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Title: Les petites alliées
Author: Farrère, Claude
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les petites alliées" ***

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LES PETITES ALLIÉES

Par

CLAUDE FARRÈRE


TRENTE-TROISIÈME ÉDITION


PARIS

_Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

1912



_A STRATONICE_


_De tous mes livres, voici, je pense, celui qui me vaudra le plus
d'injures, celui qui soulèvera contre moi le plus d'indignations
hypocrites ou sincères, celui dont tous mes ennemis se réjouiront,
celui que beaucoup de mes amis renieront. C'est un livre malencontreux
et malhabile. Je n'y ai point gardé mesure ni prudence, et j'y ai mis
ma pensée crue. C'est un livre extravagant et invraisemblable. Peu de
gens l'admettront, car les personnages dont je l'ai peuplé diffèrent
essentiellement de tout ce qu'on rencontre entre Auteuil et Montmartre,
bornes raisonnables du monde. Peu de gens le toléreront, car la morale
conventionnelle n'y a point trouvé place. Les femmes, surtout, lui
seront sévères; je veux dire les femmes qui, par droit de mariage, sont
appelées honnêtes femmes, les autres ne comptant pas._

_Ce livre d'avance détesté et honni, ce livre qui sera tant attaqué, et
que je ne défendrai point, je désire le dédier à toi. J'en mets à tes
pieds l'offrande, avec mon respect religieux. Daigne accepter._

                                                          _C. F._



CHAPITRE PREMIER


OU, POUR SE PRÉSENTER DÉCEMMENT AU LECTEUR,
  LA BELLE CÉLIA S'ÉVEILLE AU CRÉPUSCULE
       ET MET UN PEIGNOIR DE SURAH


Sur la table de nuit, le réveille-matin sonna bruyamment. Célia,
éveillée en sursaut, s'étira d'abord des deux bras en croix et des deux
jambes détendues l'une après l'autre, puis, bondissant parmi les draps
et les couvertures rejetés, s'accouda, la tête entre les poings, et
vérifia que, tout de bon, il était cinq heures;--cinq heures du soir,
naturellement.

--Oh! zut! Et la marquise qui m'a promis d'arriver avant les autres,
pour le thé!

Elle appela, errant comme une sourde:

--Favouille!

Une gamine de treize ans, couleur de carotte, entrebâilla la porte et
montra sa tête ébouriffée.

--Tu m'aurais laissé dormir jusqu'à la nuit, pas? Et c'est toi qui as
remonté le réveil pour cette heure-ci?

--Dame! oui.... Comme d'habitude!

--Comme d'habitude! Petite brute!... Et le monde qui vient prendre le
thé, tantôt? c'est-il comme d'habitude?... Arrive ici que je te giffle!

--Plus souvent!... Surtout que le monde ne sera pas ici de si tôt,
allez, madame Célia! Grimpez pas, c'est guère la peine! L'eau est
chaude pour votre tub, d'abord....

--Tu te fiches de moi?... Mon tub?... On verra avant le dîner, ou
après.... Pour le moment, apporte une serviette et de l'eau de
Cologne.... Bon!... Et puis mon peignoir.... Pas celui-ci! le blanc, en
surah!... Tu ne sais pas ce que c'est que du surah, à présent?...

--Dame! non....

--Idiote, va! Tiens, je t'ai assez vue! file!...

--Je vous aide à le passer, le peignoir?

--Toi? tu le déchirerais rien qu'en le regardant.... Allons, oust!
décampe!...

--Tout de même....

--Tu n'es pas encore partie?...

Lancée d'une main vive, une des sandales de paille qui attendaient les
pieds de la maîtresse s'en alla frapper la servante juste au point le
plus rembourré de sa fluette personne. Il y eut une fuite éperdue, avec
grands claquements de savates sur le carrelage du corridor.

De la porte, «madame» Célia poursuivait Favouille de recommandations
quelque peu tardives:

--Mets la table à thé sur la terrasse!... Choisis une nappe brodée!...
Sors les petites cuillers de l'écrin!...

Mais Favouille n'avait garde d'en rien entendre. Déjà réfugiée dans sa
cuisine, elle y gambadait triomphalement, en chantant à tue-tête, d'une
voix plus aiguë qu'un fifre, la dernière scie du Casino toulonnais:

       *       *       *       *       *

--«Embrasse-moi, Ninette, embrasse-moi!...»

Et les casseroles pianotées faisaient l'accompagnement.

       *       *       *       *       *

Le peignoir de surah attendait sur la chaise-longue. Avant de le
mettre, Célia, nue, s'en fut ouvrir les fenêtres et repousser les
volets. Novembre avait déjà roussi les feuilles de platanes. Mais, à
Toulon, novembre est presque encore un mois d'été.

Le soleil de cinq heures, couleur d'or et de pourpre, illumina
brusquement toute la chambre, en même temps qu'un flot d'air pur et
tiède l'envahissait et la pénétrait, allant jusqu'au fond du lit
encore moite. Célia, avant de refermer, attendit que ses yeux lourds
de sommeil eussent été bien rafraîchis par la brise du soir. Les deux
fenêtres donnaient sur la Grande Rade, qu'on voyait largement épanouie
entre la presqu'île de Cépet, à l'ouest, et la falaise de Carqueiranne,
à l'est. Sur la mer, trois cuirassés noirs glissaient sans remous,
et autour d'eux l'eau flamboyait, ocellée d'acier bleu et de cuivre
rose,--l'un et l'autre métal en ardente fusion....

Mais Célia ne donna qu'un regard au magique spectacle. Tout de suite
revenue à la chaise-longue et au peignoir de surah, elle s'arrêta
seulement devant l'armoire à glace et, minutieusement, se contempla.

La glace reflétait une jolie fille, grande, souple, charnue, les yeux
noirs très doux, les cheveux bruns très lourds, les seins gonflés,
les hanches rondes et les cuisses larges. Beaucoup d'hommes avaient
apprécié cette chair fleurie et saine. Et Célia, qui, jadis, petite
fille et romanesque, s'était désolée de n'être ni blonde, ni pâle,
avait fini par admettre qu'elle était tout de même belle,--à force de
faire commerce rémunérateur de cette beauté.

--J'ai vingt-quatre ans!--songea-t-elle tout à coup, en éprouvant du
doigt le grain de sa peau.--Vingt-quatre ans!... C'est de la chance que
ma poitrine tienne encore!...

Elle se souvenait de camarades moins heureuses. La galanterie est un
âpre métier, qui use, ronge et dévore ses victimes pis que ne font
l'atelier, la mine et la manufacture....

Pensive maintenant, Célia demeurait immobile en face de son image, et
si fort enfoncée dans sa rêverie qu'elle n'entendit point tinter la
sonnette de la grille, ni claquer la porte de la villa.

Et, soudain, quelqu'un entra en coup de vent dans la chambre, une
femme, qui éclata de rire et se précipita pour embrasser Célia, avant
que Célia eût eu le temps de jeter son premier cri de saisissement:

--Oh Dorée!... mon Dieu!... que je vous demande pardon!...

Mais Dorée,--la marquise Dorée, comme elle-même s'intitulait, non sans
quelque vanité trempée d'un rien de blague,--la marquise Dorée ne
s'estimait nullement offensée.

--De quoi, pardon?... Ah bien! ma pauvre gosse! si vous croyez que je
n'en ai jamais vu, des dames sans chemise!... Pas la peine de vous
affoler en mon honneur!... Surtout que ce n'est pas tellement vilain,
ce que vous montrez!... Laissez donc ce peignoir tranquille!... J'en
connais des douzaines, de petites amies, qui seraient moins pressées
que vous de cacher cette peau-là!... Et je comprends très bien que çà
ne vous embête pas de bavarder avec votre miroir!...

Mais il n'y avait déjà plus de dame sans chemise. Et Célia, correcte
maintenant, et rassérénée, déployait à l'aise son hospitalité la plus
courtoise:

--Asseyez-vous, ma chère!... Non, non! pas là, je vous en supplie!...
Ici ... dans la bergère!...

--Où vous voudrez, mon petit!... N'allez pas faire de cérémonies pour
moi, par exemple!... C'est çà qui serait du temps perdu!...

A peine assise, la marquise Dorée s'était d'ailleurs relevée. Vive
comme une bergeronnette, elle tournait maintenant par la chambre,
allant de meuble en meuble, de bibelot en bibelot, de gravure en
gravure, regardant tout, admirant tout, touchant à tout.

C'était une femme d'environ trente ans, très poudrée, très fardée,
très teinte, et tapageusement habillée, mais non sans goût; et,
telle quelle, fort agréable et désirable.--Courageuse, intelligente
et hardie, elle avait parcouru presque triomphalement sa carrière
de petite courtisane, résolument décidée à ne point mourir de faim
sur ses vieux jours. Partie de très bas,--d'un peu plus bas que le
ruisseau,--elle avait su, en moins de dix ans, et sans compromissions
trop douloureuses ni trop humiliantes, conquérir son indépendance
d'abord, son luxe ensuite, sa sécurité enfin. Et victorieuse
aujourd'hui des mille et une difficultés que tant de demi-mondaines ne
surmontent jamais, elle envisageait d'abandonner sa profession actuelle
et d'en aborder une autre, plus honorée, selon les préjugés du siècle:
le théâtre. Elle s'y préparait déjà, dansant et chantant en public,
au Casino, chaque fois qu'un spectacle de gala ou qu'une revue de fin
d'année lui en fournissait l'occasion.

Elle venait de s'arrêter devant une photographie encadrée:

--Votre ami?--questionna-t-elle.

--Oui,--dit Célia.

Elle se reprit au bout de dix secondes:

--Mon ancien ami ... parce que, vous savez, nous ne sommes plus
ensemble.

--Il est parti pour la Chine, oui.... Mais vous ne vous êtes pas
quittés fâchés?

--Oh! non!... pas fâchés du tout!... Mais c'est tout de même fini....
Vous pensez, deux ans de campagne!... D'ailleurs, ç'avait toujours été
convenu entre nous qu'il me prenait pour le temps de son congé, pas
plus.... Et il a été très gentil, du commencement à la fin.... Je n'ai
pas ça à lui reprocher....

--Lieutenant de vaisseau?

--Oui.... Quand je l'ai connu, il n'était qu'enseigne. C'était à Paris;
il faisait un stage au service hydrographique, et il allait «passer
à trois galons». C'est le jour de sa nomination que nous nous sommes
mis en ménage tout à fait.... Il venait d'obtenir trois mois de congé
pour affaires personnelles. Au bout de ces trois mois, on l'a remis sur
la liste d'embarquement, et il m'a emmenée à Toulon.... Nous y étions
depuis quinze jours quand on l'a désigné pour le _Bayard_....

--Alors, il n'y a pas six semaines que vous êtes Toulonnaise?...

--Je suis arrivée le 5 octobre.... Comptez: il y aura six semaines
après-demain....

Trois coups de poing frappés dans la porte interrompirent le calcul. La
voix de Favouille résonnait, cérémonieuse:

--Madame Célia!... votre thé!... c'est prêt!...

--Elle est stylée ... jusqu'à un certain point!--fit la maîtresse de
maison, en manière d'excuse.

--Allez donc! on n'est pas des impératrices!--riposta la marquise
Dorée, gaiement.

Tout de même, à la réflexion, elle se reprit:

--C'est égal! si vous avez envie de la dresser un peu, ce n'est pas
moi qui vous en découragerai!... Une maison bien tenue et une femme de
chambre correcte, il n'y a rien qui retienne et qui attache davantage
les amants....

--Oh! les amants!--dit Célia, sceptique,--ce n'est guère de votre femme
de chambre qu'ils s'inquiètent!... sauf pour vous tromper avec elle,
quand elle n'est pas par trop dégoûtante!...

--A Paris, je ne dis pas non.... Je connais Paris, j'y ai vécu ... et
ce n'est pas drôle tous les jours d'y faire la fête.... Mais, ici, les
amants sont d'une espèce particulière.... Vous verrez, mon petit!

Très affirmative, elle hochait énergiquement la tête. Et ce fut elle
qui prit Célia par la taille pour l'entraîner vers la terrasse où
«c'était prêt, le thé»....

       *       *       *       *       *

Le soleil se couchait, tellement rouge qu'alentour tout le ciel
occidental, de l'horizon au zénith, en devenait vert d'émeraude. Trois
nuages, minces comme des flèches, flamboyaient seuls dans ce ciel
prodigieusement pur. Et la mer les reflétait en trois sillages de sang.

--C'est beau, hein?--murmura la marquise Dorée, d'une voix tout à coup
changée.

Elle s'était arrêtée net, au seuil de la terrasse. Et ses doigts
impérieux agrippaient le bras de son hôtesse.

--Oui!--fit Célia.

Elles demeurèrent une longue minute immobiles, figées d'admiration. Et
ce fut très lentement qu'elles allèrent ensuite vers la table servie;
et elles parlèrent alors à mi-voix, comme on parle dans les temples.

A la fin, cependant, Célia servit le thé.

--Deux morceaux de sucre?

--Un seul ... et très peu de lait....

La marquise Dorée reposait déjà la tasse et se retournait vers le
soleil couchant.

C'est beau!--redit-elle.

Et au bout d'un moment, elle expliqua confidentiellement:

--Autrefois, je ne savais pas voir combien c'est beau.... Les couchers
de soleils, n'est-ce pas?... on n'y fait guère attention quand on est
gosse; et plus tard, l'habitude est prise de ne pas même les regarder;
on se figure que ça n'en vaut pas la peine: une chose si commune, qui
revient trois cent soixante-cinq fois par an!... Mais figurez-vous
qu'un beau jour on m'a présenté ... tenez! justement ici, dans votre
rue Sainte-Rose ... un commissaire à trois galons qui faisait de la
peinture à ses moments perdus.... Il habitait la villa qui est en face
de celle-ci, et il avait installé sur la terrasse un atelier très
coquet, tout meublé en rotin d'Hong-Kong et en soieries chinoises....
Un homme étonnant, ma chère, ce commissaire-là! Il a été mon amant
pendant plus de trois mois, et je ne me rappelle pas l'avoir vu plus
de cinq minutes sans sa palette et sans ses pinceaux. Chaque soir, en
rentrant de l'arsenal,--avant même de m'embrasser ... et çà ne lui
déplaisait pourtant pas de m'embrasser!--il attrapait d'abord un bout
de papier et une boîte de vieux pastels, et il allait s'asseoir dans
la fenêtre «pour noter les nuances de l'étoffe choisie ce jour-là par
le soleil....» Il inventait tout le temps de phrases de ce goût-là....
«Ma petite Dorée,--me disait-il,--le soleil est une femme blonde, moins
jolie que vous, mais plus coquette: coquette tellement, qu'elle change
tous les soirs la tenture de sa chambre à coucher....» Vous voyez qu'il
était galant, et qu'il avait de l'esprit.... Mais le résultat, c'est
qu'en l'écoutant, je regardais la chambre à coucher du soleil ... et,
petit à petit, j'ai appris à la regarder comme il faut.... Aujourd'hui,
je sais combien elle est belle.

Célia, étonnée, se taisait. La marquise Dorée se rassit, goûta le thé:

--Délicieux!--affirma-t-elle.

Puis, revenant à ses moutons:

--C'est incroyable, ce que nos amants peuvent nous apprendre de choses
... de choses très bonnes à savoir ... pour peu qu'ils s'en donnent la
peine ... et que nous nous donnions, nous, la peine d'écouter....

Célia hochait la tête:

--Mes amants, à moi, ne se sont jamais donné la peine de m'apprendre
grand'chose!...

--Eh!--fit la marquise Dorée,--vous avez tout de même l'air d'en savoir
assez long! Vous parlez joliment bien, comme une femme instruite et
qui a reçu de l'éducation.... Oui, oui!... Pas la peine de faire la
modeste: je m'y connais!... Parole! j'ai rencontré bien des femmes du
monde ... du vrai monde: on rencontre toutes sortes de gens, dans notre
métier ... qui ne vous venaient pas à la cheville, et qui auraient été
fièrement contentes d'avoir des amies comme vous, pour donner le ton à
leurs five o'clock.... Tenez! je parie que vous êtes capable d'écrire
une lettre de quatre pages sans lâcher une faute d'orthographe?...

--Peut-être bien!... Mais je vous affirme, en tout cas, que ce ne sont
pas mes amants qui m'ont enseigné la grammaire!

--Tant mieux! ils vous enseigneront tout de suite la littérature! Moi,
il a fallu que je commence par l'alphabet.... Et si je n'avais pas eu
affaire à un vieux très patient....

Elle éclata de rire, et, d'un trait, vida sa tasse.

--Voyons!--reprit-elle tout aussitôt, sérieuse.--Disons maintenant les
choses importantes. Je vous aime beaucoup mon petit.... Vous m'avez
plu, tout de bon, du premier jour que je vous ai vue ... vous vous
rappelez? c'était à la brasserie de la Pintade ... vous dîniez toute
seule, sage comme une image ... j'ai été vous attendre au lavabo, pour
avoir un prétexte à engager la conversation.... Et, ce soir-là, tout
de suite, je me suis dit: «Voilà une petite fille que je veux piloter
dans Toulon, pour lui éviter les gaffes des débutantes....» Aussi,
avant-hier, je vous ai demandé de m'inviter pour aujourd'hui, et je
vous ai prévenue que j'amènerai deux ou trois gentilles camarades....
Parce que, écoutez-moi bien, ma gosse: ce ne sont pas ses premiers
amants, ce sont ses premières amies qui classent une femme, et la
rangent d'emblée dans telle ou telle catégorie.... Et, si vous n'entrez
pas du premier coup dans la catégorie la plus huppée, c'est le diable
pour en forcer les portes plus tard.... Je vous aime beaucoup, je vous
dis!... et je veux que, dès demain, toutes les femmes de Toulon vous
aient fait votre place au milieu d'elles.... Or, ça ne dépend que d'une
chose: le choix de la société dans laquelle ou vous verra, ce soir, au
Casino!... Soyez tranquille!... j'ai fait ce choix-là pour vous, et la
société dans laquelle on vous verra, ce soir, au Casino, sera tout ce
que l'on peut trouver, à Toulon, de chic!...

Elle souligna le mot d'un geste péremptoire. Célia, s'accoudant, la
joue dans la main, questionna:

--Est-ce que vous avez invité beaucoup de dames?

--Non!--dit la marquise.--D'abord, il n'y en a pas tant et tant qui
vaillent la peine d'être invitées.... Et puis, y en aurait-il, que je
ne vous conseillerais pas de les connaître toutes.... Quelques-unes,
c'est indispensable: pour qu'on sache que vous êtes du même monde
qu'elles.... Trop, ça ne servirait qu'à vous mettre sur la planche, en
guise de pain, des brouilles à n'en plus finir.

--Des brouilles et des batailles,--renchérit Célia.

--Des batailles, non!--protesta la marquise Dorée.--Pas dans ce
monde-là, ma chère! C'est un monde correct, vous verrez! On ne s'y
crêpe pas le chignon. Mais, quand deux femmes s'en veulent, elle n'ont
pas besoin d'en venir aux griffes pour se déchirer comme il faut, vous
le savez aussi bien que moi. Le plus sage est donc de vivre en paix les
unes avec les autres. Et, pour vivre en paix, il n'y a qu'un moyen:
vivre chacune de son côté. Ne me parlez pas des amies intimes, qui ne
se séparent pas plus que peau et chemise: ces grandes passions, ça
finit toujours par du vilain!...

--Je sais!--soupira Célia, mélancolique.

--En foi de quoi,--reprit la prudente marquise,--je vais vous faire
connaître, en tout et pour tout, quatre ou cinq camarades. Et,
si vous m'en croyez, vous vous en tiendrez là, jusqu'à nécessité
contraire.... Même ... voyez!... si ç'avait été possible, je ne vous
aurais présentée qu'à deux femmes, et elles auraient suffi!...
Seulement, ces deux femmes-là, c'est le diable pour mettre la main sur
elles! Vous avez sûrement entendu leurs noms, déjà, à la Pintade où
n'importe où?... Jannik et Mandarine?... Oh! Jannik et Mandarine, vous
ne trouverez pas mieux d'Ollioules au Cap Brun! Mais, par exemple,
inutile de les inviter à prendre le thé ici, au Mourillon ... elles ne
se dérangeraient pas pour le shah de Perse!... Mandarine fume l'opium.
Elle vit par conséquent dans sa fumerie, et n'en sort jamais avant
dix ou onze heures du soir. Elle dîne alors, fait une apparition au
Théâtre ou au Casino, quand il reste encore un bout d'acte à entendre,
et rentre droit chez elle pour rempoigner son bambou.... Voilà pour
Mandarine. Rien à faire de son côté, et c'est dommage, car elle est
une femme absolument parfaite: jolie comme un amour, intelligente,
instruite, littéraire, spirituelle, fine, et tout! Je sais des tas
d'hommes qui ne sont pas plus fumeurs que vous et moi et qui néanmoins
passent quatre heures par jour sur les nattes de Mandarine, à la
regarder et à l'écouter.... Vous en jugerez par vous-même, car vous la
rencontrerez forcément un soir ou un autre, et elle vous invitera ce
soir-là à visiter sa fumerie ... elle n'y manque jamais: elle est on ne
peut plus polie et gentille....

--Je croyais--fit Célia--que l'opium abîmait les femmes?

--Oh! guère!... Ce sont les marchands de vin qui racontent ces
histoires-là! parce que les gens qui fument prennent tout de suite
l'alcool en horreur!... D'ailleurs, elle ne fume pas depuis si
longtemps, Mandarine!... Songez: elle n'a que dix-neuf ans!...

--Dix-neuf ans!...

--Oui!... Ici, les femmes qui font la fête sont jeunes, toutes ... très
jeunes.... Ce n'est pas comme à Paris.... Moi, je suis parmi les plus
anciennes.... Et j'aurai vingt-cinq ans le mois prochain....

--On ne vous les donnerait pas,--affirma Célia.

On les lui eût donnés d'autant plus facilement qu'elle en avait trente
bien comptés. Elle disait vingt-cinq pour faire contrepoids aux
trente-cinq que disaient ses amies. De la sorte, les hommes, prenant le
chiffre moyen, connaissaient l'âge vrai, fort avouable au demeurant.

--Quant à Jannik,--poursuivait la marquise,--elle habite à l'autre
bout du monde: à Tamaris! Il faut prendre un tramway et un bateau; on
en a pour deux ou trois heures de voyage.... Sans compter qu'elle est
malade, très malade, la pauvre Jannik!

--Très malade?

--Très! la poitrine perdue!... une toux qui sonne le sapin!... Quel
dommage!... Il n'y a jamais eu de meilleure créature!... Pour rendre
service aux gens, Jannik se couperait en quatre! Voilà pourquoi
j'aurais aimé vous mettre tout de suite en rapport avec elle. Mais
ce n'est que partie remise: nous irons lui rendre visite à Tamaris,
une de ces après-midi.... La promenade est très jolie, et la villa de
Jannik--la villa Bleue--très jolie aussi....

--Elle est riche, alors, Jannik?

--Riche? pauvre comme Job, oui!... Jannik, riche! Ah! Seigneur! On
voit bien que personne ne vous a parlé d'elle!... Ce n'est pas qu'elle
ait manqué d'amants généreux. Mais tout ce qu'on lui donnait, elle
le distribuait à droite et à gauche.... Elle n'a jamais su dire non
à personne, et ce qu'on l'a «tapée», c'est à ne pas le croire!...
Aujourd'hui, elle n'a plus d'amants,--elle est trop malade,--et il lui
reste tout juste, en fait d'argent, un zéro dans chaque poche....

--Mais cette villa qu'elle a?

--Elle ne l'a pas. C'est une villa louée, et ce sont d'anciens amants
qui se sont cotisés pour en payer le bail.... Elle en a eu des tas
d'amants, Jannik: songez qu'elle a commencé de faire la fête à quatorze
ou quinze ans, qu'elle en a vingt-quatre ou vingt-cinq aujourd'hui,
et qu'elle n'a jamais voulu se mettre en ménage avec qui que ce fût,
tellement elle tenait à sa liberté!... Eh bien! tous ces amants-là ont
été très gentils, et maintenant qu'ils savent qu'elle est vraiment
malade, ils font tout ce qu'il faut pour essayer de la guérir.

Célia, qui écoutait de toutes ses oreilles, eut un brusque
haut-le-corps. Un étonnement profond arquait ses sourcils:

--Ah bien!--murmura-t-elle, après être restée bouche ouverte pendant
plus de quatre secondes;--ah bien! des amants comme ceux-là....

Elle n'acheva pas. Mais ses yeux écarquillés parlaient pour elle. La
marquise Dorée, souriant avec une vanité toute patriotique,--elle était
«Toulonnaise de Toulon»!--compléta la phrase interrompue:

--Mon enfant, je vous l'ai déjà dit, et vous vous en rendrez vite
compte: ici, les amants sont d'une espèce très particulière!...

       *       *       *       *       *

Par-dessus les montagnes de Sicié et de Six-Fours, le soleil jeta
son dernier rayon, pareil à une javeline sanglante, qui perça la
frange noire des pins et tacha de rouge la façade crêpie de la villa.
L'instant d'après, ce fut le crépuscule, violet comme une robe
d'évêque. La brise, tout d'un coup, souffla fraîche.

       *       *       *       *       *

--Au fait,--dit Célia,--puisque Jannik ni Mandarine ne peuvent venir,
qui avez-vous invité?

--Trois petites dames sans importance, mais mignonnes tout de même, et
qui tiennent le haut du pavé, parce qu'elles ont su tomber du premier
coup sur des gens comme il faut.... Farigoulette, Petite Horreur et
la Mie T. S. F.... Oui, vous avez bien entendu: la Mie T. S. F.; on
l'a surnommée comme cela quand elle a débuté avec le lieutenant de
vaisseau qui commande le poste de Télégraphie Sans Fil.--Toutes les
trois fréquentent d'ailleurs la marine entière, et c'est excellent pour
vous, parce qu'elles vous la feront fréquenter. Une femme intelligente
ne doit pas se cramponner trop longtemps à un seul ami; il faut mieux
courir un peu, et passer de mains en mains. C'est comme cela qu'on fait
provision d'expérience, de savoir-vivre et de philosophie. Moi qui vous
parle, croyez-vous que j'en serais où j'en suis, si je n'avais pas
envoyé promener tous les hommes qui s'acharnaient à me vouloir pour eux
seuls? L'an prochain, je chanterai à Paris, dans un vrai théâtre; et je
vous garantis que je n'irai pas aux répétitions en omnibus!... J'aime
autant ça que raccommoder les chaussettes d'un unique monsieur qui, tôt
ou tard, plaque sa maîtresse pour épouser un sac d'écus!... Affaire
de goût, évidemment.... Moi, je suis une bohème.... Je comprends très
bien qu'une femme comme vous, tranquille, sérieuse, bien élevée--je
sais ce que je dis!--préfère vivre davantage au coin du feu.... Mais
encore, même dans ce cas, s'il vous faut absolument un amant à la colle
forte, raison de plus pour ne pas acheter chat en poche! Commencez par
prendre à l'essai quinze ou vingt camarades de lit, et il sera toujours
temps de garder le meilleur.

--Quinze ou vingt camarades de lit, ça fait un peu beaucoup!...

--Allons donc! Vous demanderez tout à l'heure à Farigoulette ce qu'elle
en pense!... Et, vous savez: elle n'a pas encore atteint ses quinze
ans, Farigoulette. C'est ce que nous avons de plus jeune, à Toulon, et
c'est déjà déluré comme père et mère!--Au fait, dites-moi donc: quelle
heure est-il?

--Six heures bien passées....

--Eh! elles sont en retard, les trois mômes!... Après tout, ça n'a rien
d'extraordinaire: elles ont dû se lever à la même heure que vous, et,
pour sûr, elles ont voulu faire un brin de toilette avant de venir....
A présent, je ne leur donne pas cinq minutes pour être là.... Tenez, je
suis t'y prophétesse? les voici qui arrivent, en «ligne de front», par
le chemin du bord de la mer!... Ne vous bousculez pas, mon petit!...
inutile de descendre à leur rencontre!... Puisque je vous dis que ce
sont trois petites dames sans importance!...



CHAPITRE II


LA VEILLÉE DES ARMES


Quand la troisième des petites dames sans importance eût pris congé,
Célia se retrouva seule: la marquise Dorée avait dû s'en aller aussi,
car elle dînait en ville.

--Favouille!--appela Célia.

La petite bonne parut. Pour servir le thé, elle s'était affublée tout à
l'heure d'un tablier blanc et d'un ruban rose. Mais maintenant «que le
beau monde avait parti», Favouille s'était hâtée de redevenir souillon.
Et ce fut les mains noires jusqu'aux coudes qu'elle vint à l'appel de
sa maîtresse.

--Bon Dieu!--dit Célia.--Quand est-ce que tu te décideras à te salir un
peu moins et à te laver un peu plus?

La gamine éclata d'un rire malicieux:

--Souhaitez pas des choses pareilles, madame Célia! Le jour que
j'aurai appris à être aussi propre que vous, vous pensez bien que je
m'établirai à mon compte!

Elle avait prudemment levé un coude. Le soufflet de Célia manqua là
joue couleur de pomme d'api.

--C'est votre tub que vous voulez, cette fois-ci?--continuait
Favouille, imperturbable.

Baignée, coiffée, habillée, Célia, prête à sortir, revint d'abord sur
la terrasse, et flâna.

C'était le plus bel ornement de la villa, que cette terrasse. Ni le
jardin,--un superbe champ de jacinthes et de narcisses, bordé de
rosiers, ombragé de lilas, et si violemment parfumé en toutes saisons
qu'on ne pouvait pas s'y promener un quart d'heure sans risquer «une
semble-migraine»;--ni le kiosque chinois,--un minuscule pavillon
drolatique qui s'élevait au bout des narcisses et des jacinthes,
derrière les buissons de lilas, et dont les quatre clochettes, tintant
à la brise de mer, éveillaient le démon des tentations luxueuses dans
la cervelle des gamines de l'école laïque, déjà promptes d'esprit et
faibles de chair;--ni la maison elle-même, un «bastidon» grand comme la
main, mais tout neuf et coquet, avec ses murs crêpis de chaux bleue,
son toit débordant comme un parasol, et le carrelage vernissé de ses
«moellons» provençaux--rien de tout cela n'égalait en agrément ce petit
rectangle dallé de briques qui prolongeait la maison, au niveau du
rez-de-chaussée, du côté opposé au jardin, et s'avançait ingénieusement
dans l'angle compris entre la rue Sainte-Rose et le sentier du bord de
l'eau. Le mur d'enceinte, très bas, formait balustrade, et l'on pouvait
s'y accouder, dominant ou la ruelle campagnarde, fleurie et verdoyante,
ou la rade, vaste comme un golfe entre ses promontoires violets....

La rue Sainte-Rose est la plus jolie rue de la Mître, qui est le plus
joli quartier du Mourillon. Et le Mourillon, faubourg maritime et
colonial de Toulon, prend place immédiatement avant Paris, dans la
hiérarchie des villes où l'on vit pour aimer du soir au matin, et pour
penser du matin au soir.

--Il était encore ici, vendredi dernier,--murmura Célia, songeant à
l'amant parti.

Elle essaya de se figurer le paquebot qui remportait, si loin, si vite
... un grand paquebot blanc, empanaché de fumée noire, et dont l'étrave
mince coupait, dans cette même seconde, quelque vague chaude de la
mer Rouge, sur la route mouvante qui va de Suez à Périm.... Pour des
raisons connues d'elle seule, Célia savait beaucoup plus de géographie
que n'en savent d'ordinaire les petites courtisanes. Et les noms de
Suez et de Périm lui rendaient perceptible l'énorme distance chaque
jour accrue....

--Il était encore ici, vendredi dernier,--répéta-t-elle.--Et, vendredi
dernier, nous avons dîné ensemble ici, sur cette terrasse. Il avait
mis des lanternes vénitiennes tout autour de la table. Et le chasseur
de la Pintade nous servait, avec Favouille. C'était gentil, ce dernier
dîner....

Elle haussa lentement les épaules:

--Aujourd'hui, je suis toute seule, et le chasseur de la Pintade ne
viendra pas me servir.... Favouille ne sait rien de rien, pas même
cuire un œuf à la coque.... Je ne dis pas que Dorée ait tort....
Mais tout le monde ne peut pas réussir comme elle.... Et c'est trop
difficile d'organiser une maison, quand on n'a pas d'ami pour vous
aider....

Brusque, elle rentra. La lampe du cabinet de toilette brûlait encore.
Mais tout le reste de la maison était obscur, et le corridor noir
donnait la sensation lugubre d'une demeure abandonnée. Sous la porte de
la cuisine, un filet de lumière passait, seul: Favouille, éclairée d'un
bout de chandelle, achevait les petits fours du thé.

--Ne te gêne pas!

--Ben! non!... puisque vous allez sortir?... ils ne seraient plus bons
demain, pas?

Elle parlait la bouche pleine, sans même se lever de son tabouret. Et
Célia, désarmée par cette impertinence candide, demeura coite. Oui,
sans doute!... il eût fallu gronder, crier ... ou, mieux: il eût fallu,
sans se fâcher, reprendre la gamine, l'enseigner,--la dresser, comme
avait dit la marquise;.--lui expliquer notamment qu'on ne répond pas
aux maîtres, qu'on les écoute debout, et que, la nuit venue, on allume
les lampes.... Incontestablement il eût fallu dire tout cela.... Mais
c'aurait été bien des paroles. Et le courage manquait tout à fait à
Célia, pour entamer d'aussi longues harangues.

--Éclaire-moi,--dit-elle seulement:--je m'en vais.

Favouille l'éclaira de sa chandelle, qu'elle tint entre le pouce et
l'index: les bougeoirs sont une superfluité; en outre, ils se couvrent
de vert-de-gris dès qu'on y touche, et ça fait un décrassage de plus....

La porte grinça sur ses gonds, rarement huilés. Et Célia fut dans la
rue.

       *       *       *       *       *

La nuit était noire. Un seul réverbère, terne et tremblottant, faisait
tache jaune sur cette obscurité qui confondait les arbres, les maisons,
les murs et le sol. Toute proche, mais invisible derrière la haie des
buissons qui s'accrochent au flanc de la falaise, la mer chantait sa
chanson sourde, la chanson des nuits presque calmes. Et c'était un
bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on devinait éternel.

Célia prit le milieu de la chaussée, et s'éloigna de la mer. La rue
Sainte-Rose est courte. Arrivée au bout, Célia tourna dans la petite
avenue de la Mître, puis dans le boulevard Cunéo. Un tramway électrique
passa, filant comme une flèche, et projetant tout autour de lui une
grande nappe de lumière blanche. Il disparut derrière la caserne
d'artillerie, et Célia, qui avait suivi des yeux sa fuite éblouissante,
buta contre le bord du trottoir, qu'elle ne voyait plus dans la nuit
devenue opaque.

Aux maisons, quelques fenêtres luisaient. Mais la plupart des volets
étaient clos. Toutes les boutiques avaient fermé leurs devantures.
Seule une porte, vitrée de carreaux dépolis, laissait transparaître au
dehors la lueur d'un rez-de-chaussée éclairé. Et le reste du boulevard
avait l'air d'une avenue de cité morte.

Célia vint à cette porte vitrée, tourna le bec-de-cane et entra. Le
rez-de-chaussée était un restaurant, une pension dite de famille.
Célia, depuis le départ de son amant, avait pris l'habitude de
s'attabler là trois soirs sur quatre. On ne pouvait pas dîner tout le
temps à la Pintade: c'eût été trop cher d'abord, et puis, trop loin:
pour aller du Mourillon en ville, il faut compter trente bonnes minutes
par le tramway. Comment faire, les jours de paresse, quand on se lève
après le crépuscule, et qu'on reste deux heures au bord du tub, les
pieds à peine entrés dans les sandales, et les muscles si mous qu'on
n'a point le courage de verser seulement l'eau chaude, ni d'empoigner
l'éponge?... Et quant à prendre ses repas chez soi, impossible! c'est
bon lorsqu'on est en ménage. On peut alors jouer à la femme mariée,
et manger dans sa vaisselle. Mais quand on vit seule, le métier vous
accapare: il faut sortir, s'habiller, se déshabiller, courir les
couturières; il faut se montrer partout, à toute heure. Et dans la
maison, le cabinet de toilette et la chambre à coucher prennent toute
la place. Alors on se débrouille comme on peut: on grignote le civet et
les haricots de la gargote,--trente-cinq sous, vin compris,--un quart
d'heure avant d'aller s'asseoir au Casino, dans sa loge d'avant-scène,
avec vingt louis de satin sur le dos, et quinze louis d'aigrettes sur
la tête.

       *       *       *       *       *

Dès la porte, la patronne du lieu accueillait ses hôtes avec la plus
exubérante cordialité:

--Té! la petite Célia! Comment va, ma belle?

C'était une large Marseillaise, dont la peau grasse semblait suinter
de l'huile. On l'appelait la mère Agassen. Et sa réputation de brave
femme était assez solidement établie pour qu'elle pût, sans risque
de l'entamer, prêter à la petite semaine, vendre des crocodiles
empaillés, présenter à propos les dames seules aux messieurs en goût
d'unions libres, et prélever sa part des honoraires que, l'union libre
consommée, les susdits messieurs payaient aux susdites dames. Toutes
ses clientes la tenaient d'ailleurs en haute estime, et se fâchaient
rouge quant un amant sceptique raillait leur naïveté, et les traitaient
de brebis tondues: «C'étaient des méchancetés et des calomnies; la
mère Agassen planait au-dessus des soupçons, et rendait à toutes ses
protégées les plus précieux services....» Célia, la première, en était
persuadée.

La mère Agassen lui prodiguait d'ailleurs ses bonnes grâces, l'ayant
classée du premier coup d'œil parmi les recrues profitables,--avec qui
«il y avait à faire».

--Ma belle! Tu viens juste quand il faut! J'ai pour toi un joli bifteck
au poêlon....

La mère Agassen tutoyait toutes ses pensionnaires.

Elle en avait une douzaine,--la plupart femmes du Mourillon, à l'usage
exclusif des officiers de l'armée coloniale. Ceux-ci ne se mêlent guère
aux officiers de marine; et ils ont des maîtresses à eux, moins lancées
dans le monde fêtard, mais meilleures ménagères, et plus fidèles, ou
faisant mieux semblant de l'être. Quand on revient en France, après
trois ou quatre années passées au tréfonds du Laos ou du Soudan, dans
la plus atroce, dans la plus inhumaine des solitudes, on a soif surtout
de vivre à deux, bourgeoisement, au coin d'un feu à soi. Et cette
soif-là exige d'être étanchée n'importe comment, mais tout de suite.
Beaucoup de coloniaux, dès le lendemain de leur arrivée, prenaient donc
pension chez la mère Agassen, sachant y rencontrer d'emblée un choix
de petites fiancées disponibles. Et le restaurant de famille servait
d'agence matrimoniale.

--Tu ne restes pas un peu, ce soir? Après dîner, tu sais, les
lieutenants font une manille dans l'arrière-salle.... Reste donc, ma
belle!... Non? tu as des rendez-vous à ton Casino?... Ah! vaï! ce n'est
pas du sérieux, ces rendez-vous là!...

La mère Agassen désapprouvait fort les incursions en ville. A quoi
bon s'en aller si loin chercher fortune,--et fortune secrète, presque
honteuse: fortune qui échappait déplorablement au contrôle financier
de la mère Agassen,--quand, au Mourillon même, toute femme de bonne
volonté, toute femme dont on pouvait dire qu'elle avait «le tempérament
ouvrier», ne manquait jamais de besogne?...

Célia s'en alla, tout de même, malgré les discours persuasifs de la
patronne, et malgré les œillades non moins éloquentes d'un grand
diable de lieutenant, sans doute frais débarqué de quelque Sénégal.
Certes, la mère Agassen ne pouvait être que d'excellent conseil.
Mais, au bar du Casino, la marquise Dorée devait, à dix heures
tapant,--l'heure chic,--introduire solennellement sa protégée....

Célia s'en alla donc, et le tramway, tout auréolé d'électricité
blanche, l'emporta à travers le faubourg endormi.



CHAPITRE III


QUI S'ACHÈVE EN COUP DE FOUDRE


Pour la troisième fois le rideau se releva, parmi des salves
crépitantes d'applaudissements. Et, se tenant par la main, les deux
petites jongleuses à qui le public faisait fête revinrent saluer
encore, et sourire, et jeter des baisers à pleines menottes. Mais,
cette troisième fois, les galeries hautes, bondées de matelots, de
soldats et de filles en cheveux, furent seules à crier bravo, parce
que les loges s'étaient vidées comme d'un coup de baguette magique
entre le premier et le second rappel: l'aristocratie du Casino se
précipitait vers le bar, afin d'y conquérir à la course les huit
tabourets qui seuls font face au comptoir des barmen, et d'où l'on
domine triomphalement le troupeau pressé des retardataires, réduits à
se battre pour obtenir un cocktail, et à crier comme des aveugles pour
ne pas passer fâcheusement inaperçus....

Tacticienne expérimentée, la marquise Dorée avait enlevé, du premier
assaut, les deux tabourets les plus enviables,--ceux du fond de
la salle, où n'atteignent pas les éclaboussures des liquides
renversés;--et, s'établissant dans ces positions de choix, elle y avait
établi Célia à côté d'elle. Maintenant, le bar regorgeait, et la porte
ne cessait cependant pas de livrer passage au flot des derniers venus;
si bien que la cohue devenait entassement. Et il faisait bon être assis
à l'aise, devant des verres pleins où trempaient deux pailles, et
regarder avec compassion la foule des gens debout qui avaient soif.

--Nous voilà où il faut être,--déclarait la marquise
Dorée.--Laissez-moi faire: avant la fin de l'entr'acte, je vous aurai
présenté tous mes amis les mieux posés.

Dans le même instant, une femme, qui entrait au bras d'un grand garçon
de bonne mine, aperçut Célia, et, se faufilant tant bien que mal, lui
tendit la main par-dessus plusieurs épaules pressées:

--Bonsoir, madame!... Vous êtes casée, vous!... vous avez de la
veine!... Voulez-vous être gentille? demandez au barman de me battre
un Martini ... et vous me le passerez: le comptoir est trop loin de
moi.... Ah! que je vous présente mon ami!... le lieutenant de vaisseau
Malte-Croix ... madame Célia....

C'était la jeune Farigoulette, qui s'acquittait fort galamment de son
rôle d'introductrice. Le lieutenant de vaisseau, toujours par-dessus
plusieurs épaules, baisa la main de Célia.

--Je vous avais déjà aperçue plusieurs fois avec Riveral, avant son
départ pour la Chine.... Maintenant que vous voilà veuve, j'espère
qu'on vous rencontrera parfois, madame?

--Ça y est!--fit Farigoulette, tragi-comique:--il va me tromper avec
vous, cet homme papillon!... Tant pis pour moi, d'ailleurs: je n'aurais
pas dû vous l'amener, vous avez un trop joli chapeau.... Et d'ailleurs,
pourvu qu'il ne me trompe pas avant demain, je n'ai rien à dire: nous
ne sommes mariés que pour cette nuit!...

Elle riait aux éclats, avec une belle gaieté de petite fille qui
s'amuse de tout son cœur et en toute innocence. Un des hommes qu'elle
bousculait pour se rapprocher de Célia l'emprisonna tout à coup dans
ses bras:

--Elle va bien, cette gosse! Vous permettez, Malte-Croix?

Sans même attendre l'acquiescement du seigneur et maître, il embrassait
l'enfant sur les deux yeux, non sans gourmandise.

-Voilà!--dit-il en la lâchant.--Ça vous apprendra à dire des
abominations, sans même vous en apercevoir! Et buvez maintenant votre
ignoble mixture, que je vais vous passer ... sans que votre amie au
joli chapeau ait à se déranger....

La marquise Dorée se penchait à l'oreille de Célia:

--Un autre officier,--expliqua-t-elle.--Ils se connaissent tous, et
sont très intimes.... C'est tout à fait reçu, ce qu'il vient de faire:
embrasser une femme devant son amant.... Ils trouvent que ça n'a pas
d'importance ... à moins que l'amant ne soit amoureux, naturellement
... mais alors on le sait....

D'autres femmes se montraient, entourées d'autres hommes, qui, tous,
en effet, se tutoyaient, et chiffonnaient indistinctement toutes
leurs voisines. Célia observa toutefois, du premier coup d'œil,
qu'en dépit de l'écrasement général, propice aux menues brutalités,
personne n'était brutal. Davantage, on traitait les demi-mondaines
avec déférence, voire avec respect. La familiarité même n'excluait pas
la courtoisie. Le geste du lieutenant de vaisseau Malte-Croix était
courant; et l'on baisait toujours les mains avant de baiser les joues
ou les nuques.

Petite Horreur et la Mie T.S.F. se frayaient à leur tour un chemin vers
le comptoir. Toutes deux saluèrent de loin la marquise et Célia. Elles
étaient seules, sans cavalier. Et elles commandèrent elles-mêmes leurs
cocktails. Mais, quand elles voulurent les payer, le barman refusa leur
argent. Célia, prêtant l'oreille, entendit le dialogue:

--C'est réglé, madame.

--Par qui?

--Par quelqu'un qui vient de partir ... et qui a pris à son compte
toutes les soucoupes de dames seules....

--Mais qui, ce quelqu'un?

--Nous ne savons pas son nom....

Célia se retourna vers la marquise, qui avait écouté, et qui sourit
victorieusement:

--Hein! Qu'est-ce que je vous disais, cette après-midi? Voilà des
choses qui n'arriveraient guère chez Maxim's!...

Par ailleurs, la comparaison s'imposait. Moins vaste, et surtout
sensiblement moins luxueux, mais à peu près semblable de couleur et de
style, le bar toulonnais singeait encore le bar parisien par tous les
détails d'organisation, d'ameublement et de service. Mais l'analogie
s'arrêtait là. Et Célia n'avait pas besoin du dire de la marquise pour
constater que beaucoup de choses arrivaient en effet ici, qui n'avaient
aucune chance de jamais arriver là-bas, et réciproquement....

Ici, la note dominante était la politesse. Tout le monde était bien
élevé, ou s'efforçait de le paraître. Et notamment les femmes, à très
peu d'exceptions près, se montraient gracieuses et délicates envers
chacun, et même entre elles....

Il en vint une pourtant qui fut l'exception.

Elle avait fait une entrée tapageuse, criant fort et réclamant
impérieusement un tabouret, quoiqu'il n'y en eût plus depuis longtemps,
et quoiqu'il fût visible qu'on n'en pouvait point faire. Prenant
ensuite des mains d'un barman, par-dessus deux rangs de consommateurs,
la coupe de Champagne qu'elle avait demandée, elle en renversa la
moitié sur une robe et sur un veston, et ne s'excusa pas.

--Qui est-ce?--demanda Célia à la marquise.

--Rien,--répondit dédaigneusement celle-ci.--Une Marseillaise,
grossière comme pain d'orge, et que pas une femme correcte ne peut
fréquenter. On l'appelle la Joliette, probablement parce qu'elle a dû
être fille à matelots, autrefois: la Joliette, vous savez, c'est le
port de Marseille....

--Elle n'est pas laide....

--Mais si vulgaire!...

Refoulant des deux coudes les gens qu'elle avait éclaboussés, la
nouvelle venue venait d'atteindre le comptoir. Elle se retourna alors,
s'adossant à la barre d'appui; et Célia put l'examiner de profil,
après l'avoir examinée de face. Elle n'était pas laide, en effet,
et sa vulgarité même ajoutait au charme animal et violent qui se
dégageait d'elle. Grande et robuste, musclée, découplée, on lui passait
facilement ses mains trop fortes, sa taille un peu lourde et son cou
épais. Le visage, taillé à la grecque, et régulier dans chacun des
traits, s'accommodait bien d'un front très bas, rétréci à l'extrême
entre les sourcils touffus et la masse gonflée des cheveux. Ces cheveux
aussi, chargés de henné, et fauves comme une crinière, hurlaient avec
la peau, une peau chaude et mate de brune; mais ce furieux contraste
était comme une sorte d'appât, frelaté, falsifié, et d'autant plus
fort, qui allumait le sang des hommes.

--Elle, doit tout de même avoir du succès,--dit Célia.

--Guère,--fit la marquise.--Ici, on n'aime pas ce genre poissard.

Poissard n'était pas mal trouvé. Comme pour justifier l'appréciation,
la Marseillaise commençait de proférer des mots sans courtoisie à
l'adresse de son voisin le plus proche, coupable principalement de ne
lui prêter aucune espèce d'attention.

--C'est du propre!--grommelait-elle.--Des matelots, à présent! Tout à
l'heure, ici, on coudoiera des apaches!

L'homme en question n'était pas proprement un matelot. Mais, à peu de
chose près, il en portait l'habit. Son veston, de drap rude, s'ouvrait
sur un jersey bleu; et il n'avait point de chemise. Une cravate de
laine, nouée lâche, lui tenait lieu de faux col.

--C'est un peu vrai, au fond,--chuchota Célia.--Il n'a pas fait grande
toilette, pour venir au Casino, celui-là!

--Oh!--fit observer la marquise Dorée,--personne ne fait grande
toilette pour venir au Casino.... Et puis, quoi? Il n'est pas gênant,
ce matelot: il ne dit rien à personne et il ne bouge pas de son
tabouret. La Joliette n'a qu'à le laisser tranquille.... Il ne lui
répond même pas!...

Un tumulte soudain l'interrompit. Une femme très jolie et très pâle,
qui ne faisait point de bruit et qu'on n'avait pas encore distinguée de
la foule, venait d'être reconnue par un groupe nombreux, qui, tout à
coup, l'acclama:

--Jannik!... Hourrah!... Bravo, Jannik!... On s'embêtait, au bar, sans
Jannik!...

On la portait en triomphe. Elle se débattit un peu, ripostant, d'une
voix menue comme un biniou:

--Taisez-vous donc!... Vous êtes toqués, tous!... Comme si on ne
pouvait pas se passer de moi!... Allez, allez! si L'Estissac n'était
pas venu m'arracher de ma chaise-longue....

Elle riait. Son rire s'acheva en une quinte de toux.

La marquise Dorée s'était levée, debout sur les barreaux de son
tabouret:

--Jannik!... bonjour!...

La réponse vint, très gaie, quoique entrecoupée par les dernières
secousses de la quinte:

--Bonsoir, Dorée!... Comme vous voilà belle!... C'est la petite amie
dont vous m'avez parlé, qui est là, à côté de vous?... Bonsoir,
madame!... Il faudra venir me voir, à Tamaris, avec Dorée!... Moi, je
suis tellement patraque que je ne fais plus de visites.... Il faut
m'excuser!... Bientôt, je ne pourrai plus sortir qu'en corbillard!...

--Voulez-vous bien vous taire, petite oiselle de malheur!--gronda son
cavalier, très paternel.

C'était une sorte de géant, haut de six pieds, large à proportion,
et dont la barbe assyrienne se nuançait de noir et de roux, comme
il advient aux barbes que la brise marine a pénétrées souvent et
imprégnées. Fort comme Hercule, cet homme semblait s'inquiéter
uniquement d'abriter sa fluette compagne contre les remous et les
heurts, et de la conduire en sûreté vers la tasse de tilleul que, sur
un signe de lui, les barmen avaient, en grande hâte, préparée pour
elle.

--C'est L'Estissac,--soufflait la marquise Dorée à l'oreille de Célia.

--L'Estissac?

--Eh oui! le duc!...

Et comme Célia, ignorante, continuait d'écarquiller les yeux:

--Pas possible que vous ne le connaissiez pas de nom?... Hugues de
Guibre, duc de la Masque et L'Estissac!... Un des plus grands seigneurs
de France, ma chère!... lieutenant de vaisseau ... et trois cent mille
francs de rente.... Hein! personne ne s'en douterait, à le voir ici,
simple comme il est!... Ah! il ne pose pas, lui!... Vous allez voir!...

Et elle appela, familièrement:

--L'Estissac!... bonsoir!... Vous allez bien?...

Le duc salua, très courtois:

--Je vais toujours bien, moi.... Et vous aussi, d'ailleurs!... Mes
compliments, chère amie: vous avez l'air d'une rose France!...

Mais, en se tournant vers elle, il avait aperçu l'homme au jersey bleu
et à la cravate de laine, qui continuait de subir impassiblement les
grogneries de sa voisine, la Marseillaise Joliette. Et il fit un pas,
la main tendue:

--Bah!... Vous, ici, Lohéac?

--Moi,--fit l'homme au jersey, laconique.--Content de vous voir.

--Content aussi, mon vieux! Que faites-vous à Toulon?

--Je tire bordée. Mon bateau est à Saint-Louis du Rhône.

--Votre bateau? Quel bateau? Vous êtes devenu marin?

--Pas marin: portefaix. J'ai un engagement à bord d'un des gladiateurs
de Lyon.

--Non?

--Si.--A votre santé, l'Estissac!...

Et l'homme au jersey, calme comme bronze, vida son verre.

--L'Estissac!--appelait encore la marquise Dorée;--venez donc une
minute.... J'ai une petite amie à vous faire connaître....

--Je viens,--fit le duc.--A tout à l'heure, Lohéac! Montez dans ma
loge, le numéro trois... nous causerons....

Il vint auprès des deux femmes, et d'abord exigea qu'on bût d'autres
cocktails, en l'honneur de Célia.

--Dites?--questionna la marquise, parlant à mi-voix;--c'est un ami à
vous, ce monsieur si drôlement habillé?

Le duc se tenait derrière les deux tabourets, son bras droit autour des
épaules de Célia, son bras gauche autour des épaules de la marquise. Il
sourit, légèrement railleur:

--C'est un ami à moi, oui, mon enfant!

--Et il est portefaix?... sans blague?...

--Sans blague!... puisqu'il le dit, ça a des chances d'être vrai!...

--Mais ... comment s'appelle-t-il?

--Il s'appelle le comte de Lohéac.... Et il est aussi marquis de
Villaine.... Un de vos confrères en marquisat, vous voyez!...

--Ne vous fichez pas de moi!... Mais voyons!... ce n'est pas
possible?... Il est comte, marquis, et portefaix?

--Portefaix, marquis et comte.... Assez riche, par surcroît ... ou, du
moins, à son aise: un million dans chaque poche, à peu près....

--Alors il est fou?...

--Non: il s'ennuie. L'an dernier, je l'ai rencontré dans un cirque: il
était clown. Mais ça ne l'a pas amusé suffisamment. Le voilà portefaix.
Je doute que ça l'amuse. Ah! mes petites filles! celle de vous qui
réussira la tâche difficile de distraire cet homme n'aura pas perdu sa
journée,--d'aucune manière: bonne affaire, et bonne action....

Il regarda les deux femmes l'une après l'autre, avec une sorte de
brusque mélancolie:

--Essayez, si le cœur vous dit?...

Mais, du bout de la salle, Jannik le rappelait:

--L'Estissac?... je remonte!... On sonne la fin de l'entr'acte....

Il la suivit.

       *       *       *       *       *

Les gens, maintenant, quittaient le bar, moins vite toutefois qu'ils ne
l'avaient naguère envahi. On n'avait point de hâte à regagner sa loge
ou son fauteuil, pour revoir les éternels duettistes, ou rentendre la
sempiternelle chanteuse «à diction». Et on s'attardait à bavarder, à
prendre congé des femmes, à solliciter un rendez-vous....

Le portefaix comte et marquis n'avait pas bougé de son tabouret. Un
coude sur la barre d'appui, et la tempe au poing, il regardait à terre,
et semblait ne pas s'apercevoir du vide qui se faisait autour de lui:

La marquise Dorée se pencha vers Célia:

--Ce n'est pas si bête, ce qu'il nous a conseillé, L'Estissac....
Écoutez: voulez-vous qu'à l'autre entr'acte, je le prie de vous
présenter ce Lohéac? regardez-le: il est très bien, quand on y fait
attention.... Et, un original pareil, c'est peut-être amusant à
civiliser....

Mais Célia regardait ailleurs:

--Dorée!--murmura-t-elle tout à coup, la voix changée;--voyez donc
là!... dans la porte des coulisses ... vous connaissez?

La marquise vira sur son tabouret:

--Le petit Peyras?... Dieu! oui!... Tout le monde le connaît!

Elle s'interrompit net, pour jeter à sa protégée un coup d'œil inquiet:

--Ah! mais!... doucement, ma gosse! Vous n'allez pas vous toquer de ce
gamin-là, par exemple?... Seigneur! c'est que ça a l'air d'être fait,
ma parole!...

Les grands yeux noirs de la gosse s'étaient en effet fixés sur le
gamin, et suivaient chacun de ses gestes avec un intérêt qui ne se
dissimulait point.--Le gamin valait certes qu'on s'y intéressât. Il
était tout bonnement délicieux: très jeune, vingt ou vingt-deux ans,
peut-être; svelte et long comme un jeune arbre bien poussé; avec, sur
les épaules tout de même carrées et solides, la plus fine et la plus
ironique des frimousses, qu'une moustache en pointe rendait cavalière
et presque belliqueuse.

--Ma gosse!--répétait la marquise Dorée, quasi maternelle.--Si vous
prenez feu comme ça, sans savoir pourquoi, vous vous préparez des jours
à pleurer et des nuits à ne pas rire!...

Mais Célia n'écoutait même pas:

--Dorée!--murmurait-elle encore;--Dorée!... puisque vous le
connaissez?...

La marquise hocha deux fois la tête:

--Oui, n'est-ce pas?... puisque je le connais?... rien ne s'oppose à
ce que vous fassiez la bêtise?... Ah! Seigneur! voilà les femmes!...
Enfin! du moment que ça vous dit ... allons-y!...

Elle cria:

--Peyras!...

Le gamin se retourna.

--Venez par ici.... Vous avez fait un béguin....

Il se précipita:

--Se peut-il? Juste Ciel!... O jour trois fois béni!...

Il déclamait, burlesque. Ses yeux, des yeux de fille, fendus en amandes
et bleus comme des bluets, étincelaient d'une malice blagueuse. Il
avait saisi la main de la marquise, et continuait de plus belle:

--O femme adorée!... C'est vous, ma victime?

Elle haussa les épaules:

--Zut! Soyez donc sérieux, une fois dans votre vie, pour cinq minutes,
espèce de maboul! Là!... Je vous présente à ma petite amie Célia....
Tâchez d'être gentil avec elle!.... Célia, je vous présente monsieur
l'aspirant Bertrand Peyras ... qui sort de nourrice.... Tâchez d'être
rosse avec lui!...

Elle sauta à terre et se sauva.

       *       *       *       *       *

Seul à seule, Peyras et Célia, un brin décontenancés, se regardèrent;
lui, muet; elle, couleur de cerise mûre.

Une bonne minute ils ne remuèrent ni n'ouvrirent la bouche. Mais leurs
yeux s'étaient pris, et ne se lâchaient pas. Et, peu à peu, leurs
bouches commençaient de se sourire.

A la fin, l'aspirant secoua tout d'un coup cette bizarre timidité,--qui
n'était nullement dans son caractère.--Et, s'emparant du bras de «sa
victime», sans préambule il chuchota:

--Vous y tenez beaucoup, à voir la fin de la représentation?

La victime secoua nettement la tête de droite à gauche.

--Alors....

Il s'en tint à ce seul mot, suffisamment expressif. Et, comme le bar du
Casino a sa porte de sortie particulière et discrète,--une porte qui
s'ouvre par derrière, sur une rue tranquille, où l'on ne risque pas
d'être bousculé,--ce fut vers cette porte qu'ils allèrent, bras dessus,
bras dessous....

A ce moment, le bar était presque vide. Il n'y restait, avec eux,
que le silencieux Lohéac, toujours enfoncé dans sa rêverie, et la
Marseillaise Joliette, qui, elle, ne rêvait pas et semblait fort
encline à se mêler de ce qui ne la concernait en rien....

De tout ce qui venait de se passer, elle n'avait perdu ni un mot, ni
un geste. Et dès qu'elle eût vu le nouveau couple se diriger vers la
porte, elle s'empressa de s'y diriger aussi.

Elle y arriva en même temps qu'eux. Et, profitant du passage assez
étroit, elle frôla Peyras, lui décochant une vive œillade, que Célia,
juste à point, surprit au vol.

Il faillit y avoir du vilain. Furieuse, Célia lâchait déjà le bras de
l'aspirant, et, d'un pas brusque, marchait sur sa rivale:

--Non? mais!... Ne vous gênez donc pas!...

--Ça vous prend souvent?--riposta l'autre, insolente.

Heureusement, Peyras était là:

--Mesdames!... Mesdames!... je vous en prie!...

Tacticien consommé, il s'était déjà glissé entre les deux adversaires.
Et il leur jetait à chacune un leste coup d'œil,--si leste que chacune
crut être seule à l'avoir reçu....

Puis, profitant de l'accalmie, il entraîna Célia, vite, vite....



CHAPITRE IV


NUIT DE NOCE SCANDALEUSEMENT DÉTAILLÉE


--Voulez-vous souper?--avait demandé Bertrand Peyras à Célia.

--Pas faim!...

--Voulez-vous boire n'importe quoi?

--Pas soif!...

--Alors ... voulez-vous ... rentrer?...

--Oui....

Ils marchaient à petits pas, pressés l'un contre l'autre. En prononçant
ce «oui», elle crispa ses ongles autour du bras sur lequel elle
s'appuyait.

--Vous savez,--reprit-il,--je n'ai pas de chez moi.... Nous autres
aspirants, nous logeons tout à fait à bord de nos bateaux, presque
tous....

Elle crispa plus fort ses ongles autour du bras:

--Cela ne fait rien ... c'est chez moi que je veux rentrer ... chez
moi, avec vous....

Ils se turent. Ce ne fut qu'après avoir marché plus de cent pas qu'il
s'informa:

--Chez vous?... Où est-ce?

Elle expliqua:

--Au Mourillon ... villa Chichourle ... rue Sainte-Rose.... Nous allons
prendre le tramway, place de la Liberté....

Ils avaient couru droit devant eux, au hasard. Et ils lui tournaient
précisément le dos, à cette place de la Liberté.

--Non,--dit-il;--nous n'allons pas prendre le tramway. Il est
déjà beaucoup trop tard.... Et il faudrait attendre beaucoup trop
longtemps.... Il ne part qu'une fois par heure, le tramway.... Nous
allons prendre une voiture à la porte du théâtre....

Prendre une voiture, à Toulon, n'est pas bagatelle courante. Le
fiacre y est inconnu. Des landaus en tiennent lieu, gigantesques et
antédiluviens. Et l'on ne s'assied pas dans ces formidables guimbardes
sans nécessité bien démontrée.

Or, il faisait beau temps, brise tiède et pleine lune. Et, quoiqu'en
eût dit l'aspirant, il n'était pas tellement tard: minuit n'avait pas
sonné. Si bien que le cocher du landau hélé par Peyras manifesta moins
d'empressement que de surprise, et dépensa cinq pleines minutes à
replier les couvertures de ses rosses, et à s'envelopper lui-même d'une
houppelande, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'affronter douze
lieues de steppe en Sibérie. En fait, il n'y a pas tout à fait trois
kilomètres entre la ville et le faubourg....

Mais Peyras ni Célia, blottis au fond du véhicule, ne se plaignaient
que le cocher fût trop lent.

Et eux-mêmes furent, à leur tour, lents à descendre, quand, au bout du
trajet, le landeau s'arrêta. Ils furent lents, très lents,--parce que
leurs bouches achevaient à peine le baiser qu'elles avaient commencé,
tout à l'heure, aussitôt qu'elles s'étaient trouvées seule à seule, la
portière refermée, avant même que le solennel équipage eût entamé son
premier tour de roue....

Maintenant, ils étaient face à face, au milieu de la chambre à
coucher, devant le lit ouvert. Lui, chapeau d'une main, canne de
l'autre, attendait. Elle, debout, les bras le long du corps, baissait
obstinément les yeux. Le vent nocturne avait soufflé sur son fiévreux
désir, durant qu'elle traversait le jardin, qu'elle ouvrait la porte,
qu'elle pénétrait dans la maison obscure.... Et voici qu'une répugnance
mystérieuse la saisissait au moment d'ôter son manteau, ses gants, ses
bijoux, et le reste....

La lampe, qu'elle venait d'allumer, et dont la flamme dansait encore,
les éclairait tous deux, Célia et Peyras, semblables exactement, devant
ces draps prêts à les recevoir, à n'importe quel couple, à n'importe
quelle paire d'amants, de ces amants de rencontre et de hasard qui
s'accrochent l'un à l'autre au coin d'une rue, et s'appareillent, sans
amour, sans trouble, ignoblement, pour un rut bestial d'une nuit ou
d'une heure. Et Célia, qui se souvenait, hélas! de ces rencontres et de
ces ruts, tant de fois subis par toutes les pauvres courtisanes, aux
jours les plus misérables de leur misérable vie, sentait une grande
nausée lui soulever le cœur....

Ainsi donc, même avec cet homme qu'elle avait librement choisi, et qui
lui plaisait, et pour lequel son cœur et sa chair avaient tressailli
ensemble, d'un profond tressaillement douloureux et doux,--même avec
cet homme, ça allait être la même chose,--implacablement la même
chose,--la même saleté....

Et elle restait debout, les bras le long du corps, les yeux baissés.
Et elle n'était ni son manteau, ni ses gants, ni ses bijoux, ni le
reste....

Alors, émergeant de leur silence à tous deux, un bruit s'éleva, peu à
peu perceptible, un bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on
devinait éternel,--la chanson sourde que chantait, contre la falaise,
la mer....

Et, quand il l'entendit, l'aspirant, qui, par contenance, s'était
approché d'une fenêtre, et regardait, à travers les vitres, dans la
nuit, se retourna tout à coup vers la femme immobile:

--Oh!--dit-il,--je ne savais pas que votre villa fût si près de la
mer.... Voyez donc le clair de lune qu'il fait!... Écoutez! j'ai une
idée tout à fait loufoque: voulez-vous que nous sortions?... et que
nous allions nous asseoir au bord de l'eau, tout au bord?... Il fait
presque chaud ... et le ciel est si pur!...

--Oh! oui!--dit-elle.

Ce fut comme si elle s'échappait d'un cauchemar. Et, la première, elle
courut à la porte. Il ne la rejoignit que dans le jardin.

--Nous aurions pu nous installer sur la terrasse,--dit-elle alors,
indécise.

--Ce sera bien plus amusant de descendre au bas de la falaise, et de
nous mouiller les pieds dans l'écume des lames....

Il l'entraînait. Ils dégringolèrent comme ils purent le long de la
pente très raide, glissant à reculons, l'un derrière l'autre, quasi à
quatre pattes, et s'agrippant aux buissons de lentisques qui cédaient
en s'arrachant. Et ils reprirent pied sur un bout de plage, long de six
pas, large de trois, que la mer caressait à grands baisers paisibles,
et d'où l'on voyait, droit devant soi, toute la prodigieuse plaine
glauque moirée d'argent lunaire, avec, à droite et à gauche, deux
rochers à pic dont la base, baignée par l'eau phosphorescente, semblait
brûler à petit feu....

--On ne peut pas s'asseoir,--dit-elle.

Elle cherchait une grosse pierre ou un tas de galets. Il montra le
sable sec, incliné comme un lit de repos:

--On peut se coucher....

Elle hésita, regardant sa robe de soie et touchant les bords de son
chapeau,--ce si joli chapeau, vaste comme une cloche de tocsin.--Mais
Peyras déployait déjà son manteau de marin, le manteau suédois à
pèlerine très ample, et il l'étalait par terre. Puis, dépinglant d'une
main leste l'imposant couvre-chef, il le posait en lieu sûr, sur une
confortable touffe de lentisques, à' flanc de falaise. Après quoi, tous
préparatifs terminés, il aida sa compagne à s'étendre sur le manteau
tapis, et s'agenouilla près d'elle.

--Êtes-vous bien?--demanda-t-il.

Il se penchait sur elle, interrogeant ses yeux. Elle fit «oui» d'un
battement de paupières. En vérité elle était bien, si bien même
qu'elle préférait ne pas remuer les lèvres, et ne pas troubler,
fût-ce d'un seul mot, la paix silencieuse et ouatée qui commençait
de l'envelopper toute. Et sa seule inquiétude était que lui, homme,
donc brutal en amour, et pressé, ne troublât cette paix si précieuse,
ne la troublât à la manière des hommes amoureux, par des gestes sans
préambule.... Ces gestes-là, elle les avait désirés tout à l'heure,
parmi le tumulte et la cohue du casino;--et désirés encore, un peu plus
tard, dans le landau fermé, obscur et feutré comme une alcôve.... Mais
maintenant, ici, sous cette voûte d'étoiles et devant cette mer dont
l'haleine chaste séchait toutes les sueurs, calmait tous les frissons,
dispersait, éparpillait, évaporait jusqu'aux moindres sensualités,
ces gestes de viol et de luxure l'épouvantaient d'avance. Et elle
s'apprêtait craintivement à les repousser de toute sa molle inertie de
femme qui ne veut pas être prise,--qui ne veut pas, qui ne veut pas,
qui ne veut rien....

Mais elle fut très étonnée: lui non plus ne voulait pas,--lui, l'homme,
brutal en amour, et pressé!--il ne voulait pas la prendre, ou, du
moins, pas maintenant, pas ici. Il s'était couché à côté d'elle,
sagement, fraternellement. Et il ne tentait aucune approche, aucune
attaque hardie ou sournoise. Il n'essayait pas d'enlacer la taille
ronde, ni d'atteindre la bouche parfumée. Il ne bougeait pas, et sa
nuque à la renverse ne se détachait pas de l'oreiller de sable, et
ses yeux fixes ne regardaient rien, sauf le ciel étincelant et la mer
étincelante. Il avait seulement étendu la main, et ses doigts s'étaient
emparés des doigts de Célia. Nulle autre caresse. Et les minutes
coulèrent, si fluides et pures que ce fut comme si le temps s'était
arrêté....

Au bout d'un laps inappréciable,--très court ou très long, Célia n'en
savait rien,--l'aspirant parla; mais sa voix sembla s'ajouter au
silence au lieu de le rompre:

--Voyez,--dit-il:--ce n'est pas de l'eau, c'est du lait; le lait de la
Voie Lactée, qui a ruisselé sur la mer.

La plage était si faiblement inclinée que leurs deux têtes ne
dominaient pas d'un demi-mètre la plaine liquide. Vues de si bas, les
lames apparaissaient en raccourci, tout recul et toute profondeur étant
abolis, et les moindres reliefs marqués et grossis. Il faisait calme.
Pas une vague ne déferlait. Une houle cylindrique et molle gonflait
régulièrement les eaux ensommeillées, comme la respiration gonfle la
gorge d'une femme qui dort. Cela faisait des ondulations à peine
sensibles, dont la courbe était seulement ridée par la brise nocturne.
Du haut de la falaise, on n'en eût rien aperçu. Mais pour les yeux de
Célia et de Peyras, chaque ride et chaque ondulation s'exagéraient et
se déformaient. Si bien que les reflets de la lune, au lieu de parsemer
toute la mer d'une infinité de taches brillantes et sautillantes,
pareilles à des écus neufs qui danseraient, n'y jetaient plus qu'une
clarté laiteuse, diffuse et confuse, faite d'une myriade de points
lumineux tous mêlés ensemble et mêlés à de l'ombre.

--Oui,--dit-elle,--c'est du lait: du lait qui chauffe, du lait qui va
bouillir.... Écoutez le bruit qu'il fait!

Les lames lentes et lisses s'en venaient l'une après l'autre mourir
contre le sable de la petite plage. Et le sable, effleuré par l'eau qui
avançait et reculait tour à tour, rendait un son léger, une sorte de
frémissement, pareil, en vérité, au frémissement du lait qui monte....

Tournant un peu la tête, l'aspirant considéra sa compagne. Il répéta:

--Du lait qui va bouillir....

Et il se tut, prêtant l'oreille. Après quoi, convaincu, il répéta
encore:

--Du lait qui va bouillir, oui....

Il continuait de considérer la jeune femme, très attentivement. A la
fin, il posa une question:

--Où êtes-vous née?

Elle tressaillit, et fut lente à répondre:

--Loin ... très loin d'ici....

Il n'insista pas. Il regardait derechef les étoiles. Il songea, parlant
à mi-voix, et pour lui plutôt que pour elle:

--Quand j'étais enfant, c'était ma première joie de la journée,
d'aller au saut du lit jusque dans la cuisine, et de regarder la grande
bassine de cuivre où chauffait le lait du déjeuner.... La bassine était
large et basse, évasée.... Le lait s'y gonflait comme un ballon de
baudruche.... Je voyais la pellicule de crème, épaisse et ridée, se
tendre peu à peu.... Et, tout à coup, la pellicule se déchirait, le
ballon crevait, et le lait pur, tout blanc et bouillonnant, jaillissait
au milieu, prêt à déborder par-dessus la bassine. La cuisinière se
dépêchait d'accourir, un torchon mouillé d'une main, une grande
louche d'argent froid de l'autre. Et elle plantait la louche dans le
bouillonnement, pour l'arrêter; et elle emportait la bassine en la
saisissant à travers le torchon mouillé, pour éviter les brûlures....

Elle écoutait, bercée mystérieusement par cette étrange évocation
enfantine. D'instinct, elle voulut y répondre par une évocation
semblable:

--Moi, quand j'étais petite....

Mais elle s'arrêta aussitôt, prise de cette pudeur qu'ont les
courtisanes à parler du temps où elles étaient sages. Et, après avoir
hésité, elle murmura très vaguement:

--Moi, quand j'étais petite, j'étais malheureuse....

Il demanda, plus tendre que curieux:

--Malheureuse? Très?

Elle répondit avec une sorte d'énergie:

--Très!

Et elle affirma, résolument:

--Aussi ... je ne regrette rien!... rien!...

Mais il leva la main vers les étoiles, et, parlant très bas:

--Chut!--dit-il.--Par des nuits aussi belles, il faut toujours tout
regretter!... Regardez ... là, juste au-dessus de nous ... ces trois
points bleus qui brillent, au centre de cet immense carré scintillant
... là: Sirius, Aldébaran, Beitelgeuze, Bellatrix.... Vous voyez?...
Les trois points bleus sont les trois Rois d'Orion.... Songez qu'ils
brillaient pareillement, quand vous étiez petite ... et qu'en ce
temps-là, on vous a peut-être raconté, comme à moi, que ces trois Rois
célestes sont les âmes glorieuses des trois Mages qui vinrent adorer
l'Enfant Jésus, jadis, dans sa crèche.... On vous a raconté cela,
ou d'autres histoires aussi belles ... et vous les croyiez toutes,
aveuglément, délicieusement.... Vous aviez la foi ... et c'était bon
d'avoir la foi ... très bon ... si bon que, l'ayant, vous ne pouviez
pas être tout à fait malheureuse.... Voilà pourquoi, par des nuits
aussi belles, il faut regretter le passé, tout le passé....

Sa voix s'éteignit, et il continua de rêver en silence.

Elle, bouleversée d'une extraordinaire émotion, s'était soulevée du
lit de sable, et, étayée sur un coude et sur une main, regardait
fixement le rêveur. C'était bien lui, ce n'était que lui: le gamin
svelte et joli dont la chair jeune et la fine moustache l'avaient si
brusquement, si impérieusement tentée, une heure plus tôt, au bar....
Ce n'était que lui: le gosse malicieux et burlesque qui l'avait d'abord
séduite par ses railleries drôles et gaies.... Ce n'était que lui:
l'amoureux vif et avide dont la bouche s'était acharnée sur sa bouche
à elle, dans le landau qui les ramenait.... Et voilà que, néanmoins,
ce n'était plus lui. Un être différent avait surgi, sous le coup de
baguette magique de la nuit, de la mer et du rêve. Pourquoi? comment?
par quelle sorcellerie? Et d'où venait qu'à l'heure où, seul à seule
avec une courtisane, les amants, même vieux, sages et graves, oublient
leur âge et leur philosophie pour découpler tout ce qui dort en eux de
ruts brutaux et bestiaux, d'où venait que cet amant-là, jeune, fougueux
et fou, abdiquait comme en se jouant ses ardeurs et ses désirs, pour
n'être plus qu'une âme et qu'une pensée?...

Soulevée toujours du lit de sable, sur un coude et sur une main, la
femme, troublée jusque dans ses plus secrètes fibres, ne détachait pas
son regard du visage que, passionnément, elle essayait de déchiffrer.
L'amant, peut-être, sentit cette interrogation muette appuyée sur ses
yeux. Et il murmura, comme pour une explication très confuse:

--Je me souviens d'autres nuits semblables à cette nuit, et d'autres
plages où j'étais couché comme sur cette plage.... Je ne me souviens
plus des femmes qui étaient à côté de moi, durant ces nuits-là....
Était-ce déjà vous, petite fille?... Partout où nous passons, nous,
les errants, nous essayons de mêler un peu de volupté aux belles nuits
... un peu de volupté, pour fixer quelque chose de ces beautés si
brèves qu'efface inexorablement l'aube triste et froide ... un peu
de volupté, pour qu'on soit deux mémoires, au lieu d'une seule, à se
souvenir plus tard.... Était-ce déjà vous, était-ce déjà votre mémoire
à côté de la mienne, sur les plages tahitiennes ou japonaises de l'an
dernier, et sur la lisière du bois havanais qui précéda les plages
japonaises et tahitiennes?... Non, sans doute.... Et pourtant, il me
semble à présent que ce fut vous toujours, vous, votre mémoire et votre
présence,--vous....

Il pressait mollement la main qu'il n'avait pas lâchée. Et, tout à
coup, se soulevant à son tour, il lâcha cette main, et prit l'épaule,
comme on la prend à un enfant pour qu'il écoute mieux:

--Qui êtes-vous? d'où venez-vous? pourquoi m'avez-vous rencontré ce
soir? quel vent vous a poussée sur mon chemin, juste à l'heure, juste
à la minute, juste à la seconde où j'y passais moi-même? Serons-nous
assez naïfs, vous et moi, assez niais, pour nommer ce vent-là: hasard?
Non, n'est-ce pas? Il n'y a pas de hasard. Vous me cherchiez et je
vous cherchais. Nous nous sommes trouvés,--retrouvés: car nous nous
connaissions.--Nous nous connaissions depuis longtemps. Nous nous
connaissions depuis toujours. Et ce n'était pas vous que je caressais
naguère à Tahiti et à Cuba; mais c'étaient des fantômes de vous, que
j'avais évoqués ... comme vous-même évoquiez des fantômes de moi,
chaque fois que vous aviez besoin de rêver, après le coucher du soleil,
seule à seul avec un amant.... Et il en a certainement toujours été de
même, depuis l'époque incommensurablement lointaine où nous avons vécu,
vous et moi, une existence antérieure, commune....

A mesure qu'il parlait, sa voix, d'abord hésitante et vague,
s'animait, s'exaltait, devenait vibrante et passionnée. Tout à coup il
s'interrompit, sembla réfléchir, et reprit, cette fois avec une sorte
d'emphase:

--Une existence commune, commune à nous deux!... Dites, ô Célia! que
pensez-vous qu'elle fût, cette existence oubliée?... Qu'avons-nous été,
vous et moi, au cours des âges révolus? sultane et sultan? prêtresse
et prêtre? déesse et dieu? ou, moins magnifiquement, sauvage et
sauvagesse? ou singe et guenon? quoi?...

Ahurie, elle avait ouvert la bouche. Il hocha la tête, approuvant avec
gravité la réponse qu'elle n'avait pas faite:

--Singe et guenon, oui. Vous avez raison. Votre souvenir est exact.
Je me rappelle moi-même très bien, maintenant que vous m'y faites
songer.... Oh! Célia! Célia!... Que c'était bon, de sauter d'un arbre à
l'autre!... dans la forêt vierge où la main de l'homme n'a jamais mis
le pied!...

Leste comme un clown, il avait bondi, la tête en bas, les jambes en
l'air, et il arpentait triomphalement la petite plage, marchant sur les
paumes....

Elle n'eut pas le temps d'éclater de rire. Déjà, il se rejetait auprès
d'elle, tout auprès. Et il l'enlaçait d'un bras vif et tendre, et il
posait sa bouche parmi les cheveux fous que la brise nocturne agitait
près de l'oreille dans laquelle il glissait tout de suite des mots
câlins:

--C'était très bon, oui!... Moins bon que de s'aimer comme à présent,
de s'aimer nous deux, ici....

Elle crut qu'il l'invitait à des caresses. Honnêtement elle se soumit.
Il avait été très gentil d'attendre si longtemps, n'est-ce pas? de ne
pas réclamer, de ne pas exiger, tout de suite, dès l'arrivée, qu'elle
se livrât, qu'elle lui donnât son plaisir,--le plaisir que les hommes
achètent aux femmes, et paient comptant.... S'il désirait maintenant
en finir, elle ne pouvait pas refuser. Il convient d'être probe en
affaires.

--Voulez-vous rentrer?--dit-elle.

Il la lâcha, recula un peu et pencha la tête de côté:

--Moi?--dit-il.--Mais je ne veux rien! Je veux ce que vous voulez,
petite fille!...

Elle insista:

--Il faudra m'avertir, vous savez!... Moi, je suis si bien, ici, que
j'y resterais jusqu'à demain matin sans m'en apercevoir!... Mais dès
que vous voudrez, nous rentrerons, naturellement....

Il répéta:

--Naturellement?...

Et, s'agenouillant, il prit à deux mains la tête docile, et plongea
son regard dans les beaux yeux noirs qui s'efforçaient d'éteindre tout
désir, toute volonté, toute fantaisie, et d'accepter, et d'acquiescer.

--Petite fille,--murmura-t-il alors, sur un ton d'étrange
respect,--puisque vous êtes si bien, ici, je veux, moi,
«naturellement», que vous y restiez.... Et je veux y rester avec vous,
jusqu'à demain matin ... si vous me le permettez, «naturellement»?...



CHAPITRE V


COMME QUOI, PAR EXCEPTION, CÉLIA N'ÉTAIT PAS NÉE
                SOUS UNE ROSE


Fréquentes fois, leurs amants de rencontre criblent les courtisanes de
questions non moins saugrenues qu'indiscrètes:

--Quel est ton vrai nom? de quel pays es-tu? de quelle famille?
pourquoi as-tu quitté ta mère? à quel âge? qui t'a eue le premier?

Interrogatoire horripilant, auquel il serait toutefois impolitique
de ne pas répondre. Célia n'avait donc garde d'y manquer. Mais les
renseignements biographiques qu'elle fournissait alors sur elle-même
variaient considérablement selon le temps, le lieu et l'interlocuteur.

Le plus communément, elle était née à Paris.--Être Parisienne constitue
une séduction qu'on doit ne pas négliger. Toute courtisane qui a
souci de sa réputation est Parisienne, sauf la pauvre Auvergnate
ou l'infortunée Provençale, que nul professeur de diction n'a pu
débarrasser de son infirmité native. Célia, prononçant un français net
et sans accent, était par conséquent née à Paris. Ce qui ne l'empêchait
pas de devenir à propos la compatriote d'un provincial nostalgique,
Bordelais, Dunkerquois ou Bisontin.--Le plus communément aussi, elle
avait été fiancée contre son gré, et s'était jetée dans la galanterie
par dégoût du mari dont elle ne voulait point. Il arrivait cependant
parfois que ce mari malencontreux passât au second plan: auquel cas
tout le mal, puisque mal il y avait, était venu d'un séducteur très
séduisant, qui, jadis, avait enlevé Célia du château paternel, puis,
après une lune de miel promenée en automobile dans tous les pays les
plus poétiques et sur toutes les plages les plus chères, s'était
mystérieusement évaporé sans qu'on en retrouvât jamais trace.--Certains
jours, enfin,--quand le questionneur montrait barbe chenue et
vénérable, voire sénatoriale,--il n'était plus question de mari, ni de
fiancé, ni de séducteur; et seul un tempérament excessif, et dont on
rougissait, avait irrésistiblement poussé la vierge hors du virginal
sentier.--Ainsi Célia, ingénieuse et courtoise, s'efforçait-elle à
composer ses récits selon le goût de ses auditeurs.

Et, comme juste, s'efforçait-elle aussi de ne mêler à chaque fiction
que les bribes de vérité strictement indispensables. On ne peut pas
mentir à jet continu: le cerveau le plus imaginatif n'y suffirait
pas. D'ailleurs, la vérité est quelquefois meilleure à dire qu'aucun
mensonge. Célia tout de même préférait, n'importe comment, le
mensonge,--par pudeur intime et farouche: forcée de montrer à tout
venant ce que les femmes d'autre condition cachent, elle cachait ce que
ces femmes montrent. Beaucoup d'hommes avaient pu, sans obstacle, la
contempler, tout leur soûl, nue. Mais pas un de ces hommes ne l'avait,
une seule fois, nommée de son ancien prénom de jeune fille, ni jamais
n'avait eu le moindre indice de ce qu'elle avait réellement été, avant
de devenir la demi-mondaine Célia.

En sorte que Célia la demi-mondaine était proprement née à Paris, en
1904, un matin de décembre: car c'était ce matin-là qu'elle avait tout
d'un coup fait son entrée dans le demi-monde, sortant non pas d'une
rose ou d'un chou, comme sortent les enfantelets, mais d'un wagon de
chemin de fer,--d'un wagon de seconde classe, capitonné de drap bleu,
et dont la peinture jaune, toute noircie d'escarbilles, témoignait
qu'il avait roulé pas mal d'heures, avant de s'arrêter enfin ici, le
long de ce quai de gare où maintenant la voyageuse trottinait, son
réticule d'une main, son nécessaire de l'autre.... D'où venait ce
wagon,--du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest.--Célia n'avait jamais
jugé à propos d'en rien dire à personne.

Dès cette première journée de décembre 1904, la nouvelle Parisienne
s'était d'ailleurs fort bien acclimatée dans sa patrie d'élection. Et,
le soir même, causant avec un galant inconnu qui insistait pour la
reconduire chez elle, comme il l'interrogeait, curieux:

--Vous n'êtes pas de ce quartier?... je ne vous ai jamais vue encore....

Elle avait répondu tout de go, sans l'ombre d'une hésitation:

--Non: j'habitais sur la rive gauche.... Mais je n'y retournerai plus:
c'est bien plus chic de ce côté-ci....

En fait, elle resta «de ce côté-ci»,--sans jamais s'en écarter plus
qu'une chèvre ne s'écarte du piquet autour duquel il faut qu'elle
broute,--quatre pleines années....

Quatre sombres années....

Elle les vécut en pauvre petite prostituée de seconde classe,--de
seconde classe, comme le wagon qui l'avait amenée: un avertissement du
destin, ce wagon!--Elle les vécut en pauvre petite fille, trop propre
de corps et d'esprit, trop soignée, trop instruite peut-être, et
d'une éducation sûrement trop enracinée pour jamais descendre jusqu'au
ruisseau, mais trop simplette, trop bourgeoise, trop pot-au-feu pour
s'élever jusqu'à cette aristocratie du demi-monde, dont le blason
très doré porte obligatoirement, à défaut de pièces honorables, un
petit hôtel en place de donjon, une cent-chevaux en manière d'hydre,
et trois rangs de perles en guise de tortis. Célia fut la demoiselle
des Folies-Bergère ou du Moulin Rouge. Elle logea rue de Calais ou
rue de Moscou, en garni pour commencer, puis «dans ses bois», après
qu'une camarade de bon conseil l'eut persuadée que les armoires à glace
s'achètent à crédit moins cher qu'au comptant. Et, en ses jours de plus
grande hardiesse, elle se risqua hors de son quartier, et affronta
bravement l'Abbaye et Maxim's,--sans succès décisif, d'ailleurs: le
tapage et la cohue l'effaraient, et lui faisaient perdre cette sérénité
tranquille qui était sa plus attirante séduction.

A quoi bon, du reste, s'agiter, aller ici, courir là, changer de bar,
changer de beuglant, changer de promenoir? Est-ce que les hommes,
partout, ne sont pas des hommes,--des mâles plus ou moins grossiers,
plus ou moins brutaux, plus ou moins naïfs, mais toujours également
insolents, également méprisants, également durs aux femmes qu'ils
paient, même quand ils ont l'air de leur être doux? Est-ce qu'en tout
lieu la courtisane n'est pas enveloppée d'une pareille réprobation,
est-ce que le monde entier ne crache pas sur elle? Est-ce que les
plus indépendants des libres penseurs modernes ne conservent pas
pieusement, au fond de leur âme soi-disant affranchie, toute l'intacte
morale chrétienne, de par laquelle il est permis, voire conseillé,
à n'importe quelle créature humaine, robuste ou intelligente, de
faire commerce de ses bras, de ses jambes et de son cerveau, mais
rigoureusement interdit à celle qui n'a ni muscles, ni matière grise,
de louer ou de vendre les seules richesses qu'elle possède en propre,
sa tendresse et son baiser?

On le sait, que les «honnêtes» filles ne sont pas celles qui ont le
cœur doux et l'âme droite, ni celles qui gardent leurs serments, ni
celles qui se dévouent, ni celles qui rendent le bien pour le mal,
ni celles qui risquent leur vie pour sauver d'autres vies, mais
seulement et exclusivement celles qui, lorsque le besoin les prend de
ne plus dormir seules, en avertissent au préalable l'adjoint préposé
aux mariages, et qui, lorsque la fantaisie leur vient de changer de
compagnon, en informent à temps le juge préposé aux divorces.

En vertu de quoi Célia put, quatre années durant, s'efforcer de vivre
aussi dignement qu'on lui permit, et pratiquer avec conscience et
scrupule le seul métier qu'elle sût, le seul, d'ailleurs, qui ne
condamne pas une femme à mourir de faim. Son effort persistant n'en
fut pas moins récompensé, invariablement, par ce verdict, que tous ses
amants, les uns après les autres portèrent sur elle:

--Gentille, oui! très gentille! Mais enfin, ce n'est tout de même
qu'une grue!...

Et, peu à peu, à force de n'être pas estimée, elle devint moins
estimable. Ainsi nos courtisanes de Paris, petites-filles des hétaïres
athéniennes, dont Socrate et Platon faisaient leurs amies intimes,
consultées et écoutées, ne sont-elles, fatalement, plus du tout dignes
de leurs grand'mères....

Cependant, vers la fin de sa quatrième année parisienne, Célia, par
un hasard extraordinaire et presque unique, découvrit un amant qui ne
ressemblait pas aux autres.

C'était par une nuit de juin. Le Grand Prix avait été couru
l'avant-veille. Paris se vidait. L'espoir d'une chambrée moins pleine
et moins reluisante avait poussé Célia à une incursion chez Maxim's.
Le Maxim's d'été ne ressemble pas au Maxim's d'hiver. Et dans celui-là
Célia se jugeait moins déplacée. Non qu'elle l'eût été d'aucune façon,
même dans l'autre, pour des yeux masculins: ses toilettes, très
suffisamment élégantes, et d'un goût toujours délicat, valaient, sans
conteste, tout ce qui s'étale de plus flamboyant dans le célèbre bar
aussi bien en décembre qu'en juillet. Mais ses bijoux étaient moins que
rien: deux bagues de jeune fille, si imperceptibles qu'il fallait les
mettre au même doigt pour qu'on devinât qu'elles existaient.... Et une
femme qui n'a point de bijoux, parmi des femmes qui en sont couvertes,
s'imagine être, très exactement, et très scandaleusement, nue.

Mais chacun sait que, le soir même du Grand Prix, tout écrin qui se
respecte émigré vers Trouville ou vers Aix. Voilà pourquoi Célia, sans
perles ni diamants, affrontait le Maxim's d'été, sûre de n'y rencontrer
ni collier, ni bracelet sensationnel dont elle risquât d'être mortifiée.

Cette nuit-là, l'heure était déjà avancée, et la grande salle montrait
encore des vides. Nombre de femmes soupaient seules, et les couples
étaient l'exception. Des vestons à carreaux se mêlaient aux smokings.
L'étranger et le touriste remplaçaient l'habitué, et ce, pour le plus
grand dommage des clientes solitaires: car si les Parisiens méprisent
les courtisanes, leur mépris s'atténue quelquefois par ce qui subsiste
encore de l'ancienne courtoisie française; au lieu qu'un Allemand ou
qu'un Yankee, plus méprisant d'ailleurs, parce que plus dévergondé
et plus hypocrite, s'efforce par surcroît d'étaler son mépris, comme
preuve de sa pseudo-vertu.

Sitôt entrée, Célia s'était attablée, le dos au mur, dans le coin
opposé au coin des tziganes. Elle était là en bonne position de tout
voir et d'être vue à son avantage, sous la lumière vive d'un groupe de
lampes qui mettait en valeur sa peau jeune et la flamme noire de ses
yeux doux. Deux rangs de soupeurs la garaient en outre des bousculades
possibles: les ivrognes sont légion, parmi les barbares qui envahissent
Paris après l'exode des Parisiens de race; et rien n'amuse un honnête
Teuton, bien empli de choucroute et de bière, comme d'arroser à jet de
siphon la robe délicate d'une femme sans protection d'aucune sorte, et
que pas un homme ne défendra.

Et la nuit s'était traînée sans incident aucun, pareille à toutes les
nuits que Célia avait passées déjà, dans ce même coin, devant cette
même table. Des gens étaient entrés, avaient bu, étaient ressortis, les
uns gais, les autres essayant de le paraître, quelques-uns ne cachant
pas leur ennui morne ou leur tristesse. A tous, Célia avait jeté
l'appel d'une très discrète œillade. Et plusieurs s'étaient approchés,
avaient causé. Pas un toutefois n'avait rien demandé de précis, ni rien
offert.

Un peu après deux heures, les garçons avaient dégagé le milieu de la
salle, et l'on avait dansé, sans grand enthousiasme. Une camarade,
seule comme Célia, et s'ennuyant autant que Célia, l'avait invitée à un
tour de valse. Et Célia, pour tuer le temps, avait valsé.

Mais, comme elle regagnait sa chaise, elle eut une surprise: deux
hommes, qu'elle n'avait pas encore remarqués, s'étaient assis sur les
chaises voisines, et attendaient qu'elle revînt; ils l'arrêtèrent au
passage:

--Chère amie,--dit l'un d'eux,--je n'ai pas le plaisir d'être connu de
vous; mais ça n'a, n'est-ce pas?... aucune importance.... Voici mon
camarade qui est officier de marine, et qui meurt du désir de souper
avec vous. Seulement, il est timide, le pauvre! et il n'aurait jamais
osé se présenter tout seul. Heureusement, j'étais là!... Vous n'avez
personne, ce soir? On peut s'installer à votre table?...

--Si vous voulez,--répondit Célia.--Je suis libre.

Et elle considéra curieusement l'homme qui n'osait pas se présenter
tout seul à une femme rencontrée chez Maxim's....

C'était le premier qu'elle eût jamais vu, de cette rare espèce!...

Il avait, ma foi! l'air d'un monsieur comme tout le monde; voire,
d'un monsieur mieux que tout le monde: car il était plutôt beau que
laid, plutôt grand que petit, plutôt robuste que chétif; et ses
yeux vous regardaient en face, avec une assurance tranquille qui
semblait le comble de l'invraisemblance, de la part d'un personnage
si peu hardi.... Célia l'interrogea tout de suite, persuadée qu'il
balbutierait:

--Vous n'habitez pas Paris, monsieur?... puisque vous êtes officier de
marine?...

Mais il ne balbutia pas du tout, au contraire: sa voix résonna on ne
peut plus nette:

--Si fait! j'habite Paris.... Pas à demeure, non!... Mais voilà près
d'un an que je campe ici.... Et j'y ai même une cabane très drôle ...
dans un quartier effarant, par exemple: à Grenelle.... Bah! il faudra
tout de même venir me voir là-bas, quand nous serons amis, jolie
madame. Vous ne regretterez pas la course ... parce que la cabane est
pleine de joujoux très amusants pour les petites filles....

Elle faillit proposer l'excursion pour l'instant même: qui empêchait
qu'on devînt amis sur-le-champ?... Pourtant elle se tut, après
réflexion: un homme qui n'osait pas se présenter tout seul à une femme
rencontrée chez Maxim's pouvait évidemment n'avoir pas, sur le chapitre
des amitiés soudaines, les idées du commun des mortels....

Et, de fait, il ne fut pas question, ce soir-là, d'aller à Grenelle,
non plus que d'aller nulle part: le souper fini, l'étrange amoureux se
contenta de saluer très courtoisement la «jolie madame», et prit congé.

--On se reverra?--demanda Célia, par acquit de conscience: quatre ans
de rendez-vous manqués lui avaient pertinemment enseigné qu'on ne se
revoit jamais, quand on ne s'est pas «vu» du premier coup,--vu de plus
près qu'il n'est permis de se voir chez Maxim's....

La réponse fut pourtant affirmative, et si nette que le scepticisme de
Célia en fut ébranlé:

--On se reverra, si vous le voulez bien, après-demain jeudi, à sept
heures trente minutes _p. m._... Ne cherchez pas à comprendre: _p. m._,
c'est de l'espéranto.... Ça veut dire en français huit heures moins le
quart....

--Je sais,--fit Célia, souriant.--_I speak english...._

Il se moquait d'elle, mais elle avait l'habitude des moqueries. Et
le rendez-vous, quoique différé, avait l'air de tenir; c'était le
principal.

L'espérantiste, cependant, avait suspendu son discours:

--Ho!--fit-il.--_You speak english? you learned little girl!_ Voyons
donc! vous n'êtes tout de même pas Anglaise? Vous avez eu un amant
anglais, alors?

--Non,--dit Célia, qui ne songea pas assez vite à mentir:--j'ai appris
quand j'étais petite....

Et elle rougit excessivement, comme rougissent les femmes du monde,
quand une agrafe cassée découvre un coin de leur peau nue aux passants.
Par chance, le questionneur, discret ou indifférent, n'insista pas:

--Parfait!--dit-il simplement. Et il reprit, sur un ton tout à coup
moins plaisant, dont Célia faillit s'étonner:

--A huit heures moins le quart, après-demain jeudi, j'irai vous prendre
chez vous, et je vous emmènerai dîner où il vous plaira.... Est-ce
convenu?... Ou préférez-vous un autre programme?

Elle préféra ce programme-là, et elle s'empressa de donner son adresse:
34 _ter_, rue de Moscou, au deuxième....

--Parfait!--dit-il encore.--Tenez, voici ma carte en échange....

Elle serra dans sa bourse le bout de bristol, après avoir lu d'un coup
d'œil: _Charles Riveral, enseigne de vaisseau, 66, rue Alphonse...._
Et cette fois, elle s'étonna tout de bon: les hommes sont d'ordinaire
moins confiants, et ne livrent pas à la première venue, sans nécessité,
leur état civil au grand complet....

Il était parti. Elle ne s'attarda pas. Le bar, plus bruyant de minute
en minute, lui faisait maintenant mal à la tête. Elle sortit, et s'en
fut tout droit se coucher,--seule.--La nuit était tiède. Marchant à
petits pas sur les trottoirs blancs de lune, Célia songeait à cet
amant qu'elle trouvait mystérieux.... Non, il ne ressemblait pas aux
autres.... Elle eût voulu qu'après-demain fût aujourd'hui....

       *       *       *       *       *

Telle avait été, pour parler comme parlent les marins, la prise de
contact de Célia et de la Marine.

       *       *       *       *       *

Charles Riveral.... Célia, huit jours durant, s'en était cru très
amoureuse.... Huit jours durant: les huit jours qui avaient précédé
leur vraie première nuit de noces. Jusqu'à cette nuit-là, Riveral
avait aimé sa «jolie madame»,--il l'appelait ainsi, décidément,--à la
va-vite: entre deux portes, sur un divan, ou, très audacieusement, sur
les coussins des wagons ou des voitures qui, plusieurs soirs de suite,
les ramenèrent d'excursions champêtres et de dîners campagnards. Et
Célia s'était accommodée de ces façons qu'elle jugeait pittoresques et
maritimes....

Mais la première grande nuit lui fut une déception. Quoique jeune,
l'enseigne avait assez voyagé, et dans assez de pays hétéroclites, pour
différer sensiblement d'un bourgeois parisien; et ses goûts sensuels
témoignaient de cette différence: il était raffiné et bizarre,--des
moralistes diraient pervers et vicieux.--Or Célia, par instinct et par
profession, était le contraire. Non qu'elle fût froide ou inerte. Mais
ses ardeurs étaient toutes simples. Et la complication de son nouvel
amant l'effara quelque peu.

D'un autre, elle n'eût probablement pas accepté ce qu'elle accepta.
Mais Riveral, hors du lit, continuait de lui plaire beaucoup. Elle
l'avait imaginé mystérieux, lors de leur rencontre chez Maxim's.
Maintenant, elle savait qu'il l'était en vérité, car jamais on ne
devinait sa pensée, toujours singulière et dédaigneuse des chemins
battus. Il parlait volontiers; mais ses paroles étaient très souvent
mal compréhensibles; Célia les gardait tout de même dans sa mémoire,
avec le pressentiment confus qu'elle les comprendrait plus tard; et
elle les comprit en effet, quand d'autres marins et d'autres voyageurs
lui eurent appris à parler et à penser comme ils pensaient et comme ils
parlaient, comme pensait et parlait Riveral lui-même....

Et puis Riveral était bon. Ou du moins elle l'estima tel, parce que
jamais aucune raillerie, aucun sarcasme, aucune phrase grossière
ou méprisante ne lui échappa en aucune occurence. Elle supposa que
c'était de sa part charité très chrétienne: car, au fond de lui-même,
il devait évidemment railler, mépriser, injurier comme font tous les
hommes;--elle n'était qu'une grue, après tout; et on le lui avait assez
rabâché pour qu'elle le sût!--mais ça n'en était pas moins gentil à
Riveral de dissimuler son intime et désobligeante opinion....

En fin de compte, Riveral avait été promu lieutenant de vaisseau le
1er juillet, et, pour fêter comme il convenait ce troisième
galon glorieusement conquis, Célia, ce même 1er juillet,
avait transporté ses pénates du 34 _ter_ de la rue de Moscou au 66 de
la rue Alphonse. Et le nouveau ménage avait coulé des jours qui, pour
n'être ni d'or ni de soie, n'en étaient pas moins d'un métal et d'un
tissu acceptables.

--J'ai trois mois de congé,--avait exposé Riveral, avant de pendre
la crémaillère;--dites, jolie madame, voulez-vous qu'on les passe
ensemble, ces pauvres trois mois qui auront bien vite fait d'être
passés? Quatre-vingt-dix jours! vous n'aurez guère le temps de vous
ennuyer.... Et aucun risque de prolongation malencontreuse: je suis
«bon pour campagne lointaine»: le quatre-vingt-onzième jour, pfuit!...
en route pour Tahiti, Terre-Neuve ou Madagascar!... Vous ne serez pas
cramponnée, soyez tranquille!

Et c'est vrai qu'ils avaient vite passé, ces trois mois....

       *       *       *       *       *

Mais, vers la fin de la onzième semaine, Riveral, sur le point
d'enfoncer dans sa première malle sa première paire de chaussettes,
s'était arrêté tout à coup pour considérer attentivement sa maîtresse,
debout derrière lui, et fouillant des deux mains dans la grande armoire
pleine de linge bien plié.

--Venez ici,--lui dit-il, au bout d'une minute de réflexion.

Elle vint docilement.

--Causons un peu,--reprit-il après l'avoir encore considérée, de tout
près cette fois.--Voyons! Je pars dimanche pour Toulon, n'est-ce
pas.... Moi parti, qu'allez-vous devenir au juste?

Elle allongea les lèvres, haussa les épaules et se tut.

--Oui,--dit-il:--vous n'en savez rien. Mais cherchons à nous deux....
Je pars dimanche, dimanche soir, à neuf heures quinze.... Vous
m'accompagnez à la gare, pas, jolie madame?... Le train parti, vous
rentrez, naturellement. Où rentrez-vous?

Elle hésita.

--Ici,--dit-elle enfin.

Elle regardait vers le sol. Il prit entre ses deux mains la tête
baissée, et releva le visage vers lui.

--Ici,--il parlait à voix très douce.--Ici, pour ce soir-là, et
peut-être pour quelques soirs encore.... Mais après?... Vous ne
pourrez pas continuer longtemps d'habiter un quartier perdu.... Il faut
vivre.... Vous retournerez d'où vous êtes venue.... Vous retournerez
vers la rue de Moscou ou vers la rue de Calais ... vers le Moulin
Rouge, vers les Folies-Bergère, vers Maxim's.... Oui!...

Elle ne protesta pas. Et elle haussa les épaules derechef,--résignée.

Il tenait toujours entre ses paumes les deux joues veloutées. Il les
lâcha, et prit machinalement son mouchoir pour essuyer ses doigts....
Mais ce n'était pas la peine: les joues n'étaient pas poudrées du tout.

Alors, brusquement, il demanda:

--Ça vous amuse?

--Quoi?--dit-elle.

--Cette vie que vous allez recommencer?... Maxim's, les Folies, et le
reste?.....

Elle secoua silencieusement la tête de droite à gauche.

--Non, hein? Ça ne vous amuse pas.... Savez-vous à quoi je pense,
petite Célia? Je pense que vous n'êtes guère faite pour cette
vie-là.... Et je le pense depuis longtemps ... depuis que je vous ai
vue valser, la nuit de notre rencontre.... Même, c'est à cause de cette
pensée que j'ai voulu vous connaître ... et que je vous ai demandé de
venir loger dans ma maison, et d'être ma maîtresse tout à fait....

Elle l'interrogea des yeux, un peu anxieuse. Jamais il ne l'avait
questionnée sur son passé. Jamais il n'avait paru soucieux de rien
savoir d'elle. Il avait deviné des choses, pourtant ... des choses
qu'il gardait pour lui, et qui étaient peut-être les choses vraies....

Mais il n'insistait pas, discret autant qu'à l'ordinaire:

--Vous n'êtes probablement pas Parisienne.... En tout cas, vous ne
serez jamais la Parisienne qu'il faut être pour réussir à Paris....
C'est très difficile de réussir à Paris, jolie madame!... Il ne suffit
pas d'avoir des joues comme celles-ci, pareilles à des pêches: il faut
encore mettre de la poudre dessus, beaucoup de poudre.... Vous ne
saurez jamais mettre autant de poudre qu'il faut....

Il songea un moment, puis murmura, si bas qu'elle eut peine à entendre:

--Dommage que vous ne vous soyez pas mariée ... autrefois ... en
province ... vous auriez épousé un brave homme quelconque ... un
fabricant ... ou un architecte ... ou un médecin ... vous n'auriez
jamais quitté Besançon ... ou Saint-Étienne ... et vous auriez été très
heureuse.... L'imbécile qui vous a poussé hors de ce chemin-là vous a
rendu un fichu service!...

Il songea encore, muet. A la fin:

--Et si je vous emmenais?--proposa-t-il.

Elle leva les sourcils:

--M'emmener? où?

--Où je vais.--A Toulon.--Oh! pas plus loin, bien sûr!... pas à
Madagascar ni à Tahiti!... A Toulon seulement....

--Mais pourquoi, à Toulon? puisque vous n'y restez pas?...

--Non, je n'y reste pas,--dit-il.--Mais j'y ferai bien une halte de
cinq à six semaines.... On ne peut guère m'expédier plus rapidement:
j'ai droit à trente jours de délai, avant d'être mis en route.... Donc,
comptons cinq ou six semaines: j'aurai le temps de vous installer
là-bas, et de vous y acclimater....

--Pourquoi, m'y acclimater?

--Parce que!... parce que la vie de Paris ne vous amuse pas ... et que
la vie de Toulon vous amusera peut-être!... Du moins, j'imagine que
oui....

Elle hochait la tête, très indécise. Elle n'aimait guère Paris,
c'était vrai. Mais aimerait-elle d'avantage la province?... Il réfuta
l'objection:

--Toulon, ce n'est pas la province. C'est autre chose, vous verrez:
l'étranger, plutôt; ou la colonie. Toulon vous plaira plus que vous ne
vous figurez.... Et puis....

Il sourit:

--Et puis ... à Toulon, on peut réussir avec des joues comme les
vôtres, sans poudre ... sans poudre du tout.... Croyez-moi!...

Elle l'avait cru.

Et ils étaient partis ensemble, le dimanche 4 octobre, par le train de
9 heures 15.



CHAPITRE VI


OU L'ASPIRANT BERTRAND PEYRAS S'EFFORCE D'ÉLEVER CÉLIA
                AU RANG DES FEMMES
     QU'ON NE TRAITE PAS PAR-DESSOUS LA JAMBE


Il y avait maintenant quinze jours que Célia était amoureuse du petit
aspirant Bertrand Peyras.

Amoureuse tout de bon, et jalouse. Bertrand Peyras, d'ailleurs, taquin
comme un moustique, ne négligeait aucune occasion de larder à vif cette
jalousie toujours prompte à s'enflammer. A ce jeu très peu charitable,
il goûtait un plaisir qu'il dissimulait mal.

Naïve à vingt-quatre ans comme elle avait pu l'être à douze, Célia
donnait immanquablement dans chaque panneau, et, dix fois de suite, la
même agacerie du gamin la dressait sur ses ergots, crispée, rageuse:

--D'où viens-tu, à sept heures au lieu de cinq?

--Mon autre maîtresse ne voulait pas me laisser partir....

Elle n'allait pas jusqu'à croire des horreurs pareilles. Mais, tout de
même, elle endêvait ferme. Et puis, au fond, elle n'était pas tellement
sûre.... Avec un homme, sait-on jamais?...

Et, quand enfin le gamin l'embrassait, elle, avant de lui rendre
son baiser, flairait d'abord passionnément l'odeur familière de la
moustache, des cheveux, des mains mêmes, pour bien vérifier qu'une
autre odeur ne fût pas mêlée à cette odeur-là....

Il avait pourtant l'air d'aimer sa maîtresse, ce gosse. Sans doute la
tourmentait-il du soir au matin et du matin au soir. Mais c'était en
sa qualité de gosse, de sale gosse sans raison ni pitié. Et cela ne
l'empêchait pas de la câliner très délicatement, du matin au soir et du
soir au matin, avec les mêmes façons moitié folles et moitié tendres
dont il l'avait ensorcelée, le premier jour. L'ensorcellement n'était
pas près d'être brisé.

--Je t'aime,--avait-elle dit une fois,--je t'aime parce que tu
ressembles à quelqu'un que j'ai connu autrefois, et qui m'a fait tout
le mal imaginable.

--Moi,--avait-il répondu,--je t'aime parce que tu ne ressembles à
aucune autre....

Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas
une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme
«pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant
à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses
précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par
l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait
de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi
instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La
marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre
pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort
au-dessous de la vérité.

Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes
quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine
universelle, alternaient avec des conversations littéraires,
artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne
lauréate des concours.

--Parole!--jugeait l'aspirant, comme avait jugé la
demi-mondaine,--parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet
d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...

       *       *       *       *       *

Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait
dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:

--Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...

Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:

--Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....

Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:

--Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie
ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que
la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même,
s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?

--Je sais bien!...

--Tu sais bien!... Alors, quoi? Te figures-tu que je possède, en outre
de ces appointements princiers, le capital de quelques cent mille
livres de rente?... comme L'Estissac?... ou comme son ami, le portefaix
du Rhône?... Voyons, mon chéri!... Si je l'avais, ce capital, je ne
serais pas ici!... Je ferais la fête avec des filles de joie!...

--Hein?

--Crac! ça y est!... La panthère noire se déchaîne!... Non, je
t'en prie!... pas de scène à propos de ces filles de joie, trop
hypothétiques.... Et soyons sérieux comme deux vieux papes!... Ma
petite enfant, je n'ai, tout de bon, pas le sou.... Et ça ne suffît
vraiment pas, pour entretenir une femme ... surtout cette année que le
beurre est si cher....

Elle se taisait, déconcertée. Néanmoins, au bout d'une minute, elle
insinua:

--C'est que ... tu ne sais pas ... en ce moment, je n'ai pas besoin de
beaucoup d'argent ... parce que Riveral ... Riveral, mon ancien ami,
qui est parti pour la Chine ... m'en a laissé un peu.... et, même,
a promis de m'en envoyer de là-bas, chaque mois, pendant un bout de
temps.... Il n'en fera probablement rien, mais....

L'aspirant leva les sourcils:

--Pourquoi donc n'en ferait-il rien?

--Parce que ... dame!... ce serait un peu baroque!... Songe: c'est
complètement fini, nous deux Riveral.... Il le sait, que je prends
d'autres amants....

--Naturellement, il le sait! Il n'est pas idiot, cet homme!... Mais ça
ne l'empêche pas de penser à toi, j'imagine ... et de t'aider à vivre,
mon pauvre chat!... Ça n'a rien de baroque....

Elle le regardait avec des yeux étonnés. Elle reprit, hésitant un brin:

--Enfin, dans tous les cas ... comme je te le disais tantôt ... je n'ai
pas besoin de beaucoup d'argent.... Et si tu voulais ... avec ce que
nous recevrions de Riveral....

--Fitchtre!... Non, par exemple!...

Posément il s'expliqua, beaucoup plus sérieux que les deux vieux papes
de tout à l'heure:

--Ma petite Célia, vous êtes un amour de me tendre comme cela la
plus appétissante moitié de votre galette.... Mais ma galette à moi
est trop mince pour que je puisse accepter.... Le pique-nique serait
déplorablement inégal.... Écoutez-moi bien, ma gentille: être votre
amant, votre seul amant, je ne peux pas,--je ne veux pas:--ce ne serait
vraiment pas très honorable.... En somme, il faut que vous dîniez
presque tous les jours.... Et moi, j'ai bien juste de quoi vous payer
un bifteck sur sept.... Conclusion: il vous faudra tôt ou tard gagner
les six autres.... Dieu me garde de les manger dans votre assiette....

Elle avait baissé le front. Il vit deux larmes qui roulaient le long
des belles joues veloutées.

--Mimi! vilaine chérie! vous n'allez pas pleurer pour une saleté de
midship[1] comme moi, voyons!... Et puis, réfléchis donc, petite
cruche: le septième bifteck! nous le mangerons ensemble! Et c'est si
tant tellement meilleur, quand on a beaucoup, beaucoup attendu.... Et
qu'on a faim, faim, faim!...

Et les choses s'étaient arrangées comme cela,--théoriquement.

       *       *       *       *       *

Théoriquement: parce qu'en pratique, Bertrand Peyras, quinze jours de
suite, vint dormir à la villa Chichourle chaque fois que le service de
quart ne l'obligea pas à veiller sur le pont de son cuirassé.

On avait fort à propos touché la solde du mois le 1er
décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font
tous les marins,--matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,--en accord
avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y
en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux
demi-clés[2].»

Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande
fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de
minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de
midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y
peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit
jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied,
les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.

       *       *       *       *       *

Et des habitudes étaient nées.

Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente.
Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et
commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,--menus
achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide
chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du
marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute
cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait
en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au
bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa
Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se
coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer
écarlate teintaient la façade bleue de violet.

Selon l'heure,--cinq, six ou sept,--on s'aimait alors, ou on se
querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait,
à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait
proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais
Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions
économiques:

--Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en
apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes,
va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans
une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais,
comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de
quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents.
Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que
l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution
vraiment inconvenante à force d'être imagée....

On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne
désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et
paquets»[3] que fricote, en plein quartier réservé[4], le traiteur
Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses
heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas
le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau
du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent
mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de
par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient
devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par
le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait
immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant
Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables,
tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient
pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa
compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant
de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais
s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux
sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires
trop lentes à l'attaque.

--Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché
jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...

Il haussait les épaules:

--Que tu es bécasse!

--C'est de ce quartier-ci que tu viens, les soirs où tu n'arrives au
Mourillon que passé sept heures?

--Oui!... Je ne voulais pas te l'avouer, pour ne pas te faire de
peine.... Mais puisque tu l'as deviné!... J'ai une maîtresse ici, rue
de la Visitation ... au grand 9 ... une blonde dodue!... Et, tiens! la
voilà justement, sous le réverbère!... Tu la vois? je vais l'appeler,
écoute plutôt.... Salut, ma belle chatte! Sias poulido[5]!... Eh bien?
Célia?... tu as entendu? Et tu ne lui sautes pas aux yeux?...

Elle se taisait, ravalant son dépit.

Tout de même, au bout de cette traversée rebutante, le restaurant,
avec sa salle en contre-bas, ses chaises de paille tricolore et la
fantaisie ahurissante des fresques de ses murs, était un dédommagement
auquel Célia ne se montrait pas insensible. Davantage encore elle se
réjouissait du pêle-mêle indescriptible de la chambrée: les dames «en
semble maison», sobrement vêtues de la _liquette_ traditionnelle,
et leurs amis, cravatés de soie vert-pomme, y alternaient avec des
officiers, des bourgeois corrects, des demi-mondaines à cheval sur
les convenances, et force matelots, les uns en goguette, les autres
graves de cette imperturbable gravité du matelot, qui a vu trop de
choses pour s'étonner d'aucune; et la note la plus extravagante était
fournie par de bonnes gens du petit peuple, qui, candidement, venaient
s'attabler là en famille,--père, mère, garçonnets, fillettes, bébés
en lisières,--pour savourer sans vergogne une large platée de ces
«pieds et paquets», orgueil et renommée de Marius Angantanière, poète,
conseiller général, et fin maître-queux!...

--Je me figure,--avait dit Célia, le jour que Peyras lui révélait ce
lieu baroque,--je me figure que les tavernes de Suburre, dans la Rome
antique, devaient ressembler à ça....

Sur quoi Peyras avait cessé net d'admirer le caveau, pour considérer sa
maîtresse.

C'est ce jour-là qu'il l'avait traitée de sauvagesse bachelière....

       *       *       *       *       *

Mais le plus souvent Célia reculait devant l'épreuve préalable de cette
terrible rue de la Visitation. Et c'était alors le dîner très bourgeois
de la Pintade, ou celui du restaurant Margassou, très bourgeois
pareillement.--Très bourgeois l'un et l'autre, oui ... ou du moins, les
gens qui ne savaient pas pouvaient les juger tels....

A la Pintade, la salle ressemblait à n'importe quelle salle de
brasserie. Tous les habitués de toutes les «Munich», de toutes les
«Strasbourg», de toutes les «Alsaciennes» et de toutes les «Lorraine»
s'y seraient crus chez eux, dès le seuil franchi. Chez Margassou,
c'était l'hôtellerie de province, claire et nue, avec des rideaux
blancs aux fenêtres. Célia, au commencement, avait allongé des moues
dédaigneuses. Ce n'était plus Paris....

Mais elle s'était souvenue d'une parole de Riveral:

--C'est autre chose ... peut-être est-ce mieux.... Et bientôt elle
avait compris.

La première explication lui avait été fournie sans tarder, la première
fois qu'elle était entrée, au bras de Peyras, dans l'une de ces
auberges obligatoires,--les seules de Toulon;--c'était chez Margassou,
cette fois-là. A l'une des tables proches de la porte, un homme à
cheveux blancs, d'assez haute mine, était assis déjà. En passant,
Célia avait regardé cet homme. Et cet homme, rencontrant ce regard et
apercevant l'aspirant, s'était soulevé de sa chaise pour saluer le
couple, courtoisement.

--Qui est-ce, ce vieux?--avait demandé Célia.

La réponse l'avait confondue:

--Ce vieux, ma chère? c'est le vice-amiral Felte, commandant en chef
l'escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant....

Elle n'avait plus soufflé mot d'un grand quart d'heure. Ses yeux ahuris
ne quittaient pas l'homme à cheveux blancs, qui continuait, le plus
paisiblement du monde, de pignocher un très simple repas. Force gens
entraient et sortaient, officiers pour la plupart, quoique presque
tous vêtus d'habits civils. Tous, avec grand respect, s'inclinaient
en passant près de l'amiral. Et à tous, l'amiral rendait un cordial
sourire, sans jamais manquer de prévenir le salut, lorsqu'une femme
accompagnait l'officier....

--Enfin, quoi!--avait fini par murmurer Célia;--cet amiral-là?...
est-ce qu'il nous prend pour des femmes mariées?

L'aspirant, bouche ouverte, avait écarquillé les yeux:

--Pour des femmes mariées?... Ici?... Tu es folle?

--Mais regarde!... Il nous salue?...

--Naturellement!... En voilà, une idée de l'autre monde!... Alors, tu
te figurais que, parce que tu n'es pas mariée, lui ne serait pas poli?

Elle s'était tue, désemparée derechef. Et, de tout le dîner, elle
n'avait plus parlé que par monosyllabes. Au dessert pourtant, elle
était revenue à la charge une dernière fois:

--Dis-moi?... Est-ce que vous en avez beaucoup, d'amiraux aussi polis
que celui-là?

L'aspirant avait haussé les épaules, assez fièrement:

--Il n'en manque pas, grâce à Dieu! Vois-tu, mon petit, chez nous,
marins, les mufles sont heureusement l'exception....

       *       *       *       *       *

Après dîner, le cérémonial quotidien exigeait qu'on allât s'attabler
boulevard de Strasbourg, à la terrasse d'un des cafés à la mode. On
se retrouvait là, camarades de bord, petites amies, compagnons et
compagnes de fête, et l'on buvait en groupes,--très sobrement.--De cela
aussi Célia s'était étonnée.

--Moi qui me figurais que les officiers de marine levaient volontiers
le coude!...

--Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends,
c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On
naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On
mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre....
Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le
long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et
ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je
t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère
en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des
croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant
au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours
de suite!... On appelait ça: _tirer une bordée_ ... Et rien ne se
portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple;
chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect,
ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le
bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de
bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a
quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce:
un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu
sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la
suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler
n'est pas revenue....

Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail
de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans
la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir
étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était
quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout
petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen
oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient
de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens
candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure
pas.

       *       *       *       *       *

Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position,
au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper
au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là
encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur,
plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de
deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates.
Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six
semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant
tant bien que mal,--moitié sur la banquette, moitié sur les genoux
de ses voisins,--ne voyait que des visages familiers autour d'elle.
On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules,
et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur
dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et
figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.--«Ces demi-mondaines,
ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez,
celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui
a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe,
ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très
serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à
mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»

Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles
elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou
petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque
nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,--tout comme les
courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune
fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin.
Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni
sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas
obligatoirement hostiles....

Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait
pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville
endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face
bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur
la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la
façade bleue de brun.

Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on
ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les
nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la
terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très
longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.

Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait
frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces
épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille,
patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité,
n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le
cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant
toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa
toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la
pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....


       *       *       *       *       *

De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front
de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du
petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait
de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le
tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs
doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur
somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à
leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....

Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant
à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes
des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade
réglementaire....


[1] Midship (_midshipman_), se dit familièrement, dans toute la marine
française, pour aspirant.

[2] Procédé infaillible pour ne plus quitter le bord, où les occasions
d'être prodigue sont naturellement rares. Les deux «demi-clés» capelées
sur un «tour de mort» constituent un nœud marin de toute sûreté.

[3] Réplique provençale des tripes à la mode de Caen.

[4] Toulon possédait encore, en l'an XXXIX de la Troisième République,
son quartier réservé,--réservé aux ribauds et aux ribaudes,--tout
comme en possédaient les bonnes villes du Roy Loys le Unziesme.--Et ce
quartier, qu'une municipalité non moins éclairée qu'énergique s'efforça
à faire disparaître (en même temps que la vieille mairie inconfortable
de Pierre Puget), était un des plus délicieusement pittoresques qu'il y
eût au monde.

[5] Tu es jolie!



CHAPITRE VII


OU CÉLIA, AMOUREUSE, S'INQUIÈTE,
     S'AFFLIGE ET S'ENNUIE


Un jour sur trois, Bertrand Peyras, retenu à son bord par le service de
nuit, ne descendait pas à terre. Et Célia, trente-six heures durant,
faisait métier de veuve.

Trente-six heures, puisque l'aspirant, ayant quitté sa maîtresse
dès le patron-minet, ne rentrait au bercail que le lendemain, à la
brune.--Trente-six heures que Célia trouvait longues. Les marins ne
sont pas des époux encombrants, et les femmes éprises de liberté n'en
sauraient souhaiter de meilleurs. Mais ils sont en revanche des amants
fort irréguliers, et leurs maîtresses ont lieu de se plaindre, pour peu
qu'elles soient de complexion le moins du monde amoureuse, et qu'elles
n'aiment point à dormir seules.

Célia, pour ce motif ou pour tout autre, s'estimait à plaindre en
effet; tellement qu'une après-midi de décembre la marquise Dorée,
entrant à l'improviste dans le salon de la villa Chichourle, trouva sa
protégée pleurant d'ennui.

--Allons, bon!--fit avec autorité cette femme d'expérience.--Quoi
encore de cassé? Les haricots ne veulent pas cuire, dans la marmite
d'aujourd'hui?

D'un haussement d'épaules éloquent, Célia exprima à quel point la
marmite d'aujourd'hui lui semblait identique à la marmite d'hier,
identique aussi à la marmite de demain,--identique déplorablement.

--Mais dites, voyons! qu'est-ce qui ne va pas?

--Rien ne va!--murmura la pleureuse.

Elle tamponnait ses yeux d'un mouchoir déjà fort humide.

--Rien,--fit la marquise,--ce n'est guère. Expliquez un peu, mon petit.
Peyras?...

Célia inclina la tête:

--Oui, d'abord! Peyras!... Il n'est pas là, vous voyez bien.

--Mais c'est son jour de quart?

--Oui.

--Eh bien, alors?

--Alors, je suis toute seule, Dorée. Déjà, ce n'est pas drôle....

--Non!... Celle-là, par exemple!... Alors c'est ça, le grand chagrin?...

--Ça, oui ... et le reste....

--Mais parlez donc! Quel reste?

--Tout....

La tête dolente se balançait mélancoliquement.

--Tout, Dorée.... Oh! je sais bien que vous allez me dire que je
suis folle de pleurer aujourd'hui, puisqu'aujourd'hui n'est pas pire
qu'hier.... Vous avez raison.... Depuis le temps que ça dure, je
devrais sûrement avoir pris l'habitude,--l'habitude de pleurer....
Mais, à Paris, le métier m'occupait, m'absorbait ... je n'avais pas
cinq minutes par jour pour réfléchir.... Il fallait du soir au matin
courir de-ci, courir de-là, s'habiller, se déshabiller.... Et, le
travail fini, j'étais si lasse que, souvent je n'avais même pas le
courage d'ôter mon corset pour me jeter sur mon lit ... je dormais
comme une brute, sans penser à rien.... Ici, je pense. Ce n'est pas gai
de penser....

La visiteuse avait posé sa joue sur son poing:

--Pas très gai, évidemment....

--Pas gai du tout! Tenez, rien qu'une chose à laquelle je ne peux pas
m'empêcher de réfléchir soixante fois l'heure.... Vous avez vingt-cinq
ans, vous....

--Vingt-cinq, oui ... un peu plus de vingt-cinq....

--Vingt-six, si vous voulez.... Moi, vingt-quatre. C'est tout un....
Enfin, vous et moi, nous sommes jeunes....

--Heureusement!

--Nous sommes jeunes. Mais un jour, Dorée, nous serons vieilles. Et une
demi-mondaine vieille, qu'est-ce que ça devient?

--Oh! zut!... Si vous avez souvent des idées de ce tonneau-là!...

--Qu'est-ce que ça devient, Dorée, une demi-mondaine dont les hommes
ne veulent plus? Il faut tout de même que ça mange et que ça boive,
que ça se couche le soir dans un lit et que ça n'ait pas trop froid
l'hiver.... Les autres femmes, elles continuent d'avoir des maris, des
enfants, des familles.... Mais nous? l'hôpital, hein? et encore!...
quand l'hôpital est plein?... Pas gai du tout, allez, ma pauvre....

Elle laissait retomber son front dans le creux de ses mains.

--Pas gai du tout!... Ah! Dorée, Dorée ... celles qui pouvaient aller
ailleurs ... et qui sont venues où nous voilà ... elles ont fait une
fière bêtise.... Vous ne pouviez peut-être pas, vous.... Moi, je
pouvais....

Le mouchoir n'était plus qu'une boulette de linon, trempée d'eau amère.
Et la voix ressemblait à un hoquet, très lamentable.

Mais, debout, énergique et péremptoire, la marquise Dorée coupa court à
la lamentation:

--Vous, mon petit ... d'abord ... vous n'êtes pas encore au point qu'il
faut pour habiter le Mourillon. Vous devrez lâcher votre villa et venir
vous installer à Toulon même, en ville.

--Pourquoi?

--Parce qu'ici n'habitent que des femmes sérieuses, quasi mariées,
comme sont les maîtresses d'officiers coloniaux, ou endurcies à
la vie, comme je suis, moi. Tant que vous vous emballerez sur le
premier midship venu, pour sangloter ensuite chaque fois qu'il dort
autre part que dans votre lit, vous serez mieux à votre place rue de
l'Ordonnance ou place d'Armes, dans le quartier des Petite Horreur, des
Farigoulette et des Mie TSF.... Là perche le bataillon des mômes de
votre espèce, des mômes qui ne sont pas encore revenues des sottises
et des rêvasseries, des mômes qui ne savent pas encore vivre comme on
doit, comme vous saurez plus tard, quand vos amants vous auront appris.
Là-bas, vous auriez des camarades avec qui vous jacasseriez aux heures
vides ... et vous auriez d'autres midships avec qui vous oublieriez un
peu le vôtre. Ça vous ferait énormément de bien....

Mais Célia hochait la tête:

--Je n'ai pas du tout envie de tromper Bertrand, d'abord.... Ensuite
la villa est louée pour un an, Dorée: Riveral a payé les deux termes
d'avance.... Donc....

La marquise interrompit:

--Il vous aimait bien, Riveral....

--Oui,--dit Célia, indifférente.

Tout ce qui n'était pas Peyras avait cessé de lui importer.

--Enfin!--conclut la marquise,--restez ici, si vous y tenez! Mais, en
tous cas, ne vous confinez pas entre vos quatre murs. Aujourd'hui, par
exemple ... il fait beau ... le soleil est très chaud pour décembre ...
alors, qu'est-ce que c'est que ce peignoir que vous traînez là? Vous
avez l'air de relever de maladie! Hop! deux-temps, trois mouvements,
enfilez une robe, je vous enlève. Il n'est pas trois heures, allons
voir Jannik!

--A Tamaris?

--A Tamaris, villa Bleue! Oui!

--C'est fou! nous n'arriverons jamais! c'est au diable, Tamaris!

--Il n'est pas trois heures, je me tue à vous le dire! Nous arriverons
juste pour le thé. Hop! debout!

--Vous êtes terrible! on n'a pas le temps de souffler avec vous....

--Mais dépêchez-vous donc!... D'abord, vous qui êtes une femme bien
élevée, vous pourriez bien vous souvenir de l'invitation qu'elle vous a
faite au bar, Jannik, l'avant-dernier vendredi ... le vendredi de votre
coup de foudre.... Une invitation, ça vaut une visite, ma chère!

--C'est vrai!--avoua Célia.

Elle se tourna à regret vers la pendrille.

--Quelle robe, Dorée?

Elle était toujours très docile aux conseils.

--Une robe simple.... A Toulon, on ne s'habille guère, vous savez....
Les trois quarts du temps, vous mettez plutôt trop de belles choses....
Sans compter qu'avec Jannik, c'est charité de ne pas se faire trop
chic....

Célia, qui passait les manches de son tailleur, s'arrêta, un bras en
l'air.

--Dorée ... sérieusement ... elle est si malade, Jannik?... L'autre
soir, au bar, elle avait des couleurs superbes ... et elle riait,
rappelez-vous!...

Sentencieuse, la marquise leva un doigt:

--On a les couleurs qu'on veut, mon petit: les bâtons de rouge n'ont
pas été inventés pour les fox.... Et quant à la gaîté, chacun garde son
caractère. Jannik est bâtie pour faire risette jusqu'aux croque-morts,
c'est moi qui vous le dis! Mais les croque-morts emporteront tout de
même Jannik....

       *       *       *       *       *

Dans le tramway, elles s'étaient assises à côté l'une de l'autre. Et
elles causaient bas, graves et pincées comme il convient à des femmes
respectables.

La marquise Dorée revenait à ses croque-morts:

--J'ai rencontré L'Estissac avant-hier. Il m'a dit: «Jamais les
médecins n'ont eu le moindre espoir: la sale petite bête s'est soignée
beaucoup trop tard; et, en outre, elle a toujours fait tout ce qu'il
fallait faire pour claquer. Mais, jusqu'ici, on avait encore du temps
devant soi; tandis qu'à présent la phthisie commence à galoper....»
Voilà où c'en est! Pauvre gosse!... Il faudra prendre garde à ne pas
l'effrayer, tout à l'heure....

--L'Estissac est très amoureux d'elle, naturellement?

--Lui? Pas pour un sou! Peut-être autrefois ... je n'en sais rien....
Mais, aujourd'hui, il l'aime en camarade ... comme tous les autres,
d'ailleurs.... J'ai bien connu deux bonshommes qui étaient amoureux
de Jannik ... un lieutenant de vaisseau et un commissaire.... Mais
le commissaire est à Madagascar.... Et le lieutenant de vaisseau,
c'était Querrier.... Querrier, vous savez! Querrier, qui est mort
dans l'abordage du _Pirate_ et de _l'Austerlitz_.... Vous savez
bien! le _Pirate_ a été coupé en deux, par un faux coup de barre de
_l'Austerlitz_.... Les baleinières de sauvetage ont failli repêcher
Querrier: on était arrivé jusqu'à lui; il nageait encore.... Mais
un peu plus loin, des matelots barbotaient. Alors Querrier a crié
aux baleinières: «Ceux-là d'abord! Moi le dernier!» Et quand on est
revenu vers lui, il avait coulé bas.... C'était un homme!... Pauvre
Querrier.... Il aimait bien Jannik, et d'amour, lui!... Je me rappelle
le temps qu'ils fumaient ensemble rue Courbet.... Tout le monde fumait,
alors: c'était la grande mode.... Jannik habitait la maison du numéro
44, celle qu'on appelle la Volière.... Querrier venait y passer une
nuit sur deux, l'autre nuit étant réservée au commissaire.... Mais
c'était Querrier que Jannik préférait. J'allais souvent les voir dans
leur fumerie, sans fumer, moi, parce que l'opium abîme la voix ... et
je pensais déjà au théâtre.... Je les vois encore tous les deux sur
leurs nattes.... Querrier faisait les pipes et Jannik les fumait....
Moi, je me couchais en face d'eux, et je regardais la tête de Jannik
blottie dans le «creux» de Querrier.... Et puis je chantais, et
Querrier me disait toujours: «Marquise, vous avez un million dans le
gosier.... Allez à l'Opéra, passez à la caisse.... Dès que vous aurez
touché le million, par exemple, vous vous souviendrez du prophète
... du prophète Querrier ... et en récompense de la prophétie, vous
donnerez la moitié du million au prophète ... pas? pour que le prophète
la donne à Jannik!... Alors Jannik pourra foutre à la porte la brute
sanguinaire ... ce qui est impossible actuellement, vu l'éliage des
ors....» C'était le commissaire qu'il appelait la brute sanguinaire....
Vous comprenez, ni l'un ni l'autre n'avait assez d'argent pour
entretenir Jannik à soi seul.... Et, bien entendu, c'était par
plaisanterie que Querrier traitait l'autre de brute.... Ils ne s'en
voulaient pas, vous pensez!... Et je me souviens même qu'un jour où
Jannik avait eu envie d'un service à thé, ils s'arrangèrent pour le lui
offrir à eux deux, la veille de sa fête....

       *       *       *       *       *

A la station de la Mairie, elles avaient quitté le tramway. Maintenant,
elles traversaient la rade, à bord du petit vapeur à cheminée jaune
qui dessert les deux presqu'îles du sud, Sicié et Cépet. Alentour, les
cuirassés de l'escadre, bien alignés sur deux rangs, et rigoureusement
immobiles malgré la brise et le clapotis, composaient un archipel
d'acier.

--Ils sont beaux!--admirait la marquise.

--Je ne sais pas les reconnaître,--dit Célia.--Où est
l'_Auerstedt_,--celui de Peyras?...

--Oh! zut!--protesta l'autre, moitié rieuse, moitié lassée.--Vous ne
rêvez donc qu'à votre gosse, jour et nuit?

Elle indiqua tout de même:

--L'_Auerstedt_, c'est le troisième de la seconde ligne ... là-bas, le
plus loin....

Célia s'étonna:

--Comment pouvez-vous deviner? Ils sont tous pareils!...

--Non!... Il y a de petites différences.... Sûr et certain que le
ministre s'embrouillerait ... et les députés comme lui ... et les
journalistes ... Vous lisez les canards d'ici? On y confond tout,
cuirassés, croiseurs, torpilleurs.... Une vraie salade.... Mais dès
qu'on se donne la peine de regarder un peu!... L'_Auerstedt_, par
exemple: il a deux cornes à son mât arrière ... et il n'a pas de
pavillon d'amiral.... Si vous vous promeniez de temps en temps sur rade
avec des officiers, ils vous apprendraient....

Elle ajouta, doctorale:

--Ce n'est pas un fameux bateau, cet _Auerstedt_.... Il n'a quasi pas
de canons ... comme tous les bateaux français, d'ailleurs! Comptez
plutôt: les quatre 305 de chasse et de retraite, quatre ... les 194
qu'on voit sortir des petites tourelles et des casemates ... un, deux,
trois, quatre, cinq ... cinq de chaque bord ... dix en tout, par
conséquent ... et avec les quatre gros, quatorze.... L'Estissac nous
montrait la semaine dernière des plans de cuirassés allemands ... c'est
une autre paire de manches!...

Célia, stupéfaite, ouvrait de grands yeux:

--Comme vous êtes savante!...

--Mais non, mon petit!... Ce que je sais là, tout le monde en France
devrait le savoir.... Et justement, les officiers enragent parce
que personne ne le sait ... personne, comme je vous disais: ni les
journalistes, ni les députés, ni même, les trois quarts du temps,
le ministre.... Ce n'est pourtant pas la mer à boire.... Il suffit
d'écouter un peu, et de réfléchir.... Très vite, on peut prendre part
aux conversations....

--Oui, mais pour nous, à quoi bon?

--A quoi bon? Mon pauvre petit! on n'a encore rien trouvé de mieux,
pour s'attacher les hommes, que de s'intéresser à ce qui les
intéresse!... Et c'est une fameuse blague de raconter, comme les
imbéciles racontent, que les officiers de marine en ont plein le
dos de leurs bateaux, de leurs canons et du reste et que ça leur
suffit amplement de s'en occuper quand ils sont de quart!... Pas un
mot de vrai là-dedans! Ce qui exaspère les officiers, c'est de lire
les idioties des gazettes, ou d'entendre parler les gens qui n'y
connaissent rien.... Mais dès qu'on dit trois mots de bon sens, les
officiers sont ravis.... Et ils ne se font pas prier pour répondre....
Et on n'en finit pas de bavarder....

Elle s'interrompit pour regarder Célia:

--Ah çà! de quoi diable causez-vous donc, avec votre Peyras?

Célia sourit:

--Oh!... pas de grand'chose.... D'abord, n'est-ce pas?... les gestes
peuvent très bien remplacer les paroles.... Et nous gesticulons
beaucoup....

La marquise éclata de rire:

--Petite ordure, va!... Si on croirait jamais des choses pareilles, à
la voir comme la voilà!... sainte Nitouche, va!...

Elle s'interrompit encore:

--Tout de même.... Vous ne gesticulez pas perpétuellement, dix fois par
nuit et douze fois par jour?... Alors, dans les intervalles?

--Dans les intervalles,--fit Célia, naïve,--on se dispute ...
naturellement!...

--Hum!--protesta la marquise Dorée,--ça me paraît moins naturel qu'à
vous, ces disputes obligatoires.... Ma gosse, j'en suis toujours pour
ce que je vous ai prédit le premier soir: à prendre feu, comme vous
avez fait, sans savoir pourquoi, et à gesticuler sans trêve ni répit,
avec des «scènasses» en guise d'intermèdes, vous ne vous préparez pas
des avenirs bleus et roses!... Achetez tout de suite douze douzaines
de grands mouchoirs.... Il n'y en aura pas de trop pour essuyer vos
yeux!...



CHAPITRE VIII


UNE VILLA TRÈS BLEUE


La grille de la villa Bleue était ouverte. Par une allée qui
contournait un massif de beaux palmiers, Dorée et Célia s'acheminèrent
vers la maison, dont la façade claire transparaissait derrière
plusieurs pins maritimes groupés.

--C'est joli!--admira Célia.

--Vous verrez la vue qu'on a d'en haut!--promit la marquise.

Le jardin s'étageait en pelouses successives, coupées, de distance en
distance, par de petits perrons de briques, à l'italienne.

--L'avantage de percher à flanc de montagne,--expliquait Dorée,--c'est
que les moustiques n'arrivent pas jusqu'à la villa. Une ascension
pareille, vous comprenez, ça les dégoûte! et Jannik peut dormir en
paix, sans moustiquaire....

La maison maintenant était proche. Dorée parla bas:

--Sans moustiquaire,--répéta-t-elle.--A l'air libre, on respire
toujours un peu mieux ... et la pauvre chérie en vivra peut-être un
mois de plus....

--Bonjour!--cria une voix fluette.

De sa chaise-longue, installée sur la plus haute pelouse, à l'ombre
odorante et chaude des pins, Jannik venait d'apercevoir ses visiteuses.

On s'embrassa, avec effusion.--Du moment qu'on n'était pas des dames
brouillées à mort, on ne pouvait qu'être des dames passionnément
amies.--Puis la marquise Dorée risqua le compliment de saison:

--Mon beau Mimi! on ne vous demande pas comment vous allez: vous avez
une de ces mines!...

--Oui, n'est-ce pas?--renchérit Jannik, pince-sans-rire.--Aussi j'en
profite: J'ai fait dire au marchand de cercueils d'attendre la semaine
prochaine, pour livrer....

Les boutades macabres étaient le fort de Jannik. Elle en abusait, et
semblait s'y délecter, ne manquant certes en cela ni d'esprit, ni de
courage. Mais c'était bien moins bravade ou piaffe, de sa part, que
calcul,--calcul pitoyable et navrant: car, au fond d'elle-même, elle
n'en était pas tellement persuadée, qu'elle fût tout de bon mourante.
Et elle doutait, et elle espérait, et elle désirait, et elle voulait
guérir. Alors, incertaine, anxieuse, et tourmentée du terrible besoin
de savoir, elle parlait hardiment de sa mort prochaine, pour épier avec
des yeux aigus l'attitude, le regard, et la pensée secrète de ceux qui
l'avaient écoutée.

Heureusement, la marquise Dorée était rompue à ce jeu lugubre:

--Ah! oui,--riposta-t-elle tout de go, imperturbable.--Mais, si l'objet
n'est pas encore confectionné, commandez donc la plus grande taille
... puisque on ne sait pas au juste qui mourra «en premier» dans la
maison!... Une grande «caisse,» n'importe qui peut tenir dedans....

--Moi, par exemple,--approuva L'Estissac.

Il était là, assis par terre, le dos à un tronc d'arbre.

La marquise Dorée s'empressa vers lui:

--Je ne vous voyais pas!... comment allez-vous?

--Bien. Aussi bien que l'enfant.

Il maniait des échantillons d'étoffes. Intriguée, Célia s'approcha:

--Vous vous amusez?

--Oui, chère madame, je m'amuse à combiner le costume de Jannik pour le
prochain bal syphilitique.

--Syphilitique?...

Elle avait ouvert une telle bouche que, malgré le sérieux dont il se
départait rarement, le duc éclata de rire:

--Seriez-vous par hasard Toulonnaise de si fraîche date que vous
ignoriez?...

Jannik interrompit:

--Naturellement, elle ignore!... Elle ne connaît encore rien ni
personne!... Mais je vais lui expliquer, moi: les bals syphilitiques,
ma chère ... soyez tranquille! ce n'est rien de scandaleux!... les
bals syphilitiques, à Toulon, ce sont tout bonnement les bals que les
officiers offrent aux demi-mondaines....

L'Estissac compléta l'explication:

--Et nous les nommons de ce nom précis par protestation contre l'idiote
hypocrisie moderne!... Nous, marins, tenons à ne pas imiter le pudique
Brieux: nous parlons français, et nous appelons les chats des chats.

--Mais pourquoi ce nom-là, plutôt qu'un autre?

--Par politesse et sympathie envers les pauvres gens, mâles et
femelles, qui, avant d'enfiler leurs dominos, ont subi la douloureuse
injection sous-cutanée....

--Vous comprenez,--fit Jannik, gamine,--ils ont le droit de se
figurer, ce soir-là, que tout le monde est comme eux ... ça les
console!...

La marquise s'était tournée vers Célia.

--C'est vrai, au fait! nous n'y avons pas songé encore!... Il faudra
vous préoccuper d'un costume, mon petit!...

--Déguisez-vous en dame toute nue,--conseilla Jannik:--le costume
vous ira comme un gant, et il ne va pas à tout le monde.... Vous
riez! Ce n'est presque pas une plaisanterie, vous savez! Ils sont
très décolletés, nos bals syphilitiques!... L'an dernier déjà, Petite
Horreur y est venue en chemise de nuit....

--Nous ferons mieux cette année,--dit le duc.

--Vous vous y prenez tôt, en tout cas! dès décembre!

--A cause du départ probable de l'escadre pour le Levant....

Soigneusement, il avait rangé ses échantillons dans une corbeille. Et
il vint à Jannik:

--Il est l'heure de votre côtelette, petite fille.... Voulez-vous que
j'aille dire à Sylvie?...

--S'il vous plaît.... Et demandez le thé, du même coup ... le thé, pour
ceux qui n'ont pas encore leur concession perpétuelle retenue....

--Vous allez vous faire gifler, si vous dites trop de bêtises!...

Il entra dans la maison.

--Eh bien!--fit Jannik, se retournant vers ses visiteuses:--Dorée, et
vous, madame ... comment trouvez-vous mon jardin?...

Fière, elle tendait les deux bras vers le gazon frais tondu. Un rayon
de soleil joua sur ses mains quasi transparentes....

Par delà les pins maritimes, par delà les pelouses et le massif de
palmiers, la Petite Rade apparaissait, si bizarrement encadrée de
montagnes qu'on la pouvait prendre pour un lac. Et, dans ce lac, la
presqu'île de Balaguier, avec ses cyprès et ses parasols, s'allongeait
comme s'allongent les presqu'îles des estampes japonaises. L'air
était si pur et le soleil si vif que les lointains ne s'estompaient
pas. Et tout le paysage ne formait qu'un plan, sans nulle perspective
raisonnable.

--Rien que pour voir cette vue-là,--dit la marquise, on ferait tous les
jours le voyage de Mourillon à Tamaris!...

--Alors, faites-le!

--Ce n'est pas l'envie qui m'en manque!... Mais vous savez ce que
c'est; on se lève chaque soir entre quatre et cinq, et avant qu'on se
soit seulement débarbouillée....

--Et cette jolie dame-là,--fit Jannik en regardant Célia
silencieuse,--est-ce qu'elle se lève aussi entre quatre et cinq?

Ce fut Dorée qui répondit:

--Cette jolie dame-là, vous devriez bien lui faire un bout de morale!
Elle est amoureuse comme une bête.

--Bon Dieu! De qui?

--D'un aspirant, pas sérieux du tout!...

Célia, rouge comme feu, protesta d'une main molle. Mais Jannik écartait
les deux bras en signe d'impuissance très résignée:

--Quelle diable de morale voulez-vous que je lui fasse?... Vrai, je
ne manquerais pas d'aplomb si je reprochais son aspirant, à cette
gosse, moi qui ai passé ma vie à me toquer de tous ceux que j'ai
rencontrés!...

Mais la marquise ne se démontait pas:

--Voyons, Jannik! Vous croyez que cette petite n'aurait pas mieux à
faire, pour ses débuts à Toulon?... Je ne «la disputerais» pas pour un
béguin!... Une bêtise de temps en temps, tout le monde a le droit de la
faire.... On n'est pas de bois, évidemment.... Mais ce que je n'admets
pas, c'est l'exagération! Elle n'en dort plus, elle n'en vit plus, à
force de rêver à son midship! Et, bien entendu, comme elle n'a que lui
en tête, elle n'accepterait pas, pour un coup de canon, de prendre un
autre ami ... quelqu'un qui compterait....

--Bah!--fit Jannik, insouciante.--Les béguins passent!... Et il est
toujours temps de prendre des amis qui comptent.... Il ne faut pas être
trop pratique!... Surtout....

Elle penchait la tête de côté, comme pour mieux apercevoir la mer
bleue, au bout de la perspective fuyante des pelouses vertes:

--Surtout, Dorée, que cela dépend des femmes.... Nous ne sommes pas
pareilles, toutes.... Et ça ne nous réussirait pas à toutes, d'être
pratiques....

L'autre s'étonna:

--Bon!... qu'est-ce que vous allez chercher là?... Jannik se prit
à tousser, et, d'une longue minute, ne put répondre. Quand elle y
parvint, sa voix, toujours menue, sembla d'un cristal fêlé, près de se
rompre.

--Je ne vais rien chercher.... Et je vous assure que j'ai raison....
Réfléchissez un peu, et vous direz comme moi.... Nous, les
demi-mondaines, on nous englobe toutes dans une seule catégorie, et on
se figure que, toutes, nous avons été coulées dans le même moule....
Nous devons penser de même, vouloir de même, agir de même.... Eh bien!
non!... On se fourre le doigt dans l'œil.... Nous sommes bien plus
différentes entre nous que les femmes du monde entre elles.... Oui!
dame!... Être demi-mondaines, ce n'est pas le résultat d'une éducation,
ni d'une vocation ... c'est le résultat d'un accident ... et cet
accident-là peut tomber sur n'importe quelle jeune fille.... Alors, il
y a un mélange extraordinaire, parmi nous.... Tenez, vous, Dorée, vous
m'avez raconté votre histoire ... vous êtes née je ne sais plus dans
quel pays extravagant ... et votre maman était une écuyère extrêmement
célèbre, qui avait eu des princes et des rois parmi ses amants....
Donc, c'est tout naturel que vous ayez le goût des aventures et que
vous soyez très ambitieuse.... Et vous avez vingt fois raison de bien
gouverner votre barque, et de tout calculer pour devenir illustre à
votre tour, et applaudie, et riche, comme a été votre maman.... Soyez
pratique, par conséquent: ça en vaut la peine et ça vous réussira,
à vous.... Mais à d'autres? à moi, par exemple?... Je suis une
petite _Brezounec_ de quatre sous, moi!... Mon père était ouvrier de
l'arsenal, à Brest. Ma mère «faisait» la blanchisseuse. Et ils se
battaient chaque fois qu'ils étaient soûls: les samedis soir, les
dimanches et les lundis.... On s'empilait tous ensemble,--c'est-à-dire
eux deux, mes trois sœurs, mes quatre frères, et moi,--dans la plus
ignoble chambre, visqueuse et moisie, de la plus sale maison de tout
Recouvrance[1].... Là-dedans, vous pensez que je ne rêvais pas à des
Princes Charmants. Mon idéal, c'était de devenir une dame comme celles
dont ma mère lavait le linge dans la Penfel[2], une belle dame à
chemises festonnées et à pantalons de vrai madapolam, tout coton! Le
premier midship que j'ai suivi m'a payé du premier coup des affaires
encore plus somptueuses!... Vous voyez bien que je n'avais que faire
d'être pratique!... Sans jamais me donner aucun mal, sans rien prévoir,
sans rien combiner, j'ai toujours eu tout ce que je désirais, avant
même de le désirer.... Je désirais si peu de chose!... Et il y a
beaucoup de femmes, parmi nous, qui ne désirent guère plus de chose que
moi....

Sur le dernier mot, le cristal de la voix se brisa. Une nouvelle
quinte, sèche, essoufflée, lamentable, secoua tout le pauvre corps
terrassé sur la chaise-longue. Et Dorée, qui avait peut-être une
réplique prête, la garda pour soi, et se tut.

L'Estissac revenait, précédant Sylvie,--la femme de chambre,--qui
marchait à pas prudents, un vaste plateau à thé en équilibre sur ses
bras. Le duc portait lui-même une tasse dont il remuait soigneusement
le contenu à la cuiller.

--Le côtelette commandée,--annonça-t-il, d'un ton de maître d'hôtel.

Jannik, la tasse en main, faisait la moue.

--Eh bien? vous ne buvez pas?

Elle allongea les lèvres davantage:

--Mon pauvre L'Estissac!... ce n'est pas pour critiquer vos talents
culinaires.... Mais c'est tout juste appétissant, cette viande raclée
dans ce bouillon!...

Il plaisanta, comme on plaisante avec les bébés malades, pour leur
faire avaler la tisane amère:

--Faut-il que je goûte, pour vous prouver que c'est bon?

Elle sourit, et but d'un trait,--pour lui faire plaisir.

Célia admirait le plateau d'argent, et le service japonais et la
dentelle Renaissance du napperon, et le tablier très brodé de Sylvie....

C'était une maison joliment tenue, la maison de Jannik!...

       *       *       *       *       *

L'Estissac s'était rassis par terre, le dos au même arbre.

--De la maison,--dit-il,--je vous ai entendue discourir, petite
bavarde....

--Oui,--fit Jannik:--j'expliquais à Dorée que mon premier amant me fit
cadeau de trois chemises à rubans roses et de deux pantalons assortis.

--C'était un homme généreux.

--C'était un petit aspirant gentil, qui fit deux parts de sa solde: la
plus grosse passa dans la bourse de la lingère et la plus petite passa
dans ma bourse à moi.

--Alors,--jugea le duc,--c'était mieux qu'un homme généreux: c'était un
honnête homme. Qu'est-il devenu?

Mélancolique, la jeune femme montra du doigt la terre:

--Saïgon,--dit-elle, laconiquement:--Jardin d'Acclimatation....

Dorée regarda Célia, et traduisit:

--Cimetière....

       *       *       *       *       *

Jannik reprenait le fil de ses souvenirs:

--J'avais quatorze ans. Pour être battue le moins possible, j'étais le
moins possible à la maison.... Et pour gagner des sous j'avais inventé
de vendre des bouquets de violettes au Casino.... Brest avait un vrai
Casino, en ce temps-là.... Un soir, je vendais donc mes bouquets de
violettes.... Voilà que je remarque un midship joli, joli, joli....
Vous n'avez jamais vu de midship aussi joli.... Il avait la peau plus
douce que moi!... et ses ongles brillaient!... J'ai tout de suite
prélevé huit sous sur ma recette, pour acheter d'abord un polissoir....

--Une folie!--fit l'Estissac, sévère.

--Fichtre! oui.... Mais dès le lendemain j'en fis une autre, plus
grave.... J'avais passé quatre heures de nuit à frotter mes ongles....
Ça me donna du courage. Le soir, au Casino, j'allais droit à mon
midship, et, pan! je lui fis ma déclaration.... Il en resta indigo!...
Mais écoutez le plus beau de mon histoire: «Tu as seize ans?--me
dit-il.... (Vous comprenez, je me vieillissais, pour ne pas être
traitée en bébé!)--Tu as seize ans? Et personne ne t'a eue encore?
Eh bien! ma fille, si tu te figures que je vais accepter d'être le
premier!... Allez, oust! va te faire fesser par ta mère!» Il ne voulut
même pas m'embrasser!...

--Dur!

--Plutôt, oui!... Je n'ai jamais tant pleuré de ma vie.... Mais quatre
jours après, je rappliquais, décidée à tout: «Me revoilà! Vous n'avez
pas accepté d'être le premier.... Eh bien! vous serez le second!...
Hier, j'ai demandé à ... mon cousin.... Et c'est fait!...» Bien
entendu, il n'y avait pas un mot de vrai, dans ce conte-là. Mais le
midship fit semblant d'y croire. On chercha une chambre. On n'en trouva
pas. Et comme il faisait beau, on alla s'aimer sur le cours d'Ajot,
dans les massifs de cyclamens ... c'est le jardinier de la ville qui
a dû être furieux, le lendemain!... Tiens!... bonjour, vous tous!...
Vous arrivez très bien: Il y a du thé dans la théière, et il y a notre
petite amie Célia pour faire la jeune fille....

Une caravane de visiteurs apparaissait entre les pins. Célia reconnut
Farigoulette et la Mie T.S.F., avec deux autres femmes et plusieurs
officiers, qu'elle avait déjà rencontrés çà et là....

       *       *       *       *       *

--Jannik!--annonça l'un des nouveaux venus, quand furent achevées les
embrassades obligatoires,--Jannik! je ne viens pas chez vous, moi, pour
boire votre thé, manger vos gâteaux et ne pas vous dire merci, comme
vont faire, à n'en pas douter, tous les goinfres qui m'accompagnent.
Non! je viens chez vous, Jannik, pour frapper à la porte de votre
sagesse, et pénétrer sous le toit de votre raison!...

C'était un gamin à jolie moustache, dont les yeux vifs pétillaient.

--Conseillez-moi donc, ô Jannik!... Vous me connaissez: nous avons
dormi ensemble cinq ou six savoureuses nuits, au temps jadis....

Elle éclata de rire, très amusée:

--Chut!... Voulez-vous bien vous taire?... Est-ce qu'on dit ces
choses-là?...

--Pourquoi non? Il n'y a pas de honte!... au contraire: votre choix,
chère madame et amie, m'a beaucoup honoré!...

Elle riait de plus belle, et cita les bons auteurs:

--«Vous vous moquez, monsieur! tout l'honneur fut pour moi!...» Mais
... à part ça?...

--A part ça, voici: il est possible que, d'aujourd'hui à trois mois, je
sois un homme marié. Quel est votre sentiment là-dessus? Ferai-je bien?
ferai-je mal? Que me conseillez-vous?

--Moi?... Rien du tout!...

Elle secouait énergiquement sa tête malicieuse:

--Rien de rien! Mon petit Port-Cros, vous êtes majeur, pas? Et vous
n'avez besoin du consentement de personne, sauf de votre ministre, qui
ne le refuse jamais, pour faire toutes les bêtises qui vous passeront
par la tête,--la bêtise conjugale, notamment?--Donc, faites!...

Il la regarda bien en face, puis, familier, vint s'asseoir sur la
chaise-longue:

--Rien de plus exact!--dit-il, soudain sérieux.--Je n'ai en effet
père ni mère à consulter, sauf pour la forme. Mais voilà précisément
pourquoi je viens vous consulter, vous, sur le fond!... Maintenant, je
ne plaisante plus!... Jannik, mon vieux, vous êtes un ami trop bon et
trop sûr pour me refuser la consultation que je sollicite ... et un
docteur trop docte pour ne pas me la fournir excellente!

Touchée, elle lui tendit la main:

--C'est gentil, ce que vous me dites là!

Il baisa la fine patte maigre, et, reprenant le ton plaisant:

--Vous voyez! Pas possible de vous dérober, chère madame et amie! Ça
ne serait vraiment pas digne de vous, de laisser un ancien amant dans
l'obscurité, l'indécision, l'incertitude et autres mélasses!... Votre
devoir est tout tracé: parlez! ôtez-moi de mon doute!...

Elle haussa drôlement ses pauvres épaules creusées:

--Toqué, va! Ah! ma petite Célia! s'il est pareil à celui-ci, votre
midship ... je vous plains de tout mon cœur!... Et ça prétend faire
le bonheur d'une dame, ces moutards-là?... Enfin! tout de même ...
puisqu'il a demandé poliment, on lui donnera ... Port-Cros, mon vieux
... qui est-ce, la jeune fille? venez dire le nom tout bas ... dans
le creux de mon oreille.... Les secrets n'en sortent jamais, de ce
creux-là; vous le savez?

--Je le sais,--dit le fiancé.--Vous êtes un très honnête homme!...

Il s'approcha, confia le nom, et, leste, baisa l'oreille.

--Oh!--fit Jannik,--insupportable garçon! Me voilà dépeignée!... Petite
brute! et qui veut des conseils, encore!... Tenez! attrapez celui-là,
d'abord: le conseil de ne jamais embrasser une femme à tort et à
travers ... surtout quand elle est coiffée....

Elle tapotait ses cheveux d'une main adroite:

--Oui!... Et cela dit, récapitulons.... Mademoiselle ... disons
mademoiselle Chose.... Bon! Elle a vingt-quatre ans....

--Comment devinez-vous son âge?

--Port-Cros, voyons! ne soyez pas absurde!... Comme si, à Toulon,
une demi-mondaine pouvait ignorer l'âge d'une jeune fille du monde!
D'où sortez-vous, mon pauvre ami?... Donc, vingt-quatre ans, et
vous vingt-six.... Les familles ... la dot ... les argents ... les
caractères réciproques.... Bon! j'ai tout ce qu'il me faut, laissez-moi
réfléchir.... Je vous dirai mon opinion quand le soleil sera couché....
D'ici là ... Célia, mon chéri ... vous permettez que je vous appelle
Célia tout court, hein?... Alors, Célia!.... servez-leur à boire
et à manger, à tous ces hommes ... ils ont droit au pain et au sel
... au cake et au thé ... pour leur peine d'être venus de Toulon à
Tamaris voir si Jannik était déjà enterrée.... Moi, pendant que vous
travaillerez, je dirai des horreurs avec Farigoulette.... C'est de son
âge.... Et les autres dames écouteront....

       *       *       *       *       *

Autour de la chaise-longue les autres dames formaient déjà le cercle.
Mais avant que Farigoulette eût entamé les horreurs promises, une
discussion technique s'était engagée entre L'Estissac et l'un des
officiers qui venaient d'arriver. Il s'agissait du _Béveziers_--le
croiseur qui, un an plus tôt, avait fait côte au Brésil contre les
brisants d'Aguape. Et, à cette discussion, les femmes, toutes, tinrent
à honneur de se mêler.

On jugeait avec quelque sévérité le commandant du _Béveziers_, coupable
d'avoir navigué, par nuit noire, trop près d'un littoral dépourvu de
phare, contre lequel d'autres bâtiments s'étaient déjà perdus.

--Je croyais,--fit observer, modeste et judicieuse,--la maîtresse de
maison, je croyais qu'en pareil cas vous aviez toujours la ressource de
sonder?

L'Estissac s'inclina:

--Rien n'est plus juste, chère madame! et vous faites grand honneur à
vos professeurs de navigation pratique. Si le commandant du _Béveziers_
eût fait comme vous conseillez, il eût sauvé son navire. Mais, par un
oubli vraiment symptomatique, ni cet homme, ni le conseil de guerre
chargé de son procès ne se sont souvenus qu'il existait des sondeurs à
bord des vaisseaux de la République! L'une de ces petites filles aurait
bien dû, la veille du dit procès, aller dormir dans le lit de l'un des
juges: l'oubli dont nous parlons eût peut-être été réparé, je veux dire
puni....

Jannik riait et haussait les épaules.

--C'est comme je vous le dis!--insista le duc.--La vérité, d'ailleurs,
a coutume de sortir des bouches enfantines. Même, il sied, à ce propos,
de baiser les dites bouches, par respect....

Et il baisa la bouche de Jannik.

       *       *       *       *       *

La tasse d'une main, le sucrier de l'autre, Célia s'approchait de
Port-Cros, le fiancé:

--Deux morceaux, monsieur?

--Un seul, voulez-vous....

Elle le servit, il remercia:

--Quelle jeune fille accomplie! Peste! j'ai envie de vous adresser ma
future: vous lui donneriez des leçons.... Figurez-vous qu'avant-hier
elle a délicatement humecté les genoux d'une vieille dame avec deux
litres d'orangeade glacée!...

Célia riait:

--Monsieur Port-Cros ... j'aime mieux vous l'avouer tout de suite:
votre future ... je n'y crois qu'à moitié!...

--Ah bah!... pourquoi?

--Vous en parlez trop pour qu'elle existe!...

--Tiens, tiens, tiens!... c'est amusant ce que vous imaginez là!...

Il l'avait débarrassée du sucrier, et s'en fut lui-même le reposer sur
le plateau. Il reposa sa tasse aussi, oubliant de la boire, et revint à
Célia:

--Vous,--dit-il,--donnez votre main: je vais lire dedans!... Vous êtes
une provinciale, mon enfant: c'est écrit là ... une provinciale de
Paris, dites-vous?... je veux bien.... Paris n'est pas moins province
que Lyon, Marseille, Bordeaux ou Fouilly-les-Oies ... vous êtes donc
une provinciale, et vous n'avez pas encore acquis les mœurs de notre
capitale toulonnaise.... Ça viendra, consolez-vous!...

Il appuya sa bouche dans la paume fraîche, et, après la caresse:

--En sorte,--reprit-il,--qu'en votre qualité de provinciale, vous n'en
revenez pas d'entendre un candidat au mariage solliciter l'avis et le
conseil d'une demi-mondaine qui fut sa maîtresse. Vous jugez le susdit
candidat grotesque des pieds à la tête, et, qui pis est, indécent de
la tête aux pieds: je parie même que vous êtes horriblement choquée
d'avoir failli ouïr, dans ce cercle de femmes «de mauvaise vie», le nom
d'une jeune fille très pure!... Pas la peine de hausser les épaules:
vous êtes choquée, ça se voit. Allons! bon! voilà qu'elle se vexe!...
Mais non, petite fille, je ne me moque pas de vous!... Au contraire,
je trouve très gentil, très touchant, même, votre haut-le-corps de
tout à l'heure.... Seulement, vous avez tort, et j'ai raison. Vous
vous êtes dit: «Voilà un vilain bonhomme qui, ce soir, fera sa cour
à une pauvre innocente, après s'être moqué d'elle, chez une «grue»,
cette après-midi!» Ce n'est pas vrai, ma chère! je ne me moque pas de
ma fiancée le moins du monde. Et c'est dans son intérêt,--oui, dans
l'intérêt de cette pauvre innocente,--que je suis venu demander, très
sérieusement, l'opinion de Jannik sur nos chances de bonheur ou de
malheur ... l'opinion de Jannik, laquelle Jannik, quoi qu'en puissent
penser les Parisiens, Lyonnais, Marseillais et autres gens barbares,
n'est pas «une grue». Nous, gens policés, traitons plus honorablement
nos petites amies et alliées!... Celle-ci,--il montra d'un clin d'œil
la maîtresse de maison--, celle-ci est une charmante femme qui certes
n'est inférieure à mademoiselle.... Chose ... ni par l'esprit, ni par
le cœur. Et je vous jure bien que je n'ai pas plus de scrupule à nommer
aujourd'hui mademoiselle Chose à Jannik que je n'en aurai demain à
nommer Jannik à mademoiselle Chose!... Par ailleurs, qui peut mieux
me connaître et mieux jauger mes qualités conjugales qu'une camarade
intelligente et fine, dont je fus, il n'y a guère plus de six mois,
l'amant?...

Les yeux grands ouverts, Célia considérait l'officier.

--_Quod erat demonstrandum_!--conclut-il en embrassant derechef la
main qu'il n'avait pas lâchée.--Trois conférences comme celle-là, et
vous serez sacrée Toulonaise....

       *       *       *       *       *

La voix de Farigoulette, une voix d'écolière échappée, un filet de
vinaigre, limpide tout de même, et savoureux, jaillissait parmi des
exclamations:

--Je ne sais pas l'heure qu'il pouvait bien être ... neuf ou dix ...
sûrement, pas midi.... Je dormais à poings fermés, seule: mon enseigne
avait filé de bon matin pour attraper son canot major.... Pan, pan,
pan!... une dégelée de coups de pieds dans ma porte!... Je saute du
lit, moitié nue.... Je cours ouvrir.... Je me disais: Il y a le feu!...
ou un tremblement de terre.... Ah! ouiche!... je vois deux «marque
mal» plantés sur mon palier: «C'est vous, Marie Mourain?» J'en tombe
affalée!... Vous comprenez: Marie Mourain, c'est mon vrai nom. Et
personne ne le sait, ici. Je ne suis pas de Toulon,: je suis«étrangère
du dehors»!... de Bandol[3]!... Bref je n'ai pas l'esprit de répondre
non. Et crac! sans manières, le plus sale des deux «marque mal» me
colle la main sur l'épaule: «Allez, marchez! au poste, et pas de
rouspétance!» C'étaient deux _mœurs_ qui venaient m'arrêter. Moi,
bête comme un troupeau de dindes, au lieu de protester, de crier au
secours, enfin de me débrouiller n'importe comment ... et j'avais la
loi pour moi, clair comme le jour!... je me fiche à pleurer, et je
demande seulement la permission de passer une jupe et d'emporter Boule
de Suif, mon fox.... Pour finir, nous voilà tous dans la rue. J'avais
honte, vous pouvez croire: pas habillée, pas peignée ... et les deux
«marque mal» qui me tenaient par le bras, comme une voleuse....
Il n'y avait pas long de chemin, grâce à Dieu. Nous arrivons à la
police.... Un «commissaire»[4] était là.... Ah! Seigneur! je me suis
cru revenue chez mes parents, où, sur quatre mots qu'on disait, il
y en avait toujours trois de gros!... Savez-vous son premier cri, à
ce «commissaire»? «Enfin, j'en tiens une! Et ça a le toupet d'avoir
des chiens, ces chiennes-là!» Et le voilà parti!... Ah! j'en ai
entendu! et de toutes les sortes!... J'étais ci, j'étais ça, j'étais
le reste!... Bref, au bout du chapelet, il rappelle les «mœurs» et
donne l'ordre qu'on m'emmène, devinez où? au quartier réservé! pour me
faire «passer la visite» avec les femmes «de maison»!... J'ai cru que
ça y était, et qu'on allait me mettre en carte.... Par grande veine,
une idée m'est poussée juste au dernier moment. «Pardon,--je dis au
commissaire,--pardon! je dormais tout à l'heure, et je n'ai pas bien
compris.... Vos hommes avaient un mandat, pour pénétrer chez moi?.» Il
recommence à m'insulter: «Un mandat, pour pénétrer chez une pourriture
comme toi? Ah çà!...» Mais je me rappelais ce que mon enseigne m'avait
expliqué un jour: «Ils n'en avaient pas? Très bien! ça fera plaisir
à mon ami quand je lui raconterai l'histoire ... oui, à mon ami, M.
Tinville, le directeur du _Petit Toulonnais_....» C'était presque
vrai, ce que je racontais là: on s'était aimé deux fois en quinze
jours, Tinville et moi ... et, très gentiment, il m'avait promis de me
débrouiller, si j'avais jamais des ennuis.... Ah! mes enfants! Rien
qu'en entendant ce nom-là, Tinville, le commissaire est devenu pâle....
Et, du coup, il m'a offert une chaise!... Un quart d'heure après,
c'était arrangé. Au lieu de me conduire à «la visite», on a envoyé un
agent s'informer aux bureaux du _Petit Toulonnais_. Tinville a écrit
deux mots sur un bout de papier. Et on m'a lâchée, séance tenante! Mais
je l'ai échappée belle, hein!...

Les femmes s'écriaient. L'Estissac les interrompit:

--L'admirable de tout cela,--dit-il froidement,--c'est que, le 14
juillet 1789, une bande d'énergumènes a pris d'assaut la Bastille, pour
protester contre les arrestations arbitraires, qui étaient, nul n'en
ignore, la honte et l'opprobre de l'ancien régime!...

Les femmes, toutes ensemble, hochèrent la tête. Oui, c'était admirable,
en effet, et L'Estissac n'avait pas tort. Mais à elles, le courage
manquait pour plaisanter là-dessus. Et Jannik fut leur interprète à
toutes:

--C'est pourtant dur,--murmura-t-elle,--de vivre sans cesse
poursuivies, traquées, forcées, comme des bêtes féroces, comme des
loups!...

Elle se tut, songeuse. Puis, ayant réfléchi:

--Port-Cros!--dit-elle tout à coup.--Port-Cros! mariez-vous!...

L'interpellé sursauta:

--Comme cela?--demanda-t-il.--Tout de suite? sans autre forme de
procès? Est-ce l'aventure de Farigoulette qui vous inspire ce verdict?

--Ma foi! oui!...

Il s'étonna:

--Expliquez?...

--Oh!--dit-elle,--expliquer, ça n'a jamais été mon fort! Mais je suis
sûre de ce que je vous dis: mariez-vous! C'est le meilleur parti.

Il questionna:

--Donc, vous croyez que je serai heureux?... que nous serons heureux,
mademoiselle ... Chose ... et moi?

Elle allongea les lèvres:

--Peuh!... je n'en sais trop rien!... il y a du pour et du contre....

--Eh bien? alors?...

--Mais en tout cas, vous serez moins malheureux, elle et vous, en vous
mariant qu'en ne vous mariant pas....

--Et du moment qu'il faut être mangé, et qu'il ne s'agit que de choisir
la sauce....

--Pas la peine de rire, puisqu'au fond c'est exactement ce dont il
s'agit!

--Je ne ris plus!... Il n'y a pas de quoi.... Et puis, je suis trop
intrigué.... Cette Farigoulette qui décide de ma destinée conjugale,
rien qu'en se crêpant le chignon avec la police....

L'Estissac toujours assis contre le tronc de son pin, émit un aphorisme:

--Dame! si Farigoulette était elle-même en possession d'une destinée
conjugale, la police ne songerait un seul instant à se crêper le
chignon avec Farigoulette!...

--Alors même--compléta l'un des auditeurs--que Farigoulette, femme
mariée, se conduirait aussi mal, en sa qualité de femme mariée,
que Farigoulette, demi-mondaine, se conduit bien en sa qualité de
demi-mondaine!...

Farigoulette, bruyamment, approuva:

--Pardi! on le sait, que toutes les femmes mariées sont des pas
grand'chose, qui nous chipent nos amants sans que jamais personne y
trouve à redire! C'est une fameuse injustice, allez, la vie!

Elle secouait la tête et plissait la bouche. Elle avait tout à fait la
mine d'une très vieille dame qui en a vu de bien des couleurs, et dont
les illusions se sont envolées une à une au souffle de l'adversité.
Cette mine-là, sur sa frimousse de quinze ans, faisait le plus
drolatique des masques.

Port-Cros, candidat au mariage, se retournait vers Jannik.

--Bon!--fit-il.--Vous avez entendu, vous? «Toutes les femmes mariées
sont des pas grand'chose!» Et c'est ça que vous voulez me faire épouser?

Jannik rit, et, comme d'habitude, son rire s'acheva en toux.

A la fin elle put cependant parler:

--Oui,--dit-elle, oui!--c'est ça que je veux vous faire épouser
... parce que, L'Estissac vient de vous l'expliquer, l'aventure de
Farigoulette est une leçon pour nous tous.... Dans la vie, voyez-vous,
mon petit Port-Cros, il n'y en a que pour les gens mariés.... La
confiture est pour eux, le pain sec pour les célibataires!... Ne restez
donc pas célibataire, vous qui pouvez devenir «genmarié»! et sautez
sur la première occasion!... Mademoiselle Chose vous va comme un gant,
mon ami.... Elle est gentille ... ce ne sera pas une corvée de dormir
avec elle ... surtout pour vous qui savez dormir délicatement avec une
femme: nous vous avons appris, nous, les chiennes et les pourritures,
comme nous appelait le commissaire de Farigoulette.... Mademoiselle
Chose profitera de nos leçons.... Quand elle aura des caprices, vous
vous souviendrez des caprices que nous avions, nous, les pourritures et
les chiennes.... Vous ne serez ni brutal, ni égoïste.... Et ça ira tant
bien que mal, vous deux.... Mariez-vous, Port-Cros!

--Du diable! Vous êtes encourageante, mais sans exagération!... Une
chose m'intrigue pourtant: si le mariage, n'importe quel mariage, vous
semble à tel point désirable, pourquoi vous, Jannik, n'en avez-vous pas
tâté?

--Moi?

--Vous! les occasions ne vous ont pas manqué, nous le savons tous très
bien ... trois ou quatre fois, l'affaire n'a tenu qu'à vous: Vous
n'aviez qu'à vouloir. Et vous n'avez pas voulu....

Elle souleva ses deux mains transparentes, et les laissa retomber sur
le crêpe de son kimono:

--L'affaire n'a tenu qu'à moi, peut-être bien! Mais il y a le proverbe:
_Où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute!..._ Moi, mon ami,
j'étais attachée du côté des célibataires!...

L'Estissac avait quitté son fauteuil de gazon et son dossier d'écorce.
Il vint à la chaise-longue, se pencha au-dessus et posa ses lèvres
sur le front pâle de la fillette. La grande barbe assyrienne, d'ébène
incrusté de cuivre, semblait vouloir mêler un peu de sa force à la
faiblesse fragile du corps gisant....

--Broutez, petite chèvre!... C'est gentil, gentil, de n'avoir pas voulu
nous quitter, nous, les gens à pain sec....

Elle glissa ses doigts parmi les larges boucles lustrées noires et
rousses:

--Non!... ce n'est pas gentil ... c'est sage.... Est-ce qu'on
se marie, quand on est née dans un taudis de Recouvrance, d'une
blanchisseuse et d'un ouvrier «de port», soûls trois fois par
semaine?... On ne peut pas ... on ne doit pas!... A moins, bien
entendu, qu'on accepte de prendre soi-même un ouvrier «de port», de
devenir une blanchisseuse, de se soûler trois fois par semaine, et de
vivre dans la crasse, parmi des batailles et des raclées,--comme a
fait maman!... Telle mère, telle fille!--Mais voilà! je n'avais pas
la vocation: je n'aimais ni les coups de soulier, ni les «bolées» de
fil en quatre!... et j'aimais à me laver la figure presque tous les
jours!... Je n'étais visiblement pas faite pour le métier d'honnête
femme!... j'ai mal tourné: j'ai pris des amants,--des officiers, des
gens de mer,--qui m'ont appris à être propre, à être sobre, à être
douce, à ne pas jurer, à lire, à réfléchir, à penser ... tous les
vices, quoi!... Quant à épouser un de ces amants-là, et lui donner, en
récompense de ses leçons, le beau-père et la belle-mère que je viens de
vous dire,--non!... ce n'aurait pas été très honnête!...

       *       *       *       *       *

Les derniers rayons du soleil avaient teinté d'écarlate les troncs
rouges des pins parasols. Et la nuit impatiente s'élançait sur toute
la rade, chassant devant soi le crépuscule violet et vert. Une bise de
décembre souffla soudain dans l'obscurité naissante. Et L'Estissac,
impérieux, enleva dans ses bras la malade et l'emporta brusquement de
la pelouse vers la maison.

On s'embrassa beaucoup, puis l'on partit en bande. Le duc demeurait
seul, ayant pris pension à la villa Bleue, «par économie», disait-il
sans sourire. Il se proclamait d'ailleurs souffrant, et s'était mis
au régime,--au régime de Jannik.--Et Jannik, prise au piège de cette
délicate tendresse, se résignait à suivre, pour la santé de l'ami, les
ordonnances des médecins....

Sous les étoiles, le petit vapeur à cheminée jaune se hâtait. Alentour,
les cuirassés de l'escadre, étincelants de feux bariolés,--blancs,
rouges, verts,--semblaient un archipel de pierreries....

Célia, assise en abord et penchée obliquement, s'accoudait à la
rembarde, et contemplait l'eau noire.

--A quoi pensez-vous?--demanda la marquise Dorée, qui n'aimait pas le
silence.

Mais Célia, parfois, l'aimait:

--A rien,--dit-elle.


[1] Le faubourg ouvrier de Brest.

[2] La rivière de Brest, sur les rives de laquelle est établi l'arsenal.

[3] Bandol est un village distant de Toulon d'au moins une lieue et
demie,--considérable éloignement pour une estimation provençale.

[4] Le mot commissaire désigne indifféremment à Toulon, toute personne
tenant de près ou de loin à la police.



CHAPITRE IX


        SUR LE PONT
        D'AVIGNON,
TOUT LE MONDE DANSE, DANSE ...


Devant la porte du Casino, quatre mâts de chaloupe supportaient un
velum en manière de marquise. Et deux sergents de ville, gonflés de
leur importance, tenaient en respect la double haie des gamins accourus
vers le spectacle alléchant. Au fronton de l'édifice, des lampes
électriques bleues calligraphiaient l'inscription sensationnelle:
_Bal des Officiers de Marine_. Et les fiacres-landaus, plus solennels
et plus cahotants que jamais, roulaient à grand fracas sur le
pavé du boulevard, apportant avec majesté le flot multicolore des
demi-mondaines parées ou travesties....

Célia, descendant de voiture, avait levé les yeux vers l'inscription:

--_Bal des Officiers de Marine?_--épela-t-elle.--Tiens? et pourquoi
pas: _Bal Syphilitique?_

L'Estissac, président de la fête, se tenait au bas du perron pour
accueillir les belles invitées:

--Parce que nous sommes tolérants,--dit-il.--_Bal Syphilitique_,
ça aurait pu choquer la pudeur burlesque d'un quelconque monsieur
Bérenger, égaré parmi les passants de Toulon. Et nous tenons à ne
choquer personne, ma chère! pas même le plus quelconque des messieurs
Bérenger!...

Il s'interrompit, car Célia, debout sous le porche, n'avançait pas:

--Êtes-vous seule?--demanda-t-il.--Voulez-vous le bras d'un aspirant
pour aller au vestiaire?

Une dizaine de midships, la pivoine traditionnelle épinglée au revers
de l'habit, lui servaient d'aides de camp.

--Merci,--fit Célia.--Je suis avec Peyras.... Je ne sais pas ce qu'il
fait dehors, par exemple, au lieu d'entrer!...

Dans le même instant le gamin arrivait:

--Me voilà!--dit-il.

Il entraînait Célia vers l'escalier du vestiaire. Mais Célia, acerbe,
entama une scène:

--Quelle femme regardais-tu encore là-bas?

L'aspirant leva les épaules le plus haut qu'il put:

--Zut! assez de cette scie, pour l'amour de Dieu!...

Il entraîna Célia plus vite. Mais Célia tourna la tête, juste à
temps pour apercevoir, au bas de l'escalier, plusieurs femmes qui
franchissaient la porte à leur tour. L'une d'elles riait à grands
éclats. Et Célia, soudain pâle, reconnut le rire agressif de la
Marseillaise Joliette, et sa toison roussie au henné.

--Voyons! viens-tu, ou ne viens-tu pas?--grommelait Peyras.

Il semblait d'assez méchante humeur. Et sa maîtresse n'était pas moins
nerveuse. Leur baromètre avait visiblement baissé jusqu'au-dessous du
«variable».

--Écoute!--fit Célia tout à coup.--Tu ne diras pas que je t'ai pris en
traître: Si tu me trompes avec cette grue-là, je te jure que je fais un
malheur!...

--Encore! ça devient une maladie, ma parole!... De quelle grue
s'agit-il, cette fois?

Il le savait à merveille. Et elle jugea superflu de le renseigner
davantage. D'ailleurs lui-même ne tenait pas à éterniser le débat. Il
coupa court:

--Et puis, barca! je m'en fiche et je m'en contre-fiche! Tu as
suffisamment admiré le vestiaire?... Alors en avant! marche!...
Lançons-nous!...

Elle s'empara du bras qu'il n'offrait pas. Et, bon gré mal gré, leur
entrée fut, comme Célia la voulait, maritale.

       *       *       *       *       *

Depuis déjà plusieurs nuits la lune rousse brillait au firmament de la
villa Chichourle.

Malgré ses honorables résolutions, Bertrand Peyras continuait d'être
l'amant--le seul amant--de Célia. Et décembre était vieux de dix-neuf
jours. La solde touchée le 1er du mois n'était donc plus
qu'un souvenir,--très vague.--Et toute l'ingéniosité de l'aspirant ne
suppléait pas à ce vide absolu de toutes ses poches.

Sitôt le dernier louis envolé, Peyras avait bien tenté la loyale
rupture prévue dès l'origine. Mais Célia, chaque jour plus amoureuse
que la veille, avait jeté des cris d'écorchée:

--Tu me quittes pour une autre femme!

Il s'était d'abord moqué d'elle, selon le rite régulier:

--Oui, mon enfant! Je te quitte pour une autre femme, pour une femme
très riche, qui m'entretiendra sur un pied luxueux....

Mais, jalouse jusqu'à la frénésie, Célia ne goûtait pas les railleries.
Elle coupa celle-ci par une crise de nerfs, et Peyras effaré dut
promettre de revenir, «en camarade», de revenir «encore deux ou trois
fois»....

--Après-demain, là!...

--Oh! demain!... je t'en prie!... demain!...

Il était revenu demain, puis après-demain, puis les jours suivants....
Et, bien entendu, on avait été camarades, camarades de lit.

--Qu'est-ce que ça peut bien te faire de n'avoir pas d'argent? puisque
je ne te demande rien?... et puisque je ne veux plus ni dîner en ville,
ni aller au Casino, ni aller au café....

Ça lui faisait beaucoup. Il eût infiniment préféré qu'elle allât au
café, qu'elle allât au Casino, qu'elle dînât en ville, et qu'un autre
amant assumât à son tour la flatteuse charge de la conduire dans
tous ces lieux très chers. Lui, Peyras, aurait eu licence de traîner
ailleurs un célibat frugal, et libre....

Oui! mais quoi?... il ne pouvait tout de même pas pousser de force
sa maîtresse vers les bras du premier venu ... ni s'exposer, par un
«lâchage» pur et simple, à des scènes publiques et retentissantes....
Déjà Célia n'hésitait pas à venir l'attendre, en plein quai de
Cronstadt, à l'arrivée du canot major. Et d'un geste victorieux, elle
enlevait son amant, sous le regard narquois de la douzaine d'officiers
débarqués du même canot.

Le plus prudent était de se résigner,--pour un temps.--Et Peyras se
résignait,--de fort mauvaise grâce:

--C'était drôle au commencement,--s'avouait-il sans fard;--mais à
présent!... J'ai gratté le baccalauréat; et il ne reste plus que la
sauvagesse!...

       *       *       *       *       *

Du vestiaire, on passait dans le couloir des galeries de balcon; et,
des galeries, on redescendait au rez-de-chaussée par l'escalier des
loges. La dernière marche franchie, Peyras et Célia avaient débouché
en plein bal, à peu près comme les taureaux de combat débouchent, hors
du torril, en pleine corrida.

Le bal, talonné à coups de cymbales et de trombones par la plus atroce
musique de cirque qu'on eût pu trouver, tournoyait en bondissant, d'une
allure épileptique.

C'était un bal très bizarre,--le plus bizarre peut-être de tous les
bals de la décente Europe.--Célia, d'ailleurs, ne s'en aperçut pas tout
de suite; et elle commença par faire la moue.

En effet, ni la salle, ni la chambrée n'étaient exagérément
somptueuses. La décoration se bornait à quelques cordons de lampes
électriques, à quelques guirlandes de lanternes chinoises, à quelques
rosaces de parasols japonais;--rien davantage.--Quant à l'assemblée,
elle était pis que diverse: panachée; et panachée principalement
d'inélégances. La tenue de soirée n'était pas du tout de rigueur; bien
au contraire, les plus fantasques accoutrements étaient accueillis.
En sorte que, s'il ne manquait pas d'habits corrects, non plus que de
robes bas décolletées, non plus que de costumes dignes en tous points
des luxueuses redoutes, de Nice, de Cannes, et de Monte-Carlo, il
manquait moins encore de vestons et de trotteurs, voire de peignoirs
et de pyjamas; et l'on ne comptait plus les clowns de calicot, ni les
dominos de lustrine, ni les cagoules à dix-neuf sous.... Cela n'eût pas
encore été grand'chose: la cocasserie même de l'ensemble en excluait
toute vulgarité. Mais, tels quels, peignoirs, trotteurs, habits,
vestons, pyjamas, masques et mascarades composaient seulement une
moitié du bal,--la moitié magnifique et reluisante!--et la très petite
moitié: car le rez-de-chaussée lui suffisait, salle, scène, coulisses
et bar; elle y tenait à l'aise, et s'y ébattait avec ampleur; tandis
que le reste du vaisseau, balcon, loges, galeries des deux étages,
poulailler, cintres mêmes, contenait péniblement l'autre moitié,--la
très grande:--cohue considérable, hétéroclite, extravagante, conviée
Dieu sait à quel titre! (la tradition des bals syphilitiques exige
qu'on prodigue ces invitations de seconde classe dites _extérieures_,)
et venue non pour danser, mais pour regarder; non pour être vue, mais
pour voir; venue par conséquent sans façon, et dans le plus rustique
appareil: les femmes en savates, les hommes sans faux col.

Et, dame! cette cohue-là n'était pas des plus gracieuses à contempler.
Célia, l'apercevant, avait été excusable d'allonger les lèvres. Tout de
même, c'était une cohue pittoresque. Et le bal syphilitique lui devait
peut-être beaucoup de cette extraordinaire bizarrerie qui le mettait si
fort à part de tous les bals imaginables, passés, présents ou futurs.
Ce peuple et cette bourgeoisie qui s'entassaient sur les gradins du
Casino étaient certes libérés de bien des pudeurs conventionnelles et
autres, pour accourir en telle affluence, et sans nulle hypocrisie, au
spectacle assez coloré de la fête qu'offraient, très officiellement,
aux courtisanes de Toulon leurs amants et leurs camarades. Il
fallait que la contagion maritime et coloniale eût passé par là. Car
c'étaient des familles entières, de bonnes et honnêtes familles, qui
s'asseyaient sur ces gradins, joyeusement et sans vergogne. Et les
mamans installaient sur leurs genoux leur petites filles, pour que
les mignonnes pussent admirer plus à l'aise les belles dames qui
gambadaient si bien, en relevant si haut leurs jupes.... A n'en pas
douter, des vocations s'éveillaient là....

En sorte que la salle entière était emplie. On dansait sur le parquet
ciré de l'orchestre et du parterre. On faisait tapisserie dans le
promenoir. On se reposait sur la scène, qu'un perron improvisé reliait
au parquet de danse, et qui faisait office de buffet, avec maintes
petites tables et force plantes vertes isolant agréablement les
couples. On buvait aussi au bar, autre buffet plus intime et plus
silencieux. Et on se caressait dans les coulisses.--Non qu'aucun geste,
même hardi, fût proprement interdit au milieu du bal, sous la plus
large clarté des lustres, des rampes et des cordons lumineux. Mais,
toujours civiles et correctes, les demi-mondaines, même échauffées par
plusieurs heures de valses lentes et de galops tout à fait échevelés,
même déséquilibrées par les plus perfides cocktails et par les rainbows
les plus nuancés, préféraient s'abriter derrière un portant ou derrière
une toile, pour tromper leurs amis en titre plus discrètement, plus
gentiment....

D'ailleurs, quoiqu'il se passât dans les coulisses, au bar, ou parmi
les bosquets de plantes vertes qui changeaient la scène en jardin,
c'était au centre même de la salle, là où l'on dansait, que le bal
prenait toute sa valeur et toute sa signification. Les cuivres,
infatigablement, martelaient d'enragées cadences. Et, sans trêve, un
tourbillon d'hommes et de femmes virait éperdument, parmi d'effarantes
clameurs. Ce n'étaient pas seulement des couples enlacés comme il est
d'usage; c'étaient des groupes baroques, des rondes et des farandoles,
des bandes cabriolantes qui galopaient par trois, par quatre, par six,
la main dans la main et criant de plaisir; c'étaient des cavaliers
seuls qui se ruaient en projectiles d'un pourtour à l'autre; c'étaient
de folles écuyères qui chevauchaient le cou de leurs danseurs, ou
d'héroïques amazones qui s'érigeaient debout sur n'importe quelles
épaules de bonne volonté, au plus grand risque de piquer une tête sur
le plancher; c'étaient enfin des femmes aux trois quarts nues, qui
passaient de bras en bras, et jetaient leurs corps ardents à tous les
hommes; et celles-ci ressuscitaient tout de bon les ménades et les
bacchantes, quoiqu'elles ne fussent pourtant ivres que de bruit, de
lumière, de mouvement et de jeune gaîté. Car, si paradoxal que cela pût
sembler, le bal syphilitique était sobre et n'était pas pervers. Orgie,
soit; mais orgie franche et saine,--nette, sans rien de trouble ni de
douteux....

Célia cependant ne l'avait pas, du premier coup d'œil, jugée
telle.--Ces gens qui se trémoussaient comme doivent faire les
Peaux-Rouges autour du poteau de torture,--ces hommes enragés
qui braillaient à s'arracher la gorge,--ces femmes en folie qui
s'accrochaient au premier venu comme une maîtresse n'oserait pas
s'accrocher à son amant,--non! ça ne lui disait rien qui vaille!
Peyras, à côté d'elle, considérait le bal avec les yeux approbateurs de
quelqu'un qui va s'y mêler activement. Elle le regarda de coin, jalouse
d'avance:

--Danse avec moi, veux-tu?--dit-elle.

Il retint un claquement de langue agacé. Voyons! ce n'est pas au bal
syphilitique qu'on va danser par couples légitimes! Drôle d'endroit,
pour reprendre en public la chanson conjugale! Que diable! pour cette
chanson-là, l'alcôve suffit!...

Mais il ne voulut pas être méchant pour commencer:

--Je veux bien,--dit-il.

Et le tourbillon les emporta, enlacés.

       *       *       *       *       *

Onze heures et demie venaient de sonner. Le bal, jusqu'alors terne
et quasi morne, s'était enfiévré tout d'un coup, en moins de cinq
minutes. Les rites, en effet, prescrivent à toute femme qui se respecte
d'arriver au bal syphilitique à onze heures et demie très exactement.
Plus tôt, on aurait l'air de vouloir allumer les lustres,--telles les
bonnes bourgeoises qui s'asseyent aux galeries dès l'ouverture des
portes, et qui pour rien au monde ne perdraient une bribe du spectacle.
Et plus tard, on aurait l'air de poser,--de poser à celle qui ne peut
pas s'habiller dans le même temps que le commun des mortelles....

Et c'était maintenant le défilé de toutes les célébrités. Farigoulette,
Petite Horreur et la Mie T.S.F. étaient arrivées ensemble, sur les
talons de la Marseillaise Joliette. La marquise Dorée avait fait une
entrée à sensation. Et Jannik s'avançait à son tour, au bras d'un
midship dépêché par L'Estissac. La pauvre petite s'était fait très
belle pour cette fête qui risquait d'être sa dernière fête: elle
portait une robe Directoire, d'un satin tout revêtu d'Irlande, et si
délicatement adouci et fané, que les joues de la malade, toujours trop
blêmes sous leur fard, en devenaient presque fraîches et brillantes.
Célia, qui dansait, s'arrêta pour admirer cette robe. Elle-même était
d'ailleurs gentiment nippée, d'un fourreau moderne très drapé et très
ajusté tout ensemble, et qui soulignait avec hardiesse son beau corps
ferme et charnu. Et quand elle complimenta Jannik, Jannik put lui
rendre un compliment tout à fait sincère.

--C'est vrai qu'il y a quelques toilettes assez bien,--constata Célia
la minute d'après, tandis qu'elle s'éloignait, toujours au bras de
Peyras;--mais il y en a d'autres!... Tiens! regarde cette caricature!...

La caricature était Joliette la Marseillaise, qui arborait un
costume de cigarrière sévillane. Incontestablement, sa toison rousse
jurait avec la mantille à franges et la fleur de grenadier piquée au
chignon. Mais, tout de même, le corsage collant dessinait une poitrine
orgueilleuse qui ne le cédait point à la poitrine de Célia....

Et Célia surprit un regard que Peyras jetait vers la «caricature», et
qui n'était pas un regard ironique....

--Danse avec moi, veux-tu?--dit-elle, brusque.

Il lui reprit la taille, d'un geste mal résigné....

Jannik aussi dansait. L'Estissac lui avait fait faire un premier tour,
puis, paternellement, l'avait obligée de s'asseoir pour se reposer un
peu: car le souffle lui manquait tout de suite. Mais elle était bientôt
repartie. Tous ses anciens amants et tous ses camarades lui faisaient
fête, et chacun exigeait d'elle un bout de valse ou de boston,
affectant de la traiter en femme absolument bien portante. Et elle s'y
laissait prendre à moitié,--à moitié seulement.

       *       *       *       *       *

D'autres gens entraient, en retard. Parmi ceux-là, Lohéac de Villaine,
le portefaix comte et marquis, avait traversé la salle et s'était assis
à l'une des tables de la scène. Mais, cette fois, il avait renoncé à
son veston de drap pilote et au jersey bleu qui naguère lui servait de
chemise; et son habit ne laissait rien à critiquer.

--Vous revoilà?--avait dit L'Estissac en l'apercevant.--Est-ce que
votre gladiateur est encore ancré à Saint-Louis du Rhône?

--Non. Je ne suis plus débardeur. J'ai démissionné.

--Ah?... Et quelle nouvelle carrière comptez-vous embrasser?

--Seulement celle-ci jusqu'à nouvel ordre: danseur au bal syphilitique.

--Parfait!... En ce cas, buvez avec moi.... Champagne? brut,
naturellement?...

--Oui.... Heidsieck Monopole, rouge ... si vous voulez....

--C'est le mien....

Leur table touchait à la rampe. Une simple balustrade les séparait de
la foule tourbillonnante. Et, à cause de la différence de niveau qu'il
y avait entre la salle et la scène, ils voyaient à merveille tout le
monde et chacun, et ne perdaient pas un détail du spectacle.

--Amusant,--fit Lohéac.

D'un geste du doigt il englobait tout le Casino, des cintres au
parterre.

--Amusant,--répéta le duc.

Ils se turent un moment. Puis, sans préambule, Lohéac questionna:

--Comment avez-vous fait?

Le duc le regarda:

--Comment?...

Lohéac inclina la tête.

--Comment, oui? pour obtenir tout ce que vous avez obtenu là, et que je
n'ai rencontré nulle part ailleurs?... et pour être les gens que vous
êtes?

Il avait tiré de sa poche un porte-cigarettes, et l'offrait ouvert à
L'Estissac. L'Estissac prit, alluma et poussa trois bouffées.

--Nous avons voyagé,--répondit-il enfin.--Nous sommes les seuls
Français qui aient voyagé, voyagé tout de bon. Cela explique bien des
choses.

--Peut-être,--dit Lohéac.

Il allumait à son tour une cigarette et s'enveloppa de fumée.

--N'importe,--reprit-il,--le résultat est extraordinaire. Je passe
sur le fait matériel: vous avez ici des courtisanes qui semblent
ressuscitées de l'antique. Elle sont jeunes, toutes: pas une de ces
exhitions quadragénaires dont la fête parisienne a le privilège.
Elles sont belles, et leurs gorges nues éclipseraient les colliers
de perles de là-bas. Elles sont délicates et fines, et quelques-unes
ont de l'esprit; d'autres, de la culture. Et par-dessus tout, elles
sont heureuses et n'ont point ces mines de chien fouetté qu'ont
inévitablement toutes les demi-mondaines de France et d'ailleurs,
toutes celles du moins qui n'ont pas encore conquis leur auto, leur
hôtel et leurs diamants. ... Je passe là-dessus, quoique cela seul
mériterait une admiration. Mais comment avez-vous fait pour obtenir la
transformation morale de ces créatures, dégradées et flétries en tout
autre lieu, régénérées ici? Vos courtisanes ont une conscience, un
honneur, une vertu. Affranchies de l'ancienne loi, de la loi religieuse
et chaste du christianisme, elles ne sont pas tombées dans l'anarchie
et dans l'abjection, comme tombent toutes les autres courtisanes: elles
ont retrouvé une autre loi,--la loi antique peut-être, celle d'Athènes
ou d'Alexandrie, je ne sais au juste,--mais une loi: une raison; un
guide; ce qui est nécessaire aux femmes pour suivre un droit chemin
dans la vie et ne pas dérailler hors de la vraie vertu naturelle,
qui est de ne jamais faire aucun mal à aucun être. Vous avez réalisé
cela, que je croyais la plus irréalisable des chimères. Comment vous y
êtes-vous pris?

--Nous avons voyagé,--répéta le duc.

Il expliqua, après un silence:

--Nous avons voyagé non pas en touristes, non pas en clients des
agences Cook, non pas même en promeneurs errant seuls par le monde, et
sachant regarder ce qu'ils voient;--mais en escargots emportant avec
nous notre maison, et continuant, dans chaque pays où nous arrivions,
de mener notre existence normale et casanière, notre existence de
France; car partout nous étions à bord de nos navires comme sur un
lambeau détaché du sol natal. Débarrassés ainsi de tout le fatras
encombrant des voyages vulgaires, débarrassés des hôtels, des gares,
des passeports, des guides et des itinéraires, nous n'avons eu, partout
où nous étions, qu'à vivre et qu'à ouvrir les yeux. Considérable
avantage sur tous les autres voyageurs, mon cher! Le résultat, vous
l'avez constaté: nous avons peu à peu usé nos préjugés en les frottant
contre les préjugés du reste de la terre. Et nous avons retrouvé,
sans le faire exprès, à tâtons, cette vraie vertu naturelle que vous
définissiez très bien tout à l'heure. L'ayant retrouvée et adoptée pour
nous, nous l'avons ensuite, et tout naturellement, communiquée à nos
petites compagnes. Voilà le mystère expliqué.

--Non,--dit Lohéac.--Que vous ayez retrouvé la vertu naturelle, je
l'admets.... Et encore!... votre explication néglige l'inévitable
résistance des imbéciles.... Mais que vous ayez communiqué cette
vertu à vos petites compagnes, je ne l'admets pas, je ne peux pas
l'admettre!... Nous, Parisiens, passons pour être, tant bien que mal,
spirituels: où avez-vous jamais vu que nous eussions communiqué notre
esprit aux grues avec qui nous couchons?

--Parbleu!--fit le duc.--Où avez-vous jamais vu vous-même que c'est
en couchant avec une femme qu'on lui peut communiquer quoi que ce
soit, hormis un enfant? Vos Parisiens ont des préjugés, Lohéac; et
leurs préjugés les condamnent à ne jamais traiter une courtisane
autrement qu'avec mépris ou ironie. Mes marins n'ont plus de préjugés.
Et pourquoi traiteraient-ils une courtisane moins honorablement
qu'une femme mariée? L'une comme l'autre n'est-elle pas obligée à
des complaisances sentimentales et sensuelles envers son seigneur et
maître? L'une comme l'autre, en rémunération de ces complaisances,
ne reçoit-elle pas de ce seigneur le vivre, le couvert, et la
parure? L'une comme l'autre, par conséquent, ne vend-elle pas, très
honnêtement et loyalement, son corps et son cœur à un homme, pour
qu'il en use à son gré? Où donc gît la différence,--autre part que
dans les préjugés de certaines religions et de certaines morales
conventionnelles?--Beaucoup de peuples sont affranchis de ces morales
et de ces religions. Ils nous en ont, nous, affranchis à notre tour.
Et voilà pourquoi, parlant à nos maîtresses comme vous parlez à vos
épouses, nous obtenons de celles-là tout ce que vous obtenez de
celles-ci.

--Mais l'éducation première?

--Nous la reprenons, nous la refaisons! Sans doute y faut-il de la
patience et de la persévérance. Mais s'il s'agit de faire pousser une
moisson de froment, ne pensez-vous pas qu'un terrain inculte sera
souvent plus docile qu'un champ déjà couvert d'orge ou de seigle?

--Vous êtes poétique!... Et surtout vous êtes audacieux! Tout de bon,
vous estimez qu'une fille du plus bas peuple, grandie dans l'ignorance
et dans la grossièreté, est apte, mieux qu'une jeune personne du monde
ou de la bourgeoisie, à devenir une femme aimable?

--Ce serait paradoxal. Je vais beaucoup moins loin.... Mais j'affirme
que, bien des fois, la dite jeune personne ne brillera pas auprès de
la dite fille du bas peuple, celle-ci ayant passé par l'école de ses
amants....

Il se pencha sur la balustrade, et, dominant la salle, désigna à Lohéac
la robe Directoire de Jannik qui s'était reprise à danser:

--Tenez!... sans chercher bien loin ... cette blondinette ... Jannik
... vous la connaissez; vous l'avez rencontrée déjà, vous l'avez
entendue babiller et rire, et narguer assez élégamment la mort qu'elle
sent tout de même accrochée à ses deux poumons, hélas!... Mais
n'importe! regardez d'abord cette grâce et cette finesse, regardez, le
goût charmant de cette dentelle flottant autour de ce satin.... Une
femme de notre monde aurait-elle trouvé mieux? Je ne crois pas....
Mais je dirai comme vous disiez tout à l'heure: cela n'est encore
rien!... Il vous faudrait pouvoir regarder plus profond, regarder
l'esprit, regarder l'intelligence, regarder le cœur! Et vous seriez
stupéfait, conquis, séduit!... Eh bien! tout cela, mon ami, sort d'un
bouge.--Assurément, le cas de Jannik est un cas extrême, un superlatif,
une exception. Très peu des fillettes d'ici lui peuvent être comparées,
et j'en sais des douzaines sur lesquelles nos conseils et notre exemple
ont glissé comme l'eau sur l'ardoise.... Bah! N'est-ce pas déjà très
beau d'aboutir, fût-ce une fois sur dix, à une Jannik?...

--Certes!... Mais vous parlez d'esprit, d'intelligence et de cœur....
Passe pour l'esprit, qui est à la rigueur contagieux.... Passe pour
l'intelligence, qui peut s'éveiller ou s'ouvrir.... Mais le cœur?...
Avez-vous une baguette magique pour changer les pierres en pain tendre
et les petites gueuses en braves filles?

--Une baguette? Oui! Nous en avons une, et la plus magique de toutes!
Lohéac, est-ce à vous qu'il faut rappeler le fameux quatrain?

Il déclama à mi-voix, un coude sur la table et la tempe sur le poing:

     --«Comment, disaient-ils,
     Sans philtres subtils
     Être aimés des belles?
     --Aimez,» disaient-elles ...

«Voilà toute la magie, mon cher! Vous, gens de terre, couchez avec
vos maîtresses et les méprisez. Nous, gens de mer, aimons les nôtres
et les estimons. En vertu de quoi vos maîtresses sont vos ennemies,
tandis que les nôtres sont nos alliées.... En vertu de quoi vos
maîtresses se dégradent et s'avilissent tandis que les nôtres s'élèvent
et se perfectionnent.... Car la haine est un mauvais ferment, et
la tendresse une bonne semence. Une femme aimée d'un homme de cœur
devient, trois fois sur quatre, une femme de cœur.... Comprenez-moi!
je dis aimée:--aimée amicalement, affectueusement,--et non pas aimée
amoureusement, de cet amour égoïste, jaloux, tyran, féroce, que les
imbéciles proclament la plus admirable des passions....

--Vous n'êtes plus poétique du tout!... Mais je vous avais très bien
compris.... Et peut-être avez-vous raison....

La bouteille d'Heidsieck était vide. Lohéac en décoiffa une seconde et
but lentement un verre plein. Le duc, silencieux, regardait le bal,
toujours déchaîné. Jannik, vite à bout de souffle, s'était rassise sur
les marches du perron qui montait de la salle à la scène. Des officiers
l'entouraient, riant et la faisant rire.

--Bref,--reprit Lohéac tout à coup,--vous avez inventé une définition
neuve du mot prostitution. Les os du vieux Littré doivent en frémir!...

Le duc pencha la tête de côté:

--Voyons?...

--«École polytechnique et morale pour jeunes femmes mal élevées, dont
les amants sont mieux élevés qu'elles.»

--Pas trop mal.... Incomplet pourtant....

Il but à son tour, et reposant son verre.

--Incomplet,--redit-il.--Vous ne savez pas encore tout: l'école en
question est une école mutuelle.

--Mutuelle?...

--Oui. Les jeunes femmes y apprennent de leurs amis tout ce qu'elles
n'avaient point appris jadis de leurs parents. Mais les jeunes hommes
y apprennent aussi de leurs amies mille choses très précieuses que nul
professeur autre n'aurait jamais pu leur enseigner!...

--La vie à deux?

--La vie à deux, d'abord. Et ce n'est déjà pas un apprentissage à
dédaigner. Croyez-vous qu'au point de vue du mariage à venir ce ne
soit rien d'avoir vécu des mois ou des semaines côte à côte avec
une camarade digne de l'estime et de l'affection d'un galant homme?
Le profit serait nul d'une liaison avec une grue vulgaire, créature
tellement artificielle qu'elle cesse d'être une femme; et nul aussi,
d'un collage avec la classique petite ouvrière, lectrice de chiens
écrasés. Au lieu qu'une Jannik lit Baudelaire et dit la vérité.... Mais
la vie à deux n'est pas tout: il y a mieux....

--Comme chez Nicolet?

--Si vous voulez!... Lohéac, vous m'avez posé deux questions, tout
à l'heure: l'une à propos de nos maîtresses,--et je crois y avoir
répondu;--l'autre à propos de nous-mêmes: vous m'avez demandé comment
nous avions fait pour devenir les gens que nous sommes. Précisons
d'abord: à votre compte, quelles gens sommes-nous?

Leurs deux verres étaient vides. Lohéac de Villaine les remplit
jusqu'au bord l'un et l'autre. Puis, levant le sien:

--Vous êtes--dit-il--les seules gens que j'ai jamais connus pour qui la
formule républicaine: _Liberté, Égalité, Fraternité_, ne soit pas une
grotesque foutaise! Sur l'honneur, vous êtes ces gens-là! Et je veux
boire à vous!... Vous êtes, vous, marins, la seule caste profondément
démocratique qu'il y ait en France, la seule dont chaque compagnon
s'intitule sans mensonge le _camarade_ des autres, la seule qui ignore
toute hiérarchie d'argent, de naissance ou de grade, la seule qui,
librement, n'accepte et ne révère qu'une supériorité, la supériorité
des cheveux blancs! Vous, L'Estissac, deux fois duc et quinze fois
millionnaire, je vous ai vu faire asseoir votre matelot à votre
table;--et votre amiral, à trois pas de vous, ne fronçait même pas
les sourcils.--A votre santé, capitaine!... Et puissiez-vous, vous et
les vôtres, conquérir à votre exemple notre pauvre humanité borgne et
bancale, vaniteuse, fétichiste, bouffonne, despotique et servile!...

Poliment, L'Estissac fit rubis sur l'ongle. Après quoi:

--Bon!--dit-il.--Vous exagérez des trois quarts, par courtoisie et par
juvénile enthousiasme. Mais il y a bien vingt-cinq pour cent de vérité
dans vos paroles.--Oui: nous sommes, très imparfaitement, les gens que
vous venez de dire.--Et je vais vous expliquer pourquoi....

Il réfléchit un temps, les bras sur la poitrine:

--Oyez!... Les deux goélands et la grue, fable!... Il était une fois,
il y a vingt ans de cela, un petit garçon qui préparait ses examens,
dans le dessein de devenir grand amiral de France. Ce petit garçon
habitait alors un château très féodal et son père était châtelain de
ce château. Non loin de là, dans un hameau dont tous les habitants
avaient jadis été des serfs, un paysan moins pauvre que les autres
s'était saigné aux quatre veines pour faire éduquer l'aîné de ses gars.
Et ce gars, boursier de collège, avait travaillé dur, et bravement
conquis ses diplômes. A telle enseigne que le châtelain, voulant piquer
d'émulation son propre enfant, avait un jour mandé au château le
collégien et son paysan de père, et les avait régalés d'une bouteille
de vin vieux,--à l'office.

«Et voilà que, cinq ou six ans plus tard, le fils du châtelain et le
gars du paysan se retrouvèrent. Ils se retrouvèrent dans le carré d'un
cuirassé d'escadre, à bord duquel cuirassé l'un et l'autre servaient,
officiers tous les deux. Le fils du châtelain était devenu enseigne de
vaisseau, et le gars du paysan, médecin de première classe.

«Ils se serrèrent la main, non sans quelque embarras réciproque. Peu
s'en fallut que le médecin de première classe n'appelât l'enseigne:
«Monsieur le duc». Cet accident fut tout juste évité....

«Et il ne leur fallut pas quinze jours de tête-à-tête, dans l'intimité
forcée de la vie en commun sur un même bâtiment, pour constater que
la grâce toute-puissante des études et des concours leur avait bien
pu mettre aux manches des galons pareils, mais que la chaumière et
le château natals n'en restaient pas moins des lieux fabuleusement
distants. Le grec et la géométrie ne font pas d'un rustre un homme du
monde. Et seuls les gens d'égale éducation sont égaux.

«Les choses en étaient là, et risquaient fort de ne jamais changer,
quand, un beau soir, l'enseigne rencontra,--ici même, à Toulon, dans ce
Casino,--une de ces petites créatures qui ont pour métier de vendre aux
hommes solitaires un peu de compagnie, un peu de plaisir et un peu de
tendresse. L'enseigne avait justement besoin de tout cela. Il acheta.
La marchande était consciencieuse et probe. L'acheteur fut content
du marché et le renouvela. Une amitié s'ensuivit, sincère de part et
d'autre. Et, avec l'amitié, une liaison.

«C'est qu'elle était vraiment charmante, cette petite vendeuse de
douceur et d'oubli. Point trop civilisée: sortie,--comme Jannik,--d'un
bouge; et, par conséquent, plutôt nourrie qu'élevée; mais si docile,
si studieuse, si persuadée qu'elle ne savait rien, et qu'elle avait
beaucoup, beaucoup à apprendre! Il eût fallu que l'enseigne fût un
déplorable professeur, pour ne pas métamorphoser une telle élève.
L'oreiller constitue la plus admirable salle d'études qui soit, la
seule où l'écolière, entre les bras du maître, puisse abdiquer tout
amour-propre, et recevoir sans honte des leçons qu'elle paie, au fur et
à mesure, d'un prix sans égal au monde....

«Bref, au bout de six mois, la demoiselle fut une jeune personne
accomplie. L'enseigne, la regardant parfois du coin de l'œil,
s'avouait, non sans quelque orgueil, qu'une si parfaite madame,
complétée seulement d'un nom admissible et chaperonnée par le plus
quelconque des maris, eût fait honorable figure partout, et jusque dans
le château si féodal d'où lui-même était sorti.... L'écolière avait
passé son doctorat, et pouvait enseigner à son tour....

«Vous devinez qu'elle enseigna.

«Un septième mois s'étant écoulé, l'enseigne fils de châtelain débarqua
du cuirassé d'escadre et s'en alla vers je ne sais quelle thébaïde
extrêmement lointaine. Demeurée seulette, sa petite compagne fut
tout de suite recueillie par le médecin de première classe, fils de
paysan. Vous ai-je dit que cet homme n'était ni sot, ni vaniteux? Il
sut se mettre à l'école de sa maîtresse. Et il apprit d'elle tout ce
qu'elle-même avait appris du compagnon d'avant....

Conclusion: ils se sont derechef rencontrés par la suite, le médecin
de première classe et l'enseigne,--ce dernier devenu lieutenant de
vaisseau.--Mais cette fois ils étaient égaux, égaux tout de bon. Et ils
ont pu devenir amis.--L'un des deux, qui s'appelle Hugues de Guibre,
duc de La Masque et L'Estissac, vous présentera l'autre, qui se nomme
Joseph Rabœuf ... et qui doit rentrer de Chine cette semaine....

«A présent, vous savez tout, Lohéac!... Il y a parmi nous beaucoup de
Rabœuf et beaucoup de L'Estissac.... Tous forment pourtant cette caste
démocratique et nivelée,--nivelée par en haut!--que vous admirez.
L'honneur en revient, pour une considérable part, aux petites fées
anonymes pareilles à la fée de ma fable,--de ma fable qui est une
histoire vraie....

       *       *       *       *       *

Au-dessous, dans la salle de plus en plus tumultueuse, le bal
tourbillonnait toujours, sans trêve, d'une allure qui allait
s'enfiévrant.

Lasse enfin, Célia s'était rejetée vers le perron où l'on se reposait.
Et elle entraînait Peyras sur les marches, se frayant passage à travers
la foule des gens essoufflés qui attendaient d'avoir repris haleine
pour se rejeter dans la mêlée dansante.

--J'ai soif!...

--Nous allons boire.... Si ce n'est que cela!...

Des yeux il chercha une table libre. Mais il n'y en avait point. Alors
il songea au bar, et traversa les coulisses pour s'y rendre. Célia le
suivait pas à pas.

Le bar, en effet, était vide aux trois quarts. Très peu d'hommes
s'y étaient réfugiés, ceux-là seuls qui avaient fui le fracas de la
salle;--très peu d'hommes, et une seule femme, laquelle, assise sur
le dernier tabouret du comptoir, suçait la paille d'un cocktail, en
écoutant, les yeux alléchés, un homme assis près d'elle et qui lui
parlait bas.

Quand Célia entra, cette femme,--une quelconque camarade déjà
rencontrée plusieurs fois à la Pintade, chez Margassou et
ailleurs,--leva la tête, jeta un bonjour, et, immédiatement, revint
à son cocktail et à son flirt. Célia, ayant répondu au bonjour par
un bonjour pareil, sauta, elle aussi, sur un tabouret et réclama une
orangeade. Peyras, sans attendre qu'elle eût bu, fouilla dans son
gousset pour payer.

--Assieds-toi donc!--dit Célia.

--Merci, je ne suis pas fatigué....

Il avait jeté un écu au barman. Elle continua:

--Qu'est-ce que tu vas boire, toi?...

--Rien pour le moment. Je n'ai pas soif....

--Assieds-toi tout de même. Je suis éreintée!... Nous n'allons pas
repartir tout de suite!...

Le gamin hésita deux secondes avant de répondre.

--Repose-toi tant que tu voudras,--dit-il enfin.--Je vais te laisser là
pour un petit moment ... et je reviendrai te chercher.... J'ai des amis
à voir, tu comprends ... des poignées de mains à échanger....

Brusque, elle se redressa sur son tabouret:

--Mais j'aime mieux aller avec toi!... Attends seulement cinq minutes
... je ne suis pas tellement flapie, je pourrai encore aller!...

Il haussa une épaule:

--Évidemment, tu pourras aller.... Ce n'est pas défendu par le code
pénal.... Mais, tout de même, nous ne sommes pas des canards qui ont
mangé la même ficelle.... Le Casino ne croulera pas si, par un hasard
unique, nos nobles invités réussissent à contempler, le temps d'un tour
de boston, Célia sans Bertrand Peyras et Bertrand Peyras sans Célia!...

Il avait parlé haut. Dans le bar à peu près silencieux la voix, moitié
ironique, moitié excédée, avait frappé toutes les oreilles. La douzaine
d'hommes qui buvait là, en bavardant sans bruit, se tut sur-le-champ,
attentive à la dispute probable. Seuls la femme du dernier tabouret et
son cavalier continuèrent leur manège particulier, indifférents à ce
qui n'était point eux-mêmes.

Célia, piquée au vif, voulut d'abord faire la dédaigneuse:

--Oh!... mon pauvre petit!... je t'en supplie!... ne te gêne pas pour
moi!... et va courir la prétentaine!... Sois persuadé que je saurai
me passer de ta présence!... C'est même absolument inutile que tu te
donnes la peine de revenir me chercher.... Je me trouverai toute seule,
sois bien tranquille!...

Mais le gamin la prit au mot:

--Oui?--dit-il, allègre.--Alors, parfait, ma chère! A tout à
l'heure!... Rendez-vous à la Pintade, à deux heures, pour le souper!...

Il s'esquivait déjà, ravi de l'aubaine. Mais Célia, furieuse, changea
de ton en moins d'un clin d'œil:

--Bertrand!... écoute-moi!...

Elle s'était élancée du tabouret, et le tabouret, brutalement repoussé,
s'abattit avec fracas. Du coup, tout le monde, dans le bar, fut debout,
y compris le couple du fond, arraché aux douceurs du tête à tête.

--Bertrand!... Tu sais ce que je t'ai dit tout à l'heure? Tu te
souviens?... Eh bien!... prends garde!... Je t'ai prévenu une fois, je
ne te préviendrai pas deux!...

La menace apparut plus drôle que tragique. Et la femme du dernier
tabouret crut pouvoir se mêler plaisamment au débat:

--Bravo, Célia!--cria-t-elle.--Et tapez dessus, s'il n'est pas
content!... C'est comme ça qu'on mène les amants!...

Elle regarda le sien, et rit. Mais Célia, très pâle, fit un demi-tour
exaspéré:

--Dites donc, vous! mêlez-vous de vos affaires!... et fichez-moi la
paix, si vous avez envie que je vous la fiche!...

Les barmen aux aguets avançaient déjà, prêts à intervenir en cas de
bataille. Mais, absolument dédaigneuse, l'interpellée ne bougea pas
d'une ligne, et reprit la paille de son cocktail avec un si beau flegme
que Célia, déconcertée, s'arrêta dans son élan. Peyras, cependant,
s'était fort à propos faufilé hors du bar. Quand Célia s'avisa de
s'en reprendre à lui, il était loin. La réaction se fit alors. Et la
maîtresse délaissée eut juste le temps de se rasseoir et de se pencher
sur son verre encore plein pour cacher les grosses larmes qui perlaient
à ses cils.

Dans le bar rasséréné, une seule phrase, glissée à voix discrète,
commenta l'incident clos:

--Quelle sauvagesse, cette Célia!...

Et Célia, ayant entendu, n'eut pas envie de se fâcher. Mais elle dut
faire un rude effort pour refouler le sanglot qui maintenant faisait
boule au fond de sa gorge.... Sauvagesse.... Oui, Peyras l'avait
appelée déjà comme cela ... et c'était sans doute parce qu'elle était
une sauvagesse qu'il était parti, qu'il l'avait abandonnée....

       *       *       *       *       *

Hors du bar, Peyras, la porte refermée, battit un entrechat. Puis,
prudent, il se hâta d'élargir l'intervalle qui le séparait de sa
redoutable amie.

--Ouf!--songeait-il, en passant d'abord, par derrière la toile du
fond, du côté jardin au côté cour, Ouf!... Feu Latude, quand, après
trente-cinq ans de «viticapté», ses quadruples chaînes tombèrent, dut
vraiment éprouver d'exquises sensations!...

Il sortait des coulisses. Une farandole, juste à point, passa devant
lui. Il bondit, sépara deux femmes sans cavaliers, en prit une de
chaque main, et galopa triomphalement, avec des cris de joie....

       *       *       *       *       *

L'heure du souper approchait, et le comité du bal, réuni dans
l'avant-scène qualifiée de loge infernale, s'apprêtait pour les
formalités traditionnelles qui, obligatoirement, précèdent ce souper,
traditionnel lui aussi....

Déjà les quatre quêteuses avaient fait le tour de l'assistance, chacune
bien déterminée à conquérir la recette la plus grasse, et fermement
résolue, pour ce charitable résultat, à tout oser, à tout promettre,
et à tout tenir. Il s'en était suivi quatre jupes plus que froissées,
et quatre corsages qui réclamaient impérieusement beaucoup d'épingles.
Mais les quatre aumônières, vidées sous les yeux de L'Estissac,
témoignaient avec éloquence de la générosité syphilitique;--les pauvres
se souviendraient de ce bal, le plus prodigue, à coup sûr, de tous ceux
qui se dansaient dans la ville et dans les faubourgs....

Maintenant il s'agissait de récompenser les donateurs, en la personne
de leurs amies, par une ample distribution d'_accessoires_. Car le
bal syphilitique ne comportait naturellement point de cotillon:
dans cette cohue hurlante, trépignante et cabriolante, la tâche des
conducteurs et des conductrices eût pu compter sans exagération pour
un treizième travail d'Hercule; mais il ne s'en suivait pas qu'on dût
pour cela priver les petites filles sages de poupées, de trompettes
et de mirlitons. Les dites petites filles y tenaient tout autant que
les jeunes personnes «du monde» tiennent, en pareille occurence, à
de pareils colifichets, souvenirs d'une _valse générale_ et d'une
moustache brune ou blonde....

Et L'Estissac, grand maître des cérémonies, s'occupait à faire dégager
les abords d'une porte encore fermée, qui séparait les coulisses d'un
mystérieux magasin de costumes ou de décors....

Dans le même temps, l'attention générale se porta tout à coup vers
l'entrée du bal. Un hourra éclatant saluait l'apparition, ou plutôt
la réapparition d'une femme: la réapparition de la môme Farigoulette,
éclipsée depuis quelques trois quarts d'heure, et qui revenait, ayant
simplement changé de costume....

Simplement.--Mais le nouveau cadre mettait la toile en telle valeur que
le hourra d'accueil était vraiment justifié....

Farigoulette s'avançait, portée en triomphe par une cohorte
d'enthousiastes. Ses pieds reposaient sur des épaules d'homme; et des
mains nombreuses s'appuyaient à ses chevilles, à ses mollets, à ses
jarrets; si bien que, brandie en quelque sorte au-dessus des plus
hautes têtes, on la voyait toute, d'un bout de la salle à l'autre. Et
une acclamation forcenée jaillissait de six cents bouches....

Farigoulette était vêtue d'une paire de sandales très découvertes,
dont la bride de velours noir, large au plus d'un doigt, montait,
croisée et recroisée, le long des jambes nues,--sans bas, ni maillot,
ni chaussettes,--montait jusqu'aux hanches, autour desquelles un simple
voile de gaze mauve était enroulé en guise de ceinture très étroite. La
bride de velours s'agrafait à cette gaze, qu'elle fixait en appuyant
sur elle, puis continuait ses entrelacs plus haut, sur la chair du
ventre, de la taille, des épaules, nus. Les deux seins, durs et droits,
se raidissaient sous la pression du lien serré qui ne déformait pas
leurs demi-sphères parfaites. Au cou, la bride s'achevait en collier.
Le corps merveilleux de jeunesse, encagé de la sorte dans ce treillage
souple et sombre, apparaissait beaucoup plus blanc, et chaste à force
d'être beau.

Le cortège triomphal fit le grand tour de tout le théâtre, et s'arrêta
enfin sous la loge infernale d'où pleuvaient des roses effeuillées.
C'était Jannik qui avait rejoint L'Estissac et qui, radieuse de ce
grand succès d'une petite camarade gentille et aimée, jetait tous ses
bouquets à l'héroïne folle de plaisir. Une poussée irrésistible se
produisit. Des hommes s'enlevèrent du sol, et Farigoulette, emportée au
sommet d'une sorte de grappe humaine, atteignit le balcon de la loge.
Des mains la saisirent et elle franchit l'appui de ce balcon, tandis
qu'un véritable hurlement saluait l'ascension quasi miraculeuse de la
triomphatrice. Alors, choisissant avec exactitude l'instant le plus
propice, L'Estissac lança son ordre. La porte fermée s'ouvrit, et, du
magasin de costumes, un char sortit soudain, que la foule se chargea
de guider et de remorquer de la scène à la salle. C'était le char de
Neptune, où trônait le Dieu Bleuâtre à la barbe d'algues. Dix Néréides,
nues, celles-là, des cheveux aux orteils, faisaient aux pieds du dieu
un tapis de chair pure. Et les bras et les mains emmêlés commencèrent
le jet des poupées, des mirlitons et des trompettes, que le peuple des
danseuses ravies accueillit avec une grande bousculade de joie.

Puis des trompettes sonnèrent, annonçant qu'il était l'heure d'aller
souper,--d'aller manger un peu et d'aller boire, d'aller se griser à
moitié, pour revenir ensuite et continuer la fête, plus folle d'heure
en heure, jusqu'au grand jour....

La salle se vidait, non sans tumulte et bagarre. Les couloirs engorgés
retenaient une foule dense qui piétinait sur place et s'écrasait.
Le vestiaire pris d'assaut ne suffisait plus à la distribution des
manteaux et des sorties de bal. Et force gens découragés prenaient
le parti de s'en aller tels quels, nu-tête, sans châle, ni foulard,
ni mantille, vers le restaurant, proche d'ailleurs. Dans la rue, des
femmes couraient, la gorge au vent....

L'Estissac, prévoyant, avait, longtemps d'avance, été quérir la
pelisse de Jannik. Et la jeune femme, dûment emmitouflée, attendait,
dans la loge infernale, que le passage fût à peu près dégagé.

Mais, comme cela tardait, le duc eut une idée:

--Nous sommes idiots! Passons donc par le bar!... Je parie que de ce
côté il n'y a pas un chat.... Et les barmen nous ouvriront la porte de
derrière....

Il n'y avait pas un chat, en effet; mais il y avait une chatte: Jannik,
traversant la petite salle vide, avisa, sur l'un des tabourets, une
femme immobile, dont le visage caché s'enfonçait au creux de son
coude....

--Hein? mais ... est-ce que je me trompe?... On dirait Célia?...

La tête baissée se releva, et Jannik vit les deux grands yeux noirs
baignés de larmes.

--Allons, bon!... La voilà qui pleure!... Voulez-vous bien sécher ça,
et vite, vite, vite!... Voyons, mon pauvre petit ... quoi?... vous avez
eu des malheurs?...

Célia esquissa un geste vague. Puis, comme Jannik très tendre
l'entourait de ses bras, elle avoua, honteuse comme d'un crime:

--Il m'a lâchée!...

--Lâchée?... qui?... Peyras?... Et vous vous désolez pour une mauvaise
bête comme lui?... Eh bien!... qu'est-ce que votre grande amie Dorée va
vous dire!... Ma jolie Célia, vous n'y pensez pas!... on ne pleure pas
pour un amant!... ça n'en vaut jamais la peine!... Sans compter qu'il
ne vous a peut-être pas tellement lâchée: on s'imagine toujours des
choses définitives ... et, au bout du compte, les brouilles s'arrangent
et les couples se raccommodent.... Votre midship? parions que, si vous
êtes assez raisonnable pour ne pas lui courir après, il sera pendu à
vos jupes avant quinze jours!...

--Quinze jours!...

--Avant demain matin, je veux dire!... La langue m'a fourché.... En
attendant, oust!... venez souper!...

--Pas faim....

--Moi non plus, pas faim!... qu'est-ce que ça fiche?... L'Estissac,
enlevez-la de son tabouret!...

Le géant, d'une main délicate, opéra l'enlèvement requis.

--Et, maintenant, en route!...

Elle s'était emparée du bras de Célia, et marchait résolument vers la
porte, que les barmen venaient d'ouvrir.

Célia, touchée à travers son chagrin par cette affectueuse amitié,
étreignit alors Jannik et l'embrassa de tout son cœur:

--Comme vous êtes bonne, vous!

Mais un courant froid s'était glissé par la porte ouverte, et Jannik,
frappée en plein poumon, fut prise d'un accès de toux qui soudain la
suffoqua.

--Dépêchons-nous!--fit brusquement le duc.

Il saisit à deux mains la malade, et, l'emportant pressée contre lui,
se mit à courir. Célia courut à côté de lui.

Devant eux, au bout de la rue, la vitrine du restaurant brillait comme
un phare. Il ferait tiède et doux, là-bas....

A mi-route, Célia, courant toujours, vit un bras de Jannik qui luisait,
nu, sur l'épaule de L'Estissac. Elle se pencha, et, au vol, baisa ce
bras.

--Alors,--murmura Jannik dont la toux s'éteignait,--alors, vous me
pleurerez un peu, quand je serai morte?...



CHAPITRE X


TOUTE PETITE ORAISON FUNÈBRE


Et, le surlendemain du bal syphilitique, Jannik mourut.

... D'une mort très douce et presque inconsciente. Une dernière fois,
le destin fut clément à la pauvre fillette. Alitée le dimanche matin,
en rentrant de la fête, elle s'était persuadée que la seule fatigue
d'une nuitée trop joyeuse l'abattait de la sorte. Tant de pirouettes,
tant de champagne, et l'interminable retour dans la voiture mal close,
où la fraîcheur de l'aube se glissait! C'était tout naturel d'être
très lasse. Il n'y paraîtrait plus après un vrai tour de cadran,
vingt-quatre bonnes heures de dodo! Dans le lit frais, le corps trop
mince s'était allongé, et le flot répandu des cheveux d'or avait voilé
la joue plus blanche que l'oreiller.--«Lundi matin ... je me lèverai
tôt ... j'irai au marché ... j'achèterai des chrysanthèmes....» Et les
yeux couleur de pervenche s'étaient fermés.

Et les yeux couleur de pervenche ne s'étaient plus rouverts, sauf deux
ou trois fois, pour des minutes brèves de demi-connaissance et de vague
lucidité. Au sommeil avait succédé le coma. Et au coma, la mort....

Tout de même, la mort n'était pas venue à pas si furtifs que la
mourante, du fond de sa léthargie, n'eût entendu confusément le murmure
froid du suaire de crêpe ou la plainte crissante de la faux....
Autrefois, dans l'église bretonne de Recouvrance, la petite Jannik
avait fait une première communion très fervente, et la foi catholique
s'était seulement endormie en elle, sous le narcotique berceur des
philosophies et des paganismes. Or le murmure du suaire et la plainte
de la faux dissipent beaucoup de mystérieux sommeils.... Dans l'un
des intervalles du coma, les lèvres déjà raides s'étaient péniblement
entr'ouvertes, les paupières déjà scellées avaient essayé de battre;
et L'Estissac, penché sur le chevet, avait deviné plutôt qu'entendu
l'appel suprême au Consolateur Éternel: «Jésus, Jésus, Jésus!...»
L'Estissac avait été chercher un prêtre....

       *       *       *       *       *

Villa Chichourle, la lettre de faire part arriva le soir même. Célia,
éveillée depuis deux heures, n'avait pas encore quitté le cabinet de
toilette. Assise devant la glace, les jambes molles et les bras lourds,
elle avait refermé les yeux. Et dans le tub, l'eau moirée de savon
éteignait peu à peu ses rides concentriques....

Favouille entra sans frapper, à son habitude, et tendit l'enveloppe
bordée de noir:

--On apporte ça ... une espèce de facteur ... habillé pareil un
croque-mort....

Célia fit un sursaut, et son peignoir glissa de ses épaules.
L'enveloppe, déchirée d'un doigt brusque, tomba dans le tub. Et
Célia ne la ramassa pas, ni ne remit le peignoir. Elle lisait, puis
relisait,--tellement étonnée de ce faire-part qu'elle ne sentit pas
son chagrin tout de suite, et qu'il fallut une minute avant que les
deux mots précis: _Jannik morte_--se fussent accouplés dans sa tête,
douloureusement:


[Illustration]

      _Vous êtes prié de vouloir bien suivre le convoi funèbre de
      mademoiselle_

      Anne Jannik Yvonne KERMOR

      _décédée ce mardi 22 décembre 1908, dans sa vingt-quatrième
      année, munie des sacrements de l'Église._

      Prions pour Elle!...

      _De la part de ses amies et de ses amis._

      _On se réunira dans la maison mortuaire, villa Bleue, près
      Tamaris, demain mercredi 23 décembre[1], à dix heures du matin._

Ainsi, quand on mourait, dans cette ville bizarre, on avait beau
n'avoir pas de famille, on avait beau n'être qu'une pauvre petite
déracinée, qu'une pauvre petite errante, fuyant de ville en ville
les préjugés barbares, les lois féroces, la police abominable et
abjecte,--fuyant comme une biche traquée fuit la meute,--tout de même,
grâce à quelques honnêtes gens, grâce à quelques cœurs courageux, on
pouvait s'en aller décemment, honorablement, dans un cercueil drapé,
fleuri peut-être, avec des prêtres devant et des amis derrière?... Et
on n'était pas enfouie comme un chien galeux, dans le premier trou
venu, à la nuit tombante?... on pouvait être enterrée au grand jour, en
plein cimetière, comme sont enterrés les chrétiens?...

       *       *       *       *       *

Les officiers de marine,--du moins ceux qui sont «embarqués»,
c'est-à-dire environ deux lieutenants de vaisseau sur trois, quatre
enseignes sur cinq, et neuf aspirants sur dix,--sont presque
toujours retenus à bord de leurs navires toute la matinée durant: le
service normal d'un bâtiment de guerre exige en effet la présence de
l'état-major et de l'équipage au grand complet de huit heures du matin
à quatre heures du soir. C'est seulement après qu'on a «piqué quatre»
que le personnel «non de quart» acquiert le droit de descendre à terre,
pour dîner en famille et coucher dans un vrai lit. Mais cette règle
souffre des exceptions, surtout lorsque l'escadre, manœuvres finies, se
repose en rade de Toulon, à l'abri de tout mauvais temps et de toute
aventure. L'enterrement d'un camarade peut alors constituer un motif
valable pour quitter le bord à n'importe quelle heure irréglementaire.
Peu de commandants pousseraient la rigueur jusqu'à refuser en pareil
cas même le plus mal noté de leurs matelots.

Célia, sur le petit vapeur à cheminée jaune qui l'emportait vers
Tamaris, ne s'étonna donc pas de reconnaître plusieurs officiers, qui,
sans doute, s'en allaient comme elle, et pour la dernière fois, à la
villa Bleue....

       *       *       *       *       *

Elle s'était levée de grand matin, ce mercredi-là, Célia;--de grand
matin, et sans effort: car, depuis leur brouille du bal syphilitique,
Peyras n'avait pas remis les pieds chez sa maîtresse.--Dimanche,
lundi, mardi.--Trois jours, trois jours pleins.--Oh! la sale bête!
Croyez-vous, hein? une rancune pareille? pour quatre mots pas même
méchants?--Et maintenant les soirées solitaires étaient si atrocement
longues que la délaissée, pour en finir, se couchait en sortant de
table, et passait au lit seize heures sur vingt-quatre. Naturellement,
dès patron-minet les pauvres yeux humides avaient tôt fait de se
rouvrir....

Comme inévitable, les dîners chez la mère Agassen avaient recommencé.
Où voulez-vous qu'on aille, quand on a pleuré de cinq à sept, qu'on
n'est ni tubée, ni peignée, et que le tramway n'est pas fichu de vous
porter en ville en moins d'une demi-heure? Instinctivement on enfile
un peignoir et des pantoufles, et on traverse la petite avenue de la
Mître, et on pousse la porte vitrée de carreaux dépolis, et on sourit
mollement à la patronne épaisse et huileuse:

--Té! la petite Célia! Comment va, ma belle?...

Mais la première fois,--le dimanche soir, hélas! le lendemain même de
ce bal abominable!--ç'avait été dur. Il avait fallu subir la grêle des
questions, des commisérations, des ironies, des conseils:

--Ma belle! je te l'avais dit, que ton Casino, tes rendez-vous, tes
_mide-ships_ et toute ta _ratafaille_, ce n'était pas «du sérieux»!
Je te l'avais dit, ma belle! tu «t'en rappelles», dis?.... Va, laisse
faire! La mère Agassen, elle a quelque chose dans la tête, que ça n'est
pas de la bêtise!... Pleure pas, qué! je t'arrangerai une affaire
d'or et d'argent!... Et alors, comme ça, tu le veux, ce soir, le joli
bifteck au poëlon?

Oui, ç'avait été dur....

Heureusement, la gentille prédiction de la pauvre Jannik chantait
encore au fond du petit cœur meurtri:

--Votre midship? parions que, si vous êtes assez raisonnable pour ne
pas lui courir après, il sera pendu à vos jupes avant quinze jours!

Et pourquoi pas, mon Dieu? la prédiction d'une morte, ça ne doit pas
pouvoir mentir!...

Pauvre Jannik!... Déjà le petit vapeur à cheminée jaune doublait
la pointe de Balaguier. Par tribord, la vieille tour crénelée
dominait l'enchantement vert des bois de pins qui emmitouflent
Tamaris. Par bâbord, la presqu'île de Cépet, toute de velours
olive, allongeait son profil mince entre la turquoise du ciel
et le lapis de la mer. En poupe, la Petite Rade et son archipel
d'acier,--l'escadre,--flamboyaient sous la pluie d'or fondu qui tombait
du soleil.... Pauvre, pauvre Jannik! plus jamais elle ne verrait rien
de cela, qu'elle avait tant, tant aimé!...

       *       *       *       *       *

La coutume toulonnaise veut qu'un corbillard aille de la maison
mortuaire à l'église et de l'église au cimetière par le chemin le plus
long, afin que beaucoup de vivants puissent apercevoir le mort au cours
de sa dernière promenade. Le cortège suit toujours à pied, les femmes
en tête et les hommes en queue. Et la décence élémentaire exige, pour
le plus obscur défunt, quinze ou vingt couronnes, deux poëles et trois
discours. Par ailleurs, les vêtements sombres ne sont pas du tout de
rigueur. Et l'on voit couramment, à six pas du cercueil, des ombrelles
tricolores et des chapeaux arc-en-ciel.

Célia, dès la grille franchie, ne s'étonna donc pas du jardin tout
fleuri de robes éclatantes et de couvre-chefs panachés: pour faire
honneur à l'amie morte, les petites courtisanes s'étaient naïvement
mises en frais. Et c'était peut-être plus touchant que ridicule,
cette profusion de plumes et de roses.... Célia regarda sa propre
toilette,--un fourreau de drap gris, très simple et grave,--et faillit
regretter de n'avoir rien su choisir de plus beau....

Dix heures sonnaient. Célia vit un remous dans la foule bigarrée
qui piétinait les pelouses. La levée du corps était faite, et le
char commençait de descendre l'allée en zigzag. Tout le monde,
précipitamment, se rangea. Les hommes s'étaient découverts. Les femmes
esquissaient des signes de croix.

Et le cortège se forma le long du chemin sinueux.

Trois prêtres venaient d'abord, qui priaient à voix haute; et, devant
eux une croix d'argent marchait,--la croix de Celui qui pardonna si
tendrement à Madeleine.--Puis deux chevaux caparaçonnés traînaient le
char. Les draperies et les caparaçons étaient blancs,--selon l'usage
provençal, qui ne distingue guère entre les enfants, les jeunes filles
et les jeunes femmes: une maman morte en couches va toujours au
cimetière dans le même appareil que son nouveau-né.--Quatre simples
couronnes d'immortelles surmontaient les quatre colonnettes du char.
Mais, sur la bière même, une splendide brassée de lilas, d'orchidées
et de boules de neige témoignait que le triste cadavre près de pourrir
là-dessous avait été une créature aimante et aimée, un cœur chaud et
doux, que d'autres cœurs avaient chéri, et continuaient de chérir
malgré la maladie, malgré la mort, et jusque dans cette boîte sinistre
et puante, que les gerbes parfumées enlaçaient comme des bras vivants
et soyeux enlaceraient une charogne....

Les indispensables poëles précédaient le char; et, comme on n'avait
pas pu trouver dans l'assistance huit robes qui ne fussent ni rouges,
ni vertes, ni jaunes, ni bleues, ni orangées, on s'était rabattu sur
les quatre plus discrètes,--deux mauve et deux crème,--et quatre
petites filles, quatre vraies petites filles, mignonnes de dix ou
onze ans cueillies à la sortie de l'école voisine, complétaient
l'équipe, et portaient le second des deux voiles.... Les trop belles
robes redoublaient de beauté, côte à côte avec les sarraux noirs de
la laïque.... Et ils n'étaient pas propres, propres, ces sarraux....
Mais Célia songea que Jannik eût sûrement aimé s'en aller de la sorte,
guidée par quatre menottes tachées d'encre ou de confiture....

Enfin, conduisant le reste du cortège, trois hommes, sur une même
ligne, menaient le deuil. Et, cette fois, Célia, quoique aguerrie par
beaucoup d'étonnements successifs, ouvrit la bouche et écarquilla les
yeux....

Les trois hommes qui servaient publiquement de famille à Jannik la
demi-mondaine étaient: le lieutenant de vaisseau duc de la Masque et
L'Estissac,--lequel avait revêtu son uniforme de cérémonie, épaulettes,
décorations, sabre, ceinturon d'or;--un autre officier, en grande
tenue aussi; et le comte de Lohéac, marquis de Villaine. Tous trois
marchaient tête nue. Les deux marins portaient le brassard de crêpe, et
Lohéac, un crêpe à son chapeau de soie.

Derrière Célia, quelqu'un questionna à voix basse:

--A droite, c'est bien L'Estissac?... et à gauche?... Je n'y vois rien,
j'ai perdu mes verres....

Et quelqu'un répondit:

--A gauche? c'est Rabœuf, le médecin.... Il arrive de Chine....

--Mais ... comment?... il n'a que trois galons. Rabœuf ... et il est
officier de la Légion d'honneur?...

--Oui.... Il a fait des choses très bien, dans la mission Bayard, en
Sze-Tchouen ... au moment de la grande peste....

--Oh!... je me souviens!... je ne me rappelais pas le nom.... Tiens?...
L'Estissac a une médaille de sauvetage?... Il me semble que je
distingue un ruban tricolore?

--Oui, et même la médaille d'or.... Il a attrapé ça à Dakar, en
plongeant pour repêcher un matelot ... c'était plein de requins autour
du bord....

--Fichtre!...

Le corbillard s'éloignait. Célia se mêla aux derniers rangs des femmes,
et suivit....

... Ainsi, c'étaient deux héros, qui, pour la dernière fois,
reconduisaient Jannik chez elle....

       *       *       *       *       *

Au fond du trou épouvantable, le cercueil avait heurté la terre avec un
bruit mou. Et le fossoyeur, sa bêche sur l'épaule, s'appuyait au marbre
d'une tombe voisine, escomptant les longs discours qui sont d'usage.

Mais L'Estissac ne fit que ramasser une poignée de terre, et la jeter
sur le cercueil, sans mot dire. Et, après lui, Rabœuf le médecin,
s'approchant aussi de la fosse, y laissa tomber une grosse gerbe des
fleurs qui avaient orné le char.

Et ce fut Lohéac de Villaine qui prononça la seule oraison funèbre,
courte:

--Bon sommeil, petite sœur, et à bientôt! Patience! encore un peu de
temps, et nous irons tous dormir près de vous!...

       *       *       *       *       *

Un sanglot violent éclata dans la même seconde.

Célia, à bout de nerfs, cessait de retenir ses larmes. Ce fut une
contagion soudaine: autour de la tombe, toutes les femmes pleurèrent,
et l'une d'elles s'évanouit.

Proche de Célia, Rabœuf s'était avancé pour la soutenir. L'Estissac, à
son tour, vint à elle, et lui essuya les yeux:

--Allons, ma pauvre gosse!... Soyez raisonnable! maintenant que tout
est fini....

Mais elle sanglotait toujours.

Lui se retourna vers le médecin:

--Rabœuf, mon vieux!... on ne peut pas la laisser comme ça, il me
semble?... Voulez-vous être assez gentil pour la remettre dans son
bateau? Moi, il faut que je rentre tout de suite à mon bord.... Elle
habite le Mourillon, je crois.... Et elle s'appelle Célia.... Je vous
présente à elle.... Célia! je vous en prie!... faites un effort, ma
mignonne.... Voici mon meilleur ami, le docteur Rabœuf, qui va vous
reconduire à l'embarcadère....


[1] Jannik, décédée le 22 décembre, fut mise en terre le 23. Cette
précipitation, qui semblera bizarre aux lecteurs parisiens, est
coutumière en Provence.



CHAPITRE XI


ULTIMA RATIO REGINÆ


--Voyons, mon petit, quand vous passeriez toute la soirée
d'aujourd'hui, comme celle d'hier, à pleurer la pauvre Jannik,
ça ne la ressuscitera pas, hein? Alors!... Prenez donc un peu de
courage, secouez-vous, et venez réveillonner en ville ... non, pas
réveillonner!... puisque vous ne voulez pas qu'on parle de réveillon
... souper seulement, et rien qu'avec moi ... en tête à tête, là!...

Et la marquise Dorée, des deux bras noués à la taille de son amie, la
souleva du fauteuil et la mit debout.

Célia, très mélancolique, balançait la tête de droite à gauche. Elle
murmura enfin:

--Souper? à quoi bon?...

L'autre bondit:

--«A quoi bon?...» Mon petit, la prochaine fois que je vous entends
dire «à quoi bon», je vous calotte! A quoi bon? je n'en sais rien;
mais, sûrement, bon à quelque chose! parce que tout est bon à quelque
chose, tout, excepté de rester chez soi à cagnarder en kimono et en
savates!... Votre robe, oust!... Croyez-vous qu'elle se confinait au
coin du feu, Jannik, du temps qu'elle se portait bien? Personne n'était
plus gaie, ni plus allante!... Et ça ne lui ferait guère plaisir, de
savoir qu'à cause d'elle vous voulez perdre une soirée, juste en ce
moment que vous êtes «plaquée»! Alors, quoi? vous y tenez, à ce que
votre midship puisse se ficher de vous, et dire que vous le pleurez à
domicile?

De ce coup, Célia passa au cabinet de toilette. Selon les rites, Dorée
l'y suivit.

L'eau du tub clapota. Nue, la baigneuse pressait à deux mains contre sa
taille la grosse éponge emplie, avant de s'accroupir dans le petit lac
froid.

--Pas d'eau chaude?--fit Dorée, étonnée.

--Jamais. L'habitude prise, vous savez! Quand j'étais jeune fille, ma
mère me défendait l'eau chaude, même en hiver....

La marquise arrondit les yeux:

--Vous preniez des tubs chez vos parents?...

Célia baissa brusquement les paupières, rougit, et balbutia:

--Oui ... parce que....

Et elle ne sut pas achever sa phrase. Mais Dorée, charitable, coupa
court à l'embarras de sa petite amie. D'ailleurs, ce n'était pas
d'aujourd'hui qu'elle avait flairé l'origine «relevée» de Célia, fille
pour le moins, d'un pharmacien ou d'un chef de gare.... Quand on a de
l'orthographe, rien d'extraordinaire qu'on sorte d'une maison où l'on
prend des tubs chaque matin!... Et qu'importait, au bout du compte, du
moment que, Célia n'en profitait pas pour «faire sa poire»? Dorée, sans
plus écouter, interrompit donc:

--A propos, j'y pense ... c'est bien sur, au moins, qu'il vous a
plaquée, Peyras?

--Trop sûr!

--Pourquoi, trop? J'espère bien que vous n'allez pas le regretter,
ce mauvais gosse? Vous savez, je vous ai dit ce que je pensais des
ménages à la colle forte: c'est bon pour une femme qui a doublé la
trentaine, et qui doit songer à faire une fin.... Mais, jusque-là, il
faut absolument courir, passer de mains en mains, et faire provision
d'expérience et de savoir.... Ce n'est qu'à force de changer d'amis,
qu'on apprend des choses diverses.... Je vous l'ai déjà rabâché combien
de fois, cette rengaine?... Moi, tenez! croyez-vous que j'aurais
jamais trouvé ma vocation,--le théâtre,--si je m'étais cramponnée à
mon premier amant? C'est le quinzième, qui a découvert ma voix, et qui
m'a payé des leçons de chant!... Allez, mon petit! vous pouvez brûler
un cierge à saint Expédit, en remerciement d'avoir été plaquée par
Peyras!...

Muette, Célia, toujours accroupie, pressait maintenant l'éponge
au-dessus de ses seins, qu'elle couvrait d'une pluie lente. Dorée, la
regardant, trancha le fil de la harangue commencée:

--Vous n'aimez pas mieux vous servir d'une serviette mouillée, pour
votre poitrine? On dit que ça raffermit les chairs, en serrant fort....
Il est vrai que vous n'avez guère besoin de penser à tout ça.... Ce que
vous êtes bien faite, mon petit!...

--Oh!--fit Célia, polie,--je vous ai vue assez souvent dans votre
tub: vous êtes tout aussi bien faite que moi ... et tellement plus
blanche!... Rien que d'après votre peau, on devinerait que vous êtes
blonde....

--Moquez-vous de moi!... Comme si vous ne le saviez pas, que mes
cheveux sont oxygénés!...

--Vous me l'avez dit, mais personne ne le croirait....

Elle sortait du tub. Dorée lui tendit le peignoir.

--A présent, dépêchez-vous! Il va être sept heures.... Et je vous
emmène dîner, en pique-nique, chez Margassou....

--En pique-nique?...

--Oh! soyez tranquille! rien que nous deux!...

Elle reprit:

--Dites moi?... tout à l'heure, vous m'aviez commencé une histoire....
Qui est-ce donc, ce docteur Rabœuf, qui vous a ramenée de Tamaris, hier
matin, après l'enterrement?

--Je ne sais pas trop.... Un ami de L'Estissac ... un médecin de marine
... à trois galons....

--Jeune?

--Oh! non!... Quarante-cinq ans au moins!...

--Gentil?

--Ça, oui!... gentil tout à fait.... Je m'étais presque trouvée mal,
je vous ai expliqué ... eh bien, il m'a soignée, dans le bateau, avec
une attention, une délicatesse!... Et il était en uniforme, avec les
épaulettes et l'épée.... Tout le monde nous regardait.... Ça paraissait
lui être joliment égal.... Une fois sur le quai, il m'a offert le bras.
Puis il est monté en tramway avec moi. «Si nous avions une station
de voitures pas trop loin du quai,--me disait-il,--je vous aurais
installée en sapin. Mais plutôt que d'aller à pied jusqu'au Théâtre,
mieux vaut prendre le tram qui passe ici même.... Seulement je ne
veux pas vous laisser faire le trajet seule, dans l'état où vous êtes
encore.... Je vais vous mettre chez vous.» Et il a fait comme il avait
dit.

La marquise Dorée s'était prise à réfléchir:

--Il est entré avec vous?

--Oui. Mais il est ressorti tout de suite.

--Et ... rien?... pas un baiser?... pas un ... geste?...

--Oh! rien!... Il n'a pas l'air d'être un homme à ça.... Et puis, vous
savez, Dorée ... avec lui, moi ... non!...

--Pourquoi, non?

--Est-ce que je sais!... Non, parce que non!... Il est trop vieux
d'abord....

--Quarante-cinq ans?.... Vous êtes difficile.... Vous en aurez souvent
de plus vieux que ça....

--En tout cas, pas la peine de s'en occuper!... attendu que lui n'y
pense pas du tout!...

--Dommage!...

--Par exemple!...

--Eh oui! dommage!... Un homme comme celui-là, plus trop jeune, et
revenant de campagne lointaine,--c'est-à-dire sûr de n'y pas retourner
de sitôt, et pourvu très probablement d'économies sérieuses,--c'est
juste la sorte d'amant qu'il vous faudrait, à vous qui êtes popote, qui
n'aimez pas les changements, et qui pleurez quand on vous quitte....

Célia rejetait son peignoir en arrière, et, debout, attrapait d'une
main sa chemise posée en équilibre sur deux feuilles de paravent:

--C'est égal!--dit-elle.--J'aime mieux....

La chemise qu'elle enfilait, passant devant sa bouche, lui coupa la
parole. Elle acheva quand sa tête eut émergé de la batiste:

--J'aime mieux mon midship!... Dites, Dorée, il réveillonnera sûrement
quelque part, ce soir?... Si ça pouvait se replâtrer....

L'autre leva les deux bras au plafond:

--Si je le savais, j'aimerais mieux vous laisser ici!... Ah çà! combien
de fois faut-il vous le répéter, que vous devriez bénir le ciel d'en
avoir fini avec cette absurde affaire?... Je me tue à vous expliquer
qu'il vous faut courir un peu, connaître des gens, fréquenter tous les
mondes ... et que ce sera bien assez tôt de vous lier dans un an ou
deux, quand vous serez bien débrouillée ... parce qu'alors, vous vous
lierez beaucoup plus confortablement ... avec un bon docteur Rabœuf
quelconque.... Et vous, bête comme lune, vous recommencez à geindre et
vous vous «rentêtez» de votre sale gosse!... Méfiez-vous; la prochaine
fois, vous l'aurez, la gifle!... Maintenant, dépêchez-vous!... Voilà
vos bas, votre pantalon, vos jarretelles.... De ce train-là, nous ne
serons pas à table avant neuf heures.... Et j'ai faim, moi!... Plumez,
plumez!...

       *       *       *       *       *

Théoriquement, il ne pleut jamais, sur la Côte d'Azur.

En pratique, il pleut quelquefois. Et quand il pleut, le ciel se
rattrape. A Toulon, cinq minutes d'averse valent cinq heures de bruine
à Paris.

Et, ce jour-là, jeudi 24 décembre 1908, il pleuvait. Si bien que le
tramway du Mourillon, devenu bateau, navigua sur des fleuves et sur des
rivières, qui avaient été des boulevards et des rues.

Chez Margassou, Célia et Dorée firent une entrée quasi aquatique.
Les parapluies avaient tant bien que mal sauvé les chapeaux et les
corsages, voire les jupes haut troussées. Mais le bas des jupons
semblait lessivé de frais, et les souliers dégouttaient comme des
éponges.

Heureusement, la simplicité des anciens âges, bannie du reste de la
terre, a trouvé son ultime refuge dans le midi de la France. Avant
même que les deux inondées eussent choisi leur table, le maître de
céans, l'honorable Margassou en personne, se précipitait du haut de son
comptoir et s'agenouillait tout de go devant ses clientes:

--Mesdames!... vous allez prendre «de mal», avec vos pieds mouillés!...
_Bou Dio!..._ aujourd'hui, ce n'est pas «de tempête», c'est
«d'ouragan»! Laissez faire, je vais vous «lever» les bottines et les
mettre à sécher sur un fourneau.... Le temps que vous mangez, ce sera
fait.... Victor!... apporte deux petits bancs, et dis comme ça à madame
Margassou qu'elle envoie des pantoufles pour madame Dorée et madame
Célia.... Vous avez la veine: vos bas n'ont pas reçu trois gouttes ...
c'est vrai que du tramway ici, on n'a guère le temps de patauger....
A présent, qu'est-ce que je vous sers? Il est tard, mais, à cause du
réveillon, nous avons encore de tout....

Il était neuf heures. La marquise le constata, non sans un reproche à
sa protégée:

--Hein, lambine?...

Puis, la commande faite, toutes deux, remises de l'émotion première,
s'occupèrent, comme profession oblige, de la galerie.

Elle était restreinte: Toulon avait dîné tôt, à cause du souper
obligatoire. Neuf tables sur dix étaient déjà desservies. Seuls
quelques isolés s'attardaient: deux officiers, que le baccara du
cercle avait retenus plus que de raison,--beaucoup plus!--une femme
très chapeautée, qui sans doute avait prolongé le cinq à sept ... une
autre, qui contemplait d'un œil fixe sa tasse à café vide et ne se
décidait pas à affronter le déluge extérieur ... un vieil amiral, que
le réveillon ne pressait point ... et une tablée très bruyante,--la
seule,--qui délibérait avec fracas sur l'opportunité de ne pas
traverser deux fois l'inondation, et d'emporter des victuailles pour
fêter Noël à domicile.

--Quelle bande est-ce là?--demanda d'abord Célia à Dorée.

--Oh!--fit celle-ci, après un coup d'œil,--c'est une bande tout à fait
bien.... Seulement, vous ne les connaissez pas, hommes ni femmes, parce
que ce sont des gens du Mourillon....

--Du Mourillon?... Eh bien! et nous?... est-ce que nous n'en sommes pas
aussi, du Mourillon?... Il me semble qu'au contraire....

--Il vous semble mal, mon petit!... Vous et moi, nous logeons au
Mourillon, mais nous n'en sommes pas. Nous sommes de Toulon,--de la
ville:--nous dînons chez Margassou, nous soupons à la Pintade, nous
«soirons» au Casino, nous poussons des bordées jusque chez Marius
Agantanière, en plein «quartier»... Les gens du Mourillon ne font rien
de tout ça. Ils vivent chez eux, comme maris et femmes; ils mangent
leur cuisine; ils s'invitent les uns les autres à «prendre le café», et
ils ne sortent de leur trou qu'une ou deux fois l'an, pour la Noël et
pour le Quatorze Juillet.... Encore, vous entendez ceux-ci: ils parlent
d'emporter la dinde et le foie gras dans leurs poches!... ça les embête
de revenir ici, à minuit, pour le réveillon....

--En voilà, une existence!... Mais comment se fait-il?...

--Bien simple, mon petit: le Mourillon, c'est le refuge de tous les
coloniaux et de tous les maritimes qui arrivent de campagne et qui ont
besoin de se soigner ou de se reposer, tranquillement. Tenez! votre
docteur Rabœuf ira là, dix contre un à parier!... On loue une petite
villa, on la meuble d'une petite femme, et l'on met la poule au pot
tous les dimanches.... Maintenant, voulez-vous que je vous dise une
bonne chose? cette «existence», comme vous dites, elle vous irait comme
un gant!...

--Dame!... Si Peyras voulait....

--Hein?...

--Non!... vous fâchez pas, Dorée!... ça m'a échappé, mais ça ne compte
pas....

La bande mourillonnaise levait la séance, fort à propos pour calmer la
marquise, en colère tout de bon, cette fois.

--Hep!--murmura-t-elle, en poussant le pied de Célia,--Hep!... regardez
vite!...

Trois hommes s'en allaient, les derniers de la bande, trois hommes que
Célia ni Dorée n'avaient remarqués jusqu'alors, parce que, assis, ils
leur avaient tourné le dos; trois hommes, en vérité, étranges....

C'était visiblement trois officiers, trois officiers de l'armée, ainsi
qu'en témoignaient leurs longues moustaches à l'ordonnance et je ne
sais quoi dans le geste de raide et de précis que n'ont jamais les
marins. Mais c'étaient trois officiers bien extraordinaires. D'abord,
on n'eût pas dit qu'ils étaient européens. Leur race originelle
semblait s'être effacée peu à peu de leurs visages, et d'autres traits,
des traits mystérieusement exotiques, s'étaient substitués à leurs
traits anciens....

Le premier, sec et jaune jusqu'à l'invraisemblable, laissait traîner
autour de lui un regard ironique et absent; et ce regard glissait
entre des paupières quasi fermées, obliques et tirées vers les tempes.
Le second, plus bizarre encore, était une sorte de sauvage mince et
souple, très brun, et dont les yeux n'avaient point de blanc, toute
la sclérotique en étant d'un bleu presque foncé. Enfin, le dernier
du trio, basané au point qu'on l'eût pris pour un mulâtre, si sa
bouche avait été moins fine et son nez moins aquilin, marchait la
tête balancée, les épaules basses, le pas félin, comme marchent les
hommes qui toute leur vie ont erré par les brousses et par les déserts,
découvrant, explorant, conquérant....

Or, ces trois hommes suivaient la bande joyeuse dont ils faisaient
partie,--suivaient de loin, avec nonchalance.--Avant qu'ils eussent
franchi la porte, Célia les vit se prendre le bras. Et ils s'en
allèrent ainsi, se tenant de près.

--Le Chinois, le Malgache et le Soudanais,--expliqua Dorée,
confidentielle.--Je ne sais pas leurs vrais noms, ni leurs âges, ni
rien; et presque personne ne sait, à Toulon.... C'est prodigieux de les
voir ici! En voilà qui sont du Mourillon, du vrai Mourillon!... Ils
n'en bougent pas plus que la Tour Carrée[1]!... Ce sont des capitaines
de «la Coloniale»,--artilleurs ou fantassins, je ne sais pas.--Sur
quatre années, ils en passent trois dans leurs pays de là-bas, en
Chine, à Madagascar et au Soudan; et, la quatrième, ils refont leur
foie sur le «bord de mer», en se chauffant au soleil, dans le petit
jardinet d'une petite villa.... On dit des choses d'eux! Ils vivent
ici «pareil que» chez les sauvages, ils mangent à la sauvage, enfin,
tout!... Du moins on raconte ... et, naturellement, ça doit être
exagéré!... Les langues des «mocos», vous savez ce que c'est!...

       *       *       *       *       *

Elles achevaient leur repas. Deux femmes qui dînent seule à seule ont
vite fait de dîner, et dînent sobrement.

La pluie, toujours battante, mitraillait les vitres. Dorée hocha la
tête:

--C'est stupide, un temps pareil.... Une veille de Noël, je n'ai pas
de goût à aller au Casino.... Ce qui m'aurait plu, c'aurait été une
belle promenade en voiture, rien qu'à nous deux ... dans les gorges
d'Ollioules, par exemple.... Vous aimez ça, vous aussi?...

--Oh oui!

--Mais on ne peut même pas y penser.... On serait noyé, rien qu'en
mettant le riez dehors.... Voyons ... il faut tout de même attraper
minuit, n'importe comment.... Autrefois, je vous aurais emmenée dans
une fumerie.... Vous n'avez jamais goûté à l'opium? Ç'aurait été une
occasion d'essayer.... Mais il n'y a plus de fumerie à présent.... Je
ne connais que celle de Mandarine.... Et, à cette heure-ci, Mandarine
s'habille pour dîner.... Pas moyen....

Célia appuyait sa joue sur son poing:

--Mandarine, c'est vrai.... Vous vous rappelez?... Vous m'aviez dit que
c'était une femme à connaître ... la seule de Toulon, même, avec cette
pauvre Jannik.... Vous deviez me conduire chez elle, me présenter....
Et puis ça ne s'est jamais trouvé.... Et voilà plus d'un mois que j'ai
commencé de sortir avec vous....

--Ma foi oui!... Et pourtant, c'est tout à fait comme je vous avais
dit: Mandarine est la seule femme de Toulon qui vaille la peine d'une
visite.... N'importe comment, je veux que vous vous rencontriez cette
semaine.... Ça vous vaudra mieux que de courir après les aspirants.
Mais pour le moment il s'agit d'autre chose.... Où allons-nous,
décidément, puisqu'on ne peut pas aller aux gorges d'Ollioules? Si on
était à Brest, je vous offrirais un bout de messe de minuit ... mais,
ici, il n'y en a pas....

Célia, d'ailleurs, avait refusé d'un coup de tête brusque. Dorée
s'excusa:

--Pardon.... J'oubliais encore.... Vous n'entrez jamais dans les
églises, vous.... C'est drôle.... Ils ont dû vous faire quelque chose
de pas agréable, les curés?...

D'un nouveau signe, aussi bref que le précédent, l'interrogée nia
que les curés lui eussent jamais fait quoique ce fût. Étonnée, Dorée
regarda son amie:

--Vous n'êtes pas comme les autres, vous, mon petit.... Enfin! Si nous
allions faire un tour au cirque?...

Un cirque de passage donnait depuis quelques jours des représentations
assez peu suivies.

La proposition n'était certes pas d'un attrait irrésitible. Célia
néanmoins l'accueillit sans hésiter:

--Allons faire un tour au cirque!...

--Bon!--fit la marquise, soulagée du poids des décisions à
prendre.--Bon!...

Et elle appela:

--Chasseur!... Une voiture!... et nos bottines!...

       *       *       *       *       *

A force de torrents et de cataractes, les nuages furent vides. Et,
tout d'un coup, vers minuit, le ciel se dégagea. Cela se fit avec la
promptitude qui est de règle en Provence. Le mistral se leva sans qu'on
sût pourquoi, et nettoya le firmament plus vite qu'une servante zélée
ne nettoie un plafond à coups de tête de loup. L'instant d'après, une
lune neigeuse régna parmi dix mille étoiles, qui toutes scintillaient
comme autant d'émeraudes, de saphirs, de rubis balais et de diamants.

A la Pintade, on avait commencé le réveillon. Les habitués arrivaient,
par petits groupes successifs. Un soupeur solitaire, s'attablant,
félicita le patron accouru à ses ordres:

--Vous en avez, une de ces veines! Voilà le beau temps, juste à point
pour engager les gens à venir chez vous!

Mais le Pintadier,--comme le surnommait familièrement toute la
ville,--se défendit d'avoir la veine dont il était question:

--Eh non! capitaine!... jamais de la vie!... A présent c'est trop
tard! Ceux qui sont rentrés chez eux, «ils ont passé le pyjama et
l'espadrille»!... Vous ne voudriez pas les faire rendosser le veston
et le soulier!... Et ceux qui se sont couchés avec «la petite», alors
donc? C'est-il vous qui les tirerez par les pieds, pour qu'ils viennent?

De fait, force tables demeuraient vacantes. Et l'on faisait bien quatre
fois moins de bruit qu'il n'est d'usage en pareille occurence. Le
réveillon ne s'annonçait guère plus considérable que n'importe lequel
des soupers ordinaires. Et le Pintadier s'en désespérait:

--Ah! capitaine,--geignait-il, lamentable,--ça fend le cœur de voir ce
désert! J'avais rôti douze dindes, croyez-vous! quatre de plus que pour
le Syphilitique!... Et vous voyez: d'un bout de la salle à l'autre on
peut se regarder «à l'œil nu», malgré les chapeaux de ces dames!...

On le pouvait sans conteste. Le couple Célia-Dorée, retour du cirque,
venait de faire une entrée fort discrète,--par la porte du fond;--et
cette entrée néanmoins n'avait échappé à personne. D'ailleurs, dans
toute la brasserie, il n'y avait pas une seule grande table,--donc,
pas une table où l'on fût gai tout de bon.--Et la marquise Dorée le
constata, non sans regret:

--On aurait bien besoin de la bande qui dînait tout à l'heure chez
Margassou! Ça dégèlerait!...

Mais elle s'interrompit net: Célia l'avait saisie par le bras:

--Oh! Dorée!... là: le monsieur qui soupe avec L'Estissac....

--Avec L'Estissac? où?...

--Là!... C'est Rabœuf, le médecin ... mon médecin d'hier....

Du coup, la marquise se leva de sa chaise et s'en fut au lavabo,
pour passer près du dit médecin, et l'examiner. Stratégie qu'un
succès complet récompensa: car L'Estissac, apercevant «sa belle
amie», ne négligea point de l'arrêter au passage et il s'ensuivit une
présentation.

--Eh bien?--questionna Célia, quand «la belle amie», de retour, se fut
rassise.

--Eh bien,--décida la marquise Dorée, péremptoire,--c'est un homme tout
ce qu'il y a de bien!...

Elle développa:

--Il connaît L'Estissac, d'abord;--très bonne note: L'Estissac ne
souperait pas avec n'importe qui, surtout une veille de Noël.--Et puis
ce Rabœuf est quelqu'un.... Avez-vous vu comme il m'a saluée, quand le
duc a prononcé mon nom?...

--Il n'est pas joli, joli, en tout cas!...

--Oh! zut!... joli!... Vous n'avez pas la raison d'un enfant de quatre
ans!...

Elle avait pris la carte et l'étudiait avec gravité:

--Quel champagne?

--Peuh!--fit Célia,--est-ce utile de prendre du champagne, quand nous
ne sommes que nous deux?

--Utile?--répéta la marquise, scandalisée;--utile? un soir de
réveillon?...

Intimidée, Célia ne protesta plus. La marquise, d'ailleurs, décrétait:

--Indispensable, mon petit! Et, même, nous ne pouvons pas prendre
une tisane quelconque.... Il faut un extra-dry.... Pensez donc: si
quelqu'un vient nous dire bonsoir, à notre table!... Il faut pouvoir
offrir une coupe convenable!...

--Oui ... mais, moi, j'aime mieux quand c'est sucré....

--Chut! donc!... Il faut aimer juste le contraire!... Tant pis pour
vous, ma pauvre gosse!... S'agit pas de ce qu'on préfère, s'agit de ce
qui est chic!... c'est le métier!... Alors, faites votre choix: Mumm,
Clicquot, Pommery, Heidsieck?...

--Choisissez vous-même!... Moi, pourvu que je puisse avoir un peu de
sucre en poudre.... C'est permis, je suppose, le sucre en poudre?

--Oui, c'est permis.... La seule chose importante, c'est la
bouteille.... Regardez donc du côté du duc.... que boivent-ils?

--Une carte rouge.... Attendez que je lise ... _Monopo_....

--_Monopole_? Ça suffit comme indication: le sommelier saura bien nous
donner la pareille. ...

       *       *       *       *       *

Sur la nappe, la langouste et le dindonneau se faisaient vis-à-vis. Le
goulot casqué d'écarlate sortait confortablement du seau à glace, et
dans les verres la mousse blonde montait comme il sied. Galant envers
ses clientes, le Pintadier avait répandu des violettes autour des deux
couverts. Et le tout faisait un réveillon vraiment correct et tentant.
A cette table de si bon goût, entre ces deux soupeuses irréprochables,
tout homme le moins du monde accessible à l'élégance et à la grâce eût
désiré s'asseoir.

Mais il y avait fort peu d'hommes, accessibles ou non. Célia,
plaisamment, le déplora:

--Bien la peine de nous être mises en frais!...

La marquise n'était pas de cet avis:

--Rien n'est jamais perdu, mon petit!... Croyez-vous que demain ce ne
sera pas quelque chose, nos deux noms cités par L'Estissac, ou par un
autre bonhomme sérieux, dans une parlotte de cercle ou de carré? «Elles
étaient gentilles, hier, à souper ensemble, ces deux mômes.... Ça
vaut peut-être la peine de les connaître un peu....» Une phrase de ce
genre-là, c'est.... Hein? quoi?... vous êtes malade?...

Les yeux soudain dilatés et les joues grises comme cendre, Célia,
paralysée, lâchait sa fourchette et chancelait sur sa chaise comme
chancelle une femme évanouie....

--Mais vous allez tomber!...

D'instinct, la marquise étendait les deux bras par-dessus la table.
Célia tressaillit et se redressa d'un sursaut:

--Je vous en supplie!--dit-elle précipitamment:--ne bougez pas!

Et elle parla, après un effort qui ramena de l'air dans ses poumons et
du sang à ses joues:

--Ce n'est rien.... C'est lui ... avec elle.... Ne regardez pas!... Ce
n'est rien, je vous dis.... Je le savais ... il y a longtemps que je le
savais....

Sans se retourner, la marquise parcourut d'un coup d'œil les glaces
murales où se reflétait toute la salle. Et elle vit Bertrand Peyras qui
entrait avec la Marseillaise Joliette à son bras....

--Ne regardez pas!--répétait Célia.--Je ne veux pas qu'il croie....

Elle n'acheva pas sa phrase. Mais, d'un geste violent, elle saisit son
verre plein et le porta à sa bouche. La marquise, qui ne la quittait
pas des yeux, entendit le cristal grincer sous les dents tremblantes.
Tout de même Célia put boire, à grandes gorgées fièvreuses. Et elle ne
reposa le verre qu'après l'avoir vidé.

Mais comme, ayant bu, elle demeurait immobile, laissant fourchette et
couteau sur la nappe, Dorée, très doucement, la sermonna:

--Là!... vous le dites vous-même, que ce n'est rien!... Alors ne vous
tracassez pas, et mangez....

--Pour sûr que ce n'est rien! Un polichinelle pareil!... Il peut bien
promener tous les chameaux dont il a envie!...

La voix n'était pas irréprochablement calme. Mais le discours
témoignait d'intentions très louables. La marquise, chaleureuse, se
hâta d'approuver:

--Bon! ça, c'est parler!... Mangez, mon petit.... Obéissante, Célia
piqua un morceau et le mâcha.

Mais le morceau passa mal. Un maître d'hôtel désœuvré venait de remplir
tous les verres vides à la ronde, et celui de Célia parmi les autres.
Célia vida le verre rempli....

Alors elle cessa d'être pâle, et les artères de ses tempes commencèrent
à battre la charge. Elle n'était pas grise le moins du monde; mais ces
deux verres de bon Champagne, bus coup sur coup, lui faisaient courir
une sorte de feu pétillant dans toutes les veines.

Elle parla, un peu plus haut qu'elle n'avait parlé jusqu'ici:

--Au moins, si je suis «plaquée», ce n'est pas pour la première
venue.... Il a beaucoup de goût, Peyras!... Vous vous rappelez, Dorée,
ce que vous m'aviez dit de cette grue-là, le premier soir que nous
sommes allées au Casino ensemble? Vous vous rappelez?... Elle avait
trouvé le moyen d'insulter le marquis de Lohéac, en le prenant pour un
vrai matelot!... Pourtant, elle devrait s'y connaître, en matelots,
cette Joliette!... Vrai, c'est plutôt comique, la vie!...

--Oui--acquiesça la marquise Dorée.

Elle n'était pas des plus rassurées sur la suite de l'incident. Parmi
le silence de la salle, la voix de Célia résonnait avec une dangereuse
netteté. Jusqu'où pouvait-elle, bien porter, cette voix?... Dans la
glace murale, la marquise Dorée s'efforça de calculer la distance qui
séparait la bouche de Célia des oreilles de la Joliette.... Il y avait
une, deux, trois, quatre tables d'intervalle.... Quatre tables, ce
n'était guère ... ce n'était peut-être pas assez....

--Dites, Célia ... après le dindonneau, voulez-vous un entremets?... ou
des fruits?...

--M'est égal.... Mais ... est-ce que vous n'aviez pas commandé un petit
aspic?...

--Heu ... je ne sais plus ...

--Si, si!... vous l'avez commandé ... Dorée!... dites?... ce n'est
pas parce que la grande sardine du port de Marseille est entrée ici
que nous allons en sortir?... Évidemment ça sent un peu la marée....
Mais, en faisant ouvrir une fenêtre.... Garçon!... s'il vous plaît,
donnez-nous un peu d'air!...

--Chut! vous criez comme une sourde....

--Eh bien?... Il faut que le garçon m'entende!...

--Il n'y a pas que le garçon, mon petit!... tout le monde vous
entend!... Et voyez plutôt: le duc, qui se retourne pour vous
regarder!...

--Mais ça ne me gêne pas! au contraire!... Il a meilleur goût que
Peyras, le duc!

La voix allait crescendo. Dans la glace murale, Dorée jetait des
regards de plus en plus inquiets.... Impossible qu'on n'entendit pas
chaque mot, à quatre pauvres petites tables de distance!... Gare, tout
à l'heure!... Les choses risquaient de mal tourner!...

Et cette Célia qui ne voulait pas se taire!... Peut-être une
intervention énergique?... La marquise se pencha en avant:

--Célia!... sérieusement?... est-ce que vous tenez à vous crêper le
chignon avec cette femme?

--Moi! vous voulez rire?... J'aurais bien trop peur de me salir les
mains!...

--Alors, je vous en prie, parlez moins fort!... Ou sinon, je vous
garantis que vous vous les salirez, les mains!...

--Laissez donc!... A Marseille on est brave, mais pas téméraire!...
Voyez-la plutôt qui baisse le nez dans son assiette, la grande
sardine!... Et son protecteur itou!... Soupez tranquille, ma pauvre
Dorée!... Un peu de champagne, hein?...

Elle arrachait du seau nickelé la bouteille casquée de rouge, et
versait libéralement. Les dernières gouttes tombèrent. Célia reposa la
bouteille.

--Allons, bon!... Dorée, vous parliez de mains sales....

Dans la glace pilée, la bouteille très poussiéreuse s'était maculée
d'une boue verdâtre. Et les cinq doigts écarquillés apparaissaient
couleur de bronze.

--Prenez ma serviette....

--Oh! non ... c'est trop dégoûtant....» Je vais au lavabo....

Elle se leva, brusque toujours: les nerfs, décidément, n'étaient pas en
place normale. La chaise repoussée fit beaucoup de bruit.

Un pressentiment traversa la marquise:

--Je vais avec vous?...

Mais Célia courait déjà:

--Non, non, non!... Continuez.... Je reviens dans deux secondes....

Elle passa à côté de la table ennemie. Et sa jupe, envolée derrière
elle, frôla la jupe de sa rivale,--laquelle rivale, précisément, ne
baissait pas du tout le nez dans son assiette, mais, fort mal à propos,
considérait avec fixité le bout de ses ongles, et découvrait sans doute
qu'un coup de polissoir leur était indispensable.... Chacun sait qu'on
trouve des polissoirs aux lavabos de la Pintade....

Peyras n'eut pas le temps de poser une question: sa nouvelle maîtresse,
mue comme par un ressort, courait déjà sur les talons de sa maîtresse
ancienne.

       *       *       *       *       *

La salle de la Pintade, plus longue que large, s'enfonce du boulevard
de Strasbourg jusqu'à la rue Picot. Une porte discrète donne sur la
rue, et le couloir qui mène à cette porte dessert aussi les lavabos et
deux ou trois petits salons.

Célia, pénétrant dans le premier lavabo, plongea tout de suite ses
mains boueuses dans une cuvette pleine. Juste à cet instant, une voix
exaspérée éclata sur le seuil du lavabo:

--Dites donc, espèce de traînée?... Faudra-t-il que je vous foute la
main sur la figure, pour vous apprendre la politesse?... Continuez donc
à faire la sale bête comme tantôt, pour voir!... Et je vous arrangerai,
moi!...

Dans l'eau de la cuvette, les deux mains, nerveusement, se crispèrent.
Des gouttes éclaboussèrent le marbre. Célia pivota sur les talons, et
fit face à l'adversaire. La Joliette était là, dans le chambranle.
Célia vit d'abord la tache rouge des cheveux bouffant sous le chapeau
très vaste, et l'éclair furieux des yeux noirs. Et, instantanément,
une envie tragique la posséda d'arracher ces cheveux et de crever ces
yeux.... Seule une angoisse physique extraordinaire la retint un quart
de minute, une angoisse qui paralysait cœur et poumons, à tel point
qu'elle crut étouffer et suffoquer ensemble. Pas une parole ne sortait
de sa bouche grande ouverte. L'ennemie, sur ce silence, crut triompher.
Elle ricana, lança trois insultes d'un vocabulaire inconnu même à
Montmartre, et recula d'un pas, pour se retirer....

Dans la même seconde, Célia, retrouvant le souffle, jaillit en avant,
et, de toute sa force, tapa dans le ricanement qui l'insultait, tapa
si fort que les coups claquèrent comme des applaudissements bien
frappés....

       *       *       *       *       *

A leur table, la plus proche des lavabos, Rabœuf et L'Estissac
philosophaient à mi-voix:

--L'instinct amoureux?--exposait le médecin:--mais, mon cher ami,
quand il ne serait bon qu'à nous rapprocher de l'animal primitif, qu'à
refaire de nous, trop rarement, hélas! de belles bêtes ardentes,
despotiques, courageuses, meurtrières....

Il s'arrêta, bouche bée: des lavabos, un crépitement de gifles arrivait
soudain, crépitement tout de suite couvert par des cris épouvantables.

--Patatras!--fit le duc:--l'exemple après la théorie: bataille de
dames!...

Tout le restaurant, déjà en éveil, et attentif, se précipitait. Rabœuf
et L'Estissac, les premiers, poussèrent la porte du couloir.

Devant le deuxième lavabo, une chose vivante et hérissée reculait
en tournoyant, une chose qui hurlait à gorge arrachée, parmi des
trépignements et des sanglots;--une chose vivante: deux femmes
accrochées l'une à l'autre, et tellement mêlées qu'elles n'étaient plus
qu'une. Les quatre mains disparaissaient parmi deux cascades rousse et
noire; les genoux se choquaient à grandes saccades, et, sur la peau
nue d'une épaule, des dents aiguës mordaient à faire gicler le sang.
Un chapeau lacéré gisait à deux pas en deçà, parmi des lambeaux de
corsage....

--Séparez-les donc!--cria quelqu'un.

Rabœuf, qui s'était arrêté d'ahurissement, avança, les bras ouverts.
«Séparez-les!...» c'était vite dit!... Il hésita,--le temps d'un
dernier effort, décisif, des combattantes.--Et il vit la chose
tournoyante s'effondrer tout d'un coup. La double étreinte se relâcha.
Une femme--les cheveux noirs--émergea du tas, dessus. Elle maintenait
sa rivale--les cheveux roux--sous elle, et l'achevait, lui serrant la
gorge et lui labourant le ventre. La vaincue ne se défendait plus qu'à
coups d'ongles désespérés, et râlait. Rabœuf avança encore, se pencha,
et empoignant la victorieuse à pleine taille, l'arracha. Après quoi,
faisant demi-tour, il tendit sa prisonnière à L'Estissac.

--Tenez celle-ci,--dit-il.--L'autre a peut-être besoin de moi, tout de
bon....

Curieux, L'Estissac souleva d'une main l'épaisse toison dénouée, qui
avaient croulé sur le visage. La face de Célia apparut, toute labourée
de griffures saignantes, et tordue de rage. Les yeux flambaient. La
bouche féroce découvrait les dents. Et plus rien ne subsistait de
l'habituelle douceur des traits, prodigieusement raidis et durcis.
Le bras de L'Estissac soutenait et retenait les deux épaules dont
les muscles encore gonflés ne cédaient pas. Mais, à la fin, sous
une pression du bras, la détente se fit, soudaine et extrême. Trois
secousses ébranlèrent tout le corps épuisé. Et Célia faillit s'abattre
à la renverse, en proie à la plus bestiale des crises de nerfs.
Rabœuf, toujours penché sur la Joliette évanouie, dut revenir à Célia
convulsée. Et la même serviette mouillée, qui avait fouetté les joues
de la vaincue serra les tempes de la victorieuse.

Le duc, les bras maintenant croisés, contemplait le champ de bataille.

--Eh bien! mon vieux?--dit-il au bout d'un instant.--Les voilà bien,
vos belles bêtes courageuses et meurtrières! Vous tenez toujours pour
l'indispensable utilité de l'instinct amoureux?

Rabœuf, accroupi sur Célia, qu'il maintenait, releva le nez:

--Peuh!--dit-il.--Dans cet instant-ci, je vous avoue que je m'en
passerais!... Elle est charmante tout de même cette furie-là ... et, au
naturel,--je l'ai vue hier,--- douce comme un mouton! Elle me plaisait
vraiment, je vous assure.... Diable de gosse!... Aidez-moi, nous allons
la porter dans un des petits salons....

Consciencieusement, il aspergeait le front en feu....

       *       *       *       *       *

Sortant enfin de sa torpeur, Célia, lourde, se leva du divan où on
l'avait couchée. La marquise Dorée était auprès d'elle,--seule.

--Enfin!--dit la marquise.

Célia, comme incertaine de ses souvenirs, la regardait. Puis, se
rappelant, elle se releva soudain, impétueuse:

--Où est-elle?

--Qui?

--Elle!... vous savez bien, voyons!... Cette femme!...

La marquise haussa les épaules:

--Ah! Seigneur!... Voilà bien de quoi se tourmenter, oui! Elle est
partie, ne cherchez pas!... On l'a emportée en voiture.... Vous
arrangez bien les gens, vous, quand vous vous y mettez!...

Un flot carmin colora les joues de la combattante:

--Elle en a eu, hein? Oh! quand je la mordais, je l'ai entendue crier
pardon! J'avais de son sang plein la bouche!

--Sauvage!...

Célia tressaillit et redevint pâle.

--Et lui?--murmura-t-elle après un silence.

--Peyras? Il est parti avec elle naturellement.... Ce n'était guère le
moment de la lâcher, avouez!

--Ho!...

Elle ne retint pas ses larmes. Dorée leva les bras, comme excédée:

--Ça y est! la voilà qui fond!... Mais vous êtes toquée!... Vous
n'espériez tout de même pas le ramener sous vos couvertures en lui
abîmant son nouveau béguin?

Il n'y eut point de réponse. Célia s'était accoudée sur un coussin du
divan, et pleurait à petit bruit.

       *       *       *       *       *

A la porte du salon, on frappa:

--Peut-on entrer?

L'Estissac et Rabœuf revenaient aux nouvelles.

--Parfait!--fit le médecin.--Voici la réaction.... Il n'y paraîtra
plus dans un quart d'heure.... Vous avez eu la chance pour vous,
jeune Célia!... Le Dieu des Armées s'est visiblement occupé de vos
affaires!... D'une tuerie comme celle-là, vous deviez sortir avec au
moins un œil crevé!... Elle en a pour quinze jours de lit, au minimum,
votre bonne amie, savez-vous?...

Il se tourna vers la marquise:

--Celle-ci, vous la ramènerez chez elle? Ne la quittez pas trop tôt,
n'est-ce pas?

--Non,--fit L'Estissac,--j'ai une meilleure idée.... Puisque nous
devions aller chez Mandarine, emmenons-la.... Est-elle fumeuse?

Ce fut Dorée qui répondit:

--Non.

--Auquel cas,--reprit le duc,--trois ou quatre pipes la calmeront
miraculeusement ... hein, médecin?

--Miraculeusement, oui,--affirma Rabœuf.--L'idée est excellente.--Trois
ou quatre pipes sont même capables de la sauver de la courbature
actuellement probable.... En route!...

--Dommage que l'autre soit déjà partie!--conclut L'Estissac:--on
l'emmenait aussi, et avec six pipes au lieu de trois, c'était la
réconciliation, à coup sûr!...


[1] La Tour Carrée constitue le plus bel ornement du Mourillon.
C'est une bâtisse haute de sept étages et coiffée de tuiles. Aucun
Mourillonnais ne se souvient d'avoir vu la Tour Carrée prendre le
chemin de la ville pour aller dîner chez Margassou.



CHAPITRE XII


O DIVIN, PUISSANT, SUBTIL ...


La rue toulonnaise, étroite et tortueuse, bordée de hautes maisons,
était tout de même lumineuse et pure, à cause du ciel très bleu, dont
les innombrables étoiles rayonnaient. Une clarté sensible tombait de
ce ciel constellé, une clarté plus vive peut-être que la lueur terne
et jaune jetée sur le pavé, de très loin en très loin, par les vieux
réverbères vacillants.

Elle dormait toute, la rue. Aux quatre étages de chacune des maisons
pressées, chacune des fenêtres closes faisait trou noir. Pas une
chandelle, des greniers aux caves. Et, des trottoirs à la chaussée,
pas un passant. Seuls, de gros rats bruns se promenaient sans hâte le
long des ruisseaux à sec; et quelques chats les regardaient d'un œil
bienveillant.

L'Estissac, précédant Rabœuf et les deux femmes, troubla cette paix
édénienne. Il marchait juste au milieu du pavé,--précaution judicieuse,
car si les ruisseaux étaient à sec, les tas d'ordures étaient
larges.--Et, sous ses pas, chats et rats délogés se précipitaient,
qui vers un égout, qui vers une gouttière. Les portes n'étaient pas
numérotées. L'Estissac les comptait une à une au passage. Devant la
quatorzième, il s'arrêta. Cette porte-là était, comme les autres,
fermée et, par ailleurs, dépourvue de toute sonnette d'appel. Mais
deux fenêtres, grillées à gros barreaux de fer, la flanquaient. Et,
glissant le bras entre les barreaux d'une de ces fenêtres, L'Estissac
frappa au volet, d'un seul doigt, très doucement.

Il n'y eut point de réponse. Néanmoins, le duc ne jugea pas qu'il
fallût frapper une seconde fois.

--Vous êtes sûr qu'elle a entendu?--demanda Rabœuf.

Il rentrait de Chine. L'Estissac, souriant, le lui reprocha:

--Vous avez perdu la mémoire, mon vieux! Il n'était même pas besoin
de toucher le volet: nos pas sur le trottoir faisaient bien assez de
bruit. Rappelez-vous l'oreille de Mandarine!

Célia et Dorée s'appuyaient au bras l'une de l'autre. L'Estissac se
tourna vers la première:

--Toutefois, soyez patiente, ma petite. On n'ouvrira pas de si tôt. La
turne est antique, et les corridors compliqués.... Asseyez-vous donc!
Le perron vous tend sa plus belle marche!...

Rabœuf contemplait les maisons endormies:

--Autrefois,--dit-il,--sur deux des fenêtres que voilà, on en voyait
toujours une éclairée!

--Oui,--dit L'Estissac.--Il y avait bien soixante fumeries, dans cette
rue!... Et il en reste une!...

--Tant pis!--fit la marquise.

--Pourquoi, tant pis? Vous n'avez jamais fumé, vous!...

--Non, c'est vrai.... Mais j'aimais voir fumer les autres.... C'était
joli, ces fumeries.... On y causait.... On apprenait des choses.... Et
tout le monde était très poli, là-dedans ... bien plus poli qu'on n'est
partout ailleurs, au café, au casino, n'importe où....

--Exact,--fit le duc,--quoique....

Le mot se confondit avec un claquement de loquet: la porte s'ouvrait.
Une sorte de fantôme.--un homme drapé d'une robe japonaise, et qui
tenait dans sa main gauche une lampe voilée de rouge,--poussait de sa
main droite le vantail grinçant, et découvrait un couloir à l'ancienne
mode, très long, très étroit, très noir.

--Bonsoir,--dit le fantôme.

Sans souci de son étrange accoutrement, il sortit dans la rue pour
accueillir les visiteurs, et, fort tranquillement, leur tendit la main.

--C'est gentil d'être venus tous.... La princesse sera contente....

Il s'arrêta devant Célia:

--L'Estissac, voulez-vous me présenter?

L'Estissac présenta, comme il eût présenté dans un salon:

--Capitaine de Saint-Elme ... Mademoiselle Célia....

--Charmé, mademoiselle!...

La lampe, balancée comme un chapeau, esquissa le salut.

--Et maintenant, permettez que je montre le chemin....

Le fantôme plongea dans la nuit du corridor. La lampe, que le courant
d'air éteignait aux trois quarts, dansa comme un feu follet....

On marcha toute une minute. L'Estissac l'avait dit: la turne antique
était un labyrinthe. Le corridor aboutissait à un vestibule, d'où
partaient d'autres corridors. Des portes fermées apparaissaient çà
et là, et rien ne les distinguait entre elles. Le guide, à la fin,
en ouvrit une, qui donnait sur un cabinet très nu, puis, derrière
celle-là, une autre. Et Célia, qui marchait devant L'Estissac,
s'arrêta malgré soi au seuil d'une pièce, quelconque d'aspect, et
faiblement éclairée, mais d'où la toute-puissante odeur d'opium
jaillissait avec tant de force qu'elle semblait rigoureusement exclure
du sanctuaire les non initiés. Ce ne fut que le temps d'un clin d'œil.
La minute d'après, tous les visiteurs étaient dans la fumerie, et
l'homme fantôme,--Saint-Elme,--s'occupait de remonter la flamme de
sa lampe. Comme tantôt, l'Estissac fit les présentations, avec une
correction irréprochable:

--La princesse de céans, mademoiselle Mandarine ... notre nouvelle
amie, mademoiselle Célia....

La lampe commençait d'éclairer un peu mieux. Célia aperçut Mandarine.

Mandarine était couchée sur les nattes de sa fumerie, parmi des
coussins de soie annamite. Soulevée sur un coude, elle tendait à la
visiteuse de longs doigts fins jusqu'à la maigreur.

Elle était grande et svelte, autant qu'on en pouvait juger à travers
le kimono démesurément ample. Elle était très belle: les traits d'une
pureté exquise, le regard d'une profondeur et d'une gravité qui
effrayaient dans ces yeux jeunes et clairs, et sous ces paupières
violettes assombries par la volupté.

Alentour, c'étaient quatre murs simplement tendus de nattes blanches,
et, sur le sol, des matelas cambodgiens, recouverts d'autres nattes,
blanches pareillement. Pas un meuble. Beaucoup de coussins épars.
Au milieu de la fumerie, un grand plateau de marbre vert supportait
d'autres plateaux de bois incrusté ou de bronze niellé. Et, dans ces
plateaux, les accessoires d'opium s'alignaient, rangés avec autant
d'ordre que, sur un autel, les vases, les missels et le crucifix. Du
plafond, un parasol japonais pendait. Et, par une porte ouverte, on
apercevait une chambre meublée, très banale, avec rideaux de serge,
fauteuils de reps et lit de noyer. Incontestablement, la princesse de
céans, comme l'avait nommée L'Estissac, n'entrait dans cette chambre
que pour y dormir. Et c'était la fumerie qui était le vrai logis.

--Saint-Elme,--avait dit Mandarine,--conduisez donc nos amis, et
donnez-leur des kimonos.

Et, vêtue maintenant d'un crêpe de Chine flottant, Célia, étendue parmi
les coussins, comme Mandarine, regardait Mandarine rouler adroitement
ses pipes au-dessus de la petite lampe de fumerie, à verre renflé.
L'autre lampe, écartée, était restée dans la chambre voisine. Et l'on
avait fermé la porte, pour atténuer la trop vive lumière.

Très vite, le calme du lieu avait possédé Célia. Tout le monde
s'était couché, personne ne remuait, et l'on ne parlait qu'à
mi-voix. Par-dessus tout, la fumée d'opium, lourde et grise, ouatait
mystérieusement toutes choses de sa pénombre opaque et de son odeur
irrésistible.

Mandarine fumait. Ses longues mains délicates maniaient le bambou
épais, monté d'argent, et sa bouche aux merveilleuses lèvres, modelées
en arc sanglant, s'appliquait à l'embouchure de jade. Le petit fourneau
de terre chinoise, rouge et dure, évaporait la goutte d'opium sur la
flamme de la lampe à verre renflé. Un grésillement léger rendait le
silence mieux perceptible, cependant que, d'une aiguille preste, la
fumeuse guidait la précise opération,--ramenant au fur et à mesure sur
le trou central chaque narcelle de drogue qui s'en écartait.

Puis, la pipe fumée, c'était le nettoyage du fourneau, à coups de
grattoir et d'éponge; puis la préparation d'une nouvelle pipée.
L'aiguille s'enfonçait dans le pot à opium,--un très magnifique
pot d'argent massif, ciselé de dragons mandarins; et l'aiguille
ressortait, avec une gouttelette noire à sa pointe. Alors, c'était
la cuisson, le _malaxage_, le _pelotage_. La gouttelette, grossie
d'autres gouttelettes puisées successivement, se gonflait, se dorait,
bourgeonnait. Lentille d'abord, cône ensuite, cylindre enfin, la pipée,
parfaite, s'appuyait tout à coup au centre du fourneau et s'y collait.
Le chef-d'œuvre était parachevé. Et, de nouveau, les belles lèvres en
arc s'appliquaient à l'embouchure de jade....

       *       *       *       *       *

--Comme ce doit être difficile de faire des pipes!--murmura Célia,
quand elle eut regardé.

L'étrange besogne la captivait toute. Elle en oubliait ses infortunes
et le gros chagrin qui tantôt bouleversait son cœur.

Mandarine souriait:

--Ce n'est rien quand on sait. Mais il faut longtemps pour apprendre.
Par exemple, ce qu'on apprend en une seule leçon, c'est à fumer. Vous
n'avez jamais essayé?

La voix de Mandarine était très douce, quoique un peu rauque,--rauque
comme la voix d'une femme trop longtemps caressée.

--Comment fait-on?--questionna Célia, en recevant l'embouchure de jade.

--On met sa bouche autour de l'orifice ... bien exactement autour!...
et on aspire de toutes ses forces, tant qu'on a de souffle.... Vous y
êtes?... Allez!...

La première pipe fut à peu près gâchée. Mais Célia obtint un meilleur
succès, dès la seconde. Et Mandarine, alors, coup sur coup lui en fit
fumer trois....

       *       *       *       *       *

La marquise, L'Estissac et Rabœuf s'étaient couchés aussi parmi les
coussins, et Saint-Elme avec eux. Aucun des quatre ne fumait.

--Pourquoi?--demanda Célia à L'Estissac.

--Nous n'avons pas de chagrin d'amour, nous, petite fille,--répondit le
duc en souriant.

Célia en était à sa troisième pipée. L'allusion glissa sur elle comme
l'eau du ciel sur une ardoise.

Mandarine cependant avait levé la tête, et regardait avec une soudaine
curiosité sa nouvelle amie. Mais, discrète, elle n'interrogeait pas.

--Vous êtes intriguée?--lui dit L'Estissac.

Elle le regarda, et, du doigt, dessina sur son propre visage les
sillons rouges qui zébraient le visage de Célia.

--Au fait!--fit le duc,--vous ne savez pas, vous.... L'enfant que voilà
vient de se battre comme une chiff ... comme une amazone, veux-je
dire!... Et n'allez pas déduire de ces glorieuses traces que sa rivale
est sortie victorieuse du combat: c'est tout le contraire.... Vous avez
devant vous une triomphatrice....

--L'Estissac!--pria Célia:--ne vous moquez pas de moi! ... je suis déjà
bien assez grotesque comme ça!...

Certes, elle eût parlé différemment un quart d'heure plus tôt. Mais
Rabœuf avait diagnostiqué très justement l'effet des trois ou quatre
pipes ordonnées à titre de calmant à la néophyte: Célia, profondément
apaisée, sentait maintenant dans toutes ses fibres une détente, un
repos, une sérénité singulières.

Mandarine protestait toutefois avec courtoisie:

--Grotesque, pour vous être battue?... Ce n'est guère poli pour moi, ce
que vous dites là, chère madame!... Vous devez bien penser que ça m'est
arrivé comme à vous, de me crêper le chignon quelquefois, au cours
de ma longue existence.... L'Estissac, vous vous rappelez ma grande
bataille avec Hachichette, sur la place d'Armes, l'an passé?

--Je me rappelle.... Mais, si j'ai bonne mémoire, l'affaire était,
j'ose le dire, d'honneur?...

--Mon Dieu! si vous voulez!... Hachichette avait raconté sur mon
compte je ne sais quelle calomnie stupide.... Je lui demandai de
rétracter; elle ne voulut pas; je la gifflai; elle riposta; et de fil
en aiguille....

--De coups de poing en coups de pied....

--Elle tomba. Moi, qui n'en demandais pas plus, je la laissai se
relever comme elle put, et je m'en retournai à mes occupations.

--Oui,--fit L'Estissac:--c'est bien ce dont je me souvenais....
Bataille très civilisée, en somme. Notre petite Célia ne s'est pas
battue exactement de cette façon-là....

--Bah!--fit Mandarine en plantant son aiguille dans le pot à opium;--ce
n'est que petit à petit qu'on devient raisonnable.... Je vous
assure qu'aujourd'hui je ne me battrais plus d'aucune façon, même
civilisée.... Et quand madame sera vieille autant que moi....

--Vieille autant que vous?--fit Célia, ahurie.--Mais vous avez dix-neuf
ans?... Et moi vingt-quatre!...

--Peut-être bien.... Mais vous ne fumez pas, et je fume.... L'opium,
voyez-vous, rend très sage ... et vieille en proportion....

Rabœuf, silencieux jusque-là, dit alors son mot:

--N'exagérez pas trop les vertus de votre drogue, mon enfant!...
Et n'oubliez pas de nous avertir que vous fumez bien régulièrement
vos cinquante pipes quotidiennes, très cuites.... Cinquante, cela
compte!... A ces doses-là, oui, l'opium obtient quelques résultats
sur ses fidèles ... encore que vous-même n'ayez pas l'air tellement
décatie, je vous assure!... Mais, à petite dose, l'opium ou le tabac,
c'est bonnet blanc et blanc bonnet.... Et même, lestée de huit pipes
au lieu de quatre, la jeune fille que voici serait certainement moins
malade que n'est le collégien qui achève son premier cigare....

Mandarine, une dernière fois, tendait à Célia l'embouchure de jade.
Célia, maintenant accoutumée, sut aspirer d'un seul trait, comme il
convient.

--Par exemple,--dit-elle ensuite,--est-ce qu'on ne doit pas craindre de
s'habituer très vite à la fumerie?... On dit qu'on ne peut plus s'en
passer, dès qu'on y a goûté....

Rabœuf rit:

--On dit des sottises. Moi qui vous parle, ma petite fille, j'ai
jadis fumé l'opium, pendant plus de six mois, tous les jours que
Dieu faisait. Et, au bout de ce laps respectable, j'ai coupé net
l'habitude soi-disant irrésistible, le jour même que parut la dépêche
ministérielle interdisant à tous les officiers de fumer.

--Tout de même, si on l'a interdit, c'est que c'était dangereux?

--C'était dangereux pour deux ou trois douzaines de petits aspirants
tout à fait idiots, qui se faisaient un point d'honneur d'absorber
sept fois par semaine leurs quatre-vingts pipes, grosses comme
autant de bouchons de carafes! Pour ces gosses-là, qu'il eût fallu
fesser, l'opium était à peine moins redoutable que n'est l'alcool
pour un ivrogne toujours soûl.... On a certes eu raison de prohiber
absolument une drogue dont l'abus pouvait devenir un péril ... tout
comme on aurait raison de prohiber absolument cette autre drogue, plus
pernicieuse encore, l'alcool.

--Plus pernicieuse?

--Fichtre oui! plus pernicieuse dix fois! Regardez Mandarine, qui
achève à l'instant sa quarantième pipée: croyez-vous qu'elle ferait
si bonne contenance, ayant bu quarante petits verres de la plus
inoffensive anisette?

L'Estissac, qui approuvait de la tête, fournit la conclusion:

--Et croyez-vous que la compagnie d'une jolie dame ivre-morte serait
aussi délectable que celle de la princesse de céans, ivre aussi, mais,
si j'ose dire, ivre-vivante?

Mandarine, qui fumait, fit, de l'aiguille, un tout petit salut de
remerciement.

       *       *       *       *       *

Les volutes grises de l'opium roulaient avec lenteur sur les nattes
du sol. Au-dessus, les spirales bleues des cigarettes allumées par
les trois officiers s'élevaient et s'abaissaient, comme s'élèvent et
s'abaissent des nuages légers au-dessus d'un brouillard dense. Au
plafond, le parasol japonais, ébranlé par l'air chaud qui montait de la
lampe, tournoyait nonchalamment.

Un charme silencieux s'était posé sur la fumerie. Immobiles et, peu
à peu, muets, les trois hommes, hors du cercle étroit de la lampe,
disparaissaient dans une pénombre brumeuse. Et la marquise Dorée,
soucieuse d'épargner sa voix, menacée par la redoutable fumée, s'était
reculée jusqu'au bout des nattes. Mandarine et Célia, étendues face
à face, le plateau de marbre vert entre leurs poitrines demi-nues,
s'apercevaient seules. Et bientôt, oubliant les autres présences, qu'on
ne voyait point, et qui d'ailleurs étaient amies, elles causèrent à
deux avec l'intimité du tête-à-tête.

Célia, la première, entama le chapitre des confidences. Et Mandarine,
attentive et grave, écouta, approuva, conseilla, sans cesser de cuire
et de rouler ses pipes, et sans cesser d'appliquer contre l'embouchure
de jade ses belles lèvres habiles, qui jamais ne perdaient une bouffée.

--En somme,--conclut-elle quand Célia eut tout dit,--vous êtes très
amoureuse. Et j'ai peur que ça ne vous passe pas de si tôt.... Alors,
le plus court est d'en prendre votre parti, de passer outre, et de
vivre le mieux possible.... Dites-moi cependant: c'est parce que votre
midship vous trouvait trop ... primitive ... qu'il vous a lâchée?...
Oui?... vous croyez que c'est vraiment pour ça?...

--Dame! il m'appelait sa sauvagesse-bachelière.... Au commencement, il
s'en était plutôt amusé ... et puis, à la longue....

--Oui, je conçois.... Mais pourquoi «bachelière»? Vous êtes si savante
que ça?

--Non, bien sûr.... Mais ... enfin ... j'ai été--elle hésita--en
pension....

Mandarine écarta sa pipe de la flamme, et, par dessus le verre renflé,
considéra sa nouvelle amie:

--Bon!--dit-elle, après que Célia eut baissé les yeux sous ce regard
perspicace, métallisé par l'étrange drogue.--Bon!... Mais, dans ce cas,
comment diable êtes-vous «sauvagesse»? Il me semble qu'au contraire....
Enfin, ça ne me regarde pas.... Par exemple, une chose pas impossible
du tout, c'est que ce petit Peyras vous revienne, le jour que vous
vous serez civilisée.... Et vous vous civiliserez forcément....

--Vous croyez?

--Très vite.... Pensez donc: nous, qui n'avons pas été en pension
... nous, qui avons par conséquent à apprendre tant de choses que
vous savez déjà ... nous finissons tout de même par le devenir,
civilisées!... Donc, ça vous sera bien plus facile, à vous.... Tenez!
nous sommes en décembre: voulez-vous parier qu'en mars, pour peu que
d'ici là vous sachiez vous appliquer à bien faire, ce sera moi, de nous
deux, la sauvagesse?

L'opium des quatre pipes s'était insinué dans toutes les veines et dans
tous les nerfs de Célia. Et Célia, mystérieusement allégée, affranchie,
et comme transportée dans un lumineux royaume d'où toutes les
impossibilités de la terre seraient bannies, accepta sans discussion la
parole de la fumeuse.

--Voici le programme,--continuait Mandarine, dont les doigts prompts
poursuivaient leur délicate besogne autour du fourneau de terre
rouge, du pot d'argent, des longues aiguilles d'acier; demain vous
rentrerez chez vous, et vous oublierez net qu'il existe un Peyras
au monde.... Je veux dire: vous oublierez qu'il existe un Peyras à
Toulon; vous supposerez que cet homme est absent; que son escadre vient
de l'emporter vers des Tunisie ou vers des Maroc; et vous attendrez
tranquillement que la dite escadre revienne.... A propos, avez-vous de
l'argent?

--Un peu....

--Assez?...

--Assez pour un petit bout de temps.... Mon ancien ami m'envoie encore
des mandats de Chine....

--Très bien! tout s'arrange, alors!... parce que vous n'avez pas
besoin de prendre tout de suite d'autres amants, si ça vous ennuie
trop....

--Dame! j'aime autant pas....

--Comme juste!... Et non seulement un peu de veuvage vous sera plus
agréable ... mais encore vous y gagnerez d'oublier plus vite ... à
cause des comparaisons que vous ne serez pas tentée de faire....
D'ailleurs, des amants vous obligeraient de sortir ... tandis que,
seule, vous pourrez rester chez vous....

--Pourquoi faire?

--Pour vous civiliser!... Ce n'est pas au café, ni au Casino, ni au
bar, que vous irez prendre les leçons qu'il faut!... Vous resterez
chez vous, bien sage.... Vous tiendrez votre maison, en sérieuse
ménagère.... Vous lirez ... vous lirez beaucoup.... Aimez-vous à
lire?...

--Comme ci, comme ça.... Je n'ai jamais beaucoup lu.... Quand j'étais
petite, on me défendait tant de livres!...

--Nous lirons ensemble.... Et puis vous offrirez le thé à vos amis,
quand ils viendront vous voir ... je dis: à vos amis; je ne dis pas
à vos amies.... Le moins de femmes possible autour de vous, c'est ma
première recommandation!... Vous connaissez Dorée; vous me connaissez;
c'est largement assez.... Ayez maintenant des camarades hommes, et
faites-les venir chez vous.

--Mais où voulez-vous que je les prenne?

--Où vous pourrez.... Il me semble que déjà vous êtes gentiment lotie,
à en juger par votre compagnie de ce soir....

--Mais personne ne vient chez moi....

--C'est à vous d'inviter les gens!...

--Comment?

Mandarine rit, et, pour la première fois, reposa sur les nattes sa
pipe chaude. Le coude dans un coussin, elle se souleva:

--Monsieur de L'Estissac!... vous dormez?...

La voix du duc sortit de la pénombre:

--Je n'aurais garde auprès de vous.... Mais ne m'appelez pas monsieur:
ce m'est pénible....

--Disons donc L'Estissac tout court.... L'Estissac tout court,
notre amie Célia, pour finir gentiment l'année, veut nous offrir,
jeudi prochain, trente et un décembre, du thé, des cigarettes et le
plum-pudding de Noël qu'elle n'a pas pu manger aujourd'hui, pour
cause de duel.... Jeudi prochain, à dix heures.... Vous viendrez,
n'est-ce pas? Et monsieur Rabœuf aussi? Et Saint-Elme?... J'irai, bien
entendu, moi, Mandarine,--notre amie Célia étant assez aimable pour
me permettre d'apporter ma fumerie de voyage, sans laquelle je me
déplace difficilement.--Est-ce dit?... Après ce jeudi-là, il y en aura
probablement d'autres.... Nous allons fonder un «jour» qui sera très
suivi.... On causera, on lira, je fumerai....

Elle avait replacé sa tête sur l'oreiller de soie chinoise, elle
reprenait la pipe de la main gauche et l'aiguille de la main droite.
Alors, sans attendre que les trois hommes eussent accepté l'invitation:

--A présent,--reprit-elle,--j'ai envie d'entendre de beaux vers.
Saint-Elme, prenez donc le Régnier qui est sur la tablette.... Non, pas
celui-ci, l'autre ... la reliure vert d'eau.... _La Cité_, oui.... Et
commencez par ma chère _Lune jaune_....

«Qui monte mollement entre les peupliers....

«Et écoutez bien, Célia ... ces vers-là, c'est votre première leçon....



CHAPITRE XIII


OU LE PRÉLUDE DE BACH INTERVIENT


Au pied de la falaise, des lames rondes et lisses s'écrasaient l'une
après l'autre, avec le même gémissement grave et le même soupir
longuement exhalé. Mandarine, ses deux mains à plat sur le petit mur
de la terrasse, et son corps drapé s'inclinant au-dessus de la mer
nocturne, acheva de murmurer des vers:

--Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ...
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter, en un ciel ignoré,
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles ...

--Bravo!--fit une voix.

La terrasse était toute noire. Mandarine, se retournant, ne distingua
pas qui avait parlé. Elle, détachée en brun sur le fond laiteux du
ciel, apparaissait comme un mince fantôme. Le châle vénitien à longues
franges dont elle s'enveloppait ondulait à la brise de mer.

La voix reprit:

--Vous n'avez pas froid?

Mandarine, cette fois, reconnut Lohéac de Villaine.

--Non, je n'ai pas froid,--dit-elle.--Où êtes-vous donc?...

--Ici....

Il avait avancé de deux pas; tout à coup, il enlaça la jeune femme, et
lui baisa la tempe.

--Hein?--fit-elle, prise à l'improviste.--Vous êtes sûr de ne pas vous
tromper?...

Elle riait sans se débattre. Il attarda ses lèvres parmi les cheveux
parfumés:

--Je dépose mon admiration où je peux,--dit-il.--Vous avez chanté votre
sonnet comme une fée!

Il ne la lâchait pas. Elle finit par se tourner vers lui, et, d'une
bouche preste, effleura la moustache insistante. Après quoi, se
dégageant:

--Pour un sonnet,--lui fit-elle observer,--c'est assez d'admiration. Ne
me décoiffez pas, et rentrons....

Il lui offrit le bras, et pressa contre soi la petite main qui
s'appuyait....

       *       *       *       *       *

C'était le quatrième des jeudis de Célia. Mandarine avait été bonne
prophétesse: le «jour» fondé était des plus suivis. L'Estissac, Rabœuf
et Saint-Elme n'avaient pas une seule fois manqué de s'y rendre. Lohéac
de Villaine s'y était laissé conduire et y revenait. Enfin des recrues
nouvelles étaient annoncées. Rabœuf n'avait-il pas promis d'amener
sous peu trois invités de la plus flatteuse espèce, trois invités
qui jamais n'allaient nulle part, et que pas une maîtresse de maison
n'avait encore exhibés,--ceux-là mêmes que la marquise Dorée avait
montrés à Célia, chez Margassou, le 24 décembre, ces trois officiers
dont on disait «des choses», des choses extravagantes et mystérieuses:
le Chinois, le Malgache et le Soudanais!...

Et quant à la marquise Dorée, elle était, aux jeudis de la villa
Chichourle, comme Mandarine: de fondation.

On arrivait vers dix heures. On commençait par fumer des cigarettes
dans le jardin, en se promenant, comme il sied, deux à deux, par
couples illégitimes. Puis Favouille, peu à peu stylée, et presque
propre sous son tablier à dentelle, apportait au salon un thé de
semaine en semaine plus élégant. Aux serviettes brodées, aux cuillers
de vermeil s'étaient ajoutés successivement des tasses japonaises, des
cornets de Vallauris où trempait du lilas, un napperon Renaissance....
Et, le jour que Lohéac, ayant perdu contre Saint-Elme une discrétion,
apporta rue Sainte-Rose un panier d'Asti, on but cet Asti dans des
coupes d'un verre vénitien couleur de lagune.

--Peste!--avait prononcé L'Estissac ce jour-là.--vous avez bon goût,
petite fille!...

Célia, très rose, avait protesté modestement:

--C'est Mandarine qui a déniché cette verrerie-là, chez le marchand
chinois....

Mais Mandarine, à son tour, avait remis les choses au point:

--J'ai déniché, oui ... parce que vous m'aviez dit, je ne sais combien
de fois que vous teniez à ne pas nous offrir le vin de Lohéac dans du
cristal comme il y en a partout....

Le thé bu, les gâteaux mangés, les coupes de Venise vides, quelqu'un
s'asseyait au piano, cependant que Mandarine, vite en proie au fameux
«malaise» des fumeurs privés trop longtemps de leur drogue, déroulait
sa natte derrière le paravent, et déballait sa fumerie, toute enfermée
dans une seule boîte que Saint-Elme nommait, non sans solennité, le
cercueil. Alors, des volutes grises commençaient d'apparaître au-dessus
des feuilles du paravent; et, dans les intervalles de la musique, la
voix toujours un peu rauque de la fumeuse murmurait souvent des vers,
qu'elle disait avec une rare justesse.--Lohéac avait coutume, durant
ces récitations qu'il sollicitait, d'aller s'allonger tout près de
Mandarine, et de regarder la belle bouche en arc moduler les mots
harmonieux.

Et les heures coulaient, délicates.

       *       *       *       *       *

Dans le salon, quand Mandarine et Lohéac rentrèrent, le plateau à
thé venait d'apparaître. Célia, jeune fille toujours fort experte,
s'empressait à servir ses hôtes.

Lohéac la complimenta:

--Ce n'est pas possible, chère amie! Toute votre enfance s'est usée à
pourvoir de tasses pleines, de sucre, de toasts et de cakes les vieux
messieurs qu'invitait madame votre mère!...

Il plaisantait sans gaîté, à son habitude, et pas une ligne de son
visage ne souriait. Toutefois, c'était déjà beaucoup qu'il plaisantât,
et L'Estissac, étonné, lui jeta un coup d'œil étonné par-dessus la
table. Célia cependant n'avait pas semblé comprendre; et, loin de rire,
elle rougit légèrement, et se détourna.

Rabœuf, qui l'observait, se rapprocha:

--S'il vous plaît, petite fille ... une seconde édition, voulez-vous?

Elle se hâta vers la théière et le sucrier, tandis que le médecin la
suivait, tendant sa tasse vide.

--Comme vous avez chaud!--dit-il à mi-voix.

Il attachait un regard insistant sur les joues empourprées.

--Oh!--fit-elle,--ce n'est qu'un peu de sang à la tête. Je ne sais pas
ce qui m'a pris tout à coup....

Il murmura, si bas qu'elle n'entendit point:

--Je sais peut-être, moi....

Et, plus haut, il ajouta:

--Ça ne se voit presque plus, vos griffades....

Elle rougit de nouveau. Sur sa peau mate, les moindres émotions
s'inscrivaient en carmin:

--Si! ça se voit encore, hélas!

--Pourquoi «hélas»? ce n'est pas tellement vilain, ces petits sillons à
peine marqués ... quatre ou cinq malheureuses lignes qui ont l'air de
traits au pastel blanc!...

Elle hochait la tête:

--Ce n'est pas tellement vilain ... mais c'est tellement grotesque!...
Quand je pense que je me suis battue, battue comme une poissarde ...
moi, Célia, qui sers si bien le thé!...

Cette fois elle avait ri:

--Tenez,--conclut-elle,--ne parlons plus de cette sottise....

Elle fit demi-tour, et promena parmi l'assistance son sucrier et sa
théière.

       *       *       *       *       *

L'Estissac s'était mis au piano.

--Dorée, vous allez chanter, ma chère?

La marquise aimait à se faire prier:

--Je ne sais rien de rien, je vous l'ai dit vingt fois!...

--Mais, dans le casier, je vois tous vos opéras les plus favoris....

--Oui,--dit Célia:--exprès, j'ai passé hier chez le marchand de
musique. Voyons, Dorée: votre grand air de _Louise_?

--Je suis si enrouée!

Le duc feuilletait une partition,

--Essayez donc ceci,--dit-il.

Il plaqua un accord, et, de la main droite, indiqua le motif:

--La _Prison_, d'_Aphrodite_....

--Trop difficile! je ne pourrai jamais!

Célia intervint encore:

--Si vous chantez, je vous promets une surprise!...

--Alors!--fit L'Estissac.

Et il entama l'accompagnement,--cependant que, derrière le paravent, la
natte de Mandarine, déroulée, crissait imperceptiblement sur le tapis
du sol....

       *       *       *       *       *

Dorée avait chanté.

Une salve d'applaudissements salua la dernière note. Lohéac,
Saint-Elme et Rabœuf avaient battu des mains, et la fumeuse, non moins
enthousiaste ou polie, tapotait du bout de sa pipe d'ivoire le bois
laqué de son plateau.

Dorée s'excusait avec la confusion d'usage. Mais L'Estissac, malicieux,
coupa court à cette modestie:

--Au fait, chère amie ... quand débutez-vous?

Et la marquise, amorcée, donna dans le piège: il n'était pas besoin de
lui tendre un autre panneau....

Officiellement, c'était toujours pour le prochain hiver, ce début; pour
le prochain hiver, et à Paris. Toutefois, Dorée n'hésitait pas à le
confier à ses meilleurs amis, sous le sceau d'un secret inviolable: il
n'était pas impossible que, plus tôt....

A vrai dire, personne dans Toulon ne l'ignorait: Dorée, depuis
l'automne, cherchait un engagement provincial qui lui permit de
devancer la date officielle, trop lointaine au gré de son impatience.

--Je devrais m'occuper plus sérieusement de tout
cela,--conclut-elle,--et ne pas m'encroûter ici, où rien ne viendra me
chercher. Mais quitter Toulon en plein hiver!...

Tout le monde avait écouté en silence. Et la contagion des projets
d'avenir opérait: Saint-Elme le premier s'y abandonna:

--Quitter Toulon en plein hiver.... Évidemment, ce n'est pas drôle....
Et néanmoins....

Quelqu'un questionna:

--Vous êtes «en appareillage»?

--Oui, hélas!... Je suis troisième sur la liste de départ colonial....
Avant un mois, j'irai planter mes choux au delà des mers....

--Où?

--Sais pas!.....Si on m'envoyait au Tonkin, je planterais encore
d'assez bons choux....

Il se tourna vers le paravent, d'où s'échappait le grésillement léger
des pipes de Mandarine:

--Et, de là-bas, je vous enverrais des soieries et de l'argent ciselé,
princesse!.....Seulement, au lieu de ce Tonkin fécond, j'obtiendrai
peut-être quelque Sénégal désertique, ou quelque Soudan marécageux....

Rabœuf, qui s'était enfoncé dans un fauteuil, très à l'écart, intervint
tout à coup:

--Bah!--dit-il,--Soudan, Sénégal ou Tonkin, pour moi, c'est tout un!...
Que seulement je sois loin!...

--Loin?--fit L'Estissac.--Vous en venez, ce me semble!

--Et j'y retourne.

--Comment?

--Mon congé expire le 30 mars: j'opte pour toutes destinations.

--C'est-à-dire qu'arrivant de Chine vous refaites vos malles pour
Tahiti?

--Pour Tahiti, Madagascar ou la Guyane ... pour n'importe où....

--Ça vous ennuie tellement, la France?

--Oui. J'y suis dépaysé. Ce n'est plus chez moi.

La marquise Dorée, étonnée, leva tête:

--Plus chez vous? d'où êtes-vous donc, docteur?

--Du pays de L'Estissac, chère madame: lui et moi sommes même, si j'ose
dire, voisins de campagne....

--Et vous n'êtes plus chez vous, en France?... Ah! bien! par exemple!...

--C'est comme je vous le dis! Demandez plutôt à L'Estissac si je
mens?...

Sans répondre, le duc, qui marchait de long en large, s'approcha du
médecin, et, au passage, d'un geste fraternel, lui prit l'épaule, qu'il
pressa comme on presse une main.

--Moi,--dit-il ensuite,--c'est parce que, en France, je suis chez
moi,--trop chez moi!--que j'en voudrais partir une fois encore.... Mais
guère pratique, cet exode ultime!... J'ai bien peur que désormais....

Lohéac de Villaine le regardait:

--Quel âge avez-vous donc, mon vieux?

--Trente-cinq,--fit brièvement le duc. Et il reprit sa promenade en
zigzag, d'un pas plus saccadé.

Lohéac alors parla, le dernier.

--Moi,--dit-il de son étrange voix lasse,--moi qui nulle part ne suis
chez moi, ni en France, ni ailleurs....

Mais, derrière le paravent, le grésillement léger des pipes
s'interrompit:

--Monsieur de Lohéac!... Si nulle part vous n'êtes chez vous, venez
donc chez moi, ici, dans mon coin, sur ma natte.... Je suis capable de
vous redire un sonnet, comme tout à l'heure, pour vous consoler....

Il y alla....

       *       *       *       *       *

--A propos,--rappela tout à coup la marquise Dorée,--et la surprise que
vous nous promettiez, mon petit?

Célia inclina la tête:

--C'est une surprise pour L'Estissac, qui réclamait jeudi dernier un
peu de vraie musique....

Elle s'assit à son tour devant le clavier encore ouvert.

--Bah!--fit le duc:--vous pianotez aussi, jeune fille?

--J'ai su un peu, autrefois.... Mais ceci, je l'ai appris cette
semaine, exprès pour vous faire plaisir....

Elle posa ses doigts sur les touches.

--Ho!--fit L'Estissac, qui se leva.

Les doigts singulièrement sûrs d'eux-mêmes, pour des doigts qui
n'avaient autrefois su «qu'un peu», attaquaient un prélude de Bach,--le
prélude en do naturel....

Et après que L'Estissac eut fait «Ho!» personne ne souffla plus.

Ils étaient là quatre hommes et deux femmes, tous, certes, fort divers
d'origine, d'éducation, d'existence. Mandarine et Dorée, malgré leur
profession commune, ne se ressemblaient pas plus que Rabœuf ne
ressemblait à Lohéac, ou que L'Estissac ne ressemblait à qui que ce
fût. Mais tous et toutes s'étaient promenés à travers le monde plus
longuement qu'il n'est d'usage même en notre époque voyageuse; tous
et toutes, par leurs propres yeux ou par les yeux de leurs maîtresses
et de leurs amants, par leurs propres oreilles ou par les oreilles de
leurs amis et de leurs amies, avaient vu, avaient entendu tout ce qu'on
peut voir ou entendre de plus beau sur terre et sur mer; à tous et à
toutes, enfin, l'Océan, qui était leur vraie patrie, avait enseigné,
par l'harmonie souveraine de ses brises et de ses vagues, de ses calmes
et de ses tempêtes, une qualité de musique que beaucoup de musiciens,
même professionnels, apprécient, toute leur vie, imparfaitement....

Et, tandis que jouait Célia, ce fut une émotion vraie qui passa sur
tout l'hétéroclite auditoire.

A travers les vitres, le grave gémissement de la mer pénétrait. Et
c'était comme un murmure de lointains violoncelles, sur quoi le
piano détachait, plus nets, plus robustes, plus puissants, les sons
immortels. Dans le salon banal, entre les brise-bises de fausse
dentelle, la portière de peluche et les lithographies encadrées, parmi
ces simples gens, marins, soldats, courtisanes, l'austère et sublime
pensée du maître sembla errer et se complaire. Derrière le paravent,
l'opium lui-même retenait ses volutes immobiles.

Et, sur les touches d'ivoire, les doigts, toujours irréprochables,
poursuivaient leur magique labeur. Ils n'étaient pas seulement
habiles, ces doigts qui jamais ne frappaient à faux; ils étaient
inspirés,--conscients,--compréhensifs.--Certes, ils avaient «su»,
autrefois, et mieux qu'«un peu»; certes, ils avaient longuement
étudié, sous des maîtres méthodiques; mais cette étude-là n'eût pas
suffi et il avait fallu que la vie y ajoutât ses leçons à elle, ses
leçons douloureuses et philosophiques. Pour que le prélude résonnât
si noblement, et se détachât avec tant de relief et d'émotion sur le
lointain murmure des violoncelles de la mer, il avait fallu, sans nul
doute, que la musicienne eût appris d'abord à pleurer....

       *       *       *       *       *

Quand la dernière note eût achevé de vibrer dans l'absolu silence, on
n'applaudit pas.

L'Estissac, qui était debout, s'approcha seul de Célia,--inerte sur
son tabouret, et les mains encore ouvertes sur le clavier muet.--Et
L'Estissac, sans un mot, se courba et, remercia, d'un baiser sur le
front pensif.

L'opium, derrière le paravent, recommença de grésiller à petit bruit.
Dorée toussa, Saint-Elme versa du thé dans une tasse.

Mais Rabœuf, toujours assis dans le fauteuil le plus obscur, ne
bougea point. Et, quand Célia, au bout d'une longue minute, eut
secoué l'espèce de torpeur qui l'avait d'abord prostrée; quand
elle se fut levée, et que, redevenue maîtresse de maison, elle
eut entrepris d'offrir à l'un de ses hôtes la tasse emplie par
Saint-Elme, elle découvrit tout à coup les yeux de Rabœuf fixés sur
elle. Et elle comprit que ces yeux-là ne l'avaient pas quittée de
très longtemps,--parce que leur regard luisait d'un éclat tout à fait
immobile ... tout à fait immobile, et mystérieusement trouble.--Célia,
avec un demi-sourire, se détourna....



CHAPITRE XIV


SIGNATURES SANS IMPORTANCE


Comme la marquise Dorée poussait la grille entr'ouverte, un homme qui
descendait le perron s'effaça respectueusement, chapeau bas, échine
courbe, pour faire place à la visiteuse. Et la visiteuse, ayant braqué
son face à main, fit un haut-le-corps:

--Hein?--mâchonna-t-elle, bouche close.--Céladon? Bah!...

Céladon,--un irréprochable garçon coiffeur, onctueux, bellâtre et
pommadé,--s'en allait à pas furtifs, de l'air d'un cambrioleur qui
vient de reconnaître, sans bruit, la maison qu'il pillera la nuit
prochaine.

--Bah!--répéta la marquise.--Céladon, villa Chichourle?...

L'homme avait refermé la grille. Son dos disparut derrière le mur du
jardin. Mais la marquise Dorée n'en demeura pas moins deux bonnes
minutes, plantée sur le perron, telle une borne au coin d'une route,
à regarder fixement le mur derrière lequel le dos de l'homme avait
disparu....

       *       *       *       *       *

--Bien sûr!--répondait Célia, un quart d'heure plus tard.--Bien sûr!
c'était pour me prêter de l'argent.... Vous pensez bien que, quand
Céladon, se dérange....

La marquise brandissait deux bras désespérés:

--Mais, petite malheureuse que vous êtes!... vous ne savez donc pas
sous quelle patte vous tombez?... Céladon, vous croyez peut-être que
c'est un homme comme les autres?

--C'est un usurier comme tous les usuriers.

--«Comme tous les usuriers»! Elle est renversante!... Vous les avez
connus tous, alors?... Dites un peu que vous ne méritez pas le fouet,
pour dire des choses pareilles!...

--Dorée, voyons!...

--Il n'y a pas de Dorée qui tienne!... vous méritez le fouet!... Et
c'est qu'elle ne m'avait rien dit, pas un mot, cette horreur!... Je
croyais qu'elle roulait sur l'or, moi!... Alors, quoi? vous avez des
dettes?

--Dame!... naturellement!...

--«Naturellement!...» Vous me faites bondir!... «Naturellement!...»

--Mais oui, Dorée!... naturellement!... C'est tout simple!... Voilà six
semaines que Peyras m'a «planchée»....

--Oh! celui-là ... quand même vous l'auriez encore, pendu à vos jupes
... pour ce que vous y gagneriez!...

--Possible.... Mais enfin, depuis six semaines que je n'ai pas d'ami,
avec quoi voulez-vous que j'aie pu vivre? N'oubliez pas que c'est
Mandarine elle-même qui m'a conseillé de rester un temps seule.... Vous
étiez de son avis, ce soir-là. Comme elle, vous m'avez conseillé en
outre d'installer ma maison, de lâcher la gargotte, détenir mon ménage
et de recevoir beaucoup de camarades.... Ma pauvre Dorée, ça coûte
cher, les services à thé, les napperons Renaissance, les grès flambés
et les verres de Murano.... J'avais un peu d'argent.... Mais il y a
belle lurette que je n'en ai plus....

--Alors?...

--Alors, je tâche de me débrouiller....

--Si c'est pour vous débrouiller que vous empruntez au plus sale
bonhomme de Toulon!...

--Oh! j'ai commencé par emprunter à d'autres....

--Hein?

--Oui. D'abord, à cette brave mère Agassen....

--Celle-là n'est pas une mauvaise femme....

--Bien sûr que non!... Elle m'a prêté tout de suite, et sans
intérêts.... Seulement, elle n'avait pas beaucoup de sous.... Elle
a fait ce qu'elle a pu, elle a même emprunté à d'autres.... Bref,
tout compris, j'ai reçu cent quarante francs. Et, à cause de l'autre
prêteur, j'ai dû signer des billets: un billet de soixante pour la mère
Agassen ... oh! elle avait confiance en moi ... seulement son amant ...
parce qu'elle a un amant ... saviez-vous?

--Non....

--Moi non plus.... Enfin elle en a un, et c'est lui qui tient la
caisse....

--Pauvre femme! à son âge!... si c'est Dieu possible!... Alors, avec le
billet de soixante francs?...

--Avec le billet de soixante francs, j'ai dû en signer un autre, pour
le prêteur qui avait avancé à la mère Agassen les quatre-vingts francs
de complément....

--Aïe!... de combien, ce second billet?...

--De cent trente.... Oh! la mère Agassen me conseillait de ne pas
signer.... Elle me l'avait dit: «C'est une crapule, ce prêteur....» Un
nommé Galéjean, vous connaissez?

--Galéjean?.....Non.....

--Enfin ... que voulez-vous?... j'ai signé tout de même ... puisqu'il
n'y avait pas moyen de faire autrement....

--Vous n'aviez donc rien reçu de Riveral, ce mois-ci?

--De Riveral? si fait!... cent francs.... Mais quoi faire, avec cent
francs? Rien que pour le train-train de la maison, je dépense le
triple.... Et la couturière ... et la modiste ... et la lingère ... et
les bibelots....

--Pourquoi ne me disiez-vous rien de tout ça?

--Pour ce que c'est intéressant!... Je comptais vous le dire d'un
seul coup.... Alors je finis: les cent francs de Riveral et les cent
quarante de la mère Agassen, vous pouvez calculer ce qu'ils m'ont duré:
une semaine.... Justement, cette pauvre mère Agassen était elle-même
dans une vraie purée: elle vendait des choses.... Elle m'a offert un
manchon, en chat de Mongolie, pas trop râpé ... je ne pouvais guère
refuser, après le service qu'elle venait de me rendre.... Mais tout de
même, ce manchon-là m'a saignée de six louis....

--Six louis.... Alors, en somme, de la mère Agassen vous avez touché
vingt francs d'argent, plus un chat de Mongolie, et vous avez signé
cent quatre-vingt-dix francs de billets?...

--Eh oui!... à cause de ce prêteur ... cette crapule de Galéjean....
Mais vous comprenez comment la semaine dernière j'ai dû chercher
encore.... La mère Agassen m'a conseillé d'aller chez la vieille Elvire
... rue du Canon.... Ah! ma chère!... Jamais au grand jamais je n'avais
vu taudis pareil!... Et cette espèce de squelette ambulant, habillé
vert-pomme, et suivi d'une douzaine de chats qui lui miaulent aux
talons!... j'en ai rêvé....

--Il y a de quoi!... je la connais, la vieille Elvire.... Et dire, mon
petit, que cette femme-là, il y a vingt ans, faisait la pluie et le
soleil à la Pintade!...

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Vous ne saviez pas?... Eh bien!... oui!... la vieille Elvire a été
jolie, élégante, et courue!... Fabrégas, le contre-amiral,--je dors
encore avec lui, de temps en temps,--Fabrégas l'a connue quand il était
enseigne.... Et il paraît qu'il n'y avait pas mieux alors.... Ce qu'on
devient, n'est-ce pas!... c'est effrayant à penser.... Et, maintenant,
vous dites qu'elle prête à la petite semaine, la vieille Elvire?... Ça
m'explique comment elle vit.... Je n'avais jamais compris....

--Elle prête, oui ... pas à la petite semaine: au mois.... Elle m'a
prêté deux cents francs, contre un billet de deux cent vingt ...
payable le trente et un ... ou renouvelable....

--Vous avez renouvelé?

--Comme juste ... et j'ai signé un nouveau billet, de deux cent
quarante.... Seulement, hier, je n'avais plus que des dettes.... Et la
mère Agassen est venue me dire que son prêteur ... cette crapule de
Galéjean ... la menaçait de saisir chez elle....

--Patatras....

--En même temps, elle m'apportait un peignoir de mousseline brodée ...
l'empiècement était joli: du point à l'aiguille bordé de filet....

--Vous l'avez?

--Oui, je vous le ferai voir.... C'était une femme qui voulait le
vendre.... La mère Agassen m'a expliqué que, si je ne pouvais pas la
rembourser tout de suite, je n'avais qu'à acheter le peignoir.... Ça
arrangeait tout, parce que la femme qui le vendait, elle aussi, devait
au prêteur.... Alors, en présentant mon billet.... Et le peignoir était
une occasion très bon marché: cent cinquante!... Rien que la dentelle
valait davantage....

--C'est rudement compliqué, tout ça!... Enfin ... vous avez signé?...

--J'ai signé.... Et après, j'ai fait mon compte: je n'avais plus un
centime en caisse; tous les fournisseurs me bombardaient de notes; et
il courait pour près de six cents francs de papiers à mon nom.... C'est
alors que j'ai pensé à Céladon.... A quel autre vouliez-vous?...

--Mon pauvre petit!...

--Pourquoi, «votre pauvre petit»?... Il a été très bien, Céladon.... Il
faut vous dire que déjà, lui et moi, nous avions causé de ces choses-là
dans son cabinet d'affaires.... Vous y êtes sûrement allé, à ce cabinet
de Céladon?... place de la Poule-Verte?

--Autrefois, oui ... quand j'étais bête.... C'est là que mon premier
amant dénicha cette petite montre plate que j'ai encore.... C'était une
occasion épatante.... Mon premier amant sauta dessus.... Et, en fait,
il la paya tout juste deux fois plus cher que neuve....

--Possible!... n'empêche qu'on trouve de vraies occasions, place de la
Poule-Verte ... surtout en bijoux anciens.... Vous ne direz pas non,
Dorée!... Le mois dernier ... justement le jeudi que Rabœuf nous amena
ses trois amis, le Chinois, le Malgache et le Soudanais ... j'avais eu
envie d'un sautoir fantaisie....

--Ah! cette grande chaîne de corail qui vous va si bien?

--Vous y êtes!... Eh bien! Céladon l'a achetée pour moi, dans une
vente....

--Combien?...

--Je ne sais même pas!... Il n'a jamais voulu me le dire....

--Aïe!...

--Dorée! enfin!... qu'est-ce que je risque?... Céladon m'a rabâché
au moins soixante fois qu'il s'arrangerait avec mon prochain amant
... que ce n'était pas mon affaire à moi de payer mes bijoux ... et,
d'ailleurs, qu'il serait toujours temps de rendre le sautoir, si mon
prochain amant était trop rat....

--Je connais l'histoire.... On me l'a contée autrefois.... Vous verrez
comment elle finit, cette histoire-là!... Mais le sautoir, ce n'est
encore rien.... Dites l'autre affaire?...

--L'autre affaire, eh bien!... c'est le jour du sautoir que Céladon l'a
amorcée.... Ça a commencé par des compliments: j'étais ceci, j'étais
cela, on n'en avait jamais vu de si belle!... Et voilà mon homme qui
se lève, fait le tour de sa table, m'emmène dans un coin de la chambre
et entame le chapitre des confidences. Ah! nous en avons eu pour un
bout de temps!... Précisément deux femmes du monde venaient d'entrer,
et madame Céladon leur montrait des émeraudes,--quatre belles grosses
pierres qu'une actrice de Marseille cherchait à laver.... Eh bien!
ma chère!... si vous saviez les potins qu'il m'a rapportés sur ces
deux femmes-là, Céladon!... J'en avais froid dans le dos, en pensant
qu'elles risquaient d'entendre!... Il paraît que chacune d'elles dort
avec le mari de l'autre!... Ça a l'air d'être du mimi, le monde
toulonnais!...

--Oh! vous savez!... les potins de Céladon!...

--Et c'est alors que, tout en causant, il m'a demandé comment je m'y
prenais pour n'avoir pas d'amant.... Il en était tout ahuri.--Une
personne comme moi!--Je l'entends encore: «Ce n'est pas Dieu possible
que vous ne trouviez pas, dix fois pour une, tout ce qu'il vous
plairait!...» Et il me prenait les deux mains, en parlant bas, bas:
«Ma petite dame, si je puis vous être utile, vous savez que j'en serai
enchanté, ravi.... Il vient tant de monde, chez moi!... toute la
ville!... Voulez-vous que je vous cherche quelque chose de discret?...
un homme marié, jeune et gentil, qui aurait envie d'une maîtresse
tout à fait sûre?...» Et comme je lui disais pourquoi je préférais
vivre encore seule quatre ou cinq semaines: «Tant que vous voudrez, ma
chère petite dame.... Mais ça coûte cher, de vivre seule.... Alors,
quand la tirelire sera vide, il faudra penser à Céladon.... Il y a
tant de mauvais usuriers à Toulon, qui seraient trop contents de vous
«profiter».... Tandis qu'avec moi, vous verrez!... on s'arrangera
toujours....» Et là-dessus, il me serre les doigts à me rentrer les
bagues dans la peau, et le voilà qui s'en retourne vers les deux femmes
du monde ... celles qui dorment chacune avec le mari de l'autre ... et
le voilà qui leur invente un boniment, à propos de leurs émeraudes!...
Ç'auraient été deux impératrices, il n'aurait pas pu être plus poli!...

--Bref?

--Bref, avant-hier ... non, hier ... je m'embrouille ... oui, hier,
après la visite de la mère Agassen.... Je vous ferai voir tout à
l'heure le peignoir de mousseline.... Après la visite de la mère
Agassen, donc, j'ai pris le tramway, en pensant: «Je n'ai plus que
Céladon....» J'arrive en ville, je descends place de la Poule-Verte,
je sonne à la porte du cabinet d'affaires.... Ma chère, je n'avais pas
refermé la porte que Céladon était déjà sur moi: rien qu'en me voyant,
il avait deviné.... Vous direz ce que vous voudrez, mais cet homme-là,
ce n'est pas un imbécile....

--Un imbécile?... ah non!... malheureusement!...

--Vous en avez, une de ces dents, contre lui!... Écoutez pourtant, et
dites qu'il n'a pas été gentil: Avant que j'eusse ouvert la bouche, il
m'avait repris les mains comme le premier jour, et sans même me donner
l'ennui de demander: «Ma petite dame, ma chère petite dame jolie, vous
savez ce que je vous ai dit:--Tout ce que vous voudrez!--Alors, vite:
combien vous faut-il?» Moi, je ne savais que répondre. Il ferme les
yeux, sourit, et me pousse vers la porte: «Je vois ce que c'est, on
est timide!... Demain soir, à quatre heures, je sonnerai à la porte de
votre villa.... Et je vous apporterai le nécessaire....»

--Et il a apporté?

--Mille francs, ma chère!... Et par-dessus le marché, deux bracelets....

--Que vous avez payés?

--Il ne voulait pas un sou! Mais ça m'aurait fait trop de dettes....
Alors, j'ai insisté pour verser tout de suite la moitié du prix
en acompte ... trois cents sur six cents.... Et pour le reste des
mille francs ... sept beaux billets tout neufs ... regardez dans ma
bourse!... un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.... Avec sept cents
francs, j'ai de quoi durer six semaines....

--A condition que la vieille Elvire vous laisse tranquille.....

--Quand même elle ne me laisserait pas!... je ne lui dois que deux cent
quarante!... Qu'elle y vienne!... je l'enverrai joliment promener!...

Triomphante, Célia brandissait la petite bourse pleine.

Dorée néanmoins hochait la tête:

--Et dans six semaines, mon petit?...

--Bah! dans six semaines ... j'aurai peut-être gagné le gros lot de
la Loterie Tricolore.... J'ai justement deux billets ... un cadeau de
Peyras....

Elle riait de toutes ses dents.

--En fait de gros lot,--grogna la marquise,--je vous vois bien plutôt
gagnant une bonne saisie....

--Une saisie?...

--Oui, ma chère!... Vous n'avez pas encore fait connaissance avec
messieurs les huissiers....

--Non....

--Moi, oui. Et pas d'hier! Quand j'étais gamine, on saisissait chez
nous, six fois l'an, l'un dans l'autre.... Les saisies n'avaient plus
de secret pour moi.... A preuve que j'avais inventé un nouveau jeu,
un jeu superbe, auquel nous jouions dans la rue, entre gosses du
quartier....

--Quel jeu?

--Le jeu de «l'huissier qui vient saisir»! Je faisais l'huissier, parce
que j'étais celle qui savait le mieux, de beaucoup.... On dessinait sur
le trottoir, avec un bout de charbon, un appartement et des meubles. Je
mettais mon cartable d'école sous mon bras, un chapeau de garçon sur
mes cheveux, et j'entrais solennellement dans l'appartement dessiné.
Tout de suite les autres joueurs, qui faisaient la famille et les
voisins, m'injuriaient tant qu'ils pouvaient. C'était le jeu. Il y
avait même des injures spéciales. On devait surtout me traiter de
fainéant, de propre à rien et de vampire. Moi je dressais procès-verbal
et j' «instrumentais». Ensuite il fallait se disputer à propos du lit
et des vêtements et des outils. Et, pour finir, je m'en retournais,
en crachant par terre. Alors, tout le monde se mettait à sangloter,
et on allait chez le chand de vin boire «la consolette».--Le chand de
vin, c'était la fontaine.--Ah! pour un jeu amusant, c'était un jeu
amusant!... Plus tard, ma chère, j'y ai joué tout de bon, avec de vrais
huissiers, qui faisaient de vraies saisies.... Mais ç'a été beaucoup
moins drôle.... Et je me le suis juré une fois pour toutes: je ne
recommencerai jamais, jamais, jamais! Vous, ne commencez pas: ce sera
plus court,--et plus avantageux!...

--Bah! il n'y a pas de danger!.... Asseyez-vous donc, ma pauvre
Dorée!... Favouille va nous apporter deux larmes de Xérès ... ça vous
remettra.... Vous êtes pessimiste, aujourd'hui.... Voyons? voulez-vous
que je vous fasse un peu de musique?... Il n'est pas encore six heures,
et Mandarine doit venir avant dîner, pour essayer la nouvelle natte
cambodgienne.

       *       *       *       *       *

Mandarine hors de chez elle avant sept heures du soir, c'était
paradoxal, voire fabuleux. Mais l'amitié fait de ces miracles. En six
semaines, Mandarine et Célia étaient devenues intimes. La mission
civilisatrice offerte par l'une, assumée par l'autre, avait servi de
lien. Mandarine, d'abord flattée dans son amour-propre, puis piquée
d'honneur en constatant les progrès de celle qui, très docilement,
s'intitulait son élève, s'était enfin prise d'une tendresse croissante
pour cette élève si tendre elle-même et si reconnaissante. A tel point
que des projets s'étaient ébauchés, et qu'il avait été question,
très sérieusement, d'hospitalités réciproques et de vie en commun.
En attendant, Mandarine se levait volontiers deux heures plus tôt,
pour aller fumer ses pipes d'avant dîner sur les nattes de la villa
Chichourle. Et la marquise Dorée s'en émerveillait.

--Ah! bien!--avait-elle dit, dès le premier jour,--le soleil peut
maintenant se coucher le matin et se lever le soir! je ne m'étonnerai
plus de rien!

Mais Mandarine, tout à fait placide, avait achevé de coller sur le
fourneau la pipée prête, et répondu, avant d'appliquer à l'embouchure
de jade ses belles lèvres en arc:

--Voyons, Dorée!... fumer ici ou fumer là-bas?... Les nattes de Célia
valent bien les miennes!... Et le piano, que vous oubliez!... Célia,
s'il vous plaît!... un peu de Beethoven....

Mandarine avait appris de L'Estissac à aimer la musique classique; et,
à son tour, elle l'apprenait à Célia.

       *       *       *       *       *

Mais, ce jour-là, quand Mandarine vint, Dorée ne lui laissa pas le
temps d'essayer la nouvelle natte cambodgienne: elle l'interpella, dès
le seuil, ex abrupto:

--Ah! ma chère!... Elle va bien, cette Célia!... Savez-vous qui sort
d'ici?

--Non. Fallières?...

--Céladon!...

Les bras en croix, la face tragique, une jambe raidie tendant la jupe
comme un péplôn, Dorée avait jeté le nom redoutable avec une horreur on
ne peut plus scénique. Mandarine, au contraire, exagéra sa simplicité
habituelle pour répliquer, calme:

--Ah?... Fallières eût été plus amusant.

Et, apercevant la natte à son intention préparée, elle s'y coucha de
tout son long, avant même de dépingler son chapeau. Puis, disposant à
bonne portée le «cercueil» à fumerie:

--Au fait!--dit-elle, parlant très naturellement d'autre chose;--à
propos de Fallières ... j'ai rencontré tout à l'heure, à cent pas
d'ici, un personnage d'importance qui semblait, ma foi, rôder alentour
... le seigneur Peyras, ne vous déplaise!... Son _Auerstedt_ a dû
mouiller sur rade hier soir.... Et, dès aujourd'hui ... Célia, ma
chérie!... que vous avais-je dit? vous devenez civilisée: le seigneur
Peyras se rapproche....

Mais la marquise Dorée avait bondi:

--Il s'agit bien de Peyras! Voyons, Mandarine!... vous ne comprenez
donc pas? Céladon!... Céladon l'usurier, qui sort d'ici!...

--Oh! si fait!--affirma Mandarine, en se retournant sur la natte
cambodgienne.--Je comprends très bien--je lui dois moi-même de
l'argent, à Céladon....

--Eh bien! alors?

--Alors je pense bien que Célia lui en doit aussi. C'est fâcheux,
d'autant plus que Céladon est une fort vilaine canaille; mais nous n'y
pouvons plus rien, n'est-ce pas?

Célia, assise sur le tabouret du piano, haussait les épaules par petits
coups dédaigneux. Elle s'interrompit lorsque Mandarine eût porté son
verdict sur Céladon l'usurier.

--Une si vilaine canaille que ça?--questionna-t-elle.--Pourquoi donc?
qu'a-t-il tant fait, ce malheureux Céladon?

Mandarine répondit sans-hâte:

--Mon Dieu!... Il a fait tout ce qu'il a pu, toute sa vie durant, pour
diviser, brouiller, séparer, et ruiner par surcroît, tous les hommes et
toutes les femmes qui ont eu la guigne de se trouver sur son chemin.
Des tripotages, des potins, des calomnies, des lettres anonymes, du
maquignonnage, du chantage, de petites escroqueries prudentes, voilà
ce qu'il a fait, et il n'a jamais fait autre chose. Demandez aux
demi-mondaines qu'il a grugées, demandez aux femmes du monde qu'il
a déshonorées, demandez aux maris et aux amants qu'il a renseignés,
demandez surtout aux huissiers qui ont saisi pour lui!... Ah! sa boîte
est une fameuse usine à catastrophes!... Dès qu'on y entre, on peut
ouvrir son parapluie: les tuiles vont pleuvoir.... J'y suis entrée,
je sais ce que je dis.... Dans toutes les villes il y a forcément
un vilain monsieur plus vilain que tous les autres et qui vit en
exploitant les misères, les fautes, les malheurs et les secrets d'un
chacun.... A Toulon, ce vilain monsieur est Céladon....

--Pristi!... vous l'arrangez!...

--Oui ... mais je l'arrange moins bien qu'il n'arrangea Léoube le
midship, qui dut démissionner parce que Céladon l'avait fourré dans
je ne sais quelle affaire illégale ... moins bien qu'il n'arrangea
la petite madame Topaze, qui avait oublié place de la Poule-Verte sa
bourse d'or avec deux lettres dedans.... Après ça, vous savez ... y a
des gens veinards qui échappent même à Céladon: nous voilà deux ici,
Dorée et moi. Vous serez la troisième....

Elle avait ouvert le cercueil, et déballait la lampe, l'aiguille, le
fourneau et la pipe. Ensuite seulement elle ôta son chapeau,--au moment
d'appuyer sa tête sur l'oreille de la natte,--le tout sans interrompre
son paisible petit discours. Finalement, elle ouvrit le pot d'opium,
commença de cuire la première pipée, et se tut.

Alors la marquise Dorée, qui n'avait pas cessé, de l'exorde à la
péroraison, d'approuver Mandarine à tour de bras, entreprit de tirer la
conclusion du discours:

--Donc,--prononça-t-elle,--mon pauvre petit, je ne vous vois pas blanc!

Célia, dédaigneuse, sourit. Elle avait sonné. Avec une promptitude
qui ne rappelait en rien les lenteurs d'antan, Favouille, pimpante et
soignée, apparut dans le chambranle de la porte, soutenant d'une main
aux ongles nets le plateau de bois ciré, le carafon de Xérès, et trois
des verres vénitiens couleur d'eau morte.

Toujours experte dans l'art délicat d'emplir sans anicroche et d'offrir
gracieusement tasses, coupes ou gobelets, la maîtresse de maison posa
le premier verre devant la fumeuse à côté de la petite lampe à flamme
jaune, puis s'en revint tendre le second à la pessimiste marquise:

--Dorée!... buvez, ma chère!... A travers ce joli vin-là, vous allez me
voir au contraire, plus blanche que la blanche hermine!...

L'autre but, mais continua de hocher la tête. Célia, égayée, finit par
éclater de rire:

--Ma petite Dorée! je vous en supplie!... ne faites pas une moue
pareille!... Écoutez! s'il ne faut que cela pour vous rassurer, j'aime
mieux tout vous dire ... à vous et à Mandarine.... L'échéance est à
six semaines, pas? Eh bien! d'ici à six semaines, si je me donne
seulement, la peine de lever un doigt....

--Oui?--fit Dorée, défiante, mais soulagée tout de même un peu.

Et elle ajouta aussitôt, confidentielle:

--Vous avez une affaire en vue?

Mais, de la natte cambodgienne, déjà embrumée de fumée grise, la voix
de Mandarine s'éleva. Et ce n'était plus du tout la voix indifférente
et ironique qui, la minute d'avant, détaillait les menues ignominies
du maître-chanteur, usurier et escroc, Céladon.... C'était une voix
singulièrement sonore, et dont chaque mot tintait comme un bon marteau
d'acier sur une bonne épée qu'on forge:

--Célia, ma chère!... N'ayez donc pas d'affaire en vue pour si peu de
chose que payer des dettes!...

Célia, juste à cet instant, portait son verre plein à sa bouche.
Mais sans doute la première gorgée passa-t-elle de travers: car le
verre plein, brusquement reposé, resta tel quel sur le plateau. Et la
buveuse, appuyant un mouchoir contre ses lèvres, s'en fut droit à la
fenêtre ouverte, et respira fort la saine brise hivernale, dorée de
soleil, parfumée de résine, et salée d'embrun piquant.



CHAPITRE XV


POUR SI PEU DE CHOSE QUE PAYER DES DETTES ...


«Avec sept cents francs, j'ai de quoi durer six semaines.»

Ç'avait été le calcul de Célia.

Mais ce n'avait pas été le calcul de Céladon, procureur,
maître-chanteur, usurier et escroc.

Dès le premier jour de la seconde semaine, cet homme prévenant, plus
bellâtre et mieux pommadé que jamais, avait reparu villa Chichourle. Et
le dialogue initial s'était derechef engagé:

--Ma chère petite dame, ce n'est pas Dieu possible qu'une beauté comme
vous n'ait pas d'ami!...

--Mais puisque je vous dis que je préfère vivre seule encore un mois et
deux....

--Tant que vous voudrez, ma jolie dame!... Sûr et certain: vous savez
mieux que moi ce que vous avez à faire!... Mais ça coûte cher de vivre
seule.... Quand la tirelire sera vide, c'est toujours convenu qu'on
pense à Céladon?...

--Comment?... je vous dois déjà mille francs!...

--Qu'est-ce que c'est, mille francs, pour une dame qui fait retourner
tout le monde dès qu'elle traverse la rue d'Alger[1]? Je peux vous
prêter plus que ça, allez!... Avez-vous besoin, aujourd'hui?...

--Du tout! j'ai tout ce qu'il me faut et au delà!...

--Au delà?... Alors, j'ai bien fait de vous apporter un petit choix....

Et il avait sorti de sa poche une demi-douzaine d'écrins.

--Des occasions extraordinaires!... Ce sont deux femmes de Nice qui ont
joué à Monte Carlo et qui vendent à tout prix.... Voyez: rien que le
poids d'or paierait le prix que j'en demande ... car c'est de l'or fin,
ma chère jolie dame!... garanti à quatorze carrats sur facture!...

Quatorze carats? Célia n'avait même pas le temps de s'interroger sur le
sens de ce vocable sybillin: Céladon lui passait déjà les bagues aux
doigts, au cou les colliers, au corsage les broches, les barrettes et
les épingles:

--Vous ne pouvez pas vous passer de ça: toutes ces dames en ont, on ne
porte plus autre chose!... Impossible d'aller au bar vendredi prochain,
si vous n'achetez pas: vous auriez l'air quasi toute nue, et, dame! ce
n'est pas que ce serait vilain!... mais vous seriez la seule!...

Célia, ébranlée, refusait pourtant encore. Mais, pathétique, le vendeur
appelait la loyauté de sa cliente à la rescousse:

--Ah bien! vrai!... ma petite dame!... je n'aurais pas cru que, vous,
vous me feriez un affront pareil!... Me refuser chaque chose et
tout!... Par exemple, c'est ma femme qui avait raison: «Va pas chez
celle-là,» qu'elle me disait, «tu en connais douze douzaines, rien
qu'en ville, qui t'achèteront le tout au prix que tu voudras si tu leur
z'y demandes.» Mais moi, je lui avais répondu tout sec: «C'est celle-là
que je veux faire profiter....»

Vaincue de ce coup, Célia avait «profité». Et le profit s'était chiffré
par quelques signatures. Car le délicat Céladon n'aimait pas à recevoir
de mains féminines aucun numéraire:

--C'est votre amant qui doit me payer, ma belle! Ça me ferait «peine»,
de vous retirer les sous du porte-monnaie.... Et puis, quoi! je peux
vous le dire: de vous, je n'accepterais que le juste, juste prix.... Et
de lui ... vous me comprenez ... j'accepterai un peu plus....

--Mais....

--Mais quoi? vous n'allez pas «me disputer» pour l'avantage d'un homme
que vous ne connaissez seulement pas encore?... Tandis que, moi, vous
me connaissez!... Allez, allez!... signez le papier sans regarder le
chiffre.... Sans regarder, je vous dis!... vous ne demanderiez pas à
votre ami, s'il était là, combien il paie?... Et ce n'est-il pas la
même chose, puisque c'est cet homme-là qui paiera, dès qu'il sera venu?

       *       *       *       *       *

Or, il existe plus de façons de gruger les petites courtisanes que le
code pénal ne comprend d'articles.

Et c'est pourquoi, dès sa troisième visite, qui vint quelques cinq
jours après la seconde, l'ingénieux Céladon persuada la simplette Célia
de revendre au comptant le collier qu'elle avait acheté, huit jours
plus tôt, à crédit.

L'affaire était limpide: le dernier jour de février, avertie par
une voie mystérieuse des nouveaux emprunts grâce auxquels la villa
Chichourle regorgeait d'or, l'excellente mère Agassen s'y était
précipitée, brandissant avec un merveilleux désespoir ses billets,
tous échus, et qui, cette fois ne pouvaient être renouvelés d'aucune
manière,--absolument!--Avertie de même, et, qui, sait? par la même
voie?... tout cela semblait combiné comme un troisième acte de
vaudeville!... la vieille Elvire, deux chats dans son cabas et douze
galopins derrière son immuable défroque vert-pomme, avait surgi, la
minute d'après. Elle aussi brandissait ses billets, pareillement échus;
et son désespoir n'était pas d'une larme inférieur au désespoir de
sa rivale. Face à face, les deux créancières, tout de go, s'étaient
agonies d'injures sonores, l'une et l'autre vraiment inquiètes, et
redoutant que, seule, la plus forte en gueule obtînt d'être remboursée.
Et le vacarme avait été tel que Célia, assourdie, excédée, vaincue,
avait, sur-le-champ, renoncé à toute lutte, et cédé sur tous points.
Des sept cents francs prêtés par Céladon, cinq cents vivaient
encore. Ils moururent de ce coup. Les billets additionnés exigeaient
même quatre louis de plus. Et, faute de ces quatre louis-là, Célia
dut signer quelques chiffons: le petit doigt rentrait ainsi dans
l'engrenage.

Toujours comme il advient au troisième acte d'un vaudeville, Céladon,
le lendemain de ce désastre, était «par hasard» tombé du ciel,--Deus ex
machinâ.

Mais,--voyez la fatalité de semblables rencontres!--Céladon, cette
unique fois, n'avait pas un sou qui fût disponible!

--Non?--fit Célia, qui n'en croyait pas ses oreilles.--Vous, monsieur
Céladon, vous n'avez pas quinze louis pour moi?... quinze?... ou même
dix?...

--Pas un, ma jolie dame!... Que voulez-vous! moi aussi, j'ai eu mes
échéances de fin de mois.... Mais soyez tranquille tout de même: dans
quinze jours, trois semaines....

Célia n'aperçut pas, entre les paupières clignotantes, l'œil sournois
qui la guettait:

--Trois semaines!--s'écriait-elle, effarée:--mais, ce matin, l'épicier
voulait me refuser le pétrole! et j'ai dû promettre l'argent pour
demain!... Comment voulez-vous que je fasse?... Trois semaines! Mais je
n'ai seulement pas dix francs dans toute la maison!...

L'œil sournois, toujours embusqué derrière les cils battants, laissa
échapper deux étincelles:

--Dix francs? vous n'avez pas dix francs? Allons donc! c'est pour rire
... pour «galéger»!... Une dame comme vous....

--Mais je vous assure!... Demandez à Favouille, plutôt!...

--Comment? vrai?... Oh! mais ... alors....

Les paupières se fermèrent tout à fait, éteignant net toute lueur
indiscrète du regard:

--Alors ... Si vous en êtes là.... Je comprends qu'il vous faut bien
trouver un peu «de quoi».... Mais c'est très simple: allez voir «ma
tante»!... Sur votre collier ... oui, sur le collier que je vous ai
vendu l'autre jour ... le Mont-de-Piété vous avancera, pour le moins,
soixante, soixante-dix francs....

--Soixante francs, sur un collier que je dois vous payer quatre
cents?...

--Eh oui!... Dame! le Mont-de-Piété, vous savez ce que c'est: des pas
grand'chose.... Sur l'or à quatorze carats, ils prêtent peu....

--Ah!

--Mais si vous n'avez pas assez de soixante francs ... vous pourriez
encore le vendre, ce collier....

--Vous, vous ne le rachèteriez pas, monsieur Céladon?...

--Moi? Dieu garde!... Qu'est-ce qu'elle me dirait, madame Céladon!...
D'abord, je n'ai pas d'argent, pensez! pas un louis, quoi! Non,
racheter, je ne peux pas.... Mais je sais quelqu'un qui avait envie de
ce collier avant vous.... Nous ne nous sommes pas entendu sur le prix,
sans quoi.... Donc, peut-être.... Voulez-vous que je le fasse prévenir,
ce quelqu'un?... Il viendrait vous voir comme par hasard.... Ça ne vous
engagerait à rien.... Alors? je vous l'envoie demain matin?... ou même,
si je peux le trouver, ce soir?... Justement, il «reste» au Mourillon,
comme qui dirait porte à porte avec vous....

Les tiroirs du vaudeville s'ouvraient et se fermaient avec une
précision miraculeuse.

Deux heures plus tard, l'affaire était bâclée. Dans le filet savamment
tendu, l'oiselle avait donné tête première: Céladon, escroc, usurier,
procureur et maître chanteur, une fois de plus n'avait pas perdu sa
journée.

       *       *       *       *       *

Et quand Céladon, maître chanteur, escroc, procureur et usurier, se
présenta, très peu de jours après, villa Chichourle, Célia, stupéfaite,
entendit des paroles inattendues.

--Ma petite dame,--avait commencé le visiteur en manière de salut,--ce
coup-ci, j'ai du nanan pour vous.... Faites comme je veux, et demain,
vous aurez des ors et des argents plein la caisse d'épargne!

Et, s'étant assis,--Célia remarqua que c'était la première fois que
Céladon s'asseyait avant d'en être prié,--il entra dans le vif du
sujet, sans précautions ni réticences.

Il s'agissait,--quoi de plus normal?--d'un monsieur qui briguait la
faveur de dormir dans le lit de Célia, deux fois par semaine.

--Un monsieur que je vous garantis, ma jolie dame. Un vrai monsieur,
un homme du monde! Oh! je peux vous dire son nom, je sais que vous
êtes discrète: monsieur Merdassou, le grand marchand de beurre! Il
vous a vue peut-être six fois, à la Pintade, où il va le soir, faire
sa manille, et voilà qu'il est tombé «bête» de vous, pour dire comme
lui.... Bref et d'une, il vous fait une proposition qui ne craint pas
la concurrence: le mardi et le samedi, il viendra, l'après-midi, chez
vous ... il passera deux petites heures ... une sieste, quoi.... Le
reste du temps, vous vous tiendrez bien ... c'est-à-dire, vous ferez
tout à votre idée, mais sans que ça se sache ... vous me comprenez?...
Et, pour cela, il donne par mois douze cents francs d'argent[2], une
robe de chez Machin, la baignoire au théâtre, et l'automobile pour se
promener le jeudi.... J'espère!... Des occasions comme celle-là, il
faut venir chez Céladon pour en dénicher!...

Célia, immobile, la langue pincée entre les dents, écoutait.

--Bien entendu,--continuait l'entremetteur,--je ne vous dis que le
gros.... Mais une situation pareille, on en tire ce qu'on veut, si
on sait se débrouiller.... Savez-vous ce que vous me devez, à moi,
ma chère petite dame?... Hein?... Mille francs, vous dites?... Vous
riez?... Mille francs d'argent prêté, oui.... Mais combien de bijoux
achetés? Vous ne savez même pas.... Bien sûr! une jolie comme vous, ça
ne sait jamais ce que ça doit.... Mais, en bloc, à peu près, je vous
le dis: vous me devez un total qui dépasse trois mille!... Eh! eh! ne
criez pas!... qu'est-ce que ça vous fait, trois mille ou six mille?...
C'est monsieur Merdassou qui paiera.... Je vous expliquerai la manière
en détail....

Toujours immobile, un pli de réflexion aux deux coins de sa bouche,
Célia songeait.

Son premier mouvement,--le bon peut-être?--avait été une révolte. De
quoi se mêlait-il, cette homme-ci?... Mais, au bout d'une minute....

Réellement, le cas valait d'être considéré.... Célia considéra. Le
marchand de beurre, homme du monde, ne liardait pas. Célia se souvint
du Moulin Rouge et des Folies Bergère ... ce n'était pas si vieux....
Et, dans ce temps-là, elle eût, sans barguigner, sauté au cou de tous
les Merdassou du monde....

Merdassou?... Célia, maintenant, se rappelait le personnage....
Soixante-cinq ans ... un ventre pointu, sanglé d'une énorme gourmette
à breloques ... un crâne plus pointu que le ventre ... et du poil
jaunâtre plein le visage couperosé.... Pas joli, certes.... Mais
riche. A la Pintade, beaucoup de femmes lui jetaient au passage des
coups d'œil significatifs.... Beaucoup de femmes: toutes les humbles
débutantes,--celles qu'on voit, parquées comme bétail dans la salle
extérieure, leur pauvre petit sourire toujours tendu vers le client
espéré....

Et Célia, brusquement, sentit une chaleur à ses tempes, en même temps
que ses dents, tout à coup indignées, mordaient sa langue:--Elle?...
Elle, Célia?... Célia, l'amie de Mandarine, l'amie de Lohéac, l'amie
de L'Estissac ... elle aussi décocherait au même sieur Merdassou
de mômes œillades?... tout comme font, à la Pintade, dans la salle
extérieure, les petites filles de trottoir, parquées en troupeau?...
Ah! tout de même!... non!

--Par mois: douze cents francs d'argent, une belle robe, une bonne
loge, l'auto tous les jeudis....

La voix de Céladon semblait entonner un _Te Deum_....

Parbleu oui! Célia le savait aussi bien que Céladon lui-même: les
marchands de beurre, à Toulon, sont plus riches que les officiers de
vaisseau!... Parbleu oui! quiconque veut, sur les tabourets du bar,
jouer les femmes de grand luxe, avec zibelines, aigrettes et point
d'Angleterre, doit inéluctablement tourner le dos aux gueux du Grand
Corps, et s'en aller frapper aux boutiques des Merdassou. Seulement,
voilà!... dans ces boutiques, même dorées jusqu'au bec de cane,
peut-être se soucie-t-on médiocrement du prélude en do naturel, non
plus que des sonnets de José Maria....

--La belle robe, comme bien juste, comprend chapeau, bottines,
lingeries et le reste.... Et ... je vous dis ça à vous ... sans en
avoir l'air, nous empilerons les fourrures et les dentelles avec ce
reste-là....

Le geste sournois qui s'ébauchait se figea net. Célia, délibérément,
coupait court au plaidoyer:

--Monsieur Céladon, je vous remercie beaucoup.... Mais je ne veux
pas!...

--Hein?--fit-il.

Elle répéta, nette:

--Je ne veux pas de monsieur Merdassou. Ni de personne autre,
d'ailleurs. Je vous ai déjà dit: je veux vivre seule encore quelques
semaines.--Voilà!

--Voilà?--répéta Céladon, les sourcils en accents circonflexes.

Il respira profond. Puis, la voix un peu changée:

--Vous n'avez pas réfléchi, ma petite.... Vous voulez vivre seule?...
C'est vrai que vous me l'avez dit autrefois, mais dans un temps que
vous pouviez me le dire ... vous aviez de l'argent, vous n'aviez pas de
dettes ... on fait ce qu'on veut dans ces conditions-là.... Aujourd'hui,
c'est autre chose: vous n'avez plus rien, vous me devez trois mille
et des francs.... Comment me paierez-vous, si vous refusez chaque
Merdassou qui se présente?...

Célia interrompit:

--Je vous paierai, soyez tranquille!...

Mais Céladon agitait sa tête pommadée:

--Vous me paierez ... oui!... Seulement je ne sais pas quand....
C'est vous qui me le dites, d'être tranquille! Mais, trois mille et
des francs, ça ne se gagne pas en faisant la fière! Vivre seule, vous
voulez? Ça va bien pour une qui a des rentes. Vous n'en avez pas, hein?
Alors, monsieur Merdassou est assez bon pour vous!...

Le ton commençait de changer. Célia stupéfaite découvrait un Céladon
nouveau, qu'elle ignorait, auquel elle n'avait jamais cru, en dépit de
Dorée, en dépit de Mandarine.

--Allez, allez!--continuait ce Céladon-là, impérieux maintenant,
brutal presque;--allez!... vous n'avez pas réfléchi. Et j'ai réfléchi
pour vous, moi. Nous voilà à samedi: mardi prochain, ne sortez pas;
faites-vous belle; achetez des gâteaux, une bonne bouteille; et
attendez le Merdassou. Il viendra. Je vais lui dire, de votre part:
oui.

Célia sauta, comme on saute sous l'aiguillon d'une guêpe.

--Vous allez lui dire, de ma part: non!--Non, non, non et non!--Je fais
ce que je veux, peut-être? et je dors avec qui me plaît? Par exemple!
vous avez de l'aplomb, vous, monsieur Céladon!

Mais il se rebiffa, si vite et si ferme qu'elle recula d'un pas,
démontée:

--J'ai de l'aplomb? possible! On peut en avoir, quand on ne craint rien
ni personne! J'ai de l'aplomb, oui! ça m'est plus facile qu'à vous!...
Et vous feriez mieux, vous, d'en avoir un peu moins! c'est moi qui vous
le dis!...

Elle ne put s'empêcher de demander:

--Pourquoi?

Et il répliqua, ricanant:

--Parce que, si vous faisiez trop la maligne, je vous enverrais chez le
procureur de la République, moi! et il vous rabattrait le caquet, ma
gosse!

Célia ouvrit une bouche suffoquée:

--Chez le procureur?

--Parbleu!

Et, cette fois, Céladon démasqua sa batterie:

--Vous vous figurez, probable, qu'on peut vendre au comptant ce qu'on
vient d'acheter à crédit, sans que la justice s'en mêle? Ah bien!
vrai! vous le connaissez dans les coins, le code pénal!... Mais je ne
suis pas méchant, et je vais tout vous dire.... Vous l'avez revendu,
pas, le collier d'or que vous m'aviez acheté la semaine d'avant? Vous
l'avez revendu, contre argent, avant de me l'avoir payé, à moi? Bon!
cette petite opération, ça s'appelle une escroquerie, ma chère!... Et
je n'ai qu'une plainte à déposer, pour vous faire coucher, demain, en
prison.... Parfaitement! voilà où vous en êtes.... Et avouez que je
suis bon prince: en place de prison, je vous apporte le brave monsieur
Merdassou!...

Les yeux écarquillés, la bouche sèche, les mains convulsées, Célia ne
soufflait plus.

Le code? Non, à coup sûr, elle ne le connaissait pas. Mais, tout de
même, elle en avait entendu parler,--assez pour deviner, sans plus de
paroles, que ce misérable disait vrai, qu'il l'avait traîtreusement
poussée dans le piège, qu'elle y était tombée, et qu'il la tenait
maintenant, prise, à sa merci....

Alors Céladon, escroc, usurier, procureur et maître chanteur, éclata
d'un rire ironique. Puis, s'étant levé, il planta son chapeau sur sa
tête, et, sèchement, ordonna:

--Mardi, par conséquent; mardi, vers trois heures, trois heures et
demie, quatre heures; voilà qui est entendu. Ayez un bon goûter, pas
trop de sucre, plutôt de petites machines salées, du foie gras; et
du bourgogne.... Pour le reste, pas de peignoir: il n'aime pas les
peignoirs; une vraie robe, une robe difficile à déficeler, avec lacets,
corset, jupons et tout.... Sans adieu, ma jolie petite dame....

       *       *       *       *       *

Mais, comme Céladon descendait le perron, une main poussa la grille
entr'ouverte,--la main d'un homme qui, apercevant Céladon, s'arrêta
net, comme s'était arrêtée, trois semaines plus tôt, la marquise Dorée.

Et Céladon, comme il avait fait pour la marquise Dorée, s'effaça
respectueusement, chapeau bas, échine courbe, pour faire place au
visiteur, qui était Rabœuf, le médecin.

Rabœuf, lui, ne salua pas. Ses yeux, qu'il avait petits, et du gris le
plus commun, mais perçants et vifs, toisèrent, deux secondes durant,
le maître patelin, puis, sans cligner, se détournèrent. Céladon,
dûment méprisé, ne regimba point, et s'en alla à pas furtifs, comme un
cambrioleur qui vient d'opérer fructueusement, et qui ne se soucie pas
d'attirer sur ses exploits aucune attention soupçonneuse....

       *       *       *       *       *

Maintenant, sur le seuil du salon, Rabœuf, immobile et muet, regardait
Célia.

Célia, assise, un coude sur la table et le visage dans le creux du
bras, pleurait. Des sanglots silencieux secouaient ses épaules. A ses
pieds un petit mouchoir gisait, si mouillé de larmes qu'il avait en
tombant marqué le carrelage rouge d'une trace humide, brune....

Rabœuf, debout dans le chambranle de la porte, regardait et n'avançait
point....

       *       *       *       *       *

--Alors?--questionna Rabœuf, les yeux détournés.

--Alors,--acheva Célia, le front vers la terre,--alors, il faudra bien
que je lui dise oui, à cet homme ... puisqu'il faut dire oui, ou aller
en prison....

Ils étaient en face l'un de l'autre, la table entre eux. Et ils
évitaient de se regarder, comme s'ils avaient l'un et l'autre craint de
se découvrir leurs pensées secrètes.

De nouveau ils se taisaient. Elle avait tout dit. Il n'ignorait plus
rien. Il semblait réfléchir. Elle n'osait pas relever la tête vers lui,
quoiqu'elle guettât ses paroles anxieusement ... anxieusement, mais
sournoisement aussi: car, tout de même, elle se doutait bien un peu....
Et, déjà, elle pleurait moins fort....

Rabœuf, cependant, appuyait soudain ses deux poings sur la table, du
geste d'un homme qui prend un parti:

--Bah!--dit-il.--En prison?... Vous?... Quelle plaisanterie!...
Comment? c'est pour ça, cette désolation?... Petite folle! voulez-vous
me sécher ces yeux-là, et vite!... En prison! mais vous ne comprenez
donc pas qu'il serait arrêté le même jour que vous, comme complice,
votre Céladon? D'ailleurs, de toutes manières, soyez tranquille, je
prends l'affaire à mon compte, et je vous garantis que le monsieur
filera doux.... Je le connais. Nous sommes une paire de très vieux
amis, lui et moi.... Nous avons failli jadis aller ensemble en
correctionnelle,--moi comme témoin.--Et dès que j'aurai eu le plaisir
de causer cinq minutes avec lui ... de lui rappeler tous ces bons
souvenirs ... je vous certifie que vous n'en entendrez plus parler de
longtemps.... A présent....

Il s'interrompit, et passa lentement sa main sur son front.

--A présent?--répéta Célia.

Il hésita. Puis:

--Oui,--dit-il:--à présent, vous n'en restez pas moins face à face
avec le sieur Merdassou. Et, par le fait même que vous êtes libre de
lui répondre: non, vous êtes également libre de lui répondre, en toute
indépendance: oui.

Elle ne comprit pas. Elle demanda:

--Pourquoi?

Il répliqua clairement:

--Parce que c'est votre droit le plus strict d'aimer qui bon vous
semble. Or, le sieur Merdassou peut vous sembler bon à aimer. Bien des
femmes le trouveraient aimable: douze cents francs, c'est beaucoup;
soixante-cinq ans, c'est peu....

Il s'interrompit encore: elle secouait la tête de droite à gauche et de
gauche à droite, très énergiquement.

--Non?--dit-il.--C'est trop d'un côté, et pas assez de l'autre, à
votre goût.... Vous avez peut-être raison!... Mais j'y pense.... Vous
lui devez toujours trois mille francs, à Céladon?... Eh bien! comment
comptez-vous faire?... Car, naturellement, vos billets et vos factures
continuent de courir.... Je puis adoucir Céladon et le rendre plus
souple qu'un gant de Suède; mais je ne puis pas brûler son grand-livre.
Je ne le voudrais pas d'ailleurs.... Même avec les voleurs il convient
d'être probe.... Donc, il vous faudra payer les trois mille francs....

Elle se souvint d'une phrase de Mandarine:

--Tant pis!--dit-elle.--Je paierai n'importe comment, mais je ne ferai
pas affaire avec un monsieur Merdassou, pour si peu de chose que payer
des dettes!

Il approuva d'un signe de tête. Et ils se regardèrent un moment. Une
pensée flotta entre eux. Il l'écarta, parlant tout à coup d'autre chose:

--Vous paierez n'importe comment, cela va de soi.... Et vous paierez
quand vous voudrez: Céladon ne sera pas méchant, je vous le répète....
J'irai le voir demain matin ... et ... n'ayez pas peur!... tout ira
bien de ce côté-là....

Elle continuait de le regarder très fixement, et elle n'écoutait guère.
Il détourna les yeux, et bavarda:

--Ce Céladon, je l'ai rencontré à Lyon, il y a quelque vingt-cinq
ans.... Vingt-cinq ans, oui.... Céladon est plus vieux qu'il n'en
a l'air.... Il s'appelait alors d'un autre nom ... Et il prêtait
déjà sur gages.... J'étais un pauvre diable d'étudiant, sans sou ni
maille.... Et j'avais pour camarade une gentille gosse assez bien
nippée que je promenais les jours où son amant ne voulait pas d'elle.
Un beau matin, la gosse eut besoin de cent louis, en cachette dudit
amant. Elle avait des bijoux très coquets,--émeraudes et perles:--les
factures additionnées faisaient bien un total de vingt mille francs.
Céladon se précipita. Cent louis? il en offrait cent cinquante! La
gosse, ravie, signa tout ce qu'il voulut. Ce n'était d'ailleurs pas
grand'chose: un tout petit billet à trois mois, portant cinq pour
cent d'intérêt, et stipulant pour unique condition qu'en cas de
non-remboursement à l'échéance, le gage appartenait, comme juste,
au prêteur.... Le gage, c'était les bijoux, naturellement ... tous
les bijoux, perles, émeraudes.... Qu'importait, n'est-ce pas?...
puisque ce brave cœur de Céladon, compatissant aux étourderies de
la jeunesse, jurait à la gosse, sur la bannière et sur la croix,
que l'échéance ne viendrait jamais, que le billet serait renouvelé
indéfiniment, «jusqu'à la gauche!» Moi-même, je ne me méfiais pas de
grand'chose. Et la gosse, de rien du tout.... Or, l'échéance arriva.
Et, toute candide, ma petite camarade s'en fut toquer à la porte du
Céladon,--pour le renouvellement promis!--Et le Céladon, bien entendu,
lui éclata de rire au nez: les bijoux étaient de bonne prise. La
gosse pleura, cria, supplia, menaça, le tout pour des prunes: elle
n'obtint même pas du bandit qu'il lui confiât les bijoux,--contre
reçu,--pour une heure: le temps d'essayer de les vendre, à moindre
perte, au premier bijoutier venu, et d'acquitter ainsi le billet. Non,
parbleu! Céladon voulait garder pour lui seul l'aubaine. Mille louis
d'émeraudes et de perles, ça ne se lâche pas! Et l'échéance passa,
et la gosse fut dépouillée,--légalement: car telle est la bonne loi
qu'ont forgée les hommes, dure au naïf, douce au gredin.... Seulement,
et par exception rarissime, le gredin, cette fois-là, n'emporta pas
en paradis le fruit de sa gredinerie. J'avais en effet, à la Faculté,
parmi mes condisciples, un étudiant dont le père n'était rien de moins
que le préfet du Rhône. Et cet étudiant ne manquait ni de courage, ni
d'honneur. Je lui contais la vilaine histoire. Il la rapporta à son
père. Et le sieur Céladon, dont les mains n'étaient naturellement pas
bien nettes, fut prié d'aller exercer hors de Lyon son ingéniosité.
Voilà pourquoi j'ai lieu de croire qu'aujourd'hui, et malgré les
vingt-cinq ans passés, Céladon n'aura pas oublié mon ancienne
intervention dans ses affaires, et préférera que cette intervention ne
se renouvelle pas....

Les yeux de Célia, toujours immobiles, continuaient de regarder Rabœuf.
Et Rabœuf, ayant relevé la tête et rencontré ce regard, se tut tout à
coup.

Ce ne fut qu'après un instant qu'il reprit, à voix presque basse:

--Trois mille francs ... assurément, vous paierez trois mille
francs.... Trois mille francs, ce n'est guère.... Le premier officier
rentrant de Chine ... rentrant de Chine, comme moi....

Il s'était levé, sans savoir au juste si c'était pour prendre congé, ou
pour autre chose.... Elle se leva aussi. Et toujours elle le regardait,
d'un regard intense....

Alors, brusquement, il avança vers elle. Et elle ne recula pas. Il
ouvrit les bras. Et elle se laissa saisir.

Et il l'étreignit tandis qu'elle souriait, sans se défendre, et lui
abandonnait sa bouche, et lui rendait le baiser....


[1] Réduction toulonnaise de la rue de la Paix.

[2] Douze cent francs à Toulon valent trois mille francs à Paris.



CHAPITRE XVI


COUP DE CANIF AVANT CONTRAT


Le traité d'alliance avait été signé très simplement.

Rabœuf avait dit:

--Mon congé expire dans trois semaines,--le 30 mars.--Après,
j'attendrai vraisemblablement un mois, «sur la liste», avant qu'ils
se décident à me rembarquer n'importe où. Cela fait donc en tout sept
semaines de liberté. Voulez-vous me tenir compagnie, ces sept semaines
durant? Nous ne changerons rien à votre vie. Vous verrez vos mêmes
camarades. Nous les recevrons à nous deux chaque jeudi. Et vous me
permettrez seulement de rester, à l'heure où les autres s'en vont....

Pas un mot de plus n'avait été prononcé.

Et ç'avait été le lendemain soir, en trouvant sur sa table à coiffer
la liasse complète des billets signés à Céladon, que Célia avait, avec
certitude, su la manière dont Rabœuf lui payait son hospitalité.

       *       *       *       *       *

Or donc, le jeudi suivant, qui fut le 11 mars, les familiers de la
villa Chichourle y furent accueillis, très officiellement, par un
couple que chacun s'empressa de féliciter. Après quoi tout se passa
comme tout s'était toujours passé aux jeudis précédents. Et ce fut
sous la prière de Rabœuf que Célia, ce jeudi-ci, rejoua pour L'Estissac
le prélude et la fugue en do naturel....

Mais le jeudi d'après, qui fut le jeudi 18 mars, une péripétie
intervint.

Comme dix heures venaient de sonner, Lohéac de Villaine arriva le
premier, ponctuel comme l'horloge. Et, sur le point de saluer les
hôtes, il s'étonna: Rabœuf seul s'avançait au-devant de lui;--Célia
n'était pas là....

Lohéac s'étonna, mais, en homme de tact, il ne souffla mot de
l'absente. Rabœuf, cordial, se mettait en frais. Mais lui non plus ne
parlait pas de Célia. Et Lohéac attendit avec patience, comptant bien
qu'un hasard de la conversation lui donnerait le mot de l'énigme.

Bientôt L'Estissac arriva à son tour,--le second,--Puis ce fut le
bizarre trio dont Célia s'était enorgueillie si fort, le mois d'avant:
les trois officiers coloniaux que nulle maîtresse de maison n'avait
encore pu triomphalement exhiber à son jour: le Malgache, le Soudanais
et le Chinois. Tous connaissaient Rabœuf de longue date; et le Chinois
prétendait lui devoir la vie: car ils avaient ensemble fait partie de
cette fameuse mission Bayard dont ils étaient revenus quasi seuls,
après que la grande peste du Sze-Tchouen eût fauché quatorze de leurs
dix-sept compagnons. Aussi, lorsque le médecin, désireux de plaire à
celle qui n'était pas encore sa maîtresse, avait été solliciter la
collaboration des Trois aux jeudis chichourlesques, ç'avait été le
Chinois qui, le premier, s'était rendu:

--Pour toi, médicastre!... je ferais des choses salement plus
embêtantes!...

Et ils avaient promis de venir un jeudi sur deux.

Ce jeudi-ci était leur jeudi. Ils furent exacts, et Rabœuf s'empressa
au-devant d'eux, comme il s'était empressé au-devant de Lohéac et de
L'Estissac. Mais de Célia il n'était toujours pas question. Lohéac
commençait de flairer un mystère,--mieux et pis qu'un simple retard ou
qu'une absence accidentelle: car, dans l'un ou dans l'autre cas, Rabœuf
eût bien certainement excusé sa maîtresse, au lieu de garder ce silence
peu à peu significatif....

La causerie n'en trottait pas moins d'une bonne allure, comme elle
trotte toujours entre gens préoccupés, et soucieux de ne pas le
paraître. On avait d'abord épuisé les sujets rituels: la pluie, trop
tardive pour la saison; le froid qui ne semblait pas s'apercevoir
de l'approche du printemps. Quelqu'un vanta alors le charme
paisible de Toulon durant les absences de l'escadre, et se plaignit
qu'actuellement, depuis le retour des quatre divisions, toutes revenues
du Golfe après le carnaval, la ville, encombrée d'officiers et de
matelots, fût, à force de tumulte, insupportable. Alors Rabœuf se
tut. Et le silence faillit régner. Mais, fort à point, l'un des Trois
entreprit de conter une histoire,--une histoire des pays lointains où
les Trois avaient laissé leurs cœurs et leurs âmes.--Et tout le monde
écouta. C'était le Chinois qui parlait. Pour un quart d'heure on allait
s'évader de Toulon, s'évader de la France et de l'Europe, et, par delà
les océans franchis, apercevoir le Fleuve prodigieux sur les rives
duquel deux cent millions d'hommes ont bâti leurs demeures, deux cent
millions d'hommes dont pas un ne pense comme nous pensons....

Tout le monde écoutait, quand, une fois de plus, la sonnette de la
grille tinta. Lohéac crut voir entrer Célia. Mais c'étaient Mandarine
et Dorée, dont l'arrivée interrompit le récit du Chinois.

Dorée, tout de go, complimenta Rabœuf:

--Mon cher docteur, je viens d'admirer, dans le vestibule, deux
bicyclettes toutes neuves, et d'un nickel! Je parie que c'est encore un
cadeau que vous avez offert à votre femme? il n'y a pas à dire, vous
êtes un type vraiment chic!...

Rabœuf protestait d'une main négligente. La marquise insista:

--Si, si! on n'en fait plus, des amants comme vous!... Elle me l'avait
confié dans le creux de l'oreille et sous le sceau du secret, l'envie
qu'elle avait de faire de la bécane, la gosse.... Et je ne sais fichtre
pas comment vous avez pu deviner cette envie-là.... A propos, où
est-elle donc, l'heureuse princesse?... Elle ne prend pas le frais sur
la terrasse par la pluie qui tombe?.... Mandarine et moi, nous avons eu
peur de nous noyer, rien que pour galoper du tram ici....

Rabœuf hésita, le temps pour Mandarine d'atteindre le cercueil à
fumerie, derrière le paravent déjà disposé. Puis:

--Célia n'est pas ici, ce soir.... Excusez là, et excusez-moi: je suis
seul pour vous recevoir tous....

--Pas ici?... où est-elle donc?...

Bouche bée, la marquise parcourait du regard les quatre coins de la
pièce, cependant que Mandarine, abandonnant tout à coup cercueil et
natte, revenait d'un pas vif au milieu du salon.

Rabœuf alors se décida à expliquer, d'une voix très calme:

--Célia est partie hier, avant dîner, sans d'ailleurs m'avertir....
Mais je n'ai aucune inquiétude ... plusieurs voisins ayant jugé bon de
m'apprendre, à plusieurs reprises, qu'elle n'était pas partie seule....

Dorée se frappa le front:

--Peyras?

Rabœuf inclina la tête:

--Peyras!

Puis, calme de plus en plus:

--Cela n'a d'ailleurs aucune importance.... Un peu de porto, en
attendant le thé?...

Il emplissait les verres rangés sur le guéridon. Lohéac prit les deux
premiers pleins, pour les offrir aux deux femmes. Après quoi, se
retournant vers Rabœuf:

--Aucune importance ... comment l'entendez-vous?--demanda-t-il, cédant
à sa curiosité.

Rabœuf répondit sur-le-champ:

--Aucune importance, parce que de deux choses l'une: ou Peyras gardera
la jeune personne ... et dans ce cas, tout va bien, puisque, au fond
d'elle-même, c'est la solution qu'elle a toujours souhaitée;--ou ils se
sépareront, et elle reviendra ... et, dans ce cas, tout va bien aussi
... mieux, peut-être....

L'Estissac vint à Rabœuf et lui mit la main sur l'épaule:

--Mais vous, mon vieux?

--Moi?--fit le médecin, toujours du même ton impassible:--moi? ça a
moins d'importance encore!... Chinois, mon ami! vous aviez commencé une
belle histoire?...

Le Chinois, docilement, s'inclinait, quand il y eut un nouvel incident:
Mandarine, toujours au milieu du salon, n'avait pas regagné sa natte;
Lohéac, qui la considérait, étonné, la vit ouvrir une bonbonnière
minuscule qui pendait à son sautoir, et y puiser une grosse pilule
brune, qu'elle entreprit d'écraser dans une cuiller à thé.

--Que faites-vous donc?--demanda-t-il.

--J'avale une boulette de drogue, parce que ce soir je n'ai pas le
temps de fumer....

Sur la poudre noire contenue dans la cuiller elle versait le fond de
son verre de porto. Et elle avala comme elle avait dit.

--Comment?--questionnait Lohéac,--vous n'avez pas le temps ce soir?...

Elle faisait une laide grimace, à cause de l'amertume de l'opium. Elle
répondit, la bouche encore tordue:

--Non, parce qu'il faut que je parte tout de suite....

--Pour quoi faire?

--Pour aller la chercher.

--Qui? Célia?

--Célia.

Rabœuf alors intervint:

--Mandarine, ma chère! je vous en prie!... C'est moi que l'affaire
regarde ... moi seul.... Laissez donc les choses comme elles sont....
Couchez-vous sur votre natte.... Et n'avalez pas ces boulettes,
excellentes pour vous ficher une crampe d'estomac dont vous vous
souviendrez....

Mais, sourde comme une urne, Mandarine épinglait déjà son chapeau.

Rabœuf répéta deux fois:

--Je vous en prie!...

Puis, appelant Dorée à la rescousse:

--Voyons,--dit-il,--aidez-moi donc à la retenir!... C'est absolument
fou....

--Non!--dit enfin Mandarine:--ce n'est pas fou....

Elle était maintenant prête à partir. Elle consulta la montre qui
pendait aussi à son sautoir, à côté de la bonbonnière à opium.

--Onze heures moins cinq.... Je vais attraper au vol l'avant-dernier
tram. Et, à onze heures et demie, j'entrerai à la Pintade. Là, le
chasseur, à coup sûr, saura où est Célia.... Et j'aurai le temps, avant
qu'elle ne rentre....

--Le temps de quoi?

--Le temps de lui parler!...

Rabœuf haussait les épaules:

--Si vous croyez qu'elle vous écoutera!...

Mais Mandarine, brusque, se retourna vers lui:

--Oh! oui!--dit-elle.--Elle m'écoutera, soyez tranquille!

Dorée questionna:

--Qu'est-ce que vous lui direz?

Dans la nuit silencieuse, une corne de tramway résonna au loin.
Mandarine rassembla ses jupes dans sa main gauche. Et, près de sortir:

--Je lui dirai.... Je lui dirai: «Ma petite, je vous ai conseillé,
autrefois, de ne pas conclure d'affaire pour si peu de chose que payer
des dettes.... Mais, aujourd'hui que l'affaire est conclue et les
dettes payées....»

Elle s'interrompit, soudain confuse, et regarda Rabœuf, qui ne
bronchait pas:

--Je vous demande pardon de parler aussi brutalement devant vous....
Ce n'est pas très ... très délicat ... de ma part.... Il n'y en a pas
deux comme moi, pour mettre les pieds dans tous les plats.... Mais,
ma foi, tant pis! vous êtes un homme intelligent, vous.... Et c'est
bien ceci que je vais lui dire, à Célia, ceci, mot pour mot: que nous,
demi-mondaines, sommes tenues d'être, en amour, beaucoup plus loyales
et plus honnêtes que n'importe quelles autres femmes!... d'abord,
par propreté pure et simple: un amant, ce n'est pas un mari; ça n'a
pour soi ni les gendarmes, ni les juges; ça ne peut pas se venger
légalement, par le divorce, voire la prison ou l'amende; ça ne peut
pas se défendre; ça se fie à notre bonne foi; ça prête bravement à
rire aux imbéciles!... Il faut donc, d'abord, être un peu lâche, pour
trahir quelqu'un d'aussi désarmé!... Mais cette lâcheté-là ne serait
rien encore: il y a autre chose de bien plus grave! il y a que, pour
nous, demi-mondaines, l'amour est un métier,--une profession!...
n'est-ce pas, L'Estissac?... une profession plus estimable que pas mal
d'autres!--Et, en conséquence, c'est pour nous un devoir professionnel
de faire l'amour honnêtement et loyalement, sans tricheries!--Tu paies
mes robes avec de vrais billets bleus et de vrais louis d'or? je te
rembourse avec de vrais baisers et de vraies caresses!... Donnant,
donnant, et balances égales!--Une demi-mondaine qui accepte l'argent
d'un homme pour être à cet homme, pour n'être qu'à lui, et qui deux
jours après prend la clé des champs en compagnie du premier béguin
rencontré ... non, non, non et non! je ne veux pas que Célia soit cette
demi-mondaine-là!...

Au dehors, claironnante parmi le bruissement flou de la pluie, la corne
du tramway résonna de nouveau, proche cette fois. Et Mandarine s'en
fut,--si vite que personne n'eut le temps de crier: Au revoir....

       *       *       *       *       *

--Il va de soi,--déclara Rabœuf très paisible,--que jamais Célia ne
m'a promis fidélité. Je n'aurais d'ailleurs jamais accepté qu'elle
me promît rien de pareil. Je ne suis pas tout à fait assez sot pour
admettre qu'une belle fille de vingt-quatre ans réalisera d'aucune
façon l'essentiel de ses rêves auprès d'un grison de mon espèce; et je
ne suis pas tout à fait assez préhistorique pour condamner la susdite
belle fille à réfréner en permanence les plus légitimes caprices de
son cœur, de sa tête ou de sa peau. En vertu de quoi la très honorable
indignation de notre chevalière errante, redresseuse de torts, tombe,
en l'occurence, à faux: Célia, en nous faussant compagnie, ce soir,
n'a pas plus manqué au devoir professionnel qu'à la pure et simple
bonne foi. Et je lui reproche en tout et pour tout, quant à moi, d'être
partie la veille d'un jeudi, et d'avoir oublié ses hôtes,--vous,
madame, et vous, messieurs.--Mais vous êtes des hôtes indulgents. N'en
parlons donc plus.--Favouille, mon enfant!... le thé!...

Et Favouille,--enfin irréprochable: propre de la tête aux pieds, les
joues poudrerizées, les ongles vernis, la bouche faite!--apporta le
plateau fleuri,--fleuri comme Célia le fleurissait....

Ayant bu et repoussant sa tasse, Lohéac de Villaine, tout à coup, rit:

--Je pense--expliqua-t-il--à la chevalière errante, qui galope, emmi la
nuit walkyrienne, sur son hippogriffe étincelant: le tramway....

L'Estissac pencha la tête de côté:

--Oui,--dit-il.--Mais, mon cher, peut-être ne l'auriez-vous pas cru,
avant l'expérience de ce soir, qu'il existait encore, tout de bon, et
en plein XXe siècle, de petites walkyries, bravement prêtes
à toujours rompre une lance,--fût-ce, comme le sublime vieil hidalgo,
contre une aile de moulin,--pour la défense et l'illustration de ces
antédiluviennes rengaines: l'honneur, la bonne foi, la probité, la
loyauté....

--Oh!--fit Lohéac, sérieux,--mon cher!... depuis que vous m'avez fait
l'honneur de m'appeler au lit de mort de votre amie Jannik, j'ai appris
à n'être pas incrédule....

Et, muet, il s'absorba dans sa songerie.

       *       *       *       *       *

Les lampes à flamme rose emplissaient le salon d'une lumière plaisante.
Et les tentures, et les tapis, et les rideaux, et chaque meuble, et
chaque bibelot, et chaque étoffe, encore imprégnés des parfums de
Célia, exhalaient cette odeur confuse et charmante que toujours on
respire dans l'appartement d'une femme. On y était bien, dans ce
salon,--d'autant mieux qu'au dehors la pluie nocturne continuait
de s'abattre par cataractes sur les toits de tuiles, avec d'aigres
crépitements.

--Rabœuf, médicastre!--fit observer le Chinois, tout à coup:--elle a
choisi le jour vraiment propice, ta congaï, pour s'en aller courir la
prétentaine!

--Ma foi oui!--fit le médecin, placide.--Pauvre gosse! les bronchites
rôdent en liberté cette nuit....

Lohéac, à qui la marquise Dorée versait une seconde tasse de thé,
mâchonna les six premiers mots d'un antique proverbe: _On ne parle
pas de corde...._ Mais sans doute était-il seul à le connaître; car
personne, hors lui-même, ne semblait se souvenir qu'on fût dans la
maison d'un pendu. Après le Chinois, le Soudanais renchérissait, et
demandait même les détails les plus directs:

--Qui est-ce donc, ce Peyras dont vous avez parlé?

Rabœuf ne se départit pas de sa sérénité:

--Peyras?--dit-il.--C'est un aspirant, embarqué sur l'_Auerstedt_....
Un garçon des plus gentils, très séduisant, très spirituel, excellent
camarade, et pas mauvais officier. Je le connais un peu: la gosse m'en
avait tant parlé que, par précaution, je me suis renseigné.... Les
renseignements ont été parfaits.

Et il conclut, absolument, indiscutablement sincère:

--Tant mieux pour la petite! J'aurais été navré de lui voir un béguin
pour quelqu'un de moins bien....

Mais la marquise Dorée, qui écoutait bouche bée, protesta bruyamment:

--Peyras, quelqu'un de bien? Allons donc! docteur!... vous ne savez
pas de qui vous parlez! Peyras! mais ce n'est pas sérieux pour deux
sous, ni gentil, ni rien! et ça possède, en tout et pour tout, les deux
cent dix francs de la solde, plus des dettes! de quoi rendre une femme
joliment heureuse, comme vous pouvez supposer!

--Bah!--fit Rabœuf, indulgent.

Il se retournait vers le Soudanais:

--Les midships n'ont jamais roulé sur l'or. Celui-là, pas plus que les
autres. Et c'est tant mieux pour nous, vieilles barbes, qui recueillons
ainsi les factures laissées pour compte....

Il riait, sans amertume, presque gaîment.

--Deux cent dix francs?--apprécia le Soudanais.--Je touchais moins que
cela, à Bakel, en 1884. Et j'avais néanmoins une femme ... une Bambara
très dodue, qui pilait un coucouss estimable.... Nous vivions tout de
même, autant qu'il m'en souvient, dans l'opulence!...

Sa maigre face basanée, au nez en bec d'aigle, avait tressailli
légèrement au nom sonore de la ville africaine. Et ses yeux songeurs et
perçants avaient brillé.

Rabœuf, gravement, hocha la tête:

--Soudanais, mon ami, vous n'imaginez pas de combien le couscouss
a renchéri durant ce dernier quart de siècle! sans compter que nos
Toulonnaises, même dès 1884, le pilaient beaucoup moins économiquement
que vos Bambaras!...

Il riait toujours. La marquise Dorée, toutefois ne désarmait pas:

--Vous prenez les choses du bon côté, vous, docteur! Moi, non!... Cette
Célia, avec ses béguins idiots ... elle me fiche en colère!... Oh!
je ne vais pas si loin que Mandarine: tromper un amant, je ne trouve
pas que ça ait tant, tant, tant d'importance.... Mais il y a amant et
amant.... Et vous tromper, vous, pour un gringalet comme ce midship!
non! ça, ça n'est pas permis! ça, ça n'a pas de bon sens! Et je le dis
comme je le pense: elle mériterait d'écoper sec, la sale petite grue!
Oui: si j'étais vous ... ah! là! là!... je la recevrais!...

Elle s'indignait bon jeu, bon argent; et ses mains, continuant de
remplir au fur et à mesure les tasses vides, gesticulaient avec une
périlleuse énergie. L'Estissac s'approchait d'elle: elle le servit
presque belliqueusement, lui jetant sa serviette à thé comme on jette
un gant de défi.

L'Estissac n'en remercia pas moins. Mais ensuite.

--Oh!--dit-il,--pardon! ma chère! pardon!... Votre ardeur vous égare!
Célia n'a «trompé» personne! «Tromper», c'est mentir. Or, Célia n'a pas
menti. Ce qu'elle a fait, elle l'a fait au grand jour, ouvertement,
sans se cacher. En sorte que notre ami Rabœuf, n'étant ni berné, ni
bafoué, ni ridicule, peut fort bien, comme vous dites, prendre les
choses du bon côté. Il nous l'a clairement exposé tout à l'heure: Célia
ne lui avait rien promis; Célia par conséquent ne lui devait rien....

--Par exemple!... Vous n'allez pas soutenir qu'en plaquant son amant,
huit jours après le service qu'il lui avait rendu....

--Je ne soutiens certes pas que ce soit très ... très élégant de sa
part. Mais....

--Mais c'était son droit,--affirma Rabœuf.--Et même, pour en finir,
et vider la question, c'était peut-être son devoir.--Son devoir.
Parfaitement!--Célia, nous le savons tous ici, et je ne vois pas
pourquoi nous ferions semblant de l'ignorer, Célia, depuis bientôt
quatre mois qu'elle connaît le jeune Peyras, n'a jamais cessé d'en
être folle. Elle accepta néanmoins l'autre semaine de devenir ma
maîtresse. Mais elle ne supposait alors pas que le jeune Peyras fût
sur le point de revenir rôder autour de ses jupes. Il est revenu.
Fallait-il, l'aimant, qu'elle le repoussât, pour ce seul motif que moi,
Rabœuf, qu'elle n'aime pas, j'avais huit jours durant, bénéficié du lit
momentanément vide? Et fallait-il qu'elle continuât de dormir chaque
nuit avec moi, son cœur et sa chair étant pleins du désir d'un autre
homme? J'estime que non.--Elle est partie, plutôt que de jouer une
comédie déshonorante pour moi autant que pour elle: j'estime qu'elle a
bien fait. Un point, c'est tout.

--Mais votre argent? elle vous le doit!

--Mon argent? Quel argent? celui dont j'ai payé ses dettes? Voyons, ma
chère! onze jours et douze nuits durant, j'ai été, dans cette villa,
l'hôte. Croyez-vous qu'à mon âge on puisse nulle part être hébergé
gratis?

Il haussait les épaules, très ironique. Dorée, les yeux ronds, hésita
un temps, puis se prit à compter sur ses doigts. Et Lohéac de Villaine,
soucieux d'abréger le débat, s'avisa d'une conclusion qu'il espérait
finale:

--A quoi bon calculer, marquise? Quel que prix qu'on y mette, on
n'achète jamais une femme. Et c'est toujours elle qui fait marché de
dupe, si elle se figure s'être réellement vendue à son amant....

Mais L'Estissac, très vivement, interrompit:

--Oui, parbleu!--exclama-t-il avec une force singulière:--voilà ce
qu'il faut dire et redire, voilà ce que trop peu de gens savent, en
France et ailleurs, voilà ce dont nos pauvres petites amies elles-mêmes
sont insuffisamment persuadées! Il faut le crier sur les toits: que
jamais une femme ne peut, bon gré malgré, cesser de s'appartenir à
elle-même; que jamais elle ne peut, contre or ni contre argent, céder
à autrui cette propriété de soi, inaliénable; et que jamais un amant,
sous prétexte qu'il a payé, et que jamais un mari, sous prétexte qu'il
a épousé, n'acquièrent aucun droit définitif sur le cœur ou sur le
corps qu'on a bien voulu leur prêter,--leur prêter! car il ne s'agit
que d'un prêt, d'un prêt temporaire et révocable au premier désir du
prêteur. Et tout contrat tendant à modifier la nature primitive et
instinctive de ce prêt ne peut être que l'œuvre d'un fou ou l'œuvre
d'un tyran.--Comment! voici une bouche qui a cessé de désirer ma
bouche; et l'on exigerait qu'elle la baisât encore, malgré le dégoût,
malgré les nausées, malgré les hoquets? Mais, rien que d'y songer, mon
cœur se soulève! Ah! quarante siècles d'esclavage nous ont marqués! la
trace dégradante est indélébile!... C'est peut-être le moins niais de
nos écrivains modernes qui a tout naïvement écrit la phrase que voici,
digne du premier au dernier mot d'avoir été écrite par un romancier
assyrien, au temps du roi Nabuchodonosor: _La femme d'un homme est sa
chose, son bien, comme son porte-monnaie ou sa bague; et je ne vois
pas qu'il y ait moins de malhonnêteté à lui dérober l'un que l'autre_.
Ainsi pense, au XXe siècle, un Français qui, de bonne fois,
s'imagine civilisé!... Allons! Soudanais!... allons! Malgache!... vous,
qui avez adopté comme patrie des terres réputées sauvages, dites-nous
comment pensent les Hovas, les Sakalaves, les Ouoloffs, les Bambaras,
les Toucouleurs, comment pensent les barbares jaunes, noirs, bruns,
verts ou bleus,--moins barbares que nous?... Dites?...

Il se tut brusquement, les bras jetés sur la poitrine.

Alors le Malgache, qui de toute la soirée n'avait ouvert la bouche que
pour les indispensables politesses, lentement parla:

--Ce qu'on pense des femmes, là-bas, chez nous? On pense,
naturellement, qu'elles sont comme les hommes: esclaves ou libres....
Et, comme les hommes, elles appartiennent au maître si elles sont
esclaves.... Mais si elles sont libres, si le maître a eu la sottise de
les affranchir, elles s'appartiennent à elles-mêmes....

--Même mariées?--fit Lohéac.

--Elles le sont toutes, mariées! Tenez, moi, à Diégo, j'avais une femme
très, très, très jolie ... une mulâtresse ... une femme libre ... j'ai
oublié son nom par exemple.... Elle me trompait avec le marchand
chinois ... pour de l'argent ... et aussi avec mon boy indigène ...
pour de l'amour.... C'était tout simple ... puisqu'elle était une femme
libre.... D'ailleurs toutes nos femmes nous trompent avec des amants de
leur race.... Il faudrait être une brute pour ne pas le comprendre....
Quand il y a exagération, eh bien! on renvoie la jeune personne qui va
se faire héberger ailleurs.... Et voilà tout!

Le Soudanais parla à son tour:

--En 98,--raconta-t-il,--je suis entré par la brèche dans la ville de
Babemba, Sikasso. Et, comme obligatoire, j'y ai tué, pillé, brûlé ...
parce que chez nous, dans le Centre Africain, il faut faire la guerre à
fond, si l'on tient à la faire rarement.... Oui. Et l'économie de sang
est, en fin de compte, appréciable.... Passons. Donc, Sikasso était
pris, Babemba était mort, et l'on massacrait. J'allais, moi, çà et là,
mon sabre rouge au poing, et un tirailleur sénégalais sur mes talons.
Au hasard de la promenade, j'enfonçai une porte de case. Derrière, deux
femmes, aux trois quarts mortes de peur, s'abattirent à mes pieds. Mon
Sénégalais viola incontinent la moins jolie,--attention respectueuse
à mon égard: le bougre me destinait le meilleur morceau.--Mais je
viole rarement. Ce n'est plus de mon âge. J'emportai donc ma proie
sans y avoir mordu, ce dont la susdite proie se montra stupéfaite
et consternée: elle n'y comprenait d'abord rien, et s'en effrayait
d'autant; puis l'avantage n'est pas à dédaigner d'être prise par un
chef plutôt que par un guerrier vulgaire. Et, croyant l'aubaine ratée,
elle en sanglotait de regret, la pauvrette! Le soir toutefois, je
fis en sorte de la rassurer, et je la rassurai même à trois bonnes
reprises, car elle ne manquait pas d'un charme assez appétissant....
Et, dès le lendemain, ma captive, très apprivoisée, pilait fort
joyeusement le couscouss conjugal.... Ainsi vont les destinées, au
cours des batailles africaines! Et voici que j'arrive à la morale de
l'aventure. Aux termes du droit africain, ma captive était à moi, et
vous avez vu qu'elle s'accommodait à merveille de son esclavage. Mais
nos préjugés d'Europe sont en nous comme une lèpre, qui jamais ne se
peut guérir, et toujours ronge déplorablement notre raison d'hommes
mal affranchis. C'est pourquoi, de retour à Tombouctou, je crus devoir
rendre la liberté à mon esclave et l'offrir comme épouse au premier
de mes hommes en humeur d'être mari. L'imam de la mosquée prononça
le mariage. Mais, trois semaines plus tard, l'imam de la mosquée
prononçait le divorce. L'épouse libre avait trop copieusement usé de
sa liberté. Je fus assez niais pour lui en faire le reproche. Elle
écarquilla des yeux justement ahuris: «Puisque plus captive! Quant toi
maître, moi fidèle, parce que moi femme prise à la guerre, et maître
pouvoir tuer. Mais, à présent, moi femme libre! Femme libre faire comme
veut.»

Dans le silence qui suivit, la marquise Dorée prononça:

--C'est commode!

--Ah!--fit L'Estissac,--vous y tenez, toutes, tant que vous êtes, à
garder votre chaîne au cou!...

Dans sa gaine de cuir, la pendulette du salon sonna un coup. Rabœuf,
leva les yeux. Les aiguilles marquaient onze heures et demie. Très
doucement, il conclut:

--Et Célia, femme libre, fait comme elle veut,--fera comme elle
voudra.--Et quand elle reviendra villa Chichourle, si le cœur lui
redit de m'y accepter comme compagnon, je m'en estimerai très honoré.
Et j'accepterai, ou je refuserai,--moi, homme libre,--comme il me
plaira, sans nul souci de l'opinion des imbéciles. Favouille, mon
enfant! nous n'avons plus de thé....



CHAPITRE XVII


HONNÊTEMENT ...


Sur son mur de porcelaine peinte, l'horloge de la Pintade sonna un
coup. Les aiguilles marquaient onze heures et demie.

La grande salle, violemment éclairée par les grappes de lampes
électriques appliquées tout le long de la frise, au-dessous du plafond
bariolé, était à moitié vide, parce que le jeudi n'est pas un jour où
l'on puisse à Toulon sortir élégamment. Il n'y avait donc là qu'une
trentaine d'hommes, attardés à boire en bavardant par très petits
groupes, et deux ou trois femmes grignotant un dernier sandwich, en
tête à tête avec leur amant, avant de rentrer avec lui. Et c'était
presque le silence. Par les glaces jaunes et bleues qui séparaient
la grande salle de la salle extérieure, on apercevait, assis aux
petites tables rondes, les gens pressés, entrés là seulement pour un
quart d'heure, parce qu'ils avaient soif; et, autour d'eux, rangées
hiératiques sur les banquettes des murs, les quelques filles de la
classe inférieure, les pauvres errantes qui chaque soir attendent qu'un
passant désœuvré, qu'un monsieur Merdassou, en humeur amoureuse, jette
sur elle le mouchoir....

L'horloge avait sonné la demie. La porte qui donne sur le boulevard
pivota, et une femme, très encapuchonnée, franchit le seuil. Derrière
elle, son parapluie égoutta un ruisseau. D'un pas vit, elle traversa
la salle extérieure, poussa le vitrage, entra dans la grande salle, et
s'arrêta, inspectant du regard, couple par couple, toute l'assistance,
et fronçant les paupières pour mieux voir.

Un chasseur tout de vert habillé,--le chasseur de la Pintade,
personnalité très toulonnaise: un chérubin tout rose et tout blond,
avec des yeux d'enfant et des cheveux de fille,--glissa silencieux vers
l'arrivante, et, du ton le plus discret:

--Madame Mandarine!... vous cherchez quelqu'un?

Il allongeait la main vers le parapluie ruisselant, qu'elle ne lâcha
pas.

--Oui!... Je cherche madame Célia.... Elle est avec monsieur Peyras,
l'aspirant, ce soir.... Les avez-vous vus, après dîner?... Sont déjà
rentrés? où....

Le chérubin, bouche cousue, scruta la jeune femme d'un bref coup d'œil.
Mandarine cherchant Célia? qu'était-ce à dire? guerre, ou paix? On ne
sait jamais, n'est-ce pas!... Il n'y avait pas si longtemps que Célia,
dans cette même salle, avait cherché la Joliette.... Et le chasseur
de la Pintade, chérubin tout rose et tout blond, en eût remontré aux
plus sagaces psychologues, sondeurs d'âmes féminines.... Par ailleurs,
une bataille de dames, la vaisselle de l'établissement s'en ressent
toujours....

Rassuré après examen, le chasseur, d'un signe de tête, désigna une
table du fond;

--Non, pas encore rentrés, monsieur Peyras et madame Célia.... Sont
là.... Mangent.... Je vous le «lève», le manteau mouillé?

Mandarine, posément, se débarrassa de son caoutchouc luisant de pluie,
et tendit ses bottines boueuses au torchon décrotteur.

       *       *       *       *       *

C'était à la table même où, dix semaines plus tôt, la Joliette avait
soupé avec Peyras, que Peyras soupait avec Célia.

Ils s'étaient assis en face l'un de l'autre, et ils ne se parlaient
pas. L'aspirant, par-dessus la nappe servie, s'était emparé d'une main
de sa maîtresse. Et Célia, accoudée, sa joue dans son autre main,
attachait sur son amant le regard profond de ses yeux immobiles.
Mandarine, approchant, s'arrêta une seconde fois, étonnée de l'éclat
singulier de ce regard. Souvent, certes, elle avait admiré les yeux
de Célia, pareils vraiment à deux lampes noires. Mais aujourd'hui,
derrière leur sombre cristal, les deux lampes brûlaient à haute flamme,
et leur rayonnement illuminait tout le visage. Sous sa peau mate, dans
le réseau frémissant des artères et des veines, ce n'était plus du sang
qui coulait, c'était un feu doux et ardent, un feu dont Mandarine crut
sentir la chaleur rejaillie sur son propre visage, lorsqu'elle approcha
encore, pour s'accouder enfin, elle aussi, sur la nappe, entre les deux
amants.

Même alors, Célia ne parla pas. Elle continua de regarder Peyras,
et ne vit pas autre chose que lui. Peyras, pris par la contagion de
ce silence, salua seulement de la tête, et fit le geste d'offrir à
Mandarine une place à table. Et ce fut Mandarine qui, la première,
ouvrit la bouche:

--Bonsoir à vous deux,--dit-elle simplement.

Peyras alors répondit:

--Bonsoir, petite amie jolie....

Et, au son de sa voix, sa maîtresse sembla s'éveiller du rêve qu'elle
rêvait:

--Bonsoir, chérie!...

Elle souriait. Ce sourire-là, si joyeux et tendre, Mandarine encore ne
se souvint pas de l'avoir jamais vu....

Célia maintenant s'était redressée, et s'emparait du bras de sa grande
amie:

--Comme ça tombe bien que vous soyez entrée à la Pintade justement
aujourd'hui, et malgré cette pluie!... vous qui n'y venez pas quatre
fois par mois!... Vite, mettez-vous là.... Il reste un peu de perdreau
froid, et une grosse truffe....

--Merci,--dit Mandarine,--je n'ai pas faim: j'ai mangé déjà, là-bas....

--Là-bas?...

--Eh oui! là-bas!... chez vous!... villa Chichourle!... C'est jeudi,
aujourd'hui, Célia, il y a des sandwichs et du thé, chez vous, le
jeudi....

Sous la peau mate, dans toutes les veines et dans toutes les artères,
ce fut comme si le feu mystérieux s'était tout d'un coup éteint. Et, à
sa place, coula du sang obscur. Mandarine sentit à son cœur un bizarre
pincement.

--C'est vrai,--murmurait Célia:--c'est jeudi, aujourd'hui....

Elle passa deux fois sa main sur son front. Et son amant, qui toujours
tenait avec nonchalance l'autre main qu'elle lui abandonnait, pencha la
tête de côté et regarda ses yeux noirs, moins lumineux soudain....

Puis Célia, la voix changée, questionna:

--Ainsi ... vous venez de là-bas?

--Oui,--dit Mandarine.

Et toutes deux se turent.

Alors Bertrand Peyras, sans affectation, se leva. Il sourit à
Mandarine, avec politesse, et, se penchant sur Célia, la regarda encore
droit aux yeux. Il n'avait pas lâché la main qu'on ne lui avait pas
retirée. Il l'éleva jusqu'à sa bouche, et, longuement, en baisa la
paume. Puis, d'une voix très détachée:

--Voulez-vous être assez gentilles pour m'excuser cinq minutes, mes
jolies?... Je viens de voir entrer au lavabo quelqu'un ... quelqu'un à
qui j'ai besoin de parler ...

Il s'éloigna sans hâte, discret.

       *       *       *       *       *

Seules, elles se turent encore un moment. Puis Célia redit:

--Vous venez de là-bas?...

Et Mandarine répéta:

--Oui.

Célia hésita. Enfin, parlant plus bas, et d'une voix qui s'enrouait:

--Mandarine?... est-ce que ... est-ce que, là-bas ... on est très
fâché?...

Mandarine, nettement, secoua la tête de droite à gauche:

--Non.

--Ah!--fit Célia.

Et, tout de suite, ses yeux interrogeant les yeux de l'amie:

--Mais vous ... vous êtes fâchée?...

--Oui,--dit Mandarine.

       *       *       *       *       *

Maintenant, elles étaient accoudées toutes deux sur la nappe, et
penchées l'une vers l'autre; Mandarine, les paupières obstinément
baissées, écoutait....

--Que voulez-vous! il est revenu, et il m'a dit qu'il m'aimait comme
autrefois, plus qu'autrefois; qu'il en était très sûr; qu'il avait eu
le temps de réfléchir, pendant la croisière de l'escadre; et que, tout
le long de cette croisière, c'était à moi qu'il avait pensé, à moi
toujours, jamais à l'autre.... L'autre, vous savez, nous nous étions
battues.... Il m'a dit que, dès ce jour-là, il avait très bien senti
qu'il m'aimait, moi, et qu'il ne l'aimait pas, elle, parce que dans le
moment que nous étions accrochées l'une à l'autre, et qu'on accourait
pour nous séparer, il avait souhaité, de toutes ses forces, que j'eusse
le dessus, moi, et elle le dessous ... et il m'a juré que son cœur
avait sauté de joie dans sa poitrine, quand il l'avait vue tomber, et
quand il l'avait entendue crier grâce.... Vous comprenez, il avait tout
de même été forcé de rentrer avec elle: je l'avais à moitié tuée, cette
femme; elle saignait de partout, et son corps n'était qu'une plaie....
Il ne pouvait pas ne pas la soigner, puisqu'en somme c'était pour lui
qu'elle avait reçu tous mes coups.... J'avais tapé, je vous jure!
Certainement, elle s'était défendue, et elle m'avait fait du mal aussi;
mais, je me rappelle, c'étaient encore mes poings et mes genoux qui
étaient le plus meurtris, mes poings et mes genoux, tout noirs d'avoir
tant frappé.... Enfin, il m'a donné sa parole d'honneur que jamais,
depuis ce jour-là, il n'avait dormi avec elle, et qu'elle avait pleuré
à son tour, pleuré autant que moi.... Et c'est alors que je lui ai
pardonné, à lui....

Elle s'interrompit un instant, avant de poursuivre, plus grave:

--Voyez-vous, je sais tout ce que vous pourriez me dire ... qu'il me
trompera encore ... que j'aurai encore du chagrin.... Mais tant pis!
je suis payée d'avance!... Rien que la joie que j'ai eue hier, quand
il m'a reprise dans ses bras ... ça paie tout!... Il y a peut-être des
femmes qui peuvent vivre sans être aimées. Mais moi, non.... J'en sais
qui rêvent toilettes, auto, maison chic.... Mais moi, depuis toujours,
j'ai seulement rêvé d'être à quelqu'un qui m'aimerait ... à quelqu'un
qui me dirait des choses très douces, en me tenant pressée dans ses
bras.... Et si vous saviez les choses qu'il m'a dites cette nuit!...
Quand je l'ai rencontré, il y a quatre mois, j'ai tout de suite été
amoureuse de lui, parce que ... parce qu'il ressemblait à un autre
homme ... à un homme que j'ai connu jadis ... et qui m'a fait de la
peine.... Cet homme aussi savait dire les choses qu'il faut, les choses
qui ouvrent nos cœurs, les choses qui entrent en nous, et qui nous font
chaud, et qui nous font froid.... Alors, il y a quatre mois, j'avais
cru reconnaître la voix ancienne. Et ce sont bien les mêmes choses
que j'ai entendues cette nuit-là ... une nuit tout entière passée au
bord de la mer, sur le sable de la petite plage qui est au pied de la
villa.... Et ce sont encore les mêmes choses que j'ai entendues hier....

Elle s'interrompit une seconde fois; et chercha les yeux de Mandarine.
Mais Mandarine gardait les paupières baissées.

--Non! ne soyez pas fâchée!... Vous le voyez bien, ce n'est pas de ma
faute.... Je n'ai pas fait exprès ... je me suis laissée aller, parce
que c'était plus fort que moi.... Et puis rappelez-vous, Mandarine!
vous-même me l'aviez dit, autrefois, dans votre fumerie, le jour même
de ma première visite chez vous: que je devais vivre bien sage et me
civiliser petit à petit, en attendant qu'il me revînt, lui.... Eh bien!
tout ce que vous m'aviez dit, je l'ai fait.... J'ai vécu bien sage ...
j'ai tâché d'être moins sauvagesse ... et j'ai attendu qu'il revînt!
Il est revenu comme vous aviez dit.... Alors pourquoi seriez-vous
fâchée? Vous ne devez pas!... Mandarine, je vous en prie! ne soyez pas
fâchée!.... Regardez-moi! montrez-moi vos yeux!... Puisque ce n'est pas
de ma faute! Vous le voyez bien, que je ne pouvais pas, que je ne peux
pas faire autrement!...

A deux mains, elle avait saisi les joues de son amie, et elle
relevait vers soi le beau visage aux lignes pures, les yeux clairs
si graves sous leurs paupières violettes, et la bouche de corail
ciselé,--muette....

Et elle répéta deux fois:

--Vous le voyez bien, que je ne peux pas ... que je ne peux pas....

Alors Mandarine répondit, lentement:

--Si. Vous pouvez. Il faut.

Et elle ajouta, sans plus de préambule:

--Je suis venue vous chercher, pour vous ramener là-bas....

       *       *       *       *       *

Maintenant, c'était Mandarine qui parlait, et c'était Célia qui
écoutait, le front très bas....

--Fâchée? non.... Je ne suis plus fâchée, parce que j'ai compris....
Mais, tout de même, il faut que vous fassiez comme je vous dis de
faire: il faut que vous reveniez avec moi, là-bas.... Oh! je sais
que je vous demande une grosse chose.... Tout à l'heure, quand je
suis partie de chez vous, je ne savais pas ... je ne me rendais pas
compte.... A présent, je sais. Vous allez avoir très mal, mon pauvre
petit. Mais il faut, il faut!... Être amoureuse, ce n'est pas une
raison, allez! Tout ce que je voulais vous dire, tout ce que j'avais
arrangé en chemin pour vous persuader, je pourrais vous le servir
aussi bien: que ce n'est pas chic à vous de lâcher Rabœuf sitôt vos
dettes payées ... pas chic et pas propre ... pas d'une femme comme
vous;--que Rabœuf s'est bien conduit avec vous;--que vous n'avez pas ça
à lui reprocher ... qu'il doit quitter la France dans six semaines ...
et que ces six semaines-là, honnêtement, vous les lui devez!... Mais à
quoi bon? je n'ai besoin de rien vous expliquer: vous savez tout. J'ai
compris. C'est très vrai que ce n'a pas été de votre faute, que vous
n'avez pas fait exprès....

A son tour elle tendait ses deux mains vers l'amoureuse et relevait
vers soi le pauvre visage crispé de chagrin, les pauvres yeux déjà
mouillés....

--Non, je ne vous dirai rien de tout cela.... Ce n'est pas la peine;
vous êtes restée la même Célia, la Célia qui était mon amie.... Et
alors je vous dirai autre chose.... Écoutez....

Elle tressaillit, et, prompte, détourna la tête pour regarder vers
le mur de porcelaine peinte: l'horloge sonnait l'heure,--minuit.--Et
Mandarine parla plus vite:

--Écoutez!... L'amour ... oui ... il n'y a guère mieux.... Et les
robes, et les villas, et les voitures, ça n'est en comparaison que bien
petite bière.... Et pourtant ... quand on prend sa tête dans ses mains,
et qu'on réfléchit seulement cinq minutes ... on voit plus clair, et on
mesure.... L'amour, allez! même le vrai, même le beau, même le grand,
ça ne tient pas bien grosse place dans la vie!... Amoureuse! moi aussi,
je l'ai été; je l'ai été comme vous, de tout mon cœur, de toutes mes
forces, de toute ma peau.... Et qu'est-ce qu'il m'en reste? un goût
amer au fond de la mémoire!... les pipes brûlées laissent un goût
pareil au fond de la bouche. Amoureuse! mais, vous aussi, vous l'avez
déjà été ... et qu'est-ce qu'il vous en reste? ceci!...

Des ongles elle indiquait les marques encore perceptibles qu'avaient
laissées, sur les joues de Célia, les griffes de la Joliette....

--Ceci, oui.--Sans compter le reste, les cicatrices du dedans....
Dites, pour voir?... l'autre homme? le premier? celui que vous avez
connu jadis, et qui vous a fait de la peine?... Dame! c'est vous qui
venez de me raconter cette histoire.... Eh bien! cet homme-là? ça vous
est agréable de vous souvenir de lui?

Sur les joues griffées, deux larmes roulèrent. Et Célia ne répliqua pas.

Mandarine achevait, mélancolique:

--Ah! l'amour!... de jolies phrases, n'est-ce pas? des baisers bien
faits ... et le fameux frisson au creux du dos.... Mais votre Peyras,
par exemple?... pour qu'il sache si parfaitement embrasser, caresser,
et dire les mots qu'il faut, sur combien de femmes pensez-vous qu'il
se soit exercé d'abord?... Aïe! Voilà que je vous fais mal, hein?...
Pleurez, mon pauvre petit, pleurez.... Et puis essuyez vos yeux,--et
venez!

Elle n'ordonnait plus, elle priait Mais Célia, brusque, refusa encore
d'un violent coup de tête. Et Mandarine alors jeta son dernier argument:

--Si!... vous viendrez!... Ne dites pas non. Je sais que vous
viendrez,--parce que j'ai encore une chose à vous dire: vous
viendrez,--parce que Rabœuf vous aime.... Oui, il vous aime, et plus
que vous ne croyez, et mieux.... Vous viendrez parce que vous lui avez
déjà fait assez de peine comme cela, et que vous n'aurez pas le cœur de
lui en faire encore....

--Taisez-vous!--fit Célia soudain.

Précipitamment, elle séchait ses paupières, et frottait de poudre tout
son visage rougi: Bertrand Peyras sortait du couloir des lavabos....

Il s'arrêta, le temps d'allumer une cigarette,--le temps aussi pour les
deux femmes d'en finir avec leur messe basse, à supposer que le dernier
évangile ne fût pas dit.--Puis s'approchant, il se rassit, et consulta
sa montre:

--Eh!--fit-il alors.--Savez-vous qu'il est bientôt minuit et demie?

Célia, silencieuse, inclina la tête. Mandarine se leva:

--Adieu,--dit-elle.

Elle ne s'en allait cependant pas. L'aspirant d'ailleurs, s'était levé
à son tour:

--Mais ne partez donc pas seule!--dit-il, poli.--Vous rentrez chez
vous, rue Courbet? nous allons vous mettre à votre porte.... Nous
logeons à l'hôtel Saint-Roch ... c'est à côté....

Il la retenait par la manche.

--Non!--dit-elle.--Je ne rentre pas rue Courbet. Je retourne au
Mourillon, par le dernier tram.

--Ah?--fit-il, étonné.

Il la regardait bien en face. Elle lui rendit son regard et, sans
baisser les yeux:

--Peyras!--dit-elle tout à coup.--Je crois que vous êtes, au fond,
quelqu'un de très chic....

Il éclata de rire, et, à son habitude, plaisanta.

--Au fond?... diable! la surface, alors, vous semble d'une qualité
sensiblement moins élégante?

Elle fit comme si elle n'avait pas entendu.

--Très chic, oui. Le plus simple est donc de vous expliquer toute
l'affaire....

Célia se leva à son tour,--d'un bond:

--Mandarine!

--Chut! C'est moi qui parle, pas vous. Peyras! faites-la taire, si
vous voulez que je puisse finir.... Voici: vous savez qu'elle était
avec Rabœuf, la semaine dernière, votre gosse?... avec Rabœuf le
médecin.... Mais vous ne savez peut-être pas que Rabœuf l'avait prise
pour six semaines.... Il doit partir pour une campagne quelconque,
en mai, Rabœuf.... Non: vous ne savez sûrement pas qu'il avait prise
Célia pour ce temps-là ... et qu'il a payé, d'avance, toutes les dettes
qu'elle avait ... trois mille francs de dettes ... plus, des notes, des
factures, un crédit chez les fournisseurs ... enfin, tout ce qu'on peut
payer....

L'aspirant, les sourcils froncés soudain, ne riait plus.

--Ah?--dit-il simplement, quand elle s'arrêta.--En effet: je ne savais
pas.... Et merci d'avoir été sûre que je ne savais pas, chère amie....

Il réfléchissait. Mandarine reprit:

--Tout à l'heure, j'étais là-bas, moi ... là-bas, villa Chichourle ...
chez eux. Il l'attendait, sans se plaindre. Je suis partie malgré lui:
il ne voulait pas que je vienne ici....

--Ah?--dit encore Bertrand Peyras.

Célia rassise, le visage dans ses deux bras croisés, pleurait.

Au mur de porcelaine peinte, l'horloge sonna un coup. Les aiguilles
marquaient minuit et demie. Il y avait juste une heure que Mandarine
avait franchi le seuil de la Pintade.

Mandarine alors, fit un pas vers la porte:

--Adieu,--répéta-t-elle.--Il est temps, pour le dernier tramway....

Mais Bertrand Peyras, la retint encore par la manche.

--Oh! non!--dit-il, d'une voix qui tremblait un peu ... très peu.--Oh!
non! il n'est plus temps: le dernier tramway part en ce moment même....
Mais je vais vous mettre dans un des landaus de la place du Théâtre....

Il regarda Célia pleurant; et Mandarine sentit que lui-même n'était pas
très loin des larmes. Il répéta:

--Dans un landau ... avec cette gosse.... Et vous tâcherez de la
consoler durant le trajet ... pour qu'elle ne rentre pas là-bas les
yeux trop gonflés ... puisqu'il faut, honnêtement, qu'elle y rentre
... et que je m'en aille autre part, moi ... autre part, tout seul ...
honnêtement....



CHAPITRE XVIII


CLAIR DE LUNE PHILOSOPHIQUE


--En somme,--dit L'Estissac,--depuis sa fugue d'il y a trois semaines,
votre Célia n'a pas cessé d'être sage comme une image.

--Oui,--dit Rabœuf;--et pareille sagesse mérite, incontestablement
récompense. C'est à quoi j'ai commencé de songer.

Ils marchaient tous deux seuls dans la rue nocturne, absolument déserte
et noire.

Toulon dormait. Les hautes maisons, toutes obscures, laissaient
apercevoir, entre leurs toits surplombants, des rectangles de ciel
étoilé. Le pavé sec sonnait sous le talon. Et, le long des ruisseaux
taris, les rats d'égoût soupaient, paisiblement attablés par petits
groupes autour de chaque tas d'ordures.

L'Estissac et Rabœuf s'en revenaient à pied de la villa Chichourle, et
regagnaient l'arsenal où l'un et l'autre devaient achever la nuit: le
lieutenant de vaisseau était «de ronde»,--son cuirassé en carénage dans
l'un des bassins Missiessy;--et le médecin, dont le congé avait expiré
la veille, prenait «la garde» à l'ambulance, pour relever avant minuit
un camarade complaisant.

Us allaient côte à côte, se taisant par intervalles; car leur intimité
déjà vieille les autorisait à ne pas parler quand ils n'avaient rien à
se dire. Et quand ils parlaient, c'était en toute sincérité, car ils se
connaissaient l'un l'autre exactement.

--C'était gentil, ce soir, chez vous,--reprit le duc;--elle devient
bonne maîtresse de maison, votre amie.

--Elle s'y efforce beaucoup,--fit le médecin.--Elle a vite remarqué
le prix que nous attachons aux menus détails d'un chez-soi délicat.
Et, très réellement, la pauvre gosse se met en quatre pour nous être
agréable à tous.

--A tous ... et d'abord à vous.

--Oui, d'abord à moi: car c'est un fait comique, mais incontestable:
elle m'a une gratitude tout à fait absurde pour la façon dont je l'ai
reçue, le soir de cette fameuse fugue dont vous parliez à l'instant.

--Absurde? pourquoi? Vous avez été bon pour elle, mon vieux.

--Vous l'auriez été comme moi. La belle affaire! Et songez qu'à mon âge
le mérite est plus mince qu'il n'eût été au vôtre. J'ai quarante-six
ans, L'Estissac. Vous ne voudriez pas qu'à quarante-six ans je puisse
en vouloir à une gosse,--par ailleurs exquise, et bonne du cœur à la
tête,--de m'avoir préféré deux nuits durant un aspirant plus jeune
qu'elle et joli comme un cœur.

--D'autres gens que vous lui en auraient voulu.

--Possible. J'aime mieux être moi que ces autres gens.... Une
cigarette? nous aurons juste le temps d'en griller la moitié, avant de
frapper à la grande porte....

--Volontiers....

Ils s'arrêtèrent pour frotter les tisons. Ils arrivaient au carrefour
de la rue des Marchands et du cours La Fayette. Au-dessus de leurs
têtes, une risée secoua les feuilles des platanes déjà verdoyants.

--Il fait bon marcher dans cette nuit-ci,--fit L'Estissac;--la terre
printannière embaume comme une fille parfumée.

--Oui,--dit l'autre.

Ils repartirent. Cent pas plus loin, Rabœuf, pensif, murmura:

--Ces semaines que nous vivons à présent seront bien un des moins
mauvais souvenirs de ma vie.

--De ma vie aussi,--fit le duc en écho.

Ils traversaient la vieille place du quartier des pêcheurs, dont
l'ancien nom de Saint-Pierre a fait place au nom plus pittoresque de
Gambetta. Au bout d'une rue étroite et courte, une porte énorme coupait
un gigantesque mur,--le mur et la porte de l'Arsenal Maritime.

L'Estissac, devançant son compagnon, souleva le heurtoir qui retomba
avec un bruit d'arme à feu.

--L'antique et solennelle--non: quotidienne--cérémonie,--dit Rabœuf.

Ils attendirent patiemment. De l'autre côté de la porte, des pas
s'approchaient avec lenteur. Un guichet grillé finit par s'ouvrir, sans
hâte. Une tête d'indigène parut.--Les garde-consignes, Provençaux ou
Corses pour la plupart, poussent loin l'indolence du crû.

Et le dialogue rituel s'engagea:

--Qui vive?

--Officiers.

--De quel bord?

---_Eckmühl._

Des gonds rouilles grincèrent. Une petite porte, ménagée dans un
vantail de la grande, s'entrebâilla.

Derrière, c'était, sous le fronton monumental une sorte de hall très
vaste, séparant deux corps de garde, et large ouvert sur un espace
immense, où l'on apercevait vaguement, parmi des quinconces de hauts
platanes, toute une géométrie confuse d'interminables bâtiments alignés
le long de grandes voies pavées et ferrées, lesquelles s'enfonçaient
dans la nuit, et se perdaient au loin, on ne savait où. Tout cet
espace,--l'Arsenal de Toulon, qui couvre trois lieues carrées de terre
et de mer,--était obscur et désert, beaucoup plus désert et beaucoup
plus obscur que les rues toulonnaises d'où Rabœuf et L'Estissac
sortaient. Si bien que, tout d'abord, marchant derechef l'un près de
l'autre et enveloppés dans cette obscurité et dans cette solitude, ils
ne soufflèrent plus mot, jusqu'au bout du premier kilomètre.

Alors, comme ils arrivaient sur le quai d'une darse où plusieurs
navires désarmés gisaient, lugubres comme des épaves, une sentinelle,
invisible dans sa guérite masquée, les arrêta. Et il fallut échanger
les paroles réglementaires:

--Halte-là! Qui vive?

--Officiers.

--Avance au ralliement!

Ils avancèrent l'un après l'autre. Le soldat, baïonnette croisée, les
attendait. L'Estissac, du mot de ralliement qu'il prononça à voix
basse, fit relever la lame bleue braquée vers sa poitrine:

--«Fontenoy!»

L'homme remit l'arme sur l'épaule et les deux officiers passèrent
outre. Un mince croissant de lune luisait dans le ciel où se profilait,
aérienne et noire, la silhouette d'une grue à mâter.

L'Estissac se reprit à songer tout haut:

--Cela transforme étrangement la vie, une présence de femme dans une
maison....

--Parbleu!--fit Rabœuf, avec une sorte d'amertume.

Le duc tourna les yeux vers lui:

--A quoi pensez-vous donc, mon vieux?

--A moi,--dit le médecin.--Ce n'est pas plus intéressant qu'il ne faut.

L'Estissac continuait de le regarder:

--Elle vous plaît pourtant, la petite Célia?

--Oui. Mais c'est moi qui ne lui plaît pas.

Le duc, lentement, haussa les épaules:

--Vous en demandez beaucoup, mon vieux! L'amour alors? et l'amour
partagé? Il vous faudrait ça...? Ah! médecin! ne cherchons pas la
pierre philosophale!... Vous le disiez tout à l'heure, je suis plus
jeune que vous; j'ai déjà renoncé tout de même à fabriquer de l'or.
Pourtant, j'ai pleuré plus souvent qu'à mon tour au deuxième acte
de _Tristan_.... Mais la vie quotidienne comporte peu de duos, même
wagnériens.... Non! je n'attends plus Ysolde. Je ne m'accorde même plus
d'aller rêver sous les chênes moussus de la forêt poétique. La prose me
suffit. Je m'y suis résigné. Et plût à Dieu qu'il me fût permis, comme
à vous, de m'asseoir sans arrière-pensée dans le fauteuil seigneurial
de la villa Chichourle, et de m'y reposer longtemps ... tant qu'il me
plairait ... jusqu'à la fin....

Rabœuf leva les sourcils:

--Qui vous empêche?

--Qui? tout le monde et moi-même. Suis-je libre? Est-il à moi, le nom
que je porte? le nom, le titre, la fortune et le reste, tout ce que
m'ont légué mon père, mon grand-père, mon bisaïeul et les autres?
Est-ce pour faire joujou qu'on m'a prêté l'héritage, en attendant que
je le repasse à mon premier-né? Pas plus qu'on ne me prête pour faire
joujou l'_Eckmühl_, de quatre heures à huit heures, en attendant de le
repasser à l'officier du quart suivant!... Il y a la route à suivre,
la vitesse à garder, le cahier de service à consulter.... Il y a la
consigne! Pour le duc de La Masque et L'Estissac, la consigne est de se
marier sans mésalliance, et de transmettre aux descendants, intacte et
accrue, toute la puissance constituée par les deux duchés.--Pourquoi
faire, cette puissance, en fin de compte? Je n'en sais rien.
Qu'importe? C'est une force que je dois conserver, un poids qui pèse
dans je ne sais quel plateau de la grande balance universelle.--Si,
par ma faute, l'équilibre, un beau jour, allait se rompre, hein, mon
vieux? qu'est-ce que le Grand Balancier lui dirait, au duc Hugues,
cinquième du nom, votre serviteur et copain? Mieux vaut n'y pas penser.
Mieux vaut, comme disent nos amis, les hommes d'Asie, ne pas lancer
de _Karma_ par le monde. La pierre une fois dans la mare, qui sait où
iront les rides concentriques? Vous, Rabœuf, votre pierre est moins
lourde, vous pouvez la jeter où il vous plaît. Ma pierre, à moi, est un
pavé. Et c'est à mon cou que je la sens pendue.

Ils foulaient maintenant l'herbe rase d'une sorte de place où gisaient
éparses des ferrailles bizarres. Au passage, L'Estissac, du bout de sa
canne, frappa une chaudière rouillée qui rendit un son triste.

--Ma pierre, à moi,--dit Rabœuf,--est trop légère. Une éponge! je ne
la sens pas. C'est pis que d'en être fatigué. Vous, mon vieux, vous
vous plaignez de n'être pas libre? Je me plains, moi, d'être hors la
loi. Votre consigne? je voudrais qu'on me l'eût imposée! C'est vers le
bonheur qu'elle vous guide. Vous marier,--vous marier sans mésalliance,
c'est-à-dire épouser une femme de votre rang, de votre esprit, de
votre culture, avec qui l'entente sera prompte et douce, même hors
de l'amour,--et faire à cette femme des enfants? quoi de mieux au
monde? quelle vie plus logique? et quelle immortalité plus réelle,
que de léguer son âme aux êtres nés de soi? Comparez ce sort-là,
réglé, discipliné, harmonieux, au sort qui m'est fait: Moi, paysan,
fils de paysan, le hasard m'a poussé hors du sillon natal. J'ai cessé
de tenir au lieu d'où je venais, et je n'ai pas trouvé un autre lieu
pour m'accrocher. En sorte que me voilà condamné à l'exil perpétuel
et au perpétuel voyage, comme l'unique aïeul que je me reconnaisse,
Ashavérus! Je ne me marierai pas, ni raisonnablement comme vous ferez,
vous, ni d'aucune autre manière: les femmes dont je voudrais ne
voudraient pas de moi, et celles qui m'accepteraient, c'est moi qui
ne me contenterais pas d'elles. La faute en est à vous, L'Estissac,
à vous et aux camarades de votre caste: vous m'avez fait trop large
place à côté de vous. A force de vous regarder vivre, j'ai fini par
vivre comme vous, d'une vie pareille. L'homme que je suis ne diffère
plus beaucoup de l'homme que vous êtes. Alors? quelle solution? Une
paysanne--la paysanne que m'eût choisie ma mère--n'est plus mon fait,
n'est-ce pas? Une bourgeoise--de la petite bourgeoisie à laquelle mes
galons pourraient prétendre--ne l'est pas davantage: me voyez-vous mari
d'une honnête provinciale qui communie tous les dimanches et prend
un bain de propreté tous les samedis? Vous le sentez bien que c'est
impossible,--que tout est impossible. A moi Rabœuf, humble morticole,
presque vieux, presque laid, presque pauvre, il faudrait une femme
presque sœur de la femme que vous aurez, vous, Hugues de Guibre, quinze
fois millionnaire et deux fois duc!--Non, mon vieux, il n'y a pas de
solution. Il n'y a pas de mariage pour moi. Il y a les départs, les
campagnes lointaines, les croiseurs errant de Sainte-Hélène à l'île de
Pâques, et, dans l'intervalle du congé obligatoire, l'illusion d'une
villa Chichourle et l'illusion d'une Célia. L'Estissac, mon cher vieux!
ne m'enviez pas ces illusions-là!...

Ils marchaient toujours, mais d'un pas ralenti. Maintenant ils
traversaient une manière de carrefour, très vaste, où convergeait,
dans le plus étrange désordre, un véritable faisceau de voies ferrées,
dont les rails, luisants sous la lune, rayonnaient dans toutes les
directions. Et de longues rames de wagons gisaient inertes sur ces
rails. Le caillou du ballast s'éboulait parfois sous les pieds.

Tout d'un coup, au bout de ce carrefour, une silhouette énorme émergea
de la nuit,--la silhouette de l'_Eckmühl_ échoué dans son bassin de
radoub.--Le cuirassé, peint en gris azuré, se dessinait couleur de
brume sur la brume bleuâtre de l'horizon. Et le prodigieux échafaudage
de sa coque et de ses superstructeurs, de ses spardecks et de ses
passerelles, de ses tourelles et de ses canons, de ses bossoirs,
de ses manches à air, de ses cheminées, de ses hunes, de ses mâts,
de son gréement, se mêlait à l'échafaudage moins fantastique des
nuages du ciel que la brise nocturne effilochait alentour. C'était
comme un palais magique, comme un burg de fées dont les donjons et
dont les flèches semblaient crever le firmament et, de leurs pointes
aiguës, déchirer l'étoffe pluvieuse derrière laquelle se cachent les
étoiles.--Rabœuf et L'Estissac, ensemble, firent halte, et regardèrent,
muets.

Puis Rabœuf tendit la main vers l'extraordinaire architecture, et
murmura, si bas que L'Estissac entendit à peine:

--Bah! vivre là-dedans, même seul, même éternellement seul, c'est déjà
quelque chose! Ne geignons pas!...

Et doucement, L'Estissac prit dans sa large main l'épaule de son
compagnon.

--Mon vieux! voilà la parole sage!--Se marier? à quoi bon? Le bonheur
est-il là? vivre à deux quand on ne s'aime pas?... ou quand on ne
s'aime plus?... Car nous sommes de pauvres gens, et le feu le plus
clair ne brûle pas longtemps dans un cœur d'homme ou de femme.... Le
dieu Eros fut miséricordieux, quand il coucha, tout de suite, sous
la même pierre, Juliette et Roméo, dès leur premier baiser!... Vivre
à deux, quand on ne s'aime pas, vivre toute sa vie? Mieux vaut vivre
seul, éternellement seul,--même ailleurs que là-dedans!...

Rabœuf, pensif, avança d'un pied:

--Peut-être!--dit-il d'un ton las.--Peut-être! Et pourtant, je
m'assieds chaque soir, comme vous dites, dans le fauteuil seigneurial
de la villa Chichourle, et je m'y repose longtemps ... moins longtemps
que je ne voudrais....

--Moins longtemps? pourquoi?

--Parce que le jour viendra, pour cette petite fille qui ne m'aime pas,
qui ne peut pas m'aimer, d'oublier la reconnaissance qu'elle se figure
me devoir.... Et ce jour-là....

L'Estissac secouait vivement la tête de droite à gauche:

--Non, mon vieux! Meilleur que vous ne pensez, le cœur de cette
petite!... Elle se souviendra!...

Rabœuf regardait vers la terre:

--Elle se souviendra ... je veux bien.... N'empêche que, sur sa route,
un Peyras repassera tôt ou tard.... Et pour qu'elle résiste alors à
l'envie de le suivre une fois de plus....

Il se tut. Immobile, et les yeux toujours baissés, il continuait de
regarder vers la terre. L'Estissac, muet aussi, regardait pareillement.

--Adieu!--dit Rabœuf tout à coup.

Il avait saisi la main de l'Estissac et la pressait:

--Adieu, bonsoir! Vous voici chez vous et je n'ai que le temps, moi, de
marcher vite, si je veux arriver à l'ambulance avant minuit.... Bonne
ronde, mon vieux, et puis, dormez et ne rêvez pas!...

Sans répondre, le duc rendit la poignée de main, affectueuse et longue.
Et il écouta s'éloigner dans la nuit le pas pesant du médecin;--il
écouta longtemps, jusqu'à ce que le silence eût recommencé de régner,
absolu et quasi surnaturel, dans tout l'arsenal endormi, autour du
cuirassé dont la silhouette brumeuse se mêlait toujours aux nuages
effilochés par la brise nocturne....



CHAPITRE XIX


QUI FINIT PAR OÙ D'AUTRES COMMENCÈRENT


Encore humide du tub de minuit, et frissonnante, Célia, le peignoir
serré autour du corps, se hâta d'achever sa toilette de lit: cheveux
défaits et rattachés lâches, crayon aux sourcils, raisin aux lèvres,
poudre aux épaules, nuage de parfum. Après quoi, le peignoir rejeté,
la chemise passée, elle bondit comme une chèvre du cabinet dans la
chambre, et se coula dans les draps ouverts, si vite qu'elle y fut
avant que la porte, tirée derrière elle, eût claqué. Alors seulement,
couchée, elle s'aperçut que Rabœuf, dérogeant à tous les us conjugaux,
n'avait point attendu dans le fauteuil rituel le bon plaisir de sa
maîtresse: la chambre était vide et l'amant sorti.

Le cas était unique. D'étonnement, Célia faillit se relever. Les coudes
en arrière et le buste hors du lit, elle appela, criant:

--Où êtes-vous donc?

La réponse vint de la terrasse:

--Ici, dehors. Je prends l'air.

Célia, écoutant, perçut le bruit des pas sur le carrelage de briques.
Rabœuf marchait de long en large, peut-être un peu nerveusement.

--Mais vous allez attraper froid!

--Non. J'achève ma cigarrette et je reviens dans l'instant. La fumée
vous empesterait, ma chère. Excusez-moi, je suis à vous....

       *       *       *       *       *

Ce n'était pas un jeudi: les deux amants avaient passé toute leur
soirée tête à tête. Ils n'étaient pas sortis, même pour dîner: Rabœuf,
quinze jours plus tôt, avait insisté pour qu'on prît une cuisinière à
demeure; et l'on faisait maintenant maison tout à fait bourgeoise, sans
plus jamais courir les cabarets; ce dont Célia s'accommodait le mieux
du monde. On poussait même les choses si loin qu'on avait négligé trois
semaines de suite d'aller aux vendredis du Casino.--Et c'était la jeune
Favouille, femme de chambre de plus en plus raffinée, qui avait obtenu
d'y aller ces trois fois-là, à la place de «madame»....

        *       *       *       *       *

--Me voici,--fit Rabœuf, rentrant.

Il jeta son chapeau sur le fauteuil, et, approchant une chaise, vint
s'asseoir au chevet du lit.

--Avez-vous sommeil, chérie?

--Un peu, oui....

--Rien qu'un peu?... Alors, dites? ça vous ennuierait-il beaucoup
qu'avant de faire dodo, nous deux, on commence par causer dix petites
minutes?... par causer, comme nous voilà, en gens sérieux, de choses
sérieuses?...

Elle ouvrit larges ses yeux noirs:

--De choses sérieuses?

--Oui....

Il était tout près d'elle. Un bras nu de Célia s'allongeait hors des
draps, à découvert. L'amant prit ce bras, en caressa la peau souple,
et en baisa lentement le poignet veiné.

--Eh bien, qu'en pensez-vous? On cause?

--Mais certainement!...

Curieuse et très réveillée maintenant, elle nicha confortablement sa
nuque au creux de l'oreiller, et, s'emparant à son tour de la main qui
l'avait caressée, elle ne la lâcha pas, la serrant fort, d'une bonne
étreinte amicale.

Et Rabœuf commença, sans plus de préambule:

--Petite amie, vous n'avez sûrement pas lu les journaux de ce soir?...
Non.... Tant mieux: parce que je préfère vous dire moi-même, et comme
ceci ... en vous embrassant ... la mauvaise nouvelle.... Il y a,
dans les journaux de ce soir, ma désignation,--ma désignation que
j'attendais, vous le savez, à peu près pour cette semaine:--_Rabœuf,
médecin de première classe: flottille de la baie d'Halong;--ralliera
le Tonkinpar paquebot;--départ de Marseille le 23 mai_.--Le 23 mai ...
dans trente-deux jours....

Autour de ses doigts prisonniers, Rabœuf sentit les doigts de
sa maîtresse crispés tout d'un coup,--le temps d'un clin d'œil:
l'étreinte, l'instant d'après, se relâcha. Et Rabœuf, abaissant son
regard, vit le bras nu qui de nouveau gisait, inerte et comme pensif.
Il était très beau, ce bras nu,--d'un noble dessin, robuste et net;--et
la main n'était pas laide non plus, un peu grande, un peu forte; mais
si délicatement soignée, polie, adoucie, et devenue si blanche et si
douce, qu'elle en paraissait petite et fine, et faite uniquement pour
être baisée.

--Oui,--redit Rabœuf.--Dans trente-deux jours, la liberté pour vous,
petite amie....

Au creux de l'oreiller, la nuque encadrée de cheveux bruns tressaillit,
et, sur les yeux noirs, les paupières battirent avec vivacité, comme
pour un reproche. Mais Célia ne parla point.

       *       *       *       *       *

Rabœuf, maintenant, exposait la situation:

--Moi, c'est très simple, et d'ailleurs sans nulle importance. Dans
trente-deux jours, je vous dirai adieu, comme Riveral fit, il y a six
mois.... Et mon paquebot, celui de Riveral, peut-être, m'emportera
vers le pays où Riveral rêve sans doute à vous, et où j'y rêverai avec
lui.... Vous, c'est plus intéressant. Vous resterez à Toulon, n'est-ce
pas? Je crois que Toulon est encore la seule ville où vous puissiez
vivre, sinon heureuse, du moins contente.... Vous resterez donc à
Toulon ... ici, j'imagine?... villa Chichourle?... j'aimerais, quand
je serai loin, vous savoir dans cette maison où vous m'avez permis
d'habiter avec vous.... Cela m'aiderait à vous mieux revoir dans mes
songeries ... dans mes songeries de vieil homme errant, infiniment
reconnaissant à la gracieuse fillette que vous êtes, qui aura daigné,
dix longues semaines, prêter au susdit vieil homme votre jeunesse,
votre beauté, votre bonne grâce, et le sourire de cette bouche, et la
douceur de ces yeux, et même, parfois, le frisson, peut-être sincère,
de tout ce corps que j'aime....

Il s'était interrompu. Elle vit qu'il tremblait un peu. Et, à son tour,
elle sentit une émotion brusque la prendre à la gorge. C'était comme
deux pouces lentement enfoncés dans la chair de son cou, au-dessous du
larynx. Elle dut faire un effort pour tousser. Et, ensuite, sa voix fut
rauqe:

--Vous êtes gentil,--dit-elle simplement;--très gentil....

Puis, après un silence, elle questionna, avec un intérêt qui n'était
pas de politesse:

--Cette baie d'Halong où vous allez ... comment est-ce?

Il expliqua:

--C'est très loin ... au plus profond du golfe du Tonkin ... lequel
golfe est tout au bout de l'Indo-Chine....

--Ça, je sais....

Il posa un coude sur le lit, et son menton sur son poing:

--C'est juste!... vous êtes savante....

Elle essaya de rire:

--Ne vous moquez pas de moi!...

Mais il était sérieux:

--Je ne me moque pas. Vous êtes savante, non seulement pour une femme
de votre milieu, mais pour une femme de n'importe quel milieu.... Oui:
à vivre près de vous, on apprend des choses. J'en ai appris, moi, tout
vieux que je suis. Et l'homme qui aurait la chance de vous avoir pour
camarade moins ... moins temporaire ... pour ... pour compagne ...
trouverait en vous une utile, une précieuse petite alliée....

Elle rougit, confuse, avec une joie singulière au fond d'elle. Ce
compliment-là lui avait été doux.

Elle interrompit pourtant:

--Vous disiez que la baie d'Halong?...

Il inclina la tête:

--C'est plutôt un archipel qu'une baie.... Figurez-vous deux ou trois
milliers d'îlots, tous petits, abrupts, très hauts et très noirs ...
et, entre ces îlots, une mer plate et glauque, une mer immobile et
morte.... La grande terre est invisible derrière l'archipel. On y
arrive après d'extravagants zigzags, après une navigation tâtonnante,
où l'on croit jouer à cache-cache plutôt que faire route vers un
but choisi.... Et alors, on découvre un village annamite, cent ou
deux cents masures, avec, rangées le long d'une plage, dix ou quinze
maisonnettes d'Européens. J'habiterai l'une de ces maisonnettes. Et j'y
vivrai deux ans, à peu près seul, sans autres compagnons que les rares
officiers de la flottille, lesquels pourront n'être pas de mes amis,
et sans autres distractions que celle, unique, de me promener dans le
pays, médiocre d'ailleurs, et d'y chasser, si par extraordinaire le
cœur m'en dit....

Il regardait toujours la main blanche, aux ongles scintillants,
abandonnée sur la courte-pointe. Il acheva:

--Vous le voyez, le temps ni le loisir ne me manqueront, pour me
souvenir de Célia, et la regretter....

La main blanche se souleva de la courte-pointe, hésita un moment, puis
retomba. Et Célia murmura, avec une émotion qui, vraiment, n'avait pas
l'air feinte:

--Vous serez triste là-bas....

--Peuh! autant que partout ailleurs; pas davantage.

Il répéta:

--Autant que partout ailleurs ... sauf ici, petite fille!...

Elle sourit, touchée encore. Et elle tourna un peu la tête pour lui
faire bien face. Puis, de nouveau, elle dit:

--Vous êtes gentil!...

Et il répliqua:

--Non. Je ne suis pas gentil. Je dis la vérité, voilà tout....

Il reprit, après avoir songé:

--Donc?... Vous resterez ici, villa Chichourle?... Oh! vous êtes
bien entendu tout à fait libre.... Et vos projets ne me regardent en
rien.... Mais, si je suis indiscret, c'est seulement pour tâcher de
vous être, tant bien que mal, utile.... Avant de partir, je voudrais
organiser à peu près votre vie ... et vous laisser à l'abri, pour
quelque temps, des petits ennuis, des petits soucis, des petites
nécessités odieuses.... Je voudrais que notre vieil ami Céladon ne
risquât plus de remettre ses pieds toujours boueux dans ce logis
propret, dont j'emporte, grâce à vous, un si bon, si bon souvenir....

Sur les yeux noirs, les paupières violettes battirent encore très
vivement. Et la voix de Célia redevint rauque, comme si les deux pouces
invisibles avaient de nouveau pressé sa gorge:

--Oh! mon ami!... Vous avez déjà tant fait pour moi ... tellement
trop!...

Elle avait rejeté ses deux coudes en arrière, et se redressait. Il
ouvrait la bouche pour répondre, elle l'arrêta vivement:

--Non! écoutez-moi ... Je ne vous ai jamais dit ma pensée ... parce
que c'était inutile ... parce que je me figurais que vous la deviniez
... et aussi parce que je n'osais pas.... Mais, ce soir, vous me
dites, vous, des paroles si bonnes!... D'abord, je ne vous ai jamais
demandé pardon, mon ami ... oui, pardon!... pour l'affaire de ... de
ce petit.... Je vous en prie! laissez-moi finir maintenant ... ou je
ne saurai plus ... et il faut que vous sachiez:--Si je suis partie ce
soir-là, c'est que j'étais un peu folle ... j'avais eu tant de chagrin,
quand lui, autrefois, était parti!... et je n'ai pas songé du tout
que vous, vous auriez du chagrin aussi, à cause de mon départ....
Alors, n'est-ce pas? vous comprenez? je n'a jamais voulu vous faire
de la peine!... Et quand j'ai su que vous étiez malheureux, je suis
revenue. Maintenant, il y a encore ceci, qu'il faut que vous sachiez:
que je vous ai toujours aimé de tout mon cœur! que je vous aime très,
très, très affectueusement ... comme je n'ai jamais aimé personne!...
personne: ni mes parents, ni aucun ami, ni aucune amie!... Voilà! Et
c'est pourquoi je vous demande sérieusement de ne pas faire pour moi
de nouvelles choses ... de ne pas me donner d'argent, ni de bijoux,
ni rien ... de ne pas m'ouvrir de crédit, de ne pas payer la villa
d'avance.... Voyez-vous, ce n'est pas pour gagner rien de tout cela que
je suis restée avec vous ... et que j'y resterais encore, tant que vous
auriez envie de Célia ... non! c'est parce que je vous aimais, c'est
parce que je vous aime, comme je viens de vous dire, de tout mon cœur!
Et si vous me faisiez maintenant de beaux cadeaux ... maintenant qu'en
somme, et grâce à vous, je n'ai plus besoin de rien, d'ici à plusieurs
mois ... eh bien, j'aurais honte, et j'aurais mal!...

Elle se tut et respira fort, comme si le souffle avait manqué à ses
poumons. Lui, très pâle tout d'un coup, s'était levé. Et de sa main
gauche, il soutenait sa nuque, comme s'il eût été pris d'un vertige
soudain.

--Célia!--dit-il d'une voix très sourde.--Célia!...

Le souffle lui manquait aussi. Il parla néanmoins, et elle eut la
sensation singulière d'entendre des mots qui ne sortaient pas d'une
gorge, ni d'une poitrine, mais d'un cœur,--tellement les sons étaient
profonds et haletants:

--Célia ... est-ce vrai!... bien vrai?... que vous resteriez avec moi
davantage?... longtemps?... tant que je voudrais?... Est-ce vrai, bien
vrai que ... que vous m'aimez?...

Elle ne répondit pas des lèvres. Mais sa tête et ses yeux, lentement,
gravement, énergiquement, affirmèrent le «oui» qu'il implorait.

Il insista pourtant, plus calme cette fois:

--Ma petite fille!... c'est une question sérieuse que je vous pose
là.... Et j'ai besoin que vous me répondiez sans mensonge.... Je ne
veux pas que vous ayez pitié de votre vieil amoureux.... Je veux
que vous lui disiez la vérité, la vraie vérité.... M'aimez-vous?...
pas d'amour, bien entendu!... mais d'amitié?... Et,--songez-y bien!
réfléchissez! tâtez-vous le cœur!--accepteriez-vous de continuer
notre vie commune? de la continuer plusieurs mois? plusieurs années
peut-être?... Doucement! doucement!... Ne vous trompez pas!...

Elle avait déjà répété le signe affirmatif, de toute sa tête
franchement inclinée.

--Célia!... Célia!... Je vous en supplie!... n'allez pas trop vite!...
Fermez les yeux!... pensez à tout cela, sans hâte! Et écoutez, écoutez
encore: là-bas, où je vais, sur cette plage de la baie d'Halong, dans
cette maisonnette que j'habiterai, la place ne manquerait pas pour une
petite fée bienfaisante. Et si j'étais sûr que la petite fée n'eût pas
trop tôt fait de regretter la France, de regretter Toulon, de regretter
tout ce qu'on laisse à Toulon, amis et amies, plaisirs, fête, casinos,
villa Chichourle, et, par-dessus tout, la liberté ... oui, Célia
chérie, si je savais cela, si j'en étais sûr....

Elle se redressait davantage sur les reins et sur les coudes, comme
pour aller au-devant des mots qu'elle guettait.

Et, impatiente, anxieuse, elle coupa la phrase:

--Vous m'emmèneriez? Vrai?...

A son tour, il inclina la tête. Puis, reculant d'un pas comme pour
éviter la tentation des belles lèvres fardées qui s'offraient à lui,
joyeuses et complaisantes:

--Oui,--dit-il,--je vous emmènerais. Mais je viens de vous expliquer:
il faudrait que je sois sûr ... tout à fait sûr ... de....

Elle coupa la phrase encore, impétueusement:

--Oh! oui! oui! oui! emmenez-moi!... J'en ai tant envie, si vous
saviez!... et depuis si longtemps!... tant envie de partir, de changer,
de ne plus recommencer toujours les mêmes choses, les mêmes sales
choses!... de ne plus courir après les amants!... de ne plus revoir la
vieille Elvire, la mère Agassen, Céladon, les autres!... de ne plus me
cogner le cœur aux gens qui m'ont fait pleurer!... et de vivre un peu
tranquille, et d'oublier, et de me reposer!... n'importe où ... où vous
voudrez, où vous m'emmènerez....

Il recula encore:

--Célia!... pas trop vite ... réfléchissez encore ... là-bas, où je
vous emmènerai, j'y serai, moi! et c'est avec moi qu'il faudra vous
reposer ... vous reposer longtemps!... Comptez, Célia! Cela dure deux
ans, une campagne lointaine ... deux ans,--vingt-quatre mois,--cent
quatre semaines!... Croyez-vous que vous pourrez? croyez-vous que vous
n'en aurez pas, très vite, par-dessus la tête?... Croyez-vous que....

Mais elle cria:

--Non! non!

Elle était à demi levée, les draps rejetés, une épaule nue, un sein
hors de la chemise. Elle ne s'en apercevait pas. Elle agitait une main
ardente:

--Non! jamais! n'ayez pas peur! Oh! je sais pourquoi vous avez peur:
c'est à cause de l'affaire ... de l'affaire du petit. Mais je vous
ai expliqué! Et comprenez, comprenez donc! si je me suis sauvée ce
soir-là, c'est parce que j'ai cru qu'il m'aimait, lui, Peyras ...
qu'il m'aimait comme je l'aimais.... Voilà pourquoi je suis devenue
folle.... Le bonheur, le grand bonheur! j'ai cru qu'il était là, dans
mes mains!... le grand bonheur, celui que j'avais rêvé depuis toujours,
celui dont l'espoir me faisait sangloter, quand j'étais jeune fille,
chaque fois que j'écoutais les pas de mon fiancé, dans le grand parc,
parmi les feuilles mortes.... J'ai écouté encore, j'ai cru entendre....
Ho! non! ce n'est pas vrai! ne faites pas attention!... Tout ça ne veut
rien dire, rien.... Mais je vois que vous comprenez.... A présent,
c'est fini. J'ai compris, moi aussi. J'ai compris qu'il n'existe pas,
le grand bonheur. Et je suis contente de trouver l'autre, le bonheur
possible, le bonheur qui existe, le bonheur que vous m'avez donné ici,
vous, mon ami, mon ami que j'aime de tout mon cœur!... Oui, j'en suis
contente. Et n'ayez pas peur que je regrette.... Je ne regretterai pas,
je ne regretterai rien,--jamais!--Ce n'est pas deux ans que je voudrais
vivre dans votre maison: c'est dix ans, c'est quinze ans, c'est
autant d'années que vous me permettriez ... parce que je vous connais
maintenant, et je sais combien elle est douce la vie que vous voulez me
faire! N'ayez pas peur!... Emmenez-moi!...

Il avait croisé ses bras sur sa poitrine. Et le sang ne revenait pas à
ses joues toujours pâles.

--Célia!--dit-il, si bas que, cette fois, elle entendit à
peine:--Célia, réellement? vous le voudriez, vivre dans ma maison ...
dix ans? quinze ans? plus?...

Elle cria:

--Oui!

Et, alors, sa voix, à lui, résonna tout à coup très nette et très
calme, précise, froide, résolue:

--Célia, alors, il y a un moyen très simple.... Célia, voulez-vous me
faire l'honneur de devenir ma femme?

Elle était presque hors du lit, et demi-nue. Elle retomba d'un seul
coup, comme frappée par une balle, et, d'un geste d'agonisante, ramena
sur sa poitrine le drap, comme pour se cacher et s'ensevelir. Ses
lèvres serrées ne s'ouvraient pas. Ses yeux démesurément ouverts,
tournoyaient lentement dans leurs orbites immobiles.

Il ne bougea pas, et répéta, exactement de la même voix:

--Voulez-vous me faire l'honneur de m'accepter pour mari?

Il la regardait de toute la force aiguë de ses petits yeux gris, qui
ne clignaient pas. Une minute tout entière, elle subit le regard de
ces yeux-là, sans s'y dérober. Puis elle ferma ses yeux à elle, et,
secouant, la tête à trois reprises, elle fit «non» courageusement.

Mais les petits yeux gris, maintenant, voyaient clairs. Un quart
d'heure plus tôt, Rabœuf, persuadé qu'on ne l'aimait pas, qu'on ne
l'aimait d'aucune manière, se fut tout de suite courbé sous le refus.
Maintenant, il savait; il ne doutait plus, il était fort. Il marcha
vers le lit. Il prit à deux mains la tête enfoncée dans, l'oreiller,
il sentit sous ses doigts les tempes chaudes qui battaient une fièvre
violente. Et très, très tendrement, il interrogea; si tendrement qu'on
n'eut point l'énergie de ne pas lui répondre.

--Petite Célia, pourquoi ne voulez-vous pas? pourquoi? Tout à l'heure,
vous m'avez affirmé que la vie à nous deux ne vous effrayait pas ...
que vous n'en aviez ni dégoût, ni horreur.... La vie à nous deux
pourtant, cela ressemble au mariage.... Eh bien, pourquoi le mariage,
maintenant, vous effraie-t-il?... Dites?... C'est un dégoût?... non ...
une horreur?... non plus ... alors quoi? un scrupule?... ah!...

Entre ses paumes attentives, il avait deviné le tressaillement des
joues qui brûlaient.

--Un scrupule!... Oui, je m'en doutais.... O cher, cher, cher petit
cœur honnête!... C'est vous, vous, qui vous faites un scrupule de
m'épouser, moi! Vous avez vingt-quatre ans; quand vous passez dans la
rue, les hommes se retournent; vous jouez au piano du Beethoven et du
Bach; et vous savez ce qu'est la baie d'Halong.... Et c'est moi, le
vieux paysan mal dégrossi, moi le morticole à matelots, sans avenir et
sans fortune, c'est moi, qui, vous épousant, ferait le mauvais marché!
Chérie, pensez une minute à cela, une seule minute ... et puis éclatez
de rire! Ma jolie fiancée, je vous promets de n'être pas un tyran;
je vous promets de ne jamais user des droits odieux et imbéciles que
la loi prétend donner aux maris sur les femmes; je vous promets de
respecter absolument, et jusqu'au dernier jour, votre indépendance,
votre dignité, votre fantaisie. Ce n'est pas pour vous lier que je
vous demande de me tendre la main: c'est pour que vous ayez une autre
main, plus robuste, où appuyer la vôtre; c'est pour que les mauvaises
gens, dont il ne manque pas, et qui molestent si volontiers une Célia
sans défense, saluent désormais une Célia que je défendrai.... Mais
point d'autre raison, mademoiselle! point d'arrière-pensée, point de
calcul machiavélique dans cette caboche qui vous aime, et qui saura
faire en sorte que jamais vous n'ayez à souffrir de cet amour. Non!
et c'est à mon tour de vous le dire: n'ayez pas peur! Ne regardez pas
dans l'avenir avec des yeux inquiets! Ne tâtez pas votre cœur, et ne
tremblez pas, parce qu'il bat fort! Je sais qu'à vingt-quatre ans les
plus sages petites filles ne peuvent pas loyalement jurer qu'elles
seront sages toute leur vie. Mais vous savez pareillement que le plus
solide des vieux messieurs ne peut pas s'engager non plus à n'attraper
jamais la typhoïde.... Et on n'est pas plus responsable de cela que de
ceci.... Nous n'échangerons donc pas de serments inutiles.... Et il
n'y aura rien de changé dans nos conventions actuelles ... et rien non
plus de changé dans cette vie qui vous plaît, sauf qu'elle comportera
légalement un peu plus de sécurité pour vous, ma compagne légale....

Elle avait rouvert les yeux; et Rabœuf apercevait deux grosses larmes
pures, suspendues à la frange des cils. Entre les mains qui la tenaient
toujours, la tête prisonnière ne remuait pas, n'osant plus résister, ne
voulant pas céder encore....

Et Rabœuf, alors, sourit, non sans quelque mélancolie:

--Ma compagne légale, oui.... Et ce n'est certes pas un titre qui
ait de quoi vous éblouir beaucoup!... Mon nom que je vous offre?
Mince cadeau! Croyez-vous que beaucoup de jeunes filles daigneraient
l'accepter? Tenez! l'autre semaine, j'en causais avec L'Estissac; et
toute son amitié pour moi ne l'aveuglait pas au point de me trouver
mariable. Un gars de mon espèce, de mon âge et de ma tournure? il faut
être indulgent autant que vous pour ne pas lui rire au nez!...

Le sourire peu à peu se changeait en une moue de tristesse.

--Petite Célia, petite Célia!... Savez-vous au juste ce que nous
sommes, vous et moi? Deux parias! La vie sociale, impitoyable, nous a
l'un et l'autre rejetés hors de toutes ses castes. J'ignore d'où vous
venez; mais, princesse ou bergère autrefois, vous n'êtes aujourd'hui
plus rien, de par les préjugés tout puissants: car une courtisane,
même bonne, belle, honnête et noble comme vous, cela ne compte pas,
cela n'existe pas, sauf pour les rares, rares cervelles égarées dans
le milliard de brutes qui peuple la terre.--Et voilà pour vous.
Voici maintenant pour moi: une mauvaise fée que j'eus sans doute
pour marraine, m'a donné sournoisement tous les goûts, toutes les
aspirations, toutes les délicatesses que ses sœurs bienfaisantes ont
coutume de donner aux seuls fils de rois. Or, je suis un fort pauvre
bougre, de quelque côté qu'on veuille bien me considérer. Le monde
s'est en conséquence accommodé de moi très mal,--aussi mal que je me
suis accommodé de lui! Je n'ai trouvé grâce, tout comme vous-même,
qu'auprès des rares, rares cervelles dont je vous parlais tantôt. Et je
suis paria, comme vous êtes paria. Donnons-nous la main, petite amie!...

Il s'était penché, et, sur le front moite, il appuyait un grand baiser
tendre. A la fin, se relevant:

--Il se fait tard,--dit-il.--Et je veux que vous vous reposiez....
Demain nous recauserons de tout cela.... En attendant, bonsoir, petite
fiancée mignonne!... Et faites vite dodo.... Au fait, vous voilà bien
bouleversée.... Voyons, franchement: préférez-vous que je dorme cette
nuit sur le divan du salon, ou cela vous est-il vraiment égal de me
faire une place dans votre grand lit?...



CHAPITRE XX


IMMORALITÉ


La rue toulonnaise était tout obscure et déserte. Aux tas d'ordures
des deux ruisseaux, les chats et les rats soupaient par petites tables
fraternelles.

Dans le silence léthargique qui pesait sur la ville, un pas résonna,
lointain. Au bout de la rue, une silhouette brune émergea de l'ombre,
et fut visible dans la flaque lumineuse répandue au pied d'un
réverbère. Le pas se rapprochait, martelant le gros pavé. Un second
réverbère éclaira la haute stature, les épaules larges et la barbe
assyrienne d'Hugues de Guibre, duc de la Masque et L'Estissac....

La maison de Mandarine, noire du seuil au toit, montrait sa porte
étroite entre ses fenêtres à grilles. Le duc s'arrêta devant le volet
rituel, et, le bras passé entre deux barreaux, frappa d'un doigt. Et
l'huis s'ouvrit beaucoup plus promptement qu'il n'était d'usage. Sans
doute la venue du visiteur était-elle guettée.

La minute d'après, au seuil de la fumerie,--pleine, comme d'habitude,
de gens qui ne fumaient point,--L'Estissac, rejetant sa pèlerine
flottante, apparaissait scintillant d'or dans sa grande tenue de
cérémonie: redingote galonnée, épaulettes, sabre, et longue brochette
de croix barrant toute la poitrine. Du creux des nattes, une voix,--la
voix rauque et douce de Mandarine,--admira:

--Dieux! que vous êtes beau!

--Dame!--fit le duc, imperturbable,--naturellement!...

Le kimono de soie brodée se souleva, et la petite lampe à verre renflé
y sema des reflets chatoyants:

--Alors?... c'est fait, tout de bon?... célébré?... et vous arrivez de
là-bas?...

--Oui.

Cette fois, des quatre coins de la fumerie, douze questions posées
ensemble, se confondirent:

--C'était beau? ça s'est bien passé? Racontez-nous! donnez-nous des
détails! tous les détails!...

L'Estissac salua à la ronde. Puis, moins pressé que son auditoire:

--Procédons par ordre! La princesse de céans permettra-t-elle que
j'endosse un kimono, plus confortable que cette noble défroque?

Mandarine étendit comme un sceptre la pipe d'où sortait encore un filet
de fumée:

--Lohéac! s'il vous plaît!... voulez-vous conduire L'Estissac dans ma
chambre, et lui donner....

--Tiens?--fit le duc.--Saint-Elme manque à l'appel, ce soir?

Saint-Elme répondit lui-même;--la lampe à verre renflé changeait tout
juste l'ombre en pénombre:

--Je ne manque pas, cher ami. Mais je n'ai plus l'honneur d'être
cavalier servant, ici....

--Et j'ai l'honneur de l'être devenu, cher ami,--acheva Lohéac de
Villaine.

Ils avaient ri tous deux, l'amant d'hier et l'amant d'aujourd'hui. La
très indépendante Mandarine changeait assez souvent de compagnon pour
que nul amour-propre ne pût se froisser d'une disgrâce d'avance prévue.
Et la tradition exigeait impérieusement que tout ancien amant restât
bon camarade.

Mais L'Estissac, soudain pensif, se souvint d'un temps où Lohéac de
Villaine, clown de cirque ou portefaix sur les gladiateurs du Rhône,
ne riait pas,--ne riait jamais.--Lui, L'Estissac, en ce temps-là,
avait désespéré de jamais découvrir un remède à l'incurable ennui qui
rongeait cet homme.--Ce remède, Mandarine, fille de Ninon de Lenclos,
l'avait-elle trouvé?...

       *       *       *       *       *

Vêtu d'étoffe ample, selon l'ordonnance du lieu, et, confortablement
allongé parmi l'assistance nombreuse, un coussin de paille de riz sous
son coude, L'Estissac commençait le récit tant réclamé:

--Or donc, ce jourd'hui, 21 mai 1909, Leurs Excellences MM. Marius
Agantanière, conseiller municipal, conseiller général, adjoint au
maire de cette ville, et l'abbé Santoni, premier vicaire à l'église
Saint-Flavien du Mourillon, ont célébré, chacun en ce qui le
concerne, le mariage légitime du docteur Rabœuf, notre ami, et de
mademoiselle Célia, notre amie.--Moi, L'Estissac, eus l'honneur d'être
témoin officiel de l'une et de l'autre cérémonie, la civile et la
religieuse. Et je puis me porter garant de l'exacte légalité et de
l'irréprochable correction qui furent observées dans celle ci comme
dans celle-là.--Célia, ce soir, s'appelle madame Joseph Rabœuf.

--Au fait,--interrompit quelqu'un,--comment s'appelait-elle ce matin?

L'Estissac haussa une épaule:

--Elle s'appelait mademoiselle Alice Dax, ce qui d'ailleurs ne présente
aucun intérêt, sauf pour elle.

Elle n'avait pas de parents?

--J'ai lieu de croire que si: on est toujours la fille de quelqu'un,
c'est Brid'oison qui l'a dit. Mais ses parents n'ont en l'occurrence
pas donné signe de vie, sauf pour fournir à qui de droit les actes de
consentement obligatoires.

--Maintenant, racontez!... Il y avait beaucoup de monde?...

--Il y avait les deux fiancés et les quatre témoins. Point davantage.
Ni Célia, ni Rabœuf n'avaient jugé le moins du monde utile d'informer
leurs relations innombrables qu'à partir de ce jour ils dormiraient
ensemble légitimement. Je crois bien que la princesse de céans fut
seule, avec notre amie la marquise Dorée, à recevoir un mot....

--Un mot qui nous invitait très gentiment toutes deux. Mais, bien
entendu, nous avons décliné l'invitation.

L'Estissac regarda Mandarine:

--Vous auriez très bien pu accepter, princesse. Je ne crois pas du tout
que Célia désirât votre refus....

--Je suis sûre qu'elle ne le désirait pas. Mais tout de même, Dorée et
moi avons été d'accord pour nous abstenir....

--D'accord absolument,--approuva la marquise.

Elle aussi était là, pelotonnée dans l'angle le plus éloigné de la
lampe, et garant ainsi son gosier précieux du contact immédiat de la
fumée qui enroue.

--On n'y voit goutte,--fit le duc en manière d'excuse.--Je ne me
doutais pas que vous fussiez ici, marquise! Pardonnez si je ne bouscule
pas tout le monde pour aller baiser vos bras....

Il se redressa et s'assit à la turque. Maintenant que ses yeux
s'étaient accoutumés à la demi-obscurité, il comptait l'assistance.
Outre Saint-Elme et Lohéac, deux anciens camarades entouraient la
maîtresse de maison,--le lieutenant de vaisseau Malte-Croix et
l'enseigne Port-Cros, celui-là même qui, jadis, était venu consulter la
pauvre Jannik à cause d'un mariage.--Et deux fillettes leur faisaient
vis-à-vis, de l'autre côté de la lampe Petite Horreur et Farigoulette.
L'Estissac se haussant, en aperçut un peu plus loin une troisième, que
Saint-Elme étreignait avec beaucoup d'intimité. Et L'Estissac, discret,
ne regarda pas plus avant.

--Je disais donc,--répéta-t-il,--que Célia aurait à coup sûr embrassé
de bon cœur aujourd'hui ses deux meilleures amies.

Ce fut Dorée qui répondit, du ton le plus diplomatique:

--Nous l'aurions embrassée de bien bon cœur aussi.... Mais, vous
comprenez, L'Estissac, dans une affaire comme celle-ci, il y a le
public à considérer. La femme du docteur Rabœuf n'est plus Célia.... Et
c'est à nous de nous en rendre compte....

--Tôt ou tard,--compléta Mandarine,--ils reviendront ensemble à
Toulon.... Et alors ce ne sera pas dans le demi-monde qu'il leur
faudra, bon gré mal gré, vivre, les pauvres!...

Elle avait mis, sur le dernier mot, une pointe d'accent provençal,
drôle et mélancolique.

Mais, impatiente d'autres détails, la jeune Farigoulette reprenait
l'interrogatoire:

--Et après le mariage? Ils sont partis? en voyage de noces?

--En voyage de noces, oui, mon enfant. Vous n'ignorez sans doute pas
que Rabœuf embarque après-demain, à Marseille, pour la station locale
du Tonkin....

--Alors, ils s'en vont ensemble?

--Ensemble. Trente jours de paquebot d'abord. Et, ensuite, la lune de
miel là-bas, dans la patrie des boys et des congaïs....

---_Requiescant in pace!_--prononça Lohéac de Villaine.

       *       *       *       *       *

Pour la douzième fois, Mandarine avait aspiré, d'une interminable
haleine, la fumée grise d'une énorme pipée, cuite artistement.
Renversée sur le dos, la nuque au coussin de cuir gonflé, elle jugea
tout à coup, au milieu d'un silence pensif:

--Voilà qui finit en somme très logiquement!

--Quoi?--questionna Lohéac.

--L'aventure de notre vie à chacun. Je ne pose pas pour la prophétesse.
Mais j'ai toujours été persuadée que chaque chose arriverait comme elle
vient d'arriver. Nous suivons notre chemin, sans dévier d'un pas.

L'Estissac avait souri.

--Expliquez, jeune philosophe?...

--Il n'y a rien à expliquer, c'est tout à fait évident. Par exemple:
Lohéac et moi, nous voilà amants,--Lohéac qui n'a jamais pu vivre trois
mois de suite à la même place, moi qui n'ai jamais pu dormir avec
le même copain trois mois durant. Voyez comme ça s'arrange bien! On
sera d'accord tout le temps, nous deux, même pour divorcer dans douze
semaines....

--Dans douze semaines seulement,--fit Lohéac.

Par-dessus deux corps étendus, il allongea son propre corps, et vint
effleurer de sa bouche la bouche de sa maîtresse. Un baiser chanta. Et,
en écho, trois largeurs de poitrines plus loin, un autre baiser chanta
pareillement, entre la bouche de Saint-Elme et la bouche de la fillette
qu'il pressait entre ses bras.

--L'atmosphère est bien tendre, chez vous, princesse!--constata
Malte-Croix, parlant pour la première fois.

Mandarine dégagea ses lèvres, juste le temps indispensable pour
répliquer:

--Nous sommes quatre jeunes mariés, ici!... Pas notre faute!... C'est
le mauvais exemple de Célia....

Et le dernier mot fut étouffé, parce que Lohéac impatient s'était de
nouveau penché sur Mandarine.

--Quatre jeunes mariés?--interrogea L'Estissac.

Il regardait Port-Cros, l'enseigne, son plus proche voisin de natte. Et
Port-Cros sourit:

--Je n'en suis pas, capitaine! Vous vous souvenez du conseil que
m'avait donné notre chère petite Jannik, l'an passé.... Je ne l'ai pas
suivi.... Pauvre mignonne.... Comme elle me gronderait sagement, si
nous avions encore la joie de pouvoir être grondés par elle!... Mais
non, je ne fais pas de figure d'époux, ce soir.... Petite Horreur n'a
daigné m'accepter qu'à titre de camarade.... Les jeunes mariés sont le
ménage Lohéac-Mandarine et le ménage Saint-Elme-Favouille....

--Favouille!

Favouille, à son tour, dégagea ses lèvres, comme avait fait Mandarine,
et tint à prouver elle-même sa présence, et son nouvel état:

--Favouille, oui! ça ne peut pas vous étonner, voyons! Du moment que
madame Célia n'était plus madame Célia, je ne pouvais pas rester sa
femme de chambre! Nous avons ensemble monté en grade....

--Et puis,--plaida Saint-Elme, persuasif,--cette enfant a eu quatorze
ans avant-hier!... Attendre plus longtemps, sous ce climat aux
printemps excessifs, eût été bien immoral!...

Il attira en pleine lumière la tête rousse aux yeux rieurs:

--Dites qu'elle n'est pas jolie à point, d'ailleurs!... avec cet amour
de nez, insolent comme une trompette en bataille!...

Mais la gosse, convaincue, secouait ses boucles:

--Trompette? c'est un chic de plus, d'abord!...

--Soyez tous heureux!--fit L'Estissac très gravement.

On ne s'embrassait plus, et, derechef, la fumerie avait recouvré son
charme de paix et de silence. Mandarine fumait sa seizième pipée. Sous
l'effort de la bouche aspirante et des poumons gonflés, les deux seins,
de leurs pointes hardies, tendaient la soie brochée du kimono. Et la
fumeuse, prolongeant sa volupté subtile, retenait longtemps la fumée
grise, avant d'en rejeter, par l'arc entr'ouvert des lèvres, un mince
filet parfumé.

--Mandarine,--reprit le duc soudain,--Mandarine! vous ne m'avez pas
dit ce qui m'intéresse le plus, moi, égoïste!... «Nous suivons notre
chemin, sans dévier d'un pas....» C'est bon pour vous, c'est bon pour
Lohéac.... Mais moi? où est-il, ce chemin que je suis? et comment
voyez-vous que je le suis comme je dois le suivre?...

Elle s'appuya sur sa pipe, comme une fée sur sa magique baguette:

--Vous? je ne sais pas, vous êtes un trop haut et trop puissant
seigneur.... Votre chemin est une grande route, qui passe trop loin de
nos petits sentiers.... Je ne sais donc pas pour vous....

--Si vous ne savez que pour vous seule!....

--Je sais pour nous toutes, nous, vos petites amies, vos petites
camarades ... vos petites alliées ... je sais pour Favouille, je sais
pour Farigoulette, je sais pour Petite Horreur.... Nous continuons
de mener notre vie simplette, nous continuons à vous amuser de notre
mieux, et nous espérons que vous ne serez pas par trop ingrats, pas par
trop méchants.... Je savais pour Dorée, qui sera une grande artiste....
Je savais pour Célia.... Je savais pour Jannik.... A propos de Dorée,
vous ne l'avez pas félicitée....

--Comment? est-ce que?...

--Oui, cher ami! Elle débute dans quinze jours à Orléans.... Et Lohéac
m'emmènera l'applaudir.... Voilà pour Dorée, toute modeste ici, dans
son petit coin..... Elle n'était pas tout à fait des nôtres.... Et
Célia non plus....

--Ah?... vous aviez flairé ça?...

--Oui. Je ne suis pas absolument aussi bête que j'en ai l'air....
Célia, c'était, comme avait dit ce drôle de gosse, Peyras, une
sauvagesse-bachelière.... Trop bachelière et trop sauvagesse.... Faite
pour un seul monsieur, faite pour un mari.... Vous vous rappelez
peut-être une belle fable de La Fontaine, _La Souris métamorphosée en
Fille?_ C'est vous qui me l'avez apprise:

     «On tient toujours du lieu dont on vient!...

--Je me rappelle....

--Elle y retourne, à ce lieu-là, notre ex-Célia ... et Rabœuf n'a pas
tort de lui payer le billet de retour....

L'enseigne Port-Cros, rebelle au mariage, se prit à grogner:

--Savoir, princesse!.... Qu'il ait raison, c'est possible! Mais qu'il
doive être cocu, c'est certain!...

--Quand même? Être cocu, voilà-t-il pas une belle affaire!... Et puis,
sait-on jamais!...

       *       *       *       *       *

Dans le silence, un coq, au loin, chanta. Et L'Estissac, se relevant,
enjamba les corps étendus pour aller, dans la chambre voisine,
rendosser son uniforme doré.

Sur la fumerie, le sommeil s'abattait peu à peu. Et les couples qui ne
dormaient pas commençaient d'échanger des caresses plus douces....

Près de sortir, L'Estissac s'arrêta, et, longuement, considéra les
nattes, et la lampe déjà basse, et l'amas des corps endormis ou
voluptueux....

Mandarine souleva nonchalamment sa tête lasse. L'Estissac vit le beau
visage maintenant très pâle, et l'arc sanglant des belles lèvres que
les dents avaient mordues.

--Vous partez déjà?...

--Oui, petite fille.... Ne vous dérangez pas, ne dérangez pas votre
amant.... Il faut que je m'en aille ... que je m'en aille le long de ce
chemin que vous m'avez dit, le long de ma grande route....

       *       *       *       *       *

Dehors, l'aube était mélancolique et fraîche....



CHAPITRE XXI


OÙ LE NAVIRE ARRIVE AU PORT


Par la passe dite passe Henriette, le croiseur de la République
l'_Arcole_ entrait en baie d'Halong. Sur la passerelle, le lieutenant
de vaisseau de L'Estissac, officier de quart, indiquait du geste à
l'homme de barre le chenal qu'il fallait suivre, un chenal sinueux et
délicat.

A droite, à gauche, en arrière, en avant, d'étranges îlots, tous très
hauts et très noirs, pareils à des tours gothiques mystérieusement
surgies de la mer, cernaient le navire de leurs architectures
enchevêtrées. Et c'était comme un labyrinthe indéfini, un labyrinthe
glauque et mouvant où mille et mille navires avaient dû s'égarer et
disparaître, sans plus pouvoir ensuite s'en évader jamais.... Le ciel
très bas, couleur de cuivre, pesait sur la mer plate, couleur d'étain.
Et un crachin brumeux s'égouttait sans trêve, comme si les nuages
tristes eussent pleuré à toutes petites larmes. Sous l'étrave de
l'_Arcole_, l'eau morte tranchée étirait à perte de vue deux longues
rides droites qui s'écartaient à angle aigu, et s'en allaient mourir en
silence au pied des îlots noirs, plus nombreux d'instant en instant, et
plus étranges.... L'Estissac, les yeux sur la carte étalée, continuait
de donner la route au timonier; et, non loin, assis sur un pliant de
toile, le capitaine de vaisseau commandant,--le «vieux»,--n'intervenait
pas, laissant à son subordonné toute initiative.

A la fin, L'Estissac, ayant manœuvré près d'une heure sans souffler
mot, se tourna cependant vers le chef:

--Voici la Noix,--dit-il en désignant un point de l'horizon trouble.

Le «vieux», placide, fumait en regardant les rochers, proches
maintenant du navire.

--Les ordres?--demanda L'Estissac.

--Mouiller dans les alignements.

Le cigare mâchonné faisait la voix plus brève.

--A gauche, cinq!--commanda le lieutenant de vaisseau.

Il appela d'un signe l'homme du porte-voix de la machine:

--Prévenez qu'on sera mouillé dans un quart d'heure.--Commandant?...

--Hein?

--Faut-il permettre la communication avec la terre?

--Si vous voulez! Mais, pour l'agrément qu'il y a, dans ce patelin, à
traîner ses souliers dans la brousse annamite et dans le charbon des
mines.... Vous avez envie de descendre, vous?

L'Estissac inclina la tête:

--Oui, commandant! j'ai un ami, à Hongaï ... le médecin de la
flottille.... Rabœuf, vous connaissez?... Il y a presque deux ans
que je ne l'ai vu ... depuis son mariage, ma foi! je me souviens: je
l'avais mis moi-même en paquebot, avec sa femme....

--Sa femme a pu vivre ici? Elle y est encore?

--Je n'en sais justement rien.... Mais je suppose que oui....

--Le climat est d'ailleurs possible, dans ce Delta....

--Oui.... Pardon, commandant.... Voici l'alignement qui «ferme»....
Vous permettez....

--Faites....

L'Estissac commanda:

--Les sifflets!... Tambours, clairons!... Chacun à son poste pour le
mouillage!

Dans la forêt des îlots, pressés maintenant les uns contre les autres
autant que les troncs d'une futaie pétrifiée, une clairière assez large
venait de s'ouvrir, et l'_Arcole_, diminuant de vitesse, gouvernait
vers l'entrée de cette clairière, port naturel où jamais n'atteignit
tempête ni cyclone....

       *       *       *       *       *

A l'échelle du grand appontement de bois, le canot major accosta.
L'Estissac mit pied à terre, escalada les marches et, debout sur le
quai, embrassa d'un coup d'œil circulaire tout l'horizon.

Au sud, c'était la mer,--la baie d'Halong, et son archipel
innombrable.--Les îlots amoncelés formaient écran, et nulle part on
n'apercevait une trouée d'eau libre. En sorte que c'était plutôt un lac
resserré qu'une mer. Au nord, un paysage singulier, moitié collines
et moitié marais, s'étendait à perte de vue, et les nuages bas y
traînaient leurs effiloches. Une route bien entretenue suivait le
rivage, et la pente d'un coteau l'y appuyait. A flanc de ce coteau, des
maisonnettes groupaient leurs murs de briques, leurs toits de tuiles,
et les palissades de bambous pointus qui entouraient leurs jardins. La
route, un quart de lieue plus loin, aboutissait au village annamite:
trente rues, cinq cents cañhas, quatre mille âmes. Autour de L'Estissac
immobile, vingt garnements, garçons et fillettes, si pareils entre eux
qu'on s'y trompait inévitablement, le harcelait pour qu'il fît choix
d'un guide:

--Capitaine!... capitaine!... y en a moyen quoi faire? aller hôtel?
poste? Chinois? «casser boîte»?

L'Estissac leva sa canne. Des mains hardies agrippaient ses vêtements.

--Toi,--dit-il en touchant l'épaule la plus proche.--Et vous autres,
oust! y en a moyen foutu camp!

Il connaissait la langue du crû.

L'enfant choisi, interrogé, désigna la plus haut perchée des
maisonnettes qui dominaient la route.

--Y en a bon chemin derrière Grand Hôtel....

Le Grand Hôtel était, sur trois faces, entouré d'une brousse quasi
vierge; et le bon chemin n'était qu'un sentier, mais joli, et bien
parfumé de menthe sauvages....

--Maintenant, toi aussi, foutu camp! voilà sapèques!...

L'enfant détala.

       *       *       *       *       *

Le jardin, à peine plus grand qu'un jardinet de Neuilly ou d'Auteuil,
n'était qu'un seul buisson d'hibiscus, au travers duquel une allée,
frayée à peu près, menait tout droit à la maison. Huit marches de
pierre grise exhaussait celle-ci au-dessus du sol. Et L'Estissac,
les ayant gravies, domina les deux moitiés du buisson fleuri,
fleuri tellement qu'on n'en voyait pas la verdure, et que le jardin
entier rougeoyait comme un champ de coquelicots splendides. Le
terrain s'inclinait doucement, suivant une pente convexe; la route
en contrebas n'était pas visible, à cause de la chute fuyante des
hibiscus, qui semblait surplomber la mer même,--la mer, dont la
plaine glauque et morte, toute hérissée de rochers noirs, formait
autour du gracieux buisson pourpré le plus bizarre cadre et le plus
mélancolique....

L'Estissac contempla longtemps, et rêva, avant de frapper à la porte de
teck sculpté....

       *       *       *       *       *

--Mon cher vieux!...

Leurs mains s'étaient saisies avec force, et ne se lâchaient pas,
tandis qu'ils enfonçaient dans les yeux l'un de l'autre leurs regards
fraternels, avides de combler, dès cette première minute, tout
l'inévitable fossé qu'avaient creusé entre eux leurs deux ans de
séparation....

--Mon cher, cher vieux!...

Et comme, enfin, ils dénouaient leur étreinte, à leurs voix se mêla une
voix moins grave, disant aussi des mots de bienvenue:

--L'Estissac!... que c'est gentil d'être venu nous voir dès votre
premier jour!...

Madame Joseph Rabœuf accourait, les mains tendues....

       *       *       *       *       *

Il lui avait baisé les poignets, il répondait à son bonjour:

--Ah! non!--fit-elle.--Ne m'appelez pas madame! Un ami comme vous!...

Il regarda Rabœuf.

--Pour ami, n'en doutez pas! Mais comment faut-il vous appeler?

Rabœuf, très simplement, répondit:

--Il faut l'appeler Alice, voyons!... C'est votre petite camarade,
comme autrefois....

Et alors il se reprit, toujours le plus simplement du monde:

--Au fait, c'est juste! Je n'y pensais pas ... Vous l'appeliez Célia,
il y a deux ans.... Mais elle n'aimait pas beaucoup ce nom-là....

Elle avait un peu rougi. Elle tourna son sourire net et franc vers
l'ancien camarade:

--Tout de même, L'Estissac ... si vous, vous préférez Célia?...

--Non,--dit-il en souriant aussi.--Je préfère Alice. Ils s'étaient
assis. Elle bavarda joyeusement.

       *       *       *       *       *

La salle était vaste et confortable, crépie à la chaux grise et
sobrement tendue de nattes fines et de soieries indigènes. Quatre
grosses colonnes de teck sculpté soutenaient les poutres du plafond,
et les solives encastrées étaient sculptées aussi, dans le goût
complexe et raffiné des sculpteurs annamites. Les meubles étaient
annamites pareillement,--de bois violet incrusté de nacre;--les
sièges,--fauteuils, liseuses, chaises-longues et vis-à-vis,--de ce
rotin d'Hong-Kong si souple qu'on s'y repose aussi bien que dans nos
bergères les plus moelleuses....

Tout était plaisant et délicat. Des gerbes d'hibiscus fleurissaient les
potiches chinoises et le brûle-parfum de bronze tonkinois. Sur le piano
à queue, une broderie de Bac-Ninh, blanche et grise, étalait un dragon
griffu. Et la partition ouverte sur le pupitre prouvait que le piano
n'était pas seulement un support pour la broderie.

       *       *       *       *       *

Alice avait frappé du doigt un gong suspendu; et deux boys, en caï-hao
de belle soie noire, apportèrent, sur un plateau plus grand qu'eux, un
thé à la mode d'Asie, très élégant.

--Vous êtes bien ici,--murmura L'Estissac.

--Très bien,--fit Alice.

--Très bien, grâce à cette fée-ci,--fit Rabœuf.

Au passage, tandis qu'elle le servait, il lui baisa les doigts.

L'Estissac, ayant bu, reposait son bol minuscule:

--Pas trop seuls, cependant?...

--Non. Les commandants de torpilleurs et de sous-marins ... les gens de
la douane et des mines ... et, de temps à autre, une visite comme la
vôtre ... On peut vivre.... Il y a bien une vingtaine d'Européens, à
Hongaï ... et quatre ménages.... Alice a même deux amies très bonnes....

--Et puis, n'est-ce pas? l'exil n'est pas éternel!...

--Sûrement!... quoique ... nous ayons l'intention de ... de prolonger
encore un peu notre campagne.... J'ai demandé à faire une troisième
année....

--Ah?

Le duc regardait maintenant la jeune femme. Elle rougit encore. Comme
jadis, sa peau mate se colorait vivement aux moindres mouvements de sa
pensée.

--Oui,--dit-elle au bout d'un petit silence.--Oui: cela vaudra
mieux.... Trois ans d'absence, quatre ans peut-être.... C'est ce
qu'il faut pour que, là-bas, à Toulon, on ait oublié ... on ait tout
oublié....

Le duc haussait doucement les épaules. Elle insista:

--Je vous assure!... cela vaudra mieux....

       *       *       *       *       *

Presque chaque soir, en baie d'Halong, le soleil couchant perce de
ses flèches rouges les nuages gris; et cela fait d'étranges ciels
enflammés, au-dessus d'une mer toujours terne, à cause des sombres
îlots qui masquent les reflets.

Les flèches rouges venaient d'atteindre la maison du coteau et toute la
salle s'imprégnait tout à coup d'une chaude lumière.

--Joli!--fit L'Estissac.

Un brin mélancolique, Alice s'était approchée d'une fenêtre, et
appuyait son front à la vitre.

--Et vous, cher ami? êtes-vous à l'aise, sur votre _Arcole?_

--Très suffisamment....

--Bonnes nouvelles de France?

--Parfaites.

--La duchesse?

--A Cannes, comme tous les hivers. Et le bébé pousse droit.

--Quel âge, déjà?

--Cinq mois, il me semble.

--Vous avez eu joliment raison de vous marier!...

--Mon Dieu!... oui!...

       *       *       *       *       *

Le soleil était très bas, maintenant. Les flèches rouges s'élançaient
horizontales, et frappaient les cloisons juste à hauteur des fenêtres.

--Dites?--questionna la jeune femme, tout à coup:--c'est de Toulon que
l'_Arcole_ a appareillé?

--Oui....

--Vous y avez bien séjourné un petit mois, avant l'appareillage?

--Un grand mois....

--Et bien?... là-bas?... c'est comme de notre temps?

Lentement L'Estissac posa son coude sur son genou, et son menton dans
sa main:

--Comme de votre temps?--répéta-t-il.--Oui ... je crois....

Il songea en silence, puis tout haut

--En vérité, oui: je suis sûr. C'est comme de votre temps, c'est
comme de mon temps à moi.... Les mêmes petites amies sont là-bas ...
les mêmes, ou d'autres toutes pareilles ... les mêmes petites sœurs,
qui gentiment s'efforcent d'adoucir la vie aux pauvres hommes et de
mêler un peu de miel à notre absinthe ... les mêmes petites alliées,
qui bravement prennent leur part de nos soucis, de nos lassitudes,
de nos misères, et portent la moitié du mauvais fardeau.... Et elles
continuent d'être, autant qu'elles peuvent, autant qu'on leur permet,
tendres, désintéressées, honnêtes.... Oui. C'est comme de notre temps.
Rien n'est changé....

Ils se turent tous trois, longtemps.

       *       *       *       *       *

Alors la nuit s'abattit, prompte comme un vol d'oiseaux noirs.

--Oh!--dit Alice,--avant que vous ne partiez, je veux vous cueillir de
nos fleurs, pour votre chambre de l'_Arcole_.....

Elle courut vers les hibiscus du jardin. Seuls, L'Estissac et Rabœuf
firent un pas l'un vers l'autre; et l'étreinte de leurs mains se renoua.

--Heureux?--questionna Rabœuf, le premier.
Ç
--Non,--dit le duc:--mais content. La tâche est accomplie. Mariage, en
somme, réussi: les deux duchés intacts et accrus; la puissance du nom
fortifiée; l'héritage à transmettre, sauf; et l'héritier à mettre au
monde, né,--mâle, normal et robuste. Oui, content. Et ... qui sait!...
plus tard,--très tard,--heureux peut-être!... Rappelez-vous «le long
jour âpre, qui finit mollement»

     ... «Par cette lune jaune
       Qui monte et s'arrondit entre les peupliers....»

Il avait baissé la tête vers le sol. Il murmura très bas:

--Et puis qu'importe! A Tamaris, sur la tombe de Jannik, les lilas
blancs fleurissent toute l'année....

Par l'embrasure de la fenêtre, tous deux apercevaient, dans le jardin
déjà plein d'ombre, la robe claire qui allait et venait.

--Nous,--dit soudain Rabœuf,--heureux!... Heureux médiocrement, d'un
bonheur à notre taille. Mais à quoi bon davantage? Ce sont les enfants
qui souhaitent le paradis, avec la vie éternelle. Quand on a regardé
par-dessus le mur du cimetière, il sied d'être moins ambitieux,--moins
vaniteux: le menuisier nous prendra juste mesure! des joies trop
grandes, où les mettrions-nous?

Ils se turent encore. Dans le jardin déjà nocturne, la robe claire se
rapprochait.

       *       *       *       *       *

Elle rentra. Les hibiscus faisaient une gerbe éclatante.

--Voilà!--dit Alice Rabœuf.--Ils sont jolis, n'est-ce pas? Mais ils ne
sentent presque rien, et ils se fanent très vite....

--Tant mieux!--dit L'Estissac:--Je les aime ainsi.--Merci, de tout mon
cœur!...

                                    _Toulon, Venise, Paris_
                                    _ans 1326-1328 de l'Hégire._



TABLE DES CHAPITRES

     I.    Où, pour se présenter décemment au lecteur,
           la belle Célia s'éveille au crépuscule et
           met un peignoir de surah
    II.    La veillée des armes
   III.    Qui s'achève en coup de foudre
    IV.    Nuit de noces scandaleusement détaillée
     V.    Comme quoi, par exception, Célia n'était
           pas née sous une rose
    VI.    Où l'aspirant Bertrand Peyras s'efforce d'élever
           Célia au rang des femmes qu'on ne traite pas
           par-dessous la jambe
   VII.    Où Célia, amoureuse, s'inquiète, s'afflige et
           s'ennuie
  VIII.    Une villa très bleue
    IX.    Sur le pont--d'Avignon--tout le monde
           danse, danse
     X.    Toute petite oraison funèbre
    XI.    Ultima ratio reginæ
   XII.    O divin, puissant, subtil
  XIII.    Où le prélude de Bach intervient
   XIV.    Signatures sans importance
    XV.    Pour si peu de chose que payer des dettes
   XVI.    Coup de canif avant contrat
  XVII.    Honnêtement
 XVIII.    Clair de lune philosophique
   XIX.    Qui finit par où d'autres commencèrent
    XX.    Immoralité
   XXI.    Où le navire arrive au port





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les petites alliées" ***

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