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Title: Contes de la Montagne
Author: Erckmann-Chatrian
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes de la Montagne" ***

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CONTES

DE

LA MONTAGNE

PAR

ERCKMANN-CHATRIAN



UNE NUIT DANS LES BOIS

I

Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand
chapeau à claque et de sa perruque grise, le bâton de montagnard à
pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg,
saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.

L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il
poursuivait encore à soixante ans son _Histoire des antiquités
d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une
pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité
cent fois et contemplé sous toutes ses faces.

«Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre
le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer
aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des
sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus
sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs
mémorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants
seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange,
ces géants bardés de fer! C'est ici que se sont donnés les grands
coups d'épée du moyen âge, entre les fils aînés de l'Église et le
Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles
batailles où l'on s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec
des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux
du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'être
transmis à la postérité! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils
ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne,
des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les études
sérieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y
avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien
plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue
anséatique ... voyez les marines de Venise, de Gênes et du Levant ...
voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome,
d'Anvers!... Mais non, tout est mis à l'écart.... On se glorifie de
son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de notre bonne vieille
Alsace.... Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes
ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et
honnête femme pour courir après des laiderons!»

Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout
ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone.

Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver,
depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, les
culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers à boucles
d'argent. Il se serait cru déshonoré d'adopter le pantalon à la mode,
il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable
queue de rat.

Le digne chroniqueur allait donc à Haslach, le 3 juillet 1845,
examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois déterré
récemment dans le vieux cloître des Augustins.

Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les
montagnes succédaient aux montagnes, les vallées s'engrenaient dans
les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à
gauche, et maître Hertzog s'étonnait, depuis une heure, de ne pas voir
apparaître le clocher du village.

Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne,
et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute
juvénile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à
Phrâmond, à huit lieues de là... Mais la nuit commençait à se faire et
le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace
imperceptible.

C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les
montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil
retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de
seconde en seconde.... On regarde derrière soi: les massifs prennent à
vos yeux des proportions colossales.... Une grive, à la cime du plus
haut sapin, salue le jour qui va disparaître ... puis tout se tait....
Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au
loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse
de son bourdonnement monotone.

Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses
jambes commençaient a se roidir.

«Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être,
à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille
Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable
habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au
lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds
et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?...
Voilà que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables
emportent, ce Mercure ... et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir
le voir ... et ceux qui l'ont déterré...--Vous verrez que ce fameux
Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne
découvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce
petit Hésus de l'année dernière à Marienthal.... Oh! les architectes
... les architectes!... ils voient des antiquités partout....
Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties
... mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles.... Quel
chemin! des trous de tous les côtés ... des fondrières ... des
rochers!»

Dans un de ces moments où le brave homme, épuisé de fatigue, faisait
halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une
scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie
lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait.

«Que le ciel soit loué! s'écria-t-il en se remettant à descendre
clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de leçon.... La Providence a eu
pitié de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer à coucher dans
les bois à mon âge.... C'était pour me ruiner la santé ... pour
m'exterminer le tempérament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en
souviendrai longtemps!»

Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse
devint plus distinct ... puis une lumière perça le feuillage.

Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit,
au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à
perte de vue, et tout en face de lui, l'échafaudage de l'usine, avec
ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une
araignée gigantesque.

Il traversa le pont de bois en dos d'âne au-dessus de l'écluse
mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du
_ségare_.

Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi-voûte....
Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit
feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes
pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol.... Dans un coin
à gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyères.... Quelques
blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se
perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion
imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une
fissure du rocher.

Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _ségare_ sortant de
la scierie l'aperçut et lui cria:

«Hé! qui est là?

--Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un
voyageur égaré....

--Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maître Bernard
de Saverne.... Soyez le bienvenu, maître Bernard!.... Vous ne me
reconnaissez donc pas?

--Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde....

--Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian
... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les
quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la
lumière.»

Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et
le _ségare_ ayant allumé une branche de pin, la ficha dans un piquet
fendu servant de candélabre.... Une lumière blanche comme le reflet
de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses
recoins jusqu'à la cime du toit.

Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de
toile grise serré autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa
barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête
large et musculeuse était couronnée d'une chevelure rousse hérissée;
ses yeux gris exprimaient la franchise.

«Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la
cheminée.... Avez-vous faim?

--Hé! mon garçon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.

--Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre à
votre service ... elles sont magnifiques.»

A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put réprimer une
grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un
triste retour sur les choses de ce bas monde.

Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six
pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand
soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'âtre, les jambes
étendues, il alluma sa pipe.

«Mais dites donc, maître, reprit-il, comment êtes-vous ce soir à six
lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck?

--Dans la gorge du Nideck! s'écria le brave homme en bondissant.

--Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... à deux bonnes
portées de carabine ...»

Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du
Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre XXIVe de son
_Histoire des antiquités d'Alsace_, avec leurs hautes tours éventrées
à la base et dominant l'abîme de la cascade.

«Et moi qui croyais être tout près de Haslach!» fit-il d'un air
stupéfait.

Le _ségare_ partit d'un immense éclat de rire:

«Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues.... Je
vois ce que c'est ... vous avez mal pris à l'embranchement du vieux
chêne ... au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite.... Il
faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une
ligne au départ ... ça fait des lieues à la fin.... Hé! hé! hé!»

Bernard Hertzog, à cette révélation, parut consterné. «Six lieues de
Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il
faudra encore en faire deux autres demain ... ça fera huit....

--Bah! je vous servirai de guide jusqu'à la route ... dans la
vallée.... Vous arriverez à Haslach de bonne heure.... Et puis, songez
que vous avez encore de la chance.

--De la chance.... Tu veux rire, Christian?

--Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit
dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du côté du Schnéeberg,
vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous
plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à
gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit,
fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche,
et demain, à la fraîcheur, nous partirons ... vos jambes seront
dégourdies.... Vous arriverez tranquillement.

--Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard les larmes aux
yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me
couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pèse le plus.... Je n'ai
pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.

--En voici deux ... farineuses comme des châtaignes.... Goûtez-moi
ça, maître, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis
étendez-vous.... Moi, je vais me remettre à l'ouvrage.... il faut que
je fasse encore quinze planches ce soir.»

Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de
la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu,
reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots.

Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir dans cette solitude
lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels,
il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour
regagner ses pénates.... Puis, suivant le cours de ses méditations
habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les
histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens
maîtres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant
Clovis, Ghilpéric, Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut
et de Frédégonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces êtres féroces
devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre
des rochers, favorisaient cette singulière évocation.... Tous les
personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre: entre
l'ours, le sanglier et le loup.

Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à l'un
des crocs de la muraille et s'étendit sur les bruyères. Le grillon
chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la
cendre tiède ... insensiblement ses paupières s'appesantirent ... il
s'endormit profondément.


II

Maître Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le
bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses
ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s'élevant
au milieu du silence, s'écria:

«Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublié?»

L'accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé
en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur
les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutte était noire
comme un four.... Il écouta: plus un souffle ... plus un soupir ...
seulement au loin, bien loin... par delà les ruines... un tintement
sonore se faisait entendre dans la montagne.

Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une
minute il se prit à bégayer:

«Qui est là?... Que me voulez-vous?»

Personne ne répondit.

«C'est un rêve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse...
Je me serai couché sur le coeur... Les rêves, les cauchemars ne
signifient rien... absolument rien!»

Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la même
voix, s'élevant de nouveau, s'écria:

«Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!»

Pour le coup, maître Hertzog sentit la peur grimper le long de son
échine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'épouvante le fit
retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit troublé ne voyait
plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de
vent furieux, s'engouffrant tout à coup dans la cheminée, remplit la
hutte de mille sifflements lugubres.

Puis, le silence s'étant rétabli, le cri:

«Droctufle!... Droctufle!...» retentit pour la troisième fois.

Et comme maître Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le
nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix
poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres:

--«La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric ... la reine
Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante
des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi ...--la reine
Faileube dit à son seigneur: «Seigneur, la vipère attend votre
sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspiré votre mort avec
Sinnégisile et Gallomagus.... Elle a empoisonné son mari, votre fidèle
Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colère soit sur elle
comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante!» Et
Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château du Nideck, dit: «Nous
avons réchauffé la vipère ... elle a conspiré notre mort ... qu'elle
soit coupée en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnégisile et
Gallomagus périssent avec elle!...que les corbeaux se réjouissent!...»
Et les leudes dirent: «Ainsi soit-il.... La colère de Chilpéric est
un abîme où tombent ses ennemis! Alors Septimanie étant amenée pour
l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent
de sa tête, et sa bouche sanglante murmura: «Seigneur, j'ai péché
contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché!»
Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du
Nideck... Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient!...--Droctufle!...
que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi
d'Austrasie... et tu m'as oubliée!...»

La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif,
exhalant un soupir plein de terreur, murmura:

«Seigneur Dieu!... ayez pitié d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais
fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des
secours de notre sainte Église!»

La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s'échapper,
semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans
un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'écriant:

«Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage.»

En même temps, la hutte se remplit d'une vive lumière, et mon digne
oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée
illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la
gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans
l'abîme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les
cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds
dans les airs.

Puis les ténèbres grandirent.... C'était le premier éclair.

Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur elle-même
au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que
c'était.

De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma
une ételle, et voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de
sa caisse, la face pâle et toute baignée de sueur:

«Maître Bernard, s'écria-t-il, qu'avez-vous?»

Mais, lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans
l'ombre: c'était une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le
nez si crochu... les joues si ratatinées... les doigts si maigres, les
jambes si grêles... qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle
n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque... le reste de
sa tête était chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse
recouvrait un petit squelette concassé... Elle était aveugle, et
l'expression de son front indiquait la rêverie éternelle.

Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit
simplement:

«C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de légendes... Elle
attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade...»

L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le _ségare_: il n'avait pas l'air
de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave.

«Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?

--Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait
tout... l'âme des ruines est en elle!... Du temps des anciens maîtres
de ces châteaux, elle vivait déjà!»

Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse.

«Mais tu n'y songes pas, s'écria-t-il, le château du Nideck est démoli
depuis mille ans!...

--Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _ségare_ en se
signant devant un nouvel éclair, qu'est-ce que ça prouve?... Puisque
l'âme des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde
vit avec cette âme ... qui était avant chez la vieille Edith
d'Haslach.... Avant Edith, elle était chez une autre....

--Et tu crois cela?

--Si je le crois! C'est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil
reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie,
c'est le jour.... Après la nuit, vient le jour ... après le jour, la
nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'âme du ciel ... la
grande âme ... et les âmes des saints sont comme des étoiles qui
brillent dans la nuit et qui reviennent toujours.»

Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'étant levé, il se prit
à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d'une niche
taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche, de
grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui
formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptés
dans le granit.

Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen büchen)_; trois
crapauds, les armes franques mérovingiennes.

Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; à l'épouvante
succédait, dans son esprit, la convoitise.

«Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules,
pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée
là par les siècles.... Mais comment emporter la niche?»

Il devint tout rêveur.

On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de
gros bétail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les éclairs,
comme une volée d'oiseaux effarouchés dans les ténèbres, se touchaient
du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements
du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable.

Bientôt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations,
répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions
vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'écroulaient les
unes sur les autres.

A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la
tête, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque.

«Le premier Triboque qui se bâtit une butte n'était pas un sot,
pensait-il; ce devait être un homme de grand sens ... il prévoyait les
variations de la température! Que deviendrions-nous à cette heure, et
par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien à plaindre!
L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur....
On aurait dû conserver son nom.»

Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu'une jeune
fille de quinze ans au plus, coiffée d'un immense chapeau de paille en
parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits
pieds nus couverts de sable, s'avança sur le seuil et dit en se
signant:

«Que le Seigneur vous bénisse!

--_Amen_!» répondit Christian d'un accent solennel.

Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs
roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses
flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus
affaiblie en donnerait à peine l'idée. Elle était haute et svelte, et
son regard d'azur avait un charme inexprimable.

Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le _ségare_,
s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur:

«Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel
temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper?

--Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le
jour....»

Puis, sans regarder maître Bernard, elle alla s'asseoir près de la
vieille, qui parut se ranimer.

«Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout?

--Oui!»

La vieille courba la tête ... et ses lèvres s'agitèrent.

Après les derniers coups de foudre, une pluie battante s'était mise
à tomber.... On n'entendait plus dans la vallée ténébreuse que ce
clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots
débordés dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la
pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondées, plus rapides, plus
impétueuses.

Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on écoutait ... on se
sentait heureux d'avoir un abri.

Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle
Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son réveil, passa
lentement sous la petite fenêtre de la hutte, et presque aussitôt une
grosse tête cornue, plaquée de taches noires et blanches ... la tête
d'une superbe génisse, s'avança sous la porte.

«Hé! c'est Waldine, s'écria Christian en riant.... Elle vous cherche,
Fuldrade!»

La bonne bête, calme et paisible, après avoir regardé quelques
secondes, s'avança jusqu'au milieu de l'âtre et vint flairer la
vieille Irmengarde.

«Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres.»

Et la génisse, obéissante, retourna jusque sur le seuil de la
scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire
réfléchir.... Elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la queue
et mugissant d'un air mélancolique.

Au bout de vingt minutes, le temps s'éclaircit ... le jour commençait
à poindre, et Waldine se décidant enfin, sortit gravement comme elle
était venue.

L'air frais pénétrait alors dans la hutte avec les mille parfums du
lierre, de la mousse, du chèvrefeuille, ranimés par la pluie. Les
oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'égosillaient
sous le feuillage humide.... C'étaient des frissons d'amour ... des
frémissements d'ailes à vous épanouir le coeur.

Alors maître Bernard, sortant de sa rêverie, fit quatre pas au dehors,
leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes
vaporeuses dans le ciel désert.... Il vit aussi sur la côte opposée,
tout le troupeau de boeufs, de vaches et de génisses abrités sous la
roche creuse.... Les uns, majestueusement étendus, les genoux ployés,
l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix
solennelle.... Quelques jeunes bêtes contemplaient les festons de
chèvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums
avec bonheur.

Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient
vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense
de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres
incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur
magistrale.

«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour ... voici
le moment du départ....»

Puis s'adressant à Fuldrade toute rêveuse:

«Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime
pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau....
N'auriez-vous pas autre chose?»

Fuldrade prenant alors un petit baquet de chêne dans lequel le
_sègare_ mettait son eau, regarda maître Bernard avec douceur et
sortit.

«Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.»

Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes
tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son
approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour
la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une après l'autre, et
s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles ... une grande
vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et
semblait bienheureuse de sa préférence.

Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le
présentant à maître Bernard:

«Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans
la montagne.»

Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la
qualité supérieure de ce lait écumeux, aromatique, formé des plantes
sauvages du Schnéeberg.

Fuldrade paraissait contente de ses éloges, et Christian, qui venait
de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâton à la main, attendit
la fin de ses compliments pour s'écrier:

«En route, maître, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La
roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêter.... Il faut que
je sois de retour pour neuf heures.»

Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte.

«Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout
ému, que le ciel vous rende heureuse!»

Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du
regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut
s'asseoir à côté de la vieille.

Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à
Saverne, était assis devant son bureau, et consignait au chapitre des
antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la
hutte du _ségare_ du Nideck.

Plus tard, il démontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci,
Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent
des mots germains _drayen büchen_, qui signifient trois hêtres. Il en
cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du
Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_.

Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique
découverte; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin
que précédé des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ...
chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie
presque solennelle.

Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est
devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales
archéologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16
juillet 1849 la note suivante:

«La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'_Ame des
ruines_, est morte la nuit dernière, dans la hutte du _ségare_
Christian.

«Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même
minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade....

«Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture
mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.»



LE TISSERAND DE LA STEINBACH


«Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand
Heinrich, en souriant d'un air mélancolique, mais si vous voulez voir
la haute montagne, ce n'est pas ici, près de Saverne, qu'il faut
rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach,
montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer; c'est là que vous
verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs
et des précipices.

On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le
croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds
de hauteur, la neige y séjourne jusqu'au mois de juillet, et ses
flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d'immenses
rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d'en bas,
ressemblent à des fougères.--D'en haut, vous découvrez la vallée
d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l'Allemagne;--vers
la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes
... des montagnes à n'en plus finir!

Combien j'ai chassé dans ce beau pays!... Combien j'ai tué de lièvres,
de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées; de
belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères; combien
j'ai pêché de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la
Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer: «Voici Heinrich qui vient
avec ses chapelets de grives et de mésanges», disait-on. Et l'on me
faisait place à table; on me coupait une large tranche de ce bon pain
de ménage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi
la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin
blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes
épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides; les
vieux me serraient la main en disant: «Aurons-nous beau temps pour la
fauchée, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs à la glandée?... les
boeufs à la pâture?» Et les vieilles déposaient bien vite leur balai
derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles.

Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux
lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse
desséchée;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer
trois jours à la gelée avant d'y mordre....--Et cela suffisait,
j'étais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin à
table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des
Vosges!...

--Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays,
puisque vous l'aimiez tant?

--Que voulez-vous, maître Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma
vue devenait trouble, ma main commençait à trembler: plus d'un lièvre
m'avait échappé.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux
gardes.... On bâtissait de nouvelles maisons forestières.... Il y
avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut
en porter à l'audience.... Les gendarmes s'en mêlaient.... On me
cherchait partout ... ma foi, j'ai quitté la partie, j'ai repris le
fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je
ne m'en repens pas!»

Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher
lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les
joues pâles et les yeux fixés devant lui.--Il me semblait voir un
vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de
la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses
lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du
tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures
de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie
mystérieuse.

Tout à coup il s'arrêta et me regardant en face:

«Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aimé périr au
milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier;
mais il y avait encore autre chose.»

Il s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et
regardant le soleil de ses yeux ternes:

«Un jour d'automne, en 1827, j'étais parti de Gérardmer, la carabine
sur l'épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck:
c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses.--On
y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie:
des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les
brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent généralement
au petit jour, il faut y être de grand-matin pour pouvoir les
tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des
fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au
fond des cavernes.

A deux heures du matin, j'étais dans le défilé et je suivais un petit
sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les précipices; des
masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents
pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.

Mais à cette heure on ne voyait rien: la nuit était noire comme un
four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abîme.

J'entendais près de moi les cris aigus des martres: ces animaux se
poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en
voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres,
monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre.

En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chêne pour fumer une
pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on
aurait dit que tout était mort.

Comme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à
toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du
gouffre, un éclair ramper sur le roc, «Que diable cela peut-il être?»
me dis-je.

Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa
lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le
torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinèrent
autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des
bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu
pour préparer leur repas avant de se mettre en route.

Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond
du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles
de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se
découpaient à jour dans les airs; mille étincelles volaient sur
l'écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient
sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le
Blokesberg.

De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande
comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des
ténèbres.

Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont
au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus
dans la mousse; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit.

A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant
aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour
voir ces gens de plus près.... Mais, comme la pente devenait toujours
plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds
environ au-dessus des bohémiens.

Je reconnus alors une vieille, assise près d'une chaudière.... La
flamme l'éclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses
grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre
petits enfants à peu près nus se traînaient autour d'elle comme des
grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans
l'ombre, faisaient leurs préparatifs de départ; ils se levaient,
couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées
de feuilles dans le feu, qui s'élevait de plus en plus, tordant des
masses de fumée sombre au-dessus du vallon.

Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me
passa par la tête ... une idée qui d'abord me fit rire en moi-même.

«Hé! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au
milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son
nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--Hé! hé!
hé! ce serait drôle.»

Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait être un scélérat,
pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne
m'avaient jamais fait de mal.

«Oui ... oui ... me dis-je en moi-même, ce serait abominable ... je ne
me pardonnerais jamais de ma vie!»

Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et
je la balançais doucement ... comme pour rire....»

Ici Heinrich fit une pause ... il était très-pâle.... Au bout de
quelques secondes, il reprit:

«Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse
est une passion diabolique ... elle développe les instincts de
destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous
jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas été habitué à verser le
sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je
pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser
les cheveux sur la tête.--J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour
ne pas succomber à la tentation ... mais l'habitude de tuer rend
cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me
retenait.

Je me représentais les bohémiens, consternés ... la bouche béante ...
courant à droite et à gauche ... levant les mains ... poussant des
cris ... et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers ... avec
des figures si drôles ... des contorsions si bizarres ... que, malgré
moi, mon pied s'avançait tout doucement ... tout doucement ... et
poussait l'énorme pierre sur la pente.

Elle partit!

D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir....
Je me levai même pour m'élancer dessus, mais la pente était si roide
en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds
... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que
je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait,
descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ...
puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un
sanglier.... C'était terrible!

Je jetai un cri ... un cri à réveiller la montagne.... Les bohémiens
levèrent la tête ... il était trop tard! Au même instant, le rocher
parut en l'air pour la dernière fois ... et la flamme s'éteignit....»

Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur
son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baissé la tête.... Je
n'osais pas le regarder!

Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:

«Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier
à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de
Schirmeck ... deux jours après le malheur.--Ce curé me dit: «Heinrich,
l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tué une pauvre vieille
femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime épouvantable....
Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le
Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant à moi, je ne puis vous
donner l'absolution...» Je compris que ce brave homme avait raison,
que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du
Chêvrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette
... et me voilà!»

Heinrich se tut.

Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger
une parole. La nuit était venue ... un silence de mort planait sur le
hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la
route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un
cliquetis de ferrailles.

Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le
Schnéeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna
jusqu'au seuil de sa cassine.

«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il
en me tendant la main.

Sa voix tremblait.

«Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est
expier.»

Il me regarda quelques instants sans répondre....

«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai
beaucoup souffert?--Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander
cela!--Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage?
Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça
ne l'empêche pas d'être triste.... Il regarde le ciel à travers
les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par
mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!»

Il se tut quelques secondes ... puis, tout à coup, comme entraîné
malgré lui:

«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forêts!... la
solitude!... la vie des bois!...»

Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses
noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans
ses yeux.

«Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!»

Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au
milieu des bruyères.



LE VIOLON DU PENDU

CONTE FANTASTIQUE


Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point; il
avait étudié Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait
d'une santé florissante et d'une fortune honnête qui lui permettait de
suivre sa vocation artistique; en un mot, il possédait tout ce qu'il
faut pour composer de grande et belle musique ... excepté la petite
chose indispensable: l'inspiration.

Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître
Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie ... mais
dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.

Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les
chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se
mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de
son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ...
mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables
cahiers et le doigt sur le passage disait:

«Regarde, garçon!»

Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir.

Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître
Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme
jusqu'alors impassible se fâcha:

«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que
je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment
trop fort!»

Et le voyant consterné de son apostrophe:

«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta
mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais
décidément tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop généreux, et
surtout une quantité de chopes trop indéterminée.... Voilà ce qui
ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!

--Maigrir!

--Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas ...
mais les idées ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie à
enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment
pourraient-elles vibrer?»

Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz:

«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai
devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je
maigrirai!»

Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître
Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui
souhaita bonne chance.

Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la
main, quittait l'hôtel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi
Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage.

Il se dirigea vers la Suisse.

Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était
considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.

«Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le
jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent
monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour
mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent
des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon
travail, tout mon courage, je n'arrive à rien.... Ah! le ciel n'est
pas juste ... non, il n'est pas juste!»

Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à
Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait
tomber de fatigue.

En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure
embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte
disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruine. De
hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du
pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à
décorner les boeufs.

Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin
flottant au-dessus de la porte.

«Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu
sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.»

Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.

«Qui est là?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'intérieur.

--Un abri et du pain.

--Ah! ah! bon ... bon!...»

La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme
robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une
houppelande percée au coude, une hachette à la main.

Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant
l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les
murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille
pâle, frêle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits
points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi;
ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement
indéfinissable.

Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son
bâton.

«Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps à tenir
les gens dehors.»

Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé,
s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau
devant l'âtre.

«Donnez-moi votre bâton et votre sac», dit l'homme.

Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle
des os ... mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et
l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de
sa surprise.

Cette circonstance lui rendit un peu de calme.

«_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je
ne serais pas fâché de souper.

--Que désire monsieur à souper? fit l'autre, gravement.

--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.

--Hé! hé! hé! Monsieur est pourvu d'un excellent appétit ... mais nos
provisions sont épuisées.

--Épuisées?

--Oui.

--Toutes?

--Toutes.

--Vous n'avez pas de fromage?

--Non.

--Pas de beurre?

--Non.

--Pas de pain ... pas de lait?

--Non.

--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?

--Des pommes de terre cuites sous la cendre.»

Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de
l'escalier, tout un régiment de poules: blanches, noires, rousses,
endormies, les unes la tête sous l'aile, les autres le cou dans les
épaules; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se
peignait et se plumait avec nonchalance,

«Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des oeufs?

--Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.--Oh! mais alors,
coûte que coûte, mettez une poule à la broche!»

A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux
épars, s'élança devant l'escalier, s'écriant:

«Qu'on ne touche pas à mes poules ... qu'on ne touche pas à mes
poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu!»

L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si
terrible; que Hâfitz s'empressa de répondre:

«Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de
terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus!
A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je
reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps nécessaire pour
devenir maigre comme un fakir!»

Il s'exprimait ainsi avec une animation singulière, et l'hôte criait à
la jeune fille pâle:

«Génovéva!... Génovéva ... regarde ... _l'Esprit_ le possède ... c'est
comme l'autre!...

La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait
au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la
flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis
que la folle chantait d'une voix perçante un vieil air bizarre, et que
la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait
de ses soupirs plaintifs.

Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker; il
dévora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine
d'eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il
s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en
face de l'âtre.

«_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir.»

L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier
vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit
Karl au grenier, sous le chaume.

«Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez-bien et
surtout prenez garde au feu!»

Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une
grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.

Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait
prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien
sinistre lorsque, songeant à ces yeux gris clair, à cette bouche
bleuâtre entourée de grosses rides, à ce front large, osseux, à ce
teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se
trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement
à son hôte.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et
que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par
la pluie.

Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait
jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa
cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui réclamait un petit écu
de convention.

La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondément ému....
Elle était fantasque ... et l'élève de maître Albertus enviait le
bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons
agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec
de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta
beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la soupente, contre la
muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.

Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de
l'hôte frappa son oreille:

«Éteignez donc la lumière! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit
de prendre garde au feu!»

Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande
paillasse et souffla la lumière.

Tout devint silencieux.

Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l'oeil, à force d'entendre
le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les
souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin,
Hâfitz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant,
douloureux, l'éveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face.

Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'était
Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins
décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus.... On aurait dit, tant
il était maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon
de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une
lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée.

Hâfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante,
regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière
les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.

Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le
violon à la muraille; il l'appuya contre son épaule, puis, après un
instant de silence, il se prit à jouer.

Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funèbres comme
le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un être bien aimé
...--solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de
la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne
au milieu des forêts sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme
l'incurable désespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait
un chant léger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais
chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles
gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance
et de bonheur, pour s'envoler tout à coup, effarouchés par la valse
... folle ... palpipante, éperdue;--amour ... joie ... désespoir ...
tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pêle mêle sous l'archet
vibrant....

Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendit les bras et criait:

«O grand ... grand ... grand artiste!... O génie sublime.... Oh! que
je plains votre triste sort ... Être pendu!... pour avoir tué cette
brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique....
Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un
si beau talent.... Oh! Dieu!...»

Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte
l'interrompit:

«Hé! là-haut ... vous tairez-vous, à la fin? Êtes-vous malade ... ou
le feu est-il à la maison?»

Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière
éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule,
laissant apparaître l'aubergiste.

«Ah! _herr wirth_, cria Hâfitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc
ici? D'abord une musique céleste m'éveille et me ravit dans les
sphères invisibles ... puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve.»

La face de l'hôte prit aussitôt une expression méditative.

«Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur.... J'aurais dû m'en douter....
Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc
toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer
à dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe
avec moi.»

Karl ne se fit pas prier; il avait hâte d'aller ailleurs. Mais quand
il fut en bas, voyant que la nuit était encore profonde, la tête entre
les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta
plongé dans un abîme de méditations douloureuses.

L'hôte, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur
la chaise effondrée au coin de l'âtre, et fumait en silence.

Enfin, le jour grisâtre parut.... Il regarda par les petites fenêtres
ternes, puis le coq chanta ... les poules sautèrent de marche en
marche.

«Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses
épaules et prenant son bâton.

--Vous nous devez une prière à la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise,
dit l'homme d'un accent étrange ... une prière pour l'âme de mon fils
Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancée ... Génovéva la
folle!

--C'est tout?

--C'est tout.

--Alors, adieu; je ne l'oublierai pas.»

En effet, la première chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce
fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohême et pour celle qu'il avait
aimée....--Puis il entra chez maître Kilian, l'aubergiste de _la
Grappe_, déploya son papier de musique sur la table, et s'étant fait
apporter une bouteille de _rikevir_, il écrivit en tête de la première
page: _Le Violon du Pendu!_» et composa, séance tenante, sa première
partition vraiment originale.



L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN

CONTE FANTASTIQUE


A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de
Lauterbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et
j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme
on dit, de tirer le diable par la queue.

L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais
envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes
en apprenant sa générosité posthume: j'héritais de lui, hélas!... deux
cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un
coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.

«Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je
vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie
de m'avoir serré les cordons de votre bourse.... L'argent que vous
m'auriez envoyé ... où serait-il?.... Il serait au pouvoir des
Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait
seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous
avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur à vous, cher
oncle Christian ... honneur à vous!....»

Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins
touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.

Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais
rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme:

«Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!... Jusqu'à présent, tu
n'as poursuivi que de vains fantômes.... L'amour, les plaisirs et les
arts ne sont que de la fumée.... Il faut être bien fou pour s'attacher
à la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les
écus placés sur première hypothèque.... Renonce à tes illusions....
Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras
honoré, respecté ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les
paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue,
disant: «Voilà monsieur Kasper Hâas ... l'homme riche ... le plus gros
_herr_ du pays!»

Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages
d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable,
qui me séduisait.

C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette
interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes
bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et
de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la
Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne
voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais être bourgmestre,
j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais
en moi-même: «Voici monsieur Kasper Hâas qui passe ... l'homme riche
... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!....»

Et ma petite jument galopait.

J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de
maître Christian.

«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?»

Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach
m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement
que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian
Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes
propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route
poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars
couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les
récoltes ... et, derrière, la bassecour ... puis le petit jardin, le
verger, les vignes à mi-côte ... les prairies dans le lointain.

Je tressaillis d'aise à ce spectacle.

Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les
vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête
nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe
à chaînette d'argent aux lèvres ... voilà que toutes ces bonnes gens
me contemplent et me saluent:

«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!»

Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures
émerveillées.... Je suis déjà chez moi.... Il me semble toujours avoir
été propriétaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maître de
chapelle n'est plus qu'un rêve ... mon enthousiasme pour la musique,
une folie de jeunesse:--comme les écus vous modifient les idées d'un
homme!

Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker....
C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les
remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur
le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre
échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages,
s'avance sur le seuil pour me recevoir.

«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.

--Maître Becker, je suis votre serviteur.

--Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.

--Après vous, maître Becker ... après vous.»

Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite
salle propre et bien aérée, une table confortablement servie, et,
près de la table, une jeune personne fraîche, gracieuse, les joues
enluminées du vermillon de la pudeur.

«Monsieur Kasper Hâas!» dit le vénérable tabellion.

Je m'incline.

«Ma fille Lothe!» ajoute le brave homme.

Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations
d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines, les
grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille légère, ses petites
mains potelées, maître Becker m'invite à prendre place, disant qu'il
m'attendait, que mon arrivée était prévue, et qu'avant d'entamer les
affaires sérieuses, il était bon de se refaire un peu de la route ...
de se rafraîchir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont
j'appréciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.

Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes
réflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut
gagner à Lauterbach.

«Mademoiselle, me ferez-vous la grâce d'accepter une aile de poulet?

--Monsieur, vous êtes bien bon.... Avec plaisir.»

Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses
lèvres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de
pêche:

«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays;
nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en
truites.... On loue les chasses de l'administration forestière.... On
passe ses soirées à la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et
forêts est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue
supérieurement au whist, etc.»

J'écoute.... Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible.
Mademoiselle Lothe me paraît fort bien.... Elle cause peu, mais son
sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!

Enfin arrive le café ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se
retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux
affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je
prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas
d'hypothèque.... Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me
dis-je, heureux Kasper!»

Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des
titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons,
ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie
amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker,
l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.

«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur
Hâas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux
irriguées de la commune ... on y fait deux et même trois fauchées par
an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre
vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites
là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend
sur place de douze à quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes années
compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre
forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de
bois taillis en plein rapport.... Ceci vous représente vos biens de
Haematt ... ceci vos pâturages de Thiefenthâl.... Voici le titre de
propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de
Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe
siècle.

--Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.

--Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth,
avait établi là sa résidence de chasse.... Il est vrai que bien des
générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les
réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.»

Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes
titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut
bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma
nouvelle importance.

J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure,
et, frappant du pied la première marche:

«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme.

J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et,
voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!....» Je
monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé:
«Ceci est à moi! ... ceci est à moi! ... Oui ... oui ... je suis
propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes
appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde,
non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la
mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule
convoite....

O poëtes! ... O artistes! ... qu'êtes-vous auprès de ce gros
propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table
nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son
banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante
dans son buisson ... la statue qui décore son jardin.... Vous
n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les
fumées de l'orgueil, de la vanité ... lui qui possède les seules
réalités de ce monde!

En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu ...
je l'aurais regardé par-dessus l'épaule.... Je me serais demandé:

«Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?»

J'ouvris une fenêtre... la nuit approchait... le soleil couchant
dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue... Au sommet de la
côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière.

Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses
moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse
du seigneur Buckart.

Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres...
j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues
s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des
vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.

Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses
grands rideaux rouges et son lit à baldaquin... Cette vue me rappela
que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un
sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois,
me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché,
les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis
mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne
murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le
soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace à
l'infini... Je m'endormis bientôt.

Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque
je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été
arrivaient jusqu'à moi... La douce odeur du foin nouvellement fauché
imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever
pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était
parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de
plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je
sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes... mes
jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!

En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps,
m'effraya... ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans:
«Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi.

Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à
ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations
anxieuses de mon coeur... le murmure précipité du sang sur lequel
l'esprit n'avait aucun pouvoir.

«Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon
corps, mon propre corps refuse de m'obéir!... Kasper Hâas, le maître
de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette
misérable motte de terre qui cependant est bien à lui... O Dieu!...
qu'est-ce que cela veut dire?»

Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention;
la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir: un homme... un homme vêtu
d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la
chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de
faucon relevé sur l'oreille... les mains enfoncées jusqu'aux coudes
dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les
bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des
genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur
sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une
expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.

Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et,
le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du
talon, il s'écria: «Ceci est à moi!... à moi... Hans Buckart... comte
de Barth.»

On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots
cabalistiques... J'en avais la chair de poule.

Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth
disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique
descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons
sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme
s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.

Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à
coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse... l'épinette
retentit... on chante... on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.

Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes
femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette; de précieux
cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de
dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à
crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les
jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une façon si coquette,
qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eau-forte de la
très-gracieuse École de Lorraine au XVIe siècle.

Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de
perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette; les éclats de
rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se
terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser
les cheveux sur la nuque.

Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d'élégance
surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au
vinaigre.

Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser
de ce cauchemar... Impossible! mais au même instant, une des jeunes
élégantes s'écria:

«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous... ce domaine...»

Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces
paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu!


Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient
au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, méditative,
regardait toujours au fond de mon alcôve.

La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante
chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues
robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre.
Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un
brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et
la défense écumeuse, un énorme sanglier.

J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'éteindre comme
un soupir dans les bois... puis... rien!

Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans
l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de
ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et
solennelles dans leurs moeurs.

Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible;
la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite
comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée
de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil
rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux
chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son
étui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre,
quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes
gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de
Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.

Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le
vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec
attendrissement:

«Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de
Jacob... laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles...
afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du
ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple
bien-aimé... en qui j'ai mis ma confiance...»

La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir;
n'entendant plus rien, je tournai la tête... ses rayons calmes et
froids éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une
ombre... la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain,
quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse.

Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres...
l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample
perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux.
J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans
les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.

Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me
fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte
Grégorius, consigné sous le n° 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.

Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre?

Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria:

«_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus
naturalis ratio patitur._»

A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure
pâlissait... pâlissait... Au dernier mot, elle n'existait plus!

Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes
je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel
de Hans Burckart: des chrétiens et des juifs, des nobles et des
roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres
prosaïques... Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se
croyaient maîtres souverains et définitifs de la baraque!--Hélas! un
souffle de la mort les mettait à la porte.

J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois
que l'un de ces braves gens s'écriait: «Ceci est à moi!» je me prenais
à rire et je murmurais: «Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir
comme les autres!»

Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant
du coq annonce lejour; sa voix perçante réveille lesêtres endormis.

Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis
mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes
regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse...
mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir.

En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait
toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle
s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette
marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule
naissant, avait quelque chose d'épouvantable.

Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front
baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les
vieux saules pleureurs.

Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais
à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le
dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me
faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait:

«Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est à nous!...»

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour.

Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de
maître Christian Hâas...

Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises
de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous
avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié
singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle
importance ... car la vision de cette nuit singulière me paraît
signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas,
les propriétaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur
la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.

Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis
à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand
théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.

En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère,
est encore la plus solide de toutes les propriétés.... Elle ne finit
pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne
un nouveau lustre!

Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde: personne
ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait
l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre à ce grand homme
les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche
propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs ... les forêts
... les pâturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix à parier
contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait
misérablement sous le bâton....



A MON AMI JOSEPH-FÉLIX HALY

HUGUES-LE-LOUP


I

Vers les fêtes de Noël de l'année 18.., un matin que je dormais
profondément à l'hôtel du _Cygne_, à Tubingue, le vieux Gédéon Sperver
entra dans ma chambre en s'écriant:

«Fritz... réjouis-toi!... je t'emmène au château de Nideck, à
dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle résidence
seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pères!»

Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable père
nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laissé pousser toute sa
barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque,
et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.

«D'abord, m'écriai-je, procédons méthodiquement; qui êtes-vous?

--Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le
braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri,
élevé ... moi qui t'ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard
au coin d'un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil!...
Ingrat ... il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui
est gelée.

--A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant,
embrassons-nous.»

Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du
revers de la main, reprit:

«Tu connais Nideck?

--Sans doute ... de réputation.... Que fais-tu là?

--Je suis premier piqueur du comte.

--Et tu viens de la part de qui?

--De la jeune comtesse Odile.

--Bon ... quand partons-nous?

--A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte
est malade, et sa fille m'a recommandé de ne pas perdre une minute.
Les chevaux sont prêts....

--Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois
jours, il ne cesse pas de neiger.

--Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier,
mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route! Je vais faire
préparer un morceau.»

Il sortit.

«Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta
pelisse par là-dessus.»

Puis il descendit.

Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il
obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement
d'épaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la
grande salle.

«Hé! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul,
s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur
le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux
s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.

--Comment, ma valise?

--Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au
Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ça tout à l'heure.»

Nous descendîmes dans la cour de l'hôtel.

En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harassés de
fatigue; leurs chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur
de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:

«Les belles bêtes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais
cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, dépêche-toi de leur jeter
une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir.»

Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent
près de nous comme nous mettions le pied à l'étrier; je découvris
seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs
d'une vivacité singulière.

Ils entrèrent dans l'hôtel.

Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon
voyage, et lâcha les rênes,

Nous voilà partis.

Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des
Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes
nous eûmes dépassé les dernières maisons de Tubingue.

Le temps commençait à s'éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre
nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de
sentier. Nos seules compagnons de voyage étaient les corbeaux
du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les
monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix
rauque: Misère! ... misère! ... misère!....

Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de
chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes,
galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_;
parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide
scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.

«Hé! hé! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une jolie matinée
d'hiver.

--Sans doute, mais un peu rude.

--J'aime le temps sec, moi ... ça vous rafraîchit le sang.... Si le
vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un
temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes.»

Je souriais du bout des lèvres.

Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et
vint se placer côte à côte avec moi.

«Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire
que tu connaisses le motif de notre voyage.

--J'y pensais.

--D'autant plus qu'un grand nombre de médecins ont déjà visité le
comte.

--Ah!

--Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui
ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne
regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit
morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais
tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur
ignorance.

--Diable! comme tu nous traites!

--Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il
m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à
toi qu'à n'importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de
l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour
voir ce qui s'y passe.

--Qu'en sais-tu?

A cette réponse, le brave homme me regarda de travers.

«Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il....

Pourtant il reprit:

«Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à
propos, car la maladie du comte est précisément à l'intérieur: c'est
une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais
que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de
neuf semaines?

--On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute.

--Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui
reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de
singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée
d'une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous
reviennent à minute fixe.

--Eh! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu?... ces maladies périodiques
font mon désespoir...--Tant pis... la maladie du comte est
périodique... elle revient tous les ans, le même jour, à la même
heure; sa bouche se remplit d'écume, ses yeux deviennent blancs comme
des billes d'ivoire; il tremble des pieds à la tête et ses dents
grincent les unes contre les autres.

--Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?

--Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus
heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d'honneurs. Il a tout
ce que les autres désirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les
partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le
chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'éteindre.

--Comment sa maladie s'est-elle déclarée?

--Tout à coup, il y a douze ans.» En ce moment le brave homme parut
se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra
lentement, puis l'ayant allumé:

«Un soir, dit-il, j'étais seul avec le comte dans la salle d'armes du
château. C'était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier
toute la journée dans les gorges du Rhéthâl, et nous étions rentrés,
à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés
depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme
celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large
dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière
le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps
il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la
neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant
à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du
Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait
au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes
bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement
qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les
vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de
neige se détacha... De blanches qu'elles étaient, les fenêtres
devinrent toutes noires de ce côté.--Ces détails ont-ils du rapport
avec la maladie de ton maître?

--Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté,
les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un
chasseur qui entend venir la bête. Moi, je me chauffais toujours, et
je pensais: «Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt?» Car, pour
dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois
... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans
l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au même instant,
le comte tourne sur ses talons; il écoute ... ses lèvres remuent; je
vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains ... les
mâchoires serrées ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: «Monseigneur,
qu'avez-vous?» Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe
sur les dalles, la face contre terre... Aussitôt, j'appelle au
secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les
jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se
trouve près de la fenêtre; et comme j'étais en train de couper sa
cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque
d'aploplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du
comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore
rien que d'y penser!»

Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa
selle, et poursuivit d'un air mélancolique:

«Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de
Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même
époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure
de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous
faire dresser les cheveux sur la tête! Puis il se remet lentement,
lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et,
si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a
peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui
soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: «Va-t'en!
Va-t'en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi!
n'ai-je pas assez souffert?». C'est horrible de l'entendre, et moi,
moi, qui l'accompagne de près à la chasse ... qui sonne du cor
lorsqu'il frappe la bête ... moi, qui suis le premier de ses
serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tête pour son service ...
eh bien, dans ces moments-là, je voudrais l'étrangler, tant c'est
abominable de voir comme il traite sa propre fille!»

Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre,
piqua des deux, et nous fimes un temps de galop.

J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait
fort douteuse, presque impossible.... C'était évidemment une maladie
morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause
première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de
l'existence.

Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin
de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition
pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous
découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon.
Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles,
suspendues en forme de hotte aux angles de l'édifice. Ce n'était
encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel;
mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges
apparurent.

En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'écria:

«Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!...»

Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant
ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant
de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.

«Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris... Ne vois-tu rien,
Fritz?... est-ce que...»

Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, à cinquante pas, au
revers de la côte, un être accroupi dans la neige:

«La Peste-Noire!» fit-il d'un accent si troublé que j'en fus moi-même
tout saisi.

Et suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur
une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si
misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses
manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou,
long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.

Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses
yeux hagards s'étendaient au loin sur la plaine neigeuse.

Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit
autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre.

«Ah çà, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie?

--Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un
pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre
me fait peur.»

Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas,
et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se
rassurer un peu.

«Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié
bien des choses dont je ne connais pas la première lettre ... eh bien,
apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend
pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la
Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom;
mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mérite surtout!»

Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.

«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y
comprends rien.--Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcière que tu
vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue
le comte!

--Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable
influence?

--Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour
du mal ... au moment où le comte est saisi de son attaque ... vous
n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards
sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache,
entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule,
accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du
comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir!
Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit:
«Gédéon ... elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher
de trembler; mais il répète toujours en bégayant ... les yeux
écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!...» Alors, je monte dans
la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai
de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et
terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est
plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le
lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de
carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!...
Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne ... alors le
comte a les mâchoires serrées comme un étau ... il écume ... ses yeux
tournent.... Oh! la misérable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois
au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui
envoyer une balle, Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!...»
Pauvre homme, ménager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz....
Il n'a déjà plus que la peau et les os!»

Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il
me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme
oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas
étendre le champ de la réalité! Ces influences occultes, ces rapports
mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que
les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres
contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera
pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens
avec l'ignorance universelle!

Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de
bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela
lui porterait malheur.

«Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être
pendu.

--C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme.

--Hé! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime
autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans
l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer,
éternuer, comme dans les autres maladies.

--Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.

--Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma manière de voir....
J'ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la
sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion
se présente...»

Il termina sa pensée par un geste expressif.

«Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte
de Nideck: «Pas de «sang!» Un grand poëte a dit:--«Tous les «flots de
l'Océan ne peuvent laver une goutte «de sang humain!»--Réfléchis à
cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première
occasion.»

Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux
braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression
pensive.

Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable
hameau de Tiefenbach du château du Nideck.

La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire
et froide journée d'hiver, la neige recommençait à tomber, de larges
flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux qui
hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par
l'approche du gîte.

De temps en temps, Sperver regardait en arrière, avec une inquiétude
visible, et moi-même je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension
indéfinissable, en songeant à l'étrange description que le piqueur
m'avait faite de la maladie de son maître.

D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui
l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une
forêt chargée de givre et secouée par la bise: les arbres ont un air
morne et pétrifié qui fait mal a voir.

A mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares,
quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre,
apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des
mélèzes, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg
dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquée de points
lumineux.

Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre
deux tours, et fermée par un grillage de fer.

«Nous y sommes!» s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.

Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au
loin.

Après quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les
profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans
son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules,
et fourré comme un chat.

Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome
traversant un rêve des _Niebelungen._

Il s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre
le grillage, écarquillant les yeux et s'efforçant de nous voir dans la
nuit.

«Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouée.

--Ouvriras-tu, Knapwurst, s'écria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il
fait un froid de loup?

--Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien
toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!»

La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec
une grimace bizarre, me salua d'un: «_Wilkom, herr docter_ (soyez le
bien-venu, monsieur le docteur)», qui semblait vouloir dire: «Encore
un qui s'en ira comme les autres!» Puis il referma tranquillement
la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite
prendre la bride de nos chevaux.


II

En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me
convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était
une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu'on appelait
château d'embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes,
répétaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant
par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées
de distance en distance dans les anneaux de la muraille.

Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il
tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors
d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier et me dit:

«Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour
aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.

--Bon! fais ce que tu jugeras nécessaire.

--Tu trouveras là notre majordome, Tobie

Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck; il a fait jadis la
campagne de France sous le comte.

--Très-bien!

--Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui
se prétend de bonne famille.

--Pourquoi pas?

--Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière
de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa
charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par
reconnaissance ... tu comprends....

--Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gèle...»

Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon
Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec
lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me
retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:

«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon
triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf;
le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins
qu'ils ne soient déjà couchés!»

Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le
seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du
Nideck.

Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le
précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le
temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A
gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu
splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les
différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au
milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne
gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.

Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce
furent les personnages.

Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois: un petit homme,
gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les
cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il
portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur
la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d'acier larges
comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie,
et les souliers à boucles d'argent. Il était en train de tourner le
robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa
face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil
comme des verres de montre.

Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoff à grands
ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue,
jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des
fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient
l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que
le troisième clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de
les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.

«Combien de cartes? demandait-il.

--Deux, répondait la vieille.

--Et toi, Christian?

--Deux....

--Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et
celle-ci, et celle-là.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça
vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France!

--Monsieur Christian, vous n'avez pas d'égards pour le beau sexe.

--Au jeu de cartes, on ne doit d'égards à personne.

--Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place!

--Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la
ressource.»

En ce moment Sperver s'écria: «Camarades, me voici!

--Hé! Gédéon... Déjà de retour?»

Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros
majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre côté.

«Et Monseigneur va-t-il mieux?

--Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu!

--C'est toujours la même chose?

--A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil.»

Sperver s'en aperçut.

«Je vous présente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il
fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que
Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s'en aille.
Si l'on m'avait écouté plus tôt.... Enfin, il vaut mieux tard que
jamais.»

Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire,
car, s'adressant au majordome:

«Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'écria-t-elle,
remuez-vous.... Présentez un siège à monsieur le docteur... Vous
restez là, bouche béante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces
Allemands....»

Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser
de mon manteau.

«Permettez, monsieur....

--Vous êtes trop bonne, ma chère dame.

--Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel
pays!...

--Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en
secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons à temps... Hé!
Kasper! Kasper!...»

Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure
saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée:

«Me voici!

--Bon! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui
se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu
sais?

--Oui, Sperver, tout de suite.

--Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ...
Knapwurst te la remettra. Quant au souper....

--Soyez tranquille, je m'en charge.

--Très-bien, je compte sur toi.»

Le petit homme sortit, et Gédéon, après s'être débarrassé de sa
pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon
arrivée.

J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.

«Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur, vous vous
êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu,
monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos
jambes.... C'est cela.»

Puis, me présentant sa tabatière:

«En usez-vous?

--Non, ma chère dame, merci.

--Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez
tort: c'est le charme de l'existence.»

Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après
quelques instants:

«Vous arrivez à propos: Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une
attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?

--Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.

--Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit
pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu
passer deux jours sans prendre un bouillon.

--Et sans boire un verre de vin,» ajouta le majordome, en croisant ses
petites mains replètes sur sa bedaine.

Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.

Aussitôt, maître Tobie Offenloch vint s'asseoir à ma droite et me dit:

«Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de
markobrünner par jour.

--Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte.
Le pauvre homme est maigre à faire peur.

--Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, et
du johannisberg de l'an XI, car les Français ne l'ont pas tout bu,
comme le prétend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner
de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien
comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.

--Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mélancolique, dans le
temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se
portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.

--C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre
l'appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes
chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.

--Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il
faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures
du bon Dieu comme les hommes.»

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le
vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrières avec des
sifflements lugubres.

Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur
le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de
tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une
nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi, je
réfléchissais à l'étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre
réciproquement de nos conseils.

En ce moment, le majordome se leva.

«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant
au dos de mon fauteuil.

--Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.

--Quoi! pas même un petit verre de vin?

--Pas même un petit verre de vin.»

Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.

«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime
mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac après ...
dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingué
que le kirsch!»

Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver
entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.

Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir,
j'entendis la femme du majordome dire a son mari:

«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!»

Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'étais moi-même tout
pensif.

Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent
complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et
de Marie Lagoulte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme
l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.

Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours
violet pavillonné d'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de
la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait
vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on
eût dit l'asile du silence et de la méditation.

En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient
une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abîme et je
compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas,
accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien,
car la nuit était profonde.

Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement
de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de
forme gothique, non loin du malade: c'était Odile de Nideck. Sa longue
robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction
idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen
âge, que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.

Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je
l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une
musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première
enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald
fredonnent pour endormir nos premières tristesses.

A mon approche, Odile s'était levée.

«Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une
simplicité touchante; puis m'indiquant du geste l'alcôve où reposait
le comte: Mon père est la.»

Je m'inclinai profondément, et sans répondre, tant j'étais ému, je
m'approchai de la couche du malade.

Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant
de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La
lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure
du comte.

Dès le premier instant, je fus saisi de l'étrange physionomie du
seigneur du Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que
venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empêcher de me dire: «C'est
un vieux loup!»

En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les
oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par
la face; l'étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base; la
disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez,
bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne
et froid; la barbe courte et drue s'épanouissant autour des mâchoires
osseuses: tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur
les affinités animales me traversèrent l'esprit.

Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade.... Il était sec,
nerveux; la main petite et ferme.

Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile,
une exaspération touchant au tétanos.

Que faire?

Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre,
Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif,
épiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte pénible.
Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre.

Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une
espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement
reprenait son cours ... s'accélérait ... et devenait haletant.... Le
cauchemar oppressait évidemment cet homme.... Épilepsie ou tétanos,
qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voilà ce qu'il m'aurait
fallu connaître et ce qui m'échappait.

Je me retournai tout pensif.

«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille.

--La crise d'hier touche à sa fin, Madame ... il s'agirait de prévenir
une nouvelle attaque.

--Est-ce possible, Monsieur le docteur?»

J'allais répondre par quelque généralité scientifique, n'osant me
prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la
cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.

«Des étrangers!» dit Sperver,

Il y eut un instant de silence.

«Allez voir! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri....
Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles
circonstances?... C'est impossible!»

Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tête blonde et rose parut dans
l'ombre et dit à voix basse:

«Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer,
demande asile au Nideck.... Il s'est égaré dans la montagne....

--C'est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez
prévenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer....
Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul
l'empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille
nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.»

Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine
en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans
certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de
l'opulence élève l'âme.

Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction
d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de détails, d'une pureté de
lignes qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques....
ces idées me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de
comparable dans mes souvenirs.

«Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.

--Oui, Madame.»

La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le
charme de mes impressions.

Odile s'était retournée.

«Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on
ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses
affections et le monde.

--C'est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d'élite appartiennent à
toutes les infortunes: le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans
pain, chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites
comme ses étoiles, pour le bonheur de tous!»

Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la
main.

Au bout d'un instant, elle reprit: «Ah! Monsieur, si vous sauvez mon
père!...

--Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est
finie. Il faut en empêcher le retour.

--L'espérez-vous?

--Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je
vais y réfléchir.»

Odile, tout émue, m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi
nous traversâmes l'antichambre, où quelques serviteurs veillaient,
attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le
corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à
coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules:

«Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis
un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu?

--Il n'y a rien à craindre pour cette nuit.

--Bon, je sais cela, tu l'as dit à la comtesse; mais, demain?

--Demain?

--Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas
empêcher l'attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu'il
en meure?

--C'est possible, mais je ne le crois pas,

--Eh! s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le croîs
pas, c'est que tu en es sur!»

Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraîna dans
la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de
Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt
portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et
ces deux personnages, le manteau jeté sur l'épaule, les bottes molles
à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de
longues tuniques vert-pistache à brandebourgs et torsades soie et or,
le kolbac d'ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la
ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur
blanche de la résine.

«Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue.
Ils nous ont suivis de près.

--Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à
sa taille élancée; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la
Wallenstein.»

Ils disparurent dans une travée latérale.

Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de
corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein
cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus.

«Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits
... la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le
Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes....»

Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement.

Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une
enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une
petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et,
me remettant la torche:

«Prends-garde à la lumière, dit-il. Attention!»

En même temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans
le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles
en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.

«Ah! ah! ah! s'écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux
oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne
crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la
vieille tour.»

Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.

La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent
la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine
notre torche échevelée eût pu se dire: «Que font-ils donc là-haut ...
dans les nuages!... Pourquoi se promènent-ils à cette heure?»

«La vieille sorcière nous regarde peut-être,» pensai-je en moi-même,
et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave,
et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il
élevait la lumière pour m'indiquer la route et marchait à grands pas.

Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de
Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux: quel
bonheur de se retrouver à l'abri d'épaisses murailles!

J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et,
contemplant cette antique demeure, je m'écriai:

«Dieu soit loué! Nous allons donc pouvoir nous reposer.

--Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que
de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes,
un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides
et vins chauds ... j'aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien
compris mes ordres.»

Il disait vrai, ce brave Gédéon: «Viandes froides et vins chauds,»
car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient
l'influence délicieuse de la chaleur.

A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine;
mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:

«Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous à
l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes
doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement,
il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons,
assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je
la tiens...--En voilà une!...--Passons à l'autre.... C'est
cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave,
jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!»

Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: «Maintenant, Fritz,
s'écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout
rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--«Si «c'est le Diable qui a
fait la soif, à coup sûr «c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!»


III

Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de
course à travers les neiges du Schwartz-Wald.

Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes
et le brochet, murmurait la bouche pleine:

«Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyères! nous avons des
étangs!»

Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard
une bouteille, il ajoutait:

«Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en
automne!...--A ta santé, Fritz!

--A la tienne, Gédéon!»

C'était merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre.

La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires
galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et,
dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne,
chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu'il chante
lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se
chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'éternelle
bataille!

Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome
d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords
... il me le présenta en s'écriant:

«Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'à la
dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!»

Ce qui fut fait.

Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante:

«Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck
mon maître!»

Il le vida gravement à son tour.

Alors, une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes
heureux de nous sentir au monde.

Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants,
et me mis à contempler ma résidence.

C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four
d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son
cintre; tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se
trouvait mon lit; un lit à raz de terre, ayant, je crois, une peau
d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre
plus petite, ornée d'une statuette de la Vierge, taillée dans le même
bloc de granit et couronnée d'une touffe d'herbes fanées.

«Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose,
ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la
tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ça remonte
au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne
savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou
pointues, ils creusaient dans la pierre.

--C'est égal, tu m'as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.

--Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On
loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La
vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux!

--Qui cela, Hugues?

--Eh! Hugues-le-Loup?

--Comment, Hugues-le-Loup?

--Sans doute, le chef de là race des Nideck ... un rude gaillard, je
t'en réponds!--Il est venu s'établir ici avec une vingtaine de reiters
et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut
de la montagne.... Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et
puis, ma foi! ils ont dit: «Nous sommes les maîtres! Malheur à ceux
qui voudront passer sans payer rançon ... nous tombons dessus comme
des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le
cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous
verrons les défilés du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate,
de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!» Et ils
l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup
était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la
veillée!

--Knapwurst?

--Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille....
Un drôle de corps, Fritz ... toujours niché dans la bibliothèque.

--Ah! vous avez un savant au Nideck?

--Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la
sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la
famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque.... On
dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux
que nous-mêmes.... C'est lui qui t'en débiterait, Fritz.... Il appelle
ça des chroniques!... ha! ha! ha!»

Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants
sans trop savoir pourquoi.

«Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ...
de Hugues-le-Loup?

--Je te l'ai déjà dit, que diable!... ça t'étonne?

--Non!

--Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose.... A
quoi rêves-tu?

--Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'étonne; ce qui
me fait réfléchir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès
ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigneuses du
Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant
toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ...
courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ...
aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois
... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit
rouge. Voilà ce qui m'étonne ... ce que je ne puis comprendre....
Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est
faite.»

L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il
le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon
qu'il plaça sur son _brûle-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux
fixés au hasard, il répondit d'un air pensif:

«Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après
avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou
d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aimé le grand air ... et je
l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le
soir, et d'être ballotté par le vent ... j'aime à rentrer maintenant
dans ma caverne ... à boire un bon coup ... à déchiqueter
tranquillement un coq de bruyère, et à sécher mes plumes devant un bon
feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le
véritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontré au clair de lune
et m'a dit: «Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu
as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature;
mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la
montagne, je m'appelle Nideck!»

Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:

«Ma foi! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je
bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de....»

En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et
prêta l'oreille.

«C'est un coup de vent, lui dis-je.

--Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?...
C'est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé! ouvre, Blitz!» s'écria le
brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un
danois formidable s'élançait dans la tour, et venait lui poser ses
pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la
barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.

Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi:

«Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi
cette tête, ces yeux, ces dents.»

Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à
déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien
redoublait ses caresses:

«Laisse-moi, Lieverlé; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui
m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?»

Et Gédéon alla fermer la porte,

Je n'avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé; sa taille
atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d'attaque,
au front large, aplati, à la peau fine; un tissu de nerfs et de
muscles entrelacés; l'oeil vif, la patte allongée; mince de taille,
large du corsage, des épaules et des reins ... mais sans odorat.
Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n'existe plus!

Sperver étant revenu s'asseoir, passait la main sur la tête de son
Lieverlé avec orgueil, et m'en énumérait les qualités gravement.

Lieverlé semblait le comprendre.

«Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de
mâchoire. C'est ce qu'on appelle une bête parfaite sous le rapport
du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa
vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier.
Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon
Lieverlé: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une
flèche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en frémis! Couche-toi
là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.»

Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.

«Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la
cuisse et qui va jusqu'à la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait
ça! Pauvre bête!... il ne lâchait pas l'oreille ... nous suivions la
piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette
un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps ... je le
roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'étais hors de moi:..
Heureusement, les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le
ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de
trois jours, il se léchait déjà: un chien qui se lèche est sauvé!
Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous
deux!»

J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et
du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond
de l'âme.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans
les yeux,

Sperver reprit:

«Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me
voir ... une corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé,
attrape!»

Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires
du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me
regardant avec un sourire étrange, me dit:

«Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin!

--Moi comme un autre, parbleu!»

Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa
grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se
mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil
avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverlé aimait la
moelle!

«Hé! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui
reprendre son os, que dirais-tu?

--Diable! ce serait une mission délicate.»

Alors nous nous mîmes à rire de bon coeur. Et Sperver, étendu dans
son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le
dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une
bûche qui pleurait dans lu flamme, lança de grandes spirales de fumée
bleuâtre vers la voûte.

Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup
notre entretien interrompu:

«Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitté
la montagne pour le château, c'est à cause de la mort de Gertrude, ta
brave et digne femme.»

Gédéon fronça le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa,
et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce:

«Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voilà ce
qui m'a chassé des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la
Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai déployé mon aile de ce
côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut
... et quand, par hasard, la meute tourne là-bas ... je laisse tout
aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tâche de penser à autre
chose.»

Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles,
il restait morne; je me repentais d'avoir réveillé en lui de tristes
souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je
me sentais frissonner.

Étrange impression! un mot, un seul, nous avait jeté dans une série
de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait
évoqué par hasard.

Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un
grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous
fit tressaillir.

Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre
ses pattes de devant; mais, la tête haute, l'oreille droite, l'oeil
étincelant, il écoutait ... il écoutait dans le silence, et le frisson
de la colère courait le long de ses reins.

Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles ... pas un bruit,
pas un soupir ... au dehors, le vent s'était calmé. Rien, excepté ce
grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien.

Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix
sec, rauque, épouvantable: les voûtes en retentirent comme si la
foudre eût éclaté contre les vitres.

Lieverlé, la tête basse, semblait regarder a travers le granit, et ses
lèvres, retroussées jusqu'à leur racine, laissaient voir deux rangées
de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il
s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur
du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses
griffes de devant essayaient d'entamer le granit.

Nous l'observions sans rien comprendre à son irritation.

Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit
bondir.

«Lieverlé! s'écria Sperver en s'élançant vers lui, que diable as-tu?
Est-ce que tu es fou?»

Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme
toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant
le chien restait en arrêt.

«Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve.
Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs.»

Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte
s'ouvrit, et le gros, l'honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde
d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face
riante, épanouie, apparut sur le seuil.

«Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé! que faites-vous donc là?

--C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un
tapage!... Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur.... Je vous
demande pourquoi?

--Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans
l'escalier de la tour,» fit le brave homme en riant.

Puis déposant son falot sur la table:

«Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous
êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits
animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore,
dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la
jambe; voyez: ses dents y sont encore marquées! une jambe toute neuve!
Canaille de bête!

--Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens
attachés ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce
qu'il n'était pas attaché, Lieverlé? La pauvre bête a encore la corde
au cou.

--Hé! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils
approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en
avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent être au chenil,
les chats dans les gouttières, et les gens au château.»

Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes
sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix
basse, d'un ton de confidence:

«Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.

--Ah bah!

--Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de
Monseigneur.

--Alors, rien ne vous presse?

--Rien! absolument rien!

--Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les
bouteilles sont vides!»

La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu
profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long
bâillement écarta mes mâchoires.

«Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est
différé n'est pas perdu!»

Il prit sa lanterne.

«Bonsoir, Messieurs.

--Hé! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous
descendrons ensemble....

--Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant
à maître Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst
leur raconte des histoires.

--C'est cela.... Bonne nuit, Fritz.

--Bonne huit, Gédéon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte
allait plus mal,

--Sois tranquille....--Lieverlé!... pstt!»

Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis
l'horloge du Nideck sonner onze heures.

J'étais rompu de fatigue.


IV

Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus
éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de
chasse.

Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet
instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle,
pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière
note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense
... éveillant au loin ... bien loin ... les échos de la montagne, a
quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur.

Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant
les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte,
basse, sombre, écrassée ... antique repaire du loup de Nideck ... et
plus loin ... cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre
... plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur,
ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.

Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.

Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne
saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes
voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des
montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles
qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges
et du Jura;--des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes,
traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons
comblés de neige.... Au bout de tout cela, l'infini!

Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau?

Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient
les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque
pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!

J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement
sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire
silencieux de Gédéon me saluèrent d'un:

«Gouden tâg Fritz!»

Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de
pipe.--Il étendait la main dans l'infini et me disait:

«Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ça, fils du
Schwartz-Wald! Regarde là-bas ... tout là-bas ... la Roche-Creuse....
La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses
sont loin!»

Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?

Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur.
Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de
l'horizon, me disait:

«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le
torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de
glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et
là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.--Avant quinze jours, nous
aurons de la peine à le retrouver.»

Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me détacher de ce
spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en
éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus,
se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.

Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe
saluait une dernière fois la montagne.

«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon
connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe
d'Allemagne.... Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre
Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut
plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les
matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs
favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»

Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas
interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je
regardai dans l'ombre de la tour:

«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.»

Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.

«Ah! tant mieux ... tant mieux!

--C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.

--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!

--Eh! qu'importe! tu étais là!

--Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je
n'ordonne rien au malade?

--Ça fait que tu lui portes bonheur.»

Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.

«Oui, reprit-il sérieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les
années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le
lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu
empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair!

--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est
très-obscur.

--On apprend a tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y
a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par
exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque
fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il
m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ...
un de mes chiens est éventré.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la
chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drôle, qui
dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la
porte de derrière, par une poterne, tu comprends!

--Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières,
Gédéon.

--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne
garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il
suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de
bonhomie, pour être joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est
positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la
preuve?...

--Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus
cachées dans mapersonne.

--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!»

Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.

«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le
vois-tu?

--Parfaitement.

--Regarde autour, tu ne vois rien?

--Non.

--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque
année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les
mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir
des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que
je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux,
je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main
sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la
plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est
sur.»

Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent
ému:

«Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la
vieille qui doit être vexée ... Ha! ha! ha!»

Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans
m'en être jamais aperçu jusqu'alors,

«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?

--Très-bien!

--Alors, tout est pour le mieux, descendons.»

Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce
passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se
prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un
escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.

En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant
épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans
le couloir qui mène au château.

Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors,
lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y
jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit
gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la
veille.

La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant:
c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre,
poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte
et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.

Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des
anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres
généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances,
rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne,
mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des
anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des
presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine
que par la solidité monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres
de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises,
rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce
gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche
rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de
fourrure, l'oeil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la
réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi,
semblait bien l'hôte naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait
Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.

Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment
historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté
de l'antique bibliothèque, lis y étaient tous, hommes et femmes,
depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel ... depuis
la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'oeuvre parfaite des
plus illustres maîtres de notre époque.

Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.

Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde
un loup au détour d'un bois. Son oeil gris, injecté de sang, sa barbe
rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de
férocité qui me fit peur.

Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme,--l'oeil
doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine
supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde,
soyeuse, abondante, partagée sur le milieu de la tête, et tombant en
nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient
d'une auréole d'or,--m'attira par son caractère de ressemblance avec
Odile de Nideck.

Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un
peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté.

Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de
femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type
wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes,
pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.

«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même.

Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l'énergie de
la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer
serrait la taille.

Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en
présence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une à l'autre
avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.

Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un
coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de
son échelle sans bouger.

«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.

--Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur.

--Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain, tu as beau
faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je
t'en défie!»

Il lui présentait la semelle. «Et si je monte?

--Je t'aplatis avec ce volume.»

Gédéon se mit à rire et reprit:

«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal; au
contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne
heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.

--C'est vrai; je l'ai passée à lire.

--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?

--Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai
qu'après l'avoir résolue.

--Diable!... Et cette question?

--C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva
mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras,
Sperver, que mon aïeul Otto n'avait pas une coudée de haut: cela fait
environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et
figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le
comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses
plumes: c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec
les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant
le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs,
courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux
mécanisme. Enfin Otto sortit, l'épée au poing, et d'une voix
retentissante il cria: «Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!» ce
qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces
circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain ... s'il était
de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu
probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit.»

J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une
curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir
quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la
droite de Hugues.

«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous
l'obligeance de m'éclairer sur un doute?»

Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit:

«Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous
satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.

--Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent
le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.

--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez
d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!»

Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à
l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de
la vanité dominaient le petit homme: il était glorieux d'étaler son
savoir,

Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière
nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré
le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et
glorifiait ses vastes connaissances. «Monsieur, dit Knapwurst en
étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck,
premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle
lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux
du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup
n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune,
en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot,
ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses
beaux-frères et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en
corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne
de grand courage.... On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle
famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver
Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être
pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux
créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait
entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit
pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en
842; il en eut trois enfants.

--Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait
Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?

--Aucun.

--En êtes-vous bien sûr?

--Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu
d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.

--C'est surprenant!

--Pourquoi?

--J'avais cru remarquer quelque ressemblance....

--Hé! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un
éclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatière de
vieux buis à côté de ce grand lévrier: elle représente Hans-Wurst, mon
bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le
nez camard et la bouche agréable: est-ce que ça m'empêche d'être son
petit-fils?

--Non, sans doute.

--Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des
traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui
est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez, Monsieur!»

Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.


V

«C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il
l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, après tout?... un
nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre
chose!»

Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa
marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple,
si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune
comtesse.

Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux; nous étions en face
des appartements du comte.

«Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pâtée aux chiens;
quand le maître n'est pas là, les valets se négligent; je viendrai te
reprendre tout à l'heure.»

J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je
m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle
fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur
du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention
profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout
stupéfait.

«Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais
ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de
vous ... j'étais désireux de faire votre connaissance.

--Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous
de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à
bout de cette attaque.

--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.

--C'est une erreur, Monsieur le comte.

--Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment
de notre fin.

--Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en
souriant.

Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les
malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile
pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le
regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre
le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence,
les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.

Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me
pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme,
plus confiant.

J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa
gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté
du lit.

Elles me saluèrent d'une inclination de tête.

Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est
elle, me dis-je; elle ... la première femme de Hugues.... Voila bien
ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire
d'une tristesse indéfinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de
la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la
femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant
d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours
sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe
... C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on
appelle l'existence humaine!»

Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se
prit a dire:

«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si
elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes
voeux, je crois que mes forces reprendraient.»

Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait
prier.

«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de
me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des
petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.»

A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.

La jeune fille ne répondit pas.

Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil
suppliant, poursuivit:

«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne
le demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux
pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables
se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon
enfant? Tu seras libre de te prononcer.»

Il se tut.

Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille;
tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés,
que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de
telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les
circonstances ne le permettaient pas.

«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous
guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection....
Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!

--Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc
objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être
privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé
tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?

--Non, mon père....

--Alors, pourquoi te refuser à mes prières?...

--Ma résolution est prise ... c'est à Dieu que je me dévoue!»

Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par
tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de
Hugues, frêle, calme, impassible.

Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la
jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son
agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.

«Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr
ton père; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot,
tu ne le prononcerais pas?

--La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Odile; un
mot de moi n'y peut rien.

--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour
se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne
dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!»

--Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir
n'est pas de me marier.»

J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence,
puis il se retourna brusquement.

«Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!...»

Et s'adressant à moi, tout pâle de cette scène:

«Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un
poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'éclair?...
Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce
que je souffre!...»

Tout ses traits se décomposèrent ... il devint livide.

Odile s'était levée et s'approchait de la porte.

«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!...»

Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre
le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.

«Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la
justice, calmez-vous, votre vie en dépend!

--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un
couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!»

Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne
se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son
enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte
était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les
joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds,
et s'inclinant vers Odile:

«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave
homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être ... nous verrons ... plus
tard!...» Elle ne répondit pas et conserva son attitude.

En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes
d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil
lourd, profond, régla sa respiration haletante.

Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un
mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner
lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche
de la comtesse: on eût dit l'image vivante du devoir accompli....

Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se
tourna vers moi:

«Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?»

Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille
m'épouvantait.


VI

Sperver était indigné.

«Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'écria-t-il en sortant
de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des
châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du
Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite
voix douce: «Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et
moi je réponds: C'est impossible!» Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne
vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d'un
bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz...,
allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand
air!»

Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraîna dans le
corridor.

Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au
lever du soleil, s'était couvert de nuages, la bise fouettait la neige
contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes
environnantes.

Nous allions descendre l'escalier qui mène à la cour d'honneur,
lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie
Offenloch.

Le digne majordome était tout essoufflé.

«Hé! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable
courez-vous si vite?... et le déjeuner!

--Le déjeuner!... quel déjeuner? demanda Sperver.

--Comment, quel déjeuner? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner
ensemble ce matin avec le docteur Fritz?

--Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus.» Offenloch partit d'un
éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.

«Ha! ha! ha! s'écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais
d'arriver le dernier! Allons, allons, dépêchez-vous! Kasper est en
haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre
chambre; nous serons plus à l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur.»

Il me tendit la main.

«Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.

--Non, je vais prévenir Madame la comtesse que le baron de
Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui présenter ses hommages
avant de quitter le château.

--Le baron de Zimmer?

--Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.

--Ah! bon, dépêchez-vous.

--Soyez tranquille ... le temps de déboucher les bouteilles, et je
suis de retour.»

Il s'éloigna clopin-clopant.

Le mot «déjeuner» avait changé complètement la direction des idées de
Sperver.

«Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus
simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je
suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses
de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris
qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens,
Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les
meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.»

Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les
vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les
cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver
en avait fait son factotum; c'est lui qui démontait et nettoyait ses
armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui
donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait
à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes
circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument
comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le
bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.

«Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout
était bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis
juste.... Quand on fait son devoir, j'aime à le dire tout haut.
Aujourd'hui, c'est la même chose: cette hure de sanglier au vin blanc
a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une
odeur délicieuse.... N'est-ce pas, Fritz?

--Certainement.

--Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras
nos verres.... Je veux t'élever de plus en plus, car tu le mérites!»

Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et
paraissait savourer les compliments de son maître. Nous prîmes place,
et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait
heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa
chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte
de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus
digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper
d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.

Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut;
mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron
de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.

Nous nous levâmes. Le jeune baron vint a notre rencontre le front
découvert: c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs
cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver.

«Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte
ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays.
Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne
saurait me renseigner sur la montagne.

--Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s'inclinant, et je
suis à vos ordres.

--Des circonstances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la
tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je
voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici.

--Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de
neige.

--Je le sais ... mais il le faut!

--Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien
Sébalt-Kraft, le grand veneur du Nideck ... il connaît à fond la
montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'à Pirmesens, dans le
Hundsruck.

--Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis
reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me
suffisent.»

Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fenêtre, il l'ouvrit tout
au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le
corridor, et referma la porte avec fracas,

Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon
fauteuil; le petit Kasper s'était effacé dans un coin. Le baron et son
écuyer s'approchèrent de la fenêtre.

«Messieurs, s'écria Sperver, la voix haute, pour dominer les
sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si
le temps était clair, je vous inviterais à monter dans la tour des
signaux ... nous découvririons le Schwartz-Wald à perte de vue ...
mais à quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et
plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l'ouragan se
démène! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si
la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre,
qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crêtes: la
Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels.... C'est sur ce dernier
point, le plus à droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe
la vallée de Reethal, mais il doit être couvert de glace.... Dans tous
les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez
à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte: la
Roche-Creuse.... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute
probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.

--Je vous remercie, Monsieur.

--Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit
Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent; mais je doute
fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil....
D'ici, ce serait trop difficile.... Seulement ayez soin de contourner
la base du Behrenkopf, car, de l'autre côté, la descente n'est pas
possible: ce sont des rochers à pic.»

Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire
et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune
baron, qui l'écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne
paraissait l'effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.

Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie
dans l'espace, un de ces mouvements rapides où l'ouragan saisit des
masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil
alla plus loin: on aperçut les trois pics derrière l'Altenberg. Les
détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l'air se
troubla de nouveau.

«C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grâce à vos
explications, j'espère l'atteindre.»

Sperver s'inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous
ayant salués, sortirent lentement.

Gédéon referma la fenêtre, et s'adressant à maître Tobie et à moi:

«Il faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par
un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte.
Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout
à fait; celle du vieux aussi. Ah çà! buvons! Maître Tobie, à votre
santé!»

Je m'étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son
écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgré la
neige répandue dans l'air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes
fenêtres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pâle,
glisser un long regard vers le jeune homme.

«Hé! Fritz, que fais-tu donc là? s'écria Sperver.

--Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.

--Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à l'écurie: de belles
bêtes!»

Les cavaliers partirent à fond de train.--Le rideau se referma.


VII

Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon
existence au Nideck était fort monotone; c'était toujours le matin
l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte,
puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur
la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître
Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres
distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait
une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque
par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond
de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.

On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les
écuries et le chenil; les chiens commençaient à se familiariser
avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du
majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte.... La
mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers
soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais
sans cesse les yeux vers Tubingue.

Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours.
C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver
se vérifiait: parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi,
et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse:

«Elle vient! elle vient!»

Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux;
mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire
restait invisible.

A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me
persuader que le seigneur de Nideck était fou: l'influence bizarre que
la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de
lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.

Les médecins qui se sont occupés de l'aliénation mentale savent que
les folies périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent
plusieurs fois dans l'année: au printemps, en automne, en hiver ... et
que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais à Tubingue
une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le
retour de son délire: elle se présente à la maison de santé.... On
l'enferme.... Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les
scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse: elle
tremble sous la main du bourreau ... elle est arrosée du sang des
victimes ... elle gémit à faire pleurer les pierres ... Au bout de
quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents.... On lui
rend enfin sa liberté ... sûr de la voir revenir l'année suivante.

«Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me
disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la
Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a été jeune ... elle a dû
être belle.» Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie,
construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire
à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son
maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant à
Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter
un coup terrible.

La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier
avait tellement irrité le comte qu'il supportait difficilement
sa présence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et
s'étendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois même des crises
violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au
point que je me crus forcé d'intervenir. J'attendis un soir la
comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner
le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance
inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à
veiller son père comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour.

«C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne
saurait m'en dispenser.

--Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade,
l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils
puissent être, un honnête homme doit les remplir: voire présence tue
le comte.»

Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits
d'Odile.

A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint
blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les
miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.

«Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur
... n'est-ce pas, Monsieur?...

--Oui, Madame ... sur l'honneur!»

Il y eut un long silence;... puis, d'une voix étouffée:

«C'est bien, dit-elle.... Que la volonté de Dieu s'accomplisse!...»

Et, courbant la tête, elle se retira.

Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me
promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte,
dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Tubingue, que
je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups
discrets, frappés contre la porte, vinrent m'arracher à ces tristes
réflexions.

«Entrez!»

La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant
une profonde révérence,

L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier
de me laisser seul; mais l'expression méditative de sa physionomie
me surprit.... Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle tartan
rouge et vert; elle baissait la tète en se pinçant les lèvres, et
ce qui m'étonna le plus, c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de
nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.

«Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces
précautions?»

J'étais intrigué.

«Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avançant vers moi,
je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j'ai
quelque chose de sérieux à vous apprendre.

--Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?

--Il s'agit du comte.

--Ah!

--Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé
la nuit dernière.

--En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»

Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je
remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui
m'avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.

«Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en
fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je
ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie,
et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne: quand on a
passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a
laissé la peur en route.

--Je vous crois, Madame.

--Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça; c'est pour bien vous
faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se
fier à moi quand je dis: «J'ai vu telle chose.»

--Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je.

--Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix
heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: «Marie,
il faut aller veiller le comte.» D'abord cela m'étonne. «Comment!
veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père
elle-même?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la
remplaces.--Malade! pauvre chère enfant! j'étais sûre que ça finirait
ainsi.» Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous?
quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père!
Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends
dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se
coucher. Bon! me voilà seule.»

Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et
parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif.

«Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais
près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que
faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme
celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me
sentis fatiguée. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau
faire, on tombe malgré soi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien,
je me disais: «Il va dormir d'un trait jusqu'au jour.» Vers minuit, le
vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève
pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme
une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon
fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a
pas changé de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de
quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... là ... ce qui
s'appelle ... bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la
chambre était chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ
une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les
yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte,
les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre!

--Le comte?

--Oui.

--C'est impossible ... il peut à peine remuer.

--Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait
une torche a la main ... la nuit était sombre et l'air si tranquille,
que la flamme de la torche se tenait toute droite.»

Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait.

--D'abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme,
les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet
... un effet ... je veux crier ... mais aussitôt je me dis: «Peut-être
qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'éveille ... il tombe ...
il est perdu!..» Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous
pensez bien!.. Voilà qu'il lève sa torche lentement, puis il l'abaisse
... il la relève et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui
fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la
fenêtre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et
se couche en marmottant Dieu sait quoi!

--Êtes-vous bien sûre d'avoir vu cela, Madame?

--Si j'en suis sure!...

--C'est étrange!

--Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ça! Ah!
dame! dans le premier moment ça m'a remuée..., puis, quand je l'ai
revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de
rien n'était, alors je me suis dit: «Marie-Anne, tu viens de faire
un mauvais rêve.... ça n'est pas possible autrement,» et je me suis
approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était
tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne
... on la voyait briller comme une étincelle.... Il n'y avait pas
moyen de dire non.»

Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:

«Vous pensez bien, Monsieur, qu'à partir de ce moment-là, je n'ai plus
eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive.
A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon
fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'étais
inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru
éveiller Offenloch et je l'ai envoyé près du comte. En passant dans le
corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son
anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du
Schwartz-Wald; tenez, la voilà.»

Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche
qu'elle déposa sur la table.

J'étais terrassé.

Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si épuisé,
avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre?
Que signifiait ce signal au milieu de la nuit?

Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène
étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers
la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin de cette contemplation intérieure,
et je vis Marie Lagoutte qui s'était levée et se disposait à sortir.

«Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me
prévenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit à personne de
cette aventure?

--A personne, Monsieur; ces choses-là ne se disent qu'au prêtre et au
médecin.

--Allons, je vois que vous êtes une brave personne.»

Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment
Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.

«Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre
de belles!

--Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Décidément le
diable se mêle de nos affaires!»

Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent
dans la tour.


VIII

La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de
Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m'avait frappé le soir
de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre
et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serrée
sur les hanches par le ceinturon,--d'où pendait le couteau à manche
de corne,--de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la
trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il
était coiffé d'un feutre à larges bords, la plume de héron dans la
ganse, et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait
celui du chevreuil.

«Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!»

Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d'un
air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe
par-dessus sa tête, et la déposait sur la table.

«Eh bien! Sébalt, s'écria Gédéon, parle donc!»

Puis, me regardant, il ajouta:

«La sorcière rôde autour du château.»

Cette nouvelle m'eût été parfaitement indifférente avant les
confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait
des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille;
ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, à tout prix, les
connaître.

«Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le
veneur; avant tout, je voudrais savoir d'où vient la Peste-Noire.»

Sperver me regarda tout ébahi.

«Eh! fit-il, Dieu le sait!

--Bon! A quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck?

--Je te l'ai dit: huit jours avant Noël; tous les ans.

--Et elle y reste?

--De quinze jours à trois semaines.

--Avant on ne la voit pas? même de passage? ni après?

--Non.

--Alors, il faut s'en saisir absolument, m'écriai-je; cela n'est pas
naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'où elle
vient.

--S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!»

Et il secoua la tête d'un air mélancolique.

«Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon ...
mais c'est plus facile à dire qu'à faire.... Si l'on osait lui envoyer
une balle ... à la bonne heure ... on pourrait s'en approcher assez
près de temps à autre, mais le comte s'y oppose ... et, quant à la
prendre autrement ... va donc attraper un chevreuil par la queue!
Ecoute Sébalt, et tu verras!»

Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me
regarda et dit:

«Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du
Nideck. La neige était à pic sur les bords. J'allais, ne songeant à
rien, quand une trace attire mes yeux: elle était profonde, et prenait
le chemin par le travers ... il avait fallu descendre le talus, puis
remonter à gauche. Ce n'était ni la brosse du lièvre qui n'enfonce
pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup: c'était un
creux profond, un véritable trou.--Je m'arrête ... je déblaye, pour
voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire!

--En êtes-vous bien sur?

--Comment, si j'en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux
que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil à terre ... je
reconnais les gens à leur trace.... Et puis un enfant lui-même ne s'y
tromperait pas.

--Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulièrement?

--Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long,
le contour net, l'orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont
pressés comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied
admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux
de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une
impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit
celui de la Peste-Noire!»

Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles
d'un air mélancolique.

«Eh bien! ensuite, Sébalt? dit Sperver avec impatience.

--Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets
aussitôt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la
vieille au gîte; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait
faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine
du Nideck; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite:
elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé
du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voilà qu'en regardant par
hasard, un peu à gauche, j'aperçois une autre trace, qui avait suivi
celle de la Peste-Noire. Je m'arrête.... Serait-ce Sperver? ou bien
Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon
étonnement: ça n'était personne du pays! Je connais tous les pieds du
Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck.... Ce pied-là ne ressemblait pas
aux nôtres.... Il devait venir de loin.... La botte,--car c'était une
sorte de botte souple et fine, avec des éperons qui laissaient une
petite raie derrière,--la botte, au lieu d'être ronde par le bout,
était carrée; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas.
La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d'un homme de
vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup
d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.

--Qui cela peut-il être?»

Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.

«Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille? demandai-je en
m'adressant à Sperver.

--Eh! fit-il d'un air désespéré, le diable seul pourrait le dire.»

Nous restâmes quelques instants méditatifs.

«Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt; elle remonte de
l'autre côté, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet
autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même: «Oh! vieille
peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de
chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme
un nègre!» Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du
Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufflé; la neige me
montait jusqu'aux cuisses: c'est égal, il faut que je passe! J'arrive
sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste!
Je m'arrête, et je vois qu'après avoir piétiné à droite et à gauche,
les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de
Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre côté du torrent:
rien! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en
marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, Où aller? A droite
... ou à gauche?--Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au
Nideck.

--Tu as oublié de parler de son déjeûner, dit Sperver.

--Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle
avait allumé du feu ... la place était toute noire.... Je posai la
main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait
prouvé que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin ... mais elle
était froide comme glace.... Je remarquai tout près de là un collet
tendu dans les broussailles....

--Un collet?...

--Oui; il paraît que la vieille sait tendre des pièges.... Un lièvre
s'y était pris; sa place restait encore empreinte dans la neige,
étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire
cuire: elle s'était régalée!

--Et dire, s'écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table,
dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans
nos villages, tant d'honnêtes gens se nourrissent de pommes de terre!
Voilà ce qui me révolte, Fritz.... Ah! si je la tenais!...»

Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée; il pâlit, et, tous
trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche
béante.

Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver
... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la
plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait
près de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la
bête eût été sur le seuil de la tour!

On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans
l'immensité du désert.... Mais si l'Afrique, brûlante, calcinée,
rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain
de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix
étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où
pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du
loup!

A peine ce cri lugubre s'était-il fait entendre, qu'une autre voix
formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du
Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois: les aboiements lourds
des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements
criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent,
tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des
chenils ébranlés par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement
continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'était le chant de ce
concert infernal!

Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant
son regard au pied de la tour:

«Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés?» dit-il.

Mais le hurlement partait de l'intérieur. Alors, se tournant de notre
côté: «Fritz!... Sébalt!...s'écria-t-il, arrivez!...» Nous descendîmes
les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes.
Là, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes
sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les
chiens s'enrouaient de rage; leurs chaînes s'entrelaçaient; ils
s'étranglaient peut-être.

Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me
précédèrent dans la galerie.

Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver,
alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sébalt allongeait
ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un
pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable.

En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison
sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au
hasard, se demandant:

«Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris?»

Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la
chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule
la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer
avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la
tête renversée, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.

Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est à peine si nous
entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en
mémoire, et la tête pâle d'Odile retombant sur l'épaule de la bonne
femme m'apparaît comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge
au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi.

Enfin nous étions devant la chambre du comte.

Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.

Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la
présence d'un tel hôte; nous n'en avions pas le temps; les idées
s'entrechoquaient dans notre esprit.

Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la
main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le
seuil, immobile comme pétrifié.

Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme:
ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se
recourbait en griffe sur sa bouche béante.

Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça
d'horreur.

Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la
tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants,
poussait des hurlements lugubres!

Le loup ... c'était lui!...

Ce front plat ... ce visage allongé en pointe ... cette barbe
roussâtre, hérissée sur les joues ... cette longue échine maigre ...
ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout
... révélait la bête fauve cachée sous le masque humain!

Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller
les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête ... puis il
reprenait son chant mélancolique.

Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions
notre haleine, saisis d'épouvante.

Tout à coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il
leva la tête et prêta l'oreille.

Là-bas!... là-bas!... sous les hautes forêts de sapins chargées
de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait
augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le
tumulte de la meute: la louve répondait au loup!

Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu
vers la montagne, me dit à voix basse:

«Écoute la vieille!»

Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche
ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait
cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du
Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur
toute sa figure.

En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria:

«Comte de Nideck, que faites-vous?»

Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre
pour le secourir....

La troisième attaque commençait:--elle fut terrible!


IX

Le comte de Nideck se mourait!

Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort?
A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à
corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour
... que peut le médecin?

Regarder, écouter et frémir!

Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort,
elle s'y repose, elle y puise le courage, du désespoir. Mais bientôt
son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre, elle l'étreint
de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue
fatale.

Et le malade, baigné de sueur froide, l'oeil fixe, les bras
inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte,
embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les
différentes phases de cette bataille épouvantable.

Et les assistants se regardent.... Ils pensent: «Un jour, cette même
lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera
dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie ... elle
... l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en
s'écriant: «J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!» Et
d'en bas, la mort, la regardant s'élever, ne pourra la suivre: elle
ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation suprême!.... certitude de
l'immortalité ... espérance de justice ... quel barbare pourrait vous
arracher du coeur de l'homme?...»

Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie
commençait: le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances ...
des interruptions ... puis des retours soudains....

Il ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme ... je tombais de
fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.

Je dis à Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maître.

Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation
involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s'arrachait les
cheveux de désespoir.

Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de
prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.

Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon
lit et le sommeil ne tarda pas à venir; ce sommeil lourd, inquiet, que
l'on s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.

Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière
ruisselait sur les dalles.

Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil
cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses
grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.

Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir
d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.

La plus étrange surprise m'attendait:

Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore
ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste!

Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.

Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis
quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux
arrondis par la crainte.

C'était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses
bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou
replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.

J'eus peur!

Comment la Peste-Noire était-elle là?--Comment avait-elle pu arriver
dans cette haute tour, dominant les abîmes?

Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me
parut justifié!...--La scène de Lieverlé grondant contre la muraille
me passa devant les yeux comme un éclair!....--Je me blottis dans
l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile,
comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.

La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé
dans le roc ... ses lèvres marmotaient je ne sais quoi!

Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison
du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle.

Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une
brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en
sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la
salle.

Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique
robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du
carton; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans
son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.

Ce fut comme une évocation des temps passés.

Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle
aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.

Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle
se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit,
tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.

Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards....

Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps
ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres!

Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec
un sourire étrange... Et j'aurais voulu me défendre, appeler... mais
son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.

Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la
durée de l'éternité....

Qu'allait-elle entreprendre?

Je m'attendais à tout.

Subitement, elle tourna la tête, prêta l'oreille, puis, traversant la
salle à grands pas, elle ouvrit la porte.

Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage.... La volonté me mit
debout comme un ressort.... Je m'élançai sur les pas de la vieille,
qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute
grande ouverte.

J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous
la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus,
qui?

Le comte de Nideck lui-même!

Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revêtu d'une énorme peau
de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son
front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière
lui sur les dalles.

Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme
une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de
son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixité
glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement:--le
maître!

En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent.
La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me
jeter dans l'embrasure de la fenêtre.

Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se
parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien
entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait
le lit!

Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds.... Là, dans
l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.

A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du
lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agitèrent ... son corps
disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses
jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de
droite à gauche.

Vous eussiez dit une scène de meurtre!

Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus
épouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la représentation muette
d'un tel acte.

La vieille accourut à son tour, déployant le sac.

Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce
qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang
se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'était
la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.

Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer
jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.

La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les
poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis
le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se
dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui; la vieille le
suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.

Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout
bas!

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs
traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.

Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive
de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit à mes pieds;
un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ...
tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle
devenait imperceptible par la distance.

Je descendis à mon tour les premières marches de l'escalier, me
guidant sur cette lueur lointaine.

Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le
fond du précipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de
descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre
issue.

Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et
je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte
basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre.
J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la
base du donjon de Hugues.

Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui l'avait
enseigné à la vieille? Je ne m'arrêtai point à ces questions.

La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de lumière comme
en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec
ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l'infini.

L'air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par
cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la
direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait
lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait
sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre.

Je les atteignis à la descente du ravin.

Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours.... Son
attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose
d'automatique.

Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de
l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la
lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient
de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la
saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme
des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur.

J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le
funèbre cortège.

A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les
broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes
pas, la feuille se traîner au souffle de la bise... Je me vois
suivre ces deux êtres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle
puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.

Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus,
dépouillés... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent
sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de
neige.... Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.

Je retourne brusquement la tête et ne vois rien.

Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de
l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg ...,
mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est à peine si un
filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace ... la solitude
n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce
qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!

Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans
le roc ... ils montèrent tout droit ... sans hésiter ... avec une
certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour
les suivre.

A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me
vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice
sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors
pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui
bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les
broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa
racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort,
et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre
avec l'impassibilité de l'automate ... tout cela renouvela mes
terreurs.

La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait
déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au
bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abîme.... Et les
meurtriers se penchèrent....

Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le
vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappé à la cime des
airs ... l'aile détendue ... la tête renversée ... tourbillonnant dans
la mort.

Il disparut dans les profondeurs du précipice.

En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la
voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent.

La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une
rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde.

Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans
risquer de me précipiter dans l'abîme.

Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage.
Je regardai. J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait
jusqu'aux genoux.

Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis à courir
vers le château, bouleversé comme si j'eusse commis un crime!....

Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus
dans la plaine.


Où étaient-ils? Comment avaient-ils disparu?


X

J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle
j'étais sorti.

Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur
ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie
ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire
à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes
perceptions.

Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un
loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en
omettre un geste, une circonstance ... le moindre détail ... qui
s'échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout
cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me
produisait l'effet d'un cauchemar.

Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me
diriger.

Le froid devenait plus vif à l'approche du jour.... Je grelottais....
Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Tubingue, pour me
lancer dans cette aventure hideuse.

Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi
gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.

Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit
terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossée contre le roc,
près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le
bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché,
peut-être endormi.

Je sonnai de nouveau.

A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la
porte, d'un accent furieux:

«Qui est là!

--Moi ... le docteur Fritz!

--Ah! c'est différent.... _Voyons voir._»

Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour
extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers
la grille:

«Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché
là-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'était vous qui
sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ça que Sperver est venu me demander
vers minuit si personne n'était sorti... J'ai répondu que non.... et,
de fait, je ne vous avais pas vu.

--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous
m'expliquerez cela plus tard.

--Allons, allons, un peu de patience.»

Et le bossu lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la
grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la
tête.

«Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne
pouvez entrer au château... Sperver en a fermé la porte intérieure ...
je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille
suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite
chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit ...
mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près.»

Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.

Nous entrâmes dans la _cassine_, et, malgré mon état de congélation
presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque
de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyée d'un côté
contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut,
laissait voir ses poutres noircies, s'étayant jusqu'au faîte.

L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que
le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de
deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint
ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée
en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif
était-elle entrée par cette petite porte?.. Il eût été difficile de le
dire.

Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin,
de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un
immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à
fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil
de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre
garni d'un coussin de duvet, où l'échine anguleuse et le coxal
biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient
l'ameublement.

Je passe l'écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six
pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle
de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe
d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève
la patte.

Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé
qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le
secret.

«Vous êtes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit
Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son
volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.

--Oui, d'assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du
Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'était donné de la
hache dans le pied gauche.»

Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une
petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.

«Vous ne fumez pas, docteur?

--Pardon.

--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'étais là, fit-il en
étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les
chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.»

Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.

«Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.

--Oui, Monsieur...» fit-il de même.

Et nous rîmes ensemble.

«C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais
interrompu le chapitre.»

Il y eut quelques instants de silence.

Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces
grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez
tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à
double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de
socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je
réfléchissais au sort étrange de certains hommes:

«Voilà ce nain, me disais-je, cet être difformé, rabougri, exilé dans
un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de
l'âtre; voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes
chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades
et des halali ... le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne
songeant qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour
de lui ... que le printemps, l'été, l'hiver, passent et viennent
regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant,
chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres
êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de
l'avarice ... espèrent ... convoitent ... désirent... lui n'espère
rien, ne convoite, ne désire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux
fixés sur un vieux parchemin, il rêve ... il s'enthousiasme pour des
choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé ... ce qui
revient au même:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?--
Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine
en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent
leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans
ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractères
latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres,
comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend
sur un grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance.
Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on
trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir?»

Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine
du poêle me pénétrait. Je me sentais renaître dans cette atmosphère
enfumée de tabac et de résine odorante.

Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau
la main sur l'in-folio:

«Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir
du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de
vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes!

--Comment cela, Monsieur Knapwurst?

--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ça! Ces vieux
feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps
écoulés, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles
s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des
Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races
fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts
faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances,
leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies ... et depuis
longtemps effacées?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins?
Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils
n'avaient jamais été ..., eux et tout ce qui les touchait de près ou
de loin!.... Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses
tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!....
De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire
... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!»

II y eut un silence. Knapwurst reprit:

«Et dans ces temps lointains,--où les grands chevaliers allaient
guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et
quelquefois moins!--avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre
petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine,
l'écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume
pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant:

«Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne
fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos
domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing,
nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable
traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa
vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la
poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures!

--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les
vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les
vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait.»

En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée
attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.

Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres!
Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.

J'en fus tout surpris.

«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?

--Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le
latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'étaient des
livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains ...
je les dévorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck,
m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna: «Qui
donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-même, Monseigneur.» Il me
posa quelques questions. J'y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il,
Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste.» Et
il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela
trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte,
me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande: «Eh!
que fais-tu donc là, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille,
Monseigneur.--Ah! et ça te réjouit?

--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la
gloire des Nideck?» Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je
veux.

--C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?

--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en
joignant les mains; il n'a qu'un défaut.

--Et lequel?

--De n'être pas assez ambitieux.

--Comment?

--Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l'une des plus
illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à
vouloir ... il serait ministre, ou feld-maréchal.... Eh bien! non; dès
sa jeunesse, il s'est retiré de la politique;--sauf la campagne de
France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son
compte,--sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation,
simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses.»

Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation
prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je
résolus d'en profiter.

«Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?

--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes
passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu
d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur.
Il laisse déchoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des
exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la
perte des noms illustres.»

J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du
comte croulaient.

«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des
malheurs!....

--Lesquels?

--Il a perdu sa femme....

--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait
épousée par amour... C'était une Zâan ... vieille et bonne noblesse
d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait
le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui
traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent
ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et
succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en
mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa
meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par
calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste
là,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion
--vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures
font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi,
vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes ... et en
automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste,
le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection
sur sa fille.

--Ainsi ce mariage a toujours été heureux?

--Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»

Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un
crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette
scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre
épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à
trahir leur passé, qu'était-ce donc?

Je m'y perdais!

Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.

Alors, le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais
dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque
étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d'un nuage de
fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du
grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.

Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi.

«Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?» me
hasardai-je à dire.

Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque
hostile:

«Je sais, je sais!»

Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de
nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:

«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop
bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.

--Sans doute, mais le fait est positif.

--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une
fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile
réparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait
pas plus enjoué, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie,
son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour
lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et
rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait
voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il
aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant
lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le
comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et
le meilleur maître qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui
ravagent ses forêts ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait
pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des
gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait
encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes
au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au château!»

Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le
front entre les mains et je rêvai longtemps.

Knapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture.

Le jour grisâtre pénétrait alors dans la _cassine_.... La lampe
pâlissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le château.

Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un
devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut
sur le seuil.


XI

La pâleur de Sperver et l'éclat de son regard annonçaient de nouveaux
événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma
présence chez Knapwurst.

«Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher.»

Je me levai sans répondre et je le suivis.

A peine étions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras,
et m'entraîna vivement vers le château.

«Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon
oreille.

--Mademoiselle Odile!... serait-elle malade?

--Non, elle est tout à fait remise; mais il se passe quelque chose
d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le
comte près de rendre l'âme, je vais pour éveiller la comtesse; au
moment de sonner, le coeur me manque: «Pourquoi l'attrister? me
dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tôt; et puis l'éveiller
au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de
secousses, ça suffirait pour la tuer du coup!» Je reste là dix minutes
à réfléchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre
du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme à
l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre
dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tête, et me voilà
de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je
sonne; elle paraît en criant: «Mon père est mort?--Non....--Il a
disparu?--Oui, Madame.... J'étais sorti un instant.... Lorsque je
suis rentré....--Et le docteur Fritz ... où est-il?--Dans la tour de
Hugues.--Dans la tour de Hugues!» Elle s'enveloppe de sa robe de
chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure
après, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et pâle
... pâle ... enfin ça faisait pitié.... Elle pose sa lampe sur la
cheminée, et me dit, en me regardant: «C'est vous qui avez installé
le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez
jamais le mal que vous avez fait....» Je voulais répondre. «Cela
suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je
veillerai moi-même.... Demain matin, vous irez prendre le docteur
Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amènerez.... Pas de bruit! vous
n'avez rien vu!... vous ne savez rien!»

--C'est tout, Sperver?»

Il inclina la tête gravement.

«Et le comte?

--Il est rentré.... Il va bien!»

Nous étions arrivés dans l'antichambre... Gédéon frappa doucement à la
porte, puis il ouvrit, annonçant:

«Le docteur Fritz!»

Je fis un pas, j'étais en présence d'Odile ... Sperver s'était retiré
en fermant la porte.

Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la
jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d'un
fauteuil, les yeux brillant d'un éclat fébrile et vêtue d'une longue
robe de velours noir.

Elle était calme et fière.

Je me sentis tout ému.

«Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siège, veuillez vous
asseoir, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.»

J'obéis en silence.

Elle s'assit à son tour et parut se recueillir.

«La fatalité, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux
bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle
des deux, vous a rendu témoin d'un mystère où se trouve engagé
l'honneur de ma famille.»

Elle savait tout.

Je restai stupéfait.

«Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul....

--C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!»

Puis d'un accent à fendre l'âme:

«Mon père n'est point coupable!» cria-t-elle.

Je frémis, et les mains étendues:

«Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus
belles, des plus noble? qu'il soit possible de rêver.»

Odile s'était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée
hostile à son père; en m'entendant le défendre moi-même, elle
s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.

«Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à
la pensée qu'un soupçon....

--Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos réalités les vaines
illusions du somnambulisme?

--C'est vrai, Monsieur, je m'étais dit cela, mais les apparences ...
je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais dû me souvenir que le
docteur Fritz est un honnête homme....

--De grâce, Madame, calmez-vous.

--Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ...
j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si
longtemps enfermé dans mon âme ... il me tuait ... j'en serais morte
... comme ma mère!... Dieu m'a prise en pitié ... il vous en a confié
la moitié ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi...»

Elle ne put continuer; les sanglots l'étouffaient.

Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu
la douleur, après l'avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans
les profondeurs de l'âme, elles passent, sinon heureuses, du moins
indifférentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur
lui-même pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un
déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'écroule,
tout disparaît. L'ennemi vaincu se relève plus terrible qu'avant sa
défaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs
frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine,
et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux,
abondantes et pressées comme une pluie d'orage.

Telle était Odile!

Enfin, elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et,
s'étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les
yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix
lente et mélancolique:

«Quand je descends dans le passé, Monsieur..., quand je remonte
jusqu'au premier de mes rêves, je vois ma mère!--c'était une femme
grande, pâle et silencieuse ... elle était jeune encore à l'époque
dont je parle: elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en
eût au moins donné cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front
pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours
contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un
de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et
l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille
femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fière ...
ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un rêve de
l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette
même salle ... la tête penchée ... Et moi ... je courais ... heureuse
... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre
enfant ... que ma mère était triste ... ne comprenant pas ce qu'il
y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!...
J'ignorais le passé... le présent pour moi ... c'était la joie ... et
l'avenir ... oh! l'avenir ... c'étaient les jeux du lendemain!»

Odile sourit avec amertume et reprit: «Quelquefois, il m'arrivait, au
milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse
de ma mêre.... Elle s'arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant
à ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec
un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa
tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher
dans mon âme le souvenir des premières années ... cette grande femme
pâle m'est apparue comme l'image de la douleur. La voilà,--fit-elle en
m'indiquant de la main un portrait suspendu au mur—la voilà telle que
l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce
terrible, et fatal secret.... Regardez!»

Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que
m'indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.

Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide
rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux
noirs, fixes, ardents, d'une vitalité terrible, qui vous regardent!

Il y eut un instant de silence.

«Que cette femme a dû souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra
douloureusement.

--J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte,
reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la
Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin,
tout!--Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle
mourait lentement, comme je meurs moi-même.»

Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais!

«Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mère, que
son énergie seule soutenait encore, était à la dernière
extrémité.--C'était en hiver ... je dormais; tout à coup une main
nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se
trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre
elle m'étreignait le bras, que je sentais pris comme dans un étau
de glace. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif
agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à
travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c'était ma
mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi, il faut
que tu saches tout!» Je m'habillai, tremblante de peur.

Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne
ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle, en m'indiquant la tour;
il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et
en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la
vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit
voir la scène de l'Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le
faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu
veilleras ton père ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?..
Il y va de l'honneur de ta famille!»--Et nous revînmes.--Quinze jours
après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son oeuvre à continuer,
son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au
prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu désobéir
à mon père, lui déchirer le coeur!--Me marier, c'était introduire
l'étranger au milieu de nous. C'était trahir le secret de notre race.
J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du
comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a
empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule
dépositaire du terrible secret!... Dieu en a décidé autrement: il a
mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger
de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que
vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit....

--Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt....

--Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point
cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la
probité suffît aux coeurs honnêtes.... Ce secret, vous le garderez,
j'en suis sûre.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!...
Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et
voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.»

Elle se leva lentement.

«Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes
forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin
d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous être cet ami?»

Je me levai tout ému.

«Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous
me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais
permettez-moi cependant d'y mettre une condition.

--Parlez, Monsieur.

--C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les
obligations qu'il m'impose....

--Que voulez-vous dire?

--Un mystère plane sur votre famille; Madame; ce mystère, il faut
le pénétrer à tout prix ... il faut s'emparer de la Peste-Noire ...
savoir qui elle est ... ce qu'elle veut ... d'où elle vient!...

--Oh! fit-elle, en agitant la tête, c'est impossible!...

--Qui sait, Madame? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en
inspirant à Sperver l'idée de venir me prendre à Tubingue.

--Vous avez raison, Monsieur, répondit-elle gravement; la Providence
ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera.
J'approuve tout d'avance!»

Je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein
d'admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte
contre la douleur.

Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli!


XII.

Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous
sortions ventre à terre du Nideck.

Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri:
«Hue!...»

Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante,
la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait
littéralement l'air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu'il avait
pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos
côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!

Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l'avance,
comme d'habitude, lorsque je m'écriai:

«Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route,
délibérons!»

Il fit volte-face.

«Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner à droite ou à gauche.

--Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de
notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!»

Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux
braconnier ... ses yeux étincelèrent.

«Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d'en venir
là.»

Et d'un mouvement d'épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.

Ce geste significatif me donna l'éveil.

«Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de
la prendre vivante.

--Vivante?

--Sans doute ... et pour t'épargner bien des remords, je dois te
prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître.
Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup.»

Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait. «Est-ce bien vrai, Fritz?

--C'est positif.»

Il y eut un long silence; nos deux chevaux,

Fox et Reppel, balançaient la tête l'un en face de l'autre, et se
saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de
l'expédition. Lieverlé bâillait d'impatience, allongeant et pliant
sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait
immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup, il la fit repasser sur
son dos et s'écria:

«Eh bien! tâchons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons
des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le
penses, Fritz.»

Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en
amphithéâtre autour de nous, il ajouta:

«Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l'Oxenhorn,
le Rhéethâl, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais
cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du
Palatinat; il y a là dedans des rochers, des ravins, des défilés, des
torrents et des forêts, toujours des forêts: ici des sapins, plus loin
des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de
tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue.
Allez donc la prendre.

--Si c'était facile, où serait le mérite? Je ne t'aurais pas choisi
tout exprès.

--C'est bel et bon, ce que tu me chantes-là, Fritz!... Encore si nous
tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la
patience....

--Quant à sa piste, ne t'en inquiète pas, je m'en charge.

--Toi?

--Moi-même.

--Tu te connais à trouver une piste?

--Et pourquoi pas?

--Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir
plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis.»

Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que
j'osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans
ma barbe, je ne me fis pas répéter l'invitation, et je tournai
brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de
la poterne, après s'être enfuie avec le comte, avait dû traverser la
plaine pour regagner la montagne.

Sperver marchait derrière moi, sifflant d'un air d'indifférence, et je
l'entendais murmurer: «Allez donc chercher en plaine les traces de la
Louve!... un autre se serait imaginé qu'elle a dû suivre la lisière
du bois, comme d'habitude.... Mais il paraît qu'elle se promène
maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un
bourgeois de Tubingue.»

Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l'entendis
s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil pénétrant:

«Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!

--Comment cela, Gédéon?

--Oui, cette piste que j'aurais cherchée huit jours ... tu la trouves
du premier coup. Ça n'est pas naturel!

--Où la vois-tu donc?

--Eh! n'aie pas l'air de regarder à tes pieds!»

Et m'indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible:

«La voilà!»

Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous
mettions pied à terre: c'était bien la trace de la Peste-Noire!

«Je serais curieux de savoir, s'écria Sperver en se croisant les bras,
d'où diable cette trace peut venir.

--Que cela ne t'inquiète pas.

--Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles ... je
parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir où la piste
nous mènera.»

Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.

J'étais tout oreilles; lui, tout attention.

«La trace est fraîche, dit-il à la première inspection; elle est de
cette nuit! C'est étrange, Fritz: pendant la dernière attaque du
comte, la vieille rôdait autour du Nideck.»

Puis, examinant avec plus de soin:

«Elle est de trois à quatre heures du matin.

--Comment le sais-tu?

--L'empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit
dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il
tombait du grésil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a été
faite depuis.

--C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir été faite beaucoup plus
tard: à huit ou neuf heures, par exemple.

--Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de
brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passée depuis le grésil
... avant le verglas ... de trois à quatre heures du matin.»

J'étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.

Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en
détacher la neige, et, me regardant d'un air rêveur, il ajouta, comme
se parlant à lui-même:

«Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi,
n'est-ce pas, Fritz?

--Midi moins un quart.

--Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra
suivre, pas à pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous
pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, supposé qu'elle marche
toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route,
Fritz, en route!»

Nous repartîmes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers
la montagne.

Tout en galopant, Sperver me disait:

«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un
trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous
pourrions la tenir avant la fin du jour.

--Espérons-le, Gédéon.

--Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est
toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les
chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter
de chimères.... Si, par hasard, elle s'est arrêtée ... tant mieux ...
nous en serons plus contents ... et si elle a marché toujours ... eh
bien! nous ne serons pas découragés!... Allons, un temps de galop ...
hop! hop!... Fox!»

C'est une étrange situation que celle de l'homme à la chasse de son
semblable; car, après tout, cette malheureuse était notre semblable;
elle était douée comme nous d'une âme immortelle; elle sentait,
pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts
pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un
grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute
oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain;
mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit
d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.

Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite;
moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à ne
reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet être bizarre.
La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même
exaltation!

La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace,
enlevés par le fer comme à l'emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.

Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent
... tantôt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux
Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et
son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le
corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion.

Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de
nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa
rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces,
avant qu'elle eût le temps de jeter un cri.

Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque
colline, elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions
une fausse trace.

«Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais
dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est là qu'il faudra
ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la
piste!... La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas ... et puis, sur
cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau
... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des
bruyères.... Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!»

Nous venions d'atteindre la lisière d'un bois de sapins. La neige,
dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l'envergure des rameaux.
C'était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y
voir, et me fit placer à sa gauche, afin d'éviter mon ombre.

Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de
ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte.
Aussi, n'était-ce que dans les espaces libres, où la neige était
tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.

Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux
braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un
demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait
brusquement et s'écriait:

«Ne parle pas, ça me trouble!» Enfin nous redescendîmes dans un vallon
à gauche, et Gédéon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des
bruyères:

«Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la
suivre en toute confiance.

--Pourquoi?

--Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de
faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d'en
faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une
éclaircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque
sans s'inquiéter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle
bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il
ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est égal, mettons-la
toujours entre nous, et allumons une pipe.»

Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à
s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'écria:

«Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous
prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles
sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie.

--Quoi?

--C'est d'avoir oublié ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentrée
en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!»

Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes.

Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente
tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre
et conduire nos chevaux par la bride.

«La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver; de ce côté-là les
montagnes sont à pic; l'un de nous sera peut-être forcé de tenir les
chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le
diable! on dirait que le jour baisse!»

Le paysage acquérait alors une ampleur grandiose; d'énormes roches
grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes
anguleuses, comme des écueils au-dessus d'un océan de neige.

Rien de mélancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes
montagnes: les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères
scintillantes de givre, prennent à vos regards un caractère d'abandon
et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous
entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se
détacher de l'arbre,--le silence vous pèse, il vous donne l'idée
incommensurable du néant!...

Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consécutifs ... et la vie
est balayée de la terre.

Par instants l'un de nous éprouvait le besoin d'élever la voix ...
c'était une parole insignifiante:

«Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!...»

Ou bien:

«Hé! Lieverlé... tu baisses l'oreille.»

Tout cela pour s'entendre soi-même, pour se dire:

«Oh! je me porte bien ... hum! hum!»

Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer; ils
enfonçaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.

Et puis les défilés inextricables du Schwartz-Wald se prolongent
indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait
le tour d'une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait
arraché des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs
elle s'était assise au pied d'un arbre, et cela récemment, il y avait
tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches; aussi notre
espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait à
vue d'oeil!

Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n'avions rencontré
ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares.... Dans cette saison, la
solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de
l'Amérique du Nord.

A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte, et me dit:

«Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La
Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir
sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple,
c'est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d'ici, d'allumer un
bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès
que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille
n'est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que
nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est
impossible qu'une créature humaine puisse supporter de telles
fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sébalt lui-même, qui est le
premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y résisterait pas!... Voyons,
Fritz, qu'en penses-tu?

--Je pense qu'il faudrait être fou pour agir autrement ... et d'abord
je ne me sens plus de faim.

--Eh bien donc, en route!»

Il prit les devants et s'engagea dans une gorge étroite, entre
deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches
au-dessus de nos têtes... Sous nos pieds coulait un torrent presque
à sec, et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs
faisait miroiter le flot terne comme du plomb.

L'obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel.
Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des
retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques.... Les
échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un
point bleu semblait grandir a notre approche:--c'était l'issue de la
gorge.

«Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la
Tunkelbach. C'est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald;
il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite
du Grand Gueulard._ Au printemps, à l'époque de la fonte des neiges,
la Tunkelbach vomit là dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de
deux cents pieds. C'est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent
et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois
même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais à
cette heure, elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous
pourrons y faire un bon feu.»

Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me
disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du
ciel, loin de tout ce qui égaie l'âme ... que cet instinct tient du
remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil: la chèvre
debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le
chien qui s'ébat près de son maître, l'oiseau qui se baigne en pleine
lumière ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour
de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil
qui brame à l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a
quelque chose de poétique comme l'asile qu'il préfère ... le sanglier,
quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables
où il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers à pic
... le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne
... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres ...
la peur les accompagne; cela ressemble au remords!

Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l'air vif me frapper
au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout à
coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de
nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les
guirlandes de givre.

«Ha! fit Sperver d'une voix étouffés, nous tenons la vieille!»

Mon coeur bondit; nous étions pressés l'un contre l'autre.

Le chien grondait sourdement.

«Est-ce qu'elle ne peut pas s'échapper? demandai-je tout bas.

--Non, elle est prise comme un rat dans une ratière ... _la Marmite du
Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour,
les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens,
vieille scélérate!»

Il mit pied à terre dans l'eau glacée, me donnant la bride de son
cheval à tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le
silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit
strident me passa par tous les nerfs.

«Sperver, que vas-tu faire?

--Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer.

--A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai
dit: «La balle qui frapperait la Peste, tuerait également le comte!»

--Sois tranquille.»

Il s'éloigna sans m'écouter davantage. J'entendis le clapotement de
ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout à l'issue
de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes
immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m'approchant tout
doucement. Comme il se retournait, je n'étais plus qu'à trois pas.

«Chut! fit-il d'un air mystérieux.... Regarde!»

Au fond de l'anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne,
je vis un beau feu dérouler ses spirales d'or à la voûte d'une
caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'à son costume je
reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.

Il était immobile, le front dans les mains, et semblait réfléchir.
Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus
loin, son cheval à demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe,
l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.

Je restai stupéfait:

Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette
solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'était-il égaré?...

Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon
esprit, et je ne savais à laquelle m'arrêter, quand le cheval du baron
se prit à hennir.

A ce bruit, son maître releva la tête:

«Qu'as-tu donc, Donner?» dit-il.

Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux
écarquillés.

Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands
sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue
ride perpendiculaire, m'aurait frappé d'admiration dans toute autre
circonstance; mais alors un sentiment d'appréhension indéfinissable
s'était emparé de mon âme, et j'étais plein d'inquiétude.

Tout à coup le jeune homme s'écria:

«Qui va là?

--Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s'avançant vers lui,
moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!...»

Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure
ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses
épaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à
hurler d'une façon lamentable.

Qui n'est sujet à des craintes superstitieuses? Aux plaintes de
Lieverlé, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.

Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l'un de l'autre: le
premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'épaule; le
second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête
haute, l'oeil fier et nous dominant du regard.

«Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif.

--Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme
qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l'ordre
de l'arrêter!

--A-t-elle volé?

--Non.

--A-t-elle tué?

--Non, Monseigneur.

--Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?»

Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:

«Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire
bizarre, car elle est là ... je la vois au fond de la caverne... De
quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas
que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons
droit de haute et basse justice?»

Le jeune homme pâlit, et d'un ton rude: «Je n'ai pas de comptes à vous
rendre, dit-il.

--Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de
conciliation. J'agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon
droit, et vous me répondez mal,

--Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez
pas de votre droit... Vous me forceriez à vous dire le mien!...

--Eh bien! dites-le! s'écria le vieux braconnier, dont le grand nez se
courbait de colère.

--Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez
pas!

--C'est ce que nous allons voir!» fit Sperver en avançant vers la
caverne.

Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela,
je voulus m'élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais
en laisse m'échappa d'une secousse et m'étendit à terre. Je crus le
baron perdu; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de
la caverne, et, comme je me relevais, j'aperçus la vieille debout
devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en
arrière, les cheveux flottants sur les épaules; elle levait au ciel
ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la
plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord
les entrailles.

Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi épouvantable ... Sperver, immobile,
l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait pétrifié. Le chien
lui-même, à cette apparition inattendue, s'était arrêté quelques
secondes ... mais courbant tout à coup son échine hérissée de colore,
il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit frémir.
La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol,
sans cela il l'eût atteinte du premier bond. Je l'entends encore
franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se
jeter devant la vieille, en criant d'une voix déchirante:

«Ma mère!... »

Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme
l'éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.

Cela s'était passé dans une seconde. Le gouffre s'était illuminé, et
les échos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs
infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après
l'éclair.

Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, j'aperçus Lieverlé gisant
à la base du roc ... et la vieille évanouie dans les bras du jeune
homme. Sperver, pâle, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait
tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les
yeux a demi fermés d'indignation.

«Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je
viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre
mère!... Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du
comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus
... car je ne répondrais pas du vieux Sperver!...»

Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien:

«Mon pauvre Lieverlé!... s'écria-t-il d'une voix déchirante. Ah!
voilà donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ...
sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!...»

Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle;
mais, tout à coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tête sur
l'épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant.


XIII

Sperver venait de partir, emportant Lieverlé dans son manteau. J'avais
refusé de le suivre ... mon devoir, à moi, me retenait près de la
vieille.... Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer à
ma conscience.

D'ailleurs, il faut bien le dire, j'étais curieux de voir de près cet
être bizarre; aussi le piqueur avait à peine disparu dans les ténèbres
du défilé, que je gravissais déjà le sentier de la caverne.

Là m'attendait un spectacle étrange.

Sur un grand manteau de fourrure rousse doublé de vert, était étendue
la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispées sur sa
poitrine ... une flèche d'or dans ses cheveux gris.

Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas
de mon esprit; cette tête de vautour agitée par les derniers
tressaillements de la vie ... l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte
... était formidable à voir.... Telle devait être à sa dernière heure
la terrible reine Frédégonde.

Le baron, à genoux près d'elle, essayait de la ranimer, mais au
premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse était perdue, et ce
n'est pas sans un sentiment de pitié profonde, que je me baissai pour
lui prendre le bras.

--Ne touchez pas à madame! s'écria le jeune homme d'un accent irrité;
je vous le défends!

--Je suis médecin, Monseigneur.»

Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant:

«Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il à voix basse.... Pardonnez-moi!»

Il était devenu tout pâle ... ses lèvres tremblaient.

Au bout d'un instant, il reprit:

«Que pensez-vous?

--C'est fini.... Elle est morte!»

Alors, sans répondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front
dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme anéanti.

Moi je m'accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte
de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face
rigide de la vieille.

Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand
relevant tout à coup la tête, le baron me dit:

«Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mère ... depuis vingt-six
ans je croyais la connaître... et voilà que tout un monde de mystères
et d'horreur s'ouvre devant mes yeux....--Vous êtes médecin ...
avez-vous jamais rien vu d'aussi épouvantable?

--Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une
maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de
madame votre mère... Si vous avez assez de confiance en moi pour me
communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai
volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait
peut-être m'offrir un moyen de sauver mon malade.

--Volontiers, Monsieur,» fit-il.

Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic,
appartenant à l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait
chaque année, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnée d'un
vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance.... Que cet
homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier
le fils de son ancien maître, et qu'à cette heure suprême, tourmenté
sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le
voyage de sa mère en Italie n'était qu'un prétexte pour se livrer à
des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas
le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'épouvantable ... car
la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et
qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des
fatigues horribles de ces quelques jours.--Voilà ce que le vieux
domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir
en cela son devoir.--Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s'en
tenir, avait vérifié l'année même ce fait incompréhensible en suivant
sa mère d'abord jusqu'à Baden.--Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans
les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas à
pas.... Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne ...
c'étaient les siennes.

Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui
cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerçait sur
l'état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame.

Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits,
de l'attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient l'un sur l'autre
sans se connaître, de l'action tragique qu'ils représentaient à leur
insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses
issues les plus secrètes, sans l'avoir jamais vu précédemment, du
costume qu'elle avait découvert pour cette représentation, et qui ne
pouvait avoir été pris qu'au fond de quelque retraite mystérieuse,
que la lucidité magnétique seule lui avait révélée.... Enfin, nous
demeurâmes d'accord que tout est épouvantement dans notre existence,
et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrets que
Dieu se réserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important.

Cependant, la nuit commençait à pâlir.... Au loin ... bien loin ...
une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange
qui semble sortir d'un goulot de bouteille...--Bientôt se fit entendre
un hennissement dans les profondeurs du défilé ... puis, aux premières
lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit parle
domestique du baron....--Il était couvert de paille et de
literies....--On y chargea la vieille.

Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se
dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur
la glace.--J'accompagnai le traîneau jusqu'à la sortie du défilé, et
nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et
bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai
vers les tours du Nideck.

A neuf heures, j'étais en présence de mademoiselle Odile et je
l'instruisais des événements qui venaient de s'accomplir.

M'étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort
satisfaisant.--Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après
les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris
possession de lui-même et la fièvre avait complètement disparu depuis
la veille au soir.

Tout marchait vers une guérison prochaine.

Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine
convalescence, je voulus retourner à Tubingue, mais il me pria si
instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions
tellement honnêtes à tous égards, qu'il me fut impossible de me
refuser à son désir.

Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sanglier que
j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique
rentrée aux flambeaux, après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald
douze heures de suite sans quitter l'étrier...--Je venais de souper et
je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant
la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des
cris joyeux frappèrent mes oreilles.... Je m'arrêtai, et le plus
agréable spectacle s'offrit à mes regards:

Autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures
épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient
toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.

Les verres s'entrechoquaient!...

Là, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides,
ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée; il avait à
sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst ... une teinte rosé
colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap
d'argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait
la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume
de chasse.

C'était une belle figure simple et joyeuse.

Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son
grand bonnet de tulle semblait prendre la volée; elle riait, tantôt
avec l'un, tantôt avec l'autre.

Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur
du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait
Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge;
sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la
table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui
riait tout bas en regardant au fond de son verre.

Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les
servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des
grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied
du chêne.

Les yeux étaient voilés de douces larmes: la vigne du Seigneur
pleurait d'attendrissement!

Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques,
attirait d'abord les regards.... Puis venaient les longues bouteilles
de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes
d'Ulm à chaînette d'argent et des grands couteaux à lame luisante.

La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur
d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, où
se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de
chasse du piqueur.

Rien de plus original que ce tableau.

La voûte chantait.

Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du
burgrave Hatto-le-Noir:

    «Je suis le roi de ces montagnes!»

tandis que la rosée vermeille du rudesheim tremblotait à chaque poil
de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la
main:

«Fritz, dit-il, tu nous manquais.... Il y a longtemps que je ne me
suis senti aussi heureux que ce soir.... Sois le bienvenu!»

Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé
je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave:

«Nous célébrons le rétablissement de Monseigneur..., et Knapwurst nous
raconte des histoires!»

Tout le monde s'était retourné.

Les plus joyeuses acclamations me saluèrent.

Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis
en possession d'un grand verre de Bohème, avant d'être revenu de mon
ébahissement.

La vieille salle bourdonnait d'éclats de rire, et Sperver, m'entourant
le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout
brave coeur qui a un peu trop bu, s'écriait:

«Voilà mon fils!... Lui et moi ... moi et lui ... jusqu'à la mort!...
A la santé du docteur Fritz!...»

Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave
fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre.... Marie
Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet ... et Sébalt,
droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaëger
debout dans les hautes bruyères, répétait: «A la santé du docteur
Fritz!» pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et
s'éparpillaient sur les dalles.

Il y eut un moment de silence.... Tout le monde buvait.... Puis un
seul choc: tous les verres touchaient la table à la fois. «Bravo!»
s'écria Sperver.

Puis se tournant vers moi:

«Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte, et celle de
mademoiselle Odile... Tu vas en faire autant!»

Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle
attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les
objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de
plus près: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de
laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les
plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et
nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.:

Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur
la bosse du nain:

«Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!...
Cette bosse, voyez-vous, c'est l'écho de l'antique manoir du Nideck!»

Le petit bossu, bien loin de se fâcher d'un tel compliment, regarda le
piqueur avec attendrissement et dit:

«Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai
raconté l'histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur
d'un vieux reiter! Si celle fenêtre s'ouvrait et que l'un d'eux,
allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main ... que
dirais-tu?

--Je lui serrerais la main et je lui dirais: «Camarade, viens
t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies
que du temps de Hugues.... Regarde!»

Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la
table.

Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient
de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un
regard d'azur, et je m'étonnais de n'avoir pas encore remarqué ces
roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir.

«Silence!... s'écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst
va nous répéter la légende qu'il nous racontait tout à l'heure.

--Pourquoi pas une autre? dit le bossu.

--Celle-là me plaît!

--J'en sais de plus belles.

--Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai
des raisons pour entendre la même; fais-la courte si tu veux. Elle dit
bien des choses. Et toi, Fritz, écoute!»

«Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les
joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s'écria
d'une voix perçante:

«Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues,
surnommé le Loup, étant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'était
un bonnet de mailles, qui emboîtait tout le haume quand le chevalier
combattait. Quand il voulait prendre l'air, il était son casque, et
se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses
épaules.»

«Jusqu'à quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitté son armure,
mais, à cet âge, il respirait avec peine.

«Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils aîné;
son second fils Barthold. et sa fille, _Berthe-la-Rousse, femme d'un
chef saxon nommé Blonderic_, et leur dit:

--«Votre mère la Louve, m'a prêté sa griffe... son sang s'est mêlé au
mien..... Il va renaître par vous de siècle en siècle, et pleurer dans
les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure!
Les autres: c'est la chouette!... Mais ce sera votre sang, le mien,
le sang de la Louve, qui m'a fait étrangler Edwige, ma première femme
devant Dieu et la sainte Église.... Oui ... elle est morte par mes
mains ... Que la Louve soit maudite! car il est écrit: «JE POURSUIVRAI
LE CRIME DU PÈRE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT
FAITE!»--

«Et le vieux Hugues mourut.

«Or, depuis ce temps-là, la bise pleure, la chouette crie, et les
voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve
qui pleure ... lequel renaît, dit Hertzog, et renaîtra de siècle
en siècle, jusqu'au jour où la première femme de Hugues,
Edwige-la-Blonde, apparaîtra sous la forme d'un ange au Nideck, pour
consoler et pardonner!...»

Sperver, se levant alors, détacha l'une des lampes de la torchère, et
demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait.

Il me fit signe de le suivre.

Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la halle
d'armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l'immense
corridor.

Tous les bruits avaient cessé: on eût dit unchâteau désert.

Parfois, je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres se
prolongeant à l'infini, glisser comme des fantômes sur les hautes
tentures, et se tordre en contorsions bizarres....

J'étais ému, j'avais peur!

Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche
haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier.
Arrivé devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la
jeune comtesse m'avait frappé lors de notre première visite à la
bibliothèque, il s'arrêta et me dit d'un air solennel:

«Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!... Eh
bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, près du
vieux.... Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!...»

Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues:

«Quant à celle-là, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve.... Pendant mille
ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald ... et c'est elle
qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverlé ... mais désormais les
comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, _car justice est faite
... et le bon ange de la famille est de retour!_»



POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU


I

Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé,
domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la
Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Alsace.

En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël,
ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche
à Bautzen et décoré sur le champ de bataille.

Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces,
très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait une jolie
petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux
gris pleins d'énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus
magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à
claque, l'habit d'ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le
gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue
invariable.

Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le
bourgogne «pelure d'oignon,» le filet de chevreuil, le coq de bruyères
truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement
toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses
enfants. Quant au Champagne frappé, l'honnête Jean-Pierre n'en parlait
qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le
bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses
plus chères sympathies.

Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans,
la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues
capotes grises et prisant du tabac de contrebande.

On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abîme, se
dessécher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi
que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le
sceau d'une incurable mélancolie.

Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se
reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès;
c'étaient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation
irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et
la gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de
lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures,
et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir
sous les ordres de Jean-Pierre.

Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices
de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se
racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.

Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg,
lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'après-midi, le
commandant Jean-Pierre donna tout à coup l'ordre de battre le rappel
et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite
dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l'oreille,
ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.

«Mes enfants, s'écria-t-il en s'arrêtant devant le front des troupes,
vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours,
et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis! Je reçois à l'instant
du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui
m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et
Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de
Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut
Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu'à trois journées
de marche ... Il parait même que les cosaques ont déjà poussé des
reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder
dans le blanc des yeux!...

«Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous
ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans
dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de
rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est
mon principe! Sergent Fargès, vous allez vous vendre, avec trente
hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues
du fort ... à Hazebrück, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez
main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les
substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la
garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le
transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les boeufs.
Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Dès que le
convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que
possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre
et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte ...
ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques
cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise ... au contraire
... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le
troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous
qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se
portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège.

On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira
d'eux: «Jacques, André, Joseph, étaient des braves!...»

Des cris frénétiques de: «Vive l'empereur! vive le commandant!»
accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Fargès tira
majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et
commanda le départ.

Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et
Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de
bois en avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu
derrière l'esplanade.


II

La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de
Homberg, le mousquet sur l'épaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent,
comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de
laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous étaient
animés du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours
agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les
armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles,
de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la
cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même
lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir.... Et puis les
Français aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur
fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout
joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au
dos, la brelle sur la hanche. C'était plaisir de les voir s'enfoncer
sous les longues avenues de chênes et de hêtres ... se perdre dans les
ombres ... paraître et disparaître au fond des ravins ... s'accrocher
aux broussailles ... et gravir les rochers avec une dextérité
merveilleuse.

Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du
caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé
d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa
taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses
traits fortement accusés, ses favorisroux, le froncement continuel
de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue
cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure,
laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour
à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux
défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage
fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par
toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres:
Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes
et dix-huit blessures.... Aussi, grâce à sa bravoure et au concours
heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.

«Eh bien! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que
pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle réussisse?

--Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa
complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de
paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'oeil, ils auraient
bientôt évacué leur bétail.... Alors, bonsoir la compagnie.... Je
connais ça, servent.... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les
attraper....

--Quel moyen, Lombard?

--Nous les attendions dans leurs villages ... entre quatre murs ...
ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain ... car,
voyez-vous, sergent ... il faut un four pour cuire du pain.... Alors
nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions ...
tout doucement ... vous comprenez....

--Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi....

--Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe....
Il faut les surprendre agréablement ... empoigner tout ... sans leur
faire de mal ... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile....

--Comment ça, Lombard?

--D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans
s'inquiéter de l'honneur de la patrie.... Ensuite, depuis 1814, il se
défie de nous....

--Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute.

--Sergent, prenez garde à ce que je vous dis.... Les paysans ne sont
pas bêtes! Ils se rappellent que l'année dernière nous avons fait un
tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr
qu'en apprenant l'invasion, la première chose qu'ils vont faire, ce
sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts.»

Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du
Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue
d'oeil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins,
s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'épaisseur des
bois.

Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout
couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était
tellement noire, qu'on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargès
ordonna de faire halte.

«Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe
et se livre à ses opinions individuelles ... mais sous les autres
rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voûte quand la lune se
lèvera.»

Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du
côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une
longue file de rochers à pic.

Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la
mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard,
gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes,
discutaient leur plan d'attaque.


III

Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l'Oxenleier,
et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur
confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent
se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la
pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied
d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son
haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à
l'affût.

Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se
faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise
apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient perçu
d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement
confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons
champêtres d'une trompe d'écorce.

Le caporal se releva lentement ... un éclat de rire étouffé fendait sa
bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre:

«Nous les tenons! dit-il ... hé! hé! hé! nous les tenons!

--Qui ça?

--Les paysans, morbleu!... ils arrivent....»

Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes
entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir
leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles
imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.

La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque
trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils
gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche
plate, ils s'arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d'une
conversation interrompue.

Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et
maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde, de
longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous
le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne
pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le
caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.

Le second, également coiffé d'un tricorne, faisait face à Lombard,
et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez
pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout
l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village
que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au
faîte de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte à
larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron
du dernier siècle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur
ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque;
il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides déroutaient à
chaque minute ses prétentions à la gravité.

Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de
la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de
coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre
un énorme bâton ferré.

«Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez
tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos
bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés.

--Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr ... à beaux deniers comptants ...
mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler
«monsieur le maire,» gros comme le bras ... de se voir tirer le
chapeau jusqu'aux souliers.... Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt
_reluque_ ma place et....

--Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est à vous, il ne l'aura
pas, votre place.

--Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmené les bestiaux du
village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la
faire périr de famine....

--Ah bah! vous n'y êtes pas.... Écoutez, monsieur le maire.... Si le
roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux,
--si notre bon roi revient, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux du
village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle
rende la place aux armées de notre bon roi Louis!...» Alors, monsieur
le préfet dira: « Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime
l'honneur de son vrai maître!» On vous enverra la croix ... voilà ...
c'est sûr!

--La croix, Daniel?... la croix avec la pension?

--Je crois bien ... avec la pension...

--Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre
bon roi ... notre vrai roi ... notre....

--Halte! halte-là ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai,
s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les
ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux
du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent
pas les avoir!...» Alors le préfet du grand empereur,--nouveau
salut,--dira: «Oh! le bon maire ... l'honnête citoyen ... il faut lui
envoyer la croix!» Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que
nous garderons nos bestiaux.»

Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine à ne pas lancer
un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien
perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.

«Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand
maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas
la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la
commune.

--Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas
gagnée autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vexé!....

--Hé! hé! hé! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la
pomme de son parapluie au bout de son nez.

--Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr.... Mais reste à savoir où
nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un
endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour
laisser paître les bêtes ... un endroit où le diable ne pourrait pas
aller sans connaître le chemin ... Tenez, par comparaison ... le
précipice de la Salière ... c'est noir ... c'est lointain ... les
grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promèneraient là
dedans sans se gèner ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre,
et l'eau ne manque point.

--Bien trouvé, Daniel, bien trouvé.... Va pour la Salière.

--Alors, en route!.... en route!.... s'écria le petit homme en se
tournant vers le pâtre. Gotlieb ... appelle les bêtes.... Hue!....
hue!.... pas de temps à perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont
déjà pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux
dénichés.... Hue!»

Le pâtre, s'avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa
trompe.... Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la
vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos.... Une autre
y répondit de l'abîme.... Le troupeau se remit en marche, et l'on
entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.

Tout à coup, deux boeufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands
chênes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer
le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant
parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler
leur cortége; puis arriva lentement une longue file de génisses, de
vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de
tendresse le brave caporal.... Enfin, la moitié du village d'Echbourg,
femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux
chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de
leur mère.... Les pauvres gens avançaient clopin-clopant ... ils
paraissaient bien las ... bien tristes ... mais à la guerre comme à la
guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un
petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin ... c'était
le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup
d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri
de détresse ... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au
sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane:

«Les cosaques!... les cosaques!...» Alors ce fut une scène étrange;
Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de
nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries,
puis de ce côté tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant
l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le
courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la
terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et
courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus
au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.

Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des
cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers,
broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits
chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la crinière
hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant
leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les
pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs
resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre
sur ce groupe.... Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en
poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage
s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa
nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de
surprise.... Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on
vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direc
du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers
infranchissables.

«En avant, morbleu!--Pas de quartier!...» hurla le caporal.

Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des
fuyards.... Le combat fut court.... Acculés à la pointe du roc, les
soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du
désespoir.... Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent
en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant
faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés.... Un seul
résista jusqu'au bout.... Grand, maigre, à la face terne et cuivrée,
véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs
peaux de mouton.... Lombard en enlevait une à chaque coup de
baïonnette.

«Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le
cuir....»

Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui
assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la
mâchoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le
Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'était pas chargée,
l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de
lui par un triple hourrah!

C'est ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service
et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par
un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers
principes de la guerre.

«Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!»

Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena
des regards étonnés autour du plateau; les habitants d'Echbourg
avaient disparu... Leurs boeufs erraient à l'aventure dans les
halliers... Quelques chèvres grimpaient le long de la côte ... et sauf
une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait
le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes
semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas
Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d'armes, de danse
et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embroché par un
cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur... à cette exception
près, tous les autres en furent quittes pour des horions.

«Ah ça! camarades, dit Fargès, il ne s'agit pas de nous abandonner
à des réflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de
cosaque qui vient de s'échapper pourrait gâter nos affaires... Nos
provisions sont complètes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de
réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le
temps de nous barrer le passage.»

Tout le monde se mit aussitôt à l'oeuvre, et, dix minutes après, la
petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin
de Hunebourg.

Vers six heures, elle était sous les canons du fort.

On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noël, lorsque ayant
entendu crier les chaînes du pont-levis, et s'étant mis à sa fenêtre,
en simples manches de chemise, il vit défiler, d'abord les boeufs...
puis les vaches laitières suivies de leurs veaux... puis les
génisses... les chèvres trottant menu... les porcs... les chevaux...
enfin toute la _razzia_... marchant «avec ordre et discipline» comme
il avait eu soin de le recommander à Fargès.

Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié
grise, son grand chapeau à claque sur l'oreille, et le fusil en
sautoir, formait à lui seul l'arrière-garde de la colonne.

Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois
jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de
six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de
la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus....
Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un état
récapitulatif de ses provisions débouche, et l'adressa sous forme de
réponse au général autrichien, ajoutant:

«Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse ... mais
qu'il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien
approvisionnée. Il priait _conséqemment_ Son Altesse de vouloir bien
l'excuser... etc., etc.

«Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de
fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi
Dagobert!»

L'archiduc Jean d'Autriche entendait très-bien le français... Il
avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules
de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la
vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche!...

Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.



LE BOUC D'ISRAËL

CONTE


Tout le monde connaît, à Tubingue, l'histoire déplorable du seigneur
Kasper Évig et du juif Élias Salomon.--Kasper Évig faisait des visites
fréquentes à la petite Éva Stromayer; un soir il trouva chez elle mon
ami Élias, et lui détacha, je ne sais sous quel prétexte, trois ou
quatre soufflets bien appliqués.

Élias Salomon, qui venait de commencer sa médecine depuis cinq mois,
fut sommé par le conseil des étudiants de provoquer le seigneur Kasper
en duel ... ce qu'il fit avec une extrême répugnance, car un seigneur
est nécessairement très-fort sur les armes.

Cela n'empêcha pas Salomon de se fendre à propos, et de passer son
fleuret entre les côtes dudit seigneur ... circonstance qui gêna
considérablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre
monde en moins de dix minutes.

Le _rector_ Diemer, instruit de ces détails par les témoins, les
écouta froidement et leur dit:

«C'est très-bien, Messieurs ... Il est mort, n'est-ce pas? ... Eh bien
qu'on l'enterre.»

Salomon fut porté en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien
loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mélancolie profonde.

Il maigrissait, il gémissait et soupirait; son nez, déjà si long,
semblait grandir encore à vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il
traversait la rue des _Trois Fontaines_, on l'entendait murmurer:

«Kasper Évig, pardonne-moi ... Je n'en voulais pas à ta
vie!--Malheureuse Éva, qu'as-tu fait? ... Par tes agaceries
inconsidérées, tu as excité deux hommes intrépides l'un contre l'autre
... et voilà que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans
mes rêves ... Éva! ... malheureuse Éva, qu'as-tu fait?...»

Ainsi gémissait ce pauvre Salomon, d'autant plus à plaindre que les
fils d'Israël ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort ... le
Dieu jaloux ... leur a dit:

«Le sang innocent retombera sur vos têtes de génération en
génération!»

Or, une belle matinée de juillet, que je vidais des chopes à la
brasserie du _Faucon_, Élias entra, la mine défaite comme d'habitude,
les joues creuses, les cheveux épars autour des tempes et le regard
abattu.--Il me posa la main sur l'épaule et me dit:

«Cher Christian, veux-tu me faire un plaisir?

--Pourquoi pas, Élias; de quoi s'agit-il?

--Faisons un tour de promenade à la campagne; je désire te consulter
sur mes souffrances ... Toi qui connais les choses divines et
humaines, tu pourras peut-être m'indiquer un remède à tant de maux ...
J'ai la plus grande confiance en toi, Christian.»

Comme j'avais déjà pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois
petits verres de _schnaps_, je ne vis pas d'objection à sa demande.
D'ailleurs, je trouvais très-beau de sa part d'avoir confiance dans
mes lumières,

Nous traversâmes donc la ville, et vingt minutes après, nous montions
le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques
de Triefels.

Là, seuls, cheminant entre deux haies d'aubépine à perte de vue,
écoutant l'alouette qui s'égosillait dans les nuages ... la caille qui
jetait son cri guttural au milieu des vignes ... et gravissant à pas
lents vers les hauts sapins du Rôthalps, Élias parut respirer plus
librement, il leva les yeux au ciel et s'écria: «Dans tes nombreuses
lectures théologiques, n'as-tu pas trouvé, Christian, quelque moyen
d'expiation propre à soulager la conscience des grands coupables?--Je
sais que tu te livres à des recherches curieuses en ce genre ...
Parle! ... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre
vengeresse de Kasper Évig ... je le ferai!»

La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions côte à
côte, la tête inclinée, dans le plus grand silence; lui m'observait du
coin de l'oeil, tandis que je m'efforçais de recueillir mes souvenirs
sur cette matière délicate. Enfin je lui répondis:

«Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner
dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du
corps et celles de l'âme; c'est du moins l'opinion des gens du pays,
qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, à cause des
vertus singulières de leur fleuve.... C'est une grande consolation
pour les scélérats!... Il est bien à regretter que nous ne jouissions
pas d'un cours d'eau pareil.--Si nous vivions du temps de Jason, je te
dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Circé, qui avaient la
propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous
sauver du remords....--Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir à
notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prières ... et
surtout de donner tes biens à l'Église.... Mais dans l'état des temps,
des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de
te soulager.

--Lequel?» s'écria Salomon, déjà ranimé d'espérance.

Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire
qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour
de laquelle s'élèvent de noirs sapins; une roche plate couronne
l'abîme, où s'élancent en grondant les flots du Mürg.

Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur
la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce
moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait
à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.

Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns
par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien
avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi
de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes
aromatiques,--du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage,
des volubilis,--sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et
retombant en touffes de la plus belle verdure.

Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses,
les yeux étincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussâtre,
l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi
comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avançait précisément
vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à coeur
joie de cette verdure embaumée.

«Salomon, m'écriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment
même où je pense au bouc d'Israël, je le vois ... regarde ... le
voilà!--L'esprit éternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge
ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.»

Salomon me regarda stupéfait:

«Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour
charger ce bouc de mon remords?

--Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour
se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes.... Ils les
précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas? Eh bien! après
avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch
... et tout sera fini!

--Mais, répondit Salomon....

--Je sais ce que tu vas m'objecter, m'écriai-je, tu vas me dire qu'il
n'existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l'ombre te poursuit,
et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un
raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du
Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Circé, entre le bouc
d'Israël et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien!
cela n'empêchait pas les expiations d'être bonnes, saintes, sacrées,
efficaces, ordonnées par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jéhovah....
Donc, charge ce bouc de ton imprécation ... précipite-le!... Je te
l'ordonne ... car l'esprit m'éclaire en ce moment ... et je vois, moi,
des rapports entre le bouc et les péchés des mortels, seulement je ne
puis les exprimer ... la lumière céleste m'éblouit!»

Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla même le voir sourire, ce qui
m'indigna:

«Comment, m'écriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et
facile d'échapper à la juste punition de ton crime ... tu hésites ...
tu doutes ... tu souris!...

--Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des
rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc!

--Ah! poltron, tu n'as montré de courage qu'une fois dans ta vie ...
pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses
d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-même.»

Et je me levai.

«Christian!... Christian!... criait mon camarade, défie-toi ... tu
n'as pas le pied sûr en ce moment....

--Pas le pied sûr!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que
j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?...
Arrière! ... arrière! ... fils de Bélial.»

Et m'avançant à quelques pieds au-dessus du bouc, la tête haute et les
mains étendues:

«Hazazel! m'écriai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et
d'expiation! ... je charge sur ton échine velue les remords de mon ami
Salomon Élias, et je te dévoue à l'ange des ténèbres!»

Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise
inférieure, afin de précipiter le bouc.

Une fureur sacrée et presque divine s'était emparée de moi.... Je ne
voyais pas l'abîme.... Je marchais sur la corniche comme un chat.

Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla
plus loin.

«Hé! m'écriai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'échapperas pas, maudit
... je te tiens!

--Christian! Christian! ne cessait de répéter Salomon d'une voix
gémissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi!

--Tais-toi, incrédule, tais-toi, tu es indigne que je me dévoue pour
ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que
Hazazel périsse!»

Un peu plus loin, la corniche se rétrécissait et finissait en pointe.

Le bouc, m'ayant regardé pour la deuxième fois, se retira de nouveau
devant moi, mais non sans hésiter.

« Ah! tu commences à comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te
tiendrai là-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!»

En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque,
Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un
saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait
faire.

Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un
houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied.

«Regarde, Salomon, regarde le maudit!» m'écriai-je.

Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de
tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine
de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait
lui-même l'attaque.

Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi,
il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière,
et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit
sourd.

Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi.
C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve.--Le
précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de
moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la
voix perçante de Salomon crier: «Au secours! ... au secours!...»
tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes.

Alors je perdis toute présence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe
rousse et ses cornes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre,
tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses chancelantes, me
produisit l'effet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller.
Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût
possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'était le pâtre Yéri,
du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher
au collet avec sa houlette.

Grâce à ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je
m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur
le corps pour s'évader.

«Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le pâtre;--moi, je
vais le chercher; ne lâchez pas!

--Soyez tranquille,» répondait Salomon.

J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout
sentiment.

Quelques minutes après, j'étais étendu sur la plate-forme. Le pâtre
Yéri, haut de six pieds et robuste comme un chêne, était venu me
prendre dans ses bras, et m'avait déposé sur la mousse.

En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris
enfoncés sous d'épais sourcils, la barbe jaune, l'épaule couverte
d'une peau de mouton, et je me crus ressuscité au temps d'Oedipe, ce
qui ne laissa point de m'émerveiller.

«Eh bien! fit le pâtre d'un accent guttural, ceci vous apprendra à
maudire mon bouc!»

Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son
maître, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon
Élias, debout derrière moi, et se donnant toutes les peines du monde
pour ne pas rire.

Mes idées bouleversées se classèrent insensiblement. Je m'assis avec
peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.

«C'est vous qui m'avez sauvé? dis-je au pâtre.

--Oui, mon garçon.

--Eh bien, vous êtes un brave homme. Je retire la malédiction que j'ai
lancée sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.»

Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.

«A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous
fait plaisir. Ici, le combat sera plus égal... mon bouc avait trop
d'avantages.

--Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je
me souviendrai longtemps de vous. Élias, allons-nous-en.»

Mon camarade et moi, nous redescendîmes alors la côte, bras dessus,
bras dessous.

Le pâtre, appuyé sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc
avait repris sa promenade sur les rebords de l'abîme.--Le ciel était
splendide; l'air, chargé des mille parfums de la montagne, nous
apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du
torrent.

Nous rentrâmes à Tubingue tout attendris.

Depuis, mon ami Salomon s'est consolé d'avoir tué le seigneur Kasper,
et cela d'une façon assez originale.

A peine reçu docteur en médecine, il a épousé la petite Éva Stromayer,
dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de réparer le
tort qu'il avait fait à la société, en la privant d'un de ses membres.

Il y a quatre ans que j'ai assisté à ses noces en qualité de garçon
d'honneur, et déjà deux marmots joufflus égayent sa jolie maisonnette
de la rue Crispinus.

C'est un commencement qui promet.

Dieu me garde de prétendre que cette nouvelle manière d'expier
un meurtre soit préférable à celle que nous impose notre sainte
religion,--laquelle consiste à donner son bien à l'Église et à réciter
beaucoup de prières;--mais je la crois supérieure à la méthode
hindoue, et même, puisqu'il faut tout vous dire, à la théorie fameuse
du bouc d'Israël!



LE COMBAT D'OURS


Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon
enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un
peintre dans la famille!

Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou
conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus
Van Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en
caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle
estime ... quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur
son neveu! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le
conseiller Kasper! Comme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de
monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi
ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec
componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin
muscat de l'an XI, disant:

«Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que
dix bouteilles. » Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de
monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.

Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtînt cette
satisfaction suprême: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper
Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il
est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux
proverbe: «Gueux comme un peintre,» ce qui la désole.

Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre
qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que
ses oeuvres traversent parfois les siècles et font l'admiration des
générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien
valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de
ne pas réussir; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne
daignait pas même me répondre.

J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais
lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la
taverne de Sébaldus ... plutôt mourir!

La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle
forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place
de la Cigogne. A peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous
découvrez à l'intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles
galeries vermoulues, où monte un escalier de bois; tout autour
s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier
siècle ... des lucarnes ... des soupiraux.

Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.

La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de
la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe
au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres
au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs avec
leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites
femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de
moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin
en l'air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela,
pêle-mêle, attire et confond vos regards.... C'est étrange ...
vraiment étrange!...

Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure;
vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil
d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa
poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et
que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand
les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur
les genoux, passe et court à la cave un broc au poing; quand sa femme
Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau
ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de
ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent
sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite
bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre
pour arranger son chèvrefeuille, et qu'au-dessus se promène le gros
chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux
verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je
vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans
les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à
ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs
tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas:
«Que c'est beau!»

Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous
les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du
rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou
de lanterne magique ... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la
taverne de maître Sébaldus.

L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux
heures de l'après-midi, nous étions tous réunis autour de la
grande table de chêne: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier
Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz,
clarinette à la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant,
chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du
boudin et des andouilles.

La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et
Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des
écureuils ... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un
bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: «Zing ... zing ... boum
... boum!... Hé! hohé! grande bataille, l'ours des Asturies _Bépo_ et
_Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum!
Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et
l'onagre du désert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!...»

On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros
ventre, barrait le passage comme Horatius Coclès, criant:

«Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je
vous étrangle!»

C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour
arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la
vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur
d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un
immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous
cria:

«La bataille va commencer.»

Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le
temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai
l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis
tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil
qu'il soit possible de voir.

Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits
en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela
faisait frémir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que
les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre
les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.

Il y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et
plus haut, sur la gouttière; plus haut, dans le pigeonnier; plus
haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de
Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait:

«Les ours! les ours!»

Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les
yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus
décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière
demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la
bataille.

«Faut-il que les gens soient bêtes!» me dis-je en moi-même.

Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se
possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son
immense feutre gris, s'avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton
solennel, le poing sur la hanche:

«L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville.»

Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur
de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda:

«Où donc est l'onagre?

--Le voila!

--Ça! mais c'est un âne!

Et tout le monde cria:

«C'est un âne! C'est un âne!--C'est un onagre!

--Eh bien, nous allons voir,» dit le boucher en riant.

Il siffla son chien, et, lui montrant l'âne:

«Foux ... attrape!»

Mais, chose bizarre, à peine l'âne eut-il vu le chien accourir, qu'il
se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si
juste qu'il en eut la mâchoire fracassée.

Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le
chien se sauvait poussant des cris lamentables.

«Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est
un âne?

--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un
onagre.

--A la bonne heure ... à la bonne heure ... Que d'autres viennent
encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts.... Qu'ils
approchent ... l'onagre les attend!»

Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa
voix perçante:

« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon
onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ...
courage ... Messieurs, Mesdames!»

Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le
tumulte recommençait:

«Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!»

Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on était las de
son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il
s'approcha du réduit à porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne,
_Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et
honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les
applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes,
enfermés sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves,
hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut
conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se
laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards
mélancoliques.

«Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moi-même, qui t'aurait dit, il
y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts
glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et
que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la
montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la
gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de
misérables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hélas! hélas! _Sic
transit gloria mundi_!»

Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour
voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait
s'échauffer.

Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier,
venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur
maître, ces animaux écumaient de rage. C'était un grand danois à
la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires
déchaussées comme un crocodile ... puis un de ces grands lévriers du
Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon l'ordonnance, les
flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins
noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient à
la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne
renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince
en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à
guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les
retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son
corps.

«Retirez-vous! retirez-vous!» criait-il d'une voix vibrante. Et le
meneur d'ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.

C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les
balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête!

L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait
dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner
considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne
firent qu'un bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents
aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les
griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs
reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt.... Mais
lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient ... les chiens tenaient
ferme ... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas
un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient là, immobiles
comme un groupe de pierre.

Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.

Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu;
l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du
vieux routier brilla d'espérance ... puis il y eut encore un
temps d'arrêt.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de
craquement: l'échiné du lévrier venait de se casser ... il tomba sur
le flanc, la gueule sanglante.

Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes
... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille
... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; l'ours s'élança
furieux ... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang,
jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin
le lévrier qui ne revenait pas.

_Baptiste_ avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il
flairait le carnage à pleins poumons: le vieux héros s'était retrouvé!
Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la
cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais
vu d'attitude plus fière, plus résolue.

Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le
capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bâton
et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre
... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior,
développant les différentes chances de la bataille, s'entendait de
loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la
grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits,
tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la
circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant....
Puis, d'un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné
de l'ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s'élancer, à reculer,
à faire de l'opposition.

«Oh! les lâches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de
la galerie, oh! les misérables!...»

Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant:

«Allez-y donc vous-mêmes!»

L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur
générale, Heinrich revint avec son danois.

J'ai su depuis qu'il avait parié cinquante florins contre le
garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avança donc le
caressant de la main, puis lui montrant l'ours:

«Courage, Blitz!» s'écria-t-il.

Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l'attaque.

Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches,
des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux _Baptiste_
en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l'un,
estropiant l'autre, se débattant avec fureur.

Le brave danois se montrait encore le plus intrépide; il avait pris
l'ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis
que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres
oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus.

«Assez! assez!» criait-on de toutes parts.

Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement:

«Sus! sus!... courage!...»

Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair; il vint
saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces:

«Blitz! Blitz!... lâcheras-tu?»

Bah! rien n'y faisait. Le veneur réussit enfin à lui faire lâcher
prise par un coup de fouet terrible, et l'entraînant aussitôt, il
disparut a l'angle de la porte cochère.

Les roquets n'avaient pas attendu son départ pour battre en retraite
... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effarés,
écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à
coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre
de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des
vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent
par là sans hésiter.... On entendit les soupières, les casseroles,
toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des
cris aigus:

«Au secours!... Au secours!»

Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire
... on se tordait les côtes....

«Ha! ha! ha! la bonne farce!...»

Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs
... les ventres galopaient à perdre haleine....

Au bout d'un quart d'heure, le calme s'était rétabli.... On attendait
avec impatience le terrible ours des Asturies.

«L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!...»

Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait
quelque chose à dire.... Impossible ... les cris redoublaient:

«L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!...»

Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha
l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de
précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin, et saisit le bout
d'une chaîne qui traînait à terre.... Un grondement formidable se fit
entendre à l'intérieur.... L'homme passa rapidement la chaîne dans un
anneau de la muraille et sortit en criant:

«Hé! vous autres, lâchez les chiens!»

Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les
oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre,
s'élança de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements
furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques
déplorables.... Il était, en outre, surexcité au dernier point par les
aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son
maître faisait très-bien de s'en défier.

«Lâchez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne
de la grange, lâchez les chiens!»

Puis il ajouta:

«Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les
chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!»

Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du
vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la
mâchoire allongée et l'oreille droite, s'avancèrent ensemble dans la
cour.

Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et
fléchissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait
s'éveiller.... Mais après avoir bâillé longuement ... il se retourna
... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupéfait. L'ours
regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispées
sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l'affût.

Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.

Le silence était tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille;
un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le
frisson à la foule.

Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant
quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la
chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler
sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue
sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tête avec un soupir
et bâiller à son tour ... car il n'avait plus de muselière ... elle
s'était détachée dans le combat!

Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On
n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue râlait; les deux autres
chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les écuries
voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail ...
des ruades ébranlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas
... il semblait jouir de la terreur générale....

Or, comme on était ainsi, voilà qu'un faible craquement se fit
entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues
commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule!...

Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait
quelque chose de si terrible, que moi-même, à l'abri dans mon grenier,
je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les
galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d'une pâleur
étrange.... Quelques-unes, la bouche béante ... les autres, les
cheveux hérissés ... écoutant, retenant leur haleine. Les joues
du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes
verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'était
décoloré pour la première fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites
femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre
secousse pourrait entraîner la chute générale.

J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chène
s'enfoncer dans la terre.... Était-ce une illusion de la peur? Je
l'ignore... mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et
s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut
quelque chose d'horrible: autant le silence avait été grand, autant
le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse
d'êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte immense, se
prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux
murs, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même avec rage,
à mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette épouvantable
bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal
d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.

Oh Dieu! rien qu'à ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le
Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle!

Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait
précisément attaché tout près de l'escalier de la cour qui monte aux
galeries.

Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui
s'était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la
première marche, lorsqu'il aperçut, au bas de l'escalier, _Beppo_
accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l'oeil réjoui ... prêt
à le happer au passage!

Ce qu'il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner
à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le
sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ...
son dos s'arc-bouter comme celui du géant Atlas, et je crois qu'il
aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.

Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer
la catastrophe, la porte de l'étable s'ouvrit brusquement, et le
terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon
flottant comme un tablier, le mufle convert d'écume, s'élança dans la
cour.

C'était une inspiration de notre digne maître de taverne ... il
sacrifiait son taureau pour sauver le public. En même temps la
bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de
l'étable, criant à la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait
ouvrir l'escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue ...
et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.

Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction
générale!

Mais écoutez la fin de l'histoire.

A peine l'ours avait-il aperçu le taureau, qu'il s'était élancé vers
ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaîne s'était
cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l'ours, s'accula dans
l'angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses
jambes trapues, il attendit l'attaque.

L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant
de droite à gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce
mouvement avec un calme admirable.

Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides; le bruit de la foule,
s'écoulant par la rue des Juifs, s'éloignait de plus en plus, et
la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger
indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua
sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se
réfugia dans la niche du bûcher... la tête du taureau l'y suivit et
le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement
terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitôt un
ruisseau de sang serpenta sur le pavé.

Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante....
On eût dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière
pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond
de l'ombre avait quelque chose d'épouvantable. Je n'en attendis pas la
fin.... Je descendis tout doucement l'échelle de mon grenier, et je me
glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne
saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant
la foule réunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui
s'arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la
demeure de ma tante.

J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon
vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.

«Hé! Kasper, me cria-t-il, où diable cours-tu si vite?

--Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui répondis-je avec
enthousiasme.

--Encore une scène de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tête.

--Hé! pourquoi pas, maître Conrad? Une belle scène de taverne vaut
bien une scène du forum!»

J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant à mon bras, poursuivit
d'un ton grave:

«Kasper! ... au nom du ciel, écoute-moi.... Je n'ai plus rien à
t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van
Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il
faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donné 1,500
florins de rente.... Chacun ne possède pas cet avantage.... Il faut
aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de
perdre ton temps à courir les tavernes! Tu vivras là en société de
Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître
Léonard, le phénix des phénix! Tu nous reviendras grandi de sept
coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad!

--Que diable me chantez-vous là, maître Schmidt? m'écriai-je, vraiment
indigné. C'est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour
m'éloigner de la taverne de Sébaldus Dick; mais il n'en sera rien!
Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes
vignobles du Rhingau et les belles forêts du Hundsrûck, est-ce qu'il
faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on
d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons
pâtés que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'à
Rüdesheim, Markobrünner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'à
Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Où trouve-t-on des
physionomies plus dignes d'être transmises à la postérité, que dans
notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce à Rome ... à Naples ...
à Venise?... Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces
pâtres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille
fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes
maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit
nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise
barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que
l'Apollon du Belvédère....

--Tu veux te moquer de moi! s'écria le bonhomme stupéfait.

--Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux
dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre.... Et puis,
allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que
celle de notre vieux docteur Melchior Hâsenkopf, sa perruque jaune
clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face
empourprée comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule
Farnèse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre
gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand
tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton
jusqu'aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme
une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille, et
la lèvre humide avancée en goulot de carafe?... Regardez-le de profil,
maître Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le
haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!...
Quelle cascade de chair! Voilà ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la
création! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit
bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée;
il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison
suffisante pour méconnaître son mérite?--Et notre brave capucin
Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses,
ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un
bouc.... Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d'une
voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main
musculeuse presse le verre, comme son oeil étincelle!... N'est-ce pas
de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître
Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies
créatures que cette Roberte Weber et sa soeur Éva, les deux chanteuses
de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une
sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue à l'épaule, et
qu'elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées,
avec toute la majesté de Sémiramis.... Voilà ce que je nomme des
modèles!... de vrais modèles!... Oui, toutes déguenillées qu'elles
sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à
mon âme; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère
m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Vénus de
l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant à tous ces
paysages arides ... ces paysages à grandes lignes qu'on nous envoie
d'Italie ... quant à leurs golfes, à leurs ruines ... le moindre coin
de haie où bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux où
grimpe une rosse étique traînant une charrette ... les roues fangeuses
... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate à
canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tête de
rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me
transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers
de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela
c'est de l'imitation ... les païens ont accompli leur oeuvre ... Elle
est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier
platement ... il s'agit de faire la nôtre!... On nous assomme avec le
grand style, le genre grave ... l'idéal grec.... Moi, je ne veux être
d'aucune académie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les
andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des
saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère
Grédel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs
tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le
public ... alors j'irai m'établir à Rome. En attendant je reste
ici.... Mon Vatican à moi, c'est la taverne de maître Sébaldus! C'est
là que j'étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en
vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rêver sur des
ruines....»

J'en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.

«Allons ... bonsoir, maître Conrad, m'écriai-je en lui serrant la
main, et sans rancune.

--De la rancune! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu'au
fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en
Italie, c'est pour faire plaisir à dame Catherine.... Mais suis ton
idée, Kasper.... Ceux qui prennent l'idée d'un autre ne font jamais
rien.»



FIN TABLE


Un Nuit dans les bois

Le Tisserand de la Steinbach

Le Violon du pendu

L'Héritage de mon oncle Christian

Hugues-le-Loup

Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu

Le Bouc d'Israël

Le Combat d'ours

       *       *       *       *       *





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