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Title: Cours familier de Littérature - Volume 28 - Un entretien par mois
Author: Lamartine, Alphonse de
Language: French
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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTÉRATURE

  REVUE MENSUELLE



  Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné,
  rue du Four-Saint-Germain, 43.



  COURS FAMILIER
  DE
  LITTÉRATURE


  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE


  TOME VINGT-HUITIÈME


  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACÉRÈS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43)
  1869



COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE


CLXIIIe ENTRETIEN

CHATEAUBRIAND (SUITE)


XXXIII

Cet épisode eut plus de charme que le poëme: la société contemporaine,
en retrouvant son pays et ses moeurs, sentit mieux la grandeur du
peintre et l'universalité du pinceau.

_René_ resta son premier ouvrage, triste comme la forêt humaine,
religieux comme l'infini de la passion, éternellement retentissant
comme la solitude du coeur.

À dater de _René_, Chateaubriand fut grand comme l'inconnu.

L'envie et la haine s'acharnèrent sur lui. Ce fut alors que ses
ennemis découvrirent l'_Essai sur les Révolutions_, publié et retiré
de la publicité par les conseils de ses amis, pour être remplacé par
le _Génie du Christianisme_.

Ils le firent réimprimer et le répandirent avec profusion dans la
foule pour faire contraster ses déclamations chrétiennes avec ses
déclamations philosophiques. Ils triomphèrent, mais il n'y avait en
vérité pas de quoi.

L'_Essai sur les Révolutions_ est, au fond, plus remarquable que le
_Génie du Christianisme_. Rien n'y jurait avec le sentiment religieux
de l'auteur que quelques phrases de scepticisme mal articulées sur le
dogme religieux du moment. Quant au talent, il était au moins aussi
grand, et la logique, plus libre, était plus conséquente.

Nous venons de le lire tout entier, et il nous paraît impossible que
la jeunesse de l'écrivain ne promît pas une force étonnante quand la
pensée l'aurait mûrie. Le style était neuf comme celui de Bernardin
de Saint-Pierre.

On y sentait l'homme d'État futur sous les teintes du coloriste. On y
sentait surtout le coeur sensible de l'homme de douleur battre dans
une grande poitrine, et la mélancolie pensive entraîner l'humanité
vaincue dans ce torrent de larmes amassées par les calamités
politiques.


XXXIV

Je ne veux en citer qu'un mémorable chapitre, chapitre complet; car il
fait pleurer autant que penser. Écoutez et admirez! Jamais
Chateaubriand n'a délayé plus de larmes dans plus de couleurs:


AUX INFORTUNÉS

«Ce chapitre n'est pas écrit pour tous les lecteurs:

plusieurs peuvent le passer sans interrompre le fil de cet ouvrage.
Il est adressé à la classe des malheureux; j'ai tâché de l'écrire dans
leur langue, qu'il y a longtemps que j'étudie.

«Celui-là n'était pas un favori de la prospérité qui répétait les deux
vers qu'on voit à la tête de ce chapitre. C'était un monarque, le
malheureux Richard II, qui, le matin même du jour où il fut assassiné,
jetant à travers les soupiraux de sa prison un regard sur la campagne,
enviait le pâtre qu'il voyait assis tranquillement dans la vallée
auprès de ses chèvres.

«Quelles qu'aient été tes erreurs, innocent ou coupable, né sur un
trône ou dans une chaumière, qui que tu sois, enfant du malheur, je te
salue: _Experti invicem sumus, ego ac fortuna_.

«On a beaucoup disputé sur l'infortune comme sur toute autre chose.
Voici quelques réflexions que je crois nouvelles.

«Comment le malheur agit-il sur les hommes? Augmente-t-il la force de
leur âme? La diminue-t-il?

«S'il l'augmente, pourquoi Denys fut-il si lâche?

«S'il la diminue, pourquoi la reine de France déploya-t-elle tant de
fortitude?

«Prend-il le caractère de la victime? Mais s'il le prend, pourquoi
Louis, si timide au jour du bonheur, se montra-t-il si courageux au
jour de l'adversité? Et pourquoi ce Jacques II, si brave dans la
prospérité, fuyait-il sur les bords de la Boyne lorsqu'il n'avait plus
rien à perdre?

«Serait-ce que le malheur transforme les hommes? Sommes-nous forts
parce que nous étions faibles, faibles parce que nous étions forts?
Mais le pusillanime empereur romain qui se cachait dans les latrines
de son palais au moment de sa mort avait toujours été le même, et le
Breton Caractacus fut aussi noble dans la capitale du monde que dans
ses forêts.

«Il paraît donc impossible de raisonner d'après une donnée certaine
sur la nature de l'infortune.

«Il est vraisemblable qu'elle agit sur nous par des causes secrètes,
qui tiennent à nos habitudes et à nos préjugés, et par la position où
nous nous trouvons relativement aux objets environnants. Denys, si vil
à Corinthe, eût peut-être été très-grand entre les mains de ses sujets
à Syracuse.

«Autre recherche. Voilà le malheur considéré en lui-même; examinons-le
dans ses relations extérieures.

«La vue de la misère cause différentes sensations chez les hommes. Les
grands, c'est-à-dire les riches, ne la voient qu'avec un dégoût
extrême; il ne faut attendre d'eux qu'une pitié insolente, que des
dons, des politesses, mille fois pires que des insultes.

«Le marchand, si vous entrez dans son comptoir, ramassera
précipitamment l'argent qui se trouve atteint: cette âme de boue
confond le malheureux et le malhonnête homme!

«Quant au peuple, il vous traite selon son génie. L'infortuné
rencontre en Allemagne la vraie hospitalité; en Italie, la bassesse,
mais quelquefois des éclairs de sensibilité et de délicatesse; en
Espagne, la morgue et la lâcheté, parfois aussi de la noblesse; le
peuple français, malgré sa barbarie lorsqu'il s'assemble en masse, est
le plus charitable, le plus sensible de tous envers le misérable, parce
qu'il est sans contredit le moins avide d'or. Le désintéressement est
une qualité que mes compatriotes possèdent éminemment au-dessus des
autres nations de l'Europe. L'argent n'est rien pour eux, pourvu
qu'ils aient exactement la vie. En Hollande, le malheureux ne trouve
que brutalité; en Angleterre, le peuple méprise souverainement
l'infortune; il sent, il frotte, il mord, il examine, il fait sonner
son schelling, il ne voit partout que du cuivre ou de l'argent. Au
reste, il est précisément le contraire du Français. Autant les
individus qui le composent feraient de bassesses pour quelques
demi-couronnes, autant ils sont généreux pris en corps. Au fait, je
ne connais point deux nations plus antipathiques de génie, de moeurs,
de vices et de vertus, que les Anglais et les Français, avec cette
différence que les premiers reconnaissent généreusement plusieurs
qualités dans les derniers, tandis que ceux-ci refusent toute vertu
aux autres.

«Examinons maintenant si de ces diverses remarques on ne peut retirer
quelques règles de conduite dans le malheur. J'en sais trois:

«Un misérable est un objet de curiosité pour les hommes. On l'examine,
on aime à toucher la corde des angoisses, pour jouir du plaisir
d'étudier son coeur au moment de la convulsion de la douleur, comme
ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments, afin
d'épier la circulation du sang et le jeu des organes. La première
règle est donc de cacher ses pleurs. Qui peut s'intéresser au récit de
nos maux? Les uns les écoutent sans les entendre, les autres avec
ennui, tous avec malignité. La prospérité est une statue d'or dont les
oreilles ressemblent à ces cavernes sonores décrites par quelques
voyageurs: le plus léger soupir s'y grossit en un son épouvantable.

«La seconde règle, qui découle de la première, consiste à s'isoler
entièrement. Il faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce
qu'elle est l'ennemie naturelle des malheureux; sa maxime est:
Infortuné,--coupable! Je suis si convaincu de cette vérité sociale,
que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête.

«Troisième règle: Fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du
malheur. Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous élever, si
nous voulons sauver notre caractère. Il faut se ressouvenir que
partout on honore l'habit et non l'homme. Peu importe que vous soyez
un fripon, si vous êtes riche; un honnête homme, si vous êtes pauvre.
Les positions relatives font dans la société l'estime, la
considération, la vertu. Comme il n'y a rien d'intrinsèque dans la
naissance, vous fûtes roi à Syracuse, et vous devenez particulier
malheureux à Corinthe. Dans la première position, vous devez mépriser
ce que vous êtes; dans la seconde, vous enorgueillir de ce que vous
avez été; non qu'au fond vous ne sachiez à quoi vous en tenir sur ce
frivole avantage, mais pour vous en servir comme d'un bouclier contre
le mépris attaché à l'infortune. On se familiarise aisément avec le
malheureux; et il se trouve sans cesse dans la dure nécessité de se
rappeler sa dignité d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.

«Enfin, vient une grande question sur le sujet de ce chapitre: Que
faut-il faire pour soulager ses chagrins? Voici la pierre
philosophale.

«D'abord, la nature du malheur n'étant pas parfaitement connue, cette
question reste pour ainsi dire insoluble. Lorsqu'on ne sait où gît le
siége du mal, où peut-on appliquer le remède?

«Plusieurs philosophes anciens et modernes ont écrit sur ce sujet. Les
uns nous proposent la lecture, les autres la vertu, le courage. C'est
le médecin qui dit au patient: Portez-vous bien.

«Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié,
la tolérance, la douce indulgence, l'espérance, plus douce encore, qui
composent le seul baume des blessures de l'âme: ce sont les Évangiles.
Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les
infortunés, il fait plus: il bénit leurs larmes, et boit avec eux le
calice jusqu'à la lie.

«Il n'y a point de panacée universelle pour le chagrin, il en faudrait
autant que d'individus. D'ailleurs, la raison trop dure ne fait
qu'aigrir celui qui souffre, comme la garde maladroite qui, en
tournant l'agonisant dans son lit pour le mettre plus à son aise, ne
fait que le torturer. Il ne faut rien moins que la main d'un ami pour
panser les plaies du coeur, et pour vous aider à soulever doucement
la pierre de la tombe.

«Mais, si nous ignorons comment le malheur agit, nous savons du moins
en quoi il consiste: en une privation. Que celle-ci varie à l'infini:
que l'un regrette un trône, l'autre une fortune, un troisième une
place, un quatrième un abus: n'importe, l'effet reste le même pour
tous. M*** me disait: «Je ne vois qu'une infortune réelle; celle de
manquer de pain. Quand un homme à la vie, l'habit, une chambre et du
feu, les autres maux s'évanouissent. Le manque du nécessaire absolu
est une chose affreuse, parce que l'inquiétude du lendemain empoisonne
le présent.» M*** avait raison, mais cela ne tranche pas la question.

«Car que faudrait-il faire pour se procurer ce premier besoin?
Travailler, répondent ceux qui n'entendent rien au coeur de l'homme.
Nous supportons l'adversité non d'après tel ou tel principe, mais
selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et surtout notre
génie. Celui-ci, s'il peut gagner passablement sa vie par une
occupation quelconque, s'apercevra à peine qu'il a changé de
condition; tandis que celui-là, d'un ordre supérieur, regardera comme
le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de
son âme, de faire sa compagnie de manoeuvres, dont les idées sont
confinées autour du bloc qu'ils scient, ou de passer ses jours, dans
l'âge de la raison et de la pensée, à faire répéter des mots aux
stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de
faim que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie. Ce n'est
donc pas chose si aisée que d'associer le nécessaire et le bonheur:
tout le monde n'entendra pas ceci.

«Ainsi, nous ne sommes pas juges compétents du bon et du mauvais pour
les autres: il ne s'agit pas de l'apparence, mais de la réalité.

«Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent
avec cette avidité inquiète que j'ai souvent portée moi-même dans la
lecture des moralistes, à l'article des misères humaines, croyant y
trouver quelque soulagement. Je m'imagine encore que, trompés comme
moi, ils me disent: «Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez
aucun moyen d'adoucir nos peines: au contraire, vous prouvez trop
qu'il n'en existe point.» Ô mes compagnons d'infortune! votre reproche
est juste: je voudrais pouvoir sécher vos larmes, mais il vous faut
implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes.
Cependant, ne vous laissez point abattre; on trouve encore quelques
douceurs parmi beaucoup de calamités. Essayerai-je de montrer le parti
qu'on peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en
recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours
stoïque.

«Un infortuné parmi les enfants de la prospérité ressemble à un gueux
qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante: chacun
le regarde et le fuit. Il doit donc éviter les jardins publics, le
fracas, le grand jour; le plus souvent même il ne sortira que la nuit.
Lorsque la brune commence à confondre les objets, notre infortuné
s'aventure hors de sa retraite, et, traversant en hâte les lieux
fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où il puisse errer en
liberté. Un jour, il va s'asseoir au sommet d'une colline qui domine
la ville et commande une vaste contrée; il contemple les feux qui
brillent dans l'étendue du paysage obscur, sous tous ces toits
habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel,
dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un
misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes,
lui qui eut aussi des fêtes et des amis! Il ramène ensuite ses regards
sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du
faubourg, et il se dit: «Là, j'ai des frères.»

«Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embuscade sur un
grand chemin, pour jouir encore à la dérobée de la vue des hommes,
sans être distingué d'eux; de peur qu'en apercevant un malheureux, ils
ne s'écrient, comme les gardes du docteur anglais, dans _la Chaumière
indienne_: «Un paria! un paria!»

«Mais le but favori de ses courses sera peut-être un bois de sapins,
planté à quelque deux milles de la ville. Là il a trouvé une société
paisible, qui comme lui cherche le silence et l'obscurité. Ces
sylvains solitaires veulent bien le souffrir dans leur république, à
laquelle il paye un léger tribut; tâchant ainsi de reconnaître, autant
qu'il est en lui, l'hospitalité qu'on lui a donnée.

«Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société,
la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur
l'ordre muet de la création, et nous y trouvons une sorte de plaisir
que nous n'aurions jamais soupçonné. La vie est douce avec la nature.
Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude, et j'ai résolu d'y
mourir, sans me rembarquer sur la mer du monde. J'en contemple encore
quelquefois les tempêtes, comme un homme jeté seul sur une île
déserte, qui se plaît, par une secrète mélancolie, à voir les flots se
briser au loin sur les côtes où il fit naufrage. Après la perte de nos
amis, si nous ne succombons à la douleur, le coeur se replie sur
lui-même; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment
et de vivre uniquement avec ses souvenirs. S'il devient moins propre à
la société, sa sensibilité se développe aussi davantage. Le malheur
nous est utile, sans lui les facultés aimantes de notre âme
resteraient inactives: il la rend un instrument tout harmonie, dont,
au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables. Que celui que
le chagrin mine s'enfonce dans les forêts; qu'il erre sous leur voûte
mobile; qu'il gravisse la colline, d'où l'on découvre d'un côté de
riches campagnes, de l'autre le soleil levant sur des mers
étincelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu;
sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle: non qu'il
oublie ceux qu'il aima, car alors ses maux seraient préférables; mais
leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux: il
gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui
aiment la nature; ils la trouveront, et trouveront seulement elle, au
jour de l'adversité.

«À l'aspect attendrissant du _convolvulus_, qui entoure de ses fleurs
pâles quelque aune décrépit, il croit voir une jeune fille presser de
ses bras d'albâtre son vieux père mourant; l'_ulex_ épineux, couvert
de ses papillons d'or, qui présente un asile assuré aux petits des
oiseaux, lui montre une puissance protectrice du faible; dans les
_thyms_ et le _calamens_, qui embellissent généreusement un sol ingrat
de leur verdure parfumée, il reconnaît le symbole de l'amour de la
patrie. Parmi les végétaux supérieurs, il s'égare volontiers sous ces
arbres dont les sourds mugissements imitent la triste voix des mers
lointaines; il affectionne cette famille américaine qui laisse pendre
ses branches négligées comme dans la douleur; il aime ce saule au port
languissant, qui ressemble, avec sa tête blonde et sa chevelure en
désordre, à une bergère pleurant au bord d'une onde. Enfin il
recherche de préférence, dans ce règne aimable, les plantes qui par
leurs accidents, leurs goûts, leurs moeurs, entretiennent des
intelligences secrètes avec son âme.

«Oh! qu'avec délices, après cette course laborieuse, on rentre dans sa
misérable demeure chargé de la dépouille des champs! Comme si l'on
craignait que quelqu'un ne vînt ravir ce trésor, fermant
mystérieusement la porte sur soi, on se met à faire l'analyse de sa
récolte, blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Vaillant, Jussieu,
Solander. Cependant la nuit approche. Le bruit commence à cesser au
dehors, et le coeur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé.
Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu'on
tire précieusement du lieu obscur où on le tenait caché, va remplir
ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière
vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les
maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des
Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux: ils nous
nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis
que la vie?

«Eh bien, si vous le voulez, ce sera un grand crime, une grande
vérité, dont notre solitaire s'occupera: Agrippine assassinée par son
fils. Il veillera au bord du lit de l'ambitieuse Romaine, maintenant
retirée dans une chambre obscure, à peine éclairée d'une petite lampe.
Il voit l'impératrice tombée faire un reproche touchant à la seule
suivante qui lui reste, et qui elle-même l'abandonne; il observe
l'anxiété augmentant à chaque minute sur le visage de cette
malheureuse princesse, qui dans une vaste solitude écoute
attentivement le silence. Bientôt on entend le bruit sourd des
assassins qui brisent les portes extérieures; Agrippine tressaille,
s'assied sur son lit, prête l'oreille. Le bruit approche, la troupe
entre, entoure la couche; le centurion tire son épée et en frappe la
reine aux tempes; alors: _Ventrem feri!_ s'écrie la mère de Néron: mot
dont la sublimité fait hocher la tête.

«Peut-être aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures du
matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre votre
fenêtre, écrivez-vous ce que vous savez des hommes. L'infortuné occupe
une place avantageuse pour les bien étudier, parce que, étant hors de
leur route, il les voit passer devant lui.

«Mais, après tout, il faut toujours en revenir à ceci: sans les
premières nécessités de la vie, point de remèdes à nos maux. Otway, en
mendiant le morceau de pain qui l'étouffa; Gilbert, la tête troublée
par le chagrin, avalant une clef à l'hôpital, sentirent bien amèrement
à cet égard, quoique hommes de lettres, toute la vanité de la
philosophie.»


XXXV

Voici un autre passage de l'_Essai sur les Révolutions_, où l'idée
majestueuse de Dieu se fait jour comme un pressentiment ou comme un
remords parmi les doutes, et manifeste l'immortalité de l'âme
surnageant au scepticisme du jeune homme. Il le déroba à l'_Essai sur
les Révolutions_, et l'inséra presque en entier dans le _Génie du
Christianisme_; c'était plutôt le génie du déisme.

       *       *       *       *       *

«Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le
bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au
lever du soleil, les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le
murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan
déclare son immensité; l'homme seul a dit: «Il n'y a point de Dieu!»

«Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers
le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées,
où les mondes furent semés comme des sables? Pour moi, j'ai vu, et
c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans
des draperies de pourpre et d'or. La lune, à l'horizon opposé, montait
comme une lampe d'argent dans l'orient d'azur. Les deux astres
mêlaient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer
multipliait la scène orientale en girandoles de diamants, et roulait
la pompe de l'Occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement
enchaînés l'un à l'autre, expiraient tour à tour à mes pieds sur la
rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du
jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et
dans les vallées.

«Ô toi, que je ne connais point; toi, dont j'ignore et le nom et la
demeure, invisible Architecte de cet univers, qui m'as donné un
instinct pour te sentir et refusé une raison pour te comprendre, ne
serais-tu qu'un être imaginaire, que le songe doré de l'infortune? Mon
âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? Le tombeau
est-il un abîme sans issue ou le portique d'un autre monde? N'est-ce
que par une cruelle pitié que la nature a placé dans le coeur de
l'homme l'espérance d'une meilleure vie à côté des misères humaines?
Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute point
de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière
immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes
décrets en silence, et ton insecte confesse ta divinité.

«Lorsque l'homme sauvage, errant au milieu des déserts, eut satisfait
aux premiers besoins de la vie, il sentit je ne sais quel autre besoin
dans son coeur. La chute d'une onde, la susurration du vent solitaire,
toute cette musique qui s'exhale de la nature, et qui fait qu'on
s'imagine entendre les germes sourdre dans la terre et les feuilles
croître et se développer, lui parut tenir à cette cause cachée. Le
hasard lia ces effets locaux à quelques circonstances heureuses ou
malheureuses de ses chasses; des positions relatives d'un objet ou
d'une couleur le frappèrent aussi en même temps: de là le manitou du
Canadien et le fétiche du nègre, la première de toutes les religions.

«Cet élément du culte, une fois développé, ouvrit la vaste carrière
des superstitions humaines. Les affections du coeur se changèrent
bientôt dans les plus aimables des dieux; et le sauvage en élevant le
_mont_ du tombeau à son ami, la mère en rendant à la terre son petit
enfant, vinrent chaque année, à la chute des feuilles de l'automne, le
premier répandre des larmes, la seconde épancher son lait sur le gazon
sacré. Tous les deux crurent que ce qu'ils avaient tant aimé ne
pouvait être insensible à leur souvenir; ils ne purent concevoir que
ces absents si regrettés, toujours vivants dans leurs pensées, eussent
entièrement cessé d'être; qu'ils ne se réuniraient jamais à cette
autre moitié d'eux-mêmes. Ce fut sans doute l'Amitié en pleurs sur un
monument qui imagina le dogme de l'immortalité de l'âme et la religion
des tombeaux.

«Cependant l'homme, sorti de ses forêts, s'était associé à ses
semblables. Des citoyens laborieux, secondés par des chances
particulières, trouvèrent les premiers rudiments des arts, et la
reconnaissance des peuples les plaça au rang des divinités. Leurs
noms, prononcés par différentes nations, s'altérèrent dans des idiomes
étrangers. De là le Thoth des Phéniciens, l'Hermès des Égyptiens, et
le Mercure des Grecs. Des législateurs fameux par leur sagesse, des
guerriers redoutés par leur valeur, Jupiter, Minos, Mars, montèrent
dans l'Olympe. Les passions des hommes se multipliant avec les arts
sociaux, chacun déifia sa faiblesse, ses vertus ou ses vices: le
voluptueux sacrifia à Vénus, le philosophe à Minerve, le tyran aux
déités infernales. D'une autre part, quelques génies favorisés du
ciel, quelques âmes sensibles aux attraits de la nature, un Orphée, un
Homère, augmentèrent les habitants de l'immortel séjour. Sous leurs
pinceaux, les accidents de la nature se transformèrent en esprits
célestes: la Dryade se joua dans le cristal des fontaines; les Heures,
au vol rapide, ouvrirent les portes du jour; l'Aurore rougit ses
doigts, et cueillit ses pleurs sur les feuilles de roses humectées de
la fraîcheur du matin; Apollon monta sur son char de flammes; Zéphire,
à son aspect, se réfugia dans les bois, Téthys rentra dans ses palais
humides, et Vénus, qui cherche l'ombre et le mystère, enlaçant de sa
ceinture le beau chasseur Adonis, se retira avec lui et les Grâces
dans l'épaisseur des forêts.

«Des hommes adroits, s'apercevant de ce penchant de la nature humaine
à la superstition, en profitèrent. Il s'éleva des sectes sacerdotales,
dont l'intérêt fut d'épaissir le voile de l'erreur. Les philosophes
se servirent de ces idées des peuples pour sanctifier de bonnes lois
par le sceau de la religion, et le polythéisme, rendu sacré par le
temps, embelli du charme de la poésie et de la pompe des fêtes,
favorisé par les passions du coeur et l'adresse des prêtres,
atteignit, vers le siècle de Thémistocle et d'Aristide, à son plus
haut point d'influence et de solidité.»


XXXVI

Après les deux romans d'_Atala_ et de _René_, il en ébaucha un
troisième: _le Dernier des Abencérages_; mais, à l'exception de
l'incomparable romance:

  Combien j'ai douce souvenance,

ce roman, entièrement d'imagination, ne fut qu'un roman français sans
vérité et sans succès, très-inférieur aux deux autres.

_Atala_ avait trouvé sa nouveauté et sa vérité dans les déserts
d'Amérique; _René_, dans l'abîme du coeur du jeune écrivain; _le
Dernier des Abencérages_ ne fut qu'un conte de Marmontel. Il fallait
un fond solide à l'invention de Chateaubriand, autrement il
s'évanouissait avec les nuages:

  Combien j'ai douce souvenance
  Du joli lieu de ma naissance!
  Ma soeur, qu'ils étaient beaux, les jours
        De France!
  Ô mon pays, sois mes amours
        Toujours!

  Te souvient-il que notre mère,
  Au foyer de notre chaumière,
  Nous pressait sur son coeur joyeux,
        Ma chère;
  Et nous baisions ses blancs cheveux
        Tous deux?

  Ma soeur, te souvient-il encore
  Du château que baignait la Dore
  Et de cette tant vieille tour
        Du Maure,
  Où l'airain sonnait le retour
        Du jour?

  Te souvient-il du lac tranquille
  Qu'effleurait l'hirondelle agile,
  Du vent qui courbait le roseau
        Mobile,
  Et du soleil couchant sur l'eau
        Si beau?

  Oh! qui me rendra mon Hélène,
  Et ma montagne, et le grand chêne?
  Leur souvenir fait tous les jours
        Ma peine:
  Mon pays sera mes amours
        Toujours!

Cela mérite seul d'être conservé, air et paroles. L'Auvergne avait
produit l'air, le génie du jeune homme la tristesse amoureuse des
paroles. C'est le seul passage de ses oeuvres en vers où Chateaubriand
a été poëte; partout ailleurs il ne fut que poétique. C'est la
faiblesse de son génie, qui ne put s'élever jusqu'à la condensation du
génie qui chante en vers.

Qu'eût été Virgile, si _l'Énéide_ avait marché en prose cadencée au
lieu de planer en vers immortels? L'ébauche d'un impuissant n'est pas
le génie d'un grand homme; cette vérité triste fut l'éternel remords
de Chateaubriand. Il y eut entre Virgile et lui l'éternelle distance
qu'il y a entre _Télémaque_ et _l'Iliade_: cela se ressemble, mais ne
s'égale pas.


XXXVII

M. de Chateaubriand avait connu M. de Fontanes à Londres; ils y
recevaient l'un et l'autre des secours de Louis XVIII, réfugié à
Hartwell. Ils s'étaient rencontrés, connus, aimés. Fontanes avait
quitté Londres avant M. de Chateaubriand; il avait reçu à Paris
l'auteur de l'_Essai_; il l'avait introduit auprès de ses propres
amis: M. Joubert, qui n'a laissé que des _Pensées_ et qui aurait pu
laisser des oeuvres, mais esprit essentiellement critique, trop
indolent pour rédiger autre chose que des impressions; M. de Bonald,
ingénieux auteur d'écrits contre-révolutionnaires et religieux. M. de
Lamoignon, émigré, rentré avant lui, parent par alliance de sa femme,
née Mudson Lindsay, Anglaise aimable, le reçut discrètement aux
Ternes. De là on le conduisit chez l'ami de M. de Fontanes, M.
Joubert, son premier hôte, resté à jamais son ami.

Quelques littérateurs médiocres qu'il avait connus avant l'émigration,
entre autres Flins des Oliviers, qui travaillait avec Fontanes au
_Mercure de France_, l'admirent parmi eux. Ginguené, ambassadeur de la
République sous le Directoire, le reconnut à peine du haut de son
importance mal évanouie. Chateaubriand fut blessé de cet orgueil et ne
le vit plus.

Fontanes lui tendit la plume et lui proposa d'écrire. Il écrivit avec
légèreté une critique personnelle et amère de madame de Staël, qui lui
en conserva rancune; et, bien que la lettre de Chateaubriand fût
très-faible, elle lui ébaucha sa réputation. Exemple de plus de ce que
peut le journalisme de réaction.

Peu de temps après, il publia _Atala_, dont il avait lu déjà des
fragments à M. de Fontanes, à Londres. La mode, sel des nouveautés,
lui fit un succès fanatique. Les femmes tombaient en délire; M. de
Fontanes, attaché alors aux charmes de madame Bacciochi, se conduisit
en ami sincère et désintéressé, et présenta Chateaubriand à la future
grande-duchesse de Toscane et à Lucien Bonaparte.

«J'étais _contraint_ d'aller dîner chez Lucien, au château du Plessis,
près de Senlis.»

Quelle contrainte! on voit que la flatterie prenait le masque de
l'opposition pour se plaindre, en servant l'ambition prévoyante du
nouveau venu.

Toute cette époque où Chateaubriand est mêlé aux plaisirs, aux fêtes,
aux intrigues de la famille Bonaparte, aurait besoin d'être publiée.
Elle le fut, mais trop tard, dans des pamphlets amers, pour racheter,
à force d'injures, des excès de caresses. Les Bourbons étaient trop
intéressés à croire à sa constance pour la contester. Leur première
faveur, en 1814, fut de lui pardonner.


XXXVIII

Une femme jeune, belle, malheureuse, proscrite dans sa famille,
s'empara alors de sa vie. C'était madame de Beaumont, fille de M. de
Montmorin. Chateaubriand se logea non loin d'elle, au quatrième étage,
dans un des pavillons du garde-meuble. Il s'en trouvait encore trop
loin, bien qu'elle eût son modeste appartement à côté, dans la rue
Neuve-de-Luxembourg.

Un petit cénacle d'hommes et de femmes distingués s'y réunissait tous
les soirs. M. Pasquier, récemment rentré de l'émigration; M. Molé,
très-jeune encore, mais déjà mûr d'idées et souple de caractère; M.
Joubert, ami de tous les malheureux; M. de Bonald; M. de Fontanes,
transition entre tous les régimes, mais irréconciliable avec la
Terreur; M. Chênedollé, poëte loyal et royaliste constant; madame de
Vintimille, captive sous la République, et dont la soeur, captive
aussi, avait été chantée avant de mourir par André Chénier, suprême
honneur rendu à la victime encore vivante, formaient ce cénacle.

L'ombre de M. de Montmorin, immolé sur l'échafaud à sa fidèle
affection pour Louis XVI, planait sur le salon de sa fille comme un
remords de septembre sur un jour de printemps. Tout le monde était
d'accord dans ce salon, tant les grands crimes effacent les
différences d'opinions et ne laissent survivre que l'honneur.

M. de Saint-Herem, ancien ambassadeur en Espagne, membre de
l'Assemblée constituante, ami de M. Necker, mais plus encore de Louis
XVI, était resté ministre des affaires étrangères pendant la plus
grande partie de la Révolution. Il marcha résolûment au supplice,
donnant sa vie pour la vie du roi. Sa fille, restée sans fortune,
d'une beauté qui n'était que charmes, vivait dans une retraite,
visitée par les amis de sa famille.

M. de Fontanes lui présenta son nouvel ami, M. de Chateaubriand.

Ces deux caractères semblèrent se reconnaître en se rencontrant; ces
deux coeurs s'attachèrent avec la force d'une révélation.

Madame de Beaumont vivait pendant l'été dans le petit château de
Passy, près de Villeneuve-sur-Yonne. M. Joubert y cherchait aussi le
repos. La description que fait de lui M. de Chateaubriand est
touchante.

«C'était, dit-il, un égoïste qui ne s'occupait que des autres.»

«J'ai été, écrivait M. Joubert avant de mourir, comme une harpe
éolienne qui rend quelques beaux sons, et qui n'exécute aucun air.»

C'était triste et vrai. Mais les vivants qui entendaient, dans son
intarissable entretien, la harpe frémir, en étaient charmés.

Madame de Beaumont invita Chateaubriand à venir à Passy pendant la
belle saison. Il accepta; leur liaison se resserra, elle devint
tendresse. Quelle impression ne devaient pas faire à une femme
sensible et malheureuse les paroles qu'avaient entendues Atala, ou les
songes qu'avait rêvés René!

Ce fut le beau temps de Chateaubriand. La Providence semble ainsi
réserver à ses favoris deux femmes providentielles: l'une, à l'entrée
de la vie pour les enivrer d'un premier amour; l'autre, au déclin des
jours pour faire respecter l'intérieur.

«Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet
abri de l'amitié. Nous nous réunissions, au retour de la promenade,
auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le
potager: madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous
asseyions sur un banc; le fils de madame Joubert se roulait à nos
pieds sur la pelouse; cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se
promenait à l'écart dans une allée sablée; deux chiens de garde et une
chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient
sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué
de l'exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté
quelques jours promptement écoulés! C'était ordinairement dans ces
soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai
jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau monde. La nuit,
quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame
de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me
rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître: depuis
que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs
fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles
qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des
montagnes de la Sabine; le rayon prolongé de ces astres venait frapper
la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny
et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce
signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir
d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme
consent-il à faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit
mourir?»


XXXIX

Bientôt tout changea de face. Madame de Beaumont tomba malade de la
poitrine. Chateaubriand, par la protection de M. de Fontanes et de
madame Bacciochi, soeur de Bonaparte, et toute-puissante sur lui à
cause de la virilité de son caractère, demanda à entrer dans la
diplomatie. Bonaparte l'agréa et le nomma secrétaire d'ambassade à
Rome, heureux d'adresser au pape le jeune écrivain restaurateur de la
religion. Il fut présenté au consul, reçut de M. de Talleyrand, qu'il
a depuis si maltraité, son titre et ses instructions.

Il quitta Paris et s'achemina vers Rome, laissant madame de Beaumont
en France; mais elle devait le rejoindre bientôt à Rome.

Quant à madame de Chateaubriand, déjà oubliée depuis plusieurs années,
il l'avait entrevue à Paris et l'avait de nouveau négligée. Elle était
un hors-d'oeuvre dans sa vie; elle disparut pour longtemps. Le
dévouement aux amies loyales ne faisait point partie des prescriptions
du culte restauré. Femme d'esprit, d'un caractère épineux et
difficile, elle laissait son mari libre et vivait çà et là avec ses
belles-soeurs, délaissées comme elle.


XL

Son voyage à Rome fut lent et glorieux, comme un triomphe au milieu
d'un pays réjoui par le retour de son vieux culte. Il visita à loisir
les choses et les hommes du midi de la France. Il écouta les vers de
Reboul, que j'ai depuis admirés moi-même; excellent homme, que je
désignai en 1848 au choix éclairé de son pays pour représentant de la
République, que nous tentions de fonder; les exagérés le dégoûtèrent
comme ils dégoûtèrent la France, et il se retira sans combat. Il
était homme d'honneur, de talent et de vertu, mais non homme de lutte.
Il est allé depuis au séjour des hommes de paix, en emportant notre
amitié.

Avant son départ pour Rome, Lucien l'avait conduit à une fête chez le
premier consul; Bonaparte le reconnaissant dans la foule, s'approcha
de lui, et lui dit:

«En Égypte, j'étais toujours frappé quand je voyais les cheiks tomber
à genoux au milieu du désert, se tourner vers l'orient, et toucher le
sable de leur front. Qu'était-ce que cet inconnu qu'ils adoraient vers
l'orient?»

Puis, s'interrompant lui-même et passant sans transition à un autre
sujet:

«Le christianisme, dit-il, les idéologues n'ont-ils pas prétendu en
faire un système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me
persuader que le christianisme est petit? Si le christianisme est
l'allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les
esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez
de grandeur à son culte!»

Et il s'éloigna.


XLI

Après avoir vu Murat à Milan, il reprit sa route. Il arriva à Rome le
27 juin. Mon ami, M. Artau, le conduisit à Saint-Pierre.

«Il sentait le besoin d'un effet, me dit Artau, ne pouvant pas le
sentir, il l'affecta.»

Il s'assit sur le rebord en pierre du jet d'eau en face du portail,
entre les obélisques égyptiens, et, plaçant sa main sur sa poitrine,
il dit à Artau: «_J'ai soif!_» et demeura silencieux dans une
contemplation évidemment simulée. Artau le comprit, et ne dérangea pas
son enthousiasme.

On le logea chez le cardinal Fesch, au dernier étage du palais.

«N'ayant rien à faire dans ma chambre aérienne, dit-il, je regardais
par-dessus les toits, dans une maison voisine, des blanchisseuses qui
me faisaient des signes; une cantatrice novice exerçant sa voix me
poursuivait d'un solfége éternel, heureux quand il passait quelque
enterrement pour me désennuyer. Du haut de ma fenêtre, je vis dans
l'abîme de la rue le convoi d'une jeune mère; on la portait, le visage
découvert, entre deux files de pèlerins blancs; son nouveau-né, mort
aussi et couronné de fleurs, était couché à ses pieds.»


XLII

Chateaubriand fit une imprudence qui choqua l'ambassadeur et tout le
corps diplomatique de Rome. Il alla présenter son hommage au vieux roi
de Sardaigne, qui avait abdiqué sa couronne et qui vivait retiré à
Rome. Le cardinal Fesch écrivit à Paris cette excentricité inopportune
et prétentieuse. Bonaparte ne fit qu'en rire et l'excusa. Mais
d'autres prétentions plus offensantes pour l'ambassadeur le blessèrent
plus directement. Il était parcimonieux comme sa soeur. Le secrétaire
mangeait à sa table. Le vin que le cardinal faisait servir à ses
commensaux parut mauvais à Chateaubriand, qui se fit servir une
bouteille particulière achetée de ses deniers. Cette inconvenance
déplut à l'ambassadeur; les paroles aigres s'échangèrent sur ce
trivial sujet; l'animadversion s'envenima et subsista toujours.
L'écrivain oublia trop vite l'infériorité du diplomate.



CLXIVe ENTRETIEN

CHATEAUBRIAND (SUITE.)


XLIII

Cependant, madame de Beaumont allait arriver mourante à Rome; elle
écrivait des bains du Mont-Dore, en Auvergne:

«Puis-je donc vivre? Ma vie passée n'a été qu'une suite de malheurs;
ma vie actuelle est pleine d'agitations et de trouble. Ma mort serait
un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d'autres, et pour
moi le plus grand des biens... Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel
tombeau choisir? Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle
puissance en murera la porte?»

Une lettre de M. Ballanche, disciple plus encore qu'ami de M. de
Chateaubriand, leur apprit son passage à Lyon. Elle rencontra à Milan
M. Bertin, du _Journal des Débats_, qui la conduisit à Florence.
Chateaubriand l'y attendait. Leur entrevue fut déchirante. Elle fut
reçue à Rome par le pape et par le cardinal-ministre Consalvi avec la
distinction et la bonté qu'ils croyaient devoir à la personne d'une
amie du défenseur de l'Église.

«Un jour, je la menai au Colisée: c'était un de ces jours d'octobre
tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre et alla
s'asseoir sur une pierre en face des autels placés au pourtour de
l'édifice. Elle leva les yeux, elle les promena lentement sur ces
portiques, morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient vu
tant mourir. Les ruines étaient décorées de ronces et de plantes
safranées par l'automne et noyées dans la lumière; la femme expirante
abaissa ensuite, de gradin en gradin, jusqu'à l'arène, ses regards qui
quittaient le soleil. Elle les arrêta sur la croix de l'autel, et me
dit: «Allons, j'ai froid!» Je la reconduisis chez elle; elle se coucha
et ne se releva plus. Me voyant pleurer: «Vous êtes un enfant!
dit-elle; est-ce que vous ne vous y attendiez pas?...» Elle me rappela
alors nos projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions
quelquefois entretenus, et se mit à pleurer!

«Les convulsions de l'agonie ne durèrent que quelques minutes... Nous
la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde. Une de mes
mains se trouvait appuyée sur son coeur, qui touchait à ses légers
ossements, il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa
chaîne brisée. Ô moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s'arrêter.
Nous inclinâmes sur l'oreiller la femme arrivée au repos; elle pencha
la tête; quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son
front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le
médecin présenta un miroir et une lumière à sa bouche: le miroir ne
fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile.
Tout était fini!»


XLIV

Il fit ensevelir cette femme amie dans l'église des Français,
Saint-Louis, et quitta Rome pour aller pleurer à Naples.

Peu de temps après, il reçut de M. de Talleyrand sa nomination au
poste de ministre plénipotentiaire à Sion, bourgade des Alpes,
capitale de la petite république du Valais.

Il accepta et alla remercier Napoléon.

Le duc d'Enghien ayant été fusillé quelques jours après, il donna sa
démission.

Madame Bacciochi et M. de Fontanes vinrent lui faire les reproches de
l'amitié épouvantée. Il ne rétracta rien de son imprudence et de son
indignation. Son royalisme, dont il s'est trop vanté, date de ce
jour-là. Bonaparte ne témoigna aucun ressentiment. Les amis mêmes du
prochain empire ne se retirèrent pas. M. Pasquier vint l'embrasser.
Chateaubriand ne lui rendit pas assez, plus tard, le souvenir de ce
généreux courage.


XLV

Satisfait d'avoir protesté par ses actes au sentiment public,
Chateaubriand reprit sa vie studieuse, et continua d'écrire des
articles pour le _Mercure_. Il vengea ainsi Tacite de l'animadversion
avouée du consul:

«Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus retentir
que la chaîne de l'esclave et la voix du dictateur; lorsque tout
tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la
vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est
déjà né dans l'empire; il croît, inconnu, auprès des cendres de
Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la
gloire du maître du monde. Si le rôle de l'historien est beau, il est
souvent dangereux; mais il est des autels, comme celui de l'honneur,
qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le dieu
n'est point anéanti, parce que le temple est désert. Partout où il
reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter.
Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le
malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom,
prononcé dans la postérité, va faire battre un coeur généreux deux
mille ans après notre vie.»


XLVI

Il résolut alors d'appeler plus fortement l'attention sur lui en
voyageant en Grèce et en Syrie. Ce voyage produisit un de ses
meilleurs écrits: l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. C'est un
recueil de pages étincelantes d'érudition prétentieuse, de piété
affectée, un trompe-l'oeil admirable pour les fidèles de l'Évangile ou
de la gloire classique; cela réussit complétement. Le style était
admirable, resplendissant, unanime; ceux qui ne croyaient qu'à la
Fable retrouvèrent leurs dieux sous les bocages du Céphise; ceux qui
ne croyaient qu'au Golgotha lisaient à genoux au pied du Calvaire. Il
faillit remettre en goût les pèlerinages de Sion. Ce n'était qu'un
pèlerinage au Parnasse.

Il revint vite, en traversant la mer, par Carthage, puis par Grenade
et l'Alhambra, où il rencontra le véritable but de son voyage. «Mais
croyez à ce que je chante, et non à ce que je prêche!» Cet itinéraire
est un pot-pourri où Sparte, Argos, Athènes, le Calvaire, l'Hélicon
débitent chacun son rôle, et où l'auteur est sûr de triompher, sinon
par sa foi, du moins par son talent. Ce succès un peu banal dure
encore, et il durera tant que les souvenirs classiques seront la
religion des hommes de lettres.


XLVII

Chateaubriand, de retour à Paris le 4 novembre 1811, n'attendit pas le
printemps pour aller goûter sa retraite champêtre.

Il avait acheté dans la Vallée-aux-Loups un étroit espace appelé
Aulnay, défrichement au milieu des bois. Il y construisait une
maisonnette de plâtre et de briques, que les ouvriers achevaient
encore. Voulant les activer par sa présence, il y conduisit un soir
madame de Chateaubriand, retrouvée à Paris.

«La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux
d'avancer; la voiture versa; le buste en plâtre d'Homère sauta par la
portière et se brisa: mauvais augure pour le poëme des _Martyrs_, dont
je m'occupais alors. La maison, pleine d'ouvriers qui riaient,
chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux allumés, et
éclairée par des bouts de chandelles; elle ressemblait à un ermitage
illuminé la nuit par des pèlerins dans les bois. Charmés d'y trouver
deux chambres passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait
préparé le couvert, nous nous mîmes à table; le lendemain, réveillé au
bruit des marteaux et des chants, je vis le soleil se lever avec moins
de soucis que le maître des Tuileries.

«J'étais dans des enchantements sans fin. Sans être madame de Sévigné,
j'allais, chaussé d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la
boue, passer et repasser par les mêmes allées, voir et revoir tous les
petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me
représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir
ne me manquait point.» Etc.

On voit qu'après les poëtes et les prophètes, l'imitation plus
prosaïque de Jean-Jacques Rousseau ne manquait point non plus. Elle
est plus naturelle et par conséquent plus vraie.

À part la note poétique, Chateaubriand tenait plus de ce maître du
style; mais, quand la pompe des paroles est éloignée, la justesse de
l'esprit éclate toujours dans Chateaubriand. Il égale et dépasse
l'homme des Charmettes, plus fastueux de forme, mais plus vrai
d'idées; un homme d'État pouvait naître de lui, un rhéteur seul
pouvait naître de Rousseau.


XLVIII

Chateaubriand, poëte admirable, mais poëte de décadence, avait été
jusque-là travaillé de l'ambition d'égaler l'antiquité par le poëme
épique, ce chef-d'oeuvre du génie primitif. Le moule était usé; cette
forme n'était plus possible.

Le génie était de transformer la poésie, non de l'imiter. Il manqua en
ce point de vraie génie. Imiter en prose Homère ou Virgile, c'était
simplement marquer la distance entre ces deux grands hommes et leur
plagiaire.

Il manquait aussi de cette vigueur de talent qui enfante le vers comme
la musique innée enfante la mélodie, la langue qui chante. Ces deux
impossibilités se trahissent dans _les Martyrs_, effort avorté d'un
esprit supérieur, mais n'attestant que la double insuffisance de
l'écrivain. Lisez-les; c'est beau de conception, c'est inimitable
d'élégance, c'est fécond d'images, c'est étincelant de sentences, mais
cela n'est pas un poëme. Arriver, comme Chateaubriand, jusqu'au seuil
des parodies de _Télémaque_, c'est échouer en route.

Autant valait ne pas partir. L'insuccès d'une oeuvre se mesure à la
prétention. Ce fut un échec; il avait voulu tromper sa nature, la
nature se vengea; ce fut sa dernière oeuvre. Sa vie littéraire se
termina par cette éclatante déception.


XLIX

Cependant le monde politique trébuchait dans ses prétentions
militaires, pendant que Chateaubriand fléchissait dans ses ambitions
littéraires. L'Espagne dévorait nos armées; les neiges de la Russie
ensevelissaient nos légions vivantes. Bonaparte jouait la France en
Saxe contre son orgueil obstiné; il perdait le monde à Leipzig.
L'univers entier, excepté lui, avait l'agonie de sa fin.

Chateaubriand comprit qu'il fallait changer de parti quand la fortune
changeait de héros. Il écrivit comme on conspire, en cachant sous son
habit le poignard d'Harmodius, c'est-à-dire un pamphlet mortel contre
le tyran qu'il avait subi la veille. Les plus virulentes invectives
contre Bonaparte se rencontrèrent sur sa poitrine avec les phrases les
plus enthousiastes qu'il avait brodées deux ans plus tôt pour les
faire retentir dans son discours à l'Académie française.

Cyrus, le libérateur des Hébreux, le glorieux époux de Marie-Louise,
sortant de son palais avec son enfant, héritier de la terre, sur ses
bras, et le bourreau du genre humain, se heurtèrent face à face sous
le même style, comme le oui et le non, comme la foi et l'apostasie sur
la même bouche; il voulut faire oublier, par l'audace sans péril de
cet attentat de plume, qu'il avait été l'émigré pardonné, l'envoyé de
confiance à Rome et à Sion de cet usurpateur, le protégé confidentiel
de ce Cyrus, restaurateur des autels.

Ce pamphlet s'appelait _Buonaparte et les Bourbons_.

Il n'ouvrit les pans de son habit de conspirateur que le jour où Paris
fut délivré du tyran. Ce danger posthume fut une fanfaronnade
d'héroïsme. Caton se donnait un coup de poignard, mais Caton était
cuirassé. L'imagination calomnieuse de l'inventeur indigna, du reste,
ceux-là même qu'elle réjouissait en secret.

Je n'aimais pas Napoléon, mais je me souviens que mon estime pour
Chateaubriand tomba devant le grossier mensonge du pape traîné par les
cheveux à Fontainebleau par les mains sacriléges de l'empereur. La
vraisemblance est la vérité du pamphlet.


L

Mais la France royaliste n'examina pas de si près ce qui servait sa
haine. On ne crut pas, mais on propagea.

De ce jour, Chateaubriand cessa d'être un ennemi complaisant de
l'empire, mais il devint le coryphée de la Restauration. Il dut sa
popularité politique à un mauvais acte, et il s'obstina à la conserver
et à la raviver pendant toute l'époque qui sépare 1814 de 1815.
Commencée comme les journalistes, ces hommes d'excès, c'est en
poussant aux excès plus grands qu'il la rajeunit à chaque
circonstance. Il était devenu acquéreur du _Mercure_; Bonaparte le lui
enleva après l'article sur Tacite, dont il sentit la portée; ses
brochures se succédèrent comme les jours dans toutes les occasions qui
prêtaient à la haine ou à l'ambition. Il n'hésita pas à suivre Louis
XVIII à Gand. Il commença par flatter les partisans de la légitimité,
il finit par hésiter entre les libéraux et les légitimistes. Il rentra
avec le roi après Waterloo; il fut nommé pair de France, et écrivit
quelques discours d'apparat indécis, jusqu'à la guerre d'Espagne; il
s'irrita contre le favori du roi, M. Decazes, et il écrivit contre lui
ce mot affreux, digne pendant de ses invectives contre Bonaparte, et
qui accréditait l'horrible supposition de complicité entre M. Decazes
et un assassin: «Le pied lui a glissé dans le sang.» Ces mots cruels
déshonorent même le pamphlet.


LI

Il fonda le _Conservateur_, organe des colères du parti ultraroyaliste
contre les monarchistes modérés; il s'illustra de son talent et de ses
fureurs. Il finit par s'allier avec les libéraux et se laissa nommer à
l'ambassade de Londres. Là commence son rôle vraiment politique: il
conçut la pensée de rallier l'armée française à la monarchie des
Bourbons, en lui fournissant l'occasion de combattre contre la
révolution d'Espagne.

Il écrivit, après son succès, l'_Histoire du congrès de Vérone_, où
il força M. de Villèle et M. de Montmorency à l'envoyer. M. de
Montmorency se retira. M. de Villèle consentit à l'admettre, comme
ministre des affaires étrangères, dans son cabinet; il y servit mal
ses collègues, favorisant tantôt leur politique, tantôt combattant
sournoisement leurs plans, pour donner des gages ou des espérances aux
libéraux.

Surpris dans une de ces manoeuvres équivoques, il fut brutalement
congédié par le roi. Il sortit du conseil en Coriolan, et déclara le
lendemain une guerre de vengeance au parti qu'il servait la veille. Le
_Journal des Débats_, dont le chef, M. Bertin, était son ami, se
dévoua à lui et lui prêta sa publicité ambiguë. Il rallia ainsi, dans
une coalition néfaste, les amis et les ennemis de la Restauration dans
une agression commune. La coalition de principes opposés, mais de
haine commune, cette maladie organique de la France, ne laissa plus de
doute aux amis des Bourbons sur leur ruine prochaine.


LII

Louis XVIII mourut, déjà détrôné et asservi, par faiblesse, avant ses
derniers jours, au parti ultraroyaliste de son frère.

Chateaubriand tenta de se réconcilier avec lui par sa brochure: _Le
roi est mort, vive le roi!_ et par sa présence au sacre de Reims. Il
affecta de s'unir à M. de Villèle pour réconcilier le parti modéré de
cet homme d'État avec le parti royaliste. Il devint un homme de
manoeuvres ambitieuses, inconséquent ou sans prudence; puis enfin
ministre des affaires étrangères.

Sa conduite, dans ce poste tant désiré, fut louche et ambiguë; il
intrigua secrètement à la Chambre des pairs contre les mesures
adoptées par le roi Charles X et par ses collègues les ministres. Le
roi, indigné de cette duplicité, ordonna à M. de Villèle de le
congédier sans retard et sans égards: il le méritait, mais son
ressentiment s'aggrava de la conscience de ses torts; il passa sans
ménagement à l'opposition.

Le _Journal des Débats_, puissant alors par son double ascendant sur
les ultraroyalistes et sur les libéraux, le suivit dans sa palinodie
politique. Il devint, sinon le chef, du moins la voix effrénée d'une
opposition sans mission et sans prudence.

Les partis ne cherchent pas la vertu, mais les services dans ceux qui
se mettent à leur tête; il fut certainement alors une des causes de la
chute de la monarchie des Bourbons en 1830; il avait juré de se
venger, sa vengeance porta plus loin que sur les ministres, elle porta
sur le trône; elle embarrassa le roi et désaffectionna l'opinion qu'il
avait le premier fanatisée pour les Bourbons en 1814.

Sa conduite rendit ses principes suspects, mais il avait rendu
invincible la coalition qu'il avait formée. Lui qui avait demandé des
lois _féroces_ contre la presse (_immanis lex_), il feignit de se
déclarer le défenseur à tout prix de cette puissance terrible, dès
qu'il en fut l'arbitre par son talent; ou il n'en connut pas
l'ascendant en France, ou il lui sacrifia la couronne.

Aucune force politique ne peut lutter, dans notre pays, contre cette
force anarchique, excepté la force révolutionnaire.

Je l'ai senti sous la République, en 1848; j'en ai mesuré exactement,
jour par jour, la puissance, l'effet, la durée, laissez la presse
totalement en dehors des lois, à Paris, vous aurez un accès de guerre
civile tous les mois. À combien d'accès un gouvernement peut-il
résister? C'est là la question: la première semaine après sa défaite,
la presse se tait; la seconde, elle rallie par le droit de réunion ses
forces disséminées; la troisième, elle fermente et se révèle en
symptômes menaçants par des mots d'ordre et par des rassemblements sur
les boulevards, au sortir des clubs; la quatrième, elle éclate et le
sang coule.

M. de Chateaubriand, qui avait vu ces émeutes régulières en 1790,
1791, pouvait-il feindre d'ignorer ces alternatives en 1827?
Pouvait-il se figurer que, dans un pays où la main est si près de la
tête, l'opinion excitée et armée d'une multitude pouvait combattre
sans danger la raison froide et calme de la raison publique; ou bien
pouvait-il livrer de gaieté de coeur sa patrie à l'éternelle agression
d'une majorité désordonnée, parlant ou écrivant réunie sur un seul
point de l'empire, sans contrôle et sans modération, contre une
société sans cesse attaquée, quoique sans cesse victorieuse? Non;
aucun homme d'État ne pouvait, de bonne foi, se faire une illusion
pareille; la guerre à mort entre l'ordre public, qui est l'intérêt et
le droit de tous, et la presse libre, qui n'est que l'intérêt d'un
petit nombre d'hommes de plume sans mandat et sans responsabilité,
était évidemment l'état sauvage, au lieu de l'état régulier d'une
nation en état légal. Donc, cette croyance à la liberté illimitée de
la presse était, en lui, ou une fiction à l'usage d'un imbécile, ou un
crime contre l'ordre social. Imbécile? nul ne peut lui appliquer une
telle injure; criminel? nul ne peut le laver d'une telle épithète.

Mais vous-même, me répondra-t-on, n'avez-vous pas cru, en 1848, que
les lois sur la presse étaient abrogées, et qu'en les abrogeant, vous
exposiez pour un moment la société républicaine à tous les périls?
N'étiez-vous pas criminel autant que lui?

Non, car je n'étais pas membre de la coalition qui avait amené cette
journée mortelle à la monarchie de 1830, que je n'aimais pas, mais
que je ne voulais pas prendre sur moi de démolir: j'étais Français,
voilà tout. J'entrais à la Chambre par hasard, au moment où ce
gouvernement s'écroulait et où son roi fuyait déjà hors de Paris: le
rappeler était impossible, le ressusciter par une régence, plus
impossible encore; quels ministres lui aurais-je donnés? Je n'aurais
fait que seconder la ruine dans laquelle femme, enfant, patrie
auraient misérablement péri; la seule chose à faire était une
république qui apparaissait à tout le monde alors comme le remède
suprême et radical, et qui le fut. Je l'indiquai; elle fut acclamée à
l'unanimité, et l'Europe fut sauvée; les secousses du lendemain furent
fortes, mais le peuple en masse, satisfait de cette victoire non
contestée, nous secourut contre les partisans de l'anarchie et contre
les vociférateurs du crime.

Je ne fus donc pas coupable; je m'effaçai entièrement de toute
prétention à l'héritage du gouvernement qui était tombé à ma voix; je
ne demandai part qu'au danger et à la lutte de mes collègues contre
l'anarchie, tant que le danger fut mortel et la lutte un devoir.

Je fis venir d'Algérie, à la voix de sa mère, le général républicain
qui devait me remplacer.

Ce général reçut de mes mains le ministère et mes instructions. Je me
dévouai à sa cause; la servit-il bien ou mal? ce n'est plus à moi de
le dire. Le reste ne m'appartient plus.

Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune comparaison à faire entre
Chateaubriand et moi dans notre conduite. Chateaubriand se conduisit
en grand écrivain, et moi en honnête homme; il fut un écrivain du
premier ordre, et moi un bon citoyen; il inventa la coalition de 1827
pour se grandir, au risque de perdre la monarchie; j'inventai la
république unanime et modérée pour sauver la France et l'Europe: qu'on
juge par le résultat.


LIII

Cependant, la coalition de M. de Chateaubriand avait produit ses
fruits; la garde nationale, pervertie par la presse liguée contre
Charles X, avait poussé ce prince téméraire, mais faible, à tout oser
contre elle.

Il résolut de provoquer la bataille entre l'esprit nouveau et l'esprit
ancien par un coup d'État. Il choisit le prince de Polignac pour lui
confier le commandement des journées rétrogrades. Le prince, confiant
dans l'aplomb de la monarchie, ne prépara rien; il signa un matin les
ordonnances contre la presse, comme il aurait signé en pleine paix la
plus innocente mesure de police sur l'édilité de Paris.

C'était le tocsin de la guerre civile sonné par un enfant. Paris
désarmé s'insurgea; les troupes, qui n'étaient ni réunies, ni
commandées, ni même averties, restèrent fidèles au roi par la simple
habitude de la loyauté et de la discipline.

Pendant qu'on se fusillait dans les rues de la capitale, le roi,
retiré à Saint-Cloud, continuait sa partie de chasse le matin et sa
partie de whist le soir, comme si les anges s'étaient chargés de le
défendre.

Il se retira enfin à la tête de sa garde fidèle, et s'embarqua pour
l'Angleterre après avoir abdiqué la couronne. Le premier prince du
sang, tuteur naturel de son neveu, au lieu de se jeter entre le roi et
le peuple, et de prendre la lieutenance générale du royaume, se cacha,
se déclara chef des rebelles, puis roi des Français. Il déroba la
couronne tombée du front de sa famille pour la traîner de concession
en concession, jusqu'au jour où il laissa lui-même, en fugitif, la
double dépouille des siècles à la République.


LIV

M. de Chateaubriand, sollicité par le duc d'Orléans de s'unir à lui
pour sauver la France, ne sauva que son honneur en donnant sa
démission entre les mains de l'anarchie qu'il avait appelée. Il fit à
la Chambre des pairs un discours équivoque, où il insultait les
vaincus des trois journées de Juillet, tout en refusant sa complicité
aux vainqueurs.

Cet apparat de fidélité le réconcilia avec les royalistes pour le
disculper auprès des Bourbons. Il promit à la France de vaincre à lui
seul la révolution, à l'aide de la liberté de la presse.

On la lui laissa, et il n'en fit usage que pour flatter les
républicains par ses injures à Louis-Philippe et par ses caresses
officielles à la monarchie exilée: sans dignité dans son style, sans
sincérité dans ses démonstrations; ami de Carrel et de Béranger en
France, et ami des Bourbons exilés en Allemagne, flairant la
popularité sur les débris du trône légitime et sur les pressentiments
de la démocratie prochaine, faux des deux côtés.


LV

Il lui fallait, cependant, une amie à laquelle il pût offrir, au moins
en apparence, ce culte qu'il avait sans cesse gardé à la beauté et à
l'esprit. Il s'attacha à la plus belle femme du temps, madame
Récamier.

Nous tenons de M. de Genoude, confident alors de madame Récamier et
courtisan de M. de Chateaubriand, quelques détails curieux, dont il
avait été témoin, sur les commencements de cette passion idéale entre
l'écrivain le plus illustre de la France et la beauté la plus célèbre
du siècle. Les rencontres concertées ou accidentelles avaient lieu le
matin de chaque jour, comme celles de Pétrarque avec Laure de Sade,
pendant la messe, dans l'église aristocratique de Saint-Thomas
d'Aquin. M. de Chateaubriand se plaçait derrière le prie-Dieu de
madame Récamier et, dans le moment où le prêtre, élevant l'hostie,
fait courber les fronts des fidèles devant le symbole du sacrifice, il
adressait à demi-voix à sa belle voisine les plus ardentes
déclarations de son admiration et de son amour.

M. de Genoude, qui accompagnait madame Récamier m'assura avoir entendu
souvent de profanes effusions de tendresse, troublant le silence des
saintes cérémonies, et la piété de la femme voilée affectait de ne pas
les entendre.

Ainsi commença cette liaison mystérieuse et platonique, qui ne prévint
pas d'autres légèretés épisodiques de M. de Chateaubriand, mais qui se
convertit en assiduité de vieillesse entre les deux amants toujours
amis.

L'Abbaye-au-Bois, séjour de madame Récamier, devint deux fois par jour
le salon de M. de Chateaubriand: le matin, en tête-à-tête; le soir,
avec un petit nombre d'amis du grand homme.

Bien que M. de Chateaubriand n'eût aucune faveur pour moi, cependant,
dans les Mémoires de sa vie, il me reconnaît en politique une parenté
avec les grands hommes d'État, et en littérature avec les deux noms
immortels de toute poésie antique et moderne, Virgile et Racine. Je
n'ai jamais pu me rendre compte de cette différence entre ses
jugements publics pendant qu'il vivait, et ses jugements confidentiels
et posthumes avec la postérité. Cela tenait peut-être à la
prédilection de madame Récamier pour moi.

«Comment, lui demandait un jour M. Ballanche, son ami, pouvez-vous
concilier votre amitié pour M. de Chateaubriand avec votre affection
pour M. de Lamartine?--C'est, répondit-elle, parce que M. de
Chateaubriand est mon ami, et que M. de Lamartine est mon héros.»

Ce mot est trop flatteur pour que je l'aie oublié, jailli d'une telle
bouche, à une époque surtout où la fortune ne paraissait me préparer
aucun rôle héroïque; mais les femmes ont plus que nous dans leur
coeur la prophétie de nos destinées.


LVI

De 1830 à 1848, M. de Chateaubriand, au milieu de ses pamphlets
politiques et de ses voyages officiels aux lieux d'exil de la famille
de ses rois, dont il professait le culte officiel, mais dont il
portait le mépris secret, à son retour à Paris, en fut réduit à
briguer la place de gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne put
l'obtenir; le second mariage de la duchesse de Berri avait enlevé son
crédit à cette princesse; il eut peine à négocier la réconciliation
apparente d'une mère suspecte avec le grand-père de cet enfant du
mystère.

Le sous-entendu de cette naissance fut accepté en public, mais resta
équivoque dans l'intimité. Le dernier rôle de Chateaubriand fut celui
de complaisant, d'un aventurier pour sauver l'honneur d'une femme
compromis. L'accouchement forcé en public de cette mère sans mari fut
le crime contre la famille, contre la pudeur et contre la nature,
commis par le roi Louis-Philippe. La politique applaudit peut-être;
l'humanité rougit et frémit.

Il y a deux actes que la postérité ne pardonnera jamais à l'ambition
de la maison d'Orléans: le vote de mort contre Louis XVI en 1793, et
l'accouchement public de la duchesse de Berri, à Blaye, en 1831. Ce
second crime, quoique moins atroce, égala le premier. La honte ne tue
pas moins que la guillotine. L'innocence est la couronne des rois.


LVI

Chateaubriand jeta loyalement son seul moyen de vivre, sa pension de
pair de France, à la révolution de Juillet. Il ne lui restait, et
encore grevée de dettes, que la maison de l'hospice de Marie-Thérèse,
dans la rue d'Enfer, fondée par lui à l'aide des bienfaits de madame
la duchesse d'Angoulême et des souscriptions de quelques royalistes.
Il vivait à peine de ces débris: il fallut bientôt y renoncer.

Il avait tenté, en 1822, de mettre en loterie sa retraite de la
Vallée-aux-Loups; les ministres d'alors, quoique ses ennemis,
n'avaient pas osé lui en refuser l'autorisation nécessaire; mais on ne
connaissait pas, en ce temps-là, la puissance des capitaux divisés
pour former de grosses sommes: c'est la pluie dont les gouttes forment
les rivières.

Chateaubriand, comptant sur l'immense popularité de son nom, créa, au
lieu de vingt-cinq centimes, ses billets à mille francs; il fut trompé
dans son espoir, et ne plaça que trois billets: M. Lainé en prit un
_incognito_, et ne voulut jamais en recevoir le prix restitué, ne
voulant pas de cet hommage à un grand homme retirer même son intention
généreuse.

La loterie échoua, et M. de Montmorency acheta l'ermitage de la
Vallée-aux-Loups.

Je suis allé souvent, dans ce temps-là, invité par Mathieu de
Montmorency, m'asseoir, dans ce modeste asile, à la table que M. de
Chateaubriand avait cédée à son illustre ami. Ses arbres et ses
fontaines semblaient le pleurer; il faut avoir passé comme moi par la
dépossession pour connaître l'amertume de la vie. Encore, la
dépossession de la Vallée-aux-Loups ne dépouillait Chateaubriand que
de ses espérances; mais les tombeaux de ses pères et les souvenirs de
son enfance n'étaient pas là, et il n'en avait pas sacrifié le prix
au salut d'un pays ingrat!


LVIII

Il était alors réduit à vivre de son seul talent. Il en avait préparé
depuis longtemps le moyen secret par ses Mémoires posthumes, intitulés
bizarrement _Mémoires d'outre-tombe_.

Ces Mémoires avaient été commencés par lui dès 1822, dans sa solitude
de la Vallée-aux-Loups. On ne peut se dissimuler, en les lisant
aujourd'hui, que saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau, dans leurs
_Confessions_, ne lui aient servi de modèles, et qu'il n'ait espéré
les surpasser, non-seulement par le charme du style, mais par
l'intérêt de tout genre qui s'attache aux écrits des choses de son
temps.

Tout le monde pensait de même à cette époque; mais ce fut précisément
cette double espérance qui fut pour lui une double illusion et qui lui
enleva le seul mérite de ces sortes de Mémoires, la naïveté et la
vérité. La prétention n'en est que le masque: ce masque, au lieu de
montrer un homme racontant simplement les pensées et les événements de
sa vie, montre sans cesse un personnage en attitude de pose devant le
lecteur, pour se faire admirer; voilà pour la naïveté, il n'y en avait
point, il ne pouvait y en avoir, l'attitude est l'inverse de la
nature, la volonté tue le génie: c'est de la naïveté de commande,
c'est-à-dire de la naïveté voulue. Cette affectation se retrouve
jusque dans la langue, qui est vieille et étudiée jusqu'à la
contorsion, au lieu d'être abandonnée et confiante comme la langue
qu'on se parle à soi-même dans ces notes du coeur ou dans ces
confidences secrètes à Dieu ou aux hommes.

Je l'ai éprouvé moi-même en écrivant deux fragments en prose de ce
genre: _Raphaël_ et _Graziella_. _Raphaël_ était mieux écrit, mais il
tomba faute de naïveté et de vérité complète. _Graziella_, écrit
d'après nature, resta le moins imparfait de mes ouvrages; il était
moins beau, mais il était vrai.

Quant à l'intérêt que l'auteur prétend emprunter au récit des choses
de son temps, les Mémoires sont un cadre trop étroit pour un siècle;
ils ne peuvent donner que les généralités et les aperçus dont l'effet
est trop fugitif et trop rapide pour le lecteur.

Les seuls Mémoires d'une grande époque, c'est l'histoire. Bien
qu'écrivain non comparable à M. de Chateaubriand, M. Thiers est mille
fois supérieur à lui dans ses récits. L'historien est le seul poëte
des grands hommes.


LIX

Les _Mémoires d'outre-tombe_, où M. de Chateaubriand avait prétendu
enserrer toute l'histoire de son temps, et se mettre sans cesse
lui-même en scène, en équilibre, en opposition avec Bonaparte,
n'eurent donc pas le succès que ses amis en avaient attendu.

Il en eut, par les souscriptions de ses partisans, garanties par
quelques libraires, cinquante mille francs de rente viagère pour
lui-même, et vingt-cinq mille francs de rente pour madame de
Chateaubriand après lui.

Différentes circonstances pénibles amenèrent des réductions et des
modifications à cet acte, et le revenu en fut successivement modifié
et borné.

Son travail l'empêcha ainsi de tomber dans la misère, mais le laissa
jusqu'à sa mort dans les difficultés de l'existence.

Il se réfugia alors dans un appartement obscur, au rez-de-chaussée de
la rue du Bac, avec sa femme, son estimable secrétaire, M. Danielo, et
quelques fidèles domestiques. Sa gloire, réduite à la voix d'un petit
nombre d'amis, parmi lesquels on remarquait le publiciste de la
République, M. Carrel, et le poëte du peuple, M. Béranger, lui formait
la cour de la popularité impartiale; c'est là qu'il vécut et qu'il
mourut, un jour de juin 1848, au bruit de la bataille que nous
livrions dans les rues de Paris aux partisans insensés de la
République de 1793. Cette bataille dura trois jours, les tumultes
couvrirent son dernier soupir et empêchèrent la France d'entendre le
bruit de l'agonie de son grand homme. Sa vieillesse seule l'aurait
retenu dans l'inaction pendant cet accès de guerre civile; il n'aurait
su à quel parti se rallier pour combattre avec lui; son amitié pour
Carrel et ses adulations aux hommes de son bord l'auraient empêché de
combattre les républicains; son légitimisme d'apparat l'aurait empêché
de combattre avec les républicains patriotes et modérés; ses principes
et ses goûts aristocratiques l'auraient empêché de combattre avec les
meurtriers de tout ordre et de toute civilisation; sa soif de
popularité l'aurait empêché de se prononcer contre la lie du peuple.
Fatale condition des hommes qui, à force de vouloir plaire à tout le
monde, se sont rendu toute action impossible! Adorateurs du vent, qui
ne veulent que ses caresses et qui, quand la tempête s'élève, restent
immobiles faute de pouvoir faire un choix; odieux aux vaincus,
inutiles aux vainqueurs, suspects à tous et n'ayant plus qu'à mourir
ou à se cacher aux mêmes dans leur coupable popularité; mais de
conscience, point!


LX

Ainsi mourut Chateaubriand, sans qu'on pût dire pour qui il avait
sérieusement vécu: nul ne perdit à sa mort, excepté le parti du
talent, mais ce talent prodigieux n'avait été utile à personne.

Un cri d'admiration fut sa seule épitaphe; ce sera aussi sa seule
postérité. C'est triste. Nous n'exigeons pas qu'un homme de lettres et
un homme d'État, impliqués dans un même homme, compromette à tout
propos son oeuvre politique devant la multitude, par ses professions
de foi philosophiques, téméraires et radicales, qui aliènent de lui la
liberté et la raison d'une partie de son siècle. Non; ce serait
intervertir l'esprit du siècle lui-même et remonter au symbole
impératif d'un autre âge qui défendait de penser en religion, à moins
de penser comme nous; cela ne serait ni raisonnable ni sensé, ce
serait un retour au moyen âge. L'âge dans lequel nous vivons est une
époque de doute, d'éclectisme et de transition, où tout le monde est
convenu d'abriter sa conscience dans la liberté de croyance, de
respecter dans les autres les dogmes auxquels nous ne croyons pas
devoir adhérer nous-mêmes, laissant à Dieu de juger dans sa science
universelle si ce que nous pensons de lui est plus ou moins digne de
sa mystérieuse essence.

La religion vraie, la morale pure, la paix nécessaire entre les hommes
sont au prix de cette franchise religieuse et tolérante qui laisse à
chacun sa foi, sans prêter à personne des armes pour opprimer la foi
d'autrui. Mais, si cette respectueuse tolérance est respectable, nous
ne pouvons pas respecter de même l'affectation, plus ou moins
suspecte, d'un écrivain qui arrive en France avec une profession de
foi philosophique déjà imprimée, et qui, trouvant le gouvernement
incliné, ainsi que son chef, à un culte d'État unique et dominateur,
change à l'instant de note, déchire son livre philosophique et en
compose sur-le-champ un autre d'après les principes opposés, et se
pose en apôtre de ce qu'il venait d'apostasier. Or, on ne peut nier
que telle fut la conduite de M. de Chateaubriand, lorsque, à son
retour de Londres, il écrivit avec toutes les séductions de son génie
personnel le livre du _Génie du Christianisme_, au lieu de l'_Essai
sur les Révolutions_.


LXI

On répond: Mais vous interdisez donc à un écrivain le droit de se
corriger et de penser le lendemain autrement qu'il ne pensait la
veille? Non; nous ne disons pas qu'un tel homme soit coupable, mais
nous pensons qu'il est légitimement suspect d'avoir changé par des
motifs humains des opinions qui doivent être _surhumaines_, à moins
d'être simulées.

C'est ce que les lecteurs du _Génie du Christianisme_ eurent le droit
de conclure, surtout en ne voyant pas éclater, dans la vie de ce
Tertullien, les vertus chrétiennes dont il faisait profession dans son
livre. On le considéra comme un déclamateur éloquent et habile, au
lieu de le respecter comme un chrétien converti et convaincu. Dieu
avait raison, mais les hommes n'avaient pas tort.

Il fut récompensé de son livre par Bonaparte qui le nomma d'abord
secrétaire d'ambassade à Rome, puis ministre en Valais.

Il renonça à ces deux postes par des motifs purement humains; mais,
peu de temps après, il chanta, dans son discours à l'Académie, un
hymne à son prince et une malédiction à la Révolution, pour se faire
pardonner la malédiction à la chose par l'hymne à l'empereur.


LXII

Je ne prétends pas soutenir, au reste, qu'à partir de cette époque de
la publication du _Génie du Christianisme_, M. de Chateaubriand n'ait
pas été un chrétien sincère dans la foi qu'il avait adoptée par cette
magnifique et éclatante conversion littéraire. Non; je dis seulement
que l'imagination splendide et complaisante de l'écrivain avait plus
de part que la conversion et la conscience à cette foi; foi de
bienséance plus que de sincérité, mais cependant point hypocrite. Il
avait été élevé par une mère et par des soeurs chrétiennes; tout ce
qu'il y avait de tendre dans son âme était chrétien. Ses premiers
exils en Amérique, son émigration, ses misères, même en Angleterre,
avaient été subis sous l'influence des sentiments chrétiens; les
grands spectacles de la solitude, du ciel, de la mer, des forêts, des
fleuves, des cascades, qui l'avaient frappé dans son voyage, étaient
empreints de cette couleur; il les avait reflétés dans _Atala_ et dans
_René_, ses premières ébauches; il avait pensé, il avait rêvé en
chrétien; sa haine même, si naturelle, contre les persécutions et les
martyres des croyances de sa jeunesse leur avait donné quelque chose
de tendre comme les souvenirs de la demeure paternelle, de sacré comme
le foyer de ses pères; tout son coeur et toute son imagination étaient
restés ainsi de la religion du Christ. Sans doute, à son arrivée en
France et pendant son séjour à Londres, où il écrivait l'_Essai sur
les Révolutions_, ses premières impressions s'étaient évaporées, et la
philosophie de Voltaire, de J. J. Rousseau et de Volney avait déteint
sur ses pensées, mais son âme n'avait pas été altérée jusqu'au fond
par ces doctrines décolorées et froides qui désenchantent l'esprit
sans attendrir le coeur; et, quand il rentra dans sa patrie, au
milieu des ruines faites par l'incrédulité, et des efforts d'un
gouvernement hardi et réparateur pour rattacher la France à ses
anciens dogmes par des repentirs avoués et par des réconciliations
politiques entre les armées et les autels, il ne lui fut pas difficile
de renier le culte nouveau, qui n'était encore que doute, et de se
rattacher aux douces habitudes de son imagination comme à d'anciens
amis éprouvés avec lesquels on vient prier dans les mêmes temples et
dans la même langue, après être rentrés sous les mêmes cieux.

C'est de cette date, en effet, que la foi volontaire et imaginaire de
M. de Chateaubriand prit sur lui un ascendant auquel il céda sans
résistance, et qui, si elle ne gêna nullement sa vie, ne lui permit
plus de vaciller dans ses théories religieuses. «_J'ai pleuré et j'ai
cru_,» avait-il dit dans la première phase du _Génie du
Christianisme_. _J'ai rêvé et j'ai cru_, pouvait-il dire ensuite dans
toutes les phases de sa vie; conduite commode pour un homme
d'imagination et de passion qui, ne cherchant que le succès dans les
lettres et le repos d'esprit dans les agitations du doute, se fait une
couche complaisante dans ses habitudes, et se dit: Peu m'importe que
j'aie vécu avec la vérité, pourvu que je sois mort avec l'unité, cette
bienséance de la vie.

Mais la vie et la mort ne sont pas une bienséance, elles sont un acte
de foi; on peut honnêtement dire: Je doute, mais je respecte. Aller
plus loin, c'est mentir.


LXIII

La vie politique de M. de Chateaubriand ne fut plus, à dater de ce
moment, qu'un jeu désespéré d'ambition; la correspondance qu'il
entretint de Rome et de Londres avec sa nouvelle amie, madame
Récamier, en est la preuve. Parvenu au but de ses désirs, qui était de
renverser les libéraux modérés du ministère, pour créer et protéger un
ministère de royalistes auxquels il prêterait son talent, puis, de le
renverser ensuite et de se substituer seul à M. de Villèle, il semble
d'abord ressentir ou affecter pour madame Récamier une passion de
jeunesse sans mesure, qui n'a pour objet que de revenir de ses
ambassades à Paris pour s'enivrer de sa passion équivoque auprès
d'elle, dans la solitude et dans le désintéressement de son amour;
puis, après le congrès de Vérone et sa nomination au ministère des
affaires étrangères, d'autres passions moins platoniques paraissent le
refroidir et l'éloigner de madame Récamier. Les excuses et les
défaites interrompent à chaque instant cette correspondance. Madame
Récamier s'aperçoit sans doute de cette éclipse, en devine les objets
nouveaux, et, ne pouvant les éloigner de lui, se résout à s'éloigner
elle-même.

On ne connaît que par les sourdes rumeurs des salons les noms, les
aventures, les scandales, les déchirements de cette époque de sa vie;
mais les faits et les demi-confidences parlent un langage qu'il est
impossible de ne pas croire.

À la fin, madame Récamier, suivie par deux amis dévoués, Ballanche et
Ampère, et par une jeune et charmante parente dont elle avait adopté
l'enfance, part inopinément pour l'Italie, où elle passe deux ans.

Le ton de la correspondance est forcé, embarrassé, mais la
correspondance subsiste toujours, pénible à lire, comme les désaveux
d'une passion morte devant les reproches d'une passion immortelle.

Nous en connaissons les objets sans avoir le droit de les nommer. Les
faiblesses des grands hommes n'ont pas de noms; leur caractère a des
traces.

«Vous voyez bien que vous vous êtes trompée, écrivait M. de
Chateaubriand à madame Récamier, ce voyage était très-inutile. Si vous
partez, vous reviendrez au moins promptement, et vous me retrouverez à
votre retour tel que vous m'aurez laissé, c'est-à-dire le plus
tendrement, le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à
l'_user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais plus d'années à vivre,
mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image.

«Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui est l'effet de mes
sentiments, c'est votre coutume d'être injuste. Malgré tout cela, vous
reviendrez; vous ne serez pas même longtemps. Vous reconnaîtrez que
vous vous êtes trompée. Le billet de vous que j'ai trouvé ici en
arrivant m'a fait voir que la joie d'Amélie vous faisait une sorte de
plaisir, et que vous repreniez un peu à la _justice_ et à l'espérance.
Croyez-moi, rien n'est changé, et vous en conviendrez un jour.

«Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»


LXIV

De Paris à Lyon, de Lyon à Turin, les mêmes billets suivent madame
Récamier sur la route de Rome, comme des adieux que la distance
affaiblit et qui perdent de leur expression à mesure que la distance
augmente. Elle n'y répondait que par de rares lettres dont l'accent
n'avait plus que la langueur des regrets. Il est évident qu'elle se
sentait à charge, qu'elle voulait éviter à son tour la contrainte et
l'humiliation d'un changement si pénible en l'homme qu'elle avait
aimé, et que le voile de l'absence et de la distance pouvait excuser
aux yeux de leurs amis communs. Cela était d'autant plus nécessaire,
que des affaires d'argent perdu dans des affaires de bourses
étrangères avaient, disait-on, compliqué et aggravé des affaires de
coeur entre M. de Chateaubriand et une des personnes, objet de ses
nombreux attachements.

Les détails sont inconnus; mais, quand on lit les doux repentirs qu'il
confesse lui-même dans sa correspondance secrète avec madame Récamier,
les fautes de fidélité sont manifestes.

«Je veux racheter par ma vie entière les peines que je vous ai données
pendant deux ans.»

Cette époque est triste, malgré le pardon généreusement accordé par
madame Récamier. Tout se ressoude dans la vieillesse, excepté les
coeurs brisés par les déchirements de l'affection. L'amour est un
dieu sans miséricorde, parce qu'il est absolu.


LXV

Après ces jours d'égarement à la fois personnel et politique, madame
Récamier passa deux ans en Italie. La correspondance entre elle et son
infidèle adorateur fut quelque temps amère, puis froide, puis
languissante, puis affectée.

Les événements politiques se déroulèrent et placèrent, comme nous
l'avons dit, M. de Chateaubriand à la tête de la coalition des
mécontents de tous les partis pour en former le parti de la ruine des
royalistes.

Louis XVIII mourut en roi; Charles X fut quelques jours populaire.
Chateaubriand profita de cette détente des opinions pour se
réconcilier avec le roi nouveau et avec sa fortune évanouie. On ne lui
marchanda pas les conditions. Il redevint ambassadeur à Rome avec
toutes les faveurs pécuniaires qu'il put désirer.

Sa liaison avec madame Récamier redevint intime. Le pape mourut; il
eut au conclave le succès que désirait la France: l'élection d'un
souverain pontife modéré et royaliste.

Aucun ministère ne l'inquiéta en France. On ne semblait occupé qu'à se
débarrasser de sa présence à Paris, pour éviter ses rivalités
d'ambition qui auraient compliqué les difficultés du règne. Ce furent
les belles années de sa vie publique, son exil victorieux, qui lui
permettait d'accorder à ses ennemis des ministères une trêve
honorable. Charles X ne l'aimait pas et ne songeait point à le
rappeler à la tête des affaires, où il le croyait dangereux.

Il s'occupait à faire les honneurs de la France à Rome. M. de la
Ferronnays, son ami, tenait le gouvernail des affaires étrangères, à
Paris. Ce ministère neutre, et respecté des deux partis, servait de
prétexte à Chateaubriand pour ne point ébranler les hommes du cabinet;
mais M. de la Ferronnays étant tombé malade, les rivalités semblèrent
près de renaître. Un ministère intérimaire de trois mois, sous M.
Portalis, fut remplacé par le ministère du prince de Polignac,
annonçant un coup d'État. M. de Chateaubriand donna sa démission et
voulut parler au roi; le roi refusa de le recevoir. Les journées de
Juillet emportèrent la monarchie et le monarque. Le flot de la
révolution passa, comme de coutume, par-dessus la coalition qui
l'avait provoquée.

La situation trompée fut embarrassante; ses compromissions trop
éclatantes avec la légitimité lui rendaient impossible son adhésion au
nouveau gouvernement. Ses professions de foi et d'amour à la liberté
de la presse ne lui permettaient pas de s'unir à la déclaration de
haine à la presse, prélude des ordonnances de Juillet.

Il resta seul. Qu'est-ce qu'être seul contre un peuple? C'est être
ridicule ou fanfaron; son génie l'empêchait d'être ridicule, il ne lui
restait que de vaines fanfaronnades royalistes; ou bien de s'allier
avec les républicains alors impuissants et d'emprunter quelque fausse
popularité à ses ennemis naturels. Où cela le conduisait-il? À de
nouvelles inconséquences. Le silence eût été plus innocent et plus
digne, mais sa nature lui interdisait le silence. Il s'était vanté de
renverser à lui seul, avec sa plume, une révolution; il ne savait que
la flatter.


LXVI

En 1844, les légitimistes imaginèrent de porter un défi impudent à
cette révolution en passant avec éclat une revue de leurs forces à
Londres: c'était la revue des ombres.

Y avait-il une folie comparable à celle d'un parti éclipsé qui ne
pouvait présenter en ligne de bataille pour généraux que des avocats
ou des hommes de lettres, et pour soldats que des enfants ou des
vieillards, reste d'une noblesse émigrée, en suspicion à la masse du
peuple? M. de Chateaubriand eut la faiblesse d'aller à Londres pour y
recevoir quelques puérils hommages; il en revint plus seul que jamais.

Il reprit sa plume, et n'espéra plus que dans l'impossible. Sa
réputation d'homme d'État finit avant lui. Il s'enferma dans un
cénacle de vieillards avec madame Récamier, qui avait au moins la
grâce de ne vénérer en lui que son immortalité vraie, c'est-à-dire le
génie littéraire.

Elle lui avait pardonné les nombreuses infidélités de sa vieillesse,
madame de Chateaubriand lui pardonna celles de tous les âges. Elle le
traitait en enfant. Il la perdit un an avant sa propre mort. Ses jours
à lui-même s'avançaient; l'ennui, cette maladie du génie fourvoyé, le
punissait de toutes ses fautes; il avait simulé une mélancolie
trompeuse dans sa jeunesse; une mélancolie vraie et découragée le
rongeait. Sa foi était d'attitude, mais l'attitude ne console que le
corps: il était très-malheureux. Il ne pouvait supporter la solitude
dès que madame Récamier lui manquait; il ne devait qu'à elle les
heures de diversion qu'elle lui ménageait dans ses journées; sa bonté
de femme lui servait de génie: la bonté est le véritable génie des
femmes supérieures.

Quoi qu'on ait dit d'elle, la nature ne l'avait pas faite à moitié,
elle avait l'esprit de son âme, et cette âme était digne d'habiter un
si beau corps.


LXVII

Enfin la mort vint, à près de quatre-vingts ans, dénouer doucement
cette vie si mémorable et souvent si coupable de ce grand homme. Le 4
juillet, nous apprîmes qu'elle était finie. Dans un autre temps, c'eût
été un événement national, mais le bruit qu'il avait trop adoré
couvrit l'émotion publique par une émotion plus personnelle à la
nation.

Avec madame Récamier, il n'y eut autour de lui, dans sa maison
solitaire, que quelques amis de la dernière heure qui jouissaient de
leur fidélité à la mort. Cette mort fut douce et silencieuse comme le
moment où l'âme confiante dans la miséricorde se jette avec
tremblement dans le jugement de Dieu.

Il avait préparé depuis longtemps un sépulcre à part pour sa dépouille
mortelle dans un rocher, espèce d'écueil à l'extrémité d'une
presqu'île, à Saint-Malo. S'il ne pouvait y voir sa patrie, sa patrie
pouvait l'y voir. Il y est pour toujours. Il a mérité des reproches,
mais il a mérité surtout un immortel souvenir de la France.

Ce ne fut pas un de ses grands hommes, mais il était fait pour l'être.
Ce qu'on pense et ce qu'on écrit est la meilleure partie de ce qu'on
fut; le reste ne dépend pas de nous. La nature lui donna plus que la
fortune; et s'il eût été vertueux, le pays aurait reconnu en lui une
de ses plus resplendissantes renommées.

Comme pensée, il peut rivaliser avec avantage les premières grandeurs
littéraires de la langue: Bossuet, né dans des circonstances plus
simples, n'eut pas plus de solennité, il n'eut qu'à se mettre au
service d'une religion sans doutes et d'une monarchie sans limites; il
fut le courtisan de Dieu et du roi. L'un lui donna le respect du
peuple, l'autre l'obéissance de la cour; mais sa philosophie fut d'un
enfant. Il ne vit que par son style; ôtez le style, il ne reste que
l'architecte du sophisme; on est obligé, en lisant, de le reconnaître
pour un immense lettré, mais non pour un véritable grand homme. Nul ne
s'aviserait d'apprendre la philosophie historique à ses enfants,
d'après la généalogie de la maison de David sur une montagne de
l'Idumée. Le centre du monde est partout où souffle l'esprit de Dieu.
Bossuet prend pour borne milliaire de la route infinie des siècles un
rocher stérile de Sion; la famille humaine n'est que la race de
Melchisédech. Il a construit le poëme sacerdotal de la Judée, il l'a
pris pour l'histoire universelle. Admirez le poëte, mais ne donnez au
philosophe qu'un crédit d'admiration. Cette théocratie de Bossuet est
la secte de Juda, elle n'est pas l'histoire du monde. La vraie
grandeur, celle de la vérité, manque à ce philosophe.

Fénelon, son disciple et son martyr, chante une philosophie plus
humaine; c'est le poëte des chimères, le genre humain ne subsisterait
pas un jour sous les lois qu'il rêve de lui donner. Ses songes
charmants, mais en contradiction avec la nature, font sourire les
sages, moitié d'admiration, moitié de pitié. Il est doux, mais puéril
comme un enfant qui conte ses fables à sa mère; on l'aime, mais on ne
le croit pas.

Pascal est un fou qui raille spirituellement des fous comme lui; il
écrit bien sa langue, mais nul ne se soucie de le lire; les jésuites
et les jansénistes ne sont déjà plus.

Voltaire s'amuse du genre humain sans l'instruire. Le genre humain est
autre chose qu'une comédie et qu'un conte. Le sérieux, et par
conséquent le religieux, manque à son génie. L'éternelle plaisanterie
est une insulte au sort de l'homme. On risque de se moquer de Dieu en
raillant son oeuvre, le ridicule peut toucher au blasphème. Voltaire
est parfait dans sa prose ou dans ses facéties en vers, mais on craint
de rire de soi-même en riant avec lui; le dernier mot de toute chose
n'est pas un éclat de rire, c'est un acte d'adoration; une moquerie
n'est pas la sagesse; tout détruire n'est rien fonder.

Voltaire, en disparaissant, laisse l'univers moral en ruine.


LXVIII

Jean-Jacques Rousseau est celui des écrivains français auquel
Chateaubriand aspire le plus à ressembler dans sa jeunesse; il a des
larmes dans le style; sa sensibilité lui fait illusion, il la prend
pour la vertu et pour la vérité. Il tente dans le _Génie du
Christianisme_ de faire une réaction contre son modèle. Il prend
l'attendrissement pour la conviction, ce n'est pas cela: le sophisme,
quelque larmoyant qu'il soit, n'en est pas moins sophisme. Il touche,
il charme, mais il ne persuade pas. Il laisse un beau livre, mais
point de doctrine; c'est un Jean-Jacques Rousseau retourné. Plus tard,
il tâche de refaire les _Confessions_ de Rousseau dans ses Mémoires
posthumes; mais la naïveté vraie du philosophe génevois lui manque;
elle s'évanouit à force de travail sous sa plume, et les _Mémoires
d'outre-tombe_ ne sont que la caricature des _Confessions_ de
Jean-Jacques Rousseau.

Malgré les vices des _Confessions_, qui sont l'immoralité et le
cynisme, on aime mieux un fou sincère qu'un sage prétentieux;
Chateaubriand, dans le travail de sa vie, est vaincu par Jean-Jacques
Rousseau dans le travail de dix-huit mois. Le cerisier de Thonon vivra
plus que le château de Combourg; mais, au _Vicaire savoyard_ près,
toutes les autres oeuvres de Chateaubriand sont très-supérieures comme
style à Jean-Jacques Rousseau. Au lieu du démocrate inquiet, envieux
et petit, on sent dans le gentilhomme breton l'aristocrate à cheval
sans rivalité comme sans bourgeoisie, maniant sa pensée comme son
épée, foulant aux pieds les choses mesquines et abordant les grandes
avec la magnanimité du génie. On peut reprocher à M. de Chateaubriand
beaucoup de vices, mais il y a trois qualités qu'il est impossible de
lui refuser: l'_originalité_, la _nouveauté_ et la _grandeur_. Dites
de lui tout ce que vous voudrez, mais vous ne lui contesterez pas
d'avoir été l'Ossian de la France dans ses conceptions américaines,
telles qu'_Atala_; d'avoir apporté au vieux continent quelque chose de
la sève, sinon réelle, du moins imaginaire, du nouveau monde, et enfin
d'avoir été grand comme ses déserts, ses forêts, ses fleuves, et
d'avoir retrouvé pour ainsi dire la solitude de l'âme humaine, cette
puissance de sentir et de penser seul devant la nature et devant Dieu!
C'est le prophète de l'isolement, le patriarche des forêts; c'est à ce
don de la solitude de son génie qu'il a dû, dès ses premiers ouvrages,
la sauvage immensité de ses conceptions et l'infinie tristesse de ses
images: la mélancolie est née avec lui dans la littérature française.
Un mot de lui détache l'âme de tout ce qui la gêne ou la préoccupe
ici-bas, et jette aux choses mortelles l'éloquence sans réplique du
mépris. Dieu seul reste grand dans son style, et quelque ombre de
cette grandeur divine reste attachée à l'écrivain lui-même et le rend
grand comme lui.

Je défie de prononcer le mot de grandeur sans que l'image de
Chateaubriand s'élève à l'instant dans votre âme. C'est son caractère,
il est grand, parce qu'il est religieux; il est grand, parce qu'il est
éloquent; il est grand, parce qu'il est triste; il est grand, parce
qu'il est poëte! Laissez dire et passer les pygmées qui le raillent
ou qui le nient. Il est grand comme le géant des pensées; ils ne lui
mesurent pas l'orteil; ils rient, mais il pleure, lui; et, comme le
rire est fugitif et que les pleurs sont éternels, les rieurs passent
et le pleureur demeure.

Il est de plus possédé d'un éternel ennui. L'ennui est le mal du
génie; c'est l'état des grandes âmes; c'est la sensation du vide dans
l'homme. Plus l'homme est grand, plus grand est le vide, plus il est
impossible de le remplir, excepté par la vertu ou par l'amour; aussi,
voyez comme ce vide est vaste en lui; il croit le combler par la
gloire, il l'acquiert jeune et elle lui laisse un profond ennui; il
passe à la politique, à l'ambition même coupable, la politique et
l'ambition le laissent plus ennuyé que jamais; de rien à une
ambassade, ennui; d'une ambassade au ministère, ennui; d'un ministère
à une révolution, des Tuileries à Gand en 1815, ennui; de Gand à Rome
au retour, ennui; de Rome à Londres, ennui, ennui toujours; il
s'impatiente et croit s'en défaire par ses vices; il se met à attaquer
ce qu'il a défendu, il renverse ce qu'il a construit; il triomphe, et
l'ennui triomphe avec lui; il redevient royaliste et recherche une
popularité équivoque, mais il est vaincu, et l'ennui de son
impuissance le ressaisit pour la dernière fois; il s'adresse à la plus
belle des femmes, et croit aimer; mais l'ennui est plus constant que
l'amour; il se livre tard aux voluptés de la jeunesse, l'ennui
l'obsède; il revient repentant à la femme aimée, puis il meurt à la
fin d'ennui. L'ennui est la maladie de Chateaubriand, il en vit et il
en meurt; mais cet ennui infini est son caractère et son génie,
ôtez-le lui, il n'y a plus qu'un homme heureux; mais il n'était pas
fait pour le bonheur: il eût demandé avec larmes des larmes à Dieu;
oui, il eût pleuré pour obtenir la gloire des douleurs.


LXIX

Tel fut exactement cet homme du dix-huitième siècle, plus grand que
son siècle, mais plus croyant que lui.

Il dut y avoir à la fin du paganisme des hommes supérieurs, d'abord
chrétiens, puis ramenés aux dieux de leur jeunesse par la poésie de
l'Olympe et par la facilité d'un vieux culte rétabli; flottant d'une
religion à l'autre, écrivant tantôt pour la nouvelle, tantôt pour
l'ancienne foi de Rome, et mourant héroïquement comme Julien
l'Apostat, en lançant au ciel le reproche terrible où le doute
retentit à travers ces âges: «_Tu as vaincu, Galiléen!_»

Ce qui avait vaincu dans Chateaubriand, c'était le monde. Le culte de
la renommée avait été au fond son vrai culte, il n'avait adoré que
lui. On conçoit ce culte quand on le compare aux petitesses qui
l'entourent.

Voltaire et Jean-Jacques Rousseau n'étaient plus; Mirabeau, Danton,
Vergniaud avaient joué leur vie contre leurs doctrines et l'avaient
perdue. Il ne restait qu'un homme, démenti vivant à toutes les
théories, debout, l'épée à la main, sur toutes les ruines. Il commença
par le saluer et par le servir; puis il en devint jaloux et
l'outragea; puis il assista à sa chute et le traîna dans la boue; puis
il s'assit sur son tombeau et le grandit quand il n'eut plus à le
craindre; puis il se compara ridiculement à lui et le reconnut pour
frère dans la gloire. C'était absurde.

Il y a des grandeurs de deux natures: celle de la plume et celle de
l'épée sont égales peut-être, mais jamais semblables; elles ne doivent
pas s'assimiler: l'une agit sur les choses, l'autre sur les âmes.
L'action est du domaine des choses mortelles, rapide, troublée,
incomplète, imparfaite comme elles; la pensée est idéale, pure,
complète, parfaite comme l'idée. Celui qui les pèse dans la même
balance ne les comprend pas: César est un monde, Cicéron un autre:
pour être juste envers tous deux, il ne faut pas les comparer.


LXX

Le premier de ses ouvrages fut l'_Essai sur les Révolutions_, dont
nous avons parlé; on pourrait mieux le qualifier: _Essai sur
Chateaubriand lui-même_.

Il est évident qu'il se cherche et s'examine, en effet, dans ce livre
du doute; mais les plus belles pages du _Génie du Christianisme_ sont
tirées de ce livre. Ce n'est pas un livre d'incrédulité, c'est un
livre de recherches, une espèce de Montaigne moderne appliqué à de
plus graves sujets.

_Atala_ vint ensuite et commença ses prodigieux succès. Cette oeuvre
n'était pas entièrement nouvelle; elle ne valait pas le _Paul et
Virginie_ de Bernardin de Saint-Pierre, ce livre parfait, où la poésie
des tropiques sert de cadre à la religion et à la sensibilité de
l'Europe; mais les couleurs américaines et le contraste du délire de
la nature amoureuse des forêts sauvages avec les rigueurs de
l'ascétisme chrétien en font un tableau à part dans la littérature de
cette époque; c'est le catholicisme espagnol vu à travers les ombres
terribles des horizons transatlantiques d'un nouveau monde.

Le dessinateur est exagéré sans doute, mais le peintre est le Salvator
Rosa des forêts et des fleuves. La femme meurt, et Chactas en reste
stupéfié pendant sa longue et triste vie.

L'Allemagne produisait dans ce même temps, dans le roman de _Werther_,
par Goethe, le roman du désespoir et du suicide. _Atala_ était le
roman de l'espérance et de l'immortalité; c'était la séve nouvelle
qu'un jeune émigré chrétien était allé chercher sous les lianes des
forêts vierges, pour rajeunir une littérature épuisée en Europe et lui
rendre la vitalité de la nature. On ne peut rien comparer à
l'explosion de ce style en 1800. Elle ressemble à l'éclosion nocturne
de ce palmier du désert qui fleurit une fois tous les cent ans et qui
remplit les déserts du parfum qu'on ne respire pas deux fois dans sa
vie; le monde en demeure ivre quelque temps et s'en ressouvient
toujours.

Quelques esprits secs, jaloux, et chicaneurs avec leurs propres
sensations, essayèrent de rire et de nier; mais les larmes
prévalurent, et elles écrivirent le nom de Chateaubriand en traits de
splendeur et de feu dans tous les coeurs jeunes. La royauté littéraire
tressa pour son front une couronne de fleurs inconnues qui ne se
flétrit plus. Son nom resta consacré du premier coup.

Nous qui devions bientôt naître, nous naquîmes de lui: volontairement
ou involontairement, nous fûmes ses disciples.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLXIVe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.



CLXVe ENTRETIEN

CHATEAUBRIAND (SUITE)


LX

Après _Atala_, il publia dans le _Génie du Christianisme_ le court
épisode romanesque, poétique et religieux de _René_.

_René_ est, selon moi, le plus accompli de ses ouvrages, s'il n'en
est pas le plus irréprochable. C'est un frère qui aime à son insu sa
soeur, et qui en est aimé.

L'ombre de l'inceste était une ombre néfaste à répandre sur cet amour,
même vaincu. La religion en triomphe: Amélie se précipite dans un
monastère; René ou Chateaubriand s'embarque et vogue, désespéré, vers
l'Amérique.

Il revient et la trouve morte, voilà tout; mais c'est écrit par
Chateaubriand; le mystère ajoute à l'amour. Jamais ces deux prestiges
mêlés ne composèrent un tel breuvage pour des imaginations malades. La
France littéraire n'a pas deux pages aussi enivrées. L'homme qui a osé
les écrire fut plus et moins qu'un homme en les dictant, il fut le
martyr du ciel et de la terre; il faut chercher son nom et ne pas le
prononcer, comme celui de la passion ineffable devant l'ineffable feu
du désir et les ineffables larmes de l'expiation.


LXI

Quant au _Génie du Christianisme_, nous en avons dit notre pensée;
c'était tout, moins la conversion.

Un parti l'adopta, l'autre le répudia. Le style seul fut unanimement
admiré, mais l'admiration n'est pas de la foi. La foi y manquait, elle
n'était pas remplacée par le luxe des expressions; c'était de
l'admirable dorure, ce n'était pas de l'or. Les chrétiens sincères ne
s'y trompèrent pas, la rhétorique seule le regarda et le regarde comme
un monument de la langue.

Chateaubriand partit peu de temps après pour son pèlerinage en terre
sainte; c'était une croisade à lui tout seul; elle ne parut sincère
qu'aux adorateurs du Tasse: imitation sans portée de la chevalerie du
quatorzième siècle par l'homme qui, trois ans auparavant, avait écrit
à Londres l'_Essai sur les Révolutions_; mais son style charma ses
ennemis même.

Il traversa rapidement la Méditerranée et un coin du Péloponèse pour
évoquer dans une phrase magnifique Léonidas sur les ruines de Sparte,
Argos et Athènes.

Nous avons été nous-même surpris, quelques années après, à Smyrne, du
peu de sérieux que M. Fauvel et les antiquaires européens, qui se
souvenaient de son passage, attachaient à ses prétendues recherches
dans leur domaine; il ne cherchait que la renommée de savant en débris
de toutes les antiquités, il commentait quelques textes de Spon ou des
vieux voyageurs, et il passait à d'autres catacombes, rapportant de
Jérusalem quelques bouteilles de l'eau du Jourdain, où les moines du
couvent m'assurèrent qu'il n'avait même pas été. Je ne sais que croire
à cet égard; la description qu'il fait du fleuve et de son lit est si
peu exacte, qu'elle peut laisser quelques doutes à ceux qui, comme
moi, l'ont suivi de l'oeil, du pied du Liban jusqu'à la mer Morte.
Quoi qu'il en soit, il passa quelques jours enfermé dans le couvent
des Pères de terre sainte à Jérusalem, et copia sur les monuments
sacrés de cette ville de longs itinéraires qui grossirent le nombre de
ses pages et l'autorité de ses volumes; puis il revint à Carthage,
d'où il rentra par l'Espagne en France.


LXII

Son _Itinéraire_ eut un prodigieux succès; c'était la gloire
moissonnée à vol d'oiseau par un homme de génie sur les sites
consacrés du monde: les gens de lettres y trouvaient des phrases
mémorables; les chrétiens, des dévotions exemplaires; les savants, des
textes sacrés; tout le monde, des descriptions pittoresques achevées,
et l'intérêt qui s'attachait alors aux navigations d'un homme célèbre
embellies par un écrivain supérieur. C'était la grande flatterie de
l'antiquité adressée à tous les partis qui veulent être adulés, assez
de vérités pour être intéressant, assez de mensonges pour orner le
vrai, et surtout assez d'élégance et de perfection de langage pour
enchanter tous les lecteurs. Voyager ainsi, c'est cueillir les fleurs
de la terre; mais, pour les offrir au monde, il faut les rassembler en
gerbes, où chaque couleur, en contraste avec l'autre, présente un
tableau brillant ou touchant aux yeux.

Tout voyageur est un peintre. Le plus parfait des écrivains devait
être le plus parfait des voyageurs. Chateaubriand avait été l'un et
l'autre. Le monde fut charmé, et l'_Itinéraire à Jérusalem_ fut et
demeure son chef-d'oeuvre. Sa renommée fut achevée, il ne lui resta
qu'à décroître.


LXIII

Mais tout homme dans les arts prétend toujours monter un peu plus haut
que son talent. Chateaubriand, malgré l'élévation du sien, ne fut pas
exempt de cette illusion: le chef-d'oeuvre idéal du temps où il
écrivait était le poëme épique; il en portait le germe et l'ambition
dans son sein.

On ne savait pas encore alors que le chef-d'oeuvre était un livre
original, prose ou vers: pour être original, il faut être vrai, non
pas vrai seulement selon les autres, mais vrai selon soi. La vérité
selon soi, c'est la sincérité. Quiconque n'est pas sincère n'est pas
et ne peut pas être original.

Homère fut sincère dans son temps, car les fables de l'Olympe étaient
réputées vraies par tout l'univers grec et même égyptien. Il lui
suffisait de les chanter et on les croyait. Du temps de Virgile, on en
croyait encore une partie. L'_Odyssée_ et l'_Énéide_ étaient des
hymnes populaires; le _Ramayana_, dans l'Inde, était un texte de la
religion de la contrée. Du temps de Dante, bien que les crédulités
populaires du poëte toscan fussent mêlées aux cynismes populaires de
Florence et de Pise, le fond était ignoble, mais vrai pour les rues de
ces villes. Le Tasse, plus tard, mêlait avec génie les vérités du
catholicisme, religion nouvelle du monde, aux fables divines ou
infernales de son époque. Enfin, de nos jours, les mystères de la
rédemption étaient vrais pour Klopstock, le barde allemand de la
_Messiade_, racontée en vers sublimes par ce poëte mystique de la
rédemption.

Ce furent là les derniers chantres de poëmes épiques que le monde
moderne pût lire, car leurs lecteurs ou leurs auditeurs y croyaient
sincèrement avec eux; mais l'âge épique passait avec eux. Le
raisonnement s'introduisait dans les croyances, et le poëme épique
disparaissait de nos habitudes littéraires.

On pourrait appliquer la poésie chrétienne aux plus sublimes
définitions de Dieu, aux plus hautes vérités morales dont le
christianisme est la sanction et la source, parce que tout le monde y
croit; mais on ne pouvait avec bonne foi raconter sur l'enfer ou sur
le paradis les histoires imaginaires de Dante ou du Tasse que tout
homme doué de quelque imagination pouvait inventer comme eux. Or,
comme l'enfer et le paradis sont essentiellement compris, comme les
deux pôles du monde extérieur, dans le poëme épique dont
l'universalité est le caractère, le poëme épique fut anéanti; on ne
put remplacer les merveilles réelles que par les chimères que l'homme
de talent chercha à faire croire aux peuples, c'est-à-dire le
merveilleux de Dieu par le merveilleux des hommes, et ce merveilleux
de caprice n'était plus que merveilleux de fantaisie; il n'avait plus
de sanction que la poésie de l'imagination et plus de vérité que la
vraisemblance.

Les poëmes de chevalerie, tels que ceux d'Arioste en Italie, et de
parodie, tels que ceux de Voltaire en France, succédèrent aux poëmes
sérieux. Milton seul, avec son poëme du _Paradis perdu_, exploita
l'ancienne poésie religieuse, et encore ce fut le poëme littéraire
plus que le poëme religieux. L'époque était passée.


LXIV

Chateaubriand crut, comme un enfant, que le poëme épique pouvait
renaître et conquérir un renom impérissable à son auteur, pourvu qu'il
eût un grand talent; il oublia du même coup le fond qui était la foi,
et la forme qui était le vers, forme idéale et parfaite du langage
humain.

Il trouva un beau sujet: la lutte du christianisme naissant et du
paganisme mourant; l'un persécuteur par habitude, l'autre conquérant
par le martyre, au confluent des deux doctrines.

C'était bien le sujet de poëme le plus poétique qu'on pût présenter
aux hommes. Mais, pour en faire un poëme épique transcendant, il y
fallait la foi préexistante du monde; et dans l'exécution, il fallait
le vers, qui donne au langage plus de prestige et au sens plus
d'autorité.

Si Chateaubriand eût été un grand poëte au lieu d'être un grand
prosateur, et s'il eût conçu son poëme rationnel sur les vérités les
plus acceptées de son siècle, en morale, en politique, en religion;
s'il eût vulgarisé quelque vérité nouvelle, pleine de Dieu, comme
elles le sont toutes, et qu'il eût popularisé et divinisé ces vérités
par un style en vers digne de Dieu et des hommes, il est à croire que
le genre humain posséderait un poëme épique de plus, et la France un
véritable et immortel poëte épique.

Mais il n'éleva pas sa pensée si haut et il ne lui imprima pas un vol
si saint; il n'aspira pas à révéler à l'univers une masse de réalités
nouvelles et à ramener à Dieu un chaos d'esprits égarés, pour
commenter et adorer son nom. Il pouvait être créateur, il ne fut que
copiste; il s'imagina élever par la perfection du style la copie au
niveau de l'original, il se sentit capable d'élever le poëme en prose
au-dessus du _Télémaque_, la première des copies de ce genre: en
copiant une copie en prose, il crut égaler Homère et consacrer son
génie à la postérité. On ne peut concevoir comment un esprit aussi
juste et aussi puissant put se faire une telle illusion
d'amour-propre; mais enfin il se la fit et il écrivit à tête reposée
le poëme d'Eudore et de Cymodocée. Ce fut son écueil.


LXV

Mais cet écueil fut émaillé par lui de paysages pittoresques, de
tableaux enchanteurs et variés, de portraits variés, de scènes
pieuses, empruntées aux deux religions, d'invocations aux deux muses
de la plus gracieuse et de la plus sublime éloquence, et des morceaux
de prose poétique les plus achevés.

Le public ravi y fut un moment trompé; il crut que la religion
chrétienne avait produit son fruit littéraire, et que l'homme du
christianisme allait faire oublier l'Homère de l'Olympe, mais cette
séduction du talent ne fut pas longue; on reconnut bientôt que
l'enfer sans terreur et le paradis sans espérance n'étaient que des
parodies sans réalité des enfers et du paradis païens, mille fois
moins intéressants que ceux de Virgile et d'Homère, car ils étaient
sans foi; cela ressemblait à tous ces enfers et à tous ces cieux dont
les peintres modernes barbouillaient les dômes des églises en imitant
ridiculement Michel Ange, et où la perfection des contours ne
produisait pas même l'illusion de la réalité.

Le martyre de la jeune vierge chrétienne et du héros converti amenait
la catastrophe et rendait l'univers chrétien. On s'étonnait qu'un si
vaste résultat fût produit par une si mince machine poétique, et que
le prophète du dix-huitième siècle n'eût pas inventé pour changer le
monde quelque chose de plus neuf et de plus grand que la rêverie d'un
enfant de choeur, en l'honneur de la croix de son Dieu, au bruit des
cantiques sacrés et au parfum de l'encens évaporé du saint sacrifice.

Ce livre tomba comme conception à ce niveau; il n'en resta qu'un petit
nombre de pages merveilleusement écrites çà et là, et recueillies
comme des exemples de rhétorique. Tel fut le sort de ce roman d'Eudore
et de Cymodocée, épitaphe des prétentions du génie humain à
ressusciter le poëme épique dans un siècle où il n'y avait plus de
foi que dans le raisonnement des âmes pieuses et dans l'avenir des
idées fortes. Le poëme épique avait suivi le convoi des fables mortes;
il n'appartenait à personne de les faire revivre.

Le poëme épique littéraire pouvait peut-être prolonger un moment
l'illusion de son existence par quelque chef-d'oeuvre de langue, que
les hommes, comme les Romains du temps d'Auguste, liraient comme ils
lurent Virgile, sans croire à ses miracles, mais en croyant à son
génie; mais, pour cela, il fallait que l'ouvrage fût écrit en vers, et
en vers tellement inimitables que la perfection de la forme fît
oublier l'imperfection du sujet. Or Chateaubriand, qui avait reçu de
la nature tant de dons du talent, n'avait pas reçu ce complément de
ces qualités qu'on appelle le don des vers. C'est l'inspiration,
l'inspiration qui est à la langue ce que l'explosion est à la pensée,
c'est-à-dire la force et la soudaineté intérieure du sentiment qui le
fait jaillir en feu et en flamme dans une harmonie divine qui subjugue
à la fois du même coup l'auditeur et le poëte. Ce don, comme tous les
dons parfaits, est un mystère que les hommes n'ont jamais pu se
donner, parce qu'ils n'ont jamais su le définir. Ni Démosthène, ni
Cicéron, ni Machiavel, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Mirabeau, ni les
premiers des écrivains ou des orateurs dans toutes les langues
antiques ou modernes, qui ont essayé d'atteindre à cette perfection du
langage humain, n'ont jamais pu y parvenir; ils n'ont laissé après eux
dans leurs oeuvres que des débris de leurs tentatives, témoignage
aussi de leur impuissance; cela est plus remarquable encore dans les
orateurs qui semblent se rapprocher davantage encore des poëtes par la
force et par la soudaineté de la sensation; aucun d'eux n'a pu dérober
une strophe à Pindare ou dix vers à Homère, à Virgile, à Pétrarque, à
Racine, à Hugo; il semble qu'ils vont y atteindre; mais, au dernier
effort, la force leur manque, ils échouent, ils restent en arrière,
ils ne peuvent pas, le pied leur glisse, ils se rejettent dans la
prose, ils se sentent vaincus. Moi-même, très-indigne que mon nom soit
prononcé après de pareils noms, moi qui n'oserais pas me comparer
comme écrivain en prose à M. de Chateaubriand, je lisais, il y a peu
de jours, dans un critique célèbre de mon temps, quelques lignes où
mes vers avaient l'avantage sur sa prose, et j'en étais non pas
convaincu, mais frappé. Voici ce que dit M. Sainte-Beuve dans sa
belle étude littéraire intitulée _Chateaubriand_:


LXVI

Il commence par comparer la belle image du cygne dans Chateaubriand à
l'image du même oiseau qu'il trouve dans les premières _Méditations
poétiques_. L'image en prose de Chateaubriand est admirable; nous
regrettons de ne l'avoir pas en ce moment sous les yeux pour la citer.
Puis, voilà la même en vers.

«L'image du cygne, dit M. Sainte-Beuve, est dominante, elle y est
comme perpétuelle.

  Ah! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées,
  S'attachant comme un lierre aux débris des années,
  _Voit_ avec l'avenir s'écrouler son espoir!
  Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre,
  Je m'en vais, sans effort, comme l'herbe légère
      Qu'enlève le souffle du soir.

  Le poëte est semblable aux oiseaux de passage
  Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,
  Qui ne se posent pas sur les rameaux des bois;
  Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde,
  Ils passent en chantant loin des bords; et le monde
      Ne connaît rien d'eux que leur voix.

«Ce n'est pas là de l'imitation, c'est de l'émulation. Nobles poëtes,
pourquoi tous deux n'avez-vous pas justifié jusqu'au bout votre
emblème, sans jamais ternir votre blancheur?

«Plus on a aimé les poëtes sous cette forme idéale qu'ils nous ont
donnée d'eux-mêmes, plus on regrette qu'ils ne l'aient pas réalisée en
tout dans leur vie, et qu'ils se soient tant mêlés ensuite à la
poussière et aux bruits de la terre. Mais l'homme ne veut pas mourir;
et quand le chant sublime l'abandonne avec la jeunesse, il essaye de
_changer la clef_, et il recommence sur un mode inférieur une cantate,
encore harmonieuse, s'il se peut, dans tous les cas moins aimable.»

Cette dernière phrase fait allusion, dans M. Sainte-Beuve, à
l'ambition politique qu'il suppose et qu'il déplore dans M. de
Chateaubriand et dans moi. J'ai clairement montré que l'ambition
n'était pas mon mobile en 1848, que le salut de mon pays était mon
unique pensée. Si j'avais voulu être nommé dictateur par soixante
départements ou par la France entière, je n'avais qu'à laisser partir
cinq ou six amis dévoués, chargés de dire: «_Nommez Lamartine_, il
accepte.» Je fis le contraire et je fus nommé dans treize départements
à la presque unanimité. J'avais le sentiment vrai que mon nom trop
nouveau ne pouvait pas rallier assez puissamment la France, et que,
pour lui donner de l'autorité, il aurait fallu le fortifier par
quelques victoires politiques qui n'étaient pas dans mon programme, à
moins qu'elles ne fussent dans la nécessité, non de mon ambition, mais
de la république des honnêtes gens en France. Je ne briguai donc pas
un titre au pouvoir; je le rejetai avec peine, en n'étant pas compris
et en me faisant une multitude d'ennemis que mon désintéressement
mécontentait et qui ne me l'ont point encore pardonné. Nous
connaissons quelqu'un qui m'accuse aujourd'hui et qui ne se souvient
pas de l'enthousiasme qui le soulevait alors pour moi au delà des
limites. Quant à moi, je n'ai pas partagé envers moi-même
l'enthousiasme qu'il avait alors. J'ai tâché d'être juste; était-ce
modestie, était-ce justice? Je crois que c'était l'une et l'autre;
dans tous les cas, ce n'était pas ambition. Le présent le prouve.


LXVII

«À propos de la mort de son père, Chateaubriand exprime la même idée
que j'ai exprimée sur l'immortalité que la mort grave sur nos traits
comme l'empreinte d'une grande _vision_.

«Un autre phénomène, dit-il, me confirma dans cette haute idée. Les
traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime.
Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre
immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé
sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi
n'y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité?»

«Lamartine a repassé sur cette grande idée dans _le Crucifix_. Elvire
meurt:

  De son pieux espoir son front gardait la trace,
  Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté
  La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
              La mort sa majesté.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,
  Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,
  Comme si du trépas la majesté muette
              L'eût déjà consacré!

«Ailleurs Chateaubriand dit en prose:

«L'antique et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'oeuvre.
Avec quelle sainte et poétique horreur j'errais dans ces vastes
édifices consacrés par les arts à la Religion! Quel labyrinthe de
colonnes! quelle succession d'arches et de voûtes!...»

«René ne fait autre chose que tracer ici (et c'est sa gloire d'avoir
été le premier à le concevoir et à le remplir) l'itinéraire poétique
que tous les talents de notre âge suivront; car tous, à commencer par
Chateaubriand lui-même, qui n'exécuta que plus tard ce qu'il avait
supposé dans _René_, ils parcourront avec des variantes d'impressions
le même cercle, et recommenceront le même pèlerinage: l'Italie, la
Grèce, l'Orient. Lamartine, dans cette belle pièce de _l'Homme_ où il
faisait la leçon morale à lord Byron, a dit:

  Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.
  J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée;
  Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts;
  J'ai cherché vainement le mot de l'univers;
  J'ai demandé sa cause à toute la nature...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Des empires détruits je méditai la cendre;
  Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre;
  Des mânes les plus saints troublant le froid repos,
  J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros;
  J'allais redemander à leur vaine poussière
  Cette immortalité que tout mortel espère.
  Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants,
  Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants;
  Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages,
  Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages,
  J'appelais, je bravais le choc des éléments.
  Semblable à la Sibylle en ses emportements,
  J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles,
  Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles.
  J'aimais à m'enfoncer dans ses sombres horreurs.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune,
  J'avais lassé le ciel d'une plainte importune,
  Une clarté d'en haut dans mon sein descendit,
  Me tenta de bénir ce que j'avais maudit, etc.

«Le ton de la pièce change à partir de ce moment, et le poëte entre
dans la sphère qui lui est propre. Il y a de la sérénité chez
Lamartine, même dans ses moins beaux jours, jamais chez René.
Lamartine engendre la sérénité, il la crée même là où il n'y a pas
lieu; René engendre l'orage!

«Prenez le René réel, ôtez-lui ce léger masque chrétien que M. de
Chateaubriand lui a mis tout à la fin pour avoir droit de le faire
entrer dans le _Génie du Christianisme_, revenez au pur René des
_Natchez_, et la pièce de Lamartine pourra s'adresser à lui non moins
justement qu'à lord Byron.»

M. Sainte-Beuve nous compare de nouveau dans notre peinture de
_l'Isolement_.

«Voici Chateaubriand en prose:

«La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongèrent dans un
état impossible à décrire; sans parents, sans amis, pour ainsi dire,
seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une
surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je
sentais couler dans mon coeur comme un ruisseau d'une lave ardente;
quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était
également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait
quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais
dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la
force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais
dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve;
tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le
principe même de vie dans l'univers.»

«C'est juste _l'Isolement_ de Lamartine, toujours avec la différence
des complexions et des natures:

  Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
  D'un oeil indifférent je le suis dans son cours;
  En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
  Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

  Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
  Mes yeux verraient partout le vide et les déserts:
  Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
  Je ne demande rien à l'immense univers.

  Mais peut-être, au delà des bornes de sa sphère,
  Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
  Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
  Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.

  Là je m'enivrerais à la source où j'aspire;
  Là je retrouverais et l'espoir et l'amour,
  Et ce bien idéal que toute âme désire,
  Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!

  Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
  Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi!
  Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?
  Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

  Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
  Le vent du soir se lève et l'arrache aux vallons;
  Et moi je suis semblable à la feuille flétrie:
  Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!

«Ce dernier cri est presque un écho fidèlement répété: «Levez-vous
vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une
autre vie...» Mais René a plus d'énergie que Lamartine et que tous les
Jocelyns du monde quand il continue en ces immortels accents:

     «La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les
     pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre
     je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle
     vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie
     redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais eu la puissance de
     créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une autre
     les transports que j'éprouvais! Ô Dieu! si tu m'avais donné une
     femme selon mes désirs; si, comme à notre premier père, tu
     m'eusses amené par la main une Ève tirée de moi-même... Beauté
     céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans
     mes bras, j'aurais prié l'Éternel de te donner le reste de ma
     vie.»

«On retrouve là, adouci à peine, le cri de Chactas dans la forêt, le
cri d'Eudore tenant Velléda sur le rocher.

«René, dégoûté de tout, est décidé à en finir avec la vie, à mourir.
C'est alors qu'Amélie reparaît. Je n'insisterai pas sur cette dernière
moitié du récit. Je remarquerai seulement qu'ici René obtient un peu
ce qu'il désire: il voulait un beau malheur, en voilà un. Sa vie
jusque-là, son état moral se composait d'une suite de désenchantements
sans cause précise: désormais il a son accident singulier entre tous,
son fatal mystère. Il a quelque raison de se dire: «Mon chagrin même,
par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: _on
jouit de ce qui n'est pas commun, même quand c'est un malheur_.» Et
plus loin: «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu
m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas.»

Plus loin encore, M. Sainte-Beuve compare la magique description de
Naples, dans _les Martyrs_, à des vers de moi sur le même paysage:

«Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercés au golfe de la
Sirène salueront ici la divine peinture. J'ai dit que M. de
Chateaubriand, dans le partage de l'Italie, occupait plutôt Rome, et
qu'il laissait Naples à Lamartine; mais ici les voilà rivaux, et
Lamartine a eu besoin encore de toute la mélodie de son vers pour
n'être point effacé par le prosateur qui le devance. Dans cette belle
pièce du _Passé_ à M. de Virieu (je ne veux pas tout citer, je ne veux
donner que la note):

  Combien de fois près du rivage
  Où Nisida dort sur les mers,
  La beauté crédule ou volage
  Accourut à nos doux concerts!
  Combien de fois la barque errante
  Berça sur l'onde transparente
  Deux couples par l'Amour conduits,
  Tandis qu'une déesse amie
  Jetait sur la vague endormie
  Le voile parfumé des nuits!

«N'est-ce pas juste le même motif que dans ce couplet de
Chateaubriand-_Eudore_: «Attendre ou chercher une beauté coupable...?»
Et encore, toutes ces stances célestes sur _Ischia_:

  Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime:
  La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord;
  La fleur dort sur sa tige, et la nature même,
  Sous le dais de la nuit, se recueille et s'endort.

  Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée;
  Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,
  Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée,
  De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

  À la molle clarté de la voûte sereine
  Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
  Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,
  Se perd en pâlissant dans les feux du matin...

«C'est divin de mélodie, mais c'est plus vague de contour et plus
amolli de ton que Chateaubriand dans la même peinture. Le paysage de
Naples n'est pas si noyé, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font
paraître à la longue les vers de Lamartine. Il y a la netteté dans la
suavité.»

On sent que M. Sainte-Beuve préfère ici la force de la prose de
Chateaubriand à la mollesse de la poésie de Lamartine; mais c'était de
mollesse qu'il s'agissait dans ces deux peintures. S'il s'était agi de
force, nous l'aurions renvoyé à la dernière des Méditations, _le
Suprême Verbe_.

La dernière comparaison entre cette prose accomplie et cette poésie
imparfaite, mais naturelle, donne un caractère à part à l'égarement de
Velléda:

«Jamais, seigneurs, je n'ai éprouvé une _douleur_ pareille. Rien n'est
affreux comme de troubler l'innocence...» Ces paroles d'Eudore font
sourire: c'est plutôt _douceur_ que _douleur_ qu'il veut dire; il n'en
est pas de comparable, pour ces grandes âmes de héros ou d'archange
déchu, au plaisir de troubler un jeune coeur, et, mieux qu'une Ève
encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la
jeune Napolitaine dans les _Harmonies_ (_le Premier Regret_):

  Mon image en son coeur se grava la première,
  Comme dans l'oeil qui s'ouvre au matin la lumière;
  Elle ne regarda plus rien après ce jour;
  De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!
  Elle me confondait avec sa propre vie,
  Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie
  De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux,
  Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Ainsi, quand je partis tout trembla dans cette âme;
  Le rayon s'éteignit et sa mourante flamme
  Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir;
  Elle n'attendit pas un second avenir,
  Elle ne languit pas de doute en espérance,
  Et ne disputa pas sa vie à la souffrance:
  Elle but d'un seul trait le vase de douleur,
  Dans sa première larme elle noya son coeur,
  Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle
  Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son aile,
  Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,
  Et s'endormit aussi, mais, hélas! loin du soir...

«Elle est morte pour lui, dit Sainte-Beuve, c'est dommage. En
attendant, poëte, cela lui fait plaisir; il y rêve avec complaisance,
et, s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire éclore en une
adorable élégie,--ce qui serait pourtant plus adorable encore, si un
accent très-sensible de fatuité ne la gâtait pas.»


LXVIII

Je n'accuse pas l'intention du critique, dont la bienveillance est
évidente dans toutes ces comparaisons du poëte en prose avec le poëte
en vers; mais il se trompe bien en voyant dans cette élégie
involontaire du _Premier Regret_ l'ombre de fatuité. Voici comment
elle fut écrite quinze ans après la mort de la pauvre Graziella.

J'étais à Paris en 1827; c'était un dimanche d'été. Le jour était
long: ma femme entra dans ma chambre et me pria de l'accompagner aux
vêpres de Saint-Roch. J'entrai avec elle dans l'église pleine de
musique et d'encens. Pendant qu'elle s'avançait près du choeur, je
m'assis contre un large pilier du temple, et je laissai errer mes
regards au bruit d'une psalmodie plaintive; sur les murs de l'édifice,
un tableau, signé de Lécluse, était suspendu au-dessus de ma tête
contre le pilier qui était à ma gauche. Ce tableau d'assez poétique
intention, mais d'exécution médiocre, représentait une vierge en
tunique blanche qu'on vient chercher dans son sépulcre; mais, à la
place de la morte, on ne trouve qu'un lit de fleurs dont les gerbes
fraîchement nées semblent répandre dans le cercueil merveilleux des
parfums et des ivresses du ciel.

Ce tableau me rappela la fille d'Ischia que j'avais tant aimée et qui
était morte de son amour, quelque temps après mon départ de Naples. Je
ne m'étais jamais pardonné cette dureté de coeur tant déplorée et tant
punie. Combien, en effet, n'aurais-je pas été plus heureux dans la
suite de mes jours agités, si j'avais cédé à ses larmes et aux
miennes, repris mes vêtements de jeune pêcheur à la _margellina_,
épousé celle que j'aimais, et continué avec elle, dans cette simple
famille de _camilleurs_, l'existence où j'avais trouvé le bonheur?
Cette pensée me revint et me plongea pendant une heure dans des
regrets qui ressemblaient à des rêves. Je m'y livrai bientôt sans
résister, et j'écrivis sans plume dans mon coeur les strophes de cette
élégie que M. Sainte-Beuve appelle _céleste_, et qui n'était que le
retentissement harmonieux et déjà lointain d'une douleur vraie.
L'office fini, je rentrai, muet et mélancolique, à la maison, et je
m'enfermai dans une chambre pour écrire ces vers tout faits dans ma
tête.


LXIX

Comme je finissais de les écrire, on m'amena des visiteurs que je
connaissais à peine, mais que j'aimais déjà sans tenir compte des
opinions politiques qui devaient bientôt après nous réunir, puis nous
séparer, pour nous réunir encore. C'était M. Thiers et son ami M.
Mignet, beau jeune homme, qui devait suivre fidèlement son ami dans la
vie, mais sans affronter les mêmes orages; ils s'assirent, et, voyant
sur ma table des lignes inégales annonçant des vers, ils me
demandèrent de leur en lire quelques-uns. Je les leur lus sans
difficulté, mais non sans que ma voix entrecoupée leur révélât
l'émotion très-vive dont j'étais encore agité. Ils me parurent
très-émus eux-mêmes, et ils se retirèrent en silence comme des hommes
dont le coeur avait été trop vivement touché pour qu'ils pussent
continuer l'entretien sur le ton léger et futile qu'ils avaient en le
commençant. Quant à moi, je restai attendri et mélancolique le reste
du jour.

Voilà le récit vrai de l'espèce de fatuité un peu barbare que
Sainte-Beuve m'attribue en composant ces vers. Et toi, allée solitaire
du jardin du Luxembourg, séparé alors du jardin fruitier des Capucins
par un mur à hauteur d'appui du jardin de Catherine de Médicis, ne te
souviens-tu pas des larmes amères et contenues dont j'arrosai tes
dalles un jour où je lisais seul le dernier _Adieu de Graziella_, et
où Sainte-Beuve, que je rencontrai par hasard, fut étonné de mes
larmes mal essuyées et me demanda vainement la cause de ma tristesse.
Je ne la lui dis pas et nous nous séparâmes. Voilà encore une fois
cette fatuité ostentatoire qu'il m'attribue! Voilà comme le critique
se trompe, surtout quand il veut avoir plus d'esprit que la nature.
Défions-nous des hommes d'esprit qui entendent malice à la nature!
Nous risquerions de calomnier même les larmes; l'homme sensible en
cache plus qu'il n'en montre.


LXX

Quant à la faculté d'écrire les vers, Chateaubriand ne l'avait pas
reçue plus que Voltaire; la poésie, dans sa vraie forme sérieuse (le
vers), excepté la poésie badine, ne leur était pas naturelle. Le drame
de _Moïse_, par Chateaubriand, ne fut qu'une imitation impuissante de
Racine; il fit admirer, comme le paon, les découpures et les couleurs
savantes de ses ailes, mais il ne s'en servit pas. La beauté du vers,
comme toutes les autres beautés, est un mystère. On ne sait pas
pourquoi ils sont nécessaires à la vraie poésie: moi-même qui ai
plaidé contre eux, je ne le sais pas, mais je le sens. Ce n'est pas
parce qu'ils disent plus de choses que la poésie en prose, ils en
disent moins, les belles pages de Chateaubriand contiennent autant et
plus de sens que les plus belles pages de vers; ils n'en disent pas
plus, mais ils le disent mieux.

Je me suis souvent figuré que les plus belles pages de la langue,
prose ou vers, étaient celles qui possédaient en elles le plus
d'éléments de durée ou d'immortalité, et que ces éléments de durée
étaient, on ne sait pourquoi, plus réunis dans les vers que dans la
prose; en un mot, que le vers était plus immortel que la prose:
pourquoi cela encore? Je ne le sais pas; mais, de même que certains
éléments matériels possèdent, à formes égales, plus de vie et de durée
que d'autres, et sont mieux faits par le Créateur pour résister au
temps; de même, entre le vers et la prose, il y a la même différence
qu'entre le marbre statuaire ou le bronze et la terre dont l'artiste
construit sa statue. La forme est la même, mais la durée ou
l'immortalité sont différentes.

La boue est destinée à vivre quelques jours, le marbre dure à jamais.
Le sentiment que le sculpteur a de cette vérité influe à son insu sur
la perfection de son travail.

Ainsi que je l'ai dit une fois en poésie moi-même:

  Mais le vers est de bronze et la prose est d'argile.

Je présume que c'est là le secret de cette supériorité. Si ce n'est
pas cela, je ne puis le découvrir.

Voltaire, lui aussi, le sentait. Je me souviens d'un passage de lui,
moitié plaisant, moitié sérieux, dans une de ses lettres à Condorcet,
à propos du drame en prose qu'il avait en mépris, et dont Diderot le
menaçait:

«Quant aux barbares qui veulent des tragédies en prose, dit-il à
Condorcet, ils en méritent: qu'on leur en donne, à ces pauvres
Welches, comme on donne des chardons aux ânes! Cela passera, etc.,
etc., etc.»


LXXI

Revenons au rôle religieux de Chateaubriand.

La France, qui suait le sang sur l'échafaud de la Terreur depuis trois
ans, et qui avait horreur et peur d'elle-même, cherchait à retrouver
son équilibre et son ordre matériel dans la force de ses armes et dans
la pacification de ses doctrines. Un véritable grand homme qui eût
paru alors, le glaive dans une main, la modération dans l'autre,
pouvait lui apporter la raison, la force et la paix; c'était une de
ces époques où la dictature des soldats et la dictature des
législateurs peuvent s'unir pour reconstituer un grand peuple; mais,
il faut le reconnaître, la France, qui est le pays des armes, du génie
et de la gloire, n'est pas le pays de la raison. Ses excès sont tous
des passions ou des repentirs.

Les excès en tout sont la nature de la France, les réactions sont sa
loi; Bonaparte, son héros, fut un despote; Chateaubriand, son
écrivain, fut un apôtre peu convaincu du passé; l'opinion publique,
leur pondérateur naturel, au lieu de les contenir l'un et l'autre, les
encouragea; elle poussa l'un à l'empire, l'autre au treizième siècle:
la conquête pour diplomatie, le concordat pour liberté religieuse,
furent les deux pôles du gouvernement des soldats et du gouvernement
des consciences. On eut des victoires au lieu de droit, et des
cérémonies au lieu de culte: le _Génie du Christianisme_ y joignit le
prestige de l'imagination et entraîna tout. Chateaubriand fut
l'éloquent corrupteur du bien même; il ne se borna pas à assurer la
liberté des âmes, il voulut leur asservissement. Les moeurs le
secondèrent, et il alla, comme ambassadeur, porter lui-même à Rome le
funeste présent qu'il avait obtenu du gouvernement de son pays. Voilà
son début politique. Les temples furent remplis, les consciences, les
unes favorisées, les autres opprimées, beaucoup vides; la révolution
raisonnable avait été poussée jusqu'à la persécution, on la ramena
jusqu'à la vengeance.


LXXII

Après l'insuccès des _Martyrs_, Chateaubriand dit adieu à la
littérature et à la polémique religieuse. 1814 vit paraître la
diatribe envenimée de _Buonaparte et des Bourbons_. Chateaubriand fut,
dans cette brochure, le précurseur de la vengeance du monde contre
l'oppression de l'Europe. Il prit le premier rang parmi les ingrats;
il le prit aussi parmi les calomniateurs de l'infortune méritée, en
calomniant même Bonaparte dans le récit mensonger de ses violences
manuelles de Fontainebleau vis-à-vis du pape Pie VII.

Il fit une seule bonne brochure après 1815, _la Monarchie selon la
Charte_. C'était la raison ramenée au service d'une monarchie
nécessaire. Tout le reste de ses écrits politiques, d'ambition ou de
circonstance, est mort avant lui, et ne méritait pas de vivre. C'était
le style affecté du vieux français mal ressuscité pour donner au
français une apparence de naïveté par le cynisme. Sa fortune ayant été
compromise par son ambition inquiète en 1821, il mit en loterie son
domaine de la _Vallée-aux-Loups_, à mille francs le billet. On
ignorait alors la loi économique par laquelle la réduction du prix des
billets augmente le nombre des souscripteurs. Il comptait sur le
nombre de ses partisans dans l'aristocratie. Les ministres, ses
ennemis, n'osèrent pas lui refuser l'autorisation; mais il fut trompé,
il n'eut que trois souscripteurs, parmi lesquels M. Lainé, comme
hommage, non aux opinions, mais au génie. M. Lainé refusa de reprendre
l'argent de son billet. Mathieu de Montmorency acheta généreusement la
dépouille de son ami. Chateaubriand n'avait rien fait encore pour le
salut de son pays, mais il avait immensément fait pour sa gloire; la
France fut ingrate: c'est son habitude; il ne s'adressait pas à un
parti, comme les amis de Foy en 1829, ou de Laffitte en 1830. Tout
hommage à un homme, qui n'est pas une insulte à un autre, ne réussit
pas parmi nous. Nous n'aimons que la générosité haineuse qui, sous
prétexte d'honorer un homme illustre, en déshonore un autre plus
justement illustre que lui. Chateaubriand se tut, mais il ressentit
l'injure au fond de son âme. On peut croire que la démocratie, qu'il
servit de mauvaise grâce depuis ce jour-là, profita plus tard de cette
faute capitale de l'ingrate aristocratie. L'homme est homme, il
pardonne, mais il n'oublie pas. C'est sa faiblesse, mais c'est son
droit.


LXXIII

Les Bourbons, qui durent en grande partie à Chateaubriand leur chute
fatale, en 1830, ne lui durent qu'un grand service: la guerre
d'Espagne. Malgré ce qu'en dirent les libéraux parlementaires du
temps, cette guerre fut une grande et heureuse audace, digne d'un
homme d'État. Les Bourbons, chefs de cette maison, ne pouvaient, sans
déshonneur, voir la monarchie d'Espagne s'avilir et tomber, sans lui
tendre la main. L'honneur, pour la monarchie consanguine, n'est pas
seulement une décoration, c'est un devoir. Chateaubriand le sentit et
osa faire de cette convenance, un dogme politique. Il rallia par là
l'armée française à la maison des Bourbons, et fit rentrer la gloire
sous ses drapeaux. C'était une grande idée toute simple; les peuples
la comprirent. Ils comprirent peu les idées mixtes qui se refusent aux
imprudences héroïques: le salut des circonstances douteuses où les
Bourbons délibéraient. M. de Villèle penchait visiblement du côté de
l'inaction, M. de Chateaubriand entraîna tout vers la guerre, et le
dieu des projets généreux lui donna raison; la dernière grande action
de la race de Louis XIV fut son ouvrage. On ne peut l'oublier, il
perdit les Bourbons, mais il les illustra.


LXXIV

Voilà sa carrière d'homme d'État; quant à sa carrière d'homme de
lettres, elle est beaucoup plus difficile à analyser; elle tient à son
génie. La première question à résoudre est celle-ci:

Eut-il du génie?

Ce génie fut-il honnête dans l'usage qu'il en fit? Non.

Ce génie fut-il vrai? Non.

Ce génie fut-il juste? Non.

Ce génie fut-il grand? Oui. Moins grand cependant que s'il eût été
toujours honnête, vrai, juste, et que sa grandeur eût été aussi
honnête, aussi vraie, aussi juste dans le sens qu'il fut magnifique
dans l'expression; mais il eut du génie; il en eut même plus qu'aucun
écrivain de son pays et de son temps.

Nous avons répondu que le génie ne fut pas toujours honnête. Était-il
parfaitement honnête d'écrire l'_Essai sur les Révolutions_ en 1799 et
d'écrire le _Génie du Christianisme_ en 1800?

Était-il vrai de vanter la révolution dans ses opinions et dans ses
tendances aujourd'hui et de brûler ensuite ce livre pour qu'il ne se
levât pas contre lui dans une carrière nouvelle, pour que ses amis ne
pussent pas lui reprocher l'ombre d'une apostasie?

Était-il juste enfin, en politique, d'imaginer des lois inhumaines
(_immanis lex_) contre la liberté de la presse, en 1819, et de
professer ensuite la liberté illimitée de la presse, c'est-à-dire
l'anarchie et la démagogie de la pensée la plus téméraire, dont
Chateaubriand affecta le dogme, quand la versatilité de ses intérêts
le poussait à se déclarer chef de l'opposition aux Bourbons?

Non, il ne fut ni honnête, ni vrai, ni juste, ni moral dans l'usage de
son génie. Benjamin Constant, le plus inconsistant des hommes, eût-il
eu ce génie, n'en aurait pas fait un autre usage. Mais il lui fallait
un pont, fût-il aussi mince et aussi tranchant que le pont de Mahomet,
pour passer avec bienséance de M. de Bonald à Carrel, et de M. de
Marcellus à Béranger, de la monarchie à la république. La liberté
illimitée de la presse fut ce pont. Il le franchit sans s'inquiéter de
ce qui était au delà! Était-ce d'un esprit juste et d'un sens droit?
Fabriquer et vendre de la poudre dans tous les carrefours d'une
capitale, est-ce une condition de la sécurité publique? Nous l'avons
éprouvé en 1848, par nécessité temporaire d'une révolution où toutes
les lois anciennes étaient abolies; mais une émeute violente en
sortait exactement tous les quinze jours, et la sagesse du peuple
tenait lieu de loi pour réprimer la démence du peuple. Était-ce à
cette lutte armée d'un dictateur contre un autre que M. de
Chateaubriand voulait conduire son pays? C'était un homme de magnanime
témérité, armé d'une assez puissante imagination pour se faire
illusion à soi-même. Voilà la vérité.


LXXV

Mais son génie était grand, quoiqu'il fût loin d'être irréprochable. À
ses premières publications, les hommes s'aperçurent qu'il n'était pas
comme les autres hommes. L'instinct leur révéla que le grand style
perdu depuis Bossuet, qui l'avait trouvé dans la Bible, était retrouvé
dans les forêts du nouveau monde. Il n'y était pas pour les
Américains, peuple qui n'a que la grandeur de l'espace et la
philosophie du lucre; peuple sans ancêtres, pour lequel le passé
n'existe pas, peuple brutal qui ne croit qu'à ce qu'il touche; mais il
y était en germe dans l'immensité des oeuvres de sa nature, non encore
épousée par les hommes nouveaux. C'est de cette union des hommes
nouveaux usés par la civilisation avec la nature sauvage que devait
naître la nouvelle Bible de l'humanité. Chateaubriand était le
prophète gigantesque et mystérieux. Il ne savait pas lui-même quel
vent l'y poussait; c'était le souffle du vieux monde; c'était
l'instinct mâle de la génération des choses cherchant comme la
virginité des mers, des forêts, des solitudes pour y déposer la
semence fécondante des langues mûres et rajeunies. Il respira un
moment cette atmosphère amoureuse des terres virginales, il y déposa
son génie, et _Atala_, _René_, le _Génie du Christianisme_ naquirent.
Un nouveau prophète revint en Europe, apportant ces prodiges de
parole. Chateaubriand paraît avec eux comme un météore; il ne sort
d'aucune école, il est lui. Ne lui cherchez ni père ni mère, il est le
fils du désert, l'enfant trouvé dans les forêts. Il ne sait d'où il
vient, et tout le monde le regarde; il ignore quelle langue il parle,
et toute la terre l'écoute. On fait silence à ses premiers
balbutiements. Le vieux siècle expirant dans les convulsions s'étonne
et se sent rajeuni.

Les lignes ébauchées dans _Atala_ et dans _René_ sont, dès le premier
jour, une révolution littéraire. Elles éteignent seules le bruit d'une
turbulente révolution en Europe. Aussi, voyez comme ce nom remplace
tous les autres, même celui de Voltaire, le dictateur de
l'intelligence universelle; à peine s'en souvient-on encore, et il
vient seulement de mourir au seuil des temps qu'il a créés. Ce jeune
homme, cependant, ne faisait que de naître, personne ne lui avait rien
appris, il n'était d'aucune école; à peine, avant de quitter Paris,
avait-il causé avec quelques hommes médiocres du dernier siècle pour
lesquels il affectait un culte: Ginguené, Esménard, Chênedollé, un peu
Fontanes, Parny et à peine Chénier. Il regardait comme une rare
fortune quelques vers plus que médiocres de lui pour lesquels il
s'enorgueillissait d'avoir obtenu, par les complaisances de l'amitié,
une place au _Mercure_, le recueil des naissances et des sépultures du
temps. Il les emportait dans sa valise comme des certificats de gloire
et des augures d'immortalité.

Il débarque, il voit, avec le regard du génie qui embrasse tout d'un
coup d'oeil, l'ébauche des États-Unis; il méprise tout et passe; il
prétend, mais rien n'est plus douteux, qu'il a vu Washington, leur
seul grand homme, pauvre, accusé, abandonné par ces démocrates rois de
l'ingratitude, et qu'une servante lui a ouvert son parloir. Il va de
là avec un guide d'aventure visiter une troupe de sauvages et de
sauvagesses, bohémiens du désert, qui dansent aux sons de la pochette
d'un musicien français.

On voit qu'il s'amuse à faire à loisir la caricature de deux peuples
dans une scène de cabaret. De là il va jusqu'à la cataracte du
Niagara, ce qui est plus douteux encore, car il ne tente pas même, lui
si parfait descripteur, de décrire ce miracle des eaux, mais ce qu'il
imagine est mieux que ce qu'il décrit; il rêve des amours sauvages et
des mélancolies de solitude. Il revient avec ces ébauches dans
l'esprit. C'est lui-même qui rapporte ses notes à son pays.


LXXVI

Aussi voyez comme, à ses premières lignes, tout se bouleverse dans la
littérature de la France et de l'empire! On dirait qu'un nouvel
instrument musical fait résonner ses sons dans les concerts de
l'esprit; on croit entendre les soupirs du vent dans les roseaux, les
secousses du vent d'orage dans les vastes cimes des forêts, les chutes
des cataractes dans les abîmes, les éclats de la foudre entre les
rochers, et quelque chose de plus pathétique encore, les battements
intimes du coeur, les frissons de l'âme, le suintement des larmes à
travers la peau, et les cris muets de la tristesse humaine cherchant
en vain des mots pour dire ses angoisses. Alors tout se tait dans la
vieille langue; nul ne cherche à imiter l'inimitable; les uns ricanent
par envie, les autres pleurent par sympathie, tous s'émerveillent en
écoutant; la note grave est retrouvée dans les langues modernes, et ce
jeune inconnu a sonné sans le savoir le sursaut du monde. Voilà
l'effet universel et inspiré d'en haut de Chateaubriand.

C'est la _Bible_ des derniers temps; il n'y a plus qu'une voix dans la
nature, _un homme grand nous a parlé_.


LXXVII

Il était _grand_ en effet, la grandeur était son nom: _grand_, parce
qu'il s'était soustrait aux efféminations féroces d'une révolution qui
ne savait que vociférer et tuer; _grand_, parce qu'il cherchait Dieu
dans les ruines, comme le prophète soufflant sur le charbon mal éteint
pour y rallumer l'étincelle à la lueur de laquelle il devait découvrir
et lire le nom de l'Incréé; _grand_, parce qu'il était triste comme
Job après la visite de ses amis. Il avait découvert que le fond de la
vie est la tristesse, que le génie vrai est la mélancolie, fille et
soeur de la résignation. Il était né triste, parce qu'il était né
profond, comme les autres naissent gais, parce qu'ils sont légers. La
raison des choses est la tristesse, parce que la souffrance et la mort
sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vérité
d'instinct chez lui, d'expérience chez nous, est la seule démontrée.
Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des
larmes. La définition de l'univers, c'est la _douleur d'être né_, qui
contient la douleur de _mourir_. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet
océan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est
le supplice de la vie.

Il s'était réfugié de bonne heure dans la seule pensée, triste aussi
par sa grandeur, inexplicable, à laquelle tout aboutit, mais qui est,
elle-même, un mystère, pour en expliquer un autre, _Dieu_; il était
religieux par mélancolie; par là, il était grand comme sa pensée.

Mais il était grand aussi par le mépris qu'il portait à la terre, et
par la noblesse et l'aristocratie de sa nature. C'était un aristocrate
de tempérament; ce qui était petit lui faisait horreur, il dédaignait
le démocrate. Ses bassesses, ses oeuvres, ses vulgarités, ses colères,
ses férocités, ses supplices même, dont il avait été témoin et victime
par sa famille, et par son père, et par sa mère, morte innocente en
prison, en punition d'être née noble, lui avaient donné un dégoût
haineux contre les moeurs de cette race, qui ne sentait alors sa
grandeur qu'en faisant sentir sa _terreur_. Cette haine du vulgaire
faisait partie de sa grandeur; sa physionomie même et son goût pour la
solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les démocrates
l'adoraient de loin; ils devinaient en lui, car il avait trop
d'orgueil pour l'avouer, un contempteur de leur nature. Sa grandeur
dédaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait. Quand il
voulut se venger ou se faire craindre, il prit lui-même les vices de
la démocratie. C'est alors qu'il écrivit contre Bonaparte ces
calomnies auxquelles il ne croyait pas; c'est alors qu'il écrivit
contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et
terrible à propos de l'assassinat du duc de Berri: _Les pieds lui ont
glissé dans le sang_. Être démocrate alors pour lui, ce n'était que
descendre. Mais l'aristocratie était son sang; il était né grand.
Volontairement ou involontairement, on sentait sa race; on put le
haïr, on ne put le mépriser. L'aristocratie du style confessait en lui
l'aristocratie de la nature. Il n'était pas né pour être un tribun de
la multitude, mais pour être le roi des lettrés d'une époque.


LXXVIII

On pourra lui contester beaucoup des qualités qui concourent à former
un génie accompli et à laisser de lui une idée digne de la mission
d'un de ces hommes que la postérité relève après leur malheur ou leur
mort.

Il ne fut point assez honnête pour être offert en exemple à l'avenir.

Il chercha à briller plus qu'à servir.

Il eut l'idée juste et la conduite fausse.

Il affecta des passions, des affections et des haines qu'il n'avait
pas.

Il eut un rôle dans sa vie politique, au lieu d'une conviction, et il
en changea souvent.

Il fut à lui-même sa première pensée: toutes les fois qu'il y eut à
choisir entre sa patrie et lui, il ne songea qu'à lui-même; il prit le
_décorum_ pour l'honneur, et l'honneur pour la vertu.

Tel fut l'homme, plus acteur que citoyen.

Malgré le nombre et l'éclat de ses images, il ne fut pas poëte. Le
mystère qui donne à l'écrivain le droit de dire: _Je chante_, lui
manqua; il ne fit jamais que parler et écrire, le chant inspiré
faillit sur ses lèvres.

Mais, à cela près, il eut tous les talents qu'on peut emprunter à la
terre, et que le ciel ne donne pas directement et mystérieusement à
l'espèce humaine.

Et il eut même ces talents divers à un degré qui se fait reconnaître
de lui-même, qui devient sa conscience dans l'âme d'autrui, qui réfute
toutes les critiques, qui renverse toutes les jalousies et qui fait
dire à tout un siècle: IL EST GRAND!

Cette exclamation d'un siècle est le sceau du génie.

Il fut et il restera le plus grand écrivain de la France dans un
siècle où tout était muet, mais où tout allait renaître.

Il fut à lui seul notre renaissance.

L'avenir portera son nom.

Soyez grand, et moquez-vous du reste; vous êtes immortel.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLXVe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.



CLXVIe ENTRETIEN

BIOGRAPHIE DE VOLTAIRE


I

Voltaire, poëte, historien, philosophe, est l'homme le plus universel
de l'Europe au dix-huitième siècle; l'universalité est surtout le
caractère de son génie.

L'antiquité, sous ce rapport, ne peut lui comparer qu'un seul homme,
Cicéron. Ces deux écrivains ont à eux seuls occupé l'espace de tout
leur siècle; ils ont tellement confondu leur nom avec le nom même de
leur patrie qu'on ne peut dire Cicéron sans que Rome tout entière se
présente à l'imagination du lecteur, et qu'on ne peut dire Voltaire
sans que la France apparaisse avec toutes ses grandeurs littéraires,
tous ses talents et tous ses défauts, à l'esprit de l'Europe.

Ces deux hommes universels, Cicéron et Voltaire, ont d'autant plus de
rapports entre eux que l'un et l'autre ont été plus que des poëtes,
des écrivains, des orateurs; ils ont été des hommes dans toute
l'acception du mot, c'est-à-dire qu'ils ont agi en même temps qu'ils
ont écrit ou parlé, et qu'ils ont participé, dans une proportion
immense, l'un au grand mouvement des choses romaines par l'éloquence,
l'autre au grand mouvement de l'esprit humain par la littérature et
par la philosophie actives du monde moderne.

Quoique leurs talents, aussi supérieurs chez l'orateur romain que chez
le poëte et le prosateur français, fussent d'un ordre très-différent,
ils se ressemblent plus qu'on ne pense par ces trois caractères de
leur génie: la _justesse_, l'_universalité_ et l'_action_. À ce titre,
je n'ai jamais pu penser à Cicéron sans penser à Voltaire, et je n'ai
jamais pu lire Voltaire sans penser à Cicéron. À un autre titre
encore, ils se rappellent sans se ressembler: c'est par la vaste et
longue influence qu'ils exercèrent sur leur pays et sur le monde. Ce
sont deux conquérants pacifiques qui ont planté le drapeau de leur
langue et de leurs idées bien au delà des limites de leur nation et de
leur langue. Universels par leur gloire, ce sont les César et les
Alexandre de la littérature; ils ont asservi de vastes provinces de la
pensée humaine. Cicéron vivant fut égorgé par ses ennemis politiques;
Voltaire mort fut assassiné dans sa mémoire et traîné mille fois par
son nom aux gémonies des ennemis de la philosophie et de la renommée;
ce sont encore deux ressemblances entre les deux destinées de ces deux
grands hommes. Le temps de la justice et de l'apothéose est venu pour
Cicéron, le temps de l'impartialité n'est pas venu et ne viendra pas
de plusieurs siècles encore pour Voltaire. Essayons de le devancer en
présentant ici un portrait véridique du philosophe français.


II

François-Marie Arouet naquit à Châtenay, petit village des environs de
Paris, le 20 février 1694. Il ne prit qu'à vingt-cinq ans le nom de
Voltaire d'un petit fief de sa mère dans l'Anjou. Son père était un
des membres de la haute bourgeoisie de Paris. Des fonctions
honorables, l'élégance des moeurs, la fortune et les lumières
rapprochaient cette classe de l'aristocratie: il était trésorier de la
Chambre des comptes. La Chambre des comptes, corps presque
parlementaire, exerçait le contrôle de la comptabilité du royaume. Sa
mère, Catherine Daumart de son nom, était une femme d'une grande
beauté, d'un esprit délicat et cultivé, centre d'une société choisie
d'écrivains, de diplomates étrangers et de courtisans qui
recherchaient dans son salon les charmes de sa figure et de son
entretien. C'est de cette mère enivrante et gracieuse que l'enfant
reçut avec le sang le don de la grâce, le don le plus naturel de
l'esprit de Voltaire. Son génie, en effet, commença par la grâce, ce
don féminin qui est la jeunesse de l'esprit. Sa mère, à l'époque de la
naissance de ce fils, était liée d'amitié avec un seigneur napolitain
de haute naissance qui avait été également lié avec la mère du duc de
Richelieu, l'ami futur et inséparable de Voltaire. Cette liaison du
diplomate italien avec ces deux femmes, l'une de la cour, l'autre du
parlement, et la ressemblance des deux enfants, de visage et de
caractère, a fait rechercher sans preuve par quelques écrivains
curieux des indices de parenté indirecte entre Voltaire et le duc de
Richelieu. La verve étincelante et facétieuse de l'Italie méridionale
aurait expliqué ainsi par sa source l'originalité étrangère et
quelquefois burlesque de l'imitateur futur d'Arioste. Mais rien ne
motive cette rumeur du temps que ces chuchotements de salon qui sont
les vengeances de l'envie contre l'esprit et la beauté des femmes
célèbres. On trouvera de meilleures explications de la ressemblance
des deux amis dans la fréquentation des mêmes sociétés spirituelles,
élégantes et licencieuses qui furent le berceau de leur esprit.

L'enfant reçut une éducation soignée dans le collége des jésuites de
Paris; le Père Porée, son professeur de rhétorique, présagea un grand
homme dans son élève. L'élève, à son tour, devenu grand homme,
conserva un penchant de coeur pour l'éducation libérale des jésuites,
et une reconnaissance filiale pour son maître, le Père Porée.


III

Après ses études classiques, prématurément achevées avec une facilité
qui dévorait les difficultés de l'étude, son père, riche et facile,
sans préoccupation de fortune pour son fils, le rappela dans sa maison
pour lui laisser le choix réfléchi d'une carrière à suivre. Un abbé de
cour, d'une société lettrée et licencieuse, qui avait brigué autrefois
les préférences de la belle trésorière, qui était resté l'ami de la
famille et qui était le parrain du jeune homme, dirigea ou égara
plutôt ses premiers pas dans le monde. Cet abbé était l'abbé de
Châteauneuf; il s'honorait, comme l'abbé de Chaulieu, de fréquenter
les courtisanes politiques d'Athènes. Il présenta le jeune Voltaire
chez la vieille et célèbre Ninon de Lenclos, reste de beauté, de vice
et d'esprit qu'un siècle transmettait à l'autre comme un scandaleux
héritage. Ninon avait été l'amie d'occasion de madame de Maintenon,
devenue depuis l'épouse de Louis XIV et l'inspiratrice de Bossuet.
Ninon sourit à la figure et à la vivacité d'esprit de l'élève de
l'abbé de Châteauneuf, elle lui légua dans son testament deux mille
livres pour acheter des livres. Les livres que la courtisane, enrichie
par ses vices, léguait ainsi à l'enfant poëte, n'étaient certainement
pas des livres de théologie ou de piété. Voltaire connut chez Ninon
l'abbé de la Fare, l'abbé Courtin, l'abbé Servieu, le prince de Conti,
le duc de Vendôme, toute cette école de voluptueux débauchés de cour
et d'église que l'hypocrite austérité de la vieille cour de Louis XIV
avait refoulés. Cette école de philosophie du plaisir entretenait
l'esprit d'opposition dans le désordre des moeurs et dans l'impiété;
mais c'était en même temps l'école de toutes les délicatesses de
l'esprit et de toutes les grâces nues de la poésie, _magister
elegantiarum_. Excusable peut-être pour des vieillards libertins, elle
était la corruption en précepte et en exemple pour un jeune homme.
Voltaire s'y souilla l'imagination pendant qu'il s'y formait le
talent. Ses premiers vers furent des sacrifices à ces indécences
d'esprit. Son père s'en alarma, il s'en plaignit à l'abbé de
Châteauneuf: l'abbé, pour apaiser la famille, envoya le jeune Voltaire
en Hollande, en le recommandant comme une espérance de la diplomatie à
son frère le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à la Haye.
Il y avait alors à la Haye une femme de lettres et d'intrigues, madame
Dunoyer, vivant de libelles et d'aventures; cette femme avait
plusieurs filles d'une extrême jeunesse et d'une naissante beauté.
Voltaire devint éperdument amoureux de l'aînée de mesdemoiselles
Dunoyer. La jeune fille partagea la passion du jeune attaché
d'ambassade. La figure de Voltaire, séduisante de physionomie, son
esprit plus séduisant encore que sa figure, les vers qu'illustrait
l'amour, l'extrême jeunesse des deux amants les entraînèrent à des
projets d'enlèvement surveillés par la mère; elle saisit la
correspondance, elle ébruita la prétendue séduction, elle demanda avec
éclat une vengeance à l'ambassadeur de France, elle imprima les
lettres, elle donna à cette aventure innocente encore la célébrité
d'un scandale intéressé. M. de Châteauneuf renvoya le jeune homme à sa
famille; il partit en jurant fidélité et protection à celle qu'il
avait involontairement compromise. Le vent et la légèreté de l'âge, la
mauvaise renommée de la mère emportèrent ces serments; mais Voltaire
conserva toujours le tendre souvenir de ce premier attachement, et
retrouva plus tard avec un tendre intérêt mademoiselle Dunoyer mariée
au baron de Winterfeld. Le père de Voltaire refusa de le recevoir dans
sa maison. Un des amis de la famille, M. de Caumartin, lui donna asile
dans le château de Saint-Ange, aux environs de la forêt de
Fontainebleau; il y conçut dans la solitude le plan d'un poëme épique,
la _Henriade_.

Quelques satires qu'on lui attribua injustement le firent enfermer par
le duc d'Orléans, régent, à la Bastille. Il y écrivit les premiers
chants de son poëme. Ce poëme, reçu dans le temps comme une oeuvre du
génie épique de la France, n'avait rien de la véritable épopée que le
titre et la forme. Ce n'est qu'une chronique de la Ligue et de la
conquête du royaume de France par le roi de Navarre, Henri IV; mais le
sujet du poëme était national, le héros était populaire, les épisodes
touchants, les vers dignes de lutter par l'élégance et l'harmonie avec
les chants de Virgile, du Tasse, de Camoëns. Le succès fut soudain,
immense, universel; la langue de Racine était retrouvée et appliquée à
l'histoire de France. Cette oeuvre éleva du premier coup le jeune
poëte à une hauteur de renommée qui l'isola dans une gloire précoce et
unique. La France crut que son poëte avait enfin répondu pour elle à
ce défi de produire un poëme épique dont on l'humiliait tous les
jours. Elle se sentit vengée; elle mit sa gloire nationale dans la
_Henriade_: de plus, le patriotisme qui s'attachait au nom de Henri IV
s'attacha au poëme où il était célébré, ce fut presque un blasphème
qu'une critique contre cette épopée. Aujourd'hui ce poëme est rentré
dans la foule de ces oeuvres de circonstance qu'un siècle emporte avec
lui comme un monument de ses engouements plus que de ses immortalités.
Homère, Virgile, Tasse, Dante, Milton, Camoëns vivent, la _Henriade_
est morte en moins de cent ans; mais Voltaire vit éternellement, non
dans la _Henriade_, non dans ses tragédies, mais dans l'universalité
de son nom. Le monument de Voltaire, c'est lui-même; son véritable
ouvrage, c'est l'esprit humain étendu, reclassé, modifié par son
génie.


IV

Il sortit de la Bastille par l'intervention du duc d'Orléans, régent
du royaume, dont il devint le poëte favori. La réaction nationale de
la licence contre l'intolérance sénile et dévote de la fin du règne de
Louis XIV jetait l'esprit dans le désordre des moeurs et dans
l'indépendance sans limites. Le régent donnait le signal et l'exemple
de tous les débordements, son interrègne était le règne de la jeunesse
contrastant avec le règne de la caducité.

La cour et la France se vengeaient de leur servitude aux lois de
madame de Maintenon, Esther surannée d'un roi persécuteur des
consciences, inspiratrice des plus cruels attentats contre les cultes
indépendants. L'athéisme et le libertinage, comme il arrive toujours,
remplaçaient l'orthodoxie forcée et la piété de convenance; la
littérature impie ou légère succédait au molinisme ou au jansénisme,
qui avaient enrôlé Boileau et Racine dans des partis scolastiques pour
lesquels ces poëtes n'étaient pas nés. Les plaisirs du régent étaient
des scandales, la cour une orgie; Voltaire, tantôt caressé par les
complaisances poétiques de cette cour, tantôt réprimé par quelques
semaines de captivité pour ses insolences de favori, était le poëte de
cette jeunesse. Il luttait de grâce et de licence avec l'abbé de
Chaulieu, l'Horace de cette cour; s'il ne l'égalait pas encore en
souplesse, il le dépassait en force. Son génie ambitieux de tous les
succès le porta au théâtre, il fit représenter _Oedipe_, sa première
tragédie. Ce n'était qu'une belle imitation de Sophocle, on crut avoir
retrouvé Racine; il en avait bien l'imagination, il était loin d'en
avoir le style. Cette oeuvre lui fit plus de renommée et plus
d'ennemis, il irritait l'envie, au lieu de la désarmer; il n'était
point méchant, mais il avait ces malignités spirituelles de
l'épigramme, petite monnaie de la repartie, qui font plus d'ennemis
que des perversités en action. Un lâche affront qu'il éprouva alors de
la part d'un grand seigneur de la maison de Rohan le força à demander
réparation les armes à la main; la réparation lui fut indignement
refusée; il ne crut pas pouvoir rester plus longtemps dans une patrie
qui lui interdisait de venger son honneur, il se retira en Angleterre,
il y passa deux ans dans un petit village nommé Mandworth, aux
environs de Londres. Cette époque fut la véritable crise de ses
croyances religieuses, de ses opinions politiques et de son génie.


V

L'Angleterre fut l'école de son âge mûr, il y respira la liberté de
penser; la liberté de railler était la seule qu'il eût encore respirée
en France. Newton, qui venait de mourir, pour les sciences physiques;
Bacon, pour la philosophie réaliste et rationnelle; Shaftesbury, pour
l'audace de ses négations religieuses; Bolingbroke, l'homme d'État
célèbre, retiré en France et avec lequel Voltaire avait été lié
précédemment en Touraine, pour son mépris des révélations; le grand
poëte anglais Pope pour l'éclectisme élégant de ses poésies
didactiques, furent ses maîtres dans la pensée et dans le style. Il ne
pouvait en avoir un plus accompli que Pope, qui honora le jeune
Français de son amitié. Retiré à Twickenam, dans le voisinage de
Londres, aux bords arcadiens de la Tamise, ce grand poëte, lié avec
toute l'aristocratie politique et lettrée de son temps, rappelait
Horace à Tibur; comme Horace, il entendait de là le bruit de la Rome
britannique; favori de la cour, consulté par les orateurs du
Parlement, oracle des hommes de génie dans ses _Épîtres_, fléau des
médiocrités littéraires dans ses _Satires_, philosophe dans l'_Essai
sur l'homme_, distrait par le badinage classique dans la _Boucle de
cheveux enlevée_, Pope, centre d'une société d'hommes de lettres
secondaires mais excellents, fut évidemment le modèle d'élégance
attique sur lequel Voltaire aurait voulu mouler sa vie, si la France
eût été libre dans ses opinions comme l'était l'Angleterre. C'est sous
les auspices de Pope qu'il se perfectionna dans la connaissance de la
langue anglaise, et qu'il lut les tragédies de Shakespeare.

Shakespeare est la grande originalité de l'Angleterre saxonne. Ses
oeuvres sont une littérature tirée d'elle-même, des moeurs, des
histoires, des passions du moyen âge. Cette littérature puissante et
rude comme le climat et comme le temps, n'a rien de commun avec la
littérature grecque ou latine, encore moins avec les molles et
perverses imitations de la Grèce ou de Rome par l'Italie moderne, par
l'Espagne ou par la France jusqu'à Corneille. Voltaire, bien qu'il fût
violemment choqué par l'étrangeté quelquefois barbare de cette scène
shakespearienne, en sentit néanmoins la moelle humaine, les
proportions gigantesques, l'audace politique, la profondeur,
l'élévation, l'étendue. Ce fut une autre nation qui les révéla à ses
yeux. Il sentit à cet aspect qu'on pouvait donner à la scène française
moins de convention, de déclamation, et plus de vérité en se
rapprochant du modèle anglais; il ébaucha sur ce type moitié anglais,
moitié romain, ses deux tragédies politiques de _Brutus_ et de la
_Mort de César_. On y sent le souffle mâle de la liberté respiré
depuis deux ans en Angleterre.


VI

Il comprenait que l'indépendance d'esprit a pour condition dans tous
les pays l'indépendance de situation. En homme d'un sens pratique
prématuré, il s'occupa de sa fortune. Son poëme de la _Henriade_,
imprimé par souscription en Angleterre, lui produisit une somme
considérable pour le temps. L'aristocratie anglaise, au milieu de
laquelle il avait été introduit et soutenu par Bolingbroke et Pope,
concourut libéralement à cette souscription en faveur du poëte
français. Voltaire plaça les fonds provenant de cette munificence de
la nation anglaise dans les opérations de finances et de fournitures
d'armée du fameux Pâris du Vernet, le plus habile et le plus heureux
des spéculateurs du temps en France. Ces opérations, surveillées au
bénéfice de Voltaire par les frères Pâris, ses bienfaiteurs et ses
amis, élevèrent sa fortune au niveau de ses pensées les plus
ambitieuses d'indépendance. La fortune assez considérable, héritée en
même temps de son père et de son frère, fut placée également par
Voltaire en spéculations très-lucratives. Résolu à ne pas se marier,
afin de donner moins de gages encore à la persécution, il dispersa
tous ses capitaux en rentes viagères sur des maisons nobles de France
et sur des princes d'Allemagne afin d'avoir un asile partout. Ces
revenus, avant l'âge de trente-sept ans, s'élevaient à deux cent mille
livres de rente. Cette fortune n'était point pour Voltaire une
ostentation de luxe, mais une mesure de prudence; il en dépensait une
partie considérable en bienfaits plus qu'en plaisirs. Aucun des hommes
de lettres de son temps, même parmi ses ennemis, n'avait recours en
vain à ses libéralités cachées; il était à la fois le Virgile,
l'Horace et le Mécène de la France.


VII

Rentré en France après deux ans de cet exil volontaire à Londres, il
excita les ombrages de l'autorité et du clergé par une élégie
touchante et indignée sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. C'était
une actrice tragique dont le talent et les charmes avaient séduit la
France et Voltaire. On lui avait refusé une sépulture décente en terre
consacrée; sa dépouille mortelle avait été jetée nuitamment dans une
voirie humaine. Voltaire regrettait surtout en elle l'actrice
éloquente et tendre à laquelle il destinait le rôle de _Zaïre_. Cette
tragédie toute romanesque fut une innovation sur la scène française,
consacrée surtout jusque-là à des scènes historiques. L'inattendu des
situations, le contraste des moeurs, le pathétique de l'amour,
l'éloquence de la passion et de la religion en lutte dans le drame
lui valurent un de ces succès qui se prolongent à travers tout un
siècle. Voltaire, à dater de ce poëme, fut sans rival au théâtre. Son
style scénique n'est ni si mâle et si tendu que celui de Corneille, ni
si parfait et si harmonieux que celui de Racine; ce style, qui sent
trop l'improvisation, la facilité, la négligence, n'a point cette
solidité qui résiste au temps dans l'oeuvre des beaux vers; mais le
mouvement, l'éclat, l'héroïsme, la tendresse, toutes ces qualités de
surface qui séduisent l'oeil et l'oreille, lui donnent un caractère
voltairien indéfinissable par un autre nom que par le nom de l'auteur.
C'est le brillant de la pièce fausse égal à la splendeur du diamant,
auquel la foule charmée se trompe, et que les lapidaires du style
peuvent seuls discerner. Une série de tragédies écrites d'année en
année avec la rapidité de l'imagination, depuis _Zaïre_ jusqu'à
_Mérope_, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrède_, ne cesse pas de
rappeler, pendant soixante ans de sa vie, l'intérêt, la passion,
l'admiration des siècles sur le poëte. C'étaient les actes de son
règne par lesquels il rappelait à propos qu'il était roi. Ces succès,
habilement combinés comme des éléments de popularité renaissante,
intimidèrent la persécution chaque fois que le gouvernement, le
parlement ou le clergé en prenaient ombrage. C'était son appel au
peuple et son appel à la gloire.


VIII

C'est à peu près dans le même temps qu'il publia sous le nom de l'abbé
de Chaulieu, récemment mort, l'_Épître à Uranie_, son premier poëme
philosophique. L'_Épître à Uranie_ ressemble à un fragment de
_Lucrèce_ retrouvé dans une imagination française à dix-huit cents ans
de distance. C'est une profession de dédain contre les opinions
populaires en matière de divinité. Cette audace d'esprit fort devint
le symbole de l'impiété théologique contre toutes les révélations.
Caché sous le faux nom de l'abbé de Chaulieu, Voltaire échappa à la
vengeance de l'Église et du gouvernement. On le soupçonna, on ne put
le convaincre. Il publia aussi alors ses _Lettres sur les Anglais_,
dans lesquelles il faisait connaître et goûter à la France les
institutions libres, l'éloquence virile, la science pratique, et la
littérature neuve de la Grande-Bretagne. Il fut le premier après
Saint-Évremond, le Voltaire du dix-septième siècle, qui colonisa les
idées anglaises sur le continent; le détroit de la Manche alors
séparait deux mondes.


IX

Ces études, ces publications, ces représentations théâtrales, ces
activités d'esprit dans tous les sens, ces correspondances
s'associaient en lui au goût des plaisirs dans des sociétés d'élite.
Une jeune femme de la cour, plus éprise de la gloire personnelle que
du rang, la marquise du Châtelet, s'était attachée à lui comme à son
maître dans l'art de penser et d'écrire. Cette liaison d'étude, autant
que de sentiment, faisait l'orgueil et le charme de sa vie. Madame du
Châtelet s'élevait au-dessus des occupations de son sexe par ses
travaux sur l'astronomie et par son _Commentaire sur Newton_; mais
elle n'avait ni le pédantisme, ni la sécheresse qu'on attribue aux
femmes savantes; l'envie seule cherchait à la défigurer pour se
consoler d'une supériorité de coeur, de charmes et d'esprit qu'on ne
pouvait atteindre. Ses lettres, récemment découvertes et publiées,
dévoilent une âme aussi féminine et aussi tendre que si l'amour avait
été sa seule passion; on ne peut douter en lisant ces lettres, souvent
pathétiques et tracées de larmes, que madame du Châtelet ne fût bien
supérieure à son ami en amour et en dévouement. Cette liaison, qui
devait se dénouer douloureusement après vingt ans, s'était transformée
en froide amitié avant sa mort; mais cette froideur, trop motivée par
celle de Voltaire, ne fut dans madame du Châtelet que le juste
ressentiment d'un coeur négligé.

Cet attachement, décent aux yeux du monde et autorisé par les moeurs
du temps, était alors dans toute sa force: travail, plaisirs,
sciences, amusement, société, maison même, tout était commun entre
l'amie et l'ami. Trop distraits à Paris, tantôt par les salons, tantôt
par la gloire, tantôt par les menaces de persécution qui planaient sur
le nom de Voltaire, ils résolurent de prévenir le bannissement par un
exil doux et volontaire dans la solitude des champs.


X

La marquise du Châtelet possédait à l'extrémité de la Champagne le
château de Cirey. Le nom illustre de son mari et les agréments de la
société faisaient de cette magnifique résidence la capitale rurale des
deux provinces. C'est là que Voltaire, dans la plénitude de son génie,
passa plusieurs années, les plus douces et les plus fécondes de sa
vie, dans le sein de l'amitié qui double les forces de l'âme. Il y
étudia la physique, la chimie, la géométrie transcendante, et il
entremêla ces études des inspirations les plus variées de
l'imagination. Il y nourrit sa poésie de l'histoire, de la
philosophie, de la science; ses vers ne furent que la forme de ses
connaissances et de ses idées. De temps en temps, il s'échappait de sa
retraite pour aller à Paris apporter un nouveau chef-d'oeuvre au
théâtre. Le plus éloquent de ces chefs-d'oeuvre fut sa tragédie de
_Mahomet_. Le drame en est terrible, le style inspiré, le vers
oriental comme le site et le soleil d'Arabie. Malheureusement,
l'allusion perpétuelle qu'il voulait faire comme philosophe au
fanatisme persécuteur des premiers temps du christianisme fit dévier
le poëte du véritable caractère de Mahomet. Il en fit un Machiavel, un
hypocrite ambitieux, un Tartufe armé du glaive exterminateur.
Historiquement, cela est faux, poétiquement cela est banal: Mahomet,
apôtre et martyr très-sincère du dogme de l'unité de Dieu, n'était que
le seïde du Dieu unique contre les superstitions de cette partie alors
barbare de l'Arabie. Il eût été mille fois plus beau de représenter ce
grand caractère du martyr inspiré, persécuté et triomphant que de
représenter dans Mahomet un incrédule de sa propre religion qui se
moque de Dieu et des hommes. La tragédie de _Mahomet_, ainsi conçue,
n'aurait rien perdu en intérêt, elle aurait gagné en vérité, en
héroïsme et en enthousiasme. Celui qui concevra la tragédie de
_Mahomet_ comme l'histoire, reproduira un des plus beaux phénomènes de
l'esprit humain, une foi sincère dans une âme héroïque, bravant le
martyre et s'élevant par le martyre à l'empire d'un continent entier.

Mais, malgré la fausse conception du _Mahomet_ de Voltaire, cette
tragédie arabe est peut-être la page du théâtre où le talent s'est le
plus rapproché du génie. Les accents sont prophétiques, seulement
c'est le prophète des ambitieux au lieu du prophète des vrais
croyants.


XI

Ce fut dans un intervalle d'études, d'inspirations tragiques, de
loisirs et d'amours, que Voltaire conçut et ébaucha le poëme facétieux
de la _Pucelle d'Orléans_, son crime d'imagination et de badinage. Il
adorait Arioste, il fut tenté d'imiter ce qu'il admirait: le _Roland
furieux_, moitié burlesque, moitié héroïque, lui inspira la
malheureuse idée de chercher dans l'histoire de France une page qui se
prêtât par sa nature aux deux genres. Il prit Jeanne d'Arc, il eut
deux fois tort: premièrement, parce que Jeanne d'Arc, malgré
l'étrangeté des crédulités populaires qui se rattachaient à sa
légende, était consacrée dans l'imagination des peuples par son
patriotisme et par les flammes de son bûcher; secondement, parce
qu'en souillant cette chaste figure par ses licences de style, il
profanait tout à la fois la vierge et l'héroïne dans la femme. Il eut
un troisième tort, c'est de se tromper sur la nature de son propre
génie. Il n'avait de l'Arioste que la malignité, il n'en avait ni
l'intarissable imagination, ni la franche gaieté, ni la naïveté
d'enfant qui s'amuse lui-même de ses propres contes. Voltaire
égratigne, Arioste caresse. On ricane avec l'un, on sourit avec
l'autre. De plus, l'Arioste est amoureux, Voltaire n'est que libertin
dans son poëme; aussi le succès de _la Pucelle_ ne fut-il qu'un succès
de libertinage. Cette gloire même ressembla au sacrilége; elle laissa
une tache indélébile sur sa vie littéraire.

La philosophie, qui est la suprême convenance de la vie, ne commence
pas décemment par l'impudeur; Rabelais n'est pas le germe de Platon.


XII

Cependant cette diversion malséante à des travaux multiples et sérieux
en poésie, en histoire, en érudition de tout genre, n'empêcha pas
Voltaire de grandir en tout sens. Aussi, pendant cette retraite auprès
de madame du Châtelet, qui dura près de vingt ans, sa renommée rayonna
de là sur le monde entier. L'envie était conjurée par son absence de
Paris. Les princes d'Allemagne se disputaient l'honneur de sa
correspondance. Frédéric II, poëte avant d'être conquérant, s'honorait
du titre de disciple et d'ami du solitaire de Cirey. La petite cour
élégante, amoureuse, lettrée, du roi de Pologne Stanislas, père de la
reine de France, le recevait avec madame du Châtelet tous les hivers
à Nancy, tous les étés à Commercy. Cette cour était une école de
belles-lettres, ornée de femmes charmantes et entremêlée de fêtes
spirituelles. Une image de la Grèce de Sapho, d'Anacréon, de Sophocle,
de Platon, se retrouvait dans un coin de la Lorraine; excepté
l'impiété affichée, tout était permis par ce prince dévot, mais
voluptueux, à ses courtisans. La mort presque soudaine de la marquise
du Châtelet, qui mourut en couches à quarante-deux ans, changea en
deuil ce bonheur, et dispersa ce cénacle de plaisirs et d'études.

La gravité de l'histoire ne permet pas de scruter anecdotiquement les
contes sur la mort de l'amie de Voltaire. Entre madame du Châtelet et
lui, l'amour était éteint, mais l'amitié la plus tendre survivait. La
mort de cette compagne de sa jeunesse, de ses travaux, de sa gloire, à
laquelle il avait consacré sa vie, le plongea, sinon dans un
désespoir, au moins dans un vide éternel.

Il ne retourna un moment à Cirey que pour en déménager ses livres, ses
manuscrits, ses habitudes, ses souvenirs. Il revint s'enfermer
complétement seul à Paris dans la maison vide de la rue Traversière,
qu'il avait habitée longtemps avec son amie. Il s'y livra pendant deux
ans à une mélancolie sans distraction et sans remède, qui protestait
assez contre la prétendue insensibilité de son âme. Deux de ses
nièces, madame de Fontaine et madame Denys, quelques amis de son
enfance tels que Thiriot, d'Argental, étaient seuls admis dans sa
retraite. Il écrivait à peine, l'histoire seule l'occupait encore; ce
fut le temps où il rédigea son premier livre historique, la vie du roi
de Suède Charles XII. Le roi de Pologne Stanislas lui en avait donné
les matériaux. Ce genre d'histoire anecdotique était inconnu jusque-là
dans la littérature sérieuse. Elle tenait du roman par les aventures,
de la conversation par la vivacité, de la critique par la clarté, de
la comédie par les caractères, de l'érudition par la science des
événements et des textes, de la philosophie par la haute moralité des
conclusions et par le mépris pour les sottises humaines. Mais, malgré
toutes ces qualités très-remarquables du style historique de Voltaire,
dans la _Vie de Charles XII_ comme dans le _Siècle de Louis XIV_, ses
deux monuments, ce style ne dépasse jamais l'agrément et ne s'élève
pas au sublime, qui est la région élevée de la grande histoire. Un
livre de Thucydide poétise plus les événements et les hommes, une page
de Tacite reflète plus d'éclairs sur l'abîme des caractères. On
feuillette Voltaire, on grave Thucydide et Tacite dans sa mémoire.

Mais la France avait eu si peu d'historiens lisibles et véridiques
jusque-là qu'on plaça Voltaire au premier rang, parce qu'il avait
remplacé, le premier, la chronique par l'histoire. Son coup d'oeil
d'ensemble généralisait bien les détails, et sa critique, plus sûre
qu'on ne le croyait, popularisait bien l'érudition.


XIII

Des libelles calomnieux, écrits contre lui par des hommes de lettres
ingrats, comblés de ses dons, tels que l'abbé Desfontaines, ne
respectèrent ni sa douleur, ni sa gloire, ni sa retraite. Ces libelles
étaient des armes que ces envieux fournissaient et tendaient au
gouvernement pour frapper d'exil ou de prison leur bienfaiteur. Un
poëte impie, médiocre et trivial, nommé Piron, qui avait fait par
hasard une comédie de premier ordre, la _Métromanie_, et qui ne
faisait plus que des épigrammes, ces chefs-d'oeuvre des esprits courts
et des mauvais coeurs, harcela Voltaire depuis ce moment jusqu'au
tombeau. Il affecta la pitié pour colorer l'envie et la haine. Un
critique partial et injurieux, mais d'un goût plus classique et plus
sûr que Piron, l'auteur de l'_Année littéraire_, Fréron, s'acharna à
toutes les publications du grand poëte. Voltaire méprisa Piron, il eut
le tort de relever par des injures les critiques de Fréron. Le génie a
toujours tort de répondre à l'envie; il a son refuge dans son
élévation, et il ne faut pas qu'il en descende; lors même qu'il se
défendrait par un coup de foudre, la foudre s'éteindrait dans la boue.
Un hasard préserva Voltaire de la persécution sollicitée contre lui.


XIV

Frédéric II, l'ami de Voltaire, venait de monter du cachot au trône;
la France avait intérêt à l'attirer dans son alliance. Voltaire
s'offrit pour porter au jeune roi des paroles secrètes de paix.
Voltaire échoua dans sa négociation, mais il y montra un talent de
rédaction diplomatique qui le fit remarquer du roi, de madame de
Pompadour, sa favorite, et des ministres. Il écrivit plusieurs
manifestes sous leur dictée. Ses connaissances et son style décoraient
leur faiblesse politique. Il aspirait vivement alors à un rôle
diplomatique, auquel ses antécédents l'avaient préparé. Il fut écarté
par les préventions du jeune roi Louis XV et par la jalousie de ses
maîtres. Quelques complaisances poétiques pour madame de Pompadour,
pour la cour, pour le Dauphin, lui valurent la place de gentilhomme de
la chambre du roi, d'historiographe, d'académicien, et une pension du
roi. Il méprisait ces vanités, mais il les briguait comme une garantie
contre les persécutions de ses ennemis. Sa faveur, cependant, n'alla
jamais plus loin que l'antichambre du roi et le boudoir de la favorite
de Louis XV. Ce roi voulait bien une corruption, mais il ne voulait
pas une philosophie. Il n'adressa jamais la parole à son chambellan;
son esprit tout sensuel ne s'élevait pas à la hauteur d'une idée, il
n'aimait de la royauté que ses vices, une réforme aurait dégradé le
trône à ses yeux. Les courtisans de la vérité, qu'on appelle les
philosophes, ne pouvaient avoir qu'une place avilie et peu sûre à sa
cour. Madame de Pompadour elle-même sacrifia Voltaire qu'elle aimait à
l'antipathie du roi. Elle protégea au delà de la justice le vieux
poëte tragique Crébillon, talent âpre et sauvage, prétendit l'opposer
à Voltaire pour effacer _Zaïre_, _Mérope_, _Mahomet_ sous l'ombre de
Crébillon. Crébillon, très-supérieur à son compatriote Piron, était de
Dijon; cette ville fournissait ainsi la France d'antagonisme et
d'envie contre un vrai grand homme. Vilain rôle pour une province qui
avait enfanté Bossuet et Buffon. Voltaire sentit vivement l'injure.
Frédéric saisit l'instant du dégoût, l'appela à sa cour. Voltaire y
trouverait, indépendamment de l'amitié d'un roi philosophe, la liberté
de penser, le droit de penser tout haut devant son siècle, les
honneurs de la cour auxquels il n'était pas insensible, une place de
chambellan, une pension de vingt mille francs, un logement dans les
palais du roi et l'intimité d'un homme supérieur à son trône. Voltaire
accepta secrètement ces propositions; il prit congé de la cour de
France comme pour une absence momentanée; on ne lui reprocha rien, on
le laissa partir avec dédain, mais on garda contre lui le profond
ressentiment d'une désertion de Versailles à Berlin.


XV

La cour de Berlin ressemblait à celle de Denys de Sicile: un roi
jeune, vainqueur, absolu, très-élevé par le génie et par l'instruction
au-dessus de son peuple, aimable quand il avait intérêt à être aimé,
terrible quand il fallait être craint, prince grec au milieu des
Teutons demi-barbares, joignant aux élégances d'Athènes les moeurs
suspectes de la Grèce, philosophe par mépris des hommes, poëte par
contraste avec son rang, réunissait autour de lui une société nomade
d'aventuriers d'esprit, fuyant leur patrie et cherchant fortune.
Voltaire, en arrivant, effaçait de son nom toute cette foule; on le
vit arriver avec envie. Le roi le combla de faveurs, de priviléges,
d'amitié; il se fit le disciple de son ami. Les leçons de philosophie
et de poésie, la correction des oeuvres littéraires de Frédéric,
l'amitié cultivée des princesses ses soeurs, les voyages de cour, les
résidences dans les différentes demeures de plaisance de Sans-Souci et
de Postdam, les soupers libres, les conversations sans frein, les
entretiens par-dessus la tête des peuples, l'étude enfin, ce premier
des plaisirs pour Voltaire, remplirent les premières années de cet
exil auprès de Frédéric. La langueur finit par amortir le sentiment
même de cette liberté; la perversité morale du roi détacha le poëte;
les vices honteux de cet Alcibiade de caserne scandalisèrent même la
tolérance de l'homme de goût; le despotisme du roi admiré de loin,
mais pesant de près jusque dans son Académie de Berlin, la jalousie du
président de cette Académie Maupertuis, des querelles d'abord sourdes,
puis éclatantes, des factions dans cette intimité, le climat rude, la
santé atteinte, la monotonie, pédantisme allemand, désenchantèrent
trop tard Voltaire. Il demanda son congé; il renvoya, avec des vers
d'une affection équivoque, ses croix de chambellan, ses honneurs, ses
pensions. On se brouilla, on se réconcilia, on se brouilla de nouveau;
enfin Voltaire quitta presque furtivement cette Prusse où il tremblait
à chaque tour de roue d'être retenu par force; sa nièce, madame
Denys, était venue chercher son oncle comme pour imprimer par sa
présence plus de respect au tyran du génie. Parvenus à Francfort,
ville libre de nom, mais dominée par l'ascendant de la Prusse, l'oncle
et la nièce y furent arrêtés et retenus par force aux arrêts, dans
leur auberge, jusqu'à ce que le consul de Prusse eût obtenu de
Voltaire la restitution de quelques poésies manuscrites du roi. Cette
exigence brutale et cette petite persécution d'un poëte couronné
envers un poëte désarmé et fugitif firent jeter à Voltaire des cris
d'indignation qui retentirent dans toute l'Europe. L'ancienne amitié
fut oubliée, et les outrages de plume succédèrent aux caresses. Le
monde fut initié aux scandales de cette rupture entre Voltaire et
Frédéric. Voltaire y perdit en dignité, Frédéric en considération. Les
épigrammes s'entrechoquèrent pendant plusieurs années entre les deux
amis. Le temps et le repentir de Frédéric adoucirent la blessure sans
la cicatriser complétement. La liberté absolue devint plus chère au
poëte; il résolut de ne plus la chercher à la cour des rois.


XVI

Il touchait à sa soixantième année; sa santé toujours souffrante,
quoique pleine de cette éternelle séve d'esprit qui est la vie sous la
forme de l'activité morale, lui faisait un besoin de la solitude.

Il avait aigri contre lui le roi et la cour par ses éloges
retentissants du roi de Prusse. L'héroïsme de Frédéric le Grand était
un reproche tacite de la mollesse de Louis XV; soit que les lettres
qu'il recevait de Paris lui fissent redouter de vivre trop près de
Versailles, soit qu'un avertissement secret de la cour lui interdît de
s'en rapprocher sans exposer sa liberté, il résolut de chercher un
asile hors de la portée de ces arbitraires des rois. Sa fortune
considérable, indépendante des caprices et des confiscations des
gouvernements, était en partie disponible, en partie placée en rentes
sur les différentes contrées de l'Europe; elle s'élevait à deux cent
mille livres de rente; ses besoins personnels bornés laissaient une
grande partie de ce revenu à la disposition de ses goûts pour des
libéralités princières, le reste en économie pour les éventualités
extrêmes de sa vieillesse.


XVII

Arrivé à Strasbourg, triste, malade, humilié de sa disgrâce en Prusse,
il parut hésiter longtemps sur le choix de l'asile où il irait achever
de vivre. Il n'osa pas, ou il ne voulut pas se rapprocher de Paris. Il
passa quelques mois d'hiver à Colmar, enfermé dans sa chambre, occupé
à rédiger les annales de l'empire germanique, travail ingrat et sans
gloire, qu'il s'était imposé pour complaire à une princesse, soeur de
Frédéric II. Au printemps, il alla passer quelques mois dans l'abbaye
de Senones, auprès du savant dom Calmet, religieux d'une érudition
immense et indigeste, mais d'un caractère naïf et tolérant, qui
plaisait beaucoup à Voltaire. Le poëte et l'homme de cour y mena la
vie d'un bénédictin, mangeant au réfectoire des moines, assistant aux
offices, veillant dans la bibliothèque; ce fut là surtout qu'il
étudia, sous la direction de dom Calmet, ces questions bibliques et
théologiques qui donnèrent plus tard à ses controverses religieuses
les armes de l'érudition la plus inattendue dans un écrivain laïque.

Pendant cette hésitation et ces études, madame Denys, sa nièce, était
allée à Paris arranger les affaires de son oncle et déménager son
établissement de la rue Traversière. Elle revint en Alsace à la fin de
l'été; l'oncle et la nièce prirent alors ensemble la route de la
Suisse. Cette Scythie pastorale et libre de l'Europe souriait à
l'imagination du philosophe et du poëte. Genève lui offrait à la fois
en perspective les avantages d'une ville lettrée et l'indépendance
d'une terre vierge des tyrannies des rois et des ombrages de l'Église.
L'accueil enthousiaste qu'il reçut en passant à Lyon et la beauté des
rives de la Saône et du Rhône le retinrent quelques semaines dans
cette capitale du commerce français. Il parut chercher une habitation
dans le voisinage; mais la froideur de l'archevêque de Lyon, autrefois
son ami, maintenant son observateur hostile, et le saint murmure d'un
clergé menaçant dans une ville fanatique, le forcèrent à renoncer à ce
périlleux séjour. Il poursuivit sa route vers Genève. L'aspect de
cette vallée de Cachemire de l'Occident éblouit ses regards, peu
habitués jusque-là, par les plaines de la Beauce ou par les sables de
la Prusse, aux grandeurs et aux charmes de la nature. Son âme s'éleva
à la hauteur des Alpes devant le mont Blanc. Ces montagnes lui
parurent les degrés de l'enthousiasme et les remparts de la liberté.
Il se hâta d'acquérir viagèrement, aux portes de Genève, une maison de
campagne appelée les Délices. Le Rhône, en s'échappant du lac, en
baigne les falaises; les gorges sombres de la Savoie en ombragent les
jardins; la ville et ses quais, ses ports, ses barques en diversifient
l'horizon, le mont Blanc en solennise la perspective; le lac,
semblable à une mer intérieure, en étend jusqu'au Valais les derniers
plans. Frappé de cette vue, il éprouva plus qu'il n'avait éprouvé
jusque-là la poésie de la nature inanimée. Il chanta son lac dans des
vers inspirés où le génie du paysage et le génie de la liberté se
confondaient pour exalter son âme au-dessus d'elle-même. Les Alpes,
les flots, la liberté helvétique glorieusement reconquise et sagement
conservée par un peuple guerrier, pastoral et industriel, lui
révélèrent un enthousiasme lyrique inconnu jusque-là dans ses odes.

Peu de temps après son installation aux Délices, il acheta en toute
propriété la terre de _Ferney_, qui a donné son nom à son long exil
loin de Paris. Ferney, petit village rapproché de Versoy, sur les
rives du lac, était un territoire français du petit pays de Gex,
extrême frontière qui touchait par sa demeure au pays neutre de Gex,
par ses prairies au territoire de Genève, par ses bois au territoire
de Berne, par le lac à la Savoie, au Valais, à Lausanne, au gré de cet
hôte cosmopolite de quatre ou cinq gouvernements. Averti à temps d'un
danger de persécution, soit du côté de Paris, soit du côté de Genève,
soit du côté de l'aristocratie de Berne, il pouvait échapper en une
heure à toutes les embûches ou à toutes les oppressions.

Cette considération l'attacha à Ferney; il y bâtit un château sans
faste, mais élégant; il y construisit une église pour l'usage des
habitants catholiques, avec cette inscription équivoque qui confessait
le _théiste_ dans l'oeuvre du citoyen: _À Dieu par Voltaire_.

Il y appela de Genève et des villes voisines des familles d'ouvriers
horlogers, auxquels il fournit libéralement des maisons, des capitaux,
des matières premières, pour exercer leur industrie sous ses auspices.
Ferney devint la petite colonie de la tolérance, de l'agriculture et
de l'industrie rurale. Il rêvait une ville future de son nom.


XVIII

Non content de ces occupations économiques, il acheta successivement
deux maisons de plaisance à Lausanne, site plus méridional, au bord du
lac. Il y passait les hivers, il y faisait jouer la tragédie et la
comédie sur des théâtres domestiques, il y rassemblait la société
élégante et lettrée de Lausanne, il y représentait lui-même avec un
remarquable talent les rôles de vieillard dans les grands drames
anciens ou nouveaux. Il retournait à Ferney, au printemps, jouir
d'autres plaisirs utiles dans la culture de ses champs, dans la
surveillance de sa colonie, dans l'accueil des voyageurs illustres que
sa renommée attirait de toutes parts en pèlerinage à Ferney. La
composition de tragédies, de comédies, de romans philosophiques, tels
que _Candide_, _Zadig_, et d'épîtres, de satires, de contes plus
chastes et plus spirituels que ceux de Boccace et de La Fontaine,
enfin une correspondance immense et qui s'étendait à tous les sujets
et à toute l'Europe, remplissaient les jours et les nuits de travail,
d'amusements, de bruit, d'amitié et de félicité. Il sentait vivement
ce bonheur, et il en rendait grâce à sa destinée dans toutes ses
conversations et dans toutes ses lettres.

Son intarissable gaieté d'esprit attestait la constante sérénité de
son coeur; c'était l'optimisme en action; pas une heure morose
n'assombrissait sa vie.

Sa jeunesse avait eu ses tristesses, son âge mûr avait eu ses
déceptions et ses colères; sa vieillesse, libre de toute passion,
excepté de la passion désintéressée de la raison publique, n'avait que
la monotonie du bonheur humain.


XIX

Cette vieillesse, qui fut la saison de son repos, fut aussi la saison
de sa fécondité. Quand on lit ses oeuvres presque infinies, on est
frappé de la supériorité de talent qui caractérise tout ce qu'il
pense ou écrit depuis l'âge de soixante ans jusqu'à l'âge de
quatre-vingt-quatre ans, où la mort prématurée pour lui, même à cet
âge, lui arracha la plume de la main. Tout ce qu'il y a de plus
immortel en lui, comme talent et comme caractère, date de Ferney, à
l'exception de _Zaïre_ et de _Mérope_; mais le _Siècle de Louis XIV_,
le _Dictionnaire philosophique_, l'_Essai sur l'histoire et sur les
moeurs des nations_, cette véritable histoire universelle en fragments
retrouvés sous des ruines, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrède_, les
romans philosophiques, les contes en prose et en vers, les articles
improvisés pour l'Encyclopédie, les épîtres horatiennes, les satires
légères sans modèle dans l'antiquité, les stances reposées comme une
eau limpide dans une coupe d'or, les lettres familières, où le vers
accidentel se mêle involontairement à la prose comme l'écume
pétillante au vin généreux sur les bords du verre, les Commentaires
sur Corneille et Racine, la Correspondance enfin, cette véritable
encyclopédie du coeur, de l'âme, de l'esprit, du bon sens, de
l'amitié, du charme, des passions de ce grand homme universel, tout
cela date du bord du Léman, tout cela est le fruit de ce qu'on appelle
la caducité dans les hommes vulgaires.

Plus la mort semble approcher, plus le flot se clarifie, plus le
crépuscule réfléchit d'aurore matinale dans les splendeurs de ce
soleil couchant. C'est que Voltaire, il faut le reconnaître, ne vivait
pas tant en lui-même que dans le monde toujours jeune qui ne devait
pas mourir après lui; c'est qu'il était en réalité un homme collectif
et par conséquent un homme immortel. Il vivait par son immortalité
dans le monde passé, présent, futur, et le monde vivait en lui; voilà
pourquoi il était toujours jeune. Il avait la passion de la vérité, la
vérité ne vieillit pas; la pensée qui s'y attache et qui s'en nourrit
n'a point de décadence; chaque aurore lui rend son élasticité et sa
vigueur. Or, quelles que soient ses erreurs personnelles, on ne peut
méconnaître dans Voltaire cette passion désintéressée de la vérité.

Sa philosophie est quelquefois de la haine, mais elle est surtout
l'amour du vrai, on peut la définir l'amour de la lumière irrité par
les ténèbres.

C'est peut-être aussi que le génie de Voltaire est le mouvement, que
cet excès du mouvement de l'esprit donnait quelquefois le vertige et
l'ivresse à sa jeunesse: l'âge, en ralentissant le mouvement excessif
et désordonné de son âme, lui laissait plus de cet équilibre
nécessaire à la création des belles choses.

C'est peut-être enfin parce que toutes les autres passions étaient
amorties en lui par l'âge que les années ne laissaient plus prévaloir
en lui qu'une seule passion, celle du bon sens, qui est l'absence de
toutes les autres passions, et que son talent ainsi dégagé de toute
préoccupation sensuelle l'élevait à une plus pure intellectualité. Ce
talent, peu pathétique de sa nature, n'était pas de ceux qui
s'éteignent quand le coeur se refroidit. Ce n'était pas un talent de
coeur, c'était un talent d'intelligence. Ce genre de talent là survit
à l'homme sensitif et brille, comme le phosphore, d'une lueur froide
qui n'a pas besoin d'aliment.


XX

Ce fut donc l'âge de la philosophie pour Voltaire. Le libertinage
d'esprit avait dissipé sa jeunesse; la passion de la gloire avait
occupé son âge mûr; le zèle de la vérité et de l'humanité se développa
en lui dans sa verte vieillesse. La solitude où il s'était relégué
nourrit les pensées et recueille les forces. Sa vie véritablement
philosophique commença entre soixante et soixante-dix ans.

Quelle fut cette philosophie de Voltaire? Fut-elle, comme on n'a pas
cessé de l'écrire, une simple impiété, impiété non-seulement
anti-chrétienne, mais anti-divine, confondant dans un même scepticisme
et dans un même sacrilége toutes les manifestations religieuses, qui
sont l'instinct le plus sublime, le besoin le plus intellectuel, et
l'aspiration la plus sainte de l'humanité; en un mot, Voltaire fut-il
athée? Non, ses calomniateurs seuls ont cherché à déshonorer de ce nom
ses doctrines ou plutôt ses négations de doctrines religieuses. Il
n'est que trop vrai qu'un petit nombre de boutades d'esprit, éparses
çà et là dans ses lettres au roi de Prusse, à d'Alembert, à Diderot, à
madame du Deffand surtout, semblent jeter quelques doutes ou quelques
dédains sur la nature et sur l'immortalité de l'âme, sur la
personnalité et sur la providence de cet être suprême et infini appelé
Dieu, auteur de tous les êtres, sans lequel tous les êtres seraient
des effets sans cause ou des existences plus irrationnelles que le
néant; mais ces crimes de la raison contre elle-même dans Voltaire
sont de lâches complaisances de plume, de honteuses concessions de bon
sens faites par adulation à la femme impie, au prince immoral, aux
écrivains sceptiques à qui ses lettres étaient adressées. Il les
flattait dans leurs systèmes et dans leurs vices d'esprit pour les
captiver dans son parti philosophique; il avait le respect humain de
sa haute raison avec les correspondants athées; il leur livrait
l'immortalité de l'âme et la providence divine pour les enrôler par
cette tactique détestable dans une coalition commune contre les
superstitions humaines. Mais à peine avait-il écrit ces lignes impies
qu'il rougissait de les avoir écrites et qu'il s'en vengeait en
écrivant d'une main plus ferme les pages les plus solides de pensée et
les plus magnifiques d'expression sur l'existence de Dieu dans ses
oeuvres, sur la conscience, ce code vivant de la morale une et
éternelle, sur la moralité ou sur l'immoralité des actes humains,
moralité ou immoralité qui suppose une peine ou une rémunération
finale, et par conséquent une immortalité. Le blasphème ne fut jamais
en lui qu'un accident ou une manoeuvre, la foi en Dieu était sa
nature. Il était anti-chrétien, parce que les dogmes du christianisme,
selon lui altérés et viciés par la crédulité populaire, lui
paraissaient être une usurpation de l'homme sur la divinité pure; mais
il abhorrait les symboles, les regardant comme des ombres de Dieu
présentés aux hommes pour Dieu lui-même. Voilà, avec l'impartialité
que l'on doit à la vérité et même à l'erreur, le vrai caractère de
Voltaire philosophe. Ce fut le dernier ou le premier des théistes. Le
théisme est la négation des symboles, mais il est l'affirmation de
Dieu. Dans la plus anti-chrétienne de ses poésies philosophiques:
l'_Épître à Uranie_, il semble caractériser lui-même les opinions
religieuses que nous lui attribuons ici; il va même au delà, et il
touche au christianisme par une admiration pieuse des vertus de son
fondateur.

  Entends, Dieu que j'implore, entends du haut des cieux
      Une voix plaintive et sincère;
  Mon incrédulité ne doit pas te déplaire,
      Mon coeur est ouvert à tes yeux;
  L'insensé te blasphème et moi je te révère;
  Je ne suis pas chrétien, mais c'est pour t'aimer mieux.

  Cependant quel objet se présente à ma vue!
  Le voilà, c'est le Christ puissant et glorieux.
      Au-dessous de lui, dans la nue,
  L'étendard de sa mort, la croix brille à mes yeux.
  Sous ses pieds triomphants la mort est abattue,
  Des portes de l'enfer il sort victorieux.

  Son règne est annoncé par la voix des oracles,
  Son trône est cimenté par le sang des martyrs;
  Tous les pas de ses saints sont autant de miracles,
  Il leur promet des biens plus grands que leurs désirs;
  Ses exemples sont saints, sa morale est divine;
  Il console en secret les coeurs qu'il illumine;
  Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui,
  Et si sur l'imposture il fonde sa doctrine
  C'est un bonheur encor d'être trompé par lui!

Les poésies philosophiques sont pleines de cette profession de foi du
théiste, depuis ce vers le plus beau de vérité de tous les vers:

  Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,

jusqu'à ces vers si nombreux et si proverbiaux de son poëme sur la loi
naturelle:

  Quoi! le monde est visible et Dieu serait caché?
  Quoi! le plus grand besoin que j'aie en ma misère
  Est le seul qu'en effet je ne puis satisfaire?
  Non, le Dieu qui m'a fait ne m'a point fait en vain;
  Sur le coeur des mortels il mit son sceau divin,
  Il m'a donné sa loi puisqu'il m'a donné l'être.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  L'univers est un temple où règne l'Éternel!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il s'élève jusqu'à la prière dans les derniers vers du poëme:

  Ô Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce,
  Entends les derniers mots que ma bouche prononce!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ses dix-huit volumes de correspondance sont pleins des témoignages de
sa foi dans l'Être créateur, providentiel et rémunérateur, et de
mépris contre les athées qui nient la cause suprême faute de pouvoir
l'expliquer. Dans les pages du _Dictionnaire philosophique_, où il
laisse courir sa pensée sur tous les objets avec la liberté d'une
confidence à voix basse, il parvient par les seules forces de sa
raison jusqu'à des extases d'adoration et de vertu qui égalent le plus
sublime mysticisme de l'Inde ou du christianisme. Qu'on lise cette
page sur l'essence du mot _religion_, mot impliquant à la fois la
croyance et la morale:

«Cette nuit je méditais; j'étais absorbé dans la contemplation de la
nature, j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes
lumineux infinis, que le vulgaire ne sait pas admirer.

«J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes
ressorts; je me disais: il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de
ce spectacle, il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur,
il faut être en démence pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'admiration
dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit-il pas être le même dans toute
l'étendue de l'espace, puisque c'est le même pouvoir suprême qui règne
également dans toute cette étendue? Un être puissant, qui habite dans
une des étoiles de la voie lactée, ne lui doit-il pas le même hommage
que l'être puissant qui habite sur ce petit globe où nous sommes? La
lumière est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous; la morale,
qui est la lumière de l'âme, doit être uniforme aussi: si un être
animé, sentant et pensant dans l'étoile _Sirius_, est né d'un père et
d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit
autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si
quelqu'un, dans la voie lactée, voit un indigent estropié, s'il peut
le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les
globes! Le coeur a partout les mêmes devoirs, sur les marches du trône
de Dieu, s'il a un trône, et au fond de l'abîme, s'il y a un
abîme!...»

Comment la calomnie de l'esprit de parti religieux a-t-elle pu taxer
d'athéisme l'homme qui a senti, pensé et gravé de pareilles lignes sur
la face du firmament?


XXI

Et ailleurs, à l'article _Théisme_, dans le même ouvrage:

«Le théisme est une religion répandue dans toutes les religions comme
un métal qui s'allie avec tous les autres; il y eut autrefois des
athées, mais aujourd'hui, ce que le chancelier Bacon avait dit se
trouve vérifié littéralement: qu'un peu de philosophie rend un homme
athée, et que beaucoup de philosophie mène à la connaissance de Dieu.
Lorsqu'on croyait avec Épicure que le hasard fait tout, ou avec
Aristote, et même avec plusieurs anciens théologiens, que rien ne naît
que de la corruption, et qu'avec de la matière et du mouvement le
monde va tout seul, alors on pouvait ne pas croire à la Providence.
Mais, depuis qu'on entrevoit la nature que les anciens ne voyaient pas
du tout, depuis qu'on s'est aperçu que tout est organisé, que tout a
son germe, depuis qu'on a bien vu qu'un champignon est l'ouvrage d'une
sagesse infinie aussi bien que tous les mondes, alors ceux qui pensent
ont adoré; là où leurs devanciers avaient blasphémé, les physiciens
sont devenus les héraults de la Providence: un cathéchiste annonce
Dieu à des enfants, et un Newton le démontre aux sages!»


XXII

Cependant une erreur déplorable et inexplicable dans cette
métaphysique du bon sens de l'esprit, d'ailleurs si juste et si
logique, de Voltaire, obscurcissait cette religion de la Providence.
Voltaire admettait cette Providence pour les généralités de la
création; pour les individualités, il supposait Dieu aussi faible que
l'homme; il attribuait à l'intelligence infinie les procédés et les
généralisations qui soulagent l'intelligence bornée et l'attention
restreinte de l'homme; il soutenait que Dieu gouverne par les
ensembles et non par les détails; c'était méconnaître la première des
attributions et des forces de Dieu: l'infini. Dieu sans limites dans
son attention comme dans sa providence est tout entier dans chaque
parcelle de sa création, comme il est tout entier dans le tout; il n'y
a pour lui ni nombre, ni grandeur, ni petitesse, ni ensemble, ni
détail, ni fatigue d'esprit pour tout créer, tout voir, tout
gouverner; chaque atome est un monde aussi important pour lui que tous
les mondes, la proportion des choses n'est pas dans les choses, elle
est en lui seul. Il est la règle, le nombre, la mesure de tout;
l'infini est dans tous les points de son oeuvre, comme il est en lui;
attribuer à Dieu le besoin de ces généralisations, de ces lois, de ces
règles qui embrassent un ensemble faute de pouvoir embrasser les
individualités dans cet ensemble si composé, c'est assimiler Dieu à
l'homme et l'infini au fini. Cette erreur incompréhensible dans la
métaphysique religieuse de Voltaire est un vice de raisonnement ou un
défaut de réflexion qui engendre en lui mille autres erreurs en
physique. En morale elle n'en engendre pas moins: car, si Dieu ne
contemple, ne juge, ne rémunère que l'espèce humaine dans son
universalité, que devient la moralité de l'âme individuelle, de
chacune des myriades d'âmes dont cette universalité humaine est
composée?

Elle n'a donc ni providence, ni juge, ni rémunérateur, ni vengeur dans
le Dieu qui la crée? Elle est donc confondue dans l'espèce, et ses
vertus ou ses crimes individuels sont donc sans importance aux yeux
de Dieu, sans criminalité ou sans mérite aux yeux du sage suprême.
Cette aberration de la métaphysique de Voltaire ne détruit pas moins
la conscience dans l'homme qu'elle ne détruit la véritable providence,
c'est-à-dire l'infini de l'omnipotence et de l'omniscience, en Dieu.
C'était un théisme selon l'imperfection humaine, ce n'était pas un
théisme selon l'universalité, l'ubiquité et l'infini de Dieu.


XXIII

Voltaire employa les vingt-cinq dernières années de sa vie dans la
solitude, tantôt à ce combat de géant contre les superstitions
humaines, contre l'autorité des traditions bibliques et contre les
dogmes du christianisme; tantôt à maintenir sa renommée politique par
des oeuvres dramatiques; tantôt à des délassements de poésie légère;
tantôt enfin à rallier contre le christianisme un parti philosophique
capable de contrebalancer la force alors régnante et souvent
persécutrice des religions d'État. Cette lutte, dans laquelle il
échappait par l'anonyme, par le désaveu de ses ouvrages les plus
notoires, et par les démonstrations extérieures de religion les plus
sacriléges à la persécution toujours suspendue sur sa tête, fut une
lutte de ruse autant que d'audace. Il voulut être apôtre sans être
jamais martyr; il pensait qu'en combattant masqué, il était plus utile
à la cause de la philosophie qu'une victime. Il n'admettait pas cette
vérité de convention, admise très-légèrement de nos jours, que les
persécutions et les bûchers favorisent les doctrines qu'on tue ou
brûle; l'histoire dément à toutes ses pages ce sophisme de
l'impuissance des persécutions pour éterniser ou pour ajourner les
philosophies ou les religions nouvelles. Voltaire ne croyait, à cet
égard, qu'à l'histoire; il ne méconnaissait pas l'influence
considérable de la lâcheté humaine sur l'esprit humain; il savait
combien l'épée a fait apostasier d'idées dans le monde; il pensait que
le christianisme lui-même avait été considérablement favorisé dans ses
développements rapides par les armes de Constantin, tournées contre
les restes du polythéisme mourant. Cette résolution de Voltaire,
d'éviter à tout prix la persécution et le martyre par des professions
de foi prononcées avec le rire de la dérision sur les lèvres, donne à
sa physionomie historique une expression de sarcasme, moitié défi,
moitié feinte, qui ajoute le ridicule à l'incrédulité, mais qui
diminue la dignité et la grandeur du philosophe.

Socrate mourant est plus beau que Voltaire riant à l'abri des Alpes et
lançant des flèches sans découvrir la main.


XXIII

Le temps était propice: les superstitions populaires dont le moyen-âge
avait obscurci les sublimes vérités morales du christianisme; les
richesses démesurées du clergé, le luxe et la corruption des pontifes,
les scandales des évêques de cour; le progrès des sciences physiques
rendant aux miracles le caractère de phénomènes naturels; le nombre
des monastères d'hommes et de femmes possesseurs oisifs d'une partie
du territoire; les priviléges et les exemptions d'impôts de ces
corporations de célibataires substitués à la famille, source et but de
toute société durable, tout cela avait commencé contre les moeurs du
clergé une réaction qui devait aller jusqu'aux dogmes.

La cour, le parlement, la noblesse, le paysan, la bourgeoisie, le
clergé inférieur lui-même étaient les complices secrets de Voltaire
dans cette réforme des idées et des institutions religieuses qu'il
avait le premier provoqué par le ridicule; ensuite son scepticisme
flattait les impies, tandis que son théisme édifiait les sages et que
son esprit déridait tout son siècle.


XXIV

En politique, au contraire, Voltaire rassurait les rois, les
ministres, les cours, par un respect de la monarchie, par un zèle pour
l'autorité royale, par un goût pour les aristocraties qui
circonscrivaient ses agressions au christianisme seul. Il caressait
des rois jusqu'à leurs vices. Courtisan suranné de madame de Pompadour
et de madame Dubarry, favorites scandaleuses de Louis XV, il ne
rougissait pas de leur adresser dans sa vieillesse des vers qui
flattaient leur vanité et qui justifiaient leur empire. Il encensait
jusqu'aux papes, aux cardinaux; il semblait, avec un art habile,
ranger les personnes en dehors des lois de la guerre qu'il faisait aux
choses. Il couvrait de grâce les armes mortelles dont il frappait
l'encensoir; il neutralisait ainsi une partie des combattants. Il ne
semblait du reste nullement penser à convertir à sa cause la majorité
du genre humain. Il professait un profond mépris pour les masses du
peuple, selon lui dévolues à la superstition par l'ignorance. Il ne
s'occupait que de ce qu'il appelait les honnêtes gens, l'élite pensant
de la société; sa philosophie, qu'il ne croyait jamais destinée à
devenir populaire, était une sorte de _maçonnerie_ du sens commun
propre à relier seulement les hautes classes de la société. Il était
aristocrate d'idées comme il l'était de moeurs. Il méprisait
profondément l'esprit démocratique de son antagoniste J.-J. Rousseau,
qui rêvait une égalité niveleuse entre les hommes prédestinés, selon
Voltaire, à toutes les inégalités par la nature et par la société. Les
rêves de constitutions chimériques et contradictoires de ce philosophe
génevois lui semblaient, avec raison, aussi creux et aussi impratiques
que ceux de Platon et de Fénelon. Il était en politique de l'école
expérimentale et historique de Machiavel, de Montesquieu, du grand
Frédéric. Il ne voulait affranchir que l'esprit humain; il jugeait les
peuples en masse incapables de la liberté par leurs passions et par
leurs faiblesses; tribun de la raison, il n'était pas tribun de la
foule. La Révolution française, à laquelle il toucha de si près par
la date, l'aurait eu pour adversaire et pour victime. C'était le génie
des supériorités en tout genre. Une république l'aurait scandalisé; la
place publique lui répugnait, il était fait pour la cour; l'élégance
était selon lui la loi des lois; il voulait du bon goût jusque dans la
vérité. Quelque chose de la grâce et des vices d'Alcibiade lui était
resté de sa jeunesse, de la cour, de la société, du théâtre. Depuis
madame du Châtelet, madame du Deffand, le maréchal de Richelieu
jusqu'à Frédéric II, à Catherine de Russie, à Saint-Lambert, à
Thiriot, à Damilaville, au marquis de Villette, il choisissait ses
amitiés plus à l'agrément qu'à la vertu. Bon, honnête, fidèle de coeur
cependant, compatissant pour le malheur, la main large à la
bienfaisance et à l'aumône, pitoyable même à l'ingratitude, souvent
irrité, jamais méchant. Il y avait en lui du bonhomme dans le grand
homme, et de l'enfant dans le vieillard.


XXV

Ce caractère lui rendit la vieillesse même gaie et heureuse: à plus de
quatre-vingts ans il écrivait des vers qu'Anacréon n'aurait pas
désavoués. Il eut seulement la faiblesse de poursuivre trop tard les
vains succès de la scène, et de s'acharner après les applaudissements
de Paris qu'il n'entendait plus de si loin. Sa mort fut hâtée par
cette faiblesse; l'envie, qui avait poursuivi sa jeunesse, était morte
avant lui; pressé par sa nièce et par ses amis d'aller recueillir à
Paris l'apothéose que la France lui décernait à l'unanimité sur ses
derniers jours, il quitta à regret sa douce retraite de Ferney et se
rendit à Paris. C'était le fantôme d'un autre siècle reparaissant hors
de saison parmi les vivants. La France entière se précipita sur ses
pas. Logé à Paris chez le marquis de Villette, son élève et son ami,
il y tint pendant quelques mois la cour du génie. Le peuple, sans le
comprendre tout à fait, voyait dans ce vieillard le précurseur d'on ne
sait quel inconnu, dans les idées et dans les choses, qui devait être
la Révolution française; les hommes de lettres saluaient en lui leur
roi, l'Académie le maître de la langue, les comédiens français le
maître de la scène pendant soixante ans de triomphe; la cour venait
adorer en lui la mode, cette seconde royauté de la France. Jamais
aucune royauté n'avait été si incontestée et si adulée que cette
royauté du génie multiple, en France, au moment où cet astre de
l'esprit humain allait disparaître sous l'horizon de la fin d'un
siècle. Il apportait au théâtre une dernière tragédie, _Irène_, pièce
peu digne de son génie, mais occasion de couronner dans l'auteur tant
d'autres gloires. Le jour de la représentation d'_Irène_, il se rendit
au théâtre à travers les flots d'un peuple ivre de son nom. Les
applaudissements l'étouffèrent sous l'écho de sa renommée; on le
couronna, non comme le Tasse et Pétrarque dans une cérémonie de gloire
convenue, mais spontanément dans le délire de l'enthousiasme. La
France semblait couronner en lui sa propre personnification
triomphale. Un peuple entier le reconduisit jusqu'à sa maison, et
assourdit pendant toute une nuit les deux rives de la Seine de ses
applaudissements. Ce jour fut le triomphe et la fin de sa vie. Les
émotions et les fatigues de Paris avaient épuisé en quelques jours une
séve de vie qui aurait suffi encore à quelques années dans la solitude
et dans la paix de Ferney. Le clergé, jaloux d'obtenir de Voltaire
mourant un désaveu de sa mémorable impiété, observa ses dernières
heures pour lui arracher l'apparence au moins d'un acte de foi.
Voltaire ne voulait pas plus de la voirie après sa mort que de
l'échafaud pendant sa vie. Il accorda au clergé, puis il retira, puis
il accorda de nouveau une demi-formalité d'orthodoxie chrétienne
nécessaire alors à la sépulture. Il expira enfin dans cette
temporisation intérieure et dans cette négociation apparente avec les
ministres de la religion, mais il expira en réalité dans son théisme,
le 30 mai 1778, à onze heures du soir.

Le clergé, qui ne pouvait se déclarer satisfait de quelques
déclarations incomplètes d'orthodoxie du mourant, révoquées aussitôt
que données aux prêtres de sa paroisse, ne pouvait, sans se désavouer
lui-même, lui donner les saints honneurs de la sépulture. Son neveu,
l'abbé Mignot, enleva nuitamment ses restes mortels, et les ensevelit
dans l'église de l'abbaye de Seillères, en Champagne. L'évêque de
Troyes les fit enlever comme une profanation de l'autel. Quelques
années après, la philosophie, triomphante avec la Révolution, les
recueillit en triomphe et leur donna pour monument final le Panthéon.
Une troisième réaction les en proscrit encore, et cet homme dont le
nom remplissait la terre n'a pu trouver jusqu'ici une place stable
pour son cercueil. Le christianisme et la philosophie ne cesseront pas
de se disputer ce cercueil, l'un pour la malédiction, l'autre pour
l'apothéose, tant que l'une ne l'aura pas définitivement emporté sur
l'autre, ou tant que l'une et l'autre ne se seront pas réconciliés
dans une philosophie chrétienne ou dans un christianisme
philosophique.

L'influence alternative de Voltaire sur l'esprit humain a suivi depuis
1778 la destinée de ce cercueil. Cette influence croissante pendant
les dix ans qui précédèrent la Révolution française, de 1778 à 1789,
fut dépassée en 1793 par celle de J.-J. Rousseau, qui produisit les
utopies, les déceptions et les radicalismes sanguinaires de 1793.
L'influence de Voltaire reprit son ascendant sous le Directoire
jusqu'au consulat de Bonaparte, qui restaura une religion d'État comme
base de sa monarchie future et comme piédestal sacré de son trône. M.
de Chateaubriand, cet _Esdras_ du temple rebâti par Bonaparte, porta
par son livre du _Génie du Christianisme_ un coup éclatant à la
philosophie et à l'influence de Voltaire. Le libéralisme de 1815 à
1830 réveilla ce nom et cette influence par des éditions innombrables
et par une déification du philosophe, dont ce libéralisme, hostile aux
Bourbons, voulait faire le type de la démocratie parlementaire. Cette
influence de Voltaire resta vivante, mais inerte, sous le gouvernement
de la maison d'Orléans, dont on redoutait moins l'alliance avec le
clergé. La République de 1848, en proclamant la neutralité complète de
l'État en matière de culte et la respectueuse liberté des consciences,
enleva à l'influence de Voltaire le point d'appui d'opposition qui la
soutenait au-dessus de son niveau naturel. Les prêtres furent d'autant
plus respectés du peuple qu'ils furent moins protégés par la force
officielle de l'État. Le gouvernement du second empire, par sa
campagne de Rome en faveur du pouvoir temporel du pape et par son
alliance avouée à l'intérieur avec la religion d'État, atténua en
apparence, mais exalta en réalité l'influence future de Voltaire sur
l'esprit français. Le monde tend rationnellement à une indépendance
mutuelle absolue de la conscience et du gouvernement, de la foi et de
la loi, de Dieu et du prince. Le jour où cette indépendance, qui ne
peut pas être éloignée et que les hommes de philosophie libre désirent
ardemment, sera venue, ce jour-là seulement l'influence définitive de
Voltaire sera fixée, et il ne restera de son nom et de son oeuvre que
ce qui doit en rester pour l'immortalité, c'est-à-dire:

Un poëte lyrique sans flammes, sans ailes, sans enthousiasme;

Un poëte dramatique doué d'une certaine illusion théâtrale, mais d'un
style au-dessous de Corneille, de Racine, style de parterre, qu'on
peut entendre avec plaisir, mais qu'on ne peut relire avec admiration;

Un poëte badin au-dessous d'Arioste;

Un poëte familier égal à Horace;

Un historien inférieur à Thucydide, à Tacite, à Gibbon, à Montesquieu,
sans profondeur dans les jugements, sans pathétique dans les
sentiments, sans couleur et sans chaleur dans le récit, mais clair,
rapide, sensé, judicieux, élégant, sincère, instruisant beaucoup,
amusant toujours, ne trompant jamais son lecteur;

Un écrivain de lettres familières, tel qu'il n'en parut jamais dans
l'antiquité ou dans les temps modernes, supérieur à Cicéron en
facilité de style, égal en charme, en souplesse, en naturel à madame
de Sévigné elle-même, féminin par la grâce, viril par le grand sens
de ses lettres; c'est là qu'il faut le chercher tout entier, ses
imperfections sont dans ses oeuvres, son génie est dans sa
correspondance; homme à la toise de beaucoup d'autres hommes si on le
mesure quand il est vêtu, homme incommensurable en déshabillé;

Un polémiste dont on ne peut comparer l'éloquence aux éloquences de
Cicéron, de J.-J. Rousseau, de Mirabeau dans leurs lettres ou dans
leurs controverses, mais un polémiste incomparable par le don du rire
comique ou du rire amer jeté comme le sel de la raison sur les
ridicules des hommes ou sur les erreurs de l'humanité, le plus grand
dériseur de l'esprit humain qui ait jamais vécu!

Enfin, le plus puissant critique d'idées qui soit jamais né depuis
Aristote parmi les hommes. Il n'a rien créé, mais il a tout éclairé:
esprit et lumière, luire sur toute chose fut sa création; la lumière
ne crée pas le monde, mais elle le manifeste; manifester, c'est créer
pour les yeux. L'astre qui fit lever la première fois le jour sur
l'univers ne créa pas l'univers, mais il le reproduisit aux regards en
l'éclairant. Tel fut Voltaire; les esprits français, préoccupés d'un
étroit orgueil national, ajouteront qu'il fut par sa justesse, par sa
souplesse, par sa grâce, par son éclat, par sa légèreté dans le
sérieux, l'esprit le plus français qui ait brillé dans le monde; les
esprits européens avoueront avec une plus haute appréciation qu'il fut
l'esprit le plus universel. Cet aveu n'est pas une médiocre louange,
car l'universalité, ce n'est pas seulement l'étendue des facultés,
c'est leur justesse; l'universalité, c'est l'équilibre; l'équilibre,
c'est le bon sens; le bon sens par excellence, c'est plus que le sens
du génie, c'est le sens de la vérité.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLXVI.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du
Four-St-Germain, 43.



CLXVIIe ENTRETIEN

SUR LA POÉSIE


I

Il y a, dans toutes les choses humaines, matérielles ou
intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique
nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre
quotidienne et en quelque sorte domestique de notre existence ici-bas.
Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou
intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et
pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus
spécialement à la nature divine de notre être. L'homme, par un
instinct occulte, mais fatal, semble avoir senti, dès le commencement
des temps, le besoin d'exprimer dans un langage différent ces choses
différentes. Placé lui-même pour les sentir et pour les exprimer sur
les limites de ces natures humaines et divines qui se touchent et se
correspondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps le même langage
pour exprimer l'humain et le divin des choses. La prose et la poésie
se sont partagé sa langue, comme elles se partagent la création. Il a
parlé des choses humaines, il a chanté les choses divines. La prose a
eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la poésie a eu le ciel et
tout ce qui dépasse dans l'impression des choses terrestres
l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de la raison, la
poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme élevé par
l'impression, la passion, la pensée, à sa plus haute puissance de
sentir et d'exprimer. La poésie est la noblesse du verbe.

Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non
dans la théorie? Observez depuis l'origine des littératures ce qui a
été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.


II

Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses
nécessaires à la vie physique ou sociale, domesticité, agriculture,
politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie
publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires,
polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques,
affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou
de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.

Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement
en vers la nature, le firmament, les dieux, la pitié, l'amour, cette
autre pitié des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros,
les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les
poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent
degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la
pensée.

Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est
incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.

Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression
humaine? qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il
fallait parler ces choses et chanter en vers celles-là? Personne. Le
maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes de
l'expression humaine n'est pas autre que l'instinct, cette révélation
sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale de la nature dans
notre être et dans tous les êtres.


III

L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de
sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument monté par le
Créateur éprouve une vibration et rend un son proportionné à l'émotion
que la nature sensible de l'homme imprime à son coeur ou à son esprit
par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des choses
extérieures ou intérieures.


IV

À l'exception de l'extrême douleur qui brise les cordes de
l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni
prose, ni vers, ni chant, ni parole, mais un déchirement convulsif du
coeur qui éclate, quand l'émotion de l'homme est modérée et
habituelle, l'homme se sert pour l'exprimer d'un langage simple,
tempéré et habituel comme son émotion.

Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie sur les
fibres sensitives de l'instrument humain, quand l'imagination de
l'homme se tend et vibre en lui jusqu'à l'enthousiasme et presque
jusqu'au délire, quand la passion imaginaire l'exalte, quand l'image
du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine, quand l'amour, la
plus mélodieuse des passions en nous parce qu'elle est la plus
rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter,
pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait
entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, l'amour
infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la
contemplation extatique de l'être des êtres lui fait oublier le monde
des temps pour le monde de l'éternité, enfin quand, dans ses heures de
loisir ici-bas, il se détache sur l'aile de son imagination du monde
réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse
jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage
sur la grande mer, quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté
des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors
les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si inusitées,
si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si
rêveuses, si extatiques, si supérieures à ses impressions ordinaires,
que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus
pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus
chanté que sa langue habituelle; et qu'il invente le vers, ce chant de
l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille,
comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux, comme la
sculpture invente les contours, ce chant des formes; car chaque art
chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que
l'émotion de sa suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts,
la poésie seule chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, ce
sens intellectuel, résumé divin et immortel de tous les sens.

Donc à une impression transcendante, un mode transcendant d'exprimer
cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute
l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe
du beau, non dans la pensée, mais dans le sentiment et dans
l'imagination.


V

Mais comment l'homme discerne-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit
être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les
sentiments qui l'émeuvent?

Nous répondons encore par le même mot: mystère. L'homme n'a pas besoin
de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie dans la nature physique
ou morale, et ce qui n'est pas poésie se fait reconnaître à des
caractères que l'homme ne saurait définir avec précision, mais qu'il
sent au premier regard et à la première impression, si la nature l'a
fait poëte ou simplement poétique.


VI

Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage: voilà une
plaine immense cultivée, fertile, couverte d'épis ou de prairie,
grenier de l'homme, mais qui n'est ni sillonnée par un fleuve, ni
bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et dont les horizons
monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui l'enveloppe.
Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et consolant pour
l'économiste qui calcule combien de milliers d'hommes et d'animaux
seront nourris après la moisson par le pain ou par l'herbe fauchée sur
ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des jours et des mois une
plaine de cette fécondité et de ce niveau sans qu'un atome de poésie
sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier de l'homme.


VII

Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois
bien l'utile, mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais
l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à
recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus
inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une
alouette, fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan
d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie
dans le ciel et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille
de ses petits, cachés dans le chaume; le cri strident du grillon qui
cuit au soleil sur la terre aride, ou le bruissement sec et métallique
des pailles d'épis frôlées par la brise vague les unes contre les
autres, et qui interrompent de temps en temps par un ondoiement de mer
le silence mélancolique de l'étendue.

Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque et pourquoi l'alouette, le
grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le
dire? Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de
joie au milieu de cette monotonie de tristesse et d'un peu d'amour
maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos
mères; peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de
Syrie où le cri du même insecte anime seul au loin la route
silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre; peut-être
parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise
folle nous transporte par l'analogie de son sur les vagues ridées de
l'océan au pied du mât où frissonne ainsi la toile.

Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois images sont-ils
à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de ces trois
phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et
que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.


VIII

Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau.
L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon rappelle, la brise
représente, le coeur sympathise, la mémoire se déplie, l'image surgit,
l'émotion naît, avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez
chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume, je vous défie
de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment,
cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point
d'écho pour le chiffre.


IX

Mais vous approchez des Alpes, les neiges violettes de leurs cimes
dentelées se découpent le soir sur le firmament profond comme une mer,
l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile émergeant
sur l'Océan de l'espace infini; les ombres glissent de pente en pente
sur les flancs des rochers noircis de sapins, des chaumières isolées
et suspendues à des promontoires, comme des nids d'aigles, fument du
feu du soir, et leur fumée bleue se fond en spirales légères dans
l'éther; le lac limpide, dont l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit
dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil couchant dans
son miroir; quelques voiles glissent sur sa surface, chargées de
branchages coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la
dernière fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des
rames qui rapprochent le batelier du petit cap où sa femme et ses
enfants l'attendent au seuil de sa maison, ses filets y sèchent sur la
grève, un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés
interrompent par moment le silence de la vallée; le crépuscule
s'éteint, la barque touche au rivage, les foyers brûlent çà et là à
travers les vitraux des chaumières, on n'entend plus que le
clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps
le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche
rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant
visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur
les lames, le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce
coin de terre, l'âme la quitte, elle se sent à la hauteur et à la
proportion de s'approcher de son Créateur presque visible dans cette
transparence du firmament nocturne, elle pense à ceux qu'elle a
connus, aimés, perdus ici-bas et qu'elle espère, avec la certitude de
l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée éternelle, elle s'émeut,
elle s'attriste, elle se console, elle se réjouit, elle croit parce
qu'elle voit, elle prie, elle adore, elle se fond comme la fumée bleue
des chalets, comme la poussière de la cascade, comme le bruissement du
sable sous le flot, comme la lueur de ces étoiles dans l'éther, avec
la divinité du spectacle.


X

Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler en sa présence le
langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému autant que les
fibres de l'instrument peuvent l'être sans se briser. La poésie est
née en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous étouffe,
l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, le silence ou le vers
sont seuls à la mesure de vos émotions!

Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les
énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre
séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a
sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la
langue usuelle, expression des choses ordinaires.


XI

Mais la mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous
contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de
poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent.
Nous répondons en deux mots: parce qu'elle a plus d'émotion pour nos
yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait
pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.

D'abord, la mer est l'élément mobile, sa mobilité semble lui donner
avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une
âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité
produisent en nous une première impression de plaisir ou de
terreur.--Émotion!

Ensuite, elle est transparente, elle ressemble au firmament ou à
l'éther qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles
de la nuit, elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses
couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans
ses vagues.--Émotion!

Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée
de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.--Émotion!

Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide,
rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de
sa mère.--Émotion!

Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et
que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses
ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les
bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le
feu.--Émotion!

Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd
d'automne et qu'elle s'écroule avec des coups retentissants sur le sol
creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de la foudre
dans les nuages et les tremblements de la terre qui déracinent les
cités.--Émotion!

Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la
cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des
hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le
flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères
des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de
reconnaître un époux, un père ou un fils.--Émotion!

Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages
lointains et inconnus où elle ira aborder après avoir traversé pendant
des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres étrangères se
lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, de nature, de
végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les habitent, on s'y
figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres
destinées.--Émotion!

Si une flotte dont on attend le retour montre au coucher du soleil les
étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un
troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de
l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux
vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et
aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille, toutes les
images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du
deuil assiégent la pensée.--Émotion!

Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village
flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le
fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les
lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.--Émotion!

Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne
circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues
pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.--Émotion!

Si l'oeil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à
la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui
bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des
eaux.--Émotion!

Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces
vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du
monde de leur flux et de leur reflux les falaises dont les granits
pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de
l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque
sentiment de l'étendue.--Émotion!

Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie
de la mer, elles finissent par donner au contemplateur le vertige de
tant d'impressions, qu'il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme
dit Homère, et qu'il demeure immobile et muet à regarder et à écouter
les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se
parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui
rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le
réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son
âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un
moment l'infini. Il ne parle pas, il s'exclame, il gémit, il pleure,
il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se
prosterne, il adore, il prie, il chante le _Te Deum_ de la grandeur de
Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement
la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des
vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonient sur la succession et sur
l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure
musicale des mots.


XII

Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde
visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments sans
nombre de poésie, cachés aux profanes dans toute la nature comme le
feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. Ce
n'est pas la poésie qui manque à l'oeuvre de Dieu, c'est le poëte,
c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.


XIII

Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme
humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance
jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y
discerner d'un coup d'oeil ce qui est du domaine de la poésie de ce
qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est
l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est
plus poétique que l'indifférence, que la douleur est plus poétique
que le bonheur, que la piété est plus poétique que l'athéisme, que la
vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit
que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie,
soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa
famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait
servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être
souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus
poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la
plus forte, comme la plus divine des émotions.


XIV

Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu,
pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice!
Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas
leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte au lieu de la
corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À
talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille
fois plus intime et plus sonore que le son qu'ils tirent des passions
légères ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie,
plus il y a de poésie, car la poésie suprême, c'est Dieu.


XV

Il nous a semblé que rien ne pouvait mieux compléter ces pages
laissées inachevées que cette naïve et touchante image des deux
natures de poésie et des deux natures de sons que rend l'âme du poëte
aux différents âges, reprise d'une des dernières préfaces des
_Méditations_ et que les ravissants vers tirés des _Destinées de la
poésie_.

     «Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes
     petites soeurs et moi, à un jeu que nous appelions la _musique
     des anges_. Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en
     demi-cercle ou en arc à angle très-aigu, à en rapprocher les
     extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste
     la flèche, à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux
     deux côtés de l'arc, comme sont disposées les fibres d'une harpe,
     et à exposer cette petite harpe au vent. Le vent d'été, qui dort
     et qui respire alternativement d'une haleine folle, faisait
     frissonner le roseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque
     imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des
     sapins. Nous prêtions tour à tour l'oreille, et nous nous
     imaginions que c'étaient des esprits célestes qui chantaient.
     Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux
     fins, jeunes, blonds et soyeux, coupés aux tresses pendantes de
     mes soeurs; mais un jour, nous voulûmes éprouver si les anges
     joueraient les mêmes mélodies sur des cordes d'un autre âge,
     empruntées à un autre front. Une bonne tante de mon père, qui
     vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient
     blanchi la tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant
     de l'aiguille à côté de nous dans le jardin. Elle se prêta à
     notre enfantillage, et coupa avec les ciseaux une longue mèche de
     ses cheveux, qu'elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une
     seconde harpe, et, la plaçant à côté de la première, nous les
     écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent
     moins tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et
     plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort
     dans l'une des petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes
     que les esprits de l'air chantaient plus tristement et plus
     harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux
     blonds d'enfant; et, depuis ce jour, nous importunions souvent
     notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son
     beau front.


XVI

Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons différents selon
l'âge de leurs fibres, mais aussi mélodieux à travers le réseau blanc
qu'à travers le réseau blond de ces cordes vivantes; ces deux harpes
ne sont-elles pas l'image puérile, mais exacte, des deux poésies
appropriées aux deux âges de l'homme? Songe et joie dans la jeunesse;
hymne et piété dans les dernières années. Un salut et un adieu à
l'existence et à la nature, mais un adieu qui est un salut aussi! un
salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint à la vision de
Dieu qui se lève tard, mais qui se lève plus visible sur l'horizon du
soir de la vie humaine!


XVII

Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je
suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la
poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la
traversée où l'on ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti,
où l'on ne voit pas encore le bord où l'on doit aborder, si on aborde;
tout est dans la main de celui qui dirige les atomes comme les globes
dans leur rotation, et qui a compté d'avance les palpitations du
coeur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des
soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aurait voulu. Mais
si, après les sueurs, les labours, les agitations et les lassitudes de
la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir
d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je
redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au
commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de la création.
Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je
chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel
et infini, et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des
plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce
cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du
coeur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant
devant son Créateur.


XVIII

Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre que j'ai entendu
chanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Je
l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s'appliquer si
bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer
ici. C'est une femme qui parle:

  Quand, assise à douze ans, à l'angle du verger,
  Sous les citrons en fleurs, ou les amandiers roses,
  Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
  Et faisant sur mon cou mes boucles voltiger,
  Une voix me parlait, si douce au fond de l'âme,
  Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
  Ce n'était plus le vent, la cloche, le pipeau,
  Ce n'était nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme;

  C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
  C'était vous dont le coeur déjà parlait au mien.

  Quand plus tard mon fiancé venait de me quitter,
  Après des soirs d'amour au pied du sycomore,
  Quand son dernier baiser retentissait encore
  Au coeur qui sous la main venait de palpiter,
  La même voix tintait longtemps dans mes oreilles,
  Et sortant de mon coeur m'entretenait tout bas.
  Ce n'était pas sa voix ni le bruit de ses pas,
  Ni l'écho des amants qui chantaient sous les treilles;

  C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
  C'était vous dont le coeur parlait encore au mien.

  Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer,
  J'assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue,
  Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa figue
  Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer,
  Une voix s'élevait de mon sein, tendre et vague.
  Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau,
  Ni des souffles d'enfants donnant dans leur berceau,
  Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague;

  C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
  Vous dont le coeur alors chantait avec le mien.

  Maintenant je suis seule et vieille à cheveux blancs;
  Et le long des buissons abrités de la bise,
  Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise,
  Je garde les chevreaux et les petits enfants:
  Cependant dans mon sein la voix intérieure
  M'entretient, me console, et me chante toujours.
  Ce n'est plus cette voix du matin de mes jours,
  Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure;

  Mais c'est vous, oui, c'est vous, ô mon ange gardien,
  Vous dont le coeur me reste et pleure avec le mien!

Ce que les femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien,
l'humanité peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix
intérieure qui lui parle à tous les âges, qui aime, chante, prie ou
pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire
ici-bas.



FÉNELON


Fénelon naquit d'une famille noble et militaire du Périgord vivant
tantôt dans les camps, tantôt dans le fond de cette province.

Son père, Pons de Salignac, comte de Fénelon, retiré du service, avait
eu plusieurs enfants d'un premier mariage avec Isabelle d'Esparbis.
Veuf et déjà avancé en âge, il avait épousé Louise de Saint-Abre, dont
il eut François de Fénelon.

Fils d'un vieillard et d'une jeune épouse, Fénelon reçut de la nature
la maturité de l'un et les grâces de l'autre. Il fut élevé jusqu'à
l'âge de douze ans dans la maison paternelle.

La littérature sacrée et les littératures grecque et latine, furent
sous un précepteur particulier les premiers aliments de son
imagination.

L'université de Cahors acheva son éducation.


I

Le bruit de ses heureuses dispositions parvint jusqu'à son oncle,
Antoine de Fénelon qui, arrivé au premier grade de l'armée, appela son
neveu auprès de lui à Paris.

On destinait l'enfant à l'Église. On lui fit poursuivre ses études
philosophiques et théologiques dans les hautes écoles de Paris. Son
génie précoce y éclata comme il avait éclaté à Cahors. La gloire
anticipée et la faveur générale qui entourait le jeune Fénelon,
firent craindre quelque enivrement du monde au vieil oncle, son
tuteur, qui se hâta de le faire entrer dans le séminaire
Saint-Sulpice, pour l'attacher au sacerdoce par des voeux.


III

L'ardente imagination du jeune lévite devait naturellement le porter à
l'héroïsme de sa profession. Il forma la résolution de s'enrôler parmi
les missionnaires qui allaient convertir le Canada au christianisme,
et de se consacrer, comme les premiers apôtres de l'Évangile, à la
poursuite des âmes parmi les idolâtres, dans les forêts du nouveau
monde.

Le directeur de Saint-Sulpice, homme sage et prudent, avertit le
marquis Antoine de Fénelon de la résolution de son élève. On l'envoya
chez un autre de ses oncles, évêque de Sarlat, qui lui défendit, au
nom du ciel, de poursuivre ce dessein téméraire, et le fit rentrer au
séminaire de Saint-Sulpice.

Le jeune homme ne tarda pas à devenir prêtre, resta à Paris, et fut
employé, pendant trois ans, à expliquer les mystères aux enfants du
peuple, les jours de fête et les dimanches, dans la sacristie de
l'église Saint-Sulpice.


IV

L'évêque de Sarlat l'appela de ces humbles fonctions dans son diocèse,
pour le faire nommer représentant du clergé de la province à
l'assemblée générale du clergé.

La jeunesse de Fénelon fit échouer l'ambition de son oncle: un autre
ecclésiastique de haute naissance obtint les suffrages. Fénelon reprit
à Sarlat sa passion d'apostolat lointain et poétique pour la
conversion des peuples.

«Je médite, écrit-il alors à Bossuet, un grand voyage. La Grèce
s'ouvre devant mes pas; l'islamisme recule, le Péloponèse redevient
libre, l'Église de Corinthe refleurit, la voix de l'apôtre s'y fait
encore entendre. Je me vois transporté dans ces belles contrées, et
parmi ces ruines sacrées pour y recueillir, avec les plus curieux
monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je visite cet aréopage où
saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane
vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où
Socrate fit prendre sa république. Je ne t'oublierai pas, ô île
consacrée par les visions du disciple bien-aimé, heureuse Pathmos!
J'irai baiser ta terre sur les pas de saint Jean, et je croirai, comme
lui, voir les cieux ouverts! Je vois déjà le schisme qui tombe,
l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître
le jour, après une si longue nuit!»


V

Cette lettre ne fut qu'une confidence sans réalisation. L'évêque de
Sarlat parvint à incliner l'esprit de son neveu d'un autre côté.

Fénelon, rappelé à Paris par l'archevêque, M. de Harlay, fut nommé,
malgré sa jeunesse, supérieur des Nouvelles-Converties au
catholicisme, dont les persécutions de Louis XIV avaient multiplié le
nombre à Paris. Il n'avait que vingt-sept ans, il gouverna cet ordre
de femmes de son administration et de sa parole, avec une sagesse
prématurée.

Il pouvait aspirer, sous les auspices de M. de Harlay, aux plus hautes
et aux plus célèbres dignités de l'Église; il leur préféra l'amitié
stérile alors de Bossuet. M. de Harlay, jaloux de l'évêque de Meaux,
ressentit cette négligence du jeune prêtre. «Monsieur l'abbé, lui
dit-il un jour, en se plaignant de son peu d'empressement à lui
complaire, vous voulez être oublié, vous le serez.»


VI

Fénelon fut oublié, en effet, dans la distribution des faveurs de
l'Église. Son oncle, l'évêque de Sarlat, fut obligé, pour soutenir son
neveu à Paris, de lui résigner le petit prieuré de Carénac, dépendant
de son évêché. Ce revenu de trois mille francs fut la seule fortune de
Fénelon jusqu'à l'âge de quarante-deux ans.

Il passa quelques semaines dans ce prieuré; il distribua aux indigents
de la contrée tout ce qu'il put retrancher de ce modique revenu à ses
besoins les plus restreints. Il y composa des vers, où le sentiment de
la solitude, qui porte à Dieu, se mêle aux sentiments de Dieu qui
remplit la solitude. Ces vers avaient la mollesse et la grâce de la
jeunesse; ils n'avaient pas la virilité de l'âme véritablement
poétique. Il le sentit lui-même et se résigna à la prose; mais il ne
cessa pas d'être le génie le plus poétique de son temps.


VII

Il reprit et poursuivit, pendant dix ans, à Paris, la direction de
l'établissement qui lui était confié; il s'exerçait à parler et à
écrire sur des choses saintes. Il composait, pour la duchesse de
Beauvillers, mère d'une jeune et nombreuse famille, un traité de
l'_Éducation des filles_. Ce livre, bien supérieur à l'_Émile_, de
Jean-Jacques Rousseau, n'est point l'utopie, mais la pratique
raisonnée d'une éducation domestique pour l'époque où Fénelon
écrivait. On y sent le tact parfait d'un homme qui n'écrit pas pour
être lu, mais pour profiter aux familles.


VIII

Fénelon entremêlait à ces travaux et à ces devoirs de sa profession
des correspondances intimes, pleines d'onction sainte et d'enjouement
avec ses amis. Il en avait déjà un grand nombre; le plus cher et le
plus assidu était le jeune abbé de Langeron. Bossuet était pour lui
plus qu'un ami, c'était un maître; mais un maître chéri autant
qu'admiré.

Fénelon, l'abbé Fleury, l'abbé de Langeron, l'élite de l'Église et de
la littérature sacrée suivaient Bossuet dans sa retraite de Germigny;
ils partageaient ses loisirs sévères, ils recevaient les confidences
de ses sermons, de ses oraisons funèbres, de ses traités de polémique;
ils lui soumettaient leurs essais, ils s'enrichissaient de ses
entretiens familiers, dans lesquels cet homme de premier mouvement
était plus sublime encore que dans sa chaire, parce qu'il était plus
naturel.

Ce furent les plus belles années de Fénelon; il était loin de supposer
que les foudres sortiraient bientôt pour lui de ce cénacle où il ne
respirait que la paix, la modestie et le bonheur.


IX

La révocation de l'édit de Nantes venait de frapper la liberté de
conscience en rompant le traité de paix, entre les religions,
promulgué avec Henri IV. Trois cent mille familles étaient expulsées,
dépouillées, privées de leurs enfants, des milliers d'autres familles,
dans les provinces protestantes, étaient contraintes, moitié par la
persuasion commandée, moitié par la violence imposée, à désavouer la
religion du roi.

Bossuet approuvait ces croisades intérieures contre la réforme. Le
but légitimait à ses yeux et sanctifiait même les moyens.

Des missionnaires, appuyés de troupes et de geôliers, parcouraient les
provinces, imposant la foi, convertissant les faibles, sévissant
contre les obstinés. Les parties du royaume, où le protestantisme
avait laissé le plus de racines, n'étaient qu'un vaste champ de
bataille après la victoire, où des commissions ecclésiastiques
ambulantes armées à la fois de la parole et du glaive, ramenaient tout
par le zèle, par la séduction ou par la terreur, à l'unité de la foi.


X

Bossuet était le ministre intime de cet empire sur les consciences.
L'évêque de Meaux s'imposait à Rome par ses services à l'Église, à
laquelle il conquérait par la main du roi la France protestante au
catholicisme; il s'imposait à Versailles par son ascendant à Rome, au
monde, par la sublimité de son génie.

Une persécution dont deux siècles n'ont pu effacer l'effroi dans la
mémoire de ces provinces, consternait une partie du Languedoc et du
Vivarais. L'excès des sévices criait vengeance. Ce cri des victimes
commençait à importuner la cour; on voulait l'apaiser, non par des
libertés rendues à la conscience des peuples, mais par des ministres
plus insinuants et plus humains.


XI

Bossuet jeta les yeux sur Fénelon. Celui-ci, qu'il présenta pour la
première fois à Louis XIV, ne demanda pour toute grâce au roi que de
désarmer la religion de toute force coercitive, d'éloigner les troupes
des provinces qu'il allait visiter, et de laisser la parole, la
charité et la grâce opérer seules sur les convictions qu'il voulait
éclairer et non dompter. Louis XIV fut charmé de l'extérieur, de la
modestie, de l'éloquence naturelle du jeune prêtre. Il lui confia les
missions du Poitou.

Fénelon s'adjoignit, pour cette oeuvre, l'abbé Langeron et l'abbé
Fleury. Il ne tarda pas à pacifier les esprits, et obtint des
abjurations libres. Accusé d'indulgence par les agents de la
persécution: «Si l'on veut, écrivit-il à Bossuet, leur faire abjurer
le christianisme et adopter le Coran, il n'y a qu'à leur renvoyer les
dragons.--Continuez à faire venir des blés, écrit-il ailleurs aux
ministres du roi, c'est la controverse la plus persuasive pour eux...
Les peuples ne se gagnent que par la parole. Il faut leur trouver
autant de douceurs à rester dans le royaume, que de périls à en
sortir.»


XII

À son retour du Poitou, Fénelon fut désigné au roi, par le duc de
Beauvillers et par madame de Maintenon, pour précepteur du duc de
Bourgogne, son petit-fils. L'amitié eut la première pensée de Fénelon
après son élévation. Il fit nommer l'abbé Fleury sous-précepteur, et
l'abbé de Langeron lecteur du jeune prince. L'abbé de Beaumont, son
neveu, fut associé comme sous-précepteur à l'abbé Fleury.

Le jeune disciple, par son caractère, donnait autant à redouter qu'à
espérer de sa nature. Dur, colère jusqu'aux emportements contre les
choses inanimées, incapable de souffrir la moindre contradiction,
opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère,
la chasse, la musique, le jeu, où il ne pouvait supporter d'être
vaincu; il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il
n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. L'esprit, la
pénétration brillaient en lui de toutes parts jusque dans ses
violences; ses reparties étonnaient, ses réponses tendaient toujours
au juste et au profond; il se jouait des connaissances les plus
abstraites; l'étendue et la vivacité de son esprit étaient
prodigieuses et l'empêchaient de se fixer sur une seule chose à la
fois. Tel était l'enfant qu'on donnait à transformer à Fénelon. Le
roi, madame de Maintenon et le duc de Beauvillers avaient été
admirablement servis par le hasard ou par le discernement, en
rencontrant et en choisissant un tel maître pour un tel disciple.

Fénelon avait reçu de la nature les deux dons les plus nécessaires à
ceux qui enseignent: le don d'imposer et le don de plaire. Il ne
tarda pas à captiver la cour tout entière, à l'exception des envieux
et du roi, qui avait contre le génie les préventions du plus simple
bon sens, et qui n'aimait pas qu'on regardât trop un autre homme que
lui dans sa cour.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLXVIIe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.



CLXVIIIe ENTRETIEN

FÉNELON

(SUITE)


XIII

Fénelon se renferma dans la délicate fonction de sa charge: il parvint
à persuader son jeune disciple, parce qu'il parvint à s'en faire
aimer; il fut aimé parce qu'il aima lui-même.


XIV

Ce fut dans les studieux loisirs de cette éducation royale qui portait
forcément son esprit sur la philosophie des sociétés, que Fénelon
composa secrètement en poëme le code moral et politique des
gouvernements.

Nous parlons de _Télémaque_. Le _Télémaque_, c'est Fénelon tout entier
pour la postérité. Le monde entier connaît ce poëme. Chrétien
d'inspiration, il est païen de forme. Malgré ce vice de composition,
c'est le plus beau traité d'éducation et de politique qui existe dans
les temps modernes, et ce traité a de plus le mérite d'être en même
temps un poëme. Il enseigne, il intéresse et il charme. La mélodie des
vers lui manque, il est vrai.

Fénelon n'avait pas assez d'énergie dans l'imagination pour exercer
sur ses pensées cette pression du style qui les incruste dans le
rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les
jetant dans le moule des vers; mais sa prose, aussi poétique que la
poésie, si elle n'a pas toute la perfection, toute la cadence et
l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. Cette poésie dure
moins, mais lasse moins que celle d'Homère et de Virgile. Si elle n'a
pas l'éternité du métal, elle n'en a pas non plus le poids; l'esprit
et les sens du vulgaire la supportent avec moins d'effort. Fénelon et
Chateaubriand sont aussi poëtes par le sentiment et par l'image,
c'est-à-dire par ce qui est de l'essence de la poésie, que les plus
grands poëtes; seulement ils ont parlé au lieu de chanter leur poésie.

La véritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'être écrit
en prose, c'est d'être une copie de l'antiquité, au lieu d'être une
création moderne. On croit lire une traduction d'Homère ou une
continuation de l'_Odyssée_ par un disciple égal au maître. C'est un
jeu de l'esprit, un déguisement de l'imagination moderne, sous des
fictions et sous des vêtements mythologiques; on y sent l'imitation
sublime, mais l'imitation en toutes les lignes; Fénelon n'y est qu'un
Homère dépaysé dans un autre peuple et dans un autre âge, chantant les
fables à des générations qui n'y croient plus: là est le vice du
poëme, mais c'était celui du temps.

Mais ce défaut expliqué ou excusé, l'oeuvre de Fénelon n'est pas moins
sublime.

Le poëte suppose que le jeune Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope,
conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nommé Mentor,
navigue sur toutes les mers de l'Orient à la recherche d'Ulysse, son
père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite
île d'Ithaque, son royaume. Télémaque, pendant ce long voyage, tantôt
heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille
rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son
maître Mentor, court des dangers, éprouve des passions, est exposé à
des piéges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide
de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protége, se mûrit
par les années, se corrige par l'expérience, devient un prince
accompli, et voyant régner, dans les contrées qu'il parcourt, tantôt
de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit,
par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite à
ses peuples.


XV

Mais le _Télémaque_ était encore le secret de Fénelon; il l'écrivait
dans le palais de Louis XIV. Il devait le dérober aux yeux du roi et
des courtisans jusqu'à la fin de ce règne.

Dans ce livre était une terrible accusation: il la réservait pour
l'époque où le duc de Bourgogne atteindrait à la maturité des années
et s'approcherait des degrés du trône. C'était la confidence scellée,
qui resterait ignorée à jamais jusque-là entre le maître et le
disciple. Peut-être aussi ce livre était-il destiné à être, au moment
de l'avénement du jeune prince à la couronne, la proclamation d'une
politique nouvelle, le programme d'un gouvernement _fénelonien_;
c'était aussi une sorte de candidature indirecte au rôle de premier
ministre, dont Fénelon pouvait avoir le pressentiment sans s'en
avouer à lui-même l'ambition.


XVI

Mais l'envie commençait à percer l'ombre dans laquelle il se
renfermait. On s'inquiétait de l'influence qu'il exerçait, non plus
comme maître, mais comme ami, sur son élève. Celle qu'il conquérait
tous les jours sur madame de Maintenon, par l'attrait de son
entretien, ne portait pas moins d'ombrage à la cour. La correspondance
entre madame de Maintenon et lui était aussi fréquente que l'intimité.
Ses lettres ne déguisaient pas la hardiesse des conseils que Fénelon
donnait à la femme qui conseillait à son tour le roi, il
l'encourageait même à régner.

Cette correspondance et cette intimité pieuse entre madame de
Maintenon et Fénelon lui conquérait l'attrait et le coeur de celle qui
régnait à la cour.


XVII

Louis XIV récompensa Fénelon de ses succès dans l'éducation de son
petit-fils par le don de l'abbaye de Saint-Valéry; le roi lui annonça
lui-même cette faveur et s'excusa gracieusement de ce qu'elle était si
tardive et si disproportionnée à ses services. Tout commençait à
sourire à Fénelon: le coeur de madame de Maintenon semblait lui
ouvrir celui de la cour.


XVIII

Mais un piége était sur la route de Fénelon. Ce piége, il le portait
en lui-même: c'était sa belle âme et sa poétique imagination.

Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, madame
Guyon, douée d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme
passionnée et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le
ciel.

L'évêque de Genève, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la
piété célèbre déjà de la jeune veuve, s'était empressé de donner à
madame Guyon la direction, à Gex, d'un couvent de jeunes filles
converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait
demandé, pour supérieur de son monastère, le père Lacombe, qu'elle
avait connu à Paris avant son mariage.

L'intimité de la veuve et du religieux, consacrée par la communauté de
séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination
enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Ce
commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'évêque s'en
était ému; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre
petite ville de son diocèse.

Madame Guyon n'avait pas tardé d'y suivre son ami spirituel. Retirée à
Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le père
Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son
esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses
effusions d'amour pour Dieu à Grenoble. Enfin, espérant trouver de
l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu
de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher
sa foi à Verceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi
avec lui pendant plusieurs années de Gex à Thonon, à Grenoble, à
Verceil, à Turin et à Lyon, laissant partout le monde indécis entre
l'admiration et le scandale.


XIX

Au retour de ce long pèlerinage, madame Guyon fit imprimer à Lyon une
explication du _Cantique des cantiques_ de Salomon, et quelques autres
écrits sur la contemplation. Ces doctrines, renouvelées de Platon et
des premiers contemplateurs chrétiens, consistaient à recommander aux
âmes pieuses, comme type de perfection, un amour de Dieu pour
lui-même, désintéressé de toute récompense comme de toute crainte.
L'Église s'émut de ces doctrines. Madame Guyon et le père Lacombe,
qui venait de rentrer à Paris, furent arrêtés. Le religieux,
interrogé, jeté à la Bastille, fut enfin renfermé au château de
Lourdes, dans les Pyrénées, pour y languir pendant de longues années
d'expiation. Madame Guyon, enfermée de son côté dans un monastère de
la rue Saint-Antoine, subit les interrogatoires sévères de l'Église,
et se lava victorieusement de toutes les accusations de scandale et
d'impiété. Elle devint l'édification du couvent qui lui servait de
prison. Madame de Maintenon, intercédée en sa faveur, lui fit rendre
la liberté. Madame Guyon courut rendre grâces à sa libératrice qui,
subissant la fascination générale, la rapprocha d'elle comme un foyer
de piété, d'éloquence et de grâce. Elle l'introduisit à Saint-Cyr,
maison où elle avait rassemblé l'élite des jeunes filles nobles du
royaume. Ce fut là que Fénelon rencontra madame Guyon. La conformité
de tendresse et d'exaltation de ces deux âmes également religieuses,
ne tarda pas à établir entre Fénelon et madame Guyon un commerce
spirituel où il n'y eut de séduction que la piété et de séduit que
l'enthousiasme.


XX

Cependant le bruit des nouveautés qui couvaient à Saint-Cyr et à
Versailles entre madame Guyon et l'abbé de Fénelon et qui ravissaient
les âmes ardentes, était parvenu à l'archevêque de Paris, à Bossuet et
à l'évêque de Chartres, directeur de madame de Maintenon.

Ces trois prélats dénoncèrent Fénelon comme fauteur dangereux d'idées
inexpérimentées ou téméraires, qu'il fallait, pour la paix de la
religion, éloigner du roi et de son petit-fils.

Bourdaloue, orateur célèbre et vénéré de la chaire, consulté sur ces
doctrines, répondit avec la même austérité. «Le silence sur ces
matières, dit-il dans sa lettre, est le meilleur gardien de la paix.
Il n'en faut parler que dans le secret de la confidence avec ses
directeurs spirituels.» La sourde conspiration des esprits sévères
couva ainsi contre Fénelon longtemps avant d'éclater.

Bossuet, au commencement de cette querelle, chercha plutôt à
l'étouffer qu'à l'envenimer. Il traita les visions de madame Guyon
comme les erreurs d'un esprit malade; il reçut avec indulgence les
explications de cette femme célèbre et ses regrets des troubles
qu'elle excitait involontairement dans les âmes. Il se chargea
d'examiner à loisir ses écrits et de porter un arrêt suprême auquel
elle se soumettrait avec une déférence volontaire.

Il fit ce qu'il avait promis de faire; il lut et censura les livres de
madame Guyon. Il lui écrivit pour lui indiquer, avec une bonté divine,
les passages scandaleux pour la raison ou dangereux pour la morale.

Il s'entretint confidentiellement avec Fénelon des aberrations de son
ami spirituel et le conjura de les condamner avec lui. Fénelon, sûr de
l'orthodoxie de madame Guyon, et touché des persécutions qui la
menaçaient, la justifia devant Bossuet avec plus de magnanimité que de
politique. Il se refusa à condamner, comme théologien, ce qu'il
admirait comme homme, comme poëte et comme ami. Bossuet fut
contristé.


XXI

Le roi, qui se mêlait de théologie, sans rien comprendre que la
discipline et l'autorité infaillible, témoigna son mécontentement.
Madame de Maintenon, tremblant de se compromettre aux yeux du roi, se
hâta de désavouer ses amis et de retirer ses faveurs. Elle pressa la
nomination d'un tribunal de docteurs pour juger les questions et pour
la décharger d'une responsabilité qui lui pesait dans cette affaire.

Les conférences s'ouvrirent. Bossuet les dominait; étranger à ces
susceptibilités, il priait encore Fénelon de l'initier à ces
exaltations mystiques qu'il appelait d'amoureuses extravagances.
Fénelon analysait pour Bossuet ces livres français, espagnols ou
italiens, où madame Guyon avait puisé ses propres enthousiasmes.
Madame de Maintenon, craignant que Fénelon ne se trouvât compromis
dans ces réprobations de l'Église de Paris, et arraché ainsi à la
cour, employa pour le détacher de madame Guyon la séduction de la
faveur royale. Le roi le nomma archevêque de Cambrai. À ce titre,
madame de Maintenon espérait le faire associer lui-même aux évêques
qui jugeaient madame Guyon, et le contraindre à réprouver ainsi comme
pontife, ce qu'il avait admiré comme ami.

Fénelon s'alarma au premier moment d'une dignité qui devait l'enlever
à son élève. Il représenta au roi que la première dignité à ses yeux
était la tendresse qui l'attachait à son petit-fils, et qu'il ne
changerait volontairement contre aucune autre. «Non, lui répondit avec
bonté Louis XIV, j'entends que vous restiez en même temps précepteur
de mon petit-fils. La discipline de l'Église ne vous impose que neuf
mois de résidence dans votre diocèse; vous donnerez vos trois autres
mois à vos élèves ici: et vous surveillerez de Cambrai leur éducation
pendant le reste de l'année, comme si vous étiez à la cour.»


XXII

Fénelon se dépouilla contre l'usage d'une abbaye qu'il possédait et
résista aux instances et aux exemples qui l'encourageaient à garder
ces richesses de l'Église. Le roi l'adjoignit aux évêques qui
scrutaient les doctrines de madame Guyon. Mais déjà la conférence
était dissoute, et Bossuet, seul rapporteur et seul oracle, rédigeait
à part le jugement. Fénelon, après en avoir discuté et fait modifier
les termes dans un sens qui excluait toute application de la censure
à la personne de madame Guyon, signa l'exposé des principes purement
théologiques de cette déclaration. La paix semblait tellement cimentée
entre ces deux oracles de la foi, en France, que Bossuet voulut
présider lui-même, comme pontife consécrateur, à l'élévation
ecclésiastique de son disciple et ami.

Le roi, son fils, son petit-fils, la cour entière assistèrent dans la
maison de madame de Maintenon, à Saint-Cyr, à la cérémonie où le génie
de l'éloquence consacrait le génie de la poésie.


XXIII

Mais à peine la paix était-elle rétablie par l'intervention de madame
de Maintenon entre Bossuet et Fénelon, que de nouvelles causes de
discussion s'élevèrent entre eux. Madame Guyon s'évada secrètement du
couvent où Bossuet lui avait offert un asile sûr et affectueux à
Meaux. Ce dernier sollicita du roi l'arrestation de madame Guyon. Le
roi la fit découvrir dans Paris et enfermer dans une maison de fous.
Fénelon, alors à Cambrai, apprit avec douleur que son amie venait
d'être transférée à Vincennes. On la transféra, après plusieurs
interrogatoires, dans une maison cloîtrée de Vaugirard, sous la
surveillance du curé de Saint-Sulpice.


XXIV

Fénelon, placé par la rigidité de ses adversaires entre le crime de
condamner ce qu'il croyait innocent et le danger de susciter sur sa
propre tête les foudres de Bossuet, et pour enlever à celui-ci tout
prétexte aux incriminations, écrivit son livre des _Maximes des
Saints_.

C'était la justification, par les textes tirés des livres et des
opinions même des oracles de l'Église, de l'amour désintéressé de
Dieu.

Il soumit humblement, page par page, son manuscrit à la censure de
monseigneur de Noailles, successeur de M. de Harlay, archevêque de
Paris, qui l'engagea à ne le communiquer qu'à ses théologiens, sans en
parler à Bossuet.

Celui-ci s'indigna au bruit de la prochaine publication d'un livre
dont on lui avait dérobé le secret. La justification de Fénelon parut
un crime contre l'autorité de l'oracle de l'Église de France. Le roi
prit parti pour le chef de l'épiscopat. Tout le monde s'éloignait de
Fénelon. Il était à Versailles aussi isolé qu'à Cambrai, attendant
chaque jour l'ordre de s'éloigner de la cour. Ce fut dans cette
angoisse qu'un incendie dévora son palais épiscopal de Cambrai, les
meubles, les livres, les manuscrits qu'il contenait. Il reçut ce coup
avec sa sérénité habituelle. «J'aime mieux, dit-il à l'abbé de
Langeron qui accourut pour lui apprendre ce malheur, que le feu ait
pris à ma maison plutôt qu'à la chaumière d'une pauvre famille.»

Cependant Bossuet fulminait de sévères censures contre le livre de
Fénelon, à qui le roi enjoignit de quitter Versailles et de se rendre
à Cambrai, sans s'arrêter à Paris. Il lui fut défendu d'aller à Rome
solliciter un jugement du pape sur ces doctrines, et le roi écrivit au
souverain pontife pour lui demander une condamnation de l'archevêque
de Cambrai, s'engageant à la faire exécuter par toute son autorité
royale.


XXV

La séparation de Fénelon et du duc de Bourgogne, son élève, déchira
les deux coeurs. Le duc de Bourgogne se jeta en vain aux pieds du roi,
son aïeul: «Non, mon fils, répondit le roi, je ne suis pas maître de
faire de ceci une affaire de faveur. Il s'agit de la sûreté de la foi;
Bossuet en sait plus dans cette matière que vous et moi.» Madame de
Maintenon affligée, mais d'autant plus inexorable qu'elle avait été
plus complice, refusa de recevoir Fénelon.

Arrivé dans son diocèse, Fénelon se livra tout entier à la charité et
à l'étude. De cette solitude sortirent des milliers de pages où
respirent le génie littéraire de la plus pure antiquité et le génie
moderne du christianisme, qui parlent de la divinité avec une
admirable puissance d'esprit et de langage, souvent avec le plus
tendre enthousiasme. On y sent une prière, une adoration perpétuelle
sous chaque parole, comme la chaleur sous la vie. On peut dire que
Fénelon ne pouvait parler de Dieu sans prier.


XXVI

Bossuet, de son côté, avait envoyé à Rome un de ses neveux pour
solliciter les foudres de l'Église contre Fénelon. L'abbé Bossuet ne
cessait de répandre à Rome, sur les doctrines et le caractère de
Fénelon, les ombres de la calomnie. Ce futur janséniste poussait le
zèle de secte et de famille jusqu'à appeler dans sa correspondance
Fénelon: «cette bête féroce!»

Pendant ces négociations, la calomnie, à Rome et à Paris, poursuivait
l'animosité par les mêmes moyens, la flétrissure des moeurs de madame
Guyon, afin de faire rejaillir cette flétrissure, non-seulement sur la
doctrine, mais sur la vertu de l'archevêque de Cambrai.

La tête du religieux Lacombe, enfermé dans les cachots du château de
Lourdes, s'était affaiblie et égarée par la torture de l'isolement. Il
avait fini par écrire à l'évêque de Tarbes des lettres dans lesquelles
il semblait confesser des relations coupables avec madame Guyon.


XXVII

Aussitôt qu'on eut connaissance à Paris de ces aveux du délire, on fit
transférer le religieux au château de Vincennes. Là il écrivit, sous
l'insinuation, sous la contrainte, à madame Guyon une lettre où il
l'exhortait, comme sa complice, à confesser leurs égarements et à se
repentir. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, lut cette
lettre à madame Guyon et la somma d'avouer les désordres confessés par
le religieux. Celle-ci se souleva contre une telle horreur et fut
transférée, pour subir une plus étroite captivité, à la Bastille, où
elle persista dans son innocence et dans son supplice. On s'empressa
néanmoins d'envoyer ces lettres infamantes à Rome, pour y ternir celui
qu'on voulait perdre.

Le cardinal de Noailles, Bossuet, madame de Maintenon elle-même, sur
la foi de ces rêves d'un insensé, ne doutèrent plus du crime du
religieux et de madame Guyon.

«Ces lettres, écrivait l'abbé Bossuet à son oncle, feront plus
d'impression que vingt démonstrations théologiques.»

La démence du religieux ne tarda pas à éclater. On le jeta dans une
loge d'aliénés, où il mourut dans le délire.

On fut forcé de reconnaître que Fénelon n'avait jamais vu ce religieux
et n'avait entretenu aucune correspondance avec lui. On se vengea de
cette déception de l'animosité par l'expulsion de tous les amis de
Fénelon de la cour du duc de Bourgogne.


XXVIII

Fénelon montra bientôt, dans cette crise de sa vie, que son âme était
supérieure encore à son esprit.

Cependant la condamnation du livre des _Maximes_ n'arrivait pas. Rome
hésitait, le pape Innocent XII dissimulait mal sa conviction secrète
de l'innocence de Fénelon, de la pureté de ses moeurs, du charme de
ses vertus. Les cardinaux chargés d'examiner son livre se partageaient
en nombre égal pour et contre. Bossuet et Louis XIV intervinrent et
dictèrent l'arrêt par une lettre impérative au souverain pontife.

Pendant que cette objurgation au pape partait, Louis XIV, devançant la
condamnation, se faisait apporter solennellement le tableau des
officiers de la maison du duc de Bourgogne, effaçait, de sa propre
main, le nom de Fénelon du rang de précepteur, supprimait ses
appointements et faisait fermer sa chambre à Versailles. Enfin la
condamnation obtenue avec tant de peine de la justice et de la bonté
d'Innocent XII arriva à Paris avec un cri de joie des ennemis de
Fénelon à Rome.


XXIX

Au moment où celui-ci reçut à Cambrai la première nouvelle de sa
condamnation, il allait monter dans sa chaire pour parler au peuple
sur un sujet sacré qu'il méditait depuis quelques jours. Il n'eut pas
le temps d'échanger une seule parole avec son frère, qui lui avait
apporté le coup pour l'adoucir. Les assistants ne le virent ni rougir,
ni pâlir à cette douleur. Il s'agenouilla seulement un moment, le
front dans ses mains, pour changer le sujet et le plan de son
discours, et, se relevant avec la sérénité de son inspiration
ordinaire, il parla avec une onction pénétrante sur la soumission sans
réserve, due dans toutes les conditions de la vie, à la légitime
autorité de ses supérieurs.

Le bruit de sa condamnation, répandu de bouche en bouche par des
chuchotements dans sa cathédrale, attirait tous les regards sur lui,
et sa résignation invitait aux larmes.

Sa peine n'était pas dans son orgueil, elle était dans son incertitude
de conscience, il avait remis sa conscience à l'Église, elle avait
prononcé; il crut entendre la voix de Dieu et il s'inclina sous
l'arrêt.

«L'autorité a déchargé ma conscience, écrivait-il le soir même de ce
jour; il ne me reste plus qu'à me soumettre et me taire, et à porter
en silence mon humiliation. Oserais-je vous dire que c'est un état qui
porte avec soi sa consolation pour un homme droit qui ne tient pas au
monde? Il en coûte sans doute à s'humilier; mais la moindre résistance
coûterait cent fois davantage à mon coeur.»


XXX

Le lendemain, il publia une déclaration à ses diocésains, dans
laquelle il s'accuse lui-même d'erreur dans son livre des _Maximes des
Saints_. «Nous nous consolons, dit-il dans cette déclaration, de ce
qui nous humilie, pourvu que le ministère de la parole que nous avons
reçu du Seigneur pour votre sanctification n'en soit pas affaibli, et
que l'humiliation du pasteur profite en grâce et en fidélité au
troupeau.»

Sans doute l'arrêt officiel de Rome ne changea pas au fond de son
coeur ses sublimes convictions sur l'amour désintéressé et absolu de
Dieu: il ne crut pas s'être trompé dans ce qu'il sentait; mais il crut
s'être égaré dans ce qu'il avait exprimé; il crut surtout que l'Église
voulait imposer le silence sur des subtilités qui peuvent troubler les
âmes et embarrasser son gouvernement, et il acquiesça avec bonne foi
et avec humilité à ce silence.

Cette humilité et ce silence, qui édifièrent le monde, irritèrent
davantage ses ennemis. Ils voulaient un hérésiarque à foudroyer,
Fénelon ne leur offrait qu'une victime à admirer.

«On est très-étonné, s'écrie Bossuet lui-même, que Fénelon, si
sensible à son humiliation, le soit si peu à son erreur. Il veut qu'on
oublie tout, excepté ce qui l'honore. Tout cela est d'un homme qui
veut se mettre à couvert de Rome, sans avoir aucune vue du bien!»

Le génie de ce grand homme ne sert ici qu'à illustrer sa haine; il
l'emporta au tombeau. Sa mort suivit de près son triomphe. «Je l'ai
pleuré devant Dieu, et j'ai prié pour cet ancien maître de ma
jeunesse, écrit alors Fénelon; mais il est faux que j'aie fait
célébrer ses obsèques dans ma cathédrale, et que j'aie prononcé son
oraison funèbre. De pareilles affectations, vous le savez, ne sont
pas dans mon âme.»

La persécution de Bossuet contre le plus doux des disciples a entaché
sa mémoire. Rien ne reste impuni, même sur la terre, des faiblesses du
génie.

L'ardeur du zèle pour l'unité de foi dans le pontife n'excuse pas la
cruauté du polémiste dans la dispute. Bossuet était un prophète
biblique, Fénelon un apôtre de l'Évangile: l'un tout terreur, l'autre
tout charité. Tout le monde envie Bossuet comme écrivain; qui voudrait
lui ressembler comme homme? C'est l'expiation des hommes supérieurs
qui ne surent pas aimer, de n'être pas aimés après eux dans leur
gloire.


XXXI

Madame Guyon, cause de toutes ces agitations, sortit de Vincennes
après la mort de Bossuet, et vécut reléguée en Lorraine chez une de
ses filles. Elle y mourut, de longues années après, dans une renommée
de piété et de vertu qui ne se démentit jamais et qui justifie
l'estime de Fénelon.

Tout semblait pacifié et tout promettait à Fénelon un retour prochain
auprès de son élève, le duc de Bourgogne, que les années rapprochaient
du trône, quand l'infidélité d'un copiste, qui livra aux imprimeurs
de Hollande un manuscrit de _Télémaque_, rejeta pour jamais l'auteur
dans la disgrâce de la cour et dans la colère du roi. _Télémaque_,
ainsi dérobé, éclata comme une révélation et courut avec la rapidité
de la flamme. Le temps l'appelait: les chances de la gloire, de la
tyrannie, de la servitude et des malheurs des peuples à la suite des
guerres de Louis XIV, avaient soufflé dans toutes les âmes, en Europe,
une sorte de pressentiment de ce livre. C'était la vengeance des
peuples, la leçon des rois, l'inauguration de la philosophie et de la
religion dans la politique. Une poésie éclatante et harmonieuse y
servait d'organe à la vérité, et même à l'illusion. Tout fit écho à
cette douce voix d'un pontife législateur et poëte, qui venait
instruire, consoler et charmer le monde. Les presses de la Hollande,
de la Belgique, de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, ne
pouvaient suffire à multiplier les exemplaires du _Télémaque_ au gré
de l'avidité des lecteurs. Ce fut en peu de mois l'évangile de
l'imagination moderne: il fut classique en naissant.

Le bruit en vint à Louis XIV. Ses courtisans, en lui montrant son
image dans le faible et dur Idoménée, fléau de ses peuples, lui dirent
«qu'il fallait être son ennemi pour avoir peint un pareil portrait.»
On vit une satire sanglante des princes et du gouvernement dans les
récits et dans les théories du païen. La malignité publique se complut
à voir la figure du roi, des princes, des ministres, des favoris et
des favorites, dans les personnages dont Fénelon avait composé ses
tableaux. Ces portraits, composés ainsi dans le palais de Versailles,
sous les auspices de la confiance que le roi avait placée dans le
précepteur de son héritier, parurent une trahison domestique. Les
beaux rêves de Fénelon, en contraste avec les sombres réalités de la
cour et avec les tristesses de son déclin, se levèrent comme autant
d'accusations contre le monarque. La témérité, la noirceur et
l'ingratitude furent imputées à l'imagination d'un poëte, qui n'avait
d'autre tort que d'avoir rêvé et peint plus beau que nature.
L'antipathie naturelle de Louis XIV contre Fénelon devint de
l'indignation et du ressentiment. Quand on compare le règne et le
poëme, on ne peut ni s'étonner ni accuser le roi d'injustice.

Pour l'auteur, dans sa conscience, la publication imprévue de son
poëme lui causa autant de trouble que de douleur. Il y vit sa
condamnation certaine à un éternel exil, et sa situation d'ennemi
public dans une cour qui ne lui pardonnerait jamais.

Il ne se trompait pas. Le soulèvement de la cour contre lui fut
soudain. Elle déguisa mal la colère sous le dédain.

«Ce livre de Fénelon, dit Bossuet, qui vivait encore à l'époque de son
premier bruit, est un roman. Ce livre partage les esprits: la cabale
l'admire, le reste du monde le trouve peu sérieux et peu digne d'un
prêtre.»

Il fut convenu à la cour qu'on ne prononcerait pas le titre devant le
roi: il le crut oublié, parce qu'il l'oubliait lui-même. Seize ans
après que _Télémaque_, imprimé sous toutes les formes et traduit en
toutes les langues, inondait l'Europe, les orateurs à l'Académie
française, en parlant des oeuvres littéraires du temps, se taisaient
sur le livre en possession du siècle et de la postérité.


XXXII

Cette colère de la cour consterna l'âme du duc de Bourgogne, que la
séparation, l'injustice et l'adversité attachaient davantage à son
maître. Ce prince, pour échapper à la jalouse tyrannie de son
grand-père, était obligé de faire un mystère de son attachement à
Fénelon et de cacher, comme un crime d'État, sa rare correspondance
avec son ami.

«Enfin, lui écrit le jeune prince, je trouve une occasion de rompre
le silence que je suis contraint de garder depuis quatre ans. J'ai
souffert bien des maux; mais un de mes plus grands était de ne pouvoir
vous dire ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon
amitié augmentait par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie...

«... Ne montrez cette lettre à personne au monde, excepté à l'abbé de
Langeron, car je suis sûr de son secret. Ne me faites pas de
réponse...»

Fénelon répondait de loin en loin par des lettres où les conseils de
l'homme de piété et de l'homme d'État étaient pénétrés de l'onction
d'une tendresse paternelle.

«Je ne vous parle que de Dieu et de vous, écrivait-il, il n'est pas
question de moi. Dieu merci, j'ai le coeur en paix. Ma plus rude croix
est de ne plus vous voir, mais je vous porte sans cesse devant Dieu
dans une présence plus intime que celle des sens. Je donnerais mille
vies comme une goutte d'eau, pour vous voir tel que Dieu vous veut.»


XXXIII

Le duc de Bourgogne en allant prendre le commandement de l'armée de
Flandre, dans la campagne de 1708, passa par Cambrai.

Le roi lui défendit non-seulement d'y coucher, mais de s'y arrêter
même pour manger; il lui fut interdit de sortir de sa chaise.

L'archevêque se trouva à la poste, il s'approcha de la chaise de son
pupille, dès qu'il arriva. Le jeune prince ne put retenir sa joie, en
apercevant son précepteur; il l'embrassa à plusieurs reprises; on ne
fit que relayer, mais sans se presser: nouvelles embrassades et on
partit.

C'est à Cambrai, pendant les tristes années où l'Europe liguée faisait
expier à Louis XIV l'éclat dominateur, les longues prospérités, la
gloire hautaine de tout son règne, qu'il faut surtout admirer Fénelon.

C'est surtout au milieu des complications de la guerre malheureuse
dont son diocèse est le théâtre et la victime que sa figure devient la
plus touchante personnification de la charité. Des traits charmants,
ramenés chaque jour par les misères qui les multiplient en se
multipliant, font bénir le nom de Fénelon et surtout sa présence.

Pendant l'hiver et pendant la disette de 1709, cette charité s'exerça
avec un zèle plus actif et sous les formes les plus diverses, pour
répondre à la triple épreuve de la guerre, du froid et de la famine.
Les désastres s'étaient accumulés. Les places fortifiées avec tant de
soin par la prudence du roi étaient au pouvoir de l'ennemi. Les
troupes, mal payées, désapprenaient l'obéissance et la discipline,
comme elles avaient désappris la victoire. Le trésor était vide; la
rigueur de l'hiver avait partout stérilisé les semences confiées à la
terre. Les hommes mouraient de froid. L'été venu on vit mourir de
faim, une poignée d'herbe à la bouche. Dans un grand nombre de villes
et de provinces, des séditions étonnèrent ce règne, qui trouvait tout
prosterné devant lui. Les exécutions répondirent aux égarements de la
misère. La paix, qu'il n'avait jamais su garder, fuyait maintenant
les sollicitations humiliées de Louis XIV.


XXXIV

Le palais épiscopal de Cambrai fut l'asile de tous les malheurs. Quand
il devint trop étroit, Fénelon leur ouvrit son séminaire et loua des
maisons dans la ville. Des villages entiers, ruinés par les gens de
guerre, venaient se réfugier auprès de lui. Ces pauvres gens étaient
reçus comme des enfants, dont les plus malheureux avaient droit aux
premiers soins.

D'un autre côté, généraux, officiers, soldats malades ou blessés,
étaient apportés à cette vaillante charité qui ne compta jamais les
misères devant elle.

Fénelon se donne aux malheureux; il fait mieux que les secourir et les
soigner, il vit avec eux. Chez lui, dans les hôpitaux, par la ville,
il est partout où sa présence est bonne. Ni misères rebutantes, ni
maladies infectes ne l'arrêtent. Après ce que lui inspire le plus
ardent désir de soulager ceux qui souffrent, il a mieux que le remède
ou l'aumône, il a son regard, un mot tendre, un soupir, une larme. Il
pense à tout, il pourvoit à tout, il descend au plus petit détail.
Rien ne lui semble au-dessous de ses soins, mais rien ne le surcharge.
Ce n'est là que l'exercice naturel de son coeur. Il conserve une
entière liberté d'esprit. Il prie, il médite comme un solitaire
derrière le cloître. Comme un homme qui occupe ses loisirs, il
entretient une correspondance étendue avec les hommes les plus
considérables et souvent sur les affaires les plus épineuses ou les
questions les plus ardues. Évêque et théologien, il compose plusieurs
ouvrages, instructions et mémoires sur les sujets difficiles qui, en
ce moment même, occupent l'Église de France. Ses forces et ses
ressources semblent intarissables. Sévère et retranché pour lui-même,
il mange seul et ne vit que de légumes.


XXXV

Le culte et la vénération que son nom inspirait traversaient ces
lignes ennemies que nos armes ne savaient plus rompre. Seul et sans
protection, il pouvait parcourir son diocèse. On vit la plus décriée
de toutes les troupes, les hussards impériaux, l'accompagner et
s'improviser en escorte pour lui dans une de ses courses pastorales.
Les terres qui lui appartenaient, respectées par les ennemis,
devenaient un refuge pour les paysans du voisinage qui, à l'approche
des gens de guerre, y couraient avec leurs familles et tout ce qu'ils
pouvaient emporter. Mais le dévouement de Fénelon ne se borna pas à
des actes particuliers; il put s'élever au noble rôle d'assistance
publique. Il porta secours à son pays. Les témoignages d'admiration
dont il était l'objet servirent la France. Au moment où notre armée
sans subsistance allait mourir de faim, il eut la gloire de la sauver.
Il livra ses magasins aux ministres de la guerre et des finances; et
quand le contrôleur général l'invita à fixer lui-même le prix du blé
que la nécessité rendait si précieux: «Je vous ai abandonné mes blés,
monsieur, répondit-il: ordonnez ce qu'il vous plaira, tout sera bon.»


XXXVI

Cependant le roi vieillissait; une maladie rapide enleva à Meudon le
père du duc de Bourgogne, fils de Louis XIV, qui devait régner avant
le disciple de Fénelon. Les courtisans qui ne voyaient plus de degrés
entre le trône et le duc de Bourgogne, commencèrent à tourner leurs
regards vers celui-ci, et à apercevoir de nouveau Fénelon devant lui.

Le roi lui-même, qui avait tenu jusque-là dans l'ombre son
petit-fils, retint un matin le jeune prince dans son cabinet au moment
du Conseil et ordonna à tous les ministres d'aller travailler chez le
duc de Bourgogne toutes les fois que ce prince les appellerait, et,
dans le cas où il ne les appellerait pas, d'aller d'eux-mêmes lui
rendre compte des affaires de l'État comme au roi lui même.

Ce changement était l'oeuvre de madame de Maintenon, à qui le jeune
prince, conseillé par Fénelon, avait témoigné une déférence flatteuse
pour son amour-propre et rassurante pour son avenir. Elle avait senti,
à travers la mort du Dauphin, le frisson d'un règne futur. Pour
s'assurer éventuellement une prolongation d'influence, elle voulait
acheter la reconnaissance du successeur. Fénelon, relevé de son
découragement, jeta un cri de délivrance et de joie sévère vers son
élève.

«Dieu, lui écrivait-il, vient de frapper un grand coup! mais sa main
est souvent miséricordieuse dans ses coups les plus vigoureux. Ce
spectacle affligeant est donné au monde pour montrer aux hommes
éblouis combien les princes, si grands en apparence, sont petits en
réalité. Heureux ceux qui n'ont jamais regardé leur autorité que comme
un dépôt qui leur est confié pour le seul bien des peuples!

«Il est temps de se faire aimer, craindre, estimer! Il faut de plus
en plus tâcher de plaire au roi, de s'insinuer dans son coeur, de lui
faire sentir un attachement sans bornes, de le ménager, de le soulager
par des assiduités et des complaisances convenables. Il faut devenir
le conseil du roi, le père des peuples, la consolation des opprimés,
la ressource des malheureux, _l'appui de la nation_.... écarter les
flatteurs, distinguer le mérite, le chercher, le prévenir, apprendre à
le mettre en oeuvre; se rendre supérieur à tous, puisqu'on est placé
au-dessus de tous... Il faut vouloir être le père, et non le maître;
il ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul à tous pour
faire leur bonheur.»


XXXVII

Le palais jusque-là désert de Fénelon à Cambrai devint le vestibule de
la faveur. Les courtisans et les ambitieux, qui s'étaient écartés
douze ans de la disgrâce de Fénelon, y accoururent sous tous les
prétextes. Il les reçut avec cette grâce naturelle qui le faisait
régner par anticipation sur les coeurs: il régnait, en effet, déjà
dans ses pensées.

Les mémoires sur le gouvernement qu'il adressait par le duc de
Chevreuse au Dauphin, étaient une constitution tout entière de la
monarchie. Ses réformes politiques avaient passé de la poésie dans la
réalité; mais elles s'y étaient dépouillées des chimères qui les
décréditaient dans le _Télémaque_, et elles y portaient l'empreinte de
la maturité, de la réflexion et de la pratique. On y trouve tout ce
qui s'est accompli, tenté ou préparé depuis pour l'amélioration du
sort des peuples.

Le service militaire réduit à cinq ans de présence sous les drapeaux;
les pensions aux invalides servies dans leurs familles, pour être
dépensées dans leurs villages, au lieu d'être dilapidées dans
l'oisiveté et dans la débauche du Palais des Invalides dans la
capitale;

Jamais de guerre générale contre toute l'Europe;

Un système d'alliance variant avec les intérêts légitimes de la
patrie;

Un état régulier et public des recettes et des dépenses de l'État;

Une assiette fixe et cadastrée des impôts;

Le vote et la répartition de ces subsides par les représentants des
provinces;

Des assemblées provinciales;

La suppression de la survivance et de l'hérédité des fonctions;

Les États généraux du royaume convertis en assemblées nationales;

La noblesse dépouillée de tout privilége et de toute autorité féodale,
réduite à une illustration consacrée par le titre de la famille;

La justice gratuite et non héréditaire;

La liberté réglée de commerce;

L'encouragement aux manufactures;

Les monts-de-piété, les caisses d'épargne;

Le sol français ouvert de plein droit à tous les étrangers qui
voudraient s'y naturaliser;

Les propriétés de l'Église imposées au profit de l'État;

Les évêques et les ministres du culte élus par leurs pairs ou par le
peuple;

La liberté des cultes;

L'abstention du pouvoir civil dans la conscience du citoyen, etc.

Tels étaient les plans tout prêts de Fénelon pour le moment qui
l'appellerait au ministère.

Si le duc de Bourgogne avait vécu et si Fénelon avait conservé sur lui
l'ascendant que tant d'années d'absence avaient respecté, 1789 aurait
commencé en 1715, et la monarchie, réformée, n'eût été que la
république chrétienne avec une tête.


XXXVIII

Mais il n'était pas donné à un seul homme de devancer un peuple. La
Providence allait renverser, dans la tombe prématurée du prince, les
idées, les plans, les rêves, l'ambition, l'espoir et la vie du
philosophe.

Un vent de mort soufflait sur la famille royale; tout tombait d'avance
sous Louis XIV près de tomber. La duchesse de Bourgogne, les délices
de la cour et la passion de son mari, inopinément frappée, entraîna
son mari au tombeau. Le coup fut aussi prompt que terrible. Fénelon
n'eut pas le temps d'y préparer son coeur; il apprit presque en même
temps la maladie et la mort de son élève. Cet élève était devenu la
perspective de la France; elle attendait son règne comme celui de la
vertu et de la félicité publique. Fénelon avait corrigé et achevé dans
cette âme l'oeuvre ébauchée par la nature d'un prince accompli.

Or ce prince, ces vertus, ces saintetés, ces espérances montrées et
perdues, c'était Fénelon qui les avait faites! C'était le maître qui
disparaissait dans le disciple; c'était Fénelon qui mourait avec le
duc de Bourgogne. Il ne laissa échapper qu'un mot: «Tous mes liens
sont rompus... rien ne m'attache plus à la terre!...»

Sa vie, en effet, était désormais sans mobile, il en avait perdu le
but. Ce règne qu'il avait rêvé pour le genre humain était enseveli
avec le Germanicus de la France.

«Il l'a montré au monde et il l'a détruit, écrit-il quelques semaines
après au duc de Chevreuse, confident de ses larmes. Je suis frappé
d'horreur et malade sans maladie, de saisissement. En pleurant le
prince mort, je m'alarme pour les vivants. Il faut que le roi fasse la
paix. Si nous allions tomber dans les orages d'une minorité! Sans
mère, sans régent, avec une guerre malheureuse au dehors, tout épuisé
au dedans!... Je donnerais ma vie, non-seulement pour l'État, mais
encore pour les enfants de notre cher prince, qui vit plus en moi
encore que pendant sa vie.»


XXXIX

La mort de ses deux amis, le duc de Chevreuse et le duc de
Beauvilliers, fit mourir la sainte ambition de Fénelon. Celui-ci
détourna ses regards des décadences et des calamités du règne qui
finissait, et il se tourna tout entier aux pensées immortelles. Ses
écrits et ses correspondances de cette époque portent tous l'empreinte
de cette mélancolie qui, dans les hommes de foi, n'est que le
déplacement de leurs espérances d'ici-bas, là-haut.

L'amitié du moins lui restait; il en perdit la meilleure part avec
l'abbé de Langeron, le disciple, le confident, le soutien de son coeur
dans toutes les fortunes. L'abbé de Langeron expira dans les bras de
son maître.


XL

Une fièvre, dont la cause était l'âme, saisit Fénelon le premier jour
de l'année 1715; elle consuma en six jours le peu de vie que les
années, le travail et la douleur avaient épargné dans ce coeur qui
avait tout prodigué aux hommes. Il mourut en saint et en poëte, en se
faisant lire, dans les cantiques sacrés, les hymnes les plus sublimes
et les plus douces qui emportaient à la fois son âme et son
imagination.

Ainsi vécut et mourut Fénelon. Son nom est resté populaire et plus
immortel encore que ses oeuvres, parce qu'il répandit plus d'âme
encore que de génie dans ses ouvrages et dans son siècle. Ce qu'on
adore en lui, c'est lui-même. Son nom est son immortalité. Fénelon
aima, ce fut son génie; il fut aimé, ce sera sa gloire. De tous les
grands hommes de ce grand siècle de Louis XIV, aucun n'a laissé une
figure plus douce à regarder. Sa poésie enchante notre enfance, sa
religion respire la douceur; sa politique même n'a que les erreurs et
les illusions de l'amour trompé; sa vie tout entière est le poëme de
l'homme de bien aux prises avec les impossibilités des temps.

Quand on voudra faire son épitaphe, on pourra l'écrire en ces mots:

«Quelques hommes ont fait craindre ou briller la France; aucun ne la
fit plus aimer des nations.»

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLXVIII.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du
Four-St-Germain, 43.



TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES


  A

  Adam-Salomon, tome IV, p. 169.

  Affre, V, 7.

  Albany (comtesse d'), II, 68, 72;--XVI, 451.

  Alembert (d') II, 184.

  Alexandre, X, 251.

  Alfieri, II, 26, 65, 68;--XVI, 414;--XVII, 1, 82.

  Ampère, II, 293;--IX, 143, 236.

  Amyot, II, 118;--VI, 251.

  Anacréon, I, 16.

  Annibal, XXVI, 198.

  Aponte (Lorenzo d'), V, 371.

  Arago, III, 446.

  Arioste (l'), II, 87;--X, 5, 79.

  Aristote, I, 44;--VI, 229;--XVIII, 5, 97, 194.

  Arnault, IV, 257.

  Artaud, III, 378;--IV, 98.

  Athalie, III, 5.

  Aubry Foucault, XXIII, 849.

  Audubon, II, 170;--XX, 81, 161.

  Aurevilly, XV, 380.

  Autran, II, 298.


  B

  Babeuf, tome XXIII, p. 816.

  Ballanche, IX, 30, 122;--XVII, 381.

  Balzac, I, 151;--II, 294, 296;--III, 445;--XVIII, 274, 353, 433.

  Barante (de), IX, 109.

  Baron, XXV, 355.

  Barthélemy, II, 298;--III, 445;--V, 16.

  Bacon, II, 110.

  Bandini, XXV, 205.

  Baour-Lormian, XXV, 6.

  Barbier (Auguste), II, 299;--III, 260, 445.

  Barot (Odilon), II, 314.

  Bates, XIX, 435.

  Bavahbouti, I, 441.

  Beaumarchais, IX, 267.

  Beethoven, V, 290.

  Bejart (la), XXV, 342.

  Belgiojoso (la princesse de), IX, 234.

  Bembo, XXV, 272.

  Béquet (le père), I, 29;--IV, 396.

  Béranger, II, 309;--III, 445;--IV, 161;--XVII, 403.

  Bernadotte, XXVI, 196.

  Bernard (Auguste), II, 248;--IX, 233.

  Bernardin de St-Pierre, I, 266;--XXIII, 513.

  Berryer, II, 314;--III, 445.

  Bertin, IX, 141.

  Beyle, XVII, 407.

  Benassis (de) II, 238.

  Bissy (Louis de), II, 244.

  Blaze de Bury, VII, 86.

  Boccace, II, 83;--VI, 112.

  Boileau, II, 120;--III, 32, 242;--XXVI, 209.

  Boine (de la), XXVII, 81.

  Bonald (de), II, 222, 273;--III, 445;--VI, 233.

  Bonaparte (Lucien), IV, 255.

  Bonaparte (Napoléon), VIII, 122.

  Bonaparte (Pierre), II, 320.

  Bondy (de), XXV, 331.

  Borgia (César), IX, 260;--XXV, 295.

  Bossuet, I, 266;--II, 101, 120, 123, 147;--III, 22;--VI, 231.

  Bothwell, XXVI, 12.

  Bouddha, I, 190.

  Boulay-Paty, II, 298;--VI, 78.

  Bourdaloue, II, 128.

  Brahma, I, 190.

  Bristol (le comte de), IX, 141.

  Brizeux, III, 384.

  Broglie (duc de), XXVI, 277.

  Broglie (duchesse de), II, 277.

  Buchez, XII, 352.

  Buckhurt, XXVI, 9.

  Buffon, I, 266;--II, 135, 169;--VIII, 110.

  Bugeaud, XVI, 334.

  Burke, II, 193, 220.

  Byron, I, 104;--II, 20, 263;--III, 451;--IV, 49;--VII, 385;--XVI, 243.


  C

  Cabarrus, tome II, p. 294.

  Cacault, XIX, 12.

  Cahen, II, 430.

  Caldéron, II, 22.

  Callisthène, XVIII, 18.

  Cambacérès (de), VIII, 126.

  Camoëns, II, 23, 332, 372.

  Campbell, XXV, 8.

  Canning, II, 101;--XIII, 357.

  Canova, II, 26.

  Capmas (de), XXIII, 835.

  Carnot, XXVI, 267.

  Carrache, VI, 420.

  Carvalho (madame), V, 366.

  Cassagnac (de), XII, 343.

  Castelfranco (princesse de), II, 76.

  Castelreagh, XIX, 207;--XXVI, 259.

  Catherine 2, II, 184.

  Caton, I, 75;--III, 292;--XXVI, 286.

  Cavaignac (le général), XVI, 334.

  Cavour (de), VII, 417.

  Caylus (madame de), III, 64.

  Cazalès, XXVII, 255.

  Cellini (Benvenuto), XVII, 154, 234.

  Cervantès, II, 22.

  Chaldondyle, III, 333.

  Chapelain, III, 282.

  Chapelle, XXV, 364.

  Chardin, XXIII, 659.

  Charles-Albert, II, 39;--IX, 335;--XIII, 355.

  Charles X, I, 127, 302;--IX, 202.

  Chasles, XX, 114.

  Chateaubriand, I, 266;--II, 95, 222, 250, 330;--III, 384,
    445;--IV, 173, 413;--V, 77;--IX, 34, 134;--XVII, 109,
    474;--XXVII 290, 333;--XXVIII, 5, 49, 129.

  Chênedollé, XXVIII, 37.

  Chatham, II, 150.

  Chatrian, XX, 242, 315;--XXI, 5.

  Chénier (André), II, 213;--IV, 436.

  Chézy (de), I, 331.

  Choiseul (le duc de), X, 447.

  Cicéron, I, 5, 16;--II, 52;--XI, 82, 160, 257.

  Cintrat, XXIII, 852.

  Clément, VII;--XXV, 277.

  Cléry, XIII, 42.

  Collé, IV, 261.

  Condorcet, II, 219.

  Corday (Charlotte), XIII, 8, 98.

  Confucius, I, 178, 190;--VI, 251, 331.

  Constant (Benjamin), IV, 180;--IX, 110;--142;--XXVI, 146.

  Corneille, II, 120;--III, 34;--XVI, 419.

  Corrége (le), VI, 420.

  Corsini, II, 63.

  Consalvi, IX, 165;--XIX, 5, 82, 161.

  Cousin, II, 280;--III, 445;--XIV, 286;--XVII, 388.

  Crétineau Joly, XIX, 5, 82, 161.

  Custine (de), II, 280.

  Cuvier, I, 95;--II, 280;--III, 446;--XXVII, 271.


  D

  Dante, I, 11, 70;--II, 65, 67, 87;--III, 329, 339;--IV, 82;--V, 211.

  Danton, II, 204;--XII, 328;--XIII, 41, 138.

  Dargaud, II, 299;--VI, 214;--XXVI, 360;--XXVII, 70.

  Darnley, XXVI, 6.

  David, II, 370;--III, 251;--V, 225.

  David (le peintre), VI, 415;--IX, 141;--XVIII, 287.

  Davy, IX, 141.

  Decaine, X, 183.

  De Cazes (le duc), II, 279.

  Delavigne (Casimir), II, 298;--III, 445.

  Delille, II, 222.

  Démosthènes, II, 150.

  Désaugiers, IV, 207.

  Desbordes-Valmore (madame de), IX, 234.

  Deschamps (Antony), IV, 81.

  Deschamps (Émile), II, 298;--IX, 218.

  Desjardins, VIII, 475.

  Desmoulins (Camille), XII, 406;--XIII, 138.

  Devonshire (duchesse de), IX, 12.

  Dickens (Charles), II, 20.

  Doria (André), IX, 373.

  Dryden, V, 297.

  Dubois, IX, 141.

  Duclerc, II, 320;--XVI, 335.

  Duchesnois, III, 100.

  Dufaure, II, 314.

  Dufour, XI, 489.

  Dugas-Montbel, V, 67.

  Dumas (Alexandre), II, 294;--IV, 230, 239;--XVIII, 274.

  Dumas (Adolphe), VII, 234;--XIV, 95.

  Dumont (l'abbé), I, 40.

  Dupanloup, XXVII, 263.

  Dupin, II, 314;--XII, 227.

  Dupont de l'Eure, IV, 315;--XII, 246.

  Dutemps (le père), III, 194.

  Duval (Georges), XIII, 66.


  E

  Eckstein (le baron d'), tome I, p. 278, 437.

  Edgeworth, IX, 141.

  Elihu, II, 475.

  Elisabeth (madame), XIII, 145.

  Erckmann, XX, 242, 315;--XXI, 5.

  Eschyle, III, 251.

  Esgrigny (le comte d'), III, 194.

  Esther, III, 62.


  F

  Fabre, tome XVII, p. 84.

  Falloux (de), XXVII, 256.

  Fauveau ( mademoiselle de), XXIII, 834.

  Fauvel, XIII, 224.

  Favre (les), II, 314.

  Féletz (de), II, 280.

  Fénelon, I, 44, 266;--II, 424;--III, 22;--VI, 223, 231;--XXVIII,
    134, 337.

  Ferrare (Jérôme de), XXV, 309.

  Fesch (le cardinal), XX, 6.

  Fiorentino, III, 383.

  Fontanes (de), II, 222;--IV, 258;--XXVII, 318.

  Foucaux (Édouard), I, 288.

  Fouché, XXVI, 267.

  Fox, II, 101;--VIII, 172.

  Foy (général), II, 280.

  François Ier, XVII, 233.

  Franklin, II, 183.

  Frayssinous (de), IX, 233.


  G

  Galilée, tome II, p. 67.

  Garnier-Pagès, XVI, 335.

  Garrick, III, 9;--IV, 206.

  Gautier (Théophile), II, 294.

  Gay (madame Sophie), I, 101.

  Genlis (madame de), XIII, 35.

  Genoude (de), II, 269;--IX, 138;--XXIII, 798.

  Géricault, VI, 423.

  Gérôme, IV, 44.

  Gerson, XXI, 97.

  Gibbon, II, 233.

  Gilbert, II, 125;--IV, 49;--V, 422.

  Girardet (Charles), VI, 442.

  Girardin (Émile de), III, 446;--XVIII, 277.

  Girardin (madame Émile de), I, 98;--IX, 234;--XVIII, 277.

  Giroux (André), VI, 423.

  Goethe, II, 19;--VII, 81, 161, 334;--XVI, 419.

  Gosselin, X, 232;--XXIII, 810.

  Gozlan, XII, 302.

  Gray, II, 132.

  Greene (Robert), XXVI, 9.

  Grimm, V, 368;--XVII, 323.

  Grotius, VII, 469.

  Guadet, XIII, 39.

  Gudin, VI, 423.

  Guérin (mademoiselle de), XV, 226, 321.

  Guicciardini, XXV, 224.

  Guilleragues (de), III, 297.

  Guizot, II, 280, 314.

  Guttinger (Ulric), IV, 24.


  H

  Hafiz, tome III, p. 266;--IV, 2.

  Hamilton, III, 425.

  Havin, IV, 354, 356.

  Heine (Henri), III, 451, 454;--VII, 385.

  Henri IV, III, 14;--XII, 192.

  Hérodote, XXVII, 153.

  Herschell, II, 170;--XVII, 154;--XIX, 381.

  Homère, I, 72, 94;--II, 87, 331, 371;--III, 251;--IV, 445;--V, 32, 65.

  Horace, I, 104;--II, 30, 331;--VIII, 338.

  Hortense (la reine), IX, 234.

  Huet (Paul), VI, 423.

  Hugo (Victor), I, 475;--II, 287, 314;--III, 445;--IX, 232;--XIV,
    395;--XV, 6, 82, 146;--XVI, 243;--XVIII, 286;--XXV, 322;--XXVI, 8.

  Humboldt (Alexandre de), III, 446;--IX, 142;--XIX, 222, 290, 365, 429.

  Husson, II, 321.


  I

  Ingres, tome VI, p. 423.


  J

  Jacobson, tome XXV, p. 300.

  Jasmin, VII, 307.

  Janin (Jules), II, 294.

  Janvier, XXIII, 837.

  Jeffrey, XXVII, 348.

  Jenin, XX, 18.

  Jérémie, II, 333.

  Jésus-Christ, XXI, 97.

  Job, I, 94, 174;--II, 329, 332.

  Jones (W.), I, 331.

  Joseph II, XXV, 300.

  Joubert, XXVIII, 33.

  Judith frère, IV, 240.

  Juvénal, III, 260.


  K

  Kalidasa, tome I, p. 336.

  Karamsin, II, 24.

  Karr (Alphonse), II, 298;--V, 19.

  Keppler, XXVI, 239.

  Kératry (de), IX, 141.

  Kid (Thomas), XXV, 9.

  Klopstock, II, 19.

  Knox, XXVI, 363.


  L

  Labédoyère, tome IV, p. 270.

  La Bruyère, II, 133.

  Lachaud, II, 320.

  Lacretelle, II, 299.

  Lafayette, IV, 180;--XXVI, 263.

  Laffitte, IV, 173, 180, 315.

  Lafond, III, 114;--IX, 35.

  La Fontaine, II, 126;--III, 298;--IV, 261.

  Laforce (duc de), XXVI, 256.

  Laforest, XXV, 361.

  La Grange (la marquise de), IX, 234.

  La Harpe, II, 430;--V, 229;--XVII, 323.

  Lainé, II, 274, 314;--XX, 627.

  Lambert (l'abbé), XII, 344.

  Lamennais (de), II, 269;--III, 384, 408;--IV, 109, 173;--IX,
    233;--XXIII, 806.

  Lamoricière (de), XVI, 334.

  Lanjuinais, II, 204.

  La Place, III, 446.

  Lapointe (Savinien), IV, 229.

  Laprade (de), II, 298;--X, 162, 186.

  La Rochefoucauld (la duchesse de), IX, 234.

  Laroyère, XXIII, 835.

  Las Cazes (le marquis de), XXVII, 255.

  Latouche (de), IX, 236.

  Laurent-Pichat, III, 456.

  Lauzon, IV, 220.

  Laval (duc de), IX, 91.

  Laveleye (de), XXIII, 355.

  Lebas (madame), XII, 356.

  Lebrun, III, 313.

  Lebrun (consul), VIII, 126.

  Lécluze (de), VI, 451;--VII, 45.

  Ledru-Rollin, XXVII, 256.

  Lefranc de Pompignan, V, 232.

  Legouvé, III, 83;--IX, 223;--XIV, 61;--XVII, 99.

  Leibnitz, II, 110;--V, 294.

  Lenormand (madame), IX, 137.

  Léon X, III, 333;--IX, 264;--XXV, 289;--XXVII, 332.

  Léopold de Toscane, IX, 344;--XXV, 301.

  Lesueur, VI, 422.

  Letourneur, XXV, 6.

  Lévis (de), XXIII, 851.

  Lily, XXVI, 9.

  Limayrac (Paulin), I, 153.

  Lincoln, XX, 89.

  Liszt, IX, 235;--X, 182.

  Liverpool (lord), XXVI, 259.

  Lopé de Véga, II, 22.

  Lorenzino, XXV, 278.

  Lorrain (Claude), I, 104;--VI, 422.

  Louis-Philippe, X, 393.

  Louis XIV, III, 22;--XXV, 364.

  Louis XVI, XII, 391.

  Louis XVIII, III, 107.

  Lourdoueix (de), II, 269.

  Lowth (le docteur), II, 431, 443.

  Lucain, II, 30.


  M

  Macaulay, tome II, p. 20.

  Machiavel, I, 38;--II, 30, 67, 110;--III, 337;--VI, 231;--IX, 242,
    321, 416;--XXV, 265.

  Mac Pherson, XXV, 6.

  Maintenon (madame de), III, 14.

  Maistre (le comte de), II, 222;--III, 445;--VII, 393;--VIII, 6;--X,
    224;--XX, 5;--XXVI, 193.

  Malherbe, II, 118, 120.

  Malibran (madame de), III, 460;--V, 297.

  Malesherbes (de), XIII, 43.

  Mallet du Pan, II, 222.

  Manin, IV, 215;--IX, 360.

  Manuel, IV, 173.

  Manzoni, II, 26.

  Marat, XII, 406;--XIII, 38, 70.

  Marcotte, VII, 45.

  Marcellus (de), XIII, 333.

  Mareste (de), XVII, 418;--XXIII, 800.

  Mariano, XXV, 245.

  Marie-Antoinette, XII, 392;--XIII, 101.

  Marlowe, XXVI, 9.

  Martignac (de), IV, 270.

  Martin (Aimé-), II, 298;--XXIII, 625;--XXV, 320.

  Martin (Henri), II, 298.

  Massillon, II, 128.

  Mazarin, III, 14;--X, 445.

  Médicis (Alexandre de), XXV, 277.

  Médicis (Charles de), XXV, 159.

  Médicis (Catherine de), XXV, 286.

  Médicis (Côme de), XXV, 159.

  Médicis (Laurent de), XXV, 171.

  Médicis (Julien de), XXV, 197.

  Médicis (Marie de), XXV, 286.

  Médicis (Pierre de), XXV, 165.

  Meissonier, VI, 423.

  Ménard, IV, 82.

  Méry, II, 298;--III, 445.

  Métastase, V, 377.

  Metternich, XIX, 207.

  Michaud, XXVI, 193.

  Michel-Ange, II, 60;--III, 247;--VI, 414, 420;--XXVI, 289.

  Michel de Bourges, II, 314.

  Michelet, II, 298;--XXV, 365.

  Mignet, II, 298.

  Millaud, XVIII, 287.

  Milton, II, 87, 332, 372.

  Miollis (le général), XIX, 167.

  Mirabeau, II, 120, 190;--III, 422;--VIII, 88.

  Mistral (Frédéric), VII, 237.

  Moïse, II, 96, 443.

  Molé, II, 278;--XXVIII, 37.

  Molière, II, 131;--III, 22;--XXV, 322;--XXVI, 6.

  Mongis (de), III, 384;--IV, 81.

  Monnier (le baron), XXVII, 299.

  Monroë, XX, 111.

  Montaigne, II, 52, 118.

  Montalembert (de), II, 314;--XXIII, 812.

  Montanelli, III, 83.

  Montcalm (madame de) II, 277.

  Montespan (madame de), III, 61.

  Montesquieu, I, 44;--II, 110;--VI, 223, 231;--XXVII, 73.

  Monti, II, 65.

  Montlosier, III, 445.

  Montmorency (le duc Mathieu de), II, 268;--IX, 81;--XXVII, 277.

  Moore, II, 263;--XVI, 250.

  Moreau (le général), VIII, 135;--XXVI, 197.

  Morellet (l'abbé), XXVII, 348.

  Mornand (Félix), IV, 229.

  Morpurgo, II, 294.

  Morus (Thomas), VI, 231.

  Mozart, II, 49; V, 281, 362.

  Murat (Lucien), XXVII, 256.

  Murray, XXVI, 398.

  Musset (Alfred de), II, 298;--III, 409;--IV, 1;--VII, 385.


  N

  Necker, tome XXVI, p. 94.

  Néron, XII, 71.

  Newton, II, 110.

  Ney, IV, 270.

  Nicolini, II, 26.

  Nicolle, II, 144.

  Nodier (Ch.), II, 289;--III, 445.

  Noailles (le duc de), IX, 144.


  O

  Orsay (le comte d'), tome II, p. 294.

  Ossian, XXV, 5, 81.

  Ovide, II, 222;--III, 391.

  Ozanam, II, 298;--III, 388;--IV, 146.


  P

  Parseval (de), tome XXIII, p. 835.

  Pascal, I, 206;--II, 120, 125;--IV, 127.

  Pasquier (le duc), II, 278;--IX, 142.

  Passy, II, 314.

  Pastoret, XXIII, 841.

  Paturle, VII, 45.

  Pazzi, II, 60;--XXV, 197.

  Peel, II, 101.

  Peele (George), XXV, 9.

  Pelletan, I, 236;--II, 7.

  Pereire, IV, 363.

  Périclès, IX, 34.

  Périer (Auguste), IX, 142.

  Périer (Casimir), II, 306, 314;--IX, 212;--XII, 248.

  Pétrarque, II, 30, 65;--IV, 159;--VI, 2, 82.

  Phidias, XIII, 178, 242.

  Pic de la Mirandole, XXV, 215.

  Pie VI, IX, 332.

  Pie VII, IX, 332.

  Pie IX, IX, 347.

  Pitt, II, 101;--VIII, 166;--X, 336.

  Pindare, III, 251;--V, 273.

  Platon, I, 44, 46, 266;--VI, 229;--XIV, 143, 225;--XXV, 289.

  Plaute, XXVI, 9.

  Pline, XIX, 443.

  Polignac (de), IV, 270.

  Politien, II, 60;--XXV, 232, 301.

  Pope, III, 250.

  Pouskin, II, 24.

  Poussin, VI, 422.

  Pradon, III, 282.

  Prudhon, VI, 423.


  Q

  Quinet, tome VII, p. 101.

  Quinte-Curce, III, 33;--XVIII, 25.


  R

  Rabelais, tome II, p. 118;--III, 424.

  Rachel, III, 9;--IX, 235;--XVII, 99.

  Racine, II, 110, 120;--III, 5, 298.

  Raigecourt (la marquise de), II, 266;--XXVII, 249.

  Raisin (la), XXV, 353.

  Raphaél, III, 247;--VI, 420.

  Ratisbonne (Louis), III, 386;--IV, 81.

  Rayneval (de), XXVII, 299.

  Récamier (madame), II, 293;--IX, 6, 81, 161.

  Reumont (de), XVII, 102.

  Rémusat (de), II, 298.

  Retz (le cardinal de), III, 337.

  Reboul, VII, 307.

  Richardson, II, 20.

  Richelieu, II, 176;--III, 14.

  Rienzi, IV, 50.

  Rimini (Françoise de), IV, 92.

  Ristori, III, 9, 83;--XVII, 99.

  Rivarol, II, 222.

  Rivière (duc de), XIII, 350.

  Robert (le baron), VI, 31.

  Robert (Léopold), II, 63;--VI, 397;--VII, 5.

  Robespierre, XII, 328, 420;--XIII, 162;--XXV, 289.

  Rocca, XXVI, 278.

  Rocher, II, 247;--VIII, 799.

  Rohan (duc de), II, 268;--IX, 128, 260.

  Rohault, XXV, 363.

  Roland (madame), XIII, 8.

  Ronchaud (Louis de), XIII, 178, 242.

  Ronsard, II, 120.

  Roscius, III, 9.

  Rossini, II, 26, 49;--III, 247;--V, 423.

  Rouget de l'Isle, IV, 200;--V, 219.

  Rousseau (Jean-Bapt.), III, 313.

  Rousseau (Jean-Jacques), I, 44, 266;--II, 52, 166;--VI, 231;--XI,
    337, 418;--XII, 5, 377;--XXV, 289.

  Royer-Collard; II, 285, 314;--III, 445;--VIII, 106;--XII, 268;--XXVII,
    271.

  Rubens, VI, 421.

  Russel, XXVI, 196.


  S

  Sacountala, I, 379.

  Saint-Albin (de), XII, 361.

  Saint Augustin, II, 52.

  Saint-Aulaire (madame de), II, 277.

  Saint-Évremond, III, 425.

  Sainte-Beuve, II, 292;--III, 466;--IX, 143, 236;--XVII, 314,
    409;--XXVII, 348.

  Saint-Hilaire (Barthélemy), I, 199;--XVIII, 5, 97, 194.

  Saint-Just, XIII, 166.

  Saint-Leu (comte de) (Louis Bonaparte), XIX, 180.

  Saint-Mauris, III, 387.

  Saint-René-Taillandier, XVII, 45.

  Saint-Simon, II, 129.

  Saint-Sorlin, III, 41.

  Saint Thomas d'Aquin, III, 338.

  Saint Vincent de Paul, III, 403.

  Salluste, VIII, 371.

  Salomon, I, 178.

  Sand (George), I, 153, 266.

  Santilly (de), II, 76.

  Sauzet, II, 314.

  Scott (Walter), II, 101;--XVI, 256.

  Scheffer (Ary), VI, 423.

  Schiller, II, 19;--VII, 181, 314;--XVI, 419.

  Scoroncocolo, XXV, 283.

  Scudéry (mademoiselle de), II, 136;--III, 33.

  Scudo, V, 395.

  Ségur (Octave de), XXVI, 263.

  Ségur (Philippe de), II, 299;--III, 445.

  Sénèque, II, 30;--III, 292.

  Serres (de), II, 284, 314.

  Sévigné (madame de), II, 52, 133.

  Sèze (de), XIII, 43.

  Shakespeare, II, 20, 110;--III, 251;--XVI, 419;--XXV, 323;--XXVI, 6.

  Shéridan, II, 101;--VIII, 172.

  Sieyès, VIII, 123;--IX, 84.

  Sionin (le père), III, 30.

  Sismondi (de), XVII, 116.

  Socrate, IV, 169;--VI, 275;--XIV, 145, 225.

  Soumet (Alexandre), II, 298;--III, 445.

  Staël (madame de), I, 260;--II, 222;--III, 445;--X, 334;--XVII,
    114;--XXVI, 82, 146, 218.

  Staël (baron de), XXVI, 122.

  Sterne, II, 20.

  Strozzi (Philippe de), XXV, 284.

  Stuart (Marie), XXVI, 357;--XXVII, 6.

  Subervie, XVI, 334.

  Sue (Eugène), II, 294.

  Surville (Clotilde de), XXIII, 81.

  Swetchine (madame de), IX, 233.


  T

  Tacite, tome I, p. 16, 44, 266;--II, 75, 244, 247;--III, 247;--VIII,
    106, 137;--XII, 57, 221.

  Talleyrand (de), II, 222, 227, 278, 304;--IV, 299;--X, 290.

  Talma, III, 9, 88.

  Tasse (le), II, 87, 332;--IV, 159;--XVI, 5.

  Tastu (madame), IX, 234.

  Térence, IV, 448.

  Tertullien, III, 332.

  Texier (Edmond), XXIII, 339.

  Thackeray, II, 20.

  Thellusson, XXVI, 95.

  Théocrite, II, 371.

  Thierry (Augustin), I, 238;--II, 298.

  Thiers, II, 248, 300, 314;--III, 445;--VIII, 81, 178;--X,
    293;--XXVIII, 89.

  Thomas, XXVI, 95.

  Thucydide, I, 16.

  Tiraboschi, III, 333.

  Titien, VI, 420.

  Tocqueville (Alexis de), II, 186;--IX, 142.

  Tourgueneff (Ivan), XXII, 238, 318;--XXIII, 5.

  Toussenel, IV, 430.

  Tracy (de), II, 314.


  V

  Valmont (de), tome I, page 56.

  Valois, IV, 240.

  Vandenheuvel-Duprez (madame), V, 366.

  Van Dyck, VI, 422.

  Varlet (le père), I, 29;--IV, 396.

  Vaublanc, XXVII, 305.

  Vaugelas (de), II, 247.

  Vaudran (de), I, 35.

  Velasquez, VI, 421.

  Vergniaud, II, 147, 204;--XII, 328, 412.

  Vettori, IX, 244.

  Vignet (Louis de), II, 237.

  Vigny (Alfred de), II, 291;--III, 445;--IX, 235;--XVI, 224, 322.

  Villèle (de) IV, 271;--XXIII, 845.

  Villemain, II, 280;--III, 445;--V, 273;--IX, 142;--XVII, 119;--XXVI, 257.

  Villeroy (de), XVII, 262.

  Vinci (Léonard de), VI, 421.

  Virgile, I, 16;--II, 30, 88, 371;--IV, 122, 333;--VII, 303;--VIII,
    373;--XVII, 457;--XXVIII, 32.

  Virieu (Aymon de), II, 246;--XXVII, 292.

  Voltaire, II, 52, 96, 163;--III, 295, 369;--VIII, 404;--XXVI,
    XXVIII, 193.


  W

  Walckenaër, tome VIII, p. 389;--XVII, 479.

  Whestone, XXVI, 9.

  Wilkins, I, 334.

  Wilson, I, 335.

  Woss, XXVI, 212.

FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LES VINGT-HUIT VOLUMES.


TOME PREMIER.

Définition de la littérature. -- Comment les lettres sont mêlées aux
vicissitudes de la vie de l'auteur. -- Aperçu du cours: l'inventaire
de l'esprit humain. -- Digression contemporaine: Madame de Girardin.
-- Philosophie et littérature de l'Inde primitive. -- Poésie d'Italie.
-- Distinction entre la prose et la poésie. -- La prose doit remplacer
le vers. -- Le Ramayana. -- Le Mahabarata. -- Épisode de Nala et
Damayante. -- Épisode du Mahabarata, le Brahmane infortuné. -- Le
drame de Sacountala. -- Le drame de Bavhabouti. -- Digression: vers à
Madame Victor Hugo.


TOME DEUXIÈME.

De la prétendue décadence de la littérature en Europe. -- Digression
historique: M. de Lamartine et l'Italie en 1848. -- Pages de voyage:
Alfieri et la comtesse d'Albani. -- Quelle est l'épopée de l'Europe
moderne? -- Aperçu sur l'histoire littéraire de la France depuis trois
siècles. -- La littérature sacrée: Bossuet. -- Le dix-huitième siècle.
-- L'Assemblée constituante et la Convention. -- Une Nuit de
souvenirs: Revue d'histoire littéraire contemporaine. -- Job lu dans
le désert. -- Le désert, ou l'immatérialité de Dieu, _méditation
poétique_. -- Le poëme de Job. -- Philosophie personnelle de l'auteur.


TOME TROISIÈME.

Racine. Sa vie. _Esther._ -- Talma et l'auteur. -- Une représentation
solennelle d'_Athalie_. -- La Vigne et la Maison. -- Le Père Dutemps.
-- Boileau. -- Littérature italienne: Dante.


TOME QUATRIÈME.

Littérature légère: A. de Musset. -- Suite sur la littérature
italienne. -- Oeuvres et caractères de Béranger. -- Une page de
Mémoires. -- Comment je suis devenu poëte. -- Homère. -- L'Odyssée.


TOME CINQUIÈME.

À mes lecteurs. -- Lettre en vers à Alphonse Karr, jardinier. --
Homère: l'Iliade. -- Poésie lyrique. -- Poésie sacrée: David, berger
et roi. -- La Musique de Mozart.


TOME SIXIÈME.

Vie et oeuvres de Pétrarque. -- Poésie lyrique: David. -- Littérature,
philosophie et politique de la Chine. -- Avis à mes lecteurs. --
Littérature morale et politique de la Chine. -- Littérature des sens.
-- La peinture: Léopold Robert, 1re partie.


TOME SEPTIÈME.

Léopold Robert, 2e partie. -- Littérature dramatique de l'Allemagne.
-- Le drame de _Faust_, par Goethe. -- Littérature villageoise.
Apparition d'un poëme épique en Provence. -- Littérature dramatique de
l'Allemagne: Schiller. -- Vie et oeuvres du comte de Maistre, 1re
partie.


TOME HUITIÈME.

Vie et oeuvres du comte de Maistre, 2e partie. -- Examen critique de
l'_Histoire de l'Empire_, par M. Thiers. -- Littérature latine:
Horace.


TOME NEUVIÈME.

Les salons littéraires. Souvenirs de madame Récamier. Correspondance
de Chateaubriand. -- Littérature politique: Machiavel.


TOME DIXIÈME.

L'Arioste. -- Rectification à la 3e partie de Machiavel. -- Trois
heureuses journées littéraires. -- Littérature diplomatique: Le prince
de Talleyrand. -- État actuel de l'Europe.


TOME ONZIÈME.

Littérature diplomatique, suite. -- Cicéron. -- J.-J. Rousseau, 1re
et 2e partie.


TOME DOUZIÈME.

J.-J. Rousseau, 3e partie. -- Tacite, 1re et 2e partie. -- Critique de
l'_Histoire des Girondins_, 1re, 2e et 3e partie.


TOME TREIZIÈME.

Critique de l'_Histoire des Girondins_, 4e, 5e et 6e partie. -- La
passion désintéressée du beau dans la littérature et dans l'art:
_Phidias_, par Louis de Ronchaud, 1re et 2e partie. -- Revue
littéraire de l'année 1861 en France: M. de Marcellus, 1re partie.


TOME QUATORZIÈME.

Oeuvres diverses de M. Marcellus, 2e et 3e partie. -- Adolphe Dumas.
-- Philosophie grecque: Socrate et Platon, 1re et 2e partie. --
Considérations sur un chef-d'oeuvre ou le danger du génie; _les
Misérables_, par M. Victor Hugo, 1re et 2e partie.


TOME QUINZIÈME.

Considérations sur _les Misérables_ de M. Victor Hugo, 3e, 4e et 5e
partie. -- Littérature de l'âme. -- Journal intime d'une jeune
personne: Mademoiselle de Guérin, 1re, 2e et 3e partie.


TOME SEIZIÈME.

Vie du Tasse, 1re, 2e et 3e partie. -- Alfred de Vigny, 1re et 2e
partie. -- Alfieri, sa vie et ses oeuvres, 1re partie.


TOME DIX-SEPTIÈME.

Alfieri, sa vie et ses oeuvres, 2e et 3e partie. -- Benvenuto Cellini,
1re et 2e partie. -- Lettre à M. Sainte-Beuve, 1re et 2e partie.


TOME DIX-HUITIÈME.

Arioste. -- Traduction complète par M. Barthélemy Saint-Hilaire, 1re,
2e et 3e partie. -- Balzac et ses oeuvres, 1re, 2e et 3e partie.


TOME DIX-NEUVIÈME.

_Mémoires du cardinal Consalvi, ministre du pape Pie VII_, par M.
Crétineau-Joly, 1re, 2e et 3e partie. -- _La Science ou le Cosmos_,
par Alex. de Humboldt, 1re, 2e, 3e et 4e partie.


TOME VINGTIÈME.

_Le Lépreux de la cité d'Aoste_, par Xavier de Maistre. -- Littérature
américaine: _Une page unique d'histoire naturelle_, par Audubon, 1re
et 2e partie. -- _Conversations de Goethe_, par Eckermann, 1re et 2e
partie.


TOME VINGT-UNIÈME.

_Conversations de Goethe_, par Eckermann, 3e partie. -- L'_Imitation
de Jésus-Christ._ -- Fior d'Aliza.


TOME VINGT-DEUXIÈME.

Fior d'Aliza (suite.) -- Littérature russe: Ivan Tourgueneff.


TOME VINGT-TROISIÈME.

Littérature russe: Ivan Tourgueneff. -- Réminiscence littéraire:
Oeuvres de Clotilde de Surville. -- _Histoire d'un conscrit de 1813_,
par Erckmann-Chatrian. -- L'ami Fritz. -- Un intérieur, ou les
pèlerines de Genève. -- _Les Niebelungen_, poëme épique primitif.


TOME VINGT-QUATRIÈME.

_Les Niebelungen_, poëme épique primitif (suite.) -- Bernardin de
Saint-Pierre. -- _Voyages en Perse et en Orient_, par le chevalier
Chardin. -- M. de Genoude et ses fils.


TOME VINGT-CINQUIÈME.

Ossian, fils de Fingal. -- De la monarchie littéraire et artistique ou
les Médicis. -- Molière.


TOME VINGT-SIXIÈME.

Molière et Shakespeare (suite et fin). -- Madame de Staël; --
Michel-Ange. -- Marie Stuart.


TOME VINGT-SEPTIÈME.

Marie Stuart (suite). -- Montesquieu. -- L'Histoire ou Hérodote. -- La
marquise de Raigecourt. -- Chateaubriand.


TOME VINGT-HUITIÈME.

Chateaubriand (suite et fin). -- Voltaire. -- Sur la poésie. --
Fénelon.


Paris.--Imp. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four, 43.



[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Corrections effectuées:

--Page 10: "Mais le pusillanisme empereur romain qui se cachait"
remplacé par "Mais le pusillanime empereur romain qui se cachait".

--Page 42: "Le dévouement aux amies loyales ne faisaient point partie
des prescriptions" remplacé par "Le dévouement aux amies loyales ne
faisait point partie des prescriptions".

--Page 51: "et se mit pleurer!" remplacé par "et se mit à pleurer!".

--Page 93: "compromettre à tout propos son" remplacé par "compromette
à tout propos son".

--Page 318: "On l'envoya chez un autre de ses oncles, évêque de
Jarlat" remplacé par "On l'envoya chez un autre de ses oncles, évêque
de Sarlat".

--Page 416: "Littérature russe: Jean Tourgueneff." remplacé par
"Littérature russe: Ivan Tourgueneff.".

--Page 416: "Les Nebelungen" remplacé par "Les Niebelungen".]





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