses anciens possesseurs, et cet
arrangement politique dispensa de répondre à l'objection des
financiers.

Le trait caractéristique des constitutions modernes est le principe de
la représentation, la délégation du pouvoir par voie d'élection. Ç'a
été sans doute une précieuse découverte que de faire dépendre une
partie du gouvernement d'un principe particulier; il ne s'ensuit pas,
toutefois, que toutes les parties du gouvernement doivent être
déduites de ce même principe. Au contraire, la mobilité donnée à un
gouvernement par tout système qui y fait pénétrer les passions
populaires et les divergences d'opinion, exige un élément
contradictoire de fixité et de stabilité qui fasse contre-poids, qui
donne à la durée de ce pouvoir un caractère de permanence, et un
caractère de fermeté à son action.

Mais l'Assemblée nationale--semblable à ces malades qui ayant trouvé
un remède à leur maladie, s'imaginent que si un peu de ce remède
produit quelque soulagement, une haute dose doit en amener un beaucoup
plus marqué,--l'Assemblée nationale faisait reposer toutes ses
institutions, à une seule exception près, sur la même base; et comme
la chambre était élective, les municipalités électives, ainsi les
juges devaient être nommés par élection, et de même les curés et les
évêques.

Ici commence la première scission sérieuse qui se produisit au sein de
la nation; car celle qui existait auparavant n'était qu'entre la
nation et la cour. J'ai dit que le clergé, et surtout le clergé
supérieur, n'avait pas volontiers abandonné la propriété qu'il avait
été habitué à considérer comme sienne. Cette perte, toutefois, ne lui
fournissait qu'une cause temporelle d'inimitié; elle n'atteignait ni
la conscience de ses membres, ni celle du troupeau. Mais les
ordonnances nouvelles, quels que pussent en être les mérites
intrinsèques, changeaient entièrement la condition normale de l'Église
romaine et s'attaquaient au principe de sa discipline. Ces
ordonnances, par conséquent, furent dénoncées par le pape, et ne
purent être solennellement acceptées par les membres les plus zélés du
clergé. Dans de telles circonstances, il eût été bien plus sage de ne
pas toucher à la condition spirituelle du clergé. Obliger tous les
ecclésiastiques, soit à abandonner leurs bénéfices, soit à jurer de
soutenir la «Constitution civile du clergé» (c'était là le titre donné
au nouveau système), c'était provoquer beaucoup d'entre eux qui, sans
cela, se seraient tenus tranquilles, à déclarer la guerre à la
Révolution, et, en même temps, c'était engager la Révolution dans
cette voie de persécution qui finit par la déshonorer et la perdre. En
outre, une telle mesure divisait le clergé en deux classes--dont l'une
excitait la vénération du peuple par ses sacrifices, et l'indignation
du gouvernement par ses plaintes: et l'autre donnait satisfaction au
gouvernement par son obéissance, mais perdait le respect du peuple à
cause de sa servilité.

Un clergé catholique désavoué par le pape était inutile à ceux qui
professaient la religion catholique; et tout clergé quel qu'il fût
était superflu pour ceux qui ne professaient aucune religion. La
conduite observée par M. de Talleyrand dans cette affaire fut prudente
et circonspecte jusqu'au moment où elle fut hardie et ferme.
L'Assemblée avait décidé la «Constitution civile du clergé,» avant le
14 juillet. Le roi, toutefois, avait demandé un délai avec l'intention
d'en référer à Rome, et la loi ne fut définitivement adoptée qu'après
le 27 novembre.

Pendant cette période la lutte existait d'une part entre le souverain
et le pape qui faisaient cause commune, et de l'autre entre les
philosophes et ceux qui prétendaient réformer l'Église, car ces deux
classes de personnages se mêlèrent de cette entreprise.

Il était désagréable pour un évêque qui aspirait encore aux plus
hautes fonctions ecclésiastiques de se hasarder à se quereller avec le
premier de ces partis, et également désagréable pour un homme d'État
recherchant l'autorité populaire de se séparer du dernier. D'ailleurs,
le résultat du différend était encore incertain, et comme il n'y avait
pas nécessité absolue pour l'évêque d'Autun de se prononcer, il
demeura silencieux. Mais quand l'Assemblée eut rendu son décret final,
et que ce décret eut reçu le consentement formel, quoique contraint,
du roi, le cas fut différent. Une loi avait été régulièrement votée,
et la question était de savoir, non si cette loi était bonne, mais si,
étant la loi du pays, elle devait être observée. Une bataille avait
été livrée, et la question était, non si les vainqueurs avaient
raison, mais s'il valait mieux s'unir à eux qu'aux vaincus.

Dans un tel état de choses, M. de Talleyrand hésitait rarement. Il
prit le parti de la loi contre l'Église, et se rangea avec ceux qui de
jour en jour devenaient plus forts, contre ceux dont les forces
déclinaient journellement; et, lorsqu'il avait une fois adopté une
telle ligne de conduite, ce n'était pas son habitude de s'y engager
timidement. Il prêta tout de suite le serment demandé, serment que
tous ses collègues dans l'épiscopat refusèrent de prêter. Les seules
exceptions, qui ne firent pas grand honneur au clergé constitutionnel,
ce furent les évêques de Babylone et de Lydie, dont les titres étaient
purement honoraires.

Il justifia aussi cette conduite par une lettre adressée au clergé de
son diocèse, et finalement il se chargea de consacrer les nouveaux
évêques élus pour remplacer ceux que l'Assemblée avait privés de leurs
diocèses. Nous verrons bientôt les résultats de cette conduite.

M. de Talleyrand accepta donc pour lui-même et son Église, ces
nouveaux règlements que l'État, en dépit du chef de l'Église, avait
consacrés; il prêta serment de s'y conformer de bonne volonté, et
même, il maintint que l'État, considérant les membres du clergé comme
des fonctionnaires publics, qui recevaient un salaire en échange de
l'accomplissement de certains devoirs publics, avait la faculté de
retrancher ce salaire à ceux des membres de ce clergé qui refusaient
de se soumettre aux lois du gouvernement qui les payait et les
employait; cependant, établissons-le tout d'abord, il soutint avec
fermeté et en tout temps que tous les ecclésiastiques ainsi dépossédés
auraient droit à la pension qui, au moment de la confiscation des
biens de l'Église, avait été allouée à tout ecclésiastique que la
suppression d'établissements religieux ou de bénéfices inutiles
laissait sans revenu ou sans emploi; principe accepté d'abord comme
juste, mais bientôt condamné comme inopportun; car il n'y a pas de
compromis possible entre deux partis dont l'un est consciencieusement
disposé à résister à ce qu'il juge être un acte d'injustice, et
l'autre résolument déterminé à fouler aux pieds ce qu'il appelle une
résistance égoïste.


III

Parmi les nombreux siéges que rendit vacants le refus des hauts
dignitaires de l'Église de prêter le serment que la constitution leur
imposait alors, se trouva l'évêché de Paris; et comme on savait bien
que M. de Talleyrand pourrait être élu à ce poste s'il le désirait, le
public crut qu'il avait l'intention de profiter de sa popularité pour
obtenir cette position, qui, jusqu'alors, avait été si honorable et si
importante.

Par suite de cette supposition, une partie de la presse exalta ses
vertus; tandis qu'une autre s'empressa de peindre, et, ainsi que cela
se pratique dans de telles circonstances, d'exagérer ses vices.

Jusqu'aux derniers moments de sa vie, M. de Talleyrand fut presque
indifférent à la louange, mais par une originalité singulière (surtout
si l'on considère sa carrière longue et variée), il fut toujours
extrêmement sensible à la censure; et sa susceptibilité dans cette
occasion l'emporta tellement sur sa prudence, qu'elle le poussa à
écrire et à publier une lettre où il désavouait de la manière la plus
formelle tout projet de candidature au siége vacant. Voici cette
lettre, curieuse à plus d'un titre[16].

  [16] _Moniteur_ du 8 février 1791, p. 158.

«Je viens de lire dans le _Journal de Paris_, que l'on me désignait
pour l'évêché de Paris. En voyant mon nom près de celui de M. l'abbé
Sieyès, j'ai dû m'enorgueillir de la seule idée d'une telle
concurrence. Quelques électeurs m'ont laissé effectivement pressentir
leur vœu, et je crois devoir publier ma réponse. Non, je
n'accepterais point l'honneur que mes concitoyens daigneraient me
décerner. Depuis l'existence de l'Assemblée nationale, j'ai pu être
insensible aux calomnies sans nombre que les différents partis se sont
permises à mon égard. Jamais je n'ai fait ni ne ferai à mes
détracteurs le sacrifice d'aucune opinion ni d'aucune action utile à
la chose publique; mais je puis et je veux leur offrir celui de mon
intérêt personnel, et, dans cette circonstance seulement, mes ennemis
auront influé sur ma conduite. Je ne leur laisserai pas le moyen
d'affaiblir le bien que j'ai essayé de faire. Cette publicité que je
donne aujourd'hui à ma détermination, je l'ai donnée à mes désirs,
lorsque j'ai témoigné combien je serais flatté d'être un des
administrateurs du département de Paris. Je crois que, dans un État
libre, lorsque le peuple s'est ressaisi du droit d'élection, véritable
exercice de sa souveraineté, avouer hautement la fonction publique à
laquelle on aspire, c'est appeler ses concitoyens à vous examiner
d'avance, c'est se rendre à soi-même toute intrigue impossible. On
s'offre aux observations de l'impartialité; on ne prend pas même la
haine au dépourvu. J'avertis donc ici ceux qui, craignant ce qu'ils
appellent mon ambition, ne se lassent point de me calomnier, que je ne
dissimulerai jamais à quelles places j'aurai l'orgueil de prétendre.
C'est par une suite de ces fausses alarmes qu'on a répandu, aux
approches de la nomination de l'évêque de Paris, que j'avais gagné six
à sept cent mille francs dans les maisons de jeu. Maintenant que la
crainte de me voir élever à la dignité d'évêque de Paris est dissipée,
on me croira sans doute. Voici l'exacte vérité: j'ai gagné, dans
l'espace de deux mois, non dans des maisons de jeu, mais dans la
société, et au club des échecs, regardé presque en tout temps, par la
nature même de son institution, comme une maison particulière, environ
trente mille francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans
avoir l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une
manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et je
m'en reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette
séduction; je me blâme comme particulier et encore plus comme
législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi sévères
que ses principes; qu'un peuple régénéré doit reconquérir toute la
sévérité de la morale et que la surveillance de l'Assemblée nationale
doit se porter sur ces excès nuisibles à la Société en contribuant à
cette inégalité de fortune que les lois doivent tâcher de prévenir par
tous les moyens qui ne blessent pas l'éternel fondement de la justice
sociale, le respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me
fais un devoir de l'avouer; car depuis que le règne de la vérité est
arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun tort, le
moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir le courage de
les reconnaître.»

Nous apprenons par ce document que l'évêque d'Autun, malgré ses
travaux dans le sein de l'Assemblée, était cependant encore un joyeux
mondain que l'on rencontrait fréquemment au club du jeu d'échecs,
ainsi que dans les salons particuliers; et (bien qu'il regrettât ce
fait) qu'il avait gagné dans ces divers endroits trente mille francs
dans l'espace de deux mois. Nous apprenons aussi qu'il renonça alors à
toute idée d'avancement dans sa profession, afin que les motifs de sa
conduite dans le sein de l'Assemblée nationale demeurassent à l'abri
de tout soupçon, et nous pouvons deviner qu'il aspira pour l'avenir
aux hauts emplois politiques plutôt qu'aux fonctions ecclésiastiques
les plus élevées.

Toutefois, le côté le plus frappant de ce document est le ton, le
style, je pourrais presque dire le pédantisme qui y domine vers la
fin. Mais chaque époque a ses prétentions: et celle de la période qui
s'écoula entre mai 1789 et août 1792, était de couvrir du pur langage
d'un saint ou des austères préceptes d'un philosophe la vie facile
d'un homme à la mode, d'un viveur du grand monde.

«Le dire, dit le vieux Montaigne, est autre chose que le faire: il
faut considérer le prêche à part et le prêcheur à part».


IV

Alors, ou peut-être un peu après ce moment, on aurait pu voir une
multitude agitée, pleurant, s'enquérant et se précipitant dans la
direction d'une maison de la rue de la Chaussée-d'Antin. On était aux
premiers jours d'avril, et dans l'intérieur de cette maison--respirant
par les fenêtres ouvertes l'air embaumé qui rafraîchissait pour un
moment son front brûlant, et accueillant avec reconnaissance la voix
anxieuse de la multitude qui venait s'informer de lui--dans
l'intérieur de cette maison était couché Mirabeau mourant, qui allait
emporter avec lui dans la tombe tout ce qui restait au peuple de
sagesse et de modération; et, ainsi qu'il le disait lui-même avec
tristesse et fierté, les derniers fragments de cette monarchie qu'il
avait eu la puissance d'abattre et qu'il se vantait de pouvoir
relever. A côté de ce lit de mort se trouvait l'évêque d'Autun. Une
étrange combinaison de circonstances avait réuni ces deux personnages,
dont le caractère était essentiellement différent, mais dont la
position se ressemblait à certains égards.

L'un était éloquent, passionné, impérieux, imprudent; l'autre, calme,
poli, logique et prudent. Mais tous les deux appartenaient à
d'illustres familles, étaient doués de grands talents et avaient été
dépossédés de leur place légitime dans la société. Tous les deux aussi
avaient une politique libérale, et cela par vengeance et par ambition,
aussi bien que par principe et par conviction. Aristocrates alliés à
une faction démocratique, royalistes en lutte ouverte contre ceux qui
respectaient le plus la monarchie, ils s'étaient engagés, pour faire
triompher la modération, dans un combat entre les deux partis
extrêmes.

Mirabeau était le cinquième enfant, mais il devint, par la mort d'un
frère, le fils aîné du marquis de Mirabeau, riche propriétaire et chef
d'une noble maison de Provence; il avait été marié très-jeune à une
riche héritière, et destiné à l'armée. Cependant, abandonnant sa
profession, séparé de sa femme, constamment entraîné dans des
embarras, tantôt d'argent, tantôt d'amour, il avait mené la vie de
garçon, vie remplie d'intrigues, d'indigence et d'aventures, jusqu'à
l'âge de quarante ans, victime, tantôt de sa nature impétueuse, tantôt
de l'imprudente et absurde sévérité de son père, dont les deux
occupations favorites étaient de persécuter sa famille et de publier
des pamphlets destinés à améliorer le sort de l'humanité. Ainsi,
souvent enfermé, toujours dans les difficultés (le premier et le
dernier moyen de correction du vieux marquis étant de se procurer une
_lettre de cachet_ et d'arrêter la pension de son fils), le comte de
Mirabeau avait dû ses moyens d'existence presque entièrement à ses
talents, qui pouvaient s'appliquer aux lettres, quoiqu'ils fussent
encore plus faits pour l'action.

Pendant un court répit que lui avaient laissé les calamités de tout
genre qui le frappaient, répit dont il avait profité pour faire, à
Paris même, des efforts désespérés afin d'améliorer sa position, il
avait été mis en relation avec M. de Talleyrand, qui, frappé de ses
talents et touché de ses malheurs, le recommanda à M. de Calonne,
d'après l'avis duquel il fut envoyé par M. de Vergennes, alors
ministre des affaires étrangères, remplir une sorte de mission
confidentielle en Allemagne, peu de temps avant la mort du grand
Frédéric. Il revint de cette mission au moment où la France commençait
à être agitée par la convocation des «notables» suivie promptement de
celle des états généraux. Il vit d'un coup d'œil que l'on touchait à
une époque où ses talents éminents pourraient trouver leur emploi, et
dans laquelle son caractère hautain et flexible à la fois ferait son
chemin, soit par la force, soit par la persuasion; par conséquent,
toute son âme se dirigea vers ce but: devenir membre de cette
assemblée qu'il prédit dès le début devoir bientôt commander aux
destinées de son pays.

Certaines dépenses étaient nécessaires pour atteindre ce but, et
Mirabeau, comme à l'ordinaire, n'avait pas un liard. Le moyen qu'il
choisit pour se procurer la somme requise fut le moins honorable de
ceux auxquels il aurait pu avoir recours. Il publia un ouvrage qu'il
nomma: _Histoire privée de la cour de Berlin_, ouvrage rempli de
scandale public et privé, et où il trahissait la mission qui lui avait
été récemment confiée[17].

  [17] Il a été dit pour la défense de Mirabeau que l'ouvrage,
  composé par lui, fut publié à son insu par sa maîtresse, femme
  d'un libraire. Mais outre l'entière invraisemblance de ce récit,
  il y a le fait que Mirabeau resta jusqu'à sa mort dans les
  meilleurs termes avec la personne qui, ayant livré ainsi un dépôt
  des plus sacrés, n'aurait mérité que sa colère et son plus amer
  mépris.

Naturellement, le gouvernement s'indigna; une poursuite fut intentée
contre lui devant le parlement de Paris; M. de Montmorin et d'autres,
qui l'avaient jusqu'alors protégé, lui dirent clairement qu'ils
désiraient rompre avec lui.

Mirabeau se débattit au milieu de toutes ces difficultés
déshonorantes. Il nia que l'ouvrage eût été publié avec son
autorisation.

Il fut repoussé par la noblesse de Provence, qui décida que, n'ayant
aucun fief à lui, il n'aurait pu siéger que comme délégué de son père;
mais il devint candidat du tiers-état pour Aix et fut élu. Ce fut
ainsi qu'il se présenta aux premières séances des états généraux, en
face du ministère qui l'avait accusé, et de l'aristocratie qui l'avait
répudié; tous deux allaient trouver en lui un hardi et formidable
ennemi.

Mais, quoiqu'il eût été poussé à bout par les circonstances, son
inclination et ses idées ne le portaient pas à agir en homme violent
et extrême.

Ses projets, quant à la France, se bornaient au désir de lui procurer
un gouvernement représentatif; et ses vues pour lui-même étaient
celles qui, sous un tel gouvernement, conduisent souvent les hommes
ambitieux à adopter l'opposition comme le chemin du pouvoir. Un
contemporain a dit de lui avec beaucoup de raison: «Il était tribun
par calcul, et aristocrate par goût.» Il visa à obtenir une
constitution pour son pays, et à être ministre de la couronne sous
l'empire de cette constitution.

M. de Talleyrand avait le même désir, et probablement la même
ambition. Ces deux hommes d'État, par conséquent, auraient
naturellement, dans le sein des états généraux, agi de concert comme
deux amis particuliers qui avaient la même manière de voir quant aux
affaires publiques.

Mais la publication de l'_Histoire secrète de la cour de Berlin_,
ayant offensé le ministre qui avait employé Mirabeau, ne pouvait être
que pénible et désagréable à M. de Talleyrand, à l'intercession duquel
Mirabeau avait dû cet emploi et à qui, outre cela, la correspondance
de Mirabeau avait été en grande partie adressée. Cette circonstance
avait donc fait cesser toute intimité privée entre ces deux
personnages qui allaient exercer une si grande influence sur les
événements dont l'heure avait sonné.

Toutefois, il est très-difficile pour deux hommes de jouer un rôle
important dans la même cause pendant un certain temps au sein d'une
assemblée populaire, et cela au moment d'une grande crise nationale,
sans renouer leurs vieilles relations ou en former de nouvelles. Il
est difficile de dire jusqu'à quel point les anciennes relations entre
M. de Talleyrand et Mirabeau se renouèrent; mais ils causaient déjà
ensemble d'une manière très-intime le 21 octobre 1789; c'est ce qui
ressort d'une lettre de Mirabeau au comte de Lamarck, lettre dans
laquelle Mirabeau établit que l'histoire d'une intrigue politique
secrète lui avait été confiée par l'évêque d'Autun.

On sait aussi maintenant qu'environ à cette époque, Mirabeau projetait
la formation d'un ministère auquel j'ai déjà fait allusion, et dans
lequel devaient entrer conjointement lui et M. de Talleyrand. Il est
très-possible que, si ce ministère s'était formé, l'histoire de la
France pendant les soixante années qui suivirent eût été différente.

Mais la mesure la plus fatale adoptée par l'Assemblée fut celle du 9
novembre 1789, qui empêchait tout député de devenir ministre tant que
durerait son mandat législatif, et même d'entrer au service de la
couronne pendant deux ans après la dissolution de l'Assemblée. Les
conséquences de cette résolution, dirigée contre ceux qui, comme
Mirabeau et M. de Talleyrand, espéraient fonder un gouvernement
constitutionnel et en prendre la direction, ces conséquences furent
incalculables. Les personnages qui avaient alors le plus d'influence
dans l'Assemblée et le pays étaient des hommes d'opinions modérées, de
grands talents et de grande ambition. De tels hommes, placés à la tête
des affaires, auraient pu contenir le mouvement et établir un
gouvernement populaire et sûr à la fois. Mais cette nouvelle règle
empêchait ceux qui étaient devenus les favoris de l'Assemblée
nationale et de la nation, d'employer leur influence pour soutenir le
pouvoir exécutif. De plus, si leurs passions étaient violentes et leur
position désespérée, elle les poussait à rechercher le pouvoir par des
moyens hostiles à la constitution qui détruisait leurs espérances.

Cet effet fut produit sur Mirabeau, et ses sentiments venant à être
connus de la cour, une sorte d'alliance s'établit entre eux au
printemps de 1790;--alliance conclue trop tard (puisque la plupart des
grandes questions sur lesquelles aurait pu s'exercer utilement
l'influence de Mirabeau étaient déjà tranchées) et aussi alliance
conduite de la manière la plus absurde; car tandis que le roi ouvrait
à Mirabeau sa bourse, il l'excluait de sa confiance, et pendant
longtemps, exigeait, comme condition préliminaire, que le traité qu'il
avait fait avec le grand orateur fût tenu secret, même à ses propres
ministres[18].

  [18] Quand M. Mercy, ambassadeur d'Autriche, et, pendant
  longtemps, agent intermédiaire entre la cour et Mirabeau, quitta
  Paris, M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, fut, à
  l'insu de ses collègues, initié au secret des engagements de la
  cour, et autorisé à correspondre avec Mirabeau pour ce qui en
  concernait l'exécution.

Mirabeau devait conseiller le roi en secret, le secourir indirectement
en public; mais le roi ne devait pas paraître lui être favorable, et
il devait être contrarié, contre-carré par les amis du roi.

L'erreur commise par les deux partis que concernait cet arrangement
fut le résultat, d'une part, du caractère faible et irrésolu de celui
qui ne faisait jamais rien entièrement ni sincèrement, et, de l'autre,
du caractère présomptueux et téméraire de celui qui ne doutait jamais
du succès de ce qu'il entreprenait, et qui se persuada alors
facilement à lui-même qu'ayant une fois triomphé de la difficulté
d'entrer en communication avec la cour, il réussirait bientôt à la
gouverner.

En effet, le désir qu'avait Mirabeau de servir la couronne étant
sincère et sa capacité étant évidente, il crut avec quelque raison que
l'on se fierait à sa sincérité, et qu'on donnerait à ses talents
l'occasion de se déployer.

Mais il est évident que le roi avait voulu acheter un ennemi dangereux
plutôt que conquérir un allié déterminé. Ainsi il continua à fournir
aux besoins de Mirabeau, à recevoir les rapports de Mirabeau, à faire
peu d'attention aux conseils de Mirabeau, jusqu'à ce que les affaires
devinrent si mauvaises que même l'irrésolution de Louis XVI fut
vaincue (c'était environ vers la fin de 1790), et alors, pour la
première fois, on s'occupa sérieusement d'un plan que le téméraire
orateur avait conseillé depuis longtemps déjà, mais que, jusqu'à ce
moment, la cour n'avait voulu ni sanctionner ni rejeter. Ce plan
consistait à éloigner le roi de Paris, à l'entourer de troupes
encore fidèles, et, avec le secours d'une nouvelle assemblée à
laquelle il faudrait préparer l'opinion publique, à réformer la
constitution,--alors sur le point d'être terminée,--constitution qui,
tout en prétendant être monarchique, non-seulement empêchait le
monarque d'exercer en réalité aucun pouvoir sans la permission
expresse d'une assemblée populaire, mais établissait, comme théorie
fondamentale, que le roi était simplement l'exécuteur de la souveraine
volonté de cette assemblée. C'est là une addition qui, à première vue,
peut sembler de peu d'importance, mais qui, calculée pour exercer jour
après jour son influence sur l'esprit des hommes et pour déterminer
ainsi leurs actes, ne pouvait manquer d'avoir un effet très-réel sur
le jeu quotidien de leurs institutions. Et ce n'était pas tout. Les
nations, comme les individus, ont, s'il est permis de parler ainsi,
deux volontés: celle du moment,--résultat du caprice, de la passion et
de l'impulsion,--et celle du loisir et de la délibération,--résultat
de la prévoyance, de la prudence et de la raison. Tous les
gouvernements libres possédant quelque solidité (quel que soit leur
nom) ont, pour cette raison, établi, sous une forme ou sous une autre,
un pouvoir de quelque espèce calculé pour représenter le jugement plus
mûr de la nation et pour mettre un frein aux ébullitions spontanées,
violentes et changeantes de l'excitation populaire. Toutefois, même
cette barrière n'était pas interposée ici entre une chambre qui devait
avoir toute l'influence dans l'État et un premier magistrat qui devait
n'en avoir aucune.

La constitution qui allait être adoptée était, en un mot,
impraticable, et personne ne le voyait plus clairement que Mirabeau;
mais bien que prêt à la détruire, et désireux de le faire, il ne se
prêtait en aucune manière aux idées de Marie-Antoinette, quoiqu'il fût
quelque peu subjugué par ses charmes.

«Je serai ce que j'ai été toujours,» dit-il dans une lettre au roi (15
décembre 1790), «défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois;
apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique.» Bref, il
tenta l'entreprise difficile et même presque impossible de sauver la
liberté des mains d'un monarque dominé par des courtisans
enthousiastes du pouvoir absolu et d'une populace influencée par des
clubs qui aspiraient à détruire toute autorité autre que la leur.

Je viens de chercher à expliquer quels avaient sans cloute été les
projets de Mirabeau; car nous avons à examiner quelles étaient
probablement ses pensées lorsque, au milieu de vives souffrances, mais
avec toute sa présence d'esprit et le clair pressentiment de sa fin
prochaine, il demanda son ancien ami avec lequel, dit-on, il ne
s'était jamais complétement réconcilié jusqu'alors, et désira sa
présence auprès de cette couche d'où il ne devait plus se relever.

N'est-il pas permis de supposer que Mirabeau, dans ce dernier
entretien avec M. de Talleyrand, parla des projets dont son esprit
était alors occupé? et ne semble-t-il pas probable qu'à cette heure
suprême il comprit que l'évêque d'Autun était la personne la mieux
faite pour occuper la position difficile qu'il allait laisser vacante,
position qui demandait tant d'adresse à qui voudrait se mouvoir au
milieu des intrigues et des combinaisons variées qu'elle supposait?
Plusieurs raisons viennent appuyer cette supposition. M. de
Talleyrand, comme Mirabeau, était aristocrate de naissance, libéral
par position et par opinion; il était aussi l'un des membres de
l'Assemblée qui possédaient le plus d'autorité sur la partie de ce
corps que Mirabeau lui-même dirigeait, et en même temps l'un des
membres très-peu nombreux en qui M. de Montmorin (ministre avec lequel
Louis XVI avait enfin consenti que Mirabeau communiquât d'une manière
confidentielle) avait dit à Mirabeau qu'il plaçait le plus de
confiance. Enfin, il était en relation avec toutes les classes et
presque tous les individus cherchant alors à troubler ou espérant
calmer et réunir les éléments troublés de la société. Il connaissait
la cour, le clergé, les Orléanistes. Il avait été l'un des fondateurs
des Jacobins; il était membre du club rival et modéré, les Feuillants;
et quoique, sans aucun doute, il manquât du feu et de l'éloquence
nécessaires pour commander aux grandes assemblées, il possédait au
plus haut degré le tact et l'adresse qui permettent à un homme de
gouverner ceux qui conduisent de telles assemblées. En un mot,
quoiqu'il ne restât pas de Mirabeau après Mirabeau, M. de Talleyrand
était peut-être l'homme le mieux qualifié pour remplir d'une certaine
manière la place qui restait vide, et celui que Mirabeau lui-même
devait probablement désigner comme son successeur. Toutefois, je n'ai
rien, excepté des conjectures, pour me guider à ce sujet; à moins que
le dépôt public que Mirabeau, à sa dernière heure, confia à M. de
Talleyrand ne puisse être invoqué comme un témoignage de ses plus
secrètes intentions. Nous pouvons apprendre la nature de ce dépôt par
M. de Talleyrand lui-même, qui, le jour suivant, au milieu du silence
et de la douleur qui avaient envahi tous les partis (car un homme de
génie supérieur, quels que soient ses défauts, disparaît rarement sans
qu'on le pleure), montant à la tribune de l'Assemblée nationale, dit
d'une voix qui paraissait réellement émue:

«Je suis allé hier chez M. de Mirabeau. Une foule immense remplissait
cette maison dont je franchis le seuil avec une tristesse plus vive
encore que ne pouvait l'être la douleur du public. Le triste spectacle
qui m'attendait remplissait l'imagination de l'image de la mort, elle
était partout, excepté dans l'esprit de celui que menaçait le danger
le plus imminent. Il avait demandé à me voir. Il est inutile de parler
de l'émotion produite sur moi par beaucoup de choses qu'il me dit.
Mais chez M. de Mirabeau ce qui dominait alors c'était l'homme public;
et, sous ce rapport, nous pouvons considérer comme une précieuse
relique les derniers mots qui purent être arrachés à cette proie
immense que la mort était sur le point de saisir. Concentrant tout son
intérêt sur les travaux que cette assemblée a encore devant elle, il
se rappela que la loi de la succession était à l'ordre du jour, et se
désola de ne pouvoir assister à la discussion de la question,
regrettant de mourir, puisque la mort le privait de remplir un devoir
public. Mais, comme il avait écrit sa manière de voir, il me confia le
manuscrit, afin que je pusse vous le communiquer en son nom. Je vais
m'acquitter de ce devoir. L'auteur de ce manuscrit n'est plus; mais
ses pensées et ses désirs étaient tellement liés au bien public, qu'en
écoutant l'expression des sentiments que je vais vous retracer, vous
pourrez croire que vous recevez son dernier soupir.»

Telles furent les paroles par lesquelles M. de Talleyrand introduisit
le mémorable discours qui, en établissant les principes sur lesquels a
depuis été posée la loi de succession, jeta les fondements d'une
nouvelle société française sur des bases qu'aucune circonstance ne
paraît devoir modifier.

«Il y a autant de différence,» dit Mirabeau, «entre ce qu'un homme
fait pendant sa vie et ce qu'il fait après sa mort, qu'entre la mort
et la vie. Qu'est-ce qu'un testament? C'est l'expression de la volonté
d'un homme qui n'a plus aucune volonté, par rapport à une propriété
qui n'est plus sa propriété; c'est l'action d'un homme qui n'est plus
responsable de ses actions envers l'humanité; c'est une absurdité, et
une absurdité ne devrait pas avoir force de loi.»

Tel est l'argument mis en avant dans ce discours célèbre et singulier.
Ingénieux plutôt que profond, maintenant que nous l'examinons avec
calme, il ne nous semble pas digne de la réputation qu'il obtint, ni
de l'effet qu'il produisit sans aucun doute. Mais, lu avec la voix
grave de M. de Talleyrand, et considéré comme les dernières pensées
sur les dispositions testamentaires qu'ait formées un homme qui
faisait son propre testament quand il composa ce discours, et qui,
depuis lors, était entré avec son intelligence lumineuse et sa
merveilleuse éloquence dans l'obscur silence de la tombe, il ne
pouvait manquer de produire une profonde impression. C'était, de plus,
le manteau du prophète qui avait quitté cette terre; et le monde,
qu'il se trompât ou non dans cette supposition, crut voir dans ce legs
politique l'intention de désigner un successeur politique.


V

De cette manière, M. de Talleyrand déjà, ainsi que nous l'avons vu,
membre du département de Paris, fut immédiatement choisi pour occuper
la place dans la direction de ce département laissée vacante par la
mort de Mirabeau.

Ce conseil municipal disposait encore d'une influence considérable, et
il ne manquait pas de moyens variés d'exercer cette influence sur les
classes moyennes de la capitale; de telle sorte qu'un homme de
résolution et de tact aurait pu en faire l'un des instruments les plus
utiles pour rétablir l'autorité royale et la consolider sur de
nouvelles bases.

Il paraît, en vérité, que M. de Talleyrand avait le projet de le
rendre populaire en s'en servant comme d'un moyen de donner de bons
conseils au roi, et aussi de rendre le roi populaire en l'engageant à
suivre ces conseils, puisque nous découvrons qu'environ une quinzaine
après la mort de Mirabeau, le 18 avril, ce corps présenta une adresse
au roi, le pressant d'éloigner de ses conseils ceux dont la nation se
méfiait, et de se confier franchement aux hommes qui étaient encore
populaires: tandis qu'il y a toute raison de croire, ainsi que j'aurai
tout à l'heure occasion de le montrer, que vers ce moment même M. de
Talleyrand entra en négociations secrètes avec le roi, ou, du moins,
par l'entremise de M. de Laporte, lui offrit son concours le plus
efficace.

Mais Louis XVI devait se fier plus volontiers à un homme hardi et
passionné comme Mirabeau, que, malgré sa naissance (et en considérant
la situation dans laquelle la révolution l'avait trouvé), il regardait
comme un aventurier qui avait été presque naturellement son
adversaire, jusqu'à ce qu'il eût acheté son concours, qu'il ne devait
se fier à un homme comme M. de Talleyrand, philosophe, homme d'esprit,
et de qui l'on pouvait dire qu'il avait été élevé pour le métier de
courtisan; et, d'un autre côté, M. de Talleyrand lui-même était trop
prudent pour s'aventurer hardiment et entièrement dans les plans
téméraires et douteux que Mirabeau avait préparés; du moins il ne
devait s'y engager que lorsqu'il commencerait à croire d'une manière
certaine à leurs chances de succès.

De plus, d'autres circonstances se présentèrent alors qui ne pouvaient
manquer d'avoir une influence défavorable sur l'établissement d'une
entente sérieuse entre le monarque scrupuleux et méfiant, et l'évêque
constitutionnel, grand joueur d'échecs.


VI

Lorsque M. de Talleyrand refusa l'archevêché de Paris, il est clair
qu'il n'attendait plus rien de l'Église; et à partir de ce moment il
conçut sans aucun doute l'idée de se libérer de ses entraves à la
première occasion convenable: cette occasion ne se fit pas longtemps
attendre, car le 26 avril, le lendemain du jour où il avait consacré
le curé Expelles, évêque nouvellement élu du Finistère, parut un bref
ainsi annoncé dans le Moniteur du 1er mai 1791:

   «_Le bref du Pape est arrivé jeudi dernier. De Talleyrand
   Périgord, ancien évêque d'Autun, y est suspendu de toutes
   fonctions, et excommunié après quarante jours s'il ne vient pas à
   résipiscence._»

Le moment était alors venu de prendre cette mesure décisive devant
laquelle l'ecclésiastique avait reculé, quoiqu'il sût qu'il faudrait
en venir là; car il avait trop de tact pour penser à rester
ecclésiastique quand pesait sur lui une interdiction prononcée par le
chef suprême de son Église, et il n'était nullement prêt à abandonner
sa carrière politique, et à se réconcilier avec Rome, du moment que
cette réconciliation entraînerait avec elle le renoncement à la
richesse et à l'ambition. Il ne lui restait donc d'autre alternative
que d'abandonner la profession qu'il avait été forcé d'embrasser.
C'est ce qu'il fit immédiatement, et sans hésiter; paraissant
désormais dans le monde (quoique désigné quelquefois dans les
documents publics comme l'abbé de Périgord, ou l'ancien évêque
d'Autun) sous le simple titre de M. de Talleyrand, titre que je lui ai
déjà souvent donné, et sous lequel, d'un consentement universel, il a
passé à la postérité, bien qu'il fût destiné à obtenir des titres bien
plus élevés.

L'acte était téméraire; mais, ainsi que la plupart des actes
téméraires accomplis dans des circonstances difficiles, il n'était pas
imprudent (j'en parle comme d'une affaire de calcul mondain); il
arracha un prêtre indifférent à une position qu'il ne pouvait occuper
avec décence qu'au moyen d'une constante hypocrisie; et il permit à un
habile homme d'État de se livrer tout entier à une carrière à laquelle
s'adaptaient merveilleusement ses talents. Le renoncement de M. de
Talleyrand à l'Église ne fut d'ailleurs pas alors un événement aussi
remarquable qu'il l'eût été dans tout autre temps; car la France, et
même l'Europe, étaient alors semées d'ex-ecclésiastiques de tous
grades, auxquels il n'était plus permis de se revêtir de leur costume,
ni de remplir leurs devoirs, et qui, dans beaucoup de cas, étaient
obligés de déguiser leur vocation réelle sous celle qui leur procurait
leur subsistance journalière. Néanmoins, le cas particulier de
l'évêque d'Autun excita l'attention et la méritait. C'était comme
organe et représentant de l'Église de France que ce prélat avait
contribué dans une mesure considérable à en aliéner la propriété et à
en changer la constitution; et maintenant, ses frères du clergé étant
ce qu'il les avait faits, il secouait volontairement leur habit de
dessus ses épaules et renonçait à participer en aucune manière à leur
sort.

On pouvait, il est vrai, alléguer que personne n'avait perdu davantage
que lui à la destruction de l'ancienne Église et de ses institutions,
que dans l'origine il s'était fait prêtre contre son gré, et qu'il
était forcé de choisir entre ses convictions comme citoyen, et ses
obligations comme ecclésiastique. Cependant, cet abandon de son ordre
par quelqu'un qui en avait été l'un des membres les plus éminents,
était sans nul doute un scandale. Le monde, il est vrai, pardonne
habituellement à ceux qu'il est de son intérêt d'excuser, et M. de
Talleyrand, s'il fut coupable, eut la consolation de vivre assez
longtemps pour voir ses erreurs pardonnées ou excusées par beaucoup de
catholiques rigides, qui se plaisaient dans sa société, par plusieurs
princes très-pieux, qui avaient besoin de ses services, et par le pape
lui-même, lorsque Sa Sainteté se trouva dans une situation où elle
avait à craindre son mauvais vouloir et à désirer sa bienveillance;
cependant, pour lui, il ne se sentit jamais entièrement à l'aise quant
à sa première profession, et il était si susceptible à ce sujet que le
plus sûr moyen de l'offenser était d'y faire allusion. Une dame,
longtemps liée avec M. de Talleyrand, m'a raconté qu'il n'aimait pas
entendre prononcer le mot d'_étole_.

Quant à Louis XVI, quoiqu'il fît de perpétuels compromis avec sa
conscience, il devait naturellement, plus que tout autre, être
scandalisé de voir ainsi un évêque redevenir laïque avec le plus grand
calme, et il faut ajouter que M. de Talleyrand était de toutes les
personnes la moins faite pour respecter les scrupules de Louis XVI.

Il est donc permis de supposer avec toute apparence de raison que,
quels que fussent les rapports qui existassent indirectement entre eux
à cette époque, ces rapports n'étaient ni intimes ni marqués de
cordialité, mais plutôt tels que ceux que les hommes entretiennent
quelquefois avec des personnes qu'ils n'aiment pas et en qui ils n'ont
aucune confiance, mais qu'ils sont prêts à servir sous main ou dont
ils sont disposés à recevoir les services, si les circonstances
devaient rendre une intimité plus grande avantageuse aux deux partis.

Le roi, cependant, s'était trouvé de plus en plus embarrassé par les
avis opposés de ses conseillers, qui étaient nombreux et en qui il
n'avait jamais confiance, et il s'était montré de plus en plus
mécontent de la perspective d'avoir à donner sous peu son assentiment
à une constitution qu'il envisageait, en réalité, comme une
abdication. On ne fut donc pas surpris de découvrir, le 21 juin au
matin, qu'il avait quitté Paris avec sa famille; et l'on eut bientôt
après la certitude que les fugitifs s'étaient dirigés vers le nord de
la France et le camp de M. de Bouillé.

Il faut se rappeler que se retirer de la capitale au camp de cet
officier, dans le jugement, la capacité et la fidélité duquel Louis
XVI avait la plus entière confiance, c'était une partie de l'ancien
plan de Mirabeau.

Mais ce n'était pas tout: le roi, dans une pièce qu'il laissait
derrière lui, annonçait que c'était son intention de se retirer dans
quelque partie de son «royaume où il pourrait librement exercer son
jugement; là il ferait à la constitution proposée» (elle était sur le
point d'être achevée) «les changements qui lui paraîtraient
nécessaires pour maintenir la sainteté de la religion, pour fortifier
l'autorité royale, et pour consolider un système de vraie liberté.»
Une déclaration de cette sorte était aussi comprise dans le plan de
Mirabeau: seulement les termes en auraient peut-être eu plus de
précision que ceux que je viens de citer. M. de Montmorin, ministre
des affaires étrangères--signataire du passe-port avec lequel le roi
venait de s'enfuir comme domestique d'une madame de Korff--avait été
initié, comme nous le savons, aux secrets de Mirabeau, et M. de
Talleyrand était l'un des amis de M. de Montmorin, et s'était assis,
ainsi que nous venons de le voir, au chevet de Mirabeau pendant ses
dernières heures. D'où il est permis d'inférer, nonobstant les causes
qui empêchaient une sympathie réelle et une entente cordiale entre le
roi et l'ex-évêque d'Autun, que ce dernier était dans le secret de la
fuite du premier, et qu'il se préparait à jouer un rôle dans les plans
qui devaient commencer à s'exécuter aussitôt que cette fuite en aurait
donné le signal.

En effet, des bruits de ce genre, concernant M. de Montmorin et M. de
Talleyrand, circulèrent à Paris pendant un moment.

Mais M. de Montmorin donna satisfaction à l'Assemblée, en prouvant
qu'il n'avait participé en aucune manière à l'évasion du roi; et les
rapports sur le compte de M. de Talleyrand ne furent jamais reproduits
que par un ou deux de ces journaux qui, à cette époque, déshonoraient
la liberté de la presse en se montrant prêts à publier avec une égale
indifférence, soit la vérité, soit le mensonge.

Il faut aussi remarquer que M. de Lafayette, dont l'autorité peut être
acceptée en pareille matière, accuse formellement le roi d'avoir
laissé ignorer ses intentions à M. de Montmorin et à ses plus intimes
amis. «Il était ignoré,» dit M. de Lafayette, «de ses ministres, des
royalistes de l'Assemblée, tous laissés exposés à un grand péril.
Telle était la situation, non-seulement des gardes nationaux de
service, de leurs officiers, mais des amis les plus dévoués du roi, du
duc de Brissac, commandant des cent-Suisses, et de M. de Montmorin,
qui avait très-innocemment donné un passe-port sous le nom de baronne
de Korff.»

Il serait difficile d'expliquer ce qu'a d'inconséquent la conduite de
Louis XVI, si l'on ne se reportait à l'inconséquence de son caractère:
je suis, toutefois, disposé à croire qu'après la mort de Mirabeau, il
comprit qu'il serait impossible d'unir une portion considérable de
l'Assemblée et de l'armée dans un plan commun, et qu'il commença alors
à poursuivre deux plans en même temps: l'un, relatif à la politique
qu'il aurait à poursuivre s'il restait dans la capitale, projet qu'il
étudia probablement avec le secours de M. de Montmorin, qui était lié
avec les membres les plus influents du parti constitutionnel de
l'Assemblée; l'autre, relatif à sa fuite, qu'il confia seulement au
général dans le camp duquel il allait se réfugier, et aux amis et
partisans particuliers qui prenaient peu de part aux affaires
publiques. On peut aussi présumer que, par suite de son indolence et
de son indécision habituelles, ne s'arrêtant jamais longtemps ni avec
fermeté au même projet, il se laissait épouvanter en songeant aux
colères de la populace au moment où il aurait été le plus disposé à
rester tranquillement dans son palais, et qu'il se laissait alarmer
par le danger et les difficultés de la fuite, alors même qu'il
pressait le plus activement les préparatifs de son voyage. C'est ainsi
que l'on peut le mieux s'expliquer comment il écrivait à M. de Bouillé
de l'attendre à Montmédy, quand huit jours auparavant (23 avril) il
avait déclaré aux souverains de l'Europe qu'il était satisfait de sa
position à Paris: c'est aussi de cette manière que l'on peut arriver à
comprendre comment, deux ou trois jours avant son évasion des
Tuileries, il assurait solennellement le général de la garde nationale
qu'il ne tenterait pas de quitter ce palais[19].

  [19] «Ce prince (Louis XVI) dont on ne peut trop déplorer le
  manque de bonne foi dans cette occasion, lui donna des assurances
  si positives, si solennelles, qu'il crut pouvoir répondre _sur sa
  tête_ que le roi ne partirait pas.» (_Mémoires de Lafayette._)

Il faisait rarement ce qu'il avait l'intention de faire, et se
démentait plus souvent pour avoir changé d'intentions, que pour avoir
eu l'intention de manquer de sincérité.


VII

En tout cas (pour en revenir au fait qui nous intéresse le plus en ce
moment), il semble probable que le départ de Louis XVI eut lieu sans
le concours actif de M. de Talleyrand; mais je ne puis admettre que ce
fût à son insu.

L'ex-évêque avait des relations si variées et si étendues, qu'il était
à peu près certain de savoir ce qu'il désirait savoir; et c'était agir
selon son habitude que de s'arranger de manière à n'être pas compromis
si les projets du roi venaient à échouer, et cependant, si ces projets
réussissaient, à se trouver dans une situation qui lui permît de
montrer que le roi lui devait son succès. Du reste, il est inutile de
spéculer sur ce qui aurait pu arriver si l'infortuné monarque avait
atteint le lieu de sa destination; car, voyageant dans une voiture
très-lourde et faite pour attirer les yeux, au train de trois milles à
l'heure, descendant lorsqu'il y avait des côtes à monter, mettant sa
tête hors de la portière aux relais, Louis XVI arriva à l'endroit où
il devait rencontrer son escorte, vingt heures après le temps fixé, et
à la fin fut arrêté au pont de Varennes par une poignée d'hommes
résolus, et reconduit lentement à la capitale, au milieu des insultes
de la province et du silence de Paris. Alors se posa cette question
importante: Qu'allait-on faire de lui?

Allait-on le déposer pour le remplacer par une république? Tous les
écrivains contemporains s'accordent à dire qu'à ce moment l'idée d'une
république n'existait que dans quelques esprits que l'on aurait
volontiers traités de visionnaires. Fallait-il le déposer en faveur
d'un nouveau monarque; substitution qui, vu l'émigration des frères du
roi et l'enfance de son fils, n'aurait pu se faire qu'au profit d'une
nouvelle dynastie? Ou bien fallait-il le réintégrer dans le poste
qu'il avait quitté?


VIII

Il est intéressant de considérer les vues et la conduite de M. de
Talleyrand dans ce moment critique. Des contemporains nous ont dit que
lui et Sieyès croyaient que la révolution aurait meilleure chance de
réussir avec une monarchie limitée sous un nouveau chef, élu par la
nation, que sous l'ancien monarque, qui réclamait son trône en vertu
du droit héréditaire, et il est facile de comprendre cette manière de
raisonner.

Un roi qui avait succédé à un trône du haut duquel ses ancêtres
avaient pendant des siècles gouverné leurs peuples d'une manière
absolue, ne pouvait être qu'à demi satisfait de posséder par tolérance
un débris de l'ancienne autorité de ses ancêtres; et il était
impossible, d'un autre côté, que le peuple eût jamais une entière
confiance en un prince qui avait à oublier les idées qui lui avaient
été transmises avec le sceptre avant de pouvoir respecter celles qui
en restreignaient l'usage. Louis XVI, de plus, avait essayé de
s'échapper de son palais, comme un prisonnier s'échappe de sa prison,
et, c'était comme un captif qui tente de s'évader qu'il avait été pris
et ramené à son lieu de réclusion.

D'un roi réduit à cette condition, il était difficile de faire autre
chose qu'une poupée, destinée à être pendant quelque temps
l'instrument, et bientôt la victime des partis en lutte.

M. de Talleyrand avait toujours eu un penchant pour la branche
d'Orléans de la maison de Bourbon; et, d'ailleurs, il ne pensait pas
autant de mal du personnage important qui était alors le représentant
de la famille d'Orléans, que les contemporains d'après lesquels la
postérité a tracé son portrait.

Il dit un jour de ce prince, avec une de ces expressions énergiques
qui lui étaient familières: «Le duc d'Orléans est le vase dans lequel
on a jeté toutes les ordures de la Révolution;» et ce n'était pas
inexact. Philippe d'Orléans, en effet, qui a été connu dans l'histoire
sous le sobriquet d'«Égalité,» n'était propre ni pour le rôle d'un
grand souverain en des temps agités, ni pour celui d'un tranquille et
obscur citoyen dans une époque plus calme. Néanmoins, il n'était pas
aussi mauvais qu'on a bien voulu le dire; car tous, les légitimistes
comme les républicains, ont été obligés de noircir son caractère afin
d'excuser leur conduite envers lui.

Son caractère a, de plus, été mal jugé et exagéré, parce que nous
l'avons envisagé à la clarté lugubre de ce vote monstrueux qui ramène
toujours la dernière période de sa vie d'une manière horrible devant
nous. Cependant, en réalité, c'était un homme faible, conduit aux
mauvaises actions par manque de principes, plutôt qu'un homme d'une
nature violente et dépravée qui ne recule pas devant les crimes quand
ils semblent devoir servir son ambition. Sa seule passion violente
était le désir qu'on parlât de lui.

Le roi, en s'y prenant habilement, aurait peut-être pu faire servir au
profit de sa monarchie cette passion dominante de son plus puissant
sujet, car le jeune duc de Chartres désira à une certaine époque
briller comme aspirant à la célébrité militaire. Mais le gouvernement
repoussa sa requête d'être employé comme il convenait à son rang; et
lorsque, en dépit de ce refus, il figura comme volontaire dans un
combat naval, la cour, d'une manière injuste et impolitique, fit
courir des bruits mettant en doute son courage. Risquer sa vie dans un
ballon, se plonger dans toutes les extravagances de la débauche,
professer les opinions républicaines tout en étant le premier prince
du sang royal, c'étaient autant de révélations du caractère qui aurait
pu faire de lui un vaillant soldat, un bigot exalté, un royaliste
zélé, même un assez bon monarque constitutionnel.

Quant aux histoires variées de ses conspirations incessantes et de ses
manœuvres compliquées pour exciter la populace, débaucher les
soldats, et s'emparer de la couronne, elles sont, à mon avis, aussi
peu dignes de crédit que les histoires ayant cours à la même époque
sur l'ivrognerie de Louis XVI et les désordres de Marie-Antoinette. Il
appartenait à cette classe d'hommes décrite par Tacite comme «aimant
l'oisiveté--tout en détestant le tranquillité;» il était de ceux qui
cherchent la popularité plutôt que le pouvoir, et dont le caractère
est aisément façonné et modifié par les circonstances. Si M. de
Talleyrand pensa à lui donner ce qui fut appelé dans la suite une
«couronne de citoyen,» ce plan était peut-être encore le meilleur qui
pût être adopté. Il faut se rappeler que Philippe d'Orléans n'avait
pas encore été déshonoré et souillé par les folies ou les crimes
auxquels il se laissa entraîner dans la suite. Mais à ce projet il y
avait un grand et insurmontable obstacle.

Le général la Fayette commandait la garde nationale de Paris, et
quoique sa popularité fût déjà sur le déclin, il était encore,
Mirabeau mort, le plus puissant citoyen qu'eût suscité la révolution.
Il ne désirait ni courir de nouveaux risques, ni acquérir plus de
puissance, ni voir sur le trône un souverain qui possédât plus de
popularité ou d'autorité que le roi qui s'était sauvé.

Courageux plutôt qu'audacieux, plus avide de popularité que de
pouvoir, chevalier errant, aimable enthousiaste plutôt que grand
capitaine ou politique pratique, le rôle qui lui convenait était de se
faire passer aux yeux du peuple comme le gardien de la constitution,
et aux yeux du souverain comme l'idole de la nation. C'était là le
rôle auquel il voulait se borner; et Louis XVI était le monarque sous
lequel il pouvait jouer le plus facilement ce rôle. Mais ce n'était
pas tout. Les hommes ambitieux consentent quelquefois à partager les
attributs du pouvoir; les hommes vains ne consentent jamais à partager
le plaisir des applaudissements: et l'on dit que la Fayette n'oublia
jamais que, dans la journée mémorable qui suivit la destruction de la
Bastille, un autre buste, celui du duc d'Orléans, fut porté en
triomphe avec le sien dans les rues de Paris. Par conséquent, il était
décidément opposé à l'idée de faire le duc d'Orléans roi de France.


IX

Ainsi, après avoir fait, en faveur de la branche cadette des Bourbons,
un effort de nature à le laisser libre de soutenir la branche aînée,
si cet effort venait à échouer, M. de Talleyrand finit par se déclarer
pour Louis XVI, comme le seul qui pût être souverain, si la monarchie
était maintenue; et il était aussi d'avis qu'on donnât à ce prince une
position qu'il pût honorablement accepter et des fonctions qui lui
conférassent une part réelle de pouvoir.

Il faut ajouter que le roi lui-même était alors dans de meilleures
dispositions qu'auparavant pour accepter franchement les conditions de
la nouvelle existence qui devait lui être proposée.

Héros, ou plutôt saint, quand sa force d'âme avait à affronter le
danger ou à supporter la souffrance, sa nature était une de celles qui
reculent devant l'effort, et aiment mieux beaucoup endurer que lutter
pour la victoire ou la délivrance.

Il s'était décidé avec peine à tenter sa récente expédition; il avait
été dégoûté par ses difficultés et plus qu'effrayé de ses périls. La
mort elle-même lui semblait préférable à un autre effort de ce genre.

Il avait compris aussi, d'après le sentiment des provinces et même
d'après l'infidélité des troupes, qui, envoyées pour l'escorter,
auraient pu essayer de le sauver; mais qui, lorsqu'on leur avait dit
de crier: «_Vive le roi_»! avaient crié: «_Vive la nation_»! que, même
s'il avait atteint le camp de M. de Bouillé, ce général, malgré sa
fermeté de caractère et ses talents militaires, n'aurait pu qu'avec la
plus grande difficulté placer le roi de France sur le territoire
français dans une position où il lui eût été possible de dicter des
lois au peuple français, ou même seulement de traiter avec ce peuple.
Par conséquent, quitter Paris une seconde fois était évidemment
s'unir, en s'y subordonnant, à ce parti des _émigrés_ qui avaient
toujours préféré son frère cadet, dont la présomption était devenue
une insulte à son autorité et une offense à la fierté de
Marie-Antoinette. D'un autre côté, beaucoup de personnes influentes de
l'Assemblée, qui avaient jusqu'alors employé leurs talents et leur
autorité à affaiblir le pouvoir monarchique, étaient dans ces
circonstances disposées à le fortifier.

Parmi les commissaires envoyés pour ramener Louis XVI de Varennes à
Paris était Barnave, jeune et éloquent jurisconsulte, qui, poussé par
le désir de se distinguer dans une glorieuse rivalité avec Mirabeau,
avait adopté au sein de l'Assemblée ce parti qui, tout en se déclarant
contre une république, plaidait dans toutes les discussions, et en
particulier dans la fameuse discussion sur le _veto_, pour la
diminution et même la destruction de l'autorité royale. Touché des
malheurs de Marie-Antoinette,--la beauté ne paraissant jamais aussi
charmante à un cœur généreux qu'à l'heure de la détresse,--et
convaincu, peut-être, par ses propres observations que Louis XVI
avait, sous beaucoup de rapports, été grossièrement calomnié, Barnave
avait enfin adopté les vues conçues autrefois par son grand rival,
dont les cendres reposaient alors au Panthéon.

Les deux Lameth aussi, officiers de noble origine, possédant quelque
talent et encore plus d'énergie, s'apercevant que, par la ligne de
conduite qu'ils avaient jusqu'alors suivie, ils s'étaient donné à
chaque pas dans les plus basses classes de la société des rivaux plus
formidables que ceux qu'ils auraient autrement eu à rencontrer parmi
les chefs de la noblesse ou les favoris de la cour, étaient alors
aussi désireux de mettre un frein à la démocratie qu'ils détestaient,
que Barnave l'était de venir en aide à la reine qu'il aimait; tandis
que des personnes de tous les rangs, désirant consciencieusement la
liberté, mais en même temps justement alarmées de l'anarchie,
commençant à regarder comme plus important de réprimer la licence de
la populace et des clubs que de combattre les projets du roi et du
gouvernement, étaient d'avis de se rallier autour du trône chancelant
et d'essayer de lui donner quelque sûr fondement.


X

Pour toutes ces raisons, il y avait donc une réunion de désirs,
d'intérêts et de talents qui conspiraient pour faire à Louis XVI une
place honorable dans une constitution qui, tout en n'étant pas la
meilleure possible, aurait été la meilleure possible alors; il ne
pouvait alors être question d'aucun autre projet qu'avouât la raison;
M. de Talleyrand entra donc, ainsi que je l'ai dit, dans celui-là,
quoiqu'il crût moins au succès que la plupart de ses auxiliaires. En
ce moment, toutefois, certaines circonstances le favorisèrent. Un
attroupement, formé sous l'influence et d'après les exhortations du
plus violent des jacobins, dans le but de signer une pétition à
l'Assemblée contre la continuation de la monarchie, ayant donné, par
son caractère tumultueux et ses excès, un prétexte suffisant pour
justifier l'acte, fut dispersé par la Fayette à la tête de la garde
nationale, et avec l'autorité de Bailly, maire de Paris; c'est-à-dire
avec la force et l'autorité de la masse entière de la _bourgeoisie_,
ou classe moyenne.

Les républicains furent intimidés. De plus, une révision de la
constitution fut demandée; car la manière inconséquente et décousue
dont beaucoup des mesures de l'Assemblée avaient été votées, rendait
nécessaire de distinguer entre celles qui étaient d'un caractère
temporaire et celles qui devaient rester des lois fondamentales de
l'État. Cette révision offrait l'occasion d'introduire d'importants
changements dans la constitution elle-même, et parmi ces changements
la création d'une seconde chambre, d'une chambre haute ou sénat. La
Fayette lui-même consentit à cette addition, quoique son opinion fût
qu'une seconde chambre de cette espèce devait être élective comme aux
États-Unis (son modèle constant), et non héréditaire comme en
Angleterre, ce que voulait une autre catégorie d'hommes publics
désireux de maintenir une aristocratie aussi bien qu'une monarchie.

Le parti modéré, encore puissant dans les départements, à Paris, et
dans la garde nationale, aussi bien que dans l'armée, n'avait pas
néanmoins, par lui-même, une majorité dans l'Assemblée; et une simple
majorité n'aurait pu entreprendre d'exécuter un plan aussi vaste que
celui que l'on avait en vue. Avec l'aide des royalistes, cependant,
l'exécution de ce plan était facile. Mais les royalistes, au nombre de
deux cent quatre-vingt-dix membres, l'abbé Maury à leur tête (Cazalès,
l'autre chef du parti royaliste, ayant émigré vers ce moment), qui
conservaient leurs siéges dans l'Assemblée, refusèrent de prendre
aucune part à ses actes; et de cette manière le seul espoir de
sécurité qui restât au roi fut détruit par les personnes même qui
s'arrogeaient le titre «d'amis du roi:» il faut dire d'ailleurs que
cette conduite, quoique sotte et peu patriotique, était assez
naturelle.

Ce qu'un parti peut le moins supporter est le triomphe de ses
adversaires; or la consolidation d'un gouvernement constitutionnel
était le triomphe de ce parti qui, depuis le commencement de la
révolution, s'était fait l'avocat d'un tel gouvernement et l'avait
déclaré possible. Le triomphe du parti opposé, au contraire, était
qu'il y eût une monarchie absolue, ou pas de monarchie; un
gouvernement de _lettres de cachet_, ou pas de gouvernement. Ce parti
avait à prouver que diminuer le pouvoir du souverain, c'était le
conduire à l'échafaud; que, donner la liberté au peuple, c'était
renverser la société. Ainsi donc, s'ils ne désiraient pas que tout
tournât le plus mal possible, ils ne voulaient rien faire pour
s'assurer du mieux qui était praticable. Ce sont des conjonctures
comme celles-là qui confondent les calculs de ceux qui croient que les
hommes agiront suivant leurs intérêts. Laissés à eux-mêmes, les
constitutionnels n'eurent pas un pouvoir suffisant pour livrer
bataille aux démocrates dans l'Assemblée et aux clubs hors de
l'Assemblée. Ils votèrent au roi une garde du corps et une liste
civile, mesures mieux calculées pour exciter l'envie que pour arrêter
la licence de la populace; puis, trahis par le même désir de donner
une nouvelle preuve de ce désintéressement qui les avait fait
s'associer, en novembre 1789, à la stupide déclaration qu'aucun membre
de l'Assemblée ne serait ministre du Roi, ils commirent la folie plus
grande encore de déclarer qu'aucun membre de l'Assemblée nationale ne
siégerait dans la prochaine Assemblée législative, ou ne pourrait
occuper aucun emploi de la Couronne pendant sa durée; décret qui
décapita la France, en livrant une constitution non éprouvée aux mains
de législateurs sans expérience. Ce décret laissait l'avenir trop
obscur pour qu'un homme calme et réfléchi pût se flatter qu'il y eût
plus qu'une faible probabilité d'en fixer les destinées avant quelques
années; mais quelles que pussent être ces destinées, la réputation de
l'homme d'État dont les vues formaient l'esprit d'une génération
naissante devait survivre aux erreurs et aux passions de celle qui
passait.

Ce fut dans cette pensée que M. de Talleyrand, juste au moment où
l'Assemblée nationale ou constituante allait se séparer, soumit à son
attention un vaste plan d'éducation, sur lequel il était trop tard
pour décider alors, mais qui, imprimé et recommandé à l'attention de
la législature suivante, et ayant à une extrémité l'école communale et
à l'autre l'Institut, existe encore aujourd'hui avec très-peu de
modifications[20].

  [20] Ce rapport fit une grande sensation au moment où il parut.
  Voici en quels termes en parle le _Journal de Paris_ (12
  septembre 1790): «M. de Talleyrand a repris la lecture de son
  rapport ou plutôt de son livre sur l'instruction publique: elle a
  duré encore plus de trois heures. Aujourd'hui MM. de Beaumez et
  Le Chapelier lui ont prêté quelquefois le secours de leur voix.
  Dans le succès que cet ouvrage a obtenu, il y a quelque chose de
  très-remarquable et de très-flatteur pour l'auteur. Il était
  impossible que les attentions ne fussent pas fatiguées après
  avoir entendu pendant plusieurs heures sans relâche un ouvrage
  fortement pensé et sur des matières profondes; et cependant c'est
  dans les derniers moments et dans les derniers morceaux que les
  applaudissements ont été les plus répétés et les plus universels.
  Cet effet ne peut être produit que par les ouvrages qui rendent,
  par le plaisir qu'ils donnent, les forces qu'ils épuisent par
  l'attention qu'ils commandent. Le jugement de la nation, de
  l'Europe et de la postérité, prononcera, nous le croyons, que
  c'est le plus grand ouvrage qui ait été fait dans l'Assemblée
  nationale.»

    (Tr.)

L'Assemblée se sépara alors (le 13 septembre), au milieu de ce
déploiement accoutumé de feux d'artifice et de fêtes qui marquent
l'histoire de ce peuple animé et changeant qui, jamais satisfait et
jamais désespéré, montre la même joie quand il couronne ses héros ou
quand il brise ses idoles.

Telle fut la fin de cette grande Assemblée qui disparut rapidement de
cette société agitée, mais qui laissa sur le monde, pour bien des
générations, une empreinte qui n'a pas encore été effacée.

Dans cette Assemblée, M. de Talleyrand fut le personnage le plus
important après Mirabeau, comme il fut plus tard, sous le régime
impérial, le personnage le plus remarquable après Napoléon; et je me
suis appesanti sur cette partie de sa carrière plus que je ne le ferai
probablement sur les autres, parce que c'est la moins connue, et par
conséquent la moins appréciée.

Toutefois, la réputation qu'il obtint, qu'il acquit à juste titre dans
ces temps violents et agités, ne fut pas d'un caractère violent ni
turbulent. Membre des deux clubs fameux de l'époque (les jacobins et
les feuillants), il les fréquentait de temps à autre, non pour prendre
part à leurs débats, mais pour faire la connaissance de ceux qui y
prenaient part, et pouvoir les influencer. Dans l'Assemblée nationale,
il avait toujours été avec les plus modérés qui pouvaient espérer le
pouvoir, et qui ne désavouaient pas la révolution.

Necker, Mounier, Mirabeau, eurent successivement son appui aussi
longtemps qu'ils prirent une part active aux affaires publiques. Quand
ils disparurent, il agit de la même manière avec Barnave et les deux
Lameth, et même avec la Fayette, quoique lui et ce personnage eussent
du mépris et de l'aversion l'un pour l'autre. Aucun sentiment
personnel ne troubla sa ligne de conduite; elle ne fut jamais marquée
par des préjugés personnels, sans que je puisse dire qu'elle ait non
plus jamais resplendi de l'éclat d'une éloquence extraordinaire. Son
influence vint de ce qu'il proposa des mesures importantes et
raisonnables au moment opportun, et cela dans un langage
singulièrement clair et élégant; ce qu'avait d'élevé sa situation
sociale ajoutait encore à l'effet de sa conduite et de son
intervention. Il n'affectait pas de se laisser guider par le sentiment
ou l'émotion; et la haine, le dévouement et la crainte, ne semblaient
jamais avoir la moindre influence sur ses actions.

Il avouait qu'il désirait une monarchie constitutionnelle, et qu'il
était disposé à faire tout ce qu'il pouvait pour en obtenir une. Mais
il ne dit jamais qu'il se sacrifierait à cette idée s'il devenait
évident qu'elle ne pouvait pas triompher.

Beaucoup ont attaqué son honneur, parce que, étant noble et
ecclésiastique, il prit parti contre les deux ordres auxquels il
appartenait; mais en réalité il désirait faire revivre les choses
anciennes au sein des idées nouvelles, plutôt que faire disparaître
ces choses anciennes. D'autres ont contesté sa sagacité, parce qu'il a
salué et favorisé une révolution qui l'a précipité, du faîte de la
richesse et du pouvoir, dans la pauvreté et l'exil. Mais, en dépit de
ce qui a été dit dans le sens contraire, je ne crois nullement que la
fin de la révolution de 1789 ait été la conséquence naturelle de son
commencement. Plus on examine l'histoire de cette époque, plus on est
frappé des folies incessantes et inexplicables de ceux qui voulurent
l'arrêter. Il ne manqua pas d'occasions, puisque le bon sens et le
courage le plus ordinaires, de la part du roi et de ses amis, auraient
donné à l'un tout le pouvoir qu'il était utile qu'il exerçât, et
maintenu les autres dans une position aussi influente que le
comportait l'abolition d'abus intolérables. Aucun homme ne peut
prévoir d'une manière exacte toutes les fautes qui peuvent être
commises par ses adversaires. Il est probable que M. de Talleyrand
n'entrevit pas la possibilité de l'entier renversement de la société
qu'il entreprit de réformer; mais il semble qu'à chaque crise il vit
d'avance les dangers qui s'approchaient, et conseilla les mesures qui
étaient le mieux faites pour les empêcher de nuire à l'avenir de son
pays et à ses propres chances d'avenir. Au moment dont nous parlons,
il comprit que la nouvelle législature serait un nouveau monde, qui
n'aurait pas les mêmes idées, n'appartiendrait pas à la même société,
et ne serait pas sujet aux mêmes influences que le dernier; et que la
chose la meilleure à faire était de disparaître de l'horizon de Paris
jusqu'à ce que les nuages qui l'obscurcissaient eussent disparu,
poussés de l'un ou de l'autre côté du ciel.

En Angleterre, il était assez près pour ne pas être oublié, et assez
loin pour ne pas être compromis. De plus, l'Angleterre était alors le
champ naturel d'observation pour un homme d'État français. Il se
rendit donc en Angleterre, accompagné de M. de Biron, et arriva à
Londres le 25 janvier 1792.



   TROISIÈME PARTIE
   DE LA FERMETURE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
   AU CONSULAT.


I

   M. de Talleyrand à Londres.--Ses manières et son extérieur.--Ses
   traits d'esprit.--Il visite l'Angleterre.--Lord Grenville refuse
   de discuter affaires avec lui.--Il va à Paris et en revient avec
   une lettre du roi.--L'état des affaires en France met obstacle au
   succès de toute mission en Angleterre.--Il arrive à Paris juste
   avant le 10 août.--Il s'échappe, et retourne en Angleterre, le 16
   septembre 1792.--Il écrit à lord Grenville, pour lui déclarer
   qu'il n'a aucune mission.--Il est expulsé le 28 janvier 1793.--Il
   va en Amérique.--Il attend jusqu'à la mort de Robespierre.--Il
   obtient alors la permission de retourner en France.--Chénier
   déclare qu'il était employé par le gouvernement provisoire en
   1792, quand il avait dit à lord Grenville qu'il ne l'était
   pas.--Réception bienveillante.--Portrait du Directoire et de la
   société à cette époque.--Il est nommé secrétaire de l'Institut,
   et lit à cette assemblée deux mémoires remarquables.--Il est
   nommé ministre des affaires étrangères.--Il prend le parti de
   Barras contre les Assemblées.--Rupture des négociations de
   Lille.--Adresse aux agents diplomatiques.--Paix de
   Campo-Formio.--Bonaparte va en Égypte.--Les démocrates triomphent
   dans le Directoire.--M. de Talleyrand quitte le ministère, et
   publie une réponse aux accusations portées contre lui.--Paris
   fatigué du Directoire.--Bonaparte revient d'Égypte.--Talleyrand
   s'unit à Sieyès pour renverser le gouvernement, et remettre le
   pouvoir aux mains de Bonaparte.


Lorsque M. de Talleyrand fit sa première apparition en Angleterre,
beaucoup de personnes dans ce pays continuaient encore à être bien
disposées pour la révolution française, et regardaient avec estime
ceux qui avaient cherché à détruire des abus criants plutôt qu'à
mettre en pratique de folles théories. Ainsi, quoique naturellement
précédé par les calomnies qui avaient certainement dû avoir cours à
propos d'un homme qui avait joué un rôle aussi remarquable sur une
scène aussi remplie d'événements que celle qu'il venait de quitter,
l'ex-évêque d'Autun fut, en somme, bien accueilli par une grande
partie de notre aristocratie, et devint l'un des familiers de
Lansdowne House. Le père du feu marquis m'a dit qu'il se rappelait l'y
avoir vu dîner fréquemment, et qu'il l'avait trouvé remarquablement
silencieux et remarquablement pâle. En effet, un contemporain décrit
M. de Talleyrand à cette époque comme visant à produire de l'effet par
son air d'extrême réserve: «Ses manières étaient froides, il parlait
peu; son visage, qui, dans sa première jeunesse, se distinguait par sa
grâce et sa délicatesse, était devenu quelque peu bouffi et rond, et
en une certaine mesure efféminé, ce qui contrastait d'une façon
singulière avec une voix sonore et sérieuse que personne ne
s'attendait à trouver avec une telle physionomie. Il évitait les
avances plutôt qu'il n'en faisait; il n'était ni indiscret, ni gai, ni
familier, mais sentencieux, cérémonieux et observateur; et les
Anglais savaient à peine ce qu'ils devaient faire d'un Français qui
représentait si peu le caractère national.» Mais cet extérieur n'était
qu'un masque, qu'il jetait loin de lui dans les cercles où il était à
son aise, parlant alors librement, prenant la plus grande peine pour
plaire, et se faisant remarquer par le choix de ses expressions et par
un certain esprit épigrammatique qui avait un singulier charme pour
ceux qui étaient habitués à sa société. C'est à lui que l'on doit le
mot cité par Chamfort, à propos de Rulhières[21]. Chamfort disait
qu'il ne savait pas pourquoi on accusait Rulhières d'être méchant, car
dans toute sa vie il n'avait jamais fait qu'une seule action méchante.
M. de Talleyrand répondit sèchement: «Et quand finira-t-elle?» Un
soir, que l'on jouait au whist, on vint à parler d'une vieille dame
qui s'était mariée avec son laquais; quelques personnes exprimaient
leur surprise, lorsque M. de Talleyrand, comptant ses points, dit
d'une voix lente, et en traînant sur les mots: «A neuf, on ne compte
pas les honneurs.»

  [21] M. de Rulhières, l'ancien secrétaire du baron de Breteuil à
  Saint-Pétersbourg, le confident du maréchal de Richelieu, le
  poëte de la duchesse d'Egmont, narrateur fort redouté de
  Catherine II, etc., etc.

«Une autre fois», dit l'écrivain auquel j'emprunte ces citations,
«nous parlions de l'infamie d'un collègue, lorsque je me mis à dire:
«Cet homme est capable d'assassiner n'importe qui!» «Assassiner, non!
mais empoisonner, oui!» dit froidement M. de Talleyrand.

«Sa manière de conter était pleine de grâce, il était un modèle de bon
goût pour la conversation. Indolent, voluptueux, né pour la richesse
et la grandeur, il s'accoutuma dans l'exil à une vie simple et pleine
de privations, partageant avec ses amis le produit de sa magnifique
bibliothèque, qu'il vendit très-mal, l'esprit de parti empêchant
beaucoup de gens de devenir ses acheteurs.»

Cette description, tirée de Dumont (p. 361, 362), est intéressante en
tant que croquis de M. de Talleyrand à l'une des époques les plus
critiques de sa vie; c'est-à-dire au commencement de sa carrière comme
diplomate. En effet, le voyage qu'il fit alors en Angleterre avait un
caractère officiel; la pensée de cette mission avait été suggérée
d'abord à Louis XVI par M. de Montmorin, et cette mission fut confiée
à M. de Talleyrand par le successeur de M. de Montmorin. C'est ce que
le monde politique de Londres soupçonna alors, sans en avoir la preuve
certaine. Lord Gower (ambassadeur d'Angleterre à Paris) en parle, en
effet, en janvier, comme d'une _mission_ pacifique. Lord Grenville,
dans une communication à lord Gower, en février, dit que M. de
Talleyrand lui a apporté une lettre de M. Delessart, alors ministre
des affaires étrangères, et en mars il écrit encore ceci[22]:

«J'ai vu M. de Talleyrand deux fois depuis son arrivée pour les
affaires de sa _mission_ dans ce pays.

  [22] 9 mars. Lord Grenville à lord Gower.

«La première fois il m'expliqua très-longuement le désir du
gouvernement français ainsi que de la nation d'entrer dans l'union la
plus intime avec la Grande-Bretagne, et proposa que ceci fût fait par
une garantie mutuelle, ou de toute autre manière que le gouvernement
de ce pays proposerait. Ayant établi cela, il demanda instamment à ne
pas recevoir tout de suite une réponse, mais à me revoir à cet effet.
Je lui dis que, eu égard à sa requête, je le verrais de nouveau, ainsi
qu'il le désirait, quoiqu'il me parût loyal de lui dire que, selon
toute probabilité, ma réponse serait qu'il était absolument impossible
d'entrer dans aucune espèce de discussion ou négociation avec une
personne n'ayant aucune mission officielle pour traiter ces matières.
Quand je le revis, je le lui répétai, lui disant que c'était la seule
réponse que je pusse donner à toutes les propositions qu'il pourrait
me faire, quoique je n'eusse aucune peine à lui dire individuellement,
ainsi que je l'avais dit à tout Français avec lequel j'avais causé de
l'état actuel de la France, que le gouvernement de Sa Majesté n'avait
nulle envie de fomenter ou de prolonger des troubles dans ce pays,
afin d'en retirer du profit pour l'Angleterre.»

La réserve de lord Grenville à entrer alors en discussion politique
avec M. de Talleyrand pouvait être causée, jusqu'à un certain point,
par la position du ministère français; car, quoique M. de Talleyrand
eût, ainsi que je l'ai dit, été porteur d'une lettre de M. Delessart,
qui appartenait à la partie la plus modérée du ministère français, son
ami le plus intime au sein de ce ministère était le comte de Narbonne,
qui avait été nommé ministre de la guerre justement avant le départ
de M. de Talleyrand, et qui, étant le membre le plus jeune et le plus
ardent du gouvernement, voulait une guerre immédiate contre
l'Autriche, comme le seul moyen de sauver la France de l'agitation
intérieure qui la dévorait, et aussi de séparer définitivement le roi
des émigrés français et de la cour de Vienne, dont les conseils
faisaient qu'il était impossible de compter sur son concours.

M. de Talleyrand partageait ces idées. Toutefois, les collègues de M.
de Narbonne commencèrent bientôt à trouver les vues du jeune soldat
trop téméraires, quoique pendant un certain temps ils y eussent donné
un demi-assentiment; et la position de M. de Talleyrand, devenue de
plus en plus difficile, arriva à être impossible après sa
conversation, en mars, avec lord Grenville. En conséquence, il
retourna à Paris et, en arrivant aux portes de cette ville, il apprit
que M. de Narbonne n'était plus au pouvoir. Mais les constitutionnels
modérés qui avaient pensé gouverner sans M. de Narbonne arrivaient au
pouvoir lorsque leur parti avait déjà perdu son influence, et ils
furent incapables de lutter contre l'opposition à laquelle
l'éloignement de leur collègue populaire avait donné une nouvelle
impulsion. Ils cédèrent donc bientôt le pas à la célèbre Gironde,
groupe d'hommes qui, tout sévères que fussent les principes de la
plupart d'entre eux, était assez disposé à mettre à profit
l'assistance d'hommes capables moins scrupuleux; et le général
Dumouriez, aventurier habile et hardi, devint ministre des affaires
étrangères. Il avait précisément la même manière de voir que Narbonne
quant à une guerre avec l'Autriche, et il pensait qu'il était de la
plus grande importance de s'assurer de la neutralité de l'Angleterre.

Nous apprenons de lord Gower que M. de Talleyrand, au retour de sa
récente expédition, eut l'adresse de parler en termes favorables des
sentiments du gouvernement anglais et d'attribuer à l'irrégularité du
caractère dont il était revêtu, ce qui, dans le langage de ce
gouvernement, avait pu paraître peu amical. Il fut choisi encore une
fois pour négocier; et bien que, pas plus que la première fois, il ne
pût être nommé ambassadeur, tout ce que la loi autorisait fut mis en
jeu pour lui faire une situation qui eût de l'autorité et du poids;
Louis XVI lui remit une lettre pour Georges III, lettre dans laquelle
il exprimait sa confiance en celui qui en était porteur. En même
temps, M. de Chauvelin, gentilhomme à la mode, professant des
principes populaires, mais qui n'aurait jamais été élevé à un poste
aussi important si M. de Talleyrand n'eût été son conseiller, fut
nommé ministre plénipotentiaire.

M. Dumouriez annonce cette double nomination à lord Grenville le 21
avril, c'est-à-dire le lendemain de la déclaration de guerre à
l'Autriche, et il dit:

«Que M. de Talleyrand, dans son récent voyage à Londres, avait parlé à
lord Grenville du désir du gouvernement français de contracter les
relations les plus intimes avec la Grande-Bretagne; qu'il était
particulièrement désirable en ce moment où la France était à la veille
d'une guerre qu'elle n'avait pu éviter, de s'assurer l'amitié de ce
gouvernement qui pouvait le plus contribuer à amener une paix; que,
dans cette intention, on avait nommé ministre plénipotentiaire M. de
Chauvelin, gentilhomme choisi à cause de la connaissance qu'avait Sa
Majesté de sa personne, de ses sentiments et de ses talents; et que,
vu l'extrême importance de la négociation, on lui avait adjoint M. de
Talleyrand (dont les talents étaient bien connus de lord Grenville),
et M. de Roveray[23], autrefois procureur général à Genève,
gentilhomme connu en Suisse aussi bien qu'en France; et que le roi
espérait que les efforts de ces trois personnages, qui comprenaient la
situation de la France, et qui jouissaient de la confiance du peuple
français, ne seraient pas sans résultat.»

  [23] En qualité de secrétaire de la mission.

Cette lettre était datée, ainsi que nous l'avons dit, du 20 avril;
mais l'ambassade n'atteignit pas sa destination avant le mois de mai.
M. de Chauvelin avait été tout d'abord mécontent de ce qu'on lui eût
adjoint M. de Talleyrand, et se montrait assez disposé à laisser ce
mécontentement se prolonger indéfiniment, jusqu'à ce que le ministre,
fatigué de ces querelles engagées à propos de bagatelles dans un
moment si critique, y eut coupé court en disant:

«M. de Talleyrand s'amuse, M. de Chauvelin fronde, M. de Roveray
marchande: si ces messieurs ne sont pas partis demain soir, ils seront
remplacés.»

Cette anecdote (racontée par Dumont) est digne d'attention, comme
témoignant de l'insouciante indolence que le ci-devant évêque
affectait souvent dans les affaires qu'il avait le plus à cœur,
indolence qu'il justifiait ensuite par la maxime bien connue: «Point
de zèle, monsieur!»


II

Toutefois, ce ne fut pas par manque de zèle que cette seconde mission,
malgré la lettre du roi, fut encore moins heureuse que la première; ce
fut par une autre très-bonne raison: savoir, que n'importe ce que MM.
de Chauvelin et Talleyrand pouvaient dire et faire à Londres, le tour
que les affaires prenaient de plus en plus décidément à Paris était
tel qu'il ne pouvait manquer de détruire le crédit de tous les agents
du gouvernement français.

L'Assemblée législative avait été formée principalement pour placer le
pouvoir dans les mains des classes moyennes, et elle était destinée à
être hostile en même temps aux nobles et à la populace.

Mais la classe moyenne, le plus puissant auxiliaire que puisse avoir
un gouvernement, est rarement capable de diriger un gouvernement.
Vergniaud et Roland, qui, en cette occasion, étaient ses organes,
perdaient leur prestige de semaine en semaine; la canaille, qui
envahit le palais le 20 juin, commençait de jour en jour à être plus
convaincue de sa puissance. Quelle autorité restait aux représentants
d'un souverain dont la demeure n'était pas sûre et dont la personne
était insultée?

Au milieu de ces événements, la Révolution perdit en Angleterre la
plus grande partie de ses premiers partisans. Fox, Sheridan, et
quelques membres de leur coterie, demeurèrent les seuls amis de
l'ambassade française, et Dumont, que je cite encore ici comme un
témoin digne de foi, nous raconte une scène au Ranelagh qui témoigne
de l'impopularité attachée alors en Angleterre à tout Français
occupant une position officielle. «A notre arrivée, nous entendîmes un
murmure de voix disant: Voici l'ambassade française! Des regards
curieux, mais non amis, furent de suite dirigés vers notre bataillon,
car nous étions huit ou dix, et nous acquîmes bientôt la certitude que
nous ne manquerions pas de place pour notre promenade, car chacun à
notre approche se retirait à droite et à gauche, comme si l'on
craignait que l'air même que nous respirions ne fût contagieux.» M. de
Talleyrand, voyant que dans de telles circonstances toute tentative de
négociation était vaine, retourna à Paris juste à la veille du 10
août, et il y était quand le faible et malheureux Louis XVI perdit sa
couronne par suite d'une ligue entre les girondins et les jacobins:
les premiers désirant avoir l'apparence d'une victoire, les derniers
visant à la réalité. M. de Talleyrand avait été l'objet d'attaques
quand les républicains coalisés réunissaient leurs forces pour le
combat, et il ne se sentit nullement en sûreté après leur triomphe. Le
mouvement populaire avait alors réellement balayé toutes les idées et
tous les individus avec lesquels il avait commencé; ses excès à venir
allaient probablement être plus terribles encore que ses excès passés,
et le rusé diplomate pensa que la meilleure chose qu'il pouvait faire
était de retourner en Angleterre aussi vite que possible.


III

Il obtint son passe-port de Danton, alors membre du gouvernement
provisoire, et qu'il savait avoir été autrefois partisan du duc
d'Orléans. Plus tard, dans son dernier séjour à Londres, il racontait
une histoire sur la manière dont il l'avait obtenu en souriant à
propos d'une plaisanterie que le tribun cruel et facétieux venait de
faire sur le compte d'un autre pétitionnaire. Mais j'aurai bientôt à
revenir à ce passe-port. Celui qui en était porteur s'échappa juste à
temps.

Parmi les papiers trouvés dans la fameuse armoire de fer, découverte
aux Tuileries, était la lettre suivante de M. de Laporte, intendant de
la maison du roi, à laquelle j'ai déjà fait allusion comme ayant
communiqué les désirs du roi quant à la première mission de M. de
Talleyrand, et datée du 22 avril 1791:


    «Sire,

   «J'adresse à Votre Majesté une lettre écrite avant-hier, et que
   je n'ai reçue qu'hier après-midi; elle est de l'évêque d'Autun,
   qui paraît désirer servir Votre Majesté. Il m'a fait dire
   qu'elle pouvait faire l'essai de son zèle, et de son crédit, et
   lui désigner les points où elle pourrait l'employer.»

Toutefois, l'original de la lettre à laquelle il est ici fait
allusion, ne fut pas trouvé: et M. de Talleyrand nia hardiment que
cette lettre eût jamais été écrite. Peut-être avait-il la certitude
qu'elle avait été détruite (on dit qu'il l'avait achetée de Danton);
mais, en tout cas, diverses circonstances semblèrent concourir à
prouver qu'il avait été dans les intérêts et les confidences de la
cour plus qu'il ne pouvait maintenant en convenir sans se
compromettre; et la Convention ayant proposé et rendu un décret
d'accusation contre lui, il se vit dans l'impossibilité de rentrer en
France (le 8 avril 1793), et fut en conséquence compris dans la liste
générale des émigrés et forcé de rester en Angleterre.

La première chose qu'il avait faite en arrivant dans ce pays, avait
été d'adresser la lettre suivante à lord Grenville:

    18 septembre, Kensington-square.

    «Mylord,

   «J'ai l'honneur de vous informer que je suis arrivé en Angleterre
   il y a deux jours. Les rapports que j'ai eu l'avantage d'avoir
   avec vous pendant mon séjour à Londres m'en font un devoir.

   «Je me reprocherais de ne pas m'en acquitter promptement et de ne
   pas offrir mes premiers hommages au ministre dont l'esprit m'a
   paru au niveau des grands événements de cette époque, et qui a
   toujours manifesté des vues si pures, et un amour éclairé de la
   vraie liberté.

   «A mes premiers voyages, j'étais chargé par le roi d'une mission
   à laquelle j'attachais le plus grand prix. Je voulais hâter le
   moment de la prospérité de la France, et par conséquent
   l'attacher, s'il était possible, à l'Angleterre.

   «J'osais à peine, il est vrai, espérer tant de bonheur dans nos
   circonstances, mais je ne pouvais me résoudre à ne pas faire des
   efforts pour y parvenir.

   «L'assurance que vous daignâtes nous donner de la neutralité de
   votre gouvernement à l'époque de la guerre me parut un présage
   très-heureux.

   «Depuis ce moment, tout est cruellement changé parmi nous, et
   quoique rien ne puisse jamais détacher mon cœur ni mes vœux de
   la France, et que mon espoir soit d'y retourner aussitôt que les
   lois y auront repris leur empire, je dois vous dire, mylord, et
   je tiens beaucoup à ce que vous sachiez que je n'ai absolument
   aucune espèce de mission en Angleterre, que j'y suis venu
   uniquement pour y chercher la paix et pour y jouir de la liberté
   au milieu de ses véritables amis.

   «Si pourtant mylord Grenville désirait connaître ce que c'est que
   la France en ce moment, quels sont les différents partis qui
   l'agitent, et quel est le nouveau pouvoir exécutif provisoire, et
   enfin ce qu'il est permis de conjecturer des terribles et
   épouvantables événements dont j'ai été presque le témoin
   oculaire, je serais charmé de le lui apprendre et de trouver
   cette occasion de lui renouveler l'assurance des sentiments de
   respect avec lesquels je suis, mylord, votre très-humble et
   très-obéissant serviteur.»

    «TALLEYRAND-PÉRIGORD.»

Il ne semble pas que lord Grenville ait fait aucune attention à cette
communication.

Toutefois, rien ne fut fait pendant quelque temps pour troubler le
séjour du fugitif en Angleterre.

M. de Chauvelin fut renvoyé par le gouvernement britannique après
l'exécution de Louis XVI le 24 janvier 1793, et ce ne fut que le 28
janvier 1794, que M. de Talleyrand reçut l'ordre de quitter
l'Angleterre. Il écrivit une lettre, datée du 30, à lord Grenville,
lettre dans laquelle il demande la permission de se justifier de toute
fausse accusation, déclare que si ses pensées se sont souvent tournées
vers la France, ç'a été seulement pour déplorer ses désastres, affirme
de nouveau qu'il n'a aucune correspondance avec le gouvernement
français, représente la condition misérable où il sera réduit s'il est
chassé des rivages de l'Angleterre, et termine en faisant appel à
l'humanité aussi bien qu'à la justice du ministre anglais.


IV

DÉCLARATION DE M. DE TALLEYRAND

«Mon respect pour le conseil du roi et ma confiance en sa justice,
m'engagent à lui présenter une déclaration personnelle plus détaillée
que celle que je dois, comme étranger, présenter au magistrat.

«Je suis venu à Londres vers la fin de janvier 1792, chargé par le
gouvernement français d'une mission auprès du gouvernement
d'Angleterre. Cette mission avait pour objet, dans un moment où toute
l'Europe paraissait se déclarer contre la France, d'engager le
gouvernement d'Angleterre à ne point renoncer aux sentiments d'amitié
et de bon voisinage qu'il avait montrés constamment en faveur de la
France pendant le cours de la Révolution. Le roi surtout, dont le vœu
le plus ardent était le maintien d'une paix qui lui paraissait aussi
utile à l'Europe en général qu'à la France en particulier, le roi
attachait un grand prix à la neutralité et à l'amitié de l'Angleterre,
et il avait chargé M. de Montmorin, qui conservait sa confiance, et M.
de Laporte, de me témoigner son désir à ce sujet. J'étais chargé de
plus par les ministres du roi de faire au gouvernement d'Angleterre
des propositions relatives à l'intérêt commercial des deux nations. La
constitution n'avait pas permis au roi, en me chargeant de ses ordres,
de me revêtir d'un caractère public. Ce défaut de titre officiel me
fut opposé par mylord Grenville comme un obstacle à toute conférence
politique. Je demandai en conséquence mon rappel à M. de Laporte, et
je retournai en France. Un ministre plénipotentiaire fut envoyé
quelque temps après: le roi me chargea d'en seconder les travaux, et
en fit part à Sa Majesté Britannique par une lettre particulière. Je
suis resté attaché au devoir que le roi m'avait imposé jusqu'à
l'époque du 10 août 1792. J'étais alors à Paris, où j'avais été
appelé par le ministre des affaires étrangères. Après avoir été plus
d'un mois sans pouvoir obtenir de passe-port et être resté exposé
pendant tout ce temps, et comme administrateur du département de
Paris, et comme membre de l'Assemblée constituante à tous les dangers
qui peuvent menacer la vie et la liberté, j'ai pu enfin sortir de
Paris vers le milieu de septembre, et je suis venu en Angleterre jouir
de la paix et de la sûreté personnelle à l'abri d'une constitution
protectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je
l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les
intérêts de parti; et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes
justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la
connaissance d'une seule de mes actions. Outre les motifs de sûreté et
de liberté qui m'ont ramené en Angleterre, il est une autre raison,
très-légitime sans doute, c'est la suite de quelques affaires
personnelles et la vente prochaine d'une bibliothèque assez
considérable que j'avais à Paris, et que j'ai transportée à Londres.

«Je dois ajouter que, devenu en quelque sorte étranger à la France, où
je n'ai conservé d'autres rapports que ceux de mes affaires
personnelles et d'une ancienne amitié, je ne puis me rapprocher de ma
patrie que par les vœux ardents que je fais pour le rétablissement de
sa liberté et de son bonheur.

«J'ai cru que dans des circonstances où la malveillance pouvait se
servir de quelques préventions pour les faire tourner au profit
d'inimitiés dues aux premières époques de notre Révolution, c'était
remplir les vues du conseil du roi que de lui offrir dans une
déclaration précise un exposé des motifs de mon séjour en Angleterre,
et un garant assuré et irrévocable de mon respect pour la Constitution
et pour les lois.»

    «TALLEYRAND.»

    1er janvier 1793.


V

Rien de plus clair et de plus précis que cette déclaration, mais elle
fut sans effet, et son auteur s'embarqua alors pour les États-Unis,
emportant avec lui des lettres de recommandation de différents membres
de l'opposition, et, entre autres, du marquis de Lansdowne qui
l'honorait de son intimité. Washington répondit:

    30 août 1794.

    «Mylord,

«J'ai eu le plaisir de recevoir la lettre d'introduction que Votre
Seigneurie a donnée pour moi à M. de Talleyrand. Je regrette
infiniment que des considérations d'une nature politique, et que vous
comprendrez facilement, ne m'aient pas encore permis de témoigner
toute l'estime que je ressens pour son caractère personnel, et tout le
cas que je fais de votre recommandation. J'entends dire que l'accueil
qui lui a été généralement fait ici est de nature à le dédommager,
autant que le permet l'état de notre société, de ce qu'il a abandonné
en quittant l'Europe. Le temps lui sera naturellement favorable où
qu'il soit, et il est à penser qu'il élèvera un homme de son mérite et
de ses talents au-dessus des désavantages transitoires qui résultent
des divergences politiques dans les temps de révolution.»

    «WASHINGTON.»


VI

On voit par la communication qui précède que l'on parlait de M. de
Talleyrand avec quelque respect, et que l'accueil qui lui avait été
fait aux États-Unis avait été assez flatteur. Mais le nom français
avait généralement perdu sa popularité; car la Fayette était exilé
dans les prisons d'Olmütz, et la violence sanguinaire de la Convention
ainsi que les intrigues de ses agents n'étaient nullement sympathiques
aux sentiments des Américains. Toutefois, c'était une époque où
l'excitation était à son comble; les hommes capables qui, jusqu'alors,
s'étaient ralliés autour de leur vénérable président pour former un
gouvernement uni, se divisaient en partis opposés; le traité avec
l'Angleterre était remis en question; et M. de Talleyrand, lié avec
Jefferson, se remuait, dit-on, pour augmenter l'agitation qui
commençait à se faire jour, et s'efforçait de contre-carrer la
politique du gouvernement qui venait de le bannir de ses rivages. Mais
ses efforts furent infructueux; et fatigué au delà de toute mesure de
son nouveau lieu d'exil, il employa le capital qu'il avait pu sauver
de sa carrière si traversée à armer un navire, sur lequel il se
disposa à faire voile pour les Indes orientales, accompagné de M. de
Beaumetz, comme lui ancien membre de l'Assemblée nationale.

Mais pendant les années qui s'étaient écoulées depuis qu'il avait
quitté Paris, les événements qui s'étaient précipités avec une
rapidité démoniaque à travers presque toutes les horreurs et tous les
crimes, en étaient arrivés à une nouvelle crise. Chaque phase de cette
terrible histoire était marquée par le meurtre en masse de tout un
parti et la domination momentanée d'un autre.

La Gironde, que j'ai laissée tremblante et triomphante le 10 août,
avait bientôt après été étranglée par l'étreinte de Danton, ce géant.
Danton, trop indolent et trop plein de confiance en lui-même pour ne
pas finir par succomber devant son ancien associé, plus calme et plus
ambitieux, avait courbé sa tête altière sous le couteau de la
guillotine, à laquelle il avait livré tant de victimes beaucoup plus
innocentes; et, enfin, Robespierre lui-même venait de périr par les
mains d'hommes que la crainte avait rendus hardis, et que l'expérience
ramenait dans une certaine mesure à la raison, puisqu'ils sentaient
enfin la nécessité de rétablir quelques-unes de ces lois par
lesquelles seules la société peut être préservée ou maintenue.

M. de Talleyrand, en apprenant ces circonstances, se décida à
abandonner son entreprise commerciale et à s'aventurer encore une fois
à la recherche du pouvoir et de la fortune au milieu des scènes
changeantes des affaires publiques.

Et dans ce cas, comme souvent, la fortune le favorisa; car le vaisseau
sur lequel il devait s'embarquer, ayant fait voile avec son ami, ne
fut jamais revu, et on n'en entendit plus jamais parler. Tous les
efforts de M. de Talleyrand se concentrèrent maintenant vers un seul
but: rentrer dans son pays natal, où beaucoup d'amis se remuaient en
sa faveur. Parmi les personnes les plus influentes qui s'occupaient
ainsi de lui, était une femme remarquable, des talents de qui nous
n'avons qu'une faible idée d'après ses ouvrages; ces ouvrages, tout en
témoignant d'une imagination ardente et d'une puissante intelligence,
donnent à peine une idée de cette éloquence naturelle et surprenante
qui brillait dans sa conversation. La fille de Necker (c'est d'elle
que je parle), se réveillant alors des horreurs d'un cauchemar qui
avait absorbé tout autre sentiment que la crainte, était à cette
époque le centre d'un cercle dans lequel figuraient les femmes les
plus séduisantes et les hommes les plus distingués; on se hâtait, dans
le transport d'une joie qui tenait du délire, de ressaisir ces
plaisirs de la société qui, pendant les dernières années, avaient été
bannis de partout, excepté peut-être des prisons, dans lesquelles
seules, pendant ce que l'on a appelé pompeusement le «règne de la
Terreur,» semble s'être conservé quelque reflet de la gaieté
nationale.

Parmi les familiers de la maison de madame de Staël se trouvait celui
des Chénier qui vivait encore, Joseph-Marie Chénier, qui, le 18
fructidor, au moment où le retour de M. de Montesquiou venait d'être
autorisé, parla ainsi à la Convention en ces termes qui méritent
d'être remarqués:

«J'ai une autorisation semblable à demander pour l'un des
membres les plus distingués de l'Assemblée constituante, M. de
Talleyrand-Périgord, le fameux évêque d'Autun. Nos différents
ministres à Paris rendent témoignage de ses services. J'ai en main un
mémoire dont le double existe dans les papiers de Danton; ce mémoire
est daté du 25 novembre 1792, et il prouve que M. de Talleyrand
s'occupait des affaires de la république au moment même où il fut
banni par elle.

«Persécuté ainsi par Marat et Robespierre, il fut aussi banni
d'Angleterre par Pitt; mais il choisit pour son lieu d'exil la patrie
de Franklin, ce pays où, en contemplant le spectacle imposant d'un
peuple libre, il pourrait attendre le temps où la France aurait des
juges et non plus des meurtriers; une république, et non l'anarchie
couronnée du beau nom de lois!»

Comment concilier cette déclaration avec les solennelles protestations
de M. de Talleyrand à lord Grenville?

Comment M. de Talleyrand avait-il pu écrire des mémoires à Danton, et
cependant être venu en Angleterre, «simplement dans le dessein d'y
chercher le repos?»

Il est certain que le passe-port sur lequel nous avons attiré
l'attention justifiait l'affirmation de M. Chénier, et qu'il portait
ces mots: «Allant à Londres par nos ordres;» car M. Talleyrand
confirma ensuite ce fait dans un pamphlet que nous aurons bientôt à
remarquer. Mais du mémoire nous ne pouvons rien apprendre de plus. Les
amis de M. de Talleyrand disent qu'il n'a probablement jamais existé,
ou que, s'il a existé, ce n'était qu'un papier de peu d'importance, et
auquel le gouvernement anglais ne pouvait rien trouver à redire. Ils
ajoutent que la forme donnée au passe-port était la seule que Danton
aurait pu se hasarder à adopter sans avoir à redouter le gouvernement
provisoire; que le gouvernement anglais devait le savoir; et que M. de
Talleyrand ne s'en servit et ne prétendit que cela le plaçait dans la
position d'un agent français, que lorsque cela devint nécessaire pour
se procurer la permission de rentrer en France ou pour se défendre
contre le reproche d'émigration.

A son autobiographie le soin d'éclaircir ce qui est obscur dans cette
transaction; mais actuellement tout ce que nous savons semble donner
raison à la dame française qui, un jour où la conversation roulait sur
les bonnes qualités de l'abbé de Périgord, avoua qu'il serait
difficile de lui refuser ses faveurs, mais impossible de lui donner sa
confiance.


VII

En tout cas, le plaidoyer de Chénier fut couronné de succès. La
permission de rentrer fut accordée; en conséquence, M. de Talleyrand
traversa de nouveau l'Atlantique, et, ayant été chassé par la tempête
sur les côtes d'Angleterre, il arriva au mois de juillet 1795 à
Hambourg, alors le lieu de refuge de la plupart des émigrés, surtout
des orléanistes, ainsi que des mécontents irlandais: madame de Genlis,
madame de Flahaut, lord Édouard Fitz-Gerald, etc.

On peut résumer la situation de l'Europe à cette époque en disant que
les armes françaises avaient été généralement heureuses.

La Belgique était prise; l'expédition commandée par le duc d'York
défaite et repoussée; la Hollande était devenue une république alliée
et soumise; le drapeau tricolore flottait sur la plupart des villes du
Rhin; l'Espagne avait recherché la paix et l'avait obtenue; la Prusse
était neutre. L'expédition de Quiberon avait complétement échoué; et
quoique les généraux français, Pichegru et Jourdan, eussent commencé à
essuyer quelques revers, le Directoire était assez puissant, à la fois
à l'extérieur et à l'intérieur, pour qu'il n'y eût pas imprudence à
lui offrir son appui et son concours.

En conséquence, M. de Talleyrand n'avait aucune objection à le servir.
Mais, avant de paraître à Paris, il jugea convenable de faire un
court séjour à Berlin, puisque, cette ville étant alors le point
central d'observation, cela rendrait son arrivée en France plus
intéressante. Après cette courte préparation il fit son apparition
dans la capitale de la France, et trouva son nom l'un des plus
populaires dans les salons de cette capricieuse cité: quant à la
popularité des rues, il n'y aspira et ne l'eut jamais. Les dames
autrefois à la mode se souvenaient de son esprit et de sa
conversation; celles dont la vogue était plus récente s'en
entretenaient par curiosité: la grande masse de la Convention était
bien disposée à avoir un «_grand seigneur_» à sa suite; les «_grands
seigneurs_» qui restaient encore en France désiraient voir au pouvoir
quelqu'un des leurs; tous les chefs politiques reconnaissaient ses
talents, et désiraient savoir à quel groupe politique il se
rattacherait. Il avait un parti même parmi les _savants_, car, quoique
absent, il avait été nommé membre de l'Institut, qui s'était récemment
fondé sur les bases que lui-même avait posées. Par-dessus tout, il
était bien connu comme libéral, et comme un libéral pur des orgies
sanglantes de la liberté. Ce fut dans ces circonstances qu'il reparut
sur la scène du plaisir et des affaires.


VIII

Ainsi que je l'ai dit, le premier mouvement de tous les partis, après
la mort de Robespierre, avait été de s'opposer à la continuation du
système meurtrier lié au nom de ce personnage; mais il était difficile
d'unir dans un même gouvernement et dans une même politique les
différents partis qui étaient triomphants; c'est-à-dire, les
démocrates violents, qui s'étaient soulevés contre leur chef;--les
républicains plus modérés qui avaient été spectateurs plutôt
qu'acteurs pendant la domination de la Convention;--et les
constitutionnels des Assemblées nationale et législative. La réaction,
une fois commencée, s'étendit par degrés, jusqu'à ce qu'elle provoqua
des conflits entre les extrêmes; et ce ne fut qu'après une série de
luttes, tantôt contre les jacobins, et tantôt contre les royalistes
déguisés, qu'une sorte de parti moyen établit la Constitution de l'an
III, qui était fondée sur le principe de la tolérance universelle,
mais qui assurait, toutefois, une suprématie aux conventionnels, en
exigeant que les deux tiers des nouvelles assemblées fussent choisis
parmi eux. Ces nouvelles assemblées étaient de deux sortes, toutes les
deux élues: l'une appelée _les Anciens_, sorte de sénat qui avait le
pouvoir de refuser les lois; la seconde, les Cinq-cents, qui avait
l'initiative des lois. Le pouvoir exécutif fut confié à un Directoire,
qui, afin de préserver le pays du joug d'un despote, était composé de
cinq membres: Carnot, pour la sévérité républicaine duquel M. de
Talleyrand avait peu de sympathie; Laréveillère-Lepaux, dont il avait
tourné en ridicule les rêveries religieuses en baptisant les
«théophilanthropes,» secte de déistes que Laréveillère protégeait,
_les filoux en troupe_; Letourneur, officier du génie, ayant peu ou
point d'influence; Rewbell, jurisconsulte, homme de réputation et de
talent, assez bien disposé pour lui; et Barras. Ce dernier, le membre
le plus puissant du Directoire à l'époque dont je m'occupe, était un
de ces hommes qui, souvent, dans les commotions sociales, s'élèvent
plus haut que ne semble le comporter leur mérite apparent. Habile sans
grands talents; intrigant sans grande adresse; hardi et résolu dans
toutes les occasions critiques, mais incapable d'une énergie soutenue;
de naissance noble, quoique non d'une grande famille historique, il
avait acquis son influence par deux ou trois actes de courage et de
décision; on lui pardonnait le crime d'être noble, à cause du titre de
régicide dont il pouvait se prévaloir. Ayant été choisi par ses
collègues, comme l'homme qui connaissait le mieux le monde, pour
représenter le gouvernement auprès de la société, il se montrait à la
hauteur de cette position par des manières aisées et une sorte de cour
dont il savait s'entourer; cette cour contenait tous les survivants de
l'ancienne société que l'on pouvait encore trouver se mêlant aux
affaires.

Dans le midi et dans l'est de l'Europe, plusieurs aventuriers de cette
espèce sont parvenus à des positions élevées et ont su les conserver.
Dans le nord, et, cela est étrange à dire, surtout au milieu du
capricieux et brillant peuple de France, des qualités plus solides, et
un caractère plus fixe et plus égal, semblent essentiellement
nécessaires à celui qui veut commander. Richelieu, Mazarin, Louis XI,
Louis XIV, Robespierre même, différant l'un de l'autre en toute autre
chose, furent tous remarquables par une espèce d'énergie résolue et
quotidienne, par un esprit d'ordre et de système qui manquait à
l'épicurien du Luxembourg. Son salon, toutefois, était un théâtre où
le gentilhomme accompli de l'ancien temps pouvait encore briller, et
ses préjugés, quoiqu'il affectât des principes démocratiques afin de
se mettre à l'abri de l'accusation d'être né aristocrate, étaient tous
en faveur des anciens nobles. M. de Talleyrand s'attacha donc à
Barras.


IX

La société de Paris ne fut jamais plus _piquante_ qu'alors. Personne
n'était riche. Le luxe et la cérémonie étaient proscrits; peu de
maisons particulières s'ouvraient; un grand désir d'amusement avait
survécu à tout; personne ne prétendait au rang, car qui aurait osé se
vanter de sa naissance? Il n'y avait pas moyen de se rassembler en
coteries et dans des salons fermés, car cela aurait été considéré
comme une conspiration. On se confondait dans les fêtes publiques,
dans les jardins publics, dans les théâtres, dans les bals de
souscription, comme ceux de Marbeuf, où la femme de l'épicier et celle
du grand seigneur dansaient dans le même quadrille, chacune d'elles
étant tout simplement appelée «_citoyenne_». La seule distinction
réelle était celle des manières. Au milieu de cet assemblage confus
de tous les ordres, un homme du monde populaire, actif, habile,
décidé à s'amuser, avait un libre champ pour déployer ses qualités
sociales et politiques. Mais ce n'est pas tout; avec le goût du
plaisir avait reparu aussi le goût des lettres. Dans cette sphère
encore, M. de Talleyrand trouva le moyen d'exciter l'attention. J'ai
dit que, pendant son séjour à l'étranger, il avait été élu membre de
l'_Institut national_, qui devait son origine, ainsi que je l'ai fait
remarquer, aux propositions qu'il avait déposées sur le bureau de
l'Assemblée constituante un peu avant sa dissolution. Il avait aussi
été choisi pour secrétaire d'une des sections de l'Institut, et ce fut
en cette qualité qu'il adressa alors à la classe des sciences morales
et politiques, à laquelle il appartenait, deux mémoires: l'un sur les
relations commerciales entre l'Angleterre et les États-Unis, et
l'autre, sur les colonies en général. Peu d'écrits de ce genre
contiennent autant d'idées justes dans un cadre aussi limité. Dans le
premier, l'auteur donne une description générale de l'état de la
société américaine, du caractère calme, des habitudes variées et
originales, des lois saxonnes, et des sentiments religieux de cette
communauté naissante. Il montre ensuite, ce qui alors était peu
compris, que l'Angleterre avait gagné plus qu'elle n'avait perdu à la
séparation; et que les besoins des Américains les rattachaient aux
intérêts anglais, tandis que leur langue, leur éducation, leur
histoire et leurs lois leur inspiraient des sentiments qui, bien
dirigés, seraient et resteraient anglais.

Mais le mémoire sur la colonisation est même supérieur au précédent;
l'auteur montre, car il entrevoyait alors ce qui depuis a eu lieu par
degrés, l'impossibilité de continuer longtemps le travail au moyen des
esclaves, ou de conserver les colonies qui en avaient besoin. Il
prévoyait que de telles colonies avaient contre elles des sentiments
qui, dans quelques années, à tort ou à raison, les balayeraient. Il
cherchait d'autres établissements pour tenir lieu de ceux qui devaient
disparaître; et l'Égypte et la côte africaine sont les endroits vers
lesquels, avec une singulière prescience, il dirigeait l'attention de
son pays. Les habitants de sa patrie, il les décrit comme ayant, dans
le sentiment de lassitude qu'ils éprouvaient alors, dans leur besoin
d'excitation, et, en beaucoup de cas, dans leurs déceptions et leurs
désappointements, toute sorte de raisons de s'élancer vers des terres
où ils trouveraient à la fois le repos, l'action aventureuse et le
changement.

«L'art de mettre les hommes à leur place est le premier de la science
du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est à
coup sûr le plus difficile; et présenter à leur imagination des
lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et
leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté
sociale.»

Environ trois semaines après la lecture de ce mémoire, M. de
Talleyrand accepta le poste de ministre des affaires étrangères.


X

Voici ce qu'il racontait lui-même de la cause immédiate qui l'avait
fait nommer à ce poste en remplacement de Charles Delacroix:

«J'avais été dîner chez un ami sur les bords de la Seine, avec madame
de Staël, Barras et quelques amis qui se réunissaient souvent. Un
jeune ami de Barras, qui était avec nous, alla se baigner avant le
dîner, et se noya. Le membre du Directoire, qui lui était tendrement
attaché, en fut fort affligé. Je le consolai,--dans ma jeunesse
j'avais souvent rempli l'office de consolateur,--et je retournai à
Paris avec lui dans sa voiture. Le ministère des affaires étrangères
devint vacant peu après; Barras savait que je le désirais, et, grâce à
lui, ce portefeuille me fut donné.»

Mais ce n'avait pas été là la seule raison de ce choix. L'état des
affaires était alors critique; la réaction, qu'avaient provoquée les
violences des démocrates, devenait de jour en jour plus forte sous un
gouvernement indulgent.

A mesure que les relations ordinaires de la société se renouaient, le
ressentiment devenait de plus en plus amer contre ceux qui les avaient
troublées et même détruites pour un temps. A la fin, la haine contre
les partisans de Robespierre ressemblait fort à un penchant pour les
royalistes; et Pichegru, président de l'Assemblée des Cinq-cents, et
alors général de grande réputation, était déjà en correspondance avec
Louis XVIII.

Le Directoire lui-même était divisé. Carnot, homme d'un génie peu
pratique et républicain passionné, se rangeait avec l'opposition par
aversion personnelle pour ses collègues et à cause de la conviction où
il était que toute nouvelle convulsion finirait par le triomphe de ses
principes. Il entraîna avec lui Barthélemy, successeur de Letourneur;
ce dernier avait perdu sa place dans le Directoire par l'arrêt du
sort, qui devait périodiquement éliminer un de ses membres. Rewbell et
Laréveillère-Lepaux se rangèrent du côté de Barras, qui, satisfait de
sa position, et ayant à la défendre contre les deux partis extrêmes,
fut content d'adjoindre au ministère, comme lui étant personnellement
attaché, un homme d'une capacité et d'une résolution bien connues.

En outre, la négociation avec la Grande-Bretagne à Lille, négociation
qui avait assez naturellement suivi la défaite de tous ses alliés du
continent, rendait désirable la nomination d'un diplomate plus
distingué que M. Delacroix, qui était alors à la tête du département
auquel fut nommé M. de Talleyrand. Le nouveau ministre justifia
bientôt le choix qu'on avait fait de lui. Son regard embrassa d'un
seul coup la situation dans laquelle se trouvait Barras, situation
singulièrement semblable à une autre de notre temps. La majorité du
corps exécutif était d'un côté, et la majorité des corps législatifs
de l'autre.

L'Assemblée se demanda si elle ne prendrait pas l'initiative, et si,
foulant aux pieds la constitution, elle ne s'emparerait pas du pouvoir
exécutif par un moyen quel qu'il fût. Le général Pichegru hésita,
comme après lui le général Changarnier.

Talleyrand conseilla à Barras de ne pas hésiter. Celui-ci n'hésita
pas, et prenant le commandement des troupes en vertu de son mandat, il
s'empara des hommes importants parmi ses adversaires, à quelque parti
qu'ils appartinssent. Carnot, Barthélemy et Pichegru furent du nombre,
et Carnot ayant pris la fuite, M. de Talleyrand fut ainsi débarrassé
d'un ennemi, et les républicains ardents perdirent leur chef.


XI

Le plus mauvais effet de ce _coup d'État_ fut l'interruption des
négociations de Lille, et des arrangements que M. Maret était sur le
point de conclure, arrangements que Talleyrand lui-même avait
favorisés, mais qui devenaient impossibles pour un gouvernement
contraint alors de rechercher la popularité pour mettre à couvert son
usurpation.

L'idée de la paix avec l'Angleterre étant ainsi abandonnée, M. de
Talleyrand adressa à ses agents une circulaire qui, si l'on considère
le temps où elle a été écrite et la position occupée alors par celui
qui l'écrivait, est un modèle de tact et de talent.

Il représente l'Angleterre comme le seul ennemi de la France. Il fait
remonter son pouvoir et son prestige au temps de Cromwell et au
courage et à l'énergie que la liberté inspire. Il fonde sur cette même
liberté la puissance et le prestige que la France devait alors
posséder, et invoque les victoires qu'elle vient de remporter. Il
décrit d'une façon qui servait ses desseins la manière dont la
Grande-Bretagne avait acquis son influence, et l'accuse d'en avoir
abusé. Il montre à ses agents l'immense importance d'une diplomatie
intelligente. Il leur recommande de ne jamais choquer les habitudes ni
les idées de la nation auprès de laquelle ils sont accrédités; il leur
dit d'être actifs sans jamais devenir des agitateurs. Il tâche de les
persuader de la grandeur de la France et de la nécessité de faire
reconnaître et accepter cette grandeur. Il leur conseille d'éviter les
petites machinations et de montrer assez de confiance dans la force et
la durée de la république, pour en bien persuader les autres. 11
indique comment tous les malheurs et tous les changements du
gouvernement en France ont été causés par la position faible,
apathique, honteuse, que ce pays avait à l'étranger sous le règne des
derniers princes de la maison de Bourbon; et, en terminant, il les
assure de son secours, et ajoute qu'il apprécie hautement les services
que leurs talents peuvent rendre à leur pays.

C'est de cette manière que les grands ministres forment des agents
capables.

Pendant ce temps, le traité de Campo-Formio avait établi la paix en
Italie et en Allemagne à des conditions avantageuses pour la France,
quoique, par la cession de Venise à l'Autriche, elle abdiquât la cause
pour laquelle jusqu'alors elle avait prétendu combattre.

Bonaparte, à qui l'on devait cette paix, visita alors Paris, et vit
beaucoup M. de Talleyrand, qui lui fit une cour assidue, comme s'il
prévoyait ce que le sort lui réservait. Mais le temps d'une alliance
plus intime n'était pas encore arrivé: Napoléon lui-même, en effet,
n'était pas encore mûr pour la sérieuse méditation du dessein qu'il
mit plus tard à exécution. De vagues images de conquête et de grandeur
flottaient souvent devant ses yeux, et les empires gigantesques que le
courage et le génie ont fréquemment fondés en Orient, se présentaient
probablement plus souvent à sa pensée qu'une tyrannie à établir dans
son pays (mai 1798).

Il partit alors pour l'Égypte, où il pensait réaliser ses rêves
magnifiques, et où le Directoire, suivant une politique
traditionnelle, pensait porter un coup décisif à l'ancien ennemi et
rival avec lequel seul la France avait alors à lutter.

Avec son départ, la fortune de son pays sembla décliner. Une nouvelle
coalition européenne éclata, commençant par le meurtre des
plénipotentiaires français à Rastadt, et des divisions de toute sorte
se manifestèrent en France. Les victoires des alliés sur le Haut-Rhin
et en Italie augmentèrent ces divisions et ajoutèrent à la force du
parti démocratique, auquel, contrairement aux intentions de Barras
qui aurait désiré suivre une ligne de conduite modérée, le
renversement de Pichegru et de ses collègues avait déjà donné une
certaine impulsion. La perte de Rewbell, dont les démocrates
redoutaient l'énergie, et dont le siége au sein du Directoire devint
légalement vacant, donna une nouvelle force à leurs désirs, d'autant
plus que Sieyès, qui remplaça Rewbell, entrait au pouvoir exécutif
avec sa manie habituelle de proposer quelque constitution nouvelle.

M. de Talleyrand, attaqué comme noble et comme _émigré_, donna sa
démission, et publia une apologie de sa conduite, apologie
remarquable, et dont nous donnerons ici un résumé, avec quelques-uns
des passages les plus saillants[24]:

Voici le début:

«Pourquoi donc faut-il que j'occupe le public de moi? pourquoi, au
milieu de tant d'événements qui agitent en plus d'un sens la
république, mon nom, prononcé par la haine, et par une haine d'autant
plus implacable qu'elle n'a jamais été provoquée, doit-il, même un
moment, fixer l'attention générale? Ah! si tous ceux qui, dans ce
débordement de pamphlets et de journaux, m'ont choisi depuis quelques
jours pour être l'objet privilégié de leurs injures, savaient bien, je
ne dis pas avec quelle résignation, mais avec quel bonheur, je suis
prêt à voir passer dans d'autres mains ce ministère tant jalousé, tant
recherché par eux ou leurs amis; peut-être rougiraient-ils alors de
leurs fureurs.»

       *       *       *       *       *

  [24] Cette apologie forme une brochure in-8 de 35 pages,
  très-rare aujourd'hui. Elle a pour titre: _Éclaircissements
  donnés par le citoyen Talleyrand à ses concitoyens_. Paris, chez
  Laran, libraire, Palais-Égalité, an VII.

L'auteur, avant d'aborder les reproches qui lui ont été faits, revient
sur ses antécédents politiques:

«Il doit sans doute être encourageant pour moi de pouvoir rappeler, en
commençant cette étrange justification, avec quel empressement, avec
quelle joie j'allai me ranger, en 1789, parmi les premiers et les plus
sincères amis de la liberté. Ce souvenir me remplit d'une satisfaction
que l'injustice actuelle ne pourra elle-même me ravir. Il est vrai que
je serais indigne d'avoir servi une si belle cause, si j'osais
regarder comme sacrifice ce que je fis alors pour son triomphe. Mais
que du moins il soit permis de s'étonner qu'après avoir mérité, à de
si justes titres, les plus implacables haines de la part du ci-devant
clergé, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mêmes haines de
la part de ceux qui se disent si ardents ennemis de la noblesse et du
clergé, et qui, pourtant, en répétant leurs fureurs contre moi,
semblent vouloir venger leurs priviléges détruits et leurs prétentions
renversées. Que l'étonnement redouble, lorsqu'on vient à découvrir que
ces hommes si exaspérés, ces fabricateurs infatigables des calomnies
que se plaît surtout à faire circuler le journal intitulé des Hommes
libres de tous les pays, sont presque tous eux-mêmes ou ex-prêtres ou
ex-nobles, ou même encore princes!»

       *       *       *       *       *

«Que disent-ils donc, ces hommes non Français, ou ceux d'entre les
Français dont ils ont su tromper la bonne foi? Que j'ai été de
l'Assemblée constituante? Ah! je savais bien qu'au fond de leur âme
ils ne pardonneraient jamais à ceux dont les noms brillent parmi les
fondateurs de la liberté. Je savais bien que les hommes qui n'ont pas
éprouvé ces premiers élans du peuple français en 1789, que ceux qu'on
voyait alors s'associer honteusement aux froides railleries par
lesquelles on insultait à ce sublime enthousiasme de la nation;
que ceux enfin qu'on n'a vu se montrer dans la révolution qu'aux
époques où ils ont espéré que, n'ayant pu la prévenir, ils
parviendraient du moins à la rendre odieuse, s'indignaient en secret
contre l'assemblée qui, la première, proclama la déclaration des droits
de l'homme; qu'ils accordaient surtout bien plus de faveur au côté
antirévolutionnaire de cette assemblée qu'à celui qui fut le berceau
de la révolution; mais j'ignorais que, publiquement, et sans même
déguiser ce qu'un tel reproche a d'ouvertement aristocratique, ils
oseraient imputer à un citoyen d'avoir été membre de l'Assemblée
constituante, et c'est pourtant ce que je lis parmi les nombreuses
injures de leur journal favori.»

       *       *       *       *       *

Talleyrand répond ensuite à ceux qui le traitent d'émigré:

«Je ne m'attendais pas, je l'avoue, qu'on me réduirait à prouver, en
l'an VII de la république, que je ne suis pas un émigré. Quoi! la
première autorité de la république, la Convention nationale, a
déclaré, à la parfaite unanimité, dans le temps de sa plus grande
indépendance et de sa plus grande force, puisque c'est peu de jours
avant son triomphe de vendémiaire, que mon nom serait rayé de toute
liste d'émigrés; elle a rapporté en même temps un décret d'accusation
contre moi, qui était tellement une surprise, que, pendant plus de
deux ans, le comité chargé d'en rédiger l'acte n'avait pu trouver une
seule pièce, une seule ligne, sur laquelle il lui fût possible de
faire une rédaction quelconque; et c'est moi qui suis tenu de faire
connaître ces faits si publics! et c'est moi à qui l'on semble en
quelque sorte demander raison de ce décret! L'auteur ignoré d'un
pamphlet et le journaliste si connu qui le copie prétendent au reste
que rien n'est plus facile que d'échapper à une telle autorité, et de
me constituer émigré, en dépit même de la Convention; que le Corps
législatif n'a qu'à rapporter le décret qui a prononcé ma radiation,
et qu'il faudra bien alors que je me retrouve frappé d'émigration.
Quel raisonnement! et quel homme est celui qui a pu croire que ce
raisonnement serait accueilli par la représentation nationale! Sans
doute, le Corps législatif peut rapporter une loi dont il sent
l'insuffisance ou les inconvénients; c'est même là un de ses devoirs;
mais ne voit-on pas que le décret qui me concerne n'est pas une loi,
mais un jugement? qu'un jugement ne peut être cassé que par un pouvoir
supérieur à celui qui l'a rendu, et chargé de revoir les jugements du
premier? Enfin, qu'il est évidemment faux que l'effet d'un jugement
prononcé par un tribunal souverain puisse être de couvrir, de voiler
en quelque sorte une accusation qu'on dévoilerait ensuite à volonté,
mais qu'il est incontestable, au contraire, que l'accusation est
entièrement détruite par un tel jugement? L'énoncé de principes aussi
évidents dispense de tout développement, et la conséquence est
frappante.

«Mais quels sont, demandent encore ces hommes, les motifs qui ont
déterminé la Convention nationale à rayer Talleyrand? Ici la question
change; toutefois, la réponse est simple et assurément bien décisive.
Ces motifs, les voici: Je fus envoyé à Londres, pour la deuxième fois,
le 7 septembre 1792, par le Conseil exécutif provisoire. J'ai, en
original, le passe-port qui me fut délivré par le Conseil, et qui est
signé des six membres: Lebrun, Danton, Servan, Clavière, Roland et
Monge. Il a été mis sous les yeux de la Convention, au moment où elle
daigna s'occuper de moi, et je le montrerai à quiconque désirera le
voir. Ce passe-port est conçu en ces termes: «_Laissez passer Ch.
Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres._» J'étais donc
bien autorisé à rester hors de France jusqu'à ce que ces ordres
eussent été révoqués: or, ils ne l'ont jamais été; je n'ai donc pu
être en contravention par mon absence. Cependant, ne voulant pas la
prolonger, qu'ai-je fait? ce que tout citoyen aurait fait à ma place.
J'ai attendu l'époque mémorable où la Convention recouvra son
indépendance; je lui ai fait connaître aussitôt pourquoi j'étais
parti, pourquoi je n'étais pas rentré; et je lui ai demandé qu'elle
levât les obstacles qui s'opposaient à mon retour dans ma patrie, soit
en rapportant le décret dont j'avais été frappé, soit en m'indiquant
un tribunal pour y être jugé. Je lui ai demandé surtout qu'elle ne
regardât pas comme émigré celui qui présentait un titre d'absence
aussi légitime. Ma double demande fut parfaitement accueillie. Ainsi,
j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu
même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce
départ. J'y suis resté à l'instant où cela m'a été permis, où cela m'a
été possible. Y a-t-il là trace quelconque d'émigration? Le décret de
la Convention nationale, rendu en ma faveur, n'est-il pas pleinement
justifié? et un tribunal quelconque, fût-il supérieur à la Convention
nationale, trouverait-il un motif ou même un prétexte pour
l'attaquer?»

       *       *       *       *       *

Après avoir ainsi déblayé le terrain de tout ce qui se rapportait au
passé, il en vient à défendre la politique qu'il a suivie comme
ministre:

«Une vaste ligue de rois s'est formée naguère contre la république
française; et l'on ose me demander compte de cet événement, comme si,
sous un rapport quelconque, il pouvait m'être imputé! Eh comment donc
pourrais-je être chargé d'une imputation aussi horrible? La réflexion
la plus simple, la plus à la portée de tout le monde, va sans doute la
repousser bien loin de moi. Si, pendant le cours de mon ministère, je
me suis fait connaître par quelque opinion hautement prononcée, c'est
certainement par un désir ardent d'une honorable paix, et par
l'espérance que j'ai nourrie sans cesse d'arriver enfin à ce grand
résultat qui doit consolider à jamais la république, et dans lequel je
plaçais toutes mes idées de bonheur et de gloire. Or, si ce fait est
bien constant; s'il n'est peut-être personne en France qui le révoque
en doute; n'est-il pas évident, sans autre examen, que ce n'est pas
moi qui ai cherché à accroître le nombre de nos ennemis, à exaspérer
nos amis, à hâter la rupture des traités, à indisposer les neutres, à
menacer enfin toutes les puissances de l'irruption de nos principes?
Et lorsqu'on pense que ceux qui osent me faire cet inconcevable
reproche, sont ceux-là même qui sans cesse attisaient le feu de la
discorde, qui appelaient à grands cris toutes les fureurs de la
guerre, qui étaient impatients de mouvements révolutionnaires dans
toutes les parties du monde, qui adressaient inconsidérément à toutes
les puissances les injures les plus absurdes et les plus impolitiques,
qui ne semblaient s'occuper qu'à entraver toute négociation, qui se
plaisaient à répandre sans cesse dans les feuilles publiques cette
assertion si funeste au repos de l'Europe, que les républiques et les
rois sont essentiellement en guerre. Lorsqu'on songe que moi, j'étais
constamment occupé à réparer tant de disconvenances, tant de folies; à
calmer les envoyés des puissances neutres et amies, toujours prêts à
en tirer des motifs d'alarmes; quand on s'arrête un instant à ces
réflexions, on est frappé d'étonnement de voir que ces hommes veulent
m'accuser, moi, d'avoir coopéré à l'existence de la coalition, et
qu'ils paraissent ignorer, eux, à combien de titres cette imputation
pourrait leur être faite.

Au surplus, dans un exposé connu récemment du Corps législatif, j'ai
indiqué les causes principales et les plus immédiates de cette
coalition. Lorsque je suis attaqué avec tant d'acharnement et
d'injustice, il doit m'être permis, je pense, de rappeler ici que mes
observations ont été accueillies par la représentation nationale avec
cet intérêt général qu'elle n'accorde qu'à la justesse reconnue et à
la vérité bien sentie.»

       *       *       *       *       *

Vient ensuite l'examen de différents points de détail, de différentes
négociations qu'il passe en revue. Montrant comme il avait souvent été
contrecarré, il s'adresse à ceux qui lui reprochent de n'avoir pas,
dans ces circonstances, donné sa démission, et il leur répond: «Je
l'avouerai, j'étais retenu par ce désir, par cette espérance
infatigable de la paix dont rien ne pouvait me détacher.» A propos de
la négociation avec l'Angleterre, il prouve qu'il n'est pour rien dans
les accidents et les fausses mesures qui l'ont fait échouer. Voici
comment il termine:

«Après de tels raisonnements, de quoi pourra-t-on être surpris?
Paraîtra-t-il étonnant que ces mêmes hommes m'imputent, à moi, toutes
les opérations du gouvernement, celles du ministre de la guerre,
celles du ministre des finances, celles du ministre de la police, la
destitution des généraux, la nomination des commissaires, la
nomination des fournisseurs, etc., en un mot, tout ce qui a été fait
ou n'a point été fait dans la république et hors de la république,
depuis que je suis ministre; qu'ils me demandent, à moi, pourquoi le
grand-duc de Toscane n'a pas été gardé en otage, comme si, moi, je
donnais des instructions aux généraux; qu'aguerris contre la crainte
de tout reproche, par la multitude même de leurs mensonges et de leurs
contradictions, lorsqu'ils m'accusent, et si injustement, du
refroidissement d'une puissance neutre, ils fassent, eux,
d'incroyables efforts pour nous brouiller avec l'Espagne et la Prusse;
que, fermant les yeux à toute évidence, ils osent affirmer que c'est
moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent si bien
qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des
négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent
ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à
raison du langage plein de déférence, de modération, et, j'ose dire
aussi, de dignité, que je leur ai adressé au nom du gouvernement
français, tandis que ceux qui m'attaquent aujourd'hui ne voulaient
alors leur faire parvenir que des paroles dures et irritantes? Est-il
étonnant qu'ils veuillent me faire rendre compte de la cession du
duché de Bénévent au roi de Naples, lorsque le duché de Bénévent n'a
jamais été cédé au roi de Naples? qu'ils confondent tout, qu'ils
altèrent tout, qu'ils ignorent tout; qu'ils placent les ports du
Portugal dans la Méditerranée; qu'ils prennent le citoyen Eymar,
ex-ambassadeur dans le Piémont, pour un abbé Daymar, du côté droit de
l'Assemblée constituante; qu'ils me supposent des relations intimes
avec tel homme qu'ils nomment, et avec qui je n'ai même jamais eu une
communication depuis que je suis ministre; qu'ils prétendent que c'est
moi qui ai provoqué contre le citoyen Truguet un genre de rigueur qui
m'a constamment paru sans excuse; tandis que mille voix s'élèveraient
au besoin, même la sienne, pour repousser de moi une aussi absurde
calomnie.

«Et qu'ai-je donc fait pour qu'un tel soupçon ait pu s'adresser à moi?
Ma vie tout entière permet-elle de me supposer une action de ce genre?
Ai-je jamais été vindicatif, persécuteur? Dans tout le cours de mon
ministère, peut-on me reprocher même un acte sévère? Ai-je blessé
quelqu'un, même par un propos? Les citoyens associés à mes travaux
ont-ils jamais reçu de moi autre chose que des témoignages de
confiance et d'amitié? Ont-ils redouté un caprice de ma part? Ont-ils
été inquiets un seul instant sur leur sort?--On a, l'année dernière,
couvert les murs d'injures contre moi, dictées par la fureur: avais-je
fait précédemment, ai-je fait depuis le moindre mal au jeune homme
égaré qui me les adressait? Enfin, ai-je dénoncé? ai-je fait
destituer? ai-je fait supprimer? Non, certainement; non; et je suis
loin sans doute de m'en faire un mérite. Quiconque me connaît, sait
très-bien qu'il n'était pas plus dans mes principes que dans mon
caractère d'agir autrement. J'ai fini: je suis certain d'avoir répondu
victorieusement à tous les reproches; je laisse les injures. Je les
méprisais dès le commencement de la révolution; je ne changerai
point.»

Nous voyons, par les citations ci-dessus, que l'ex-ministre ne se
faisait aucun scrupule de transformer son apologie en attaque, et de
traiter avec sarcasme et dédain le parti par lequel il avait été
expulsé; mais qu'en même temps qu'il dénonce les folies des
républicains exagérés, il se déclare formellement pour une république:
et justifiant ce qu'il avait fait, tournant en ridicule les reproches
qu'on lui adressait pour ce qu'il n'avait pas fait, il se plaît à
rejeter adroitement sur ces Directeurs encore au pouvoir le blâme de
beaucoup de ce qui avait été fait contre son opinion.

Ce qu'il dit quant aux négociations de Lille montre suffisamment les
difficultés d'une paix avec l'Angleterre après le 18 fructidor; et
l'un des passages que je viens de citer, et auquel j'avais déjà fait
allusion, confirme ce qui avait été dit par Chénier quant au fameux
passe-port. Toutefois, dans ces _Éclaircissements_, l'ex-ministre visa
à se mettre dans une bonne position pour les événements à venir plutôt
qu'à se reporter aux choses passées. Certes, il aurait à peine osé
mettre sa signature au bas d'une publication si hardie si ses ennemis
eussent été fermes à leur place; mais le Directoire chancelait déjà et
s'en allait tomber.


XII

Le grand mal de toute constitution improvisée, qui n'est pas l'œuvre
du temps et le résultat d'une adaptation graduelle des lois aux
besoins et aux mœurs des diverses époques, est qu'elle ne se
préoccupe que d'un seul côté des choses et qu'elle vieillit
très-rapidement. La constitution du Directoire, composée après une
époque de grande violence populaire et de despotisme individuel, était
fondée sur le principe de si bien réprimer toute action dans l'État,
qu'il n'y eût aucun moyen honnête pour personne de parvenir au pouvoir
et à la distinction. Mais lorsque, dans un gouvernement, l'influence
des individus est trop rigoureusement tenue en échec, l'influence du
gouvernement s'affaiblit, et devient incapable de restreindre
l'agitation d'une société plus ardente et plus ambitieuse que lui.

Ainsi, pendant quatre ans, la Constitution de l'an III fut maintenue
de nom par une série de violations faites à cette loi. Tantôt, le
Directoire maîtrisait les conseils en déportant l'opposition; tantôt,
l'opposition triomphait du Directoire en forçant un directeur
impopulaire à abandonner ses fonctions; et quelquefois l'absence de
toutes lois contre la licence de la presse était compensée par ceci:
on déclarait les journalistes hostiles ennemis de l'État, et on
punissait un article habile comme une insurrection.

Et ce n'était pas tout: là où le talent civil ne peut guère créer une
grande carrière, il ne peut non plus frapper les imaginations et
exciter grand enthousiasme. Les hommes qui occupaient les emplois
civils voyaient leur prestige limité par les mêmes manœuvres qui
limitaient leur pouvoir; la nation était fatiguée des parleurs, car
parler n'amenait aucun résultat: un général seul pouvait frapper son
imagination, car seul un général était en position de pouvoir faire
quelque chose de remarquable. Tous les partis s'en aperçurent: les
patriotes ou démocrates, représentés dans le Directoire par
Laréveillère et Gohier devenu Directeur à la place de Treillard;
Barras, n'ayant aucune opinion particulière, mais représentant en
général tous ceux qui intriguaient pour des places; et Sieyès, le plus
capable des membres du pouvoir exécutif, à la tête d'un groupe modéré
voulant encore maintenir la république et établir l'ordre, quoique
sous quelque nouvelle forme. Sieyès avait avec lui une majorité dans
le conseil des Anciens, une puissante minorité dans le conseil des
Cinq-cents, et quelques-uns des hommes les plus éminents et les plus
capables de France, parmi lesquels M. de Talleyrand.

Comme les autres, il cherchait alors un général; mais le choix n'était
pas si aisé à faire. Hoche n'était plus; Joubert venait de périr;
Moreau était irrésolu; Masséna, quoique illustré par la victoire de
Zurich, tenait trop du soldat; Augereau était un jacobin; il était
impossible de se fier à Bernadotte. En ce moment (le 9 octobre 1799),
Bonaparte débarquait revenant d'Égypte. Il foula aux pieds les lois de
la quarantaine, il avait abandonné son armée; mais le pays sentait
qu'il avait besoin de lui; et dans sa marche vers Paris, aussi bien
qu'à son arrivée dans cette ville, il fut salué par les acclamations.

Son objet alors, si toutefois il en avait un bien défini, était le
Directoire, pour lequel, toutefois, il lui fallait une dispense d'âge.
Mais il découvrit bientôt que la majorité du Directoire ne voulait pas
entendre parler de cette dispense. Il fallait donc essayer d'un autre
moyen, et pour cela s'entendre avec Barras ou Sieyès. Bonaparte
détestait Barras, car Barras avait été son protecteur, sans être son
ami. Quant à Sieyès, M. Thiers a dit, non sans raison, que deux
Français supérieurs sont des ennemis naturels, jusqu'à ce qu'ils aient
eu l'occasion de se flatter mutuellement. De plus, Bonaparte et Sieyès
s'étaient rencontrés chez Gohier sans échanger un mot, et s'étaient
séparés en se détestant plus que jamais. M. de Talleyrand entreprit de
réconcilier ces deux hommes, chez lesquels l'intérêt devait triompher
de leur rivalité,--et il réussit. Mais, avec Sieyès, un renversement
complet de l'état de choses existant alors était une chose qui allait
de soi, parce que la seule ambition qu'il eût jamais nourrie était
celle d'inventer des institutions, ce qu'il faisait avec une rare
intelligence en tant qu'il ne se serait agi que de combiner des idées;
il oubliait que les sociétés ont besoin de quelque chose de plus que
les idées.

On se décida donc pour une révolution; elle devait être provoquée par
une déclaration des Anciens, dont Sieyès était sûr; ils décideraient
que les chambres, étant en danger à Paris, se réuniraient à
Saint-Cloud; on devait confier la sûreté de ces assemblées à la garde
de Bonaparte, et effectuer la dissolution du Directoire par la
démission d'une majorité de ses membres. Après cela, on supposait que
la majorité des Cinq-cents, effrayée par un appareil militaire
imposant, contrecarrée par l'autre branche de la législature, et
n'ayant aucun gouvernement pour la soutenir, serait, d'une manière ou
d'une autre, vaincue. En conséquence, les deux premières mesures
furent prises le 18 brumaire, mais la troisième restait. Sieyès et
Ducos, qui agissaient de concert, donnèrent leur démission; mais
Gohier et Moulins ne voulurent pas abdiquer; Barras avait donc le vote
décisif; et ce fut encore M. de Talleyrand qui, avec le général Bruix,
fut chargé de lui persuader d'abdiquer. Le résultat de l'entrevue fut
que Barras, de son bain où on l'avait trouvé, sauta dans sa voiture,
et ainsi le Directoire n'existant plus, une charge de grenadiers dans
l'Orangerie de Saint-Cloud décida l'affaire le lendemain.


XIII

En jetant un coup d'œil en arrière sur le récit de ces événements,
nous verrons que si, ce qui est douteux, on eût pu obtenir le même
résultat par d'autres moyens, en tout cas, les choses ne se seraient
pas passées de cette manière paisible et facile, sans le secours de M.
de Talleyrand. La partie légale du nouveau changement fut effectuée
par Sieyès qu'il avait uni à Bonaparte, et achevée au moyen de Barras,
dont il se procura l'abdication obtenue si difficilement. Le temps de
récompenser ces services était arrivé, et lorsque Napoléon devint
premier consul, M. de Talleyrand fut nommé ministre des affaires
étrangères.

Si nous jetons un coup d'œil en arrière et si nous le suivons à
travers la période qui s'écoula entre le 10 août 1792 et le 18
brumaire, nous le trouvons fugitif en Angleterre sous des auspices
douteux, exilé en Amérique où il tâche de se mêler de politique,
projetant des entreprises commerciales, et, par-dessus tout, attendant
des événements qui pourraient lui devenir favorables.

Après avoir quitté la France comme le partisan d'une monarchie
constitutionnelle, il y rentre quand les passions et les opinions
fiévreuses qui l'avaient si longtemps agitée, avaient enfin abouti à
une république trop forte pour être renversée par les royalistes, trop
faible pour pouvoir se promettre une longue existence.

Il accepte de l'emploi dans le gouvernement qu'il trouve établi,
gouvernement qui, en comparaison de ceux qui l'avaient immédiatement
précédé, garantissait d'une manière remarquable la sécurité des
propriétés et de la vie.

Au milieu des conflits qui durent encore, il prend parti avec ceux qui
sont pour une ligne de conduite modérée, entre le retour des Bourbons
avec tous leurs préjugés et le rétablissement des partisans de
Robespierre avec toutes leurs horreurs. Dans ces luttes politiques, il
déploie de la modération et de la résolution; dans la haute position
qu'il occupe, il montre du tact et de la capacité. Ses deux mémoires,
lus devant l'Institut, se font remarquer par l'élégance de leur style
et l'étendue de leurs vues[25]. Se défendant contre deux partis qui
l'attaquent, l'un pour être trop, l'autre trop peu républicain, il
emploie un langage à la fois résolu, digne et modéré, et la seule
chose que l'on puisse mettre en doute est sa sincérité.

  [25] Voyez l'Appendice.

Enfin, il jette un gouvernement à la fois faible, dissolu, divisé, et
ayant la conscience de sa propre incapacité, aux mains d'un homme de
grand génie, par qui il espérait être récompensé, et qui, à tout
prendre, semblait le mieux fait pour affermir la direction, avancer la
prospérité, et élever les destinées de son pays.



   QUATRIÈME PARTIE
   LE CONSULAT ET L'EMPIRE.


I

   Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier
   consul, puissance qui a pris pour point de départ un principe de
   tolérance et d'oubli du passé.--Napoléon tente de faire la paix
   avec l'Angleterre; il échoue.--Bataille de Marengo.--Traité de
   Lunéville et paix d'Amiens.--De la société à Paris pendant la
   paix.--Rupture.--M. de Talleyrand appuie le consulat à vie, la
   création de la Légion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du
   pape la permission de porter l'habit séculier et d'administrer
   les affaires civiles.--Il se marie.--Exécution du duc
   d'Enghien.--Nouvelle coalition.--Bataille d'Austerlitz.--Traité
   de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement d'une
   paix.--La Prusse se déclare contre la France et est vaincue à
   Iéna.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce au ministère
   des affaires étrangères.--Différends sur la politique en
   Espagne.--Talleyrand et Fouché alors à la tête d'une opposition
   modérée.--Campagne de Russie; idée d'employer M. de
   Talleyrand.--Les défaites de Napoléon commencent.--Après la
   bataille de Leipzig, il offre à M. de Talleyrand le ministère des
   affaires étrangères, mais à des conditions
   inacceptables.--Pendant la série continue de désastres qui
   s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller la
   paix.--Il essaye de persuader à Marie-Louise de ne pas quitter
   Paris.--Il hésite entre une régence avec elle, et les
   Bourbons.--Toutefois, lorsque son départ suspend l'autorité
   constituée, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de
   résidence l'hôtel Talleyrand, et demande à M. de Talleyrand quel
   gouvernement il faudrait établir, il répond: «Celui des
   Bourbons.»--Efforts pour obtenir une constitution avec la
   Restauration.--Napoléon arrive à Fontainebleau.--Il négocie, mais
   finit par abandonner le trône de France, et accepte pour lieu de
   retraite l'île d'Elbe, conservant cependant son titre d'empereur.


L'un des mots les plus frappants de M. de Talleyrand, mot que j'ai
déjà cité était celui-ci: «_la Révolution a désossé la France!_» En
effet, dans ce pays, il y avait cessé d'y avoir de grands principes,
acceptés de tous, qui servissent comme de ciment et de lien, et qui,
héréditairement et presque instinctivement appliqués, missent de la
suite dans les affaires et maintinssent les choses en ordre. M. de
Talleyrand dit alors: «Ce que les principes ne peuvent faire, il faut
qu'un homme le fasse. Lorsque la société ne peut créer un
gouvernement, il faut qu'un gouvernement crée la société.» Ce fut avec
cette idée qu'il consentit à concentrer dans les mains de Napoléon
toute la puissance que demandait le génie extraordinaire de cet homme
extraordinaire. Mais, en retour, il lui fallait deux choses: l'une,
qu'il pût lui-même tirer profit du pouvoir qu'il avait contribué à
établir; l'autre, que ce pouvoir, en somme, s'exerçât pour le plus
grand bien du peuple français. Comptant, pour le moment, que ces
conditions seraient remplies, il se mit au service d'une dictature qui
devait tranquillement et graduellement absorber les institutions
antérieures et rallier des hommes de toutes les opinions.

Sieyès, dont l'intelligence était moins clairvoyante quoique plus
profonde, s'imaginait qu'après avoir, lui, philosophe politique, fait
passer l'État aux mains d'un homme du monde audacieux et sans
scrupules, il pourrait gouverner cet homme. Mais M. de Talleyrand
avait un certain dédain pour Sieyès qu'il n'estimait certainement pas
à sa valeur, et qu'il regardait comme un tailleur faisant des habits
qui ne vont jamais--un habile inventeur de théories, mais n'ayant pas
la moindre idée de ce qu'il faut pour les appliquer; et lorsque
quelqu'un, à propos de la nouvelle constitution, que Sieyès avait
entrepris de fabriquer, dit: «Après tout, ce Sieyès a un esprit _bien
profond_,» il répondit: «Profond! Hem! Vous voulez dire peut-être
creux.»

La conduite de Bonaparte donna raison à ce trait d'esprit; car lorsque
le premier projet de la constitution à laquelle l'on vient de faire
allusion, lui fut présenté, il le tourna en ridicule, se servant de
cette phrase bien connue: «Ce serait un homme peu honorable ou peu
intelligent que celui qui consentirait à être un cochon à l'engrais,
avec tant de millions par an.»

En effet, le héros du 18 Brumaire n'était pas homme à accepter les
dehors sans la réalité du pouvoir; et ayant pris du plan proposé à son
acceptation ce qui était en rapport avec ses vues, et laissé de côté
tout le reste, il s'arrogea autant d'autorité qu'il pensait qu'on lui
en laisserait prendre; car quoique la France fût fatiguée de
déchirements et de changements perpétuels, elle n'était pas alors
prête à y mettre un terme en se soumettant à une nouvelle monarchie.
Il est vrai de dire qu'une des causes qui facilitèrent les premiers
pas de Napoléon vers le grand objet de son ambition, fut que personne
ne croyait alors qu'il pût jamais l'atteindre.

M. de Talleyrand lui-même, selon toute probabilité, ne croyait pas
créer un empire militaire, lorsqu'il visait à concentrer l'autorité
dans les mains du chef de la république; mais il pensait qu'il était
de toute nécessité d'affermir un État qui, depuis si longtemps, avait
perdu son équilibre; et un contemporain[26] raconte que, peu de temps
après la formation du nouveau gouvernement, alors que le rôle que
devait jouer le Premier consul n'avait pas encore été arrêté, dans une
entrevue particulière que M. de Talleyrand eut avec le Premier consul,
il tint le langage suivant:--«Citoyen Consul, vous m'avez confié le
ministère des relations extérieures, et je justifierai votre
confiance; mais je dois vous déclarer dès à présent que je ne veux
travailler qu'avec vous. Il n'y a point là de vaine fierté de ma part;
je vous parle seulement dans l'intérêt de la France. Pour qu'elle soit
bien gouvernée, pour qu'il y ait unité d'action, il faut que vous
soyez le Premier consul, et que le Premier consul ait dans sa main
tout ce qui tient directement à la politique, c'est-à-dire les
ministères de l'intérieur et de la police, pour les affaires du
dedans, et mon ministère pour celles du dehors; ensuite les deux
grands moyens d'exécution, la guerre et la marine. Il serait donc de
toute convenance que les ministres de ces cinq départements
travaillassent avec vous seul. L'administration de la justice et le
bon ordre dans les finances tiennent sans doute à la politique par une
foule de liens; mais ces liens sont moins sacrés. Si vous me permettez
de le dire, Général, j'ajouterai qu'il conviendrait de donner au
deuxième consul, très-habile jurisconsulte, la haute main sur la
justice, et au troisième consul, également bien versé dans la
connaissance des lois financières, la haute main sur les finances[27].
Cela les occupera, les amusera; et vous, Général, ayant à votre
disposition les parties vitales du gouvernement, vous arriverez au
noble but que vous vous proposez--la régénération de la France[28].»

  [26] Bourrienne, _Mémoires_, vol. III, p. 324, 325.

  [27] «Qui ne reconnaît là, ajoute Bourrienne, le premier germe de
  l'archichancellerie et de l'architrésorerie de l'empire?»

  [28] Quand Roger Ducos et Sieyès portaient le titre de consuls,
  les trois membres de la commission consulaire étaient égaux,
  sinon de fait, du moins en droit. Cambacérès et Lebrun les ayant
  remplacés, M. de Talleyrand, appelé dans le même moment à
  succéder à M. Reinhard au ministère des relations extérieures,
  fut reçu en audience particulière dans le cabinet du Premier
  consul, et lui adressa les paroles que nous venons de citer.


II

Le ministre des affaires étrangères, en conseillant ainsi à celui qui
l'écoutait et qui n'était que trop disposé à suivre ses conseils de
s'emparer de toutes les affaires importantes, n'était, il faut
l'avouer, que l'écho du sentiment général; car les différents partis
alors en présence ne voyaient le nouveau dictateur qu'à travers le
prisme de leurs propres illusions. Les royalistes s'imaginaient que le
général Bonaparte deviendrait un général Monk; les républicains
modérés le prenaient pour un nouveau général Washington! M. de
Talleyrand savait que Bonaparte n'était ni un Monk ni un Washington,
et qu'il n'offrirait pas à la dynastie exilée le pouvoir qu'il avait
acquis, pas plus qu'il ne le déposerait aux pieds du peuple français.
Il savait, au contraire, qu'il le garderait aussi longtemps qu'il le
pourrait, et il ne demandait pas mieux qu'il le gardât avec un système
qui aurait à sa tête les hommes de la révolution sans exclure les
hommes de l'ancien régime qui seraient disposés à accepter les
principes fondés par la révolution. C'était précisément alors la
manière de voir de Napoléon lui-même; et la nomination du régicide
Fouché au ministère de la police, et la permission de rentrer en
France accordée aux _émigrés_ royalistes et aux prêtres proscrits,
donna la mesure exacte de la politique qui allait désormais être
suivie.

Mais personne mieux que le Premier consul ne savait qu'ayant conquis
le pouvoir par la guerre il devait montrer qu'il désirait le
consolider par la paix. En conséquence, il adressa à Georges III[29]
cette lettre fameuse dont il attendait un résultat tout différent,
ainsi que son ministre des affaires étrangères. Mais ce fut toujours
quelque chose aux yeux de la nation que d'avoir montré combien il
désirait pour sa part un intervalle de repos, et de s'être placé sur
le même niveau que les rois lorsqu'il leur parlait en sa qualité de
chef populaire du peuple français. Le refus de l'Angleterre de traiter
fut le signal d'une nouvelle coalition, et la reprise d'une guerre
générale, guerre au commencement de laquelle Bonaparte, par un trait
de génie, défit les Autrichiens en Italie alors qu'ils se croyaient
sur le point d'entrer en France sans opposition. Mais quoique les
espérances du cabinet de Vienne fussent abattues par la bataille de
Marengo, il ne s'abandonna pas encore au désespoir, même lorsque
l'empereur Paul, flatté des attentions du Premier consul, qui lui
avait renvoyé ses prisonniers habillés de neuf, se fut retiré de la
coalition. La politique de la France, dans ces circonstances, fut de
créer la division entre les alliés restés fidèles à la coalition
(l'Autriche et l'Angleterre), en entamant des négociations tour à tour
avec chacune de ces puissances. Cette manœuvre fut tentée par M. de
Talleyrand auprès du cabinet de Vienne par l'entremise du comte
St-Julien qui, envoyé pour arrêter quelques points particuliers
relatifs à la convention qui avait eu lieu après la guerre d'Italie,
signa un traité que son gouvernement désavoua; et auprès du cabinet de
Saint-James, par l'intermédiaire d'un agent employé à l'échange des
prisonniers, mais dont les efforts comme négociateur échouèrent.
Toutefois Moreau, en Allemagne, fut enfin assez heureux pour obtenir
le traité de Lunéville, et bientôt après M. Otto conclut à Londres les
préliminaires d'un traité analogue qui fut reçu avec une joie égale
par la nation française et la nation anglaise.

  [29] Voyez la lettre de Napoléon au roi George III, avant
  Marengo.

On rendit généralement justice à l'habileté avec laquelle ces affaires
furent conduites; mais M. de Talleyrand n'en eut pas moins à subir la
mortification de voir Joseph Bonaparte nommé négociateur à sa place
avec lord Cornwallis. Toutefois, il accepta de bonne grâce cet
arrangement, car il possédait cet avantage sur la plupart des hommes,
que sa vanité pliait aisément devant son intérêt ou son ambition; et
comprenant combien il serait impolitique d'entrer en rivalité avec le
frère aîné du Premier consul, il vit d'autre part que, puisqu'il avait
déjà obtenu la signature des préliminaires d'un traité, il aurait
auprès du public tout le mérite de ce traité s'il se faisait, tandis
que Joseph Bonaparte en aurait tout le blâme, s'il survenait quelque
faute ou quelque échec dans les négociations ultérieures.

Pendant ce temps, les mers s'ouvraient tout de suite à la France, et
le gouvernement anglais, ayant fait cette concession immédiate,
s'était presque engagé à céder dans toutes les discussions suivantes;
car avoir cédé, pour obtenir la paix, ce que la France désirait le
plus, puis ne pas l'obtenir à la fin, aurait été ridicule. Ainsi, un
traité définitif fut peu de temps après signé à Amiens, et Paris
rouvrit ses portes à la curiosité excitée et inquiète des voyageurs
anglais.


III

Pendant cette période la maison de M. de Talleyrand devint
nécessairement l'un des rendez-vous principaux des visiteurs
étrangers. Il demeurait à l'hôtel Galifet, alors résidence officielle
du ministre des affaires étrangères; c'était un grand hôtel de la rue
Saint-Dominique Saint-Germain qui avait été bâti par un riche colon de
Saint-Domingue. Pour tout programme, le propriétaire avait ordonné à
son architecte de lui construire un hôtel avec quatre-vingt-dix-neuf
colonnes; on peut voir encore debout ce monument de l'habileté du
constructeur et de l'originalité du propriétaire.

Les principaux _habitués_ du ministère étaient M. de Montrond, le duc
de Laval, M. de Saint-Foix, le général Duroc, le colonel Beauharnais
(plus tard le prince Eugène), Fox, Erskine, etc., etc.

Quelques personnes se rappellent encore la nonchalance gracieuse avec
laquelle, à demi couché sur son sofa à côté du feu, le ministre des
affaires étrangères accueillait ceux qu'il désirait mettre à l'aise
chez lui, la civilité excessive et formaliste qui distinguait
l'accueil qu'il faisait à ses collègues et aux sénateurs avec lesquels
il n'était pas lié, et la familiarité insouciante et charmante avec
laquelle il traitait les officiers favoris du Premier consul, ainsi
que les dames et les diplomates pour lesquels il avait une préférence.
L'inimitié qui, pendant les dernières années, avait été si violente
entre le peuple anglais et le peuple français, commençait à
disparaître de leurs rapports; mais malheureusement pour eux et pour
le monde, la paix, ou plutôt l'armistice qu'ils avaient conclu ne
pouvait être maintenu qu'en acceptant une infériorité blessante en
face du despote français, qui, on n'en pouvait douter, s'imaginait
qu'en cessant la lutte que nous avions si longtemps soutenue sans
déshonneur, nous n'avions voulu que lui fournir le moyen de délivrer
Saint-Domingue, d'établir sa domination sur l'Italie, et d'envahir la
Suisse, circonstances qui autorisaient l'Angleterre à garder Malte,
quand même elle se serait engagée d'une manière sotte et inconsidérée
à y renoncer.

Il est à peine nécessaire de faire remarquer que la conduite de
Napoléon pendant tout le cours de cette affaire eut quelque chose
d'impérieux et de hautain, mais que celle de son ministre des affaires
étrangères fut tout opposée; je devrais ajouter que ce ministre eut le
crédit, juste comme lord Whitworth partait, d'obtenir la permission du
Premier consul de proposer un arrangement qui nous aurait laissé Malte
moyennant une compensation qui, vu l'ensemble des circonstances,
aurait peut-être pu être acceptée. Mais ce compromis étant rejeté avec
hauteur, la guerre recommença brusquement.

Cependant le répit qu'on s'était ainsi ménagé, avait servi les
desseins de Napoléon, et lui avait permis, grâce à la popularité
qu'il lui avait procurée, de jeter les premières assises de
l'empire,--savoir: la Légion d'honneur d'où sortit la noblesse de
l'empire; le consulat à vie, qui était un acheminement vers le rang
héréditaire qu'il s'arrogea bientôt; et le concordat, qui fut le
prélude de son couronnement par le pape.

Il n'est pas à présumer que cette déviation marquée des principes qui
avaient si longtemps été dominants, ait pu avoir lieu sans soulever
des protestations. Naturellement tous les ardents républicains
combattirent ces innovations, désignant le tyran qui les proposait
comme un second César qui semblait provoquer la patriotique
intervention d'un second Brutus. Mais un parti plus sérieux les
attaqua aussi dans le corps législatif, et ce ne fut pas sans un acte
illégal d'autorité que ce parti fut vaincu.

Par le fait, les mesures en question n'étaient pas populaires, et le
concordat, à un certain moment, menaça presque d'amener une
insurrection dans l'armée.

Néanmoins, M. de Talleyrand soutint chaudement ces mesures, et, avec
le secours de Cambacérès, parvint à calmer et à concilier beaucoup de
leurs adversaires.

«Nous avons,» répétait-il constamment, à consolider un gouvernement et
à réorganiser une société. Les gouvernements ne se consolident qu'au
moyen d'une politique continue, et il n'est pas seulement nécessaire
que cette politique soit continue,--il faut encore que le peuple ait
la conviction que cela sera ainsi.

«J'envisage le consulat à vie comme l'unique moyen d'inspirer cette
conviction.»

Il disait aussi, par rapport à la Légion d'honneur et au concordat:
«Si l'on veut réorganiser une société humaine quelconque, il faut lui
donner les éléments que l'on trouve dans toutes les sociétés humaines.

«Où avez-vous jamais vu une société florissante sans les honneurs ou
la religion? Notre siècle a enfanté beaucoup de choses nouvelles, mais
il n'a pas créé une nouvelle espèce humaine; et si vous voulez faire
une législation pratique à l'usage des hommes, il faut traiter les
hommes suivant ce qu'ils ont toujours été et sont toujours.» Il avait
une raison particulière pour plaider en faveur du concordat; personne
n'y gagna autant que lui: car il entra alors légitimement dans la vie
civile avec le consentement et l'autorisation de son maître spirituel,
et en vertu d'un bref que je cite ici:

«A NOTRE TRÈS-CHER FILS, CHARLES-MAURICE DE TALLEYRAND.

«Nous avons été touché de joie quand nous avons appris l'ardent désir
que vous avez de vous réconcilier avec nous et avec l'Église
catholique. Dilatant donc à votre égard les entrailles de notre
charité paternelle, nous vous dégageons par la plénitude de notre
puissance du lien de toutes les excommunications. Nous vous imposons,
par suite de votre réconciliation avec nous et avec l'Église, des
distributions d'aumônes, pour le soulagement surtout des pauvres de
l'Église d'Autun que vous avez gouvernée. Nous vous accordons le
pouvoir de porter l'habit séculier, et de gérer toutes les affaires
civiles, soit qu'il vous plaise de demeurer dans la charge que vous
exercez maintenant, soit que vous passiez à d'autres auxquelles votre
gouvernement pourrait vous appeler.»

Ce bref fut regardé par M. de Talleyrand comme une permission de
devenir laïque, et même de se marier. La dame qu'il épousa, née dans
les Indes orientales, et séparée par un divorce d'un certain M. Grand,
était remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit. Tout
le monde a entendu l'anecdote à propos de Sir George Robinson auquel
elle demandait des nouvelles de son domestique «Friday.» Mais M. de
Talleyrand défendait son choix en disant: «Une femme d'esprit
compromet souvent son mari, une femme stupide ne compromet
qu'elle-même.»


IV

Ce fut peu de temps après le renouvellement des hostilités qu'eut lieu
l'événement qui a donné naissance à tant de discussions au sujet de
Napoléon, et aux attaques les plus amères contre M. de Talleyrand. Je
veux parler de l'exécution du duc d'Enghien. Beaucoup des détails qui
accompagnèrent cet événement sont encore obscurs, mais en voici une
simple esquisse.

Les républicains purs (on les appelait ainsi alors) avaient été
poussés au désespoir; d'un autre côté, la latitude accordée pour un
temps aux royalistes, avait donné du courage à ce parti. Le
renouvellement d'une guerre européenne augmenta ce courage. La
puissance et le prestige du merveilleux personnage qui était à la tête
du gouvernement consulaire avait poussé ces deux partis à croire que
rien ne leur serait possible tant qu'il vivrait.

En conséquence, on avait essayé plusieurs fois d'attenter à sa vie. La
croyance populaire, celle de Bonaparte lui-même, était que ces
tentatives provenaient seulement des _émigrés_, soutenus par l'argent
de l'Angleterre, opinion que la sotte correspondance du ministre
anglais à Munich, M. Drake, avec un prétendu émigré, Mahée, qui par le
fait était agent du gouvernement français, aurait malheureusement pu
encourager. On savait que Georges Cadoudal, le chef entreprenant des
Chouans, qui avait déjà été impliqué dans des intrigues de cette
espèce, était à Paris engagé dans quelque nouvelle entreprise à
laquelle étaient mêlés Pichegru certainement, et Moreau, selon toute
apparence. Mais dans les rapports de la police il était aussi affirmé
que les conspirateurs attendaient l'arrivée à Paris d'un prince de la
maison de Bourbon.

Le duc d'Enghien, qui demeurait alors à Ettenheim, dans le duché de
Bade, semblait être celui des princes de Bourbon auquel il était fait
allusion, et des espions furent chargés d'aller surveiller ses
mouvements.

Les rapports des agents de cette sorte sont rarement exacts dans les
détails réellement importants. Mais ils furent particulièrement
malheureux dans ce cas; car, grâce à la prononciation allemande, ils
prirent un marquis de Thumery, alors en visite chez le prince de
Bourbon, pour Dumouriez, et la présence de ce général sur la frontière
rhénane et auprès d'un Condé, confirma fortement tous les autres
soupçons.

Un conseil fut convoqué, composé des trois consuls--Bonaparte,
Cambacérès, Lebrun--du ministre de la justice et de la
police--Régnier--et de Talleyrand, ministre des affaires
étrangères[30].

  [30] Fouché, qui n'était pas alors au pouvoir, fut aussi
  consulté.

Dans ce conseil (10 mars 1804) on discuta s'il ne serait pas prudent
de saisir le duc d'Enghien, quoiqu'il fût hors de France, et de
l'amener à Paris; et le résultat fut l'envoi immédiat d'une petite
armée, commandée par le colonel Caulaincourt, qui saisit le prince sur
le territoire badois (15 mars); M. de Talleyrand se chargea, dans une
lettre au grand-duc, d'expliquer et de justifier cet outrage. Ayant
été retenue deux jours à Strasbourg, la royale victime fut dirigée (le
18), de cette cité sur la capitale, dans une voiture de poste, arriva
le 20 à onze heures du matin aux portes de Paris et y fut retenue
jusqu'à quatre heures de l'après-midi; le prince fut ensuite conduit
par les boulevards jusqu'à Vincennes, où il arriva à neuf heures du
soir; et il fut fusillé à six heures le lendemain matin. Il avait été
condamné par une commission militaire--composée d'un général de
brigade (général Hullin), de six colonels et de deux capitaines,--sur
un arrêté de Murat, gouverneur de Paris (20 mars), décret qui, dicté
par Napoléon, ordonnait que l'infortuné captif fût jugé sur
l'accusation d'avoir porté les armes contre la république: d'avoir
été et d'être encore payé par l'Angleterre, et d'avoir été mêlé à des
intrigues, conduites par l'Angleterre en France et hors de France,
contre le gouvernement français. L'ordre final était, que, s'il était
reconnu coupable, il fût de suite exécuté.

L'ensemble de cette procédure est atroce. Un prince de la famille
détrônée est arrêté dans un État neutre, sans la moindre apparence de
légalité[31]; il est amené à Paris et il est jugé, et sa vie est
menacée à propos d'actes qu'aucun ennemi généreux, ayant égard à sa
naissance et à sa position, n'aurait considérés comme des crimes; il
est reconnu coupable sans qu'aucun témoin ait été entendu, sans qu'on
ait fourni aucune preuve des accusations portées contre lui, et sans
qu'il ait été permis à personne de le défendre[32].

  [31] On remarque que, quelques jours auparavant, le duc de
  Dalberg avait été informé qu'il n'y avait rien à craindre de la
  part des émigrés sur cette frontière. Voyez M. de Rovigo, vol.
  II, et _Lettre du duc Dalberg à M. de Talleyrand_, 13 novembre
  1823.

  [32] Il y eut deux «procès-verbaux» ou comptes rendus de ce
  jugement. L'un, publié dans le _Moniteur_, qui cite les lois en
  vertu desquelles le prince fut condamné, et les pièces produites
  à l'appui de l'accusation. Il a évidemment été écrit après
  l'événement; on n'eut le temps de rien écrire au moment ou sur la
  place même. L'autre ne cite rien que le décret du 29 ventôse, et
  les réponses du prince après une délibération d'après laquelle
  son exécution immédiate est décidée. Ceci est naïf. Les lois
  d'après lesquelles il est condamné sont laissées en blanc.

Ce jugement est rendu à minuit, dans un donjon; et le prisonnier est
fusillé avant le point du jour, dans un fossé!

Il est assez naturel que toutes les personnes qui se trouvèrent
mêlées à un tel acte, se soient efforcées de se laver de l'ignominie
dont il les couvrait. Le général Hullin a accusé Savary (plus tard duc
de Rovigo), qui, comme commandant de gendarmerie, était présent à
l'exécution, d'avoir précipité le jugement, et empêché un appel à
Napoléon, appel sollicité par le prince condamné. Le duc de Rovigo,
d'une manière très-plausible, nie ces particularités ainsi que toute
participation dans l'affaire, excepté sa présence, et le strict
accomplissement des ordres qu'il avait reçus, et accuse M. de
Talleyrand,--contre lequel il est de toute justice de faire observer
qu'il avait pour d'autres raisons une rancune particulière,--d'avoir
poussé à l'arrestation du prince par un rapport lu au Conseil le 10
mars; d'avoir intercepté une lettre écrite de Strasbourg au Premier
consul par l'illustre captif, et d'avoir hâté et provoqué l'exécution,
ce dont il n'offre d'autre preuve que ce fait: il avait rencontré
Talleyrand à cinq heures, sortant de chez Murat, qui était alors,
ainsi que je l'ai dit, gouverneur de Paris, et qui venait de donner
des ordres pour la formation de la commission militaire. Il faut faire
observer aussi que, quant à ce qui se passa dans le conseil, M. de
Rovigo ne fait que citer une conversation qu'il eut quelques années
après avec Cambacérès, qui lui-même désirait vivement prouver qu'il
s'était opposé à la violation du territoire allemand.

Quant à la lettre qu'on a supposée avoir été écrite par le duc
d'Enghien, les personnes de la suite du duc déclarèrent qu'il
n'écrivit pas de lettre de Strasbourg; et dans le journal du prince
où il est fait mention d'une lettre à la princesse de Rohan, il n'est
nullement question d'une lettre au Premier consul. Quant à une autre
lettre écrite, ainsi que semble le supposer le duc de Rovigo, par M.
Massiois, ministre de France à Bade, il n'y en a aucune trace dans les
archives françaises; et le simple fait de la visite de M. de
Talleyrand chez Murat ne prouve rien (si tant est même que cette
visite ait eu lieu). Cette visite prouverait plutôt le contraire,
puisque Murat lui-même blâmait l'exécution et fit tout ce qu'il put
pour l'empêcher[33]. Il est probable que si M. de Talleyrand chercha à
rencontrer Murat, c'était avec l'intention de voir ce qui pourrait
être fait pour sauver le prince, et non dans le désir de le sacrifier.
D'un autre côté, Bourrienne, qui était à même de savoir la vérité,
affirme que M. de Talleyrand, bien loin d'encourager ce meurtre,
avertit le duc d'Enghien, par l'entremise de la princesse de Rohan, du
danger qui le menaçait.

  [33] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. V, p. 4.

Le duc de Dalberg, ministre de Baden à Paris, en 1804, parle aussi de
M. de Talleyrand comme opposé à tout ce qui fut fait dans cette
affaire[34].

  [34] «Bonaparte seul, mal informé par ce que la police avait de
  plus vil, et n'écoutant que sa fureur, se porta à cet excès sans
  consulter. Il fit enlever le prince avec l'intention de le tuer.
  Il est connu que sous votre ministère, vous n'avez cessé de
  modérer les passions de Bonaparte.» (Lettre du duc de Dalberg, 13
  mai 1823.)

Louis XVIII, à qui M. de Talleyrand écrivit lorsque parut le compte
rendu de M. de Rovigo, donna l'ordre à ce personnage de ne plus
paraître à la cour. Fouché déclara que cet acte était tout entier du
fait du Premier consul; et enfin, Napoléon lui-même soutint toujours
que cet acte lui était personnel, et même il le justifiait.

Pour ma part, après avoir pesé tous les indices et tous les
témoignages qui se sont trouvés à ma portée (aucun de ces indices
n'étant décisif, je dois l'avouer), mon avis est que le Premier consul
s'était décidé soit à mettre le prince à mort, soit à l'humilier par
un pardon accordé à sa requête; et il ne me semble pas improbable
qu'il soit resté hésitant entre ces deux partis, quoique disposé
plutôt à punir qu'à épargner, jusqu'à ce que tout fût fini.

A l'appui de cette supposition, viennent la déclaration de son frère
Joseph, qui dit qu'un pardon avait été promis à Joséphine, et celle de
madame de Rémusat, qui jouait aux échecs ce soir-là avec Napoléon, et
qui affirme qu'il se récitait à lui-même pendant toute la soirée des
vers des grands poëtes français à la louange de la clémence. Et enfin,
il y a un ordre donné à M. Réal, ministre de la police, qui était
chargé de voir le duc d'Enghien et de rendre compte à Bonaparte du
résultat de l'entrevue, ce qui implique évidemment que l'exécution
n'était pas décidée avant que le rapport du ministre eût atteint le
terrible personnage qui, ayant à sa disposition la vie et la mort,
devait alors enfin prendre une détermination dernière.

Mais l'occasion d'en venir à une décision après la réception du
rapport du ministre de la police, ne se présenta jamais. Par un de
ces accidents imprévus qui quelquefois font échouer les meilleures
intentions, M. Réal, chez qui les instructions écrites dont je viens
de parler furent portées par Savary lui-même, s'était couché en disant
formellement qu'il ne voulait pas être dérangé, et il ne se réveilla
que lorsque le prince n'était plus: de telle sorte que l'occasion de
la clémence ne fut pas offerte à Napoléon, occasion que sans doute il
comptait saisir. En tous cas, quelles qu'aient été les intentions de
cet homme extraordinaire, dont la politique était généralement dirigée
par des calculs dans lesquels la vie humaine était considérée comme de
peu d'importance, je crois, quant à ce qui concerne le personnage dont
je m'occupe principalement: premièrement, que M. de Talleyrand lut au
conseil, le 10 mars, un mémoire contenant les renseignements qui
étaient parvenus à son département, et qu'il était naturellement
obligé de rapporter; secondement, que lorsque M. de Cambacérès parla
contre l'arrestation première, M. de Talleyrand garda le silence, soit
par le désir de ne pas se compromettre, soit, ainsi que me l'ont
assuré des personnes connaissant bien Napoléon, parce qu'il savait que
c'était là le meilleur moyen d'assurer le succès des arguments de M.
de Cambacérès; troisièmement, que lorsque M. de Talleyrand écrivit au
grand-duc de Bade pour excuser la violation projetée de son
territoire, il s'efforça de faire parvenir au duc d'Enghien des
avertissements devant l'empêcher d'être fait prisonnier; enfin, que
lorsque le duc fut conduit à Vincennes, il ne donna aucun avis à
Bonaparte, pensant que ce serait inutile, mais approuva les efforts
faits par Joséphine et Joseph, qui étaient les meilleurs médiateurs
que le prince pût avoir, et que, ayant aussi connaissance des
instructions envoyées à M. Réal, il ne crut pas l'exécution probable.

Quant à avoir pris une part active dans cette tragédie, une telle
conduite serait en opposition directe avec l'ensemble de son
caractère, et aucun témoignage digne de foi n'est là pour nous
l'attester. Toutefois, s'être prêté, même en apparence, à une action
aussi noire, et être resté au service de Napoléon après son
accomplissement, indique un sentiment beaucoup plus prononcé des
avantages attachés aux charges publiques, que du blâme qui s'attache à
l'injustice.

On dit qu'il ne nia pas ceci, et on raconte qu'il répondit à un ami
qui lui conseillait de donner sa démission: «Si, comme vous le dites,
Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison
pour que je me rende coupable d'une sottise.»

L'exécution du duc d'Enghien eut lieu le 20 mars. Le 7 avril,
Pichegru, qui avait été arrêté, fut trouvé étranglé dans sa chambre;
quelques-uns pensèrent que c'était par la police qu'il avait été
étranglé, mais le gouvernement déclara qu'il avait lui-même mis fin à
ses jours; Georges Cadoudal, qui avait aussi été arrêté, monta sur
l'échafaud; et Moreau, après avoir été traduit devant un tribunal qui
le condamna à deux ans d'emprisonnement, vit commuer en exil cette
absurde sentence. Bonaparte ayant ainsi répandu la terreur parmi les
partisans de l'ancienne dynastie, et s'étant débarrassé de ses rivaux
militaires les plus puissants, plaça sur sa tête, avec la servile
approbation des chambres et le consentement apparent de la nation, une
couronne qui fut solennellement consacrée par Pie VII (2 décembre
1804).


V

Le moment où Bonaparte s'arrogea ainsi le titre d'empereur, marqua une
des phases de la lutte qui se livrait depuis quelque temps entre les
deux hommes d'État qui contribuèrent le plus, d'abord à élever la
puissance de Napoléon, et enfin à la renverser. Talleyrand et Fouché
sont ces deux hommes d'État; et on peut les considérer comme les deux
représentants des classes dont l'adhésion marqua la force de
Bonaparte, et dont l'abandon amena son déclin. L'un, plébéien et
conventionnel de la Montagne, démocrate et régicide par circonstance,
par position et par entraînement; l'autre, noble, haut placé, membre
éclairé de l'Assemblée constituante, libéral, tel que la mode, les
théories et les abus du vieux régime l'avaient fait. A dater du 18
brumaire, ils s'attachèrent tous les deux à la fortune du Premier
consul. Calmes, sans préjugés, sans haines, sans préférences, chacun
d'eux cependant avait les sentiments de sa caste; et, en modérant la
passion et dirigeant les vues de Napoléon, l'un n'oublia jamais qu'il
était né dans l'aristocratie; l'autre, qu'il était l'enfant, le
rejeton du peuple.

Fouché, donc, était pour qu'on employât les formes républicaines, et
qu'on confiât l'autorité exclusivement à des hommes nouveaux.
Talleyrand voulait que l'on reprît les manières de faire, les
habitudes de la monarchie, tournait en ridicule, pour nous servir de
son expression, les _parvenus qui n'avaient jamais marché sur un
parquet_[35], et s'efforçait d'introduire dans les charges de l'État
les aspirants dont les principes étaient libéraux, mais dont les noms
étaient anciens et historiques.

  [35] Les maisons des classes élevées avaient des planchers de
  chêne, appelés parquets; les maisons des classes inférieures
  avaient des carreaux de brique.

L'empire qui était la conséquence naturelle de la tendance que
Talleyrand avait favorisée et à laquelle Fouché s'était opposé, unit
néanmoins ces deux politiques dont il avait besoin; car, tandis qu'il
sanctionnait les avantages et les titres de l'ancienne noblesse, il
établissait sur une base ferme et égale une nouvelle noblesse, et les
ramenait toutes deux à un point central, sous la domination d'un homme
de génie.

Fouché, une fois l'empire décidé, renonça désormais à toute tentative
ayant pour but de limiter la volonté de Napoléon, et chercha seulement
à reconquérir sa faveur.

Talleyrand, comprenant que toutes les espérances des hommes éclairés
de sa jeunesse pour chercher à obtenir une monarchie constitutionnelle
étaient alors chimériques, les abandonna pour un nouvel ordre de
choses, qui, tout en comprimant l'énergie et l'intelligence des
individus, donnait une expression concentrée à l'énergie et à
l'intelligence de la nation française, et la préparait à accepter sans
enthousiasme, mais sans mécontentement, une glorieuse tyrannie. La
nation française n'avait d'ailleurs pas tout à fait tort.

Un grand déluge avait récemment englouti tout ce que les siècles
précédents avaient établi; la société était encore sur une planche
étroite et faible qui avait besoin d'être élargie, raffermie, mais
avant tout fixée sur les eaux encore agitées et bouillonnantes. Tout
vestige des anciennes mœurs, de ces habitudes de pensée sans
lesquelles aucune réunion d'hommes ne peut subsister longtemps, avait
disparu. Aucune notion reçue sur les sujets essentiels n'existait plus
nulle part; et une nation qui n'a pas ces notions ne peut avoir non
plus cette sorte de moralité publique qui est, à la position et à
l'honorabilité d'un État, ce que la moralité privée est à
l'honorabilité et à la position d'un individu. La première chose
essentielle pour une société est l'ordre, car sous le règne de l'ordre
certaines notions généralement acceptées s'assoient et s'établissent.
L'ordre uni à la liberté est le plus haut degré de l'ordre. Mais
l'ordre sans la liberté est préférable au désordre et à la licence.

Le gouvernement intérieur de Napoléon, avec tous ses défauts, était la
personnification de l'ordre, comme celui de la Convention avait été
celle du désordre; et quelle en fut la conséquence? Un esprit de
liberté se développa au milieu du despotisme du dernier, comme une
soumission à la tyrannie avait été engendrée par la sauvage violence
du premier. Cette phrase, que Bonaparte «_refaisait le lit des
Bourbons_,» était une critique de sa politique, mais elle aurait pu
être un éloge de celle de ses successeurs.


VI

En même temps, le changement de formes et de titres opéré à Paris
avait été le signal d'un changement semblable par toute l'Europe. Les
républiques devenaient des royaumes; les membres de la famille de
l'empereur, des souverains; ses maréchaux et ses favoris, des princes
et des grands dignitaires de l'empire. Ceux qui avaient partagé la
fortune du conquérant se virent allouer une part dans ses conquêtes,
et pour un moment la théorie du dix-neuvième siècle fit revivre les
réalités du moyen-âge. Cependant, malgré ces signes d'ambition, n'eût
été la rupture avec l'Angleterre et le cruel acte de Vincennes, la
nouvelle dignité de Napoléon, qui donnait un éclat splendide à son
nouveau pouvoir et un terme apparent à sa carrière aventureuse, aurait
probablement décidé le continent, sinon à se prosterner tout à fait à
ses pieds, du moins à reconnaître sa supériorité et à s'y soumettre.
Mais le courage avec lequel l'Angleterre avait bravé ses menaces, et
l'acte qui avait terni sa réputation, amenèrent une nouvelle
coalition et décidèrent la Russie à signer un traité avec l'Angleterre
le 11 avril, et avec l'Autriche, le 9 août 1805.

Une combinaison si formidable servit à détourner Bonaparte d'un projet
d'invasion dont il menaçait alors les rivages de l'Angleterre. Mais
son étoile, quoique un peu voilée, était encore brillante. La bataille
d'Austerlitz vint sanctionner son titre d'empereur, comme la bataille
de Marengo avait sanctionné celui de consul.

M. Mignet nous a donné un exemple curieux, tiré des archives
françaises, des vues étendues du ministre des affaires étrangères à
cette époque.

Immédiatement après la victoire d'Ulm, M. de Talleyrand écrivit à
Napoléon à peu près en ces termes:

«Il ne m'appartient point, disait M. de Talleyrand à l'empereur, de
rechercher quel était le meilleur système de guerre: Votre Majesté le
révèle en ce moment à ses ennemis et à l'Europe étonnée. Mais voulant
lui offrir un tribut de mon zèle, j'ai médité sur la paix future,
objet qui, étant dans l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait
particulier pour moi, puisqu'il se lie plus étroitement au bonheur de
Votre Majesté.» Lui exposant alors ses vues, il ajoutait qu'il y avait
en Europe quatre grandes puissances: la France, l'Autriche,
l'Angleterre, la Russie,--la Prusse n'ayant été placée un instant sur
la même ligne que par le génie de Frédéric II; que la France était la
seule puissance parfaite (ce sont ses expressions), parce que seule
elle réunissait dans une juste proportion les deux éléments de
grandeur inégalement répartis entre les autres, les richesses et les
hommes; que l'Autriche et l'Angleterre étaient alors les ennemies
naturelles de la France; et la Russie ennemie indirecte par la
sollicitation des deux autres et par ses projets sur l'empire ottoman;
que l'Autriche, tant qu'elle ne serait pas en rivalité avec la Russie,
et la Russie tant qu'elle resterait en contact avec la Porte, seraient
facilement unies par l'Angleterre dans une alliance commune; que du
maintien d'un tel système de rapports entre les grands États de
l'Europe naîtraient des causes permanentes de guerre; que les paix ne
seraient que des trêves et que l'effusion du sang humain ne serait
jamais que suspendue.

Il se demandait quel était le nouveau système de rapports qui,
supprimant tout principe de mésintelligence entre la France et
l'Autriche, séparerait les intérêts de l'Autriche de ceux de
l'Angleterre, les mettrait en opposition avec ceux de la Russie, et
par cette opposition garantirait l'empire ottoman et fonderait un
nouvel équilibre européen. Telle était la position du problème; voici
quelle en était la solution. Il proposait d'éloigner l'Autriche de
l'Italie en lui ôtant l'État vénitien, de la Suisse en lui ôtant le
Tyrol, de l'Allemagne méridionale en lui ôtant ses possessions de la
Souabe. De cette manière, elle cesserait d'être en contact avec les
États fondés ou protégés par la France et ne resterait plus en
hostilité naturelle avec elle.

Pour surcroît de précaution, l'État vénitien ne devait pas être
incorporé au royaume d'Italie, mais être interposé, comme État
républicain et indépendant, entre ce royaume et l'Autriche. Après
avoir dépouillé celle-ci sur un point, il l'agrandissait sur un autre
et lui donnait des compensations territoriales proportionnées à ses
pertes, afin que n'éprouvant aucun regret, elle ne fît aucune
tentative pour recouvrer ce qui lui aurait été enlevé. Où étaient
placées ces compensations? Dans la vallée même du Danube, qui est le
grand fleuve autrichien. Elles consistaient dans la Valachie, la
Moldavie, la Bessarabie et la partie la plus septentrionale de la
Bulgarie.

«Par là, disait-il en concluant, les Allemands seraient pour toujours
exclus de l'Italie, et les guerres que leurs prétentions sur ce beau
pays avaient entretenues pendant tant de siècles se trouveraient à
jamais éteintes; l'Autriche, possédant tout le cours du Danube et une
partie des côtes de la mer Noire, serait voisine de la Russie et dès
lors sa rivale, serait éloignée de la France et dès lors son alliée;
l'empire ottoman achèterait par le sacrifice utile de provinces que
les Russes avaient déjà envahies, sa sûreté et un long avenir;
l'Angleterre ne trouverait plus d'alliés sur le continent, ou n'en
trouverait que d'inutiles; les Russes, comprimés dans leurs déserts,
porteraient leur inquiétude et leurs efforts vers le midi de l'Asie,
et le cours des événements les mettrait en présence des Anglais,
transformant en futurs adversaires ces confédérés d'aujourd'hui[36].»

  [36] Mignet, _Notices et portraits_, t. I, p. 210-213.

«Ce plan, ajoute M. Mignet, exécutable à une époque où rien n'était
impossible, aurait sans doute préparé un autre avenir à l'Europe, en
donnant à l'Autriche un vaste territoire, du côté même où il importait
le plus de la jeter et de l'agrandir; en la rendant homogène, ce
qu'elle n'était pas; en l'intéressant à la civilisation du monde, au
lieu de la laisser immobile dans un passé qu'elle s'usait à défendre.
S'il avait été réalisé, il aurait fondé une paix durable, au moyen de
combinaisons nouvelles et sur des intérêts satisfaits.»

Napoléon, cependant, n'était pas disposé à adopter, d'après les
conseils d'un autre, un plan aussi grand, et il n'est pas impossible
que le secret instinct de son génie original, qui était pour la
guerre, s'opposât à un système permanent de tranquillité. Il alla donc
de l'avant dans la fausse politique qui plus tard fut sa ruine, ne
s'assurant pas l'affection et ne détruisant pas entièrement le pouvoir
des vaincus: et le cabinet de Vienne, chassé d'Italie, humilié par la
confédération du Rhin et l'élévation des États secondaires en
Allemagne, mais n'étant ni détruit, ni gagné, signa le traité de
Presbourg. Ce traité, qui relâchait le lien jusque-là maintenu entre
les empires de Russie et d'Autriche, et un changement qui eut alors
lieu dans les conseils de la Grande-Bretagne, fournissaient au nouvel
empire une autre occasion d'établir son existence d'une manière
paisible et durable.


VII

M. Fox avait succédé à M. Pitt, et M. Fox était partisan de la paix et
admirait le capitaine qui dirigeait les destinées de la France.
C'était aussi un ami particulier de M. de Talleyrand. L'empereur
Alexandre partageait à sa manière l'admiration de M. Fox. De plus, les
espérances qu'il avait fondées sur une alliance avec l'Autriche,
s'étaient alors évanouies, et personne à cette époque n'avait
confiance en la politique rusée, avide et timide de la Prusse. Le
cabinet russe et le cabinet anglais étaient donc tous les deux
désireux de traiter. M. d'Oubril fut envoyé à Paris par le cabinet de
Saint-Pétersbourg, et des négociations s'ouvrirent par l'entremise de
lord Yarmouth, le feu marquis d'Hertford (alors _détenu_), entre le
cabinet de Saint-James et les Tuileries. Dans ces doubles
négociations, M. de Talleyrand réussit à faire signer au diplomate
russe un traité séparé, traité que le gouvernement russe désavoua
toutefois; et il acquit une telle influence sur lord Yarmouth, que le
gouvernement anglais jugea nécessaire de le remplacer par lord
Lauderdale, qui reçut les pouvoirs nécessaires pour traiter au nom des
deux gouvernements alliés. La justice nous force à faire observer que
M. de Talleyrand, bien que contrecarré dans ses démarches par un
nombre infini d'intrigues, fit les plus grands efforts pour amener une
conclusion pacifique; car, il comprenait déjà, et il était alors seul
à le comprendre, que sans la paix tout était encore un problème, et
que, pour nous servir des paroles d'un contemporain, «une succession
de batailles était une série de chiffres, dont le premier pouvait être
A, et le dernier zéro[37].»

  [37] _Mémoires de Rovigo._

La position de Malte et de la Sicile, toutes deux alors entre les
mains de l'Angleterre, la répugnance naturelle éprouvée par ce pays à
y renoncer sans garanties sérieuses de la tranquillité européenne, et
l'impossibilité d'obtenir ces garanties de l'orgueil et de l'ambition
de quelqu'un qui aspirait à l'empire universel, étaient néanmoins des
difficultés trop grandes pour que la diplomatie pût lutter contre
elles; et lorsque la Prusse, qui avait laissé échapper l'occasion
exceptionnelle de combattre la France en ayant l'Autriche à ses côtés,
se fut mise par des engagements secrets avec la Russie et des
engagements publics avec la France, dans de tels embarras, dans une
position si honteuse et si dangereuse, qu'elle se décida à tenter
l'expérience désespérée d'échapper à ses intrigues par ses armes, une
autre grande lutte européenne commença. Dans les nouvelles campagnes
auxquelles conduisit cette nouvelle coalition, campagnes s'ouvrant par
la victoire d'Iéna et se terminant par la paix de Tilsit, M. de
Talleyrand accompagna l'empereur; et quoiqu'on puisse à peine dire
qu'il ait exercé une influence prédominante sur ces événements dont
décidait un caractère plus violent et un génie plus militaire que le
sien, son calme et son bon sens, qualités qui ne l'abandonnaient que
rarement, si même elles l'abandonnaient jamais, exercèrent une
influence modératrice sur l'impérieux guerrier, et tendirent en
général à affermir, à consolider ses succès. La manière calme dont il
savait ramener sur terre l'ambition de cet homme extraordinaire et en
apaiser le délire, jugeant ses plans par leurs résultats pratiques
qu'il entrevoyait d'avance, est assez évidente dans une réponse qu'il
fit à Savary, qui, après la bataille de Friedland, dit: «Si la paix
n'est pas signée dans une quinzaine, Napoléon traversera le
Niémen.--Et à quoi bon passer le Niémen?» répondit M. de
Talleyrand[38].

  [38] _Mémoires de Rovigo_, vol. III, p. 116.

On ne passa donc pas le Niémen cette fois, et cela fut dû en partie
aux conseils de M. de Talleyrand; à la fin, la France témoignant
l'intention de sacrifier la Turquie, et la Russie abandonnant
l'Angleterre, les deux combattants signèrent un traité dont la
conclusion implicite était que la domination de l'Europe devait à
l'avenir se partager entre les deux autocrates.


VIII

A cette époque, M. de Talleyrand, qui, dans les dernières guerres,
avait été frappé de la témérité plutôt que des triomphes du
conquérant, pensa que la carrière militaire de Napoléon et sa
carrière diplomatique à lui-même touchaient à leur terme.

En effet, la fortune avait conduit l'une et l'autre de ces carrières
au point le plus élevé qu'elles pussent atteindre, considérant leur
caractère particulier à chacune et les circonstances des temps.

Aux succès merveilleux de Napoléon semblait alors s'ajouter un
prestige surnaturel, que le plus léger échec pouvait détruire, et
auquel une nouvelle victoire pouvait à peine ajouter. Et de même la
réputation de M. de Talleyrand était à son plus haut degré, et
beaucoup étaient disposés à le considérer comme un maître aussi
consommé dans la science de la politique, que son souverain dans celle
de la guerre. De plus, il avait acquis, dit-on, d'immenses richesses
au moyen de dons arrachés aux puissances avec lesquelles il avait
traité, et plus particulièrement aux petits princes d'Allemagne, qu'il
pouvait ou sauver ou perdre, puisqu'il était chargé de la division
générale de leur territoire; et aussi par d'heureuses spéculations de
Bourse[39]: moyen de s'enrichir qui honore très-peu son caractère,
mais qu'on blâmait peu dans un pays qui enseigne la philosophie de
l'indulgence, et où l'on avait récemment vu se disputer si
grossièrement la richesse, que le proverbe latin

    . . . . . . . rem, facias, rem,
    Si possis recte, si non, quocumque modo rem,

était devenu aussi français qu'il avait jamais été latin.

  [39] Quant à ses habitudes à cet égard, il ne sera peut-être pas
  mal à propos d'avoir recours à la correspondance américaine.
  (_Papiers officiels et documents publics des États-Unis_, vol.
  III, p. 473-479.)

En outre, sa santé était ébranlée, et il n'avait plus la force
d'accompagner partout l'empereur, obligation qui était inséparable de
sa charge; tandis que l'élévation de Berthier au rang de
vice-connétable établissait une supériorité extrêmement blessante pour
son orgueil. Dans ces circonstances, il sollicita et obtint la
permission de se retirer, et, déjà prince de Bénévent, il reçut le
titre de _vice-grand-électeur_, titre qui l'élevait au rang d'un des
grands dignitaires de l'empire; position qu'il paraît avoir
ambitionnée--si petits sont, eux-mêmes, les plus grands d'entre nous.

Toutefois, ce changement dans sa position n'était nullement encore une
disgrâce, comme on l'a quelquefois représenté. Il conserva encore une
grande influence dans les conseils de l'empereur; il était consulté
sur toutes les matières ayant trait aux affaires étrangères et fut
même adjoint à M. de Champagny, son successeur, pour conduire les
négociations avec la cour d'Espagne, négociations qui, à cause de
l'invasion du Portugal et des querelles qui avaient déjà éclaté dans
la famille de Charles IV, commençaient à prendre un caractère
particulier[40].

  [40] Une note écrite par Izquierdo, ambassadeur d'Espagne à la
  cour de France, et datée du 24 mars 1808, est excessivement
  curieuse à propos de ces détails.

On a dit, d'une part, que M. de Talleyrand ne voulait pas qu'on eût
rien à faire avec l'Espagne, et, de l'autre, que ce fut lui qui, le
premier, conseilla à Bonaparte d'agir dans ce pays. Il est probable
que, dans cette question, il alla jusqu'à conseiller un arrangement
qui aurait donné à la France le territoire au nord de l'Èbre, et
offert en compensation au roi d'Espagne le Portugal. Il n'est pas
impossible non plus qu'il sût déjà en 1805--car le bruit courut alors
que Joseph Bonaparte apprenait la langue espagnole--que Napoléon avait
le rêve vague de remplacer dans la péninsule les Bourbons par la
dynastie des Bonaparte. Mais lorsque les armées françaises, sans
notification, prirent possession de Burgos et de Barcelone; lorsqu'une
insurrection déposa Charles IV, et que l'empereur fut sur le point
d'adopter la politique, non pas d'agrandir paisiblement la France et
de fortifier l'Espagne contre la Grande-Bretagne, mais d'enlever les
princes espagnols et d'obtenir la couronne d'Espagne par une sorte de
tour de passe-passe, M. de Talleyrand s'y opposa avec amertume et
décision, en disant: «On s'empare des couronnes, mais on ne les
escamote pas.»

«D'ailleurs, l'Espagne est une ferme qu'il vaut beaucoup mieux laisser
cultiver pour soi par un autre, que de la cultiver soi-même.»

Le comte Beugnot, dans ses Mémoires récemment publiés, parle en ces
termes de ces événements:

«Le prince de Bénévent était instruit dans les plus grands détails de
ce qui s'était passé à Bayonne, et il m'en parut indigné: «Les
victoires,» me disait-il, «ne suffisent pas pour effacer de pareils
traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de
la tricherie.»

«Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne
lui sera pardonné par personne. Le duc Decrès m'a plus d'une fois
assuré que l'empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand
de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que
celui-ci eût cherché à s'en défendre. Cela m'a toujours étonné.
D'abord, il suffit de connaître un peu M. de Talleyrand pour être bien
sûr que si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne
les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué
les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était
avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements
qui le remuent fortement.»

On ne peut douter, en effet, que ce qui se passa en Espagne ne fut un
motif de profonde mésintelligence entre M. de Talleyrand et Napoléon.

Si ce n'avait pas été vrai, M. de Talleyrand ne l'aurait jamais
affirmé publiquement comme il le fit plus tard sous le règne de Louis
XVIII, entouré qu'il était de contemporains et d'ennemis. En outre, la
rumeur publique du moment, qui dans une telle cause est plus digne de
foi qu'aucun témoignage individuel, le proclama hautement; et pour ce
qui est de ne pas avoir répondu à Napoléon lorsqu'il lançait en termes
violents et insultants les accusations qu'il prodiguait quelquefois à
ceux qui lui déplaisaient, on sait que M. de Talleyrand ne répondait
jamais à de telles attaques que par un visage impassible et un silence
digne et hautain.


IX

Les affaires de la péninsule n'étaient pas les seules à propos
desquelles M. de Talleyrand et l'empereur fussent alors en désaccord.
Les troupes françaises entrèrent à Rome et en Espagne, car Napoléon,
après avoir fait la cour au pape en tant que pontife, voulait le
dépouiller comme prince, presque au même moment; et le prince de
Bénévent était aussi opposé à l'une de ces violences qu'à l'autre.

Toutefois, ce ne fut pas à propos de cette affaire, ou du moins de
cette affaire en particulier, que commença l'inimitié de l'empereur et
de son premier ministre, inimitié si importante dans leur histoire à
tous deux.

Une fois que l'empire avait été établi et avait eu du succès, M. de
Talleyrand s'y était attaché avec une sorte d'enthousiasme.

La poésie de la victoire et l'éloquence d'une imagination exaltée
avaient pris pendant quelque temps le dessus sur la nonchalance
habituelle et la modération de son caractère. Il était entré dans tous
les plans de Napoléon pour reconstituer un empire des Francs et faire
revivre le système des fiefs et des dignités féodales, système auquel,
il est vrai, les partisans et les favoris du conquérant n'avaient rien
à perdre. Il disait que, dans les circonstances où on se trouvait
alors, tout autre système qu'un système militaire était impossible.

Il voulait donc que l'on rendît ce système splendide, et que la France
regagnât en grandeur ce qu'elle perdait en liberté.

La principauté qu'il possédait, quoiqu'elle ne le satisfît nullement,
était un lien entre lui et la politique dont il la tenait. Il désirait
la garder, et pour cela il fallait soutenir l'homme dont la chute
pourrait la lui ravir. Mais il avait un instinct prononcé pour ce qui
était pratique; suivant sa théorie, tous les gouvernements, excepté un
gouvernement impossible, pouvaient être rendus bons. Un gouvernement
qui ne pouvait se maintenir sans des succès constants dans des
entreprises difficiles à l'intérieur et à l'extérieur était, suivant
sa manière de voir, impossible. A partir de la paix de Tilsit, cette
idée le hanta toujours, plus ou moins. Malgré lui, elle le rendit amer
contre son souverain,--amer d'abord parce qu'il l'aimait plutôt que
parce qu'il ne l'aimait pas. Il aurait encore aidé à sauver l'empire;
mais il était irrité parce qu'à son avis l'empire s'engageait dans un
système qui ne permettrait pas qu'il fût sauvé. Mais un sentiment de
ce genre ne peut pas plus être pardonné par quelqu'un qui est habitué
à considérer sa volonté comme la loi suprême, qu'un sentiment d'une
nature plus hostile.

Napoléon en vint peu à peu à détester l'homme pour lequel il avait eu
autrefois une sorte de prédilection; et, lorsqu'il détestait
quelqu'un, il faisait une chose très-dangereuse et toujours inutile,
il blessait l'orgueil de cette personne sans diminuer son importance.
Il est vrai que M. de Talleyrand ne laissa jamais voir qu'il fût
irrité. Mais peu de personnes, quelle que soit la philosophie avec
laquelle elles oublient une injure, pardonnent une humiliation; et
ainsi par degrés devint de jour en jour plus fort ce mécontentement
mutuel auquel l'un donnait carrière à certains moments par des
reproches furieux, et que l'autre déguisait sous une indifférence qui
savait garder tous les dehors du respect.


X

Le peu de compte qu'il tenait des sentiments de ceux qu'il aurait été
plus sage de ne pas offenser, était une des erreurs les plus fatales
du conquérant, qui n'avait jamais pu apprendre à dominer ses passions:
mais il était alors devenu également indifférent à la haine et à
l'affection de ses adhérents; et, comme toutes les personnes plus que
satisfaites d'elles-mêmes, il s'imaginait que tout dépendait de son
mérite personnel, et rien de celui de ses agents. La victoire de
Wagram et le mariage avec Marie-Louise inaugurèrent une nouvelle ère
dans son histoire. Fouché fut remercié, quoique non sans avoir mérité
une réprimande pour ses intrigues; et Talleyrand tomba dans une
disgrâce non équivoque provoquée jusqu'à un certain point par ses
traits d'esprit; autour de ces deux hommes se forma une opposition
sourde, qui observait et qui attendait; avec l'habile aventurier, elle
descendait d'un côté jusque dans les classes inférieures, et de
l'autre, elle montait jusqu'aux plus élevées, avec le noble mécontent.

Le représentant de la maison princière de Périgord était,
certainement, à cause de sa naissance aussi bien qu'à cause de sa
position dans l'empire, à la tête des mécontents de l'aristocratie; la
maison de M. de Talleyrand, alors peut-être le seul endroit ouvert à
tous où le gouvernement du jour fût traité sans ménagements, devint
une sorte de _rendez-vous_ pour un cercle qui répondait à une victoire
par un _bon mot_, et qui comparait sans bienveillance les cérémonies
d'emprunt de la nouvelle cour aux grâces naturelles et aux usages
traditionnels de l'ancienne. Tous ceux qui se rappellent la société de
cette époque, se souviennent que l'ex-ministre était le seul
personnage qui eût une sorte d'existence et de réputation personnelle,
qui fût quelque chose par lui-même et en dehors du chef de l'État; il
affectait alors de considérer et il considérait sans doute réellement
la politique de l'empereur comme la passion d'un joueur désespéré qui
continuerait à tenter la fortune jusqu'à ce qu'elle l'abandonnât de
guerre lasse.

L'alliance autrichienne, que l'empereur venait de contracter, n'obtint
pas non plus l'approbation de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'eût
conseillée à une certaine époque, et qu'il eût aussi même été mêlé aux
négociations engagées à propos d'un mariage impérial de Russie. Ce
changement pouvait venir de ce qu'il voyait alors qu'une union de ce
genre à laquelle il s'était montré favorable dans l'espoir qu'elle
calmerait l'infatigable énergie de Napoléon, ne ferait que stimuler
son ambition: ou bien cela pouvait venir de ce que, n'ayant rien eu à
faire avec les résolutions adoptées à Vienne, il n'y avait rien gagné.
Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il dit avec une sincérité apparente:

«On ne gagne jamais rien à une politique de demi-mesures. Si
l'empereur désire une alliance avec l'Autriche, il faut qu'il donne
satisfaction à l'Autriche: pense-t-il que la maison de Hapsbourg
considère comme un honneur de s'allier avec la famille Bonaparte? Ce
que l'empereur d'Autriche désire, c'est qu'on lui rende ses provinces,
et que son empire soit relevé et régénéré; si le gouvernement français
ne remplit pas ces conditions, l'Autriche sera désappointée, et les
pires ennemis que nous puissions avoir sont ceux que nous avons
désappointés.»

Toutefois ces sentiments ne trouvaient encore aucun écho en dehors du
cercle d'un petit nombre de politiques indépendants et éclairés.

J'ai eu l'honneur de connaître deux de ces hommes, qui avaient occupé
de hautes situations sous l'empire; j'ai entendu M. de Barante et M.
Molé faire allusion en ma présence à une conversation qu'ils avaient
eue à l'époque dont je parle, et l'un dire à l'autre: «Vous
souvenez-vous comment nous considérions tous deux ce qui se passait
devant nous comme une magnifique scène d'opéra sur laquelle le rideau
viendrait à se baisser avant que se fussent fermés les yeux des
spectateurs occupés à la regarder avec admiration?»

Mais les masses étaient encore éblouies par les magnifiques exploits
d'un homme qui, parmi tous ceux de l'histoire ancienne ou moderne,
aurait été le plus grand, s'il avait su unir des sentiments d'humanité
à l'éclat du génie. Alors chaque jour, en s'écoulant, ajoutait à la
fatale disposition qui devait rendre son avenir si différent de son
passé; il devenait d'heure en heure plus hautain et plus rempli de
confiance en lui-même, et plus disposé à marcher tout seul dans son
chemin, à ne plus tolérer les conseils et ne plus se soucier d'aucune
affection. Joséphine, la femme de sa jeunesse,--Pauline, sa sœur
favorite,--Louis, son plus jeune frère,--Masséna, son général le plus
capable,--vinrent s'ajouter à la liste sur laquelle étaient déjà
inscrits ses deux ministres les plus distingués. Il n'avait même plus
l'idée de réconcilier l'espèce humaine avec son autorité arbitraire.
Sa puissante intelligence, dominée par son ambition plus puissante
encore, se laissait aller à adopter un système de despotisme et
d'oppression qui contrariait non-seulement les opinions politiques,
mais les besoins journaliers de tous ses sujets et de tous ses alliés.

Pour lui, la guerre était devenue un effort pour exterminer ceux qui
s'opposaient encore à lui, effort auquel il ne pouvait suffire qu'en
opprimant ceux qui jusqu'alors lui étaient venus en aide. Ainsi, il
avait fait prisonnier le pontife romain, enlevé le roi d'Espagne, pris
possession d'une manière violente des villes hanséatiques et du nord
de l'Allemagne; il prétendait que même les pays qui n'étaient pas
occupés par ses armées devaient obéir à ses décrets. Ces usurpations
et ces exigences amenèrent la dernière et fatale lutte entre les deux
potentats qui s'étaient autrefois partagé le monde pour lequel ils
allaient alors se battre.

La justesse de vues de M. de Talleyrand ne fut jamais plus remarquable
qu'en cette occasion. La destruction de la Prusse, en rendant voisines
la France et la Russie, avait par cela même tendu à en faire des
ennemies. En outre, le czar orgueilleux et offensé, mais dissimulé,
quoique redoublant de courtoisie envers la cour de France après le
choix d'une archiduchesse autrichienne, de peur qu'on ne le crût
blessé par l'abandon d'un mariage avec une princesse de sa propre
famille, avait commencé à sentir que le reste de l'Europe étant
subjugué, et l'Autriche gagnée selon toute apparence, il restait seul
dans son indépendance; il commençait aussi à s'irriter contre les
limites que Napoléon prétendait imposer à son ambition, à s'agiter
sous ce frein que l'impérieux cavalier, avec une superbe indifférence,
tenait un peu trop serré.

D'ailleurs, quoiqu'il fût investi par les lois et l'usage d'une
autorité illimitée sur son peuple, l'exemple de son père était là pour
lui enseigner qu'il ne pouvait pas entièrement perdre de vue ses
intérêts et ses désirs; cependant, c'était là ce qu'exigeait de lui
l'empereur des Français. Ses sujets ne devaient pas vendre leurs
produits à l'unique acheteur qui fût disposé à les acheter; et étant
ainsi placé d'une manière inconsidérée et impitoyable entre la
révolution et la guerre, Alexandre choisit la dernière.


XI

D'un autre côté, Napoléon, en se déterminant à un conflit dont il
n'ignorait pas la gravité, revint pour un moment à sa conviction
première de la nécessité d'employer des hommes capables dans les
grandes affaires, et il était disposé, nonobstant son désaccord avec
M. de Talleyrand, à envoyer celui-ci à Varsovie pour organiser un
royaume de Pologne; il n'est pas surprenant que, plein de confiance
dans l'habileté et le tact de l'agent qu'il songeait à employer, il
fût en même temps convaincu que, dans le cas où cet agent accepterait
la mission, il pourrait parfaitement se reposer sur sa fidélité; car,
dans la longue carrière de M. de Talleyrand et au milieu des
vicissitudes fréquentes de cette carrière, on ne peut citer un seul
cas où il ait trahi quelqu'un dont il avait reçu une mission. On dit
que cet arrangement fut empêché par la difficulté de concilier la
position du prince de Bénévent avec celle du duc de Bassano, qui
accompagna l'empereur dans cette campagne comme ministre des affaires
étrangères. Mais, ce qui ne varia jamais, ni pendant cet éclair
passager d'un retour de faveur, ni plus tard, ce fut l'opinion de M.
de Talleyrand sur les chances auxquelles s'exposait inutilement
Napoléon, et il ne déguisa pas ces craintes. Il insistait
principalement sur les hasards de la guerre, qui si souvent tournent
contre le général le plus capable et les combinaisons les plus
habiles, sur la catastrophe écrasante qui résulterait d'une défaite,
et le résultat de peu d'importance qui suivrait une victoire.

L'Europe entière, que l'imprudent capitaine laissait derrière lui,
n'était, Talleyrand le savait, tenue en échec que par la crainte et la
force, et quoique prête à seconder une armée qui s'avançait, elle
tomberait certainement sur une armée battant en retraite. Et, en
supposant la défaite presque impossible, qu'est-ce que la France
aurait à gagner au succès? Alexandre pourrait renouveler sa promesse
d'empêcher tout échange commercial entre son empire et la
Grande-Bretagne; mais pourrait-il tenir cette promesse? Il ne le
pourrait pas. L'esprit de Napoléon, toutefois, avait alors été habitué
par la fortune à considérer les guerres comme de simples parades
militaires, peu de temps après le commencement desquelles il entrait
dans la capitale de son ennemi vaincu, et retournait à Paris pour être
salué au théâtre par des acclamations enthousiastes. Il aimait fort ce
genre d'excitation, et, de même que la plupart des hommes placés sous
de semblables influences, il en venait à se persuader que ce qui
plaisait à sa vanité était nécessaire à ses intérêts.

Il y eut, par le fait, trois époques dans la carrière de Napoléon: la
première, dans laquelle il combattit à l'étranger pour la gloire, afin
de conquérir l'empire à l'intérieur; la seconde, où, étant maître du
gouvernement de la France, il combattit pour étendre les limites de ce
pays et faire de lui-même le personnage le plus puissant, et de sa
nation, le peuple le plus puissant du monde; la troisième, dans
laquelle les intérêts de la France n'étant plus pour lui qu'une
considération secondaire, son ambition lui suggérait l'idée, passée
chez lui à l'état de manie, de devenir maître de l'univers, et
d'acquérir un domaine dont la France ne serait presque qu'une portion
insignifiante.

Il est nécessaire d'avoir ceci présent à l'esprit; autrement, on ne
s'expliquerait pas la campagne de Napoléon en Russie, les difficultés
qu'il sut élever pour ne pas retirer ses troupes d'Allemagne après que
cette campagne se fut terminée par la défaite, et sa répugnance
constante à accepter toutes les conditions qui mettaient un frein à
ses projets gigantesques. Afin d'entretenir sa propre confiance dans
ces projets, il se persuadait à lui-même qu'un charme était attaché à
son existence, et que des moyens surnaturels lui seraient fournis
quand les moyens naturels viendraient à lui manquer. Cependant, dans
cette occasion, il ne négligea pas d'avoir recours aux moyens
naturels.

Lorsque Fouché exprima ses craintes à la pensée d'une aussi vaste
entreprise, on dit que telle fut la réponse du soldat couronné: «Il me
fallait 800,000 hommes et je les ai[41].» Mais déjà, à cette époque,
la France avait commencé à être fatiguée de ses succès eux-mêmes; et
l'affaire de Malet, qui eut lieu un peu avant l'arrivée des mauvaises
nouvelles de Russie, montra assez clairement que la chute ou la
défaite de l'empereur laisserait le champ libre à tout nouveau
système ou régime que les circonstances pourraient favoriser ou
imposer.

  [41] _Mémoires de Fouché_, vol. II., p. 113.

La nouvelle de l'incendie de Moscou ne fut pas plutôt parvenue à
Paris, que M. de Talleyrand regarda comme perdue la cause de Napoléon.
Non que Napoléon n'eût encore pu se sauver par la prudence; mais il
n'était pas prudent; non que le gouvernement français fût dans
l'impossibilité de produire sur le champ de bataille autant d'hommes
en uniforme que les alliés en avaient pour leur part; mais des nations
combattaient d'un côté, tandis que de l'autre il n'y avait plus que
des soldats. Par conséquent, le sagace homme d'État, que l'on
recommençait alors à consulter, conseilla de terminer la guerre
immédiatement, et n'importe à quelles conditions. Ainsi encore, quand
la défection des Prussiens fut connue, et que Napoléon convoqua un
conseil pour décider ce qu'il y avait à faire en présence de ces
circonstances, il dit: «Négociez: vous avez maintenant en main des
gages que vous pouvez abandonner; demain, vous pouvez les avoir
perdus, et alors la faculté de négocier avantageusement sera perdue
aussi[42].»

  [42] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 66.

Pendant l'armistice de Prague (juin 1813), alors que le prestige de
deux ou trois récentes victoires servait les négociations, et que la
France aurait pu avoir la Hollande, l'Italie, et ses frontières
naturelles, Talleyrand et Fouché, qui fut aussi consulté, ne cessèrent
tous les deux de répéter: «L'empereur n'a qu'une chose à faire--la
paix; et plus promptement il la fera, meilleure elle sera.»

Ainsi encore, quand M. de Saint-Aignan, après la bataille de Leipzig,
apporta de Francfort des propositions qui auraient encore pu donner à
la France sa frontière du Rhin (novembre), M. de Talleyrand insista
sur la nécessité de les accepter sans le moindre délai, et dit à
l'empereur: «Une mauvaise paix ne peut nous devenir aussi funeste que
la continuation d'une guerre qui ne peut plus nous être
favorable[43].»

  [43] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 229.

Napoléon lui-même hésita alors, et doutant momentanément de son propre
jugement, et peut-être aussi se souvenant avec regret de temps plus
heureux, il offrit le portefeuille des affaires étrangères à son
ancien ministre, mais à la condition qu'il renoncerait au rang et aux
émoluments de vice-grand-électeur.

Le but de l'empereur était de rendre ainsi M. de Talleyrand
entièrement dépendant de sa place; mais M. de Talleyrand, qui aurait
accepté le poste, refusa la condition, en disant: «Si l'empereur a
confiance en moi, il ne doit pas me dégrader; et s'il n'a pas
confiance en moi, il ne doit pas m'employer; les temps sont trop
difficiles pour les demi-mesures.»


XII

L'état des affaires à cette époque était assurément des plus
critiques. En Espagne, une armée anglaise, animée par la victoire,
allait descendre des Pyrénées. En Allemagne, une population entière,
que d'anciennes défaites avaient exaspérée, et que de récents succès
avaient encouragée, brûlait de passer le Rhin afin de ravir à son
ennemi les trophées qu'il se vantait encore de posséder. En Italie,
une défection dans la famille même de l'empereur allait mettre au jour
toute l'étendue de ses malheurs. En Hollande, les couleurs de la
famille exilée (la maison d'Orange) étaient déployées avec
enthousiasme au milieu d'acclamations en faveur de l'indépendance
nationale; même le roi de Danemark avait abandonné l'alliance
française; tandis qu'en France un peuple engourdi par le manque de
liberté, une armée décimée par la défaite des généraux qui avaient
perdu leur confiance, et des arsenaux vides, étaient les seules
ressources avec lesquelles le despote avait à affronter l'Europe tout
entière sous les armes.

Le refus de M. de Talleyrand d'accepter le ministère à un tel moment,
à moins qu'il ne fût accompagné de toute la confiance et de tout
l'éclat qui pouvaient lui donner de l'autorité, était donc assez
naturel; mais il n'est pas non plus surprenant que le souverain qui
avait fait cette proposition ait été irrité par un refus; et beaucoup
insinuaient que le vice-grand-électeur, s'il n'était pas employé,
serait arrêté. Mais il n'y avait aucune preuve de trahison; et le chef
de l'empire redoutait, avec juste raison, l'effet que pourrait
produire à l'intérieur et à l'extérieur tout acte violent; car il
était bien plus difficile pour lui qu'on n'aurait pu le supposer de
frapper un coup violent sur un fonctionnaire éminent, en ce moment où
son pouvoir commençait à être sur le déclin.

Son gouvernement était un gouvernement de fonctionnaires, entre
lesquels régnait une espèce de fraternité qu'il n'eût pas été prudent
de braver.

De plus, cet homme dur (et c'est là l'un des traits les plus
remarquables et les plus aimables de son caractère) avait une sorte de
tendresse, qu'il ne parvenait jamais à vaincre, pour ceux qui avaient
autrefois été attachés à sa personne, ou qui avaient rendu d'éminents
services à son autorité. «Jamais, dit-il au dignitaire qui lui
insinuait de frapper Talleyrand, jamais je ne donnerai la main à la
perte d'un homme qui m'a longtemps servi.»[44]

  [44] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 298.

Il résolut donc de ne prendre aucune mesure violente contre M. de
Talleyrand; mais s'il pouvait empêcher la colère d'intervenir dans ses
actes, il n'était pas assez maître de lui pour faire qu'elle n'éclatât
pas dans son langage.

Bon nombre de scènes en furent la conséquence, Savary en rapporte une
qui eut lieu en sa présence et devant l'archichancelier.

J'ai aussi lu le récit d'une scène dans laquelle Napoléon ayant dit
que, s'il croyait sa propre mort probable, il prendrait soin que le
vice-grand-électeur ne lui survécût pas, M. de Talleyrand lui répondit
tranquillement et respectueusement, qu'il n'avait pas besoin de cette
raison pour désirer que la vie de Sa Majesté fût longtemps conservée.
M. Molé m'en a raconte une autre, dans les termes suivants: «A l'issue
d'une séance du conseil d'État qui eut lieu juste avant le départ de
l'empereur pour la campagne de 1814, il éclata en exclamations
violentes, disant qu'il était entouré de trahisons et de traîtres;
puis se tournant alors vers M. de Talleyrand, il l'injuria pendant dix
minutes de la manière la plus violente et la plus offensante.

«Pendant ce temps, Talleyrand était debout à côté du feu, se servant
de son chapeau en guise d'écran pour se préserver de la chaleur de la
flamme; il ne fit pas le moindre mouvement, et l'expression de son
visage ne changea pas; quelqu'un qui l'aurait vu ne se serait
certainement pas douté que c'était à lui que l'empereur parlait; et,
lorsqu'à la fin Napoléon s'en alla après avoir fermé la porte avec
violence, Talleyrand prit tranquillement le bras de M. Mollien, et
descendit l'escalier en boitant sans avoir l'air de songer à ce qui
s'était passé.

«Mais, en rentrant chez lui, il écrivit à l'empereur une lettre pleine
de dignité dans laquelle il disait que, s'il conservait son titre
actuel, il serait de droit l'un des membres de la régence, et que
comme il ne pouvait pas penser à occuper une telle position après
l'opinion que Sa Majesté avait exprimée sur son compte, il demandait à
abandonner son poste, et à obtenir la permission de se retirer à la
campagne.

«Il reçut notification que sa démission n'était pas acceptée, et qu'il
pouvait rester où il était.»

Il est à présumer que des insultes du genre de celles que je viens de
rapporter eurent en grande partie pour effet d'éloigner et de dégoûter
le personnage qu'elles avaient l'intention d'humilier; mais, quoique à
la tête d'un parti considérable de mécontents, M. de Talleyrand ne fit
guère autre chose que surveiller les actes de 1814, et faire tous ses
efforts pour que la chute de Napoléon, si elle avait lieu, fît aussi
peu de tort que possible à la France et à lui personnellement[45].

  [45] M. Thiers fait le récit d'une scène du genre de celle que je
  viens de décrire; mais il en fixe l'époque en 1809; rien n'y est
  omis, pas même la manière dont M. de Talleyrand jouait avec son
  chapeau; et dans ce récit, Talleyrand, suivant M. Thiers, est
  accusé par Napoléon du meurtre du duc d'Enghien. M. Thiers s'est
  sans doute trompé. Le comte Molé ne pouvait avoir été induit en
  erreur ni quant aux dates, ni quant aux faits, puisqu'il était
  présent à la scène que j'ai racontée, et qu'il m'en a donné tous
  les détails, sans parler du duc d'Enghien, ce qu'il aurait
  certainement fait si Napoléon lui-même y eût fait allusion. Les
  reproches de l'empereur, suivant le comte Molé, ne s'attaquaient
  qu'à ce qu'il considérait comme les intrigues de M. de Talleyrand
  à ce moment particulier, intrigues qui, cependant, se bornaient
  alors à un effort pour écarter les obstacles qui pourraient
  contrarier sa défection, si Napoléon venait dans la suite à être
  défait.

Pendant les conférences de Châtillon, il dit à ceux en qui l'empereur
avait le plus de confiance, que l'empereur était perdu s'il
n'acceptait pas la paix à des conditions quelconques; toutefois,
quand, vers la fin de ces conférences, la paix sembla devenir
impossible avec Napoléon, il permit au duc Dalberg d'envoyer M. de
Vitrolles au camp des alliés pour leur dire que, si les alliés ne
faisaient pas la guerre contre la France, mais simplement contre le
despote alors à sa tête, ils trouveraient à Paris des amis prêts à les
aider. M. de Vitrolles portait dans ses bottes, en guise de lettres de
créance, un chiffon de papier sur lequel il y avait un mot de la main
du duc, et il était autorisé à nommer M. de Talleyrand; mais il
n'avait rien de ce personnage même qui pût le compromettre
irrévocablement dans cette mission.

Néanmoins, M. de Talleyrand comprenait alors que le moment était
certainement venu où il fallait donner à la France un nouveau chef, et
il désirait avoir à décider quel serait ce chef et quelles seraient
les institutions du pays qu'il aurait à diriger.

Cependant, ses communications avec les Bourbons étaient, je le crois,
seulement indirectes. Beaucoup de leurs partisans étaient ses parents
et ses amis. Il leur parlait en termes obligeants de Louis XVIII et en
recevait en retour des messages gracieux; mais il n'adoptait pas
positivement leur cause; en effet, on se demande s'il n'hésita pas
pendant un certain temps entre l'ancienne race et le duc de Reichstadt
avec un conseil de régence, dont il aurait fait partie. En tous cas,
suivant le récit de Savary lui-même, il tenait le ministre de la
police en éveil sur les mouvements des royalistes dans le Midi. On
peut même dire qu'il n'abandonna pas la dynastie des Bonaparte avant
le moment où elle sacrifia elle-même toutes ses chances; car, dans le
conseil qui fut assemblé lorsque les alliés marchaient sur Paris, afin
de décider si l'impératrice resterait dans la capitale ou la
quitterait, il lui conseilla très-fortement de rester, disant que
c'était le meilleur, sinon le seul moyen de maintenir la dynastie, et
il ne cessa d'insister sur cette opinion que lorsque Joseph Bonaparte
eut produit une lettre de son frère établissant que, si un cas pareil
venait à se présenter, Marie-Louise devrait se retirer dans les
provinces. Ce fut alors qu'en quittant la salle du conseil il dit à
Savary:

«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci? N'est-ce pas aussi votre
opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où
mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance
une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre,
et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son
entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse
qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur,
quelle chute dans l'histoire! Donner son nom à des aventures au lieu
de le donner à son siècle! Quand je pense à cela, je ne puis
m'empêcher d'en gémir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient
pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet
édifice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de
me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui
inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là
sont plus à craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il
s'était laissé mettre dans cet état[46]?»

  [46] _Mémoires du duc de Rovigo_, cités par M. Thiers.


XIII

Cette observation, qu'il ne convenait pas à tout le monde de se
laisser engloutir sous les ruines du gouvernement qui allait tomber,
s'appliquait, dans la pensée de M. de Talleyrand, à lui-même. Mais le
rôle qu'il avait à jouer était difficile; désireux de rester à Paris
afin de traiter avec les alliés, il reçut l'ordre, en tant que membre
du conseil de régence, d'aller à Blois. Et ce n'était pas seulement
parce qu'il craignait que Napoléon pût encore vaincre et le punir de
sa désobéissance, qu'il éprouvait de l'aversion à résister à cet
ordre; il y a chez les hommes publics un sentiment des convenances qui
leur tient quelquefois lieu de principes, et le vice-grand-électeur
désirait éviter l'apparence d'abandonner la cause qu'il avait
cependant résolu d'abandonner. L'expédient auquel il se décida fut
singulier et caractéristique. Sa voiture de cérémonie fut commandée et
préparée pour le voyage; il se mit en route en grande pompe et en
grand appareil, et trouva, suivant un arrangement fait avec madame de
Rémusat, le mari de cette dame à la barrière à la tête d'un
détachement de la garde nationale; on l'arrêta, on déclara qu'il
resterait dans la capitale, et on le reconduisit à son hôtel, dans la
rue Saint-Florentin, où il eut bientôt l'honneur de recevoir
l'empereur Alexandre.

Le succès de la campagne avait été si rapide, la marche sur Paris si
téméraire, le nom de Napoléon et la valeur de l'armée française
étaient encore si formidables, que l'empereur de toutes les Russies
était presque étonné de la situation dans laquelle il se trouvait, et
désirait y échapper par toute paix qui pourrait se faire sûrement,
promptement, et avec quelque chance de durée. Pour ce qui était du
gouvernement à établir en France, il n'avait aucune idée arrêtée.

Le rétablissement des Bourbons, vers lequel penchait le cabinet
anglais, lui paraissait dangereux sous quelques rapports, aussi bien à
cause de la longue absence de ces princes hors de France, qu'à cause
de leur caractère personnel et des préjugés de leurs partisans. Il
avait aussi des objections raisonnables à un traité avec Napoléon.

Quelque plan intermédiaire lui souriait peut-être davantage; ainsi,
une régence avec Marie-Louise, et une substitution de Bernadotte à
Bonaparte; mais tous les plans de cette sorte étaient vagues, et ils
devaient être examinés à un double point de vue: il fallait arranger
les choses de la manière la plus satisfaisante pour l'Europe, et en
même temps la moins odieuse à la France.

L'opinion universelle désignait M. de Talleyrand comme le personnage
non-seulement le plus capable de former, mais encore le plus capable
de conduire et d'exécuter avec suite le plan le mieux approprié aux
circonstances.

C'est pourquoi, en arrivant à Paris, l'empereur adopta pour sa
résidence la maison de M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, où il
tint, sous les auspices de son hôte, une sorte de réunion ou de
conseil qui décida des destinées de la France.


XIV

Parmi les diverses relations ayant égard à ce conseil, est celle de M.
Bourrienne, et si nous en devons croire ce témoin des délibérations
qu'il raconte, voici comment M. de Talleyrand répondit à une ouverture
que fit l'empereur à propos du prince couronné de Suède, et comment il
se prononça sur les prétentions variées qui avaient été successivement
mises en avant:

«Sire, vous pouvez m'en croire, il n'y a que deux choses possibles,
Bonaparte ou Louis XVIII. Je dis Bonaparte, mais ici le choix ne
dépendra pas entièrement de Votre Majesté, car vous n'êtes pas seul.
Toutefois, si nous devons avoir un soldat, que ce soit Napoléon: c'est
le premier du monde. Je le répète, Sire, Bonaparte ou Louis XVIII,
chacun de ces hommes représente un parti; tout autre ne représenterait
qu'une coterie.»

Ce fut cette opinion positive exprimée avec tant de force qui, tout le
monde s'accorde à le dire, décida le conquérant auquel on prête ces
paroles: «Quand j'arrivai à Paris, je n'avais aucun plan. Je m'en
remis entièrement à Talleyrand; il avait la famille de Napoléon dans
une main, et celle des Bourbons dans l'autre; je pris ce qu'il me
donna.»

La résolution de ne pas traiter avec Napoléon et sa famille étant
ainsi prise, M. de Talleyrand engagea l'empereur de Russie à le faire
connaître par une proclamation affichée sur les murs de Paris, et le
public lut dans toutes les rues ces paroles: «Les souverains alliés ne
traiteront plus, ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de
sa famille.»

Mais ce ne fut pas tout. M. de Talleyrand ne désirait pas échapper au
despotisme de Napoléon pour tomber sous celui de Louis XVIII.

Il comptait peu sur la reconnaissance des rois, et il était aussi
nécessaire à sa propre sécurité qu'à celle de son pays, que les
passions de l'émigration et l'orgueil de la maison de Bourbon fussent
tenus en échec par une constitution. C'est pourquoi, à son
instigation, la proclamation fameuse à laquelle je fais allusion,
contenait la phrase suivante: «Les souverains alliés reconnaîtront et
garantiront la constitution que la nation française se donnera, et
invitent par conséquent le sénat à désigner un gouvernement provisoire
qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration; il préparera la
constitution qui conviendra au peuple français. ALEXANDRE, 31 mars
1814.»

De cette manière, les alliés reconnaissaient le sénat comme le
représentant de la nation française, et comme M. de Talleyrand avait
une influence prédominante dans le sénat, sa victoire semblait
assurée.

Ceci se passait le 31 mars. Mais le 30, à une heure avancée de la
journée (ou vers le soir), comme Marmont et Mortier, qui avaient
défendu vaillamment les hauteurs de Paris pendant la journée, se
disposaient à quitter cette cité, en vertu d'une capitulation que les
circonstances dans lesquelles ils se trouvaient les avaient forcés à
signer, Napoléon, qui avait pris les devants sur son armée, arriva aux
environs de sa capitale et apprit du général Belliard, qui en sortait,
ce qui s'était passé.

Dans le dessein de rassembler ses troupes, encore en marche à
Fontainebleau, et afin de gagner du temps, il envoya Caulaincourt, qui
l'avait représenté à Châtillon, aux souverains alors maîtres de la
situation, avec l'ordre de faire semblant d'entrer en négociations
avec eux presque à n'importe quels termes.

Quoique le czar et le roi de Prusse fussent assez fermement résolus à
ne plus rien avoir à faire avec Napoléon, et eussent affiché cette
résolution d'une manière assez décidée, ils ne laissaient cependant
pas de se sentir mal à l'aise dans le voisinage du grand capitaine qui
était encore à la tête, disait-on, d'une force militaire se montant à
50,000 hommes, sans compter les forces de Marmont et de Mortier.

Les armées d'Augereau et de Soult se trouvaient aussi à une distance
peu considérable.

La classe inférieure à Paris, chez qui le sentiment national était
plus vif et qui avait moins d'intérêts personnels à compromettre que
la classe supérieure, était, comme on l'avait remarqué pendant le
passage des troupes russes et prussiennes à travers Paris, triste et
mécontente; une ombre de l'ancienne terreur attachée au nom de
Napoléon agissait encore sur l'esprit de beaucoup de ceux qui
s'étaient si longtemps courbés sous sa volonté, et qui n'étaient qu'à
moitié disposés à renverser son autorité. La présence de Caulaincourt
à Paris attestait que des négociations seraient tentées.

Il n'y avait donc pas de temps à perdre. M. de Talleyrand réunit le
sénat sous sa présidence, cette fonction lui appartenant d'une manière
légitime en tant que vice-président et grand dignitaire de l'empire.
Ce corps, surpris de sa propre puissance, et la remettant de grand
cœur aux mains de son président, qui, faisant allusion à la retraite
de Marie-Louise, les somma de venir au secours d'un gouvernement
_délaissé_, nomma, séance tenante, un gouvernement provisoire composé
de cinq membres, et ayant à sa tête M. de Talleyrand. Ces personnages
étaient des illustrations de l'empire ou de l'Assemblée nationale;
l'abbé Montesquiou était le seul légitimiste décidé. En même temps, le
sénat, partageant tout à fait les vues de M. de Talleyrand quant à une
constitution, s'engagea à en faire une dans l'espace de quelques
jours.

Toutefois, rien ne fut encore dit de l'exclusion projetée de Napoléon
et de sa famille, ni du projet de remettre la couronne aux Bourbons.
Beaucoup des partisans de cette dernière famille étaient aussi étonnés
que vexés de cette omission.

Nourrissant encore les idées qu'ils avaient emportées avec eux dans un
long exil, ils ne pouvaient pas même concevoir en quoi la France, ou
le sénat français, ou les alliés avaient à intervenir dans le choix
du souverain qui gouvernerait la France et dans la fixation des règles
suivant lesquelles s'exercerait son autorité. Louis XVIII n'était-il
pas l'héritier de Louis XVI? pouvait-on douter qu'il fût le seul roi
possible, maintenant que l'audacieux usurpateur avait été défait?

Est-ce qu'il ne tardait pas au comte d'Artois, à ce que disaient les
dames du faubourg Saint-Germain, d'embrasser son compagnon de
jeunesse, l'évêque d'Autun?

M. de Talleyrand, avec un sourire légèrement cynique, avouait que ce
serait aussi pour lui une grande joie que de se jeter dans les bras du
prince; mais il demandait, d'un air de mystère, que cette touchante
reconnaissance fût remise jusqu'à nouvel ordre. Cependant il ne jugea
pas à propos que le sénat tardât plus longtemps à confirmer l'acte de
la coalition quant à la déposition de Napoléon; et cette assemblée
donnant comme motif de sa conduite mille abus qu'elle aurait dû
précisément prévenir, si elle avait pris au sérieux sa mission
constitutionnelle, déclara, comme l'empereur Alexandre l'avait déjà
fait, que ni Napoléon ni sa famille ne régneraient plus en France, et
affranchit la nation de son serment de fidélité.

Elle nomma aussi un ministère composé d'hommes faits pour la
circonstance, et ainsi s'appropria provisoirement tous les attributs
du gouvernement.

Pendant ce temps l'empereur, que l'on venait de déposer, était encore
à Fontainebleau, et, avec une énergie que le malheur n'avait pas
abattue, il comptait ses forces qu'il cherchait à rassembler, il
étudiait la position de ses ennemis, et dressait le plan d'un dernier
et suprême effort qui consistait à battre l'une des trois divisions de
l'ennemi, campée sur la rive gauche de la Seine, à la poursuivre dans
les rues de Paris, où, au milieu de la confusion générale, il était
sûr d'une victoire facile, dût le combat se livrer au milieu des
ruines flamboyantes de la cité impériale.

Pour lui, il ne calculait pas les pertes, quand elles devaient
conduire au succès, et, quoiqu'il eût préféré la victoire dans
d'autres conditions, il était parfaitement décidé à l'obtenir, de
quelque prix qu'il dût l'acheter. Du moins ceci fut dit, et les
projets qu'on lui attribua à ce sujet et qu'il ne nia pas, ayant été
divulgués avant d'être mis à exécution, ébranlèrent ce qui restait
encore de fidélité chez ses anciens officiers. Il ne put comprendre
leurs scrupules timorés; ses résolutions désespérées les effrayèrent.
Une altercation s'ensuivit, et, enhardis par le désespoir, les
maréchaux se hasardèrent à insister pour qu'il abdiquât en faveur de
son fils. Il comprit d'avance la futilité de cette proposition, mais
se décida néanmoins à y accéder, en partie afin de montrer la folie
des espérances que ses fâcheux conseillers avaient l'air de nourrir,
en partie afin de se débarrasser de leur présence, ce qui le
laisserait libre, pensait-il, de mettre à exécution son projet
primitif, s'il se décidait à le faire. Ney, Macdonald, avec
Caulaincourt, qui avait rejoint l'empereur le 2 avril et lui avait
communiqué le peu de succès de sa précédente mission, furent donc
envoyés aux souverains alliés; ils devaient énumérer ce qui leur
restait de forces, protester de leur fidélité inébranlable à cette
famille, dont ils avaient si longtemps partagé la fortune, se déclarer
résolûment contre les princes légitimes, qu'ils regardaient comme
étrangers à leur époque; et faire part, avec fermeté, de leur
résolution de conquérir ou de périr à côté de leur ancien maître, si
cette dernière proposition qu'ils venaient faire en son nom était
rejetée.

Ils emmenèrent avec eux Marmont, qui était alors à la tête de la
division importante de l'armée de Bonaparte, campée sur l'Essonne, et
dominant la position de Fontainebleau. Ce général, quoique le plus
favorisé par Napoléon, était déjà entré en négociation avec le général
autrichien; mais, pressé par les autres maréchaux, à qui il confessa
sa trahison, de rétracter ses engagements, il le fit; et ordonnant aux
officiers qu'il commandait, et qui connaissaient ses desseins, de
rester tranquilles jusqu'à son retour, il accompagna Ney et Macdonald
à Paris.

La démarche hautaine, le langage hardi et véhément de ces hommes
habitués à commander et à vaincre, de ces représentants d'une armée
qui avait marché victorieusement de Paris à Moscou, firent une
certaine impression sur le mobile Alexandre. Il ne repoussa pas leur
pétition tout d'abord, mais il leur accorda une autre entrevue pour le
lendemain, entrevue à laquelle le roi de Prusse devait être présent.
Celle-là avait eu lieu le 5 avril, à deux heures du matin, avec lui
seul.

La lutte était encore indécise; car, ainsi que je l'ai dit, l'empereur
de Russie n'avait jamais été très-favorable aux légitimistes, et
tenait fort à tout régler avec Bonaparte, sans s'exposer de nouveau
aux chances de la guerre; Bonaparte était armé, les Bourbons n'avaient
pas de troupes, et on n'avait rien à craindre de leur part.

M. de Talleyrand eut encore à s'interposer, et, avec son aisance à la
fois respectueuse et ferme, à montrer la faiblesse et la déloyauté que
l'on reprocherait au czar, quoiqu'il agît sous l'empire des sentiments
les plus généreux, si après s'être engagé ainsi que ses alliés par ce
qu'il avait fait pendant ces derniers jours, il se donnait à lui-même
un public démenti et défaisait son ouvrage. Il ajouta, dit-on, qu'en
tenant ce langage, il ne consultait pas ses propres intérêts, car il
était probable qu'il aurait une position plus durable dans la régence
de Marie-Louise, si une telle régence pouvait durer, que dans le
gouvernement de l'émigration qui, on devait le craindre par ce qui se
passait alors, deviendrait avant longtemps plus puissante et plus
oublieuse du passé qu'il n'eût été souhaitable.

Il voulait ainsi attirer l'attention de l'empereur sur les efforts
que faisait alors ce parti pour s'opposer à la publication d'une
constitution. «Excusez mes observations, Sire,» continua-t-il,--«d'autres
sont inquiets; mais je ne le suis pas,--car je sais très-bien qu'un
souverainà la tête d'une vaillante armée ne se laissera certainement
pas dicter des lois par quelques officiers d'une force ennemie, surtout
puisque ces officiers représentent le principe même de la guerre
continuelle, principe que répudie la nation française et contre lequel
se sont armés les alliés.»

L'empereur Alexandre, dont l'émotion passagère eut bientôt disparu, et
le roi de Prusse reçurent les ambassadeurs le jour suivant sous
l'empire des impressions qu'avaient fait naître en eux les remarques
de M. de Talleyrand, et leurs propres réflexions; et le refus qu'ils
firent d'accepter aucune base de négociation qui donnerait le
gouvernement de la France à Napoléon ou à sa famille fut nettement
formulé, quoique avec courtoisie.

Les ambassadeurs persistaient dans leurs représentations, lorsqu'un
officier russe, qui venait d'entrer dans la salle, murmura quelque
chose à l'oreille de l'empereur Alexandre. C'était la nouvelle que la
division du maréchal Marmont avait quitté son poste; accident produit
par cette circonstance que les officiers auxquels Marmont avait confié
ses troupes, s'étant imaginé que leur trahison projetée était
découverte et serait punie, avaient cru que le seul remède était de la
consommer immédiatement.

Après une telle défection, c'en était fait de la force morale de la
députation, qui ne pouvait plus parler au nom de l'armée; et tout ce
qu'elle essaya d'obtenir fut une stipulation honorable pour l'empereur
et l'impératrice, si le premier consentait à une abdication immédiate.

Les conseils des généraux, qui acceptèrent ces misérables conditions,
ne laissaient à l'empereur Napoléon d'autre alternative que la
soumission, car son gouvernement était une machine militaire dont le
principal ressort venait de se briser entre ses mains.

Le 6, le sénat acheva de rédiger une constitution qui fut publiée le
8; elle créait une monarchie constitutionnelle, avec deux chambres et
conférait le trône de France à Louis XVIII, s'il acceptait cette
constitution.

Le 11, fut signé un traité par lequel Marie-Louise et son fils
reçurent la principauté de Parme, et Napoléon la souveraineté d'Elbe,
petite île sur la côte d'Italie, où l'on présumait qu'un homme encore
dans la force de l'âge et doué du cœur le plus inquiet qui battit
jamais dans une poitrine humaine saurait rester tranquille et
satisfait en vue des empires qu'il avait conquis et perdus.



   CINQUIÈME PARTIE
   DE LA CHUTE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, EN 1814,
   A LA FIN DE
   L'ADMINISTRATION DE M. DE TALLEYRAND,
   EN SEPTEMBRE 1815.


I

   Le comte d'Artois, lieutenant général de France.--Traité du 23
   avril pour l'évacuation de la France.--Louis XVIII, contrairement
   à l'avis de M. de Talleyrand, refuse d'accepter la couronne avec
   une constitution comme le don de la nation; mais regardant la
   couronne comme lui appartenant de droit, il consent à accorder la
   constitution.--Il forme son gouvernement d'éléments divers,
   nommant M. de Talleyrand ministre des affaires étrangères.--Il
   semble bientôt se méfier de ce dernier, et en est jaloux.--Esprit
   réactionnaire du parti des émigrés et du comte d'Artois.--Traité
   de Paris.--M. de Talleyrand se rend à Vienne, et dans le cours
   des négociations, s'arrange pour faire un traité séparé avec
   l'Autriche et la Grande-Bretagne, et rompre ainsi la solidarité
   des puissances qui s'étaient coalisées contre la
   France.--Bonaparte s'échappe de l'île d'Elbe.--Nouveau traité
   contre Napoléon, traité qui a quelque ambiguïté dans les termes,
   mais qui semble un renouvellement du traité de Paris.--Les
   Bourbons vont à Gand.--Bonaparte installé aux Tuileries.--M. de
   Talleyrand se rend à Carslbad.--Le prince de Metternich et Fouché
   font des démarches pour la déposition de Napoléon en faveur de la
   régence de sa femme; ils ne réussissent pas.--Les alliés adoptent
   de nouveau Louis XVIII.--M. de Talleyrand se rend à Gand.--Il est
   d'abord reçu.--Il fait la leçon aux Bourbons.--Il est de nouveau
   créé ministre.--Il rencontre de l'opposition de la part du parti
   royaliste et de l'empereur de Russie; il est faiblement soutenu
   par l'Angleterre et abandonné par Louis XVIII.--Il donne sa
   démission.


Telle fut pour le moment l'issue de la longue lutte que M. de
Talleyrand avait soutenue contre un homme supérieur à tous les autres
par la puissance de ses facultés; mais qui, à cause de certains
défauts inséparables peut-être de la nature de ces facultés même, à
cause de l'infatuation de son orgueil et de l'excessive puissance de
son imagination, fut à la fin vaincu par la patience, la modération et
le tact d'un adversaire d'un génie bien inférieur; cet adversaire, par
un singulier pressentiment, il en avait redouté l'hostilité, tout en
la provoquant cependant avec une inexplicable insouciance.

J'ai dit que, lorsque M. de Talleyrand s'attacha aux destinées de
Napoléon, il attendait de lui, d'abord, son propre avancement,
secondement une amélioration de la situation de la France.

Il suivit donc Napoléon avec soumission jusqu'à l'époque où il
entrevit clairement que la politique de ce personnage commençait à
devenir telle qu'elle ne pourrait ni profiter à un partisan
intelligent, ni fonder un empire durable.

Toutefois on ne peut pas dire qu'en se séparant de cette politique,
après le traité de Tilsit, il ait abandonné son souverain dans un
moment d'adversité.

Jamais la France n'avait paru si grande, ni son souverain aussi bien
établi.

Ce ne fut donc pas dans un moment de déclin évident pour la France ou
l'empereur, mais dans un moment où, pour un observateur perspicace, il
était possible de discerner dans la politique du monarque une tendance
qui, si elle était favorisée, arriverait, un peu plus tôt ou un peu
plus tard, à plonger le pays et son souverain dans d'inextricables
calamités, que le prince de Bénévent se détacha tranquillement du char
qui portait l'illustre soldat et sa fortune.

Même alors il ne fit guère autre chose qu'exprimer avec modération les
convictions qu'il s'était formées; et il est vrai de dire que son
opposition, au moment même où elle fut le plus accentuée, ne s'adressa
jamais au personnage qu'il avait servi, mais au système que ce
personnage suivait en aveugle.

A mesure que l'horizon devint plus sombre, il ne refusa jamais des
avis auxquels les événements donnèrent invariablement raison, et il ne
recula jamais devant les services à rendre, lorsqu'on lui permit
d'employer les moyens nécessaires pour réussir.

Jusqu'au dernier moment, son infidélité se borna à donner des conseils
qui furent rejetés, et à prendre avec beaucoup de réserve les mesures
nécessaires pour préserver jusqu'à un certain point lui-même et son
pays de la catastrophe qui se préparait pour son chef. Et ce ne fut
que lorsque Napoléon et la nation devinrent deux choses distinctes, et
qu'il parut nécessaire de perdre l'un afin de sauver l'autre, que M.
de Talleyrand conspira contre l'homme qui, il faut le dire, ne
demandait jamais le dévouement du cœur en exigeant une obéissance
aveugle.

Il n'y avait rien sur la terre que Napoléon n'aurait sacrifié, et, en
effet, il sacrifia tout sans scrupule, pour servir ses vues
personnelles. Il disait et se persuadait, je crois, que ces vues
allaient au bonheur et à la gloire de la France. Il faut admettre que,
derrière son égoïsme, il y avait une grande et noble idée; mais ceux
qui avaient la certitude qu'il se trompait n'étaient pas obligés de
subordonner aux siennes leurs notions de patriotisme. M. de Talleyrand
n'avait jamais été sa créature, il n'avait pas été tiré par lui de la
poussière. Avant que la carrière du général Bonaparte commençât, il
était déjà un homme distingué et éminent, et il est à peine juste de
dire qu'il a trahi un homme qui pendant les dernières années l'avait
abreuvé d'affronts, alors que le plus intime des favoris de cet homme
(le maréchal Berthier) dit lui-même à Louis XVIII, au commencement de
la Restauration, «que la France avait gémi pendant vingt-cinq ans sous
le poids de malheurs qui n'avaient disparu qu'en présence de son
souverain légitime.»

La principale, sinon la seule question douteuse, concernant M. de
Talleyrand dans ces affaires, est de savoir si l'avis de placer Louis
XVIII sur le trône de France était bon ou mauvais? quels autres
candidats y avait-il? Il ne pouvait plus être question de Bonaparte
vaincu. Il n'était pas seulement devenu odieux à M. de Talleyrand; il
l'était également à toute l'Europe et à toute la France, si on en
excepte les débris épars de son armée.

Il y avait quelque chose à dire en faveur d'une régence avec
Marie-Louise; mais son mari lui-même déclara à Fontainebleau qu'elle
était incapable d'agir par elle-même. Si Napoléon était en position de
la diriger, le gouvernement était évidemment encore celui de Napoléon.
Si elle était dirigée par les maréchaux, on échangeait un empire
militaire avec l'ordre et un chef redoutable contre un empire
militaire avec le désordre et sans chef; de plus, Marie-Louise était
hors de Paris.

Si elle était restée à Paris, si Napoléon eût péri sur le champ de
bataille ou eût été placé quelque part où il fût gardé sûrement, la
fille de l'empereur d'Autriche, aidée et dirigée par quatre ou cinq
hommes éminents modérés et capables, que les alliés auraient pu lui
adjoindre, eût peut-être été plus en rapport avec l'époque que
l'héritier à demi oublié de la couronne de Louis XVI; mais au moment
où il fallut faire son choix, cette combinaison avait été mise de
côté.

Il y avait ensuite la maison d'Orléans. Mais cette branche cadette de
la famille de Bourbon était personnellement presque aussi inconnue à
la France que la branche aînée. D'un autre côté, le nom qui la
rattachait à la Révolution n'était pas populaire, même auprès des
révolutionnaires. Quant à Bernadotte, un soldat médiocre placé par des
étrangers sur le trône de Napoléon eût été une humiliation évidente
pour le peuple français. Par conséquent, Louis XVIII était le seul
personnage de l'époque qui pût occuper avec quelque dignité le trône
vacant, et y servir à représenter un principe, ainsi que le disait M.
de Talleyrand.

Dans sa jeunesse, ce prince avait passé pour favorable au gouvernement
constitutionnel. Il avait eu pour résidence pendant les dernières
années un pays constitutionnel. Il ne s'était jamais fait remarquer
pour la force de ses attachements personnels, et en outre, il y avait
dans son caractère, ou du moins dans ses manières, une certaine
autorité qui permettait de croire qu'il saurait contenir les plus
zélés de ses partisans. Ainsi, il semblait probable qu'il accepterait
franchement un gouvernement tel que celui de l'Angleterre,
gouvernement désiré par la France en 1789, époque dont les idées
étaient encore considérées avec respect par les classes intelligentes
de la nation française. Il y avait des risques à courir, quelle que
fût la résolution que l'on prendrait, mais dans les temps critiques il
y a toujours des risques à courir, et tout ce que peut faire un homme
d'action, c'est de choisir les moins dangereux.


II

En tous cas, M. de Talleyrand ayant une fois adopté d'une manière
décisive la monarchie légitime avec une constitution, on ne peut
mettre en doute qu'il n'ait poursuivi cette idée, au milieu de grandes
difficultés, avec une grande hardiesse et une grande habileté.
Toutefois la partie de la tâche qui dépendait de son savoir-faire, de
son tact, et de son activité, était alors presque finie; et le succès
ultérieur allait être confié à ceux qui devaient moissonner les fruits
de ses efforts. On aura vu, d'après ce que j'ai dit de la constitution
votée par le sénat, que Louis XVIII était nommé roi sous la condition
qu'il accepterait une constitution, clause contre laquelle les
royalistes s'étaient révoltés. Le comte d'Artois, alors hors de Paris
et sans position reconnue, insistait pour paraître dans la capitale;
et Napoléon ayant abdiqué le 11, il mit son projet à exécution le 12,
prenant le titre de «lieutenant général du royaume,» titre qu'il
prétendait avoir reçu de son frère, mais que son frère, paraît-il, ne
lui avait jamais donné. Rien n'était plus étrange que la position
ainsi créée; Louis XVIII n'était encore souverain d'après aucun acte
national; et cependant le comte d'Artois prétendait être investi par
Louis XVIII de l'autorité royale.

Il n'était nullement dans l'intention de ceux qui avaient rappelé la
famille de Bourbon de reconnaître en la proclamant un droit antérieur
et supérieur devant lequel le pays n'aurait qu'à s'incliner, et
cependant ils s'étaient tellement compromis pour la cause des
Bourbons, qu'il n'était pas facile de reculer. La résolution à prendre
devait être immédiate. Les autorités alors existantes devaient-elles
assister, oui ou non, à l'entrée du comte d'Artois? M. de Talleyrand
et le gouvernement provisoire y assistèrent, car leur absence aurait
été un scandale; le sénat n'y assista pas, car sa présence aurait
affaibli ses décisions antérieures.

Je me laisse entraîner à insérer un récit animé de cette entrée,
non-seulement parce que l'on y sent la franche et vive impression
qu'un témoin oculaire a conservée de cette scène, mais parce qu'il
donne une description amusante du chemin fait par un mot célèbre qui
eut une grande influence sur la popularité première du prince auquel
il fut attribué.

«Le lendemain, 12 avril, on se mit en marche pour aller au-devant de
Monsieur. Le temps était admirable; c'était un de ces premiers jours
du printemps, ravissants sous la température de Paris, où le soleil
brille de tout son éclat, et ne distribue qu'une chaleur douce aux
germes encore tendres qui sourdent de toutes parts. Quelques fleurs
déjà entr'ouvertes, un vert tendre qui commençait à poindre sur les
arbres, le chant des oiseaux printaniers, l'air de joie répandu sur
les figures, et le vieux refrain du _Bon Henri_ qui marquait la
marche, avaient signalé cette entrée comme la fête de l'Espérance. Il
y régnait peu d'ordre, mais on y répandait des larmes. Dès qu'on vit
paraître le prince, M. de Talleyrand alla à sa rencontre, et en
s'appuyant sur le cheval du prince, avec la grâce nonchalante
qu'autorise la faiblesse de ses jambes, il lui débita un compliment en
quatre lignes, frappé au coin d'une sensibilité exquise. Le prince,
qui, de toutes parts se sentait pressé par des Français, était trop
ému pour pouvoir répondre; il dit, d'une voix étouffée par les
sanglots: «Monsieur de Talleyrand, messieurs, je vous remercie; je
suis trop heureux. Marchons, marchons, je suis trop heureux!»

«Nous avons entendu depuis, le même prince répondre avec de la
présence d'esprit et du bonheur aux harangues qu'on lui faisait, mais
pour ceux qui l'ont vu et qui l'ont entendu à son entrée à Paris, il
ne fut jamais aussi éloquent que ce jour-là. Le cortége se mit en
marche pour Notre-Dame, suivant l'antique usage d'aller porter à Dieu,
dans la première église de Paris, les hommages solennels des Français
pour chaque événement heureux. La garde nationale formait le fond du
cortége, mais il se composait aussi d'officiers russes, prussiens,
autrichiens, espagnols, portugais, à la tête desquels le prince
apparaissait comme un ange de paix descendu au milieu de la grande
famille européenne. Depuis la barrière de Bondy jusqu'au parvis
Notre-Dame, il n'y avait pas une fenêtre qui ne fût garnie de figures
rayonnantes de joie. Le peuple, répandu dans les rues, poursuivait le
prince de ses applaudissements et de ses cris. A peine pouvait-il
avancer au milieu de l'ivresse générale, et il répondit à quelqu'un
qui voulait écarter de si douces entraves: «Laissez, monsieur,
laissez, j'arriverai toujours trop tôt.»

«C'est ainsi que le prince fut, s'il est permis de le dire, porté
jusqu'à Notre-Dame sur les cœurs des Français; et à son entrée dans
le sanctuaire, lorsqu'il se prosterna aux pieds de l'autel qui avait,
durant tant de siècles, reçu les prières de ses pères, un rayon de
lumière très-vive vint frapper sur sa figure et lui imprima je ne sais
quoi de céleste. Il priait avec ardeur; tous priaient avec lui. Des
larmes mouillaient nos yeux; il en échappait aux étrangers eux-mêmes.
Oh! avec quelle vérité, avec quelle ardeur, chaque strophe de l'hymne
de la reconnaissance était poussée vers les cieux! A la fin de la
cérémonie, de vieux serviteurs du prince qui avaient pleuré trente ans
son absence embrassaient ses genoux, et il les relevait avec cette
grâce du cœur si touchante et qui lui est si naturelle. Le retour de
Notre-Dame aux Tuileries ne fut pas moins animé, moins heureux, et,
parvenu dans la cour du palais, le prince descendit de cheval et
adressa à la garde nationale une allocution parfaitement appliquée à
la situation. Il prit la main à plusieurs officiers et soldats, les
pria de se souvenir de ce beau jour, et leur protesta que lui-même ne
l'oublierait jamais. Je fis ouvrir devant le prince les portes du
palais et j'eus l'honneur de l'introduire dans l'aile qu'il devait
habiter.

«Je lui demandai ses ordres pour le reste de la journée, et l'heure à
laquelle je devais me présenter le lendemain pour le travail. Le
prince paraissait hésiter s'il me laisserait partir ou me retiendrait.
Je crus m'apercevoir que c'était indulgence de sa part, et je lui dis
que je craindrais de l'occuper une minute de plus, parce que je le
supposais fatigué, et c'est à moi qu'il répondit: «Comment voulez-vous
que je sois fatigué? C'est le seul jour de bonheur que j'ai goûté
depuis trente ans. Ah! monsieur, quelle belle journée! Dites que je
suis heureux et satisfait de tout le monde. Voilà mes ordres pour
aujourd'hui--à demain, à neuf heures du matin.»

«En quittant le prince, je repris mon travail ordinaire et je le
quittai sur les onze heures du soir pour aller chez M. de Talleyrand.
Je le trouvai s'entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont
(de Nemours), et Anglès. On s'accordait à la trouver parfaite. M. de
Talleyrand rappela qu'il fallait un article au _Moniteur_. Dupont
s'offrit de le faire. «Non pas, reprit M. de Talleyrand, vous y
mettriez de la poésie; je vous connais. Beugnot suffit pour cela;
qu'il passe dans la bibliothèque et qu'il broche bien vite un article
pour que nous l'envoyions à Sauvo.»

«Je me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse, mais parvenu
à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j'y suis
embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent
de l'effet par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des
objets qui les ont provoqués, mais quand il s'agit de les traduire sur
le papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et
trop heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de
Talleyrand, et je lui fais part de la difficulté. «Voyons, me
répondit-il, qu'a dit _Monsieur_? Je n'ai pas entendu grand'chose; il
me paraissait ému et fort curieux de continuer sa route; mais si ce
qu'il a dit ne vous convient pas, faites-lui une réponse.--Mais
comment faire un discours que _Monsieur_ n'a pas tenu?--La difficulté
n'est pas là; faites-le bon, convenable à la personne et au moment, et
je vous promets que _Monsieur_ l'acceptera, et si bien, qu'au bout de
deux jours, il croira l'avoir fait, et il l'aura fait; vous n'y serez
plus pour rien.--A la bonne heure!» Je rentre, j'essaye une première
version, et je l'apporte à la censure. «Ce n'est pas cela, dit M. de
Talleyrand, _Monsieur_ ne fait pas d'antithèses et pas la plus petite
fleur de rhétorique. Soyez court, soyez simple, et dites ce qui
convient davantage à celui qui parle et à ceux qui écoutent; voilà
tout!--Il me semble, reprit M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre
d'esprits est la crainte des changements que doit occasionner le
retour des princes de la maison de Bourbon; il faudrait peut-être
toucher à ce point, mais avec délicatesse.--Bien! et je le recommande,
dit M. de Talleyrand.» J'essaye une nouvelle version et je suis
renvoyé une seconde fois, parce que j'ai été trop long et que le style
est apprêté. Enfin j'accouche de celle qui est au _Moniteur_, et où je
fais dire au prince: «Plus de divisions: la paix et la France; je la
revois enfin! rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un
Français de plus.»--«Pour cette fois, je me rends! reprit enfin le
grand censeur, c'est bien là le discours de _Monsieur_, et je vous
réponds que c'est lui qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à
présent.» Et en effet le mot fit fortune: les journaux s'en emparèrent
comme d'un à-propos heureux; on le reproduisit aussi comme un
engagement pris par le prince, et le mot: _un Français de plus!_
devint le passe-port obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de
toutes parts. Le prince ne dédaigna pas de le commenter dans ses
réponses, et la prophétie de M. de Talleyrand fut complétement
réalisée.»


III

Le spectacle qui vient d'être décrit était gai, mais la gaieté n'était
qu'à la surface des choses.

Le danger auquel j'ai fait allusion était là, voilé par cette gaieté,
mais non moins menaçant.

Le sénat n'était pas allé à la rencontre du duc d'Artois, et il
n'avait pas assisté au _Te Deum_. On pouvait dire que les membres du
gouvernement provisoire l'avaient fait; mais néanmoins, l'absence du
sénat avait été remarquée.

On se décida à ne pas laisser les choses dans l'incertitude; on voulut
arriver à savoir clairement si le comte d'Artois avait l'intention de
mépriser les autorités nationales ou de s'y soumettre.

Il était important que cette question fût résolue dans le plus court
délai possible.

Le 13 et le 14 avril se passèrent en négociations. Napoléon était
encore en France. Deux corps d'armée n'avaient pas encore consenti à
donner leur adhésion au nouvel ordre de choses.

Les alliés avaient solennellement déclaré que le gouvernement français
serait celui que choisirait le sénat et non celui que choisirait Louis
XVIII.

Néanmoins, tout le tact et toute la patience de M. de Talleyrand
furent nécessaires pour décider le comte d'Artois et les zélés de son
parti à agir avec une prudence ordinaire.

A la fin, on en vint à arranger les choses de cette manière: Le sénat,
croyant savoir que des principes constitutionnels animaient le cœur
du comte d'Artois, lui offrit la lieutenance générale de France.

Le comte d'Artois accepta le poste, disant qu'il ne pouvait prendre
sur lui de sanctionner la constitution du sénat dont il avait pris
connaissance, mais qui devrait être examinée par le roi, mais qu'il
pouvait néanmoins affirmer d'une manière certaine que Sa Majesté en
accepterait les traits principaux.

A huit heures du soir, le sénat se présenta aux Tuileries, ayant en
tête son président, M. de Talleyrand. Ce personnage, si bien fait pour
les représentations où il fallait tempérer la fermeté par une exquise
politesse, s'approcha du prince, et, selon sa coutume, s'appuyant sur
une canne, la tête penchée sur l'épaule, lut un discours à la fois
fier et adroit, dans lequel il expliquait la conduite du sénat sans
l'excuser, car elle n'avait pas besoin d'excuse.

«Le sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au
trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire
avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste
division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du
bonheur et des intérêts de tous.


«Le sénat, persuadé que les principes de la constitution nouvelle sont
dans votre cœur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de
vous présenter le titre de lieutenant général du royaume jusqu'à
l'arrivée du roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne
peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos
ancêtres.

«Monseigneur, le sénat, en ces moments d'allégresse publique, obligé
de rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en
est pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale
lira dans nos cœurs à travers la retenue même de notre langage.»

M. de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les
protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches;
il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans
presque toutes.

Le prince répondit par le texte de la déclaration convenue.
«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel
qui rappelle au trône de France le roi mon auguste frère. Je n'ai
point reçu de lui le pouvoir d'accepter la constitution, mais je
connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être
désavoué en assurant en son nom qu'il en admettra les bases.»

Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases
elles-mêmes, c'est-à-dire la division des pouvoirs, le partage du
gouvernement entre le roi et les chambres, la responsabilité des
ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse,
la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des
juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales,
de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli
des votes et actes antérieurs, etc. «J'espère, ajouta le prince, que
l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les
garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la
France[47].»

  [47] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. XVIII, p. 41.

Le gouvernement fut ainsi installé jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII;
et le 23, M. de Talleyrand, avec l'autorisation de Son Altesse royale,
signa le traité qui obligeait les armées étrangères à quitter la
France, et les troupes françaises à évacuer les forteresses qu'elles
occupaient encore hors de France.


IV

La question étrangère, la plus urgente, fut ainsi réglée; mais la
condition permanente des affaires intérieures dépendait encore des
arrangements qui seraient finalement conclus avec Louis XVIII, quoique
l'arrangement, dont je viens de parler, établît quelque chose comme un
principe en faveur d'une constitution.

M. de Talleyrand, excessivement inquiet à ce sujet, avait envoyé M. de
Liancourt au roi, dans l'espoir que Sa Majesté recevrait
confidentiellement son messager. Il est vrai que M. de Talleyrand fut
averti que le duc de Liancourt, qui avait appartenu à la révolution,
ne serait pas bien reçu par le monarque de la restauration si un
certain noble, M. de Blacas, était à ses côtés.

Mais le prince de Bénévent traita cette idée du haut de sa grandeur.
Quoi! le souverain qui lui devait son trône à lui, M. de Talleyrand,
ce souverain qui était à la fois indolent et ambitieux, qui ne savait
rien du pays dans lequel il allait paraître, pays dans lequel il
n'avait pas de partisans qui pussent le diriger de leurs conseils ou
l'aider de leur influence, et dans lequel étaient encore les
souverains dont M. de Talleyrand avait été l'allié--ce souverain
refuserait de recevoir un homme de première notabilité et de haute
naissance, et universellement aimé, parce qu'il aurait pris la même
part, joué le même rôle que M. de Talleyrand lui-même dans les
affaires publiques des temps passés, et cela alors que la nouvelle
souveraineté devrait s'appuyer sur tous les partis et sur toutes les
opinions, et de plus avoir à sa base une constitution: la chose était
impossible! M. de Talleyrand répondit à la personne qui lui donnait
cet avis:

«Je sais tout cela mieux que vous, mais il ne faut pas qu'il en reste
de trace dans l'esprit du roi, et c'est pour que l'oubli soit patent
que j'ai choisi le duc de Liancourt; c'est l'homme du pays; il y fait
du bien à tout le monde, il est placé pour en faire au roi, et je vous
proteste qu'il sera bien reçu. Ce qui est passé est passé: la nature
n'a pas donné aux hommes d'yeux par derrière; c'est de ce qui est
devant qu'il faut s'occuper, et il nous restera encore assez à faire.
Mais cependant, si M. de Liancourt trouvait de la difficulté à
approcher du roi? car on s'accorde à dire qu'il est sous le joug d'un
M. de Blacas, qui ne laisse aborder que ceux qui lui conviennent.
Qu'est-ce que ce Blacas? Je ne sais pas d'où il vient et me soucie
assez peu de le savoir. Nous allons entrer dans un régime
constitutionnel, où le crédit se mesurera sur la capacité. C'est par
la tribune et les affaires que les hommes prendront désormais leur
place, et se chargera qui voudra d'épier le moment du lever et de
vider les poches du roi à son coucher.»

«M. de Liancourt était en effet parti, et partageant l'illusion de M.
de Talleyrand, il croyait aller reprendre sans difficulté auprès du
roi l'exercice de son ancienne charge de maître de la garde-robe. Tous
deux avaient notablement compté sans leur hôte. M. de Liancourt ne vit
point le roi, mais seulement M. de Blacas, qui le congédia avec la
politesse froide qui ne lui manqua jamais. Le hasard me fit rencontrer
M. de Liancourt au retour, et avant qu'il eût pu voir M. de
Talleyrand, je lui demandai comment il avait été reçu. Il me répondit:
«Mal, très-mal, ou, pour mieux dire, pas du tout. Il y a là un certain
M. de Blacas, qui garde les avenues et vous croyez bien que je ne me
suis pas abaissé à lutter contre lui; au reste, je crains fort que M.
de Talleyrand n'ait donné dans un piége: les princes vont nous
revenir les mêmes que lorsqu'ils nous ont quittés.»

«Le roi nous fut bientôt annoncé; les affaires se pressaient les unes
sur les autres de telle sorte qu'à peine l'insuccès de M. de Liancourt
put effleurer l'attention. Il fallait, toutefois, qu'il eût donné
beaucoup à penser à M. de Talleyrand, car il n'en parlait à
personne[48].»

  [48] _Mémoires_ de Beugnot, p. 121.

En envoyant à Louis XVIII le personnage qu'il avait choisi, M. de
Talleyrand avait l'idée de compromettre le roi, de l'engager tout de
suite dans le parti auquel appartenait ce personnage, dans le parti
que formaient les hommes modérés du commencement de la révolution:
hommes qui, par opinion, étaient en faveur de la monarchie
constitutionnelle, mais qui avaient été tellement en rapport avec des
personnes de tous les partis et de toutes les opinions, qu'ils étaient
au courant de tout et avaient partout des amis. Dans ce parti il
voyait un centre qui pouvait rapprocher les lignes divergentes, une
colonne vertébrale, si l'on peut ainsi parler, à laquelle pourraient
venir se rattacher les membres épars de cette société si grande et si
complexe du sein de laquelle il fallait tirer un nouveau gouvernement.
Le projet n'était pas mauvais, et il est probable qu'il aurait réussi
pendant les premiers jours d'un triomphe incertain.

Mais la popularité inespérée de sa famille, l'acceptation générale de
la cocarde blanche, les rapports de ses frères et des royalistes
ardents, rapports qui ne manquaient pas de lui parvenir avec des
exagérations, et enfin l'abdication définitive de Napoléon, créaient
une nouvelle phase dans les affaires de Louis, et, indécis sur ce
qu'il devait faire, il se décida à ne rien faire avant son arrivée en
France.

Ceci suffit pour montrer à M. de Talleyrand, qui dans la suite
n'oublia pas M. de Blacas, qu'il y aurait auprès du nouveau roi un
petit cercle d'où il serait banni; que le roi n'avait l'intention, ni
de se confier à lui, ni de l'offenser; qu'il n'y avait pas à former de
système, que, s'il ne rompait pas avec le souverain, sur la tête
duquel quelques jours auparavant il avait placé une couronne, il
aurait à s'accommoder aux préjugés et à s'arranger avec les favoris de
ce souverain. Il n'y avait pas encore de motifs suffisants pour une
rupture.

Les événements allaient bientôt se prononcer, et fournir les éléments
d'une ligne de conduite décisive. En attendant, il fallait sacrifier
la politique de principe à la politique d'habileté.

S'il avait été consulté, il n'aurait certainement pas conseillé à
Louis XVIII, qui fit le 20 une espèce d'entrée triomphale à Londres,
de dire qu'il devait sa couronne au prince régent; c'était en effet
mettre de côté l'empereur Alexandre, qui était encore à Paris, et le
sénat et le corps législatif, qui étaient alors les seuls organes
constitués des désirs de la nation, et la seule autorité à laquelle
obéissaient si facilement l'armée française et le peuple français.
Mais il alla à la rencontre de Sa Majesté à Compiègne, où Louis avait
décidé de séjourner trois ou quatre jours avant d'entrer à Paris et
de prendre ses résolutions ultérieures. Il eût été curieux d'assister
à cette rencontre.

Chacun de ces deux personnages était à sa manière un acteur consommé,
et chacun d'eux, prétendant à la supériorité, était décidé à ne pas se
laisser dominer par l'autre. Depuis quelques années, Louis s'était
exercé au rôle de roi avec d'autant plus de soin et une attention
d'autant plus minutieuse qu'il n'était roi que de nom. Talleyrand
avait été accoutumé dès sa jeunesse aux plus hautes positions de la
société; pendant les dernières années il avait été admis dans
l'intimité des souverains, avait été traité par eux avec les plus
grands égards, sinon sur un pied d'égalité; et il venait de disposer
du sort de la France. Le descendant des rois avait l'intention de
produire tout de suite sur son puissant sujet l'impression d'un roi,
en prenant ces airs de royauté pour lesquels il était célèbre.

L'ancien évêque, noble et diplomate, était préparé à tenir tête à ces
airs de royauté avec la nonchalance respectueuse et bien élevée d'un
homme du monde, qui avait le sentiment de sa propre valeur, et la
déférence naturelle mais non obséquieuse d'un grand ministre vis-à-vis
d'un monarque constitutionnel. Il est probable que ni l'un ni l'autre
ne dit ce qu'il avait l'intention de dire, ou ce que lui prêtent les
contemporains; mais l'on raconte que Louis donna à entendre à M. de
Talleyrand, qu'en restant tranquille et satisfait jusqu'à ce que la
Providence lui eût placé la couronne sur la tête, il avait rempli le
rôle qui convient au prince et au philosophe, agissant avec bien plus
de dignité et de sagesse que les hommes d'action affairés qui, pendant
ce temps, s'étaient occupés de leur avancement personnel.

D'un autre côté, lorsque Sa Majesté, désirant peut-être effacer
l'impression d'observations qui, en somme, n'étaient pas flatteuses,
parla avec admiration des talents de M. de Talleyrand, et lui demanda
comment il s'était arrangé pour renverser le directoire d'abord, puis
enfin Bonaparte, on raconte que M. de Talleyrand répondit avec une
sorte de naïveté qu'il pouvait affecter, quand cela lui convenait:

«Mon Dieu, Sire, je n'ai rien fait pour cela. C'est quelque chose
d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements
qui me négligent.» Enfin, quant aux choses essentielles, le roi, sans
entrer dans beaucoup de détails, paraît avoir donné à entendre à M. de
Talleyrand que la France aurait une constitution, et lui, M. de
Talleyrand, l'administration des affaires étrangères.

C'était tout ce que M. de Talleyrand pouvait alors espérer. Il essaya
néanmoins, dans une autre occasion, de persuader au monarque légitime
que son trône ne pourrait qu'acquérir une solidité plus grande s'il
était accepté comme le don spontané de la nation. Un homme réellement
grand se trouvant à la place de Louis aurait probablement provoqué un
vote par le suffrage universel; le simple fait de l'appel à un vote de
ce genre aurait obtenu un assentiment universel produit par un
enthousiasme universel; et par le fait un tel vote en faveur d'un roi
qui avait pour lui la légitimité aurait en même temps raffermi la
force du principe légitimiste.

Un homme très-prudent n'aurait pas couru ce risque; il aurait beaucoup
appuyé sur le vote du sénat, puisqu'il avait été donné, et il aurait
eu l'air de croire que c'était moins encore un hommage à sa personne
qu'une reconnaissance des droits de sa race.

Mais un homme orgueilleux et vain ne pouvait pas se dépouiller si
aisément d'un titre particulier qu'il était seul à posséder. Un homme,
quel qu'il soit, pouvait être nommé roi des Français; mais Louis XVIII
seul pouvait être le légitime roi de France. Ce droit héréditaire au
trône était une propriété personnelle. Il s'en était prévalu dans
l'exil: il était résolu à l'affirmer en arrivant au pouvoir; et comme
M. de Talleyrand se disposait à continuer la discussion, il
l'interrompit tout court, suivant des témoignages contemporains, en
disant avec un sourire poli, mais quelque peu cynique:

«Vous me demandez d'accepter de vous une constitution, et vous ne
voulez pas en accepter une de ma part. C'est très-naturel; mais, mon
cher monsieur de Talleyrand, alors, moi, je serai debout, et vous
assis.»


V

L'observation qui vient d'être rapportée n'admettait aucune réplique.
Cependant Louis eut le bon sens de comprendre qu'il ne pouvait entrer
à Paris sans quelques explications, et sans la promesse donnée plus
ou moins explicitement, d'un gouvernement représentatif. Différent en
cela du comte d'Artois, il n'éprouvait aucune espèce de difficulté à
donner sa promesse, et était même disposé à se concerter avec son
ministre, pour savoir quelle serait la manière la plus heureuse et la
plus populaire d'accorder les garanties qu'il voulait offrir sans
abandonner le point sur lequel il était résolu à insister.

Cependant la première chose à arranger était une entrevue entre le
souverain qui avait pris possession de la couronne comme d'une chose
sur laquelle il avait des droits, et le sénat qui la lui avait offerte
à certaines conditions.

Cette entrevue eut lieu le 1er mai à Saint-Ouen, petit village près
Paris, où le roi invita le sénat à venir à sa rencontre. M. de
Talleyrand, en présentant ce corps, prononça un discours composé avec
beaucoup d'art, et parla pour les deux parties à la fois. Il dit que
la nation, instruite par l'expérience, se précipitait, pour le saluer,
au-devant de son souverain qui revenait prendre possession du trône de
ses ancêtres; que le sénat, participant aux sentiments de la nation,
faisait la même chose; que, d'un autre côté, le monarque, guidé par
sa sagesse, allait donner à la France des institutions en rapport
avec son génie et avec l'esprit de l'époque: qu'une _Charte
constitutionnelle_ (c'était le titre que le roi avait choisi) unirait
tous les intérêts à celui du trône, et fortifierait la volonté royale
du concours de toutes les volontés; que personne mieux que Sa Majesté
ne connaissait la valeur d'institutions mises si heureusement à
l'épreuve par un peuple voisin, d'institutions qui étaient un appui,
et non un obstacle, pour tous les rois qui aimaient les lois et
étaient les pères de leur peuple.

Quelques mots du roi, confirmant ce qu'avait dit M. de Talleyrand, ne
laissèrent rien à désirer; et le 3 mai, on publia la fameuse
_Déclaration de Saint-Ouen_, qui, après avoir établi qu'il y avait
beaucoup de bonnes choses dans la constitution proposée par le sénat
le 6 avril, et que ces bonnes choses seraient maintenues, ajoutait
que, cependant, quelques-uns des articles de cette constitution
portaient l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils avaient
été composés, et devraient en conséquence être réformés; mais que Sa
Majesté avait l'intention bien arrêtée de donner à la France une
constitution qui renfermerait toutes les libertés que pouvaient
désirer les Français, et que le projet d'une telle constitution serait
sous peu présenté aux chambres. Louis XVIII, ainsi précédé, entra à
Paris, où on lui fit un accueil passable, et, s'établissant dans le
palais de ses ancêtres, commença à s'y installer en prince qui compte
y finir ses jours.

Sa première pensée fut de reconstituer sa maison, et en le faisant, il
nomma grand aumônier M. de Talleyrand-Périgord. Il y avait aussi à
former le nouveau ministère, et M. de Talleyrand y figura comme
ministre des affaires étrangères, et fut honoré du titre de prince,
quoiqu'il ne pût plus y ajouter: de Bénévent.

Les autres personnes nommées dans le nouveau ministère, et qui plus
tard attirèrent l'attention, furent l'abbé de Montesquiou, ministre
de l'intérieur, gentilhomme instruit et qui ne manquait pas de talent,
mais qui n'avait point l'habitude des affaires, et royaliste par
préjugé autant que par principe (M. Guizot, soit dit en passant,
commença sa carrière sous M. de Montesquiou), et l'abbé Louis,
ministre des finances, dont les capacités financières étaient
universellement reconnues.

Mais le plus important ministre du temps était le ministre de la
maison du roi, «ce certain M. de Blacas» dont M. de Talleyrand avait
appris de bonne heure à connaître l'influence sur Louis XVIII. M. de
Blacas était un de ces gentilshommes de la noblesse de second ordre,
qui souvent produisent plutôt sur le vulgaire l'effet de grands
seigneurs, que les nobles de la première classe, parce qu'ils ajoutent
une dignité feinte à la dignité naturelle qui est ordinairement
l'apanage de ceux qui depuis leur enfance ont été traités avec
distinction.

Il était d'un âge moyen, bel homme, affable, instruit, grand amateur
de médailles, très-vain de sa faveur de cour, qui avait pour point de
départ toutes les faiblesses morales et physiques de son maître, et il
avait une confiance absolue dans l'indestructibilité d'un édifice
qu'il avait vu cependant sortir de ses ruines et de ses cendres.

Il avait de plus une telle confiance dans sa propre capacité, qu'il
croyait impossible que quelqu'un vînt à la mettre en doute, si ce
n'est un fou insigne ou un ennemi personnel rempli de mauvais vouloir.

C'était par son canal que passaient les résolutions du roi sur toutes
les affaires; il n'y avait d'exception que pour les affaires
étrangères; celles-ci, M. de Talleyrand les traitait directement avec
Sa Majesté.

Un gouvernement se trouva ainsi formé, et le premier devoir de ce
gouvernement fut de faire un traité de paix avec les puissances
victorieuses. M. de Talleyrand eut, nécessairement, la conduite de
cette négociation. Il y avait deux questions à résoudre: l'une, les
arrangements entre les potentats européens qui avaient à donner des
possesseurs aux territoires qu'ils avaient repris à la France; et
l'autre, les arrangements qui devaient être faits entre la France et
ces potentats.

Quelques personnes pensaient qu'il serait possible de traiter les deux
questions à la fois, et que la France devrait être admise à un congrès
où les questions particulières entre la France et l'Europe, et celles
qui avaient à être décidées par les souverains européens entre eux,
pourraient être réglées de concert[49]. Mais un peu de réflexion
suffira, je pense, pour montrer que les questions qui étaient
pendantes entre la France et l'Europe, et celles qu'il s'agissait de
régler entre les différents États de l'Europe hier encore coalisés
contre la France, étaient parfaitement distinctes.

  [49] M. Thiers est de cette opinion.

De plus, il aurait été absurde, et en conséquence, impossible pour la
France d'exiger que toutes les affaires qui avaient à être arrangées
comme résultant de la dernière guerre avec la France, fussent traitées
en France.

La capitale de la France était l'endroit qu'il convenait le mieux de
choisir pour traiter des intérêts français.

La capitale d'un des alliés était l'endroit où il était naturel de
discuter les affaires entre les alliés. Paris fut donc choisi dans le
premier cas, et Vienne dans le second.

Toutefois, les alliés s'étaient sans aucun doute placés dans une
fausse position à l'égard de la nation française, et cela se fit
sentir quand il fut question de conclure la paix.

Ils avaient déclaré qu'ils séparaient Napoléon de la France, qu'ils ne
faisaient la guerre que contre le despote français, et qu'ils feraient
au pays de meilleures conditions qu'ils ne pouvaient en faire à
l'empereur.

M. de Talleyrand, par conséquent, s'avança en disant: «Eh bien, vous
consentiez à donner à Napoléon les anciennes limites de la monarchie
française; que donnerez-vous à la France?»

Les alliés répondirent, comme l'on pouvait s'y attendre, que les
promesses auxquelles on se reportait étaient vagues, qu'ils ne
pouvaient disposer de la propriété des autres; que la France n'avait
rien de légitime si ce n'est ce qu'elle possédait avant une succession
de conquêtes ressemblant à un pillage; que les alliés avaient en main,
il est vrai, les territoires conquis repris aux Français, mais qu'ils
ne pouvaient les rendre à des maîtres qui n'avaient aucun droit de les
posséder; que l'avis général était que la France devait reprendre ses
anciennes limites, et que, lorsque le 23 avril les alliés s'étaient
engagés à retirer leurs troupes du territoire français, ils
entendaient par là le territoire de l'ancienne France. Il ne pouvait
être question d'autre chose. Toutefois, M. de Talleyrand obtint les
frontières de 1792, et non celles de 1790, et, en arrondissant ces
frontières, il ajouta quelques forteresses et quelques habitants au
royaume de Louis XVI.

De plus, Paris resta maître, et on lui permit de s'en vanter, de
toutes les œuvres d'art ravies aux autres nations; c'était en faire
en quelque sorte la capitale artistique du monde.

Mais un résultat si borné, les horreurs de la guerre une fois finies,
n'arriva pas à faire que cette paix satisfît le peuple français, et
nous trouvons dans divers ouvrages des réflexions sur l'inconcevable
légèreté de M. de Talleyrand, qui ne sut pas se procurer des
conditions plus avantageuses.

Je confesse que l'Europe n'aurait jamais dû faire de promesses
compromettantes, et qu'elle aurait dû accomplir généreusement ses
promesses quelles qu'elles fussent, du moment qu'elle les avait
faites; mais, en somme, la France qui dans ses conquêtes avait
dépouillé toutes les puissances, aurait dû être satisfaite quand, la
saison des victoires ayant passé pour elle, ces puissances
consentaient à lui laisser ce qu'elle avait possédé dans l'origine.

Pauvre M. de Talleyrand! il supporta avec une indifférence pleine de
dignité tous les reproches absurdes qui lui furent adressés, même
l'accusation qu'on porta alors contre lui d'avoir signé le traité
d'avril, par lequel le gouvernement provisoire, ne se sentant pas la
force de conserver les forteresses occupées encore hors de France par
des troupes françaises, quand l'évacuation en était réclamée par une
armée ennemie campée au cœur de Paris, y renonça à condition que la
France elle-même serait évacuée. «Monsieur de Talleyrand, vous semblez
avoir été bien pressé de signer ce malheureux traité, dit le duc de
Berry.--Hélas! oui, monseigneur; j'étais très-pressé. Il y a des
sénateurs qui disent que j'étais très-pressé qu'on offrît la couronne
à votre royale maison; couronne que sans cela elle n'aurait peut-être
pas eue.

«Vous faites observer, monseigneur, que j'étais très-pressé
d'abandonner des forteresses qu'il ne nous était pas possible de
garder. Hélas! oui, monseigneur, j'étais très-pressé. Mais savez-vous,
monseigneur, ce qui serait arrivé si j'avais tardé à proposer Louis
XVIII aux alliés, et si j'avais refusé de signer avec eux le traite du
23 avril? Non, vous ne savez pas ce qui serait arrivé! ni moi non
plus. Mais en tous cas vous pouvez être bien sûr que nous ne
discuterions pas à l'heure qu'il est un acte du prince votre père.»

Dans une autre circonstance très-rapprochée de celle-là, comme le fils
de Charles X parlait d'une manière triomphante de ce que la France
pourrait faire lorsqu'elle aurait à sa disposition les trois cent
mille hommes qui avaient été renfermés en Allemagne, Talleyrand, qui
était assis à peu de distance et qui n'avait pas eu l'air d'écouter,
se leva, et s'approchant lentement du duc de Berry, lui dit, les yeux
à demi fermés et d'un air de doute inquisiteur: «Et pensez-vous
réellement, monseigneur, que ces trois cent mille hommes puissent
nous être de quelque utilité?--De quelque utilité? certainement.--Hem!
dit M. de Talleyrand en regardant fixement le duc, vous le pensez
réellement, monseigneur; je ne savais pas; car vous les aurez, grâce à
ce malheureux traité du 23 avril!»

Le plus curieux, c'est que Charles X avait regardé ce traité comme le
grand acte de sa vie, jusqu'au moment où son fils lui dit que ç'avait
été une grande bévue; et il ne sut pas alors s'il devait le défendre
pour sa propre gloire, ou en rejeter tout le blâme sur M. de
Talleyrand.


VI

Un traité de paix ayant été finalement conclu entre France et l'Europe
le 30 mai 1814, l'anneau suivant dans la chaîne des événements fut la
promulgation de la constitution promise depuis longtemps; car les
souverains qui étaient encore à Paris et avec qui la restauration
avait commencé, désiraient vivement quitter cette ville; et ils
disaient qu'ils ne pourraient le faire que lorsque les promesses
qu'ils avaient faites à la nation française auraient été exécutées.

Le 4 juin fut donc fixé pour cet acte national. Le roi avait promis,
ainsi qu'on l'a vu, que le cadre d'une constitution serait soumis au
sénat et au corps législatif. Il désigna l'abbé de Montesquiou, que
nous avons déjà nommé, et un M. Ferrand, personnage ayant une
certaine importance dans le parti royaliste, pour esquisser les
contours de ce grand travail, leur adjoignant M. Beugnot, homme du
monde, homme d'esprit, dont les principes n'avaient rien d'austère,
mais qui écrivait d'une plume facile et souple; ce travail fait, il
fut soumis au roi qui l'approuva, et déféré à deux commissions, l'une
choisie dans le sein du sénat et l'autre dans le sein du corps
législatif, le roi se réservant le droit de décider des points en
litige.

Le résultat fut en général satisfaisant: la constitution avait bien
été faite de manière à avoir l'air d'être un don, une faveur de
l'autorité royale, mais elle n'en contenait pas moins les conditions
essentielles d'un gouvernement représentatif. L'égalité devant la loi
et devant l'impôt, l'admissibilité de tous aux emplois publics,
l'inviolabilité du monarque, la responsabilité des ministres, la
liberté des cultes, la nécessité du vote annuel des budgets annuels;
et, enfin, les Français avaient la permission d'imprimer et de publier
leurs opinions, sous l'empire de lois qui ne se proposeraient que de
réprimer l'abus d'une telle liberté.

Il devait y avoir une chambre basse, le cens serait pour les électeurs
de trois cents francs d'impôts directs, et de mille francs pour les
éligibles.

La première chambre ne fut pas alors rendue héréditaire, quoique le
roi pût créer des titres de pairie héréditaire. Une grande partie du
sénat, les ducs et les pairs d'avant la révolution, et d'autres
personnages de distinction, formèrent la chambre des pairs. Le corps
législatif impérial devait jouer le rôle de chambre basse ou _chambre
des députés_, jusqu'à ce qu'expirât le temps pour lequel les membres
avaient été choisis. Ceux des sénateurs, qui n'avaient pas été
inscrits sur la liste de la pairie, avaient droit à leur ancien
traitement comme à une pension.

Le roi tint à ce que la nouvelle constitution fût appelée _charte
constitutionnelle_, _charte_ étant un vieux mot employé autrefois par
les rois, et qu'elle fût datée de la _dix-neuvième année de son
règne_.

Le préambule contenait aussi ces paroles: «Le roi, dans l'entière
possession de ses pleins droits sur ce beau royaume, désire seulement
exercer l'autorité qu'il tient de Dieu et de ses ancêtres, en fixant
lui-même les bornes de son propre pouvoir.» Phrase qui ressemble
quelque peu à cette phrase de Bolingbroke: «La puissance infinie de
Dieu est limitée par sa sagesse infinie.» On ne peut affirmer que M.
de Talleyrand ait eu quelque chose à faire avec la _confection_ de la
charte, puisque l'instruction de Louis XVIII à la commission était de
tenir tout secret à M. de Talleyrand; mais c'était le genre de
constitution qu'il avait fortement réclamé, et ainsi la restauration
s'accomplit d'après le plan qu'il avait entrepris de lui tracer,
lorsqu'il obtint les décrets qui déposaient les Bonaparte et
rappelaient les Bourbons.


VII

J'ai dit que M. de Talleyrand, en créant le gouvernement de Louis
XVIII, voulait lui donner comme soutien principal, comme colonne
vertébrale, si on peut risquer le mot, un parti d'hommes capables,
pratiques et populaires, d'opinions modérées. Mais Louis XVIII, par
principe, se méfiait de tous les hommes en proportion de leur
popularité et de leurs talents, et particulièrement de ses ministres.
M. de Talleyrand, par conséquent, était à ses yeux un personnage qui
devait être constamment surveillé et constamment soupçonné. Louis
XVIII avait aussi en horreur l'idée que son cabinet fût un ministère,
un corps compacte formé d'hommes réunis par une mutuelle entente sur
les questions politiques. Son principe était que des chevaux qui se
donnent toujours des coups de pied l'un à l'autre, ont moins de chance
de s'attaquer à la voiture; de plus, il trouvait réellement mauvais
tout ce qui n'était pas comme trente ans auparavant, quoiqu'il ne
voulût pas prendre la peine de le changer, et il soutenait que toute
cette nouvelle espèce de personnages à qui il avait affaire étaient
des _coquins_--qu'il n'y avait pas parmi eux un galant homme.

Il trouvait convenable, puisqu'ils étaient là, de les traiter avec
courtoisie, avec égards, et politique de temporiser avec eux
puisqu'ils avaient en main un certain pouvoir; mais, à part lui, il
les regardait comme des bêtes sauvages, comme des _Yahoos_ de Swift,
qui se seraient introduits et installés dans l'écurie, et qu'on en
chasserait à coups de pied aussitôt que les chevaux, fortifiés par
d'abondantes rations de blé, seraient à la hauteur de l'entreprise.

En attendant, il ne fallait rien risquer, de telle sorte qu'il
s'établissait aussi à son aise que possible dans son fauteuil,
recevait les visiteurs d'un air qu'un acteur, prêt à jouer le rôle de
Louis XIV, aurait bien fait d'étudier; il écrivait de jolis billets,
disait des choses fines et piquantes, et avait l'avantage de se sentir
roi jusqu'au bout des ongles.

Tel était le roi de France; mais il y avait à côté de lui un
demi-souverain, le comte d'Artois, qui habitait le pavillon Marsan.

Ce prince, qu'il a été de mode de décrier, je l'estime a quelques
égards, plus que son frère; car s'il n'avait pas une intelligence
supérieure, il avait du cœur. Il voulait réellement du bien à son
pays: il aurait donné sa vie pour lui, ou du moins il pensait qu'il
l'aurait fait: ses intentions étaient excellentes; mais il comptait,
pour lui fournir les moyens de les faire triompher, sur ses idées
vieillies et son éducation à la vieille mode. Louis XVIII était plus
cultivé, plus cynique, plus faux: il n'aimait la France que vaguement
et seulement parce qu'elle était liée à son orgueil et à l'orgueil de
sa race: il avait mauvaise opinion du monde en général, mais était
disposé à en tirer le plus qu'il pouvait au profit de son propre
bien-être, de sa dignité et de sa prospérité. Ce caractère n'était
pas aimable, mais sa froideur et sa dureté mettaient le roi à l'abri
de la duperie, sinon de la flatterie.

Le comte d'Artois était tout à la fois flatté et trompé; mais c'était
en faisant appel à ses meilleures qualités que ses flatteurs le
trompaient. Ils dépeignaient le peuple français comme éminemment et
naturellement loyal, et plein de sympathie et de respect pour les
descendants de Henri IV et de Louis XIV. Pauvres enfants! ils avaient
été égarés par ceux qui avaient placé à leur tête dans toutes les
fonctions de l'État des hommes corrompus: ce qu'il fallait, c'était
confier les charges publiques à des hommes de bien, à des hommes
loyaux qui eussent servi la famille royale dans l'exil, et sur qui, en
un mot, l'on pût compter.

L'Église aussi--ce grand moyen de gouvernement et cette source
intarissable de paix et de consolation pour les individus--cette
gardienne de l'intelligence qui empêche le sentiment de s'égarer dans
les régions des fausses théories et des fausses espérances--l'Église
avait été traitée avec mépris et indifférence.

L'Église et le trône avaient à se secourir mutuellement, et c'était
aux Bourbons à les mettre d'accord. De ces conditions seulement,
conditions si claires, si simples, si pieuses et si justes,
dépendaient la sécurité et la prospérité de la monarchie. C'était là
ce que disaient tous ceux que le comte d'Artois consultait.

L'erreur consistait à prendre le peuple français pour ce qu'il n'était
pas, et à ignorer ce qu'il était, à s'imaginer que quelques préfets et
quelques prêtres pourraient faire passer tout d'un coup une
génération tout entière d'un ordre d'idées à un autre. Mais les
doctrines du comte d'Artois plaisaient à Louis XVIII, quoiqu'il ne
partageât pas tout à fait la confiance de son frère, et elles
plaisaient encore davantage à tous les amis ou favoris qui étaient
dans son intimité.

De cette manière, quoiqu'il n'en fût pas tout à fait convaincu, elles
influençaient sa conduite; conduite qui, toutefois, n'étant pas
toujours exactement telle que l'auraient désiré Monsieur et son parti,
était toujours surveillée par eux avec défiance et souvent
contre-carrée avec obstination. De quel côté pouvait donc se tourner
M. de Talleyrand pour trouver un secours qui l'aidât à maintenir dans
la bonne voie le gouvernement à la tête duquel il figurait? Du côté du
roi? Il n'avait pas sa confiance.

Vers ses collègues? Il n'y avait entre les ministres aucune confiance
mutuelle. Du côté du comte d'Artois? Il était en opposition avec son
frère.

Vers les royalistes? Ils visaient à une possession absolue du pouvoir.
Des impérialistes et des républicains il ne pouvait être question. De
plus, il n'était pas homme à créer, à stimuler, à commander.
Comprendre une situation, recueillir les influences éparses autour de
lui et les diriger vers un point auquel il était de leur intérêt
d'arriver, c'était là son talent particulier. Mais soutenir une lutte
longue et prolongée, intimider et dominer les partis en lutte, cela
dépassait la mesure de ses facultés, ou plutôt de son tempérament
calme et froid.

Son seul effort parlementaire fut donc une exposition à la chambre des
pairs de l'état des finances, exposition qui fut aussi claire et aussi
habile que l'étaient toujours ses exposés financiers. Pour le reste,
il s'en remit en partie au hasard, en partie à la marche ordinaire et
naturelle d'un système constitutionnel, qui arrive toujours avec le
temps à produire des partis avec des opinions, et qui pousse même les
ministres, pour leur commune défense, à adopter une commune politique
et une même ligne de conduite. Ainsi, haussant les épaules en présence
de la déclaration de M. de Fontanes qu'il ne pourrait pas se sentir
libre dans un pays où l'on aurait la liberté de la presse, et souriant
des idées de madame de Simiane sur les ministres, qui, suivant elle et
les dames du faubourg Saint-Germain, devaient être de grands
seigneurs, avec des manières accomplies et un grand nom, ayant à leurs
ordres de bons travailleurs qui feraient les affaires[50], il fit à la
hâte ses préparatifs pour se rendre au congrès de Vienne, qui aurait
dû commencer ses séances deux mois après le traité de Paris,
c'est-à-dire le 30 juillet, mais qui ne s'était pas encore réuni à la
mi-septembre.

  [50] «Madame de Simiane reprit: Il ne s'agit pas de cela; c'était
  bon du temps de Bonaparte; aujourd'hui il faut mettre dans les
  ministères des gens de qualité et qui ont à leurs ordres de bons
  travailleurs qui font les affaires, ce qu'on appelle des
  _bouleux_!» (_Mémoires de Beugnot_, p. 142.)


VIII

J'ai dit que le congrès devait commencer le 30 juillet, mais ce ne fut
que le 25 septembre que l'empereur de Russie, le roi de Prusse, et les
autres rois et ministres de cours différentes qui y étaient attendus,
commencèrent à s'assembler. M. de Metternich, lord Castlereagh,
remplacé ensuite par le duc de Wellington, le prince d'Hardenberg, le
comte de Nesselrode, qui n'était là que pour seconder l'empereur
Alexandre négociant pour lui-même, furent les principaux personnages
que M. de Talleyrand eut à rencontrer.

Sa tâche n'était pas très-facile. Son souverain devait sa couronne à
ceux dont les intérêts allaient alors se décider; on pouvait le
considérer lui-même comme leur ayant des obligations. Il fallait avoir
au plus haut degré conscience de sa position élevée pour ne pas
descendre à une position subordonnée. M. de Talleyrand avait
conscience de sa dignité, et il siégea à Vienne comme s'il était
l'ambassadeur du plus grand roi du monde.

Il avait avec lui des personnages de noms plus ou moins distingués, le
duc Dalberg, le comte Alexis de Noailles, M. de la Bernadière, et M.
de Latour du Pin.

M. de Talleyrand disait que le premier laisserait échapper les secrets
dont il désirait qu'on eût connaissance; que le second rapporterait au
comte d'Artois tout ce qu'il aurait vu, et épargnerait ainsi à ce
prince la peine de se le faire raconter par d'autres. Quant à M. de la
Bernadière, il ferait marcher la chancellerie, et M. de Latour du Pin
signerait les passe-ports. Lui-même, dans ces circonstances, allait à
Vienne avec l'idée de faire admettre la France dans le congrès sur le
même pied que les autres puissances, de rompre en quelque mesure le
faisceau de la coalition récemment formée contre elle, et de lui
trouver des amis au sein de ce corps où elle n'avait alors que des
ennemis unis contre elle; d'obtenir l'expulsion de Murat du trône de
Naples, et enfin, de transporter l'empereur de l'île Elbe à une
localité plus éloignée. Il était question des Açores ou des Bermudes.

La dissolution de l'alliance des grandes puissances, de quelque
manière qu'elle fût obtenue, était l'indépendance de la France. Quant
à l'expulsion de Murat de Naples, ou à l'éloignement de Napoléon,
c'étaient, sans aucun doute, des choses très-désirables à obtenir pour
les Bourbons en France; mais M. de Talleyrand avait peut-être encore
d'autres motifs pour poursuivre ces deux objets.

Si Murat n'était plus à Naples, que Napoléon fût en lieu sûr, et que
la branche aînée des Bourbons vînt à se perdre en France, deux autres
gouvernements, suivant les circonstances, étaient encore possibles. La
régence avec le duc de Reichstadt, ou une monarchie limitée avec le
duc d'Orléans. M. de Talleyrand en avait vu assez avant d'aller à
Vienne, et probablement en avait entendu assez depuis qu'il y était
arrivé, pour concevoir des doutes quant au succès de sa première
expérience; mais il occupait en France une position telle que, dans
toute combinaison n'ayant pas à sa tête l'empereur Napoléon, ce serait
toujours vers lui que se tournerait un parti considérable à
l'intérieur et à l'extérieur, pour résoudre les difficultés que
provoquerait la chute de Louis XVIII. Le congrès de Vienne eut
nécessairement pour base les engagements contractés entre les alliés à
Breslau, Töplitz, Chaumont et Paris; ces engagements stipulaient la
reconstruction de la Prusse d'après ses proportions de 1806, la
dissolution de la confédération rhénane, le rétablissement de la
maison de Brunswick dans le Hanovre, et faisaient aussi mention
d'arrangements concernant la position future du grand-duché de
Varsovie. Je reviendrai tout à l'heure sur ces arrangements.

Comme tout ce que l'on avait à partager était un butin commun entre
les mains des alliés, ils proposèrent qu'un comité de quatre
personnes, représentant l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la
Russie, délibérât d'abord quant à la répartition; et qu'une entente
ayant ainsi été établie entre ces puissances (les principales entre
toutes), les termes de cette détermination fussent communiqués aux
autres puissances, à la France et à l'Espagne en particulier,--dont on
entendrait les objections.

Un tel arrangement excluait la France d'une part active dans les
premières décisions, qui seraient évidemment maintenues une fois que
les quatre puissances alliées seraient tombées d'accord.

M. de Talleyrand mit en jeu tout son tact et tout son talent pour
empêcher que les choses se passassent ainsi. Se prévalant du traité de
paix que la France avait déjà signé, il soutint qu'il n'y avait plus
_d'alliés_, mais seulement des puissances, qui, à la suite d'une
guerre ayant créé un nouvel ordre de choses en Europe, étaient
appelées à examiner et à décider de quelle manière ce nouvel ordre de
choses pourrait le mieux profiter au bien de tous et s'établir en
ayant égard aux droits anciens existant avant 1792, et aux nouveaux
droits acquis légitimement par certains États dans la longue lutte
qui, d'une manière plus ou moins continue, avait duré depuis cette
époque. Il parvint enfin après quelque difficulté à faire prévaloir
ces idées, et le comité de quatre fut changé en un comité de huit,
comprenant toutes les puissances signataires du traité de Paris:
l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, la France, l'Espagne,
le Portugal et la Suède.

Ce premier point gagné, restait à obtenir le second résultat qu'il
avait en vue, je veux dire à diviser les alliés. Tout effort précipité
dans ce sens aurait empêché le succès de l'entreprise. M. de
Talleyrand sut attendre que des intérêts rivaux vinssent travailler
dans le même sens que lui.

A cette époque, la grande préoccupation de l'Autriche était de
reprendre son ancienne position en Italie, sans diminuer celle à
laquelle elle prétendait en Allemagne.

Les vues de la Russie, ou plutôt de l'empereur Alexandre, étaient plus
compliquées, et conçues avec une certaine grandeur d'esprit et une
certaine générosité de sentiment, quoique toujours avec ce mélange de
ruse que n'excluaient point les prétentions chevaleresques de
l'empereur.

Je viens de dire que j'aurais à parler des arrangements concernant le
duché de Varsovie, arrangements dont il avait déjà été question
pendant la guerre, au cas où les alliés auraient le dessus. Il avait
été convenu que ce duché, une fois soustrait aux prétentions de
Napoléon, serait divisé entre les trois puissances militaires,
l'Autriche, la Prusse et la Russie.

Mais l'empereur de Russie prit alors un ton plus haut. La destruction
de la Pologne, dit-il, avait été une disgrâce pour l'Europe: il se
donnait la tâche de rassembler ses membres dispersés, et de la
reconstituer avec ses lois, sa religion, et sa constitution à elle. Ce
serait pour lui un plaisir d'ajouter à ce qu'il pourrait rassembler
d'autre part, les anciennes provinces polonaises sous sa domination.
La Pologne aurait une nouvelle existence avec le czar de Russie pour
son roi. Je me demande si l'empereur Alexandre ne s'exagérait pas la
valeur de la reconnaissance à laquelle il s'attendait, et n'estimait
pas au-dessous de sa valeur l'amour des Polonais pour leur nationalité
et leur indépendance.

Mais son idée était très-certainement qu'il arriverait ainsi à créer
comme avant-garde en Europe un puissant royaume, capable de progrès
rapides, et unissant à un complet dévouement à sa famille tout
l'enthousiasme d'un peuple qu'il aurait ressuscité à la vue de toutes
les nations du monde.

De plus, il lui semblait, non sans raison, qu'un royaume de Pologne
existant ainsi attirerait inévitablement à lui avant longtemps toutes
les portions de territoire aliéné ou étranger qui étaient dans les
mains des autres puissances, et qu'ainsi avant longtemps la Russie
dominerait sur toute l'étendue de ce royaume qu'elle avait en un
certain temps consenti à partager. La Prusse et l'Autriche
discernèrent naturellement bien vite ce qu'il y avait sous ce projet;
mais la Russie présuma que l'Autriche se contenterait de ses
acquisitions italiennes. Elle vit, toutefois, que la Prusse
demanderait un présent peu ordinaire pour se laisser séduire. Le
présent proposé fut la Saxe, et ainsi les deux cours du Nord
conclurent un engagement secret, la Russie promettant de soutenir les
droits de la Prusse sur la Saxe, et la Prusse s'engageant à appuyer
les projets de la Russie quant à la Pologne.

Pour l'Angleterre, elle semblait plus spécialement occupée de l'idée
de former un royaume uni de Hollande et de Belgique, et, séduite par
l'illusion qui cherche à persuader que l'on peut arriver à unir par
des traités des populations qui n'ont entre elles aucune sympathie,
elle s'imaginait qu'elle pouvait créer une barrière contre l'ambition
française en ce qui concernait surtout l'Angleterre, et de cette
manière épargner pour l'avenir à ce pays les dangers qu'il eut à
craindre quand le Scheldt était au pouvoir de Napoléon, et que la côte
anglaise était menacée d'arsenaux maritimes qui lui faisaient face de
Brest à Anvers.

Le conflit qui commença aussitôt eut pour cause les prétentions
ambitieuses de la Prusse et de la Russie. Quoique ce fût surtout à la
personne de Napoléon qu'il était attaché, le roi de Saxe avait été
fidèle à la France, et la nation française était bien disposée à son
égard. Pour ce qui était de la Pologne, la France, qui a toujours pris
un vif intérêt à l'indépendance polonaise en tant que servant de
barrière à l'Europe contre l'agrandissement de la Russie, la France ne
pouvait envisager avec satisfaction un arrangement qui aurait fait de
la Pologne un instrument de la puissance russe.

Les dispositions de l'Angleterre au sujet de la Prusse étaient d'abord
quelque peu indécises. Elle n'approuvait pas la destruction de la
Saxe, mais cependant cela ne lui aurait pas déplu de voir un État
puissant s'établir dans le nord de l'Allemagne, à la condition que cet
État fût indépendant, et l'Angleterre se serait donc à première vue
prêtée à l'annexion de la Saxe aux États prussiens, si la Prusse avait
voulu s'unir à la Grande-Bretagne et à l'Autriche contre les projets
russes en Pologne.

L'Autriche, d'un autre côté, était tout à fait aussi opposée au projet
prussien qu'au projet russe; mais le prince de Metternich, étant
parfaitement sûr que la Prusse ne se séparerait pas de la Russie, fit
semblant de partager la manière de voir de lord Castlereagh, et promit
de sacrifier la Saxe si la Prusse consentait à insister avec
l'Angleterre en faveur de l'indépendance polonaise.

La Prusse refusa, ainsi que l'avait prévu le prince de Metternich, et
elle n'en prit pas moins possession de la Saxe, en même temps que la
Russie s'appropriait le grand-duché de Varsovie, prenant ainsi une
attitude d'hostilité à l'égard des autres puissances.

Pendant ce temps, la question de la Saxe préoccupait vivement le
parlement anglais et la cour d'Angleterre: le parlement, parce qu'il
est toujours contre les oppresseurs; la cour, parce qu'elle commençait
à entrevoir que la Prusse, une fois en possession de la Saxe, pourrait
se laisser aller à convoiter aussi le Hanovre. L'Autriche remarqua
avec joie ce changement, et il fut convenu que l'Angleterre et
l'Autriche s'opposeraient de concert et d'une manière formelle aux
intentions manifestées d'une manière si hautaine par les deux cours du
Nord.

Ainsi l'Angleterre, l'Autriche et la France se trouvaient rapprochées
par des opinions communes, par une même manière de voir.

Cependant il y avait certaines raisons qui portaient les deux
premières puissances à hésiter à s'unir avec la troisième.

Premièrement, une telle union était ce que désirait M. de
Talleyrand--une rupture de cette ligue qui avait amené la paix de
l'Europe; secondement, il n'était pas certain que la France pût venir
en aide à l'Autriche et à l'Angleterre d'une manière actuelle et
pratique; et enfin, on se demandait si, au cas où elle pourrait leur
venir en aide, elle ne demanderait pas en échange de ce secours plus
qu'il ne vaudrait, et ne saisirait pas cette occasion pour chercher à
renouer tous les projets ambitieux que le renversement de Napoléon et
le traité de Paris avaient fait évanouir.

La première objection fut écartée quand il devint de plus en plus
évident que la Prusse et la Russie avaient déjà contracté ensemble des
engagements particuliers et séparés, qui, non-seulement autorisaient,
mais même forçaient l'Angleterre et l'Autriche à se défendre contre
ces engagements par des engagements de même genre pris entre elles
dans le but de ne pas accepter servilement les résultats de ces
traités secrets.

Quant à la puissance de la France comme auxiliaire, M. de Talleyrand,
au moyen d'un habile exposé de l'état des affaires à Vienne, décida le
gouvernement français à donner une juste idée de sa puissance
militaire en élevant l'armée française de 130,000 à 200,000 hommes et
en créant la facilité de l'augmenter d'une manière bien plus
considérable encore--mesure rendue facile par les recouvrements
extraordinaires des finances sous l'habile administration de M. Louis,
et qui produisit un effet moral considérable, à la fois en France et
hors de France. En même temps, l'ambassadeur de France, dans ses
nombreuses conversations avec lord Castlereagh et M. de Metternich,
tenait ce langage:

«Un gouvernement, s'il veut durer, doit rester fidèle à son origine.
Celui de Bonaparte, fondé par la conquête, devait nécessairement se
continuer par la conquête; celui de Louis XVIII est fondé sur un
principe. Il faut qu'il reste fidèle à ce principe, celui de la
légitimité, droit que la conquête ne peut produire jusqu'à ce qu'elle
ait été confirmée par les traités. Nous soutenons le roi de Saxe.
D'après ce principe, nous ne nous attendons pas à être récompensés de
cet appui que nous lui prêtons. En soutenant son trône, nous
garantissons, nous affermissons le nôtre. Doutez-vous de ma sincérité?
Je suis prêt à signer toute pièce quelle qu'elle soit ayant pour but
de vous tranquilliser quant à l'ambition de Louis XVIII.»

Ce fut de cette manière qu'il prépara par degrés la signature du
traité secret du 3 janvier 1815, traité par lequel l'Autriche,
l'Angleterre et la France s'engageaient à fournir chacune 150,000
hommes pour soutenir celle des trois puissances qui viendrait à être
attaquée par d'autres puissances essayant évidemment de troubler
l'équilibre de l'Europe en vue de leur profit personnel.

Les noms des puissances soupçonnées ne furent pas mentionnés, et
l'alliance que l'on conclut était essentiellement d'un caractère
défensif; mais elle était sympathique aux sentiments français; elle
rompait l'alliance antifrançaise, et donnait à la France les deux
alliés les plus importants qu'elle pût espérer gagner; car c'était
l'Angleterre seule qui avait formé la dernière coalition, et une
nouvelle coalition ne pourrait se former sans elle.

M. Thiers, qui est trop disposé à croire que toute la politique d'un
homme d'État doit consister à acquérir des extensions de territoire,
critique tout ce qui fut alors fait par M. de Talleyrand, et fait
remarquer que ce diplomate aurait dû attendre tranquillement, et se
montrer plutôt favorable à la Prusse et à la Russie, et qu'alors ces
puissances auraient offert à la France la Belgique ou les frontières
du Rhin, étant ainsi pour la France des alliés plus profitables que
l'Angleterre et l'Autriche.

S'il est une idée qui me paraît des plus extravagantes, c'est celle-ci
que la Prusse, ou même la Russie, aurait consenti à réinstaller la
France sur le Rhin, ou à la ramener d'une manière quelconque dans le
proche voisinage ou sur le territoire de l'Allemagne.

J'ai la certitude que ce cas ne se serait présenté dans aucune
circonstance. Mais l'on admettra toujours avec moi que ce n'aurait été
qu'à la dernière extrémité, que la Prusse et la Russie se seraient
décidées à faire l'étrange proposition sur laquelle compte M. Thiers.

Elles auraient d'abord conduit jusqu'aux dernières limites leurs
négociations avec leurs alliés des derniers jours, et comme
l'Angleterre était prête à faire beaucoup de concessions et finit en
effet par abandonner à la Prusse un tiers de la Saxe, et à la Russie
une partie aussi considérable de la Pologne qu'elle put le faire sans
trop compromettre ses intérêts, il ne nous semble pas y avoir la
moindre probabilité que, pour les différends encore pendants, la
Prusse et la Russie auraient consenti à acheter l'appui de la France,
en lui donnant une grande augmentation de frontières et à s'attirer
ainsi la mortelle inimitié de la Grande-Bretagne et de l'Autriche.

M. de Talleyrand donc, s'il avait suivi la politique de M. Thiers,
aurait, en premier lieu, perdu l'occasion de séparer les grandes
puissances, occasion qu'il sut saisir avec tant d'habileté; il aurait
aussi lâchement abandonné la Saxe, et du même coup tellement dégoûté
l'Angleterre, qu'il aurait ensuite été impossible d'obtenir d'un
parlement anglais quelques sous pour le soutien de la cause des
Bourbons. Waterloo n'aurait jamais eu lieu; la Russie et la Prusse
n'auraient fait que peu sans les subsides anglais; et la France aurait
été de nouveau livrée entre les mains de Napoléon, dont le triomphe
aurait été tout à la fois la ruine de M. de Talleyrand et celle du
maître qu'il servait alors.

Comme ce n'est pas mon intention d'entrer dans un examen général du
traité de Vienne, que j'ai toujours considéré comme défectueux et sous
le rapport des principes, et au point de vue purement politique, je ne
suivrai pas plus loin les négociations auxquelles j'ai fait allusion,
mais, puisque j'ai parlé de Naples, il ne sera pas inutile de faire
observer que M. de Talleyrand ne parvint jamais à attirer l'attention
du prince de Metternich sur la déposition de Murat, avant que la
question prussienne et la question russe eussent été réglées d'une
manière convenable; car le prince de Metternich était trop prudent
pour se mettre à dos l'Allemagne et l'Italie à la fois; cependant
quand ces arrangements furent terminés, et que le beau-frère de
Napoléon se fut compromis par des intrigues qu'on avait laissées se
développer tout en les surveillant, l'homme d'État autrichien donna à
l'ambassadeur de France une assurance privée, mais positive, que le
royaume de Naples serait dans un bref délai rendu à ses anciens
possesseurs.

Quant à la question du changement de résidence de Napoléon, elle fut
tranchée par Napoléon lui-même au moment où le congrès allait se
clore. Napoléon, n'ignorant pas les plans que l'on formait pour
l'éloigner d'un lieu de résidence où il avait été absurde de le
placer, se décida à tenter l'audacieuse entreprise du retour de l'île
d'Elbe, entreprise qui fut la plus glorieuse, quoique la plus fatale,
de sa carrière semblable à celle d'un météore.


IX

Ce fut au milieu de la gaieté d'un bal, le 5 mars[51], et au moment
même où le congrès allait se séparer, que d'un petit groupe de
souverains réunis dans un coin du salon, et trahissant le sérieux de
leur conversation par le sombre aspect de leur physionomie, sortirent
ces paroles comme un sourd murmure: «Bonaparte s'est échappé de l'île
d'Elbe.» Le prince de Metternich fut le seul qui devina de suite
l'intention de l'ex-empereur de marcher aussitôt sur Paris. Le succès
d'un plan si téméraire était certainement douteux; mais dans l'espoir
qu'on avait encore le temps d'influencer l'opinion publique, une
proclamation proposée par l'Autriche, à l'instigation du duc de
Wellington, et signée le 13 mars par la France et les quatre grandes
puissances, dénonça l'ex-empereur d'Elbe en des termes qui ne
pouvaient s'appliquer qu'à un pirate ou à un maraudeur. Ce langage,
Louis XVIII s'en était servi à Paris, le 6 mars, et il pouvait, lui,
l'employer avec quelque convenance; mais de pareilles expressions
avaient beaucoup moins de sens et devaient paraître moins justifiées
lorsqu'elles sortaient de la bouche de princes qui, peu de temps
encore auparavant, traitaient ce pirate et ce maraudeur de «roi des
rois;» elles étaient tout à fait inconvenantes de la part d'un
souverain traitant ainsi le mari de sa fille de prédilection.

  [51] Il a été fait des récits si nombreux et si variés du moment
  où l'on reçut cette nouvelle, et de la manière dont elle fut
  transmise, que j'en donne tout simplement le récit populaire,
  sans assurer qu'il soit réel.

Mais il arrive souvent que l'on cherche à cacher l'hésitation de ses
décisions par l'extravagance de son attitude. Personne ne désirait une
nouvelle guerre; de plus, les différentes puissances représentées à
Vienne n'étaient plus dans les mêmes termes de fraternité cordiale qui
avaient caractérisé leurs relations à Paris; elles comprenaient
cependant qu'en face d'un danger commun, elles devaient s'entendre,
et, surmontant leurs petites animosités ainsi que leurs rivalités
mesquines, se montrer décidées à une lutte désespérée, lutte qui, si
la victoire se prononçait pour les alliés, serait l'unique moyen de
réparer les effets de leur imprudence et de sauver l'honneur de leurs
armes.

Bientôt après arriva la nouvelle de cette marche triomphale et
émouvante à travers des légions qui, après avoir reçu l'ordre de viser
avec leurs baïonnettes la poitrine de leur ancien chef, comme l'on
ferait pour un traître, se jetèrent à ses genoux en pleurant et les
embrassant, comme ceux d'un père; mais ce grand roman historique
fortifia plutôt qu'il n'affaiblit les résolutions prises
antérieurement; et la proclamation du 13 mars fut bientôt suivie du
traité du 25.

Ce traité, contracté par les quatre puissances alliées, était une
répétition du traité de Chaumont et de celui de Paris. La position des
Bourbons n'y était pas clairement définie; car, bien que Louis XVIII
fût invité à y participer, les puissances alliées, et en particulier
l'Angleterre, déclarèrent formellement que leur intention n'était pas
d'imposer un gouvernement à la France, ni de s'engager à soutenir les
droits du monarque fugitif. Je dis «le monarque fugitif,» parce que
Louis XVIII avait alors appris ce que valaient ses partisans et
s'établissait tranquillement à Gand, Napoléon s'étant de son côté
réinstallé tranquillement aux Tuileries.

Le secret de tout ce qui venait de se passer peut s'expliquer en
quelques mots. Louis XVIII n'avait pas su conquérir l'affection du
peuple français; son prédécesseur avait conservé l'affection de
l'armée française. Il y avait peu de mystère dans les intrigues des
Bonaparte. La reine Hortense (comtesse de Saint-Leu) habitait Paris,
et la conversation de son salon était une constante conspiration,
tandis que la moitié de la capitale était mise au courant de la
correspondance qu'elle recevait. Barras et Fouché firent tous deux
part à M. de Blacas d'une partie de ce qui se passait, et offrirent de
lui donner des renseignements plus détaillés; mais l'horizon de ce
gentilhomme était borné, et il ne croyait que ce qu'il voyait.
D'ailleurs, les royalistes étaient persuadés que le roi très-chrétien
avait conquis la conscience des militaires en nommant dans chaque
régiment un aumônier, avec le rang de capitaine; et que les provinces
lui appartenaient, parce qu'il les avait remises aux mains de
fonctionnaires qui faisaient hautement profession de détester
«l'usurpateur.» Qu'y avait-il donc à craindre? Ainsi le pays, après
avoir été fatigué du soldat et des tambours, était tracassé par la
messe et l'_émigré_. Et, en même temps, les vétérans de la grande
armée, qui se voyaient remplacés par une garde de jeunes gentilshommes
avec de beaux noms et de splendides uniformes, et les beautés de
l'empire qui ne se sentaient pas à leur place au milieu des grandes
dames de la cour légitime, tenaient les deux bouts du fil électrique
que le petit homme à la redingote grise n'avait qu'à toucher
légèrement pour qu'il allât vibrer dans le cœur de tout soldat qui
avait suivi une fois les aigles impériales, et qui conservait encore
religieusement la cocarde tricolore dans son pupitre ou son havre-sac.


X

M. de Talleyrand à Vienne avait suivi la ligne de conduite qui avait
toujours été la sienne vis-à-vis des gouvernements qu'il avait servis
et qui s'étaient pleinement reposés sur lui--il avait été zélé et
fidèle. En un mot, il s'était montré un agent actif et habile, suivant
et servant la politique que Louis XVIII, avec qui il entretenait une
correspondance privée, croyait la meilleure pour sa dynastie et pour
la France; et il avait réussi à donner à la fois de la dignité et de
l'influence à un gouvernement qui, en réalité, manquait des deux.

Pendant sa mission à l'étranger, il ne s'était pas mêlé de la
politique intérieure de la cour, et cependant ne s'était pas ralenti
dans ses efforts pour la servir, sous prétexte des fautes qu'elle
commettait; mais il n'avait pas caché à ses amis intimes la persuasion
qu'il avait que cette politique prenait un chemin qui aboutirait
probablement à la ruine. Quand les choses en furent arrivées à ce
terme, le cas fut différent. Il ne se sépara pas de la cause de Louis
XVIII, mais il ne s'y rattacha pas d'une manière indissoluble.
Toutefois, il n'hésita pas un moment à se déclarer contre son
adversaire. Concentrant toutes les forces de son intelligence et de sa
volonté sur l'idée unique d'arriver à débarrasser la France de
Napoléon, il répétait constamment à ceux qui parlaient longuement des
défauts, des lacunes de la Restauration: «Je ne sais pas quel est le
gouvernement qui convient le mieux à la France; mais je sais d'une
manière certaine que celui de Napoléon est pour elle le pire.»

Son ancien maître aurait désiré calmer cette animosité; et Fouché, qui
intriguait auprès de tous les partis, avec tous les partis, se
réservant de se décider ensuite pour le plus puissant, envoya M. de
Montrond à Vienne pour chercher à se rendre compte des réelles
intentions de l'alliance, et plus particulièrement des intentions de
M. de Talleyrand, dont M. de Montrond devait chercher à obtenir les
services, au moyen des assurances et des promesses qu'il pourrait
juger nécessaires.

Ce M. de Montrond était une spécialité de son époque: un type de ce
_roué_ Français produit par Faublas, et plus particulièrement par les
_Liaisons dangereuses_. Il avait régné sur le monde fashionable depuis
près de quarante ans, par ses amours, ses duels, et son esprit, plus
brillant que celui d'aucun contemporain. C'était un des favoris de M.
de Talleyrand, comme M. de Talleyrand était un de ses enthousiasmes.
Chacun d'eux disait du mal de l'autre, prétendant l'aimer à cause de
ses vices. Mais personne n'aurait pu parler à M. de Talleyrand d'une
manière aussi intime que M. de Montrond, ni en obtenir une réponse
aussi claire. Ils avaient l'un en l'autre une mutuelle confiance, et
pourtant M. de Talleyrand n'aurait jamais dit à personne de se fier à
M. de Montrond, pas plus que M. de Montrond n'aurait dit à quelqu'un
de croire M. de Talleyrand.

M. de Montrond, l'âme du cercle de la reine Hortense, et en même temps
l'ami du duc d'Orléans, qu'il avait connu en Sicile pendant un exil
auquel il s'était condamné lui-même, non sans avoir ses raisons,
disait-on, dans un moment où il avait provoqué la mauvaise humeur de
Napoléon, M. de Montrond, dis-je, essaya d'abord de voir si une
considération quelconque pourrait ramener le diplomate, autrefois
connu sous le nom de prince de Bénévent, à se souvenir de ses vieux
serments de fidélité; et, voyant qu'il ne fallait pas y songer, il le
sonda, dit-on, sur ses sentiments à l'égard du fils de ce prince, dont
il n'avait pas dû oublier le célèbre salon, le cercle du Palais-Royal.
La réponse qu'il obtint fut celle-ci: «Que la porte n'était pas
ouverte alors, mais que, si elle venait jamais à s'ouvrir, il n'y
avait pas nécessité de la fermer avec violence.»

Cette tiède fidélité n'était pas précisément en rapport avec le
bruyant dévouement dont on faisait parade à Gand, où quelques
personnes pensaient qu'il n'aurait pas été difficile de décider les
alliés à se prononcer d'une manière plus positive et plus explicite en
faveur du monarque légitime, si seulement son représentant avait eu
plus de zèle véritable pour ses droits, et un sentiment moins vif de
ses erreurs.

Quant au parti du comte d'Artois, au lieu de se repentir des excès
auxquels il s'était porté pour faire triompher ses principes, au lieu
de reconnaître que ces excès avaient amené le renversement du roi, il
pensait, ou du moins, disait, comme c'est l'habitude en pareil cas,
que ce renversement avait été amené, non par la politique du
gouvernement, mais par les obstacles qu'avait rencontrés, les échecs
qu'avait subis cette politique.


XI

M. de Talleyrand était plus ou moins en disgrâce auprès des hommes
politiques qui étaient déjà occupés à se disputer à propos de la
nouvelle distribution des places que leurs bévues leur avaient fait
perdre; et supportant cette disgrâce, ainsi qu'à son ordinaire, avec
une insouciance hautaine, il ne se pressa pas de paraître au milieu
d'eux, mais, comme si tout le monde devait comprendre que l'état de sa
santé exigeait qu'il prît les eaux de Carlsbad, il se rendit dans
cette ville, faisant remarquer que le premier devoir d'un diplomate
après un congrès était de soigner son foie.

Pendant ce temps, les Cent jours, cette période où les actes du passé
arrivèrent à leurs conséquences suprêmes, et qui exercèrent une si
longue et si triste influence sur les destinées de la France, se
précipitaient rapidement vers leur terme. Je ne connais pas d'exemple
qui nous enseigne plus clairement que la conduite de Napoléon pendant
ces cent jours, jusqu'à quel point notre intelligence est dominée par
notre caractère. Personne mieux que lui ne comprit qu'il n'avait alors
à choisir qu'entre deux rôles.

L'un était de se présenter aux Français comme le grand capitaine qui
venait les délivrer d'un joug imposé par l'étranger, et de refuser
tout autre titre que celui de général jusqu'à ce qu'une paix fût
établie ou une victoire remportée, et alors même de laisser à la
nation le soin de lui accorder la place et le titre qu'elle jugerait
les meilleurs pour le bien public; l'autre de saisir les pleins
pouvoirs du dictateur et de se soutenir dans cette situation par son
prestige sur l'armée et sur les masses,--d'armer et de révolutionner
la France, en étant lui-même le représentant de cette révolution
armée. Mais il aimait le titre et les honneurs de la souveraineté, et
ne put se décider à descendre du rang d'empereur à celui de soldat.

Il ne sut pas non plus prendre le parti de faire un appel à ces forces
qui étaient pour lui les forces du désordre, ni s'abaisser jusqu'à
être le chef de la canaille, même en prenant le titre de Majesté. En
conséquence, il temporisa pour le moment avec ceux pour lesquels il
avait le moins de sympathie, ou qui en avaient très-peu pour lui, et
dont il ne pouvait espérer que très-peu de secours; je veux parler des
constitutionnels, qui, représentant la classe moyenne et la partie
pensante de la nation française, formaient un parti qui, avec un
gouvernement régulier, en temps ordinaire, et sous un souverain en qui
ils auraient eu confiance, aurait possédé une influence considérable;
mais un parti de ce genre, sous un gouvernement créé par l'épée, à un
moment critique, sous un chef qui lui était suspect, ne pouvait
qu'embarrasser l'action de Napoléon, et ne pouvait nullement ajouter à
son autorité.

Les conditions dans lesquelles cet être extraordinaire combattit pour
reconquérir l'empire, étaient donc détestables.

Son caractère n'était pas celui d'un chef révolutionnaire, et
l'occasion ne se présenta pas pour lui de se servir de ses qualités de
grand capitaine et de chef despotique, qualités qu'il avait reçues de
la nature.

Son cerveau calme, son énergie incomparable, donnaient comme un
système et un caractère déterminé à ses manœuvres militaires; mais au
delà tout était confusion.

Une grande bataille devait aboutir au salut ou à la ruine. Il la
livra, et fut vaincu; mais il l'avait livrée avec habileté et courage
contre des envahisseurs étrangers; et je suis obligé de reconnaître
que mon cœur, quoique Anglais, se sent ému de sympathie pour lui,
lorsque, quittant le champ de bataille où il laissait tant de ses
partisans les plus dévoués, il se réfugia dans une ville qui ne
pardonne jamais aux malheureux.

Plût à Dieu pour l'honneur de l'Angleterre que sa destinée eût été
close après cette mémorable journée, et que nous n'eussions pas à
inscrire sur la même page de notre histoire la captivité de
Sainte-Hélène, et la bataille de Waterloo!


XII

Pour en revenir à Gand, l'ex-roi, irrité et embarrassé par l'absence
prolongée de son ministre, non satisfait de celle du duc d'Orléans,
qui s'était retiré en Angleterre, et harassé par le zèle de Monsieur,
s'était cependant conduit avec dignité et habileté; et, par une sorte
de représentation entretenue autour de sa personne, par une
correspondance constante avec la France, et un attachement confiant de
la part de ses adhérents, il était parvenu à conserver un certain
prestige.

Toutefois, rien n'avait d'abord été décidé à son sujet d'une manière
positive, car M. de Metternich, pendant un certain temps, entama avec
Fouché une négociation secrète dans laquelle il offrait--si cet homme
faux et rusé pouvait obtenir l'abdication ou la déposition de
Napoléon--de soutenir les droits du duc d'Orléans ou ceux de
Marie-Louise: proposition qui, aussi longtemps que son succès
demeurait incertain, ne pouvait manquer d'avoir une influence
considérable sur l'état du foie de M. de Talleyrand.

Cette négociation une fois rompue, les droits de Louis gagnèrent
beaucoup de terrain, puisque les souverains alliés avaient la
conviction bien arrêtée qu'en entrant en France il était nécessaire
qu'ils eussent pour eux un parti national.

Il y avait aussi en France même certains indices servant à montrer aux
habiles, à ceux qui observaient les girouettes, que le vent soufflait
du côté de la vieille monarchie; et quand Louis XVIII vit que la liste
des sénateurs de Bonaparte ne contenait pas le nom de M. de
Sémonville, il considéra son retour comme assez certain.

La même conviction s'imposa à Carlsbad environ au même moment, et le
noble malade commença à penser qu'il aurait tort de différer plus
longtemps le soin d'aller en personne exposer au roi les services
qu'il avait rendus à Vienne.

Son arrivée à Gand ne fut cependant pas très-agréable dans cette
ville, car il y venait comme l'ennemi décidé du célèbre M. de Blacas,
auquel il était résolu à attribuer à peu près toutes les fautes
commises par le roi.

Par le fait, la disgrâce de M. de Talleyrand avait été décidée; et,
comme il était rarement le dernier à savoir ce qui le concernait,
quand il demanda une audience à Louis XVIII le lendemain de la
bataille de Waterloo, ce fut pour demander sa gracieuse permission de
continuer sa cure à Carlsbad, et sa Majesté ne fut pas assez méchante
pour répondre autrement que par ces paroles: «Certainement, monsieur
de Talleyrand; j'ai entendu dire que ces eaux sont excellentes.»

Rien ne pourrait surpasser l'air aimable et satisfait avec lequel M.
de Talleyrand quitta Louis XVIII après cette réponse circonspecte; et
comme il faisait ce soir-là même un excellent dîner chez le maire de
Mons, il fut plus gai, plus aimable, et plus spirituel que jamais,
nous raconte un des convives, et fit observer à un ou deux de ses amis
intimes quel plaisir il éprouvait à sentir qu'il n'avait plus à se
tourmenter des affaires d'une clique qu'il était impossible de servir,
et à laquelle il était impossible de plaire.

Mais il se trouva que le comte d'Artois, qui détestait M. de
Talleyrand en sa qualité de libéral, détestait encore plus M. de
Blacas en sa qualité de favori; et Louis XVIII, s'apercevant qu'il ne
pourrait garder M. de Blacas quand même il sacrifierait M. de
Talleyrand, et qu'il faudrait, ou qu'il fût le jouet, l'instrument de
son frère, ou qu'il trouvât un protecteur dans son ministre, se décida
pour la dernière de ces alternatives.

De plus, le duc de Wellington qui, depuis le traité secret de Vienne,
considérait le négociateur français comme lié à la politique de
l'Angleterre, fit entendre à Louis que s'il désirait le concours du
gouvernement anglais, il fallait qu'il sût mettre à la tête du sien un
homme en qui l'on pouvait se confier.

Outre cela, M. Guizot qui, quoique jeune dans les affaires, jouissait
déjà de beaucoup de crédit, et qui parlait au nom des légitimistes
constitutionnels, avait déjà dit que, si l'on voulait avoir l'appui de
ce parti peu nombreux, mais respectable, on devait former un cabinet
ayant pour chef M. de Talleyrand; et ainsi, écoutant ces réflexions
qui nous viennent souvent quand nous nous sommes trop hâtés de suivre
nos premières impressions, le roi envoya à M. de Talleyrand l'ordre de
le rejoindre à Cambrai, et cela le lendemain même du jour où il lui
avait donné la permission de retourner à Carlsbad.

Toutefois, non-seulement M. de Talleyrand était mortifié du traitement
qu'il avait reçu, mais il prévoyait qu'un traitement de ce genre lui
était réservé de temps en temps, et il était décidé à préférer la
permission du premier jour à l'ordre survenu depuis lors.

Mais les hommes d'État sont toujours entourés d'hommes qui désirent
que celui dont ils espèrent des faveurs ne renonce pas aux charges
publiques; et à la fin, un appel général à son patriotisme ayant
flatté son orgueil, l'homme de la première Restauration consentit à
paraître encore une fois sur la scène comme le ministre d'une seconde
restauration.

Cependant, en se laissant arracher cette décision, M. de Talleyrand en
prit une autre.

On dit qu'il s'était fréquemment blâmé d'avoir, en 1814, permis au
souverain, qui n'aurait pu se passer de lui, de prendre sur lui une
autorité trop absolue. Il ne s'attendait pas cette fois à rester
longtemps à la tête du gouvernement français, mais sa seule chance
d'y rester, ou y étant d'y faire du bien, était de montrer la
conscience qu'il avait de son pouvoir, et le peu de désir qu'il avait
de rester aux affaires.

En conséquence, quand il fut convoqué dans le conseil du roi, il y
parut avec l'esquisse d'une proclamation qu'il somma le roi de signer,
et qui, par le fait, était une confession des fautes commises par le
gouvernement de Sa Majesté pendant la première Restauration.

Comme la conversation qui eut lieu lors de la lecture de cette
proclamation est rapportée par un témoin, je la donne telle qu'elle
est racontée, d'autant plus qu'elle montre la position prise par M. de
Talleyrand, et l'assurance calme avec laquelle il tint tête à
l'indignation de toute la famille de Bourbon.

«Le conseil s'assemble: il se composait de MM. de Talleyrand, Dambray,
de Feltre, de Jaucourt, Beurnonville, et moi (c'est M. Beugnot qui
parle).

«Après deux mots de M. de Talleyrand sur ce dont le roi a permis que
le conseil s'occupât, je commence la lecture du projet de la
proclamation tel que les corrections l'avaient ajusté. Le roi me
laisse aller jusqu'au bout; puis, et non sans quelque émotion que
trahit sa figure, m'ordonne de relire. Quand j'ai fini cette seconde
lecture, Monsieur prend la parole; il se plaint avec vivacité des
termes dans lesquels cette proclamation est rédigée. On y fait
demander pardon au roi des fautes qu'il a commises; on lui fait dire
qu'il s'est laissé entraîner à ses affections, et promettre qu'il aura
dans l'avenir une conduite toute différente. De pareilles expressions
n'ont qu'un tort, celui d'avilir la royauté; car du reste elles disent
trop ou ne disent rien du tout. M. de Talleyrand répond:

«--Monsieur pardonnera si je diffère de sentiments avec lui. Je trouve
ces expressions nécessaires, et pourtant bien placées; le roi a fait
des fautes; ses affections l'ont égaré; il n'y a rien là de trop.

«--Est-ce moi, reprend Monsieur, qu'on veut indirectement désigner?

«--Oui, puisque Monsieur a placé la discussion sur ce terrain, Monsieur
a fait beaucoup de mal.

«--Le prince de Talleyrand s'oublie!...

«--Je le crains, mais la vérité m'emporte...

«M. le duc de Berry, _avec l'accent d'une colère péniblement
contrainte_: «Il ne faut rien moins que la présence du roi pour que je
permette à qui que ce soit de traiter ainsi mon père devant moi, et je
voudrais bien savoir...»

«A ces mots, prononcés d'un ton encore plus élevé que le reste, le roi
fait signe à M. le duc de Berry, et dit: «Assez, mon neveu: c'est à
moi seul _à faire justice_ de ce qui se dit en ma présence et dans mon
conseil. Messieurs, je ne peux approuver ni les termes de la
proclamation, ni la discussion dont elle a été le sujet. Le rédacteur
retouchera son œuvre et ne perdra pas de vue les hautes convenances
qu'il faut savoir garder quand on me fait parler.»

«M. le duc de Berry, _en me désignant_: «Mais ce n'est pas lui qui a
enfilé toutes ces sottises-là.»

«Le roi: «Mon neveu, cessez d'interrompre, s'il vous plaît. Messieurs,
je répète que j'ai entendu cette discussion avec beaucoup de regrets.
Passons à un autre sujet[52]...»


XIII

La proclamation fut publiée après quelques changements, et M. de
Talleyrand l'emporta à la fin et forma son ministère. Il est difficile
de se placer complétement sur la scène troublée de Paris à cette
époque, au milieu de la société confuse composée d'une armée défaite,
de républicains désappointés, de royalistes triomphants, les uns et
les autres mal à l'aise dans leur position du moment, et sans la
possibilité d'un attachement commun à ce qui allait devenir leur
gouvernement--il est difficile, dis-je, d'embrasser d'un coup d'œil
le désordre et la confusion de la capitale de la France, troublée par
mille intrigues qui, à un certain moment, pourraient se concentrer en
une seule--et il est, par conséquent, difficile d'apprécier la
nécessité d'employer un aventurier capable et adroit, qui avait fait
jouer plusieurs des cordes de la machine qu'il fallait maintenant
remettre en ordre et faire fonctionner. Cependant, je me hasarde à
croire que le duc de Wellington fit une faute en recommandant, et M.
de Talleyrand une faute en acceptant M. Fouché comme membre du cabinet
qu'on allait former.

  [52] _Mémoires du comte Beugnot_, t. II, p. 274.

L'ancien ministre de la police était certainement alors, de l'avis de
tout le monde, ce qu'on appelle un drôle; il avait gagné la faveur des
Anglais en livrant à leur général les secrets de son maître; il
s'était acquis les bonnes grâces des royalistes extrêmes en cachant
leurs intrigues et mettant en sûreté leurs personnes alors qu'il
servait le gouvernement qu'ils essayaient de renverser.

Il avait dénoncé les républicains de France à l'empereur, et ensuite
vendu l'empereur aux étrangers; il avait voté pour la mort du frère du
souverain qui allait alors monter sur le trône. Il était impossible
pour un homme de cette sorte, quels que fussent ses talents, de ne pas
finir par déshonorer le gouvernement qui l'enrôlait; et, dans le fait,
par ses efforts successifs pour gagner, tantôt un parti, tantôt
l'autre, par son ambition personnelle, par ses constantes intrigues et
par la défiance générale qu'il inspirait, il priva ses collègues de la
considération de tous les honnêtes gens et les exposa par conséquent
aux attaques de toutes les factions violentes. Mais si l'Angleterre
commit une faute en appuyant la nomination du duc d'Otrante, elle en
commit une autre encore plus importante.

En désignant M. de Talleyrand comme l'homme le mieux fait pour établir
un gouvernement en France, et consolider une alliance entre la France
et l'Angleterre, ce dernier pays aurait dû rendre tenable et honorable
la position de ce ministre. Soit à tort, soit à raison, de concert
avec les quatre autres puissances, nous avions fait la guerre une
seconde fois précisément d'après les mêmes principes qu'une première
fois; nous avions en effet encore déclaré que notre conflit était avec
un homme, et non avec une nation. Par conséquent, notre seconde paix
aurait dû être strictement conforme à la première, ou plutôt, il n'y
aurait eu qu'à maintenir notre premier traité de paix. Nous avions
affaire au même souverain dans des circonstances analogues; nous
aurions donc dû maintenir les mêmes conditions.

Si de nouvelles circonstances importantes et imprévues étaient venues
rendre nécessaire un changement de politique, ce changement aurait dû
être un grand changement, fondé sur des considérations élevées, et il
aurait fallu en expliquer clairement la nécessité.

Prendre quelques petites parties de territoire, et quelques tableaux
et quelques statues, c'était le dépit du pygmée, et non la colère du
géant.

La puissance qui se rendit le plus remarquable par son manque de
générosité, fut malheureusement de celles qui s'étaient fait le plus
remarquer par la valeur de ses soldats. Le descendant des Capétiens
fut insulté par le linge sale du soldat prussien accroché pour sécher
aux grilles de son palais; et l'intention prêtée à l'armée prussienne
de faire sauter le pont d'Iéna serait devenue une réalité sans les
précautions que M. de Talleyrand prit à temps pour l'empêcher.
L'histoire est racontée d'une manière amusante par un auteur que j'ai
souvent cité, et elle montre bien le caractère de celui qui fait le
sujet de cette étude.

M. de Talleyrand, apprenant ce qu'allaient faire le Prussiens, et
sachant qu'en pareil cas il ne fallait pas perdre de temps, donna
ordre à M. Beugnot d'aller chercher le maréchal Blücher où qu'il fût,
et d'employer, de la part du roi et de son gouvernement, les termes
les plus énergiques que lui fournirait son vocabulaire. Je laisse la
parole à M. Beugnot:

«--Mais, reprend vivement M. de Talleyrand, partez donc! Tandis que
nous perdons le temps en allées et venues, et à disputer sur la
compétence, le pont sautera! Annoncez-vous de la part du roi de France
et comme son ministre, dites les choses les plus fortes sur le chagrin
qu'il éprouve.

«--Voulez-vous que je dise que le roi va se faire porter de sa
personne sur le pont, pour sauter de compagnie si le maréchal ne se
rend pas?

«--Non, pas précisément: on ne nous croit pas faits pour un tel
héroïsme; mais quelque chose de bon et de fort: vous entendez bien,
quelque chose de fort.

«Je cours à l'hôtel du maréchal. Il était absent, mais j'y trouve les
officiers de son état-major réunis. Je me fais annoncer de la part du
roi de France, et je suis reçu avec une politesse respectueuse;
j'explique le sujet de ma mission à celui des officiers que je devais
supposer le chef de l'état-major. Il me répond par des regrets sur
l'absence de M. le maréchal, et s'excuse sur l'impuissance où il est
de donner des ordres sans avoir pris les siens. J'insiste, on prend le
parti d'aller chercher le maréchal qu'on était sûr de trouver dans le
lieu confident de ses plus chers plaisirs, au Palais-Royal, no 113. Il
arrive avec sa mauvaise humeur naturelle à laquelle se joignait le
chagrin d'avoir été dérangé de sa partie de trente-et-un. Il m'écoute
impatiemment, et comme il m'avait fort mal compris, il me répond de
telle sorte qu'à mon tour je n'y comprends rien du tout. Le chef
d'état-major reprend avec lui la conversation en allemand. Elle dure
quelque temps, et j'entendais assez la langue pour m'apercevoir que le
maréchal rejetait avec violence les observations fort raisonnables que
faisait l'officier. Enfin, ce dernier me dit que M. le maréchal
n'avait pas donné l'ordre pour la destruction du pont, que je
concevais sans peine comment le nom qu'il avait reçu importunait les
soldats prussiens; mais que du moment que le roi de France avait fait
justice de ce nom, il ne doutait pas que les entreprises commencées
contre ce pont ne cessassent à l'instant même, et que l'ordre allait
en être donné. Je lui demandai la permission d'attendre que l'ordre
fût parti pour que j'eusse le droit de rassurer complétement Sa
Majesté. Il le trouva bon. Le maréchal était retourné bien vite à son
cher no 113; l'ordre partit en effet. Je suivis l'officier jusque sur
la place, et quand je vis que les ouvriers avaient cessé et se
retiraient avec leurs outils, je vins rendre compte à M. de Talleyrand
de cette triste victoire. Cela lui rendit un peu de bonne humeur.
«Puisque les choses se sont passées de la sorte, dit le prince, on
pourrait tirer parti de votre idée de ce matin, que le roi avait
menacé de se faire porter sur le pont pour sauter de compagnie: il y a
là matière d'un bon article de journal. Arrangez cela.»

«Je l'arrangeai en effet; l'article parut dans les feuilles du
surlendemain. Louis XVIII dut être bien effrayé d'un pareil coup de
tête de sa part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la
renommée. Je l'ai entendu complimenter de cet admirable trait de
courage, et il répondait avec une assurance parfaite...»

Mais ce ne fut pas tout. La saisie violente des œuvres d'art que la
France avait jusqu'alors conservées, et qui auraient certainement pu
être reprises avec justice lors de la première entrée des alliés à
Paris, fut cette fois une violence inqualifiable, contre laquelle le
roi et ses ministres ne purent protester que d'une manière qui sembla
offensante aux conquérants, et faible au peuple français.

Le payement d'une indemnité considérable, le maintien d'une nombreuse
armée étrangère, que la France devait payer pendant sept ans pour la
surveiller et la priver de son indépendance, voilà des conditions
qu'aucun ministre français honorable n'aurait dû avoir signées, et
tout particulièrement le ministre qui avait joué un rôle si actif dans
la coalition.

Puisque l'Angleterre avait aidé à la formation d'un gouvernement
désireux d'entretenir avec elle de bonnes relations, et puisque
l'intérêt prédominant de l'Angleterre est d'être en bonnes relations
avec la France, elle aurait dû s'opposer avec fermeté à ce que ces
conditions déshonorantes fussent proposées.

La conséquence naturelle du manque de fermeté de l'Angleterre dans
cette conjecture, fut que l'empereur Alexandre, qui n'avait jamais
pardonné à M. de Talleyrand sa conduite dans le récent congrès, ne se
gêna pas pour laisser voir l'antipathie personnelle qu'il avait pour
lui, et dit à Louis XVIII qu'il n'avait rien à espérer du cabinet de
Saint-Pétersbourg tant que M. de Talleyrand serait à la tête de celui
des Tuileries; mais que, si Sa Majesté donnait la place de M. de
Talleyrand à M. de Richelieu, lui Alexandre, ferait alors ce qu'il
pourrait pour adoucir la sévérité des conditions imposées alors par
les alliés.


XIV

Le duc de Richelieu, illustre à cause de son nom, et ayant une
réputation qui honorait encore ce nom, était l'un de ces nobles qui,
lorsque l'état de la France leur rendit impossible avec leurs
convictions de jouer un rôle actif dans leur pays, ne purent pas,
cependant, se décider à mener la vie inutile et oisive d'un _émigré_
dans les faubourgs de Londres.

Il chercha alors la fortune en Russie et la trouva avec la faveur de
l'empereur Alexandre, d'après le désir duquel il se chargea de
gouverner la Crimée, où il marqua son administration en améliorant
singulièrement la condition de ce pays.

Le nouvel ordre de choses avait refait de lui un Français, mais, se
défiant de lui-même et de ses talents, il était loin de viser aux
hautes fonctions et les avait même refusées à la première
Restauration. Mais le public a fréquemment une tendance à donner aux
gens ce qu'on sait qu'ils ne désirent pas, et c'était un sentiment
assez général que M. de Richelieu était destiné à jouer un rôle
politique important dans son pays. Sa démarche était noble, ses
manières étaient raffinées et courtoises, sa probité et sa droiture
proverbiales, ses habitudes régulières, ses talents médiocres; mais il
y avait en lui ce je ne sais quoi qui se sent et ne peut se définir et
qui distingue les personnes faites pour occuper les premières places,
si elles doivent occuper une place quelconque. Tout le monde se trouva
donc d'accord pour reconnaître que, si le duc de Richelieu devait
devenir ministre, il fallait qu'il devînt premier ministre. Le roi
était enchanté de se débarrasser de M. de Talleyrand, dont la présence
lui rappelait trop de services rendus, et dont l'air de supériorité
aisée gênait son orgueil.

Mais on jugea prudent d'attendre le résultat des élections alors
pendantes.

Elles furent décidément défavorables à l'administration qui existait
alors. En réalité, un gouvernement ne peut être modéré que lorsqu'il
est fort, et le gouvernement de M. de Talleyrand était faible, car le
seul soutien efficace qu'il aurait pu avoir contre le parti de la cour
était la faveur du roi, et il ne la possédait pas.

Ainsi les royalistes, enhardis par les armées étrangères qui, si on
peut parler ainsi, tenaient une verge suspendue au-dessus de la tête
de leurs adversaires, agirent avec la violence d'un parti qui a la
certitude d'être victorieux.

Pendant un moment M. de Talleyrand sembla disposé à résister à la
réaction qui s'approchait, et obtint même la création de quelques
pairs, que le roi consentit avec répugnance à nommer à cette fin.
Mais, exposé à la violente hostilité de l'empereur de Russie, et
n'ayant pas l'active amitié de la Grande-Bretagne, il vit que la lutte
ne lui donnerait pas le dessus; et tout en entrevoyant et prédisant
que sa retraite serait l'aurore d'une politique qui, pour un temps,
unirait la France aux gouvernements despotiques du continent dans une
guerre entreprise contre les opinions libérales, il donna sa démission
sous le prétexte patriotique qu'il ne pouvait signer un traité tel que
celui proposé alors par les alliés; et le 24 septembre, il cessa
d'être premier ministre de France.

Louis XVIII lui offrit comme retraite une pension annuelle de cent
mille francs, et la charge élevée de grand chambellan, charge dont,
pour le dire en passant, l'ex-ministre remplit toujours
scrupuleusement les fonctions, se tenant d'une manière impassible
derrière le fauteuil du roi dans toutes les grandes cérémonies, malgré
l'air de froideur que le souverain gardait à son égard, et les
sourires railleurs des courtisans.

Dans leur dernière entrevue officielle, Sa Majesté lui dit:

«Vous voyez à quoi les circonstances me forcent; j'ai à vous remercier
de votre zèle, vous êtes sans reproche, et rien ne vous empêche de
rester tranquillement à Paris.»

Cette phrase fit sortir M. de Talleyrand de son calme ordinaire. Il
répondit avec quelque véhémence:

«J'ai eu le bonheur de rendre au roi assez de services pour croire
qu'ils n'ont pas été oubliés; je ne comprendrais pas ce qui pourrait
me forcer à quitter Paris.

«J'y resterai, et je serai trop heureux d'apprendre qu'on ne fera pas
suivre au roi une ligne capable de compromettre sa dynastie et la
France.»

Ces paroles, prononcées de part et d'autre, en présence des membres du
cabinet, et par conséquent bientôt répétées, peuvent être considérées
comme authentiques.



   SIXIÈME PARTIE
   DEPUIS LA RETRAITE DE M. DE TALLEYRAND
   JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE 1830


M. de Talleyrand donna une preuve de sa pénétration lorsqu'il prévit
que l'entrée au pouvoir de royalistes violents sous un ministre nommé
par l'autocrate du Nord, préparait un état de choses qui amènerait une
lutte générale des opinions en Europe, et conduirait les gouvernements
qui ne pouvaient supporter les institutions libérales à s'unir au
parti qui, en France, se déclarait contre elles.

Il donnait également une preuve de sa sagacité en se retirant
volontairement des affaires et en se décidant à la retraite par des
raisons d'intérêt national et non par des calculs de parti. Mais au
même moment, il n'aurait pas pu rester longtemps à la tête d'un
gouvernement parlementaire, alors même qu'il eût été libre de toutes
les difficultés particulières qui l'assiégeaient alors.

Pour diriger les affaires dans des temps critiques, sous cette forme
de gouvernement, il faut avoir quelques-unes des passions du temps.
Or, je l'ai dit en commençant cette étude, M. de Talleyrand n'avait
pas de passions.

Il représentait le pouvoir de la raison; mais ce pouvoir, qui reprend
le dessus à la fin de toute crise, voit sa voix toujours étouffée dans
le commencement.

Son administration était alors nécessairement condamnée; mais il eut
du moins le mérite d'avoir essayé d'abord de prévenir, ensuite de
modérer ces actes de vengeance par lesquels une minorité qui obtient
le pouvoir désire toujours frapper une majorité où elle ne voit que
des ennemis; car il fournit des passe-ports et même de l'argent
(quatre cent cinquante-neuf mille francs furent portés à cet effet au
budget des affaires étrangères), à tous ceux qui témoignèrent le désir
de quitter la France.

Ney ne voulut pas profiter de cette tolérance, mais il eût pu le
faire. La liste des proscriptions contenait tout d'abord cent
personnes; ce fut M. de Talleyrand qui réduisit ce chiffre à
cinquante-sept.

Labédoyère, et cela il le dut entièrement à sa propre imprudence en
obligeant le gouvernement soit à le relâcher publiquement, soit à le
mettre en jugement, fut la seule victime d'une administration qui
s'efforça d'être modérée alors que chacun était violent.

Une époque des plus intéressantes dans l'histoire de France commence
alors, l'éducation constitutionnelle du peuple français. Cette
éducation traversa une foule de vicissitudes.

Pendant un temps la réaction royaliste, à la tête de laquelle se
trouvait le comte d'Artois, l'emporta.

Mais elle fut ensuite un moment arrêtée par la jalousie de Louis
XVIII, qui s'aperçut que la France était en réalité gouvernée par son
frère, qui, lui, pouvait monter à cheval.

Après une lutte de courte durée, le conflit entre les deux frères
cessa, et M. de Villèle, avec plus ou moins d'adresse, les gouverna
tous d'eux. L'aîné à la fin fut privé par la mort de ce sceptre qu'il
n'avait pas su maintenir indépendant, et Charles X, qui avait toujours
aspiré à se faire aimer de ses compatriotes, commença à les gouverner
en vertu du droit que lui conférait sa naissance.

Mais une politique hésitante de conciliation n'ayant produit, après un
court essai, qu'un résultat douteux, on se décida pour une autre
politique.

Le roi voulut montrer qu'il était roi et il choisit un ministère
composé d'hommes prêts à se faire ses soldats dans une bataille contre
les idées populaires. La bataille fut livrée. Le roi fut vaincu. Ainsi
se passa le temps de 1815 à 1830.

Durant cette période de quinze ans pendant laquelle la France, quoique
agitée et divisée, fit un immense progrès sous les institutions
qu'elle devait en grande partie à M. de Talleyrand, cet homme d'État
ne fut guère que simple spectateur des événements qui s'accomplirent.

Les nouveaux patriotes, orateurs, journalistes, généraux du jour,
occupèrent l'attention publique, et il cessa d'être considéré
autrement que comme une de ces figures historiques qui ont été trop
intéressantes à un moment donné pour pouvoir passer sans bruit à la
postérité.

Le jugement porté de temps en temps sur lui par les écrivains
contemporains fut d'ordinaire superficiel et parfois dédaigneux.

Quant aux députés que des influences locales et le zèle des hommes de
leur parti avaient envoyés à la chambre élective, ils lui étaient pour
la plupart inconnus par leurs antécédents, et ne méritaient guère par
leur capacité qu'il cherchât à entrer en relation avec eux.

Dans la chambre des pairs où l'on pouvait certainement trouver des
hommes d'un rang élevé et d'une intelligence supérieure, son influence
personnelle n'était pas grande. Les sympathies et les souvenirs de
cette chambre étaient contre lui, parmi les vieux royalistes comme
parmi les bonapartistes les plus distingués.

Il n'y avait donc là personne, par conséquent, pour le presser de
prendre part aux débats, et les sujets de discussion n'étaient pas
assez importants par eux-mêmes pour le tirer de son indolence et pour
amener à intervenir, d'une manière digne de lui, un homme d'État qui
avait pris une si grande part à tous les événements mémorables de
cette merveilleuse période, durant laquelle s'était écoulée sa
carrière.

Pourtant, dans une occasion mémorable il se mit hardiment en avant
pour réclamer (si les affaires suivaient la marche que beaucoup
regardaient alors comme probable) la première place dans un nouveau
système. Ce fut quand, en 1823, la guerre contre l'Espagne fut
déclarée.


II

Cette guerre, Chateaubriand, qui avait toujours été antipathique à M.
de Talleyrand, ne la commençait pas seulement contre les Espagnols ou
pour le maintien de la monarchie espagnole; mais, pour lui, elle
devait être considérée comme une déclaration armée de principes
ultramonarchiques, et par là elle justifiait toutes les prévisions
auxquelles avait obéi M. de Talleyrand en quittant le ministère.

Il était certain qu'une victoire livrerait la France aux mains du
parti ultra-royaliste, comme il était tout aussi sûr qu'une défaite ou
un échec donnerait le pouvoir aux opinions et aux hommes plus modérés.

Dans le premier cas, M. de Talleyrand n'avait rien à espérer. Dans
l'autre il était nécessaire d'attirer l'attention sur ce fait qu'il
avait prévu un échec.

La lutte en Espagne d'ailleurs dépendait beaucoup de l'état de
l'opinion publique, et par cela même il était sage d'essayer de faire
pénétrer partout l'opinion que des hommes importants et entourés de la
considération générale la voyaient venir avec regret et appréhension.
Ce fut dans ces circonstances que M. de Talleyrand exprima l'opinion
suivante:

«Messieurs (c'est ainsi que commence ce discours bien fait pour
produire une profonde impression), il y a aujourd'hui seize ans
qu'appelé, par celui qui gouvernait alors le monde, à lui dire mon
avis sur une lutte à engager avec le peuple espagnol, j'eus le malheur
de lui déplaire en lui dévoilant l'avenir, en révélant tous les
dangers qui allaient naître en foule d'une agression non moins injuste
que téméraire.

«La disgrâce fut le prix de ma sincérité. Étrange destinée que celle
qui me ramène après ce long espace de temps à renouveler auprès du
souverain légitime les mêmes efforts, les mêmes conseils!

«Le discours de la couronne a fait disparaître les dernières
espérances des amis de la paix, et menaçant pour l'Espagne, il est, je
dois le dire, alarmant pour la France... Oui, j'aurai le courage de
dire toute la vérité. Ces mêmes sentiments chevaleresques qui, en
1789, entraînaient les cœurs généreux, n'ont pu sauver la monarchie
légitime; ils peuvent encore la perdre en 1823.»

En dépit de ces sinistres pronostics, la guerre d'Espagne fut
heureuse, et les courtisans ne manquèrent pas de railler l'homme
d'État qui l'avait déconseillée.

Mais si M. de Talleyrand n'avait pas montré là sa pénétration
habituelle, il n'avait cependant pas agi contrairement à sa prudence
accoutumée. En semblable occurrence, les hommes, quand ils ont à
adopter un plan de conduite, ne peuvent fonder leurs calculs que sur
des probabilités, et, comme Machiavel le fait observer avec son
expérience du monde, il leur faut toujours, après tout, laisser une
grande part à la chance.

Cette sorte de prophétie contenue dans le discours que je viens de
citer, semblait avoir bien des chances de se réaliser.

M. de Chateaubriand lui-même, comme je l'ai entendu raconter à une
personne à qui il l'avait dit confidentiellement, avait les craintes
les plus sérieuses sur l'issue de la campagne qui allait s'ouvrir.

Mais il pensait qu'un résultat heureux devait établir fermement le
trône des Bourbons en France, et le consolider lui-même comme premier
ministre.

Ni l'une ni l'autre de ces deux prévisions ne se réalisa, quoique tout
pût faire croire d'abord qu'elles étaient bien fondées. L'entreprise
méditée était en somme impopulaire.

Le prince qui se trouvait à la tête de l'expédition était incapable,
les généraux qui étaient autour de lui étaient en mésintelligence les
uns avec les autres, les soldats eux-mêmes d'une fidélité douteuse.

Un nombre considérable de Français, et, parmi eux, quelques soldats
même, se trouvaient dans les rangs ennemis, prêts, au nom de la
liberté et de Napoléon II, à faire appel de l'autre côté de la
Bidassoa à leurs camarades qui s'approchaient.

Le courage de la nation que l'on venait ainsi attaquer avait été
remarquable en maintes occasions; la discipline de ses armées avait
été récemment améliorée; la politique de l'Angleterre était
incertaine.

Le crédit de la France était loin d'être considérable. C'étaient là
bien des éléments dont on pouvait à juste titre tirer un présage
désastreux.

Mais il faut surtout remarquer que si les prédictions de M. de
Talleyrand étaient malheureuses, elles ne pouvaient en rien lui nuire,
et qu'au contraire, si elles étaient heureuses, elles le replaçaient
au faîte du pouvoir.


III

L'ancien ministre de Louis XVIII fit ainsi revivre les souvenirs de
l'ancien ministre de Napoléon le Grand, comme déjà le membre de la
chambre des pairs avait proclamé à nouveau les principes qu'il avait
professés jadis, en qualité de membre de l'Assemblée nationale. Car,
le 24 juillet 1821, nous le voyons exprimer, en faveur de la liberté
de la presse, les mêmes sentiments qu'il avait jadis proclamés au
commencement de sa carrière.

Comme la question n'est pas encore résolue pour le pays auquel il
s'adressait, il ne sera pas sans intérêt de rappeler ici ce qu'il
disait alors:

«Sans la liberté de la presse il n'y a point de gouvernement
représentatif: elle est un de ses instruments essentiels, elle en est
l'instrument principal: chaque gouvernement a les siens, et nous ne
nous souvenons pas assez que souvent ceux qui sont bons pour tel
gouvernement sont détestables pour tel autre. Il a été démontré
jusqu'à l'évidence, par plusieurs membres de cette chambre, qui, dans
cette session et dans les précédentes, ont parlé sur cette matière,
que sans la liberté de la presse il n'y a point de gouvernement
représentatif. Je ne vous redirai donc point ce que vous avez tous ou
entendu, ou lu, et ce qui a dû souvent être l'objet de vos
méditations.

«Mais il est deux points de vue sous lesquels la question ne me paraît
pas avoir été suffisamment examinée et que je réduis à ces deux
propositions:

«1º La liberté de la presse est une nécessité du temps;

«2º Un gouvernement s'expose quand il se refuse obstinément et trop
longtemps à ce que le temps a proclamé nécessaire.

«L'esprit humain n'est jamais complétement stationnaire. La découverte
de la veille n'est pour lui qu'un moyen de plus d'arriver à des
découvertes nouvelles. Il est pourtant vrai de dire qu'il semble
procéder par crises, parce qu'il y a des époques où il est plus
particulièrement tourmenté du besoin d'enfanter et de produire;
d'autres, au contraire, où, satisfait de ses conquêtes, il paraît se
reposer sur lui-même, et être plus occupé de mettre ordre à ses
richesses que d'en acquérir de nouvelles: le dix-septième siècle fut
une de ces époques fortunées. L'esprit humain, étonné des richesses
immenses dont l'imprimerie l'avait mis complétement en possession,
s'arrêta d'admiration pour jouir de ce magnifique héritage. Tout
entier aux jouissances des lettres, des sciences et des arts, il mit
sa gloire et son bonheur à produire des chefs-d'œuvre. Tous les
grands génies du siècle de Louis XIV travaillèrent à l'envi à embellir
un ordre social au delà duquel ils ne voyaient rien, ils ne désiraient
rien, et qui leur paraissait devoir durer autant que la gloire du
grand roi, objet de leurs respects et de leur enthousiasme. Mais
quand on eut épuisé cette mine féconde de l'antiquité, l'activité de
l'esprit humain se trouva presque forcée de chercher ailleurs, et il
ne trouva de choses nouvelles que dans les études spéculatives qui
embrassent tout l'avenir, et dont les limites sont inconnues. Ce fut
dans ces dispositions que s'ouvrit le dix-huitième siècle, qui devait
si peu ressembler au précédent. Aux leçons poétiques de _Télémaque_
succédèrent les théories de _l'Esprit des lois_, et Port-Royal fut
remplacé par l'_Encyclopédie_.

«Je vous prie de remarquer, messieurs, que je ne blâme ni n'approuve:
je raconte.

«En vous rappelant tous les maux versés sur la France pendant la
révolution, il ne faut cependant pas être tout à fait injuste envers
les génies supérieurs qui l'ont amenée; et nous ne devons pas oublier
que si, dans leurs écrits, ils n'ont pas toujours su se préserver de
l'erreur, nous leur devons aussi la révélation de quelques grandes
vérités. N'oublions pas surtout que nous ne devons pas les rendre
responsables de la précipitation inconsidérée avec laquelle la France,
presque tout entière, s'est lancée dans la carrière qu'ils s'étaient
contentés d'indiquer. On a mis en pratique des aperçus, et toujours on
a pu dire: Malheur à celui qui dans son fol orgueil veut aller au delà
des nécessités du temps; l'abîme ou quelque révolution l'attendent.
Mais quand on ne fait que ce que le temps commande, on est sûr de ne
pas s'égarer.

«Or, messieurs, voulez-vous savoir quelles étaient en 1789 les
véritables nécessités du temps? ouvrez les cahiers des différents
ordres. Tout ce qui était alors le vœu réfléchi des hommes éclairés,
voilà ce que j'appelle des nécessités. L'Assemblée constituante n'en
fut que l'interprète lorsqu'elle proclama la liberté des cultes,
l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, le droit des
juridictions (nul ne peut être distrait de ses juges naturels), la
liberté de la presse.

«Elle fut peu d'accord avec le temps lorsqu'elle institua une chambre
unique, lorsqu'elle détruisit la sanction royale, lorsqu'elle tortura
les consciences, etc., etc. Et cependant, malgré ses erreurs, dont je
n'ai cité qu'un petit nombre, erreurs suivies de si grandes calamités,
la postérité, qui a commencé pour elle, lui reconnaît la gloire
d'avoir établi les bases de notre nouveau droit public.

«Tenons donc pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est
proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d'un pays, sans
variation pendant une suite d'années diversement remplies, est une
nécessité du temps. Telle est, messieurs, la liberté de la presse. Je
m'adresse à tous ceux d'entre vous qui sont plus particulièrement mes
contemporains: n'était-elle pas l'objet des vœux de tous ces hommes
excellents que nous avons admirés dans notre jeunesse,--des
Malesherbes, des Trudaine,--qui certes valaient bien les hommes d'État
que nous avons depuis lors? La place que les hommes que j'ai nommés
occupent dans nos souvenirs prouve bien que la liberté de la presse
consolide les renommées légitimes; et si elle ruine les réputations
usurpées, où donc est le mal?

«Après avoir prouvé que la liberté de la presse est en France le
résultat nécessaire de l'état actuel de la société, il me reste à
établir ma seconde proposition, qu'un gouvernement s'expose quand il
se refuse obstinément à ce que le temps a proclamé une nécessité.

«Les sociétés les plus tranquilles et qui devraient être les plus
heureuses renferment toujours dans leur sein un certain nombre
d'hommes qui aspirent à conquérir, à la faveur du désordre, les
richesses qu'ils n'ont pas et l'importance qu'ils ne devraient jamais
avoir. Est-il prudent de mettre aux mains de ces ennemis de l'ordre
social des motifs de mécontentement sans lesquels leur perversité
serait éternellement impuissante?

«La société, dans sa marche progressive, est destinée à subir de
nouvelles nécessités; je comprends que les gouvernements ne doivent
pas se hâter de les reconnaître et d'y faire droit; mais quand ils les
ont reconnues, reprendre ce qu'on a donné, ou, ce qui revient au même,
le suspendre sans cesse, c'est une témérité dont, plus que personne,
je désire que n'aient pas à se repentir ceux qui en conçoivent la
commode et funeste pensée. Il ne faut jamais compromettre la bonne foi
d'un gouvernement. De nos jours, il n'est pas facile de tromper
longtemps. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, plus
d'esprit que Bonaparte, plus d'esprit que chacun des directeurs, que
chacun des ministres passés, présents, à venir: c'est tout le monde.
S'engager, ou du moins persister dans une lutte où tout le monde se
croit intéressé, c'est une faute, et aujourd'hui toutes les fautes
politiques sont dangereuses.

«Quand la presse est libre, lorsque chacun peut savoir que ses
intérêts sont ou seront défendus, on attend du temps une justice plus
ou moins tardive; l'espérance soutient, et avec raison, car cette
espérance ne peut être longtemps trompée; mais quand la presse est
asservie, quand nulle voix ne peut s'élever, les mécontentements
exigent bientôt, de la part du gouvernement, ou trop de faiblesse ou
trop de répression.»

Le 26 février 1822, M. de Talleyrand reprit le même sujet, commentant
les droits accordés par la charte, et les intentions qui avaient
présidé à sa rédaction. De tels efforts lorsqu'il s'agit de tels
sujets méritent de faire vivre son nom dans la mémoire de la France,
car ils lient les actes les plus importants de sa carrière aux
aspirations les plus nobles de son pays.


IV

Cependant, malgré ces apparitions accidentelles dans la vie publique,
il est certain que le triomphe facile, quoique momentané, d'une cause
dont il avait, avec quelque solennité, prédit l'insuccès presque
certain, le dégoûta de se mêler plus longtemps des affaires; et, par
la suite, il passa la plus grande partie de son temps hors de Paris, à
Valençay, dans cette propriété de Touraine dont il voulait faire le
domaine héréditaire de sa maison. Sa fortune, en outre, fut
très-compromise par la banqueroute d'une maison de commerce dans les
affaires de laquelle il s'était engagé comme commanditaire. Néanmoins,
il continua à mener, du moins dans la capitale, une grande existence;
son salon étant redevenu sous la Restauration ce qu'il avait été
durant les meilleurs jours de l'empire, une petite cour, rivale de la
grande, où se réunissaient autour de lui toutes les sommités du passé
et toutes les réputations naissantes du présent.

C'est là qu'assis sur la chaise longue qu'on tirait près des fenêtres
qui donnent sur les Tuileries, et entouré des hommes qui avaient agi
autrefois avec lui comme de ceux qui pouvaient lui refaire un nouvel
avenir politique, il lut, avec un calme mêlé de quelque joie, la chute
de ministère après ministère sur les traits agités du député qui
courait au scrutin fatal ou qui en revenait. Puis, au moment où M. de
Polignac fut nommé premier ministre, on l'entendit répéter
tranquillement à ceux qui se trouvaient près de lui cette phrase
connue qu'il avait déjà prononcée lors de la campagne de Russie:
«C'est le commencement de la fin.» A la vérité, depuis le renvoi de la
garde nationale et l'échec du ministère de M. de Martignac, échec qui
était inévitable, la tentative étant faite de telle manière et à
pareil moment, il parla librement quoique toujours avec regret, aux
personnes de son intimité, des périls extrêmes vers lesquels se
précipitait la monarchie légitime, et il lui était d'autant plus
facile de parler ainsi, qu'il avait une grande connaissance du
caractère de Charles X, dont les bons et les mauvais côtés lui
paraissaient également dangereux.


V

Le récit suivant de la part que M. de Talleyrand prit à la nouvelle
révolution qui, non sans avoir été annoncée par de sinistres présages,
s'accomplit enfin, me fut fait par quelqu'un qui a joué lui-même un
rôle dans l'histoire que je relate d'après lui. Depuis les deux
premiers jours de l'insurrection jusqu'au 27 et 28 juillet, M. de
Talleyrand parla peu ou plutôt ne dit rien, restant tranquillement
chez lui et se refusant à toute visite. Le troisième jour, il fit
appeler son secrétaire privé, et avec cette manière insinuante qu'il
savait si bien prendre lorsqu'il avait quelque chose à demander, il
lui dit: «Monsieur C... j'ai un service à vous demander. Allez pour
moi à Saint-Cloud (la chose présentait à ce moment assez de danger et
de difficulté). Voyez si la famille royale est toujours là et ce
qu'elle y fait.» Le secrétaire y alla et trouva Charles X sur le point
de partir pour Rambouillet. M. de Talleyrand, qui, en l'absence de son
messager, avait vu le général Sébastiani, le général Gérard et deux ou
trois autres personnes influentes du même parti et des mêmes opinions,
en apprenant que le roi avait quitté Saint-Cloud, se retira dans sa
chambre, où il demeura seul deux heures environ; il envoya alors de
nouveau chercher la même personne et, cette fois, son ton fut encore,
si c'est possible, plus persuasif qu'auparavant. «J'ai de nouveau un
autre et plus grand service à vous demander, monsieur C. Allez pour
moi à Neuilly. Parvenez d'une manière ou d'une autre jusqu'à Madame
Adélaïde[53]. Remettez-lui ce papier, et quand elle l'aura lu, ou
faites le brûler sous vos yeux ou rapportez-le-moi.» Le papier
contenait simplement ces mots: «Madame peut avoir toute confiance dans
le porteur qui est mon secrétaire.» «Quand Madame l'aura lu, vous lui
direz qu'il n'y a pas un moment à perdre. Il faut que le duc d'Orléans
soit ici demain. Il ne doit pas prendre d'autre titre que celui de
_lieutenant général du royaume_ qui lui a été accordé. Le reste
viendra.»

  [53] La sœur du duc d'Orléans.

Porteur de ce message confidentiel, M. C. partit. Ce fut avec
grand'peine qu'il parvint au château et jusqu'à Madame, car les portes
de Neuilly étaient fermées pour tout le monde. Lorsqu'il dit qu'il
apportait un message de M. de Talleyrand: «Ah! ce bon prince, j'étais
sûre qu'il ne nous oublierait pas!» Le messager remit alors ses
lettres de créance et son message. «Dites au prince que je lui donne
ma parole que mon frère suivra son avis; il sera ici demain;» telle
fut la réponse. Après quoi, M. C. eut le courage de demander,
quoiqu'en hésitant un peu, ou que la lettre fût brûlée ou qu'elle lui
fût rendue. Elle lui fut restituée, et il la remit à M. de Talleyrand,
qui, soit dit en passant, n'oublia pas de la lui réclamer. Il reste
seulement à dire que le duc d'Orléans arriva le jour suivant à Paris.
Il ne prit que le titre de lieutenant général, et le reste vint comme
M. de Talleyrand l'avait prédit. Ainsi se termina la dernière
révolution à laquelle ce personnage extraordinaire ait été mêlé.

Quand le message de Talleyrand arriva, le futur roi de France était
caché et l'on ne savait encore quelle ligne de conduite il adopterait.
Il suffit de connaître le premier mot des révolutions pour savoir la
valeur d'un jour et d'une heure. De plus, le prince arriva au trône
par la porte même que M. de Talleyrand avait engagé Louis XVIII à
fermer, à savoir une constitution émanant du peuple.

Ce n'est pas tout: lorsqu'on apprit que M. de Talleyrand s'était
rallié au nouveau gouvernement et même qu'il avait pris une part
active à son établissement, cette nouvelle n'eut pas une médiocre
influence sur l'opinion des autres cours d'Europe, et l'on pourrait
même dire qu'elle contribua particulièrement à nous décider à
reconnaître la monarchie de juillet. On offrit alors à M. de
Talleyrand le poste de ministre des affaires étrangères; mais il vit
que cette position avait moins d'importance réelle et présentait plus
de difficultés que celle d'ambassadeur auprès de la cour de
Saint-James, et, tandis qu'il refusait la première place, il accepta
la seconde.


VI

Le choix était heureux. Personne, en ce moment, n'aurait pu remplacer
M. de Talleyrand en Angleterre; il connaissait personnellement et à
fond le duc de Wellington et lord Grey, chefs des partis opposés, et
ce fut peut-être sa présence à la cour d'Angleterre, plus que toute
autre circonstance, qui, dans une crise où tant d'éléments de guerre
ne demandaient qu'à se déchaîner, sut maintenir cette paix universelle
qui allait durer pendant tant d'années. En effet, fermement convaincu
qu'il était de la nécessité de cette paix, il suivit, pour la
maintenir, la meilleure ou plutôt la seule ligne qui pût l'assurer. Un
diplomate ordinaire s'occupe des mille petites affaires qui passent
par ses mains, et des mille idées plus ou moins importantes qui s'y
rattachent. Le grand talent de M. de Talleyrand, ainsi que je l'ai
fait remarquer plus d'une fois, était de savoir distinguer du premier
coup d'œil le point le plus important du moment, et de savoir, sans
délai et sans scrupule, sacrifier ce qui était nécessaire pour
atteindre son but quant à ce _point important_.

Il comprit que l'acceptation paisible de la dynastie d'Orléans ne
pouvait être obtenue qu'à la condition que l'on fût en bons termes
avec l'Angleterre. Une querelle avec nous menait à une guerre
européenne; une bonne entente avec nous rendait une telle guerre
improbable, pour ne pas dire impossible. La question de Belgique fut
celle sur laquelle se concentrèrent toutes les premières négociations,
et d'où dépendait le bon vouloir du gouvernement anglais. Ce pays,
souffrant de beaucoup de griefs réels, et irrité à la pensée de
beaucoup de griefs imaginaires, avait secoué le joug hollandais. Les
troupes hollandaises, qu'un peu plus d'énergie aurait pu rendre
victorieuses, s'étaient retirées de Bruxelles; les forteresses de la
frontière étaient entre les mains des insurgés, et il est inutile de
taire le fait qu'il y a toujours eu, qu'il y a, et qu'il y aura
toujours en France un parti considérable désireux d'étendre la
frontière française, et de comprendre Anvers dans le royaume de
France. Mais l'Angleterre n'était pas disposée alors, et ne le sera
jamais probablement, tant qu'elle aura à sa tête des hommes d'État se
souciant de sa prospérité, à accepter cet arrangement. En effet, elle
pensait avoir pourvu d'une manière toute particulière, par la paix de
1814, à la sécurité des provinces néerlandaises, en formant un seul
royaume des provinces belges et hollandaises, et en faisant construire
ou réparer des forteresses destinées à protéger ce royaume uni. Cette
politique avait alors échoué, et on ne pouvait la reprendre sans
soulever l'esprit guerrier et entreprenant du peuple français. D'un
autre côté, l'Angleterre ne pouvait faire à la susceptibilité et à
l'ambition françaises qu'un sacrifice borné. Beaucoup d'habileté était
donc nécessaire de la part de tous, mais plus particulièrement de la
part de l'ambassadeur français, pour éviter de blesser sérieusement
les intérêts d'une nation et les sentiments de l'autre. En un mot, il
était nécessaire d'avoir la plus ferme prudence sans jamais changer de
ligne de conduite, et, pendant tout le cours et les phases variées de
ces longues négociations par lesquelles les questions pendantes
arrivèrent enfin à être réglées, M. de Talleyrand persévéra avec
sagesse et habileté dans le dessein qu'il avait formé d'asseoir le
nouveau gouvernement français au milieu des gouvernements établis de
l'Europe, par le moyen de son alliance avec la Grande-Bretagne.

L'ouverture de conférences à Londres fut l'une des mesures les plus
habiles adoptées à cet effet. Là, l'ambassadeur de Louis-Philippe,
agissant de concert avec le cabinet de Saint-James, fut de suite mis
en contact journalier et intime avec les représentants des autres
grandes puissances. Bon nombre de malentendus furent écartés, et l'on
prit bon nombre de dispositions utiles, non-seulement aux questions
alors agitées, mais utiles aussi au point de vue de la position
générale et de la politique de l'État représenté par le vieux
diplomate.

La quadruple alliance--alliance des gouvernements occidentaux et
constitutionnels de l'Europe--ne fut, par le fait, que l'extension de
l'alliance entre la France et l'Angleterre, et une grande preuve
morale de la confiance que les parties elles-mêmes faisaient reposer
sur cette alliance. La carrière diplomatique de M. de Talleyrand se
termina par ce traité remarquable et populaire--traité personnifiant
les meilleurs principes sur lesquels puisse se former une alliance
anglo-française. Ce traité conclu, M. de Talleyrand tint à quitter
les affaires. Il sentait, ainsi qu'il le disait lui-même, qu'il y a
entre la vie et la mort une espèce de pause, une halte qui doit être
employée pour faire une bonne fin.

D'ailleurs, la retraite de lord Grey éloigna de la scène des affaires
publiques en Angleterre cette génération qui, accoutumée depuis
longtemps à la réputation d'un homme qui avait rempli de son nom la
moitié d'un siècle, traitait à la fois sa personne et ses opinions
avec le respect flatteur dû aux vieux souvenirs. Il était,
relativement, étranger aux hommes du nouveau gouvernement. Il avait
passé loin des affaires le temps où ceux-ci y avaient pris part et
s'étaient fait leur réputation. Ils le regardaient, jusqu'à un certain
point, comme usé et passé de mode: sentiments qu'il était assez
perspicace pour démêler et assez susceptible pour ressentir
profondément.

Il est vrai de dire que ses opinions prirent une légère teinte
d'amertume par suite de certains affronts ou de certaines négligences
dont il crut avoir à se plaindre pendant la dernière partie de sa
mission, et l'on assure qu'après sa retraite il conseilla presque à
son royal maître de considérer comme acquis les avantages recherchés
par l'alliance avec l'Angleterre, et d'adopter, comme future politique
de la France, les moyens de se concilier les autres puissances.


VII

En tous cas, M. de Talleyrand, pendant sa mission en Angleterre,
non-seulement fut à la hauteur de sa réputation d'autrefois, mais y
ajouta considérablement. Ce qui frappait le vulgaire, et beaucoup de
gens au-dessus du vulgaire, qui ne se souvenaient pas que l'homme
réellement rusé cache sa ruse, c'était la manière simple, ouverte et
franche dont il traitait les affaires publiques, sans aucun de ces
stratagèmes mystérieux qui distinguent le nigaud qui se croit
diplomate du diplomate homme d'État. En effet, étant arrivé à
considérer l'alliance anglaise comme utile alors à son pays, il était
convaincu que le meilleur et même le seul moyen de l'obtenir, était
d'agir avec franchise et loyauté, de manière à gagner la confiance des
hommes d'État anglais.

Lord Palmerston m'a raconté que ses manières dans les conférences
diplomatiques étaient remarquables par leur extrême absence de
prétention, sans cependant manquer d'autorité. Pendant la plus grande
partie du temps, il gardait le silence, comme s'il approuvait ce qui
se disait. Quelquefois, cependant, il donnait son opinion, mais il ne
discutait jamais; c'était là une habitude étrangère à l'indolence
naturelle qui l'accompagna dans tout le cours de sa carrière active,
et il la condamnait comme inutile et impolitique. «Je discute en
présence d'une assemblée politique, disait-il, non parce que j'ai
l'espoir d'y convaincre quelqu'un, mais parce que je désire faire
connaître au monde mes opinions. Mais dans une chambre au delà de
laquelle ma voix ne doit pas porter, essayer d'imposer mon opinion au
lieu de celle qu'un autre est disposé à adopter, c'est l'obliger à
marquer son opposition d'une manière plus formelle et plus positive,
et souvent le conduire à dépasser ses instructions, à cause du désir
qu'il a de montrer combien il en est pénétré.» Par conséquent, ce que
M. de Talleyrand faisait pour persuader, il le faisait d'habitude à
l'avance et dans un tête-à-tête qu'il s'était ménagé avec ceux qu'il
devait retrouver bientôt après dans la conférence officielle, et il
essayait alors d'éviter la controverse. Il avait pour habitude de
mettre en avant ce qui, à son avis, était l'important, et de le
présenter sous le meilleur point de vue. Napoléon le lui reprochait,
disant qu'il ne pouvait concevoir qu'on trouvât M. de Talleyrand
éloquent: «il tournait toujours sur la même idée.» Mais c'était son
système, comme celui de Fox, qui trouvait que c'était là le grand
principe de l'orateur qui désirait produire une impression durable.
Toutefois, il avait pour habitude de demander que l'on insérât, dans
l'acte diplomatique qu'il s'agissait de rédiger et sur lequel portait
la discussion, tel ou tel mot, telle ou telle phrase dont il avait
généralement étudié la portée et calculé l'effet, et on autorisait
généralement cette insertion à cause du peu d'importance qu'il
paraissait y attacher. Il y avait dans ce mode d'action silencieux
quelque chose qui désappointait ceux qui s'attendaient à un usage
plus fréquent des armes brillantes que le célèbre homme d'esprit
passait pour savoir si bien manier. Mais dans le cercle social auquel
il désirait plaire, ou auprès de l'individu isolé qu'il voulait
séduire, l'effet de son éloquence originale dépassait généralement
l'attente.

M. de Bacourt, qui fut secrétaire de son ambassade à Londres, m'a
raconté «que M. de Talleyrand écrivait rarement une dépêche entière,»
mais qu'une variété de petits mémorandums et de petites phrases se
trouvaient généralement dans son portefeuille. Lorsqu'on avait à
traiter la question à laquelle se rapportaient ces notes, elles
faisaient leur apparition, elles étaient confiées au secrétaire, et M.
de Talleyrand lui donnait une idée du sens général du document qu'il
avait à composer, et lui disait comment il devait introduire les
phrases auxquelles il tenait. Enfin, la dépêche était revue par M. de
Talleyrand, qui lui donnait un ton général prouvant qu'elle provenait
de l'ambassadeur et non de ses secrétaires. M. de Talleyrand était
fidèle à cette règle: qu'un chef supérieur ne doit jamais rien faire
de ce qu'un subalterne peut faire pour lui. «Il faudrait toujours,»
disait-il, «avoir du temps de reste, et il vaut mieux remettre au
lendemain ce que l'on ne peut faire aujourd'hui bien et facilement,
que de faire les choses avec cette précipitation qui résulte de ce
qu'on sent qu'on a trop à faire.»

J'ai fait le portrait de M. de Talleyrand comme jeune homme. Vers la
fin de sa vie, ses portraits les plus ordinaires sont assez
ressemblants. Sa tête, abondamment pourvue de cheveux, paraissait
grosse et était profondément enfoncée entre de larges épaules. Sa
physionomie était pâle et grave; il avait la lèvre inférieure un peu
saillante, et sa bouche souriait comme instantanément et
instinctivement, d'un sourire qui était sarcastique, sans être
méchant. Il parlait peu en société, se contentant d'émettre de temps
en temps quelque opinion ressemblant fort à une épigramme, et qui
produisait son effet tout autant à cause de la manière dont il
l'introduisait, qu'à cause de son mérite intrinsèque. En réalité,
c'était un acteur, mais un acteur possédant tant d'aisance et de
nonchalance qu'il ne semblait jamais plus naturel qu'au moment où il
jouait son rôle.

Ses célèbres _bons mots_, dont j'ai déjà cité quelques-uns, sont
maintenant rebattus, surtout les meilleurs. Je me hasarderai cependant
à en mentionner encore quelques-uns qui me reviennent à l'esprit en ce
moment même, et qui sont remarquables parce qu'ils expriment une
opinion sur un individu ou une situation. Le comte d'Artois aurait
désiré assister aux conseils de Louis XVIII. M. de Talleyrand s'y
opposa. Le comte d'Artois, offensé, se plaignit au ministre. «Un
jour,» dit M. de Talleyrand, «Votre Majesté me remerciera pour ce qui
déplaît à Votre Altesse Royale.»

M. de Chateaubriand n'était pas en faveur auprès de M. de Talleyrand.
Celui-ci le traitait d'écrivain affecté, et d'homme politique
impossible. Quand _les Martyrs_ firent leur première apparition et
furent dévorés par le public avec une avidité à laquelle les
libraires ne pouvaient satisfaire, M. de Fontanes, après avoir fait de
ce livre des éloges exagérés, finit son compte rendu de l'ouvrage en
disant qu'Eudore et Cymodocée étaient précipités dans l'arène et
dévorés «par les bêtes.» «Comme l'ouvrage,» dit M. de Talleyrand.

Quelqu'un disant que Fouché avait un grand mépris pour l'espèce
humaine: «C'est vrai,» dit M. de Talleyrand, «cet homme s'est beaucoup
étudié.»

Quelques personnes ont un certain pressentiment naturel qui les porte
à deviner quel sera leur successeur et un jour que quelqu'un, un peu
avant la nomination du duc de Richelieu, gouverneur d'Odessa, au poste
de premier ministre du cabinet français, demandait à M. de Talleyrand
s'il croyait que le duc fût réellement capable de gouverner la France,
il répondit, à la grande surprise de celui qui lui avait posé la
question: «Très-certainement;» ajoutant au bout d'un instant:
«Personne ne connaît mieux la Crimée.»

Une dame, profitant du privilége de son sexe, parlait avec violence de
la défection du duc de Raguse: «Mon Dieu, madame,» dit M. de
Talleyrand, «tout cela ne prouve qu'une chose, c'est que sa montre
avançait, et que tout le monde était à l'heure.» Quelqu'un qui
soutenait fort la chambre des pairs, alors que le mérite de cette
chambre paraissait fort douteux, dit: «Là, au moins, vous trouvez des
consciences.» «Ah! oui,» dit M. de Talleyrand, «beaucoup, beaucoup de
consciences. Sémonville, par exemple, en a au moins deux.»

Louis XVIII, parlant de M. de Blacas avant que M. de Talleyrand eût
exprimé aucune opinion sur son compte, dit: «Ce pauvre Blacas, il aime
la France, il m'aime, mais on dit qu'il est suffisant.» «Ah! oui,
sire, suffisant et insuffisant.»

Nous pourrions prolonger presque indéfiniment cette liste de bons mots
auxquels M. de Talleyrand doit sa réputation populaire et
traditionnelle, plutôt encore qu'il ne la doit à ses nombreux services
et à ses talents exceptionnels; mais, par le fait, ces bons mots
appartiennent à la conversation des salons, où il brilla, tout aussi
bien qu'ils lui appartiennent à lui-même.


VIII

En quittant l'Angleterre, il dit adieu, non-seulement à la diplomatie,
mais à la vie publique, et passa le reste de ses jours à jouir de la
situation la plus élevée et de la société la plus agréable et la plus
cultivée que son pays pût lui offrir.

Ce serait maintenant le moment, selon l'opinion du philosophe grec,
d'apprécier sa fortune et ses talents; car sa carrière était terminée,
et si les vieillards recherchaient son salon comme le foyer auprès
duquel ils retrouvaient leurs plus chers et leurs plus brillants
souvenirs, les jeunes gens le recherchaient aussi afin d'avoir le
privilége de juger, de contrôler leurs propres opinions, en profitant
de l'expérience de «l'homme politique» qui avait traversé tant de
vicissitudes et avait foulé aux pieds avec tant d'aisance insouciante
et hautaine les ruines de plusieurs gouvernements, à la chute desquels
il avait assisté. Quant à lui, avec cette calme présence d'esprit qui
le caractérisait, et bien persuadé qu'il n'y avait que peu d'années
entre lui et la tombe, il employait ce peu d'années à poursuivre un
des buts qu'il tenait le plus à atteindre et qu'il avait le plus
constamment poursuivis, à disposer en sa faveur la génération qui
allait lui succéder, et à expliquer, à ceux qui lui semblaient
posséder l'oreille de cette génération naissante, les plus sombres
passages de sa brillante carrière. Il dit un jour à M. de Montalivet,
personnage distingué qui me l'a depuis raconté: «Votre père était
impérialiste, et vous m'en voulez, parce que vous croyez que j'ai
abandonné l'empereur. Je ne suis jamais resté fidèle à quelqu'un que
tout autant que ce quelqu'un a lui-même été fidèle aux règles du sens
commun. Mais si vous voulez bien juger toutes mes actions d'après
cette grande règle, vous serez obligé de reconnaître que j'ai été
extraordinairement conséquent; et où trouverait-on un être assez
avili, ou un citoyen assez indigne pour soumettre son intelligence ou
sacrifier son pays à un individu quel qu'il soit, quelque bien né ou
quelque bien doué qu'il puisse être?»

Et réellement ces quelques mots renferment la théorie de M. de
Talleyrand; théorie d'où est sortie l'école qui, sans adhérer
strictement au principe que le sens commun doit être la pierre de
touche de l'obéissance, s'incline devant toute autorité avec un
sourire et un haussement d'épaules et s'en tire par cette phrase bien
connue: «La France avant tout.»

Dans l'intention évidente de dire au monde une sorte d'adieu imposant,
il parut à la tribune de l'Institut très-peu de temps avant sa
dernière maladie. Il choisit pour sujet de son essai M. Reinhard, qui
avait longtemps servi sous lui, qui venait de mourir, et qui avait
avec lui certains traits de ressemblance, dont le premier était qu'ils
avaient tous les deux reçu une éducation ecclésiastique. Le discours
est intéressant à cet égard, et aussi en tant que revue des
différentes branches du service diplomatique, et des devoirs qui se
rattachent à chacune de ces branches, et c'est comme une espèce de
legs fait par l'orateur à cette profession dont il avait si longtemps
été l'ornement.


IX

    «Messieurs,

«J'étais en Amérique lorsque l'on eut la bonté de me nommer membre de
l'Institut, et de m'attacher à la classe des sciences morales et
politiques, à laquelle j'ai, depuis son origine, l'honneur
d'appartenir.

«A mon retour en France, mon premier soin fut de me rendre à ses
séances, et de témoigner aux personnes qui la composaient alors, et
dont plusieurs nous ont laissé de justes regrets, le plaisir que
j'avais de me trouver un de leurs collègues. A la première séance à
laquelle j'assistai, on renouvelait le bureau et on me fit l'honneur
de me nommer secrétaire. Le procès-verbal que je rédigeai pendant six
mois avec autant de soin que je le pouvais, portait, peut-être un peu
trop, le caractère de ma déférence; car j'y rendais compte d'un
travail qui m'était fort étranger. Ce travail, qui sans doute avait
coûté bien des recherches, bien des veilles à un de nos plus savants
collègues, avait pour titre: _Dissertation sur les lois ripuaires_. Je
fis aussi, à la même époque, dans nos assemblées publiques, quelques
lectures que l'indulgence, qui m'était accordée alors, a fait insérer
dans les mémoires de l'Institut. Depuis cette époque, quarante années
se sont écoulées, durant lesquelles cette tribune m'a été comme
interdite, d'abord par beaucoup d'absences, ensuite par des fonctions
auxquelles mon devoir était d'appartenir tout entier; je dois dire
aussi, par la discrétion que les temps difficiles exigent d'un homme
livré aux affaires, et enfin, plus tard, par les infirmités que la
vieillesse amène d'ordinaire avec elle, ou du moins qu'elle aggrave
toujours.

«Mais aujourd'hui j'éprouve le besoin, et je regarde comme un devoir
de m'y présenter une dernière fois, pour que la mémoire d'un homme
connu dans toute l'Europe, d'un homme que j'aimais, et qui, depuis la
formation de l'Institut, était notre collègue, reçoive ici un
témoignage public de notre estime et de nos regrets. Sa position et la
mienne me mettent dans le cas de révéler plusieurs de ses mérites.
Son principal, je ne dis pas son unique titre de gloire, consiste dans
une correspondance de quarante années nécessairement ignorée du
public, qui, très-probablement, n'en aura jamais connaissance. Je me
suis dit: «Qui en parlera dans cette enceinte? Qui sera surtout dans
l'obligation d'en parler, si ce n'est moi, qui en ai reçu la plus
grande part, à qui elle fut toujours si agréable, et souvent si utile
dans les fonctions ministérielles que j'ai eu à remplir sous trois
règnes... très-différents?»

«Le comte Reinhard avait trente ans, et j'en avais trente-sept quand
je le vis pour la première fois. Il entrait aux affaires avec un grand
fonds de connaissances acquises; il savait bien cinq ou six langues
dont les littératures lui étaient familières; il eût pu se rendre
célèbre comme poëte, comme historien, comme géographe, et c'est en
cette qualité qu'il fut membre de l'Institut, dès que l'Institut fut
créé.

«Il était déjà à cette époque, membre de l'Académie des sciences de
Gœttingen. Né et élevé en Allemagne, il avait publié dans sa jeunesse
quelques pièces de vers qui l'avaient fait remarquer par Gessner, par
Wieland, par Schiller. Plus tard, obligé pour sa santé de prendre les
eaux de Carlsbad, il eut le bonheur d'y trouver et d'y voir souvent le
célèbre Gœthe, qui apprécia assez son goût et ses connaissances pour
désirer d'être averti par lui de tout ce qui faisait quelque sensation
dans la littérature française. M. Reinhard le lui promit: les
engagements de ce genre, entre les hommes d'un ordre supérieur, sont
toujours réciproques et deviennent bientôt des liens d'amitié. Ceux
qui se formèrent entre M. Reinhard et Gœthe donnèrent lieu à une
correspondance que l'on imprime aujourd'hui en Allemagne.

«On y verra, qu'arrivé à cette époque de la vie où il faut
définitivement choisir un état, M. Reinhard fit sur lui-même, sur ses
goûts, sur sa position et sur celle de sa famille un retour sérieux
qui précéda sa détermination, et alors, chose remarquable pour le
temps, à des carrières où il eût pu être indépendant, il en préféra
une où il ne pouvait l'être. C'est à la carrière diplomatique qu'il
donna la préférence, et il fit bien: propre à tous les emplois de
cette carrière, il les a successivement tous remplis, et tous avec
distinction.

«Je hasarderai de dire ici que ses études premières l'y avaient
heureusement préparé. Celle de la théologie surtout, où il se fit
remarquer dans le séminaire de Denkendorf et dans celui de la faculté
protestante de Tübingen, lui avait donné une force et en même temps
une souplesse de raisonnement que l'on retrouve dans toutes les pièces
qui sont sorties de sa plume. Et pour m'ôter à moi-même la crainte de
me laisser aller à une idée qui pourrait paraître paradoxale, je me
sens obligé de rappeler ici les noms de plusieurs de nos grands
négociateurs, tous théologiens, et tous remarqués par l'histoire comme
ayant conduit les affaires politiques les plus importantes de leur
temps: le cardinal chancelier Duprat, aussi versé dans le droit canon
que dans le droit civil, et qui fixa avec Léon X les bases du
concordat dont plusieurs dispositions subsistent encore aujourd'hui;
le cardinal d'Ossat, qui, malgré les efforts de plusieurs grandes
puissances, parvint à réconcilier Henri IV avec la cour de Rome. Le
recueil de lettres qu'il a laissé est encore prescrit aujourd'hui aux
jeunes gens qui se destinent à la carrière politique; le cardinal de
Polignac, théologien, poëte et négociateur, qui, après tant de guerres
malheureuses, sut conserver à la France, par le traité d'Utrecht, les
conquêtes de Louis XIV.

«C'est aussi au milieu de livres de théologie qu'avait été commencée
par son père, devenu évêque de Gap, l'éducation de M. de Lyonne, dont
le nom vient de recevoir un nouveau lustre par une récente et
importante publication.

«Les noms que je viens de citer me paraissent suffire pour justifier
l'influence qu'eurent, dans mon opinion, sur les habitudes d'esprit de
M. Reinhard, les premières études vers lesquelles l'avait dirigé
l'éducation paternelle.

«Les connaissances à la fois solides et variées qu'il y avait acquises
l'avaient fait appeler à Bordeaux pour remplir les honorables et
modestes fonctions de précepteur dans une famille protestante de cette
ville. Là, il se trouva naturellement en relation avec des hommes dont
le talent, les erreurs et la mort jetèrent tant d'éclat sur notre
première assemblée législative. M. Reinhard se laissa facilement
entraîner par eux à s'attacher au service de la France.

«Je ne m'astreindrai point à le suivre pas à pas à travers les
vicissitudes dont fut remplie la longue carrière qu'il a parcourue.
Dans les nombreux emplois qui lui furent confiés, tantôt d'un ordre
élevé, tantôt d'un ordre inférieur, il semblerait y avoir une sorte
d'incohérence, et comme une absence de hiérarchie que nous aurions
aujourd'hui de la peine à comprendre. Mais à cette époque, il n'y
avait pas plus de préjugés pour les places qu'il n'y en avait pour les
personnes. Dans d'autres temps, la faveur, quelquefois le
discernement, appelaient à toutes les situations éminentes. Dans le
temps dont je parle, bien ou mal, toutes les situations étaient
conquises. Un pareil état de choses mène bien vite à la confusion.

«Aussi, nous voyons M. Reinhard, premier secrétaire de la légation à
Londres; occupant le même emploi à Naples; ministre plénipotentiaire
auprès des villes anséatiques, Hambourg, Brême et Lubeck; chef de la
troisième division au département des affaires étrangères; ministre
plénipotentiaire à Florence; ministre des relations extérieures;
ministre plénipotentiaire en Helvétie; consul général à Milan;
ministre plénipotentiaire près le cercle de basse Saxe; président dans
les provinces turques au delà du Danube, et commissaire général des
relations commerciales en Moldavie; ministre plénipotentiaire auprès
du roi de Westphalie; directeur de la chancellerie du département des
affaires étrangères; ministre plénipotentiaire auprès de la diète
germanique et de la ville libre de Francfort, et, enfin, ministre
plénipotentiaire à Dresde.

«Que de places, que d'emplois, que d'intérêts confiés à un seul
homme, et cela à une époque où les talents paraissaient devoir être
d'autant moins appréciés que la guerre semblait, à elle seule, se
charger de toutes les affaires!

«Vous n'attendez donc pas de moi, messieurs, qu'ici je vous rende
compte en détail, et date par date, de tous les travaux de M. Reinhard
dans les différents emplois dont vous venez d'entendre l'énumération.
Il faudrait faire un livre.

«Je ne dois parler devant vous que de la manière dont il comprenait
les fonctions qu'il avait à remplir, qu'il fût chef de division,
ministre ou consul.

«Quoique M. Reinhard n'eût point alors l'avantage qu'il aurait eu
quelques années plus tard, de trouver sous ses yeux d'excellents
modèles, il savait déjà combien de qualités, et de qualités diverses,
devaient distinguer un chef de division des affaires étrangères. Un
tact délicat lui avait fait sentir que les mœurs d'un chef de
division devaient être simples, régulières, retirées; qu'étranger au
tumulte du monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur
vouer un secret impénétrable; que, toujours prêt à répondre sur les
faits et sur les hommes, il devait avoir sans cesse présents à la
mémoire tous les traités, connaître historiquement leurs dates,
apprécier avec justesse leurs côtés forts et leurs côtés faibles,
leurs antécédents et leurs conséquences; savoir, enfin, les noms des
principaux négociateurs, et même leurs relations de famille; que, tout
en faisant usage de ces connaissances, il devait prendre garde à
inquiéter l'amour-propre toujours si clairvoyant du ministre, et
qu'alors même qu'il l'entraînait à son opinion, son succès devait
rester dans l'ombre; car il savait qu'il ne devait briller que d'un
éclat réfléchi; mais il savait aussi que beaucoup de considération
s'attachait naturellement à une vie aussi pure et aussi modeste.

«L'esprit d'observation de M. Reinhard ne s'arrêtait point là; il
l'avait conduit à comprendre combien la réunion des qualités
nécessaires à un ministre des affaires étrangères est rare. Il faut,
en effet qu'un ministre des affaires étrangères soit doué d'une sorte
d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute
discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se
montrer ouvert en restant impénétrable; d'être réservé avec les formes
de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions;
il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours
naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un
moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des affaires
étrangères.

«Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient,
pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une
garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler
ici, pour détruire un préjugé assez généralement répandu: non, la
diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité. Si la
bonne foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les
transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et
durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi
n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve
a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.

«Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la
liberté, fondé sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des
affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans
la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.

«Après avoir été un ministre habile, que de choses il faut encore
savoir pour être un bon consul! Car les attributions d'un consul sont
variées à l'infini; elles sont d'un genre tout différent de celles des
autres employés des affaires étrangères. Elles exigent une foule de
connaissances pratiques pour lesquelles une éducation particulière est
nécessaire. Les consuls sont dans le cas d'exercer, dans l'étendue de
leur arrondissement, vis-à-vis de leurs compatriotes, les fonctions de
juges, d'arbitres, de conciliateurs; souvent ils sont officiers de
l'état civil; ils remplissent l'emploi de notaires, quelquefois celui
d'administrateur de la marine; ils surveillent et constatent l'état
sanitaire; ce sont eux qui, par leurs relations habituelles, peuvent
donner une idée juste et complète de la situation du commerce, de la
navigation et de l'industrie particulière au pays de leur résidence.
Aussi M. Reinhard, qui ne négligeait rien pour s'assurer de la
justesse des informations qu'il était dans le cas de donner à son
gouvernement, et des décisions qu'il devait prendre comme agent
politique, comme agent consulaire, administrateur de la marine,
avait-il fait une étude approfondie du droit des gens et du droit
maritime. Cette étude l'avait conduit à croire qu'il arriverait un
temps où, par des combinaisons habilement préparées, il s'établirait
un système général de commerce et de navigation, dans lequel les
intérêts de toutes les nations seraient respectés, et dont les bases
fussent telles que la guerre elle-même n'en pût altérer le principe,
dût-elle suspendre quelques-unes de ses conséquences. Il était aussi
parvenu à résoudre avec sûreté et promptitude toutes les questions de
change, d'arbitrage, de conversion de monnaies, de poids et mesures,
et tout cela sans que jamais aucune réclamation se soit élevée contre
les informations qu'il avait données et contre les jugements qu'il
avait rendus. Il est vrai aussi que la considération personnelle qu'il
l'a suivi dans toute sa carrière donnait du poids à son intervention
dans toutes les affaires dont il se mêlait et à tous les arbitrages
sur lesquels il avait à prononcer.

«Mais, quelque étendues que soient les connaissances d'un homme,
quelque vaste que soit sa capacité, être un diplomate complet est bien
rare; et cependant M. Reinhard l'aurait peut-être été, s'il eût eu une
qualité de plus; il voyait bien, il entendait bien; la plume à la
main, il rendait admirablement compte de ce qu'il avait vu, de ce qui
lui avait été dit. Sa parole écrite était abondante, facile,
spirituelle, piquante; aussi, de toutes les correspondances
diplomatiques de mon temps, il n'y en avait aucune à laquelle
l'empereur Napoléon, qui avait le droit et le besoin d'être
difficile, ne préférât celle du comte Reinhard. Mais ce même homme qui
écrivait à merveille s'exprimait avec difficulté. Pour accomplir ses
actes, son intelligence demandait plus de temps qu'elle n'en pouvait
obtenir dans la conversation. Pour que sa parole interne pût se
reproduire facilement, il fallait qu'il fût seul et sans
intermédiaire.

«Malgré cet inconvénient réel, M. Reinhard réussit toujours à faire,
et à bien faire, tout ce dont il était chargé. Où donc trouvait-il ses
moyens de réussir, où prenait-il ses inspirations?

«Il les prenait, messieurs, dans un sentiment vrai et profond qui
gouvernait toutes ses actions, dans le sentiment du devoir. On ne sait
pas assez tout ce qu'il y a de puissance dans ce sentiment. Une vie
tout entière au devoir est bien aisément dégagée d'ambition. La vie de
M. Reinhard était uniquement employée aux fonctions qu'il avait à
remplir, sans que jamais chez lui il y eût trace de calcul personnel
ni de prétention à quelque avancement précipité.

«Cette religion du devoir, à laquelle M. Reinhard fut fidèle toute sa
vie, consistait en une soumission exacte aux instructions et aux
ordres de ses chefs; dans une vigilance de tous les moments, qui,
jointe à beaucoup de perspicacité, ne les laissait jamais dans
l'ignorance de ce qu'il leur importait de savoir; en une rigoureuse
véracité dans tous ses rapports, qu'ils dussent être agréables ou
déplaisants; dans une discrétion impénétrable, dans une régularité de
vie qui appelait la confiance et l'estime; dans une représentation
décente, enfin dans un soin constant à donner aux actes de son
gouvernement la couleur et les explications que réclamait l'intérêt
des affaires qu'il avait à traiter.

«Quoique l'âge eût marqué pour M. Reinhard le temps du repos, il
n'aurait jamais demandé sa retraite, tant il avait crainte de montrer
de la tiédeur à servir dans une carrière qui avait été celle de toute
sa vie.

«Il a fallu que la bienveillance royale, toujours si attentive, fût
prévoyante pour lui, et donnât à ce grand serviteur de la France la
situation la plus honorable en l'appelant à la chambre des pairs.

«M. le comte Reinhard n'a pas joui assez longtemps de cet honneur, et
il est mort presque subitement le 25 décembre 1837.

«M. Reinhard s'était marié deux fois. Il a laissé du premier lit un
fils qui est aujourd'hui dans la carrière politique. Au fils d'un tel
père, tout ce qu'on peut souhaiter de mieux, c'est de lui ressembler.»


Les forces vitales, qu'une longue existence avait épuisées de toutes
sortes de manières, semblèrent alors ne plus pouvoir se prêter à la
lutte.

Une maladie, qui s'était déjà annoncée et qui, à l'âge du prince
Talleyrand, ne pouvait manquer d'être mortelle, prit alors un
caractère plus redoutable.

Une opération fut conseillée. Le prince s'y soumit, et la supporta
avec un courage qui surprit ceux-là même qui connaissaient le mieux le
stoïcisme qu'il professait en toute occasion et dont il faisait
habituellement preuve. Mais des symptômes dangereux se manifestèrent
bientôt, et son médecin crut devoir l'avertir que sa maladie pourrait
bien être mortelle. Il fut poussé à cette démarche par la famille du
noble malade qui désirait vivement qu'il eût, avant de mourir, fait sa
paix avec l'Église, et lorsque M. de Talleyrand fut convaincu qu'il ne
pouvait se remettre, il consentit à tout ce qui lui fut demandé à ce
point de vue, comme l'on consent à accorder une faveur qui ne peut
vous nuire, et qui est agréable à ceux qui vous entourent.

Une personne qui a assisté à ses derniers moments nous en fait le
récit suivant: «Lorsque j'entrai dans la chambre où reposait le doyen
de nos hommes d'État, il venait de tomber dans un profond sommeil,
dont les médecins attendaient quelque soulagement. Il y avait une
heure que j'étais arrivé, et le sommeil, ou plutôt la léthargie, se
prolongeait toujours; ce fut alors curieux de remarquer, à mesure que
le temps s'écoulait, l'inquiétude manifestée par ceux qui l'aimaient
le mieux et qui le touchaient de plus près, à l'occasion de ce repos,
qui, quoique si salutaire, pourrait se prolonger au delà de l'heure
fixée pour la visite du roi; car le souverain avait tenu à rendre à M.
de Talleyrand ce dernier hommage.

«Avec quelque difficulté on parvint à la fin à éveiller le malade et à
lui faire comprendre de quelle cérémonie il était question, et on
avait à peine réussi à le soulever et à le placer au bord du lit,
lorsque Louis-Philippe entra dans l'appartement, accompagné de madame
Adélaïde. «Je suis très-affligé, prince, de voir que vous souffrez
autant, dit le roi d'une voix basse et tremblante, rendue presque
inintelligible par l'émotion qui le suffoquait.--Sire, vous êtes venu
assister aux souffrances d'un mourant, et ceux qui ont de l'affection
pour lui ne peuvent avoir qu'un désir, celui de les voir bientôt
finir.» Ces mots furent articulés par M. de Talleyrand de ce son de
voix sonore et mâle qui lui était tout particulier, et que la mort
elle-même, en s'approchant, n'avait pas eu la puissance d'affaiblir.

«La visite royale, comme toutes les visites d'une nature désagréable,
fut aussi courte que possible. La position était embarrassante et
pénible pour tous. Après un effort et quelques paroles de consolation,
Louis-Philippe se leva pour prendre congé, et même à ce moment
suprême, le vieux prince de Talleyrand ne perdit pas sa présence
d'esprit habituelle, mais se souvint du devoir que lui dictait
l'étiquette dans le respect de laquelle il avait été élevé, savoir:
présenter au souverain, d'une manière formelle, ceux qui se trouvaient
en sa présence. Se soulevant donc avec peine, il nomma son médecin,
son secrétaire, son valet principal, le docteur attaché à sa maison,
et dit lentement: «Sire, notre maison a reçu aujourd'hui un honneur
digne d'être inscrit dans nos annales, honneur dont mes successeurs se
souviendront avec orgueil et reconnaissance!» Ce fut bientôt après que
l'on remarqua les premiers symptômes de dissolution, et, en
conséquence, toute la famille fut convoquée auprès de lui. Peu de
personnes furent admises dans sa chambre; mais l'appartement adjacent
était encombré et offrait un spectacle étrange à côté d'un lit de
mort.

«Il y avait là l'élite de la société de Paris. D'un côté, des hommes
politiques vieux et jeunes, des hommes d'État aux cheveux gris, se
pressaient autour du foyer et causaient avec animation; de l'autre, on
remarquait un groupe de jeunes gens et de jeunes dames dont les
œillades et les gracieux murmures échangés à voix basse formaient un
triste contraste avec les gémissements suprêmes du mourant.

«Tout d'un coup, la conversation s'arrêta, le murmure des voix cessa.
Il y eut une pause solennelle, et tous les regards se dirigèrent vers
la porte lentement ouverte de la chambre du prince. Un domestique
entra, les yeux gonflés et baissés, et, s'avançant vers le docteur
C..., qui, comme moi, venait de chercher un instant de repos dans le
salon, lui dit quelques mots bas à l'oreille. Il se leva à l'instant
et entra dans la chambre du prince. La précipitation naturelle avec
laquelle se fit ce mouvement, en révéla clairement la cause. Chacun
s'élança à l'instant vers la porte de l'appartement dans lequel M. de
Talleyrand était assis au bord de son lit, soutenu dans les bras de
son secrétaire. La mort avait évidemment déjà marqué de son empreinte
ce front de marbre; mais je fus cependant frappé de l'énergie encore
saisissante de la physionomie. C'était comme si toute la vie, qui
avait autrefois suffi à animer son être tout entier, se fût alors
concentrée dans le cerveau. De temps à autre, il soulevait la tête,
rejetant en arrière, avec un brusque mouvement, les longues boucles
grises qui gênaient sa vue; puis il regardait autour de lui, et alors,
comme s'il était satisfait du résultat de son examen, un sourire
passait sur ses traits, et sa tête retombait sur sa poitrine. Il vit
approcher la mort sans la craindre, sans chercher à reculer, mais
cependant sans affecter en aucune manière de la défier et de la
dédaigner.

«S'il est vrai que c'est une consolation de mourir entouré de parents
et d'amis, ses derniers sentiments à l'égard du monde qu'il quittait
pour toujours durent être ceux d'une complète approbation et d'une
pleine paix, car il expira le 17 mai 1838 au milieu d'une pompe royale
et d'un respect universel, et de tous ceux qu'il aurait voulu lui-même
rassembler autour de sa couche à cette heure dernière, aucun ne
manquait à l'appel.

«L'amie de son âge mûr, la jeune et charmante idole de sa vieillesse,
étaient à genoux auprès de son lit, et si les paroles de consolation
murmurées par le ministre de paix n'arrivaient pas toujours jusqu'à
son oreille affaiblie, c'était parce que le son en était étouffé par
les sanglots, les gémissements de celles qu'il avait aimées si
tendrement. Mais à peine ces yeux, dont chaque regard avait été épié
si longtemps et avec un intérêt si profond, se furent-ils fermés pour
toujours, que la scène changea brusquement. On aurait pu croire qu'une
volée de corneilles venait subitement de prendre son essor, si grande
fut la précipitation avec laquelle chacun quitta l'hôtel, dans
l'espoir d'être le premier à répandre la nouvelle au sein de la
coterie ou du cercle particulier dont il ou elle était l'oracle. Avant
la tombée de la nuit, cette chambre, plus qu'encombrée pendant toute
la journée, avait été abandonnée aux serviteurs de la tombe, et,
lorsque j'y entrai le soir, je trouvai ce même fauteuil, d'où le
prince avait si souvent lancé en ma présence une plaisanterie
courtoise ou une piquante épigramme, occupé par un prêtre loué pour la
circonstance et marmottant des prières pour le repos de l'âme qui
venait de s'envoler.»


X

M. de Talleyrand fut enterré à Valançay, dans la chapelle des sœurs
de Saint-André, bâtie par lui, et dans laquelle il avait déjà placé le
caveau de famille.

       *       *       *       *       *

Sa carrière et son caractère se sont graduellement déroulés dans cette
esquisse; de sorte qu'il ne nous reste que peu de chose à en dire.
Ainsi que je l'ai fait observer ailleurs, cette carrière et ce
caractère sont surtout l'œuvre de leur époque, et on ne peut bien les
apprécier qu'en les mettant en regard de cette époque d'immoralité
sociale et de constants changements politiques, qu'en se plaçant à ce
point de vue. Quelques-uns de ses défauts étaient tellement inhérents
à cette époque, que, bien qu'ils aient justement mérité d'être blâmés
(le vice et la vertu étant indépendants de l'habitude et de
l'exemple), on peut aussi admettre les circonstances atténuantes.

Quant à la variété des rôles politiques qu'il joua dans les
différentes scènes du grand drame de ce demi-siècle, nous voyons tous
les jours des changements si extraordinaires et si brusques chez les
hommes publics les plus respectables de notre temps, et même de notre
pays, qu'il serait absurde de ne pas reconnaître que, lorsque les
années s'écoulent rapidement à travers des événements si changeants,
nous devons nous attendre à voir ceux dont la carrière y est engagée
adopter brusquement des opinions différentes. Les caractères
conséquents et tout d'une pièce ne se trouvent qu'au moyen âge.

Au commencement de la grande Révolution de 1789, M. de Talleyrand
embrassa en politique le parti libéral; beaucoup de personnes de son
rang et de sa profession ne firent pas comme lui, mais plusieurs des
plus illustres l'imitèrent, et avec les meilleurs motifs. Quelque
temps s'écoula; la monarchie fut renversée; un règne de démence et de
terreur lui succéda; et surgissant en quelque sorte du sein de cette
obscurité sanguinaire, des hommes commençaient à distinguer quelques
éléments d'ordre, qu'ils cherchaient à grouper sous le nom de
gouvernement républicain.

Nous qui avons vu de nos propres yeux des Français d'un rang élevé et
généralement regardés comme des gens honorables, amis personnels d'un
souverain déposé, devenus républicains quelques jours seulement après
sa chute, et quelques années plus tard les serviteurs confidentiels
d'une autre dynastie, nous ne pouvons juger avec grande sévérité un
Français qui, revenant en France au moment où M. de Talleyrand y
revint, consentit à servir le Directoire. Nous ne pouvons pas non plus
nous étonner, de ce que, lorsqu'il devint évident que sous le
Directoire les choses marchaient de nouveau vers cet état de terreur
et de confusion dont l'horrible souvenir était encore si vivant, M. de
Talleyrand se laissa aller à préférer le gouvernement d'un homme à
l'absence de tout gouvernement, l'organisation de la société sous un
despotisme temporaire à sa décomposition radicale et complète. Plus
tard, la licence et le désordre étant vaincus, des idées de liberté
modérée et régulière se développèrent; le dictateur fit alors l'effet
d'un tyran, et le soldat couronné par la victoire ne fut plus qu'un
hardi joueur qui avait gagné jusqu'ici au jeu des batailles. Ce soldat
convertit la nation en une armée, et son armée fut battue: alors, M.
de Talleyrand aida à ressusciter cette nation, et à lui donner la
charpente d'un système constitutionnel, sous un monarque légitime;
c'était en réalité presque le même système que trente-cinq ans
auparavant il aurait voulu voir établir. Les années s'écoulèrent,
semblant démontrer la vérité de ce vieil adage, que «les Restaurations
sont impossibles.» Le royal _émigré_, dont on a dit avec raison qu'il
n'avait rien oublié ni rien appris pendant ses malheurs, ne s'était
pas suffisamment pénétré de l'esprit de la nouvelle société qui
s'était formée depuis sa jeunesse, et qui n'avait ni les dispositions
ni les habitudes desquelles il voulait se prévaloir pour faire
marcher la monarchie. Les vues de Charles X créèrent des défiances que
ses actes, grandement exagérés par ces défiances, justifiaient à
peine. Mais on savait qu'il pensait que la liberté publique dépendait
uniquement de sa volonté, et cela rendait dangereuse la moindre
tentative faite pour restreindre cette liberté.

La couronne tomba dans les ruisseaux de Paris. Le gouvernement qui
ressemblerait le plus à celui qui avait été renversé était encore une
monarchie avec un monarque emprunté, lui aussi, à la famille de celui
qui avait été déposé, mais consentant à accepter son trône comme un
don de la nation française et ne pouvant y prétendre en vertu d'un
droit légitime. M. de Talleyrand contribua à former ce gouvernement.

On ne peut dire qu'en cette occasion il se soit départi de ses
principes, bien qu'il ait changé de souverain.

Réellement, en envisageant avec calme et sans passion chacune des
époques que je viens ainsi de passer en revue, il me semble impossible
qu'aucun homme sensé et modéré puisse nier que M. de Talleyrand, dans
chacun de ces cas, n'ait pris le parti que conseillaient le bon sens
et la modération. On ne peut pas dire qu'il ait jamais agi avec
désintéressement dans aucun des changements variés de sa longue
carrière; mais, cependant, on peut affirmer que chaque fois qu'il
accepta le pouvoir il rendit un service réel à la cause qu'il épousa,
et même à son pays.

Il est impossible de contester que, lors du premier établissement de
quelque chose ressemblant sous la République à l'ordre et à un
gouvernement régulier, les relations de la France avec les puissances
étrangères furent considérablement améliorées par le choix que l'on
fit comme ministre des affaires étrangères d'un homme de la naissance,
des capacités et des talents bien connus de M. de Talleyrand. On ne
peut nier non plus que pendant le Consulat et la première période de
l'Empire, l'expérience, la sagacité et le tact du diplomate accompli
n'aient été éminemment utiles au guerrier jeune, ardent et mal élevé
que son fier génie avait placé à la tête de l'État. L'assistance de M.
de Talleyrand fut inestimable pour Louis XVIII, quand ce souverain
recouvra son trône, et Louis-Philippe dut en grande partie, à la
mission que M. de Talleyrand consentit à accepter pour Londres, le
respect qui fut accordé si promptement, par les gouvernements
étrangers, à son autorité acquise en un jour. Il faut encore que je
répète ici ce sur quoi j'ai déjà appelé l'attention. Aucun parti n'eut
jamais à se plaindre de la trahison ou de l'ingratitude de cet homme
d'État, que l'on a si souvent flétri du titre d'inconstant. La ligne
de conduite qu'il suivit aux différentes périodes de sa vie si remplie
d'événements fut celle que lui traçait naturellement la position dans
laquelle il se trouvait, et celle qu'amis et ennemis attendaient de
lui. Ceux qu'il abandonna, ce fut après s'être d'abord opposé à leur
politique, ceux dont les vues étaient condamnées par l'ordre le plus
élevé des intérêts de son pays; alors seulement commençait son
hostilité. On peut trouver assez généralement la règle de sa conduite
et la cause de son succès dans sa maxime profonde et bien connue, que:
«les pensées du plus grand nombre des personnes intelligentes d'un
temps, ou d'un pays, sont destinées d'une manière certaine, après plus
ou moins de fluctuations, à devenir à la fin l'opinion publique de
leur siècle ou de leur société.»

Toutefois, il faut reconnaître que, pour une nature droite, il y a
quelque chose de déplaisant dans l'histoire d'un homme d'État qui a
servi différents maîtres et différents systèmes, se faisant le
champion de chaque cause au moment où elle triomphait. La raison peut
excuser, expliquer ou défendre une telle versatilité; mais aucune
sympathie généreuse ne nous pousse à y applaudir ou à en faire
l'éloge.

Le talent particulier, saillant de M. de Talleyrand, ainsi que je l'ai
montré plus d'une fois, était son tact; l'art de saisir tout d'abord
le point important d'une affaire, le trait particulier du caractère
d'un individu, le génie et la tendance d'une époque! Ses autres
qualités venaient s'ajouter à cette qualité dominante, mais elles
étaient d'un ordre et d'un degré inférieurs.

Sa grande chance fut d'avoir été absent de France pendant les horreurs
du comité de salut public; son grand mérite, d'avoir servi les
gouvernements au moment où, en les servant, il servait les intérêts
généraux. Son grand défaut, ce fut un amour effréné de l'argent, ou
plutôt une absence complète de scrupule quant à la manière dont il
l'obtenait. Je n'ai jamais entendu de justification bien claire de sa
grande fortune, quoique l'explication que, dit-on, il en donna à
Bonaparte: «J'ai acheté des fonds publics la veille du 18 brumaire et
je les ai revendus le lendemain» ne manque ni d'esprit ni d'à propos.
Son grand malheur fut d'avoir été ministre des affaires étrangères au
moment de l'exécution du duc d'Enghien; et la partie la plus
inexplicable de sa conduite, la déclaration qu'il fit en Angleterre
qu'il n'avait rien à voir avec le gouvernement provisoire de Danton,
et la déclaration de M. de Chénier à Paris, déclaration confirmée plus
tard par M. de Talleyrand lui-même, qu'il était allé en Angleterre en
qualité d'agent de Danton.

Un extrait du _Moniteur_ du 27 mai 1838, page 1412, citant un extrait
de la _Gazette des tribunaux_, vaut la peine d'être inséré ici:

   «Nous avons dit qu'à la suite du testament du prince de
   Talleyrand se trouvait une sorte de manifeste, dans lequel le
   célèbre diplomate exposait les principes qui l'avaient guidé dans
   sa vie politique, et exprimait sa manière de voir à l'égard de
   certains événements.

   «Voici, d'après les renseignements que nous avons recueillis, ce
   que contient en substance cette déclaration, qui porte la date de
   1836, et qui, conformément au vœu du testateur, a été lue à la
   famille et à ses amis assemblés.

   «Le prince déclare qu'avant tout et à tout, il a préféré les
   vrais intérêts de la France.

   «S'expliquant sur la part qu'il a prise à la rentrée des Bourbons
   en 1814, il dit que, dans son opinion, les Bourbons ne
   remontaient pas sur le trône en vertu d'un droit héréditaire et
   préexistant, et il donne même à entendre que ses conseils et ses
   avis ne leur manquèrent pas pour les éclairer sur leur vraie
   position, et sur la conduite qu'ils devaient tenir en
   conséquence.

   «Il repousse le reproche d'avoir trahi Napoléon: s'il l'a
   abandonné, c'est lorsqu'il reconnut qu'il ne pouvait plus
   confondre, comme il l'avait fait jusqu'alors, la France et
   l'Empereur dans une même affection; ce ne fut pas sans un vif
   sentiment de douleur, car il lui devait à peu près toute sa
   fortune; il engage ses héritiers à ne jamais l'oublier, à le
   répéter à leurs enfants, et ceux-ci à ceux qui naîtront d'eux,
   afin, dit-il, que si quelque jour un homme du nom de Bonaparte se
   trouvait dans le besoin, ils s'empressassent de lui donner aide,
   secours et assistance.

   «Répondant à ceux qui lui reprochent d'avoir servi successivement
   tous les gouvernements, il déclare qu'il ne s'en est fait aucun
   scrupule, et qu'il a agi ainsi, guidé par cette pensée que, dans
   quelque situation que fût un pays, il y avait toujours moyen de
   lui faire du bien, et que c'était à opérer ce bien que devait
   s'appliquer un homme d'État.»

A supposer que le testament, dont il est parlé ici, existe, c'est un
fait très-curieux; et le témoignage de reconnaissance offert à la
famille de Bonaparte est d'autant plus honorable que Talleyrand ne
pouvait alors avoir en vue aucune idée de récompense.

Quant à l'apologie qu'il présente pour avoir servi toutes les
dynasties et toutes les causes, elle ne peut pas s'appliquer à un pays
où les hommes publics ont le pouvoir, n'étant plus au gouvernement, de
renverser un mauvais gouvernement, comme ils ont, étant au pouvoir,
les moyens de faire prospérer un bon gouvernement.

Je terminerai par l'appréciation d'un de mes amis de France, qui a
ainsi résumé plusieurs de mes propres observations: «Enfin, chez M. de
Talleyrand, l'aménité et la raison remplaçaient le cœur et la
conscience. Avec bien des défauts qui ont terni sa réputation, il
avait toutes les qualités qui devaient faire prospérer son ambition.
Ses talents, qu'il a employés constamment pour son propre avantage, il
les a employés presque aussi constamment pour le bien public. Beaucoup
attaqué et peu défendu par ses contemporains, il n'en restera pas
moins pour la postérité un des hommes les plus aimables de son temps
et un des citoyens les plus illustres de son pays.»



APPENDICE

   _Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les
   circonstances présentes, par le_ CITOYEN TALLEYRAND. _Lu à la
   séance publique de l'Institut national, le 25 messidor, an V._


Les hommes qui ont médité sur la nature des rapports qui unissent les
métropoles aux colonies, ceux qui sont accoutumés à lire de loin les
événements politiques dans leurs causes, prévoyaient depuis longtemps
que les colonies américaines se sépareraient un jour de leurs
métropoles, et, par une tendance naturelle que les vices des Européens
n'ont que trop accélérée, ou se réuniront entre elles, ou
s'attacheront au continent qui les avoisine; ainsi le veut cette force
de choses qui fait la destinée des États, et à laquelle rien ne
résiste.

Si de tels événements sont inévitables, il faut du moins en retarder
l'époque et mettre à profit le temps qui nous en sépare.

Des mesures désastreuses ont porté dans nos colonies la dévastation.
L'humanité, la justice, la politique même, commandent impérieusement
que, par des mesures fermes et sages, on s'efforce enfin de réparer
ces ruines.

Mais, en même temps, ne convient-il pas de jeter les yeux sur d'autres
contrées, et d'y préparer l'établissement de colonies nouvelles, dont
les liens avec nous seront plus naturels, plus utiles et plus
durables? car il faut bien que le système de notre gouvernement
intérieur amène dans nos rapports étrangers des changements qui lui
soient analogues.

L'effet nécessaire d'une constitution libre est de tendre sans cesse à
tout ordonner, en elle et hors d'elle, pour l'intérêt de l'espèce
humaine: l'effet nécessaire d'un gouvernement arbitraire est de tendre
sans cesse à tout ordonner, en lui et hors de lui, pour l'intérêt
particulier de ceux qui gouvernent. D'après ces tendances opposées, il
est incontestable que rien de commun ne peut exister longtemps pour
les moyens, puisque rien de commun n'existait pour l'objet.

La tyrannie s'irrite des regrets alors qu'ils se manifestent;
l'indifférence ne les entend pas: la bonté les accueille avec intérêt;
la politique leur cherche un contre-poids: or le contre-poids des
regrets, c'est l'espoir.

Les anciens avaient imaginé le fleuve de l'oubli, où se perdaient, au
sortir de la vie, tous les souvenirs. Le véritable Léthé, au sortir
d'une révolution, est dans tout ce qui ouvre aux hommes les routes de
l'espérance.

«Toutes les mutations,--dit Machiavel,--fournissent de quoi en faire
une autre.» Ce mot est juste et profond.

En effet, sans parler des haines qu'elles éternisent et des motifs de
vengeance qu'elles déposent dans les âmes, les révolutions qui ont
tout remué, celles surtout auxquelles tout le monde a pris part,
laissent, après elles, une inquiétude générale dans les esprits, un
besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises
hasardeuses, et une ambition dans les idées, qui tend sans cesse à
changer et à détruire.

Cela est vrai, surtout quand la révolution s'est faite au nom
de la liberté. «Un gouvernement _libre_,--dit quelque part
Montesquieu,--c'est-à-dire _toujours agité_, etc.» Une telle agitation
ne pouvant pas être étouffée, il faut la régler; il faut qu'elle
s'exerce non aux dépens, mais au profit du bonheur public.

Après les crises révolutionnaires, il est des hommes fatigués et
vieillis sous l'impression du malheur, dont il faut en quelque sorte
rajeunir l'âme. Il en est qui voudraient ne plus aimer leur pays, à
qui il faut faire sentir qu'heureusement cela est impossible.

Le temps et de bonnes lois produiront sans doute d'heureux
changements; mais il faut aussi des établissements combinés avec
sagesse: car le pouvoir des lois est borné, et le temps détruit
indifféremment le bien et le mal.

Lorsque j'étais en Amérique, je fus frappé de voir qu'après une
révolution, à la vérité très-dissemblable de la nôtre, il restait
aussi peu de traces d'anciennes haines, aussi peu d'agitation,
d'inquiétude; enfin qu'il n'y avait aucun de ces symptômes qui, dans
les États devenus libres, menacent à chaque instant la tranquillité.
Je ne tardai pas à en découvrir une des principales causes. Sans doute
cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des
dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce
besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une
immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller
employer loin du théâtre des premières dissensions une activité
nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines,
de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer
enfin par des déplacements, et d'amortir ainsi chez eux les passions
révolutionnaires.

Malheureusement le sol que nous habitons ne présente pas les mêmes
ressources: mais des colonies nouvelles, choisies et établies avec
discernement, peuvent nous les offrir; et ce motif pour s'en occuper
ajoute une grande force à ceux qui sollicitent déjà l'attention
publique sur ce genre d'établissements.

Les diverses causes qui ont donné naissance aux colonies dont
l'histoire nous a transmis l'origine, n'étaient pas plus
déterminantes; la plupart furent beaucoup moins pures; ainsi
l'ambition, l'ardeur des conquêtes, portèrent les premières colonies
des Phéniciens[54] et des Égyptiens dans la Grèce; la violence, celle
des Tyriens à Carthage[55]; les malheurs de la guerre, celle des
Troyens fugitifs en Italie[56]; le commerce, l'amour des richesses,
celles des Carthaginois dans les îles de la Méditerranée[57], et sur
les côtes de l'Espagne et de l'Afrique; la nécessité, celle des
Athéniens dans l'Asie Mineure[58], lorsqu'ils devinrent trop nombreux
pour leur territoire borné et peu fertile; la prudence, celle des
Lacédémoniens à Tarente, qui, par elle, se délivrèrent de citoyens
turbulents; une forte politique, les nombreuses colonies des
Romains[59], qui se montraient doublement habiles en cédant à leurs
colons une portion des terres conquises, et parce qu'ils apaisaient le
peuple, qui demandait sans cesse un nouveau partage, et parce qu'ils
faisaient ainsi, des mécontents mêmes, une garde sûre dans le pays
qu'ils avaient soumis; l'ardeur du pillage et la fureur guerrière
(bien plus que l'excès de population), les colonies ou plutôt les
irruptions des peuples du Nord[60] dans l'empire romain; une piété
romanesque et conquérante, celle des Européens[61] dans l'Asie.

  [54] Cécrops, Cadmus et Danaüs.

  [55] Didon.

  [56] Énée.

  [57] Syracuse.

  [58] Milet, Éphèse.

  [59] Grand nombre de petites colonies dans le pays latin; aucune
  ne devint célèbre.

  [60] Invasion des Huns, Goths, Vandales, Cimbres, etc.

  [61] Croisades.

Après la découverte de l'Amérique, on vit la folie, l'injustice, le
brigandage de particuliers altérés d'or, se jeter sur les premières
terres qu'ils rencontrèrent. Plus ils étaient avides, plus ils
s'isolaient; ils voulaient non pas cultiver, mais dévaster: ce
n'étaient pas encore là de véritables colonies. Quelques temps après,
des dissensions religieuses donnèrent naissance à des établissements
plus réguliers: ainsi les Puritains se réfugièrent au nord de
l'Amérique; les Catholiques d'Angleterre, dans le Maryland; les
Quakers, dans la Pensylvanie: d'où Smith conclut que ce ne fut point
la sagesse, mais plutôt les vices des gouvernements d'Europe, qui
peuplèrent le nouveau monde.

D'autres grands déplacements sont dus aussi à une politique
ombrageuse, ou à une politique faussement religieuse: ainsi l'Espagne
rejeta de son sein les Maures; la France, les Protestants; presque
tous les gouvernements, les Juifs; et partout on reconnut trop tard
l'erreur qui avait dicté ces déplorables conseils. On avait des
mécontents; on voulut en faire des ennemis: ils pouvaient servir leur
pays; on les força de lui nuire.

Cette longue expérience ne doit pas être perdue pour nous. L'art de
mettre les hommes à leur place est le premier, peut-être, dans la
science du gouvernement: mais celui de trouver la place des mécontents
est, à coup sûr, le plus difficile; et, présenter à leur imagination
des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées
et leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté
sociale.

Dans le développement des motifs qui ont déterminé l'établissement
d'un très-grand nombre de colonies anciennes, on remarque aisément
qu'alors même qu'elles étaient indispensables, elles furent
volontaires; qu'elles étaient présentées par les gouvernements comme
un appât, non comme une peine: on y voit surtout dominer cette idée,
que les États politiques devaient tenir en réserve des moyens de
placer utilement hors de leur enceinte cette surabondance de citoyens
qui, de temps en temps, menaçaient la tranquillité. Ce besoin, au
reste, était fondé sur une origine vicieuse: c'était, ou une première
loi agraire qui suscitait de menaçantes réclamations qu'il fallait
calmer, ou une constitution trop exclusive qui, faite pour une classe,
faisait craindre la trop grande population des autres.

C'est en nous emparant de ce qu'ont de plus pur ces vues des anciens,
et en nous défendant de l'application qu'en ont faite la plupart des
peuples modernes, qu'il convient, je pense, de s'occuper, dès les
premiers jours de la paix, de ce genre d'établissements, qui, bien
conçus et bien exécutés, peuvent être, après tant d'agitations, la
source des plus précieux avantages.

Et combien de Français doivent embrasser avec joie cette idée! combien
en est-il chez qui, ne fût-ce que pour quelques instants, un ciel
nouveau est devenu un besoin! et ceux qui, restés seuls, ont perdu,
sous le fer des assassins, tout ce qui embellissait pour eux la terre
natale; et ceux pour qui elle est devenue inféconde, et ceux qui n'y
trouvent que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des
remords; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à placer l'espérance
là où ils éprouvèrent le malheur; et cette multitude de malades
politiques, ces caractères inflexibles qu'aucun revers ne peut plier,
ces imaginations ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène, ces esprits
fascinés qu'aucun événement ne désenchante; et ceux qui se trouvent
toujours trop resserrés dans leur propre pays; et les spéculateurs
avides, et les spéculateurs aventureux; et les hommes qui brûlent
d'attacher leur nom à des découvertes, à des fondations de villes, à
des civilisations; tel pour qui la France constituée est encore trop
agitée, tel pour qui elle est trop calme; ceux enfin qui ne peuvent se
faire à des égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune
dépendance.

Et qu'on ne croie pas que tant d'éléments divers et opposés ne peuvent
se réunir. N'avons-nous pas vu dans ces dernières années, depuis qu'il
y a des opinions politiques en France, des hommes de tous les partis
s'embarquer ensemble, pour aller courir les mêmes hasards sur les
bords inhabités du Scioto? ignore-t-on l'empire qu'exercent sur les
âmes les plus irritables, le temps, l'espace, une terre nouvelle, des
habitudes à commencer, des obstacles communs à vaincre, la nécessité
de s'entr'aider remplaçant le désir de se nuire, le travail qui
adoucit l'âme, et l'espérance qui la console, et la douceur de
s'entretenir du pays qu'on a quitté, celle même de s'en plaindre? etc.

Non, il n'est pas si facile qu'on pense de haïr toujours: ce sentiment
ne demande souvent qu'un prétexte pour s'évanouir; il ne résiste
jamais à tant de causes agissant à la fois pour l'éteindre.

Tenons donc pour indubitable que ces discordances d'opinions, aussi
bien que celles de caractères, ne forment point obstacle à de
nouvelles colonies, et se perdront toutes dans un intérêt commun, si
l'on sait mettre à profit les erreurs et les préjugés qui ont flétri
jusqu'à ce jour les nombreuses tentatives de ce genre.

Il n'entre point dans le plan de ce mémoire de présenter tous les
détails d'un établissement colonial, mon but n'étant que d'éveiller
l'attention publique, et d'appeler sur ce sujet des méditations plus
approfondies et les connaissances de tous ceux qui ont des localités à
présenter.

Toutefois je ne m'interdirai point d'énoncer quelques-uns des
principes les plus simples, sur lesquels ces établissements doivent
être fondés; j'ai besoin de me rassurer moi-même contre la crainte de
voir renouveler des essais désastreux. Je pense qu'on sentira le
besoin de s'établir dans des pays chauds, parce que ce sont les seuls
qui donnent des avances à ceux qui y apportent de l'industrie; dans
des lieux productifs de ce qui nous manque et désireux de ce que nous
avons, car c'est là le premier lien des métropoles et des colonies. On
s'occupera, sans doute, à faire ces établissements vastes, pour que
hommes et projets y soient à l'aise; variés, pour que chacun y trouve
la place et le travail qui lui conviennent. On saura, surtout, qu'on
ne laisse pas s'embarquer inconsidérément une multitude d'hommes à la
fois, avant qu'on ait pourvu aux besoins indispensables à un premier
établissement; et l'on se rappellera que c'est par la plus inepte des
imprévoyances que les expéditions du Mississipi en 1719, et de Cayenne
en 1763, ont dévoré tant de milliers de Français.

Jusqu'à présent, les gouvernements se sont fait une espèce de principe
de politique de n'envoyer, pour fonder leurs colonies, que des
individus sans industrie, sans capitaux et sans mœurs. C'est le
principe absolument contraire qu'il faut adopter; car le vice,
l'ignorance et la misère ne peuvent rien fonder: ils ne savent que
détruire.

Souvent on a fait servir les colonies de moyens de punition; et l'on a
confondu imprudemment celles qui pourraient servir à cette
destination, et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la
richesse de la métropole. Il faut séparer avec soin ces deux genres
d'établissements: qu'ils n'aient rien de commun dans leur origine,
comme ils n'ont rien de semblable dans leur destination; car
l'impression qui résulte d'une origine flétrie a des effets que
plusieurs générations suffisent à peine pour effacer.

Mais quels seront les liens entre ces colonies nouvelles et la France?
L'histoire offre des résultats frappants pour décider la question. Les
colonies grecques étaient indépendantes; elles prospérèrent au plus
haut point. Celles de Rome furent toujours gouvernées; leurs progrès
furent presque nuls, et leurs noms nous sont à peine connus. La
solution est encore aujourd'hui là, malgré la différence des temps et
des intérêts. Je sais qu'il est difficile de convaincre des
gouvernements qui ne savent pas sortir de l'habitude, qu'ils
retireront le prix de leurs avances et de leur protection sans
recourir à des lois de contraintes: mais il est certain que l'intérêt
bien entendu de deux pays est le lien vrai qui doit les unir; et ce
lien est bien fort lorsqu'il y a aussi origine commune: il se conserve
même lorsque la force des armes a déplacé les relations. C'est ce
qu'on aperçoit visiblement dans la Louisiane, restée française quoique
sous la domination espagnole depuis plus de trente ans; dans le
Canada, quoique au pouvoir des Anglais depuis le même nombre
d'années: les colons de ces deux pays ont été Français; ils le sont
encore, et une tendance manifeste les porte toujours vers nous. C'est
donc sur la connaissance anticipée des intérêts réciproques, fortifiés
par ce lien si puissant d'origine commune, que l'établissement doit
être formé, et sur la force de cet intérêt qu'il faut compter pour en
recueillir les avantages. A une grande distance, tout autre rapport
devient, avec le temps, illusoire, ou est plus dispendieux que
productif: ainsi, point de domination, point de monopole; toujours la
force qui protége, jamais celle qui s'empare; justice, bienveillance;
voilà les vrais calculs pour les États comme pour les individus; voilà
la source d'une prospérité réciproque. L'expérience et le raisonnement
s'unissent enfin pour repousser ces doctrines pusillanimes qui
supposent une _perte_ partout où il s'est fait un _gain_. Les
principes vrais du commerce sont l'opposé de ces préjugés: ils
promettent à tous les peuples des avantages mutuels, et ils les
invitent à s'enrichir tous à la fois par l'échange de leurs
productions, par des communications libres et amicales, et par les
arts utiles de la paix.

Du reste, les pays propres à recevoir nos colonies sont en assez grand
nombre; plusieurs rempliraient parfaitement nos vues.

En nous plaçant dans la supposition où nos îles d'Amérique
s'épuiseraient, ou même nous échapperaient, quelques établissements le
long de la côte d'Afrique, ou plutôt dans les îles qui l'avoisinent,
seraient faciles et convenables. Un auteur recommandable par les vues
qui se manifestent dans ses ouvrages, tous inspirés par l'amour du
bien public, le citoyen Montlinot, dans un très-bon mémoire qu'il
vient de publier, indique le long de cette côte un archipel d'îles
dont plusieurs, quoique fertiles, sont inhabitées et à notre
disposition.

M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus
d'avenir dans l'esprit, qui déjà, en 1769, prévoyait la séparation de
l'Amérique de l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne,
cherchait dès cette époque à préparer par des négociations la cession
de l'Égypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer par les
mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies
américaines le jour où elles nous échapperaient. C'est dans le même
esprit que le gouvernement anglais encourage avec tant de succès la
culture du sucre au Bengale; qu'il avait, avant la guerre, commencé
un établissement à Sierra Leona, et qu'il en préparait un autre à
Boulam. Il est d'ailleurs une vérité qu'il ne faut pas chercher à se
taire: la question si indiscrètement traitée sur la liberté des noirs,
quel que soit le remède que la sagesse apporta aux malheurs qui en ont
été la suite, introduira, tôt ou tard, un nouveau système dans la
culture des denrées coloniales: il est politique d'aller au-devant de
ces grands changements; et la première idée qui s'offre à l'esprit,
celle qui amène le plus de suppositions favorables paraît être
d'essayer cette culture aux lieux mêmes où naît le cultivateur.

Je viens à peine de marquer quelques positions; il en est d'autres que
je pourrais indiquer également: mais, ici surtout, trop annoncer ce
qu'on veut faire est le moyen de ne le faire pas. C'est d'ailleurs aux
hommes qui ont le plus et le mieux voyagé, à ceux qui ont porté dans
leurs recherches cet amour éclairé et infatigable de leur pays; c'est
à notre Bougainville, qui a eu la gloire de découvrir ce qu'il a été
encore glorieux pour les plus illustres navigateurs de l'Angleterre de
parcourir après lui; c'est à Fleurieu, qui a si parfaitement observé
tout ce qu'il a vu, et si bien éclairé du jour d'une savante critique
les observations des autres; c'est à de tels hommes à dire au
gouvernement, lorsqu'ils seront interrogés par lui, quels sont les
lieux où une terre neuve, un climat facilement salubre, un sol fécond
et des rapports marqués par la nature, appellent notre industrie et
nous promettent de riches avantages pour le jour du moins où nous
saurons n'y porter que des lumières et du travail.

De tout ce qui vient d'être exposé, il suit que tout presse de
s'occuper de nouvelles colonies: l'exemple des peuples les plus sages,
qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité; le besoin de
préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous
trouver en arrière des événements; la convenance de placer la culture
de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs; la
nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels,
bien plus faciles, sans doute, dans des établissements nouveaux que
dans les anciens; l'avantage de ne point nous laisser prévenir par une
nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en
ce genre est une conquête; l'opinion des hommes éclairés qui ont porté
leur attention et leurs recherches sur cet objet; enfin la douceur de
pouvoir attacher à ses entreprises tant d'hommes agités qui ont besoin
de projets, tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'espérance.

      *       *       *       *       *


   _Mémoires sur les relations commerciales des États Unis avec
   l'Angleterre, par le_ CITOYEN TALLEYRAND. _Lu le_ 15 _germinal,
   an V._

Il n'est pas de science plus avide de faits que l'économie politique.
L'art de les recueillir, de les ordonner, de les juger la constitue
presque tout entière; et, sous ce point de vue, elle a peut-être plus
à attendre de l'observation que du génie; car, arrive le moment où il
faut tout éprouver, sous peine de ne rien savoir; et c'est alors que
les faits deviennent les vérificateurs de la science, après en avoir
été les matériaux.

Toutefois il faut se garder de cette manie qui voudrait toujours
recommencer les expériences, et ne jamais rien croire, pour avoir le
droit de tout ignorer; mais on ne doit pas moins repousser cette
témérité qui, dédaignant tout ce qui est positif, trouve plus commode
de deviner que de voir.

Que faut-il donc? Unir sans cesse les produits de l'observation à ceux
de la pensée; admettre, sans doute, les résultats que donnent certains
faits généraux bien constants, bien d'accord, et vus tout entiers;
mais en même temps, savoir appeler, dans les nouvelles questions et
même dans les profondeurs de quelques-unes des anciennes, le secours
de faits nouveaux ou nouvellement observés. Il faut se défendre des
premiers aperçus, ces axiomes de la paresse et de l'ignorance; et
enfin se défier beaucoup de ces principes ambitieux qui veulent tout
embrasser; ou plutôt, corrigeant l'acception d'un mot dont on a tant
abusé, n'appeler du nom de principe que l'idée première dans l'ordre
du raisonnement, et non l'idée générale; que ce qui précède, non ce
qui domine.

Plein de ces vérités auxquelles tout nous ramène, j'ai cru pouvoir
présenter à la classe de l'Institut à laquelle j'ai l'honneur
d'appartenir quelques observations que j'ai été à portée de faire en
Amérique, et dont les conséquences m'ont plus d'une fois étonné.

Je me suis persuadé que quelques-unes de ces observations, vérifiées
sur toute l'étendue d'un pays longtemps encore nouveau, pourraient
être apportées au dépôt de l'économie politique, et y être reçues avec
l'intérêt qu'on accorde en histoire naturelle à la plus simple des
productions ramassée par un voyageur sur sa route.

Malheureusement, l'esprit de système est dans les sciences ce que
l'esprit de parti est dans les sociétés: il trouve les moyens d'abuser
même des faits; car il les dénature, ou il en détourne les
conséquences; raison de plus, non pour les dédaigner, mais pour
apprendre à bien connaître et ce qu'ils sont et ce qu'ils prouvent.

On dit proverbialement qu'il ne faut pas disputer sur les faits. Si ce
proverbe parvient un jour à être vrai, il restera bien peu de disputes
parmi les hommes.

Un fait remarquable dans l'histoire des relations commerciales, et que
j'ai été à portée de bien voir, m'a fait connaître particulièrement
jusqu'à quel point il importe d'être observateur attentif de ce qui
est, alors qu'on s'occupe de ce qui sera et de ce qui doit être. Ce
fait est l'activité toujours croissante des relations de commerce
entre les États-Unis et l'Angleterre; activité qui, par ses causes et
ses résultats, n'appartient pas moins à l'économie politique qu'à
l'histoire philosophique des nations.

Lorsque, après cette lutte sanglante, lutte où les Français
défendirent si bien la cause de leurs nouveaux alliés, les États-Unis
de l'Amérique se furent affranchis de la domination anglaise, toutes
les raisons semblaient se réunir pour persuader que les liens de
commerce qui unissaient naguère ces deux portions d'un même peuple
allaient se rompre, et que d'autres liens devaient se former: le
souvenir des oppressions qui avaient pesé sur les Américains; l'image
plus récente des maux produits par une guerre de sept ans;
l'humiliation de dépendre de nouveau, par leurs besoins, d'un pays qui
avait voulu les asservir; tous les titres militaires subsistant dans
chaque famille américaine pour y perpétuer la défiance et la haine
envers la Grande-Bretagne.

Que si l'on ajoute ce sentiment si naturel qui devait porter les
Américains à s'attacher par la confiance aux Français, leurs frères
d'armes et leurs libérateurs; si l'on observe que ce sentiment s'était
manifesté avec force lorsque la guerre se déclara entre l'Angleterre
et la France; qu'à cette époque les discours du peuple américain, la
grande majorité des papiers publics, les actes mêmes du gouvernement,
semblaient découvrir une forte inclination pour la nation française et
une aversion non moins forte pour le nom anglais; toutes ces raisons
si puissantes de leur réunion doivent entraîner vers ce résultat, que
le commerce américain était pour jamais détourné de son cours, ou que,
s'il inclinait du côté de l'Angleterre, il faudrait bien peu d'efforts
pour l'attirer entièrement vers nous; dès lors de nouvelles inductions
sur la nature des rapports entre la métropole et les colonies, sur
l'empire des goûts et des habitudes, sur les causes les plus
déterminantes de la prospérité du commerce, sur la direction qu'il
peut recevoir des causes morales combinées avec l'intérêt, et, en
dernière analyse, beaucoup d'erreurs économiques.

L'observation, et une observation bien suivie, peut seule prévenir ces
erreurs.

Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant que dans
la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise; que son
ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même gagné de l'activité, au
lieu d'en perdre, depuis l'époque de l'indépendance des États-Unis, et
que, par conséquent, l'indépendance, loin d'être funeste à
l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.

Un fait inattaquable le démontre. L'Amérique consomme annuellement
plus de trois millions sterling de marchandises anglaises; il y a
quinze ans elle n'en consommait pas la moitié; ainsi, pour
l'Angleterre, accroissement d'exportation d'objets manufacturés et, de
plus, exemption des frais de gouvernement. Un tel fait, inscrit dans
les registres de la douane, ne peut être contesté; mais, on l'a déjà
dit, il n'est point de fait dont on n'abuse. Si l'on regardait
celui-ci comme une suite nécessaire de toute rupture des colonies,
même des colonies à sucre, avec la métropole, on se tromperait
étrangement. Si, d'autre part, on voulait croire qu'il tient
uniquement à des causes passagères, et qu'il est facile d'obtenir un
résultat opposé, on ne se tromperait pas moins. Pour échapper à l'une
et l'autre erreur, il ne s'agit que de bien connaître et de bien
développer les causes du fait.

Il faut se hâter de le dire, la conduite irréfléchie de l'ancien
gouvernement de France a, plus qu'on ne pense, préparé ce résultat
favorable à l'Angleterre. Si, après la paix qui assura l'indépendance
de l'Amérique, la France eût senti tout le prix de sa position, elle
eût cherché à multiplier les relations qui pendant la guerre s'étaient
heureusement établies entre elle et ses alliés, et qui s'étaient
interrompues avec la Grande-Bretagne: alors, les anciennes habitudes
étant presque oubliées, on eût pu du moins lutter avec quelque
avantage contre tout ce qui pouvait les rappeler. Mais que fit la
France à cette époque? Elle craignit que ces mêmes principes
d'indépendance qu'elle avait protégés de ses armes chez les Américains
ne s'introduisissent chez elle, et à la paix elle discontinua et
découragea toutes relations avec eux. Que fit l'Angleterre? Elle
oublia ses ressentiments, et rouvrit promptement ses anciennes
communications, qu'elle rendit plus actives encore. Dès lors, il fut
décidé que l'Amérique servirait les intérêts de l'Angleterre. Que
faut-il en effet pour cela? Qu'elle le veuille et qu'elle le puisse.
Or, volonté et pouvoir se trouvent réunis ici.

Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt. Il
paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les
Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais il ne
faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple
dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que
chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes: or,
toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.

L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop
méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux
pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l'un à
l'autre et se reconnaître; ils se croiront mutuellement chez eux quand
ils voyageront l'un chez l'autre; ils échangeront avec un plaisir
réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de
leurs intérêts, tandis qu'une barrière insurmontable est élevée entre
les peuples de différent langage, qui ne peuvent prononcer un mot
sans s'avertir qu'ils n'appartiennent pas à la même patrie, entre qui
toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une
jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement, et
pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués de
leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules.
Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas
trouvé un seul Anglais qui ne se trouvât Américain, pas un seul
Français qui ne se trouvât étranger.

Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la
constitution, soit dans l'union fédérale, soit dans les États séparés,
sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands linéaments
de la constitution anglaise. Sur quoi repose aujourd'hui la liberté
individuelle en Amérique? Sur les mêmes fondements que la liberté
anglaise. Sur l'_habeas corpus_ et sur le jugement par jurés. Assistez
aux séances du congrès, à celle des législatures particulières; suivez
les discussions qui préparent les lois nationales: où prend-on ses
citations, ses analogies, ses exemples? Dans les lois anglaises, dans
les coutumes de la Grande-Bretagne, dans les règlements du Parlement.
Entrez dans les cours de justice: quelles autorités invoque-t-on? Les
statuts, les jugements, les décisions des cours anglaises. Certes, si
de tels hommes n'ont pas une tendance vers la Grande-Bretagne, il faut
renoncer à connaître l'influence des lois sur les hommes et nier les
modifications qu'ils reçoivent de tout ce qui les entoure. Inutilement
les noms de république et de monarchie semblent placer entre les deux
gouvernements des distinctions qu'il n'est pas permis de confondre: il
est clair pour tout homme qui va au fond des idées que, dans la
constitution représentative de l'Angleterre, il y a de la république,
comme il y a de la monarchie dans le pouvoir exécutif des Américains.
Cela a été vrai surtout aussi longtemps qu'a duré la présidence du
général Washington; car la force d'opinion attachée à sa personne dans
toute l'Amérique représente facilement l'espèce de pouvoir magique que
les publicistes attribuent aux monarchies.

La partie de la nation américaine chez qui l'on devrait rencontrer le
moins de préjugés, les hommes qui réunissent l'aisance et
l'instruction, ceux qui ont été les moteurs de la révolution, et qui,
en soufflant dans l'âme du peuple la haine contre les Anglais,
auraient dû, il semble, s'en pénétrer pour toujours; ceux-là même sont
insensiblement ramenés vers l'Angleterre par différents motifs.
Plusieurs ont été élevés en Europe; et, à cette époque, l'Europe des
Américains n'était que l'Angleterre. Ils n'ont guère d'idées
comparatives de grandeur, de puissance, d'élévation, que celles qui
leur sont fournies par les objets tirés de l'Angleterre; et, surpris
eux-mêmes de la hardiesse du pas qu'ils ont fait en se séparant, ils
sont ramenés à une sorte de respect pour elle par tous leurs
mouvements involontaires. Ils ne peuvent pas se dissimuler que, sans
la France, ils n'auraient pas réussi à secouer le joug de
l'Angleterre; mais, malheureusement, ils pensent que les services des
nations ne sont que des calculs et non de l'attachement; ils disent
même que l'ancien gouvernement de France, alors qu'il fit des
sacrifices en leur faveur, agit bien plus pour leur indépendance que
pour leur liberté; qu'après les avoir aidés à se séparer de
l'Angleterre, il travailla sourdement à les tenir désunis entre eux,
pour qu'ils se trouvassent émancipés sans avoir ni sagesse pour se
conduire, ni force pour se protéger.

Ainsi les inclinations, ou, si l'on veut, les habitudes, ramènent sans
cesse les Américains vers l'Angleterre; l'intérêt, bien plus encore;
car la grande affaire, dans un pays nouveau, est incontestablement
d'accroître sa fortune. La preuve d'une telle disposition générale s'y
manifeste de toutes parts: on la trouve avec évidence dans la manière
dont on y traite tout le reste. Les pratiques religieuses elles-mêmes
s'en ressentent extrêmement. A cet égard, voici ce que j'ai vu; la
liaison avec mon sujet ne tardera pas à se faire sentir.

On sait que la religion a conservé en Angleterre un puissant empire
sur les esprits; que la philosophie même la plus indépendante n'a osé
s'y déprendre entièrement des idées religieuses; que depuis Luther
toutes les sectes y ont pénétré, que toutes s'y sont maintenues, que
plusieurs y ont pris naissance. On sait la part qu'elles ont eue dans
les grandes mutations politiques; enfin, que toutes se sont
transplantées en Amérique, et que quelques-uns des États leur doivent
leur origine.

On pourrait croire d'abord, qu'après leur transmigration ces sectes
sont ce qu'elles étaient auparavant, et en conclure qu'elles
pourraient aussi agiter l'Amérique. Quelle n'est pas la surprise du
voyageur lorsqu'il les voit coexister toutes dans ce calme parfait qui
semble à jamais inaltérable; lorsqu'en une même maison le père, la
mère, les enfants, suivent chacun paisiblement et sans opposition
celui des cultes que chacun préfère! J'ai été plus d'une fois témoin
de ce spectacle, auquel rien de ce que j'avais vu en Europe n'avait pu
me préparer. Dans les jours consacrés à la religion, tous les
individus d'une même famille sortaient ensemble, allaient chacun
auprès du ministre de son culte, et rentraient ensuite pour s'occuper
des mêmes intérêts domestiques. Cette diversité d'opinions n'en
apportait aucune dans leurs sentiments et dans leurs autres habitudes:
point de disputes, pas même de question à cet égard. La religion y
semblait être un secret individuel que personne ne se croyait le droit
d'interroger ni de pénétrer. Aussi, lorsque de quelque contrée de
l'Europe il arrive en Amérique un sectaire ambitieux, jaloux de faire
triompher sa doctrine en échauffant les esprits, loin de trouver,
comme partout ailleurs, des hommes disposés à s'engager sous sa
bannière, à peine même est-il aperçu de ses voisins, son enthousiasme
n'attire ni n'émeut, il n'inspire ni haine, ni curiosité; chacun enfin
reste avec sa religion et continue ses affaires[62].

  [62] Dans un temps de factions politiques, cela cesserait d'être
  exact; car alors chaque secte voudrait nécessairement être
  l'auxiliaire de tel ou tel parti, comme on l'a déjà vu; mais ces
  factions une fois calmées, la religion deviendrait à l'instant
  dans les États-Unis ce qu'elle y est aujourd'hui; ce qui veut
  dire, en résultat, qu'elle n'y a point de fanatisme pour son
  propre compte, et c'est déjà beaucoup.--(_Note du citoyen
  Talleyrand, au mois de ventôse an VII._)

Une telle impassibilité, que ne peut ébranler le fougueux
prosélytisme, et qu'il ne s'agit point ici de juger, mais d'expliquer,
a indubitablement pour cause immédiate la liberté et surtout l'égalité
des cultes. En Amérique, aucun n'est proscrit, aucun n'est ordonné,
dès lors point d'agitations religieuses. Mais cette égalité parfaite a
elle-même un principe: c'est que la religion, quoiqu'elle y soit
partout un sentiment vrai, y est surtout un sentiment d'habitude:
toutes les ardeurs du moment s'y portent vers les moyens d'accroître
promptement son bien-être; et voilà en résultat la grande cause du
calme parfait des Américains pour tout ce qui n'est pas, dans cet
ordre d'idées, ou moyen ou obstacle.

Remarquons, de plus, que les Américains des villes, naguère colons et
dès lors accoutumés à se regarder là comme étrangers, ont dû
naturellement tourner leur activité vers les spéculations
commerciales, et subordonner à ces spéculations les travaux mêmes de
l'agriculture, par laquelle cependant elles doivent s'alimenter. Or,
une telle préférence, qui suppose d'abord un désir impatient de faire
fortune, ne tarde pas à accroître ce désir: car le commerce, qui étend
les rapports de l'homme à l'homme, multiplie nécessairement ses
besoins; et l'agriculture, qui le circonscrit dans la famille,
nécessairement aussi les réduit.

L'Amérique, dont la population est actuellement de plus de quatre
millions d'habitants et augmente très-rapidement, est dans l'enfance
des manufactures; quelques forges, quelques verreries, des tanneries,
et un assez grand nombre de petites et imparfaites fabriques de
casimir, de tricot grossier et de coton dans quelques endroits,
servent mieux à attester l'impuissance des efforts faits jusqu'à ce
jour, qu'à fournir au pays les articles manufacturés de sa
consommation journalière. Il en résulte qu'elle a besoin de recevoir
de l'Europe, non-seulement une grande partie de ce qu'elle consomme
intérieurement, mais aussi une grande partie de ce qu'elle emploie
pour son commerce extérieur. Or, tous ces objets sont fournis à
l'Amérique si complétement par l'Angleterre, qu'on a lieu de douter
si, dans les temps de la plus sévère prohibition, l'Angleterre
jouissait plus exclusivement de ce privilége avec ce qui était alors
ses colonies, qu'elle n'en jouit actuellement avec les États-Unis
indépendants.

Les causes de ce monopole volontaire sont, au reste, faciles à
assigner: l'immensité de fabrication qui sort des manufactures
anglaises, la division du travail, à la fois principe et conséquence
de cette grande fabrication, et particulièrement l'ingénieux emploi
des forces mécaniques adaptées aux différents procédés des
manufactures, ont donné moyen aux manufacturiers anglais de baisser le
prix de tous les articles d'un usage journalier au-dessous de celui
auquel les autres nations ont pu le livrer jusqu'à ce jour. De plus,
les grands capitaux des négociants anglais leur permettent d'accorder
des crédits plus longs qu'aucun négociant d'aucune autre nation ne le
pourrait faire: ces crédits sont au moins d'un an, et souvent de plus.
Il en résulte que le négociant américain qui tire ses marchandises
d'Angleterre, n'emploie presque aucun capital à lui dans le commerce,
et le fait presque tout entier sur les capitaux anglais. C'est donc
réellement l'Angleterre qui fait le commerce de consommation de
l'Amérique.

Sans doute que le négociant anglais doit, de manière ou d'autre,
charger ses comptes de vente de l'intérêt de ses fonds dont il accorde
un si long usage; mais, comme les demandes se succèdent et
s'augmentent, chaque année, il s'établit une balance de payements
réguliers et de crédits nouveaux qui ne laisse en souffrance qu'un
premier déboursé, dont l'intérêt est à répartir sur les factures
suivantes en même temps que sur les premières. Cette première dette
établit, comme on voit, un lien difficile à rompre des deux côtés
entre le correspondant anglais et l'Américain. Le premier craint, s'il
arrêtait ses envois, de renverser un débiteur dont la prospérité est
la seule garantie de ses avances: l'Américain craint de son côté de
quitter un fournisseur avec lequel il y a trop d'anciens comptes à
régler. Entre ces intérêts réciproques et cimentés par de longues
habitudes, il est à peu près impossible à une nation tierce
d'intervenir. Aussi la France est-elle réduite avec l'Amérique à
quelques fournitures de denrées particulières à son sol; mais elle
n'entre point en concurrence avec l'Angleterre sur la vente des objets
manufacturés, qu'elle ne pourrait établir en Amérique ni à si bon
compte, ni à si long terme de crédit.

Si l'on voulait objecter qu'il s'est fait pendant notre révolution de
nombreuses exportations de marchandises françaises en Amérique, la
réponse serait bien facile. De telles exportations n'ont rien de
commun avec un commerce régulier; c'est la spéculation précipitée de
ceux qui, épouvantés des réquisitions, du maximum et de tous les
désastres révolutionnaires, ont préféré une perte quelconque sur leurs
marchandises vendues en Amérique, au risque ou plutôt à la certitude
d'une perte plus grande s'ils les laissaient en France; c'est
l'empressement tumultueux de gens qui déménagent dans un incendie et
pour qui tout abri est bon, et non l'importation judicieuse de
négociants qui ont fait un calcul et qui le réalisent. Du reste, ces
objets se sont mal vendus, et les Américains ont préféré de beaucoup
les marchandises anglaises: ce qui fournit un argument de plus pour
l'Angleterre dans la balance des intérêts américains.

Ainsi le marchand américain est lié à l'Angleterre, non-seulement par
la nature de ses transactions, par le besoin du crédit qu'il y
obtient, par le poids du crédit qu'il y a obtenu, mais encore par la
loi qui lui impose irrésistiblement le goût du consommateur; ces liens
sont si réels, et il en résulte des rapports commerciaux si constants
entre les deux pays, que l'Amérique n'a d'échange véritable qu'avec
l'Angleterre; en sorte que presque toutes les lettres de change que
les Américains tirent sur ce continent sont payables à Londres.

Gardons-nous cependant, en considérant ainsi les Américains sous un
seul point de vue, de les juger individuellement avec trop de
sévérité; comme particuliers, on peut trouver en eux le germe de
toutes les qualités sociales; mais comme peuple nouvellement constitué
et formé d'éléments divers, leur caractère national n'est pas encore
décidé. Ils restent Anglais, sans doute par d'anciennes habitudes,
mais peut-être aussi parce qu'ils n'ont pas eu le temps d'être
entièrement Américains. On a observé que leur climat n'était pas fait;
leur caractère ne l'est pas davantage.

Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands, de
Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indigènes; ces bourgades
lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contrées
incultes, traversées plutôt qu'habitées par des hommes qui ne sont
d'aucun pays: quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces
disparités? C'est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant
d'une ville principale où l'état social est perfectionné, traverse
successivement tous les degrés de civilisation et d'industrie qui vont
toujours en s'affaiblissant, jusqu'à ce qu'il arrive en très-peu de
jours à la cabane informe et grossière construite de troncs d'arbres
nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique
et vivante de l'origine des peuples et des États: on part de
l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples;
à chaque journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que
nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; et il semble
que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit
humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination, si l'on
se plaît à retrouver dans la succession de l'espace ce qui semble
n'appartenir qu'à la succession des temps, il faut se résoudre à ne
voir que très-peu de liens sociaux, nul caractère commun, parmi des
hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.

Dans plusieurs cantons, la mer et les bois en ont fait des pêcheurs ou
des bûcherons; or, de tels hommes n'ont point, à proprement parler, de
patrie, et leur morale sociale se réduit à bien peu de chose. On a dit
depuis longtemps que l'homme est disciple de ce qui l'entoure, et cela
est vrai: celui qui n'a autour de lui que des déserts, ne peut donc
recevoir des leçons que de ce qu'il fait pour vivre. L'idée du besoin
que les hommes ont les uns des autres n'existe pas en lui; et c'est
uniquement en décomposant le métier qu'il exerce, qu'on trouve le
principe de ses affections et de toute sa moralité.

Le bûcheron américain ne s'intéresse à rien; toute idée sensible est
loin de lui: ces branches si élégamment jetées par la nature, un beau
feuillage, une couleur vive qui anime une partie de bois, un vert plus
fort qui en assombrit un autre, tout cela n'est rien; il n'a de
souvenir à placer nulle part: c'est la quantité de coups de hache
qu'il faut qu'il donne pour abattre un arbre, qui est son unique idée.
Il n'a point planté; il n'en sait point les plaisirs. L'arbre qu'il
planterait n'est bon à rien pour lui, car jamais il ne le verra assez
fort pour qu'il puisse l'abattre: c'est détruire qui le fait vivre; on
détruit partout: aussi tout lieu lui est bon; il ne tient pas au champ
où il a placé son travail, parce que son travail n'est que de la
fatigue, et qu'aucune idée douce n'y est jointe. Ce qui sort de ses
mains ne passe point par toutes les croissances si attachantes pour le
cultivateur; il ne suit pas la destinée de ses productions; il ne
connaît pas le plaisir des nouveaux essais; et si en s'en allant il
n'oublie pas sa hache, il ne laisse pas de regrets là où il a vécu des
années.

Le pêcheur américain reçoit de sa profession une âme à peu près aussi
insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la
société à laquelle on croit qu'il appartient. Ce serait un préjugé de
penser qu'il en est un membre fort utile; car il ne faut pas comparer
ces pêcheurs-là à ceux d'Europe, et croire que c'est comme en Europe
le moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et
robustes: en Amérique, j'en excepte les habitants de Nantuket qui
pêchent la baleine, la pêche est un métier de paresseux. Deux lieues
de la côte, quand ils n'ont pas de mauvais temps à craindre, un mille
quand le temps est incertain, voilà le courage qu'ils montrent; et la
ligne est le seul harpon qu'ils sachent manier: ainsi leur science
n'est qu'une bien petite ruse; et leur action, qui consiste à avoir un
bras pendant à bord d'un bateau, ressemble bien à de la fainéantise.
Ils n'aiment aucun lieu; et ne connaissent la terre que par une
mauvaise maison qu'ils habitent; c'est la mer qui leur donne leur
nourriture; aussi quelques morues de plus ou de moins déterminent leur
patrie. Si le nombre leur paraît diminuer à tel endroit, ils s'en
vont, et cherchent une autre patrie où il y ait quelques morues de
plus. Lorsque quelques écrivains politiques ont dit que la pêche était
une sorte d'agriculture, ils ont dit une chose qui a l'air brillant,
mais qui n'a pas de vérité. Toutes les qualités, toutes les vertus qui
sont attachées à l'agriculture, manquent à l'homme qui se livre à la
pêche. L'agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce
mot; la pêche ne sait faire que des cosmopolites.

Je viens de m'arrêter trop longtemps peut-être à tracer la peinture de
ces mœurs; elle peut sembler étrangère à ce mémoire, et pourtant elle
en complète l'objet, car j'avais à prouver que ce n'est pas seulement
par les raisons d'origine, de langage et d'intérêt que les Américains
se retrouvent si souvent Anglais (observation qui s'applique plus
particulièrement aux habitants des villes). En portant mes regards sur
ces peuplades errantes dans les bois, sur le bord des mers et le long
des rivières, mon observation générale se fortifiait à leur égard de
cette indolence, de ce défaut de caractère à soi, qui rend cette
classe d'Américains plus facile à recevoir et à conserver l'impression
d'un caractère étranger. La dernière de ces causes doit sans doute
s'affaiblir et même disparaître, lorsque la population toujours
croissante aura pu, en fécondant tant de terres désertes, en
rapprocher les habitants; quant aux autres causes, elles ont des
racines si profondes, qu'il faudrait peut-être un établissement
français en Amérique pour lutter contre leur ascendant avec quelque
espoir de succès. Une telle vue politique n'est pas sans doute à
négliger, mais elle n'appartient pas à l'objet de ce mémoire.

J'ai établi que les Américains sont Anglais et par leurs habitudes et
par leurs besoins; je suis loin de vouloir en conclure que par leurs
inclinations ils soient restés sujets de la Grande-Bretagne. Tout, il
est vrai, les ramène vers l'Angleterre industrieuse, mais tout doit
les éloigner de l'Angleterre mère-patrie. Ils peuvent vouloir dépendre
de son commerce, dont ils se trouvent bien, sans consentir à dépendre
de son autorité, dont ils se sont très-mal trouvés. Ils n'ont pas
oublié ce que leur a coûté leur liberté, et ne seront pas assez
irréfléchis pour consentir à la perdre et à se laisser entraîner par
des ambitions individuelles. Ils n'ont plus, il est vrai,
l'enthousiasme qui détruit; mais ils ont le bon sens qui conserve. Ils
ne haïssent pas le gouvernement anglais; mais ce sera sans doute à
condition qu'il ne voudra pas être le leur. Surtout ils n'ont garde de
se haïr entre eux; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent
de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu[63]: en bons
calculateurs, ils ont trouvé que cela ne produisait rien de bon. Aussi
personne ne reproche à son voisin ce qu'il est; chacun cherche à le
tourner à son avantage: ce sont des voyageurs arrivés à bon port, et
qui croient au moins inutile de se demander sans cesse pourquoi l'on
s'est embarqué et pourquoi l'on a suivi telle route.

  [63] Cela était littéralement vrai lorsque ce mémoire a été lu à
  l'Institut. Si depuis ce moment des partis s'y sont formés de
  nouveau, s'il en est un qui travaille à remettre honteusement
  l'Amérique sous le joug de la Grande-Bretagne, cela confirmerait
  beaucoup trop ce que j'établis dans le cours de ce mémoire, que
  les Américains sont encore Anglais; mais tout porte à croire
  qu'un tel parti ne triomphera pas, que la sagesse du gouvernement
  français aura déconcerté ses espérances; et je n'aurai pas à
  rétracter le bien que je dis ici d'un peuple de qui je me plais à
  reconnaître qu'il n'est Anglais que par des habitudes qui ne
  touchent point à son indépendance politique, et non par le
  sentiment qui lui ferait regretter de l'avoir conquise.--(_Note
  du citoyen Talleyrand, au mois de ventôse an VII._)

Concluons. Pour parvenir à la preuve complète du fait que j'avais
avancé sur les relations des Américains avec la Grande-Bretagne, il a
fallu repousser les vraisemblances, écarter les analogies; donc, dans
les sciences positives surtout, il importe, sous peine de graves
erreurs, de se défendre de ce qui n'est que probable.

Ce fait lui-même bien connu pouvait conduire à de faux résultats; il
portait à croire que l'indépendance des colonies était un bien pour
les métropoles: mais en remontant à ses véritables causes, la
conséquence s'est resserrée. Maintenant on n'est plus en droit d'y
voir autre chose, si ce n'est que l'indépendance des États-Unis a été
utile à l'Angleterre, et qu'elle le serait à tous les États du
continent qui, d'une part, offriraient les mêmes avantages à des
colonies du même genre, et, de l'autre, seraient secondés par les
mêmes fautes de leurs voisins.

Le développement des causes de ce fait a amené beaucoup de
conséquences ultérieures.

En parcourant ces causes on a dû conclure successivement:

1º Que les premières années qui suivent la paix décident du système
commercial des États; et que s'ils ne savent pas saisir le moment pour
la tourner à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur
plus grande perte;

2º Que les habitudes commerciales sont plus difficiles à rompre qu'on
ne pense, et que l'intérêt rapproche en un jour et souvent pour jamais
ceux que les passions les plus ardentes avaient armés pendant
plusieurs années consécutives;

3º Que dans le calcul des rapports quelconques qui peuvent exister
entre les hommes, l'identité de langage est une donnée des plus
concluantes;

4º Que la liberté et surtout l'égalité des cultes est une des plus
fortes garanties de la tranquillité sociale; car là où les consciences
sont respectées, les autres droits ne peuvent manquer de l'être;

5º Que l'esprit de commerce, qui rend l'homme tolérant par
indifférence, tend aussi à le rendre personnel par avidité, et qu'un
peuple surtout dont la morale a été ébranlée par de longues
agitations, doit, par des institutions sages, être attiré vers
l'agriculture; car le commerce tient toujours en effervescence les
passions, et toujours l'agriculture les calme.

Enfin, qu'après une révolution qui a tout changé, il faut savoir
renoncer à ses haines si l'on ne veut renoncer pour jamais à son
bonheur.



TABLE DES MATIÈRES


  AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR                                           I


  PREMIÈRE PARTIE

  Du commencement de la Révolution jusqu'au rapport sur l'état du
  pays                                                                 1

  Différents types d'hommes.--M. de Talleyrand, homme
  politique.--Caractère du dix-huitième siècle qui l'avait formé.--Sa
  naissance, le caractère de sa personne, son entrée dans
  l'Église.--Causes de la révolution.--États généraux.--L'influence
  de Talleyrand sur le clergé; sur la décision relative aux
  instructions des membres de l'Assemblée et à la rédaction de la
  Déclaration des droits de l'homme.--Son courage dans les moments
  de danger.--Ses connaissances en matière de finance.--Ses
  propositions relatives aux biens de l'Église.--Discrédit où il
  tombe auprès du parti de la royauté.--Sa popularité auprès de
  l'Assemblée.--Il est chargé de résider ses manifestes à la
  nation.--Son projet sur l'uniformité des poids et mesures.


  DEUXIÈME PARTIE

  De la fête du 14 juillet à la fermeture de l'Assemblée nationale    71

  M. de Talleyrand bénit l'étendard de la France à la réjouissance
  du 14 juillet.--Détresse financière croissante.--Vues de M. de
  Talleyrand.--Constitution civile du clergé.--Conduite de M. de
  Talleyrand.--Il refuse l'évêché de Paris.--Lettre aux éditeurs du
  _Moniteur_.--Mort de Mirabeau.--Esquisse de sa carrière et de ses
  relations avec M. de Talleyrand, qui l'assiste à son lit de
  mort.--Comment il a probablement initié M. de Talleyrand aux
  intrigues de la cour.--Il laisse à M. de Talleyrand son discours
  projeté sur la loi de la succession, discours que M. de Talleyrand
  lut à l'Assemblée nationale.--M. de Talleyrand est suspendu de ses
  fonctions épiscopales et il quitte l'Église.--Fierté du
  roi.--Conduite et vues de M. de Talleyrand.--Il désire venir au
  secours du roi.--Folle conduite du parti de la cour.--Décret
  fatal de l'Assemblée nationale, défendant la réélection de ses
  membres.--Projet d'éducation de M. de Talleyrand.--l'Assemblée
  se sépare le 13 septembre 1791.--M. de Talleyrand va en
  Angleterre, en janvier 1791.


  TROISIÈME PARTIE

  De la fermeture de l'Assemblée nationale au Consulat               123

  M. de Talleyrand à Londres.--Ses manières et son extérieur.--Ses
  traits d'esprit.--Il visite l'Angleterre.--Lord Grenville
  refuse de discuter affaires avec lui.--Il va à Paris et en
  revient avec une lettre du roi.--L'état des affaires en
  France met obstacle au succès de toute mission en
  Angleterre.--Il arrive à Paris juste avant le 10 août.--Il
  s'échappe, et retourne en Angleterre, le 16 septembre
  1792.--Il écrit à lord Grenville, pour lui déclarer qu'il
  n'a aucune mission.--Il est expulsé le 28 janvier 1793.--Il
  va en Amérique.--Il attend jusqu'à la mort de Robespierre.--Il
  obtient alors la permission de retourner en France.--Chénier
  déclare qu'il était employé par le gouvernement provisoire
  en 1792, quand il avait dit à lord Grenville qu'il ne l'était
  pas.--Réception bienveillante.--Portrait du Directoire et de
  la société à cette époque.--Il est nommé secrétaire de
  l'Institut, et lit à cette assemblée deux mémoires
  remarquables.--Il est nommé ministre des affaires étrangères.--Il
  prend le parti de Barras contre les Assemblées.--Rupture des
  négociations de Lille.--Adresse aux agents diplomatiques.--Paix
  de Campo-Formio.--Bonaparte va en Égypte.--Les démocrates
  triomphent dans le Directoire.--M. de Talleyrand quitte le
  ministère, et publie une réponse aux accusations portées
  contre lui.--Paris fatigué du Directoire.--Bonaparte,
  revient d'Égypte.--Talleyrand s'unit à Sieyès pour renverser
  le gouvernement, et remettre le pouvoir aux mains de
  Bonaparte.


  QUATRIÈME PARTIE

  Le Consulat et l'Empire                                            173

  Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier
  consul, puissance qui a pris pour point de départ un
  principe de tolérance et d'oubli du passé.--Napoléon tente
  de faire la paix avec l'Angleterre; il échoue.--Bataille
  de Marengo.--Traité de Lunéville et paix d'Amiens.--De la
  société à Paris pendant la paix.--Rupture.--M. de
  Talleyrand appuie le consulat à vie, la création de la
  Légion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du pape la
  permission de porter l'habit séculier et d'administrer
  les affaires civiles.--Il se marie.--Exécution du duc
  d'Enghien. Nouvelle coalition. Bataille d'Austerlitz.--Traité
  de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement
  d'une paix.--La Prusse se déclare contre la France et est
  vaincue à Iéna.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce
  au ministère des affaires étrangères.--Différends sur la
  politique en Espagne.--Talleyrand et Fouché alors à la tête
  d'une opposition modérée.--Campagne de Russie; idée d'employer
  M. de Talleyrand.--Les défaites de Napoléon commencent.--Après
  la bataille de Leipsig, il offre à M. de Talleyrand le
  ministère des affaires étrangères, mais à des conditions
  inacceptables.--Pendant la série continue de désastres
  qui s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller
  la paix.--Il essaye de persuader à Marie-Louise de ne pas
  quitter Paris.--Il hésite entre une régence avec elle, et
  les Bourbons.--Toutefois, lorsque son départ suspend l'autorité
  constitué, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de
  résidence l'hôtel Talleyrand, et demande à M. de Talleyrand
  quel gouvernement il faudrait établir, il répond: «Celui des
  Bourbons.»--Efforts pour obtenir une constitution avec la
  Restauration.--Napoléon arrive à Fontainebleau.--Il
  négocie, mais finit par abandonner le trône de France, et
  accepte pour lieu de retraite l'île d'Elbe, conservant
  cependant son titre d'empereur.


  CINQUIÈME PARTIE

  De la chute de l'empereur Napoléon, en 1814, à la fin de
  l'administration de M. de Talleyrand, en septembre 1815            240

  Le comte d'Artois, lieutenant général de France.--Traité
  du 23 avril pour l'évacuation de la France.--Louis XVIII,
  contrairement à l'avis de M. de Talleyrand, refuse
  d'accepter la couronne avec une constitution comme le don
  de la nation; mais regardant la couronne comme lui
  appartenant de droit, il consent à accorder la
  constitution.--Il forme son gouvernement d'éléments
  divers, nommant M. de Talleyrand ministre des affaires
  étrangères.--Il semble bientôt se méfier de ce dernier, et
  en est jaloux.--Esprit réactionnaire du parti des émigrés
  et du comte d'Artois.--Traité de Paris.--M. de Talleyrand
  se rend à Vienne, et dans le cours des négociations,
  s'arrange pour faire un traité séparé avec l'Autriche
  et la Grande-Bretagne, et rompre ainsi la solidarité
  des puissances qui s'étaient coalisées contre la
  France.--Bonaparte s'échappe de l'île d'Elbe.--Nouveau
  traité contre Napoléon, traité qui a quelque ambiguïté
  dans les termes, mais qui semble un renouvellement du
  traité de Paris.--Les Bourbons vont à Gand.--Bonaparte
  installé aux Tuileries.--M. de Talleyrand se rend à
  Carlsbad.--Le prince de Metternich et Fouché font des
  démarches pour la déposition de Napoléon en faveur de la
  régence de sa femme; ils ne réussissent pas.--Les alliés
  adoptent de nouveau Louis XVIII.--M. de Talleyrand se rend
  à Gand.--Il est d'abord reçu.--Il fait la leçon aux
  Bourbons.--Il est de nouveau créé ministre.--Il rencontre
  de l'opposition de la part du parti royaliste et de
  l'empereur de Russie; il est faiblement soutenu par
  l'Angleterre et abandonné par Louis XVIII.--Il donne sa
  démission.


  SIXIÈME PARTIE

  Depuis la retraite de M. de Talleyrand jusqu'à la révolution
  de 1830                                                            315


  APPENDICE                                                          369

  _Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans
  les circonstances présentes_, par le citoyen TALLEYRAND. Lu à
  la séance publique de l'Institut national, le 25 messidor an V.

  _Mémoire sur les relations commerciales des Etats-Unis avec
  l'Angleterre_, par le citoyen TALLEYRAND. Lu le 15 germinal an V.


PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.





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