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Title: OEuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3
Author: Flaubert, Gustave
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "OEuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3" ***

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  Au lecteur

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  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX


  ŒUVRES COMPLÈTES

  DE

  GUSTAVE FLAUBERT


  III

  L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

  I


  PARIS

  A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

  RUE SAINT-BENOIT, 7

  1885


  TOUS DROITS RÉSERVÉS



PREMIÈRE PARTIE

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

I


Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, _la Ville-de-Montereau_,
près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.

Des gens arrivaient hors d'haleine; des barriques, des câbles,
des corbeilles de linge gênaient la circulation; les matelots ne
répondaient à personne; on se heurtait; les colis montaient entre les
deux tambours, et le tapage s'absorbait dans le bruissement de la
vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout
d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l'avant, tintait sans
discontinuer.

Enfin le navire partit; et les deux berges, peuplées de magasins, de
chantiers et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que l'on
déroule.

Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album
sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le
brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait
pas les noms; puis il embrassa, dans un dernier coup d'œil, l'île
Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame; et bientôt, Paris disparaissant, il
poussa un grand soupir.

M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à
Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller
_faire son droit_. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé
au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage; il en
était revenu la veille seulement; et il se dédommageait de ne pouvoir
séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la
plus longue.

Le tumulte s'apaisait; tous avaient pris leur place; quelques-uns,
debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait
avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire; des
gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres; le pont tremblait
sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant
rapidement, battaient l'eau.

La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des
trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues,
ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait; puis les
brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait
à droite le cours de la Seine peu à peu s'abaissa, et il en surgit une
autre, plus proche, sur la rive opposée.

Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits
à l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des
murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des
vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrasses où l'on
pouvait s'accouder. Plus d'un, en apercevant ces coquettes résidences,
si tranquilles, enviait d'en être le propriétaire, pour vivre là
jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une
femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une excursion
maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient
leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait
des petits verres.

Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un
drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait
que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir.
Il se déclama des vers mélancoliques; il marchait sur le pont à pas
rapides; il s'avança jusqu'au bout, du côté de la cloche;--et, dans
un cercle de passagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait
des galanteries à une paysanne, tout en lui maniant la croix d'or
qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une quarantaine
d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une jaquette
de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et
son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir
de Russie, rehaussées de dessins bleus.

La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui
plusieurs fois, en l'interpellant par des clins d'œil; ensuite il
offrit des cigares à tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé de cette
compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Frédéric le suivit.

La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabacs,
puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges
donna des conseils au jeune homme; il exposait des théories, narrait
des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d'un
ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.

Il était républicain; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des
théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres,
qu'il appelait familièrement par leurs prénoms; Frédéric lui confia
bientôt ses projets; il les encouragea.

Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il
marmotta vite un long calcul, afin de savoir «combien chaque coup de
piston, à tant de fois par minute, devait, etc.»--Et, la somme trouvée,
il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux
affaires.

Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas à
l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine:

«Jacques Arnoux, propriétaire de _l'Art industriel_, boulevard
Montmartre.»

Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui dire:

«Si Monsieur voulait descendre? Mademoiselle pleure.»

Il disparut.

_L'Art industriel_ était un établissement hybride, comprenant un
journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce
titre-là, plusieurs fois, à l'étalage du libraire de son pays natal,
sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait
magistralement.

Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les gabillots de fer
autour des mâts, les plaques du bastingage et la surface de l'eau; elle
se coupait à la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord
des prairies. A chaque détour de la rivière, on retrouvait le même
rideau de peupliers pâles. La campagne était toute vide. Il y avait
dans le ciel de petits nuages blancs arrêtés,--et l'ennui, vaguement
épandu, semblait alanguir la marche du bateau et rendre l'aspect des
voyageurs plus insignifiant encore.

A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers,
des gens de boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on
avait coutume alors de se vêtir sordidement en voyage, presque tous
portaient de vieilles calottes grecques ou des chapeaux déteints,
de maigres habits noirs, râpés par le frottement du bureau, ou des
redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour avoir trop servi
au magasin; çà et là, quelque gilet à châle laissait voir une chemise
de calicot, maculée de café; des épingles de chrysocale piquaient des
cravates en lambeaux; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons
de lisière; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse de
cuir lançaient des regards obliques, et des pères de famille ouvraient
de gros yeux, en faisant des questions. Ils causaient debout, ou
bien accroupis sur leurs bagages; d'autres dormaient dans des coins;
plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des écales de noix, des
bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de charcuterie
apportée dans du papier; trois ébénistes, en blouse, stationnaient
devant la cantine; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé
sur son instrument; on entendait par intervalles le bruit du charbon de
terre dans le fourneau, un éclat de voix, un rire;--et le capitaine,
sur la passerelle, marchait d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter.
Frédéric, pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières,
dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.

Ce fut comme une apparition:

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule; ou du moins il
ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses
yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête; il fléchit
involontairement les épaules; et, quand il se fut mis plus loin, du
même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui
palpitaient au vent, derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant
la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient
presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline
claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle
était en train de broder quelque chose; et son nez droit, son menton,
toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite
et de gauche pour dissimuler sa manœuvre; puis il se planta tout près
de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une
chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de
sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il
considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose
extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé?
Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes
qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait; et le désir de la
possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde,
dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la
main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient
des larmes, venait de s'éveiller; elle la prit sur ses genoux.
«Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt; sa
mère ne l'aimerait plus; on lui pardonnait trop ses caprices.» Et
Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une
découverte, une acquisition.

Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être; elle avait
ramené des îles cette négresse avec elle.

Un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le
bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer,
durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les
pieds, dormir dedans! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à
peu, il allait tomber dans l'eau, Frédéric fit un bond et le rattrapa.
Elle lui dit:

«Je vous remercie, monsieur.»

Leurs yeux se rencontrèrent.

«Ma femme, es-tu prête?» cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le
capot de l'escalier.

Mlle Marthe courut vers lui, et, cramponnée à son cou, elle tirait
ses moustaches. Les sons d'une harpe retentirent, elle voulut voir la
musique; et bientôt le joueur d'instrument, amené par la négresse,
entra dans les Premières. Arnoux le reconnut pour un ancien modèle; il
le tutoya, ce qui surprit les assistants. Enfin le harpiste rejeta ses
longs cheveux derrière ses épaules, étendit les bras et se mit à jouer.

C'était une romance orientale, où il était question de poignards, de
fleurs et d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela d'une voix
mordante; les battements de la machine coupaient la mélodie à fausse
mesure; il pinçait plus fort: les cordes vibraient, et leurs sons
métalliques semblaient exhaler des sanglots, et comme la plainte d'un
amour orgueilleux et vaincu. Des deux côtés de la rivière, des bois
s'inclinaient jusqu'au bord de l'eau; un courant d'air frais passait;
Mme Arnoux regardait au loin d'une manière vague. Quand la musique
s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs fois, comme si elle
sortait d'un songe.

Le harpiste s'approcha d'eux, humblement. Pendant qu'Arnoux cherchait
de la monnaie, Frédéric allongea vers la casquette sa main fermée,
et, l'ouvrant avec pudeur, il y déposa un louis d'or. Ce n'était pas
la vanité qui le poussait à faire cette aumône devant elle, mais une
pensée de bénédiction où il l'associait, un mouvement de cœur presque
religieux.

Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea cordialement à descendre.
Frédéric affirma qu'il venait de déjeuner; il se mourait de faim, au
contraire; et il ne possédait plus un centime au fond de sa bourse.

Ensuite il songea qu'il avait bien le droit, comme un autre, de se
tenir dans la chambre.

Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un garçon de café
circulait; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite; il s'assit
sur la longue banquette de velours, ayant ramassé un journal qui se
trouvait là.

Ils devaient, à Montereau, prendre la diligence de Châlons. Leur voyage
en Suisse durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblesse
pour son enfant. Il chuchota dans son oreille une gracieuseté, sans
doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son
cou le rideau de la fenêtre.

Le plafond, bas et tout blanc, rabattait une lumière crue. Frédéric, en
face, distinguait l'ombre de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans
son verre, cassait un peu de croûte entre ses doigts; le médaillon de
lapis-lazuli, attaché par une chaînette d'or à son poignet, de temps
à autre sonnait contre son assiette. Ceux qui étaient là, pourtant,
n'avaient pas l'air de la remarquer.

Quelquefois, par les hublots, on voyait glisser le flanc d'une barque
qui accostait le navire pour prendre ou déposer des voyageurs. Les gens
attablés se penchaient aux ouvertures et nommaient les pays riverains.

Arnoux se plaignait de la cuisine: il se récria considérablement devant
l'addition, et il la fit réduire. Puis il emmena le jeune homme à
l'avant du bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric s'en retourna
bientôt sous la tente, où Mme Arnoux était revenue. Elle lisait un
mince volume à couverture grise. Les deux coins de sa bouche se
relevaient par moments, et un éclair de plaisir illuminait son front.
Il jalousa celui qui avait inventé ces choses dont elle paraissait
occupée. Plus il la contemplait, plus il sentait entre elle et lui
se creuser des abîmes. Il songeait qu'il faudrait la quitter tout à
l'heure, irrévocablement, sans en avoir arraché une parole, sans lui
laisser même un souvenir!

Une plaine s'étendait à droite; à gauche un herbage allait doucement
rejoindre une colline où l'on apercevait des vignobles, des noyers,
un moulin dans la verdure, et des petits chemins au delà, formant des
zigzags sur la roche blanche qui touchait au bord du ciel. Quel bonheur
de monter côte à côte, le bras autour de sa taille, pendant que sa
robe balayerait les feuilles jaunies, en écoutant sa voix, sous le
rayonnement de ses yeux! Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient
qu'à descendre; et cette chose bien simple n'était pas plus facile,
cependant, que de remuer le soleil!

Un peu plus loin, on découvrit un château, à toit pointu, avec des
tourelles carrées. Un parterre de fleurs s'étalait devant sa façade;
et des avenues s'enfonçaient, comme des voûtes noires, sous les hauts
tilleuls. Il se la figura passant au bord des charmilles. A ce moment,
une jeune dame et un jeune homme se montrèrent sur le perron, entre les
caisses d'orangers. Puis tout disparut.

La petite fille jouait autour de lui. Frédéric voulut la baiser. Elle
se cacha derrière sa bonne; sa mère la gronda de n'être pas aimable
pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Était-ce une ouverture
indirecte?

«Va-t-elle enfin me parler?» se demandait-il.

Le temps pressait. Comment obtenir une invitation chez Arnoux? Et
il n'imagina rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de
l'automne, en ajoutant:

«Voilà bientôt l'hiver, la saison des bals et des dîners!»

Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte de Surville
apparut, les deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie,
ensuite une rangée de maisons basses; il y avait, en dessous, des
marmites de goudron, des éclats de bois; et des gamins couraient sur le
sable, en faisant la roue. Frédéric reconnut un homme avec un gilet à
manches, il lui cria:

«Dépêche-toi.»

On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux dans la foule des passagers,
et l'autre répondit en lui serrant la main:

«Au plaisir, cher monsieur!»

Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était près du
gouvernail, debout. Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre
toute son âme; comme s'il n'eût rien fait, elle demeura immobile. Puis,
sans égard aux salutations de son domestique:

«Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici?»

Le bonhomme s'excusait.

«Quel maladroit! Donne-moi de l'argent!»

Et il alla manger dans une auberge.

Un quart d'heure après, il eut envie d'entrer comme par hasard dans la
cour des diligences. Il la verrait encore, peut-être?

«A quoi bon?» se dit-il.

Et l'américaine l'emporta. Les deux chevaux n'appartenaient pas à sa
mère. Elle avait emprunté celui de M. Chambrion, le receveur, pour
l'atteler auprès du sien. Isidore, parti la veille, s'était reposé à
Bray jusqu'au soir et avait couché à Montereau, si bien que les bêtes
rafraîchies trottaient lestement.

Des champs moissonnés se prolongeaient à n'en plus finir. Deux lignes
d'arbres bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient; et
peu à peu, Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et
les autres pays, tout son voyage lui revint à la mémoire, d'une
façon si nette qu'il distinguait maintenant des détails nouveaux, des
particularités plus intimes; sous le dernier volant de sa robe, son
pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron; la
tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glands
rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.

Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n'aurait voulu
rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L'univers venait tout
à coup de s'élargir. Elle était le point lumineux où l'ensemble des
choses convergeait;--et, bercé par le mouvement de la voiture, les
paupières à demi closes, le regard dans les nuages, il s'abandonnait à
une joie rêveuse et infinie.

A Bray, il n'attendit pas qu'on eût donné l'avoine, il alla devant, sur
la route, tout seul. Arnoux l'avait appelée «Marie!» Il cria très haut:
«Marie!» Sa voix se perdit dans l'air.

Une large couleur de pourpre enflammait le ciel à l'occident. De
grosses meules de blé, qui se levaient au milieu des chaumes,
projetaient des ombres géantes. Un chien se mit à aboyer dans une
ferme, au loin. Il frissonna, pris d'une inquiétude sans cause.

Quand Isidore l'eut rejoint, il se plaça sur le siège pour conduire.
Sa défaillance était passée. Il était bien résolu à s'introduire,
n'importe comment, chez les Arnoux, et à se lier avec eux. Leur maison
devait être amusante, Arnoux lui plaisait d'ailleurs; puis, qui sait?
Alors, un flot de sang lui monta au visage: ses tempes bourdonnaient,
il fit claquer son fouet, secoua les rênes, et il menait les chevaux
d'un tel train, que le vieux cocher répétait:

«Doucement! mais doucement! vous les rendrez poussifs.»

Peu à peu Frédéric se calma, et il écouta parler son domestique.

On attendait Monsieur avec grande impatience. Mlle Louise avait pleuré
pour partir dans la voiture.

«Qu'est-ce donc, Mlle Louise?

--La petite à M. Roque, vous savez?

--Ah! j'oubliais!» répliqua Frédéric, négligemment.

Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils boitaient l'un et
l'autre; et neuf heures sonnaient à Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur
la place d'Armes, devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse,
avec un jardin donnant sur la campagne, ajoutait à la considération de
Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.

Elle sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte
maintenant. Son mari, un plébéien que ses parents lui avaient fait
épouser, était mort d'un coup d'épée, pendant sa grossesse, en lui
laissant une fortune compromise. Elle recevait trois fois la semaine
et donnait de temps à autre un beau dîner. Mais le nombre des bougies
était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses fermages.
Cette gêne, dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant,
sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses
moindres charités semblaient de grandes aumônes. On la consultait
sur le choix des domestiques, l'éducation des jeunes filles, l'art
des confitures, et Monseigneur descendait chez elle dans ses tournées
épiscopales.

Mme Moreau nourrissait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait
pas à entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence
anticipée. Il aurait besoin de protections d'abord; puis, grâce à
ses moyens, il deviendrait conseiller d'État, ambassadeur, ministre.
Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet orgueil; il avait
remporté le prix d'honneur.

Quand il entra dans le salon, tous se levèrent à grand bruit, on
l'embrassa; et avec les fauteuils et les chaises on fit un large
demi-cercle autour de la cheminée. M. Gamblin lui demanda immédiatement
son opinion sur Mme Lafarge. Ce procès, la fureur de l'époque, ne
manqua pas d'amener une discussion violente; Mme Moreau l'arrêta, au
regret toutefois de M. Gamblin; il la jugeait utile pour le jeune
homme, en sa qualité de futur jurisconsulte, et il sortit du salon,
piqué.

Rien ne devait surprendre dans un ami du père Roque! A propos du père
Roque, on parla de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de
la Fortelle. Mais le percepteur avait entraîné Frédéric à l'écart,
pour savoir ce qu'il pensait du dernier ouvrage de M. Guizot. Tous
désiraient connaître ses affaires; et Mme Benoît s'y prit adroitement
en s'informant de son oncle. Comment allait ce bon parent? Il ne
donnait plus de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin en
Amérique?

La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était servi. On se
retira par discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls, dans la salle, sa
mère lui dit, à voix basse:

«Eh bien?»

Le vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer ses
intentions.

Mme Moreau soupira.

«Où est-elle, à présent?» songeait-il.

La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle, sans doute, elle
appuyait contre le drap du coupé sa belle tête endormie.

Ils montaient dans leurs chambres quand un garçon du _Cygne de la
Croix_ apporta un billet.

«Qu'est-ce donc?

--C'est Deslauriers qui a besoin de moi, dit-il.

--Ah! ton camarade! fit Mme Moreau avec un ricanement de mépris.
L'heure est bien choisie, vraiment!»

Frédéric hésitait. Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.

«Au moins, ne sois pas longtemps!» lui dit sa mère.



II


Le père de Charles Deslauriers, ancien capitaine de ligne,
démissionnaire en 1818, était revenu se marier à Nogent, et, avec
l'argent de la dot, avait acheté une charge d'huissier, suffisant à
peine pour le faire vivre. Aigri par de longues injustices, souffrant
de ses vieilles blessures, et toujours regrettant l'Empereur, il
dégorgeait sur son entourage les colères qui l'étouffaient. Peu
d'enfants furent plus battus que son fils. Le gamin ne cédait pas,
malgré les coups. Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était
rudoyée comme lui. Enfin, le capitaine le plaça dans son étude, et
tout le long du jour, il le tenait courbé sur son pupitre à copier des
actes, ce qui lui rendit l'épaule droite visiblement plus forte que
l'autre.

En 1833, d'après l'invitation de M. le président, le capitaine vendit
son étude. Sa femme mourut d'un cancer. Il alla vivre à Dijon; ensuite
il s'établit marchand d'hommes à Troyes; et, ayant obtenu pour
Charles une demi-bourse, le mit au collège de Sens, où Frédéric le
reconnut. Mais l'un avait douze ans, l'autre quinze; d'ailleurs, mille
différences de caractère et d'origine les séparaient.

Frédéric possédait dans sa commode toutes sortes de provisions, des
choses recherchées, un nécessaire de toilette, par exemple. Il aimait à
dormir tard le matin, à regarder les hirondelles, à lire des pièces de
théâtre, et, regrettant les douceurs de la maison, il trouvait rude la
vie de collège.

Elle semblait bonne au fils de l'huissier. Il travaillait si bien,
qu'au bout de la seconde année, il passa dans la classe de troisième.
Cependant, à cause de sa pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une
sourde malveillance l'entourait. Mais un domestique, une fois, l'ayant
appelé enfant de gueux, en pleine cour des Moyens, il lui sauta à la
gorge et l'aurait tué, sans trois maîtres d'études qui intervinrent.
Frédéric, emporté d'admiration, le serra dans ses bras. A partir de ce
jour, l'intimité fut complète. L'affection d'un _grand_, sans doute,
flatta la vanité du petit, et l'autre accepta comme un bonheur ce
dévouement qui s'offrait.

Son père, pendant les vacances, le laissait au collège. Une traduction
de Platon ouverte par hasard l'enthousiasma. Alors il s'éprit
d'études métaphysiques; et ses progrès furent rapides, car il les
abordait avec des forces jeunes et dans l'orgueil d'une intelligence
qui s'affranchit; Jouffroy, Cousin, Laromiguière, Malebranche, les
Écossais, tout ce que la bibliothèque contenait, y passa. Il avait eu
soin d'en voler la clef, pour se procurer des livres.

Les distractions de Frédéric étaient moins sérieuses. Il dessina dans
la rue des Trois-Rois la généalogie du Christ, sculptée sur un poteau,
puis le portail de la cathédrale. Après les drames moyen âge, il entama
les mémoires: Froissart, Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.

Les images que ces lectures amenaient à son esprit l'obsédaient si
fort, qu'il éprouvait le besoin de les reproduire. Il ambitionnait
d'être un jour le Walter Scott de la France. Deslauriers méditait un
vaste système de philosophie, qui aurait les applications les plus
lointaines.

Ils causaient de tout cela, pendant les récréations, dans la cour, en
face de l'inscription morale peinte sous l'horloge; ils en chuchotaient
dans la chapelle, à la barbe de saint Louis; ils en rêvaient dans le
dortoir, d'où l'on domine un cimetière. Les jours de promenade, ils se
rangeaient derrière les autres, et ils parlaient interminablement.

Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand ils seraient
sortis du collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec
l'argent que Frédéric prélèverait sur sa fortune, à sa majorité.
Puis ils reviendraient à Paris, ils travailleraient ensemble, ne se
quitteraient pas; et, comme délassement à leurs travaux, ils auraient
des amours de princesses dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes
orgies avec des courtisanes illustres. Des doutes succédaient à leurs
emportements d'espoir. Après des crises de gaieté verbeuse, ils
tombaient dans des silences profonds.

Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins
pierreux au bord des vignes, ou sur la grande route en pleine
campagne, et que les blés ondulaient au soleil, tandis que des
senteurs d'angélique passaient dans l'air, une sorte d'étouffement
les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis, enivrés. Les
autres, en manches de chemise, jouaient aux barres ou faisaient partir
des cerfs-volants. Le pion les appelait, on s'en revenait, en suivant
les jardins que traversaient de petits ruisseaux, puis les boulevards
ombragés par les vieux murs; les rues désertes sonnaient sous leurs
pas; la grille s'ouvrait, on remontait l'escalier; et ils étaient
tristes comme après de grandes débauches.

M. le censeur prétendait qu'ils s'exaltaient mutuellement. Cependant,
si Frédéric travailla dans les hautes classes, ce fut par les
exhortations de son ami; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa
mère.

Le jeune homme déplut à Mme Moreau. Il mangeait extraordinairement,
il refusa d'assister le dimanche aux offices, il tenait des discours
républicains; enfin, elle crut savoir qu'il avait conduit son fils
dans des lieux déshonnêtes. On surveilla leurs relations. Ils ne
s'en aimèrent que davantage; et les adieux furent pénibles, quand
Deslauriers, l'année suivante, partit du collège, pour étudier le droit
à Paris.

Frédéric comptait bien l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis
deux ans; et, leurs embrassades étant finies, ils allèrent sur les
ponts afin de causer plus à l'aise.

Le capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était
fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et
même il lui avait coupé les vivres, tout net. Mais comme il voulait
concourir plus tard pour une chaire de professeur à l'École et qu'il
n'avait pas d'argent, Deslauriers acceptait à Troyes une place de
maître clerc chez un avoué. A force de privations, il économiserait
quatre mille francs; et, s'il ne devait rien toucher de la succession
maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement, pendant
trois années, en attendant une position. Il fallait donc abandonner
leur vieux projet de vivre ensemble dans la capitale, pour le présent
du moins.

Frédéric baissa la tête. C'était le premier de ses rêves qui
s'écroulait.

«Console-toi, dit le fils du capitaine, la vie est longue; nous sommes
jeunes. Je te rejoindrai! N'y pense plus!»

Il le secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des
questions sur son voyage.

Frédéric n'eut pas grand'chose à narrer. Mais, au souvenir de Mme
Arnoux, son chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une
pudeur. Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours,
ses manières, ses relations; et Deslauriers l'engagea fortement à
cultiver cette connaissance.

Frédéric, dans ces derniers temps, n'avait rien écrit; ses opinions
littéraires étaient changées: il estimait par-dessus tout la passion;
Werther, René, Franck, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres
l'enthousiasmaient presque également. Quelquefois la musique lui
semblait seule capable d'exprimer ses troubles intérieurs; alors, il
rêvait des symphonies; ou bien la surface des choses l'appréhendait, et
il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant; Deslauriers
les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.

Quant à lui, il ne donnait plus dans la métaphysique. L'économie
sociale et la Révolution française le préoccupaient. C'était, à
présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec une large
bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-là, un mauvais paletot de
lasting; et ses souliers étaient blancs de poussière, car il avait fait
la route de Villenauxe à pied, exprès pour voir Frédéric.

Isidore les aborda. Madame priait Monsieur de revenir, et, craignant
qu'il n'eût froid, elle lui envoyait son manteau.

«Reste donc!» dit Deslauriers.

Et ils continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts
qui s'appuient sur l'île étroite, formée par le canal et la rivière.

Quand ils allaient du côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté
de maisons s'inclinant quelque peu; à droite, l'église apparaissait
derrière les moulins de bois dont les vannes étaient fermées; et, à
gauche, les haies d'arbustes, le long de la rive, terminaient des
jardins, que l'on distinguait à peine. Mais, du côté de Paris, la
grande route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient
au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une
clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'à
eux; la chute de la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce
gros bruit doux que font les ondes dans les ténèbres.

Deslauriers s'arrêta, et il dit:

«Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle! Patience! un
nouveau 89 se prépare! On est las de constitutions, de chartes, de
subtilités, de mensonges! Ah! si j'avais un journal ou une tribune,
comme je vous secouerais tout cela! Mais, pour entreprendre n'importe
quoi, il faut de l'argent! Quelle malédiction que d'être le fils d'un
cabaretier et de perdre sa jeunesse à la quête de son pain!»

Il baissa la tête, se mordit les lèvres, et il grelottait sous son
vêtement mince.

Frédéric lui jeta la moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en
enveloppèrent tous deux; et, se tenant par la taille, ils marchaient
dessous, côte à côte.

«Comment veux-tu que je vive là-bas, sans toi?» disait Frédéric.
L'amertume de son ami avait ramené sa tristesse. «J'aurais fait quelque
chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu? L'amour est la
pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires
produisent les œuvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me
faudrait, j'y renonce! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me
repoussera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai avec
un trésor qui était de strass ou de diamant, je n'en sais rien.»

L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils
entendirent ces mots:

«Serviteur, messieurs!»

Celui qui les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample
redingote brune, et coiffé d'une casquette laissant paraître sous la
visière un nez pointu.

«M. Roque? dit Frédéric.

--Lui-même!» reprit la voix.

Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter
ses pièges à loup, dans son jardin, au bord de l'eau.

«Et vous voilà de retour dans nos pays? Très bien! j'ai appris cela par
ma fillette. La santé est toujours bonne, j'espère? Vous ne partez pas
encore?»

Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.

Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas; le père Roque vivait en
concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il
fût le croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.

«Le banquier qui demeure rue d'Anjou?» reprit Deslauriers. «Sais-tu ce
que tu devrais faire, mon brave?»

Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de ramener
Frédéric, définitivement. Madame s'inquiétait de son absence.

«Bien, bien! on y va,» dit Deslauriers; «il ne découchera pas.»

Et, le domestique étant parti:

«Tu devrais prier ce vieux de t'introduire chez les Dambreuse; rien
n'est utile comme de fréquenter une maison riche! Puisque tu as un
habit noir et des gants blancs, profites-en! Il faut que tu ailles dans
ce monde-là! Tu m'y mèneras plus tard. Un homme à millions, pense donc!
Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme aussi. Deviens son amant!»

Frédéric se récriait.

«Mais je te dis là des choses classiques, il me semble? Rappelle-toi
Rastignac dans _la Comédie humaine!_ Tu réussiras, j'en suis sûr!»

Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit
ébranlé, et oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction
faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de sourire.

Le clerc ajouta:

«Dernier conseil: passe tes examens! Un titre est toujours bon; et
lâche-moi franchement tes poètes catholiques et sataniques, aussi
avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir
est bête. De très grands particuliers ont eu des commencements plus
difficiles, à commencer par Mirabeau. D'ailleurs, notre séparation ne
sera pas si longue. Je ferai rendre gorge à mon filou de père. Il est
temps que je m'en retourne, adieu! As-tu cent sous pour que je paye mon
dîner?»

Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le matin à
Isidore.

Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive gauche, une lumière
brillait dans la lucarne d'une maison basse.

Deslauriers l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant
son chapeau:

«Vénus, reine des cieux, serviteur! Mais la Pénurie est la mère de la
Sagesse. Nous a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde!»

Cette allusion à une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très
haut, dans les rues.

Puis, ayant soldé sa dépense à l'auberge, Deslauriers reconduisit
Frédéric jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu;--et, après une longue
étreinte, les deux amis se séparèrent.



III


Deux mois plus tard, Frédéric, débarqué un matin rue Coq-Héron, songea
immédiatement à faire sa grande visite.

Le hasard l'avait servi. Le père Roque était venu lui apporter un
rouleau de papiers, en le priant de les remettre lui-même chez M.
Dambreuse; et il accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où il
présentait son jeune compatriote.

Mme Moreau parut surprise de cette démarche. Frédéric dissimula le
plaisir qu'elle lui causait.

M. Dambreuse s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse; mais, dès
1825, abandonnant peu à peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné
vers l'industrie; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main dans
toutes les entreprises, à l'affût des bonnes occasions, subtil comme
un Grec et laborieux comme un Auvergnat, il avait amassé une fortune
que l'on disait considérable; de plus, il était officier de la Légion
d'honneur, membre du conseil général de l'Aube, député, pair de France
un de ces jours; complaisant du reste, il fatiguait le ministre par
ses demandes continuelles de secours, de croix, de bureaux de tabac;
et, dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au centre
gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de
modes, présidait les assemblées de charité. En cajolant les duchesses,
elle apaisait les rancunes du noble faubourg et laissait croire que M.
Dambreuse pouvait encore se repentir et rendre des services.

Le jeune homme était troublé en allant chez eux.

«J'aurais mieux fait de prendre mon habit. On m'invitera sans doute au
bal pour la semaine prochaine? Que va-t-on me dire?»

L'aplomb lui revint en songeant que M. Dambreuse n'était qu'un
bourgeois, et il sauta gaillardement de son cabriolet sur le trottoir
de la rue d'Anjou.

Quand il eut poussé une des deux portes cochères, il traversa la cour,
gravit le perron et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.

Un double escalier droit, avec un tapis rouge à baguettes de cuivre,
s'appuyait contre les hautes murailles en stuc luisant. Il y avait, au
bas des marches, un bananier dont les feuilles larges retombaient sur
le velours de la rampe. Deux candélabres de bronze tenaient des globes
de porcelaine suspendus à des chaînettes; les soupiraux des calorifères
béants exhalaient un air lourd; et l'on n'entendait que le tic tac
d'une grande horloge, dressée à l'autre bout du vestibule, sous une
panoplie.

Un timbre sonna; un valet parut, et introduisit Frédéric dans une
petite pièce, où l'on distinguait deux coffres-forts, avec des casiers
remplis de cartons. M. Dambreuse écrivait au milieu, sur un bureau à
cylindre.

Il parcourut la lettre du père Roque, ouvrit avec son canif la toile
qui enfermait les papiers, et les examina.

De loin, à cause de sa taille mince, il pouvait sembler jeune encore.
Mais ses rares cheveux blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur
extraordinaire de son visage, accusaient un tempérament délabré. Une
énergie impitoyable reposait dans ses yeux glauques, plus froids que
des yeux de verre. Il avait les pommettes saillantes, et des mains à
articulations noueuses.

Enfin, s'étant levé, il adressa au jeune homme quelques questions sur
des personnes de leur connaissance, sur Nogent, sur ses études; puis il
le congédia en s'inclinant. Frédéric sortit par un autre corridor, et
se trouva dans le bas de la cour, auprès des remises.

Un coupé bleu, attelé d'un cheval noir, stationnait devant le perron.
La portière s'ouvrit, une dame y monta, et la voiture, avec un bruit
sourd, se mit à rouler sur le sable.

Frédéric, en même temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte
cochère. L'espace n'étant pas assez large, il fut contraint d'attendre.
La jeune femme, penchée en dehors du vasistas, parlait tout bas au
concierge. Il n'apercevait que son dos, couvert d'une mante violette.
Cependant, il plongeait dans l'intérieur de la voiture, tendue de reps
bleu, avec des passementeries et des effilés de soie. Les vêtements de
la dame l'emplissaient; il s'échappait de cette petite boîte capitonnée
un parfum d'iris, et comme une vague senteur d'élégances féminines. Le
cocher lâcha les rênes, le cheval frôla la borne brusquement, et tout
disparut.

Frédéric s'en revint à pied, en suivant les boulevards.

Il regrettait de n'avoir pu distinguer Mme Dambreuse.

Un peu plus haut que la rue Montmartre, un embarras de voitures lui fit
tourner la tête; et, de l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de
marbre:

  JACQUES ARNOUX.

Comment n'avait-il pas songé à elle, plus tôt? La faute venait
de Deslauriers, et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas,
cependant; il attendit qu'Elle parût.

Les hautes glaces transparentes offraient aux regards, dans une
disposition habile, des statuettes, des dessins, des gravures,
des catalogues, des numéros de l'_Art industriel_; et les prix de
l'abonnement étaient répétés sur la porte, que décoraient à son milieu
les initiales de l'éditeur. On apercevait, contre les murs, de grands
tableaux dont le vernis brillait, puis, dans le fond, deux bahuts,
chargés de porcelaines, de bronzes, de curiosités alléchantes; un petit
escalier les séparait, fermé dans le haut par une portière de moquette;
et un lustre en vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une
table en marqueterie, donnaient à cet intérieur plutôt l'apparence
d'un salon que d'une boutique.

Frédéric faisait semblant d'examiner les dessins. Après des hésitations
infinies, il entra.

Un employé souleva la portière et répondit que Monsieur ne serait
pas «au magasin» avant cinq heures. Mais si la commission pouvait se
transmettre...

«Non! je reviendrai,» répliqua doucement Frédéric.

Les jours suivants furent employés à se chercher un logement; et il
se décida pour une chambre au second étage, dans un hôtel garni, rue
Saint-Hyacinthe.

En portant sous son bras un buvard tout neuf, il se rendit à
l'ouverture des cours. Trois cents jeunes gens, nu-tête, emplissaient
un amphithéâtre où un vieillard en robe rouge dissertait d'une voix
monotone; des plumes grinçaient sur le papier. Il retrouvait dans cette
salle l'odeur poussiéreuse des classes, une chaire de forme pareille,
le même ennui! Pendant quinze jours, il y retourna. Mais on n'était pas
encore à l'article 3, qu'il avait lâché le Code civil, et il abandonna
les Institutes à la _Summa divisio personarum_.

Les joies qu'il s'était promises n'arrivaient pas; et, quand il eut
épuisé un cabinet de lecture, parcouru les collections du Louvre,
et plusieurs fois de suite été au spectacle, il tomba dans un
désœuvrement sans fond.

Mille choses nouvelles ajoutaient à sa tristesse. Il lui fallait
compter son linge et subir le concierge, rustre à tournure d'infirmier,
qui venait le matin retaper son lit, en sentant l'alcool et en
grommelant. Son appartement, orné d'une pendule d'albâtre, lui
déplaisait. Les cloisons étaient minces; il entendait les étudiants
faire du punch, rire, chanter.

Las de cette solitude, il rechercha un de ses anciens camarades nommé
Baptiste Martinon; et il le découvrit dans une pension bourgeoise de la
rue Saint-Jacques, bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de
terre.

En face de lui, une femme en robe d'indienne reprisait des chaussettes.

Martinon était ce qu'on appelle un fort bel homme: grand, joufflu, la
physionomie régulière et des yeux bleuâtres à fleur de tête; son père,
un gros cultivateur, le destinait à la magistrature,--et, voulant déjà
paraître sérieux, il portait sa barbe taillée en collier.

Comme les ennuis de Frédéric n'avaient point de cause raisonnable et
qu'il ne pouvait arguer d'aucun malheur, Martinon ne comprit rien à ses
lamentations sur l'existence. Lui, il allait tous les matins à l'École,
se promenait ensuite dans le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tasse
au café, et, avec quinze cents francs par an et l'amour de cette
ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.

«Quel bonheur!» exclama intérieurement Frédéric.

Il avait fait à l'École une autre connaissance, celle de M. de
Cisy, enfant de grande famille et qui semblait une demoiselle, à la
gentillesse de ses manières.

M. de Cisy s'occupait de dessin, aimait le gothique. Plusieurs fois
ils allèrent ensemble admirer la Sainte-Chapelle et Notre-Dame.
Mais la distinction du jeune patricien recouvrait une intelligence
des plus pauvres. Tout le surprenait; il riait beaucoup à la moindre
plaisanterie, et montrait une ingénuité si complète, que Frédéric le
prit d'abord pour un farceur, et finalement le considéra comme un
nigaud.

Les épanchements n'étaient donc possibles avec personne; et il
attendait toujours l'invitation des Dambreuse.

Au jour de l'an, il leur envoya des cartes de visite, mais il n'en
reçut aucune.

Il était retourné à l'_Art industriel_.

Il y retourna une troisième fois, et il vit enfin Arnoux qui se
disputait au milieu de cinq à six personnes et répondit à peine à
son salut; Frédéric en fut blessé. Il n'en chercha pas moins comment
parvenir jusqu'à Elle.

Il eut d'abord l'idée de se présenter souvent, pour marchander des
tableaux. Puis il songea à glisser dans la boîte du journal quelques
articles «très forts», ce qui amènerait des relations. Peut-être
valait-il mieux courir droit au but, déclarer son amour? Alors, il
composa une lettre de douze pages, pleines de mouvements lyriques
et d'apostrophes; mais il la déchira, et ne fit rien, ne tenta
rien,--immobilisé par la peur de l'insuccès.

Au-dessus de la boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois
fenêtres, éclairées chaque soir. Des ombres circulaient par derrière,
une surtout; c'était la sienne;--et il se dérangeait de très loin pour
regarder ces fenêtres et contempler cette ombre.

Une négresse, qu'il croisa un jour dans les Tuileries tenant une petite
fille par la main, lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y
venir comme les autres; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries,
son cœur battait, espérant la rencontrer. Les jours de soleil, il
continuait sa promenade jusqu'au bout des Champs-Élysées.

Des femmes, nonchalamment assises dans des calèches, et dont les voiles
flottaient au vent, défilaient près de lui, au pas ferme de leurs
chevaux, avec un balancement insensible qui faisait craquer les cuirs
vernis. Les voitures devenaient plus nombreuses, et, se ralentissant
à partir du Rond-Point, elles occupaient toute la voie. Les crinières
étaient près des crinières, les lanternes près des lanternes; les
étriers d'acier, les gourmettes d'argent, les boucles de cuivre,
jetaient çà et là des points lumineux entre les culottes courtes,
les gants blancs, et les fourrures qui retombaient sur le blason des
portières. Il se sentait comme perdu dans un monde lointain. Ses yeux
erraient sur les têtes féminines; et de vagues ressemblances amenaient
à sa mémoire Mme Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans
un de ces petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse.--Mais
le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons
de poussière. Les cochers baissaient le menton dans leurs cravates,
les roues se mettaient à tourner plus vite, le macadam grinçait; et
tous les équipages descendaient au grand trot la longue avenue, en se
frôlant, se dépassant, s'écartant les uns des autres, puis, sur la
place de la Concorde, se dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel
prenait la teinte des ardoises. Les arbres du jardin formaient deux
masses énormes, violacées par le sommet. Les becs de gaz s'allumaient;
et la Seine, verdâtre dans toute son étendue, se déchirait en moires
d'argent contre les piles des ponts.

Il allait dîner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un
restaurant, rue de la Harpe.

Il regardait avec dédain le vieux comptoir d'acajou, les serviettes
tachées, l'argenterie crasseuse et les chapeaux suspendus contre la
muraille. Ceux qui l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils
causaient de leurs professeurs, de leurs maîtresses. Il s'inquiétait
bien des professeurs! Est-ce qu'il avait une maîtresse! Pour éviter
leurs joies, il arrivait le plus tard possible. Des restes de
nourriture couvraient toutes les tables. Les deux garçons fatigués
dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet et de
tabac emplissait la salle déserte.

Puis il remontait lentement les rues. Les réverbères se balançaient,
en faisant trembler sur la boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres
glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était
gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides,
l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son cœur.

Un remords le prit. Il retourna aux cours. Mais comme il ne connaissait
rien aux matières élucidées, des choses très simples l'embarrassèrent.

Il se mit à écrire un roman intitulé: _Sylvio, le fils du pêcheur._
La chose se passait à Venise. Le héros, c'était lui-même; l'héroïne,
Mme Arnoux. Elle s'appelait Antonia;--et, pour l'avoir, il assassinait
plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait
sous son balcon, où palpitaient à la brise les rideaux en damas
rouge du boulevard Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses
dont il s'aperçut le découragèrent; il n'alla pas plus loin, et son
désœuvrement redoubla.

Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils
s'arrangeraient pour vivre avec ses deux mille francs de pension; tout
valait mieux que cette existence intolérable. Deslauriers ne pouvait
encore quitter Troyes. Il l'engageait à se distraire, et à fréquenter
Sénécal.

Sénécal était un répétiteur de mathématiques, homme de forte tête et
de convictions républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc.
Frédéric avait monté trois fois ses cinq étages, sans en recevoir
aucune visite. Il n'y retourna plus.

Il voulut s'amuser. Il se rendit aux bals de l'Opéra. Ces gaietés
tumultueuses le glaçaient dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par
la crainte d'un affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper avec un
domino entraînait à des frais considérables, était une grosse aventure.

Il lui semblait, cependant, qu'on devait l'aimer! Quelquefois, il
se réveillait le cœur plein d'espérance, s'habillait soigneusement
comme pour un rendez-vous, et il faisait dans Paris des courses
interminables. A chaque femme qui marchait devant lui, ou qui
s'avançait à sa rencontre, il se disait: «La voilà!» C'était, chaque
fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux fortifiait ces
convoitises. Il la trouverait peut-être sur son chemin; et il
imaginait, pour l'aborder, des complications du hasard, des périls
extraordinaires dont il la sauverait.

Ainsi les jours s'écoulaient, dans la répétition des mêmes ennuis
et des habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous les
arcades de l'Odéon, allait lire la _Revue des Deux Mondes_ au café,
entrait dans une salle du Collège de France, écoutait pendant une heure
une leçon de chinois ou d'économie politique. Toutes les semaines,
il écrivait longuement à Deslauriers, dînait de temps en temps avec
Martinon, voyait quelquefois M. de Cisy.

Il loua un piano et composa des valses allemandes.

Un soir, au théâtre du Palais-Royal, il aperçut, dans une loge
d'avant-scène, Arnoux près d'une femme. Était-ce elle? L'écran de
taffetas vert, tiré au bord de la loge, masquait son visage. Enfin
la toile se leva; l'écran s'abattit. C'était une longue personne, de
trente ans environ, fanée et dont les grosses lèvres découvraient, en
riant, des dents splendides. Elle causait familièrement avec Arnoux et
lui donnait des coups d'éventail sur les doigts. Puis une jeune fille
blonde, les paupières un peu rouges comme si elle venait de pleurer,
s'assit entre eux. Arnoux resta dès lors à demi penché sur son épaule,
en lui tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre. Frédéric
s'ingéniait à découvrir la condition de ces femmes, modestement
habillées de robes sombres, à cols plats rabattus.

A la fin du spectacle, il se précipita dans les couloirs. La foule les
remplissait. Arnoux, devant lui, descendait l'escalier marche à marche,
donnant le bras aux deux femmes.

Tout à coup, un bec de gaz l'éclaira. Il avait un crêpe à son chapeau.
Elle était morte, peut-être? Cette idée tourmenta Frédéric si
fortement, qu'il courut le lendemain à l'_Art industriel_, et, payant
vite une des gravures étalées devant la montre, il demanda au garçon de
boutique comment se portait M. Arnoux.

Le garçon répondit:

«Mais très bien!»

Frédéric ajouta en pâlissant:

«Et Madame?

--Madame aussi!»

Frédéric oublia d'emporter sa gravure.

L'hiver se termina. Il fut moins triste au printemps, se mit à préparer
son examen, et, l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite pour
Nogent.

Il n'alla point à Troyes voir son ami, afin d'éviter les observations
de sa mère. Puis, à la rentrée, il abandonna son logement et prit, sur
le quai Napoléon, deux pièces, qu'il meubla. L'espoir d'une invitation
chez les Dambreuse l'avait quitté; sa grande passion pour Mme Arnoux
commençait à s'éteindre.



IV


Un matin du mois de décembre, en se rendant au cours de procédure,
il crut remarquer dans la rue Saint-Jacques plus d'animation qu'à
l'ordinaire. Les étudiants sortaient précipitamment des cafés, ou,
par les fenêtres ouvertes, ils s'appelaient d'une maison à l'autre;
les boutiquiers, au milieu du trottoir, regardaient d'un air inquiet;
les volets se fermaient; et quand il arriva dans la rue Soufflot, il
aperçut un grand rassemblement autour du Panthéon.

Des jeunes gens, par bandes inégales de cinq à douze, se promenaient
en se donnant le bras et abordaient des groupes plus considérables qui
stationnaient çà et là; au fond de la place, contre les grilles, des
hommes en blouse péroraient, tandis que, le tricorne sur l'oreille
et les mains derrière le dos, des sergents de ville erraient le long
des murs, en faisant sonner les dalles sous leurs fortes bottes.
Tous avaient un air mystérieux, ébahi; on attendait quelque chose
évidemment; chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.

Frédéric se trouvait auprès d'un jeune homme blond, à figure avenante,
et portant moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis
XIII. Il lui demanda la cause du désordre.

«Je n'en sais rien, reprit l'autre, ni eux non plus! C'est leur mode à
présent! quelle bonne farce!»

Et il éclata de rire.

Les pétitions pour la Réforme, que l'on faisait signer dans la garde
nationale, jointes au recensement Humann, d'autres événements encore,
amenaient depuis six mois, dans Paris, d'inexplicables attroupements;
et même ils se renouvelaient si souvent, que les journaux n'en
parlaient plus.

«Cela manque de galbe et de couleur,» continua le voisin de Frédéric.
«Ie cuyde, messire, que nous avons dégénéré! A la bonne époque de Loys
onzième, voire de Benjamin Constant, il y avait plus de mutinerie parmi
les escholiers. Ie les treuve pacifiques comme moutons, bêtes comme
cornichons, et idoines à estre épiciers, Pasque-Dieu! Et voilà ce qu'on
appelle la Jeunesse des écoles!»

Il écarta les bras, largement, comme Frédérick Lemaître dans _Robert
Macaire_.

«Jeunesse des écoles, je te bénis!»

Ensuite, apostrophant un chiffonnier, qui remuait des écailles
d'huîtres contre la borne d'un marchand de vin:

«En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse des écoles?»

Le vieillard releva une face hideuse où l'on distinguait, au milieu
d'une barbe grise, un nez rouge et deux yeux avinés stupides.

«Non! tu me parais plutôt _un de ces hommes à figure patibulaire que
l'on voit, dans divers groupes, semant l'or à pleines mains_... Oh!
sème, mon patriarche, sème! Corromps-moi avec les trésors d'Albion!
_Are you English?_ Je ne repousse pas les présents d'Artaxercès!
Causons un peu de l'union douanière.»

Frédéric sentit quelqu'un lui toucher à l'épaule; il se retourna.
C'était Martinon, prodigieusement pâle.

«Eh bien! fit-il en poussant un gros soupir, encore une émeute!»

Il avait peur d'être compromis, se lamentait. Des hommes en blouse,
surtout, l'inquiétaient, comme appartenant à des sociétés secrètes.

«Est-ce qu'il y a des sociétés secrètes! dit le jeune homme à
moustaches. C'est une vieille blague du Gouvernement, pour épouvanter
les bourgeois!»

Martinon l'engagea à parler plus bas, dans la crainte de la police.

«Vous croyez encore à la police, vous? Au fait, que savez-vous,
monsieur, si je ne suis pas moi-même un mouchard?»

Et il le regarda d'une telle manière, que Martinon, fort ému, ne
comprit point d'abord la plaisanterie. La foule les poussait, et ils
avaient été forcés, tous les trois, de se mettre sur le petit escalier
conduisant, par un couloir, dans le nouvel amphithéâtre.

Bientôt la multitude se fendit d'elle-même; plusieurs têtes se
découvrirent; on saluait l'illustre professeur Samuel Rondelot, qui,
enveloppé de sa grosse redingote, levant en l'air ses lunettes d'argent
et soufflant de son asthme, s'avançait à pas tranquilles, pour faire
son cours. Cet homme était une des gloires judiciaires du XIXe siècle,
le rival des Zachariæ, des Ruhdorff. Sa dignité nouvelle de pair de
France n'avait modifié en rien ses allures. On le savait pauvre, et un
grand respect l'entourait.

Cependant, du fond de la place, quelques-uns crièrent:

«A bas Guizot!

--A bas Pritchard!

--A bas les vendus!

--A bas Louis-Philippe!»

La foule oscilla, et, se pressant contre la porte de la cour qui
était fermée, elle empêchait le professeur d'aller plus loin. Il
s'arrêta devant l'escalier. On l'aperçut bientôt sur la dernière des
trois marches. Il parla; un bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on
l'aimât tout à l'heure, on le haïssait maintenant, car il représentait
l'autorité. Chaque fois qu'il essayait de se faire entendre, les cris
recommençaient. Il fit un grand geste pour engager les étudiants à
le suivre. Une vocifération universelle lui répondit. Il haussa les
épaules dédaigneusement et s'enfonça dans le couloir. Martinon avait
profité de sa place pour disparaître en même temps.

«Quel lâche! dit Frédéric.

--Il est prudent!» reprit l'autre.

La foule éclata en applaudissements. Cette retraite du professeur
devenait une victoire pour elle. A toutes les fenêtres, des curieux
regardaient. Quelques-uns entonnaient _la Marseillaise_; d'autres
proposaient d'aller chez Béranger.

«Chez Laffitte!

--Chez Chateaubriand!

--Chez Voltaire!» hurla le jeune homme à moustaches blondes.

Les sergents de ville tâchaient de circuler, en disant le plus
doucement qu'ils pouvaient:

«Partez, messieurs, partez, retirez-vous!»

Quelqu'un cria:

«A bas les assommeurs!»

C'était une injure usuelle depuis les troubles du mois de septembre.
Tous la répétèrent. On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre
public; ils commençaient à pâlir; un d'eux n'y résista plus, et,
avisant un petit jeune homme qui s'approchait de trop près, en lui
riant au nez, il le repoussa si rudement, qu'il le fit tomber cinq pas
plus loin, sur le dos, devant la boutique du marchand de vin. Tous
s'écartèrent; mais presque aussitôt il roula lui-même, terrassé par
une sorte d'Hercule dont la chevelure, telle qu'un paquet d'étoupes,
débordait sous une casquette en toile cirée.

Arrêté depuis quelques minutes au coin de la rue Saint-Jacques, il
avait lâché bien vite un large carton qu'il portait pour bondir vers
le sergent de ville et, le tenant renversé sous lui, il labourait sa
face à grands coups de poing. Les autres sergents accoururent. Le
terrible garçon était si fort, qu'il en fallut quatre, au moins, pour
le dompter. Deux le secouaient par le collet, deux autres le tiraient
par les bras, un cinquième lui donnait, avec le genou, des bourrades
dans les reins, et tous l'appelaient brigand, assassin, émeutier.
La poitrine nue et les vêtements en lambeaux, il protestait de son
innocence; il n'avait pu, de sang-froid, voir battre un enfant.

«Je m'appelle Dussardier! chez MM. Valinçart frères, dentelles et
nouveautés, rue de Cléry. Où est mon carton? Je veux mon carton!» Il
répétait: «Dussardier!... rue de Cléry. Mon carton!»

Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque, se laissa conduire vers le
poste de la rue Descartes. Un flot de monde le suivit. Frédéric et le
jeune homme à moustaches marchaient immédiatement par derrière, pleins
d'admiration pour le commis et révoltés contre la violence du Pouvoir.

A mesure que l'on avançait, la foule devenait moins grosse.

Les sergents de ville, de temps à autre, se retournaient d'un air
féroce; et les tapageurs n'ayant plus rien à faire, les curieux rien à
voir, tous s'en allaient peu à peu. Des passants, que l'on croisait,
considéraient Dussardier et se livraient tout haut à des commentaires
outrageants. Une vieille femme, sur sa porte, s'écria même qu'il
avait volé un pain; cette injustice augmenta l'irritation des deux
amis. Enfin on arriva devant le corps de garde. Il ne restait qu'une
vingtaine de personnes. La vue des soldats suffit pour les disperser.

Frédéric et son camarade réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de
mettre en prison. Le factionnaire les menaça, s'ils insistaient, de les
y fourrer eux-mêmes. Ils demandèrent le chef du poste, et déclinèrent
leur nom avec leur qualité d'élèves en droit, affirmant que le
prisonnier était leur condisciple.

On les fit entrer dans une pièce toute nue, où quatre bancs
s'allongeaient contre les murs de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet
s'ouvrit. Alors parut le robuste visage de Dussardier, qui, dans le
désordre de sa chevelure, avec ses petits yeux francs et son nez carré
du bout, rappelait confusément la physionomie d'un bon chien.

«Tu ne nous reconnais pas? dit Hussonnet.

C'était le nom du jeune homme à moustaches.

«Mais..., balbutia Dussardier.

--Ne fais donc plus l'imbécile, reprit l'autre; on sait que tu es,
comme nous, élève en droit.»

Malgré leurs clignements de paupières, Dussardier ne devinait rien. Il
parut se recueillir, puis tout à coup:

«A-t-on trouvé mon carton?»

Frédéric leva les yeux, découragé. Hussonnet répliqua.

«Ah! ton carton, où tu mets tes notes de cours? Oui, oui! rassure-toi!»

Ils redoublaient leur pantomime. Dussardier comprit enfin qu'ils
venaient pour le servir; et il se tut, craignant de les compromettre.
D'ailleurs, il éprouvait une sorte de honte en se voyant haussé au rang
social d'étudiant et le pareil de ces jeunes hommes qui avaient des
mains si blanches.

«Veux-tu faire dire quelque chose à quelqu'un?» demanda Frédéric.

«Non, merci, à personne!

--Mais ta famille?»

Il baissa la tête sans répondre; le pauvre garçon était bâtard. Les
deux amis restaient étonnés de son silence.

«As-tu de quoi fumer?» reprit Frédéric.

Il se palpa, puis retira du fond de sa poche les débris d'une
pipe,--une belle pipe en écume de mer, avec un tuyau en bois noir, un
couvercle d'argent et un bout d'ambre.

Depuis trois ans, il travaillait à en faire un chef-d'œuvre. Il avait
eu soin d'en tenir le fourneau constamment serré dans une gaine de
chamois, de la fumer le plus lentement possible, sans jamais la poser
sur du marbre, et, chaque soir, de la suspendre au chevet de son lit.
A présent, il en secouait les morceaux dans sa main dont les ongles
saignaient; et, le menton sur la poitrine, les prunelles fixes, béant,
il contemplait ces ruines de sa joie avec un regard d'une ineffable
tristesse.

«Si nous lui donnions des cigares, hein?» dit tout bas Hussonnet, en
faisant le geste d'en atteindre.

Frédéric avait déjà posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.

«Prends donc! Adieu, bon courage!»

Dussardier se jeta sur les deux mains qui s'avançaient. Il les serrait
frénétiquement, la voix entrecoupée par des sanglots.

«Comment?... à moi!... à moi!...»

Les deux amis se dérobèrent à sa reconnaissance, sortirent, et allèrent
déjeuner ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.

Tout en séparant le beefsteak, Hussonnet apprit à son compagnon qu'il
travaillait dans les journaux de modes et fabriquait des réclames pour
l'_Art industriel_.

«Chez Jacques Arnoux, dit Frédéric.

--Vous le connaissez?

--Oui! non!... C'est-à-dire je l'ai vu, je l'ai rencontré.»

Il demanda négligemment à Hussonnet s'il voyait quelquefois sa femme.

«De temps à autre,» reprit le bohème.

Frédéric n'osa poursuivre ses questions; cet homme venait de prendre
une place démesurée dans sa vie; il paya la note du déjeuner, sans
qu'il y eût de la part de l'autre aucune protestation.

La sympathie était mutuelle; ils échangèrent leurs adresses, et
Hussonnet l'invita cordialement à l'accompagner jusqu'à la rue de
Fleurus.

Ils étaient au milieu du jardin quand l'employé d'Arnoux, retenant son
haleine, contourna son visage dans une grimace abominable et se mit
à faire le coq. Alors tous les coqs qu'il y avait aux environs lui
répondirent par des cocoricos prolongés.

«C'est un signal,» dit Hussonnet.

Ils s'arrêtèrent près du théâtre Bobino, devant une maison où l'on
pénétrait par une allée. Dans la lucarne d'un grenier, entre des
capucines et des pois de senteur, une jeune femme se montra, nu-tête,
en corset, et appuyant ses deux bras contre le bord de la gouttière.

«Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche,» fit Hussonnet, en lui envoyant
des baisers.

Il ouvrit la barrière d'un coup de pied, et disparut.

Frédéric l'attendit toute la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour
n'avoir point l'air impatient de se faire rendre à déjeuner; mais il
le chercha par tout le quartier latin. Il le rencontra un soir, et
l'emmena dans sa chambre sur le quai Napoléon.

La causerie fut longue; ils s'épanchèrent. Hussonnet ambitionnait la
gloire et les profits du théâtre. Il collaborait à des vaudevilles non
reçus, «avait des masses de plans», tournait le couplet; il en chanta
quelques-uns. Puis, remarquant dans l'étagère un volume de Hugo et un
autre de Lamartine, il se répandit en sarcasmes sur l'école romantique.
Ces poètes-là n'avaient ni bon sens ni correction, et n'étaient pas
Français, surtout! Il se vantait de savoir sa langue et épluchait
les phrases les plus belles avec cette sévérité hargneuse, ce goût
académique qui distinguent les personnes d'humeur folâtre quand elles
abordent l'art sérieux.

Frédéric fut blessé dans ses prédilections; il avait envie de rompre.
Pourquoi ne pas hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur
dépendait? Il demanda au garçon de lettres s'il pouvait le présenter
chez Arnoux.

La chose était facile, et ils convinrent du jour suivant.

Hussonnet manqua le rendez-vous; il en manqua trois autres. Un samedi,
vers quatre heures, il apparut. Mais, profitant de la voiture, il
s'arrêta d'abord au Théâtre-Français pour avoir un coupon de loge; il
se fit descendre chez un tailleur, chez une couturière; il écrivait des
billets chez les concierges. Enfin ils arrivèrent boulevard Montmartre.
Frédéric traversa la boutique, monta l'escalier. Arnoux le reconnut
dans la glace placée devant son bureau; et, tout en continuant à
écrire, lui tendit la main par-dessus l'épaule.

Cinq ou six personnes, debout, emplissaient l'appartement étroit,
qu'éclairait une seule fenêtre donnant sur la cour; un canapé en damas
de laine brune occupait au fond l'intérieur d'une alcôve, entre deux
portières d'étoffe semblable. Sur la cheminée couverte de paperasses,
il y avait une Vénus en bronze; deux candélabres, garnis de bougies
roses, la flanquaient parallèlement. A droite, près d'un cartonnier, un
homme dans un fauteuil lisait le journal, en gardant son chapeau sur sa
tête; les murailles disparaissaient sous des estampes et des tableaux,
gravures précieuses ou esquisses de maîtres contemporains, ornées de
dédicaces qui témoignaient pour Jacques Arnoux de l'affection la plus
sincère.

«Cela va toujours bien?» fit-il en se tournant vers Frédéric.

Et, sans attendre sa réponse, il demanda bas à Hussonnet.

«Comment l'appelez-vous, votre ami?»

Puis tout haut:

«Prenez donc un cigare, sur le cartonnier, dans la boîte.»

_L'Art industriel_, posé au point central de Paris, était un lieu de
rendez-vous commode, un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient
familièrement.

On y voyait, ce jour-là, Anténor Braive, le portraitiste des rois;
Jules Burrieu, qui commençait à populariser par ses dessins les guerres
d'Algérie; le caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres
encore, et aucun ne répondait aux préjugés de l'étudiant. Leurs
manières étaient simples, leurs propos libres. Le mystique Lovarias
débita un conte obscène; et l'inventeur du paysage oriental, le fameux
Dittmer, portait une camisole de tricot sous son gilet, et prit
l'omnibus pour s'en retourner.

Il fut d'abord question d'une nommée Apollonie, un ancien modèle, que
Burrieu prétendait avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont.
Hussonnet expliqua cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.

«Comme ce gaillard-là connaît les filles de Paris!» dit Arnoux.

«Après vous, s'il en reste, sire,» répliqua le bohème, avec un salut
militaire, pour imiter le grenadier offrant sa gourde à Napoléon.

Puis on discuta quelques toiles, où la tête d'Apollonie avait servi.
Les confrères absents furent critiqués. On s'étonnait du prix de leurs
œuvres; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment,
lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé par un seul
bouton, les yeux vifs, l'air un peu fou.

«Quel tas de bourgeois vous êtes!» dit-il. «Qu'est-ce que cela fait,
miséricorde! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d'œuvre ne
s'inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo»...

«Ajoutez Pellerin», dit Sombaz.

Mais sans relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de
véhémence qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois:

«Ma femme a besoin de vous, jeudi. N'oubliez pas!»

Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans
doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan? Arnoux
pour prendre un mouchoir, venait de l'ouvrir; Frédéric avait aperçu,
dans le fond, un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du
coin de la cheminée; c'était le personnage qui lisait son journal,
dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un
peu tombantes, la chevelure grise, l'air majestueux--et s'appelait
Regimbart.

«Qu'est-ce donc, citoyen? dit Arnoux.

--Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement!»

Il s'agissait de la destitution d'un maître d'école; Pellerin reprit
son parallèle entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en allait.
Arnoux le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque.
Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable:

«Vous ne pourriez pas m'avancer, mon cher patron?...»

Mais Arnoux s'était rassis et gourmandait un vieillard d'aspect
sordide, en lunettes bleues.

«Ah! vous êtes joli, père Isaac! Voilà trois œuvres décriées,
perdues! Tout le monde se fiche de moi! On les connaît maintenant!
Que voulez-vous que j'en fasse? Il faudra que je les envoie en
Californie!... au diable! Taisez-vous!»

La spécialité de ce bonhomme consistait à mettre au bas de ces tableaux
des signatures de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer; il le
congédia brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur
décoré, gourmé, avec favoris et cravate blanche.

Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre, il lui parla pendant
longtemps, d'un air mielleux. Enfin, il éclata:

«Eh! je ne suis pas embarrassé d'avoir des courtiers, monsieur le
comte!»

Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et,
dès qu'il fut dehors:

«Sont-ils assommants, ces grands seigneurs!

--Tous des misérables!» murmura Regimbart.

A mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient;
il classait des articles, décachetait des lettres, alignait des
comptes; au bruit du marteau dans le magasin, sortait pour surveiller
les emballages, puis reprenait sa besogne; et, tout en faisant courir
sa plume de fer sur le papier, il ripostait aux plaisanteries. Il
devait dîner le soir chez son avocat, et partait le lendemain pour la
Belgique.

Les autres causaient des choses du jour: le portrait de Chérubini,
l'hémicycle des Beaux-Arts, l'exposition prochaine. Pellerin
déblatérait contre l'Institut. Les cancans, les discussions
s'entre-croisaient. L'appartement, bas de plafond, était si rempli,
qu'on ne pouvait remuer; et la lumière des bougies roses passait dans
la fumée des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.

La porte, près du divan, s'ouvrit, et une grande femme mince
entra,--avec des gestes brusques qui faisaient sonner sur sa robe en
taffetas noir toutes les breloques de sa montre.

C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais-Royal.
Quelques-uns, l'appelant par son nom, échangèrent avec elle des
poignées de main. Hussonnet avait enfin arraché une cinquantaine de
francs; la pendule sonna sept heures; tous se retirèrent.

Arnoux dit à Pellerin de rester, et conduisit Mlle Vatnaz dans le
cabinet.

Frédéric n'entendait pas leurs paroles; ils chuchotaient. Cependant, la
voix féminine s'éleva:

«Depuis six mois que l'affaire est faite, j'attends toujours!»

Il y eut un long silence, Mlle Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore
promis quelque chose.

«Oh! oh! plus tard, nous verrons!

--Adieu, homme heureux!» dit-elle en s'en allant.

Arnoux rentra vivement dans le cabinet, écrasa du cosmétique sur ses
moustaches, haussa ses bretelles pour tendre ses sous-pieds; et, tout
en se lavant les mains:

«Il me faudrait deux dessus de porte, à deux cent cinquante la pièce,
genre Boucher, est-ce convenu?

--Soit, dit l'artiste, devenu rouge.

--Bon! et n'oubliez pas ma femme!»

Frédéric accompagna Pellerin jusqu'au haut du faubourg Poissonnière, et
lui demanda la permission de venir le voir quelquefois, faveur qui fut
accordée gracieusement.

Pellerin lisait tous les ouvrages d'esthétique pour découvrir la
véritable théorie du Beau, convaincu, quand il l'aurait trouvée, de
faire des chefs-d'œuvre. Il s'entourait de tous les auxiliaires
imaginables, dessins, plâtres, modèles, gravures; et il cherchait, se
rongeait; il accusait le temps, ses nerfs, son atelier, sortait dans
la rue pour rencontrer l'inspiration, tressaillait de l'avoir saisie,
puis abandonnait son œuvre et en rêvait une autre qui devait être plus
belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses
jours en discussions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux
critiques, à l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière
d'art, il n'avait, à cinquante ans, encore produit que des ébauches.
Son orgueil robuste l'empêchait de subir aucun découragement, mais il
était toujours irrité, et dans cette exaltation à la fois factice et
naturelle qui constitue les comédiens.

On remarquait en entrant chez lui deux grands tableaux, où les premiers
tons, posés çà et là, faisaient sur la toile blanche des taches de
brun, de rouge et de bleu. Un réseau de lignes à la craie s'étendait
par-dessus, comme les mailles vingt fois reprises d'un filet; il
était même impossible d'y rien comprendre. Pellerin expliqua le sujet
de ces deux compositions en indiquant avec le pouce les parties qui
manquaient. L'une devait représenter _la Démence de Nabuchodonosor_,
l'autre _l'Incendie de Rome par Néron_. Frédéric les admira.

Il admira des académies de femmes échevelées, des paysages où les
troncs d'arbre tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des
caprices à la plume, souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya, dont
il ne connaissait pas les modèles. Pellerin n'estimait plus ces travaux
de sa jeunesse; maintenant, il était pour le grand style; il dogmatisa
sur Phidias et Winckelmann, éloquemment. Les choses autour de lui
renforçaient la puissance de sa parole: on voyait une tête de mort sur
un prie-Dieu, des yatagans, une robe de moine; Frédéric l'endossa.

Quand il arrivait de bonne heure, il le surprenait dans son mauvais
lit de sangle, que cachait un lambeau de tapisserie; car Pellerin se
couchait tard, fréquentant les théâtres avec assiduité. Il était servi
par une vieille femme en haillons, dînait à la gargote et vivait sans
maîtresse. Ses connaissances, ramassées pêle-mêle, rendaient ses
paradoxes amusants. Sa haine contre le commun et le bourgeois débordait
en sarcasmes d'un lyrisme superbe, et il avait pour les maîtres une
telle religion, qu'elle le montait presque jusqu'à eux.

Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Mme Arnoux? Quant à son mari,
tantôt il l'appelait un bon garçon, d'autres fois un charlatan.
Frédéric attendait ses confidences.

Un jour en feuilletant un de ses cartons, il trouva dans le portrait
d'une bohémienne quelque chose de Mlle Vatnaz, et, comme cette personne
l'intéressait, il voulut savoir sa position.

Elle avait été, croyait Pellerin, d'abord institutrice en province;
maintenant, elle donnait des leçons et tâchait d'écrire dans les
petites feuilles.

D'après ses manières avec Arnoux, on pouvait, selon Frédéric, la
supposer sa maîtresse.

«Ah! bah! il en a d'autres!»

Alors, le jeune homme, en détournant son visage qui rougissait de honte
sous l'infamie de sa pensée, ajouta d'un air crâne:

«Sa femme le lui rend, sans doute?

--Pas du tout! elle est honnête!»

Frédéric eut un remords, et se montra plus assidu au journal.

Les grandes lettres composant le nom d'Arnoux sur la plaque de
marbre, au haut de la boutique, lui semblaient toutes particulières
et grosses de significations, comme une écriture sacrée. Le large
trottoir, descendant, facilitait sa marche, la porte tournait presque
d'elle-même; et la poignée, lisse au toucher, avait la douceur et comme
l'intelligence d'une main dans la sienne. Insensiblement, il devint
aussi ponctuel que Regimbart.

Tous les jours, Regimbart s'asseyait au coin du feu, dans son fauteuil,
s'emparait du _National_, ne le quittait plus, et exprimait sa pensée
par des exclamations ou de simples haussements d'épaules. De temps
à autre, il s'essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en
boudin, et qu'il portait sur sa poitrine, entre deux boutons de sa
redingote verte. Il avait un pantalon à plis, des souliers-bottes,
une cravate longue; et son chapeau à bords retroussés le faisait
reconnaître, de loin, dans les foules.

A huit heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre,
pour prendre le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son
déjeuner, que suivaient plusieurs parties de billard, le conduisait
jusqu'à trois heures. Il se dirigeait alors vers le passage des
Panoramas, pour prendre l'absinthe. Après la séance chez Arnoux, il
entrait à l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermout; puis, au lieu
de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un petit
café de la place Gaillon, où il voulait qu'on lui servît «des plats
de ménage, des choses naturelles!» Enfin, il se transportait dans un
autre billard, et y restait jusqu'à minuit, jusqu'à une heure du matin,
jusqu'au moment où le gaz éteint et les volets fermés, le maître de
l'établissement, exténué, le suppliait de sortir.

Et ce n'était pas l'amour des boissons qui attirait dans ces endroits
le citoyen Regimbart, mais l'habitude ancienne d'y causer politique;
avec l'âge, sa verve était tombée, il n'avait plus qu'une morosité
silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de son visage, qu'il
roulait le monde dans sa tête. Rien n'en sortait; et personne, même de
ses amis, ne lui connaissait d'occupations, bien qu'il se donnât pour
tenir un cabinet d'affaires.

Arnoux paraissait l'estimer infiniment. Il dit un jour à Frédéric:

«Celui-là en sait long, allez! C'est un homme fort!»

Une autre fois, Regimbart étala sur son pupitre des papiers concernant
des mines de kaolin en Bretagne; Arnoux s'en rapportait à son
expérience.

Frédéric se montra plus cérémonieux pour Regimbart,--jusqu'à lui offrir
l'absinthe de temps à autre; et quoiqu'il le jugeât stupide, souvent il
demeurait dans sa compagnie pendant une grande heure, uniquement parce
que c'était l'ami de Jacques Arnoux.

Après avoir poussé dans leurs débuts des maîtres contemporains, le
marchand de tableaux, homme de progrès, avait tâché, tout en conservant
des allures artistiques, d'étendre ses profits pécuniaires. Il
recherchait l'émancipation des arts, le sublime à bon marché. Toutes
les industries du luxe parisien subirent son influence, qui fut bonne
pour les petites choses, et funeste pour les grandes. Avec sa rage de
flatter l'opinion, il détourna de leur voie les artistes habiles,
corrompit les forts, épuisa les faibles et illustra les médiocres;
il en disposait par ses relations et par sa revue. Les rapins
ambitionnaient de voir leurs œuvres à sa vitrine et les tapissiers
prenaient chez lui des modèles d'ameublement. Frédéric le considérait
à la fois comme millionnaire, comme dilettante, comme homme d'action.
Bien des choses pourtant l'étonnaient, car le sieur Arnoux était
malicieux dans son commerce.

Il recevait du fond de l'Allemagne ou de l'Italie une toile achetée à
Paris quinze cents francs, et, exhibant une facture qui la portait à
quatre mille, la revendait trois mille cinq cents, par complaisance.
Un de ses tours ordinaires avec les peintres était d'exiger comme
pot-de-vin une réduction de leur tableau, sous prétexte d'en publier
la gravure; il vendait toujours la réduction et jamais la gravure ne
paraissait. A ceux qui se plaignaient d'être exploités, il répondait
par une tape sur le ventre. Excellent, d'ailleurs, il prodiguait les
cigares, tutoyait les inconnus, s'enthousiasmait pour une œuvre ou
pour un homme, et, s'obstinant alors, ne regardant à rien, multipliait
les courses, les correspondances, les réclames. Il se croyait fort
honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait naïvement ses
indélicatesses.

Une fois, pour vexer un confrère qui inaugurait un autre journal de
peinture par un grand festin, il pria Frédéric d'écrire sous ses yeux,
un peu avant l'heure du rendez-vous, des billets où l'on désinvitait
les convives.

«Cela n'attaque pas l'honneur, vous comprenez?»

Et le jeune homme n'osa lui refuser ce service.

Le lendemain, en entrant avec Hussonnet dans son bureau, Frédéric vit
par la porte (celle qui s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe
disparaître.

«Mille excuses! dit Hussonnet. Si j'avais cru qu'il y eût des femmes...

--Oh! pour celle-là, c'est la mienne, reprit Arnoux. Elle montait me
faire une petite visite, en passant.

--Comment? dit Frédéric.

--Mais oui! elle s'en retourne chez elle, à la maison.»

Le charme des choses ambiantes se retira tout à coup. Ce qu'il y
sentait confusément épandu venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait
jamais été. Il éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d'une
trahison.

Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui?
Le commis déposa sur la table une liasse de papiers humides.

«Ah! les affiches! s'écria le marchand. Je ne suis pas près de dîner ce
soir!»

Regimbart prenait son chapeau.

«Comment, vous me quittez?

--Sept heures!» dit Regimbart.

Frédéric le suivit.

Au coin de la rue Montmartre, il se retourna; il regarda les fenêtres
du premier étage; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se
rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées! Où donc
vivait-elle? Comment la rencontrer maintenant? La solitude se rouvrait
autour de son désir plus immense que jamais!

«Venez-vous la prendre? dit Regimbart.

--Prendre qui?

--L'absinthe!»

Et, cédant à ses obsessions, Frédéric se laissa conduire à l'estaminet
Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur le coude, considérait
la carafe, il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut
le profil de Pellerin sur le trottoir; il cogna vivement contre le
carreau, et le peintre n'était pas assis que Regimbart lui demanda
pourquoi on ne le voyait plus à l'_Art industriel_.

«Que je crève, si j'y retourne! C'est une brute, un bourgeois, un
misérable, un drôle!»

Ces injures flattaient la colère de Frédéric. Il en était blessé
cependant, car il lui semblait qu'elles atteignaient un peu Mme Arnoux.

«Qu'est-ce donc qu'il vous a fait!» dit Regimbart.

Pellerin battit le sol avec son pied, et souffla fortement, au lieu de
répondre.

Il se livrait à des travaux clandestins, tels que portraits aux
deux crayons ou pastiches de grands maîtres pour les amateurs peu
éclairés; et, comme ces travaux l'humiliaient, il préférait se taire,
généralement. Mais «la crasse d'Arnoux» l'exaspérait trop. Il se
soulagea.

D'après une commande, dont Frédéric avait été le témoin, il lui
avait apporté deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des
critiques! Il avait blâmé la composition, la couleur et le dessin, le
dessin surtout, bref, à aucun prix n'en avait voulu. Mais, forcé par
l'échéance d'un billet, Pellerin les avait cédés au juif Isaac; et,
quinze jours plus tard, Arnoux lui-même les vendait à un Espagnol, pour
deux mille francs.

«Pas un sou de moins! Quelle gredinerie! et il en fait bien d'autres,
parbleu! Nous le verrons un de ces matins, en cour d'assises.

--Comme vous exagérez! dit Frédéric d'une voix timide.

--Allons! bon! j'exagère!» s'écria l'artiste, en donnant sur la table
un grand coup de poing.

Cette violence rendit au jeune homme tout son aplomb. Sans doute, on
pouvait se conduire plus gentiment; cependant, si Arnoux trouvait ces
deux toiles...

«Mauvaises! lâchez le mot! Les connaissez-vous? Est-ce votre métier?
Or, vous savez, mon petit, moi, je n'admets pas cela, les amateurs!

--Eh! ce ne sont pas mes affaires! dit Frédéric.

--Quel intérêt avez-vous donc à le défendre?» reprit froidement
Pellerin.

Le jeune homme balbutia:

«Mais... parce que je suis son ami.

--Embrassez-le de ma part! bonsoir!»

Et le peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa
consommation.

Frédéric s'était convaincu lui-même, en défendant Arnoux. Dans
l'échauffement de son éloquence, il fut pris de tendresse pour cet
homme intelligent et bon, que ses amis calomniaient et qui maintenant
travaillait tout seul, abandonné. Il ne résista pas au singulier besoin
de le revoir immédiatement. Dix minutes après, il poussait la porte du
magasin.

Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres pour une
exposition de tableaux.

«Tiens! qui vous ramène?»

Cette question bien simple embarrassa Frédéric; et, ne sachant que
répondre, il demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son
calepin, un petit calepin en cuir bleu.

«Celui où vous mettez vos lettres de femmes?» dit Arnoux.

Frédéric, en rougissant comme une vierge, se défendit d'une telle
supposition.

«Vos poésies, alors?» répliqua le marchand.

Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur,
la bordure; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air
de méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les
affiches,--de grosses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin,
Arnoux se leva; et, en disant: «C'est fait!» il lui passa la main sous
le menton, familièrement. Cette privauté déplut à Frédéric, il se
recula; puis il franchit le seuil du bureau, pour la dernière fois de
son existence, croyait-il. Mme Arnoux, elle-même, se trouvait comme
diminuée par la vulgarité de son mari.

Il reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait
qu'il arriverait à Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta
violemment sur cette affection plus solide et plus haute. Un pareil
homme valait toutes les femmes. Il n'aurait plus besoin de Regimbart,
de Pellerin, d'Hussonnet, de personne! Afin de mieux loger son ami, il
acheta une couchette de fer, un second fauteuil, dédoubla sa literie;
et le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant de Deslauriers,
quand un coup de sonnette retentit à sa porte. Arnoux entra.

«Un mot, seulement! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite;
nous comptons sur vous, tantôt, à sept heures juste... C'est rue de
Choiseul, 24 bis. N'oubliez pas!»

Frédéric fut obligé de s'asseoir. Ses genoux chancelaient. Il se
répétait: «Enfin! enfin!» Puis il écrivit à son tailleur, à son
chapelier, à son bottier; et il fit porter ces trois billets par trois
commissionnaires différents. La clef tourna dans la serrure et le
concierge parut avec une malle sur l'épaule.

Frédéric, en apercevant Deslauriers, se mit à trembler comme une femme
adultère sous le regard de son époux.

«Qu'est-ce donc qui te prend? dit Deslauriers, tu dois cependant avoir
reçu de moi une lettre?»

Frédéric n'eut pas la force de mentir.

Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.

Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre
ses comptes de tutelle, s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient
par dix ans. Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché
tout l'héritage de sa mère, sept mille francs nets, qu'il tenait là,
sur lui, dans un vieux portefeuille.

«C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que j'avise à les placer
et à me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui, vacance
complète, et tout à toi, mon vieux!

--Oh! ne te gêne pas! dit Frédéric. Si tu avais ce soir quelque chose
d'important...

--Allons donc! Je serais un fier misérable...»

Cette épithète, lancée au hasard, toucha Frédéric en plein cœur, comme
une allusion outrageante.

Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des côtelettes,
de la galantine, une langouste, un dessert, et deux bouteilles de vin
de Bordeaux. Une réception si bonne émut Deslauriers.

«Tu me traites comme un roi, ma parole!»

Ils causèrent de leur passé, de l'avenir; et, de temps à autre, ils se
prenaient les mains par-dessus la table, en se regardant une minute
avec attendrissement. Mais un commissionnaire apporta un chapeau neuf.
Deslauriers remarqua, tout haut, combien la coiffe était brillante.

Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il avait donné
un coup de fer.

«On croirait que tu vas te marier,» dit Deslauriers.

Une heure après, un troisième individu survint et retira d'un grand
sac noir une paire de bottes vernies, splendides. Pendant que Frédéric
les essayait, le bottier observait narquoisement la chaussure du
provincial.

«Monsieur n'a besoin de rien?

--Merci, répliqua le clerc,» en rentrant sous sa chaise ses vieux
souliers à cordons.

Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait à faire son aveu. Enfin,
il s'écria, comme saisi par une idée:

«Ah! saprelotte, j'oubliais!

--Quoi donc?

--Ce soir, je dîne en ville!

--Chez les Dambreuse? Pourquoi ne m'en parles-tu jamais dans les
lettres?»

Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.

«Tu aurais dû m'avertir! dit Deslauriers. Je serais venu un jour plus
tard.

--Impossible! répliqua brusquement Frédéric. On ne m'a invité que ce
matin, tout à l'heure.»

Et, pour racheter sa faute et en distraire son ami, il dénoua les
cordes emmêlées de sa malle, il arrangea dans la commode toutes ses
affaires, il voulait lui donner son propre lit, coucher dans le cabinet
au bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs de sa
toilette.

«Tu as bien le temps!» dit l'autre.

Enfin, il s'habilla, il partit.

«Voilà les riches!» pensa Deslauriers.

Et il alla dîner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il
connaissait.

Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escalier, tant son cœur
battait fort. Un de ses gants trop juste éclata; et, tandis qu'il
enfonçait la déchirure sous la manchette de sa chemise, Arnoux, qui
montait par derrière, le saisit au bras et le fit entrer.

L'antichambre, décorée à la chinoise, avait une lanterne peinte,
au plafond, et des bambous dans les coins. En traversant le salon,
Frédéric trébucha contre une peau de tigre. On n'avait point allumé les
flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir tout au fond.

Mlle Marthe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux l'enleva jusqu'à
la hauteur de sa bouche pour la baiser; puis, voulant choisir lui-même
dans la cave certaines bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec
l'enfant.

Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses cheveux
bruns descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe,
plus bouffante que le jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets
roses, et toute sa gentille personne sentait frais comme un bouquet.
Elle reçut les compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa
sur lui ses yeux profonds, puis, se coulant parmi les meubles, disparut
comme un jeune chat.

Il n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts
d'une dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui
attendrissait la couleur des murailles, tendues de satin mauve.
A travers les lames du garde-feu, pareil à un gros éventail, on
apercevait des charbons dans la cheminée; il y avait, contre la
pendule, un coffret à fermoirs d'argent. Çà et là, des choses intimes
traînaient: une poupée au milieu de la causeuse, un fichu contre le
dossier d'une chaise, et, sur la table à ouvrage, un tricot de laine
d'où pendaient en dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas.

C'était un endroit paisible, honnête et familier tout ensemble.

Arnoux rentra; et, par l'autre portière, Mme Arnoux parut. Comme elle
se trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête.
Elle avait une robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue
bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'entortillant à son
peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.

Arnoux présenta Frédéric.

«Oh! je reconnais Monsieur parfaitement», répondit-elle.

Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps: Dittmer,
Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris,
deux critiques d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant de papier,
et enfin l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant
de la grande peinture, qui portait gaillardement avec sa gloire ses
quatre-vingts années et son gros ventre.

Lorsqu'on passa dans la salle à manger, Mme Arnoux prit son bras.
Une chaise était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait, tout en
l'exploitant. D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue--si bien
que, pour l'attendrir, il avait publié dans l'_Art industriel_ son
portrait accompagné d'éloges hyperboliques; et Pellerin, plus sensible
à la gloire qu'à l'argent, apparut vers huit heures, tout essoufflé.
Frédéric s'imagina qu'ils étaient réconciliés depuis longtemps.

La compagnie, les mets, tout lui plaisait. La salle, telle qu'un
parloir moyen âge, était tendue de cuir battu; une étagère hollandaise
se dressait devant un râtelier de chibouques; et, autour de la table,
les verres de Bohême, diversement colorés, faisaient au milieu des
fleurs et des fruits comme une illumination dans un jardin.

Il eut à choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio,
du cari, du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines;
il but des vins extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux
se piquait effectivement de bien recevoir. Il courtisait en vue des
comestibles tous les conducteurs de malle-poste, et il était lié avec
des cuisiniers de grandes maisons qui lui communiquaient des sauces.

Mais la causerie surtout amusait Frédéric. Son goût pour les voyages
fut caressé par Dittmer, qui parla de l'Orient; il assouvit sa
curiosité des choses du théâtre en écoutant Rosenwald causer de
l'Opéra; et l'existence atroce de la bohême lui parut drôle, à travers
la gaieté d'Hussonnet, lequel narra, d'une manière pittoresque, comment
il avait passé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage de
Hollande. Puis, une discussion entre Lovarias et Burrieu, sur l'école
florentine, lui révéla des chefs-d'œuvre, lui ouvrit des horizons, et
il eut du mal à contenir son enthousiasme quand Pellerin s'écria:

«Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité! Qu'est-ce que
cela veut dire, la réalité? Les uns voient noir, d'autres bleu, la
multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien
de plus fort! Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse
contemporaine; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle
rocambole au-dessous de la religion comme poésie, et de la politique
comme intérêt. Vous n'arriverez pas à son but,--oui, son but!--qui est
de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites œuvres,
malgré toutes vos finasseries d'exécution. Voilà les tableaux de
Bassolier, par exemple: c'est joli, coquet, propret, et pas lourd!
Ça peut se mettre dans la poche, se prendre en voyage! Les notaires
achètent ça vingt mille francs; il y a pour trois sous d'idées; mais,
sans l'idée, rien de grand! sans grandeur, pas de beau! L'Olympe est
une montagne! Le plus crâne monument, ce sera toujours les Pyramides.
Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un
sauvage qu'un coiffeur!»

Frédéric, en écoutant ces choses, regardait Mme Arnoux. Elles tombaient
dans son esprit comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient à sa
passion et faisaient de l'amour.

Il était assis trois places au-dessous d'elle, sur le même côté. De
temps à autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour
adresser quelques mots à sa petite fille; et, comme elle souriait
alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui donnait à son
visage un air de bonté plus délicate.

Au moment des liqueurs, elle disparut. La conversation devint très
libre; M. Arnoux y brilla, et Frédéric fut étonné du cynisme de ces
hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme établissait entre eux
et lui comme une égalité, qui le haussait dans sa propre estime.

Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traînant sur la
table. Les grands artistes de l'époque l'avaient illustré de dessins,
y avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures;
parmi les noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les
pensées curieuses n'apparaissaient que sous un débordement de sottises.
Toutes contenaient un hommage plus ou moins direct à Mme Arnoux.
Frédéric aurait eu peur d'écrire une ligne à côté.

Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoirs d'argent
qu'il avait remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari,
un ouvrage de la Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa
femme le remerciait; il fut pris d'attendrissement, et lui donna devant
le monde un baiser.

Ensuite, tous causèrent çà et là, par groupes; le bonhomme Meinsius
était avec Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu; elle se penchait
vers son oreille, leurs têtes se touchaient;--et Frédéric aurait
accepté d'être sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des
cheveux blancs, enfin pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans
une intimité pareille. Il se rongeait le cœur, furieux contre sa
jeunesse.

Mais elle vint dans l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il
connaissait quelques-uns des convives, s'il aimait la peinture, depuis
combien de temps il étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa
bouche semblait à Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance
exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés de sa
coiffure, caressant par le bout son épaule nue; et il n'en détachait
pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair
féminine; cependant, il n'osait lever ses paupières, pour la voir plus
haut, face à face.

Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque
chose. Il préluda, elle attendait; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un
son pur, long, filé, monta dans l'air.

Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.

Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant d'église, puis,
s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à
coup; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large
et paresseuse.

Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard
perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières
en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les
cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle
tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule; sa poitrine
se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des
roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens; elle
lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore,
et, après un silence, termina par un point d'orgue.

Rosenwald n'abandonna pas le piano. Il continua de jouer, pour
lui-même. De temps à autre, un des convives disparaissait. A onze
heures, comme les derniers s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin,
sous prétexte de le reconduire. Il était de ces gens qui se disent
malades quand ils n'ont pas _fait leur tour_ après dîner.

Mme Arnoux s'était avancée dans l'antichambre; Dittmer et Hussonnet
la saluaient, elle leur tendit la main; elle la tendit également à
Frédéric; et il éprouva comme une pénétration à tous les atomes de sa
peau.

Il quitta ses amis; il avait besoin d'être seul. Son cœur débordait.
Pourquoi cette main offerte? Était-ce un geste irréfléchi, ou un
encouragement? «Allons donc! je suis fou!» Qu'importait d'ailleurs,
puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans
son atmosphère.

Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait,
en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades
grises, leurs fenêtres closes; et il songeait dédaigneusement à tous
ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la
voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût! Il n'avait
plus conscience du milieu, de l'espace, de rien; et, battant le sol
du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il
allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air humide
l'enveloppa; il se reconnut au bord des quais.

Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de
longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle
était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait
soutenu par les grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté
du fleuve. Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des
redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au delà, sur
les toits; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement; un
vent léger soufflait.

Il s'était arrêté au milieu du pont Neuf, et, tête nue, poitrine
ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de
lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui
l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge
d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût
appelé.

Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous
semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté
extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il
se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand
poète;--et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce
métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa
vocation! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir
infaillible.

Quand il eut refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait, dans
le cabinet noir, près de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait
plus.

Son visage s'offrait à lui dans la glace. Il se trouva beau;--et resta
une minute à se regarder.



V


Le lendemain, avant midi, il s'était acheté une boîte de couleurs, des
pinceaux, un chevalet. Pellerin consentit à lui donner des leçons, et
Frédéric l'emmena dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi
ses ustensiles de peinture.

Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil.
Le clerc dit en le montrant:

«C'est lui! le voilà! Sénécal!»

Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de
ses cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait
dans ses yeux gris; et sa longue redingote noire, tout son costume
sentait le pédagogue et l'ecclésiastique.

D'abord, on causa des choses du jour, entre autres du _Stabat_ de
Rossini; Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais au théâtre.
Pellerin ouvrit la boîte de couleurs.

«Est-ce pour toi, tout cela? dit le clerc.

--Mais sans doute!

--Tiens! quelle idée!»

Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mathématiques
feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même,
et lisait à voix basse des passages, tandis que Pellerin et Frédéric
examinaient ensemble la palette, le couteau, les vessies, puis ils
vinrent à s'entretenir du dîner chez Arnoux.

«Le marchand de tableaux? demanda Sénécal. Joli monsieur, vraiment!»

«Pourquoi donc?» dit Pellerin.

Sénécal répliqua:

«Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques!»

Et il se mit à parler d'une lithographie célèbre, représentant toute
la famille royale livrée à des occupations édifiantes: Louis-Philippe
tenait un code, la reine un paroissien, les princesses brodaient, le
duc de Nemours ceignait un sabre; M. de Joinville montrait une carte
géographique à ses jeunes frères; on apercevait, dans le fond, un lit
à deux compartiments. Cette image, intitulée _Une bonne famille_,
avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes.
Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit que
toutes les opinions se valaient; Sénécal protesta. L'Art devait
exclusivement viser à la moralisation des masses! Il ne fallait
reproduire que des sujets poussant aux actions vertueuses; les autres
étaient nuisibles.

«Mais ça dépend de l'exécution? cria Pellerin. Je peux faire des
chefs-d'œuvre!

--Tant pis pour vous, alors! on n'a pas le droit...

--Comment?

--Non! monsieur, vous n'avez pas le droit de m'intéresser à des choses
que je réprouve! Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont
il est impossible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple,
avec tous vos paysages? Je ne vois pas là d'enseignement pour le
peuple! Montrez-nous ses misères, plutôt! enthousiasmez-nous pour
ses sacrifices! Eh! bon Dieu, les sujets ne manquent pas: la ferme,
l'atelier...»

Pellerin en balbutiait d'indignation, et, croyant avoir trouvé un
argument:

«Molière, l'acceptez-vous?

--Soit! dit Sénécal. Je l'admire comme précurseur de la Révolution
française.

--Ah! la Révolution! Quel art! Jamais il n'y a eu d'époque plus
pitoyable!

--Pas de plus grande, monsieur!»

Pellerin se croisa les bras, et, le regardant en face:

«Vous m'avez l'air d'un fameux garde national!»

Son antagoniste, habitué aux discussions, répondit:

«Je _n'en_ suis pas! et je la déteste autant que vous! Mais, avec
des principes pareils, on corrompt les foules! Ça fait le compte du
Gouvernement, du reste! il ne serait pas si fort sans la complicité
d'un tas de farceurs comme celui-là.»

Le peintre prit la défense du marchand, car les opinions de Sénécal
l'exaspéraient. Il osa même soutenir que Jacques Arnoux était un
véritable cœur d'or, dévoué à ses amis, chérissant sa femme.

«Oh! oh! si on lui offrait une bonne somme, il ne la refuserait pas
pour servir de modèle.»

Frédéric devint blême.

«Il vous a donc fait bien du tort, monsieur?

--A moi? non! Je l'ai vu, une fois, au café, avec un ami. Voilà tout.»

Sénécal disait vrai. Mais il se trouvait agacé, quotidiennement,
par les réclames de l'_Art industriel_. Arnoux était, pour lui,
le représentant d'un monde qu'il jugeait funeste à la démocratie.
Républicain austère, il suspectait de corruption toutes les élégances,
n'ayant d'ailleurs aucun besoin, et étant d'une probité inflexible.

La conversation eut peine à reprendre. Le peintre se rappela bientôt
son rendez-vous, le répétiteur ses élèves; et, quand ils furent sortis,
après un long silence, Deslauriers fit différentes questions sur Arnoux.

«Tu m'y présenteras plus tard, n'est-ce pas, mon vieux?

--Certainement,» dit Frédéric.

Puis ils avisèrent à leur installation. Deslauriers avait obtenu, sans
peine, une place de second clerc chez un avoué, pris à l'École de droit
son inscription, acheté les livres indispensables,--et la vie qu'ils
avaient tant rêvée commença.

Elle fut charmante, grâce à la beauté de leur jeunesse. Deslauriers
n'ayant parlé d'aucune convention pécuniaire, Frédéric n'en parla pas.
Il subvenait à toutes les dépenses, rangeait l'armoire, s'occupait du
ménage; mais, s'il fallait donner une mercuriale au concierge, le clerc
s'en chargeait, continuant, comme au collège, son rôle de protecteur et
d'aîné.

Séparés tout le long du jour, ils se retrouvaient le soir. Chacun
prenait sa place au coin du feu et se mettait à la besogne. Ils ne
tardaient pas à l'interrompre. C'étaient des épanchements sans fin, des
gaietés sans cause, et des disputes quelquefois, à propos de la lampe
qui filait ou d'un livre égaré, colères d'une minute, que des rires
apaisaient.

La porte du cabinet au bois restant ouverte, ils bavardaient de loin,
dans leur lit.

Le matin, ils se promenaient en manches de chemise sur leur terrasse;
le soleil se levait, des brumes légères passaient sur le fleuve,
on entendait un glapissement dans le marché aux fleurs à côté;--et
les fumées de leurs pipes tourbillonnaient dans l'air pur, qui
rafraîchissait leurs yeux encore bouffis; ils sentaient, en l'aspirant,
un vaste espoir épandu.

Quand il ne pleuvait pas, le dimanche, ils sortaient ensemble; et, bras
dessus bras dessous, ils s'en allaient par les rues. Presque toujours
la même réflexion leur survenait à la fois, ou bien ils causaient, sans
rien voir autour d'eux. Deslauriers ambitionnait la richesse, comme
moyen de puissance sur les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup
de monde, faire beaucoup de bruit, avoir trois secrétaires sous ses
ordres, et un grand dîner politique une fois par semaine. Frédéric se
meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans de
cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres;--et
ces choses rêvées devenaient à la fin tellement précises, qu'elles le
désolaient comme s'il les avait perdues.

«A quoi bon causer de tout cela, disait-il, puisque jamais nous ne
l'aurons!

--Qui sait?» reprenait Deslauriers.

Malgré ses opinions démocratiques, il l'engageait à s'introduire chez
les Dambreuse. L'autre objectait ses tentatives.

«Bah! retournes-y! On t'invitera!»

Ils reçurent, vers le milieu du mois de mars, parmi des notes assez
lourdes, celles du restaurateur qui leur apportait à dîner. Frédéric,
n'ayant point la somme suffisante, emprunta cent écus à Deslauriers;
quinze jours plus tard, il réitéra la même demande, et le clerc le
gronda pour les dépenses auxquelles il se livrait chez Arnoux.

Effectivement, il n'y mettait point de modération. Une vue de Venise,
une vue de Naples et une autre de Constantinople occupant le milieu
des trois murailles, des sujets équestres d'Alfred de Dreux çà et
là, un groupe de Pradier sur la cheminée, des numéros de l'_Art
industriel_ sur le piano, et des cartonnages par terre dans les angles,
encombraient le logis d'une telle façon, qu'on avait peine à poser un
livre, à remuer les coudes. Frédéric prétendait qu'il lui fallait tout
cela pour sa peinture.

Il travaillait chez Pellerin. Mais souvent Pellerin était en
courses,--ayant coutume d'assister à tous les enterrements et
événements dont les journaux devaient rendre compte;--et Frédéric
passait des heures entièrement seul dans l'atelier. Le calme de cette
grande pièce, où l'on n'entendait que le trottinement des souris, la
lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au ronflement du poêle, tout
le plongeait d'abord dans une sorte de bien-être intellectuel. Puis
ses yeux, abandonnant son ouvrage, se portaient sur les écaillures de
la muraille, parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses où la
poussière amassée faisait comme des lambeaux de velours; et, tel qu'un
voyageur perdu au milieu d'un bois et que tous les chemins ramènent à
la même place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée le
souvenir de Mme Arnoux.

Il se fixait des jours pour aller chez elle; arrivé au second étage,
devant sa porte, il hésitait à sonner. Des pas se rapprochaient; on
ouvrait, et, à ces mots: «Madame est sortie,» c'était une délivrance,
et comme un fardeau de moins sur son cœur.

Il la rencontra, pourtant. La première fois, il y avait trois dames
avec elle; une autre après-midi, le maître d'écriture de Mlle Marthe
survint. D'ailleurs, les hommes que recevait Mme Arnoux ne lui
faisaient point de visites. Il n'y retourna plus, par discrétion.

Mais il ne manquait pas, pour qu'on l'invitât aux dîners du jeudi, de
se présenter à l'_Art industriel_, chaque mercredi, régulièrement;
et il y restait après tous les autres, plus longtemps que Regimbart,
jusqu'à la dernière minute, en feignant de regarder une gravure, de
parcourir un journal. Enfin Arnoux lui disait: «Êtes-vous libre, demain
soir?» Il acceptait avant que la phrase fût achevée. Arnoux semblait
le prendre en affection. Il lui montra l'art de reconnaître les vins,
à brûler le punch, à faire des salmis de bécasses; Frédéric suivait
docilement ses conseils,--aimant tout ce qui dépendait de Mme Arnoux,
ses meubles, ses domestiques, sa maison, sa rue.

Il ne parlait guère pendant ces dîners; il la contemplait. Elle avait
à droite, contre la tempe, un petit grain de beauté; ses bandeaux
étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours comme un
peu humides sur les bords; elle les flattait de temps à autre, avec
deux doigts seulement. Il connaissait la forme de chacun de ses ongles,
il se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle
passait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son
mouchoir; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses
particulières, importantes comme des œuvres d'art, presque animées
comme des personnes; toutes lui prenaient le cœur et augmentaient sa
passion.

Il n'avait pas eu la force de la cacher à Deslauriers. Quand il
revenait de chez Mme Arnoux, il le réveillait comme par mégarde, afin
de pouvoir causer d'elle.

Deslauriers, qui couchait dans le cabinet au bois, près de la fontaine,
poussait un long bâillement. Frédéric s'asseyait au pied de son
lit. D'abord il parlait du dîner, puis il racontait mille détails
insignifiants, où il voyait des marques de mépris ou d'affection. Une
fois, par exemple, elle avait refusé son bras, pour prendre celui de
Dittmer, et Frédéric se désolait.

«Ah! quelle bêtise!»

Ou bien elle l'avait appelé son «ami».

«Vas-y gaiement, alors!

--Mais je n'ose pas, disait Frédéric.

--Eh bien, n'y pense plus! Bonsoir.»

Deslauriers se retournait vers la ruelle et s'endormait. Il ne
comprenait rien à cet amour, qu'il regardait comme une dernière
faiblesse d'adolescence; et, son intimité ne lui suffisant plus, sans
doute, il imagina de réunir leurs amis communs une fois la semaine.

Ils arrivaient le samedi, vers neuf heures. Les trois rideaux
d'algérienne étaient soigneusement tirés; la lampe et quatre bougies
brûlaient; au milieu de la table, le pot à tabac, tout plein de pipes,
s'étalait entre les bouteilles de bière, la théière, un flacon de
rhum et des petits fours. On discutait sur l'immortalité de l'âme, on
faisait des parallèles entre les professeurs.

Hussonnet, un soir, introduisit un grand jeune homme habillé d'une
redingote trop courte des poignets, et la contenance embarrassée.
C'était le garçon qu'ils avaient réclamé au poste, l'année dernière.

N'ayant pu rendre à son maître le carton de dentelles perdu dans
la bagarre, celui-ci l'avait accusé de vol, menacé des tribunaux;
maintenant, il était commis dans une maison de roulage. Hussonnet,
le matin, l'avait rencontré au coin d'une rue; et il l'amenait, car
Dussardier, par reconnaissance, voulait voir «l'autre».

Il tendit à Frédéric le porte-cigares encore plein, et qu'il avait
gardé religieusement avec l'espoir de le rendre. Les jeunes gens
l'invitèrent à revenir. Il n'y manqua pas.

Tous sympathisaient. D'abord, leur haine du Gouvernement avait la
hauteur d'un dogme indiscutable. Martinon seul tâchait de défendre
Louis-Philippe. On l'accablait sous les lieux communs traînant dans les
journaux: l'embastillement de Paris, les lois de septembre, Pritchard,
lord Guizot,--si bien que Martinon se taisait, craignant d'offenser
quelqu'un. En sept ans de collège, il n'avait pas mérité de pensum,
et à l'École de droit, il savait plaire aux professeurs. Il portait
ordinairement une grosse redingote couleur mastic avec des claques en
caoutchouc; mais il apparut un soir dans une toilette de marié: gilet
de velours à châle, cravate blanche, chaîne d'or.

L'étonnement redoubla quand on sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse.
En effet, le banquier Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une
partie de bois considérable; le bonhomme lui ayant présenté son fils,
il les avait invités à dîner tous les deux.

«Y avait-il beaucoup de truffes, demanda Deslauriers, et as-tu pris la
taille à son épouse, entre deux portes, _sicut decet_?»

Alors, la conversation s'engagea sur les femmes. Pellerin n'admettait
pas qu'il y eût de belles femmes (il préférait les tigres); d'ailleurs,
la femelle de l'homme était une créature inférieure dans la hiérarchie
esthétique:

«Ce qui vous séduit est particulièrement ce qui la dégrade comme idée;
je veux dire les seins, les cheveux...

--Cependant, objecta Frédéric, de longs cheveux noirs, avec de grands
yeux noirs...

--Oh! connu! s'écria Hussonnet. Assez d'Andalouses sur la pelouse! des
choses antiques? serviteur! Car enfin, voyons, pas de blagues! une
lorette est plus amusante que la Vénus de Milo! Soyons Gaulois, nom
d'un petit bonhomme! et Régence si nous pouvons!

  Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire!

Il faut passer de la brune à la blonde!--Est-ce votre avis, père
Dussardier?»

Dussardier ne répondit pas. Tous le pressèrent pour connaître ses goûts.

«Eh bien, fit-il en rougissant, moi, je voudrais aimer la même,
toujours!»

Cela fut dit d'une telle façon, qu'il y eut un moment de silence,
les uns étant surpris de cette candeur, et les autres y découvrant,
peut-être, la secrète convoitise de leur âme.

Sénécal posa sur le chambranle sa chope de bière, et déclara
dogmatiquement que, la prostitution étant une tyrannie et le mariage
une immoralité, il valait mieux s'abstenir. Deslauriers prenait les
femmes comme une distraction, rien de plus. M. de Cisy avait à leur
endroit toute espèce de crainte.

Élevé sous les yeux d'une grand'mère dévote, il trouvait la compagnie
de ces jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et instructive
comme une Sorbonne. On ne lui ménageait pas les leçons; et il se
montrait plein de zèle, jusqu'à vouloir fumer, en dépit des maux
de cœur qui le tourmentaient chaque fois, régulièrement. Frédéric
l'entourait de soins. Il admirait la nuance de ses cravates, la
fourrure de son paletot et surtout ses bottes, minces comme des gants
et qui semblaient insolentes de netteté et de délicatesse; sa voiture
l'attendait en bas dans la rue.

Un soir qu'il venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se
mit à plaindre son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le
Jockey-Club. Il faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces messieurs.

«Moi, je travaille, au moins! je suis pauvre!

--Cela se voit,» dit à la fin Frédéric, impatienté.

Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole.

Mais, Regimbart ayant dit qu'il connaissait un peu Sénécal, Frédéric,
voulant faire une politesse à l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux
réunions du samedi, et la rencontre fut agréable aux deux patriotes.

Ils différaient cependant.

Sénécal--qui avait un crâne en pointe--ne considérait que les systèmes.
Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits. Ce
qui l'inquiétait principalement, c'était la frontière du Rhin. Il
prétendait se connaître en artillerie, et se faisait habiller par le
tailleur de l'École polytechnique.

Le premier jour, quand on lui offrit des gâteaux, il leva les épaules
dédaigneusement, en disant que cela convenait aux femmes; et il ne
parut guère plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées
atteignaient une certaine hauteur, il murmurait: «Oh! pas d'utopies,
pas de rêves!» En fait d'art (bien qu'il fréquentât les ateliers, où
quelquefois il donnait, par complaisance, une leçon d'escrime), ses
opinions n'étaient point transcendantes. Il comparait le style de M.
Marast à celui de Voltaire et Mlle Vatnaz à Mme de Staël, à cause d'une
ode sur la Pologne, «où il y avait du cœur». Enfin Regimbart assommait
tout le monde et particulièrement Deslauriers, car le Citoyen était
un familier d'Arnoux. Or le clerc ambitionnait de fréquenter cette
maison, espérant y faire des connaissances profitables. «Quand donc m'y
mèneras-tu?» disait-il. Arnoux se trouvait surchargé de besogne, ou
bien il partait en voyage; puis, ce n'était pas la peine, les dîners
allaient finir.

S'il avait fallu risquer sa vie pour son ami, Frédéric l'eût fait. Mais
comme il tenait à se montrer le plus avantageusement possible, comme
il surveillait son langage, ses manières et son costume jusqu'à venir
au bureau de l'_Art industriel_ toujours irréprochablement ganté, il
avait peur que Deslauriers, avec son vieil habit noir, sa tournure de
procureur et ses discours outrecuidants ne déplût à Mme Arnoux, ce
qui pouvait le compromettre, le rabaisser lui-même auprès d'elle. Il
admettait bien les autres, mais celui-là, précisément, l'aurait gêné
mille fois plus. Le Clerc s'apercevait qu'il ne voulait pas tenir
sa promesse, et le silence de Frédéric lui semblait une aggravation
d'injure.

Il aurait voulu le conduire absolument, le voir se développer d'après
l'idéal de leur jeunesse; et sa fainéantise le révoltait, comme une
désobéissance et comme une trahison. D'ailleurs Frédéric, plein de
l'idée de Mme Arnoux, parlait de son mari souvent; et Deslauriers
commença une intolérable _scie_, consistant à répéter son nom cent
fois par jour, à la fin de chaque phrase, comme un tic d'idiot. Quand
on frappait à sa porte, il répondait: «Entrez, Arnoux!» Au restaurant,
il demandait un fromage de Brie «à l'instar d'Arnoux»; et, la nuit,
feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait son compagnon en hurlant:
«Arnoux! Arnoux!» Enfin, un jour, Frédéric, excédé, lui dit d'une voix
lamentable:

«Mais laisse-moi tranquille avec Arnoux!

--Jamais! répondit le clerc.

  Toujours lui! lui partout! ou brûlante ou glacée,
  L'image de l'Arnoux...

--Tais-toi donc!» s'écria Frédéric en levant le poing.

Il reprit doucement:

«C'est un sujet qui m'est pénible, tu sais bien.

--Oh! pardon, mon bonhomme, répliqua Deslauriers en s'inclinant très
bas, on respectera désormais les nerfs de Mademoiselle! Pardon encore
une fois. Mille excuses!»

Ainsi fut terminée la plaisanterie.

Mais trois semaines après, un soir, il lui dit:

«Eh bien, je l'ai vue tantôt, Mme Arnoux!

--Où donc?

--Au palais, avec Balandard, avoué; une femme brune, n'est-ce pas, de
taille moyenne?»

Frédéric fit un signe d'assentiment. Il attendait que Deslauriers
parlât. Au moindre mot d'admiration, il se serait épanché largement,
il était tout prêt à le chérir; l'autre se taisait toujours; enfin,
n'y tenant plus, il lui demanda d'un air indifférent ce qu'il pensait
d'elle.

Deslauriers la trouvait «pas mal, sans avoir pourtant rien
d'extraordinaire».

«Ah! tu trouves,» dit Frédéric.

Arriva le mois d'août, époque de son deuxième examen. D'après l'opinion
courante, quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières.
Frédéric, ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée les quatre
premiers livres du Code de procédure, les trois premiers du Code pénal,
plusieurs morceaux d'Instruction criminelle et une partie du Code
civil, avec les annotations de M. Poncelet. La veille, Deslauriers lui
fit faire une récapitulation qui se prolongea jusqu'au matin; et, pour
mettre à profit le dernier quart d'heure, il continua à l'interroger
sur le trottoir, tout en marchant.

Comme plusieurs examens se passaient simultanément, il y avait beaucoup
de monde dans la cour, entre autres Hussonnet et Cisy; on ne manquait
pas de venir à ces épreuves quand il s'agissait des camarades. Frédéric
endossa la robe noire traditionnelle; puis il entra suivi de la foule,
avec trois autres étudiants, dans une grande pièce, éclairée par des
fenêtres sans rideaux et garnie de banquettes, le long des murs. Au
milieu, des chaises de cuir entouraient une table, décorée d'un tapis
vert. Elle séparait les candidats de MM. les examinateurs en robe
rouge, tous portant des chausses d'hermine sur l'épaule, avec des
toques à galons d'or sur le chef.

Frédéric se trouvait l'avant-dernier dans la série, position mauvaise.
A la première question sur la différence entre une convention et un
contrat, il définit l'une pour l'autre; et le professeur, un brave
homme, lui dit: «Ne vous troublez pas, monsieur, remettez-vous!»
puis, ayant fait deux demandes faciles, suivies de réponses obscures,
il passa enfin au quatrième. Frédéric fut démoralisé par ce piètre
commencement. Deslauriers, en face, dans le public, lui faisait signe
que tout n'était pas encore perdu; et à la deuxième interrogation sur
le droit criminel, il se montra passable. Mais, après la troisième,
relative au testament mystique, l'examinateur étant resté impassible
tout le temps, son angoisse redoubla; car Hussonnet joignait les mains
comme pour applaudir, tandis que Deslauriers prodiguait les haussements
d'épaules. Enfin, le moment arriva où il fallut répondre sur la
Procédure! Il s'agissait de la tierce opposition. Le professeur, choqué
d'avoir entendu des théories contraires aux siennes, lui demanda d'un
ton brutal:

«Et vous, monsieur, est-ce votre avis? Comment conciliez-vous le
principe de l'article 1351 du Code civil avec cette voie d'attaque
extraordinaire?»

Frédéric se sentait un grand mal de tête, pour avoir passé la nuit
sans dormir. Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une
jalousie, le frappait au visage. Debout derrière la chaise, il se
dandinait et tirait sa moustache.

«J'attends toujours votre réponse!» reprit l'homme à la toque d'or.

Et comme le geste de Frédéric l'agaçait sans doute:

«Ce n'est pas dans votre barbe que vous la trouverez!»

Ce sarcasme causa un rire dans l'auditoire; le professeur, flatté,
s'amadoua. Il lui fit deux questions encore sur l'ajournement et sur
l'affaire sommaire, puis baissa la tête en signe d'approbation; l'acte
public était fini. Frédéric rentra dans le vestibule.

Pendant que l'huissier le dépouillait de sa robe, pour la repasser à un
autre immédiatement, ses amis l'entourèrent, en achevant de l'ahurir
avec leurs opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On
le proclama bientôt d'une voix sonore, à l'entrée de la salle: «Le
troisième était... ajourné!»

«Emballé! dit Hussonnet, allons-nous-en!»

Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent Martinon, rouge, ému,
avec un sourire dans les yeux et l'auréole du triomphe sur le front. Il
venait de subir sans encombre son dernier examen. Restait seulement la
thèse. Avant quinze jours, il serait licencié. Sa famille connaissait
un ministre, «une belle carrière» s'ouvrait devant lui.

«Celui-là t'enfonce tout de même,» dit Deslauriers.

Rien n'est humiliant comme de voir les sots réussir dans les
entreprises où l'on échoue. Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en
moquait. Ses prétentions étaient plus hautes; et, comme Hussonnet
faisait mine de s'en aller, il le prit à l'écart pour lui dire:

«Pas un mot de tout cela, chez eux, bien entendu!»

Le secret était facile, puisque Arnoux, le lendemain, partait en voyage
pour l'Allemagne.

Le soir, en rentrant, le Clerc trouva son ami singulièrement changé: il
pirouettait, sifflait; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric
déclara qu'il n'irait pas chez sa mère; il emploierait ses vacances à
travailler.

A la nouvelle du départ d'Arnoux, une joie l'avait saisi. Il pouvait
se présenter là-bas, tout à son aise, sans crainte d'être interrompu
dans ses visites. La conviction d'une sécurité absolue lui donnerait
du courage. Enfin il ne serait pas éloigné, il ne serait pas séparé
d'Elle! Quelque chose de plus fort qu'une chaîne de fer l'attachait à
Paris, une voix intérieure lui criait de rester.

Des obstacles s'y opposaient. Il les franchit en écrivant à sa mère;
il confessait d'abord son échec, occasionné par des changements faits
dans le programme,--un hasard, une injustice;--d'ailleurs, tous les
grands avocats (il citait leurs noms) avaient été refusés à leurs
examens. Mais il comptait se présenter de nouveau au mois de novembre.
Or, n'ayant pas de temps à perdre, il n'irait point à la maison cette
année; et il demandait, outre l'argent d'un trimestre, deux cent
cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort utiles;--le
tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et protestations
d'amour filial.

Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain, fut chagrinée doublement.
Elle cacha la mésaventure de son fils, et lui répondit de «venir tout
de même». Frédéric ne céda pas. Une brouille s'ensuivit. A la fin de
la semaine, néanmoins, il reçut l'argent du trimestre avec la somme
destinée aux répétitions, et qui servit à payer un pantalon gris perle,
un chapeau de feutre blanc et une badine à pomme d'or.

Quand tout cela fut en sa possession:

«C'est peut-être une idée de coiffeur que j'ai eue?» songea-t-il.

Et une grande hésitation le prit:

Pour savoir s'il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans
l'air, des pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux.
Donc, la fatalité l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de
Choiseul.

Il monta vivement l'escalier, tira le cordon de la sonnette; elle ne
sonna pas; il se sentait près de défaillir.

Puis il ébranla, d'un coup furieux, le lourd gland de soie rouge. Un
carillon retentit, s'apaisa par degrés; et l'on n'entendait plus rien.
Frédéric eut peur.

Il colla son oreille contre la porte; pas un souffle! Il mit son œil
au trou de la serrure, et il n'apercevait dans l'antichambre que deux
pointes de roseau, sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin,
il tournait les talons, quand il se ravisa. Cette fois, il donna un
petit coup, léger. La porte s'ouvrit; et sur le seuil, les cheveux
ébouriffés, la face cramoisie et l'air maussade, Arnoux lui-même parut.

«Tiens! Qui diable vous amène? Entrez!»

Il l'introduisit, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la
salle à manger, où l'on voyait sur la table une bouteille de vin de
Champagne avec deux verres; et d'un ton brusque:

«Vous avez quelque chose à me demander, cher ami?

--Non! rien! rien!» balbutia le jeune homme, cherchant un prétexte à sa
visite.

Enfin, il dit qu'il était venu savoir de ses nouvelles, car il le
croyait en Allemagne, sur le rapport d'Hussonnet.

«Nullement! reprit Arnoux. Quelle linotte que ce garçon-là, pour
entendre tout de travers!»

Afin de dissimuler son trouble, Frédéric marchait de droite et de
gauche, dans la salle. En heurtant le pied d'une chaise, il fit tomber
une ombrelle posée dessus; le manche d'ivoire se brisa.

«Mon Dieu! s'écria-t-il, comme je suis chagrin d'avoir brisé l'ombrelle
de Mme Arnoux.»

A ce mot, le marchand releva la tête, et eut un singulier sourire.
Frédéric, prenant l'occasion qui s'offrait de parler d'elle, ajouta
timidement:

«Est-ce que je ne pourrai pas la voir?»

Elle était dans son pays, près de sa mère malade.

Il n'osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda
seulement quel était le pays de Mme Arnoux.

«Chartres! Cela vous étonne?

--Moi? non! pourquoi? Pas le moins du monde!»

Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien à se dire. Arnoux, qui
s'était fait une cigarette, tournait autour de la table, en soufflant.
Frédéric, debout contre le poêle, contemplait les murs, l'étagère, le
parquet; et des images charmantes défilaient dans sa mémoire, devant
ses yeux plutôt. Enfin il se retira.

Un morceau de journal, roulé en boule, traînait par terre, dans
l'antichambre; Arnoux le prit; et, se haussant sur la pointe des pieds,
il l'enfonça dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste
interrompue. Puis, en lui donnant une poignée de main:

«Avertissez le concierge, s'il vous plaît, que je n'y suis pas!»

Et il referma la porte sur son dos, violemment.

Frédéric descendit l'escalier marche à marche. L'insuccès de cette
première tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors
commencèrent trois mois d'ennui. Comme il n'avait aucun travail, son
désœuvrement renforçait sa tristesse.

Il passait des heures à regarder, du haut de son balcon, la rivière
qui coulait entre les quais grisâtres, noircis, de place en place,
par la bavure des égouts, avec un ponton de blanchisseuses amarré
contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient, dans la vase,
à faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant à gauche le pont de
pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se dirigeaient toujours
vers le quai aux Ormes, sur un massif de vieux arbres, pareils aux
tilleuls du port de Montereau. La tour Saint-Jacques, l'hôtel de ville,
Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Paul se levaient en face, parmi les
toits confondus,--et le génie de la colonne de Juillet resplendissait
à l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'à l'autre extrémité
le dôme des Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse bleue.
C'était par derrière, de ce côté-là, que devait être la maison de Mme
Arnoux.

Il rentrait dans sa chambre; puis, couché sur son divan, s'abandonnait
à une méditation désordonnée: plans d'ouvrage, projets de conduite,
élancements vers l'avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il
sortait.

Il remontait, au hasard, le quartier latin, si tumultueux d'habitude,
mais désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs
familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence,
avaient un aspect plus morne encore; on entendait toutes sortes de
bruits paisibles, des battements d'ailes dans des cages, le ronflement
d'un tour, le marteau d'un savetier; et les marchands d'habits, au
milieu des rues, interrogeaient de l'œil chaque fenêtre, inutilement.
Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses
carafons remplis; les journaux demeuraient en ordre sur la table
des cabinets de lecture; dans l'atelier des repasseuses, des linges
frissonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il
s'arrêtait à l'étalage d'un bouquiniste; un omnibus, qui descendait en
frôlant le trottoir, le faisait se retourner; et, parvenu devant le
Luxembourg, il n'allait pas plus loin.

Quelquefois, l'espoir d'une distraction l'attirait vers les boulevards.
Après de sombres ruelles exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait
sur de grandes places désertes, éblouissantes de lumière, et où les
monuments dessinaient au bord du pavé des dentelures d'ombre noire.
Mais les charrettes, les boutiques recommençaient, et la foule
l'étourdissait,--le dimanche surtout,--quand, depuis la Bastille
jusqu'à la Madeleine, c'était un immense flot ondulant sur l'asphalte,
au milieu de la poussière, dans une rumeur continue; il se sentait
tout écœuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la
satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur! Cependant,
la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de
les regarder.

Il allait tous les jours à l'_Art industriel_;--et pour savoir quand
reviendrait Mme Arnoux, il s'informait de sa mère très longuement. La
réponse d'Arnoux ne variait pas; «le mieux se continuait,» sa femme,
avec la petite, serait de retour la semaine prochaine. Plus elle
tardait à revenir, plus Frédéric témoignait d'inquiétude,--si bien
qu'Arnoux, attendri par tant d'affection, l'emmena cinq ou six fois
dîner au restaurant.

Frédéric, dans ces longs tête-à-tête, reconnut que le marchand de
peinture n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir de ce
refroidissement; et puis c'était l'occasion de lui rendre, un peu, ses
politesses.

Voulant donc faire les choses très bien, il vendit à un brocanteur
tous ses habits neufs, moyennant la somme de quatre-vingts francs; et,
l'ayant grossie de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux
le prendre pour dîner. Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent aux
Trois-Frères-Provençaux.

Le Citoyen commença par retirer sa redingote, et, sûr de la déférence
des deux autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter
dans la cuisine pour parler lui-même au chef, descendre à la cave
dont il connaissait tous les coins, et faire monter le maître de
l'établissement, auquel il «donna un savon», il ne fut content ni des
mets, ni des vins, ni du service! A chaque plat nouveau, à chaque
bouteille différente, dès la première bouchée, la première gorgée, il
laissait tomber sa fourchette, ou repoussait au loin son verre; puis
s'accoudant sur la nappe de toute la longueur de son bras, il s'écriait
qu'on ne pouvait plus dîner à Paris! Enfin, ne sachant qu'imaginer
pour sa bouche, Regimbart se commanda des haricots à l'huile, «tout
bonnement», lesquels, bien qu'à moitié réussis, l'apaisèrent un peu.
Puis il eut, avec le garçon, un dialogue, roulant sur les anciens
garçons des Provençaux:

«Qu'était devenu Antoine? Et un nommé Eugène? Et Théodore, le petit,
qui servait toujours en bas? Il y avait dans ce temps-là une chère
autrement distinguée, et des têtes de Bourgogne comme on n'en reverra
plus!»

Ensuite, il fut question de la valeur des terrains dans la banlieue,
une spéculation d'Arnoux, infaillible. En attendant, il perdait ses
intérêts. Puisqu'il ne voulait vendre à aucun prix, Regimbart lui
découvrirait quelqu'un; et ces deux messieurs firent, avec un crayon,
des calculs jusqu'à la fin du dessert.

On s'en alla prendre le café, passage du Saumon, dans un estaminet,
à l'entre-sol. Frédéric assista, sur ses jambes, à d'interminables
parties de billard, abreuvées d'innombrables chopes;--et il resta là,
jusqu'à minuit, sans savoir pourquoi, par lâcheté, par bêtise, dans
l'espérance confuse d'un événement quelconque favorable à son amour.

Quand donc la reverrait-il? Frédéric se désespérait. Mais, un soir,
vers la fin de novembre, Arnoux lui dit:

«Ma femme est revenue hier, vous savez!»

Le lendemain, à cinq heures, il entrait chez elle.

Il débuta par des félicitations, à propos de sa mère, dont la maladie
avait été si grave.

«Mais non! Qui vous l'a dit?

--Arnoux!»

Elle fit un «ah!» léger, puis ajouta qu'elle avait eu d'abord des
craintes sérieuses, maintenant disparues.

Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapisserie. Il était
sur le canapé avec son chapeau entre ses genoux; et l'entretien fut
pénible, elle l'abandonnait à chaque minute; il ne trouvait pas de
joint pour y introduire ses sentiments. Mais, comme il se plaignait
d'étudier la chicane, elle répliqua: «Oui..., je conçois..., les
affaires...!» en baissant la figure, absorbée tout à coup par des
réflexions.

Il avait soif de les connaître, et même ne songeait pas à autre chose.
Le crépuscule amassait de l'ombre autour d'eux.

Elle se leva, ayant une course à faire, puis reparut avec une capote
de velours, et une mante noire, bordée de petit-gris. Il osa offrir de
l'accompagner.

On n'y voyait plus; le temps était froid et un lourd brouillard,
estompant la façade des maisons, puait dans l'air. Frédéric le humait
avec délices; car il sentait à travers la ouate du vêtement la forme
de son bras; et sa main, prise dans un gant chamois à deux boutons,
sa petite main qu'il aurait voulu couvrir de baisers, s'appuyait sur
sa manche. A cause du pavé glissant, ils oscillaient un peu; il lui
semblait qu'ils étaient tous les deux comme bercés par le vent, au
milieu d'un nuage.

L'éclat des lumières, sur le boulevard, le remit dans la réalité.
L'occasion était bonne, le temps pressait. Il se donna jusqu'à la rue
de Richelieu pour déclarer son amour. Mais, presque aussitôt, devant un
magasin de porcelaines, elle s'arrêta net, en lui disant:

«Nous y sommes, je vous remercie! A jeudi, n'est-ce pas, comme
d'habitude?»

Les dîners recommencèrent; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses
langueurs augmentaient.

La contemplation de cette femme l'énervait, comme l'usage d'un parfum
trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament,
et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau
d'exister.

Les prostituées qu'il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices
poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les
bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes
lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes
violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires,
les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant
drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux
dans sa chevelure noire. A l'éventaire des marchandes, les fleurs
s'épanouissaient pour qu'elle les choisît en passant; dans la montre
des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne
semblaient attendre son pied; toutes les rues conduisaient vers sa
maison: les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener
plus vite; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec
toutes ses voix, bruissait, comme un immense orchestre, autour d'elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait
vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des
dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht
parmi les archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes,
qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées.
Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux; et son
amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait
aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à
deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles
ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un
corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand
escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes
d'autruche, dans une robe de brocart. D'autres fois il la rêvait en
pantalon de soie jaune, sur les coussins d'un harem;--et tout ce qui
était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique,
l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa pensée d'une façon
brusque et insensible.

Quant à essayer d'en faire sa maîtresse, il était sûr que toute
tentative serait vaine.

Un soir, Dittmer, qui arrivait, la baisa sur le front; Lovarias fit de
même, en disant:

«Vous permettez, n'est-ce pas, selon le privilège des amis?»

Frédéric balbutia:

«Il me semble que nous sommes tous des amis?

--Pas tous des vieux!» reprit-elle.

C'était le repousser d'avance, indirectement.

Que faire, d'ailleurs? Lui dire qu'il l'aimait? Elle l'éconduirait
sans doute; ou bien, s'indignant, le chasserait de sa maison! Or, il
préférait toutes les douleurs à l'horrible chance de ne plus la voir.

Il enviait le talent des pianistes, les balafres des soldats. Il
souhaitait une maladie dangereuse, espérant de cette façon l'intéresser.

Une chose l'étonnait, c'est qu'il n'était pas jaloux d'Arnoux; et il
ne pouvait se la figurer autrement que vêtue,--tant sa pudeur semblait
naturelle, et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.

Cependant, il songeait au bonheur de vivre avec elle, de la tutoyer,
de lui passer la main sur les bandeaux longuement, ou de se tenir par
terre, à genoux, les deux bras autour de sa taille, à boire son âme
dans ses yeux! Il aurait fallu, pour cela, subvertir la destinée;
et, incapable d'action, maudissant Dieu et s'accusant d'être lâche,
il tournait dans son désir, comme un prisonnier dans son cachot.
Une angoisse permanente l'étouffait. Il restait pendant des heures
immobile, ou bien, il éclatait en larmes; et, un jour qu'il n'avait pas
eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit:

«Mais, saprelotte! qu'est-ce que tu as?»

Frédéric souffrait des nerfs. Deslauriers n'en crut rien. Devant une
pareille douleur, il avait senti se réveiller sa tendresse, et il le
réconforta. Un homme comme lui se laisser abattre, quelle sottise!
Passe encore dans la jeunesse, mais plus tard, c'est perdre son temps.

«Tu me gâtes mon Frédéric! Je redemande l'ancien. Garçon, toujours du
même! Il me plaisait! Voyons, fume une pipe, animal! Secoue-toi un peu,
tu me désoles!

--C'est vrai, dit Frédéric, je suis fou!»

Le Clerc reprit:

«Ah! vieux troubadour, je sais bien ce qui t'afflige! Le petit cœur?
Avoue-le! Bah! une de perdue, quatre de trouvées! On se console des
femmes vertueuses avec les autres. Veux-tu que je t'en fasse connaître,
des femmes? Tu n'as qu'à venir à l'Alhambra.» (C'était un bal public
ouvert récemment au haut des Champs-Elysées, et qui se ruina dès la
seconde saison, par un luxe prématuré dans ce genre d'établissements.)
«On s'y amuse à ce qu'il paraît. Allons-y! Tu prendras tes amis si tu
veux; je te passe même Regimbart!»

Frédéric n'invita pas le Citoyen. Deslauriers se priva de Sénécal. Ils
emmenèrent seulement Hussonnet et Cisy avec Dussardier; et le même
fiacre les descendit tous les cinq à la porte de l'Alhambra.

Deux galeries moresques s'étendaient à droite et à gauche,
parallèlement. Le mur d'une maison, en face, occupait tout le fond, et
le quatrième côté (celui du restaurant) figurait un cloître gothique à
vitraux de couleurs. Une sorte de toiture chinoise abritait l'estrade
où jouaient les musiciens; le sol autour était couvert d'asphalte, et
des lanternes vénitiennes accrochées à des poteaux formaient, de loin,
sur les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un piédestal,
çà et là, supportait une cuvette de pierre, d'où s'élevait un mince
filet d'eau. On apercevait dans les feuillages des statues en plâtre,
Hébés ou Cupidons tout gluants de peinture à l'huile; et les allées
nombreuses, garnies d'un sable très jaune soigneusement ratissé,
faisaient paraître le jardin beaucoup plus vaste qu'il ne l'était.

Des étudiants promenaient leurs maîtresses; des commis en nouveautés
se pavanaient une canne entre les doigts; des collégiens fumaient des
régalias; de vieux célibataires caressaient avec un peigne leur barbe
teinte; il y avait des Anglais, des Russes, des gens de l'Amérique du
Sud, trois Orientaux en tarbouch. Des lorettes, des grisettes et des
filles étaient venues là, espérant trouver un protecteur, un amoureux,
une pièce d'or, ou simplement pour le plaisir de la danse; et leurs
robes à tunique vert d'eau, bleue-cerise, ou violette, passaient,
s'agitaient entre les ébéniers et les lilas. Presque tous les hommes
portaient des étoffes à carreaux, quelques-uns des pantalons blancs,
malgré la fraîcheur du soir. On allumait les becs de gaz.

Hussonnet, par ses relations avec les journaux de modes et les petits
théâtres, connaissait beaucoup de femmes; il leur envoyait des baisers
par le bout des doigts, et de temps à autre, quittant ses amis, allait
causer avec elles.

Deslauriers fut jaloux de ces allures. Il aborda cyniquement une grande
blonde, vêtue de nankin. Après l'avoir considéré d'un air maussade,
elle dit: «Non! pas de confiance, mon bonhomme!» et tourna les talons.

Il recommença près d'une grosse brune, qui était folle sans doute,
car elle bondit dès le premier mot, en le menaçant, s'il continuait,
d'appeler les sergents de ville. Deslauriers s'efforça de rire; puis,
découvrant une petite femme assise à l'écart sous un réverbère, il lui
proposa une contredanse.

Les musiciens, juchés sur l'estrade, dans des postures de singe,
raclaient et soufflaient, impétueusement. Le chef d'orchestre,
debout, battait la mesure d'une façon automatique. On était tassé, on
s'amusait; les brides dénouées des chapeaux effleuraient les cravates,
les bottes s'enfonçaient sous les jupons; tout cela sautait en cadence;
Deslauriers pressait contre lui la petite femme, et, gagné par le
délire du cancan, se démenait au milieu des quadrilles comme une grande
marionnette. Cisy et Dussardier continuaient leur promenade; le jeune
aristocrate lorgnait les filles, et, malgré les exhortations du commis,
n'osait leur parler, s'imaginant qu'il y avait toujours chez ces
femmes-là «un homme caché dans l'armoire avec un pistolet, et qui en
sort pour vous faire souscrire des lettres de change».

Ils revinrent près de Frédéric. Deslauriers ne dansait plus; et tous se
demandaient comment finir la soirée, quand Hussonnet s'écria:

«Tiens! la marquise d'Amaëgui!»

C'était une femme pâle, à nez retroussé, avec des mitaines jusqu'aux
coudes et de grandes boucles noires qui pendaient le long de ses joues,
comme deux oreilles de chien. Hussonnet lui dit:

«Nous devrions organiser ce soir une petite fête chez toi, un raout
oriental? Tâche d'herboriser quelques-unes de tes amies pour ces
chevaliers français? Eh bien, qu'est-ce qui te gêne? Attendrais-tu ton
hidalgo?»

L'Andalouse baissait la tête; sachant les habitudes peu luxueuses de
son ami, elle avait peur d'en être pour ses rafraîchissements. Enfin
au mot d'argent lâché par elle, Cisy proposa cinq napoléons, toute sa
bourse; la chose fut décidée. Mais Frédéric n'était plus là.

Il avait cru reconnaître la voix d'Arnoux, avait aperçu un chapeau de
femme, et il s'était enfoncé bien vite dans le bosquet à côté.

Mlle Vatnaz se trouvait seule avec Arnoux.

«Excusez-moi! je vous dérange?

--Pas le moins du monde!» reprit le marchand.

Frédéric, aux derniers mots de leur conversation, comprit qu'il était
accouru à l'Alhambra pour entretenir Mlle Vatnaz d'une affaire urgente;
et sans doute Arnoux n'était pas complètement rassuré, car il lui dit
d'un air inquiet:

«Vous êtes bien sûre?

--Très sûre! on vous aime! Ah! quel homme!»

Et elle lui faisait la moue, en avançant ses grosses lèvres, presque
sanguinolentes à force d'être rouges. Mais elle avait d'admirables
yeux, fauves avec des points d'or dans les prunelles, tout pleins
d'esprit, d'amour et de sensualité. Ils éclairaient, comme des lampes,
le teint un peu jaune de sa figure maigre. Arnoux semblait jouir de ses
rebuffades. Il se pencha de son côté en lui disant:

«Vous êtes gentille, embrassez-moi!»

Elle le prit par les deux oreilles, et le baisa sur le front.

A ce moment, les danses s'arrêtèrent; et, à la place du chef
d'orchestre, parut un beau jeune homme, trop gras et d'une blancheur de
cire. Il avait de longs cheveux noirs disposés à la manière du Christ,
un gilet de velours azur à grandes palmes d'or, l'air orgueilleux comme
un paon, bête comme un dindon; et quand il eut salué le public, il
entama une chansonnette. C'était un villageois narrant lui-même son
voyage dans la Capitale; l'artiste parlait bas-normand, faisait l'homme
soûl; le refrain:

  Ah! j'ai t'y ri, j'ai t'y ri,
  Dans ce gueusard de Paris!

soulevait des trépignements d'enthousiasme. Delmas, «chanteur
expressif», était trop malin pour le laisser refroidir. On lui passa
vivement une guitare, et il gémit une romance intitulée _le Frère de
l'Albanaise_.

Les paroles rappelèrent à Frédéric celles que chantait l'homme en
haillons, entre les tambours du bateau. Ses yeux s'attachaient
involontairement sur le bas de la robe étalée devant lui. Après chaque
couplet, il y avait une longue pause,--et le souffle du vent dans les
arbres ressemblait au bruit des ondes.

Mlle Vatnaz, en écartant d'une main les branches d'un troëne qui lui
masquait la vue de l'estrade, contemplait le chanteur, fixement, les
narines ouvertes, les cils rapprochés, et comme perdue dans une joie
sérieuse.

«Très bien! dit Arnoux. Je comprends pourquoi vous êtes ce soir à
l'Alhambra! Delmas vous plaît, ma chère.»

Elle ne voulut rien avouer.

«Ah! quelle pudeur!»

Et, montrant Frédéric:

«Est-ce à cause de lui? Vous auriez tort. Pas de garçon plus discret!»

Les autres, qui cherchaient leur ami, entrèrent dans la salle de
verdure, Hussonnet les présenta. Arnoux fit une distribution de cigares
et régala de sorbets la compagnie.

Mlle Vatnaz avait rougi en apercevant Dussardier. Elle se leva bientôt,
et, lui tendant la main:

«Vous ne me remettez pas, monsieur Auguste?

--Comment la connaissez-vous? demanda Frédéric.

--Nous avons été dans la même maison!» reprit-il.

Cisy le tirait par la manche, ils sortirent; et, à peine disparu, Mlle
Vatnaz commença l'éloge de son caractère. Elle ajouta même qu'il avait
_le génie du cœur_.

Puis on causa de Delmas, qui pourrait, comme mime, avoir des succès au
théâtre; et il s'ensuivit une discussion, où l'on mêla Shakspeare, la
Censure, le Style, le Peuple, les recettes de la Porte-Saint-Martin,
Alexandre Dumas, Victor Hugo et Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs
actrices célèbres; les jeunes gens se penchaient pour l'écouter. Mais
ses paroles étaient couvertes par le tapage de la musique; et, sitôt
le quadrille ou la polka terminés, tous s'abattaient sur les tables,
appelaient le garçon, riaient; les bouteilles de bière et de limonade
gazeuse détonaient dans les feuillages, des femmes criaient comme des
poules; quelquefois, deux messieurs voulaient se battre; un voleur fut
arrêté.

Au galop, les danseurs envahirent les allées. Haletant, souriant, et la
face rouge, ils défilaient dans un tourbillon qui soulevait les robes
avec les basques des habits; les trombones rugissaient plus fort; le
rythme s'accélérait; derrière le cloître moyen âge, on entendit des
crépitations, des pétards éclatèrent; des soleils se mirent à tourner;
la lueur des feux de Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une
minute tout le jardin;--et, à la dernière fusée, la multitude exhala un
grand soupir.

Elle s'écoula lentement. Un nuage de poudre à canon flottait dans
l'air. Frédéric et Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas à
pas, quand un spectacle les arrêta: Martinon se faisait rendre de la
monnaie au dépôt des parapluies; et il accompagnait une femme d'une
cinquantaine d'années, laide, magnifiquement vêtue, et d'un rang social
problématique.

«Ce gaillard-là, dit Deslauriers, est moins simple qu'on ne suppose.
Mais où est donc Cisy?»

Dussardier leur montra l'estaminet, où ils aperçurent le fils des
preux, devant un bol de punch, en compagnie d'un chapeau rose.

Hussonnet, qui s'était absenté depuis cinq minutes, reparut au même
moment.

Une jeune fille s'appuyait sur son bras, en l'appelant tout haut «mon
petit chat».

«Mais non! lui disait-il. Non! pas en public! Appelle-moi Vicomte,
plutôt! Ça vous donne un genre cavalier, Louis XIII et bottes molles,
qui me plaît! Oui, mes bons, une ancienne! N'est-ce pas qu'elle est
gentille?» Il lui prenait le menton. «Salue ces messieurs! ce sont tous
des fils de pairs de France! je les fréquente pour qu'ils me nomment
ambassadeur!

--Comme vous êtes fou!» soupira Mlle Vatnaz.

Elle pria Dussardier de la reconduire jusqu'à sa porte.

Arnoux les regarda s'éloigner, puis, se tournant vers Frédéric:

«Vous plairait-elle, la Vatnaz? Au reste, vous n'êtes pas franc
là-dessus? Je crois que vous cachez vos amours?»

Frédéric, devenu blême, jura qu'il ne cachait rien.

«C'est qu'on ne vous connaît pas de maîtresse,» reprit Arnoux.

Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais l'histoire pouvait
_lui_ être racontée. Il répondit qu'effectivement, il n'avait pas de
maîtresse.

Le marchand l'en blâma.

«Ce soir, l'occasion était bonne! Pourquoi n'avez-vous pas fait comme
les autres, qui s'en vont tous avec une femme?

--Eh bien, et vous? dit Frédéric, impatienté d'une telle persistance.

--Ah! moi! mon petit! c'est différent! Je m'en retourne auprès de la
mienne!»

Il appela un cabriolet, et disparut.

Les deux amis s'en allèrent à pied. Un vent d'est soufflait. Ils ne
parlaient ni l'un ni l'autre. Deslauriers regrettait de n'avoir pas
_brillé_ devant le directeur d'un journal, et Frédéric s'enfonçait dans
sa tristesse. Enfin, il dit que le bastringue lui avait paru stupide.

«A qui la faute? Si tu ne nous avais pas lâchés pour ton Arnoux!

--Bah! tout ce que j'aurais pu faire eût été complètement inutile!»

Mais le Clerc avait des théories. Il suffisait, pour obtenir les
choses, de les désirer fortement.

«Cependant, toi-même, tout à l'heure...

--Je m'en moquais bien! fit Deslauriers, arrêtant net l'allusion.
Est-ce que je vais m'empêtrer de femmes!»

Et il déclama contre leurs mièvreries, leurs sottises; bref, elles lui
déplaisaient.

«Ne pose donc pas!» dit Frédéric.

Deslauriers se tut. Puis, tout à coup:

«Veux-tu parier cent francs que je _fais_ la première qui passe?

--Oui! accepté!»

La première qui passa était une mendiante hideuse; et ils désespéraient
du hasard, lorsqu'au milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent une
grande fille, portant à la main un petit carton.

Deslauriers l'accosta sous les arcades. Elle inclina brusquement du
côté des Tuileries, et elle prit bientôt par la place du Carrousel;
elle jetait des regards de droite et de gauche. Elle courut après
un fiacre; Deslauriers la rattrapa. Il marchait près d'elle, en lui
parlant avec des gestes expressifs. Enfin elle accepta son bras et ils
continuèrent le long des quais. Puis, à la hauteur du Châtelet, pendant
vingt minutes au moins, ils se promenèrent sur le trottoir, comme deux
marins faisant leur quart. Mais, tout à coup, ils traversèrent le pont
au Change, le marché aux Fleurs, le quai Napoléon. Frédéric entra
derrière eux. Deslauriers lui fit comprendre qu'il les gênerait, et
n'avait qu'à suivre son exemple.

«Combien as-tu encore?

--Deux pièces de cent sous!

--C'est assez! bonsoir!»

Frédéric fut saisi par l'étonnement que l'on éprouve à voir une farce
réussir: «Il se moque de moi, pensa-t-il. Si je remontais?» Deslauriers
croirait, peut-être, qu'il lui enviait cet amour? «Comme si je n'en
avais pas un, et cent fois plus rare, plus noble, plus fort!» Une
espèce de colère le poussait. Il arriva devant la porte de Mme Arnoux.

Aucune des fenêtres extérieures ne dépendait de son logement.
Cependant, il restait les yeux collés sur la façade,--comme s'il avait
cru, par cette contemplation, pouvoir fendre les murs. Maintenant,
sans doute, elle reposait, tranquille comme une fleur endormie, avec
ses beaux cheveux noirs parmi les dentelles de l'oreiller, les lèvres
entre-closes, la tête sur un bras.

Celle d'Arnoux lui apparut. Il s'éloigna, pour fuir cette vision.

Le conseil de Deslauriers vint à sa mémoire; il en eut horreur. Alors,
il vagabonda dans les rues.

Quand un piéton s'avançait, il tâchait de distinguer son visage. De
temps à autre, un rayon de lumière lui passait entre les jambes,
décrivait au ras du pavé un immense quart de cercle; et un homme
surgissait, dans l'ombre, avec sa hotte et sa lanterne. Le vent, en de
certains endroits, secouait le tuyau de tôle d'une cheminée; des sons
lointains s'élevaient, se mêlant au bourdonnement de sa tête, et il
croyait entendre, dans les airs, la vague ritournelle des contredanses.
Le mouvement de sa marche entretenait cette ivresse; il se trouva sur
le pont de la Concorde.

Alors, il se ressouvint de ce soir de l'autre hiver,--où, sortant
de chez elle, pour la première fois, il lui avait fallu s'arrêter,
tant son cœur battait vite sous l'étreinte de ses espérances. Toutes
étaient mortes, maintenant!

Des nues sombres couraient sur la face de la lune. Il la contempla,
en rêvant à la grandeur des espaces, à la misère de la vie, au néant
de tout. Le jour parut; ses dents claquaient; et, à moitié endormi,
mouillé par le brouillard et tout plein de larmes, il se demanda
pourquoi n'en pas finir? Rien qu'un mouvement à faire! Le poids de son
front l'entraînait, il voyait son cadavre flottant sur l'eau; Frédéric
se pencha. Le parapet était un peu large, et ce fut par lassitude
qu'il n'essaya pas de le franchir.

Une épouvante le saisit. Il regagna les boulevards et s'affaissa sur
un banc. Des agents de police le réveillèrent, convaincus qu'il «avait
fait la noce».

Il se remit à marcher. Mais comme il se sentait grand'faim, et que tous
les restaurants étaient fermés, il alla souper dans un cabaret des
Halles. Après quoi, jugeant qu'il était encore trop tôt, il flâna aux
alentours de l'hôtel de ville, jusqu'à huit heures et un quart.

Deslauriers avait depuis longtemps congédié sa donzelle; et il écrivait
sur la table, au milieu de la chambre. Vers quatre heures, M. de Cisy
entra.

Grâce à Dussardier, la veille au soir, il s'était abouché avec une
dame; et même il l'avait reconduite en voiture, avec son mari, jusqu'au
seuil de sa maison, où elle lui avait donné rendez-vous. Il en sortait.
On ne connaissait pas ce nom-là!

«Que voulez-vous que j'y fasse?» dit Frédéric.

Alors le gentilhomme battit la campagne; il parla de Mlle Vatnaz,
de l'Andalouse, et de toutes les autres. Enfin, avec beaucoup de
périphrases, il exposa le but de sa visite: se fiant à la discrétion
de son ami, il venait pour qu'il l'assistât dans une démarche, après
laquelle il se regarderait définitivement comme un homme; et Frédéric
ne le refusa pas. Il conta l'histoire à Deslauriers, sans dire la
vérité sur ce qui le concernait personnellement.

Le Clerc trouva qu' «il allait maintenant très bien». Cette déférence
à ses conseils augmenta sa bonne humeur.

C'était par elle qu'il avait séduit, dès le premier jour, Mlle
Clémence Daviou, brodeuse en or pour équipements militaires, la plus
douce personne qui fût, et svelte comme un roseau, avec de grands
yeux bleus, continuellement ébahis. Le Clerc abusait de sa candeur,
jusqu'à lui faire croire qu'il était décoré; il ornait sa redingote
d'un ruban rouge, dans leurs tête-à-tête, mais s'en privait en public,
pour ne point humilier son patron, disait-il. Du reste, il la tenait à
distance, se laissait caresser comme un pacha, et l'appelait «fille du
peuple» par manière de rire. Elle lui apportait chaque fois de petits
bouquets de violettes. Frédéric n'aurait pas voulu d'un tel amour.

Cependant, lorsqu'ils sortaient, bras dessus bras dessous, pour se
rendre dans un cabinet chez Pinson ou chez Barillot, il éprouvait une
singulière tristesse. Frédéric ne savait pas combien, depuis un an,
chaque jeudi, il avait fait souffrir Deslauriers, quand il se brossait
les ongles, avant d'aller dîner rue de Choiseul!

Un soir que, du haut de son balcon, il venait de les regarder partir,
il vit de loin Hussonnet sur le pont d'Arcole. Le bohème se mit à
l'appeler par des signaux, et, Frédéric ayant descendu ses cinq étages:

«Voici la chose: C'est samedi prochain, 24, la fête de Mme Arnoux.

--Comment, puisqu'elle s'appelle Marie?

--Angèle aussi, n'importe! On festoiera dans leur maison de campagne,
à Saint-Cloud; je suis chargé de vous en prévenir. Vous trouverez un
véhicule à trois heures, au Journal! Ainsi convenu! Pardon de vous
avoir dérangé. Mais j'ai tant de courses!»

Frédéric n'avait pas tourné les talons que son portier lui remit une
lettre:

«Monsieur et Madame Dambreuse prient Monsieur F. Moreau de leur faire
l'honneur de venir dîner chez eux samedi 24 courant.--R. S. V. P.»

«Trop tard,» pensa-t-il.

Néanmoins, il montra la lettre à Deslauriers, lequel s'écria:

«Ah! enfin! Mais tu n'as pas l'air content. Pourquoi?»

Frédéric, ayant hésité quelque peu, dit qu'il avait le même jour une
autre invitation.

«Fais-moi le plaisir d'envoyer bouler la rue de Choiseul. Pas de
bêtises! Je vais répondre pour toi, si ça te gêne.»

Et le Clerc écrivit une acceptation, à la troisième personne.

N'ayant jamais vu le monde qu'à travers la fièvre de ses convoitises,
il se l'imaginait comme une création artificielle, fonctionnant en
vertu de lois mathématiques. Un dîner en ville, la rencontre d'un
homme en place, le sourire d'une jolie femme pouvaient, par une série
d'actions se déduisant les unes des autres, avoir de gigantesques
résultats. Certains salons parisiens étaient comme ces machines qui
prennent la matière à l'état brut et la rendent centuplée de valeur.
Il croyait aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches
mariages obtenus par les intrigues, au génie des galériens, aux
docilités du hasard sous la main des forts. Enfin, il estimait la
fréquentation des Dambreuse tellement utile, et il parla si bien, que
Frédéric ne savait plus à quoi se résoudre.

Il n'en devait pas moins, puisque c'était la fête de Mme Arnoux,
lui offrir un cadeau; il songea naturellement à une ombrelle, afin
de réparer sa maladresse. Or, il découvrit une marquise en soie
gorge-pigeon, à petit manche d'ivoire ciselé, et qui arrivait de la
Chine. Mais cela coûtait cent soixante-quinze francs et il n'avait pas
un sou, vivant même à crédit sur le trimestre prochain. Cependant il
la voulait, il y tenait, et, malgré sa répugnance, il eut recours à
Deslauriers.

Deslauriers lui répondit qu'il n'avait pas d'argent.

«J'en ai besoin, dit Frédéric, grand besoin!»

Et, l'autre ayant répété la même excuse, il s'emporta.

«Tu pourrais bien, quelquefois...

--Quoi donc?

--Rien!»

Le Clerc avait compris. Il leva sur sa réserve la somme en question, et
quand il l'eut versée pièce à pièce:

«Je ne te réclame pas de quittance, puisque je vis à tes crochets!»

Frédéric lui sauta au cou, avec mille protestations affectueuses.
Deslauriers resta froid. Puis, le lendemain, apercevant l'ombrelle sur
le piano:

«Ah! c'était pour cela!

--Je l'enverrai peut-être,» dit lâchement Frédéric.

Le hasard le servit, car il reçut, dans la soirée, un billet bordé
de noir, et où Mme Dambreuse, lui annonçant la perte d'un oncle,
s'excusait de remettre à plus tard le plaisir de faire sa connaissance.

Il arriva dès deux heures au bureau du journal. Au lieu de l'attendre
pour le mener dans sa voiture, Arnoux était parti la veille, ne
résistant plus à son besoin de grand air.

Chaque année, aux premières feuilles, durant plusieurs jours de suite,
il décampait le matin, faisait de longues courses à travers champs,
buvait du lait dans les fermes, batifolait avec les villageoises,
s'informait des récoltes, et rapportait des pieds de salade dans son
mouchoir. Enfin, réalisant un vieux rêve, il s'était acheté une maison
de campagne.

Pendant que Frédéric parlait au commis, Mlle Vatnaz survint, et fut
désappointée de ne pas voir Arnoux. Il resterait là-bas encore deux
jours, peut-être. Le commis lui conseilla «d'y aller;» elle ne pouvait
y aller; d'écrire une lettre, elle avait peur que la lettre ne fût
perdue. Frédéric s'offrit à la porter lui-même. Elle en fit une
rapidement, et le conjura de la remettre sans témoins.

Quarante minutes après, il débarquait à Saint-Cloud.

La maison, cent pas plus loin que le pont, se trouvait à mi-hauteur
de la colline. Les murs du jardin étaient cachés par deux rangs de
tilleuls, et une large pelouse descendait jusqu'au bord de la rivière.
La porte de la grille étant ouverte, Frédéric entra.

Arnoux, étendu sur l'herbe, jouait avec une portée de petits chats.
Cette distraction paraissait l'absorber infiniment. La lettre de Mlle
Vatnaz le tira de sa torpeur.

«Diable, diable! c'est ennuyeux! elle a raison; il faut que je parte.»

Puis, ayant fourré la missive dans sa poche, il prit plaisir à montrer
son domaine. Il montra tout, l'écurie, le hangar, la cuisine. Le salon
était à droite, et, du côté de Paris, donnait sur une varangue en
treillage, chargée d'une clématite. Mais, au-dessus de leur tête, une
roulade éclata; Mme Arnoux, se croyant seule, s'amusait à chanter.
Elle faisait des gammes, des trilles, des arpèges. Il y avait de
longues notes qui semblaient se tenir suspendues; d'autres tombaient
précipitées, comme les gouttelettes d'une cascade; et sa voix, passant
par la jalousie, coupait le grand silence, et montait vers le ciel bleu.

Elle cessa tout à coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se
présentèrent.

Puis elle parut elle-même au haut du perron; et, comme elle descendait
les marches, il aperçut son pied. Elle avait de petites chaussures
découvertes, en peau mordorée, avec trois pattes transversales, ce qui
dessinait sur ses bas un grillage d'or.

Les invités arrivèrent. Sauf Me Lefaucheur, avocat, c'étaient les
convives du jeudi. Chacun avait apporté quelque cadeau: Dittmer
une écharpe syrienne, Rosenwald un album de romances, Burrieu une
aquarelle, Sombaz sa propre caricature, et Pellerin un fusain,
représentant une espèce de danse macabre, hideuse fantaisie d'une
exécution médiocre. Hussonnet s'était dispensé de tout présent.

Frédéric attendit après les autres, pour offrir le sien.

Elle l'en remercia beaucoup. Alors, il dit:

«Mais... c'est presque une dette! J'ai été si fâché.

--De quoi donc? reprit-elle. Je ne comprends pas!

--A table! fit Arnoux, en le saisissant par le bras; puis, dans
l'oreille: Vous n'êtes guère malin, vous!»

Rien n'était plaisant comme la salle à manger, peinte d'une couleur
vert d'eau. A l'un des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil
dans un bassin en forme de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on
apercevait tout le jardin avec la longue pelouse que flanquait un
vieux pin d'Écosse, aux trois quarts dépouillé; des massifs de fleurs
la bombaient inégalement; et, au delà du fleuve, se développaient, en
large demi-cercle, le bois de Boulogne, Neuilly, Sèvres, Meudon. Devant
la grille, en face, un canot à la voile prenait des bordées.

On causa d'abord de cette vue que l'on avait, puis du paysage en
général; et les discussions commençaient quand Arnoux donna l'ordre à
son domestique d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie.
Une lettre de son caissier le rappelait.

«Veux-tu que je m'en retourne avec toi? dit Mme Arnoux.

--Mais certainement! et, en lui faisant un beau salut: Vous savez bien,
Madame, qu'on ne peut vivre sans vous!»

Tous la complimentèrent d'avoir un si bon mari.

«Ah! c'est que je ne suis pas seule!» répliqua-t-elle doucement, en
montrant sa petite fille.

Puis, la conversation ayant repris sur la peinture, on parla d'un
Ruysdaël, dont Arnoux espérait des sommes considérables, et Pellerin
lui demanda s'il était vrai que le fameux Saül Mathias, de Londres, fût
venu, le mois passé, lui en offrir vingt-trois mille francs.

«Rien de plus vrai! et, se tournant vers Frédéric: C'est même le
monsieur que je promenais l'autre jour à l'Alhambra, bien malgré moi,
je vous assure, car ces Anglais ne sont pas drôles!»

Frédéric, soupçonnant dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque histoire
de femme, avait admiré l'aisance du sieur Arnoux à trouver un moyen
honnête de déguerpir; mais son nouveau mensonge, absolument inutile,
lui fit écarquiller les yeux.

Le marchand ajouta, d'un air simple:

«Comment l'appelez-vous donc, ce grand jeune homme, votre ami?

--Deslauriers,» dit vivement Frédéric.

Et, pour réparer les torts qu'il se sentait à son endroit, il le vanta
comme une intelligence supérieure.

«Ah! vraiment? Mais il n'a pas l'air si brave garçon que l'autre, le
commis de roulage.»

Frédéric maudit Dussardier. Elle allait croire qu'il frayait avec les
gens du commun.

Ensuite, il fut question des embellissements de la Capitale, des
quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry vint à citer, parmi les grands
spéculateurs, M. Dambreuse.

Frédéric, saisissant l'occasion de se faire valoir, dit qu'il le
connaissait. Mais Pellerin se lança dans une catilinaire contre les
épiciers; vendeurs de chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de
différence. Puis, Rosenwald et Burrieu devisèrent porcelaines; Arnoux
causait jardinage avec Mme Oudry; Sombaz, loustic de la vieille école,
s'amusait à blaguer son époux; il l'appelait Odry, comme l'acteur,
déclara qu'il devait descendre d'Oudry, le peintre des chiens, car la
bosse des animaux était visible sur son front. Il voulut même lui tâter
le crâne, l'autre s'en défendait à cause de sa perruque; et le dessert
finit avec des éclats de rire.

Quand on eut pris le café, sous les tilleuls, en fumant, et fait
plusieurs tours dans le jardin, on alla se promener le long de la
rivière.

La compagnie s'arrêta devant un pêcheur, qui nettoyait des anguilles,
dans une boutique à poisson. Mlle Marthe voulut les voir. Il vida sa
boîte sur l'herbe; et la petite fille se jetait à genoux pour les
rattraper, riait de plaisir, criait d'effroi. Toutes furent perdues.
Arnoux les paya.

Il eut, ensuite, l'idée de faire une promenade en canot.

Un côté de l'horizon commençait à pâlir, tandis que, de l'autre, une
large couleur orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée au
faîte des collines, devenues complètement noires. Mme Arnoux se tenait
assise sur une grosse pierre, ayant cette lueur d'incendie derrière
elle. Les autres personnes flânaient, çà et là; Hussonnet, au bas de la
berge, faisait des ricochets sur l'eau.

Arnoux revint, suivi par une vieille chaloupe, où malgré les
représentations les plus sages il empila ses convives. Elle sombrait;
il fallut débarquer.

Déjà les bougies brûlaient dans le salon, tout tendu de perse, avec
des girandoles en cristal contre les murs. La mère Oudry s'endormait
doucement dans un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux,
dissertant sur les gloires du barreau. Mme Arnoux était seule près de
la croisée, Frédéric l'aborda.

Ils causèrent de ce que l'on disait. Elle admirait les orateurs;
lui, il préférait la gloire des écrivains. Mais on devait sentir,
reprit-elle, une plus forte jouissance à remuer les foules directement,
soi-même, à voir que l'on fait passer dans leur âme tous les sentiments
de la sienne. Ces triomphes ne tentaient guère Frédéric, qui n'avait
point d'ambition.

«Ah! pourquoi? dit-elle. Il faut en avoir un peu!»

Ils étaient l'un près de l'autre, debout, dans l'embrasure de la
croisée. La nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre,
piqué d'argent. C'était la première fois qu'ils ne parlaient pas de
choses insignifiantes. Il vint même à savoir ses antipathies et ses
goûts: certains parfums lui faisaient mal, les livres d'histoire
l'intéressaient, elle croyait aux songes.

Il entama le chapitre des aventures sentimentales. Elle plaignait
les désastres de la passion, mais était révoltée par les turpitudes
hypocrites; et cette droiture d'esprit se rapportait si bien à la
beauté régulière de son visage, qu'elle semblait en dépendre.

Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute.
Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands
rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait
sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument; et, dans ces
muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait
voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle
intérieur l'enlevait comme hors de lui; c'était une envie de se
sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort
qu'il ne pouvait l'assouvir.

Il ne partit pas avec les autres, Hussonnet non plus. Ils devaient
s'en retourner dans la voiture; et l'américaine attendait au bas du
perron, quand Arnoux descendit dans le jardin, pour cueillir des roses.
Puis, le bouquet étant lié avec un fil, comme les tiges dépassaient
inégalement, il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au
hasard, les enveloppa, consolida son œuvre avec une forte épingle et
il l'offrit à sa femme, avec une certaine émotion.

«Tiens, ma chérie, excuse-moi de t'avoir oubliée!»

Mais elle poussa un petit cri; l'épingle, sottement mise, l'avait
blessée, et elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un quart
d'heure. Enfin elle reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.

«Et ton bouquet? dit Arnoux.

--Non! non! ce n'est pas la peine!»

Frédéric courait pour l'aller prendre; elle lui cria:

«Je n'en veux pas!»

Mais il l'apporta bientôt, disant qu'il venait de le remettre dans
l'enveloppe, car il avait trouvé les fleurs à terre. Elle les enfonça
dans le tablier de cuir, contre le siège, et l'on partit.

Frédéric, assis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement.
Puis, quand on eut passé le pont, comme Arnoux tournait à gauche:

«Mais non! tu te trompes! par là, à droite!»

Elle semblait irritée; tout la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les
yeux, elle tira le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au
bras Frédéric, en lui faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais
parler.

Ensuite, elle appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea
plus.

Les deux autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux,
qui conduisait sans attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne.
Alors, on s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au pas;
les branches des arbres frôlaient la capote. Frédéric n'apercevait de
Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre; Marthe s'était allongée sur
elle, et il lui soutenait la tête.

«Elle vous fatigue!» dit sa mère.

Il répondit:

«Non! oh non!»

De longs tourbillons de poussière se levaient; on traversait Auteuil;
toutes les maisons étaient closes; un réverbère, çà et là, éclairait
l'angle d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres; une fois, il
s'aperçut qu'elle pleurait.

Était-ce un remords? un désir? quoi donc? Ce chagrin, qu'il ne savait
pas, l'intéressait comme une chose personnelle; maintenant, il y avait
entre eux un lien nouveau, une espèce de complicité; et il lui dit, de
la voix la plus caressante qu'il put:

«Vous souffrez?

--Oui, un peu,» reprit-elle.

La voiture roulait, et les chèvrefeuilles et les seringas débordaient
les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs
amollissantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il
lui semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant
étendu entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses
jolis cheveux bruns, la baisa au front, doucement.

«Vous êtes bon! dit Mme Arnoux.

--Pourquoi?

--Parce que vous aimez les enfants.

--Pas tous!»

Il n'ajouta rien, mais il étendit la main gauche de son côté et la
laissa toute grande ouverte,--s'imaginant qu'elle allait faire comme
lui, peut-être, et qu'il rencontrerait la sienne. Puis il eut honte,
et la retira.

On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de
gaz se multiplièrent, c'était Paris. Hussonnet, devant le Garde-Meuble,
sauta du siège. Frédéric attendit pour descendre que l'on fût arrivé
dans la cour; puis il s'embusqua au coin de la rue de Choiseul, et
aperçut Arnoux qui remontait lentement vers les boulevards.

Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces.

Il se voyait dans une cour d'assises, par un soir d'hiver, à la fin
des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante
fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures
déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et
sentant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque geste, le couperet de
la guillotine, suspendu derrière lui, se relever; puis, à la tribune
de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de tout un
peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une
riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix,
ironique, pathétique, emporté, sublime. Elle serait là, quelque part,
au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme;
ils se retrouveraient ensuite;--et les découragements, les calomnies
et les injures ne l'atteindraient pas, si elle disait: «Ah! cela est
beau!» en lui passant sur le front ses mains légères.

Ces images fulguraient, comme des phares, à l'horizon de sa vie. Son
esprit, excité, devint plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août,
il s'enferma, et fut reçu à son dernier examen.

Deslauriers, qui avait eu tant de mal à lui seriner encore une fois le
deuxième à la fin de décembre et le troisième en février, s'étonnait
de son ardeur. Alors, les vieux espoirs revinrent. Dans dix ans, il
fallait que Frédéric fût député; dans quinze, ministre; pourquoi pas?
Avec son patrimoine qu'il allait toucher bientôt, il pouvait, d'abord,
fonder un journal; ce serait le début; ensuite, on verrait. Quant à
lui, il ambitionnait toujours une chaire à l'École de droit; et il
soutint sa thèse pour le doctorat d'une façon si remarquable, qu'elle
lui valut les compliments des professeurs.

Frédéric passa la sienne trois jours après. Avant de partir en
vacances, il eut l'idée d'un pique-nique, pour clore les réunions du
samedi.

Il s'y montra gai. Mme Arnoux était maintenant près de sa mère, à
Chartres. Mais il la retrouverait bientôt, et finirait par être son
amant.

Deslauriers, admis le jour même à la parlotte d'Orsay, avait fait un
discours fort applaudi. Quoiqu'il fût sobre, il se grisa, et dit au
dessert à Dussardier:

«Tu es honnête, toi! Quand je serai riche, je t'instituerai mon
régisseur.»

Tous étaient heureux; Cisy ne finirait pas son droit; Martinon allait
continuer son stage en province, où il serait nommé substitut; Pellerin
se disposait à un grand tableau figurant _le Génie de la Révolution_;
Hussonnet, la semaine prochaine, devait lire au directeur des
Délassements le plan d'une pièce, et ne doutait pas du succès:

«Car la charpente du drame, on me l'accorde! Les passions, j'ai assez
roulé ma bosse pour m'y connaître; quant aux traits d'esprit, c'est mon
métier!»

Il fit un saut, retomba sur les deux mains, et marcha quelque temps
autour de la table, les jambes en l'air.

Cette gaminerie ne dérida pas Sénécal. Il venait d'être chassé de sa
pension, pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère augmentant,
il s'en prenait à l'ordre social, maudissait les riches; et il
s'épancha dans le sein de Regimbart, lequel était de plus en plus
désillusionné, attristé, dégoûté. Le Citoyen se tournait, maintenant,
vers les questions budgétaires, et accusait la Camarilla de perdre des
millions en Algérie.

Comme il ne pouvait dormir sans avoir stationné à l'estaminet
Alexandre, il disparut dès onze heures. Les autres se retirèrent plus
tard; et Frédéric, en faisant ses adieux à Hussonnet, apprit que Mme
Arnoux avait dû revenir la veille.

Il alla donc aux Messageries changer sa place pour le lendemain, et,
vers six heures du soir, se présenta chez elle. Son retour, lui dit le
concierge, était différé d'une semaine. Frédéric dîna seul, puis flâna
sur les boulevards.

Des nuages roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au delà des toits;
on commençait à relever les tentes des boutiques; des tombereaux
d'arrosage versaient une pluie sur la poussière, et une fraîcheur
inattendue se mêlait aux émanations des cafés, laissant voir par
leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des dorures, des
fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule
marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au milieu
du trottoir; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux
et ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des
grandes chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les
maisons. Jamais Paris ne lui avait semblé si beau. Il n'apercevait,
dans l'avenir, qu'une interminable série d'années toutes pleines
d'amour.

Il s'arrêta devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin à regarder
l'affiche; et, par désœuvrement, prit un billet.

On jouait une vieille féerie. Les spectateurs étaient rares; et, dans
les lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus,
tandis que les quinquets de la rampe formaient une seule ligne de
lumières jaunes. La scène représentait un marché d'esclaves à Pékin,
avec clochettes, tamtams, sultanes, bonnets pointus et calembours.
Puis, la toile baissée, il erra dans le foyer, solitairement, et admira
sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau vert, attelé de
deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.

Il regagnait sa place, quand, au balcon, dans la première loge
d'avant-scène, entrèrent une dame et un monsieur. Le mari avait un
visage pâle, bordé d'un filet de barbe grise, la rosette d'officier, et
cet aspect glacial qu'on attribue aux diplomates.

Sa femme, de vingt ans plus jeune pour le moins, ni grande ni petite,
ni laide ni jolie, portait ses cheveux blonds tirebouchonnés à
l'anglaise, une robe à corsage plat, et un large éventail de dentelle
noire. Pour que des gens d'un pareil monde fussent venus au spectacle
dans cette saison, il fallait supposer un hasard, ou l'ennui de passer
leur soirée en tête-à-tête. La dame mordillait son éventail, et le
monsieur bâillait. Frédéric ne pouvait se rappeler où il avait vu cette
figure.

A l'entr'acte suivant, comme il traversait un couloir, il les
rencontra tous les deux; sur le vague salut qu'il fit, M. Dambreuse,
le reconnaissant, l'aborda et s'excusa, tout de suite, de négligences
impardonnables. C'était une allusion aux cartes de visites nombreuses,
envoyées d'après les conseils du Clerc. Toutefois il confondait les
époques, croyant que Frédéric était à sa seconde année de droit. Puis
il l'envia de partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se
reposer, mais les affaires le retenaient à Paris.

Mme Dambreuse, appuyée sur son bras, inclinait la tête légèrement; et
l'aménité spirituelle de son visage contrastait avec son expression
chagrine de tout à l'heure.

«On y trouve pourtant de belles distractions! dit-elle; aux derniers
mots de son mari. Comme ce spectacle est bête! n'est-ce pas, monsieur?»
Et tous trois restèrent debout, à causer théâtres et pièces nouvelles.

Frédéric, habitué aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu
chez aucune femme une pareille aisance de manières, cette simplicité,
qui est un raffinement, et où les naïfs aperçoivent l'expression d'une
sympathie instantanée.

On comptait sur lui, dès son retour; M. Dambreuse le chargea de ses
souvenirs pour le père Roque.

Frédéric ne manqua pas, en rentrant, de conter cet accueil à
Deslauriers.

«Fameux! reprit le Clerc, et ne te laisse pas entortiller par ta maman!
Reviens tout de suite!»

Le lendemain de son arrivée, après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son
fils dans le jardin.

Elle se dit heureuse de lui voir un état, car ils n'étaient pas aussi
riches que l'on croyait; la terre rapportait peu; les fermiers payaient
mal; elle avait même été contrainte de vendre sa voiture. Enfin, elle
lui exposa leur situation.

Dans les premiers embarras de son veuvage, un homme astucieux, M.
Roque, lui avait fait des prêts d'argent, renouvelés, prolongés malgré
elle. Il était venu les réclamer tout à coup; et elle avait passé
par ses conditions, en lui cédant à un prix dérisoire la ferme de
Presles. Dix ans plus tard, son capital disparaissait dans la faillite
d'un banquier, à Melun. Par horreur des hypothèques et pour conserver
des apparences utiles à l'avenir de son fils, comme le père Roque se
présentait de nouveau, elle l'avait écouté encore une fois. Mais elle
était quitte, maintenant. Bref, il leur restait environ dix mille
francs de rente, dont deux mille trois cents à lui, tout son patrimoine!

«Ce n'est pas possible!» s'écria Frédéric.

Elle eut un mouvement de tête signifiant que cela était très possible.

Mais son oncle lui laisserait quelque chose?

Rien n'était moins sûr! Et ils firent un tour de jardin, sans parler.
Enfin elle l'attira contre son cœur, et, d'une voix que les larmes
étouffaient:

«Ah! mon pauvre garçon! Il m'a fallu abandonner bien des rêves!»

Il s'assit sur le banc, à l'ombre du grand acacia.

Ce qu'elle lui conseillait, c'était de se mettre clerc chez M.
Prouharam, avoué, lequel lui céderait son étude; s'il la faisait bien
valoir, il pourrait la revendre, et trouver un bon parti.

Frédéric n'entendait plus. Il regardait machinalement, par-dessus la
haie, dans l'autre jardin, en face.

Une petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges,
se trouvait là, toute seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles
avec des baies de sorbier; son corset de toile grise laissait à
découvert ses épaules, un peu dorées par le soleil; des taches de
confitures maculaient son jupon blanc;--et il y avait comme une grâce
de jeune bête sauvage dans toute sa personne, à la fois nerveuse et
fluette. La présence d'un inconnu l'étonnait, sans doute, car elle
s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la main, en dardant
sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.

«C'est la fille de M. Roque, dit Mme Moreau. Il vient d'épouser sa
servante et de légitimer son enfant.»



VI


Ruiné, dépouillé, perdu!

Il était resté sur le banc, comme étourdi par une commotion. Il
maudissait le sort, il aurait voulu battre quelqu'un; et, pour
renforcer son désespoir, il sentait peser sur lui une sorte d'outrage,
un déshonneur;--car Frédéric s'était imaginé que sa fortune paternelle
monterait un jour à quinze mille livres de rente, et il l'avait fait
savoir, d'une façon indirecte, aux Arnoux. Il allait donc passer pour
un hâbleur, un drôle, un obscur polisson, qui s'était introduit chez
eux dans l'espérance d'un profit quelconque! Et elle, Mme Arnoux,
comment la revoir, maintenant?

Cela, d'ailleurs, était complètement impossible, n'ayant que trois
mille francs de rente! Il ne pouvait loger toujours au quatrième, avoir
pour domestique le portier, et se présenter avec de pauvres gants noirs
bleuis du bout, un chapeau gras, la même redingote pendant un an.
Non, non! jamais! Cependant, l'existence était intolérable sans elle.
Beaucoup vivaient bien qui n'avaient pas de fortune, Deslauriers entre
autres;--et il se trouva lâche d'attacher une pareille importance à
des choses médiocres. La misère, peut-être, centuplerait ses facultés.
Il s'exalta, en pensant aux grands hommes qui travaillent dans les
mansardes. Une âme comme celle de Mme Arnoux devait s'émouvoir à ce
spectacle, et elle s'attendrirait. Ainsi, cette catastrophe était un
bonheur, après tout; comme ces tremblements de terre qui découvrent des
trésors, elle lui avait révélé les secrètes opulences de sa nature.
Mais il n'existait au monde qu'un seul endroit pour les faire valoir:
Paris! car, dans ses idées, l'art, la science et l'amour (ces trois
faces de Dieu, comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la
Capitale.

Il déclara le soir, à sa mère, qu'il y retournerait. Mme Moreau fut
surprise et indignée. C'était une folie, une absurdité. Il ferait mieux
de suivre ses conseils, c'est-à-dire de rester près d'elle, dans une
étude. Frédéric haussa les épaules: «Allons donc!» se trouvant insulté
par cette proposition.

Alors, la bonne dame employa une autre méthode. D'une voix tendre et
avec de petits sanglots, elle se mit à lui parler de sa solitude, de
sa vieillesse, des sacrifices qu'elle avait faits. Maintenant qu'elle
était plus malheureuse, il l'abandonnait. Puis, faisant allusion à sa
fin prochaine:

«Un peu de patience, mon Dieu! bientôt tu seras libre!»

Ces lamentations se répétèrent vingt fois par jour, durant trois mois;
et, en même temps, les délicatesses du foyer le corrompaient; il
jouissait d'avoir un lit plus mou, des serviettes sans déchirures;
si bien que, lassé, énervé, vaincu enfin par la terrible force de la
douceur, Frédéric se laissa conduire chez maître Prouharam.

Il n'y montra ni science ni aptitude. On l'avait considéré jusqu'alors
comme un jeune homme de grands moyens, qui devait être la gloire du
département. Ce fut une déception publique.

D'abord il s'était dit: «Il faut avertir Mme Arnoux,» et, pendant une
semaine, il avait médité des lettres dithyrambiques, et de courts
billets, en style lapidaire et sublime. La crainte d'avouer sa
situation le retenait. Puis il songea qu'il valait mieux écrire au
mari. Arnoux connaissait la vie et saurait le comprendre. Enfin, après
quinze jours d'hésitation:

«Bah! je ne dois plus les revoir; qu'ils m'oublient! Au moins, je
n'aurai pas déchu dans son souvenir! Elle me croira mort, et me
regrettera... peut-être.»

Comme les résolutions excessives lui coûtaient peu, il s'était juré ne
jamais revenir à Paris, et même de ne point s'informer de Mme Arnoux.

Cependant, il regrettait jusqu'à la senteur du gaz et au tapage des
omnibus. Il rêvait à toutes les paroles qu'on lui avait dites, au
timbre de sa voix, à la lumière de ses yeux,--et, se considérant comme
un homme mort, il ne faisait plus rien, absolument.

Il se levait très tard, et regardait par sa fenêtre les attelages
de rouliers qui passaient. Les six premiers mois, surtout, furent
abominables.

En de certains jours, pourtant, une indignation le prenait contre
lui-même. Alors, il sortait. Il s'en allait dans les prairies, à
moitié couvertes durant l'hiver par les débordements de la Seine. Des
lignes de peupliers les divisent. Çà et là, un petit pont s'élève.
Il vagabondait jusqu'au soir, roulant les feuilles jaunes sous ses
pas, aspirant la brume, sautant les fossés; à mesure que ses artères
battaient plus fort, des désirs d'action furieuse l'emportaient; il
voulait se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient,
s'embarquer comme matelot; et il exhalait sa mélancolie dans de longues
lettres à Deslauriers.

Celui-là se démenait pour percer. La conduite lâche de son ami et
ses éternelles jérémiades lui semblaient stupides. Bientôt, leur
correspondance devint presque nulle. Frédéric avait donné tous ses
meubles à Deslauriers, qui gardait son logement. Sa mère lui en parlait
de temps à autre; un jour enfin, il déclara son cadeau, et elle le
grondait, quand il reçut une lettre.

«Qu'est-ce donc? dit-elle, tu trembles?

--Je n'ai rien!» répliqua Frédéric.

Deslauriers lui apprenait qu'il avait recueilli Sénécal; et depuis
quinze jours, ils vivaient ensemble. Donc, Sénécal s'étalait,
maintenant, au milieu des choses qui provenaient de chez Arnoux! Il
pouvait les vendre, faire des remarques dessus, des plaisanteries.
Frédéric se sentit blessé jusqu'au fond de l'âme. Il monta dans sa
chambre. Il avait envie de mourir.

Sa mère l'appela. C'était pour le consulter, à propos d'une plantation
dans le jardin.

Ce jardin, en manière de parc anglais, était coupé à son milieu par
une clôture de bâtons, et la moitié appartenait au père Roque, qui en
possédait un autre, pour les légumes, sur le bord de la rivière. Les
deux voisins, brouillés, s'abstenaient d'y paraître aux mêmes heures.
Mais, depuis que Frédéric était revenu, le bonhomme s'y promenait plus
souvent et n'épargnait pas les politesses au fils de Mme Moreau. Il
le plaignait d'habiter une petite ville. Un jour, il raconta que M.
Dambreuse avait demandé de ses nouvelles. Une autre fois, il s'étendit
sur la coutume de Champagne, où le ventre anoblissait.

«Dans ce temps-là, vous auriez été un seigneur, puisque votre mère
s'appelait de Fouvens. Et on a beau dire, allez! c'est quelque chose,
un nom! Après tout, ajouta-t-il, en le regardant d'un air malin, cela
dépend du garde des sceaux.»

Cette prétention d'aristocratie jurait singulièrement avec sa personne.
Comme il était petit, sa grande redingote marron exagérait la longueur
de son buste. Quand il ôtait sa casquette, on apercevait un visage
presque féminin avec un nez extrêmement pointu; ses cheveux de couleur
jaune ressemblaient à une perruque; il saluait le monde très bas, en
frisant les murs.

Jusqu'à cinquante ans, il s'était contenté des services de Catherine,
une Lorraine du même âge que lui, et fortement marquée de petite
vérole. Mais, vers 1834, il ramena de Paris une belle blonde à figure
moutonnière, à «port de reine». On la vit bientôt se pavaner avec de
grandes boucles d'oreilles, et tout fut expliqué, par la naissance
d'une fille, déclarée sous les noms d'Élisabeth-Olympe-Louise Roque.

Catherine, dans sa jalousie, s'attendait à exécrer cette enfant. Au
contraire, elle l'aima. Elle l'entoura de soins, d'attentions et de
caresses, pour supplanter sa mère et la rendre odieuse, entreprise
facile, car Mme Éléonore négligeait complètement la petite, préférant
bavarder chez les fournisseurs. Dès le lendemain de son mariage,
elle alla faire une visite à la sous-préfecture, ne tutoya plus
les servantes, et crut devoir, par bon ton, se montrer sévère
pour son enfant. Elle assistait à ses leçons; le professeur, un
vieux bureaucrate de la mairie, ne savait pas s'y prendre. L'élève
s'insurgeait, recevait des gifles, et allait pleurer sur les genoux
de Catherine, qui lui donnait invariablement raison. Alors, les deux
femmes se querellaient; M. Roque les faisait taire. Il s'était marié
par tendresse pour sa fille, et ne voulait pas qu'on la tourmentât.

Souvent elle portait une robe blanche en lambeaux avec un pantalon
garni de dentelles; et, aux grandes fêtes, sortait vêtue comme une
princesse, afin de mortifier un peu les bourgeois, qui empêchaient
leurs marmots de la fréquenter, vu sa naissance illégitime.

Elle vivait seule, dans son jardin, se balançait à l'escarpolette,
courait après les papillons, puis tout à coup s'arrêtait à contempler
les cétoines s'abattant sur les rosiers. C'étaient ces habitudes, sans
doute, qui donnaient à sa figure une expression à la fois de hardiesse
et de rêverie. Elle avait la taille de Marthe, d'ailleurs, si bien que
Frédéric lui dit, dès leur seconde entrevue:

«Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle?»

La petite personne leva la tête, et répondit:

«Je veux bien!»

Mais la haie de bâtons les séparait l'un de l'autre.

«Il faut monter dessus, dit Frédéric.

--Non, enlève-moi!»

Il se pencha par-dessus la haie et la saisit au bout de ses bras, en
la baisant sur les deux joues; puis il la remit chez elle, par le même
procédé, qui se renouvela les fois suivantes.

Sans plus de réserve qu'une enfant de quatre ans, sitôt qu'elle
entendait venir son ami, elle s'élançait à sa rencontre, ou bien, se
cachant derrière un arbre, elle poussait un jappement de chien, pour
l'effrayer.

Un jour que Mme Moreau était sortie, il la fit monter dans sa chambre.
Elle ouvrit tous les flacons d'odeur et se pommada les cheveux
abondamment; puis, sans la moindre gêne, elle se coucha sur le lit où
elle restait tout de son long, éveillée.

«Je m'imagine que je suis ta femme,» disait-elle.

Le lendemain, il l'aperçut tout en larmes. Elle avoua «qu'elle pleurait
ses péchés», et, comme il cherchait à les connaître, elle répondit en
baissant les yeux:

«Ne m'interroge pas davantage!»

La première communion approchait; on l'avait conduite le matin à
confesse.

Le sacrement ne la rendit guère plus sage. Elle entrait parfois dans de
véritables colères; on avait recours à M. Frédéric pour la calmer.

Souvent il l'emmenait avec lui dans ses promenades. Tandis qu'il
rêvassait en marchant, elle cueillait des coquelicots au bord des blés,
et, quand elle le voyait plus triste qu'à l'ordinaire, elle tâchait
de le consoler par de gentilles paroles. Son cœur, privé d'amour, se
rejeta sur cette amitié d'enfant; il lui dessinait des bonshommes, lui
contait des histoires et se mit à lui faire des lectures.

Il commença par les _Annales romantiques_, un recueil de vers et de
prose, alors célèbre. Puis, oubliant son âge, tant son intelligence le
charmait, il lut successivement _Atala_, _Cinq-Mars_, _les Feuilles
d'automne_. Mais, une nuit (le soir même, elle avait entendu _Macbeth_,
dans la simple traduction de Letourneur), elle se réveilla en criant:
«La tache! la tache!» ses dents claquaient, elle tremblait, et, fixant
des yeux épouvantés sur sa main droite, elle la frottait en disant:
«Toujours une tache!» Enfin arriva le médecin qui prescrivit d'éviter
les émotions.

Les bourgeois ne virent là-dedans qu'un pronostic défavorable pour ses
mœurs. On disait que «le fils Moreau» voulait en faire plus tard une
actrice.

Bientôt il fut question d'un autre événement, à savoir l'arrivée de
l'oncle Barthélemy. Mme Moreau lui donna sa chambre à coucher, et
poussa la condescendance jusqu'à servir du gras les jours maigres.

Le vieillard fut médiocrement aimable. C'étaient de perpétuelles
comparaisons entre le Havre et Nogent, dont il trouvait l'air lourd,
le pain mauvais, les rues mal pavées, la nourriture médiocre et les
habitants des paresseux. «Quel pauvre commerce chez vous!» Il blâma
les extravagances de défunt son frère, tandis que, lui, il avait
amassé vingt-sept mille livres de rente! Enfin, il partit au bout de
la semaine, et sur le marche-pied de la voiture, lâcha ces mots peu
rassurants:

«Je suis toujours bien aise de vous savoir dans une bonne position.

--Tu n'auras rien!» dit Mme Moreau en rentrant dans la salle.

Il n'était venu que sur ses instances; et, huit jours durant, elle
avait sollicité de sa part une ouverture, trop clairement peut-être.
Elle se repentait d'avoir agi, et restait dans son fauteuil, la tête
basse, les lèvres serrées. Frédéric, en face d'elle, l'observait; et
ils se taisaient tous les deux, comme il y avait cinq ans, au retour de
Montereau. Cette coïncidence, s'offrant même à sa pensée, lui rappela
Mme Arnoux.

A ce moment, des coups de fouet retentirent sous la fenêtre, en même
temps qu'une voix l'appelait.

C'était le père Roque, seul dans sa tapissière. Il allait passer toute
la journée à la Fortelle, chez M. Dambreuse, et proposa cordialement à
Frédéric de l'y conduire.

«Vous n'avez pas besoin d'invitation avec moi; soyez sans crainte!»

Frédéric eut envie d'accepter. Mais comment expliquerait-il son séjour
définitif à Nogent? Il n'avait pas un costume d'été convenable; enfin
que dirait sa mère? Il refusa.

Dès lors, le voisin se montra moins amical. Louise grandissait; Mme
Éléonore tomba malade dangereusement; et la liaison se dénoua au grand
plaisir de Mme Moreau, qui redoutait pour l'établissement de son fils
la fréquentation de pareilles gens.

Elle rêvait de lui acheter le greffe du tribunal; Frédéric ne
repoussait pas trop cette idée. Maintenant, il l'accompagnait à la
messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il s'accoutumait à
la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait pris comme une
douceur funèbre, un charme assoupissant. A force d'avoir versé sa
douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures, promenée
dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie, si bien
que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait de ne
pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue tranquille
et résignée.

Un jour, le 12 décembre 1845, vers neuf heures du matin, la cuisinière
monta une lettre dans sa chambre. L'adresse, en gros caractères, était
d'une écriture inconnue; et Frédéric, sommeillant, ne se pressa pas de
la décacheter. Enfin il lut:

  «Justice de paix du Havre, 3e arrondissement.

  «Monsieur,


  «M. Moreau, votre oncle, étant mort _ab intestat_...»

Il héritait!

Comme si un incendie eût éclaté derrière le mur, il sauta hors de son
lit, pieds nus, en chemise: il se passa la main sur le visage, doutant
de ses yeux, croyant qu'il rêvait encore, et, pour se raffermir dans la
réalité, il ouvrit la fenêtre toute grande.

Il était tombé de la neige; les toits étaient blancs;--et même il
reconnut dans la cour un baquet à lessive, qui l'avait fait trébucher
la veille au soir.

Il relut la lettre trois fois de suite; rien de plus vrai! toute la
fortune de l'oncle! Vingt-sept mille livres de rente!--et une joie
frénétique le bouleversa à l'idée de revoir Mme Arnoux. Avec la netteté
d'une hallucination, il s'aperçut auprès d'elle, chez elle, lui
apportant quelque cadeau dans du papier de soie, tandis qu'à la porte
stationnerait son tilbury, non, un coupé plutôt! un coupé noir, avec
un domestique en livrée brune; il entendait piaffer son cheval et le
bruit de la gourmette se confondant avec le murmure de leurs baisers.
Cela se renouvellerait tous les jours, indéfiniment. Il les recevrait
chez lui dans sa maison; la salle à manger serait en cuir rouge, le
boudoir en soie jaune, des divans partout! et quelles étagères! quels
vases de Chine! quels tapis! Ces images arrivaient si tumultueusement
qu'il sentait la tête lui tourner. Alors, il se rappela sa mère; et il
descendit, tenant toujours la lettre à sa main.

Mme Moreau tâcha de contenir son émotion et eut une défaillance.
Frédéric la prit dans ses bras et la baisa au front.

«Bonne mère, tu peux racheter ta voiture maintenant. Ris donc, ne
pleure plus, sois heureuse!»

Dix minutes après, la nouvelle circulait jusqu'aux faubourgs. Alors,
Mme Benoist, M. Gamblin, M. Chambion, tous les amis, accoururent.
Frédéric s'échappa une minute pour écrire à Deslauriers. D'autres
visites survinrent. L'après-midi se passa en félicitations. On en
oubliait la femme Roque, qui était cependant «très bas.»

Le soir, quand ils furent seuls, tous les deux, Mme Moreau dit à son
fils qu'elle lui conseillait de s'établir à Troyes, avocat. Étant plus
connu dans son pays que dans un autre, il pourrait plus facilement y
trouver des partis avantageux.

«Ah! c'est trop fort!» s'écria Frédéric.

A peine avait-il son bonheur entre les mains qu'on voulait le lui
prendre. Il signifia sa résolution formelle d'habiter Paris.

«Pour quoi y faire?

--Rien!»

Mme Moreau, surprise de ses façons, lui demanda ce qu'il voulait
devenir.

«Ministre!» répliqua Frédéric.

Et il affirma qu'il ne plaisantait nullement, qu'il prétendait se
lancer dans la diplomatie, que ses études et ses instincts l'y
poussaient. Il entrerait d'abord au Conseil d'État, avec la protection
de M. Dambreuse.

«Tu le connais donc?

--Mais oui! par M. Roque!

--Cela est singulier,» dit Mme Moreau.

Il avait réveillé dans son cœur ses vieux rêves d'ambition. Elle s'y
abandonna intérieurement, et ne reparla plus des autres.

S'il eût écouté son impatience, Frédéric fût parti à l'instant même. Le
lendemain, toutes les places dans les diligences étaient retenues; il
se rongea jusqu'au lendemain, à sept heures du soir.

Ils s'asseyaient pour dîner, quand tintèrent à l'église trois longs
coups de cloche; et la domestique, entrant, annonça que Mme Éléonore
venait de mourir.

Cette mort, après tout, n'était un malheur pour personne, pas même pour
son enfant. La jeune fille ne s'en trouverait que mieux, plus tard.

Comme les deux maisons se touchaient, on entendait un grand
va-et-vient, un bruit de paroles; et l'idée de ce cadavre près d'eux
jetait quelque chose de funèbre sur leur séparation. Mme Moreau, deux
ou trois fois, s'essuya les yeux. Frédéric avait le cœur serré.

Le repas fini, Catherine l'arrêta entre deux portes. Mademoiselle
voulait absolument le voir. Elle l'attendait dans le jardin. Il sortit,
enjamba la haie, et, tout en se cognant aux arbres quelque peu, se
dirigea vers la maison de M. Roque. Des lumières brillaient à une
fenêtre au second étage; puis une forme apparut dans les ténèbres, et
une voix chuchota:

«C'est moi.»

Elle lui sembla plus grande qu'à l'ordinaire, à cause de sa robe noire,
sans doute. Ne sachant par quelle phrase l'aborder, il se contenta de
lui prendre les mains en soupirant:

«Ah! ma pauvre Louise!»

Elle ne répondit pas. Elle le regarda profondément, pendant longtemps.
Frédéric avait peur de manquer la voiture; il croyait entendre un
roulement tout au loin, et, pour en finir:

«Catherine m'a prévenu que tu avais quelque chose...

--Oui, c'est vrai, je voulais vous dire...»

Ce _vous_ l'étonna; et, comme elle se taisait encore:

«Eh bien, quoi?

--Je ne sais plus. J'ai oublié! Est-ce vrai que vous partez?

--Oui, tout à l'heure.»

Elle répéta:

«Ah! tout à l'heure?... tout à fait?... nous ne nous reverrons plus?»

Des sanglots l'étouffaient.

«Adieu! adieu! embrasse-moi donc!»

Et elle le serra dans ses bras avec emportement.



DEUXIÈME PARTIE



I


Quand il fut à sa place, dans le coupé, au fond, et que la diligence
s'ébranla, emportée par les cinq chevaux détalant à la fois, il sentit
une ivresse le submerger. Comme un architecte qui fait le plan d'un
palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il l'emplit de délicatesses et
de splendeurs; elle montait jusqu'au ciel; une prodigalité de choses y
apparaissait; et cette contemplation était si profonde, que les objets
extérieurs avaient disparu.

Au bas de la côte de Sourdun, il s'aperçut de l'endroit où l'on était.
On n'avait fait que cinq kilomètres, tout au plus! Il fut indigné. Il
abattit le vasistas pour voir la route. Il demanda plusieurs fois au
conducteur dans combien de temps, au juste, on arriverait. Il se calma
cependant, et il restait dans son coin, les yeux ouverts.

La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les croupes
des limoniers. Il n'apercevait au delà que les crinières des autres
chevaux, qui ondulaient comme des vagues blanches; leurs haleines
formaient un brouillard de chaque côté de l'attelage; les chaînettes
de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans leurs châssis; et la
lourde voiture, d'un train égal, roulait sur le pavé. Çà et là, on
distinguait le mur d'une grange, ou bien une auberge, toute seule.
Parfois en passant dans les villages, le four d'un boulanger projetait
des lueurs d'incendie, et la silhouette monstrueuse des chevaux courait
sur l'autre maison en face. Aux relais, quand on avait dételé, il se
faisait un grand silence pendant une minute. Quelqu'un piétinait en
haut, sous la bâche, tandis qu'au seuil d'une porte, une femme, debout,
abritait sa chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant sur le
marche-pied, la diligence repartait.

A Mormans, on entendit sonner une heure et un quart.

«C'est donc aujourd'hui, pensa-t-il, aujourd'hui même, tantôt!»

Mais peu à peu ses espérances et ses souvenirs, Nogent, la rue de
Choiseul, Mme Arnoux, sa mère, tout se confondait.

Un bruit sourd de planches le réveilla, on traversait le pont de
Charenton, c'était Paris. Alors, ses deux compagnons, ôtant l'un sa
casquette, l'autre son foulard, se couvrirent de leur chapeau et
causèrent. Le premier, un gros homme rouge, en redingote de velours,
était un négociant; le second venait dans la capitale pour consulter un
médecin;--et, craignant de l'avoir incommodé pendant la nuit, Frédéric
lui fit spontanément des excuses, tant il avait l'âme attendrie par le
bonheur.

Le quai de la gare se trouvant inondé, sans doute, on continua tout
droit, et la campagne recommença. Au loin, de hautes cheminées d'usines
fumaient. Puis on tourna dans Ivry. On monta une rue; tout à coup il
aperçut le dôme du Panthéon.

La plaine, bouleversée, semblait de vagues ruines. L'enceinte des
fortifications y faisait un renflement horizontal; et, sur les
trottoirs en terre, qui bordaient la route, de petits arbres sans
branches étaient défendus par des lattes hérissées de clous. Des
établissements de produits chimiques alternaient avec des chantiers
de marchands de bois. De hautes portes, comme il y en a dans les
fermes, laissaient voir, par leurs battants entr'ouverts, l'intérieur
d'ignobles cours pleines d'immondices, avec des flaques d'eau sale
au milieu. De longs cabarets couleur sang de bœuf portaient à leur
premier étage, entre les fenêtres, deux queues de billard en sautoir
dans une couronne de fleurs peintes; çà et là, une bicoque de plâtre à
moitié construite était abandonnée. Puis, la double ligne de maisons
ne discontinua plus; et, sur la nudité de leurs façades, se détachait,
de loin en loin, un gigantesque cigare de fer blanc, pour indiquer
un débit de tabac. Des enseignes de sage-femme représentaient une
matrone en bonnet, dodelinant un poupon dans une courte-pointe garnie
de dentelles. Des affiches couvraient l'angle des murs, et, aux trois
quarts déchirées, tremblaient au vent comme des guenilles. Des ouvriers
en blouse passaient, et des haquets de brasseurs, des fourgons de
blanchisseuses, des carrioles de bouchers; une pluie fine tombait, il
faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui
le soleil resplendissaient derrière la brume.

On s'arrêta longtemps à la barrière, car des coquetiers, des
rouliers et un troupeau de moutons y faisaient de l'encombrement. Le
factionnaire, la capote rabattue, allait et venait devant sa guérite
pour se réchauffer. Le commis de l'octroi grimpa sur l'impériale, et
une fanfare de cornet à piston éclata. On descendit le boulevard au
grand trot, les palonniers battants, les traits flottants. La mèche
du long fouet claquait dans l'air humide. Le conducteur lançait son
cri sonore: «Allume! allume! ohé!» et les balayeurs se rangeaient, les
piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas,
on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la
grille du Jardin des plantes se déploya.

La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une
fraîcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces,
savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux
et des émanations intellectuelles; il eut un attendrissement en
apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands
de vin garni de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boîtes,
jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes
trottinaient sous des parapluies; il se penchait pour distinguer leur
figure; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.

Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait
plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et
le quai Montebello, on prit le quai Napoléon; il voulut voir ses
fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le pont
Neuf, on descendit jusqu'au Louvre; et, par les rues Saint-Honoré,
Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi on atteignit la rue Coq-Héron, et
l'on entra dans la cour de l'hôtel.

Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement
possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre; il
souriait à l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre,
le nom chéri;--il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux,
rien!

Il courut à la rue de Choiseul. M. et Mme Arnoux n'y habitaient pas, et
une voisine gardait la loge du portier; Frédéric l'attendit; enfin il
parut, ce n'était plus le même. Il ne savait point leur adresse.

Frédéric entra dans un café, et, tout en déjeunant, consulta l'Almanach
du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux!
Où donc logeaient-ils? Pellerin devait le savoir.

Il se transporta tout en haut du faubourg Poissonnière, à son atelier.
La porte n'ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de
poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.

Il songea ensuite à Hussonnet. Mais où découvrir un pareil homme? Une
fois il l'avait accompagné jusqu'à la maison de sa maîtresse, rue de
Fleurus. Parvenu dans la rue de Fleurus, Frédéric s'aperçut qu'il
ignorait le nom de la demoiselle.

Il eut recours à la Préfecture de police. Il erra d'escalier en
escalier, de bureau en bureau. Celui des renseignements se fermait. On
lui dit de repasser le lendemain.

Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put découvrir,
pour savoir si l'on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait
plus le commerce.

Enfin, découragé, harassé, malade, il s'en revint à son hôtel et se
coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée le fit
bondir de joie:

«Regimbart! quel imbécile je suis de n'y avoir pas songé!»

Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires
devant la boutique d'un rogomiste où Regimbart avait coutume de prendre
le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte; il fit un tour de
promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de
nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut
même apercevoir au loin son chapeau; un corbillard et des voitures de
deuil s'interposèrent. L'embarras passé, la vision avait disparu.

Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours à
onze heures précises chez un petit restaurateur de la place Gaillon.
Il s'agissait de patienter; et, après une interminable flânerie de la
Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, à onze
heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y
trouver son Regimbart.

«Connais pas!» dit le gargotier d'un ton rogue.

Frédéric insistait; il reprit:

«Je ne le connais plus, monsieur!» avec un haussement de sourcils
majestueux et des oscillations de la tête qui décelaient un mystère.

Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de
l'estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans
un cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque
part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre.
Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un
établissement de ce nom-là, et à sa question: «M. Regimbart, s'il vous
plaît? le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux:

--Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur», tandis qu'il jetait à son
épouse, assise dans le comptoir, un regard d'intelligence.

Et aussitôt se tournant vers l'horloge:

«Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici à dix minutes, un quart d'heure
tout au plus.--Célestin, vite les feuilles!--Qu'est-ce que monsieur
désire prendre?»

Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre
de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis
différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le _Siècle_ du
jour, et le relut; il examina, jusque dans les grains du papier, la
caricature du _Charivari_; à la fin, il savait par cœur les annonces.
De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui!
et la forme de quelqu'un se profilait sur les carreaux; mais cela
passait toujours!

Afin de se désennuyer, Frédéric changeait de place; il alla se mettre
dans le fond, puis à droite, ensuite à gauche; et il restait au
milieu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant
délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs en bondissant
tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau; et
l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait
avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme
pâlotte, à dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait
donc faire Regimbart? Frédéric l'attendait, perdu dans une détresse
illimitée.

La pluie sonnait comme grêle sur la capote du cabriolet. Par
l'écartement du rideau de mousseline, il apercevait dans la rue le
pauvre cheval, plus immobile qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu
énorme, coulait entre deux rayons des roues et le cocher s'abritant
de la couverture sommeillait; mais, craignant que son bourgeois ne
s'esquivât, de temps à autre il entr'ouvrait la porte, tout ruisselant
comme un fleuve;--et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric
aurait dissous l'horloge à force d'attacher dessus les yeux. Elle
marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait--de long en
large, en répétant: «Il va venir, allez! il va venir!» et, pour le
distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il poussa même
la complaisance jusqu'à lui proposer une partie de dominos.

Enfin, à quatre heures et demie, Frédéric, qui était là depuis midi, se
leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.

«Je n'y comprends rien moi-même, répondit le cafetier d'un air candide,
c'est la première fois que manque M. Ledoux!

--Comment, M. Ledoux?

--Mais oui, monsieur!

--J'ai dit Regimbart! s'écria Frédéric exaspéré.

--Ah! mille excuses! vous faites erreur!--N'est-ce pas, madame
Alexandre, monsieur a dit: M. Ledoux?»

Et interpellant le garçon:

«Vous l'avez entendu, vous-même, comme moi?»

Pour se venger de son maître, sans doute, le garçon se contenta de
sourire.

Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu,
furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu,
et bien résolu à l'extraire du fond des caves les plus lointaines.
Sa voiture l'agaçait, il la renvoya; ses idées se brouillaient; puis
tous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile
jaillirent de sa mémoire à la fois, comme les mille pièces d'un feu
d'artifice: café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet
Bordelais, Havanais, Havrais, Bœuf à la mode, brasserie Allemande,
Mère Morel; et il se transporta dans tous successivement. Mais dans
l'un Regimbart venait de sortir; dans un autre il viendrait peut-être;
dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois; ailleurs,
il avait commandé, hier, un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier,
limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.

«Connaissez-vous M. Regimbart?

--Comment, monsieur, si je le connais? C'est moi qui ai l'honneur de le
servir. Il est en haut; il achève de dîner!»

Et, la serviette sous le bras, le maître de l'établissement, lui-même,
l'aborda:

«Vous demandez M. Regimbart, monsieur? il était ici à l'instant.»

Frédéric poussa un juron, mais le limonadier affirma qu'il le
trouverait chez Bouttevilain, infailliblement.

«Je vous en donne ma parole d'honneur! il est parti un peu plus tôt
que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec des messieurs.
Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue
Saint-Martin, 92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour,
entre-sol, porte à droite!»

Enfin, il l'aperçut à travers la fumée des pipes, seul, au fond de
l'arrière buvette après le billard, une chope devant lui, le menton
baissé et dans une attitude méditative.

«Ah! il y a longtemps que je vous cherchais, vous!»

Sans s'émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme
s'il l'avait vu la veille, il débita plusieurs phrases insignifiantes
sur l'ouverture de la session.

Frédéric l'interrompit, en lui disant de l'air le plus naturel qu'il
put:

«Arnoux va bien?»

La réponse fut longue à venir, Regimbart se gargarisait avec son
liquide.

«Oui, pas mal!

--Où demeure-t-il donc, maintenant?

--Mais... rue Paradis-Poissonnière, répondit le Citoyen étonné.

--Quel numéro?

--Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle!»

Frédéric se leva.

«Comment, vous partez?

--Oui, oui, j'ai une course, une affaire que j'oubliais! Adieu!»

Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent
tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les songes.

Il se trouva bientôt à un second étage, devant une porte dont la
sonnette retentissait; une servante parut; une seconde porte s'ouvrit;
Mme Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et l'embrassa.
Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans à peu près; sa
fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté
de la cheminée.

«Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-là», dit Arnoux, en
prenant son fils par les aisselles.

Et il s'amusa quelques minutes à le faire sauter en l'air, très haut,
pour le recevoir au bout de ses bras.

«Tu vas le tuer! ah! mon Dieu! finis donc!» s'écriait Mme Arnoux.

Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger continuait, et même
zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal: «Ah!
brave pichoûn, mon poulit rossignolet!!» Puis il demanda à Frédéric
pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu
faire là-bas, ce qui le ramenait.

«Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons
de vous!»

Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère; il insista
beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant. Bref, il se fixait à
Paris, définitivement cette fois; et il ne dit rien de l'héritage--dans
la peur de nuire à son passé.

Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron; deux
oreillers se touchaient contre le traversin; une bouillotte chauffait
dans les charbons; et l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la
commode, assombrissait l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de
chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une
main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet
de la brassière; le mioche, en chemise, pleurait tout en se grattant la
tête, comme M. Alexandre fils.

Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie;--mais les passions
s'étiolent quand on les dépayse; et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans
le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque
chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la
même. Le calme de son cœur le stupéfiait. Il s'informa des anciens
amis, de Pellerin, entre autres.

«Je ne le vois pas souvent», dit Arnoux.

Elle ajouta:

«Nous ne recevons plus, comme autrefois!»

Était-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation? Mais
Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu
dîner avec eux, à l'improviste; et il expliqua pourquoi il avait changé
d'industrie.

«Que voulez-vous faire, dans une époque de décadence comme la nôtre? La
grande peinture est passée de mode! d'ailleurs, on peut mettre de l'art
partout. Vous savez, moi, j'aime le beau! il faudra un de ces jours que
je vous mène à ma fabrique.»

Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits
dans son magasin à l'entre-sol.

Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le
plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage
pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques
dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double
étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases à contenir la
glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et
de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère
pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric qui avait
froid et faim.

Il courut au café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant,
il se disait:

«J'étais bien bon là-bas avec mes douleurs! A peine si elle m'a
reconnu! quelle bourgeoise!»

Et, dans un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions
d'égoïsme. Il se sentait le cœur dur comme la table où ses coudes
posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde,
sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint; il les utiliserait; puis
il se rappela Deslauriers. «Ah! ma foi, tant pis!» Cependant, il lui
envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le
lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.

La fortune n'était pas si douce pour celui-là.

Il s'était présenté au concours d'agrégation avec une thèse _sur
le droit de tester_, où il soutenait qu'on devait le restreindre
autant que possible;--et, son adversaire l'excitant à lui faire dire
des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs
bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât au sort, pour
sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré à des
théories déplorables; les vieilles contestations devaient se produire
comme les nouvelles; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son
bien parce qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans
révolus? C'était donner la sécurité de l'honnête homme à l'héritier
du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une
extension de ce droit, qui était la tyrannie, l'abus de la force! Il
s'était même écrié:

«Abolissons-le; et les Franks ne pèseront plus sur les Gaulois, les
Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs
sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne...»

Le président l'avait interrompu:

«Bien! bien! monsieur! nous n'avons que faire de vos opinions
politiques, vous vous représenterez plus tard!»

Deslauriers n'avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre
XX du IIIe livre du Code civil était devenu pour lui une montagne
d'achoppement. Il élaborait un grand ouvrage sur la _Prescription,
considérée comme base du droit civil et du droit naturel des peuples_;
et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille,
Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de s'y livrer
plus à l'aise, il s'était démis de sa place de maître-clerc. Il vivait
en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses; et, aux séances
de la Parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur,
tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot,--si bien qu'il avait,
dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de
défiance pour sa personne.

Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle
rouge, comme celui de Sénécal autrefois.

Le respect humain, à cause du public qui passait, les empêcha de
s'étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras
dessus, bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond
des yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria:

«Ah! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant!»

Frédéric n'aima point cette manière de s'associer, tout de suite, à sa
fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez
pour lui seul.

Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux, son
existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur.
Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une
canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et,
sur le reproche anodin de Frédéric:

«Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos, qui vous gagnent
jusqu'à des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs,
éligibles peut-être! Ah non, non!

Puis, d'un air enjoué:

«Mais j'oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es un
Mondor, maintenant!»

Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette idée: que les successions
collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se réjouît de celle-là)
seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine révolution.

«Tu crois? dit Frédéric.

--Compte dessus! répondit-il. Ça ne peut pas durer! on souffre trop!
Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal...

--Toujours le Sénécal! pensa Frédéric.

--Quoi de neuf, du reste? Es-tu encore amoureux de Mme Arnoux! C'est
passé, hein?»

Frédéric, ne sachant que répondre, ferma les yeux en baissant la tête.

A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit que son journal appartenait
maintenant à Hussonnet, lequel l'avait transformé. Cela s'appelait
«_L'Art_, institut littéraire, société par actions de cent francs
chacune; capital social: quarante mille francs», avec la faculté pour
chaque actionnaire de pousser là sa copie; car «la société a pour
but de publier les œuvres des débutants, d'épargner au talent, au
génie peut-être, les crises douloureuses qui abreuvent, etc., tu vois
la blague!» Il y avait cependant quelque chose à faire, c'était de
hausser le ton de ladite feuille, puis tout à coup, gardant les mêmes
rédacteurs et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés
un journal politique; les avances ne seraient pas énormes.

«Qu'en penses-tu, voyons! veux-tu t'y mettre?»

Frédéric ne repoussa pas la proposition. Mais il fallait attendre le
règlement de ses affaires.

«Alors, si tu as besoin de quelque chose...

«Merci, mon petit!» dit Deslauriers.

Ensuite, ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au
bord de la fenêtre. Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes
d'oiseaux voletant s'abattaient dans le jardin; les statues de bronze
et de marbre, lavées par la pluie, miroitaient; des bonnes en tablier
causaient assises sur des chaises; et l'on entendait les rires des
enfants, avec le murmure continu que faisait la gerbe du jet d'eau.

Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de Deslauriers;
mais, sous l'influence du vin qui circulait dans ses veines, à
moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage,
il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement
stupide,--comme une plante saturée de chaleur et d'humidité.
Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement.
Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire:

«Ah! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur une
table, poussait le peuple à la Bastille! On vivait dans ce temps-là, on
pouvait s'affirmer, prouver sa force! De simples avocats commandaient
à des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'à
présent...»

Il se tut, puis tout à coup:

«Bah! l'avenir est gros!»

Et tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de
Barthélemy:

  Elle reparaîtra, la terrible Assemblée
  Dont, après quarante ans, votre tête est troublée,
  Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.

«Je ne sais plus le reste! Mais il est tard, si nous partions?»

Et il continua, dans la rue, à exposer ses théories.

Frédéric, sans l'écouter, observait à la devanture des marchands les
étoffes et les meubles convenables, pour son installation; et ce fut
peut-être la pensée de Mme Arnoux qui le fit s'arrêter à l'étalage d'un
brocanteur, devant trois assiettes de faïence. Elles étaient décorées
d'arabesques jaunes, à reflets métalliques, et valaient cent écus la
pièce. Il les fit mettre de côté.

«Moi, à ta place, dit Deslauriers, je m'achèterais plutôt de
l'argenterie,» décelant, par cet amour du cossu, l'homme de mince
origine.

Dès qu'il fut seul, Frédéric se rendit chez le célèbre Pomadère, où
il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelisse de fourrure
et cinq gilets; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez un
chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le plus possible.

Trois jours après, le soir, à son retour du Havre, il trouva chez lui
sa garde-robe complète; et, impatient de s'en servir, il résolut de
faire à l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop
tôt, huit heures à peine.

«Si j'allais chez les autres?» se dit-il.

Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui
proposa de le conduire dans un endroit où il s'amuserait, et, au nom de
M. Dambreuse:

«Ah! ça se trouve bien! Vous verrez là de ses amis; venez donc! ce sera
drôle!»

Frédéric s'excusait, Mme Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le
bonjour à travers la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même
souffrante; et l'on entendait le bruit d'une cuiller contre un verre,
et tout ce frémissement de choses délicatement remuées qui se fait
dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu à sa
femme. Il entassait les raisons:

«Tu sais bien que c'est sérieux! Il faut que j'y aille, j'y ai besoin,
on m'attend.

«Va, va, mon ami. Amuse-toi!»

Arnoux héla un fiacre.

«Palais-Royal! galerie Montpensier, 7.»

Et, se laissant tomber sur les coussins:

«Ah! comme je suis las, mon cher! j'en crèverai. Du reste, je peux bien
vous le dire, à vous.»

Il se pencha vers son oreille, mystérieusement:

«Je cherche à retrouver le rouge de cuivre des Chinois.»

Et il expliqua ce qu'étaient la couverte et le petit feu.

Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu'il fit porter
sur le fiacre. Puis il choisit pour «sa pauvre femme» du raisin, des
ananas, différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles fussent
envoyées de bonne heure, le lendemain.

Ils allèrent ensuite chez un costumier; c'était d'un bal qu'il
s'agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste
pareille, une perruque rouge; Frédéric un domino; et ils descendirent
rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des
lanternes de couleur.

Dès le bas de l'escalier, on entendait le bruit des violons.

«Où diable me menez-vous? dit Frédéric.

--Chez une bonne fille! n'ayez pas peur!»

Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l'antichambre, où
des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des
chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait
en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.

«Eh bien? dit Arnoux.

--C'est fait! répondit-elle.

--Ah! merci, mon ange!

Et il voulut l'embrasser.

«Prends donc garde, imbécile! tu vas gâter mon maquillage!»

Arnoux présenta Frédéric.

«Tapez là-dedans, monsieur, soyez le bienvenu!»

Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier
emphatiquement:

«Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis!»

Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières; il n'aperçut que de
la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se
balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des
murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et
là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes,
dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient
des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins;--et
en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une
troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son
chevet.

Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme
de joie, à la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête;
les victuailles faisaient bosse au milieu.--«Gare au lustre!» Frédéric
leva les yeux: c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique
de l'_Art industriel_; le souvenir des anciens jours passa dans sa
mémoire; mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet
air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant
lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement; et il
reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui
le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié
alsacien, moitié nègre, le bohème l'accablait de félicitations,
l'appelant son colonel. Frédéric, décontenancé par toutes ces
personnes, ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un
pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.

Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en
villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en
costumes de roulier, de débardeur ou de matelot.

Frédéric, s'étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.

Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d'une longue simarre
de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit
vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d'or. Le
couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une
Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une
caille, en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa
chevelure qui lui descendait jusqu'aux jarrets, une grande blonde,
marcheuse à l'Opéra, s'était mise en femme sauvage; et, par-dessus son
maillot de couleur brune, n'avait qu'un pagne de cuir, des bracelets
de verroterie, et un diadème de clinquant, d'où s'élevait une haute
gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d'un
habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude
sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un
clair de lune, choquait sa houlette contre le thyrse d'une Bacchante,
couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des
cothurnes à rubans d'or. De l'autre côté, une Polonaise, en spencer
de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie
gris-perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche.
Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de chœur,
et qui gambadait très haut, levant d'une main son surplis et retenant
de l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était Mlle
Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche
maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste
de velours noir uni; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur
la croupe et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait,
tout le long de la couture, des petits camélias blancs naturels. Sa
mine pâle, un peu bouffie et à nez retroussé, semblait plus insolente
encore par l'ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d'homme,
en feutre gris, plié d'un coup de poing sur l'oreille droite; et,
dans les bonds qu'elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants
atteignaient presque au nez de son voisin, un grand baron moyen
âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange,
un glaive d'or à la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui,
allant, venant, perdant à toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne
comprenait rien aux figures et embarrassait la contredanse.

Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d'abandon,
un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux et il lui semblait
participer à quelque chose d'hostile se tramant contre elle.

Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l'aborda. Elle haletait un
peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement
sous son menton.

«Et vous; monsieur, dit-elle, vous ne dansez pas?»

Frédéric s'excusa, il ne savait pas danser.

«Vraiment! mais avec moi? bien sûr?»

Et, posée sur une seule hanche, l'autre genou un peu rentré, en
caressant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle
le considéra pendant une minute, d'un air moitié suppliant, moitié
gouailleur. Enfin elle dit «Bonsoir!» fit une pirouette, et disparut.

Frédéric, mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à
errer dans le bal.

Il entra dans le boudoir, capitonné de soie bleu-pâle avec des bouquets
de fleurs des champs, tandis qu'au plafond, dans un cercle de bois
doré, des Amours, émergeant d'un ciel d'azur, batifolaient sur des
nuages en forme d'édredon. Ces élégances qui seraient aujourd'hui des
misères pour les pareilles de Rosanette, l'éblouirent; et il admira
tout: les volubilis artificiels ornant le contour de la glace, les
rideaux de la cheminée, le divan turc, et, dans un renfoncement de
la muraille, une manière de tente tapissée de soie rose, avec de la
mousseline blanche par dessus. Des meubles noirs à marqueterie de
cuivre garnissaient la chambre à coucher, où se dressait, sur une
estrade couverte d'une peau de cygne, le grand lit à baldaquin et à
plumes d'autruche. Des épingles à tête de pierreries fichées dans des
pelotes, des bagues traînant sur des plateaux, des médaillons à cercle
d'or et des coffrets d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la
lueur qu'épanchait une urne de Bohême, suspendue à trois chaînettes.
Par une petite porte entre-bâillée, on apercevait une serre chaude
occupant toute la largeur d'une terrasse, et que terminait une volière
à l'autre bout.

C'était bien là un milieu fait pour lui plaire. Dans une brusque
révolte de sa jeunesse, il se jura d'en jouir, s'enhardit; puis, revenu
à l'entrée du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout
s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta debout
à contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir,--et
humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense
baiser épandu.

Mais il y avait près de lui, de l'autre côté de la porte,
Pellerin;--Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine
et tenant de la main droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.

«Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous a vu! Où diable étiez-vous donc?
parti en voyage, en Italie? Poncif, hein, l'Italie? pas si raide qu'on
dit? N'importe! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours?»

Et, sans attendre sa réponse, l'artiste se mit à parler de lui-même.

Il avait fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la
bêtise de la Ligne. On ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et
de l'Unité, dans une œuvre, que du caractère et de la diversité des
choses.

«Car tout existe dans la nature, donc tout est légitime, tout est
plastique. Il s'agit seulement d'attraper la note, voilà. J'ai
découvert le secret!» Et lui donnant un coup de coude, il répéta
plusieurs fois: «J'ai découvert le secret, vous voyez! Ainsi
regardez-moi cette petite femme à coiffure de sphinx qui danse avec un
postillon russe, c'est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons
crus: de l'indigo sous les yeux, une plaque de cinabre à la joue, du
bistre sur les tempes; pif! paf!» Et il jetait, avec le pouce, comme
des coups de pinceau dans l'air. «Tandis que la grosse, là-bas,»
continua-t-il en montrant une Poissarde, en robe cerise avec une
croix d'or au cou et un fichu de linon noué dans le dos, «rien que
des rondeurs; les narines s'épatent comme les ailes de son bonnet,
les coins de la bouche se relèvent, le menton s'abaisse, tout est
gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens! Elles
sont parfaites cependant! Où est le type alors?» Il s'échauffait.
«Qu'est-ce qu'une belle femme? Qu'est-ce que le beau? Ah! le beau!
me direz-vous...» Frédéric l'interrompit pour savoir ce qu'était un
pierrot à profil de bouc, en train de bénir tous les danseurs au milieu
d'une pastourelle.

«Rien du tout! un veuf, père de trois garçons. Il les laisse sans
culottes, passe sa vie au club, et couche avec la bonne.

--Et celui-là, costumé en bailli, qui parle dans l'embrasure de la
fenêtre à une marquise-Pompadour?

--La marquise, c'est Mme Vandaël, l'ancienne actrice du Gymnase, la
maîtresse du Doge, le comte de Palazot. Voilà vingt ans qu'ils sont
ensemble; on ne sait pourquoi. Avait-elle de beaux yeux, autrefois,
cette femme-là! Quant au citoyen près d'elle, on le nomme le capitaine
d'Herbigny, un vieux de la vieille, qui n'a pour toute fortune que sa
croix d'honneur et sa pension, sert d'oncle aux grisettes dans les
solennités, arrange les duels et dîne en ville.

--Une canaille? dit Frédéric.

--Non! un honnête homme!

--Ah!»

L'artiste lui en nomma d'autres encore, quand, apercevant un monsieur
qui portait comme les médecins de Molière une grande robe de serge
noire, mais bien ouverte de haut en bas, afin de montrer toutes ses
breloques:

«Ceci vous représente le docteur Des Rogis, enragé de n'être pas
célèbre, a écrit un livre de pornographie médicale, cire volontiers
les bottes dans le grand monde, est discret; ces dames l'adorent. Lui
et son épouse (cette maigre châtelaine en robe grise) se trimbalent
ensemble dans tous les endroits publics, et autres. Malgré la gêne
du ménage, on a _un jour_,--thés artistiques où il se dit des
vers.--Attention!»

En effet, le docteur les aborda; et bientôt ils formèrent tous les
trois, à l'entrée du salon, un groupe de causeurs, où vint s'adjoindre
Hussonnet, puis l'amant de la Femme-Sauvage, un jeune poète, exhibant,
sous un court mantel à la François Ier, la plus piètre des anatomies,
et enfin un garçon d'esprit, déguisé en Turc de barrière. Mais sa
veste à galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos des dentistes
ambulants, son large pantalon à plis était d'un rouge si déteint, son
turban roulé comme une anguille à la tartare d'un aspect si pauvre,
tout son costume enfin tellement déplorable et réussi, que les femmes
ne dissimulaient pas leur dégoût. Le docteur l'en consola par de grands
éloges sur la Débardeuse sa maîtresse. Ce Turc était fils d'un banquier.

Entre deux quadrilles, Rosanette se dirigea vers la cheminée, où était
installé, dans un fauteuil, un petit vieillard replet, en habit marron,
à boutons d'or. Malgré ses joues flétries qui tombaient sur sa haute
cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés naturellement
comme les poils d'un caniche, lui donnaient quelque chose de folâtre.

Elle l'écouta, penchée vers son visage. Ensuite, elle lui accommoda
un verre de sirop; et rien n'était mignon comme ses mains sous leurs
manches de dentelles qui dépassaient les parements de l'habit vert.
Quand le bonhomme eut bu, il les baisa.

«Mais c'est M. Oudry, le voisin d'Arnoux!

--Il l'a perdu! dit en riant Pellerin.

--Comment?»

Un postillon de Longjumeau la saisit par la taille, une valse
commençait. Alors, toutes les femmes, assises autour du salon sur des
banquettes, se levèrent à la file, prestement; et leurs jupes, leurs
écharpes, leurs coiffures se mirent à tourner.

Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les
gouttelettes de leur front;--et ce mouvement giratoire de plus
en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant à sa pensée
une sorte d'ivresse, y faisait surgir d'autres images, tandis que
toutes passaient dans le même éblouissement, et chacune avec une
excitation particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise,
qui s'abandonnait d'une façon langoureuse, lui inspirait l'envie de
la tenir contre son cœur, en filant tous les deux dans un traîneau
sur une plaine couverte de neige. Des horizons de volupté tranquille,
au bord d'un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la
Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières baissées.
Puis, tout à coup, la Bacchante, penchant en arrière sa tête brune,
le faisait rêver à des caresses dévoratrices, dans des bois de
lauriers-roses, par un temps d'orage, au bruit confus des tambourins.
La Poissarde, que la mesure trop rapide essoufflait, poussait des
rires; et il aurait voulu, buvant avec elle aux Porcherons, chiffonner
à pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais la
Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet,
semblait recéler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de
son visage tous les raffinements de l'amour moderne, qui a la justesse
d'une science et la mobilité d'un oiseau. Rosanette tournait, le poing
sur la hanche; sa perruque à marteau, sautillant sur son collet,
envoyait de la poudre d'iris autour d'elle; et, à chaque tour, du bout
de ses éperons d'or, elle manquait d'attraper Frédéric.

Au dernier accord de la valse, Mlle Vatnaz parut. Elle avait un
mouchoir algérien sur la tête, beaucoup de piastres sur le front, de
l'antimoine au bord des yeux, avec une espèce de paletot en cachemire
noir tombant sur un jupon clair, lamé d'argent, et elle tenait un
tambour de basque à la main.

Derrière son dos marchait un grand garçon, dans le costume classique du
Dante, et qui était (elle ne s'en cachait plus, maintenant) l'ancien
chanteur de l'Alhambra,--lequel, s'appelant Auguste Delamarre, s'était
fait appeler primitivement Anténor Delamarre, puis Delmas, puis Belmar,
et enfin Delmar, modifiant ainsi et perfectionnant son nom, d'après sa
gloire croissante; car il avait quitté le bastringue pour le théâtre,
et venait même de débuter bruyamment à l'Ambigu, dans _Gaspardo le
Pêcheur_.

Hussonnet, en l'apercevant, se renfrogna. Depuis qu'on avait refusé sa
pièce, il exécrait les comédiens. On n'imaginait pas la vanité de ces
Messieurs, de celui-là, surtout! «Quel poseur, voyez donc!»

Après un léger salut à Rosanette, Delmar s'était adossé à la cheminée;
et il restait immobile, une main sur le cœur, le pied gauche en
avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés par-dessus
son capuchon, tout en s'efforçant de mettre dans son regard beaucoup de
poésie, pour fasciner les dames. On faisait, de loin, un grand cercle
autour de lui.

Mais la Vatnaz, quand elle eut embrassé longuement Rosanette, s'en
vint prier Hussonnet de revoir, sous le point de vue du style, un
ouvrage d'éducation qu'elle voulait publier: _la Guirlande des jeunes
Personnes_, recueil de littérature et de morale. L'homme de lettres
promit son concours. Alors, elle lui demanda s'il ne pourrait pas, dans
une des feuilles où il avait accès, faire mousser quelque peu son ami,
et même lui confier plus tard un rôle. Hussonnet en oublia de prendre
un verre de punch.

C'était Arnoux qui l'avait fabriqué; et, suivi par le groom du Comte
portant un plateau vide, il l'offrait aux personnes avec satisfaction.

Quand il vint à passer devant M. Oudry, Rosanette l'arrêta.

«Eh bien, et cette affaire?»

Il rougit quelque peu; enfin, s'adressant au bonhomme:

«Notre amie m'a dit que vous auriez l'obligeance...

--Comment donc, mon voisin! tout à vous.»

Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé; comme ils s'entretenaient à
demi voix, Frédéric les entendait confusément; il se porta vers l'autre
coin de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient ensemble.

Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de théâtre
pour être contemplée à distance, des mains épaisses, de grands pieds,
une mâchoire lourde; et il dénigrait les acteurs les plus illustres,
traitait de haut les poètes, disait: «mon organe, mon physique, mes
moyens», en émaillant son discours de mots peu intelligibles pour
lui-même, et qu'il affectionnait, tels que «morbidezza, analogue et
homogénéité».

Rosanette l'écoutait avec de petits mouvements de tête approbatifs. On
voyait l'admiration s'épanouir sous le fard de ses joues, et quelque
chose d'humide passait comme un voile sur ses yeux clairs, d'une
indéfinissable couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer?
Frédéric s'excitait intérieurement à le mépriser encore plus, pour
bannir, peut-être, l'espèce d'envie qu'il lui portait.

Mlle Vatnaz était maintenant avec Arnoux; et, tout en riant très haut,
de temps à autre, elle jetait un coup d'œil sur son amie, que M. Oudry
ne perdait pas de vue.

Puis Arnoux et la Vatnaz disparurent; le bonhomme vint parler bas à
Rosanette.

«Eh bien, oui, c'est convenu! Laissez-moi tranquille.»

Et elle pria Frédéric d'aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n'y
était pas.

Un bataillon de verres à moitié pleins couvrait le plancher; et les
casseroles, les marmites, la turbotière, la poêle à frire sautaient.
Arnoux commandait aux domestiques en les tutoyant, battait la
rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.

«Bien, dit-il, avertissez-la! Je fais servir.»

On ne dansait plus, les femmes venaient de se rasseoir, les hommes
se promenaient. Au milieu du salon, un des rideaux tendus sur une
fenêtre se bombait au vent; et la Sphinx, malgré les observations de
tout le monde, exposait au courant d'air ses bras en sueur. Où donc
était Rosanette? Frédéric la chercha plus loin, jusque dans le boudoir
et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou deux à deux,
s'y étaient réfugiés. L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y
avait de petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord
des corsages des frémissements d'éventails, lents et doux comme des
battements d'aile d'oiseau blessé.

En entrant dans la serre, il vit, sous les larges feuilles d'un
caladium, près le jet d'eau, Delmar, couché à plat ventre sur le canapé
de toile; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée dans
ses cheveux; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par
l'autre côté, celui de la volière. Delmar se leva d'un bond, puis il
sortit à pas tranquilles sans se retourner; et même, s'arrêta près
de la porte, pour cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit sa
boutonnière. Rosanette pencha le visage, Frédéric, qui la voyait de
profil, s'aperçut qu'elle pleurait.

«Tiens! qu'as-tu donc?» dit Arnoux.

Elle haussa les épaules sans répondre.

«Est-ce à cause de lui?» reprit-il.

Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front,
lentement:

«Tu sais bien que je t'aimerai toujours, mon gros. N'y pensons plus!
Allons souper!»

Un lustre de cuivre à quarante bougies éclairait la salle, dont les
murailles disparaissaient sous de vieilles faïences accrochées; et
cette lumière crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore,
parmi les hors d'œuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant
le milieu de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage
à la bisque. Alors, toutes à la fois, avec un froufrou d'étoffes,
les femmes, tassant leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes,
s'assirent les unes près des autres; les hommes, debout, s'établirent
dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette;
Arnoux était en face. Palazot et son amie venaient de partir.

«Bon voyage! dit-elle, attaquons!»

Et l'Enfant de chœur, homme facétieux, en faisant un grand signe de
croix, commença le _Benedicite_.

Les dames furent scandalisées, et principalement la Poissarde, mère
d'une fille dont elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non
plus, «n'aimait pas ça,» trouvant qu'on devait respecter la religion.

Une horloge allemande, munie d'un coq, carillonnant deux heures,
provoqua sur le coucou force plaisanteries. Toute sorte de propos
s'ensuivirent: calembours, anecdotes, vantardises, gageures, mensonges
tenus pour vrais, assertions improbables, un tumulte de paroles
qui bientôt s'éparpilla en conversations particulières. Les vins
circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se
lançait de loin une orange, un bouchon; on quittait sa place pour
causer avec quelqu'un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar,
immobile derrière elle; Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle
Vatnaz mangea presque à elle seule le buisson d'écrevisses, et
les carapaces sonnaient sous ses longues dents. L'Ange, posée sur
le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permissent de
s'asseoir), mastiquait placidement, sans discontinuer.

«Quelle fourchette! répétait l'Enfant de chœur ébahi, quelle
fourchette!»

Et la Sphinx buvait de l'eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait
comme un démon. Tout à coup ses joues s'enflèrent, et, ne résistant
plus au sang qui l'étouffait, elle porta sa serviette contre ses
lèvres, puis la jeta sous la table.

Frédéric l'avait vue.

«Ce n'est rien!»

Et à ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement:

«Bah! à quoi bon? autant ça qu'autre chose! la vie n'est pas si drôle!»

Alors, il frissonna, pris d'une tristesse glaciale, comme s'il avait
aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de
charbon près d'un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en
tablier de cuir, avec le robinet d'eau froide qui coule sur leurs
cheveux.

Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait
d'une voix enrouée, pour imiter l'acteur Grassot:

«Ne sois pas cruelle, ô Celuta! cette petite fête de famille est
charmante! Enivrez-moi de voluptés, mes amours! Folichonnons!
folichonnons!

Et il se mit à baiser les femmes sur l'épaule. Elles tressaillaient,
piquées par ses moustaches; puis il imagina de casser contre sa tête
une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent; les
morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et
la Débardeuse s'écria:

«Ne vous gênez pas! ça ne coûte rien! Le bourgeois qui en fabrique nous
en cadote!»

Tous les yeux se portèrent sur Arnoux. Il répliqua:

«Ah! sur facture, permettez!» tenant, sans doute, à passer pour n'être
pas, ou n'être plus l'amant de Rosanette.

Mais deux voix furieuses s'élevèrent.

«Imbécile!

--Polisson!

--A vos ordres!

--Aux vôtres!»

C'était le chevalier moyen âge et le Postillon russe qui se
disputaient; celui-ci ayant soutenu que des armures dispensaient d'être
brave, l'autre avait pris cela pour une injure. Il voulait se battre,
tous s'interposaient, et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de
se faire entendre.

«Messieurs, écoutez-moi! un mot! J'ai de l'expérience, messieurs!»

Rosanette, ayant frappé avec son couteau sur un verre, finit par
obtenir du silence; et, s'adressant au Chevalier qui gardait son
casque, puis au Postillon coiffé d'un bonnet à longs poils:

«Retirez d'abord votre casserole! ça m'échauffe!--et vous, là-bas,
votre tête de loup.--Voulez-vous bien m'obéir, saprelotte! Regardez
donc mes épaulettes! Je suis votre maréchale!

Ils s'exécutèrent, et tous applaudirent en criant:

«Vive la Maréchale! vive la Maréchale!»

Alors, elle prit sur le poêle une bouteille de vin de Champagne, et
elle le versa de haut, dans les coupes qu'on lui tendait. Comme la
table était trop large, les convives, les femmes surtout, se portèrent
de son côté, en se dressant sur la pointe des pieds, sur les barreaux
des chaises, ce qui forma pendant une minute un groupe pyramidal de
coiffures, d'épaules nues, de bras tendus, de corps penchés;--et
de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot et
Arnoux, aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille,
éclaboussaient les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on
avait laissé la porte ouverte, envahirent la salle, tout effarouchés,
voletant autour du lustre, se cognant contre les carreaux, contre les
meubles; et quelques-uns, posés sur les têtes, faisaient au milieu des
chevelures comme de larges fleurs.

Les musiciens étaient partis. On tira le piano de l'antichambre dans le
salon. La Vatnaz s'y mit, et, accompagnée de l'Enfant de chœur qui
battait du tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie,
tapant les touches comme un cheval qui piaffe, et se dandinant de la
taille, pour mieux marquer la mesure.

La Maréchale entraîna Frédéric, Hussonnet faisait la roue, la
Débardeuse se disloquait comme un clown, le Pierrot avait des façons
d'orang-outang, la Sauvagesse, les bras écartés, imitait l'oscillation
d'une chaloupe. Enfin tous, n'en pouvant plus, s'arrêtèrent; et on
ouvrit une fenêtre.

Le grand jour entra avec la fraîcheur du matin. Il y eut une
exclamation d'étonnement, puis un silence. Les flammes jaunes
vacillaient, en faisant de temps à autre éclater leurs bobèches; des
rubans, des fleurs et des perles jonchaient le parquet; des taches de
punch et de sirop poissaient les consoles; les tentures étaient salies,
les costumes fripés, poudreux; les nattes pendaient sur les épaules; et
le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes, dont
les paupières rouges clignotaient.

La Maréchale, fraîche comme au sortir d'un bain, avait les joues roses,
les yeux brillants. Elle jeta au loin sa perruque; et ses cheveux
tombèrent autour d'elle comme une toison, ne laissant voir de tout son
vêtement que sa culotte, ce qui produisit un effet à la fois comique et
gentil.

La Sphinx, dont les dents claquaient de fièvre, eut besoin d'un châle.

Rosanette courut dans sa chambre pour le chercher, et, comme l'autre
la suivait, elle lui ferma la porte au nez, vivement.

Le Turc observa, tout haut, qu'on n'avait pas vu sortir M. Oudry. Aucun
ne releva cette malice, tant on était fatigué.

Puis, en attendant les voitures, on s'embobelina dans les capelines
et les manteaux. Sept heures sonnèrent. L'Ange était toujours dans la
salle, attablée devant une compote de beurre et de sardines; et la
Poissarde, près d'elle, fumait des cigarettes, tout en lui donnant des
conseils sur l'existence.

Enfin, les fiacres étant survenus, les invités s'en allèrent.
Hussonnet, employé dans une correspondance pour la province, devait
lire avant son déjeuner cinquante-trois journaux; la Sauvagesse avait
une répétition à son théâtre, Pellerin un modèle, l'Enfant de chœur
trois rendez-vous. Mais l'Ange, envahie par les premiers symptômes
d'une indigestion, ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta
jusqu'au fiacre.

«Prends garde à ses ailes!» cria par la fenêtre la Débardeuse.

On était sur le palier quand Mlle Vatnaz dit à Rosanette:

«Adieu, chère! C'était très bien, ta soirée.»

Puis se penchant à son oreille:

«Garde-le!

--Jusqu'à des temps meilleurs,» reprit la Maréchale en tournant le dos,
lentement.

Arnoux et Frédéric s'en revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le
marchand de faïence avait un air tellement sombre, que son compagnon
le crut indisposé.

«Moi? pas du tout!»

Il se mordait la moustache, fronçait les sourcils, et Frédéric lui
demanda si ce n'étaient pas ses affaires qui le tourmentaient.

«Nullement!»

Puis tout à coup:

«Vous le connaissiez, n'est-ce pas, le père Oudry?»

Et, avec une expression de rancune:

«Il est riche, le vieux gredin!»

Ensuite, Arnoux parla d'une cuisson importante que l'on devait finir
aujourd'hui, à sa fabrique. Il voulait la voir. Le train partait dans
une heure. «Il faut cependant que j'aille embrasser ma femme.»

«Ah! sa femme!» pensa Frédéric.

Puis il se coucha, avec une douleur intolérable à l'occiput; et il but
une carafe d'eau, pour calmer sa soif.

Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce
que comporte l'existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi,
comme un homme qui descend d'un vaisseau; et, dans l'hallucination
du premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement les
épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la
Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs,
qui n'étaient pas dans le bal, parurent; et légers comme des papillons,
ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient
dans la corniche, descendaient jusqu'à sa bouche. Frédéric s'acharnait
à reconnaître ces yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve l'avait pris;
il lui semblait qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon d'un fiacre,
et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l'éventrait avec ses
éperons d'or.



II


Frédéric trouva, au coin de la rue Rumfort, un petit hôtel et, il
s'acheta, tout à la fois le coupé, le cheval, les meubles et deux
jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la
porte dans son salon. Derrière cet appartement, étaient une chambre
et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger Deslauriers. Mais, comment
la recevrait-il, _elle_, sa maîtresse future? La présence d'un ami
serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du
cabinet un fumoir.

Il acheta les poètes qu'il aimait, des Voyages, des Atlas, des
Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre; il
pressait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de
jouir, emportait tout sans marchander.

D'après les notes des fournisseurs, Frédéric s'aperçut qu'il aurait à
débourser prochainement une quarantaine de mille francs, non compris
les droits de succession, lesquels dépasseraient trente-sept mille;
comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au notaire du
Havre d'en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir
quelque argent à sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette
chose vague, miroitante et indéfinissable qu'on appelle le _monde_, il
demanda par un billet aux Dambreuse s'ils pouvaient le recevoir. Madame
répondit qu'elle espérait sa visite pour le lendemain.

C'était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour.
Deux valets se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut
de l'escalier, se mit à marcher devant lui.

Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à
hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule
en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se
hérissaient, comme deux buissons d'or, deux faisceaux de bobèches.
Des tableaux dans la manière de l'Espagnolet étaient appendus au mur;
les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement; et
les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était
de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de diplomatique.
Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.

Enfin il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose,
bourré de meubles mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur
un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes
formant cercle autour d'elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe
de s'asseoir, mais sans paraître surprise de ne l'avoir pas vu depuis
longtemps.

On vantait, quand il entra, l'éloquence de l'abbé Cœur. Puis on
déplora l'immoralité des domestiques, à propos d'un vol commis par un
valet de chambre; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de
Sommery avait un rhume, Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne
reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus,
maintenant on restait tard à la campagne; et la misère des propos se
trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes; mais ce
qu'on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but,
sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes
versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d'une grande paroisse,
deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement; ils s'en tenaient
aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient à des
douairières fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon; et
des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se
faire passer pour les grands-pères.

Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu'on parlait d'un
malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air
joyeux s'il était question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt
contrainte de s'en priver, car elle allait faire sortir de pension une
nièce de son mari, une orpheline, trop jeune encore pour la mener dans
le monde. On exalta son dévouement; c'était se conduire en véritable
mère de famille.

Frédéric l'observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et
d'une fraîcheur sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais ses
cheveux, tirebouchonnés à l'anglaise, étaient plus fins que de la soie,
ses yeux d'un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond,
sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d'un écran japonais,
pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un
peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une
robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine.

Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année à la
Fortelle. Mme Dambreuse n'en savait rien. Il concevait cela, du
reste: Nogent devait l'ennuyer. Les visites augmentaient. C'était un
bruissement continu de robes sur les tapis; les dames, posées au bord
des chaises, poussaient de petits ricanements, articulaient deux ou
trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes
filles. Bientôt, la conversation fut impossible à suivre, et Frédéric
se retirait quand Mme Dambreuse lui dit:

«Tous les mercredis, n'est-ce pas, monsieur Moreau?» rachetant par
cette seule phrase ce qu'elle avait montré d'indifférence.

Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée
d'air; et, par besoin d'un milieu moins artificiel, Frédéric se
ressouvint qu'il devait une visite à la Maréchale.

La porte de l'antichambre était ouverte. Deux bichons havanais
accoururent. Une voix cria:

«Delphine! Delphine!--Est-ce vous, Félix?»

Il se tenait sans avancer; les deux petits chiens jappaient toujours.
Enfin Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en
mousseline blanche garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.

«Ah! pardon, monsieur! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute! je
reviens!»

Et il resta seul dans la salle à manger.

Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux,
en se rappelant le tapage de l'autre nuit, lorsqu'il remarqua au
milieu, sur la table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bossué,
gras, immonde. A qui donc ce chapeau? Montrant impudemment sa coiffe
décousue, il semblait dire: «Je m'en moque après tout! Je suis le
maître!»

La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l'y jeta,
referma la porte (d'autres portes, en même temps, s'ouvraient et se
refermaient), et, ayant fait passer Frédéric par la cuisine, elle
l'introduisit dans son cabinet de toilette.

On voyait, tout de suite, que c'était l'endroit de la maison le plus
hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages
tapissait les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique; sur une
table de marbre blanc s'espaçaient deux larges cuvettes en faïence
bleue; des planches de cristal formant étagère au-dessus étaient
encombrées par des fioles, des brosses, des peignes, des bâtons de
cosmétique, des boîtes à poudre; le feu se mirait dans une haute
psyché; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et des senteurs de
pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient.

«Vous excuserez le désordre! Ce soir, je dîne en ville.»

Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des
petits chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous
les deux, et, haussant jusqu'à lui leur museau noir:

«Voyons, faites une risette, baisez le monsieur.»

Un homme, habillé d'une sale redingote à collet de fourrure, entra
brusquement.

«Félix, mon brave, dit-elle, vous aurez votre affaire dimanche
prochain, sans faute.»

L'homme se mit à la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de
ses amies: Mme de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme de
Liebard-Lombard, toutes étant nobles comme à l'hôtel Dambreuse. Puis
il causa théâtres; on donnait le soir à l'Ambigu une représentation
extraordinaire.

«Irez-vous?

--Ma foi, non! Je reste chez moi.»

Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permission.
L'autre jura qu'elle «rentrait du marché».

«Eh bien, apportez-moi votre livre!--Vous permettez, n'est-ce pas?»

Et, lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations
sur chaque article. L'addition était fausse.

«Rendez-moi quatre sous!»

Delphine les rendit, et, quand elle l'eut congédiée:

«Ah! Sainte Vierge! est-on assez malheureux avec ces gens-là!»

Frédéric fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop
les autres, et établissait entre les deux maisons une sorte d'égalité
fâcheuse.

Delphine, étant revenue, s'approcha de la Maréchale pour chuchoter un
mot à son oreille.

«Eh non! je n'en veux pas!»

Delphine se présenta de nouveau.

«Madame, elle insiste.

--Ah! quel embêtement! Flanque-la dehors!»

Au même instant, une vieille dame habillée de noir poussa la porte.
Frédéric n'entendit rien, ne vit rien; Rosanette s'était précipitée
dans la chambre, à sa rencontre.

Quand elle reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s'assit
dans un des fauteuils, sans parler. Une larme tomba sur sa joue; puis
se tournant vers le jeune homme, doucement:

«Quel est votre petit nom?

--Frédéric.

--Ah! Féderico! Ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça?»

Et elle le regardait d'une façon câline, presque amoureuse.

Tout à coup, elle poussa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.

La femme artiste n'avait pas de temps à perdre, devant, à six heures
juste, présider sa table d'hôte; et elle haletait, n'en pouvant plus.
D'abord, elle retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier,
puis différents objets, des acquisitions.

«Tu sauras qu'il y a, rue Joubert, des gants de Suède à trente-six sous
magnifiques! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure,
j'ai dit qu'on repasserait. Bugneaux a reçu l'acompte. Voilà tout, il
me semble? C'est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois!»

Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux
n'avait de monnaie, Frédéric en offrit.

«Je vous les rendrai, dit la Vatnaz, en fourrant les quinze francs dans
son sac. Mais vous êtes un vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m'avez
pas fait danser une seule fois, l'autre jour!--Ah! ma chère, j'ai
découvert, quai Voltaire, à une boutique, un cadre d'oiseaux-mouches
empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais. Tiens!
Comment trouves-tu?»

Et elle exhiba un vieux coupon de soie rose qu'elle avait acheté au
Temple pour faire un pourpoint moyen âge à Delmar.

«Il est venu aujourd'hui, n'est-ce pas?

--Non!

--C'est singulier!»

Et, une minute après:

«Où vas-tu ce soir?

--Chez Alphonsine», dit Rosanette; ce qui était la troisième version
sur la manière dont elle devait passer la soirée.

Mlle Vatnaz reprit:

«Et le vieux de la Montagne, quoi de neuf?»

Mais, d'un brusque clin d'œil, la Maréchale lui commanda de se taire;
et elle reconduisit Frédéric jusque dans l'antichambre, pour savoir
s'il verrait bientôt Arnoux.

«Priez-le donc de venir; pas devant son épouse, bien entendu!»

Au haut des marches, un parapluie était posé contre le mur, près d'une
paire de socques.

«Les caoutchoucs de la Vatnaz, dit Rosanette. Quel pied, hein? Elle est
forte, ma petite amie!»

Et d'un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du mot:

«Ne pas s'y fierrr!»

Frédéric, enhardi par cette espèce de confidence, voulut la baiser sur
le col. Elle dit froidement:

«Oh! faites! Ça ne coûte rien!»

Il était léger en sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne
devînt bientôt sa maîtresse. Ce désir en éveilla un autre; et, malgré
l'espèce de rancune qu'il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.

D'ailleurs, il devait y aller pour la commission de Rosanette.

«Mais, à présent, songea-t-il (six heures sonnaient), Arnoux est chez
lui, sans doute.»

Il ajourna sa visite au lendemain.

Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait
une chemise d'enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une
ménagerie de bois; Marthe, un peu plus loin, écrivait.

Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans
aucune exagération de bêtise maternelle.

La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les
carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux
était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les
accroche-cœurs de sa nuque, pénétrait d'un fluide d'or sa peau ambrée.
Alors, il dit:

«Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans!
Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux,
dans la voiture?» Marthe ne se rappelait pas. «Un soir, en revenant de
Saint-Cloud?»

Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Était-ce pour lui
défendre toute allusion à leur souvenir commun?

Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient
doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la
profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un
amour plus fort que jamais, immense: c'était une contemplation qui
l'engourdissait, il la secoua pourtant. Comment se faire valoir? par
quels moyens? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva rien de mieux
que l'argent. Il se mit à parler du temps, lequel était moins froid
qu'au Havre.

«Vous y avez été?

--Oui, pour une affaire... de famille... un héritage.

--Ah! j'en suis bien contente», reprit-elle avec un air de plaisir
tellement vrai, qu'il en fut touché comme d'un grand service.

Puis elle lui demanda ce qu'il voulait faire, un homme devant
s'employer à quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu'il
espérait parvenir au conseil d'État, grâce à M. Dambreuse, le député.

«Vous le connaissez peut-être?

--De nom seulement.»

Puis, d'une voix basse:

«_Il_ vous a mené au bal, l'autre jour, n'est-ce pas?»

Frédéric se taisait.

«C'est ce que je voulais savoir, merci.»

Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions discrètes sur sa famille
et sa province. C'était bien aimable, d'être resté là-bas si longtemps,
sans les oublier.

«Mais..., le pouvais-je? reprit-il. En doutiez-vous?»

Mme Arnoux se leva.

«Je crois que vous nous portez une bonne et solide
affection.--Adieu,... au revoir!»

Et elle tendit sa main d'une manière franche et virile. N'était-ce pas
un engagement, une promesse? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre;
il se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de
faire des générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s'il n'y
avait personne à secourir. Aucun misérable ne passait; et sa velléité
de dévouement s'évanouit, car il n'était pas homme à en chercher au
loin les occasions.

Puis il se ressouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut
Hussonnet, le second Pellerin. La position infime de Dussardier
commandait naturellement des égards; quant à Cisy, il se réjouissait de
lui faire voir un peu sa fortune. Il écrivit donc à tous les quatre de
venir pendre la crémaillère le dimanche suivant, à onze heures juste,
et il chargea Deslauriers d'amener Sénécal.

Le répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour
n'avoir point voulu de distribution de prix, usage qu'il regardait
comme funeste à l'égalité. Il était maintenant chez un constructeur de
machines, et n'habitait plus avec Deslauriers depuis six mois.

Leur séparation n'avait eu rien de pénible. Sénécal, dans les
derniers temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous
travailleurs, tous braves gens, mais dont la compagnie semblait
fastidieuse à l'avocat. D'ailleurs, certaines idées de son ami,
excellentes comme armes de guerre, lui déplaisaient. Il s'en taisait
par ambition, tenant à le ménager pour le conduire, car il attendait
avec impatience un grand bouleversement où il comptait bien faire son
trou, avoir sa place.

Les convictions de Sénécal étaient plus désintéressées. Chaque
soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et
il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves. Il avait
annoté _le Contrat social_. Il se bourrait de la _Revue Indépendante_.
Il connaissait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet,
Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux
qui réclament pour l'humanité le niveau des casernes, ceux qui
voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir;
et, du mélange de tout cela, il s'était fait un idéal de démocratie
vertueuse, ayant le double aspect d'une métairie et d'une filature,
une sorte de Lacédémone américaine où l'individu n'existerait que pour
servir la Société, plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que
les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n'avait pas un doute sur
l'éventualité prochaine de cette conception; et tout ce qu'il jugeait
lui être hostile, Sénécal s'acharnait dessus, avec des raisonnements de
géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les titres nobiliaires, les
croix, les panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop
sonores le scandalisaient,--ses études comme ses souffrances avivant
chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité
quelconque. Quand Deslauriers lui communiqua le billet de Frédéric, il
répondit:

«Qu'est-ce que je dois à ce monsieur pour lui faire des politesses?
S'il voulait de moi, il pouvait venir!»

Deslauriers l'entraîna.

Ils trouvèrent leur ami dans sa chambre à coucher. Stores et doubles
rideaux, glace de Venise, rien n'y manquait; Frédéric, en veste de
velours, était renversé dans une bergère, où il fumait des cigarettes
de tabac turc.

Sénécal se rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de
plaisir. Deslauriers embrassa tout d'un seul coup d'œil; puis, le
saluant très bas:

«Monseigneur! je vous présente mes respects!»

Dussardier lui sauta au cou.

«Vous êtes donc riche, maintenant? Ah! tant mieux, nom d'un chien, tant
mieux!»

Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la mort de sa
grand'mère, il jouissait d'une fortune considérable, et tenait moins
à s'amuser qu'à se distinguer des autres, à n'être pas comme tout le
monde, enfin à «avoir du cachet». C'était son mot.

Il était midi cependant, et tous bâillaient; Frédéric attendait
quelqu'un. Au nom d'Arnoux, Pellerin fit la grimace. Il le considérait
comme un renégat depuis qu'il avait abandonné les arts.

«Si l'on se passait de lui? qu'en dites-vous?»

Tous approuvèrent.

Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte, et l'on aperçut la
salle à manger avec sa haute plinthe en chêne relevé d'or et ses deux
dressoirs chargés de vaisselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur
le poêle; les lames des couteaux neufs miroitaient près des huîtres;
il y avait dans le ton laiteux des verres-mousseline comme une douceur
engageante, et la table disparaissait sous du gibier, des fruits, des
choses extraordinaires. Ces attentions furent perdues pour Sénécal.

Il commença par demander du pain de ménage (le plus ferme possible),
et, à ce propos, parla des meurtres de Buzançais et de la crise des
subsistances.

Rien de tout cela ne serait survenu si on protégeait mieux
l'agriculture, si tout n'était pas livré à la concurrence, à
l'anarchie, à la déplorable maxime du «laissez faire, laissez passer!»
Voilà comment se constituait la féodalité de l'argent, pire que
l'autre! Mais qu'on y prenne garde! le peuple, à la fin, se lassera, et
pourrait faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital, soit
par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs hôtels.

Frédéric entrevit dans un éclair un flot d'hommes aux bras nus
envahissant le grand salon de Mme Dambreuse, cassant les glaces à coups
de piques.

Sénécal continuait: l'ouvrier, vu l'insuffisance des salaires, était
plus malheureux que l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants
surtout.

«Doit-il s'en débarrasser par l'asphyxie, comme le lui conseille je ne
sais plus quel docteur anglais, issu de Malthus?»

Et se tournant vers Cisy:

«En serons-nous réduits aux conseils de l'infâme Malthus?»

Cisy, qui ignorait l'infamie et même l'existence de Malthus, répondit
qu'on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes
élevées...

«Ah! les classes élevées! dit, en ricanant, le socialiste. D'abord, il
n'y a pas de classes élevées; on n'est élevé que par le cœur! Nous
ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous! mais l'égalité, la juste
répartition des produits.»

Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier pût devenir capitaliste, comme
le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre
des apprentis, empêchaient l'encombrement des travailleurs, et le
sentiment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les
bannières.

Hussonnet, comme poète, regrettait les bannières; Pellerin aussi,
prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer
des phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.

«Allons donc! dit Deslauriers. Une vieille bête! qui voit dans
les bouleversements d'empires des effets de la vengeance divine!
C'est comme le sieur Saint-Simon et son église, avec sa haine de la
Révolution française: un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le
catholicisme!»

M. de Cisy, pour s'éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne
opinion, se mit à dire doucement:

«Ces deux savants ne sont donc pas de l'avis de Voltaire?

--Celui-là, je vous l'abandonne! reprit Sénécal.

--Comment? moi, je croyais...

--Eh non! il n'aimait pas le peuple!»

Puis la conversation descendit aux événements contemporains: les
mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre
de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d'impôts. Selon
Sénécal, on en payait assez, cependant!

«Et pourquoi, mon Dieu? pour élever des palais aux singes du Muséum,
faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir,
parmi les valets du Château, une étiquette gothique!

--J'ai lu dans _la Mode_, dit Cisy, qu'à la Saint-Ferdinand, au bal
des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards.

--Si ce n'est pas pitoyable! fit le socialiste, en haussant de dégoût
les épaules.

--Et le musée de Versailles! s'écria Pellerin. Parlons-en! Ces
imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros! Au Louvre,
on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans
dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue,
un Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se
fichent de nous!

--Oui, nous sommes la risée de l'Europe, dit Sénécal.

--C'est parce que l'art est inféodé à la Couronne.

--Tant que vous n'aurez pas le suffrage universel...

--Permettez! car l'artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons,
était furieux contre le Pouvoir. Eh! qu'on nous laisse tranquilles.
Moi, je ne demande rien! seulement les Chambres devraient statuer sur
les intérêts de l'art. Il faudrait établir une chaire d'esthétique,
et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe,
parviendrait, j'espère, à grouper la multitude.--Vous feriez bien,
Hussonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal?

--Est-ce que les journaux sont libres? est-ce que nous le sommes? dit
Deslauriers avec emportement. Quand on pense qu'il peut y avoir jusqu'à
vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça me
donne l'envie d'aller vivre chez les anthropophages! Le gouvernement
nous dévore! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l'air
du ciel; et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la
soutane du calotin!»

Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit
son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l'œil allumé:

«Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel, c'est-à-dire
de tout ce qu'on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie,
Autorité, État!» et, d'une voix plus haute: «que je voudrais briser
comme ceci!» en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se
fracassa en mille morceaux.

Tous applaudirent, et Dussardier principalement.

Le spectacle des injustices lui faisait bondir le cœur. Il
s'inquiétait de Barbès; il était de ceux qui se jettent sous les
voitures pour porter secours aux chevaux tombés. Son érudition se
bornait à deux ouvrages, l'un intitulé _Crimes des rois_, l'autre
_Mystères du Vatican_. Il avait écouté l'avocat bouche béante, avec
délices. Enfin, n'y tenant plus:

«Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c'est d'abandonner les
Polonais!

--Un moment! dit Hussonnet. D'abord, la Pologne n'existe pas; c'est
une invention de Lafayette! Les Polonais, règle générale, sont tous du
faubourg Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés avec Poniatowski.»
Bref, «il ne donnait plus là-dedans,» il était «revenu de tout ça!»
C'était comme le serpent de mer, la révocation de l'édit de Nantes et
«cette vieille blague de la Saint-Barthélemy!»

Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les derniers mots de
l'homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout,
défendaient le peuple, et il appelait la Ligue «l'aurore de la
Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des
protestants».

Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy
probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du
Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.

Sénécal s'en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles
du prolétaire; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi
approuvait-il les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola Montès.
A l'instar de Rousseau, il faisait plus de cas de la femme d'un
charbonnier que de la maîtresse d'un roi.

«Vous blaguez les truffes!» répliqua majestueusement Hussonnet. Et il
prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il
parlait de son bal et du costume d'Arnoux:

«On prétend qu'il branle dans le manche?» dit Pellerin.

Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses terrains
de Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin
bas-breton avec d'autres farceurs de son espèce.

Dussardier en savait davantage; car son patron à lui, M. Moussinot,
ayant été aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre,
celui-ci avait répondu qu'il le jugeait peu solide, connaissant
quelques-uns de ses renouvellements.

Le dessert était fini; on passa dans le salon, tendu comme celui de la
Maréchale, en damas jaune et de style Louis XVI.

Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style
néo-grec; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures;
Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque,
qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des
littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible de
parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait des
anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs mœurs,
leur costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux
du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle
chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que
tous les lyriques du XIXe siècle; Balzac était surfait, Byron démoli,
Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.

«Pourquoi donc, dit Sénécal, n'avez-vous pas les volumes de nos
poètes-ouvriers?»

Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir
sur la table de Frédéric «quelques-unes de ces physiologies nouvelles,
physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière».

Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser
dehors par les épaules. «Mais je deviens bête!» Et, prenant Dussardier
à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.

Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait
besoin de rien.

Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son
secrétaire deux mille francs:

«Tiens, mon brave, empoche! C'est le reliquat de mes vieilles dettes.

--Mais... et le Journal? dit l'avocat. J'en ai parlé à Hussonnet, tu
sais bien.»

Et, Frédéric ayant répondu qu'il se trouvait «un peu gêné, maintenant»,
l'autre eut un mauvais sourire.

Après les liqueurs, on but de la bière; après la bière, des grogs; on
refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent; et
ils marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier
se mit à dire que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en
convinrent.

Hussonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua
la futilité de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de
«cachet», absolument.

«Moi, je trouve, dit Pellerin, qu'il aurait bien pu me commander un
tableau.»

Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses
billets de banque.

Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre
eux et lui comme un grand fossé plein d'ombre qui les séparait. Il
leur avait tendu la main cependant, et ils n'avaient pas répondu à la
franchise de son cœur.

Il se rappela les mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C'était
une invention, une calomnie sans doute? Mais pourquoi? Et il aperçut
Mme Arnoux, ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le
tourmenta toute la nuit; le lendemain, il se présenta chez elle.

Ne sachant comment s'y prendre pour communiquer ce qu'il savait, il
lui demanda en manière de conversation si Arnoux avait toujours ses
terrains de Belleville.

«Oui, toujours.

--Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je
crois?

--C'est vrai.

--Sa fabrique marche très bien, n'est-ce pas?

--Mais je le suppose.»

Et, comme il hésitait:

«Qu'avez-vous donc? vous me faites peur!»

Il lui apprit l'histoire des renouvellements. Elle baissa la tête, et
dit:

«Je m'en doutais!»

En effet, Arnoux, pour faire une bonne spéculation, s'était refusé à
vendre ses terrains, avait emprunté dessus largement, et, ne trouvant
point d'acquéreurs, avait cru se rattraper par l'établissement d'une
manufacture. Les frais avaient dépassé les devis. Elle n'en savait pas
davantage; il éludait toute question et affirmait continuellement que
«ça allait très bien».

Frédéric tâcha de la rassurer. C'étaient peut-être des embarras
momentanés. Du reste, s'il apprenait quelque chose, il lui en ferait
part.

«Oh! oui, n'est-ce pas?» dit-elle, en joignant ses deux mains, avec un
air de supplication charmant.

Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son
existence, dans son cœur!

Arnoux parut.

«Ah! comme c'est gentil, de venir me prendre pour dîner!»

Frédéric en resta muet.

Arnoux parla de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu'il
rentrerait fort tard, ayant un rendez-vous avec M. Oudry.

«Chez lui?

--Mais certainement chez lui.»

Il avoua, tout en descendant l'escalier, que la Maréchale se trouvant
libre, ils allaient faire ensemble une partie fine au Moulin-Rouge; et,
comme il lui fallait toujours quelqu'un pour recevoir ses épanchements,
il se fit conduire par Frédéric jusqu'à la porte.

Au lieu d'entrer, il se promena sur le trottoir, en observant les
fenêtres du second étage. Tout à coup les rideaux s'écartèrent.

«Ah bravo! le père Oudry n'y est plus. Bonsoir!»

C'était donc le père Oudry qui l'entretenait? Frédéric ne savait que
penser maintenant.

A partir de ce jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu'auparavant;
il l'invitait à dîner chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric hanta tout
à la fois les deux maisons.

Celle de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du
club ou du spectacle; on prenait une tasse de thé, on faisait une
partie de loto; le dimanche, on jouait des charades; Rosanette,
plus turbulente que les autres, se distinguait par des inventions
drôlatiques, comme de courir à quatre pattes ou de s'affubler d'un
bonnet de coton. Pour regarder les passants par la croisée, elle avait
un chapeau de cuir bouilli; elle fumait des chibouques, elle chantait
des tyroliennes. L'après-midi, par désœuvrement, elle découpait des
fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur
ses carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait
brûler des pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de
résister à une envie, elle s'engouait d'un bibelot qu'elle avait vu,
n'en dormait pas, courait l'acheter, le troquait contre un autre, et
gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait l'argent, aurait
vendu sa chemise pour une loge d'avant-scène. Souvent, elle demandait
à Frédéric l'explication d'un mot qu'elle avait lu, mais n'écoutait
pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant
les questions. Après des spasmes de gaieté, c'étaient des colères
enfantines; ou bien elle rêvait, assise par terre, devant le feu,
la tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu'une
couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui,
tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le
visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne; et
le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté,
sa gaieté éblouissaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.

Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin,
ou derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son
piano; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour
lui un grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous
ses mouvements étaient d'une majesté tranquille; ses petites mains
semblaient faites pour épandre des aumônes, pour essuyer ses pleurs; et
sa voix, un peu sourde naturellement, avait des intonations caressantes
et comme des légèretés de brise.

Elle ne s'exaltait point pour la littérature, mais son esprit charmait
par des mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit
du vent dans les bois, et à se promener tête nue sous la pluie.
Frédéric écoutait ces choses délicieusement, croyant voir un abandon
d'elle-même qui commençait.

La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux
musiques: l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et
presque religieuse; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours,
et peu à peu se mêlaient;--car si Mme Arnoux venait à l'effleurer du
doigt seulement, l'image de l'autre, tout de suite, se présentait
à son désir, parce qu'il avait, de ce côté-là, une chance moins
lointaine;--et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait
d'avoir le cœur ému, il se rappelait immédiatement son grand amour.

Cette confusion était provoquée par des similitudes entre les deux
logements. Un des bahuts que l'on voyait autrefois boulevard Montmartre
ornait à présent la salle à manger de Rosanette, l'autre, le salon
de Mme Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table étaient
pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la même calotte de velours
traînant sur les bergères; puis une foule de petits cadeaux, des
écrans, des boîtes, des éventails allaient et venaient de chez la
maîtresse chez l'épouse, car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent,
reprenait à l'une ce qu'il lui avait donné, pour l'offrir à l'autre.

La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises façons. Un dimanche,
après dîner, elle l'emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son
paletot un sac de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur la table, afin
d'en régaler, sans doute, sa petite famille. M. Arnoux se livrait à
des espiègleries côtoyant la turpitude. C'était pour lui un devoir que
de frauder l'octroi; il n'allait jamais au spectacle en payant, avec
un billet de secondes prétendait toujours se pousser aux premières, et
racontait comme une farce excellente qu'il avait coutume, aux bains
froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton de culotte pour une
pièce de dix sous, ce qui n'empêchait point la Maréchale de l'aimer.

Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui:

«Ah! il m'embête, à la fin! J'en ai assez! Ma foi, tant pis, j'en
trouverai un autre!»

Frédéric croyait «l'autre» déjà trouvé et qu'il s'appelait M. Oudry.

«Eh bien, dit Rosanette, qu'est-ce que cela fait?»

Puis avec des larmes dans la voix:

«Je lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas,
l'animal! Il ne veut pas! Quant à ses promesses, oh! c'est différent.»

Il lui avait même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses
mines de kaolin; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le
cachemire dont il la leurrait depuis six mois.

Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait
prendre cela pour une leçon et se fâcher.

Il était bon cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou! Au
lieu d'amener tous les jours du monde à dîner chez lui, à présent il
traitait ses connaissances chez le restaurateur. Il achetait des choses
complètement inutiles, telles que des chaînes d'or, des pendules, des
articles de ménage. Mme Arnoux montra même à Frédéric, dans le couloir,
une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et samovars. Enfin,
un jour, elle avoua ses inquiétudes: Arnoux lui avait fait signer un
billet, souscrit à l'ordre de M. Dambreuse.

Cependant Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de
point d'honneur vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire
de l'esthétique, résultat de ses conversations avec Pellerin, puis
mettre en drames différentes époques de la Révolution française et
composer une grande comédie, par l'influence indirecte de Deslauriers
et d'Hussonnet. Au milieu de son travail, souvent le visage de l'une ou
de l'autre passait devant lui; il luttait contre l'envie de la voir, ne
tardait pas à y céder; et il était plus triste en revenant de chez Mme
Arnoux.

Un matin qu'il ruminait sa mélancolie au coin de son feu, Deslauriers
entra. Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son
patron, et, une fois de plus, il se trouvait sans ressources.

«Que veux-tu que j'y fasse? dit Frédéric.

--Rien! tu n'as pas d'argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère
de lui découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux?»

Celui-ci devait avoir besoin d'ingénieurs dans son établissement.
Frédéric eut une inspiration: Sénécal pourrait l'avertir des absences
du mari, porter des lettres, l'aider dans mille occasions qui se
présenteraient. D'homme à homme, on se rend toujours ces services-là.
D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer sans qu'il s'en doutât.
Le hasard lui offrait un auxiliaire, c'était de bon augure, il fallait
le saisir; et, affectant de l'indifférence, il répondit que la chose
peut-être était faisable et qu'il s'en occuperait.

Il s'en occupa tout de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine
dans sa fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois; mais
ses couleurs se volatilisaient par la cuisson. Afin d'éviter les
gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son argile; mais
les pièces se brisaient pour la plupart, l'émail de ses peintures sur
cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient; et, attribuant ces
mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire
faire d'autres moulins à broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se rappela
quelques-unes de ces choses; et il l'aborda en annonçant qu'il avait
découvert un homme très fort, capable de trouver son fameux rouge.
Arnoux en fit un bond, puis, l'ayant écouté, répondit qu'il n'avait
besoin de personne.

Frédéric exalta les connaissances prodigieuses de Sénécal, tout à
la fois ingénieur, chimiste et comptable, étant un mathématicien de
première force.

Le faïencier consentit à le voir.

Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments. Frédéric s'interposa et
parvint, au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.

Mais, l'usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l'aider.
Cette réflexion, très simple, abattit son courage comme une mésaventure.

Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus il aurait de
chance auprès d'elle. Alors, il se mit à faire l'apologie de Rosanette,
continuellement; il lui représenta tous ses torts à son endroit, conta
les vagues menaces de l'autre jour, et même parla du cachemire, sans
taire qu'elle l'accusait d'avarice.

Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs, concevant des inquiétudes),
apporta le cachemire à Rosanette, mais la gronda de s'être plainte à
Frédéric; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa promesse, il
prétendit qu'il ne s'en était pas souvenu, ayant trop d'occupations.

Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu'il fût deux
heures, la Maréchale était encore couchée; et, à son chevet, Delmar,
installé devant un guéridon, finissait une tranche de foie gras. Elle
cria de loin: «Je l'ai, je l'ai;» puis, le prenant par les oreilles,
elle l'embrassa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même
le faire asseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa
bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui
n'avait pas de manches; et, de temps à autre, il sentait, à travers la
batiste, les fermes contours de son corps. Delmar, pendant ce temps-là,
roulait ses prunelles.

«Mais, véritablement, mon amie, ma chère amie!...»

Il en fut de même les fois suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle
montait debout sur un coussin, pour qu'il l'embrassât mieux, l'appelait
un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière, arrangeait
sa cravate; ces gentillesses redoublaient toujours lorsque Delmar se
trouvait là.

Étaient-ce des avances? Frédéric le crut. Quant à tromper un ami,
Arnoux, à sa place, ne s'en gênerait guère! et il avait bien le droit
de n'être pas vertueux avec sa maîtresse, l'ayant toujours été avec
sa femme; car il croyait l'avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le
faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise.
Il se trouvait stupide cependant, et résolut de s'y prendre avec la
Maréchale carrément.

Donc une après-midi, comme elle se baissait devant sa commode, il
s'approcha d'elle et eut un geste d'une éloquence si peu ambiguë,
qu'elle se redressa tout empourprée. Il recommença de suite; alors
elle fondit en larmes, disant qu'elle était bien malheureuse et que ce
n'était pas une raison pour qu'on la méprisât.

Il réitéra ses tentatives. Elle prit un autre genre, qui fut de rire
toujours. Il crut malin de riposter par le même ton, et en l'exagérant.
Mais il se montrait trop gai pour qu'elle le crût sincère; et leur
camaraderie faisait obstacle à l'épanchement de toute émotion sérieuse.
Enfin, un jour elle répondit qu'elle n'acceptait pas les restes d'une
autre.

«Quelle autre?

--Eh oui! va retrouver madame Arnoux!»

Car Frédéric en parlait souvent; Arnoux, de son côté, avait la même
manie; elle s'impatientait, à la fin, d'entendre toujours vanter cette
femme; et son imputation était une espèce de vengeance.

Frédéric lui en garda rancune.

Elle commençait, du reste, à l'agacer fortement. Quelquefois, se
posant comme expérimentée, elle disait du mal de l'amour avec un rire
sceptique qui donnait des démangeaisons de la gifler. Un quart d'heure
après, c'était la seule chose qu'il y eût au monde, et, croisant ses
bras sur sa poitrine, comme pour serrer quelqu'un, elle murmurait:
«Oh! oui, c'est bon! c'est si bon!» les paupières entre-closes et à
demi pâmée d'ivresse. Il était impossible de la connaître, de savoir,
par exemple, si elle aimait Arnoux, car elle se moquait de lui et
en paraissait jalouse. De même pour la Vatnaz, qu'elle appelait une
misérable, d'autres fois sa meilleure amie. Elle avait enfin, sur toute
sa personne et jusque dans le retroussement de son chignon, quelque
chose d'inexprimable qui ressemblait à un défi;--et il la désirait,
pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer.

Comment faire? car souvent elle le renvoyait sans nulle cérémonie,
apparaissant une minute entre deux portes pour chuchoter: «Je suis
occupée; à ce soir!» ou bien il la trouvait au milieu de douze
personnes; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une gageure, tant
les empêchements se succédaient. Il l'invitait à dîner, elle refusait
toujours; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.

Une idée machiavélique surgit dans sa cervelle.

Connaissant par Dussardier les récriminations de Pellerin sur son
compte, il imagina de lui commander le portrait de la Maréchale, un
portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de séances; il n'en
manquerait pas une seule; l'inexactitude habituelle de l'artiste
faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire
peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car
elle se voyait au milieu du Grand Salon, à la place d'honneur, avec
une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce qui «la
lancerait» tout à coup.

Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait
devait le poser en grand homme, être un chef-d'œuvre.

Il passa en revue dans sa mémoire tous les portraits de maître qu'il
connaissait, et se décida finalement pour un Titien, lequel serait
rehaussé d'ornements à la Véronèse. Donc il exécuterait son projet sans
ombres factices, dans une lumière franche éclairant les chairs d'un
seul ton, et faisant étinceler les accessoires.

«Si je lui mettais, pensa-t-il, une robe de soie rose avec un burnous
oriental? oh non! canaille le burnous! ou plutôt si je l'habillais de
velours bleu, sur un fond gris, très coloré? On pourrait lui donner
également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et
un rideau d'écarlate par derrière?»

Et, cherchant ainsi, il élargissait chaque jour sa conception et s'en
émerveillait.

Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric,
arriva chez lui pour la première séance. Il la plaça debout, sur une
manière d'estrade, au milieu de l'appartement; et, en se plaignant du
jour et regrettant son ancien atelier, il la fit d'abord s'accouder
contre un piédestal, puis asseoir dans un fauteuil, et tour à tour,
s'éloignant d'elle et s'en rapprochant pour corriger d'une chiquenaude
les plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes, et
consultait d'un mot Frédéric.

«Eh bien, non! s'écria-t-il. J'en reviens à mon idée! Je vous flanque
en Vénitienne!»

Elle aurait une robe de velours ponceau avec une ceinture d'orfèvrerie,
et sa large manche doublée d'hermine laisserait voir son bras nu qui
toucherait à la balustrade d'un escalier montant derrière elle. A sa
gauche, une grande colonne irait jusqu'au haut de la toile rejoindre
des architectures, décrivant un arc. On apercevrait en dessous,
vaguement, des massifs d'orangers presque noirs, où se découperait un
ciel bleu, rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d'un tapis,
il y aurait, dans un plat d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet
d'ambre, un poignard et un coffret de vieil ivoire un peu jaune
dégorgeant des sequins d'or; quelques-uns même, tombés par terre çà
et là, formeraient une suite d'éclaboussures brillantes, de manière à
conduire l'œil vers la pointe de son pied, car elle serait posée sur
l'avant-dernière marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.

Il alla chercher une caisse à tableaux, qu'il mit sur l'estrade pour
figurer la marche; puis il disposa comme accessoires sur un tabouret,
en guise de balustrade, sa vareuse, un bouclier, une boîte de sardines,
un paquet de plumes, un couteau, et, quand il eut jeté devant Rosanette
une douzaine de gros sous, il lui fit prendre sa pose.

«Imaginez-vous que ces choses-là sont des richesses, des présents
splendides. La tête un peu à droite! Parfait! et ne bougez plus! Cette
attitude majestueuse va bien à votre genre de beauté!»

Elle avait une robe écossaise avec un gros manchon et se retenait pour
ne pas rire.

«Quant à la coiffure, nous la mêlerons à un tortis de perles: cela fait
toujours bon effet dans les cheveux rouges.»

La Maréchale se récria, disant qu'elle n'avait pas les cheveux rouges.

«Laissez donc! Le Rouge des peintres n'est pas celui des bourgeois!»

Il commença à esquisser la position des masses; et il était si
préoccupé des grands artistes de la Renaissance, qu'il en parlait.
Pendant une heure, il rêva tout haut à ces existences magnifiques,
pleines de génie, de gloire et de somptuosité avec des entrées
triomphales dans les villes, et des galas à la lueur des flambeaux,
entre des femmes à moitié nues, belles comme des déesses.

«Vous étiez faite pour vivre dans ce temps-là. Une créature de votre
calibre aurait mérité un monseigneur!»

Rosanette trouvait ses compliments fort gentils. On fixa le jour de la
séance prochaine; Frédéric se chargeait d'apporter les accessoires.

Comme la chaleur du poêle l'avait étourdie quelque peu, ils s'en
retournèrent à pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le pont Royal.

Il faisait un beau temps, âpre et splendide. Le soleil s'abaissait;
quelques vitres de maison, dans la Cité, brillaient au loin comme
des plaques d'or, tandis que, par derrière, à droite, les tours de
Notre-Dame se profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement baigné à
l'horizon dans des vapeurs grises. Le vent souffla; et Rosanette, ayant
déclaré qu'elle avait faim, ils entrèrent à la Pâtisserie anglaise.

Des jeunes femmes, avec leurs enfants, mangeaient debout contre le
buffet de marbre, où se pressaient, sous des cloches de verre, les
assiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux tartes à la crème. Le
sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche. De temps à
autre, pour l'essuyer, elle tirait son mouchoir de son manchon; et sa
figure ressemblait, sous sa capote de soie verte, à une rose épanouie
entre ses feuilles.

Ils se remirent en marche; dans la rue de la Paix, elle s'arrêta,
devant la boutique d'un orfèvre, à considérer un bracelet; Frédéric
voulut lui en faire cadeau.

«Non, dit-elle, garde ton argent.»

Il fut blessé de cette parole.

«Qu'a donc le mimi? On est triste?»

Et, la conversation s'étant renouée, il en vint, comme d'habitude, à
des protestations d'amour.

«Tu sais bien que c'est impossible!

--Pourquoi?

--Ah! parce que...»

Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les volants
de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un
crépuscule d'hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi
à son côté; et ce souvenir l'absorba tellement, qu'il ne s'apercevait
plus de Rosanette et n'y songeait pas.

Elle regardait, au hasard, devant elle, tout en se laissant un peu
traîner, comme un enfant paresseux. C'était l'heure où l'on rentrait
de la promenade, et des équipages défilaient au grand trot sur le pavé
sec. Les flatteries de Pellerin lui revenant sans doute à la mémoire,
elle poussa un soupir.

«Ah! il y en a qui sont heureuses! Je suis faite pour un homme riche,
décidément.»

Il répliqua d'un ton brutal:

«Vous en avez un, cependant!» car M. Oudry passait pour trois fois
millionnaire.

Elle ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser.

«Qui vous en empêche?»

Et il exhala d'amères plaisanteries sur ce vieux bourgeois à perruque,
lui montrant qu'une pareille liaison était indigne, et qu'elle devait
la rompre!

«Oui, répondit la Maréchale, comme se parlant à elle-même. C'est ce que
je finirai par faire, sans doute!»

Frédéric fut charmé de ce désintéressement. Elle se ralentissait, il la
crut fatiguée. Elle s'obstina à ne pas vouloir de voiture et elle le
congédia devant sa porte, en lui envoyant un baiser du bout des doigts.

«Ah! quel dommage! et songer que des imbéciles me trouvent riche!»

Il était sombre en arrivant chez lui.

Hussonnet et Deslauriers l'attendaient.

Le bohème, assis devant sa table, dessinait des têtes de Turcs, et
l'avocat, en bottes crottées, sommeillait sur le divan.

«Ah! enfin, s'écria-t-il. Mais quel air farouche! Peux-tu m'écouter?»

Sa vogue comme répétiteur diminuait, car il bourrait ses élèves de
théories défavorables pour leurs examens. Il avait plaidé deux ou
trois fois, avait perdu, et chaque déception nouvelle le rejetait plus
fortement vers son vieux rêve: un journal où il pourrait s'étaler,
se venger, cracher sa bile et ses idées. Fortune et réputation,
d'ailleurs, s'ensuivraient. C'était dans cet espoir qu'il avait
circonvenu le bohème, Hussonnet possédant une feuille.

A présent, il la tirait sur papier rose; il inventait des canards,
composait des rébus, tâchait d'engager des polémiques, et même (en
dépit du local) voulait monter des concerts! L'abonnement d'un an
«donnait droit à une place d'orchestre dans un des principaux théâtres
de Paris; de plus, l'administration se chargeait de fournir à MM.
les étrangers tous les renseignements désirables, artistiques, et
autres.» Mais l'imprimeur faisait des menaces, on devait trois termes
au propriétaire, toutes sortes d'embarras surgissaient; et Hussonnet
aurait laissé périr l'_Art_, sans les exhortations de l'avocat, qui lui
chauffait le moral quotidiennement. Il l'avait pris, afin de donner
plus de poids à sa démarche.

«Nous venons pour le Journal, dit-il.

--Tiens, tu y penses encore! répondit Frédéric, d'un ton distrait.

--Certainement j'y pense!»

Et il exposa de nouveau son plan. Par des comptes rendus de la Bourse,
ils se mettraient en relations avec des financiers et obtiendraient
ainsi les cent mille francs de cautionnement indispensables. Mais, pour
que la feuille pût être transformée en journal politique, il fallait
auparavant avoir une large clientèle, et, pour cela, se résoudre à
quelques dépenses, tant pour les frais de papeterie, d'imprimerie, de
bureau, bref une somme de quinze mille francs.

«Je n'ai pas de fonds, dit Frédéric.

--Et nous donc!» fit Deslauriers en croisant ses deux bras.

Frédéric, blessé du geste, répliqua:

«Est-ce ma faute?...

--Ah! très bien! ils ont du bois dans leur cheminée, des truffes sur
leur table, un bon lit, une bibliothèque, une voiture, toutes les
douceurs! Mais qu'un autre grelotte sous les ardoises, dîne à vingt
sous, travaille comme un forçat et patauge dans la misère! est-ce leur
faute?»

Et il répétait «Est-ce leur faute?» avec une ironie cicéronienne qui
sentait le Palais. Frédéric voulait parler.

«Du reste, je comprends, on a des besoins... aristocratiques; car sans
doute... quelque femme...

--Eh bien, quand cela serait? Ne suis-je pas libre?...

--Oh! très libre!»

Et, après une minute de silence:

«C'est si commode, les promesses!

--Mon Dieu! je ne les nie pas!» dit Frédéric.

L'avocat continuait:

«Au collège, on fait des serments, on constituera une phalange, on
imitera _les Treize_ de Balzac! Puis, quand on se retrouve: Bonsoir,
mon vieux, va te promener! Car celui qui pourrait servir l'autre
retient précieusement tout, pour lui seul.

--Comment?

--Oui, tu ne nous as pas même présentés chez les Dambreuse!»

Frédéric le regarda; avec sa pauvre redingote, ses lunettes dépolies
et sa figure blême, l'avocat lui parut un tel cuistre, qu'il ne put
empêcher sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Deslauriers l'aperçut,
et rougit.

Il avait déjà son chapeau pour s'en aller. Hussonnet, plein
d'inquiétude, tâchait de l'adoucir par des regards suppliants, et,
comme Frédéric lui tournait le dos:

«Voyons, mon petit! Soyez mon Mécène! Protégez les arts!»

Frédéric, dans un brusque mouvement de résignation, prit une feuille de
papier, et, ayant griffonné dessus quelques lignes, la lui tendit. Le
visage du bohème s'illumina. Puis, repassant la lettre à Deslauriers:

«Faites des excuses, Seigneur!»

Leur ami conjurait son notaire de lui envoyer au plus vite quinze mille
francs.

«Ah! je te reconnais là! dit Deslauriers.

--Foi de gentilhomme! ajouta le bohème, vous êtes un brave, on vous
mettra dans la galerie des hommes utiles!»

L'avocat reprit:

«Tu n'y perdras rien, la spéculation est excellente.

--Parbleu! s'écria Hussonnet, j'en fourrerais ma tête sur l'échafaud.»

Et il débita tant de sottises et promit tant de merveilles (auxquelles
il croyait peut-être), que Frédéric ne savait pas si c'était pour se
moquer des autres ou de lui-même.

Ce soir-là, il reçut une lettre de sa mère.

Elle s'étonnait de ne pas le voir encore ministre, tout en le
plaisantant quelque peu. Puis elle parlait de sa santé, et lui
apprenait que M. Roque venait maintenant chez elle. «Depuis qu'il
est veuf, j'ai cru sans inconvénient de le recevoir. Louise est très
changée à son avantage.» Et en post-scriptum: «Tu ne me dis rien de ta
belle connaissance, M. Dambreuse; à ta place, je l'utiliserais.»

Pourquoi pas? Ses ambitions intellectuelles l'avaient quitté, et sa
fortune (il s'en apercevait) était insuffisante; car, ses dettes payées
et la somme convenue remise aux autres, son revenu serait diminué de
quatre mille francs, pour le moins! D'ailleurs, il sentait le besoin de
sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque chose. Aussi, le
lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il dit que sa mère le tourmentait
pour qu'il embrassât une profession.

«Mais je croyais, reprit-elle, que M. Dambreuse devait vous faire
entrer au Conseil d'État? Cela vous irait très bien.»

Elle le voulait donc. Il obéit.

Le banquier, comme la première fois, était assis à son bureau, et d'un
geste le pria d'attendre quelques minutes, car un monsieur tournant
le dos à la porte l'entretenait de matières graves. Il s'agissait de
charbons de terre et d'une fusion à opérer entre diverses compagnies.

Les portraits du général Foy et de Louis-Philippe se faisaient pendant
de chaque côté de la glace; des cartonniers montaient contre le lambris
jusqu'au plafond, et il y avait six chaises de paille, M. Dambreuse
n'ayant pas besoin pour ses affaires d'un appartement plus beau;
c'était comme ces sombres cuisines où s'élaborent de grands festins.
Frédéric observa surtout deux coffres-forts monstrueux, dressés dans
les encoignures. Il se demandait combien de millions y pouvaient tenir.
Le banquier en ouvrit un, et la planche de fer tourna, ne laissant voir
à l'intérieur que des cahiers de papier bleu.

Enfin l'individu passa devant Frédéric. C'était le père Oudry. Tous
deux se saluèrent en rougissant, ce qui parut étonner M. Dambreuse.
Du reste, il se montra fort aimable. Rien n'était plus facile que de
recommander son jeune ami au garde des sceaux. On serait trop heureux
de l'avoir; et il termina ses politesses en l'invitant à une soirée
qu'il donnait dans quelques jours.

Frédéric montait en coupé pour s'y rendre quand arriva un billet de la
Maréchale. A la lueur des lanternes, il lut:

«Cher, j'ai suivi vos conseils. Je viens d'expulser mon Osage. A partir
de demain soir, liberté! Dites que je ne suis pas brave.»

Rien de plus! Mais c'était le convier à la place vacante. Il poussa une
exclamation, serra le billet dans sa poche et partit.

Deux municipaux à cheval stationnaient dans la rue. Une file de
lampions brûlaient sur les deux portes cochères; et des domestiques,
dans la cour, criaient, pour faire avancer les voitures jusqu'au bas du
perron sous la marquise. Puis, tout à coup, le bruit cessait dans le
vestibule.

De grands arbustes emplissaient la cage de l'escalier; les globes
de porcelaine versaient une lumière qui ondulait comme des moires de
satin blanc sur les murailles. Frédéric monta les marches allègrement.
Un huissier lança son nom: M. Dambreuse lui tendit la main; presque
aussitôt, Mme Dambreuse parut.

Elle avait une robe mauve garnie de dentelles, les boucles de sa
coiffure plus abondantes qu'à l'ordinaire, et pas un seul bijou.

Elle se plaignit de ses rares visites, trouva moyen de dire quelque
chose. Les invités arrivaient; en manière de salut, ils jetaient leur
torse de côté, ou se courbaient en deux, ou baissaient la figure
seulement; puis un couple conjugal, une famille passait, et tous se
dispersaient dans le salon déjà plein.

Sous le lustre, au milieu, un pouf énorme supportait une jardinière,
dont les fleurs, s'inclinant comme des panaches, surplombaient la tête
des femmes assises en rond, tout autour, tandis que d'autres occupaient
les bergères formant deux lignes droites interrompues symétriquement
par les grands rideaux des fenêtres en velours nacarat et les hautes
baies des portes à linteau doré.

La foule des hommes qui se tenaient debout sur le parquet, avec leur
chapeau à la main, faisait de loin une seule masse noire, où les rubans
des boutonnières mettaient des points rouges çà et là, et que rendait
plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf de petits jeunes
gens à barbe naissante, tous paraissaient s'ennuyer; quelques dandies,
d'un air maussade, se balançaient sur leurs talons. Les têtes grises,
les perruques étaient nombreuses; de place en place, un crâne chauve
luisait; et les visages, ou empourprés ou très blêmes, laissaient voir
dans leur flétrissure la trace d'immenses fatigues,--les gens qu'il y
avait là appartenant à la politique ou aux affaires. M. Dambreuse avait
aussi invité plusieurs savants, des magistrats, deux ou trois médecins
illustres, et il repoussait avec d'humbles attitudes les éloges qu'on
lui faisait sur sa soirée et les allusions à sa richesse.

Partout, une valetaille à larges galons d'or circulait. Les grandes
torchères, comme des bouquets de feu, s'épanouissaient sur les
tentures; elles se répétaient dans les glaces; et, au fond de la salle
à manger, que tapissait un treillage de jasmin, le buffet ressemblait à
un maître-autel de cathédrale ou à une exposition d'orfèvrerie,--tant
il y avait de plats, de cloches, de couverts et de cuillers en argent
et en vermeil, au milieu des cristaux à facettes qui entre-croisaient,
par-dessus les viandes, des lueurs irisées. Les trois autres salons
regorgeaient d'objets d'art: paysages de maîtres contre les murs,
ivoires et porcelaines au bord des tables, chinoiseries sur les
consoles; des paravents de laque se développaient devant les fenêtres,
des touffes de camélias montaient dans les cheminées; et une musique
légère vibrait, au loin, comme un bourdonnement d'abeilles.

Les quadrilles n'étaient pas nombreux, et les danseurs, à la manière
nonchalante dont ils traînaient leurs escarpins, semblaient s'acquitter
d'un devoir. Frédéric entendait des phrases comme celles-ci:

«Avez-vous été à la dernière fête de charité de l'hôtel Lambert,
Mademoiselle?

--Non, Monsieur!

--Il va faire, tout à l'heure, une chaleur!

--Oh! c'est vrai, étouffante!

--De qui donc cette polka?

--Mon Dieu! je ne sais pas, Madame!»

Et, derrière lui, trois roquentins, postés dans une embrasure,
chuchotaient des remarques obscènes; d'autres causaient chemins de
fer, libre-échange; un sportsman contait une histoire de chasse; un
légitimiste et un orléaniste discutaient.

En errant de groupe en groupe, il arriva dans le salon des joueurs,
où, dans un cercle de gens graves, il reconnut Martinon, «attaché
maintenant au parquet de la Capitale».

Sa grosse face couleur de cire emplissait convenablement son collier,
lequel était une merveille, tant les poils noirs se trouvaient bien
égalisés; et, gardant un juste milieu entre l'élégance voulue par son
âge et la dignité que réclamait sa profession, il accrochait son pouce
dans son aisselle suivant l'usage des beaux, puis mettait son bras
dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu'il eût des bottes
extra-vernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de
penseur.

Après quelques mots débités froidement, il se retourna vers son
conciliabule. Un propriétaire disait:

«C'est une classe d'hommes qui rêvent le bouleversement de la société!

--Ils demandent l'organisation du travail! reprit un autre. Conçoit-on
cela?

--Que voulez-vous! fit un troisième, quand on voit M. de Genoude donner
la main au _Siècle_!

--Et des conservateurs, eux-mêmes, s'intituler progressifs! Pour nous
amener, quoi? La République! comme si elle était possible en France!»

Tous déclarèrent que la République était impossible en France.

«N'importe, remarqua tout haut un monsieur. On s'occupe trop de la
Révolution; on publie là-dessus un tas d'histoires, de livres!...

--Sans compter, dit Martinon, qu'il y a, peut-être, des sujets d'étude
plus sérieux!»

Un ministériel s'en prit aux scandales du théâtre:

«Ainsi, par exemple, ce nouveau drame _la Reine Margot_ dépasse
véritablement les bornes! Où était le besoin qu'on nous parlât des
Valois? Tout cela montre la royauté sous un jour défavorable! C'est
comme votre presse! Les lois de septembre, on a beau dire, sont
infiniment trop douces! Moi, je voudrais des cours martiales pour
bâillonner les journalistes! A la moindre insolence, traînés devant un
conseil de guerre! et allez donc!

--Oh! prenez garde, Monsieur, prenez garde! dit un professeur,
n'attaquez pas nos précieuses conquêtes de 1830! respectons nos
libertés.» Il fallait décentraliser plutôt, répartir l'excédent des
villes dans les campagnes.

--Mais elles sont gangrenées! s'écria un catholique. Faites qu'on
raffermisse la religion!»

Martinon s'empressa de dire:

«Effectivement, c'est un frein!»

Tout le mal gisait dans cette envie moderne de s'élever au-dessus de sa
classe, d'avoir du luxe.

«Cependant, objecta un industriel, le luxe favorise le commerce. Aussi
j'approuve le duc de Nemours d'exiger la culotte courte à ses soirées.

--M. Thiers y est venu en pantalon. Vous connaissez son mot?

--Oui, charmant! Mais il tourne au démagogue, et son discours dans la
question des incompatibilités n'a pas été sans influence sur l'attentat
du 12 mai.

--Ah! bah!

--Eh! eh!

Le cercle fut contraint de s'entr'ouvrir pour livrer passage à un
domestique portant un plateau, et qui tâchait d'entrer dans le salon
des joueurs.

Sous l'abat-jour vert des bougies, des rangées de cartes et de pièces
d'or couvraient la table. Frédéric s'arrêta devant une d'elles, perdit
les quinze napoléons qu'il avait dans sa poche, fit une pirouette, et
se trouva au seuil du boudoir où était alors Mme Dambreuse.

Des femmes le remplissaient, les unes près des autres, sur des sièges
sans dossiers. Leurs longues jupes, bouffant autour d'elles, semblaient
des flots d'où leur taille émergeait, et les seins s'offraient aux
regards dans l'échancrure des corsages. Presque toutes portaient un
bouquet de violettes à la main. Le ton mat de leurs gants faisait
ressortir la blancheur humaine de leurs bras; des effilés, des herbes,
leur pendaient sur les épaules, et on croyait quelquefois, à certains
frissonnements, que la robe allait tomber. Mais la décence des figures
tempérait les provocations du costume; plusieurs même avaient une
placidité presque bestiale, et ce rassemblement de femmes demi-nues
faisait songer à un intérieur de harem; il vint à l'esprit du jeune
homme une comparaison plus grossière. En effet, toutes sortes de
beautés se trouvaient là: des Anglaises à profil de keepsake, une
Italienne dont les yeux noirs fulguraient comme un Vésuve, trois
sœurs habillées de bleu, trois Normandes, fraîches comme des pommiers
d'avril, une grande rousse avec une parure d'améthystes;--et les
blanches scintillations des diamants qui tremblaient en aigrettes
dans les chevelures, les taches lumineuses des pierreries étalées sur
les poitrines, et l'éclat doux des perles accompagnant les visages se
mêlaient au miroitement des anneaux d'or, aux dentelles, à la poudre,
aux plumes, au vermillon des petites bouches, à la nacre des dents.
Le plafond, arrondi en coupole, donnait au boudoir la forme d'une
corbeille; et un courant d'air parfumé circulait sous le battement des
éventails.

Frédéric, campé derrière elles avec son lorgnon dans l'œil, ne jugeait
pas toutes les épaules irréprochables; il songeait à la Maréchale, ce
qui refoulait ses tentations, ou l'en consolait.

Il regardait cependant Mme Dambreuse, et il la trouvait charmante,
malgré sa bouche un peu longue et ses narines trop ouvertes. Mais sa
grâce était particulière. Les boucles de sa chevelure avaient comme une
langueur passionnée, et son front couleur d'agate semblait contenir
beaucoup de choses et dénotait un maître.

Elle avait mis près d'elle la nièce de son mari, jeune personne assez
laide. De temps à autre, elle se dérangeait pour recevoir celles qui
entraient; et le murmure des voix féminines, augmentant, faisait comme
un caquetage d'oiseaux.

Il était question des ambassadeurs tunisiens et de leurs costumes. Une
dame avait assisté à la dernière réception de l'Académie; une autre
parla du _Don Juan_ de Molière, représenté nouvellement aux Français.
Mais, désignant sa nièce d'un coup d'œil, Mme Dambreuse posa un
doigt contre sa bouche, et un sourire qui lui échappa démentait cette
austérité.

Tout à coup, Martinon apparut, en face, sous l'autre porte. Elle se
leva. Il lui offrit son bras. Frédéric, pour le voir continuer ses
galanteries, traversa les tables de jeu et les rejoignit dans le grand
salon; Mme Dambreuse quitta aussitôt son cavalier, et l'entretint
familièrement.

Elle comprenait qu'il ne jouât pas, ne dansât pas.

«Dans la jeunesse on est triste!» Puis enveloppant le bal d'un seul
regard:

«D'ailleurs, tout cela n'est pas drôle! pour certaines natures du
moins!»

Et elle s'arrêtait devant la rangée des fauteuils, distribuant çà et
là des mots aimables, tandis que des vieux, qui avaient des binocles
à deux branches, venaient lui faire la cour. Elle présenta Frédéric à
quelques-uns. M. Dambreuse le toucha au coude légèrement, et l'emmena
dehors sur la terrasse.

Il avait vu le Ministre. La chose n'était pas facile. Avant d'être
présenté comme auditeur au Conseil d'État, on devait subir un examen.
Frédéric, pris d'une confiance inexplicable, répondit qu'il en savait
les matières.

Le financier n'en était pas surpris, d'après tous les éloges que
faisait de lui M. Roque.

A ce nom, Frédéric revit la petite Louise, sa maison, sa chambre; et il
se rappela des nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre, écoutant
les rouliers qui passaient. Ce souvenir de ces tristesses amena la
pensée de Mme Arnoux; et il se taisait, tout en continuant à marcher
sur la terrasse. Les croisées dressaient au milieu des ténèbres de
longues plaques rouges; le bruit du bal s'affaiblissait; les voitures
commençaient à s'en aller.

«Pourquoi donc, reprit M. Dambreuse, tenez-vous au Conseil d'État?»

Et il affirma, d'un ton de libéral, que les fonctions publiques ne
menaient à rien, il en savait quelque chose; les affaires valaient
mieux. Frédéric objecta la difficulté de les apprendre.

«Ah! bah! en peu de temps, je vous y mettrais.»

Voulait-il l'associer à ses entreprises?

Le jeune homme aperçut, comme dans un éclair, une immense fortune qui
allait venir.

«Rentrons, dit le banquier. Vous soupez avec nous, n'est-ce pas?»

Il était trois heures, on partait. Dans la salle à manger, une table
servie attendait les intimes.

M. Dambreuse aperçut Martinon, et, s'approchant de sa femme, d'une voix
basse:

«C'est vous qui l'avez invité?»

Elle répliqua sèchement:

«Mais oui!»

La nièce n'était pas là. On but très bien, on rit très haut; et des
plaisanteries hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant cet
allégement qui suit les contraintes un peu longues. Seul, Martinon
se montra sérieux; il refusa de boire du vin de Champagne par bon
genre, souple d'ailleurs et fort poli, car M. Dambreuse, qui avait la
poitrine étroite, se plaignant d'oppression, il s'informa de sa santé à
plusieurs reprises; puis il dirigeait ses yeux bleuâtres du côté de Mme
Dambreuse.

Elle interpella Frédéric pour savoir quelles jeunes personnes lui
avaient plu. Il n'en avait remarqué aucune et préférait, d'ailleurs,
les femmes de trente ans.

«Ce n'est peut-être pas bête!» répondit-elle.

Puis, comme on mettait les pelisses et les paletots, M. Dambreuse lui
dit:

«Venez me voir un de ces matins, nous causerons!»

Martinon, au bas de l'escalier, alluma un cigare; et il offrait, en le
suçant, un profil tellement lourd, que son compagnon lâcha cette phrase:

«Tu as une bonne tête, ma parole!

--Elle en a fait tourner quelques-unes!» reprit le jeune magistrat,
d'un air à la fois convaincu et vexé.

Frédéric, en se couchant, résuma la soirée. D'abord, sa toilette (il
s'était observé dans les glaces plusieurs fois), depuis la coupe de
l'habit jusqu'au nœud des escarpins, ne laissait rien à reprendre; il
avait parlé à des hommes considérables, avait vu de près des femmes
riches, M. Dambreuse s'était montré excellent et Mme Dambreuse presque
engageante. Il pesa un à un ses moindres mots, ses regards, mille
choses inanalysables et cependant expressives. Ce serait crânement beau
d'avoir une pareille maîtresse! Pourquoi non, après tout? Il en valait
bien un autre! Peut-être qu'elle n'était pas si difficile? Martinon
ensuite revint à sa mémoire; et, en s'endormant, il souriait de pitié
sur ce brave garçon.

L'idée de la Maréchale le réveilla; ces mots de son billet: «A partir
de demain soir,» étaient bien un rendez-vous pour le jour même. Il
attendit jusqu'à neuf heures, et courut chez elle.

Quelqu'un, devant lui, qui montait l'escalier, ferma la porte. Il tira
la sonnette; Delphine vint ouvrir, et affirma que Madame n'y était pas.

Frédéric insista, pria. Il avait à lui communiquer quelque chose de
très grave, un simple mot. Enfin l'argument de la pièce de cent sous
réussit, et la bonne le laissa seul dans l'antichambre.

Rosanette parut. Elle était en chemise, les cheveux dénoués; et, tout
en hochant la tête, elle fit de loin avec les deux bras un grand geste
exprimant qu'elle ne pouvait le recevoir.

Frédéric descendit l'escalier, lentement. Ce caprice-là dépassait tous
les autres. Il n'y comprenait rien.

Devant la loge du portier, Mlle Vatnaz l'arrêta.

«Elle vous a reçu?

--Non!

--On vous a mis à la porte?

--Comment le savez-vous?

--Ça se voit! Mais venez! sortons! j'étouffe!»

Elle l'emmena dans la rue. Elle haletait. Il sentait son bras maigre
trembler sur le sien. Tout à coup elle éclata.

«Ah! le misérable!

--Qui donc?

--Mais c'est lui! lui! Delmar!»

Cette révélation humilia Frédéric; il reprit:

«En êtes-vous bien sûre?

--Mais quand je vous dis que je l'ai suivi! s'écria la Vatnaz; je
l'ai vu entrer! Comprenez-vous maintenant? Je devais m'y attendre,
d'ailleurs; c'est moi, dans ma bêtise, qui l'ai mené chez elle. Et
si vous saviez, mon Dieu! Je l'ai recueilli, je l'ai nourri, je l'ai
habillé; et toutes mes démarches dans les journaux! Je l'aimais comme
une mère!» Puis, avec un ricanement: «Ah! c'est qu'il faut à Monsieur
des robes de velours! une spéculation de sa part, vous pensez bien! Et
elle! Dire que je l'ai connue confectionneuse de lingerie! Sans moi,
plus de vingt fois, elle serait tombée dans la crotte. Mais je l'y
plongerai! oh oui! Je veux qu'elle crève à l'hôpital! On saura tout!»

Et, comme un torrent d'eau de vaisselle qui charrie des ordures, sa
colère fit passer tumultueusement sous Frédéric les hontes de sa rivale.

«Elle a couché avec Jumillac, avec Flacourt, avec le petit Allard,
avec Bertinaux, avec Saint-Valéry, le grêlé. Non! l'autre! Ils sont
deux frères, n'importe! Et quand elle avait des embarras j'arrangeais
tout. Qu'est-ce que j'y gagnais? Elle est si avare! Et puis, vous en
conviendrez, c'était une jolie complaisance que de la voir, car enfin,
nous ne sommes pas du même monde! Est-ce que je suis une fille, moi!
Est-ce que je me vends! Sans compter qu'elle est bête comme un chou!
Elle écrit catégorie par un _th_. Au reste, ils vont bien ensemble;
ça fait la paire, quoiqu'il s'intitule artiste et se croie du génie!
Mais, mon Dieu! s'il avait seulement de l'intelligence, il n'aurait pas
commis une infamie pareille! On ne quitte pas une femme supérieure pour
une coquine! Je m'en moque, après tout. Il devient laid! Je l'exècre!
Si je le rencontrais, tenez, je lui cracherais à la figure.» Elle
cracha. «Oui, voilà le cas que j'en fais maintenant! Et Arnoux, hein?
N'est-ce pas abominable! Il lui a tant de fois pardonné! On n'imagine
pas ses sacrifices! Elle devrait baiser ses pieds! Il est si généreux,
si bon!»

Frédéric jouissait à entendre dénigrer Delmar. Il avait accepté Arnoux.
Cette perfidie de Rosanette lui semblait une chose anormale, injuste;
et, gagné par l'émotion de la vieille fille, il arrivait à sentir pour
lui comme de l'attendrissement. Tout à coup, il se trouva devant sa
porte; Mlle Vatnaz, sans qu'il s'en aperçût, lui avait fait descendre
le faubourg Poissonnière.

«Nous y voilà, dit-elle. Moi, je ne peux pas monter. Mais vous, rien ne
vous empêche?

--Pour quoi faire?

--Pour lui dire tout, parbleu!»

Frédéric, comme se réveillant en sursaut, comprit l'infamie où on le
poussait.

«Eh bien?» reprit-elle.

Il leva les yeux vers le second étage. La lampe de Mme Arnoux brûlait.
Rien effectivement ne l'empêchait de monter.

«Je vous attends ici. Allez donc!»

Ce commandement acheva de le refroidir, et il dit:

«Je serai là-haut longtemps. Vous feriez mieux de vous en retourner.
J'irai demain chez vous.

--Non, non! répliqua la Vatnaz, en tapant du pied. Prenez-le!
emmenez-le! faites qu'il les surprenne!

--Mais Delmar n'y sera plus!»

Elle baissa la tête.

«Oui, c'est peut-être vrai!»

Et elle resta sans parler, au milieu de la rue, entre les voitures;
puis, fixant sur lui ses yeux de chatte sauvage:

«Je peux compter sur vous, n'est-ce pas? Entre nous deux maintenant,
c'est sacré! Faites donc. A demain!»

Frédéric, en traversant le corridor, entendit deux voix qui se
répondaient. Celle de Mme Arnoux disait:

«Ne mens pas! ne mens donc pas!»

Il entra. On se tut.

Arnoux marchait de long en large, et Madame était assise sur la petite
chaise près du feu, extrêmement pâle, l'œil fixe. Frédéric fit un
mouvement pour se retirer. Arnoux lui saisit la main, heureux du
secours qui lui arrivait.

«Mais je crains..., dit Frédéric.

--Restez donc!» souffla Arnoux dans son oreille.

Madame reprit:

«Il faut être indulgent, monsieur Moreau! Ce sont de ces choses que
l'on rencontre parfois dans les ménages.

--C'est qu'on les y met, dit gaillardement Arnoux. Les femmes vous ont
des lubies! Ainsi, celle-là, par exemple, n'est pas mauvaise. Non, au
contraire! Eh bien, elle s'amuse depuis une heure à me taquiner avec un
tas d'histoires.

--Elles sont vraies! répliqua Mme Arnoux impatientée. Car, enfin, tu
l'as acheté.

--Moi?

--Oui, toi-même! au Persan!

--Le cachemire!» pensa Frédéric.

Il se sentait coupable et avait peur.

Elle ajouta, de suite:

«C'était l'autre mois, un samedi, le 14.

--Ah! ce jour-là, précisément, j'étais à Creil! Ainsi, tu vois.

--Pas du tout! Car nous avons dîné chez les Bertin, le 14.

--Le 14...? fit Arnoux, en levant les yeux comme pour chercher une date.

--Et même, le commis qui t'a vendu était un blond!

--Est-ce que je peux me rappeler le commis!

--Il a cependant écrit, sous ta dictée, l'adresse: 18, rue de Laval.

--Comment sais-tu?» dit Arnoux stupéfait.

Elle leva les épaules.

«Oh! c'est bien simple: j'ai été pour faire réparer mon cachemire, et
un chef de rayon m'a appris qu'on venait d'en expédier un autre pareil
chez Mme Arnoux.

--Est-ce ma faute, à moi, s'il y a dans la même rue une dame Arnoux?

--Oui! mais pas Jacques Arnoux», reprit-elle.

Alors, il se mit à divaguer, protestant de son innocence. C'était une
méprise, un hasard, une de ces choses inexplicables comme il en arrive.
On ne devait pas condamner les gens sur de simples soupçons, des
indices vagues; et il cita l'exemple de l'infortuné Lesurques.

«Enfin, j'affirme que tu te trompes! Veux-tu que je t'en jure ma parole?

--Ce n'est point la peine!

--Pourquoi?»

Elle le regarda en face, sans rien dire; puis allongea la main, prit
le coffret d'argent sur la cheminée, et lui tendit une facture grande
ouverte.

Arnoux rougit jusqu'aux oreilles et ses traits décomposés s'enflèrent.

«Eh bien?

--Mais... répondit-il, lentement, qu'est-ce que ça prouve?

--Ah! fit-elle, avec une intonation de voix singulière, où il y avait
de la douleur et de l'ironie. Ah!»

Arnoux gardait la note entre ses mains, et la retournait, n'en
détachant pas les yeux comme s'il avait dû y découvrir la solution d'un
grand problème.

«Oh! oui, oui, je me rappelle, dit-il enfin. C'est une
commission.--Vous devez savoir cela, vous, Frédéric?» Frédéric se
taisait. Une commission dont j'étais chargé... par... par le père Oudry.

--Et pour qui?

--Pour sa maîtresse!

--Pour la vôtre! s'écria Mme Arnoux, se levant toute droite.

--Je te jure...

--Ne recommencez pas! Je sais tout!

--Ah! très bien! Ainsi, on m'espionne!»

Elle répliqua froidement:

«Cela blesse peut-être votre délicatesse?

--Du moment qu'on s'emporte, reprit Arnoux, en cherchant son chapeau,
et qu'il n'y a pas moyen de raisonner!»

Puis, avec un grand soupir:

«Ne vous mariez pas, mon pauvre ami, non, croyez-moi!»

Et il décampa, ayant besoin de prendre l'air.

Alors, il se fit un grand silence; et tout, dans l'appartement, sembla
plus immobile. Un cercle lumineux, au-dessus de la carcel, blanchissait
le plafond, tandis que, dans les coins, l'ombre s'étendait comme des
gazes noires superposées; on entendait le tic-tac de la pendule avec la
crépitation du feu.

Mme Arnoux venait de se rasseoir, à l'autre angle de la cheminée dans
le fauteuil; elle mordait ses lèvres en grelottant; ses deux mains se
levèrent, un sanglot lui échappa, elle pleurait.

Il se mit sur la petite chaise; et, d'une voix caressante, comme on
fait une personne malade:

«Vous ne doutez pas que je ne partage...?»

Elle ne répondit rien. Mais, continuant tout haut ses réflexions:

«Je le laisse bien libre! Il n'avait pas besoin de mentir!

--Certainement», dit Frédéric.

C'était la conséquence de ses habitudes sans doute, il n'y avait pas
songé, et peut-être que, dans des choses plus graves...

«Que voyez-vous donc de plus grave?

--Oh! rien!»

Frédéric s'inclina avec un sourire d'obéissance. Arnoux néanmoins
possédait certaines qualités; il aimait ses enfants.

«Ah! et il fait tout pour les ruiner!»

Cela venait de son humeur trop facile; car, enfin, c'était un bon
garçon.

Elle s'écria:

«Mais qu'est-ce que cela veut dire, un bon garçon!»

Il le défendait ainsi, de la manière la plus vague qu'il pouvait
trouver, et, tout en la plaignant, il se réjouissait, se délectait au
fond de l'âme. Par vengeance ou besoin d'affection, elle se réfugierait
vers lui. Son espoir, démesurément accru, renforçait son amour.

Jamais elle ne lui avait paru si captivante, si profondément belle.
De temps à autre, une aspiration soulevait sa poitrine; ses deux yeux
fixes semblaient dilatés par une vision intérieure, et sa bouche
demeurait entre-close comme pour donner son âme. Quelquefois, elle
appuyait dessus fortement son mouchoir; il aurait voulu être ce petit
morceau de batiste tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait
la couche, au fond de l'alcôve, en imaginant sa tête sur l'oreiller;
et il voyait cela si bien, qu'il se retenait pour ne pas la saisir
dans ses bras. Elle ferma les paupières, apaisée, inerte. Alors, il
s'approcha de plus près, et, penché sur elle, il examinait avidement sa
figure. Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c'était l'autre.
Ils l'entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric demanda, d'un
signe, à Mme Arnoux, s'il devait y aller.

Elle répliqua «oui» de la même façon; et ce muet échange de leurs
pensées était comme un consentement, un début d'adultère.

Arnoux, près de se coucher, défaisait sa redingote.

«Eh bien, comment va-t-elle?

--Oh! mieux! dit Frédéric. Cela se passera!»

Mais Arnoux était peiné.

«Vous ne la connaissez pas! Elle a maintenant des nerfs...! Imbécile de
commis! Voilà ce que c'est que d'être trop bon! Si je n'avais pas donné
ce maudit châle à Rosanette!

--Ne regrettez rien! Elle vous est on ne peut plus reconnaissante!

--Vous croyez?»

Frédéric n'en doutait pas. La preuve, c'est qu'elle venait de congédier
le père Oudry.

«Ah! pauvre biche!»

Et, dans l'excès de son émotion, Arnoux voulait courir chez elle.

«Ce n'est pas la peine! j'en viens. Elle est malade.

--Raison de plus!»

Il repassa vivement sa redingote et avait pris son bougeoir. Frédéric
se maudit pour sa sottise, et lui représenta qu'il devait, par décence,
rester ce soir auprès de sa femme. Il ne pouvait l'abandonner, ce
serait très mal.

«Franchement, vous auriez tort! Rien ne presse, là-bas! Vous irez
demain! Voyons! faites cela pour moi.»

Arnoux déposa son bougeoir, et lui dit, en l'embrassant:

«Vous êtes bon, vous!»



III


Alors commença pour Frédéric une existence misérable. Il fut le
parasite de la maison.

Si quelqu'un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir
de ses nouvelles, allait chez l'accordeur de piano, inventait mille
prévenances; et il endurait d'un air content les bouderies de Mlle
Marthe et les caresses du jeune Eugène, qui lui passait toujours
ses mains sales sur la figure. Il assistait aux dîners où Monsieur
et Madame, en face l'un de l'autre, n'échangeaient pas un mot: ou
bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques saugrenues. Le repas
terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se cachait derrière
les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes,
comme le Béarnais. Il s'en allait enfin; et elle abordait immédiatement
l'éternel sujet de plainte: Arnoux.

Ce n'était pas son inconduite qui l'indignait. Mais elle paraissait
souffrir dans son orgueil, et laissait voir sa répugnance pour cet
homme sans délicatesse, sans dignité, sans honneur.

«Ou plutôt il est fou!» disait-elle.

Frédéric sollicitait adroitement ses confidences. Bientôt, il connut
toute sa vie.

Ses parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour Arnoux,
dessinant au bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce
temps-là), l'avait aperçue comme elle sortait de l'église et demandée
en mariage; à cause de sa fortune, on n'avait pas hésité. D'ailleurs,
il l'aimait éperdûment. Elle ajouta:

«Mon Dieu, il m'aime encore! à sa manière!»

Ils avaient, les premiers mois, voyagé en Italie.

Arnoux, malgré son enthousiasme devant les paysages et les
chefs-d'œuvre, n'avait fait que gémir sur le vin, et organisait des
pique-nique avec des Anglais, pour se distraire. Quelques tableaux bien
revendus l'avaient poussé au commerce des arts. Puis il s'était engoué
d'une manufacture de faïence. D'autres spéculations, à présent, le
tentaient; et, se vulgarisant de plus en plus, il prenait des habitudes
grossières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices
que toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son
malheur à elle était irréparable.

Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée.

Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer? Et elle lui donnait
de bons conseils: «Travaillez! mariez-vous!» Il répondait par des
sourires amers; car, au lieu d'exprimer le véritable motif de son
chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu l'Antony,
le maudit,--langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa
pensée.

L'action, pour certains hommes, est d'autant plus impraticable que
le désir est plus fort. La méfiance d'eux-mêmes les embarrasse, la
crainte de déplaire les épouvante; d'ailleurs, les affections profondes
ressemblent aux honnêtes femmes; elles ont peur d'être découvertes, et
passent dans la vie les yeux baissés.

Bien qu'il connût Mme Arnoux davantage (à cause de cela, peut-être), il
était encore plus lâche qu'autrefois. Chaque matin, il se jurait d'être
hardi. Une invincible pudeur l'en empêchait; et il ne pouvait se guider
d'après aucun exemple puisque celle-là différait des autres. Par la
force de ses rêves, il l'avait posée en dehors des conditions humaines.
Il se sentait, à côté d'elle, moins important sur la terre que les
brindilles de soie s'échappant de ses ciseaux.

Puis il pensait à des choses monstrueuses, absurdes, telles que des
surprises, la nuit, avec des narcotiques et des fausses clefs,--tout
lui paraissant plus facile que d'affronter son dédain.

D'ailleurs, les enfants, les deux bonnes, la disposition des pièces
faisaient d'insurmontables obstacles. Donc, il résolut de la posséder
à lui seul, et d'aller vivre ensemble bien loin, au fond d'une
solitude; il cherchait même sur quel lac assez bleu, au bord de quelle
plage assez douce, si ce serait l'Espagne, la Suisse ou l'Orient;
et, choisissant exprès les jours où elle semblait plus irritée, il
lui disait qu'il faudrait sortir de là, imaginer un moyen, et qu'il
n'en voyait pas d'autre qu'une séparation. Mais, pour l'amour de ses
enfants, jamais elle n'en viendrait à une telle extrémité. Tant de
vertu augmenta son respect.

Ses après-midi se passaient à se rappeler la visite de la veille, à
désirer celle du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf
heures, il se postait au coin de la rue; et, dès qu'Arnoux avait tiré
la grande porte, Frédéric montait vivement les deux étages et demandait
à la bonne d'un air ingénu:

«Monsieur est là?»

Puis faisait l'homme surpris de ne pas le trouver.

Arnoux, souvent, rentrait à l'improviste. Alors il fallait le suivre
dans un petit café de la rue Sainte-Anne, que fréquentait maintenant
Regimbart.

Le Citoyen commençait par articuler contre la Couronne quelque nouveau
grief. Puis ils causaient, en se disant amicalement des injures; car le
fabricant tenait Regimbart pour un penseur de haute volée, et, chagriné
de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa paresse. Le
Citoyen jugeait Arnoux plein de cœur et d'imagination, mais décidément
trop immoral; aussi le traitait-il sans la moindre indulgence et
refusait même de dîner chez lui, parce que «la cérémonie l'embêtait».

Quelquefois, au moment des adieux, Arnoux était pris de fringale. Il
«avait besoin» de manger une omelette ou des pommes cuites; et, les
comestibles ne se trouvant jamais dans l'établissement, il les envoyait
chercher. On attendait. Regimbart ne s'en allait pas, et finissait, en
grommelant, par accepter quelque chose.

Il était sombre néanmoins, car il restait, pendant des heures, en face
du même verre à moitié plein. La Providence ne gouvernant point les
choses selon ses idées, il tournait à l'hypocondriaque, ne voulait même
plus lire les journaux, et poussait des rugissements au seul nom de
l'Angleterre. Il s'écria une fois, à propos d'un garçon qui le servait
mal:

«Est-ce que nous n'avons pas assez des affronts de l'Étranger!»

En dehors de ces crises, il se tenait taciturne, méditant «un coup
infaillible pour faire péter toute la boutique».

Tandis qu'il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d'une voix
monotone et avec un regard un peu ivre, contait d'incroyables anecdotes
où il avait toujours brillé, grâce à son aplomb; et Frédéric (cela
tenait sans doute à des ressemblances profondes) éprouvait un certain
entraînement pour sa personne. Il se reprochait cette faiblesse,
trouvant qu'il aurait dû le haïr, au contraire.

Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur de sa femme, son
entêtement, ses préventions injustes. Elle n'était pas comme cela
autrefois.

«A votre place, disait Frédéric, je lui ferais une pension, et je
vivrais seul.»

Arnoux ne répondait rien; et, un moment après, entamait son éloge.
Elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse; et, passant à ses
qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec l'étourderie
de ces gens qui étalent leurs trésors dans les auberges.

Une catastrophe dérangea son équilibre.

Il était entré, comme membre du Conseil de surveillance, dans une
compagnie de kaolin. Mais, se fiant à tout ce qu'on lui disait, il
avait signé des rapports inexacts, et approuvé, sans vérification,
les inventaires annuels frauduleusement dressés par le gérant. Or la
compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait
d'être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts,
ce qui lui faisait une perte d'environ trente mille francs, aggravée
par les motifs du jugement.

Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la rue de
Paradis.

On le reçut dans la chambre de Madame. C'était l'heure du premier
déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès
du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les
fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux
rouges et la chevelure ébouriffée; le petit Eugène, à cause de ses
oreillons, pleurait, tout en grignotant sa tartine; sa sœur mangeait
tranquillement; Mme Arnoux, un peu plus pâle que d'habitude, les
servait tous les trois.

«Eh bien, dit Arnoux, en poussant un gros soupir, vous savez!» Et
Frédéric ayant fait un geste de compassion: «Voilà! J'ai été victime de
ma confiance!»

Puis il se tut; et son abattement était si fort, qu'il repoussa le
déjeuner. Mme Arnoux leva les yeux, avec un haussement d'épaules. Il se
passa les mains sur le front.

«Après tout, je ne suis pas coupable. Je n'ai rien à me reprocher.
C'est un malheur! On s'en tirera! Ah! ma foi, tant pis!»

Et il entama une brioche, obéissant, du reste, aux sollicitations de sa
femme.

Le soir, il voulut dîner seul, avec elle, dans un cabinet particulier,
à la Maison d'or. Mme Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de cœur,
s'offensant même d'être traitée en lorette;--ce qui, de la part
d'Arnoux, au contraire, était une preuve d'affection. Puis, comme il
s'ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale. Jusqu'à présent, on
lui avait passé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son
procès le classa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa
maison.

Frédéric, par point d'honneur, crut devoir les fréquenter plus que
jamais. Il loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque
semaine. Cependant, ils en étaient à cette période où, dans les unions
disparates, une invincible lassitude ressort des concessions que l'on
s'est faites et rend l'existence intolérable. Mme Arnoux se retenait
pour ne pas éclater, Arnoux s'assombrissait; et le spectacle de ces
deux êtres malheureux attristait Frédéric.

Elle l'avait chargé, puisqu'il possédait sa confiance, de s'enquérir
de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses
dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait néanmoins, se donnant
pour excuse qu'il devait la défendre, et qu'une occasion pouvait se
présenter de lui être utile.

Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M. Dambreuse. Le
financier lui avait offert une vingtaine d'actions dans son entreprise
de houilles; Frédéric n'y était pas retourné. Deslauriers lui écrivait
des lettres; il les laissait sans réponse. Pellerin l'avait engagé à
venir voir le portrait; il l'éconduisait toujours. Il céda cependant à
Cisy, qui l'obsédait pour faire la connaissance de Rosanette.

Elle le reçut fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme
autrefois. Son compagnon fut heureux d'être admis chez une impure, et
surtout de causer avec un acteur; Delmar se trouvait là.

Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à
Louis XIV et prophétise 89, l'avait mis en telle évidence, qu'on
lui fabriquait sans cesse le même rôle; et sa fonction, maintenant,
consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur anglais,
il invectivait Charles Ier; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe
II; ou, père sensible, s'indignait contre la Pompadour; c'était le plus
beau! Les gamins, pour le voir, l'attendaient à la porte des coulisses;
et sa biographie, vendue dans les entr'actes, le dépeignait comme
soignant sa vieille mère, lisant l'Évangile, assistant les pauvres,
enfin sous les couleurs d'un saint Vincent de Paul mélangé de Brutus
et de Mirabeau. On disait: «Notre Delmar.» Il avait une mission, il
devenait Christ.

Tout cela avait fasciné Rosanette; et elle s'était débarrassée du père
Oudry, sans se soucier de rien, n'étant pas cupide.

Arnoux, qui la connaissait, en avait profité pendant longtemps pour
l'entretenir à peu de frais; le bonhomme était venu, et ils avaient
eu soin, tous les trois, de ne point s'expliquer franchement. Puis,
s'imaginant qu'elle congédiait l'autre pour lui seul, Arnoux avait
augmenté sa pension. Mais ses demandes se renouvelaient avec une
fréquence inexplicable, car elle menait un train moins dispendieux;
elle avait même vendu jusqu'au cachemire, tenant à s'acquitter de
ses vieilles dettes, disait-elle; et il donnait toujours, elle
l'ensorcelait, elle abusait de lui, sans pitié. Aussi les factures, les
papiers timbrés pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une crise
prochaine.

Un jour, il se présenta pour voir Mme Arnoux. Elle était sortie.
Monsieur travaillait en bas dans le magasin.

En effet, Arnoux, au milieu de ses potiches, tâchait d'_enfoncer_ de
jeunes mariés, des bourgeois de la province. Il parlait du tournage et
du tournassage, du truité et du glacé; les autres, ne voulant pas avoir
l'air de n'y rien comprendre, faisaient des signes d'approbation et
achetaient.

Quand les chalands furent dehors, il conta qu'il avait eu, le matin,
avec sa femme une petite altercation. Pour prévenir les observations
sur la dépense, il avait affirmé que la Maréchale n'était plus sa
maîtresse.

«Je lui ai même dit que c'était la vôtre.»

Frédéric fut indigné; mais des reproches pouvaient le trahir; il
balbutia:

«Ah! vous avez eu tort, grand tort!

--Qu'est-ce que ça fait? dit Arnoux. Où est le déshonneur de passer
pour son amant? Je le suis bien, moi! Ne seriez-vous pas flatté de
l'être?»

Avait-elle parlé? Était-ce une allusion? Frédéric se hâta de répondre:

«Non! pas du tout! au contraire!

--Eh bien, alors?

--Oui, c'est vrai! cela n'y fait rien.»

Arnoux reprit:

«Pourquoi ne venez-vous plus là-bas?»

Frédéric promit d'y retourner.

«Ah! j'oubliais! vous devriez..., en causant de Rosanette..., lâcher
à ma femme quelque chose... je ne sais quoi, mais vous trouverez...
quelque chose qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous demande
cela comme un service, hein?»

Le jeune homme, pour toute réponse, fit une grimace ambiguë. Cette
calomnie le perdait. Il alla le soir même chez elle, et jura que
l'allégation d'Arnoux était fausse.

«Bien vrai?»

Il paraissait sincère; et, quand elle eut respiré largement, elle lui
dit: «Je vous crois», avec un beau sourire: puis elle baissa la tête,
et sans le regarder:

«Au reste, personne n'a de droit sur vous!»

Elle ne devinait donc rien, et elle le méprisait, puisqu'elle ne
pensait pas qu'il pût assez l'aimer pour lui être fidèle! Frédéric,
oubliant ses tentatives près de l'autre, trouvait la permission
outrageante.

Ensuite, elle le pria d'aller quelquefois «chez cette femme», pour voir
un peu ce qui en était.

Arnoux survint, et, cinq minutes après, voulut l'entraîner chez
Rosanette.

La situation devenait intolérable.

Il en fut distrait par une lettre du notaire qui devait lui envoyer le
lendemain quinze mille francs; et, pour réparer sa négligence envers
Deslauriers, il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.

L'avocat logeait rue des Trois-Maries, au cinquième étage, sur une
cour. Son cabinet, petite pièce carrelée, froide, et tendue d'un papier
grisâtre, avait pour principale décoration une médaille en or, son
prix de doctorat, insérée dans un cadre d'ébène contre la glace. Une
bibliothèque d'acajou enfermait sous ses vitres cent volumes à peu
près. Le bureau, couvert de basane, tenait le milieu de l'appartement.
Quatre vieux fauteuils de velours vert en occupaient les coins; et
des copeaux flambaient dans la cheminée, où il y avait toujours un
fagot prêt à allumer au coup de sonnette. C'était l'heure de ses
consultations; l'avocat portait une cravate blanche.

L'annonce des quinze mille francs (il n'y comptait plus, sans doute)
lui causa un ricanement de plaisir.

«C'est bien, mon brave, c'est bien, c'est très bien!»

Il jeta du bois dans le feu, se rassit, et parla immédiatement du
Journal. La première chose à faire était de se débarrasser d'Hussonnet.

«Ce crétin-là me fatigue! Quant à desservir une opinion, le plus
équitable, selon moi, et le plus fort, c'est de n'en avoir aucune.»

Frédéric parut étonné.

«Mais sans doute! Il serait temps de traiter la Politique
scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient, quand
Rousseau, les littérateurs, y ont introduit la philanthropie, la poésie
et autres blagues, pour la plus grande joie des catholiques; alliance
naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je veux le
prouver) croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des messes
pour la Pologne, si à la place du Dieu des dominicains, qui était un
bourreau, vous prenez le Dieu des romantiques, qui est un tapissier;
si, enfin, vous n'avez pas de l'Absolu une conception plus large que
vos aïeux, la monarchie percera sous vos formes républicaines, et votre
bonnet rouge ne sera jamais qu'une calotte sacerdotale! Seulement, le
régime cellulaire aura remplacé la torture, l'outrage à la Religion
le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance; et, dans ce
bel ordre qu'on admire, fait de débris louis-quatorziens, de ruines
voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et des fragments
de constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de
vexer le maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi,
la presse le pouvoir, l'administration tout le monde! Mais les bonnes
âmes s'extasient sur le Code civil, œuvre fabriquée, quoi qu'on dise,
dans un esprit mesquin, tyrannique; car le législateur, au lieu de
faire son état, qui est de régulariser la coutume, a prétendu modeler
la société comme un Lycurgue! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père
de famille en matière de testament? Pourquoi entrave-t-elle la vente
forcée des immeubles? Pourquoi punit-elle comme délit le vagabondage,
lequel ne devrait pas être même une contravention? Et il y en a
d'autres! Je les connais! aussi je vais écrire un petit roman intitulé:
_Histoire de l'idée de justice_, qui sera drôle! mais j'ai une soif
abominable! et toi?»

Il se pencha par la fenêtre, et cria au portier d'aller chercher des
grogs au cabaret.

«En résumé, je vois trois partis..., non! trois groupes,--et dont aucun
ne m'intéresse: ceux qui ont, ceux qui n'ont plus, et ceux qui tâchent
d'avoir. Mais tous s'accordent dans l'idolâtrie imbécile de l'Autorité!
Exemples: Mably recommande qu'on empêche les philosophes de publier
leurs doctrines; M. Wronski géomètre, appelle en son langage la censure
«répression critique de la spontanéité spéculative»; le père Enfantin
bénit les Habsbourg «d'avoir passé par-dessus les Alpes une main
pesante pour comprimer l'Italie»; Pierre Leroux veut qu'on vous force
à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d'État,
tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement! Pas un cependant
n'est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, _principe_
signifiant _origine_, il faut se reporter toujours à une révolution, à
un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre
est la souveraineté nationale, comprise dans la forme parlementaire,
quoique le parlement n'en convienne pas! Mais en quoi la souveraineté
du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin? L'un et l'autre
sont deux fictions! Assez de métaphysique, plus de fantômes! Pas n'est
besoin de dogmes pour faire balayer les rues! On dira que je renverse
la société! Eh bien, après? où serait le mal? Elle est propre, en
effet, ta société.»

Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant
loin des théories de Sénécal, il était plein d'indulgence. Il se
contenta d'objecter qu'un pareil système les ferait haïr généralement.

«Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de haine
contre son voisin, tous compteront sur nous. Tu vas t'y mettre aussi,
toi, et nous faire de la critique transcendante!»

Il fallait attaquer les idées reçues, l'Académie, l'École normale, le
Conservatoire, la Comédie française, tout ce qui ressemblait à une
institution. C'est par là qu'ils donneraient un ensemble de doctrine à
leur Revue. Puis, quand elle serait bien posée, le journal tout à coup
deviendrait quotidien; alors, ils s'en prendraient aux personnes.

«Et on nous respectera, sois-en sûr!»

Deslauriers touchait à son vieux rêve: une rédaction en chef,
c'est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler
en plein dans leurs articles, d'en commander, d'en refuser. Ses yeux
pétillaient sous ses lunettes, il s'exaltait et buvait des petits
verres, coup sur coup, machinalement.

«Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C'est
indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait! On
voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi;
et, maniant l'opinion par les deux bouts, littérature et politique,
avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris.»

Frédéric, en l'écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement,
comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est
transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.

«Oui, j'ai été un paresseux, un imbécile, tu as raison!

--A la bonne heure! s'écria Deslauriers; je retrouve mon Frédéric!»

Et, lui mettant le poing sous la mâchoire:

«Ah! tu m'as fait souffrir. N'importe! je t'aime tout de même.»

Ils étaient debout et se regardaient, attendris l'un et l'autre, et
près de s'embrasser.

Un bonnet de femme parut au seuil de l'antichambre.

«Qui t'amène?» dit Deslauriers.

C'était Mlle Clémence, sa maîtresse.

Elle répondit que, passant devant sa maison par hasard, elle n'avait
pu résister au désir de le voir; et, pour faire une petite collation
ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu'elle déposa sur la table.

«Prends garde à mes papiers! reprit aigrement l'avocat. D'ailleurs,
c'est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes
consultations.»

Elle voulut l'embrasser.

«Bien! va-t'en! file ton nœud!»

Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.

«Ah! tu m'ennuies à la fin!

--C'est que je t'aime!

--Je ne demande pas qu'on m'aime, mais qu'on m'oblige!»

Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la
fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.

Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.

«Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrosse, n'est-ce pas!»

Elle se retourna en sursaut.

«Tu me renvoies!

--Parfaitement!»

Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans
doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute
encore et s'en alla.

«Tu devrais la rappeler, dit Frédéric.

--Allons donc!»

Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa dans sa cuisine,
qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d'une
paire de bottes, les débris d'un maigre déjeuner, et un matelas avec
une couverture était roulé par terre dans un coin.

«Ceci te démontre, dit-il, que je reçois peu de marquises! On s'en
passe aisément, va! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien
prennent votre temps; c'est de l'argent sous une autre forme; or, je ne
suis pas riche! Et puis elles sont toutes si bêtes! si bêtes! Est-ce
que tu peux causer avec une femme, toi?»

Ils se séparèrent à l'angle du pont Neuf.

«Ainsi, c'est convenu! tu m'apporteras la chose demain, dès que tu
l'auras.

--Convenu!» dit Frédéric.

Le lendemain à son réveil, il reçut par la poste un bon de quinze mille
francs sur la Banque.

Ce chiffon de papier lui représenta quinze gros sacs d'argent; et
il se dit qu'avec une somme pareille il pourrait: d'abord garder sa
voiture pendant trois ans, au lieu de la vendre comme il y serait forcé
prochainement, ou s'acheter deux belles armures damasquinées qu'il
avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore, des
peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs, de cadeaux
pour Mme Arnoux! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que
de perdre tant d'argent dans ce journal! Deslauriers lui semblait
présomptueux, son insensibilité de la veille le refroidissant à son
endroit, et Frédéric s'abandonnait à ces regrets quand il fut tout
surpris de voir entrer Arnoux,--lequel s'assit sur le bord de sa
couche, pesamment, comme un homme accablé.

«Qu'y a-t-il donc?

--Je suis perdu!»

Il avait à verser, le jour même, en l'étude de Me Beauminet, notaire
rue Saint-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.

«C'est un désastre inexplicable! Je lui ai donné une hypothèque qui
devait le tranquilliser, pourtant! Mais il me menace d'un commandement,
s'il n'est pas payé cette après-midi, tantôt!

--Et alors?

--Alors, c'est bien simple! Il va faire exproprier mon immeuble. La
première affiche me ruine, voilà tout! Ah! si je trouvais quelqu'un
pour m'avancer cette maudite somme-là, il prendrait la place de
Vanneroy et je serais sauvé! Vous ne l'auriez pas, par hasard?»

Le mandat était resté sur la table de nuit, près d'un livre. Frédéric
souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant:

«Mon Dieu, non, cher ami!»

Mais il lui coûtait de refuser à Arnoux.

«Comment, vous ne trouvez personne qui veuille...?

--Personne! et songer que, d'ici à huit jours, j'aurai des rentrées! On
me doit peut-être... cinquante mille francs pour la fin du mois!

--Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous doivent
d'avancer...?

--Ah bien, oui!

--Mais vous avez des valeurs quelconques, des billets?

--Rien!

--Que faire? dit Frédéric.

--C'est ce que je me demande», reprit Arnoux.

Il se tut, et il marchait dans la chambre de long en large.

«Ce n'est pas pour moi, mon Dieu! mais pour mes enfants, pour ma pauvre
femme!»

Puis, en détachant chaque mot:

«Enfin... je serai fort... j'emballerai tout cela... et j'irai chercher
fortune... je ne sais où!

--Impossible!» s'écria Frédéric.

Arnoux répliqua d'un air calme:

«Comment voulez-vous que je vive à Paris, maintenant?»

Il y eut un long silence.

Frédéric se mit à dire:

«Quand le rendriez-vous, cet argent?»

Non pas qu'il l'eût; au contraire! Mais rien ne l'empêchait de voir
des amis, de faire des démarches. Et il sonna son domestique pour
s'habiller. Arnoux le remerciait.

«C'est dix-huit mille francs qu'il vous faut, n'est-ce pas?

--Oh! je me contenterais bien de seize mille! Car j'en ferai bien
deux mille cinq cents, trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy,
toutefois, m'accorde jusqu'à demain; et, je vous le répète, vous pouvez
affirmer, jurer au prêteur que, dans huit jours, peut-être même dans
cinq ou six, l'argent sera remboursé. D'ailleurs, l'hypothèque en
répond. Ainsi, pas de danger, vous comprenez?»

Frédéric assura qu'il comprenait et qu'il allait sortir immédiatement.

Il rentra chez lui, maudissant Deslauriers, car il voulait tenir sa
parole, et cependant obliger Arnoux.

«Si je m'adressais à M. Dambreuse? Mais sous quel prétexte demander
de l'argent? C'est à moi, au contraire, d'en porter chez lui pour ses
actions de houilles! Ah! qu'il aille se promener avec ses actions! Je
ne les dois pas!»

Et Frédéric s'applaudissait de son indépendance, comme s'il eût refusé
un service à M. Dambreuse.

«Eh bien, se dit-il ensuite, puisque je fais une perte de ce côté-là,
car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille! A la
Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque à l'un, ne
suis-je pas libre?... D'ailleurs, quand Deslauriers attendrait!--Non,
non, c'est mal, allons-y!»

Il regarda sa pendule.

«Ah! rien ne presse! la Banque ne ferme qu'à cinq heures.»

Et, à quatre heures et demie, quand il eut touché son argent:

«C'est inutile, maintenant! Je ne le trouverais pas; j'irai ce soir!»
se donnant ainsi le moyen de revenir sur sa décision, car il reste
toujours dans la conscience quelque chose des sophismes qu'on y a
versés; elle en garde l'arrière-goût, comme d'une liqueur mauvaise.

Il se promena sur les boulevards, et dîna seul au restaurant. Puis il
entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire. Mais ses billets
de banque le gênaient, comme s'il les eût volés. Il n'aurait pas été
chagrin de les perdre.

En rentrant chez lui, il trouva une lettre contenant ces mots:

  «Quoi de neuf?

  «Ma femme se joint à moi, cher ami, dans l'espérance, etc.


  «A vous.»

Et un parafe.

«Sa femme! elle me prie!»

Au même moment, parut Arnoux, pour savoir s'il avait trouvé la somme
urgente.

«Tenez, la voilà!» dit Frédéric.

Et, vingt-quatre heures après, il répondit à Deslauriers:

«Je n'ai rien reçu.»

L'avocat revint trois jours de suite. Il le pressait d'écrire au
notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.

«Non! c'est inutile! je vais y aller!»

La semaine finie, Frédéric demanda timidement au sieur Arnoux ses
quinze mille francs.

Arnoux le remit au lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se
risquait dehors à la nuit close, craignant d'être surpris par
Deslauriers.

Un soir, quelqu'un le heurta au coin de la Madeleine. C'était lui.

«Je vais les chercher,» dit-il.

Et Deslauriers l'accompagna jusqu'à la porte d'une maison, dans le
faubourg Poissonnière.

«Attends-moi!»

Il attendit. Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec
Arnoux, et lui fit signe de patienter encore un peu. Le marchand de
faïences et son compagnon montèrent, bras dessus, bras dessous, la rue
Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.

La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède. Arnoux marchait
doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce: une suite de
passages couverts qui auraient mené du boulevard Saint-Denis au
Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d'entrer;
et il s'arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques
la figure des grisettes, puis reprenait son discours.

Frédéric entendait les pas de Deslauriers derrière lui, comme des
reproches, comme des coups frappant sur sa conscience. Mais il n'osait
faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu'elle ne
fût inutile. L'autre se rapprochait. Il se décida.

Arnoux, d'un ton fort dégagé, dit que, ses recouvrements n'ayant pas eu
lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.

«Vous n'en avez pas besoin, j'imagine?»

A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric, et, le tirant à l'écart:

«Sois franc, les as-tu, oui ou non?

--Eh bien, non! dit Frédéric, je les ai perdus!

--Ah! et à quoi?

--Au jeu!»

Deslauriers ne répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux
avait profité de l'occasion pour allumer un cigare dans un débit de
tabac. Il revint en demandant quel était ce jeune homme.

«Rien! un ami!»

Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette:

«Montez donc, dit Arnoux, elle sera contente de vous voir. Quel sauvage
vous êtes maintenant!»

Un réverbère, en face, l'éclairait; et avec son cigare entre ses dents
blanches et son air heureux, il avait quelque chose d'intolérable.

«Ah! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette
inscription d'hypothèque. C'est ma femme qui me l'a rappelé.

--Une femme de tête! reprit machinalement Frédéric.

--Je crois bien!»

Et Arnoux recommença son éloge. Elle n'avait pas sa pareille pour
l'esprit, le cœur, l'économie; il ajouta d'une voix basse, en roulant
des yeux:

«Et comme corps de femme!

--Adieu!» dit Frédéric.

Arnoux fit un mouvement.

«Tiens! pourquoi?»

Et, la main à demi tendue vers lui, il l'examinait, tout décontenancé
par la colère de son visage.

Frédéric répliqua sèchement:

«Adieu!»

Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux
contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir,
ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu'il
attendait, voilà que l'autre, au contraire, se mettait à la chérir
et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu'au fond de l'âme.
La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait
donc à celui-là! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette; et la
mortification d'une rupture s'ajoutait à la rage de son impuissance.
D'ailleurs, l'honnêteté d'Arnoux offrant des garanties pour son argent
l'humiliait; il aurait voulu l'étrangler; et par-dessus son chagrin
planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa
lâcheté envers son ami. Des larmes l'étouffaient.

Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut
d'indignation; car son projet, tel qu'un obélisque abattu, lui
paraissait maintenant d'une hauteur extraordinaire. Il s'estimait
volé, comme s'il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric
était morte, et il en éprouvait de la joie; c'était une compensation!
Une haine l'envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de
Sénécal et se promettait de les servir.

Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une bergère, auprès
du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.

Frédéric ne retourna point chez eux; et, pour se distraire de sa
passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il
résolut de composer une _Histoire de la Renaissance_. Il entassa
pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes;
il allait au Cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine;
il tâchait d'entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail
l'apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la
sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n'en pas souffrir.

Un jour qu'il prenait des notes, tranquillement, la porte s'ouvrit et
le domestique annonça Mme Arnoux.

C'était bien elle! seule? Mais non! car elle tenait par la main le
petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s'assit; et,
quand elle eut toussé:

«Il y a longtemps que vous n'êtes venu à la maison.»

Frédéric ne trouvant pas d'excuse, elle ajouta:

«C'est une délicatesse de votre part!»

Il reprit:

«Quelle délicatesse?

--Ce que vous avez fait pour Arnoux!» dit-elle.

Frédéric eut un geste signifiant: «Je m'en moque bien! c'était pour
vous!»

Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils
échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l'entretien tomba.

Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d'un vin d'Espagne,
avec un paletot de velours noir, bordé de martre; cette fourrure
donnait envie de passer les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien
lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et,
tournant les yeux du côté de la porte:

«Il fait un peu chaud, ici!»

Frédéric devina l'intention prudente de son regard.

«Pardon! les deux battants ne sont que poussés.

--Ah! c'est vrai!»

Et elle sourit, comme pour dire: «Je ne crains rien.»

Il lui demanda immédiatement ce qui l'amenait.

«Mon mari, reprit-elle avec effort, m'a engagée à venir chez vous,
n'osant faire cette démarche lui-même.

--Et pourquoi?

--Vous connaissez M. Dambreuse, n'est-ce pas?

--Oui, un peu!

--Ah! un peu.»

Elle se taisait.

«N'importe! achevez.»

Alors, elle conta que l'avant-veille, Arnoux n'avait pu payer quatre
billets de mille francs souscrits à l'ordre du banquier, et sur
lesquels il lui avait fait mettre sa signature. Elle se repentait
d'avoir compromis la fortune de ses enfants. Mais tout valait mieux
que le déshonneur; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le
payerait bientôt, certainement; car elle allait vendre, à Chartres, une
petite maison qu'elle avait.

«Pauvre femme! murmura Frédéric. J'irai! Comptez sur moi.

--Merci!»

Et elle se leva pour partir.

«Oh! rien ne vous presse encore!»

Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles suspendu
au plafond, la bibliothèque, les reliures, tous les ustensiles pour
écrire; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes; ses
talons se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était
venue plusieurs fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux. Ils se
trouvaient seuls, maintenant,--seuls, dans sa propre maison;--c'était
un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.

Elle voulut voir son jardinet; il lui offrit le bras pour lui montrer
ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés
d'arbustes dans les angles et d'une plate-bande au milieu.

On était aux premiers jours d'avril. Les feuilles des lilas verdoyaient
déjà, un souffle pur se roulait dans l'air, et de petits oiseaux
pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la
forge d'un carrossier.

Frédéric alla chercher une pelle à feu; et, tandis qu'ils se
promenaient côte à côte, l'enfant élevait des tas de sable dans l'allée.

Mme Arnoux ne croyait pas qu'il eût plus tard une grande imagination,
mais il était d'humeur caressante. Sa sœur, au contraire, avait une
sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.

«Cela changera, dit Frédéric. Il ne faut jamais désespérer.»

Elle répliqua:

«Il ne faut jamais désespérer!»

Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte
d'encouragement; il cueillit une rose, la seule du jardin.

«Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses, un soir, en
voiture?»

Elle rougit quelque peu; et, avec un air de compassion railleuse:

«Ah! j'étais bien jeune!

--Et celle-là, reprit à voix basse Frédéric, en sera-t-il de même?»

Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme
le fil d'un fuseau:

«Non! je la garderai!»

Elle appela d'un geste la bonne, qui prit l'enfant sur son bras: puis,
au seuil de la porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en
inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu'un
baiser.

Quand il fut remonté dans son cabinet, il contempla le fauteuil où elle
s'était assise et tous les objets qu'elle avait touchés. Quelque chose
d'elle circulait autour de lui. La caresse de sa présence durait encore.

«Elle est donc venue là!» se disait-il.

Et les flots d'une tendresse infinie le submergeaient.

Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le
reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa
femme. Sa nièce était près d'elle, et de l'autre côté l'institutrice,
une Anglaise, fortement marquée de petite vérole.

M. Dambreuse invita son jeune ami à prendre place au milieu d'eux, et,
sur son refus:

«A quoi puis-je vous être bon? Je vous écoute.»

Frédéric avoua, en affectant de l'indifférence, qu'il venait faire une
requête pour un certain Arnoux.

«Ah! ah! l'ancien marchand de tableaux, dit le banquier, avec un rire
muet découvrant ses gencives. Oudry le garantissait, autrefois; on
s'est fâché.»

Et il se mit à parcourir les lettres et les journaux posés près de son
couvert.

Deux domestiques servaient, sans faire de bruit sur le parquet; et
la hauteur de la salle, qui avait trois portières en tapisserie et
deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds, la disposition
des hors-d'œuvre, et jusqu'aux plis raides des serviettes, tout ce
bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste
avec un autre déjeuner chez Arnoux. Il n'osait interrompre M. Dambreuse.

Madame remarqua son embarras.

«Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon?

--Il viendra ce soir, dit vivement la jeune fille.

--Ah! tu le sais?» répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard
froid.

Puis, un des valets s'étant penché à son oreille:

«Ta couturière, mon enfant!... miss John!»

Et l'institutrice, obéissante, disparut avec son élève.

M. Dambreuse, troublé par le dérangement des chaises, demanda ce qu'il
y avait.

«C'est madame Regimbart.

--Tiens! Regimbart! Je connais ce nom-là. J'ai rencontré sa signature.»

Frédéric aborda enfin la question; Arnoux méritait de l'intérêt; il
allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre une
maison à sa femme.

«Elle passe pour très jolie», dit Mme Dambreuse.

Le banquier ajouta d'un air bonhomme.

«Êtes-vous leur ami... intime?»

Frédéric, sans répondre nettement, dit qu'il lui serait fort obligé de
prendre en considération...

«Eh bien, puisque cela vous fait plaisir, soit! on attendra! J'ai du
temps encore. Si nous descendions dans mon bureau, voulez-vous?»

Le déjeuner était fini; Mme Dambreuse s'inclina légèrement, tout en
souriant d'un rire singulier, plein à la fois de politesse et d'ironie.
Frédéric n'eut pas le temps d'y réfléchir; car M. Dambreuse, dès qu'ils
furent seuls:

«Vous n'êtes pas venu chercher vos actions.»

Et, sans lui permettre de s'excuser:

«Bien! bien! il est juste que vous connaissiez l'affaire un peu mieux.»

Il lui offrit une cigarette et commença.

L'_Union générale des Houilles françaises_ était constituée; on
n'attendait plus que l'ordonnance. Le fait seul de la fusion
diminuant les frais de surveillance et de main-d'œuvre, augmentait
les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui
était d'intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait
des maisons, des logements salubres; enfin elle se constituait le
fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.

«Et ils gagneront, monsieur; voilà du véritable progrès; c'est répondre
victorieusement à certaines criailleries républicaines! Nous avons
dans notre conseil, il exhiba le prospectus, un pair de France, un
savant de l'Institut, un officier supérieur du génie en retraite, des
noms connus! De pareils éléments rassurent les capitaux craintifs et
appellent les capitaux intelligents!» La Compagnie aurait pour elle
les commandes de l'État, puis les chemins de fer, la marine à vapeur,
les établissements métallurgiques, le gaz, les cuisines bourgeoises.
«Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous pénétrons jusqu'au foyer
des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous
assurer la vente? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur,
et nous les obtiendrons; cela nous regarde! Moi, du reste, je suis
franchement prohibitionniste! le Pays avant tout!» On l'avait nommé
directeur; mais le temps lui manquait pour s'occuper de certains
détails, de la rédaction entre autres. «Je suis un peu brouillé avec
mes auteurs, j'ai oublié mon grec! J'aurais besoin de quelqu'un...
qui pût traduire mes idées.» Et tout à coup: «Voulez-vous être cet
homme-là, avec le titre de secrétaire général?»

Frédéric ne sut que répondre.

«Eh bien, qui vous empêche?»

Ses fonctions se borneraient à écrire, tous les ans, un rapport pour
les actionnaires. Il se trouverait en relations quotidiennes avec les
hommes les plus considérables de Paris. Représentant la Compagnie
près les ouvriers, il s'en ferait adorer, naturellement, ce qui
lui permettrait, plus tard, de se pousser au Conseil général, à la
députation.

Les oreilles de Frédéric tintaient. D'où provenait cette bienveillance?
Il se confondit en remercîments.

Mais il ne fallait point, dit le banquier, qu'il fût dépendant
de personne. Le meilleur moyen, c'était de prendre des actions,
«placement superbe d'ailleurs, car votre capital garantit votre
position, comme votre position votre capital.

«A combien, environ, doit-il se monter? dit Frédéric.

--Mon Dieu! ce qui vous plaira, de quarante à soixante mille francs, je
suppose.»

Cette somme était si minime pour M. Dambreuse et son autorité si
grande, que le jeune homme se décida immédiatement à vendre une ferme.
Il acceptait, M. Dambreuse fixerait un de ces jours un rendez-vous pour
terminer leurs arrangements.

«Ainsi, je puis dire à Jacques Arnoux...?

--Tout ce que vous voudrez! le pauvre garçon! Tout ce que vous voudrez!»

Frédéric écrivit aux Arnoux de se tranquilliser, et il fit porter la
lettre par son domestique auquel on répondit:

«Très bien!»

Sa démarche, cependant, méritait mieux. Il s'attendait à une visite,
à une lettre tout au moins. Il ne reçut pas de visite. Aucune lettre
n'arriva.

Y avait-il oubli de leur part ou intention? Puisque Mme Arnoux était
venue une fois, qui l'empêchait de revenir? L'espèce de sous-entendu,
d'aveu qu'elle lui avait fait, n'était donc qu'une manœuvre exécutée
par intérêt? «Se sont-ils joués de moi? est-elle complice?» Une sorte
de pudeur, malgré son envie, l'empêchait de retourner chez eux.

Un matin (trois semaines après leur entrevue), M. Dambreuse lui
écrivit qu'il l'attendait le jour même, dans une heure.

En route, l'idée des Arnoux l'assaillit de nouveau; et, ne découvrant
point de raison à leur conduite, il fut pris par une angoisse, un
pressentiment funèbre. Pour s'en débarrasser, il appela un cabriolet et
se fit conduire rue de Paradis.

Arnoux était en voyage.

«Et Madame?

--A la campagne, à la fabrique!

--Quand revient Monsieur?

--Demain, sans faute!»

Il la trouverait seule; c'était le moment. Quelque chose d'impérieux
criait dans sa conscience: «Vas-y donc!»

Mais M. Dambreuse? «Eh bien, tant pis! Je dirai que j'étais malade.»
Il courut à la gare; puis, dans le wagon: «J'ai eu tort, peut-être? Ah
bah! qu'importe!»

A droite et à gauche, des plaines vertes s'étendaient; le convoi
roulait; les maisonnettes des stations glissaient comme des décors,
et la fumée de la locomotive versait toujours du même côté ses gros
flocons qui dansaient sur l'herbe quelque temps, puis se dispersaient.

Frédéric, seul sur sa banquette, regardait cela, par ennui, perdu dans
cette langueur que donne l'excès même de l'impatience. Des grues, des
magasins, parurent. C'était Creil.

La ville, construite au versant de deux collines basses (dont la
première est nue et la seconde couronnée par un bois), avec la tour de
son église, ses maisons inégales et son pont de pierre, lui semblait
avoir quelque chose de gai, de discret et de bon. Un grand bateau
plat descendait au fil de l'eau, qui clapotait fouettée par le vent;
des poules, au pied du calvaire, picoraient dans la paille; une femme
passa, portant du linge mouillé sur la tête.

Après le pont, il se trouva dans une île, où l'on voit sur la droite
les ruines d'une abbaye. Un moulin tournait, barrant dans toute sa
largeur le second bras de l'Oise, que surplombe la manufacture.
L'importance de cette construction étonna grandement Frédéric. Il en
conçut plus de respect pour Arnoux. Trois pas plus loin, il prit une
ruelle, terminée au fond par une grille.

Il était entré. La concierge le rappela en lui criant:

«Avez-vous une permission?

--Pourquoi?

--Pour visiter l'établissement!»

Frédéric, d'un ton brutal, dit qu'il venait voir M. Arnoux.

«Qu'est-ce que c'est que M. Arnoux?

--Le chef, le maître, le propriétaire, enfin!

--Non, monsieur, c'est ici la fabrique de MM. Lebœuf et Milliet!»

La bonne femme plaisantait sans doute. Des ouvriers arrivaient; il en
aborda deux ou trois; leur réponse fut la même.

Frédéric sortit de la cour, en chancelant comme un homme ivre; et
il avait l'air tellement ahuri que, sur le pont de la Boucherie, un
bourgeois, en train de fumer sa pipe, lui demanda s'il cherchait
quelque chose. Celui-là connaissait la manufacture d'Arnoux. Elle était
située à Montataire.

Frédéric s'enquit d'une voiture, on n'en trouvait qu'à la gare. Il y
retourna. Une calèche disloquée, attelée d'un vieux cheval dont les
harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait devant le
bureau des bagages, solitairement.

Un gamin s'offrit à découvrir «le père Pilon». Il revint au bout de dix
minutes; le père Pilon déjeunait. Frédéric, n'y tenant plus, partit. La
barrière du passage était close. Il fallut attendre que deux convois
eussent défilé. Enfin il se précipita dans la campagne.

La verdure monotone la faisait ressembler à un immense tapis de
billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la
route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées
d'usine fumaient les unes près des autres. En face de lui se dressait,
sur une colline ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher
quadrangulaire d'une église. De longs murs, en dessous, formaient des
lignes irrégulières parmi les arbres; et, tout en bas, les maisons du
village s'étendaient.

Elles sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches, faites
de blocs sans ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d'un
épicier. Des pas lourds s'enfonçaient dans la boue noire, et une pluie
fine tombait, coupant de mille hachures le ciel pâle.

Frédéric suivit le milieu du pavé; puis il rencontra sur sa gauche, à
l'entrée d'un chemin, un grand arc de bois qui portait écrit en lettres
d'or: FAÏENCES.

Ce n'était pas sans but que Jacques Arnoux avait choisi le voisinage
de Creil; en plaçant sa manufacture le plus près possible de l'autre
(accréditée depuis longtemps), il provoquait dans le public une
confusion favorable à ses intérêts.

Le principal corps de bâtiment s'appuyait sur le bord même d'une
rivière qui traverse la prairie. La maison de maître, entourée d'un
jardin, se distinguait par son perron, orné de quatre vases où se
hérissaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient sous des
hangars; il y en avait d'autres à l'air libre; et au milieu de la cour
se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.

L'ancien répétiteur tendit sa main froide.

«Vous venez pour le patron? Il n'est pas là.»

Frédéric, décontenancé, répondit bêtement:

«Je le savais.» Mais, se reprenant aussitôt: «C'est pour une affaire
qui concerne Mme Arnoux. Peut-elle me recevoir?

--Ah! je ne l'ai pas vue depuis trois jours,» dit Sénécal.

Et il entama une kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions
du fabricant, il avait entendu demeurer à Paris, et non s'enfouir
dans cette campagne, loin de ses amis, privé de journaux. N'importe!
il avait passé par là-dessus! Mais Arnoux ne paraissait faire nulle
attention à son mérite. Il était borné d'ailleurs, et rétrograde,
ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements
artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille
et au gaz. Le bourgeois _s'enfonçait_; Sénécal appuya sur le mot. Bref,
ses occupations lui déplaisaient; et il somma presque Frédéric de
parler en sa faveur, afin qu'on augmentât ses émoluments.

«Soyez tranquille!» dit l'autre.

Il ne rencontra personne dans l'escalier. Au premier étage, il avança
la tête dans une pièce vide; c'était le salon. Il appela très haut. On
ne répondit pas; sans doute la cuisinière était sortie, la bonne aussi;
enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. Mme Arnoux était
seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre
entr'ouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses
cheveux lui faisait un flot noir sur l'épaule droite; et elle avait les
deux bras levés, retenant d'une main son chignon, tandis que l'autre y
enfonçait une épingle. Elle jeta un cri, et disparut.

Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses yeux, le bruit
de sa robe, tout l'enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la
couvrir de baisers.

«Je vous demande pardon, dit-elle, mais je ne pouvais...»

Il eut la hardiesse de l'interrompre:

«Cependant..., vous étiez très bien... tout à l'heure.»

Elle trouva sans doute le compliment un peu grossier, car ses pommettes
se colorèrent. Il craignait de l'avoir offensée. Elle reprit:

«Par quel bon hasard êtes-vous venu?»

Il ne sut que répondre; et, après un petit ricanement qui lui donna le
temps de réfléchir:

«Si je vous le disais, me croiriez-vous?

--Pourquoi pas?»

Frédéric conta qu'il avait eu, l'autre nuit, un songe affreux:

«J'ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir.

--Oh! ni moi ni mon mari ne sommes jamais malades!

--Je n'ai rêvé que de vous,» dit-il.

Elle le regarda d'un air calme.

«Les rêves ne se réalisent pas toujours.»

Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se lança dans une longue
période sur l'affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers
les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce
qu'elles éprouvent et les faire se rejoindre.

Elle l'écoutait la tête basse, tout en souriant de son beau sourire.
Il l'observait du coin de l'œil, avec joie, et épanchait son amour
plus librement sous la facilité d'un lieu commun. Elle proposa de lui
montrer la fabrique; et, comme elle insistait, il accepta.

Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle lui
fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escalier. Les spécimens
accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient
les engouements successifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge des
cuivres des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza,
de l'étrusque, de l'oriental, tenté quelques-uns des perfectionnements
réalisés plus tard. Aussi remarquait-on, dans la série, de gros
vases couverts de mandarins, des écuelles d'un mordoré chatoyant,
des pots rehaussés d'écritures arabes, des buires dans le goût de la
Renaissance, et de larges assiettes avec deux personnages, qui étaient
comme dessinés à la sanguine, d'une façon mignarde et vaporeuse. Il
fabriquait maintenant des lettres d'enseigne, des étiquettes à vin;
mais son intelligence n'était pas assez haute pour atteindre jusqu'à
l'Art, ni assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au
profit, si bien que, sans contenter personne, il se ruinait. Tous deux
considéraient ces choses, quand Mlle Marthe passa.

«Tu ne le reconnais donc pas?» lui dit sa mère.

--Si fait! reprit-elle en le saluant, tandis que son regard limpide
et soupçonneux, son regard de vierge semblait murmurer: «Que viens-tu
faire ici, toi?» et elle montait les marches, la tête un peu tournée
sur l'épaule.

Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour, puis elle expliqua d'un ton
sérieux comment on broie les terres, on les nettoie, on les tamise.

«L'important, c'est la préparation des pâtes.»

Et elle l'introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où
virait sur lui-même un axe vertical armé de bras horizontaux. Frédéric
s'en voulait de n'avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à
l'heure.

«Ce sont les patouillards,» dit-elle.

Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.

De larges courroies filaient d'un bout à l'autre du plafond, pour
s'enrouler sur des tambours, et tout s'agitait d'une façon continue,
mathématique, agaçante.

Ils sortirent de là et passèrent près d'une cabane en ruines, qui avait
autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.

«Elle n'est plus utile,» dit Mme Arnoux.

Il répliqua d'une voix tremblante:

«Le bonheur peut y tenir!»

Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent
dans l'atelier des ébauchages.

Des hommes, assis à une table étroite, posaient devant eux, sur un
disque tournant, une masse de pâte; leur main gauche en raclait
l'intérieur, leur droite en caressait la surface, et l'on voyait
s'élever des vases, comme des fleurs qui s'épanouissent.

Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.

Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes
saillantes. A l'étage supérieur, on enlevait les coutures, et l'on
bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes
avaient laissés.

Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout
s'alignaient des poteries.

Frédéric commençait à s'ennuyer.

«Cela vous fatigue peut-être?» dit-elle.

Craignant qu'il ne fallût borner là sa visite, il affecta, au
contraire, beaucoup d'enthousiasme. Il regrettait même de ne s'être pas
voué à cette industrie.

Elle parut surprise.

«Certainement! j'aurais pu vivre près de vous!»

Et, comme il cherchait son regard, Mme Arnoux, afin de l'éviter,
prit sur une console des boulettes de pâte, provenant des rajustages
manqués, les aplatit en une galette, et imprima dessus sa main.

«Puis-je emporter cela? dit Frédéric.

--Êtes-vous assez enfant, mon Dieu!»

Il allait répondre, Sénécal entra.

M. le sous-directeur, dès le seuil, s'aperçut d'une infraction au
règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines; on
était au samedi, et, comme les ouvriers n'en avaient rien fait, Sénécal
leur déclara qu'ils auraient à rester une heure de plus. «Tant pis pour
vous!»

Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer; on devinait leur
colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d'ailleurs,
peu faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique.
Le républicain les gouvernait durement. Homme de théories, il ne
considérait que les masses et se montrait impitoyable pour les
individus.

Frédéric, gêné par sa présence, demanda bas à Mme Arnoux s'il n'y avait
pas moyen de voir les fours. Ils descendirent au rez-de-chaussée; et
elle était en train d'expliquer l'usage des cassettes, quand Sénécal,
qui les avait suivis, s'interposa entre eux.

Il continua de lui-même la démonstration, s'étendit sur les différentes
sortes de combustibles, l'enfournement, les pyroscopes, les alandiers,
les englobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de
chimie, chlorure, sulfure, borax, carbonate. Frédéric n'y comprenait
rien, et à chaque minute se retournait vers Mme Arnoux.

«Vous n'écoutez pas, dit-elle. M. Sénécal pourtant est très clair. Il
sait toutes ces choses beaucoup mieux que moi.»

Le mathématicien, flatté de cet éloge, proposa de faire voir le posage
des couleurs. Frédéric interrogea d'un regard anxieux Mme Arnoux. Elle
demeura impassible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui ni le
quitter cependant. Il lui offrit son bras.

«Non! merci bien! l'escalier est trop étroit!»

Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la porte d'un appartement
rempli de femmes.

Elles maniaient des pinceaux, des fioles, des coquilles, des plaques
de verre. Le long de la corniche, contre le mur, s'alignaient des
planches gravées; des bribes de papier fin voltigeaient; et un poêle de
fonte exhalait une température écœurante, où se mêlait l'odeur de la
térébenthine.

Les ouvrières, presque toutes, avaient des costumes sordides. On en
remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles
d'oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux
noirs et les lèvres charnues d'une négresse. Sa poitrine abondante
saillissait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon
de sa jupe; et, un coude sur l'établi, tandis que l'autre bras pendait,
elle regardait vaguement, au loin dans la campagne. A côté d'elle
traînaient une bouteille de vin et de la charcuterie.

Le règlement interdisait de manger dans les ateliers, mesure de
propreté pour la besogne, et d'hygiène pour les travailleurs.

Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de despotisme, s'écria de
loin, en indiquant une affiche dans un cadre:

«Hé! là-bas, la Bordelaise! lisez-moi tout haut l'article 9.

--Eh bien, après?

--Après, mademoiselle? C'est trois francs d'amende que vous payerez!»

Elle le regarda en face, impudemment.

«Qu'est-ce que ça me fait? Le patron à son retour la lèvera, votre
amende! Je me fiche de vous, mon bonhomme!»

Sénécal, qui se promenait les mains derrière le dos, comme un pion dans
une salle d'études, se contenta de sourire.

«Article 13, insubordination, dix francs!»

La Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux, par convenance, ne
disait rien, mais ses sourcils se froncèrent.

Frédéric murmura:

«Ah! pour un démocrate, vous êtes bien dur!»

L'autre répondit magistralement:

«La Démocratie n'est pas le dévergondage de l'individualisme. C'est le
niveau commun sous la loi, la répartition du travail, l'ordre!»

«Vous oubliez l'humanité!» dit Frédéric.

Mme Arnoux prit son bras; Sénécal, offensé peut-être de cette
approbation silencieuse, s'en alla.

Frédéric en ressentit un immense soulagement. Depuis le matin, il
cherchait l'occasion de se déclarer; elle était venue. Le mouvement
spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses; et il
demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre.
Quand il fut assis près d'elle, son embarras commença; le point de
départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.

«Rien de plus sot, dit-il, que cette punition!»

Mme Arnoux reprit:

«Il y a des sévérités indispensables.

--Comment, vous qui êtes si bonne! Oh! je me trompe! car vous vous
plaisez quelquefois à faire souffrir.

--Je ne comprends pas les énigmes, mon ami.»

Et son regard austère, plus encore que le mot, l'arrêta. Frédéric était
déterminé à poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard
sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parler de
l'amour, de ses désespoirs et de ses emportements.

Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.

Le jeune homme se sentit blessé par cette négation; et pour la
combattre, il cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux,
exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Desgrieux.
Il s'enferrait.

Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les
vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de
son fauteuil; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes
d'un sphinx; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.

Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le
couloir, il n'osa.

Il était empêché, d'ailleurs, par une sorte de crainte religieuse.
Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait démesurée,
infinie, insoulevable; et précisément à cause de cela son désir
redoublait. Mais la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui
ôtait tout discernement.

«Si je lui déplais, pensait-il, qu'elle me chasse! Si elle veut de moi,
qu'elle m'encourage!»

Il dit en soupirant:

«Donc vous n'admettez pas qu'on puisse aimer... une femme?»

Mme Arnoux répliqua:

«Quand elle est à marier, on l'épouse; lorsqu'elle appartient à un
autre, on s'éloigne.

--Ainsi le bonheur est impossible?

--Non! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et
le remords.

--Qu'importe! s'il est payé par des joies sublimes.

--L'expérience est trop coûteuse!»

Il voulut l'attaquer par l'ironie.

«La vertu ne serait donc que de la lâcheté?

--Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles même qui oublieraient
le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L'égoïsme
fait une base solide à la sagesse.

«Ah! quelles maximes bourgeoises vous avez!

--Mais je ne me vante pas d'être une grande dame!»

A ce moment-là, le petit garçon accourut.

«Maman, viens-tu dîner?

--Oui, tout à l'heure!»

Frédéric se leva; en même temps Marthe parut.

Il ne pouvait se résoudre à s'en aller; et, avec un regard tout plein
de supplications:

«Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles?

--Non! mais sourdes quand il le faut.»

Et elle se tenait debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux
enfants à ses côtés. Il s'inclina sans dire un mot. Elle répondit
silencieusement à son salut.

Ce qu'il éprouva d'abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette
manière de lui faire comprendre l'inanité de son espoir l'écrasait.
Il se sentait perdu comme un homme tombé au fond d'un abîme, qui sait
qu'on ne le secourra pas et qu'il doit mourir.

Il marchait cependant, mais sans rien voir, au hasard; il se heurtait
contre les pierres; il se trompa de chemin. Un bruit de sabots retentit
près de son oreille; c'étaient les ouvriers qui sortaient de la
fonderie. Alors il se reconnut.

A l'horizon, les lanternes du chemin de fer traçaient une ligne de
feux. Il arriva comme un convoi partait, se laissa pousser dans un
wagon et s'endormit.

Une heure après, sur les boulevards, la gaieté de Paris le soir recula
tout à coup son voyage dans un passé déjà loin. Il voulut être fort, et
allégea son cœur en dénigrant Mme Arnoux par des épithètes injurieuses:

«C'est une imbécile, une dinde, une brute, n'y pensons plus!»

Rentré chez lui, il trouva dans son cabinet une lettre de huit pages
sur papier à glaçure bleue et initiales--R. A.

Cela commençait par des reproches amicaux:

«Que devenez-vous, mon cher? je m'ennuie.»

L'écriture était si abominable, que Frédéric allait rejeter tout le
paquet quand il aperçut, en post-scriptum:

«Je compte sur vous demain pour me conduire aux courses.»

Que signifiait cette invitation? était-ce encore un tour de la
Maréchale? Mais on ne se moque pas deux fois du même homme à propos de
rien; et pris de curiosité, il relut la lettre attentivement.

Frédéric distingua: «Malentendu... avoir fait fausse route...
désillusions... Pauvres enfants que nous sommes!... Pareils à deux
fleuves qui se rejoignent! etc.»

Ce style contrastait avec le langage ordinaire de la lorette. Quel
changement était donc survenu?

Il garda longtemps les feuilles entre ses doigts. Elles sentaient
l'iris; et il y avait, dans la forme des caractères et l'espacement
irrégulier des lignes, comme un désordre de toilette qui le troubla.

«Pourquoi n'irais-je pas? se dit-il enfin. Mais si Mme Arnoux le
savait? Ah! qu'elle le sache! Tant mieux! et qu'elle en soit jalouse!
ça me vengera!»


FIN DU PREMIER VOLUME.



  TABLE


                                        Pages.

  PREMIÈRE PARTIE

  CHAPITRE PREMIER.                          3

    -- II.                                  19

    -- III.                                 29

    -- IV.                                  41

    -- V.                                   77

    -- VI.                                 137


  DEUXIÈME PARTIE

  CHAPITRE PREMIER.                        153

    -- II.                                 194

    -- III.                                255


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  10: «d'un» remplacé par «d'une» (d'une manière vague)
  Page  11: «du» par «de» (cassait un peu de croûte entre ses doigts)
  Page  25: «L'amertune» par «L'amertume» (L'amertume de son ami)
  Page  48: «porte-cigare» par «porte-cigares» (un porte-cigares rempli)
  Page  62: «suis suis» par «suis» (Je ne suis pas)
  Page  64: «Eh» par «Et» (Et le peintre sortit furieux)
  Page  71: ajouté «du» (il eut du mal à contenir)
  Page  72: «rocambolle» par «rocambole» (je ne sais quelle rocambole)
  Page  86: «hiérachie» par «hiérarchie» (dans la hiérarchie esthétique)
  Page 118: «étanges» par «étages» (ayant descendu ses cinq étages)
  Page 173: «le» par «la» (et ils entrèrent dans l'antichambre, ... la
              traversait en ce moment-là)
  Page 181: «Lonjumeau» par «Longjumeau» (Un postillon de Longjumeau)
  Page 220: «bouillotes» par «bouillottes» (une énorme provision de
              bouillottes)
  Page 221: «élablissement» par «établissement» (dans son
              établissement)
  Page 232: «a» par «as» (tu ne nous a pas même présentés)
  Page 247: «Il» par «Ils» (Ils sont deux frères, n'importe!)
  Page 285: «prohibitioniste» par «prohibitionniste» (je suis franchement
              prohibitionniste!)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "OEuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3" ***

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