Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Chéri
Author: Colette
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Chéri" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



CHÉRI

PAR
COLETTE



"Léa! Donne-le-moi, ton collier de perles! Tu m'entends, Léa? Donne-moi
ton collier!"

Aucune réponse ne vint du grand lit de fer forgé et de cuivre ciselé, qui
brillait dans l'ombre comme une armure.

"Pourquoi ne me le donnerais-tu pas, ton collier? Il me va aussi bien
qu'à toi, et même mieux!"

Au claquement du fermoir, les dentelles du lit s'agitèrent, deux bras
nus, magnifiques, fins au poignet, élevèrent deux belles mains
paresseuses.

"Laisse ça, Chéri, tu as assez joué avec ce collier.

--Je m'amuse.... Tu as peur que je te le vole?"

Devant les rideaux roses traversés de soleil, il dansait, tout noir,
comme un gracieux diable sur fond de fournaise. Mais quand il recula vers
le lit, il redevint tout blanc, du pyjama de soie aux babouches de daim.

"Je n'ai pas peur, répondit du lit la voix douce et basse. Mais tu
fatigues le fil du collier. Les perles sont lourdes.

--Elles le sont, dit Chéri avec considération. Il ne s'est pas moqué de
toi, celui qui t'a donné ce meuble."

Il se tenait devant un miroir long, appliqué au mur entre les deux
fenêtres, et contemplait son image de très beau et très jeune homme, ni
grand ni petit, le cheveu bleuté comme un plumage de merle. Il ouvrit son
vêtement de nuit sur une poitrine mate et dure, bombée en bouclier, et la
même étincelle rose joua sur ses dents, sur le blanc de ses yeux sombres
et sur les perles du collier.

"Ôte ce collier, insista la voix féminine. Tu entends ce que je te dis?"

Immobile devant son image, le jeune homme riait tout bas :

"Oui, oui, j'entends. Je sais si bien que tu as peur que je te le prenne!

--Non. Mais si je te le donnais, tu serais capable de l'accepter."

Il courut au lit, s'y jeta en boule :

"Et comment! Je suis au-dessus des conventions, moi. Moi je trouve idiot
qu'un homme puisse accepter d'une femme une perle en épingle, ou deux
pour des boutons, et se croie déshonoré si elle lui en donne
cinquante....

--Quarante-neuf.

--Quarante-neuf, je connais le chiffre. Dis-le donc que ça me va mal?
Dis-le donc que je suis laid?"

Il penchait sur la femme couchée un rire provocant qui montrait des dents
toutes petites et l'envers mouillé de ses lèvres. Léa s'assit sur le
lit :

"Non, je ne le dirai pas. D'abord parce que tu ne le croirais pas. Mais
tu ne peux donc pas rire sans froncer ton nez comme ça? Tu seras bien
content quand tu auras trois rides dans le coin du nez, n'est-ce pas? "

Il cessa de rire immédiatement, tendit la peau de son front, ravala le
dessous de son menton avec une habileté de vieille coquette. Ils se
regardaient d'un air hostile; elle, accoudée parmi ses lingeries et ses
dentelles, lui, assis en amazone au bord du lit. Il pensait : "Ça lui va
bien de me parler des rides que j'aurai." Et elle : "Pourquoi est-il laid
quand il rit, lui qui est la beauté même?" Elle réfléchit un instant et
acheva tout haut sa pensée :

"C'est que tu as l'air si mauvais quand tu es gai.... Tu ne ris que par
méchanceté ou par moquerie. Ça te rend laid. Tu es souvent laid.

--Ce n'est pas vrai!" cria Chéri, irrité.

La colère nouait ses sourcils à la racine du nez, agrandissait les yeux
pleins d'une lumière insolente, armés de cils, entrouvrait l'arc
dédaigneux et chaste de la bouche. Léa sourit de le voir tel qu'elle
l'aimait révolté puis soumis, mal enchaîné, incapable d'être libre;--elle
posa une main sur la jeune tête qui secoua impatiemment le joug. Elle
murmura, comme on calme une bête :

"Là ... là.... Qu'est-ce que c'est ... qu'est-ce que c'est donc...."

Il s'abattit sur la belle épaule large, poussant du front, du nez,
creusant sa place familière, fermant déjà les yeux et cherchant son somme
protégé des longs matins, mais Léa le repoussa :

"Pas de ça, Chéri! Tu déjeunes chez notre Harpie nationale et il est midi
moins vingt.

--Non? je déjeune chez la patronne? Toi aussi?

Léa glissa paresseusement au fond du lit.

"Pas moi, j'ai vacances. J'irai prendre le café à deux heures et demie--
ou le thé à six heures--ou une cigarette à huit heures moins le quart....
Ne t'inquiète pas, elle me verra toujours assez.... Et puis, elle ne m'a
pas invitée."

Chéri, qui boudait debout, s'illumina de malice :

"Je sais, je sais pourquoi! Nous avons du monde bien! Nous avons la belle
Marie-Laure et sa poison d'enfant!"

Les grands yeux bleus de Léa, qui erraient, se fixèrent :

"Ah! oui! Charmante, la petite. Moins que sa mère, mais charmante.... Ôte
donc ce collier, à la fin.

--Dommage, soupira Chéri en le dégrafant. Il ferait bien dans la
corbeille."

Léa se souleva sur un coude :

"Quelle corbeille?

--La mienne, dit Chéri avec une importance bouffonne. MA corbeille de MES
bijoux de MON mariage...."

Il bondit, retomba sur ses pieds après un correct entrechat-six, enfonça
la portière d'un coup de tête et disparut en criant :

"Mon bain, Rose! Tant que ça peut! Je déjeune chez la patronne!

--C'est ça, songea Léa. Un lac dans la salle de bain, huit serviettes à
la nage, et des raclures de rasoir dans la cuvette. Si j'avais deux
salles de bains...."

Mais elle s'avisa, comme les autres fois, qu'il eût fallu supprimer une
penderie, rogner sur le boudoir à coiffer, et conclut comme les autres
fois :

"Je patienterai bien jusqu'au mariage de Chéri."

Elle se recoucha sur le dos et constata que Chéri avait jeté, la veille,
ses chaussettes sur la cheminée, son petit caleçon sur le bonheur-du-
jour, sa cravate au cou d'un buste de Léa. Elle sourit malgré elle à ce
chaud désordre masculin et referma à demi ses grands yeux tranquilles
d'un bleu jeune et qui avaient gardé tous leurs cils châtains. A
quarante-neuf ans, Léonie Vallon, dite Léa de Lonval, finissait une
carrière heureuse de courtisane bien rentée, et de bonne fille à qui la
vie a épargné les catastrophes flatteuses et les nobles chagrins. Elle
cachait la date de sa naissance; mais elle avouait volontiers, en
laissant tomber sur Chéri un regard de condescendance voluptueuse,
qu'elle atteignait l'âge de s'accorder quelques petites douceurs. Elle
aimait l'ordre, le beau linge, les vins mûris, la cuisine réfléchie. Sa
jeunesse de blonde adulée, puis sa maturité de demi-mondaine riche
n'avaient accepté ni l'éclat fâcheux, ni l'équivoque, et ses amis se
souvenaient d'une journée de Drags, vers 1895, où Léa répondit au
secrétaire du _Gil Blas_ qui la traitait de "chère artiste" :

"Artiste? Oh! vraiment, cher ami, mes amants sont bien bavards...."

Ses contemporaines jalousaient sa santé imperturbable, les jeunes femmes,
que la mode de 1912 bombait déjà du dos et du ventre, raillaient le
poitrail avantageux de Léa,--celles-ci et celles-là lui enviaient
également Chéri.

"Eh, mon Dieu! disait Léa, il n'y a pas de quoi. Qu'elles le prennent. Je
ne l'attache pas, et il sort tout seul."

En quoi elle mentait à demi, orgueilleuse d'une liaison,--elle disait
quelquefois : adoption, par penchant à la sincérité--qui durait depuis
six ans.

"La corbeille... redit Léa. Marier Chéri.... Ce n'est pas possible,--ce
n'est pas... humain.... Donner une jeune fille à Chéri,--pourquoi pas
jeter une biche aux chiens? Les gens ne savent pas ce que c'est que
Chéri."

Elle roulait entre ses doigts, comme un rosaire, son collier jeté sur le
lit. Elle le quittait la nuit, à présent, car Chéri, amoureux des belles
perles et qui les caressait le matin, eût remarqué trop souvent que le
cou de Léa, épaissi, perdait sa blancheur et montrait, sous la peau, des
muscles détendus. Elle l'agrafa sur sa nuque sans se lever et prit un
miroir sur la console de chevet.

"J'ai l'air d'une jardinière, jugea-t-elle sans ménagement. Une
maraîchère. Une maraîchère normande qui s'en irait aux champs de patates
avec un collier. Cela me va comme une plume d'autruche dans le nez,--et
je suis polie."

Elle haussa les épaules, sévère à tout ce qu'elle n'aimait plus en elle :
un teint vif, sain, un peu rouge, un teint de plein air, propre à
enrichir la franche couleur des prunelles bleues cerclées de bleu plus
sombre. Le nez fier trouvait grâce encore devant Léa; "le nez de Marie-
Antoinette!" affirmait la mère de Chéri, qui n'oubliait jamais
d'ajouter : "...et dans deux ans, cette bonne Léa aura le menton de Louis
XVI". La bouche aux dents serrées, qui n'éclatait presque jamais de rire,
souriait souvent, d'accord avec les grands yeux aux clins lents et rares,
sourire cent fois loué, chanté, photographié, sourire profond et confiant
qui ne pouvait lasser.

Pour le corps, "on sait bien" disait Léa, "qu'un corps de bonne qualité
dure longtemps." Elle pouvait le montrer encore, ce grand corps blanc
teinté de rosé, doté des longues jambes, du dos plat qu'on voit aux
nymphes des fontaines d'Italie; la fesse à fossette, le sein haut
suspendu pouvaient tenir, disait Léa, "jusque bien après le mariage de
Chéri".

Elle se leva, s'enveloppa d'un saut-de-lit et ouvrit elle-même les
rideaux. Le soleil de midi entra dans la chambre rose, gaie, trop parée
et d'un luxe qui datait, dentelles doubles aux fenêtres, faille feuille-
de-rose aux murs, bois dorés, lumières électriques voilées de rose et de
blanc, et meubles anciens tendus de soies modernes. Léa ne renonçait pas
à cette chambre douillette ni à son lit, chef-d'oeuvre considérable,
indestructible, de cuivre, d'acier forgé, sévère à l'oeil et cruel aux
tibias.

"Mais non, mais non, protestait la mère de Chéri, ce n'est pas si laid
que cela. Je l'aime, moi, cette chambre. C'est une époque, ça a son chic.
Ça fait Païva."

Léa souriait à ce souvenir de la "Harpie nationale" tout en relevant ses
cheveux épars. Elle se poudra hâtivement le visage en entendant deux
portes claquer et le choc d'un pied chaussé contre un meuble délicat.
Chéri revenait en pantalon et chemise, sans faux col, les oreilles
blanches de talc et l'humeur agressive.

"Où est mon épingle? boîte de malheur! On barbote les bijoux à présent?

--C'est Marcel qui l'a mise à sa cravate pour aller faire le marché", dit
Léa gravement.

Chéri, dénué d'humour, butait sur la plaisanterie comme une fourmi sur un
morceau de charbon. Il arrêta sa promenade menaçante et ne trouva à
répondre que :

"C'est charmant!... et mes bottines?

--Lesquelles?

--De daim!"

Léa, assise à sa coiffeuse, leva des yeux trop doux :

"Je ne te le fais pas dire, insinua-t-elle d'une voix caressante.

--Le jour où une femme m'aimera pour mon intelligence, je serai bien
fichu, riposta Chéri. En attendant, je veux mon épingle et mes bottines.

--Pourquoi faire? On ne met pas d'épingle avec un veston, et tu es déjà
chaussé."

Chéri frappa du pied.

"J'en ai assez, personne ne s'occupe de moi, ici! J'en ai assez!"

Léa posa son peigne.

"Eh bien! va-t'en."

Il haussa les épaules, grossier :

"On dit ça!

--Va-t'en. J'ai toujours eu horreur des invités qui bêchent la cuisine et
qui collent le fromage à la crème contre les glaces. Va chez ta sainte
mère, mon enfant, et restes-y."

Il ne soutint pas le regard de Léa, baissa les yeux, protesta en
écolier :

"Enfin, quoi, je ne peux rien dire? Au moins, tu me prêtes l'auto pour
aller à Neuilly?

--Non.

--Parce que?

--Parce que je sors à deux heures et que Philibert déjeune.

--Où vas-tu, à deux heures?

--Remplir mes devoir religieux. Mais si tu veux trois francs pour un
taxi?... Imbécile, reprit-elle doucement, je vais peut-être prendre le
café chez Madame Mère, à deux heures. Tu n'es pas content?"

Il secouait le front comme un petit bélier.

"On me bourre, on me refuse tout, on me cache mes affaires, on me....

--Tu ne sauras donc jamais t'habiller tout seul?"

Elle prit des mains de Chéri le faux col qu'elle boutonna, la cravate
qu'elle noua.

"Là!... Oh! cette cravate violette.... Au fait, c'est bien bon pour la
belle Marie-Laure et sa famille.... Et tu voulais encore une perle, là-
dessus? Petit rasta.... Pourquoi pas des pendants d'oreilles?..."

Il se laissait faire, béat, mou, vacillant, repris d'une paresse et d'un
plaisir qui lui fermaient les yeux....

"Nounoune chérie... " murmura-t-il.

Elle lui brossa les oreilles, rectifia la raie, fine et bleuâtre, qui
divisait les cheveux noirs de Chéri, lui toucha les tempes d'un doigt
mouillé de parfum et baisa rapidement, parce qu'elle ne put s'en
défendre, la bouche tentante qui respirait si près d'elle. Chéri ouvrit
les yeux, les lèvres, tendit les mains.... Elle l'écarta :

"Non! une heure moins le quart! File et que je ne te revoie plus!

--Jamais?

--Jamais!" lui jeta-t-elle en riant avec une tendresse emportée.

Seule, elle sourit orgueilleusement, fit un soupir saccadé de convoitise
matée, et écouta les pas de Chéri dans la cour de l'hôtel. Elle le vit
ouvrir et refermer la grille, s'éloigner de son pas ailé, tout de suite
salué par l'extase de trois trottins qui marchaient bras sur bras :

"Ah! maman!... c'est pas possible, il est en toc!... On demande à
toucher?"

Mais Chéri, blasé, ne se retourna même pas.

"Mon bain, Rose! La manucure peut s'en aller; il est trop tard. Le
costume tailleur bleu, le nouveau, le chapeau bleu, celui qui est doublé
de blanc, et les petits souliers à pattes... non, attends...."

Léa, les jambes croisées, tâta sa cheville nue et hocha la tête :

"Non, les bottines lacées en chevreau bleu. J'ai les jambes un peu
enflées aujourd'hui. C'est la chaleur."

La femme de chambre, âgée, coiffée de tulle, leva sur Léa un regard
entendu :

"C'est... c'est la chaleur", répéta-t-elle docilement, en haussant les
épaules, comme pour dire : "Nous savons.... Il faut bien que tout
s'use...."

Chéri parti, Léa redevint vive, précise, allégée. En moins d'une heure,
elle fut baignée, frottée d'alcool parfumé au santal, coiffée, chaussée.
Pendant que le fer à friser chauffait, elle trouva le temps d'éplucher le
livre de comptes du maître d'hôtel, d'appeler le valet de chambre Émile
pour lui montrer, sur un miroir, une buée bleue. Elle darda autour d'elle
un oeil assuré, qu'on ne trompait presque jamais, et déjeuna dans une
solitude joyeuse, souriant au Vouvray sec et aux fraises de juin servies
avec leurs queues sur un plat de Rubelles, vert comme une rainette
mouillée. Un beau mangeur dut choisir autrefois, pour cette salle à
manger rectangulaire, les grandes glaces Louis XVI et les meubles anglais
de la même époque, dressoirs aérés, desserte haute sur pieds, chaises
maigres et solides, le tout d'un bois presque noir, à guirlandes minces.
Les miroirs et de massives pièces d'argenterie recevaient le jour
abondant, les reflets verts des arbres de l'avenue Bugeaud, et Léa
scrutait, tout en mangeant, la poudre rouge demeurée aux ciselures d'une
fourchette, fermait un œil pour mieux juger le poli des bois sombres. Le
maître d'hôtel, derrière elle, redoutait ces jeux.

"Marcel, dit Léa, votre encaustique colle, depuis une huitaine.

--Madame croit?

--Elle croit. Rajoutez-y de l'essence en fondant au bain-marie, ce n'est
rien à refaire. Vous avez monté le Vouvray un peu tôt. Tirez les
persiennes dès que vous aurez desservi, nous tenons la vraie chaleur.

--Bien, Madame. Monsieur Ch.... Monsieur Peloux dîne?

--Je pense.... Pas de crème-surprise ce soir, qu'on nous fasse seulement
des sorbets au jus de fraises. Le café au boudoir."

En se levant, grande et droite, les jambes visibles sous la jupe plaquée
aux cuisses, elle eut le loisir de lire, dans le regard contenu du maître
d'hôtel, le "Madame est belle" qui ne lui déplaisait pas.

"Belle..." se disait Léa en montant au boudoir. Non. Plus maintenant. A
présent il me faut le blanc du linge près du visage, le rose très pâle
pour les dessous et les déshabillés. Belle.... Peuh... je n'en ai plus
guère besoin...."

Pourtant, elle ne s'accorda point de sieste dans le boudoir aux soies
peintes, après le café et les journaux. Et ce fut avec un visage de
bataille qu'elle commanda à son chauffeur :

"Chez Madame Peloux."

       *       *       *       *       *

Les allées du Bois, sèches sous leur verdure neuve de juin que le vent
fane, la grille de l'octroi, Neuilly, le boulevard d'Inkermann....
"Combien de fois l'ai-je fait, ce trajet-là?" se demanda Léa. Elle
compta, puis se lassa de compter, et épia, en retenant ses pas sur le
gravier de Mme Peloux, les bruits qui venaient de la maison.

"Ils sont dans le hall", dit-elle.

Elle avait remis de la poudre avant d'arriver et tendu sur son menton la
voilette bleue, un grillage fin comme un brouillard. Et elle répondit au
valet qui l'invitait à traverser la maison :

"Non, j'aime mieux faire le tour par le jardin."

Un vrai jardin, presque un parc, isolait, toute blanche, une vaste villa
de grande banlieue parisienne. La villa de Mme Peloux s'appelait "une
propriété à la campagne" dans le temps où Neuilly était encore aux
environs de Paris. Les écuries, devenues garages, les communs avec leurs
chenils et leurs buanderies en témoignaient, et aussi les dimensions de
la salle de billard, du vestibule, de la salle à manger.

"Madame Peloux en a là pour de l'argent", redisaient dévotement les
vieilles parasites qui venaient, en échange d'un dîner et d'un verre de
fine, tenir en face d'elle les cartes du bésigue et du poker. Et elles
ajoutaient : "Mais où Madame Peloux n'a-t-elle pas d'argent? "

En marchant sous l'ombre des acacias, entre des massifs embrasés de
rhododendrons et des arceaux de roses, Léa écoutait un murmure de voix,
percé par la trompette nasillarde de Mme Peloux et l'éclat de rire sec de
Chéri.

"Il rit mal, cet enfant", songea-t-elle. Elle s'arrêta un instant, pour
entendre mieux un timbre féminin nouveau, faible, aimable, vite couvert
par la trompette redoutable.

"Ça, c'est la petite", se dit Léa.

Elle fit quelques pas rapides et se trouva au seuil d'un hall vitré, d'où
Mme Peloux s'élança en criant :

"Voici notre belle amie!"

Ce tonnelet, Mme Peloux, en vérité Mlle Peloux, avait été danseuse, de
dix à seize ans. Léa cherchait parfois sur Mme Peloux ce qui pouvait
rappeler l'ancien petit Éros blond et potelé, puis la nymphe à fossettes,
et ne retrouvait que les grands yeux implacables, le nez délicat et dur,
et encore une manière coquette de poser les pieds en "cinquième" comme
les sujets du corps de ballet.

Chéri, ressuscité du fond d'un rocking, baisa la main de Léa avec une
grâce involontaire, et gâta son geste par un :

"Flûte! tu as encore mis une voilette, j'ai horreur de ça.

--Veux-tu la laisser tranquille! intervint Mme Peloux. On ne demande pas
à une femme pourquoi elle a mis une voilette! Nous n'en ferons jamais
rien", dit-elle tendrement à Léa.

Deux femmes s'étaient levées dans l'ombre blonde du store de paille.
L'une, en mauve, tendit assez froidement sa main à Léa, qui la contempla
des pieds à la tête.

"Mon Dieu, que vous êtes belle, Marie-Laure, il n'y a rien d'aussi
parfait que vous!"

Marie-Laure daigna sourire. C'était une jeune femme rousse, aux yeux
bruns, qui émerveillait sans geste et sans paroles. Elle désigna, comme
par coquetterie, l'autre jeune femme :

"Mais reconnaîtrez-vous ma fille Edmée?" dit-elle.

Léa tendit vers la jeune fille une main qu'on tarda à prendre :

"J'aurais dû vous reconnaître, mon enfant, mais une pensionnaire change
vite, et Marie-Laure ne change que pour déconcerter chaque fois
davantage. Vous voilà libre de tout pensionnat?

--Je crois bien, je crois bien, s'écria Mme Peloux. On ne peut pas
laisser sous le boisseau éternellement ce charme, cette grâce, cette
merveille de dix-neuf printemps!

--Dix-huit, dit suavement Marie-Laure.

--Dix-huit, dix-huit!... Mais oui, dix-huit! Léa, tu te souviens ? Cette
enfant faisait sa première communion l'année où Chéri s'est sauvé du
collège, tu sais bien? Oui, mauvais garnement, tu t'étais sauvé et nous
étions aussi affolées l'une que l'autre!

--Je me souviens très bien, dit Léa, et elle échangea avec Marie-Laure un
petit signe de tête,--quelque chose comme le "touché" des escrimeurs
loyaux.

--Il faut la marier, il faut la marier! continua Mme Peloux qui ne
répétait jamais moins de deux fois une vérité première. Nous irons tous à
la noce!"

Elle battit l'air de ses petits bras et la jeune fille la regarda avec
une frayeur ingénue.

"C'est bien une fille pour Marie-Laure, songeait Léa très attentive. Elle
a, en discret, tout ce que sa mère a d'éclatant. Des cheveux mousseux,
cendrés, comme poudrés, des yeux inquiets qui se cachent, une bouche qui
se retient de parler, de sourire.... Tout à fait ce qu'il fallait à
Marie-Laure, qui doit la haïr quand même...."

Mme Peloux interposa entre Léa et la jeune fille un sourire maternel :

"Ce qu'ils ont déjà camaradé dans le jardin, ces deux enfants-là!"

Elle désignait Chéri, debout devant la paroi vitrée et fumant. Il tenait
son fume-cigarette entre les dents et rejetait la tête en arrière pour
éviter la fumée. Les trois femmes regardèrent le jeune homme qui, le
front renversé, les cils mi-clos, les pieds joints et immobiles, semblait
pourtant une figure ailée, planante et dormante dans l'air.... Léa ne se
trompa point à l'expression effarée, vaincue, des yeux de la jeune fille.
Elle se donna le plaisir de la faire tressaillir en lui touchant le bras.
Edmée frémit tout entière, retira son bras et dit farouchement tout bas :

"Quoi?...

--Rien, répondit Léa. C'est mon gant qui était tombé.

--Allons, Edmée?" ordonna Marie-Laure avec nonchalance.

La jeune fille, muette et docile, marcha vers Mme Peloux qui battit des
ailerons :

"Déjà? Mais non! On va se revoir! on va se revoir!

--Il est tard, dit Marie-Laure. Et puis, vous attendez beaucoup de gens,
le dimanche après-midi. Cette enfant n'a pas l'habitude du monde....

--Oui, oui, cria tendrement Mme Peloux, elle a vécu si enfermée, si
seule!"

Marie-Laure sourit, et Léa la regarda pour dire : "A vous!"

"... Mais nous reviendrons bientôt.

--Jeudi, jeudi ! Léa, tu viens déjeuner aussi, jeudi?

--Je viens", répondit Léa.

Chéri avait rejoint Edmée au seuil du hall, où il se tenait auprès
d'elle, dédaigneux de toute conversation. Il entendit la promesse de Léa
et se retourna :

"C'est ça. On fera une balade, proposa-t-il.

--Oui, oui, c'est de votre âge, insista Mme Peloux attendrie. Edmée ira
avec Chéri sur le devant, il nous mènera, et nous irons au fond, nous
autres. Place à la jeunesse! Place à la jeunesse! Chéri, mon amour, veux-
tu demander la voiture de Marie-Laure?"

Encore que ses petits pieds ronds chavirassent sur les graviers, elle
emmena ses visiteuses jusqu'au tournant d'une allée, puis les abandonna à
Chéri. Quand elle revint, Léa avait retiré son chapeau et allumé une
cigarette.

"Ce qu'ils sont jolis, tous les deux! haleta Mme Peloux. Pas, Léa?

--Ravissants, souffla Léa avec un jet de fumée. Mais c'est cette Marie-
Laure!..."

Chéri rentrait :

"Qu'est-ce qu'elle a fait, Marie-Laure? demanda-t-il.

--Quelle beauté!

--Ah!... Ah!... approuva  Mme  Peloux, c'est vrai, c'est vrai... qu'elle
a été bien jolie!"

Chéri et Léa rirent en se regardant.

"A été!" souligna Léa. Mais c'est la jeunesse même! Elle n'a pas un pli!
Et elle peut porter du mauve tendre, cette sale couleur que je déteste et
qui me le rend!"

Les grands yeux impitoyables et le nez mince se détournèrent d'un verre
de fine :

"La jeunesse même! la jeunesse même! glapit Mme Peloux. Pardon! pardon!
Marie-Laure a eu Edmée en 1895, non, 14. Elle avait à ce moment-là fichu
le camp avec un professeur de chant et plaqué Khalil-Bey qui lui avait
donné le fameux diamant rose que.... Non! non!... Attends!... C'est d'un
an plus tôt!..."

Elle trompettait fort et faux. Léa mit une main sur son oreille et Chéri
déclara, sentencieux :

"Ça serait trop beau, un après-midi comme ça, s'il n'y avait pas la voix
de ma mère."

Elle regarda son fils sans colère, habituée à son insolence, s'assit
dignement, les pieds ballants, au fond d'une bergère trop haute pour ses
jambes courtes. Elle chauffait dans sa main un verre d'eau-de-vie. Léa,
balancée dans un rocking, jetait de temps en temps les yeux sur Chéri,
Chéri vautré sur le rotin frais, son gilet ouvert, une cigarette à demi
éteinte à la lèvre, une mèche sur le sourcil,--et elle le traitait
flatteusement, tout bas, de belle crapule.

Ils demeuraient côte à côte, sans effort pour plaire ni parler, paisibles
et en quelque sorte heureux. Une longue habitude l'un de l'autre les
rendait au silence, ramenait Chéri à la veulerie et Léa à la sérénité. A
cause de la chaleur qui augmentait, Mme Peloux releva jusqu'aux genoux sa
jupe étroite, montra ses petits mollets de matelot, et Chéri arracha
rageusement sa cravate, geste que Léa blâma d'un : "Tt... tt..." de
langue.

"Oh! laisse-le, ce petit, protesta, comme du fond d'un songe, Mme Peloux.
Il fait si chaud.... Veux-tu un kimono, Léa?

--Non, merci. Je suis très bien."

Ces abandons de l'après-midi l'écoeuraient. Jamais son jeune amant ne
l'avait surprise défaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le
jour. "Nue, si on veut", disait-elle, "mais pas dépoitraillée". Elle
reprit son journal illustré et ne le lut pas. "Cette mère Peloux et son
fils ", songeait-elle, " mettez-les devant une table bien servie ou
menez-les à la campagne,--crac : la mère ôte son corset et le fils son
gilet. Des natures de bistrots en vacances." Elle leva les yeux
vindicativement sur le bistrot incriminé et vit qu'il dormait, les cils
rabattus sur ses joues blanches, la bouche close. L'arc délicieux de la
lèvre supérieure, éclairé par en dessous, retenait à ses sommets deux
points de lumière argentée, et Léa s'avoua qu'il ressemblait beaucoup
plus à un dieu qu'à un marchand de vins. Sans se lever, elle cueillit
délicatement entre les doigts de Chéri une cigarette fumante, et la jeta
au cendrier. La main du dormeur se détendit et laissa tomber comme dés
fleurs lasses ses doigts fuselés, armés d'ongles cruels, main non point
féminine, mais un peu plus belle qu'on ne l'eût voulu, main que Léa avait
cent fois baisée sans servilité, baisée pour le plaisir, pour le
parfum....

Elle regarda, par-dessus son journal, du côté de Mme Peloux. "Dort-elle
aussi?" Léa aimait que la sieste de la mère et du fils lui donnât, à elle
bien éveillée, une heure de solitude morale parmi la chaleur, l'ombre et
le soleil.

Mais Mme Peloux ne dormait point. Elle se tenait bouddhique dans sa
bergère, regardant droit devant elle et suçant sa fine-champagne avec une
application de nourrisson alcoolique.

"Pourquoi ne dort-elle pas? se demanda Léa. C'est dimanche. Elle a bien
déjeuné. Elle attend les vieilles frappes de son jour à cinq heures. Par
conséquent, elle devrait dormir. Si elle ne dort pas, c'est qu'elle fait
quelque chose de mal."

Elles se connaissaient depuis vingt-cinq ans. Intimité ennemie de femmes
légères qu'un homme enrichit puis délaisse, qu'un autre homme ruine,--
amitié hargneuse de rivales à l'affût de la première ride et du cheveu
blanc. Camaraderie de femmes positives, habiles aux jeux financiers, mais
l'une avare et l'autre sybarite.... Ces liens comptent. Un autre lien
plus fort venait les unir sur le tard : Chéri.

       *       *       *       *       *

Léa se souvenait de Chéri enfant, merveille aux longues boucles. Tout
petit, il ne s'appelait pas encore Chéri, mais seulement Fred.

Chéri, tour à tour oublié et adoré, grandit entre les femmes de chambre
décolorées et les longs valets sardoniques. Bien qu'il eût
mystérieusement apporté, en naissant, l'opulence, on ne vit nulle miss,
nulle fraulein auprès de Chéri, préservé à grands cris de "ces
goules"....

"Charlotte Peloux, femme d'un autre âge!" disait familièrement le vieux,
tari, expirant et indestructible baron de Berthellemy, "Charlotte Peloux,
je salue en vous la seule femme de moeurs légères qui ait osé élever son
fils en fils de grue! Femme d'un autre âge, vous ne lisez pas, vous ne
voyagez jamais, vous vous occupez de votre seul prochain, et vous faites
élever votre enfant par les domestiques. Comme c'est pur! comme c'est
About! comme c'est même Gustave Droz! et dire que vous n'en savez rien!"

Chéri connut donc toutes les joies d'une enfance dévergondée. Il
recueillit, zézayant encore, les bas racontars de l'office. Il partagea
les soupers clandestins de la cuisine. Il eut les bains de lait d'iris
dans la baignoire de sa mère, et les débarbouillages hâtifs avec le coin
d'une serviette. Il endura l'indigestion de bonbons, et les crampes
d'inanition quand on oubliait son dîner. Il s'ennuya, demi-nu et enrhumé,
aux fêtes des Fleurs où Charlotte Peloux l'exhibait, assis dans des roses
mouillées; mais il lui arriva de se divertir royalement à douze ans, dans
une salle de tripot clandestin où une dame américaine lui donnait pour
jouer des poignées de louis et l'appelait "petite chef-d'œuvre". Vers le
même temps, Mme Peloux donna à son fils un abbé précepteur qu'elle
remercia au bout de dix mois "parce que", avoua-t-elle, "cette robe noire
que je voyais partout traîner dans la maison, ça me faisait comme si
j'avais recueilli une parente pauvre--et Dieu sait qu'il n'y a rien de
plus attristant qu'une parente pauvre chez soi!"

A quatorze ans, Chéri tâta du collège. Il n'y croyait pas. Il défiait
toute geôle et s'échappa. Non seulement Mme Peloux trouva l'énergie de
l'incarcérer à nouveau, mais encore, devant les pleurs et les injures de
son fils, elle s'enfuit, les mains sur les oreilles, en criant : "Je ne
veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça!" Cri si sincère qu'en effet
elle s'éloigna de Paris, accompagnée d'un homme jeune mais peu scrupuleux
pour revenir deux ans plus tard, seule. Ce fut sa dernière faiblesse
amoureuse.

Elle retrouva Chéri grandi trop vite, creux, les yeux fardés de cerne,
portant des complets d'entraîneur et parlant plus gras que jamais. Elle
se frappa les seins et arracha Chéri à l'internat. Il cessa tout à fait
de travailler, voulut chevaux, voitures, bijoux, exigea des mensualités
rondes et, au moment que sa mère se frappa les seins en poussant des
appels de paonne, il l'arrêta par ses mots :

"Mame Peloux, ne vous bilez pas. Ma mère vénérée, s'il n'y a que moi pour
te mettre sur la paille, tu risques fort de mourir bien au chaud sous ton
couvre-pied américain. Je n'ai pas de goût pour le conseil judiciaire. Ta
galette, c'est la mienne. Laisse-moi faire. Les amis, ça se rationne avec
des dîners et du champagne. Quant à ces dames, vous ne voudriez pourtant
pas, Mame Peloux, que fait comme vous m'avez fait, je dépasse avec elles
l'hommage du bibelot artistique,--et encore!"

Il pirouetta, tandis qu'elle versait de douces larmes et se proclamait la
plus heureuse des mères. Quand Chéri commença d'acheter des automobiles,
elle trembla de nouveau, mais il lui recommanda : "L'oeil à l'essence,
s'il vous plaît, Mame Peloux!" et vendit ses chevaux. Il ne dédaignait
pas d'éplucher les livres des deux chauffeurs; il calculait vite, juste,
et les chiffres qu'il jetait sur le papier juraient, élancés, renflés,
agiles, avec sa grosse écriture assez lente.

Il passa dix-sept ans, en tournant au petit vieux, au rentier tatillon.
Toujours beau, mais maigre, le souffle raccourci. Plus d'une fois Mme
Peloux le rencontra dans l'escalier de la cave, d'où il revenait de
compter les bouteilles dans les casiers.

"Crois-tu! disait Mme Peloux à Léa, c'est trop beau!

--Beaucoup trop, répondait Léa, ça finira mal. Chéri, montre ta langue?"

Il la tirait avec une grimace irrévérencieuse; et d'autres vilaines
manières qui ne choquaient point Léa, amie trop familière, sorte de
marraine-gâteau qu'il tutoyait.

"C'est vrai, interrogeait Léa, qu'on t'a vu au bar avec la vieille Lili,
cette nuit, assis sur ses genoux?

--Ses genoux! gouaillait Chéri. Y a longtemps qu'elle n'en a plus, de
genoux! Ils sont noyés.

--C'est vrai, insistait Léa plus sévère, qu'elle t'a fait boire du gin au
poivre? Tu sais que ça fait sentir mauvais de la bouche?"

Un jour Chéri, blessé, avait répondu à l'enquête de Léa :

"Je ne sais pas pourquoi tu me demandes tout ça, tu as bien dû voir ce
que je faisais, puisque tu y étais, dans le petit cagibi du fond, avec
Patron le boxeur!

--C'est parfaitement exact, répondit Léa impassible. Il n'a rien du petit
claqué, Patron, tu sais? Il a d'autres séductions qu'une petite gueule de
quatre sous et des yeux au beurre noir."

Cette semaine-là, Chéri fit grand bruit la nuit à Montmartre et aux
Halles, avec des dames qui l'appelaient "ma gosse" et "mon vice", mais il
n'avait le feu nulle part, il souffrait de migraines et toussait de la
gorge. Et Mme Peloux, qui confiait à sa masseuse, à Mme Ribot, sa
corsetière, à la vieille Lili, à Berthellemy-le-Desséché, ses angoisses
nouvelles : "Ah! pour nous autres mères, quel calvaire, la vie!" passa
avec aisance de l'état de plus-heureuse-des- mères à celui de mère-
martyre.

       *       *       *       *       *

Un soir de juin, qui rassemblait sous la serre de Neuilly Mme Peloux, Léa
et Chéri, changea les destins du jeune homme et de la femme mûre. Le
hasard dispersant pour un soir les "amis" de Chéri,--un petit liquoriste
en gros, le fils Boster, et le vicomte Desmond, parasite à peine majeur,
exigeant et dédaigneux,--ramenait Chéri à la maison maternelle où
l'habitude conduisait aussi Léa.

Vingt années, un passé fait de ternes soirées semblables, le manque de
relations, cette défiance aussi, et cette veulerie qui isolent vers la
fin de leur vie les femmes qui n'ont aimé que d'amour, tenaient l'une
devant l'autre, encore un soir, en attendant un autre soir, ces deux
femmes, l'une à l'autre suspectes. Elles regardaient toutes deux Chéri
taciturne, et Mme Peloux, sans force et sans autorité pour soigner son
fils, se bornait à haïr un peu Léa, chaque fois qu'un geste penchait,
près de la joue pâle, de l'oreille transparente de Chéri, la nuque
blanche et la joue sanguine de Léa. Elle eût bien saigné ce cou robuste
de femme, où les colliers de Vénus commençaient de meurtrir la chair,
pour teindre de rosé le svelte lis verdissant,--mais elle ne pensait pas
même à conduire son bien-aimé aux champs.

"Chéri, pourquoi bois-tu de la fine? grondait Léa.

--Pour ne pas faire affront à Mame Peloux qui boirait seule, répondait
Chéri.

--Qu'est-ce que tu fais, demain?

--Sais pas, et toi?

--Je vais partir pour la Normandie.

--Avec?

--Ça ne te regarde pas.

--Avec notre brave Spéleïeff?

--Penses-tu, il y a deux mois que c'est fini, tu retardes. Il est en
Russie, Spéleïeff.

--Mon Chéri, où as-tu la tête! soupira Mme Peloux. Tu oublies le charmant
dîner de rupture que nous a offert Léa le mois dernier. Léa, tu ne m'as
pas donné la recette des langoustines qui m'avaient tellement plu!"

Chéri se redressa, fit briller ses yeux :

"Oui, oui, des langoustines avec une sauce crémeuse, oh! j'en voudrais!

--Tu vois, reprocha Mme Peloux, lui qui a si peu d'appétit, il aurait
mangé des langoustines....

--La paix! commanda Chéri. Léa, tu vas sous les ombrages avec Patron?

--Mais non, mon petit; Patron et moi, c'est de l'amitié. Je pars seule.

--Femme riche, jeta Chéri.

--Je t'emmène, si tu veux, on ne fera que manger, boire, dormir....

--C'est où, ton patelin?"

Il s'était levé et planté devant elle.

"Tu vois Honfleur? la côte de Grâce? Oui?... Assieds-toi, tu es vert. Tu
sais bien, sur la côte de Grâce, cette porte charretière devant laquelle
nous disions toujours en passant, ta mère et moi.... "

Elle se tourna du côté de Mme Peloux : Mme Peloux avait disparu. Ce genre
de fuite discrète, cet évanouissement étaient si peu en accord avec les
coutumes de Charlotte Peloux, que Léa et Chéri se regardèrent en riant de
surprise. Chéri s'assit contre Léa.

"Je suis fatigué, dit-il.

--Tu t'abîmes", dit Léa.

Il se redressa, vaniteux :

"Oh! tu sais, je suis encore assez bien.

--Assez bien... peut-être pour d'autres... mais pas... pas pour moi, par
exemple.

--Trop vert?

--Juste le mot que je cherchais. Viens-tu à la campagne, en tout bien
tout honneur? Des bonnes fraises, de la crème fraîche, des tartes, des
petits poulets grillés.... Voilà un bon régime, et pas de femmes!"

Il se laissa glisser sur l'épaule de Léa et ferma les yeux.

"Pas de femmes.... Chouette.... Léa, dis, es-tu un frère? Oui? Eh bien,
partons, les femmes... j'en suis revenu.... Les femmes... je les ai
vues."

Il disait ces choses basses d'une voix assoupie, dont Léa écoutait le son
plein et doux et recevait le souffle tiède sur son oreille. Il avait
saisi le long collier de Léa et roulait les grosses perles entre ses
doigts. Elle passa son bras sous la tête de Chéri et le rapprocha d'elle,
sans arrière-pensée, confiante dans l'habitude qu'elle avait de cet
enfant, et elle le berça.

"Je suis bien, soupira-t-il. T'es un frère, je suis bien...."

Elle sourit comme sous une louange très précieuse. Chéri semblait
s'endormir. Elle regardait de tout près les cils brillants, comme
mouillés, rabattus sur la joue, et cette joue amaigrie qui portait les
traces d'une fatigue sans bonheur. La lèvre supérieure, rasée du matin,
bleuissait déjà, et les lampes roses rendaient un sang factice à la
bouche....

"Pas de femmes! déclara Chéri comme en songe. Donc... embrasse-moi!"

Surprise, Léa ne bougea pas.

"Embrasse-moi, je te dis!"

Il ordonnait, les sourcils joints, et l'éclat de ses yeux soudain
rouverts gêna Léa comme une lumière brusquement rallumée. Elle haussa les
épaules et mit un baiser sur le front tout proche. Il noua ses bras au
cou de Léa et la courba vers lui.

Elle secoua la tête, mais seulement jusqu'à l'instant où leurs bouches se
touchèrent; alors, elle demeura tout à fait immobile et retenant son
souffle comme quelqu'un qui écoute. Quand il la lâcha, elle le détacha
d'elle, se leva, respira profondément et arrangea sa coiffure qui n'était
pas défaite. Puis elle se retourna un peu pâle et les yeux assombris, et
sur un ton de plaisanterie :

"C'est intelligent!" dit-elle.

Il gisait au fond d'un rocking et se taisait en la couvant d'un regard
actif, si plein de défi et d'interrogations qu'elle dit, après un
moment :

"Quoi?

--Rien, dit Chéri, je sais ce que je voulais savoir."

Elle rougit, humiliée, et se défendit adroitement :

"Tu sais quoi? que ta bouche me plaît? Mon pauvre petit, j'en ai embrassé
de plus vilaines. Qu'est-ce que ça te prouve? Tu crois que je vais tomber
à tes pieds et crier : prends-moi! Mais tu n'as donc connu que des jeunes
filles? Penser que je vais perdre la tête pour un baiser!..."

Elle s'était calmée en parlant et voulait montrer son sang-froid.

"Dis, petit, insista-t-elle en se penchant sur lui, crois-tu que ce soit
quelque chose de rare dans mes souvenirs, une bonne bouche?"

Elle lui souriait de haut, sûre d'elle, mais elle ne savait pas que
quelque chose demeurait sur son visage, une sorte de palpitation très
faible, de douleur attrayante, et que son sourire ressemblait à celui qui
vient après une crise de larmes.

"Je suis bien tranquille, continua-t-elle. Quand même je te
rembrasserais, quand même nous...."

Elle s'arrêta et fit une moue de mépris.

"Non, décidément, je ne nous vois pas dans cette attitude-là.

--Tu ne nous voyais pas non plus dans celle de tout à l'heure, dit Chéri
sans se presser. Et pourtant, tu l'as gardée un bon bout de temps. Tu y
penses donc, à l'autre? Moi, je ne t'en ai rien dit."

Ils se mesurèrent en ennemis. Elle craignit de montrer un désir qu'elle
n'avait pas eu le temps de nourrir ni de dissimuler, elle en voulut à cet
enfant, refroidi en un moment et peut-être moqueur.

"Tu as raison, concéda-t-elle légèrement. N'y pensons pas. Je t'offre,
nous disions donc, un pré pour t'y mettre au vert, et une table.... La
mienne, c'est tout dire.

--On peut voir, répondit Chéri. J'amènerais la Renouhard découverte?

--Naturellement, tu ne la laisserais pas à Charlotte.

--Je paierai l'essence, mais tu nourriras le chauffeur."

Léa éclata de rire.

"Je nourrirai le chauffeur! Ah! ah! fils de Madame Peloux, va! Tu
n'oublies rien.... Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais entendre ce
que ça peut être entre une femme et toi, une conversation amoureuse!"

Elle tomba assise et s'éventa. Un sphinx, de grands moustiques à longues
pattes tournaient autour des lampes, et l'odeur du jardin, à cause de la
nuit venue, devenait une odeur de campagne. Une bouffée d'acacia entra,
si distincte, si active, qu'ils se retournèrent tous deux comme pour la
voir marcher.

"C'est l'acacia à grappes rosées, dit Léa à demi-voix.

--Oui, dit Chéri. Mais comme il en a bu, ce soir, de la fleur d'oranger!"

Elle le contempla, admirant vaguement qu'il eût trouvé cela. Il respirait
le parfum en victime heureuse, et elle se détourna, craignant soudain
qu'il ne l'appelât; mais il l'appela quand même, et elle vint.

Elle vint à lui pour l'embrasser, avec un élan de rancune et d'égoïsme et
des pensées de châtiment : "Attends, va.... C'est joliment vrai que tu as
une bonne bouche, cette fois-ci, je vais en prendre mon content, parce
que j'en ai envie, et je te laisserai, tant pis, je m'en moque, je
viens...."

Elle l'embrassa si bien qu'ils se délièrent ivres, assourdis, essoufflés,
tremblant comme s'ils venaient de se battre.... Elle se remit debout
devant lui qui n'avait pas bougé, qui gisait toujours au fond du fauteuil
et elle le défiait tout bas : "Hein?... Hein?..." et elle s'attendait à
être insultée. Mais il lui tendit les bras, ouvrit ses belles mains
incertaines, renversa une tête blessée et montra entre ses cils
l'étincelle double de deux larmes, tandis qu'il murmurait des paroles,
des plaintes, tout un chant animal et amoureux où elle distinguait son
nom, des "chérie..." des "viens..." des "plus te quitter..." un chant
qu'elle écoutait penchée et pleine d'anxiété, comme si elle lui eût, par
mégarde, fait très mal.

       *       *       *       *       *

Quand Léa se souvenait du premier été en Normandie, elle constatait avec
équité : "Des nourrissons méchants, j'en ai eu de plus drôles que Chéri.
De plus aimables aussi et de plus intelligents. Mais tout de même, je
n'en ai pas eu comme celui-là."

"C'est rigolo, confiait-elle, à la fin de cet été de 1906, à Berthellemy-
le-Desséché, il y a des moments où je crois que je couche avec un nègre
ou un chinois.

--Tu as déjà eu un chinois et un nègre?

--Jamais.

--Alors?

--Je ne sais pas. Je ne peux pas t'expliquer. C'est une impression."

Une impression qui lui était venue lentement, en même temps qu'un
étonnement qu'elle n'avait pas toujours su cacher. Les premiers souvenirs
de leur idylle n'abondaient qu'en images de mangeaille fine, de fruits
choisis, en soucis de fermière gourmette. Elle revoyait, plus pâle au
grand soleil, un Chéri exténué qui se traînait sous les charmilles
normandes, s'endormait sur les margelles chaudes des pièces d'eau. Léa le
réveillait pour le gaver de fraises, de crème, de lait mousseux et de
poulets de grain. Comme assommé, il suivait d'un grand œil vide, à dîner,
le vol des éphémères autour de la corbeille de roses, regardait sur son
poignet l'heure d'aller dormir, tandis que Léa, déçue et sans rancune,
songeait aux promesses que n'avait pas tenues le baiser de Neuilly et
patientait bonnement :

"Jusqu'à fin août, si on veut, je le garde à l'épinette. Et puis, à
Paris, ouf! je le rends à ses chères études...."

Elle se couchait miséricordieusement de bonne heure pour que Chéri,
réfugié contre elle, poussant du front et du nez, creusant égoïstement la
bonne place de son sommeil, s'endormît. Parfois, la lampe éteinte, elle
suivait une flaque de lune miroitante sur le parquet. Elle écoutait,
mêlés au clapotis du tremble et aux grillons qui ne s'éteignent ni nuit
ni jour, les grands soupirs de chien de chasse qui soulevaient la
poitrine de Chéri.

"Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? se demandait-elle vaguement.
Ce n'est pas la tête de ce petit sur mon épaule, j'en ai porté de plus
lourdes.... Comme il fait beau.... Pour demain matin, je lui ai commandé
une bonne bouillie. On lui sent déjà moins les côtes. Qu'est-ce que j'ai
donc que je ne dors pas? Ah! oui, je me rappelle, je vais faire venir
Patron le boxeur, pour entraîner ce petit. Nous avons le temps, Patron
d'un côté, moi de l'autre, de bien épater Madame Peloux.... "

Elle s'endormait, longue dans les draps frais, bien à plat sur le dos, la
tête noire du nourrisson méchant couchée sur son sein gauche. Elle
s'endormait, réveillée quelquefois--mais si peu!--par une exigence de
Chéri, vers le petit jour.

Le deuxième mois de retraite avait en effet amené Patron, sa grande
valise, ses petites haltères d'une livre et demie et ses trousses noires,
ses gants de quatre onces, ses brodequins de cuir lacés sur les doigts de
pieds;--Patron à la voix de jeune fille, aux longs cils, couvert d'un si
beau cuir bruni, comme sa valise, qu'il n'avait pas l'air nu quand il
retirait sa chemise. Et Chéri, tour à tour hargneux, veule, ou jaloux de
la puissance sereine de Patron, commençait l'ingrate et fructueuse
gymnastique des mouvements lents et réitérés.

"Un...sss... deux...sss.... je vous entends pas respirer...
trois...sss... Je le vois, votre genou qui trich...sss...."

Le couvert de tilleuls tamisait le soleil d'août. Un tapis rouge épais,
jeté sur le gravier, fardait de reflets violets les deux corps nus du
moniteur et de l'élève. Léa suivait des yeux la leçon, très attentive.
Pendant les quinze minutes de boxe, Chéri, grisé de ses forces neuves,
s'emballait, risquait des coups traîtres et rougissait de colère. Patron
recevait les swings comme un mur et laissait tomber sur Chéri, du haut de
sa gloire olympique, des oracles plus pesants que son poing célèbre.

"Heu là! que vous avez l'oeil gauche curieux. Si je ne l'aurais pas
empêché, il venait voir comment qu'il est cousu, mon gant gauche.

--J'ai glissé, rageait Chéri.

--Ça ne provient pas de l'équilibre, poursuivait Patron. Ça provient du
moral. Vous ne ferez jamais un boxeur.

--Ma mère s'y oppose, quelle tristesse!

--Même si votre mère ne s'y opposerait pas, vous ne feriez pas un boxeur,
parce que vous êtes méchant. La méchanceté, ça ne va pas avec la boxe.
Est-ce pas, madame Léa?"

Léa souriait et goûtait le plaisir d'avoir chaud, de demeurer immobile et
d'assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu'elle comparait en
silence : "Est-il beau, ce Patron! Il est beau comme un immeuble. Le
petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les
rues, et je m'y connais. Les reins aussi sont... non, seront
merveilleux.... Où diable la mère Peloux a-t-elle pêché.... Et l'attache
du cou! une vraie statue. Ce qu'il est mauvais! Il rit, on jurerait un
lévrier qui va mordre...." Elle se sentait heureuse et maternelle, et
baignée d'une tranquille vertu. "Je le changerais bien pour un autre", se
disait-elle devant Chéri nu l'après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu
le matin sur la couverture d'hermine, ou Chéri nu le soir au bord du
bassin d'eau tiède. "Oui, tout beau qu'il est, je le changerais bien,
s'il n'y avait pas une question de conscience." Elle confiait son
indifférence à Patron.

"Pourtant, objectait Patron, il est d'un bon modèle. Vous lui voyez déjà
des muscles comme à des types qui ne sont pas d'ici, des types de
couleur, malgré qu'il n'y a pas plus blanc. Des petits muscles qui ne
font pas d'épate. Vous ne lui verrez jamais des biceps comme des
cantaloups.

--Je l'espère bien, Patron! Mais je ne l'ai pas engagé pour la boxe, moi!

--Évidemment, acquiesçait Patron en abaissant ses longs cils. Il faut
compter avec le sentiment."

Il supportait avec gêne les allusions voluptueuses non voilées et le
sourire de Léa, cet insistant sourire des yeux qu'elle appuyait sur lui
quand elle parlait de l'amour.

"Évidemment, reprenait Patron, s'il ne vous donne pas toutes
satisfactions...."

Léa riait :

"Toutes, non... mais je puise ma récompense aux plus belles sources du
désintéressement, comme vous, Patron.

--Oh! moi...."

Il craignait et souhaitait la question qui ne manquait pas de suivre :

--Toujours de même, Patron? Vous vous obstinez?

--Je m'obstine, madame Léa, j'ai encore eu une lettre de Liane, au
courrier de midi. Elle dit qu'elle est seule, que je n'ai pas de raisons
de m'obstiner, que ses deux amis sont éloignés.

--Alors?

--Alors, je pense que ce n'est pas vrai.... Je m'obstine parce qu'elle
s'obstine. Elle a honte, qu'elle dit, d'un homme qui a un métier, surtout
un métier qui oblige de se lever à bon matin, de faire son entraînement
tous les jours, de donner des leçons de boxe et de gymnastique raisonnée.
Pas plus tôt qu'on se retrouve, pas plus tôt que c'est la scène. "On
croirait "vraiment, qu'elle crie, que je ne suis pas "capable de nourrir
l'homme que j'aime!" C'est d'un beau sentiment, je ne contredis pas, mais
ce n'est pas dans mes idées. Chacun a ses bizarreries. Comme vous dites
si bien, madame Léa : c'est une affaire de conscience."

Ils causaient à demi-voix sous les arbres; lui pudique et nu, elle vêtue
de blanc, les joues colorées d'un rose vigoureux. Ils savouraient leur
amitié réciproque, née d'une inclination pareille vers la simplicité,
vers la santé, vers une sorte de gentilhommerie du monde bas. Pourtant
Léa ne se fût point choquée que Patron reçût, d'une belle Liane haut
cotée, des cadeaux de poids. "Donnant, donnant." Et elle essayait de
corrompre, avec des arguments d'une équité antique, la "bizarrerie" de
Patron. Leurs causeries lentes, qui réveillaient un peu chaque fois les
deux mêmes dieux,--l'amour, l'argent,--s'écartaient de l'argent et de
l'amour pour revenir à Chéri, à sa blâmable éducation, à sa beauté
"inoffensive au fond", disait Léa; à son caractère "qui n'en est pas un",
disait Léa. Causeries où se satisfaisaient leur besoin de confiance et
leur répugnance pour des mots nouveaux ou des idées nouvelles, causeries
troublées par l'apparition saugrenue de Chéri qu'ils croyaient endormi ou
roulant sur une route chaude, Chéri qui surgissait, demi-nu mais armé
d'un livre de comptes et le stylo derrière l'oreille.

"Voyez accolade! admirait Patron. Il a tout du caissier.

--Qu'est-ce que je vois? s'écriait de loin Chéri, trois cent vingt francs
d'essence? On la boit! nous sommes sortis quatre fois depuis quinze
jours! et soixante-dix-sept francs d'huile!

--L'auto va au marché tous les jours, répondait Léa. A propos ton
chauffeur a repris trois fois du gigot à déjeuner, il paraît. Tu ne
trouves pas que ça excède un peu nos conventions?... Quand tu ne digères
pas une addition, tu ressembles à ta mère."

A court de riposte, il demeurait un moment incertain, oscillant sur ses
pieds fins, balancé par cette grâce volante de petit Mercure qui faisait
pâmer et glapir Mme Peloux : "Moi à dix-huit ans! Des pieds ailés, des
pieds ailés!" Il cherchait une insolence et frémissait de tout son
visage, la bouche entrouverte, le front en avant, dans une attitude
tendue qui rendait évidente et singulière l'inflexion satanique des
sourcils relevés sur la tempe.

"Ne cherche pas, va, disait bonnement Léa. Oui, tu me hais. Viens
m'embrasser. Beau démon. Ange maudit. Petit serin...."

Il venait, vaincu par le son de la voix et offensé par les paroles.
Patron, devant le couple, laissait de nouveau fleurir la vérité sur ses
lèvres pures :

"Pour un physique avantageux, vous avez un physique avantageux. Mais moi,
quand je vous regarde, monsieur Chéri, il me semble que si j'étais une
femme, je me dirais : "Je repasserai dans une dizaine d'années."

--Tu entends, Léa, il dit dans une dizaine d'années, insinuait Chéri en
écartant de lui la tête penchée de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu en
penses?"

Mais elle ne daignait pas entendre et tapotait, de la main, le jeune
corps qui lui devait sa vigueur renaissante, n'importe où, sur la joue,
sur la jambe, sur la fesse, avec un plaisir irrévérencieux de nourrice.

"Quel contentement ça vous donne, d'être méchant?" demandait alors Patron
à Chéri.

Chéri enveloppait l'hercule lentement, tout entier, d'un regard barbare,
impénétrable, avant de répondre :

"Ça me console. Tu ne peux pas comprendre."

A la vérité, Léa n'avait, au bout de trois mois d'intimité, rien compris
à Chéri. Si elle parlait encore, à Patron qui ne venait plus que le
dimanche, à Berthellemy-le-Desséché qui arrivait sans qu'elle l'invitât
mais s'en allait deux heures après, de "rendre Chéri à ses chères
études", c'était par une sorte de tradition, et comme pour s'excuser de
l'avoir gardé si longtemps. Elle se fixait des délais, chaque fois
dépassés. Elle attendait.

"Le temps est si beau... et puis sa fugue à Paris l'a fatigué, la semaine
dernière.... Et puis, il vaut mieux que je me donne une bonne indigestion
de lui...."

Elle attendait en vain, pour la première fois de sa vie, ce qui ne lui
avait jamais manqué : la confiance, la détente, les aveux, la sincérité,
l'indiscrète expansion d'un jeune amant,--ces heures de nuit totale où la
gratitude quasi filiale d'un adolescent verse sons retenue des larmes,
des confidences, des rancunes, au sein chaleureux d'une mûre et sûre
amie.

"Je les ai tous eus, songeait-elle obstinée, j'ai toujours su ce qu'ils
valaient, ce qu'ils pensaient et ce qu'ils voulaient. Et ce gosse-là, ce
gosse-là.... Ce serait un peu fort."

Robuste à présent, fier de ses dix-neuf ans, gai à table, impatient au
lit, il ne livrait rien de lui que lui-même, et restait mystérieux comme
une courtisane. Tendre? oui, si la tendresse peut percer dans le cri
involontaire, le geste des bras refermés. Mais la "méchanceté" lui
revenait avec la parole, et la vigilance à se dérober. Combien de fois,
vers l'aube, Léa tenant dans ses bras son amant contenté, assagi, l'oeil
mi-fermé avec un regard, une bouche, où la vie revenait comme si chaque
matin et chaque étreinte le recréaient plus beau que la veille, combien
de fois, vaincue elle-même à cette heure-là par l'envie de conquérir et
la volupté de confesser, avait-elle appuyé son front contre le front de
Chéri :

"Dis... parle... dis-moi...."

Mais nul aveu ne montait de la bouche arquée, et guère d'autres paroles
que des apostrophes boudeuses ou enivrées, avec ce nom de "Nounoune"
qu'il lui avait donné quand il était petit et qu'aujourd'hui il lui
jetait du fond de son plaisir, comme un appel au secours.

"Oui, je t'assure, un chinois ou un nègre", avouait- elle à Anthime de
Berthellemy; et elle ajoutait : "je ne peux pas t'expliquer", nonchalante
et malhabile à définir l'impression, confuse et forte, que Chéri et elle
ne parlaient pas la même langue.

Septembre finissait quand ils revinrent à Paris. Chéri retournait à
Neuilly pour "épater", dès le premier soir, Mme Peloux. Il brandissait
des chaises, cassait des noix d'un coup de poing, sautait sur le billard
et jouait au cow-boy dans le jardin, aux trousses des chiens de garde
épouvantés.

"Ouf, soupirait Léa en rentrant seule dans sa maison de l'avenue Bugeaud.
Que c'est bon, un lit vide!"

Mais le lendemain soir, pendant qu'elle savourait son café de dix heures
en se défendant de trouver la soirée longue et la salle à manger vaste,
l'apparition soudaine de Chéri, debout dans le cadre de la porte, Chéri
venu sur ses pieds ailés et muets, lui arrachait un cri nerveux. Ni
aimable, ni loquace, il accourait à elle.

"Tu n'es pas fou?"

Il haussait les épaules, il dédaignait de se faire comprendre : il
accourait à elle. Il ne la questionnait pas : "Tu m'aimes? Tu m'oubliais
déjà?" Il accourait à elle.

Un moment après, ils gisaient au creux du grand lit de Léa, tout forgé
d'acier et de cuivre. Chéri feignait le sommeil, la langueur, pour
pouvoir mieux serrer les dents et fermer les yeux, en proie à une fureur
de mutisme. Mais elle l'écoutait quand même, couchée contre lui, elle
écoutait avec délices la vibration légère, le tumulte lointain et comme
captif dont résonne un corps qui nie son angoisse, sa gratitude et son
amour.

"Pourquoi ta mère ne me l'a-t-elle pas appris elle-même hier soir en
dînant?

--Elle trouve plus convenable que ce soit moi.

--Non?

--Qu'elle dit.

--Et toi?

--Et moi, quoi?

--Tu trouves ça aussi plus convenable?"

Chéri leva sur Léa un regard indécis.

"Oui."

Il parut penser et répéta :

"Oui, c'est mieux, voyons."

Pour ne le point gêner, Léa détourna les yeux vers la fenêtre. Une pluie
chaude noircissait ce matin d'août et tombait droite sur les trois
platanes, déjà roussis, de la cour plantée. "On croirait l'automne",
remarqua Léa, et elle soupira.

"Qu'est-ce que tu as?" demanda Chéri.  Elle le regarda, étonnée :

"Mais je n'ai rien, je n'aime pas cette pluie.

--Ah! bon, je croyais....

--Tu croyais?

--Je croyais que tu avais de la peine."

Elle ne put s'empêcher de rire franchement.

"Que j'avais de la peine parce que tu vas te marier? Non, écoute... tu
es... tu es drôle...."

Elle éclatait rarement de rire, et sa gaieté vexa Chéri. Il haussa les
épaules et alluma une cigarette avec sa grimace habituelle, le menton
trop tendu, la lèvre inférieure avancée.

"Tu as tort de fumer avant le déjeuner", dit Léa.

Il répliqua quelque chose d'impertinent qu'elle n'entendit pas, occupée
qu'elle était tout à coup d'écouter le son de sa propre voix et l'écho de
son conseil quotidien, machinal, répercuté jusqu'au fond de cinq années
écoulées.... "Ça me fait comme la perspective dans les glaces", songea-t-
elle. Puis elle remonta d'un petit effort vers la réalité et la bonne
humeur.

"Une chance que je passe bientôt la consigne à une autre, pour le tabac à
jeun! dit-elle à Chéri.

--Celle-là, elle n'a pas voix au chapitre, déclara Chéri. Je l'épouse,
n'est-ce pas? Qu'elle baise la trace de mes pieds divins, et qu'elle
bénisse sa destinée. Et ça va comme ça."

Il exagéra la saillie de son menton, serra les dents sur son fume-
cigarette, écarta les lèvres et ne réussit à ressembler ainsi, dans son
pyjama de soie immaculé, qu'à un prince asiatique, pâli dans l'ombre
impénétrable des palais.

Léa, nonchalante dans son saut-de-lit rose, d'un rose qu'elle nommait
"obligatoire", remuait des pensées qui la fatiguaient et qu'elle se
décida à jeter, une à une, contre le calme feint de Chéri :

"Enfin, cette petite, pourquoi l'épouses-tu?"

Il s'accouda des deux bras à une table, imita inconsciemment le visage
composé de Mme Peloux :

"Tu comprends, ma chère....

--Appelle-moi Madame, ou Léa. Je ne suis ni ta femme de chambre, ni un
copain de ton âge."

Elle parlait sec, redressée dans son fauteuil, sans élever la voix. Il
voulut riposter, brava la belle figure un peu meurtrie sous la poudre, et
les yeux qui le couvraient d'une lumière si bleue et si franche, puis il
mollit et céda d'une manière qui ne lui était pas habituelle :

"Nounoune, tu me demandes de t'expliquer.... N'est-ce pas, il faut faire
une fin. Et puis, il y a de gros intérêts en jeu.

--Lesquels?

--Les miens, dit-il sans sourire. La petite a une fortune personnelle.

--De son père?"

Il bascula, les pieds en l'air.

"Ah! je ne sais pas. T'en as des questions! Je pense. La belle Marie-
Laure ne prélève pas quinze cents billets sur sa cassette particulière,
hein? Quinze cents billets, et des bijoux de monde bien.

--Et toi?

--Moi, j'ai plus, dit-il avec orgueil.

--Alors, tu n'as pas besoin d'argent."

Il hocha sa tête lisse où le jour courut en moires bleues.

"Besoin, besoin ... tu sais bien que nous ne comprenons pas l'argent de
la même façon. C'est une chose sur laquelle nous ne nous entendons pas.

--Je te rends cette justice que tu m'as épargné ce sujet de conversation
pendant cinq ans."

Elle se pencha, mit une main sur le genou de Chéri :

"Dis-moi, petit, qu'est-ce que tu as économisé sur tes revenus, depuis
cinq ans?"

Il bouffonna, rit, roula aux pieds de Léa, mais elle l'écarta du pied.

"Sincèrement, dis.... Cinquante mille par an, ou soixante? Dis-le donc,
soixante? soixante-dix?"

Il s'assit sur le tapis, renversa sa tête sur les genoux de Léa.

"Je ne les vaux donc pas?"

Il s'étalait en plein jour, tournait la nuque, ouvrait tout grands ses
yeux qui semblaient noirs, mais dont Léa connaissait la sombre couleur
brune et rousse. Elle toucha de l'index, comme pour désigner et choisir
ce qu'il y avait de plus rare dans tant de beauté, les sourcils, les
paupières, les coins de la bouche. Par moments, la forme de cet amant
qu'elle méprisait un peu lui inspirait une sorte de respect. "Être beau à
ce point-là, c'est une noblesse", pensait-elle.

"Dis-moi, petit.... Et la jeune personne, dans tout ça? Comment est-elle
avec toi?

--Elle m'aime. Elle m'admire. Elle ne dit rien.

--Et toi, comment es-tu avec elle?

--Je ne suis pas, répondit-il avec simplicité.

--Jolis duos d'amour", dit Léa rêveuse.

Il se releva à demi, s'assit en tailleur :

"Je trouve que tu t'occupes beaucoup d'elle, dit-il sévèrement. Tu ne
penses donc pas à toi, dans ce cataclysme?"

Elle regarda Chéri avec un étonnement qui la rajeunissait, les sourcils
hauts et la bouche entrouverte.

"Oui, toi, Léa. Toi, la victime. Toi, le personnage sympathique dans la
chose, puisque je te plaque."

Il avait un peu pâli et semblait, en rudoyant Léa, se blesser lui-même.
Léa sourit :

"Mais, mon chéri, je n'ai pas l'intention de rien changer à mon
existence. Pendant une huitaine, je retrouverai de temps en temps dans
mes tiroirs une paire de chaussettes, une cravate, un mouchoir.... Et
quand je dis une huitaine... ils sont très bien rangés, tu sais, mes
tiroirs. Ah! et puis je ferai remettre à neuf la salle de bains. J'ai une
idée de pâte de verre.... "

Elle se tut et prit une mine gourmande, en dessinant du doigt dans l'air
un plan vague. Chéri ne désarmait pas son regard vindicatif.

"Tu n'es pas content? Qu'est-ce que tu voudrais? Que je retourne en
Normandie cacher ma douleur? Que je maigrisse? Que je ne me teigne plus
les cheveux? Que madame Peloux accoure à mon chevet?"

Elle imita la trompette de Mme Peloux en battant des avant-bras :

"L'ombre d'elle-même! l'ombre d'elle-même! La "malheureuse a vieilli de
cent ans! de cent ans!" C'est ça que tu voudrais?"

Il l'avait écoutée avec un sourire brusque et un frémissement des narines
qui était peut-être de l'émotion :

"Oui", cria-t-il.

Léa posa sur les épaules de Chéri ses bras polis, nus et lourds :

"Mon pauvre gosse! Mais j'aurais dû déjà mourir quatre ou cinq fois, à ce
compte-là! Perdre un petit amant.... Changer un nourrisson méchant...."

Elle ajouta plus bas, légère :

"J'ai l'habitude.

--On le sait, dit-il âprement. Et je m'en fous! Ça, oui, je m'en fous
bien, de ne pas avoir été ton premier amant! Ce que j'aurais voulu, ou
plutôt ce qui aurait été... convenable... propre... c'est que je sois le
dernier."

Il fit tomber, d'un tour d'épaules, les bras superbes.

"Au fond, ce que j'en dis, n'est-ce pas, c'est pour toi.

--Je comprends parfaitement. Toi, tu t'occupes de moi, moi je m'occupe de
ta fiancée, tout ça, c'est très bien, très naturel. On voit que ça se
passe entre grands cœurs."

Elle se leva, attendant qu'il répondît quelque goujaterie, mais il se tut
et elle souffrit de voir pour la première fois, sur le visage de Chéri,
une sorte de découragement.

Elle se pencha, mit ses mains sous les aisselles de Chéri :

"Allons, viens, habille-toi. Je n'ai que ma robe à mettre, je suis prête
en dessous, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse par un temps pareil, sinon
aller chez Schwabe te choisir une perle? Il faut bien que je te fasse un
cadeau de noces."

Il bondit, avec un visage étincelant :

"Chouette! Oh, chic, une perle pour la chemise! une un peu rosée, je sais
laquelle!

--Jamais de la vie, une blanche, quelque chose de mâle, voyons! Moi
aussi, je sais laquelle. Encore la ruine! Ce que je vais en faire, des
économies, sans toi!"

Chéri reprit son air réticent :

"Ça, ça dépend de mon successeur."

Léa se retourna au seuil du boudoir et montra son plus gai sourire, ses
fortes dents de gourmande, le bleu frais de ses yeux habilement bistrés :

"Ton successeur? Quarante sous et un paquet de tabac! Et un verre de
cassis le dimanche, c'est tout ce que ça vaut! Et je doterai tes gosses!"

 Ils devinrent tous deux très gais, pendant les semaines qui suivirent.
Les fiançailles officielles de Chéri les séparaient chaque jour quelques
heures, parfois une ou deux nuits. "Il faut donner confiance", affirmait
Chéri. Léa, que Mme Peloux écartait de Neuilly, cédait à la curiosité et
posait cent questions à Chéri important, lourd de secrets qu'il répandait
dès le seuil, et qui jouait à l'escapade chaque fois qu'il retrouvait
Léa :

"Mes amis! criait-il un jour en coiffant de son chapeau le buste de Léa.
Mes amis, qu'est-ce qu'on voit au Peloux's Palace depuis hier!

--Ôte ton chapeau de là, d'abord. Et puis n'invoque pas ta vermine d'amis
ici. Qu'est-ce qu'il y a encore?"

Elle grondait, en riant d'avance.

"Y a le feu, Nounoune! Le feu parmi ces dames! Marie-Laure et Mame Peloux
qui se peignent au- dessus de mon contrat!

--Non?

--Si! c'est un spectacle magnifique. (Gare les hors-d'oeuvre que je te
fasse les bras de Mame Peloux....) "Le régime dotal! le régime dotal!
Pour quoi pas le conseil judiciaire? C'est une insulte personnelle!
personnelle! La situation de fortune de mon fils!... Apprenez, Madame....
"

--Elle l'appelait Madame?

--Large comme un parapluie. "Apprenez, Madame, que mon fils n'a pas un
sou de dettes depuis sa majorité, et la liste des valeurs achetées depuis
mil neuf cent dix représente...." Représente ci, représente ça,
représente mon nez, représente mon derrière.... Enfin, Catherine de
Médicis en plus diplomate, quoi!"

Les yeux bleus de Léa brillaient de larmes de rire.

"Ah! Chéri! tu n'as jamais été si drôle depuis que je te connais. Et
l'autre, la belle Marie-Laure?

--Elle, oh! terrible, Nounoune. Cette femme-là doit avoir un quarteron de
cadavres derrière elle. Toute en vert jade, ses cheveux roux, sa peau...
enfin, dix-huit ans, et le sourire. La trompette de ma mère vénérée ne
lui a pas fait bouger un cil. Elle a attendu la fin de la charge pour
répondre : "Il vaudrait peut- être mieux, chère Madame, ne pas mentionner
trop haut les économies réalisées par votre fils pendant les années mil
neuf cent dix et suivantes...."

--Pan, dans l'oeil!... dans le tien. Où étais-tu, pendant ce temps-là?

--Moi? Dans la grande bergère.

--Tu étais là?"

Elle cessa de rire et de manger.

--Tu étais là? et qu'est-ce que tu as fait?

--Un mot spirituel... naturellement. Mame Peloux empoignait déjà un objet
de prix pour venger mon honneur, je l'ai arrêtée, sans me lever : "Mère
adorée, de la douceur. Imite-moi, imite ma charmante belle- mère, qui est
tout miel... et tout sucre." C'est là- dessus que j'ai eu la communauté
réduite aux acquêts.

--Je ne comprends pas.

--Les fameuses plantations de canne que le pauvre petit prince Ceste a
laissées par testament à Marie-Laure....

--Oui....

--Faux testament. Famille Ceste très excitée! Procès possible! Tu
saisis?"

Il jubilait.

"Je saisis, mais comment connais-tu cette histoire?

--Ah! voilà. La vieille Lili vient de s'abattre de tout son poids sur le
cadet Ceste, qui a dix-sept ans et des sentiments pieux....

--La vieille Lili? quelle horreur!

--...et le cadet Ceste lui a murmuré cette idylle, parmi des baisers....

--Chéri! j'ai mal au coeur!

--...et la vieille Lili m'a repassé le tuyau au jour de maman, dimanche
dernier. Elle m'adore, la vieille Lili! Elle est pleine de considération
pour moi, parce que je n'ai jamais voulu coucher avec elle!

--Je l'espère bien, soupira Léa. C'est égal...."

Elle réfléchissait et Chéri trouva qu'elle manquait d'enthousiasme.

"Hein, dis, je suis épatant? Dis?"

Il se penchait au-dessus de la table et la nappe blanche, la vaisselle où
jouait le soleil l'éclairaient comme une rampe.

"Oui...."

"C'est égal", songeait-elle, "cette empoisonneuse de Marie-Laure l'a
proprement traité de barbeau..."

"II y a du fromage à la crème, Nounoune?

--Oui...."

"... et il n'a pas plus sauté en l'air que si elle lui jetait une
fleur...."

"Nounoune, tu me donneras l'adresse? l'adresse des coeurs à la crème,
pour mon nouveau cuisinier que j'ai engagé pour octobre?

--Penses-tu! on les fait ici. Un cuisinier, voyez sauce aux moules et
vol-au-vent!"

"... il est vrai que depuis cinq ans, j'entretiens à peu près cet
enfant.... Mais il a tout de même trois cent mille francs de rente.
Voilà. Est-on un barbeau quand on a trois cent mille francs de rente? Ça
ne dépend pas du chiffre, ça dépend de la mentalité.... Il y a des types
à qui j'aurais pu donner un demi-million et qui ne seraient pas pour cela
des barbeaux.... Mais Chéri? et pourtant, je ne lui ai jamais donné
d'argent.... Tout de même...."

"Tout de même, éclata-t-elle... elle t'a traité de maquereau!

--Qui ça?

--Marie-Laure!"

Il s'épanouit et eut l'air d'un enfant :

"N'est-ce pas? n'est-ce pas, Nounoune, c'est bien ça qu'elle a voulu
dire?

--Il me semble!"

Chéri leva son verre empli d'un vin de Château-Chalon, coloré comme de
l'eau-de-vie :

"Vive Marie-Laure! Quel compliment, hein! Et qu'on m'en dise autant quand
j'aurai ton âge, je n'en demande pas plus!

--Si ça suffit à ton bonheur...."

Elle l'écouta distraitement jusqu'à la fin du déjeuner. Habitué aux demi-
silences de sa sage amie, il se contenta des apostrophes maternelles et
quotidiennes : "Prends le pain le plus cuit.... Ne mange pas tant de mie
fraîche.... Tu n'as jamais su choisir un fruit..." tandis que, maussade
en secret, elle se gourmandait : "Il faudrait pourtant que je sache ce
que je veux! qu'est-ce que j'aurais voulu? Qu'il se dresse en pied :
"Madame, vous m'insultez! Madame, je ne suis pas ce que vous croyez!" Au
fond, je suis responsable. Je l'ai élevé à la coque, je l'ai gavé de
tout.... A qui l'idée serait-elle venue qu'il aurait un jour l'envie de
jouer au père de famille? Elle ne m'est pas venue, à moi! En admettant
qu'elle me soit venue, comme dit Patron : "le sang, c'est le sang!" Même
s'il avait accepté les propositions de Gladys, il n'aurait fait qu'un
tour, le sang de Patron, si on avait parlé de marée à portée de ses
oreilles. Mais Chéri, il a du sang de Chéri, lui. Il a...."

"Qu'est-ce que tu disais, petit? s'interrompit-elle, je n'écoutais pas.

--Je disais que jamais, tu m'entends, jamais rien ne m'aura fait rigoler
comme mon histoire avec Marie-Laure!"

"Voilà, acheva Léa en elle-même, lui, ça le fait rigoler."

Elle se leva d'un mouvement las. Chéri passa un bras sous sa taille, mais
elle l'écarta.

"C'est quel jour, ton mariage, déjà?

--Lundi en huit."

Il semblait si innocent et si détaché qu'elle s'effara :

"C'est fantastique!

--Pourquoi fantastique, Nounoune?

--Tu n'as réellement pas l'air d'y songer!

--Je n'y songe pas, dit-il d'une voix tranquille. Tout est réglé.
Cérémonie à deux heures, comme ça on ne s'affole pas pour le grand
déjeuner. Five o'clock chez Charlotte Peloux. Et puis les sleepings,
l'Italie, les lacs....

--Ça se reporte donc, les lacs?

--Ça se reporte. Des villas, des hôtels, des autos, des restaurants...
Monte-Carlo, quoi!

--Mais elle! il y a elle....

--Bien sûr, il y a elle. Il n'y a pas beaucoup elle, mais il y a elle.

--Et il n'y a plus moi."

Chéri n'attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement
maladif des prunelles, une décoloration soudaine de la bouche le
défigurèrent. Il reprit haleine avec précaution pour qu'elle ne
l'entendît pas respirer et redevint pareil à lui-même :

"Nounoune, il y aura toujours toi.

--Monsieur me comble.

--Il y aura toujours toi, Nounoune...--il rit maladroitement--dès que
j'aurai besoin que tu me rendes un service."

Elle ne répondit rien. Elle se pencha pour ramasser une fourche d'écaillé
tombée et l'enfonça dans ses cheveux en chantonnant. Elle prolongea sa
chanson avec complaisance devant un miroir, fière de se dompter si
aisément, d'escamoter la seule minute émue de leur séparation, fière
d'avoir retenu les mots qu'il ne faut pas dire : "Parle...mendie, exige,
suspends-toi...tu viens de me rendre heureuse...."

Mme Peloux avait dû parler beaucoup et longtemps, avant l'entrée de Léa.
Le feu de ses pommettes ajoutait à l'éclat de ses grands yeux qui
n'exprimaient jamais que le guet, l'attention indiscrète et impénétrable.
Elle portait ce dimanche-là une robe d'après-midi noire à jupe très
étroite, et personne ne pouvait ignorer que ses pieds étaient très petits
ni qu'elle avait le ventre remonté dans l'estomac. Elle s'arrêta de
parler, but une gorgée dans le calice mince qui tiédissait dans sa paume
et pencha la tête vers Léa avec une langueur heureuse.

"Crois-tu qu'il fait beau? Ce temps! ce temps! Dirait-on qu'on est en
octobre?

--Ah! non?... Pour sûr que non!" répondirent deux voix serviles.

Un fleuve de sauges rouges tournait mollement le long de l'allée, entre
des rives d'asters d'un mauve presque gris. Des papillons souci volaient
comme en été, mais l'odeur des chrysanthèmes chauffés au soleil entrait
dans le hall ouvert. Un bouleau jaune tremblait au vent, au-dessus d'une
roseraie de bengale qui retenait les dernières abeilles.

"Et qu'est-ce que c'est, clama Mme Peloux soudain lyrique, qu'est-ce que
c'est que ce temps, à côté de celui qu'ILS doivent avoir en Italie!

--Le fait est.... Vous pensez!..." répondirent les voix serviles.

Léa tourna la tête vers les voix en fronçant les sourcils :

"Si au moins elles ne parlaient pas", murmura-t-elle.

Assises à une table de jeu, la baronne de la Berche et Mme Aldonza
jouaient au piquet. Mme Aldonza, une très vieille danseuse, aux jambes
emmaillotées, souffrait de rhumatisme déformant, et portait de travers sa
perruque d'un noir laqué. En face d'elle et la dominant d'une tête et
demie, la baronne de la Berche carrait d'inflexibles épaules de curé
paysan, un grand visage que la vieillesse virilisait à faire peur. Elle
n'était que poils dans les oreilles, buissons dans le nez et sur la
lèvre, phalanges velues....

"Baronne, vous ne coupez pas à mon quatre-vingt-dix, chevrota Mme
Aldonza.

--Marquez, marquez, ma bonne amie. Ce que je veux, moi, c'est que tout le
monde soit content."

Elle bénissait sans trêve et cachait une cruauté sauvage. Léa la
considéra comme pour la première fois, avec dégoût, et ramena son regard
vers Mme Peloux.

"Au moins, Charlotte a une apparence humaine, elle...."

"Qu'est-ce que tu as, ma Léa? Tu n'as pas l'air dans ton assiette?"
interrogea tendrement Mme Peloux.

Léa cambra sa belle taille et répondit : "Mais si, ma Lolotte.... Il fait
si bon chez toi que je me laisse vivre..." tout en songeant :
"Attention... la férocité est là aussi..." et elle mit sur son visage une
impression de bien-être complaisant, de rêverie repue, qu'elle souligna
en soupirant :

"J'ai trop mangé... je veux maigrir, là! Demain, je commence un régime."

Mme Peloux battit l'air et minauda :

"Le chagrin ne te suffit donc pas?

--Ah! Ah! Ah! s'esclaffèrent Mme Aldonza et la baronne de la Berche. Ah!
Ah! Ah!"

Léa se leva, grande dans sa robe d'automne d'un vert sourd, belle sous
son chapeau de satin bordé de loutre, jeune parmi ces décombres qu'elle
parcourut d'un oeil doux :

"Ah! là là, mes enfants... donnez-m'en douze, de ces chagrins-là, que je
perde un kilo!

--T'es épatante, Léa, lui jeta la baronne dans une bouffée de fumée.

--Madame Léa, après vous ce chapeau-là, quand vous le jetterez? mendia la
vieille Aldonza. Madame Charlotte, vous vous souvenez, votre bleu? Il m'a
fait deux ans. Baronne, quand vous aurez fini de faire de l'oeil à Madame
Léa, vous me donnerez des cartes?

--Voilà, ma mignonne, en vous les souhaitant heureuses!"

Léa se tint un moment sur le seuil du hall, puis descendit dans le
jardin. Elle cueillit une rose de Bengale qui s'effeuilla, écouta le vent
dans le bouleau, les tramways de l'avenue, le sifflet d'un train de
Ceinture. Le banc où elle s'assit était tiède et elle ferma les yeux,
laissant le soleil lui chauffer les épaules. Quand elle rouvrit les yeux,
elle tourna la tête précipitamment vers la maison, avec la certitude
qu'elle allait voir Chéri debout sur le seuil du hall, appuyé de l'épaule
à la porte....

"Qu'est-ce que j'ai?" se demanda-t-elle.

Des éclats de rire aigus, un petit brouhaha d'accueil dans le hall, la
mirent debout, un peu tremblante.

"Est-ce que je deviendrais nerveuse?"

"Ah! les voilà, les voilà", trompettait Mme Peloux.

Et la forte voix de basse de la baronne scandait :

"Le p'tit ménage! Le p'tit ménage!"

Léa frémit, courut au seuil et s'arrêta : elle avait, devant elle, la
vieille Lili et son amant adolescent, le prince Ceste, qui venaient
d'arriver.

Peut-être soixante-dix ans, un embonpoint d'eunuque corseté,--on avait
coutume de dire de la vieille Lili qu' "elle passait les bornes" sans
préciser de quelles bornes il s'agissait. Une éternelle gaieté enfantine
éclairait son visage, rond, rose, fardé, où les gros yeux et la très
petite bouche, fine et rentrée, coquetaient sans honte. La vieille Lili
suivait la mode, scandaleusement. Une jupe à raies, bleu révolution et
blanc, contenait le bas de son corps, un petit spencer bleu béait sur un
poitrail nu, à peau gaufrée de dindon coriace; un renard argenté ne
cachait pas le cou nu, en pot de fleurs, un cou large comme un ventre et
qui avait aspiré le menton....

"C'est effroyable", pensa Léa. Elle ne pouvait détacher son regard de
quelque détail particulièrement sinistre, le "breton" de feutre blanc,
par exemple, gaminement posé en arrière sur la perruque de cheveux courts
châtain rosé, ou bien le collier de perles, tantôt visible et tantôt
enseveli dans une profonde ravine qui s'était autrefois nommée "collier
de Vénus"....

"Léa, Léa, ma petite copine!" s'écria la vieille Lili en se hâtant vers
Léa. Elle marchait difficilement sur des pieds tout ronds et enflés,
ligotés de cothurnes et de barrettes à boucles de pierreries, et s'en
congratula la première :

"Je marche comme un petit canard! c'est un genre bien à moi! Guido, ma
folie, tu reconnais Mme de Lonval? Ne la reconnais pas trop, ou je te
saute aux yeux...."

Un enfant mince à figure italienne, vastes yeux vides, menton effacé et
faible, baisa vite la main de Léa et rentra dans l'ombre, sans mot dire.
Lili le happa au passage et lui plaqua la tête contre son poitrail grenu,
en prenant l'assistance à témoin.

"Savez-vous ce que c'est, Madame, savez-vous ce que c'est? C'est mon
grand amour, ça, Mesdames!

--Tiens-toi, Lili, conseilla la voix mâle de Mme de la Berche.

--Pourquoi donc? Pourquoi donc? dit Charlotte Peloux.

--Par propreté, dit la baronne.

--Baronne, tu n'es pas aimable! Sont-ils gentils, tous les deux! Ah!
soupira-t-elle, ils me rappellent mes enfants.

--J'y pensais, dit Lili avec un rire ravi. C'est notre lune de miel
aussi, à nous deux Guido! On vient pour savoir des nouvelles de l'autre
jeune ménage! On vient pour se faire raconter tout."

Mme Peloux devint sévère :

"Lili, tu ne comptes pas sur moi pour te raconter des grivoiseries,
n'est-ce pas?

--Si, si, si, s'écria Lili en battant des mains. Elle essaya de
sautiller, mais parvint seulement à soulever un peu ses épaules et ses
hanches. C'est comme ça qu'on m'a, c'est comme ça qu'on me prend! Le
péché de l'oreille! On ne me corrigera pas. Cette petite canaille-là en
sait quelque chose!"

L'adolescent muet, mis en cause, n'ouvrit pas les lèvres. Ses prunelles
noires allaient et venaient sur le blanc de ses yeux comme des insectes
effarés. Léa, figée, regardait.

"Madame Charlotte nous a raconté la cérémonie, bêla Mme Aldonza. Sous la
fleur d'oranger la jeune dame Peloux était un rêve.

--Une madone! Une madone! rectifia Charlotte Peloux de tous ses poumons,
soulevée par un saint délire. Jamais, jamais on n'avait vu un spectacle
pareil! Mon fils marchait sur des nuées! Sur des nuées!... Quel couple!
Quel couple!

--Sous la fleur d'oranger... tu entends, ma folie? murmura Lili.... Dis
donc, Charlotte, et notre belle-mère? Marie-Laure?"

L'oeil impitoyable de Mme Peloux étincela.

"Oh! elle.... Déplacée, absolument déplacée.... Tout en noir collant,
comme une anguille qui sort de l'eau; les seins, le ventre, on lui voyait
tout! tout!

--Mâtin! grommela la baronne de la Berche avec une furie militaire.

--Et cet air de se moquer du monde, cet air d'avoir tout le temps du
cyanure dans sa poche et un demi-setier de chloroforme dans son réticule!
Enfin, déplacée, voilà le mot! Elle a donné l'impression de n'avoir que
cinq minutes à elle--à peine la bouche essuyée : "Au revoir, Edmée, au
revoir, Fred" et la voilà partie!"

La vieille Lili haletait, assise sur le bord d'un fauteuil, sa petite
bouche d'aïeule, aux coins plissés, entrouverte :

"Et les conseils? jeta-t-elle.

--Quels conseils?

--Les conseils,--ô ma folie, tiens-moi la main!--les conseils à la jeune
mariée? Qui les lui a donnés?"

Charlotte Peloux la toisa d'un air offensé.

"Ça se faisait peut-être de ton temps, mais c'est un usage tombé."

Gaillarde, la vieille se mit les poings sur les hanches :

"Tombé? tombé ou non, qu'est-ce que t'en peux savoir, ma pauvre
Charlotte? On se marie si peu, dans ta famille!

- Ah! Ah! Ah!" s'esclaffèrent imprudemment les deux ilotes....

Mais un seul regard de Mme Peloux les consterna.

"La paix, la paix, mes petits anges! Vous avez chacune votre paradis sur
la terre, que voulez-vous de plus?"

Et Mme de la Berche étendit une forte main de gendarme pacificateur entre
les têtes congestionnées de ces dames. Mais Charlotte Peloux flairait la
bataille comme un cheval de sang :

"Tu me cherches, Lili, tu n'auras pas de mal à me trouver! Je te dois le
respect et pour cause, sans quoi...."

Lili tremblait de rire du menton aux cuisses :

"Sans quoi, tu te marierais rien que pour me donner un démenti? C'est pas
difficile de se marier, va! Moi, j'épouserais bien Guido, s'il était
majeur!

--Non? fit Charlotte qui en oublia sa colère.

--Mais!... Princesse Ceste, ma chère! la PICCOLA PRINCIPESSA! PICCOLA
PRINCIPESSA! c'est comme ça qu'il m'appelle, mon petit prince!"

Elle pinçait sa jupe et tournait, découvrant une gourmette d'or à la
place probable de sa cheville.

"Seulement, poursuivit-elle mystérieusement, son père...."

Elle s'essoufflait, et appela du geste l'enfant muet qui parla bas et
précipitamment, comme s'il récitait :

"Mon père, le duc de Parese, veut me mettre au couvent si j'épouse
Lili....

--Au couvent! glapit Charlotte Peloux. Au couvent, un homme!

--Un homme au couvent! hennit en basse profonde Mme de la Berche.
Sacrebleu, que c'est excitant!

--C'est des sauvages", lamenta Aldonza en joignant ses mains informes.

Léa se leva si brusquement qu'elle fit tomber un verre plein.

"C'est du verre blanc, constata Mme Peloux avec satisfaction. Tu vas
porter bonheur à mon jeune ménage. Où cours-tu? il y a le feu chez toi?"

Léa eut la force d'esquisser un petit rire cachotier :

"Le feu, peut-être.... Chut! pas de questions! mystère....

--Non? du nouveau? pas possible!"

Charlotte Peloux piaulait de convoitise :

"Aussi, je te trouvais un drôle d'air....

--Oui, oui! dites tout!" jappèrent les trois vieilles.

Les paumes à bourrelets de Lili, les moignons déformés de la mère
Aldonza, les doigts durs de Charlotte Peloux avaient saisi ses mains, ses
manches, son sac de mailles d'or. Elle s'arracha à toutes ces pattes et
réussit à rire encore avec un air taquin :

"Non, c'est trop tôt, ça gâterait tout! c'est mon secret!..."

Et elle s'élança dans le vestibule. Mais la porte s'ouvrit devant elle et
un ancêtre desséché, une sorte de momie badine la prit dans ses bras :

"Léa, ma belle, embrasse ton petit Berthellemy, ou tu ne passeras pas!"

Elle cria de peur et d'impatience, souffleta les os gantés qui la
tenaient, et s'enfuit.

       *       *       *       *       *

Ni dans les avenues de Neuilly, ni dans les allées du Bois, bleues sous
un rapide crépuscule, elle ne s'accorda le loisir de penser. Elle
grelottait légèrement et remonta la glace de l'automobile. La vue de sa
maison nette, de sa chambre rosé et de son boudoir, trop meublé et
fleuri, la réconfortèrent :

"Vite, Rose, une flambée dans ma chambre!

--Le calo est pourtant à soixante-dix comme en hiver : Madame a eu tort
de ne prendre qu'une bête de cou. Les soirées sont traîtres.

--La boule dans le lit tout de suite, et pour dîner une grande tasse de
chocolat bien réduit, un jaune d'oeuf battu dedans, et des rôties, du
raisin.... Vite, mon petit, je gèle. J'ai pris froid dans ce bazar de
Neuilly.... "

Couchée, elle serra les dents et les empêcha de claquer. La chaleur du
lit détendit ses muscles contractés, mais elle ne s'abandonna point
encore et le livre de comptes du chauffeur Philibert l'occupa jusqu'au
chocolat, qu'elle but bouillant et mousseux. Elle choisit un à un les
grains de chasselas en balançant la grappe attachée à son bois, une
longue grappe d'ambre vert devant la lumière....

Puis, elle éteignit sa lampe de chevet, s'étendit à sa mode favorite,
bien à plat sur le dos, et se laissa aller.

"Qu'est-ce que j'ai?"

Elle fut reprise d'anxiété, de grelottement. L'image d'une porte vide
l'obsédait : la porte du hall flanquée de deux touffes de sauges rouges.

"C'est maladif, se dit-elle, on ne se met pas dans cet état-là pour une
porte."

Elle revit aussi les trois vieilles, le cou de Lili, la couverture beige
que Mme Aldonza traînait partout avec elle depuis vingt ans.

"A laquelle des trois me faudra-t-il ressembler, dans dix ans?"

Mais cette perspective ne l'épouvanta pas. Pourtant, son anxiété
augmentait. Elle erra d'image en image, de souvenir en souvenir,
cherchant à s'écarter de la porte vide encadrée de sauges rouges. Elle
s'ennuyait dans son lit et tremblait légèrement. Soudain un malaise, si
vif qu'elle le crut d'abord physique, la souleva, lui tordit la bouche,
et lui arracha, avec une respiration rauque, un sanglot et un nom :

"Chéri!"

Des larmes suivirent, qu'elle ne put maîtriser tout de suite. Dès qu'elle
reprit de l'empire sur elle-même, elle s'assit, s'essuya le visage,
ralluma la lampe.

"Ah! bon, fit-elle. Je vois."

Elle prit dans la console de chevet un thermomètre, le logea sous son
aisselle.

"Trente-sept. Donc, ce n'est pas physique. Je vois. C'est que je souffre.
Il va falloir s'arranger."

Elle but, se leva, lava ses yeux enflammés, se poudra, tisonna les
bûches, se recoucha. Elle se sentait circonspecte, pleine de défiance
contre un ennemi qu'elle ne connaissait pas : la douleur. Trente ans de
vie facile, aimable, souvent amoureuse, parfois cupide, venaient de se
détacher d'elle et de la laisser, à près de cinquante ans, jeune et comme
nue. Elle se moqua d'elle-même, ne perçut plus sa douleur et sourit :

"Je crois que j'étais folle, tout à l'heure. Je n'ai plus rien."

Mais un mouvement de son bras gauche, involontairement ouvert et arrondi
pour recevoir et abriter une tête endormie, lui rendit tout son mal et
elle s'assit d'un saut.

"Eh bien! ça va être joli", dit-elle à voix haute, sévèrement.

Elle regarda l'heure et vit qu'il était à peine onze heures. Au-dessus
d'elle, le pas feutré de la vieille Rose passa, gagna l'escalier de
l'étage mansardé, s'éteignit. Léa résista à l'envie d'appeler à son aide
cette vieille fille déférente.

"Ah! non, pas d'histoires à l'office, n'est-ce pas?"

Elle se releva, se vêtit chaudement d'une robe de soie ouatée, se chauffa
les pieds. Puis elle entrouvrit une fenêtre, tendit l'oreille pour
écouter elle ne savait quoi. Un vent humide et plus doux avait amené des
nuages, et le Bois tout proche, encore feuillu, murmurait par bouffées.
Léa referma la fenêtre, prit un journal dont elle lut la date :

"Vingt-six octobre. Il y a un mois juste que Chéri est marié."

Elle ne disait jamais "qu'Edmée est mariée".

Elle imitait Chéri et n'avait pas encore compté pour vivante cette jeune
ombre de femme. Des yeux châtains, des cheveux cendrés, très beaux, un
peu crépus,--le reste fondait dans le souvenir comme les contours d'un
visage qu'on a vu en songe.

"Ils font l'amour en Italie, à cette heure-ci, sans doute. Et ça, ce que
ça m'est égal...."

Elle ne fanfaronnait pas. L'image qu'elle se fit du jeune couple, les
attitudes familières qu'elle évoqua, le visage même de Chéri, évanoui
pour une minute, la ligne blanche de la lumière entre ses paupières sans
force, tout cela n'agitait en elle ni curiosité, ni jalousie. En
revanche, la convulsion animale la reprit, la courba, devant une encoche
de la boiserie gris perle, la marque d'une brutalité de Chéri....  "La
belle main qui a laissé ici sa trace s'est détournée de toi à jamais...."

"Ce que je parle bien! Vous allez voir que le chagrin va me rendre
poétique!"

Elle se promena, s'assit, se recoucha, attendit le jour. Rose, à huit
heures, la trouva assise à son bureau et écrivant, spectacle qui inquiéta
la vieille femme de chambre.

"Madame est malade?

--Couci, couça, Rosé. L'âge, tu sais.... Vidal veut que je change d'air.
Tu viens avec moi? L'hiver s'annonce mauvais, ici, on va aller manger un
peu de cuisine à l'huile, au soleil.

--Où ça donc?

--Tu es trop curieuse. Fais seulement sortir les malles. Tape-moi bien
mes couvertures de fourrure....

--Madame emmène l'auto?

--Je crois. Je suis même sûre. Je veux toutes mes commodités, Rose. Songe
donc, je pars toute seule : c'est un voyage d'agrément."

Pendant cinq jours, Léa courut Paris, écrivit, télégraphia, reçut des
dépêches et des lettres méridionales. Et elle quitta Paris, laissant à
Mme Peloux une courte lettre qu'elle avait pourtant recommencée trois
fois :

"Ma chère Charlotte,

"Tu ne m'en voudras pas si je pars sans te dire au revoir, et en gardant
mon petit secret. Je ne suis qu'une grande folle!... Bah! la vie est
courte, au moins qu'elle soit bonne.

"Je t'embrasse bien affectueusement. Tu feras mes amitiés au petit quand
il reviendra.

"Ton incorrigible, "Léa.

"P. S.--Ne te dérange pas pour venir interviewer mon maître d'hôtel ou le
concierge, personne ne sait rien chez moi."

       *       *       *       *       *

"Sais-tu bien, mon trésor aimé, que je ne trouve pas que tu aies très
bonne mine?

--C'est la nuit en chemin de fer", répondit brièvement Chéri.

Mme Peloux n'osait pas dire toute sa pensée. Elle trouvait son fils
changé.

"Il est... oui, il est fatal", décréta-t-elle; et elle acheva tout haut
avec enthousiasme :

"C'est l'Italie!

--Si tu veux", concéda Chéri.

La mère et le fils venaient de prendre ensemble leur petit déjeuner et
Chéri avait daigné saluer de quelques blasphèmes flatteurs son "café au
lait de concierge", un café au lait gras, blond et sucré que l'on
confiait une seconde fois à un feu doux de braise, après y avoir rompu
des tartines grillées et beurrées qui recuisaient à loisir et masquaient
le café d'une croûte succulente.

Il avait froid dans son pyjama de laine blanche et serrait ses genoux
dans ses bras. Charlotte Peloux, coquette pour son fils, inaugurait un
saut-de-lit souci et un bonnet du matin, serré aux tempes, qui donnait à
la nudité de son visage une importance sinistre.

Comme son fils la regardait, elle minauda :

"Tu vois, j'adopte le genre aïeule! Bientôt la poudre. Ce bonnet-là, tu
l'aimes? Il fait dix-huitième, pas? Dubarry ou Pompadour? De quoi ai-je
l'air?

--Vous avez l'air d'un vieux forçat, lui assena Chéri. C'est pas des
choses à faire, ou bien on prévient."

Elle gémit, puis s'esclaffa :

"Ah! ah! tu l'as, la dent dure!"

Mais il ne riait pas et regardait dans le jardin la neige mince, tombée
la nuit sur les gazons. Le gonflement spasmodique, presque insensible, de
ses muscles maxillaires trahissait seul sa nervosité. Mme Peloux
intimidée imita son silence. Un trille étouffé de sonnette résonna.

"C'est Edmée qui sonne pour son petit déjeuner", dit Mme Peloux.

Chéri ne répondit pas.

"Qu'est-ce qu'il a donc, le calorifère? il fait froid, ici, dit-il au
bout d'un moment.

--C'est l'Italie, répéta Mme Peloux avec lyrisme. Tu reviens ici avec du
soleil plein les yeux, plein le coeur! Tu tombes dans le pôle! dans le
pôle! Les dahlias n'ont pas fleuri huit jours! Mais sois tranquille, mon
amour adoré. Ton nid s'avance. Si l'architecte n'avait pas eu une
paratyphoïde, ce serait fini. Je l'avais prévenu; si je ne lui ai pas dit
vingt fois, je ne lui ai pas dit une : "Monsieur Savaron...."

Chéri qui était allé à la fenêtre se retourna brusquement :

"Elle est datée de quand, cette lettre?"

Mme Peloux ouvrit de grands yeux de petit enfant :

"Quelle lettre?

--Cette lettre de Léa que tu m'as montrée tout à l'heure.

--Elle n'est pas datée, mon amour, mais je l'ai reçue la veille de mon
dernier dimanche d'octobre.

--Bon. Et vous ne savez pas qui c'est?...

--Qui c'est, ma merveille?

--Oui, enfin, le type avec qui elle est partie?"

Le visage nu de Mme Peloux se fit malicieux :

"Non, figure-toi! Personne ne sait! La vieille Lili est en Sicile et
aucune de ces dames n'a eu vent de la chose! Un mystère, un mystère
angoissant! Pourtant, tu me connais, j'ai bien recueilli ici et là
quelques petits renseignements...."

La prunelle noire de Chéri bougea sur le blanc de son oeil.

"Quels potins?

--Il s'agirait d'un jeune homme... chuchota Mme Peloux. Un jeune homme...
peu recommandable tu m'entends!... Très bien de sa personne, par
exemple!"

Elle mentait, choisissant la conjecture la plus basse. Chéri haussa les
épaules :

"Ah! là là... très bien de sa personne! Cette pauvre Léa, je vois ça
d'ici, un petit costaud de l'école à Patron, avec du poil noir sur les
poignets et les mains humides.... Tiens, je me recouche, tu me donnes
sommeil."

Traînant ses babouches, il regagna sa chambre, en s'attardant aux longs
corridors et aux paliers larges de la maison qu'il lui semblait
découvrir. Il buta contre une armoire ventrue et s'étonna :

"Du diable, si je me souvenais qu'il y avait une armoire là.... Ah ! si,
je me rappelle vaguement.... Et ce type-là, qui ça peut-il être?"

Il interrogeait un agrandissement photographique, pendu funèbre dans son
cadre de bois noir, auprès d'une faïence polychrome que Chéri ne
reconnaissait pas non plus.

Mme Peloux n'avait pas déménagé depuis vingt-cinq ans et maintenait en
leur place toutes les erreurs successives de son goût saugrenu et
thésaurisateur. "Ta maison, c'est la maison d'une fourmi qui serait
dingo", lui reprochait la vieille Lili, gourmande de tableaux et surtout
de peintres avancés. A quoi Mme Peloux répliquait :

"Pourquoi toucher à ce qui est bien?"

Un corridor vert d'eau,--vert couloir d'hôpital, disait Léa,--
s'écaillait-il? Charlotte Peloux le faisait repeindre en vert, et
cherchait jalousement, pour changer le velours grenat d'une chaise
longue, le même velours grenat....

Chéri s'arrêta sur le seuil d'un cabinet de toilette ouvert. Le marbre
rouge d'une table-lavabo encastrait des cuvettes blanches à initiales, et
deux appliques électriques soutenaient des lis en perles. Chéri remonta
ses épaules jusqu'à ses oreilles comme s'il souffrait d'un courant
d'air :

"Bon Dieu, c'est laid, ce bazar!"

Il repartit à grands pas. La fenêtre, au bout du corridor qu'il
arpentait, se parait d'une bordure de petits vitraux rouges et jaunes.

"Il me fallait encore ça", grommela-t-il. Il tourna à gauche et ouvrit
une porte--la porte de son ancienne chambre--d'une main rude, sans
frapper. Un petit cri jaillit du lit où Edmée achevait de déjeuner.

Chéri referma la porte et contempla sa jeune femme sans s'approcher du
lit.

"Bonjour, lui dit-elle en souriant. Comme tu as l'air étonné de me voir!"

Le reflet de la neige l'éclairait d'une lumière bleue et égale. Elle
portait défaits ses cheveux crépelés, d'un châtain cendré, qui ne
couvraient pas tout à fait ses épaules basses et élégantes. Avec ses
joues blanches et rosées comme son vêtement de nuit, sa bouche d'un rose
que la fatigue pâlissait, elle était un tableau frais, inachevé et un peu
lointain.

"Dis-moi bonjour, Fred?" insista-t-elle.

Il s'assit auprès de sa femme et la prit dans ses bras. Elle se renversa
doucement, entraînant Chéri. Il s'accouda pour regarder de tout près, au-
dessous de lui, cette créature si neuve que la lassitude ne défleurissait
pas. La paupière inférieure, renflée et pleine, sans un coup d'ongle,
semblait l'émerveiller, et aussi la suavité argentée de la joue.

"Quel âge as-tu?" demanda-t-il soudain.

Edmée ouvrit ses yeux qu'elle avait tendrement fermés. Chéri vit la
couleur noisette des prunelles, les petites dents carrées que le rire
découvrait :

"Oh! voyons... j'aurai dix-neuf ans le cinq janvier, tâche d'y
penser!..."

Il retira son bras avec brusquerie et la jeune femme glissa au creux du
lit comme une écharpe détachée.

"Dix-neuf ans, c'est prodigieux! Sais-tu que j'en ai plus de vingt-cinq?

--Mais oui, je le sais, Fred...."

Il prit sur la table de chevet un miroir d'écaille blonde et s'y mira :

"Vingt-cinq ans!"

Vingt-cinq ans, un visage de marbre blanc et qui semblait invincible.
Vingt-cinq ans, mais au coin externe de l'oeil, puis au-dessous de
l'oeil, doublant finement le dessin à l'antique de la paupière, deux
lignes, visibles seulement en pleine lumière, deux incisions, faites
d'une main si redoutable et si légère.... Il posa le miroir :

"Tu es plus jeune que moi, dit-il à Edmée, ça me choque.

--Pas moi!"

Elle avait répondu d'une voix mordante et pleine de sous-entendus. Il ne
s'y arrêta point.

--Tu sais pourquoi j'ai de beaux yeux? lui demanda-t-il avec un grand
sérieux.

--Non, dit Edmée. Peut-être parce que je les aime ?

--Poésie, dit Chéri qui haussa les épaules. C'est parce que j'ai l'oeil
fait comme une sole.

--Comme une....

--Comme une sole."

Il s'assit près d'elle pour la démonstration.

"Tiens, ici, le coin qui est près du nez, c'est la tête de la sole. Et
puis ça remonte en haut, c'est le dos de la sole, tandis qu'en dessous ça
continue plus droit : le ventre de la sole. Et puis le coin de l'oeil
bien allongé vers la tempe, c'est la queue de la sole.

--Ah?

--Oui, si j'avais l'oeil en forme de limande, c'est-à-dire aussi ouvert
en bas qu'en haut, j'aurais l'air bête. Voilà. Toi qui es bachelière, tu
savais ça, toi?

--Non, j'avoue...."

Elle se tut et demeura interdite, car il avait parlé sentencieusement,
avec une force superflue, comme certains extravagants.

"Il y a des moments, pensait-elle, où il ressemble à un sauvage. Un être
de la jungle? Mais il ne connaît ni les plantes ni les animaux, et il a
parfois l'air de ne pas même connaître l'humanité...."

Chéri, assis contre elle, la tenait d'un bras par les épaules et maniait
de sa main libre les perles petites, très belles, très rondes, toutes
égales, du collier d'Edmée. Elle respirait le parfum dont Chéri usait
avec excès et fléchissait, enivrée, comme une rosé dans une chambre
chaude.

"Fred.... Viens dormir... on est fatigués...."

Il ne parut pas entendre. Il fixait sur les perles du collier un regard
obstiné et anxieux.

"Fred...."

Il tressaillit, se leva, quitta furieusement son pyjama et se jeta tout
nu dans le lit, cherchant la place de sa tête sur une jeune épaule où la
clavicule fine pointait encore. Edmée obéissait de tout son corps,
creusait son flanc, ouvrait son bras. Chéri ferma les yeux et devint
immobile. Elle se tenait éveillée avec précaution, un peu essoufflée sous
le poids, et le croyait endormi. Mais au bout d'un instant il se retourna
d'un saut en imitant le grognement d'un dormeur inconscient, et se roula
dans le drap à l'autre bord du lit.

"C'est son habitude", constata Edmée.

       *       *       *       *       *

Elle devait s'éveiller tout l'hiver dans cette chambre carrée à quatre
fenêtres. Le mauvais temps retardait l'achèvement d'un hôtel neuf, avenue
Henri-Martin, et aussi les caprices de Chéri qui voulut une salle de
bains noire, un salon chinois, un sous-sol aménagé en piscine et un
gymnase. Aux objections de l'architecte, il répondait : "Je m'en fous. Je
paye, je veux être servi. Je ne regarde pas au prix." Mais, parfois, il
épluchait âprement un devis, affirmant qu' "on ne faisait pas le poil au
fils Peloux". De fait, il discourait prix de séries, fibro-ciment, et
stuc coloré avec une aisance inattendue, une mémoire précise des chiffres
qui forçaient la considération des entrepreneurs.

Il consultait peu sa jeune femme, bien qu'il fît parade, pour elle, de
son autorité et qu'il prît soin de masquer, à l'occasion, son incertitude
par des ordres brefs. Elle découvrit que s'il savait d'instinct jouer
avec les couleurs, il méprisait les belles formes et les caractéristiques
des styles.

"Tu t'embarrasses d'un tas d'histoires, toi, chose... heu... Edmée. Une
décision pour le fumoir? Tiens, en v'là une : bleu pour les murs, un bleu
qui n'a peur de rien. Un tapis violet, d'un violet qui fout le camp
devant le bleu des murs. Et puis, là-dedans, ne crains pas le noir, ni
l'or pour les meubles et les bibelots.

--Oui, tu as raison, Fred. Mais ce sera un peu impitoyable, ces belles
couleurs. Il va manquer la grâce, la note claire, le vase blanc ou la
statue....

--Que non, interrompait-il assez roidement. Le vase blanc, ce sera moi
tout nu. Et n'oublions pas un coussin, un machin, un fourbi quelconque
rouge potiron, pour quand je me baladerai tout nu dans le fumoir."

Elle caressait, secrètement séduite et révoltée, de telles images qui
transformaient leur demeure future en une sorte de palais équivoque, de
temple à la gloire de Chéri. Mais elle ne luttait pas, quémandait avec
douceur "un petit coin", pour un mobilier minuscule et précieux, au point
sur fond blanc, cadeau de Marie-Laure.

Cette douceur qui cachait une volonté si jeune et déjà si bien exercée
lui valut de camper quatre mois chez sa belle-mère, et de déjouer, quatre
mois durant, l'affût constant, les pièges tendus quotidiennement à sa
sérénité, à sa gaieté encore frileuse, à sa diplomatie; Charlotte Peloux,
exaltée par la proximité d'une victime si tendre, perdait un peu la tête
et gaspillait les flèches, mordait à tort et à travers....

"Du sang-froid, madame Peloux, jetait de temps en temps Chéri. Qui
boufferez-vous l'hiver prochain, si je ne vous arrête pas?"

Edmée levait sur son mari des yeux où la peur et la gratitude tremblaient
ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme
Peloux. Un soir, Charlotte lança à trois reprises et comme à l'étourdie,
par-dessus les chrysanthèmes du surtout, le nom de Léa au lieu de celui
d'Edmée. Chéri baissa ses sourcils sataniques :

"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mémoire. Une cure
d'isolement vous paraît-elle nécessaire?"

Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edmée n'osa
demander à son mari : "C'est à cause de moi, que tu t'es fâché? C'est
bien moi que tu défendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant
moi?"

Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le
silence, le maniement aisé des armes et des vertus des prisonniers. La
belle Marie-Laure n'avait jamais grondé sa fille : elle se bornait à la
punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude,
puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la
relégation fréquente dans une chambre parée; enfin la menace du mariage,
de n'importe quel mariage, dès que l'oeil de la mère trop belle discerna
sur la fille l'aube d'une autre beauté, beauté timide, comme opprimée,
d'autant plus touchante.... Au prix de cette mère d'ivoire et d'or
insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n'était que
rosée....

"Tu as peur de ma mère vénérée?" lui demanda un soir Chéri.

Edmée sourit, fit une moue d'insouciance.

"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur.
On a peur du serpent qui passe dessous....

--Fameux serpent, Marie-Laure, hein?

--Fameux."

Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces
épaules de sa femme, en camarade :

"On est quelque chose comme orphelins, nous, pas?

--Oui, on est orphelins ! On est si gentils!"

Elle se colla contre lui. Ils étaient seuls dans le hall. Mme Peloux,
comme disait Chéri, préparait en haut ses poisons du lendemain. La nuit
encore froide derrière les vitres mirait les meubles et les lampes comme
un étang. Edmée se sentait tiède et protégée, confiante aux bras de cet
inconnu. Elle leva la tête et cria de saisissement, car il renversait
vers le lustre un visage magnifique et désespéré, en fermant les yeux sur
deux larmes, retenues et scintillantes entre ses cils....

"Chéri, Chéri! Qu'est-ce que tu as?"

Malgré elle, elle lui avait donné ce petit nom trop caressant, qu'elle ne
voulait jamais prononcer. Il obéit à l'appel avec égarement, et ramena
son regard sur elle.

"Chéri! mon Dieu, j'ai peur.... Qu'est-ce que tu as?"

Il l'écarta un peu, la tint par les bras en face de lui.

"Ah! ah! cette petite... cette petite.... De quoi donc as-tu peur?"

Il lui livrait ses yeux de velours, plus beaux pour une larme, paisibles,
grands ouverts, indéchiffrables. Edmée allait le supplier de se taire
quand il parla :

"Ce qu'on est bêtes!... C'est cette idée qu'on est orphelins.... C'est
idiot. C'est tellement vrai...."

Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assurée qu'il ne
parlerait pas davantage. En commençant d'éteindre soigneusement les
candélabres, il se tourna vers Edmée, avec une vanité très naïve, ou très
retorse :

"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?"

"Qu'est-ce que tu fais là?"

Bien qu'il l'eût interpellée presque bas, le son de la voix de Chéri
atteignit Edmée au point qu'elle plia en avant comme s'il l'eût poussée.
Debout, près d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des
papiers épars.

"Je range..." dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrêta
en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'éveiller et cessa de
mentir :

"Voilà, Fred.... Tu m'avais dit que pour notre emménagement prochain, tu
avais horreur de t'occuper toi-même de ce que tu veux emporter : cette
chambre, ces meubles.... J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier... et
puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises pensées--la
mauvaise pensée.... Je te demande pardon. J'ai touché à des choses qui ne
m'appartiennent pas."

Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front penché, les
mains fermées, dans une attitude menaçante, mais il ne paraissait pas
voir sa femme. Il avait le regard si voilé qu'elle garda, de cette heure-
là, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux pâles....

"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais.... Tu cherchais des lettres
d'amour."

Elle ne nia pas.

"Tu cherchais mes lettres d'amour!"

Il rit, de son rire maladroit et contraint. Edmée rougit, blessée :

"Tu me trouves bête, évidemment. Tu n'es pas homme à ne pas les avoir
mises en sûreté ou brûlées. Et puis, enfin, cela ne me regardait pas. Je
n'ai que ce que je mérite. Tu ne m'en garderas pas trop rancune, Fred?"

Elle priait avec un peu d'effort et se faisait jolie exprès, les lèvres
tendues, le haut du visage dissimulé dans l'ombre des cheveux mousseux.
Mais Chéri ne changeait pas d'attitude et elle remarqua, pour la première
fois, que son beau teint sans nuance prenait la transparence d'une rose
blanche d'hiver, et que l'ovale des joues avait maigri.

"Des lettres d'amour... répéta-t-il. C'est crevant."

Il fit un pas et prit à poignée des papiers qu'il effeuilla. Cartes
postales, factures de restaurants, lettres de fournisseurs, télégrammes
des petites copines rencontrées une nuit, pneumatiques d'amis pique-
assiette, trois lignes, cinq lignes;--quelques pages étroites, sabrées de
l'écriture coupante de Mme Peloux....

Chéri se retourna vers sa femme :

"Je n'ai pas de lettres d'amour.

--Oh! protesta-t-elle, pourquoi veux-tu....

--Je n'en ai pas, interrompit-il. Tu ne peux pas comprendre. Je ne m'en
étais pas aperçu. Je ne peux pas avoir de lettres d'amour, puisque...."

Il s'arrêta.

"Ah ! attends, attends. Il y a pourtant une fois, je me souviens, je
n'avais pas voulu aller à la Bourboule, et alors.... Attends,
attends...."

Il ouvrait des tiroirs, jetait fébrilement des papiers sur le tapis.

"Trop fort! Qu'est-ce que j'en ai fait? J'aurais juré que c'était dans le
haut à gauche.... Non...."

Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edmée un regard
pesant :

"Tu n'as rien trouvé? Tu n'aurais pas pris une lettre qui commençait :
"Mais non, je ne m'ennuie pas. On devrait toujours se quitter huit jours
par mois", et puis, ça continuait par je ne sais plus quoi, à propos d'un
chèvrefeuille qui grimpait à la fenêtre...."

Il ne se tut que parce que sa mémoire le trahissait, et esquissa un geste
d'impatience. Edmée, raidie et mince, devant lui, ne faiblissait pas :

"Non, non, je n'ai rien PRIS, appuya-t-elle avec une irritation sèche.
Depuis quand suis-je capable de PRENDRE? Une lettre qui t'est si
précieuse, tu l'as donc laissée traîner? Une lettre pareille, je n'ai pas
besoin de demander si elle était de Léa!"

Il tressaillit faiblement, mais non pas comme Edmée l'attendait. Un demi-
sourire errant passa sur le beau visage fermé, et la tête inclinée de
côté, les yeux attentifs, l'arc délicieux de la bouche détendu, il écouta
peut-être l'écho d'un nom.... Toute la jeune force amoureuse et mal
disciplinée d'Edmée creva en cris, en larmes, en gestes des mains tordues
ou ouvertes pour griffer :

"Va-t'en! je te déteste! Tu ne m'as jamais aimée! Tu ne te soucies pas
plus de moi que si je n'existais pas ! Tu me blesses, tu me méprises, tu
es grossier, tu es... tu es.... Tu ne penses qu'à cette vieille femme! Tu
as des goûts de malade, de dégénéré, de... de.... Tu ne m'aimes pas!
Pourquoi, je me demande, pourquoi m'as-tu épousée?... Tu es.... Tu
es...."

Elle secouait la tête comme une bête prise par le cou, et quand elle
renversait la nuque pour aspirer l'air en suffoquant, on voyait luire les
laiteuses petites perles égales de son collier. Chéri contemplait avec
stupeur les gestes désordonnés de ce cou charmant et onduleux, l'appel
des mains nouées l'une à l'autre, et surtout ces larmes, ces larmes....
Il n'avait jamais vu tant de larmes.... Qui donc avait pleuré devant lui,
pour lui? Personne,... Mme Peloux? "Mais, songea-t-il, les larmes de Mme
Peloux, ça ne compte pas...." Léa?... non. Il consulta, au fond de son
souvenir le plus caché, deux yeux d'un bleu sincère, qui n'avaient brillé
que de plaisir, de malice et de tendresse un peu moqueuse.... Que de
larmes sur cette jeune femme qui se débat devant lui! Que fait-on pour
tant de larmes? Il ne savait pas. Tout de même, il étendit le bras, et
comme Edmée reculait, craignant peut-être une brutalité, il lui posa sur
la tête sa belle main douce, imprégnée de parfums, et il flatta cette
tête désordonnée, en essayant d'imiter une voix et des mots dont il
connut le pouvoir :

"Là... là.... Qu'est-ce que c'est.... Qu'est-ce que c'est donc... là...."

Edmée fondit brusquement et tomba sur un siège où elle se ramassa toute,
et elle se mit à sangloter avec passion, avec une frénésie qui
ressemblait à un rire houleux et aux saccades de la joie. Son gracieux
corps courbé bondissait, soulevé par le chagrin, l'amour jaloux, la
colère, la servilité qui s'ignore, et cependant, comme le lutteur en
plein combat, comme le nageur au sein de la vague, elle se sentait
baignée dans un élément nouveau, naturel et amer.

       *       *       *       *       *

Elle pleura longtemps et se remit lentement, par accalmies traversées de
grandes secousses, de hoquets tremblés. Chéri s'était assis près d'elle
et continuait de lui caresser les cheveux. Il avait dépassé le moment
cuisant de sa propre émotion, et s'ennuyait. Il parcourait du regard
Edmée, jetée de biais sur le canapé sec, et il n'aimait pas que ce corps
étendu, avec sa robe relevée, son écharpe déroulée, aggravât le désordre
de la pièce.

Si bas qu'il eût soupiré d'ennui, elle l'entendit et se redressa.

"Oui, dit-elle, je t'excède.... Ah! il vaudrait mieux.... "

Il l'interrompit, redoutant un flot de paroles :

"Ce n'est pas ça, mais je ne sais pas ce que tu veux.

--Comment, ce que je veux.... Comment, ce que je.... "

Elle montrait son visage enrhumé par les larmes.

"Suis-moi bien. "

Il lui prit les mains. Elle voulut se dégager.

"Non, non, je connais cette voix-là! Tu vas me tenir encore un
raisonnement de l'autre monde! Quand tu prends cette voix et cette
figure-là, je sais que tu vas me démontrer que tu as l'oeil fait comme un
surmulet et la bouche en forme de chiffre trois couché sur le dos! Non,
non, je ne veux pas! "

Elle récriminait puérilement, et Chéri se détendit à sentir qu'ils
étaient tous les deux très jeunes. Il secoua les mains chaudes qu'il
retenait :

"Mais, écoute-moi donc! Bon Dieu, je voudrais savoir ce que tu me
reproches! Est-ce que je sors le soir sans toi? Non! Est-ce que je te
quitte souvent dans la journée? Est-ce que j'ai une correspondance
clandestine?

--Je ne sais pas.... Je ne crois pas.... "

Il la faisait virer de côté et d'autre, comme une poupée.

"Est-ce que j'ai une chambre à part? Est-ce que je ne te fais pas bien
l'amour?"

Elle hésita, sourit avec une finesse soupçonneuse.

"Tu appelles cela l'amour, Fred....

--Il y a d'autres mots, mais tu ne les apprécies pas.

--Ce que tu appelles l'amour... est-ce que cela ne peut pas être,
justement, une... une espèce... d'alibi?"

Elle ajouta précipitamment :

"Je généralise, Fred, tu comprends.... Je dis, cela PEUT être, dans
certains cas...."

Il lâcha les mains d'Edmée :

"Ça, dit-il froidement, c'est la gaffe.

--Pourquoi? " demanda-t-elle d'une voix faible.

Il siffla, le menton en l'air, en s'éloignant de quelques pas. Puis, il
revint sur sa femme, la toisa en étrangère. Une bête terrible n'a pas
besoin de bondir pour effrayer,--Edmée vit qu'il avait les narines
gonflées et le bout du nez blanc.

"Peuh!..." souffla-t-il, en regardant sa femme. Il haussa les épaules et
fit demi-tour. Au bout de la chambre, il revint.

"Peuh!... répéta-t-il. Ça parle.

--Comment?

--Ça parle et pour dire quoi? Ça se permet, ma parole...."

Elle se leva avec rage :

"Fred, cria-t-elle, tu ne me parleras pas deux fois sur ce ton-là! Pour
qui me prends-tu?

--Mais pour une gaffeuse, est-ce que je ne viens pas d'avoir l'honneur de
te le dire?"

Il lui toucha l'épaule d'un index dur, elle en souffrit comme d'une
meurtrissure grave.

"Toi qui es bachelière, est-ce qu'il n'y a pas quelque part un... une
sentence, qui dit : "Ne touchez "pas au couteau, au poignard", au truc,
enfin?

--A la hache, dit-elle machinalement.

--C'est ça. Eh bien, mon petit, il ne faut pas toucher à la hache. C'est-
à-dire blesser un homme... dans ses faveurs, si j'ose m'exprimer ainsi.
Tu m'as blessé dans les dons que je te fais.... Tu m'as blessé dans mes
faveurs.

--Tu... tu parles comme une cocotte! " bégayait-elle.

Elle rougissait, perdait sa force et son sang-froid. Elle le haïssait de
demeurer pâle, de garder une supériorité dont tout le secret tenait dans
le port de tête, l'aplomb des jambes, la désinvolture des épaules et des
bras....

L'index dur plia de nouveau l'épaule d'Edmée.

"Pardon, pardon. Je vous épaterais bien en affirmant qu'au contraire
c'est vous qui pensez comme une grue. En fait d'estimation, on ne trompe
pas le fils Peloux. Je m'y connais en "cocottes", comme vous dites. Je
m'y connais un peu. Une "cocotte", c'est une dame qui s'arrange
généralement pour recevoir plus qu'elle ne donne. Vous m'entendez?"

Elle entendait surtout qu'il ne la tutoyait plus.

"Dix-neuf ans, la peau blanche, les cheveux qui sentent la vanille; et
puis, au lit, les yeux fermés et les bras ballants. Tout ça, c'est très
joli, mais est-ce que c'est bien rare? Croyez-vous que c'est bien rare?"

Elle tressaillait à chaque mot et chaque piqûre réveillait pour le duel
de femelle à mâle.

"Possible que ce soit rare, dit-elle d'une voix ferme, mais comment
pourrais-tu le savoir?"

Il ne répondit pas et elle se hâta de marquer un avantage :

"Moi, dit-elle, j'ai vu en Italie des hommes plus beaux que toi. Ça court
les rues. Mes dix-neuf ans valent ceux de la voisine, un joli garçon vaut
un autre joli garçon, va, va, tout peut s'arranger.... Un mariage, à
présent, c'est une mesure pour rien. Au lieu de nous aigrir à des scènes
ridicules...."

Il l'arrêta d'un hochement de tête presque miséricordieux :

"Ah! pauvre gosse... ce n'est pas si simple....

--Pourquoi? Il y a des divorces rapides, en y mettant le prix."

Elle parlait d'un air tranchant de pensionnaire évadée, qui faisait
peine. Ses cheveux soulevés au-dessus de son front, le contour doux et
enveloppé de sa joue rendaient plus sombres ses yeux anxieux et
intelligents, ses yeux de femme malheureuse, ses yeux achevés et
définitifs dans un visage indécis.

"Ça n'arrangerait rien, dit Chéri.

--Parce que?

--Parce que...."

Il pencha son front où les sourcils s'effilaient en ailes pointues, ferma
les yeux et les rouvrit comme s'il venait d'avaler une amère gorgée :

"Parce que tu m'aimes...."

Elle ne prit garde qu'au tutoiement revenu, et surtout au son de la voix,
plein, un peu étouffé, la voix des meilleures heures. Elle acquiesça au
fond d'elle-même : "C'est vrai, je l'aime; il n'y a pas, en ce moment, de
remède."

La cloche du dîner sonna dans le jardin, une cloche trop petite qui
datait d'avant Mme Peloux, une cloche d'orphelinat de province, triste et
limpide. Edmée frissonna :

"Oh! je n'aime pas cette cloche....

--Oui? dit Chéri distraitement.

--Chez nous, on annoncera les repas au lieu de les sonner. Chez nous, on
n'aura pas ces façons de pension de famille; tu verras, chez nous...."

Elle parlait en suivant le corridor vert hôpital sans se retourner et ne
voyait pas, derrière elle, l'attention sauvage que Chéri donnait à ses
dernières paroles, ni son demi-rire muet.

Il marchait légèrement, stimulé par un printemps sourd que l'on goûtait
seulement dans le vent humide, inégal, dans le parfum exalté de la terre
des squares et des jardinets. Une glace lui rappelait de temps en temps,
au passage, qu'il portait un chapeau de feutre seyant, rabattu sur l'oeil
droit, un ample pardessus léger, de gros gants clairs, une cravate
couleur de terre cuite. L'hommage silencieux des femmes le suivait, les
plus candides lui dédiaient cette stupeur passagère qu'elles ne peuvent
ni feindre, ni dissimuler. Mais Chéri ne regardait jamais les femmes dans
la rue. Il quittait l'hôtel de l'avenue Henri-Martin, laissant aux
tapissiers quelques ordres, contradictoires mais jetés sur un ton de
maître.

Au bout de l'avenue, il respira longuement l'odeur végétale qui venait du
Bois sur l'aile lourde et mouillée du vent d'Ouest, et pressa le pas vers
la porte Dauphine. En quelques minutes, il atteignit le bas de l'avenue
Bugeaud et s'arrêta net. Pour la première fois depuis six mois, ses pieds
foulaient le chemin familier. Il ouvrit son pardessus.

"J'ai marché trop vite", se dit-il. Il repartit puis s'arrêta encore et,
cette fois, son regard visa un point précis : à cinquante mètres, tête
nue, la peau de chamois à la main, le concierge Ernest, le concierge de
Léa "faisait" les cuivres de la grille, devant l'hôtel de Léa. Chéri se
mit à fredonner en marchant, mais il s'aperçut au son de sa voix qu'il ne
fredonnait jamais, et il se tut.

"Ça va, Ernest, toujours à l'ouvrage?"

Le concierge s'épanouit avec réserve.

"Monsieur Peloux! Je suis ravi de voir monsieur, monsieur n'a pas changé.

--Vous non plus, Ernest. Madame va bien?"

Il parlait de profil, attentif aux persiennes fermées du premier étage.

"Je pense, monsieur, nous n'avons eu que quelques cartes postales.

--D'où ça? de Biarritz, je crois?

--Je ne crois pas, monsieur.

--Où est madame?

--Je serais embarrassé de le dire à monsieur : nous transmettons le
courrier de madame,--trois fois rien,--au notaire de madame."

Chéri tira son portefeuille en regardant Ernest d'un air câlin.

"Oh, monsieur Peloux, de l'argent entre nous? Vous ne voudriez pas. Mille
francs ne feraient pas parler un homme qui en ignore. Si monsieur veut
l'adresse du notaire de madame?

--Non, merci, sans façons. Et elle revient quand?"

Ernest écarta les bras :

" Voilà encore une question qui n'est pas de ma compétence! Peut-être
demain, peut-être dans un mois.... J'entretiens, vous voyez. Avec madame,
il faut se méfier. Vous me diriez : "la voilà qui tourne au coin de
l'avenue", je n'en serais pas plus surpris. "

Chéri se retourna et regarda le coin de l'avenue.

"Monsieur Peloux ne désire rien d'autre? Monsieur passait en se
promenant? C'est une belle journée....

--Non, merci, Ernest. Au revoir, Ernest.

--Toujours dévoué à monsieur Peloux."

Chéri monta jusqu'à la place Victor-Hugo, en faisant tournoyer sa canne.
Il buta deux fois et faillit choir, comme les gens qui se croient
âprement regardés dans le dos. Parvenu à la balustrade du métro, il
s'accouda, penché sur l'ombre noire et rose du souterrain, et se sentit
écrasé de fatigue. Quand il se redressa, il vit qu'on allumait le gaz de
la place et que la nuit bleuissait toutes choses.

"Non, ce n'est pas possible?... Je suis malade!"

Il avait touché le fond d'une sombre rêverie et se ranimait péniblement.
Les mots nécessaires lui vinrent enfin.

"Allons, allons, bon Dieu.... Fils Peloux, vous déraillez, mon bon ami?
Vous ne vous doutez pas qu'il est l'heure de rentrer?"

Ce dernier mot rappela la vision qu'une heure avait suffi à bannir : une
chambre carrée, la grande chambre d'enfant de Chéri, une jeune femme
anxieuse, debout contre la vitre, et Charlotte Peloux adoucie par un
Martini apéritif....

"Ah! non, dit-il tout haut. Non.... Ça, c'est fini."

Au geste de sa canne levée, un taxi s'arrêta.

"Au restaurant... euh... au restaurant du DRAGON BLEU."

       *       *       *       *       *

Il traversa le grill-room au son des violons, baigné d'une électricité
atroce qu'il trouva tonifiante. Un maître d'hôtel le reconnut, et Chéri
lui serra la main. Devant lui, un grand jeune homme creux se leva et
Chéri soupira tendrement :

"Ah! Desmond! moi qui avais si envie de te voir! Comme tu tombes!"

La table où ils s'assirent était fleurie d'oeillets roses. Une petite
main, une grande aigrette s'agitaient vers Chéri, à une table voisine :

"C'est la Loupiote", avertit le vicomte Desmond....

Chéri ne se souvenait pas de la Loupiote, mais il sourit à la grande
aigrette, toucha la petite main sans se lever, du bout d'un éventail-
réclame. Puis il toisa, de son air le plus grave de conquérant, un couple
inconnu, parce que la femme oubliait de manger depuis que Chéri s'était
assis non loin d'elle.

"Il a une tête de cocu, pas, le type?"

Pour murmurer ces mots-là, il se penchait à l'oreille de son ami et la
joie dans son regard étincelait comme la crue des pleurs.

"Tu bois quoi, depuis que tu es marié? demanda Desmond. De la camomille?

--Du Pommery, dit Chéri.

--Avant le Pommery?

--Du Pommery, avant et après!"

Et il humait dans son souvenir, en ouvrant les narines, le pétillement à
odeur de roses d'un vieux Champagne de mil huit cent quatre-vingt-neuf
que Léa gardait pour lui seul....

Il commanda un dîner de modiste émancipée, du poisson froid au porto, des
oiseaux rôtis, un soufflé brûlant dont le ventre cachait une glace acide
et rouge....

"Hé ha, criait la Loupiote, en agitant vers Chéri un oeillet rose.

--Hé ha", répondit Chéri, en levant son verre.

Le timbre d'un cartel anglais, au mur, sonna huit heures.

"Oh! flûte, grommela Chéri. Desmond, fais-moi une commission au
téléphone."

Les yeux pâles de Desmond espérèrent des révélations :

"Va demander Wagram 17-08, qu'on te donne ma mère et dis-lui, que nous
dînons ensemble.

--Et si c'est Mme Peloux jeune qui vient à l'appareil?

--La même chose. Je suis très libre, tu vois. Je l'ai dressée."

Il but et mangea beaucoup, très occupé de paraître sérieux et blasé. Mais
le moindre éclat de rire, un bris de verre, une valse vaseuse exaltaient
son plaisir. Le bleu dur des boiseries miroitantes le ramenait à des
souvenirs de la Riviera, aux heures où la mer trop bleue noircit à midi
autour d'une plaque de soleil fondu. Il oublia sa froideur rituelle
d'homme très beau et se mit à balayer la dame brune, en face, de regards
professionnels dont elle frémissait toute.

"Et Léa?" demanda soudain Desmond.

Chéri ne tressaillit pas, il pensait à Léa.

"Léa? elle est dans le Midi.

--C'est fini, avec elle?"

Chéri mit un pouce dans l'entournure de son gilet.

"Oh! naturellement, tu comprends. On s'est quittés très chic, très bons
amis. Ça ne pouvait pas durer toute la vie. Quelle femme charmante,
intelligente, mon vieux.... D'ailleurs, tu l'as connue! Une largeur
d'idées.... Très remarquable. Mon cher, je l'avoue, s'il n'y avait pas eu
la question d'âge.... Mais il y avait la question d'âge, et n'est-ce
pas....

--Évidemment", interrompit Desmond.

Ce jeune homme aux yeux décolorés, qui connaissait à fond son dur et
difficile métier de parasite, venait de céder à la curiosité et se le
reprochait comme une imprudence. Mais Chéri, tout ensemble circonspect et
grisé, ne cessa pas de parler de Léa. Il dit des choses raisonnables,
imprégnées d'un bon sens conjugal. Il vanta le mariage, mais en rendant
justice aux vertus de Léa. Il chanta la douceur soumise de sa jeune
femme, pour trouver l'occasion de critiquer le caractère résolu de Léa :
"Ah! la bougresse, je te garantis qu'elle avait ses idées, celle-là!" Il
poussa plus loin les confidences, il alla, à l'égard de Léa, jusqu'à la
sévérité, jusqu'à l'impertinence. Et pendant qu'il parlait, abrité
derrière les paroles imbéciles que lui soufflait une défiance d'amant
persécuté, il goûtait le bonheur subtil de parler d'elle sans danger. Un
peu plus, il l'eût salie, en célébrant dans son coeur le souvenir qu'il
avait d'elle, son nom doux et facile dont il s'était privé depuis six
mois, toute l'image miséricordieuse de Léa, penchée sur lui, barrée de
deux ou trois grandes rides graves, irréparables, belle, perdue pour lui,
mais--bah!--si présente....

Vers onze heures, ils se levèrent pour partir, refroidis par le
restaurant presque vide. Pourtant, à la table voisine, la Loupiote
s'appliquait à sa correspondance, et réclamait des petits bleus. Elle
leva vers les deux amis son visage inoffensif de mouton blond, quand ils
passèrent :

"Eh bien, on ne dit pas bonsoir?

--Bonsoir", concéda Chéri.

La Loupiote appela, pour admirer Chéri, le témoignage de son amie :

"Crois-tu, hein! et penser qu'il a tant de galette! Il y a des types qui
ont tout."

Mais Chéri ne lui offrit que son étui à cigarettes ouvert; et elle devint
acerbe.

"Ils ont tout, excepté la manière de s'en servir.... Rentre chez ta mère,
mon chou!...

--Justement, dit Chéri à Desmond, quand ils atteignirent la rue.
Justement, je voulais te demander, Desmond.... Attends qu'on soit hors de
ce boyau où on est foulé...."

La soirée douce et humide attardait les promeneurs, mais le boulevard,
après la rue Caumartin, attendait encore la sortie des théâtres. Chéri
prit le bras de son ami :

"Voilà, Desmond... je voudrais que tu retournes au téléphone."

Desmond s'arrêta.

"Encore?

--Tu appelleras le Wagram....

--17-08....

--Je t'adore. Tu diras que je me suis trouvé souffrant chez toi.... Où
demeures-tu?

--A l'Hôtel Morris.

- Parfait.... Que je rentrerai demain matin, que tu me fais de la
menthe.... Va, vieux. Tiens, tu donneras ça au petit gosse du téléphone,
ou bien tu le garderas.... Reviens vite. Je t'attends à la terrasse de
Weber."

Le long jeune homme serviable et rogue partit en froissant des billets
dans sa poche et sans se permettre une observation. Il retrouva Chéri
penché sur une orangeade intacte, dans laquelle il semblait lire sa
destinée.

"Desmond!... Qui t'a répondu?

--Une dame, dit laconiquement le messager.

--Laquelle?

--Je ne sais pas.

--Qu'est-ce qu'elle a dit?

--Que c'était bien.

--Sur quel ton?

--Celui sur lequel je te le répète.

--Ah! bon; merci."

"C'était Edmée", pensa Chéri. Ils marchaient vers la place de la Concorde
et Chéri avait repris le bras de Desmond. Il n'osait pas avouer qu'il se
sentait très las.

"Où veux-tu aller? demanda Desmond.

--Ah! mon vieux, soupira Chéri avec gratitude, au Morris, et tout de
suite. Je suis claqué."

Desmond oublia son impassibilité :

"Comment, c'est vrai? On va au Morris? Qu'est-ce que tu veux faire? Pas
de blagues, hé? Tu veux....

--Dormir, répondit Chéri. Et il ferma les yeux comme prêt à tomber, puis
les rouvrit. Dormir, dormir, c'est compris?"

Il serrait trop fort le bras de son ami.

"Allons-y", dit Desmond.

En dix minutes, ils furent au Morris. Le bleu ciel et l'ivoire d'une
chambre à coucher, le faux empire d'un petit salon sourirent à Chéri
comme de vieux amis. Il se baigna, emprunta à Desmond une chemise de soie
trop étroite, se coucha et, calé entre deux gros oreillers mous, sombra
dans un bonheur sans rêves, dans un sommeil noir et épais qui le
défendait de toutes parts....

       *       *       *       *       *

Il coula des jours honteux, qu'il comptait. "Seize... dix-sept.... Les
trois semaines sonnées, je rentre à Neuilly." Il ne rentrait pas. Il
mesurait lucidement une situation à laquelle il n'avait plus la force de
remédier. La nuit, ou le matin, parfois, il se flattait que sa lâcheté
finirait dans quelques heures. "Plus la force? Pardon, pardon.... Pas
encore la force. Mais ça revient. A midi tapant, qu'est-ce que je parie
que je suis dans la salle à manger du boulevard d'Inkermann? Une, deux
et...." Midi tapant le trouvait au bain, ou menant son automobile à côté
de Desmond.

L'heure des repas lui accordait un moment d'optimisme conjugal, ponctuel
comme une attaque fiévreuse. En s'asseyant à une table de célibataire, en
face de Desmond, il voyait apparaître Edmée et songeait en silence à la
déférence inconcevable de sa jeune femme : "Elle est trop gentille,
aussi, cette petite! A-t-on jamais vu un amour de femme comme celle-là?
Pas un mot, pas une plainte! Je vais lui coller un de ces bracelets,
quand je rentrerai.... Ah! l'éducation... parlez-moi de Marie-Laure pour
élever une jeune fille!" Mais un jour, dans le grill-room du Morris,
l'apparition d'une robe verte à col de chinchilla, qui ressemblait à une
robe d'Edmée, avait peint sur le visage de Chéri toutes les marques d'une
basse terreur.

Desmond trouvait la vie belle et engraissait un peu. Il ne gardait son
arrogance que pour les heures où Chéri, sollicité de visiter une
"anglaise prodigieuse, noire de vices" ou "un prince indien dans son
palais d'opium", refusait en termes concis ou consentait avec un mépris
non voilé. Desmond ne comprenait plus rien à Chéri, mais Chéri payait, et
mieux qu'au meilleur temps de leur adolescence. Une nuit, ils
retrouvèrent la blonde Loupiote, chez son amie dont on oubliait toujours
le nom terne : "Chose... vous savez bien... la copine de la Loupiote...."

La Copine fumait et donnait à fumer. Son entresol modeste fleurait, dès
l'entrée, le gaz mal clos et la drogue refroidie, et elle conquérait par
une cordialité larmoyante, une constante provocation à la tristesse qui
n'étaient point inoffensives. Desmond fut traité, chez elle, de "grand
gosse désespéré" et Chéri de "beauté qui a tout et qui n'en est que plus
malheureux". Mais il ne fuma point, regarda la boîte de cocaïne avec une
répugnance de chat qu'on veut purger, et se tint presque toute la nuit
assis sur la natte, le dos au capiton bas du mur, entre Desmond endormi
et la Copine qui ne cessait de fumer. Presque toute la nuit, il aspira,
sage et défiant, l'odeur qui contente la faim et la soif et il sembla
parfaitement heureux, sauf qu'il regarda souvent, avec une fixité pénible
et interrogatrice, le cou fané de la Copine, un cou rougi et grenu où
luisait un collier de perles fausses.

Un moment, Chéri tendit la main, caressa du bout des doigts les cheveux
teints au henné sur la nuque de la Copine; il soupesa les grosses perles
creuses et légères, puis il retira sa main avec le frémissement nerveux
de quelqu'un qui s'est accroché les ongles à une soie éraillée. Peu
après, il se leva et partit.

       *       *       *       *       *

"Tu n'en as pas assez, demanda Desmond à Chéri, de ces boîtes où on
mange, où on boit, où tu ne consommes pas de femmes, et de cet hôtel où
on claque les portes? Et des boîtes où on va le soir, et de tourner dans
ta soixante chevaux de Paris à Rouen, de Paris à Compiègne, de Paris à
Ville-d'Avray.... Parle-moi de la Riviera! Ce n'est pas décembre ni
janvier, la saison chic là-bas, c'est mars, c'est avril, c'est....

--Non, dit Chéri.

--Alors?

--Alors, rien."

Il s'adoucit sans sincérité et prit ce que Léa nommait autrefois sa
"gueule d'amateur éclairé".

"Mon cher... tu ne comprends pas la beauté de Paris en cette saison....
Ce... cette indécision, ce printemps qui ne peut pas se dérider, cette
lumière douce... tandis que la banalité de la Riviera.... Non, vois-tu,
je me plais ici."

Desmond faillit perdre sa patience de valet :

"Oui, et puis peut-être que le divorce Peloux fils...."

Les narines sensibles, de Chéri blanchirent.

"Si tu as une combine avec un avocat, décourage-le tout de suite. Il n'y
a pas de divorce Peloux fils.

--Mon cher!... protesta Desmond qui tâcha de paraître blessé. Tu as une
singulière façon de répondre à une amitié d'enfance, qui en toute
occasion...."

Chéri n'écoutait pas. Il dirigeait du côté de Desmond un menton aminci,
une bouche qu'il pinçait en bouche d'avare. Pour la première fois, il
venait d'entendre un étranger disposer de son bien.

Il réfléchissait. Le divorce Peloux fils? Il y avait songé à mainte heure
du jour et de la nuit, et ces mots-là représentaient alors la liberté,
une sorte d'enfance recouvrée, peut-être mieux encore.... Mais la voix,
nasillarde exprès, du vicomte Desmond venait de susciter l'image
nécessaire : Edmée quittant la maison de Neuilly, résolue sous son petit
chapeau d'auto et son long voile, et s'en allant vers une maison
inconnue, où vivait un homme inconnu. "Évidemment, ça arrangerait tout",
convint Chéri le bohème. Mais, dans le même temps, un autre Chéri
singulièrement timoré regimbait : "Ce n'est pas des choses à faire!"
L'image se précisa, gagna en couleurs et en mouvement. Chéri entendit le
son grave et harmonieux de la grille et vit, de l'autre côté de la
grille, sur une main nue, une perle grise, un diamant blanc....

"Adieu..." disait la petite main.

Chéri se leva en repoussant son siège.

"C'est à moi, tout ça! La femme, la maison, les bagues, c'est à moi!"

Il n'avait pas parlé haut, mais son visage avouait une si barbare
violence que Desmond crut venue la dernière heure de sa prospérité. Chéri
s'apitoya sans bonté :

"Pauvre mimi, t'as les foies? Ah! cette vieille noblesse d'épée! Viens,
je vais te payer des caleçons pareils à mes chemises, et des chemises
pareilles à tes caleçons. Desmond, nous sommes le dix-sept?

--Oui, pourquoi?

--Le dix-sept mars. Autant dire le printemps. Desmond, les gens chic,
mais là, les gens véritablement élégants, femmes ou hommes, ils ne
peuvent pas attendre plus longtemps avant de s'habiller pour la saison
prochaine?

--Difficilement....

--De dix-sept, Desmond!... Viens, tout va bien. On va acheter un gros
bracelet pour ma femme, un énorme fume-cigarette pour Mame Peloux, et une
toute petite épingle pour toi!"

       *       *       *       *       *

Il eut ainsi, à deux ou trois reprises, le pressentiment foudroyant que
Léa allait revenir, qu'elle venait de rentrer, que les persiennes du
premier étage, ouvertes, laissaient apercevoir le rose floral des brise-
bise, le réseau des grands rideaux d'application, l'or des miroirs.... Le
15 avril passa et Léa ne revenait pas. Des événements agaçants rayaient
le cours morne de la vie de Chéri. Il y eut la visite de Mme Peloux, qui
pensa perdre la vie devant Chéri plat comme un lévrier, la bouche close
et l'oeil mobile. Il y eut la lettre d'Edmée, une lettre tout unie,
surprenante, où elle expliquait qu'elle demeurerait à Neuilly "jusqu'à
nouvel ordre", et se chargeait pour Chéri des "meilleurs compliments de
Mme de la Berche...." Il se crut moqué, ne sut répondre et finit par
jeter cette lettre incompréhensible; mais il n'alla pas à Neuilly. A
mesure qu'avril, vert et froid, fleuri de pawlonias, de tulipes, de
jacinthes en bottes et de cytises en grappes, embaumait Paris, Chéri
s'enfonçait, seul, dans une ombre austère. Desmond maltraité, harcelé,
mécontent, mais bien payé, avait mission tantôt de défendre Chéri contre
des jeunes femmes familières et des jeunes hommes indiscrets, tantôt de
recruter les uns et les autres pour former une bande qui mangeait, buvait
et criaillait entre Montmartre, les restaurants du Bois et les cabarets
de la rive gauche.

       *       *       *       *       *

Une nuit, la Copine, qui fumait seule et pleurait ce soir-là une
infidélité grave de son amie la Loupiote, vit entrer chez elle ce jeune
homme aux sourcils démoniaques qui s'effilaient sur la tempe. Il réclama
"de l'eau bien froide" pour sa belle bouche altérée qu'une secrète ardeur
séchait. Il ne témoigna pas du moindre intérêt pour les malheurs de la
Copine, lorsqu'elle les narra en poussant vers Chéri le plateau de laque
et la pipe. Il n'accepta que sa part de natte, de silence et de demi-
obscurité, et demeura là jusqu'au jour, économe de ses mouvements comme
quelqu'un qui craint, s'il bouge, de réveiller une blessure. Au jour
levant, il demanda à la Copine : "Pourquoi n'avais-tu pas aujourd'hui ton
collier de perles, tu sais, ton gros collier?" et partit courtoisement.

Il prenait l'habitude inconsciente de marcher la nuit, sans compagnon.
Rapide, allongé, son pas le menait vers un but distinct et inaccessible.
Il échappait, passé minuit, à Desmond qui le retrouvait, vers l'aube, sur
son lit d'hôtel, endormi à plat ventre et la tête entre ses bras pliés,
dans l'attitude d'un enfant chagrin.

" Ah ! bon, il est là, disait Desmond avec soulagement. Un coco pareil,
on ne sait jamais.... "

Une nuit que Chéri marchait ainsi les yeux grands ouverts dans l'ombre,
il remonta l'avenue Bugeaud, car il n'avait pas obéi, de tout le jour
écoulé, au fétichisme qui l'y ramenait de quarante-huit heures en
quarante-huit heures. Comme les maniaques qui ne peuvent s'endormir sans
avoir touché trois fois le bouton d'une porte, il frôlait la grille,
posait l'index sur le bouton de la sonnette, appelait tout bas, d'un ton
farceur : "Hé ha!..." et s'en allait.

Mais une nuit, cette nuit-là, devant la grille, il sentit dans sa gorge
un grand coup que frappait son coeur : le globe électrique de la cour
luisait comme une lune mauve au-dessus du perron, la porte de l'entrée de
service, béante, éclairait le pavé et, au premier étage, les persiennes
filtrant la lumière intérieure dessinaient un peigne d'or. Chéri s'adossa
à l'arbre le plus proche et baissa la tête.

"Ce n'est pas vrai, dit-il. Je vais relever les yeux et tout sera noir."
Il se redressa au son de la voix d'Ernest, le concierge, qui criait dans
le corridor :

"Sur les neuf heures, demain matin, je monterai la grande malle noire
avec Marcel, Madame!"

Chéri se détourna précipitamment et courut jusqu'à l'avenue du Bois où il
s'assit. Le globe électrique qu'il avait regardé dansait devant lui,
pourpre sombre cerné d'or, sur le noir des massifs encore maigres. Il
appuya la main sur son cœur et respira profondément. La nuit sentait les
lilas entrouverts. Il jeta son chapeau, ouvrit son manteau, se laissa
aller contre le dossier du banc, étendit les jambes et ses mains ouvertes
tombèrent mollement. Un poids écrasant et suave venait de descendre sur
lui.

"Ah! dit-il tout bas, c'est le bonheur?... je ne savais pas...."

Il eut le temps de se prendre en pitié et en mépris, pour tout ce qu'il
n'avait pas savouré pendant sa vie misérable de jeune homme riche au
petit coeur, puis il cessa de penser pendant un instant ou pendant une
heure. Il put croire, après, qu'il ne désirait plus rien au monde, pas
même d'aller chez Léa.

Quand il frissonna de froid et qu'il entendit les merles annoncer
l'aurore, il se leva, trébuchant et léger, et reprit le chemin de l'Hôtel
Morris, sans passer par l'avenue Bugeaud. Il s'étirait, élargissait ses
poumons et débordait d'une mansuétude universelle :

"Maintenant, soupirait-il exorcisé, maintenant.... Ah! maintenant, je
vais être tellement gentil pour la petite...."

       *       *       *       *       *

Levé à huit heures, rasé, chaussé, fébrile, Chéri secoua Desmond qui
dormait livide, affreux à voir et gonflé dans le sommeil comme un noyé :

"Desmond! hep! Desmond!... Assez! T'es trop vilain quand tu dors!"

Le dormeur s'assit et arrêta sur son ami le regard de ses yeux couleur
d'eau trouble. Il feignit l'abrutissement pour prolonger un examen
attentif de Chéri, Chéri vêtu de bleu, pathétique et superbe, pâle sous
un velours de poudre habilement essuyé.... Il y avait encore des heures
où Desmond souffrait, dans sa laideur apprêtée, de la beauté de Chéri. Il
bâilla exprès, longuement : "Qu'est-ce qu'il y a encore?" se demandait-il
en bâillant; "cet imbécile est plus beau qu'hier. Ces cils surtout, ces
cils qu'il a...." Il regardait les cils de Chéri, lustrés et vigoureux,
et l'ombre qu'ils versaient à la sombre prunelle et au blanc bleu de
l'oeil. Desmond remarqua aussi que la dédaigneuse bouche arquée
s'ouvrait, ce matin-là, humide, ravivée, un peu haletante, comme après
une volupté hâtive.  Puis il relégua sa jalousie au plan lointain de ses
soucis sentimentaux et questionna Chéri sur un ton de condescendance
lassée :

"Peut-on savoir si tu sors à cette heure, ou si tu rentres?

--Je sors, dit Chéri. Ne t'occupe pas de moi. Je vais faire des courses.
Je vais chez la fleuriste. Chez le bijoutier, chez ma mère, chez ma
femme, chez....

--N'oublie pas le nonce, dit Desmond.

--Je sais vivre, répliqua Chéri. Je lui porterai des boutons de chemise
en titre-fixe et une gerbe d'orchidées."

Chéri répondait rarement à une plaisanterie et l'accueillait toujours
froidement. L'importance de cette terne riposte éclaira Desmond sur
l'état insolite de son ami. Il considéra l'image de Chéri dans la glace,
nota la blancheur des narines dilatées, la mobilité errante du regard, et
risqua la plus discrète des questions :

"Tu rentres déjeuner?... Hep, Chéri, je te cause. Nous déjeunons
ensemble?"

Chéri fit : "Non" de la tête. Il sifflotait en carrant son reflet dans le
miroir oblong, juste à sa taille comme celui de la chambre de Léa, entre
les deux fenêtres. Tout à l'heure, dans l'autre miroir, un cadre d'or
lourd sertirait, sur un fond rosé ensoleillé, son image nue ou drapée
d'une soierie lâche, sa fastueuse image de beau jeune homme aimé,
heureux, choyé, qui joue avec les colliers et les bagues de sa
maîtresse.... "Elle y est peut-être déjà, dans le miroir de Léa, l'image
du jeune homme?..." Cette pensée traversa son exaltation avec une telle
virulence qu'il crut, hébété, l'avoir entendue.

"Tu dis? demanda-t-il à Desmond.

--Je ne dis rien, répondit le docile ami gourmé. C'est dans la cour qu'on
parle."

Chéri quitta la chambre de Desmond, claqua la porte et retourna dans son
appartement. La rue de Rivoli, éveillée, l'emplissait d'un tumulte doux,
connu, et Chéri pouvait apercevoir, par la fenêtre ouverte, les feuilles
printanières, raides et transparentes comme des lames de jade sous le
soleil. Il ferma la fenêtre et s'assit sur un petit siège inutile qui
occupait un coin triste contre le mur, entre le lit et la porte de la
salle de bains.

"Comment cela se fait-il?..." commença-t-il à voix basse. Puis il se tut.
Il ne comprenait pas pourquoi, en l'espace de six mois et demi, il
n'avait presque jamais pensé à l'amant de Léa.

"Je ne suis qu'une grande folle", disait la lettre de Léa pieusement
conservée par Charlotte Peloux.

"Une grande folle?" Chéri secoua la tête. "C'est drôle, je ne la vois pas
comme ça. Qu'est-ce qu'elle peut aimer, comme homme? Un genre Patron?
Plutôt qu'un genre Desmond, naturellement.... Un petit argentin bien
ciré? encore.... Mais tout de même...."

Il sourit avec naïveté : "En dehors de moi, qu'est-ce qui peut bien lui
plaire?"

Un nuage passa sur le soleil de mars et la chambre fut noire. Chéri
appuya sa tête contre le mur. "Ma Nounoune.... Ma Nounoune... tu m'as
trompé? Tu m'as salement trompé?... Tu m'as fait ça?"

Il fouettait son mal avec des mots et avec des images qu'il construisait
péniblement, étonné et sans fureur. Il tâchait d'évoquer les jeux du
matin, chez Léa, certains après-midi de plaisir long et parfaitement
silencieux, chez Léa,--le sommeil délicieux de l'hiver dans le lit chaud
et la chambre fraîche, chez Léa.... Mais il ne voyait toujours aux bras
de Léa, dans le jour couleur de cerise qui flambait derrière les rideaux
de Léa, l'après-midi, qu'un seul amant : Chéri. Il se leva comme
ressuscité dans un mouvement de foi spontanée :

"C'est bien simple! Si je n'arrive pas à en voir un autre que moi auprès
d'elle, c'est qu'il n'y en a pas d'autre!"

Il saisit le téléphone, faillit appeler, puis raccrocha le récepteur
doucement.

"Pas de blagues...."

Il sortit, très droit, effaçant les épaules. Sa voiture découverte
l'emmena chez le joaillier où il s'attendrit sur un petit bandeau fin,
des saphirs d'un bleu brûlant dans une monture d'acier bleu invisible,
"tout à fait une coiffure pour Edmée", qu'il emporta. Il acheta des
fleurs un peu bêtes et cérémonieuses. Comme onze heures sonnaient à
peine, il usa encore une demi-heure ça et là, dans une Société de crédit
où il prit de l'argent, près d'un kiosque où il feuilleta des illustrés
anglais, dans un dépôt de tabacs orientaux, chez son parfumeur. Enfin, il
remonta en voiture, s'assit entre sa gerbe et ses paquets noués de
rubans.

"A la maison."

Le chauffeur se retourna dans son baquet :

"Monsieur?... Monsieur m'a dit?...

--J'ai dit : à la maison, boulevard d'Inkermann. Il vous faut un plan de
Paris?"

La voiture s'élança vers les Champs-Elysées. Le chauffeur faisait du zèle
et son dos plein de pensées semblait se pencher, inquiet, sur l'abîme qui
séparait le jeune homme veule du mois passé, le jeune homme aux "si vous
voulez" et aux "un glass, Antonin?" de monsieur Peloux le fils, exigeant
avec le personnel et attentif à l'essence.

"Monsieur Peloux le fils", adossé au maroquin et le chapeau sur les
genoux, buvait le vent et tendait toute sa volonté à ne pas penser. Il
ferma lâchement les yeux, entre l'avenue Malakoff et la porte Dauphine,
pour ne pas voir passer l'avenue Bugeaud, et se félicita : "J'en ai du
courage!"

Le chauffeur corna, boulevard d'Inkermann, pour demander la porte qui
chanta sur ses gonds avec une longue note grave et harmonieuse. Le
concierge en casquette s'empressait, la voix des chiens de garde saluait
l'odeur reconnue de celui qui arrivait. Très à l'aise, respirant le vert
arôme des gazons tondus, Chéri entra dans la maison et monta d'un pas de
maître vers la jeune femme qu'il avait quittée, trois mois auparavant,
comme un marin d'Europe délaisse, de l'autre côté du monde, une petite
épouse sauvage.

Léa rejeta loin d'elle, sur le bureau ouvert, les photographies qu'elle
avait tirées de la dernière malle : "Que les gens sont vilains, mon Dieu!
Et elles ont osé me donner ça. Et elles pensent que je vais les mettre en
effigie sur ma cheminée, dans un cadre nickelé, peut-être, ou dans un
petit portefeuille-paravent? Dans la corbeille aux papiers, oui, et en
quatre morceaux!..."

Elle alla reprendre les photographies, et avant de les déchirer elle y
jeta le plus dur regard dont fussent capables ses yeux bleus. Sur un fond
noir de carte postale, une forte dame à corset droit voilait ses cheveux,
et le bas de ses joues, d'un tulle soulevé par la brise. "A ma chère Léa,
en souvenir des heures exquises de Guéthary : Anita." Au centre d'un
carton rugueux comme du torchis, une autre photographie groupait une
famille, nombreuse et morne, une sorte de colonie pénitentiaire gouvernée
par une aïeule basse sur pattes, fardée, qui élevait en l'air un
tambourin de cotillon et posait un pied sur le genou tendu d'une sorte de
jeune boucher robuste et sournois.

"Ça ne mérite pas de vivre", décida Léa en cassant le carton-torchis.

Une épreuve non collée qu'elle déroula remit devant elle ce couple âgé de
demoiselles provinciales, excentriques, criardes, batailleuses, assises
tous les matins sur un banc de promenade méridional, tous les soirs entre
un verre de cassis et le carré de soie où elles brodaient un chat noir,
un crapaud, une araignée : "A notre jolie fée! ses petites camarades du
Trayas, Miquette et Riquette."

Léa détruisit ces souvenirs de voyage et passa la main sur son front :

"C'est horrible. Et après celles-là, comme avant celles-là, d'autres,--
d'autres qui ressembleront à celles-là. Il n'y a rien à y faire. C'est
comme ça. Peut-être que, partout où il y a une Léa, sortent de terre des
espèces de Charlotte Peloux, de La Berche, d'Aldonzas, des vieux affreux
qui ont été des jeunes beaux, des gens, enfin, des gens impossibles,
impossibles, impossibles...."

Elle entendit, dans son souvenir récent, des voix qui l'avaient hélée sur
des perrons d'hôtel, qui avaient crié vers elle, de loin : "hou-hou!" sur
des plages blondes, et elle baissa le front, d'un mouvement taurin et
hostile.

Elle revenait, après six mois, un peu maigrie et amollie, moins sereine.
Un tic bougon abaissait parfois son menton sur son col, et des teintures
de rencontre avaient allumé dans ses cheveux une flamme trop rouge. Mais
son teint, ambré, fouetté par le soleil et la mer, fleurissait comme
celui d'une belle fermière et eût pu se passer de fard. Encore fallait-il
draper prudemment, sinon cacher tout à fait le cou flétri, cerclé de
grands plis où le hâle n'avait pu pénétrer.

Assise, elle s'attardait à des rangements menus et cherchait autour
d'elle, comme elle eût cherché un meuble disparu, son ancienne activité,
sa promptitude à parcourir son douillet domaine.

"Ah! ce voyage, soupira-t-elle. Comment ai-je pu?... Que c'est fatigant!"

Elle fronça les sourcils et fit sa nouvelle moue bougonne, en constatant
qu'on avait brisé la vitre d'un petit tableau de Chaplin, une tête de
jeune fille, rose et argentée, que Léa trouvait ravissante.

"Et un accroc large comme les deux mains dans le rideau d'application....
Et je n'ai encore vu que ça... Où avais-je la tête de m'en aller si
longtemps? Et en l'honneur de qui?... Comme si je n'aurais pas pu passer
mon chagrin ici, bien tranquillement."

Elle se leva pour aller sonner, rassembla les mousselines de son peignoir
en s'apostrophant crûment :

"Vieux trottin, va...."

La femme de chambre entra, chargée de lingeries et de bas de soie :

"Onze heures, Rose. Et ma figure qui n'est pas faite! Je suis en
retard....

--Madame n'a rien qui la presse. Madame n'a plus ces demoiselles Mégret
pour traîner madame en excursion et venir dès le matin pour cueillir
toutes les roses de la maison. Ce n'est plus monsieur Roland qui fera
endêver madame en lui jetant des petits graviers dans sa chambre....

--Rose, il y a de quoi nous occuper dans la maison. Je ne sais pas si
trois déménagements valent un incendie, mais je suis sûre que six mois
d'absence valent une inondation. Tu as vu le rideau de dentelle?

--C'est rien.... Madame n'a pas vu la lingerie : des crottes de souris
partout et le parquet mangé. Et c'est tout de même bien curieux que je
laisse à Émérancie vingt-huit essuie-verres et que j'en retrouve vingt-
deux.

--Non?

--C'est comme je dis à madame."

Elles se regardèrent avec une indignation égale, attachées toutes deux à
cette maison confortable, assourdie de tapis et de soieries, à ses
armoires pleines et à ses sous-sols ripolinés. Léa se claqua le genou de
sa forte main :

"Ça va changer, mon petit! Si Ernest et Émérancie ne veulent pas leurs
huit jours, ils retrouveront les six essuie-verres. Et ce grand idiot de
Marcel, tu lui avais bien écrit de revenir?

--Il est là, madame."

Prompte à se vêtir, Léa ouvrit les fenêtres et s'accouda pour contempler
complaisamment son avenue aux arbres renaissants. Plus de vieilles filles
flatteuses et plus de monsieur Roland, ce lourd et athlétique jeune homme
de Cambo....

"Ah! l'imbécile!..." soupira-t-elle.

Mais elle pardonnait à ce passant sa niaiserie, et ne lui faisait grief
que d'avoir déplu. Dans sa mémoire de femme saine au corps oublieux,
monsieur Roland n'était plus qu'une forte bête un peu ridicule, et qui
s'était montrée si maladroite.... Léa eût nié, à présent, qu'un flot
aveuglant de larmes,--certain soir de pluie où l'averse roulait parfumée
sur des géraniums- rosats,--lui avait caché monsieur Roland, un instant,
derrière l'image de Chéri....

La brève rencontre ne laissait à Léa ni regrets, ni gêne. L' "imbécile"
et sa vieille follette de mère auraient trouvé chez elle, après comme
avant, dans la villa louée à Cambo, les goûters bien servis, les rockings
sur le balcon de bois, le confort aimable que savait dispenser Léa et
dont elle tirait fierté. Mais l'imbécile, blessé, s'en était allé,
laissant Léa aux soins d'un raide et bel officier grisonnant qui
prétendait épouser "Mme de Lonval".

"Nos âges, nos fortunes, nos goûts d'indépendance et de mondanité, tout
ne nous destine-t-il pas l'un à l'autre?" disait à Léa le colonel resté
mince.

Elle riait, elle prenait du plaisir à la compagnie de cet homme assez sec
qui mangeait bien et buvait sans se griser. Il s'y trompa, lut dans les
beaux yeux bleus, dans le sourire confiant et prolongé de son hôtesse, le
consentement qu'elle tardait à donner.... Un geste précis marqua la fin
de leur amitié commençante, que Léa regretta en s'accusant honnêtement
dans son for intérieur.

"C'est ma faute! On ne traite pas un colonel Ypoustègue, d'une vieille
famille basque, comme un monsieur Roland. Pour l'avoir remisé, je l'ai ce
qui s'appelle remisé.... Il aurait agi en homme chic et en homme d'esprit
s'il était revenu le lendemain, dans son break, fumer un cigare chez moi
et lutiner mes vieilles filles...."

Elle ne s'avisait pas qu'un homme mûr accepte un congé, mais non pas
certains coups d'œil qui le jaugent physiquement, qui le comparent
clairement à un autre, à l'inconnu, à l'invisible....

Léa, embrassée à l'improvisée, n'avait pas retenu ce terrible et long
regard de la femme qui sait à quelles places l'âge impose à l'homme sa
flétrissure : des mains sèches et soignées, sillonnées de tendons et de
veines, ses yeux remontèrent au menton détendu, au front barré de rides,
revinrent cruellement à la bouche prise entre des guillemets de rides....
Et toute la distinction de la "baronne de Lonval" creva dans un : "Ah!
là! là!..." si outrageant, si explicite et populacier, que le beau
colonel Ypoustègue passa le seuil pour la dernière fois.

       *       *       *       *       *

"Mes dernières idylles", songeait Léa accoudée à la fenêtre. Mais le beau
temps parisien, l'aspect de la cour propre et sonore et des lauriers en
boules rondes dans leurs caisses vertes, la bouffée tiède et odorante qui
s'évadait de la chambre en caressant sa nuque, la remplissaient peu à peu
de malice et de bonne humeur. Des silhouettes de femmes passaient,
descendant vers le Bois. "Voilà encore les jupes qui changent", constata
Léa, "et les chapeaux qui montent". Elle projeta des visites chez le
couturier, chez Lewis, une brusque envie d'être belle la redressa.

"Belle? Pour qui? Tiens, pour moi. Et puis, pour vexer la mère Peloux."

Léa n'ignorait pas la fuite de Chéri, mais elle ne savait que sa fuite.
Tout en blâmant les procédés de police de Mme Peloux, elle tolérait
qu'une jeune vendeuse de modes, qu'elle gâtait, épanchât sa gratitude
adroite en potins versés dans l'oreille de Léa pendant l'essayage, ou
consignés avec "mille mercis pour les exquis chocolats" en travers d'une
grande feuille à en-tête commercial. Une carte postale de la vieille Lili
avait rejoint Léa à Cambo, carte postale où la folle aïeule, sans points
ni virgules et d'une écriture tremblée, contait une incompréhensible
histoire d'amour, d'évasion, de jeune épouse séquestrée à Neuilly....

"Il faisait un temps pareil, se rappela Léa, le matin où je lisais la
carte postale de la vieille Lili, dans mon bain, à Cambo...."

Elle revoyait la salle de bains jaune, le soleil dansant sur l'eau et au
plafond. Elle entendait les échos de la villa mince et sonore rejeter un
grand éclat de rire assez féroce et pas très spontané, le sien, puis les
appels qui l'avaient suivi : "Rose!... Rose!..."

Les épaules et les seins hors de l'eau, ressemblant plus que jamais--
ruisselante et robuste et son bras magnifique étendu,--à une figure de
fontaine, elle agitait au bout de ses doigts le carton humide :

"Rose, Rose! Chéri.... Monsieur Peloux a fichu le camp! Il a laissé sa
femme!

--Madame ne m'en voit pas surprise, disait Rose; le divorce sera plus gai
que le mariage, où ils portaient tous le diable en terre...."

Cette journée-là, une hilarité incommode accompagna Léa :

"Ah! mon poison d'enfant! Ah! le mauvais gosse! Voyez-vous!..."

Et elle secouait la tête en riant tout bas, comme fait une mère dont le
fils a découché pour la première fois....

       *       *       *       *       *

Un phaéton verni fila devant la grille, étincela et disparut, presque
silencieux sur ses roues caoutchoutées et les pieds fins de ses
trotteurs.

"Tiens, Spéleïeff, constata Léa. Brave type. Et voilà Merguilier sur son
cheval pie : onze heures. Berthellemy-le-Desséché va suivre et aller
dégeler ses os au Sentier de la vertu.... C'est curieux ce que les gens
peuvent faire la même chose toute la vie. On croirait que je n'ai pas
quitté Paris si Chéri était là. Mon pauvre Chéri, c'est fini de lui, à
présent. La noce, les femmes, manger à n'importe quelle heure, boire
trop.... C'est dommage. Qui sait s'il n'aurait pas fait un brave homme,
s'il avait seulement eu une bonne petite gueule rose de charcutier et les
pieds plats? "

Elle quitta la fenêtre en frottant ses coudes engourdis, haussa les
épaules : "On sauve Chéri une fois, mais pas deux". Elle polit ses
ongles, souffla : "ha" sur une bague ternie, mira de près le rouge mal
réussi de ses cheveux et leurs racines blanchissantes, nota quelques
lignes sur un carnet. Elle agissait très vite et moins posément que
d'habitude, pour lutter contre une atteinte sournoise d'anxiété qu'elle
connaissait bien et qu'elle nommait--niant jusqu'au souvenir de son
chagrin--son mal de coeur moral. Elle eut envie, en peu d'instants et par
saccades, d'une victoria bien suspendue, attelée d'un cheval de
douairière, puis d'une automobile extrêmement rapide, puis d'un mobilier
de salon directoire. Elle songea même à modifier sa coiffure qu'elle
portait haute depuis vingt ans et dégageant la nuque. "Un petit rouleau
bas, comme Lavallière ?... Ça me permettrait d'aborder les robes à
ceinture lâche de cette année. En somme, avec un régime et mon henné bien
refait, je peux prétendre encore à dix,--non, mettons cinq ans, de...."

Un effort la remit en plein bon sens, en plein orgueil lucide.

"Une femme comme moi n'aurait pas le courage de finir? Allons, allons,
nous en avons eu, ma belle, pour notre grade." Elle toisait la grande Léa
debout, les mains aux hanches et qui lui souriait.

"Une femme comme ça ne fait pas une fin dans les bras d'un vieux. Une
femme comme ça, qui a eu la chance de ne jamais salir ses mains ni sa
bouche sur une créature flétrie!... Oui, la voilà, la "goule" qui ne veut
que de la chair fraîche...."

Elle appela dans son souvenir les passants et les amants de sa jeunesse
préservée des vieillards, et se trouva pure, fière, dévouée depuis trente
années à des jouvenceaux rayonnants ou à des adolescents fragiles.

"Et c'est à moi qu'elle doit beaucoup, cette chair fraîche! Combien sont-
ils à me devoir leur santé, leur beauté, des chagrins bien sains et des
laits de poule pour leurs rhumes, et l'habitude de faire l'amour sans
négligence et sans monotonie?... Et j'irais maintenant me pourvoir, pour
ne manquer de rien dans mon lit, d'un vieux monsieur de... de...."

Elle chercha et décida avec une inconscience majestueuse :

"Un vieux monsieur de quarante ans?"

Elle essuya l'une contre l'autre ses longues mains bien faites et se
détourna dans une volte dégoûtée :

"Pouah! Adieu tout, c'est plus propre. Allons acheter des cartes à jouer,
du bon vin, des marques de bridge, des aiguilles à tricoter, tous les
bibelots qu'il faut pour boucher un grand trou, tout ce qu'il faut pour
déguiser le monstre--la vieille femme...."

       *       *       *       *       *

En fait d'aiguilles à tricoter, elle eut maintes robes, et des saut-de-
lit comme des nuées à l'aurore. Le pédicure chinois vint une fois la
semaine; la manucure deux fois et la masseuse tous les jours. On vit Léa
au théâtre, et avant le théâtre dans des restaurants qu'elle ne
fréquentait pas du temps de Chéri.

Elle accepta que des jeunes femmes et leurs amis, que Kühn, son ancien
tailleur retiré des affaires, l'invitassent dans leur loge ou à leur
table. Mais les jeunes femmes lui témoignèrent une déférence qu'elle ne
requérait pas et Kühn l'appela "ma chère amie", à quoi elle lui répondit
dès la première agape :

"Kühn, décidément, ça ne vous va pas d'être client."

Elle rejoignit, comme on se réfugie, Patron, arbitre et directeur d'une
entreprise de boxe. Mais Patron était marié à une jeune tenancière de
bar, petite, terrible et jalouse autant qu'un ratier. Jusqu'à la place
d'Italie Léa risqua, pour retrouver le sensible athlète, sa robe couleur
dé saphir sombre alourdie d'or, ses paradis, ses bijoux imposants, ses
cheveux d'acajou neuf. Elle respira l'odeur de sueur, de vinaigre et de
térébenthine qu'exhalaient les "espoirs" entraînés par Patron et s'en
alla, sûre de ne jamais revoir la salle vaste et basse où sifflait le gaz
vert.

Ces essais qu'elle fit pour rentrer dans la vie remuante des désoeuvrés
lui coûtèrent une fatigue qu'elle ne comprenait pas.

"Qu'est-ce que j'ai donc?"

Elle tâtait ses chevilles un peu gonflées le soir, mirait ses fortes
dents à peine menacées de déchaussement, tâtait du poing, comme on
percute un tonneau, ses poumons logés au large, son estomac joyeux.
Quelque chose d'indicible, en elle, penchait, privé d'un étai absent, et
l'entraînait tout entière. La baronne de la Berche, rencontrée dans un
"zinc" où elle arrosait, d'un vin blanc de cochers, deux douzaines
d'escargots, apprit enfin à Léa le retour de l'enfant prodigue au
bercail, et l'aube d'un nouvel astre de miel sur le boulevard
d'Inkermann. Léa écouta cette histoire morale avec indifférence. Mais
elle pâlit d'une émotion pénible, le jour d'après, en reconnaissant une
limousine bleue devant sa grille et Charlotte Peloux qui traversait la
cour.

"Enfin! Enfin! Je te retrouve! Ma Léa! ma grande! Plus belle que jamais!
Plus mince que l'an dernier! Attention, ma Léa, pas trop maigrir à nos
âges! Comme ça, mais pas plus! Et même.... Mais quel plaisir de te
revoir!"

Jamais la voix blessante n'avait paru si douce à Léa. Elle laissait
parler Madame Peloux, rendait grâce à ce flot acide qui lui donnait du
temps. Elle avait assis Charlotte Peloux dans un fauteuil bas sur pattes,
sous la douce lumière du petit salon aux murs de soieries peintes, comme
autrefois. Elle-même venait de reprendre machinalement la chaise à
dossier raide qui l'obligeait à effacer les épaules et à relever le
menton, comme autrefois. Entre elles, la table nappée d'une rugueuse
broderie ancienne portait, comme autrefois, la grosse carafe taillée à
demi pleine de vieille eau-de-vie, les verres en calices vibrants, minces
comme une feuille de mica, l'eau glacée et les biscuits sablés....

"Ma grande! On va pouvoir se revoir tranquillement, tranquillement,
pleurait Charlotte. Tu connais ma devise : fichez la paix à vos amis
quand vous êtes dans les ennuis, ne leur faites part que de votre
bonheur. Tout le temps que Chéri a fait l'école buissonnière, c'est
exprès que je ne t'ai pas donné signe de vie, tu m'entends! A présent que
tout va bien, que mes enfants sont heureux, je te le crie, je me jette
dans tes bras, et nous recommençons notre bonne vie...."

Elle s'interrompit, alluma une cigarette, habile à ce genre de suspension
autant qu'une actrice :

"... sans Chéri, naturellement.

--Naturellement", acquiesça Léa en souriant.

Elle contemplait, écoutait sa vieille ennemie avec une satisfaction
ébahie. Ces grands yeux inhumains, cette bouche bavarde, ce bref corps
replet et remuant, tout cela, en face d'elle, n'était venu que pour
mettre sa fermeté à l'épreuve, l'humilier comme autrefois, toujours comme
autrefois. Mais comme autrefois Léa saurait répondre, mépriser, sourire,
se redresser. Déjà ce poids triste qui la chargeait hier et les jours
d'avant semblait fondre. Une lumière normale, connue, baignait le salon
et jouait dans les rideaux.

"Voilà, songea Léa allègrement. Deux femmes un peu plus vieilles que l'an
passé, la méchanceté habituelle et les propos routiniers, la méfiance
bonasse, les repas en commun; des journaux financiers le matin, des
potins scandaleux l'après-midi,--il faut bien recommencer tout ça puisque
c'est la vie, puisque c'est ma vie. Des Aldonzas et des La Berche, et des
Lili et quelques vieux Messieurs sans foyer, tout le lot serré autour
d'une table à jeu, où le verre de fine et le jeu de cartes vont voisiner,
peut-être, avec une paire de petits chaussons, commencés pour un enfant
qui vivra bientôt... Recommençons, puisque c'est dans l'ombre. Allons-y
gaiement, puisque j'y retombe à l'aise comme dans l'empreinte d'une chute
ancienne...."

Et elle s'installa, les yeux clairs et la bouche détendue, pour écouter
Charlotte Peloux qui parlait avidement de sa belle-fille.

"Tu le sais, toi, ma Léa, si l'ambition de toute ma vie a été la paix et
la tranquillité? Eh bien, je les ai maintenant. La fugue de Chéri, en
somme, c'est une gourme qu'il a jetée. Loin de moi l'idée de te le
reprocher, ma Léa, mais reconnais que de dix-neuf à vingt-cinq ans, il
n'a guère eu le temps de mener la vie de garçon? Eh bien, il l'a menée
trois mois, quoi, la vie de garçon! La belle affaire!

--Ça vaut même mieux, dit Léa sans perdre son sérieux. C'est une
assurance qu'il donne à sa jeune femme.

--Juste, juste le mot que je cherchais! glapit Mme Peloux, radieuse. Une
assurance! Depuis ce jour-là, le rêve! Et tu sais, quand un Peloux rentre
dans sa maison après avoir fait la bombe, il n'en ressort plus!

--C'est une tradition de famille?" demanda Léa.

Mais Charlotte ne voulut rien entendre.

"D'ailleurs, il y a été bien reçu, dans sa maison. Sa petite femme, ah!
en voilà une, Léa.... Tu sais si j'en ai vu, des petites femmes, eh bien,
je n'en ai pas vu une qui dame le pion à Edmée.

--Sa mère est si remarquable, dit Léa.

--Songe, songe, ma grande, que Chéri venait de me la laisser sur les bras
pendant près de trois mois,--entre parenthèses, elle a eu de la chance
que je sois là!

--C'est précisément ce que je pensais, dit Léa.

--Eh bien, ma chère, pas une plainte, pas une scène, pas une démarche
maladroite, rien, rien! La patience même, la douceur, un visage de
sainte, de sainte!

--C'est effrayant, dit Léa.

--Et tu crois que quand notre brigand d'enfant s'est amené un matin, tout
souriant, comme s'il venait de faire un tour au Bois, tu crois qu'elle se
serait permis une remarque? Rien! Pas ça! Aussi lui qui, au fond, devait
se sentir un peu gêné....

--Oh! pourquoi? dit Léa.

--Tout de même, voyons.... Il a trouvé l'accueil charmant, et l'accord
s'est fait dans leur chambre à coucher, pan, comme ça et sans attendre.
Ah! je t'assure, il n'y a pas eu dans le monde, pendant cette heure-là,
une femme plus heureuse que moi !

--Sauf Edmée, peut-être", suggéra Léa.

Mais Mme Peloux était toute âme et eut un superbe mouvement d'ailerons :

"A quoi vas-tu penser? Moi, je ne pensais qu'au foyer reconstruit."

Elle changea de ton, plissa l'oeil et la lèvre :

"D'ailleurs, je ne la vois pas bien, cette petite, dans le grand délire,
et poussant le cri de l'extase. Vingt ans et des salières, peuh... à cet
âge-là on bégaie. Et puis, entre nous, je crois sa mère froide.

--Ta religion de la famille t'égare", dit Léa.

Charlotte Peloux montra candidement le fond de ses grands yeux où on ne
lisait rien.

"Non pas, non pas! l'hérédité, l'hérédité! J'y crois. Ainsi mon fils qui
est la fantaisie même.... Comment, tu ne sais pas qu'il est la fantaisie
même?

--J'aurai oublié, s'excusa Léa.

--Eh bien, je crois en l'avenir de mon fils. Il aimera son intérieur
comme je l'aime, il gérera sa fortune, il aimera ses enfants comme je
l'ai aimé....

--Ne prévois donc pas tant de choses tristes! pria Léa. Comment est-il,
leur intérieur, à ces jeunes gens?

--Sinistre, piaula Mme Peloux. Sinistre! Des tapis violets! Violets! Une
salle de bains noire et or. Un salon sans meubles, plein de vases chinois
gros comme moi! Aussi, qu'est-ce qui arrive : ils ne quittent plus
Neuilly. D'ailleurs, sans fatuité, la petite l'adore.

--Elle n'a pas eu de troubles nerveux?" demanda Léa avec sollicitude.

L'oeil de Charlotte Peloux étincela :

"Elle? pas de danger, nous avons affaire à forte partie.

--Qui ça, nous?

--Pardon, ma grande, l'habitude.... Nous sommes en présence de ce que
j'appellerai un cerveau, un véritable cerveau. Elle a une manière de
donner des ordres sans élever la voix, d'accepter les boutades de Chéri,
d'avaler les couleuvres comme si c'était du lait sucré.... Je me demande
vraiment, je me demande s'il n'y a pas là, dans l'avenir, un danger pour
mon fils. Je crains, ma Léa, je crains qu'elle n'arrive à éteindre trop
cette nature si originale, si....

--Quoi? il file doux? interrompit Léa. Reprends de ma fine, Charlotte,
c'est de celle de Spéleïeff, elle a soixante-quatorze ans, on la
donnerait à des bébés....

--Filer doux n'est pas le mot, mais il est... inter... impertur....

--Imperturbable?

--Tu l'as dit. Ainsi, quand il a su que je venais te voir....

--Comment, il le sait?"

Un sang impétueux bondit aux joues de Léa, et elle maudit son émotion
fougueuse et le jour clair du petit salon. Mme Peloux, l'oeil suave, se
repaissait du trouble de Léa.

"Mais bien sûr, il le sait. Faut pas rougir pour ça, ma grande! Es-tu
enfant!

--D'abord, comment as-tu su que j'étais revenue?

--Oh, voyons, Léa, ne pose pas des questions pareilles. On t'a vue
partout....

--Oui, mais Chéri, tu le lui as dit, alors, que j'étais revenue?

--Non, ma grande, c'est lui qui me l'a appris.

--Ah, c'est lui qui.... C'est drôle."

Elle entendait son cœur battre dans sa voix et ne risquait pas de phrases
longues.

"Il a même ajouté : "Madame Peloux, vous me ferez plaisir en allant
prendre des nouvelles de Nounoune." Il t'a gardé une telle affection, cet
enfant!

--C'est gentil!"

Mme Peloux, vermeille, semblait s'abandonner aux suggestions de la
vieille eau-de-vie et parlait comme en songe, en balançant la tête. Mais
son oeil mordoré demeurait ferme, acéré, et guettait Léa qui, droite,
cuirassée contre elle-même, attendait, elle ne savait quel coup....

"C'est gentil, mais c'est bien naturel. Un homme n'oublie pas une femme
comme toi, ma Léa. Et... veux-tu tout mon sentiment? tu n'aurais qu'un
signe à faire pour que...."

Léa posa une main sur le bras de Charlotte Peloux :

"Je ne veux pas tout ton sentiment", dit-elle avec douceur.

Mme Peloux laissa tomber les coins de sa bouche :

"Oh! je te comprends, je t'approuve, soupira-t-elle d'une voix morne.
Quand on a arrangé comme toi sa vie autrement.... Je ne t'ai même pas
parlé de toi!

--Mais il m'a bien semblé que si....

--Heureuse?

--Heureuse.

--Grand amour? Beau voyage?... IL est gentil? Où est sa photo?..."

Léa, rassurée, aiguisait son sourire et hochait la tête :

"Non, non, tu ne sauras rien! Cherche!... Tu n'as donc plus de police,
Charlotte?

--Je ne me fie à aucune police, répliqua Charlotte. Ce n'est pas parce
que celui-ci et celle-là m'auront raconté... que tu as éprouvé une
nouvelle déception... que tu as eu de gros ennuis, même d'argent.... Non!
non, moi, les ragots, tu sais ce que j'en fais!

--Personne ne le sait mieux que moi. Ma Lolotte, pars sans inquiétude.
Dissipe celles de nos amis. Et souhaite-leur d'avoir réalisé la moitié du
sac que j'ai fait sur les pétroles, de décembre à février."

Le nuage alcoolique qui adoucissait les traits de Mme Peloux s'envola;
elle montra un visage net, sec, réveillé.

"Tu étais sur les pétroles! J'aurais dû m'en douter! Et tu ne me l'as pas
dit!

--Tu ne me l'as pas demandé.... Tu ne pensais qu'à ta famille, c'est bien
naturel....

--Je pensais aussi aux Briquettes comprimées, heureusement, flûta la
trompette étouffée.

--Ah! tu ne me l'as pas dit non plus.

--Troubler un rêve d'amour? jamais! Ma Léa, je m'en vais, mais je
reviendrai.

--Tu reviendras le jeudi, parce qu'à présent, ma Lolotte, tes dimanches
de Neuilly... finis pour moi. Veux-tu qu'on fasse des petits jeudis ici?
Rien que des bonnes amies, la mère Aldonza, notre Révérend-Père-la-
Baronne,--ton poker, enfin, et mon tricot....

--Tu tricotes?

--Pas encore, mais ça va venir. Hein?

--J'en saute de joie! Regarde-moi si je saute! Et tu sais, je n'en ouvre
la bouche à personne, à la maison : le petit serait capable de venir te
demander un verre de porto, le jeudi! Une bise encore, ma grande....
Dieu, que tu sens bon! Tu as remarqué que lorsqu'on arrive à avoir la
peau moins tendue, le parfum y pénètre mieux? C'est bien agréable."

       *       *       *       *       *

"Va, va...." Léa frémissante suivait du regard Mme Peloux qui traversait
la cour. "Va vers tes méchants projets! Rien ne t'en empêchera. Tu te
tords le pied? Oui, mais tu ne tomberas pas. Ton chauffeur qui est
prudent ne dérapera pas, et ne jettera pas ta voiture contre un arbre. Tu
arriveras à Neuilly, et tu choisiras ton moment,--aujourd'hui, demain, la
semaine prochaine,--pour dire les paroles que tu ne devrais jamais
prononcer. Tu essaieras de troubler ceux qui sont peut-être en repos. Le
moins que tu puisses commettre, c'est de les faire un peu trembler, comme
moi, passagèrement...."

Elle tremblait des jambes comme un cheval après la côte, mais elle ne
souffrait pas. Le soin qu'elle avait pris d'elle-même et de ses répliques
la réjouissait. Une vivacité agréable demeurait à son teint, à son
regard, et elle pétrissait son mouchoir parce qu'il lui restait de la
force à dépenser. Elle ne pouvait détacher sa pensée de Charlotte Peloux.

"Nous nous sommes retrouvées", se dit-elle, "comme deux chiens retrouvent
la pantoufle qu'ils ont l'habitude de déchirer. Comme c'est bizarre!
Cette femme est mon ennemie et c'est d'elle que me vient le réconfort.
Comme nous sommes liées...."

Elle rêva longtemps, craignant tour à tour et acceptant son sort. La
détente de ses nerfs lui donna un sommeil bref. Assise et la joue
appuyée, elle pénétra en songe dans sa vieillesse toute proche, imagina
ses jours l'un à l'autre pareils, se vit en face de Charlotte Peloux et
préservée longtemps, par une rivalité vivace qui raccourcissait les
heures, de la nonchalance dégradante qui conduit les femmes mûres à
négliger d'abord le corset, les teintures ensuite, enfin les lingeries
fines. Elle goûta par avance les plaisirs scélérats du vieillard qui ne
sont que lutte secrète, souhaits homicides, espoirs vifs et sans cesse
reverdissants en des catastrophes qui n'épargneraient qu'un seul être, un
seul point du monde,--et s'éveilla, étonnée, dans la lumière d'un
crépuscule rose et pareil à l'aube.

"Ah! Chéri..." soupira-t-elle.

Mais ce n'était plus l'appel rauque et affamé de l'autre année, ni les
larmes, ni cette révolte de tout le corps, qui souffre et se soulève
quand un mal de l'esprit le veut détruire.... Léa se leva, frotta sa joue
gaufrée par la broderie du coussin....

"Mon pauvre Chéri.... Est-ce drôle de penser qu'en perdant, toi ta
vieille maîtresse usée, moi mon scandaleux jeune amant, nous avons perdu
ce que nous possédions de plus honorable sur la terre...."

       *       *       *       *       *

Deux jours passèrent après la visite de Charlotte Peloux. Deux jours gris
qui furent longs à Léa et qu'elle supporta patiemment, avec une âme
d'apprentie. "Puisqu'il faudra vivre ainsi", se disait-elle,
"commençons". Mais elle y mettait de la maladresse et une sorte
d'application superflue bien propre à décourager son noviciat. Le second
jour elle avait voulu sortir, aller à pied jusqu'aux Lacs, vers onze
heures du matin.

"J'achèterai un chien, projeta-t-elle. Il me tiendra compagnie et
m'obligera à marcher." Et Rose avait dû chercher, au fond des placards
d'été, une paire de bottines jaunes à semelles fortes, un costume un peu
bourru qui sentait l'alpe et la forêt. Léa sortit, avec l'allure résolue
qu'imposent, à ceux qui les portent, certaines chaussures et certains
vêtements d'étoffe rude.

"Il y a dix ans, j'aurais risqué une canne", se dit-elle. Encore tout
près de sa maison, elle entendit derrière elle un pas léger et rapide
qu'elle crut reconnaître. Une crainte stupéfiante, qu'elle n'eut pas le
temps de chasser, l'engourdit presque et ce fut malgré elle qu'elle se
laissa rejoindre, puis distancer, par un inconnu jeune et pressé qui ne
la regarda pas.

Elle respira, soulagée :

"Je suis trop bête!"

Elle acheta un oeillet sombre pour sa jaquette et repartit. Mais devant
elle, à trente pas, plantée droite dans la brume diaphane qui couvrait
les gazons de l'avenue, une silhouette masculine attendait.

"Pour le coup, je connais cette coupe de veston et la façon de faire
tournoyer la canne.... Ah! non merci, je ne veux pas qu'il me revoie
chaussée comme un facteur et avec une jaquette qui me grossit. A tant
faire que de le rencontrer, j'aime mieux qu'il me voie autrement, lui qui
n'a jamais pu supporter le marron, d'abord.... Non, non, je rentre,
je...."

A ce moment l'homme qui attendait héla un taxi vide, y monta et passa
devant Léa; c'était un jeune homme blond qui portait une petite moustache
courte. Mais Léa ne sourit pas et n'eut plus de soupir d'aise, elle
tourna les talons et rentra chez elle.

"Une de ces flemmes, Rose.... Donne-moi mon tea-gown fleur-de-pêcher, le
nouveau, et la grande chape brodée sans manches. J'étouffe dans tous ces
lainages."

"Ce n'est pas la peine d'insister, songeait Léa. Deux fois de suite, ce
n'était pas Chéri; la troisième fois c'aurait été lui. Je connais ces
petites embûches-là. Il n'y a rien à faire contre, et aujourd'hui je ne
me sens pas d'attaque, je suis molle."

Elle se remit, toute la journée, à ses patients essais de solitude.
Cigarettes et journaux l'amusèrent, après le déjeuner, et elle accueillit
avec une courte joie un coup de téléphone de la baronne de la Berche,
puis un autre de Spéleïeff, son ancien amant, le beau maquignon, qui
l'avait vue passer la veille et offrit de lui vendre une paire de
chevaux.

Il y eut ensuite une longue heure de silence total à faire peur.

"Voyons, voyons...."

Elle marchait, les mains aux hanches, suivie par la traîne magnifique
d'une grande chape brodée d'or et de roses qui laissait ses bras nus.

"Voyons, voyons... tâchons de nous rendre compte. Ce n'est pas au moment
où ce gosse ne me tient plus au coeur que je vais me laisser démoraliser.
Il y a six mois que je vis seule. Dans le Midi, je m'en tirais très bien.
D'abord, je changeais de place. Et ces relations de Riviera ou des
Pyrénées avaient du bon, leur départ me laissait une telle impression de
fraîcheur.... Des cataplasmes d'amidon sut une brûlure : ça ne guérit
pas, mais ça soulage à condition de les renouveler tout le temps. Mes six
mois de déplacements, c'est l'histoire de l'horrible Sarah Cohen, qui a
épousé un monstre : "Chaque fois que je le regarde, dit-elle, je crois
que je suis jolie."

"Mais avant ces six mois-là, je savais ce que c'était que de vivre seule.
Comment est-ce que j'ai vécu, après que j'ai quitté Spéleïeff, par
exemple? Ah oui, on s'est baladés ferme dans des bars et des bistrots
avec Patron, et tout de suite j'ai eu Chéri. Mais avant Spéleïeff, le
petit Lequellec m'a été arraché par sa famille qui le mariait... pauvre
petit, ses beaux yeux pleins de larmes.... Après lui, je suis restée
seule quatre mois, je me rappelle. Le premier mois, j'ai bien pleuré! Ah!
non, c'est pour Bacciocchi que j'ai tant pleuré. Mais quand j'ai eu fini
de pleurer, on ne pouvait plus me tenir tant j'étais contente d'être
seule. Oui! Mais à l'époque de Bacciocchi j'avais vingt-huit ans, et
trente après Lequellec, et entre eux, j'ai connu... peu importe. Après
Spéleïeff, j'étais dégoûtée de tant d'argent mal dépensé. Tandis qu'après
Chéri, j'ai... j'ai cinquante ans, et j'ai commis l'imprudence de le
garder sept ans."

Elle fronça le front, s'enlaidit par une moue maussade.

"C'est bien fait pour moi, on ne garde pas un amant sept ans à mon âge.
Sept ans! Il m'a gâché ce qui restait de moi. De ces sept ans-là, je
pouvais tirer deux ou trois petits bonheurs si commodes, au lieu d'un
grand regret.... Une liaison de sept ans, c'est comme de suivre un mari
aux colonies : quand on en revient, personne ne vous reconnaît et on ne
sait plus porter la toilette."

Pour ménager ses forces, elle sonna Rose et rangea avec elle la petite
armoire aux dentelles. La nuit vint, qui fit éclore les lampes et rappela
Rose aux soins de la maison.

"Demain, se dit Léa, je demande l'auto et je file visiter le haras
normand de Spéleïeff. J'emmène la mère La Berche si elle veut, ça lui
évoquera ses anciens équipages. Et, ma foi, si le cadet Spéleïeff me fait
de l'oeil, je ne dis pas que...."

Elle se donna la peine de sourire d'un air mystérieux et tentateur, pour
abuser les fantômes qui pouvaient errer autour de la coiffeuse et du lit
formidable qui brillait dans l'ombre. Mais elle se sentait toute froide,
et pleine de mépris pour la volupté d'autrui.

Son dîner de poisson fin et de pâtisseries fut une récréation. Elle
remplaça le bordeaux par un champagne sec et fredonna en quittant la
table. Onze heures la surprirent comme elle mesurait, avec une canne, la
largeur des panneaux entre-fenêtres de sa chambre, où elle projetait de
remplacer tous les grands miroirs par des toiles anciennes, peintes de
fleurs et de balustres. Elle bâilla, se gratta la tête et sonna pour sa
toilette de nuit. Pendant que Rose lui enlevait ses longs bas de soie,
Léa considérait sa journée vaincue, effeuillée dans le passé, et qui lui
plaisait comme un pensum achevé. Abritée, pour la nuit, du péril de
l'oisiveté, elle escomptait les heures de sommeil et celles de
l'insomnie, car l'inquiet recouvre, avec la nuit, le droit de bâiller
haut, de soupirer, de maudire la voiture du laitier, les boueux et les
passereaux.

Durant sa toilette de nuit, elle agita des projets inoffensifs qu'elle ne
réaliserait pas.

"Aline Mesmacker a pris un bar-restaurant et elle y fait de l'or....
Évidemment, c'est une occupation, en même temps qu'un placement.... Mais
je ne me vois pas à la caisse, et si on prend une gérante, ce n'est plus
la peine. Dora et la grosse Fifi tiennent ensemble une boîte de nuit, m'a
dit la mère La Berche. C'est tout à fait la mode. Et elles mettent des
faux cols et des jaquettes-smoking pour attirer une clientèle spéciale.
La grosse Fifi a trois enfants à élever, c'est une excuse.... Il y a
aussi Kühn qui s'ennuie et qui prendrait bien mes capitaux pour fonder
une nouvelle maison de couture...."

Toute nue et teintée de rose brique par les reflets de sa salle de bains
pompéienne, elle vaporisait sur elle son parfum de santal, et dépliait
avec un plaisir inconscient une longue chemise de soie.

"Tout ça, c'est des phrases. Je sais parfaitement que je n'aime pas
travailler. Au lit, Madame! Vous n'aurez jamais d'autre comptoir, et les
clients sont partis. "

Elle s'enveloppa dans une gandoura blanche que sa doublure colorée
imprégnait d'une lumière rose insaisissable et retourna à sa coiffeuse.
Ses deux bras levés peignèrent et soutinrent ses cheveux durcis par la
teinture, et encadrèrent son visage fatigué. Ils demeuraient si beaux,
ses bras, de l'aisselle pleine et musclée jusqu'au poignet rond, qu'elle
les contempla un moment.

"Belles anses, pour un si vieux vase!"

Elle planta d'une main négligente un peigne blond sur sa nuque et choisit
sans grand espoir un roman policier sur un rayon, dans un cabinet obscur.
Elle n'avait pas le goût des reliures et ne s'était jamais déshabituée de
reléguer ses livres au fond des placards, avec les cartons vides et les
boîtes de pharmacie.

Comme elle lissait, penchée, la batiste fine et froide de son grand lit
ouvert, le gros timbre de la cour retentit. Ce son grave, rond, insolite,
offensa l'heure de minuit.

"Ça, par exemple..." dit-elle tout haut.

Elle l'écoutait, la bouche entrouverte, en retenant son souffle. Un
second coup parut plus ample encore que le premier et Léa courut, dans un
geste instinctif de préservation et de pudeur, se poudrer le visage. Elle
allait sonner Rose quand elle entendit la porte du perron claquer, un
bruit de pas dans le vestibule et dans l'escalier, deux voix mêlées,
celle de la femme de chambre et une autre voix. Elle n'eut pas le temps
de prendre une résolution, la porte s'ouvrit sous une main brutale :
Chéri était devant elle, en pardessus ouvert sur son smoking, le chapeau
sur la tête, pâle et l'air mauvais.

Il s'adossa à la porte refermée et ne bougea pas. Il ne regardait pas
particulièrement Léa mais toute la chambre, d'une manière errante et
comme un homme que l'on va attaquer.

Léa, qui avait pourtant tremblé le matin pour une silhouette devinée dans
le brouillard, ne ressentait pas encore d'autre trouble que le déplaisir
d'une femme surprise à sa toilette. Elle croisa son peignoir, assujettit
son peigne, chercha du pied une pantoufle tombée. Elle rougit, mais quand
le sang quitta ses joues, elle avait déjà repris l'apparence du calme.
Elle releva la tête et parut plus grande que ce jeune homme accoté, tout
noir, à la porte blanche.

"En voilà une manière d'entrer, dit-elle assez haut. Tu pourrais ôter ton
chapeau, et dire bonjour.

--Bonjour", dit Chéri d'une voix rogue.

Le son de la voix sembla l'étonner, il regarda plus humainement autour de
lui, une sorte de sourire descendit de ses yeux à sa bouche et il répéta
avec douceur :

"Bonjour...."

Il ôta son chapeau et fit deux ou trois pas.

"Je peux m'asseoir?

--Si tu veux", dit Léa.

Il s'assit sur un pouf et vit qu'elle restait debout.

"Tu t'habillais? Tu ne sors pas?"

Elle fit signe que non, s'assit loin de lui, prit un polissoir et ne
parla pas. Il alluma une cigarette et demanda la permission de fumer
après qu'elle fut allumée.

"Si tu veux", répéta Léa indifférente.

Il se tut et baissa les yeux. La main qui tenait sa cigarette tremblait
légèrement, il s'en aperçut et reposa cette main sur le bord d'une table.
Léa soignait ses ongles avec des mouvements lents et jetait de temps en
temps un bref regard sur le visage de Chéri, surtout sur les paupières
abaissées et la frange sombre des cils.

"C'est toujours Ernest qui m'a ouvert la porte, dit enfin Chéri.

--Pourquoi ne serait-il pas Ernest? Est-ce qu'il fallait changer mon
personnel parce que tu te mariais?

--Non.... N'est-ce pas, je disais ça...."

Le silence retomba. Léa le rompit.

"Puis-je savoir si tu as l'intention de rester longtemps sur ce pouf? Je
ne te demande même pas pourquoi tu te permets d'entrer chez moi à
minuit....

--Tu peux me le demander", dit-il vivement.

Elle secoua la tête :

"Ça ne m'intéresse pas."

Il se leva avec force, faisant rouler le pouf derrière lui et marcha sur
Léa. Elle le sentit penché sur elle comme s'il allait la battre, mais
elle ne recula pas. Elle pensait : "De quoi pourrais-je bien avoir peur,
en ce monde?"

"Ah! tu ne sais pas ce que je viens faire ici? Tu ne veux pas savoir ce
que je viens faire ici?"

Il arracha son manteau, le lança à la volée sur la chaise longue et se
croisa les bras, en criant de tout près dans la figure de Léa, sur un ton
étouffé et triomphant :

"Je rentre!"

Elle maniait une petite pince délicate qu'elle ferma posément avant de
s'essuyer les doigts. Chéri retomba assis, comme s'il venait de dépenser
toute sa force.

"Bon, dit Léa. Tu rentres. C'est très joli. Qui as-tu consulté pour ça?

--Moi", dit Chéri.

Elle se leva à son tour pour le dominer mieux. Les battements de son cœur
calmé la laissaient respirer à l'aise et elle voulait jouer sans faute.

"Pourquoi ne m'as-tu pas demandé mon avis? Je suis une vieille camarade
qui connaît tes façons de petit rustre. Comment n'as-tu pas pensé qu'en
entrant ici tu pouvais gêner... quelqu'un?"

La tête baissée, il inspecta horizontalement la chambre, ses portes
closes, le lit cuirassé de métal et son talus d'oreillers luxueux. Il ne
vit rien d'insolite, rien de nouveau et haussa les épaules. Léa attendait
mieux et insista :

"Tu comprends ce que je veux dire?

--Très bien, répondit-il. "Monsieur" n'est pas rentré? "Monsieur"
découche?

--Ce ne sont pas tes affaires, petit", dit-elle tranquillement.

Il mordit sa lèvre et secoua nerveusement la cendre de sa cigarette dans
une coupe à bijoux.

"Pas là-dedans, je te le dis toujours! cria Léa. Combien de fois faudra-
t-il que...?"

Elle s'interrompit en se reprochant d'avoir repris malgré elle le ton des
disputes familières. Mais il n'avait pas paru l'entendre et examinait une
bague, une émeraude achetée par Léa pendant son voyage.

"Qu'est-ce... qu'est-ce que c'est que ça? bredouilla-t-il.

--Ça? c'est une émeraude.

--Je ne suis pas aveugle! Je veux dire : qui est-ce qui te l'a donnée?

--Tu ne connais pas.

--Charmant!" dit Chéri, amer.

L'accent rendit à Léa toute son autorité et elle se permit le plaisir
d'égarer un peu plus celui qui lui laissait l'avantage.

"N'est-ce pas qu'elle est charmante? On m'en fait partout compliment. Et
la monture, tu as vu, cette poussière de brillants qui....

--Assez!" gueula Chéri avec fureur, en abattant son poing sur la table
fragile.

Des roses s'effeuillèrent au choc, une coupe de porcelaine glissa sans se
briser sur l'épais tapis. Léa étendit vers le téléphone une main que
Chéri d'un bras rude :

"Qu'est-ce que tu veux à ce téléphone?

--Téléphoner au commissariat", dit Léa.

Il lui prit les deux bras, feignit la gaminerie en la poussant loin de
l'appareil.

"Allez, allez, ça va bien, pas de blagues! On ne peut rien dire sans que
tout de suite tu fasses du drame...."

Elle s'assit et lui tourna le dos. Il restait debout, les mains vides, et
sa bouche entrouverte et gonflée était celle d'un enfant boudeur. Une
mèche noire couvrait son sourcil. Dans un miroir, à la dérobée, Léa
l'épiait; mais il s'assit et son visage disparut du miroir. A son tour,
Léa sentit, gênée, qu'il la voyait de dos, élargie par la gandoura
flottante. Elle revint à sa coiffeuse, lissa ses cheveux, replanta son
peigne, ouvrit comme par distraction un flacon de parfum. Chéri tourna la
tête vers l'odeur.

"Nounoune!" appela-t-il.

Elle ne répondit pas.

"Nounoune!

--Demande pardon", commanda-t-elle sans se retourner.

Il ricana :

"Penses-tu!

--Je ne te force pas. Mais tu vas t'en aller. Et tout de suite....

--Pardon! dit-il promptement, hargneux.

--Mieux que ça!

--Pardon, répéta-t-il, tout bas.

--A la bonne heure!"

Elle revint à lui, passa sur la tête inclinée une main légère :

"Allons, raconte."

Il tressaillit et secoua la caresse :

"Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? Ce n'est pas compliqué. Je
rentre ici, voilà.

--Raconte, va, raconte."

Il se balançait sur son siège en serrant ses mains entre ses genoux, et
levait la tête vers Léa mais sans la regarder. Elle voyait battre les
narines blanches de Chéri, elle entendait une respiration rapide qui
essayait de se discipliner. Elle n'eut qu'à dire encore une fois :
"Allons, raconte..." et à le pousser du doigt comme pour le faire tomber.
Il appela :

"Nounoune chérie! Nounoune chérie!" et se jeta contre elle de toutes ses
forces, étreignant les hautes jambes qui plièrent. Assise, elle le laissa
glisser à terre et se rouler sur elle avec des larmes, des paroles
désordonnées, des mains tâtonnantes qui s'accrochaient à ses dentelles, à
son collier, cherchaient sous la robe la forme de son épaule et la place
de son oreille sous ses cheveux.

"Nounoune chérie! je te retrouve! ma Nounoune! ô ma Nounoune, ton épaule,
et puis ton même parfum, et ton collier, ma Nounoune, ah! c'est
épatant.... Et ton petit goût de brûlé dans les cheveux, ah! c'est...
c'est épatant...."

Il exhala, renversé, ce mot stupide comme le dernier souffle de sa
poitrine. A genoux, il serrait Léa dans ses bras, et lui offrait son
front ombragé de cheveux, sa tremblante bouche mouillée de larmes, et ses
yeux d'où la joie coulait en pleurs lumineux. Elle le contempla si
profondément, avec un oubli si parfait de tout ce qui n'était pas lui,
qu'elle ne songea pas à lui donner un baiser. Elle noua ses bras autour
du cou de Chéri, et elle le pressa sans rigueur, sur le rythme des mots
qu'elle murmurait :

"Mon petit... mon méchant.... Te voilà.... Te voilà revenu.... Qu'as-tu
fait encore? Tu es si méchant... ma beauté...."

Il se plaignait doucement à bouche fermée, et ne parlait plus guère : il
écoutait Léa et appuyait sa joue sur son sein. Il supplia : "Encore!"
lorsqu'elle suspendit sa litanie tendre, et Léa, qui craignait de pleurer
aussi, le gronda sur le même ton :

"Mauvaise bête.... Petit satan sans coeur.... Grande rosse, va...."

Il leva vers elle un regard de gratitude :

"C'est ça, engueule-moi! Ah! Nounoune...."

Elle l'écarta d'elle pour le mieux voir :

"Tu m'aimais donc?"

Il baissa les yeux avec un trouble enfantin :

"Oui, Nounoune."

Un petit éclat de rire étranglé, qu'elle ne put retenir avertit Léa
qu'elle était bien près de s'abandonner à la plus terrible joie de sa
vie. Une étreinte, la chute, le lit ouvert, deux corps qui se soudent
comme les deux tronçons vivants d'une même bête coupée.... "Non, non, se
dit-elle, pas encore, oh! pas encore...."

"J'ai soif, soupira Chéri. Nounoune, j'ai soif...."

Elle se leva vite, tâta de la main la carafe tiédie et sortit pour
revenir aussitôt. Chéri, pelotonné à terre, avait posé sa tête sur le
pouf.

"On t'apporte de la citronnade, dit Léa. Ne reste pas là. Viens sur la
chaise longue. Cette lampe te gêne?"

Elle frémissait du plaisir de servir et d'ordonner. Elle s'assit au fond
de la chaise longue et Chéri s'y étendit à demi contre elle.

"Tu vas me dire un peu, maintenant...."

L'entrée de Rose l'interrompit. Chéri, sans se lever, tourna
languissamment la tête vers Rose :

"... 'jour, Rose.

--Bonjour, Monsieur, dit Rose discrètement.

--Rose, je voudrais pour demain matin neuf heures....

--Des brioches et du chocolat", acheva Rose.

Chéri referma les yeux avec un soupir de bien-être :

"Extra-lucide!... Rose, où est-ce que je m'habille demain matin?

--Dans le boudoir, répondit Rose complaisante. Seulement il faudra sans
doute que je fasse retirer le canapé et qu'on remette le nécessaire de
toilette comme avant?..."

Elle consultait de l'oeil Léa, orgueilleusement étalée et qui soutenait,
tandis qu'il buvait, le torse de son "nourrisson méchant".

"Si tu veux, dit Léa. On verra. Remonte, Rose."

Rose s'en alla et pendant le moment de silence qui suivit, on n'entendit
qu'un confus murmure de brise, et le cri d'un oiseau que trompait le
clair de lune.

"Chéri, tu dors?"

Il fit son grand soupir de chien de chasse.

"Oh! non, Nounoune, je suis trop bien pour dormir.

--Dis-moi, petit.... Tu n'as pas fait de mal, là-bas?

--Chez moi? Non, Nounoune. Pas du tout, je te jure.

--Une scène?"

Il la regardait d'en bas, sans relever sa tête confiante.

"Mais non, Nounoune. Je suis parti parce que je suis parti. La petite est
très gentille, il n'y a rien eu.

--Ah!

--Je ne mettrais pas ma main au feu qu'elle n'a pas eu une idée, par
exemple. Elle avait ce soir ce que j'appelle sa tête d'orpheline, tu
sais, des yeux si sombres sous ses beaux cheveux.... Tu sais comme elle a
de beaux cheveux?

--Oui...."

Elle ne jetait que des monosyllabes, à mi-voix, comme si elle eût écouté
un dormeur parler en songe.

"Je crois même, continua Chéri, qu'elle a dû me voir traverser le jardin.

--Ah?

--Oui. Elle était au balcon, dans sa robe en jais blanc, un blanc
tellement gelé, oh! je n'aime pas cette robe.... Cette robe me donnait
envie de fiche le camp depuis le dîner....

--Non?

--Mais oui, Nounoune. Je ne sais pas si elle m'a vu. La lune n'était pas
levée. Elle s'est levée pendant que j'attendais.

--Où attendais-tu?"

Chéri étendit vaguement la main vers l'avenue.

"Là. J'attendais, tu comprends. Je voulais voir. J'ai attendu longtemps.

--Mais quoi?"

Il la quitta brusquement, s'assit plus loin. Il reprit son expression de
méfiance barbare :

"Tiens, je voulais être sûr qu'il n'y avait personne ici.

--Ah! oui.... Tu pensais à...."

Elle ne put se défendre d'un rire plein de mépris. Un amant chez elle? Un
amant, tant que Chéri vivait? C'était grotesque : "Qu'il est bête!"
pensa-t-elle avec enthousiasme.

"Tu ris?"

Il se mit debout devant elle et lui renversa la tête, d'une main qu'il
lui posa sur le front.

"Tu ris? Tu te moques de moi? Tu as.... Tu as un amant, toi? Tu as
quelqu'un?"

Il se penchait à mesure qu'il parlait et lui collait la nuque sur le
dossier de la chaise longue. Elle sentit sur ses paupières le souffle
d'une bouche injurieuse, et ne fit pas d'effort pour se délivrer de la
main qui froissait son front et ses cheveux.

"Ose donc le dire, que tu as un amant!"

Elle battit des paupières, éblouie par l'approche du visage éclatant qui
descendait sur elle, et dit enfin d'une voix sourde :

"Non. Je n'ai pas d'amant. Je t'aime...."

Il la lâcha et commença de retirer son smoking, son gilet; sa cravate
siffla dans l'air et s'enroula au cou d'un buste de Léa sur la cheminée.
Cependant il ne s'écartait pas d'elle et la maintenait, genoux contre
genoux, assise sur la chaise longue. Lorsqu'elle le vit demi-nu, elle lui
demanda, presque tristement :

"Tu veux donc?... Oui?..."

Il ne répondit pas, absorbé par l'idée de son plaisir proche et le désir
qu'il avait de la reprendre. Elle se soumit et servit son jeune amant en
bonne maîtresse, attentive et grave. Cependant elle voyait avec une sorte
de terreur approcher l'instant de sa propre défaite, elle endurait Chéri
comme un supplice, le repoussait de ses mains sans force et le retenait
entre ses genoux puissants. Enfin elle le saisit au bras, cria
faiblement, et sombra dans cet abîme d'où l'amour remonte pâle, taciturne
et plein du regret de la mort.

Ils ne se délièrent pas, et nulle parole ne troubla le long silence où
ils reprenaient vie. Le torse de Chéri avait glissé sur le flanc de Léa,
et sa tête pendante reposait, les yeux clos, sur le drap, comme si on
l'eût poignardé sur sa maîtresse. Elle, un peu détournée vers l'autre
côté, portait presque tout le poids de ce corps qui ne la ménageait pas.
Elle haletait tout bas, son bras gauche, écrasé, lui faisait mal, et
Chéri sentait s'engourdir sa nuque, mais ils attendaient l'un et l'autre,
dans une immobilité respectueuse, que la foudre décroissante du plaisir
se fût éloignée d'eux.

"Il dort", pensa Léa. Sa main libre tenait encore le poignet de Chéri,
qu'elle serra doucement. Un genou, dont elle connaissait la forme rare,
meurtrissait son genou. A la hauteur de son propre coeur, elle percevait
le battement égal et étouffé d'un coeur. Tenace, actif, mélange de fleurs
grasses et de bois exotiques, le parfum préféré de Chéri errait. "Il est
là", se dit Léa. Et une sécurité aveugle la baigna toute. "Il est là pour
toujours", s'écria-t-elle intérieurement. Sa prudence avisée, le bon sens
souriant qui avaient guidé sa vie, les hésitations humiliées de son âge
mûr, puis ses renoncements, tout recula et s'évanouit devant la brutalité
présomptueuse de l'amour. "Il est là! Laissant sa maison, sa petite femme
niaise et jolie, il est revenu, il m'est revenu! Qui pourrait me
l'enlever? Maintenant, maintenant je vais organiser notre existence....
Il ne sait pas toujours ce qu'il veut, mais moi je le sais. Un départ
sera sans doute nécessaire. Nous ne nous cachons pas, mais nous cherchons
la tranquillité.... Et puis il me faut le loisir de le regarder. Je n'ai
pas dû le bien regarder, au temps où je ne savais pas que je l'aimais. Il
me faut un pays où nous aurons assez de place pour ses caprices et mes
volontés.... Moi, je penserai pour nous deux,--à lui le sommeil...."

Comme elle dégageait avec précaution son bras gauche fourmillant et
douloureux et sou épaule que l'immobilité ankylosait, elle regarda le
visage détourné de Chéri, et elle vit qu'il ne dormait pas. Le blanc de
son oeil brillait, et la petite aile noire de ses cils battait
irrégulièrement.

"Comment, tu ne dors pas?"

Elle le sentit tressaillir contre elle, et il se retourna tout entier
d'un seul mouvement.

"Mais toi non plus tu ne dormais pas, Nounoune?"

Il étendit la main vers la table de chevet et atteignit la lampe; une
nappe de lumière rose couvrit le grand lit, accusant les reliefs des
dentelles, creusant des vallons d'ombre entre les capitons dodus d'un
couvre-pieds gonflé de duvet. Chéri, étendu, reconnaissait le champ de
son repos et de ses jeux voluptueux. Léa, accoudée près de lui, caressait
de la main les longs sourcils qu'elle aimait et rejetait en arrière les
cheveux de Chéri. Ainsi couché et les cheveux dispersés autour de son
front, il sembla renversé par un vent furieux.

La pendule d'émail sonna. Chéri se dressa brusquement et s'assit.

"Quelle heure est-il?

--Je ne sais pas. Qu'est-ce que ça peut bien nous faire?

--Oh! je disais ça...."

Il rit brièvement et ne se recoucha pas tout de suite. La première
voiture de laitier secoua au-dehors un carillon de verrerie, et il eut un
mouvement imperceptible vers l'avenue. Entre les rideaux couleur de
fraise, une lame froide de jour naissant s'insinuait. Chéri ramena son
regard sur Léa, et la contempla avec cette force et cette fixité qui rend
redoutables l'attention de l'enfant perplexe et du chien incrédule. Une
pensée illisible se levait au fond de ses yeux dont la forme, la nuance
de giroflée très sombre, l'éclat sévère ou langoureux ne lui avaient
servi qu'à vaincre et non à révéler. Son torse nu, large aux épaules,
mince à la ceinture, émergeait des draps froissés comme d'une houle, et
tout son être respirait la mélancolie des oeuvres parfaites.

"Ah! toi..." soupira Léa avec ivresse.

Il ne sourit pas, habitué à recevoir simplement les hommages.

"Dis-moi, Nounoune....

--Ma beauté?"

Il hésita, battit des paupières en frissonnant :

"Je suis fatigué.... Et puis demain, comment vas-tu pouvoir...."

D'une poussée tendre Léa rabattit sur l'oreiller le torse nu et la tête
alourdie.

"Ne t'occupe pas. Couche-toi. Est-ce que Nounoune n'est pas là? Ne pense
à rien. Dors. Tu as froid, je parierais.... Tiens, prends ça, c'est
chaud...."

Elle le roula dans la soie et la laine d'un petit vêtement féminin
ramassé sur le lit et éteignit la lumière. Dans l'ombre, elle prêta son
épaule, creusa son flanc heureux, écouta le souffle qui doublait le sien.
Aucun désir ne la troublait, mais elle ne souhaitait pas le sommeil. "A
lui de dormir, à moi de penser", se répéta-t-elle. "Notre départ, je
l'organiserai très chic, très discret; mon principe est de causer le
minimum de bruit et de chagrin.... C'est encore le Midi qui au printemps
nous plaira le mieux. Si je ne consultais que moi, j'aimerais mieux
rester ici, tout tranquillement. Mais la mère Peloux, mais madame Peloux
fils...." L'image d'une jeune femme en costume de nuit, anxieuse et
debout près d'une fenêtre, ne retint Léa que le temps de hausser l'épaule
avec une froide équité : "Ça, je n'y peux rien. Ce qui fait le bonheur
des uns...."

La tête soyeuse et noire bougea sur son sein, et l'amant endormi se
plaignit en rêve. D'un bras farouche Léa le protégea contre le mauvais
songe, et le berça afin qu'il demeurât longtemps--sans yeux, sans
souvenirs et sans desseins,--ressemblant au "nourrisson méchant" qu'elle
n'avait pu enfanter.

Éveillé depuis un long moment, il se gardait de bouger. La joue sur son
bras plié, il tâchait de deviner l'heure. Un ciel pur devait verser sur
l'avenue une précoce chaleur, car nulle ombre de nuage ne passait sur le
rose ardent des rideaux. "Peut-être dix heures?..." La faim le
tourmentait, il avait peu dîné la veille. L'an dernier, il eût bondi,
bousculé le repos de Léa, poussé des appels féroces pour réclamer le
chocolat crémeux et le beurre glacé.... Il ne bougea pas. Il craignait,
en remuant, d'émietter un reste de joie, un plaisir optique qu'il goûtait
au rose de braise des rideaux, aux volutes, acier et cuivre, du lit
étincelant dans l'air coloré de la chambre. Son grand bonheur de la
veille lui semblait réfugié, fondu et tout petit, dans un reflet, dans
l'arc-en-ciel qui dansait au flanc d'un cristal rempli d'eau.

Le pas circonspect de Rose frôla le tapis du palier. Un balai prudent
nettoyait la cour. Chéri perçut un lointain tintement de porcelaine dans
l'office.... "Comme c'est long, cette matinée... se dit-il. Je vais me
lever!" Mais il demeura tout à fait immobile, car Léa derrière lui
bâilla, étira ses jambes. Une main douce se posa sur les reins de Chéri,
mais il referma les yeux et tout son corps se mit à mentir sans savoir
pourquoi, en feignant la mollesse du sommeil. Il sentit que Léa quittait
le lit, et la vit passer en silhouette noire devant les rideaux qu'elle
écarta à demi. Elle se tourna vers lui, le regarda et hocha la tête, avec
un sourire qui n'était point victorieux mais résolu, et qui acceptait
tous les périls. Elle ne se pressait pas de quitter la chambre, et Chéri,
laissant un fil de lumière entrouvrir ses cils, l'épiait. Il vit qu'elle
ouvrait un indicateur des chemins de fer et suivait du doigt des colonnes
de chiffres. Puis elle sembla calculer, le visage levé vers le ciel et
les sourcils froncés. Pas encore poudrée, une maigre torsade de cheveux
sur la nuque, le menton double et le cou dévasté, elle s'offrait
imprudemment au regard invisible.

Elle s'éloigna de la fenêtre, prit dans un tiroir son carnet de chèques,
libella et détacha plusieurs feuillets. Puis elle disposa sur le pied du
lit un pyjama blanc et sortit sans bruit.

Seul, Chéri, en respirant longuement, s'aperçut qu'il avait retenu sa
respiration depuis le lever de Léa. Il se leva, revêtit le pyjama et
ouvrit une fenêtre. "On étouffe", souffla-t-il. Il gardait l'impression
vague et le malaise d'avoir commis une action assez laide.

"Parce que j'ai fait semblant de dormir? Mais je l'ai vue cent fois, Léa,
au saut du lit. Seulement j'ai fait semblant de dormir, cette fois-
ci...."

Le jour éclatant restituait à la chambre son rose de fleur, les tendres
nuances du Chaplin blond et argenté riaient au mur. Chéri inclina la tête
et ferma les yeux afin que sa mémoire lui rendît la chambre de la veille,
mystérieuse et colorée comme l'intérieur d'une pastèque, le dôme féerique
de la lampe, et surtout l'exaltation dont il avait supporté, chancelant,
les délices....

"Tu es debout! Le chocolat me suit."

Il constata avec gratitude qu'en quelques minutes Léa s'était coiffée,
délicatement fardée, imprégnée du parfum familier. Le son de la bonne
voix cordiale se répandit dans la pièce en même temps qu'un arôme de
tartines grillées et de cacao. Chéri s'assit près des deux tasses
fumantes, reçut des mains de Léa le pain grassement beurré. Il cherchait
quelque chose à dire et Léa ne s'en doutait pas, car elle l'avait connu
taciturne à l'ordinaire, et recueilli devant la nourriture. Elle mangea
de bon appétit, avec la hâte et la gaieté préoccupée d'une femme qui
déjeune, ses malles bouclées, avant le train.

"Ta seconde tartine, Chéri....

--Non, merci, Nounoune.

--Plus faim?

--Plus faim."

Elle le menaça du doigt en riant :

"Toi, tu vas te faire coller deux pastilles de rhubarbe, ça te pend au
nez!"

Il fronça le nez, choqué :

"Écoute, Nounoune, tu as la rage de t'occuper de ...

--Ta ta ta! Ça me regarde. Tire la langue? Tu ne veux pas tirer la
langue? Alors essuie tes moustaches de chocolat et parlons peu, mais
parlons bien. Les sujets ennuyeux, il faut les traiter vite."

Elle prit une main de Chéri par-dessus la table et l'enferma dans les
siennes.

"Tu es revenu. C'était notre destin. Te fies-tu à moi? Je te prends à ma
charge."

Elle s'interrompit malgré elle, et ferma les yeux, comme pliant sous sa
victoire; Chéri vit le sang fougueux illuminer le visage de sa maîtresse.

"Ah! reprit-elle plus bas, quand je pense à tout ce que je ne t'ai pas
donné, à tout ce que je ne t'ai pas dit.... Quand je pense que je t'ai
cru un petit passant comme les autres, un peu plus précieux que les
autres.... Que j'étais bête, de ne pas comprendre que tu étais mon amour,
l'amour, l'amour qu'on n'a qu'une fois...."

Elle rouvrit ses yeux qui parurent plus bleus, d'un bleu retrempé à
l'ombre des paupières, et respira par saccades.

"Oh! supplia Chéri en lui-même, qu'elle ne me pose pas une question,
qu'elle ne me demande pas une réponse maintenant, je suis incapable d'une
seule parole...."

Elle lui secoua la main.

"Allons, allons, soyons sérieux. Donc, je disais : on part, on est
partis. Qu'est-ce que tu fais, pour LÀ-BAS? Fais régler la question
d'argent par Charlotte, c'est le plus sage, et largement, je t'en prie.
Tu préviens LÀ-BAS, comment? par lettre, j'imagine. Pas commode, mais on
s'en tire quand on fait peu de phrases. Nous verrons ça ensemble. Il y a
aussi la question de tes bagages,--je n'ai plus rien à toi, ici.... Ces
petites choses-là c'est plus agaçant qu'une grande décision, mais n'y
songe pas trop.... Veux-tu bien ne pas arracher toujours tes petites
peaux, au bord de l'ongle de ton orteil? C'est avec ces manies-là qu'on
attrape un ongle incarné!"

Il laissa retomber son pied machinalement. Son propre mutisme l'écrasait
et il était obligé de déployer une attention harassante pour écouter Léa.
Il scrutait le visage animé, joyeux, impérieux de son amie, et se
demandait vaguement : "Pourquoi a-t-elle l'air si contente?"

Son hébétement devint si évident que Léa, qui maintenant monologuait sur
l'opportunité de racheter le yacht du vieux Berthellemy, s'arrêta court :

"Croyez-vous qu'il me donnerait seulement un avis? Ah! tu as bien
toujours douze ans, toi!"

Chéri, délié de sa stupeur, passa la main sur son front et enveloppa Léa
d'un regard mélancolique.

"Avec toi, Nounoune, il y a des chances pour que j'aie douze ans pendant
un demi-siècle."

Elle cligna des yeux à plusieurs reprises comme s'il lui eût soufflé sur
les paupières, et laissa le silence tomber entre eux.

"Qu'est-ce que tu veux dire? demanda-t-elle enfin.

--Rien que ce que je dis, Nounoune. Rien que la vérité. Peux-tu la nier,
toi qui es un honnête homme?"

Elle prit le parti de rire, avec une désinvolture qui cachait déjà une
grande crainte.

"Mais c'est la moitié de ton charme, petite bête, que cet enfantillage!
Ce sera plus tard le secret de ta jeunesse sans fin. Et tu t'en
plains!... Et tu as le toupet de venir t'en plaindre à moi!

--Oui, Nounoune. A qui veux-tu que je m'en plaigne?"

Il lui reprit la main qu'elle avait retirée.

"Ma Nounoune chérie, ma grande Nounoune. Je ne fais pas que me plaindre,
je t'accuse."

Elle sentait sa main serrée dans une main ferme. Et les grands yeux
sombres aux cils lustrés, au lieu de fuir les siens, s'attachaient à eux
misérablement. Elle ne voulut pas trembler encore.

"C'est peu de chose, peu de chose.... Il ne faut que deux ou trois
paroles bien sèches auxquelles il répondra par quelque grosse injure,
puis il boudera et je lui pardonnerai.... Ce n'est que cela...." Mais
elle ne trouva pas la semonce urgente, qui eût changé l'expression de ce
regard.

"Allons, allons, petit.... Tu sais qu'il y a certaines plaisanteries que
je ne tolère pas longtemps."

En même temps elle jugeait mou et faux le son de sa voix : "Que c'est mal
dit.... C'est dit en mauvais théâtre...." Le soleil de dix heures et
demie atteignit la table qui les séparait, et les ongles polis de Léa
brillèrent. Mais le rayon éclaira aussi ses grandes mains bien faites et
cisela dans la peau relâchée et douce, sur le dos de la main, autour du
poignet, des lacis compliqués, des sillons concentriques, des
parallélogrammes minuscules comme ceux que la sécheresse grave, après les
pluies, dans la terre argileuse. Léa se frotta les mains d'un air
distrait, en tournant la tête pour attirer vers la rue l'attention de
Chéri; mais il persista dans sa contemplation canine et misérable.
Brusquement il conquit les deux mains honteuses qui faisaient semblant de
jouer avec un pan de ceinture, les baisa et les rebaisa, puis y coucha sa
joue en murmurant :

"Ma Nounoune... ô ma pauvre Nounoune....

--Laisse-moi!" cria-t-elle avec une colère inexplicable, en lui arrachant
ses mains.

Elle mit un moment à se dompter, et s'épouvanta de sa faiblesse, car elle
avait failli éclater en sanglots. Dès qu'elle le put, elle parla et
sourit :

"Alors, tu me plains, maintenant? Pourquoi m'accusais-tu tout à l'heure?

--J'avais tort, dit-il humblement. Toi, tu as été pour moi...."

Il fit un geste qui exprimait son impuissance à trouver des mots dignes
d'elle.

"TU AS ÉTÉ! souligna-t-elle d'un ton mordant.

En voilà un style d'oraison funèbre, mon petit garçon!

--Tu vois..." reprocha-t-il.

Il secoua la tête, et elle vit bien qu'elle ne le fâcherait pas. Elle
tendait tous ses muscles, et bridait ses pensées à l'aide de deux ou
trois mots toujours les mêmes, répétés au fond d'elle : "Il est là,
devant moi.... Voyons, il est toujours là.... Il n'est pas hors
d'atteinte.... Mais est-il encore là, devant moi, véritablement?..."

Sa pensée échappa à cette discipline rythmique et une grande lamentation
intérieure remplaça les mots conjuratoires : "Oh! que l'on me rende, que
l'on me rende seulement l'instant où je lui ai dit : "Ta seconde tartine,
Chéri?" Cet instant-là est encore si près de nous, il n'est pas perdu à
jamais, il n'est pas encore dans le passé! Reprenons notre vie à cet
instant-là, le peu qui a eu lieu depuis ne comptera pas, je l'efface, je
l'efface.... Je vais lui parler tout à fait comme si nous étions quelques
minutes plus tôt, je vais lui parler, voyons, du départ, des bagages...."

Elle parla en effet, et dit :

"Je vois.... Je vois que je ne peux pas traiter en homme un être qui est
capable, par veulerie, de mettre le désarroi chez deux femmes. Crois-tu
que je ne comprenne pas? En fait de voyage, tu les aimes courts, hein?
Hier à Neuilly, aujourd'hui ici, mais demain.... Où donc, demain? Ici?
Non, non, mon petit, pas la peine de mentir, cette figure de condamné ne
tromperait même pas une plus bête que moi, s'il y en a une par là...."

Son geste violent, qui désignait la direction de Neuilly, renversa une
jatte à gâteaux que Chéri redressa. A mesure qu'elle parlait, elle
accroissait son mal, le changeait en un chagrin cuisant, agressif et
jaloux, un chagrin bavard de jeune femme. Le fard, sur ses joues,
devenait lie-de-vin, une mèche de cheveux, tordue par le fer, descendit
sur sa nuque comme un petit serpent sec.

"Même celle de par là, même ta femme, tu ne la retrouveras pas toutes les
fois chez toi, quand il te plaira de rentrer! Une femme, mon petit, on ne
sait pas bien comment ça se prend, mais on sait encore moins comment ça
se déprend!... Tu la feras garder par Charlotte, la tienne, hein? C'est
une idée, ça! Ah! je rirai bien, le jour où...."

Chéri se leva, pâle et sérieux :

"Nounoune!...

--Quoi, Nounoune? quoi, Nounoune? Penses-tu que tu vas me faire peur? Ah!
tu veux marcher tout seul? Marche! Tu es sûr de voir du pays, avec une
fille de Marie-Laure ! Elle n'a pas de bras, et le derrière plat, mais ça
ne l'empêchera guère....

--Je te défends, Nounoune!..."

Il lui saisit les deux bras, mais elle se leva, se dégagea avec vigueur,
et éclata d'un rire enroué :

"Mais bien sûr! "Je te défends de dire un mot contre ma femme!" N'est-ce
pas?"

Il fit le tour de la table et vint tout près d'elle, tremblant
d'indignation :

"Non! Je te défends, m'entends-tu bien, je te défends de m'abîmer ma
Nounoune!"

Elle recula vers le fond de la chambre en balbutiant :

"Comment ça?... Comment ça?..."

Il la suivait, comme prêt à la châtier :

"Oui! Est-ce que c'est ainsi que Nounoune doit parler? Qu'est-ce que
c'est que ces manières? Des sales petites injures genre madame Peloux,
maintenant? Et ça sort de toi, toi Nounoune!..."

Il rejeta la tête en arrière orgueilleusement :

"Moi, je sais comment doit parler Nounoune! Je sais comment elle doit
penser! J'ai eu le temps de l'apprendre. Je n'ai pas oublié le jour où tu
me disais, un peu avant que je n'épouse cette petite : "Au moins ne sois
pas méchant.... Essaie de ne pas faire souffrir.... J'ai un peu
l'impression qu'on laisse une biche à un lévrier...." Voilà des paroles!
Ça, c'est toi! Et la veille de mon mariage, quand je me suis échappé pour
venir te voir, je me rappelle, tu m'as dit...."

La voix lui manqua, tous ses traits s'éclairèrent au feu d'un souvenir :

"Chérie, va...."

Il posa ses mains sur les épaules de Léa :

"Et cette nuit encore, reprit-il, est-ce qu'un de tes premiers soucis n'a
pas été pour me demander si je n'avais pas fait trop de mal LÀ-BAS? Ma
Nounoune, chic type je t'ai connue, chic type je t'ai aimée, quand nous
avons commencé. S'il nous faut finir, vas-tu pour cela ressembler aux
autres femmes?..."

Elle sentit confusément la ruse sous l'hommage, et s'assit en cachant son
visage entre ses mains :

" Que tu es dur, que tu es dur... bégaya-t-elle. Pourquoi es-tu
revenu?... J'étais si calme, si seule, si habituée à...."

Elle s'entendit mentir, et s'interrompit.

"Pas moi! riposta Chéri. Je suis revenu parce que... parce que...."

Il écarta les bras, les laissa retomber, les rouvrit :

"Parce que je ne pouvais plus me passer de toi, ce n'est pas la peine de
chercher autre chose."

Ils demeurèrent silencieux un instant.

Elle contemplait, affaissée, ce jeune homme impatient, blanc comme une
mouette, dont les pieds légers et les bras ouverts semblaient prêts pour
l'essor....

Les yeux sombres de Chéri erraient au-dessus d'elle.

"Ah! tu peux te vanter, dit-il soudain, tu peux te vanter de m'avoir,
depuis trois mois surtout, fait mener une vie... une vie....

--Moi?...

--Et qui donc, sinon toi? Une porte qui s'ouvre, c'était Nounoune; le
téléphone, c'était Nounoune; une lettre dans la boîte du jardin : peut-
être Nounoune.... Jusque dans le vin que je buvais, je te cherchais, et
je ne trouvais jamais le Pommery de chez toi.... Et la nuit, donc.... Ah!
là là!..."

Il marchait très vite et sans aucun bruit, de long en large, sur le
tapis.

"Je peux le dire, que je sais ce que c'est que de souffrir pour une
femme, oui! Je les attends, à présent, celles d'après toi... poussières!
Ah! que tu m'avais bien empoisonné!..."

Elle se redressait lentement, suivait, d'un balancement du buste, le va-
et-vient de Chéri. Elle avait les pommettes sèches et luisantes, d'un
rouge fiévreux qui rendait le bleu de ses yeux presque insoutenable. Il
marchait, la tête penchée, et ne cessait de parler.

"Tu penses, Neuilly sans toi, les premiers temps de mon retour!
D'ailleurs, tout sans toi.... Je serais devenu fou. Un soir, la petite
était malade, je ne sais plus quoi, des douleurs, des névralgies.... Elle
me faisait peine, mais je suis sorti de la chambre parce que rien au
monde ne m'aurait empêché de lui dire : "Attends, ne pleure pas, je vais
aller chercher Nounoune qui te guérira...." D'ailleurs tu serais venue,
n'est-ce pas, Nounoune?... Oh! là là, cette vie.... A l'Hôtel Morris,
j'avais embauché Desmond, bien payé, et je lui en racontais, quelquefois,
la nuit.... Je lui disais, comme s'il ne te connaissait pas : "Mon vieux,
une peau comme la sienne, ça n'existe pas.... Et tu vois ton cabochon de
saphir, eh bien, mon vieux, cache-le, parce que le bleu de ses yeux, à
elle, il ne tourne pas au gris aux lumières!" Et je lui disais comme tu
étais rossarde quand tu voulais, et que personne n'avait le dernier avec
toi, pas plus moi que les autres.... Je lui disais : "Cette femme-là, mon
vieux, quand elle a le chapeau qu'il lui faut"--ton bleu marine avec des
ailes, Nounoune, de l'autre été--"et la manière de s'habiller qu'elle a,
tu peux mettre n'importe quelle femme à côté, tout fout le camp!" Et puis
tes manières épatantes de parler, de marcher, ton sourire, ta démarche
qui fait chic, je lui disais, à Desmond : "Ah! ce n'est pas rien, qu'une
femme comme Léa!..."

Il claqua des doigts, avec une fierté de propriétaire, et s'arrêta,
essoufflé, de parler et de marcher.

"Je n'ai jamais dit tout ça à Desmond, songea-t-il. Et pourtant ce n'est
pas un mensonge que je fais là. Desmond a compris tout de même." Il
voulut reprendre et regarda Léa. Elle l'écoutait encore. Assise très
droite à présent, elle lui montrait en pleine lumière son visage noble et
défait, ciré par de cuisantes larmes séchées. Un poids invisible tirait
en bas le menton et les joues, attristait les coins tremblants de la
bouche. Dans ce naufrage de la beauté, Chéri retrouvait, intacts, le joli
nez dominateur, les prunelles d'un bleu de fleur bleue....

"Alors, n'est-ce pas, Nounoune, après des mois cette vie-là, j'arrive
ici, et...."

Il s'arrêta, effrayé de ce qu'il avait failli dire.

"Tu arrives ici, et tu trouves une vieille femme, dit Léa d'une voix
faible et tranquille.

--Nounoune! Écoute, Nounoune!..."

Il se jeta à genoux contre elle, laissant voir sur son visage la lâcheté
d'un enfant qui ne trouve plus de mots pour cacher une faute.

"Et tu trouves une vieille femme, répéta Léa. De quoi donc as-tu peur,
petit?"

Elle entoura de son bras les épaules de Chéri, sentit le raidissement, la
défense de ce corps qui souffrait parce qu'elle était blessée.

"Viens donc, mon Chéri.... De quoi as-tu peur? De m'avoir fait de la
peine? Ne pleure pas, ma beauté.... Comme je te remercie, au
contraire...."

Il fit un gémissement de protestation et se débattit sans force. Elle
inclina sa joue sur les cheveux noirs emmêlés.

"Tu as dit tout cela, tu as pensé tout cela de moi? J'étais donc si belle
à tes yeux, dis? Si bonne? A l'âge où tant de femmes ont fini de vivre,
j'étais pour toi la plus belle, la meilleure des femmes, et tu m'aimais?
Comme je te remercie, mon chéri.... La plus chic, tu as dit?... Pauvre
petit...."

Il s'abandonnait et elle le soutenait entre ses bras.

"Si j'avais été la plus chic, j'aurais fait de toi un homme, au lieu de
ne penser qu'au plaisir de ton corps, et au mien. La plus chic, non, non,
je ne l'étais pas, mon chéri, puisque je te gardais. Et c'est bien
tard...."

Il semblait dormir dans les bras de Léa, mais ses paupières obstinément
jointes tressaillaient sans cesse et il s'accrochait, d'une main immobile
et fermée, au peignoir qui se déchirait lentement.

"C'est bien tard, c'est bien tard.... Tout de même...."

Elle se pencha sur lui;

"Mon chéri, écoute-moi. Éveille-toi, ma beauté. Écoute-moi les yeux
ouverts. N'aie pas peur de me voir. Je suis tout de même cette femme que
tu as aimée, tu sais, la plus chic des femmes...."

Il ouvrit les yeux, et son premier regard mouillé était déjà plein d'un
espoir égoïste et suppliant. Léa détourna la tête : "Ses yeux.... Ah!
faisons vite...." Elle reposa sa joue sur le front de Chéri.

"C'était moi, petit, c'était bien moi cette femme qui t'a dit : "Ne fais
pas de mal inutilement, épargne la biche...." Je ne m'en souvenais plus.
Heureusement tu y as pensé. Tu te détaches bien tard de moi, mon
nourrisson méchant, je t'ai porté trop longtemps contre moi, et voilà que
tu en as lourd à porter à ton tour : une jeune femme, peut-être un
enfant.... Je suis responsable de tout ce qui te manque.... Oui, oui, ma
beauté, te voilà, grâce à moi, à vingt-cinq ans, si léger, si gâté et si
sombre à la fois.... J'en ai beaucoup de souci. Tu vas souffrir,--tu vas
faire souffrir. Toi qui m'as aimée...."

La main qui déchirait lentement son peignoir se crispa et Léa sentit sur
son sein les griffes du nourrisson méchant.

"... Toi qui m'as aimée, reprit-elle après une pause, pourras-tu.... Je
ne sais comment me faire comprendre...."

Il s'écarta d'elle pour l'écouter; et elle faillit lui crier : "Remets
cette main sur ma poitrine et tes ongles dans leur marque, ma force me
quitte dès que ta chair s'éloigne de moi!" Elle s'appuya à son tour sur
lui qui s'était agenouillé devant elle, et continua.

"Toi qui m'as aimée, toi qui me regretteras...."

Elle lui sourit et le regarda dans les yeux.

"Hein, quelle vanité!... Toi qui me regretteras, je voudrais que, quand
tu te sentiras près d'épouvanter la biche qui est ton bien, qui est ta
charge, tu te retiennes, et que tu inventes à ces instants-là tout ce que
je ne t'ai pas appris.... Je ne t'ai jamais parlé de l'avenir. Pardonne-
moi, Chéri : je t'ai aimé comme si nous devions, l'un et l'autre, mourir
l'heure d'après. Parce que je suis née vingt-quatre ans avant toi,
j'étais condamnée, et je t'entraînais avec moi...."

Il l'écoutait avec une attention qui lui donnait l'air dur. Elle passa sa
main sur le front inquiet, pour en effacer le pli.

"Tu nous vois, Chéri, allant déjeuner ensemble, à Armenonville?... Tu
nous vois invitant Madame et Monsieur Lili?..."

Elle rit tristement et frissonna.

"Ah! Je suis aussi finie que cette vieille.... Vite, vite, petit, va
chercher ta jeunesse, elle n'est qu'écornée par les dames mûres, il t'en
reste, il lui en reste à cette enfant qui t'attend. Tu y as goûté, à la
jeunesse! Tu sais qu'elle ne contente pas, mais qu'on y retourne.... Eh!
ce n'est pas de cette nuit que tu as commencé à comparer.... Et qu'est-ce
que je fais là, moi, à donner des conseils et à montrer ma grandeur
d'âme? Qu'est-ce que je sais de vous deux? Elle t'aime : c'est son tour
de trembler, elle souffrira comme une amoureuse et non pas comme une
maman dévoyée. Tu lui parleras en maître, mais pas en gigolo
capricieux.... Va, va vite...."

Elle parlait sur un ton de supplication précipitée. Il l'écoutait debout,
campé devant elle, la poitrine nue, les cheveux en tempête, si tentant
qu'elle noua l'une à l'autre ses mains qui allaient le saisir. Il la
devina peut-être et ne se déroba pas. Un espoir, imbécile comme celui qui
peut atteindre, pendant leur chute, les gens qui tombent d'une tour,
brilla entre eux et s'évanouit.

"Va, dit-elle à voix basse. Je t'aime. C'est trop tard. Va-t'en. Mais va-
t'en tout de suite. Habille-toi."

Elle se leva et lui apporta ses chaussures, disposa la chemise froissée,
les chaussettes. Il tournait sur place et remuait gauchement les doigts
comme s'il avait l'onglée, et elle dut trouver elle-même les bretelles,
la cravate; mais elle évita de s'approcher de lui et ne l'aida pas.
Pendant qu'il s'habillait, elle regarda fréquemment dans la cour comme si
elle attendait une voiture.

Vêtu, il parut plus pâle, avec des yeux qu'élargissait un halo de
fatigue.

"Tu ne te sens pas malade?" lui demanda-t-elle. Et elle ajouta
timidement, les yeux bas : "Tu pourrais... te reposer...." Mais tout de
suite elle se reprit et revint à lui comme s'il était dans un grand
péril : "Non, non, tu seras mieux chez toi.... Rentre vite, il n'est pas
midi, un bon bain chaud te remettra, et puis le grand air.... Tiens tes
gants.... Ah! oui, ton chapeau par terre.... Passe ton pardessus, l'air
te surprendrait. Au revoir, mon Chéri, au revoir.... C'est ça.... Tu
diras à Charlotte...." Elle referma sur lui la porte et le silence mit
fin à ses vaines paroles désespérées. Elle entendit que Chéri butait dans
l'escalier, et elle courut à la fenêtre. Il descendait le perron et
s'arrêta au milieu de la cour.

"Il remonte! il remonte!" cria-t-elle en levant les bras.

Une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et
Léa se demanda ce qu'elle pouvait avoir de commun avec cette folle.

Chéri reprit son chemin vers la rue, ouvrit la grille et sortit. Sur le
trottoir il boutonna son pardessus pour cacher son linge de la veille.
Léa laissa retomber le rideau. Mais elle eut encore le temps de voir que
Chéri levait la tête vers le ciel printanier et les marronniers chargés
de fleurs, et qu'en marchant il gonflait d'air sa poitrine, comme un
évadé.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Chéri" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home