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Title: L'homme qui assassina - Roman
Author: Farrère, Claude
Language: French
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L'HOMME QUI ASSASSINA

Par

CLAUDE FARRÈRE

ROMAN

ILLUSTRÉ DE QUARANTE-SEPT COMPOSITIONS

DESSINÉES ET GRAVÉES SUR BOIS

PAR

GÉRARD COCHET



PARIS

LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie

21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXI



I


13 août 19...

Hier, vendredi, neuvième jour de mon ère nouvelle, turque, j'ai été
présenté, après le Sélamlick, à Sa Majesté Impériale le Sultan.

Rien de notable en cette cérémonie. Au cours de ma carrière, plus
diplomatique, hélas, que soldatesque, pas mal de Majestés m'ont déjà
accueilli, avec d'identiques sourires, dans des cabinets identiquement
meublés. L'empereur des Ottomans ne diffère pas beaucoup d'aucun de
ses confrères. Il a toutefois l'air plus intelligent et moins vulgaire
que la plupart d'entre eux. Par ailleurs, cérémonial analogue, et
conversation protocolaire selon l'immuable rite international. Sans
efforts, j'aurais pu me croire à Rome ou à Pétersbourg.

Par contre, avant la présentation, incident assez curieux: nous
étions, l'ambassadeur et moi, en compagnie d'une douzaine de
personnages du corps diplomatique, dans le salon d'attente; sous les
fenêtres, les régiments de la garde se massaient pour cette superbe
parade qui précède la prière du Sultan dans sa mosquée.

C'est alors qu'un Turc est entré, un très beau Turc de la grande race
circassienne, éblouissant dans un uniforme à larges broderies. Il a
marché droit sur l'ambassadeur, d'un pas brusque de soldat, et, après
la poignée de mains:

--Votre Excellence me fera-t-elle l'honneur?... dit-il en me désignant.

J'ai été nommé aussitôt, copieusement:

--Mon nouveau colonel, le marquis Renaud de Sévigné Montmoron.

(Narcisse Boucher, ambassadeur de la République, ne manque jamais
une occasion de faire sonner les particules et titres qu'il regrette
amèrement de ne point avoir lui-même.)

Cela, d'ailleurs, est une réflexion de l'escalier.

Sur le moment, je n'ai eu l'esprit de songer à rien autre qu'au Turc,
qui me plantait en plein visage le regard de ses yeux bleu foncé, droit
comme une épée.

--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur le colonel? Mehmed pacha!

«Mehmed pacha», ici, c'est à peu près aussi précis qu'en France, «comte
Jean» ou «marquis Pierre». L'ambassadeur, déférent, a complété:

--Son Excellence le maréchal Mehmed Djaleddin pacha, chef du cabinet
politique de Sa Majesté....

Chef du cabinet politique, _alias_ prince des espions du Palais? Non,
cela ne réveillait absolument rien dans ma tête. Le Turc souriait.

--Rappelez-vous ... le yacht du duc d'Épernon, la _Feuille de Rose!..._

Ah! du coup je me suis rappelé!... mais, dans ce salon impérial, la
rencontre était imprévue.

Une histoire vieille de douze ans:--mon premier voyage à
Constantinople, à bord de cette _Feuille de Rose_, démolie aujourd'hui
depuis des années. Nous avions passé huit jours devant Stamboul. Et,
la veille du départ, d'Épernon, en grand mystère, avait faufilé à bord
une sorte de mendiant merveilleusement déguisé. C'était Mehmed bey,
sur qui Sa Majesté venait de jeter l'œil de la défaveur, et qui
jugeait prudent de s'absenter de Turquie.--Mehmed bey, que je retrouve
largement rentré en grâce, pacha, maréchal et grand-maître de la police
secrète! Comique.

Au fait, il a peu changé, et j'ai fini par le reconnaître tant bien
que mal. Ils ne courent pas les rues, d'ailleurs, les soldats de son
espèce, hauts comme des lances, forts et souples comme des tigres, et
vous dardant toujours au milieu des prunelles leurs diables d'yeux
étincelants. Avec cela, le front tcherkess, large et bombé comme
une cuirasse, et une fière broussaille de cheveux bouclés, à peine
grisonnants. Il n'a pas cinquante ans, ce maréchal. Et ce n'est pas
seulement un homme de cour. En 1877, il servait dans les houzards, et,
à Plewna, il a bel et bien eu quatre chevaux tués sous lui. D'Épernon
m'avait conté ça....

Et le voilà chef d'espions. Drôle de pays!

Nous étions dans l'embrasure d'une fenêtre. Familièrement, Mehmed pacha
appuya son bras sur mes épaules et me pencha au dehors. Dans l'avenue
défilaient les zouaves arabes, rouges et verts:

--Allez, dites-le! Cela vous chiffonne de me retrouver chef du cabinet
politique.... Si, si! et c'est tellement naturel.... Vous autres
Français, vous n'aimez pas les espions. Pourtant, vous-même, hein?
attaché militaire?... espion déguisé, il n'y a pas à dire non. Mais
écoutez ceci, monsieur le colonel: les soldats peuvent être espions,
en France comme en Turquie, et rester honorables, à cause de leur
uniforme, qui les signale de loin à l'ennemi, à tous les ennemis.
Avec votre dolman bleu de ciel, vous ne nous prenez pas en traître;
et moi non plus: du plus loin qu'on voit mon cheval, on sait que je
suis Mehmed pacha. Maintenant, il faut que je vous quitte; Sa Majesté
va sortir d'Yildiz, et je dois être à la portière du landau. Mais au
revoir.

Il fit deux pas vers la porte, et revint:

--J'oubliais le principal. Il y a douze ans, vous m'avez sauvé la vie,
ou peu s'en faut, vous et vos amis. A charge de revanche, quand il vous
plaira, monsieur le colonel.

Et il tourna les talons.

Un quart d'heure plus tard, je le reconnus dans le cortège impérial.
Entre les régiments rangés en bataille, entre les drapeaux cramoisis
qui s'inclinaient,--les drapeaux de Plewna, du Caucase et de
Thessalie,--le sultan passait, et ses magnifiques chevaux, tenus à
pleines mains, se cabraient d'aller au pas. Le carrosse était entouré
d'une centaine de pachas à grands cordons rouges ou verts et toute
cette foule, à pied, trottinait pour n'être pas distancée. Seul, Mehmed
Djaleddin, la main gauche posée sur la portière, ne courait pas; il lui
suffisait d'allonger ses enjambées robustes.

       *       *       *       *       *

Après, ç'a été la prière impériale, le muezzin psalmodiant sur son
minaret, et la retraite des régiments, rentrant dans leurs casernes.

Puis, le retour du sultan, qui repasse au grand trot, sans escorte, ou
presque. Puis l'audience, tout à fait quelconque....

A la porte d'Yildiz, le coupé de l'ambassadeur était avancé. Mais je
n'ai pas trouvé ma voiture à moi, égarée.

Fort indifférent à ce détail, Narcisse Boucher m'a paisiblement tendu
la main.

--Au revoir, colonel. Tiens, n'avez pas votre sapin? Vous frappez pas,
allez! va venir tout de suite. A bientôt, pas?

Et fouette cocher.

C'est un réconfort de songer que nous avons été la nation la plus
délicatement courtoise de l'Europe ..., il y a un peu longtemps, au
siècle de ma tante grand!...

L'excuse de ce bonhomme, c'est qu'il ne va pas exactement du même côté
que moi. Il descend vers Top-hané, où sa mouche l'attend pour remonter
le Bosphore. L'ambassade est encore au palais d'été de Thérapia pour
six semaines. Moi, je demeure en ville, rue de Brousse: la tradition
diplomatique exige que l'attaché militaire réside à Péra, été comme
hiver. Mais la rue de Brousse est à deux pas de Top-hané, et le crochet
n'eût pas été bien aigu....

En tout cas, je me trouvais à pied, en grand uniforme, à deux heures
de chez moi. Midi sonnait,--cinq heures à la turque. Le soleil tapait
comme un sourd, et pas le plus chétif cabriolet à l'horizon. Gai!

Tout à coup, une main sur mon épaule.

--Comment, monsieur le colonel, en panne? Et votre ambassadeur?

Mehmed pacha sortait, à son tour, du palais. Un lancier à fez
d'astrakan lui amenait son cheval.

--Mon ambassadeur est retourné à Thérapia, monsieur le maréchal.

--Ah! c'est juste.

Un Russe ou un Allemand n'aurait pas raté une occasion si belle de
piétiner un peu le plat. Mais les Turcs sont des gens d'Asie, et leur
politesse de bois dur en remontrerait à la correction anglaise. Mehmed
pacha, ayant fort bien compris, ne cilla pas.

--Vous allez monter mon cheval, monsieur le colonel.

--Votre Excellence se moque de moi.

Vous allez monter mon cheval. J'en ai deux autres au palais....

Il se tourna vers le lancier, donna un ordre.

--Je monterai celui qui va venir, monsieur le maréchal.

--Non. Vous me ferez l'honneur de monter celui-ci. En souvenir de la
_Feuille de Rose_. Allons, monsieur de Sévigné!

C'est bien la première fois, depuis ces neuf jours de Turquie, qu'on
m'appelle par mon nom sans m'envoyer du marquisat!

       *       *       *       *       *

Nous avons galopé, botte à botte, à travers Nichantache, jusqu'au
faubourg du Taxim. En face des casernes d'artillerie, Mehmed pacha m'a
porté deux compliments, brefs et prompts comme des coups de fleuret,
qui ma foi, m'ont touché au plus sensible de ma petite vanité:

Un:

--Est-ce qu'ils montent tous aussi bien que vous, les colonels français?

Deux:

--Avez-vous plus ou moins de trente-cinq ans?

Il est incontestable que je tiens convenablement en selle, et qu'on me
donne, à première vue, dix bonnes années de moins que mon âge. Mais
l'entendre affirmer par ce grand centaure aux yeux aigus comme des
vrilles, cela n'était point déplaisant.

       *       *       *       *       *

Au bout du Taxim, il y a Péra;--Péra, la ville des ambassades,
des cercles, des hôtels et des beuglants; la seule fraction de
Constantinople qui me soit, déjà, nettement antipathique. C'est là
qu'il me faut loger, hélas! Par chance, ma rue,--la rue de Brousse,--à
peu près la moins ridicule de Péra.

--Descendez donc avec moi jusqu'au pont,--m'a dit Mehmed pacha sans
ralentir.

Nous avons dévalé, d'un galop de Tatars, la rampe en zig-zag qui
évite cet indescriptible escalier brèche-dent qualifié rue,--rue
Yuksek-Kaldirim. Au bas, la place de Karakeuy grouille toujours d'une
foule peinturlurée comme un corso de carnaval! Les soldats du corps
de garde ont pris les armes en notre honneur: «Salaam ... dour!» Et
le pont de bois, le pont légendaire qui enjambe la Corne d'Or, et qui
perpétuellement moutonne de passants pressés, le pont s'est allongé
devant nous, vers Stamboul.

Au tiers du pont, Mehmed Djaleddin pacha arrêta net son cheval; et
derrière lui, le lancier à fez d'astrakan, qui galopait tête baissée,
l'air tout à fait inattentif, l'imita avec une précision si instantanée
qu'il ne raccourcit pas sa distance d'une encolure.

Mehmed pacha tendait le poing vers la ville turque, toute blonde sous
le soleil vertical:

--Voici pour vous, monsieur le colonel. Je suppose que vous êtes venu
dans notre pays pour voir des choses.... Oui, vous n'avez pas la
mine de quelqu'un qui se contentera de pincer les fesses des petites
Grecques ou des petites Arméniennes. Eh bien, les choses à voir, à
Constantinople, sont de ce côté-ci de l'eau, dans Stamboul. Derrière
vous, c'est Galata, Péra, Tatavla, le Taxim ... de l'ordure! Mais
devant, il y a Stamboul.

Je saluai:

--Byzance.

--Non, monsieur le colonel! Pas Byzance, nos cinq siècles ottomans
l'ont tuée et enterrée. Et ne la regrettez pas: elle était bien laide.
Voyez ce qui en reste, cette grosse maritorne de Sainte-Sophie,
peinturlurée de rouge et de jaune comme une paysanne cossue, qui ne
sait pas se farder. Byzance, c'était riche, pesant et fagoté. C'était
la vieille ville d'un vieil empire pourri et saugrenu. Mais notre
Stamboul, nous l'avions bâti avec enthousiasme, parce que nous étions
alors un jeune peuple sain, et regardez sa belle silhouette grave et
gracieuse, comme la silhouette d'une dame turque voilée du yachmak!
Regardez, monsieur le colonel: il y a cinq cents ans, nous sommes
entrés par là-bas,--par Top-Kapou, la Porte du Canon, à côté de cette
haute mosquée en ruines qu'on aperçoit d'ici comme une petite bulle
de brouillard dressée sur l'horizon des toits;--la Mihrimah Djami,
bâtie par la Princesse de la Lune et du Soleil, au temps du grand
Suleïman.--Et tout de suite, nous avons planté partout sur Byzance
nos minarets victorieux, comme des lances de gloire. Partout: voyez,
à droite, ceux de Sultan Sélim, et à gauche, ceux de Sultan Achmet;
voyez, droit devant, ceux de l'ancienne sultane Valideh, et au-dessus,
ceux du Sultan Suleïman, l'ami de votre François Ier; et n'importe où:
ici, ceux de Sultan Bayazid, là ceux de Nouri-Osman, plus loin, ceux de
Mehmed Fatih le Conquérant, et en contre-bas, ceux du Schah-Zadeh, dont
on ne voit que les deux pointes blanches,--le Schah-Zadeh Mohammed,
fils de Hasséki, celui que Roxelane fit mettre à mort.--Tournez-vous,
la mosquée de son frère Dji-an-djir est là, au flanc de Foundoucli,
au-dessus du Bosphore. Dji-an-djir aussi fut mis à mort par
Roxelane.... Toutes ces pierres qui se dressent sur Stamboul ont jailli
du sol turc par de furieuses poussées d'orgueil, de colère, de courage
ou de foi. Nous les avons cimentées avec du sang, le sang des infidèles
et le nôtre. Et tout ce sang, qu'il a fallu verser comme de l'eau,
mérite l'estime et l'amitié d'un soldat tel que vous, d'un beau soldat
frank qui sait monter à cheval.

Il me tendit la main.

--Au revoir, monsieur le colonel. Le lancier va vous suivre et
remmènera la bête.... Ah! halte encore: regardez ici, sur la crête de
Stamboul, à gauche de la mosquée du Bazar.... Oui, ces toits carrés,
très grands, très laids.... Vous y êtes. C'est la Dette Ottomane.
Demi-tour, maintenant: sur Galata, au-dessus de la Tour, cette énorme
bâtisse.... C'est la Banque. Vous constatez: entre la Banque et la
Dette, la Corne d'Or est étranglée. Pensez à cela, quand vous entendrez
dire que la Turquie se meurt. A bientôt, inshallah!

Et au galop. En un clin d'œil, je ne vois plus que le dos barré du
cordon rouge et vert, la croupe alezane, et les quatre fers des sabots,
quatre escarboucles dans le soleil.

Moi, je suis revenu au pas, m'attardant exprès dans la foule
fourmillante des gens qui passent l'eau. Ce pont sur la Corne d'Or,
je ne me lasse pas de l'admirer. C'est bien certainement le plus
prodigieux pont de toute la terre ronde. Quelles gens hétéroclites,
quelles races baroques, quelles religions imprévues s'y bousculent
incessamment, se ruant de Stamboul à Péra et de Péra à Stamboul! Les
fez, les turbans, les tarbouchs, les bonnets, les chapeaux, les toques
à plumes et les tcharchafs sont autant d'étiquettes d'origine sur les
têtes de tous ces hommes et de toutes ces femmes venus des pays les
plus imprévus. Dans l'espace d'une seule travée, je croise des soldats
à cheval et des soldats à pied, des portefaix ployés sous leur charge,
des eunuques à belle redingote pincée, une bande ahurie de pèlerins
de Boukhara, qui écarquillent leurs yeux mongols, un carrosse de
harem fermé comme un cercueil, quatre Persans coiffés d'astrakan,
deux pompes à incendie qui galopent, douze dames turques voilées pour
rire, six policiers, cinq imans, trois derviches, un évêque bulgare,
deux petites sœurs des pauvres et quelque deux cents bonnes gens
dont l'état civil m'échappe. J'oublie le tohubohu des invraisemblables
marchands empilés sur chaque trottoir, et qui crient à pleins poumons
d'invraisemblables marchandises, loukoum à la rose, simites à l'anis,
miel d'Angora, pastilles du sérail, mouchoirs à carreaux, épingles
anglaises, abricots de Damas, cartes postales, photographies obscènes
et véritable eau de cerises. Tout ça pour un sou, pour un petit sou,
pour un demi-sou: «On paras, bech paras, bech parayah!...»



II


16 août.

Mon anniversaire! j'ai quarante-six ans aujourd'hui.

Tout à l'heure, j'ai passé ma revue de détail, face à face avec mon
plus large miroir. Il me semblait que ça devait terriblement se voir,
cette année de plus qui vient de sonner à mon cadran. Eh bien! non, ça
ne se voit pas trop.

Mes cheveux grisonnent, c'est vrai,--et encore, pas tant que d'autres.
Mais surtout, ils bouclent assez abondamment pour faire envie à bien
des capitaines, voire à des sous-lieutenants. Par ailleurs, sans
corset, j'ai soixante-quatre de tour de taille, et, quoique je sois
petit, j'ai l'air d'être grand, à force de me tenir comme un piquet. Et
puis, parmi pas mal de coquetteries, j'ai celle de raser toute barbe et
toute moustache, et de m'en aller, à travers mon siècle, glabre comme
un portrait du temps de ma tante grand.--On s'appelle Sévigné, que
diable! on ne peut pas ressembler au premier Ramollot venu!--Bref, ces
joues rasées sont encore assez fraîches, et, parole d'honneur, on me
prendrait plutôt pour un blondin que pour un menton bleu.

Quarante-six ans, tout de même! Un blondin de quarante-six ans. Voilà
de quoi rire. Hélas, je me cramponne à ma jeunesse qui s'en va, et
cela ne laisse pas d'être convenablement ridicule. Ceux qui liront un
jour ces mémoires que j'entasse, cahier sur cahier, dans le propre
secrétaire qui hébergea les lettres de feu madame de Grignan, auront
de quoi se moquer du vieux beau que je suis. Pourtant, ma tristesse
de vieillir est un peu plus noble, ce me semble, que les banales
désolations des bourgeois qui regrettent Margot, et ses jupes faciles
à trousser. Je regrette, moi, d'avoir usé en vain, sans grandeur ni
beauté, la bête de race que j'étais, que je suis encore pour deux ou
trois printemps à peine! et d'user pareillement, sans que l'histoire en
garde vestige, l'esprit passablement net et fier qui habite en cette
bête-là....

C'est la faute du XXe siècle. J'étais fait pour des temps plus
accidentés. Bien la peine, quand j'étais gosse, de me farcir la
cervelle de belles fadaises héroïques, comme mes parents n'ont eu garde
d'y manquer! A douze ans, j'avais pour camarades de récréations les
héros de Plutarque et le Bussy d'Amboise de Dumas père. Depuis, quoi?
j'ai été hussard et je suis colonel. Mais je n'ai pas seulement vu
le feu, et mes vingt-cinq ans de harnais se sont partagés entre les
quartiers de garnisons et les salons d'ambassades. En guise de champs
de bataille, ma mauvaise étoile m'a offert des carrousels; en guise de
charges à commander, des cotillons à conduire. Trocs déplorables. Et
quand je m'aperçois, comme aujourd'hui, que mes cheveux ont blanchi à
force de carrousels et de cotillons, au lieu de blanchir à force de
charges et de batailles, pouah! le cœur m'en monte à la bouche.



III


J'habite, rue de Brousse, le premier étage d'une antique maison toute
bardée de fer.

La rue de Brousse, escarpée comme une échelle, ressemble, trait pour
trait, à ces ruelles de Gênes qui tombent à pic dans la via Balbi.
C'est étroit, très haut et assez sombre. Le soleil n'y a pas ses aises;
la foule passe autre part; et quand il pleut fort, cela devient tout de
suite un torrent.

Mon appartement--mes appartements! les appartements du colonel attaché
militaire de la République!--se compose de deux salons grands comme
des églises, et, par surcroît, de quelques petites chambres assez
incommodes. Les deux salons sont réunis par une porte en arc, sculptée
à la turque, qui est, à mes yeux, l'agrément principal du logis.
Malheureusement, le decorum diplomatique exige que mes salons restent
salons, en vue des réceptions futures, et je ne puis installer mon lit
ou ma table à écrire sous cette petite ogive d'ébène et de faïence. Du
coup, je prends la rue de Brousse en grippe.

D'ailleurs, elle est en plein milieu de Péra, cette rue de Brousse.
Et j'ai encore dans mes oreilles le verdict du maréchal Mehmed pacha,
piaffant sur le pont de Karakeuy: «Péra, Galata, Tatavla, Taxim,--de
l'ordure!»

Péra, Galata, Tatavla, le Taxim,--ma foi non, ce n'est pas joli!...
Je ne m'y reconnais pas encore très bien, car Constantinople est un
monde. Mais, _grosso modo_, ce monde est divisé par la Corne d'Or en
deux continents, plus différents que ne sont l'Europe et l'Amérique.
D'un côté, la ville turque chantée par Loti: Stamboul; de l'autre, les
bourgades levantines parasites: Galata, Péra, Tatavla et le reste.
Or, toutes ces bourgades sont déplaisantes. Grecques, arméniennes ou
cosmopolites, chrétiennes en tout cas, elles symbolisent trop bien
le christianisme pouilleux de l'Orient. Les rues pérotes, où bon gré
mal gré il me faut piétiner tous les jours, regorgent d'une foule
antipathique entre toutes les foules, et qui ne ressemblent en rien
à l'éblouissante cohue du beau pont sur la Corne d'Or.--La Grand'Rue
de Péra, notamment, horrifique et prétentieuse caricature des moins
parisiens de nos boulevards, a le secret de m'exaspérer. Tout y
singe l'Occident: les rues à tramways, les maisons à cinq étages,
les boutiques à enseignes anglaises, les messieurs à chapeau melon,
les dames à robe de province. Cette façade levantine n'est point
artistique; et j'ai bien peur qu'elle ne cache un dessous moins élégant
encore, un dessous d'autres singeries occidentales, plus viles: petits
snobismes, petits potins, petites pruderies, petites lâchetés, petits
cocuages et petits profits.

Mon maréchal turc parle d'or. Dans Constantinople, il n'y a que
Stamboul. Du seuil du grand pont, je regarde chaque soir cette Turquie
à minarets qui se découpe si bien sur le rouge cerise du couchant.
Mais je n'ai pas encore eu le temps d'y mettre un pied: car les six
ambassades sont, pour deux mois encore, à Thérapia ou à Buyukdéré,
dans le Haut Bosphore, à cinq lieues d'ici. Et moi, nouveau venu dans
cette galère, il me faut chaque après-midi m'en aller là-bas, pour
visiter en cérémonie tout le corps diplomatique, secrétaire après
secrétaire, et pour corner cartes sur cartes chez des gens dits «du
monde»,--du monde constantinopolitain,--dont le trait distinctif est
une nationalité presque toujours énigmatique.



IV


--Heureusement, de la rue de Brousse à Thérapia, la route n'est pas
vilaine.

Il y a deux étapes. La première se fait par terre, et la seconde par
eau. Il faut d'abord descendre la rue de Brousse jusqu'au plus bas,
puis tourner à gauche, dans une amusante ruelle très tortueuse, dont
je ne sais pas le nom. On passe un peu plus loin devant un poste de
soldats, puis, le long d'un tout petit cimetière. Au delà, le quartier
est tout à fait turc: rien que des maisons de bois à deux étages,
avec quantité de fenêtres voilées de rideaux blancs bien opaques. Un
coin de Stamboul égaré sur la rive pérote. Cela ne ressemble guère à
la caricature de ville européenne qui sévit alentour. Plus de beaux
messieurs à la mode de Londres, ni de belles dames à la mode de Paris,
à la mode de l'avant-dernière année. Rien que de grands Ottomans
graves, rien que des musulmanes voilées qui se hâtent. Et partout, du
silence.

Ma ruelle turque tourne de-ci, tourne de-là, bifurque, s'agrémente
d'impasses. A certain carrefour marqué d'une fontaine, je ne manque
jamais de m'embrouiller. Mais au bout d'une demi-lieue, je finis
toujours par dégringoler certaine rampe quasi à pic, laquelle aboutit
dans la principale rue de Galata. Galata, c'est le faubourg maritime
de Constantinople,--le port, l'arsenal, les quais;--un faubourg
tumultueux, très sale, et mal famé, mais combien préférable, pour mon
goût, aux snobismes prétentieux de Péra!--Et à l'extrémité de Galata,
je retrouve la place de Karakeuy et le grand pont de bois, d'où partent
les bateaux.

Il me serait à peu près trois fois plus court, et je ne sais combien
de fois plus simple, de remonter la rue de Brousse au lieu de la
descendre, et de suivre ensuite la Grand'Rue de Péra, jusqu'au
funiculaire, lequel me mettrait en une minute précisément où je veux
aller. Mais suivre la Grand'Rue de Péra, non!

Au pont, la deuxième étape commence. Je m'embarque sur un gros
vapeur à roues, abondamment empanaché de fumée très noire.--Le bon
Dieu patafiole l'ignoble charbon de ce pays! Je n'en ai jamais vu
qui barbouillât le ciel d'une encre si tenace.... Six heures à la
turque,--midi cinquante: l'appareillage, exact comme un départ de
train. Coups de sifflets, cascades d'eau fouettée par les aubes,
hurlements polyglottes de tous côtés, et désarroi de caïques et de
barques devant l'étrave qui s'ébranle: cette Corne d'Or grouille
toujours d'un tel entassement d'embarcations, que c'est à se demander
comment toutes ces coques ne s'écrasent pas les unes contre les
autres. Le vapeur à roues--_chirket haïrié_, d'après le nom de sa
compagnie--n'en frôle pourtant pas une seule et ne met pas cinq minutes
à se dégager de la cohue: c'est comme d'un coup de baguette magique. Et
le panorama se déroule: à gauche, Péra, très embelli quand on le voit
de loin; à droite, Stamboul, splendide; devant, Skutari d'Asie, un vrai
bois de platanes, de figuiers et d'acacias, avec quantité de petites
maisons violettes qui se blottissent sous les feuillages. Le chirket
haïrié contourne Péra,--et voici le Bosphore.

Le Bosphore, n'est-ce pas? on sait ce que c'est: onde de lapis, palais
de marbre, firmament de saphir, et sultanes pareilles à des perles
penchées sur ce gouffre où tôt ou tard on les jettera.--Oui. Eh bien,
ça n'est pas ça, mais pas du tout.

L'eau n'est pas de lapis, et le ciel n'est pas de saphir. Le gris et
le blond dominent partout, avec une sorte de vapeur mauve qui flotte
autour de chaque ligne et qui atténue chaque teinte. Il y a des palais
de marbre, mais très peu: huit ou dix, éparpillés sur deux rives
longues chacune de vingt bons kilomètres. Le Bosphore est bien plus
long qu'on ne l'imagine. C'est un très beau fleuve, sinueux, bordé de
coteaux joliment boisés qui le serrent de tout près et l'encaissent. Au
pied de ces coteaux beaucoup de villages s'alignent le long des rives,
en files continues de petites maisons turques, moitié terrestres,
moitié aquatiques, car bien des terrasses de planches équarries sont
appuyées sur pilotis. Çà et là un bout de quai en vieilles dalles
ébréchées; une grande villa, un _yali_ de pierres roses ou de bois
ancien, violet; une mosquée blanche à belle coupole, avec son minaret
pareil à un cierge; et quelquefois un cimetière turc qui descend par
étages jusque dans le courant--un cimetière planté de hauts cyprès et
de saules transparents, où fourmillent les petites stèles musulmanes
bleues ou vertes, historiées d'épitaphes d'or. Le charme de tout cela
est un charme doux et prenant, un charme d'harmonie, de juste mesure et
de paix. Les coteaux moyens et arrondis, les maisons larges et basses,
les arbres aux verdures sobres d'Europe, la brume diaphane jetée sur
cette nature comme son duvet sur une prune, et le soleil qui dore et
qui n'aveugle pas, tout concourt vers un ensemble délicieux et tempéré,
qui ne s'impose pas violemment, mais qui s'insinue, pénètre profond et
possède.

Le malheur, c'est que les Européens s'en sont mêlés et qu'ils ont
bâti sur les rives du Bosphore. Si bien que, tout comme Stamboul, le
Bosphore a son Péra: une trentaine d'épouvantables façades, plus hautes
que le coteau qu'elles masquent, et alternativement pareilles à des
groupes scolaires ou à des pièces montées de pâtissiers: hôtels et
palais--non, _palaces_.--Comme je voudrais camper dans ces casernes-là,
un soir de bataille, avec mes hussards! Nous remettrions si bien tout
en bonne place, le lendemain, rien qu'avec quelques fagots et un peu de
pétrole!

Sept heures trente à la turque, deux heures et quart à la franque. A
gauche, le grand village de Yénikeuy; à droite, la petite ville de
Béicos. Derrière, sur un cap d'Asie, Canlidja, le plus exquis des
hameaux du Bosphore; devant,--côte d'Europe,--Thérapia et Buyukdéré,
les lieux «select» élus par les six ambassades pour leurs quartiers
d'été. Ce n'est pas vilain; il y a de superbes arbres. Le chirket
haïrié s'approche d'un admirable yali, rouge d'un ton de sang séché, et
qui s'adosse contre un parc en gradins planté de tilleuls, de hêtres,
de marronniers et de cèdres, les plus beaux que j'ai jamais rêvés: le
palais de France. C'est là que je vais, d'abord.

Pied à terre. Le quai emcombré d'équipages. La porte. Laquais et cavas.
(Les cavas sont des valets assermentés, qui ont le droit d'être armés,
et qui en abusent). Toute cette livrée se précipite:

--Monsieur le marquis....

Zut! fini de rire.



V


Le soir, changement de décor. Les corvées diplomatiques et mondaines
bâclées, le chirket haïrié me remporte, sur un Bosphore crépusculaire
inexprimablement doux et recueilli, vers Stamboul dont le profil
dentelé frange le couchant rouge d'une légion de petites lances
bleuâtres,--les minarets des cinq cents mosquées.

Sur la rive d'Europe et sur la rive d'Asie, voici que les maisons
de bois s'éclairent, fenêtre après fenêtre. On chemine entre deux
illuminations; non point des illuminations modernes et brutales, à
l'électricité, à l'acétylène; des illuminations de jadis, aux bonnes
vieilles chandelles, des illuminations de Watteau, pareilles à des
rangées d'étoiles....

Les roues du chirket battent l'eau calme à grands coups. Et là-bas,
à l'horizon, Stamboul se rapproche: les petites lances bleuâtres
grandissent et se précisent.

Quand on double la pointe du vieux Sérail, il fait tout à fait nuit.
Il n'y a presque plus de barques sur la Corne d'Or. Et le grand pont,
si grouillant tantôt, apparaît quasi désert, sa masse irrégulière et
confuse démesurément grandie dans l'obscurité. On accoste, on débarque.
Et je m'arrête toujours alors, et je m'accoude au garde-fou du pont, et
je contemple longtemps la prodigieuse vision de Stamboul nocturne.

Cela commence tout près de moi, au bout de ce pont où je suis. La ville
descend jusque dans la mer. Même, je ne sais pas où commence la mer et
où finit la ville, parce que beaucoup de maisons trempent leurs pilotis
dans l'eau et parce que d'innombrables bateaux se pressent contre les
maisons. Pêle-mêle enchevêtré de pieux et de mâts, de terrasses et de
carènes.

Pêle-mêle très obscur: Peu ou point de lumières apparentes, dans cette
masse gigantesque qui s'étend de l'est à l'ouest, indéfinie. La ville
descend jusque dans la mer, et monte très haut dans le ciel.

Je vois comme une falaise de maisons entassées les unes sur les autres.
Sur la crête, des mosquées rondes et des minarets aigus émergent çà et
là, se mêlant aux étoiles. On ne distingue bien aucun contour, à cause
de la couleur bleu uniforme, un bleu brumeux et laiteux, tout à fait
pareil au bleu du ciel constellé.

... Je songe aux eaux-fortes moyenâgeuses: castels cornus, donjons
crénelés, tours, tourelles, poivrières, ponts-levis, chaînes, potences,
sentinelles à hallebardes, et, dans le fossé, assiégeants tout hérissés
de fer.... Mais cette eau-forte-ci est plus extraordinaire que tout....

Le Bosphore, pastel, Stamboul, eau-forte.... Quels décors, pour une
belle pièce tragique à l'ancienne mode, bien doucereuse et bien
sanglante, avec tendres duos et copieux massacres! Hélas! hélas! le
temps des massacres et des duos n'est plus.



VI


J'ai déjeuné ce matin à Thérapia, au palais de France, en tête-à-tête
avec l'ambassadeur--Son Excellence Narcisse Boucher.

Mon Dieu, depuis quinze jours que je fais salaam et que je bois du
thé dans tous les salons diplomatiques de Péra et du Bosphore, j'ai
forcément vu beaucoup de gens de beaucoup d'espèces, et, dans le
nombre, quelques-uns qui ne manquent pas de personnalité. Quand même,
c'est encore à ce bonhomme, fruste, balourd et cacochyme, que je donne
la palme, en dépit de sa piètre apparence, et de son âge, qui le
retranche du siècle présent.

Narcisse Boucher.... Quels contrastes hoffmannesques dans ce vieillard,
à mine de paysan tout juste dégrossi, et qui fut l'homme extraordinaire
dont nul n'ignore le nom, le milliardaire français rival des
Vanderbilt et des Rockfeller! Fils d'un fermier franc-comtois; orphelin
à dix ans, sans sou ni maille; goujat de ferme, puis valet de charrue,
voilà son entrée dans la vie. Par quelle sorcellerie va-t-il s'évader
de la glèbe, où déjà ses pieds semblent engravés? Nulle somnambule ne
le devinerait jamais. Mais, à vingt ans, Narcisse Boucher est à Paris,
élève au Conservatoire, et, dès son premier concours, premier prix
de violon. Le voilà sacré grand artiste, et peut-être qu'il l'est en
vérité. En tout cas, sa carrière est tracée, son succès certain....
Non. Les concerts publics, les auditions mondaines ne sont pas son
affaire. Il est trop rustre, trop frotté de la terre originelle.
Il échoue. Il renonce à son art. Il disparaît. Longue éclipse.
Rebondissement, et second avatar, plus mystérieux que le premier:
Narcisse Boucher reparaît tout à coup, millionnaire. Il a quarante ans.
Il est industriel, négociant, financier, tout, tout ensemble. Il donne,
dans son hôtel, des fêtes insolentes; et parfois, devant trois cents
invités, il reprend, goguenard, son violon d'autrefois et goûte d'être
acclamé, riche, par ce même Paris qui le sifflait, gueux. La politique
l'appelle. Les partis le sollicitent. Il se dérobe, habile. Il se
réserve, attend son heure. C'est en terrorisant la Rente qu'il jette
bas les ministères, quand les ministères lui ont déplu. Jusqu'au jour
du fameux litige africain, des menaces allemandes et de la mobilisation
brusquement décrétée,--brusquement arrêtée: car Narcisse Boucher,
en vingt-quatre heures, a jeté dans le plateau français le poids
formidable de sa toute-puissance financière et tient, suspendues sur
l'Allemagne, la faillite et la famine prêtes à choir. C'est la paix,
imposée. Et Narcisse Boucher, diplomate irrésistible, a bien conquis
son titre d'ambassadeur, le titre pompeux qu'ambitionnait sa vanité.

Il règne ici dans un palais de légende, au milieu d'un parc de conte
de fées. Le voilà dans sa grande salle toute tendue de prodigieuses
vieilleries persanes, cadeaux de vizirs ou de sultans. Le voilà:
partout et toujours, il a été pareil,--long, maigre, flasque, le nez
juif tombant bas sur le menton sec, la redingote noire trop luisante
et la cravate en cordon de soulier complétant la silhouette piteuse
d'un pion de collège en retraite. L'âge, par surcroît, l'a plié en
Z, comme la goutte avait plié Scarron. Il s'achemine de la porte au
fauteuil, grommelant, boitillant, hoquetant. Mais, sitôt assis, il vous
regarde, et pas un peintre d'aucun siècle ne rendrait ce regard dur et
rusé, brutal et méfiant, impérieux et sagace.... Il parle: surprise
nouvelle; la voix provinciale, alourdie d'un accent franc-comtois qui
traîne, jargonne presque à la paysanne en grosses phrases bonasses, où
la ruse semble toujours cousue de fil blanc. Quand même, c'est cette
voix rustaude qui a dicté la retraite des régiments allemands, déjà
rangés en bataille....

Étrange, étrange personnage, déconcertant, inquiétant....

Tant d'apparences mesquines, tant de recoins médiocres ou grotesques!
Ses manies de vieux petit rentier, son respect à la Jourdain pour
les particules et les titres, sa trivialité native qu'il exagère par
une sorte d'ostentation.... Nulle intelligence philosophique, point
d'esprit géométrique ni d'esprit de finesse; et pourtant, quelle
cervelle nette, balayée de mille poussières dont l'entendement humain
est obscurci.

Balayée de beaucoup de scrupules, aussi. Mais la raison d'État, le
«fait du Prince» l'exige. On n'y regardait pas de si près, au temps de
ma tante grand....

Et d'ailleurs, le violon est là, le violon d'Ingres, pour tout
envelopper, diplomatie et finance, d'une harmonie imprévue, plus
paradoxale que tout le reste. Narcisse Boucher, c'est, d'abord, un
dilettante....

       *       *       *       *       *

Nous avons déjeuné seul à seul. Narcisse Boucher n'a jamais eu ni
femme, ni enfants, ni rien qui ait, en aucune occurence, pu alourdir ou
encombrer sa barque, et présenter à ses ennemis une cible vulnérable.
Même, il n'a point de neveu, rare merveille pour un des rois de notre
République, où les familles unies sont en honneur....

On m'avait averti que Son Excellence, la glace une fois rompue,
parlait volontiers d'elle-même, et rarement d'autrechose. Sans doute
est-ce ma qualité de nouveau venu qui lui a conseillé de déroger à son
habitude. Toujours est-il que, des hors-d'œuvre au dessert, Narcisse
Boucher n'a pas soufflé mot de sa biographie, et n'a cessé par contre
de s'étendre, copieusement et non sans verve, sur le pays turc et sur
ses habitants.

Son préambule n'a pas manqué d'originalité. Nous venions de nous
asseoir à table, et par la fenêtre large ouverte, j'admirais le
Bosphore et les collines d'Asie. Lui attachait sa serviette autour de
son cou.

--Colonel, me dit-il tout à coup, je vois dans vos yeux que vous aimez
déjà cette Turquie. Oui, oui, elle n'est pas trop laide à voir. Eh
bien, si vous l'aimez, regardez-la bien et profitez-en, parce que vous
ne la verrez pas longtemps: c'est un pays foutu.

Je ne sais pourquoi la phrase du maréchal Mehmed Djaleddin me revint
brusquement en tête: «Entre la Dette et la Banque, la Corne d'Or est
étranglée. Pensez à cela, quand on vous dira que la Turquie se meurt.»
J'eus envie de la citer à Boucher. Mais il continuait déjà, de sa voix
chevrotante et traînarde:

--Foutu. Comme je vous le dis. Vous n'avez pas encore remarqué ça.
Peut-être même que vous le remarquerez difficilement, parce que ce
n'est pas trop de la compétence des militaires. Mais vous, vous n'êtes
pas une brute. Alors, si je vous explique, il n'est pas impossible que
vous compreniez....

«Écoutez-moi bien: ces Turcs, ce sont des gens en retard. Ils vivent
comme nous vivions avant 89: ils ont une armée, un monarque, un pape,
un bon Dieu, et ils croient à tout ça dur comme fer. Pour comble,
leur Prophète leur a défendu de prêter à intérêts. Toute notre vie
commerciale et industrielle leur est par conséquent interdite. Ils
cultivent la terre et ils exercent de petits métiers. Un point, c'est
tout. Par ailleurs ce sont de braves bougres, honnêtes, francs comme
l'or et bons comme le pain. Tenez, vous constaterez en vous promenant
dans Stamboul: jamais un Turc ne bat une femme, ni un enfant, ni un
esclave, ni un chien, ni un chat. Et je crois bien qu'il n'y a qu'ici
que ça se passe comme ça.

«Seulement, vous me comprenez: ce n'est pas avec des qualités de ce
genre-là qu'une nation moderne peut vivre. De nos jours, les peuples
qui ont envie de ne pas crever doivent se mettre au pas de l'époque.
L'allure a changé, depuis cent ans. Je ne dis pas que nous soyons
meilleurs que nos arrière-grands-pères, ni plus heureux: c'est plutôt
tout le contraire. Il y a rudement de crapules aujourd'hui, rudement de
crève-la-faim! Mais, ce qui est sûr, c'est que nous sommes plus forts
et plus malins. Autrefois, pour détrousser les gogos, il n'y avait
guère que le vol pur et simple; et les gogos défendaient leurs poches
à coups de fusil. C'était le temps des guerres et des conquêtes, le
règne des soldats. Aujourd'hui, nous avons progressé. On ne vole plus,
on fait des coups de Bourse et on monte des sociétés par actions. C'est
le temps des primes et des dividendes, le règne des hommes d'affaires.
Contre les hommes d'affaires, colonel, les soldats ne sont pas de
force. Voilà pourquoi la Turquie est un pays foutu.

Je l'écoute et je le regarde. C'est un lieu commun qu'il débite là.
Mais il l'assaisonne de sa conviction têtue et de sa lourde malice. Nul
doute qu'il ne savoure une joie pure, en m'assénant à moi, soldat, ce
coup de massue qui assomme toute ma caste. Pauvre vieux! S'il savait à
quel point je m'en fiche!...

Il continue, il parle d'abondance.

--Foutus, les Turcs! Condamnés à mort. Moribonds déjà. Si bien
qu'autour d'eux, les charognards pullulent. Vous savez ce qui en est:
dès que le blessé saigne, les corbeaux pleuvent du ciel. Pour le blessé
turc, les corbeaux de la première heure ont été les Grecs. Ensuite les
Syriens sont venus, et puis les Arméniens, les Persans, les Juifs.
Tous s'escrimèrent à qui mieux mieux du bec et des ongles. Et la chair
turque se déchira, s'arracha lambeau par lambeau.

«Petit lambeau par petit lambeau: les corbeaux ne manquaient pas
d'appétit; mais ils manquaient d'envergure. Ils pratiquaient
convenablement l'usure, la petite semaine, l'hypothèque et la saisie.
Mais rien d'autre. Les grands moyens leur faisaient peur. Cependant,
la curée devenait tapageuse. On l'entendait de loin. Un beau jour,
l'Europe commença à s'inquiéter. L'Europe d'aujourd'hui, colonel, est
un oiseau très vorace; plus vorace, fichtre! qu'un corbeau; plus grand
aussi, plus large. Quelque chose comme un fort vautour ou un condor
des Andes. Et ce condor-là, qui planait sur le Turc depuis cent ans,
s'est tout d'un coup abattu sur lui. Alors, ça n'a pas traîné. Les
emprunts, les garanties, les conversions, les concessions, les revenus
cédés, la Dette, la Banque, la Régie--fuitt!... plus de Turquie. Il
n'en reste que la carcasse. Oh! soyez tranquille: tout s'est passé dans
les règles, correctement, honnêtement. Même, on a commencé par fermer
le bec aux corbeaux, comme je vous le dis!... tenez, en 75, un groupe
de banquiers de Galata avait prêté au Sultan je ne sais combien de
millions de livres, à je ne sais quel taux un peu vif; eh bien! en 81,
l'Europe mit le holà: l'emprunt fut consolidé, mais converti et réduit.
C'est que nous sommes des gens carrés en affaires! Nous payons rubis
sur l'ongle, et nous n'acceptons que le cinq pour cent. Seulement,
n'est-ce pas? Il faut bien favoriser l'industrie et le commerce ...
alors, nous exigeons des chemins de fer, nous vendons des cuirassés
et nous civilisons la Macédoine. Pour acquitter la note de tout ça,
il faut bien que le Sultan émette de nouveaux emprunts. Nouveaux
emprunts, nouveaux gages. Et l'eau retourne à la rivière. La Turquie
d'aujourd'hui n'est presque plus turque. Ça vous étonne? C'est comme
ça: le timbre, le sel, la soie, le poisson, l'alcool sont à la Dette.
A la Dette encore, le tribut bulgare et les contributions de Chypre et
de la Roumélie. A la Régie, tout le tabac. Aux sociétés spéciales, les
quais de Constantinople et de Smyrne. Aux compagnies anonymes, tous
les chemins de fer, enrichis de garanties kilométriques dont vous me
direz des nouvelles. Quoi encore? Ah! l'indemnité annuelle à la Russie,
joyeux souvenir de 1879. Bien entendu, les corbeaux grecs, arméniens,
persans, syriens, juifs et bulgares sont toujours attablés, ils mangent
les restes, on ne peut pas les empêcher. Les Persans paient l'impôt
à leur ambassadeur. Les Grecs trafiquent de tout et de rien. Les
Juifs prêtent à cent pour cent. Ils s'enrichiraient si les Arméniens
n'étaient pas là; mais les Arméniens ruinent jusqu'aux Juifs! c'est
tout dire. Quant aux Bulgares, ils font la contrebande, le vol à main
armée et l'attentat anarchiste....

«Ah! colonel! voilà ce que c'est d'être en retard sur son siècle! Ces
bougres de Turcs, ils ne savent que monter à cheval et tirer le sabre.
Et quand on leur a emprunté deux sous, ils n'ont même pas l'esprit d'en
réclamer quatre!»



VII


Allons, je ne m'ennuierai pas trop ici.

L'autre soir, je rêvais d'une tragédie à l'antique qui se déroulerait,
de la protase à la catastrophe, dans ce décor non pareil: Stamboul et
le Bosphore. J'ignore si je trouverai jamais les grands premiers rôles
indispensables. Mais les utilités et les figurants ne manquent pas, et
d'un bout de la scène à l'autre, le pittoresque abonde. Toute cette
terre est privilégiée....

Hier, j'ai fait ma première incursion dans la petite bourgeoisie du
lieu, la bourgeoisie chrétienne s'entend. J'ai inspecté une maison
grecque de Yénikeuy, où m'a présenté l'attaché militaire autrichien, un
ancien camarade de Londres. Et j'y ai trouvé de bons éléments comiques.

C'était l'heure des visites; nous nous étions rencontrés dans
Thérapia et nous avions marché ensemble le long du Bosphore, sur ce
qui contourne la baie de Kalender et passe devant le vieux kiosque
impérial où fut signé jadis je ne sais lequel des traités russo-turcs.
Un peu plus en aval, des palais arméniens ou grecs s'alignent derrière
des grilles imposantes. Hum! Narcisse Boucher parlait de corbeaux
engraissés de la curée turque.... Voilà des palais qui ont assez bien
l'air d'étayer son dire. Oui, ils sont riches, riches d'une richesse
insolente et suspecte tous ces chrétiens d'Orient sur qui l'Europe,
bonne fille, s'apitoie candidement depuis bientôt un siècle.

Cent pas plus loin, Yénikeuy commence: un gros bourg populeux, coupé de
jardins à grands arbres. La route s'écarte de l'eau pour cheminer entre
deux rangées de maisons.

Comme nous arrivions à une façade peinte à la grecque, par tranches
horizontales, jaunes et crème (vanille et citron), mon Autrichien salua
familièrement d'un signe de tête.

--L'hospitalière demeure des Kolouri, vous connaissez....

--Je ne connais pas.

--Hein!... ah! non, je vous en prie, ne me faites pas monter à
l'échelle!...

Tous les Slaves et tous les Allemands d'ici parlent argot beaucoup
mieux que moi.

--Je vous affirme que je ne connais pas les gens que vous me dites.

--Vous ne connaissez pas madame Kolouri? Vous ne connaissez pas
mesdemoiselles Kolouri? La belle Calliope? La belle Christine? Vrai,
vous ne connaissez pas?... Mais alors, mon excellent cher, qu'est-ce
que vous fichez, depuis un mois que vous êtes ici!

Et tout de go, le voilà qui m'entraîne dans la porte instantanément
ouverte.

Dedans, cela ressemblait à n'importe quelle maison grecque de Smyrne ou
de Salonique. Pas l'opulence triomphale des banquiers ou des armateurs
ayant pignon sur le Bosphore, mais un demi-luxe voyant auquel le
confortable est sacrifié. Une antichambre nue comme un cloître, un
escalier de bois, branlant et poudreux; et le salon. Le salon, par
exemple, aussi somptueux qu'on a pu, et encombré de bibelots, trois
guéridons, cinq tables à thé, quatorze consoles ou étagères, tout ça
surchargé de curiosités prétendues artistiques. Mais l'originalité du
lieu n'est pas là: les bibelots ne sont rien auprès des paravents.

Les paravents dans le salon Kolouri, constituent l'alpha et l'oméga du
mobilier. Ils foisonnent. D'une cloison à l'autre, j'en ai compté huit.
Huit paravents, turcs, persans, chinois, japonais, français, même; huit
paravents, tous de bonne taille, créant, à l'abri de leurs feuilles
en zigzag, huit petits coins supplémentaires, qui s'additionnent
aux quatre coins naturels de la pièce pour faire douze cachettes
admirablement bien combinées. Si admirablement, qu'en entrant dans
ce salon plein de gens en visite, je l'ai cru vide! Impression d'une
seconde; les douze cachettes susdites bavardent à qui mieux mieux.

Présentation protocolaire. Au mot «marquis», la maîtresse de maison,
d'abord très indolente au fond de sa bergère, se lève automatiquement.
Je m'y attendais: nous sommes à Constantinople.

--Calliope! Christine!

Le troisième et le septième paravents s'agitent. Christine et Calliope
surgissent.

--Mes filles, monsieur le marquis....

Une surprise: Calliope et Christine se ressemblent si fort que jamais,
au grand jamais, je ne pourrai m'y reconnaître et ne pas prendre l'une
pour l'autre. Mêmes traits réguliers et fermes--un peu lourds--mêmes
beaux yeux noirs longs à n'en plus finir, même teint mat et chaud,
mêmes lèvres charnues. Et naturellement, toilettes identiques. Elles
ont plus de vingt ans et moins de trente. Absolument impossible de
préciser davantage. Jumelles, c'est probable. Mais comment leurs flirts
peuvent-ils ne pas s'embrouiller?

Cependant, madame Kolouri m'accapare. La bergère est abandonnée, et
nous voilà tous deux assis sur le divan du shahnichir--les shahnichirs
sont ces balcons clos et vitrés qu'on trouve à tous les étages de
toutes les maisons de l'Orient. Dans le salon Kolouri, le shahnichir
forme un treizième coin rembourré, que des plantes vertes, en haie,
rendent aussi discret que les douze autres.

Plus de Calliope et plus de Christine: elles ont réintégré l'abri
de leurs paravents respectifs. Sans doute, les y attendait-on avec
impatience. Le salon derechef, semble désert en dépit du bourdonnement
touffu des douze apartés. Derrière nos plantes vertes, madame Kolouri
et moi sommes tout à fait seuls.

Madame Kolouri me sourit avec une extrême langueur. Elle s'est tournée
vers moi de telle sorte que sa jambe droite touche ma jambe gauche
de la cheville au genou, et tandis qu'elle cause, sa main frôle plus
souvent mon pantalon que sa robe. Je ne bronche pas; il faut se
conformer aux mœurs des pays qu'on traverse. Madame Kolouri n'est
d'ailleurs pas vilaine du tout: elle a mieux que de beaux restes, et,
vue ainsi à contre-jour, je lui donnerais tout au plus trente-neuf
printemps.

Elle parle. Ses paroles sont d'ailleurs moins significatives que ses
gestes. Sa voix est bien grecque--rauque à souhait.

--Ainsi, monsieur le marquis, vous arrivez de France? Avez-vous bien
passé?

«Bien passé?» je traduis au jugé: Avez-vous fait un bon voyage?» Et je
réponds oui. Je crois d'ailleurs être tombé juste.

--J'avais su votre arrivée par les gazettes. Et je désirais beaucoup
vous connaître. Mais je pensais bien qu'un de nos amis vous amènerait
enfin chez moi, et je faisais patience.

«Faire patience?» Allons, on parle ici un français très spécial.

J'en ai sur-le-champ une preuve de plus. Le septième paravent grouille
impétueusement. Mademoiselle Calliope ... ou mademoiselle Christine?
laquelle? vient de se lever avec de grands éclats de rire:

--Maman! figurez-vous que madame Philomène a divorcé sa vieille robe
verte!

--Son mari brûlera, répliqua madame Kolouri en se levant.

Elle se dirige vers le septième paravent; et c'est un échange
instantané: mademoiselle Calliope la remplace dans le shahnichir.
Calliope et non Christine: j'ai posé la question sans vergogne, et l'on
sourit:

--Oui, ma sœur et moi nous nous ressemblons beaucoup ... c'est même
amusant quelquefois ... alors, vous arrivez de France; avez-vous bien
passé?

Ça recommence. Pour ne pas rire, je regarde la main qui, sans doute par
esprit de famille, vient de s'appuyer sur mon genou. C'est une jolie
main, soignée, un peu grande; plus grande que ma main à moi; il est
vrai que beaucoup de femmes seraient contentes d'avoir ma main à moi.

Mademoiselle Calliope a suivi mon regard:

--Oh! fermez vite les yeux! j'ai une patte affreuse. Mais le bras est
assez bien, n'est-ce pas?

Elle me le met sous le nez pour que j'apprécie. Je ne puis guère me
dispenser d'y poser ma bouche, discrètement. Elle porte une manche
large, qu'elle a relevée jusqu'à l'aisselle.

Un baiser bref. Derrière je ne sais quel paravent le tumulte
recommence. A travers la haie de phénix, mademoiselle Calliope voit ce
que c'est.

--Oh, pardon! l'émir Chékib s'en va, il faut que je lui dise adieu....

Elle se précipite. Moi qui ne connais pas l'émir Chékib, je me détourne
vers le vitrage. Par l'entre-deux des rideaux de toile, je vois un bout
de rue, un mur, un jardin....

Déjà, voici revenue ma jeune personne aux bras délectables. Elle
se rassied, repose sa main sur mon genou. J'achève le geste, et je
reprends l'entretien où nous l'avions laissé,--un peu plus haut que la
saignée. On ne résiste point, et on soupire.

--Mademoiselle Calliope....

--Non, pas Calliope ... Christine. Calliope, c'est ma sœur, avec qui
vous étiez tantôt....

Fichtre! c'est encore bien plus drôle que je ne croyais.



VIII


30 août.

On commence à me rendre mes visites d'arrivée. Chaque jour, de cinq
à sept, c'est un défilé international sous la petite ogive d'ébène
sculpté qui réunit mes deux salons.--Je reçois dans le moins énorme des
deux, et pour y parvenir il faut traverser l'autre.

Donc, attachés, secrétaires, conseillers et ministres, gens de
la Dette, gens de la Banque, gens de la Régie, et financiers,
ventres dorés de toutes races,--corbeaux, non, vautours de toutes
envergures,--viennent chez moi faire salaam. Mon valet croate, chamarré
d'or comme la mode l'exige, leur sert un café turc très luxueux, moins
bon que celui qu'on paie dix paras,--un sou,--aux cafédjis des villages
du Bosphore.

Eh bien, chaque visite m'apporte une désillusion nouvelle.... Vraiment,
oui, je suis tout à fait déçu. Et ma déception ne laisse pas d'être un
peu comique.

Voici ce que c'est: en somme, je suis ici dans la capitale d'un pays
mis en coupe réglée, d'un pays tondu, raclé jusqu'à l'os, et pressuré,
et dépecé. Et je vis au beau milieu du clan des exploiteurs--exploiteur
moi-même, puisque fonctionnaire européen. En vertu de quoi j'espérais,
naïf, que ces hommes à bec et serres différeraient en quelques points
de mes relations parisiennes.... Oh! je n'attendais certes pas des
allures ou des costumes à la corsaire. Aujourd'hui du cap Nord au
Cap Horn, les hommes, Patagons, Latins ou Scandinaves, sitôt que
leur bourse est assez pleine, mettent le soir des fracs identiques
et baisent identiquement la main des femmes. Mais sous l'habit et le
plastron à perles, je pensais voir transparaître un stigmate de la
terrible profession de tous ces gens, préposés par l'Europe à la sucée
du sang turc.... Que diable, le bout des tentacules devait passer!

Or, il n'en est rien. Tout au contraire. Mes visiteurs, gens de
finance, bourreaux de la Turquie,--gens d'ambassade, chiens de garde
des gens de finance,--sont uniformément gentils, bien élevés, bien nés
même. Quelques-uns ont de l'esprit, d'autres de l'intelligence, tous
de la culture. Leurs femmes sont aimables, et honnêtes quelquefois.
Bref, mes vautours crochus et griffus sont sympathiques des pieds à la
tête, et font figure d'hommes honorables, voire délicats, en ce siècle
d'universelle goujaterie....

Voilà bien ma guigne! Au lieu de pirates, je trouve des gens du
monde, pittoresques tout juste autant qu'un trottoir de bitume. C'est
terne! Et dans Constantinople,--Stamboul, eau-forte, et le Bosphore,
pastel,--et parmi cette foule bigarrée qui grouille sur le grand
pont, ce tohu-bohu de quinze races baroques et de vingt religions
fanatiques,--cela fait tache, tache blême.

       *       *       *       *       *

_Exceptis exceptionibus_, comme disait le casuiste confesseur de ma
tante grand....



IX


Dimanche 4 septembre.


Fichtre oui! excepté les exceptions. Je fais amende honorable aux
corps diplomatique et financier. Le couple qui sort de chez moi
fait peut-être tache dans le décor oriental, mais tache éclatante,
comme feraient deux portraits de l'école vénitienne au milieu d'une
tapisserie, fût-elle de soie.

Je dis couple, au masculin. Il ne s'agit pourtant pas d'un
ménage,--_proh pudor!_ Mais je viens de consulter mon dictionnaire,
lequel décrète «couple» du masculin «quand ce mot ajoute à l'idée
du nombre deux celle d'une affection réciproque ou d'une communauté
d'action». Or, il me semble que c'est le cas.

Le couple donc,--deux hommes,--a sonné tout à l'heure à ma porte, alors
que, confiant dans la trêve mondaine du dimanche, j'étais plongé dans
la lecture de _Baj'azet_, tragédie turque de M. Racine.

J'en étais à mon distique le plus aimé,

    Ne désespérez point une amante en furie,
    S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie!...

quand mon Croate doré sur tranches interposa le plateau à cartes entre
M. Racine et moi. Je lus:

      SIR ARCHIBALD W. FALKLAND

      Directeur anglais de la Dette Ottomane,

      PRINCE STANISLAS CERNUWICZ

      Deuxième secrétaire à l'ambassade de Russie.

Les deux cartes gravées en caractères identiques, sur deux identiques
parchemins. (Très à la mode, ici, le parchemin, pour cartes de visite).

Je m'étonnai un peu: l'Angleterre et la Russie ne sont pas de si bonnes
amies, surtout en pays levantin, que leurs principaux fonctionnaires
aient coutume de s'associer deux par deux pour leurs corvées de
politesse. Mais après tout, cela ne me regardait en rien.

Et je fis entrer.

L'Anglais passa le premier. Du fond de mon grand salon, je le vis
venir, et il me parut qu'il venait seul. Sous ma petite ogive d'ébène,
il dut se baisser: cet homme est un géant;--mais si justement
proportionné et équilibré, qu'on ne s'aperçoit pas d'abord de sa
stature: il faut un terme de comparaison,--une porte ou un plafond trop
bas.

A quatre pas de moi, il s'arrêta, me salua cérémonieusement et se
nomma. Puis, d'un pas de côté, il démasqua son compagnon, jusqu'alors
rigoureusement invisible derrière lui. Et je fus tellement ahuri de
cette apparition quasi-fantastique, que le prince Cernuwicz eut le
temps de me saluer à son tour et de se nommer avant que j'eusse bien
recouvré mes esprits.

Je me rendis compte toutefois, dès cet instant même, du trait essentiel
qui caractérise ce personnage si habile à s'escamoter lui-même: sa
souplesse physique et morale, une souplesse de pantin élastique.
Derrière l'autre,--le colosse qui ne passe pas sous les portiques,--lui
s'était insinué plus silencieux qu'un traître de mélodrame: je ne
l'avais vu qu'après qu'il eût bien voulu se laisser voir. Et alors,
sans transition aucune, son salut, sa présentation avaient été pareils,
exactement, au salut et à la présentation de l'Anglais: même coup de
tête brusque et raide, même pointe d'accent britannique marquée par
intervalles. Ça représentait un joli tour de force, pour ce Slave à
échine de chat, le calque minutieux de ce Saxon charpenté de fer!

Je leur montrai des sièges. Ils s'assirent, et tout aussitôt,
s'excusèrent du négligé de leur tenue.--C'est-à-dire que Cernuwicz
présenta les excuses de la communauté, Falkland se bornant à approuver
de la tête.--Ils étaient en veston et culotte de cheval: mais c'est
qu'ils allaient jouer au polo, à Buyukdéré. Et ils n'avaient cependant
pas voulu différer davantage le plaisir de me connaître.

--Nous avons tellement regretté d'avoir manqué votre visite, l'autre
jour, à la Dette et à l'ambassade! nous étions allés chasser en Asie.

Sur quoi, silence. La politesse est satisfaite. Tous deux, muets, me
dévisagent avec la plus grande attention. Leurs yeux sont à remarquer:
ceux de Falkland étonnamment fixes et presque incolores, ceux de
Cernuwicz vifs et verts comme des yeux de félin: ils doivent luire la
nuit....

Drôles de bonshommes, et qui tranchent singulièrement sur l'élégante
grisaille des gens de la Carrière! Rien que leurs vêtements de sport
suffisent à les classer à part. Ils ont bien l'air, l'un et l'autre,
de messieurs à ne point s'embarrasser outre mesure dans l'étiquette
et dans les protocoles. Là s'arrête leur analogie: j'ai rarement vu
deux êtres plus dissemblables. Le Falkland peut avoir une quarantaine
d'années, et tout en lui concourt à renforcer l'impression de puissance
et de dureté qu'on reçoit tout d'abord de sa taille gigantesque. Sa
face large comme un mufle s'achève en un menton carré, vigoureux comme
une mâchoire de matin. Le fauteuil où je l'ai fait asseoir est trop
étroit pour ses reins, et ses deux mains, qui se serrent l'une l'autre,
ressemblent à deux étaux. Le Cernuwicz, au contraire, mince comme un
fleuret, et ramassé sur sa chaise comme une bête prête à bondir, semble
fragile autant que souple. Son visage très jeune, agrémenté d'une
longue moustache soyeuse, me fait songer à ces figures de pages qu'on
voit dans les tableaux florentins. C'est gracieux, câlin et cynique. Et
si j'étais femme, je m'en méfierais comme du feu.

Le silence se prolonge. Mon Dieu, je ne suis guère facile à intimider.
Mais ce dogue et ce chat-tigre forment un assemblage si étrange que
je ne sais que leur dire. Je me lève, je sonne pour le café turc, je
me rassieds. Durant ces trois secondes, et sans que je l'aie vu ni
entendu,--ça devient de la prestidigitation,--le page florentin s'est
emparé de mon Racine, et le feuillette.

--Ah! _Bajazet_ ... je devinais bien que vous étiez un lettré....

Aïe! Le charme est rompu, et je contiens une furieuse envie de rire.
Mais il continue, et, ma foi, ce qu'il dit devient moins bête:

--Il faut être un lettré pour goûter Racine ... et un lettré
d'Occident, un homme des vieilles races. Nous, les Polonais, nous
sommes les Occidentaux de l'Orient, vous savez.

Ah! il est Polonais. Je m'explique mieux sa souplesse serpentine, et
cet air traître et caressant répandu sur tous ses traits:

--Ce Racine, c'est le premier de tous les poètes. C'est le plus
insinuant, le plus inquiétant, le plus...

Il complète sa pensée d'un geste en spirales. J'écoute. Si je
m'attendais à une conférence sur Racine, par exemple!

--C'est le plus délicieusement immoral, celui qui passe le mieux
l'éponge sur toutes les petites horreurs de la vie, sur les adultères,
les incestes, les assassinats, les trahisons, les guets-apens ...
n'est-ce pas? Tenez, cet excellent Bajazet, si sympathique, c'est,
à dire le vrai mot, un ... (Il dit le vrai mot, que je n'ose pas
écrire.) Dame! il vit par les femmes, ce monsieur. Sans sa Roxane, il
y a belle lurette qu'il serait réduit à pas grand'chose. Ajoutez que,
pour comble, c'est un ... (le mot ci-dessus) malpropre: il n'a même pas
l'honnêteté de la profession. Il refuse de payer sa ... marmite ... en
nature! Bien pis, il ne refuse pas carrément, il se dérobe, hypocrite,
derrière les faux prétextes, et il prodigue les bonnes paroles:

    Peut-être, avec le temps, j'oserai davantage,
    Ne précipitons rien, et daignez commencer
    Par me mettre en état de vous remercier ...

«Bref: aboule le pognon, on causera ensuite,--peut-être ...--Hein? la
crapule! Bubu de Montparnasse n'aurait jamais fait ça.»

Ma parole, il déclame de mémoire, le livre fermé. Et il déclame bien,
d'une voix juste... Attention, le voilà qui s'enthousiasme!

--Racine, Monsieur, c'est un pervers et un raffiné, un homme comme
nous, un sang bleu. Vous êtes de bonne noblesse, monsieur de Sévigné,
et cela nous fait grand plaisir, à Falkland et à moi, parce que les
gens de notre caste sont rares dans ce pays. Bon pays, d'ailleurs,
intéressant: beaucoup d'aventuriers, beaucoup de gredins. Mais pas de
relations possibles. Moi, je m'appelle Cernuwicz, vous savez; il y a eu
cinq rois dans ma famille.

Belle conclusion, et digne de l'exorde. Je gage que Racine, tout le
premier, en resterait bleu. Mais j'ai oublié sir Archibald W. Falkland,
silencieux dans son fauteuil. Or, aux mots noblesse, caste et roi,
voici le muet qui parle:

--Oui, nous nous réjouissons de votre venue. Moi, je ne suis pas comme
le prince: la poésie, cela m'est égal. Mais je m'entends aux choses du
blason. Au Transvaal, je passais mes soirées de bivouac à relire le
livre de votre Nicolas Berey, vous connaissez? Curieux. Vous portez
écartelé de sable et d'argent, je sais. Moi, d'argent aux deux léopards
de sinople, lampassés de gueules. Je suis des Falkland d'Écosse,
du comté de Fife. Les gens d'Oxfordshire ne sont pas nos parents.
Treize guerriers de mon sang sont tombés à Homildon, en l'an 1402, et
Robert Bruce avait un Falkland pour porter sa bannière, le jour de
Bannoc'kburn. En outre, c'est dans notre château qu'est mort le roi
Jacques V. Malgré quoi, nous sommes baronnets seulement et non lords.

Il parle en bon français, mais lentement. Il est clair que ce n'est
point lui l'orateur de l'association. Mais quand il s'agit d'armoiries,
sa langue se délie. Il s'anime et rougit, de cette rougeur anglaise,
orgueilleuse et insolente, qui exaspère si facilement nos nerfs de
Latins. Il rougit, et les taches de son qui lui criblent tout le visage
prennent des tons de brique.

... Ainsi donc, cette puissante brute aux mains d'étrangleur occupe
ses loisirs à repasser _le Jeu du Blazon_, de messire Nicolas Berey,
héraut....

--Vous avez vécu au Transvaal, sir Archibald?

--Pas vécu. J'ai seulement suivi le raid Jameson.

A la bonne heure! Voleur de grand chemin, cela le complète. Il achève,
très simplement:

--J'aime chasser. Ici, le prince et moi, nous chassons le sanglier et
l'ours, sur la terre d'Abraham-pacha et dans la forêt d'Alemdagh.

Il a bien l'air de trouver que cette chasse-ci ne vaut pas l'autre,
celle de Jameson, la chasse au Boër. Je soupçonne que sa vocation le
portait vers la piraterie. Si je l'interrogeais là-dessus?... Mais il
n'est plus temps, ils se lèvent. Le Polonais reprend la parole:

--C'est l'heure du polo. Excusez-nous. A bientôt, cher monsieur: nous
reparlerons de Racine.

Deux poignées de mains, l'une rude, l'autre insinuante, quoique
vigoureuse aussi. Ce Slave mince, à moustaches de soie, ne manque ni de
muscles, ni de nerfs.

Ils s'en vont. Sous l'ogive d'ébène, sir Archibald se baisse, comme
tout à l'heure. Derrière lui, Cernuwicz glisse à pas muets.

Partis. Je les ai regardés par la fenêtre. La rue de Brousse me semble
moins terne. J'ai envie de sortir, de marcher dans la cohue, de
coudoyer les Arméniens à nez crochu, les Juifs pouilleux, les Grecs
bavards, et d'admirer les quelques Turcs, égarés dans Péra, qui y
promènent leurs hautes mines graves.



X


Vendredi 9 septembre.


Ce matin, j'ai voulu retourner au Sélamlick. Vraiment, cette parade
militaire est belle. Les Turcs sont d'admirables soldats, je le savais.
Mais trop souvent,--en Thessalie ou en Macédoine, par exemple,--je
les avais vus déguenillés, loqueteux, et tellement privés de tout
qu'ils faisaient peine à voir, et n'étaient guère plus soldats--en
apparence--que par leurs armes toujours nettes et leurs regards
toujours fiers. La garde impériale, que je vois ici, montre, avec
autant de fond, plus de forme: les souliers ont des semelles et les
uniformes n'ont pas de trous. Si bien que c'est presque aussi brillant
que chez nous, et plus solide.

Je voulais revoir ces soldats. Et je voulais aussi revoir le plus
beau d'entre eux, mon grand Tcherkess brodé d'or, le maréchal Mehmed
Djaleddin pacha.

Je l'ai revu. Mehmed pacha, informé de ma présence, est venu, comme le
mois dernier, me serrer la main dans le salon des ambassadeurs.

Par les fenêtres ouvertes, le soleil entrait à larges rayons. La
mosquée Hamidié, toute de marbre blanc, aveuglait comme un palais
de neige. Au loin, le Bosphore, bleu et blond, s'épanouissait entre
Skutari et Stamboul.

--Beau temps, monsieur le colonel; l'adieu de l'été, qui finit tout
d'un coup, dans notre Turquie. Peut-être sera-ce aujourd'hui le dernier
vendredi aux Eaux Douces d'Asie. Vous y êtes allé déjà? non? alors,
voulez-vous accepter ce soir la moitié de mon caïque?

J'accepte, enchanté.

Je sais que les Eaux Douces d'Asie sont une petite rivière où se
donnent rendez-vous, les vendredis d'été, tous les caïques élégants
du Bosphore. Je n'ai pas encore eu le loisir de voir ce défilé. Et
ce me sera double plaisir d'y prendre part en compagnie de ce Turc,
décidément plus sympathique qu'aucun autre personnage d'ici. Il n'est
ni vautour ni corbeau, lui!

       *       *       *       *       *

Le caïque de Mehmed pacha est un superbe caïque à trois paires
de rames, long d'une douzaine de mètres, large juste assez pour
qu'on puisse s'y asseoir à deux;--une sorte de grande pirogue,
merveilleusement effilée, toute en bois verni, avec sculptures et
dorures. Les caïkdjis sont trois Albanais, à nez droit, à rudes
moustaches, habillés de mousseline blanche. On s'assied là-dedans,
on s'y couche plutôt, sur des tapis de Perse qui recouvrent des
coussins moelleux comme un lit. Et cela glisse sur l'eau sans la
moindre secousse, avec une vitesse inimaginable. Nous sommes partis
de Dolma-Bagtché, l'échelle la plus proche d'Yildiz, à dix heures à
la turque (deux heures avant le coucher du soleil).--Et le soleil est
encore haut, que déjà nous voici à l'entrée de la petite rivière. Nous
avons fait trois lieues en trois quarts d'heure, et le courant était
dur contre nous.

Mehmed pacha, assis à ma droite,--dans les caïques, la place d'honneur
est à gauche,--n'a point dit trois paroles depuis notre embarquement.
La côte d'Europe et la côte d'Asie ont défilé le long de notre route.
Il regardait, silencieux. A peine s'il m'a nommé, au passage, les plus
beaux palais des deux rives,--Tchéraghan, où mourut le Sultan Mourad V;
Beylerbey, où habita l'impératrice Eugénie, qu'aimait le Sultan Abdul
Aziz.--Les Turcs contemplatifs. Et celui-ci, volontiers bavard dans le
salon diplomatique d'Yildiz, entre la table d'acajou et les rideaux de
damas rouge, devient muet devant les belles collines vêtues de grands
arbres et de petites maisons. Cependant, voici le cap derrière lequel
s'enfoncent les Eaux Douces d'Asie,--une rivière très étroite, qui
coule parmi des roseaux. Nous entrons. A droite, une prairie entoure un
kiosk de marbre; à gauche, quelques maisonnettes de bois s'adossent à
quatre vieilles, vieilles tours enlierrées.

--Anatoli-Hissar, le château d'Asie: Mehmed Fatih....

Bon. J'ai compris. C'est le château fort que le Conquérant planta sur
la rive asiatique, avant d'enjamber le Bosphore pour l'assaut de 1453.
J'adore les explications courtes.

Un premier caïque nous croise, chargé de trois dames européennes à
ombrelles.--La troisième est assise en lapin, peu confortablement.
Cela manque d'élégance.--Plusieurs caïques se laissent dépasser, moins
rapides que nous. J'aperçois beaucoup de belles Turques, gracieusement
voilées du tcharchaf en tulle noir. Je dis qu'elles sont belles, et
ce n'est pas seulement sur la foi de leur taille fine et de leurs
admirables mains, plus minces et plus diaphanes qu'aucunes mains
françaises ou espagnoles: les tcharchafs sont des voiles complaisants,
fort analogues à nos voilettes tout à fait transparentes, et je
distingue à mon aise d'adorables minois, chiffonnés et spirituels,
où luisent de forts grands yeux noirs ou de très doux yeux bleus.
Cette beauté turque, délicate et jolie par essence, me change le plus
agréablement du monde des Vénus pérotes, style Kolouri, lesquelles sont
toujours un peu massives et quasi bestiales. Je ne puis m'empêcher de
faire un compliment à Mehined pacha, pensant d'ailleurs flatter son
patriotisme. Mais je tombe mal; Mehmed pacha est un Croyant:

--Oui, me réplique-t-il d'un ton bref, nos femmes turques sont belles;
mais je les aimerais mieux plus décentes, et moins effrontément
dévoilées.

Naturellement, je me le tiens pour dit et ne souffle plus mot.--Mehmed
pacha, courtois, irréprochablement, demeure néanmoins très maréchal;
et, malgré notre intimité qui croît, la hiérarchie militaire garde
entre nous toute sa force.

Une minute de silence. Mehmed pacha parle de nouveau, moins rude.

--J'ai tort, d'ailleurs, d'en vouloir à ces pauvres petites, qui ne
sont coupables que d'avoir cédé à la contagion de l'Occident. Oui,
monsieur le colonel, ce sont vos femmes chrétiennes qui ont entamé,
par leur exemple, la vertu des nôtres. Comment voulez-vous qu'une
musulmane revienne de bon cœur au vieux yachmak épais, quand elle
coudoie, chaque jour, des dames de Péra, nues des cheveux aux épaules,
et qu'elle voit vous et moi leur rendre hommage!

Je risque une objection sceptique:

--Monsieur le maréchal, croyez-vous sincèrement que la vertu des femmes
se mesure à l'épaisseur de leurs voilettes ou de leurs voiles?

Il ne sourit pas. Même ses yeux s'attristent.

--La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands
plateaux chargés de verreries que les montreurs d'ours tiennent en
équilibre sur la pointe d'un sabre. N'importe quel sabre, n'importe
quel plateau font l'affaire; mais, une fois le plateau sur le sabre, ne
touchez plus à rien, ou gare la casse! Nos femmes vivent voilées, les
vôtres, la bouche et les joues nues. En revanche, vos petites filles
grandissent ignorantes d'une foule de secrets dont nos petites filles
à nous sont instruites dès leurs quatre ans. Quelle importance à cela?
Aucune. Mais je crois fortement qu'il serait très dangereux pour vos
petites filles d'apprendre, en même temps que leur alphabet, comment
elles feront des fils plus tard, et très dangereux pour nos femmes
d'aller par les rues sans tcharchaf. Les femmes et les enfants n'ont
guère de raison, et pour les guider le long de la vie, il faut sans
cesse les amuser de quelque hochet.

Il se tait, et jette alentour son regard prompt et perçant. La
rivière sinueuse coule maintenant au creux d'une vallée étroite et
ombragée. Une foule d'embarcations grouille entre les deux rives.
Les caïques foisonnent, moins nombreux cependant que les barques
vulgaires,--économiques, car on y peut asseoir six promeneuses au
lieu de deux. Çà et là se faufilent des yoles anglaises, jolies, mais
dépaysées dans le cadre asiatique. Des misses rament, bras nus, sous le
regard d'envie des dames turques condamnées à l'indolence....

Mehmed pacha, brusquement, pose sa main sur la mienne.

--Regardez! Ces Eaux Douces sont comme un résumé de toute notre ville:
ici, les femmes d'Asie et les femmes d'Europe se frôlent, s'examinent,
se comparent et se jalousent. Et rien n'est plus malsain pour les unes
comme pour les autres. Mutuellement, elles s'enseignent à mal faire.
Si bien qu'à Stamboul comme à Péra, le scandale court les rues. Nos
dames musulmanes de Brousse ou de Koniah, mieux isolées, observent
avec une autre exactitude la loi du Prophète! et je ne doute pas que
vos dames chrétiennes ne soient vertueuses aussi dans leur pays. Mais
ici ... monsieur le colonel, je suis chef du cabinet politique de Sa
Majesté, et vous devinez qu'il n'y a guère de maison turque ou franque
où les exigences de ma charge ne m'obligent à donner parfois un coup
d'œil. Eh bien, quoique je fasse effort pour ne rien voir de ce qui
n'intéresse ni l'Empire, ni l'Islam, trop souvent, voyant malgré moi,
j'ai senti mes vieilles joues rougir!

Peste! cette rougeur mahométane ne manquerait probablement pas d'ahurir
un préfet de police parisien....

Cependant Mehmed pacha baisse la voix:

--Oui, c'est bien malgré moi que j'ai vu. Tenez au centre de Stamboul,
il est un grand quartier qu'on nomme Aboul Véfa. Jadis, ce quartier
ressemblait à tous les autres. Aujourd'hui, j'aime mieux ne pas vous
dire ce qui s'y passe. Voilà où l'imitation de l'Occident mène la
Turquie. Et cependant, monsieur le colonel, si notre Stamboul se
corrompt au contact de votre Europe, croyez-en ma parole: vos Européens
implantés chez nous font pis que de s'y corrompre; et votre Péra tout
entier vaut peut-être encore moins cher que le quartier d'Aboul Véfa.

       *       *       *       *       *

Nous sommes maintenant au plus bel endroit des Eaux Douces. Les deux
rives sont devenues des prairies en pente, toutes plantées d'arbres
merveilleux, platanes, cèdres, chênes, saules, cyprès hauts comme des
flèches de cathédrales. Et sous ces ombrages plus riches en verts de
toutes nuances et de toutes valeurs qu'une toile de Corot, j'aperçois
quantité de femmes turques assises par groupes sur l'herbe. Leurs robes
de soie unie ou moirée, couleur de rose, de jasmin, de lilas, de mauve,
de bluet, de pivoine, de bouton d'or, de jonquille, de violette, de
pervenche ou de pensée, sont comme de grandes fleurs éclatantes qui
pavoisent les prés. Et c'est tout à fait joli, ces robes-fleurs éparses
sous les arbres. Les dames turques campagnardes s'habillent d'une
grande pièce de soie qui les enveloppe de la nuque aux chevilles, et
leurs cheveux se cachent dans de petits capuchons de la même soie; si
bien que toutes ressemblent aux saintes Vierges des images pieuses.
Du milieu de la rivière, j'en aperçois une multitude. Elle ne remuent
guère, et je ne les entends pas parler. Elles regardent, pensives et
recueillies, l'eau brillante, les caïques vernis, les robes claires et
les ombrelles, et le lointain velouté des bois.

       *       *       *       *       *

Notre caïque, cependant, aborde. Mehmed pacha saute à terre et m'offre
de l'imiter.

--J'ai une petite affaire à régler, à deux pas d'ici. S'il vous
convient de marcher un peu.

Ma foi, non, il ne me convient pas. Je me trouve trop à mon aise dans
le grand caïque moelleux, entre la fraîcheur de l'eau courante et le
parfum léger de toute cette verdure. Oh! l'indicible douceur des soirs
d'été sur le Bosphore....

Il faudra que j'aie mon caïque à moi, sans retard. Il n'y a ni voiture
ni traîneau qui vaille un caïque....

Les yoles, les barques de toutes sortes continuent d'aller et de venir.
Cela ne fait pas de bruit; cela glisse mollement, voluptueusement.
Sous les ombrelles, à travers les tcharchafs diaphanes, je vois de
gracieuses figures, d'adorables yeux....

Là-bas, au pied d'un platane, à cent pas de la berge, la tunique bleue
de Mehmed pacha me tourne le dos. Face au maréchal, deux soldats sont
alignés, raides. Mehmed pacha griffonne un ordre sur un papier qu'il
tient dans le creux de sa main gauche, à la mode turque....

Ah! un caïque à deux paires, très élégant, qui remonte la rivière
et qui va passer tout près de moi.... Un caïque d'ambassade ou de
finance: sur la poupe, un cavas est accroupi, un cavas rouge et or, à
bonnet pointu et à grand cimeterre;--livrée anglaise, ou je me trompe
fort.--Il approche, ce caïque. Le voici. Une dame est assise dans
la chambre d'arrière, une dame que je ne vois pas encore à cause de
son ombrelle ouverte. Mais le soleil s'est caché derrière les grands
arbres, et, juste à point, l'ombrelle se ferme....

Oh! la délicieuse apparition! Elle est toute jeune, la dame du caïque,
et très belle, malgré je ne sais quel voile de mystérieuse mélancolie
jeté sur tout son pur visage. Elle tient dans ses bras, serré contre
elle, un beau petit garçon à grandes boucles brunes. Je n'ai guère le
temps d'en voir davantage. Pourtant, au vol, je saisis le regard de
deux yeux bruns, très fiers et très pensifs. Et déjà le caïque a passé.

Une brusque secousse: Mehmed pacha, revenu, saute au milieu des
coussins, d'un bond à pieds joints, et se rassied à côté de moi.

--Monsieur le maréchal, vous avez vu ce caïque anglais? qui est-ce, la
dame?

--Vous ne connaissez pas? c'est de votre monde, pourtant, monsieur le
colonel! Lady Falkland, la femme du directeur anglais de la Dette.

--Ho! j'ouvre la bouche toute ronde.... Comment, il est marié, mon
dogue écossais, étrangleur d'ours et de Boërs? Et marié à cela, à cette
duchesse de Van Dyck ou du Titien? Non!

Mehmed pacha me regarde avec curiosité. Mais un Turc n'interroge
jamais. Tout à mon aise, je puis tourner la tête et m'efforcer de voir
le caïque à deux paires, déjà loin en amont. Justement, le voilà qui
fait demi-tour. C'est l'heure où l'on quitte les Eaux Douces. Encore un
moment, et le soleil se couchera derrière les coteaux d'Europe. Et tout
de suite, les soldats et les policiers, gardiens des vertus de l'Islam,
forceront les robes-fleurs assises sur l'herbe à réintégrer sans retard
leurs barques ou leurs voitures, et leurs harems.

Le caïque à la livrée rouge nous dépasse, car nos caïkdjis rament
tout doucement; il range de près la rive; il accoste. Un marchand de
sucreries est là, qui s'apprête à refermer sa grande boîte de verre.
Lady Falkland appelle d'une jolie voix bien timbrée:

--_Helvadji!_

Le marchand se précipite. Je vois le beau petit garçon à grandes
boucles tendre des menottes ravies. Et la mère, avec des mines et
des gestes joyeux, emplit ces menottes de gaufrettes au miel, larges
et rondes comme des crêpes, et qu'on plie en quatre pour les manger.
Ce n'est pas tout. L'homme a déployé son plus grand papier, et, dans
ce papier, voilà qu'on met des loukoums aux pistaches, des pâtes
d'abricots de Damas et un énorme morceau de helva;--le helva turc est
une sorte de crème solide, amalgamée de miel et d'amandes.--Toutes
ces excellentes choses prennent place dans le caïque, sur les genoux
du grand cavas à bonnet pointu. C'est une maman très tendre que lady
Falkland.

Enfin, les emplettes sont payées, et le caïque anglais pousse. Un des
caïkdjis déborde la berge, d'une petite gaffe qui plie en arc. Notre
caïque à nous continue sa lente retraite. Encore une fois, dans un
embarras de barques, lady Falkland passe tout près de nous. Elle sourit
à Mehmed pacha, qui l'a saluée à la turque, la main au front.

Quel singulier sourire, enfantin et amer tout ensemble! Elle sourit,
la bouche entr'ouverte, comme une petite fille; mais ses traits ne se
détendent pas.... Oui, je me figure: ça ne doit pas être drôle tous les
jours d'avoir sir Archibald Falkland pour époux.

La rivière s'élargit un peu; les caïkdjis allongent leur nage. A
gauche, voici la prairie qui entoure le kiosk impérial; à droite, les
tours en ruines d'Anatoli-Hissar, et les maisonnettes de bois qui
s'adossent à leur pied. Et le Bosphore s'ouvre.

Maintenant, nous filons à toute vitesse vers Stamboul. Le soleil s'est
couché, et l'horizon, d'abord tout barbouillé d'ocre, de pourpre et
de vert émeraude, commence de revêtir sa vraie couleur turque, ce
carmin sombre qu'on ne voit qu'ici et sur lequel Stamboul profile
si fantastiquement sa longue échine bleuâtre, toute hérissée de
minarets....

--Monsieur Le maréchal, lady Falkland, quelle femme est-ce?

--Monsieur le colonel, lady Falkland est la femme d'un triste mari.
Sir Archibald Falkland, directeur anglais de la Dette Ottomane, est
un drôle, qui, non content d'entretenir une maîtresse sous le toit
conjugal, se propose d'épouser cette maîtresse en se débarrassant par
un divorce de la femme que vous venez de voir, et en lui volant le fils
unique qu'elle adore à genoux. En attendant ce dénouement inévitable
et proche, lady Falkland vit en étrangère dans sa propre maison, où
la maîtresse de son mari, recueillie par charité, commande à sa place
et l'abreuve d'humiliations. Je suis maréchal osmanli et prince en
Circassie, et je ne salue pas souvent les femmes sans voile, qui ne
sont pas de la foi. Mais je salue lady Falkland.



XI


Dimanche 11 septembre.


Hier soir, bal au Summer Palace de Thérapia,--mon premier bal à
Constantinople.--Et, péripétie: j'ai été présenté à lady Falkland.

(Le Summer Palace est l'hôtel select du Haut-Bosphore: une très grande
bâtisse à cinq étages, laide, mais sans ostentation, à cause d'un
bouquet de pins parasols qui lui voile la face. Autre circonstance
atténuante: cette bâtisse est pourvue d'une large terrasse, haute juste
comme il faut pour que la vue sur le Bosphore en soit très belle).

Chaque samedi d'été, le Summer Palace offre à ses hôtes, ainsi qu'aux
personnes de marque des environs, une soirée très peu fermée, mais
suffisamment élégante, en raison de la qualité sociale des étrangers
en villégiature ici. La diplomatie, d'ailleurs, ne manque pas de s'y
rendre au grand complet, et contribue à l'éclat ou du moins à la
correction de l'ensemble. Bref, les samedis du Summer Palace sont
acceptables et suivis.

Hier, j'y étais. Je vais volontiers au bal,--en pèlerinage mélancolique
vers mes souvenirs de jeunesse.--Bien entendu, je ne danse pas: j'ai
quarante-six ans. Mais il me plaît de regarder un sein nu, ou une
épaule, et d'admirer la belle ligne d'une taille souple qui ploie en
valsant. Parfois, d'ailleurs, on consent, sans trop se faire prier, à
flirter avec moi dans un coin du balcon.... Oui, je sais que je suis
ridicule. Mais il faut bien passer leurs manies aux vieux.

Tenez, hier même, le flirt est venu au-devant de moi! Il est vrai que
c'était sous la forme de Christine Kolouri,--ou de Calliope; je n'ai
pas osé poser la question, cette fois.--Oui, on m'a pris le bras quasi
par force, et entraîné tambour battant vers l'angle le plus noir de la
grande terrasse. Faute de paravent, n'est-ce pas?... Entre parenthèses,
je n'ose guère me dissimuler,--après mûres réflexions,--que
mesdemoiselles Kolouri sont plutôt des demi-vertus que des vertus tout
entières: celle d'hier, comme je lui proposais, à la hussarde, de
l'enlever sur l'heure dans le premier caïque venu, n'a pas trouvé de
plus belle réponse qu'un: «Ne me tentez pas!» qui m'a glacé d'épouvante.

Mais il y avait mieux que mesdemoiselles Kolouri, au bal du Summer.

J'avais remarqué, au milieu de la terrasse, un groupe diplomatique,
assis en rond dans des rockings et dans des guérites d'osier. Narcisse
Boucher s'y trouvait, et nombre d'autres Excellences; plusieurs femmes
aussi, bien emmitouflées d'écharpes et de burnous, car la nuit était
fraîche. Quand j'eus décemment ramené à sa mère l'ingénue si tendre
à la tentation, je revins sur la terrasse, et m'en fus présenter mes
devoirs à mon ambassadeur.

--Bonsoir, colonel! asseyez-vous donc. Tenez, ici; il y a un fauteuil.

Narcisse Boucher déployait toutes ses grâces. En audience privée, je
ne vaux pas grand'chose à ses yeux: un soldat, peuh! mais en public,
autre guitare: je suis le marquis de Sévigné, et l'on peut faire sonner
mon nom en me présentant.

Par malheur, j'avais déjà été présenté à tout le cercle. Il n'y avait
guère là que des gens de la Carrière, et deux ou trois hauts barons
de la Régie ou de la Banque. Je pris place à côté du vieux duc de
Villaviciosa, l'ambassadeur d'Italie, et j'oubliai promptement beaucoup
de choses, à savourer la causerie de ce bonhomme, le plus spirituel
peut-être et le plus courtois des grands seigneurs d'Europe.

Tout à coup, il fallut élargir le rond: deux nouveaux venus arrivaient:
sir Archibald Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz. Je les
revoyais l'un et l'autre pour la première fois depuis leur visite rue
de Brousse. Forcément, ce fut tout à fait cordial. Quand même, le
jugement de Mehmed pacha me trottait par la tête, et malgré moi, ma
main resta inerte dans la main du baronnet.

Le prince, lui, s'installa entre Villaviciosa et moi, et m'entreprit
immédiatement sur Racine.

Je ne crois pas qu'il y ait grand'chose de plus ridicule qu'une
controverse littéraire dans un salon où les femmes babillent. Je
coupai court. Le vieux duc vint à mon aide en questionnant Cernuwicz
sur ses dernières chasses en Asie. Mais déjà la conversation générale
entraînait les apartés. Madame Kerloff, cette Russe, liseuse de
Bourget, qui se saoule trois fois par semaine, criait du haut de sa
tête pour obtenir de chaque personne présente «une définition de
l'amour».

--Voyons, monsieur l'ambassadeur de France, vous ne m'avez pas répondu.
Qu'est-ce que l'amour?

Narcisse Boucher, goguenard, haussa les épaules:

--Si quelqu'un le sait ici, c'est bien vous, madame!

Boum! Pavé. Les aventures de Kerloff ont souvent manqué de discrétion
et personne à Constantinople n'en ignore. Heureusement qu'avec
les Russes, on peut pousser l'ironie très loin: ils comprennent
malaisément. Madame Kerloff crut à un compliment, et minauda:

--Duc, à votre tour, définissez!

Villaviciosa souriait.

--Madame, je suis bien vieux. L'amour? J'ai peut-être su ce que
c'était, il y a trente ans ... mais j'ai oublié.

Elle ne se découragea pas:

--Prince?

Cernuwicz, sarcastique, leva ses yeux de chat.

--L'amour, madame! C'est un malentendu entre une dame et un monsieur,
un malentendu qui se prolonge.

--Hein?

--Oui: dès que le malentendu se dissipe, dès que la dame sait à quoi
s'en tenir sur le compte du monsieur, et le monsieur sur le compte de
la dame, fuitt!

Il parlait encore, quand il y eut un nouveau mouvement de chaises.
Cette fois, Narcisse Boucher lui-même se leva pour saluer, et offrit
son rocking.

C'était l'ambassadrice d'Angleterre, et, lui donnant le bras, lady
Falkland, que je reconnus du premier coup d'œil. L'ambassadrice
accepta le rocking; puis, de sa vieille voix cassée:

--Nous avons interrompu le prince Cernuwicz. Voyons, prince?

Cernuwicz n'hésita pas une seconde:

--Madame,--déclara-t-il, aussi suave qu'il avait été acide l'instant
d'avant,--la baronne Kerloff nous interrogeait sur l'amour. Et je
donnais mon humble avis, à savoir, que l'amour, pour les âmes tant soit
peu nobles, sert de revanche contre toutes les tristesses et toutes les
laideurs de la vie....

Et allez donc! autres oreilles, autres chansons. Cinq minutes plus
tôt, j'aurais bien ri! Mais je n'y songeai même pas. Une idée soudaine
m'était venue.

Je me levai, je traversai le cercle, et, debout devant sir Archibald:

--Faites-moi l'honneur de me nommer à lady Falkland, voulez-vous?

J'étais tout sucre et tout miel. Il me regarda, et, ma foi, j'eus une
sensation désagréable sous la pression glaciale de ces yeux fixes, qui
me scrutaient sans bienveillance. Il n'y avait pas de jalousie dans ce
regard; non, il y avait autre chose: de l'étonnement, du soupçon et de
la défiance, avec tout un arrière-fond de haine et de férocité que je
sentais sourdre....

Cependant, il me présenta,--d'une phrase assez singulière que que je
rapporte mot pour mot:

--Mary! le marquis de Sévigné, qui est mon ami.

Son ami?... s'il y tient beaucoup!

D'ailleurs, peu m'importait, et je m'occupai, sans plus de souci,
de lady Falkland. Vendredi, aux Eaux Douces, je l'avais vue un peu
rapidement. Elle vaut un examen moins bref: c'est une véritable beauté,
et si peu anglaise! Une peau mate, dorée par-ci, par-là; des cheveux
couleur de nuit; des mains toutes petites; et ces magnifiques yeux
sombres qui m'avaient ébloui déjà, l'autre jour: des yeux qui vivent
et qui pensent;--pas du tout les simples escarboucles grecques ou
syriennes, qui ne savent que briller.

Seulement, une petite chose me déconcerta: aux Eaux Douces, ce qui
m'avait d'abord frappé, quand j'avais vu lady Falkland, c'était la
lourde mélancolie qui pesait alors sur tout son visage. Et hier, je ne
retrouvais rien de semblable. Lady Falkland riait et bavardait aussi
franchement que n'importe laquelle des femmes présentes. Elle railla
joliment, avec de fines phrases légères, la sentimentale Kerloff,
nantie déjà de quatre cocktails, et qui s'entêtait à poursuivre son
enquête sur l'amour; elle égaya de son mieux l'ambassadrice anglaise
qui est une très vieille femme, à qui la vie a été lourde: elle accepta
de bonne humeur les plaisanteries toujours massives de Narcisse
Boucher; et, à mes compliments, qu'elle sentit sincères, et que je
partageais sournoisement entre elle-même et le beau petit garçon que je
rappelais avoir vu dans le caïque, elle sut répondre avec une grâce et
un charme dont je fus, ma foi, tout émerveillé. Mais pas une fois je ne
la surpris distraite, songeuse ou assombrie. Et j'en arrivais à douter
de mon souvenir....

Mais tout à coup,--il était plus de minuit, et les soirées du Summer ne
se prolongent guère au delà,--un couple arriva de la salle de danse,
et vint faire salaam: le petit Jean Terrail, l'enseigne de vaisseau du
stationnaire, et sa femme, cette délicieuse poupée française. Ils ont
quarante ans à eux deux, sont mariés depuis six mois, et s'adorent à
bouche perdue.

--Tiens!--fit Narcisse Boucher,--on ne tourne donc plus là-bas, que
voilà les chevaux de bois revenus?

Jean Terrail sourit, et pressa le bras de sa femme, toute rose et moite.

--On ne danse plus, monsieur l'ambassadeur. C'est fini.

Je remarquai alors que lady Falkland s'était tue, et qu'elle regardait
avec une étrange fixité les deux jeunes gens debout, appuyés l'un sur
l'autre, presque enlacés.

--Monsieur Terrail, plaisanta le vieux Villaviciosa, si j'avais à moi
une aussi jolie femme, je crois bien que je ne lui permettrais pas de
danser ainsi, toute une soirée, avec n'importe qui....

--Comment, avec n'importe qui? protesta la petite. Monsieur
l'ambassadeur, ce soir, justement, je n'ai dansé qu'avec mon mari!

A cet instant, j'entendis, parmi les rires, un léger bruit de chaise:
lady Falkland, discrètement, se levait, s'échappait, et s'allait
accouder tout au bout de la terrasse, face à la mer.

Une curiosité me poussa. Il y a là-bas un escalier qui permet de sortir
par les jardins. Je saluai promptement tout le monde et je m'en fus de
ce côté. La silhouette de lady Falkland, immobile, apparaissait de loin
comme un mince fantôme, bleuâtre sous le clair de lune.

Près de la surprendre, j'eus un scrupule, et je fis craquer mes
souliers sur les dalles. Mais je crois qu'elle n'entendit pas.

--Madame, dis-je, j'ai l'honneur de prendre congé de vous....

Elle tressaillit, se tourna vers moi. Et je vis, je vis distinctement
deux sillons de larmes qui brillaient tout le long de ses joues. Elle
ne me répondit pas. Sa gorge crispée, à grand effort, avalait un
sanglot.

Devant une femme qui pleure, un homme qui n'est ni son ami, ni son
amant, n'a qu'à faire l'aveugle.

--Madame, dis-je, oserai-je vous demander la permission d'aller vous
rendre mes hommages chez vous? Vous avez peut-être un jour?

Le sanglot était avalé. La voix fut pourtant un peu rauque, très peu.

--Non, je n'ai pas de jour. Mais je ne sors presque jamais, et je
reçois quand j'y suis. Bonsoir, monsieur, et, s'il vous plaît, à
bientôt.

J'ai baisé la main, soyeuse à miracle. En m'en allant, j'ai vu
Cernuwicz, qui s'approchait à son tour, sans doute par ordre du mari....

Donc, l'insouciance de tout à l'heure, et l'esprit, et la gaieté, et
la coquetterie légère,--ce n'est qu'un vêtement, un vêtement autour de
l'âme nue, pour que le monde ne voie pas l'âme?

Eh bien! j'aime cela. Le vêtement est beau. Elle s'habille bien, lady
Falkland. Courageusement.



XII


Oui, certes, j'irai présenter mes hommages à lady Falkland, chez elle.
Et je ne tarderai guère. Je suis trop curieux de cette maison, où deux
femmes, épouse et maîtresse, rivales implacables, vivent enfermées
comme deux reines abeilles dans une seule ruche, et, quand même,
doivent obligatoirement maintenir entre elles le semblant d'intimité
que crée le cousinage.

Je me suis informé de cette cousine, qui m'intrigue par avance.
C'est, m'a-t-on dit, une assez jolie fille de vingt-cinq ans,
orpheline de père et de mère, et sœur cadette d'un comte
écossais,--_earl_--parent éloigné des Falkland. Ce frère aîné, riche
autant que sa sœur est pauvre, s'était d'abord chargé d'elle, et
se proposait de la doter convenablement. Mais, à la suite de je ne
sais quelle petite infamie maladroite, dont elle avait, par avance,
récompensé ce brave homme, il la jeta littéralement à la rue, et refusa
de plus jamais entendre parler d'elle. Lady Falkland, à cette époque,
insista auprès de son mari pour qu'il recueillît la proscrite. Charité
vraiment bien placée, s'il est réel que cette ingénieuse personne ait
formé le projet de supplanter sa bienfaitrice, et de lui souffler mari,
fortune, enfant.

En attendant, diversion: depuis hier, je possède un caïque, et depuis
ce matin une maison. Cela s'est fait un peu comme d'un coup de
baguette. Bien entendu, le magicien s'appelle Mehmed pacha.

L'autre soir, je le remerciais, sans songer à mal, de l'exquise
promenade qu'il m'avait fait faire aux Eaux Douces.

--Ah?--me dit-il, l'air content.--Vous aimez nos caïques turcs?

--A tel point, monsieur le maréchal, que je suis décidé à en acheter
un, le plus tôt possible.

--Cela se trouve. Laissez-moi faire, je m'en occuperai pour vous.

Je protestai de toutes mes forces; mais il me ferma la bouche:

--Monsieur le colonel, souvenez-vous de la _Feuille de Rose!_

Je souris et je haussai les épaules. Il les haussa plus haut que moi:

--Songez d'ailleurs à ceci: que bien des choses difficiles ou
compliquées pour vous, étranger, sont un simple jeu pour moi, et ne
me coûtent ni temps ni peine. D'ailleurs, peu importe: vous êtes, en
Turquie, mon hôte; et je vous préviens que je me tiendrai pour offensé,
si jamais, dans n'importe quelle affaire, vous avez recours à un autre
que moi.

Il avait pris son air le plus maréchal. Or, justement, j'avais une
affaire en tête: la semaine dernière, j'ai dû, quatre fois, dîner dans
le Haut Bosphore, et coucher par conséquent à l'hôtel, les chirket
haïrié ne fonctionnant pas la nuit. Ces coucheries dans un lit étranger
m'exaspèrent, et je m'étais informé d'un pied-à-terre quelconque à
louer là-bas.

Mehmed pacha m'écouta fort attentivement.

--Avez-vous trouvé selon vos goûts?

--Je n'ai rien trouvé du tout. Il n'y a pas, de Yénikeuy à Buyukdéré,
une seule petite villa disponible. Beaucoup sont d'ailleurs tellement
laides que je n'en aurais pas voulu: j'aurais craint d'y attraper un
cauchemar chronique. Le modern style sévit beaucoup sur cette côte
d'Europe, monsieur le maréchal.

--Oui. Mais sur la côte d'Asie?

--D'Asie?

Je m'étonnai: la côte d'Asie, au-dessus de Canlidja, n'est habitée que
par des Turcs; il ne s'y trouve pas une seule maison où puisse loger
un Européen. Du moins, c'est la croyance officielle de toutes les
ambassades.

--Bah!--fit Mehmed en riant,--ne vous troublez pas pour si peu de
chose. Une petite bicoque musulmane, trempant ses pilotis dans le
Bosphore, cela vous plairait-il? La maison qu'habitait votre Pierre
Loti, au temps d'Aziyadé?

--Si cela me plairait.

--Bon. Au revoir. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Et hier, un cavas hérissé de revolvers et de yatagans,--il faut bien
obéir à la mode,--m'apportait en cérémonie la lettre que voici:

      «Monsieur le colonel,

      «Vous avez un caïque. Il vous attend à l'échelle de
      Top-Hané, la plus proche de votre rue de Brousse. Ayez
      seulement soin de dire aux caïkdjis, chaque soir, votre
      volonté pour le lendemain. C'est un caïque à deux paires
      de rames. Je vous l'ai choisi tel, parce que les caïques
      à deux paires passent partout sans être remarqués. Les
      Caïques à trois paires sont rares, et l'on ne peut pas
      s'en servir discrètement.

      «Vos deux caïkdjis, dont l'un s'appelle Osman et
      l'autre Arif, sont Albanais, comme les miens. En toutes
      circonstances, tenez-les pour aveugles et sourds. Ils
      se feraient hacher plutôt que de souffler un mot de vos
      secrets, même à la police, même à moi. Ayez confiance en
      eux: tous les Albanais sont fidèles.

      «Vous avez aussi une maison. Le caïque pourra vous y mener
      dès demain. Elle est en Asie, à Béicos, sur le Bosphore,
      en aval du village, et, par conséquent, juste en face de
      votre ambassade. Je me suis permis d'y mettre quelques
      vieux tapis qui encombraient mon conak de Yénimahallé.

      «Les caïkdjis sont à vos gages. J'ai loué la maison en
      votre nom, vingt livres turques pour une année. Quant au
      caïque, c'est un présent que je vous prie de bien vouloir
      accepter de ma main, en souvenir de nos Eaux Douces d'Asie.

      MEHMED DJALEDDIN PACHA.

Mon caïque est superbe, tout de bois verni, avec un large liséré
noir,--pareil exactement au caïque de lady Falkland.--Ma maison fait
partie d'une pittoresque rangée de petites cases serrées les unes
contre les autres. On y accède par un perron de trois marches, qui
descend dans le Bosphore, et aussi par une porte de derrière, qui donne
sur un jardinet. Le rez-de-chaussée comprend deux pièces, mignonnes,
et l'étage, trois, minuscules. Les tapis de Mehmed pacha les habillent
toutes cinq magnifiquement. Entre les pilotis, un _caïk-hané_ permet
de loger une ou deux barques. Les fenêtres sont grillées jusqu'à
mi-hauteur par de petites lattes de frêne, comme la pudeur musulmane
l'exige. Et j'ai pour voisins, à droite et à gauche, deux bons vieux
Turcs à grandes barbes blanches, dont l'un est iman de mosquée. Tout
cela fait un ensemble accompli, et je prends en grande pitié les
pauvres gens qui couchent dans les auberges européennes d'en face, ou
dans les épouvantables villas «art nouveau».



XIII



Jeudi, 15 septembre.


Hier soir, j'ai dîné à Buyukdéré, chez l'attaché militaire russe.
Et naturellement, j'ai couché dans ma maison de Béicos. Ce matin,
m'accoudant à ma fenêtre, et contemplant le Bosphore matinal, frais et
lavé comme une aquarelle, je me suis avisé tout à coup que la grande
maison aperçue là-bas, derrière un petit parc en bordure sur l'eau
n'est autre que le home de sir Archibald Falkland.

«Là-bas,» c'est Canlidja. De Canlidja à Béicos, la côte d'Asie se
courbe autour d'un large golfe, limité, en amont et en aval, par deux
caps. Ma maison est sur le cap de Béicos, la maison du baronnet sur le
cap de Canlidja.

De ma fenêtre, sa façade apparaît lointaine et violette, à demi-cachée
par un groupe de grands cèdres. Le jardin trempe sa grille dans l'eau.
Au coin de cette grille, un petit pavillon isolé, en forme de rotonde,
surplombe, comme un shahnichir, au-dessus du Bosphore....

--Osman! _caïk, dokouz saat!_

C'est du turc, petit nègre, le seul que je sache ânonner jusqu'ici:
«Osman, le caïque pour neuf heures....» (neuf heures à la turque, bien
entendu). Mes caïkdjis, les nuits de Béicos, couchent sous mon toit.

Je veux, dès aujourd'hui, aller à Canlidja.

       *       *       *       *       *

Neuf heures à la turque, cela fait, aujourd'hui, trois heures et demie
à la franque. C'est bien tôt pour une visite. Mais bah! à la campagne?

La grille des Falkland est coupée, en son milieu, par une porte grande
ouverte. Un perron d'accostage descend dans l'eau. A droite, je
reconnais le petit pavillon isolé, qui surplombe comme un shahnichir.
Il a l'air fort délabré, ce petit pavillon.

Je traverse le jardin. Ah! voici les grands cèdres qu'on voit de
Béicos. La maison a bonne mine. C'est une façon d'ancien palais turc en
bois un peu vermoulu; mais ces vieilles demeures, simples et amples,
ont vraiment grand air. Par exemple, on y entre comme dans un moulin:
ni heurtoir, ni sonnette. Je pousse et le battant cède sans plus de
façon.

Tout de même, le moulin est habité. Voici une livrée: le cavas rouge
des Eaux Douces, si je ne me trompe.

--Lady Falkland?

Muet, il baisse la tête: c'est oui, selon la mimique du Levant. Il
me précède. Me voilà dans un salon plus vaste que ceux de la rue de
Brousse; plus beau aussi. Tout le mur du fond est revêtu de tapis
d'Yorghès, doux à regarder comme des pastels anciens....

Le salon est vide. J'attends. Les yorghès sont des merveilles. Un
surtout, d'une couleur mouvante et floue, dont on ne saurait dire
si elle est jaune ou verte;--la couleur du sable qu'on entrevoit au
fond d'un bassin, sous l'eau; des taches mauves, pareilles à des iris
flottants, complètent la ressemblance....

--Bonjour, monsieur.

Je tressaille et me retourne. Mais ... ce n'est pas lady Falkland!

--Je suis charmée de vous connaître. Mon cousin m'a fort parlé de vous.
Je suis lady Edith.

Ah! c'est la cousine. Oui, je me la figurais assez bien telle qu'elle
est: longue, mince jusqu'à la maigreur, et blanche comme nacre; les
pommettes seules montrent un peu de sang anglais rose cru. Le visage
est curieux: les traits précis, presque durs, contrastent avec le teint
délicat. Les yeux sont beaux, quoique trop gris pour mon goût; et la
bouche parfaitement dessinée, mais sèche et pâle, tombe aux coins. Où
ai-je déjà vu ce menton net et ce regard froid, et ces cheveux très
blonds lissés en bandeaux? Je me souviens d'un portrait de Selvatico, à
Milan....

--C'est tellement aimable à vous d'être venu _me_ voir. Il y a bien
loin, de Péra jusqu'ici....

«_Me_ voir?» est-ce dit exprès? Et cette affectation de ne pas souffler
mot de sa cousine.... J'ai pourtant demandé lady Falkland! Après tout,
je ne sais pas ce qu'a répété le cavas.

J'improvise des formules polies, et réservées. Être aimable tout à
fait, non. D'abord, cette usurpation de pouvoirs me déplaît. Et puis,
l'usurpatrice elle-même.... Je la trouve un peu moderne pour moi, cette
fiancée avant le divorce.

Pas jeune fille pour un sou, d'ailleurs. Comme ça marque, sur une
femme, une première chute à plat dos! Je ne saurais pas que celle-ci a
un amant que je le devinerais rien qu'à la voir.

--Vous vous plaisez, à Constantinople? Péra n'est pas ennuyeux,
n'est-ce pas?... Le Bosphore est un peu monotone; mais nous autres
Anglais, aimons la campagne, vous savez. Nous demeurons toute l'année à
Canlidja, dans notre cottage.

Oh, mais elle m'agace. «Nous autres Anglais ... notre cottage....»
J'ai envie de lui demander des nouvelles de son frère d'Écosse, et du
cottage d'où il l'expulsa jadis....

Grâce à Dieu, voici une diversion. La porte se rouvre, et cette fois,
enfin, c'est lady Falkland.

--Oh! monsieur de Sévigné! quelle bonne surprise!

Elle vient droit à moi, prompte. Un sourire de franc plaisir détend
l'amertume de sa bouche. Le temps de baiser la main douce, je classe
dans ma tête deux théorèmes et un corollaire:--A: Elle est vraiment
contente de me revoir.--B: Elle ne savait pas que j'étais là.--B: Ses
domestiques la traitent en quantité négligeable, et ne l'informent même
pas des gens en visite.--C'est charmant.

Maintenant, les voilà toutes deux assises en face de moi, l'épouse et
la maîtresse. Décidément, j'ai fait mon choix: je suis contre celle-ci,
et pour celle-là.

Et en avant! je n'aime pas les alliances platoniques.

--Madame, est-il vrai que vous passiez l'hiver ici, comme l'été? Vous
devez vous y trouver terriblement seule!

Ses yeux bruns m'examinent deux secondes. Elle a vite fait de sentir un
allié.

--Oui, seule. D'autant plus qu'en hiver, le Bosphore est assez
sinistre. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas, à le voir tout bleu
et blond, comme à présent? Mais quand souffle le vent de la mer Noire,
de vraies tempêtes de grêle et de neige s'abattent sur nous, et vous
n'imaginez pas à quel point ces vieilles maisons turques gémissent et
tremblent sous les rafales. Oui. Mais cela m'est égal. Même, elles ne
me déplaisent pas, ces nuits d'hiver, noires de nuages bas, blanches de
flocons, et zébrées d'éclairs....

L'autre hausse ses épaules fuyantes:

--N'exagérez pas, Mary. La maison ne tremble pas tellement. Et si vous
n'aviez pas cette étrange manie de dormir dans le pavillon du bord de
l'eau....

Je regarde lady Falkland qui sourit:

--Car j'ai bel et bien cette étrange manie, monsieur. J'ai fait
ma chambre de ce petit pavillon, parce que cela m'amuse, la nuit
d'entendre le Bosphore couler sous ma fenêtre, et d'écouter tous les
bruits de l'eau, le sifflement des loutres qui traversent, le battement
des rames lointaines, et quelquefois, contre la grille même du jardin,
le cliquetis des crochets de fer par lesquels se halent le long des
quais les grands caïques-bazars....

Mieux que chambre à part: maison à part! Voilà qui est
caractéristique.... N'importe, il me semble que, moi aussi, je
goûterais ces nuits suspendues sur l'eau.

Une pensée vient, qui m'est déjà venue plusieurs fois:

--Vous n'êtes pas Anglaise, madame?

--Moi! jamais de la vie. Je suis ... tout ce que vous voudrez,
Espagnole, Française, créole: je suis née à la Havane.

--Je me doutais bien que ces yeux-là, et ces cheveux.... Mais vous vous
appelez Mary....

--Marie! Maria ... Maria de Grandmorne. Vous voyez si c'est anglais!...
Mais jamais sir Archibald n'a su prononcer Maria, à l'espagnole, ou
Marie, comme j'aime....

L'Écossaise, qui se sent exclue de notre causerie, fait un effort:

--Vous prendrez du thé, n'est-ce pas, monsieur?

--Non ... miss Edith.

(J'ai dit: miss, résolument. C'est d'une impertinence folle: elle
est fille de _earl_, donc lady. Il faut l'appeler lady Edith. Je ne
l'ignore pas, j'ai vécu quinze mois à Londres. Mais elle n'est pas
forcée de connaître ma biographie. Et puis, si elle la connaît, tant
mieux!...)

Et je me retourne vers lady Falkland.

--J'aime beaucoup le thé, mais seulement le thé de Chine ou de Perse,
les trois gorgées d'eau parfumée qu'on boit sans sucre, sans crème,
sans cake, sans toast.... Et quant à la dînette anglo-saxonne de _five
o'clock_, je n'ai jamais pu m'y faire. Je suis un bébé trop vieux pour
goûter entre mes repas.

Lady Edith plisse sa lèvre mince. Lady Falkland rit.

--Oh! vous trouverez du thé persan dans tous les petits cafés de
Stamboul. Et il est délicieux. Mais, en attendant, je veux vous faire
essayer quelque chose de turc: une don-dourma. N'ayez pas peur, ce
n'est pas exagérément nutritif....

--Mary, vous êtes malade!... vous allez infliger au colonel cette sale
mixture que vend le marchand des rues?

J'interviens vigoureusement:

--Le helvadji?... madame, quelle idée charmante! Figurez-vous que
j'adore toutes ces petites choses sucrées que les enfants grignotent....

Elle sonne. Une femme de chambre grecque entre, écoute l'ordre de sa
maîtresse, et s'en va, non sans un regard interrogateur vers lady
Edith. Ah çà? Est-ce qu'il faut que lady Edith ratifie?

La don-dourma ne vient pas tout de suite. Et le helvadji me fait songer
aux Eaux Douces.

--Madame, si l'on vous en priait beaucoup, feriez-vous venir le beau
petit garçon que j'ai tant admiré l'autre jour, dans votre caïque?

Elle s'épanouit, toute joyeuse:

--Vrai, cela vous fera plaisir? Oh! je veux bien.... Attendez.

Elle est déjà dehors, prompte comme une bergeronnette. Étrange femme!
Par moments je ne lui donnerais pas vingt ans; quand elle rit, quand
elle court; sa jeunesse alors jaillit de tous ses gestes, et la
transfigure. Mais la seconde d'après, le sceau lourd de la mélancolie
retombe sur elle et l'écrase; elle apparaît soudain morne, lasse,
vieille.... Trente ans? davantage? On ne sait plus.

La voici, poussant l'enfant devant elle. Solennel, gentleman déjà, le
petit vient me tendre sa menotte. Il est joli. Sa mère lui a donné ces
longues boucles brunes, et ce teint mat, et cette bouche charnue. Mais
les yeux gris, déjà fixes et froids, reflètent l'Écosse, et ses lacs,
et ses brumes. C'est un Falkland, ce bébé. Et j'ai peur que plus tard,
il ne fasse, lui aussi, pleurer les pauvres yeux qui le regardent avec
tant de tendresse, tant d'adoration....

La don-dourma, c'est une sorte de glace dont la pulpe feuilletée crisse
sous la langue. C'est très bon, et je ne suis pas seul de cet avis: le
marmot, apprivoisé, accepte sans façon la moitié de ma soucoupe. Lady
Falkland en rit, et lady Edith, une fois de plus, plisse une lèvre
mécontente. Ce n'est sans doute pas son opinion de gâter les enfants.

... Il y a bien longtemps que je suis là, et le jour baisse.

--Vous partez déjà? vous savez qu'à la campagne, les longues visites
sont de rigueur.

--Sir Archibald rentre souvent de bonne heure ... il sera désolé de
vous avoir manqué.

C'est l'Écossaise qui parle ainsi. Tant pis pour elle, je ne retiens
pas ma réplique:

--Dites-lui bien, mademoiselle, que j'en suis moi-même tout navré, et
que je vous ai chargée, vous personnellement, de mille amitiés pour lui.

Si tu ne comprends pas, ma fille, c'est que tu es bête. A l'autre
maintenant.

--Madame, je suis infiniment touché de votre gracieux accueil, et je
vous assure que je m'arrache à grand regret de chez vous. Mais Stamboul
est loin, et mon caïque n'est qu'à deux paires.

--Vous rentrez à Stamboul?

--A Péra, seulement, hélas; le protocole me condamne à y habiter. Mais
je dis Stamboul par euphémisme: c'est tellement caricatural, Péra!

--Oh! comme nous sommes d'accord là-dessus! Et vous aimez Stamboul,
naturellement?

--Je me figure que je l'aimerai. Je ne le connais pas encore. Songez à
tout ce qu'il m'a fallu faire, en arrivant à Constantinople?

--C'est vrai. Mais, maintenant que vous êtes acclimaté, dépêchez-vous
de passer le pont. C'est si beau, Stamboul!

Cette fois, je m'en vais. Lady Edith, digne, demeure au salon. Lady
Falkland m'accompagne à travers le jardin. Mon caïque, qui dérivait à
cent pas du perron, s'approche à force de rames.

Je regarde tout à coup lady Falkland:

--Madame, on m'a très souvent reproché d'être d'une franchise
regrettable. Ça ne vous déplaît pas trop? Alors, je me risque. Vous
avez un ... garde du corps ... bien attentif. Est-ce tout à fait
impossible de bavarder une heure avec vous, seule?

Elle m'écoute, un peu étonnée, pas mécontente. Ses yeux bruns
réfléchissent, indécis, mais confiants. J'insiste.

--Oui, une heure de tête-à-tête? J'aimerais vous questionner à mon
aise, sans gêneur, sur cette Turquie que nous aimons tous deux....

Elle prend son parti, bravement:

--Ce n'est pas très commode; mais tout de même.... Voyons, quand
irez-vous vous promener dans Stamboul, pour la première fois?

--Je ne sais pas ... lundi, par exemple.

--Lundi? oui, c'est possible. Eh bien, voulez-vous que je vous serve de
guide?

--Si je veux!...

--Alors, à lundi.... Où? C'est juste, vous ne connaissez pas la ville
turque.... Écoutez: vous passerez le pont, et vous tournerez dans la
première rue à droite. Vous m'attendrez là. J'y serai vers ... vers
deux heures.

--Merci....

J'appuie ce merci avec ma bouche, sur son poignet. Et je songe, un peu
triste, qu'autrefois,--il y a vingt ans,--une jeune femme ne se serait
pas si facilement confiée à moi, sans arrière-pensée ...



XIV


Samedi, 17 septembre.

Tout à l'heure, je marchais le long du Bosphore, sur le quai de
Thérapia, tout au bord de l'eau....

Le quai de Thérapia, le plus déplorablement select des environs, me
plaît pourtant à cause d'un remous de courant qui s'y brise avec de
vraies vagues clapotantes et bouillonnantes:--les seules vagues de tout
le Bosphore.

... D'ailleurs, pour peu qu'on y marche, comme je fais, à toucher
l'eau, on n'est point forcé de voir les villas en bordure, ni la
valetaille sur le pas des portes, ni les équipages piaffant: il suffit
de détourner la tête.

Donc, je regardais mes vagues, quand tout à coup, dans mon dos, la
phrase horripilante:

--Bonjour, monsieur le marquis.

«Monsieur le marquis». Il n'y a pas à lutter: les gens de Péra
s'entêtent à se prendre pour mes domestiques.

En l'occurence, c'étaient mesdemoiselles Kolouri,--Calliope et
Christine, sans chaperon,--qui promenaient leurs costumes tailleur, un
peu ridicules, pas trop.

Tout de suite, je fus submergé de bavardage.

--Comme on vous voit peu!

--Mais oui, vous ne venez jamais à Yénikeuy.

--C'est que sans doute vous vous plaisez davantage ailleurs....

--Est-ce vrai que vous avez pris maison à Béicos, «chez les Turcs»?

--Et puis, on vous a vu l'autre jour à Canlidja.

--Chez la belle madame Falkland.

--Il y a des gens qui prétendent que vous la traitez.... _(sic)_.

--Mais non, Calliope. Le marquis allait voir sir Archibald.

--Vous êtes tout à fait amis, n'est-ce pas?

--Moi, je crois que je deviendrai amoureuse de sir Archibald! C'est un
homme tellement intelligent! Je tombe petite devant lui ... (_re-sic_).

--Intelligent, mintelligent[1] (_re-re-sic_), il ne me plaît pas, à
moi. Je trouve son ami, le prince Cernuwicz, bien plus séduisant.

--Oh, celui-là, il faut toujours qu'il fasse pêle-mêle!
(_re-re-re-sic_). Qu'est-ce qu'il manigance dans cette maison?

--Christine, le marquis ne s'inquiète pas de cela. Dites, monsieur le
marquis, vous serez au Summer, ce soir? Peut-être est-ce le dernier bal.

--Nous flirterons avec vous, il faut venir.... Et patati et patata.
J'ai filé par la tangente.

Maintenant, je suis dans ma maison de bois. J'y ai dîné tout seul, à
la turque. Mon caïkdji Osman m'a servi du pilaf aux pois chiches et
du kébad rissolé. Il fait nuit. En me penchant à la fenêtre, j'essaie
de distinguer, parmi la rangée lointaine des lumières de Canlidja, la
lumière des Falkland.

A droite et à gauche, les maisons turques voisines de la mienne,
silencieuses et comme désertes jusqu'au coucher du soleil, s'animent
maintenant et babillent. On a relevé les grillages de bois des
shahnichirs. Et vaguement, à la clarté des étoiles, j'entrevois des
formes blanches accoudées, j'entends des gazouillis et des rires.

       *       *       *       *       *

J'ai commandé mon caïque pour dix heures, dix heures à la franque.
Cela m'ennuie bien de traverser l'eau, d'aller là-bas, dans ce palace
qui fait tapage avec son électricité criarde ... tapage, oui: cette
illumination crue, dans la douceur nocturne du Bosphore seulement
pointillé de lampes et de lanternes pâles comme les étoiles, me blesse
les oreilles autant que les yeux.

Oui; mais il faut aller au bal. Lady Falkland y doit être, comme samedi
dernier. Et je lui demanderai si ça tient toujours, pour lundi, notre
promenade turque.

Dix heures.... Attendons encore un peu.

       *       *       *       *       *

Deux heures du matin.

Je reviens de là-bas. J'ai la tête lourde et les tempes qui battent....

Je suis arrivé tard à ce bal. On ne dansait plus. La terrasse était
vide. La fraîcheur humide de minuit avait chassé les épaules nues.

Beaucoup de femmes étaient parties déjà. Les Kolouri, d'autres.... Mais
dans le hall, j'ai trouvé sir Archibald et Cernuwicz qui buvaient,
assis à une table, seul à seul. Cernuwicz m'a vu de loin:

--Oh! le marquis!... Admirable!... Marquis, venez boire avec nous.

Je me suis approché pour m'excuser. Mais ils étaient ivres l'un et
l'autre, et ils ont insisté si bruyamment que je me suis assis. Quatre
bouteilles vides étaient sur la table. Falkland appelait un maître
d'hôtel et commandait:

--Heidsieck monopole, rouge.

Cernuwicz protesta.

--Archibald! je vous prie!... votre Heidsieck est une horreur. Le
marquis est Français, Archibald. Laissez-moi!... Waiter! Pommery Greno,
brut.

Conciliant, l'homme apporta les deux bouteilles. Je dus prendre une
coupe de chacune. Ils burent le reste.

Je demandai des nouvelles de lady Falkland,--et de lady Edith. Moins
maître de lui qu'à jeun, le baronnet fronça les sourcils sans répondre.
Le prince, au contraire, plus prolixe que jamais, m'expliqua qu'une
migraine déplorable avait retenu _at home_ la jeune fille et la
jeune femme. Mais on ne savait au juste laquelle était souffrante,
et laquelle garde-malade. Sur ce point, «le vieil ami» refusait tout
renseignement, car il ne croyait pas aux migraines féminines, et les
tenait pour de simples comédies, ficelles ou balançoires:

--Il n'est pas nerveux, et il n'entend rien aux femmes. Voilà la
vérité. Old Archie, vous n'entendez rien....

--Stanie!...

Les yeux gris lançaient un éclair bref. Le Polonais, souple comme un
gant, éclatait de rire et parlait d'autre chose.

Il se jetait dans la chronique scandaleuse. En cinq minutes, je sus
avec détails toutes les coucheries illégitimes de la semaine. Usant
d'un tact vraiment slave, il n'épargna ni mon ambassade, ni la sienne.
S'il eût été dans sa raison, je l'aurais rabroué. Mais que dire à un
ivrogne? Je pouvais du moins l'écouter sans scrupule. Et parfois, il
devenait drôle:

--Vous avez remarqué, Archie, le nouveau sautoir de madame Nidjni?
Non?... Vous l'avez vu, vous, marquis? cet écheveau de petites, petites
perles ... joli, n'est-ce pas? Elle vous a dit qui le lui a donné?
Non? Vous êtes le seul. Elle répète à tout le monde que c'est le
petit Vanescu, le Roumain. Et c'est vrai. Parce qu'elle a ... comment
faut-il dire? inauguré Vanescu. Alors, le petit, qui n'a que dix-sept
ans, et qui n'est pas bien élevé, lui, a donné les perles, comme vous
donneriez à une grue. Mais elle, elle a trouvé que c'était très bien,
et elle montre le sautoir partout, en disant que Vanescu lui devait une
discrétion. Hein? une discrétion ... indiscrète!

Il rit violemment, enchanté de son mot. Et, sans reprendre haleine:

--Une chose tout à fait comique! Il y a trois jours, Donietz, le Russe,
était avec sa femme dans leur villa, à Buyukdéré. Vous savez, ils
sont nouveaux mariés, et s'aiment beaucoup. Il était minuit, et ils
étaient en pyjama et en chemise. Voilà qu'ils avaient à la maison un
nouveau vodka. Ils boivent, et ils deviennent ivres. Madame Donietz,
tout à coup, prétend que ce vodka n'est pas du vodka; que c'est du
whisky,--irish. Bien entendu, c'était du vodka. Donietz commence par
rire. Mais comme elle s'entête, il se fâche. Il prend son fouet pour
chiens. Elle se défend, le griffe, lui casse une bouteille sur la
figure: il porte la marque. Mais avec le fouet, il est le plus fort. Il
la knoute. Elle saute par la fenêtre. Il la poursuit à travers le parc;
chasse à courre, tayaut!... Elle hurlait, il y avait des raies de sang
sur sa chemise. Enfin, elle trouve la grille ouverte, enfile la route
au grand galop, et vient s'abattre dans un petit café où une douzaine
de vieilles barbes turques fumaient encore le narghilé, en buvant la
dernière tasse de café. Donietz se précipite, empoigne sa femme par les
cheveux, la jette par terre et tape. Seulement, vous savez, les Turcs
n'aiment pas qu'on tape les femmes. Alors, ils ont sauté sur Donietz,
lui ont arraché la pauvre diablesse et l'ont roué de coups, lui. Si
bien que, quand la police est venue, Donietz était presque aussi abîmé
que sa femme. On les a rapportés chez eux. Mais le plus drôle, c'est
que le lendemain, ils ne se souvenaient absolument de rien!

Falkland laisse tomber un éclat de rire bref. Et, tout aussitôt:

--Waiter! Heidsieck monopole, rouge.

--Archibald, c'est une folie entêtée! Waiter, Pommery Greno, brut.

Ils m'obligent à boire. Leurs yeux flambent, leurs gestes deviennent
fébriles. Cernuwicz maintenant me regarde fixement, l'air soudain
féroce:

--Mais ... vous savez, monsieur le colonel, Donietz est un homme. Il
n'est pas Polonais, il ne sait pas monter à cheval; cela, c'est la
race, il n'y a rien à dire. Mais à pied, il est terrible. Et bientôt
nous le nommerons consul en Macédoine, à Mitrovitza!

Fichtre! si les consuls russes de là-bas sont tous de cette trempe, je
ne m'étonne plus que les Albanais, moins patients que les Turcs, leur
cassent la tête quelquefois.

Ai-je souri? Je ne crois pas. Ce serait imprudent. Cernuwicz,
ivre-furieux, me sauterait certainement à la gorge.... Non, il n'y a
plus de danger; l'accès est passé. Voilà mon homme, sans transition,
qui rit aux larmes. Il claque la table à tour de bras; les coupes
s'écroulent.

--Oh! marquis! Je vous ai vu, ne dites pas non. Vous couchez avec les
filles Kolouri. Ne dites pas non!

Je dis non, très net, m'attendant toutefois au pire. Point du tout: il
se redresse, solennel, et me tend la main au-dessus de la verrerie en
miettes:

--Vous êtes un gentilhomme. Il ne faut pas avouer, jamais. Non pour les
filles Kolouri: cela ne compte pas; elles ne sont rien, seulement de
petites _badanas_[2]. Mais pour aucune femme. Ici, trop d'hommes sont
des mufles. Tenez, Karipoulo ... vous connaissez Karipoulo? Il prend
neuf cents livres turques à la Dette[3]. Eh bien, je le rencontre hier
Grand'Rue de Péra, et je lui dis: «Karipoulo, avec qui couchez-vous,
cette semaine?» Il sourit, se tortille, fait un grand geste pour que
les passants s'arrêtent, et, alors seulement, répond, de toute sa voix:
«Prince, on ne peut rien vous cacher. La semaine dernière, c'était avec
madame Bariteri; mais je n'avais que les restes des soldats turcs;
alors, cette semaine, j'ai choisi madame Papazian. Je les ai toutes.»
Voilà ce qu'il dit. Mais savez-vous? Il n'en a aucune. Il se vante. Il
est Grec. Waiter! Pommery Greno, brut!

Mais, incident: le maître d'hôtel, le bras tendu vers le cartel du
hall, explique qu'après une heure, la cave de l'hôtel est fermée.

--Hein! tu dis?

--Excellence, la cave....

--Fils de chien! porc!

Il l'injurie furieusement, mêlant cinq ou six langues pour
d'effroyables invectives. Et soudain, à toute volée, il lui lance une
bouteille vide à la figure. La bouteille d'ailleurs manque le but et
fracasse deux lampes du lustre.

Cernuwicz, perdant lui-même l'équilibre, retombe assis. Il mâche ses
dernières injures:

--Juif! Arménien!

Il se tourne vers moi, calmé:

--Je le connais, ce.... C'est le frère de mon portier. Je lui dois de
l'argent, à mon portier: mille livres. Il prête à quatre cents pour
cent.

Falkland, qui a tout écouté, impassible, s'émeut soudain:

--Staniel vous, un gentilhomme, vous empruntez à ce valet?

--Eh! Archie! que faire? L'argent, tout l'argent est dans leurs poches.
Moi, je ne suis pas un Arménien, je ne sais pas prendre aux Turcs. Et
je ne suis pas un Grec, je ne sais pas demander aux femmes[4].

--_You are a Pole_....

Ils entament en anglais je ne sais quel dialogue rapide. Cernuwicz
s'agite et crie. Des mots russes et polonais jaillissent çà et là.
Finalement, la dispute s'apaise tout d'un coup. J'en profite pour me
lever.

--Bonsoir, messieurs.

Sir Archibald me secoue rudement la main. Cernuwicz, débordant de
cordialité, improvise un discours d'adieu:

--Marquis, ce soir nous avons bu....

Oui, ce n'est pas niable.

Cependant, sir Archibald s'apprête à partir aussi. Il vérifie
l'addition. Son portefeuille est bien anglais, grand démesurément, et
d'un cuir sang de bœuf qui hurle.

Le caïque Falkland attend à l'appontement de l'hôtel, à côté de mon
caïque à moi. Nous embarquons. Le prince, qui demeure à Buyukdéré,
gesticule sur la berge. Tout à l'heure, son cocher le mettra sans doute
de force en voiture,--à la cosaque.

Nous poussons. Mes caïkdjis piquent en amont, pour gagner le courant.
L'autre caïque, au contraire, se laisse dériver: Canlidja est loin en
aval.

Derrière, la voix de Cernuwicz continue à déclamer vers nous, dans la
nuit. Ma parole, il appelle maintenant les bons auteurs à son secours:

    --Pour la dernière fois, adieu, seigneurs!

Comme ces nuits du Bosphore sont humides! Il me semble qu'on doit avoir
bien froid, à dormir seule, au-dessus de l'eau, dans un pavillon qui
surplombe....


[1] En turc, la négation s'exprime par la syllabe _me_: aimer:
sevmek;--ne pas aimer: sev-me-mek. D'où les formules pérotes dont
abusent mesdemoiselles Kolouri et leurs compatriotes: «intelligent,
mintelligent....» (intelligent ou non). L'auteur saisit cette occasion
d'exprimer à ses amis de Constantinople, toute sa reconnaissance pour
l'excellent lexique français-pérote qu'il doit à leur collaboration.

[2] Sens obscène intraduisible. Le mot n'existe pas en France. La chose
non plus.

[3] Il est employé à la Dette aux appointements de 900 livres (20.790
fr.);--locution pérote, que tout le monde, à Constantinople, emploie
par contagion.

[4] Le prince Cernuwicz est ivre, et l'auteur lui laisse l'entière
responsabilité des opinions injurieuses et téméraires qu'il a puisées
au fond de ses quatre bouteilles d'extra-dry.



XV


J'ai passé le pont. J'ai tourné dans la première rue à droite. Et
j'attends, comme il est convenu.

Donc, ceci est Stamboul. Désillusion. Je me figurais que, le pont
franchi, Stamboul m'émerveillerait au premier coup d'œil. Il n'en
est rien. La place d'Emin-Eunu, que voici, reproduit trait pour
trait la place Karakeuy. Et la première rue à droite,--je ne sais
pas comment elle s'appelle: pas plus de plaque que de numéros,--est
laide. Pittoresque, je ne dis pas non: une sorte de boyau tortueux,
magnifiquement, et grouillant d'une cohue bien bigarrée. Mais les
ruelles de Galata, voire de Péra, sont pareilles.

Deux heures? Non. Je m'en doutais, je suis en avance. L'exactitude joue
de bien vilains tours aux gens à rendez-vous. Je me souviens d'une
histoire d'il y a vingt ans, comique: celle d'un petit lieutenant qui
avait obtenu d'une personne fort blonde qu'elle passât, par hasard, à
deux heures précises, à l'entrée de la passerelle qui relie la gare
Saint-Lazare à l'hôtel Terminus. Le pauvre gosse, engrené dans une
série noire d'accidents et de catastrophes, fiacre emporté, piétons
écrasés, foule ameutée, police, arrestation, commissariat, toute la
lyre!--n'arrive au lieu convenu qu'à deux heures vingt. Plus personne.
Désespoir. Il s'en va. Et le soir, un petit bleu, l'informait que la
dame, arrivée, elle, à trois heures moins dix, et repartie à quatre
heures et quart, après quatre-vingt-cinq minutes d'attente chimérique,
le tenait pour un goujat doublé d'un imbécile, et le priait de ne
jamais reparaître à ses yeux.

... Cette première rue à droite doit héberger, le matin, un marché aux
légumes. Je piétine une litière de feuilles de salade, et des parfums
de choux flottent çà et là....

On me bouscule beaucoup. Les gens de ce quartier vont plus vite que
les morts de la ballade. Ils courent, se coudoient et se heurtent, en
criant à pleins poumons. Les harnais (portefaix) pullulent. Évidemment
ce Stamboul-ci n'est pas le vrai: je suis trop près du port, trop près
du pont, trop près de Galata, de Péra, de l'Europe....

Ah! une ombrelle blanche au bout de la rue, au-dessus du moutonnement
des fez et des turbans.... Impossible! Il n'est même pas l'heure
exacte; il s'en faut de dix minutes. Et pourtant, si.

--Bonjour! pas trop attendu?

Une poignée de main garçonnière. Lady Falkland tient un sac de papier
jaune, dont je m'empare....

«Oui, portez ça. Ce sont de ces petites choses sucrées que vous aimez
et que j'aime aussi. Comme mon chirket arrivait de bonne heure, j'ai,
d'abord, fait escale chez Hadji-Békir.

--Hadji-Békir?

--Le confiseur turc à la mode. Les belles dames du quartier de
Schah-Zadeh n'achètent pas une dragée ailleurs.--Non, pas par là.
Tournons à gauche. J'ai horreur de ces rues grecques. Je vais vous
mener où c'est joli.

Elle trotte, alerte à se dégager de la foule. Je la regarde relever sa
jupe. Elle porte une robe de grosse étamine bise, et de solides petits
souliers gris, qui n'ont pas peur de ce pavé pointu, redoutable.

       *       *       *       *       *

Tiens? sitôt la rue--la première rue à droite,--quittée, voici la
paix et le silence. Nous marchons entre deux murs au-dessus desquels
se penchent de vieux figuiers. Le sol est raviné; des poules grattent
la poussière. Trois maisons de bois, poudreuses, s'espacent parmi les
figuiers; leurs shahnichirs, vitrés, grillés et voilés de rideaux
blancs bien propres, n'ont pas l'air tout à fait solides, supportés
tant bien que mal par de pauvres étais vermoulus, dont les clous
cèdent. Un chat nous regarde venir, nullement craintif. Des chiens
jaunes dorment au soleil, couchés sur le flanc, comme se couchent les
loups. Pas un passant. On se croirait en pleine campagne. Ça, Stamboul,
la capitaledu Commandant des Croyants? Jamais de la vie! un village, un
hameau....

Lady Falkland se retourne, voit ma stupéfaction, éclate de rire:

--Vous voilà bien étonné, pas? Oui, c'est Stamboul. Je parie que vous
pensez à un petit village. C'en est un très grand. Il faut marcher
deux lieues pour arriver au bout. Mais tout le long du chemin, cela
ressemble à ce que vous voyez ici.

Elle s'arrête. Le chat qui nous attendait se laisse flatter sans la
moindre appréhension. Elle m'explique:

--Dans les quartiers turcs, les bêtes sont bien traitées et n'ont pas
peur des gens.

Puis, enthousiaste:

--Pas, qu'il est beau, mon grand village? Il y a de l'air, du soleil,
du silence et de la liberté partout: regardez les arbres, les maisons,
les murs: tout ça pousse comme ça veut, où ça veut. Il n'y a pas de
façades, pas d'alignement, rien de régulier, rien qui ennuie et qui
donne le spleen. Ici, on est libre, libre....

Elle ne rit plus, et je revois sur son visage l'habituelle mélancolie
qui retombe. Muette une minute, elle se baisse pour mieux caresser la
bête ronronnante....

--Et puis, il y a des choses, dans mon grand village.... Venez, vous
allez voir!

       *       *       *       *       *

Non, tout de même: Stamboul entier ne ressemble pas à cette venelle
campagnarde. Voici déjà qui varie: une vraie rue, bordée de maisons
des deux côtés. Par exemple, ce n'est pas du tout une rue solennelle:
elle est large comme la main, et toute tracée en sinusoïde, de sorte
que le vent n'y souffle pas. Les maisons sont de bois, bien entendu, de
beau vieux bois couleur de violette. Et comme nous passons, une porte
s'entr'ouvre, laisse sortir une femme voilée, et se referme: La femme
traverse, toque à la porte en face, et s'y glisse;--tout cela sans plus
de bruit qu'un chat marchant sur la pointe des pattes.

On tourne à droite, on tourne à gauche. Nous arrivons à une petite
ogive d'antiques pierres grises barrée d'une chaîne tendue qu'il faut
enjamber: le bout du village, évidemment....

Oh!...

Je crois que j'ai crié de saisissement. Et je reste sous l'ogive,
bouche bée.

Devant moi s'étend une place carrée, grande comme une plaine; et au
centre de la place, une montagne de marbre et de pierre se dresse,
sculptée, ciselée comme un colossal bijou. Des murs géants s'étayent
de contreforts gothiques, dentelés, ourlés à jour. Des galeries, des
cloîtres, des colonnades, des arceaux, des balustres, des perrons
innombrables s'y adossent ou s'y accrochent de toutes parts. Au-dessus,
un bouillonnement vertigineux de dômes et de coupoles s'élance vers
le ciel et l'escalade, pareil à ces dunes de sable, que le simoun
agglomère en grappes. Et quatre minarets minces et blancs comme des
cierges, jaillissent des angles, et montent, plus hauts que tout.

Lady Falkland, arrêtée comme moi, regarde comme moi, muette,
religieuse. Enfin, brusquement, elle saisit mon poignet.

--Dites? Il a quelquefois des airs de capitale, mon Stamboul? même des
airs de Mille et une Nuits?...

Nous avançons sur la grande place. Nous contournons l'immense édifice.
A son pied, un jardin carré, clos d'une muraille basse percée de
fenêtres, enferme par milliers des tombes turques, simples et belles.

--Si j'étais un guide raisonnable et patenté, je ne vous aurais pas
mené ici. Je vous aurais infligé la promenade classique pour étrangers:
Sainte-Sophie, l'Hippodrome, la Sublime Porte et le Grand Bazar. Vous
auriez vu plein d'Anglaises à voile vert, plein d'Allemands à barbe
sale; vous auriez acheté la selle authentique du cheval de Tamerlan
(fabriquée l'année dernière à Trébizonde), et vous auriez piétiné toute
votre journée dans des rues à tramways, plus laides que Péra. Mais moi,
je vous montre ceci.

Ceci: la Suleïmanié Djami, la mosquée de Suleïman le Magnifique; «la
perle et le diamant», disent les Turcs....

Nous passons sous une porte pointue, taillée à facettes, harmonieuse
comme un fragment du Parthénon.

       *       *       *       *       *

Dedans, c'est une nef de cathédrale, la plus splendide que j'aie jamais
vue. Des piliers prodigieux portent des arcs de marbre noir et blanc,
qui enjambent d'incroyables vides. Des vitraux couleur de lait ou
d'algues tamisent une clarté grave. Point de chapelles, point de niches
à saints, point de confessionnaux, rien qui rapetisse. L'autel est un
portique de marbre gris, muré, sur le fronton duquel, en lettres d'or,
la parole du Prophète est écrite.

Il y a quatre colonnes de granit, énormes. Lady Falkland me les désigne:

--Elles proviennent d'une église de Byzance, disparue. Plus
anciennement, elles ont porté le temple de Diane, à Ephèse. Plus
anciennement, un autre temple, on ne sait pas où. Elles ont déjà vu
quatre dieux. Et combien encore à venir.

... Çà et là, des Musulmans prosternés prient en silence. Deux petites
filles, libres et joyeuses, se battent pour rire et se roulent sur les
grands tapis. Un iman à longue barbe de neige les considère, indulgent.

       *       *       *       *       *

Au milieu du jardin carré, où se pressent les tombes, lady Falkland
me fait admirer un grand mausolée, en forme de kiosk, qu'entoure une
galerie octogonale, d'aspect italien. C'est le turbeh de Suleïman. On
peut y entrer. Et je songe qu'en notre Europe, soi-disant tolérante,
l'accès des mausolées de papes et d'empereurs n'est pas offert à tout
venant.

Dans la salle ronde, aux murs revêtus de faïences de Perse, trois
majestueux catafalques, habillés de satins et de brocarts, s'alignent
côte à côte, flanqués d'énormes cierges de cire jaune, et couronnés
de hauts turbans. Suleïman dort là, entre deux sultanes de sa race. A
leurs pieds, plusieurs sultanes dorment aussi, sous de pareils brocarts
et de pareils satins. Bien de saisissant comme ces catafalques turcs,
qui font en quelque sorte visible et tangible la présence du mort.

Une curiosité me prend:

--Roxelane, la fameuse favorite, est-elle dans ce mausolée?

Lady Falkland hésite trois secondes. Il semble que ma question lui
déplaise. Elle répond cependant:

--Non. Venez.

Nous sortons. Dans le jardin, elle étend le bras vers un autre turbeh,
proche, semblable, un peu plus petit.

--Roxelane est là.

--Nous visitons?

--Si vous voulez. Mais vous seul. Je n'entrerai pas.

--Ah?...

Elle n'en dit pas plus long, et regarde fort attentivement la pointe de
ses souliers. Je n'ai garde d'insister, et je ne regarde pas le tombeau
de Roxelane.

Encore les petites rues turques. Maintenant, cela n'a plus trop l'air
d'un village;--d'une vieille petite ville monastique, plutôt. J'ai
vu, dans l'Italie du Nord, ces larges pavés encadrés d'herbes, et ces
murs de pierres grises, percés de fenêtres à barreaux, sans vantaux ni
vitrage. Le regard plonge, ici, comme là-bas, dans des cloîtres nus ou
dans des jardins incultes. Mais ici, les jardins sont des cimetières,
où d'innombrables stèles s'éparpillent parmi les buissons et se cachent
sous le lierre, à l'ombre des saules et des cyprès mêlés.

--Elles vous plaisent, ces rues?

--Bien plus que je ne saurais dire.... Où allons-nous par là?

--Très loin. Vous m'avez donné toute l'après-midi, n'est-ce pas? Eh
bien, je veux vous mener d'abord vers une autre mosquée que j'aime; et
puis plus loin encore, jusqu'à la grande muraille byzantine qui entoure
Stamboul. Après, nous reviendrons ... par un autre chemin.

Un carrefour, deux carrefours, trois carrefours. Les petites rues
s'enchevêtrent tant qu'elles peuvent, et se courbent et se recourbent
sans nul souci d'aucune direction. Comment peut-on trouver son chemin,
dans un pareil labyrinthe? Et pas une surface plane: rien que des
montées ou des descentes. Byzance, comme Rome, était la ville aux sept
collines....

Lady Falkland s'arrête. Une femme en haillons, voilée, se tient
accroupie dans un coin de porte, un bébé souffreteux sur les genoux.
Elle ne demande pas l'aumône, et nous regarde, silencieuse, à travers
son tcharchaf de grosse étamine.

Lady Falkland prend une pièce dans sa bourse, et veut la donner. Mais
la pauvresse, fière, refuse et retire sa main. On n'accepte pas ainsi
la pitié des Infidèles! Lady Falkland alors, se penche et pose la pièce
dans la menotte du petit. La mère hésite. Je m'en mêle, et dans l'autre
menotte, je mets une autre pièce. On ne résiste plus, cette fois. Et
l'on prend un sourire de courtoisie avec quelques mots brefs et doux.
Je demande, tandis que nous nous éloignons:

--Qu'a-t-elle dit?

--C'est presque intraduisible. Un remerciement turc. Voici le sens,
tant bien que mal: «Partez en souriant».

       *       *       *       *       *

Que de rues! Il y a plus d'une heure que nous marchons. Lady Falkland
ne s'embrouille jamais, va, et va, de son petit pas vif. Stamboul
est tout ce qu'on veut, sauf monotone. Les quartiers succèdent aux
quartiers: ceux-ci absolument déserts et morts, avec d'interminables
cheminements entre deux murs, et sous l'ombre changeante des acacias et
des figuiers;--ceux-là peuplés, bâtis d'une foule de petites cases de
bois, d'où l'on voit sortir quelques femmes voilées, silencieuses et
quasi furtives, beaucoup de vieilles gens qui vont cahin-caha. De loin
en loin, dominant le mur sur la maison, un cyprès surgit, poussé on ne
sait d'où, un minaret se hausse, une coupole de mosquée ou de medersah
s'arrondit. Et, tous les cent pas, un cimetière minuscule, serré entre
deux logis, entasse les unes sur les autres ses trois douzaines de
vieilles tombes. Les morts et les vivants voisinent.

       *       *       *       *       *

--Il ne manque pas de grandes places, de mosquées pompeuses et de
larges voies triomphales. Mais je vous ai montré la Suleïmanié Djami.
Et maintenant, je veux vous montrer d'autres choses différentes.

       *       *       *       *       *

Notre rue débouche au coin d'un jardin carré, gigantesque;--pas un
square d'Europe, élégant et peigné: un verger-potager, où poussent
en bel ordre quelque cent mille choux, agréablement mêlés de
carottes, d'oignons et d'asperges, tout cela bien abrité d'arbustes
en quinconces,--pêchers, cerisiers, abricotiers.--Le jardin est en
contre-bas, et solidement entouré d'une sorte de digue maçonnée à la
romaine, laquelle digue monte jusqu'au niveau de la rue.

--Une ancienne citerne byzantine.... Assez curieux, oui. Mais venez par
ici.

Nous passons le long d'une dizaine de jolies maisonnettes presque
neuves, d'un sapin frais qui sent la résine. Et une placette s'ouvre,
plantée de trois platanes, et bornée par un mur très haut. Derrière le
mur, et plus haut que lui, une coupole apparaît; et plus haut que la
coupole, deux minarets s'étirent parmi les cyprès géants.

--Une grande mosquée?

--Oui. La Sélimié Djami. Entrons dans la cour.

La porte est en plein cintre, et bien vieille. La cour est carrée, tout
à fait pareille à une cour de cloître, avec arcades et colonnes. Mais
les colonnes sont d'un marbre ancien, que les siècles ont usé jusqu'à
le rendre jaune et transparent comme l'onyx; et, sous les arcades,
des faïences persanes enluminent les quatre murs de leur bariolage
éternellement vif et frais.

Au milieu, il y a une fontaine d'ablutions, et, alentour, les cyprès
qu'on voit du dehors. La mosquée proche étend son ombre. Il fait doux
et calme infiniment.

Lady Falkland s'assied sur une marche, au pied d'une colonne, et me
reprend le sac de papier jaune.

--Voici des dattes farcies, et des dragées aux pistaches, et je ne sais
quoi.... Êtes-vous las? Nous avons fait beaucoup de chemin, et le pavé
est très dur.

Je ne suis point las. Nous grignotons, et le silence tombe entre nous.
Il me semble que je resterais des heures et des jours assis dans cette
ombre tiède, au milieu de ce cloître musulman qui n'a ni grille ni
serrure.

Lady Falkland a posé son coude sur son genou, et sa joue sur son poing
fermé. Et je ne distingue pas la couleur des pensées qui passent sous
ce front....

       *       *       *       *       *

Tout à coup, elle se relève, et cherche sa petite montre:

--Mon Dieu! quatre heures déjà. Allons, vite en route....

Je m'inquiète:

--A quelle heure part donc le dernier chirket? Il faut que vous
retourniez à Canlidja?

--Naturellement, il le faut. Le dernier bateau part à douze heures
quinze ... à peu près six heures et quart à la franque, aujourd'hui.
Encore ne toucherait-il pas à Canlidja: il suit la côte d'Europe.

--Mais alors?

--Alors, j'irai à Yénikeuy, et je traverserai en barque. J'arriverai
très tard, et je n'aurai guère qu'un quart d'heure pour m'habiller.
Vous savez que nous dînons toujours décolletées à la maison.... Un
quart d'heure, je ne pourrai pas. On commencera sans moi, et quand je
ferai mon entrée, on m'accueillera par des mots désagréables. Mais j'ai
prévu tout cela dans mon programme d'aujourd'hui: donc inutile de vous
apitoyer.

Nous trottons, et le Sélimié-Djamï est déjà loin. Devant nous, les
éternelles petites rues s'allongent, plus villageoises que jamais.
Maintenant, les maisons s'espacent davantage, séparées par des jardins.

--J'espère bien, murmure lady Falkland, que nous trouverons une voiture
à Edirneh-Kapou....

Edirneh-Kapou,--la porte d'Andrinople,--la voici précisément: une
grande voûte délabrée, qui perce une maçonnerie énorme, mal entrevue
derrière beaucoup de maisons à boutiques, entassées. Nous passons sous
la voûte. Des soldats, assis au seuil d'un corps de garde, contemplent
leur petit jardin où poussent des soleils et des volubilis.

Dehors un chemin de ronde, un fossé, un talus, toutes ces choses
tellement anciennes qu'on les distingue à peine les unes des autres.
Et, au delà, une plaine vallonnée, plantée de cyprès, immense,
indéfinie....

La grande muraille de Stamboul est maintenant derrière nous. Les
formidables ruines de créneaux et de tours s'éloignent vers le nord et
s'éloignent vers le sud, jusqu'à l'horizon....

--Venez, venez ... il est tard.

C'est vers la plaine aux cyprès qu'il faut venir. Nous franchissons le
fossé sur un pont dallé, nous descendons le talus d'herbe poudreuse. Et
voici la plaine.

C'est un cimetière. Au pied des arbres raides que le vent fait à peine
vibrer, des tombes, des tombes par milliers et par millions, des tombes
jeunes peintes de frais et dorées, des tombes vieilles, blanchies,
noircies par les soleils et par les pluies, des tombes antiques,
usées, rongées, renversées, se serrent et se confondent dans une mêlée
immobile. Les stèles, droites, obliques, couchées, ressemblent à des
soldats innombrables pétrifiés tout d'un coup, en pleine bataille.

Nous avançons sous les cyprès. Nous enjambons les dalles et les cippes.
L'herbe pousse haute, et je trébuche parfois contre un obstacle
invisible.

Une stèle centenaire, inclinée jusqu'à toucher le sol de son turban,
s'appuie au tronc d'un térébinthe. Lady Falkland s'y assied comme sur
un banc, et me fait place à côté d'elle.

--Voilà.... J'ai voulu vous montrer nos cimetières turcs. Voyez-vous,
la Turquie avec son sultan absolu et son Coran despotique, est le
seul pays libre de la terre. Les morts turcs eux-mêmes ne sont point
enfermés comme les morts chrétiens. On ne les entoure pas de grands
murs et de grosses grilles. Ils dorment où ils ont voulu dormir; et on
ne charge pas de maçonneries leurs pauvres os fatigués....

Je n'ai pas soufflé mot depuis que nous avons quitté la cour cloîtrée
de la Sélimié-Djami. Mais ce lieu-ci me semble favorable aux paroles
qu'on hésite à dire:

--Madame ... je tiens à vous remercier....

--De quoi donc?

--Tout à l'heure, dans la cour de la mosquée, vous m'avez parlé comme
vous ne parlez certainement pas au premier venu. Oui, quand vous avez
fait une allusion à l'accueil pénible qui vous attend ce soir chez
vous. Je suis profondément touché de la confiance que vous me marquez,
et ... et vous avez raison de me traiter en ami.

Elle ne rougit pas, elle ne fait aucun geste, aucune simagrée. Elle me
regarde tout droit, les yeux songeurs.

--C'est vrai: je ne sais pourquoi, mais j'ai confiance en vous....

Elle sourit, sans gaieté.

--Oh! n'allez pas croire que je vous fais une grande grâce en parlant
devant vous, un peu librement, des tristesses de mon foyer. Ces
tristesses-là, mon ami, il y a beau temps que tout Constantinople
les sait par le menu et les commente, et les juge et s'en divertit.
Vous-même, nouveau venu, vous n'en n'ignorez rien, avouez?

J'avoue, d'un signe. Et je me tais. Au bout d'une minute, elle pose sa
main dans les miennes.

--Seulement, vous, vous ne commentez pas, vous ne jugez pas, vous ne
raillez pas. Et c'est à moi de vous dire merci.

Elle se lève. Nous faisons quelques pas dans la plaine funèbre. Tout à
coup, elle s'arrête et me montre une tombe.

Une tombe de femme: il n'y a pas de turban sculpté sur la stèle; une
tombe d'au moins vingt ans; il n'y a plus du tout de peinture sur le
marbre, ni d'or au creux de l'inscription.

--Vous la voyez.... Vous ne savez pas lire les lettres turques? Moi non
plus, les chiffres seulement. Mais c'est assez pour démêler l'essentiel
d'une épitaphe.... La femme qui dort là-dessous est morte en 1297 de
l'hégire; elle a vingt-deux ans.... C'est l'année de la mort d'Aziyadé,
et c'est l'âge qu'elle avait, je crois....

«Bien sûr, cette tombe n'est pas la tombe d'Aziyadé. La vraie tombe,
personne ne sait où elle est,--heureusement!... Voyez-vous une agence
Cook y conduisant des caravanes de touristes?--Mais, ici, dort une
autre Turque, qu'Aziyadé a pu connaître, aimer, qui sait? Alors, moi
qui ai pleuré tant de fois sur le sort douloureux de celle qui est
morte sans avoir revu son ami, j'apporte ici, souvent, des fleurs;
c'est pour les deux petites ombres; et je pense qu'au royaume où elles
sont maintenant, elles se les partagent sans dispute....

Je n'ai pas du tout envie de sourire. Lady Falkland a pris quelques
violettes piquées à son corsage, et les égrène au pied de la stèle.

--Les femmes s'entendent entre elles bien plus volontiers qu'on ne
croît.... Excepté....

Elle hésite, puis me regarde, les sourcils froncés très bas, la lèvre
relevée sur les dents qui apparaissent....

--Excepté quand il y en a une très méchante, qui veut, par orgueil et
cupidité, voler le fils d'une autre....

       *       *       *       *       *

Quand nous repassons la porte d'Andrinople, il est cinq heures
passées. Trois arabas sont là, trois carrioles fort pouilleuses, et
suspendues Dieu sait comment. Lady Falkland entame avec les arabadjis
une discussion compliquée, où s'agitent, ce me semble, des questions
de temps et de distance. Finalement, on tombe d'accord, et nous voilà,
l'instant d'après, lancés à une allure folle sur le pavé raboteux des
petites rues. La jante ferrée des roues y fait un fracas de marteau
et d'enclume. Assourdie, lady Falkland serre ses mains contre ses
oreilles. Je vois, à travers l'étamine des manches, le dessin pur de
deux bras enfantins, fragiles.

Stamboul est grand, grand à n'en plus finir! Voici de nouveaux
quartiers, de nouvelles rues. Nous passons des marchés, des bazars;
l'araba tour à tour se précipite dans de longs chemins silencieux et
solitaires, puis ralentit au milieu d'une place ou d'un carrefour
grouillant de gens enturbannés....

Au vol, j'entrevois une gigantesque mosquée, flanquée de minarets
interminables....

       *       *       *       *       *

Enfin, la voiture s'arrête. Mais ici, il n'y a rien à voir, ce
me semble? Ni mosquée, ni tombeau monumental, ni petite rue
extraordinaire. Rien qu'une masure de bois vermoulu et de pierres qui
s'écroulent. Est-ce cela?...

C'est cela. Lady Falkland m'entraîne jusqu'à toucher cette ruine, qui
n'est pourtant ni belle ni grande. Et, sa main serrant la mienne:

--Savez-vous un peu d'histoire turque? Suleïman, avant de connaître
Roxelane, avait une épouse circassienne qui s'appelait Hasséki. Il
eut d'elle deux fils, Mohammed et Dji-an-djir. Et c'étaient de beaux
enfants et de bons princes. Mais Roxelane, par haine de Hasséki, les
fit tuer l'un et l'autre, et leur mère en mourut de désespoir. Voilà
pourquoi, tout à l'heure, je vous ai empêché d'entrer dans le mausolée
de Roxelane. Et voilà pourquoi, maintenant, je vous amène au mausolée
de Hasséki. Faites une prière.... Là! Maintenant, vite, il est tard!...
Arabudji, Emin-Eunu!... chirket-haïrié!... Tchabouk, tchabouk!



XVI


25 septembre.

Singulières aventures: j'ai passé la nuit à Béicos: et ce matin, voici
que je découvre, posé sur l'appui de mon shahnichir un bouquet de
tubéreuses.

Qui l'a mis là? Le shanichir surplombe au-dessus du Bosphore....
Quelqu'un passant en caïque? Impossible: seule, une vitre latérale
était ouverte. Il a fallu--oui, c'est l'unique explication,--il a fallu
qu'on jette ces fleurs du shahnichir voisin. Mais c'est celui du vieil
iman à barbe blanche! Baroque, en vérité.

... Narcisse Boucher, hier au soir, piqué d'une tarentule soudaine, a
décidé de clore immédiatement la saison estivale, et de réintégrer le
palais de Péra. On déménage tout à l'heure; et demain toute l'ambassade
aura quitté le Haut Bosphore. J'ai donc probablement dormi ma dernière
nuit de Béicos, sauf occurrences exceptionnelles.

Bah! ailleurs ou ici.... Je regrette ma maison turque.... Mais j'aurai
Stamboul là-bas.--Stamboul.... Depuis que lady Falkland m'y a conduit,
j'ai la nostalgie de toutes ces petites rues désertes et silencieuses,
où tant de soleil brille sur les tombeaux et les maisons mêlés, où tant
d'herbes poussent parmi le marbre jauni des mosquées hautaines....

Et puis, je ne la quitte pas, ma maison turque. Tout y va rester en
ordre, et rien ne m'empêchera de revenir de temps en temps donner ici
le coup d'œil du maître. L'été prochain, je n'aurai de la sorte rien
oublié, je retrouverai chacune de mes habitudes, et le cher bruissement
du Bosphore, et la barbe blanche de l'iman, mon voisin ... et peut-être
encore une botte de tubéreuses sur l'appui de mon shahnichir....

Oui. Et j'aurai quarante-sept ans au lieu de quarante-six.

       *       *       *       *       *

J'ai passé toute ma journée à flâner par la maison. Je ne veux
retourner à Péra qu'au couchant du soleil, pour descendre le Bosphore à
l'heure crépusculaire, qui est la plus douce. Il y a bien, là-bas, rue
de Brousse, sur ma table à écrire, un rapport inachevé qui m'attend. Je
crois même que le susdit rapport doit éclairer plusieurs ministres sur
la réalité des préparatifs bulgares le long de la frontière ottomane.
Allah patafiole les infidèles! mais, demain, je travaillerai double. Ce
soir, je veux ne me soucier que de la paisible Turquie.

Ah! voici l'heure du repos pour les soldats de la caserne. Ils
s'alignent sur deux rangs, face à la mer, et j'entends leurs clairons
psalmodier de lentes sonneries qui ont l'air de pleurer. Une trompette
reprend et finit en mineur. Je vois les mains droites, toutes ensemble,
se lever pour le salut; et un grand cri s'élance:

--_Padischah'm tchok yacha!_ (Vive l'Empereur!)

... Ce cri, je l'ai entendu déjà, au Sélamlick, et ailleurs. Et j'ai
tressailli du frisson contagieux qui secoue les hommes de l'Islam,
acclamant leur Khalife.... Hélas! ces gens ont une foi. Et je les
envie. S'il leur faut un jour tuer ou mourir, ils sauront pourquoi, ou
du moins croiront le savoir.

Maintenant, le soleil baisse. Le caïque est sorti du caïk-hané, et
Osman l'accoste au perron, agrippant les pilotis de sa petite gaffe à
croc de cuivre.

Ho! un choc mou dans le shahnichir.... Par exemple! c'est un second
bouquet pareil au premier.... Le voilà à mes pieds, et il fleure fort
l'haleine sensuelle des tubéreuses....

Évidemment, c'est le shahnichir voisin qui bombarde. Sa vitre latérale
est grande ouverte. Toutefois personne n'apparaît. Sans doute la
prudence s'impose-t-elle.... Je ramasse le bouquet, en prenant soin de
ne pas trop me montrer.

C'est bien ce que j'attendais. Un billet est épingle, parmi les fleurs.
Un billet très drôle, griffonné sur ce papier à dentelle d'or que les
bébés emploient pour leur lettre du jour de l'an:

      «Quatre fois, j'ai levé mon voile en me penchant à la
      fenêtre, et vous ne m'avez pas regardée. Pourtant, je
      pleurerai quand votre caïque partira....»

Ah bah!

C'est écrit en français, sans la moindre faute. Mon voisin l'iman
aurait donc une fille,--pourvue de ses brevets? Au fait, les petites
Turques de toutes castes, sont généralement plus instruites que nos
jeunes filles de France....

Voyons, que faire? La galanterie, en tout cas, veut que je réponde.

Une feuille de mon carnet? C'est bien inélégant. Tant pis. A la guerre
comme à la guerre:

«Je reviendrai bientôt et souvent. Montrez-vous au shahnichir quand je
monterai en caïque.»

Voilà. L'épingle maintenant. Le premier bouquet est encore là, véhicule
propice.... Un, deux, trois! Le poulet fleuri, lancé à tour de bras,
s'engouffre dans la fenêtre ouverte. A Dieu vat!

Bon. Le caïque est accosté. Il fait encore grand jour. Je descends. Je
ferme bruyamment la porte. J'embarque.

Au shahnichir du vieil iman, une forme voilée se penche. Je regarde: le
tcharchaf se lève.

Une frimousse espiègle apparaît, des yeux tendres sourient; une bouche
enfantine mime un baiser. Et le courant, rapide, m'éloigne.

... Donc, les petites filles turques, elle aussi, flirtent parfois avec
les Infidèles. O Mehmed pacha, vos yeux voient clair!

       *       *       *       *       *

Quand même, flirt pour flirt, j'aime mieux la manière musulmane que
celle des Calliope et des Christine, dans leurs salons à paravents.

La nuit tombe. Voici Canlidja. Voici la grille. Voici le petit pavillon
au bord de l'eau. Le caïque passe tout près, invisible sur l'eau sombre.

Les fenêtres sont éclairées. Je vois une ombre mince derrière les
vitres lumineuses....



XVII


Monsieur Carazoff, Persan, tient à Stamboul, au premier étage d'une
maison peinte en rouge, une boutique fort achalandée, où l'on trouve
cent mille choses hétéroclites,--notamment, des turquoises et des
tapis. Aujourd'hui, j'ai rendu visite à M. Carazoff, désireux que
j'étais d'embellir mes salons de la rue de Brousse par quelques
curiosités agréables, choisies dans son assortiment.

M. Carazoff est un courtois personnage, tout vêtu de noir et coiffé
d'astrakan, comme il sied aux gens de sa nation. La politesse de M.
Carazoff est à la fois raffinée et noble. Les Juifs sont obséquieux;
les Grecs sont familiers; ce qui ne les empêche, ni les uns ni les
autres, d'être des marchands ingénieux et vite enrichis. Mais les
Persans, plus ingénieux et plus riches, savent n'être familiers ou
obséquieux que juste ce qu'il faut. Et leur tact en affaires dépasse
considérablement tout ce que nous imaginons en Occident.

Dès mon entrée chez lui, M. Carazoff me le prouve à l'évidence. Le
temps de me saluer, de m'offrir un fauteuil et de frapper dans ses
mains pour que son commis nous apporte le thé, il m'a jaugé d'un seul
coup d'œil, et sait avec certitude la sorte de client que je suis.
Français,--Français de l'Ambassade,--et riche suffisamment.--Or donc,
M. Carazoff se garde de m'offrir une babiole indigne de ma bourse,
non plus qu'aucune horreur très cher réservée «pour goût américain».
Mais tout de suite les tapis anciens, pliés et empilés dans toute
l'arrière-boutique, roulent du haut de leurs tas carrés, et déploient à
mes yeux leurs splendeurs soyeuses.

--Ceci, Siné: beau comme une tapisserie. Ceci Boukhara: beau comme
du velours. Ceci, Tchaoutchaghan: miniature, monsieur, miniature
véritable? Ceci, Mir: pièce de Musée. Ceci. Soumack: double face, et
souple! un mouchoir, un mouchoir de poche.

M. Carazoff, la dextre levée, les doigts joints, parle bas comme dans
un temple. Deux serviteurs, reculés à bonne distance, étalent les
magnifiques tissus, les froissent, et font jouer la lumière dans les
plis. Il semble que du soleil soit mêlé à la laine....

--Bonjour, monsieur Carazoff.

C'est une vieille dame à cheveux tout blancs. M. Carazoff, la main sur
le cœur, salue jusqu'à terre.

--Je vois que vous êtes en affaires. Continuez, je vous en prie.
J'attendrai dans ce fauteuil, et monsieur votre neveu va m'apporter de
cet excellent thé persan que je bois sans sucre....

Elle parle français sans le moindre accent. Je me lève:

--Madame, permettez-vous à quelqu'un qui n'est jamais pressé de vous
céder son tour? J'achète des tapis, je ne m'y connais pas du tout, et
mon choix sera bien lent....

Petite révérence à la française:

--Je permets très volontiers. Qui remercierai-je, monsieur?

--Le colonel de Sévigné.

--Je m'en doutais un peu. Je suis madame Érizian, et quelqu'un m'a
parlé de vous, pas en mal: lady Falkland....

Madame Érizian? J'ai entendu ce nom déjà. Une Arménienne, veuve, sans
enfants, qui vit assez retirée, quoique allant parfois dans le monde
diplomatique.

Cependant M. Carazoff apporte, dans une coupe, une poignée de
turquoises persanes,--petites, mais bien bleues.

--Non, monsieur Carazoff. Aujourd'hui, j'ai envie de perles. Avez-vous
une jolie perle très ronde, blanche ou légèrement rosée?

Elle se tourne vers moi:

--Nous autres. Arméniennes, nous raffolons des bijoux, vous savez:
c'est la faute à nos pères et à nos maris, qui aiment beaucoup,
beaucoup l'argent ... trop peut-être.... Cet amour-là déteint sur
nous. Mais nous, femmes, sommes plus raffinées, et au lieu de chérir
grossièrement les écus, nous chérissons leur quintessence: les
pierreries.

M. Carazoff, avec des gestes de dévotion, présente une autre coupe,
plus petite, où se mêlent des perles et des opales. Madame Érizian se
tait, s'arme d'une loupe, et regarde de tout près. Moue désappointée.

--Il n'y a rien ici, monsieur Carazoff. Allons, cherchez mieux. Ces
perles sont méprisables. Mais je parie qu'au fond de vos tiroirs....

Troisième coupe. Quatre perles seulement y luisent, douillettement
couchées dans du papier de soie.

--Ah! nous y sommes. Celle-ci ... non, elle a un défaut. Parfaitement,
un défaut. Ne vous indignez pas: j'ai de bons yeux, monsieur
Carazoff.... Et celle-là est jaune. Mais cette autre me plaît assez ...
quoique!... enfin!... le prix, monsieur Carazoff?

--Madame, toute la maison est à vous. Cette perle ... ce n'est rien.
Rien. Un cadeau.

--Monsieur Carazoff, vous êtes le plus courtois des Persans. Mais
il est déjà cinq heures à la franque. Et nous n'avons pas le temps
d'échanger toutes les politesses qui conviendraient. Donc, dites-moi
sans tarder: combien?

--Rien! je vous supplie. La perle est unique, sans prix. Ronde comme
la lune, et brillante! Cela ne se paie pas. Tout ce que j'ai ici, les
tapis, les cuivres, les laques ... rien ne vaut cette perle. Je vous la
donne.

--Que vous êtes aimable, monsieur Carazoff! Mais parlons sérieusement.
Pensez-vous que six livres turques?...

--Six livres!!... Madame, vous plaisantez avec une bonne humeur qui
réjouit mes vieux os. Nous sommes d'anciens amis; il m'est doux de voir
que la gaieté ne vous quitte pas. Je le dirai à ma fille, qui s'informe
souvent de votre santé.

--Je vous rends grâce, monsieur Carazoff. Mais je ne plaisante pas. Six
livres me paraissent un juste prix....

--Juste prix!... Ne parlons plus de cela, madame. Il ne faut pas donner
à monsieur le colonel, que voilà, de fausses idées sur la valeur des
choses. Exactement, cette perle me coûte, à moi, vingt-deux livres. Je
vais vous montrer mes papiers d'achats....

--N'en faites rien, monsieur Carazoff. Vos papiers sont écrits en
persan, et je ne sais pas lire cette langue poétique. Mais je vois que
nous ne ferons pas affaire ensemble aujourd'hui. Car je n'ai absolument
que sept livres dans ma bourse....

--Il y a, marqué sur le papier d'achat, vingt livres. Je songeais, pour
prix de ma peine, à gagner le dix pour cent. Mais il faut y renoncer.
La vie est devenue bien dure pour les marchands. N'importe. Mon
grand-père vendait à votre grand'mère, et je sens, en y réfléchissant
bien, que ce bénéfice pris sur madame Érizian m'aurait porté malheur.
Voici la perle. Elle est à vous. Un cadeau. Vous ne me paierez que les
vingt livres turques.

--Oh non! c'est tout à fait impossible. J'ai dit huit livres. Et vous
savez que les Arméniennes ne cèdent jamais d'une piastre....

--Madame, écoutez. Ne parlons plus de vingt livres. Faisons des prix
exacts. Tout cela n'était que badinage. Mais il faut plaisanter pendant
un temps, et parler gravement ensuite. Je vous donne maintenant ma
parole d'honneur! A quinze livres turques, je ne gagne pas le prix d'un
mouchoir de soie.

--Monsieur Carazoff, à dix livres turques, vous gagnez de quoi vêtir de
satin tout le joli corps de votre jeune fille. Et je ne suis pas assez
riche pour....

--Seigneur! dix livres! Kondjé-Gul, venez ici!

Une gentille fillette apparaît, soulevant une portière.

--Madame, sur la tête de cette enfant, qui est ma chair et mon
sang,--M. Carazoff étend la main sur les cheveux lisses,--je vous jure
qu'à dix livres je perds!

--Monsieur Carazoff, je vous crois sur votre serment. Approchez,
mignonne, qu'on vous embrasse. Là!... Et dites à votre papa qu'il faut
pourtant qu'il me cède la perle à neuf livres turques parce que je suis
une cliente très vieille, têtue, et parce qu'une autre fois, il gagnera
beaucoup plus sur moi.... Eh bien, monsieur Carazoff?

--Onze livres, madame, je vous supplie!...

--Allons, neuf et demie.

--Ah! madame.... Toute la maison est à vous.

--La perle, qu'est-ce? rien. Un cadeau. Neuf livres et demie, soit.



XVIII


Monsieur de Sévigné, écoutez une légende d'ici.--Au commencement, Allah
créa tous les peuples. Puis, désirant qu'ils fussent tous justes et
intègres, il mit cuire de l'honnêteté dans une belle marmite. Au bout
de sept ans, l'honnêteté fut cuite à point. Allah l'avait brassée comme
il fallait avec sa grande cuillère d'or. «Va, maintenant,--dit-il à
l'Archange,--et amène-moi ceux que j'ai créés.»

L'Archange s'en fut les chercher par le monde.

Les Croyants vinrent les premiers, parce qu'ils habitent plus près de
Dieu. «Voici pour vous, hommes fidèles!» dit Allah, qui leur versa,
sans mesurer, une pleine cuillerée de la précieuse drogue. Et ils s'en
allèrent, honnêtes à tout jamais.

Les Franks vinrent à leur tour. «Voici pour vous!» dit Allah. Et ce fut
une deuxième ration, aussi large que la première.

Vinrent enfin les Idolâtres. «Voici, pour vous, pauvres gens!» Et la
troisième cuillerée tomba.

Il ne restait plus grand'chose dans la marmite....

«Seigneur, Seigneur!--cria tout à coup l'Archange,--voici les Juifs
et les Persans, que nous avions oubliés!» Allah, pris de court,
retourna la marmite; mais, même en grattant le fond et en récurant
les bords, il ne put emplir qu'une seule et dernière cuillerée. «Tant
pis!--dit-il.--Les Juifs et les Persans se partageront cela.»

Et les Juifs et les Persans s'en allèrent, moitié plus fourbes et
voleurs que ne sont les Idolâtres, les Franks et les Croyants. Il ne
restait plus une goutte d'honnêteté dans la marmite. Et c'est alors,
hélas! qu'arrivèrent, déplorablement en retard, les Arméniens.

Madame Érizian, non sans quelque fierté plaisante, proclame ainsi la
douteuse réputation des gens de sa race. J'aurais mauvaise grâce à
m'en plaindre: tout à l'heure, l'intervention de ma nouvelle amie, et
sa tactique, m'ont précieusement servi contre M. Carazoff, et je n'ai
guère payé mes tapis que le double de ce qu'ils valent.

En remerciement, j'ai cru pouvoir offrir à madame Érizian la moitié de
mon araba; et madame Érizian, sans façons, l'a acceptée.

Et nous roulons au-dessus de la Corne d'Or, sur l'immense pont de bois,
qui monte et qui descend, comme une piste de montagnes russes.

Madame Érizian a de beaux yeux arméniens, longs et vifs, qu'elle vous
braque en plein visage avec un aplomb tranquille de vieille femme.

--Savez-vous? je suis contente du hasard d'aujourd'hui. J'avais envie
de vous connaître, après tout ce que m'a dit Maria.

--Lady Falkland?

--Oui ... je l'appelle Maria, parce que je l'ai connue haute comme
ça ... ou presque: elle venait de se marier quand elle est arrivée à
Constantinople. Il y aura huit ans en décembre.... Elle était plutôt
jeunette, alors. Là-bas, aux Antilles, on les marie dès qu'elles sont
sevrées. Pauvre petite, va!

J'ai tout à fait la sensation d'écouter une douairière d'entre Loire et
Seine. A tel point, que je ne me tiens pas d'interrompre.

--Vous avez vécu longtemps en France?

--Moi? je n'y ai jamais mis les pieds.... C'est mon français qui vous
étonne? Mais tout le monde parle français à Constantinople....

--Pas le même français que vous.

--Ah! vous avez fréquenté chez les Grecs. Oui, ils ont un tas
d'idiotismes assez pittoresques. C'est que leurs femmes ouvrent
rarement un bouquin. Nous autres, Arméniennes, nous lisons.

--Cela vous réussit.

--Mon Dieu, oui!... Je ne sais pas faire la modeste, je vous en
préviens. Nos maris ne sont que les plus habiles tripoteurs d'argent du
monde. Mais nous, je crois, sans nous vanter, que nous sommes les plus
intelligentes de toutes les femmes.

Je me sens l'âme de saint Jean Bouche d'Or.

--Est-ce par jalousie, alors, que les Turcs vous massacrent de temps en
temps?

Elle répliqua, sans l'ombre d'un embarras?

--Non ... c'est par instinct de conservation. La loi de Darwin, tout
bonnement. S'ils ne nous assommaient pas quelquefois, nous les ferions
mourir de faim. Nous sommes trop modernes, et eux pas assez. Il n'y a
pas de notre faute, ni de la leur. Et ce n'est pas gai, cette nécessité
de s'entre-tuer....

Elle songe une minute. Notre araba escalade, d'un trot ralenti, la côte
en zigzag qui contourne Yuksek-Kaldirim.

--Au fait, nous dévions. J'avais une question sur le bout de la langue:
vous êtes un peu amoureux de Maria, n'est-ce pas?

Je tombe de mon haut,--sincèrement.

--Moi, madame? par grâce, daignez regarder la couleur de mon poil....
J'ai quarante ... j'ai plus de quarante ans.

--Oh! dites le chiffre! ça m'est égal, j'ai, moi, soixante-quatre ans!
Peu importe d'ailleurs: vous paraissez encore très jeune. Et l'âge ne
fait rien à l'affaire. Donc, vous êtes amoureux de Maria....

--Mais jamais de la vie! J'ai pour lady Falkland une sympathie très
vive, mais tout amicale. Lady Falkland est charmante, simple et bonne
de la tête aux pieds, et fort malheureuse, si je ne me trompe....

--Dieu non, vous ne vous trompez pas! Enfin, pour en finir, vous n'êtes
pas amoureux d'elle. Ça va bien, c'est ce qu'il faut. N'allez pas le
devenir, par exemple!

--N'ayez pas peur. Cependant,--simple curiosité,--pourquoi, chère
madame, cette éventualité vous paraît-elle à ce point déplorable?

--Parce que, comme vous le dites si bien, Maria est fort malheureuse
telle qu'elle est, et n'a que faire d'introduire dans sa pauvre vie
des éléments de souffrance supplémentaire. Si vous l'aimiez, vous lui
feriez mal.... Ne dites pas non: je suis trop vieille pour ne pas
savoir ce qu'aimer veut dire. Oui, vous lui feriez mal. Eh bien, pour
cette besogne-là, les ouvriers ne manquent pas: son chenapan de mari,
sa vipère de cousine, son bébé, déjà ingrat, et le Cernuwicz, et tous
les autres ... vrai, on peut se passer de vous!

Madame Érizian parle avec une énergie tout à fait bouillante. Cela me
plaît: j'aime bien les gens qui aiment bien leurs amis.

--Soyez en repos, madame: je ne ferai point de mal à lady Falkland,
ni de la façon que vous redoutiez, ni d'aucune autre. Mais à propos
de lady Falkland, voulez-vous me donner le mot d'une énigme qui
m'intrigue beaucoup? Voici: je comprends sans effort qu'il ne soit pas
très gai d'être la femme de sir Archibald; mais je n'ai jamais compris
comment il pouvait se faire que, l'étant, on ait à craindre de ne plus
l'être.... Oui: d'après les on-dit, lady Falkland courrait le risque
d'un divorce par lequel son fils lui serait arraché.--Je connais très
mal la loi anglaise. Mais je ne suppose pas que cette loi puisse ôter
un enfant à sa mère sans de valables raisons. Et en l'occurrence....

--En l'occurrence, sir Archibald, orgueilleux comme un paon, et
baronnet jusqu'au bout des ongles, n'acceptera jamais d'être séparé
du fils héritier de son nom. Il s'arrangera donc, n'importe comment,
pour que le divorce, quand divorce il y aura, soit prononcé contre sa
femme. Et il y aura divorce, car sir Archibald est puissant, et plus
retors qu'on ne le croirait, à voir sa carrure. Maria, certes, pourrait
se défendre; mais à condition d'attaquer: il faudrait qu'elle espionnât
un peu chez elle, vît ce qui s'y passe, le fît constater, et demandât
le divorce elle-même. Ce ne serait pas la mer à boire, et je vous jure
bien que moi!... Mais la pauvre petite n'a pas l'énergie de cela. Ou
plutôt, les scrupules de sa race l'arrêtent: espionner! elle ne veut
pas. C'est une Latine pur sang; elle s'encombre d'un tas de préjugés
élégants et néfastes ... et, même contre des assassins, elle refuse de
se battre au couteau.

--Que voulez-vous, chère madame? nous sommes ainsi. Moi, Latin, je
refuserais comme elle.

--Parce que vous n'avez jamais connu les batailles d'Orient, où tous
les coups sont maîtres. Tenez, l'autre jour, Maria, l'éternelle
folle, vous a donné rendez-vous dans Stamboul, pour une promenade
en tête-à-tête. Eh bien, qu'un des espions du mari vous ait surpris
tous deux, dans le cimetière de la grande muraille, peut-être que le
prétexte du divorce était trouvé.

--Allons donc!

--Ah! vous ne connaissez pas ce pays. Enfin, je vous mets en garde.
Vous voyez que ce n'est pas difficile, de faire du mal à lady
Falkland--Arabadji, _dour!_

Le cocher arrête. Nous sommes à Péra, à l'entrée d'un de ces passages
couverts qui se faufilent, au plus épais du quartier, de la rue
Cabristan à la Grand'Rue. C'est là qu'habite madame Érizian.

--Venez donc bavarder parfois au coin de mon feu, l'après-midi.
J'y suis toujours, et j'ai de bon thé. Cela vous amusera, vous, un
civilisé, de voir une sauvage d'Arménie se débrouiller parmi l'eau
chaude, la crème et le sucre?

--Une sauvage bien raffinée. Depuis combien de siècles votre famille
a-t-elle quitté la tente natale?

--Combien de siècles? Ma mère y vivait, sous cette tente, entre
Erzeroum et Erzinghian. Moi, j'y suis née, et je suis la première
de mon sang qu'on ait transplantée à Constantinople, et qui y ait
appris le français. La transformation s'est faite d'un seul coup, cher
monsieur. Quand je vous le disais, que les Arméniennes sont les plus
intelligentes de toutes les femmes!



XIX


Octobre,

Je m'étais accoutumé de ma vie de septembre, moitié campagnarde et
moitié citadine; je m'étais accoutumé aux longues traversées du
Bosphore, aux heures nonchalantes de chirket-haïrié ou de caïque. Mais
aujourd'hui que c'est fini de Thérapia et de Béicos, j'ai Stamboul pour
les oublier. Et, ma foi, je les oublie.

Stamboul est la capitale délicieuse de l'oubli. Dans ces petites rues
enchevêtrées et innombrables, qui, dès le premier jour m'ont conquis,
on respire, parmi le soleil, le silence et la solitude, je ne sais
quelle philosophie sereine qui se charge d'apaiser tous les troubles
et de consoler tous les chagrins. Si le destin, au lieu de me confiner
dans la monotonie des existences modernes, m'avait donné la tumultueuse
carrière d'un héros de roman ou de tragédie, il me semble que, vieux,
las, meurtri et rassasié de péripéties et de secousses, c'est dans
Stamboul que je serais venu me reposer et m'endormir.

Mes matinées suffisent pour ma besogne quotidienne: un attaché
militaire français n'a pas grand'chose à faire dans cette Turquie,
trop inféodée à l'Allemagne. Je n'ai qu'un ami dans le monde officiel:
Mehmed pacha. Et notre amitié doit même se contraindre à quelque
réserve apparente. Nous sommes, bon gré mal gré, deux espions, et nous
n'espionnons pas dans le même camp.

Mes soirées, plus encore ici qu'à Thérapia, sont accaparées par
les corvées mondaines. Dîners ou cure-dents, tous obligatoires et
inéluctables, je ne m'appartiens pas un soir sur sept....

Mais j'ai, bien à moi, tout le temps qui va du déjeuner au five
o'clock. Et je déjeune, exprès, très tôt, et je n'entame les visites
indispensables qu'à six heures passées, quand la nuit est venue. Et
je puis à mon aise, longuement, lentement, par grandes flâneries
fantasques, découvrir Stamboul entier, de la pointe du Sérail aux Murs,
et de la Corne d'Or à la Marmara. Déjà, j'y ai mes coins préférés.
D'abord, l'esplanade de la Suleïmanié-Djami, et la cour cloîtrée de la
mosquée de Sélim, où m'avait conduit, le premier jour, lady Falkland.
Et puis d'autres coins que je trouve un à un: une arche d'aqueduc tout
habillée de lierre, qui enjambe une minuscule rue, à deux pas du fameux
quartier d'Aboul Véfa: une vieille place dallée, où se dresse une
mosquée décrépite, qu'on appelle la mosquée des Tulipes;--et le plus
adorable des petits cafés turcs, celui de la Mahmoud pacha Djami, tout
enseveli sous d'immenses platanes.

       *       *       *       *       *

Deux fois en deux semaines j'ai repris le chemin de Canlidja, et
lady Falkland m'a reçu dans son salon tapissé d'yorghès. Deux fois
lady Edith, attentive à bien importuner sa cousine, ne nous a pas
laissés seuls une minute. Mais nous avons pris de libres revanches:
quatre promenades dans notre Stamboul, quatre longs tête-à-tête dans
nos petites rues, dans nos grands cimetières ou sur les marches
de nos mosquées. Tout d'abord je m'étais souvenu des paroles de
madame Érizian, et j'avais loyalement objecté le danger de pareilles
escapades....

--Oui, je sais,--m'a-t-on répondu.--Personne ne voit plus clair que
moi dans le péril qui sans cesse me guette. Mais, mon pauvre ami,
j'aime à jouer avec ce péril. Et je ne reprends un peu conscience de ma
dignité de femme soi-disant libre, qu'à force de courage inutile et de
volontaire témérité. Donc ne me demandez jamais d'être prudente.

Je n'ai point demandé. Le courage inutile me plaît. Les femmes n'ont
pas, comme nous, le devoir d'honneur d'être braves, et quand elles le
sont, surtout sans nécessité, leur bravoure deux fois luxueuse les pare
fort élégamment.



XX


16 octobre.

Soirée diplomatique, hier à Péra, chez Sa Haute Excellence Piali bey,
ministre des affaires étrangères.

Piali bey n'est pas musulman. Il est raya,--sujet chrétien,
vassal.--Mais dans la pauvre Turquie d'aujourd'hui, l'Europe et le
Christianisme commandent en maîtres. Et le Padischah lui-même, Khalife
et Vicaire du Prophète, s'en remet à des giaours du soin d'administrer
ses peuples.

C'est triste, et comique à la fois. Dans le plus somptueux des salons
de Piali bey, ministre ottoman, est encadré, à la place d'honneur,
un parchemin papal: _Piali bey Sokili et madame Sokili, son épouse,
humblement prosternés aux pieds de Sa Sainteté, implorent avec
humilité, foi et ferveur, le secours spirituel de sa bénédiction
apostolique_.... Où sont les vizirs d'autrefois!

Piali bey reçoit, en frac, et le plastron barré du grand cordon vert.
N'était le fez obligatoire, on prendrait Piali bey pour n'importe
quelle Excellence d'Occident. Et madame Sokili, visage, bras et gorge
nus, fait les honneurs de sa maison, et se mêle aux hommes, comme une
Infidèle qu'elle est. Cela sent la fin de l'Islam.

Tout de même, hier soir, le héros de la fête fut un Croyant. J'étais
arrivé depuis une demi-heure, et je faisais ma cour à une ambassadrice
d'âge canonique, quand un remous soudain se produisit. Piali bey,
le premier, fendant la foule de ses hôtes, se précipitait au-devant
d'un nouveau venu. Et madame Sokili, plantant là tout un lot de dames
importantes, traversait le bal presque en courant. Ahuri, je regardai
la porte, m'attendant à voir un souverain.

Ce fut Mehmed Djaleddin pacha qui entra. Piali bey le conduisait,
lui prodiguant révérence sur révérence. De toutes parts, les gens
s'empressaient. Deux ambassadeurs accoururent et saluèrent bas. Le
vieux duc de Villaviciosa, dont les soixante-quinze ans ne se dérangent
guère que pour des princes, vint du fond du salon tendre la main au
maréchal.

Mehmed pacha souriait, avec quelques haussements d'épaules. Je vis
alors qu'il portait une décoration très rare, et que le Sultan ne
donne habituellement qu'aux Altesses: l'Imtiaz en brillants. Narcisse
Boucher, à cet instant, s'approchait. Je me joignis à mon chef, et je
m'inclinai après lui devant Mehmed, et je bredouillai à tout hasard:

--Je félicite Votre Excellence....

Mais, me voyant, il protesta:

--Ah non, monsieur le colonel! pas entre soldats. Vous en auriez fait
autant, et cela ne vaut pas la peine.

Intrigué, je questionnai Narcisse Boucher....

--Comment, vous ne savez pas? Mais c'est l'histoire du Sélamlick
d'hier, la bagarre des zouaves de la garde.

--Une bagarre?

--Eh oui! Le Sultan, trois fois de suite, s'est fait escorter au
Sélamlick par les sergents du régiment albanais. Le régiment arabe,
furieux, a voulu donner l'assaut à la caserne favorisée. Les Albanais
ont riposté à coups de fusil tirés par les fenêtres, et, leurs
adversaires reculant pour attendre du renfort, ils sont à leur tour
descendus dans la rue. Aussitôt bataille rangée, blessés et morts. Le
colonel arabe, plus excité que personne, poussait ses soldats au lieu
de les retenir. Les casernes, vous le savez, sont à cinq cents mètres
d'Yildiz. Le Sultan, entendant le vacarme, s'inquiète. En grande hâte,
il donne l'ordre au ministre de la guerre d'aller imposer la paix aux
batailleurs. Mais le ministre est mal reçu. On tire même sur lui, et il
doit tourner bride. Mehmed Djaleddin était au Palais. «Voulez-vous que
j'y aille?» dit-il au Sultan. Le Sultan s'empresse d'accepter. Mehmed
part tout seul à cheval, dans l'uniforme où vous le voyez, et commence
par traverser le champ de bataille, au pas, sous une grêle de balles,
histoire d'être bien vu et reconnu. Après quoi par le flanc gauche! Il
marche droit au colonel arabe, et lui brûle la cervelle au milieu de
son régiment. Une douche d'eau froide n'aurait pas si bien calmé tous
ces bougres. La seconde d'après, on aurait entendu voler une mouche.
Ils connaissent Mehmed, ils l'ont vu sur les champs de bataille de
Thessalie. Les casernes ont été réintégrées dare-dare. Et le Sultan a
trouvé que ça valait l'Imtiaz.

Moi aussi, je le trouve. Et je retournai vers le maréchal:

--Votre Excellence excusera ma sottise de tout à l'heure: je suis
devenu tellement bon Turc que je vis à Stamboul bien plus qu'à Péra; et
j'ignorais encore, il y a cinq minutes, comment cette plaque-là était
venue sur votre poitrine. Mais maintenant que je n'ignore plus, vous me
permettrez de vous renouveler, à bon escient, mon hommage. M'est avis
que c'est surtout un soldat qui a le droit de vous féliciter....

--Pour avoir essuyé un peu de fusillade, comme c'est le devoir strict
de notre métier?

--Pour avoir essuyé la fusillade de vos propres soldats, un jour de
vulgaire émeute, et risqué d'être abattu par mégarde, sans gloire ni
grandeur.

Il rit, et ses yeux étincelèrent:

--Allons donc, monsieur le colonel! Les vrais soldats, dont je suis
et dont vous êtes, savent mourir ou tuer n'importe où et n'importe
comment. Il n'est pas besoin de drapeaux ni de musique!

Piali bey revenait, accaparant son hôte. Je traversai les salons. Il
n'y avait là aucune femme qui valût selon moi qu'on causât avec elle.
Lady Falkland n'était pas venue; et je n'aperçus en fait de Française
que la petite Terrail, qui dansait avec son mari, comme de juste.

Les toilettes étaient élégantes, voire bien portées. Le monde
diplomatique, minutieusement copié par le «Tout-Péra», maintient ici
le goût féminin à un niveau acceptable. En outre, Piali bey ne reçoit
pas la simple bourgeoisie. Mais son bal, s'il y gagnait en brillant,
y perdait en pittoresque. Je n'eus pas le plaisir d'apercevoir
mesdemoiselles Kolouri, ni d'entendre le français spécial qui se parle
dans le milieu grec. A peine si je pus saisir au vol cette phrase
d'une fort belle dame, originaire de ce milieu, mais acclimatée dans
les sphères officielles, depuis que son mari, banquier, a gagné force
millions dans je ne sais quelle spéculation audacieuse: «Mademoiselle
Une Telle? Dieu sait ce qu'elle aura de dot: n'oubliez pas que sa mère
a déjà trois autres enfants, et _un cinquième dans la rue_». Je sais
que cela veut dire «en route». Mais cette rue métaphorique me comble
toujours de joie.

N'importe. Les salons n'offraient aucune attraction bien notable. Le
fumoir, par contre, était intéressant. Dès que j'y entrai, Narcisse
Boucher, assis au milieu d'un groupe, me fit signe d'approcher et
d'écouter.

Un gros homme à mine de juif allemand, constellé de croix et de bagues,
prenait toute la terre à témoin d'une injustice déplorable, dont il se
prétendait la victime.

--Ah! larmoyait-il, je puis bien attester le bon Dieu et ses saints que
j'ai fait le possible et l'impossible! Quatre heures d'horloge, j'ai
tenu le premier secrétaire de Sa Majesté comme je vous tiens, par le
bouton de l'habit! Mais autant discuter avec une borne. Des sourires
et des compliments, tant qu'on en veut. D'argent, point. Et à tous
les raisonnements, la même réponse: «Je suis bien de votre avis; mais
Sa Majesté ne peut pas donner une livre de plus.» Quand il s'agit de
restituer aux trois quarts de l'Arabie toute sa prospérité antique!

Il s'épongeait le front. Narcisse Boucher, bonhomme, compatit:

--C'est vrai que la garantie kilométrique n'est pas exorbitante. Mais
enfin, n'est-ce pas? vous avez la concession. C'est le principal.

--C'est le principal ... pour l'Arabie, oui! Le chemin de fer sera
fait. Mais nos pauvres actionnaires ne s'engraisseront pas de leurs
dividendes.

--Bah! ils sont déjà gras....

Narcisse Boucher se levait, et je le suivis dans l'embrasure d'une
fenêtre:

--Vous l'avez entendu? me chuchota-t-il, goguenard. C'est Frederlow
le Prussien, l'homme des wagons et des rails. Vous êtes au courant
de son affaire? Il veut relier la Mecque et Mascate, à travers cinq
cents lieues de sables et de cailloux. Naturellement, ça ne rapportera
jamais un centime: il n'y a pas un habitant sur tout le parcours, et
d'ailleurs, le transit par mer coûtera trois fois moins. Mais le Sultan
paiera la garantie kilométrique, et le bénéfice sera tout de même
coquet.

--Mais Frederlow se plaint du chiffre?

--Vous êtes jeune, vous! Écoutez un peu, vous allez rire!

Et Narcisse Boucher se retourna vers l'Allemand:

--A propos, vos études sont finies, je suppose? quelle sera la longueur
totale de la ligne?

Le gros homme leva les deux bras au ciel:

--Seigneur! c'est bien là le pire: nous comptions sur deux mille neuf
cents kilomètres; mais ce désert de Dalma est criblé de précipices; et
la faible contribution du gouvernement ne nous permet pas d'entamer de
trop grands ouvrages d'art....

--Bref, combien?

--Trois mille six cents, sept cents....

Narcisse Boucher ricana en sourdine:

--Hein, colonel? vous admirez le truc: on accepte le chiffre du
sultan, pour la garantie kilométrique; mais on ajoute des kilomètres
en proportion. En fin de compte, on y gagne. Sans parler de l'économie
qu'on réalise sur les viaducs, réduits à leur plus simple expression.
Il ne coûtera pas cher d'établissement, le chemin de fer de Mascate.
Ces braves Turcs, hein? Ils en ont, une laine de mouton!

Candidement, je m'indignai:

--Mais comment le Sultan accepte-t-il?...

--Le Sultan? mon pauvre colonel! derrière Frederlow, il y a
l'ambassadeur allemand; et derrière l'ambassadeur allemand,
l'Allemagne. Il faut bien avaler la sauce, allez!

Dans la porte s'encadra la haute stature de Mehmed Djaleddin.
Frederlow, l'ayant vu, s'était tu soudain.

Mehmed vint à moi:

--Monsieur le colonel, je voudrais vous transmettre une invitation....

--Je suis à vos ordres, monsieur le maréchal.

Il me prit à part:

--Je n'use pas de diplomatie, vous le savez. Voici: je ne veux pas
que vous jugiez notre pays sur des réceptions comme celle de ce
soir.... Oh! à Dieu ne plaise que je juge mes hôtes! mais ils sont
chrétiens,--et les chrétiens de Turquie ne sont pas de vrais Osmanlis.
Alors, acceptez-vous de venir déjeuner, mardi prochain, chez un de mes
amis, musulman? Je ne puis vous avoir chez moi, vous savez pourquoi....

--Je sais....

--Mais mon vieux compagnon le général Atik Ali pacha, qui n'a pas, lui,
l'honneur redoutable d'entrer chaque matin au palais d'Yildiz, sera
joyeux d'accueillir à sa table mon convive. Voulez-vous?

--Certes!

--Bon. Chez Atik Ali pacha, je vous promets au moins--bref regard vers
l'homme au chemin de fer--que vous ne rencontrerez pas d'Allemand. A
vous, Français, cela doit plaire.



XXI


Atik Ali pacha habite au cœur de Stamboul, à deux pas du
Séraskiérat, un conak austère en bordure sur une route tout à fait
silencieuse.

Le conak lui-même n'est pas moins silencieux. Atik Ali pacha est un
vieil homme, grave et doux, comme le sont la plupart des Osmanlis. Les
parents qui vivent sous son toit,--l'hospitalité turque n'a point de
bornes,--sont vieux comme leur hôte, et vieux aussi les domestiques,
tous anciens soldats ou paysans. Seul, le fils d'Atik Ali, Hamdi bey,
amène parfois dans la maison calme le rire sonore de ses camarades de
régiment: Hamdi bey est capitaine aux hussards; et Atik Ali pacha, fier
de ce bel officier qui est son fils, accueille avec amitié les jeunes
hommes qui portent le même dolman vert et le même tarbouch d'astrakan.
D'ailleurs, souvent empli de sabres et de hausse-cols, le conak n'en
est guère plus brillant: car la jeunesse turque a gardé intact le
respect qu'on rendait jadis aux barbes blanches. Et l'on contient sa
voix devant Atik Ali pacha.

Nous déjeunons dans une salle vaste et fraîche, plafonnée à la turque
de peintures aux vives couleurs. Et je goûte le contraste de ces deux
hommes: Atik Ali, Mehmed Djaleddin. Atik Ali pacha, plus vieux que
Mehmed de vingt ans, n'est que général--_fékir_;--et l'on devine vite,
à voir ses yeux pensifs et ses cheveux de neige, que les intrigues
de palais n'ont jamais été le fait de ce vieillard. Mehmed Djaleddin
pacha, maréchal et tout-puissant favori de Sa Majesté, a jadis fait ses
premières armes sous le commandement d'Atik Ali, déjà chef d'escadron.
Mais Mehmed, né de race princière, et page au harem impérial pour
ses débuts, était, avant même d'avoir porté l'épée, désigné pour une
carrière rapide et éclatante.

Partout ailleurs qu'en Turquie, je crois bien qu'entre deux officiers
si différents par leur destin, un abîme existerait, qu'aucune amitié
ne pourrait combler. Mais la Turquie est la seule terre au monde
d'où l'envie soit exclue, parce que les Turcs sont les seuls vrais
démocrates que je sache. (J'ai vu hier, à la porte du Séraskiérat, le
ministre de la guerre faire attendre son carrosse pour qu'un décrotteur
de la rue lui cirât les souliers; le décrotteur et le ministre se
traitaient l'un et l'autre d'_effendi,_ et se saluaient avec une
affabilité égale.) Aussi Atik Ali n'en veut pas du tout à Mehmed
d'être maréchal et de n'avoir pas cinquante ans. Et c'est Mehmed qui
s'incline bas devant son ancien chef et qui le nomme «son père», car la
vieillesse seule est vénérée sur la terre d'Allah.

Nous mangeons à la turque, naturellement. Rien de trop exotique,
d'ailleurs. La cuisine turque est proche parente de la cuisine
française. Du mouton rissolé à la broche--_chich kébab_;--du mouton en
sauce--_orman kébab_;--des légumes d'Europe; du riz; un irréprochable
pilaf; des feuilles de vigne farcies; des laitages; le _yohourt_
acidulé, et le célèbre _kaïmak_, pour lequel on enferme les bufflesses
dans des étables obscures. Enfin des fruits: l'admirable raisin
d'Anatolie, plus gros que les _panses_ provençales, et plus savoureux
que le chasselas de Fontainebleau.

Bien entendu, point de femmes à table. Atik Ali pacha est marié, et
Hamdi bey de même, et Mehmed Djaleddin aussi. Mais les dames musulmanes
ne paraissent pas dans le logis des hommes, dans le _sélamlick_.
Le _haremlick_, muré et grillé, voilà leur part. Elles en sortent
d'ailleurs comme bon leur semble, pour se promener, faire leurs
emplettes, rendre visite à leurs amies, et bavarder comme il leur plaît
dans les cours de mosquées. Même, à tout bien peser, les mœurs
turques donnent peut-être aux femmes plus de vraie liberté que nos
mœurs d'Occident[1]: un mari français n'accepterait probablement pas
certaines prérogatives que s'arrogent les harems, et auxquelles nul
mari de l'Islam ne voit rien à reprendre. Mais en revanche, la maison
conjugale est ici partagée en deux, et l'époux seul a le droit de
franchir la cloison-frontière.

Nous sommes dix convives, tous soldats. C'est en l'honneur de Mehmed
Djaleddin pacha, décoré de l'Imtiaz, qu'est donné le repas. Mais nul
compliment indiscret ou balourd n'est infligé au maréchal. Être brave,
cela est tout simple pour des Turcs. Et seulement, à l'entrée, chacun
des officiers présents a salué Mehmed un peu plus bas qu'il n'est de
règle.

On cause familièrement, sans étiquette. Un capitaine d'état-major,
frais arrivé d'Allemagne, où il achevait, dans un régiment
d'artillerie, son stage réglementaire, donne en quatre mots son
impression sur l'armée prussienne:

--Excellents officiers. Exécrables soldats.

Mehmed pacha me regarde:

--Monsieur le colonel, voilà peut-être qui vous étonne. Vos écrivains
militaires français vous rebattent les oreilles des vertus miraculeuses
du soldat allemand. Nous, Osmanlis, qui faisons en Allemagne nos études
théoriques et nos stages d'application, sommes d'un avis différent.

Le vieil Atik Ali hoche la tête: de son temps, c'était à Paris, non à
Berlin, que les Turcs apprenaient l'art de la guerre.

--Izzet bey, vous entendez le pacha: expliquez à monsieur le colonel
pourquoi vous jugez avec tant de sévérité les hommes de là-bas?

Izzet bey s'exécute de très bonne grâce. Bien entendu, tout
l'état-major turc parle français comme s'il sortait de Saint-Cyr.

--Mon colonel, les Allemands sont des mécaniques. Ça obéit
magnifiquement, surtout aux ordres appuyés de coups de bottes. Mais
ça n'est propre qu'à obéir. Point d'initiative, point d'intelligence;
et presque pas de bravoure. Nos paysans d'Anatolie, que Nasreddin
hodja disait pareils à leurs buffles, sont, en comparaison, subtils et
délurés.

J'interroge:

--«Nasreddin hodja»?

Tous rient. Atik Ali pacha m'explique:

--Nasreddin hodja est, après Karagheuz, le philosophe national des
Osmanlis.

--Moitié Ésope, moitié Socrate, ajoute Mehmed pacha.--Un peu Sancho
quelquefois. Ses mille et une aventures sont un trésor. Hamdi bey, vous
qui êtes un conteur, réjouissez le colonel.

--Un matin,--commence Hamdi bey, Nasreddin hodja éveille sa femme
dès la dernière étoile éteinte: «Femme, j'irai aujourd'hui dans la
forêt, couper notre bois d'hiver.--Tu iras, dit la femme, _inshallah_
(s'il plaît à Dieu)!--«_Inshallah?_» riposte Nasreddin, frondeur,
pourquoi, «_inshallah?_» J'irai, s'il me plaît, et non s'il plaît à
un autre.--Soit, dit la femme dévote. Tu iras, s'il te plaît, mais
aussi s'il plaît à Dieu: _inshallah!_--Il n'y a point d'_inshallah_
là-dedans», dit Nasreddin hodja. Et pour persuader sa femme, il la
bat très fort. Après quoi il sort et s'en va dans la forêt. Mais, en
chemin, il rencontre le vali qui va à la chasse. «Holà, Nasreddin,
manant, viens rabattre notre gibier.--Excellence, je....--Tu répliques?
Qu'on le batte, _inshallah!_, et qu'il vienne.» Tout le jour, et
jusqu'à la première étoile allumée, Nasreddin hodja court les sentiers,
rabat le gibier vivant et porte le gibier mort. On le congédie ensuite,
sans backchich. A la nuit close, il frappe à sa propre porte, les mains
vides, l'estomac creux et l'échine rompue. «Allah nous garde des djins!
crie sa femme effrayée. Qui donc frappe si tard?» Et Nasreddin hodja,
penaud, de dire: «C'est moi-même.... Ouvre.... _inshallah!!_»

Nous buvons maintenant un café admirable, dans des tasses à zarfs
d'argent ancien. Et l'on apporte, non pas des narghilés vulgaires, mais
des tchibouks d'autrefois, en bois de jasmin, longs comme les deux bras.

Le fumoir d'Atik Ali pacha est un atelier. Le vieux chef occupe
ses loisirs en peignant, avec une minutie de petite fille, des
aquarelles,--natures mortes ou paysages. Sur des étagères, une
collection assez belle de verres turcs ou vénitiens met aux quatre murs
une ribambelle d'arcs-en-ciel qui rehaussent agréablement le coloris un
peu terne des œuvres d'Atik Ali pacha.

Cependant, les tchibouks sont fumés. On n'a parlé, sous le toit de mon
hôte, ni politique, ni femmes. Et l'on n'a point médit du prochain.

Près de suivre Mehmed pacha, qui salue déjà son ancien général, je
regarde une aquarelle: trois chênes gigantesques, dont la silhouette
éveille en moi je ne sais quels souvenirs....

--Vous les reconnaissez?--dit Atik Ali, souriant.--Ce sont des arbres
de France. Je les ai peints il y a très longtemps, dans la forêt de
Fontainebleau. Autrefois, nous faisions nos stages d'application dans
votre armée....

Il va prendre, dans une vitrine, un tout petit verre de cristal turc,
rayé de bandes dépolies.

--Monsieur le colonel, acceptez ceci en souvenir d'un vieil homme
auquel vous avez fait aujourd'hui beaucoup d'honneur. C'est un verre
à vin d'Ismidt.... Vous savez? Le vin d'Ismidt que le Prophète nous a
permis.--Et quand vous retournerez dans votre France, saluez de ma part
les beaux chênes de la forêt de Fontainebleau.


[1] Quand la page ci-dessus fut écrite,--le 28 juin 1906--l'admirable
roman de Pierre Loti: _Les Désenchantées_, n'avait pas encore paru. Et
l'auteur ne croyait pas nécessaire d'appuyer davantage sur cette _vraie
liberté_ que les mœurs turques consentent à la femme. Aujourd'hui,
beaucoup de lecteurs l'accuseront peut-être d'avoir écrit très
légèrement....

Il n'en est rien, pourtant. Qu'on veuille bien relire avec attention
_Les Désenchantées_: on constatera que les dames turques, héroïnes de
ce livre, sont _de très grandes dames_ appartenant, non seulement à
l'aristocratie, mais à la Cour, et jouissant toutes d'au moins cent
mille livres de rentes. Pour ces dames-là, oui, la loi de l'Islam
est dure. Dans nul pays plus qu'en Turquie, fortune n'est synonyme
d'esclavage. Fortune, cela veut dire: eunuques, suivantes, conak fermé,
carrosse,--autant de geôliers, autant de geôles.--Mais l'immense
majorité des femmes de Turquie n'ont point de nègres et vont à pied.
Et celles-ci que le contact de l'Europe n'a pas encore détraquées
trop profondément, vivent en vérité plus libres, plus maîtresses sous
leur toit, que ne sont nos femmes à nous. Quel est, par exemple,
le mari occidental qui accepterait d'abandonner complètement à sa
femme l'éducation de ses filles, et même de ses fils, jusqu'à ce que
celles-là soient femmes et ceux-ci adolescents?



XXII


Donc, monsieur de Sévigné, vous voilà tout féru des Turcs et de la
Turquie, pour avoir mangé le pilaf et kébab d'un vieux férik à barbe
blanche qui peint des aquarelles en collectionnant de la verrerie fêlée.

Madame Érizian m'offre, non pas de son thé anglais que je n'aime guère,
mais d'un vin de Chypre agréablement âgé.

Elle fait d'ailleurs une maîtresse de maison parfaite. Je ne sais point
de Française qui me tendrait mon verre avec plus de grâce; surtout
de Française alourdie, comme est madame Érizian, par soixante-quatre
printemps.

--Mais voyons, monsieur de Sévigné! ce sont des sauvages, ces Turcs.
Comment vous, Européen, civilisé, pouvez-vous vous entendre avec eux?

Madame Érizian, Arménienne, s'irrite quelquefois de ma prédilection
pour l'Islam, et m'en veut un peu des sentiments moins doux que je
professe pour sa race à elle, trop amoureuse d'écus ou de pierreries,
selon le sexe. J'ignore, hélas, le bel art de dissimuler mes moindres
antipathies.

--Madame, vous avez raison quant aux Turcs: ce sont des sauvages.
J'irai plus loin que vous; je ne crois pas qu'ils puissent jamais être
civilisés. Mais vous vous trompez étrangement sur mon propre compte:
je suis, moi, un sauvage comme eux. Songez donc que je m'appelle de
Sévigné, que les Sévigné sont une souche bretonne vieille de neuf
siècles, et que mes grands-pères, par entêtement de noblesse, ne se
sont pas mésalliés trois fois en neuf cents ans. J'ai donc, bon gré mal
gré, la cervelle d'un Celte de l'an mille. Et c'est bien autre chose
que la cervelle d'un Osmanli des temps présents!

--Ta ta ta ta! Vos Osmanlis des temps présents, vous ne les connaissez
guère. Je voudrais que vous fussiez Arménien, un jour de massacre....
Vous admettez le massacre, vous?

--J'admets très bien que ruiné, dépouillé, raclé jusqu'à l'os, et
légalement désarmé contre les prêteurs et les rapaces, on se fasse
justice soi-même.

--Par l'assassinat?

--Voilà un gros mot. Disons par le meurtre....

La porte s'ouvre. Un pas vif que je connais bien.... Lady Falkland
entre et embrasse sa vieille amie.

Je ne manifeste pas tout l'étonnement diplomatique qui serait de
circonstance. Pour ne pas mentir, la rencontre est préméditée. Lady
Falkland et moi nous sommes promenés avant-hier, une heure, dans
Stamboul, et rendez-vous a été pris pour aujourd'hui.... Il est vrai
que madame Érizian n'est pas des gens dont il faut se défier.

Et d'ailleurs, en matière de diplomatie, lady Falkland en remontrerait
à l'Alceste de Molière. Elle vient droit à moi, souriante, et me tend
sa main à baiser,--pas le bout des doigts, le poignet.

--Bonjour! Savez-vous que c'est notre troisième rencontre de cette
semaine?

Madame Érizian nous regarde l'un et l'autre:

--Encore ces maudites promenades en tête-à-tête, qui me font trembler
pour vous, ma petite!

Lady Falkland se moque:

--Trembler!... vous tremblez toujours. Ah! les Turcs ont raison: Allah
a fait le lièvre et l'Arménien....

--Hum! vous connaissez mal le proverbe, ou vous le citez trop
poliment.... Les Turcs disent: «Allah a fait le lièvre, le serpent
et l'Arménien....» Le serpent!... je suis peut-être peureuse ... et
encore! les Arméniennes ont toujours été plus courageuses que leurs
maris. Mais, avant tout, je suis prudente. Et vous, vous êtes folle!...
Monsieur de Sévigné, ayez de la raison pour elle. A quoi cela vous
avance-t-il tous les deux, je vous le demande, de courir Stamboul,
bras-dessus, bras-dessous, comme deux amoureux que vous n'êtes pas, au
risque de toute une ribambelle de catastrophes?

--Ça nous avance à faire l'école buissonnière! Ma vieille amie, ne
grondez pas. Nous nous amusons comme nous pouvons, et nos escapades
sont bien innocentes. Voyez-vous, M. de Sévigné et moi, nous nous
ressemblons beaucoup: nous sommes deux bêtes en cage; ma cage à moi,
la cage conjugale, est la plus étroite; mais sa cage à lui, la cage
diplomatique et mondaine, n'est pas bien large non plus. Alors, vous
comprenez notre rage de grand air! Dans le beau Stamboul désert, si
grand qu'il n'en finit plus, nous galopons comme des poulains échappés;
et, une pauvre petite heure durant, nous nous donnons l'illusion d'être
libres, d'avoir cassé nos laisses et rompu nos colliers. Allez, cette
illusion-là vaut bien qu'on risque quelque chose.... Et puis, quelle
chose? vous avez des yeux arméniens, des yeux immenses! vous voyez trop
large. «Des catastrophes!» quelles catastrophes?

--Avec ça que le jour où un espion de votre mari vous pincera toute
seule au bras de ce colonel-là, vous ne serez pas à la merci d'un
bon scandale, et forcée de mettre les pouces pour éviter le pire!
Vous savez dans quel pays nous vivons, et vous savez que le tribunal
consulaire anglais, requis par sir Archibald, se contenterait de
modestes preuves....

Lady Falkland hoche la tête. Elle sait tout cela,--et moi comme elle.
Oui, certes, ma responsabilité serait lourde, si jamais....

Mais soudain, lady Falkland, d'un geste de la main, donne la volée
à son souci. Et je revois l'habituel sourire qui me plaît tant,--le
sourire enfantin qui n'efface pas tout à fait le pli triste de la
bouche:

--Figurez-vous, monsieur de Sévigné, que mon fils, ne vous ayant pas vu
de toute la semaine, m'affirmait hier que votre grand ami le maréchal
Mehmed Djaleddin avait dû vous coudre dans un sac et vous jeter au fond
du Bosphore....



XXIII


26 octobre.

C'est le jour des manifestations féminines; deux femmes m'ont fait ce
matin l'insigne honneur de s'apercevoir que j'existe.... Je n'ai, bien
entendu, pas la moindre envie de consigner dans ces notes tous mes
faits et gestes; et je préfère omettre spécialement certaines aventures
très vulgaires auxquelles bien peu d'hommes ont le courage de se
dérober, mais que seuls les jeunes gens peuvent avouer avec élégance.
Un amoureux de quarante-six ans risque d'être souvent ridicule, et un
amant de même âge risque parfois d'être répugnant.

Néanmoins, je m'en voudrais de passer sous silence les anecdotes
d'aujourd'hui; car l'une est ma foi, jolie, et l'autre joyeuse à
souhait.

J'étais donc, tout à l'heure, attelé à l'étude des récentes cartes
de Macédoine qu'a dressées, je ne sais par quel sortilège, le grand
état-major autrichien, quand mon cavas Achmet vint, avec quelque
mystère, m'informer qu'une vieille femme insistait pour me parler à
moi-même.

Intrigué, je fis entrer; et je vis une Arménienne propre et pauvre,
toute vêtue de noir, l'air digne et décent. Elle me salua d'une
révérence quasi monacale, puis entr'ouvrant son grand châle, en sortit
une gerbe de tubéreuses qu'elle me présenta. Après quoi elle s'en fut,
sur une deuxième révérence. Le tout, sans avoir ouvert la bouche.

Je demeurais, les fleurs en main, un peu ahuri, quand j'avisai une
lettre, très cachetée, qu'on avait insinuée parmi les tiges. Je
l'ouvris et, du premier coup d'œil, je reconnus le papier à dentelle
d'or de ma petite voisine de Béicos. Seigneur! voilà plus d'un mois....
J'avais tout à fait oublié cette histoire.

La lettre est charmante, et la jeune personne bien ingénue,--ou tout le
contraire:

«Vous n'êtes pas revenu, malgré votre promesse. Et bientôt nous
quitterons Béicos à notre tour. Déjà nous préparons le départ. Ma
mère passe toutes ses journées en ville, et elle y reste parfois la
nuit. Ces nuits-là, je m'accoude au shahnichir, sous les étoiles, et
j'attends que votre caïque vous ramène près de moi.»

       *       *       *       *       *

J'ai mis les tubéreuses dans un vieux vase de cuivre niellé, que
M. Carazoff m'a vendu l'autre jour: «Travail de Damas, monsieur le
marquis! Beau comme une lampe de mosquée!...» Et j'ai fait, avec le
papier à dentelle, une infinité de petits papillons que je noierai, ce
soir, du haut du grand pont, dans la Corne d'Or.

Cependant, je m'étais remis à mes cartes autrichiennes. Et le cavas
Achmet, tout à coup, frappa encore, m'informant cette fois, qu'une
jeune dame insistait, etc. Voir plus haut.

La première surprise m'avait aguerri. Et je faillis trouver toute
naturelle l'apparition, sous ma petite ogive d'ébène, de Calliope
Kolouri en personne;--de Calliope; elle se nomma en entrant;--de
Calliope toute seule; sans le plus léger chaperon.

Elle-même, en dépit de l'aplomb considérable qu'elle possède en propre,
et dont sa visite me donnait une preuve superflue, mais forte, fut
décontenancée du sourire placide qui l'accueillait et du geste aisé
qui lui désigna un fauteuil. Assise, ses yeux un peu incertains braqués
sur les miens, elle hésita presque une minute avant de me débiter les
diverses excuses qu'elle avait évidemment préparées tout le long du
chemin qu'il y a de chez elle ici:

--Figurez-vous ... je passais sous vos fenêtres, par hasard. Alors,
j'ai songé que vous viviez dans cette grande maison.... J'étais si
curieuse de voir votre chez vous. Je n'ai pas résisté....

Je la laissai s'en dépêtrer comme elle put. Elle finit par des
mines confuses, puis contempla mes quatre murs l'un après l'autre,
religieusement:

--Comme c'est bien! Comme on sent le goût français!

Elle feignait une admiration excessive et invraisemblable: mes deux
salons, simples jusqu'à la nudité, et seulement parés de grands tapis
persans, couleur de pourpre sombre, n'ont pas de quoi plaire aux yeux
d'une petite Grecque de Péra, affolée de bibelots. Mais parmi ses oh!
et ses ah! je cherchais vainement la vraie raison de sa visite. Et je
ne trouvais pas....

Je n'ai d'ailleurs pas trouvé encore. Une idée m'est bien venue, mais
tellement absurde!...

Voici le fait: les salons inspectés en détail, mademoiselle Kolouri
réclama, non sans rougir très fort, une petite promenade dans le
reste de l'appartement. La salle à manger ne la retint qu'une minute.
Et, comme à la porte suivante, je l'avertissais loyalement que
nous arrivions à ma chambre, elle entra comme un trait, non sans
bredouiller, très vite:

--Vraiment, je ne sais pas si je puis....

Apparemment, elle pouvait. Elle pouvait même à ce point, qu'après être
demeurée un instant debout entre la chaise et le fauteuil, elle se
décida soudain à s'asseoir sur le sommier.

Je la regardai faire, un peu gêné.... Mais sans doute qu'un lit n'est
pas pour lui faire peur.

--Oh! dit-elle, avec un sourire de coin, vous avez un très bon
sommier....

Je ne bronchai pas. Elle continua, enhardie et bavarde:

--Vous devez me juger bien sévèrement.... Entrer ainsi dans la chambre
d'un monsieur.... Mais je sais que les Français respectent les jeunes
filles....

Elle fixait le bout de ses bottines avec la plus soigneuse attention.

--Jamais je n'oserais entrer de la sorte chez un jeune homme d'ici....
(«Jeune homme!» peste! je suis flatté.) C'est que vous connaissez une
définition de l'amour? (Aïe! où est l'excellente madame Kerloff?)
«L'échange de deux fantaisies, et le contact....» Comme jeune fille,
je ne peux naturellement que m'en tenir à l'échange ... et les jeunes
gens d'ici exigent le contact.... C'est très difficile, pour une jeune
fille, de flirter à Péra....

Je riposte, malgré moi:

--Mais alors, puisque c'est si difficile ... les jeunes filles qui
flirtent doivent être extrêmement habiles?

Elle rit d'un petit rire nerveux, très aigu:

--Oh!... pas tant que vous croyez ... mais tout de même ... elles
savent des choses....

Ses yeux se baissent, hésitent, puis me regardent derechef, avec une
sorte de résolution, de--défi.

Ah bah? est-ce que? Mais c'est vrai, que les Français respectent
instinctivement les jeunes filles. Je recule jusqu'au fauteuil, et je
m'assieds.

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Calliope Kolouri est sortie de chez moi, dix minutes
plus tard, tout à fait intacte. Et, bien entendu, je n'admets pas un
seul instant que cette jeune fille ait eu, sous mon toit, la moindre
arrière-pensée.



XXIV


27 octobre.

Très singulière soirée, hier; quatre heures douteuses et troubles, qui
me laissent un dégoût et presque une salissure....

J'ai dîné au cabaret Tokatlian, à Péra. La visite matinale de Calliope
m'avait tourné l'esprit vers des idées d'un ordre folâtre, et je
m'étais décidé à ne pas achever la journée chez moi, tout seul. Chez
Tokatlian, la salle basse était cependant trop claire et trop bruyante
pour mon goût. Je montai donc au restaurant du premier étage, plus
discret, plus aimable aussi, car souvent dînent en ce lieu des dames
solitaires, chapeautées très somptueusement. L'une d'elles, qu'on nomme
Carline, a déjà consenti, à diverses reprises, à s'asseoir en face de
moi. Or, Carline n'était point là. Et par contre, deux convives s'y
trouvaient, dont la vue me contraria: sir Archibald Falkland, et son
inséparable Cernuwicz....

Le Polonais m'aperçut tout de suite, et m'interpella. Je ne crois pas
être beaucoup plus sympathique à sir Archibald que lui-même à moi. Sa
femme est entre nous, et il a trop de sagacité, sous ses dehors de
brute, pour ne pas sentir fortement que nous ne pouvons être, lui et
moi, qu'ennemis. Mais Cernuwicz, que je n'aime guère plus, et pour qui
mon antipathie se double d'une répugnance quasi peureuse, me prodigue
au contraire en toutes rencontres une cordialité sans bornes, dont je
suis encombré et gêné.

Hier, notamment, il n'eut point de cesse que je n'eusse accepté de
dîner à leur table. Je n'avais d'ailleurs aucun motif poli à refuser.
Falkland, correct toujours, m'avait accueilli très courtoisement.

Je dînai donc avec eux: Cernuwicz fit tous les frais et bavarda si
bien que je pus garder à peu près le silence. Cependant je songeai à
me libérer promptement de cette compagnie fort différente de celle que
j'avais cherchée et le dessert expédié, je me levai.

--Marquis! fit Cernuwicz, vous ne nous quitterez pas si tôt? Je parie
que vous allez, de ce pas, voir des filles. Hein, ne dites pas non!
Nous aussi, nous irons. Demeurez donc avec nous.

J'essayai une excuse.

--Ah bah! vous, un Français, vous reculez devant une petite fête?
Allons, il faut s'encanailler de temps en temps. Encore non? Mais nous
allons croire que c'est par fidélité d'amour.... Ah! ah! marquis, vous
voulez nous faire honte, et spécialement à Falkland, qui est marié.
Vous vous gardez à la dame de vos pensées.... Et qui est-elle? Nous
allons deviner, attendez un peu!

Ce verbiage me portait terriblement sur les nerfs. Mais je m'avisai que
le plus simple était, tout bien pesé, de rester avec eux. Un instinct
me le conseillait comme un acte de prudence.... Les plaisanteries
polonaises de Cernuwicz me causaient un malaise confus, et il m'eût été
très désagréable de donner un corps à son soupçon, et de le laisser en
tête-à-tête avec le mari de lady Falkland, cherchant l'un et l'autre,
parmi les femmes de notre monde, laquelle pouvait bien servir de raison
à ma fuite.... Je restai.

Oui, soirée singulière.... Falkland et moi, également taciturnes;
Cernuwicz, exagérant son exubérance....

Nous avons bu, comme de rigueur; d'abord, l'extra-brut classique, avant
de nous lever de table; puis, au buffet du Cirque (c'était mercredi,
gala diplomatique: le Cirque était obligatoire), un autre extra-brut,
qui ressemblait à s'y méprendre au plus médiocre des whisky and soda;
et enfin, çà et là, des mixtures diverses.

Péra n'est qu'une sous-préfecture: l'incognito y est impossible.
Les jeunes Pérotes, très gourmés dans leurs immenses faux-cols, et
scintillants de breloques et de bagues, nous regardaient avec un
respect curieux: nous étions «des ambassades!» Mais il n'importait
guère d'être ou non reconnus: une fête correcte,--smoking ou habit,
cravate noire,--cela n'est pas mal porté dans la carrière.

... Le Cirque, d'abord. Ensuite, Concordia, le boui-boui le moins
malpropre de la Grand'Rue....

Nous buvions, tous trois seuls à une table ronde. Des femmes nous
frôlaient en rôdant. Mais le décorum ne permettait pas de les inviter
dans un lieu aussi public.

En France, on sait faire la fête. La fête française est élégante,
spirituelle, lumineuse: elle se souvient des soupers du XVIIIe siècle,
des marquis pailletés et des petites maisons; elle sait n'être jamais
vulgaire ni crapuleuse; elle déguise l'obscénité en libertinage; elle
pimente la galanterie d'épigrammes et de madrigaux. J'ai vu des nuits
de Paris et de Nice où il se prodiguait plus de grâce et plus de verve,
entre quatre viveurs et quatre courtisanes, que tout le reste de
l'Europe n'en dépense dans une année. Mais ailleurs, à Berlin, à Vienne
même, les fêtards, toujours, irrémédiablement, ont l'air d'ivrognes en
rut, et leurs maîtresses de putains.

Et, hier, c'était brutal et morose....

Assez tard, nous avons quitté les lieux où l'on a le droit d'être
vu, pour d'autres qui exigent le mystère. Rue Linardi, Cernuwicz
nous a conduits dans une maison assez ignoble, où des créatures
soi-disant artistes ont dansé nues devant nous. J'ai l'horreur de ces
trémoussements qui n'ont pas de beauté et ne sont que lubriques. Mais
je voyais à côté de moi la face de sir Archibald rougir, et les veines
de ses tempes enfler.

Après cette maison, une autre; et puis une autre encore. Entre temps,
nous avons marché dans la Grand'Rue, moins laide quand il fait nuit,
et quasi romantique, à cause de ses maisons irrégulières et hautes.
Finalement, et selon le protocole de toute orgie pérote, nous avons
frappé à la porte de madame Artémise. Madame Artémise est une vieille
Grecque assez digne, qui accepte que, sous son toit hospitalier,
des hommes du monde et de jolies filles qui n'en sont pas fassent
connaissance. Des Grecques, des Arméniennes, voire des Slaves ou des
Roumaines, fréquentent là très assidûment. On ne leur demande rien que
d'être bien faites, et d'avoir au moins douze ans....

Or, ici se place un incident assez curieux.

Nous étions, en galante compagnie, dans le salon de madame Artémise,
et j'essayais, à grand renfort de compliments lourds comme des
massues,--les trottins d'ici n'en comprendraient point d'autres,--de
dérider ces pauvres fillettes, qui avaient trop visiblement la mine
d'être là par obligation professionnelle. Ce n'est pas gai à voir une
prostitution qui se résigne.

Sir Archibald, au fond d'un fauteuil, m'écoutait parler, et regardait
Cernuwicz, en train de flirter, plus brutalement, avec une gamine
à jupe courte, en rupture d'école maternelle. La porte se rouvrait
par intervalles, pour l'entrée d'une nouvelle venue, introduite en
cérémonie. Tout à coup, sir Archibald se leva.

Madame Artémise amenait par la main une retardataire,--une fille assez
belle, grande, mince, blonde et blanche, coiffée en bandeaux:--un type
inattendu, parmi le petit bétail levantin à la peau mate, aux crins
noirs.... Un souvenir de portrait italien me passa dans l'esprit: cette
toile de Selvatico, vue à Milan.... Et je songeai soudain que la femme
qui était là ressemblait, beaucoup, par tout l'essentiel de son corps
et son visage, à lady Edith, cousine et maîtresse de sir Archibald
Falkland....

Lui, à n'en pas douter, y songeait aussi. Debout, pâle, il regardait
fixement l'image vivante. Et je voyais ses poings puissants trembler.

Brusquement, il fit trois pas, saisit le bras de la jeune femme, et,
sans un mot, l'entraîna. Ils disparurent.

Il y eut un ricanement. Cernuwicz, très ivre, s'esclaffait, le bras
tendu vers la porte. Il déclama tout de suite, racinien:

    --J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné;
    Ma blessure trop vive aussitôt a saigné ...

Puis, se reprenant, et de cet air soudain féroce qui caractérise ses
accès d'alcoolisme:

--Mais vous savez, monsieur le colonel français, je ne plaisante pas à
propos de ces choses! Mon honorable ami, sir Archibald Falkland, est un
homme libre....

Comme je ne bronchais pas, il s'attendrit:

--Et aussi, un homme sentimental. Et c'est pourquoi, lui, le géant,
est épris des plus pures et des plus frêles, et couche avec elles,
délicatement....

Au fait, tous ces boxeurs, couleur de bœuf cru, s'éprenaient des
modèles de Romney et de Hoppner. Et ce doit être pour cela....



XXV


Épilogue de la soirée d'hier: le cavas des Falkland m'apporte, à
l'instant, le billet que voici:

      «Cher monsieur,

      «Ceci est une ambassade.

      «Mon mari, charmé, dit-il, des heures délicieuses que vous
      lui avez fait passer au cercle,--c'est si délicieux que
      cela le cercle?--me prie de vous inviter à déjeuner pour
      dimanche, sans aucune cérémonie. Je m'acquitte de cette
      ambassade avec l'empressement que vous devinez, et je vous
      prie de croire à tous mes sentiments les plus distingués.

      «Mais venez, n'est-ce pas? Pour une fois, grâce à vous,
      cette table familiale, mon cauchemar de chaque jour, sera
      moins sinistre. A dimanche, je compte sur vous et je suis
      votre amie.

      «GRANDMORNE FALKLAND».

Assurément, j'irai;--quand ce ne serait que pour raviver mon souvenir,
et comparer la jeune personne d'hier à lady Edith, et, peut-être,
revoir, devant celle-ci comme devant celle-là, sir Archibald,
silencieux et pâle, les poings tremblants....



XXVI


Un déjeuner glacial, pire certes que tout ce que j'avais imaginé. Nous
sommes six autour de la table deux fois trop grande: lady Falkland et
son mari, lady Edith et Cernuwicz, l'enfant,--muet comme une borne et
raide comme un piquet,--et moi.... Très beau couvert, anglais, mais
discret en couleurs: nappe blanche, et rien que des chrysanthèmes tous
du même ton de rouille. Un goût latin a corrigé l'habituel bariolage
des tables britanniques;--oui, latin; et je doute fort que, lorsque
sir Archibald aura, selon son désir, changé de femme, la nouvelle lady
Falkland sache, aussi bien que celle d'aujourd'hui, mettre partout
dans sa maison cette élégance sobre, cette harmonie dont l'œil
s'enchante....

Mais dans ce décor irréprochable, quelle comédie lugubre et laide! Lady
Falkland, morne, ne lève pas les yeux. L'enfant ne mange pas à sa faim,
et se tient avec une correction ankylosée, dont je souffre pour lui.
Cernuwicz lui-même, malgré sa souplesse slave, perd contenance dans
cette atmosphère trouble, et modère son habituel bavardage. Peut-être
aussi qu'une compassion l'amollit: je surprends plusieurs fois son
regard posé sur lady Falkland,--un regard doux, presque tendre.

Seuls, parlent l'amant et la maîtresse, et leurs propos, qui
contrastent si fort avec la contrainte générale, augmentent ma gêne et
mon malaise. Sir Archibald, maître de maison, marque une cordialité
correcte; lady Edith, une attitude assurée de femme qui est bien chez
elle; on s'étonne de ne point la voir au milieu de la table; et c'est
lady Falkland qui semble l'intruse et l'usurpatrice.

Menu anglais, tempéré toutefois. Les dames se lèvent après le dessert.
Nous restons à boire un temps. Puis réunion au «parloir»:--c'est le
salon tapissé d'yorghès qu'on nomme ainsi.

Café--à la franque,--cigarettes,--turques et anglaises.--Lady
Falkland offre les tasses, lady Edith, les _Bird's eye_ et les _Corps
Diplomatique...._

Elles sourient toutes deux, du même sourire obligatoire, mondain. Leurs
mains voisines se tendent ensemble vers chaque invité. Cela ne se voit
pas d'abord, qu'elles sont ennemies, qu'elles luttent sans pitié pour
ce prix qui est sous nos yeux, le foyer, l'enfant, la dignité vitale
de mère et d'épouse. On distingue seulement qu'elles sont différentes,
opposées, étrangères....

Et à cause de mon amitié pour celle-là, je sens que je hais celle-ci,
que je la hais violemment.... Il faut que mon amitié soit bien forte....

Incident. Le petit s'est réfugié près de sa mère, et lui murmure à
l'oreille, je ne sais quoi.

--Edward!--appelle le père, durement.--Venez.

Il vient tout de suite, craintif.

--Il est grossier de parler bas. Vous serez puni. Sortez.

L'enfant, silencieux, obéit. Lady Falkland ne broncha pas. Mais je
vois ses sourcils soudain froncés très bas et sa lèvre supérieure, un
peu crispée, qui découvre ses dents; et je connais cette expression
farouche de bête qui a mal.

Lady Edith rit:

--Archie, ne grondez pas ainsi le baby en présence de Mary. Mary n'est
pas pour l'éducation énergique, vous savez....

Nulle parole de la mère. Sir Archibald hausse les épaules.

--Je pense, Edith, que ce n'est pas vous qui me conseillerez jamais de
souffrir que mon fils, un Falkland, ait des manières qui ne soient pas
d'un gentleman.

Edith rit toujours, d'un rire aigu, persifleur:

--Oh! sans doute. Mais une «mamma» est une faible chose, compatissante.
Il faut ménager celle-ci, Archie....

Nulle parole encore. Mais je vois les beaux yeux bruns que j'aime lever
vers moi leur regard intense qui appelle au secours. Et je parle, moi:

--Oh? sir Archibald, croyez-vous qu'un bébé de six ans ait des manières
qui ne soient pas d'un gentleman, et même d'un gentilhomme,--ce qui est
peut-être mieux,--parce qu'il montre sans feinte sa tendresse pour sa
mère? Vous m'avez fait une fois l'honneur de vanter ma race; et c'est
vrai qu'elle est de vieux sang breton, rude et même brutal. Cependant,
mon aïeul le plus illustre,--une marquise d'il y a deux cents ans,--est
principalement célèbre par l'amour aveugle, puéril et touchant qu'elle
eut pour sa fille.... Même dans ma France d'autrefois, moins sensible
pourtant que celle d'aujourd'hui, il n'était pas mal porté de gâter un
peu les enfants. Et m'est avis que l'indulgence les rend plus hardis et
plus fiers. Je n'aime pas les mines de chiens battus....

Silence. Un dur regard gris s'appuie une seconde sur moi, puis se
détourne. Et, après un mouvement, c'est lady Edith qui riposte de flanc:

--Oh, la France a toujours été le pays des tendresses et des
faiblesses. Et cela lui va si bien! Mais naturellement, cela n'irait
pas du tout à d'autres peuples. Notre sang écossais, plus fier....

--Plus fier?

--Mais oui, cher monsieur. Voyez plutôt, comparez votre stature et
votre force à celles de mon cousin.... Vous avez tout à fait l'air
d'une femme, monsieur de Sévigné; moi, je suis plus grande que vous!
Vous mettriez très bien ma robe,---en la relevant un peu. Alors,
c'est tout simple que vous soyez du parti des câlineries et du sucre
d'orge....

Oh! oh! mais, elle m'embête.... Je la moucherai, patience.... Ah bah!
voici Cernuwicz qui réplique à la donzelle, et assez ironiquement, ma
foi:

--Hum! lady Edith, ne vous fiez pas aux apparences. Le marquis, tout
fluet qu'il est, donnerait peut-être du fil à retordre même à mon
honorable ami, sir Archibald Falkland en personne....

Tiens! est-ce que le Polonais passerait dans notre camp? Voilà qui
est bien extraordinaire. Mais je n'ai pas le temps de m'étonner: sir
Archibald, péremptoire, clôt la discussion:

--J'espère que vous n'êtes pas offensé, colonel? Les jeunes filles
aiment à plaisanter.... Quant à l'enfant, nous différons un peu d'avis,
vous et moi, sur l'éducation qu'il lui faut. Mais cela n'importe pas:
voyez, ma femme et moi différons aussi.... Il est vrai que, d'ici à peu
de temps, nous ne différerons plus.

Et, nettement, il regarde la malheureuse, avec une résolution froide au
fond de ses yeux couleur de brumes et de lacs.

       *       *       *       *       *

J'en ai vite assez. Je prends congé de bonne heure, prétextant mon
service à l'ambassade.

Lady Falkland, qui n'a pas dit en tout quatre paroles, me sourit d'un
air très las, tandis que je baise sa main. Pauvre, pauvre femme! La
voilà au fond de ce fauteuil, abattue, écroulée, et si triste que je
détourne d'elle mon visage. Ah! je comprends sa folie de grand air
et de liberté, je comprends le geste enfantin dont elle gonfle sa
poitrine, pour respirer plus large, quand je suis seul à côté d'elle,
dans le désert des rues de Stamboul, et qu'il n'y a point de regard
féroce embusqué alentour, pour la guetter et la menacer....

Sir Archibald m'accompagne, à travers le jardin, jusqu'à mon caïque.
Lady Edith vient aussi. Il me semble avoir surpris un bref coup
d'œil de lui à elle, l'appelant. Lady Falkland est restée au salon,
à cause de Cernuwicz qui ne part pas encore....

Mon caïque est au perron. Je revois, à gauche de la grille, en bordure
sur le Bosphore, et surplombant l'eau, le vieux pavillon qui sert de
refuge à celle qui, sans doute, ne veut pas s'exposer à voir des choses
viles.

Le caïque pousse. Tous deux, Archibald et Edith, debout côte à côte, et
se tenant le bras, me saluent ensemble de la tête, puis font demi-tour.
Ah! je vois leurs dos ... et la main du baronnet, rapide, qui étreint
la taille de sa maîtresse. La taille ploie et ne se dérobe pas.



XXVII


4 novembre.

Lady Falkland reçoit?

Le cavas baisse la tête, à la mode levantine. Et me revoilà dans le
salon aux yorghès. Je viens «digérer» mon déjeuner de dimanche.

... En outre, j'ai ma raison d'être venu, précisément cet après-midi,
dans le Haut-Bosphore. Et peut-être ne redescendrai-je pas ce soir à
Péra....

Je connais les us et coutumes de céans. Aussi ne suis-je point étonné
de voir entrer, d'abord, lady Edith. Je me souviens de ma première
visite. Lady Edith était entrée pareillement, et j'avais été, quoique
étonné, courtois.

J'ai envie de l'être moins, aujourd'hui.

Commençons,--_ex abrupto_. Nous autres hussards, avons un faible pour
l'offensive:

--Mademoiselle!... (elle peut attendre sous l'orme que je lui donne du
lady Edith!) comme c'est gentil de votre part de venir tout de suite me
tenir compagnie, chaque fois que je rends visite à lady Falkland!...

Elle m'examine de coin. Elle a beau n'être pas Française, l'ironie ne
lui est pas tout à fait inaccessible. Elle hésite à riposter; elle se
décide:

--C'est vous qui êtes prodigieusement aimable de venir voir si souvent
lady Falkland, et de si loin.... Il faut que vous trouviez en elle un
charme attractif irrésistible!...

--Oh! sur un Bosphore pareil, l'excursion est un plaisir. Voici un mois
de novembre qui s'annonce comme un mois de juin. Et je finirai par ne
plus m'étonner de l'obstination de votre cousin à demeurer toujours à
la campagne, dans cette vieille maison solitaire, qui a l'air faite
exprès pour deux amoureux....

Ah! les lèvres minces se serrent un peu l'une contre l'autre. Si nous
faisions de l'escrime, je crois bien que j'entendrais crier «Touché!»
Mais ceci n'est pas de l'escrime: du «terrain», plutôt.... Bah! je
suis peut-être le plus fort,--malgré ma taille de femmelette, comme
elle disait l'autre jour.... Essayons.... L'ennemi ne demande qu'à
combattre. Même, il attaque, et pousse au lieu de parer:

--Pour deux amoureux?... cette maison-ci?... Vous n'y pensez pas, cher
monsieur! Elle est trop grande, et trop froide et trop sombre!... Ah!
si vous parliez du petit pavillon quiest au bord de l'eau ... là, oui,
tout est gentil, galant, romanesque ... et les caïques, la nuit, y
abordent comme ils veulent....

En vérité?... Voilà une diversion qui ressemble à une vilenie. Tu
cherches les coups, ma petite! Tant pis pour toi!...

--Maison, pavillon, c'est tout un: on y doit geler.... Mais, au fait,
vous autres Anglais n'avez pas peur, je crois, des villégiatures
d'hiver. Vous, mademoiselle, n'avez-vous pas été élevée en Écosse, dans
un rude manoir des Highlands? chez un frère à vous, m'a-t-on dit?

Deux éclairs flamboyants jaillissent des yeux gris. Cette fois, j'ai
frappé sur la plaie vive.

Lady Edith cesse de respirer, et suffoque avant de répondre.

Certes, l'outrage ancien vit toujours et remue dans ce cœur plein de
haine. Et je viens de la ramener, un peu brutalement, au jour terrible
de sa fuite d'Écosse,--alors que son frère, juge impitoyable et irrité,
la chassait de chez lui comme on chasse une servante voleuse....

Gare à moi, dès qu'elle pourra parler.

Mais, armistice: voici lady Falkland.

--En vérité, cher monsieur, c'est comme un fait exprès: vous ne venez
pas ici sans qu'on oublie de m'avertir....

Dès que son mari n'y est pas, elle reprend un peu de ressort, sinon de
gaieté.

Ce n'est point encore la camarade vive et presque enjouée de nos
promenades à travers Stamboul, la courageuse qui refoule sa mélancolie
et lutte contre son spleen à force d'insouciance et de témérité,--non.
Mais ce n'est point non plus la créature écrasée qui, dimanche, au
creux de son fauteuil, se taisait obstinément, et courbait la tête....

--Madame, je vous attendais le plus agréablement du monde; miss Edith
me tenait compagnie, et, justement, commençait le récit de ses anciens
séjours en Écosse. Voilà plusieurs années que vous avez quitté votre
château de là-bas, mademoiselle? Sans dessein de retour?

Battez, tirez droit! Je m'anime au jeu. Lady Falkland, qui ne s'y
attendait pas, s'assied. Elle sourit à moitié, pas trop rassurée sur
l'issue de ma fantaisie belliqueuse.

Lady Edith, blême, fait un terrible effort pour se ressaisir. Ses
pommettes anglaises, de ce rose vaporeux qui cependant est cru, ont
verdi. Elle n'arrive qu'à balbutier, d'une voix toute blanche:

--Oui ... plusieurs années ... deux ans....

Pas de quartier! je redouble:

--Deux ans, pas davantage?... Vous vous accommodez bien vite de pays
nouveaux, de maisons nouvelles.... C'est un génie qu'ont les Anglais
d'être partout comme chez eux, et de se créer, en un clin d'œil, et
n'importe comment, un home!...

En garde! La voici qui va charger. Bon Dieu, quelle haine dans ces yeux
qui étincellent comme des épées, dans cette bouche tordue qui voudrait
mordre!...

--C'est un génie que nous avons, oui. Nous sommes, quoique grands
voyageurs, des gens d'humeur stable.... C'est le contraire pour vous
autres, Français. Vous vous contentez de la première auberge venue,
et vous couchez quelquefois dans des draps douteux, sans vous en
apercevoir....

Qu'est-ce qu'elle veut dire? Bah! pourquoi s'en inquiéter? allons
toujours:

--Peut-être bien.... Mais du moment qu'on ne s'en aperçoit pas!...
L'auberge, d'ailleurs, a un avantage: c'est qu'on y paye son écot,
honnêtement; si bien que l'hôte n'a pas le droit, quoi qu'il arrive,
d'accuser les voyageurs d'ingratitude....

Ses mains grelottent de fureur, et elle a trouvé le moyen de blêmir
davantage.

Où diable a bien pu passer le sang de ses joues? Va-t-elle s'évanouir
ou entrer en crise! Mais non. Ces Anglaises sont des animaux à sang
froid.

Tout de même, lady Falkland, inquiète, estime qu'il est temps
d'intervenir:

--Monsieur de Sévigné, vous êtes aujourd'hui d'humeur romanesque. Ça
n'arrive que dans les hôtelleries de don Quichotte, des voyageurs en
querelle avec leurs hôteliers....

On est toujours imprudent de s'interposer entre des duellistes.

--Ma chère, siffle lady Edith, vous parlez d'or. Mais votre qualité
de Française, dont vous vous targuez à tout propos et hors de
propos, devrait vous rendre indulgente au marquis: Don Quichotte est
précisément très célèbre en France, et c'est sans doute pour imiter
ses exploits que les Français rompent si volontiers leurs lances
contre des moulins, et se mêlent de ce qui ne les regarde pas.

Peuh! pauvre riposte. J'espérais mieux.

--De ce qui ne nous regarde pas, j'en conviens. Que voulez-vous, c'est
une manie française que de jouer au redresseur de torts. Pour mon
compte, je n'ai jamais pu voir des femmes ou des enfants pleurer sans
demander à quelqu'un la raison de leurs larmes.

--Don Quichotte délivrant les galériens!

--Il y en avait peut-être d'innocents.

--Dans le doute, abstiens-toi. Proverbe français, ce me semble?

--Dans le doute, éclaire-toi! Et, la lumière faite, protège les bons,
tape sur les autres.

--Oui, la lumière est faite. Mais, souvent, on la fait mal. Certaines
gens s'éblouissent facilement et prennent des vessies pour des
lanternes.

--D'autres ont d'excellents yeux.

--Même à ceux-là, je conseillerai parfois de mettre des lunettes....
C'est toujours l'histoire des draps d'auberge. Les hommes délicats,
avant de se coucher, y regardent à deux fois. N'est-ce pas, Mary? Le
prince Cernuwicz nous débitait l'autre jour des vers délicieux, sur un
sujet analogue....

Encore cette allusion? Je continue à ne pas comprendre.... Et
Cernuwicz, qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans.

Je regarde lady Falkland.... Oh! la voilà fort pâle à son tour.... De
quelle diable de méchanceté s'agit-il donc? Halte-là! à tout hasard,
m'est avis qu'il est temps de se fendre à fond:

--Soyez tranquille, miss Edith: le cas échéant, je ne me contente pas
de lunettes. J'ai une longue-vue qui rapproche beaucoup les objets:
tenez! de Péra, je vois très distinctement Canlidja et ce qui s'y passe.

Bien mieux! mon matériel d'attaché militaire comporte un télescope
d'astronome ... grâce auquel je me fais fort, quand la fantaisie m'en
prend, de pousser mes regards aussi loin qu'il me plaît ... jusqu'en
Écosse, par exemple. Mais je m'oublie à bavarder, et je crois qu'il est
déjà bien tard....

Cette fois, c'est le coup de miséricorde. Elle reste sur place, hors de
combat. Et c'est lady Falkland, seule, qui me reconduit au perron. Je
lui baise la main:

--Eh bien? j'espère que je sais prendre votre parti!

Mais elle paraît beaucoup moins ravie que je n'aurais pensé. Elle hoche
la tête:

--Mon ami, mon ami! je vous en conjure, soyez prudent....

--Prudent? C'est vous qui prononcez ce mot-là? vous, la téméraire?

Elle hoche encore la tête, réfléchit un temps, hésite.

Au fond du jardin, j'entends des éclats de rire d'enfant.

--Téméraire, oui! s'il ne s'agissait que de moi.... Mais j'ai mon
petit. Et croyez-vous que je n'aie pas à veiller sur ce rire qui sonne
là-bas? Moi partie, mon petit ne rira plus, vous le savez....

Je réplique, malgré moi.

--Oui, je le sais.... Et je vous l'ai dit moi-même autrefois, quand
madame Érizian nous suppliait si fort de renoncer à nos escapades. Vous
m'avez défendu, alors, de jamais vous parler de prudence. Qu'y a-t-il
aujourd'hui de changé?

Elle regarde, inquiète, vers la fenêtre d'où sans doute les yeux gris
nous espionnent:

--Il n'y a rien de changé.... Mais je sens le péril qui plane sur moi,
qui plane chaque jour plus proche de ma tête.... Mon ami, épargnez-moi!

Une émotion brusque me pénètre. Je ne réponds pas. Je baise encore la
main qu'on me tend, et je descends le perron. Le caïque, au bas des
marches, est accosté.

--Adieu ... à quand?

--Attendez! il y a une chose ... qu'il faut que je vous dise ... une
chose.

--_Dour!_

Ceci aux caïkdjis, qui obéissent et s'arrêtent. Lady Falkland change
d'avis, fait un geste de la main:

--Non!... Impossible. Impossible ici. J'étais folle! Mais je vous dirai
plus tard. Je vous promets de vous dire.... Nous nous reverrons à
Stamboul. Je vous écrirai. Attendez ma lettre. Adieu....



XXVIII


Stamboul _iok_, Osman: Béicos.

Non, je ne veux pas redescendre à Stamboul. Cette petite bataille
contre l'Écossaise m'a fouetté le sang, et me voilà précisément dans
l'état d'esprit que je souhaitais. Je veux, cette nuit, dormir dans ma
maison turque de Béicos. Un caprice....

Un caprice sentimental: ce matin, la vieille Arménienne à mine si
correcte et décente m'a apporté, derechef, une lettre sur papier
dentelé d'or. Et je sais qu'aujourd'hui, ma petite ingénue turque est
seule au logis--toute seule: sa mère à Stamboul, son père je ne sais
où....

Bref, deux fantaisies qui s'échangeront.

... On me guettera tout l'après-midi, au shahnichir, et pourvu que mon
caïque arrive avant la nuit, pourvu qu'on puisse le reconnaître, tout
ira bien, tout sera facile. J'entrerai d'abord dans ma maison à moi; et
j'attendrai qu'il fasse bien, bien noir. Après quoi, je sortirai par
la porte de derrière, sans bruit; et je n'aurai plus qu'à sauter un mur
de jardin, un mur très bas. Rien davantage. Dans le jardin, il y aura
quelqu'un....

Quelqu'un. Une petite tille voilée, dont le cœur battra fort....
Qu'attend-elle au juste de moi, cette enfant tentée peut-être par
mon dolman bleu ciel et par cet attrait mystérieux que l'Étranger,
l'Exotique exerce toujours, irrésistiblement, sur les cerveaux et
sur les cœurs de femmes? Ça serait chaste au dernier point, ce
rendez-vous, que je n'en serais pas surpris le moins du monde....

       *       *       *       *       *

Douze heures à la turque. Le soleil vient de disparaître. Mais nous
arrivons. Nous serons avant la nuit sous le shahnichir.... Le ciel est
d'or rouge, les collines d améthyste; la mer exhale une buée diaphane,
qui adoucit chaque contour et irise chaque nuance; l'air pur, à peine
moins tiède qu'en été, enivre.... Les caïkdjis rament lentement, à
grands coups souples.

Hélas! lady Falkland, prisonnière là-bas, sous la garde haineuse de sa
rivale, soupire peut-être vers mon caïque, vers mon caïque libre en
plein milieu du large Bosphore.... Et moi, j'aimerais presser en cet
instant sa petite main de soie....

... Un bruissement soudain passe au-dessus de l'eau--une troupe
d'alcyons qui volent trop vite pour qu'on ait le temps de les
entrevoir, dans la brune....

       *       *       *       *       *

Béicos. Nous arrivons. Le shahnichir est bien voilé de ses rideaux
opaques. Guette-t-on, ne guette-t-on pas? Peut-être est-on distraite.
Il ne faut qu'une seconde d'inattention.... Mais, sur mon ordre, le
vieil Osman entonne une de ces complaintes turques que j'aime, parce
qu'elles rient et pleurent à la fois, dans chacune de leurs mesures.
Voilà qui peut servir de cor avertisseur....

Ma maison.--Je la retrouve telle que je l'ai quittée. Cinq semaines
d'absence, ce n'est guère.... Je m'assieds. Il me semble que je rentre
d'une promenade, pas très longue. Je suis chez moi....

Chez moi. Je n'ai pas cette sensation d'être chez moi, rue de Brousse.
Dans Péra, je suis un étranger. Oh! il faudra que je loue une maison
turque, pareille à celle-ci, dans Stamboul, pour l'hiver....

Les tapis de Mehmed pacha, que, naturellement, j'ai laissés
ici--qu'est-ce qu'ils feraient rue de Brousse, dans une maison pérote,
ces tapis de pacha et de Croyant?--les tapis de Mehmed pacha sont bien
plus beaux que tous ceux que m'a vendus M. Carazoff. Quand j'aurai,
dans Stamboul, une maison turque, j'y mettrai les tapis de Mehmed
pacha. Et là, ils ne seront pas dépaysés, puisque la maison sera
turque....

       *       *       *       *       *

Une à une, les fenêtres de la rive d'Europe s'éclairent. La nuit
s'épaissit.

... Un harem. Tout à l'heure, j'entrerai dans un harem; et l'aventure
sera beaucoup moins périlleuse que jamais je n'aurais imaginé.... Tant
pis, d'ailleurs!...

L'amour d'une femme turque, quelle impossibilité, s'il fallait en
croire tout ce qu'il y a dans Constantinople de diplomates et de
financiers!--«Hein, vous dites? un Frank, amant d'une Turque?... Mais,
mon cher, à quoi pensez-vous! c'est folie, folie pure et simple....
L'histoire d'Aziyadé? fable, vanterie!... Voyons, réfléchissez:
nous, les Européens établis à Constantinople, nous qui ne passons
pas, comme vous, nous qui restons! eh bien, avons-nous des Turques
pour maîtresses?...» Parbleu! ils fuient Stamboul et l'Asie: ils
s'emprisonnent dans leur Péra, ils n'en sortent jamais; ils y vivent
entre eux, cloîtrés: et la vraie Turquie leur est plus étrangère
qu'elle ne m'était avant mon départ de France. Certes, plus étrangère!
J'ai entendu, de cette oreille-ci et de celle-là, un premier drogman
d'ambassade, citoyen de Constantinople depuis plus de vingt-cinq ans,
m'affirmer avec une entière candeur que, dès le coucher du soleil,
nulle maison de Stamboul n'avait le droit d'éclairer une seule de
ses fenêtres donnant sur la rue! Il m'affirmait cela à moi, qui,
quatre fois par semaine, vais, minuit sonnant, boire mon café parfumé
d'ambre, devant la mosquée de Mahmoud pacha, laquelle est au cœur
de Stamboul. Il y a là de grands platanes, d'où pendent des lanternes
on ne peut plus claires; et quelque deux cents vieux Turcs y fument
leurs narghilés, sans nul souci de l'heure tardive.

Bonnes gens de Péra! ouvrez vos longues oreilles! tout à l'heure, moi,
simple passant sur votre sol, je serai seul à seule dans son haremlick,
avec mieux ou pis qu'une femme turque! avec une jeune fille, fille d'un
iman.

       *       *       *       *       *

Plus qu'un soupçon de crépuscule au-dessus des collines d'Europe....

       *       *       *       *       *

--Pauvre petite! C'est très mal, ce qu'elle fait là. Dans le haremlick,
un Infidèle, un mécréant, un giaour! Mais, est-ce bien sa faute?
Elle en a tant vu, des giaours, dans la rue, en caïque, en voiture,
partout.... Et elle a vu aussi, partout, leurs femmes--des femmes sans
voile, sans pudeur, sans haremlick--honorées quand même, saluées,
respectées!--Elle n'y comprend plus rien, elle brouille tous les
principes. Où est le bien, où est le mal? On ne sait plus....

       *       *       *       *       *

O Mehmed pacha I vous m'aviez très bien expliqué ces choses....

Nuit noire. Allons, c'est l'heure dite. Il ne faut pas qu'une petite
fille attende trop longtemps dans un jardin nocturne, où, sûrement,
rôdent des fantômes....

En avant.... Après tout, l'expédition ne va pas sans quelque risque
pour le Frank comme pour la Turque. Un coup de couteau est vite donné,
par un valet trop fidèle à la loi du Coran.--Et le danger purifie tout.

Mes caïkdjis dorment déjà. Je sors de la maison sans qu'ils
m'entendent.--Mon jardin; ma petite porte--et voici la rue campagnarde,
pavée de cailloux à têtes rondes. Pas un chat, cela va bien. Un
silence de cimetière. Aucune lueur suspecte, sauf, là-bas, les trois
fenêtres lumineuses d'une maison de bois, inconnue; mais nulle ombre
inquiétante dans la transparence des rideaux de toile. Personne.
Sécurité entière. Et voici le petit mur....

Il ne tient qu'à moi d'enjamber.... Mais non, pas encore. Cette rue
musulmane, muette et mystérieuse, cette maison isolée, les hautes têtes
des cyprès dressées alentour, et la princesse voilée qui attend dans
l'ombre, parmi les roses du jardin, que vienne le chevalier errant au
pourpoint d'azur ... c'est une page des _Mille et une Nuits_ que je vis
en cette minute et je veux retenir la minute pour savourer la page plus
longtemps.

Ho! un bruit de cavalcade au bout de la rue. Est-ce le Khalife
abbasside qu'on nomme Haroun, et son vizir l'Altesse Giafour, et
l'eunuque nègre qui porte la rondache d'argent, tous trois en ronde
nocturne, et veillant au bon ordre de l'Empire? Je rétrograde jusqu'au
mur de mon jardin à moi, et j'attends. Le bruit se rapproche. Des
sabots choquent le pavé....

Hélas! non; ce n'est ni le Khalife, ni le vizir ... seulement la troupe
en goguette des ânes du village, qu'on laisse libres la nuit, et qui
vont par les rues, sans bât ni licou. N'importe, c'est joli, cette
procession de petites bêtes grises, trottinant à la queue leu leu....

Ils ont passé, tels les djins de la chanson. La rue, derechef, est
silencieuse. Et le mur est là, pas beaucoup plus haut que mon front....

Étrange! pas de fièvre du tout:--pas d'impatience, pas de désir.
Pourtant, dans une minute, une petite main saisira la mienne, et je
suivrai la princesse voilée; dans deux minutes, la princesse ôtera son
voile.... Mais il fait trop doux et trop calme au pied de ce mur que
je ne me résous pas à sauter.... Voici ce que c'est, je crois: je ne
la connais pas assez, la princesse voilée. Je ne l'ai vue qu'une fois,
une seconde, à son shahnichir. Et d'autres traits, d'autres yeux sont
dans ma mémoire et m'empêchent de bien songer à elle, et me défendent
d'imaginer son baiser....

Je vois, au fond de ma pensée, des cheveux couleur de nuit, un
regard fier et songeur, une bouche triste qui sourit par-dessus sa
tristesse,--qui sourit courageusement.... Dans cette vision, il n'y
a pas de shahnichir, il y a, au bout d'une grille, un pavillon très
délabré, en surplomb sur le Bosphore....

Alors, alors, qu'est-ce que je fais ici? C'est ailleurs que je veux
être, que je dois être.... Et si je sautais le petit mur, je serais
déloyal, menteur, puisque....

Oui, je sais bien qu'elle va pleurer, celle qui attend. Mais, ne
pleurerait-elle pas plus amèrement si je sautais le mur?

Ma porte; mon jardin; ma maison.

Et, tout de suite:

--Osman, Arif! _tchabouk, caïk_.... Le caïque, vite! Nous partons.

       *       *       *       *       *

A grands coups d'avirons, nous fuyons dans le courant, au milieu du
Bosphore, vers Stamboul, vers Péra.

A gauche, Canlidja luit encore de ses dernières lumières. Tout va
s'éteindre, il est minuit passé.

Ah! les fenêtres du pavillon sont éclairées. Et, cette fois, voici mon
pouls qui bat la fièvre. Mais je ne m'arrêterai pas, non!

Arif, Osman! _tchabouk_....



XXIX


13 novembre.

Ma mosquée de Mehmed Sokoli est une très petite mosquée de quartier,
qui s'accroche au flanc de la colline de l'At-Méidan,--l'Hippodrome de
Byzance,--du côté de la mer de Marmara. J'ai passé souvent tout auprès,
sans rien en remarquer que le minuscule cimetière qui l'entoure,
un adorable vieux _mezzar_ pareil à un bois bien touffu, dont les
tombes antiques se blottissent sous des flots de lierre et de vigne
vierge.--Mais la mosquée de Mehmed Sokoli est peut-être plus belle
que son mezzar. Figurez-vous une nef toute de marbre blanc, ciselée
et dorée comme un bijou. Le marbre est ancien, ambré par places et
diaphane: l'or terni se perd délicatement parmi ces teintes d'ambre.
Le _mirhab_ (autel) est de haut en bas revêtu d'antiques faïences
persanes, éclatantes comme des fleurs sous le soleil. Et les vitraux,
peints ou dépolis, mesurent un jour doux et clair, intime à souhait.

C'est par le plus grand des hasards que j'ai découvert la mosquée de
Mehmed Sokoli. Hier, je passais devant, et la porte de la cour était
ouverte. On criait dans cette cour. J'entrai.

Deux fillettes, robe jaune et robe verte, deux mignonnes hautes comme
une botte, jouaient à se battre,--un jeu très turc,--avec de beaux
rires et des cris perçants. La cour, cloîtrée et dallée, leur faisait
un champ clos magnifique. Elles se poursuivaient au milieu des vieilles
colonnes, s'atteignaient, luttaient comme de petites chèvres folles et
finissaient par rouler sur le sol, parmi les grandes herbes poussées
dans les fentes du marbre.

Mon entrée, d'un coup, mit la paix. Debout toutes deux et soudain
graves, elles me considérèrent. La robe jaune, au bout d'un temps
de réflexion, jacassa quelque chose à l'intention de la robe verte.
Celle-ci courut vers la porte et s'éclipsa. Celle-là vint à moi et me
fit signe d'attendre. J'attendis.

J'attendis quatre minutes. Après quoi, reparut la robe verte, et,
derrière elle, arriva l'iman de la mosquée: un vieil Osmanli pur sang,
et, certes, la plus longue barbe blanche que j'eusse encore vue en
cette sereine Turquie, où les barbes blanches abondent. On m'avait pris
pour un visiteur de mosquée, et l'iman, bon homme, apportait les clefs
du sanctuaire.

Je visitai, par politesse, imaginant n'importe quelle _mesjid_, toute
banale. Et je m'arrêtai dès le seuil, stupéfait d'admiration. L'iman,
fier de ma surprise, souriait.

Je lui fis mes plus grands compliments en un turc pas très correct,
qu'il eut la courtoisie de comprendre. Alors il s'empressa et me montra
tout, l'alpha et l'oméga, chaque dentelure du marbre et chaque bouquet
des faïences. Les deux fillettes, faufilées derrière nous et sérieuses
comme des abbesses, nous suivaient pas à pas, écoutant de toutes leurs
oreilles.

Quand je me fus extasié partout, et sans flatterie, l'iman, toujours
souriant, s'excusa du piètre tapis sur lequel nous marchions: ce tapis
n'était guère qu'une loque. Mais les tapis de mosquée coûtent cher, et
la paroisse de Mehmed Sokoli n'est point riche.

--Quand Mehmed Sokoli, qui fut un grand vizir du Sultan Suleïman le
Magnifique, édifia notre mosquée, il n'épargna rien, et prodigua tout
son trésor. Mais il y a quatre cents ans de cela. Et aujourd'hui, nous
sommes de pauvres gens. Aussi, le tapis troué reste là....

Naïvement, je crus à une invite, et je tirai discrètement ma bourse.
Mais l'iman faillit se fâcher.--Les simples _kayims_ (sacristains) des
grandes mosquées, corrompus par la perpétuelle procession des touristes
mécréants et de leurs guides, acceptent et réclament au besoin le
backchich, cher aux Levantins de toutes castes. Mais les imans sont
plus dignes; et celui-ci était un Vieux Turc. Il me refusa, net.

Cependant, il était écrit que j'aurais gain de cause, et que je serais
admis à verser mon obole dans la tirelire du futur tapis de mosquée.
Comme nous échangions, l'iman, les petites filles et moi, nos salaams
d'adieu, un personnage inattendu traversa la cour, et, nous voyant,
s'arrêta. C'était le maréchal Mehmed Djaleddin, qui se promenait par
là, sans doute entre deux séances à la Sublime Porte, laquelle est
voisine....

--Bah, monsieur le colonel, vous ici? êtes-vous devenu si bon Osmanli
qu'on ne puisse vous rencontrer qu'au fond de Stamboul, et faisant vos
dévotions dans nos mosquées? Il y a plus de quinze jours que je ne vous
ai vu.

Mehmed pacha portait sa petite tenue de maréchal, à laquelle il n'y a
point à se méprendre. Mais comme l'iman était plus vieux que Mehmed
pacha, ce fut Mehmed pacha qui, le premier, salua l'iman.

Ils étaient amis de longue date, d'ailleurs. Mehmed, les compliments
ordinaires à peine échangés, attrapa d'une main la robe verte, de
l'autre la robe jaune, et fit sauter les deux mignonnes à six pieds de
terre. C'étaient les petites-filles de l'iman. Il y eut de grands cris
de joie.

--Et maintenant,--fit Mehmed, en reposant son double fardeau,--monsieur
le colonel, je suis à vous, s'il vous plaît que nous fassions route
ensemble. Vous partiez, je crois?

--J'allais partir, après avoir vainement tenté auprès de notre hôte une
démarche pieuse.

--Une démarche?

--Le tapis de la mosquée réclame son successeur, et je voulais
participer ... mais il paraît que je suis beaucoup trop mécréant....

Mehmed pacha se prit à rire, et à son tour attaqua l'iman, avec
quelques plaisanteries amicales. La résistance ne fut pas bien
opiniâtre. Et mon offrande fut agréée.

--C'est un Vieux, Vieux Croyant,--me dit Mehmed pacha, tandis que nous
rabotions le pavé pointu des ruelles qui grimpent vers l'At-Méidan;--il
exagère parfois un peu; mais c'est un homme excellent, et courtois
comme on l'était au temps jadis. Tenez, il y a quelques mois, vint
ici, sur un yacht, une de vos compatriotes, madame de Retz. D'Épernon,
notre ami d'Épernon, me la recommandait beaucoup. Je la promenai donc,
de mon mieux, dans Stamboul. Or, à la porte de cette mosquée, madame
de Retz hésita: il s'agissait d'enfiler d'énormes babouches, celles-là
mêmes que vous avez pu mettre tout à l'heure, par-dessus vos bottes....
Dame! on n'entre point sans babouches dans une mosquée. Madame de
Retz regarda ses pieds et murmura perplexe: «Avec ces machines-là, je
tomberai, sûr....» Alors, notre iman se baissa vers les brodequins de
chevreau blanc, et les essuya paternellement du pan de sa robe:

«Entrez sans babouches! _Zarar yok_ (ça ne fait rien), les pieds sont
si petits....»

Nous arrivions sur l'At-Méidan, et les beaux minarets de
l'Achmédié-Djami se haussaient au-dessus des platanes à l'entour.

--J'y songe, monsieur le colonel: vous êtes, je le sais, lié d'amitié
avec lady Falkland, que je vous ai nommée jadis, aux Eaux Douces
d'Asie, si j'ai bonne mémoire.... Oui.... Eh bien ... l'avez-vous vue
récemment?

--Pas depuis quinze jours, monsieur le maréchal.

--Ah!... la verrez-vous bientôt?

--Je l'ignore. A vous dire vrai, je ne me soucie pas beaucoup de lui
rendre visite fréquemment: son mari est d'humeur à mal interpréter les
plus simples politesses....

--Oui....

Mehmed pacha réfléchit une minute. Puis, soudain:

--Il me déplaît beaucoup de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et de
ce qui ne vous regarde guère. Pourtant, je le ferai aujourd'hui, car,
en vérité, ce Falkland est un drôle. Voici. Leur maison est de celles
où ma charge m'oblige parfois de jeter les yeux ... cela entre nous,
bien entendu. Ce qu'il faut que vous sachiez,--pour le répéter, si le
cœur vous en dit,--c'est que, dans cette maison, une laide trahison
se machine contre votre amie. Je n'en sais d'ailleurs pas plus long. Au
revoir, monsieur le colonel. J'ai affaire ici, à l'École des Arts et
Métiers.



XXX


Je n'ai pas menti à Mehmed pacha en lui disant que je n'ai point vu
lady Falkland depuis quinze jours;--exactement, depuis la visite que
je lui rendis à Canlidja, le 4 de ce mois. Pis que cela, je n'ai pas
reçu d'elle la lettre qu'elle m'avait promise, ce même soir,--la lettre
qui devait fixer notre prochain rendez-vous à Stamboul. Les paroles de
Mehmed pacha sont donc assez inquiétantes. En vérité, j'aurais même dû,
connaissant l'entourage de lady Falkland, m'inquiéter plus tôt.

Mais, mais ... voilà: je me suis efforcé, durant ces quinze jours,
de songer à lady Falkland le moins que j'ai pu. Question d'égoïsme:
dans la petite rue de Béicos, au pied de ce fameux mur que je n'ai pas
sauté, j'ai cru m'apercevoir tout d'un coup que lady Falkland occupe,
dans ma cervelle, beaucoup de place;--trop de place. Lady Falkland a
quelque vingt-six ans, je crois; j'ai donc, moi, vingt ans de plus
qu'elle. Toute une catégorie de sentiments, sur laquelle il me serait
pénible d'insister, n'est pas de mise entre nous. Et je professe une
trop saine horreur du ridicule pour ne point me défier de moi-même en
l'occurrence.

N'importe. Il n'y a point de ridicule qui tienne contre un devoir
d'amitié. Si je ne reçois pas, d'ici à deux jours la lettre promise,
j'irai à Canlidja répéter les paroles de Mehmed.

Ces deux semaines, je les ai employées, comme de juste, à courir
Stamboul, tout seul. A qui cherche l'apaisement et l'oubli, Stamboul
est miséricordieux. On y trouve tant de soleil et tant de silence, et
tant de tombes mêlées aux maisons.

J'ai maintenant ma maison dans Stamboul; ma maison turque toute
pareille à celle de Béicos; il n'y manque que le Bosphore. Ma maison
de Stamboul est située dans un quartier fort reculé, celui de
Kara-Goumrouk. Des fenêtres, je puis apercevoir le dôme et les minarets
de cette Sélimié Djami, où lady Falkland m'avait conduit, lors de notre
première promenade, pour m'en faire admirer la cour cloîtrée, si jolie
et si paisible, avec ses arcades de faïence, ses colonnes de vieux
marbre et ses grands cyprès.

... Au fait, je m'en souviens: nous avions, ce jour-là, passé devant
ma maison d'aujourd'hui; car elle est au coin de l'immense citerne
byzantine qui est devenue un jardin; et c'est l'une de ces maisons
nettes, toutes neuves, d'un sapin frais sentant la résine et que
j'avais remarquées alors....

       *       *       *       *       *

Hier, j'y ai dormi la nuit. Ma flânerie solitaire avait été trop
longue. Au coucher du soleil, j'aurais eu deux lieues à marcher avant
d'être à Péra. J'avais longé toute la Grande Muraille de Stamboul et je
m'étais assis à son extrémité, près de la célèbre Tour de Marbre, qui
baigne dans la Marmara sa large base rongée d'algues. Le chemin de fer
de San Stéphano passe au pied. Et j'entendais parfois le sifflet des
trains. Il y a une station très proche, la station d'Iédi-Koulé....

Alors, comme la nuit venait, et que l'or flamboyant des vagues
se changeait en acier bleu, j'ai seulement regagné ma maison de
Kara-Goumrouk, en vagabondant le long des grands cimetières éparpillés
au delà de la Muraille,--les grands cimetières où se cache la stèle
d'Aziyadé....



XXXI


20 novembre.

Voici la lettre enfin! Mais je l'aurais souhaitée différente....

«Pardon de ce long silence et de l'anxiété où vous devez être. Je m'en
veux d'avoir tant hésité à vous écrire. Mais les femmes sont lâches. Et
cette fois, je n'ai pas été la courageuse exception qui vous plaisait,
dont vous étiez l'ami. Maintenant, d'ailleurs, que j'ai tardé si
longtemps, je ne sais plus comment m'y prendre....

«Mon ami, vous connaissez ma triste histoire: elle est toute banale,
et je n'en tire pas vanité. Il n'y a point à se glorifier d'être
malheureuse du malheur qui est commun aux trois quarts des femmes. J'en
souffre seulement un peu plus que beaucoup d'autres, parce que Dieu
m'a fait ridiculement sensitive et nerveuse. En trois mots voici: j'ai
été mal mariée. Rien de moins, rien de plus. Cela n'est pas dramatique
du tout. Notez que je ne daigne rien reprocher à mon mari, sinon qu'il
me hait et que je le hais. Si le cœur vous en dit, vous pouvez être
juge entre nous. Vous me donnerez peut-être raison. Mais je liens à ce
que vous sachiez que force gens me donnent tort.

«Il n'importe guère d'ailleurs. Ce qui importe, c'est ceci: deux
ennemis quasi mortels peuvent très péniblement vivre ensemble;--mais
le père et la mère d'un enfant innocent de leur querelle n'ont pas le
droit de vivre séparés. Surtout une mère qui aime son fils n'a pas
le droit de permettre que ce fils soit arraché d'elle, et jeté en
sacrifice à une étrangère qui le déteste et le détestera toujours.

«Mon ami, tout est là-dedans. Moi, je ne compte pas et je me moque de
mon sort. Je m'efforce de m'oublier, de faire abstraction de moi. Je
marche sur mon orgueil, sur ma dignité même. Et je lutte pour anéantir
en moi cette grande soif d'aimer et d'être aimée, qui est l'instinct
même de vie et de conservation de toutes les vraies femmes.... Mais il
y a mon enfant,--mon petit!

«Mon petit.... je suis seule à l'aimer. Son père ne tient à lui que
par égoïsme, par vanité de race. Mon petit ... oh! j'ai peut-être des
illusions sur lui, mais enfin, je l'ai fait, j'ai mis mon sang dans
ses veines, et mes nerfs sous sa peau. Je sais, je sens qu'il souffre
comme moi, autant que moi, des duretés, des violences, du mépris, de
tout ce qui fait froid ou mal. Alors, qu'est-ce qu'il deviendra, si je
disparais, si je l'abandonne à cet homme qui ignore la pitié,--et à
cette femme vile qui continuera de me poursuivre jusque dans la pauvre
chair de ma chair! Non, je n'ai pas le droit de disparaître; je n'ai
pas le droit de m'en aller, puisqu'ils exigent que je m'en aille seule;
je n'ai pas le droit de leur céder, puisque ce n'est pas tant ma fuite
qu'ils veulent, que mon abdication, mon renoncement....

«Car jamais, jamais, jamais il ne me donnera mon petit. C'est son fils
à lui, le fils des Falkland, l'héritier du nom et du titre, le maître
du château d'Écosse, le chef du clan. Mais moi non plus, je ne le lui
donnerai pas,--jamais, jamais, jamais! Je me défends, je me bats....

«Seulement, mon ami, j'ai peur d'être vaincue. Hélas! je me bats,
mais j'ai de pauvres armes. Et l'autre jour, quand je vous ai vu
trembler pour moi, quand j'ai deviné votre pitié, j'ai eu envie de
vous crier au secours, de me jeter à vos genoux. J'ai eu envie de me
confier à vous sur-le-champ toute entière; de vous dire: «J'ai peur,
secourez-moi, sauvez-moi; j'ai peur, voyez le défaut de mon armure;
j'ai peur, donnez-moi de votre courage et de votre force....» Mais
c'était impossible, là-bas. Et aujourd'hui, je ne sais plus, je n'ose
plus. Vous n'êtes plus là; je ne sens plus votre amitié présente; je ne
vois plus vos yeux.

«Écoutez: plus que jamais, j'ai le devoir d'être prudente; je ne
veux pas vous rencontrer dans Stamboul, parce que je sais qu'une des
mendiantes arméniennes du grand port sert d'espionne à mon mari.
Pourtant, il faut que je vous voie, il faut que je vous dise.... Eh
bien, samedi prochain,--ce sera le 26,--j'aurai un prétexte pour
passer la soirée à Péra. Voulez-vous vous trouver, vers cinq heures et
demie (à la franque), sur le trottoir qui longe le mur de l'ambassade
anglaise, vous comprenez, derrière le petit parc? Cette rue-là,--je ne
sais pas son nom, est à peu près déserte. Il fera presque nuit, nous
pourrons causer très librement, et sans danger. Je compte que vous
m'attendrez, quoique cela ne soit pas bien amusant, d'attendre dans une
rue noire une maman qui vient parler de son petit. Mais j'ai appris à
vous connaître.

«MARIE.»

Oui, je suis un peu plus inquiet qu'avant.



XXXII


22 novembre.

La seule chose dans Stamboul que je n'aime guère est précisément celle
que tous les Européens chérissent, et qui est faite exprès pour eux: je
veux dire le Bazar,--Buyuk-Tcherchi, pour parler turc. Je ne trouve pas
très agréable ce labyrinthe de petits tunnels voûtés, où s'entassent
dix mille échoppes dont aucune n'est vraiment belle ou étrange. On y
sent trop l'artifice et le trucage. Cela s'efforce d'être Mille et une
Nuits, et ce n'est qu'opéra-comique.

Tout de même, il faut parfois aller au bazar, les jours d'emplettes
indispensables. Le Bazar est alors une ressource unique. Nos grands
magasins d'Occident contiennent beaucoup moins de marchandises
hétéroclites et M. Carazoff lui-même n'est pas aussi bien monté en
turqueries.

Hier, j'ai passé deux heures au Bazar; il s'agissait d'acheter de quoi
rendre habitable ma maison du quartier de Kara-Goumrouk; des rideaux
en soie de Brousse, un paravent de moucharabi, deux lampes de mosquée à
cinq mèches et un _mangal_ de cuivre pour y faire du feu; l'hiver est
proche, et voilà deux jours qu'il bruine.

Pour le mangal et pour les lampes, je me suis battu contre un Arménien
qui, malgré tous mes efforts, m'a écorché vif. Un Juif m'a vendu le
paravent, et cela n'a pas été non plus sans difficulté. La soie de
Brousse, par contre, appartenait à un vieil Osmanli dont les grands
yeux bleus n'avaient point de malice; et notre marché s'est conclu du
premier coup, le plus honnêtement du monde.

Ce dernier acte de mes exploits avait pour théâtre le Bézestin, qui
est la halle aux enchères du Bazar. Justement, une vente à l'encan
commençait. On dispersait toute une collection d'armes kurdes, arabes
ou persanes,--des pistolets damasquinés, des yatagans en croissant de
lune et de longs mousquets criblés de turquoises et de grains de corail.

Je m'approchai, et, tout de suite, je fus séduit par un adorable petit
poignard, qui semblait bien plutôt un bijou qu'une arme. Je l'achetai;
et ce me fut une véritable surprise de constater, quand je l'eus en
main, que cette mignonne chose à manche de jade, à lame niellée d'or et
d'argent, était une dague très sérieuse, aiguë et robuste, parfaitement
propre à tuer....

La vente continuait par des lots de vêtements turcs. Je voyais étaler
et retourner des cafetans de toutes les couleurs, et aussi des châles,
des féridjés, des écharpes, des tcharchafs....

Une fantaisie me passa par la tête. J'avais avec moi mon guide
ordinaire. On ne peut guère s'épargner un guide dans le Bazar, à moins
d'avoir beaucoup d'heures à perdre. Mon guide à moi s'appelle Astik et
il sait économiser les minutes.

--Astik,--dis-je,--je veux acheter un costume de dame turque, un
costume complet.

Il ne s'étonna même pas. Les touristes, ses clients habituels, l'ont
cuirassé contre l'étonnement. Tout de suite, il se lança dans les
enchères.

Un quart d'heure après, c'était chose faite; j'avais mon costume pour
quatre livres, deux medjidiés, quinze piastres:--«prix excellent,
effendim!»--Un costume pas vilain du tout, et vraiment complet, complet
jusqu'à l'ombrelle et jusqu'aux babouches.

Astik alors, toujours imperturbable, me toisa d'un œil de tailleur
et m'affirma que c'était «juste ma mesure».

Ce sera mieux encore la mesure d'un mannequin d'osier qui, dûment
habillé et voilé en _hanoum_, me tiendra merveilleusement compagnie,
dans ma maison de Kara-Goumrouk.



XXXIII


Jeudi 24 novembre.

Cette fin de semaine se traîne comme une limace....

Grosse émotion ce matin dans Péra: monseigneur Farnese, le cardinal
secrétaire d'État, a été assassiné hier au Vatican. Sans doute,
l'événement n'est pas local; mais Constantinople, métropole des sectes
d'Orient, affecte en toute occurrence le plus vif intérêt pour ce qui
est religion. L'assassinat du cardinal fait donc tapage.

Un trait pittoresque est fourni toutefois par la presse: la censure
turque n'aimant pas beaucoup les récits d'attentats politiques, pas
un journal pérote ne souffle mot du crime. Après tout, je ne sais pas
trop si la censure turque est tellement à blâmer: ce n'est pas une bien
saine curiosité qui dilate devant le fait-divers du _Petit Journal_ les
yeux de tous nos concierges parisiens....

N'importe. Les Pérotes font trêve â leur éternelle rage de potins.

--Car Péra, qui n'est point une ville spécialement dévergondée[1],
malgré la cohue des races bâtardes qui s'y heurtent, fait au moins tout
ce qu'elle peut pour leur bien paraître, à grand effort de cancans, de
menteries et de calomnies.... Mais aujourd'hui le deuil public a ses
exigences. Ce cardinal romain, que personne à Péra n'avait jamais vu,
il serait indécent de ne point manifester à son propos les sentiments
d'une affliction profonde. Le snobisme levantin veut qu'ici, sous
l'œil des Turcs, on porte haut l'orgueil d'être chrétien.

J'ai donc eu le plaisir d'entendre divers seigneurs, banquiers,
financiers, brasseurs d'affaires,--tous gens que le Christ eût
probablement chassés du Temple,--et force dames,--par qui le scandale
arriva maintes fois,--pleurer toutes les larmes de Jérémie sur le
cardinal Farnese, et vouer son assassin à l'estrapade, à la roue et au
bûcher.

Chez l'ambassadrice d'Allemagne, dont c'était le jour, la sentimentale
madame Kerloff donna la note suraiguë. (L'assassin, paraît-il, est un
anarchiste, de la race vulgaire des tueurs de souverains et de premiers
ministres):

--Crime, crime, crime!--gémissait madame Kerloff de sa voix russe
pareille à une trompette,--et lâcheté, lâcheté! Jamais ne fut un crime
plus lâche....

Narcisse Boucher, qui venait d'entrer affûta son sourire de paysan
madré:

--Ah! madame Kerloff, nous allons nous quereller. Moi je trouve que le
gredin dont vous parlez est au contraire un hardi gaillard, qui n'a pas
froid aux yeux....

--Monsieur l'ambassadeur!

--Qui n'a pas froid aux yeux. Oui, oui, je sais: il a tué un pauvre
vieil homme sans défense: Farnese était seul,--pas un laquais,--et le
coup de revolver a été tiré par derrière. Je sais tout ça.... Main
écoutez un peu: ce n'est pas vrai que Farnese était seul. A côté de
lui, autour de lui, il y avait une garde formidable! il y avait la loi,
la société, les juges, la guillotine. Et vous croyez que l'assassin
n'avait pas d'yeux? Il a tout vu! la cour d'assises, les robes rouges,
et le couteau triangulaire. Quand même, il a marché, il a frappé! Hé!
hé! je connais beaucoup de fiers duellistes et beaucoup de braves
soldats qui se moquent des épées et des balles, mais qui tourneraient
casaque devant l'échafaud.

Quelqu'un objecta:

--Les criminels ne songent pas au châtiment. C'est-à-dire qu'ils se
flattent toujours d'y échapper.

--Quand on se bat, on se flatte toujours d'être vainqueur. Il n'en faut
pas moins être brave pour se battre, riposta Narcisse, goguenard.--Tout
bien pesé, je mesure le courage des combattants à la carrure de leurs
adversaires. Et le bourreau m'a toujours fait l'effet d'un guerrier
diablement large d'épaules.


[1] A l'exemple de mesdemoiselles Kolouri, les dames pérotes vont assez
volontiers s'asseoir sur un lit, mais ne s'y couchent guère.



XXXIV


_La voix du rossignol aux pointes des cyprès._

H. DE R.

SAMEDI, 26 novembre; cinq heures et demie, à la franque.

La rue qui passe derrière l'ambassade d'Angleterre est une rue grecque,
régulière et morne. Des maisons de pierre, laides, s'y alignent, face
au grand mur du parc. Peu de passants. Le crépuscule est déjà brun. Il
pleut.

J'ai rabattu le capuchon de mon manteau, et je marche le long du mur.
J'attends.

Au bout de la rue, Péra, brusquement, finit: le sol manque. Un ravin se
creuse là, profond comme un abîme. La pente raide, toute hérissée de
cyprès, descend jusqu'à la Corne d'Or, qu'on aperçoit là-bas, léchant
le pied de Stamboul;--Stamboul couleur de nuit, dentelé de minarets et
de coupoles.

C'est une forêt que ce ravin,--une forêt poussée en pleine ville; un
cimetière aussi: les plus antiques des tombes de Constantinople sont
là, sous les arbres quatre fois centenaires.

Je m'accoude au parapet, et je regarde longtemps la forêt sombre, et le
bras de mer au-dessous de la forêt, et la ville turque au delà du bras
de mer. Des corneilles innombrables tournoient parmi les pointes des
cyprès, en quête de la branche où dormir. Un craillement ininterrompu
monte du ravin. La pluie fine embrume toutes choses.

... Ah! voici venir, du fond de la rue, une robe grise sous un
parapluie ... une robe grise dont je reconnais l'allure souple. Je
vais au-devant.... Bon! c'est comme un fait exprès: la rue n'est plus
déserte; un cafetan vient aussi, derrière la robe, à quelque vingt pas.
Mais lady Falkland l'a bien vu. Et me croise sans s'arrêter, me jetant
à voix basse très vite:--Suivez-moi de loin.

Je la laisse s'éloigner. Elle longe le parapet du ravin, et tout d'un
coup, semble passer à travers. Le cafetan, qui fort probablement ne
s'inquiète point de nous, continue tout droit. Il n'y a plus personne
dans la rue. Je gagne à mon tour le parapet, où s'ouvre une trouée. Un
sentier commence là, et serpente au flanc du ravin, parmi les cyprès.
Lady Falkland, presque invisible dans l'ombre des arbres, m'attend. Je
la rejoins. Je me penche sur sa petite main, que la pluie fait toute
froide, et je pose mes lèvres dans l'ouverture ronde du gant.

D'abord, nous ne disons rien. Lady Falkland a pris mon bras, et nous
marchons dans le sentier, gagnant vers le creux du ravin, vers la nuit
plus sombre et plus secrète. Les troncs des cyprès alternent avec des
buissons opaques: le parapluie, accroché çà et là, devient une gêne,
Lady Falkland, brusque, le ferme.

--Vous serez mouillée....

--Ça m'est égal.

--Et vos pieds! vous n'êtes pas chaussée pour patauger dans cette boue
ruisselante....

--Ça m'est égal.

Elle parle bref. Je sens sa main crispée sur mon bras.

--Marie....

C'est la première fois que j'ose la nommer ainsi. Mais c'est aussi la
première fois que je la tiens serrée contre moi, et qu'il fait nuit
autour de nous deux.... Et puis, cette voix nerveuse, cette main qui
tremble, ces yeux baissés que je ne parviens pas à voir ... j'ai trop
pitié d'elle! Je voudrais soudain l'étreindre, la porter, la bercer,
l'endormir, pour qu'elle oublie tout, et calmer contre ma poitrine ce
pauvre cœur que j'entends battre.

--Marie....

Elle respire avec effort:

--Écoutez....

Elle quitte mon bras, et s'adosse à un cyprès. Elle relève la tête et
me regarde. Les corneilles craillent moins fort au-dessus de nous.

--Mon ami ... ah! ce soir encore, je ne suis pas brave. Voyez-vous,
c'est comme une déchéance, ces prétextes, ces mensonges, cette fuite
peureuse de tout à l'heure, tout ce qu'il m'a fallu faire pour vous
rencontrer ici.... Mais vous avez été trop bon pour moi, vous m'avez
aimée d'une amitié trop douce. Quoi qu'il m'arrive plus tard, je ne
veux pas être ingrate aujourd'hui ... je veux m'acquitter, je veux vous
donner au moins ce que j'ai de plus précieux, ma confiance toute ... et
tous mes secrets.

Elle se tait, elle écoute la pluie qui bruit au travers des branches.
Les corneilles se sont endormies peu à peu.

--Mon ami ... d'abord, tout va de mal en pis. Ils ont assez de moi,
tous les deux. Et ils redoublent leur haine et leurs insultes. Oh! je
vois clair dans leur jeu. Ils veulent me pousser à bout, me forcer a
un éclat, me faire fuir.... Tenez, cette semaine, j'ai cru qu'ils y
réussissaient: une scène atroce ... c'était à propos de mon petit....
Cette misérable est devenue féroce pour lui.... Depuis que vous l'avez
cinglée si fort dans son orgueil ... vous vous souvenez?... on dirait
qu'elle veut se venger sur cet innocent.... Enfin, il y a quatre jours,
elle a osé le frapper. J'étais là, j'ai sauté sur elle. Nous nous
sommes presque battues comme des femmes du peuple. J'ai été la plus
forte, heureusement! Mon ami, voyez-vous, si j'avais eu le dessous, je
crois bien que je jetais le manche après la cognée, que je me sauvais
de cet enfer, que je désertais! A quoi bon rester, si je n'étais même
plus bonne à défendre mon petit?

Elle s'arrête. Puis elle sourit.... Oh! le pauvre sourire navrant....

--Voyez, mon ami, je ne mens pas, je me suis battue. Voyez les marques!

Elle a relevé sa manche. Une trace de griffe sillonne la peau, la peau
de lait et d'ambre. Je regarde. Une goutte de pluie tombe sur le bras
nu, qui tressaille, et se recouvre.

Je ... je ne sais plus très bien où j'en suis. Ah! les paroles de
Mehmed pacha.... Il faut que je répète les paroles de Mehmed pacha....

Je répète. Toujours adossée contre les cyprès elle m'écoute, pensive:

--Il a dit cela? c'est étrange.... Je ne comprends pas.... Pourtant, je
me fierais à Mehmed pacha. Il est loyal,--loyal comme sa race....

Elle se tait encore, longtemps. Enfin:

--Mon ami ... j'ai encore tout à vous dire....

Mais sa voix s'étrangle net. Une terreur soudaine dilate ses yeux. Je
me retourne, inquiet moi-même ...

Une forme brune, silencieuse et souple, gravit le sentier--vient vers
nous. D'instinct, je cherche dans ma poitrine le poignard a manche de
jade acheté, l'autre jour, au bazar.... Mais non, ce n'est qu'une femme
turque, enveloppée de la tête aux pieds dans son féridjé....

Elle passe devant nous et s'éloigne. Lady Falkland appuie sur sa bouche
son mouchoir, et respire.

--Mais qu'avez-vous donc craint? Ce n'était qu'une femme....

--Oui, une femme ... mais n'avez-vous donc jamais songé combien il
est facile à n'importe qui, de se cacher sous un féridjé? Je me sens
cernée, je vois des espions partout....

Elle frissonne, secoue les épaules.

--Enfin, cette fois, ce n'était qu'une femme de cimetière!...

--De cimetière?...

--Vous ne savez pas? Ici, la prostitution hante les cimetières.

Les filles très pauvres attendent sous les cyprès le désir des soldats.

Elle lit un étonnement dans mes yeux:

-Comment je sais ces choses? Hélas! croyez-vous que mon mari ait
épargné mon orgueil, et m'ait jamais permis d'ignorer ses brutales
débauches? Sir Archibald Falkland ne dédaigne pas d'imiter les soldats
turcs ou kurdes; il fréquente les cimetières d'ici; il suit les femmes
voilées, et résiste rarement, très rarement, à leur séduction....

Un dégoût crispe sa lèvre. Elle bat des cils, comme pour chasser la
vision sale.

Encore un long silence. La nuit, maintenant, est noire.

--Mon ami ... c'est l'heure.... Je veux être loyale tout à fait. Je ne
veux pas voler votre amitié. Je ne veux pas voler votre estime. Je veux
que vous sachiez tout de moi, le mal comme le bien, et mes misères,
et mes faiblesses, et mes hontes.... Mais d'abord, ayez beaucoup de
pitié! il y a eu tellement, tellement de tristesse dans ma vie! Tout
n'a été que tristesse. Songez à l'enfant que j'ai été, autrefois, dans
la vieille maison créole où je suis née, de l'autre côté de la mer
... là-bas, personne ne m'apprenait à souffrir.... Songez à la jeune
fille ardente, enthousiaste, qui s'épanouissait librement au plein
soleil.... Je me souviens encore d'un grand chien rouge qui m'aimait
beaucoup, qui posait ses pattes sur mes épaules pour lécher mon
visage.... Un jour,--j'avais seize ans,--on est venu, on m'a épousée,
on m'a emportée. Un mari, je ne savais même pas ce que ce pouvait
être. Ç'a été un maître et un geôlier; le mariage, une prison. On m'a
cassé les ailes, on a fait de moi cet être brisé, flétri que je suis
... flétri, oui, flétri, flétri! Ah ... Ah! il y avait pourtant en moi
de la noblesse, de l'orgueil, de la flamme ... je vous le jure!--et
de l'amour, de l'amour qui débordait, qui ruisselait, qui s'épanchait
partout comme un torrent d'or fondu....

Brusquement, elle jette ses deux mains sur son visage, et sanglote.

J'entends sa poitrine secouée d'atroces hoquets, je vois les larmes
couler à travers ses doigts qui se tordent....

Je l'ai prise dans mes bras, je la porte et je la berce. Ma bouche
éperdue cherche son front, ses yeux, ses tempes.... Elle est presque
évanouie. La surprise de mon étreinte a succédé trop violemment à sa
crise de souffrance. Elle pleure toujours, et, vaincue, écrasée de
douleur, elle se blottit comme une toute petite qui a mal....

Tout d'un coup, elle s'arrache et pousse un cri.

--Ha! que faites-vous!

Mon baiser a touché ses lèvres.

--Que faites-vous? mon Dieu, mon Dieu!

Je suis à genoux devant elle, dans la boue et dans l'eau, et je baise
maintenant ses poignets nus mouillés de pluie.

--Ce que je fais? je vous aime!

--Oh! pardon! ne croyez pas que j'aie choisi cette minute, ne croyez
pas que j'abuse du lieu, de la nuit, de votre défaillance. Je ne savais
pas, je vous jure que je ne savais pas! Je me figurais que c'était la
pitié qui me poussait vers vous, et soudain, je comprends que c'est
l'amour! Ah! pardonnez-moi. Je suis presque un vieillard, je n'ai rien
pour émouvoir votre jeune cœur brûlant. Je suis sceptique, blasé,
glacé, vieux, vieux! Mais je vous aime et je suis à vous. A vous!...
Disposez de moi, commandez! Voici ma fortune, mon nom, ma force d'homme
et de soldat, tout ce que je suis....

Elle écoute et elle n'entend pas. La caresse des mots tendres seule
emplit son oreille. Et c'est si nouveau pour elle, si imprévu.... Elle
a fermé les yeux. Une puissance inconnue la domine. Elle s'abandonne.
J'entends enfin sa voix, lente, molle, sans volonté:

--Dites ... dites encore....

Et plus tard, après un long souffle oppressé:

--Dites encore ... faites-moi des souvenirs....

La pluie coule sur son cou, traverse son corsage, glace ses épaules.

Elle frissonne soudain et se redresse, égarée, heurtant de sa nuque le
tronc du cyprès:

--Dieu, Dieu! c'est moi, c'est vous? Dieu! quelle honte!... Et j'étais
venue pour vous dire....

Elle n'achève pas. Elle est plaquée contre l'arbre, les bras en
arrière; une horreur indicible blêmit sa face et raidit ses membres.

--Marie....

J'essaie de prendre sa main qui, d'une saccade s'échappe:

--Qu'avez-vous? pourquoi?...

Mais elle ne répond rien. Elle répète toujours, accablée:

--Quelle honte!... quelle honte!...

Elle est comme une bête traquée. Elle n'ose plus lever les yeux. Elle
jette à droite et à gauche de brefs regards furtifs, comme prête à
fuir. Et, tout à coup, elle fuit.

Elle court. Elle remonte le sentier, piétinant dans les flaques qui
giclent. Elle court. Et je reste stupéfait, n'osant la poursuivre.

Elle a disparu parmi les cyprès....



XXXV


28 novembre.

Arif, Osman, _yavâch!_

Ils rament trop vite..le neveux rien perdre de ce Bosphore, sanglant
sous le soleil du soir.

... Hier, il pleuvait encore. J'ai longuement erré par Stamboul,
cherchant un peu de calme dans les rues plus désertes que jamais. Les
minarets fouettés par l'averse semblaient vouloir percer les nuages
pour atteindre le ciel bleu.

Aujourd'hui, les nuages sont fondus. Il n'en reste rien que cette brume
blonde qui toujours flotte sur Constantinople comme une mousseline
de soie jaune. Et j'ai pris mon caïque pour jouir de ce dernier jour
d'été, au seuil de l'hiver. Peut-être le Bosphore si doux mettra-t-il
en moi sa sérénité....

--Pourquoi, pourquoi, pourquoi a-t-elle fui, avant-hier?

Mes caïkdjis m'ont conduit très loin. Nous suivions la rive d'Europe.
Les villages, aux vieilles maisons violettes comme un sous-bois
d'automne, ont défilé un à un: Ortakeuy avec sa mosquée svelte, couleur
de neige; Couroutchesmé où mouillent les bateaux; Arnaout-keuy bâti sur
une pointe; Bébek, au fond d'une baie; Rouméli-Hissar, où le Conquérant
planta ses premières tours, toujours debout après cinq siècles--et
Boyadjikeuy, et Sténia, et Yénikeuy, où j'ai reconnu l'hospitalière
maison des Kolouri....

Plus loin, ç'a été Thérapia. Nous avons dépassé le palais de France,
désert à présent. Le vent d'hiver se promène déjà dans le parc. Mais
les arbres antiques luttent encore pour conserver leurs splendides
toisons rousses de novembre....

... Les femmes ont souvent d'étranges pudeurs. L'idée seule de
l'infidélité physique suffit à les épouvanter.... Oui. Mais elle, elle!
délaissée depuis si longtemps, répudiée, veuve en quelque sorte! il il
n'y a point au monde une créature plus libre de son cœur et de son
corps....

Voici que le soleil est tombé derrière les collines. Magie soudaine et
presque effrayante: l'ouest s'imprègne en un clin d'œil de ce rouge
très sombre qui semble être le sang veineux du couchant, tandis que
l'est, par un contraste prodigieux, s'éclaire des nuances blêmes de la
nuit--bleu de lune et vert de jade. Au zénith, une frontière émeraude
s'allonge comme une arche de pont.

Je vais dîner ici à Yénimahallé ou à Kavak, n'importe où. Il faut
que les caïkdjis se reposent. Je trouverai bien toujours une auberge
albanaise, et du yohourt, et du kaïmak peut-être, et, qui sait? une
don-dourma ... en tout cas, un narghilé à fumer, après le repas, sous
les grands platanes du village, parmi les filets accrochés qui sèchent
au vent.

       *       *       *       *       *

Le glouglou du narghilé, et sa fumée presque incolore, qui grise un
peu, et met aux tempes une petite sueur froide....

Ah!... Quelle heure est-il?... Je crois que j'ai dormi, après ce
narghilé.... La lune n'est plus qu'un croissant rougeâtre, près de
disparaître.... Oh! cinq heures à la turque! je ne serai pas rue de
Brousse à minuit.... En route, vite!...

Rapide, le caïque file déjà, s'envole sur l'eau sombre. Pour profiter
du plus fort courant nous gagnons le milieu de l'eau. Et les deux rives
s'enfuient....

       *       *       *       *       *

Cinq heures à la turque, c'est fantastique! jamais je n'ai couru le
Bosphore si tard. Tous les villages sont muets, toutes les lumières
sont éteintes. Les alcyons même sont couchés; je n'entends plus le
bruissement de leur vol nocturne, rasant la mer.

       *       *       *       *       *

Canlidja.... Tout à l'heure, quand nous montions le Bosphore, nous
avons passé très loin, à ranger l'autre rive. Et puis il faisait jour.
A présent, dans cette ombre épaisse, je ne résiste pas au désir de
m'approcher.... Je frôlerai d'un bout d'aviron la grille du jardin.
Et si la dormeuse du petit pavillon entend, du fond de son rêve, ce
frôlement, elle croira que c'est un pêcheur attardé qui hale sa barque.

Oh! les fenêtres du pavillon sont éclairées? et ouvertes?... Si tard?
Les veillées sont pourtant courtes, dans cette maison où l'on se hait
tant.... N'importe: je vais passer tout près. Mon caïque est invisible
autant que silencieux, absolument silencieux et invisible--mes yeux
faits à l'obscurité distinguent à peine la silhouette d'Osman, qui rame
devant moi.

Doucement ... doucement!... je veux m'arrêter sous les fenêtres
lumineuses ... peut-être qu'on est accoudée?

Ah ... ah ... ah!

Deux!... ils sont deux dans la chambre ... elle, et un homme. Oui, un
homme: Cernuwicz!...

Cernuwicz ... Lady Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz!... Je les
vois comme si je les touchais. Ils sont debout, enlacés.... Elle porte
un peignoir ouvert, défait. Je vois un sein nu....

... Je ... je ... je me suis cassé un ongle contre le bois du caïque.

... C'est ... oui, parbleu! c'est très drôle.... Renaud de Sévigné
Montmoron, cocu.--Cocu avant la lettre!--Avant la lettre, beaucoup plus
drôle encore!

Imbécile!... Quarante-six ans ... quarante-six ans! C'est une leçon....
Il a ... quel âge? vingt-cinq ans, Cernuwicz?... C'est une leçon.
Dure....

Dure, oui!... Tout mon orgueil saigne ... et autre chose que mon
orgueil....

Oh! mais! je dompterai cela. Non, je ne veux pas m'en aller d'ici,
pas tout de suite. Je ne risque point d'être aperçu: la nuit est trop
noire, et leur alcôve trop claire, trop illuminée ... trois lampes! Et
je veux fouetter ma souffrance, jusqu'à ce qu'elle crève.

Maintenant, ils sont désunis. Nonchalante, elle s'est approchée de la
fenêtre ouverte, elle regarde vers la nuit, vers moi. Lui, immobile,
regarde vers elle. Je les entends parler. Il dit:

--A quoi pensez-vous, ma jolie?

Elle répond, de cette voix pure et songeuse--cette voix qui me disait,
avant-hier:--«Faites-moi des souvenirs»--elle répond:

--Je pense que vous ne m'aimez pas beaucoup. Je pense que cela vous est
presque égal que je sois à vous.... N'est-ce pas, Sta?... C'était trop
facile de me prendre! J'étais une si faible chose, tellement altérée de
tendresse!... Ce n'a pas été amusant. Et c'est vite devenu monotone. Il
y a trop longtemps.... Même, je pense que cela vous est presque égal
d'avoir enfin obtenu cette nuit que vous demandiez avec tant de fièvre,
cette nuit passée ici, dans la chambre où je dors chaque soir....

Il répliqua. Je crois qu'il dit des choses douces. Mais je n'entends
pas ses paroles à lui; je guette seulement sa voix à elle, à cause du
son, du son que j'aimais....

Elle dit encore:

--Je pense que d'autres pourraient être ici, à votre place ... d'autres
que j'aurais appelés, aussi bien que vous, si le hasard les avait mis
d'abord sur ma route vide ... d'autres qui donneraient leur vie, qui
sait? pour une heure comme celle-ci....

Pour Dieu!... non! pas ça ...

       *       *       *       *       *

Ho! qu'est-ce?... des lumières dans le jardin sombre ... des lumières
qui sortent une à une de la grande maison, et qui se glissent entre les
arbres, et qui s'avancent, avec des airs traîtres, et qui cernent peu à
peu le pavillon....

... Les paroles de Mehmed pacha ... les paroles de Mehmed pacha....

       *       *       *       *       *

C'est bien cela. La porte du pavillon s'est ouverte, sous une lente
poussée qui a brisé, je crois, la serrure. Et sont entrés sir
Archibald Falkland et sa cousine, lady Edith. C'est bien cela. Il n'y
a d'ailleurs eu ni cri, ni chaise renversée, ni rien. J'ai seulement
entendu, d'abord, une sorte de gémissement sourd--le râle de lady
Falkland--et ensuite, un petit rire décharné comme un squelette--le
ricanement féroce et triomphal de l'autre, de la maîtresse enfin
victorieuse.

Rien de plus.

Si: au bout d'une interminable seconde, le claquement d'un revolver
qu'on arme. Mais, tout de suite, la voix froide du baronnet prononce:

--Pas la peine! Stanie, remettez cela. Remettez! le jardin est plein de
cavas....

Je ne vois plus Cernuwicz, qui a reculé hors du champ de la fenêtre.
Mais sans doute obéit-il, car nulle détonation n'intervient.... Dame!
le jardin est plein de cavas. Que voulez-vous! On descend de cinq rois,
et on se nomme Cernuwicz. Mais on ne se nomme pas Bussy d'Amboise.

Pouah!... pouah!...

Derechef, la voix du baronnet:

--Mary, voulez-vous signer ceci? Je vous tiens dans ma main, vous le
sentez. Il est inutile de regimber. Si vous signez, je n'appellerai pas
les cavas ni les valets. Tout restera entre nous. Si vous ne signez
pas, j'appellerai.... Pardon, demeurez où vous êtes! laissez votre
gorge nue, s'il vous plaît!

Et toujours le petit rire décharné qui cliquette. Elle se venge, oh!
elle se venge bien, l'autre!

Lady Falkland est debout dans l'embrasure de la fenêtre, adossée au
chambranle. Une statue serait moins immobile. Sir Archibald fait un
pas. Cernuwicz s'interpose:

--Archie, vous n'allez pas.

--Stanie, taisez-vous, je vous prie. Il est correct que vous vous
taisiez.

Il se tait.--Il me semble que d'autres ne se tairaient pas....

--Mary, voulez-vous signer ceci?

Pas un mot, pas un murmure. Elle est changée en pierre. Le petit rire
de lady Edith s'interrompt. La vipère mord:

--Mary, signez donc et que ce soit fini. Je m'aperçois que vous n'êtes
pas vêtue très chaudement: vous prendrez froid ... et si vous tombez
malade, qui soignera votre cher petit baby?

Cette fois, la statue tressaille. Mais la réponse ne vient pas encore.

--Edith, laissez-la. Il faut en finir. Mary, signez. Lisez d'abord,
je préfère que vous lisiez. C'est simplement de quoi obtenir le
divorce,--votre consentement, et l'aveu de ... de la chose.--Il n'y
aura point scandale. Le papier sera vu seulement par l'homme de loi
et le consul. Tout sera aplani, parce que vous ne pourrez plus vous
défendre. Si vous ne signez pas, j'appelle les valets et je fais
constater. Alors il y aura scandale.

Il tend le papier. La main qui serre l'appui de la fenêtre se crispe,
et la tête raidie contre le chambranle fait non.

--Non? Comme il vous plaira. Il y aura donc scandale. Ce sera tant pis
pour l'enfant; il saura l'espèce de femme qu'était sa mère.

Un silence d'une seconde. La main se détache de la fenêtre, le corps
ploie, la tête s'incline. Lady Falkland est à genoux.

--Archibald! je vous supplie! l'enfant ... ne me prenez pas l'enfant....

Haussement d'épaules:

--Cela est hors de la question. Vous auriez pu parler ainsi hier. Mais
je vous ai dit: vous êtes maintenant dans ma main. Si vous signez,
l'enfant ne saura pas. Si vous ne signez pas, il saura. Choisissez, et
ne dites pas de paroles inutiles.

--Archibald ... je vous supplie ... l'enfant....

La voix a baissé d'une octave, et je l'entends à peine, si faible et si
grave, lourde d'un tel accablement de souffrance!...

C'est Edith qui répond:

--Archie, appelez donc les valets! Vous voyez bien qu'elle ne
comprend pas. Ces Françaises ont beaucoup de sensiblerie, mais peu
d'intelligence.

Un piétinement brusque. Lady Falkland s'est relevée, farouche.

--Archibald!--la voix jaillit, saccadée, terrible.--Faites-la taire
d'abord. Je suis chez moi, ici, chez moi encore! Archibald, vous êtes
bien, bien abject. Nous étions deux étrangers sous ce toit, nous étions
libres l'un et l'autre. Combien de fois m'avez-vous dit que j'étais
libre, avez-vous voulu que je fusse libre, pour être libre vous-même?
Combien de fois aurais-je pu, moi, vous prendre au piège, comme vous me
prenez ce soir? Mais je n'ai pas voulu. J'ai été loyale!... Vous, vous
êtes traître!... traître!... traître!...

Sous l'injure, je le vois blêmir. Une seconde, il hésite, debout devant
elle. Et soudain, comme elle répète une fois de plus: «Traître!...» il
lève son poing fermé, l'abat sur l'épaule fragile. Lady Falkland tombe.
Cernuwicz n'a pas bougé.

Le mari implacable, ouvre la porte:

--J'appelle?... Un ... deux ...

Je ne vois pas le geste de la martyre, parce qu'elle est par terre,
écrasée, vaincue. Mais le bourreau s'arrête et referme la porte. Puis
il se baisse, le papier d'une main, la plume de l'autre. Le silence est
tel que j'entends la plume grincer.... C'est fait.

--Edith, Stanie. Signez aussi, comme témoins.

Elle signe, et Cernuwicz signe aussi, sans révolte.--C'est fait.--Sir
Archibald Falkland plie le papier, soigneusement, et le serre dans son
grand portefeuille de cuir écarlate.

--Demain, j'irai à San Stéphano, chez l'homme de loi. Il y a un train à
trois heures.... All right!... Stanie, une cigarette?

Ils fument comme une paire d'amis.

Cependant, une ombre, lentement, se hausse jusqu'à la fenêtre et
s'accoude. Lady Falkland, d'un effort pesant, s'est redressée. Elle se
penche sur la mer.... Oh! elle ne se jettera pas. Elle n'a même plus
l'énergie qu'il faudrait pour se jeter. C'est fini. Elle a signé. Elle
n'a plus d'enfant. Elle ne veut plus rien. Elle ne cherche plus rien,
qu'un peu de fraîcheur humide pour ses tempes.... Elle regarde dans la
nuit.--Tout à l'heure, quand ses yeux seront accoutumés au noir, elle
verra mon caïque: il faut partir.

Je touche l'épaule d'Osman, qui pèse silencieusement sur ses grands
avirons....

Alors, un dernier son parvient à mon oreille, un son déjà entendu,
l'autre jour sous les cyprès, et qui soudain, maintenant comme alors,
me serre la gorge et me griffe le cœur: un son de sanglots, de
sanglots qu'on ne retient plus. Pauvre, pauvre femme! Abattue,
désarmée, piétinée,--sans un ami, sans un vengeur, seule, toute
seule! ses forces sont à bout. Son orgueil est cassé. Ça lui est égal
que l'autre, la rivale, la voleuse, voie et savoure ces larmes qui
débordent. Elle pleure ici, comme elle pleurait dans mes bras, sous les
cyprès muets et sourds. Ça lui est égal. Tout lui est égal. Elle n'a
plus d'enfant, plus d'enfant....



XXXVI


Aujourd'hui, 29 novembre, je suis sorti de bonne heure, pour une
promenade à pied qui peut-être sera longue, une promenade dont l'idée
m'est venue cette nuit, tandis que mon caïque me ramenait de ... de
là-bas.... Midi sonnait, quand j'ai quitté la rue de Brousse. J'ai
déjeuné chez le marchand de laitage du quartier Karakeuy. Puis, j'ai
traversé la Corne d'Or.

Et me voilà dans Stamboul. Au bout du pont, j'ai pris la première rue à
droite,--comme autrefois....

Je marche maintenant sur le pavé herbeux, entre les maisons de bois
silencieuses, parmi la solitude ensoleillée de l'immense ville qui a
l'air d'un village mort.

Cyprès, figuiers, acacias;--chaumières mêlées aux conaks des beys et
des pachas;--tombes éparpillées partout;--et parfois, de très loin en
très loin, un passant grave qui croise ma route, sans jamais me donner
plus d'un regard....

Je ne vais pas au hasard. J'ai dessein--d'abord, de refaire aujourd'hui
pas à pas, ma première promenade dans Stamboul, cette promenade qui est
restée au plus profond de ma mémoire, cette promenade de laquelle tant
de choses sont nées,--mortes à présent....

La mosquée de Suleïman, pour commencer. Première étape, courte. Voici
déjà l'ogive de vieilles pierres par où l'on accède à l'esplanade
carrée, vaste comme une plaine. Et voici la mosquée géante, avec son
bouillonnement de coupoles pareilles aux dunes de sable que le simoun
agglomère en grappes....

Voici les quatre minarets, raides et hautains comme quatre lances, et
qui ont l'air de prêcher, du haut de leur triple balcon, les quatre
vertus que l'Islam préfère: la fidélité, le courage, l'indulgence pour
les faibles, et la haine pour les méchants....

Je veux entrer.... Je veux contempler les colonnes du temple d'Éphèse,
celles qui ont déjà vu passer quatre dieux.

... Mais je ne regarderai pas le turbeh de Sultane Roxelane, qui vola
ses fils à Sultane Hasséki.

       *       *       *       *       *

En vérité, ce n'est pas une promenade, c'est un pèlerinage que je fais.
Mais c'est qu'aussi j'ai mes raisons de croire que je ne vivrai plus
de bien longs jours dans cette Turquie qui m'est devenue, peu à peu,
passionnément chère....

Je poursuis maintenant, dans le labyrinthe des petites rues qui vont de
la mosquée de Sultan Suleïman à la mosquée de Sultan Sélim.

... Étrange, au même carrefour qu'il y a deux mois, la même pauvresse
se tient accroupie, son enfant sur ses genoux ... la même, oui ... je
ne me trompe pas. J'hésite une seconde: j'ai tant envie de lui donner
un peu d'argent!... mais je sais qu'elle va refuser. Non, peut-être! je
me souviens, il faut offrir à son petit.... D'ailleurs, à présent, je
parle turc, je ne suis plus tout à fait un Infidèle. Je m'approche, je
l'appelle très respectueusement «ma mère», et, vite, je vide ma bourse
dans la menotte. Il y a quantité d'argent dans ma bourse: sept, huit
piécettes, qui valent au moins cinq francs de France! Un regard étonné
m'arrive à travers l'étamine épaisse du tcharchaf, et le merci prend
une forme que je n'attendais pas, et qui me trouble: «Soyez heureux par
l'amour de celle à qui vous pensez....»

       *       *       *       *       *

Des rues encore, beaucoup de rues, bordées de maisons ou de tombeaux.
Voici mon quartier, Kara-Goumrouk, et je commence à bien m'y
reconnaître. Tout à l'heure, l'immense citerne byzantine va me barrer
le chemin. Oui. Et voici ma propre maison, où je n'ai dormi qu'une
fois. Mais je n'entre pas encore.

Pas encore. Je veux revoir auparavant la cour de cette Sélimié-Djami
qui est ma mosquée à moi, maintenant que j'habite ici.... Je veux
revoir la cour aux vieux cyprès, sous l'ombre desquels, le jour de la
première promenade, nous nous sommes reposés très longtemps, «celle à
qui je pense» et moi.

Je me souviens: Nous avons mangé des sucreries achetées par elle chez
Hadji-Békir, le confiseur turc à la mode. Cela m'ennuie de ne pas avoir
de sucreries à manger ici, aujourd'hui....

Quatre longs regards pour les quatre murs cloîtrés, enluminés de leurs
vives faïences, et me voilà de nouveau sur le pas de la porte voûtée.
J'hésite maintenant....

J'hésite. Il faudrait d'abord pour bien suivre l'ancien itinéraire,
pousser jusqu'à la porte d'Andrinople, et sortir des murs de la ville,
et m'asseoir dans le grand cimetière d'Aziyadé.... Mais cela, plus
tard.--un peu plus tard. L'heure viendra, d'entrer dans le cimetière
farouche.... Pour le moment, c'est au turbeh de Hasséki que je songe.
Je voudrais bien y aller, j'aurais besoin d'y aller ... pour y faire
une prière ... mais c'est très loin d'ici, à plus d'une lieue. Quelle
heure est-il? Deux heures moins cinq, déjà! Oh! je n'ai pas le temps.
Même, il faut que je me hâte.

Vite, à la citerne, et à ma maison!... La rue est déserte comme
toujours. Certainement pas une âme ne m'a vu ouvrir ma petite porte de
bois neuf, et la refermer derrière moi.

       *       *       *       *       *

Les grillages de lattes croisées, qu'on appelle en turc des kéfès,
me protègent contre tout coup d'œil indiscret d'un voisin ou d'un
passant.

Une chambre turque est le plus inviolable des sanctuaires.... Celle-ci
est jolie: les rideaux en soie de Brousse, achetés l'autre jour,
pendent aux fenêtres, le mangal de cuivre luit au milieu du plancher....

Et, drapé sur le mannequin d'osier, voici le costume de hanoum,--de
dame turque voilée, mystérieuse, inconnaissable;--et sur une tablette,
le petit poignard damasquiné, à manche de jade, à la lame aiguë.

       *       *       *       *       *

Je ... je crois que je vais dormir.

Oui. Je dors.

Je dors.... Quand on dort, on fait des rêves, n'est-ce pas? des rêves
étranges ... des rêves sanglants....

       *       *       *       *       *

La nuit. La nuit très noire. Je suis ... je suis réveillé ...
réveillé du sommeil et du rêve ... et déjà, bien loin de la maison de
Kara-Goumrouk: voici le grand pont qui passe la Corne d'Or ...

Il y a des réverbères, sur le pont. Je m'arrête sous la lueur qui
danse.... Il me semble que j'oublie quelque chose.... Oui, c'est bien
cela. Ce papier ... ce papier.... Je le déplie, je le lis. Je le relis.
C'est bien cela: j'oubliais quelque chose. Un papier,--un papier
inutile,--cela se déchire évidemment ... comme ceci, deux, quatre,
huit, seize, trente-deux, soixante-quatre morceaux, que le vent propice
emporte, disperse, noie dans la mer profonde.

Je remonte vers Péra, en prenant par le quartier de Top-Hané.

A main droite, entre deux maisons, voici quelques tombes, des tombes
blanches qui luisent faiblement sous les étoiles.... La lune n'est
qu'un croissant très mince....

Quelle paix, quelle paix! N'est-ce pas, en somme, une joie, dormir
parmi des tombes pareilles, quand on s'est longtemps agité de
l'agitation vaine, brutale et malfaisante de la vie?



XXXVII


Jeudi 1er décembre.

Il paraît que sir Archibald Falkland est mort. C'est madame Érizian,
rencontrée par hasard ce matin dans Péra, qui m'apprend cette
nouvelle, Sir Archibald Falkland est mort. Avant-hier, il était parti,
dit-on, pour San Stéphano, où il avait affaire. Mais il n'y est point
arrivé.... Et hier on a trouvé son cadavre dans le grand cimetière turc
qui est au delà des murs de Stamboul....

Il paraît que sir Archibald Falkland a été assassiné,--poignardé.--Sans
doute, par quelqu'un de ces malfaiteurs, qui toujours rôdent, au
crépuscule, à l'entour des portes de la ville.

Madame Érizian, debout au coin d'une rue, son parapluie fermé lui
servant de canne, me fournit quelques tragiques détails. Visiblement sa
tristesse n'est pas très profonde. Toutefois, le sang versé ne laisse
pas d'émouvoir ses nerfs arméniens:

--Il est sûr que ce coup de couteau arrive à point: la vie n'était plus
tenable pour notre pauvre petite Maria. En outre, ce Falkland.... je
n'en veux pas dire de mal à présent qu'il est mort; mais vous l'avez
connu, et, entre nous, ce n'est pas grand'chose à regretter. Ce qui
n'empêche qu'un meurtre a toujours je ne sais quoi d'horrible!

Elle frissonne. Et je me souviens du proverbe turc: Allah a fait le
lièvre....

N'importe. Voilà une vieille femme qui a beaucoup vu,--et beaucoup
retenu;--une vieille femme d'une vieille race subtile et déliée entre
toutes, sur qui maints préjugés ne mordent pas. Eh bien, cette femme-là
sait à merveille l'homme qu'était sir Archibald Falkland: loyalement
elle se félicite qu'on l'ait tué. Mais elle se détournerait de
l'assassin.



XXXVIII


2 décembre.

La petite mosquée de Mehmed Sokoli brille comme un joyau sous le soleil
de midi, et le cimetière qui l'entoure a l'air de la sertir d'un cercle
d'émail vert.

Je suis venu à cheval, et j'ai attaché ma bête à la porte de la cour
cloîtrée. Le bon iman me reconnaît tout de suite, et nous commençons
par échanger nos plus grands salaams. Les petites filles ne sont pas
là. Je m'informe d'elles,--c'est licite, puisqu'elles ne sont pas
encore femmes,--et l'on me remercie beaucoup de ma courtoisie.

Une visite de la mosquée s'impose. Je me laisse conduire. La nef de
marbre blanc, ciselée et dorée, est toujours la même merveille. Mais
je crois que, l'autre fois, je n'avais pas senti si voluptueusement la
douceur du jour qui tombe des vitraux.... C'est comme une pluie tiède
qui descend jusqu'au fond de l'âme, une pluie de paix, d'oubli....

Exprès, je trébuche dans le tapis troué. L'iman, très confus, s'excuse.
Mais, justement, c'est pour cela que je suis venu. Voilà, il se trouve
que, depuis ma dernière visite, un héritage m'est en quelque sorte
tombé du ciel, un héritage auquel, en toute équité, je n'ai pas droit,
mais que je n'ai cependant pas pu refuser. Peu de chose, au demeurant:
quelques pièces d'or. Mais, en conscience, j'estime que je dois rendre
à Allah ce qui est à Allah.... Et justement le tapis neuf n'est pas
encore acheté. Alors?...

Alors!... l'iman paraît tout à fait perplexe! Mais j'invoque fort à
propos l'autorité de Mehmed pacha. Je déploie mon turc le plus pur, le
plus persuasif. Et, finalement, les pièces d'or sont agréées....

Je les tire une à une du portefeuille qui les recèle. Il y en a sept,
et deux plus petites. Huit livres turques en tout: un peu plus de neuf
louis.

C'est fait. Allons:--_Allaha ismarladik!_

Adieu....

... Ces pièces d'or, que je ne devais pas garder, j'aurais pu, certes,
m'en débarrasser n'importe comment, les jeter n'importe où. Mais c'est
mieux ainsi.



XXXIX


J'ai trotté de Mehmed Sokoli jusqu'à la Marmara. Là, j'ai pris le
galop. Tout le long de l'ancien mur qui était le front de mer de
Byzance passent aujourd'hui la voie ferrée de San Stéphano et une route
parallèle à la voie,--une route bonne pour les chevaux. Route et voie
ferrée s'en vont jusqu'au bout de Stamboul, jusqu'à la Tour de Marbre,
jusqu'à la grande Muraille où commence le cimetière d'Aziyadé.

Une fantaisie: je veux aller là-bas, dans le cimetière, je veux aller
voir la place où quelqu'un tua sir Archibald Falkland,--tua pour voler,
puisqu'on n'a rien retrouvé dans les vêtements du mort. Cette aventure
fait beaucoup de bruit dans Péra, naturellement. Le meurtre d'un
directeur de la Dette prend des proportions de crime d'État. Et les
journaux n'en parlent qu'avec prudence.

Il y a presque deux lieues, de Mehmed Sokoli à la Tour de Marbre.
J'aime cette longue route extérieure à la ville, d'où l'on découvre, à
chaque vallée qui s'enfonce entre deux des sept collines, un nouveau
quartier de Stamboul, jamais pareil aux autres, quoique toujours ceint
et couronné de cyprès noirs et de minarets blancs.

       *       *       *       *       *

... Koum-Kapou;--Yéni-Kapou;--Ak-Sérail;--Daoud-Pacha;--Psammatia....

Ah! voici Iédi-Koulé; et sa petite gare, la plus proche de la Tour. Je
... ne passerai pas par là. Il y a un autre chemin, plus à droite....

Un peu d'éperon, pour franchir ventre à terre la seule porte qui
s'ouvre ici dans la muraille,--la porte des Sept Tours; pour franchir
le chemin de ronde, le fossé, le talus....

Et le grand cimetière commence, coupé çà et là de champs, de vergers,
de landes. Tout cela, formidablement désert.

L'endroit n'est pas bien loin. Les journaux l'ont indiqué, très
clairement. Et j'ai lu tous les journaux. Je puis donc trouver. Je
trouverai.

... Ici.

       *       *       *       *       *

--Bonjour, monsieur le colonel....

J'ai tressailli violemment ... Pourquoi? ce n'est que Mehmed Djaleddin
pacha, à cheval, au milieu des cyprès.

--Monsieur le maréchal....

--Ah! la curiosité! Vous venez voir la fameuse place. Vous tombez
juste. C'est bien ici, exactement ici....

Il baisse le doigt vers une stèle renversée. L'herbe haute est foulée
alentour.

--Mais vous-même, monsieur le maréchal, que faites-vous en ce lieu,
sinon, comme moi, satisfaire une curiosité?

--Professionnelle. Sa Majesté Impériale m'a chargé d'instruire
spécialement cette affaire. Vous comprenez qu'elle est d'importance; un
directeur de la Dette, peste!

--Et vous instruisez ... ici? Tout seul, à cheval, dans le cimetière....

--Oui.... Une idée à moi, monsieur le colonel: j'attends que l'assassin
revienne où il a assassiné.

--Ah bah! quelle apparence?

--Ils reviennent tous ainsi.

--Les neurasthéniques, les assassins de notre Occident, pourris de
littérature. Mais un voleur vulgaire, quelque Serbe, ou quelque
Bulgare, ou quelque Kurde....

--Ah! je vois que vous avez lu les journaux. Mais cette hypothèse-là,
c'est l'hypothèse officielle et provisoire. Entre nous, je crois qu'on
innocentera les voleurs vulgaires.

--En vérité?

--En vérité.

Je le regarde, marquant mon étonnement.

--Oh! je puis très bien vous mettre dans le secret des dieux. Je sais
que vous êtes discret, monsieur le colonel.... Et, ma foi, l'histoire
vaut d'être entendue, par quelque bout qu'on la commence....

«Tenez, ceci d'abord: vous savez que sir Archibald Falkland se
rendait à San Stéphano, le jour du crime.--Et, soit dit en passant,
ce cimetière n'est pas une étape obligatoire entre Stamboul et San
Stéphano.--Mais n'importe.--Donc, sir Archibald Falkland se rendait à
San Stéphano.--Pour affaires, a-t-on dit. Quelles affaires? Personne
n'avait songé à s'en informer. J'ai commencé par là mon enquête. Et
bien, sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano pour y entamer
la procédure de son divorce, lequel divorce était décidé depuis
la veille au soir, à la suite d'une scène de famille, qui n'offre
d'intérêt ni pour vous ni pour moi, mais dont j'ai connu le détail....
Les valets arméniens des Falkland sont, comme bien vous pensez, à mes
gages.

--Voilà qui est fort curieux. Mais cela ne paraît guère se rapporter au
crime?

--Qui sait?--Le crime lui-même présente des particularités tout à fait
étranges.

--Par exemple?

-Jugez-en plutôt: sir Archibald Falkland, le 29 novembre, monte à
Canlidja dans le chirket haïrié de 9h.17 à la turque. Auparavant, il a
une conversation avec cette cousine qui est sa maîtresse, lady Edith.
De cette conversation, qui m'a été répétée mot à mot, et du témoignage
de lady Edith, que j'ai interrogée hier, pour surcroît de certitude, il
résulte que sir Archibald emportait sur lui, dans un grand portefeuille
de cuir écarlate, toutes les pièces utiles au divorce. Aucun double
de ces pièces n'existait. Voilà donc sir Archibald en route. Il
arrive à Stamboul à 10h.19, en avance de plus de vingt minutes sur
son train,--le train de 3 heures à la franque. Il n'en va pas moins
droit à la gare de Sirkédji, et s'installe dans la salle d'attente.
Il n'est donc certes pas en humeur de flâner. L'heure du train sonne.
Sir Archibald prend son billet,--pour San Stéphano: nous avons la
déposition des employés.--Le train part. Jusque-là, rien que de fort
clair.

«Mais à la station d'Iédi-Koulé, sir Archibald descend de wagon. Ce
n'est sans doute que pour se dégourdir les jambes: les cavaliers
comme vous et moi, monsieur le colonel, savent qu'il est pénible de
rester assis trop longtemps. Et fort à propos, l'arrêt d'Iédi-Koulé
dure plusieurs minutes. Oui, c'est probablement pour se dégourdir les
jambes que sir Archibald Falkland était descendu de wagon. A moins
... qui sait? ... à moins qu'un mystérieux appel.... Car voilà, tout
à coup, que sir Archibald ne remonte pas. Au contraire, il sort de la
gare. L'employé du contrôle remarque le billet pour San Stéphano. Sir
Archibald serre alors ce billet dans son grand portefeuille,--disparu
après le crime,--et dit à l'employé: «Je continuerai par le train
suivant, qui passe dans une heure.» Singulière fantaisie; le train
suivant n'arrive à San Stéphano qu'à la nuit noire.

--Singulière fantaisie, en effet.

--Attention, monsieur le colonel! Sir Archibald ne sort pas seul
de la gare d'Iédi-Koulé. Une dame turque en sort devant lui, et
sir Archibald semble la suivre. Tous deux, l'un derrière l'autre,
franchissent la Porte des Sept Tours. Les soldats de garde s'étonnent
de cette dame en tcharchaf, plus élégante qu'on ne l'est d'ordinaire
dans le quartier, et s'étonnent aussi de cet Européen à pied, qui
marche derrière elle. Le sergent, vaguement soupçonneux, observe le
couple. Mais l'homme et la femme n'échangent ni mot, ni geste: rien
d'illicite. Ils s'éloignent tranquillement sur la route d'Eyoub, celle
qui longe le grand cimetière....

«Il est à ce moment plus de onze heures à la turque. Le coucher du
soleil ne tardera guère, et vous savez qu'après le coucher du soleil,
une dame turque n'a pas le droit de courir les rues. Où va donc
celle-ci? Il n'y a guère de maisons habitées au delà de la muraille.
Elle rentrera nécessairement en ville, par quelqu'une des portes;
elle rentrera bientôt.... Oui, elle rentre,--par la Porte de Silivri.
Les soldats de garde la remarquent encore. Elle rentre seule, et elle
disparaît dans les rues. A partir de la Porte de Silivri, sa trace est
perdue.... Perdue, monsieur le colonel!... Je suis certes de votre
avis, c'est très regrettable. D'autant plus regrettable que cette dame,
n'est-ce pas? doit en savoir long sur l'assassinat. Très long. Parce
que je vais vous dire une petite chose, monsieur le colonel: cette dame
turque ... je ne suis pas bien sûr qu'elle soit turque, ni dame ...
mais je suis sûr qu'elle est l'assassin.

--Oh!

--Quel autre? Venez avec moi, monsieur le colonel....

Nous gagnons le bord de la route.

--Écoutez et regardez: ici, à cette brèche du petit mur, Falkland a
quitté le chemin pour pénétrer sous les cyprès. La femme marchait
devant lui. Je ne vous dirai pas à quels signes j'ai reconstitué tout
cela: c'est besogne de policier, et besogne facile.... Ils ont enjambé
cette fosse ouverte, là. La femme n'était pas grande: elle a sauté à
pieds joints. Ici, Falkland l'a rattrapée, et lui a mis sans doute la
main sur l'épaule. Elle s'est retournée soudain, et lui a lancé, de
bas en haut, un coup de poignard si bien ajusté que le pauvre diable
en est tombé roi de mort. Il n'y a pas eu la moindre lutte. Oh! cette
femme-là ne manque ni de force ni de souplesse. Son poignard était un
vrai bijou,--long comme le doigt,--mais manié de main de maître. La
blessure n'a pas saigné quatre gouttes, quoique la lame, entrée au
creux de l'estomac, eût filé jusqu'au cœur.

--Alors, c'était un guet-apens?

--Très bien tricoté. La dame en tcharchaf était évidemment au courant
de bien des choses. Elle attendait à Iédi-Koulé l'arrivée du train de
trois heures. Elle savait un sûr moyen d'attirer sur ses pas l'homme
qu'elle voulait tuer.

--Votre Excellence a un soupçon?

--Maschallah! Il se pourrait.... Voyez-vous, monsieur le colonel, trop
de personnes avaient intérêt à ce que sir Archibald n'arrivât pas à San
Stéphano.... Trop! sa femme, son meilleur ami.... Vous ne comprenez
pas? peu importe.... Et tout justement, ces personnes-là n'ignoraient
rien des mœurs un peu spéciales de ce même sir Archibald, et
savaient à merveille, notamment, l'attrait irrésistible qu'avaient,
pour lui, les cimetières turcs, et certaines femmes, soi-disant
musulmanes, qui font métier de s'y promener....

--Comment, monsieur le maréchal! Si je vous comprends bien, lady
Falkland, pour qui jadis vous marquiez tant d'estime, serait soupçonnée?

--Pas encore, pas encore! Il n'y a, pour l'instant, de soupçonnée
qu'une dame turque, qu'une dame en tcharchaf, dont la trace est perdue.
Quand cette trace sera retrouvée, nous soupçonnerons d'autres gens.



XL


5 décembre.

L'enterrement de sir Archibald Falkland, à la chapelle d'Angleterre et
au cimetière de Férikeuy. Je n'ai pu me dispenser d'y être, Narcisse
Boucher lui-même ayant voulu resserrer ainsi l'entente cordiale.

... Cérémonie parfaitement banale. J'ai d'ailleurs l'imagination très
courte, et durant qu'on chante l'office des trépassés, je ne parviens
qu'à grand effort de raisonnement et de déductions à me persuader que
cette botte vêtue de drap noir enferme ce qui fut Archibald Falkland,
mon hôte de Canlidja, mon compagnon du Summer Palace et d'autres
lieux....

Lady Falkland, son fils à côté d'elle, prie à genoux derrière le
cercueil. Pour la première fois depuis des années, lady Edith se
trouve remise à son rang--le troisième. Qui sait! quelques semaines ou
quelques mois encore, et peut-être le long crêpe de veuve eût-il été
pour elle,--et pour elle le douaire, et pour elle l'enfant à élever.
Mais nous sommes sur la terre d'Allah, où veille l'archange Azraël.

       *       *       *       *       *

On s'en va maintenant, en grande foule, saluer lady Falkland, debout
près de la porte, et tenant son fils par la main.

Il est rigoureusement correct que j'y aille, moi aussi. J'y vais. A
quelques pas, pourtant, je m'arrête,--je m'efface pour céder le pas à
de vieilles gens....

Malgré le voile de deuil, je distingue le visage et les yeux de la
veuve. Il y a une grande paix dans ces yeux-là, que j'ai connus si
fiévreux et si angoissés.... Lady Falkland presse la menotte de son
petit, et le serre tout entier contre elle.... Allons! Contemplons bien
tout cela. Gravons-le profond en nous. Et puis, partons. Je ne saluerai
pas lady Falkland. Je ne goûterai pas la douceur de son regard ami,
tendre peut-être. Ce regard-là n'est pas pour moi. Demi-tour!

Allons dîner au cabaret, allons inviter une quelconque Carline. Je n'ai
pas droit à mieux. C'est ma part.



XLI


5 décembre.

Je dîne au cabaret Tokatlian,--seul, je n'ai point trouvé de Carline.
Peut-être même n'ai-je pas cherché....

Dans la porte, la haute stature de Mehmed Djaleddin pacha s'encadre.
D'un coup d'œil, il inspecte toutes les tables.--Il me voit. Il
vient à moi.

--Vous permettez que je dîne avec vous, monsieur le colonel?

--Votre Excellence ne peut pas me faire un plus vif plaisir.

Il s'assied. Je mange d'un pilaf aux abatis. Familièrement il me tend
son assiette.

--Eh bien, monsieur le colonel, sir Archibald Falkland est enterré....

--De ce matin. J'y étais.

--Je sais. Moi, je n'y étais pas, naturellement. Mais j'attendais, à
Canlidja, le retour de la famille.

--Ah? visite ... professionnelle?

--Oui.

Il regarde alentour. Les tables voisines sont inoccupées. On peut
parler à peu près librement à condition de baisser la voix.

--Laide affaire, monsieur le colonel! Tout ce que nous redoutions, et
pis.

--Quoi! lady Falkland?...

--Sa cousine l'accuse, formellement.

--L'accuse?... ah bah!... d'avoir tué?...

--D'avoir fait tuer.

--Ça, par exemple!... mais, fait tuer, par qui?

--Par le prince Cernuwicz.

Je me tais, abasourdi.

--Oui, répète Mehmed pacha. Par le prince Cernuwicz. Et voilà bien
le ... comment dites-vous en français? le chiendent! Cernuwicz est
incontestablement capable de tout; et lady Falkland a fort bien pu
l'acheter....

--L'acheter?... Acheter le prince Stanislas Cernuwicz pour qu'il
assassinât sir Archibald Falkland, qui était son meilleur ami?...

--Peut-être n'avait-il plus rien à tirer de cette amitié.

--Oh!... mais vous avez au moins interrogé le prince? que dit-il?

--Il nie. Il a même un alibi tout préparé, trop préparé. Je lui ai ri
au nez, comme vous pensez bien.

--Pourquoi?

--Un alibi russe, à Constantinople! qu'est-ce que cela vaut? Ces
gens-là ont autant de complices que de coreligionnaires, de protégés
et de clients.... Ils sont chez eux.... D'ailleurs, je ne tiens pas
du tout à ce que Cernuwicz ait tué Falkland de ses mains.... Il lui
aura bien plutôt dépêché un gredin à gages: les _comitadjis_ bulgares
pullulent à Péra. Enfin tous les alibis de la terre ne prévaudront
point contre ceci: que lady Falkland et Cernuwicz se sont vus, seule
à seul lundi soir, et qu'ils ont pu s'entendre;--que Cernuwicz a été
libre de ses mouvements, toute la journée de mardi;--et que, mardi, au
coucher du soleil, Falkland, juste à point, est mort.

Mehmed pacha épie, au fond de mes yeux, l'effet de sa dialectique. Je
réfléchis:

--Vous tenez donc beaucoup, monsieur le maréchal, à établir un rapport
direct entre le divorce projeté et l'assassinat?

--Donnez-moi une autre hypothèse?

--On a pu tout bonnement tuer Falkland pour le voler.

--Des voleurs n'auraient pas été l'attendre sur le quai d'Iédi-Koulé.
Comment prévoir qu'il y passerait? Comment deviner le jour et l'heure?
Cernuwicz savait cela; nul autre que lui.

--Pourtant il y a eu vol. Le cadavre a été dépouillé.

--Du portefeuille où étaient les pièces nécessaires au divorce! Oui,
je sais, ce portefeuille contenait aussi quelques livres turques. Mais
il fallait bien égarer les soupçons.... D'ailleurs, croyez-vous que
Cernuwicz, qui doit mille livres à son portier, fasse fi d'un petit
bénéfice?

--Oh! monsieur le maréchal! un secrétaire d'ambassade! un gentilhomme!

--De la boue.... Tenez, monsieur le colonel, voilà même, en tout ceci,
la seule chose qui m'étonne: que cette pauvre lady Falkland n'ait
pas su trouver mieux, pour champion. Il est vrai que les femmes sont
toujours aveugles de naissance....

Il se tait une minute, et reporte toute son attention au menu. Je
reviens à la charge:

--Ainsi, monsieur le maréchal, vous persistez à voir la volonté de lady
Falkland dans ce meurtre?

--Oui.

--Puis-je vous demander, alors, quelles sont vos intentions?

Il me regarde:

--Je n'ai point d'intentions, monsieur le colonel. Je rendrai compte de
ma mission à Sa Majesté; rien de plus.

--Mais après?

--Après, nous saisirons les ambassades anglaise et russe. Et nous nous
laverons les mains du reste. Que les Infidèles s'assassinent entre eux,
c'est leur affaire. Il suffit que l'honneur osmanli soit bien sauf.

--Mais les ambassades acceptent-elles vos conclusions?

--Oh! les présomptions sont déjà lourdes. Bon gré, malgré, l'Angleterre
engagera le procès.

--Quel scandale, pourtant!

--Oui, mais la justice anglaise est courageuse. Soyez sûr qu'elle ne
reculera pas. D'ailleurs, lady Edith est là, pour pousser à la roue.
Allez, lady Falkland est perdue.

--Si elle est innocente, il faudra bien qu'on l'acquitte, faute de
preuves.

--A la rigueur. Mais elle sortira du procès déshonorée, et c'est pis
qu'une condamnation.

       *       *       *       *       *

... Oui....

       *       *       *       *       *

--Monsieur le maréchal, il me semble que vous n'avez pas envisagé
toutes les hypothèses. Voyons donc un peu.... Admettez un assassin qui,
du lundi soir au mercredi matin n'aurait pas vu, n'aurait pas pu voir,
prouverait qu'il n'a pas vu lady Falkland! Eh bien! Lady Falkland, du
coup, serait bien innocente, puisque l'assassin, forcément, aurait agi
à son insu?

Mehmed pose son couteau et sa fourchette, et oublie le fruit qu'il
pelait.

--Admettez, par exemple, monsieur le maréchal, un témoin, un simple
témoin de tout ce différend tragique qui était entre lady Falkland et
son mari;--oui, un témoin honnête homme, qui ait vu clairement de quel
côté était le droit, et de quel côté l'injustice; un témoin brave, qui
n'ait pas voulu rester neutre, et qui, délibérément, ait pris parti
pour le faible, contre le fort? Eh bien, monsieur le maréchal?

Il garde un long silence. Il se lève enfin:

--C'est à peser.

Il a pris sa bourse pour paver l'addition. Je me lève à mon tour,
prompt:

--Monsieur le maréchal, laissez-moi faire.

--Mais....

--Je vous en prie! Votre Excellence va comprendre pourquoi ...

Très lentement, je tire de mon smoking un grand portefeuille
écarlate....

--Ah! je me trompe. Ce portefeuille....

(Je le pose sur la table, en évidence, sous les yeux de Mehmed pacha.)

--... Ce n'est pas là qu'est mon argent....

Et je paie avec une livre turque sortie de mon gousset.

Mehmed pacha, debout et muet, regarde le portefeuille écarlate, et me
regarde, moi. Ses yeux percent mes yeux.

J'attends sa volonté, une, deux, trois minutes. Alors, je m'incline et
je prends congé, en silence. Il me rend mon salut, grave.

--Monsieur le colonel, la protection d'Allah soit sur vous!



XLII


Vendredi 16 décembre.

La gare de Sirkédji. L'Orient-Express, prêt à partir.

Je quitte Stamboul et la Turquie, pour n'y jamais revenir. J'ai
sollicité mon congé annuel, en attendant qu'un successeur me soit nommé
à l'ambassade. Je rentre dans le rang, et j'ambitionne pour tout potage
de commander un régiment, dans un trou de province française;--sur la
frontière de l'Est, s'il se peut.

J'ai serré beaucoup de mains, sur le quai de la gare. Maintenant, c'est
fini. Les fâcheux m'ont laissé. Je suis seul dans la petite cabine
capitonnée,--ma prison pour trois jours.

Cette Turquie d'où je m'exile, elle tient à mon cœur comme ma chair
tient à mes os. Je pars pourtant.... Je ne puis, n'est-ce pas? je ne
puis rester là où sir Archibald Falkland est mort ... là où sa veuve va
vivre désormais, libre....

J'ai attendu quinze jours pour ... pour être bien assuré que toute
accusation fût abandonnée contre elle. C'est fait. Tout est donc
bien.--Très bien.

Ah! le coup de sifflet. C'est comme un arrachement de tous mes nerfs....

       *       *       *       *       *

Hors de la gare.--A gauche, voici la Marmara, ruisselante de soleil. A
droite, le Vieux Sérail, et ses kiosks de marbre épars dans le bois de
cyprès, et sa muraille rousse dont les créneaux s'effritent.

Et Stamboul immense....

       *       *       *       *       *

--Monsieur le colonel, j'ai le plaisir d'être votre compagnon de voyage.

Mehmed Djaleddin pacha, debout dans le couloir du wagon, me salue.

--Ah bah! monsieur le maréchal, quelle surprise! Vous dans
l'Orient-Express?

--Oui. Mission officielle: Sa Majesté Impériale m'envoie à Berlin,
négocier l'achat d'artillerie.

--L'achat d'artillerie! Oh!... mes félicitations!... Voilà une
brillante faveur.... Mais vous êtes obligé de remettre le cabinet
politique?

--Non. Sa Majesté m'a comblé: même absent, je conserve le cabinet. Mon
premier secrétaire fait l'intérim.

--Mes félicitations encore!... Et vous partez sur un coup d'éclat. Je
n'ai pas encore eu l'honneur de complimenter Votre Excellence à propos
de l'affaire Falkland. L'innocence de cette pauvre femme a été bien
promptement établie.

--Oui, mais je n'y suis pour rien. Tout a été fait par le Sultan
lui-même.

--Comment?

--J'ai simplement transmis les pièces à Sa Majesté. En même temps, j'ai
sollicité la grâce d'une audience immédiate, qui m'a été accordée.

--Alors?

--Alors, j'ai exposé à Sa Majesté tout ce que je savais. Plusieurs
certitudes, que j'avais acquises au cours de l'enquête, ne figuraient
point dans les rapports écrits. Je m'en expliquai. Et, loyalement, je
nommai celui que je croyais l'assassin. Le Sultan,--personne en Europe
ne connaît le Sultan, monsieur le colonel, personne! Vous-même, qui lui
avez été présenté un vendredi, après le Sélamlick, et qui avez mangé
l'_iftar_ au Palais, un soir de Ramazan, vous ne soupçonnez pas l'homme
qu'il est....--le Sultan m'écouta en silence, puis pria. Et Allah
l'éclaira de sa lumière. J'étais à genoux.

«--Relève-toi et va, me fut-il dit. Tu t'es trompé. L'homme qui
assassina n'est pas celui que tu as nommé, lequel est un juste. L'homme
qui assassina est un brigand que nos soldats ont arrêté hier, près de
la muraille, et qui s'appelle Ismaïl ben Tahir....» Or, monsieur le
colonel, en vérité, cet Ismaïl était le coupable: car il avoua.

--Il avoua?

--Oui. En ma présence. Le Sultan voulut l'interroger lui-même. Ismaïl
ben Tahir fut amené, et se prosterna devant Sa Majesté. Le Sultan
dit: «Tu as péché, et la géhenne t'attend. Mais Allah permet que tu
puisses encore racheter ton âme noire. Parle: c'est toi qui, tel jour,
à telle heure, as tué le Frank qui profanait le cimetière au delà de
la muraille? Avoue que c'est toi, et je te le dis en vérité, et je te
le promets au nom de Dieu,--moi le padischah,--l'aveu te sera compté
au Jour du Jugement.» Ismaïl ben Tahir toucha la terre de son front et
avoua.

--Mais cet homme sera condamné à mort?

--Et exécuté. C'est un brigand qui a commis plus de meurtres qu'il n'a
vécu de saisons. Soyez tranquille, monsieur le colonel: pour faire
tomber cette tête, il n'était pas besoin du cadavre de sir Archibald
Falkland.

Mehmed pacha se tait, et regarde par la portière, les maisons de bois
et les mosquées de marbre qui défilent. Je me penche aussi.

--Ah! monsieur le colonel! qui a bu l'eau de Béicos revient tôt ou tard
au Bosphore. Je n'ai jamais quitté Stamboul sans pleurer.

--Je le quitte douloureusement, monsieur le maréchal. Mais je ferai
mentir le proverbe. J'ai bu l'eau de Béicos, et je ne reviendrai
pas.--Jamais.

Il se redresse, et me regarde aux yeux:

--Jamais? des gens vous regretteront? pourtant, ici?

--Jamais.

--Ah!--Bien.

Un sourire satisfait passe sur son visage.

--«Au fait, je sais que vous ne reviendrez pas. Si vous reveniez, vous
ne seriez plus vous.»

... Stamboul s'en va. Koum-Kapou, Yéni-Kapou, la plaine de
Vlanga-Bostan, tout s'enfuit derrière le train qui accélère son allure.
Voici les petites maisons de Psammatia, voici la gare d'Iédi-Koulé.

... Et la muraille, et le cimetière au delà de la muraille. Les cyprès
géants....

Je regarde le cimetière, Mehmed pacha, prompt, se penche au-dessus de
moi, et détourne mes yeux vers les créneaux grandioses qui ceignent la
ville fuyante.

--Voyez, voyez là-bas, monsieur le colonel. Et songez à tout le sang
qu'il a fallu, pour cimenter ces hautes pierres. En cette vie, nous ne
faisons rien de grand sans rougir nos mains.

Une seconde, il me force à ne voir que la muraille sanglante. Puis il
prononce, grave:

--Nous tous ne sommes rien que les doigts de la main d'Allah.
Qu'importe, si l'un de ces doigts est armé d'un ongle de fer? Sur les
pages du Livre, tout est écrit.

_Méditerranée, an 1324 de l'hégire._





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'homme qui assassina - Roman" ***

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