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Title: La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung
Author: Wagner, Richard
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



DES MÊMES AUTEURS


De LOUIS-PILATE DE BRINN'GAUBAST

  _Fils adoptif_, roman _vériste_. (Librairie illustrée, 1888.)
  _Sonnets insolents_. (Librairie illustrée, 1888.)
  _La Pléiade_ (en collaboration: 2e série, 5 fascicules, 1889).
  _La Vaccine du Génie_, par AJAX. (Imp. de la Presse, 1892.)

Paraîtront:

_Poésies complètes._--Poèmes dramatiques (_Christophore_;
_Pétrarque_).--Pages de Journal.--_Œuvres théoriques de RICHARD
WAGNER_ (traduction).--_LES EDDAS_, traduction-édition complète.


De EDMOND BARTHÉLEMY

  _Imperator_, An de Rome 932. (_La Pléiade_, 2e série.)
  _La Mort d'Andronic_, Bas-Empire, XIIe siècle (_Mercure de
  France_, tome VIII).
  _Études d'Art religieux_: La tradition du Crucifiement en
  Orient (_Id._, tome V.)

Paraîtront:

_Héraclius_, Byzance, VIIe siècle.--_L'An mil._--_Sous la Terreur
blanche._--Étude sur Carlyle.--_Étude sur la Divine Comédie._--_La
Vie et l'Histoire._


RICHARD WAGNER

LA TÉTRALOGIE

de

L'ANNEAU DU NIBELUNG

PUBLIÉE

avec l'autorisation spéciale de la Maison B. Schott's Söhne,
Éditeurs

PAR

LOUIS-PILATE DE BRINN'GAUBAST

ET

EDMOND BARTHÉLEMY

  _Avant-Propos_,                }
  _Traduction_,                  } par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast.
  _Annotation philologique_,     }

  _Étude critique_,              }
  _Commentaire musicographique_, } par Edmond Barthélemy.


PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

3. Place Valois (Palais-Royal)

1894

_Tous droits réservés_



AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

DE LA MÉTHODE A SUIVRE

POUR CONSULTER AVEC FRUIT CETTE TRADUCTION ET CETTE ÉDITION


La Traduction qu'on offre ici de la _Tétralogie_[1-1]
wagnérienne se donne, non point comme littérale, encore moins
comme définitive, mais comme provisoirement FIDÈLE: comme la
plus fidèle, dirons-nous, qu'il soit possible, à notre avis,
de présenter au Public français contemporain. J'ajoute que de
_L'Anneau du Nibelung_, faite par moi ou faite par tout autre,
nécessaire est une Traduction; et je déclare que cette Traduction,
loin d'être contraire aux idées du génial Poète-Musicien, cette
Traduction en simple prose inadaptable à la Musique, est la
réalisation même de l'un de ses authentiques projets.

Ces affirmations, desquelles je me propose d'expliquer les
premières et de prouver la dernière, j'ai dû les formuler d'abord:
averti, nul n'aura nul droit de me critiquer sans en avoir lu le
développement, sans l'avoir cherché à sa place logique.

Je sais bien qu'il est fort cruel, pour quiconque, ignorant
l'allemand, s'attendait à faire connaissance presque tout de
suite avec le poème de Richard Wagner, de se trouver face à face
avec un traducteur, qui dit: «Hâtez-vous moins! vous me lirez
avant tout. Même, c'est votre devoir de me lire avant tout,
c'est votre devoir envers Wagner; et, si vous ne le comprenez
point, mieux vaut fermer ce volume, sur l'heure.» Fort cruel!
car, n'est-ce pas tout dire? Richard Wagner est «à la mode»:
l'important, pour la prétentieuse incompétence de la Cohue,
c'est de pouvoir à toute occasion, prononçant le nom de Richard
Wagner, répéter, parmi d'autres fariboles originales, que «l'Art
n'a point de Patrie» non plus que les anarchistes; polluer,
du flux écœurant de ses enthousiastes ouï-dire, aux dépens
de _Lohengrin_,--la _Valkyrie_... pardon! j'oubliais que nos
wagnérophiles prononcent _Walkûre_; et bref, entre deux coups
de roulette à Monte-Carlo, entre deux _flirts_ à l'Opéra, entre
deux médisances de loge préfectorale aux guignols des villes de
province mégalomanes, bavarder et baver d'admiration factice sur
les Drames de Richard Wagner; simuler, envers la mémoire sacrée de
Richard Wagner, l'hommage,--pourvu qu'il soit public,--d'un quart
d'heure d'attention soutenue: un hommage à l'enorgueillir, au fond
de son autre Éternité, à cause du tellement pieux recueillement
d'une telle élite--de nobles inintellingences!... Pour les «gens
du monde», pour les Gens tout court, véritablement, c'est cela
l'important; et aussi, c'est avec tristesse que je le constate,
pour la majorité des âmes exceptionnelles, dans la minorité des
artistes sincères.

Et voici qu'au moment où tant d'amoureux d'Art par mode, par
dilettantisme ou par vocation, déjà se félicitaient, sans doute,
d'une publication «dans le mouvement», comme d'un prétexte à
faire parade de leur très profonde connaissance du Poème de
Richard Wagner, voici qu'un importun surgit, trouble-fête qui,
la plume au poing, les exhorte à se moins empresser, s'efforce,
par ironie, par menace, par défi, d'attirer sur sa naine personne
les regards de ces pèlerins prompts à fouler la route, la grande
route percée d'aujourd'hui vers l'un des temples de Wagner.... Hé!
mais, pèlerins que vous êtes, cette route, c'est moi qui l'ouvre,
et j'ai le droit d'y parler, peut-être. Aussi bien la question
n'est-elle guère si mesquine. Epargnons à nos chroniqueurs la
joie de noter,--Larousse en main,--que, si toute vanité est
ridicule, comme dit La Harpe, il n'y a pas de vanité qui soit
plus ridicule que celle d'un traducteur quelconque: privons les
cervelles normaliennes du bonheur de sentir vibrer, simultanément
par toute la France, en la même circonvolution, l'automatique
souvenir d'une phrase de leur Voltaire, attribuant aux traducteurs
la forfanterie des «domestiques», la cocasse forfanterie de
se croire aussi grands seigneurs que leurs maîtres. Phrase
applicable, il faut le reconnaître, n'est-ce pas? à l'effort d'un
Châteaubriand sur l'épopée d'un John Milton, ou d'un Charles
Baudelaire assez présomptueux pour nous révéler Edgar Poë, ou d'un
Leconte de Lisle... mais silence: celui-ci vit encore, et puis--ni
Châteaubriand, ni Baudelaire ne suis-je, ni, bien que je vive,
Leconte de Lisle.... A plus forte raison ne m'estimerai-je point
l'égal du royal génie que M. Mallarmé, qui s'y connaît, put nommer
«le dieu Richard Wagner». Mais, sentinelle au seuil du temple, je
prends soin que vous n'y entriez qu'avec la déférence convenable:
tout comme un vigilant imam vous prierait, au seuil d'une mosquée,
de vous déchausser, pour n'y point apporter les souillures de
la ville ou le retentissement d'un talon profane. C'est bien le
moins, puisque vous tenez tant à pénétrer lorsque nul ne vous
y contraint, c'est bien le moins que vous vous instruisiez, ou
que vous vous laissiez instruire, de bonne grâce, des coutumes
d'un lieu sacré pour votre hôte; c'est bien le moins que vous y
acceptiez sa société jusqu'à ce qu'il vous ait éprouvés; c'est
bien le moins que vous vous soumettiez à passer d'abord, s'il
l'exige, par ce couloir ou par cette porte; et s'il vous conduit
au «Trésor», s'il craint que vous ne vous formiez un jugement
téméraire concernant l'origine ou la valeur d'une pièce pour lui
particulièrement sainte, s'il croit que ce jugement, propagé par
vous, pourrait devenir nuisible au culte qu'il dessert, à la
conviction qui le possède, c'est bien le moins que vous prêtiez
une oreille sympathique aux observations présentées par lui.
N'entrez ni dans un temple comme dans un palais, ni dans un palais
comme dans un café! sous peine, ou de vous y égarer, ou d'en être
à jamais exclus, sous les huées. N'entreprenez pas sans un guide
expert,--tout au moins pour la première fois,--l'ascension des
cimes dont les guides eux-mêmes, la centième fois, fréquemment
trébuchent à mi-route! J'admets que vous n'y périssiez point; mais
vous maudiriez la montagne et rétrograderiez piteux: soulagés
de la continuelle appréhension de vous engager en des impasses,
combien ne l'eussiez-vous pas bénie d'être si belle,--si belle,
infatigablement! Combien, parvenus tout au haut, ne vous eût-il
pas été facile, devant le panorama sublime, de vous abîmer dans
l'extase, sans plus penser à l'humble guide! Hé bien donc, suive
le guide qui veut, et l'aime qui peut! Laissez-vous guider, gens
que vous êtes: on ne vous demande pas de reconnaissance, et quant
à redescendre sur terre,--vous y redescendrez bien tout seuls: à
notre époque, on trouve toujours les chemins d'en bas.

«A notre époque!»--Ne redoutez point que je m'attarde à
récriminer. Mieux vaut-il dire avec Carlyle: L'époque est
mauvaise?--Parfaitement!--Récriminerai-je?--Améliore-la!--Soit!
trêve de métaphores et de phrases: il faut parler. Parlons donc de
Wagner, et nous verrons ensuite.


I

Si insuffisantes que soient la plupart des biographies françaises
de Wagner (si niaises même, oserait-on dire, car les allemandes
ne valent guère mieux), je n'ai pas à faire ici de notice
biographique. Il me suffira de préciser, parmi les circonstances
de sa carrière d'artiste, celles qui me sembleraient, plus
directement, intéresser le présent labeur de Traduction et
d'Édition.

Peu de lecteurs ignorent, je le présume, les mésaventures
parisiennes du _Tannhäuser_ de Richard Wagner.--C'était en
1860: on répétait, à l'Opéra, cet ouvrage du compositeur, qui
devait être joué l'année suivante, en Mars. Or, quelques mois
avant cette représentation, dans les premiers jours de Décembre,
l'artiste crut utile de publier, sous forme de _Lettre (à M.
Frédéric Villot)_, un résumé total de ses idées sur l'Art, et
spécialement sur la Musique; cette _Lettre_ était suivie d'une
traduction, _en prose_, de _Quatre Poèmes_[5-1] d'«opéras»,
parmi lesquels _Tannhäuser_.--_En prose?_ passe pour trois de
ces poèmes: mais l'autre, mais _Tannhäuser_, ne venait-il pas
d'être rimé, adapté à la scène française? Cette version rimée,
cette adaptation, pourquoi Richard Wagner ne la donnait-il point
comme la «traduction» de son ouvrage? On s'était heurté, pour le
mettre en vers, à tant et tant de difficultés! Si donc il trouvait
préférable, au point de vue de la simple lecture, une traduction
nouvelle, supplémentaire, en prose, il fallait qu'il eût de bonnes
raisons, c'est évident. Voilà qui répond à quiconque nierait,--par
exemple: au nom de la préexistence d'une version rimée de la
_Tétralogie_,--la raison d'être de la mienne. Pour cette version
rimée, plus loin, l'apprécierai-je[6-1]. Mais n'apparaît-il
pas, dès à présent, logique: que, si Richard Wagner jugeait
insuffisante, pour son _Tannhäuser_, jadis, une semblable version
perpétrée _sous ses yeux_, à plus forte raison pourrait-il juger
telle, pour sa _Tétralogie_, maintenant, la version rimée faite
_après sa mort?_

«Mais», objecte un ennemi (car il en est plus d'un), des
traductions en prose de _L'Anneau du Nibelung_, «ce que Wagner
crut devoir essayer à l'occasion de _Tannhäuser_, rien ne prouve
qu'il l'eût autorisé pour le quadruple Drame du _Ring_[6-2]».
J'interromps net! voici les paroles de Wagner: «Si la tentative
que je fais aujourd'hui de vous présenter mes autres poèmes
dans une traduction _en prose_ ne vous déplaît pas, peut-être
serais-je disposé à renouveler cet essai pour ma tétralogie[7-1]».
On sait assez et trop pour quelles absurdes causes, depuis la
chute retentissante de _Tannhäuser_ à Paris, ce projet ne put se
réaliser. Il me suffit que Richard Wagner, en la pleine possession
de soi-même (15 septembre 1860), l'ait expressément formulé, pour
que soit vérifiée, envers et contre tels, mon affirmation du
début: «Je déclare que cette Traduction, loin d'être contraire aux
idées du génial Poète-Musicien, cette Traduction en simple prose
inadaptable à la Musique, est la réalisation même de l'un de ses
authentiques projets». Fanatiques ou monopoleurs, taisez-vous
donc: ce sera plus sage.

Toutefois resterait-il à savoir si, en 1894, Wagner eût approuvé
la traduction, en prose, que lui-même proposait en 1860:
c'est-à-dire si les mêmes motifs, qui le poussèrent à la désirer,
subsistent, trente-quatre ans plus tard? Hardiment je dis oui,
ces motifs subsistent, et--là gît l'unique différence--plus
pressants qu'il y a trente-quatre ans! Des preuves? soit:
ces motifs, énonçons-les d'abord; le plus sûr est de citer
Wagner[7-2]. Des deux extraits que je donne en note, il ressort
que, sollicité d'exposer ses idées sur l'Art, désireux d'éviter
toute phrase trop didactique, Wagner, en 1860, vit surtout dans
une traduction (qu'on lui réclamait en même temps), de ses
_Quatre Poèmes_ d'«opéras», le moyen de compléter cet exposé
d'idées, de faciliter à des Français l'intelligence de ses
principes, sur le Drame-Musical-Poétique-et-Plastique[8-1],--en
rendant possible, à ces mêmes Français, la lecture, l'étude, la
méditation de quatre exemples de ce Drame, applications concrètes
de ses principes abstraits. Or, de ces quatre applications, de
ces quatre «opéras» ou Drames, comme on voudra, que dit Wagner
lui-même? Ceci: «Les trois premiers, _le Vaisseau-Fantôme,
Tannhäuser_ et _Lohengrin_, étaient, _avant_ la composition de mes
écrits théoriques, complètement achevés, vers et musique... Mon
«système» proprement dit, si l'on veut à toute force se servir
de ce mot[9-1], ne reçoit donc encore, dans ces trois premiers
poèmes, qu'une application fort restreinte. Il en est autrement du
dernier que vous trouverez ici, _Tristan et Iseult_[9-2]». Ainsi,
considérant cependant une traduction de ces quatre ouvrages comme
une quadruple métaphore explicative et suggestive, explicative de
ses principes, suggestive de ses théories, Wagner était réduit,
en 1860, à ne recommander de cette métaphore qu'un terme sur
quatre, un seul terme, _Tristan et Iseult_, pour intégralement
significatif de son esthétique intégrale. Sans doute, d'un tel
contraste même, entre l'absolu de ce terme idéal et le relatif
des trois autres termes, il réussissait à tirer des indications
saisissantes. Mais enfin, il avait beau dire: «Maintenant on
peut apprécier cet ouvrage d'après les lois les plus rigoureuses
qui découlent de mes affirmations théoriques[10-1]», il n'en
était pas moins amené à cette immédiate restriction: «Non pas
qu'il ait été modelé sur mon «système»[10-2], car j'avais alors
oublié toute théorie... Il n'y a pas de félicité supérieure à
cette parfaite spontanéité de l'artiste dans la création, et
je l'ai connue, cette spontanéité, en composant mon _Tristan_.
Peut-être la devais-je à la force acquise dans la période de
réflexion qui avait précédé[10-3]». Très juste vue! C'est qu'en
effet, lorsque Richard Wagner se mit à son _Tristan_, accomplie
était pour jamais l'évolution de son esthétique, évolution
déterminée par la conception de la _Tétralogie_[10-4]. Si donc
le Poète-Musicien, dans une traduction de ses poèmes, voyait
avant tout, comme je l'ai montré, le moyen de rendre plus facile
à des Français l'intelligence de ses principes; si d'autre
part _Tristan_, conforme à ces principes, n'en avait pas moins
été composé dans «la plus entière liberté, la plus complète
indépendance de toute préoccupation théorique[10-5]»,--on saisit
instantanément quels motifs purent pousser l'artiste à désirer,
à proposer: une traduction française de _L'Anneau du Nibelung_;
quels motifs (si alors elle eût été possible) la lui auraient sans
doute fait juger préférable à celle, en 1860, de _Quatre Poèmes
d'_«opéras». Ces motifs se résument en un: en fait de quadruple
métaphore explicative et suggestive, explicative de ses principes,
suggestive de ses théories, le quadruple poème du _Ring_, cause
directe et directe application consciente de ces mêmes théories
et de ces mêmes principes, à leur summum d'intransigeance, eût
été mieux persuasif, significatif, péremptoire, ou, pour parler
sur piédestal, mieux adéquat aux fins voulues. Par malheur, le
poème du _Ring_, terminé dès l'année 1852, tiré par Wagner en
allemand, l'année 1853[11-1], à très petit nombre d'exemplaires
réservés à ses seuls amis, n'était pas même encore publié en
Allemagne: la première édition destinée au public date de
1863,--trois ans après la _Lettre à Frédéric Villot_; au surplus,
si le texte du Ring était complet lorsque fut rédigée cette
_Lettre_, la musique n'en avançait guère, interrompue dès juin
1857 pour n'être reprise que huit ans plus tard, et achevée, à
la suite de maintes vicissitudes, en 1874[11-2]. D'ailleurs, les
sujets dramatiques des _Quatre Poèmes d_'«opéras» offraient cet
avantage précieux,--au point de vue d'un premier contact,--d'être
bien moins déconcertants, pour la plus grande part des lecteurs
français, que le sujet dramatique de _L'Anneau du Nibelung_,
tiré des cycles nationaux des Germains et des Scandinaves. Si
l'on ajoute à toutes ces causes les malentendus successifs qui
bannirent de nos scènes Wagner, on comprendra clairement pourquoi
la traduction de ce dernier poème national, bien qu'elle eût mieux
correspondu aux motifs intimes de l'artiste, devait se faire
si longtemps attendre. Tellement ajournée donc, est-elle moins
nécessaire? Voilà tout ce qu'il s'agit de savoir. Or quand même,
trente-quatre ans écoulés, comme j'ai dit, ne subsisteraient pas
les motifs, les propres motifs qu'eut Wagner de la désirer et
de la proposer, je me ferais fort de prouver qu'assez d'autres,
nouveaux, légitiment cette publication jusqu'à la rendre
indispensable. Mais j'ai déclaré que les anciens subsistent; et
cette assertion sera-t-elle vérifiée si, d'une lecture totale de
la _Tétralogie_, si, des documents et des gloses encadrant ici
la _Tétralogie_, résulte éclatante et s'impose une certitude à
stupéfier? Certitude qu'après tant d'attaques intéressées, tant
de panégyriques inintelligents, tant d'incompétentes polémiques,
après tant de gros volumes à mesquines anecdotes, tant de maigres
analyses à prétentions énormes, tant de représentations à coupures
sacrilèges, après tant de bavardages et d'alibiforains, après tant
de bruit, malgré tant de bruit, et, sans doute, à cause de tant de
bruit, peu de monde en France, moins de cent personnes, se doutent
de ce qu'a voulu Wagner!

Ce qu'il a voulu?--Dans tous les cas, ce n'est pas tout ce
bruit qu'il a voulu. Tout ce bruit, malgré telles très ineptes
insinuations de petits critiques, s'est fait contre sa volonté.
Wagner n'était-il pas, d'une façon générale[12-1], opposé
à l'exécution morcelée de ses Drames au concert? Et c'est
comme musicien, par les concerts, que lui, Artiste, et non
«compositeur», Dramaturge, et non «musicien»[13-1], dédaigneux
de semblables succès profanateurs de son Œuvre une, s'est
progressivement imposé chez nous! Wagner n'était-il pas l'ennemi,
n'a-t-il pas été toute sa vie l'ennemi de notre conception du
Théâtre et des théâtres-de-musique? En Allemagne aussi bien qu'en
France et n'importe où, n'a-t-il pas toute sa vie lutté contre
les conventions modernes, lutté contre les directeurs, lutté
contre les interprètes, contre les publics et le Public? C'est
qu'il désirait, avant tout, c'est qu'il exigeait, avant tout,
la vérité, encore, toujours, la vérité dans l'expression; et
que si dès sa jeunesse, non maître alors de soi, il la sentait,
cette vérité, la désirait, cette vérité, et l'exigeait, cette
vérité, quand il faisait jouer les opéras de Mozart, de Glück,
et même de Bellini,--à plus forte raison plus tard, en pleine
possession de son être artistique, de ses idées et de ses moyens,
en l'absolue conscience d'avoir réalisé son idéal complet du
Drame, il se devait de réclamer, pour ce Drame idéal, sinon des
représentations-types par toute la terre, tout au moins des
représentations significatives de son but!

Ces représentations significatives, les avons-nous? Qui l'osera
dire? Qui, s'il a connaissance du but? Qui, s'il a médité sur les
idées de Wagner? Et pourquoi ne les avons-nous pas? Et pourquoi
les Allemands non plus ne les ont-ils guère, sauf à Bayreuth,
Mecque si peu germanique, en somme, d'une religion d'Art presque
universelle? Wagner avait-il donc raison quand il disait:
«L'Œuvre d'Art de l'Avenir ne pourra pleinement vivre que lorsque
le drame ordinaire et l'opéra seront impossibles»? Passe pour
l'Allemagne,--mais ici!... et je n'ai à m'occuper que d'ici.

Eh bien! troublée sans doute,--ici,--troublée du vague remords
collectif et latent de ses injustifiables outrages et de ses
antérieures injustices, la conscience publique d'une élite n'a
point trouvé de repos durable avant de les avoir réparées. Nul
n'a songé à se demander si la seule réparation due au génie
d'un Richard Wagner ne serait pas de chercher à le comprendre.
Réparer! l'instinct ne raisonne pas: réparer les huées par
les acclamations! Applaudir de confiance, comme on sifflait
de confiance, sans d'ailleurs soupçonner maintenant, mieux
qu'autrefois, de quelle sublime chose il s'agit, ah! de quelle
redoutable chose!--Jour de Dieu! il est temps, grand temps qu'une
voix proteste, et qu'un geste impose du silence, avant qu'il
soit ici trop tard et pour longtemps, comme il semble que pour
longtemps, là-bas à l'Est, il soit trop tard!

La question, Société que vous êtes, Cohue que vous êtes, Elite
aussi, et vous, Critiques, sous vos vénérables jumelles, la
question n'est nullement de savoir (car la réplique n'est pas
douteuse) si les Drames de Richard Wagner doivent être joués,
mais comment:--comment! Et pour savoir comment, il faut étudier
ses idées; et, pour comprendre ses idées,--car alors, mais alors
seulement, nous pourrons comprendre ses Drames, patrimoine de
l'humanité, et faire profiter d'eux l'Art national français,--pour
comprendre, dis-je, ses idées, il faut d'abord, rentrant en soi,
réfléchir sur l'Art, sur ce qu'est notre Art, y réfléchir avec
sérieux! et répondre en âme et conscience à cette interrogation
grave: Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, un Art nouveau?[15-1]

C'est-à-dire, d'une façon très générale et vague, mais qui se
précisera par la suite: Voulons-nous, comme les grandes époques,
l'Art, synthèse des arts et fusion des égoïsmes artistiques?[15-2]
Ou, comme les médiocres époques, les tristes époques d'analyse,
voulons-nous les arts, fussent-ils les «beaux»-arts? Voulons-nous
des Artistes et non des artisans? Voulons-nous des Poètes,
au sens parfait du mot, des Créateurs,--et non des singes!
Voulons-nous voir que ces Poètes n'ont pas à «se placer à notre
point de vue», n'ont pas à descendre vers nous, mais à nous faire
monter vers eux? qu'ils ne sont point là pour nous révéler, pour
révéler à notre cœur, des banalités révélées d'elles-mêmes,
héréditairement, à nos sens, ou quotidiennement, à nos sens, y
compris notre «gros bon sens», qui n'est, presque toujours, qu'un
maigre mauvais sens! mais qu'ils sont là, tout au contraire, pour
nous révéler ce que jamais, ni de nos sourdes oreilles mortelles,
ni de nos aveugles yeux mortels, nous n'avons entendu ni vu, nous
n'entendrions ni ne verrions tout seuls! Voulons-nous voir cela,
ou ne voulons-nous pas? Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, Cité
fondée sur l'artifice, cesser d'accuser d'artifice les Poètes, les
Poètes qui seuls, refuges de toute sincérité, se sont exilés dans
leur âme et dégagés vers la Nature, exilés d'une Cité de mensonge
et d'apparences, et dégagés d'une Société dont l'Art ne saurait
sans déchoir interpréter l'ignominie? Voulons-nous cesser, ou ne
voulons-nous pas? Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, grâce à
l'Art qui n'a qu'une patrie, laquelle est l'Ame, grâce à l'Art qui
n'a qu'un domaine, lequel est l'Air, grâce à l'Art qui n'a qu'un
instant, l'Éternité[16-1], voulons-nous, ou ne voulons-nous pas
nous délivrer des contingences, nous délivrer des conventions,
nous délivrer des préventions, nous délivrer des préjugés, nous
délivrer des habitudes, nous délivrer des hébétudes, nous délivrer
des papotages, et nous délivrer des reportages de l'immédiate
réalité, de la réalité relative? Voulons-nous, ou ne voulons-nous
pas nous en libérer grâce à l'Art, afin de pouvoir à notre tour,
plongeant au fond de nos propres âmes comme le Poète au fond de
la sienne, nous y ressaisir, et nous y ressaisir hors du siècle,
hors des illusions du temps et du lieu, en pleine Éternité seule
vraie, en pleine surnaturelle Nature, en pleine profonde Humanité,
générale, abstraite et pourtant vivante,--seule vivante, et seule
absolue? Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas comprendre, au bout
du compte, qu'à l'Art seul, non pas à la science, il faut demander
l'oubli de la vie par la représentation de la Vie? car, si la vie
nous fait souffrir, elle seule aussi nous intéresse; et s'il est
vrai que la pauvre science[17-1],--incapable de rien savoir,--peut
seule fournir à l'Art les humbles éléments d'une miraculeuse
transfiguration, il n'est pas moins certain que l'Art seul peut à
son tour, comme le proclame Richard Wagner, se mettre à la place
de la vie réelle, dissoudre cette réalité quotidienne dans une
illusion, dans une illusion supérieure, grâce à laquelle ce soit
la réalité même qui nous apparaisse illusoire![17-2]

Voilà quelle est la question, dis-je: non pas spécialement
musicale, non pas spécialement théâtrale, mais généralement
artistique; non de réduire à d'huileux problèmes de machinerie
la représentation d'une _Walküre_; non d'adapter Wagner au moule
de nos guignols, où Wagner n'entrera qu'en le faisant éclater,
sans utilité pour personne! mais de réfléchir sur l'Art et sur
ce qu'est notre art, d'y réfléchir avec sérieux; et,--si nous
répondons en notre âme et conscience à cette interrogation grave:
«Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, un Art nouveau?» si nous
y répondons: «Oui! Oui!», si nous avons reconnu que Wagner en
peut être le précurseur, l'initiateur ou l'instituteur,--alors,
seulement alors, d'adapter nos guignols à cet Art de Richard
Wagner, jamais l'Art de Richard Wagner à l'indignité de nos
guignols.

Qui d'une piété semblable a cure? Ah! comme tous ont pris leur
revanche, directeurs, chefs d'orchestre[18-1], interprètes et
public, depuis que l'Œuvre immortel du trop pur génie mort
est seul à se défendre contre eux! Quelle conspiration tacite,
instinctive, pour faire ou pour laisser descendre à leur portée
les conceptions de Richard Wagner, pour se spécialiser, pour se
clapir chacun dans sa propre incompréhension, pour se congratuler
entre eux d'admirer sans avoir compris, et de nous avoir--tel est
leur crime, et l'inconscience est leur excuse,--proposé comme
fidèles, et souvent imposé, leurs caricatures bien intentionnées!

Que si tonnent ou détonnent des voix pour objecter: «Après
tout, jeune énergumène, ces conceptions de votre Wagner
sont des conceptions dramatiques: et, pourvu donc qu'on les
représente...»--Oui! répliquera l'«énergumène», oui, des
conceptions dramatiques! Des conceptions dramatiques certes! Mais
c'est donc pour ne pas entendre que vous aviez des oreilles,
lorsqu'à l'instant l'énergumène vous parlait nettement d'Art
Nouveau (d'Art renouvelé, sans doute, eût été mieux exact)? Des
oreilles, ah! vous en aviez pour entendre, ah! vous entendiez;
mais écouter, voilà de quoi vous vous êtes passés: serait-ce que
vous n'en êtes plus capables? Vous imaginez-vous qu'il s'agisse,
par hasard, de je ne sais quel ronron sonore de paradoxe pour
parade, agrémenté de sonneries de clairon, d'éternûments de
cymbales et de canonnades de gong! Il s'agit de vérité, d'une
vérité sérieuse, à dégager des «ouï-dire»: des falbalas de poupée,
des fards de carnaval, et des corsets de prostituée, dont on
a tour à tour cherché à déguiser, à maquiller, à déformer son
éblouissante nudité de Belle-au-Drame-dormant sans défense. Il
s'agit de vérité, d'une vérité sérieuse: vitalement, mortellement
sérieuse! Car, pour dramatiques qu'elles soient en effet, les
conceptions de Richard Wagner, à dater de la _Tétralogie_, y
compris la _Tétralogie_, n'en demeurent pas moins inséparables
de ses idées personnelles sur l'essence de l'Art, sur le but
de l'Art; inséparables, affirmerai-je, de ses efforts pour
démontrer que l'Art est la plus sacrée des choses, et, sous la
forme du Théâtre, investissant d'une intense vie les plus cachés
des sentiments, des émotions ou des passions, peut arracher un
peuple d'hommes aux vulgaires intérêts qui les occupent tout le
jour[19-1], pour rendre intelligibles, à ce peuple rassemblé,
les plus hautes comme les plus profondes parmi les fins de
l'humanité[19-2].

Et que nul _a priori_ n'ose ici chuchoter les inopportuns mots
de «système» ou de pièces-à-thèse: supposer qu'après la lecture,
et surtout après la représentation de n'importe quel Drame de
Richard Wagner, n'importe quel homme pourrait classer ce Drame au
nombre des pièces dites à thèse, enfantines anecdotes soufflées
dignes de toute indignité, jamais d'un tel excès d'honneur,--ce
serait faire à l'esprit critique ou bien à la bonne foi des
uns, comme à l'intuition des autres, une injure gratuite autant
qu'inutile. S'obstiner systématiquement à radoter du «système»
de Richard Wagner, ce serait oublier que toute sa vie Wagner,
avec une légitime fureur, s'est proclamé du monde l'homme le plus
ignorant de ce que peut être ce «système». Et comment ne l'en
croirait-on pas sur sa parole? Comment, lui qui toujours fut
Artiste, et rien de plus (et qu'est-ce qu'on peut être de plus?),
comment n'eût-il pas ignoré ce que peut bien être ce «système»?
«Système» est vite dit, mais qu'est-ce que «système»? Par
déduction, par induction, par toute quelconque méthode logique,
arbitraire et présomptueuse, un esprit didactique, en son futile
dédain des révélations inspirées, saura jour après jour édifier
un «système», au moyen de matériaux choisis, cimentés par des
raisonnements, sur un fonds de plausibilités phénoménales: après
quoi sa royale raison condescendante voudra bien faire l'honneur
au monde,--Choses, Nature, Vie Universelle,--de l'adapter, à son
«système»! Maintenant donc, si c'est cela «système», nommera-t-on
de ce vocable odieux les idées d'un Richard Wagner, en dépit
d'un Richard Wagner? des idées issues, comme l'Artiste même,
comme sa Musique et comme ses Drames, de la Réalité des Choses,
des Profondeurs de la Nature, et du Cœur palpitant de la Vie
Universelle! Plutôt dire que l'Art (qui, toujours, sait ce que
souvent l'Artiste ignore)[20-1] lui révéla progressivement les
horizons d'un nouveau monde, pressenti mais inexploré,--où Wagner
lui-même éprouva le besoin de s'orienter et de se recueillir, pour
son propre compte et tout seul, avant de révéler à son tour, aux
hommes sceptiques de l'ancien monde, la merveille de sa découverte.

Or je pose que révélateurs de cette merveille, ses Drames le
sont! Ils le sont--à la condition _sine qua non_ d'être exécutés
comme il sied. Ils le sont--à la condition que les interprètes,
à force de renoncement et de foi, méritent la descente, sur
leurs têtes, des apostoliques langues de flamme, afin de pouvoir
parler au Peuple[21-1], au cœur du Peuple, inconsciemment,
l'idiome spirituel qui les en rendrait maîtres. Ils le sont--à la
condition que ces interprètes, les acteurs comme les musiciens,
les décorateurs comme les machinistes, ainsi devenus dignes du
Drame, trouvent alors devant eux des gens rassemblés pour se
«_distraire_», soit, mais pour se noblement «_distraire_», au
sens le plus élevé du mot: c'est-à-dire pour s'abandonner sans
réticences, sans infatuation critique, à l'ingénuité de leurs
propres impressions, au lieu de chercher dans l'Œuvre d'Art
tout autre chose que l'Œuvre d'Art, tout,--excepté cette Œuvre
elle-même! Ces représentations idéales, par des interprètes
idéals, devant un Public idéal, pour un Public dont le goût n'ait
pas été faussé, tour à tour, par des habitudes, seconde nature
contre nature, et par des conventions, et par des prétentions, et
par des perversions, et par des concessions: ces représentations
idéales, devant un Public idéal, pour un Public de Foule et de
Peuple[22-1] si l'on veut, connaisseur,--mais de son ignorance,
et par là propre à tout recevoir, à tout admettre, à tout sentir,
à tout comprendre, à tout écouter jusqu'au bout la bouche béante,
mais l'âme aussi, à ne se jamais scandaliser si le musicien comme
le poète le veulent intéresser au Drame plutôt qu'aux interprètes
du Drame; ces représentations idéales, révélatrices de l'Art
nouveau découvert par Richard Wagner, révélatrices de ses idées
mieux que toutes ses œuvres théoriques,--il n'y a plus à les
espérer pour le moment.

Non qu'elles soient irréalisables, et la preuve, c'est qu'il est
au monde une ville où l'effort des Barbares, l'hostilité des
scènes allemandes, la vanité des interprètes, l'inintelligence
des publics et le scepticisme de la presse n'empêchent point
qu'elles se réalisent! Réalisables, elles le seraient donc, en
Allemagne, en France et partout, mais il faudrait que certains,
pour les organiser, consentissent d'abord à s'instruire, à toutes
grandes ouvrir leurs petites cervelles au souci de savoir de
quoi il s'agit. Il faudrait que fût voulu, par tout un peuple
d'âmes, l'Art nouveau qu'a voulu Wagner: et comment voudront-ils,
s'ils ne savent pas d'abord? et comment sauront-ils, s'ils ne
veulent pas savoir? Ah! s'ils voulaient savoir, seulement! Car
tout est là. Quand ils auraient appris qu'il fallut à Wagner
des années pour s'orienter, pour prendre conscience de son but,
pour pouvoir arriver lui-même, minorité d'un contre tous, à la
volonté d'y viser,--sans doute se résigneraient-ils à poser leurs
pieds dans ses pas, à suivre, vestige à vestige, l'âpre sentier
qu'il a frayé; par la connaissance de sa vie, ils s'initieraient
peu à peu à l'évolution de ses idées; par l'évolution de ses
idées, aux causes de cette évolution; par l'intelligence de ces
causes, à l'incompatibilité qui définitivement existe entre
d'une part l'aménagement de nos représentations dramatiques, et
d'autre part l'économie, formelle, foncière et générale, des
conceptions de Richard Wagner à dater de la _Tétralogie_. Et
alors, ils comprendraient bien et reconnaîtraient: que jamais,
en bafouant Wagner, on n'a fait à Wagner un plus indigne outrage
qu'en l'admirant de certaine manière, en représentant, de
certaine manière, tel Drame inutile à nommer; alors, peut-être
voudraient-ils des représentations idéales, par des interprètes
idéals, ailleurs qu'en une ville bavaroise, où tout le monde, à la
fin du compte, ne peut pas se rendre!

Mais quoi! nous en sommes au même point qu'à l'époque où
sollicité d'exposer ses idées sur l'Art, désireux d'éviter toute
phrase trop didactique, Wagner, en 1860, vit surtout dans une
traduction (qu'on lui réclamait en même temps) de ses _Quatre
Poèmes d'_«opéras», le moyen de compléter cet exposé d'idées; de
faciliter à des Français l'intelligence de ses principes,--sur
le Drame-Musical-Poétique et Plastique,--en rendant possible, à
ces mêmes Français, la lecture, l'étude, la méditation de quatre
exemples de ce Drame, applications concrètes de ses principes
abstraits. Quand je dis que nous en sommes au même point, c'est
de notre ignorance que je parle; car, si cette ignorance des
principes de Wagner demeure, après la _Lettre à Frédéric Villot_,
profonde, à notre honte, autant qu'auparavant,--différentes sont
les conjonctures.

Tout d'abord est devenue possible une traduction française, en
prose, du quadruple poème du _Ring_: de ce poème qui, en fait de
quadruple métaphore explicative et suggestive, explicative de
ses principes, suggestive de ses théories, eût été trente-quatre
ans plus tôt ce qu'il est encore aujourd'hui même, c'est-à-dire
mieux persuasif, significatif, péremptoire, ou, pour parler sur
piédestal, mieux adéquat aux fins voulues.

D'autre part, les ennemis de Wagner ont désarmé, si bien qu'on
pourrait presque dire, sans aucun paradoxe, hélas! qu'excepté ses
admirateurs, il n'a plus chez nous d'adversaires. Circonstance à
la fois très utile et si grave! très utile, car enfin l'on peut
parler de Wagner avec des chances d'être écouté; grave, parce
que tant d'honnêtes gens, pour s'en être fait une image plus ou
moins semblable à celle de Berlioz, croient être en règle avec
Wagner. Qui sait dès lors à quelles fureurs, à quelles injures,
à quelles lâchetés, à quelle cabale peut-être est exposé celui
qui proclamant, tout haut, ce que tel et tel déplorent trop bas,
stigmatisera l'ovine bêtise ou l'hypocrite malhonnêteté des
admirateurs de Wagner par mode, ou des exploiteurs de cette mode,
dénoncés en flagrant délit, les uns de snobisme et d'erreur, les
autres, de tripatouillage! Qui sait? mais il le faut! Puisqu'il
le faut: Soit! dis-je. Soit! puisque décisive est l'heure. Soit!
puisqu'à cette heure décisive, des voix se taisent, non pas plus
sincères, mais moins indignes que ma voix. Bénies soient-elles,
d'ailleurs, d'avoir parlé jadis, aux temps presque héroïques
encore et presque industriels déjà de la propagande wagnérienne,
lorsque nos âmes d'enfants naissaient à peine à l'Art; lorsque,
sans ces voix opportunes, nous aurions pu, tout aux élans d'un
enthousiasme irréfléchi, applaudir d'instinct qui? Richard Wagner,
de cela nous eussions été sûrs; quoi? des contrefaçons de ses
Drames, et cela nous l'eussions ignoré...

Nous l'eussions ignoré sans doute! Mais enfin, nous ne l'ignorons
pas. Songeons donc (c'est le meilleur moyen d'affirmer notre
reconnaissance), songeons à tenter pour autrui l'effort qui fut
tenté pour nous par ces voix véridiques et rudes. Comprenons
que si, rudes, elles le furent parfois jusqu'à nous sembler
fanatiques, c'est qu'elles tonnaient en une époque de polémiques
exaspérées, de désespérées tentatives suprêmes pour ou contre
l'Art de Richard Wagner. Ne leur imputons pas à trop grave
péché leur demi-silence après une victoire que, moins noblement
désintéressés, pontifes prompts à vivre du culte autant qu'à
propager la foi, bien des autres eussent exploitée. Et, faisant
un juste retour vers ces profondeurs d'ignorance, d'où notre
enthousiasme aurait pu s'élever, pour s'évanouir à la fin, comme
l'éclat du feu passager d'un engouement,--si nous n'avions pas
sur les cimes entendu des appels d'apôtres, si nous n'avions
vu sur leurs têtes les apostoliques langues de flamme, sur
leurs lèvres l'ardent charbon où allumer, spirituelle, et
perpétuelle, notre foi,--faisant, dis-je, un humble retour vers
ces profondeurs d'ignorance aux virtualités éteintes, réservant
nos indignations pour quiconque, la vérité lue, persévérerait en
son erreur par quelque imbécile amour-propre, rétractons avec
repentir de trop hâtives paroles violentes: «Ovine bêtise»?--Non
pas. «Hypocrisie»?--Non plus. «Malhonnêteté»?--Pas davantage.
Ignorance, ignorance réelle! celle même qui, sans d'opportunes
voix, fût demeurée la nôtre, oublieux que nous sommes! Et pourtant
nous étions des épris d'Art, nous autres,--des Artistes même,
quelques-uns!--c'est-à-dire des hommes qui, par vocation, des
hommes qui, tous, considéraient que leur premier devoir, sinon
l'unique, consiste à se préoccuper d'Art, et de l'essence de
l'Art, et du but de l'Art, et de ses destinées éternelles: tandis
que l'ignorance du Public reste, en somme, moins attribuable au
Public lui-même qu'à l'ignominie d'un milieu natal indifférent aux
questions d'Art.

Tolérer semblable ignorance?--Non! nous ne sommes point au monde,
j'espère, pour tolérer ce qui nuit au monde? nous y sommes pour
chercher, pour trouver et pour croire,--et pour agir, de toutes
nos forces, conformément à notre Foi?

Tolérer donc, jamais! Qu'on nous arrache la langue! Tolérer?
Soit: quand nous serons morts. Mais aussi, plus j'y réfléchis,
plus s'affirme et grandit en moi, pour cette ignorance du
Public, à défaut de quelque lâche désir d'y condescendre, une
particulière indulgence: quels éléments d'étude a-t-il eus, après
tout, quels éléments d'étude a-t-il pour directement s'initier
aux conceptions de Richard Wagner? Les ennemis de Wagner ayant
désarmé, nommerons-nous éléments d'étude tels panégyriques sur
mesure d'apologistes sur commande, improvisés admirateurs au
lendemain de ce désarmement? Nommerons-nous éléments d'étude les
«morceaux-choisis» pour concerts, voire les «morceaux-choisis»
pour soirée d'Opéra, qu'on ose, avec tranquillité, proposer au
Public français comme révélateurs d'Œuvres d'Art prétendant à bon
droit chacune, d'un bout à l'autre, eussent-elles trois actes,
eussent-elles _treize_ actes[27-1], à la même égale attention?
Éléments d'étude révélateurs certes, s'ils n'étaient amputés
d'organismes vivants, d'ensembles dramatiques dont la Langue, la
Métrique,--la Poésie, la Symphonie,--la Plastique, et la mise en
scène,--réagissent les unes sur les autres, indivisiblement unies,
le mot complété par la note, la note complétée par le geste, et
tout, depuis l'idée générale jusqu'au plus minime détail matériel,
se correspondant, se tenant à tel point, que les défauts,--sans
lesquels il n'est point de vrai chef-d'œuvre,--les défauts
même, on l'a pu dire font intégrante partie du Drame, s'imposent
à notre admiration, par leur caractère de nécessité! Pour ma
part, je déclare que des «morceaux-choisis», quand bien même ils
consisteraient en un _quart_ de Drame comme _La Valkyrie_ (un
quart dénaturé lui-même par d'inintelligentes coupures, et par
quel système de représentation!), de semblables «morceaux-choisis»
ne sont pas des éléments d'étude: ou plutôt ne peuvent être
éléments d'étude qu'à certaines conditions précises, ici débattues
par la suite.

Restent: les partitions orchestrales, lisibles pour combien
d'élus? les partitions pour piano, mementos utiles pour qui sait
déjà, dangereux pour qui sait mal encore[28-1]; les traductions
en vers français, _libretti_ traîtres aux Poèmes[28-2]; enfin les
traductions en prose, et quelques douzaines d'analyses--plus ou
moins littéraires, par des musicographes, plus ou moins musicales,
par des littérateurs. Des analyses! chacun les fait à son point
de vue,--souvent sans avoir lu ni partition, ni texte, sans avoir
entendu, sans avoir vu les Drames; souvent d'après tel devancier
qui, documenté d'«ouï-dire», n'avait guère davantage entendu, vu
ni lu, et duquel il répète, soit les erreurs grossières, soit les
interprétations fausses, soit les impudentes fantaisies[28-3]. Des
analyses! que dire de celles presque exclusivement thématiques, la
plupart exactes, encore qu'incomplètes? comme si Richard Wagner
n'eût été que «musicien»! comme s'il n'eût été--musicien--que
l'initiateur du _Leit-Motiv_! Mais au reste, à présupposer que,
littéraires ou bien thématiques, toutes ces analyses fussent
exactes, à les présupposer complètes,--et plus d'une possède ces
deux qualités,--la meilleure vaudrait toujours moins que la pire
des traductions totales, puisque en somme il s'agit d'un Drame:
dont celui-ci jugera telle scène ou plus importante ou plus belle;
dont celui-là passera sous silence la même scène, trop heureuse si
quelque pédant n'y découvre point, pour sa part, des philosophies,
des morales, des métaphysiques, et quoi sais-je! Hé! que ne me
donnez-vous, au lieu de vos analyses, la scène elle-même,--et
toutes les scènes?

Si Wagner ne fut que «musicien» c'est ce que nous verrons bien
alors! S'il ne fut, au surplus, que son propre librettiste, un
versificateur choisissant pour sujets, prétextes à Musique,
prétextes à décors, d'à peu près lyriques anecdotes, d'oiseuses
fables mythologiques, de spécieuses féeries pour trappes et
pour trucs: ou s'il fut un très grand Poète au sens originel du
mot, un intuitif Créateur d'Œuvres où se pose, profondément,
musicalement, artistiquement, je ne dis pas: philosophiquement,
le Problème de nos Destinées; un Révélateur de Symboles, un
Restituteur de Réalités; un génial Vivificateur, Revivificateur
plutôt, des humaines, des universelles, des perpétuelles
significations de l'immémorial Légendaire aryen! Si Wagner
ne le fut pas, ce Poète, ce Créateur, ou s'il le fut; si, ce
Poète n'étant pas compris, le Musicien peut être compris;
si, ni l'un ni l'autre n'étant compris, peut être compris le
Dramaturge, voilà ce que nous verrons bien, dis-je! voilà ce
que nous verrons, rien de moins, par ses prétendus libretti,
quand on nous les aura traduits--comme il convient que traduits
soient-ils. Et nous verrons encore, j'espère, moins mal qu'au
moyen d'analyses, s'il faut considérer le Drame de Richard Wagner,
le Drame-Musical-Poétique-Plastique, comme un phénomène isolé,
comme une «fantaisie individuelle», et non comme un effort d'un
Artiste complet, «dans un intérêt général»! Et nous verrons
encore, j'espère, si, au résultat de cet effort, il n'y a pas
lieu d'appliquer l'appréciation, de Wagner même, sur la Symphonie
de Beethoven: que son Drame «se dresse devant nous comme une
colonne, qui indique à l'Art une nouvelle période»; car avec ce
Drame de Richard Wagner «a été enfantée, au monde, une œuvre
à laquelle l'Art d'aucune époque, ni d'aucun peuple», y compris
l'Art de la Hellade, «n'a rien à opposer qui en approche, ou qui y
ressemble[30-1]».

Qu'on n'aille pas dénaturer le sens des affirmations qui
précèdent. Loin de moi l'idée d'insinuer qu'une Traduction,
fût-elle parfaite, fût-elle adaptable sans une erreur, sans une
faiblesse, à la Musique, suppléera jamais pour ce Drame à des
représentations exactes: j'ai dit, au contraire, et je redis,
qu'à cette condition d'être exactes, seules des représentations
sauraient, mieux que n'importe quelle autre épreuve, révéler
la nécessité, montrer la possibilité, non seulement d'un
Art-Dramatique nouveau, mais, sans autre épithète, d'un plus noble
Art nouveau. J'ajoute ici qu'une traduction ne suppléerait même, à
mon avis, ni aux représentations françaises, tout antiwagnériennes
qu'elles soient, ni aux sélections des concerts publics, plus
antiwagnériennes encore; mais peut-être permettrait-elle,
précédée de cet Avant-Propos, flanquée d'irrécusables gloses,
peut-être permettrait-elle seule: d'aller à ces représentations,
d'assister à ces sélections, avec des chances d'en
découvrir...--L'inutilité?--Ce serait excessif...--L'insuffisance
alors?--Voilà!

Possible est-il d'ailleurs qu'une découverte telle n'influerait,
en aucune manière, sur l'insuffisant train des choses. Il n'en
est pas moins vrai qu'il la faut faire d'abord! Il n'en est pas
moins vrai que tous ceux, qui l'auront faite, se trouveront dès
lors, et dès lors seulement, à même de rapprendre, ou plutôt
d'apprendre, et quel Art a voulu Wagner, et à quelles conditions
ses Drames sont révélateurs de cet Art, et par quels moyens,
tant que ces conditions seront irréalisées en France, tant que
les protestations y seront inefficaces, il restera la ressource,
aux protestataires, de se créer de cet Art, en attendant mieux,
une image fidèle à la vérité. Voyons! si nous en sommes en
France,--après tant de bruit, malgré tant de bruit, et, sans
doute, à cause de tant de bruit,--au même point d'ignorance qu'en
1860, si nous applaudissons de confiance,--par instinct? par
remords? par mode?--comme nous avons sifflé de confiance, sans
d'ailleurs soupçonner maintenant mieux qu'autrefois de quelle
sublime chose il s'agit, ah! de quelle redoutable chose, la cause
n'en serait-elle pas, franchement, que notre initiation a été mal
conduite? Si elle a été mal conduite, n'est-ce pas qu'elle est
à recommencer? Et si elle est à recommencer, recommençons, au
moins, par le commencement. Est-ce donc si pénible, après tout?
Pénible! Et quand bien même ce devrait être pénible? L'ignorance,
le mensonge, l'erreur le seraient-ils moins? Qu'on le dise tout
de suite! Quant à moi, je répondrais que, pénibles ou commodes,
l'ignorance, le mensonge, l'erreur, n'auront plus une minute
la paix. Car comment! nous serions certains qu'un volume bien
fait,--comme il en est un[31-1], ou qu'un article généreux, d'un
Mirbeau, d'un Henry Bauer[32-1], peuvent suffire, non certes
à réparer le mal, mais à faire naître ici, dans quelques âmes
sincères, la bonne volonté de réagir; et loin de le signaler,
ce volume, loin de le provoquer, cet article, loin de réagir
personnellement, nous nous résignerions à tolérer l'erreur? le
mensonge? l'ignorance? Jamais! Nous crierons, jusqu'à ce qu'on
entende! Nous crierons, jusqu'à ce qu'on écoute! Et s'il est
réellement des hommes auxquels semble commode l'erreur, commode
le mensonge, commode l'ignorance, nous saurons les leur rendre,
à force de clameurs, moins commodes que la vérité! Et nous nous
répéterons, et nous nous développerons, et nous nous résumerons,
et nous déménerons, pour de nouveau nous répéter, pour de nouveau
nous développer, pour de nouveau nous résumer, nous démener,
nous multiplier: jusqu'à ce que les plus entêtés, vaincus ou
convaincus, s'amendent; jusqu'à ce qu'ils disent: «Recommençons»;
jusqu'à ce qu'en témoignage de leur sincérité, sans protestation,
sans révolte, ils subissent, conclusion pour les pages qui
précédent, argument pour les pages qui suivent, l'énumération, une
fois de plus, de ce que j'appellerais volontiers les motifs, les
typiques motifs,--les irréfragables _Leit-Motive_ de ce modeste
Avant-Propos:

Puisque Richard Wagner voulut un Art nouveau, non seulement
un Art dramatique nouveau, mais, sans autre épithète, un plus
noble Art nouveau; puisque des représentations-types peuvent
seules nous révéler cet Art; puisque nous n'avons pas ces
représentations-types; puisque nous ne saurions les avoir aussi
longtemps que seront mal connus, mal interprétés, mal suivis, les
principes de Wagner sur le Drame et sur l'Art; puisqu'il faut
donc connaître ces principes d'abord; puisque notre ignorance des
principes de Wagner demeure, après la _Lettre à Frédéric Villot_,
profonde, à notre honte, autant qu'auparavant; puisque Wagner,
sollicité d'exposer ses idées sur l'Art, vit surtout, dans une
traduction (qu'on lui réclamait en même temps) de ses _Quatre
Poèmes_ d'«opéras», le moyen de compléter cet exposé d'idées, de
faciliter à des Français l'intelligence de ses principes, sur
le Drame-Musical-Poétique-et-Plastique, en rendant possible, à
ces mêmes Français, la lecture, l'étude, la méditation de quatre
exemples de ce Drame, applications concrètes de ses principes
abstraits; puisque d'ailleurs, considérant une traduction de
ces quatre ouvrages comme une quadruple métaphore explicative
et suggestive, explicative de ses principes, suggestive de ses
théories, Wagner était réduit, en 1860, à ne recommander de cette
métaphore qu'un terme sur quatre, un seul terme, _Tristan_, pour
intégralement significatif de son esthétique intégrale; puisqu'au
surplus _Tristan_, conforme à ces principes, n'en avait pas
moins été composé dans la plus entière liberté, la plus complète
indépendance de toute préoccupation théorique; puisqu'on saisit
dès lors sans peine quels motifs purent pousser l'artiste à
désirer, à proposer: une Traduction française de _l'Anneau du
Nibelung_, quels motifs (si alors elle eût été possible) la lui
auraient sans doute fait juger préférable à celle, en 1860, de
_Quatre Poèmes_ d'«opéras»; puisque ces motifs se résument en
un (en fait de quadruple métaphore explicative et suggestive,
explicative de ses principes, suggestive de ses théories, le
quadruple Poème du _Ring_, cause directe et directe application
consciente de ces mêmes théories et de ces mêmes principes, à leur
summum d'intransigeance, eût été mieux persuasif, significatif,
péremptoire, ou, pour parler sur piédestal, mieux adéquat aux
fins voulues); puisque, trente-quatre ans écoulés, ces motifs
subsistent d'une part, tandis que d'autre part ont disparu les
causes pour lesquelles cette publication, bien qu'elle eût mieux
correspondu aux motifs intimes de Wagner, devait se faire si
longtemps attendre:

Pour ces irrécusables _Puisque_, irréfutablement déduits, et pour
d'autres raisons spéciales, formulées chacune à sa place logique:

Si nous voulons un Art nouveau, comme l'a voulu Richard Wagner;

Si nous voulons nous initier à ce qu'a voulu Richard Wagner;

Si nous ne pouvons l'aller apprendre à Bayreuth, la seule ville du
monde où des représentations suffisent à l'initiation complète:

Alors, seulement alors,--mais alors avant tout:

Etudions les idées de Wagner, les origines de ces idées, les
conséquences de ces idées; complétons cette étude par celle d'une
Traduction, en prose, de la _Tétralogie_.

Gardons-nous d'aborder cette Traduction, d'ailleurs, sans la
prudence indispensable. Et (ce sera notre dernier _Puisque_)
et puisque le Poème de la _Tétralogie_, conçu, écrit même en
partie, ne put être achevé par Wagner avant qu'il se fût rendu
compte, par la méditation abstraite, des principes théoriques
conformément auxquels ce quadruple Poème, enfin, révélerait la
nécessité, prouverait la possibilité d'un Art dramatique intégral
intuitivement pressenti: à notre tour,--après les idées générales,
les origines de ces idées, les conséquences de ces idées; avant
la Traduction, en prose, du quadruple Poème du _Ring_,--examinons
les trois ouvrages dénommés, par Wagner lui-même, «l'expression
abstraite» de ce _Ring_, «qui s'était développé en lui comme une
production spontanée.»[35-1].

N'est-il pas vrai qu'ensuite nous aurons bien des chances pour
apprécier avec justesse, en chacun des Drames de _l'Anneau_,
et les caractères du sujet, et la tendance de ce sujet, et le
mode dramatique dans lequel il est traité, et quelle part, à la
conception, à l'exécution de ces travaux, quelle part eut l'esprit
de la Musique?--Mais oui, nous les aurons, ces chances! Et des
chances aussi pour savoir: ce qu'il y a lieu de rechercher dans
une Traduction de cet _Anneau_, dans celle-ci en particulier;
dans une Edition de cet _Anneau_, dans celle-ci en particulier;
comment il faut lire la première, comment consulter la deuxième;
comment compléter l'une et l'autre au moyen, tantôt d'une lecture,
tantôt d'une représentation, tantôt d'une audition dans un concert
public. Car je le répète: une traduction ne suppléerait certes, à
mon avis, ni aux représentations françaises, tout antiwagnériennes
qu'elles soient, ni aux sélections des concerts publics, plus
anti-wagnériennes encore: mais peut-être permettrait-elle,
précédée de cet _Avant-Propos_, flanquée d'irrécusables gloses,
peut-être permettrait-elle seule: d'aller à ces représentations,
d'assister à ces sélections, sans ignorer d'avance et ce qu'il
convient d'en prendre, et ce qu'il importe d'en laisser.


II

L'heure est venue des phrases didactiques: pourquoi suis-je un
artiste, hélas! Car, si chétive que soit ma personnalité, elle
n'en éprouve pas moins combien, à tout artiste, du plus génial au
plus chétif, s'appliquent, inéluctablement, certaines doléances
de Wagner lui-même[36-1], réduit à des phrases didactiques.
J'essayerai d'être clair, pourtant! quelque «anormal» que soit
l'état dans lequel j'ai placé mon esprit par foi; quelque «étrange
supplice» que m'impose, à moi comme à Richard Wagner, un semblable
«anormal» état. Et, quand je me sentirai trop proche de cette
«impatience passionnée» qui m'empêcherait, suivant Wagner, de
consacrer au style le temps obligatoire: ou, si je me sens trop
loin du «calme» et du «sang-froid» qui doit être «le propre du
théoricien», j'abdiquerai ma voix personnelle, pour faire ou pour
laisser parler celle du génie[37-1]. Aussi bien n'est-ce pas moi
qui compte ici pour rien; et ce n'est pas d'être original que je
me propose, mais d'être exact.

Qu'il me soit avant tout permis de remémorer que, si insuffisantes
que soient la plupart des biographies françaises de Wagner,
je n'ai pu pour cet Essai songer qu'à préciser, parmi les
circonstances de sa carrière d'artiste, celles qui m'ont semblé
plus directement intéresser le présent labeur de Traduction et
d'Edition. Sûr dès lors, de par cette déclaration catégorique,
pour la deuxième fois formulée, qu'on ne m'imputera pas à forfait
certaines omissions volontaires, je tendrai droit au but et
tout d'abord noterai: quiconque recherchera quels faits, dès
l'enfance de Richard Wagner, purent être significatifs d'une
évidente vocation d'Art, constatera la précoce facilité qu'il eut
à s'exprimer en vers métriques. «Ce ne fut que plus tard» dit-il
lui même,--quand déjà ses études, l'ayant fait pénétrer dans
l'antiquité surtout grecque[37-2], lui avaient inspiré maints
poétiques essais,--ce ne fut que relativement fort tard qu'il en
vint à perfectionner son éducation musicale: à seule fin d'«écrire
un accompagnement» pour une «tragédie» composée par lui[38-1]. Je
n'irai pas jusqu'à en conclure que Wagner eut, dès la mamelle,
l'intuition de son futur Drame-Musical-Poétique-Plastique; je me
contenterai de faire observer à quiconque aurait l'inconscience,
niant Richard Wagner poète ou Richard Wagner dramaturge,
d'affirmer quelque admiration pour Richard Wagner «musicien»,
qu'en dépit de ces dénégations, en dépit de ces affirmations, le
développement logique et l'éveil progressif sont prouvés, du génie
de Wagner, du génie total de Richard Wagner: l'éveil progressif du
poète, par l'enfant versificateur; du dramaturge, par le poète; et
du musicien par tous trois,--sans lesquels il n'eût pas été!

D'ailleurs n'est-ce pas à dire, pour cela, qu'il faille attribuer
ni que j'attribue moi-même, aux premiers libretti de Wagner
adolescent, vrais libretti[38-2] ni plus ni moins! une bien grande
valeur poétique. Au contraire, et quelques très prophétiques
symptômes qu'ils offrent tous, il est certain que Richard Wagner,
en écrivant, à vingt-cinq ans, le moins inégal et le dernier des
livrets de sa première manière, _Rienzi_, ne songeait encore (on
l'en peut croire) qu'à l'élaboration d'un texte d'opéra, qui lui
permettrait «de réunir toutes les formes admises et même obligées
de grand opéra proprement dit[39-1]», des introductions, des
finales, des chœurs, des airs, des duos, des trios, tout en y
déployant «toute la richesse possible[39-2]». Et comment _Rienzi_
eût-il, quand on y pense, marqué «aucune phase essentielle dans
le développement des vues sur l'Art[39-3]» qui, plus tard,
dominèrent Wagner? Conçu en Allemagne et commencé là, «sous
l'empire de l'émulation» excitée en lui par les impressions,
«les jeunes impressions» dont l'avaient «rempli», tantôt l'ample
style «héroïque» des opéras d'un Spontini, tantôt le «genre
brillant», trop brillant, du Grand Opéra parisien, d'où lui
arrivaient des ouvrages portant les noms fameux d'Auber, de
Meyerbeer et d'Halévy[39-4],--_Rienzi_ ne fut-il pas achevé,
quant à la partie musicale, pendant le premier séjour de Wagner
à Paris? Les représentations du Grand Opéra, la perfection de
l'exécution, les splendeurs de la mise en scène, pouvaient-elles
manquer d'éblouir[39-5], alors, un artiste jeune, arrivant
d'Allemagne, accoutumé, comme chef d'orchestre, aux ridicules
misères d'un guignol de Riga, et, circonstance plus périlleuse,
en quête de la direction propre à donner à ses facultés? Mais
aussi cet éblouissement, la première stupeur dissipée, devait
nécessairement, par le contraste même, contribuer à révéler, au
sens artistique de Wagner, l'indigence musicale,--ci-dessous
déterminée,--et la pauvreté poétique d'un genre, qui n'éveillait
en lui, somme toute, que des sensations d'ordre assez grossier.
Qu'en Allemagne _la Juive_ l'eût enflammé si peu, tandis qu'à
l'Opéra _la Juive_ l'«éblouissait», quoi donc! la cause en
était-elle, en tout et pour tout, imputable, aux ridicules
misères des guignols de l'Allemagne? Le genre n'y était-il pour
rien? L'œuvre n'y était-elle pour rien? Car enfin, comment se
faisait-il que même ces ridicules misères des guignols de province
allemands, même l'imbécillité du livret germanique, ne l'eussent
pas empêché, lui, Richard Wagner, d'être jusqu'aux entrailles ému
d'un _Freyschütz_?

Problèmes déconcertants, mais non pas insolubles: la solution,
Wagner la pressentait bientôt, lors d'une audition, au
Conservatoire, de cette _Symphonie avec Chœurs_ à laquelle
son génie doit tant, puisqu'elle contenait en germe toutes les
floraisons du Drame-Musical-Poétique-Plastique[40-1]. Il est
tel écrit de cette époque qui, document précieux, nous permet
d'évoquer les premiers essors, les premiers coups d'aile, les
premières tentatives de sa pensée mal drue, lassée du nid des
conventions, pour s'en évader vers le ciel de l'Art,--désormais
irradié, pour elle, du pur, de l'omniscient soleil de
Beethoven[41-1]. Lente prise de possession, mais ininterrompue,
d'un domaine infini jusqu'au vertigineux! il semblait à Wagner,
depuis cette audition de la _Symphonie avec Chœurs_, que
Beethoven lui-même, parfois, du fond de cet infini sacré, lui
parlait, l'inspirait, guidait son vol novice, le vol métaphorique
et vague de ses intuitions déprises; et alors, ces paroles de
l'invisible guide, du guide invisible et présent, imaginairement
entendues, réellement entendues pourtant, Wagner les confiait
au papier. Elles lui suggéraient, ces paroles, que, dans le
primordial univers, organes de la Nature créée, les sons des
instruments futurs préexistaient, bien avant même qu'il fût des
hommes; elles lui suggéraient, d'autre part, que pour ces hommes
la voix humaine est l'interprète du cœur humain, l'immédiat
interprète de tout ce qui constitue,--sensations, sentiments,
passions,--la Personnalité abstraite, objet plus limité sans
doute que la Nature, mais combien plus clair et précis! Elles
concluaient enfin, ces suggestives paroles, que si l'Art parvenait
à traduire la Nature,--infinie, imprécise, concrète,--au
moyen de l'instrumentation; la Personnalité,--finie, précise,
abstraite,--au moyen du langage humain, de la voix humaine; si
l'Art parvenait, la Nature traduite, la Personnalité traduite,
à rendre évidente, dramatique, sensible, la vivante réciprocité
perpétuelle, soit de leurs relations générales, soit de leurs
réactions plus particulières; si l'Art réussissait, en outre, à
poser dans ses œuvres l'Ame (exprimée par la voix humaine)
comme le régulateur des élans, des conflits et des violences
de la Nature (exprimée par les instruments),--le cœur de
l'auditeur, du spectateur, de l'homme, s'ouvrirait à cette «forme
artistique idéale», qui «peut être entièrement comprise sans
réflexion[42-1]», à ces émotions si complexes, à cette révélation,
quasi surnaturelle, des seules Réalités du monde.

Maintenant donc, puisque nous parlions auparavant, non de
la _Symphonie avec Chœurs_, mais de _la Juive_, et du
_Freyschütz_, et de l'opéra, et des impressions produites par
_la Juive_, par _le Freyschütz_, sur Richard Wagner, et des
problèmes déconcertants proposés, à Richard Wagner, relativement
à l'opéra, par la différence même de pareilles impressions: quel
rapport avec l'opéra peuvent avoir et cette _Symphonie_, et toutes
ces prétendues «paroles» conditionnelles de Beethoven, tous ces
prétendus «Si» posthumes?--Avec l'opéra? Quel rapport? Aucun: mais
aussi est-ce bien là pourquoi cette _Symphonie_, ces prétendues
«paroles», ces «Si», permettaient à Richard Wagner de pressentir,
aussitôt après _Rienzi_, la solution définitive: la nécessité
d'une rupture, totale, avec le genre de l'opéra. Et la preuve,
c'est qu'après ces prétendues «paroles», imaginairement entendues,
réellement entendues pourtant, Wagner attribuait en outre à
Beethoven, comme une conséquence naturelle, cette déclaration que,
pour lui Beethoven, il ne voyait dans l'opéra, avec ses ariettes,
avec ses duos, avec tout le bagage convenu qui l'encombre, que
mensonge et vide musical sous les plus brillantes apparences, bref
un genre, bien moins artistique qu'artificiel, à radicalement
réformer, malgré la révolte certaine et des chanteurs, et du
public. Ne suffirait-il point de lire ces phrases pour apercevoir,
quand bien même Wagner n'aurait pas pris soin de le rappeler
ailleurs, que l'éclat de l'idéal parisien avait déjà dès lors
bien pâli à ses yeux, et qu'il commençait à puiser les lois,
destinées à déterminer la forme de ses conceptions, à une autre
source qu'à cet océan de la publicité officielle, qui s'étendait
devant lui en France?[43-1]--Evidemment. Mais cette évolution,
produite par l'efficace de la _Symphonie avec Chœurs_, et qui,
loin de s'annoncer comme une révolution, restait réduite encore à
l'état d'idées vagues, il fallait en une œuvre l'extérioriser:
car si d'une part c'était en effet Beethoven qui avait suggéré,
même vagues[43-2], ces idées fécondes à Richard Wagner, d'autre
part Beethoven, pourtant, faute d'avoir trouvé un poème qui
ouvrit une libre carrière au déploiement de sa toute-puissance
musicale, n'avait pas laissé l'œuvre-type[43-3] qui leur aurait
correspondu.

Hé bien, puisque d'ailleurs des idées toutes pareilles, comme
l'avoue humblement Wagner, s'étaient sans aucun doute présentées
dès longtemps aux grands maîtres ses précurseurs[43-4], même à
ceux chronologiquement indépendants,--tel Glück,--de l'influence
de Beethoven; puisque les successeurs de Glück étaient arrivés,
pas à pas, à grandir, à lier entre elles, les traditionnelles
formes roides, autant qu'étroites, de l'opéra; puisque, à
la condition, toutefois, d'être soutenues par une situation
dramatique un peu forte, ces formes suffisaient, parfaitement, à
ce qui est le but suprême et supérieur de l'Art; puisque le grand,
le puissant, le beau, dans la conception, sont choses qu'on peut,
Wagner ne l'a jamais nié, rencontrer dans beaucoup d'ouvrages de
maîtres justement célèbres[44-1]: existait-il pour le théâtre,
à défaut d'une création-type de Beethoven, existait-il, de ces
grands maîtres, une création sinon modèle, tout au moins issue,
consciemment ou non, de besoins, de désirs, d'intuitions, d'idées,
analogues aux besoins, aux désirs conscients, aux intuitions, aux
idées conscientes, suscités, en Richard Wagner, par l'audition de
la _Symphonie avec Chœurs_? Existait-il une création propre à
préciser, pour lui-même, au moyen d'exemples directs, au moyen
d'éléments concrets de comparaison, les conditions suivant
lesquelles il pourrait extérioriser, en une œuvre viable et
significative, ses nouvelles vues beethoveniennes? Dans tous les
cas, si d'aventure elle existait, cette création, facile est-il
de voir que ce n'était guère _la Juive_. Quoi? _le Freyschütz_
alors? Plutôt! Aussi bien n'est-ce pas sans motif que j'ai choisi,
pour les nommer, ces deux opéras parmi tous: l'un, _la Juive_, à
cause de sa date[44-2]; l'autre, _le Freyschütz_, à cause d'un
document, dont l'authenticité m'oblige à signaler l'œuvre
fantastique de Weber, interprétation d'une légende, comme ayant,
la première après la _Symphonie_, provoqué chez Wagner une
crise que, classiquement, j'appellerais volontiers sa «nuit de
révélation»: c'est au retour, en effet, d'une représentation du
_Freyschütz_ à l'Opéra qu'il conçut avec enthousiasme, en 1841,
quelle mission s'imposait alors, après Beethoven et Weber, au
musicien allemand, au dramaturge allemand: celle de rassembler
dans le lit du Drame, mais surtout du Drame légendaire, le torrent
de la musique allemande, tel que Beethoven l'avait faite[45-1].
Ce musicien, ce dramaturge, Wagner l'était-il? Pas encore. Eh
bien donc, il fallait essayer de le devenir, les Richard Wagner,
non plus que tel de ses indignes traducteurs, n'étant de ceux qui
savent reculer devant le péril de manifester, à la face d'un monde
de mensonge, leur foi militante en la Vérité.

Tout d'abord, dès _le Vaisseau-Fantôme_ inclusivement (duquel
vers et musique, excepté l'ouverture, furent terminés en sept
semaines, aussitôt après _Rienzi_, et qui, dans sa pensée
première, ne devait avoir qu'un seul acte), Wagner, décidé à
changer de sujets, abandonna, une fois pour toutes, le terrain,
comme il dit, de l'Histoire, pour s'établir sur le terrain, plus
musical, de la Légende. Pourquoi? Mais à seule fin de pouvoir
«laisser de côté» l'infini «détail nécessaire pour représenter et
décrire le fait historique et ses accidents,» tout l'infini détail
«qu'exige, pour être parfaitement comprise, une époque spéciale et
reculée de l'histoire, et que les auteurs de drames et de romans
historiques déduisent, par cette raison» fatale, «d'une manière
si circonstanciée[45-2].» Et si, cet infini détail, Wagner tenait
tant à le «laisser de côté», c'est que l'obligation d'en tenir
compte équivalait à celle, plus grave, de traiter dans son Drame
la partie poétique, la partie musicale surtout, suivant un mode
incompatible, à ses yeux, avec chacune d'elles, et principalement
avec la dernière. Car, pour la partie poétique: le seul tableau
de la vie humaine qui doive être appelé poétique est celui
dans lequel les motifs, qui n'ont de sens que pour la raison,
sont remplacés par les mobiles tout humains qui gouvernent le
cœur[45-3]. Et, pour la partie musicale: qui ne comprend que si
l'Histoire, les sujets historiques, peuvent à la rigueur n'avoir
rien à perdre à l'intervention de l'harmonie, de la mélodie, de
la symphonie, l'Histoire, les sujets historiques, ont encore
moins à y gagner? Qui ne voit que si la Musique, sans nul doute,
est une langue, cette langue, loin d'être faite pour de pareils
sujets, loin d'être apte à nous représenter les résultats de
l'analyse intellectuelle,--bien plus, loin d'être intelligible au
moyen des lois de la logique,--ne saurait être, au contraire, que
l'écho synthétique de toute la Vie en son essence, impénétrable
à l'analyse; ou encore, l'écho spontané des impressions--les
plus profondes--de l'humaine sensibilité? Or précisément la
Légende, pour le musicien comme pour le poète, a sur l'Histoire
cet avantage de comprendre, à quelque nation qu'elle appartienne,
à quelque époque qu'elle appartienne, ce que cette époque et
cette nation ont de plus profondément humain, d'universellement
éternel; et, ballade ou refrain populaire, de l'offrir sous une
forme originale très vive, très colorée, assez saillante pour
être tout entière perçue, du premier coup, sans réflexion, par
l'intelligence la moins cultivée[46-1]. Aussi l'auteur d'un Drame
à sujet légendaire peut-il, favorisé qu'il est par la simplicité
de l'action, par sa marche, dont l'œil embrasse sans difficulté
toute la suite, négliger toute explication d'une foule d'incidents
extérieurs; et, les actes humains par ainsi dépouillés de leurs
apparences conventionnelles, affranchis du temps et de l'espace,
consacrer du poème la plus importante part au développement, non
pas de l'intrigue, mais des motifs intimes, psychologiques, du
drame, seuls intéressants pour le cœur[46-2].

Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, qu'à Wagner se soient
révélées, à l'instant même, toutes les rigoureuses conséquences
pratiques de sa définitive option: il suffit de jeter un coup
d'œil sur l'ensemble des trois poèmes consécutifs à cette
option (c'est-à-dire _le Vaisseau-Fantôme_, _Tannhäuser_ et
_Lohengrin_) pour s'apercevoir qu'au contraire l'artiste n'apprit
que par degrés à tirer un profit complet des spéciales virtualités
dramaturgiques de la Légende: l'accroissement du volume textuaire,
d'œuvre en œuvre, justifie déjà cette observation. C'est
qu'au début Richard Wagner demeurait encore, en dépit de lui-même,
trop préoccupé, beaucoup trop, de la forme traditionnelle propre
à la musique d'opéra: et cette forme rendait impossible, on le
sait assez, un poème qui aurait exclu la réitération, fréquente,
des mêmes paroles et des mêmes phrases[47-1]; impossible, un
texte vocal où la disposition des vers n'aurait pas été combinée
pour permettre à ces mêmes paroles, à ces mêmes phrases, supports
élastiques de la mélodie, de communiquer au poème, par l'artifice
de leur retour, l'extension voulue par cette mélodie[47-2].

Aussi _le Vaisseau-Fantôme_ marque-t-il moins le souci de renoncer
à la coupe classique des morceaux-types dits d'opéra, qu'une
tendance à lier entre eux ces morceaux-types; à en approprier
l'usage, à en subordonner l'emploi, aux nécessités immédiates
du drame, et bref à déjà fondre en un tout homogène,--poétique,
musical, plastique,--les éléments divers de l'œuvre. Au
reste, le seul but que Wagner se fût volontairement proposé d'y
remplir consistait (pour parler une fois l'étrange français du
traducteur de la _Lettre sur la Musique_)[47-3] à ne jamais
«sortir des traits les plus simples de l'action»; à s'abstenir de
toute intrigue empruntée à la vie vulgaire, comme de tout détail
superflu; et à «développer davantage», en revanche, «les traits»
les plus «propres à mettre» dans son jour, «dans son vrai jour,»
le surnaturel «coloris caractéristique du sujet»: ce coloris lui
semblait en effet correspondre, aux motifs intimes de l'action,
jusqu'à s'identifier à elle[48-1].

Si cet idéal avoué (le développement de l'action par ses motifs
intimes) se trouve déjà réalisé, moins incomplètement, dans
_Tannhäuser_[48-2], toutefois _Tannhäuser_ encore, presque
autant que _le Vaisseau-Fantôme_, peut se rattacher, quant
à la forme, aux opéras traditionnels des prédécesseurs de
Richard Wagner[48-3], par d'incontestables analogies. Du moins
s'en distingue-t-il, il y faut insister, par l'absence de ces
concessions que Weber lui-même, ce pur, noble et profond esprit,
reculant «devant les conséquences de sa méthode si pleine
de style,» s'était résigné, quelquefois, à faire au «public
d'opéra,» aux «exigences banales d'un livret d'opéra.»[48-4]
Suivant le témoignage qu'à bon droit s'est en personne rendu
l'auteur[48-5], _Tannhäuser_ contient, quelque fondé qu'il soit
sur le merveilleux légendaire, une action dramatique, développée
avec suite, dont le principe est le salut d'une âme sollicitée
par deux surnaturels instincts contradictoires. C'est à cette
action dramatique, toute surhumaine et toute humaine, toute
psychologique et toute passionnelle, qu'indubitablement Wagner
avait pour but d'intéresser les spectateurs, sans qu'ils fussent
obligés de la perdre un instant de vue: l'ornement musical, loin
de les en détourner, ne leur devait paraître, au contraire, qu'un
moyen de la représenter mieux. Ainsi donc, en s'interdisant toute
concession quant au sujet, l'artiste par là même s'affranchissait,
encore, de toute concession musicale[49-1]. Wagner en concluait,
en 1860, qu'on pouvait dans _Tannhäuser_ trouver déjà, sous la
forme la plus précise, en quoi consistait son _innovation_:
«Elle ne consiste pas, dit-il, dans je ne sais quelle révolution
arbitraire, et toute musicale, dont on s'est avisé de m'imputer la
tendance, avec ce beau mot, «musique de l'avenir»[49-2].

Je montrerai plus loin pourquoi _Tannhäuser_, s'il fallait
bien qu'à cette époque son auteur le donnât, en France,
pour significatif de son «innovation», ne saurait plus être
actuellement (1894), que le deuxième en date des trois monuments
destinés à perpétuer, par des attestations de plus en plus
grandioses, la mémoire des _Trois Pas_ qui rendirent à Wagner,
et à ses pairs du ciel de l'Art, la pleine possession de leur
domaine, la possibilité de créer des mondes immenses, comme
_l'Anneau du Nibelung_, comme les _Maîtres-Chanteurs_, comme
_Tristan et Isolde_, enfin comme _Parsifal_. Mais il sied avant
tout que de ces «Trois Pas» de Wagner je dise quelques mots du
dernier, commémoré par _Lohengrin_.

«L'intérêt de _Lohengrin_,» lit-on dans la _Lettre sur la
Musique_, «repose sur une péripétie qui s'accomplit dans le
cœur d'Elsa, et qui touche à tous les mystères de l'âme[50-1].»
C'est vrai. Plus exclusivement même, s'il se peut, que dans
_Tannhäuser_, l'action, dans _Lohengrin_, est toute psychologique;
elle est psychologique au point que les sentiments, les passions,
les désirs humains des personnages, paraissent exercer, sur la
production des faits extérieurs mis en scène, une irrésistible
influence nécessitante et créatrice; elle est psychologique (il
en est d'autres preuves, mais je ne puis guère songer à les
fournir ici), elle est psychologique au point que la plupart
des commentateurs, trompés par certains préjugés, reprochent
à l'ensemble du drame, comme des erreurs de «construction»,
d'«exécution», de «charpente», d'«intrigue» (il faut sourire!),
tels détails matériels légitimement conformes au but intégral
de Wagner. Vaines critiques, si faciles à réfuter, d'ailleurs,
pour quiconque a lu ce qui précède, pour qui s'est rendu
compte, après Richard Wagner, qu'en dépit des industriels du
théâtre contemporain,--grands amateurs d'imbroglios, mesquins
chercheurs de _scènes-à-faire_, corrupteurs du goût populaire,
et conservateurs du faux-goût public, l'élément propre du Poète,
du Musicien, du Dramaturge, c'est l'Ame humaine; l'Ame, en
contact avec le Monde! Pour ma part, s'il m'était permis de me
hasarder, en ce qui concerne _Lohengrin_, à formuler quelques
réserves, ce n'est certes pas à la «charpente» que ces réserves
s'adresseraient: bien plutôt, sans au reste atténuer en rien
ma pieuse admiration sincère, bien plutôt viseraient-elles les
rares répétitions, des mêmes paroles et des mêmes phrases,
invraisemblablement attribuées encore, suivant les traditions
classiques, à des personnages différents. Mais ces réserves
mêmes seraient sans valeur aucune, puisque après tout Wagner,
composant _Lohengrin_, croyait écrire un «opéra» et qu'on n'a
donc pas le droit de le faire sans injustice--disons mieux: sans
ingratitude--responsable d'imperfections inhérentes à l'essence
du genre! Ce qu'il conviendrait, tout au contraire, d'admirer,
si l'on en est digne, c'est que déjà _Lohengrin_ soit, par sa
propre force, dégagé, presque tout à fait, de ces imperfections
spécifiques: c'est que déjà les répétitions des mêmes paroles, les
invraisemblables répétitions sont remplacées presque toujours,
au très grand profit de la beauté du texte, par des thèmes
caractéristiques, soit d'un personnage, qu'ils «blasonnent»[51-1],
soit d'une situation dramatique et d'une scène, soit des plus
intimes états d'âme: thèmes tour à tour repris, ramenés,
juxtaposés, mariés, entrelacés, fondus, contrariés, dans le chant
ou dans l'accompagnement, en un ensemble symphonique indivisible
de trois actes, au gré, non pas des interprètes, non pas même du
compositeur, mais du Drame, seul guide, seul maître, et seul but.
Voilà, pour ne parler que des progrès dans la forme, accomplis
depuis _Tannhäuser_, indépendamment de la sublime valeur,
équipollente et symbolique, de chacun des poèmes en soi, voilà ce
qu'il conviendrait d'admirer, comme je dis, dans la technique de
_Lohengrin_.

Aussi est-ce à bon droit que Wagner, treize ans plus tard,
constatait avec complaisance quel «_sûr instinct_» l'avait
conduit, sans nulle théorie préconçue, à l'idée d'une égale
et réciproque pénétration de la Musique et de la Poésie comme
condition d'une œuvre d'art «capable d'opérer,» dit-il, «par la
représentation scénique, une irrésistible impression, et de faire
qu'en sa présence enfin s'évanouisse, dans le sentiment purement
humain,» toute velléité même de réflexion abstraite[52-1]. Pour
moi, c'est à l'exaltation de ce «_sûr instinct_» divinatoire,
par des injustices répétées, qu'il m'est doux et réconfortant
d'attribuer la supériorité relative, et de _Tannhäuser_ quant
au _Vaisseau-Fantôme_, et surtout de _Lohengrin_ quant à
_Tannhäuser;_ ces injustices étant connues, je n'en recommencerai
point l'historique; je me contenterai de rappeler qu'en écrivant
cette phrase: «Lorsque j'entrepris _Lohengrin_ (la composition de
_Lohengrin_), _j'étais devenu conscient de ma solitude_.[52-2]»
Richard Wagner, implicitement, se rendait un témoignage de sa
persévérance. En effet, lorsqu'il entreprit la composition de
_Lohengrin_, ne venait-il pas de voir échouer, coup sur coup,
toutes ses tentatives pour propager _Tannhäuser_?--_Tannhäuser!_
à quoi de connu cela ressemblait-il, _Tannhäuser_? Nos bons
wagnéromanes d'aujourd'hui vous le diraient, non sans un
sourire de pitié, car peut-être est-il des ressemblances qui se
développent avec l'âge des œuvres? Mais il faut croire qu'en
son jeune temps, de même qu'il avait plus ou moins déconcerté le
public de Dresde, _Tannhäuser_ déconcertait, par on ne sait quoi
de pas-assez-vu, les directeurs des scènes allemandes--puisque
pas un ne l'osait jouer..... Pas un! «J'étais devenu conscient
de ma solitude»: quant à la faire cesser par des concessions,
non! Pour toute œuvre sincère, concession vaut mensonge[53-1]:
_Lohengrin_ serait œuvre sincère,--voix de la Réalité des
Choses, voix de la Nature, nette articulation d'un «_sûr
instinct_» d'Artiste,--une œuvre sincère, comme je dis; cela
d'abord, exclusivement cela, sans concession! Et tant pis pour
les hommes s'il déplaisait, tel quel, à l'insincérité des hommes!
«Tant pis pour l'auteur même,» répliquent les hommes.--Qui sait?

Croyez-vous donc que l'Art (qui toujours, ai-je noté, sait
ce que souvent l'artiste ignore) ne réserve pas à sa foi les
compensations qu'elle mérite? Compensations morales, les plus
précieuses de toutes! non que richesse ou succès, mon Dieu,
ne puissent, même de nos jours, affluer par surcroît; mais,
rhétorique à part, quel succès ou quel or, pour l'âme d'un
Artiste sincère, vaudra jamais l'heure décisive où, compensation
de sa persévérance, il réussit à découvrir, en une de ses
œuvres ferventes comme des appels vers l'Inconnu, la mystique
_certitude_ de la mission divine qui constitue sa raison d'être?
L'Art n'est-il pas un peu, pour ses prédestinés, le Dieu de
Pascal, ce dieu caché, qui ne se révèle qu'à quelques-uns, et à
ces quelques-uns encore que partiellement? Dieu d'épreuve, en
qui croire est un acte d'amour, mais un acte aussi de volonté;
dieu sévère, qui ne peut approuver que ceux qui le cherchent en
gémissant; mais dieu bon: «Tu ne me chercherais pas, si tu ne
m'avais déjà trouvé»; mais dieu juste, et dont la justice, quand
sonne l'heure marquée pour sa grâce, fait infailliblement succéder
pour toujours: à la foi tâtonnante, cette _certitude_ mystique;
à l'instinct «sûr» mais vague, un _sentiment_ conscient; aux
tortures du désir, une _paix_ miraculeuse; à cette gémissante
quête la _Joie_, les _pleurs de Joie_ de la découverte! C'est
en composant _Lohengrin_, en créant l'Elsa de _Lohengrin_,
que Richard Wagner la connut, cette certitude de sa mission,
récompense d'une intransigeante et méritoire sincérité: «Elsa»
déclare-t-il, «a fait de moi un révolutionnaire complet[54-1].»
Il m'entraînerait trop loin d'en résumer ses preuves; qu'un autre
document suffise: 1847, _Lohengrin_ est achevé; 1847, Richard
Wagner écrit: «Je dois considérer mes entreprises présentes comme
des expériences pour répondre» (et la réponse n'est plus douteuse)
«à cette question,»--la vraie question: «_L'opéra_» (c'est la
première fois que Wagner s'en prend au genre lui-même), l'opéra,
donc, «_est-il possible?_»

«Possible?» Entendons-nous, d'abord: Wagner n'a jamais eu la
prétention de nier--c'eût été nier l'évidence--qu'en Italie,
surtout, l'opéra le fût, «possible». Dans la _Lettre sur la
Musique_, il s'en est expliqué nettement: Sans doute, y peut-on
lire en somme, sans doute l'opéra italien était devenu un genre
à part, qui, n'ayant pas le moindre rapport[55-1] avec le
Drame proprement dit, n'y gagnait guère d'avoir aucun rapport,
d'ailleurs, à l'esprit de la Musique elle-même proprement
dite; mais enfin la notion ne s'impose pas moins qu'en Italie,
depuis la naissance de l'opéra, n'a cessé d'exister et de se
perpétuer intégralement, jusqu'à nos jours, une pleine harmonie
réciproque, originelle et nationale, entre les authentiques
tendances des compositeurs indigènes[55-2] et les conditions de
viabilité faites au genre par ses interprètes, par la nature
de son public[55-3].--«Il en est de même en France», ajoute
Richard Wagner; seulement ici le chanteur a vu, aussi bien
que le compositeur, grandir sa tâche: la coopération du poète
dramatique ayant acquis une importance beaucoup plus grande
qu'en Italie[56-1]; bornons-nous à noter qu'un style s'était
formé, grâce à l'hégémonie d'un théâtre français déterminé, le
Grand-Opéra, central, modèle, tenu pour tel;--un style qui, peu
à peu fixé, de plus en plus approprié au caractère de la nation,
faisait authentiquement en France autorité pour presque tous, du
librettiste au musicien, des interprètes aux spectateurs[56-2].

«En France..... En Italie.....»: mais quoi! Richard Wagner
était-il Allemand, oui ou non? Que l'opéra fût «possible»
en France, «possible» en Italie, «possible» où l'on voudra,
qu'importait à Richard Wagner,--si cet où-l'on-voudra n'avait
pour nom l'Allemagne? Ce n'était pas une contrefaçon d'œuvres
italiennes ou françaises, pour des Italiens ou pour des
Français,--c'était une œuvre allemande qu'il avait à créer,
une œuvre allemande, pour des Allemands[57-1]. S'il eut au
reste l'ambition d'impartir, à cette œuvre allemande, outre son
authenticité patriotique et nationale, une signification humaine
universelle, c'était plus que son droit, c'était son devoir
d'Artiste; s'il y a réussi, c'est le fait de son génie; s'il y
aurait pu réussir tout aussi bien par l'opéra, c'est ce que je ne
discuterai ni ne rechercherai même,--puisque, par l'opéra ou par
toute autre forme, à fins égales, l'essentiel était de réussir;
puisque sans l'opéra Wagner a réussi; et puisqu'un tel succès,
justifiant les moyens, rend oiseuse et caduque, au moins quant
à Wagner, toute chicane relative au choix qu'il fit du Drame.
J'observerai seulement que Wagner, étant donné son double but de
patriote et d'homme-artiste, son idéal de vérité particulière et
générale, n'aurait eu chance par l'opéra de se satisfaire qu'à
condition; soit d'avoir trouvé l'opéra nationalisé en Allemagne;
soit, s'il n'en était pas ainsi, d'en nationaliser la forme: car
comment, sans être, d'abord, expressive du génie de la race,
par laquelle seule l'artiste tient à l'humanité tout entière,
comment une forme d'Art le serait-elle, expressive, de l'humaine,
de l'ubiquitaire, de la sempiternelle Réalité psychique? Si
l'Humanité même est un grand arbre en vie, dont chaque Race est
un grand rameau, chaque Artiste une frémissante feuille, comment
la feuille s'y prendrait-elle, sans l'intermédiaire du rameau,
pour renvoyer au tronc, revivifiés en elle, les éléments vitaux
que, sans cet intermédiaire, elle n'aurait pu s'assimiler? En
langage moins métaphorique: puisque Wagner voulait impartir, à
son œuvre, une valeur générale humaine; puisque allemande,
italienne, française, une œuvre d'Art ne saurait avoir cette
valeur qu'à condition d'être, avant tout, respectivement conforme
au génie des Allemands, des Italiens ou des Français,--s'étonner,
s'indigner que Wagner, artiste allemand, ait fini par juger
impossible, en Allemagne, toute formule dramatique italienne
ou française, ne serait-ce pas aussi sot qu'il le serait de
s'indigner parce que Wagner, poète allemand, n'aurait pas
appliqué, dans ses poèmes allemands, les règles des grammaires
italienne ou française?

Telle est bien, en effet, la portée de la question que s'était
posée Richard Wagner: «Possible» en Italie, non moins «possible»
en France, l'opéra n'est-il pas impossible en Allemagne? Et
lorsque, après avoir précédemment montré combien normale
était, parmi les races latines, la situation faite aux auteurs
d'opéras, lorsque j'aurai montré, ci-dessous, quelle devenait
cette situation dans la patrie de Richard Wagner,--peut-être
saisira-t-on mieux pourquoi ce problème de l'opéra, _quelques
suites internationales qu'en comportât la solution_, ne pouvait
se dresser alors, aussi impérieusement, que devant un auteur
germanique[58-1].

Quand l'Allemagne reçut l'opéra, constate Wagner, c'était un
produit étranger, qui, né en Italie, acclimaté en France, tendait
et prétendait à s'imposer tel quel, tout développé, partout
ailleurs: des princes d'Allemagne avaient appelé, pour les
entretenir à leur cour, des troupes italiennes d'opéra, troupes
flanquées de leurs compositeurs, ou plutôt de leurs fabricateurs
d'airs sur commande pour virtuoses: les compositeurs germaniques
étaient réduits, s'ils voulaient vivre, à ne hasarder sur la
scène que des opéras italiens, non sans avoir été forcés d'en
aller préalablement étudier, en Italie même, le mécanisme. Plus
tard, les théâtres sommés durent, pour contenter leur public,
joindre, à l'exécution de ces œuvres italiennes, celle d'autres
opéras traduits, surtout français; lourdes imitations, plagiats
mal déguisés, les tentatives locales n'avaient d'allemand que la
langue; nul théâtre modèle ne put se former, nul style; ou plutôt,
tous les styles coexistèrent partout (sauf un style national
allemand) dans la plus complète anarchie: style français et
style italien, copies allemandes de l'un et de l'autre, ceux-ci
défigurés encore, soit par l'ineptie prosodique et littéraire
des traductions, soit par l'insuffisance d'interprètes à tout
faire, qu'on mettait à chanter coup sur coup, pour varier, sans
étude et sans exercice, sujets comiques, sujets tragiques, les
pièces les plus hétérogènes d'un répertoire d'importation[59-1].
Mais s'il en faut conclure, avec Richard Wagner, que «pour le
musicien véritable et sérieux», en Allemagne, au point de vue
allemand, «ce théâtre d'opéra n'existait pas[59-2]», en somme,
est-ce à dire par là même qu'il n'«existait» non plus une Musique
nationale allemande? Dieu merci! l'opéra n'est pas toute la
Musique; il ne peut se passer d'elle, mais elle peut se passer
de lui; et pour preuve: tandis que Mozart, artiste allemand,
tandis que Glück, artiste allemand, créaient des opéras italiens
et français, la Musique nationale allemande se développait, de
Hændel à Sébastien Bach, de Bach à François-Joseph Haydn, de Haydn
à Beethoven enfin, choralement, instrumentalement, conformément à
des principes tout autres que ceux de l'opéra[60-1]. Il s'agissait
de savoir si, parvenue d'elle-même à la perfection musicale dans
tous les genres sauf l'opéra, l'Allemagne accepterait ensuite
longtemps encore la tyrannie d'une pareille formule dramatique;
et, forcée de s'avouer sa propre inaptitude, n'en attribuerait
pas, un jour, la persistance, aux mêmes raisons que Richard
Wagner: «Possible en Italie, non moins possible en France,
l'opéra n'est-il pas impossible en Allemagne?» Ce jour-là, d'un
semblable doute, un mouvement national naîtrait qui tout d'abord,
passionnant la conscience publique, déterminerait une réaction.
Réaction contre quoi? contre une forme étrangère. Mais en faveur
de quoi? d'une forme allemande, sans doute! Et si cette forme
allemande «n'existait pas»? Tant mieux: car il faudrait alors
l'instaurer tout entière, et l'infériorité des artistes allemands,
vis-à-vis des nations romanes, se métamorphoserait pour eux en
avantage[60-2]; devenus rebelles au joug d'une forme exotique,
et dont l'exotisme était encore sophistiqué, ne seraient-ils pas
conduits à la considérer, d'un esprit plus libre, en elle-même;
à se rendre ainsi mieux compte de ses inconvénients; _à remonter
de son mode actuel jusqu'au mode grec_ (_c'est-à-dire jusqu'à
l'origine, pour notre Europe, de toutes les formes d'art
connues_)[61-1]; à comprendre, à s'assimiler la forme antique,
sans s'y asservir néanmoins, à s'élever finalement, appuyés sur
celle-ci, jusqu'à la conception d'une forme aussi complète: neuve,
idéale, purement humaine; bien nationale par son branchement, mais
affranchie de toute entrave de mœurs nationales contingentes;
et par suite accessible,--en Allemagne, hors d'Allemagne, et
maintenant, et toujours,--à toute intelligence, à toute âme, à
tout homme?

Que si la variété des langues européennes interdisait, à qui
que ce fût, l'espoir de réussir à jamais opérer, par une forme
nationale uniquement littéraire, cet international effet, la
Musique n'est-elle pas, en revanche, une langue intelligible à
tous, sans traduction? Et la Plastique? De même! Et la Mimique?
De même! La forme allemande cherchée, nationale par l'idiome,
serait donc, en outre, musicale; elle serait encore plastique,
dramatique et mimique: car si d'une part, on ne peut le nier, la
Musique est «la langue souveraine, qui, résolvant toutes les idées
en sentiments, offre un organe universel de ce que l'intuition
de l'artiste a de plus intime»,--d'autre part cet organe, quelle
qu'en soit la puissance, ne saurait par lui-même atteindre à
cette clarté que la représentation théâtrale, comme un privilège
exclusif, dispute à l'art de la Peinture[61-2].

Au Wagner qui rêvait d'instaurer une telle forme, on conçoit
quel «poignant ennui»[62-1] devait causer celle de l'opéra (ou
plutôt du produit hybride et dévoyé que l'Allemagne avait fait
de l'opéra). Désespoir de n'y jamais voir la Musique s'enlacer
au Drame, pour constituer un tout vaste, indivisible et continu;
désenchantement d'y découvrir, dans des œuvres de premier
ordre, certaines choses toutes conventionnelles, déconcertantes
d'absurdité[62-2]; stupeur de discerner, jusque chez un Weber,
plus d'une prudente concession faite; détresse d'être chaque jour
enfermé davantage, comme _kapellmeister_ du théâtre de Dresde,
dans le cercle magique du genre où il voyait tout l'opposé de
l'idéal qui le remplissait,--tant de sentiments décourageants,
loin de rebuter Richard Wagner, avaient fini par l'exalter:
quoi! c'était au moment où il apercevait la possibilité de
créer, non plus, par quelque «sûr instinct», des à-peu-près de
chefs-d'œuvre comme _Tannhäuser_, mais, avec pleine conscience,
des œuvres plus parfaites, c'était à ce moment-là que plus d'un
s'avisait de juger excessives ses partielles audaces antérieures,
devenues insuffisantes pour lui! L'heure devait venir et vint où
bien plus, après tout, que les pires suites éventuelles d'un coup
d'éclat définitif, le malaise de l'artiste, à force d'augmenter,
lui paraîtrait «insupportable», et lui parut en effet tel: «Enfin
je dus comprendre, clairement, dans quel but on cultive le théâtre
moderne... en particulier l'opéra»[63-1]; et cette constatation
l'emplit d'un tel dégoût, qu'abjurant tout essai de réforme,
incapable de transiger, obligé de s'avouer que s'il ne transigeait
pas, il lui faudrait tôt ou tard rompre, et rompre sans esprit
de retour, avec ce genre «frivole», «équivoque» et mondain, il
commença de chercher _suivant quelles conditions_ se devrait
consommer cette rupture.

Car rompre, c'était bien, rompre étant nécessaire: mais ensuite?
Rompre n'est pas tout: rompre est un acte négatif, et ce n'est
pas négative qu'est la mission de l'Artiste. Qu'il puisse avoir à
rompre, à détruire, c'est son droit: son devoir n'en est pas moins
de créer, comme la Vie même, qui jusque sur des ruines s'affirme,
et d'autant mieux. Or si en général, pour accomplir ce devoir,
l'Artiste a peu besoin de réfléchir, c'est qu'aussi n'existe-t-il
guère d'antagonisme, en général, entre ses personnelles tendances
intuitives et les moyens de les exprimer, qui lui sont fournis par
l'étude d'une technique toute constituée[64-1]. Il n'en allait
pas de même dans le cas de Richard Wagner; ici l'antagonisme
existait péremptoire, et d'autant plus poignant que Wagner, étant
un auteur dramatique, ayant besoin, pour réaliser intégralement
ses conceptions, non pas seulement d'organes passifs, inanimés,
mais encore d'un ensemble actif de forces artistiques vivantes,
se sentait davantage à la merci des lois toutes particulières du
théâtre, telles qu'il les trouvait établies[64-2]; et, puisqu'il
les jugeait mauvaises et les croyait irréformables, se voyait
mieux réduit à cette alternative: ou renoncer à l'espoir, pour ses
œuvres futures, de la représentation scénique: ou les rendre
scéniques en usant, malgré soi, des moyens d'expression convenus,
conventionnels, destinés à des fins tout antiwagnériennes. Du
moment qu'il n'optait ni pour l'un ni pour l'autre, il fallait
bien que Wagner usât d'une forme à soi; pour en user, qu'il
la créât; pour la créer, qu'il réfléchît. Au surplus, quelque
répugnance qu'il éprouvât,--en dépit des instincts de sa race
philosopheuse[64-3],--pour la méditation abstraite, un motif
que je vais dire eût été suffisant pour lui faire une nécessité
d'arriver à la certitude d'une prompte solution rationnelle:
Wagner était d'abord poète; il était d'abord dramaturge: il en
résultait que les idées, les sujets, les canevas de poèmes ne lui
faisant jamais défaut (dans les quelques années qui suivirent
_Lohengrin_, il en aurait eu plutôt trop[65-1]), certains de ces
sujets l'obsédaient, hantaient son imagination, jusqu'à ne lui
laisser aucun repos qu'ils n'eussent été dramatisés; et comme,
poète et dramaturge, il était encore musicien, comme il ne
concevait, n'esquissait, ne versifiait, ne dramatisait, qu'à seule
fin de compléter ensuite musicalement, il constatait qu'aussi
longtemps qu'il n'aurait trouvé, musicien, une forme musicale
nouvelle, il resterait condamné, poète, à mesure que tour à tour
ces sujets l'obséderaient, hanteraient son imagination, voudraient
être dramatisés, à leur infliger la seule forme textuaire qui fut
admise et connue en fait de drame lyrique, la seule qu'il eût,
lui-même, pratiquée jusqu'alors: bref, celle de _poèmes d'opéras_.

Telle fut bien, en effet, l'aventure du poème, _Siegfried's
Tod_, la _Mort de Siegfried_, dont, en 1848, l'exécution suivit
l'achèvement de _Lohengrin_: oui, la première des œuvres
nouvelles du poète qui, en 1847, doutait que l'opéra fût possible
(l'œuvre qui plus tard, remaniée, devint _Götterdämmerung,
Le Crépuscule-des-Dieux_, le quatrième des Drames de la
_Tétralogie_), cette œuvre était encore un «poème d'_opéra!_»
Amer, inacceptable démenti du sort, à trop de pressentiments
intimes! Succès trop dérisoire de trop de révoltes sourdes! Rien
mieux que ce fait prouve-t-il combien dut, à Wagner, apparaître
vital le besoin, dès cet instant, d'une élucidation spéculative
complète? Vital! il fallut donc que l'Artiste y satisfît: comment
il y parvint, c'est ce qu'il me reste à dire, non sans une
préalable digression toutefois.

J'ai montré[66-1] par quelles causes Wagner, changeant de
sujets, à partir du _Vaisseau-Fantôme_ inclusivement, avait
abandonné, pour la Légende, l'Histoire. Ce que j'ai tu, c'est
qu'assez longtemps cet abandon ne fut que très relatif (les
preuves abondent: c'est l'esquisse d'un drame historique, _La
Sarrazine_, tracée après le _Vaisseau-Fantôme_; c'est _Tannhäuser_
même et jusqu'à _Lohengrin_, où Wagner, par une très heureuse
conciliation des deux tendances de son génie, consentit à
laisser l'Histoire intervenir, encadrer la Légende encore,
sans l'entraver)... Mais, au reste, Wagner était trop de ceux
qui, en toutes choses, considèrent comme un devoir d'appliquer
jusqu'au bout, jusqu'aux plus rigoureuses conséquences, leurs
principes,--pour qu'un tel abandon de l'Histoire, tout au moins
par le musicien, ne devînt, d'ainsi relatif, tôt ou tard absolu.
C'est ce qui eut lieu, et, comme on s'y pouvait attendre, au
moment même où le musicien, révolté contre l'opéra, travaillait
à s'en affranchir. Dès lors Wagner poète ne renonce pas, il est
vrai, à toute exploitation de l'Histoire: il projette même un
drame, _Frédéric Barberousse_, dont le titre indique assez le
sujet et sa nature; mais aussi le musicien ne s'en embarrasse-t-il
plus: à l'Histoire la parole, à la Légende le chant! _Frédéric
Barberousse_ n'est plus qu'un _drame parlé_, qui ne fut jamais
achevé d'ailleurs; une épave, dont toute l'importance réside en
ce que, contemporaine de _Siegfried's Tod_, qui est un poème
d'opéra, elle révèle à quelle date devint définitive, vers la
libre Légende libératrice de l'Art, l'orientation de l'autre
Drame, Musical, Poétique, Plastique, en embryon dans _Siegfried's
Tod_. Et l'on est bien en droit de supposer que l'embryon n'avait
plus besoin, pour prospérer, que de se déprendre à jamais ainsi,
radicalement, des modalités historiques: _Siegfried's Tod, La
Mort de Siegfried_ (l'œuvre qui plus tard, remaniée, devint
_Götterdämmerung, Le Crépuscule-des-Dieux_, le quatrième des
Drames de la _Tétralogie_), n'est-elle pas, en effet, de 1848? Or
la _Tétralogie_, quatre ans après, naissait. Longue gestation?
D'accord: combien plus longue, pourtant, devait être celle de la
musique[67-1]! Mais je n'ai à raconter ici que celle du poème, et
l'on verra que si, longue, elle le fut plus ou moins, ce ne fut
certes point faute d'un dur labeur.--Voici.

Lorsque, en 1848, Wagner écrivit _Siegfried's Tod_, il y avait des
années déjà[67-2] que, tout en achevant d'autres œuvres[67-3],
il étudiait les sources du Mythe de Siegfried: les sources
germaniques, scandinaves, toutes les sources. Gigantesque travail,
dont, en certaines parties, la présente «Edition» saura donner
l'idée; travail si fructueux que Wagner, ne pouvant réussir à
en faire la synthèse dans les limites d'un drame unique, ni se
résigner d'ailleurs à ne la point faire du tout, joignit à son
«poème d'_opéra_» (_Siegfried's Tod_) une esquisse narrative, en
prose, géniale condensation du cycle légendaire et mythologique
tout entier. Par quels détails du fond, sinon de la fable même,
cette esquisse se distingue de _L'Anneau du Nibelung_, c'est ce
qui sera dit en temps et lieu[67-4]; pour l'instant, qu'il soit
suffisant d'en faire mention, sous ce titre, adopté par Wagner:
_Der Nibelungen-Mythus, als Entwurf zu einem Drama_[68-1] (en
français: _Le Mythe des Nibelungen comme projet de Drame_).
L'Artiste a-t-il donc eu, dès lors, l'idée de mettre à la scène,
comme il l'y mit ensuite, la totalité de ce canevas? Si spécieuse
que soit l'hypothèse, elle n'est autorisée par rien: «projet de
Drame», et non pas projet de tétralogie, résumé synthétique des
études de Wagner, l'esquisse fut abrégée par lui, versifiée--sous
forme de récits très substantiels, souvent même trop,[68-2]--dans
_Siegfried's Tod_, afin d'en préparer, d'en motiver l'action.

Ce qui est exact, en revanche, c'est que poème et canevas furent
suivis, immédiatement, d'un écrit,--d'un «Projet» encore,
significatif, celui-ci: «pour l'organisation» éventuelle, «en
Saxe, d'un» vrai «Théâtre national»[68-3]. Wagner y déclarant
fort net, entre autres choses, que l'opéra ne satisfaisait point
aux conditions d'un Art élevé, proposait en substance de réduire,
avant tout, le nombre des représentions; lesquelles, solennisées
ainsi d'être plus rares, contribueraient sans doute à rendre au
Peuple allemand, rassemblé pour des fins sérieuses, le besoin
d'œuvres aborigènes, expressives de l'âme germanique. C'était
articuler (1849) la conception d'où, bien plus tard, jaillit,
baraque sublime, le temple de Bayreuth; mais de ce que cette
baraque fut destinée, du reste, à la _Tétralogie_ d'abord, est-il
permis d'induire que la conception vague, l'initiale conception
de 1849 correspondait elle-même au plan d'un Drame quadruple? En
vérité non! et qu'importe? N'est-ce pas assez qu'on puisse, d'une
telle conception vague, conclure à l'évident souci, qu'avait
Wagner, de s'inspirer de l'idéal grec; d'adapter originalement
cet idéal (question tétralogique à part) à l'authentique génie
de l'Allemagne? N'est-ce pas assez qu'on puisse, grâce au même
document, fixer à quelle époque et par quelles causes Wagner,
résolu à tenter pareille adaptation, obligé de comparer, pour y
mieux réussir, ce qu'ont été les relations, en Grèce, du théâtre
et de la vie publique, avec ce qu'elles étaient dans sa propre
patrie, trouva la certitude, en cette comparaison, que l'état
défectueux du théâtre moderne, en Allemagne et partout ailleurs,
résultait d'un état non moins défectueux de la Société, par toute
l'Europe?[69-1]

Or c'est,--la découverte de cette certitude, c'est le nœud,
pour ainsi dire, tragique, logique aussi, de toute l'existence
de Wagner: jugeant irréformable enfin l'Art du théâtre, aussi
longtemps que la Société n'aurait pas été réformée, il crut que
son devoir était d'attaquer cette dernière, dès qu'il en aurait
l'occasion, sur le terrain de la Politique. Nul n'ignore qu'il n'y
faillit point, et que la Révolution de 1848 s'étant propagée de
France à Dresde, le _Kapellmeister_ du Théâtre-Royal n'hésita pas
une seule seconde, en mai 1849, à s'insurger contre le roi[69-2].

C'est alors qu'ayant eu la chance, quand l'émeute eut été vaincue,
de ne pas être pris, fusillé, et de pouvoir se sauver à Paris
puis en Suisse; n'ayant plus à garder aucun de ces ménagements
que lui auraient imposés, dans une certaine mesure, ses fonctions
officielles de Dresde, il profita de cette liberté, de cette
indépendance absolues, si opportunément recouvrées,[70-1] pour
écrire et rendre publique, sous le titre: _Art et Révolution_, la
profession de sa foi en un ordre de choses où l'Art, surtout l'art
du Théâtre, redeviendrait ce qu'il était jadis: l'inspirateur,
l'instituteur, le révélateur de la vie sociale.

Mais, pour ne point paraître inapte à cette mission, que
faudrait-il que fût toute œuvre dramatique? A force de chercher
à se le représenter, Wagner en eut enfin la conception fort
nette, et si nette qu'il la spécifia, sans plus tarder, dans
un nouvel écrit spéculatif moins bref; et comme, après l'échec
des révolutionnaires, il n'osait espérer, pour cette œuvre
idéale, la possibilité, sur des scènes avilies, d'une réalisation
contemporaine complète, il nomma cet écrit: _L'Œuvre d'Art de
l'Avenir_[70-2].

L'Œuvre d'Art de l'Avenir. Hélas! Français que nous sommes: il y
a quarante-quatre ans, de cela!

Wagner était d'ailleurs sincère: bien entendu! Il croyait
sincèrement, ses lettres en font foi, que «de tout autres»[70-3]
que lui créeraient cette Œuvre d'Art: il croyait, sans
arrière-pensée, que son rôle était de la préparer et pour la
préparer, tout en théorisant, il s'efforçait de revenir à
l'exercice normal de ses facultés artistiques, par la composition
d'un Drame, _Wieland der Schmied_[71-1], conforme, autant que
possible, à ses vues immédiates, puisque tiré du Mythe, et par là
musical, le sujet se prêtait à merveille à symboliser, au surplus,
la nécessité, pour l'Artiste, de secouer le joug du Public,
le joug de l'artificiel, de l'arbitraire, du faux; d'exprimer
l'âme du Peuple, et de s'adresser au Peuple. «Préparatoire», nul
doute qu'un tel Drame l'eût été: non pas un monument peut-être,
mais un «signe», ou, comme l'a défini Wagner, un «moment»[71-2]
de la Révolution. Il y renonça pourtant: je n'ai pas à dire
pourquoi,--et je n'aurais même rien dit non plus de _Wieland_, si
d'une part cette esquisse, très grandiose et très belle, n'eût
fourni maint détail à la _Tétralogie_, si d'autre part la fable ne
s'en rattachait au cycle des études résumées par Wagner, dans _Le
Mythe des Nibelungen comme projet de Drame_, et dans _Siegfried's
Tod_: desquels j'ai parlé.

C'était vers ces études providentielles, somme toute, qu'il se
trouvait sans cesse ramené d'intuition: ne le voit-on pas se
remettre, en 1850, à la musique de _Siegfried's Tod_? Mais quoi!
il s'y sentait gêné, paralysé par quelque cause, dont il ne
parvint pas tout de suite à se rendre compte; puis _Siegfried's
Tod_ n'était qu'un «poème d'_opéra_»: et Wagner, édifié par
ses récents écrits, estimait à présent que l'_Œuvre d'Art de
l'Avenir_ ne naîtrait jamais d'une telle forme; il est vrai
que n'étant pas élu (à ce qu'il croyait) pour instaurer cette
_Œuvre d'Art_, il pouvait en conscience lui-même, à la rigueur,
sinon faire d'autres opéras, tout au moins achever _Siegfried's
Tod_: mais ce droit n'était-il pas conditionnel, du reste? ce
droit déchargeait-il Richard Wagner du devoir de la «préparer»,
l'_Œuvre d'Art_? Pouvait-il, sans enfreindre ce devoir, exercer
ce droit, pouvait-il achever _Siegfried's Tod_, avant d'avoir bien
établi, pour les lecteurs de ses écrits, et de s'être signifié
à lui, Richard Wagner, irrécusablement, irréfragablement: qu'il
ne faudrait pas s'y tromper; que ni cet opéra, quand il serait
terminé, ni aucun opéra, jamais, à aucun titre, ne saurait être,
en tant qu'opéra, «préparatoire» à l'_Œuvre d'Art_[72-1]? Raille
ces scrupules qui l'ose! C'est pour y satisfaire que, s'arrachant
à _Siegfried's Tod_, Wagner eut la patience, dans _Opéra et
Drame_, d'épuiser la question tant au point de vue critique qu'au
point de vue, essentiel pour nous, de la théorie: «Voici mon
testament,» dit-il[72-2]: «je puis mourir! Tout ce que je ferai de
plus me semble être un pur luxe!»--Oui, le «luxe» fut assez «pur»,
j'espère, un tel «pur luxe!»

Tout de même, en attendant de «mourir», il fallait vivre. Par
bonheur, tandis que Wagner théorisait, ses amis s'employaient à
faire monter ses œuvres: pour la première fois, _Lohengrin_
venait d'être représenté, au théâtre de Weimar, et, grâce au
dévouement de Franz Liszt, avec un tel succès que Wagner,
sollicité, dut promettre à cette scène un nouvel opéra; il
comptait, pour remplir cet engagement, sur _Siegfried's
Tod_[72-3], que plus rien, semble-t-il, ne l'eût retenu de finir,
si cette fois, la musique reprise, il n'eût trouvé quelle cause,
insoupçonnée naguère, l'y avait tout d'abord gêné, paralysé:
_Siegfried's Tod_ n'était point scénique! «Lorsque j'essayai, dit
Wagner, de dramatiser le moment capital du mythe des Nibelungen,
dans _La Mort de Siegfried_, je jugeai nécessaire d'indiquer un
grand nombre de faits antérieurs, de façon à mettre cet épisode
essentiel dans son vrai jour. Mais je ne pouvais que _raconter_
ces faits préparatoires, tandis que je sentais la nécessité de
les faire entrer dans l'action même du drame[73-1].» Il la sentit
si bien qu'il en vint à tirer, de son esquisse générale en prose,
un second poème, _Le Jeune Siegfried_ (qui, terminé le 24 juin de
l'an 1851, devint plus tard, métamorphosé, le _Siegfried_ de la
_Tétralogie_); il y montrait en scène quelques-uns des exploits
dont _Siegfried's Tod_ parlait seulement: «Mais ici, nouvel
embarras, constate Wagner. Je ne trouvais toujours pas moyen
d'incorporer ce qui était nécessaire pour que l'action dramatique
s'expliquât d'elle-même[73-2].» Et, ce qui était beaucoup plus
grave, c'est que, non plus que le premier poème, le second ne
correspondait aux conclusions logiques, ni de _L'Œuvre d'Art de
l'Avenir_, ni surtout d'_Opéra et Drame_: pour remanier un opéra,
Wagner en avait fait un autre.

Au reste, il n'y avait pas de raison, deux poèmes ne suffisant
plus, pour que Wagner n'en écrivît, puisqu'il le fallait, un
troisième, et voire un quatrième s'il le fallait encore; il était
naturel que chacun de ces poèmes, soit créés, soit éventuels,
faisant pour ainsi dire partie d'un Drame unique, l'Artiste
dût être frappé du rapport qu'offrirait l'ensemble, s'il le
réalisait jamais, avec l'économie du Théâtre des Grecs, son idéal
rétrospectif; il était naturel qu'il dût être ramené, par cette
encourageante remarque, à l'idée de son «Projet»[74-1] de 1849
(pour l'organisation, en Saxe, d'un vrai Théâtre national), et
poussé d'autant plus à serrer l'œuvre entière (toujours s'il
la réalisait) par les liens ininterrompus d'une gigantesque
symphonie.--Ce fut ce qui eut lieu, en effet. Aussi voit-on
dès lors et coup sur coup Wagner: entamer la musique du _Jeune
Siegfried_ (septembre); l'abandonner au mois d'octobre; et
déclarer, le 3 novembre (n'est-il pas vrai que c'est une grande
date?) qu'il embrassera décidément, sous une forme poétique
complète, en trois Drames, avec un Prologue, l'immense Mythe des
Nibelungen[74-2].

C'était rompre, et Wagner le dit dans la même lettre, c'était
rompre, à ses propres dépens matériels, tous ses engagements
antérieurs envers la scène de Weimar; c'était implicitement
renoncer à tout espoir de voir son œuvre entrer jamais,
tétralogie ou trilogie, dans le répertoire d'une scène
quelconque[74-3]: car il est évident qu'un tel plan dramatique,
pour réalisable qu'il fût, comportait, _a priori_ même, un
système de représentations consécutives, inconciliable, au moins
alors, avec les habitudes modernes. «Mais par cette seule raison,
fait observer Wagner, il me semblait que [l'ouvrage] serait un
_exemple_ vrai et normal de ce que seul je comprenais comme un Art
dramatique vraiment universel dans sa forme la plus noble[74-4]...
Il me sembla que ce qu'il y avait de plus noble à faire était
de _fortifier ou d'éveiller_, par un tel _exemple_ d'une pure
œuvre d'Art, _une conception du vrai sens de l'Art parmi tous
ceux qui pouvaient le comprendre_[75-1]... Cet _exemple_ serait
libre de toutes les influences anti-artistiques et des dépendances
de la misérable scène conventionnelle qui n'était capable que
d'offrir aujourd'hui ses pompeuses attractions à un public composé
des éléments les plus divers, sans aucun sens artistique, et de
les présenter dans une forme fugitive[75-2]... Alors, par la
conquête graduelle sur le public qui serait attiré vers cet Art,
l'_esprit national_ richement doté pourrait être aidé à déployer
ses forces et à se délivrer de ses chaînes, cet _esprit national_
qui, à présent, malgré ses nombreuses entraves et la _grossièreté
des influences réalistes qui l'entouraient_, menaçait de tomber
dans une dégénérescence de plus en plus profonde[75-3]».

Mais encore fallait-il parvenir à ce public: et comment, puisqu'il
n'y avait rien à espérer des scènes allemandes contemporaines?
«Je concevais fort bien que la chose fût possible, et c'était
assez, en l'absence absolue de toute idée de l'opéra moderne,
pour flatter mon imagination, élever mes facultés, me débarrasser
de toute fantaisie de réussir au théâtre, et me décider à suivre
complètement, comme pour me guérir des souffrances cruelles que
j'avais endurées, ma propre nature»[75-4].--«_Depuis que j'avais
dégagé mon esprit de toute incertitude et de toute confusion par
mes écrits théoriques_, j'étais capable une fois encore de marcher
dans la voie que j'avais commencé à prendre avec une confiance
d'artiste, pour donner à mes idées une forme telle que je l'avais
imaginée moi-même. _Quand j'arrivai à l'œuvre elle-même,
la manière dans laquelle elle devait être un jour représentée
prit aussi forme dans mon esprit_[76-1]: ... cet _exemple_
aurait sa valeur individuelle complètement indépendante, et ces
représentations, _dans la forme de grands festivals artistiques_,
seraient entreprises, sans nul souci de rémunération matérielle
quelconque, pour le profit [moral] d'une foule réunie dans le but,
uniquement, d'une occupation artistique[76-2]... Avec l'annonce
du plan d'un tel festival d'Art, qui, à cette époque, pouvait
sembler aussi fantastique et aussi extraordinaire que mes rêves
de révolution, je pris congé de mes amis[76-3], sans me troubler
par l'opinion que la foule doit avoir d'un artiste qui a pensé
qu'il a découvert dans son monde idéal la seule voie possible
dans laquelle il puisse s'associer dignement avec le monde de la
réalité... Et, dans l'achèvement actuel de mon entreprise, je
devins une fois de plus l'artiste vrai, sans entraves, délivré de
toute hésitation ou du doute[76-4]».

C'est pourquoi, le 29 mai 1852, Wagner pouvait écrire à Liszt:
«L'esquisse de toute la Tétralogie du Nibelung est finie»[76-5]:
le 1er juillet de la même année, c'était le poème de _la Walküre_;
en novembre, le _Rheingold_; puis Wagner remaniait _Le Jeune
Siegfried_ (_Siegfried_); puis _La Mort de Siegfried_ (_Le
Crépuscule-des-Dieux_). Vers Noël, il lisait à ses amis le Ring en
entier[76-6].

J'ai dû faire gravir au lecteur ce calvaire de chronographie,
afin qu'il se rendît bien compte de l'absolue exactitude de cette
déclaration de Wagner (dans la _Lettre sur la Musique_)[77-1]:
«Mes conclusions les plus hardies, relativement au Drame musical
dont je concevais la possibilité, se sont imposées à moi _parce
que_, dès cette époque, je portais dans ma tête le plan de mon
grand Drame des Nibelungen, dont j'avais même déjà écrit le poème
en partie; et il avait, dès lors, revêtu dans ma pensée une forme
telle, que ma théorie n'était guère autre chose qu'une _expression
abstraite_ de ce qui s'était développé en moi comme production
spontanée.» Plus personne ne doute, j'imagine, que la _Tétralogie_
de _L'Anneau du Nibelung_, nommée par lui encore «le poème de ma
vie, de tout ce que je suis et de tout ce que je sens[77-2]»,
ne soit, de tous les Drames du Poète-Musicien, le seul auquel
il sied d'adjoindre l'analyse ou la synthèse des trois ouvrages
qui en sont «l'expression abstraite». Aussi ne retarderai-je
plus guère cette analyse, ou, si l'on préfère, cette synthèse;
mais qu'on se rassure! elle sera brève: étant donné l'état
présent de la question wagnérienne en France, il m'a fallu, pour
préparer, pour motiver cet exposé des principes de Richard Wagner,
incomparablement plus de place qu'il n'est utile d'en réserver aux
principes mêmes.


III

En effet, en les ordonnant, je m'aperçois que par un phénomène
d'ailleurs inconscient, quoique logique, un grand nombre de ces
principes se trouvent avoir pénétré déjà, si intimement, toutes
les pages, toutes les phrases de cet _Avant-Propos_, que j'aurais
quelque peine à éviter les redites, à l'égard de beaucoup d'entre
eux; or, de pareilles redites ne seraient intéressantes qu'à
condition d'entrer, cette fois, dans le plus complet détail
d'idées auxquelles, en ce cas, une antérieure mention sommaire
aurait eu pour but, par exemple, d'éveiller l'esprit du lecteur:
et c'est une condition que m'interdisent de remplir les limites
restreintes du présent Essai. J'aurai suffisamment atteint mon
double but si, d'une part, j'ai contribué (sans avoir la sotte
prétention, bien entendu, de leur rien apprendre) à stimuler le
zèle, qui languit, des admirateurs compétents de Wagner, les uns
vraiment trop satisfaits! les autres trop découragés; si, d'autre
part, j'ai su inspirer au Public le désir sincère de s'instruire,
de réparer ses graves erreurs, par l'étude des trop rares ouvrages
que je crois pouvoir lui signaler[78-1].

Ce n'est pas que, ces ouvrages exceptés, les moyens d'information
manquent: mais ces moyens d'information sont les uns trop
disséminés, les autres (toute valeur littéraire hors de cause)
plus significatifs des hypothèses, des thèses, des interprétations
personnelles aux Critiques[78-2], que des _principes tout nus_
de Wagner; d'autres furent excellents qui, tirés à petit nombre,
épuisés, introuvables, hélas! ne seront jamais réimprimés[79-1].
_De tous je me suis servi, de tous je vais me servir_, mais,
principalement, des derniers, parce que j'aurais des chances de
faire plus mal, non mieux.

Je réclame surtout licence de citer Wagner même, ne revendiquant
pour moi d'originalité que celle du choix (souvent difficile) et
du classement de ces citations. Ce tri, je l'effectuerai, autant
qu'il sera possible, parmi les documents traduits en langue
française: ceux qui connaissent l'allemande n'ayant que faire de
mon secours; ceux qui ne la connaissent pas n'ayant que faire
de renvois, à n'importe quel texte allemand de Richard Wagner.
D'autant mieux serai-je à l'aise, pour en agir ainsi, que nul ne
pourra l'attribuer, soit à l'ignorance de l'allemand, puisque
j'en traduis quatre Drames, soit à celle des écrits théoriques de
Wagner, puisque (quand même déjà je ne les saurais par cœur)
j'en achève présentement aussi la Traduction. Au surplus, le
lecteur perdra-t-il rien au change? J'aurais pu, saturé que je
suis par ces écrits, en exprimer l'essence avec trop d'abondance;
ou bien, ne partageant pas toutes les idées de Wagner (sans doute
en suis-je encore indigne), m'oublier à les discuter. Mieux vaut
laisser Wagner se confesser lui-même: au moins sera-t-il prouvé
que s'il est si peu compris, ce n'est point faute de s'être
expliqué, très explicitement expliqué; et peut-être, à défaut
d'aucun autre mérite, m'accordera-t-on celui d'avoir fourni cette
preuve, _dégagée d'interprétations_ plus ou moins égoïstement
hypothétiques...

       *       *       *       *       *

Du trio d'œuvres théoriques dont il sied que je m'occupe ici,
celle qui semble, au premier coup d'œil, avoir le moins rapport
à _L'Anneau du Nibelung_, et par suite réclamer la moins longue
analyse, c'est _L'Art et la Révolution_[80-1]. Elle s'y rattache
pourtant par de si intimes liens, que la sagacité du lecteur les
découvrira, j'en suis sûr, lorsqu'il aura pris connaissance et des
quatre Drames, et de leur dénouement[80-2].

L'idée générale est que les Grecs ont seuls connu l'Art véritable,
c'est-à-dire interprète de la conscience publique; et c'est
pourquoi l'Art grec était conservateur; mais le nôtre doit être
révolutionnaire: parce qu'il a cessé d'être un tel interprète;
parce qu'il ne pourra devenir cet interprète, exprimer la
conscience publique, qu'à condition de la réformer[80-3].

«J'avais le temps, dit Richard Wagner, de réfléchir sur les
raisons qui ont réduit le théâtre à ce rôle dans notre vie
publique; de rechercher d'autre part les principes sociaux d'où
résulterait le théâtre tel que je le rêvais[81-1].»--«J'insistai
sur la connexité que j'avais reconnue entre l'état de l'art et la
situation politique et sociale du monde moderne. La vie des Grecs
me servit comme l'exemple le plus concluant et le plus brillant
de cette connexité[81-2].»--«J'avais trouvé dans quelques rares
créations d'artistes inspirés une base réelle où asseoir mon idéal
dramatique et musical; maintenant, l'histoire m'offrait à son
tour le modèle et le type des relations idéales du théâtre et de
la vie publique.... Je le trouvais, ce modèle, dans le théâtre
de l'ancienne Athènes[81-3]:»--«c'était par l'union de toutes
les différentes méthodes d'expression artistique dans l'œuvre
d'art noble, parfaite, de son drame tragique, que ce peuple
avait célébré dans un accord respectueux les rites de sa forte
et noble nature hellénique[81-4].»--«Le théâtre n'ouvrait son
enceinte qu'à certaines solennités, où s'accomplissait une fête
religieuse qu'accompagnaient les jouissances de l'Art; les hommes
les plus distingués de l'État prenaient à ces solennités une part
directe comme poètes ou directeurs; ils paraissaient, comme les
prêtres, aux yeux de la population assemblée de la cité et du
pays; et cette population était remplie d'une si haute attente
de la sublimité des œuvres qui allaient être représentées
devant elle, que les poèmes les plus profonds, ceux d'un Eschyle
ou d'un Sophocle, pouvaient être proposés au peuple, et assurés
d'être parfaitement entendus. Alors s'offrirent à moi les raisons,
douloureusement cherchées, de la chute de cet Art incomparable;
mon attention s'arrêta, premièrement, sur les causes sociales de
cette chute, et je crus les trouver dans les raisons qui avaient
amené celle de l'état antique lui-même[82-1].»--«Je suivis le
déclin de l'Art qui accompagna le déclin de l'influence grecque,
je montrai comment, dégénérant sous la civilisation romaine et
réprimé par l'esprit du christianisme, il ne pouvait plus ensuite,
après sa résurrection à l'époque de la Renaissance, être qualifié
d'expression libre et naturelle de la vie nationale d'un grand
peuple; comment il était obligé de sacrifier sa valeur si noble
et sa véritable inspiration populaire, d'abord pour le service
des caprices et du faste des princes et des aristocrates, ensuite
au profit du commerce et des hypocrisies de la société moderne.
Il est vrai que, avec la disparition de l'antique et inhumaine
institution de l'esclavage et l'extension de l'idée chrétienne de
l'égalité des hommes, le véritable Art vit s'ouvrir devant lui
un plus noble et plus large domaine, dans lequel il pourrait,
pour la première fois, avoir atteint son apogée en traduisant les
idées de l'homme libre dans ses relations vraies et sans entraves
de ce genre: mais une telle civilisation, fondée sur la liberté,
n'est jamais venue pleinement à l'existence. L'homme moderne
n'est un être ni libre ni consistant. Mille intérêts différents
divisent sa vie changeante et la remplissent d'une perpétuelle
inquiétude, et c'est seulement dans leur commun esclavage, sous
l'empire des chimères et des nécessités sociales, que les hommes
sont réellement égaux. Il n'y a qu'une grande révolution de
l'humanité en général qui pourrait rendre possible la liberté de
l'individu, et il n'y a qu'un mouvement révolutionnaire dans un
tel sens, avec un tel motif, qui pourrait être salutaire et digne
de l'Art véritable. Mais un tel Art, qui serait la plus haute
expression d'une civilisation universelle et réellement humaine,
ne pouvait être imaginable pour moi que dans la forme de cette
grande création artistique qui représente la vie humaine à l'aide
de tous les arts réunis ensemble, une œuvre comme la tragédie
grecque[83-1]».

«Je cherchai à déduire de cet examen les principes d'une
organisation politique des races humaines, qui, en corrigeant les
imperfections de l'état antique, pût fonder un ordre de choses
où les relations de l'Art et de la vie publique, telles qu'elles
existaient à Athènes, renaîtraient, mais plus nobles, si cela est
possible, et en tout cas plus durables[83-2]...»

Il n'est point nécessaire de suivre ici Wagner sur ce terrain,
tout politique, qu'il ne tarda du reste guère à quitter lui-même,
dégoûté[83-3]. Montrons plutôt comment _Art et Révolution_ se lie
à _l'Œuvre d'Art de l'Avenir_[83-4], son second écrit spéculatif;
on devine déjà que le secret de l'Avenir, c'est au Passé que
Wagner le demande[84-1]: ayant trouvé ce qui dut causer, «je me
mis à chercher, résume-t-il, ce qui caractérise cette dissolution
si regrettée du grand Art grec... Je fus frappé d'abord d'un
fait singulier: c'est la séparation, l'isolement des différentes
branches de l'Art réunies autrefois dans le Drame complet.
Associés successivement, appelés à coopérer tous à un même
résultat, les arts avaient fourni, par leur concours, le moyen
de rendre intelligibles à un peuple assemblé les buts les plus
élevés et les plus profonds de l'humanité; puis les différentes
parties constituantes de l'Art s'étaient séparées, et désormais,
au lieu d'être l'instituteur et l'inspirateur de la vie publique,
l'Art n'était plus que l'agréable passe-temps de l'amateur; et,
tandis que la multitude courait aux combats de gladiateurs ou
de bêtes féroces dont on faisait l'amusement public, les plus
délicats égayaient leur solitude en s'occupant des lettres
ou de la peinture[84-2].»--«La division de l'Art en branches
indépendantes et se développant séparément avait été un procédé
qui, de proche en proche, avait rompu tout le système de l'ancien
État, et ces branches isolées, bien que leurs destinations
spéciales fussent portées au point de la virtuosité, ne pouvaient
par elles-mêmes être capables d'atteindre l'importance de ce
grand Art national disparu. Elles étaient devenues de plus en
plus une serre chaude avec une forme d'un luxe distingué pour
les connaisseurs, ou c'était tout au plus si, au début, elles
pouvaient s'adresser au public comme un genre de distraction.
Et le public n'y avait jamais reconnu la personnification de
sa nature humaine générale ou nationale, mais plutôt un moyen
de faire plus belle sa «culture» spéciale et artistique. Mais,
d'un autre côté, il me semblait voir dans les branches les plus
libres et les plus vigoureuses de ce système d'arts spéciaux, la
poésie et la musique, une forte tendance à la réunion de leurs
différents moyens d'expression dans une œuvre d'Art de la
plus grande unité, qui représenterait l'homme dans le meilleur
de son être et indépendant des temps et des modes[85-1]».--«Fort
de l'autorité des plus éminents critiques, par exemple, des
recherches d'un Lessing sur les limites de la peinture et de la
poésie, je me crus en possession d'un résultat solide: c'est que
chaque art tend à une extension indéfinie de sa puissance; que
cette tendance le conduit finalement à sa limite; et que, cette
limite, il ne saurait la franchir sans courir le risque de se
perdre dans l'incompréhensible, le bizarre et l'absurde. Arrivé
là, il me sembla voir clairement que chaque art demande, dès qu'il
est aux limites de sa puissance, à donner la main à l'art voisin;
et, en vue de mon idéal, je trouvai un vif intérêt à suivre cette
tendance dans chaque art particulier: il me parut que je pouvais
le démontrer de la manière la plus frappante dans les rapports
de la poésie à la musique, en présence surtout de l'importance
extraordinaire qu'a prise la musique moderne[85-2].»--«C'est ce
que je vis dans les symphonies de Beethoven, dans lesquelles
la recherche d'une adaptation distincte de leur expression
infinie au langage parlé se montrait dans l'emploi du chant
avec l'_Hymne à la Joie_ de Schiller, au finale de la Neuvième
Symphonie[86-1].»--«Je cherchais ainsi à me représenter l'Œuvre
d'Art qui doit embrasser tous les arts particuliers et les faire
coopérer à la réalisation supérieure de son objet; j'arrivai
par cette voie à la conception réfléchie de l'idéal qui s'était
obscurément formé en moi, vague image à laquelle l'artiste
aspirait[86-2].»

Wagner entre dès lors dans maints détails techniques, les uns que
je me permettrai de n'exposer que plus loin, répétés qu'il les a,
dans _Opéra et Drame_, sous une forme plus développée; les autres,
surtout ceux relatifs aux arts optiques (Décor, Plastique, Mimique
et Danse), qui trouveront plus utilement place en certaines notes
du présent livre.

Aussi bien suis-je pressé d'en venir à celui, des écrits
théoriques de Wagner, qui est, avec la _Lettre à Frédéric
Villot_, la manifestation la plus clairement complète et, pour le
traducteur, la plus intéressante, de ses idées sur l'Œuvre d'Art.
Cet écrit, _Opéra et Drame_[86-3], est divisé en trois parties:
les deux premières, intitulées: _L'Opéra et l'essence de la
Musique_; _Le Théâtre et l'essence de la Poésie dramatique_, ont
un caractère tour à tour de préparation, par la polémique[86-4],
et de justification, par l'historique, qui, si curieux soit-il,
importe moins ici. Je n'en retiendrai donc que les conclusions, à
savoir que l'erreur des auteurs d'opéras est d'avoir pris pour fin
en Art, uniquement pour fin la Musique, laquelle n'est qu'un moyen
de l'expression artistique, tandis que _seul le Drame est la fin
véritable_: voilà pour la première partie; et, quant à la deuxième
partie: que, fidèle à son origine, le Drame doit recréer la Vie,
sous la forme symbolique et populaire du Mythe[87-1], «matière
idéale du poète. Le Mythe est le poème primitif et anonyme du
Peuple, et nous le trouvons à toutes les époques repris, remanié
sans cesse à nouveau par les grands poètes des périodes cultivées.
Dans le Mythe, en effet, les relations humaines dépouillent
presque complètement leur forme conventionnelle et intelligible
seulement à la raison abstraite; elles montrent ce que la vie a de
vraiment humain, d'éternellement compréhensible, et le montrent
sous cette forme concrète, exclusive de toute imitation, laquelle
donne à tous les vrais mythes leur caractère individuel, que vous
reconnaissez au premier coup d'œil»[87-2].

Ces recherches ayant conduit Wagner à cette question: «Quelle est
la forme la plus parfaite sous laquelle doive être représentée
cette matière poétique idéale? j'examinai, dit-il, dans une
troisième partie» (c'est celle-ci qui nous touche directement,
elle a pour titre: _La Poésie et la Musique dans le Drame de
l'Avenir_)[87-3] «j'examinai à fond, dans une troisième partie, ce
que comporte la forme sous le rapport technique, et voici l'énoncé
du résultat auquel cet examen aboutissait: le développement
extraordinairement riche, et tout à fait inconnu aux siècles
passés, qu'a pris la musique à notre époque, permet seul de mettre
au jour tout ce dont la forme est capable[88-1].... L'harmonie,
que l'antiquité a complètement ignorée, l'extension prodigieuse
et le riche développement qu'elle a reçus par la polyphonie,
sont choses dont l'invention appartient exclusivement aux
derniers siècles. Nous ne connaissons la Musique, chez les Grecs,
qu'associée à la Danse. Le mouvement de la danse assujettissait,
aux lois du rythme, la musique et le poème que le chanteur
récitait comme motif de danse: ces lois réglaient d'une manière si
complète le vers et la mélodie, que la musique grecque (et ce mot
impliquait presque toujours la poésie) ne peut être considérée que
comme la danse exprimée par des sons et des paroles. Ce furent des
motifs de danse, lesquels constituent le corps de toute la musique
antique, qui, attachés originairement au culte païen et perpétués
dans le peuple, furent conservés par les premières communautés
chrétiennes,.... appliquées par elles aux cérémonies du culte
nouveau à mesure qu'il se formait»[88-2]; appropriées à la gravité
de ce culte par le ralentissement du rythme, par l'invention de
l'harmonie, par celle de la polyphonie; puis enfin sécularisées
en Italie et en Allemagne; là, sous les formes défectueuses de
l'opéra et du ballet; en Allemagne, sous la forme, peu à peu
perfectionnée, de la Symphonie[89-1], qui devint ainsi, comme dit
Wagner, «l'idéal réalisé de la mélodie de danse»[89-2].

En effet, «la symphonie de Beethoven contient encore, dans la
partie désignée sous le nom de _scherzo_ ou de _minuetto_, une
vraie musique de danse, et l'on pourrait facilement danser
accompagné par elle. On dirait qu'un instinct puissant a contraint
le compositeur à toucher une fois au moins directement, dans le
cours de son œuvre, le principe sur lequel elle repose....
Il va, dans les autres périodes, s'éloignant de plus en plus de
la forme qui permettrait d'exécuter, avec sa musique, une danse
réelle: il faudrait du moins que ce fût une danse si idéale
qu'elle serait à la danse primitive ce que la symphonie est à la
mélodie dansante originelle»[89-3].

«Les instruments parlent, dans cette symphonie, une langue dont
aucune époque n'avait encore eu connaissance; car l'expression,
purement musicale jusque dans les nuances de la plus étonnante
diversité, enchaîne l'auditeur pendant une durée inouïe jusque-là,
lui remue l'âme avec une énergie qu'aucun autre art ne peut
atteindre; elle lui révèle dans sa variété une régularité si
libre et si hardie, que sa puissance surpasse nécessairement pour
nous toute logique, bien que les lois de la logique n'y soient
nullement contenues, et qu'au contraire la pensée rationnelle,
qui procède par principe et conséquence, ne trouve ici nulle
prise...[89-4]. Une nécessité métaphysique réservait précisément
à notre époque la découverte de ce langage tout nouveau: et cette
nécessité gît, si je ne me trompe, dans le perfectionnement de
plus en plus conventionnel des idiomes modernes....[90-1]. Issue
d'une signification des mots toute naturelle, personnelle et
sensible, la langue de l'homme se développa dans une direction de
plus en plus abstraite, et finalement les mots ne conservèrent
plus qu'une signification conventionnelle; le sentiment
perdit toute participation à l'intelligence des vocables, en
même temps que l'ordre et la liaison de ceux-ci finirent par
dépendre d'une façon exclusive et absolue de règles qu'il
fallait apprendre....[90-2]. On dirait que, sous la pression des
conventions civilisées, le sentiment humain s'est exalté, et a
cherché une issue qui lui permît de suivre les lois de la langue
qui lui est propre, et de s'exprimer, d'une manière qui lui fût
intelligible, avec une entière liberté et une pleine indépendance
des lois logiques de la pensée»[90-3]. En revanche, s'il est vrai
que «la musique, malgré l'obscurité de sa langue» selon ces lois,
«se fait nécessairement comprendre de l'homme avec une puissance
victorieuse que ces mêmes lois ne possèdent pas[90-4]», il n'est
pas moins certain qu'il y a, «dans la marche de l'intelligence»,
certaine «inévitable phase, où elle se sent pressée de découvrir
la loi qui préside à l'enchaînement des causes, et se pose, en
présence de tout phénomène dont elle reçoit une forte impression,
cette question involontaire: «Pourquoi?»[90-5]--«De là l'espèce
de crainte où tombe le compositeur de dépasser certaines limites
de l'expression musicale: par exemple, de porter trop haut la
tendance passionnée et tragique; car il éveillerait par là des
émotions et une attente qui ne pourraient que faire naître dans
l'auditeur la question importante du «Pourquoi?». Or c'est une
question à laquelle le musicien n'est pas en mesure de faire
une réponse satisfaisante»[91-1];--«c'est une question que
l'audition même d'une symphonie ne peut empêcher complètement
de provoquer; bien plus, comme elle ne peut y faire de réponse,
elle confond la faculté de percevoir les causes, et suscite dans
l'auditeur un trouble qui non seulement est capable de tourner
en malaise, mais devient de plus le principe d'un jugement
radicalement faux»[91-2]. Comment «répondre à cette question, à
la fois troublante et inévitable, de telle sorte qu'elle cesse de
s'élever et soit désormais en quelque sorte éludée?»[91-3]. Par
un programme, dira quelqu'un. Mais «un programme est plutôt fait
pour amener la question du «Pourquoi» que pour la satisfaire;
ce n'est donc pas un programme qui peut exprimer le sens de la
symphonie»[91-4].

Si ce n'est un programme, qu'est-ce alors? Faut-il rappeler que,
selon Wagner, Beethoven même l'a indiqué, le jour où comprenant
qu'il avait parcouru, dans la musique instrumentale, le cercle
tout entier de toutes les émotions qu'elle est capable d'exprimer,
à l'instrumentation, qui ne lui suffisait plus, il a joint les
voix,--au finale de la _Symphonie avec Chœurs_? Ainsi, c'est un
poète qui donnera la réponse; ou plutôt non: c'est un poète qui
facilitera cette réponse au symphoniste interrogé. «Mais le poète
lui-même ne saurait y parvenir sans un vif sentiment des tendances
de la musique et de son inépuisable puissance d'expression; car
il faut qu'il construise son poème de manière qu'il pénètre
jusque dans les fibres les plus fines du tissu musical, et que
l'idée qu'il exprime se résolve entièrement dans le sentiment.
La seule forme poétique applicable ici est celle où le poète, au
lieu de décrire simplement, offre de son objet une représentation
réelle et qui frappe les sens: cette forme est le Drame. Au
moment où il est représenté avec la réalité scénique, le Drame
éveille dans le spectateur un intérêt profond pour une action qui
s'accomplit devant lui, qui est, dans la mesure du possible, une
fidèle imitation de la Vie humaine. Cet intérêt élève déjà par
lui-même les sentiments de sympathie jusqu'à une sorte d'extase,
où l'homme oublie cette fatale question du pourquoi: alors,
dans le feu de ses transports, il se livre sans résistance à la
direction des lois nouvelles par lesquelles la Musique se fait si
merveilleusement comprendre et, dans une acception très profonde,
fait la seule réponse exacte à cette question: «Pourquoi?»[92-1].

Le Drame est donc, à la Symphonie, ce que celle-ci était à la
mélodie de danse: elle était l'idéal de la mélodie de danse;
il est l'idéal de la Danse, au sens le plus large du mot. Car
«déjà, la danse populaire originelle exprime une action, presque
toujours les péripéties d'une histoire d'amour; cette danse simple
et qui relève de relations les plus matérielles, conçue dans
son plus riche développement et portée jusqu'à la manifestation
des mouvements de l'âme les plus intimes, n'est autre chose que
l'action dramatique[92-2].... Il ne me reste, en ce moment, qu'à
indiquer comment la forme mélodique peut être élargie, vivifiée,
quelle influence enfin peut être exercée sur elle par un poème qui
y répond parfaitement.»[93-1].

D'abord, la Poésie s'y résignera-t-elle, à n'être plus (en
apparence) qu'une auxiliaire de la Musique, à se fondre intimement
avec elle, et surtout «avec cette musique dont la symphonie
de Beethoven nous a révélé la puissance infinie? La Poésie,
réplique Wagner, en trouvera sans peine le moyen: dès qu'elle
apercevra, dans la Musique», ce besoin de clarté, «qu'à son
tour la Poésie peut seule satisfaire, elle reconnaîtra que sa
secrète et profonde aspiration est de se résoudre finalement
dans la Musique[93-2].» En effet, «un penchant naturel au poète,
et qui domine chez lui la conception comme la forme, ... est
d'_employer l'instrument des idées abstraites, la langue, de telle
sorte qu'elle agisse sur la sensibilité elle-même_... Le poète
cherche, dans son langage, à _substituer à la valeur abstraite
et conventionnelle des mots_ leur signification _sensible et
originelle;_ l'arrangement rythmique et l'ornement (déjà presque
musical) de la rime,» _de l'allitération_, «lui sont des moyens
d'assurer au vers, à la phrase, une puissance qui captive comme
par un charme et gouverne à son gré le sentiment. Essentielle au
poète, cette tendance le conduit jusqu'à la limite de son art,
limite que touche immédiatement la Musique; et par conséquent
l'œuvre la plus complète du poète devrait être celle qui, dans
son dernier achèvement, serait une parfaite musique[93-3].»--«Le
poète, qui a le sentiment de l'inépuisable pouvoir d'expression de
la mélodie symphonique, se verra conduit à étendre son domaine,
à s'approcher des nuances infiniment profondes et délicates de
cette mélodie qui donne à son expression, au moyen d'une seule
modulation harmonique, la plus pénétrante énergie. La forme
étroite de la mélodie d'opéra, qui s'imposait à lui autrefois, ne
le réduira plus à donner pour tout travail un canevas sec et vide;
au contraire, il apprendra du musicien un secret qui reste caché
au musicien lui-même, c'est que la mélodie est susceptible d'un
développement infiniment plus riche que la symphonie elle-même
n'a pu jusqu'ici lui permettre de le concevoir; et, porté par ce
pressentiment, le poète tracera le plan de ses créations avec une
liberté sans limite[94-1].»

«Peut-être trouverez-vous, ajoute Richard Wagner, que plusieurs
parties» de tels poèmes «entrent trop avant dans le détail intime,
et, si vous consentez à autoriser ce détail chez le poète, vous
aurez peine à comprendre comment il a osé le donner à interpréter
au musicien[94-2]... Mais à cela je fais immédiatement une
réponse: si... les vers étaient calculés,» dans n'importe quel
_libretto_, «pour qu'une fréquente répétition des phrases et des
paroles, qui étaient le support de la mélodie, donnât au poème
l'extension que réclamait cette mélodie», il n'en est plus de
même [pour le _Ring_]: là, «_l'exécution musicale... n'offre plus
une seule répétition de paroles, le tissu des paroles a toute
l'étendue destinée à la mélodie; en un mot, cette mélodie est
déjà construite poétiquement_. S'il était arrivé que mon procédé
eût en général réussi, peut-être cela seul suffirait-il pour
obtenir... le témoignage que ce procédé a produit une fusion
infiniment plus intime du poème et de la musique que les procédés
antérieurs. S'il m'était permis d'espérer, en même temps, que
vous trouviez dans l'exécution poétique... plus de valeur que
n'en comportaient mes travaux antérieurs, cette circonstance
vous amènerait à une conclusion inévitable, c'est que la _forme
musicale, déjà complètement figurée dans le poème_, aurait au
moins été avantageuse au travail poétique. Si donc, par cela seul
qu'elle est figurée dans le poème, la forme musicale lui donne une
valeur particulière et qui répond exactement au but poétique, il
ne s'agit plus que de savoir si la forme musicale de la mélodie
n'y perd elle-même rien de la liberté de ses allures et de son
développement.

»Permettez-moi de répondre à cette question au nom du musicien,
et de vous dire, avec le plus profond sentiment de l'exactitude
de cette affirmation: au contraire, la mélodie et sa forme
comportent, grâce à ce procédé, une richesse de développement
inépuisable, et dont on ne pouvait sans lui se faire une
idée[95-1].»--«Le symphoniste se rattachait encore timidement à
la forme dansante primitive; il ne se hasardait jamais à perdre
de vue, fût-ce dans l'intérêt de l'expression, les routes qui le
tenaient en relation avec cette forme; et voici que maintenant
le poète lui crie: «Lance-toi sans crainte dans les flots sans
limites, dans la pleine mer de la Musique! Ta main dans la mienne,
et», _ainsi_, «jamais tu ne t'éloigneras de ce qu'il y a de plus
intelligible à chaque homme, car avec moi tu restes toujours
sur le ferme terrain de l'action dramatique, et cette action,
représentée sur la scène, est le plus clair, le plus facile à
comprendre de tous les poèmes. Ouvre donc largement les issues à
ta mélodie[95-2]; qu'elle s'épanche comme un torrent à travers
l'œuvre entière: _exprime en elle ce que je ne dis pas_, parce
que toi seul peux le dire; et mon silence dira tout, parce que
je te conduis par la main.» Dans le fait, la grandeur du poète
se mesure _surtout par ce qu'il s'abstient de dire_ afin de nous
laisser dire en silence, à nous-mêmes, ce qui est inexprimable;
_mais c'est le musicien qui fait entendre clairement ce qui n'est
pas dit_, et la forme infaillible de son silence retentissant est
la mélodie infinie[96-1].

»Evidemment, le symphoniste ne pourrait former cette mélodie,
s'il n'avait son organe propre: cet organe est l'orchestre.
Mais, pour cela, il doit en faire un tout autre emploi que le
compositeur d'opéra, entre les mains duquel l'orchestre n'était
qu'une monstrueuse guitare pour accompagner les airs. L'orchestre
sera, avec le Drame tel que je le conçois, dans un rapport à peu
près analogue à celui du chœur tragique des Grecs avec l'action
dramatique. Le chœur était toujours présent, les motifs de
l'action qui s'accomplissait se déroulaient sous ses yeux; il
cherchait à sonder ces motifs et à se former par eux un jugement
sur l'action. Seulement, le chœur ne prenait généralement
part au Drame que par ses réflexions; il restait étranger à
l'action comme aux motifs qui la produisaient. L'orchestre du
symphoniste moderne, au contraire, est mêlé aux motifs de l'action
par une participation intime[96-2]; car si, d'une part, comme
corps d'harmonie, il rend seul possible l'expression précise de
la mélodie, d'autre part, il entretient le cours interrompu de
la mélodie elle-même; en sorte que toujours les motifs se font
comprendre au cœur avec l'énergie la plus irrésistible. Si
nous considérons, et il le faut bien, comme la forme artistique
idéale _celle qui peut être entièrement comprise sans réflexion,
et qui fait passer tout droit dans le cœur la conception de
l'artiste dans toute sa pureté_; si enfin nous reconnaissons
cette forme idéale dans le Drame... qui satisfait aux conditions
mentionnées jusqu'ici, l'orchestre est le merveilleux instrument
au moyen duquel seul cette forme est réalisable. En face de
l'orchestre, de l'importance qu'il a prise, le chœur, auquel
l'opéra, d'ailleurs, a déjà fait une place sur la scène, n'a plus
rien de la signification du chœur antique, cela saute aux
yeux; il ne peut plus être admis qu'à titre de personnage actif,
et partout où il n'est pas nécessaire avec un tel rôle, il ne
peut plus désormais devenir qu'un embarras et une superfluité;
car sa participation idéale à l'action est passée tout entière à
l'orchestre, et s'y manifeste sous une forme toujours présente et
qui n'embarrasse jamais[97-1].»


IV

Applicables à toutes les œuvres de Wagner à dater de la
_Tétralogie_, y compris la _Tétralogie_, telles sont les théories
dramatiques du Poète, dans leurs lignes les plus générales. A
présent que j'en ai terminé la mosaïque, j'aurais voulu montrer
sous quelle forme, concrète, cette même _Tétralogie_ vérifie leurs
données; car nous voici très près, comme autrefois Wagner[98-1],
du point où ces éclaircissements ne se suffiraient plus sans
exemples: mais quels exemples irai-je élire? lesquels seront
mieux probants que l'œuvre en totalité? Certes, il est tels
détails (techniques) que je ne puis taire: si je l'ai fait dans
les trois chapitres précédents, le premier de polémique, le second
de biographie, le troisième de compilation spéculative, je n'en ai
plus le droit dans celui-ci, profession de foi du traducteur.

Mais quoi! ces détails réservés, irai-je faire aux lecteurs
l'injure de douter de leur intelligence jusqu'à leur expliquer
longuement, par exemple au point de vue de l'«action»: que,
l'Ame étant ici l'unique moteur du Drame, cette action est
tout intérieure et passionnelle; qu'elle n'en progresse pas
moins, cette action, et sans cesse, et de phrase en phrase, et
de vers en vers, et de mot en mot, et de geste en geste, dans
le dialogue, dans les récits mêmes; et comment, à la suite de
scènes jamais trop longues, mais prolongées, où s'est accumulée,
sans discontinuer, toute l'électricité dramatique, peu à peu,
d'une situation décisive, le fait attendu, brutal, éclate comme
un éclair (je ne dis pas: comme un coup de théâtre), toujours
visible aux spectateurs, durable assez pour les saisir, pas assez
pour distraire de l'action vraie leur cœur? Ne sont-elles
pas, ces observations, de celles que n'importe qui saura bien
faire soi-même? et la seule que je me puisse permettre n'est-elle
pas: que si la Musique acquiert, dans l'œuvre de Wagner, une
toute-puissance dominatrice, incontestable, incontestée, elle
le doit à ce développement des poèmes (qui en sont le support)
par des motifs humains purement psychologiques? Et, si je
voulais traiter de l'économie des Drames: lorsque j'aurais noté
comment parfois Wagner, avec logique, avec bonheur, en supprime
toute «exposition», y ajourne toute explication, n'y nomme tel
personnage que longtemps, bien longtemps après l'avoir su rendre
intéressant pour nous; quand j'aurais constaté que le _Rheingold_
à part, tous ces Drames ont chacun trois actes[99-1], les treize
actes restant, d'ailleurs, rigoureusement inséparables; quand
j'aurais souligné que matérielle ou morale, l'action n'y est
rompue même par les changements de lieu, les transformations du
Décor (sans parler de celles de la Musique) suivant, accompagnant
la marche des héros, localisant les interludes: «Hé! serait
en droit de me dire quiconque va lire l'ouvrage: nous n'avons
pas besoin de vous pour découvrir ces choses; nous avons des
yeux, j'imagine! et, à moins que votre Traduction ne soit
incomplète...»--Elle ne l'est point; et c'est pourquoi, en ce
qui concerne les Arts Optiques[99-2] (Décor, Plastique, Mimique
et Danse) j'userai d'une analogue réserve: la Mimique, langue
universelle comme la Musique, et comme elle expressive de l'homme
émotionnel[100-1], et comme elle suggérant ce que sous-entend
le poète, n'est-elle pas précisée dans le texte wagnérien, et,
par suite, dans cette Traduction? Qu'ils précèdent, exécutent
ou remplacent la Parole, nécessitent ou complètent la Note
correspondante, Gestes, Regards, Attitudes, Immobilité même,
Wagner n'a-t-il pas tout prévu? N'a-t-il pas tout prévu pour le
Décor aussi[100-2]: depuis les jeux de la Lumière, de l'Ombre,
élevées à l'importance d'agents actifs du Drame, jusqu'au rythme
des Plans, des Couleurs et des Lignes? Il est vrai, surtout si
l'on songe au caractère cosmogonique du sujet de _l'Anneau du
Nibelung_, que ces dernières indications pourront paraître parfois
brèves, sèches, à force de sobriété: mais si Wagner les a, dans le
texte des poèmes, réduites au plus strict minimum, c'est parce que
la symphonie, sans être jamais «descriptive», reflète suffisamment
le Décor,--ou bien s'y reflète, projetant alors de l'Ame vers la
Nature l'action, faisant à cette action participer les Choses, par
de magnétiques effluences, par de réciproques influences[100-3];
et dans ce cas, tout ce que le lecteur (soit qu'il manque
d'imagination, soit plutôt faute d'avoir la Musique sous les yeux)
aurait peine à deviner fût-ce avec du génie, n'est-il pas évident
que mieux vaudra le lui dire, _en note, à la page même_ où, fourni
par le Drame, l'exemple y gagnera d'être ainsi plus direct?

Restent la question de Langue et la question de Métrique,
desquelles j'en avancerais volontiers tout autant: car comment
expliquer (je suppose) un jeu-de-mots, l'effet d'une assonance,
d'une allitération, ailleurs que là où le Drame en paraît
obscurci? Toutefois, une telle double question se rattache, d'une
manière trop intime, soit à celle de l'intelligence de l'œuvre
entière, soit à celle de la Traduction, pour que je puisse
m'abstenir absolument, ai-je dit, de certains aperçus techniques.
Ces aperçus, je vais donc m'efforcer de les offrir, sous la forme
la plus claire et la moins ambitieuse, _sans me faire scrupule
d'utiliser les travaux de mes prédécesseurs, de les fondre, de les
condenser_, sans oublier jamais que j'écris, non pas seulement
pour la Critique, mais pour la foule de ceux qui connaissent peu
l'allemand.

Wagner, dans _Opéra et Drame_[101-1], avait posé, principe qui
ne semblera naïf qu'aux ignorants: que le Poète-Dramatique, en
somme, doit user d'un style dramatique; _fonder ce style, quant
au dialogue, sur la simple prose naturelle de la conversation
commune_: accentuer cette prose et l'enrichir, au besoin,
d'ornements comme la Rime ou l'Allitération; il donnait des
détails sur ce second procédé, qui systématiquement ressuscité,
par lui, des vieux chants nationaux germains et scandinaves,
allait devenir bientôt, dans _l'Anneau du Nibelung_, une source
de beautés verbales intraduisibles, ainsi que le montreront des
notes. La _Tétralogie_, en effet, est tout entière écrite en vers
brefs, non rimés, scandés par les accents de la phrase et par des
sons, des syllabes, des voyelles, des mots allitérants[102-1].
Chaque réplique est conforme au langage ordinaire, mais
affiné,--sans raffinement,--mais synthétisé,--sans excès, digne,
en un mot, d'être un modèle de ce que Wagner avoue pour but:
«LA CONVERSATION IDÉALE»; la brièveté en est extrême, et l'on
en conçoit la raison: puisque c'est le Musicien qui, la Mimique
aidant, nous révèlera leurs émotions, les personnages n'ont guère
à nous décrire longuement, invraisemblablement ce qu'ils sentent;
et, chaque phrase ne contenant que les termes nécessaires,
_chaque vers peut correspondre à une ligne de prose, réduite,
du maximum d'une quinzaine de vocables, au minimum de cinq, ou
six, tous essentiels_, groupés eux-mêmes autour d'un mot plus
essentiel, qui, ainsi qu'une cime, les domine[102-2]. Mais encore,
que sont-ils, ces vocables élus? Qu'on se rappelle ce qu'a dit
Wagner, dans la _Lettre sur la Musique_, plus haut citée[102-3],
du perfectionnement des idiomes modernes: «Si nous considérons
l'histoire, ajoutait-il, l'histoire du développement des langues,
nous apercevons encore aujourd'hui, dans les racines des mots,
une origine d'où il résulte clairement que, dans le principe,
la formation de l'idée d'un objet coïncidait d'une manière à
peu près complète avec la sensation qu'il nous causait[102-4].»
Et plus loin, non sans une nuance de vague regret: «Dans leurs
développements nécessairement parallèles, les mœurs et la
langue furent pareillement assujetties aux conventions, dont les
lois n'étaient plus intelligibles au sentiment naturel, et ne
pouvaient plus être comprises que de la réflexion[103-1].» Aussi
les mots élus par Wagner, pour ses Drames, sont-ils d'abord des
_mots-racines, délivrés de leur valeur abstraite, conventionnelle,
rendus à la sincérité de leur signification sensible_; les
études d'étymologie, de philologie, qu'il continua toute sa
vie, lui permettaient ce retour à la propriété, à l'ingénuité
des termes, corollaire de son retour à l'ingénuité des mœurs
purement humaines du Mythe. Une telle langue, par son naturel
et sa franchise, doit paraître et paraît en effet «difficile»
à notre âge d'artifices et de circonlocutions; mais Wagner est
allé plus loin: il a osé _créer des onomatopées_; il a _banni
les particules_, _les auxiliaires_, _les conjonctions_, _les
prépositions_, _les articles_, tous les parasites du dialogue:
il fallait, pour rester poète sans cesser d'être musicien,
qu'empruntant ses paroles au domaine éternel des libres émotions
de l'Ame, il éliminât, comme il dit, tout ce qui était fortuit,
indécis, superflu, tout ce qui dénaturait les sentiments des
hommes; qu'il conservât seulement «le noyau»; et qu'il en
exprimât l'essence,--la quintessence, en un Verbe fort, concis,
abrupt...[103-2]. Ce qui ne l'a pas empêché d'ailleurs, toutes
les fois que la passion trop exaltée s'épanche, doit déborder,
torrentiellement, dans la mélodie musicale, d'épuiser, avec
frénésie, les inépuisables trésors de la synonymie allemande:
serrant toujours du reste, autant qu'il est possible, alors même,
les accents de la phrase; la pliant (sans jamais sacrifier la
clarté), _non aux exigences des formules, des règles momies de
la syntaxe, mais à l'ordre logique des sentiments en jeu_, aux
nécessités dynamiques de la symphonie concordante.

On ne saurait oublier par suite (et, moins que personne, le
traducteur): que, si la conception de chacun des Drames du _Ring_,
la conception de sa Langue et celle de sa Métrique sont, d'une
part, une seule et même chose, d'autre part, le Drame étant né,
suivant l'expression wagnérienne, «dans le sein maternel de la
musique», le style de la phrase musicale, et le style de la phrase
parlée, sont deux aspects de la même pensée; que, conformément
aux principes posés dans _Opéra et Drame_, si l'idée musicale a
procédé, ici, d'une inspiration poétique, c'est l'inspiration
musicale qui, réagissant à son tour[104-1], a donné à chaque vers
sa forme; à chaque mot, sa place immuable et nécessaire. Encore ne
faudrait-il pas croire, _a priori_, que, du commencement à la fin,
la Symphonie et la Parole gardent, en ce gigantesque ensemble,
une équipollente importance: si lié, si indissolublement lié
qu'il soit aux autres, chacun des quatre Drames a sa technique
intime[104-2], laquelle varie elle-même, peut-on dire au surplus,
d'acte en acte, de scène en scène, de vers en vers! Ainsi, pour
n'avancer que des généralités, la Parole domine en souveraine
dans _L'Or-du-Rhin_; rivalise avec la Musique dans _La Walküre_;
se laisse faire équilibre par elle dans _Siegfried_; et lui cède,
tout à fait, dans _Le Crépuscule-des-Dieux_[105-1]: c'est qu'à
mesure que l'action approche du dénouement, le texte, explicatif
d'abord, en quelque sorte, des situations dramatiques, des
sentiments qu'elles déterminent, ne pourrait, ayant de moins en
moins à expliquer, conserver sa prédominance qu'à condition de
décrire, ensuite, les progrès, les métamorphoses psychologiques,
de ces sentiments qu'il a motivés; et pourquoi les décrirait-il,
puisque, plus la passion prévaut dans l'Œuvre d'Art, plus la
Symphonie, «la Musique, malgré l'obscurité de sa langue selon les
lois de la logique, se fait nécessairement comprendre de l'homme
avec une puissance victorieuse», une profondeur, une certitude,
«que ces mêmes lois ne possèdent pas?»[105-2].

La première conséquence d'une telle économie, c'est que les
poèmes ici traduits, si littérairement beaux soient-ils, ne
peuvent, ne doivent être jugés d'après les procédés critiques
applicables, à notre époque, aux œuvres de «littérature». Pas
plus que les partitions de Wagner ne sont des œuvres ordinaires
de «musicien» proprement dit, ses poèmes ne sont œuvres de
«littérateur»: mais les poèmes, les partitions sont des œuvres
_purement humaines_, contribuant naturellement, concourant
simultanément, à l'eurythmique synthèse des Arts qui recréent sur
la scène la Vie. Aux yeux du critique littéraire, ils seraient
«incomplets», ces poèmes, et (suivant ce que j'ai dit de l'inégale
importance de la Parole dans chacun d'eux), «inégaux» aussi,
c'est bien évident; mais la merveille, c'est qu'«incomplets»,
«inégaux», ou tout ce qu'on voudra, ils suffiraient encore, tels
quels, à la gloire d'un très grand poète, au sens actuel et
restreint de ce mot. Et, quant au critique wagnérien, ne sait-il
pas que, s'ils sont «incomplets», c'est de tout ce qu'y ajoutent,
à la représentation, la Plastique, la Mimique, le Décor,--la
Musique! Ah! de celle-ci, nulle lecture qui puisse donner
l'idée! La Musique! à cause d'elle, hélas! jamais les textes, à
la lecture, ne suggéreront toutes leurs merveilles; il y faut
la représentation, la «réalisation sensuelle intégrale»[106-1]:
et comment l'opérer en France si les poèmes n'y sont traduits,
adaptés à la mélodie, sous une forme non seulement digne d'eux,
mais encore, mais surtout adéquate au rapport, à l'indispensable
rapport: de chaque syllabe, avec chaque note?

Or, après ce que j'ai dit de leur Langue, de leur
Métrique, on est en droit de douter qu'une pareille
traduction,--poétique,--musicale,--et fidèle,--soit possible. Que
Wagner éliminât les termes parasites, auxiliaires, particules,
prépositions, articles, multipliât les inversions, remplaçât les
temps composés par les temps simples, il s'exposait à rendre son
texte moins clair: il le restait assez toutefois, puisqu'il suffit
d'avoir une certaine connaissance, des anciens poèmes germaniques,
pour n'être point déconcerté par des éliminations telles, dont
ils offrent assez d'exemples, et aussi parce que l'allemand,
comme le latin, possède des flexions casuelles, significatives
des régimes divers. Mais le traducteur français qui, faute de ces
flexions, se voit condamné aux _par_, et aux _de_, et aux _du_,
et à combien d'et cætera, parmi lesquels les _que_ de notre mode
subjonctif, par quels prodiges parviendra-t-il à rester clair,
lui, et correct, s'il lui faut (et il le lui faut!) faire, avec le
temps fort de la phrase musicale, coïncider le temps fort de la
phrase poétique[107-1]; bien plus, faire correspondre, à chaque
modulation, l'équivalent du mot qu'elle souligne dans l'œuvre;
bien plus, ne point placer, jamais, sous les notes courtes, les
syllabes appuyées de ce même équivalent[107-2]?

Aussi me garderai-je bien, retenu que je suis, d'ailleurs, par
de certaines raisons de convenances particulières, d'écrire tout
le mal que je pense de la seule traduction, qui ait été chez
nous tentée[107-3]: la seule, sans doute est-ce là son principal
mérite, car qui l'oserait appeler musicale, ni française?
Excellent critique musical, homme de grand cœur si l'on en
juge par ses livres sur Beethoven et sur Mozart, l'auteur de
cette version, M. Victor Wilder, n'était, en poésie, qu'un
fâcheux librettiste, perverti, le plus consciencieusement, le
plus inconsciemment du monde, par trop d'adaptations, plutôt
franco-gantoises, des paroles de trop d'_Oies du Caire_. Si
encore, s'attaquant aux poèmes de Wagner, il se fût contenté de
n'en pas approprier tous les détails à leur Musique! S'il n'avait,
à ce Verbe sévère, substitué le belgimatias le plus conventionnel
qui soit, une sorte de musée rimé,--à la flamande,--de tous
les ponts-neufs de notre Opéra! S'il ne s'était pas avisé de
modifier, à sa fantaisie mal opportune, les sobres, saisissantes
indications scéniques! Mais à quoi bon des reproches? M. Wilder
est mort, sans s'être rendu compte une heure, cet honnête homme,
de la profanation qu'il avait perpétrée[108-1]. A quoi bon des
critiques? «Vous qui blâmez si bien, puisque cette traduction
musicale vous déplaît, pourquoi n'en faites-vous pas une
autre?»--Hé! je ne m'en suis pas dit capable. Et pourtant, quoique
j'aie, après tout, quelque œuvre personnel à terminer tout bas,
peut-être aurais-je eu la piété, ou, si l'on veut, la présomption
de me vouer à cette aventure, s'il n'y avait, provisoirement,
impossibilité légale[108-2]; et je dirais même comment j'aurais
conçu l'essai, si cette impossibilité (jusqu'au moment où le cri
public, grâce au présent volume, j'espère, l'aura détruite) ne
rendait superflue toute autre explication.

N'importe! en attendant, les _libretti_ Wilder, tout
antiwagnériens qu'ils soient, permettraient toujours à quiconque
aurait pris connaissance, ici, et de _L'Anneau du Nibelung_, et
du but de Wagner, de se faire, à la représentation, une pâle
image de l'Art que l'Artiste a voulu.--«A la représentation? Fort
bien! nous y courons: mais où se donne-t-elle?»--Nulle part en
France. Hors de France, nulle part en français. Je n'oublie point
que l'Opéra nous joue _La «Valkyrie»_! mais je n'oublie pas, non
plus, que c'est un acte, sur quatre, d'_un_ Drame INDIVISIBLE EN
SOI[109-1]; et je me demande pourquoi, dans l'Œuvre de Wagner, on
est allé choisir, justement, l'un de ces actes; et je me demande
encore pourquoi, l'ayant choisi, l'ayant ainsi dénaturé quand à sa
substance poétique, on n'a pas la pudeur, au moins, de l'exécuter
comme il doit l'être.

Mon Dieu! je ne réclame pas des «festivals scéniques»,
périodiquement solennels: je sais trop que l'Œuvre de Wagner
n'est nationale que pour l'Allemagne, et que de telles fêtes, en
France, n'auraient pas de raison d'être, au moins à l'occasion de
cette Œuvre. Je ne réclamerais pas même une salle particulière,
ou particulièrement construite. Mais je voudrais qu'on se souvînt,
dans une certaine mesure, lorsqu'on monte un Drame de Richard
Wagner, des conditions spéciales d'acoustique et d'optique[110-1]
pour lesquelles seules ce Drame est fait: sans lesquelles sa
beauté, son intrinsèque beauté, n'apparaît plus que dénaturée,
déconcertante et monstrueuse, puisqu'on la rend sensible au moyen
d'un organe destiné à des fins radicalement contraires[111-1]. Il
serait si simple de faire mieux!

J'entends bien qu'on répond: «Faire mieux?... Voyez
l'Allemagne!»--La défaite est spécieuse, mais quoi! c'est une
défaite. Méditez ce qu'écrivait Wagner il y a quinze ans: «Le
public, en général, sembla très satisfait quand les _Nibelungen_
passèrent de scène en scène sur les théâtres des villes
allemandes, joués sans la moindre conception des véritables
exigences de l'œuvre. Là, généralement défiguré par des
coupures et représenté dans des milieux auxquels il n'avait
jamais été destiné, l'ouvrage gagna bientôt de si chaleureux
applaudissements, qu'il sembla incompréhensible que personne
songeât encore à le répéter spécialement à Bayreuth... au moment
où l'on m'enviait généralement pour le résultat brillant de mon
énergie, et quand le monde, ne prenant pas garde à mon but, que
j'avais si soigneusement expliqué depuis si longtemps, se disait
avec surprise qu'alors, au moins, on devait supposer que je
pouvais être content de tout ce que j'avais réalisé[112-1]!»

Les choses ont-elles changé depuis ces quinze ans? Non pas! Plutôt
s'aggraveraient-elles chaque jour, s'il est possible. Et après?
Nous irons à Bayreuth, voilà tout: là, du moins, la piété d'une
admirable femme, la ferveur de quelques amis de Richard Wagner,
perpétuent, en dépit de toutes les hostilités, la tradition
sacrée du mort, jusqu'en ses plus minimes détails; là, quoiqu'on
y chante en allemand, quiconque possédera bien les Drames, dans
une suffisante traduction française, pourra se faire de cet Art
une authentique idée. Oui donc! c'est à Bayreuth que nous irons:
qui,--nous? Qu'on réponde: combien,--parmi nous? La France a
trente-huit millions d'âmes... J'admire, en vérité, ceux des
privilégiés qui, depuis des années, nous répètent: «Vous vous
dites wagnériens, jeunes gens? Soit: vous n'avez que deux choses à
faire: répandre les idées de Wagner,--soutenir Bayreuth[114-1]».
C'est très bien, c'est facile à dire; nous voulons bien: notre
plume, qu'on y compte!--Et votre bourse?--De même! Mais, pour ce
qui est des «idées»: les écrits théoriques n'étaient pas même
traduits; et ils l'auraient été que, sans exemples directs, ils
auraient risqué de provoquer, en France, d'aussi niais malentendus
qu'ils en provoquèrent en Allemagne, jadis. Quant au Théâtre de
Bayreuth: les fêtes y sont rares; et c'est loin.

--Et après tout (s'écrie, non sans quelque raison, plus d'un
sincère amoureux d'Art), si les Drames de Wagner font partie,
comme vous dites, de l'inaliénable patrimoine moral de l'Humanité
tout entière, n'est-il pas vrai qu'il en est de même des
œuvres--choisissons un dieu--de Michel-Ange? Si je tiens à
pénétrer le génie d'un Michel-Ange, il est bien évident que
je dois courir à Rome: seulement, qui m'imputerait à crime,
sans injustice, les fatalités matérielles qui m'empêcheraient
de faire ce voyage? Qui m'imputerait à crime, en ce cas, mon
torturant désir de me former un jugement, mes tentatives pour
le former par l'étude de fragments plastiques dans les Musées?
par des copies, si je n'ai pas mieux? par des gravures, faute
de copies? que dis-je! par des volumes, si les gravures me
manquent? Cet Œuvre est pourtant de ceux qui n'existent, je
pense, qu'à l'instant--pour vous rétorquer votre argument--de
sa «réalisation sensuelle intégrale!» Hé bien, que voulez-vous?
ce que je ferais pour Michel-Ange, je le fais, exactement, pour
les Drames de Wagner: des fragments? les concerts publics m'en
rendent sensibles! Des copies? bonnes ou non, les théâtres
m'en donnent! Des gravures? dépourvues de la couleur musicale,
les traductions y correspondent. Des volumes? la lecture
n'en serait-elle pas logique,--plus, même, qu'à propos de
Michel-Ange?--«Fuyez au moins», dites-vous, «toute représentation!
Evitez tout concert public!»--Pourquoi vous y voit-on, vous qui
nous en chassez?--«C'est que nous», répondez-vous, «nous autres,
nous savons! A Bayreuth, nous y sommes allés: il n'y a plus nul
danger que nous nous trompions, ici, sur le but réel de Richard
Wagner. Nous souffrons de l'y voir incompris et morcelé; mais nous
n'en sommes pas moins heureux de pouvoir entendre sa Musique:
n'avons-nous pas la ressource de fermer les yeux? Ne revivons-nous
pas le Drame tel que nous le vîmes ailleurs? A quelle phrase, à
quel geste correspond chaque note, ne le savons-nous pas--depuis
Bayreuth?»--Vous savez? Superbe égoïsme! Hé! alors, faites savoir
aux autres! Admettons que plus de silence eût mieux valu naguère;
maintenant, le silence n'est plus possible: trop de malentendus
artistiques ont succédé, n'est-il pas vrai? à trop de malentendus
soi-disant politiques ou soi-disant patriotiques. Il n'y a rien à
tenter en France, affirmez-vous?--C'est à force de n'y rien faire,
à force d'y laisser faire, plutôt, que, si nous ne connaissions
votre absolue bonne foi, vous nous paraîtriez complices,
entendez-vous! des profanations dont vous gémissez. Car, si vous
vous refusiez à traduire les poèmes, sous le prétexte, vraiment
commode, de «réalisation sensuelle intégrale», vous auriez pu,
afin de «répandre les idées», traduire les œuvres théoriques!
Je le demande: qui a eu ce courage? Et si nul ne l'a eu pour
ces œuvres pourtant (j'en parle en connaissance de cause!)
moins intraduisibles, ma foi, nous serons fondés à croire que ce
fut par un manque de courage, aussi, de témérité, si l'on veut,
qu'on a négligé de s'attaquer à la plus périlleuse des tâches: la
traduction du plus démonstratif des Drames (au point de vue du but
de Wagner), c'est-à-dire--_L'Anneau du Nibelung_.

Ce courage (cette témérité si l'on préfère), quelqu'un--l'aura
eu! et le courage, aussi, ajournant toute publication, d'oser, la
traduction littérale terminée, en faire, combien plus longue et
périlleuse! une autre: non, certes, de «vulgarisation», mot trop
légitimement dérive de «vulgaire»; mais DE PROPAGANDE,--comme
celle-ci. Que si l'on s'obstinait à m'objecter le principe en
vertu duquel l'Œuvre d'Art, le Drame, n'existerait point avant
le moment de sa «réalisation sensuelle intégrale»:--Wagner,
interromprais-je, n'était nullement hostile à l'idée que ses
poèmes fussent _lus, pour être lus_, soit en allemand, soit en
français. En allemand? il les a publiés quatre fois, les quatre
fois sans nulle musique, _ajoutant même, pour la lecture, des
mots et des passages exclus des partitions_[117-1]. En français?
qu'on se reporte au début de ce travail: j'ai fourni là, j'espère,
de surabondantes preuves[117-2]! Sans être «wagnérien» plus
que Richard Wagner, j'avouerai volontiers, d'ailleurs, qu'une
Traduction en prose aurait moins de raisons d'être, si nous en
avions une musicalement fidèle: mais cette dernière, on peut, je
l'ai dit et je le répète, douter qu'elle soit réalisable; et,
l'aurait-on réalisée: impossibilité légale d'en faire usage.--Nous
verrons bien!...

M'expliquer? Soit.

Le génie de Wagner «musicien» n'est plus nié:--sa musique,
depuis qu'on l'écoute, écrase, volatilise, annihile toutes les
autres, excepté celle de Beethoven. Il reste à révéler: le
Poète,--le Créateur,--et le Penseur. C'est l'objet du présent
volume: les Drames lus, le Poète dramatique sera connu; les Notes
lues, le Poète Créateur apparaîtra; l'Étude Critique ci-jointe
(que j'admire pour ma part, je suis heureux de lui rendre ce
public hommage)[117-3] dévoilera quelques-uns des aspects du
Penseur,--comme cet _Avant-Propos_, nécessairement plus humble,
aura montré l'Artiste et le but qu'il poursuivit... Peut-être,
alors! le cri public pourra-t-il exiger, du moins, qu'on ne sépare
plus des Drames qui sont inséparables; arracher à nos scènes,
subventionnées ou non, pour ces Drames ou pour d'autres de Richard
Wagner, le genre d'exécutions pour lesquelles ils sont faits;
et, même s'il est écrit qu'on n'y parviendra pas, suggérer à nos
dramaturges une conception, dont ils ont besoin! plus nationale,
plus haute, plus artistique--de l'Art.

Après avoir prouvé la légitimité, je ne suis nullement, comme on
peut le voir, embarrassé pour justifier l'opportunité de cette
Traduction. Et je ne le serai pas davantage pour justifier ce
que j'en ai dit dès les premières lignes de cet Essai: à savoir
qu'elle ne se donne point comme littérale, encore moins comme
définitive, mais comme provisoirement fidèle: comme la plus
fidèle, ajoutais-je, qu'il soit possible, à mon avis, de présenter
au Public français contemporain.....

Pour initier ce Public à l'Œuvre wagnérienne, que les engouements
d'aujourd'hui, comme les préventions d'autrefois, le préparent
assez mal à comprendre, j'ai cru que je ne pouvais, en conscience,
le buter de suite au mot-à-mot. Non que le sens de ce mot-à-mot
ne soit admirable! Non, surtout, que j'aie eu la sottise de
m'imaginer l'«embellir». Mais il est d'une beauté _spéciale_,
comme spéciale est aussi la Langue (on s'en souvient)[119-1], pour
l'interprétation de laquelle vague peut sembler la compétence,
même d'un Allemand moderne instruit, même d'un Français capable de
penser en allemand moderne, si, à cet Allemand ou à ce Français,
il manque la connaissance des racines germaniques, l'intelligence,
à livre ouvert, des textes du _Mittelhochdeutsch_, et surtout,
c'est trop évident, celle de l'Epopée nationale allemande (plus de
cinquante expressions transposées par Wagner, dans le seul _Anneau
du Nibelung_). Je ne parle pas du jeu des Allitérations, auquel
il faut, avant de traduire, être rompu par la pratique des vieux
Chants germains, scandinaves, sous peine de dénaturer l'œuvre,
puisque Wagner a dit qu'il _n'aurait pu_ l'écrire autrement que
sous cette forme du _vers allitéré_... Hé bien, cette poésie si
magnifique d'idiome, mais tellement insolite aussi, fallait-il
l'offrir dépouillée de toute beauté _rythmique_ ou _verbale_?
Ma conscience m'a répondu: Non! Fallait-il en tenter quelque
restitution? Ma conscience m'a répondu: Oui! Et je ne sais si j'ai
réussi: mais je crois pouvoir dire, hardiment, qu'entre, d'une
part, cette tentative, et, de l'autre, un essai de littéralité
pure (dont chacun se peut faire une idée, dans ce volume même, par
mes Notes de la «Scène» Première de _l'Or-du-Rhin_), nul homme de
bon sens n'hésitera.

Par bonheur en effet pour moi, semblable essai a été fait. Il
a été fait, sur cette «Scène», par MM. Chamberlain et Edouard
Dujardin[120-1], et l'étrange résultat, de leurs consciencieux
efforts, ne m'aura pas été d'un petit enseignement! Si jamais
en effet deux hommes, deux écrivains, pour s'attaquer à
pareille tâche, furent qualifiés, ce sont bien eux: l'un, M.
Houston-Stewart Chamberlain, qui, ayant consacré sa vie à l'étude
de l'Art wagnérien, est, avec le baron de Wolzogen en Allemagne,
avec MM. Ernst et Kufferath, Pierre et Charles Bonnier en France,
au nombre des plus compétents[120-2]; l'autre, remarquable poète,
musicographe autorisé, directeur (aux temps héroïques!) de cette
vaillante et noble _Revue Wagnérienne_ dont j'aurai plus d'une
fois tenté, puisqu'elle est devenue introuvable, d'humblement
condenser, ici, la riche matière «tétralogique». Or voici, à
titre d'exemples au hasard, deux des phrases de leur traduction
(philologiquement littérale): «Comme est bon que vous une
seule ne soyez! De trois, je plais bien à une.....» En faut-il
davantage?--J'accède: «O chante encore si doux et fin, comme saint
ce séduit mon oreille![121-1]» Ils ajoutaient, je le sais, que
c'était «œuvre modeste» intéressante seulement pour «quelques
rares curieux»: moi, je me demande si même ces quelques rares
curieux auraient eu l'intrépidité de lire quatre Drames d'un tel
style,--où je me refuse, dans tous les cas (et le lecteur avec
moi, j'espère), à voir l'équivalent, _wagnériennement français_,
de la «conversation IDÉALE» allemande!

Aussi n'ai-je pas eu grand mérite, éclairé par ce précédent, à
considérer le mot-à-mot, pour la Tétralogie du moins: comme un
point d'arrivée? jamais[121-2]!--Comme un point de départ, au
contraire. Pas plus que mes aînés, du reste, je ne voulais me
proposer, pour but, un «compromis d'élégante prose»: c'eût été
défigurer l'œuvre. Bien mieux: je ne pouvais guère oublier que
la Musique amplifie, complète certains mots, s'unit à la Mimique,
souvent, et au Décor, pour impartir à d'autres leur spéciale
valeur; mais, si j'ai tenu grand compte de ces correspondances,
insister sans exemples m'entraînerait trop loin, et combien plus
avec exemples! Après tout, au sujet, soit des compensations, soit
des transpositions que j'ai cru devoir me permettre, l'Annotation
des quatre Drames me fera suffisamment comprendre[122-1].

Pour l'instant, s'il fallait, d'un mot, caractériser
l'interprétation que j'ai voulu donner des Poèmes, je dirais
qu'elle est DRAMATIQUE, résolument.

Cela n'est point une La Palissade: lisez une traduction du
_Théâtre_ de Gœthe, ou du _Théâtre_ de Schiller, ou,
tenez! celle qu'a osée M. Charles Nuitter, des _Quatre Poèmes
d'«Opéras_»..... Vous avez le sens presque toujours, en un
français coulant, correct, syntaxiste et conventionnel, d'élève
de rhétorique fort en version allemande; mais cela ne vous prend
pas aux entrailles comme (oui, je me plais à le ressasser!) cette
«conversation idéale», qu'a voulue, et réalisée, dans ses textes
allemands, Wagner: pourquoi? C'est excessivement simple: les
traducteurs ont négligé qu'il s'agit d'œuvres _dramatiques_,
dans lesquelles l'_accent_ des répliques, l'INTONATION joue le
plus grand rôle. Ils ne se sont pas joué les Drames à haute voix.
Ils n'ont point comparé le _son_ des répliques traduites au
_son_ des répliques originales: c'est pourtant essentiel, ce me
semble! Et c'est pourquoi des œuvres dramatiques françaises,
quand elles sont d'un homme de génie, bouleversent, à la lecture,
presque autant qu'au théâtre: au lieu que les plus vivantes
des œuvres étrangères, dans une traduction, nous laissent
froids; sans doute quelques très rares Artistes parviennent-ils
à se rendre compte de leur mouvement, mais au prix d'un effort
qui diminue, toujours, la fraîcheur de joie esthétique de la
sensation directe. Qu'est-ce donc pour la masse du Public,
incapable (faute d'expérience) incapable de cet effort!--Hé bien!
voilà un reproche que l'on ne fera pas, je m'en flatte, à ma
Traduction de la _Tétralogie_. Il n'est pas une phrase, pas un
mot, qui n'aient été placés, déplacés, remplacés, jusqu'à ce que
la correspondance m'ait semblé parfaitement exacte entre chaque
son du texte allemand et chaque son du texte français; l'air
que ma voix a fait vibrer ne peut fournir la preuve de pareils
efforts: mais l'un de mes manuscrits, que je garde soigneusement,
porte trace de ce furieux labeur; on y trouverait, me fait-on
remarquer, des passages remaniés jusqu'à soixante-douze fois.....
Au reste, si jamais tentative fut à pareil point nécessaire,
c'est bien à propos d'un Poème comme celui ou ceux d'un Richard
Wagner: puisqu'il a voulu «opérer, par la représentation scénique,
une impression irrésistible, et faire qu'en sa présence enfin
s'évanouisse, dans le sentiment purement humain, _toute velléité
même de réflexion abstraite_[123-1]», il fallait, autant que le
permet la prose, viser à produire cet effet sur le lecteur d'une
Traduction; lui offrir le _Drame_, en un mot, sous une forme
tellement _dramatique_, qu'il n'eût aucun effort de «_réflexion_»
à faire pour se rendre compte des répliques, de l'_intonation_
des répliques, de la vraie portée des répliques, dans les textes
originaux. J'ose dire qu'aucune version strictement «littérale»,
dans ces conditions, ne sera FIDÈLE! J'ose dire qu'aucune ne sera
_lisible_! et, une fois de plus, j'en fais la preuve en réclamant
qu'on s'imagine ce qu'aurait pu être, à la lecture, pour quatre
Drames _consécutifs_, l'interprétation Dujardin? Wagner est un
très grand Poète! et ce Poète fût sorti de l'épreuve ridiculisé
pour jamais (en France): trop formidablement différentes sont les
races!.....

Cela ne veut pas dire que j'aie «francisé» la _Tétralogie_. Je
n'ai pas essayé. Les analogies linguistiques du persan et de
l'allemand d'une part, du latin et de l'allemand d'autre part,
m'ont été du plus heureux secours pour conformer wagnériennement
la langue de ma Traduction au génie indo-germanique et au génie
indo-latin: pour réconcilier, par delà les temps, les idiomes et
les syntaxes, dans le «sein maternel», comme eût dit Wagner, de
l'étymologie aryenne. Tout détail serait pédantesque et déplacé.
Ce que je puis murmurer, c'est que je suis armé, non seulement de
l'acquis personnel de mes études, mais des fiches linguistiques de
vérification que j'ai prises dans les ouvrages spéciaux[124-1],
dans Schade, dans Grimm, etc., sans oublier l'ouvrage aussi, peu
philosophique mais précieux, de M. Hans de Wolzogen: _La Langue
des Poèmes de Richard Wagner_[126-1]. Elles me serviront lorsque
tôt ou tard, _grâce à cette Traduction de propagande_, j'espère,
on pourra publier, purement et simplement, la littéralité des
poèmes wagnériens, sans craindre qu'ils ne soient ou mal compris,
ou méconnus. C'est pour contribuer à rendre moins lointaine
l'éventualité prévue d'une publication de cette nature, que
dans celle-ci, en attendant, quand l'interprétation française
(toujours conforme à l'esprit de l'œuvre, à l'intonation du
passage) _semble_ s'éloigner de la lettre du texte, une note, _de
temps en temps_, donne le sens littéral: que choisiront peut-être
de bien rares Artistes, mais qui eût rebuté le grand public en
lui rendant impossible la lecture suivie des quatre Drames,
«l'évanouissement», voulu par Wagner, «l'évanouissement de toute
réflexion dans le sentiment purement humain».

Pour me résumer et conclure: fort d'une traduction littérale
scrupuleusement faite mot à mot; d'une deuxième traduction moins
littérale, déjà courante, pas assez littéraire encore; possédant,
au fond de ma mémoire, jusqu'aux moins importants des vers et
des répliques; ayant médité sur chaque Drame, sur son ensemble
et sur son texte, sur les prolongements musicaux, plastiques ou
mimiques de ce texte; m'étant joué ces Drames en moi et à haute
voix; m'étant identifié, dans les sources les plus lointaines,
aux personnages, et métamorphosé avec eux de proche en proche
jusqu'en leur métempsychose wagnérienne, je les ai donc recréés
_dramatiquement_, m'attachant à communiquer, à des Français
ignorant l'allemand, l'impression de beauté _dramatique_,
dramaturgique et phonétique qu'ils produisent à la lecture, à
l'audition, à la représentation, sur des Français connaissant
l'allemand,--et l'allemand spécial de Richard Wagner.

Puissé-je y avoir réussi!

       *       *       *       *       *

Et maintenant, de ces efforts, heureux ou malheureux, mais énormes
et consciencieux dans tous les cas, la seule récompense que
j'attende, c'est que le Public veuille bien, par respect pour
Richard Wagner, par souci de son propre plaisir, de son propre
profit moral, _lire ce volume avec méthode_.

La méthode? Ne découle-t-elle pas de ce long Essai? A qui m'a
suivi jusqu'ici, ai-je besoin d'expliquer pourquoi je le supplie
de _lire d'abord les Drames_, une première fois, sans jamais se
reporter aux Notes (sauf dans les cas, très rares d'ailleurs, où
le sens lui paraîtrait obscur)? Qu'il les vive à plein cœur,
ces Drames! Qu'il ne s'en laisse point détourner par tels détails
philologiques! Ces détails ont leur importance à qui veut
approfondir l'œuvre, ils sont indispensables, certes; mais ils
sont inutiles à qui ne veut que la sentir, et c'est de la sentir
qu'il s'agit surtout[127-1]. Je ne doute pas que le lecteur, du
reste, n'ait ensuite la curiosité,--le besoin, même,--d'aller plus
loin.

Qu'il fasse alors des quatre Drames, à loisir, _une seconde
étude, s'arrêtant à chacune des notes_: qu'il s'aide des unes
pour deviner certaines beautés _intraduisibles_; des autres, pour
pénétrer mieux le _symbolisme_ des poèmes; d'autres, enfin, pour
constater, comparant ces poèmes aux sources, le sublime génie
_créateur_ et _transformateur_ de Richard Wagner[128-1].

De ces Notes, qu'il remonte aux pages que tour à tour elles
confirment, préparent ou complètent: aux pages où mon ami Edmond
Barthélemy, dans ce même volume, lui révélera combien de siècles
d'Humanité, scandinave, germanique, ou simplement--humaine,
stratifiés autour des racines de cette immense _Tétralogie_,
circulent infiltrés dans sa sève, y viennent des profondeurs
ressusciter en Drames, verdoyer en frondaisons de Songe,
s'épanouir en floraisons de Pensée féconde et rédemptrice.

Sur Wagner Dramaturge, alors,--sur Wagner Créateur,--et sur Wagner
Penseur,--chacun, je suis tranquille, sera pleinement édifié.

Il ne lui restera plus qu'à savoir se servir des notions qu'il
aura recueillies, des idées personnelles qui l'obséderont en
foule, car on s'est bien gardé de lui tout dire ici même: pour
élargir les unes, pour vérifier les autres, il consultera l'un des
ouvrages de Critique[131-1] que j'ai recommandés en ce travail.

Puis, comme ni les Poèmes, ni leur Annotation, ni leur Glose,
et ni même nul monument critique n'auront suffi à satisfaire
les aspirations nées en lui, il finira--par où l'on commence à
présent: il cherchera, dans la Musique, tout ce que le Poème n'a
pu, n'a voulu exprimer.

S'il lui est impossible d'aller à Bayreuth, il prendra, à défaut
d'une Partition d'orchestre, une Partition pour piano: en
s'efforçant de s'y rendre compte (même avec le livret Wilder qui
l'accompagne) des réactions verbales, plastiques et musicales de
la quadruple symphonie; en s'aidant, pour faire cet effort, et des
passages correspondants de la présente Traduction en prose, et de
leur Commentaire musicographique.

S'il lui est impossible aussi, par manque de temps, par manque
d'éducation spéciale, par toute autre raison quelconque, de
s'instruire en une Partition, ou même si cela lui fut possible:
qu'il aille, soit! aux concerts publics,--qu'il aille à l'Opéra
s'il veut, ou à Lyon, ou à Bruxelles... Plus rien de _La
«Valkyrie_» ne l'y désorientera: de lecteur, devenu spectateur,
mieux préparé que nul autre à ces représentations, il saura que
ce qui, là, semble incompréhensible, antidramatique même parfois,
semble tel uniquement parce qu'elle est amputée, cette infortunée
«_Valkyrie_», du Tout indivisible dont elle est un acte! Mieux
que nul autre, il pourra mesurer quel fut le génie de Richard
Wagner, pour que dénaturées, tronquées, atténuées, ses œuvres
dramatiques n'en apparaissent pas moins, dans tous leurs détails,
surhumaines: mais qu'il se souvienne bien que sous cette forme
scénique, pour laquelle elles ne furent point faites, elles sont
des copies infidèles, des produits ambigus, funestes à notre
Art[132-1], corrupteurs pour nos musiciens, déconcertants pour le
Public, traîtres à la pensée de Wagner, traîtres à l'Art qu'il
a voulu!--Qu'il s'imagine, ce spectateur, privé de la poésie du
texte wagnérien (par la traduction musicale française); privé
d'une déclamation pure (par les différences des deux langues et
par les habitudes des chanteurs d'opéras); privé de toute netteté
dans l'articulation (par la prédominance fâcheuse de l'orchestre
dans nos théâtres); privé des conditions d'acoustique et d'optique
qui, concentrant son attention, lui feraient tôt accepter, comme
des réalités, les Symboles les plus fantastiques de la Légende:
qu'il s'imagine, ce spectateur, ce qu'est le Drame de Richard
Wagner, représenté comme il doit l'être[132-2]! Qu'il apprenne à
le désirer tel, intégralement.

Mais surtout, qu'il médite sur l'Art, et sur ce que serait un
Peuple aux yeux duquel de pareils Drames, issus des sources
nationales, deviendraient le signe de son Art, l'expression
artistique de sa vie nationale, l'organe particulier de son
humanité générale[134-1]; qu'il médite, et, quoi que j'aie pu
dire, qu'il n'ait point de «honte» pour notre Patrie: l'Allemagne,
l'Europe, le Monde, hélas! ne sont pas mieux partagés qu'elle.

L'Allemagne?--Lorsque Richard Wagner, malgré l'hostilité de sa
race, dont il est la vivante synthèse articulée, fut parvenu, à
force de persévérance, à fonder à Bayreuth son _Théâtre Idéal_,
et à y faire représenter, en quatre jours consécutifs, du 13
au 18 août 1876, devant un public enthousiaste, la Tétralogie
de _L'Anneau du Nibelung_: «A présent,» put-il s'écrier, «à
présent, Messieurs, vous avez Un Art!» (_Jetzt, meine Herren,
habt Ihr eine Kunst_!) Paroles redoutables! Hautes paroles:
non d'orgueil, pauvres mesquines âmes d'affreux Zoïles! mais
d'ambition sublime et désintéressée pour son pays,--qui ne comprit
guère: «Maintenant», dit-il encore, «c'est à vous à vouloir!»
Ah! oui... Ses illusions furent de courte durée: «Il fut clair»,
notait-il quelques années plus tard, «que mon objet plus réel que
personnel n'avait pas même encore été compris, et alors pas une
seule branche de l'autorité gouvernementale, même en présence
de cet heureux résultat, ne put être amenée à faire un effort
pour obtenir ce qui avait été démontré ainsi être entièrement
possible, pour l'amélioration de l'art national[135-1].» Et
Wagner, qui souvent fut moins tendre pour nous, ajoutait avec
amertume: «S'il était arrivé en France, à l'époque de la plus
grande gloire nationale, que, dans un cas identique, un artiste,
déjà dignement connu par ses œuvres, eut cherché à fonder une
institution d'une haute importance nationale pour la conservation
et l'encouragement de l'Art le plus noble des grands maîtres de
sa race, et eût demandé le concours de ses compatriotes, dans un
tel cas, il ne peut être mis en doute que l'État aurait mis tous
ses soins à l'assister. En France, il y aurait eu au moins un tel
degré de compréhension de son but, qu'on aurait vu clairement
qu'il y avait là une chose destinée à provoquer une manifestation
particulièrement caractéristique de la part des pouvoirs de la
nation, et que l'heureuse réalisation de cette entreprise serait
un grand honneur national[136-1].»

Hélas! nous avons de bonnes raisons d'être assurés, pour notre
part, de l'indifférence des «pouvoirs» publics actuels de notre
Patrie. Mais nous n'en avons pas de moins bonnes d'avoir confiance
en la Nation: c'est à elle que s'appliquent ces paroles de
Fénelon[136-2]: «Les naturels vifs sont capables de terribles
égarements, les passions et la présomption les entraînent; mais
aussi ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de
loin.» Et voici qui, du même, s'applique au Peuple Allemand: «Les
naturels indolents échappent à toutes les sollicitations: ils ne
sont jamais où ils doivent être, ils écoutent tout et ne sentent
rien.» Aussi semble-t-il bien que Wagner, sur la fin de sa vie,
ait désespéré: «A tout hasard, l'expérience d'une longue vie m'a
appris, à mes dépens, que le plus sérieux soutien d'une cause si
purement idéale ne peut pas être attendu du peuple en général
tel qu'il existe aujourd'hui dans notre Allemagne unifiée. L'art
allemand ne sera jamais placé dans une position de sécurité par
l'acte volontaire de la nation allemande, mais il sera délivré par
l'accident de quelque concours individuel isolé[136-3]» De même il
écrivait, aux _Bayreuther Blätter_, en 1878: «L'esprit allemand
serait-il donc mort? La foi seule empêche de le penser!»

Peu nous importe, à nous, que «l'esprit allemand» soit mort. Mais
il nous importe beaucoup que ne soit pas perdue, pour notre Art,
en quelque idiome humain qu'elle se soit exprimée, cette Voix de
Nature qui a parlé par la bouche et par l'Œuvre de Richard Wagner.

De cette Voix, nous ne pouvons nous désintéresser; nous le
pouvons moins que tout autre Peuple: «Toute solution sociale ou
intellectuelle reste inféconde pour l'Europe, jusqu'à ce que
la France l'ait interprétée, traduite, popularisée... Ainsi,
chaque pensée solitaire des nations est révélée par la France.
Elle dit le Verbe de l'Europe, comme la Grèce a dit celui de
l'Asie[137-1].» Qui parle ainsi? Notre Michelet, non sans nous
asséner quelques rudes vérités: mais ces paroles aussi--sont
une vérité vraie! J'en veux surtout retenir cette assimilation,
providentiellement opportune puisqu'il s'agit ici de l'Art de
Richard Wagner, cette assimilation de notre rôle, en Europe, au
rôle du Peuple Grec antique: les Grecs ont eu Un Art; l'Allemagne
en possède un,--pourrait en avoir un, du moins. Et nous, Français
que nous sommes, n'en aurons-nous pas un? «Voulons-nous espérer?»
comme dit encore Wagner.--Qui sait?... Ne semble-t-il pas que
de nos fumiers d'hier, les Lys de l'Idéal renaissent en pousses
timides? Grandiront-ils? Regardez-les: c'est d'être regardés
qu'ils vivent! Dans tous les cas, dussent-ils mourir, il ne sera
point dit qu'une voix, la plus indigne, hélas! de toutes, n'aura
pas dans le désert crié comme un écho: «Maintenant,» Français que
vous êtes, «c'est à vous à vouloir!»

Est-ce «dans le désert» qu'elle crie?

Non!--Non!

    LOUIS-PILATE de BRINN'GAUBAST (_Ajax_).



DES CYCLES GERMANIQUES

ET SCANDINAVES

DANS

LA TÉTRALOGIE

DE

RICHARD WAGNER


SOMMAIRE

    I.-II.--Le _Nibelunge-nôt_ et les _Eddas_; leur substance
    historique; élaborations qui ont fixé ces poèmes.

    III.--Traces de Panthéisme scandinave laissées en Allemagne par le
    _Nibelunge-nôt_ et par les _Eddas_.

    IV.--Wagner parmi ce Panthéisme. Il en prend, pour les mettre dans
    son œuvre, les deux grands aspects: Chute et Rédemption. Etude
    critique de la _Tétralogie_, à ce point de vue.

    Psychologie de l'œuvre.


DÉTAIL

    Le _Nibelunge-nôt_: trois séries de chants, de sagas, composent ce
    poème; sagas burgundes, avec Gunther; franques, avec Siegfried;
    gothiques, avec Théodoric. Notes sur Gunther, sur Siegfried, sur
    Théodoric.--Ces sagas sont recueillies par les Moines; entre
    leurs mains, latinisation de l'épopée barbare: pourquoi.--Ce qui,
    pourtant, subsiste dans le poème: le plus vieux et le plus fort
    symbole: l'Or.

    Les Deux _Eddas_. Recension islandaise des _Eddas_: Sœmund;
    Snorri.--Note sur les possibles rédactions antérieures des
    sagas qui composent les _Eddas_: Skaldes. Les Skaldes sont les
    conservateurs des éléments mythiques scandinaves, défigurés par le
    génie latin (je ne dis pas chrétien), dans l'Europe centrale.--Les
    chants héroïques en circulation, dès le Ve siècle, dans l'Europe
    centrale, se combinent, lorsqu'ils remontent vers la Scandinavie,
    avec les éléments mythiques restés, là, vivaces, et, par ce
    mélange, ils acquièrent une nouvelle vigueur. Autre rehaut qui
    s'y vient ajouter: les traditions relatives aux Rois-de-Mer--De
    l'Allemagne vient le fait; du Nord Scandinave, la symbolique.

    Rapide aperçu sur le Panthéisme en Allemagne: Moyen-Age et Temps
    modernes. Palingénésie des croyances scandinaves. Légendaire
    médiéval: Nains; Koboldes; Nixes; Wassermanns; Ondines;
    Femmes-Cygnes; Chevaliers-errants. Légendes de Lore-Ley et de
    Kunégonde; Légende de l'Anneau, etc.--Le Panthéisme germanique dans
    Dürer et Holbein, et depuis, etc.--Opinion de Henri Heine.--C'est
    peut-être parmi ce très spécial Panthéisme que les Allemands ont pu
    prendre cette tournure d'esprit, qui a fait dire d'eux (par Wagner
    lui-même): «Le Germain aime l'action qui rêve.»

    Cette pensée nous apparaît, en quelque sorte, comme l'hygiène de
    la _Tétralogie_.--Deux grands aspects dans l'ensemble des Dogmes
    scandinaves: Chute; Rédemption. Etude de ces deux termes dans les
    sources et dans Wagner.--Wagner a, surtout, donné à l'idée de
    Rédemption un relief exceptionnel, tout à fait original.--Balder,
    Dieu-Agneau, agent de la Rédemption dans la théogonie scandinave;
    forme très abstraite du dogme de Balder.--Pour dramatiser l'idée
    de Rédemption, Wagner la transpose sur Siegfried: modification
    très heureuse.--En même temps qu'il se prête à synthétiser l'idée
    de Rédemption, le symbole de Siegfried est l'équivalent de tout un
    large courant historique.--Invasions; Renouvellement (historique)
    du Monde, considéré du point de vue du symbole de Siegfried.

    Substance psychique de la double idée de Chute et de Rédemption:
    Wotan. Psychologie du drame de Wagner.


I

Le poème du _Nibelunge-nôt_ n'est point l'œuvre de tel ou tel.
Tout au plus a-t-on cru pouvoir identifier en Henri d'Ofterdingen,
qui aurait vécu au XIIIe siècle, le définitif compilateur _des_
Chants qui le composent[140-1]. Cette identité importe peu,
d'ailleurs. Quels sont, plutôt, les événements qui constituent la
substance historique de cette épopée?--Trois groupes de traditions
s'y ressortissent à l'activité des trois principales figures du
poème: Siegfried, Gunther, Théodoric (sans parler d'Attila). Avec
Siegfried, les traditions des Francs-Saliens; avec Gunther, celles
des Burgundes; celles des Goths, avec Théodoric.

Il n'y a guère, toutefois, que la tradition burgunde que l'on
puisse étudier historiquement; mais cela suffit, puisque
l'événement qu'elle rapporte,--la destruction du premier royaume
de Bourgogne par les Huns (436),--est capital dans le poème.

Cette constatation est basée sur un passage de la _Chronique_ de
Prosper Aquitanus, prêtre au ve siècle, et ami de saint Augustin:

«Eodem tempore Gundicarium Burgundionum regem, inter Gallias
habitantem, Ætius bello obtrivit pacemque ei supplicanti dedit,
quâ non diù potitus est, siquidem illum Chuni cum populo suo ac
stirpe deleverunt.»

Ce Gundicaire,--le Gunther des _Nibelungen_,--entra en Gaule au
commencement du Ve siècle; il s'empara du territoire compris entre
le Rhin et les Alpes, et c'est en 436 qu'il périt dans une grande
bataille livrée aux Huns sur les bords du Rhin.

Vicissitude fortuite dans ce chaotique drame des Invasions. Mais
un souvenir s'en fit, plus tragique que l'événement même, et qui,
toujours grandi, aboutit à l'épopée des _Nibelungen_[141-1].
C'est que la bataille des Champs-Catalauniques, la plus grande
bataille de toute l'époque des Invasions, vint par là-dessus, et
l'impression inouïe qu'elle laissa,--cette monstrueuse mêlée de
tous les peuples, cette manière de Leipsick fauve et nue,--se
répandit, par récurrence, sur les événements antérieurs comme sur
ceux qui suivirent, et les rougit du même flamboiement.

Ce fut, ensuite, un vaste envol de légendes, de chants,--le cycle
épique de l'invasion d'Attila; cycle né dans les rumeurs de la
cavalerie hunnique, rythmé du choc des boucliers sur les Champs
Catalauniens, partout épandu..., mais qui, peu à peu, se localisa
suivant des conditions, que volontiers essayerions-nous, en
passant, de déterminer.--Le sujet principal n'est plus, dès lors,
l'invasion d'Attila, la chute de l'empire romain; bien que tout
craquant du symbole de cette immense catastrophe, le cycle se
limite à une des circonstances de cette invasion, à un événement
restreint, mais aussi plus vivant peut-être, plus spontanément
dramatique, parce qu'il est moins systématique: l'anéantissement
du premier royaume de Bourgogne. Et tout le tragique est reporté,
accumulé, sur cette circonstance particulière.

Il est certain qu'il existait déjà, avant l'invasion d'Attila
en Gaule, une légende sur la mort de Gundicaire. Mais après
Attila, parmi la pleine épouvante du temps, cette légende
sanglante se développa à l'infini. Elle fut comme un thème où
chacun mit son âme douloureuse. C'est même, sans doute, pour
cela, c'est dans cette sensation de chaos, que Prosper Aquitanus,
relatant l'événement, force la note, va jusqu'à écrire que le
roi Burgunde fut exterminé avec son peuple et sa race, «cum
populo suo ac stirpe». Réminiscence, évidemment, réminiscence
effarée, dans cette oreille latine, de quelque abrupt poème, de
quelque farouche saga entendue, déjà presque fixée dans la forme
des lieder forcenés qui clament, à la fin du _Nibelunge-nôt_,
l'entr'égorgement des Huns, des Burgundes et des Amelungen; mais
erreur d'histoire, ou, du moins, exagération propre à entraîner
à une erreur d'histoire (car Aquitanus, personnellement,
s'embarrassa fort peu, semble-t-il, de connaître la suite des
affaires de Gunther), attendu que Gunther eut pour successeur son
fils Gundiok, lequel régna jusqu'en 463, et, en mourant, partagea
ses états entre ses quatre fils: Chilpéric, Gondemar, Gondebaud et
Godégésile. Gondebaud, ayant déposé ses trois frères, régna seul.
La Burgundie sous lui serait, semble-t-il, redevenue puissante.
La Loi Gombette, promulguée à Lyon par Gondebaud, et dont maintes
dispositions sont empruntées au Code Théodosien, établit, entre
autres choses, que les Burgundes laisseront aux vaincus le tiers,
au moins, des terres conquises, et elle accorde aux Romains les
mêmes droits qu'au peuple vainqueur. Cela implique une grande
force.

Fait important: C'est dans cette Loi qu'est consignée la
généalogie de la première dynastie burgunde. On y retrouve les
noms des rois et princes burgundes chantés dans les _Nibelungen_
et dans l'_Edda:_ Gibico[143-1], qui est Giuki, père de Gunther,
Gundahar qui est Gunther, Gislahar et Godomar pour Giselher et
Gernôt, frères de Gunther[143-2].

Or, il est permis d'inférer de cette particularité qu'au moment
où les noms des vieux rois et princes de Burgundie figuraient,
pour la première fois, dans un Code promulgué par un de leurs
descendants, les souvenirs, les légendes, les traditions qui
leur étaient attachées, bénéficiaient d'une telle lumière,
surgissaient, augmentées des impressions laissées par tout ce
qui s'était accompli depuis. La mort de Gunther, par exemple, ne
fut plus une catastrophe fortuite parmi les ruines du sillage
d'Attila; mais _toute_ l'invasion s'épanouit dans ce désastre,
toutes les flammes et les écroulements de la dévastation hunnique
emplissent ce champ de bataille des bords du Rhin, où tomba le
valeureux Gunther.

Ce grand mouvement des invasions, cette rumeur immense de vie
barbare aboutissait partout, aux formes exaltées, apocalyptiques,
de sa propre tradition. Devant Basine prédisant à Chilpéric
la décadence de la race mérovingienne, on songe à Brünnhilde,
lorsqu'elle dévoile à Sigurd le sanglant avenir du Héros.

Ce serait du règne de Gondebaud, apparemment, qu'il faudrait dater
le cycle _chanté_ (non point _écrit_) des sagas burgundes.

Ces chants, probablement, figuraient au nombre des sagas
germaniques que Charlemagne fit recueillir, en si grand nombre.
Vraisemblable, parmi cette époque passionnée, au travers de
tant de batailles.--Puis, des voûtes, du silence, le vieux cri
de guerre des Barbaries évanoui; une grande douleur, une grande
victime, une âme désespérée; un crépuscule tombant sur cet éclat
d'épées: Louis le Pieux. Il n'aimait guère ces bardits tonitruants
qui avaient fait la joie de son père.--Et qui s'improvisa, faute
de lui, conservateur de ces âpres légendes? Nul autre que le
clergé monastique, le dur clergé monastique d'alors, qui arma
Lothaire contre son père. Par zèle studieux? Plutôt par une
sorte de jouissance que devaient trouver à fixer ces farouches
évocations tous ces Moines guerriers, de sang germanique, qui,
souvent, avaient pour abbés des princes d'empire et passaient,
sans s'en émouvoir, des cellules du monastère aux tentes du
champ de bataille. L'origine des collections bénédictines? des
compilations enfiévrées d'un fatras de vieux poèmes frustes
et tonnants! Les sagas burgundes furent, comme tant d'autres,
recensées dans les couvents[144-1].

Mais avant d'examiner cette phase de la formation du cycle des
_Nibelungen_, où les chants qui le composent sont recueillis,
recensés,--et _remaniés_, verrons-nous, par les Moines, il
nous faut dire, vite, quelques mots,--peu intéressants,--des
identifications historiques tentées, jusqu'à présent, à l'égard de
Siegfried et Dietrich (Théodoric).

Que n'a-t-on pas combiné pour estampiller d'archéologie Siegfried!
_L'Art de vérifier les dates_, tout entier, a fait nombre de
sauts périlleux, sans pouvoir jamais retomber sur cette date
chimérique, enfouie au fond de la légende! On a _voulu_ voir en
Siegfried le Sigebert mérovingien. Comme Siegfried, Sigebert
vainquit Saxons et Danois.--«Il les dompta par la force, cet
homme si beau! Le roi Liùdger doit en souffrir le dommage, ainsi
que son frère Liùdgast, du pays des Sahsen (_Nibelungen, IV_).»
Sigebert était Roi d'Austrasie: or, la capitale du Royaume de
Siegfried, selon le poème, Santen, près du Rhin, se trouvait, par
conséquent, en Austrasie; et il est certain, d'autre part, que,
même avant les rois mérovingiens, à l'époque où Santen était une
colonie romaine, les Francs-Saliens, à la tribu desquels Siegfried
aurait appartenu, selon une autre hypothèse, étaient établis
déjà dans cette contrée, puisque Julien, leur ayant vainement
représenté qu'ils y usurpaient le territoire des empereurs, fut
tenu de les en chasser. Outre cet argument, l'on n'a pas manqué
d'établir une correspondance entre les querelles de Frédégonde
et de Brunehaut et celles de Kriemhilt et de Brünnhild. Comme
Sigebert, dans l'Histoire, Siegfried, dans le poème, est victime
de ces querelles. Sigebert est assassiné comme il allait s'emparer
de Tournay, refuge de son rival Chilpéric. Ainsi Gunther se
félicite de la mort de Siegfried, dont la puissance menaçait la
sienne. Il est certain que la célèbre rivalité de Frédégonde
et de Brunehaut a eu sa légende, laquelle a pu se mêler, après
coup, aux traditions burgundes. Mais ces identifications, même
plus étroites, n'en demeureraient pas moins stériles, attendu
que jamais on ne pourra vérifier historiquement les rapports de
Siegfried avec les Burgundes du temps de Gunther, puisque, à
l'époque de Sigebert, Gunther n'existait plus.

Aussi cette fameuse figure gravée (_jadis_, Cf. Montfaucon; la
figure actuelle n'est pas authentique) sur le tombeau de Sigebert,
à Saint-Médard de Soissons, et qui représente ce roi, _les
pieds sur un dragon_. L'on a cru y voir un souvenir du mythe de
Siegfried vainqueur de Fafner. La même figure se retrouve dans
l'église de Santen, et l'on pourrait certainement, avec un peu de
recherche, en indiquer ailleurs d'autres exemplaires. Mais que
prouve cela, sinon que ce mythe scandinave du Dragon terrassé,
ne heurtant point les idées du Christianisme, qui, lui-même,
a son saint Michel vainqueur du Dragon, s'était conservé plus
longtemps que les autres mythes, et était devenu comme un symbole
de vaillance, de lieutenance divine. Ce symbole je le retrouve
en d'autres personnages, avec qui jamais pourtant on ne songea à
identifier Siegfried; ainsi: le Fléau-_de_-Dieu; et Théodoric dont
le nom signifie: Combattant-_de_-Dieu.

Enfin une tradition norvégienne,--que, d'ailleurs, l'on ne peut
guère prendre plus au sérieux que les hypothèses concernant
l'identification du Héros des _Nibelungen_ avec Sigebert Ier
d'Austrasie (mais deux improbabilités se valent),--viendrait
contredire le système ci-dessus rapporté. En effet, suivant ces
dernières données, Siegfried, ou plutôt Sigurd, aurait vécu en
Norvège, vers le commencement du IXe siècle, puisque le iarl
Ragnar Lodbrog, qui y régnait alors, épousa, en secondes noces,
une certaine Aslaug, (ou Kraka) «qu'il crut, longtemps, la fille
d'un simple pêcheur, mais qui avait eu, pour père, _Sigurd_
Fahnericida et _Brynnhilda_ pour mère[147-1].» Une saga attribue
même à Ragnar Lodbrog la victoire sur le Dragon! Il y eut, dans
les pays norvégiens, une manière de dynastie de Sigurd[147-2], etc.

Le Siegfried germanique serait cependant antérieur au Sigurd
scandinave. Lachmann et W. Grimm en font un Chef d'une tribu de
Francs-Saliens. Dans les _Nibelungen_, les terres de Siegfried
sont, comme on a vu, situées dans le pays qu'occupaient les
Francs-Saliens. A quel moment aurait-il vécu parmi eux? A
une époque très reculée certainement, puisque, aussi haut
qu'on remonte, on retrouve Santen comme colonie romaine
(_Colonia Trajana_, et aussi _Tricesimæ_). Le récit fait par
Ammien-Marcellin de la lutte que Julien engagea avec eux, et qui
les fit connaître, ne fournit aucun indice sur Siegfried. Si
donc Siegfried a vécu parmi les Francs-Saliens, c'est à l'époque
héroïque, quasi-fabuleuse, où ces tribus erraient, sans autres
annales que les Chants de leurs Skaldes, des solitudes du Rhin
aux brumeux rivages de la mer du Nord. Dans ces conditions, on ne
peut guère plus en savoir historiquement sur le Héros germanique,
que, par exemple, sur les rois danois de la mythique dynastie
Skioldungienne.

Quelques mots sur Théodoric et nous avons fini ce fastidieux
inventaire des données, positivement ou hypothétiquement
historiques, incluses dans le poème des _Nibelungen_. Au vrai,
nous pourrions arrêter ici même cet exposé, car, en fait, aucune
relation n'a jamais existé entre le cycle des _Nibelungen_ et
l'histoire de Théodoric, lequel est le Dietrich du poème. La
catastrophe de Gunther eut lieu en 436, bien avant la naissance de
Théodoric (455).--Mais le roi des Ostrogoths étant, après Attila,
la plus grande figure du Ve siècle, les traditions épiques le
concernant se seront invinciblement liées, en dépit de l'écart de
date, à celles qui se sont groupées autour de l'invasion d'Attila.
Il serait assez possible que ces traditions aient pris, dans le
poème des _Nibelungen_, la place d'une saga, également gothique,
mais bien antérieure: la saga d'Hermanaric[148-1], (qui fut
vaincu par les Huns), saga dont nul souvenir ne subsista dans la
rédaction définitive des _Nibelungen_, mais que l'on retrouve, à
deux reprises, dans les _Eddas_[148-2], lesquelles contiennent
comme la matière brute, façonnée et ordonnée (trop bien ordonnée!)
dans l'épopée germanique. Le souvenir de Théodoric, plus glorieux,
aura remplacé celui d'Hermanaric, figure brumeuse de Barbare
immémorial, sombrée obscurément, sans éclair de framée, dans
l'insondable flot des Huns. L'exemple de ces substitutions se
rencontre dans toutes les épopées naturelles, notamment dans la
_Chanson de Roland_, où les authentiques Gascons de Roncevaux font
place, en définitive, aux Sarrasins, mieux légendaires.

Voici, maintenant, le moment de silence, où tous ces chants
épiques, après avoir quelque temps flotté comme une âme solitaire,
enfouirent dans l'asile des couvents le triste et fier souvenir
des vieilles Barbaries[149-1]. Le retentissement des boucliers se
perdit au fond des absides; le Bardit devint cantilène et l'orgue
ensevelit l'âpre cri des batailles.

Et pourtant! elle fut longue à mourir, cette vaste clameur. Ces
Moines mêmes, que sentirent-ils, tout d'abord, dans ces Chants de
jadis, qui les pût captiver? C'est qu'ils s'y miraient, eux-mêmes,
en ces côtés de rudesse et d'impétuosité barbares que la
discipline canonique avait mal réprimés en eux. Cet effrènement,
ces sursauts de race, je les retrouve dans la virulence des
anciennes excommunications! La loi d'excommunication est, sans
nul doute, d'origine latine; elle est la forme nouvelle et morale
du bannissement romain: ni feu, ni eau. Mais cette loi, pour
avoir force, trouva, dans les moyens du clergé, mieux que les
juridictions impassiblement systématiques de l'ancien monde: la
fougue aussi du monde nouveau, du Nord purifiant l'univers.

Les Chants du Nord, tout pleins de cette fougue, n'eussent guère
été modifiés par les Moines, lorsque ceux-ci les compilèrent, si
ce travail ne se fût fait en vue de certaines fins que nous allons
constater. Car si bien des raisons s'accordaient à conserver
à ces chants, à travers toutes les vicissitudes, leur style
d'authenticité, des influences latines, d'autre part, agissant
invinciblement, ne tardèrent point à altérer cette physionomie
première.

De ces influences latines, voici ce qu'assez judicieusement on
pourrait penser, semble-t-il. Charlemagne tente l'unité politique;
son œuvre ne lui survit pas. Mais, lui disparu, les Moines
et les Evêques font l'unité religieuse. Benoit d'Aniane réforme
le Monachisme; Hincmar fonde une manière d'Eglise gallicane.
En raison de l'affaiblissement de l'activité civile, ou plutôt
militaire, croit l'autorité ecclésiastique. Cette tradition
romaine que Charlemagne a renouvelée, c'est le clergé qui en
hérite.--«Hincmar considère l'empire de Charlemagne comme la
continuation de l'empire romain. Cependant, et bien qu'il fût imbu
des avantages de l'unité politique, telle que le monde l'avait
connue sous Charlemagne, il paraît s'être résigné facilement à la
voir disparaître sous les fils de Louis le Débonnaire, comptant
que le règne universel de l'Eglise suffirait pour maintenir au
moins l'unité idéale de la Société Carolingienne[150-1].» Et cette
unité ne fut pas qu'idéale: elle s'attesta foncièrement[150-2].
Or, la conviction que «le règne universel de l'Eglise» maintiendra
l'unité de la Société Carlovingienne inspire au clergé une sorte
d'œuvre de réorganisation latine[150-3]. Car d'où tirer que de
la vieille tradition latine, romaine, un concept de domination
universelle?

Certes, c'est ici raisonner bien systématiquement; mais la vie
intime, nerveuse,--impénétrable hélas! à un aussi bref, et, en
effet, sèchement systématique examen,--se ressentait de ces
dispositions générales. Non du peuple, inconscient encore,
disséminé, que je dis: vie nerveuse, mais du clergé, dont les
œuvres l'exprimaient, cette vie, dont les occupations la
racontaient. Là, elle aboutit à des manières d'être concrètes, à
des aspects, à de la forme, à du style.

Le souffle de latinité qui revient du Midi, comme aux plus beaux
jours de l'âge gallo-romain, anime savamment cette intime,
nerveuse vie monastique, fine et puissante, réorganisée par saint
Benoit d'Aniane, par lui préparée à recevoir un tel souffle!

Excepté Jean Scott Erigène, si l'immortel effluve oriental de
sapience ne suscite pas encore de grands théologiens, déjà
apparaissent les grands canonistes: Hincmar, Benoit d'Aniane.
C'est cet effluve qui caresse l'imaginative du Moine de St-Gall,
des premiers poètes de la Table-Ronde et du Saint-Graal: c'est lui
qui inspirera Gerbert, et Abbon, et Hucbald, le fondateur de la
grande école de Reims, et Bernon, et saint Odon, l'un fondateur,
l'autre réformateur de Cluny, etc.

Une chose qui frappe, dans les événements de ce temps, c'est
ce penchant des hommes à chercher dans les traditions sacrées
des analogies avec leurs propres situations. Atterré par la
dévastation northmanne, Charles le Simple fait souscrire un
Concile qui sanctionne un capitulaire qui n'est qu'une paraphrase
d'un passage de l'Écriture: «Nous voyons de nos yeux ce que le
prophète a prédit autrefois: Les étrangers dévoreront votre
pays devant vous, etc.»--Plus tard, parmi l'épouvantement de
l'An Mil, Henri II, empereur d'Allemagne, se réfugie dans le
monastère de Saint-Vanne, s'écriant, avec l'Ecclésiaste: «Voici
le lieu de repos que j'ai choisi et mon habitation aux siècles
des siècles!»--Pourquoi cette évocation continuelle, spontanée,
sans nul apprêt déclamatoire, inconsciente d'être lyrique, et par
qui le Présent se mire si rêveusement dans le Passé?--C'est que
l'influence traditionniste du clergé est devenue immense. Et nous
avons vu que cette tradition est surtout latine.

Dans ces monastères pleins des nimbes de la Légende dorée que
pouvait-il advenir des vieux chants barbares du Nord?--Lourds
des armes qui conquirent l'Empire romain, les Héros germaniques
entrèrent, eux aussi, dans le rayonnement de cette Légende. Le
Moyen Age alors put confondre Siegfried avec saint Victor. Ces
frustes apparitions, dégagées à peine du remous des migrations
barbares, les Moines les vêtirent de tout un anachronique
clinquant de chapes, de missels et d'auréolements. Peu s'en
fallut, sans doute, que la légende[152-1] primitive des
_Nibelungen_ ne tournât totalement à quelque épopée latine du
goût de l'_Alexandre Chevalier_. Ce que la Latinité chrétienne
avait fait pour l'Orient héroïque, elle le pouvait faire pour
l'Occident épique. Saint Martin et saint Georges portaient casques
et cnémides, non du centurion du IVe siècle que fut, en effet, le
premier, mais un casque et des cnémides, tout à fait homériques,
d'Achille ou d'Hector. Ulysse, retiré à la cour des rois de
Castille, richomme autant qu'un Cid, guerroyait contre le Maure,
cependant que Hartus, le vieux pendragon celtique des bardes
païens, maintenant, à la tête des Vingt-Quatre de la Table-Ronde,
partait à la conquête du Saint-Graal.

Dans le _Nibelunge-nôt_ le remaniement n'est pas aussi radical;
il y a addition de nuances plutôt que superposition de faits.
Une interpolation très apparente, cependant, c'est celle d'un
des grands événements du Xe siècle, ou plutôt du souvenir de cet
événement, abouté là, bon gré mal gré, en plein Ve siècle: la
conversion des Hongrois au christianisme, sous leur duc Geysa.
Les Moines jettent tout bonnement à travers le poème l'auteur
de cette conversion: l'évêque Pilgerin de Passau; ils en font
l'oncle de Brunnhild. La Walküre, nièce d'un évêque!--Si j'avais
été à la place des Moines, j'aurais plutôt mentionné saint
Anschaire, l'apôtre des Scandinaves, au IXe siècle.--C'eût été
plus logique.--Mais voilà: toute la chrétienté en parlait, de
cette conversion des Hongrois. Sylvestre II décernait le titre de
roi à Étienne le Saint, fils de Geysa, et qui achevait l'œuvre
commencée par l'évêque Pilgerin. Comment passer tant de choses
sous silence.

Arrivèrent, ensuite, les Minnesänger, les Troubadours, avec tout
le brocart de l'ère du gothique rayonnant. Ils remplacèrent,
sur le heaume des héros, les ailes des casques barbares par le
cimier de la Chevalerie; ils gonflèrent au-dessus des Hordes les
bannières et les oriflammes, et le tourbillonnement des migrations
s'arrangea en belles ordonnances de tournois.--Nous sommes à
Worms, sur le Rhin, en plein XIIIe siècle, au plus beau moment de
cette manière de Renaissance que suscita le zèle artistique de
Frédéric II de Hohenstaufen. Du reste le pittoresque chevaleresque
se trouve, çà et là, d'accord avec le vieux poème. Le Moyen
Age n'avait-il pas eu son Siegfried: Richard-Cœur-de-Lion?
Je ne crois pas que les Minnesänger aient beaucoup repris aux
magnifiques lieder qui chantent, à la fin du poème, le combat des
Huns, des Burgundes et des Amelungen. Les anachronismes qui sont
du fait des Troubadours restent épidermiques. Mais les Moines,
eux, sont allés jusqu'au fond et nous auraient presque changé
l'âme de l'œuvre, si un grand aspect hiératique, primordial,
celui-là même où les créations du génie barbare ont atteint toute
l'entournure possible, et dont il faut par conséquent parler à ce
titre, n'avait subsisté, malgré tout, dans le poème:--l'Or.

L'Or, pour les peuples qui envahirent l'Empire, c'était Rome.
Même au IXe siècle, alors que les Sarrasins ont pillé le trésor
de Saint-Pierre, Rome fascine toujours l'Occident. Partout les
Vikings la pensent voir. Fière, sur un fond d'architectures
capitolines, un pape et un roi à ses pieds, parmi de voluptueuses
pénombres traînant en lourds rideaux d'alcôve, Marozie, comme
plus tard Lucrèce Borgia, se profile encore en impératrice.
Dans la suite, en plein Moyen Age, à l'heure la plus sombre de
la ruine, lorsqu'il n'y a plus de pape, plus de peuple, lorsque
Clément V s'en est allé et que Rienzi n'est pas encore venu,
lorsque la sauvage féodalité romaine, restée seule maîtresse,
pille et dévaste, tronquant les colonnes antiques, et plantant, à
la place, d'autres colonnes, de monstrueuses colonnes, barbares
comme un pilier lombard: les Colonna, la sanglante famille des
Colonna,--alors on peut bien croire le mirage dissipé, dispersé
aux cent écroulements dont les Barons se font de difformes
châteaux. Et pourtant il continue indirectement, c'est vrai, par
Byzance, héritière de Rome. C'est la fabuleuse fascination de
Byzance qui détermine, au fond, la IVe croisade. Mais c'est Rome
qu'on pilla dans Byzance, et la conquête «latine» du vieil Empire
d'Orient fut la suprême lacération au dernier pan de l'immense
pourpre des Césars.

Pour suggérer, d'abord, exprimer, ensuite, symboliquement, cette
conquête des richesses du monde oriental, les religions du Nord
eurent ce mythe d'un demi-dieu s'emparant d'un trésor, après en
avoir tué le détenteur,--Siegfried vainqueur de Fafner,--mythe,
sans aucun doute, antérieur[155-1] aux invasions barbares, mais
qui de ces événements, de ces fastes, reçut, en quelque sorte,
force de vie, d'actualité. Si la transfiguration légendaire
des grandes gloires barbares du Ve siècle,--Attila, Gunther,
Théodoric,--fut si rapide, si puissante, dans le Nord, c'est
qu'il s'y trouva ce mythe tout prêt à les mouler; mythe qui,
par delà même ces figures, semble avoir expressément dominé la
première moitié du Moyen Age: depuis les luttes cupides des
dynastes Mérovingiens et Carlovingiens jusqu'au monstrueux
pillage de Constantinople. Quoi d'étonnant que, malgré les
Moines, son influence se soit continuée, vivacement, dans les
_Nibelungen_?--C'est surtout pour s'emparer de son trésor que
Hagene tue Siegfried. Certes, les causes mythiques du crime de
Hagene ne sauraient être indiquées dans le poème. On ne soupçonne
pas qu'en s'appropriant le Trésor,--lequel avait appartenu aux
Niflungen, esprits infernaux,--Hagene, _leur descendant_, les
venge sur la race qui les asservit, sur les Völsungen, postérité
d'Odin, et dont Siegfried est issu. C'est, symboliquement, la
revanche des ténèbres sur le jour, le Crépuscule des Dieux. Mais,
tel que le donne le _Nibelunge-nôt_, le récit de l'événement est
encore d'une âpreté, d'un tragique mal conciliable avec le ton
d'une compilation de moines, et des approfondissements de fatalité
se devinent, aux sonorités étranges, prolongées, qu'il répand
alors. L'acte de Hagene n'est point personnel; il est la volition
du Destin. Cela se vérifie, à la fin du poème, lorsque Hagene
paye de sa vie son refus de dire où est caché l'Or. Et il meurt,
joyeux, certain que cet Or, enseveli par lui dans le Rhin, ne
retombera jamais entre les mains de ses ennemis.


II

On a sur les auteurs des _Eddas_, ou, plus exactement, sur leurs
rédacteurs, leurs compilateurs, des données beaucoup plus précises
que sur le compilateur du _Nibelunge-nôt_. Nous résumerons
brièvement ces données. Les chants qui composent la première
_Edda_[157-1] furent recueillis et coordonnés, en Islande,
vers la fin du XIe siècle, par un prêtre du nom de Sœmund
Sigfusson (1057?-1132). Ce Sœmund, après avoir étudié dans
les universités d'Allemagne et de France, _gallicana eloquentia
in septentrionali viro_, de retour dans sa patrie, s'appliqua à
rassembler les traditions du Paganisme scandinave. Ces traditions,
il fut le seul à ne les point répudier. L'île était convertie au
Christianisme. On le taxa de sorcellerie. Cette lugubre Islande
aspirait, elle aussi, vers l'Orient; l'Évangile, depuis peu,
l'en entretenait. Elle voulait effacer les douloureux souvenirs
du culte scandinave, culte dont les mystères allaient si bien
pourtant avec cette terre de limbes, où déjà plane la stupeur
du pôle. Les mélancoliques légendes scandinaves la racontaient
si bien! Les flammes de ses volcans luisaient sur ses neiges,
comme les flammes de la montagne d'Hindarfiall sur le sommeil
de Brünnhilde. Les rougeurs et les lividités de la fin du monde
scandinave,--un hiver épouvantable suivi d'un embrasement
universel,--semblent envelopper cette terre où les volcans
surgissent de la glace. Ces affinités, cette poésie, Sœmund
la sentit peut-être; il la respecta dans les légendes qu'il
recueillit et qui, très probablement, ne perdirent, entre ses
mains, rien de leur caractère primitif. Lorsqu'il veut exprimer
des idées plus récentes, personnelles, au lieu de remanier dans
le sens de ces idées la matière dont il dispose (comme les
_Nibelungen_, les Moines), il intercale, franchement, des passages
de sa façon, et dont il n'atténue nullement les disparates. Tel
est, dans son recueil, le _Chant-du-Soleil_, exposé d'une morale
toute chrétienne.

Snorri-Sturluson (1178-1241), compilateur de la seconde _Edda_,
recueillit et augmenta l'héritage des travaux de Sœmund. On
lui doit le _Gylfaginning_ (_la Vision de Gylfi_), écrit capital
pour la connaissance de la mythologie scandinave. Certes, il ne
tient que de seconde main les notions qu'il y coordonne, et que
l'on retrouve, éparses, dans les principales sagas de Sœmund,
telles que: La _Prédiction de Wola-la-Savante_, les _Chants
solennels d'Odin_, le _poème du Corbeau d'Odin_, le _poème de
Vegtam_, etc. Mais ces notions, on pourrait les considérer,
après leur reproduction par Snorri, comme dûment contrôlées,
car il les serait allé vérifier aux sources mêmes, en Suède et
en Norvège.--L'œuvre de Snorri (y compris le _Bragarodur_,
ou _Entretiens de Bragi, fils d'Odin_) est plus didactique que
celle de Sœmund. On y démêle l'expression d'idées propres
au Moyen Age, notamment cette préoccupation de ressortir à
la tradition troyenne tous les cycles connus depuis, surtout
les cycles scandinaves. Comme le premier roi franc, dans les
_Chroniques de Saint-Denis_, le premier roi scandinave, Odin,
est, dans Snorri, un des fils de Priam, échappé de la ruine de
Troie. Le Ragnarœcker, la fin du monde scandinave, n'est autre
que l'embrasement d'Ilion. Négligeons des rapprochements plus
subtils, je veux dire naïfs; l'importance de ces fables c'est de
confirmer en somme, ce que l'on sait des origines orientales des
théogonies scandinaves. Ajoutons que Snorri, comme Sœmund, n'a
fort heureusement pas infiltré ses lubies dans le corps même des
sagas. Il les expose à part. Et voilà pourquoi les compilations de
deux pauvres prêtres islandais, en butte à l'hostilité de leurs
contemporains (c'est peut-être pour cela qu'ils se complurent si
fort dans le Passé), sont bien autrement importantes, pour la
connaissance des antiquités scandinaves, que le _Nibelunge-nôt_
allemand. Après ces quelques mots sur la recension islandaise
des _Eddas_, il nous faut parler de la rédaction _originale_ des
poèmes mythologiques qu'elles contiennent.

On a fort peu de choses sur les Skaldes norwégiens qui, les
premiers, célébrèrent les traditions religieuses du Nord.
Snorri, dont le travail offrirait pourtant plus de ressources
critiques que celui de Sœmund, cite, çà et là, quelques très
vagues autorités, dont ce qu'il dit de plus explicite se trouve
dans le _Skaldskaparmal_, recueil de règles poétiques, conçues
d'après les Skaldes, et qu'on peut lire à la suite des sagas.
Or, ces indications sont tout à fait insuffisantes. D'après les
opinions les plus autorisées (Lachmann, Grimm, etc.), ces sagas
mythologiques ne seraient point postérieures au VIIIe siècle.

Qu'étaient les Skaldes de ce temps-là?--Disciples des prêtres,
prêtres, eux-mêmes, d'un rang inférieur, ils tenaient d'eux
les traditions mythologiques, les antiques légendes, dont ils
reportaient, ensuite, la grandeur sur un roi, qu'ils célébraient,
lui prêtant la gloire des héros mythiques, lui arrangeant de
divines généalogies[159-1]. Et c'est par ainsi que les symboles
théogoniques entrèrent si profondément dans la vie, dont ils
purent accueillir les fastes. Le rêve et l'action se confondirent.

Communs, d'abord, _oralement_, à tout le monde
germanico-scandinave, ces symboles, après la conversion
de l'Allemagne au Christianisme, étaient remontés vers la
Scandinavie, où les Skaldes les avaient recueillis. Or, les
légendes historiques du cycle des _Nibelungen_ se propagèrent,
également, dans le Nord, en Danemark et en Norvège. Appuyées,
là, sur les traditions religieuses, qui s'y étaient conservées
intactes, elles y gardèrent ce caractère primordial, que les idées
du moyen âge devaient, en Allemagne, défigurer. Elles y furent
à l'abri des influences latines, les Danois et les Norvégiens
s'étant déclarés les ennemis des Allemands, dès ceux-ci convertis;
et Charlemagne, en décimant les Saxons, éleva plus haut cette
barrière.

Ainsi c'est en Scandinavie que les traditions épiques de la
Germanie se combinèrent avec les traditions religieuses du Nord,
et acquirent, par ainsi, une ampleur, une portée symbolique.

Le cycle des héros burgundes, francs et goths fut comme raccordé
aux anciennes mythologies. L'invasion d'Attila, la chute du
premier royaume de Bourgogne, les exploits de Siegfried, tout cela
se trouva cadrer, pour ainsi dire, avec des dogmes préétablis,
avec des prédispositions d'âme, et qui auraient trouvé, dans ces
événements, d'harmoniques résultats.

Par la voix des Skaldes, chez des peuples qui avaient gardé leur
caractère natif, ces événements furent proclamés avec une sorte de
faste sacerdotal.

Tandis que dans l'Occident latin, les Moines retraçaient, à leur
façon, ce passé légendaire, ici il s'évoquait, vivant.

A cette force que prenait l'évocation, dans un milieu d'ingénuité,
vinrent s'ajouter les rehauts des formes mythiques: les traditions
humaines se prolongèrent dans l'éternité; les colonnes de Walhall
se superposèrent aux portiques des villes, et les héros ne
moururent que pour renaître auprès de Wotan.

Il faut le redire ici, très utilement: La religion scandinave
contenait, mythes ou légendes, des formes toutes prêtes à
exprimer, symboliquement, la chute de l'empire romain, le
renouvellement historique du monde (_Ragnarœcker_).--C'est
pour cela que le cycle des _Nibelungen_, écho de cet événement,
conserva, dans l'extrême Nord, toute sa véritable signification,
toute son ampleur fatidique. Il est plus épique chez les
Allemands, plus religieux chez les Scandinaves; ici, glorification
des hommes; là, volition de Dieu. Si c'est de l'Allemagne que le
fait est parti, c'est dans le Nord scandinave que le symbole s'est
produit.

Il y eut autre chose encore pour ajouter à ces chants. A l'époque
où ils se répandirent, oralement, dans le Nord, une Barbarie s'y
agitait, aussi formidable que celle des premières invasions. Elle
se préparait, celle-là, à conquérir l'empire de Charlemagne.
Poussant leurs barques loin des livides fjords scandinaves, les
Vikings cinglaient vers l'Orient, vers le vieil empourprement
romain, les Vikings s'y ruaient, au tonnerre des chants qui
célébraient la conquête de l'Or. Jamais, probablement, les fables
scandinaves n'eurent tant de consistance qu'à ce moment. Elles se
grossirent du merveilleux de ces nouvelles aventures. La chute de
l'empire carlovingien prolongea le fracas de la ruine de l'empire
romain. La tradition de la Détresse des Nibelungen, l'idée d'une
grande puissance écroulée, n'aurait-elle pas commencé de prendre,
sous l'action de ces circonstances, sa seconde forme, cette forme,
définitivement fixée dans l'_Edda-Sœmundar_?[161-1].

Ces figures, à la fois flamboyantes et glauques des
Rois-de-la-Mer, sont comme si elles réincarnaient les vieux Héros
des grandes invasions. Les Attila, les Siegfried, les Gunther
s'agitent derrière les Ragnar Lodbrog, les Hastings, les Bjœrn
Côte-de-Fer[162-1]. Aussi terribles que leurs prédécesseurs, ces
Northmanns! Du fond du Nord, ils apportent une fatalité aussi
inexorable que celle d'Attila. Sur eux, la même lueur d'en haut;
cette fulguration, ils la traînent sur les cathédrales et sur
les manoirs, comme autrefois les Huns sur les temples et sur
les villas. Un pirate veut aller à Rome coiffer le laurier des
imperators.

Et c'est de cet effrènement que s'emplirent les chants eddiques;
les symboles, conservés par les Skaldes, enveloppent toute cette
vie orageuse. Le cycle des invasions danoises transparaît dans
l'_Edda_. Plusieurs sagas de ce recueil, absolument postérieures
à l'inspiration germanique, chantent même, nommément, des
Rois-de-Mer.

Résumons les deux chapitres qu'on vient de lire:--Les traditions
épiques de la Germanie ayant pris consistance, peu après les
grandes invasions du Ve siècle, dans les chants qui constituent
le fonds du poème des _Nibelungen_, et laissé, dans le centre
de l'Europe, les éléments, bientôt défigurés, de ce poème,
remontèrent vers l'extrême-Nord, lorsque, partout ailleurs, le
monde barbare eut été régularisé par le Christianisme. Là, ces
traditions se combinèrent avec les symboles religieux qui, grâce
aux Skaldes, y étaient restés vivaces. Elles s'y trouvèrent, de
plus, mêlées à de nouvelles vitalités barbares, dont elles furent
animées et augmentées: d'où les _Eddas_. Des pages qui précèdent,
nous tirerons donc ce principe:--Si c'est au monde germanique
qu'appartient le fait historique, c'est le Nord scandinave qui,
de ce fait, soit qu'il ait ajusté la symbolique à l'histoire ou
l'histoire à la symbolique, a dégagé le sens religieux. C'est
par l'effort de l'âme du Nord que ces choses du monde acquièrent
un développement d'éternité. Il faudra donc examiner le sens
symbolique de la _Tétralogie_ en se plaçant au point de vue des
_Eddas_; puis nous verrons ces symboles aboutir à l'Humanité des
_Nibelungen_.


III

Nous avons vu le cycle des _Nibelungen_ se dessiner dans le
sens des idées du Moyen-Age, se projeter définitivement dans le
Moyen-Age, étude ou loisir du Moine ou du Baron[164-1]. Il devint,
pour l'Allemagne, ce qu'était, pour la France, la _Chanson de
Roland_. Il est, en sa formalité dernière, le produit de cette
activité littéraire qui aboutit, d'autre part, à la _Table-Ronde_,
à la _Brut d'Angleterre_, au _Faux-Gildas_, à _Garin-le-Loherain_
et, surtout, au _Roman du Reinhart_. Le _Nibelunge-nôt_ reflète
l'esprit chevaleresque du temps, comme le _Reinhart_ en répète
l'esprit satirique; comédie dans le _Reinhart_, tragédie dans
le _Nibelunge-nôt_, le premier est l'envers du second[164-2].
C'est, apparemment, en Saxe, Brème, Munster, Sœst (l'ancienne
Saxe), que que le poème définitif fut le plus répandu; c'était
là que ses légendes constitutives s'étaient le plus abondamment
concentrées.--Il y eut même, très probablement, d'autres chants
appartenant au cycle des _Nibelungen_ qui ne furent pas attirés
dans la rédaction écrite au commencement du XIIIe siècle. Le poète
Marner indique quelques-uns de ces chants.

Nous n'avons ni l'intention, ni la faculté de relever, une à une,
tout le long de l'époque féodale, les vicissitudes de l'épopée
germanique. Nous voulons seulement suivre, à travers le Moyen-Age,
la trace générale du poème, mais du poème considéré, maintenant,
dans son caractère païen, scandinave. Pour cela, ayant vu l'action
du Moyen-Age sur l'œuvre, il faut examiner la réaction de
l'œuvre sur le Moyen-Age[165-1]. Le Moyen-Age a teinté le
poème des couleurs de l'idéal latin et chevaleresque; à son tour
le poème incorpore dans le Moyen-Age le vivant souvenir des
Mythologies et des Barbaries; il y suscite comme des palingénésies
de religions et d'épopées.

Comme nous venons de l'indiquer, la tradition des _Nibelungen_
ne donna pas seulement naissance au poème de ce nom. A un degré
de formation moins «parfaite», elle se résolut en une pluralité
de légendes, de contes, de _märchen_, qui descendirent dans le
peuple. La Chevalerie avait pour elle la grande épopée ruisselante
de durandals et d'oriflammes. Le peuple eut mieux: l'âme même
de l'épopée, son âme naïve, primitive, mystérieuse, pleine de
l'étoilement des anciens cieux. Qu'on ne nous objecte pas la
prétendue «grossièreté» de ces légendes: nous savons bien que
l'une d'elles, le _Hœrner Syfrid_, fait du Héros du Nord un
apprenti forgeron (mais il tranche l'enclume avec l'Epée forgée!),
un bouvier (mais il est le prodigieux bouvier d'un monstrueux
bétail de Dragons!). Lorsqu'elles aboutissent si bas, ou plutôt
si loin, les traditions épiques sont bien près de revenir à
l'élémentaire réalité de leur origine; et c'est encore à travers
l'âme des peuples[166-1] que ces traditions s'identifient le mieux
à elles-mêmes. Tout le légendaire de la vieille Allemagne tient
dans l'ensemble de ces contes; non ce légendaire historique,
officiel, en quelque sorte, qui dérobe sous la naïveté de la forme
d'immanentes conceptions politiques[166-2]; mais ce légendaire
composé de l'émerveillement que met au cœur de l'homme le
spectacle de la vie, de la nature et du ciel. Cette irradiation de
l'ingénuité absorbe, dissout toutes les idées de temps, de mesure,
de relativité, et elle colore tout du même rayon éternel. Après
le poète, où trouver ce don de contemplation mieux développé que
dans le peuple?--C'est pour cela que ce qu'il y avait d'intimement
agissant, d'invétéré, de domestique, pour ainsi dire, dans les
vieux cycles du Nord, alla si droit, sous la forme de pauvres
contes, aux peuples germaniques.

Et ainsi les vieilles mythologies, les vieilles croyances, les
vieux fastes sublimes roulaient confusément du fond du Passé
ténébreux jusqu'à l'âme naïve du Moyen-Age, dans l'humble et
profonde lueur de cette âme. L'ancien panthéisme scandinave se
modelait, peu à peu, dans les clartés du Christianisme. La lumière
de la grâce se levait sur un monde renouvelé, sans doute, mais
dont les matériaux, pour être autrement agencés, n'en étaient pas
moins païens de provenance, n'en représentaient pas moins comme
tout ce que le Ragnarœcker scandinave avait laissé de vestiges
de l'antique Nord.--C'étaient, comme dit symboliquement le
_Gylfaginning_, c'étaient, retrouvées dans les herbes de la ruine,
les tablettes d'or jadis possédées par les Ases; et l'on pourrait
dire du peuple allemand du Moyen-Age ce que l'Edda de Snorri
rapporte des nouveaux Dieux qui naquirent après la fin du monde:
«Ils parlent de la poussière puissante laissée par le Passé, des
preuves de force données dans ces temps, et des Runes antiques de
Fimbul-Tyr.»

Dans cette «poussière puissante» flottait, crépusculairement,
l'immense palingénésie, la myriade des légendes païennes, des
apparitions qui, du fond des ruines paternelles, lentement, se
tournaient vers le Moyen-Age, et, en imploration au seuil de ses
porches, au rebord de ses ogives, lui demandaient asile. Et les
peuples accueillirent cet essaim qui se répandit par les villes et
par les campagnes, par les cathédrales et par les castels.

La création en fleur des mythologies festonna de rinceaux la
rigidité pieuse des architectures.

Il faut, pour l'Allemagne, examiner de plus près le légendaire,
le panthéisme qui, du fond de l'immense tradition des
_Nibelungen_[167-1] et des _Eddas_, s'épancha sur elle, comme
d'une corne d'abondance. Le Christianisme vint par dessus, mais
sous cette Allemagne chrétienne, le merveilleux, le fabuleux
transparaît magiquement[167-2]; il forme le fond de superstition
de toutes les coutumes; et, comme la vie à quoi il se mêle n'est
plus la vie exclusivement militaire des temps barbares, comme,
à côté de l'Homme d'armes, voici venir le Bourgeois, le Paysan,
l'Ecolier, ce merveilleux prend comme quelque aspect familier,
immédiat, pratique. L'impression qu'il dégage aurait quelque chose
d'analogue à l'effet de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.

Cette bonhomie dans le fantastique, j'en trouve d'abord les
traits dans le cycle des Nains, des Männlein. Ils ont quitté
les montagnes de la Norvège et de l'Islande pour les montagnes
de la Germanie: le Wunderberg, le Taunus, l'Erz-Gebirge, le
Thuringervald. Dans les idées chrétiennes de l'Allemagne, Dieu
les a créés pour cultiver le sol, comme ils étaient, vers
l'extrême-nord scandinave, dans ces terres de geysers et de
volcans, les formidables forces géologiques. Maintenant, adoucis,
les voilà retirés dans des montagnes plus tranquilles, couronnées
de chalets et festonnées de vignes. De leur ancien labeur, ils
ont gardé comme une industrie, une diligence de fourmis. Leurs
femmes filent le lin. Et sur cette vie d'ordre et de travail, la
douceur de sentiments chrétiens. Les Nains du Wunderberg vont
à l'église de Saltzbourg. Leurs distractions: la musique et la
danse. Au crépuscule, par toutes les fissures des rochers, vite,
dans la campagne. Tous ces petits yeux convoiteurs laissent, un
moment, le spectacle des trésors édifiés en sombreurs vermeilles,
sous la montagne, pour la douce nuance infinie du ciel du
soir. Ils s'entretiennent, sur la colline, avec les étudiants
qui passent, tandis que d'en bas, de tous les clochers de la
grand'ville universitaire, Gœttingue, Iéna, Heidelberg, montent
les carillons des angelus et des rumeurs d'activités latines.
Puis ce sont les voisinages chez les burgraves de la Contrée:
maint haut Electeur les prie à dîner. Et, vidrecome au poing, ils
boivent au Saint-Empire de la nation allemande, à la prospérité de
l'Empereur, à la conquête de l'Italie.

Moins insignes sont les Koboldes. Le Kobolde c'est le nain
domestiqué. Il n'habite pas la montagne; le paysan, dans la
plaine, l'emploie comme garçon de ferme. Il couche, l'été, dans
la grange; l'hiver, au coin de l'âtre. Il ne demande pour salaire
qu'une écuelle de lait tous les jours. Complaisant, modeste,
gai. Par les soirs de moisson, c'est lui qui mène la joie des
travailleurs; il est le dernier à quitter la danse, et, quand tout
s'est endormi, sa gaieté solitaire persiste bien avant dans la
nuit, comme une veille de grillon.

Mais d'autres ébats, dans la campagne, sous le clair de lune,
succèdent à la rougeoyante danse des moissonneurs, pailletée
d'épis. Fondus au vague de l'azur lunaire, voici voltiger les
Elfes en farandoles argentées. Ils sont l'âme de l'apaisement de
la nuit, et leur rythme est comme le déroulement d'un soupir de
béatitude. Tels, impondérables dans l'ampleur de l'éther, par les
collines et par les clairières, ils décrivent leurs volutes. Et, à
ce frôlement, un éveil fantômal a frémi dans la campagne; alors,
tout le panthéisme possible à la Nature se lève, s'esquisse. En
essors innombrables, voici les esprits des eaux, des forêts, des
montagnes. Les Nixes chantent au bord des cascades, que ce chant
active, auprès des moulins qui en tournent plus vite, ou bien,
vagabondes, elles s'en vont conter des histoires aux bergers
assemblés autour d'un feu, dans la prairie. C'est une immense
églogue nocturne et fantastique. De la nappe lumineuse de l'étang,
le Wassermann émerge, sous son chaperon vert; il barbotte tel
qu'une énorme grenouille, et les ondes, en fuites ondulées autour
de ses ébats, semblent se propager, par delà les rives, dans
l'ondulation de la forêt remuée de myriades de hantises. Là, dans
un rayon de lune, les Vierges-cygnes s'essorent en aspirations
de lys; ou bien, espérantes au bord du lac, en la magnifique
candeur de leurs ailes, elles attendent le Chevalier qu'elles
mèneront vers d'ineffables exploits[169-1]. Mais voici vers ce
rêve, en bercements infinis, lents, voici, du fond des ondes,
émaner de magiques symphonies. Dans les lointains de limpidités,
on entend des tintements de cloches, des modulations d'orgues,
comme si l'abîme entier était une cathédrale toute grondante de
vêpres. Les eaux semblent s'approfondir en basiliques de cristal;
et des chœurs harmonieux d'ondines peuplent ces architectures
transparentes. Ce sont de savantes musiciennes; les séductions
de leurs concerts sont faites, n'en doutez mie, de toutes les
ressources d'un orchestre varié: saquebute, trombone, harpe,
guiterne, viole, chalumeau... Soudain les sons défaillent, le
silence s'étend, la lune étale plus largement le miroir de l'eau;
et, dans ce recueillement, une voix, une voix solitaire s'élève,
lente, pure, extasiée comme un essor d'ange. C'est Lore-Ley, la
belle fée du Rhin, l'éternelle fiancée; elle chante la venue
prochaine du bien-aimé, de l'unique Amant. Que de bons chevaliers
ont péri dans les flots! Nul ne fut le Prédestiné. Celui-là
viendra-t-il jamais? Combien de nuits couleront encore, semblables
à cette nuit, pleines de l'appel langoureux et stérile. Combien
de nuées rouleront encore sous le clair de lune, avant les nuées
d'assomption qui emporteront vers l'éternité le beau couple enfin
réuni. Elle est pourtant bien belle. L'évêque qui la cita comme
magicienne n'eut pas la force de la condamner: «--La douceur du
regard, le frais incarnat du visage, la suave mélodie de la voix,
voilà ma magie.»

La légende de Lore-Ley, c'est presque le mythe de Brünnhild. Elle
aussi attend un Héros, un autre Siegfried. Mais Lore-Ley, par sa
mélancolie, appartient trop encore au Moyen-Age. Viendra-t-il
jamais, l'amant espéré? Elle est bien de cette époque qui ne put
réaliser qu'à travers tant de douleurs et d'incertitudes le plus
magnifique idéal.

C'est dans une autre légende, celle de Kunégonde, qu'il faut
chercher l'immédiate transposition du mythe de Brünnhild.
Kunégonde, voilà, distincte du Moyen-Age, la Walküre des _Eddas_.
Couchée au sommet d'un roc escarpé, il fallait que celui qui la
voulait conquérir gravît à cheval cette pente vertigineuse. Bien
des Chevaliers périrent. Enfin, il parut, le Héros. Mais, comme
Siegfried, il méprisa le prix de son exploit; et la Dédaignée se
précipita dans le gouffre. Cette légende nous semble plus précise
que celle de Lore-Ley. La fée du Rhin invoque la venue de l'amant,
à la manière des jeunes filles dont le fiancé était à la croisade.
Tout autre, tout à fait en dehors du Moyen-Age, est la conception
de l'amour dans la légende de Kunégonde: l'amour est, là, sauvage,
hautain. Ce n'est plus la fée mélancolique, vague dans la sérénité
bleuâtre des nuits d'été, la fée vagabonde qui voudrait fixer et
reposer sur un cœur pur son cœur éternellement incertain;
mais c'est la guerrière violente, vermeille en la clarté des
sommets qui lui font un piédestal, la guerrière dont il faut, pour
en être aimé, ployer l'orgueil primordial. Et n'est-ce pas comme
la tristesse d'un _Ragnarœcker_, d'une fin du monde, cette
irréalisation du secret et suprême Désir qui couvait pourtant au
cœur farouche de la vierge?

Mais, dominant la confusion de ces contes, que l'on pourrait
appeler la menue monnaie panthéistique des palingénésies, dominant
le tourbillon des nains, des koboldes, des sylphes, des ondines,
des femmes-cygnes, des fées et des chevaliers errants, voici des
contours plus vastes, des légendes plus profondes et qu'anime
l'âme même des anciens mythes. L'immense symbole de l'Anneau,
après avoir signifié, pour les peuples de l'Invasion, la puissance
de l'Empire Romain, exprime, maintenant, pour les peuples du
Moyen-Age, la puissance de l'Empire Karlovingien. A cet Anneau
sont liées les destinées de la nouvelle Capitale de l'Occident,
Aix-la-Chapelle. La légende raconte que l'Anneau fut découvert,
par l'archevêque Turpin, sous la langue d'une vieille femme, de
qui Charlemagne, par l'attirance d'un tel trésor sur elle, s'était
rendu amoureux. Quelle serait la signification de cette figure de
vieille femme? Volontiers verrions-nous en elle comme l'emblème
du Passé Barbare et Scandinave, une sorte de Erda, de Märe, de
Sapience des anciens âges. Par elle, Charlemagne est encore lié à
ce Passé. Mais l'archevêque Turpin, qui représente ici les temps
nouveaux, la Latinité civilisatrice, dépouille la vieille femme de
son artifice; il lui enlève l'Anneau, qu'il garde. Et dès lors,
Charlemagne, en raison de la même fascination occulte de l'Anneau,
se laisse dominer par l'influence du Prélat; il se tourne vers
l'Avenir. Mais, ajoute la tradition, l'archevêque, prévoyant les
malheurs qui pourraient arriver si ce talisman tombait entre les
mains d'un méchant homme, le jeta dans le lac d'Aix-la-Chapelle;
et c'est ainsi que cette ville recéla le palladium du nouvel
empire d'Occident.

Non moins immédiate est la transposition populaire et chrétienne
du mythe des Géants édifiant Walhall, Freya devant être leur
salaire.--«Les Ases ayant élevé Midgôrd, dit le _Gylfaginning_, un
architecte, de la race des Géants, vint les trouver et offrit de
construire, en trois ans, un château tellement fort qu'il serait
impossible aux Géants des Montagnes et aux Hrimthursars de s'en
emparer. Il demanda pour récompense, Freya, Déesse de l'Amour. Les
Ases consentirent. Mais au moment de s'exécuter, ils hésitèrent,
rejetèrent la responsabilité de ce marché sur Loke, qui, à les
entendre, les avait perfidement conseillés. Loke, pris de peur,
use d'un subterfuge pour empêcher le Géant de finir son ouvrage
dans les délais promis. Et Thor, survenant, surprend le Géant dans
son dépit, et, de sa massue, il lui fracasse le crâne.»

Ce mythe scandinave, c'est l'Amour sacrifié (presque) à la
Puissance. Identique est le sens de la légende allemande du
Moyen-Age. Avec le ton de l'époque, le ton intime et rustique
d'un Téniers, elle marmotte que Richesse ne fait pas Bonheur, et
l'empêche souvent.--Il y avait, une fois, un paysan de la Hesse,
si pauvre, qu'il n'avait pas de quoi se bâtir une grange. Il
s'adresse au Diable, lequel se charge de bâtir la grange du jour
au lendemain, avant le premier chant du coq, si le paysan s'engage
à lui donner «un bien qu'il possède mais qu'il ne connaît pas
encore». Accepté. Or la femme du malheureux était enceinte, et
l'enfant sera le salaire du démiurge. Déjà la grange est bâtie;
il n'y a plus qu'une tuile à poser, et il est encore nuit. Mais
la femme du paysan s'en va incontinent dans la basse-cour, et
elle fait si bien le coq, que tous les cocoricos des fermes
environnantes répondirent. Et le Diable s'enfuit, penaud, sous
cette moqueuse fanfare matinale, qui est comme l'éclat de rire de
l'aube du bon Dieu.

Nous pourrions multiplier ces exemples. Mais ceux que nous venons
de rapporter constatent suffisamment la trace des traditions
mythologiques et épiques du Nord à travers le Moyen-Age allemand.
Plus tard, loin que l'Art chrétien fût impropre à exprimer
ces traditions, elles bénéficièrent, au contraire, de toutes
ses ressources. Jamais le légendaire ne fut plus vivace, plus
nombreux, plus fouillé que dans l'Allemagne du XVe siècle, à la
veille d'Albert Dürer et d'Holbein. Il multipliait ses aspects par
cela même qu'il avait plus de formes plastiques à son service.
Ce sont les linéaments de ce pandœmonium qui saillissent, en
angles si sauvages, dans l'_Apocalypse_ d'Albert Dürer; c'est de
tout ce mystère qu'est faite la profondeur, la poésie terrible du
grand artiste; c'est la grande idée de Nécessité des dogmes du
Nord, transposée dans la tristesse de son âme persécutée, qui fixe
ces profils si stricts, qui bute ces fronts carrés, qui crispe
ces sourcils dans une ombre soucieuse. Chez Holbein, le génie
germanique aboutit plus touffu, et avec ce que le Moyen-Age lui
a donné d'ingénuité et de bonhomie. L'idée même est dans Dürer;
dans Holbein, l'enveloppe, la vibration panthéistique de cette
idée, ce merveilleux dont nous venons de noter quelques traits.
Toutes les fantastiques morphes que le Moyen-Age allemand, en
sa conception presque païenne de la Nature, envoluta autour des
symboles du Nord, toutes ces giroyantes créations fantômales de
sylphes, de nains, de bêtes apocryphes, véritable grouillement
nabot ou dégingandé d'un cauchemar de Callot,--s'épandent
formidablement dans la _Danse-des-Morts_![174-1]. Mais, pour
reprendre, ici, un point qui demande explication, et bien que ce
que nous allons dire puisse paraître paradoxal, c'est précisément
parce que ces artistes étaient chrétiens, qu'ils purent si bien
exprimer l'ancien génie païen et idolâtre de leur patrie. En
effet, le Christianisme positif d'alors développait, surtout
en Allemagne, un sens pratique de l'hyperbole, une vision
raisonneuse, ergoteuse, des choses les plus lointaines, bien
experte à démêler le chaos des vieux symboles. Par cette aptitude
à garder, dans les plus effarantes conceptions, ce sentiment
de la réalité, l'habitude, le pli, en quelque sorte, de la vie
courante, domestique, ces artistes purent animer leur rêve
d'une activité immédiate, l'enrichir d'une infinité de motifs
familiers, où l'âme se reposait, en toute intimité, et sans
s'apercevoir qu'elle eût changé de sphère. Le chef-d'œuvre,
dans la célèbre _Madone_ d'Holbein, ce n'est pas même la Madone:
c'est cette famille bourgeoise agenouillée devant elle, c'est ce
Jacques Meyer, bourgmestre de Bâle, avec sa femme, bonne poule
allemande, ses deux garçons et ses deux filles, placidement
campés, en leur inaltérable bonhomie, sur le bord de cette suprême
apothéose[175-1]. Et c'est de même sur ce sentiment profond de la
vie que s'appuya, chez les Dürer et chez les Holbein, l'ancien
génie germanique.

Ce que nous venons de dire achèverait d'expliquer pourquoi
le panthéisme scandinave, transposé dans les légendes, dans
les _märchen_, fut si vivace en Allemagne. De ce panthéisme,
l'Allemagne, tant au Moyen-Age que de nos jours, «a toujours
admis le principe sans jamais le formuler»: le Christianisme
n'y a rien changé; au contraire, certains dogmes catholiques
ont pu même être greffés sur d'anciens dogmes scandinaves
(Apocalypse-Ragnarœcker). Un sentiment subjectif de la nature,
voilà l'essence de ce Panthéisme[175-2]. Or, le Christianisme,
renforçant cet esprit d'abstraction, en lui enseignant, pour ainsi
dire, une gymnastique sûre, ne put que confirmer le panthéisme
qui en découle. C'est ce que semble constater Heine, lorsqu'il
dit qu'en Allemagne «artistes et savants, philosophes et poètes
tendent et aboutissent au panthéisme», seule doctrine qui lui
paraisse d'accord avec les exigences du sentiment national.

«Nos premiers romantiques, dit-il, agirent par un instinct
panthéistique qu'eux-mêmes ne comprirent pas. Le sentiment,
qu'ils crurent une tendresse renaissante pour le bon temps
du catholicisme, avait une origine plus profonde qu'ils ne
soupçonnaient. Leur respect, leur prédilection pour les traditions
du Moyen-Age, pour les croyances populaires, pour la diablerie,
la magie et la sorcellerie, tout cela ne fut qu'un amour réveillé
subitement, et à son insu, pour le panthéisme des vieux Germains;
et dans ces figures indignement barbouillées et méchamment
mutilées, ils n'aimaient vraiment que la religion antichrétienne
[point tant que cela antichrétienne!] de leurs pères. J'ai dit
comment le Christianisme avait absorbé les éléments de la vieille
religion germanique; comment, après une outrageante transformation
[ne serait-ce point beaucoup dire?], ces éléments s'étaient
conservés dans les croyances populaires du Moyen-Age, de sorte que
le vieux culte de la nature fut considéré comme impure et méchante
magie, que les vieux dieux ne furent plus que de vilains diables,
et les chastes prêtresses d'infâmes sorcières... Nos romantiques
voulurent restaurer le Moyen-Age catholique, parce qu'ils
sentaient qu'il y avait là beaucoup de souvenirs sacrés de leurs
premiers ancêtres et de leurs nationalités primitives conservés
sous d'autres formes. Ce furent ces reliques souillées et mutilées
[?] qui éveillèrent dans leur âme une si vive sympathie, et ils
détestèrent le protestantisme et le libéralisme qui s'efforçaient
de détruire _les restes sacrés du germanisme avec tout le passé
catholique_.»

De ce «germanisme» nous venons de suivre les traces jusqu'à la
Renaissance. Ces traces disparaissent à l'époque de la Réforme.
On ne lit plus que la Bible. Les Luthériens vendent, dilapident
les chefs-d'œuvre d'Albert Dürer comme «vieux tableaux
papistes»[176-1]. L'artiste choyé de l'époque, c'est Hans Sachs,
le bon meistersänger de Nuremberg, le poète de la Réforme,
cordonnier de son état. Ce qui l'a sauvé de l'oubli, c'est d'avoir
traduit des psaumes pour le culte réformé. La gloire ne coûtait
pas cher, alors! Wagner, dans ses _Maîtres-Chanteurs_, a caressé
le type de ce Hans Sachs, cela bien forcément. S'il l'eût pris tel
que l'histoire nous le donne, solennel et pédant cordonnier-poète,
personne n'eût supporté ce savetier de Pathmos.

La Réforme aboutit à la Guerre de Trente-Ans. L'Allemagne perdit
tout dans cette guerre, son vieil esprit et son indépendance.
Lorsqu'elle sortit, exténuée, de la lutte, lorsqu'elle voulut se
ressaisir, ce fut une inexprimable stupeur; elle se recoucha,
désespérée, dans les ténèbres. Une lueur, pourtant, pointait au
loin; il y avait des splendeurs, là-bas; le «soleil du grand
siècle» se levait sur l'Europe. Un de ces rayons toucha la vieille
Allemagne défaillante. L'Olympe auroral prêtait sa lueur au
Walhall crépusculaire. L'Allemagne se ranima un peu dans cette
clarté. Au bord de l'apothéose de Versailles elle s'assit, triste,
oppressée de souvenirs qu'elle devait taire. Il lui fallut imiter,
suivre le goût de ce siècle qui n'était pas son siècle. Elle eut
aussi ses poètes à perruque, les Hagedorn, les Gellert, les Weiss;
mais son cœur ne les comprenait point; et, pour comble de
malheur, son Louis XIV, à elle, son Frédéric, devait laisser dans
cet exil le génie allemand, imposer à la patrie du mysticisme le
scepticisme de Voltaire.

Mais ce délaissement même est favorable à la maturation de la
véritable pensée germanique. Ignorée, elle n'en est que plus
indépendante; elle peut, sans entraves, se mettre à la recherche
des sources perdues depuis la Renaissance, et, quand elle les a
retrouvées y puiser à loisir les forces qui bientôt s'épanouiront
dans les grandes œuvres des Lessing, des Klopstock, des
Gœthe et des Schiller. C'est l'Angleterre qui la guide dans ces
recherches: Georges II fonde l'université de Gœttingue; Bodmer
pressent Shakespeare. Hamlet, c'est encore le Nord Scandinave,
c'est le Danemark, ce Danemark qui avait pour Odin, un culte tout
à fait spécial, distinct des ritualités générales, ce Danemark où
le poète Œhlenschläger soulèvera bientôt tant d'enthousiasme en
ressuscitant les Dieux du Walhall. Le XVIIIe siècle de Frédéric
s'en va. Wieland en abrite les derniers violons dans la forêt
enchantée d'Obéron, et, par dessus ces mourants pizzicati,
Klopstock fait retentir les vastes orgues de la _Messiade_.

Klopstock: il contribua beaucoup à la revivification du vieil
esprit germanique. Chose singulière, à première vue, c'est le
poète le plus chrétien de l'Allemagne qui prépara la renaissance
du Panthéisme du Nord. Pourquoi? Parce que la _Messiade_ intronisa
une sorte de romantisme théologique, qui donna du beau religieux
une idée plus libérale, cependant que, d'autre part, conséquence
assez inattendue, le Protestantisme, l'esprit d'examen, en
limitant les dogmes classiques, facilitait le développement
d'une autre catégorie d'idées, de notions religieuses; et ce fut
le vieux panthéisme du Nord qui d'abord poussa la porte ainsi
déverrouillée.

Klopstock, en répandant une conception plus large du beau
religieux (comme Châteaubriand, plus tard, en France), en
orientant les âmes vers un mysticisme plus métaphysique que
dogmatique, acheva ce que le Protestantisme avait préparé.

Alors la poésie d'Œhlenschläger fut comme le soleil qui vint
illuminer, vivifier, préciser cette atmosphère de mysticisme
éparse depuis Klopstock. Ce grand rêve de mélancolie, vague
jusqu'alors[178-1], elle le dramatisa, elle le modela. Les
symboles du Nord le sculptèrent; il se formula sous l'enveloppe
des traditions nationales; il revêtit les plastiques véhémentes
des volitions légendaires. Tel fut, en Danemark et en Allemagne,
le rôle du théâtre et des poèmes d'Œhlenschläger: _La Mort de
Balder, les Dieux du Nord, Staerkodder_, etc. Cette influence de
son œuvre sur l'esprit allemand est bien incontestable, puisque
c'est par l'Allemagne que le reste de l'Europe connut le poète
danois.

Nous venons d'indiquer les principales circonstances
intellectuelles qui précédèrent, entourèrent ou suivirent
l'apparition de l'épopée des _Nibelungen_. Ces circonstances, ou
préparaient cet événement, ou en frayaient la portée. Cependant,
édité pour la première fois, à Berlin, en 1782, par Chr. Muller,
le poème demeura longtemps inconnu au-delà d'un certain cercle
d'érudits[179-1]. On peut même dire qu'il entrait seulement dans
une troisième et suprême phase d'élaboration, qu'il lui fallait
passer par la Critique, avant d'être irrévocablement fixé. Le
travail de Chr. Muller fut plutôt d'exhumation que d'édition;
restait à nettoyer cette vieille médaille dont on ne pouvait
démêler les profils. L'aspect gothique des manuscrits pouvait
faire penser à quelque roman de chevalerie. Mais bientôt, sous le
Minnesänger, on retrouva le Skalde; investigations premières qui
aboutirent à l'édition de Von der Hagen (1810), puis à celle de
Zeune (1815). Ces deux éditions semblent s'être fort répandues
en Allemagne; elle se réveillait d'Iéna. Plus heureuse qu'au
lendemain des Trente Ans, elle put se ressaisir. C'est que,
maintenant, elle s'affermissait en la vieille âme forte que lui
avait révélée, en elle-même, l'épopée des _Nibelungen_; dans
l'épopée, elle retrouvait sa gloire barbare, sa nationalité pure,
tout le faisceau des armes ancestrales; et c'est le souffle du
vieux poème (hélas!) qui gonfla le cœur forcené de Théodore
Kœrner. L'œuvre, désormais, était populaire.

La critique, toutefois, était loin d'avoir complété ses travaux
à son égard (ils durent encore, je crois). Le texte dûment fixé,
restait à établir les origines du poème. Auguste Schlegel, il me
semble, donna l'exemple de ces nouvelles investigations (1818).
Mais, à ce point de vue, les travaux de Lachmann restent les plus
solides (1826)[180-1]. La grande révélation avait, entre temps,
jailli des _Eddas_. Mieux connues, grâce à la belle édition de
Finn-Magnussen, elles fournirent une admirable base pour l'étude
des _Nibelungen_. On retrouvait dans les sagas les éléments
primordiaux du poème, les éléments que l'Islande avait recueillis,
purs de toute influence latine. Mais qu'il nous suffise d'indiquer
ce détail essentiel. Il n'entre pas dans notre sujet de faire un
exposé total des travaux critiques qui mirent l'œuvre au point.
Après Chr. Muller, Von der Hagen, Zeune, Schlegel et Lachmann,
nous devons seulement citer encore: la belle édition de Karl
Simrock (1827), à l'occasion de laquelle Gœthe prononça qu'il
n'était plus permis à personne d'ignorer le _Nibelunge-nôt_; et
surtout la _Mythologie allemande_ des frères Grimm (1835) qui,
certainement, a ouvert de nouveaux points de vue à l'étude des
éléments mythiques de l'épopée. Fragmentaires, incompréhensibles
dans le poème, ces éléments, ces traces mythiques, désormais
se complétaient, s'expliquaient par leurs développements ou
leurs antécédents enfin dévoilés. L'évocation ne restait plus
comme barrée. Du fond des temps légendaires, elle surgissait,
s'avançait; et, toujours grandissante, elle se déroulait, se
compliquait, se peuplait, suivant l'optique de plans toujours plus
rapprochés; des activités de plus en plus militantes, de plus en
plus plastiques, magnifiaient les antiques symboles: le Mythe
des temps barbares devenait le Légendaire du Moyen-Age, et ce
Légendaire, le Panthéisme du dix-neuvième siècle.

On le sait: il y a toute une littérature des _Nibelungen_, il y a
tout un art des _Nibelungen_; mais nous devons abréger ce regard
rétrospectif. Qui ne connaît les fresques de Cornélius et la
tragédie de Frédéric Hebbel? Ces belles œuvres, définitives en
leur temps, ne sont plus guère, aujourd'hui, qu'un vestibule au
_Saint des Saints_, où nous allons enfin pénétrer, tout tremblant;
ou plutôt, pour rester dans la couleur du pays, elles sont comme
le sentier que l'on suivrait, le long d'une montagne des bords du
Rhin, pour arriver, là-haut, ébloui, à la gloire coronale d'un
Burg dominateur.


IV

Wagner a dit une parole bien en rapport avec l'esprit subjectif
des Allemands: «Le Germain aime l'action qui rêve[181-1].» Cette
pensée nous apparaît, en quelque sorte, comme l'hygiène de la
_Tétralogie_; elle doit même avoir eu une part d'influence sur la
conception des détails. Les données originales ne l'excluaient
point, s'y ajustant, elles-mêmes, curieusement: Les _Eddas_, c'est
le Rêve, le Symbole; le _Nibelunge-nôt_[181-2], c'est l'action.
Ici, les Dieux; là, les Héros; ceux-là perdant le Monde, ceux-ci
le sauvant; abstraction, puis action; symbole et fait. A vrai
dire ces deux termes: Chute, Rédemption, sont totalement inclus
dans la théogonie scandinave, telle qu'elle est exposée dans la
partie mythologique, doctrinaire, des _Eddas_. Ni les chants
héroïques dont se compose une bonne moitié de ce recueil, ni le
_Nibelunge-nôt_, tout entier, n'ajoutent à cette notion. Mais
ainsi amoindri de toute sa substance épique, de toute sa mise
en œuvre dans le monde, le mythe devient par trop abstrait;
virtualité couvant obscurément le fait, il sous-entend trop la
possibilité d'activité humaine. Privé de vie vaillante, de lettre
prestigieuse, reste l'esprit, de ce large remuement dont nous
avons essayé tout d'abord et sommairement[182-1] de reconnaître
les principaux rythmes historiques: Grandes invasions, chute
de l'Empire romain; invasions northmannes, chute de l'Empire
carlovingien. La grande synthèse de cette correspondance humaine
du mythe, ce pourrait être, plausiblement: Siegfried. C'est
pourquoi Wagner, dans son système essentiellement dramatique,
fait, à côté de la figure de Wotan, la principale de l'œuvre,
celle-là, et qui lui donne une admirable unité de pensée (sur quoi
nous reviendrons), une si haute place à la figure de Siegfried.
Par Siegfried, Wotan s'épanouit indéfiniment dans le monde[182-2],
non à la façon du paganisme méridional, jouisseusement, mais vers
une floraison toute spirituelle, en vue d'une fin morale, en vue
de sa propre Rédemption. Contre cette expansion: la Fatalité. De
là le Drame.

Chercher dans Wagner et dans les _Eddas_ la double idée de
Chute et de Rédemption; comparer les deux expressions: ainsi
procéderons-nous pour découvrir ce que Wagner doit aux sources,
et, surtout, ce qu'il doit à lui-même.

La _Tétralogie_ lue, ce résumé se dégage; premièrement, en ce qui
concerne l'idée de la Chute:

L'Orgueil divin, s'arrogeant d'exorbitants attributs, voulut
se placer sur une cime inaccessible, dominer la Fatalité. Les
Dieux firent donc édifier Walhall par les Géants. Mais lorsqu'il
fallut payer les Démiurges, ils ne purent trouver de quoi s'en
acquitter[183-1]. Ils donneraient bien Freya, la Déesse de
l'Amour, mais c'est elle qui fait mûrir les Pommes de Jeunesse,
et, sans Elle, les Dieux mourraient. Cependant, il y a l'Or du
Rhin... Cet Or sacré, que nul ne devait jamais voir, inoffensif
jouet d'innocentes Ondines, un Gnome, Alberich, pour prix de son
renoncement à l'Amour, a pu le ravir aux Filles du Fleuve, et
c'est à ce voleur que les Dieux le volent à leur tour. Pour garder
Freya, ils le livrent aux Géants. Mais l'Or, ainsi profané, doit
porter malheur à quiconque y toucha et y touchera, sciemment, en
vue de s'en servir. L'Or est donc la première expression de la
Fatalité, et, à ce résultat, les Dieux eux-mêmes, les Dieux, dans
leur orgueil d'indépendance, se trouvent avoir contribué, puisque
l'Or ne fut arraché de sa virtualité que pour payer le Walhall, la
citadelle des Dieux.

Les Dieux ont profané l'Or, les Dieux mourront; telle est la
faute, la Chute. Seule, pourrait les sauver la restitution de l'Or
aux Ondines. Mais comment? L'Or est au pouvoir du géant Fafner,
métamorphosé en Dragon. Les Dieux n'ont pas pouvoir sur les
Géants. D'ailleurs, seul, un être exempt de tout péché, un être
inconscient, pur, libre, ignorant la Richesse, et qui serait donc
pauvre dans le plus vaste trésor du Monde, seul, un tel être peut
toucher à l'Or sans en subir la fatalité. Par ces mains faite,
sera valable la restitution aux Ondines du Rhin.

Wotan engendrera donc un tel Héros: qui tuera le Dragon; qui,
pour le retourner aux Ondines, s'emparera du Trésor, de l'Anneau,
synthèse du Trésor. Et c'est, deuxièmement, l'idée de Rédemption.
Ici, le Drame commence, complexe.

Ce Héros, Wotan pense l'avoir en Siegmund, issu de lui, origine
glorieuse que cache une existence obscure, vagabonde, voulue
par le Dieu pour son fils, Siegmund devant ignorer sa naissance
divine, être absolument livré à lui-même, inconscient, libre
enfin, ainsi que le veut la Fatalité. Mais, d'autre part, il
n'est que l'incarnation du désir de Wotan, de sa spontanéité,
de sa révolte contre le Destin. Il n'agit donc pas de lui-même;
il ne peut avoir la _personnelle_ intuition de sa mission,
qu'il faut qu'on lui révèle, et qui? si ce n'est Wotan? Cruelle
perplexité!--Siegmund n'est plus libre, puisque le Dieu le guide.
Défié, le Destin s'accomplit aussitôt. Wotan a voulu que, du
moins, la révélation fût indirecte, transmise à Siegmund, par
Sieglinde, sœur du Héros, et dépositaire des _intentions_ des
Dieux. Séparée de son frère, dès l'enfance, celui-ci la retrouve
mariée par contrainte à Hunding, l'ennemi de sa race. Siegmund
devient l'amant de Sieglinde. Seuls divins parmi les hommes,
ces deux êtres ont cédé à l'_inévitable_ attirance de leur
commune origine. Ils se sont réunis en Wotan, retrouvés en lui,
absolument, puisque c'est l'_intime_ secret du dieu qui _motive_
leur rencontre. Venus de lui, ils retournent à lui. Logique.
Mais Wotan, s'il accepte cet inceste, faillit à son devoir de
Dieu-Régulateur; car il ne doit pas agir que pour ses enfants,
son cher rêve! il doit agir pour les _autres_, pour le troupeau,
pour la tourbe qui vit d'égalité, de niveau, d'aplatissement.
Il y a deux fonctions en lui: Libre, spontané, il s'incarne,
pour ainsi dire, en Siegmund-Sieglinde; responsable, Fricka, son
épouse, qu'il alla chercher dans la Fontaine-de-Sapience, Fricka,
la bonne ménagère de la Nécessité, personnifie, impérieusement,
cette _autre_ nature. A Wotan, enclin à pardonner, elle rappelle
«son devoir». Wotan, sous peine de se nier soi-même, ne peut
aller contre ce qu'il a de plus précis, de plus _actuel_ en son
essence; car ses enfants, hélas! ne personnifient, de lui, rien
de _probant_,--un lointain désir d'au-delà... Donc, Siegmund doit
mourir. Mais l'Enfant que Sieglinde aura de lui, sera le Héros
prédestiné.

Jusque-là, le Drame est demeuré presque mythique: il va devenir
humain; et c'est Brünnhilde, la fille de Wotan, autre forme de son
secret concept, qui prépare cette transformation: la Vie est plus
libre que le Rêve, le pauvre Rêve persécuté du Dieu, irréalisable
_en lui-même_; que la Vie, libre, «lui soit donc» vaillamment
«sororale».--Déchue de son rang de Walküre, pour avoir protégé
Siegmund contre Hunding, malgré l'_apparente_ volonté du dieu,
Brünnhilde n'est plus que femme. Bannie des champs de bataille,
l'orgueilleuse, la divine; à l'Amour résignée... Et Wotan
l'endort, jusqu'au Héros, digne d'Elle, qui la réveillera.

Ce Héros, c'est Siegfried, l'enfant de Siegmund et de Sieglinde.
Armé du Glaive, il tue Fafner, enlève l'Or, l'Anneau. Puis,
suivant sa destinée, il va trouver Brünnhilde. Ainsi l'Anneau
est presque redevenu la propriété des Dieux, puisque ce sont
leurs enfants qui le possèdent; propriété où le Destin n'a rien à
redire, puisque leurs enfants le possèdent, _innocemment_. Qu'il
soit restitué aux Filles-du-Rhin, et la Rédemption est accomplie.
Mais voici que l'Humanité, la Vie, dans le Drame introduite par
l'amour de Siegfried et de Brünnhilde, éclate, indépendante,
ivre d'elle-même, insoucieuse de la Divine-Détresse; et l'Anneau
devient une bague de fiançailles. Ainsi le Rédempteur _en jouit_,
lui aussi, de cet Or effroyable; il _en_ subira donc l'immanent
pouvoir de malédiction. Le Destin rend impossible la Rédemption
par les clauses mêmes qu'il avait stipulées pour la permettre: Un
Héros libre, ignorant, ingénu, pauvre dans la Richesse. Voici ce
Héros, tout en la candeur de son âme: son intuition ne va pas au
sombre mystère, au ciel chancelant, aux Dieux qui se meurent (il
faudrait encore une Révélation!); elle va à la Vie. Qu'importent
les Dieux? L'Humanité veut vivre!

Et Siegfried, le Chevalier errant, va chercher aventure.
Jouissance des deux côtés: jouissance des aventures, et de se
rendre, par ces exploits, plus digne encore de Brünnhilde. Mais
il arrive à la cour de Gunther. Un philtre bu, pris des mains du
traître Hagen, fils d'Alberich, et le Héros a oublié Brünnhilde.
Le voici amoureux de la sœur de Gunther, Gutrune. Alors
l'Humanité, déjà dégagée des Dieux, oscille, toute, à l'antique
Ténèbre. Alberich l'étreint. Le maléfice du père, Hagen, noir
héritier, l'a largement répandu sur le Monde. Le Verbe de nuit a
pris vie immédiate; les haines ont éclaté; les Armées se lèvent,
les Royaumes s'écroulent; et Siegfried, le pur, l'amant ineffable
de la Déesse exilée, Siegfried, oublieux maintenant, se perd
au tournoiement de ces fastes désordonnés. Il veut Gutrune; il
l'aura, si Gunther, en retour, a Brünnhilde. Trahie, Brünnhilde
se venge. Prompt à servir la haine de Brünnhilde, Hagen tue
Siegfried. Brisée dans les Cieux, brisée dans la Vie, la Valkyrie
se tue. Et la voilà gisante, la Race rédemptrice.

Mais de cette Rédemption l'espoir est-il à jamais détruit? Non.
Sans doute, les Dieux, dans leur formalité actuelle, sont bien
perdus. Mais Brünnhilde, avant de mourir,--avant de suivre
l'Amant que toujours elle adore, Brünnhilde parle, elle voit
l'Avenir; et c'est un un grand espoir:--Oui, les Dieux actuels
vont passer; mais, par delà leur ruine et leurs rédempteurs morts,
du moins subsistera ce que le Destin même a motivé:--la Révolte
contre le Destin, dont les Dieux laissent l'immortel exemple;
la _spontanéité_ de Wotan, jaillie des nécessités mêmes de la
lutte, et qui, transmise aux Hommes enseignés par Siegmund et
Sieglinde, par Siegfried et Brünnhilde, incarnations de la Joie
divine,--développée parmi eux, deviendra l'éternelle allégresse
humaine dans l'Amour illimité. Et c'est la véritable Rédemption;
car il faudra de nouveaux Dieux pour symboliser, projeter dans
l'infini cette nouvelle plénitude. Encore de l'extase, encore du
Ciel: _Renaissance_ des anciens Dieux.

Non moins nettement que du Drame se dégage des _Eddas_ la
double notion de Chute et de Salut. Cette idée est la base de
la théogonie Scandinave; idée ancienne, primordiale à ce point,
que les _Eddas_, ÉCRITES, dans la suite, à quelle distance?
l'expriment, en quelque sorte, inconsciemment; très antérieure
à toutes les formalités de culte, de superstition, d'allégorie.
Ame. Religiosité bien logiquement éclose parmi la désolation
d'une nature, où devait se faire si nette, dans les cœurs,
l'aspiration vers le Mieux,--vers le Soleil.

Et pourtant! que Wotan, lui, Régulateur du Chaos, Dispensateur
de toute Affirmation, soit voué à l'inquiétude, aux affres d'une
douloureuse palingénésie possible, nécessaire...: dur à expliquer,
si l'on veut,--comme il le faut,--chercher la réponse ailleurs
que dans les symboles des _Eddas_, dans cette symbolisation,
construite après coup et qui est un résultat impassible s'ignorant
soi-même, un total de valeurs inconnues, indécomposable[188-1].
Où est l'enseignement primordial, instantané, immédiatement
substantiel? Rien n'est resté de ces flagrances,--inconcevablement
anciennes!--Cette _extérieure_ fiction des Dieux voués à la Chute
pour avoir prostitué l'Or, exprime, sans doute, quelque prodigieux
Drame initial. Mais _de quoi_ est fait ce Drame?--Est-ce un
état d'humanité, ou de cosmogonie, ou de géologie? La fiction
de l'Or-du-Rhin s'accorde, avons-nous vu, avec certaines
ritualités, avec certaines sacerdotalités des religions
Scandinaves («germaniques» serait plus rigoureusement exact).
Mais ceci constaté, nous n'en savons plus long. Pourquoi Wotan,
ordonnateur, vivificateur, a-t-il en lui un principe de ruine,
partant une fatalité de transformation? Pourquoi ce non définitif
de ce qui fut, d'abord, si décisif?--Ceci n'exprimerait-il pas
(au point de vue le plus immédiat, historique, pratique), la
pente éternelle du Nord vers le Midi, l'incoércible aspiration
vers plus de soleil; ceci n'annoncerait-il pas les Invasions,
les Genséric, les Odoacre et les Ragnar Lodbrog?--Odin n'avait
pas fait assez de lumière, assez de chaleur; volcans et geysers
jaillissaient, mais sans pouvoir fondre les glaces environnantes.
Prêtre, Guerrier, Législateur, dépensé en activités de Glaive,
de Prière et de Code, Odin, malgré tant d'efforts, n'avait pu
dompter à fond, ce terrible Nord. Il l'avait enchaîné;--mais,
dit le symbole, Fenris, le Loup famélique, un jour s'évadera et
détruira l'œuvre du dieu. Ailleurs donc, le Repos! L'inquiétude
de l'Ame du Nord, ou, simplement, de l'Ame, dans l'Actuel, son
espoir aussi en l'Ailleurs, tel nous apparaît ce double dogme
de Chute et de Rédemption, voilà surtout ce que nous semble
exprimer Odin.--Qu'une «faute» ait été commise par les Dieux,
peu nous importe, au fond: strict, muet symbole d'un état d'âme;
jeu de prêtres inconnus, repris par de naïfs compilateurs; jeu
merveilleusement sincère, certes! vérifié sincère, puisque toutes
les manifestations du Nord corroborèrent cette lettre du Dogme.
Odoacre, Genséric, les Northmanns, qu'est-ce qui les pousse? C'est
(banal, même, point d'histoire) cette angoisse de ne pouvoir
plus bientôt vivre là où ils avaient d'abord leur établissement;
d'y sentir une fatalité de misère, d'écroulement,--et de «faute»
et de «crime», peut-être! Et c'est, aussi, cette divination des
béatitudes futures, là-bas, Ailleurs, vers l'Orient, vers cette
ROMA qui s'est emparée de l'Or-du-Monde.

Nous reprendrons ces aperçus sur Odin, annoncés ici, non
développés. Des choses moins générales maintenant nous
sollicitent. Quelle est, strictement, la symbolique adaptée, dans
les _Eddas_, à la double idée de Chute et de Rédemption.

Cinq symboles paraissent exprimer la Chute. Les deux premiers ont
trait à l'édification de Walhall et à l'enlèvement de Freya. Ils
disent l'Orgueil des Dieux, l'hostilité des Géants; les trois
autres, qui se rapportent à la Recherche du Marteau-de-Thor, à
la Perte du Glaive-de-Frey, et, surtout, à la Dilapidation de
l'Or-du-Rhin, racontent la Détresse-des-Dieux, victimes de leurs
passions, de leur orgueil, de leur avidité[190-1].

La Construction de Walhall par les Géants, tel est, avons-nous vu,
le symbole de l'«orgueil» des Dieux. Mais, dans l'_Edda_, ce n'est
point la nécessité de payer de cette œuvre les Géants, qui
entraîne les Dieux à la faute mortelle, à profaner l'Or-du-Rhin.
Ils ne risquent encore que Freya, Déesse de l'Amour, détail que
Wagner a également utilisé, nous savons dans quel but: pour
amener les Dieux à dilapider l'Or; car c'est contre l'abandon de
l'Anneau, que, dans la _Tétralogie_, les Géants rendent Freya.
Dans l'_Edda_, il n'est pas encore question de l'Or-du-Rhin. Le
Mythe ne revêtira cet aspect qu'au bout de quatre transformations;
et même les Dieux finissent toujours par récupérer Freya sans
autre dommage. Les symboles sont, dans l'_Edda_, exposés
impassiblement, lentement, à d'immenses distances, les uns des
autres, à travers toutes sortes d'aventures; leur signification
ne s'accuse qu'à la longue. Cela vient de ce que ces symboles,
comme l'_Edda_ les donne, baignent, en quelque sorte, dans une
multiplicité de circonstances qui, souvent, ne découlent pas
d'eux. Il a fallu à Wagner un puissant effort de concentration
pour dégager leurs immédiates conséquences dramatiques.

Résumons le symbole de Walhall et de Freya (nous devons
transcrire ici ce résumé, déjà donné lors de l'examen des traces
panthéistiques scandinaves à travers le Moyen-Age allemand):

--Les Ases ayant élevé Midgôrd, un architecte, de la race des
Géants, vint les trouver et offrit de construire, en trois ans,
un Château tellement fort, qu'il serait impossible aux Géants
des Montagnes et aux Hrimthursars de s'en emparer. Mais il
demanda, pour récompense, Freya, Déesse de l'Amour. Les Ases
consentirent. Au moment de s'exécuter, ils hésitèrent, rejetant
la responsabilité de ce marché sur Loke, qui, à les entendre,
les avait perfidement conseillés. Loke, pris de peur, use d'un
subterfuge pour empêcher le Géant de finir son ouvrage dans le
délai convenu. Et Thor, survenant, surprend le Géant dans son
dépit, et, de sa massue, il lui fracasse le crâne.

Dans le symbole suivant, il n'est plus question de Walhall. Les
Dieux sont toujours au moment de perdre Freya[191-1], mais, à
vrai dire, on ne voit pas bien en punition de quelle faute. Il y
a là, surtout, une embûche des Géants; les Dieux semblent assez
innocents de ce qui leur arrive. Voici ce symbole:

Trois Ases Odin, Loke et Hœner, voyagent. Un soir, au bivouac,
ayant grand faim, ils mettent un bœuf à cuire, mais le bœuf
ne cuit point; et un aigle, perché sur un arbre, au-dessus,
s'écrie:--C'est moi qui empêche de cuire le bœuf! Si vous
consentez à m'en donner une part, il cuira. Les Dieux consentent.
Mais l'aigle prend les plus grosses portions. Loke, irrité, lui
assène un coup de perche. Cette perche se fixe, d'un bout, à
l'aigle, de l'autre bout, à Loke. Alors l'aigle qui n'est autre
qu'un Géant métamorphosé, enlève Loke, lui déclarant qu'il ne
consentira à le délivrer que s'il lui livre Iduna (Freya) et les
Pommes-de-Jeunesse. Iduna (Freya) est livrée, et les Pommes.
Vieillesse, Agonie des Dieux. Ils contraignent Loke, le coupable,
à récupérer Iduna (Freya). Métamorphosé en Faucon, il se rend à
la demeure du Géant, trouve Iduna seule, la change en noix et
l'enlève dans son bec, etc.

Dans l'autre symbole, la Recherche du Marteau-de-Thor, l'idée
de Détresse s'accentue, encore qu'il n'y soit pas indiqué
pourquoi les Dieux ont mérité de perdre le Marteau-de-Thor.
Ce symbole offre de frappantes analogies avec celui de la
Récupération-de-l'Anneau. Sans le Marteau-de-Thor, les Dieux
sont fort menacés, de même qu'ils mourront si l'Anneau n'est pas
reconquis. De même que le Géant Fafner détient l'Anneau, c'est
le Géant Thrymer qui cache le Marteau. Mais la suite n'est plus
conforme: elle se rattache au mythe de Freya, et non à celui de
Siegfried. Thrymer:--«J'ai caché le Marteau de Hloride à huit
haltes de profondeur dans la Terre: pas un homme ne pourra l'en
retirer, s'il ne m'amène Freya pour épouse.» Loke dit à Thor:
«--Les Géants bâtiront bientôt dans Asgôrd si tu ne vas point
quérir ton Marteau.» Thor, sous le déguisement de Freya, se rend
chez Thrymer, et, dès le Marteau reconquis, il assomme le Géant.

En somme, les Dieux, jusqu'ici, parviennent à éluder la Fatalité
dont les Géants sont les opiniâtres instruments. Toujours la
Lueur surmonte l'encombrement des Ténèbres. Du fond des ouragans
les Dieux resurgissent, purs.--Sous leur impassibilité, leur
inconscience, leur pauvre, exaspérante tranquillité d'expression,
ces symboles se sentent d'on ne sait quelle bouillante époque
de jeunesse. Ils instituent. La vaillance des Dieux dompte la
Fatalité, l'étouffe sous l'abondance de la Création, comme ce
Héros de la Völsunga-saga, qui, d'un bras infatigable, pétrit une
pâte où grouille une vipère.

Wagner a surtout retenu de ces symboles les détails relatifs à
Freya. Ils ne touchent guère que par Freya à la _Tétralogie_;
cela seul nous aurait obligé de les exposer, quelque fastidieux
que cela soit, si, au surplus, ils n'étaient pas comme les divers
aspects préparatoires de ce dogme scandinave de chute, non encore
parvenu à sa forme définitive. Cette forme est déjà mieux accusée
dans le symbole de la Perte du Glaive-de-Frey. Il y a là, tout à
fait, idée de chute, mais, ici, l'amour cause cette chute.--«Oui,
dit au dieu Frey l'infernal Loke, tu as acheté avec de l'Or ta
femme, la fille de Gymer, et tu as perdu ton Glaive. Lorsque les
fils de Muspell (royaume de Surtur, Géant-du-Feu) arriveront à
cheval par Markvod (à la fin du Monde), tu n'auras point d'armes
pour les combattre.» Frey avait confié son Glaive à son écuyer
pour qu'il allât lui conquérir la femme qu'il aimait, et l'écuyer
n'a point rapporté le Glaive.

Nous voici enfin arrivés à ce fameux symbole de l'Or-du-Rhin.
Résumons-le d'après l'_Edda-Sœmundar_ (_Deuxième Chant de
Sigurd vainqueur de Fafnir_):

--Régin raconta à Sigurd l'histoire de ses aïeux et leurs
aventures, et comment Odin, Högni et Loki arrivèrent à la cascade
d'Andwari. Dans cette chute d'eau, il y avait une grande quantité
de poissons. Un Nain, qui s'appelait Andwari[193-1], vivait,
depuis longtemps, près de cette chute, sous forme de brochet, et
il y prenait sa nourriture. Notre frère s'appelait Ottur, dit
Régin, et il nageait souvent dans la chute, sous forme d'une
loutre. Un jour, il avait pris un saumon, et il le mangeait au
bord de l'eau, les yeux à moitié fermés, lorsque Loki le tua d'un
coup de pierre. Or, cet Ottur, frère de Régin et de Fafnir, est
le fils du géant Hreidmar, chez qui, le soir même du meurtre, les
Dieux demandent l'hospitalité. Hreidmar, lorsque les Dieux lui
montrent la peau de la loutre, reconnaît son fils. Aidé de ses
deux autres fils, Régin et Fafnir, il garrotte les Dieux, demande
le prix du meurtre. Les Dieux ne seront pas libres, qu'ils n'aient
rempli d'or et recouvert d'or la peau de la loutre. Les Dieux
envoyèrent donc Loki pour aller chercher l'Or. Loki se rendit
auprès de Ran (femme d'Ægir, dieu de la Mer) et obtint d'elle son
filet. Il jeta le filet devant le Brochet, qui s'y engagea--«Si
tu veux sauver ta tête des rets de Hel, lui dit alors Loki,
livre-moi la Flamme-des-Eaux, l'Or brillant.» Andwari lui livre
tout le Trésor, sauf un Anneau. Loki le lui enlève aussi. Le Nain
se rendit au Burg et dit: «Maintenant cet Or causera la mort de
deux frères et de huit nobles guerriers. Nul ne jouira de mon
Or.»--Les dieux se croyaient donc libres, ayant empli et recouvert
d'or la peau de la loutre. Mais Hreidmar s'approcha et, voyant un
poil du museau qui émergeait encore, il exigea qu'on le couvrît
aussi.--Odin prit l'Anneau Andwara-naut et cacha le poil sous
l'Anneau[194-1]. La fatalité attachée à l'Or se vérifia aussitôt.
Fafnir tua son père Hreidmar, qui lui refusait une part de l'Or,
chassa son frère Régin, qui lui demandait sa moitié d'héritage.
Enfin, il se transforma en Dragon pour mieux défendre le trésor
dont il était l'unique possesseur.

Wagner, en substituant à cet obscur symbole naturiste d'une loutre
dont les Dieux doivent payer le meurtre, les exquis symboles
idéalistes de Walhall édifié et de Freya rachetée, a mis dans
le Drame une abondance de vie auguste, humaine et sculpturale.
Si l'on fouille les sources naturistes du symbole de l'_Edda_,
on arrive, bientôt, à de fastidieuses questions de cosmogonie,
peut-être à des questions, pires, de géologie. C'est la Guerre des
Dieux et des Géants, la lutte des éléments et de l'Intelligence,
la révolte du Chaos contre l'Esprit qui le couve et l'ordonne,
toutes choses peu susceptibles de dramatisation, même abstraite.
Nous répétons ce que nous croyons le plus plausible: Le Symbole
de l'Or, dans l'_Edda_, se dégage d'insondables profondeurs de
cosmogonie et de géologie mêlées. Cette loutre Ottur, morphe
élémentaire et végétante d'un Géant,--que tuent les Dieux, ceci ne
représenterait-il pas un certain état de nature, que nous ne nous
soucions d'analyser, mais, entendons bien, un _certain état de
Nature_ où les Dieux, l'Idée aurait voulu apporter un changement,
aurait voulu _autrement_ se satisfaire. Prétention vaine. Et il
faut, au contraire, que tout aille sans eux, les Dieux, et, en
réparation de leur tentative insultante, ils sont tenus d'investir
la matière offensée, révoltée, d'on ne sait quelle redevance; il
leur faut composer avec la Matière, livrer l'Or aux Géants, dit
simplement le symbole. Où, dans tout cela, des indications de
sentiment, de Drame?

Mais à côté de cette incassable gangue, de cet inductile filon,
Wagner, dans la riche mine des _Eddas_, avait découvert ces
magnifiques symboles de Walhall et de Freya, et ceci, Fierté,
Amour, laissait toutes les questions mathématiques et naturistes
de cosmogonie. Voilà le premier grand soulèvement du Drame,
la Corne d'abondance de toutes les floraisons et de tous les
frémissements. Mais, d'autre part, il n'était pas possible de
négliger, dans sa racine mythique, ce symbole de l'Or, qui doit
emplir de ses développements humains tout le reste du Drame. C'est
alors que Wagner le raccorde aux Symboles de Walhall et de Freya.
L'Or sera le prix, non du sang d'un Géant, mais de Walhall édifié,
en même temps que la rançon de Freya reconquise. Quel que soit
l'objet en vue de quoi les Dieux font usage de l'Or, la faute est
la même. Ils ont touché à l'Or, ils subiront sa fatalité. C'est le
point essentiel.

Telle est, bien imparfaitement exposée, l'idée de chute dans les
_Eddas_. En même temps, nous avons vu la mise en œuvre de cette
idée dans Wagner. Wagner, jusqu'ici, combine les symboles;--mais
il n'y a pas encore création. C'est dans sa manière d'interpréter
l'idée de Rédemption que s'atteste son originalité d'exégèse.

Cette idée de Rédemption est incluse, avons-nous vu, dans la
partie doctrinaire, abstraite, de la théogonie Scandinave, et qui
ne pouvait fournir de matière au Drame[196-1]; sensible pourtant,
cette idée, et vivante, oui, sous sa profonde enveloppe de
théorie; expression primordiale de la mysticité de l'Ame-du-Nord.
Beaucoup plus précise, même, que l'idée de chute; formulée d'un
coup. Ceci est très explicable: la chute c'est l'angoisse,
l'incertitude, la vie inconsciente, obscurément penchée à tous
les gouffres. A reconnaître, démêler cette confusion immense de
circonstances déroulées tout au long des vagues étendues vitales,
il ne faut pas moins de cinq symboles.--Mais pour la Rédemption:
précision, accord spontané. La Rédemption est un fait unique et
qui absorbe tout. Dès les balbutiements du Chaos, rien, dans
la théogonie scandinave, qui n'y tende. Les _Eddas_ divines
(Sœmund), commencent[196-2] par prédire la Fin-du-Monde, donc,
implicitement, de nouvelles élaborations, une Résurrection.

La correspondance historique du Mythe, ce serait, répétons-le,
(car nous devons tresser cette hypothèse à travers notre travail),
ce serait la pente du Nord vers le Midi, la poussée vers plus de
soleil, vers l'orientale certitude, Rome: Attila, Genséric, le
Moyen-Age,--le Christianisme.--Le Christianisme: n'est-ce pas
sur cette Lueur que s'ouvrent les immenses arcanes empourprés du
Ragnarœcker? Ce concept norse de la Rédemption, historiquement
exprimé par les Invasions, lorsqu'il se fut essayé en Europe
au Ve siècle, puis définitivement répandu, au IXe siècle, s'y
trouva d'accord avec les dogmes chrétiens, avec le dogme de
l'Espérance eucharistique, dont ainsi il prépara, on peut le dire,
l'épanouissement. Pour le Chrétien comme pour le Scandinave,
elle luisait, cette Espérance, par delà les vertiges et les
décombres d'une nécessaire Transformation: l'Apocalypse, pour
le Chrétien, le Ragnarœcker, pour le Scandinave. De l'union
de ces deux concepts, l'un par l'autre affirmés (sans doute dès
après les invasions danoises), sortit, d'abord, le douloureux et
pur Rêve mystique de l'An Mil, résultat immédiat et passager, car
la définitive suite séculaire, ce fut l'élan, le renouvellement
du XIe siècle, le grand dogme de communion eucharistique,
de Pardon, qui, du sein des sanglotantes âmes du Moyen-Age,
fleurit, fleurit pieusement, pour s'épanouir, lys parfait, sur la
Montagne-du-Purgatoire[197-1].

Ce dogme scandinave de Rédemption, magnifique Chant d'espérance
que toute une race jeta vers l'avenir, en voici donc, d'après
le _Gylfaginning_, l'expression abrupte, précise et positive
cependant en sa concentration symbolique.

--Après le Ragnarœcker, il y aura un nouveau Ciel. Le Ciel
contient _Gimle_, qui est le nouveau Walhall, puis Briner, un
palais où ceux qui aiment boire trouveront à se satisfaire...
Il sortira de la Mer une Terre Verte et belle, sur laquelle les
Céréales croîtront sans avoir été semées. Vidarr (fils d'Odin
et qui a vaincu Fenris) et Vale, sa femme, existent encore; ils
n'ont été blessés ni par la Mer, ni par les Flammes de Surtur;
et ils habitent la plaine d'Ida, où était, autrefois, Asgôrd.
Les fils de Thor, Magne et Mode, les y rejoindront, apportant
Mjœllner, le Marteau. Balder et Hœder reviendront aussi de
chez Hel. Ces Dieux seront assis côte à côte; ils s'entretiendront
de ce qui leur est arrivé, des événements d'autrefois et du Loup
Fenris. Ils retrouveront dans l'herbe les tablettes d'or possédées
par les Ases. Un couple, Lif et Lif-Thraser, se soustraira aux
Flammes-de-Surtur, dans le bois de Hroddmimer; et sa postérité
repeuplera le Monde entier.--

Renaissance.--La grande idée morale par quoi vaut réellement cette
Renaissance, c'est ce retour de Balder,--le Christ du Nord!--du
doux, du juste Balder, que les anciens Dieux méritèrent de ne
pouvoir garder parmi eux, mais qui vient consoler le monde épuré.
Lumière sereine sur ces vieux dogmes de Rénovation, qui, sans
cela, épouvanteraient, tant ils détruisent de vieilles joies;
souveraine justification: le Destin eut raison, puisque Balder
renaît. Les fils de Hloride ont bien sauvé le Marteau, arme de la
primordiale Intelligence; Odin se perpétue bien en Vidarr, son
fils; mais, plus que tout cela, l'auguste certitude revivifiante,
la Paix et l'Amour illimités, c'est Balder revenu! Balder,
l'Agneau pascal, espéré de tout ce douloureux Monde Scandinave,
la Douceur qui expie tout, l'inépuisable Pitié. Aucune témérité à
ce rapprochement! aucun sacrilège à irradier, autour d'une autre
Hostie, la chaste aurore boréale de la Rédemption scandinave.
Cette indication pascale, indubitablement le mythe de Balder la
donne. Qu'est-il allé faire aux Enfers, sinon expier la faute des
Dieux et vaincre la Mort, comme l'Autre! en arrachant au Destin le
gage d'une Renaissance?

Certes, il n'a point d'Evangile.--Les événements au canal
desquels s'épandit cette source de compassion et de pitié, qui
pourra jamais les dire, et qui dénombrera l'infinie vibration des
cœurs qui, par ce Dieu-Agneau, vécurent en tout épanouissement,
en toute possession de doux intérêts quotidiens, oui, vécurent
tels, pourtant, au fond de ces âges sinistrement inconnus
aujourd'hui. Mais, preuve intime du caractère rédempteur de
Balder, il est déjà très satisfaisant de pouvoir reconnaître
en Balder toute l'Ame du Nord, tout ce qui fait la jeunesse,
la force de l'Ame du Nord, son _perpétuel renouvellement_, son
_devenir illimité_. Espoir éperdu en l'Abstrait, irradiation
dans l'élargissement de l'Abstrait, sentiment vivace de
l'Eternité,--n'est-ce pas là un état d'âme clairement exprimé
par ce mythe de Balder descendu aux «enfers», mort à la _vie
immédiate_ du Walhall, mais ressuscité dans le Mystère, restauré
dans l'Inconnu, par delà les Nornes, par delà les circonstances
du Ciel passager et de la Terre périssable. Et le Monde renouvelé
n'est, semble-t-il, que l'expression de cette Toute-Science, de
cette Toute-Bonté, sortie du Mystère exploré, revenue à elle-même,
manifestée. Dieu-Holocauste, Hostie, oui, aussi, puisque,
temporellement, il souffre, il perd le Walhall; déchirement du
départ vers le Mystère.

Dans la loi scandinave de bannissement, qui forçait les jeunes
hommes à aller chercher fortune hors de leur patrie, je sens je
ne sais quel souvenir de l'exil de Balder. Ces bannis conquirent
l'Europe; et, par cette efflorescence qui leur fut donnée,
au-dehors, vers le Midi, les races septentrionales, languissantes
dans leurs solitudes de neiges, furent peut-être sauvées. Comme
Balder, ils allaient vers l'Inconnu, avec, pour seul souvenir
de leur patrie, quelques runes gravées sur l'étambot de leurs
navires. Ils portaient la peine de toutes les misères paternelles.
Ils erraient comme des loups; eux-mêmes s'appelaient loups. Et ce
fut d'eux, pourtant, que vint le salut[200-1].

Nous n'espérons pas qu'on puisse se faire, sur cet exposé
insuffisant, une idée complète de la Rédemption et du Rédempteur
dans la théogonie scandinave. Toutefois, sommes-nous obligés de
prier le lecteur de s'y tenir, s'il veut sentir, par comparaison,
l'originalité de l'interprétation wagnérienne.

Wagner ne pouvait songer à faire de Balder la figure centrale de
son œuvre. Cette figure reste, en quelque sorte, théorique;
elle se dérobe dans les ultimes profondeurs mythiques; elle
contemple son rêve, là-bas, par delà les temps; rien ne la
relie à la partie héroïque, humaine des _Eddas_, à l'épopée des
_Nibelungen_; et ces développements humains importent en tant que
reflets d'autres très importantes vitalités théogoniques. L'épopée
des _Nibelungen_ est plaquée, en quelque sorte, sur le Walhall,
comme l'_Iliade_ sur l'Olympe. Pour dramatiser donc l'idée de
Rédemption, il fallait la transposer parmi toute cette humanité
des _Eddas héroïques_ et du _Nibelunge-nôt_, l'incarner dans la
principale figure de ces cycles épiques: Siegfried. Du jour où
Wagner accomplit cette transposition, son Drame existait. Tout, en
son œuvre, le Ciel et la Terre, était solidaire d'une même vie
poignante.

Disons-le bien haut: ce fut-là un coup d'audace, une inspiration
de génie, que d'incohérents détails, des indices épars, dans la
matière dont il disposait, semblaient pouvoir uniquement suggérer
à Wagner. Je cherche, en vain, dans le Sigurd des _Eddas_, et,
à plus forte raison, dans le Siegfried du _Nibelunge-nôt_,
cette _absolue_ identité rédemptrice dont Wagner magnifie le
Héros.--Sans doute, disons-le vite en passant, toute cette
histoire de Siegfried se pourrait prêter à quelque belle apparence
de symbole solaire; nombreuses sont les gloses qui opinèrent pour
cette interprétation: Sigurd, Soleil du Printemps, victorieux
de l'Hiver (Fafnir), et Brünnhild, la Nature, éveillée de son
baiser. Mais il était impossible que Wagner prît au sérieux un
rapprochement aussi banal. L'étrange aventure, que de partir d'une
donnée cosmographique.

Examinons la _Völsunga-saga_, qui forme, dans les Cycles
scandinaves, comme le point de contact des âges divins avec
les âges héroïques. Là, le ciel s'ouvre sur la terre; Walhall
s'épanche en tourbillons de Dieux, et l'éblouissante Visitation
laisse après elle, en traînées de gloire, les Postérités épiques,
les Héros prédestinés. Eh! bien, si Siegfried est un de ces héros
prédestinés, le Héros de la Rédemption, l'attestation doit s'en
trouver dans ce récit de la _Völsunga-saga_, où s'évoquent les
circonstances qui précédèrent et entourèrent l'événement de sa
naissance[201-1].

Dès l'abord, en effet, la race de Siegfried paraît prédestinée.
Le Glaive que Wotan, le Voyageur borgne au manteau bleu, a
enfoncé dans un arbre, le promettant à qui pourrait l'en retirer,
Siegmund, descendant de Wotan et père de Siegfried, est seul à le
pouvoir arracher.--Qu'est-ce que ce Glaive? C'est l'Arme qui tuera
le Dragon, qui reconquerra l'Or, l'Arme dévolue à Siegfried.

L'Or restitué par Siegfried au sanctuaire des Ondes antiques, les
Dieux seront lavés de leur faute fatale. Mais qui dit cela?--C'est
Wagner, et, après lui, tout le monde. Eh bien, cela, il faudrait
que ce fût l'_Edda_ qui le dît, donnant ainsi, formellement,
Siegfried comme un Héros rédempteur. Or l'_Edda_ ne mentionne rien
de pareil, ni d'approximatif. La fatalité de l'Or se perpétue, par
delà Siegfried, pour amener cette catastrophe des Burgundes, qui
fait le sujet du _Nibelunge-nôt_. De sorte que l'_Edda_ lue, nous
sommes obligés d'en revenir au mythe de Balder, pour nous reposer
sur une idée précise de Rédemption.

Certes, ce n'est pas à dire que cette figure splendidement vague
de Siegfried ne se puisse, par l'effet de quelques rapprochements,
préciser, ne puisse prendre un certain sens de rédemption.
Voici: les Dieux ont prostitué l'Or-du-Rhin[204-1]. Parce qu'ils
ont arraché l'Or de sa virtualité primordiale,--symbolisée
par l'Eau, figure parfaite, en effet, d'inconscience, Léthé
d'ingénuité,--parce qu'ils l'ont rendu pernicieux, le Mal est
déchaîné dans le Monde. Cette faute, ils la doivent expier, en
vertu même de la fonction du principe d'équité, indépendant,
qui règne, irréductible, au plus pur de leur essence. Ils ne
peuvent pas se sauver par leur propre industrie, ils ne peuvent
toucher, derechef, à l'Or, fût-ce pour le restituer, car leurs
mains ne sont plus pures, sont _conscientes_ de la puissance de
l'Or[204-2].--Que faire?...--Et voici que, d'aventure, au plus
profond d'une des plus farouches légendes de l'_Edda_[204-3], un
enfant, un pauvre enfant, éclôt, perle de pitié dans ce chaos
dévorateur, vagissement mêlé au grondement des batailles.--Son
père? mort au combat. Par delà ce père, gisant, debout, une
colossale figure d'aïeul, blême, inquiète, un pied dans la
bataille, l'autre pied au bord de ce berceau, furtivement
paternelle, comme à l'insu d'une fatalité de malédiction,
paternelle dans un éclair d'amour persécuté. Et c'est, ensuite,
un vieux Glaive magique au poing de cet Enfant; quelqu'un pour le
conduire à la caverne du Dragon; le Dragon égorgé; l'Or aux mains
de l'Enfant, de Siegfried, fils des Dieux.--Cet Enfant, né dans
le malheur, inconscient de son origine et de sa prédestination,
cet Enfant, c'est le Rédempteur... Plausible.--Insistons encore:
nous pouvons préciser cette légende au moyen d'analogies trouvées
dans l'histoire même des anciens Scandinaves, dans leur histoire
_écrite_, non légendaire.--Ces Héros de la _Völsunga-saga_,
bannis, errants, sous forme de loups, et qui s'efforcent, du fond
de leur misère, vers on ne sait quelle œuvre victorieuse,
ne sont-ils pas à l'image de ces outlaws, de ces «loups»,
comme ils s'appelaient eux-mêmes, qui, volontairement ou non,
s'exilèrent de la lugubre patrie danoise pour conquérir les pays
du soleil.--Sigurd, dans la _Völsunga_, aussi bien que Bjœrn,
dans l'Histoire, est un de ces fils de loups; le fils de l'obscur,
de l'inconnu[205-1], des vieux mystères de deuil et de révolte,
l'effrayant Orphelin,--bâtard, peut-être, aux yeux des hommes,--en
qui surgissent les Représailles.--Insistons toujours: il y a un
moment, dans la destinée du Sigurd des _Eddas_, l'_évidence_
d'une direction divine. L'aïeul, entrevu auprès du berceau,
apparaît encore une fois, au moment où, sans son intervention,
pendant une tempête, la barque du Héros, voguant vers de vengeurs
exploits, allait sombrer. Et cet aïeul, le Chant de l'_Edda_ dit
positivement que c'est Wotan[205-2].

Très plausible d'inférer de tout cela la mission rédemptrice de
Siegfried; mais plausible, _seulement_; car, redisons-le, nulle
part, Siegfried n'accomplit, ou, plutôt, ne _doit_ accomplir
l'acte qui, seul, au sens même des plus vieux dogmes germaniques,
peut le révéler Rédempteur: la Restitution de l'Or au Tabernacle.
Cet acte, qui camperait décisivement Siegfried, c'est Wagner, et
Wagner seul, qui en attribue au Héros la prédestination. Coup
d'audace génial, qui transporte sur une inconsciente, passagère
tête humaine, toute une profondeur divine, toute une stabilité
d'éternité. Et ces rapprochements, où le visionnaire croit avoir
touché le vrai sens de la figure de Siegfried, ont, dans les
_Eddas_, leurs éléments tellement perdus, noyés, éparpillés
parmi toutes sortes de perspectives!--Le caractère propre des
chants de l'_Edda_, fait remarquer W. Grimm, c'est de supposer
connue la totalité des événements dont ils ne relatent que des
particularités. Ce cycle, dont Siegfried fut le Héros, est-il, en
son ensemble, une rédemption? Peut-être; mais quelle raison de
donner là, de préférence, l'affirmative, puisque, à côté de ces
hypothèses, nous avons le mythe, si précis, de Balder?

Cette raison, répétons-le, c'est que le mythe de Balder ne vaut
qu'en tant que doctrine abstraite, et qu'il fallait, en quelque
sorte, l'incarner, le relier à la tradition humaine; il fallait,
logiquement, dans cette atmosphère de rêve, faire remuer les
épopées[206-1]. Alors, dans l'imagination de Wagner, Siegfried
surgit, environné de la double vapeur, obscure et radieuse, des
mystères divins et des gloires humaines. Expression vibrante des
Mythes, il se rattachait, d'un côté, aux antiques oracles, de
l'autre, aux réalisations fougueuses de la Vie. Il était, à la
fois, le rêve et l'acte; et l'acte, par lui, éclatait, fatidique,
comme longuement couvé par le rêve. L'action qui rêve, diraient
les Allemands. Avec Siegfried toute une race palpitait sous ce
grand regard des Dieux; par Siegfried, fils d'Odin, Prince des
peuples du Nord, figure idéale de chef d'armées, les ultimes
visions du Mythe se continuaient dans les primes apparitions de
l'Histoire. L'humanité qu'il entraînait avait, vraiment, quelque
chose de _divin_ à _accomplir_. Sur lui brillait l'Arc-en-ciel de
Walhall, comme le Labarum sur Constantin.

Que venaient-elles faire, toutes ces hordes dont le tourbillon
emplit l'Europe, au Ve siècle?--Réaliser le long Rêve, épancher
le vaste Rêve, que les religions du Nord, depuis des ères
immémoriales, avaient grossi dans ces âmes norses, en silence,
en l'ennui d'une vie encore sans annales, inexprimée,--vaste
rêve de Soleil et de Rénovation sous le ciel gris et sourd.
Et dès que, par les suggestions de cette immense rêverie, les
peuples du Nord eurent enfin trouvé un symbole capable de les
guider, ce victorieux symbole de Siegfried, ils s'ébranlèrent,
ils crièrent vers l'avenir jusqu'alors fermé. Large soupir d'un
cœur longtemps oppressé! C'est dans ce soupir que se dilatait
le cœur, le sombre cœur des Odoacre et des Genséric. Et
les invasions roulaient, les âmes roulaient sur la pente enfin
trouvée; l'atmosphère de songe accumulée éclatait en réalités
fulgurantes. Siegfried! Siegfried! où était-il? nulle part,--et
partout, partout où il y avait un élan. Et, peu à peu, dégageant
de ce vaste enthousiasme toutes les possibilités immédiates
qu'il recélait, la réalité, la forte réalité prenait, frappait,
dans cette lave, des effigies de gloire précise, des profils de
conscience et de volonté. Les capitaines surgissaient: Euric,
Ataulphe, Alaric; les hordes devenaient peuples: Goths, Alains,
Suèves; les codes se constituaient: loi salique, loi ripuaire,
loi burgunde. Dans ces remous, jusqu'alors chaotiques, la
lumière du Midi mettait des formes; la poussière étouffante
des migrations s'aérait; la vision prenait de l'entournure:
épanouissement formidable de glaives! Il faut voir, dans Sidoine
Apollinaire, l'effarement du temps, le vertige de l'automnal
siècle gréco-romain, la toge chassée par le sayon, l'étalon par
l'aurochs, le char par le chariot. En éclairs sur le bondissement
des croupes, des carrures, des casques, le soleil, le soir, était
comme une tempête d'écarlate; elles étaient finies, les vesprées,
où, doux, estival et blond, il tournait, moelleusement, de la
pente des frontons à l'inclinaison des collines. Les frontons
croulaient; les collines épaulaient des camps barbares.

Et ce fut alors, dans la pleine vie, dans la clameur, le total
aboutissement de ce grand rêve du Nord; tout ce qu'il impliquait
eut lieu; tout se décida; faits précis, désormais, courants,
pratiques; l'âme norse entrait dans le train du monde. Même,
sous cette réalisation positive, sous ce vêtement de vie, sous
ce maniement des choses, la pensée primordiale est-elle comme
étouffée; elle reste comme interdite en présence des faits qui
l'équivalent; on hésite à environner d'éternité des circonstances
devenues si actuelles.--Et pourtant, entre le Goth brandissant
sa framée et Wotan agitant sa lance, une correspondance
s'établit, invincible. Il ne s'étend, du Guerrier au Dieu, que
l'écart chronologique; il y a le plain-pied d'un même frisson
d'âme.--Frisson très inconscient, certes, chez le Barbare, mais
qu'importe? Le Gépide qui lance le javelot, le Suève qui brandit
l'angon, le Hérule qui décoche la flèche, l'Alain qui ramène son
bouclier, le Saxon qui pousse sa barque, le Gélon qui se taillade
les joues, tous, qu'ils soient couverts de peaux, de braies ou
de cuirasses, casqués, chevelus ou tondus, qu'ils boivent l'ale,
l'eau, le lait, le vin, le sang, tous savent que les Walküres,
s'ils tombent, viendront les chercher sur les champs de bataille,
et qu'ils iront, dans les salles de Walhall, grossir la foule des
bienheureux Einhærjars. Si c'est surtout cette idée de la mort
qui les ramène au dogme, leur vie n'en est pas moins comme un
accomplissement, un sacerdoce dogmatique.--Qu'ils le sachent ou
non, s'ils bouleversent le vieux Monde, c'est pour que d'autres
puissent le réédifier en plus pur.

L'histoire de Siegfried, c'est tout cela vu, en masse, dans
un seul homme. En lui semble condensée toute l'énorme épopée
germanique du Ve siècle. Amour-propre national, non, mais
nécessité esthétique, Wagner a _accentué_ cette figure, ainsi
comprise, de cette idée scandinave de Rédemption, _transposée de
Balder à elle_.

Et c'est beau cette évocation, à propos, en somme, d'une pure
entité, cette large évocation d'humanité, ces magnificences
d'histoire, ce remuement héroïque dont croula le lourd portique
romain. C'est beau de faire de la vie avec les dogmes,--de
prendre tous ces peuples, tous ces Burgundes, tous ces Franks,
tous ces Goths, et de les agiter en vivaces réalisations de ce
qui fut conçu avant le temps, avant la forme, avant le nombre.
C'est, en quelque sorte, comme l'éternité mobilisée, temporifiée.
Le Drame divin traîne sur la terre, y roule ses tourbillons en
marches d'armées, ses lueurs en frémissements d'épées.--Lorsque,
sur la montagne céleste, Wotan rêve, le regard vers Walhall,
bientôt payé avec un or maudit, déjà, par delà cet horizon
d'empyrée, dans les «mornes espaces des créations futures», de
ces créations qui _seront_ parce que le Drame divin _est_, déjà
court le tressaillement des tragédies héréditaires: Siegfried tue
le Dragon, Héros de joie, insoucieux de l'épieu que lève Hagen.
Gunther passe, vertigineux, dans un tumulte de hordes barbares.
Gunther:--apparition vraiment humaine, vraiment historique,
concrète,--où toute l'existence s'est trouvée pour commenter tout
le rêve[210-1]. Il est,--avec sa sœur Gutrune, amoureuse de
Siegfried,--comme l'atmosphère d'épaisse vie ardente qui prend
dans sa vibration cet à demi-mythique Siegfried, et lui communique
l'effervescence d'être. Wotan, Gunther: les deux extrémités du
Drame, l'un tout éternité, l'autre tout humanité. Gunther complète
Siegfried. Figure positivement, crûment historique, il suggère
tout ce qui n'a pu nommément trouver place dans l'œuvre, avant
tout symbolique, de Wagner; tout ce torrent de vie barbare du
Ve siècle, qui bondit de toute la force de son courant dans les
_Chants héroïques de l'Edda_ et dans l'épopée des _Nibelungen_.

L'aboutissement humain du Mythe, considéré en son essence dans
l'_Or-du-Rhin_ et dans la _Walküre_, le Mythe corporifié,
voilà le but qui, entrevu dès _Siegfried_, est réalisé dans le
_Crépuscule-des-Dieux_. Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil
sur le plan de la _Tétralogie_ pour sentir tout le souci
qu'avait Wagner, de ménager, pour la fin du Drame, par des
gradations habiles, ce grand épanouissement épique. L'épopée,
il la rencontrait déjà, au moment de la _Walküre_,--alors que
le Drame était loin d'être révolu,--dans la _Völsunga-saga_,
où se trouve le sujet de la _Walküre_. L'histoire de Siegmund,
comme la donne ce poème, est aussi épiquement développée que
l'histoire de Siegfried; c'est une suite non moins majestueuse
de drames. Il y avait, dès lors, dans la richesse même de la
matière offerte par la _Völsunga_, un écueil pour Wagner. De
plus, en laissant intacts les éléments puisés dans la _Völsunga_,
Wagner ne compromettait pas seulement la gradation de l'effet, il
risquait un anachronisme. Ce poème de la _Völsunga_, évidemment
d'origine norvégienne s'il avait été incorporé intégralement,
aurait jeté dans l'œuvre un coloris moins archaïque que celui
propre à la saga _germanique_ des _Nibelungen_, laquelle fournit
le couronnement du drame[211-1]. Wagner donc a imaginé, pour
ces événements de la _Völsunga_, une allure primitive qu'ils
n'ont pas dans l'original; il les a simplifiés suivant les
nécessités de la perspective de son œuvre. La _Völsunga_ lui
fournissait Siegmund, mais un Siegmund du IXe siècle, une manière
de Roi-de-Mer, et il fallait un Siegmund, non pas même du Ve
siècle, de l'époque des invasions, mais antérieur, un Siegmund de
l'âge lacustre, pour ainsi dire, tout près des dieux. Toute cette
longue épopée de la _Völsunga_, fourmillante de rois, de guerres
et d'amours, Wagner l'a donc réduite à deux hommes se disputant
une femme; il l'a reculée jusqu'à l'extrême fond des temps
barbares, dans des temps d'individualités immédiates, où tout se
passait d'homme à homme, de glaive à glaive. Siegmund et Hunding
se disputant Sieglinde, c'était le choc de deux épieux et non de
deux armées. Par ainsi, les éléments de la _Walküre_ étaient mis
à leur plan, et les masses profondes du _Crépuscule-des-Dieux_,
les armées, les rois, les conquérants, se déroulaient en une suite
logiquement amplifiée, qui était comme la progression de la vie
même.

       *       *       *       *       *

On pourrait, peut-être, arrêter ici cet examen des cycles
germaniques et scandinaves au triple point de vue de la
Mythographie,--de l'Histoire--et du Drame de Wagner. Il nous faut
pourtant insister encore, et définitivement, sur la figure de
Wotan, source spirituelle de ces cycles, et qui réside au fond
d'eux comme leur intime psychologie. Siegfried, c'est la trace
de Wotan dans le monde, la militance du double dogme de chute et
de rédemption. Cet aspect humain, dramatique, constaté, reste
à considérer ce dogme en son essence, c'est-à-dire en Wotan, à
remonter de Siegfried à Wotan, foyer de l'œuvre wagnérienne.
Important: faire suffisamment ressortir cette figure de Wotan, ce
serait dégager l'unité psychologique de la _Tétralogie_. A quoi
nous bornons cette Etude.

Des diverses conceptions, émises à l'égard du grand dieu
Scandinave, aucune ne me semble résumer aussi complètement que
celle de Wagner les caractéristiques des Religions du Nord.
Gray nous a fait une manière de Walhall classique, dorique, «un
palais construit de blocs de marbre noir» selon l'expression de
Carlyle.--Carlyle, lui, réunit dans la figure d'Odin, prise en
tant que prototype tout à fait primordial, les éléments d'une
théorie de l'Héroïsme, du Héros «Enseigneur d'Hommes»;--théorie
non spécialement attachée à Odin, non inséparable de lui, mais
émise à son occasion, réversible ailleurs, et réitérée, en effet,
développée sur d'autres têtes, successivement[212-1]. Il y a assez
loin de cet Odin systématique, préconçu, à l'Odin des _Eddas_ et
de la _Tétralogie_. «Une Consécration de la Valeur», tel est le
sens d'Odin, selon Carlyle. Indiscutable. Mais c'est là un sens
partiel, une croyance ne dépassant point les aspirations courantes
de la Vie,--de la vie d'alors, il est vrai, de la vie forcenée des
Barbares du Ve siècle et des Northmanns du IXe siècle. Il nous
semble, après Wagner, qu'on peut voir autre chose dans le dieu
scandinave, qu'on peut y voir, surtout, l'inquiétude de l'Ame du
Nord, ou, simplement, de l'Ame, dans l'Actuel, son espoir aussi en
l'Ailleurs.

L'Espoir! Walhall n'en fut-il pas le symbole? En Walhall, Wotan
exprima l'aspiration de son âme, un besoin d'ordre et de tendresse
au lendemain des tempêtes du chaos. Walhall: immense symbole,
en vérité, non de l'orgueil des Dieux, mais de leur rêve de
liberté. Liberté incomplètement conquise, sans doute, sur les
tourbillons désordonnés du Mal, puisque Walhall _doit_ périr.
Souvenez-vous de cet incessant aheurtement des Géants contre la
_citadelle_ des Dieux. N'importe, Walhall est saint; il est comme
la première douloureuse épreuve de l'idéal, le premier essai
vénérable qui prépare le plein épanouissement futur, le futur
Walhall libéré de toute fatalité. Je remarque fort ceci que l'idée
de Walhall faisait comme _toute_ la Règle des scandinaves; le
but suprême de leur vie était de le mériter; et je remarque plus
encore ceci que cette idée, pour eux, régirait même leur vie à
venir,--puisqu'ils n'étaient appelés dans Walhall que comme jugés
dignes de le défendre, à la fin du Monde, contre les Géants.
Transposons un instant, pour la mieux sentir, cette conception
dans le Christianisme: les Elus luttant pour le Paradis _dans_
le Paradis même: Quel effort _démesuré_ d'idéal! quelle tension
_interminable_ vers l'Absolu! Toujours plus haut!--Et ainsi
Wotan monte, monte dans les hauteurs de la Liberté harmonieuse,
de cime en cime.--Walhall, du moins, est-il l'ultime sommet à
jamais radieux?--Hélas, les ténèbres recouvriront la Montagne
divine; l'_imperfection_ déferlera jusque-là; et Wotan lutte pour
la lumière, inextinguiblement, et tous les bons avec lui. Dans
le Christianisme, Dieu, du moins, reste inaccessible au fond du
saint-des-saints. L'effort ne s'impose qu'aux Elus, non à Celui
qui élit. Ici le Ciel et la Terre sont solidaires: Idéal largement
vécu!--Ce large, violent Idéal éperdu, cette inextinguible soif
de l'Abstrait, voilà tout Wotan, ou, plus exactement, voilà sa
face d'éternité, s'il est incontestable, d'autre part, que son
côté d'humanité est une «Consécration de la Valeur». Ces deux
finalités, d'ailleurs, se complètent l'une l'autre.

Maintenant, pourquoi Wotan a-t-il mérité de _tomber_?--Qu'est-ce
que cette chute dont parlent symboliquement les _Eddas_? Ce
symbole de l'Or-du-Rhin, nous l'admettons comme jeu de prêtres
ou de skaldes, non comme drame intime d'âme.--Peu nous importe
que Wotan ait commis une «faute»; est-il, au fond, responsable de
l'inéluctable catastrophe où sombrera son rêve? Mais la fatalité
de cette catastrophe est ailleurs immanente; oui, ailleurs,
n'importe où, spontanément éparse, incréée comme le Chaos,
indépendante comme le Mal. Dieu n'est pas responsable de Satan;
Odin ne voulait que la lumière, il est innocent de la nuit.--Un
vieux désespoir d'être, vicissitude primordiale, antérieur à tous
les événements, à toutes choses faites, antérieur à Walhall,
qui, précisément, est une protestation,--un vieux, irrémédiable
désespoir d'être, mine la création des Dieux et l'engloutira
quelque jour. Wotan ne peut le fuir, ce Désespoir, ce loup qui le
dévorera[214-1].--Et pourtant il espère! mélancolique espérance
que symbolise Walhall! protestation contre la Douleur! ferveur
d'âmes aimantes: lueurs héroïquement vivaces dans les profondeurs
du Néant.--Oui, il y a, dans ce Walhall en proie aux tempêtes,
une sublime affirmation de vie, quelque chose, en vérité, sur
ces glorieuses architectures rayonnant dans le gouffre, comme
l'épanouissement d'une conscience de «roseau-pensant.»

Wotan,--Walhall: l'Ame,--l'Espoir.--Et ici, je vois éclore Freya:
Freya qui, elle aussi, est toute la Joie possible, hélas! joie
fugitive, été du Nord; Freya par qui si douloureusement mûrissent,
à travers tant d'orages, les Pommes-de-Jeunesse. Je voudrais,
également, nommer Balder, la pâle Douceur du Ciel des Dieux,
Balder, le «Bénigne» et le Résigné, voué à quelle Passion!--Adonis
et Jésus. Ils sont, avec Walhall, les signes visibles de l'essence
de Wotan, de sa vaillance, de sa confiance en la vie, les formes
palpitantes d'une Pensée d'harmonie, tout à fait les créations
d'une large Cordialité.--Aussi, quel deuil à la Mort de Balder!
le plus jeune Sourire de Wotan, c'était lui; c'était lui, la
floraison la plus tendre de l'Ame du Nord. Car il ignorait, ce
candide Balder, les implacables fatalités originelles; une belle
lueur de consolation le baignait tout; il était tout en clarté;
rien de la nuit antique qui lui fût mêlé. Et à le voir si dégagé
du Passé de Deuil, le Dieu, le Père soucieux, finissait par
participer à cette suavité d'oubli; il espérait.

Ames neuves, joyeuses, ignorantes, qui, dans leur sécurité
d'ignorer, trouvent une force, une liberté que ne connaissent
point les Dieux,--les sombres Dieux qui savent tout.--Ce sont
aussi de ces âmes, Siegmund, Sieglinde, Siegfried, Brünnhilde.
Si elles sont absolument, comme Balder et Freya, des hypostases
de la Volonté divine, des tabernacles inviolables où se complaît
l'âme divine, l'_Edda_ ne le dit pas du tout. Mais telle est
leur fonction dans la _Tétralogie:_ bel élan créateur de Wagner.
L'amour de Siegmund et de Sieglinde, celui de Siegfried et de
Brünnhilde, c'est comme un déploiement de Wotan dans la joie
et dans la liberté, une échappée hors du Destin; c'est l'Ame
libérée de toute misère, en pleine extase. Siegmund et Sieglinde,
Siegfried et Brünnhilde: je ne serais pas loin de considérer
ces couples comme des manières de figures platoniciennes, des
conceptions flagrantes du Désir[216-1], des idées réalisées.
Wagner, certes! âme saxonne, scandinave, connaissait profondément
cette Ame du Nord, si riche d'idéal, qu'elle trouve dans tout
un reflet de son propre infini. Ces reflets, pour Wotan, ce
sont ces êtres de lumière et d'amour, Siegmund-Sieglinde,
Siegfried-Brünnhilde, reflets éblouissants projetés dans de
limpides vibrations de vie extasiée. Prolongement de l'âme,
là-bas, dans un clair avenir de félicités; élan éperdu loin des
Ténèbres, du Destin, de l'Urgent. Toujours plus haut. Wotan,--Ame
primitive, Désir, Mouvement[216-2],--Wotan complètement identifié
avec son idéal, tout entier à contempler l'image de son rêve,
oublierait les sombres nécessités qui l'enchaînent, la vieille
fatalité de malveillance qui l'atterre. Se renouveler en son rêve!
Aussi, quel effort! Quelle explosion d'éternité dans ces intenses
figures d'amants: Siegmund-Sieglinde, Siegfried-Brünnhilde[216-3].
Comme, dans leur amour, ils ont l'air de sentir qu'ils sont, en
vérité, l'écho de quelque éperdu cri divin.

Et ici éclate le drame psychique: Ces formes parfaites de son
Désir, Wotan est obligé de les détruire. Il faut que l'Ame renonce
à son rêve[217-1]. Pourquoi?--Mais laissons-là les linéaments,
les explications du symbole; sortons de toutes ces savantes
constructions mythologiques. Il n'y a plus que ceci: Wotan, l'Ame
en quête d'idéal, d'éternité: Siegmund et Sieglinde, Siegfried
et Brünnhilde représentant ces efforts. Leur amour, c'était la
spontanéité de Wotan largement épandue; il donnait la pleine
mesure de l'aspiration divine; leur cœur contenait _tout_ le
ciel, absolument, expression hyperbolique ailleurs, positive
ici. Oui, à travers les ténèbres de l'antique Désespoir, l'Ame,
à force d'amour, avait ouvert des perspectives de consolation,
de délivrance. Dégagée de l'angoisse première, de l'_inertie_
originelle, elle s'était affermie en sa vaillance, elle avait eu
foi en ses rêves. Et ces rêves s'évanouissent. La forme dramatique
de ceci est exacte: un père qui voit mourir ses enfants;
exacte aussi la forme mythique: un dieu qui tombe en cendres
dans la déchéance de son incarnation. Mais c'est avant tout,
essentiellement, la Chute d'une Ame,--la chute fatale d'une âme
qui, cependant, avait tout tenté pour son salut.--C'est l'immense
monde de l'Ame écroulé. Pourquoi?

Il faut en revenir à la vie même, à aujourd'hui si l'on veut.

Peu importe, d'ailleurs, pourquoi l'Ame tombe, pourquoi Wotan
_doit_ périr. Considérer surtout ceci:--Cette fatalité de
dissolution, dès qu'elle a pesé sur l'Ame, l'a mise dans
l'obligation de réagir, de s'exprimer. Elle est, cette
fatalité, l'occasion de toute vie de l'Ame, avant d'en être le
tombeau.--«L'Homme ne vaut que par le malheur», dit un livre, déjà
de jadis,--et d'aujourd'hui. _Memento_ quia pulvis es. Et la vie,
dans ses affirmations les plus passionnées, dans ses ferveurs les
plus enthousiastes, n'est toute, au fond, que ce _memorandum_.
Memorandum parfois même peu fardé, hautement reconnu pour ressort
de vie: au Moyen Age, par exemple, et qui assumerait de dire que
la vie du Moyen Age ne fut pas belle?--Sans l'idée de rupture,
le roseau ne serait que roseau; dès qu'il _sait_ qu'il rompt, il
est le Roseau-Pensant; c'est toute sa vie, cette conscience, sa
forte vie. Je suis assez confus de ces raisons, point neuves; mais
ce symbole de Wotan, dont j'essaye d'inventorier la substance
psychique, est, qu'on y songe, tellement élémentaire!

Donc le bondissement de l'Ame Scandinave, cinglée par l'idée de
néant, c'est Balder, nous disent les Mythologies, Siegfried, nous
disent les Epopées, les Invasions, nous dit l'histoire. Puissant
cri de conscience, en tous cas, puissante palpitation d'âme, qui a
pu monter jusqu'à nous, à travers la triple profondeur des temps:
Le Mythe, la Légende et l'Histoire. Que nous importe de voir, dans
la Fable, Balder «mourir»,--dans l'Epopée, Siegfried assassiné,
dans l'Histoire, les Hordes de l'Invasion s'entr'égorger pour
les dépouilles de Rome?--Balder renaîtra;--la vénération de la
mémoire de Siegfried fera surgir d'autres Héros;--le désordre des
Barbaries aboutira aux pieuses constitutions du Moyen Age. Et tout
cela, c'est, prolongée, la vibration de l'Ame initiale, c'est la
palingénésie des moissons nouvelles se levant de la «poussière
puissante laissée par le Passé», c'est le souvenir fécond des
«Runes antiques», c'est la vie perpétuée,--la Rédemption.

Edmond BARTHÉLEMY.

Le 1er octobre 1893.



NOTA


Dans toutes les pages qui suivent:

1º Les renvois à l'_Annotation Philologique_ (L.-P. de B'.G.) sont
marqués en _chiffres arabes_.

2º Les renvois au _Commentaire Musicographique_ (Ed. B.) sont
indiqués en _astérisques_.



L'ANNEAU DU NIBELUNG

festival scénique en un PROLOGUE et TROIS JOURNÉES,

Représenté, pour la première fois intégralement, au
_Festspiel-Haus_ de Bayreuth, les 13, 14, 16 et 18 août 1876.

_Traduction et Annotation_ par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast.

_Commentaire Musicographique_ par Edmond Barthélemy.

       *       *       *       *       *

PERSONNAGES

de _L'Or-du-Rhin_ (Prologue).

  WOTAN,       }
  DONNER,      } Dieux.
  FROH,        }
  LOGE,        }

  FASOLT,      }
  FAFNER,      } Géants.

  ALBERICH,    }
  MIME,        } Nibelungen.

  FRICKA,      }
  FREYA,       } Déesses.
  ERDA,        }

  WOGLINDE,    }
  WELLGUNDE,   } Filles-du-Rhin.
  FLOSSHILDE,  }

  Nibelungen.



L'OR-DU-RHIN


SCÈNE PREMIÈRE[223-1]

AU FOND DU RHIN[223-A]

    Crépuscule verdâtre, vers en haut plus clair, vers en bas plus
    sombre. La partie supérieure est pleine d'eaux fluctuantes, qui
    coulent de droite à gauche, indiscontinûment. Vers l'inférieure,
    les flots se résolvent en un voile de brouillard de plus en plus
    fin, de telle sorte qu'à hauteur d'homme un espace, à partir
    du sol, paraît libre entièrement des eaux, qui passent, comme
    des traînées de nuages, sur le fond ténébreux. De toutes parts,
    limitant la scène, des bancs de rochers abrupts surgissent des
    profondeurs; sur le sol, pas une place complètement aplanie: c'est
    un sauvage chaos de fissures, de déchiquetures, qui laisse de tous
    côtés, au plus noir des ténèbres, deviner de plus profonds abîmes.

    Autour d'un roc dressant, au centre de la scène, sa pointe
    aiguë jusque là où les eaux, dans une plus lumineuse clarté
    crépusculaire, affluent avec plus d'abondance, l'une des
    FILLES-DU-RHIN, d'un mouvement gracieux, nage en tournoyant.

WOGLINDE

Veya! Vaga![223-2] Vogue, ô la vague, la vague bercée, la vague
berceuse![223-3] Vagalaveya! Vallala veyala veya!

LA VOIX DE WELLGUNDE, venant d'en haut.

Woglinde, es-tu seule à veiller?

WOGLINDE

Avec Wellgunde, je serais à deux.

WELLGUNDE, du haut du Fleuve, plonge en bas vers le roc.

Montre voir comme tu veilles.

    (Elle cherche à attraper WOGLINDE.)

WOGLINDE, à la nage, lui échappe.

Ici je te nargue[225-1].

    (Elles se lutinent, cherchent à se prendre, par jeu.)

LA VOIX DE FLOSSHILDE, venant d'en haut.

Heyala veya! Turbulentes de sœurs!

WELLGUNDE

Nage, Flosshilde! Woglinde échappe: à l'aide, pour saisir la
fuyarde![227-1]

FLOSSHILDE plonge, et descend entre les deux joueuses.

Sur l'Or, qui dort, vous veillez mal; faites meilleure garde
autour du berceau du Dormeur, ou vous payerez cher, toutes deux,
votre jeu!

    (Avec de gais cris vifs, ses deux sœurs se poursuivent:
    FLOSSHILDE cherche à saisir tantôt l'une, tantôt l'autre; elles lui
    échappent et, finalement, se réunissent pour donner, à FLOSSHILDE,
    la chasse: ainsi, comme des poissons, elles frétillent, vont d'un
    roc à l'autre, en folâtrant, avec des rires.)

    Cependant, surgi du gouffre par une ténébreuse crevasse, ALBERICH,
    gravissant l'un des rocs, a paru. Il fait halte, enveloppé encore
    d'obscurité, et se plaît à contempler, muet, les ébats des Ondines.

ALBERICH

Hé, hé! Nixes! Que vous êtes mignonnes, enviable peuple! Hors de
la nuit du Nibelheim[228-1], j'aurais plaisir à venir vers vous,
si vous vous incliniez vers moi.

    (Au son de voix d'ALBERICH, les Ondines cessent leur jeu.)

WOGLINDE

Heï! qui est là-bas?

WELLGUNDE

C'est noir et ça crie.

FLOSSHILDE

Voyons un peu qui nous espionne!

    (Elles plongent, s'enfonçant davantage, et reconnaissent alors le
    Nibelung.)[229-1]

WOGLINDE et WELLGUNDE

Pouah! l'horreur!

FLOSSHILDE, remontant rapidement.

Veillez bien sur l'Or! C'est contre un tel ennemi que le Père nous
mit en garde.

    (Les deux autres la suivent; et toutes trois se réunissent,
    vivement, autour du roc central.)

ALBERICH

Vous, là-haut!

TOUTES TROIS

Que veux-tu, là, en bas?

ALBERICH

Pour me tenir en silence ici, dans ma surprise, est-ce que je
trouble donc vos jeux? Si vous plongiez vers lui, le Nibelung
aurait plaisir à faire des folies avec vous!

WELLGUNDE

C'est avec nous qu'il veut jouer?

WOGLINDE

Raille-t-il?

ALBERICH

Comme, dans l'eau miroitante, vous semblez claires et belles!
Comme volontiers mon bras étreindrait celle, des sveltes, qui
voudrait me faire la grâce de descendre auprès de moi!

FLOSSHILDE

A présent je ris de ma peur: l'ennemi est amoureux.

    (Elles rient.)

WELLGUNDE

L'affreux hibou lubrique!

WOGLINDE

Faisons sa connaissance?

    (Elle se laisse descendre et glisser jusque sur le sommet du roc au
    pied duquel est Alberich.)

ALBERICH

Celle-ci descend vers moi.

WOGLINDE

A ton tour, viens près de moi!

ALBERICH escalade, leste comme un kobold, quoique forcé de faire
halte à différentes reprises, le roc, dont il atteint la cime.

Mica glaiseux, gluant et lisse! Et comme je glisse! Pour les
mains, pour les pieds, nulle prise, nul équilibre, un sol qui
fuit! (Il éternue.) L'eau me chatouille jusqu'au fond du nez:
maudit éternuement!

    (Il se trouve, à présent, dans le voisinage de WOGLINDE.)

WOGLINDE, riant.

C'est avec des éternuements qu'approche mon magnifique
amant![231-1]

ALBERICH

Sois à moi, délicate enfant!

    (Il cherche à l'enlacer.)

WOGLINDE, se dégageant.

Si tu veux m'aimer, viens m'aimer ici!

    (Elle s'est élancée sur un autre roc. Ses sœurs rient.)

ALBERICH, se grattant la tête.

O malheur: tu t'enfuis? Reviens donc! Tu montes là sans peine,
toi: mais moi!...

WOGLINDE se laisse couler sur un troisième rocher, situé plus
profondément.

Descends seulement au fond: là tu ne peux que m'attraper!

ALBERICH, sautant lestement.

Oui, là, en bas: certes, c'est bien mieux!

WOGLINDE remonte, d'un bond, sur un roc à l'écart.

Et maintenant, tout en haut!

    (Toutes rient.)

ALBERICH

Renchéri de poisson! comment le prendre au bond? Attends, perfide!

    (Il s'apprête à grimper vivement à sa poursuite.)

WELLGUNDE, qui s'est placée sur un autre rocher, situé plus
profondément.

Heya! Mon doux ami! n'entends-tu pas ma voix?

ALBERICH, se retournant.

C'est toi qui m'appelles?

WELLGUNDE

Mon conseil est bon: viens de mon côté, laisse là Woglinde.

ALBERICH saute avec prestesse sur le sol, et court à WELLGUNDE.

Tu es bien plus belle que cette sauvage-là[232-1].--Plonge
seulement plus au fond, si tu veux m'être bonne?

WELLGUNDE, descendant un peu plus.

A présent, suis-je à ta portée?

ALBERICH

Pas assez! Jette tes souples bras autour de moi, que je puisse
te lutiner, toucher ta nuque, te caresser, me serrer étroitement
contre toi, contre ta poitrine palpitante, avec tendresse, avec
passion![232-2]

WELLGUNDE

Es-tu si amoureux, si assoiffé de plaisir? Voyons d'abord, mon
cher, comment tu es tourné?--Pouah! velu! Pouah! bossu! Le gnome
noir! L'affreux nain-du-soufre! Cherche une amante à qui tu
plaises!

ALBERICH cherche à la retenir de force.

Je ne te plais pas, soit! mais je te tiens.

WELLGUNDE, d'un bond, s'élance sur le roc du milieu.

Tiens-moi bien, je pourrais t'échapper!

    (Toutes les trois rient.)

ALBERICH, irrité, l'invectivant.

Fille perfide! Froid poisson, qu'on ne sait par où saisir![233-1]
Si tu ne me trouves pas beau, charmant, plaisant, mignon,
brillant, et si ma peau te dégoûte, eh bien! va-t'en faire l'amour
aux anguilles!

FLOSSHILDE

Qu'as-tu à gronder, Alfe?[233-2] Si vite découragé? Tu n'as
demandé qu'à deux! La troisième, si tu lui parlais, si tu
l'aimais, te réserve une douce consolation!

ALBERICH

Un chant propice descend ici vers moi.--Que vous soyez plus d'une,
quelle chance! car, sur plusieurs, j'en séduirai bien une: tandis
que si vous n'étiez qu'une![234-1]--Dois-je te croire? Alors
viens, descends, coule-toi ici!

FLOSSHILDE descend vers ALBERICH.

Sœurs niaises! êtes-vous assez folles de le trouver laid!

ALBERICH, s'approchant vivement.

Elles le sont à mes yeux, niaises, et laides aussi, depuis que je
t'ai vue, toi, la plus charmante.

FLOSSHILDE, câline.

O chante encore: si douce, si délicate, si magnifique, ta voix
m'extasie les oreilles![234-2]

ALBERICH, la touchant familièrement.

Doux compliment: mon cœur tressaille, tremble et se trouble de
plaisir.

FLOSSHILDE le repousse avec douceur.

Ton charme fait la joie de mes yeux; ton doux sourire, la joie de
mon âme! (Elle l'attire tendrement vers elle) O bien-aimé!

ALBERICH

O bien-aimée![235-1]

FLOSSHILDE

Puisses-tu m'aimer!

ALBERICH

Puisses-tu m'appartenir toujours!

FLOSSHILDE, le tient tout à fait embrassé.

Ton regard brûlant, ta barbe hirsute, ô puissé-je à jamais les
voir, les contempler! Ta rude tignasse, ses boucles hérissées,
puisse Flosshilde, à jamais, les envelopper de ses flots! Ta
figure de crapaud,[235-2] le croassement de ta voix, ô puissé-je,
surprise et muette, n'en plus voir, n'en plus ouïr d'autre!

    (WOGLINDE et WELLGUNDE, en plongeant, se sont approchées par
    derrière; elles poussent, lorsqu'elles sont tout contre eux, un
    retentissant éclat de rire.)

ALBERICH, bondissant, surpris, des bras de FLOSSHILDE.

Est-ce de moi que vous riez, méchantes?

FLOSSHILDE, s'arrachant brusquement à lui.

Comme de juste, au bout de la chanson.

    (Elle remonte vite, avec ses sœurs, et mêle, aux leurs, ses
    éclats de rire.)

ALBERICH, d'une voix déchirante.

Malheur! hélas malheur! O douleur! O douleur![236-A] La
troisième, la plus chère, m'a-t-elle aussi joué?--Filles sans
pudeur! Perfides! Vile engeance de débauche! Ne vivez-vous que
d'imposture, clique de Nixes sans foi?

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Vallala! Lalaleya! Laleï!--Heya! Heya! Haha!--Tu devrais avoir
honte, Alfe! Cesse de criailler, là au fond! Ecoute ce que nous
te répliquons! Pourquoi, poltron, n'as-tu pas eu l'audace de
garrotter celle que tu aimes? Sans félonie, nous sommes fidèles
à l'amoureux qui nous capture.--Attrape-nous seulement, et puis
n'aie pas peur! Nous aurons bien du mal à nous sauver, dans le
Fleuve.

    (Elle se mettent à nager séparément et çà et là, tantôt plus bas,
    tantôt plus haut, pour pousser ALBERICH à leur donner la chasse.)

ALBERICH

Quelle dévorante chaleur me brûle, circule à travers tous
mes membres! La rage et l'amour, puissamment, sauvagement,
bouleversent mon être![237-1]--Ah! vous rirez! vous mentirez!
j'ai soif de m'assouvir sur vous, il faut que l'une de vous
m'appartienne!

    (Il se met à les pourchasser en des efforts désespérés; escalade,
    avec une terrible agilité, roc sur roc, bondit de l'un à l'autre,
    cherchant à saisir tantôt l'une et tantôt l'autre des Ondines,
    qui échappent, à chaque tentative, avec d'outrageants éclats
    de rire; il trébuche, roule au fond du gouffre, se rue alors,
    précipitamment, pour remonter; enfin, à bout de patience, bavant
    de rage, hors d'haleine, il s'arrête et montre, aux Ondines, son
    poing, convulsivement fermé.)

ALBERICH, à peine maître de soi.

Qu'en ce poing-là j'en tienne une!...

    Il s'obstine en une rage muette, les regards braqués en haut,
    attirés soudain, fascinés, par un spectacle tout nouveau.

    A travers le Fleuve descend et circule, de plus en plus claire, une
    lueur: au haut du roc central elle s'embrase, et flamboie, d'une
    splendeur d'or éblouissante, qui limpide, radieuse et magique, se
    propage à travers les eaux.[238-A]

WOGLINDE

Voyez, sœurs! L'éveilleuse rit[238-1], dans les eaux profondes.

WELLGUNDE

Elle salue, à travers les collines des flots glauques, le joyeux
Dormeur mystérieux.

FLOSSHILDE

Pour qu'il les rouvre, elle baise ses yeux[238-2]; admirez comme
ils brillent, dans les splendeurs radieuses! D'onde en onde, leurs
regards d'étoiles glissent, éblouissants, par les vagues.

TOUTES TROIS, nageant ensemble, avec grâce, autour du rocher.

Heyayaheya!--Hoyayaheya!--Vallalallalala
leyayaheï!--Or-du-Rhin![238-3] Or-du-Rhin! Qu'il est
clair, ton rire de lumière! qu'il est divin, ton rire de
joie![238-4]--Heyayaheï--Heyayaheya!--Réveille-toi, bien-aimé,
joyeusement réveille-toi! C'est pour toi nos ébats, la grâce de
nos ébats: le flot doré scintille, le Fleuve sacré flamboie;
tournoyons dans son lit, toutes aux délices du bain, glissons!
plongeons! des danses! des chants! Or-du-Rhin! Or-du-Rhin!
Heyayaheya!--Vallalaleya yaheï!

ALBERICH, dont, obstinément, les yeux restent fixés sur l'Or,
comme fascinés par sa splendeur.

Qu'est-ce donc, fuyardes,[239-1] qui brille et rayonne ainsi-là?

LES TROIS JOUVENCELLES, tour à tour.

Pour n'avoir jamais ouï de l'Or-du-Rhin, d'où sors-tu donc,
âpre niais?--Toi, ignorer l'Or, toi, un Alfe? ignorer l'Or
dont l'œil tour à tour veille, sommeille, astre des eaux
profondes,[239-2] divine lumière des vagues?[239-3]--Vois quelles
délices pour nous, quelles délices de glisser dans les prestiges
de sa splendeur! Viens, poltron, t'y baigner aussi, viens y nager
comme nous, t'en griser avec nous!

    (Elles rient.)

ALBERICH

L'Or n'est bon qu'à vous éclairer dans vos ébats et vos
plongeons?[239-4] Voilà qui me serait indifférent!

WOGLINDE

Il ne dirait pas de mal de la parure de l'Or, s'il en savait
toutes les merveilles!

WELLGUNDE

L'Or-du-Rhin! c'est l'Héritage même du Monde qu'il conquerrait,
avec un pouvoir sans limites, à quiconque aurait su s'en forger un
Anneau.

FLOSSHILDE

Voilà ce qu'a dit le Père, en nous recommandant de veiller, avec
prudence, sur le Trésor limpide, pour que nul traître ne l'arrache
au Fleuve: silence donc, indiscrètes bavardes!

WELLGUNDE

Très prudente sœur! est-ce à propos que tu grondes? Ignores-tu
donc auquel, seul parmi tous les êtres, il est réservé de forger
l'Or?

WOGLINDE

Celui-là seul qui renonce au pouvoir de l'Amour, celui-là seul qui
chasse la douceur de l'Amour, celui-là seul, Maître du charme,
pourra faire, avec l'Or, l'Anneau.[240-A]

WELLGUNDE

Nous sommes bien tranquilles, et sans crainte: car il suffit
qu'un être vive pour qu'il veuille en même temps aimer; pas un ne
renoncerait à l'Amour.

WOGLINDE

Lui moins que tout autre, l'Alfe lascif: il périrait plutôt,
d'amour!

FLOSSHILDE

Je ne le crains guère, après l'épreuve que j'en ai faite: l'ardeur
de son amour m'aurait presque enflammée.

WELLGUNDE

Un brandon de soufre dans le flux des vagues: en sa colère d'amour
il siffle bruyamment.

TOUTES TROIS, ensemble.

Vallalalleya! Laheï! Alfe charmant, ne riras-tu pas aussi? Dans la
splendeur de l'Or, comme tu brilles beau! Viens, charmant, viens
rire avec nous!

    (Elles rient.)

ALBERICH, l'œil fixé sur l'Or, obstinément, n'a pas perdu, de
leur babillage, un mot.

C'est l'Héritage du Monde que j'obtiendrais par toi? Si je ne puis
me conquérir l'Amour, ne pourrais-je habilement, du moins, me
conquérir la joie-des-sens? (Haut, d'un accent terrible:) Raillez,
soit! Le Nibelung va jouer, avec vous!

    (Furieusement il bondit vers le rocher central, dont il escalade le
    sommet avec une effroyable précipitation. Les Ondines se séparent
    avec des cris aigus, et fuient, remontant de divers côtés.)

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Heya! Heya! Heyahaheï! Sauvez-vous! l'Alfe est enragé! l'eau
pétille et jaillit sous lui: c'est l'Amour qui l'a rendu fou!

    (Elles s'esclaffent d'un rire frénétique.)

ALBERICH, au sommet du roc, en étendant la main vers l'Or.

Vous n'avez donc pas peur encore? Faites l'amour désormais dans
les ténèbres, humide engeance! J'éteins votre lumière; l'Or, je
l'arrache au roc, pour en forger l'Anneau vengeur: car, que le
Fleuve m'entende,--ainsi, je maudis l'Amour![242-1]

    (Avec une force terrible, il arrache l'Or au roc, et précipitamment
    se rue vers les profondeurs, où il disparaît avec lui. Le Fleuve, à
    l'instant même, s'emplit d'une épaisse nuit. Les Ondines plongent,
    en toute hâte, à la poursuite du ravisseur.)

LES FILLES-DU-RHIN, vociférant.

Arrêtez le voleur! Sauvez l'Or! A l'aide! A l'aide! Malheur!
Malheur![242-2]

    (Le Fleuve paraît, en même temps qu'elles, s'enfoncer vers les
    profondeurs: on entend sonner, aux abîmes, les risées aiguës
    d'ALBERICH. Les rochers disparaissent dans l'obscurité dense;
    toute la scène est, du haut en bas, remplie d'un noir ondoiement
    d'eaux, qui, durant un assez long temps, semblent, de plus en plus,
    baisser.)


SCÈNE DEUXIÈME

    Peu à peu les vagues se changent en nuages, qui graduellement
    s'éclaircissent; et lorsqu'ils se sont, à la fin, dissipés en une
    sorte de subtil brouillard, on aperçoit, voilé encore par les
    dernières ombres nocturnes, le

    PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE

    Le jour naissant éclaire, d'une splendeur grandissante, un Burg aux
    flamboyants créneaux[243-A], situé sur la crête d'un roc, au fond
    de la scène; entre cette crête, d'une part, couronnée par le Burg,
    et le premier plan, d'autre part, vallée profonde, où coule le
    Rhin.--Vers le côté, sur un lit de fleurs, WOTAN, FRICKA, reposent
    et dorment.

FRICKA s'éveille; son regard tombe sur le Burg; elle reste
surprise et s'effraye:

Wotan! cher époux![243-1] réveille-toi!

WOTAN, en un songe, à voix basse.

Porte et portail protègent, pour moi, le bienheureux palais des
joies: l'honneur de l'Homme, la puissance éternelle, s'élèvent à
la gloire infinie![244-1]

FRICKA le secoue.

Debout, sors du doux leurre des rêves! Réveille-toi, homme, et
regarde!

WOTAN se réveille, et se soulève quelque peu; le spectacle du
Burg, sur l'heure, fascine ses yeux:

Il est achevé, l'œuvre éternel[244-2]: sur la cime, la haute
cime du mont, Burg-des-Dieux, palais magnifique, il resplendit,
puissant, majestueux à voir, sublime, dominateur enfin, tel que
l'avait conçu mon rêve, tel que l'évoquait mon Désir![244-3]

FRICKA

Ainsi, c'est une joie sans mélange que tu trouves dans ce qui
m'épouvante? Toi, le Burg te transporte; moi, j'ai peur, pour
Freya[245-1]. Négligent! souviens-toi du salaire stipulé! Le Burg
est achevé, ton gage est caduc: ce qu'il t'en coûte, l'as-tu
oublié?

WOTAN

Je trouve justes les conditions de ceux qui m'ont construit un
tel Burg; par un pacte, j'ai réduit leur indomptable engeance
à m'élever l'auguste demeure; la voilà debout--grâce à leur
force:--quant au payement, tranquillise-toi.

FRICKA

O légèreté! Rire criminel! Joie égoïste! Cœur sans amour! Si
j'avais connu votre pacte, j'aurais empêché cette duperie; mais
courageusement vous aviez, vous, des hommes, éloigné les femmes,
pour pouvoir, sourds à toute pitié, sans être importunés par nous,
vous concerter seuls avec les Géants. Voilà comme cyniques, sans
rougir, tout fiers de votre vil trafic, vous avez osé leur offrir
mon adorable sœur, Freya[245-2].--Mais rien ne vous est sacré,
barbares, rien n'est sacré pour vous, les hommes, quand vous
aspirez à l'empire!

WOTAN

Semblable aspiration, peut-être, était étrangère à Fricka, lorsque
ses prières mêmes réclamèrent un palais?

FRICKA

Il me faut bien, hélas,[246-A] inquiète sur la fidélité douteuse
de mon époux, songer aux moyens de l'attacher à moi, quand au loin
quelque chose l'attire[246-1]; une pompeuse résidence, richement
aménagée, pouvait t'enchaîner d'un doux lien, capable de t'y
retenir[247-1]. Mais toi, dans une habitation, tu ne voyais qu'un
rempart pour te défendre mieux, pour mieux asseoir ta force et ta
domination; c'est pour provoquer d'incessantes tempêtes qu'a surgi
le Burg orgueilleux.

WOTAN, souriant.

Si tu désires, femme, m'y retenir, dis donc au Dieu, dès à
présent, les moyens, en demeurant au Burg, de conquérir pour soi
l'univers, hors du Burg. Le changement! tout ce qui vit a l'amour
du changement: je ne puis donc non plus m'y soustraire.

FRICKA

Homme sans amour! le plus méchant des hommes! C'est à ces vains
hochets, puissance, domination, que tu sacrifies l'Amour, et le
mérite d'une épouse[248-1] indignement bernée par toi?

WOTAN, grave.

Pour te conquérir comme épouse, j'ai laissé l'un de mes yeux en
gage[248-2]: quelle folie c'est à toi de récriminer maintenant!
J'honore les femmes, pourtant, plus même qu'il ne l'agrée! Et
Freya, l'excellente[249-1], je ne l'abandonnerai point: jamais, au
fond, jamais je n'y pensai sérieusement.

FRICKA

Protège-la donc, c'est l'heure: sans défense, folle d'angoisse, la
voici qui accourt se réfugier ici!

FREYA, arrivant précipitamment.

Au secours, sœur! Protège-moi, mon frère![249-2] Du haut du
roc, là-bas, Fasolt[250-1] m'a menacée de venir me chercher[250-2].

WOTAN

Qu'il menace!--N'as-tu point vu Loge?

FRICKA

Oui, c'est de préférence au Rusé[250-3] que, toujours, tu donnes
ta confiance! Il nous a déjà créé bien des maux[250-4], mais
continuellement encore il t'ensorcelle.

WOTAN

Où le libre courage peut, tout seul, triompher, je ne sollicite
l'aide de personne; mais l'adresse, la ruse, telles que Loge
est rompu à les pratiquer, permettent seules de faire, à notre
avantage, tourner la malice même et la ruse d'un ennemi. Loge
s'est engagé, en me conseillant le pacte, à la délivrance de
Freya[251-1]: c'est sur lui que je compte.

FRICKA

Et il te laisse seul.--Et voici les Géants qui s'avancent à grands
pas: qu'attend ton subtil auxiliaire?

FREYA

Qu'attendent mes frères, pour me secourir, puisque mon beau-frère
même abandonne l'impuissante? A l'aide, Donner! Par ici! Par ici!
Sauve Freya, mon Froh![251-2]

FRICKA

Ils ont soin de se cacher, maintenant, tous ceux qui t'ont trahi
dans cet infâme complot.

    (Arrivent, armés d'énormes pieux, FASOLT et FAFNER, l'un et l'autre
    d'une gigantesque stature.)[252-A]

FASOLT

Tandis que tu dormais mollement, tous les deux, sans
dormir[252-1], nous bâtissions ton Burg. Jamais las d'un labeur
énorme, nous entassions les lourdes pierres; donjon à pic, porte
et portail, défendent ton palais, renfermé dans une forteresse
élancée[252-2]. Clair, éclatant, le jour paraît; solide, debout,
notre œuvre est là: entre, et paye-nous notre salaire!

WOTAN

Votre salaire, gens? fixez-le: quelles sont, d'abord, vos
prétentions?

FASOLT

Nos prétentions? tout est convenu: as-tu donc si mauvaise mémoire?
Freya, l'adorable; Holda, l'amoureuse[253-1], nous l'emmenons,
suivant notre pacte.

WOTAN

Êtes-vous fous, avec votre pacte? Pensez à quelque autre salaire:
sachez que Freya n'est pas à vendre[253-2].

FASOLT, après quelques instants de muette surprise indignée.

Que dis-tu, ha! penserais-tu à trahir ta parole? à trahir la
parole donnée? Te fais-tu un jeu des Runes[254-1] inscrites sur ta
Lance[254-2] même, des Runes du pacte stipulé?[254-3]

FAFNER, ricanant.

Brave frère, avec ta loyauté! La vois-tu à présent, niais, la
perfidie?

FASOLT

Toi, Fils-de-la-Lumière[254-4], si prompt à t'engager, écoute,
et prends bien garde à toi: sois fidèle aux pactes conclus! Si
tu es quelque chose, c'est en vertu des pactes: sur ces bases,
ta puissance est solidement assise. Plus sage que nous n'étions
malins, tu as su nous réduire, nous libres, à nous lier par des
traités: mais si tu ne sais pas, sincèrement, loyalement, et
spontanément, rester toi-même fidèle aux pactes, je maudirai, moi,
ta sagesse, et je dénoncerai tes traités!--Qu'un sot Géant te
donne cette leçon, puisque ta sagesse en a besoin!

WOTAN

Quelle malice est la tienne, d'avoir pris au sérieux des
conventions conclues pour rire! L'aimable déesse, toute lumière,
toute grâce, de quoi, lourdauds, vous servirait son charme?

FASOLT

Nous railles-tu? Ha! que mal à propos!--Celle qui sur vous règne
par la Beauté, lumière de votre auguste race, la Femme, avec
toutes ses délices, vous la livrez en gage pour un Burg, un
palais, le jour où vous êtes assez fous pour languir vers des
tours de pierre! Nous, les patauds aux pattes calleuses, nous
nous exténuons, nous suons sang et eau, à seule fin d'obtenir une
femme dont la grâce et dont la douceur habitent avec nous, pauvres
gens:--et vous osez, après, dire nul un tel marché?

FAFNER

Trêve de vains radotages! Du salaire pour lui-même[255-1], en
somme, de Freya pour Freya, nous n'avons guère que faire. S'il
s'agit, avant tout, d'en dépouiller les Dieux, c'est à cause des
Pommes-d'Or qui croissent dans son verger; des Pommes, qu'elle
seule sait faire mûrir; des Pommes, dont l'éternel usage assure à
leur séquelle une éternelle jeunesse; la fleur en dépérirait vite,
sitôt Freya perdue pour eux: faibles, débiles, vieillis, livides,
ils languiraient[255-2]: c'est pour cela--qu'il nous faut Freya!

WOTAN, à part.

Loge tarde trop longtemps!

FASOLT

Allons, réponds nettement!

WOTAN

Cherchez un autre prix!

FASOLT

Pas d'autre prix: Freya!

FAFNER

Toi, là, suis-nous, au loin!

    (Ils marchent sur FREYA.)

FREYA, fuyant:

A l'aide! A l'aide, contre les brutes!

    (DONNER et FROH accourent.)

FROH

Avec moi, Freya!--Loin d'elle, impudent! C'est Froh qui protège sa
Beauté[256-1].

DONNER, faisant face aux Géants.

Ai-je jamais, Fasolt et Fafner, éprouvé sur vous mon
marteau?[257-1]

FAFNER

A quoi bon cette menace?

FASOLT

De quoi viens-tu te mêler? Nous n'avons provoqué personne: nous ne
réclamons que ce qu'on nous doit.

DONNER, brandissant son marteau.

Plus d'une fois déjà, aux Géants, j'ai payé ce qui leur était
dû[257-2]; jamais je ne suis resté l'obligé des larrons:
approchez! je vous le pèserai, votre salaire, et je ferai bon
poids!

WOTAN, la Lance tendue entre les adversaires.

Holà, Brutal![257-3] Rien par la force! Le bois de ma Lance est
garant des traités: nous n'avons que faire de ton marteau!

FREYA

Malheur! Malheur! Wotan m'abandonne!

FRICKA

Je ne comprends plus tes actes, impitoyable époux!

WOTAN se détourne, et voit venir Loge.[258-A]

Enfin, Loge! Et voilà comment tu t'es hâté d'aplanir la mauvaise
affaire où tu nous avais engagés?

LOGE est, au fond de la scène, arrivé de la vallée.

Quoi? dans quelle affaire, engagés? S'agit-il de la convention par
laquelle toi-même, au conseil, tu t'es lié à ces Géants?--C'est
dans les profondeurs, c'est par les hauteurs, moi, que me pousse
ma prédilection[258-1]; une demeure! un chez-soi! je ne me vois
pas là-dedans. Pour Donner, Froh, à la bonne heure: s'ils veulent
une femme[258-2], un toit leur est utile, à eux[258-3]: et quant
à toi, Wotan, c'était un fier manoir, une forteresse que tu
voulais.--Eh bien, demeure, château, palais digne d'une cour,
superbe Burg, tout est debout, solidement construit, tout est
parfait; Fafner, Fasolt, ont tenu parole; j'ai sondé moi-même,
pierre à pierre, les magnifiques murs, leur ouvrage: rien qui
n'y soit à toute épreuve![259-1] Je ne suis donc pas resté
oisif, comme tel ou tel: et quiconque ose dire le contraire en a
menti![259-2]

WOTAN

Ton astuce élude ma question: garde-toi bien de manquer à ta
parole! Moi, ton seul ami parmi tous les Dieux, c'est moi
qui, malgré leur méfiance, t'accueillis[259-3] dans leur
assemblée. Parle donc, et conseille-moi bien! Lorsque les
constructeurs[260-1] du Burg stipulèrent que Freya serait leur
récompense, je n'y consentis, tu le sais, que sur ta promesse,
solennelle, de libérer ce gage sacré[260-2].

LOGE

C'est-à-dire que je promis de réfléchir, de chercher, avec toute
ma sollicitude, quelque moyen de le libérer: quant à trouver
un tel moyen s'il est impossible à trouver, ou bien s'il est
impraticable, qui donc eût pu promettre cela?

FRICKA, à Wotan.

Vois en quel fourbe infâme tu plaças ta confiance!

FROH

C'est Loge que tu t'appelles,--moi je t'appelle Mensonge![260-3]

DONNER

Maudite flamme, je te soufflerai![261-1]

LOGE

Imbéciles! pour cacher leur opprobre, ils m'outragent.

    (DONNER, et FROH,[261-2] veulent se jeter sur lui.)

WOTAN les contient.

Laissez-moi en paix mon ami![261-3] Vous ignorez, vous, l'art
de Loge, le mérite, le poids de ses conseils[261-4]: prisez-les
mieux, faites-lui crédit: il payera tout, avec du temps[261-5].

FAFNER

Pas de temps! pas de délai: payez de suite!

FASOLT

Le salaire se fait bien attendre.

WOTAN, à Loge.

Et maintenant écoute, entêté! voyons si tu es à l'épreuve! où
es-tu allé? qu'as-tu fait?[262-1]

LOGE

Toujours l'ingratitude est le salaire de Loge! Dans l'orage,
inquiet pour toi seul, j'ai fouillé l'univers entier, jusqu'en
ses recoins, cherchant partout, autour de moi, une rançon qui
suffît aux Géants, pour Freya. J'ai cherché vainement, vois-tu
bien! Dans l'ensemble des mondes rien n'est, aux yeux des hommes,
assez précieux pour compenser la perte de la volupté, la perte
des délices et de l'amour de la Femme. (Tous se groupent en des
attitudes de surprise.)[262-2][262-A] Dans les eaux, dans les
airs, sur terre, partout où grouille la vie, où s'agite une
substance, partout où des germes circulent, j'ai cherché, j'ai
interrogé: «S'il est pour l'homme un bien souverain, préférable
aux délices, à l'amour de la Femme, dites-le moi, révélez-le
moi!» Mais partout où la vie circule, on a ri de moi: dans les
eaux, dans les airs, sur terre, tout aspire à l'Amour, tous
aspirent à la Femme.--Un seul être a maudit l'Amour, pour de l'Or
rouge[263-1][263-A]: c'est Nacht-Alberich[263-2], le Nibelung; il
courtisait les Filles-du-Rhin, qui m'ont crié leur peine avec des
gémissements: elles le repoussèrent, et, par vengeance, il leur
déroba l'Or-du-Rhin, l'Or qui lui paraît, désormais, un trésor
plus précieux, plus sublime que l'Amour. Sur leur jouet, volé
aux profondeurs du gouffre, sur leur jouet splendide les Ondines
pleurent, Wotan! C'est toi qu'elles supplient de faire justice,
pour leur restituer leur Or, à tout jamais.--J'ai promis d'appuyer
leurs plaintes: Loge tient parole!

WOTAN

Tu délires, si tu n'es un traître! tu connais ma propre
détresse[263-3], et tu veux que j'aille aider autrui?

FASOLT, qui a attentivement écouté, à FAFNER.

J'ai du dépit à voir l'Alfe posséder l'Or: ce Nibelung, déjà, nous
fit bien du mal; mais il a toujours eu l'adresse de se dérober à
nos représailles.

FAFNER

Si l'Or lui donne de la puissance, c'est quelque nouveau mauvais
tour que prépare contre nous sa haine.--Toi, là, Loge! parle sans
mentir: quelle si grande valeur a donc l'Or, qu'il tient lieu, au
Nibelung, de tout?

LOGE

L'Or, dans les profondeurs des eaux, n'est qu'un jouet, pour la
joie des enfants rieuses: mais qu'on en forge un cercle, une
bague, c'est la plus haute puissance qu'il donne, c'est l'univers
livré à l'homme[264-1].

WOTAN

De l'Or-du-Rhin, j'ai ouï parler: son rouge éclat cacherait des
Runes-de-Proie; pouvoir, richesses, voilà, sans mesure, ce que
procurerait certain Anneau[264-2].

FRICKA

Sans doute pourrait-on faire encore, du jouet d'or, des bijoux
éclatants, belle parure pour des femmes?

LOGE

A porter avec grâce l'éblouissante parure, la femme pourrait
fixer, sans doute, la fidélité d'un époux? Aux gnomes d'en forger
la splendeur, sans relâche, asservis par l'Anneau.

FRICKA

Et sans doute, aussi, mon époux peut-il s'approprier cet Or?[265-1]

WOTAN

Posséder l'Anneau, certes, me semble avantageux.--Mais par quel
moyen, Loge, dis-moi? comment pourrais-je, moi, forger l'Or?

LOGE

Des Runes-magiques, que nul ne sait, peuvent seules réduire l'Or
en Anneau: seul doit y réussir, sans peine, qui renonce au bonheur
de l'Amour. (WOTAN, découragé, se détourne.) Tu peux t'épargner
cette douleur; aussi bien, tu viendrais trop tard: Alberich n'a
point perdu de temps; il s'est, sans hésiter, rendu Maître du
charme: il a réussi, l'Anneau est forgé.

DONNER

Le gnome nous asservira tous, si l'Anneau ne lui est
arraché[266-1].

WOTAN

Il faut que je l'aie!

FROH

C'est très facile: il n'y a plus à maudire l'Amour.

LOGE

Facile? dérisoirement facile, sans malice, un vrai jeu d'enfant!

WOTAN

Comment donc? dis vite?

LOGE

Par le vol! Ce qu'un voleur a soustrait, tu le soustrais au
voleur: fut-il jamais un bien plus aisément[267-1] acquis?--Mais
Alberich est sur ses gardes, il se défendra par la ruse; procède
avec prudence, avec subtilité, si tu fais justice du larron, pour
rendre aux Filles-du-Rhin leur jouet rouge, leur Or,--puisque
telle est, d'ailleurs, la prière qu'elles t'adressent.

WOTAN

Les Filles-du-Rhin? Le beau conseil à me donner!

FRICKA

Qu'on ne me parle point de cette engeance des eaux: elles n'ont
déjà noyé que trop d'hommes, séduits par leurs caresses d'amour.

    (WOTAN reste debout, muet, en proie à une lutte intérieure;
    les autres Dieux, fixant sur lui leurs regards, attendent en
    silence[267-2].--Cependant FAFNER, à l'écart, s'est concerté avec
    FASOLT.)

FAFNER

Crois-moi, plus que Freya l'Or qui brille est utile: c'est
l'éternelle Jeunesse également qu'il s'assure, quiconque lui
fait violence grâce aux prestiges de l'Or. (Ils se rapprochent
des Dieux.) Ecoute, Wotan, c'est notre dernier mot[268-1]: que
Freya se rassure et vous reste; j'ai découvert, pour sa rançon,
une rétribution plus légère: à nous, grossiers Géants, l'Or du
Nibelung suffit, l'Or rouge.

WOTAN

Êtes-vous fous? ce que je ne possède point, impudents, puis-je
vous en faire don?

FAFNER

Ce fut une très rude tâche de construire ton Burg, là: c'en est
une très simple, pour toi, d'employer contre le Nibelung cette
adresse, unie à la force, et faute de quoi, toujours, sont
demeurés inutiles tous les efforts de notre haine.

WOTAN

Moi, pour votre compte, m'attaquer à l'Alfe? Moi, pour votre
compte, prendre votre ennemi? Niais que vous êtes! votre
extravagante impudence abuse, aussi, de ma gratitude!

FASOLT, soudain, saute sur FREYA, et l'entraîne à l'écart avec
l'aide de FAFNER.

Ici, femme! en notre pouvoir! Tu vas nous suivre en guise de gage,
jusqu'à ce qu'on nous paye ta rançon.

    (FREYA pousse un grand cri: tous les DIEUX sont au comble de la
    consternation.)

FAFNER

Certes, il faut l'arracher d'ici! Jusqu'à ce soir, prenez-y garde,
elle ne sera pour nous qu'un gage: nous reviendrons alors; mais
si, à ce moment, l'Or-du-Rhin, l'Or brillant, l'Or rouge n'est
point ici...

FASOLT

En ce cas plus de sursis! plus de délai: perdue pour vous, Freya,
pour toujours, nous suivra.

FREYA

Sœur! Mes frères! Au secours! sauvez-moi!

    (Elle est enlevée par les Géants[269-1], qui précipitamment
    s'éloignent. Les Dieux, avec consternation, écoutent se perdre au
    loin ses clameurs de détresse).[269-A]

FROH

Vite, à leur poursuite!

DONNER

Que tout s'écroule donc!

    (Du regard, ils interrogent WOTAN.)[269-2]

LOGE, suivant des yeux les Géants.

De toutes leurs lourdes jambes, ils fuient vers la vallée; les
voilà qui franchissent le Rhin, pataugeant à travers le gué; sur
leur échine de brutes, Freya n'est guère à l'aise!--Ha ha! comme
les lourdauds s'en donnent de barboter! Déjà, dans la vallée, les
voilà qui s'ébranlent: ils atteindront bien Riesenheim[270-1]
sans s'être reposés une fois! (Il se tourne du côté des DIEUX.) A
quoi songe Wotan, d'un air si farouche?--Comment vont les Dieux
bienheureux?[270-2]

    (Un brouillard livide envahit la scène, qu'il assombrit
    progressivement; les DIEUX y prennent une apparence de plus en plus
    blême et vieillotte: debout, pleins d'inquiétude, tous regardent
    WOTAN, pensif, les yeux fixés au sol.)

LOGE

Un brouillard m'abuse-t-il? Suis-je le jouet d'un songe?
Tremblants et blêmes, soudain, comme vous vous êtes fanés! Vos
joues, l'éclat qui s'en éteint! Vos yeux, leurs regards qui
clignotent?--Toi, mais ris donc, mon Froh, c'est encore l'heure
de rire![270-3]--Comment, Donner? ta main laisse tomber ton
marteau?--Et Fricka, qu'est-ce qui lui arrive? Elle n'a donc pas
plaisir à voir, grisonnant ainsi tout d'un coup, Wotan devenir
presque un vieillard?

FRICKA

Malheur! Malheur! que se passe-t-il?

DONNER

Ma main faiblit.

FROH

Mon cœur défaille.

LOGE

A présent, j'ai trouvé! Ce qui vous manque, le voici: les fruits
de Freya,--dont, aujourd'hui, vous n'avez pas encore goûté. Vous
étiez vigoureux et jeunes, lorsque vous les mangiez chaque jour.
Mais la jardinière est en gage; sur les branches, le fruit meurt
et sèche: bientôt il en tombera, pourri.--Pour moi, la chose
importe moins; pour moi, Freya fut toujours chiche[271-1], fort
avare de ses précieux fruits: car, en fait d'authenticité, je
suis une fois moins pur, n'est-ce pas? que vous autres[271-2],
les Magnifiques! En revanche tout dépendait, pour vous, des
fruits de jouvence: voyez donc à la préserver! sans les Pommes,
vieux et gris, décrépits et moroses, risée du monde, les Dieux
mourront[272-1].

FRICKA

Wotan, fatal, funeste époux! Vois à quelles avanies, à quelle
ignominie, ta légèreté nous a livrés!

WOTAN, brusquement, comme prenant une détermination soudaine.

En route, Loge! descends avec moi! Partons pour Nibelheim[272-2]:
je veux conquérir l'Or.

LOGE

Ainsi, les Filles-du-Rhin peuvent avoir bon espoir? tu veux
exaucer leur prière?

WOTAN, avec violence.

Tais-toi, bavard! Freya, la bonne Freya, c'est trouver sa rançon
qu'il faut.

LOGE

Tu l'ordonnes, je te conduirai donc avec plaisir: descendons-nous
à pic, droit par le Rhin?

WOTAN

Pas par le Rhin!

LOGE

Soit! par la Faille-du-Soufre alors: là; glisse-toi là-dedans
après moi!

    (Il prend les devants et disparaît, latéralement, dans une
    crevasse: une vapeur de soufre en sort aussitôt.)

WOTAN

Vous autres, jusqu'au soir, attendez-nous ici: je pars à la
conquête de l'Or, rançon de la Jeunesse perdue!

    (Il descend, à la suite de LOGE, dans la crevasse: une nouvelle
    vapeur en jaillit, se développe, couvre toute la scène, rapidement,
    d'un épais nuage. Déjà les personnages restés sont invisibles.)

DONNER

Heureux voyage, Wotan!

FROH

Bonne chance! Heureux succès!

FRICKA

Oh! reviens vite vers ta femme inquiète![273-1]

    La vapeur sulfureuse s'assombrit, de plus en plus, en une nuée
    tout à fait noire, qui se dirige de bas en haut; cette nuée
    se transforme alors, se solidifie en une suite de ténébreuses
    crevasses de pierre; le mouvement d'ascension se prolonge, suggère
    cette illusion que la scène s'enfonce aux entrailles de la terre,
    de plus en plus profondément[273-A].


SCÈNE TROISIÈME

    Enfin commence à poindre de divers côtés, au loin, une lueur d'un
    rouge sombre: on distingue, à perte de vue, un immense

    GOUFFRE SOUTERRAIN,

    où d'étroits orifices, des puits, semblent, de toutes parts,
    déboucher.

    (ALBERICH tire de ce côté, par les oreilles, hors d'une galerie
    latérale, MIME, qui pousse des gémissements aigus.)

ALBERICH

Héhé![274-1] Héhé! Ici! par ici! Gnome sournois! tu seras pincé
ferme, je m'en charge, si tu ne m'ajustes pas sur l'heure,
parfaitement, conforme à mes ordres, le chef-d'œuvre!

MIME, hurlant.

Ohe! Ohe! Aou! Aou! Lâche-moi, seulement! Il est prêt, conforme à
tes ordres, articulé, à force de soins, de peines, de sueurs: ôte
seulement tes ongles de mon oreille!

ALBERICH, le lâchant.

Pourquoi ces retards, alors? Que ne le montres-tu point?

MIME

Pauvre de moi! c'est que j'avais peur qu'il n'y manquât encore des
choses.

ALBERICH

Des choses? quelles choses?

MIME, embarrassé:

Par ci... par là...

ALBERICH

Quoi, par ci par là? Montre-le tel quel! (Il veut de nouveau lui
sauter aux oreilles: d'effroi, MIME laisse tomber un maillis
métallique, qu'il cachait en ses mains crispées. ALBERICH se
rue, ramasse le maillis, et l'examine minutieusement.) Voyez le
fourbe! tout est forgé, prêt, parfait, conforme à mes ordres!
L'imbécile voulait donc ruser, m'en imposer? garder pour soi le
chef-d'œuvre que mon industrie lui apprit l'art de fabriquer?
T'y ai-je pris, là, voleur stupide? (Il se met sur la tête le
maillis, en guise de «Tarnhelm»[275-1].) Le heaume est à ma tête:
savoir si le charme opère?--«Ténèbres et brouillard, plus personne
aussitôt!»--(Il s'évanouit; à sa place on voit une colonne de
brouillard.) Me vois-tu, frère?

MIME, ébahi, regardant autour de soi.

Où es-tu? non, je ne te vois pas.

LA VOIX D'ALBERICH

C'est bien: sens-moi donc, infâme drôle! Tiens, pour tes désirs de
vol! Tiens!

    (MIME crie, se tord, sous les coups d'un fouet, qu'on entend
    frapper sans l'apercevoir.)[276-1]

LA VOIX D'ALBERICH, ricanant:

Merci pour ton œuvre, imbécile! Elle fait son office à
merveille.--Hoho! Hoho! les Nibelungen, courbez-vous sous
Alberich, tous! Partout, partout il sera présent, désormais, pour
vous surveiller; plus de repos pour vous, plus de répit pour vous;
c'est pour lui que vous peinerez, et vous ne le verrez point;
quand vous ne le verrez point, tremblez qu'il ne survienne: vous
êtes, à jamais, ses esclaves! Hoho! hoho! l'entendez-vous? il
approche, le Maître-des-Nibelungen!

    (La colonne de brouillard s'évanouit au fond: on entend, de
    plus en plus loin, gronder la fureur D'ALBERICH; du fond des
    gouffres lui répondent des hurlements, des plaintes, des cris, qui
    s'assourdissent bientôt pour se perdre, à la fin, dans un lointain
    toujours plus vague.--De douleur, MIME s'est affaissé: ses soupirs,
    ses lamentations sont entendus de WOTAN et LOGE, qui se laissent
    glisser du haut d'une crevasse supérieure.)

LOGE

C'est Nibelheim, nous y voici: au travers du brouillard livide,
quelle palpitation d'étincelles!

WOTAN

On gémit haut ici: qu'est-ce qui gît sur la roche?

LOGE se penche vers MIME.

Quelle merveille pleures-tu là?

MIME

Ohe! Ohe! Aou! Aou!

LOGE

Haha! Toi, Mime! l'alerte gnome! qu'as-tu donc à te débattre ainsi?

MIME

Laisse-moi la paix!

LOGE

Je le veux bien, certes! et mieux encore, écoute: je veux
t'assister, Mime!

MIME, se redressant un peu.

M'assister? qui peut rien pour moi? Il faut que j'obéisse à mon
propre frère, qui s'est fait un esclave de moi.

LOGE

Un esclave? de toi, Mime? d'où lui vint cette puissance?

MIME

Grâce à sa malveillante adresse, Alberich, avec l'Or-du-Rhin,
s'est fait une Bague: stupides, nous nous courbons sous sa vertu
magique; c'est par là qu'il s'est asservi notre noir troupeau de
Nibelungen. Jadis, pour nos épouses nous forgions, sans souci, tel
bijou, telle parure exquise, quelque joli jouet pour la joie des
Nibelungen: travailler nous était une fête. A présent, l'infâme
nous oblige à nous glisser dans les crevasses, à nous exténuer
pour lui, toujours pour lui! Guidée par l'Anneau d'Or, son avarice
devine où sont enfouies de nouvelles richesses[277-1] et, sur
l'heure, il nous faut chercher, fouiller, creuser, fondre sa
proie, forger la fonte, sans repos, sans répit, sans trêve, pour
grossir le Trésor du Maître[278-1].

LOGE

C'est ta paresse, probablement, qu'a voulu punir sa fureur?

MIME

Pauvre de moi, hélas! il m'a contraint au pire: il m'avait fait
fondre et souder les mailles d'un heaume, un vrai chef-d'œuvre,
avec des instructions précises pour en articuler chaque pièce.
J'eus bien la perspicacité de remarquer quelle vertu, quelle
puissance propres acquérait l'œuvre, à mesure que le métal
prenait forme: aussi voulais-je garder le heaume, me soustraire, à
l'aide de son charme, à la tyrannie d'Alberich, et peut-être, oui,
peut-être, à mon tour, torturer le bourreau lui-même, le mettre en
mon pouvoir, lui arracher l'Anneau; bref, de même que je suis à
présent son esclave, faire de l'arrogant mon esclave, à moi, libre!

LOGE

Si perspicace, pourquoi n'as-tu pas réussi?

MIME

Hélas! moi qui fabriquai l'œuvre, je ne sus point deviner
le véritable charme, le charme auquel elle obéit! Quel
secret renfermait le heaume, celui qui me l'arracha, cette
œuvre, après me l'avoir fait entreprendre, vient,--mais
malheureusement trop tard!--de me l'enseigner: sous mes yeux
mêmes, il disparut; mais son bras, invisible, en frappa tout
autant sur la peau calleuse de l'aveugle. Telle est la jolie
récompense,--imbécile!--que je me suis forgée!

    (Il se frictionne le dos en hurlant. Les DIEUX rient.[279-1])

LOGE, à WOTAN

Conviens-en, la capture ne sera guère commode.

WOTAN

Mais l'ennemi succombera, grâce à tes artifices.

MIME, frappé par le rire des DIEUX[279-2], les considère plus
attentivement.

Au fait, avec toutes vos questions, étrangers, qui pouvez-vous
être?

LOGE

Des amis pour toi: de sa détresse, nous voulons délivrer le peuple
des Nibelungen.

    (On entend se rapprocher le brouhaha des grondements et des
    châtiments D'ALBERICH.)

MIME

Soyez sur vos gardes! Alberich approche.

WOTAN

C'est lui que nous attendons ici.

    (Il s'assied, tranquille, sur une pierre: LOGE, à côté de lui, s'y
    adosse.--Décoiffé du Tarnhelm, qui pend à sa ceinture, ALBERICH
    paraît: il pousse devant soi, à coups de fouet, hors du puits
    situé le plus profondément, toute une foule de NIBELUNGEN: ces
    derniers sont chargés de bijoux ou de lingots d'or ou d'argent: ils
    accumulent le tout en un tas, un Trésor, sous les invectives, les
    outrages ininterrompus D'ALBERICH.)

ALBERICH

Par ici!--Là!--Héhé!--Hoho! Foule fainéante, en tas, le Trésor!
Toi, là, en haut! Veux-tu marcher? Tourbe infâme, à bas l'Or
forgé! Dois-je vous aider? Tout de ce côté! (Il aperçoit,
tout à coup, WOTAN et LOGE.) Hé! qui est là? Qui a pénétré
jusqu'ici?--Mime! approche, misérable drôle! Aurais-tu jacassé
avec ces deux rôdeurs? Fainéant! veux-tu bien, tout de suite,
aller travailler et forger? (Il pousse MIME dans la foule des
NIBELUNGEN, à coups de fouet.) Hé! au travail! Tous hors d'ici!
En bas, vivement! Tirez-moi l'Or des nouvelles mines! Et fouillez
sur l'heure! sinon, le fouet! C'est Mime qui me répond de votre
zèle, sous peine de sentir le branle de mon bras: que je suis
présent partout, là où nul ne s'en doute, il le sait assez,
j'imagine!--Allez-vous rester là? Partirez-vous bientôt? (Il
retire son Anneau, le baise, et l'étend d'un air menaçant.)
Troupeau d'esclaves! obéissez au Maître de l'Anneau, et tremblez!

    (Avec des hurlements, des cris aigus, les NIBELUNGEN (et MIME parmi
    eux) se dispersent, et se glissent de toutes parts, en bas, dans
    les puits et les mines.[280-1])

ALBERICH, marchant sur WOTAN et LOGE, avec colère.

Vous, que cherchez-vous ici?

WOTAN

A croire les contes qu'on nous faisait sur le ténébreux Nibelheim,
Alberich y réaliserait de puissants miracles: c'est pour en
assouvir notre curiosité que nous sommes venus, en visiteurs.

ALBERICH

C'est la haine et l'envie, sans doute, qui vous amènent à
Nibelheim: d'aussi téméraires visiteurs, croyez-moi, je les
connais fort bien.

LOGE

Si tu me connais tant, Alfe sans raison, qui suis-je, dis-moi,
que tu clabaudes de la sorte? Quand tu gisais, blotti, dans un
trou froid, qui, avant que t'eût jamais ri Loge, t'a donné la
lumière, la chaleur de la flamme?[281-1] Ton art de forgeron, à
quoi te servirait-il, si je n'avais allumé ta forge? Je suis ton
cousin, et je fus ton ami: ta gratitude est donc, je trouve, bien
maladroite!

ALBERICH

C'est pour les Alfes-de-Lumière[281-2] que Loge, le rusé, Loge, le
fourbe, réserve à présent ses sourires: traître! si tu es leur ami
comme tu fus, jadis, mon ami, haha! tant mieux pour moi! je n'ai
rien à craindre d'eux.

LOGE

Et voilà bien pourquoi tu peux, j'imagine, te fier à moi?

ALBERICH

Je ne me fie qu'à ton manque de foi! Pas à ta foi!--Aussi bien, je
peux vous braver tous.

LOGE

Ton pouvoir te donne bien du cœur: ta force a furieusement
grandi!

ALBERICH

Le Trésor, accumulé là par mon peuple, est-ce que tu l'as vu?

LOGE

D'aussi digne d'envie, je n'en connais pas un seul.

ALBERICH

C'est, quant à présent, un pauvre petit tas: mais l'avenir le
verra grossir puissamment, surabondamment.

WOTAN

Mais à quoi peut bien t'être utile un tel Trésor, puisque
Nibelheim est sans joie, et qu'il n'existe rien, ici, à troquer
contre des richesses?

ALBERICH

C'est à les produire, ces richesses, et à les garder, ces
richesses, que me sert la nuit du Nibelheim; mais avec le Trésor,
quand l'abîme sera comble, alors, je compte faire des merveilles,
et m'approprier le monde entier.

WOTAN

Comment t'y prendras-tu, mon cher?

ALBERICH

Vous, les Dieux, qui vivez là-haut, frôlés par les caresses des
brises, ivres de joie, pâmés d'amour! avec ma poigne d'Or, je vous
subjuguerai tous! De même que j'ai maudit l'Amour, tout ce qui
vit devra maudire l'Amour[283-1]: captivés, fascinés par l'Or,
vous aurez le délire de l'Or. Bercez-vous sur les cimes, dans
les murmures des brises, race d'éternels voluptueux: mais prenez
garde à l'Alfe-Noir que vous méprisez! prenez garde!--Car vous,
les mâles, ma toute-puissance vous asservira, tout d'abord; et vos
femelles, dont la beauté dédaigna mes supplications, serviront, à
défaut d'Amour, au Plaisir, aux luxures du gnome!--Hahahaha! vous
m'entendez? prenez garde à mon noir troupeau[283-2], prenez bien
garde, si, du fond des gouffres muets, l'Or du Nibelung s'élève à
la lumière du Jour!

WOTAN, bondissant.

Péris, gnome scélérat!

ALBERICH

Quoi? qu'est-ce qu'il dit?

LOGE, s'est interposé.

Sois donc de sang-froid! (A ALBERICH) Qui donc ne serait saisi
d'étonnement, s'il comprend l'œuvre d'Alberich? Qu'à ton
admirable habileté viennent à réussir les projets par toi fondés
sur le Trésor, il me faudra bien te proclamer le Plus-Puissant
parmi les êtres: car la Lune même, les Astres même, jusqu'au
resplendissant Soleil, que pourraient-ils faire d'autre, alors,
que d'être dociles à tes ordres?--Il importe pourtant avant
tout, suivant moi, que les amasseurs du Trésor, le troupeau des
Nibelungen, t'obéissent sans envie ni haine. Tu possèdes, grâce
à ta hardiesse, l'Anneau qui fait trembler ton peuple: mais si
quelque voleur profitait de ton sommeil pour t'arracher l'Anneau
par ruse, de quelle manière alors, avec toute ta sagesse, te
garantirais-tu toi-même?

ALBERICH

Loge s'estime le plus fin des êtres; à son avis, tout autre est
toujours bête: si je pouvais avoir besoin de lui pour un conseil,
pour un service, qu'il se ferait payer plus que cher, le voleur!
il en serait bien aise!--Le heaume qui cache et qui déguise, je
me le suis inventé moi-même; j'ai forcé Mime, le plus habile des
forgerons, à me le forger; le heaume peut instantanément: ou,
suivant mon caprice, me métamorphoser, ou dissimuler ma présence;
invisible à quiconque me cherche, je n'en suis pas moins présent
partout. Aussi suis-je en sécurité, gardé que je suis même contre
toi, ami rare! ami dévoué!

LOGE

Certes, j'ai vu bien des choses, et d'extraordinaires: mais pareil
miracle, jamais. Cette œuvre unique, je n'y puis croire; si
elle pouvait se réaliser, ton pouvoir serait éternel.

ALBERICH

Me juges-tu donc menteur et fanfaron, comme Loge?

LOGE

Tant que je n'aurai pas eu des preuves, gnome, je révoquerai ta
parole en doute.

ALBERICH

L'imbécile, sûr de son esprit, se gonfle jusqu'à en crever: c'est
bien! que l'envie te torture! Précise: sous quelle forme veux-tu
que je t'apparaisse, à l'instant même?

LOGE

Sous celle que tu voudras, pourvu que, de stupeur, j'en reste muet!

ALBERICH, plaçant, sur sa tête, le heaume.

«Dragon gigantesque, déroule tes anneaux!»

    (Aussitôt il s'évanouit: à sa place un reptile géant,
    monstrueux[285-1], se déploie sur le sol; il se dresse, menaçant,
    de sa gueule béante, WOTAN et LOGE.)

LOGE feint d'être saisi d'effroi.

Ohe! Ohe! dragon terrible! ne me dévore pas! laisse à Loge la vie!

WOTAN rit.

Bien, Alberich! A la bonne heure! Ce dragon géant, sur ma foi,
pour un nain, c'est grandir bien vite!

    (Le reptile disparaît; à sa place, on revoit ALBERICH sous sa
    figure ordinaire.)

ALBERICH

Héhé! Vous, les malins, me croyez-vous, à présent?

LOGE

Mon tremblement te répond assez. Tu t'es bien vite changé en un
reptile énorme: j'ai vu le prodige, j'y crois sans peine. Mais,
de même que tu t'es grandi, pourrais-tu te rendre tout petit? Ce
serait le plus sûr moyen, je crois, de te dérober à tout danger;
mais cela me semble trop difficile!

ALBERICH

Trop difficile pour toi, parce que tu es trop bête! Quelle
petitesse dois-je me donner?

LOGE

Telle que tu puisses tenir dans les plus étroites fentes, où le
crapaud blottit son effroi.

ALBERICH

Bah! rien de plus aisé! Vois plutôt! (Il met le Tarnhelm en
position:) «Tors et gris, crapaud, rampe!»

    (Il disparaît: les DIEUX aperçoivent, sur la roche, un
    crapaud[286-1] rampant de leur côté.)

LOGE, à WOTAN.

Là! le crapaud! saute dessus! vivement!

    (WOTAN met le pied sur le crapaud: LOGE lui saisit la tête et
    s'empare du Tarnhelm.)

ALBERICH, instantanément, redevient visible sous sa figure
ordinaire, se débattant sous le pied de WOTAN[286-2]:

Ohe! Malédiction! Captif!

LOGE

Tiens-le ferme, jusqu'à ce que je l'aie lié.

    (D'une corde de liber, dont il s'était muni, il attache ALBERICH
    par les bras et les jambes; puis tous deux saisissent le captif,
    qui s'épuise en furieux efforts pour se défendre, et l'emportent
    vers la crevasse par laquelle ils ont descendu.)

LOGE

En haut! Vite! Là, il est à nous!

    (Ils disparaissent dans la crevasse.)


SCÈNE QUATRIÈME

    Comme précédemment, mais en sens inverse, la scène se transforme,
    jusqu'à ce qu'apparaisse de nouveau le

    PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE

    ainsi que dans la Scène Deuxième: seulement il est encore voilé du
    pâle brouillard qui, après l'enlèvement de FREYA, l'a enveloppé.

    Surgissent de la crevasse WOTAN et LOGE, amenant ALBERICH garrotté.

LOGE

Ici, cousin, fais comme chez toi! Vois, mon très cher, le monde
s'étendre sous tes pieds[287-1], ce monde, que, sans rien faire,
tu veux t'approprier: voyons, quel petit coin, dis-moi, m'y
réserves-tu pour étable?

ALBERICH

Misérable! Infâme! Valet! Traître! Desserre ces liens et
laisse-moi libre, ou tu payeras cher tes outrages!

WOTAN

Tu voyais déjà, dans tes rêves, tout ce qui vit, tout ce qui
vibre, le Monde, en ta puissance: et te voici captif, impuissant,
solidement garrotté, hagard, devant moi; tu ne peux pas le nier.
Tu veux te libérer? soit: il faut payer rançon.

ALBERICH

Niais que je fus! fou chimérique! M'être aussi bêtement laissé
prendre à leurs impostures de voleurs! Qu'une effrayante vengeance
venge ma crédulité!

LOGE

Si tu veux te venger, libère-toi d'abord: nul homme libre, à
l'homme garrotté, ne rendra compte de ses outrages. Donc, si tu
veux te venger: d'abord, sans tarder, songe à ta rançon![288-1]

ALBERICH, brusquement.

Hé bien, parlez: qu'exigez-vous?

WOTAN

Le Trésor et ton Or clair[288-2].

ALBERICH

Cupide canaille d'escrocs! (A part:) Pourvu que je garde l'Anneau,
seulement, peu m'importe, en somme, le Trésor: par l'Anneau,
n'en aurai-je pas vite, à volonté, un autre, incessamment
nourri?[289-1] Ceci serait une leçon faite pour me rendre sage: je
ne la paye pas trop d'un hochet.

WOTAN

Abandonnes-tu le Trésor?

ALBERICH

Déliez-moi la main, j'ordonnerai qu'on l'apporte. (LOGE lui
délivre la main droite, ALBERICH touche l'Anneau, des lèvres, et
marmotte l'ordre.) Allons, je viens d'appeler ici les Nibelungen:
je les entends, dociles au Maître, apporter au jour le Trésor
enfoui dans les profondeurs. Délivrez-moi de ces liens odieux!

WOTAN

Pas avant que tout soit acquitté.

    (Surgissent de la faille les NIBELUNGEN, chargés des bijoux du
    Trésor.)[289-2].

ALBERICH

Indigne ignominie! ainsi garrotté, moi, à la vue de ces lâches
esclaves!--Apportez! là! comme je l'ordonne! En tas, le Trésor,
déposez tout! Êtes-vous paralysés? voulez-vous que je vous
aide?--Que nul ne lève les yeux!--Vivement, là! Vite! Maintenant,
déguerpissez d'ici: au travail, pour le Maître! aux mines! Malheur
à vous, si je vous trouve à flâner! Sachez que je suis sur vos
talons!

    (Lorsqu'ils ont entassé le Trésor, les NIBELUNGEN, de nouveau, se
    glissent, craintivement, par la faille.)

ALBERICH

J'ai payé: laissez-moi partir! Et, de grâce, rendez-moi le heaume,
que Loge tient là!

LOGE, jetant le Tarnhelm sur le Trésor.

Le butin fait partie de l'amende[290-1].

ALBERICH

Voleur maudit!--Mais soit, patience! Qui m'a forgé l'ancien, peut
en forger un autre: je détiens encore la puissance à laquelle Mime
est asservi. N'importe, il est dur de laisser, à l'ennemi rusé,
cette arme de ruse!--Eh bien donc! Alberich vous a tout laissé,
tout: détachez ses liens, misérables!

LOGE, à WOTAN.

Es-tu satisfait? Dois-je le détacher?

WOTAN

Un Anneau d'Or brille à ton doigt[290-2]: entends-tu, Alfe? il
fait partie, tel est mon avis, du Trésor.

ALBERICH, épouvanté.

L'Anneau?[290-3].

WOTAN

Pour ta rançon, il faut le laisser.

ALBERICH

La vie,--mais point l'Anneau! jamais!

WOTAN

C'est l'Anneau que je désire: je n'ai que faire de ta vie!

ALBERICH

Si je rachète mon corps et ma vie, par là même je rachète
l'Anneau! Car mes mains et ma tête, mes oreilles et mes yeux, ne
peuvent pas être plus à moi, ne peuvent pas être plus moi-même que
l'est ce rouge Anneau d'Or ci!

WOTAN

A toi l'Anneau? dis-tu: à toi? Délires-tu, Alfe sans pudeur? sois
franc, réponds: à qui l'avais-tu soustrait, l'Or, dont tu fis
cet Anneau brillant? Etait-ce à toi, ce que ta malice volait aux
profondeurs des eaux? Va donc demander aux Filles-du-Rhin si elles
t'auraient donné leur Or, s'il est à toi, l'Or volé dont est fait
l'Anneau?

ALBERICH

Misérable défaite! Ecœurante perfidie! Voleur! C'est toi
qui oses, à moi, reprocher un crime dont tu profites? Comme tu
l'eusses volontiers volé toi-même au Rhin, son Or, s'il eût été
aussi facile de le forger, que de le lui soustraire! Hypocrite!
quel heureux hasard ce serait, pour ta prospérité, que, dans
l'horreur de sa détresse[291-1], sous l'empire de la honte, sous
l'empire de la rage, le Nibelung, à ton bénéfice, eût trouvé
l'effroyable charme! Mais l'épouvantable Anathème, l'exécrable
Malédiction d'un malheureux au désespoir, doit-elle, grâce
au joyau suprême, contribuer à ton triomphe? Si j'ai maudit
l'Amour, fut-ce pour grandir ta force? Prends garde à toi, Dieu
tout-puissant! Si j'avais commis un crime, moi, je n'en devais
compte à personne, qu'à moi: mais si tu oses, toi, l'Eternel, sans
pudeur, m'arracher l'Anneau, c'est sur tout ce qui fut dans le
passé, tout ce qui existe dans le présent, c'est sur tout ce qui
sera dans l'avenir que retombera ton propre forfait!

WOTAN

Assez de phrases! L'Anneau! Ton verbiage ne prouvera pas tes
droits sur lui.

    (Avec une force irrésistible, il arrache, au doigt d'ALBERICH,
    l'Anneau.)[292-1].

ALBERICH, avec un cri horrible.

Malheur! Perdu! Anéanti! Le plus malheureux des esclaves!

WOTAN s'est mis au doigt l'Anneau, qu'il contemple avec
complaisance.

Ainsi, je m'élève au rang suprême: le plus omnipotent des Maîtres!

LOGE

Puis-je le détacher?

WOTAN

Détache-le!

LOGE détache les liens d'ALBERICH.

Glisse-toi donc chez toi! va-t-en: tu es libre!

ALBERICH, se redressant avec un rire farouche[293-A].

Suis-je libre désormais? bien libre?--A vous donc, ce premier
salut de ma liberté![293-1].--Malédiction sur cet Anneau, qu'une
Malédiction m'a conquis! Si l'Or m'en a valu puissance, une
toute-puissance illimitée, que cette vertu magique perde quiconque
le porte! Que toute joie disparaisse pour l'être à qui sourira
sa splendeur! Qu'une déchirante angoisse assassine qui l'aura!
Qu'une dévorante envie ronge quiconque ne l'a pas! Qu'il enflamme
l'avarice de tous, sans utilité pour personne![294-1] Que,
toujours fatal à son Maître, il le guide vers ses égorgeurs! Qu'il
paralyse le lâche par l'horreur de la mort! Qu'il fasse de la vie
même une continuelle mort! Que le Maître de l'Anneau soit le valet
de l'Anneau--jusqu'au jour où l'objet du vol reviendrait en mes
mains, à moi!--Voilà comment, du fond de son horrible détresse, le
Nibelung bénit son Trésor!--Garde-le, soit, garde-le bien: car tu
n'échapperas pas à ma Malédiction!

    (Il disparaît rapidement dans la faille.)

LOGE

As-tu prêté l'oreille à son salut d'amour?

WOTAN, perdu dans la contemplation de L'Anneau.

Laissons-lui le plaisir de baver!

    (Le voile de brouillard s'éclaire graduellement à l'avant-scène.)

LOGE, regardant vers la droite.

Fasolt, et Fafner, viennent là-bas; ils ramènent Freya.

    (Arrivent, du côté opposé, FRICKA, DONNER et FROH.)

FROH

Vous voici de retour.

DONNER

Bienvenue à toi, frère!

FRICKA, anxieuse, court à WOTAN.

M'apportes-tu d'heureuses nouvelles?

LOGE, montrant le Trésor.

La ruse et la force ont vaincu: voici de quoi délivrer Freya.

DONNER

Elle approche avec les Géants, la Bien-Aimée.

FROH

Elle approche: oh! qu'elles sont exquises, les bouffées de brise,
qu'elles parfument suavement les sens, les bouffées de brise qui
la précèdent! Quelle vie pour nous, quelle affreuse vie s'il
fallait la perdre à jamais, elle qui nous prodigue, l'insoucieuse,
les bienfaits de l'éternelle Jeunesse!

    (L'avant-scène s'est désassombrie; il semble que les DIEUX, à
    travers la clarté, recouvrent leur fraîcheur première: le voile
    de brouillard, néanmoins, demeure suspendu sur l'arrière-plan, de
    telle sorte que le Burg, au loin, demeure invisible.)

    (Arrivent FASOLT et FAFNER; FREYA, qu'ils ramènent, est entre eux.)

FRICKA court joyeusement vers elle, pour l'embrasser.

Sœur bien-aimée! Douce sœur, douce Joie! m'es-tu reconquise?

FASOLT, la repoussant.

Halte-là! C'est à nous encore qu'elle appartient: n'y touchez
point!--Dans le haut[295-1] Riesenheim, nous nous sommes reposés:
nous nous sommes conduits loyalement, dignement envers notre
otage; si fort que je le regrette, je la ramène ici: comptez aux
deux frères sa rançon.

WOTAN

La rançon est prête: l'Or est là: qu'on vous en fasse honnête
mesure.

FASOLT

D'être privé de la Femme, sache-le, j'ai le cœur navré[296-1]:
s'il me faut ne plus penser à elle, qu'on entasse le Trésor,
les bijoux, les lingots, jusqu'à ce qu'ils me cachent sa
Beauté![296-2].

WOTAN

Soit! Prenez les mesures de Freya.

    (En plein sol, par-devant FREYA, qu'ils mesurent ainsi en long et
    en large, FASOLT et FAFNER fichent leurs pieux.)

FAFNER

Les pieux sont plantés; c'est la mesure du gage: que le Trésor la
comble[296-3].

WOTAN

Qu'on en finisse vite: le dégoût m'écœure!

LOGE

Aide-moi, Froh!

FROH

Volontiers! finir ce supplice de Freya!

    (LOGE et FROH entassent, rapidement, le Trésor, entre les deux
    pieux.)

FAFNER

Pas si vite! Plus tassé! Moins lâche! Il faut que la mesure soit
pleine! (Avec une insistance brutale, il tasse davantage le
Trésor; il s'accroupit ensuite, pour constater les vides.) Ici! Je
vois au travers: bouchez-moi les lacunes!

LOGE

Arrière, brute! Ne me détourne rien!

FAFNER

Par ici! cette fente-là, qui bâille!

WOTAN, se détournant avec découragement.

La honte me brûle au fond du cœur.

FRICKA, le regard fixé sur FREYA.

Vois sa honte à elle, sous l'outrage, à la Généreuse! son
douloureux regard, en silence, implorer, pour qu'on la délivre! O
méchant homme! Elle, toute Amour, l'avoir réduite à cet outrage!

FAFNER

Encore donc de ce côté! Encore!

DONNER

Je ne sais quoi me retient! J'écume de fureur, à voir le cynisme
du pleutre![297-1]--Ici, chien! Si tu veux mesurer, mesure-toi
d'abord, toi-même, avec moi!

FAFNER

La paix, Donner! gronde quand il faut: ton fracas ne sert à rien
ici!

DONNER s'élance.

Pas même à te foudroyer, infâme?

WOTAN

Paix, donc! Déjà Freya me semble cachée.

LOGE

Le Trésor y a passé.

FAFNER, mesurant du regard.

Je vois encore briller la chevelure de Holda[298-1]: jette sur le
Trésor ce maillis!

LOGE

Comment? le heaume aussi?

FAFNER

Avec le reste! Vivement!

WOTAN

Laisse-le donc!

LOGE, jette le heaume sur le monceau.

Nous voilà d'accord.--Etes-vous satisfaits?

FASOLT

Freya, la Belle, je ne la vois plus: est-elle rachetée?
faudra-t-il que j'y renonce? (Il s'approche, et scrute le Trésor.)
Malheur! son regard, je le vois encore! il brille! ici! L'astre,
l'œil, m'illumine encore! je l'aperçois encore, par une
fente!--Tant que je verrai cet œil divin, je ne renoncerai pas
à la Femme[298-A].

FAFNER

Hé! comblez-moi le trou, je vous le conseille![299-1].

LOGE

Insatiable!--Vous voyez bien qu'il n'y a plus d'Or!

FAFNER

Nullement, mon cher! Au doigt de Wotan, scintille encore un Anneau
d'Or[299-2]: pour boucher la fente, donnez-le!

WOTAN

Quoi! cet Anneau?

LOGE

Il faut vous dire: c'est aux Filles-du-Rhin qu'en appartient l'Or:
c'est à elles que Wotan le rendra.

WOTAN

Que rabâches-tu donc? Le butin, que je me suis péniblement
conquis, je le garde pour moi-même, sans trouble.

LOGE

Alors, tant pis pour ma parole, que j'avais donnée aux plaignantes.

WOTAN

Ta parole ne m'engage en rien: j'ai pris l'Anneau, donc il me
reste.

FAFNER

Il te faut l'ajouter à la rançon, pourtant.

WOTAN

Réclamez sans pudeur ce que vous voudrez: j'accorde tout; mais
l'Anneau, je ne l'abandonnerai pour rien au monde!

FASOLT, furieusement, tire FREYA de derrière le Trésor.

C'en est donc fait, rien n'est changé: Freya va nous suivre, à
jamais!

FREYA

Au secours! Au secours!

FRICKA

Impitoyable Dieu, cède! cède!

FROH

N'épargne pas l'Or!

DONNER

Fais-leur donc aumône de l'Anneau!

WOTAN

Laissez-moi! L'Anneau, non! je ne le donne pas.

    (FAFNER retient encore FASOLT, qui veut partir à l'instant même;
    tous se tiennent debout, consternés; WOTAN, avec colère, se
    détourne à l'écart. La scène s'est de nouveau assombrie; de la
    faille rocheuse, latérale, surgit une bleuâtre lueur, dans laquelle
    ERDA, tout à coup, devient visible pour WOTAN: majestueuse et
    noble, émergeant à mi-corps, enveloppée des opulentes ondes d'une
    chevelure noire.)[300-A]

ERDA, en étendant la main vers WOTAN, d'un air prophétique.

Cède, ô Wotan, résigne-toi! fuis la Malédiction de l'Anneau! sa
possession te vouerait, inéluctablement, à la plus noire des
catastrophes.

WOTAN

Femme ou sibylle, qui donc es-tu?

ERDA

Tout ce qui fut m'est connu; tout ce qui devient, je le vois; tout
ce qui sera, je le prévois: l'Ur-Wala[301-1], c'est moi, l'âme
antique de l'impérissable univers, Erda enfin, qui somme ton âme.
J'ai trois filles, dès l'éternité conçues dans mon sein, les Trois
Nornes: ce sont elles qui te révèlent, dans les ténèbres[302-1],
mes visions. Mais, cette fois, quelque immense péril me précipite
moi-même vers toi: écoute! écoute! écoute! Tout ce qui est,
doit finir. Sombre jour pour les Dieux! Crépuscule pour les
Dieux![303-1]. Ecoute ma voix: rejette l'Anneau!

    (Elle s'abîme lentement jusqu'à la poitrine, ce pendant que la
    lueur bleuâtre s'assombrit.)

WOTAN

Ton Verbe sonne à mes oreilles avec la sainteté du mystère:
demeure, que j'en sache davantage!

ERDA, en s'évanouissant.

Ma prédiction t'en dit assez: médite-la dans l'angoisse! rêves-y
dans l'épouvante!

    (Elle s'engloutit.)

WOTAN

Dans l'angoisse, moi? Dans l'épouvante?--Il faut que je te
saisisse, je veux savoir tout!

    (Il veut se ruer dans la crevasse, pour retenir ERDA: DONNER, FROH
    et FRICKA se jettent au-devant de lui et le retiennent.)

FRICKA

Que veux-tu, Furieux?

FROH

Arrête, Wotan! La Généreuse, redoute-la! Respecte son Verbe!

DONNER, aux Géants:

Holà, Géants! rétrogradez, et attendez: l'Or, on vous le donne.

FREYA

Puis-je l'espérer? Holda, bien vrai, vous paraît-elle digne d'une
telle rançon?

    (Tous tendent leurs regards vers WOTAN.)

WOTAN, qui était abîmé dans une profonde méditation, se violente,
se maîtrise brusquement et se décide.

Avec nous, Freya! Tu es délivrée: que rachetée, nous revienne la
Jeunesse!--Vous, Géants, prenez votre Anneau!

    (Il jette l'Anneau sur le Trésor.)[304-1]

    (Lâchée par les GÉANTS, FREYA, toute joyeuse, s'élance vers les
    DIEUX, qui, l'un après l'autre, longuement, au comble de la joie
    aussi, lui font d'affectueuses caresses.)

    (FAFNER déploie aussitôt un énorme sac, et se jette sur le Trésor,
    afin de l'y entasser.)

FASOLT, se jetant au-devant de son frère:

Halte-là, toi, cupide! Laisse-m'en! Chacun notre part,
loyalement[304-2].

FAFNER

Plus qu'à l'Or, tu tenais à la Femme, toi, stupide fat amouraché:
c'est avec peine que ta folie s'est laissé résoudre à l'échange.
Freya, tu l'aurais prise pour toi, sans partager: le Trésor, si je
le partage, moi, il est juste que je m'en réserve la plus grosse
moitié[305-1].

FASOLT

Toi, infâme! A moi cet outrage?--(Aux DIEUX) J'en appelle à votre
jugement: partagez suivant la Justice, loyalement, le Trésor entre
nous![305-2].

LOGE

Le Trésor, laisse-le lui rafler: contente-toi de l'Anneau pour toi!

FASOLT, se ruant sur FAFNER, qui, ce pendant, avait ensaché
abondamment.

Arrière, impudent! C'est à moi l'Anneau: il m'est resté, à moi,
pour le regard de Freya.

    (Il cherche brutalement à s'emparer de l'Anneau.)

FAFNER

N'y touche pas! L'Anneau est à moi.

    (Ils luttent: FASOLT arrache l'Anneau.)

FASOLT

Je le tiens! il m'appartient!

FAFNER

Tiens-le ferme, il pourrait tomber! (Il frappe, furieusement, de
son pieu, FASOLT, et, d'un seul coup, l'abat par terre; puis, avec
précipitation, arrache au moribond l'Anneau.) Louche, à présent,
vers le regard de Freya: tu n'y gagneras plus l'Anneau! (Il glisse
l'Anneau dans le sac, et ramasse ensuite le Trésor tout à son
aise.)

    (Tous les DIEUX se tiennent terrifiés. Solennel silence,
    prolongé.)[306-A]

WOTAN

Telle est donc l'efficace du terrible Anathème!

LOGE

Que te semble-t-il de ton bonheur, Wotan? Avoir conquis l'Anneau
t'eût valu bien des choses; le perdre, est encore plus avantageux
pour toi: tes ennemis, vois, s'assomment entre eux, pour l'Or, que
tu leur as laissé.[306-1]

WOTAN, profondément secoué.

Oui, mais quelle inquiétude m'oppresse! L'angoisse et l'épouvante
paralysent ma raison; qu'Erda m'enseigne à les finir: c'est vers
elle qu'il me faut descendre![307-1]

FRICKA, l'enlaçant câlinement.

A quoi t'attardes-tu, Wotan? Le Burg auguste ne te fait-il
pas signe? N'attend-il pas d'offrir désormais, à son Maître,
l'hospitalité, la sécurité?

WOTAN

Le Burg! c'est d'un salaire maudit que je l'ai payé!

DONNER[307-A], montrant le fond, qui est encore voilé de
brouillard.

D'orageuses touffeurs chargent l'air: qu'elles sont lourdes!
comme elles m'oppressent et m'assombrissent! Rassemblons ces
nuées livides, que la foudre y zigzague, qu'elle rassérène
l'azur[308-1]. (Il a gravi un roc élevé, et brandit maintenant
son marteau.) Hé là! Hé là! Ici, brouillards! Ici, nuages! Ici,
fumées! Donner vous rappelle, ralliez-vous! Le maître a brandi son
marteau: hé là! hé là! Ici! par ici, vapeurs nébuleuses! Donner
vous rappelle, ralliez-vous! Donner rassemble son troupeau! (Les
nuages se sont rassemblés autour de lui; il disparaît absolument,
au milieu d'une nuée d'orage qui s'amoncelle en s'obscurcissant
de plus en plus. Alors on entend, sur le roc, lourdement les
décharges du marteau s'abattre; un immense éclair sillonne la
nuée, suivi d'un affreux coup de tonnerre.) A moi, frère! Jette le
pont des Dieux!

    (FROH a disparu parmi les nuages[308-2]; les nuages, subitement, se
    dissipent; DONNER et FROH deviennent visibles: à partir de leurs
    pieds s'élance, éblouissante, une arche d'arc-en-ciel par-dessus la
    vallée, jusqu'au Burg qui, frappé par le soleil couchant, rayonne
    du plus splendide éclat.)[309-A]

    (FAFNER, ayant enfin ramassé tout le Trésor près du cadavre de
    son frère, a, l'énorme sac sur le dos, évacué la scène durant
    l'incantation de DONNER.)

FROH

Frêle, mais ferme à vos pieds[309-1], le pont conduit au Burg:
foulez-en, hardiment, l'intrépide sentier!

WOTAN, abîmé dans la contemplation du Burg.

L'œil du soleil rayonne, en son éclat du soir: le Burg
s'embrase à ses splendeurs: le Burg! dans les flammes aurorales,
merveilleux, mais sans maître encore, comme il brillait![310-A]
comme il fascinait mon désir! Le soir tombe, le Burg est à nous,
conquis au prix d'âpres angoisses! La Nuit grandit, la Nuit
jalouse: qu'il nous offre un asile contre elle, contre sa haine.
Salut à toi, mon Burg! Trêve d'affres! Assez d'effroi![310-B] (A
FRICKA:) Suis-moi, femme, dans Walhall, pour y vivre avec moi! (Il
lui saisit la main.)

FRICKA

Qu'indique ce nom? Jamais, il me semble, je ne l'entendis.

WOTAN

Si tu vois vivre et triompher les projets qu'a faits mon courage,
maître à la fin de ma terreur, le sens du nom t'apparaîtra![310-1]

    (WOTAN et FRICKA s'avancent vers le pont; FROH et FREYA les suivent
    de près, puis vient DONNER.)

LOGE, demeurant à l'avant-scène, et, du regard, suivant les DIEUX:

Les voilà rués à leur perte, eux qui se targuent d'être
éternels; et j'éprouve quelque honte à me commettre avec eux.
Oh! métamorphoser mon être, comme jadis, en langues de flammes,
quelle tentation! Consumer leur ramas d'aveugles[311-1], qui me
domptèrent, au lieu de disparaître avec eux dans l'ignominie du
néant! Fussent-ils les plus divins des Dieux, l'idée n'est pas
si bête, en somme! J'y veux penser: qui sait ce que je fais? (Il
part, pour rejoindre les DIEUX, d'un air dégagé.)

    (Des profondeurs, le chant des FILLES-DU-RHIN s'élève.)

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Or-du-Rhin! Or impollué[311-2], limpide et clair, comme tu
brillais! Comme nous t'aimions, Or pur, comme nous pleurons sur
toi! Rendez-nous l'Or, hélas! O rendez-nous l'Or pur!

WOTAN, au moment de poser le pied sur le pont, s'arrête et se
retourne.

Quelle plainte sonne ici jusqu'à moi?

LOGE

Celle des Filles-du-Rhin, pour le vol de l'Or.

WOTAN

Maudites Nixes!--Fais cesser leurs importunités!

LOGE, criant en bas vers la vallée.

Holà! vous, là-bas, dans les eaux! qu'avez-vous à geindre vers
nous? L'Or, mes filles, ne brille plus pour vous? La belle
affaire! Le soleil de la nouvelle gloire des Dieux vous illumine:
qu'il vous console!--Voilà ce que vous souhaite Wotan!

    (Les DIEUX éclatent de rire et s'engagent sur le pont.)

LES FILLES-DU-RHIN, des profondeurs.

Or-du-Rhin! Or impollué! Brille encore dans nos eaux profondes,
jouet radieux! Hors de nos eaux profondes, nul n'est franc ni
loyal[313-1], puisque le ciel même, traître et lâche, ose rire de
notre désespoir!

    (Quand tous les DIEUX, marchant au Burg, sont sur le pont, le
    rideau tombe.)[313-A]



PREMIÈRE JOURNEE:

LA WALKÜRE

(_DIE WALKÜRE_)


PERSONNAGES

  SIEGMUND.
  HUNDING.
  WOTAN.
  SIEGLINDE.
  BRÜNNHILDE.
  FRICKA.

  Huit Walküres.



LA WALKÜRE



ACTE PREMIER

L'INTÉRIEUR D'UNE HABITATION


    Au milieu se dresse le tronc d'un puissant frêne, dont les racines,
    fortement proéminentes, vont se perdre au loin dans la terre du
    sol; de sa cime l'arbre est séparé par un toit de charpente, percé
    de manière à laisser sortir, par des ouvertures correspondantes, le
    tronc et les rameaux qui s'en détachent de tous côtés; on comprend
    que la cime touffue doit s'élargir au-dessus de ce toit. Autour du
    tronc du frêne comme centre, une salle a été charpentée; les murs
    sont de bois grossièrement équarri; des tentures y sont suspendues,
    çà et là, tressées ou tissées. A droite, au premier plan, se dresse
    l'âtre, dont la cheminée sort latéralement en haut par le toit;
    derrière le foyer se trouve un espace en retrait, sorte de magasin
    pour les provisions: on y accède par quelques marches en bois; au
    devant pend une tenture tressée, à demi relevée. Au fond, porte
    d'entrée, avec une simple barre de bois pour verrou. A gauche, une
    autre porte, celle d'une chambre intérieure, où accèdent également
    des marches; en avant, de ce même côté, une table avec un large
    banc, charpenté contre la cloison, et des escabeaux de bois faisant
    face au banc.

    Un court prélude orchestral tonne, d'un mouvement violent et
    tempêtueux[317-A]. Au lever du rideau, SIEGMUND ouvre du dehors,
    précipitamment, la porte d'entrée, et pénètre: on est vers le soir;
    violent orage, près de s'apaiser.--SIEGMUND tient un instant la
    barre de clôture dans la main, parcourt des yeux l'habitation; il
    paraît harassé d'un excessif effort; ses vêtements, son aspect
    dénotent qu'il est en fuite. N'apercevant personne, il ferme
    derrière soi la porte, marche à l'âtre et s'y jette, rendu, sur une
    peau d'ours.

SIEGMUND

A qui que soit ce foyer, il faut que je m'y repose.

    (Il se laisse tomber en arrière, et demeure un certain temps
    immobile, étendu. SIEGLINDE sort de la chambre à gauche. Elle a
    entendu le bruit, cru son mari rentré; la gravité de sa mine fait
    place à la surprise, lorsqu'elle trouve, étendu près de l'âtre, un
    étranger.)

SIEGLINDE, encore au fond.

Un homme, un étranger! Il faut que je l'interroge. (Elle se
rapproche, avec tranquillité, de quelques pas.) Qui est entré dans
la maison et s'y est couché au foyer? (Comme SIEGMUND demeure
immobile, elle s'approche davantage encore, et le considère.) Il
s'est couché, lassé des fatigues d'une longue route; ses sens
l'ont-ils abandonné? Serait-il souffrant? (Elle se rapproche, se
penche vers lui.) Il respire encore; il a seulement fermé les
yeux: l'homme me semble vaillant, même là, tombé de fatigue[318-A].

SIEGMUND, levant, en sursaut, la tête.

Une source! de l'eau!

SIEGLINDE

Je vais le soulager. (Elle prend vivement une corne à boire, va
l'emplir hors de la maison, revient, et la présente à SIEGMUND.)
L'eau que tu réclamais, la voici: rafraîchis ta lèvre altérée!
(SIEGMUND boit, et lui rend la corne. Il la remercie d'un signe de
tête, et fixe assez longuement le regard sur son visage, avec un
intérêt croissant.)

SIEGMUND

L'eau m'a rafraîchi, ranimé, elle a fait léger mon fardeau de
fatigue; mon courage est réconforté, mes yeux jouissent avec
délices du bonheur de s'être rouverts:--qui est-ce, qui me
rafraîchit ainsi?

SIEGLINDE

Cette demeure est, ainsi que cette femme, la propriété de Hunding;
repose-toi chez lui, comme un hôte, jusqu'à ce qu'il revienne.

SIEGMUND

Je suis désarmé: l'hôte blessé, ton époux ne le repoussera pas?

SIEGLINDE, émue.

Blessé? Montre tes blessures, vite!

SIEGMUND se secoue, et, se soulevant sur sa couche, se met
vivement sur son séant.

Elles sont légères, indignes qu'on en parle; mes membres tiennent
encore à mon corps, solidement. Si ma lance et mon bouclier
eussent été, pour soutenir mon bras, à moitié aussi forts que lui,
jamais l'ennemi ne m'aurait vu fuir;--mais lance et bouclier se
rompirent; la meute ennemie me traqua, lassé; l'ardente tempête
brisa mon corps... Plus vite que moi-même pour la meute, ma
fatigue disparaît pour moi: c'était la nuit, et c'est le soleil;
c'était la torpeur, c'est la joie.

SIEGLINDE a rempli d'hydromel une corne, et la lui tend:

L'hydromel doux, le doux breuvage, tu ne peux me faire l'injure de
refuser.

SIEGMUND

Mets-y d'abord tes lèvres?[320-1]

SIEGLINDE, ayant trempé ses lèvres au bord de la corne, la lui
rend; SIEGMUND boit un long trait, puis tout à coup s'arrête,
rend à son tour la corne. Tous deux se regardent, avec un intérêt
grandissant, longtemps, en silence[320-A].

SIEGMUND, d'une voix frémissante.

C'est un infortuné que tu as réconforté: l'infortune, puisse de
toi la détourner mon vœu! (Il se précipite pour sortir.) Je me
suis arrêté, j'ai doucement reposé: plus loin mes pas.

SIEGLINDE, se retournant vivement.

Pourquoi fuir déjà? qui te poursuit?

SIEGMUND

Où que je fuie, le mauvais-sort me suit; où que je sois, le
mauvais-sort s'approche: de toi, femme, qu'il reste donc loin!
Plus loin mes pieds! Plus loin mes yeux!

    (Il s'élance vers la porte et soulève la clôture.)

SIEGLINDE, en un passionné oubli de soi-même.

Va, reste, alors! Où déjà l'infortune habite, tu n'apporteras
point l'infortune![321-A]

SIEGMUND reste sur place, profondément remué, et scrute le visage
de SIEGLINDE: celle-ci abaisse enfin, confuse et triste, les yeux.
Silence prolongé. SIEGMUND rétrograde, s'assied et s'adosse au
foyer:

Wehwalt[321-1], c'est le nom que j'ai pris, moi-même:--j'attends
Hunding.

    SIEGLINDE persévère, interdite, dans le silence; puis elle se lève,
    elle prête l'oreille, elle écoute Hunding, au dehors, conduire son
    cheval à l'écurie,[321-B] court alors vers la porte, et l'ouvre.

    Armé d'un bouclier et d'une lance, HUNDING entre, et, dès qu'il
    aperçoit SIEGMUND, s'arrête au seuil.

SIEGLINDE, au grave regard dont la questionne HUNDING.

J'ai trouvé l'homme ici, brisé de fatigue, près du foyer: c'est la
détresse qui l'y amenait.

HUNDING

Tu l'as secouru?

SIEGLINDE

Je l'ai désaltéré, et traité en hôte.

SIEGMUND, qui, d'un regard ferme et sûr, observe HUNDING:

Je lui dois abri et breuvage: vas-tu, pour cela, blâmer ta femme?

HUNDING

Mon foyer est sacré:--sacrée te soit ma maison! (A SIEGLINDE, en
enlevant ses armes, qu'il lui passe.) Prépare le repas pour nous,
les hommes!

    SIEGLINDE suspend les armes au tronc du frêne, va dans l'office
    chercher nourriture et boisson, et prépare sur la table le repas du
    soir.

    HUNDING scrute, d'un regard pénétrant et stupéfié, les traits de
    SIEGMUND, qu'il compare avec ceux de sa femme.

Quelle ressemblance avec la femme! Le même serpent luisant brille
aussi dans ses yeux[322-1]. (Il dissimule son étonnement, et se
tourne, d'un air dégagé, vers SIEGMUND.) C'est de loin, vrai! que
tu viens; longue fut ton étape; il n'était pas à cheval, l'hôte
qui se repose ici: quels sentiers furent assez mauvais pour te
mettre en pareil état?

SIEGMUND

Par forêts et prés, landes et brandes, m'ont chassé la tempête
et la puissante détresse: j'ignore la route que j'ai pu suivre;
davantage encore, où je suis égaré: j'aurais même plaisir à
l'apprendre.

HUNDING, à table, offre un siège à Siegmund.

L'hôte dont le toit te protège, dont la demeure t'abrite, se nomme
Hunding: si tu tournes d'ici tes pas vers l'Occident, là, dans
les riches domaines[323-1], vivent les hommes de Hunding, les
défenseurs de son honneur. A présent, si mon hôte m'honore, qu'il
dise son nom.

    SIEGMUND, qui s'est assis à table, regarde pensivement devant soi.
    SIEGLINDE, elle aussi, s'est assise, à côté de HUNDING, vis-à-vis
    de SIEGMUND, sur lequel elle fixe les yeux avec un intérêt visible,
    une attentive curiosité.

HUNDING, qui tous deux les observe.

Si tu hésitais à te confier à moi, parle néanmoins, pour la femme:
vois, comme elle t'interroge avec curiosité!

SIEGLINDE, franchement, d'une voix pleine d'intérêt.

J'aurais plaisir, mon hôte, à savoir qui tu es.

SIEGMUND, la regarde dans les yeux, et commence, avec gravité:

Friedmund, je ne puis m'appeler ainsi; Frohwalt, qui sait?
je pourrais l'être: mais le nom qui me convient, c'est
Wehwalt[323-2]: Le Loup[323-3], voilà quel fut mon père; et
c'est à deux que je vins au monde: moi-même, et puis une sœur
jumelle.--Mère, sœur, me furent bientôt ravies; mère, sœur,
à peine les ai-je connues.--Quant au Loup, vigoureux, terrible,
il eut d'innombrables ennemis. Il allait à la chasse, le vieux,
avec son jeune: la chasse! un jour qu'ils en revenaient, ils
trouvèrent vide la bauge des Loups; brûlé, le fier manoir, en
cendres; rasé, le tronc puissant du chêne; tuée, criblée de
blessures, ma mère au vaillant corps; effacée, toute trace de
ma sœur: cette âpre détresse, nous la dûmes aux hordes des
Neidingen[324-1]. Proscrit, le vieux fuit, avec moi; Le Loup, son
jeune, de longues années, vécurent dans la forêt sauvage: plus
d'une battue fut faite contre eux; mais tous deux se défendaient
en Loups, courageusement. (Se tournant vers HUNDING.) Voilà ce que
t'apprend un Louveteau[324-2], que plus d'un connaît bien pour un
digne Louveteau!

HUNDING

Merveilleuse et sauvage est ton histoire, hôte intrépide,
Wehwalt,--Le Louveteau! Il me semble bien, sur ces deux vaillants,
avoir ouï jadis quelque sombre saga, encore que je n'aie connu Le
Loup, ni Le Louveteau.

SIEGLINDE

Poursuis donc, étranger: où est ton père, maintenant?

SIEGMUND

Contre nous, les Neidingen organisèrent une chasse terrible: des
chasseurs, beaucoup tombèrent sous les Loups; mis en déroute par
leur gibier, ils fuirent à travers la forêt, s'y dispersèrent,
comme la poussière. Mais j'étais séparé de mon père: j'eus beau
chercher, je perdis sa trace: une peau de loup, voilà tout ce
que je découvris dans la forêt: elle gisait là, vide, devant
moi; quant à mon père, je ne le vis plus[325-A].--Hors des bois,
un instinct me poussait; j'allai vers mes semblables, hommes,
femmes: mais un ami, j'eus beau le chercher; une épouse, la
solliciter,--c'est par tous que je fus méprisé, le mauvais-sort
pesait sur moi. Les autres condamnaient ce qui me paraissait
juste; ce que je trouvais coupable avait toute leur estime.
Je me heurtai partout à des pactes; la colère m'accueillait
partout; si je m'efforçais vers le bonheur, je n'éveillais que la
souffrance:--c'est pourquoi Wehwalt est mon nom, puisque je n'agis
que dans la souffrance.

HUNDING

La Norne[326-1] qui te donna, en partage, un si funeste sort, ne
t'aimait point: l'homme dont tu t'approches comme un hôte te salue
sans joie, étranger.

SIEGLINDE

Les lâches seuls craignent l'homme sans armes!--Raconte encore,
mon hôte, comment, en combattant, tu perdis à la fin tes armes!

SIEGMUND, s'animant de plus en plus.

Une malheureuse enfant réclamait mon appui: les siens prétendaient
la marier avec un homme qu'elle n'aimait point. Contre cette
violence, j'accordai mon aide; j'attaquai les vils oppresseurs
devenus mes ennemis, je les vainquis. Alors, voyant ses frères
tués, la vierge embrassa leurs cadavres; la douleur chassa la
fureur; gémissante, déplorant le carnage en un torrent de larmes
farouches, l'infortunée cria vengeance pour la mort de ses propres
frères[326-2].--Les parents et les hommes des tués se ruèrent
donc; je me vis environné d'implacables ennemis. Mais du reste
la vierge elle-même ne put échapper à leur rage: longtemps je la
défendis de ma lance et la couvris de mon bouclier, jusqu'à ce que
lance et bouclier m'eurent été brisés dans les mains. L'enfant
périt: blessé, resté sans armes, je la vis mourir; elle s'abattit
sur les cadavres, et la horde acharnée bondit à ma poursuite.
(Avec un regard empli d'un feu douloureux, vers SIEGLINDE.) Tu
m'as interrogé, femme: tu sais, à présent, pourquoi mon nom n'est
point--Friedmund![327-1] (Il se lève et marche au foyer. Pâle,
émue, bouleversée, SIEGLINDE regarde à terre.)[327-A].

HUNDING, très sombre.

Je sais une race farouche; pour elle, rien n'est sacré, de ce
qui, pour tout autre, est sacré: odieuse à tous, elle m'est
odieuse[327-2]. Appelé pour venger le sang de mes proches,
j'allai, j'arrivai, mais trop tard; je rentre, et c'est pour
trouver, dans ma propre maison, les traces du misérable en
fuite!--Soit, Louveteau[327-3], ma maison t'abrite, pour
aujourd'hui; pour cette nuit, je t'accorde asile. Mais
demain[328-1], sois armé, sois bien armé, défends-toi bien;
c'est au grand jour que je t'attaquerai: c'est sur toi que je
vengerai nos morts[328-2]. (A SIEGLINDE, qui, avec une attitude
inquiète, s'est placée entre les deux hommes.) Hors la salle! Ne
rôde pas ici! Prépare-moi la boisson du soir, mets-toi au lit et
attends-moi!

    SIEGLINDE, toute pensive, prend sur la table une corne, va vers
    une armoire, y prend des épices, et se dirige vers la chambre à
    gauche. Parvenue à la plus haute marche, au seuil de la porte, elle
    se retourne encore. SIEGMUND, qui ne la quitte point des yeux,
    est debout près du foyer, tranquille en apparence, en proie à une
    fureur contenue: elle attache sur lui un long regard, tout plein
    d'un désir passionné, et dont elle lui indique enfin, avec une
    insistance significative, un endroit, sur le tronc du frêne[328-A].
    HUNDING, remarquant qu'elle s'attarde, d'un geste impératif la
    chasse: elle rentre alors et disparaît, avec la lanterne et la
    corne.

HUNDING prend ses armes à l'arbre.

C'est avec des armes, que l'homme se préserve.--Toi, Louveteau,
demain, je t'attaquerai: ma parole, tu l'as entendue,--garde-toi
bien!

    (Il rentre, avec ses armes, dans la chambre, à son tour.)

SIEGMUND, seul.

    La nuit est tombée tout à fait; la salle n'est plus éclairée que
    par un feu languissant, dans l'âtre. SIEGMUND se laisse tomber sur
    sa couche, près du feu, et médite longuement, en silence, avec une
    grande agitation.[329-A]

Au faîte de la détresse, je dois trouver un Glaive: voilà ce que
m'a promis mon père.--Je suis sans armes, tombé sous le toit
d'un ennemi: l'hospitalité même lui assure sa vengeance:--mais
j'ai pu voir une femme divine; mon cœur brûle de trouble et
d'extase:--c'est vers elle désormais qu'un désir fou m'attire,
une déchirante langueur, un suave enchantement; et c'est elle que
courbe à son joug l'homme qui raille ma main désarmée!--Wälse!
Wälse! Où est ton Glaive? le fort Glaive que dans la tourmente
je puisse brandir, puisque le secret de mon cœur furieux se
précipite hors de ma poitrine![329-B] (Le feu s'écroule; une
lueur éclate, jaillie au brasier qui pétille, à la place qu'avait
désignée, sur le tronc du frêne, le regard de SIEGLINDE, et où
l'on distingue, plus nettement, faire saillie la poignée d'un
Glaive.) Mais dans la pénombre, là-bas, cette clarté plus nette,
quelle est-elle? quel rayon sort du tronc du frêne? Ma prunelle
aveuglée, quel éclair l'illumine? De quel éblouissement sublime
flamboie mon cœur! Est-ce le regard laissé derrière elle, ce
regard de fleur, fixé là par elle, en sortant? (A partir de ce
moment, le feu, par degrés, s'éteint dans l'âtre.) Les ténèbres
couvraient mes yeux; c'est alors que, d'un radieux regard, elle
m'effleura. Ce fut la chaleur, ce fut le jour, ce fut la lumière
du soleil m'inondant d'un vertige de joie, illuminant mon front
d'un prestige enchanteur, jusqu'à ce qu'il eut,--en même temps
qu'elle,--disparu, par delà les cimes. Une fois encore,--elle me
quittait,--son éclat du soir me toucha; lui-même, le tronc du
frêne antique resplendit, d'un flamboiement d'or: dès lors la
fleur se fane, la lumière agonise, les ténèbres couvrent mes yeux;
seulement, au fond de mon cœur comme par delà les cimes, sans
lumière, la flamme couve encore.

    (Le feu s'est tout à fait éteint; nuit complète.--La chambre
    latérale s'ouvre avec précaution; toute vêtue de blanc, SIEGLINDE
    en sort, et se dirige droit vers SIEGMUND.)

SIEGLINDE

Dors-tu, mon hôte?

SIEGMUND, surpris et joyeux, se lève.

Qui donc s'approche?

SIEGLINDE, avec hâte et mystère.

C'est moi: écoute!--Hunding dort, d'un sommeil profond; j'ai, dans
son breuvage, mis un narcotique. Que cette nuit serve à ton salut!

SIEGMUND, l'interrompant, avec chaleur.

Le salut pour moi, c'est de te voir!

SIEGLINDE[330-A]

Laisse-moi te montrer une arme--ô si tu la gagnais! Le plus
auguste des héros, ainsi devrais-je te nommer alors; c'est
Au-Plus-Fort seul qu'elle fut destinée. O sois attentif, à ce
que je te révèle!--Les hommes, la tourbe des parents, priés par
Hunding à ses noces, étaient assis, dans cette salle même; il
prenait pour épouse une femme que, malgré elle, des scélérats
lui ont livrée. Tandis qu'eux buvaient, j'étais assise, triste;
un étranger alors entra, un Vieillard[331-1], sous des vêtements
gris; son chapeau pendait bas, lui cachait l'un des yeux: mais
les éclairs de l'autre alarmèrent tous les hommes, troublés par
leur puissante menace: en moi seule, cet œil éveilla comme
une douceur mélancolique, de la tristesse et du désir, larmes et
soulas tout ensemble. D'un regard foudroyant pour les autres, il
me montrait un Glaive que ses mains brandissaient; il l'enfonça
au tronc du frêne, jusqu'à la garde:--le Glaive devait appartenir
à celui qui l'en arracherait. Les hommes firent de vaillants
efforts, tous: nul ne conquit l'arme. Des hôtes sont venus, des
hôtes partis, les plus forts ont tenté l'épreuve, le fer n'a pas
bougé d'un pouce: le Glaive adhère à l'arbre, et se tait.--Alors
je sus quel il était, celui qui m'avait saluée dans l'excès même
de ma douleur: je sais encore auquel des hommes, auquel seul, il
destine le Glaive. O si je le trouvais aujourd'hui, l'Ami, et ici
même; s'il pouvait arriver, d'au loin, vers la plus malheureuse
des femmes: tout ce que j'ai pu souffrir en une farouche douleur,
tout ce qui jamais m'a torturée dans le déshonneur et dans la
honte, la plus douce des vengeances me payerait enfin tout!
J'aurais regagné ce que jamais j'ai perdu, j'aurais reconquis
ce que jamais j'ai pleuré,--si je le trouvais, l'Ami sacré, si
j'étreignais enfin dans mes bras le Héros!

SIEGMUND l'enlace avec une ardeur passionnée.

O douce femme, il te tient, l'Ami, auquel reviennent l'Arme et
l'Épouse! O généreuse, il brûle ardemment ma poitrine, le serment
qui nous fait époux! Ce que toujours rêva mon désir, c'est en
toi que je l'ai contemplé; c'est en toi, que j'ai trouvé ce qui
toujours m'a manqué! Si tu as enduré la honte, et si la douleur
m'a navré; si je fus, moi, méprisé, et toi, déshonorée, la joyeuse
vengeance crie, maintenant, vers notre propre joie! Debout, dans
l'allégresse d'une volupté sacrée, je te tiens, je t'étreins, ô
bien-aimée, je sens ton cœur divin qui bat!

SIEGLINDE, soudain, tressaille de frayeur, et se dégage.

Ha! qui est sorti? qui est venu?

    (La porte du fond s'est ouverte; elle demeure béante, largement:
    dehors, magnifique nuit de printemps; la pleine lune, y
    resplendissant, projette son éclatante lumière sur le couple, qui
    peut ainsi s'apercevoir en toute netteté.)

SIEGMUND, en une suave extase.[333-A]

Nul n'est sorti,--quelqu'un est venu: vois le Renouveau sourire
ici! (Il l'attire à soi, sur la couche, avec une tendre violence.)
Les tourmentes hivernales reculent devant l'avril, le Printemps
brille d'un doux éclat. Dans la tiédeur des brises, suavement,
voluptueusement, c'est lui qui flotte, vibre et murmure, lui qui
multiplie les merveilles; sur les bois et la plaine, c'est son
haleine qui vente, c'est son œil large ouvert qui rit; dans la
voix des oiseaux joyeux, c'est sa joyeuse voix qui gazouille; ces
parfums captivants, c'est lui qui les prodigue; dans ces fleurs
délicieuses, c'est sa sève qui circule; dans les germes, c'est
sa vigueur; dans les bourgeons, c'est sa vigueur! Sans armes que
sa grâce et sa tendresse, il dompte le monde; les tourmentes
hivernales reculent, devant sa toute-puissante attaque: sans
doute, c'est son vaillant assaut qui fit céder cette porte, aussi;
rude, revêche, arrogante, elle nous séparait de lui; mais il s'est
rué vers sa sœur[333-1], car l'Amour attirait le Printemps,
l'Amour, cachée au fond de nos âmes, l'Amour, dont la béatitude
rit désormais à la lumière! Sa sœur, le Printemps l'a faite
libre; il a brisé l'obstacle qui l'en séparait; avec des cris de
joie folle ils se saluent tous deux: l'Amour et le Printemps se
sont rejoints!

SIEGLINDE

C'est toi le Printemps, où j'aspirais, durant les siècles froids
de l'hiver; mon cœur t'a salué d'un auguste frisson, dès
l'instant où pour moi ton regard a fleuri.--Dès lors, tout ce qui
n'était pas toi me fut étranger, indifférent; tout le passé, je
l'avais oublié: avait-il existé, seulement? Mais toi, je t'avais
toujours connu; toi, je te reconnus dans hésiter: je t'aperçus, et
tu fus moi-même; ce que je recélais en moi, ce que je suis, tout
m'apparut, clair comme le jour; une fanfare d'allégresse chantait
à mes oreilles: j'avais, dans les déserts glacials de mon exil, un
Ami, pour la première fois.

    (Elle se pend, ravie, à son cou, et, de tout près, contemple son
    visage.)

SIEGMUND

O douceur! O joie! Bien-Aimée!

SIEGLINDE, les yeux dans ses yeux.

Laisse-moi, de tout près, m'incliner vers toi, contempler la
lumière sacrée dont rayonnent tes yeux, ton visage, et qui dompte
si doucement mes sens!

SIEGMUND

La lune printanière t'illumine; baignée dans ses rayons, tu
brilles d'une grâce divine! Comment ne me serais-je pas pris au
piège?--mon regard s'en repaît, avec délices.

SIEGLINDE lui écarte du front les cheveux, et le considère avec
admiration.

Comme ton front s'élève, découvert et franc! Comme tes veines, sur
la tempe, entrelacent leurs rameaux! La joie qui m'enchante, j'en
ai peur! Est-ce un miracle? est-ce un souvenir? Aujourd'hui je
t'ai vu pour la première fois, et pourtant mes yeux t'avaient vu
déjà![335-1]

SIEGMUND

Dans un rêve d'amour, je me souviens aussi, dans l'ardeur du désir
je t'avais vue déjà!

SIEGLINDE

Mirée dans l'eau, j'ai connu mon image,--et c'est elle qu'à
présent je retrouve: c'est, telle qu'elle vint vers moi, jadis, du
fond des eaux, mon image, que je retrouve en toi![335-2]

SIEGMUND

Ton image, que je portais cachée au fond de moi-même.

SIEGLINDE, détournant tout à coup les yeux.

O silence! laisse-moi rêver à ta voix:--son timbre, tout enfant,
je crois l'avoir entendu... mais non! ce fut l'autre jour, lorsque
l'écho des bois répercutait ma propre voix.

SIEGMUND

O la plus délicieuse des voix!

SIEGLINDE, le regardant de nouveau, tout à coup, dans les yeux.

La splendeur de tes yeux, je l'ai vue briller déjà:--c'est bien là
le regard du Vieillard, lorsqu'il me salua, lorsqu'il consola ma
tristesse. C'est à cet intrépide regard que je le reconnus[335-3],
moi, son enfant, et j'allais, déjà, le nommer par son nom...
(Elle s'interrompt, et puis continue à mi-voix.) C'est bien
Wehwalt[336-1], que tu t'appelles?

SIEGMUND

Ce n'est plus ainsi, depuis que tu m'aimes: si j'agis, désormais,
c'est dans la plus sainte joie!

SIEGLINDE

Et Friedmund[336-2], en ta joie tu ne peux te nommer Friedmund?

SIEGMUND

Appelle-moi du nom que tu préfères pour moi: mon nom, que je le
reçoive de toi!

SIEGLINDE

Mais ton père, s'appelait-il Le Loup?

SIEGMUND

Certes, un Loup pour les renards couards! Mais celui dont l'œil
rayonnait aussi superbe, ô Bien-Aimée, que tes propres prunelles
sacrées, celui-là, Wälse était son nom.

SIEGLINDE, hors de soi.

Si ton père, ce fut Wälse, si tu es un Wälsung[336-3], c'est
pour toi[337-1] qu'il poussa son Glaive au tronc du frêne, et
laisse-moi t'appeler, comme je t'aime: Siegmund[337-2],--ainsi je
te nomme.

SIEGMUND s'élance vers le tronc, et saisit la poignée du Glaive.

Siegmund je m'appelle, et Siegmund je suis: qu'il le prouve, ce
Glaive que je tiens sans crainte! Wälse m'avait promis qu'au
faîte de la détresse, je le trouverais: je le saisis enfin! La
détresse, la suprême détresse de la tendresse la plus sacrée,
la détresse[337-3], la mortelle détresse de l'Amour qui souffre
et désire, me brûle clairement dans la poitrine, me rue vers la
mort ou vers l'acte: Nothung![337-4] Nothung! ô Glaive, c'est
ainsi que je te nomme--Nothung! Nothung! enviable fer! Montre
ta dent tranchante: sors du fourreau, pour moi! (Avec une force
irrésistible, il arrache le Glaive hors du tronc, et le montre à
Sieglinde, interdite et ravie.)[338-A] C'est Siegmund, le Wälsung,
que tu vois, ô femme! Pour don-des-fiançailles, il te présente ce
Glaive: c'est ainsi qu'il conquiert la plus divine des femmes;
c'est ainsi qu'il l'arrache à la maison ennemie. Loin d'ici,
suis-le désormais, bien loin, dans la maison riante du Renouveau:
Nothung le Glaive t'y protégera, si, par amour pour toi, Siegmund
a succombé! (Il l'enlace et veut l'entraîner.)

SIEGLINDE, enivrée de joie.

Si tu es Siegmund, toi que je vois,--si je suis Sieglinde, moi qui
te désire, c'est ta sœur, c'est ta propre sœur qu'avec le
Glaive tu as conquise!

SIEGMUND

Ma sœur, ma fiancée aussi! Que par nous donc fleurisse le sang
des Wälsungen! (Il l'attire, avec une passion furieuse, sur sa
poitrine: Sieglinde s'y jette avec un cri[338-1].--Le rideau tombe
rapidement.)



ACTE DEUXIÈME[340-A]

SAUVAGES MONTAGNES ROCHEUSES


    Au fond s'ouvre une gorge qui monte: elle débouche en plate-forme
    sur une crête de rocs, à partir de laquelle le sol s'abaisse en
    pente vers l'avant-scène.

    WOTAN, armé en guerre, avec la Lance au poing: devant lui
    BRÜNNHILDE, en WALKÜRE, également armée de pied en cap.

WOTAN

Va brider ton cheval, vierge cavalière! Une brûlante querelle
s'allumera bientôt: que Brünnhilde se rue au combat, qu'elle
livre au Wälsung la victoire! Pour Hunding, le choisisse à qui
il appartient[340-1]: dans Walhall, je n'ai que faire de lui. A
cheval donc, et droit au combat![340-2]

BRÜNNHILDE, bondissant de roc en roc, escalade à droite avec des
cris de joie.

Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!--Haheï! Haheï! Heyaho! (Elle
fait halte au haut d'une pointe de rocher, plonge un regard dans
la gorge au fond, et, se retournant, crie à WOTAN.) Crois-moi,
Père, toi-même, prépare-toi! tu vas subir un rude assaut: c'est
Fricka qui approche, ta femme, dans son char, avec son attelage
de béliers[341-1]. Heï! comme elle brandit son fouet d'or! les
pauvres bêtes gémissent d'angoisse; les roues rendent un fracas
sauvage: sa rage court vers quelque querelle! Soutenir semblable
attaque, certes, m'agréerait peu, j'y préfère les combats des
braves[341-2]: vois donc à faire tête à l'assaut; moi, je
t'abandonne, joyeuse, à ton sort!--Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha!
Heyaha!--Haheï! Haheï! Hoïoheï!

    (Elle a disparu derrière le sommet, tandis que, surgissant du
    défilé, FRICKA, sur un char attelé de deux béliers, parvient jusque
    sur la plate-forme, y met rapidement pied à terre, et marche, en
    gagnant l'avant-scène, avec colère, droit à Wotan.)

WOTAN, la regardant venir.

L'éternel assaut! L'éternel souci! Mais je tiendrai bon[342-A].

FRICKA

Dans ces monts où, pour échapper aux regards de ton épouse, tu te
caches, je viens te chercher, pour que tu me promettes assistance.

WOTAN

Que Fricka, librement, dise ce dont elle s'afflige.

FRICKA

J'ai su la détresse de Hunding, il m'a invoquée, réclamant
vengeance: la Gardienne de l'Hymen l'a écouté, lui a promis
d'impitoyablement châtier le crime du couple sans pudeur qui fit
cette injure à l'époux...

WOTAN

Qu'a-t-il commis de si mal, ce couple? Ils s'aimaient: le
Printemps les unit; les prestiges de l'Amour les avaient enivrés:
qui puis-je punir d'avoir cédé à la toute-puissance de l'Amour?

FRICKA

Tu te feins bien naïf et bien sourd, comme si tu ne savais pas,
vraiment, de quoi je les accuse! C'est d'avoir violé sans pudeur
les serments sacrés du mariage![343-1]

WOTAN

Sacrés? Tels ne sont point, pour moi, des serments jurés sans
amour; et n'exige pas de moi, véritablement, que je maintienne
par contrainte ce qui ne te touche en rien: car là où des forces,
hardiment, s'opposent, je les pousse, moi, franchement, au combat.

FRICKA

Si la violation du mariage est chose honorable à tes yeux, va
donc plus loin dans tes bravades, proclame sacré l'inceste
s'épanouissant; sacrée, l'alliance de deux jumeaux! Mon cœur
frémit d'horreur, mon esprit a le vertige: le frère, nuptialement,
étreindre sa sœur! Quand vit-on frère et sœur s'aimer
d'amour charnel? Mais quand?

WOTAN

Quand? Mais aujourd'hui, tu l'as vu: apprends par là qu'il est des
faits qui, pour n'avoir jamais eu lieu, n'en éclatent pas moins
tout spontanément. Ceux-là s'aiment, tu ne peux pas le nier: suis
donc un conseil raisonnable! Bénis, si ta bénédiction doit être
payée d'une douce joie, bénis, souriant à l'Amour, l'hymen de
Siegmund et Sieglinde!

FRICKA, dont la fureur éclate, poussée à bout.

Ainsi, depuis que Wälse a des jeunes, c'en est fait des Dieux
éternels? Voilà ce que je me disais,--j'avais donc deviné juste?
Parenté, consanguinité, peu t'importent ces liens sacrés; tout
ce que tu vénérais autrefois, tu le rejettes; les nœuds que
toi-même avais serrés, tu veux les rompre; tu violes par jeu les
lois du ciel, pour que ce couple révolté, pour que ces jumeaux
criminels, pour que ces enfants de l'adultère puissent n'avoir
de frein que leur plaisir, et de règle que leur caprice?... Mais
à quoi bon parler du mariage, des serments, à celui qui les a
trahis? Car l'épouse trop fidèle, tu l'as trompée sans cesse!
Pas une caverne, pas une cime, où la lubricité n'ait allumé tes
yeux, comme si l'adultère[344-1] seul t'offrait des jouissances,
comme si tu t'acharnais à mortifier mon cœur! N'importe! je
souffrais en silence, je te laissais courir les batailles avec tes
haïssables filles, bâtardes d'un amour barbare; c'est qu'alors
même, en moi tu ménageais l'épouse, assez pour imposer à la horde
de tes Walküres, voire à la favorite de ton âme, à Brünnhilde,
le respect dû à leur souveraine[345-1]. Mais depuis que sous des
noms nouveaux, il t'a plu, déguisé en Wälse, de courir par les
bois à la manière des loups; à présent que tu t'es ravalé jusqu'à
l'ignominie suprême de procréer un couple humain, tu jettes, à la
ventrée de la Louve, ton épouse à fouler aux pattes!--Achève donc,
va, comble la mesure: fais-leur écraser ta victime!

WOTAN, tranquillement.

Toutes mes explications seraient vaines: elles ne t'apprendraient
rien de mon but, et tu n'y saurais rien comprendre avant sa
réalisation. Tes facultés n'embrassent, des choses, que leurs
habituels rapports, tandis que ma raison cherche un ordre
inconnu![346-1] Un seul mot! j'ai besoin d'un Héros qui, sans la
protection divine, s'affranchisse de la loi divine: à cette seule
condition pourra-t-il accomplir un exploit nécessaire aux Dieux,
mais impossible à chacun d'eux.

FRICKA

Avec tes airs profonds, tu veux m'en imposer! Des héros? Quoi
de sublime pourraient-ils accomplir qui fût impossible à leurs
Dieux,--à leurs Dieux, dont la faveur seule agit en eux?

WOTAN

Leur courage personnel, tu n'y as pas égard.

FRICKA

Qui les enhardit de la sorte,--des hommes? N'est-ce donc plus
grâce à toi que les regards des plus débiles flamboient d'audace?
N'es-tu plus le principe de toute force? L'élan des ambitieux,
qui l'aiguillonne? toi seul![347-1]--Par des finesses nouvelles,
tu cherches à me leurrer; par de nouveaux détours, tu voudrais
m'échapper! mais, avec ton Wälsung, tu n'auras pas cette chance:
il ne doit sa bravoure qu'à toi, c'est toi seul que je retrouve en
lui[347-2].

WOTAN

C'est lui-même, c'est dans la douleur la plus sauvage qu'il s'est
grandi: pas une fois je ne lui vins en aide.

FRICKA

Ne l'aide donc pas aujourd'hui non plus; prends-lui le Glaive dont
tu lui fis don!

WOTAN

Le Glaive?

FRICKA

Certainement, le Glaive, le Glaive magique, rapide et fort, que
toi, le Dieu, donnas à ton fils[347-3].

WOTAN

Siegmund se l'est conquis lui-même, dans la détresse.

FRICKA

C'est à toi, qu'il dut cette détresse, comme il te doit l'enviable
Glaive: crois-tu donc pouvoir m'abuser? Jour et nuit, ne t'ai-je
pas suivi de près? C'est pour lui, c'est toi-même qui fichas le
Glaive au cœur du frêne: et tu lui as promis, toi-même, l'arme
divine; et c'est toi-même encore, à force d'artifices, qui l'as
guidé vers l'arbre[348-1] où tu l'avais fichée: nieras-tu cela?
(WOTAN fait un geste de rage.) Contre un esclave, quel noble
s'abaisse à combattre? Homme libre, il se contente de châtier
l'offenseur: contre toi, j'aurais pu lutter sans déchéance; mais
à mes yeux Siegmund est vil, comme un valet. (WOTAN se détourne
avec découragement.) Il t'appartient, il est ta chose! Est-ce à
ta compagne éternelle de s'humilier devant ta chose? Est-ce à moi
d'essuyer l'outrage des plus abjects, fable du téméraire, et risée
des âmes libres? Mon époux ne le souffrira pas, il n'avilira pas
ainsi la déesse que je suis encore!

WOTAN, sombre.

Que réclames-tu?

FRICKA

Le Wälsung! abandonne le Wälsung!

WOTAN, d'une voix sourde.

Qu'il passe son chemin.

FRICKA

Mais toi--tu ne le protégeras pas, si le vengeur l'appelle au
combat.

WOTAN

Personnellement--je ne le protégerai pas.

FRICKA

Regarde-moi face à face, ne médite pas une fraude! Écarte aussi de
lui la Walküre!

WOTAN

Que la Walküre agisse librement.

FRICKA

Nenni! Ta Volonté, c'est elle et nulle autre qui l'exécute:
défends-lui d'accorder la victoire[349-1] à Siegmund!

WOTAN, en proie à une violente lutte intérieure.

Je ne puis l'abattre: il a trouvé mon Glaive!

FRICKA

Ote au Glaive sa vertu, brise-le aux mains de l'esclave; que
son adversaire le voie sans appui! (Sur la hauteur, BRÜNNHILDE
entonne la joyeuse clameur des Walküres, à laquelle FRICKA prête
l'oreille; bientôt BRÜNNHILDE elle-même paraît, avec son cheval,
sur le sentier de droite.) Voici ton intrépide enfant: c'est son
cri de joie; elle arrive au galop par là.

WOTAN, d'une voix éteinte, à part.

C'est moi qui l'ai mandée, à cheval, et pour Siegmund!

FRICKA

Qu'aujourd'hui, sous son bouclier, s'abrite l'inviolable
honneur de ton épouse! Raillés des hommes[349-2], déchus de
leur majesté suprême, les Dieux iraient droit à leur perte, si
d'une définitive, d'une éclatante manière, la vierge guerrière,
aujourd'hui, ne vengeait enfin mon bon droit!--Mon honneur le
réclame: le Wälsung doit périr!--Wotan m'en donne-t-il sa parole?

WOTAN, se laissant tomber, assis, sur un rocher, en proie à une
douleur, à une fureur affreuses.

Reçois-en ma parole![350-A]

    (BRÜNNHILDE, au moment où, d'en haut, elle avait aperçu FRICKA,
    s'était interrompue de chanter; en silence et lentement, elle a
    fait à son cheval, en le menant par la bride, descendre le sentier
    rocheux jusqu'à une grotte, où elle le met: à cet instant FRICKA,
    regagnant son char, passe auprès d'elle.)

FRICKA, à BRÜNNHILDE.

Heervater[350-1] t'attend: va savoir, de lui, comme il a décidé du
sort!

    (Elle monte sur son char et part rapidement.)

       *       *       *       *       *

BRÜNNHILDE, avec un air de surprise et d'inquiétude, vient se
placer en face de WOTAN, qui, assis sur le roc auquel il s'adosse,
la tête appuyée sur la main, s'absorbe en une sombre rêverie.

Funeste, j'en ai peur, est l'issue du débat, puisque Fricka riait
au sort!--Père, qu'est-ce que doit apprendre ton enfant? Tu
sembles troublé, toi, et triste!

WOTAN laisse retomber les bras et baisse la tête, avec une mimique
d'impuissance.

Dans mes propres liens, je me suis pris: de tous les êtres, moi,
le moins libre![351-1]

BRÜNNHILDE

Mais je ne t'ai jamais vu ainsi! Quoi te ronge le cœur?

WOTAN, levant les bras, dans une explosion de fureur sauvage.

Ignominie céleste! Irréparable opprobre! Détresse[351-2] des
Dieux! Détresse des Dieux! Rage sans issue! Douleur sans terme! Je
suis le plus malheureux des êtres!

BRÜNNHILDE jette, terrifiée, bouclier, lance et heaume loin
d'elle, et se laisse tomber aux pieds de WOTAN, avec une
familiarité tendre et pleine de sollicitude.

Père! Père! Dis-moi, qu'as-tu? Comme tu m'inquiètes! Comme tu
terrifies ton enfant! Confie-moi, dis! je te suis fidèle: vois,
c'est Brünnhilde qui t'en prie!

    (Sur les genoux, sur le sein de WOTAN, elle pose, tendre et
    craintive, la tête et les mains.)

WOTAN, longuement, la regarde dans les yeux, tout en caressant
sa chevelure; enfin, comme s'il revenait à soi d'une profonde
préoccupation, il commence, mais à voix très basse.

Le dire! ne briserai-je pas ainsi l'attache qui tient ma Volonté?

BRÜNNHILDE, de même, à voix très basse.

C'est à la Volonté de Wotan que tu parles, en me disant quoi tu
veux: qui suis-je, mais qui, sinon ta Volonté?

WOTAN

Qu'à jamais reste irrévélé ce secret, que je ne veux dire à
personne: je te parle, mais c'est devant moi-même que je médite,
devant moi seul. (D'une voix plus sourde encore et plus sinistre,
les yeux fixés sur ceux de BRÜNNHILDE.) Lorsque l'attrait du
jeune Amour se fut un peu fané pour moi, mon âme convoita la
Puissance: dans l'impétueuse fougue d'une ambition farouche,
je sus conquérir l'univers. J'asservis à des lois toutes les
puissances du mal: seul, l'artificieux Loge, sous la forme d'une
flamme errante, sut m'égarer, et m'échappa.--Mais je ne pus
renoncer à l'Amour: dans l'omnipotence même, j'aspirais à l'Amour.
Un fils des ténèbres a su, lui, s'affranchir de ce suprême lien:
l'Amour, c'est un débile Nibelung, c'est Alberich qui l'a maudit,
conquérant, par cet anathème, avec l'Or éclatant du Rhin, une
puissance incommensurable. L'Anneau qu'il s'en était forgé, je le
lui arrachai, par la ruse: mais je ne le rendis pas au Fleuve;
j'en payai les créneaux de Walhall, du Burg bâti par les Géants,
grâce auquel je domine le Monde. Celle à qui du passé rien n'est
obscur[352-1], Erda, l'auguste, la savante Wala, m'avait fait
rejeter cet Anneau, non sans me prophétiser une ruine définitive.
J'en voulais savoir davantage; mais, sans répondre à mes
questions, la sibylle avait disparu. J'en perdis toute sérénité;
savoir! rongé du besoin de savoir, le Dieu bondit du ciel
jusqu'aux entrailles du Monde. Charmée par un philtre d'amour,
troublée dans l'orgueil de sa science, la Wala me répondit
enfin[352-2]. Je l'avais connue; et c'est ainsi que vous eûtes
pour mère[353-1], toi, Brünnhilde, avec tes huit sœurs[353-2],
la plus savante sibylle du monde. Je vous élevai moi-même, dans
l'espoir de détourner, grâce aux Walküres, les dangers que la
Wala m'avait donnés à craindre--la chute ignominieuse des Dieux.
Pour qu'à l'heure de la lutte l'ennemi nous trouvât forts, je
vous chargeai de souffler l'héroïsme au cœur de nos anciens
esclaves, au cœur de cette Humanité réduite, par notre
despotisme, à courber passivement la tête sous des conventions
fallacieuses. Nous avions éteint leur bravoure: votre tâche fut de
la rallumer, de la diriger vers les batailles, de la soutenir dans
les mêlées, d'exalter leur vigueur par la rudesse des guerres,
pour que je pusse réunir, dans le palais du Walhall[353-3],
d'intrépides multitudes armées[353-4].

BRÜNNHILDE

Ton palais, nous l'avons peuplé, sans nous lasser; moi-même,
combien déjà t'ai-je amené de Héros![354-1] Notre zèle est
toujours le même; quoi donc peut t'inquiéter encore?

WOTAN

C'est autre chose; écoute-moi bien: voici ce que me prédit la
Wala!--C'est par les hordes d'Alberich que nous sommes en danger
de périr: fou de rage, ivre de haine, le Nibelung veut se venger;
pour l'instant, je ne crains guère ses ténébreuse légions:--nos
Héros m'assurent la victoire. Mais l'Anneau! si jamais il
recouvrait l'Anneau, dès lors Walhall serait perdu: seul, celui
qui renia l'Amour peut, pour assouvir sa fureur, faire servir
les Runes de la Bague à la définitive humiliation des Dieux.
Il m'aliénerait l'âme de mes propres Héros, contraindrait leur
bravoure à se rallier à sa cause, et m'attaquerait avec ces
forces. J'ai donc songé, dans mon angoisse, à ravir, en même temps
que l'Anneau, tout espoir à notre adversaire. L'un des Géants
auxquels, jadis, j'ai payé leur travail avec cet Or maudit, garde
le Trésor: c'est Fafner, qui l'acquit par un fratricide. Comment
lui arracher une Bague qu'il a reçue de moi-même, en salaire,
conformément à notre pacte? Frapper Fafner m'est interdit: mon
courage, ma puissance échoueraient contre lui. Tels sont les
liens qui me paralysent: maître du Monde grâce aux Traités, me
voici l'esclave des Traités[355-1]. Un seul peut ce qui m'est
impossible[355-A]: un Héros que mes préférences mêmes ne me
pousseraient jamais à soutenir; qui, étranger au Dieu, affranchi
de sa faveur, réaliserait inconsciemment, sans en avoir reçu
mission, par le fait de sa détresse propre, et à l'aide de ses
propres armes, l'objet de mon exclusif Désir, cet exploit que le
devoir m'interdit, non seulement d'accomplir, mais de suggérer
jamais.--Comment découvrirais-je cet ami, cet ennemi, capable de
lutter, pour moi, contre ma divinité même? Comment créerais-je un
être libre, qui, jamais approuvé par moi, mériterait mon amour
par son insoumission? Quel autre enfin, sans être moi, réalisera,
spontanément, l'objet de mon exclusif Désir?--Ignominie divine!
Déshonorante détresse! Dégoût de ne retrouver que moi-même,
éternellement, dans tout ce que je crée! Autre chose, voilà ce
que je recherche, autre chose que moi: c'est en vain! Car l'être
indépendant doit se créer lui-même:--je ne sais me pétrir que des
valets!

BRÜNNHILDE

Mais le fils de Wälse? mais Siegmund? N'est-il donc pas le fils de
ses œuvres?

WOTAN

A la façon des bêtes sauvages, avec lui j'errai par les bois;
contre les lois faites par les Dieux, j'exaltai sa témérité;
et seul, de la vengeance des Dieux, le préserve le Glaive dont
un Dieu l'a pourvu.--Par quelles subtilités crus-je m'abuser
moi-même? Si facilement Fricka m'enleva toute illusion! Comme elle
m'a pénétré, humilié, confondu! Tout me contraint de céder à ses
vœux!

BRÜNNHILDE

Alors, c'est à Siegmund que tu refuses la victoire?

WOTAN, dont la fureur éclate en une explosion de désespoir.

J'ai touché l'Anneau d'Alberich! J'en ai manié l'Or en avare!
L'Anathème que j'ai voulu fuir ne me fuira plus, lui, plus jamais!
Je dois abandonner qui j'aime, égorger qui j'aime, le trahir,
mentir à la parole en laquelle il a foi! Adieu donc, gloire du
rang suprême, éblouissante ignominie de la magnificence divine!
Mon édifice, puisse-t-il crouler! Mon œuvre, je la répudie! Et
je ne désire plus rien sinon la fin!--la fin! (Il s'interrompt
d'un air pensif). Et, la fin, Alberich s'en charge!--C'est
maintenant qu'éclate l'affreux sens de l'oracle de la Wala:
«Lorsque l'ennemi noir de l'Amour se procrée, dans sa haine, un
fils, la fin des Bienheureux, dès lors, ne tarde pas!»--N'ai-je
pas appris, tout récemment, l'histoire d'une femme séduite,
grâce à son Or, par le Nibelung, et possédée par l'avorton? Oui,
dans les flancs d'une femme mûrit, engendré par la haine, par
l'efficace vertu de la haine, le fruit de l'odieux accouplement.
Oui, celui qui renia l'Amour aura pu perpétrer ce miracle, quand
moi, que l'Amour seul rendit père, j'aurai vainement tenté
d'affranchir mon enfant! (D'une voix farouche.) Soit, je te bénis,
fils du Nibelung! Plein, pour elle, d'un profond dégoût, je te
lègue cette vaine splendeur de la divinité: tu peux en rassasier
ton insatiable haine!

BRÜNNHILDE, épouvantée.

Oh! dis, parle! que doit faire ton enfant?

WOTAN, amer.

Pieusement, combattre pour Fricka, protéger pour elle le mariage;
pour elle, protéger les serments! Son choix, tel est aussi mon
choix. Ma propre Volonté, de quoi me servirait-elle? Je ne puis
pas vouloir un homme libre!--Toi donc, va désormais combattre en
faveur des valets de Fricka!

BRÜNNHILDE

Malheur! Rétracte, avec repentir, ta parole! Tu aimes Siegmund: je
le sais, c'est pour l'amour de toi, que je dois protéger le fils
de Wälse.

WOTAN

C'est Siegmund que tu dois abattre, c'est pour Hunding que tu dois
vaincre! Prends bien garde à toi, tiens-toi ferme, fais appel à
toute ta bravoure pour ce combat: c'est un Glaive-de-Victoire qu'y
brandira Siegmund; il succombera difficilement sous toi, si ta
main tremble.

BRÜNNHILDE

Celui que toi-même, toujours, tu m'appris à chérir, dont la vertu
sublime est précieuse à ton cœur,--contre lui, jamais ta parole
ne saura me contraindre d'agir.

WOTAN

Téméraire! c'est toi qui m'outrages! Qu'es-tu, sinon l'exécutrice,
l'aveugle exécutrice du choix de ma Volonté?--En délibérant avec
toi, me suis-je donc, assez bas, ravalé, pour devenir le jouet de
ma propre créature? Sais-tu ce qu'est ma colère, enfant? Tremble,
si jamais les éclairs en tombaient sur toi pour te foudroyer! Dans
mon cœur, je cache la fureur qui, dans le chaos et l'horreur,
jette un monde souriant jadis à mon Désir: malheur, à celui-là
qu'elle frappe! je changerais sa bravade en deuil! Crois-moi donc,
ne m'exaspère pas; exécute mes ordres:--que Siegmund succombe!--Et
que ce soit l'œuvre de la Walküre.

    (Précipitamment il s'éloigne, et disparaît bientôt, à gauche, dans
    la montagne.)[358-1]

BRÜNNHILDE reste debout, longtemps, frappée de stupeur et d'effroi.

Je n'ai jamais, en un tel état, vu Siegvater[358-2], quelque
querelle qui l'eût exaspéré. (Elle se baisse toute triste et
ramasse ses armes, dont elle se revêt). Combien lourdes me pèsent
ces armes! Quand je combattais à mon désir, combien elles me
semblaient légères! C'est vers un meurtre détesté que je traîne
aujourd'hui mon angoisse! (Elle réfléchit, puis elle soupire.)
Mon bien-aimé Wälsung, hélas! Dans l'excès de la douleur, ta
Fidèle est réduite à t'être infidèle, en t'abandonnant! (Elle fait
volte-face vers le fond, et y aperçoit SIEGMUND et SIEGLINDE,
comme ils parviennent au haut de la gorge; elle les regarde un
moment tandis qu'ils approchent, puis gagne la grotte où est son
cheval, et y disparaît pour le spectateur).

       *       *       *       *       *

    Arrive SIEGLINDE avec SIEGMUND. Précipitamment elle marche en
    avant; il s'efforce de la retenir.

SIEGMUND

Arrête-toi, ici: prends quelque repos!

SIEGLINDE

Plus loin! Plus loin!

SIEGMUND l'enlace avec une douce violence.

Non, pas plus loin! Tu te reposeras, ma Bien-Aimée!--A l'extase de
la volupté tu t'es arrachée brusquement; avec une précipitation
soudaine, tu t'es mise à fuir devant toi; en cette course sauvage,
à peine pouvais-je te suivre: par les bois, par la plaine, sur les
rocs, sur les pierres, farouche, muette, tu bondissais; pas un cri
n'a pu t'arrêter. (Elle regarde devant soi, au loin, fixement,
et d'un air sauvage.) Repose-toi maintenant! parle-moi! Parle!
ton silence me torture! Vois, c'est ton frère qui tient sa femme:
c'est Siegmund qui est avec toi! (Il l'a menée, insensiblement,
vers le roc où Wotan s'assit.)

SIEGLINDE, dans les yeux, regarde Siegmund avec une grandissante
extase; puis elle lui jette ses bras au col, éperdûment; elle
tressaille enfin d'une soudaine horreur, et veut fuir; Siegmund
l'enlace avec passion.

Arrière! Arrière! fuis la maudite! L'étreinte de mes bras est un
sacrilège! Déshonoré, flétri, ce corps n'existe plus! fuis-le,
c'est un cadavre, arrache-toi du cadavre! C'est au vent de balayer
ses restes, à celle qui s'est livrée, déjà perdue d'honneur, au
plus généreux des héros!... Oui, lorsqu'il l'eut prise dans ses
bras, lui donnant, avec son amour, la suprême joie, puisqu'il
l'aimait sans partage, lui, qui pour la première fois l'éveillait
à l'amour,--sentant la plus douce, la plus sainte, la plus
bénie des voluptés la pénétrer toute, âme et sens, comment ne
sentit-elle pas aussi, l'infâme, la saisir l'épouvante, le dégoût
et l'horreur de la plus affreuse des souillures: celle d'avoir
subi, sans amour, l'étreinte et la loi d'un époux! Laisse la
maudite, laisse-la te fuir! laisse! Je suis abjecte, je suis
indigne! A toi, le plus pur des hommes et le plus grand, ne
dois-je pas m'arracher? Comment t'appartenir jamais, moi qui
n'apporte, à mon frère, que mon déshonneur! à mon libérateur, à
mon Ami, que ma honte!

SIEGMUND

L'outrage qui t'a déshonorée, le sang du sacrilège va l'effacer
bientôt! Cesse donc de fuir; attends l'ennemi; c'est ici qu'il
doit succomber: si Nothung lui déchire le cœur, tu es vengée!

SIEGLINDE, avec terreur, se dresse et prête l'oreille.

Écoute! les trompes--l'entends-tu leur signal?--Partout autour
sonne leur furieuse rumeur; des bois et de la plaine elle monte,
éclatante. Hunding, de son profond sommeil, s'est réveillé; ses
hommes, ses chiens, il les convoque; ardente, lâchée, la meute
hurle; sauvage, elle aboie vers le ciel, à cause de la foi
violée du mariage! (Elle éclate de rire, comme une folle: puis,
violemment, tressaille d'angoisse.) Où es-tu, Siegmund? que je te
voie encore! radieux frère, ardemment aimé! Que l'étoile de tes
yeux, une fois encore, rayonne sur moi: ne refuse pas les baisers
de l'infâme!--Écoute! ô écoute! Hunding, c'est sa trompe! sa meute
approche, avec de puissantes armes! Ton Glaive? Lequel résiste
au flot furieux des chiens? Jette-le loin, Siegmund!--Siegmund,
où es-tu? Ha! là!--je te vois. Affreuse vision!--Les mâchoires
des dogues s'ouvrent vers ta chair; ton généreux regard ne
les arrête pas: c'est aux pieds que te saisissent leurs crocs
irrésistibles!--tu tombes!--le Glaive éclate en pièces:--il
s'écroule, le frêne,--le tronc fracassé!--O frère! mon frère!
Siegmund!--ha!--(Elle pousse un cri et tombe, épuisée, dans les
bras de SIEGMUND.)

SIEGMUND

Sœur! Bien-Aimée![361-A]

    Il guette attentivement son souffle, et s'assure qu'elle respire
    encore. Il la dépose alors, près de soi, de façon qu'au moment où
    lui-même vient à s'asseoir sur le rocher, elle puisse avoir la tête
    appuyée sur ses genoux. Tous deux, en cette posture, demeurent,
    jusqu'à la fin de la scène suivante.

    Long silence, durant lequel SIEGMUND, incliné vers SIEGLINDE, en
    une tendre sollicitude, la baise au front, d'un long baiser.

    BRÜNNHILDE, avec son cheval, qu'elle conduit par la bride, est
    sortie de la grotte et s'est avancée, d'une marche lente et
    solennelle; elle s'arrête en face de SIEGMUND, à une faible
    distance de lui. Tenant d'une main sa lance avec son bouclier, et,
    de l'autre, appuyée sur l'encolure du cheval, elle considère ainsi,
    gravement, silencieusement, longuement, SIEGMUND.[361-B]

BRÜNNHILDE

Siegmund!--Regarde-moi!--C'est moi, celle que tu vas suivre
bientôt.

SIEGMUND dirige, vers elle, son regard.

Qui donc es-tu, toi qui si belle, et si grave aussi, m'apparais?

BRÜNNHILDE

J'apparais à ceux-là seulement qui sont destinés à périr: la
lumière de la vie, quiconque m'a vue la quitte. C'est sur le champ
de bataille seulement que j'apparais aux plus généreux: quiconque
d'entre eux m'a vue, je l'ai choisi pour la mort.[362-A]

SIEGMUND la regarde en face, longuement; puis, tout pensif, il
baisse la tête, qu'il relève enfin vers BRÜNNHILDE avec une
gravité solennelle.

Le héros qui va te suivre, où est-ce, que tu le mèneras?

BRÜNNHILDE

Vers Walvater[362-1], qui t'a choisi: c'est à Walhall que tu me
suivras.

SIEGMUND

Dans la salle du Walhall, trouverai-je Walvater seul?

BRÜNNHILDE

Salué par l'auguste foule des Héros morts en combattant, tu
recevras, environné d'eux[363-1], le plus hautement saint des
hommages.

SIEGMUND

Trouverai-je dans Walhall mon propre père, Wälse?

BRÜNNHILDE

Son père, le Wälsung l'y trouvera.

SIEGMUND

Recevrai-je, dans Walhall, l'accueil joyeux d'une femme?

BRÜNNHILDE

C'est l'empire des augustes Vierges-du-Désir[363-2]; dans
une sainte familiarité, la Fille même de Wotan t'offrira la
boisson.[364-1]

SIEGMUND

Tu es sainte: c'est avec piété que je reconnais la Fille de
Wotan; mais, Éternelle! dis-moi ceci seulement: ma sœur, ma
bien-aimée, ma femme, accompagnera-t-elle son frère? Siegmund,
là-haut, possédera-t-il Sieglinde?

BRÜNNHILDE

Non, elle doit respirer l'air de la terre encore; Siegmund,
là-haut, ne verra point Sieglinde!

SIEGMUND

Alors, salue pour moi Walhall, salue pour moi Wotan, salue
pour moi Wälse et tous les Héros,--salue, même, les augustes
Vierges-du-Désir: je ne te suivrai pas auprès d'elles.

BRÜNNHILDE

Tu as vu la Walküre et son mortel regard: il faut donc qu'avec
elle tu viennes!

SIEGMUND

Où Sieglinde vit, dans la joie, la souffrance, là, Siegmund aussi
veut demeurer. Pas encore ton regard ne m'a fait mourir: jamais il
ne saura me contraindre, à ne pas rester!

BRÜNNHILDE

Aussi longtemps que tu seras en vie, rien ne t'y contraindrait,
c'est possible; mais, insensé, la mort t'y contraindra, la
mort--que je suis venue t'annoncer.

SIEGMUND

Où serait-il, le héros sous qui je dois succomber?

BRÜNNHILDE

Hunding; vous combattez: tu tombes.

SIEGMUND

Menace-moi de coups plus forts que les coups d'un Hunding! Si tu
guettes avidement ici la victime de notre combat, choisis celui-là
pour ta proie: j'ai lieu d'espérer qu'il y périra.

BRÜNNHILDE, secouant la tête.

C'est contre toi, Wälsung--entends-moi bien!--contre toi, que le
sort fut choisi.

SIEGMUND

Connais-tu ce Glaive? Qui m'en fit don me donna la victoire en
partage: tes menaces, je les brave, grâce à lui!

BRÜNNHILDE, haussant la voix, avec force.

Qui t'en fit don--te donne en partage la mort! Il reprend au
Glaive sa vertu.

SIEGMUND, violemment.

Tais-toi! n'effraye pas l'endormie![366-1](Il se penche sur
Sieglinde, tendrement, avec une explosion de douleur.) Malheur!
Hélas! toi la plus douce des femmes! toi, la plus triste entre
les plus fidèles! Contre toi l'univers furieux se lève en armes:
et moi, le seul à qui tu t'es confiée, moi, pour qui seul tu t'es
révoltée contre lui, je ne dois plus te couvrir de ma protection,
je dois, toi l'intrépide, te trahir par ma mort?--O honte à qui me
fit don du Glaive, me réservant l'outrage et non pas la victoire!
S'il me faut périr, non, je n'irai point à Walhall:[366-2]--que
Hella[366-3] me saisisse, et garde sa proie!

BRÜNNHILDE, bouleversée.

Estimes-tu si peu les joies éternelles? Se pourrait-il qu'elle fût
tout pour toi, la pauvre femme qui lasse, douloureuse et brisée,
dort suspendue là sur tes genoux? Rien d'autre, à tes yeux, ne
serait sacré?

SIEGMUND, avec un regard amer.

Si jeune et si belle tu brilles à mes yeux: mais mon cœur,
combien froide et dure te reconnaît-il!--Si tu ne peux
qu'outrager, va-t'en, rude, insensible vierge! S'il faut que
tu te repaisses de mon infortune, réjouis-toi donc de ma
souffrance; rassasie ton cœur, plein de haine, du spectacle
de ma détresse:--mais, les âpres joies du Walhall, ne viens pas,
véritablement! me les exalter.

BRÜNNHILDE, de plus en plus émue.

Je vois la détresse qui dévore ton cœur; je sens la douleur
sacrée du héros... Siegmund, recommande-moi la femme: que je la
défende, que ma protection l'environne!

SIEGMUND

Nul sinon moi ne touchera, vivante, ma Bien-Aimée: puisque je fus
promis à la mort, je tuerai l'endormie, d'abord!

BRÜNNHILDE

Wälsung! Forcené! Écoute mon conseil: recommande-moi ta femme, au
nom du gage d'amour qu'elle a conçu de toi, dans la joie!

SIEGMUND, tirant son Glaive.

Ce Glaive, dont au loyal un déloyal fit don; ce Glaive, traître
à ma force en présence de l'ennemi, s'il ne me sert point contre
l'ennemi, qu'il serve au moins contre l'ami! (Levant son Glaive
sur SIEGLINDE.) Deux vies te sourient ici, Nothung, ô fer de
haine! Prends-les! prends-les toutes deux! d'un coup!

BRÜNNHILDE, dans un fougueux élan d'irrésistible compassion.

Arrête, Wälsung! Écoute, que Sieglinde vive--et que Siegmund
vive avec elle! Le sort du combat, c'en est fait, je le change:
c'est toi que je bénis, c'est à toi, Siegmund, que j'accorderai
la victoire! (On entend des appels de trompes retentir au fond,
venant du lointain.) L'entends-tu, l'appel? Prépare-toi, héros!
Aie confiance en ton Glaive, brandis-le hardiment: l'arme sera
fidèle à ta cause, comme fidèle aussi la Walküre! Adieu, Siegmund,
héros béni! C'est au champ de bataille que tu me reverras!

    Précipitamment elle s'éloigne, et disparaît, avec son cheval,
    à droite, de côté, dans une gorge. Joyeux d'une joie sublime,
    SIEGMUND la suit des yeux.

    Graduellement la scène s'est assombrie; de lourdes nuées orageuses
    s'amassent et descendent sur le fond, enveloppent peu à peu tout
    à fait les parois de la montagne, la gorge, la plate-forme et
    la crête de rocs. De toutes parts éclatent des appels, encore
    lointains, de trompes guerrières, lesquelles, durant ce qui suit,
    se rapprochent, de plus en plus.

SIEGMUND, se penchant sur SIEGLINDE.

Bien-Aimée! Un miraculeux assoupissement dompte ses angoisses et
sa souffrance[368-A]:--la Walküre, lorsqu'elle vint vers moi, lui
apportait-elle ce doux réconfort? Fallait-il que le choix cruel
n'épouvantât point davantage une femme déjà pleine de douleur?
Elle semble sans vie, elle qui vit, pourtant: quelque rêve
bienheureux sourit à sa tristesse[368-B]. (Nouvelles sonneries des
trompes.) Dors ainsi; dors, seulement, jusqu'à ce que le combat
soit combattu, jusqu'à ce que te réjouisse la paix! (Il la couche
doucement sur la roche, lui baise le front, et se met en marche,
après de nouveaux appels de trompes.) Celui qui m'appelle là,
qu'il se prépare maintenant; c'est son dû que je vais lui offrir:
que Nothung lui paye son salaire! (Il se rue du côté du fond, où,
sur la crête, il disparaît, dans une sombre nuée d'orage).

SIEGLINDE, en un songe.

Si le père pouvait rentrer, maintenant, à la maison! Il s'attarde,
et mon frère aussi, dans la forêt. Mère! Mère! j'ai peur! les
étrangers semblent hostiles et malveillants!--Une fumée noire...
noire... suffocante... déjà la flamme lèche de notre côté... la
maison brûle!--Au secours, frère! Siegmund! Siegmund! (D'immenses
éclairs sillonnent les nues; un formidable éclat de tonnerre
réveille SIEGLINDE, qui se lève soudainement en sursaut).
Siegmund!--Ha! (Elle regarde autour d'elle, l'œil fixe, avec
une grandissante angoisse: la scène est presque toute couverte par
les noires nuées d'orage; éclairs et tonnerres indiscontinus. De
toutes parts les appels de trompes se multiplient, de plus en plus
proches.)

LA VOIX DE HUNDING, au fond, venant de la crête de rocs.

Wehwalt! Wehwalt! viens combattre avec moi, si tu ne veux pas que
les chiens te saisissent!

LA VOIX DE SIEGMUND, plus lointaine, comme venant de derrière la
gorge rocheuse.

Où te caches-tu, que j'ai passé près de toi? Reste là, que je t'y
fasse rester!

SIEGLINDE, qui guette attentivement, en une terrible agitation.

Hunding--Siegmund--si je pouvais les voir!

LA VOIX DE HUNDING.

Par ici, ravisseur infâme! Que Fricka t'exécute ici!

LA VOIX DE SIEGMUND, venant, cette fois, de la crête de rocs
également.

Me crois-tu toujours sans armes, lâche? Misérable, au lieu
de menacer avec des femmes, combats toi-même, sinon Fricka
t'abandonnera! Vois plutôt: chez toi, du tronc domestique, j'ai
du premier coup tiré le Glaive: son tranchant, je vais t'en faire
goûter![370-1] (Un éclair illumine, soudain, la plate-forme et la
crête de rocs: on y distingue HUNDING et SIEGMUND, combattant.)

SIEGLINDE, de toutes ses forces.

Arrêtez, hommes! Tuez-moi d'abord!

    Elle se précipite vers la crête de rocs: mais jaillie de la droite,
    tout à coup, pour planer sur les combattants, une éclatante lueur
    l'éblouit si vivement qu'elle chancelle, se détourne, tâtonne,
    comme aveuglée. Dans cette clarté paraît BRÜNNHILDE, au-dessus de
    SIEGMUND, qu'elle protège de son bouclier.

LA VOIX DE BRÜNNHILDE

Frappe-le, Siegmund! Foi au Glaive-de-Victoire!

    Au moment précis où SIEGMUND, pour porter à HUNDING un coup mortel,
    élève le bras, il jaillit de la gauche, à travers les nues, une
    lueur flamboyante, rougeâtre, au milieu de laquelle apparaît WOTAN;
    il se tient au dessus de HUNDING et croise la Lance contre SIEGMUND.

LA VOIX DE WOTAN

Place à la Lance! En tronçons le Glaive!

    Avec son bouclier, BRÜNNHILDE, devant WOTAN, a reculé, frappée
    d'épouvante: touché de la Lance, le Glaive de SIEGMUND est brisé;
    HUNDING perce de son épée la poitrine du héros sans arme; SIEGMUND
    s'abat.--Ayant entendu son soupir de mort, SIEGLINDE avec un cri
    tombe, comme inanimée.

    Au moment de la chute de SIEGMUND, a disparu, des deux côtés,
    simultanément, l'éclatante lueur; jusque sur le devant du théâtre,
    une obscurité dense envahit les nuages, au milieu desquels on
    distingue, à demi, BRÜNNHILDE, inclinée vers SIEGLINDE.

BRÜNNHILDE

A cheval, que je te sauve!

    Elle se hâte de soulever SIEGLINDE et, l'ayant placée sur son
    cheval (debout près de la gorge rocheuse), disparaît bientôt avec
    elle.

    Aussitôt les nuages se divisent au milieu, laissent voir
    distinctement HUNDING, retirant son épée de la poitrine de
    SIEGMUND, tombé.--WOTAN, environné de nuages, se tient derrière
    lui, sur un roc; il est appuyé sur sa Lance, et considère, avec
    douleur, le cadavre de SIEGMUND.

WOTAN, après un court silence, et tourné du côté de HUNDING.

Va-t'en, valet! t'agenouiller devant Fricka: annonce-lui que la
Lance de Wotan a vengé son injure, va!--va!--

    Au geste méprisant de sa main, HUNDING s'abat, mort, sur le
    sol[371-1].

WOTAN, avec une explosion, tout à coup, de fureur terrible.

Mais Brünnhilde--malheur à la criminelle! Qu'effroyable soit le
châtiment de la téméraire, lorsque ma monture rejoindra sa fuite!

    Il disparaît parmi les éclairs et le tonnerre.--Le rideau tombe
    rapidement.[371-A]



ACTE TROISIEME[373-A]

SUR LE SOMMET D'UNE MONTAGNE ROCHEUSE


    La scène est limitée, à droite, par une forêt de sapins. A gauche,
    l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme une chambre naturelle et
    par-dessus laquelle la roche s'élève à sa pointe culminante. En
    arrière, la vue est totalement libre; des rochers, plus ou moins
    saillants, hérissent la bordure d'un versant qui s'abaisse à pic
    du côté du fond. Des vols de nuées isolées, précipitées par la
    tempête, passent, en effleurant la crête des rochers.

    Les noms des huit Walküres qui,--sans compter
    BRÜNNHILDE,--paraissent successivement sur scène sont: GERHILDE,
    ORTLINDE, WALTRAUTE, SCHWERTLEITE, HELMWIGE, SIEGRUNE, GRIMGERDE,
    ROSSWEISSE[373-1].

    GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE sont déjà couchées
    sur la cime rocheuse, les unes près de la grotte, les autres
    au-dessus: elles sont tout armées, de pied en cap.

GERHILDE, couchée tout à la cime, et tournée du côté du fond.

Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!--Helmwige, ici! Par ici ta
monture!

    Dans une masse nuageuse qui passe éclate la lueur d'un éclair: on
    y voit[375-1] une Walküre à cheval; à l'arçon de sa selle pend le
    cadavre d'un guerrier.

LA VOIX D'HELMWIGE, du dehors.

Hoïotoho! Hoïotoho!

ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE, saluant la nouvelle venue.

Heyaha! Heyaha!

    (Le nuage, avec l'apparition, s'est caché à droite derrière les
    sapins.)

ORTLINDE, criant vers la forêt.

Près de la jument d'Ortlinde, attache ton étalon; avec ma Grise,
ton Brun paît volontiers!

WALTRAUTE, de même.

Qui te pend à l'arçon?

HELMWIGE, sortant de la sapinière.

Sintolt le Hegeling!

SCHWERTLEITE

Mène ton Brun loin de la Grise: c'est Wittig, l'Irming, que porte
la jument d'Ortlinde!

GERHILDE a descendu un peu, se rapprochant d'elles.

J'ai toujours vu Sintolt et Wittig être ennemis[376-1].

ORTLINDE s'élance vivement et court vers la forêt.

Heyaha! L'étalon bouscule ma jument!

SCHWERTLEITE, et GERHILDE, éclatent de rire.

La querelle des héros divise encore les bêtes!

HELMWIGE, criant, tournée vers la forêt.

Tranquille, là, Brun! C'est toi qui romps la paix?

WALTRAUTE a pris, tout à la cime, la garde, à la place de GERHILDE.

Hoïotoho! Hoïotoho! Siegrune, ici! Qu'as-tu pu faire si tard?

    (Passe, chevauchant vers la forêt: SIEGRUNE, apparition semblable à
    l'apparition de HELMWIGE.)

LA VOIX DE SIEGRUNE, à droite.

Une rude besogne!--Les autres sont-elles là déjà?

LES WALKÜRES

Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!

    (SIEGRUNE a disparu derrière la sapinière; d'en bas montent deux
    voix, simultanément.)

GRIMGERDE et ROSSWEISSE, d'en bas.

Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!

WALTRAUTE

Grimgerde et Rossweisse!

GERHILDE

Elles chevauchent à deux.

    ORTLINDE, avec HELMWIGE et SIEGRUNE, qui vient d'arriver, est
    sortie de la forêt de sapins: du haut de la bordure de rochers,
    toutes trois font des signaux en bas.

ORTLINDE, HELMWIGE et SIEGRUNE

Salut, Fougueuses! Rossweisse et Grimgerde!

LES AUTRES WALKÜRES

Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!

    Dans un vol de nuages illuminés d'éclairs, et qui, d'abord surgis
    d'en bas, se dérobent ensuite derrière la forêt, GRIMGERDE et
    ROSSWEISSE apparaissent, également à cheval, chacune apportant, à
    l'arçon de sa selle, le cadavre d'un guerrier.

GERHILDE

Dans la forêt, vos chevaux, pour paître et se reposer!

ORTLINDE, criant vers les sapins.

Loin les unes des autres, les bêtes, en attendant que s'apaise la
haine de nos héros!

GERHILDE, pendant que les autres rient.

La fureur des héros, la Grise vient de la payer!

    (Arrivent, de la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE.)

LES WALKÜRES

Bienvenue! Bienvenue!

SCHWERTLEITE

Vous étiez ensemble, Intrépides?

GRIMGERDE

Nous venons de nous rencontrer, chevauchant séparément.

ROSSWEISSE

Si nous sommes au complet, ne tardons pas davantage: hâtons-nous
d'aller à Walhall offrir à Wotan notre proie.[378-1]

HELMWIGE

Nous ne sommes que huit: une encore manque.

GERHILDE

C'est Brünnhilde: elle s'est attardée, sans doute, auprès du brun
Wälsung.

WALTRAUTE

Nous devons l'attendre encore ici: s'il nous voyait revenir sans
elle, Wotan nous ferait farouche accueil!

SIEGRUNE, tout à la cime, d'où elle guette au dehors.

Hoïotoho! Hoïotoho! Par ici! Par ici!--Au galop d'une ardente
chevauchée, c'est Brünnhilde.

LES WALKÜRES, courant vers la cime.

Heyaha! Heyaha! Brünnhilde! Heï!

WALTRAUTE

Elle pousse droit aux sapins son cheval; il n'en peut plus.

GRIMGERDE

Grane![379-1] comme il ronfle, en cette course effrénée!

ROSSWEISSE

Jamais je n'ai vu, si vite, galoper des Walküres!

ORTLINDE

A l'arçon de sa selle, que tient-elle?

HELMWIGE

Ce n'est pas un héros!

SIEGRUNE

C'est une femme!

GERHILDE

Une femme! Comment l'a-t-elle trouvée?

SCHWERTLEITE

Elle ne salue ses sœurs d'aucun salut?

WALTRAUTE

Heyaha! Brünnhilde! ne nous entends-tu pas?

ORTLINDE

Aidez notre sœur à sauter de cheval! (Dans la forêt de sapins
se ruent GERHILDE et HELMWIGE.)

ROSSWEISSE

Grane s'abat fourbu, Grane, le fort! (SIEGRUNE et WALTRAUTE
sortent à leur tour.)

GRIMGERDE

Elle enlève de sa selle la femme... Quel empressement!

LES AUTRES WALKÜRES, courant vers la forêt.

Sœur! Sœur! Qu'y a-t-il d'arrivé?

    (Reviennent toutes les Walküres, accompagnant BRÜNNHILDE, qui
    conduit et soutient SIEGLINDE.)

BRÜNNHILDE, hors d'haleine.

Protégez-moi, secourez notre suprême détresse!

LES WALKÜRES

Cette course furieuse? D'où viens-tu? Qui donc poursuit ainsi ta
fuite?

BRÜNNHILDE

C'est pour la première fois que je fuis et qu'on me poursuit!
Heervater[380-1], c'est lui qui me poursuit!

LES WALKÜRES, éperdues d'effroi.

Es-tu hors de sens? Parle! Dis-nous! Heervater, c'est lui qui te
poursuit? C'est devant lui que tu fuis?

BRÜNNHILDE, avec angoisse.

O sœurs, guettez du haut du roc! Regardez, vers le Nord, si
Walvater[381-1] approche! (ORTLINDE et WALTRAUTE s'élancent,
montent et guettent.) Vite! l'apercevez-vous déjà?

ORTLINDE

Une affreuse tempête court sur nous, du Nord.

WALTRAUTE

D'immenses nuées s'y accumulent.

LES WALKÜRES

C'est Heervater, sur sa monture[381-2] sacrée!

BRÜNNHILDE

C'est le Chasseur Sauvage[381-3], dont me chasse la fureur! il
approche, il approche du Nord! Protégez-moi, sœurs! Sauvez
cette femme!

LES WALKÜRES

Qu'est-ce que c'est, que cette femme?

BRÜNNHILDE

Ecoutez-moi, vite! C'est Sieglinde, la sœur et la femme de
Siegmund; la fureur de Wotan poursuit les Wälsungen:--c'est au
frère de cette femme que Brünnhilde, aujourd'hui, fut chargée
d'enlever la victoire; c'est Siegmund que pourtant je couvris de
mon bouclier; j'ai bravé le Dieu[382-1]; lui-même, alors, frappa
de sa Lance: Siegmund tomba; mais je pris la fuite, avec sa femme;
pour la sauver, je courus vers vous, avec l'espoir que, moi
aussi, vous me déroberiez, dans mon épouvante, au coup vengeur du
châtiment!

LES WALKÜRES, dans la plus grande consternation.

O sœur, insensée! qu'as-tu fait? Malheur! Malheur! Brünnhilde,
hélas! Brünnhilde avoir enfreint, rebelle, l'ordre sacré de
Heervater!

WALTRAUTE, d'en haut.

Du côté du Nord, tout est noir!

ORTLINDE, de même.

Avec fureur, l'orage accourt sur nous.

LES WALKÜRES, tournées vers le fond.

Formidable, hennissant de fureur et s'ébrouant, le cheval de
Walvater bondit!

BRÜNNHILDE

Si Wotan l'atteint, malheur à la pauvre! il exterminerait tous les
Wälsungen!--Qui de vous me prête son cheval, le plus vif, pour lui
ravir à temps cette femme?

LES WALKÜRES

Veux-tu nous associer à ta folle rébellion?

BRÜNNHILDE

Rossweisse! sœur! prête-moi ton coureur!

ROSSWEISSE

Son vol[383-1] n'eut jamais à fuir Walvater.

BRÜNNHILDE

Helmwige, toi!

HELMWIGE

J'obéis au Père.

BRÜNNHILDE

Waltraute! Gerhilde! Votre cheval! Pour moi! Ortlinde! Siegrune!
O voyez mon angoisse! Vous m'aimiez, soyez-moi fidèles: sauvez au
moins cette triste femme!

SIEGLINDE, qui jusqu'ici a regardé fixement, d'un œil sombre et
distrait, devant soi, sursaute et se dégage brusquement, lorsque
BRÜNNHILDE essaye de la prendre en ses bras, comme pour la couvrir
de sa protection.

Ne te soucie pas de moi: la mort seule m'est bonne! Qui t'a
dit, jeune fille, de me sauver? J'aurais été frappée, là-bas,
par la même arme que Siegmund: c'est réunie à lui que j'aurais
trouvé la mort! Loin de Siegmund--ô Siegmund, de toi! O que je
meure, pour n'y plus penser! Si tu ne veux que je te maudisse
pour avoir fui, jeune fille, exauce donc pieusement mon instante
prière,--enfonce-moi ton épée au cœur!

BRÜNNHILDE

Vis, ô femme, vis, au nom de l'Amour! Sauve le gage que tu en as
reçu: tu portes un Wälsung, en ton sein!

SIEGLINDE, est violemment saisie: tout à coup son visage rayonne,
d'une sublime joie.

Sauve-moi, Intrépide! Mon enfant[384-1], sauve-le! Et vous,
protégez-moi, jeunes filles, de toutes vos forces!

    (Un effroyable orage s'accumule vers le fond: le tonnerre se
    rapproche.)

WALTRAUTE, d'en haut.

La tempête est sur nous!

ORTLINDE, de même.

Fuie quiconque peut la craindre!

LES WALKÜRES

Si la femme est menacée d'un péril, fuis avec: nulle des Walküres
n'oserait la protéger!

SIEGLINDE, se jetant à genoux devant BRÜNNHILDE.

Sauve-moi, jeune fille! La mère, sauve-la!

BRÜNNHILDE, avec une résolution soudaine.

Eh bien! fuis donc vite--et fuis seule! Je resterai, moi;--je
m'offre à la vengeance de Wotan; j'affronterai sa fureur, ici,
pour te laisser le temps d'échapper.

SIEGLINDE

Où dois-je me diriger?

BRÜNNHILDE

Qui de vous, sœurs, s'est risquée vers l'Est?

SIEGRUNE

Vers l'Orient, au loin, s'étend une forêt: Fafner y a ravi le
Trésor des Nibelungen.

SCHWERTLEITE

Là, sous la forme d'un dragon, s'est métamorphosée
la brute[385-1]: dans une caverne, il garde l'Anneau
d'Alberich.[385-A]

GRIMGERDE

Pour une femme sans défense, c'est une retraite peu sûre.

BRÜNNHILDE

Peu sûre? C'est la plus sûre, pour elle, contre la fureur de
Wotan: cette forêt, le Puissant la craint et l'évite.

WALTRAUTE, d'en haut.

Wotan, formidable, arrive droit au roc.

LES WALKÜRES

O Brünnhilde, entends-tu le mugissement de son approche?

BRÜNNHILDE, montrant, à SIEGLINDE, son chemin.

Pars donc, hâte-toi, fuis vers l'Orient! Affronte, endure toutes
les tortures réservées, à ton âme vaillante, par la faim, par la
soif, par les ronces, par les pierres! Si la détresse s'acharne,
ris! Si la souffrance te dévore, ris! car sache-le bien, ô femme,
pour y penser toujours: l'enfant qui dans tes flancs s'agite,
comme en un asile protecteur, deviendra, des Héros du monde, le
plus sublime[386-A]! (Elle lui tend les tronçons du Glaive de
Siegmund.) Ces robustes tronçons du Glaive[387-A], garde-les-lui.
Près du cadavre de son père, j'ai réussi à les recueillir. A celui
qui les rapprochera pour brandir ce Glaive reforgé[387-1], je
veux donner son nom: c'est Siegfried! Qu'il vive en joie dans la
Victoire![387-2][387-B]

SIEGLINDE[388-1]

O divine merveille! Sublime vierge! C'est donc à ta fidélité que
je dois cette sainte consolation! Au nom de celui que toutes les
deux nous aimions, je sauve le trésor le plus cher: puisse ma
gratitude, quelque jour, te récompenser et te sourire! Adieu! La
douleur de Sieglinde te bénit[388-A]! (Elle s'élance et sort par
la droite, au premier plan.)

    La cime du roc s'enveloppe de noires nuées d'orage: une
    épouvantable tempête accourt, en mugissant, du fond; la forêt de
    sapins latérale s'éclaire d'une éclatante lueur. Au milieu du
    fracas de la foudre, on distingue l'appel de WOTAN.

LA VOIX DE WOTAN

Arrête! Brünnhilde!

LES WALKÜRES

Monture et cavalier sont arrivés au roc: la vengeance brûle!
Malheur à toi, Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Ah! sœurs, assistez-moi! mon cœur défaille! Sa fureur me
brisera, si vous ne l'arrêtez pas.

LES WALKÜRES

Par ici, perdue! Baisse-toi derrière nous, ne te montre pas!
ne lui réponds pas! (Toutes s'élancent vers la cime du roc, en
cachant, derrière elles, BRÜNNHILDE.) Malheur! Malheur! Furieux,
Wotan descend de cheval! C'est de ce côté que bondit son pas
vengeur!

    WOTAN sort de la sapinière, transporté d'une fureur terrible, et
    s'arrête devant les Walküres, qui se sont groupées sur la cime de
    manière à cacher BRÜNNHILDE.

WOTAN

Où est Brünnhilde? Où est la rebelle? La misérable, osez-vous me
la cacher?

LES WALKÜRES

Ta voix gronde et nous épouvante:--pour t'inspirer une telle
fureur, Père, qu'ont pu commettre tes filles?

WOTAN

Voudriez-vous me braver? Téméraires, prenez garde! Brünnhilde, je
le sais! vous me la cachez. Ecartez-vous de la réprouvée: elle est
rejetée, à tout jamais, comme elle-même a rejeté son devoir!

LES WALKÜRES

La poursuivie a fui vers nous, nous a suppliées de la secourir! Ta
colère l'affole d'épouvante. Nous te conjurons, au nom de notre
sœur éperdue, d'en laisser tomber la première violence.

WOTAN

Pusillanimes femmes que vous êtes! Est-ce donc de moi que
vous tenez cette sensiblerie? Vous aurai-je donc élevées dans
l'intrépidité qui vous précipite aux combats, vous aurai-je créé
des cœurs rudes et durs, pour qu'à présent vous, les Farouches,
vous pleuriez et vous pleurnichiez quand ma fureur frappe une
rebelle? Eh bien donc, vous qui gémissez, apprenez quel fut le
crime de celle pour qui des pleurs brûlent vos yeux lâches! Nulle
ne connut comme elle ma plus intime pensée! Nulle n'eut comme elle
l'intelligence de la source de ma Volonté; elle-même était le
sein créateur de mon Désir:--et voici que cette alliance divine,
elle l'a rompue, au point de se révolter contre ma Volonté, de
mépriser mon ordre suprême, ouvertement, et de retourner, contre
moi-même, l'arme qu'elle tient de mon Désir seul!--M'entends-tu,
Brünnhilde, toi à qui ta cuirasse[391-1], ton casque et tes armes,
toute joie, toute faveur, ton nom et ta vie, ont été conférés par
moi? M'entends-tu t'accuser hautement, et, si tu te caches à qui
t'accuse, est-ce pour te soustraire sans noblesse au châtiment qui
t'épouvante?

BRÜNNHILDE sort du groupe des Walküres, descend, d'un pas humble
mais ferme, du haut du sommet du rocher, et s'arrête assez près de
WOTAN.

Me voici, Père: prononce le châtiment!

WOTAN

Ce n'est pas moi tout seul qui te châtie: ton châtiment, toi-même
l'auras fixé d'abord. Tu n'étais que par ma Volonté, c'est contre
elle que tu as voulu; tu n'exécutais que mes décrets, c'est contre
eux que tu as décrété; tu étais mon Désir fait vierge, et c'est
contre moi que tu as désiré; la vierge porteuse de mon bouclier,
et c'est contre moi que tu l'auras porté; tu disposais pour moi
du sort, c'est contre moi que ton choix en aura disposé; ton âme
inspirait mes Héros, c'est contre moi que tu les animes!--Ce que
tu étais, Wotan te l'a dit: ce que tu es encore, constate-le
toi-même! Fille de mon Désir, tu ne l'es plus; une Walküre, tu
l'auras été:--Sois donc dorénavant ce qu'ainsi tu es encore![392-1]

BRÜNNHILDE, éperdue d'épouvante.

Tu me chasses? Est-ce là ce que tu veux dire?

WOTAN

Pour me les amener dans Walhall, tu n'iras plus chercher,
au milieu du carnage, les Héros désignés par moi[392-2]. La
corne-à-boire, ce n'est plus toi, aux festins familiers des Dieux,
qui me l'offriras avec tendresse; plus jamais je ne baiserai tes
lèvres enfantines! Tu es exclue de la race des Dieux, retranchée
de la souche éternelle; notre alliance est rompue: je te bannis de
ma présence!

LES WALKÜRES, éclatant en lamentations.

Malheur! Hélas! O sœur! sœur!

BRÜNNHILDE

Tu me dépouilles de tes dons de jadis, sans exception?

WOTAN

Qui te possédera, t'en dépouillera[393-1]! C'est sur cette cime
que je t'exile; d'un sommeil sans défense, j'y vais fermer tes
yeux. Au premier homme alors la vierge, au premier homme qui la
trouvera sur sa route, et qui l'éveillera[393-2].

LES WALKÜRES

Arrête, Père! N'achève pas une telle malédiction! Faut-il qu'elle,
la vierge divine, soit déshonorée par un homme? O toi, Terrible,
écarte un si criant opprobre: comme notre sœur, l'outrage nous
en frapperait!

WOTAN

N'avez-vous pas entendu mon arrêt? Rebelle, de votre troupe votre
sœur est retranchée; avec vous, à travers les airs, elle ne
chevauche plus; vierge, elle voit se faner sa fleur virginale;
un époux la conquiert pour femme, et la possède: c'est à l'Homme
qu'elle doit obéir dorénavant, comme à son maître; c'est au foyer
qu'elle doit s'asseoir, et filer, risée des railleurs[393-3].
(BRÜNNHILDE se laisse, avec un cri, tomber à ses pieds, sur le
sol; des gestes d'horreur échappent aux Walküres.) Son sort
vous épouvante? fuyez donc la perdue! Ecartez-vous d'elle, et
tenez-vous au loin! Quiconque de vous oserait s'attarder auprès
d'elle, quiconque, en dépit de moi, tiendrait pour sa misère,
partagerait son sort, l'insensée! Avis aux téméraires!--Et
maintenant, hors d'ici! Vous éviterez cette roche! Quittez-la moi
sur l'heure; ou c'est le désespoir qui vous y attend!

    Avec de sauvages cris de douleur, les Walküres se dispersent et,
    précipitamment, bondissent en fuite vers la forêt; bientôt on les
    entend, au galop de leurs chevaux, s'éloigner comme en un tumulte
    de tempête.--L'orage, durant la scène suivante, peu à peu s'apaise,
    les nuées se dissipent, le temps revient au calme, le crépuscule du
    soir tombe, puis enfin la nuit.

    WOTAN est seul avec BRÜNNHILDE, encore prosternée à ses
    pieds.--Solennel silence, prolongé, tous deux gardant leur attitude.

BRÜNNHILDE, enfin, relevant la tête, lentement, cherche les yeux
de WOTAN, toujours détournés d'elle, et, peu à peu, se redresse,
durant la scène suivante.

Fut-il donc si honteux, mon crime, pour que tu le punisses d'une
semblable honte? Ai-je commis une si grande bassesse, que tu me
précipites aussi bas[394-A]? Fut-elle déshonorante, ma faute,
assez pour qu'à présent l'on m'arrache tout honneur? O dis, Père!
dis, regarde-moi dans les yeux: fais taire ta colère, maîtrise
ta fureur! Montre-moi, clairement, ce sombre forfait qui peut te
réduire, avec une rigueur inflexible, à repousser ta fille la plus
chère!

WOTAN

Ton action te montrera ton crime,--interroge-la!

BRÜNNHILDE

Qu'ai-je donc exécuté? ton ordre.

WOTAN

T'ordonnais-je de combattre en faveur du Wälsung?

BRÜNNHILDE

Comme Maître-du-Combat, tu l'avais ordonné.

WOTAN

Mais ces instructions, je les désavouai.

BRÜNNHILDE

Oui, lorsque, à ta propre pensée, Fricka t'eut rendu étranger: en
acquiesçant à sa pensée, tu fus à toi-même ton ennemi.

WOTAN, avec amertume.

Je croyais que tu m'avais compris, et je punissais en toi la
révolte consciente; mais tu t'es figurée, sans doute, que, te
voyant tellement au-dessous de ma colère, j'aurais la faiblesse,
et l'absurdité, de ne point châtier ta trahison.

BRÜNNHILDE

Je ne suis pas savante, je ne savais qu'une chose: ton affection
pour le Wälsung; je savais quel conflit te forçait d'oublier
uniquement cette chose, pour n'en avoir devant les yeux qu'une
autre, effroyable à tes yeux, celle-ci: tu devais renoncer à
protéger Siegmund.

WOTAN

Tu le savais, et tu le protégeais?

BRÜNNHILDE

Je n'ai pu songer qu'à ton amour pour celui qu'avec désespoir, et
contraint par la plus cruelle nécessité, tu condamnais. Messagère
guerrière de Wotan, j'ai vu ce que tu ne pouvais voir, toi: par
devoir même, j'ai vu Siegmund. En allant lui prédire sa mort, j'ai
observé l'œil du Héros, j'ai entendu sa voix, j'ai senti sa
détresse auguste! Cette plainte criée vers moi par les lèvres du
brave, cet effroyable désespoir de l'Amour le plus spontané, cette
suprême assurance du plus navré des cœurs, retentissaient à mon
oreille, révélaient à mes yeux, nettement, l'origine du frisson
sacré dont mon âme palpitait en ses profondeurs. Interdite,
bouleversée, debout devant lui, confuse, je ne sus plus songer
qu'à l'aider. Ou vaincre avec Siegmund, ou périr avec lui, seule
cette alternative m'apparut acceptable. Qui me souffla cet Amour
au cœur? Conformément à quel Désir fus-je, pour le Wälsung,
une sœur d'armes? C'est pour avoir, avec passion, placé ma
confiance en ce Désir, que j'ai osé braver tes ordres.

WOTAN

Tu te mêlais donc de faire ce que j'eusse fait moi-même, sans la
double fatalité qui m'en interdisait la joie? Tu t'imaginais donc
pouvoir, si facilement, t'enivrer du délice d'aimer, à l'heure
où moi, rongé au cœur par les affres du désespoir, je couvais
le désir, en ma fureur contre une atroce fatalité, de tarir,
en ce cœur torturé, la source de l'Amour, par amour pour le
monde? Lorsque, acharné contre moi-même, écumant de rage, fou
d'impuissance, hanté d'une frénétique et farouche idée fixe, je
brûlais de l'effroyable envie d'ensevelir, sous les ruines du
monde anéanti, mon inguérissable tourment,--toi, tu savourais,
dans l'extase, l'infini de la béatitude! Toute au voluptueux
délire d'un attendrissement délicieux, tu buvais, aux philtres
d'Amour, avec des rires, à l'heure où la détresse divine n'offrait
à ma soif que du fiel?--Suis donc librement désormais ton esprit
inconsidéré: tu t'es, toi-même, affranchie de moi! T'éviter, tel
devient mon devoir; concerter avec toi mes plans, je ne le peux
plus; nous ne pouvons plus agir ensemble, unis dans un étroit
amour; en quelque lieu du monde que tu vives et respires, le Dieu
t'exile de sa présence!

BRÜNNHILDE

Eh bien! dans sa sottise, ta fille t'a mal servi: bouleversée,
ma raison n'a pas compris la tienne[396-1]; oui, je n'ai pu
m'empêcher, séduite par d'exclusives prédilections, d'aimer
ce que tu avais aimé.--Chasse-moi donc, réduis-moi, puisque
c'est nécessaire, à t'éviter avec terreur; nous étions unis,
sépare-nous; j'étais ta moitié même, retranche-moi de ton
être,--mais n'oublie pas que mon être, à moi, fit tout entier
partie du tien[397-1]! Cette part de toi, cette part divine, non,
tu ne la prostitueras point! Son déshonneur t'éclabousserait, tu
ne voudras pas son déshonneur! En moi, si tu laissais l'outrage
se faire un jeu de me bafouer, c'est toi-même, c'est toi que tu
diminuerais!

WOTAN

Tu t'es, avec béatitude, soumise au pouvoir de l'Amour: sois
désormais soumise à qui tu dois aimer!

BRÜNNHILDE

S'il me faut, bannie du Walhall, cesser d'agir et de régner avec
toi; s'il faut que j'obéisse aux ordres d'un homme,--ne me livre
pas à quelque lâche! Que celui qui me conquiert ne soit pas un
indigne!

WOTAN

Tu t'es séparée de Walvater,--il ne saurait choisir pour
toi[397-2].

BRÜNNHILDE

Une généreuse lignée fut engendrée par toi[398-A]; il n'en saurait
naître aucun lâche: c'est sur la tige des Wälsungen que de tous
les Héros, je le sais, s'épanouira le plus sacré.

WOTAN

La tige des Wälsungen? Assez! J'ai rompu avec toi, j'ai rompu avec
elle: la Haine devait l'anéantir.

BRÜNNHILDE

En fuyant devant toi, je l'ai sauvée: du saint rejeton, Sieglinde
est grosse; elle l'aura porté dans l'angoisse, elle le mettra au
monde avec des tortures telles, que jamais, physiques ou morales,
nulle femme n'en souffrit d'aussi rudes.

WOTAN

Ni pour la femme, ni pour l'enfant, n'espère jamais ma protection!

BRÜNNHILDE

Elle conserve le Glaive par toi remis à Siegmund...

WOTAN

Et, par moi, brisé dans ses mains!--N'essaye pas, ô vierge, de
troubler mon cœur! Attends ta destinée, telle qu'elle doit
s'accomplir: je ne puis pas la choisir pour toi!--Mais il me faut
partir maintenant, loin de toi partir: ici j'ai déjà tardé trop.
De l'infidèle, je me détourne; quoi qu'elle puisse désirer pour
soi, je n'en dois pas avoir connaissance: elle doit subir son
châtiment, voilà ce que je dois savoir, rien de plus.

BRÜNNHILDE

Qu'as-tu résolu que je subisse?

WOTAN

Emprisonnée par moi dans un profond sommeil, sans défense,
tu deviendras la femme, en t'éveillant, de celui qui t'aura
réveillée[399-1].

BRÜNNHILDE tombe à genoux.

Si les liens d'un profond sommeil peuvent me livrer, proie facile,
au plus lâche des hommes: il est une prière, une instante prière,
que tu dois exaucer du moins, cette unique prière d'une angoisse
sacrée! Environne l'endormie d'un rempart d'épouvante, pour que
seul un Héros sans peur[399-2], libre entre tous[399-3], puisse me
trouver un jour sur ce rocher!

WOTAN

C'est une faveur trop grande que tu réclames,--beaucoup trop
grande!

BRÜNNHILDE, embrassant ses genoux[400-A].

Cette prière, cette unique prière, tu dois, oui, tu dois!
l'exaucer. Brise ta fille, qui embrasse tes genoux; écrase celle
qui t'est chère, anéantis la vierge; broie son corps de ta Lance,
et détruis-en la trace: mais, cruel, ne la livre pas à la plus
affreuse des souillures! (Avec un enthousiasme sauvage.) Qu'à ton
ordre, un brasier jaillisse[400-1], dont la flamme tourbillonne,
ardente, autour du roc terrible; dont les langues de feu lèchent,
et dont les dents dévorent--le lâche, qui, sans pudeur, en oserait
approcher![400-2]

WOTAN la regarde, ému, dans les yeux, et la relève.

Adieu, intrépide, admirable enfant! Saint orgueil de mon cœur,
adieu! adieu! adieu! Puisqu'il me faudra t'éviter, puisqu'avec
tendresse, jamais plus, mon salut ne pourra te saluer; puisque
tu ne devras plus à mon côté chevaucher, ni, dans nos festins,
m'offrir l'hydromel; puisqu'il me faut, toi que j'aimais, te
perdre, toi, riante volupté de mes yeux:--du moins un feu nuptial
va s'allumer pour toi, tel que pour aucune fiancée jamais il n'en
fut allumé! Que la flamme dévorante brûle tout autour du roc;
qu'une mortelle épouvante en écarte qui tremble; que le lâche
fuie le Roc de Brünnhilde: et que celui-là seulement conquière la
Fiancée, celui qui sera plus libre que moi-même--le Dieu![401-A]
(BRÜNNHILDE, émue, enthousiasmée, se jette dans ses bras.)[401-B]
Ces yeux, ces deux yeux lumineux, qu'en souriant j'ai si souvent
baisés, lorsqu'un baiser te récompensait du combat joyeusement
soutenu, lorsque de tes lèvres charmantes, en leurs gazouillements
enfantins, coulait la louange des Héros; ces deux yeux radieux,
qui souvent m'illuminèrent dans la tourmente, lorsque la langueur
du Désir et l'espérance brûlaient mon cœur, lorsque mon Désir
aspirait, frémissant de sauvages angoisses, à des joies immenses
comme les mondes:--ces deux yeux, pour la dernière fois, qu'ils me
réjouissent, aujourd'hui, du dernier baiser des adieux! Que pour
l'Homme, trop heureux, s'allume leur étoile; pour le malheureux
Eternel, il faut qu'à jamais ils se ferment! Eh bien! de toi
s'arrache le Dieu; et voici, c'est dans un baiser qu'il t'enlève
la divinité![402-A]

    (Il lui baise les deux yeux, qui demeurent aussitôt clos: elle se
    laisse doucement, épuisée, tomber en arrière, dans ses bras[402-B].
    Il la conduit avec tendresse vers un tertre bas et moussu, sous
    les larges branches d'un sapin, l'y étend, considère ses traits
    encore une fois, puis ferme la visière du casque; il attarde
    ensuite ses regards, de nouveau, douloureusement, sur sa personne,
    par-dessus laquelle il place, à la fin, le long bouclier d'acier de
    la Walküre.--Alors, d'une marche solennelle et résolue, il gagne
    le milieu de la scène, et dirige, contre une puissante roche, la
    pointe de sa Lance.)[402-C].

Loge, entends-moi! Loge, écoute-moi! Tel que jadis je te trouvai
sous la forme d'une flamme ardente; tel que tu m'échappas, alors,
sous la forme d'une flamme errante; tel que je t'asservis enfin,
c'est ici qu'aujourd'hui je t'évoque! Jaillis, monte, tourbillonne
autour du Roc, tremblotante flamme!

    (A la dernière des sommations, de la pointe de la Lance il
    frappe trois fois la roche: il en jaillit un rayon de feu, qui
    se développe rapidement en une mer embrasée; WOTAN, d'un signe
    encore de la pointe de la Lance, lui montre le pourtour du Roc à
    environner.)

Quiconque craint[403-1] la pointe de ma Lance, qu'il ne franchisse
ce feu, jamais![403-A]

    (Il disparaît parmi les flammes, dans la direction du fond.--Le
    rideau tombe.)



DEUXIÈME JOURNÉE:

SIEGFRIED

(_SIEGFRIED_)


PERSONNAGES

  SIEGFRIED.
  MIME.
  LE VOYAGEUR.
  ALBERICH.
  FAFNER.
  ERDA.
  BRÜNNHILDE.



SIEGFRIED



ACTE PREMIER

FORÊT[407-1][407-A]


    (Le premier plan représente une caverne rocheuse, qui s'enfonce
    vers la gauche assez profondément, tandis qu'elle occupe, vers
    la droite, les trois quarts, environ, de la scène. Deux entrées
    naturelles s'ouvrent sur la forêt: l'une vers la droite, en face,
    au fond; l'autre plus large, à droite aussi, mais latérale. Contre
    la paroi postérieure, vers la gauche, se dresse un grand âtre de
    forge, formé naturellement par des quartiers de rochers; naturelle
    aussi la cheminée grossière, qui sort par la voûte de la grotte;
    le vaste soufflet de forge est seul artificiel. Enclume massive et
    autres outils de forgeron.

    Au moment où, après un court prélude, le rideau se lève,

MIME[407-2], assis devant l'enclume, martelle, avec une inquiétude
grandissante, une épée: enfin, il s'arrête, découragé.)


Tourment forcé! Fatigue stérile! Ce glaive, le meilleur que
jamais j'ai fait, tiendrait ferme à des poings de Géants: et
pourtant l'injurieux enfant, pour lequel je l'aurai forgé, saura
le faire éclater d'un coup, comme un jouet! (Il jette, plein
d'humeur, l'épée sur l'enclume, et, se mettant sur les hanches
les poings, regarde, pensif, vers le sol.) Un glaive! il en est
un qu'il ne fracasserait point: ce ne sont pas les tronçons de
Nothung qu'il me romprait, si je pouvais braser ces puissants
débris, que mon art ne voit pas comment réunir. Ce Glaive-là! si
je réussissais à le forger pour lui, l'intrépide, mes affronts
auraient enfin leur loyer!--(Il se laisse tomber en arrière, la
tête sur la poitrine, pensif.) Au fond de la Forêt ténébreuse
est vautré Fafner, le farouche dragon[410-A]: du poids de son
formidable corps, il couvre et garde là le Trésor des Nibelungen.
L'enfantine vigueur de Siegfried triompherait, sans doute, du
corps de Fafner: l'Anneau du Nibelung, alors, serait à moi.
Un Glaive est seul propre à cet acte; Nothung pourrait seul,
brandi par Siegfried[410-B], servir mon envie et ma haine:--et
c'est celui-là, c'est Nothung, le Glaive, qui m'est impossible
à braser!--(Il se remet, avec plus vive mauvaise humeur, à
marteler.) Tourment forcé! Fatigue stérile! Ce glaive, le
meilleur que jamais j'ai fait, jamais ne pourra servir à l'Acte
unique! jamais! Si je frappe, tape et martelle, c'est que le
gars m'y contraint: il brise d'un coup mon œuvre en deux, et
ne m'accable pas moins d'outrages, lorsque pour lui je n'ai rien
forgé.

    (Avec une impétueuse fougue arrive de la Forêt SIEGFRIED, en
    sauvage costume forestier, où pend un cor d'argent[411-1] suspendu
    par une chaîne; il mène, tenu en laisse par une corde d'écorces,
    un grand ours, qu'il pousse contre MIME avec une frénésie
    joyeuse)[411-2][411-A].

SIEGFRIED

Hoïho! Hoïho! Mors! Mors! Dévore-le! Dévore-le, le
forgeron-Grimace! (Il rit d'un rire énorme.)

MIME

Pars avec cette bête! Qu'ai-je affaire d'un ours?

SIEGFRIED

C'est à deux que je viens, pour te mieux pincer: Brun, réclame-lui
mon glaive!

MIME

Hé! laisse cette bête! L'arme est là, toute prête, fourbie
d'aujourd'hui[412-1].

SIEGFRIED

Aujourd'hui encore, tu vivras donc sauf! (De sa laisse il délivre
l'ours, et lui en applique un coup sur l'échine.) Va-t'en, cours,
Brun: je n'ai plus besoin de toi! (L'ours prend vers la Forêt sa
course.)

MIME, sortant, tout tremblant, de derrière le foyer.

Des ours, que tu les chasses, que tu les tues, fort bien: pourquoi
les amener, vivants, au logis?

SIEGFRIED s'assied, pour se remettre de rire.

Je cherchais un compagnon meilleur que toi, le seul que j'y
trouve; alors, dans la Forêt profonde, j'ai fait sonner mon cor
sonore: pour voir si quelque bon ami viendrait, joyeusement,
s'associer à moi? Du fourré sortit un ours, qui m'écoutait en
grondant; j'aurais pu trouver mieux, mais il me plut mieux que
toi: d'une solide écorce j'attachai la bête, pour te réclamer,
drôle, mon glaive. (Il se lève brusquement et bondit vers le
glaive.)

MIME prend le glaive, et l'offre à SIEGFRIED.

J'ai fait l'arme tranchante, tu seras content du fil.

SIEGFRIED saisit le glaive.

Si l'acier n'en est dur et fort, qu'importe le fil! (Il éprouve
l'arme avec la main)[413-A]. Heï! qu'est-ce que c'est que ce
joujou-là? C'est ce clou frêle que tu nommes un glaive? (Il
frappe contre l'enclume l'épée, qui vole en pièces: MIME recule
terrifié)[413-1][413-B].Tiens, le voilà ton glaive, infâme
maladroit; c'est sur ton crâne que j'aurais dû le briser!--Le
hâbleur! me laisserai-je berner longtemps encore? Il ose me
rebattre les oreilles: de Géants, de vigoureux combats, d'exploits
hardis, d'armes fameuses; des armes, il m'en créera; des glaives,
il m'en forgera; après quoi il me vante son art, comme s'il
pouvait rien faire de propre: et, quand je prends en main ce qu'il
a martelé, du premier coup je brise sa ferraille! Le pleutre! il a
de la chance d'être, pour moi, trop piètre: je fracasserais, avec
son forgeage, le forgeron, le vieux Alfe imbécile! A mon dépit,
j'aurais alors une fin! (Il se jette, en fureur, sur un banc de
pierre, à droite.)

MIME, qui s'est tenu, sans cesse, prudemment, à l'écart.

Tu grondes de nouveau comme un forcené: ton ingratitude, certes!
est noire. Mauvais sujet! Pour peu que je ne lui réussisse pas,
du premier coup, tout pour le mieux, il oublie aussitôt tout le
bien que j'ai pu lui faire![415-A] Ne voudras-tu donc jamais te
rappeler ce que je t'ai appris de la reconnaissance? Tu dois
obéir, de bon gré, à celui qui toujours s'est montré bon pour toi.
(SIEGFRIED se retourne avec humeur, le visage du côté du mur,
présentant ainsi le dos à MIME.) Voilà ce qu'une fois de plus tu
ne veux pas entendre!--Peut-être, du moins, voudras-tu manger?
Voici du rôti qui descend de la broche; désires-tu goûter du
bouillon? J'en ai préparé tout exprès pour toi. (Il offre les mets
à SIEGFRIED, qui d'un geste, sans se retourner, fait tomber par
terre marmite et rôti.)

SIEGFRIED

Mon rôti, je l'ai rôti moi-même; quant à ton brouet, soiffe-le
seul!

MIME se feint affligé.

Tel est donc le loyer de l'amour! Tel, l'outrageux salaire de la
sollicitude!--Nouveau-né, qui t'a élevé?[416-A] Vermisseau, qui
t'a vêtu? Serpent, qui t'a réchauffé? qui t'a fait boire, et qui,
manger? Qui a veillé sur toi comme sur sa propre peau?[416-1]
Et, lorsque tu grandis, qui encore t'a soigné? Qui préparait
ton lit, pour que tu dormisses mieux? Qui t'a fait des jouets,
forgé ton cor sonore? Qui, pour te mettre en joie, s'épuisait
avec joie? Qui, par de sages conseils, développait ta raison?
Qui, par son clair savoir, instruisait ton esprit? Qui, tandis
qu'à cœur-joie tu rôdes par la Forêt, qui reste ici peinant,
s'exténuant pour toi? N'est-ce donc pas moi, pauvre vieux gnome?
moi, qui pour toi seul me tourmente? moi, qui pour toi seul me
consume? Et, pour tous ces soucis, mon unique récompense, c'est
que ce brutal garçon me torture, et qu'il me hait! (Il éclate en
sanglots.)

SIEGFRIED, qui s'est de nouveau retourné, et qui a,
tranquillement, scruté les regards de MIME.

Tu m'as enseigné beaucoup, Mime, et par toi j'ai beaucoup
appris; mais, ce que tu m'eusses le plus volontiers enseigné,
je n'ai pu réussir à l'apprendre: non, je n'ai pu apprendre
à te souffrir!--M'offres-tu à manger, à boire? mon dégoût me
suffit, j'ai dès lors mangé! M'as-tu fait un bon lit pour que j'y
dorme mieux? c'est assez: j'y dormirai mal! Est-ce toi qui veux
m'instruire et former mon esprit? Je deviens sourd, j'aime mieux
rester bête! Je ne t'ai pas plutôt vu de mes yeux, que je trouve
odieux tout ce que tu fais: que tu demeures, que tu ailles et
viennes, que tu trottines, que tu clopines, que tu branles de la
tête, que tu clignotes des yeux, à chacune de tes clopinades, au
moindre de tes clignotements, je me sentirais presque d'humeur
à te sauter à la gorge, monstre, pour te donner le coup de
grâce!--Voilà comment j'appris à te souffrir, Mime. Et maintenant,
puisque tu es sage, aide-moi donc à savoir une chose; pour moi,
c'est en vain que j'y ai réfléchi: moi qui, pour me séparer de
toi, m'enfuis d'ici, sans cesse, à travers la Forêt, comment
se fait-il qu'ici je revienne sans cesse? Pas un animal que je
ne te préfère: toi, je ne puis pas te souffrir; mais l'oiseau
sur la branche, les poissons au ruisseau, je les y souffre fort
bien:--comment donc se fait-il que je revienne ici? Toi qui es
sage, explique-moi cela.

MIME s'assied à quelque distance, en un tête-à-tête familier.

Cela, mon enfant, te prouve simplement combien Mime est cher à ton
cœur.

SIEGFRIED rit.

N'oublie donc pas si vite que je ne puis pas te souffrir!

MIME

C'est la faute de ton naturel, méchant garçon; naturel sauvage,
que tu dois dompter.--Les jeunes, avec des cris de regret,
soupirent après le nid de leurs vieux; leur regret s'appelle de
l'amour: c'est ainsi que toi-même tu as soif de moi; oui, c'est
ainsi que tu l'aimes, ton Mime; et c'est ainsi que tu dois!
l'aimer. Ce qu'est pour ses oisillons mal drus, incapables encore
de prendre leur volée, l'oiseau qui les abecque au nid, voilà ce
qu'est Mime pour ton enfance, Mime, dont l'expérience veille sur
toi;--voilà ce qu'il doit être à tes yeux.

SIEGFRIED

Eh bien, Mime, toi qui sais tant de choses[418-1], apprends-moi
donc encore celle-ci!--Ce renouveau, si bienheureusement des
petits oiseaux s'égosillant, s'appelant l'un l'autre:[418-A]
n'as-tu pas répondu toi-même alors, à mes questions: C'est parce
qu'ils sont mâle et femelle? Ils causaient avec tant d'amour, sans
plus se quitter: ils firent un nid, ils y couvèrent; puis, lorsque
la nichée fut née, battit des ailes, ils en prirent tous les
deux grand soin.--De même, sous les halliers, s'accouplaient les
chevreuils, même les bêtes farouches, loups et renards: le mâle
cherchait les vivres, les apportait au gîte, la femelle allaitait
les jeunes. Ainsi j'appris ce que c'est que l'amour; et jamais,
à la mère, je ne dérobai ses jeunes.--Eh bien, Mime, ta tendre
femelle, où la caches-tu, pour que je puisse l'appeler: ma mère?

MIME, avec contrariété.

Que te passe-t-il, fou? Ah! es-tu bête? Es-tu donc un oiseau, toi?
Es-tu donc un renard?

SIEGFRIED

«Nouveau-né, tu m'as élevé; vermisseau, tu m'as vêtu»:--mais ce
vermisseau, d'où te venait-il? D'où te venait-il, ce nouveau-né? A
moins que tu ne m'aies peut-être fait sans mère!

MIME, avec un grand embarras.

Ce que je te dis, tu dois y croire: c'est moi qui suis ton père et
ta mère, tout ensemble.

SIEGFRIED

Tu mens, hideux hibou!--J'ai parfaitement su voir comme les jeunes
ressemblent aux vieux. Je suis allé au clair ruisseau: j'ai épié,
dans son miroir, l'image des arbres et des bêtes; le soleil, les
nuages, dans son étincellement, tels qu'ils sont en réalité, me
sont apparus. Je m'y suis donc aussi vu moi-même,[420-A] et je
m'y suis trouvé tout différent de toi: tout autant qu'un poisson
qui brille[420-B] pourrait différer d'un crapaud; or, jamais un
poisson n'est issu d'un crapaud.

MIME, tout à fait contrarié.

Voilà des raisonnements d'une extravagance rare!

SIEGFRIED, de plus en plus vivement.

Je commence même à saisir, vois-tu, quelle réponse faire à cette
question que j'ai si souvent creusée en vain: moi qui, pour me
séparer de toi, m'enfuis d'ici, sans cesse, à travers la Forêt,
comment se fait-il qu'ici je revienne sans cesse? (Il se lève
brusquement.) C'est qu'il faut que tu m'apprennes encore qui fut
mon père, et qui ma mère!

MIME se met à distance.

Mais quel père? Mais quelle mère? Mais quelle oiseuse question!

SIEGFRIED le saisit à la gorge.

Ainsi dois-je te saisir pour savoir quelque chose, puisque, de
bon gré, je n'obtiendrai rien! Ainsi ai-je dû t'arracher tout: la
parole même, à peine en aurais-je eu soupçon, si je n'en avais,
par la violence, tiré les secrets au misérable! Crapoussin galeux!
parleras-tu? Quel est mon père? Quelle est ma mère?

MIME, ayant consenti de la tête et fait des signes avec les mains,
a été lâché par SIEGFRIED.

Un peu plus, et c'est à ma vie que tu t'en prendrais!--Soit,
laisse-moi désormais! Ce que tu brûles de savoir, apprends-le,
jusqu'au bout, tel que je le sais moi-même.--O ingrat, ô mauvais
enfant! écoute, à présent, pourquoi tu me hais! Je ne suis ton
père ni ton parent[422-1],--et pourtant, que ne me dois-tu pas!
Oui, tu m'es étranger, tout à fait étranger, à moi, qui suis ton
seul ami; c'est par pitié seulement que je te recueillis ici:
ah! ma récompense est charmante! Mais pourquoi aussi, fou que je
suis, m'attendais-je à de la gratitude?--Un jour, là, au dehors,
dans la Forêt sauvage, une femme, gisante à terre, geignait:
pour la mettre à l'abri près du foyer bien chaud, je l'aidai à
gagner cette caverne.[423-A] Elle y mit au monde, tristement,
l'enfant qu'elle portait en ses flancs;[423-B] elle se tordait de
souffrance, je la secourus de mon mieux: grande fut sa détresse,
elle mourut,--mais Siegfried vivait.[423-C]

SIEGFRIED s'est rassis.

Donc, c'est de moi qu'est morte ma mère?

MIME

Elle te remit à ma protection: je me chargeai volontiers de
l'enfant. Que de fatigues s'imposait là Mime! que de mal il s'est
donné, le bon Mime! «Nouveau-né, qui t'a élevé?...»

SIEGFRIED

Il me semble que tu te répètes! Réponds: d'où me vient mon nom de
Siegfried?

MIME

C'est ainsi que ta mère m'a dit de te nommer: sous ce nom de
Siegfried, tu deviendrais fort et beau[424-1].--«Vermisseau, qui
t'a vêtu? Serpent, qui t'a réchauffé?...»

SIEGFRIED

Maintenant, comment s'appelait ma mère?

MIME

Voilà ce que je sais vraiment à peine!--«Qui t'a fait boire, et
qui, manger?...»

SIEGFRIED

Son nom! Il faut que tu me dises son nom!

MIME

Il m'a peut-être échappé? Attends! C'est Sieglinde[425-1] qu'elle
devait s'appeler, celle qui t'a confié à mes soins.--«Qui a veillé
sur toi comme sur sa propre peau?...»

SIEGFRIED

A présent, dis-moi le nom de mon père.

MIME, avec brusquerie.

Lui, je ne l'ai jamais vu.

SIEGFRIED

Mais comment s'appelait-il? Ma mère a dû te le dire.

MIME

Elle m'a dit qu'il est mort en combattant, rien de plus: c'est
comme n'ayant plus de père qu'elle t'a confié à moi:--«Et lorsque
tu grandis, qui encore t'a soigné? Qui préparait ton lit, pour que
tu dormisses mieux?...»

SIEGFRIED

Assez! Rentre cette vieille rengaine![425-2]--Si tu veux que je
croie ton récit, si tout ce que tu m'as dit est vrai, fais-moi
voir des preuves à l'instant!

MIME

Des preuves? Quelle preuve encore veux-tu?

SIEGFRIED

Je ne te croirai pas de mes oreilles, je ne te croirai qu'avec mes
yeux: quelles preuves de ta bonne foi? quelles preuves?

MIME, après quelque hésitation, va chercher les débris d'un Glaive
brisé en deux.[426-A]

Ce que m'a remis ta mère, le voici: à moi qui ai peiné, qui t'ai
nourri, élevé, piètre salaire qu'elle laissa là: regarde, c'est un
Glaive brisé![426-1] celui même que portait ton père, m'a-t-elle
conté, lorsque, dans un combat suprême, il fut tué.

SIEGFRIED

Ces débris, tu vas me les forger:[426-B] voilà mon véritable
Glaive![426-2] Allons, Mime, à l'œuvre, et tout de suite; si tu
sais travailler, prouve à présent ton art! Pas de subterfuge, pas
de mauvais tour: ces débris sont mon seul espoir. Si je te trouve
à flâner, si tu les répares mal, si tu t'avises de quelque fraude
en refondant leur solide acier,--misérable, c'est à ta peau que je
m'en prendrai[427-1]: la fourbissure, je te la montrerai, moi! Car
c'est aujourd'hui même, sur ma parole, qu'il me faut le Glaive;
l'arme, aujourd'hui même je l'aurai!

MIME, terrifié.

Mais encore que prétends-tu faire, avec le Glaive, aujourd'hui
même?

SIEGFRIED

Fuir la Forêt, courir le monde,[428-A] et ne jamais revenir ici.
Je suis libre, et j'en suis bien aise: rien qui me retienne,
rien qui m'entrave! Toi, d'abord, tu n'es pas mon père; c'est au
lointain qu'est ma patrie; ton foyer n'est pas le mien, ton toit
n'est pas mon toit. Joyeux comme le poisson qui nage, libre comme
le pinson qui prend l'essor, je pars d'ici: là-bas, par delà la
Forêt, pareil au vent qui la franchit, je pars là-bas,--pour ne
jamais te revoir, toi, Mime! (Il s'engouffre dans la Forêt.)

MIME, éperdu d'angoisse.

Reste! Arrête! Où cours-tu? (De toutes ses forces, il crie du
côté de la Forêt) Hé! Siegfried! Siegfried! Hé!--Le voilà rué par
là!--Et moi!--A mon ancienne détresse s'en ajoute une nouvelle!
j'en demeure stupide, absolument!--A présent, comment me tirer
de là? Comment le retenir? Comment le conduire[428-1] à l'antre
de Fafner?--Comment les rapprocher, comment, les tronçons de ce
fer de malheur? Authentiques! nul fourneau dont le feu leur donne
la chaude! Inflexibles! il n'est pas un gnome dont le marteau
puisse en venir à bout; ni la haine du Nibelung, ni son envie, ni
sa détresse, ni ses sueurs, rien, qui puisse me river Nothung;
rien, qui m'en refasse un Glaive entier!--(Il s'affaisse, avec
désespoir, sur un siège, derrière son enclume.)

       *       *       *       *       *

    Au seuil de la porte du fond arrive de la Forêt LE VOYAGEUR
    (WOTAN).--Couvert d'un long manteau bleu sombre, à la main une
    Lance en guise de bâton, il est coiffé d'un grand chapeau, dont le
    large bord, arrondi, pend sur l'un des yeux, qui lui manque.

LE VOYAGEUR[429-A]

Salut à toi, sage forgeron! A l'hôte, fatigué d'une longue route,
accorde gracieusement une place à ton foyer![429-1]

MIME, de frayeur, a sursauté.

Qui peut venir me relancer dans la Forêt sauvage, jusqu'au fond de
ces bois solitaires?

LE VOYAGEUR

C'est Le Voyageur que me nomme le monde[431-1]: j'ai déjà voyagé
bien loin, sur le dos de la terre je me suis mû beaucoup[431-2].

MIME

Meus-toi donc, et va-t-en d'ici sans t'y reposer, puisque le monde
t'appelle Le Voyageur.

LE VOYAGEUR

A titre d'hôte, j'ai reposé chez les bons; des présents, plus
d'un m'en a fait: car une mauvaise fortune menace les mauvais
hôtes[432-1].

MIME

La mauvaise fortune, l'infortune, ont toujours habité chez moi:
veux-tu donc grossir ma misère?

LE VOYAGEUR, pénétrant plus avant.

Bien des choses, je les ai scrutées, j'en sais beaucoup[432-2]:
j'en ai pu révéler de capitales à plus d'un; plus d'un m'a dû
l'unique remède à ses tortures, à sa détresse, bref à ce qui lui
consumait l'âme.

MIME

Bien des choses, tu les as flairées, tu en as épié beaucoup; je
n'ai besoin ni de flaireur, ni d'espion. Je veux être ici seul, et
tout seul; libre aux badauds d'aller ailleurs.

LE VOYAGEUR, se rapprochant encore de quelques pas.

Plus d'un, qui se croyait sage, ignorait l'unique chose qui
lui eût été nécessaire; et je l'amenais à m'interroger; et je
répondais, et je l'éclairais. Et c'était là sa récompense.

MIME, qui s'inquiète de plus en plus, à mesure que Le Voyageur se
rapproche davantage.

Plus d'un fait étalage d'une science inopportune: la mienne me
suffit, j'en ai juste assez; mon esprit me suffit, je n'en désire
pas plus: bon voyage!

LE VOYAGEUR s'assied au foyer.

C'est ici que je reste, assis au foyer. Puisque tu parles de
science, parions, j'engage ma tête. Ma tête t'appartient, tu
l'auras gagnée, si, à force de m'interroger, tu n'apprends point,
par mes réponses, tout ce qu'il t'importe de savoir.

MIME, saisi et déconcerté, à part.

Comment me débarrasser de l'espion? Posons-lui des questions
captieuses.--(Haut.) Je prends en gage ta tête[433-1], en échange
du foyer: vois à la sauver avec sens! Je poserai trois questions,
à mon choix.

LE VOYAGEUR

Et, les trois fois, je devrai répondre.

MIME, après quelque réflexion.

Sur le dos de la terre, tu t'es mû beaucoup; l'univers, au loin
tu l'as parcouru: eh bien, malin que tu es, dis-moi quelle race
pullule, dans les profondeurs de la Terre.

LE VOYAGEUR

Dans les profondeurs de la Terre pullulent les Nibelungen:
Nibelheim, tel est leur pays. Ce sont des Alfes-Noirs;
Schwarz-Alberich[434-1], jadis, les gouvernait en maître: grâce
à l'irrésistible toute-puissance d'une Bague magique, il s'était
asservi cette race industrieuse; se fit accumuler, par elle, tout
un Trésor d'immenses richesses; et rêvait de soumettre le Monde.
Quelle est ta deuxième question, gnome?

MIME, réfléchissant plus profondément.

Tu m'en connais long[435-1], Voyageur, sur les profondeurs de la
Terre:--et maintenant, dis-moi, simplement, quelle race pèse sur
le dos de la Terre?

LE VOYAGEUR

Sur l'échine de la Terre pèse la race des Géants: Riesenheim, tel
est leur pays. Fasolt, Fafner, princes de ces brutes, envièrent
au Nibelung sa puissance, conquirent son énorme Trésor; et, avec
le Trésor, l'Anneau, qui les brouilla: ils luttèrent, Fasolt
succomba. Métamorphosé en sauvage Dragon, c'est Fafner qui garde à
présent le Trésor.--Passons à la troisième question[435-2].

MIME, tout à fait ravi comme en un songe.

Tu m'en connais long, Voyageur, sur l'échine rugueuse de la
Terre:--et maintenant dis-moi, véritablement, les cimes
nébuleuses, quelle race y habite?[435-3]

LE VOYAGEUR

Sur les cimes nébuleuses les Dieux habitent Walhall. Ce sont des
Alfes-de-Lumière; Licht-Alberich, Wotan, règne sur eux. Il s'est
fait, d'un rameau sacré pris sur le Frêne-du-Monde, une Lance;
le tronc se desséchât-il, elle reste incorruptible; grâce à sa
pointe, Wotan gouverne l'univers. Les Runes-de-Loyauté, celle des
Pactes divins, il les a gravées sur la hampe[436-1]. La Lance, que
serre le poing de Wotan, donne l'empire absolu du Monde à qui la
porte: il a subjugué les Nibelungen; imposé aux Géants ses lois;
à tout jamais, tous obéissent au puissant Maître de la Lance.
(D'un geste comme involontaire, il frappe contre le sol sa Lance:
un sourd roulement de tonnerre gronde, épouvantant MIME.) Eh
bien, sage gnome, n'ai-je pas été à la hauteur de tes questions?
Réponds: n'ai-je pas sauvé ma tête?

MIME, arraché à la rêverie qui l'absorbait, a sursauté, saisi
d'angoisse, et n'ose regarder LE VOYAGEUR.

Tu t'en es parfaitement tiré: maintenant, Voyageur, va ton chemin!

LE VOYAGEUR

Sur quoi devais-tu m'interroger? Sur ce qui t'importe à savoir.
Quel garant avais-tu que je te répondrais? Ma tête:--à mon tour
donc, je gage la tienne que tu ignores ce qui t'importe. Tu ne
m'as pas accueilli comme on accueille un hôte: afin de jouir de
ton foyer, j'ai remis ma tête entre tes mains. Suivant les règles
du pari, la tienne m'appartient à présent, si tu ne réponds à
trois questions: du courage donc. Mime, du courage!

MIME, timide, avec une craintive résignation.

Depuis longtemps déjà, j'ai fui mon sol natal; depuis longtemps,
quitté le sein maternel[437-1]; depuis que l'éclat de l'œil
de Wotan brille pour moi jusqu'en cette caverne, devant lui la
science maternelle maigrit en moi. Mais, s'il peut m'être utile
à présent d'être sage, Voyageur, interroge-moi donc! Peut-être
aurai-je la chance, puisque j'y suis contraint, de libérer ma tête
de gnome[437-2].

LE VOYAGEUR

Eh bien, loyal gnome, dis-moi tout d'abord: quelle est la Race à
qui Wotan semble cruel, quoiqu'il l'aime plus que tout au monde?

MIME

Des races de Héros, j'ai ouï peu de choses: mais à ta question
je puis répondre. Cette Race de son Désir, engendrée par Wotan,
qui, malgré sa tendresse pour elle, la persécute, cette race,
c'est celle des Wälsungen. De Wälse, il naquit deux jumeaux,
qu'il désespéra sauvagement, deux jumeaux, Siegmund et Sieglinde:
ils eurent eux-mêmes un fils, Siegfried, le plus fort des
Wälsungen.--Garderai-je, Voyageur, ma tête, pour cette première
réponse?

LE VOYAGEUR

Avec quelle précision tu m'as nommé la Race![437-3] Certes,
voilà de la subtilité! La première question, tu l'as résolue; je
passe donc, gnome, à la deuxième:--sur Siegfried veille un sage
Nibelung, qui compte lui faire tuer Fafner, et, maître du Trésor,
s'approprier l'Anneau. Quel est le Glaive qui peut, brandi par
Siegfried, servir à la mort de Fafner?

MIME, très vivement intéressé, au point d'oublier de plus en plus
son actuelle situation.

Nothung, tel est le nom d'un enviable Glaive; dans un frêne, en
plein tronc, Wotan l'avait fiché; le Glaive appartiendrait à qui
l'en arracherait. Des plus forts des héros, pas un n'y réussit:
seul le put Siegmund, l'intrépide; il combattit, muni de cette
arme, jusqu'à ce que la Lance de Wotan la lui eut fait voler en
pièces. Maintenant c'est un sage forgeron qui garde avec soin les
débris; car il sait que le Glaive de Wotan, brandi par l'intrépide
et Simple enfant[438-1], Siegfried, peut seul mettre à mort le
Dragon. (Tout à fait satisfait.) Aurai-je, une deuxième fois,
sauvé ma tête de gnome?

LE VOYAGEUR

C'est-à-dire que c'est toi le plus avisé des sages: quelle
sagacité sans égale! Mais, sagace, si tu l'es assez pour vouloir,
au profit d'une entreprise de gnome, exploiter l'héroïque enfant,
prends garde à la troisième question!--Dis-moi donc, savant
armurier, qui pourra bien, Nothung, le Glaive, le ressusciter de
ses puissants débris?

MIME, sursautant, éperdu d'épouvante.

De ses débris? Le Glaive? O malheur! Tout tourne!--Quoi faire?
Quoi dire? Maudit acier, pourquoi suis-je allé te conserver! Il
m'a consumé, torturé de détresse; il me demeure rigide, je ne
puis le marteler: rivure, soudure, rien n'y fait, rien! Si le
plus savant des forgerons ne sait pas comment en venir à bout, si
je ne puis pas, moi! braser le Glaive,--le reforger, quel autre
pourra? Ce miracle, comment le produire? Ce secret, comment le
pénétrerai-je?

LE VOYAGEUR s'est levé d'auprès du foyer.

Tu devais m'interroger trois fois; les trois fois, je me
suis dégagé: tu t'es bien enquis de choses vagues, vaines,
lointaines: quant à celles qui te touchaient de si près, les
seules profitables pour toi, l'idée ne t'en est point même venue.
A présent, te voici bouleversé: ta tête, ta sage tête, est à
moi.--Eh bien donc, gnome caduc, gage caduc, écoute, intrépide
vainqueur de Fafner: seul, qui n'a point connu la Peur[439-1],
peut forger Nothung de nouveau. (MIME, fixement, de tous ses
yeux, le regarde: LE VOYAGEUR se dispose à partir.) Ta sage tête,
veille sur elle à partir d'aujourd'hui: caduque,--je la laisse à
celui qui n'a jamais appris la Peur. (Il rit, sort, et s'éloigne à
travers la Forêt.)

MIME, s'est affaissé, comme anéanti, sur l'escabeau derrière
l'enclume: il regarde fixement, devant soi, dans la Forêt
ensoleillée.--Après un assez long silence, il est saisi d'un
tremblement violent.

Maudite lumière![440-A] Par là, comme l'air flamboie! pourquoi?
Qu'est-ce qui s'y agite, y ondule, y court? Qu'est-ce qui
papillote, grouille et siffle? Qu'est-ce qui tout alentour flotte,
murmure et tremblote? Tout brille, tout scintille, un soleil de
feu! Tout vibre, tout frémit, tout bourdonne! Par là! c'est par
là! un grondement! oui, quelque chose mugit! Et ces broussailles
qui craquent! C'est un passage qu'on se fraye! C'est à moi qu'on
en veut! Une effroyable gueule, béante, pour me happer!--C'est
le Dragon! C'est Fafner! Fafner! (Il pousse un grand cri et,
tremblant, s'accroupit, derrière son enclume.)

SIEGFRIED débûche de la Forêt, écartant les broussailles qui
craquent, et, du dehors encore, appelle.

Hé là! Fainéant! es-tu prêt, cette fois? Vivement! où en est le
Glaive? (Il a pénétré et s'arrête, surpris.) Mais le forgeron?
s'est-il esquivé? Hé! Mime! Hé! poltron![440-1] où es-tu? où
t'es-tu caché?

MIME, de derrière l'enclume, d'une faible voix.

Est-ce toi, mon enfant? Viens-tu seul?

SIEGFRIED

Derrière l'enclume?--Qu'est-ce que tu faisais là? M'affilais-tu le
Glaive, par hasard?

MIME, hagard et distrait.

Le Glaive? Le Glaive? Comment le pourrais-je?--(Comme à soi-même.)
«Seul, qui n'a point connu la Peur, peut forger Nothung de
nouveau.»--J'en sais trop pour une telle besogne!

SIEGFRIED

Me répondras-tu? Veux-tu que je t'y décide?

MIME, comme précédemment.

Me décider?--J'ai parié ma tête, et je l'ai perdue: gage caduc,
elle est à celui «qui n'a jamais appris la Peur».

SIEGFRIED, avec violence.

Sont-ce des faux-fuyants? Veux-tu m'échapper?

MIME, se ressaisissant peu à peu.

J'échapperais à celui qui connaîtrait la Peur:--mais, la Peur,
c'est précisément ce qu'à l'enfant je n'ai pas enseigné! Imbécile!
avoir négligé ce qui seul m'eût été profitable! Je voulais lui
apprendre à m'aimer,--je puis me vanter d'avoir réussi! Comment
lui apprendrais-je à me craindre?

SIEGFRIED l'empoigne.

Hé! veux-tu que je t'aide? Aujourd'hui, qu'as-tu fait?

MIME

Je ne me suis occupé que de toi: il faut que je t'apprenne une
chose capitale, c'est pour en chercher les moyens que je me suis
enfoncé dans mes réflexions.

SIEGFRIED, riant.

Enfoncé, jusque sous ton siège: quoi de capital as-tu pu trouver
là?

MIME, se ressaisissant de plus en plus.

La Peur! Oui, c'est la Peur que j'étudiais pour toi, pour
l'apprendre à ton ignorance.

SIEGFRIED

Qu'est-ce que tu entends par la Peur?

MIME

Tu ne l'as pas encore éprouvée, et tu veux quitter la Forêt pour
t'en aller courir le Monde?[442-1] A quoi te servirait le plus
solide des Glaives, si la Peur te reste étrangère?

SIEGFRIED, impatienté.

Quelque mauvaise raison que tu m'auras inventée!

MIME

Mauvaise raison? Celle de ta mère? C'est elle qui parle par
ma bouche: il faut bien que je tienne mon serment de ne point
t'exposer aux embûches du monde avant que tu aies appris la Peur.

SIEGFRIED

Si c'est un art, pourquoi ne le connais-je pas? Allons!
Qu'entends-tu par la Peur?

MIME, de plus en plus animé.

N'as-tu jamais senti, dans la Forêt obscure, au crépuscule,
dans les lieux sombres, lorsqu'au loin tout y vibre, y
bourdonne, y murmure, lorsqu'un sauvage grondement, de proche
en proche, y ronfle, lorsqu'autour de toi tout y grouille d'une
indistincte agitation, lorsque plane sur ton être une strideur
grandissante,--n'as-tu pas senti, tout hagard, l'horreur paralyser
tes membres? Les membres ébranlés frissonnent et se dérobent, les
sens troublés s'anéantissent dans les tourbillons du vertige; le
cœur, à coups précipités, palpite, halette, pantelle, éclate
dans la poitrine!--Si tu n'as pas éprouvé cela, tu n'as jamais
connu la Peur.

SIEGFRIED

Ce doit être extraordinaire, singulièrement! Mais ferme et
fort, je le sens, reste mon cœur. Cette horreur, ce frisson,
cet ébranlement, ce trouble, ces vertiges, cette paralysie qui
pantelle, je les éprouverais avec plaisir; oui, je désire vivement
les connaître.--Mais comment pourrais-tu me les inspirer, toi,
Mime? Toi, le pusillanime, toi, comment serais-tu mon maître?

MIME

Suis-moi seulement, je te guiderai bien: à force d'y penser,
j'ai trouvé. Je connais un funeste Dragon; il a étouffé beaucoup
d'hommes, il en a dévoré beaucoup. C'est lui, Fafner, qui
t'apprendra la Peur, si tu me suis à son repaire.

SIEGFRIED

Où est-ce?

MIME

Neid-Höhle[444-1], tel est son nom: à l'Est, à l'extrémité de la
Forêt.

SIEGFRIED

Alors, ce ne serait pas loin du Monde?

MIME

Neid-Höhle?--on ne peut plus près du Monde![444-2]

SIEGFRIED

C'est donc là qu'il faudra me conduire: ensuite, la Peur apprise,
en avant par le Monde! Mais, d'abord, forge-moi mon Glaive; c'est
dans le Monde que je le veux brandir.

MIME

Le Glaive? O détresse!

SIEGFRIED

A la forge et tout de suite! Voyons, qu'as-tu fait? Montre.

MIME

Fer maudit! comment le réparer? Je ne pourrai pas! Un charme, un
charme tenace! Comment en venir à bout? Pas un gnome n'aura cette
puissance! Quiconque ne connaît point la Peur y réussirait sans
doute mieux.

SIEGFRIED

Des finesses! Des défaites! Des mensonges! toute sa science! Des
ruses, pour se tirer d'affaire: le fainéant! S'il confessait,
encore, qu'il n'est qu'un bousilleur!--Assez de bousillage!
Donne-moi ces tronçons! C'est le fer de mon père,--il me cédera
bien: c'est moi-même qui le forgerai, mon Glaive![445-1]

MIME

Sans doute y réussirais-tu, si tu avais pratiqué l'art avec
quelque assiduité: mais toutes mes leçons te laissaient sans zèle:
à présent, que veux-tu faire de propre?

SIEGFRIED

Ce que son maître n'a pu, l'apprenti le pourrait-il? Il aurait eu
beau l'écouter toujours!--Déguerpis! Mêle-toi de tes affaires:
ou je te jette au feu, toi aussi! (Ayant accumulé sur l'âtre une
masse de braises, il alimente sans cesse la flamme, serre, dans un
étau, les tronçons du Glaive, lime, et les réduit en limaille.)

MIME, en le regardant travailler.

Qu'est-ce que tu fais là? Prends donc la soudure!

SIEGFRIED

Pas de soudure! Je n'en ai pas besoin: pas de bouillie pour forger
un Glaive!

MIME

Tu m'uses la lime, tu fausses la râpe: comment veux-tu limer de
l'acier?

SIEGFRIED

Il faut que je le voie pulvérisé: ce qui est en deux, c'est ainsi
que je le dompterai.

MIME, tandis que SIEGFRIED lime avec frénésie.

L'expérience ici ne sert de rien, je le vois clairement: ici, à
l'ignorant, sert son ignorance même! Comme il peine et comme il
y va! Avec quelle force! L'acier disparaît, ce n'est pas long!
J'ai beau être aussi vieux que cette grotte et cette Forêt, voilà
ce que je n'ai jamais vu faire![446-1] Mais viendra-t-il à bout
du Glaive? Nous verrons bien: si, lui qui ne connaît point la
Peur, il réussit, s'il le fourbit et s'il l'achève,--c'est que
Le Voyageur avait donc raison! Il s'agit, à présent, de sauver
ma tête, ma tremblante tête: comment m'y prendre? C'est à lui,
l'intrépide enfant, qu'elle appartient, s'il n'apprend par
Fafner la Peur. Mais, malheureux que je suis, j'y pense! Comment
tuerait-il le Dragon, si le Dragon lui inspire la Peur? Maudite
alternative! Je m'y engluerais ferme, si je ne trouvais quelque
expédient pour venir à bout du sans-Peur lui-même.

SIEGFRIED, ayant limé jusqu'au bout les tronçons, en a rassemblé
la limaille dans un creuset, qu'il met au feu: il entretient,
durant ce qui suit, la flamme, avec le soufflet de forge.

Hé, Mime, vivement: comment se nomme-t-il, le Glaive que j'ai
pulvérisé?

MIME, sursautant, tiré de ses réflexions.

Nothung[447-1] est le nom de l'enviable Glaive: c'est ta
mère[447-2] qui m'en a transmis la tradition.

SIEGFRIED, au travail[447-A].

Nothung! Nothung! enviable Glaive! pourquoi t'es-tu brisé jadis?
Voici[447-3], j'ai réduit en paillettes ton acier, ton éclat
d'acier: au creuset la limaille! au feu!

Hoho! Hoho!--Haheï! Haheï!--Souffle, soufflet!--Souffle le
feu!--Dans la forêt croissait un arbre, j'ai rué bas l'arbre
sauvage: du frêne brun, j'ai fait du charbon. Voici, sur le foyer
le frêne est en monceau!

Hoho! Hoho!--Haheï! Haheï!--Souffle, soufflet!--Souffle le
feu!--L'arbre en charbon, qu'il brûle fièrement! Comme il rutile
clair et sublime! Il pétille, les bluettes jaillissent, il me fond
ma poussière d'acier.

Hoho! Hoho!--Haheï! Haheï!--Souffle, soufflet!--Souffle le
feu!--Nothung! Nothung! enviable Glaive! déjà fond ta poussière
d'acier: tu nages dans ta propre sueur,--bientôt je te brandirai,
mon véritable Glaive!

MIME, assis à l'écart, et--durant les interruptions du chant de
SIEGFRIED,--toujours à part.

Son Glaive, il le forgera: Fafner, il le tuera: cela, je le vois à
coup sûr d'avance; par cette mort c'est le Trésor qu'il conquiert,
c'est l'Anneau:--lui ravir ses conquêtes, comment? Par la ruse,
avec de l'adresse, je m'approprierai l'une et l'autre, et mettrai
ma tête en sûreté. Voyons: il a tué le Dragon; la lutte l'a
fatigué; pour le réconforter, je lui présente un breuvage; dans
ce breuvage, j'aurai mis des sucs aromatiques, recueillis tout
exprès pour lui; il boit: quelques gouttes suffiront, pour qu'il
tombe insensible et dorme; avec l'arme même qu'il s'est faite, je
me débarrasse alors de lui: à moi le Trésor, à moi l'Anneau! Heï!
sage Voyageur, si je t'ai paru bête, comment te plaît maintenant
mon subtil esprit? Le remède, l'ai-je découvert? Mon repos,
l'ai-je assuré? (Il se lève tout guilleret pour aveindre des
vases, dont il verse dans une marmite les ingrédients.)

SIEGFRIED, l'acier fondu, l'a coulé dans un moule, qu'il plonge
à l'instant même dans l'eau: on entend le bruit strident de la
trempe.

C'est un flux de feu qui vient de fluer dans l'eau: c'est sa
furieuse rage qui vient d'y siffler; le froid qui l'a calmé
l'aura bientôt congelé. Est-ce qu'il blesse encore l'eau, le flux
dévorant? Non pas! Est-ce qu'il la brûle encore? Non plus! Il est
devenu ferme, l'acier, souverainement inflexible et dur: voici, du
sang brûlant l'aura baigné, bientôt!--Et maintenant, sue encore
une fois, sue que je t'achève: Nothung, Nothung, enviable Glaive!
(Il met au feu le Glaive, et l'y fait rougir. Puis il se tourne du
côté de MIME, qui, à l'autre bout du foyer, porte une marmite au
bord du feu.) Qu'est-ce que fait le balourd avec sa marmite? Moi,
je fais chauffer l'acier,--mais toi! quel brouet viens-tu brasser
là?

MIME

Que veux-tu? le forgeron a honte de voir son élève en remontrer au
maître; puisque pour le vieux c'en est fait de son art, qu'il soit
donc le cuisinier de l'enfant: à l'un de faire bouillir le métal,
au vieux de lui faire bouillir la soupe. (Il continue de faire
cuire.)

SIEGFRIED, sans cesser de travailler.

Mime, l'artiste, étudie désormais la cuisine; l'art de forger
n'est plus de son goût: il m'a forgé des glaives, tous je les ai
brisés; s'il me fait la cuisine, je n'y toucherai donc pas.--La
Peur, il veut me conduire où j'apprendrai la Peur; il faut qu'un
autre, au loin, me l'enseigne: il ne le peut pas lui-même,--et
c'est ce qu'il connaît le mieux; sa nullité se révèle en tout! (Il
a retiré l'acier rougi, et le martelle, sur l'enclume, avec le
grand marteau, tout en chantant ce qui suit.)

Hoho! Haheï! Hoho!--Forge, mon marteau, forge un solide
Glaive!--Hoho! Haheï!--Haheï! Hoho!--Haheï! Hoho! Haheï!

Ton bleu blafard, le sang le teignit, jadis, d'un rouge
ruissellement d'écarlate: tu riais alors, frais acier, léchant
le sang tiède, glacial acier!--Hahaheï! Hahaheï!--Hahaheï! heï!
heï!--Hoho! Hoho! Hoho!--Voici, la fournaise, aujourd'hui,
c'est la fournaise qui t'a rougi; le marteau ploie ta souple
trempe: ta rage pétille en étincelles, sur moi qui t'ai vaincu,
rebelle!--Heyaho! heyaho!--Heyaho! ho! ho!--Hoho! hoho! haheï!

Hoho! haheï! hoho!--Forge, mon marteau, forge un solide
Glaive!--Hoho! haheï!--Haheï! hoho!--Haheï! hoho! haheï!

Tes vives étincelles, pour moi quelle joie vive! Violence de
la colère, ornement pour le brave! Tu t'égayes, tu me souris,
tu prends des airs, aussi, des airs farouches, des airs
furieux!--Hahaheï! hahaheï!--Hahaheï! heï! heï!--Hoho! hoho!
hoho!--Par la flamme et par le marteau, j'ai triomphé! Étiré
sous mes coups puissants, cesse de rougir: assez de honte! Sois
froid, sois dur, autant que tu peux.--Heyaho! heyaho!--Heyaho! ho!
ho!--Haheï! hoho! haheï! (En proférant les dernières notes, il
plonge dans l'eau l'acier, et rit, au bruit strident.)

MIME, revenu à l'avant-scène, pendant que SIEGFRIED, en la
poignée, fixe la lame forgée du Glaive.

Il s'est fait un Glaive affilé pour tuer Fafner, mon ennemi; moi,
j'ai fait un breuvage pour me tuer Siegfried, quand il m'aura tué
Fafner. Ma trahison doit réussir; ma ruse, avoir sa récompense!
L'étincelant Anneau créé par mon frère, l'Anneau magique, par lui
doué d'une toute-puissance irrésistible, l'Or clair, qui rend
souverain, je l'aurai conquis, moi!--Moi!--Alors, Alberich même,
qui m'asservit jadis, à mon tour je l'assujettis aux corvées du
reste des gnomes: alors, rentré sous terre, je suis prince des
Nibelungen; alors, tout le troupeau m'obéit!--Le gnome qu'on
méprisait, combien on l'estimera! Les Dieux, vers le Trésor,
s'empressent, et les Héros; au branle de ma tête, l'univers
s'incline; devant ma fureur, il frémit!--Et certes, Mime ne
travaillera plus: c'est pour lui, que travailleront les autres,
afin de l'enrichir, à jamais. Mime, l'intrépide, Mime sera roi,
prince des Alfes, universel Maître! Hein, Mime! crois-tu que tu as
de la chance? Toi! qui t'eût jamais prédit cela?

SIEGFRIED, durant les pauses de la tirade de MIME, et tout en
achevant tour à tour de limer, d'affiler son Glaive, de le
marteler au petit marteau.

Nothung! Nothung! enviable Glaive! Glaive refixé dans ta poignée!
Glaive en deux! Glaive refait par moi! Plus un coup ne te rompra,
plus un. Tu t'es brisé, mon père est mort; je suis vivant, tu
ressuscites, ton riche éclat rit à son fils, ton fil d'acier
tranche à coup sûr. Nothung! Nothung! jeune! rajeuni! c'est moi
qui t'ai ressuscité. Mort, en débris, tu gisais là; te voici
radieux, fier, auguste! Montre aux scélérats ton éclat! frappe le
traître, égorge l'infâme! Et toi, viens voir, forgeron de Mime,
comment tranche le Glaive de Siegfried![451-A]

    (Frappée du Glaive, qu'il a brandi en prononçant les derniers mots,
    l'enclume se fend, de haut en bas, en deux masses qui tombent à
    grand bruit[451-1]. MIME, arraché à son extase, tombe, d'épouvante,
    assis par terre. SIEGFRIED lève joyeusement son Glaive.--Le rideau
    tombe.)



ACTE DEUXIÈME

PROFONDE FORÊT


    (Tout à l'arrière-plan, l'ouverture d'un antre. Le sol s'élève
    depuis la rampe jusque vers le milieu de la scène, où il fait une
    petite plate-forme; à partir de là il s'abaisse, en arrière et du
    côté de l'antre, dont l'ouverture ainsi n'est vue du spectateur
    que dans sa partie supérieure. A gauche on aperçoit, à travers les
    arbres de la Forêt, une muraille de rocs, crevassée.--Nuit obscure,
    plus profonde encore à l'arrière-plan, où d'abord l'œil du
    spectateur ne doit distinguer absolument rien.)

ALBERICH, couché à l'écart, tout auprès de la muraille de rocs, en
une sombre méditation.

Dans la nuit et dans la Forêt, devant Neidhöhle, je demeure
de garde: mon oreille guette, mon œil épuisé veille.--Aube
tremblante, est-ce toi qui déjà tressailles? Au travers des
ténèbres, est-ce ta pâleur qui point? (Un vent d'orage[452-1]
s'élève, à droite, dans la Forêt.) Là! quelle est cette lueur qui
brille? Elle se rapproche, elle resplendit, c'est une éblouissante
clarté; il court comme un coursier d'éclairs qui se fraye par la
Forêt passage, en s'ébrouant. Qui approche? est-ce déjà l'égorgeur
du Dragon? est-ce déjà celui qui tuera Fafner? (La bourrasque
s'apaise, la lueur disparaît.) La clarté s'est éteinte,--sa flamme
a disparu: de nouveau, la nuit.--Qui approche là, brillant, dans
l'ombre?

LE VOYAGEUR sort de la Forêt, et s'arrête en face d'Alberich.

Neidhöhle! m'y voici donc arrivé par la nuit: qui vois-je dans
les ténèbres, là? (Comme jailli des nuages tout à coup déchirés,
le clair de lune pénètre, et projette sa lumière sur la figure du
Voyageur.)

ALBERICH reconnaît LE VOYAGEUR, et recule d'effroi.

Toi! ici![453-1] t'y montrer toi-même? (Avec une explosion de
fureur.) Qu'y veux-tu? Arrière, passe ton chemin! Hors d'ici,
voleur sans pudeur!

LE VOYAGEUR

Schwarz-Alberich, c'est toi qui rôdes ici? Est-ce que c'est toi
qui veilles sur le gîte de Fafner?

ALBERICH

Est-ce que ton envie, à toi, et ta haine, sont en quête d'un
nouveau forfait? Ne t'attarde pas ici! écarte-toi d'ici! Cette
place, grâce à ta perfidie, ne fut que trop abreuvée de détresse;
maintenant donc, impudent que tu es, laisse-la moi libre!

LE VOYAGEUR

C'est pour voir, et non pour agir, que je suis venu[453-2]: qui
pourrait m'interdire l'étape du Voyageur?

ALBERICH éclate d'un rire hargneux.

Esprit de fureur! génie d'intrigue! Si pourtant j'étais, à ton
avantage, aussi aveugle, aussi naïf qu'autrefois quand tu me pris
au piège! Comme tu réussirais sans peine à me dérober encore
l'Anneau! Prends garde: ton art, je le connais bien, mais ton
faible non plus n'est pas un secret pour moi. Mes trésors ont payé
ta dette; mon Anneau, l'effort des Géants qui t'avaient édifié ton
Burg: ce qu'avec les arrogants, jadis, tu as conclu, les Runes
en sont encore aujourd'hui garanties par la hampe souveraine de
ta Lance. Ce qu'à titre de salaire tu leur as compté, tu ne peux
l'arracher aux Géants: tu briserais toi-même la hampe de ta Lance;
dans ta main le sceptre suprême, tout fort qu'il est, tomberait en
poudre.

LE VOYAGEUR

S'il m'a soumis ta méchanceté, ce n'est point par les Runes-de-Foi
d'aucun pacte; s'il t'asservit à moi, c'est par sa force propre:
aussi est-ce pour la guerre que je le garde avec soin.

ALBERICH

Fières sont tes menaces, arrogante est ta force, mais comme,
au fond du cœur, tu trembles! Le gardien du Trésor, Fafner,
est voué à la mort par ma Malédiction:--qui--héritera de lui?
L'enviable Trésor retournera-t-il au Nibelung? voilà ce qui
t'assassine d'un éternel souci! Car l'Anneau, si jamais je
parviens à le ressaisir, j'en utiliserai la puissance autrement
que de stupides Géants: qu'alors tremble l'auguste gardien des
Héros[455-1]! J'assaille les hauteurs du Walhall avec l'armée de
Hella[455-2]: je deviens Maître de l'univers!

LE VOYAGEUR

Ton projet m'est connu; mais il ne m'inquiète pas: l'Anneau, qui
le conquerra l'aura.

ALBERICH

En quels termes vagues tu profères ce que nettement, d'ailleurs,
je sais! Ton arrogance compte sur la Race, la bien-aimée Race
héroïque en laquelle refleurit ton sang. Sans doute as-tu pris
soin d'élever certain gaillard, qui, bravement, te cueillerait le
fruit que tu ne peux cueillir?

LE VOYAGEUR

Ce n'est pas à moi qu'il faut chercher noise, c'est à Mime: ton
frère, voilà pour toi le péril; un enfant qu'il amène doit lui
tuer Fafner. L'enfant ne sait rien de moi; c'est le Nibelung
qui, seul, le fait agir à son profit. C'est pourquoi je te dis,
camarade: agis, toi, librement, suivant tes intérêts! Entends-moi
bien, sois sur tes gardes: l'Anneau, l'enfant l'ignore, mais Mime
est édifié.

ALBERICH

Tu retirerais du Trésor ta main?

LE VOYAGEUR

Celui que j'aime agira pour soi, je le laisse agir: qu'il triomphe
ou succombe, il est son propre Maître[456-1]: quant à moi, mes
Héros seulement peuvent m'être utiles[456-2].

ALBERICH

C'est à Mime, et à lui seulement, que j'aurais à disputer l'Anneau?

LE VOYAGEUR

Hors toi et lui, nul n'y aspire.

ALBERICH

Et pourtant, l'Anneau pourrait m'échapper?

LE VOYAGEUR

Qui va venir libérer le Trésor? C'est un Héros; et l'Or, qui
le convoite? deux Nibelungen; et l'Anneau, qui le garde? C'est
Fafner: il succombe,--l'Anneau reste à qui l'a su rafler.--En
veux-tu plus? Où dort le Dragon? Là! si tu le mets en garde contre
la mort, peut-être va-t-il, de bonne grâce, t'abandonner cette
bagatelle.--Tiens, je vais moi-même te l'éveiller[456-3].--(Il se
tourne du côté du fond.) Fafner! Fafner! réveille-toi, Dragon!

ALBERICH, à part, frappé d'étonnement.

Où veut en venir sa sauvagerie[457-1]? Se pourrait-il qu'il me fût
propice?

De la ténébreuse profondeur de l'arrière-plan, LA VOIX DE FAFNER:

Qui trouble mon sommeil?

LE VOYAGEUR

Quelqu'un est venu te crier détresse: c'est la vie qu'il te sauve,
la vie, si tu la lui achètes du Trésor que tu gardes.

FAFNER

Que veut-il?

ALBERICH

Veille, Fafner! Veille, Dragon! Un fort Héros approche, c'est ta
vie sacrée qu'il menace.

FAFNER

J'ai faim de lui.

LE VOYAGEUR

Intrépide sa vigueur d'enfant; tranchant, son Glaive.

ALBERICH

C'est l'Anneau d'Or seul qu'il convoite: laisse-moi l'Anneau pour
récompense, je détourne la lutte, tu gardes ton Trésor, et c'est
en paix que tu vis longtemps!

FAFNER--bâille.

Je gis et possède:--laissez-moi dormir!

LE VOYAGEUR éclate de rire.

Eh bien, Alberich, c'est un coup manqué! Mais tu n'iras plus
m'accuser! Un seul mot encore, réfléchis-y bien: tout suit les
lois de son naturel; tu n'y changeras rien. Je t'abandonne la
place: tiens-y ferme! Fais l'épreuve avec Mime, ton frère: avec
son naturel, à lui, sans doute réussiras-tu mieux. Quant au reste,
apprends-le toi-même: ce ne sera pas long! (Il disparaît dans la
Forêt. Un vent d'orage s'élève, et s'apaise aussitôt.)

ALBERICH, l'ayant un long temps suivi des yeux avec colère.

Il part, sur sa monture de flamme: je reste, soucieux et bafoué!
Mais vous pouvez rire, Dieux que vous êtes, Dieux légers et
voluptueux: je vous verrai tous périr encore! L'Or! tant qu'à la
lumière du jour l'Or rayonnera, quelqu'un qui sait fera vigilance!
quelqu'un qui sait et qui vous brave! quelqu'un qui trompera votre
espoir!

    (Crépuscule matinal. ALBERICH s'insinue dans une fente de rocher.)

       *       *       *       *       *

    MIME et SIEGFRIED arrivent au jour naissant. SIEGFRIED porte le
    Glaive à un baudrier. MIME examine l'endroit minutieusement: puis
    il se dirige vers le fond, du côté de l'antre, qui reste plongé
    dans d'épaisses ténèbres, tandis que le soleil levant illumine, de
    plus en plus clair, la roche qui en masque l'entrée. MIME revient
    enfin vers SIEGFRIED.

MIME

Nous y sommes! ne va pas plus loin!

SIEGFRIED s'assied sous un grand Tilleul.

C'est ici que j'apprendrai la Peur?--Loin m'as-tu mené; une nuit
entière, par la Forêt, nous avons voyagé tous deux; c'est bien!
dorénavant, Mime, tu dois m'éviter! Si je n'apprends ici ce qu'il
me faut apprendre, c'est seul qu'alors j'irai plus loin: enfin! je
serai donc délivré de toi!

MIME s'assied vis-à-vis, sans perdre de vue l'Antre.

Crois-moi, cher! Si tu n'apprends pas, aujourd'hui et ici, la
Peur, dans tout autre endroit, en tout autre temps, difficilement
tu l'éprouveras.--Vois-tu, là, cette sombre gueule d'antre? Il
y gîte un Dragon sauvage horriblement, monstrueusement cruel et
grand; son épouvantable gueule s'ouvre: poil et peau, d'un seul
coup sa rage peut t'engloutir.

SIEGFRIED

Il sera bon, cette gueule, de la lui fermer; c'est bien! j'aurai
soin d'éviter ses dents.

MIME

Il distille et crache une bave venimeuse, qui dévore jusqu'aux os
la chair.

SIEGFRIED

C'est bien! pour que le venin de la bave ne puisse m'atteindre,
j'aurai soin de me ranger sur le flanc du Dragon.

MIME

Sa queue est d'un serpent, elle s'élève avec force: malheur celui
qu'elle étreint! Ses membres enlacés sont broyés comme du verre!

SIEGFRIED

Pour me préserver du branle de la queue, je ne perdrai pas de
vue l'adversaire.--Mais un cœur, le Dragon a-t-il un cœur,
dis-moi?

MIME

Un féroce, inflexible cœur!

SIEGFRIED

Et ce cœur, est-il à la même place que chez l'homme et les
animaux?

MIME

Sans doute, enfant, à la même place; et maintenant, sens-tu venir
la Peur?

SIEGFRIED

Nothung! je pousse Nothung au cœur de l'orgueilleux: est-ce
donc là de la Peur, par hasard? Hé, vieux! si c'est là tout ce
que tu as à m'apprendre, tu peux continuer ta route; ce n'est pas
encore ici que je connaîtrai la Peur.

MIME

Attends la fin! Ce que je t'en ai dit, que ce soit pour toi comme
un bruit sourd: lorsque ce sera lui qu'en personne il te faudra
voir face à face, rien qu'à le voir, oui, rien qu'à l'entendre,
alors, tes sens défailliront! Tu croiras sentir tes regards se
noyer; le sol, vaciller sous tes pieds; dans ta poitrine, ton
cœur tremblant panteler: c'est alors, que tu me sauras gré de
t'avoir conduit; alors, que tu te rappelleras Mime, et que tu
pourras juger s'il t'aime.

SIEGFRIED d'un bond se lève, révolté.

Tu ne dois pas, m'aimer! Te l'ai-je dit, oui ou non? Retire-toi de
ma vue, et laisse-moi seul! je ne supporterai pas plus longtemps
que tu viennes me parler de ton amour![460-1] Oh! cette tête qui
branle, ces yeux qui clignotent, quand pourrai-je enfin ne plus
les voir, quand n'aurai-je plus le dégoût de les voir? Quand
serai-je délivré de l'imbécile?

MIME

Je te laisse: je vais me coucher là-bas auprès de la source. Tu
n'as, toi, qu'à rester ici; quand le soleil sera haut, surveille
le Dragon; c'est de l'antre qu'il se déroulera: c'est ici tout
près qu'il passera, pour s'en aller boire à la source.

SIEGFRIED, riant.

La source! Si tu t'y arrêtes, Mime, j'y laisserai bien aller le
Dragon: quitte à lui pousser dans les reins Nothung, aussitôt
qu'il t'aura toi-même ingurgité! Crois-moi donc, ne va pas te
reposer auprès de la source: va-t'en! va-t'en, le plus loin
possible, et ne reviens plus jamais vers moi!

MIME

Tu ne peux pas m'interdire[461-1] de t'apporter à boire après
un aussi rude combat? Au surplus, s'il te faut un conseil,
appelle-moi;--ou encore, si la Peur t'a pris. (SIEGFRIED, d'un
geste violent, le chasse.)

MIME, à part, tout en s'en allant.

Fafner et Siegfried--Siegfried et Fafner--ah! s'ils pouvaient
s'entrégorger! (Il disparaît dans la Forêt.)

       *       *       *       *       *

SIEGFRIED, seul.--Il se rassied sous le grand Tilleul.[461-A]

Que ce ne soit pas là mon père, comme je m'en sens heureux! C'est
à présent seulement que me plaît la fraîche Forêt; c'est à présent
seulement que me rit la joie du jour: à présent qu'il m'a quitté,
le monstre, et que je ne le reverrai plus du tout! (Silence
rêveur.) Mon père! quel air pouvait-il bien avoir?--Ha!--sans
doute, l'air que j'ai moi-même: car, s'il y avait un fils de
Mime, nécessairement, absolument, ne ressemblerait-il pas à
Mime? Absolument! Aussi laid, disgracieux et gris, aussi petit
et voûté, et gibbeux, et boiteux, et des oreilles pendantes,
avec des yeux chassieux--assez sur l'Alfe! je ne veux plus le
voir. (Il s'appuie en arrière, et lève les yeux vers la cime
de l'arbre. Long silence.--La Forêt murmure.)[463-1] Et ma
mère? comment me figurer ma mère? Voilà ce que je ne puis pas
du tout!--Sans doute, ses yeux, clairs et brillants, luisaient
pareils à ceux des biches,--mais plus beaux encore, bien plus
beaux!--Ainsi donc, elle m'a mis au monde avec douleur, puis
elle est morte: pourquoi, morte? Les mères, celles des hommes,
doivent-elles toutes ainsi mourir de leurs fils? Oh! que ce
serait triste!--Hélas! voir ma mère, voir ma mère! une femme!
une femme,--comme celles des hommes! (Il soupire, se renverse et
s'allonge davantage. Long silence.--Le chant des oiseaux captive
enfin son attention. Il écoute particulièrement un bel oiseau,
au-dessus de sa tête.) O gracieux petit oiseau! jamais, jusqu'à
présent, je ne t'avais entendu: est-ce ici ta Forêt natale?--Si
je comprenais son doux balbutiement! Sans doute pourrait-il me
dire quelque chose,--peut-être--de ma mère bien-aimée? Un gnome
grondeur m'a débité qu'on pourrait, le balbutiement des petits
oiseaux, parvenir à le comprendre bien: comment cela serait-il
bien possible? (Il songe. Son regard s'arrête sur une touffe de
roseaux, non loin du Tilleul.) Heï! j'essaye d'imiter sa voix:
il chante, sur un roseau j'entonne la même chanson! Au lieu
d'employer des paroles, j'emploie les sons de sa mélodie; voilà!
c'est chanter son langage: si je le chante, je comprendrai bien ce
qu'il pourra dire. (Il taille, dans un roseau qu'il s'est coupé du
Glaive, une flûte.) Il se tait, il écoute: à moi donc de babiller!
(Il essaye, sur la flûte, la mélodie de l'oiseau, ne réussit pas à
la reproduire, secoue, à plusieurs reprises, la tête, avec dépit:
enfin y renonce.) Voilà qui ne sonne pas juste: ce ne sera pas
ce roseau-là, qui me rendra l'exquise mélodie.--Il me semble,
petit oiseau, que je reste sot: ah! t'imiter n'est guère facile!
Il écoute, comme pour me narguer: l'espiègle! il épie, et n'y
comprend rien.--Heïda! entends donc à présent mon cor! sur ce sot
roseau, je ne fais rien qui vaille. Une fanfare comme j'en puis
sonner, une joyeuse fanfare de Forêt, voilà ce que tu vas écouter.
Dans l'espoir d'attirer quelque bon compagnon, je l'ai bien
souvent sonnée déjà: il n'est venu rien de meilleur que des ours
et des loups. Voyons ce qu'elle m'attirera cette fois: si ce sera
lui, le bon compagnon? (Il a rejeté la flûte, et sonne, dans son
petit cor d'argent, une joyeuse fanfare.)

    (Au fond de la scène, se produit un mouvement. FAFNER, sous
    l'apparence d'un monstrueux Dragon-Serpent lacertoïde, s'est,
    dans l'antre, soulevé de sa couche; il se fraye un passage à
    travers les broussailles, et, de bas en haut, se déroule jusque
    sur la plate-forme: toute l'antérieure partie de son corps y pose
    déjà[466-1] lorsqu'il exhale, énorme et sonore, un bâillement.)

SIEGFRIED se retourne, aperçoit FAFNER, le regarde avec surprise,
et rit.

Si c'est là tout ce que ma fanfare m'attire d'aimable, à la bonne
heure! Je pourrais me vanter d'avoir un joli compagnon!

FAFNER, lorsqu'il a vu SIEGFRIED, s'est arrêté.

Qu'est-ce qu'il y a, là?

SIEGFRIED

Tiens, tu es une bête, et tu parles? Mais alors, tu vas me
renseigner! Tu as devant toi quelqu'un qui ne connaît point la
Peur: peux-tu la lui faire éprouver?

FAFNER

As-tu donc si grand cœur?

SIEGFRIED

Grand cœur ou cœur, qu'en sais-je! Si tu ne m'enseignes pas
la Peur, prends garde à ta peau, voilà tout!

FAFNER--rit.

Je voulais boire; et je trouve à manger! (Il ouvre la gueule et
montre ses dents.)

SIEGFRIED

Mignonne gueule que tu m'exhibes là: et ces dents donc! riantes!
friandes! Une vraie gueule à clore: vrai! elle tient trop de place!

FAFNER

Mal faite pour des phrases vides; pour t'engloutir, parfaite!

SIEGFRIED

Hoho! nous sommes cruel et féroce, mon gaillard; mais être digéré
par toi me déplairait fort: aussi me semble-t-il à propos,
infiniment plus à propos, que ce soit toi qui crèves ici sans
délai.

FAFNER rugit.

Pruh! Viens, jeune fanfaron!

SIEGFRIED saisit son Glaive.

Gare à toi, rugisseur: il vient, le fanfaron!

    Il se place en face de FAFNER: celui-ci s'avance davantage encore
    sur la plate-forme, et crache par les naseaux sa bave contre
    SIEGFRIED, qui se range à temps sur le côté. FAFNER projette
    alors sa queue pour le saisir: SIEGFRIED l'évite et saute, d'un
    bond, par-dessus le dos du monstre; à l'instant même la queue se
    retourne: déjà presque enlacé, SIEGFRIED la frappe du Glaive.
    FAFNER la retire vivement, rugit, et, pour pouvoir de tout son
    poids se lancer sur Siegfried, il se dresse: il découvre ainsi sa
    poitrine; SIEGFRIED l'y vise promptement au cœur[467-1], où il
    pousse son Glaive jusqu'à la poignée. FAFNER, sous la douleur,
    se cabre encore plus haut, puis il retombe sur la blessure, dans
    laquelle SIEGFRIED, sautant à l'écart, a laissé son Glaive.[467-2]

SIEGFRIED

Tu as vécu, monstre de haine! Maintenant, Nothung est dans ton
cœur.

FAFNER, d'une voix défaillante.

Qui es-tu, intrépide qui m'as frappé au cœur? Qui a pu pousser
ta bravoure, ton enfantine bravoure, à l'exploit meurtrier? Ton
front n'a point couvé ce que tu as accompli[468-1].

SIEGFRIED

Je sais peu de chose encore; qui je suis, pas même encore: à
lutter à mort avec toi, toi-même as poussé mon courage[468-2].

FAFNER

Enfant aux yeux de clarté[468-3], ô ignorant de toi-même:
apprends, qui tu as mis à mort. Ceux qui jadis furent les maîtres
du Monde[469-1], la colossale race des Géants, Fasolt et Fafner,
les deux frères, ont maintenant succombé tous deux. Pour de l'Or
maudit, donné par les Dieux, je tuai Fasolt: c'est celui qui
gardait ce Trésor, Fafner, le dernier des Géants, métamorphosé
en Dragon, que vient de mettre à mort un rose[469-2] Héros.
Vois désormais clair, enfant dans ta fleur[469-3]; le Maître
du Trésor, la trahison l'enveloppe: celui qui t'a poussé, sans
t'éclairer, à l'acte, médite, maintenant, la mort[469-4] de
l'enfant dans sa fleur. (Expirant.) Vois comme cela finit: songe à
moi![469-5][469-A]

SIEGFRIED

Apprends-moi donc encore quelle est mon origine, puisque, ô
Sauvage, la mort semble étendre ta vue[469-6]; devine, d'après mon
nom: c'est Siegfried que je me nomme.

FAFNER

Siegfried! (Il soupire, se soulève, et meurt.)

SIEGFRIED[470-A]

Les morts ne répondent plus.--Mais vivant est mon Glaive: eh bien
donc, à mon vivant Glaive d'être mon guide! (FAFNER, en expirant,
s'est tourné sur le flanc. De sa poitrine, SIEGFRIED retire le
Glaive: du sang lui mouille la main, qui violemment tressaille.)
Ce sang brûle comme du feu! (D'un geste instinctif, à la bouche il
porte les doigts, et suce le sang. Tandis qu'il regarde, rêveur,
devant soi, son attention est, tout à coup, attirée par le chant
des oiseaux de la Forêt. Il retient son souffle, il écoute.) Mais
on dirait--que les oiseaux me parlent: distinctes me semblent les
paroles[470-1]! Est-ce que ce serait l'effet de ce sang?--Cet
extraordinaire oiseau, celui-ci,--écoute! que me chante-t-il?

LA VOIX D'UN OISEAU DE LA FORÊT[471-1], dans le Tilleul.

Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor
des Nibelungen! ô s'il pouvait le trouver dans l'antre! Et le
Tarnhelm, qui l'aiderait à quelque doux exploit! Et l'Anneau, qui
ferait de lui le Maître du Monde, l'Anneau!

SIEGFRIED

O cher petit oiseau! pour ton conseil, merci: j'ai plaisir à
m'y rendre. (Il s'éloigne et descend vers l'antre[471-2], où il
s'engouffre et disparaît.)

       *       *       *       *       *

    (MIME arrive, rampant et regardant, non sans inquiétude, tout
    autour de soi, afin de s'assurer de la mort de FAFNER.--Au même
    moment, de l'autre côté, d'une des crevasses sort ALBERICH; il
    observe attentivement MIME; et quand celui-ci, ne voyant plus
    SIEGFRIED, avec circonspection veut se diriger vers l'antre,
    ALBERICH, se ruant sur lui, lui barre la route.)

ALBERICH

Pas si vite, mauvais compagnon! où se glisse ta ruse?

MIME

Frère de malheur, j'avais besoin de toi ici! Quoi t'y amène?

ALBERICH

C'est toi qui convoites mon Or, drôle? C'est toi qui ambitionnes
mon bien?

MIME

Arrière! Quitte cette place! Cette place m'appartient: qu'y
viens-tu fureter?

ALBERICH

Oui, je te dérange, voleur, dans ta muette besogne?

MIME

Ce que j'ai gagné, d'une lourde peine, ne doit point m'échapper.

ALBERICH

Est-ce toi qui as au Rhin ravi l'Or pour l'Anneau? Est-ce toi qui
l'as doté du charme tenace, l'Anneau?

MIME

Et qui est-ce qui a forgé le Tarnhelm, grâce auquel on se
métamorphose? Toi, qui en avais besoin, tu l'as créé, peut-être?

ALBERICH

Et qu'y aurait jamais compris ta nullité? Est-ce l'Anneau magique,
oui ou non, qui m'avait asservi d'abord l'adresse du gnome?

MIME

L'Anneau! où est-il, ton Anneau? Ta lâcheté se l'est laissé ravir
par les Géants! Ce que tu perdis, ma ruse me l'a gagné.

ALBERICH

C'est l'exploit de l'enfant, qu'à présent, l'avare prétendrait
exploiter? Sous quel prétexte? Quels droits as-tu? L'exploit
n'appartient qu'à lui seul!

MIME

Lui! Mais qui l'a élevé? C'est moi! C'est de cette éducation qu'il
me paye à présent: pour tant de peine, de soucis et de charges,
depuis assez longtemps j'épie ma récompense!

ALBERICH

Il l'a élevé! Le chiche! Le ladre! Il l'a élevé! Voilà pourquoi,
effrontément, audacieusement, le valet prétend être roi! Sais-tu
qu'au plus galeux des chiens l'Anneau conviendrait mieux qu'à toi?
L'Anneau souverain? Jamais, misérable, jamais, ce ne sera toi qui
l'emporteras!

MIME

Conserve-le donc: garde-le, soit, l'Anneau clair! sois le Maître,
toi; mais sois aussi mon frère! Mon Tarnhelm est un joujou drôle:
faisons l'échange. Dans un tel partage du butin, nous trouverons
notre compte tous deux.

ALBERICH, avec un rire de mépris.

Partager? Avec toi? Et le Tarnhelm, encore! quelle fourbe est la
tienne! Mon sommeil serait sans cesse à la merci de tes pièges!

MIME, hors de soi.

Pas même l'échange? Aucun partage? Les mains vides, m'en aller
sans aucune récompense? Rien, tu ne veux m'abandonner rien?

ALBERICH

Rien de rien pour toi! pas un ongle: pas ça!

MIME, furieux.

Eh bien donc, tu n'auras ni l'Anneau, ni le Tarnhelm! Partager? je
ne veux plus, maintenant. Contre toi j'appellerai Siegfried, à mon
aide, et le Glaive du Héros: le fougueux Héros, ce sera lui qui te
fera ton affaire, petit frère![474-1]

ALBERICH

Retourne-toi donc:--voici qu'il sort de l'antre.

MIME

Il aura mis la main sur quelque rien frivole.--

ALBERICH

Le Tarnhelm! Il l'a!--

MIME

Oui, mais aussi l'Anneau!--

ALBERICH

Malédiction!--l'Anneau!--

MIME rit avec malice.

Attends donc: il va te le donner!--Et je vais m'occuper, moi, de
le conquérir pour moi. (Il s'insinue de nouveau dans la Forêt.)

ALBERICH

Et pourtant c'est aux mains de son Maître seul, qu'il doit
revenir! (Il disparaît dans une crevasse.)

    (SIEGFRIED cependant, sorti de l'antre avec le Tarnhelm et
    l'Anneau[475-1], s'est avancé, pensif et d'un pas lent: il
    contemple en rêvant sa proie, et, parvenu sur la plate-forme, de
    nouveau fait halte auprès de l'arbre.--Grand calme.)

SIEGFRIED

Quoi faire de vous, je ne sais: mais je vous ai pris sur l'Or
amassé du Trésor, parce qu'un bon conseil me l'a conseillé.
Eh bien, que votre parure atteste cette journée: qu'elles me
rappellent, ces bagatelles, qu'en combattant ici j'ai mis à mort
Fafner, mais pas encore appris la Peur! (Il met le Tarnhelm à sa
ceinture, et l'Anneau à son doigt.--Calme, silence, grandissants
murmures de la Forêt.--Instinctivement SIEGFRIED cherche des yeux
l'OISEAU, et l'écoute, en retenant son souffle.)

LA VOIX DE L'OISEAU DE LA FORÊT, dans le Tilleul.

Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Heaume et de
l'Anneau! O s'il pouvait se méfier du traître Mime! S'il pouvait
écouter, d'une oreille attentive, les hypocrites propos du fourbe,
Siegfried pourrait aussi, grâce aux effets du sang, voir clair au
fond du cœur de Mime.

    (La mine de SIEGFRIED, et son geste, expriment qu'il a compris
    l'OISEAU[475-2]. Il voit approcher MIME et reste, jusqu'à la fin de
    la scène suivante, dans la même attitude, à la même place, sur la
    plate-forme: immobile, appuyé sur son Glaive, observant,--renfermé
    en soi.)

MIME, approchant avec lenteur.

Il rêve, il suppute le prix du butin:--certain sage Voyageur,
s'il rôdait par ici, pourrait bien enjôler l'enfant par d'habiles
Runes? Que doublement subtil soit à présent le gnome: il s'agit
à l'instant, pour moi, du plus adroit des pièges à tendre; il
s'agit, par la familiarité d'insidieuses phrases, d'abuser
l'arrogant enfant! (Il se rapproche de SIEGFRIED). Bienvenue à
toi, Siegfried! Hé bien, toi l'Intrépide[476-1], la Peur, l'as-tu
apprise?

SIEGFRIED

Qui me l'apprendra reste à trouver[476-2].

MIME

Mais le Dragon, tu l'as mis à mort: un bien fâcheux compagnon,
donc?

SIEGFRIED

Si féroce et méchant fût-il, sa mort m'afflige cependant presque,
alors que tant de pires scélérats qu'il faudrait frapper vivent
encore! Pour celui qui m'a mené le tuer, certes, j'ai plus de
haine que pour le Dragon[477-1].

MIME

Patience, va! ce n'est plus pour longtemps que tu as à me voir:
l'éternel sommeil, grâce à moi, t'aura fermé les yeux bientôt!
J'avais besoin de toi, tu m'as servi; je n'ai plus qu'à te ravir
ton butin:--m'est avis que j'y dois réussir; avec un naïf tel que
toi!...[477-2]

SIEGFRIED

Ainsi, tu me veux du mal?

MIME

Où prends-tu cela?--Siegfried, entends-moi donc, mon fils! Toi et
ta nature, de tout temps, je vous ai haïs du fond du cœur. Si,
toi qui m'es odieux, je t'élevai, ce ne fut point par amour: il
s'agissait pour moi, quand je m'imposai cette peine,--de l'Or; du
Trésor, gardé par Fafner. Si tu ne me le donnes pas, à présent, de
bonne grâce,--Siegfried, mon fils, tu le vois toi-même,--c'est ta
vie qu'il faudra me laisser!

SIEGFRIED

Que tu me hais, je l'entends avec plaisir: mais c'est ma vie aussi
qu'il faut te laisser?

MIME

Je n'ai pourtant pas dit cela? C'est toi qui me comprends mal! (Il
s'efforce visiblement de dissimuler). Voyons, tu es las, d'une
lassitude rude; tu as chaud, ton corps est brûlant; il faudrait,
pour te rafraîchir, quelque réconfortant breuvage: ma sollicitude
y a pensé. Tandis que tu forgeais ton Glaive, je brassais le
cordial qu'il te faut: si tu le bois à présent, j'aurai gagné ton
Glaive, ton fidèle Glaive, et le Heaume et le Trésor avec (Il en
ricane).

SIEGFRIED

Ainsi tu veux me voler mon Glaive et ce que j'ai conquis, Anneau
et butin?

MIME

Mais me comprends-tu donc assez mal! ou bien si c'est moi qui
m'embrouille et qui radote absolument? Je me donne la plus
grande peine pour feindre, pour dissimuler mon intime pensée, et
voilà que toi, bêta que tu es, tu interprètes tout en mauvaise
part! Ouvre l'oreille, et comprends juste: écoute, ce que Mime
pense!--Prends ceci! bois! rafraîchis-toi! mon breuvage, bien
souvent, ne t'a-t-il point rafraîchi? Tu avais beau t'être fâché,
tu avais beau faire le méchant: ce que je t'offrais à boire, tu le
prenais toujours, encore qu'avec dépit parfois.

SIEGFRIED, sans avoir l'air de rien.

Un bon breuvage me ferait plaisir: celui-ci, comment l'as-tu fait?

MIME

Hé! bois donc seulement! fie-toi en mon art! En nuit et brume tes
sens se dissiperont bientôt: tu t'assoupiras sans conscience;
tes membres engourdis s'étendront tout à coup. Toi gisant, il
me devient facile de m'approprier ton butin: mais, si tu te
réveillais jamais, nulle part, eussé-je moi-même l'Anneau, je
ne serais en sûreté contre toi. Du Glaive donc, que tu fis si
tranchant, avant tout je trancherai la tête de l'enfant: après
quoi je posséderai l'Anneau--sans inquiétude! (Il ricane de
nouveau).

SIEGFRIED

Tu veux me tuer, quand je dormirai?

MIME

Comment pourrais-je t'avoir dit cela?--Je ne veux, enfant, que
trancher[479-1] ta tête! Car, ma haine envers toi ne fût-elle pas
aussi claire, et quand je n'aurais pas à venger tant d'outrages,
tant d'indignes peines, je ne saurais point avoir de cesse que
je ne t'aie balayé de ma route: comment m'approprierais-je
différemment ta proie, puisque Alberich la guigne aussi?----Tiens,
mon Wälsung! Louveteau que tu es! Soiffe, ingurgite et crève: ce
sera ton dernier coup!

    (Il s'est approché de SIEGFRIED et lui tend, avec une répugnante
    obséquiosité, une corne-à-boire où, tout d'abord, il avait versé
    d'un vase le breuvage. SIEGFRIED, ayant saisi son Glaive, comme
    dans un accès de dégoût violent, abat d'un seul coup MIME sur
    le sol,--mort.[479-2]--On entend ALBERICH, du fond d'une des
    crevasses, pousser de sarcastiques éclats de rire.)

SIEGFRIED

Et toi, goûte mon Glaive, écœurant bavard! A l'envieuse haine,
Nothung paye son dû: c'est bien pourquoi je l'aurai forgé (Ayant
ramassé le cadavre de MIME, il le traîne vers l'antre, et l'y
jette). Dans l'antre donc! que le Trésor soit ta couche; tu l'as
visé d'une ruse tenace: jouis désormais de ses délices!--Je te
donnerai même un bon veilleur, pour te préserver des voleurs (Il
roule le cadavre du Dragon jusqu'à la gueule béante de l'antre,
qu'il obstrue ainsi complètement). Toi aussi, reste là couché,
sombre Dragon[480-1]! Partage, avec l'ennemi qui convoitait ta
proie, la garde du brillant Trésor: c'est ainsi que vous aurez
tous deux trouvé le repos! (Il revient, cette besogne faite,
vers l'avant-scène.--Il est Midi). L'âpre poids m'a donné bien
chaud!--Mon sang embrasé bondit et bouillonne; ma main brûle
mon front.----Déjà le soleil est haut; l'azur est pur: et, dans
l'azur, son œil darde à pic ses regards sur mon crâne.--A
moi la délicieuse fraîcheur de mon Tilleul! (Il va de nouveau
s'étendre à l'ombre du Tilleul.--Grand calme. Après un assez
long silence:) Une fois encore, petit oiseau chéri, après une si
odieuse, si longue interruption, j'écouterais avec joie ta voix:
sur la branche, agréablement tu te balances; tes frères autour de
toi, tes sœurs volettent, s'ébattent, gazouillants, gais et
tendres!--Tandis que moi,--je suis si seul: de frère, de sœur,
je n'en ai point; mon père a succombé, ma mère n'existe plus:
ma mère! jamais ne l'a vue son fils!--Pour unique compagnon, je
n'eus qu'un hideux gnome; entre nous nulle douceur, aucun amour
possible; le traître, enfin, me tendit des pièges, et m'a réduit à
le supprimer!--Eh bien, doux oiseau, réponds-moi: ne sais-tu pas
pour moi quelque loyal ami? Où le trouver? Conseille-moi, veux-tu?
Depuis si longtemps j'y aspire, et jamais je n'ai rencontré cela:
mais toi, mon bien-aimé, tu le découvrirais mieux peut-être, toi,
qui déjà m'as si bien conseillé! ô chante! j'espère en ton ramage.
(Silence; puis):

LA VOIX DE L'OISEAU DE LA FORÊT

Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais gnome! Peut-être sais-je
encore, pour lui, la plus divine de toutes les femmes. C'est sur
un haut Rocher qu'elle dort, sur un Rocher qu'entoure la flamme:
qu'il franchisse la fournaise, réveille la fiancée, Brünnhilde,
alors, deviendrait sienne[481-1].

SIEGFRIED, se redresse d'un bond.

Suave ramage! Doux gazouillis! Espoir qui brûle et déchire l'âme!
qui bouleverse et passionne mon cœur, en l'embrasant! Mon
cœur, pourquoi bat-il si fort? Mes sens, pourquoi sont-ils
troublés? Chante, apprends-le moi, doux ami!

L'OISEAU DE LA FORÊT

C'est d'Amour que je chante, joyeux dans la douleur; voluptueux et
triste je module mon lied: qui languit d'un désir, celui-là seul
comprend!

SIEGFRIED

O joie! joie! quelque chose me précipite d'ici, hors de la Forêt,
droit au Roc!--Dis-moi, doux ramageur, encore: la fournaise, la
traverserai-je? la fiancée, puis-je l'éveiller?

L'OISEAU DE LA FORÊT

Conquérir la vierge, réveiller Brünnhilde, jamais un lâche: seul,
qui n'a point connu la Peur![481-2]

SIEGFRIED, exultant de joie.

L'absurde enfant[482-1], qui ne connaît point la peur! cher petit
oiseau, c'est bien moi. La Peur! aujourd'hui même encore, j'ai
voulu, sans succès, l'apprendre de Fafner. Aussi suis-je brûlé du
désir d'y être initié, par Brünnhilde: comment trouver le chemin
du Roc? (L'Oiseau prend son essor, plane sur SIEGFRIED, enfin
s'envole).

SIEGFRIED

Voilà comme je saurai ma route: vole, je suivrai partout ton vol!

    (Il suit l'oiseau.--Le rideau tombe).



ACTE TROISIÈME

SITE SAUVAGE

    au pied d'une montagne rocheuse, qui du côté du fond à gauche se
    dresse à pic.--Nuit, orage et tempête, éclairs et tonnerres.

Devant la porte caverneuse d'une sorte de crypte en plein roc, LE
VOYAGEUR--s'est arrêté.

Éveille-toi! Éveille-toi! Wala, réveille-toi! De ton long
sommeil, dormeuse, je t'évoque. Mon cri t'appelle: remonte!
remonte! Des vapeurs de la crypte, du ténébreux abîme, remonte!
Erda! Erda! Femme éternelle! Hors du gouffre natal, surgis!
Je chante, pour que tu te réveilles, je chante, ta formule de
réveil; de ta rêveuse torpeur, mon chant t'évoque. Omnisciente!
Primordiale-Sagesse-de-l'Univers! Erda! Erda! Femme éternelle!
Éveille-toi, Wala! Réveille-toi!

    La crypte caverneuse s'est éclairée lentement, d'une lueur bleuâtre
    et crépusculaire, où surgit des abîmes ERDA. Elle paraît recouverte
    de givre[483-1]; ses cheveux et ses vêtements jettent une clarté
    brillante.

ERDA

Fortement m'appelle la formule; puissamment sa magie m'attire;
je suis réveillée de l'omniscient sommeil: qui trouble mon
assoupissement?

LE VOYAGEUR

C'est moi qui crie, moi qui t'éveille, suivant les formules du
réveil, que je connais pour tous ceux qu'enferme un dur sommeil.
Pour recueillir la science[484-1], pour profiter de l'originelle
sagesse, j'ai parcouru le monde, voyagé beaucoup. Savante, nulle
ne l'est plus que toi: tu sais les mystères de l'abîme[484-2],
ceux des montagnes, ceux des vallées, ceux aussi des airs et des
flots. Pas un être en qui ne vive ton âme: pas de cerveau qui ne
pense pas ta pensée: rien, dit-on, qui te soit inconnu. C'est pour
profiter de cette science que je t'ai arrachée au sommeil.

ERDA

Mon sommeil est rêve, mon rêve est pensée; ma pensée, l'empire
du savoir. Mais, tandis que je dors, veillent les Nornes: dans
la corde des destinées elles filent, tressent et pieusement
ourdissent ce que je sais: que n'interroges-tu donc les Nornes?

LE VOYAGEUR

Esclaves du destin, comme le Monde, les Nornes filandières n'y
pourraient changer rien; tandis que de ta science il m'est permis,
qui sait? d'espérer apprendre comment enrayer la roue du rouet?

ERDA

Les actions humaines m'obscurcissent l'esprit[485-1]: moi-même,
moi, l'Omnisciente, un Puissant m'a forcée jadis, en agissant.
J'enfantai à Wotan une Fille-de-son-Désir: il lui confia de
choisir, pour lui, le sort du combat des Héros. Elle est
intrépide, et savante aussi[485-2]: pourquoi m'éveilles-tu donc et
n'interroges-tu pas, sur ce que tu tiens à connaître, la fille de
Wotan et d'Erda?

LE VOYAGEUR

C'est la Walküre que tu veux dire, Brünnhilde? La vierge a bravé
le Dompteur-des-Tempêtes, là où le plus rudement lui-même se
domptait: et ce que lui, le Maître du Combat, désirait faire, mais
s'interdisait à soi-même par force,--elle a osé, la téméraire,
l'accomplir pour son propre compte, elle, Brünnhilde, en le
brûlant combat. Streitvater[486-1], pour punir la vierge, dans
ses yeux a pressé le sommeil; c'est sur ce Roc qu'elle dort,
profondément: devenue femme, celle qui fut divine ne s'éveillera
plus que pour aimer un homme[486-2]. Que me servirait de
l'interroger?

ERDA s'est abîmée dans ses pensées, et reprend, après un long
silence.

Tout est pour moi confus, depuis que je veille: tumultueux et
vague l'univers tourbillonne! La Walküre, l'enfant de la Wala, a
donc été punie des entraves du sommeil, tandis que sommeillait
celle qui sait tout, sa mère? Qui lui apprit l'audace a châtié son
audace? Qui voulut qu'elle agît la blâme d'avoir agi? Qui protège
la justice détourne la justice? Qui protège le serment règne par
le parjure?--Laisse-moi redescendre: laisse ma science rentrer
dans son assoupissement!

LE VOYAGEUR

Mère, je ne te laisserai point partir[486-3], puisque je suis
maître du charme.--Éternellement sachante, tu enfonças, jadis,
l'aiguillon du souci, dans l'audacieux cœur de Wotan: ta
science l'emplit d'un tel effroi de succomber ignominieusement
sous quelque ennemi, que l'angoisse enchaîna son courage. Si tu
es, du Monde, la plus savante femme, dis-moi maintenant comment le
souci peut être vaincu par le Dieu?

ERDA

Tu n'es pas--ce que tu te nommes! Qu'as-tu à venir, âpre Sauvage,
troubler le sommeil de la Wala? Laisse-moi libre, Sans-Repos que
tu es! Romps le joug du charme!

LE VOYAGEUR

Tu n'es pas--ce que tu te crois![487-1] La sagesse de la
Mère-Originelle tire à sa fin: ton savoir se dissipe devant ma
Volonté! Ce qu'il veut, Wotan,--le sais-tu? Ignorante, je vais te
le crier dans les oreilles, pour qu'à jamais tu puisses dormir
en paix.--La fin des Dieux ne m'épouvante guère, depuis que j'y
aspire, depuis que je la--veux! Ce que jadis, dans une crise de
sauvage douleur et de désespoir, j'ai résolu, c'est librement
que je l'exécute, avec joie et sérénité: si, saisi d'un furieux
dégoût, j'ai voué l'univers à la haine du Nibelung, c'est,
maintenant, au divin Wälsung que je veux léguer mon héritage.
Élu par moi, qu'il n'a jamais connu, un intrépide enfant, libre
de mon conseil, a conquis l'Anneau du Nibelung. Sans envie, sans
haine, toute joie, toute Amour, sa noblesse paralyse l'Anathème
d'Alberich; car la Peur lui demeure étrangère. Celle que tu
m'enfantas, Brünnhilde, le Héros va doucement l'éveiller pour
soi-même: réveillée, ton enfant accomplira, consciente, l'Acte
libérateur et rédempteur du Monde.--Va donc dormir, clos tes
paupières, regarde ma ruine en rêvant![487-2] Par un miracle
encore, qui leur est dû aussi,--à l'éternellement Jeune le
Dieu cède, avec joie.--Abîme-toi donc, Erda! Souci originel!
Mère, de l'originel effroi! Dans l'éternel sommeil abîme-toi!
abîme-toi!--De ce côté, voici venir Siegfried.

    ERDA s'abîme. La caverne est devenue de nouveau tout à fait sombre.

    LE VOYAGEUR s'y adosse en attendant SIEGFRIED.

       *       *       *       *       *

    La faible lumière de la lune illumine quelque peu la scène. La
    tempête entièrement s'apaise.

SIEGFRIED, à l'avant-scène, arrivant par la droite.

Mon petit oiseau s'en est allé:--son vol folâtre et son doux chant
m'ont délicieusement indiqué le chemin: voici qu'il m'a quitté,
pour disparaître au loin. Le mieux sera de trouver moi-même la
montagne, en continuant dans la direction qu'a paru m'indiquer mon
guide. (Il s'avance vers le fond.)

LE VOYAGEUR, demeurant dans son attitude près de la caverne.

Où t'appelle ton chemin, fils?

SIEGFRIED

C'est là qu'on parle: de quoi savoir mon chemin, peut-être.--Je
cherche un Roc, la flamme l'enveloppe: il y dort une femme, que je
veux éveiller[488-1].

LE VOYAGEUR

Ce Roc, qui t'a dit de le chercher? qui d'y aspirer, à cette femme?

SIEGFRIED

C'est, dans la Forêt, le chant d'un petit oiseau, qui m'a donné
cette bonne idée[489-1].

LE VOYAGEUR

Sans doute un petit oiseau babille-t-il bien des choses; mais nul
homme ne peut les comprendre: comment, le sens du chant, l'as-tu
pu deviner?

SIEGFRIED

Grâce au sang d'un Dragon sauvage, que j'ai tué devant Neidhöhle:
à peine ce sang brûlant m'eut-il mouillé la langue que je compris
la chanson de l'oiseau.

LE VOYAGEUR

Tu as frappé le Géant: qui donc te provoquait à faire face au
puissant Dragon?

SIEGFRIED

J'avais été conduit par Mime, un traître gnome; c'était la Peur,
qu'il voulait m'enseigner: mais le Dragon provoqua lui-même, en
ouvrant contre moi sa gueule, le coup de Glaive dont il fut frappé.

LE VOYAGEUR

Qui fit le Glaive si tranchant et dur, que le plus fort des
ennemis pût succomber sous lui?

SIEGFRIED

Moi-même: comme le forgeron ne pouvait le braser, je l'ai fait,
mon Glaive: peut-être, sans cela, ne l'aurais-je pas encore.

LE VOYAGEUR

Mais les puissants tronçons dont tu l'as fait, ton Glaive, qui les
avait créés, d'abord?

SIEGFRIED

Qu'en sais-je! Je sais seulement que les tronçons, divisés, ne
m'eussent pas été bons à grand'chose, si je ne m'en étais pas créé
le Glaive à nouveau.

LE VOYAGEUR, mis en belle humeur, éclate de rire.

Cela,--je le pense bien aussi!

SIEGFRIED

Qu'as-tu à te moquer de moi! Vieux questionneur, assez; ne me fais
pas plus longtemps jaser! Peux-tu m'indiquer le chemin, parle: si
tu ne le peux pas, ferme ton bec!

LE VOYAGEUR

Patience, garçon que tu es! puisque je te parais vieux, tu me dois
le respect.

SIEGFRIED

Ce ne serait pas mal! Depuis que je vis, un vieux n'a cessé
d'entraver mon chemin[490-1]: ce n'est pas pour rien que je viens
de l'en nettoyer. Si tu t'obstines à te planter là plus longtemps
pour me faire obstacle, prends garde, te dis-je, d'avoir le sort
de Mime! (Il se rapproche du VOYAGEUR.) Comment donc es-tu fait?
Qu'est-ce que ce grand chapeau-là? Pourquoi te pend-il ainsi sur
le visage?

LE VOYAGEUR

Une guise de Voyageur, pour marcher face au vent.

SIEGFRIED

Mais, là-dessous, il te manque un œil! Quelqu'un te l'aura
crevé sans doute, dont tu barrais la route avec trop d'arrogance?
Allons, place! ou tu pourrais bien perdre l'autre, aussi.

LE VOYAGEUR

Je vois, mon fils, qu'où tu ne sais rien, du moins sais-tu
promptement t'aider. C'est grâce à l'œil, dont je suis privé,
que tu aperçois celui qui m'est resté pour voir[491-1].

SIEGFRIED

Tu es drôle et je ris!--mais écoute: cette fois, c'est assez
bavardé: vite, montre-moi mon chemin, après quoi, passe ton
chemin! je ne t'estime utile à rien d'autre: parle donc, ou je te
fais sauter!

LE VOYAGEUR

Si tu me connaissais, intrépide rejeton, tu m'épargnerais tes
outrages! Pour moi, qui te tiens de si près, tes menaces sont des
douleurs. Si dès toujours ta Race de lumière me fut chère,--mon
impitoyable fureur sut l'accabler d'horreur, aussi: toi, à qui je
suis tellement propice, n'éveille pas aujourd'hui ma haine[492-1],
elle t'anéantirait et moi!

SIEGFRIED

Me répondre, misérable entêté, tu ne veux pas? Laisse-moi passer!
car c'est par là, je le sais, qu'on va vers la femme endormie:
c'est par là qu'avant de fuir volait mon petit oiseau.

LE VOYAGEUR, dans un accès de fureur.

C'est pour son salut qu'il t'a fui; c'est le Maître des
Corbeaux[492-2] qu'il devinait ici: s'ils l'atteignent, malheur à
lui! Le chemin qu'il t'a montré, non! tu ne le suivras point!

SIEGFRIED

Hoho! barreur de route! Qui donc es-tu, pour vouloir m'arrêter?

LE VOYAGEUR

Crains en moi le gardien du Rocher![493-1] Ma puissance y tient
prisonnière la vierge endormie: quiconque la réveillerait,
quiconque la posséderait, briserait cette puissance à
jamais!--Autour de la jeune femme flotte une mer embrasée, les
langues de la fournaise lèchent le Roc tout autour: qui prétend
à la fiancée, rencontre d'abord l'incendie. (De sa Lance il fait
signe.) Regarde vers là-haut! La vois-tu, la lueur?--L'éclat
s'accroît, le feu s'avive; des nuages de fumée ardente, des
tourbillons de flammes se développent, se précipitent, crépitent,
pétillent. Tout autour de ton crâne, un océan de lumière:
éblouissant, furieux, dévorateur, le feu, pour t'engloutir en un
instant[493-2]:--arrière donc, enfant téméraire!

SIEGFRIED

Arrière toi-même, phraseur! Dans les flammes[493-3], vers
Brünnhilde, tout de suite! il faut que je passe!

LE VOYAGEUR, lui opposant sa Lance.

Si la flamme ne t'épouvante pas, ma Lance t'en fermera le chemin!
L'autorité suprême est dans mes mains encore; le Glaive, que tu
brandis, ma Lance, autrefois, l'a brisé: une fois de plus, qu'il
éclate sous la Lance éternelle!

SIEGFRIED, tirant son Glaive.

Ennemi de mon père! Est-ce toi qu'ici je retrouve? C'est à propos
pour ma vengeance! Brandis ta Lance: qu'en pièces la mette mon
Glaive! (Il lutte contre LE VOYAGEUR, dont il rompt la Lance en
tronçons. Épouvantable coup de tonnerre.)

LE VOYAGEUR, se retirant[494-1].

Va donc! Va! je ne puis te retenir! (_Il disparaît_)[494-A].

SIEGFRIED

Comment? avec son arme hors de combat, le lâche m'échappe?

    Avec une grandissante clarté, les nuages de feu, du haut du fond,
    sont descendus: la scène tout entière se remplit d'une fluctuante
    mer embrasée.

SIEGFRIED

Ha! flamme de délices! éclatante splendeur! Radieuse s'ouvre pour
moi la route.--Dans le feu, me baigner! Dans le feu, trouver la
fiancée! Hoho! Hoho! Haheï! Haheï! O joie! joie! Qu'à présent je
m'appelle un compagnon, que je puisse aimer![495-A]

    Il embouche son cor et, sonnant sa fanfare d'appel, se rue dans
    le feu.--La flamme déborde en vagues jusque sur l'avant-scène. On
    entend, proche d'abord, et bientôt plus lointaine, la sonnerie
    du cor de SIEGFRIED.--Les nuages de feu, continuellement,
    tourbillonnent d'arrière en avant: la sonnerie du cor de SIEGFRIED,
    retentissant de nouveau plus proche, indique qu'il s'élève vers la
    cime en contournant le rocher du fond.

    A la fin la flamme commence à pâlir[496-1]; elle se résout comme en
    un voile subtil, diaphane, qui, s'éclaircissant à son tour, laisse
    voir, tout irradié du jour le plus splendide, l'éther serein d'un
    ciel d'azur.

    La scène, que les nuages ont tout entière évacuée, représente
    le sommet d'une montagne rocheuse (comme au troisième acte de
    LA WALKÜRE): à gauche l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme
    une chambre naturelle; à droite, une forêt de grands sapins; à
    l'arrière-plan, la vue totalement libre.--A l'avant-scène, à
    l'ombre d'un sapin aux larges branches, est étendue BRÜNNHILDE en
    un profond sommeil: couverte de son long bouclier, armée de pied en
    cap d'armes étincelantes, avec la cotte de mailles, avec le casque
    en tête[497-1].

    SIEGFRIED vient d'arriver au fond, près de la saillie qui borde
    le sommet de la roche (son cor avait, en dernier lieu, sonné de
    nouveau comme plus lointain, après quoi définitivement il s'était
    tu). Il regarde, d'un œil surpris, autour de soi.[497-A]

SIEGFRIED

Bienheureuse solitude, hauteurs ensoleillées! (Regardant vers la
forêt de sapins.) Dans cette sombre forêt de sapins, qu'est-ce
donc qui repose? qu'est-ce donc qui dort? Un cheval! dans un
profond sommeil! (Il achève de gravir le Roc, et s'avance,
d'un pas lent, plus loin; au moment où il aperçoit, à une
certaine distance de soi encore, BRÜNNHILDE, il s'arrête, comme
émerveillé.) Qu'est-ce qui rayonne là-bas devant moi?--Quelle
étincelante parure d'acier! La flamme m'éblouit-elle encore? (Il
s'approche davantage.) Les claires armes!--Si je les soulevais?
(Il enlève le bouclier, et considère le visage de BRÜNNHILDE,
qui lui demeure du reste caché, presque tout entier, par le
casque.) Ha! sous les armes, un homme![498-1]--que sa vue me fait
du bien!--Cette tête, cette tête sacrée, le heaume l'oppresse,
peut-être? Lui retirer cette parure? Il serait mieux à son aise.
(Avec précaution, il détache le casque, et l'enlève du front de
l'endormie: une longue chevelure bouclée s'épanche.--SIEGFRIED se
trouble.) Ah! qu'il est beau! (Il reste absorbé dans cette vue.)
Chevelure! Vagues! Nuages! L'océan du ciel, le limpide océan du
ciel, s'ourle d'éblouissants nuages: vagues! nuages qu'illumine
l'image même du Soleil, l'éclatante image du riant Soleil! (Il
guette son souffle.) Gonflée par son haleine, sa poitrine se
soulève:--si j'ouvrais l'armure qui l'enserre? (Il essaye, avec
la plus grande délicatesse, mais sans succès.) Viens, mon Glaive,
viens, tranche le fer, toi! (Avec une tendre précaution, il coupe
des deux côtés, le long de l'armure entière, les anneaux d'attache
de la cuirasse; puis, il enlève la cuirasse même.--BRÜNNHILDE
lui apparaît alors, toujours couchée, dans la grâce de son
vêtement de femme. Il tressaille, surpris et troublé.) Ce n'est
pas un homme![499-1]--Un brûlant enchantement fait palpiter mon
cœur; un trouble ardent saisit ma vue: mon esprit vacille et
tournoie!--Qui appeler à l'aide? Qui m'aiderait?--Ma mère! Ma
mère! souviens-toi de moi! (Il se laisse tomber, défaillant, le
front sur la gorge de BRÜNNHILDE.--Silence prolongé.--Ensuite il
se relève, et soupire.) Comment la réveillerai-je, la vierge,
pour qu'elle m'ouvre ses yeux?--M'ouvrir ses yeux? les regards
dussent-ils m'en aveugler? L'oserais-je? en soutiendrais-je
l'éclat?--Autour de moi, tout flotte, vacille et tourbillonne:
un feu mortel consume mes sens: sur mon cœur pantelant, ma
main tremble!--Qu'ai-je donc, lâche?--Est-ce donc cela, la
Peur?--O mère! mère! ton vaillant enfant! Une femme est couchée,
endormie:--c'est elle qui lui apprend la Peur!--La Peur! comment
y mettrai-je fin? comment ressaisirai-je mon courage?--Afin
de me réveiller moi-même, il me faut réveiller la vierge!--Sa
lèvre en fleur frémit doucement vers moi: comme elle m'attire,
et comme j'hésite!--Ah! le doux et suave parfum de ce souffle
tiède! Réveille-toi! femme sacrée! Réveille-toi!--Elle ne
m'entend point.--Eh bien, que j'aspire la vie à ses lèvres
suaves,--dussé-je mourir!

    Il la baise ardemment, longuement.--Puis, effrayé, il se
    relève:--BRÜNNHILDE a ouvert les yeux[500-1].--Elle regarde, avec
    étonnement. Tous deux demeurent absorbés, longtemps, en leur
    respective contemplation.

BRÜNNHILDE, lentement, solennellement, se redresse, et se met sur
son séant.

Salut à toi, soleil! salut à toi, lumière! salut à toi, splendeur
du jour! Long fut mon sommeil; j'en suis réveillée: quel est le
Héros, qui m'a ressuscitée?[500-A]

SIEGFRIED, solennellement ému par son regard et sa voix.

C'est moi; j'ai franchi le feu brûlant autour du Roc; j'ai ouvert
ton heaume résistant: c'est moi, Siegfried, qui t'ai ressuscitée.

BRÜNNHILDE, redressée toute, assise.

Salut à vous, Dieux! Salut à toi, Monde! Salut à toi, Terre
de merveilles! Je ne dors plus; je m'éveille, je vois: c'est
Siegfried, qui me ressuscite![501-1]

SIEGFRIED, dans le plus sublime enthousiasme.

O bénie soit la mère, qui m'enfanta; bénie soit la terre, qui m'a
nourri: puisque j'aurai pu voir ces yeux rayonner à présent sur ma
béatitude!

BRÜNNHILDE, avec la plus grande émotion.

O bénie soit la mère, qui t'enfanta; bénie soit la terre, qui t'a
nourri: seul ton regard avait le droit de me voir, je ne devais
me réveiller que pour toi!--O Siegfried! Siegfried! bienheureux
Héros! Eveilleur de la vie, toi, victorieuse lumière![501-2] O si
tu savais, Joie du Monde, combien je t'aurai toujours aimé![502-A]
C'était toi ma pensée, c'était toi mon souci! Je t'ai nourri,
avant même que tu fusses engendré; avant même que tu fusses au
monde, mon bouclier t'a protégé: tant il y a longtemps que je
t'aime, Siegfried![503-1]

SIEGFRIED, d'une voix douce et timide.

Ainsi donc, ma mère n'est point morte? La bien-aimée dormait
seulement?

BRÜNNHILDE, souriant.

Ingénu, adorable enfant! non, ta mère ne t'est point rendue.
C'est toi-même que je suis, toi que j'aurai la joie d'être, si
tu m'aimes. Ce que tu ne sais point, je le sais pour toi; mais
je ne le sais que parce que je t'aime.--O Siegfried! Siegfried!
victorieuse lumière! toi! c'est toi que j'ai toujours aimé; car
c'est à moi, et à moi seule, qu'apparut la pensée de Wotan. La
pensée, que jamais je n'eus le droit d'exprimer; que je n'ai point
pensée, mais seulement sentie; pour laquelle j'ai lutté, combattu
et plaidé; pour laquelle j'ai bravé celui qui la pensait; pour
laquelle j'ai subi les liens du châtiment, parce que je ne l'avais
point pensée, parce que je l'avais sentie seulement!--Car cette
pensée--puisses-tu, toi, l'accomplir!--n'était en moi qu'Amour
pour toi!

SIEGFRIED

Comme une merveille résonne ton chant suave, mais obscur m'en
semble le sens. La splendeur de tes yeux m'illumine, et je la
vois; la tiédeur de ton souffle m'effleure, et je la sens; ta voix
chante, j'entends qu'elle est douce: mais ce qu'elle chante et ce
qu'elle me veut dire m'étonne, et je ne le comprends pas. A saisir
un passé lointain, je ne puis appliquer mon esprit, alors que tous
mes sens ne voient et ne sentent que toi. C'est d'une palpitante
Peur que tu m'as enchaîné: la Peur! la crainte! toi seule m'en as
appris l'angoisse. Mon courage, rends-moi mon courage, paralysé
par toi dans ces puissantes entraves!

BRÜNNHILDE l'éloigne doucement, et regarde vers la forêt.

J'aperçois là Grane[504-1], mon cheval bien-aimé: comme il se
repaît de bon cœur, lui qui dormait aussi! En m'éveillant
moi-même, Siegfried l'a réveillé.

SIEGFRIED

Ma vue à moi se repait des délices de ta bouche: mais une ardente
soif brûle mes lèvres; que ta bouche, pâture de mes yeux, les
rafraîchisse!

BRÜNNHILDE, lui indiquant de la main.

Là, je vois le bouclier qui ne me protégera plus, lui qui
protégeait les Héros! Là, j'aperçois le heaume qui m'a couvert la
tête, le heaume, qui ne la couvrira plus!

SIEGFRIED

Et moi, je suis venu sans bouclier: une vierge bénie m'a blessé au
cœur;--sans casque, et une femme m'a blessé au front.

BRÜNNHILDE, avec une mélancolie graduellement accrue.

Je vois de la cuirasse l'étincelant acier: un Glaive affilé
l'a tranchée en deux; grâce à lui, ma chair virginale est sans
défense: sans sauvegarde, sans abri, sans fierté, je ne suis plus
qu'une femme, rien qu'une triste femme!

SIEGFRIED

Au travers du feu, je suis venu vers toi: sans armure, sans
cuirasse qui préservât ma chair: jusque dans ma poitrine la flamme
a pénétré; tout mon sang bouillonne embrasé; c'est du feu qui
circule en moi: c'est, rallumée dans ma poitrine, la fournaise
flamboyant naguère tout autour du Roc de Brünnhilde!--O femme,
éteins cet incendie! Calme cette débordante ardeur! (Il l'enlace
violemment: elle tressaille, se lève, se dégage, avec une vigueur
accrue par l'angoisse, et se réfugie de l'autre côté.)[505-1]

BRÜNNHILDE

Nul Dieu ne m'approcha jamais: devant la vierge, tremblants,
s'inclinaient les Héros: c'est pure qu'elle a quitté
Walhall!--Malheur! Malheur! Malheur, sur mon ignominie! sur mon
ignominieuse détresse! Il m'a déshonorée, le héros qui m'éveille!
il m'a vue sans heaume ni cuirasse: Brünnhilde, je ne suis plus
Brünnhilde!

SIEGFRIED

La vierge qui rêvait, tu l'es encore pour moi: le sommeil de
Brünnhilde, par moi, n'a pas encore été rompu. Réveille-toi! sois
une femme, pour moi!

BRÜNNHILDE

Mes sens s'égarent! Ma science se tait: ma sagesse va-t-elle fuir
de moi?

SIEGFRIED

Ne disais-tu donc pas que ta science,--ta science, c'est le
rayonnement de ton amour pour moi?

BRÜNNHILDE

De mornes ténèbres troublent ma vue; mon œil se voile, sa
flamme s'éteint: tout autour de moi, c'est la nuit: je doute, j'ai
peur, je me débats, dans un vertige d'affreuse angoisse: l'effroi
marche et se dresse devant moi! (Elle se voile violemment les yeux
avec les mains.)

SIEGFRIED lui écarte les mains de devant les yeux, avec douceur.

La nuit effraye les yeux captifs; avec ce qui les emprisonne,
disparaîtra cette noire terreur: hors des ténèbres plonge, et
vois--dans la gloire du soleil, le jour splendide éclate!

BRÜNNHILDE, dans la plus haute exaltation.

La splendeur du soleil éclate sur ma détresse!--O Siegfried!
Siegfried! Vois mon angoisse! Eternellement je fus, éternellement
je suis, éternellement troublée des délices du Désir,--mais
éternellement pour ton salut!--O Siegfried! ô Splendide! Trésor
du Monde! Vie de la Terre! ô riant Héros! Laisse, ah! laisse-moi!
Épargne-moi! Ne m'approche pas en forcené! Ne me violente pas
brutalement! Ta bien-aimée, ne la brise pas!--Mirée dans un
ruisseau limpide, as-tu jamais vu ton image? Ton âme joyeuse,
alors, y trouvait-elle plaisir? Mais, si tu avais troublé l'eau,
si la surface limpide en eût ondoyé moins unie, tu n'y aurais plus
vu, à la place de l'image, que la fluctuante danse des vagues. De
même ne me touche pas, ne me trouble pas: et tu pourras alors,
éternellement, nettement, si, penché vers moi, tu souris, tu
pourras alors voir venir, du fond de mon être, à ta rencontre,
ta joyeuse, ta sereine, ton héroïque image!--O Siegfried!
Siegfried! lumineux rejeton! Par amour--pour toi-même, laisse-moi,
épargne-moi: ton propre bien, ne l'anéantis pas!

SIEGFRIED

C'est toi--que j'aime[507-1]: ô si tu m'aimais! Je ne me
possède plus: oh! puissé-je te posséder!--N'es-tu pas une eau
merveilleuse, une eau qui sous mes yeux, fascinatrice, ondoie, en
captivant seule tous mes sens, au rythme de ses vagues divines?
Mon image a pu s'y briser; mais moi-même, consumé par une flamme
dévorante, j'aspire aux flots qui l'éteindraient. Moi-même, et
non plus mon image, je saute, je plonge dans le ruisseau: ô ses
ondes, puissent-elles m'enlacer délicieusement, puisse, dans ses
flots, s'écouler ma langueur!--Réveille-toi, Brünnhilde! ô vierge,
éveille-toi! Vis et ris, doux amour, douce joie! Sois à moi! Sois
à moi! Sois mienne!

BRÜNNHILDE

O Siegfried! à toi--je le fus dès toujours!

SIEGFRIED

Si tu le fus dès toujours, sois-le donc à présent!

BRÜNNHILDE

A toi, tienne, à jamais je le serai!

SIEGFRIED

Tu le seras! sois-le donc aujourd'hui! Si mes bras t'enlacent,
s'ils t'étreignent; si ma poitrine en feu palpite contre la
tienne; si, les yeux dans les yeux, nos regards s'allument et
flambent; si, les lèvres aux lèvres, nos souffles se dévorent:
alors, alors, tu es à moi! Tu l'as toujours été, dis-tu? tu le
seras toujours? Moi, c'est alors seulement que je cesserai de me
dire, torturé: maintenant, Brünnhilde est-elle à moi? (Il l'a
enlacée.)[508-1]

BRÜNNHILDE

A toi? si maintenant je suis à toi?--Ma paix divine se gonfle en
vagues furieuses; ma chaste lumière, en flammes d'incendie; ma
science céleste m'abandonne, chassée par les clameurs d'allégresse
de l'Amour!--A toi? si maintenant je suis à toi?--O Siegfried!
Siegfried! ne me vois-tu point? Comme mon regard te dévore, ne
t'aveugle-t-il point? Mon bras, comme il t'étreint, n'es-tu point
embrasé? Mon sang, comme tout mon sang roule par torrents vers
toi, ce feu sauvage, ne le sens-tu point? Cette femme farouche,
cette forcenée, ne te fait-elle point Peur, ô Siegfried, ne te
fait elle point Peur, à présent?

SIEGFRIED

Ha!--maintenant que les torrents de notre sang roulent du feu;
à présent que nos regards rayonnants s'entredévorent; à présent
que nos bras ardemment s'étreignent,--me revient mon intrépide
courage, et la Peur, ah! que jamais je n'appris,--la Peur, que toi
m'auras à peine apprise: la Peur,--je crois bien, sot que je suis,
l'avoir de nouveau oubliée déjà! (En prononçant les derniers mots,
involontairement il lâche BRÜNNHILDE.)

BRÜNNHILDE, éclatant de rire, en des transports sauvage
d'allégresse et d'amour.

O Héros enfant! O sublime enfant! Ingénu! Trésor inconscient des
plus augustes des exploits! C'est en riant que je dois t'aimer;
en riant, que je veux m'aveugler; en riant qu'avec toi je me
perds,--en riant, que nous irons tous deux à notre ruine!--Passe
donc, âge brillant du Walhall! Qu'en poussière s'écroule ton Burg
orgueilleux! Adieu, resplendissante magnificence des Dieux! Finis
en joie, Race éternelle! Déchirez, ô Nornes, le câble des Runes!
Ombre du Crépuscule-des-Dieux, monte de l'abîme! Et toi, nuit
de l'Anéantissement!--Pour moi c'est à cette heure Siegfried,
l'étoile de Siegfried, qui rayonne: dès toujours, pour toujours,
éternellement à moi; mon héritage, mon bien; tout et tous en un
seul: éclatant Amour, riante mort!

SIEGFRIED, simultanément avec BRÜNNHILDE.

C'est en riant, ô bienheureuse, en riant que pour moi tu te
réveilles: Brünnhilde vit! Brünnhilde rit!--Gloire au soleil,
qui nous éclaire! Gloire au jour qui nous illumine! Salut à la
Lumière, qui surgit des ténèbres! Salut au Monde, auquel s'éveille
Brünnhilde! Elle veille! elle vit! à ma rencontre elle rit! Pour
moi, resplendissante, brille l'étoile de Brünnhilde! Dès toujours,
pour toujours, éternellement à moi; mon héritage, mon bien;
toutes et tout en une seule: éclatant Amour, riante mort![510-A]
(BRÜNNHILDE se jette dans les bras de SIEGFRIED[510-1].--Le rideau
tombe).



TROISIÈME JOURNÉE:

LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX

(_GÖTTERDAMMERUNG_)


PERSONNAGES

  SIEGFRIED.
  GUNTHER.
  HAGEN.
  ALBERICH.
  BRÜNNHILDE.
  GUTRUNE.
  WALTRAUTE.
  LES NORNES.
  LES FILLES-DU-RHIN.

  «Hommes» (Vassaux)--Femmes.



LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX



PROLOGUE[513-A]

SUR LE ROC-DES-WALKÜRES

    La décoration est la même qu'au dénouement de la première
    «Journée.»--Nuit. Dans les profondeurs de l'arrière-plan palpite un
    reflet de flammes.

    LES TROIS NORNES,

    femmes de haute stature, amplement drapées en de sombres vêtements,
    qui retombent à longs plis. La PREMIÈRE (la plus âgée) est couchée
    à l'avant-scène à droite, sous le sapin aux larges rameaux; la
    DEUXIÈME (plus jeune) est étendue sur un banc de pierre devant
    l'entrée de la grotte rocheuse; la TROISIÈME (la plus jeune) est
    assise au milieu de la saillie qui borde le sommet de la roche, à
    l'arrière-plan.--Un long temps règne un silence morne.

LA PREMIÈRE NORNE, sans bouger.

Quelle clarté brille là-bas?

LA DEUXIÈME

Est-ce déjà le point du jour?

LA TROISIÈME

C'est l'ardente horde de Loge, qui, tout autour du Roc, flamboie.
Il fait nuit encore: que ne filons et ne chantons-nous point?

LA DEUXIÈME, à la Première.

Pour que nous chantions et filions, où fixeras-tu notre câble?

LA PREMIÈRE NORNE se lève, et attache, cependant qu'elle chante,
un câble d'or, par l'une de ses extrémités, à l'un des rameaux du
sapin[514-1].

Qu'il en aille bien ou mal, j'attache le câble et chante.--Sous
le Frêne-du-Monde, j'ai filé jadis, lorsque vaste, vigoureuse,
verdoyait sur le tronc toute une forêt de rameaux sacrés; sous son
frais ombrage bruissait une source, dont les flots, en courant,
chuchotaient la sagesse: j'en chantais la divine essence.--Un Dieu
hardi vint pour boire à la source; d'un de ses yeux, pour jamais
abandonné, il acheta ce droit[515-1]: puis, sur le Frêne-du-Monde,
Wotan rompit une branche; le Puissant se tailla sur le tronc la
hampe d'une Lance. La blessure, au cours des longs âges, fit périr
la forêt des branches; jaunies en chûrent les feuilles, desséché
mourut l'arbre[516-1]: sinistrement tarirent source et breuvage;
trouble de sens devint mon chant. Puisque, sous le Frêne-du-Monde,
je ne file désormais plus, au sapin du moins j'attache donc le
câble: chante, sœur,--à toi je le lance,--sais-tu ce qu'il en
advint?[516-2]

LA DEUXIÈME NORNE, tout en attachant le câble, ainsi lancé vers
elle, à une pierre en saillie devant l'entrée de la grotte.

Les Runes des traités loyalement conclus, Wotan les inscrivit
sur la hampe de la Lance: il la tint au poing, c'était tenir le
Monde. Un Héros, un hardi Héros brisa dans un combat la Lance,
l'auguste faisceau des traités[516-3].--Alors Wotan fit, aux Héros
de Walhall, ruer bas, couper en morceaux les rameaux desséchés
du Frêne-du-Monde, avec le tronc: le Frêne chut; pour jamais la
source s'est tarie!--et j'attache, aujourd'hui, le câble au roc
tranchant: chante, sœur,--à toi je le lance,--sais-tu ce qu'il
en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble au vol, et en lançant
derrière soi l'extrémité.

Le Burg plane, l'œuvre des Géants: parmi l'assemblée sainte des
Dieux et des Héros, Wotan, dans la salle, est assis. Tout autour
des murailles s'élève un haut bûcher: du Frêne-du-Monde, c'est là
ce qui reste! Que s'enflamme le bois majestueusement, qu'ardente
et claire la flamme dévore la resplendissante forteresse: ce sera,
pour les Dieux éternels, l'éternel Crépuscule, la fin![517-1]--Si
vous savez encore, tressez à nouveau le câble: du Nord, je vous
le relance: file, sœur, et chante! (Elle a jeté le câble à la
Deuxième, qui à son tour le jette à la Première des Nornes.)

LA PREMIÈRE NORNE détache le câble du rameau après lequel il était
fixé, et le renoue, durant le chant suivant, à une autre branche.

Est-ce le point du jour? Est-ce le reflet des flammes? Troublée
s'égare ma vue; je discerne mal l'auguste Jadis, où Loge rutilait
dans l'éclatante flamme:--sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, renouant à la pierre le câble qu'on lui jette.

Grâce au charme de la Lance, Wotan l'asservit; Loge lui chuchota
des conseils: sa dent rongea, pour s'affranchir, consuma les
Runes de la hampe. Alors, avec la pointe toute puissante de
la Lance, Wotan l'évoqua, pour brûler, tout autour du Roc de
Brünnhilde:--sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, relançant, derrière soi, le câble qu'on lui a
lancé.

Les éclats aigus de sa Lance brisée, Wotan les plonge, un
jour, au cœur du flamboyant: la flamme dévorante les
embrase; le Dieu les jette sur le bûcher, sur ce qui fut le
Frêne-du-Monde.--Voulez-vous savoir quand, tramez-moi, sœurs,
le câble! (Elle jette le câble à la Deuxième, qui, à son tour le
jette à la Première.)

LA PREMIÈRE NORNE, rattachant le câble.

La nuit cède; je n'y vois plus rien: le fil du câble, je ne le
trouve plus; la trame en est entremêlée. Une affreuse vision
m'en trouble le sens: l'Or-du-Rhin fut volé par Alberich, jadis:
sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, nouant le câble autour d'une pierre, avec une
inquiète précipitation.

Par le tranchant du roc le câble est entamé; trop lâche, le
fil s'en effiloche: la trame en est entremêlée. C'est, à force
de haine, à force de détresse, l'Anneau du Nibelung qui me le
ronge:--c'est un Anathème de vengeance qui ronge la spirale de mes
fils:--sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble précipitamment.

Trop lâche le câble! Trop court pour moi: s'il me faut jusqu'au
Nord lancer l'extrémité, qu'il soit plus fortement tendu![518-A]
(Elle tire avec violence sur le câble: il rompt au milieu.)

LA DEUXIÈME

Rompu!

LA TROISIÈME

Rompu!

LA PREMIÈRE

Rompu![518-B]

    Épouvantées, les TROIS NORNES se sont levées, et se sont avancées
    vers le milieu de la scène; rassemblées, elles saisissent les
    débris du câble rompu, dont elles se lient les unes à l'autre,
    corps à corps.

LES TROIS NORNES

A son terme l'éternelle science! Les sibylles n'ont plus rien
à dire à l'univers:--En bas vers notre Mère, en bas! (Elles
disparaissent.)

    Le jour dont la clarté, naissante, durant la fin de la scène
    a grandi de plus en plus, achève de se lever; et fait, aux
    profondeurs, pâlir le reflet des flammes.

       *       *       *       *       *

    SIEGFRIED et BRÜNNHILDE sortent de la grotte. SIEGFRIED est armé de
    pied en cap, BRÜNNHILDE mène son cheval par la bride.

BRÜNNHILDE[519-A]

A de nouveaux exploits[519-1], bien-aimé Héros, pourrais-je,
t'aimant, ne point te laisser? Un unique souci me préoccupe:
ma valeur personnelle t'a profité trop peu!--Ce que les Dieux
m'avaient révélé, le riche trésor des Runes sacrées[519-2], je
te l'ai donné: mais aussi est-ce la souche virginale de ma force
que m'a prise le Héros, mon maître désormais.--Puisses-tu ne
point dédaigner celle qui, vide de science, mais pleine de désir,
riche d'Amour, mais pauvre en puissance, n'a plus rien à te
donner[519-3], rien--sinon ses souhaits!

SIEGFRIED

Femme admirable! tu m'en as donné plus que je ne suis à même
d'en garder: ne t'irrite point, si, malgré tes leçons, je reste
ignorant! La seule chose que j'ai bien retenue, la voici:
Brünnhilde vit pour moi; la seule leçon que j'ai vite apprise, la
voici: Souviens-toi de Brünnhilde![520-1]

BRÜNNHILDE

Si tu veux me garder ton amour, souviens-toi de toi seul,
souviens-toi de tes propres exploits! Souviens-toi de la sauvage
flamme qui brûlait tout autour du Roc, et que tu franchis sans
avoir peur--[520-A]

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour conquérir Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi de la jeune femme au bouclier, trouvée par toi,
plongée dans un profond sommeil, et dont tu ouvris le heaume
résistant--

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour réveiller Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi des serments qui nous lient[521-1]; souviens-toi de
la foi que nous nous devons; souviens-toi de l'Amour pour quoi
nous vivons: Brünnhilde alors, éternellement, t'embrasera l'âme
d'une sainte ferveur!--

SIEGFRIED

Si je te laisse, Bien-Aimée, ici, à la sainte garde de la flamme,
en échange de tes Runes je t'offre cet Anneau. Des exploits que
jamais j'accomplis, la vertu réside tout entière en lui; j'ai tué
le sauvage Dragon dont la rage, longtemps, l'a couvé. A lui sa
puissance, conserve-le bien, comme le gage sacré de ma foi![521-2]

BRÜNNHILDE, toute ravie, se passant au doigt l'Anneau.

Il sera mon unique trésor: en échange de l'Anneau prends donc
aussi mon cheval! C'est avec moi que passait jadis sa course
intrépide, par les airs,--c'est avec moi qu'il a perdu ses
facultés surnaturelles; il ne bondira plus, par-dessus les
nuages, sur sa route de foudre et d'éclairs. Mais où que tu le
mènes,--fût-ce au travers du feu,--libre d'effroi Grane[522-1]
t'accompagnera; qu'il t'obéisse donc, ô Héros! Prends bien soin
de lui; il comprendra ta voix[522-2]:--oh! rappelle à mon Grane,
souvent, le souvenir de Brünnhilde!

SIEGFRIED

Ce sera donc par ta seule vertu que j'accomplirai d'autres
exploits? C'est toi qui choisiras mes luttes, à toi que
reviendront mes victoires? Sur ton cheval, sous ton bouclier,
je ne serai plus Siegfried: je ne serai que le bras de
Brünnhilde![522-3]

BRÜNNHILDE

Oh! si Brünnhilde était ton âme!

SIEGFRIED

C'est par elle que s'enflamme mon courage.

BRÜNNHILDE

Tu serais donc Siegfried et Brünnhilde ensemble?

SIEGFRIED

Où je suis, tous les deux sont présents.

BRÜNNHILDE

Le Roc, ma retraite, sera donc désert?

SIEGFRIED

Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.

BRÜNNHILDE, avec exaltation.

O Dieux augustes, êtres sublimes! rassasiez vos yeux du couple
sacré! Eloignés l'un de l'autre, qui nous séparerait?[523-1]
Séparés, qui, l'un de l'autre, nous éloignerait?[523-2]

SIEGFRIED

Salut à toi, Brünnhilde! resplendissante étoile! Salut, radieux
Amour!

BRÜNNHILDE

Salut à toi, Siegfried! victorieuse Lumière! Salut, radieuse Vie!

TOUS DEUX

Salut! Salut!

    SIEGFRIED fait descendre à son cheval la déclivité du Rocher. Du
    haut de la cime, BRÜNNHILDE, longtemps, le suit du regard, avec
    extase[524-1]. On entend résonner d'en bas la joyeuse sonnerie du
    cor de SIEGFRIED[524-A].--Le rideau tombe.

    L'Orchestre reprend le thème du cor, qu'il développe en vaste
    interlude[524-B].

    Après quoi le premier acte commence aussitôt.



ACTE PREMIER[525-A]

LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN, PRÈS DU RHIN

    Elle est toute grande ouverte au fond sur l'arrière-plan, qu'occupe
    un libre espace de rive menant au Fleuve, et que limitent des
    collines rocheuses.

    GUNTHER, HAGEN et GUTRUNE

    GUNTHER et GUTRUNE sur le trône; devant le trône est une table avec
    des cornes-à-boire; devant la table, est assis HAGEN.

GUNTHER

Ecoute, Hagen! dis-moi, héros: moi, Gunther, le maître du Rhin,
suis-je vraiment digne de Gibich?[525-1]

HAGEN

Authentique héritier du nom, tu m'apparais digne d'envie: celle
qui tous deux nous mit au monde, Dame Grimhilde[526-1], m'apprit à
le comprendre.

GUNTHER

C'est toi que j'envie: va, ne m'envie point! Si j'eus pour
moi le droit d'aînesse, la sagesse alla toute à toi: jamais
frères utérins n'imposèrent mieux silence au discord de leurs
intérêts. Rendant justice à ta raison, c'est sur ma gloire que je
t'interroge.

HAGEN

Je dois donc te blâmer, ta gloire est incomplète: car je sais de
suprêmes trésors, que le fils de Gibich n'a point encore conquis.

GUNTHER

A mon tour de te blâmer, toi qui ne m'en as rien dit.

HAGEN

Quand c'est, pour la lignée de Gibich, l'été, l'âge de la pleine
vigueur, je vous vois, toi, Gunther, sans épouse; toi, Gutrune,
sans époux non plus.

GUNTHER

Quelles alliances considères-tu donc comme profitables à notre
gloire?[527-1]

HAGEN

Je sais une femme, la plus parfaite[527-2] qui soit: elle a pour
séjour un Rocher, un haut Rocher qu'entourent les flammes: seul,
celui qui franchit ces flammes peut devenir l'époux de Brünnhilde.

GUNTHER

Mon courage peut-il les braver?

HAGEN

Seul, un Plus Fort encore que toi le pourrait[528-1].

GUNTHER

Quel est cet homme prédestiné?

HAGEN

Siegfried, le rejeton des Wälsungen: c'est là Le Plus Fort des
Héros[528-2]. D'un couple de jumeaux, subjugués par l'amour, de
Siegmund et de Sieglinde, est né ce plus authentique des fils:
c'est dans la Forêt qu'il a crû en force, c'est lui que je
souhaiterais à Gutrune pour époux.

GUTRUNE

Quelle prouesse a-t-il donc pu faire, pour mériter d'être connu
comme le plus sublime des Héros?[528-3]

HAGEN

Devant Neidhöhle, un Dragon colossal gardait le Trésor des
Nibelungen; Siegfried, fermant la gueule du monstre, l'a
tué[529-1] d'un Glaive invincible. Cet exploit, tellement
inouï[529-2], mit au jour la gloire du Héros.

GUNTHER

Du Trésor des Nibelungen j'ai entendu parler: il contiendrait
lui-même le plus enviable bien?

HAGEN

Quiconque saurait l'utiliser, serait vraiment le Maître du Monde.

GUNTHER

Et c'est Siegfried qui l'a conquis?[529-3]

HAGEN

Les Nibelungen lui sont asservis[529-4].

GUNTHER

Et Brünnhilde? lui seulement pourrait la conquérir?

HAGEN

La flamme ne céderait à nul autre[530-1].

GUNTHER, se levant avec dépit.

Qu'as-tu donc à soulever ce débat pour me troubler? Ce dont je ne
dois point triompher, qu'as-tu à me suggérer le désir d'y aspirer?

HAGEN

Mais si, chez toi, Siegfried t'amenait la fiancée, est-ce que
Brünnhilde, alors, ne serait pas tienne?[530-2]

GUNTHER, marchant par la salle, de long en large, avec agitation.

Au nom de quoi l'obliger, lui qui vit sans souci, à m'aller
chercher la fiancée?

HAGEN

Ta prière l'y obligerait vite, s'il s'était épris de Gutrune
d'abord[530-3].

GUTRUNE

O railleur, ô méchant Hagen! Comment pourrais-je lier Siegfried?
Puisqu'il est, des Héros du monde, le plus sublime, les plus
parfaites femmes de la terre l'ont apprivoisé dès longtemps[531-1].

HAGEN

Rappelle-toi, dans l'armoire, le philtre[531-A]: aie foi en
moi, qui l'ai conquis: il fixera sur toi l'amour du Héros
qu'appelle ton désir. Si en ce moment Siegfried entrait, s'il
goûtait de ce philtre magique, quand même il eût, avant de te
voir, choisi sa fiancée, possédé quelque épouse, il l'oublierait
absolument[531-2].--Hé bien: que vous semble-t-il du conseil de
Hagen?

GUNTHER, qui s'est rapproché de la table, et, appuyé sur elle, a
écouté attentivement.

Un tel frère est un don sans prix: gloire à Grimhilde!

GUTRUNE

Siegfried! puissé-je le voir bientôt!

GUNTHER

Comment le trouver?[532-1]

HAGEN

Lorsqu'il entreprend, au hasard, sa chasse enthousiaste
à l'action, le monde n'est plus pour lui qu'une étroite
sapinière: peut-être nous l'amènera-t-elle, cette infatigable
poursuite[533-1], aux rives de Gibich, sur le Rhin.[533-A]

GUNTHER

Bienvenu serait-il![534-1] (Le cor de SIEGFRIED s'entend au
lointain.--Ils écoutent.) C'est de ce côté du Rhin que retentit le
cor.

HAGEN est allé vers la berge; il inspecte en aval le Fleuve, se
retourne et crie:

Dans une nacelle, un cheval et un Héros: c'est lui qui sonne si
joyeusement du cor.--Un geste aisé, comme d'une main désœuvrée,
pousse rapidement l'esquif contre le courant; d'une semblable
vigueur à manœuvrer la rame peut se vanter, seul, qui a tué le
Dragon: c'est Siegfried, sûrement, pas un autre![534-2]

GUNTHER

Pousse-t-il de ce côté?

HAGEN, les mains en porte-voix, crie vers le Fleuve.

Hoïho! où vas-tu, ô joyeux Héros?

LA VOIX DE SIEGFRIED, lointaine, venant du Fleuve.

Vers le puissant fils de Gibich.

HAGEN

C'est de chez lui que je t'invite chez lui: de ce côté-ci! aborde
ici! Salut à Siegfried! illustre Héros!

    SIEGFRIED accoste.

    GUNTHER a rejoint HAGEN sur le rivage[535-1]. GUTRUNE, sur le
    trône, contemple SIEGFRIED: fixe un long temps sur lui, dans
    une joyeuse surprise, son regard; et, lorsque les hommes se
    rapprochent, s'éloigne et rentre, en proie à un trouble visible,
    par une porte de gauche dans son appartement[535-2].

SIEGFRIED, qui a déjà fait débarquer son cheval et s'avance,
tranquillement appuyé contre lui.

Où est le fils de Gibich?

GUNTHER

Tu l'as devant toi: Gunther.

SIEGFRIED

Voici: loin sur le Rhin, c'est ta gloire que tous vantent;
battons-nous sur l'heure, ou sois mon ami!

GUNTHER

Pourquoi nous battre? sois le bienvenu![535-3]

SIEGFRIED

Où mettrai-je mon cheval?

HAGEN

Je m'en charge.

SIEGFRIED

Tu m'as appelé Siegfried: tu m'as donc déjà vu?

HAGEN

Je ne t'ai reconnu qu'à ta vigueur[536-1].

SIEGFRIED

Prends bien soin de Grane! Jamais tu n'auras tenu en bride une
monture de plus noble race.

    HAGEN emmène le cheval à droite, et revient bientôt. GUNTHER
    s'avance avec SIEGFRIED, et rentre avec lui dans la salle.

GUNTHER

Salue joyeusement, ô Héros, la demeure de mon père; le sol que tu
foules, tout ce qu'ici tu vois, regarde désormais tout cela comme
ton bien propre: terre et sujets, mon héritage est tien--et toi,
mon corps, sois le gage de mon serment!--moi-même je me donne, je
suis ton homme![537-1]

SIEGFRIED

Je n'offre, moi, ni sujets ni terre, ni demeure et domaine
paternels: mon unique héritage, ce fut mon propre corps;
c'est à vivre que je le dépense. Je ne possède qu'un Glaive,
forgé par moi-même--toi donc, mon Glaive, sois le gage de mon
serment!--c'est lui que je t'offre, avec moi-même[537-2].

HAGEN

Le Trésor des Nibelungen, pourtant la tradition t'en nomme le
Maître?[537-3]

SIEGFRIED

Du Trésor, je me souviens à peine: tant j'ai d'estime pour son
inutile bien![537-4] Je l'ai abandonné dans un antre, où, jadis,
un Dragon le gardait.

HAGEN

Et rien, tu n'en emportas rien?

SIEGFRIED, montrant le tissu d'acier qui pend à sa ceinture.

Cette œuvre, ignorant sa vertu.

HAGEN

Je la connais, moi; c'est le Tarnhelm, un chef-d'œuvre
d'art des Nibelungen: tu peux, quand il est sur ta tête, te
métamorphoser en n'importe quelle forme; désires-tu t'en aller
au loin, si loin que ce soit, il t'y transporte, à l'instant
même.--Dans le Trésor, tu n'as pris rien d'autre?

SIEGFRIED

Un Anneau.

HAGEN

Celui-là, tu le gardes bien, sans doute?

SIEGFRIED

Une femme le garde, qui m'est sacrée.

HAGEN, à part.

Brünnhilde!...

GUNTHER

Point d'échange de ta part entre nous deux, Siegfried: au prix de
pareils joyaux, qu'est tout mon bien? Peu de chose: j'aurais beau
tout donner, tu aurais beau tout prendre!--Sans aucune condition,
je te sers avec plaisir[539-1].

    HAGEN est allé vers la porte de l'appartement de GUTRUNE; il
    l'ouvre. GUTRUNE en sort; elle porte une corne-à-boire et s'avance
    vers SIEGFRIED.

GUTRUNE

Bienvenu soit l'hôte, dans la demeure de Gibich! Sa fille t'offre
ici la boisson[539-2].

SIEGFRIED, s'incline devant elle avec cordialité, et saisit la
corne: il la tient pensivement devant soi, et dit tout bas:

Quand j'aurais oublié tout ce que tu m'as appris, il est une
chose que je n'oublierai jamais:--à l'Amour fidèle, ma première
pensée; Brünnhilde, je bois à toi! (Il boit, et rend la corne à
GUTRUNE[539-3], qui, confuse et troublée sous son regard, baisse
les yeux.)[539-4]

SIEGFRIED, fixant sur elle un regard enflammé d'une passion
soudaine[540-1].

Toi qui d'un éclair brûles ma vue, pourquoi baisses-tu les yeux
devant moi? (GUTRUNE relève, en rougissant, les yeux vers lui.)
Ha! la plus belle des femmes! ferme ton regard![540-2] C'est mon
cœur que dans ma poitrine brûlent ses rayons: mon sang qu'ils
embrasent roule du feu!--(D'une voix tremblante.) Gunther--comment
s'appelle ta sœur?

GUNTHER

Gutrune.

SIEGFRIED

Est-ce de bonnes runes[540-3] que je découvre en ses yeux?--(Il
saisit, avec une passion ardente, la main de GUTRUNE.)[540-4] A
ton frère j'ai offert d'être son homme; sa fierté n'a point voulu
de moi:--tromperais-tu comme lui mon espoir, si je m'offrais en
alliance à toi?

    GUTRUNE baisse humblement la tête, paraît exprimer, par son
    attitude, qu'elle ne se sent point digne de lui, et, d'un pas
    chancelant, quitte la salle.

SIEGFRIED, que HAGEN et GUNTHER observent avec attention, la suit
du regard, comme fasciné; puis, sans se retourner, il demande:

Possèdes-tu, toi, Gunther, une femme?

GUNTHER

Pas encore; et j'aurai difficilement cette joie! La seule femme
à laquelle j'aspire, aucun moyen pour moi de la conquérir
jamais[541-1].

SIEGFRIED, vivement, se tournant vers lui.

Que ne peux-tu, si je suis avec toi?

GUNTHER

Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les
flammes--

SIEGFRIED, frappé, et comme pour se remettre en mémoire une chose
dès longtemps oubliée, répète à mi-voix.

«Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les
flammes...?»

GUNTHER

Seul, celui qui franchit les flammes--

SIEGFRIED, comme subitement éclairé d'un souvenir, qui l'abandonne
presque aussitôt.

«Seul, celui qui franchit les flammes...»

GUNTHER

--peut devenir l'époux de Brünnhilde.

    (A l'énoncé du nom de Brünnhilde, SIEGFRIED exprime à l'évidence,
    par son silence et par son geste, que définitivement tout souvenir
    lui échappe[542-1].)

GUNTHER

Donc, je ne puis gravir ce Rocher; jamais le feu ne s'éteindra
pour moi!

SIEGFRIED, avec fougue et passion.

Moi--je ne crains point les flammes: j'irai te chercher la
femme[543-1]; car ne suis-je pas ton homme, et mon courage est
tien,--s'il me vaut pour épouse Gutrune[543-2].

GUNTHER

Volontiers je t'accorde Gutrune[543-3].

SIEGFRIED

J'irai pour toi chercher Brünnhilde.

GUNTHER

Comment veux-tu lui donner le change?

SIEGFRIED

Comment? grâce au Tarnhelm, j'aurai pris ta figure[543-4].

GUNTHER

Qu'un serment me réponde de ta foi![544-1]

SIEGFRIED

Que la Blut-Brüderschaft l'engage![544-2]

    (HAGEN de vin nouveau remplit une corne-à-boire; de leurs Glaives,
    SIEGFRIED et GUNTHER se piquent aux bras, qu'ils tiennent un temps
    au-dessus de la corne.)

SIEGFRIED et GUNTHER

Le sang, sève de la vie en fleurs, je l'ai fait goutte à goutte
couler dans le breuvage: qu'ardemment fraternel, vaillamment
confondu, fleurisse en le breuvage notre sang. C'est la fidélité
à mon ami que je bois: joyeusement, librement, que s'épanouisse
et nous lie la Blut-Brüderschaft aujourd'hui! Pour celui des
frères qui romprait l'alliance, pour celui des amis qui tromperait
son féal, que son sang, dont nous aurons bu en amis ces gouttes
aujourd'hui, s'écoule, dans l'espace d'un éclair, pour expier la
félonie!--Voici--comme je t'offre l'alliance: voici--comme envers
toi je bois la fidélité!

    (Ils boivent tour à tour, chacun la moitié; HAGEN, qui se tenait
    auprès d'eux, brise alors de son glaive la corne. SIEGFRIED et
    GUNTHER se tendent les mains.)

SIEGFRIED, à HAGEN.

Tu ne t'associes donc point à nos serments? pourquoi?

HAGEN

Mon sang vous eût gâté ce breuvage! Il ne circule pas, en mes
veines, authentique, légitime et noble comme le vôtre; c'est âcre,
paresseux et froid qu'il y circule; il ne veut point rougir ma
joue. Je me tiens donc à l'écart de votre ardente alliance[545-1].

GUNTHER

Laisse l'homme sans joie!

SIEGFRIED

Allons, en route! Ma barque est là; elle nous mènera bien
vite[546-1] au Roc: tu m'attendras au bord une nuit dans la
nacelle; et c'est la femme qu'ensuite tu conduiras ici.

GUNTHER

Ne te reposeras-tu point auparavant?

SIEGFRIED

J'ai hâte du retour[546-2].

    (Il marche au Fleuve.)

GUNTHER

Toi, Hagen, veille sur le manoir! (Il suit SIEGFRIED.)

    GUTRUNE paraît au seuil de son appartement.

GUTRUNE

Où courent-ils si vite?

HAGEN

S'embarquer, pour chercher Brünnhilde.

GUTRUNE

Siegfried?

HAGEN

Juge, par là, s'il désire te conquérir pour femme!

    (Il s'assied à l'entrée de la salle avec la lance et le bouclier.
    SIEGFRIED et GUNTHER partent.)[546-3]

GUTRUNE

Siegfried--mien!

    (Elle rentre, tout émue, dans son appartement.)

HAGEN, après un assez long silence.

C'est donc ici moi qui suis de garde, assis en sentinelle,
veillant sur le domaine, écartant du manoir l'ennemi:--c'est pour
le fils de Gibich que le vent souffle; il part vers l'épouse qu'il
désire. Un vigoureux Héros dirige pour lui la barre[547-1], va
faire pour lui tête au péril, chercher pour lui sa propre femme,
et la lui livrer sur le Rhin; mais moi j'aurai ma part aussi:
l'Anneau, telle est la part qu'il me rapportera.--Libres fils,
joyeux compagnons, voguez toujours, voguez gaîment! Si vil qu'il
vous paraisse, ce n'en est pas moins vous qui le servirez--le fils
du Nibelung[547-2].

    (Un rideau se ferme sur la scène et dérobe la vue du théâtre.
    Lorsque, durant un bref interlude orchestral, le décor a été
    changé, ce rideau (auparavant drapé à l'avant-scène, qu'il
    encadrait) se rouvre et disparaît entièrement.)


    LA CIME DU ROC

    (comme au Prologue.)

    BRÜNNHILDE est assise à l'entrée de la grotte, et contemple, dans
    une rêverie muette, l'Anneau de SIEGFRIED; dominée de bienheureux
    souvenirs, elle couvre de baisers la Bague, lorsque tout à coup son
    oreille est frappée d'un fracas lointain. Elle écoute, et scrute
    l'horizon vers l'arrière-plan.

Le lointain me chuchote à l'oreille un bruit jadis
accoutumé:--c'est une cavale-des-airs accourant au galop;
fulgurante elle pousse droit au Roc, dans un nuage!--Qui m'a
découverte en ma solitude?

LA VOIX DE WALTRAUTE, d'au loin.

Brünnhilde! Sœur! dors-tu ou veilles-tu?

BRÜNNHILDE se met brusquement debout.

La voix de Waltraute, si connue de moi, si chère!--C'est toi,
sœur? toi, qui viens vers moi? As-tu cette intrépidité? (Criant
vers la forêt.) Là-bas, dans la forêt de sapins,--qui doit t'être
encore familière,--saute de cheval et mets ton coureur au repos!
C'est toi! es-tu si téméraire? peux-tu bien, sans effroi, venir
saluer Brünnhilde?

    (WALTRAUTE, venant de la sapinière, est entrée en scène
    précipitamment; BRÜNNHILDE s'est ruée au-devant d'elle avec
    impétuosité: elle ne remarque pas, en sa joie, la farouche angoisse
    de WALTRAUTE.)

WALTRAUTE

C'est à toi, uniquement à toi que s'adresse ma hâte.

BRÜNNHILDE, toute aux transports de la joie la plus vive.

Ainsi tu as osé, par amour pour Brünnhilde, enfreindre l'interdit
de Wotan? Ou alors quoi! ô dis! se pourrait-il qu'envers moi Wotan
se fût adouci! Lorsque en dépit du Dieu je protégeai Siegmund, en
étant coupable,--je le sais,--je réalisai pourtant son Désir: que
sa colère s'atténua, je le sais aussi: car, s'il m'enferma dans le
sommeil, s'il m'enchaîna sur ce Rocher, s'il me voua pour servir
l'Homme qui me trouverait et qui m'éveillerait,--à ma tremblante
prière il n'en fit pas moins droit: d'un feu dévorateur il entoura
le Rocher, pour qu'au lâche en fût clos le chemin. C'est ainsi que
ma béatitude est sortie du châtiment même: le plus grand des Héros
m'a conquise pour épouse; son Amour aujourd'hui m'éclaire, c'est
dans cette splendeur que je vis et ris.--O sœur, est-ce mon
sort qui t'attire? Est-ce de mon bonheur que tu veux te repaître?
de lui, que tu veux prendre ta part?

WALTRAUTE

Prendre part au délire qui t'égare, insensée?--Autre chose me
pousse, pleine d'angoisse, à désobéir à Wotan.

BRÜNNHILDE

D'angoisse? la peur t'étreint, ô pauvre?--Ainsi donc, le Sévère ne
pardonne point encore? Il châtie? Tu crains sa fureur?

WALTRAUTE

Puissé-je la craindre! au moins mon angoisse prendrait fin!

BRÜNNHILDE

Stupéfaite, je ne te comprends pas!

WALTRAUTE

Un terme à tes transports: écoute attentivement! C'est vers
Walhall qu'elle me ramène, l'angoisse qui du Walhall m'a poussée
jusqu'ici.

BRÜNNHILDE, terrifiée.

Qu'arrive-t-il aux Dieux éternels?

WALTRAUTE

Écoute et comprends mes paroles!--Depuis qu'il s'est arraché
de toi, dans les mêlées Wotan ne nous a plus envoyées; sans
direction, pleines d'inquiétude, nous chevauchions, au hasard,
du côté des armées. Les Héros du Walhall, Walvater les fuyait:
seul, à cheval, sans repos ni répit, il courait le monde, en
Voyageur. Récemment, il nous est revenu: dans sa main, les
tronçons de sa Lance, qu'un Héros lui avait brisée. Muet, d'un
geste, il fit, par les Braves du Walhall, ruer le Frêne-du-Monde,
à bas; le tronc, morcelé, sur son ordre, monta, gigantesque
bûcher, tout autour du palais divin. L'assemblée des Dieux
convoquée, auguste, il monta sur le trône: à ses côtés, tous
durent s'asseoir, tremblants; tout autour d'eux, en cercle,
en rang, les Héros remplissent toute l'enceinte. Ainsi, muet,
grave, immobile, il demeure sur le trône sublime, sa Lance, en
éclats, ferme au poing, sans toucher aux Pommes de Freya: la
stupeur, l'angoisse, paralysent les Dieux.--Ses corbeaux, tous
les deux, sont partis en mission: s'ils revenaient, quelque jour,
avec d'heureuses nouvelles[550-1], une fois encore--la dernière
fois--le Dieu sourirait, pour jamais.--Pour nous, les Walküres,
à ses pieds nous gisons, embrassant ses genoux: il reste aveugle
à nos suppliants regards; toutes nous ronge la terreur, quelque
angoisse infinie. Sur sa poitrine, je me suis jetée, toute en
pleurs: son regard s'adoucit[550-2]--c'est à toi, Brünnhilde,
qu'il pensait! Profondément il soupira, ferma les yeux, et, comme
en rêve, il murmura ces mots: «Aux Filles-du-Rhin profond, qu'elle
restitue l'Anneau: Dieu, Monde, seraient délivrés du fardeau
de l'Anathème!»--Dès lors, ma décision fut prise: d'auprès de
lui, par les rangs muets, je réussis à m'esquiver; en secret, en
hâte, j'enfourchai ma cavale, et, dans l'orage, courus vers toi.
C'est toi, ô sœur, que j'adjure à présent: ce que tu peux, que
l'accomplisse ton cœur! Cesse les tortures des Eternels!

BRÜNNHILDE

Quel récit d'effroyables rêves tu déroules, ô Triste, pour moi!
Séparée de la sainte nuée des Dieux du ciel, l'esprit voilé, ce
que j'apprends, je ne le comprends pas. Le sens de tes paroles
me semble vague et trouble; dans ton œil--si las--brille
une flamme ardente: avec tes joues pâles, ô sœur blême, que
veux-tu, sœur farouche, de moi?

WALTRAUTE, avec une inquiète précipitation.

A ta main, l'Anneau,--c'est l'Anneau: suis mon conseil! jette-le,
en faveur de Wotan!

BRÜNNHILDE

L'Anneau--le jeter?

WALTRAUTE

Aux Filles-du-Rhin, restitue-le!

BRÜNNHILDE

Aux Filles-du-Rhin?--moi?--mon Anneau? Mais c'est le gage d'Amour
de Siegfried! es-tu hors de sens?

WALTRAUTE

Comprends-moi! comprends mon angoisse! C'est à lui, à lui seul,
sûrement, qu'est attaché le malheur du Monde:--jette-le loin, bien
loin, dans les flots! Mets fin aux détresses du Walhall: dans le
Fleuve, jette l'Anneau maudit, jette!

BRÜNNHILDE

Ha! sais-tu, ce que pour moi il est? Comment peux-tu le
comprendre, toi, insensible vierge! Il est pour moi plus, cet
Anneau, plus que les délices du Walhall, plus que la gloire
des Eternels: un seul regard, jeté sur son Or clair, un seul
éclair, de sa splendeur sacrée, sont, pour moi, plus précieux que
la perpétuation du bonheur des Dieux, de tous les Dieux! car,
bienheureusement, c'est par lui que rayonne, à mes yeux, l'Amour
de Siegfried: l'Amour de Siegfried--ô puissé-je t'exprimer cette
béatitude!--c'est de cet Amour que m'est garant l'Anneau.--Vers
l'auguste assemblée des Dieux, va-t'en d'ici; pour mon Anneau,
rapporte-leur ceci: l'Amour, non, jamais je n'y renoncerai,
l'Amour, non, jamais ils ne me l'arracheront,--dût s'écrouler en
ruines la splendeur du Walhall!

WALTRAUTE

Et voilà ta fidélité? C'est quand elle désespère que tu délaisses
ta sœur?

BRÜNNHILDE

Va-t'en sans délai; vole à cheval: l'Anneau, tu ne me l'arracheras
point!

WALTRAUTE

Malheur! Malheur! Malheur! sur toi, sœur! Sur les Dieux du
Walhall, malheur!

    (Elle s'en va précipitamment; on entend bientôt, vers la sapinière,
    comme le bruit d'une cavale qui s'éloigne et s'ébroue.)

BRÜNNHILDE, suivant des yeux une nuée orageuse, qui s'élance,
sillonnée d'éclairs, et bientôt disparaît au loin.

Eclair et nuée, par le vent soufflée, va-t'en donc: et ne reviens
jamais! (Le soir est tombé: aux profondeurs de l'arrière-plan
l'éclat du reflet des flammes grandit.) L'ombre du soir couvre
le ciel: plus éclatante s'élève d'en bas la clarté du feu
protecteur.--Pourquoi, si furieusement, bouillonne l'ardente
houle? C'est vers la crête du Roc que roule son déluge
embrasé.--(On entend s'approcher d'en bas la sonnerie du cor
de SIEGFRIED: BRÜNNHILDE écoute, et, toute ravie, tressaille.)
Siegfried!... Siegfried revient? son appel qu'il m'envoie!...
Vite!--Vite au devant de lui! dans les bras de mon dieu! (Elle
s'élance, toute à la plus vive exaltation, vers l'arrière-plan.
Jusqu'au dessus de la crête culminante les flammes jaillissent:
SIEGFRIED, surgi d'au milieu d'elles, saute sur la saillie d'une
roche très élevée; là s'arrête, recule et s'abîme le feu, dont
on n'aperçoit plus que le reflet palpitant, comme auparavant,
aux profondeurs de l'arrière-plan.--SIEGFRIED, sur la tête le
Tarnhelm[553-1], qui lui cache à moitié le visage et n'en laisse
libres que les yeux, paraît, sous la forme de GUNTHER.)[553-2]

BRÜNNHILDE, pleine d'horreur, reculant.

Trahison?--Qui a pu pénétrer jusqu'à moi? (Elle fuit jusque dans
le fond, et de là, en une muette stupeur, regarde SIEGFRIED, d'un
œil fixe.)

SIEGFRIED, à l'arrière-plan, s'attardant sur la roche, considère
un long temps BRÜNNHILDE, appuyé sur son bouclier; puis, d'une
voix déguisée,--plus profonde,--l'interpelle.

Brünnhilde! un prétendant est venu, qui n'a point reculé devant
tes flammes. C'est toi que je veux pour femme; suis-moi, sans
résister!

BRÜNNHILDE, saisie d'un tremblement violent.

Quel homme a pu ce qui n'est possible qu'au Plus Fort?

SIEGFRIED, toujours debout sur le rocher du fond.

Un Héros qui, de force, te prendra,--si la force a seule raison de
toi.

BRÜNNHILDE, happée d'horreur.

Sur ce Rocher, quel sorcier s'est hissé?--quel aigle s'y abat,
afin de me déchirer!--Qui es-tu, qui es-tu, Terrible? (SIEGFRIED
se tait.) Ton origine est-elle humaine? ou sors-tu des armées
ténébreuses de Hella?

SIEGFRIED, après un assez long silence.

C'est un Gibichung que je suis, et Gunther est le nom, femme,--du
Héros que tu vas suivre.

BRÜNNHILDE, dans une explosion de désespoir.

Wotan! farouche, impitoyable Dieu! Hélas! c'est à présent que je
saisis le sens du châtiment: si tu m'as exilée ici, c'était pour
m'y livrer en proie au déshonneur!

SIEGFRIED--saute à bas, et se rapproche.

La nuit tombe: en ta retraite tu vas t'unir à moi.

BRÜNNHILDE, tendant avec menace le doigt, où elle porte l'Anneau
de Siegfried.

N'approche point! redoute cet emblème! tu ne triompheras pas de
mon honneur, aussi longtemps que l'Anneau me défendra contre toi.

SIEGFRIED

Qu'il donne à Gunther droit d'époux: que cet Anneau t'unisse à lui!

BRÜNNHILDE

Arrière, voleur! larron d'honneur! n'aie pas l'audace de
m'approcher! Plus forte que l'acier me rend l'Anneau: jamais, tu
ne me le voleras, jamais!

SIEGFRIED

Toi-même, par tes paroles, tu m'y auras poussé. (Il se jette sur
elle; ils luttent. BRÜNNHILDE se délivre de son étreinte, et fuit.
Siegfried la poursuit. Ils luttent de nouveau[555-1]; il l'enlace,
lui arrache l'Anneau[555-2]. Elle pousse un cri terrible et
s'affaisse, comme brisée, sur le banc de pierre devant la grotte.)

SIEGFRIED

Dès à présent, tu m'appartiens!--Brünnhilde, fiancée de
Gunther,--partage donc avec moi ta retraite!

BRÜNNHILDE, presque évanouie.

Que pourrait ta faiblesse, misérable femme!

    SIEGFRIED la met debout d'un geste impérieux: tremblante,
    chancelante, elle rentre en son réduit.

SIEGFRIED, tirant son Glaive;--de sa voix naturelle:

Toi, Nothung, sois témoin qu'ici, je suis demeuré chaste: garant
de la foi due à mon frère, sépare-moi de sa fiancée![556-1] (Il
suit BRÜNNHILDE.)

    Le rideau tombe.



ACTE DEUXIEME[557-A]


LE RIVAGE DU RHIN

    devant le manoir des Gibichungen: à droite, l'entrée ouverte du
    manoir; à gauche, la berge du Rhin, d'où s'élève, montant vers
    le fond à droite, et coupée par plusieurs sentiers, une éminence
    rocheuse en travers de la scène. Trois pierres de sacrifices s'y
    dressent symétriquement: la première, dédiée à FRICKA, en face
    d'une toute pareille consacrée à DONNER: au milieu, mais plus haut,
    celle de WOTAN, plus grande. C'est la nuit.

    HAGEN, la lance au bras, le bouclier au flanc, est assis devant le
    manoir: il dort. La lune jette tout à coup une éclatante lumière
    sur lui, et sur son entourage le plus immédiat: on discerne
    ALBERICH accroupi devant HAGEN, les bras appuyés sur les genoux de
    son fils.

ALBERICH

Dors-tu, Hagen, mon fils?--Tu dors, et ne m'entends point, moi
qu'ont trahi repos et sommeil?

HAGEN, à voix basse, sans bouger, si bien que, les yeux pourtant
ouverts, il semble ne cesser point de dormir.

Je t'entends, Alfe malfaisant: qu'as-tu à dire à mon sommeil?

ALBERICH

Te rappeler quelle puissance doit être un jour la tienne, si ton
courage est ce que me l'a fait ta mère.

HAGEN

Ma mère m'a donné du courage, mais je ne puis pas lui savoir gré
d'avoir succombé à ta ruse: tôt-vieux, livide et blême[558-1],
j'ai les Joyeux en haine, et jamais je ne me réjouis.

ALBERICH

Hagen, mon fils, aie les Joyeux en haine! si tu m'aimes comme tu
dois m'aimer, moi, privé de joie, lourd de douleur! Tu es robuste,
hardi et brave: ceux contre qui nous poursuivons cette lutte,
notre lutte de ténèbres, déjà notre haine les met en détresse.
Celui qui jadis m'arracha l'Anneau, Wotan, le farouche ravisseur,
a été battu par sa propre race: il a perdu par le Wälsung toute
autorité, tout pouvoir; comme la race tout entière des Dieux, il
voit avec angoisse venir l'heure de sa fin. Ce n'est plus lui que
je crains comme eux tous, il tombera!--Dors-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN, dans la même attitude.

La puissance des Éternels, qui en hériterait?

ALBERICH

Moi--et toi: l'univers sera notre héritage[559-1], si je ne
m'abuse en comptant sur ta foi, si tu partages ma rage, ma
haine.--La Lance de Wotan, le Wälsung l'a brisée, après avoir tué
dans un combat le Dragon Fafner, et s'être tout enfant conquis
la toute-puissance, grâce à la possession de l'Anneau; Walhall
et Nibelheim sont en sa dépendance; bien plus, ma Malédiction
même n'atteint pas le Héros-sans-Peur, car il ignore le prix de
l'Anneau, dont le pouvoir, enviable entre tous, est pour lui comme
s'il n'était point; c'est en riant qu'il brûle sa vie aux ardeurs
de son âme aimante. Nous n'avons qu'un moyen de le perdre...
Entends-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN

Le perdre? j'y travaille,--lui-même déjà m'y aide.

ALBERICH

L'Anneau d'Or, s'emparer de l'Anneau, c'est l'important! Pour
l'Amour du Wälsung une femme vit, qui sait tout; si jamais elle
lui suggérait de rendre la Bague aux Filles-du-Rhin--qui, dans les
eaux profondes, jadis, m'avaient séduit!--leur Or serait perdu
pour moi, jamais nul artifice ne le leur reprendrait[560-1].
Aussi, sans retard, vise à l'Anneau: mon but en t'engendrant
fut de faire de toi, qui es sans-peur[560-2], mon champion
contre le Héros. Trop faible évidemment[560-3] pour affronter
le Dragon,--exploit permis au seul Wälsung,--c'est pour
l'irréductible haine que j'ai du moins élevé Hagen: c'est lui qui
doit maintenant me venger, lui qui doit conquérir l'Anneau, en
dépit du Wälsung, pour la honte de Wotan! Me le jures-tu, Hagen,
mon fils?

HAGEN

L'Anneau me revient, je l'aurai: attends en repos!

ALBERICH

Me le jures-tu, Hagen, mon héros?

HAGEN

A moi-même, je le jure: fais taire tes soucis.

    (Une ombre de plus en plus dense enveloppe HAGEN et ALBERICH: du
    côté du Rhin, le jour point.)

ALBERICH, dont la voix, graduellement, s'éteint, à mesure que
lui-même disparaît.

Sois fidèle, Hagen, mon fils! Héros en qui j'ai foi, sois fidèle!
Sois fidèle!--fidèle!

    (ALBERICH a disparu tout à fait.--HAGEN, qui n'a point quitté son
    attitude, contemple, toujours immobile et les yeux fixes, le Rhin.
    Le soleil se lève et se mire dans le Fleuve.)

       *       *       *       *       *

    SIEGFRIED survient soudain, tout à fait près de la berge, en
    arrière d'un buisson. Il a repris sa propre figure; seul, le
    Tarnhelm est encore sur sa tête: il le retire et le pend à son
    ceinturon.

SIEGFRIED

Hoïho! Hagen! homme las, me vois-tu qui viens?

HAGEN, se soulevant commodément.

Heï! Siegfried! Prompt Héros! D'où donc?

SIEGFRIED

Du Roc de Brünnhilde; j'y ai respiré le souffle même, dont je
viens de t'appeler: tant fut instantané le voyage! C'est plus
lentement qu'arrive ici notre couple: il vogue à ma suite[561-1].

HAGEN

Ainsi, tu as dompté Brünnhilde?[562-1]

SIEGFRIED

Gutrune veille-t-elle?[562-2]

HAGEN

Hoïho! Gutrune! sors! Siegfried est là: que tardes-tu?[562-3]

SIEGFRIED, se tournant vers la salle.

Qu'à tous deux je vous annonce comme j'ai lié Brünnhilde.

    (GUTRUNE sort de la salle et vient à leur rencontre.)[562-4]

SIEGFRIED

Nomme-moi bienvenu, fille de Gibich! c'est un bon message que je
t'apporte[562-5].

GUTRUNE

Que Freya te salue, au nom de toutes les femmes![563-1]

SIEGFRIED

Joyeux de moi, c'est ouvertement que tu peux dès à présent
m'aimer: aujourd'hui je t'ai conquise pour femme.

GUTRUNE

Ainsi donc, Brünnhilde suit mon frère?

SIEGFRIED

Il l'a épousée sans difficulté.

GUTRUNE

Les flammes ne l'ont point consumé?

SIEGFRIED

Lui? ce n'est pas lui non plus qu'elles auraient pu blesser: mais
moi, je les ai franchies pour lui, parce que je te désirais pour
femme[563-2].

GUTRUNE

Mais toi, le feu t'a-t-il épargné?

SIEGFRIED

Moi, l'incendie flottant me réjouissait.

GUTRUNE

Et Brünnhilde t'a pris pour Gunther?

SIEGFRIED

Je lui ressemblais à un cheveu près, grâce à la vertu du Tarnhelm,
que m'avait enseignée Hagen.

HAGEN

Bon avis que je te donnai là.

GUTRUNE

C'est ainsi que tu as eu raison de l'intrépide femme?

SIEGFRIED

C'est elle qui a cédé--à la force de Gunther.

GUTRUNE

Et elle s'est mariée avec toi?

SIEGFRIED

C'est, durant une pleine nuit nuptiale, à son époux qu'a obéi
Brünnhilde.

GUTRUNE

Mais son époux, cependant, pour elle n'était-ce pas toi?[564-1]

SIEGFRIED

C'est près de Gutrune qu'était Siegfried[564-2].

GUTRUNE

Pourtant, Brünnhilde était près de lui?

SIEGFRIED, montrant son Glaive.

Entre l'Est et l'Ouest, le Nord: voilà comme elle était près de
lui[565-1].

GUTRUNE

Et comment Gunther la reçut-il de toi?

SIEGFRIED

Du Roc, en le brouillard matinal, au travers des flammes
défaillantes du Feu, elle me suivit vers la vallée; près du
rivage, vite Gunther prit ma place[565-2]: grâce à la vertu
du Tarnhelm, instantanément je fus ici. Un fort vent pousse
maintenant les chers, qui remontent le Rhin: c'est pourquoi
préparez-vous de suite à les recevoir![565-3]

GUTRUNE

Siegfried, le plus puissant des hommes: j'ai peur de toi!

HAGEN, de l'éminence du fond, observant le Fleuve.

Au lointain, j'aperçois une voile.

SIEGFRIED

Rendez donc grâces au messager!

GUTRUNE

Préparons à Brünnhilde un agréable accueil[566-1], pour qu'elle
trouve à demeurer ici plaisir et joie! Toi, Hagen! cordialement
convoque les Hommes de Gibich, pour les noces! A la fête je
convierai, moi, d'aimables femmes: elles auront plaisir à suivre
ma joie[566-2]. (Marchant vers la salle, à SIEGFRIED.) Te
reposeras-tu, méchant Héros?

SIEGFRIED

C'est à t'aider que je me reposerai, (Il la suit. Tous deux
entrent dans la salle.)

HAGEN, debout sur l'éminence, souffle de toutes ses forces, tourné
vers le pays, dans une grande corne de taureau.

Hoïho! Hoïho! Hoïho! Hommes de Gibich, debout! Malheur! Malheur!
Aux armes par le pays! Aux armes! Aux armes! de bonnes armes! de
fortes armes, de tranchantes armes, pour les combats, Détresse!
Détresse est là! Détresse! Malheur! Malheur! Hoïho! Hoïho! Hoïho!

    (Il souffle de nouveau. De divers côtés, des cornes guerrières lui
    répondent. Il se rue, des hauteurs et de la vallée, des HOMMES
    armés, en tumulte, précipitamment.)

LES HOMMES, d'abord un à la fois, ensuite par troupes de plus en
plus nombreuses[567-1].

Pourquoi mugit la corne? pourquoi convoque-t-elle l'ost? Nous
venons avec des armes, nous venons avec des armes; avec de fortes
armes, avec de tranchantes armes! Hoïho! Hoïho! Hagen! Hagen!
Quelle Détresse est là? Quel ennemi approche? Qui nous assaille?
Gunther est en péril?

HAGEN, du haut de l'éminence.

Armez-vous bien! Armez-vous vite! C'est Gunther que vous devez
recevoir: il a pris femme.

LES HOMMES

Il est en péril? L'ennemi le serre de près?

HAGEN

C'est une femme formidable[567-2] qu'il conduit ici.

LES HOMMES

Les hommes des parents le poursuivent en ennemis?

HAGEN

Elle et lui viennent seuls: nul ne les poursuit.

LES HOMMES

Il a donc fait tête au péril? Il a combattu? Il est victorieux?

HAGEN

C'est le Tueur-du-Dragon qui l'a comblé de bonheur: c'est
Siegfried, le Héros, qui a vaincu le péril.

LES HOMMES

A quoi l'ost alors peut-il lui servir?

HAGEN

A quoi? Immolez de vigoureux taureaux: qu'en l'honneur de Wotan
leur sang coule sur la pierre.

LES HOMMES

Quoi ensuite, Hagen, quoi nous ordonnes-tu?

HAGEN

Tuez un sanglier pour Froh; pour Donner, un robuste bouc[568-1];
en l'honneur de Fricka sacrifiez des brebis, afin qu'elle accorde
un heureux hymen!

LES HOMMES, dont la gaieté de plus en plus vive éclate.

Les bêtes abattues, que faisons-nous ensuite?

HAGEN

Des mains d'aimables femmes, prenez la corne-à-boire,
délicieusement pleine d'hydromel et de vin.

LES HOMMES

La corne en main, qu'en faisons-nous ensuite?

HAGEN

Buvez énergiquement, jusqu'à ce que vienne l'ivresse: et toujours
en l'honneur des Dieux, afin qu'ils accordent un heureux hymen!

LES HOMMES, en éclatant d'un rire retentissant.

Grand bonheur et grande joie vont donc rire sur le Rhin, puisque
peut être aussi jovial le farouche[569-1] Hagen lui-même!
L'Epine-de-la-Haie[569-2] ne pique maintenant plus: Hagen est le
héraut des noces.

HAGEN, qui, durant toute la scène, est resté très grave.

Maintenant laissez le rire, courageux vassaux! Accueillez l'épouse
de Gunther: voici venir avec lui Brünnhilde[570-1]. (Il est
descendu au milieu des Hommes.) Soyez fidèles à la suzeraine,
prêtez-lui loyalement appui: qu'un outrage l'ait frappée,
vengez-la sur-le-champ![570-2]

       *       *       *       *       *

    GUNTHER et BRÜNNHILDE

    sont arrivés dans la nacelle. Quelques-uns des HOMMES sautent dans
    le Fleuve et tirent à bord l'embarcation. Pendant que GUNTHER
    conduit BRÜNNHILDE sur le rivage, les HOMMES frappent sur leurs
    armes, en poussent des cris de joie[570-3].

LES HOMMES

Salut! Salut! Bienvenue! Bienvenue! Salut à toi, Gunther! Gloire à
ta fiancée!

GUNTHER, offrant la main à BRÜNNHILDE, qui débarque.

Celle que je vous ramène pour régner sur le Rhin, c'est la plus
admirable des femmes[571-1], c'est Brünnhilde: plus noble épouse
ne fut jamais conquise! Qu'à la plus éclatante des gloires
s'élève, ainsi bénie des Dieux, la lignée des Gibichungen!

LES HOMMES, en frappant sur leurs armes.

Gloire! Gloire à toi, Gunther! Heureux fils de Gibich!

    (Blême, les regard baissés vers le sol, BRÜNNHILDE se laisse
    conduire par GUNTHER vers la salle, d'où SIEGFRIED et GUTRUNE
    sortent avec les femmes.)[571-2]

GUNTHER, s'arrêtant, avec BRÜNNHILDE, devant la salle.

Salut à toi, Héros bien-aimé! Salut, gracieuse sœur![571-3]
C'est avec bonheur que je te vois joyeuse auprès de celui qui
t'a conquise[571-4]; avec bonheur que je vois ici briller
glorieusement deux couples bénis: Brünnhilde--et Gunther;
Gutrune--et Siegfried![571-5]

    (BRÜNNHILDE, frappée d'horreur, ouvre les yeux, et voit SIEGFRIED:
    elle lâche la main de GUNTHER, fait, violemment émue, un pas
    vers SIEGFRIED, recule avec effroi, et fixe sur lui un regard
    dur[572-1].--Tous sont stupéfaits.)

HOMMES et FEMMES

Qu'a-t-elle donc?

SIEGFRIED fait tranquillement quelques pas vers BRÜNNHILDE.

Quelle cause peut attrister les regards de Brünnhilde?[572-2]

BRÜNNHILDE, à peine maîtresse de soi.

Siegfried... ici!... Gutrune?...

SIEGFRIED

C'est la sœur de Gunther; sa tendre sœur: elle est ma femme,
comme toi celle de Gunther.

BRÜNNHILDE

De Gunther?... moi!... tu mens!--Ma vue s'éteint... (Elle
chancelle: SIEGFRIED la soutient, comme étant le plus rapproché
d'elle.)

BRÜNNHILDE, sur le bras de SIEGFRIED, presque défaillante, à voix
basse.

Siegfried... ne me connaît point?...

SIEGFRIED

Gunther, ta femme est mal! (GUNTHER se rapproche.) Réveille-toi,
femme! voici ton époux.

    (Tandis que SIEGFRIED désigne du doigt GUNTHER, BRÜNNHILDE, à ce
    doigt, reconnaît l'Anneau.)

BRÜNNHILDE, se redressant avec une violence terrible.

Ha!--l'Anneau... à sa main! Lui... Siegfried?

HOMMES et FEMMES

Quoi donc?

HAGEN, venant du fond se mêler au groupe des HOMMES.

Vous autres, écoutez bien la plainte de votre Dame![573-1]

BRÜNNHILDE, cherchant à se ressaisir, et à dominer son
épouvantable émotion.

Cet Anneau, que je vois à ta main, n'est pas à toi:--c'est celui
que m'a pris (elle montre GUNTHER)--cet homme-ci! Comment donc
as-tu pu, de lui, tenir cet Anneau?

SIEGFRIED, regardant, à son doigt, l'Anneau, attentivement.

Cet Anneau, je ne le tiens pas de lui.

BRÜNNHILDE, à GUNTHER

Si c'est toi qui m'as pris l'Anneau qui me fit ta femme, proclame
ton droit, réclame ce gage!

GUNTHER, en un grand embarras.

L'Anneau?--mais je ne lui ai donné aucun Anneau:--au surplus, le
reconnais-tu bien?

BRÜNNHILDE

Où aurais-tu caché l'Anneau que tu m'arrachas?

    (GUNTHER se tait, au comble de la confusion.)

BRÜNNHILDE, avec un bond de fureur.

Ha!--c'est donc celui-ci qui m'a ravi l'Anneau[574-1]: le voleur,
le fourbe, c'est Siegfried!

SIEGFRIED, qui contemplait l'Anneau, perdu dans une rêverie
lointaine.

Cet Anneau ne me vient point d'une femme; et ce n'est pas sur une
femme, non plus, que je l'ai conquis; je le reconnais exactement:
c'est le prix de la lutte que devant Neidhöhle, jadis, j'ai
soutenue contre le Dragon tué par moi.

HAGEN, s'interposant.

Brünnhilde, intrépide femme! cet Anneau, le reconnais-tu bien?
si c'est lui qu'à Gunther tu as donné, il est à lui,--Siegfried
l'aurait acquis par fraude, et devrait compte de sa trahison!

BRÜNNHILDE, laissant échapper un formidable cri de douleur.

Fourberie! Fourberie! Fourberie! la plus infâme! Trahison!
Trahison! inexpiable! et sans exemple!

GUTRUNE

Fourberie?

HOMMES et FEMMES

Trahison? Envers qui?

BRÜNNHILDE

Augustes Dieux! Célestes Maîtres! Voilà donc ce que dans vos
conseils, vous chuchotiez? Vous me réserviez de souffrir comme
aucun n'a souffert? Vous inventiez pour moi des souillures sans
exemple? Inspirez-moi donc la fureur d'une vengeance sans exemple
aussi! Embrasez-moi d'une rage sans exemple! indomptable! Faites
que Brünnhilde se brise le cœur, pour qu'elle écrase qui l'a
trahie!

GUNTHER

Brünnhilde! femme! maîtrise-toi!

BRÜNNHILDE

Loin de moi, traître! toi-même trahi!--Car, tous, sachez-le: mon
époux n'est point Gunther,--c'est cet homme-là!

HOMMES et FEMMES

Siegfried? l'époux de Gutrune?

BRÜNNHILDE

Il m'a possédée corps et âme.

SIEGFRIED

C'est le cas que tu fais de ton propre honneur?[575-1] Et ta
langue, qui le diffame, dois-je l'accuser de mensonge?--Jugez, si
j'ai rompu ma foi! Le sang, le serment, m'ont fait frère-d'armes
de Gunther: Nothung, mon digne Glaive, a garanti ma foi; de cette
funeste femme sa lame m'a séparé.

BRÜNNHILDE

Héros rusé, vois comme tu mens! comme tu prends à témoin ton
Glaive, mal à propos! Car, si j'en connais bien la lame, n'en
connais-je point aussi le fourreau, où, d'un si doux sommeil,
dormait, pendu au mur, Nothung, l'ami fidèle, tandis que son
maître faisait, de la fiancée, son épouse?

LES HOMMES, s'agitant indignés.

Comment? A-t-il rompu sa foi? Lui! souiller l'honneur de Gunther?

GUNTHER

Je serai déshonoré, publiquement flétri[576-1], si tu n'as rien à
lui répondre![576-2]

GUTRUNE

Siegfried, serais-tu coupable? as-tu violé ta foi? Prouve, que
c'est faussement, qu'elle t'accuse!

LES HOMMES

Justifie-toi, si tu es innocent: fais taire la plainte, prête le
serment![576-3]

SIEGFRIED

Pour faire taire la plainte, si je prête le serment, sur quelle
arme? qui m'offre la sienne?

HAGEN

Moi! j'offre la pointe de ma lance: qu'elle reçoive, garantisse et
garde ton serment!

    (Les HOMMES forment cercle autour de SIEGFRIED,[577-1] auquel HAGEN
    présente la pointe de sa lance: SIEGFRIED y pose deux doigts de sa
    droite.)

SIEGFRIED

Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la
pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma
parole!--Où ton fer peut m'atteindre frappe-moi; où la mort peut
m'atteindre, frappe-moi: si cette femme a dit vrai, si j'ai trahi
mon frère!

BRÜNNHILDE, furieuse, entre dans le cercle; écarte, de la lance,
la main de SIEGFRIED; et, saisissant elle-même la pointe de l'arme:

Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la
pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma
parole!--Je consacre ta hampe pesante, pour qu'elle l'abatte; je
consacre ton fer tranchant, pour qu'il le perce: car, puisqu'il a
rompu tous ses serments, c'est un parjure que vient de jurer cet
homme!

LES HOMMES, au comble de l'agitation.

A l'aide, Donner! Déchaîne l'orage! couvre la fureur de leurs voix!

SIEGFRIED

Gunther, rends-toi maître d'une femme qui, sans pudeur, t'invente
du déshonneur![578-1]--Qu'on lui accorde temps et repos, à la
sauvage Femme-du-Rocher, pour qu'excitée contre nous tous par
la malice funeste de quelque sorcier, son effrontée fureur
s'apaise!--Quant à vous, Hommes, détournez-vous! Des criailleries
de femmes! laissez-les! Nous pouvons bien fuir, comme des lâches,
un combat dont la langue est l'arme. (S'avançant jusqu'auprès
de GUNTHER.) Crois-moi, j'en suis plus fâché que toi,[578-2] de
lui avoir mal donné le change: c'est le Tarnhelm, je le croirais
assez, qui ne m'aura déguisé qu'à demi. Mais rancune de femmes
se calme bientôt[578-3]: de ce que c'est pour toi que je l'aurai
conquise, sans doute celle-ci plus tard me saura-t-elle bon gré.
(Il se retourne de nouveau du côté des HOMMES.) Allons! vous
autres Hommes! au festin! suivez-moi! Assistez joyeusement aux
noces, vous autres femmes!--Du bonheur, du plaisir, des rires, des
éclats de rire: à travers les domaines en fleurs, c'est épanoui
entre tous que vous m'allez voir aujourd'hui! Rivalise, de joyeuse
humeur, avec moi-même, quiconque est assez fortuné pour trouver
dans l'Amour la joie! (En une débordante allégresse, il enlace de
son bras GUTRUNE, et l'entraîne ainsi vers la salle. Les HOMMES et
FEMMES le suivent alors.)

    BRÜNNHILDE, GUNTHER et HAGEN demeurent. GUNTHER, profondément
    confus, en une terrible irritation, s'est assis à l'écart[579-1];
    il se cache le visage.

BRÜNNHILDE, debout à l'avant-scène, et regardant fixement devant
soi.

De quel sorcier[579-2] la ruse est-elle au fond de ceci? A quel
pouvoir magique en rapporter les causes? Contre ce mystère, où est
ma science? Où mes Runes, contre cette énigme?--Hélas! douleur!
douleur! Malheur, hélas! malheur! Ma science, toute je la lui
livrai: en sa puissance il me tient asservie; en ses filets il
tient la proie qui pleure sa propre ignominie, tandis qu'enrichi
d'elle il se rit d'en faire don!--Qui m'offrira son glaive,
maintenant, pour que j'en puisse trancher mes liens?[579-3]

HAGEN, venant tout auprès d'elle.

Fie-toi toute à moi, femme trahie! Du traître, c'est moi qui te
vengerai.[579-4]

BRÜNNHILDE

Sur qui?

HAGEN

Sur Siegfried, sur le traître.

BRÜNNHILDE

Sur Siegfried?... toi? (Elle rit amèrement.) Un seul regard
de ses yeux fulgurants,--qui, même sous sa figure d'emprunt,
m'illuminaient de leurs éclairs,--paralyserait toute ta bravoure!

HAGEN

Mais à ma lance l'a voué son parjure?

BRÜNNHILDE

Serment, et parjure,--des mots vides! Cherche un plus fort que toi
pour en armer ta lance, si tu veux t'attaquer au Plus Fort des
Héros![580-1]

HAGEN

Siegfried! je n'ignore point sa force irrésistible; en combat
régulier, l'abattre est difficile; suggère-moi donc comment
triompher du Héros?[580-2]

BRÜNNHILDE

O ingratitude; infâme récompense! Il n'est point d'art, à moi
connu, que, pour mieux préserver son corps, je n'aie mis en
œuvre, afin d'assurer son salut![581-1] Mes charmes, à son
insu, l'ont fait invulnérable.[581-2]

HAGEN

Ainsi, nulle arme ne lui peut nuire?

BRÜNNHILDE

En un combat régulier, non:--mais,--par derrière, tu le frapperais
à coup sûr.[582-1] Sachant bien qu'à l'ennemi jamais il ne
céderait ni ne présenterait le dos en fuyant,[582-2] je n'ai point
béni de mes Runes les épaules de Siegfried.

HAGEN

Et c'est là que le frappera ma lance! (Il se retourne promptement
vers GUNTHER.) Debout, Gunther! noble fils de Gibich! Ta robuste
femme est devant toi: pourquoi t'absorber dans ta peine?

GUNTHER, se levant comme en sursaut, avec désespoir.

O déshonneur! ô honte! Malheur à moi, le plus infortuné des
hommes![582-3]

HAGEN

Ton déshonneur,--est-ce que je le nie?

BRÜNNHILDE

O lâche! ô lâche! faux compagnon! tu te cachais derrière le Héros,
pour que, le prix de sa propre gloire, il le ravît à ton profit!
Une généreuse race tombe bien bas, lorsqu'elle engendre de tels
lâches![582-4]

GUNTHER, hors de soi.

Un fourbe,--moi, qu'on trompe! Un traître,--moi, qu'on
trahit!--Ecrasez-moi la moëlle! Broyez-moi la poitrine! Toi,
Hagen, soutiens mon honneur, au nom de ta mère,--de notre mère!

HAGEN

Ton honneur, soutenir ton honneur? Rien n'y fera,[583-1] ni
cerveau, ni main: rien--sinon la mort de Siegfried!

GUNTHER

Siegfried! sa mort![583-2]

HAGEN

Elle seule payera ton déshonneur.[583-3]

GUNTHER, frappé d'horreur, l'œil fixe.

Le sang, le serment, nous ont faits frères-d'armes![583-4]

HAGEN

Son sang doit donc payer la rupture de l'alliance!

GUNTHER

L'alliance! l'a-t-il rompue?

HAGEN

Mais puisqu'il t'a trahi.[584-1]

GUNTHER

M'a-t-il trahi?[584-2]

BRÜNNHILDE

Il t'a trahi;[584-3] et moi, vous m'avez tous, trahie![584-4] Si
j'étais équitable, tout le sang, du monde entier, ne m'expierait
point votre crime! Mais sa mort, à lui seul, payera pour tous les
autres: que la mort de Siegfried paye--pour vous et pour lui!

HAGEN, parlant de près à GUNTHER.

Qu'il meure--pour ta propre fortune! Inouïe deviendra ta
puissance,[585-1] si tu gagnes sur lui l'Anneau, que la mort seule
lui peut arracher.

GUNTHER

L'Anneau de Brünnhilde?

HAGEN

L'Anneau du Nibelung.

GUNTHER, soupirant douloureusement.

Ainsi, ce serait la fin de Siegfried![585-2]

HAGEN

Sa mort nous est utile à tous.[585-3]

GUNTHER

Mais Gutrune, hélas! à qui je l'accordai: si nous punissions ainsi
son époux, comment vivre avec elle ensuite?[585-4]

BRÜNNHILDE, en un sauvage sursaut.

A quoi m'aurait servi ma science? A quoi mes Runes? En l'excès de
ma misère, je le devine clairement: le charme qui m'enchanta mon
époux, c'est Gutrune! Qu'elle connaisse l'angoisse![586-1]

HAGEN, à GUNTHER

Si cette mort doit la révolter, dissimulons-lui la vraie
cause.[586-2] Demain, partons joyeusement en chasse:[586-3]
le noble Héros, poussé par sa fougue, nous aura laissés loin
derrière;--un sanglier[587-1] l'aura frappé.[587-2]

GUNTHER et BRÜNNHILDE

Ainsi soit-il! Que Siegfried meure: qu'il expie l'opprobre, dont
il m'a comblé! Traître à la foi de ses serments,[587-3] qu'il paye
son crime avec son sang!--Allrauner![587-4] Dieu de vengeance!
Protecteur, Trésor des serments! Wotan! Wotan! tourne vers nous
ta face! Qu'à ton ordre, la troupe formidable des Dieux prête
l'oreille au serment de vengeance!

HAGEN

Ainsi soit-il! Mort à Siegfried: qu'il périsse,[588-1] le
Radieux Héros! C'est à moi qu'est le Trésor,[588-2] il
faut qu'il m'appartienne:[588-3] il faut que lui soit ravi
l'Anneau!--Père-des-Alfes! souverain déchu! Nacht-Hüter![588-4]
Maître-des-Nibelungen! Alberich! Alberich! Prends confiance en ton
fils! C'est à toi, Maître de l'Anneau, qu'obéiront de nouveau les
hordes des Nibelungen!

    (GUNTHER et BRÜNNHILDE se tournent violemment vers la salle.
    SIEGFRIED et GUTRUNE, lui, couronné de feuilles de chêne, elle, la
    tête ornée de fleurs bariolées, viennent à leur rencontre jusqu'à
    l'entrée, en les exhortant du geste à les imiter.[589-1] GUNTHER
    saisit la main de BRÜNNHILDE et rapidement suit avec elle. HAGEN
    reste seul en arrière.--Le rideau tombe.)



ACTE TROISIÈME[590-A]

SAUVAGE VALLÉE DE FORÊTS ET DE ROCS,

    près du Rhin, qui, au fond de la scène, passe au pied d'une pente
    escarpée.

LES TROIS FILLES-DU-RHIN,

WOGLINDE, WELLGUNDE et FLOSSHILDE, surgissent du Fleuve à la
surface et nagent à la ronde en chantant.

Dame Soleil envoie ses rayons, ses clairs rayons; dans les
profondeurs, la nuit règne: elles étaient lumineuses, jadis,
quand l'Or paternel, l'Or sacré, l'Or intact y resplendissait!
Or-du-Rhin! Or limpide! Or clair! comme tu rayonnais là jadis,
étoile sacrée des profondeurs!

Envoie-nous, Dame Soleil, envoie-nous le Héros, le Héros qui
nous rendrait l'Or! Jamais plus nous n'aurions, s'il nous
l'abandonnait, d'envie pour ton œil lumineux. Or-du-Rhin! Or
limpide, alors, libre encore, comme tu rayonnerais, joyeuse étoile
des profondeurs!

    (D'en haut s'entend le cor de SIEGFRIED.)

WOGLINDE

C'est son cor que j'entends.

WELLGUNDE

Le Héros n'est pas loin.

FLOSSHILDE

Allons nous concerter! (Elles plongent rapidement sous les flots.)

    (SIEGFRIED apparaît, armé de pied en cap, au haut de la pente.)

SIEGFRIED

Un Alfe m'égare, que j'ai perdu la piste:--hé espiègle! où m'as-tu
si vite caché la bête?

LES TROIS FILLES-DU-RHIN, surgissant de nouveau à la surface.

Siegfried![592-1]

FLOSSHILDE

Qui gourmandes-tu dans la vallée?

WELLGUNDE

A quel Alfe en veux-tu?

WOGLINDE

Est-ce qu'un lutin te lutine?

TOUTES TROIS

Dis-le nous, Siegfried! dis-le nous!

SIEGFRIED, qui les contemple en souriant.

Le camarade velu qui m'a échappé, serait-ce point vous qui
l'auriez séduit? Plaisantes femmes que vous êtes, si c'est votre
amoureux, je vous l'abandonnerai volontiers.

    (Les jouvencelles éclatent de rire.)

WOGLINDE

Siegfried, que nous donnes-tu, si nous te livrons la bête?

SIEGFRIED

Je suis, jusqu'à présent, bredouille: demandez donc ce que vous
désirez.

WELLGUNDE

Un Anneau d'Or brille à ton doigt--

LES TROIS ONDINES, ensemble.

O donne-le nous!

SIEGFRIED

J'ai tué, pour l'avoir, un Dragon gigantesque: et j'irais, en
échange des pattes d'un misérable ours,[594-1] vous l'offrir?

WOGLINDE

Es-tu tellement avare?

WELLGUNDE

Si ladre en tes marchés?

FLOSSHILDE

Avec des femmes, tu devrais être plus généreux.

SIEGFRIED

Si je gaspillais pour vous mon bien, ma femme pourrait bien m'en
vouloir.

FLOSSHILDE

Elle est donc bien méchante?

WELLGUNDE

Peut-être qu'elle te bat?

WOGLINDE

Le Héros sent déjà sa main! (Elles rient.)

SIEGFRIED

Riez, moqueuses, tout à votre aise! vous ne rirez peut-être pas
toujours: car si c'est mon Anneau que vous convoitez, mes Nixes,
ce n'est certes pas à vous que jamais je l'abandonnerai.

FLOSSHILDE

Si beau!

WELLGUNDE

Si fort!

WOGLINDE

Si désirable!

TOUTES TROIS, ensemble.

Mais quel dommage qu'il soit avare! (Elles rient, et plongent.)

SIEGFRIED, descendant plus avant dans la vallée.

Pourtant, me laisser traiter d'avare! Souffrirai-je qu'on me fasse
ainsi honte?--Si elles revenaient vers le rivage, peut-être leur
donnerais-je l'Anneau.--Hé, hé! jolies joyeuses des eaux! Venez
vite: je vous l'offre, l'Anneau!

LES TROIS FILLES-DU-RHIN surgissent de nouveau: mais elles sont
graves et solennelles.

Garde-le, Héros, et garde-le bien, jusqu'à ce que tu comprennes
quel malheur s'y attache. Tu te sentiras bien aise, alors, que
nous te libérions de l'Anathème.

SIEGFRIED, remettant à son doigt l'Anneau, qu'il en avait enlevé.

Hé bien, chantez ce que vous savez!

LES FILLES-DU-RHIN, tour à tour ou ensemble.

Siegfried! Ce que nous savons, Siegfried! c'est du malheur pour
toi, Siegfried! Garde l'Anneau, ta perte est certaine! Le cercle
en est fait de l'Or-du-Rhin: celui qui l'a forgé par ruse, et
ignominieusement perdu, l'a maudit en vouant, pour les siècles
des siècles, à la mort, quiconque le porterait. Comme le Dragon
par toi tué, tu périras aussi, toi-même, aujourd'hui même,[596-1]
voilà ce que nous pouvons te prédire, si, pour que nous le
cachions dans les gouffres du Rhin, tu refuses de nous livrer
l'Anneau. Seuls, ses flots ont le pouvoir d'effacer l'Anathème!

SIEGFRIED

Allons-donc, femmes artificieuses! si vos flatteries m'étaient
suspectes, votre effroi simulé m'est plus suspect encore.[596-2]

LES FILLES-DU-RHIN

Siegfried! Siegfried! nous t'avons prédit vrai:[596-3] fuis la
Malédiction! fuis-la! C'est la Malédiction que les Nornes ont
tressée, les Nornes filandières, la nuit, dans la corde éternelle
des Fatalités-Mères.

SIEGFRIED

Mon Glaive a mis en pièces une Lance:--dans la corde éternelle des
Fatalités-Mères, si les Nornes ont tressé des Anathèmes farouches,
Nothung la leur tranchera, leur corde! Certain Dragon m'a bien,
jadis, averti touchant l'Anathème, mais sans m'apprendre ainsi
la Peur!--C'est l'Héritage du Monde que m'a gagné l'Anneau: en
faveur de l'Amour, j'y renoncerais volontiers;--je vous le donne,
en échange d'un baiser. Mais ce n'est point en menaçant mon corps,
mon existence, que vous m'arracherez cet Anneau, quand il ne
vaudrait pas un doigt! Car mon corps, et mon existence,--plutôt
que de renoncer à l'Amour pour les paralyser des entraves de la
Peur,--mon corps, mon existence,--voyez!--comme ceci, je les jette
loin de moi![597-1] (En prononçant ces derniers mots, il jette
derrière lui, par-dessus sa tête, une motte, ramassée sur le sol.)

LES FILLES-DU-RHIN

Venez, sœurs! laissez l'insensé! puisque, esclave,[597-2] il se
croit si fort; puisque, aveugle, il se croit si sage! Il a fait
des serments,--et ne les observe point; il connaît des Runes,--et
ne les comprend point; un bien, le plus sacré, lui était échu,--il
ignore l'avoir gaspillé: seul l'Anneau, qui le voue à la mort,--le
cercle seul, voilà ce qu'il veut garder!--Adieu, Siegfried! Une
glorieuse femme, aujourd'hui même, méchant, sera ton héritière:
elle nous réserve meilleur accueil. Allons vers elle! vers elle!
vers elle! (Elles s'éloignent à la nage, chantant.)

SIEGFRIED les suit du regard en souriant.

Dans l'eau comme sur terre, à présent, je connais le naturel
des femmes: qui ne se fie point à leurs flatteries, elles
l'épouvantent avec des menaces; vient-il à braver leurs menaces,
elles se répandent en criailleries. Et pourtant,--si ce n'avait
été tromper Gutrune, j'aurais eu vite et gaîment fait de me
soumettre une des gracieuses femmes!

    (Des appels de plus en plus proches de trompes de chasse résonnent
    d'en haut: SIEGFRIED y répond joyeusement du cor.)[598-1]

       *       *       *       *       *

    (GUNTHER, HAGEN, et leurs HOMMES, descendent, durant ce qui suit,
    la pente.)

HAGEN, encore au haut.

Hoïho!

SIEGFRIED

Hoïho!

LES HOMMES

Hoïho! Hoïho!

HAGEN

Découvrons-nous enfin où tu t'es envolé?[598-2]

SIEGFRIED

Descendez! ici il fait frais et bon.

HAGEN

Reposons-nous ici, et préparons le repas. Déposez le gibier et
donnez les outres!

    (On entasse le gibier: on sort les cornes-à-boire, les outres.
    Chacun prend place).[599-1]

HAGEN

Ouvrez vos oreilles! La bête nous a fuis; mais vous verrez que
Siegfried a fait une chasse superbe.[599-2]

SIEGFRIED, riant.

Me voici fort en peine pour mon repas: réduit à vous demander de
votre gibier pour moi.

HAGEN

Bredouille, toi?

SIEGFRIED

C'est du gibier de forêt que je pourchassais, mais il ne
s'est montré que du gibier d'eau: peut-être, si j'avais été
plus convenablement équipé, vous aurais-je capturé trois
sauvages oiseaux-d'eau, qui là-bas sur le Rhin me chantaient,
qu'aujourd'hui même, je serais tué.[600-1]

    (GUNTHER se trouble et regarde, d'un air sombre, HAGEN.)

HAGEN

Être abattu, bredouille déjà, par une bête sauvage aux aguets!
pour une mauvaise chasse, c'en serait une.

SIEGFRIED

J'ai soif![600-2]

    (Il s'est couché entre HAGEN et GUNTHER: on leur présente,
    remplies, des cornes-à-boire.)

HAGEN

J'ai entendu conter, Siegfried, que les oiseaux, leur chant, leur
langue, tu les comprends: ce serait-il vrai?[601-1]

SIEGFRIED

Il y a longtemps que je ne prête plus guère d'attention à leur
gazouillement. (Il boit, et présente sa corne à GUNTHER.) Bois,
Gunther! bois! c'est ton frère qui t'offre.

GUNTHER, regardant en la corne avec un air pensif et sombre.

Nos sangs furent mal mêlés:--le tien seul, est là-dedans!

SIEGFRIED, riant.

Que je l'y mêle donc avec le tien! (Il saisit la corne de GUNTHER,
et verse le contenu dans la sienne, qui déborde alors.) A présent,
les voici mêlés à déborder: que la Terre maternelle boive, et soit
rafraîchie!

GUNTHER, soupirant.

O joyeux, trop joyeux Héros!

SIEGFRIED, bas, à HAGEN

C'est Brünnhilde, qui l'attriste ainsi?[602-1]

HAGEN

Puisse-t-il la comprendre aussi bien que tu comprends les chants
des oiseaux!

SIEGFRIED

Depuis que j'ai pu ouïr celui des femmes, j'ai oublié celui des
petits oiseaux.

HAGEN

Mais il fut un temps où tu les compris?

SIEGFRIED

Heï! Gunther! homme morose! veux-tu pour te distraire, que je te
chante les contes de mes jours d'enfance?

GUNTHER

J'aurai plaisir à les entendre.

HAGEN

Chante donc, ô Héros!

    (Tous se couchent en cercle autour de SIEGFRIED, qui seul demeure
    sur son séant.)

SIEGFRIED

Mime était le nom du morose gnome qui, poussé par la haine et
par l'envie, m'éleva: il espérait qu'un jour l'enfant, lorsqu'il
aurait grandi dans l'intrépidité, lui mettrait à mort un Dragon
qui dans la Forêt gardait un Trésor. Il m'apprit à forger les
métaux, à les fondre: mais, ce que ne pouvait point l'artiste
lui-même,--d'un Glaive en débris, faire un Glaive nouveau,--dut
réussir, et réussit à la hardiesse de l'apprenti. Je reforgeai
l'arme de mon père: dans sa poignée, je fixai Nothung: le gnome,
qui jugeait l'arme à l'épreuve du combat, m'ayant conduit par
la Forêt, j'y tuai Fafner, le Dragon[603-A].--Mais voici où
l'histoire mérite votre attention: oyez le prodige. Le sang du
Dragon me brûlant les doigts, je les mis à ma bouche pour les
rafraîchir: mais à peine le liquide eut-il effleuré tant soit peu
ma langue,--ce qu'un petit oiseau chantait là, je pus à l'instant
même le comprendre; perché sur une branche, il chantait:--«Heï!
c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor
des Nibelungen! ô s'il pouvait le trouver dans l'antre! Et le
Tarnhelm, qui l'aiderait à quelque doux exploit! Et l'Anneau, qui
ferait de lui le Maître du Monde, l'Anneau!»

HAGEN

C'est alors que tu pris le Tarnhelm avec l'Anneau?

LES HOMMES

Le petit oiseau, l'entendis-tu de nouveau?

SIEGFRIED

Quand j'eus pris le Heaume et l'Anneau, j'écoutai de nouveau
le joyeux gazouilleur; perché sur la cime, il chantait:--«Heï!
c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des
Nibelungen! O, pourvu qu'il n'aille point se fier au fourbe
Mime!... Mime n'eut jamais qu'un but: lui ravir le Trésor;
maintenant, le voici qui rôde pour faire périr Siegfried--pourvu,
Siegfried, pourvu qu'il ne se fie point à Mime!»

HAGEN

Il t'avait prédit juste?

LES HOMMES

Récompensas-tu Mime?

SIEGFRIED

Pour m'offrir un breuvage mortel, il vint vers moi; il dut
m'avouer, tremblant et balbutiant, son crime. Nothung abattit mort
le drôle.

HAGEN, riant.

Mime goûta donc ce qu'il n'avait pu forger!

LES HOMMES

Et le petit oiseau, que t'apprit-il encore?

HAGEN, après avoir exprimé le suc d'une herbe dans la corne à
boire.

Bois d'abord, Héros, dans ma corne: je t'ai préparé ce breuvage
propice, afin de réveiller clairement tes souvenirs, afin que les
plus lointains te reviennent.

SIEGFRIED, après avoir bu.

Tout triste, cherchant des yeux l'oiseau, je le vis au haut de
l'arbre; il chantait:--«Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais
gnome! Peut-être sais-je encore, pour lui, la plus divine de
toutes les femmes:--c'est sur un haut Rocher qu'elle dort, sur
un Rocher qu'entoure la flamme; qu'il franchisse la fournaise,
réveille la fiancée, Brünnhilde, alors, deviendrait sienne!»

    (GUNTHER écoute avec une grandissante stupeur.)

HAGEN

Et est-ce que tu suivis son conseil, à l'oiseau?

SIEGFRIED

A l'instant même, je pris ma course; j'atteignis la Roche
embrasée, franchis la flamme, et trouvai, pour ma récompense,--une
délicieuse femme, endormie, couverte d'armes étincelantes.
J'ouvris le heaume de la vierge splendide; elle s'éveilla sous
mon baiser hardi!--ô comme avec ardeur alors elle m'étreignit, la
belle Brünnhilde!

GUNTHER

Qu'entends-je!

    (Deux corbeaux s'envolent[605-1] d'un buisson, tournent sur
    SIEGFRIED, et s'envolent.)

HAGEN

Ce que croassent ces corbeaux, le comprends-tu bien aussi?[606-1]

    (SIEGFRIED se lève brusquement, et, suivant des yeux les corbeaux,
    présente ainsi le dos à HAGEN.)

HAGEN

C'est «Vengeance» qu'ils me crient![606-A]

    (Il enfonce à SIEGFRIED, en plein dos, sa lance[606-2]:
    GUNTHER--trop tard--lui saisit le bras.)

GUNTHER et les HOMMES

Hagen! que fais-tu?

    (Des deux mains, par-dessus sa tête, SIEGFRIED brandit son
    bouclier, afin d'en écraser HAGEN[607-1]: la force l'abandonne, le
    bouclier lui tombe des mains, lui-même s'y abat avec fracas.)

HAGEN, montrant le corps abattu.

J'ai vengé le parjure!

    (Il se retire tranquillement[608-1] et gagne, seul, la hauteur: on
    l'y voit longtemps s'éloigner sans hâte.--GUNTHER, douloureusement
    saisi[608-2], se penche vers SIEGFRIED. Les HOMMES se tiennent en
    cercle autour du moribond, dans une attitude pleine d'intérêt. Long
    silence de stupeur et d'émotion profondes[608-3][608-A].)

    (L'ombre crépusculaire a commencé de grandir dès l'apparition des
    corbeaux.)[608-4]

SIEGFRIED, ouvrant avec effort, une suprême fois, ses yeux
radieux, et parlant d'une voix solennelle.

Brünnhilde--sainte fiancée--réveille-toi![608-B] rouvre
les yeux! Qui donc t'a de nouveau rendormie? Qui t'a liée
d'un tel sommeil?...oh! ton pauvre sommeil tremblant! Voici
l'éveilleur; son baiser t'éveille, il brise, une fois encore,
les liens de la fiancée:--la joie de Brünnhilde, alors, lui
rit, la joie de Brünnhilde!--Ah! cet œil, désormais rouvert,
éternellement!--ah! cette haleine, ce souffle délicieux!--Doux
mourir!--affres bienheureuses:--c'est Brünnhilde qui--me
salue!--(Il meurt.)

    (Les HOMMES placent le cadavre sur le bouclier[609-1], le soulèvent
    et l'emmènent, d'une marche solennelle, sur la hauteur, qu'ils
    montent lentement. GUNTHER suit, auprès du cadavre[609-A]).--

    (La lune sort des nuages et illumine, sur la hauteur, la pompe
    funèbre qui s'éloigne.--Puis, du Rhin, des brouillards s'élèvent,
    et graduellement remplissent toute la scène.--Le décor, lorsqu'ils
    se dissipent, est transformé.)


LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN

    (avec, ainsi qu'au premier acte, le libre espace de rive menant au
    Fleuve.--Nuit. Clair de lune réfléchi par le Rhin qui miroite.)

    (GUTRUNE sort de chez elle pour entrer dans la salle.)

GUTRUNE

Était-ce son cor? (Elle écoute.) Non!--il n'est toujours
point de retour.--Des songes funestes[610-1] ont troublé
mon sommeil!--J'entendais son cheval sauvagement
hennir[611-1]--Brünnhilde, éclatant de rire[611-2], m'éveillait
en sursaut.--Cette femme que vers le Rhin j'ai vue marcher, qui
était-elle?--J'ai peur de Brünnhilde![611-3] Est-elle dans sa
chambre? (Elle écoute près d'une porte à droite, puis appelle à
mi-voix.) Brünnhilde! Brünnhilde! es-tu éveillée?--(Elle ouvre
tout doucement et regarde à l'intérieur.) Personne!--Ainsi
c'était bien elle, que j'ai vue marcher du côté du Rhin?--(Elle
tressaille, l'oreille aux aguets vers le lointain.) Qu'ai-je
entendu? son cor?--Non!--tout est désert!--Siegfried! le voir,
seulement! le voir vite! (Elle s'apprête à rentrer chez soi: mais,
lorsque la voix de Hagen la frappe, elle s'arrête et longtemps
demeure sur place, immobile, paralysée par la terreur.)

La voix de HAGEN, du dehors, où elle sonne de plus en plus proche.

Hoïho! hoïho! Réveillez-vous! réveillez-vous! Des lumières! des
lumières! de clairs brandons! C'est le gibier de la chasse[612-1]
que nous rapportons. Hoïho! hoïho!

    (L'extérieur s'éclaire; la lueur grandit.)[612-2]

HAGEN, pénétrant dans la salle.

Debout! Gutrune! Salue Siegfried![612-3] Il revient, le vigoureux
Héros.

    (HOMMES et FEMMES, portant des lumières et des brandons, se mêlent
    au cortège des chasseurs qui ramènent le corps de SIEGFRIED, et
    parmi lesquels est GUNTHER.)

GUTRUNE, en une grande angoisse.

Qu'est-il donc arrivé, Hagen? Son cor! je ne l'ai pas
entendu![612-4]

HAGEN

Il n'en sonnera plus, le blême Héros; pour sa fougue plus de
chasse, plus de combat, plus de ravissantes femmes à séduire!

GUTRUNE, avec une épouvante croissante.

Qu'est-ce qu'ils apportent?

HAGEN

La proie d'un sanglier sauvage: Siegfried, ton époux, mort!

    (GUTRUNE pousse un grand cri et tombe sur le cadavre[613-1], qu'au
    milieu de la salle on a déposé[613-2].--Émotion et deuil général.)

GUNTHER, cherchant à ranimer Gutrune évanouie.

Gutrune! bien-aimée sœur! Lève les yeux! parle-moi![613-3]

GUTRUNE, revenant à soi.

Siegfried!--Siegfried tué! (Elle repousse violemment Gunther. )
Arrière! frère infidèle![614-1] meurtrier de mon époux![614-2] O
aide! ô aide! Malheur! malheur! Ils ont assassiné Siegfried![614-3]

GUNTHER

Ne m'accuse pas! Accuse, là, Hagen! lui, c'est lui le sanglier
maudit qui a déchiré ce Généreux!

HAGEN

M'en garderais-tu rancune?[614-4]

GUNTHER

L'angoisse et l'infortune soient à jamais sur toi!

HAGEN, se rapprochant alors, d'un air de défi formidable.

Oui donc! c'est moi qui l'ai tué, moi--Hagen--je l'ai frappé à
mort![615-1] Il était voué à ma lance, sur laquelle il s'est
parjuré. Je me suis ainsi conquis le droit sacré du butin: c'est
pourquoi--je réclame cet Anneau.

GUNTHER

Arrière! ce qui m'est échu, jamais tu n'y toucheras.

HAGEN

Vous, Hommes, soyez juges de mon droit!

GUNTHER

L'héritage de Gutrune, à toi, impudent fils de l'Alfe?

HAGEN, tirant son glaive.

L'héritage de l'Alfe, c'est ainsi qu'il le réclame,--son fils!

    (Il fond sur GUNTHER, qui se met en défense: ils combattent. Les
    HOMMES se jettent entre eux. GUNTHER tombe, frappé par HAGEN à
    mort)[615-2].

HAGEN

A moi l'Anneau!

    (Il se rue sur la main de SIEGFRIED: celle-ci se dresse
    menaçante)[615-3].

    (Épouvante générale. GUTRUNE et les FEMMES poussent de hautes
    clameurs.)[616-1]

    (BRÜNNHILDE s'avance, venant du fond, d'une marche ferme et
    solennelle.)

BRÜNNHILDE, encore au fond.

Faites silence, assez de gémissements, assez de clameurs
désordonnées![616-A] Celle que vous avez tous trahie, sa femme,
vient ici chercher sa vengeance. (Tranquillement, elle s'avance
un peu.) Vous pleurez là comme des enfants, lorsque leur mère
les sèvre des bienfaits du lait: mais nul n'a fait entendre une
plainte, digne du plus grand des Héros.

GUTRUNE

Brünnhilde! femme de haine et d'envie![616-2] C'est à toi que nous
devons ces douleurs! Toi seule as excité les hommes; maudit soit
le jour qui te vit ici![617-1]

BRÜNNHILDE

Infortunée, tais-toi! tu ne fus jamais sa femme: sa maîtresse,
voilà ce que tu fus[617-2]. Sa légitime épouse, c'est moi, qui
reçus ses serments éternels, avant que Siegfried jamais t'eût
vue[617-3].

GUTRUNE, dans le plus violent désespoir.

Exécrable Hagen! Malheur! hélas malheur! à toi je dois l'idée du
poison qui lui a volé son époux![617-4] O deuil! deuil! tout se
révèle enfin: c'était Brünnhilde, la bien-aimée que le philtre lui
fit oublier!

    (Tout emplie d'une pudeur craintive, elle se détourne de Siegfried,
    et se penche, épuisée de douleur, sur le cadavre de Gunther: elle
    demeure immobile, ainsi, jusqu'à la fin.--Un long silence.)

    (HAGEN se tient, appuyé sur sa lance et sur son bouclier, perdu
    dans une sombre rêverie, en une attitude de défi, tout à l'autre
    côté de la scène.)

    BRÜNNHILDE[618-1], seule, au milieu: longtemps, avec d'abord une
    émotion profonde, et ensuite avec une mélancolie comme accablante,
    elle considère le visage de Siegfried; puis se tournant, en une
    religieuse exaltation, du côté des HOMMES et des FEMMES:

Entassez-moi, là, de fortes bûches, un bûcher, sur la rive du
Rhin: que haut et clair flamboie le brasier, qu'il brûle le noble
corps du plus grand des Héros!--Amenez son cheval, qu'il suive,
comme moi-même, le Héros: car j'aspire à prendre ma part des
saints honneurs qu'on va lui rendre.--Accomplissez le vœu de
Brünnhilde![620-1]

    (Les JEUNES HOMMES dressent, durant ce qui suit, en avant de la
    salle, près du Rhin, un puissant bûcher: des FEMMES le décorent de
    tapis, qu'elles jonchent de verdure et de fleurs.)

BRÜNNHILDE, de nouveau abîmée dans la contemplation du corps.

Comme le soleil, purement, son amour m'illumine: lui, pur entre
les purs, c'est lui qui m'a trahie! Infidèle à l'épouse, loyal
envers l'ami,--de sa propre fiancée, de celle qu'il aimait seule,
il s'est séparé, par son Glaive.--Plus loyalement que lui, nul n'a
fait des serments; plus fidèlement que lui, nul n'a gardé sa foi;
plus purement, nul n'aima jamais: et néanmoins, tous ses serments,
sa foi, l'Amour le plus fidèle, nul ne les a trahis comme il les a
trahis![620-2]

Savez-vous, comment cela put être?

O vous, saints gardiens des serments![621-A] tournez vos regards
vers ma douleur en fleurs: voyez votre faute éternelle! Entends
ma plainte, toi, le plus grand des Dieux! En lui faisant réaliser
le plus courageux des exploits, tu en as voué le Héros au sombre
pouvoir de la destruction:--moi,--c'est moi qu'il a dû trahir,
lui, le Plus-Pur entre les purs, pour qu'une femme pût savoir,
comprendre![621-1]

Sais-je, maintenant, sais-je ce qui t'est bon?

Tout! tout! je sais tout[621-2]: oui, tout m'est devenu clair!
J'entends tes corbeaux s'agiter: allons, je te les renvoie
tous deux, porteurs du message désiré, si douloureusement
désiré![621-3] Repose! repose, ô Dieu!

    (Elle fait signe aux HOMMES d'emporter sur le bûcher le corps
    de SIEGFRIED: en même temps elle retire, du doigt de Siegfried,
    l'Anneau, qu'elle considère durant ce qui suit et, finalement, se
    le met au doigt[622-A].

Mon héritage! que je le recueille.--Cercle maudit! Terrible
Anneau! je prends ton Or,--pour y renoncer. A vous, ô sœurs,
sages Filles-du-Rhin[622-B], qui nagez dans ses eaux profondes,
à vous, je dois un sage conseil! Ce que vous réclamez, je vous
le donne: prenez votre bien, dans mes cendres! Que la flamme,
qui va me consumer, fasse l'Anneau pur de l'Anathème: vous, dans
les flots, dissolvez-le, et, purement, gardez-en l'Or clair, la
rayonnante étoile du Rhin, qui vous fut dérobée pour le malheur du
Monde[622-1].--

    (Elle se tourne du côté du fond, où à présent le corps de Siegfried
    gît étendu sur le bûcher, et elle arrache, à l'un des Hommes, une
    puissante torche.)

Vous, corbeaux, retournez là-haut! retournez dire, à votre Maître,
ce qu'ici, près du Rhin, vous avez entendu! Passez près du Roc
de Brünnhilde: à celui qui là flambe encore, à Loge, montrez le
chemin de Walhall! Car voici le Crépuscule-des-Dieux, la fin des
Dieux: voici--comme je jette l'incendie, dans l'éclatant Burg du
Walhall.

    (Elle lance la torche sur le bûcher, qui promptement et clairement
    s'enflamme. Les DEUX CORBEAUX se sont envolés du rivage, et
    disparaissent à l'arrière-plan.)

Vous, Vie en fleurs, race survivante[623-1]: retenez, comprenez
mes paroles!--Lorsque vous aurez vu Siegfried, Brünnhilde
aussi, consumés par l'ardent brasier; lorsque vous aurez vu les
Filles-du-Rhin prendre l'Anneau, l'emporter dans les profondeurs:
à travers les ténèbres, alors, regardez du côté du Nord! S'il
y rutile, au ciel, un incendie sublime, sachez, tous, que vous
contemplez--l'anéantissement du Walhall!

La Race des Dieux a passé comme un souffle, le Monde que
j'abandonne est désormais sans maître: le trésor de ma Science
divine, j'en vais faire part à l'univers[623-2].--Ni la richesse,
ni l'Or, ni la grandeur des Dieux; ni maison, ni domaine, ni pompe
du rang suprême: ni les liens fallacieux de tristes conventions,
ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite:--dans la douleur
comme dans la joie, seul nous rend bienheureux--l'Amour![624-1]

    (Deux jeunes Hommes acconduisent le cheval: BRÜNNHILDE le saisit et
    promptement le débride.)

Grane, mon cheval, je te salue! Sais-tu, ami, où je veux te
conduire? Dans la flamme éclatante, ton maître est couché là,
Siegfried, mon bienheureux Héros. Est-ce de suivre l'ami que tu
hennis avec joie? Est-ce vers lui qu'ils t'attirent, les sourires
de la flamme?[624-2] Sens ma gorge aussi, comme elle brûle; mon
cœur s'embrase d'une pure ardeur: l'étreindre, être enlacée par
lui; dans l'Amour, dans l'adoration, m'unir, me confondre avec
lui!--Heyaho! Grane! salue l'ami! Siegfried! salut! Siegfried!
C'est ta femme bienheureuse![625-1][625-A]

    (Elle s'est élancée sur son cheval avec impétuosité, et, l'ayant
    enlevé au galop, le fait sauter d'un bond dans le bûcher en
    flammes[625-2]. Aussitôt l'incendie s'élève en crépitant[626-A]:
    le feu remplit tout l'espace extérieur à la salle, et semble
    déjà la gagner elle-même. Épouvantées, les FEMMES se pressent
    vers l'avant-scène. Tout à coup le brasier s'écroule et
    s'éteint; au-dessus flotte quelque temps encore un nuage de
    fumée ardente, qui monte, plane, et enfin se dissipe: le Rhin a
    débordé, puissamment[626-B], et roule, sur la place du bûcher,
    ses flots jusqu'au seuil de la salle. Sur les vagues, les TROIS
    FILLES-DU-RHIN se sont approchées en nageant.--HAGEN, qui, depuis
    le prodige relatif à l'Anneau, n'a cessé d'observer BRÜNNHILDE
    et ses allures avec une grandissante angoisse, est, à la vue des
    FILLES-DU-RHIN, saisi des plus violentes alarmes; il rejette
    loin de soi, précipitamment, sa lance, son bouclier, son casque;
    et, comme en démence, il se rue dans le Fleuve, en vociférant:
    «Arrière! Mon Anneau!»[626-C] De leurs bras, WOGLINDE et WELLGUNDE
    entourent sa nuque, et, nageant alors en arrière, l'entraînent
    avec soi dans l'abîme: FLOSSHILDE, jubilante, élève l'Anneau
    reconquis[627-1][627-A].--Au lointain du ciel éclate, en même
    temps, semblable à l'aurore boréale, une rougeoyante clarté qui va
    s'élargissant, de plus en plus ample et puissante.--Les HOMMES et
    FEMMES contemplent, en silence, violemment émus, l'événement et
    l'apparition[627-B].

    Le rideau tombe[627-C].)



APPENDICE

NOTE DU TRADUCTEUR

DE LA

Version première (1848) de L'ANNEAU DU NIBELUNG (1852)


J'ai parlé, dans l'Avant-Propos (pp. 65-74), du canevas primitif
de L'_Anneau du Nibelung_: je prends donc la liberté de renvoyer à
ces pages pour toutes celles des indications, bibliographiques ou
quelconques, que je me serai dispensé de renouveler ici-même.

Je rappellerai seulement que de ce canevas, datant de 1848,
Wagner avait tiré d'abord, la même année, _Siegfried's Tod_,
_La Mort de Siegfried_; puis (après la composition de _L'Œuvre
d'Art de l'Avenir_ et d'_Opéra et Drame_) un second poème, _Le
Jeune Siegfried_ (en 1851); puis encore _La Walküre_ (1852);
finalement _L'Or-du-Rhin_ (1852). C'est alors, rappellerai-je
de plus, qu'il se vit obligé de remanier tour à tour _Le Jeune
Siegfried_ (qui devint _Siegfried_) et _Siegfried's Tod_ (qui
devint _Le Crépuscule-des-Dieux_); car sa conception primitive
s'était à tel point modifiée, que l'économie des deux Drames,
générateurs de l'œuvre entière, avait cessé d'être conforme
à l'essence nouvelle de cette œuvre même. De ce qu'il est
resté à titre secondaire (une synthèse admirable, en somme, des
Mythologies septentrionales, et déjà suffisante à la gloire de
bien d'autres), l'ensemble dramatique ordonné par Wagner s'était
de jour en jour élevé au rang qu'il occupe aujourd'hui: celui
d'un Poème où les hommes de tous les temps, de toutes les races,
découvriront, poignantes, profondes, toujours nouvelles, des
significations morales et rédemptrices. Le motif intérieur de
_L'Anneau du Nibelung_ n'est-il point, pour le résumer en quelques
mots, l'impossibilité, pour l'Ame, de posséder, tout à la fois,
le Pouvoir ou l'Or--et l'Amour? Et n'est-ce pas le renoncement
d'Alberich à l'Amour (Wagner l'écrit en propres termes) qui,
jusqu'au meurtre de Siegfried, engendre le quadruple Drame?

Hé bien, dans la version de 1848, non seulement le Nibelung ne
renonce point à l'Amour, mais il n'est même question, nulle
part, de la nécessité de ce tragique renoncement: Alberich vole
simplement l'Or aux Filles-du-Rhin, et rêve de faire de l'Or
l'arme de sa puissance. Rêve déçu: Fasolt et Fafner réclament,
en échange du Walhall, qu'ils viennent de construire pour Wotan,
le Trésor des Nibelungen, qui sont leurs ennemis naturels, et
l'Anneau, qui en fait partie; le Dieu leur donne satisfaction. Les
belles scènes du rachat de Freya, qui, dans le Drame définitif,
accusent, de si frappante et poétique manière, la portée du cruel
conflit psychologique,--ces scènes, par suite, n'existent point.
Fafner ne tue nullement Fasolt, et, la terreur de l'Anathème
n'obligeant pas le premier des deux à prendre forme d'un Dragon,
cet animal n'est autre chose que le classique monstre des Mythes,
l'inévitable bête gardienne des toisons d'or. Ainsi la faute des
Dieux dépouillant Alberich fut d'avoir, avec son Anneau, «enterré
l'âme du peuple des Nibelungen, la liberté, sous le ventre de ce
Dragon»,--et cela dans un but qui, somme toute, n'était guère
supérieur à celui du voleur.

Comment la réparer, cette faute? Les Dieux ne le pourraient plus
eux-mêmes: leur pacte le leur interdit. Ils s'inquiètent donc de
vouer un homme à l'accomplissement de l'exploit nécessaire, mais
aussi, comme il est logique, aux conséquences de l'Anathème, à
l'expiation de leur propre méfait. Il suffira, pour que la paix
règne de nouveau entre les trois races, celles des Dieux, des
Géants et des Nibelungen, que le Héros prédestiné, rendant aux
Filles-du-Rhin leur Or, libère ainsi les Nains d'une servitude
impie. Quel sera-t-il, ce Héros? Siegmund?--Pas plus que dans
notre _Walküre_; en toute la partie du canevas qui correspond à
cette dernière, nous voyons bien Siegmund agir, aimer Sieglinde,
etc. Seulement, ce canevas n'implique l'idée d'aucune scène
analogue à celle qui est maintenant,--je l'ai dit ailleurs
(p.358, n. 1) d'après Wagner,--«la plus importante du quadruple
Drame»: Wotan n'intervient qu'une seule fois,--pour condamner
Brünnhilde,--et pour évoquer Loge.

Des observations du même genre s'appliqueraient à l'ébauche
première de l'actuel drame de _Siegfried_; Siegfried est bien
élevé par Mime, tue le Dragon, s'empare de l'Anneau, réveille
Brünnhilde, qui lui fait un récit peu dramatique et long;
mais il n'est point question du Voyageur (Wotan): nulle scène
entre Wotan et Mime, entre Wotan et Alberich; aucune évocation
d'Erda (deuxième scène culminante de la _Tétralogie_), aucun
«renoncement» du Voyageur; aucune lutte de Siegfried contre ce
Voyageur. Toutes ces additions essentielles datent de 1852,
motivées et nécessitées par ce fait que si, dans l'ébauche,
Siegfried apparaissait comme le héros central d'une «action»
plutôt extrinsèque,--dans le dernier poème, au contraire, Wotan
est le personnage unique, pour ainsi dire: de l'Ame de qui tout
part, à l'Ame de qui tout revient, par rapport auquel seul doit
être interprétée la conduite de chacun des autres.

Rien ne le prouve plus nettement, d'ailleurs, que le titre
substitué, pour la «Troisième Journée» du Ring, à celui de _La
Mort de Siegfried_,--et surtout les transformations dont ces
mots: _Crépuscule-des-Dieux_, sont l'éloquent indice verbal.
Transformations nombreuses? Non pas: le «poème d'opéra» de 1848,
par la structure comme par le texte, est presque intégralement
identique au nouveau; il n'en diffère--mais c'est assez--que par
la suppression, d'abord, en celui-ci, des éléments antiscéniques
(j'ai spécifié ces éléments dans mon _Avant-Propos_, p. 73) et par
l'économie des quatre scènes suivantes: celle des Nornes,--celle
de Brünnhilde avec Waltraute, celle d'Alberich avec Hagen,--enfin
la conclusion du Drame, sans parler du discours de Siegfried
expirant, et de quelques autres menus détails. Aux lecteurs qui
viennent d'étudier _L'Anneau du Nibelung_ avec attention, il n'est
pas besoin de faire remarquer que les trois premières de ces
scènes, et une partie de la quatrième, y sont consacrées à Wotan,
personnage invisible mais toujours central. Dans _La Mort de
Siegfried_, rien de tel: Siegfried étant le pivot de l'«action»,
les Nornes prophétisent de lui que joyeusement il accomplira ce
qu'il a joyeusement commencé. A la place du tragique dialogue
où le refus de Brünnhilde à Waltraute décide de la ruine du
Walhall, nous trouvons un chœur de Walküres, destiné à mettre
Brünnhilde au courant des exploits de ses sœurs (et duquel la
musique est devenue, par la suite, le thème de la fameuse--trop
fameuse--_Chevauchée_). Quant au sombre entretien nocturne
d'Alberich et de Hagen, ce que j'ai dit de la première esquisse,
en général, laisse deviner qu'il ne contient et ne pouvait
contenir aucune allusion à des faits aussi décisifs, pour le sort
d'un Monde menacé, que la lutte de Siegfried contre Le Voyageur,
la rupture, par le Glaive Nothung, de la Lance gardienne des
Traités: passons donc. Aussi bien le dénouement de _Siegfried's
Tod_ est-il autrement instructif: après le meurtre de Siegfried,
expiation de la faute des Dieux, Brünnhilde y restitue bien l'Or
au Fleuve sacré, et monte bien avec Grane sur le bûcher funèbre;
mais c'est, comme dans l'_Edda_ de Sœmund, pour redevenir une
Walküre (et non, comme dans _Le Crépuscule_, pour finir le
règne des Dieux, pour sauver le Monde par l'Amour, et l'Amour
rédempteur, lui-même, par son sacrifice volontaire). Il y a plus:
redevenue Walküre, Brünnhilde, en une apothéose, mène au Walhall
Siegfried (transposition, sans doute, d'un passage de l'_Edda_ de
Sœmund,--aux _Chants de Helge_), et, devant les Dieux assemblés
pour les recevoir, dit à Wotan: «Wotan, réjouis-toi du plus libre
des hommes, et salue-le avec tendresse, car c'est à lui que tu
dois la puissance éternelle!» ce pendant que des chœurs dialogués
d'un bel effet (dont l'idée fut peut-être reprise par Wagner en
son _Parsifal_, à l'acte troisième), des chœurs alternants de
femmes et d'hommes, après avoir accompagné la pompe funéraire de
Siegfried, souhaitent au couple bienheureux «d'éternelles délices,
à Walhall».

Telle est, déjà grandiose, mais combien moins profonde! la
conception première de L'_Anneau du Nibelung_. J'en abandonne
sans commentaires cette bien incomplète analyse, à la fois trop
brève et déjà trop longue, aux méditations du lecteur.--J'aurais
désiré ne point le quitter sans lui montrer encore comment, dans
l'ensemble des œuvres de Richard Wagner, non seulement _Tristan
et Isolde_ (ce sont ses propres expressions),[633-1] n'est qu'un
«acte complémentaire» de la _Tétralogie du Ring_, mais surtout
_Parsifal_ en est, pour ainsi dire, la transcription spirituelle,
prouvée par maintes correspondances (des situations, des symboles,
des personnages, des noms aussi), et prévue, dès l'année 1848, en
une page lumineuse du Poète-Musicien[633-2]. Que le peu de place
duquel je dispose serve d'excuse à mon silence! L'impossibilité
de résumer dignement, en quelques mots, ces hautes questions,
ne m'aura du moins pas empêché de m'acquitter du devoir de les
signaler.

L. P. de B'. G.



TABLE


                                                              Pages.
  AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR: De la Méthode
  à suivre pour consulter avec fruit cette Traduction
  et cette Édition (L.-P. de B.'G.)                                1

  DES CYCLES GERMANIQUES ET SCANDINAVES
  dans la _Tétralogie_ de Richard Wagner (E. B.)                 139

  L'ANNEAU DU NIBELUNG, festival scénique en un
  Prologue et trois Journées (_Traduction
  et Annotation_ par Louis-Pilate de
  Brinn'Gaubast;--_Commentaire
  musicographique_ par Edmond Barthélemy)                        221

  Prologue: L'OR-DU-RHIN (_Das Rheingold_)                       223

  Première Journée: LA WALKÜRE
  (_Die Walküre_)                                                315

  Deuxième Journée: SIEGFRIED (_Siegfried_)                      405

  Troisième Journée: LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX
  (_Götterdämmerrung_)                                           511

  APPENDICE: Note du Traducteur: De la version
  première (1848) de _L'Anneau du Nibelung_ (1852)               629

Paris.--Imprimerie Paul Dupont, 4, rue du Bouloi.--20.7.94.


NOTES

[Note 1-1: Le seul titre authentique est: «_L'Anneau du Nibelung,
festival scénique_» (jeu-scénique-de-fête) «_en un Prologue et
trois Journées_»: _Der Ring des Nibelungen, ein Bühnen-Festspiel
für drei Tage und einen Vorabend_ (littéralement: «_pour trois
Jours et un Avant-Soir_»).--Proprement, _L'Anneau du Nibelung_ est
une Trilogie avec Prologue. Nous avons cru devoir conserver le
vocable _Tétralogie_, qui est seul usité en France, et dont Wagner
lui-même, au reste, s'est quelquefois servi pour désigner cette
œuvre.]

[Note 5-1: _Quatre Poèmes d'Opéras traduits en prose française_
(par Charles Nuitter) _et précédés d'une Lettre sur la Musique,
par_ Richard Wagner (traduction de M. Challemel-Lacour), Paris,
Librairie Nouvelle, 1861, in-18; _nouvelle édition_, Paris, Durand
et Calmann-Lévy, 1893. _C'est à cette dernière_ (l'autre étant
devenue introuvable) _que se rapportent toutes les références
indiquées dans le présent Essai._--La traduction Challemel-Lacour
est souvent d'un style négligé, mais elle est après tout fidèle,
et je ne pouvais songer à renvoyer, sans cesse, la majorité de
mes lecteurs, au texte allemand de cette précieuse _Lettre_ (R.
Wagner: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, Leipzig, E. W.
Fritzsch, 10 vol. in-8; t. VII, 1871).]

[Note 6-1: _Voir_ ci-dessous, pp. 107-108 de cet _Avant-Propos_.]

[Note 6-2: Le _Ring_: «l'Anneau» (du Nibelung). J'emploierai
fréquemment ce monosyllabe commode.]

[Note 7-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XLVII.]

[Note 7-2: «Vous m'avez demandé, Monsieur, de vous résumer
moi-même, avec clarté, les idées sur l'art que j'ai émises
dans une série d'écrits publiés en Allemagne, voilà déjà bien
des années. Ces idées y ont fait assez de bruit, causé assez
de scandale pour exciter, en France même, la curiosité avec
laquelle j'ai été accueilli. Vous avez pensé que ces explications
importaient à mon intérêt: votre amitié vous a inspiré la
confiance qu'une exposition réfléchie de ma pensée pourrait servir
à dissiper plus d'une erreur, plus d'un préjugé, et permettre
aux esprits prévenus, au moment où l'on va donner à Paris un
de mes opéras, de juger l'œuvre, sans avoir à se prononcer
en même temps sur une théorie contestable.--Il m'eût été, je
l'avoue, extrêmement difficile de répondre à votre invitation
bienveillante, si vous ne m'eussiez exprimé le désir de me voir
offrir en même temps au public une traduction de mes poèmes, et
indiqué par là le seul moyen qui me permit de vous complaire. Je
dois le dire, je n'aurais pu prendre sur moi de me lancer encore
une fois, comme il eût fallu m'y résoudre, dans un labyrinthe de
considérations théoriques et de pures abstractions...» (_Id._,
pp. V-VI)--Quarante-six pages plus loin, Wagner précise ainsi:
«J'avais essayé, dans mes écrits théoriques, de déterminer la
forme en même temps que la substance, et je ne pouvais le faire
théoriquement que d'une manière abstraite. Je voudrais donc éviter
à tout prix, comme je vous l'ai déclaré, de recourir à un procédé
de ce genre pour vous faire entendre mes idées. Je n'ignore pas,
cependant, combien il y a d'inconvénient à parler d'une forme sans
en déterminer la substance d'aucune manière. Je vous l'ai avoué
au début: l'invitation que vous m'avez adressée de vous donner
en même temps une traduction de mes poèmes était la seule chose
qui pût me décider à essayer de vous fournir des éclaircissements
réels sur la marche de mes idées, autant, du moins, que j'ai pu
me l'expliquer. Laissez-moi donc vous dire encore quelques mots
de ces poèmes; je serai, j'espère, plus à l'aise pour vous parler
ensuite de la forme musicale qui importe tant ici, et sur laquelle
il s'est répandu tant de fausses idées. Je dois vous prier, avant
tout, de me pardonner, si je ne puis vous offrir qu'une traduction
en prose... Sans doute, ces poèmes, présentés sous une forme
poétique, feraient sur vous une autre impression; mais c'est chose
que je dois négliger ici. Il faut me contenter de vous signaler
le caractère des sujets, leur tendance, le mode dramatique dans
lequel ils sont traités. Cela va vous mettre à même de comprendre
quelle part l'esprit de la musique a eue à la conception et à
l'exécution de ces travaux.» (_Id._, pp. LII-LIII).]

[Note 8-1: _Wort-Tondrama._--Les mots «Drame Musical»
(_Musik-Drama_), qui servent de titre au livre d'ailleurs si
remarquable de M. Schuré, sont tout à fait inadmissibles: Wagner
lui-même (_Gesammelte Schriften und Dichtungen_, tome IX) les a
repoussés, comme dénaturant son idée. Loin d'être drames mis en
musique, ses œuvres sont, pour ainsi dire, «de la musique mise en
action, de la musique devenue visible.» Il eût voulu que le monde
les acceptât tels quels, sans dénomination spéciale. On a du reste
vu que, pour l'_Anneau du Nibelung_, c'est un _Bühnen-Festspiel_,
un «jeu-scénique-de-fête» ou festival scénique: ces vocables sont
expressifs du but national de Richard Wagner, tel qu'il sera
développé ci-dessous. Toutefois pourrait-on dire qu'à un point
de vue critique, le terme le plus exact serait encore: «Action»
(δραμα), lequel s'étale en première page de la partition
de _Tristan und Isolde_. Toutes ces affirmations trouveront leur
commentaire dans le présent _Avant-Propos_.]

[Note 9-1: On verra ci-après, pp. 19-20, ce qu'il faut penser de
ce terme, en ce qui concerne Richard Wagner.]

[Note 9-2: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., pp. LIII-LIV.]

[Note 10-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LV.]

[Note 10-2: Cf. ci-dessus, p. 9, note (1).]

[Note 10-3: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LV.]

[Note 10-4: «Mes conclusions les plus hardies, relativement au
drame dont je concevais la possibilité, se sont imposées à moi
parce que, dès cette époque, je portais dans ma tête le plan de
mon grand Drame des _Nibelungen_, dont j'avais même déjà écrit
le poème en partie; et il avait, dès lors, revêtu dans ma pensée
une forme telle, que ma théorie n'était guère autre chose qu'une
expression abstraite de ce qui s'était développé en moi comme
production spontanée.» _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p.
LIV.--J'y revendrai ci-dessous, p. 77.]

[Note 10-5: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LV.]


[Note 11-1: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, tome VI, p.
371.--Cf. ci-dessous, p. 76, note (6).]

[Note 11-2: On trouvera plus loin, pp. 67-77, tous les détails
chronographiques supplémentaires désirables.]

[Note 12-1: Il est, bien entendu, des pages exclusivement
instrumentales, comme _Siegfried-Idyll_ (et les _Marches_), dont
la seule place est au concert. Pour le reste, Wagner estimait que
les concerts, qu'il nommait des _orgies de musique_, sont des
«travestissements» de ses Drames. A ceux qui répliquent: «Mais,
lui-même, Wagner a donné des concerts, composés de fragments de
ses œuvres dramatiques», il serait trop facile de démontrer que
Wagner ne demanda jamais, aux concerts, que les moyens matériels
de n'en plus donner du tout!--Cf., dans _L'Œuvre et la Mission
de ma Vie_, p. 80: «J'avais personnellement à parfaire le déficit
considérable qui était resté après la représentation de la
trilogie» (_Tétralogie_) «terminée avec de telles difficultés.
Encore une fois, il fallut, dans ce dessein, _donner des
concerts_, faire des concessions et des complaisances _qui me
gâtèrent le plaisir intellectuel que j'avais eu à propos_ de mon
œuvre...» etc.--On verra ci-après, pp. 30, 36, 115-116, 131,
dans quelle mesure je crois que les concerts rendent service à la
cause de l'Art de Wagner, et comment ceux qui, par devoir envers
sa mémoire, les maudissent, y peuvent eux-mêmes trouver profit,
puisqu'eux savent ce qu'il en faut prendre.]

[Note 13-1: C'est-à-dire: autre chose que «musicien», tout court:
cet _Avant-Propos_ me fera comprendre!--Il peut être amusant de
rappeler, tout en ayant de si bonnes raisons d'être d'un avis
différent, que dans une de ses lettres à Liszt (_Briefwechsel
zwischen Wagner und Liszt_, 1er janvier 1858) Richard Wagner, au
moment même où il composait _Tristan und Isolde_, cette surhumaine
page musicale, parlait, avec tranquillité, de sa personnelle
inaptitude aux langues étrangères, comme--«à la musique...»]

[Note 15-1: Ce point de vue, le seul logique, a été
développé, au t. III de la _Revue Wagnérienne_, par M.
Houston-Stewart-Chamberlain. Déjà M. Catulle Mendes avait
pertinemment écrit, dans son beau volume sur _Richard Wagner_:
«Ainsi, il s'agit d'un Art nouveau.» Et enfin M. Alfred Ernst a
donné à son dernier livre (dont je reparlerai bientôt) ce titre
d'une justesse parfaite: «_L'Art de Richard Wagner_» (Paris, Plon,
Nourrit et Cie, 1893).]

[Note 15-2: Cf. Richard Wagner (_Entwürfe, Gedanken, Fragmente_
[posthumes]: Leipzig; Breitkopf und Härtel, 1883).]

[Note 16-1: Cf. Charles Morice, _La Littérature de tout à
l'heure_ (Perrin et Cie, 1889), _passim_.--Quelque intelligemment
admiratives, du reste, que soient les pages consacrées dans ce
livre à Richard Wagner, elles contiennent, à mon humble avis,
des erreurs d'appréciation qui me défendent de les recommander à
des lecteurs mal préparés.--N'importe! Ce que notre génération
doit à M. Charles Morice, nous ne pourrons l'oublier jamais. Cet
aîné,--un aîné bien jeune!--fut l'un de ses initiateurs. Et si je
ne saurais m'associer à certains jugements que j'estime inexacts,
je nous dois à tous deux de déclarer que, dans le développement
qui motive cette note, je me suis parfois souvenu de l'accent de
ce noble Verbe.]

[Note 17-1: Cf. Richard Wagner, _Entwürfe, Gedanken, Fragmente_,
p. 23; Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1885.]

[Note 17-2: Cf. Richard Wagner, _Gesammelte Schriften und
Dichtungen_, éd. citée, t. VIII, p. 37.]

[Note 18-1: Je ne désigne point de personnalités. Le dévouement de
certains, leur bon-vouloir flagrant, non plus que leur _compétence
comme directeurs d'orchestre_, ne font aucun doute pour personne.
On n'en verra pas moins, p. 96, note (2), que Wagner, avec
juste raison, exigeait autre chose, encore, des hommes chargés
de mener l'exécution d'une œuvre musicale, assurément,--mais
dramatiquement musicale.]

[Note 19-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XXIII.]

[Note 19-2: _Id._, p. XXV.]

[Note 20-1: Cf. Richard Wagner, _Lettre sur la Musique_, nouv.
éd., pp. VI-VII: «Nous pouvons considérer la nature, dans son
ensemble, comme un développement gradué, depuis l'existence
purement aveugle jusqu'à la pleine conscience de soi; l'homme en
particulier offre l'exemple le plus frappant de ce progrès. Eh
bien, ce progrès est d'autant plus intéressant à observer dans la
vie de l'artiste que son génie, ses créations sont justement ce
qui offre au monde sa propre image, et l'élève à la conscience de
lui-même.»]

[Note 21-1: Voici comment Wagner définit le Peuple: «Qu'un homme
soit le plus ou le moins cultivé de tous, savant ou ignorant,
placé au plus haut ou au plus bas de l'échelle sociale...
sitôt qu'il éprouve et qu'il entretient en lui une aspiration
qui le force à sortir d'un lâche accommodement à la connexion
criminelle liant notre Société et notre État, ou de l'obtuse
soumission d'esprit à cet ordre de choses: une aspiration qui lui
fasse ressentir le dégoût des joies vides de notre civilisation
inhumaine, ou la haine d'un utilitarisme profitable seulement
à ceux qui n'ont besoin de rien, et non à ceux qui manquent de
tout,--... sitôt que cet homme reconnaît clairement et sans
hésitation cette nécessité morale, en se sentant capable de
souffrir de la peine d'autrui, et, s'il le faut, d'offrir sa vie
même en sacrifice,--celui-là appartient alors au Peuple; car lui
et tous ses pareils ressentent une même détresse.» (_L'Œuvre
d'Art de l'Avenir, Das Kunstwerk der Zukunft: Gesammelte
Schriften_, t. III, pp. 206-207.) «Le Peuple est l'ensemble
de tous ceux qui éprouvent une commune détresse.» (_Id._, p.
60.)--Cf. _L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre poétique_, par M.
Alfred Ernst, pp. 168-172.--C'est au Peuple, ainsi défini, que se
doit adresser l'Œuvre d'Art, car «le seul créateur de l'Œuvre
d'Art est le Peuple: l'artiste peut seulement saisir et exprimer
la création inconsciente du Peuple.» (R. Wagner, _Entwürfe,
Gedanke, Fragmente_, éd. citée, p. 22.)]

[Note 22-1: Cf. Richard Wagner, _Lettre sur la Musique_, nouv.
éd., pp. LXXXI-LXXXII: «Pour me défendre de toute concession, il
ne me fallait pas un grand courage; l'effet que j'ai vu moi-même
les parties les mieux réussies jusqu'à présent dans l'opéra
produire sur le public, m'a fait concevoir de lui une opinion plus
consolante. L'artiste qui s'adresse dans son ouvrage à l'intuition
spontanée, au lieu de s'adresser à des idées abstraites, est porté
par un sentiment aveugle, mais sûr, à composer son œuvre non pour
le connaisseur, mais pour le public. Ce public ne peut inquiéter
l'artiste que sous un seul rapport: c'est par l'élément critique
qui peut avoir pénétré en lui, et y avoir détruit l'ingénuité, la
candeur des impressions purement humaines. Précisément à cause de
la forte part de concessions qu'il renferme, l'opéra, tel qu'il a
été jusqu'ici, est, à mon sens, admirablement fait pour brouiller
les idées du public, en le laissant incertain de ce qu'il doit
chercher et embrasser; car le public est involontairement obligé
de se livrer à des réflexions hasardées, prématurées, fausses; et
il voit aussi le bandeau des préventions s'épaissir sur son esprit
de la façon la plus fâcheuse, grâce au bavardage de tous ceux
qui, dans ses rangs mêmes, se prononcent en connaisseurs. Et, par
contre, remarquons l'étonnante sûreté des jugements que le public
porte, au théâtre, sur le drame récité: rien au monde ne peut
le déterminer ici à tenir pour raisonnable une action absurde,
pour convenable un discours qui est hors de saison, pour vrai un
accent qui ne l'est pas: ce fait est le point solide auquel il
faut s'attacher pour établir dans l'opéra même, entre l'auteur
et le public, des relations sûres et nécessaires à leur entente
mutuelle.»]

[Note 27-1: La _Tétralogie_ a treize actes, dont quatre pour le
_Rheingold_ et trois pour chacune des autre «Journées». Il serait
d'un noir comique que la superstition fût pour rien dans les
déraisons (car on ne peut nommer cela «raisons») qui empêchent nos
théâtres de nous jouer l'œuvre en sa totalité parfaite. Il est
vrai qu'en ce cas, s'ils y tenaient vraiment, nous aurions de quoi
les rassurer: _L'Or-du-Rhin_ n'est en somme qu'un acte en quatre
«Scènes» (en quatre «Tableaux», si l'on veut), lesquelles, reliées
l'une à l'autre, ainsi qu'on s'en pourra convaincre à la lecture,
par un interlude musical et un simple mouvement progressif du
décor, sont jouées et doivent l'être sans interruption, comme les
tragédies helléniques.]

[Note 28-1: Mon ami Edmond Barthélemy n'en a pas moins été
forcé, dans son _Commentaire Musicographique_, de renvoyer à ces
«réductions» (le mot dit tout!) pour piano.--Les causes? on ne les
comprend que trop bien, n'est-il pas vrai?]

[Note 28-2: Cf. ci-dessous pp. 107-108, et _passim_, le
développement de cette assertion.]

[Note 28-3: Voir entre autres, au drame de _Siegfried_, les
irréfutables notes (1) de la p. 494 et (1) de la p. 510.--Les
exemples foisonnent! j'en ai tout un dossier. Dans le beau livre
dont j'ai parlé, et dont je reparlerai bientôt, M. Ernst en relève
quelques-uns (spécialement sur la conclusion de _Tannhäuser_, p.
376, en note).]

[Note 30-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XL.]

[Note 31-1: _L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre Poétique_, par
Alfred Ernst (E. Plon, Nourrit et Cie, éditeurs, Paris, 1893, 1
vol. in-18 de IV-544 pages).--Ce précieux volume n'est, du même
auteur, ni le premier, sur Richard Wagner, ni, Dieu merci, le
dernier non plus (il sera suivi d'un autre, non moins nécessaire,
dont s'y trouve annoncée l'apparition prochaine: _L'Art de
Richard Wagner: l'Œuvre Musicale_): lui-même fut précédé d'une
œuvre (titre: _Richard Wagner et le Drame Contemporain_) assez
inférieure, à celle que j'indique, en ce que chacun des Drames
y est analysé non seulement un peu vite, peut-être, mais à un
point de vue surtout thématique: c'est dire que ce même point de
vue reste aussi bien traité que l'a permis à l'auteur, alors,
le peu de place dont il disposait; toutefois, pour des raisons
d'ordre particulier (encore que M. Alfred Ernst ait généreusement
accordé, à mon ami Barthélemy, la gracieuse autorisation d'en
utiliser maints passages pour son _Commentaire Musicographique_)
j'aurai l'ingratitude de ne pas recommander l'œuvre:--_L'Art de
Richard Wagner_ la supplée si richement! Oui: je n'ai, à l'heure
présente, jamais vu M. Ernst; jamais je ne le verrai sans doute;
mais j'affirme, sans craindre qu'on ne me contredise, que ce
livre, de toute la Critique wagnériste, est le seul livre français
qui puisse, actuellement, donner de l'Art de Wagner une idée
nette, complète, libre de toute erreur sérieuse.--Je n'aurais
de réserves à faire que: sur un seul chapitre, intitulé: _L'art
Religieux_ (mais cela n'importe pas ici); sur l'absence d'un
chapitre synthétique final (mais sans doute fut-il plus logique
de le réserver pour le second volume annoncé, si impatiemment
attendu); enfin sur ce fait que l'auteur, en sa piété d'ailleurs
touchante, suppose que son public a tout d'abord eu soin de
prendre la connaissance des Drames. Or, où l'aurait-il prise--pour
_L'Anneau du Nibelung_? Dans la version Wilder? Non, verra-t-on
bientôt. Cette lacune, le présent volume va la combler; et alors,
d'être mieux intelligible encore, l'œuvre de M. Ernst n'en
paraîtra que plus belle. Sur la Langue, la Métrique, la Plastique,
la Mimique, le Décor, les Sources, les Symboles, on y trouvera,
plus développées, sous une forme à la fois savante et captivante,
une foule d'observations que je ne pouvais qu'indiquer, de
citations traduites pour la première fois (j'ai fait mon profit
de quelques-unes, mais le livre de M. Ernst en fournit seul le
commentaire): bref une véritable encyclopédie de l'œuvre poétique
wagnérienne, un monument durable auquel je me fais une joie de
rendre ce public témoignage.]

[Note 32-1: Je laisse à cette place ces deux noms, parce qu'ils
sont venus sous ma plume dans le feu de la première improvisation:
n'obsèdent-il pas l'esprit de quiconque, ayant une cause d'Art à
soutenir, manque, hélas! de l'autorité qu'il y faudrait? J'entends
bien néanmoins que ceux qui portent ces noms sachent, et me
fassent l'honneur de croire: qu'à personne je ne demande rien,
ni pour moi-même, ni pour ce livre.--C'est pour l'Art de Wagner,
seulement, que j'espère en eux!]

[Note 35-1: _Art et Révolution._--_L'Œuvre d'Art de
l'Avenir._--_Opéra et Drame._--Ils sont analysés ci-dessous, pp.
80-98.]

[Note 36-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., pp. XLV, XLVI,
XLVII, _passim_.]

[Note 37-1: Etant donné le Public auquel s'adresse ce livre,
j'ai cru ne devoir citer ici (_autant que possible_) que les
œuvres déjà traduites; à force de les voir mentionnées, peut-être
éprouvera-t-il le désir de les lire? Pour ma part, j'en vais
éditer bientôt deux autres, et même trois, s'il faut tenir compte
de _L'Art et la Révolution_.--Sur ce double sujet, plus nettement
m'expliquerai-je; cf., ci-dessous, pp. 78-80; et p. 87, note (3).]

[Note 37-2: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XVIII.--Cf.
_L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, trad. Hippeau (Dentu, éd.),
pp. 25 et 27. Quelque précieux que soit ce dernier document, je
suis obligé, en le recommandant, de mettre le lecteur en garde,
une fois pour toutes, contre telles des _gloses_ erronées dont
l'estimable traducteur,--par patriotisme sincère, mais partial et
mal entendu,--a jugé utile de l'enguirlander.]

[Note 38-1: Cf. Richard Wagner, _Souvenirs_ (Charpentier, éd.),
traduits, par M. Camille Benoit, de l'_Autobiographische Skizze_
(_Esquisse Autobiographique_) placée, dans les _Œuvres complètes_
(_Gesammelte Schriften_), au t. 1er.]

[Note 38-2: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, trad. citée,
p. 27.]

[Note 39-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LVII.]

[Note 39-2: _Id., ibid._]

[Note 39-3: _Id._, p. LVI.]

[Note 39-4: _Id., ibid._]

[Note 39-5: _Id._, p. XX.]

[Note 40-1: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, pp. 42,
58, 77.--Du reste, si ce fut bien à Paris que les exécutions
«réellement parfaites» données par Habeneck au Conservatoire,
furent décisives pour le génie de Wagner, la première impression
profonde, qu'il eût ressentie, de cette terrible page musicale,
datait de sa toute première jeunesse: au _Gewandhaus_ de Leipzig,
déjà, elle avait été ce qu'il appelle «la source mystique de
mes plus hautes extases.» (_Id._, p. 29).--Enfin, lorsque la
pierre d'assise du Théâtre des Festivals (_Festspielhaus_) fut
posée à Bayreuth (1872), cette grande journée fut célébrée par
une exécution modèle de la _Symphonie avec Chœurs_: «elle-même
était la pierre d'assise de l'Art national qu'allait donner au
peuple allemand le premier exemple actuel d'une grande solennité
scénique, d'une représentation dramatique et musicale qui serait
la perfection même.» (_Id._, p. 77).--Cf. ci-dessous encore
l'_Avant-Propos_, pp. 60, 85-86, 89, 91; et les pages profondes
consacrées, soit à _Beethoven_ dans le tome IX, soit à la
_Neuvième Symphonie_ dans le même tome IX, et dans le tome II des
_Gesammelte Schriften und Dichtungen_.]

[Note 41-1: Cf. _Un Pèlerinage chez Beethoven_, _passim_ (Richard
Wagner, _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, t. 1er).]

[Note 42-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., pp. LXXIII-LXXIV.]

[Note 43-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LVII.]

[Note 43-2: «L'idéal flottait devant sa pensée.»--_Id._, p. XIV.]

[Note 43-3: «Pour bien saisir ce que je veux dire, comparez
la richesse infinie, prodigieuse du développement dans une
symphonie de Beethoven avec les morceaux de musique de son opéra
de _Fidelio_; vous comprenez sur-le-champ combien le maître se
sentait ici à l'étroit, combien il étouffait, combien il lui était
impossible d'arriver jamais à déployer sa puissance originelle;
aussi, comme s'il voulait s'abandonner une fois au moins à la
plénitude de son inspiration, avec quelle fureur désespérée il se
jette sur l'ouverture, et y ébauche un morceau d'une ampleur et
d'une importance jusque-là inconnues! Cet unique essai d'opéra le
laisse plein de dégoût.» (_Id._, _ibid._)]

[Note 43-4: _Id._, p. LXXVII.]

[Note 44-1: _Lettre sur la Musique_, éd. nouv., p. LXXVIII.]

[Note 44-2: 1835.]

[Note 45-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, éd. nouv., p. XXI.]

[Note 45-2: _Id._, pp. LVII-LVIII.]

[Note 45-3: _Id._, p. XXXI.]

[Note 46-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, éd. nouv., p. LVIII.]

[Note 46-2: Cf. _Id._, p. LIX.]

[Note 47-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, éd. nouv., p. LIX.]

[Note 47-2: Cf. _Id._, p. LXII.]

[Note 47-3: Sur cet «étrange français», cf. ci-dessous p. 49, note
(1).]

[Note 48-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, éd. nouv., pp. LIX-LX.]

[Note 48-2: «La catastrophe finale naît ici, sans le moindre
effort, d'une lutte lyrique et poétique où nulle autre puissance
que celle des dispositions morales les plus secrètes n'amène le
dénouement, de sorte que la forme même de ce dénouement relève
d'un élément purement lyrique.» (_Id._, p. LX).]

[Note 48-3: Cf. _Id._ LXXVII.]

[Note 48-4: Cf. _Id._, p. LXXXI.]

[Note 48-5: Cf. _Id._, p. LXXXIII.]

[Note 49-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, éd. nouv., p.
LXXXIII.--«_La concession_ que je me suis interdite, quant au
sujet,_ m'a donc affranchi_, en même temps, de toute concession,
quant à l'exécution musicale.» C'est ainsi que la pensée de Wagner
est trahie par le traducteur de la _Lettre sur la Musique_;
j'ai parlé ci-dessus de l'«étrange français» de ce traducteur
(aujourd'hui, académicien...): cette phrase en fournit un
exemple: à s'en rapporter au sens strict, elle pourrait signifier
que Wagner, qui dit le contraire, a été «_affranchi_» par une
«_concession_».--Ce n'est point une querelle de pédant que je
cherche à M. Challemel-Lacour; mais il me fallait bien saisir une
occasion pour expliquer que malgré mes très nombreux emprunts à la
_Lettre sur la Musique_, j'aie mieux aimé rompre ses phrases au
rythme de mon propre style. J'ai dit d'ailleurs que, «négligée»,
la traduction Challemel-Lacour n'en est pas moins des plus
«fidèles», en un certain sens _général_. Que le lecteur ne craigne
donc pas de s'y référer; bien étudiée, elle aurait pu et peut
encore rendre d'immenses services; et la preuve, c'est que de cet
_Avant-Propos_ le chapitre III, tout de compilation volontaire
(ainsi que je l'expliquerai plus loin), sera composé, en grande
partie, d'extraits intégralement reproduits.--Etant donné mon
but:--là, je ne pourrai faire mieux.]

[Note 49-2: _Id._, p. LXXXIII.--On verra ci-après, p. 70, ce
qu'entendait Wagner par ces mots: _L'Œuvre d'Art_ (et non pas la
«musique») _de l'Avenir, Das Kunstwerk der Zukunft_.]

[Note 50-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LX.]

[Note 51-1: Charles Baudelaire.--Au point de vue des lecteurs
français, les pages de Baudelaire sur Wagner, qu'on trouvera dans
le recueil d'articles intitulé _L'Art Romantique_, demeureront,
avec leurs citations de Liszt, parmi celles qu'on peut consulter
le plus utilement pour toute la période _antérieure_ (au moins
depuis _le Vaisseau-Fantôme_) à la conception de _L'Anneau du
Nibelung_.]

[Note 52-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LI.]

[Note 52-2: _Communication à mes Amis_ (_Eine Mittheilung an
meinen Freunden; Gesammelte Schriften_, t. IV).--Cette phrase se
rapportait, d'ailleurs, à un état moral intime plus intéressant,
plus poignant. Je n'y puis pas insister ici: Cf. Alfred Ernst,
_L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre poétique_, pp. 338-339.]

[Note 53-1: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 47: «Je vis
que, en vue de plaire réellement au public moderne d'opéra, je
devais être un autre que je n'étais, et que je ne pouvais pas être
ce que je voulais; je sentis non moins clairement que ma véritable
position me condamnait alors comme auparavant, pour la seule
cause de gagner des moyens d'existence, à la nécessité de couvrir
ma véritable nature et mes opinions avec un détestable masque
d'hypocrisie et de conventionnalisme social. Je fus envahi par
un amer dédain pour de telles nécessités, et plus je vis briller
la lumière de l'idéal, plus je vis distinctement le cours que je
devais prendre.»]

[Note 54-1: _Communication à mes Amis_ (t. IV).]

[Note 55-1: «... qui n'avait _rien à faire avec_ le drame
véritable», peut-on lire dans la traduction de la _Lettre sur la
Musique_, p. IX.--Sur cet «étrange français», cf. ci-dessus les
notes (3) de la p. 47, et (1) de la p. 49.]

[Note 55-2: «En Italie, où s'est constitué d'abord l'opéra, quelle
était la mission unique du musicien? Il avait à écrire pour tels
ou tels chanteurs, chez qui le talent dramatique n'avait qu'une
place tout à fait secondaire, des airs destinés exclusivement à
fournir à ces virtuoses l'occasion de déployer leur habileté.
Poème et scène n'étaient qu'un prétexte, ne servaient qu'à prêter
un temps et un lieu à cette exhibition de virtuoses; la danseuse
alternait avec la chanteuse, elle dansait ce que la première avait
chanté; et le compositeur avait, pour tout emploi, à fournir des
variations d'un type d'airs déterminé.» (_Lettre sur la Musique_,
p. IX).]

[Note 55-3: «L'opéra réunissait, en Italie, un public qui
consacrait sa soirée à l'amusement, et se donnait, entre autres
amusements, celui de la musique chantée sur la scène; on prêtait
de temps en temps l'oreille à cette musique, lorsqu'on faisait
une pause dans la conversation; pendant la conversation et les
visites réciproques d'une loge à l'autre, la musique continuait:
son emploi était celui qu'on réserve à la _musique de table_
dans les dîners d'apparat, savoir, d'animer, d'exciter, par son
bruit, l'entretien qui languirait sans elle. La musique, qui est
jouée dans ce but et pendant ces conversations, forme le fond
proprement dit d'une partition italienne; au contraire, la musique
qu'on écoute réellement ne remplit pas peut-être un douzième de
la partition. L'opéra italien doit contenir au moins un air qu'on
écoute volontiers; pour son succès, il faut que la conversation
soit interrompue et qu'on puisse écouter avec intérêt au moins
six fois. Mais, le compositeur qui sait fixer l'attention des
auditeurs sur sa musique jusqu'à douze fois est déclaré homme
de génie et vanté comme un créateur inépuisable de mélodies.
Maintenant, qu'un tel public se trouve tout à coup en présence
d'un ouvrage qui prétend à une égale attention, pendant toute sa
durée et pour toutes ses parties; qu'il se voie arraché violemment
à toutes les habitudes qu'il porte aux représentations musicales;
qu'il ne puisse reconnaître pour identique avec sa mélodie
bien-aimée ce qui ne saurait, dans l'hypothèse la plus heureuse,
lui paraître qu'un ennoblissement du bruit musical, de ce bruit
qui, dans son emploi le plus naïf, lui facilitait autrefois une
conversation agréable, tandis qu'il l'importune aujourd'hui de
sa prétention d'être entendu réellement; le moyen de savoir à ce
public mauvais gré de sa stupeur et de son épouvante? A coup sûr,
il demanderait à cris redoublés sa douzaine ou sa demi-douzaine de
mélodies, ne fût-ce qu'afin que la musique des intervalles amenât
et protégeât la conversation, la chose capitale assurément d'une
soirée d'opéra.» (_Id._, pp. LXIII-LXV.)]

[Note 56-1: «Appropriées au caractère de la nation, à l'état
de la poésie dramatique et des arts de représentation qui
venaient de prendre un essor remarquable, les exigences de ces
arts s'imposaient aussi impérieusement à l'opéra. Au _Grand
Opéra_, se forma un style fixe, qui, emprunté dans ses traits
principaux aux règles du _Théâtre-Français_, satisfaisait à toutes
les conventions, à toutes les exigences d'une représentation
dramatique.» (_Lettre sur la Musique_, p. X)]

[Note 56-2: «L'auteur trouvait un cadre exactement circonscrit;
et ce cadre, il avait à le remplir au moyen d'une action et de
la musique, avec le concours d'acteurs et de chanteurs exercés,
connus d'avance, et en parfait accord avec lui pour réaliser ce
qu'il se proposait.» (_Id._, pp. X-XI.)]

[Note 57-1: Cf. Lettre de Richard Wagner à M. Gabriel Monod: «Si
l'on combat à ce point de vue l'influence de l'esprit français sur
les Allemands, on ne combat point pour cela l'esprit français;
mais on met naturellement en lumière ce qui est, dans l'esprit
français, en contradiction avec les qualités propres de l'esprit
allemand, et ce dont l'imitation serait funeste pour nos qualités
nationales.»]

[Note 58-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. IX.]

[Note 59-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., pp. XI-XIII.]

[Note 59-2: _Id._, pp. XII-XIII.--«Nulle part, un théâtre modèle
d'opéra, un théâtre mené dans une direction intelligente, un
théâtre qui donnât le ton; une éducation défectueuse des voix
mêmes, quand il s'en rencontrait, ou bien l'absence de toute
éducation, et partout dans l'art l'anarchie. Vous sentez que, pour
le musicien véritable et sérieux, ce théâtre d'opéra n'existait
pas, à vrai dire.»]

[Note 60-1: Cf. _Lettres sur la Musique_, nouv. éd., p. XIII.]

[Note 60-2: «Le Français, par exemple, se trouvant en face d'une
forme perfectionnée, dont toutes les parties constituaient un
harmonieux ensemble, assujetti à des lois qui le contentaient
pleinement et qu'il acceptait sans résistance comme immuables, se
sentait astreint à une perpétuelle reproduction de cette forme, et
par suite condamné à une sorte de stagnation (ce mot pris dans un
sens supérieur); l'Allemand, sans nier les avantages d'une telle
situation, n'en reconnaissait pas moins ses inconvénients et ses
périls; les lourdes entraves qu'elle créait ne lui échappaient
pas, et il voyait en perspective une forme idéale, qui lui offrait
ce que toute forme avait d'impérissable, mais débarrassée des
chaînes du hasard et du faux.» (_Id._, pp. XVI-XVII).]

[Note 61-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., pp. XIV-XVI.]

[Note 61-2: Cf. _Id._, p. XVII.]

[Note 62-1: _Lettre sur la Musique_, éd. nouv., p. XIX.]

[Note 62-2: Cf. _Id._, p. LXXIX: «Presque partout, nous trouvons
cette odieuse juxtaposition, du récitatif absolu, et de l'air
absolu, qui oppose à toute espèce de grand style un invincible
obstacle; nous la voyons interrompre, briser la continuité du
courant musical, de celui même que comporte un poème défectueux;
et avec cela nous voyons, dans leurs plus belles scènes, nos
grands maîtres triompher complètement de cet inconvénient;
déjà, ils y donnent au récitatif une signification rythmique et
mélodique, qui se relie d'une façon insensible à l'édifice plus
vaste de la mélodie proprement dite. Quand nous avons senti le
puissant effet de cette méthode, de quelle impression pénible ne
sommes-nous pas affectés, sans pouvoir nous en défendre, lorsque
éclate à l'improviste le banal accord qui nous dit: maintenant,
vous allez entendre de nouveau le récitatif tout sec. Puis, avec
le même inattendu, l'orchestre tout entier reprend la ritournelle
ordinaire pour annoncer l'air, cette même ritournelle, dis-je,
qui, déjà employée ailleurs par le même maître comme transition,
d'une manière profondément expressive, déployait à mes yeux une
beauté et une plénitude de sens d'où nous recevions, sur le
fond de la situation même, la lumière la plus intéressante. Et,
lorsque après une de ces fleurs de l'art nous voyons paraître
immédiatement un morceau composé pour flatter le goût le plus bas,
que n'éprouvons-nous pas? Quelle déception, lorsque, saisi jusqu'à
l'âme par une belle et noble phrase, nous la voyons soudainement
déchoir en cadence rebattue avec les deux roulades obligées et
l'inévitable note soutenue, et qu'alors le chanteur oublie tout
d'un coup ses rapports avec le personnage auquel cette phrase
est adressée, s'avance au bord de la rampe, et se tourne vers la
claque pour lui donner le signal des applaudissements!»]

[Note 63-1: «Je voyais dans l'opéra une institution dont la
destination spéciale est presque exclusivement d'offrir une
distraction et un amusement à une population aussi ennuyée
qu'avide de plaisir; je le voyais en outre obligé de viser au
résultat pécuniaire pour faire face aux dépenses que nécessite
l'appareil pompeux qui a tant d'attrait, et je ne pouvais me
cacher qu'il y eût une vraie folie à vouloir tourner cette
institution vers un but diamétralement opposé, c'est-à-dire
l'appliquer à arracher un peuple aux intérêts vulgaires
qui l'occupent, tout le jour, pour l'élever au culte et à
l'intelligence de ce que l'esprit humain peut concevoir de plus
profond et de plus grand.» (_Lettre sur la Musique_, éd. nouv.,
pp. XXII-XXIII).]

[Note 64-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, p. VII.]

[Note 64-2: Cf. _Id._, _ibid._]

[Note 64-3: Cf., en un recueil d'articles (_Etudes sur le
XIXe Siècle_, Paris, Perrin et Cie, 1888) de M. Edouard Rod,
d'utiles pages sur _Wagner et l'Esthétique allemande_ (pp.
99-116).--Consulter néanmoins ces pages avec prudence, en en
rectifiant certaines assertions d'après les documents contenus
dans le présent _Avant-Propos_, particulièrement dans les pp.
36-37 et surtout 7, note (2).]

[Note 65-1: _Frédéric Barberousse_ (_Friedrich der Rothbart_;
1844-48);--_Jésus de Nazareth_ (_Jesus von Nazareth, ein
dichterischer Entwurf aus dem Jahre 1848_; Leipzig, Breitkopf
und Härtel, 1887);--_La Mort de Siegfried_ (_Siegfried's Tod_)
dont il sera parlé ci-dessous,--_Achille_ (1849-1850);--_Wieland
le Forgeron_ (_Wieland der Schmied_: cf. ci-après, p. 71);--sans
parler de la première idée des _Maîtres-Chanteurs_ qui est de
1845...]

[Note 66-1: Cf. ci-dessus, p. 45.]

[Note 67-1: 1848-1874. Cf. ci-dessus, p. 11.]

[Note 67-2: Depuis 1844.]

[Note 67-3: _Tannhäuser_ (1840-1845).--_Lohengrin_ (1842-1847).]

[Note 67-4: Dans l'_Appendice_ (pp. 629-633); _De la version
première (1848) de L'Anneau du Nibelung (1852)_; et aussi dans les
notes (2) de la p. 267, et (2) de la p. 387.]

[Note 68-1: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, t. II.]

[Note 68-2: Très substantiels, souvent même trop. Cf. ci-dessous
p. 73.]

[Note 68-3: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, t. II.]

[Note 69-1: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_ (pp. 47-48):
«Je compris que le caractère de l'art théâtral dépendait du
caractère du public, que le caractère du public dépendait de
toute la vie sociale du monde moderne, et que j'étais absolument
étranger à ce monde aussi bien comme artiste que comme Allemand.»]

[Note 69-2: Cf. _Id._, p. 48: «Comme artiste je me trouvai poussé
à représenter, dans ce nouvel aspect des affaires, les droits
de l'art si facilement oubliés ou négligés. Il était évident
pour moi que mon plan de réforme, déjà conçu jusque dans les
plus petits détails pratiques, ne serait accueilli que par un
silence dédaigneux de la part du gouvernement existant pour
l'administration des matières d'art. Je me retournai donc vers le
nouveau mouvement qui était si plein de promesses pour mon rêve.»]

[Note 70-1: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, pp. 55-56.]

[Note 70-2: Cf. _Lettre sur la Musique_, pp. XXVI-XXVII.]

[Note 70-3: Lettre de Wagner à Uhlig, datée de Zurich, 27 déc.
1849 (R. Wagner, _Briefe an Uhlig, Fischer und Heine_; Leipzig,
Breitkopf und Härtel, 1888)]

[Note 71-1: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, t. III.--Dans
son livre: _L'art de Richard Wagner: L'Œuvre poétique_, pp.
200-202, M. Ernst a donné, de _Wieland le Forgeron_, l'unique
analyse qui en soit en France.--Sur le sens symbolique de ce
splendide sujet, cf. le même volume, pages 168-173.]

[Note 71-2: Lettre (déjà citée) de Wagner à Uhlig. (Zurich, 27
déc. 1840.)]

[Note 72-1: «Je me croyais, dans ce livre, obligé de combattre,
avant tout, l'opinion erronée de ceux qui s'étaient imaginé que,
dans l'opéra proprement dit, l'idéal se trouvait atteint ou
du moins immédiatement préparé.» _Lettre sur la Musique_ (pp.
XXVII-XXVIII).]

[Note 72-2: Février 1851.]

[Note 72-3: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 61.]

[Note 73-1: _Communication à mes Amis (Eine Mittheilung an meinen
Freunden: Gesammelte Schriften und Dichtungen_, t. IV, p. 416).]

[Note 73-2: _Id._, _ibid._]

[Note 74-1: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, t. II.--Cf. sur
ce _Projet_, ci-dessus, l'_Avant-Propos_, pp. 68-69.]

[Note 74-2: Cf. _in Revue Wagnérienne_, t. III, les _Notes
chronologiques_ de M. Chamberlain.]

[Note 74-3: _Lettre sur la Musique_, pp. XLVI-XLVII.]

[Note 74-4: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 62.]

[Note 75-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 63.]

[Note 75-2: _Id._, p. 62.]

[Note 75-3: _Id._, p. 63.]

[Note 75-4: _Lettre sur la Musique_, p. XLVII.]

[Note 76-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 62.]

[Note 76-2: _Id._, pp. 62-63.]

[Note 76-3: C'est à sa _Communication à mes Amis_ (_Eine
Mittheilung an meinen Freunden_: _Gesammelte Schriften_, t. IV)
que fait allusion Richard Wagner.]

[Note 76-4: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 62.]

[Note 76-5: R. Wagner et F. Listz, Correspondance (_Briefwechsel
zwischen Wagner und Listz._ Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1887).]

[Note 76-6: Cf. _in Revue Wagnérienne_, t. III, les _Notes
chronologiques_ (déjà signalées) de M. H.-S. Chamberlain.--Imprimé
aussitôt (1853), mais, comme je l'ai noté p. 11, seulement pour
les amis de Wagner (lettre et envoi à Liszt, 11 février), le Poème
ne fut public que dix ans plus tard (1863). L'édition (B. Schott's
Söhne, Mayence, 1876) dont, sauf indications contraires, j'ai dû
me servir, présente d'assez nombreuses variantes, si on le compare
soit à ce premier texte, soit à celui de la Partition.]

[Note 77-1: _Lettre sur la Musique_, p. LIV.--Déclaration déjà
citée à la note (4) de la p. 10.]

[Note 77-2: _Lettre à Liszt_ [V. note (5) de la p. 76; 9 novembre
1852]]

[Note 78-1: Cf. p. 31, note (1).]

[Note 78-2: Tel est le cas du beau livre de M. Schuré, _Le Drame
Musical_ (Paris, Perrin et Cie, éd.: t. II: _Richard Wagner_),
livre à consulter, mais avec prudence.]

[Note 79-1: Surtout les trois volumes de la _Revue Wagnérienne_;
et spécialement, dans cette _Revue_, les articles de MM. Pierre et
Charles BONNIER, Houston-Stewart CHAMBERLAIN, Edouard DUJARDIN,
Alfred ERNST, de FOURCAUD, Teodor de WYZEWA.--Si je n'y ajoute
pas ceux de M. Catulle MENDÈS, c'est que chacun peut, encore
maintenant, se les procurer en librairie (_Richard Wagner_,
Charpentier, éd. Ce volume, dont il serait naïf de vanter
l'admirable langue, ne saurait être déprécié par certaines
erreurs singulières, dont je ne m'explique pas l'origine:
cf. _Le Crépuscule-des-Dieux_, scène entre Siegfried et les
Filles-du-Rhin.)]

[Note 80-1: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, tome II.]

[Note 80-2: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 33: «Un
drame légendaire naturel de cette espèce, tel qu'il résultait
dans mon esprit de l'étude de notre noble légende nationale
des _Nibelungen_, commença à occuper ma pensée bien qu'il
ne pût trouver une existence réelle que dans une atmosphère
toute différente de la situation actuelle de toutes les scènes
d'opéra. J'imaginai un tel drame comme une œuvre d'art qui
devait embrasser l'inspiration idéale de la nation, qui devait
présenter l'être humain purement naturel dans son état de liberté
absolue...... C'est à ce moment où, dans la plénitude de mon
effort pour atteindre la plus haute réalisation de mon art, je me
détournais de la vie autour de moi, que survint l'insurrection à
Dresde même, en 1849.»]

[Note 80-3: Cf. in _Revue Wagnérienne_, l'excellente analyse des
œuvres théoriques, par M. Edouard DUJARDIN.]

[Note 81-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XXIII.]

[Note 81-2: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, trad. citée, p.
56.]

[Note 81-3: _Lettre sur la Musique_, p. XXIII.]

[Note 81-4: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 6.]

[Note 82-1: _Lettre sur la Musique_, pp. XXIII-XXIV.]

[Note 83-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, pp. 56-57.]

[Note 83-2: _Lettre sur la Musique_, p. XXIV.]

[Note 83-3: «Mais après un court examen de ces systèmes je
commençai à être troublé en me demandant si l'élément purement
humain, qui était le fondement de la révolution, n'allait pas être
perdu de vue au milieu des disputes prédominantes des partis sur
la valeur des différentes formes du gouvernement, la différence
entre elles étant, après tout, simple question de préférence...
Quand je vis que mes idées personnelles sur ce qui devait être le
motif essentiel d'une révolution étaient absolument étrangères
aux politiciens, dont les efforts étaient limités uniquement aux
intérêts temporaires du moment, je me détournai de nouveau des
réalités des choses et je considérai encore mon monde idéal. Je me
dévouai plus sérieusement que jamais, dans mon art, à appliquer
exclusivement le programme que j'avais adopté, celui de l'homme
libre, fort et noble, tel que la nature l'a fait.» (_L'Œuvre et
la Mission de ma Vie_, pp. 48-49).]

[Note 83-4: _Das Kunstwerk der Zukunft_ (_Gesammelte Schriften_,
t. III). Sur la portée de ce titre, cf. ci-dessus pp. 49 et
(surtout) 70.]

[Note 84-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 58: «Il était
évident qu'en cela je me trouvais en opposition avec les idées
ordinaires maintenues par l'esprit antiartistique de mon époque,
mais je me sentis involontairement en étroite sympathie avec les
plus nobles pensées et les efforts de ces artistes du passé qui
avaient été dans leur noble isolement les seuls représentants
véritables de l'art dans son plus haut sens.»]

[Note 84-2: _Lettre sur la Musique_, pp. XXIV-XXV.]

[Note 85-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, pp. 57-58.]

[Note 85-2: _Lettre sur la Musique_, pp. XXV-XXVI.]

[Note 86-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 58.--Cf.
ci-dessus la note (1) de la p. 40.]

[Note 86-2: _Lettre sur la Musique_, p. XXVI.]

[Note 86-3: _Oper und Drama_ (_Gesammelte Schriften_, t. III et
IV).--Sur l'origine et le but de cet écrit, cf. ci-dessus, pp.
71-72.]

[Note 86-4: Cf. ci-dessus note (1) de la p. 72.]

[Note 87-1: Cf., au tome 1er de la _Revue Wagnérienne_,
l'excellente analyse des œuvres théoriques, par M. Edouard
Dujardin.]

[Note 87-2: _Lettre sur la Musique_, p. XXXII.--Sur le Mythe, cf.
_L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 31.]

[Note 87-3: Fidèle aux principes de «renoncement» qui m'ont
poussé, pour ce travail, à tendre vers l'exactitude, non vers
l'originalité, de manière à faire sur Wagner, et sur l'Art de
Richard Wagner, la lumière la plus éclatante, je me suis donné
la plus grande peine pour former, de cette troisième partie, une
image tirée, presque exclusivement, de la _Lettre sur la Musique_,
et précisée par cette dernière. Je n'ai voulu me rappeler que deux
choses: la première, c'est que je parle à des lecteurs français,
à des lecteurs d'une traduction, pour lesquels la _Lettre sur
la Musique_ aurait du être, je l'ai prouvé (Cf. ci-dessus, pp.
5-12), la Préface naturelle de la _Tétralogie_; la deuxième,
c'est que, parmi les documents français (et même allemands),
cette _Lettre_ est le meilleur, peut-on dire, de la théorie
wagnérienne. Par malheur son défaut, pour nous autres Français,
consiste en _l'absence d'un plan net_. J'espère en avoir fait un
clair--sans faux raccords, et qui sûrement m'a pris (je me dois de
le constater) plus d'heures, beaucoup plus d'heures qu'un travail
personnel.]

[Note 88-1: _Lettre sur la Musique_, pp. XXXII-XXXIII.]

[Note 88-2: _Id._, pp. XXXIII-XXXIV.]

[Note 89-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, pp. XXXIV-XL, _passim_.]

[Note 89-2: _Id._, p. LXIX.]

[Note 89-3: _Id._, pp. LXIX-LXX.]

[Note 89-4: _Id._, pp. XL-XLI.]

[Note 90-1: _Lettre sur la Musique_, p. XLI.]

[Note 90-2: _Id._, p. XLII.]

[Note 90-3: _Id._, _ibid._]

[Note 90-4: _Id._, p. XLIII. Cf. p. 89, note [4].]

[Note 90-5: _Id._, pp. XLIII-XLIV.]

[Note 91-1: _Lettre sur la Musique_, p. LXX.]

[Note 91-2: _Id._, p. XLIV.]

[Note 91-3: _Id._, _ibid._]

[Note 91-4: _Id._, p. LXXI.]

[Note 92-1: _Lettre sur la Musique_, pp. XLIV-XLV.]

[Note 92-2: _Id._, pp. LXX-LXXI.--Cf. _L'Œuvre d'Art de
l'Avenir_: «L'Art de la Danse est le plus réaliste de tous les
arts. Il représente l'Homme vivant, non seulement dans une
partie de son être, mais dans cet être entier, de la plante des
pieds jusqu'à la tête. Il y a différents degrés dans cet art; le
sauvage, en effet, dominé par la passion, ne connaît dans sa danse
que le mouvement violent ou le repos apathique. L'homme civilisé
se manifeste par la richesse et la diversité des nuances entre
les sentiments, par un rythme plus complexe.» (_Das Kunstwerk der
Zukunft_; _Gesammelte Schriften_, t. III, p. 87).]

[Note 93-1: _Lettre sur la Musique_, p. LXXI.]

[Note 93-2: _Id._, p. XLIII.]

[Note 93-3: _Id._, pp. XXXI-XXXII.]

[Note 94-1: _Lettre sur la Musique_, pp. LXXI-LXXII.]

[Note 94-2: _Id._, p. LXI.]

[Note 95-1: _Lettre sur la Musique_, pp. LXII-LXIII.]

[Note 95-2: Cf. _Gesammelte Schriften_, tome IV (_Oper und Drama_,
p. 174): «Le poète doit faire converger, doit concentrer en un
seul point, aussi éclairé que possible, les «moments» épars de
l'action, du sentiment, de la passion: au musicien alors, cette
dense concentration, de la développer, d'après la nature de son
contenu émotionnel, jusqu'à la plus débordante plénitude.»]

[Note 96-1: _Lettre sur la Musique_, pp. LXXII-LXXIII.]

[Note 96-2: Par cette phrase on comprend dès lors pourquoi Wagner,
non seulement devait être l'ennemi des concerts fragmentaires de
musique _dramatique_, mais encore et surtout voulait que le chef
d'orchestre, chargé de mener l'exécution d'une œuvre musicale
destinée à la scène, dirigeât, et dirigeât seul, celle aussi du
Drame en entier, puisque Poème, Plastique, Musique, forment un
Tout indivisible.--Je ne puis insister sur ces vues, que les
lecteurs connaissant l'allemand trouveraient exposées tout au
long dans le traité par Richard Wagner, _sur l'art de diriger le
Drame_, en ses _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, tome VIII.]

[Note 97-1: _Lettre sur la Musique_, pp. LXXIII-LXIV.--«Qui
n'embarrasse jamais»?... J'entends les plaisanteries chères à
presque tous les habitués de nos théâtres-de-musique. Qu'on
veuille bien attendre, pour plaisanter, d'avoir lu les notes (1)
de la p. 110 et (2) de la p. 132: on s'y pourra convaincre qu'à
Bayreuth l'orchestre est disposé de façon spéciale, et doit,
à cette disposition, non seulement, comme disait Wagner, une
«sonorité» toute «mystique», mais encore l'avantage de permettre,
aux acteurs, une _netteté parfaite d'articulation_. J'ai entendu
des gens, le conterai-je? se plaindre que l'orchestre, ainsi,
ne produisît plus assez de bruit.... Que ceux-là retournent à
l'Opéra! Quant à la musique de Wagner, elle n'a pas besoin de
tant de vacarme, puisqu'il s'agit, pour elle, de concourir au
Drame (au même titre que le Poème), d'en soutenir la déclamation,
de la rendre plus pénétrante, d'en préciser les sens cachés, les
sous-entendus, les silences, et non pas de réussir à nous faire
oublier l'imbécillité d'un livret.]

[Note 98-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, p. LXXVI.]

[Note 99-1: Dans une lettre à Uhlig, déjà citée deux fois (pp.
70, 71), Wagner dit qu'il livre bataille à la forme consacrée en
cinq actes. A partir du _Vaisseau-Fantôme_ inclusivement, ses
drames en ont en effet trois, à l'exception, bien entendu, de
_L'Or-du-Rhin_, qui n'est qu'un Prologue (Cf. p. 27, note (1).]

[Note 99-2: Les Arts Optiques: «_Lichtwelt_»--le
Monde-de-la-Lumière (Wagner).]

[Note 100-1: Cf. _L'Œuvre d'Art de l'Avenir_: «Ce qui appartient
à l'œil, c'est l'extérieur de l'homme. L'œil saisit la forme
animée de l'homme, la compare avec les objets ambiants et l'en
différencie. Ce qu'il voit _immédiatement_, ce sont les mouvements
extérieurs, inconscients, causés par une douleur ou une joie.
Ensuite viennent les émotions de l'homme intérieur _médiatement_,
c'est-à-dire par l'intermédiaire de la physionomie et des
gestes...» (p. 78).]

[Note 100-2: Cf. _L'Œuvre d'Art de l'Avenir_: «C'est par le
peintre que le théâtre doit atteindre à sa complète vérité
artistique.» (_Das Kunstwerk der Zukunft_; _Gesammelte Schriften_,
t. III, p. 75).]

[Note 100-3: Cf. _L'Œuvre d'Art de l'Avenir_: La peinture
«représentera le paysage, qui, vivant, sera comme le fond
devant lequel se manifestera l'homme vivant. La scène, qui doit
représenter l'image de la vie humaine, doit pouvoir contenir
l'image de la nature pour la pleine compréhension de la vie dans
laquelle l'homme se meut. (_Id._, _ibid._)]

[Note 101-1: Cf. _in Revue Wagnérienne_, t. Ier,--l'excellente
analyse des _Œuvres théoriques_, par M. Edouard DUJARDIN.]

[Note 102-1: Cf. _in Revue Wagnérienne_, t. III, la critique de
_La Valkyrie_, de Victor Wilder, par M. H.-S. CHAMBERLAIN.]

[Note 102-2: Cf. _in Revue Wagnérienne_, _passim_, la critique
(par M. Edouard DUJARDIN)--d'un Essai de traduction rythmée,
fait pour le 1er acte de la _Walküre_ et le premier «duo» du
_Crépuscule-des-Dieux_, par M. Henri La Fontaine, président de
l'Association Wagnérienne de Bruxelles (1886).]

[Note 102-3: Cf. ci-dessus les pp. 89-90.]

[Note 102-4: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XLI.]

[Note 103-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XLII.]

[Note 103-2: Cf. _in Revue Wagnérienne_, t. III, la critique de
_La Valkyrie_, de Victor Wilder, par M. H.-S. CHAMBERLAIN.]

[Note 104-1: Cf. _in Revue Wagnérienne_, t. III.]

[Note 104-2: Cf. _Id._, _ibid._--«Ce qu'il y a de plus splendide
dans le génie de Wagner, c'est cette facilité de créer, pour
chaque œuvre nouvelle, une langue nouvelle.» (Friedrich
NIETZSCHE, _Richard Wagner in Bayreuth_; Schloss-Chemnitz,
Schmeitzner, 1876.--Traduction française de Mme _Marie_
BAUMGARTNER, Leipzig, 1876). On sait que Nietzsche a depuis
écrit contre Wagner (_Le Cas Wagner_, etc.); sur la présente
question du moins, son opinion n'a pas changé. «Pareille maîtrise
de langue, affirme-t-il en somme, ne s'est point rencontrée en
Allemagne depuis Gœthe.» (Cf. Alfred ERNST, _L'Art de Richard
Wagner: l'Œuvre poétique_, p. 65, où l'on trouvera des citations
significatives, extraites de l'opuscule ci-dessus mentionné.)]

[Note 105-1: M. H. Stewart CHAMBERLAIN a excellemment développé
ce point de vue, dans ses nombreuses études de la _Revue
Wagnérienne_.--J'ai cru devoir renvoyer toujours à ce précieux
document français, les lecteurs d'une Traduction n'ayant que faire
(c'est dommage!) du beau livre du même auteur: _Das Drama Richard
Wagner's_. (Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1892.)]

[Note 105-2: _Lettre sur la Musique._--Cf., ci-dessus, p. 90, note
(4).]

[Note 106-1: Cf. _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, tome III
(_Das Kunstwerk der Zukunft_, p. 127).]

[Note 107-1: Cf. Richard Wagner, _Gesammelte Schriften_, t. IV,
pp. 265, 270.]

[Note 107-2: Cf. _Id._, _ibid._]

[Note 107-3: Cf. _in Revue Wagnérienne_, t. III, la critique de la
_La Valkyrie_, de Victor Wilder, par M. H.-S. CHAMBERLAIN.]

[Note 108-1: Il serait injuste, il est injuste, de rejeter sur les
éditeurs (MM. B. Schott's Söhne, de Mayence) la responsabilité
de cette profanation. M. Wilder était un excellent critique; il
soutenait,--à sa façon,--mais enfin il soutenait, de bonne foi,
la haute cause de l'Art de Wagner, à une époque, en des milieux,
où il y avait crânerie à le faire: qu'on se soit adressé à lui,
quoi de surprenant? Son autorité semblait grande, son influence
était utile, son bon vouloir ne fait pas doute. Par malheur, il
eût fallu là un vrai poète, non un critique; mais ce poète, où
le trouver? Si terrible est la tâche! Le trouvera-t-on jamais,
seulement?--Cf. encore la note ci-dessous.]

[Note 108-2: Ici encore, pourquoi condamner, sans appel, les
éditeurs allemands de la version Wilder? Il faut les plaindre,
bien plutôt, d'être liés par leurs traités.--Si je suis bien
renseigné, ne font-ils pas ce qu'ils peuvent? N'ont-ils pas
(m'assure-t-on) confié à M. Ernst le soin de remanier tels
«livrets» français? Pour le coup, nous aurions espoir! Oui, mais
ne pas se contenter d'espérer en silence! Aider de toutes ses
forces, au contraire, par des paroles et par des actes, cet espoir
à se réaliser!]

[Note 109-1: L'administration de l'Opéra a-t-elle l'excuse de
l'ignorance? C'est bien invraisemblable, mais possible en somme.
Il paraît néanmoins qu'elle ait eu, tout d'abord, une juste
intuition, si ce n'est pas un scrupule. Elle avait en effet
confié à un poète (au dévouement duquel personne, quand il s'agit
d'une belle cause d'art, et surtout de la cause wagnérienne,
n'a jamais fait appel en vain), elle avait confié, dis-je, à M.
Catulle Mendès, le soin de faire sur l'œuvre entière, au public
de la répétition générale et de la première représentation, deux
conférences accompagnées d'exécutions, au piano, d'importants
fragments de _L'Or-du-Rhin_. Idée rudimentaire et critiquable
encore, mais qui, étant donné le choix du conférencier, fournit
des résultats vraiment inespérés. Evidemment l'on n'aurait pu,
sans une indiscrétion blessante, demander au même poète, qui a
son œuvre à faire, de se constituer son propre phonographe à
chacune des représentations ultérieures de _La Valkyrie_. Mais
n'eût-on pas trouvé sans peine, dans tout Paris, et notamment
parmi les hommes dont j'ai cru devoir citer et rapprocher les
noms (ci-après, p. 120, et note) assez de bonnes volontés pour
suivre un tel exemple? On eût habitué le public, de cette manière,
à l'idée de la nécessité d'une représentation totale, qui se
fût vite imposée d'elle-même. Voilà ce qu'il fallait faire pour
_L'Anneau du Nibelung_, ou alors il fallait ne rien faire et se
résigner à l'élection d'un des autres Drames wagnériens, pour
lequel de telles objections n'auraient plus eu nulle raison
d'être, si d'ailleurs se fussent acharnées, quant à l'acoustique
et l'optique, d'autres objections très sérieuses, irréductibles
par nature, spécifiées dans la note suivante, et confirmées par
l'une de celles de la page 132.]

[Note 110-1: Précisons: «L'optique de la décoration wagnérienne
a des rapports qu'on ne peut négliger avec la construction et
l'aménagement du théâtre où elle doit s'offrir aux regards.
L'unification des places, disposées toutes sur des gradins, face
à la scène, _l'invisibilité de l'orchestre_, _l'obscurité dans la
salle_, _la suppression de la rampe_ ou plutôt sa neutralisation
par un _éclairage sur herses_ excellemment réglé, sont connues
de tous ceux qui ont visité le théâtre de Bayreuth, ou qui
en ont lu une exacte description. Plus de souffleur, plus de
gesticulations du chef d'orchestre apparentes aux regards, plus
d'archets s'agitant, plus de prosaïques détails de l'exécution
matérielle. Les divers assistants sont placés dans des conditions
presque égales, comparables du moins; ils voient tout et entendent
tout..... Le rideau s'ouvre par le milieu, les pans s'écartent
en se relevant, ce qui est d'une symétrie heureuse, et surtout
permet de voir immédiatement le décor par sa région centrale et
sur toute sa hauteur. Il se referme par le mouvement inverse, qui
présente des avantages analogues. Tout est calculé pour faire
paraître la scène plus profonde, plus vaste, pour reculer la
toile de fond, amplifier les déplacements des personnages, prêter
même à ces personnages l'apparence d'une taille plus haute, d'une
importance optique plus grande. Pour cela, il fallait tromper
le spectateur sur la distance qui le sépare du plan moyen de la
scène, et, par suite, des acteurs: _l'obscurité y contribue,
laissant la scène seule lumineuse_,--région dont le regard
_ne peut se détacher_, et qui éclate dans l'ombre du théâtre.
D'ailleurs, cette obscurité et la pente sensible des gradins
s'opposent à une appréciation exacte des distances. La scène
étant vue de toutes les places suivant une perspective légèrement
«cavalière»,--pour prendre le mot technique,--ses dimensions
souffrent d'un raccourci moindre que si les gradins étaient
sur plan horizontal. L'existence du proscenium, celle surtout
du _toit qui recouvre la fosse de l'orchestre,--toit courbé en
segment de tore_ et que le regard remonte en quelque façon suivant
tout l'arc du cercle générateur,--donnent l'illusion d'un recul
considérable de la région moyenne où agissent les personnages.»
(Alfred Ernst, _L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre Poétique_, pp.
156-157.) Déjà, dans une note antérieure (p. 97), j'ai montré
quelle sonorité «mystique, purement spirituelle», suivant les
expressions de Wagner, l'orchestre doit à cette disposition;
j'ai dit comment elle rend possible une articulation très
nette--et sans grimaces--des mots chantés. Je ne puis m'imaginer,
vraiment, qu'avec un peu de bonne volonté, on ne réussirait
pas, sur certaines scènes françaises, à réaliser (les soirs de
Wagner), sans pour cela reconstruire les salles, des conditions
_équivalentes_ à celles ci-dessus énumérées. Quoi qu'il en soit,
une note prochaine (p. 132) décrira _l'infaillible effet_ toujours
produit, par ces dernières, à Bayreuth, sur les spectateurs, et
prouvera qu'on pourrait aussi, même à Paris, _si l'on s'y voulait
adapter_, nous offrir _l'Anneau du Nibelung_ lui-même, _avec tout
son surnaturel_, _sans avoir rien à craindre_, en somme, de notre
désolante ironie nationale.]

[Note 111-1: Cf. _Lettre sur la Musique_, pp. VII-VIII: «Avant
tout, le poète dramatique, en abordant le théâtre, trouve en lui
un élément de l'art déjà constitué; il est tenu de se fondre avec
lui, avec les lois particulières qui le régissent, pour voir ses
propres conceptions réalisées. Si les tendances du poète sont en
parfait accord avec celles du théâtre, il ne saurait être question
du conflit que j'ai signalé; et la seule chose à considérer, pour
apprécier la valeur de l'œuvre produite et exécutée, c'est le
caractère de cet accord. Si ces tendances sont, au contraire,
radicalement divergentes, on comprend sans peine l'extrémité
fâcheuse où l'artiste est réduit: il se voit forcé d'employer,
pour exprimer ses idées, un organe destiné, dès l'origine, à des
buts différents du sien.»]

[Note 112-1: Il serait trop facile de montrer, par d'innombrables
citations et, ce qui vaut mieux, par des faits, combien le but
de Wagner, largement national, fut toujours désintéressé. Loin
de viser uniquement à la représentation de la _Tétralogie_
de _l'Anneau du Nibelung_, il espéra longtemps, contre toute
espérance, une aide officielle--qui ne vint pas. Parlant de
cette représentation (dans _l'Œuvre et la Mission de ma Vie_,
corroborée par l'existence, en ses _Gesammelte Schriften_, t.
VIII, d'un «Rapport au roi Louis II» et d'autres pièces), il
résume ainsi ses premiers projets (pp. 73-74): «La répétition
probable de tels festivals formerait _la base d'une institution
dramatique et musicale_ dont l'influence aurait eu l'effet le
plus favorable sur _l'art allemand en général_, qui avait été
entièrement privé jusque là du type qu'elle aurait fourni. Pour
qu'une telle institution pût être assurée sur une fondation
réelle, j'avais à considérer d'abord ce qui était spécialement
indispensable à son succès: la capacité des artistes que je
devais appeler ensemble pour accomplir une tâche qui n'avait
jamais encore été présentée sérieusement devant eux. La chose
la plus importante était assurément la manière particulière de
traiter les voix des chanteurs qui posséderaient la puissance
dramatique nécessaire, car aucune branche de l'éducation musicale
n'est aussi négligée en Allemagne que le chant dramatique; son
développement, conformément aux vrais principes d'art, étant rendu
pratiquement impossible par la confusion de styles inévitable dans
un répertoire d'opéra ordinaire. Dans la musique instrumentale,
pour laquelle les Allemands ont un talent si original, il fallait
une réforme analogue, car, bien que nous possédions sans aucun
doute les plus grandes œuvres classiques qui existent dans cette
branche de l'art, nous n'avons pas encore de méthodes vraiment
classiques pour leur exécution. Ma première tâche, alors, fut
de préparer un plan détaillé pour la _fondation d'une école
musicale_ complète, dans laquelle seule l'institution projetée
pouvait trouver son point de départ convenable, et par laquelle
elle devait être continuellement renouvelée. C'était seulement
par une telle préparation que la musique, notre branche d'art
particulièrement allemande, et le drame, qui en est naturellement
le développement, pouvaient avoir chance de trouver leur plus
haute réalisation _pour l'exécution des œuvres des grands
maîtres_ et de ceux de leurs successeurs qui avaient conservé le
style allemand dans sa pureté; par ces moyens seuls on aurait
assuré un développement qui pourrait permettre vraiment de les
reproduire et qui devait être soustrait à tous les hasards, à
toutes les contingences et à toutes les restrictions.» Mais
lorsque, ajoute Richard Wagner, «je me présentai avec ce projet,
il sembla surgir ensemble toutes les influences représentées
dans notre presse et notre société, unies dans la plus violente
opposition à mon œuvre et _au plan que j'y avais ajouté pour
l'encouragement de l'art allemand_.» Et, _l'Anneau du Nibelung_
ayant été joué (en dépit de cette opposition), comme il fallait
qu'il fût joué, «alors, _précisément quand il me parut le plus
nécessaire de marcher sérieusement vers l'institution que j'avais
projetée pour donner des représentations modèles régulièrement
répétées_, je me trouvai moi-même chargé d'une tâche difficile,
que comme toute chose quelconque on me laissa seul achever.
J'avais personnellement à parfaire le déficit considérable qui
était resté après la représentation de la trilogie, terminée
avec de telles difficultés» (p. 80). N'importe! «_Je ne voulais
pas avoir entrepris de simples répétitions de ces festivals
dramatiques et musicaux extraordinaires_ que le public réclamait,
à moins que les garanties qui m'avaient été données ne formassent
une partie de cette institution tout organisée que j'avais en
tête et qui _non seulement rendait possibles les représentations
isolées_, mais établirait _un système régulier d'instruction
pour l'exécution des chefs-d'œuvre de notre art_. Une fois
encore, alors, je mis en avant mon plan d'une espèce d'école
d'entraînement.....» (p. 90). Ce fut en vain; et il ne resta
plus à Wagner qu'à tonner contre les pouvoirs qui refusaient «de
prendre les seules mesures propres à assurer une institution
permanente ayant son origine dans un projet vraiment artistique,
et tendant à conserver pour toujours la plus caractéristique
manifestation de l'esprit allemand, _à propager l'art si grand,
l'art incomparable de nos grands maîtres_, qui peut éveiller la
vraie appréciation de la nature et de la dignité de cet art dans
la nation qui a donné l'existence à ces maîtres!» (p. 91).]

[Note 114-1: Cette thèse a la faveur de M. Chamberlain, qui l'a
défendue avec feu dans la _Revue Wagnérienne_, t. III. J'ai
proclamé assez haut le respect que m'inspirent la compétence et
la personne de M. Chamberlain, j'ai, surtout, développé ici assez
d'idées, émises par lui, pour m'estimer en droit d'en discuter
telles autres. Aussi bien ne s'agit-il ici que d'une personnalité:
Wagner.]

[Note 117-1: Par exemple (pour ne parler que du _Ring_), dans
_Siegfried_, à l'acte troisième, tels mots du chant de Siegfried
se ruant dans les flammes (les mots traduits ci-dessous,
p. 495, par: «O joie! joie!»); et surtout, scène finale du
_Crépuscule-des-Dieux_, 30 vers entiers: «parce que c'eût
été essayer de substituer à l'impression musicale une autre
impression,» et parce que «le sens de ces vers est exprimé par la
Musique avec la plus grande précision.»--Cf. d'ailleurs la note
du _Crépuscule-des-Dieux_, p. 623, et H.-S. Chamberlain, _Revue
Wagnérienne_, t. II, pp. 134-138.]

[Note 117-2: Cf. ci-dessus, pp. 5-7.]

[Note 117-3: Par la même occasion, je tiens à faire observer
ce que l'auteur de cette _Etude_, M. Edmond Barthélemy,
ne peut évidemment faire observer lui-même: à savoir que
(étant donné le caractère tout particulier de la publication
présente) l'importance de sa part de collaboration, spécifiée
par la Couverture et par la Table des Matières, ne saurait
être mesurée au nombre des pages que remplissent et cette
indispensable _Etude_, et le non moins indispensable _Commentaire
musicographique_ du même auteur. En effet, si, malgré les liens
d'ordre privé qui nous unissent, nous avons dû tenir, tout à
fait, à ce que _notre participation respective fût explicitement
établie_, SANS AUCUNE CONFUSION POSSIBLE, si nous y avons insisté,
ce n'est ni pour faire valoir l'un de nous au préjudice moral de
l'autre, ni pour nous réserver le puéril plaisir de «voir nos
noms imprimés» à différentes reprises (nous savons trop qu'un
seul importe ici: Wagner); c'est parce que, dans une Édition de
cette nature, les responsabilités assumées étant spécialement
redoutables, il est spécialement nécessaire, aussi, que les
critiques, quelles qu'elles puissent être, adressées à l'un,
n'atteignent pas l'autre.--Mais, il faut l'ajouter bien vite,
nous n'entendons pas moins tous deux: que, _jamais confondus
dans telles critiques prévues_, nos DEUX noms demeurent _unis,
indissolublement, à l'idée_ (qui est neuve) _de l'Edition
elle-même_.--Pour mon compte, je me ferais d'autant plus un
scrupule de ne pas le désirer, que, condamné provisoirement, par
les fatalités d'une existence nomade, à vivre loin du centre de
la vie moderne, j'ai dû m'en remettre à l'amitié de M. Edmond
Barthélemy du soin d'engager, seul, et de mener à bien, d'accord
avec moi, les nombreuses négociations préliminaires obligatoires.]

[Note 119-1: Cf. ci-dessus, pp. 101-104 et 106-107.]

[Note 120-1: _Revue Wagnérienne_, t. Ier.]

[Note 120-2: Je ne puis pas transformer ces notes en un catalogue
international de noms et d'ouvrages. Toutefois, _sans me proposer
de faire une liste complète_, aux sept noms ci-dessus je voudrais
ajouter: pour la France, ceux de Mme Judith Gautier et de MM.
Arsène Alexandre, _Henry Bauer_, Camille Benoît, Raymond Bouyer,
Alphonse Combes, Ch. Darcours, _de Fourcaud_, A.-Ferdinand Hérold,
H. Lavoix, _Charles Malherbe_, _Stéphane Mallarmé_, Camille
Mauclair, _Catulle Mendès_, Charles Morice, George Noufflard,
Charles Nuitter, Adolphe Retté, Emile de Saint-Auban, _Schuré_,
_Albert Soubies_, Eugène Véron, Willy (Henry-Gauthier-Villars,
l'étonnante «Ouvreuse du Cirque d'été»), _Teodor de Wyzewa_, etc.,
etc.; pour l'Allemagne, ceux de MM. Otto Eiser, Wolfgang Golther,
Fritz Kögel, Meinck, J.-Nover, etc., etc., et, à certains points
de vue, ceux de MM. Glasenapp, Nohl, Pfohl, Tappert, etc.; pour la
Belgique, ceux de MM. Louis Hemma, Henry Maubel, Albert Mockel,
etc.; pour le Danemark, celui de M. Gjellerup; pour la Norwège,
celui de M. Gérard Schelderup; pour l'Espagne, celui de M.
Marsillach Lleonart;--pour l'Angleterre, celui de M. Dannreuther
(n'oublions pas que M. Chamberlain est Anglais, encore qu'il
écrive en allemand--et même, quelquefois, en français,--des pages
excellentes sur Richard Wagner. Ce qu'il réserve à sa patrie,
c'est le fruit de ses études botaniques, et plusieurs m'affirment
que ce n'est pas peu de chose). Je ne parle là, bien entendu, que
des _publicistes_; et, parmi les publicistes, que de ceux dont les
écrits me sont ou familiers, ou avantageusement connus. Il est
deux classes d'auteurs dont je ne pouvais mot dire: 1º ceux qui me
révoltent (ceux-là,--qui m'aura lu les reconnaîtra); 2º ceux que
je n'ai point lus.]

[Note 121-1: On trouvera, de cette traduction (philologiquement
littérale), d'autres extraits assez nombreux, dans mes Notes de
la «Scène» Première de _L'Or-du-Rhin_, pp. 223-242. Aussi suis-je
forcé de signaler ces Notes, comme un élément de critique fort
utile pour apprécier ma traduction personnelle: quiconque, ayant
à la juger, l'aura bien voulu comparer, _d'abord_, à celle de MM.
Dujardin et Houston-Stewart Chamberlain, sera _ensuite_ disposé,
j'y compte, à m'approuver.--Cf. encore, d'ailleurs, ci-dessous, la
note (1) de la p. 124.]

[Note 121-2: «Le mot-à-mot, quand il contrarie le tour naturel
de notre langue, est la pire des traductions.» (Villemain).--Cf.
ci-dessous la note (1) de la p. 124.]

[Note 122-1: Entre autres signalerai-je, _Or-du-Rhin_, «scène
IV», p. 301, la note relative à Erda. Je n'ai pas multiplié les
notes de cette nature. Je ne le pouvais sans m'exposer à encombrer
les pages de ce livre, que certains, j'en ai peur, estimeront
encombrées déjà.--Sur la méthode suivie dans mon _Annotation
philologique_ des quatre Drames, cf. ci-après, p. 128, note (1).]

[Note 123-1: _Lettre sur la Musique_, pp. LXXIII-LXXIV.--Cf.
ci-dessus p. 97, passage en italiques.]

[Note 124-1: Il m'est arrivé néanmoins, quoique parfaitement
édifié sur la différence existant entre le sens moderne de
certains mots, et le sens primitif employé par Wagner, de me
décider pour un moyen terme: lorsque j'ai cru pouvoir enrichir, de
la sorte, une phrase quelque peu vague (comme beaucoup de phrases
allemandes,--cf. p. 313, note), d'une signification supplémentaire
conforme au caractère du personnage, à la situation dans laquelle
il se trouve, à l'esprit d'un passage heureux,--intraduisible. Je
dis donc tout bas (pour ceux des écrivains spéciaux qui peuvent
être appelés à me juger) que je n'ignore en aucune façon dans
quelle stricte acception Wagner s'est servi (je cite au hasard
un certain nombre de mes fiches) de vocables ou d'expressions
tels que _sehren_, _uas_, _Wunder_, _selig_, _heilig_, _Harst_,
_die Trauten_, _Lungerer_, _Halle_, etc. Je n'ai donné que de
bien rares exemples des transpositions tentées: ce jeu, qui n'eût
intéressé que des philologues ou des linguistes, fût devenu
fatigant, bientôt, pour le public, plus que pour moi; et ma
Traduction littérale, d'ailleurs, paraîtra tôt ou tard, j'espère,
soit seule, soit en regard de celle-ci.--Autre observation qui
s'applique, non plus à des mots isolés, mais à des groupes de mots
entiers; dans le même esprit que ci-dessus, lorsque la traduction
quelque peu gauche de l'un de ces groupes, mais seulement en des
phrases d'importance secondaire, eût interrompu sans nécessité
le cours dramatique du dialogue, je me suis efforcé d'établir,
sur le fonds des mêmes mots allemands, une version d'allure plus
aisée, de sens le plus voisin possible; mais je n'y apporte
aucun amour-propre; et s'il m'est proposé pour ces phrases peu
nombreuses (très rares: quinze à vingt-cinq au plus) une version
_à la fois_ heureuse ou dramatique--et littérale, je n'hésiterai
naturellement pas, dans l'une des éditions futures, à substituer
à la mienne cette nouvelle version fragmentaire.--Que cette note
me soit l'occasion de placer une remarque essentielle, relative
à la cause profonde en vertu de laquelle le mot-à-mot strict
importe, çà et là, fort peu; cette cause profonde réside en ce
que, _à l'exception, bien entendu, des irréductibles passages
ressortissant à la symbolique générale de l'œuvre_, le texte
du poème eût admis des variantes (et il en existe, en effet).
M. Chamberlain, l'un des deux auteurs de l'essai de littéralité
philologique à quoi j'ai dû faire allusion, M. Chamberlain
ne pense-t-il pas lui-même, et n'a-t-il pas écrit lui-même,
qu'abstraction faite, il faut le redire, des passages plus haut
mentionnés, le poème, en un certain sens, est plus «fortuit» que
la musique? car celle-ci est tout expressive (étant principe
d'émotion pure) d'une vérité d'ordre plus vague, ou plutôt moins
particulier, pour lequel peut changer la «fable»,--mais d'une
vérité, par là même, plus certaine et plus absolue; c'est ce
que signifie cet axiome, le plus wagnérien des axiomes (contenu
dans _Oper und Drama_): «La Musique, au lieu d'exprimer, comme
la Parole, ce qui n'est que pensé, exprime la Réalité.» Pour
être en même temps musical, il suffit, en effet, qu'un sujet
soit _humain_, à la condition qu'on entende ce terme en son
acception esthétique la plus intime et la plus large. Ainsi pensa
Schopenhauer, ainsi Wagner, ainsi Carlyle--et du dernier me
revient à la mémoire l'idée, providentiellement à propos, l'idée
qui lui faisait trouver, dans la substance des deux _Eddas_, une
«_Mythologie_ MUSICALE».]

[Note 126-1: Hans von WOLZOGEN: _Die Sprache in Richard Wagners
Dichtungen_ (Leipzig, Reinboth, éd.).]

[Note 127-1: Cf. _Gesammelte Schriften und Dichtungen_: «Le
Drame n'a qu'un seul but,--_agir sur le sentiment_» (tome IV, p.
253.--Cf. aussi dans le même volume, pp. 97, 246, etc., etc., des
affirmations analogues).--Se reporter d'autre part aux citations,
plus haut, pp. 97, 123, de la _Lettre sur la Musique_.]

[Note 128-1: DE MON ANNOTATION PHILOLOGIQUE DES DRAMES.--Il
importe de dire ici, pour mes juges, comment je l'ai conçue.
Les remarques dont elle se compose sont tour à tour: les
unes «philologiques» (au sens restreint du mot); d'autres,
mythographiques; d'autres, herméneutiques; d'autres, comparatives
des textes et des sources.

1º «Philologiques» (au sens le plus restreint de ce mot), les
Notes donnent le sens littéral, soit d'après tels prédécesseurs,
pour légitimer une transposition,--soit, plus souvent, d'après
moi-même: tantôt pour préparer l'esprit à l'idée d'une future
Traduction littérale, tantôt pour lui permettre d'entrevoir,
au moins, des beautés que rendent intraduisibles la différence
de génie des deux langues et les particularités de la Métrique
wagnérienne. Ce sens littéral, au surplus, je ne l'ai noté que
peu fréquemment: j'ai plutôt essayé de choisir des exemples très
expressifs du dramatique de ma méthode. Assez nombreux pour
_L'Or-du-Rhin_, plus rares déjà pour _La Walküre_, de plus en
plus rares pour _Siegfried_, ces exemples sont presque absents du
Crépuscule. C'est qu'à mesure que, de Drame en Drame, le lecteur
me semblait devoir s'accoutumer mieux à la Pensée de Richard
Wagner, non seulement toute explication devenait de moins en moins
nécessaire, mais moi-même, insensiblement, graduellement, je
tentais de _rapprocher_ mon style de la littéralité pure.

2º Mythographiques, les Notes visent à livrer, flagrants, des
éléments de comparaison entre l'Œuvre traduite, d'une part, et,
d'autre part, les Mythes germains et scandinaves dont elle est à
titre _secondaire_, mais à titre réel, pourtant, une synthèse,
un panorama; elles montreront qu'avant d'être un grand Musicien,
Wagner fut un très grand Poète, rendant aux vieilles Légendes
mieux qu'il ne leur a pris, faisant arriver ces Légendes profondes
à la «définitive conscience de leur signification propre». Je
conseille du reste aux lecteurs peu familiarisés avec ces mêmes
Légendes (qui sont moins connues en France qu'en Allemagne) de
_s'en faire une idée, d'abord_, par les articles consacrés, dans
toutes les encyclopédies, aux personnages mythiques (Odin, etc.)
mis en scène par Wagner dans _L'Anneau du Nibelung_. Je me suis
borné à dire, ici, ce qu'on n'aurait peut-être pas toujours trouvé
partout: on comprendra que le reste eût encombré ces pages.

3º Herméneutiques, éxégétiques, loin de prétendre à tout
expliquer, les Notes se contentent de fournir des exemples de la
manière dont il importe de chercher le sens symbolique et profond
des Drames, sous la surabondante vie extérieure, concrète, qui
toujours y suffit à l'intérêt de l'action (Cf. les notes (2)
de la p. 248, et (1) de la p. 494). L'étude de mon ami Edmond
Barthélemy, et le livre de M. Ernst: _L'Art de Richard Wagner:
l'Œuvre Poétique_, achèveront d'éclairer quiconque serait peu
familiarisé avec de telles méditations.

4º Comparatives, les Notes sont avant tout _choisies:_ un second
volume comme celui-ci n'eût pas suffi à tout contenir. Au reste
l'essentiel, en ce cas, n'était nullement d'être complet: à quoi
bon tant d'érudition? les Drames de Wagner, en eux-mêmes, ne
doivent agir sur notre esprit que par l'intermédiaire du cœur,
sur notre cœur que par l'intermédiaire des sens. Seulement, à
un point de vue critique, il peut être attachant, démonstratif,
utile, de suivre, presque vers par vers, ce qu'a su faire des
sources cet immense Poète. Elles sont de deux familles, ces
sources: les Scandinaves, les germaniques. De celles-là, les
plus importantes sont les _Eddas_ (et même la _Völsunga-Saga_);
de celles-ci, le _Nibelunge-nôt_, l'épopée nationale allemande.
Sans doute en est-il d'autres que j'ai dû citer, mais d'une
manière fortuite et brève: presqu'aucune d'elles n'étant
traduite, je n'aurais pu faire de rapprochements qu'au prix
d'une foule de commentaires qui auraient rebuté le lecteur, la
place ne m'eût-elle pas manqué. D'autre part, une difficulté
m'embarrassait: Wagner, évidemment, n'a pas lu les Eddas dans
leur vieil idiome islandais, mais dans leurs traductions
allemandes (celle d'Ettmüller (1837); celle de Simrock (1851),
qui, remarque assez importante, offrent l'une et l'autre un
système, déjà très heureux, d'allitération; pour la _Völsunga_,
voir ci-dessous pp.201-204, l'_Etude Critique_. Or mes Notes
font presque toujours, pour ainsi dire, _toucher du doigt_:
le travail personnel accompli, par Wagner, sur ces précieux
poèmes par lui transfigurés; mais elles le feraient sentir bien
davantage encore, si j'avais pu citer les textes. Si j'avais pu?
je pouvais! mais à quoi bon? pour qui? Encore une fois, notre
œuvre s'adresse au Public, à celui qui ne sait pas l'allemand:
car, pour quiconque le sait, qu'a-t-il besoin de notre aide?
Telles quelles, mes Notes comparatives, empruntées aux versions
françaises (dont j'indiquerai plus loin la bibliographie), sont
suffisamment concluantes, grâce à la sélection sévère que j'en
ai faite,--puisqu'elles se rapportent, en somme, aux mêmes
passages scandinaviques que les traductions feuilletées par
Wagner. L'avouerai-je? un de mes secrets désirs serait que le
lecteur, par une étude des vieux poèmes, complétât les notions
qu'aura pu lui donner, sur la profonde Ame septentrionale,
la prise de connaissance de _L'Anneau du Nibelung_. Moi-même
travaille depuis deux ans, en ce qui concerne les _Eddas_, à
une Traduction-Édition française: mais sans doute faudra-t-il
beaucoup plus de temps encore pour «mettre au point» cette tâche
ardue. Aussi me suis-je effacé (provisoirement, au moins) devant
les interprètes antérieurs de ces sources, quitte à rectifier
leur version, parfois, d'une manière qui ne la rendît point
méconnaissable. Toutes mes citations des _Eddas_ appartiennent à
la traduction, introuvable et défectueuse, mais seule complète,
de Mlle R. du Puget (Paris, Bibliothèque Etrangère, 1838), ou
à celle, déjà bien meilleure mais fragmentaire, de M. Emile de
Laveleye (_La Saga des Nibelungen dans les Eddas et dans le Nord
scandinave_; Paris, Librairie Internationale, 1866. Quant à mes
citations du _Nibelunge-nôt_, j'ai pris soin de les faire suivre
de l'indication des pages de la version française, par le même
M. Emile de Laveleye (_Les Nibelungen_, nouvelle édition; Paris,
C. Marpon et E. Flammarion; s. d.).--Un dernier mot pour ceux
qui, n'ayant pas présente la chronographie que j'ai donnée (pp.
65-66, 67-68, 71-76) de la composition poétique de _L'Anneau_,
se demanderaient pourquoi ces extraits des sources, rares pour
le _Rheingold_ comme pour _La Walküre_, sont multipliés pour
_Siegfried_ et pour le _Crépuscule-des-Dieux_. A ces oublieux
je répéterai: que _Le Crépuscule-des-Dieux_ est le Drame,
D'ABORD UNIQUE, duquel est issue la _Tétralogie_ (il s'appelait
alors _Siegfried's Tod_): un intérêt spécial s'attache donc à
la genèse d'un semblable générateur! N'en est-il pas de même
pour _Siegfried_, qui, sous le nom du «_Jeune Siegfried_» fut
dramatisé après le _Crépuscule_, afin que fussent montrés,
sur la scène, certains épisodes, seulement racontés dans la
conception primitive? Et ainsi de suite: Wagner, parti de la
légende nationale du _Nibelunge-nôt_, qui, nécessairement,
devait le frapper d'abord, s'est avancé peu à peu dans les
origines mythologiques de cette légende, pour _aboutir_, enfin,
à _L'Or-du-Rhin_.--On comprend, dans ces conditions, que les
Notes, relatives à la genèse de l'œuvre, soient infiniment moins
nombreuses et pour le Prologue, et pour _La Walküre_.]

[Note 131-1: Cf. la note (1) de la p. 31 et, _passim_, toute
l'Annotation de _l'Avant-Propos du Traducteur_.]

[Note 132-1: Wagner lui-même disait que sa musique dramatique
n'aurait, sur l'Art français, d'influence salutaire qu'à la
condition péremptoire qu'on ne tenterait point de la franciser.]

[Note 132-2: Cette imagination du lecteur, aidons-la.--Cf. d'abord
les notes (1) de la p. 97 et surtout (1) de la p. 110.--Voici
maintenant comment un témoin peu suspect, M. Octave Fouque, a
décrit dans _l'Art_ (7e année, t. IV, pp. 68-70, 138-140, 199-200)
l'impression produite à _Bayreuth_, par les Drames de Richard
Wagner, sur un Public plutôt mêlé: «Au moment où la toile se
lève, _les lumières s'éteignent dans la salle_, et le spectateur
reste plongé dans une nuit profonde. Au milieu de ces ténèbres
_remplies des mille sonorités de l'orchestre invisible_, le cadre
scénique s'illumine. _Forcément_ l'œil est attiré, peu à peu
_fasciné par ce point brillant_. Les chanteurs sont les premiers
de l'Allemagne. Disciplinés par une volonté despotique, ils ne
songent nullement à leur métier de chanteurs. _Toute idée de
virtuosité est éteinte dans leur âme_; pour rien au monde, ils
ne voudraient faire valoir les artifices de leurs gosiers, ou
gagner par des tours de force vocaux les bravos des dilettanti.
Leur unique et constante préoccupation est d'entrer dans l'idée
du poème et de représenter dignement le personnage dont ils
portent le costume. Les hommes ont la taille des héros, les
femmes sont belles; _gestes, attitudes, silences, ils ont tous
appris du maître_, et traduisent fidèlement, consciencieusement
la physionomie qui, pour une soirée, devient leur être véritable.
Ce n'est pas herr Niemann ou herr Schlesser, ce n'est pas
frau Materna ou frau Wekerlin: c'est Siegfried, Hagen et les
Walküres. La scène est machinée avec art; elle a su utiliser
toutes les inventions de la science moderne; _les prodiges s'y
succèdent_, toujours commentés par cet orchestre qui _enveloppe la
représentation d'une sonorité magique_. Le Phénomène s'accomplit,
et, dans ce demi-rêve où tout ce magnétisme l'a jeté, l'esprit
du spectateur, ACCEPTANT, SANS LA MOINDRE RÉSISTANCE, LES
OBSCURITÉS, LES NAÏVETÉS, PARFOIS LES MONSTRUOSITÉS DE LA LEGENDE,
est violemment tiré hors de lui-même; songeur, inconscient,
halluciné, il chevauche, à la suite du poète, emporté par une
imagination sans frein à travers le pays fantastique que peuplent
les dieux, les héros, les chimères et les fées.»--Ces deux termes:
«chimères» et «fées», sont malheureux et me gâtent le reste.
Des «fées»? sont-ce des _Walküres_ que M. Fouque veut dire? Des
«chimères»? seraient-ce le Dragon du _Rheingold_, et celui du
Drame de _Siegfried_? N'importe! L'essentiel est que sur le fond
de la chose, l'auteur de l'article ait dit juste. Oui, placé
dans les conditions pour lesquelles seules le Drame est fait,
le spectateur français lui-même accepterait, j'en suis certain,
tout ce que, dans _L'Anneau du Nibelung_, plusieurs dénomment:
la «ménagerie».--Une partie du but de Wagner ne fut-elle pas de
nous arracher au souvenir de la vie réelle? (Cf. _Gesammelte
Schriften_, t. VIII, p. 37, et ci-dessus, pp. 15-17; 19; et 63.
n. (1) de provoquer un état d'âme plus favorable à la vision, à
la conception des choses idéales? de faire parvenir notre esprit,
jeté dans une sorte de rêve, jusqu'à cette entière _clairvoyance_
où il découvre un enchaînement, «un nouvel enchaînement des
phénomènes du monde, que, dans l'état de veille ordinaire, nos
yeux ne pouvaient apercevoir»? Cf. _Lettre sur la Musique_, p.
LVIII.) Or, si le _but_ est rempli, qu'importent les _moyens_?
«Le Merveilleux dans l'Art, disait Richard Wagner, EST le _moyen_
de rendre claire à tous la Vérité de la Nature.» (_Entwürfe,
Gedanken, Fragmente, loc. cit._, p. 66). Voyez comme simplement,
dès ouvert le rideau, le _Rheingold_ nous plonge en plein
surnaturel, ainsi qu'au milieu de choses palpables! et comme si
notre monde réel n'était que le seuil d'un autre monde--plus réel,
en un certain sens. Dante seul eut cette audace tranquille, que
note Carlyle... mais Dante (hélas!) était d'un Age de Foi...]

[Note 134-1: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_: «C'est
seulement par la scène que l'art national peut devenir vraiment
la propriété du peuple, et seulement quand la grande partie de
l'art qui touche à la scène, en popularisant et en personnifiant
l'art, lui est assurée en propriété, que cet art peut atteindre
une pleine et libre vie nationale dans d'autres branches. Un
drame national vrai, vivant, élevé à la hauteur d'un idéal
artistique, est la source réelle, pure, vivifiante, de toute
autre vie artistique nationale. Aussi la condition misérable de
la scène de l'Europe moderne, étant entièrement non nationale et
non artistique......, est-elle l'une des plus sûres mesures de
l'esprit de la civilisation européenne en général.» (Pp. 19-20.)]

[Note 135-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 79.--«Rien de
pareil à ce que j'avais projeté, et, en dernier lieu, commencé
avec confiance, grâce au concours d'amis enthousiastes, n'avait
jamais encore été entrepris: c'eût été essentiellement digne
de notre jeune gouvernement impérial, qui ne pouvait inaugurer
son brillant règne plus glorieusement qu'en donnant l'aide la
plus franche à un objet purement idéal et pour un motif purement
idéal... Mais les pouvoirs qui régnaient en Allemagne, négligents
comme jamais des intérêts de l'art véritable, ne virent alors
dans mes efforts, comme ils n'y avaient toujours vu auparavant,
que l'expression de la plus extrême ambition personnelle, et,
dans l'institution que je projetais, rien que les demandes
extravagantes d'une représentation extraordinaire et inusitée de
mes propres ouvrages, pour ma seule satisfaction d'amour-propre
personnel. L'achèvement de mon entreprise fut dès lors laissé
entièrement à moi et à mes amis.» (_Id._, p. 78).]

[Note 136-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 77.]

[Note 136-2: _Traité de l'Education des Filles._]

[Note 136-3: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 91.]

[Note 137-1: Michelet, _Introduction à l'Histoire universelle_.]

[Note 140-1: Vers 1210, selon Lachmann.

Chants, Lieder:--Nibelungen _lied_ oder Nibelungen _lieder?_
s'est demandé un érudit allemand, H. Fischer. Lachmann, avant
lui, s'était posé la même question et avait dit: _Lieder_--Chants
détachés, rhapsodies. Il faut adopter l'opinion de Lachmann.]

[Note 141-1: Nous verrons bientôt que le poème des _Nibelungen_
constitue la première forme de cette tradition,--la première en
date. Les _Chants héroïques de l'Edda_ jailliront, plus tard, sous
l'action d'un événement parallèle à celui de la chute de l'empire
romain, et qu'ils exprimeront avec les mêmes symboles. Nous
voulons parler des invasions danoises, du démembrement de l'empire
carlovingien.]

[Note 143-1: Gibich, père des Gibichungen, dans le
_Crépuscule-des-Dieux_.]

[Note 143-2: Hagene?]

[Note 144-1: Waldo, prince-abbé de Reichenau, fit copier douze
chants en langue germanique, _Duodecim Carmina Theodiscæ linguæ
formata_. Des recensions latines furent faites, toujours dans
les couvents (surtout en Saxe, semble-t-il), d'autres chants
teutoniques, de celui, par exemple, dont un poète se servit
pour composer la _Klage_, qui est un résumé de la légende des
_Nibelungen_: sans doute aussi du chant qui a fourni à l'_Edda_
le _Gubdrunarkant, Gudrune sauvée des eaux_, et qui raconte la
mort de Swanhilde, fille de Sigurd et des Gudrune, écartelée sur
l'ordre de son époux, le roi goth Airmanarecks (Hermanaric).
Fulco, archevêque de Reims, édifia de cette légende Charles le
Simple, à propos de telle circonstance de la vie de ce roi, qui
aurait présenté des analogies avec les traditions relatives au roi
goth. Ce clergé mi-barbare prenait ses textes de sermons aussi
bien dans les vieilles légendes abruptes, dont son sang roulait le
souvenir, que dans les Ecritures mêmes. N'étaient-elles pas un peu
pour eux, ces légendes, aussi les _Ecritures_?]

[Note 147-1: Cf. Guillaume de Jumièges, _Historia Northmannorum_,
I. C. 5.--Saxe Grammaticus, _Historia Danica_, L. IX--Sagan af
Ragnari Lopbrock, C. I. Stockholm, 1737.]

[Note 147-2: Sigurd Ier (1103-1130), Sigurd II (1136-1155), Sigurd
III (1162-1163).]

[Note 148-1: Dans l'imagination du temps, ces deux noms:
Hermanaric et Théodoric, semblaient s'appeler l'un l'autre; ils se
trouvent réunis (malgré l'énorme écart chronologique: Hermanaric,
an 336; Théodoric an 455), dans divers chants barbares, dans le
_Chant d'Hildebrand et d'Hadubradt_, entre autres, mentionné, je
crois, pour la première fois, en France, par J.-J. Ampère. «Dans
ce chant, dit Ampère, Théodoric, selon la légende et non pas selon
l'histoire, avait été forcé de laisser son royaume aux mains
d'Hermanaric, qui, à l'instigation d'Odoacre, s'en était emparé.
Le héros fugitif avait trouvé un asile chez le roi des Huns,
Attila.»]

[Note 148-2: Cf. _Gudrune sauvée des Eaux_ et le _Chant de
Hamdir_.]

[Note 149-1: C'est, très probablement, après Charlemagne, et à
son exemple, que les Moines recueillirent les poésies barbares,
en même temps que ce groupe de récits qui contiennent tout le
légendaire carlovingien: la _Chronique de Turpin_ (Roland à
Roncevaux); les _Cantilènes héroïques_; le _Chant de Fontenay_;
la _Captivité de Louis II à Bénévent_ (Dissolution de l'empire
carlovingien); la _Chronique du Moine de Saint-Gall_ (Cycle de
Charlemagne); la _Chronique de l'Abbaye de Saint-Amand_ (Invasions
northmannes).]

[Note 150-1: _Deux travaux allemands sur Hincmar._ (Revue des
Questions historiques.)]

[Note 150-2: Partout où l'Eglise eut des biens:
propriétés épiscopales, abbayes, prieurés, menses
innombrables,--l'administration romaine, tout lointainement
transposée qu'elle fût,--après le Sénat, le Chapitre, après
la toge du Consul, la chape de l'Abbé,--régit de nouveau les
hommes.--«Une abbaye, dit Châteaubriand, n'était autre chose que
la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses classes
d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété
et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
dépendance. Le Père-Abbé était le Maître; les Moines, comme les
affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres
et les arts.--L'Abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce
nom, treize autres villes, trente villages, un nombre infini de
métairies, etc.»]

[Note 150-3: Voici de bien caractéristiques effets de cette
latinisation qui gagne, dès lors, tout. Lorsque Lothaire, ligué
avec Pépin, lutte contre Charles le Chauve pour reconstituer, à
son profit, l'héritage de Charlemagne, la tradition romaine, ce
sont les hommes de langue latine, les Aquitains, qui l'aident le
mieux. Mais ensuite les deux rois s'appuient au contraire sur les
Saxons, sur les Northmanns, sur les Esclavons, sur le Nord païen.
Alors l'Eglise, brusquement, se déclare pour Charles le Chauve,
les Aquitains aussi. Et le fils puîné de Louis le Débonnaire sera
le défenseur du culte, de l'unité romaine, canonique, contre
l'anarchie du Nord, et c'est alors que Hincmar rêve du plan de
Charlemagne réalisé par le Clergé, par le Midi, par l'Orient.
Charles le Chauve étant l'épée de ce Clergé, comme, autrefois,
Pépin le Bref et Charlemagne furent l'épée du Saint-Siège.]

[Note 152-1: Je n'emploie pas ce mot au sens monacal: _legenda_
(_legendum_ est), mais dans l'acception générale.]

[Note 155-1: Très probablement, les populations primitives de la
Gaule connurent une manière de mythe de l'Or.--Le monde gaélique
eut sa légende de l'_Or de Toulouse_, comme le monde germanique
celle du _Rheingold_; l'une et l'autre issues, sans doute, d'un
mythe commun, apporté, en Gaule, par la branche celtique des
invasions indo-germaniques, et, dans le nord de l'Europe, par la
branche scandinave. Seulement, la légende de l'_Or de Toulouse_
a tout un côté historique, fertile en détails précis, lesquels,
par l'effet d'un rapprochement assez permis, peuvent jeter une
lumière curieuse sur la légende du _Rheingold_, restée, elle,
exclusivement mythique. Voici ce que dit Strabon: «Comme la
contrée (la contrée des Tectosages, autour de Toulouse) abondait
en mines d'or et que les habitants étaient à la fois, _très
superstitieux_ et très frugaux, il s'y était formé des trésors sur
différents points. Les lacs et étangs sacrés surtout offraient
des asiles sûrs où l'on jetait l'or et l'argent en lingots. Lors
de la prise de Toulouse par le consul Cœpio (106 av. J. C.),
les trésors jetés dans les étangs sacrés furent pillés.» Ainsi
que dans les fables scandinaves, ce rapt ne porta pas bonheur à
son auteur, qui mourut misérablement. La somme des richesses qui
furent trouvées dans les lacs sacrés, en lingots d'or et d'argent,
représentait, au dire de Posidonius, une valeur de 15,000 talents
(environ 83 millions de francs).--Plus tard, devenus possesseurs
tranquilles du pays, les Romains vendirent les étangs sacrés, «et
aujourd'hui encore, ajoute Strabon, les acquéreurs y trouvent des
lingots d'argent battu, ayant la forme de pierres meulières.»
Supposez ces détails reportés sur le Rheingold: curieux!--Je
trouve, d'ailleurs, dans une coutume des anciens Germains, comme
les rites destinés à symboliser un trésor caché dans des lacs
ou fleuves sacrés, dans un sanctuaire: Lorsque sont finies les
fêtes durant lesquelles la déesse Erda, la Terre-Mère, parcourt
l'univers, «le char (qui la porta), les voiles qui la couvrirent
sont jetés dans un lac solitaire. Des esclaves s'acquittent
de cet office, et, aussitôt après, le lac les engloutit. De
là une religieuse terreur et une _sainte ignorance_ sur cet
objet mystérieux _qu'on ne peut voir sans périr_.»--Tacite,
_Germanie_.--Et en effet, tous ceux qui touchèrent à cet «objet
mystérieux» (l'Or, l'opulence de la Terre, la Terre-Mère, Erda;
dans les fables scandinaves, Erda ne veut pas qu'on la voie),
tous ceux qui s'en emparèrent, périrent misérablement. Siegfried,
Hagene, Gunther, Attila (Attila, selon la légende), en Occident,
Cœpio, en Orient.]

[Note 157-1: Nous ne parlons pas, bien entendu, des autres
sagas recueillies par Sœmund, telles que les sagas de _Ragnar
Lodbrog_, de _Hervara_, de _Blomsturvalla_, d'_Yglinga_,
d'_Olaf-Tryggva-Sonar_, de _Jomsvikingia_, de _Knytlinga_, etc.]

[Note 159-1: Comme les bardes calédoniens.--_Voyez_, à ce sujet,
dans Ossian, les _Chants de Selma_:--«Ainsi chantaient les
bardes dans Selma; ils charmaient le repos de Fingal par les
accords de leurs harpes et les récits des temps passés. _Les
chefs accouraient de leur colline_ pour entendre leurs concerts
guerriers...»]

[Note 161-1: _V._ la note de la page 141.]

[Note 162-1: On peut, à ce point de vue, comparer le chant de
harpe de Gunnar (Gunther) avec le Chant de mort de Ragnar Lodbrog.
Gunnar périt, dans l'_Edda-Sœmundar_, du même supplice que
Ragnar, dans la saga northmanne: les Vipères. Qu'on nous permette
de rapprocher quelques citations tirées des deux poèmes:

«... Il arriva que Gunnar, fils de Gîuki, attendait la mort dans
la tour de Grabak-le-Serpent. Les pieds du noble Chef étaient
libres, mais ses mains étaient attachées par de fortes entraves.

«... On donna une harpe au Héros victorieux dans les combats. Il
révéla son talent en jouant avec les doigts de ses pieds. Il fit
résonner admirablement les cordes de la harpe. Nul ne savait en
jouer aussi bien que le roi.

«... La Tour-aux-Serpents résonna au son des cordes d'or.»

Et il chante; il invective Atli, son meurtrier. Il ne craint pas
la mort. D'ailleurs, il est bien vengé:

«... Notre vaillante sœur a tué ton frère...»

Ces chants ont endormi les serpents. Seule, la mère d'Atli,
changée en vipère, veille encore:

«... Elle me perce le cœur au fond de la poitrine...

«... Tais-toi, Harpe sonore! je dois partir pour aller habiter
désormais le vaste Walhalla, boire l'hydromel sacré avec les
Dieux, et manger du sanglier Sahrimuir aux festins d'Odin.»

Le Chant de mort de Ragnar Lodbrog exprime les mêmes choses:--La
vie est de peu; éternité radieuse dans le Walhalla. Cette mort
sera vengée par la parenté. Voici partie de ce chant:

«--Nous avons frappé de nos épées, dans le temps où, jeune encore,
j'allai, _vers l'Orient_, apprêter aux loups un repas sanglant, et
dans ce grand combat où j'envoyais au palais d'Odin tout le peuple
de Helsinghie. De là nos vaisseaux nous portèrent à l'embouchure
de la Vistule, où nos lances entamèrent les cuirasses et où nos
épées rompirent les boucliers.

«--Nous avons frappé de nos épées! Maintenant, j'éprouve que les
hommes sont esclaves du Destin... Jamais je n'aurais cru que la
mort dût me venir de cet Ælla (roi de Northumberland), quand je
poussais mes planches si loin à travers les flots, et donnais de
tels festins aux bêtes carnassières.

«--Nous avons frappé de nos épées! Si les fils d'Aslauga (ses
fils) savaient les angoisses que j'éprouve, s'ils savaient que les
serpents venimeux m'enlacent et me couvrent de leurs morsures, ils
tressailliraient tous et voudraient courir aux combats, car la
mère que je leur laisse leur a donné des cœurs vaillants.»

Lequel de ces deux chants est, comme rédaction, le plus ancien?
Le chant de Gunnar est-il une imitation du chant de Lodbrog?
L'ancienne saga burgunde s'est-elle modifiée sous l'influence
des sagas des Rois-de-la-Mer, du cycle des Rois-de-la-Mer?
L'affirmative ne serait pas impossible. Ce chant ne se trouvait
point dans le manuscrit de l'_Edda-Sœmundar_ (_Codex Regius_).
Plusieurs ont avancé qu'il serait l'ouvrage d'un pasteur
islandais, très versé dans la littérature des sagas, Gunnar
Paulsen. Mais où ce Gunnar Paulsen aurait-il pris idée de ce
chant? Évidemment dans les sagas des Rois-de-Mer, desquelles il
répète plusieurs traits. Cet exemple, ainsi adopté, montrerait
assez bien la transformation des anciennes sagas germaniques
sous l'influence scandinave. (Voyez la mort de Gunther dans le
_Nibelunge-nôt_ et comparez.)]

[Note 164-1: Manuscrit de Saint-Gall. Manuscrit de Lasabergh,
écrit dans une des salles de ce château.]

[Note 164-2: On trouve dans le _Reinhart_ allemand maintes
allusions aux traditions épiques des _Nibelungen_.]

[Note 165-1: Il s'agit, bien entendu, du Moyen-Age allemand.]

[Note 166-1: ...des peuples... du Moyen-Age.]

[Note 166-2: Dans la légende de Charlemagne mort, devant
ressusciter lorsque le flot de sa barbe aura trois fois entouré
la pierre où le vieil empereur repose, et ramener une ère de
prospérité, n'y a-t-il pas comme le symbole d'une reconstitution
de l'empire... d'Occident (germanique, plutôt?... Hélas!)]

[Note 167-1: J'entends: le poème primitif des _Nibelungen_, alors
qu'il contenait certainement les éléments que recueillirent les
_Eddas_.]

[Note 167-2: Nous reviendrons là-dessus.]

[Note 169-1: Dans l'_Edda-Sœmundar_, les Vierges-cygnes, qui
sont Valkyries, protègent, et parfois épousent les héros. Cette
tradition scandinave s'est hypostasiée dans certaines légendes
françaises et allemandes du Moyen-Age, telles que le _Lac du
Désiré_, et surtout le _Chevalier au Cygne_, du minnesänger
Conrad de Wurtzbourg.--«Au Cygne correspond toute une épopée
chevaleresque, où l'oiseau, tant de fois chanté par la muse
antique, prend, sous l'influence du génie romantique, une
signification nouvelle. Le Cygne amène, en effet, vers le Nord,
de vaillants chevaliers qui fondent les premières principautés
des bords du Rhin... Au caractère religieux dont l'avait
revêtu l'antiquité, le Cygne des traditions du Nord unit alors
un caractère profondément historique» (Georges Kastner, _Les
Sirènes_).]

[Note 174-1: Sur la lignée de ces artistes plaçons Hoffmann et
Weber.]

[Note 175-1: A ce propos, voici un passage bien caractéristique
d'Etienne Lanzkrana, prévôt de Sainte-Dorothée, à Vienne (1477).
Ce livre a pour titre la _Route du Ciel:_ «Ensuite, assis en sa
maison avec sa femme et ses enfants, le père leur demande ce
qu'ils ont retenu du sermon; il leur dit ce dont il se souvient
lui-même. Il les questionne sur ce qu'ils savent. Il fait ensuite
apporter quelque chose à boire, puis il chante, avec tous les
siens, un beau cantique à la louange de Dieu, de Notre-Dame ou des
cher saints du Paradis, et il se réjouit saintement en Dieu avec
tout son petit monde.»]

[Note 175-2: Cf. Novalis.--Voy. dans Mme de Staël. _De
l'Allemagne_, p. 598; _De la Contemplation de la Nature._]

[Note 176-1: Le protestantisme contribua pourtant,
involontairement, à fortifier l'ancien esprit germanique. Nous y
reviendrons.]

[Note 178-1: Ne pas oublier que la moitié de la _Messiade_ est
sans objet direct.]

[Note 179-1: Voici ce qu'en dit Mme de Staël (1810), qui, en sa
qualité d'amie d'Auguste Schlegel, eût pu en savoir davantage. Il
est vrai que Schlegel n'avait pas encore entrepris ses travaux sur
l'épopée nationale des Allemands: «On vient de retrouver un poème
épique intitulé les _Nibelings_ (sic) et composé dans le XIIIe
siècle.»--Mention précédée d'une phrase qui montre que l'auteur
prend ce poème pour un roman de Chevalerie.]

[Note 180-1: _Traité sur l'origine et la signification des
Nibelungen_ (1826).]

[Note 181-1: Passage d'une conversation de Wagner, en date du 26
octobre 1879, recueillie par M. de Fourcaud, et reproduite par M.
Ernst, dans la _Revue contemporaine_, 1886.]

[Note 181-2: Nous rattachons au _Nibelunge-nôt_ la saga des
_Nibelungen_ dans les _Eddas_.]

[Note 182-1: Nous y reviendrons.]

[Note 182-2: L'hypostase de Wotan en Brünnhilde est aussi très
importante, ce que nous développerons.]

[Note 183-1: Il y a là un point obscur peut-être de cosmogonie
et qu'il faudrait élucider. En effet, on peut se demander
pourquoi, tout-puissants, les Dieux, pourtant, ne pouvaient user
légitimement de l'Or et furent maudits dès qu'ils se le furent
approprié. C'est que, dans la théogonie scandinave, la Nature,
Erda, antérieure aux Dieux, semble distincte et au-dessus d'eux.
Ailleurs, Cybèle, Mère des Dieux, ne les passe point en pouvoir.
Ici, la Nature, l'Infinitif, Erda, l'Incréée, les environne comme
une fatalité. Aussi bien, cette profusion de Nains souterrains,
de Géants souterrains, ce mythe du feu primordial (_le Muspelkem_
opérant la fonte du Givre accumulé dans le Chaos (le _Ginnung_),
et faisant éclore ainsi le Père des Géants, Ymer, lequel est la
matière première du Monde, tout cela révèle surtout des origines
géologiques, une fatalité physique antérieure à l'Intelligence. De
sorte que l'Or, substance planétaire, fruit premier de la Genèse,
l'Or n'appartient pas aux Dieux; à personne. Il est libre dans
les virtualités antiques. Qu'on se reporte à ce que nous avons
dit (page 155, note) du culte abstrait de l'Or chez les tribus
gaéliques, de ce même culte, l'Or étant ici symbolisé par Erda,
chez les premiers Germains. L'Or de Toulouse et le Tabernacle
d'Erda étaient coulés dans des lacs sacrés. Nul, à peine d'en
mourir, ne devait violer le mystère de ces eaux, sanctuaire
formidable; et, sans doute, est-ce comme par l'effet de cette
inexorable ritualité que les Dieux, ayant profané l'Or sacré,
furent maudits, premiers qu'ils étaient à ruiner les dogmes dont
ils avaient la conservation. C'était comme un suicide. Wagner a
intitulé le premier tableau du _Rheingold: Au fond du Rhin_. Ce
détail, tout de mise en scène à première vue, dénote plus d'étude
qu'on ne pourrait croire.]

[Note 188-1: Sœmund et Snorri: admirables, ces humbles chrétiens,
dans leur sympathie pour les traditions païennes (_gentitia!_)
de leur pays. Mais enfin il leur était impossible de pénétrer le
sens de ces traditions. Et leurs contemporains, avons-nous vu,
n'étaient pas pour les renseigner!--Poètes, oui, en ce qu'ils ont
absolument respecté ces vieilles choses! Vénérables pour _eux_,
ces choses, mais inexpliquées, inexplicables! Les commentaires de
Snorri sont des enfantillages.]

[Note 190-1: Orgueil, Avidité, Passions: il faudrait, pourtant,
qualifier moins sévèrement le libre exercice d'une Nature de Joie
et d'Harmonie. Nous y reviendrons.]

[Note 191-1: A la lettre, ce n'est plus ici, nommément, Freya,
mais une autre Déesse, Iduna, Gardienne des Pommes-de-Jeunesse,
absolument identique à Freya. Le sens reste donc le même.]

[Note 193-1: Cet Andwari est le Alberich de Wagner, qu'on trouve
dans les _Nibelungen_, mais non dans les _Eddas_. Il n'a pas,
dans l'épopée allemande, l'importance que lui attribue Wagner.
Mais cette figure mythologique de nain sous-marin se compliqua
singulièrement, avons-nous vu, des imaginations du Moyen Age. Il
devint alors le _Wassermann_, sorte d'Ondin maléfique très redouté
qui habitait, dans les profondeurs des eaux, un palais plein de
trésors (réminiscence évidente de l'Andwari des _Eddas_). Il est
vrai que, dans les _Nibelungen_, Alberich garde aussi un trésor,
mais c'est le trésor de Siegfried. Nous croyons que Wagner s'est
surtout souvenu de la légende allemande du Moyen Age, dont il
aurait combiné les données avec les renseignements de l'_Edda_ sur
les _Alfes-Noirs_.]

[Note 194-1: Dans le _Rheingold_, c'est l'œil de Freya,
entr'aperçu à travers une fissure de l'Or en tas devant elle, que
les Géants exigent de couvrir avec l'Anneau. Tant qu'ils verront
ce regard, ils ne pourront pas renoncer à Elle!--On voit la belle
transposition imaginée par Wagner.]

[Note 196-1: Nous verrons, bientôt, mieux pourquoi.]

[Note 196-2: _Edda-Sœmundar_--Chant premier: _Prédiction_ de
_Wala-la-Savante_.]

[Note 197-1: Dante. A chaque essor d'âme pardonnée, la
Montagne-du-Purgatoire tressaille d'allégresse.]

[Note 200-1: Dans la _Völsunga-saga_, des Héros bannis prennent
la forme de loups. Ces héros sont la postérité humaine d'Odin.
C'est d'eux que sort Siegfried. C'est dans le cadre fourni par
la _Völsunga Saga_ que Wagner place, tout d'abord, l'idée de
Rédemption.]

[Note 201-1: Force nous est, pour l'intelligence de ces remarques,
de donner ici le résumé de la partie de la _Völsunga-saga_ qui
se rapporte à la naissance de Siegfried. Pour l'analyse de
cette saga, encore peu connue en France, nous devons beaucoup à
l'obligeance de M. Alfred Ernst.

--Siegmundr et sa sœur jumelle, Signy, sont issus d'un héros,
Völsung, fils de Völse.

Cependant, le fils de Völsung porte le nom de Rerir, fils de Sigi,
fils, lui-même d'Odin. On ne distingue pas si le nom de Völse
s'applique à Odin, à Sigi, son fils, ou à Rerir, son petit-fils.
Siegmundr a pour père Völsung, voilà tout.

Signy est mariée, contre son gré, au roi Siggeir. Le jour du
mariage, un vieillard borgne (Wotan) est entré dans la demeure de
Völsung, et a enfoncé un glaive dans l'énorme tronc du pommier,
pilier central de la maison, promettant ce glaive à qui le
pourrait arracher de l'arbre.

Siegmundr, seul, y réussit, sans effort: Siggeir, ayant vainement
tenté de lui acheter l'arme, invite Völsung et les fils de Völsung
en sa propre demeure. Signy avertit son père et ses frères que
son mari leur tend un guet-apens. Ils n'en viennent pas moins au
rendez-vous, méprisant le danger. A la suite d'un combat où est
tué Völsung, ses fils, prisonniers de Siggeir, sont liés, exposés
par lui dans la forêt.

Là, un vieil élan vient, chaque nuit, étrangle et dévore l'un des
patients. Cet élan, c'est la propre mère de Siggeir, sorcière
qui revêt cette forme pour perpétrer ses forfaits. Lorsqu'allait
arriver le tour de Siegmundr, Signy lui envoie secrètement un
homme dévoué, qui lui enduit de miel le visage et lui en met
un rayon dans la bouche. L'élan vient, lèche le miel, plonge
sa langue dans la bouche de Siegmundr; le héros la lui mord,
l'arrache, le monstre meurt, après une lutte si violente, que les
liens du captif se rompent.

Il s'enfuit, vit dans la forêt. Signy qui, seule, connaît sa
retraite, lui envoie les fils qu'elle a eus de Siggeir, pour qu'il
les associe à son œuvre de vengeance, ou qu'il les tue, s'ils ne
sont pas assez braves. Comme ils se montrent sensibles à la peur
(détail utilisé par Wagner), Siegmundr les massacre bientôt.

Signy, alors, s'aide du pouvoir d'une jeune sorcière, dont la
forme peut être échangée contre la sienne; cette sorcière la
remplace, la nuit, auprès de Siggeir, tandis qu'elle-même s'en va
trouver Siegmundr dans la forêt.

Le fils de cet inceste est le fort Sinfjölti (sur lequel
il se trouve, dans l'_Edda-Sœmundar_, un chant héroïque,
incompréhensible sans cette saga, et maintes allusions dans divers
chants du même recueil); sa mère l'envoie, dès qu'il a dix ans, à
Siegmundr, qui lui impose la même épreuve que jadis aux fils de
Siggeir: pétrir une pâte où est cachée une vipère. Sinfjölti s'en
tire, sans peur, et son père l'emmène avec lui dans son existence
de guerre et de rapines, par les bois.

A la porte d'une maison où dorment deux fils de roi, ils
aperçoivent, un jour, deux peaux de loups, appendues; ils les
prennent, s'en revêtent. Or, ceux qui se couvraient de ces peaux
ne les pouvaient quitter de neuf jours, mués en loups durant ce
laps. Ainsi, sous forme de loups, tous les deux errent, traqués.

Enfin, Sinfjölti devenu homme, son père et lui se rendent chez
Siggeir; ils sont saisis, enterrés vifs. Mais Signy leur avait
remis le glaive de Siegmundr, à l'aide duquel ils creusent le sol
et se font libres. Ils mettent le feu à la maison de Siggeir, avec
qui Signy périt, volontairement, satisfaite d'être vengée de lui.

Siegmundr regagne son ancien héritage; là, puissant, il épouse
Borghild, laquelle lui donne un fils, Helgi (c'est un héros encore
des Chants de l'Edda, Chant III, 2me partie). Plus tard, veuf,
il épouse Hjördis, fille du roi Eylimi. Or, Helgi a tué un autre
chef, Hunding; et le fils de Hunding, Lyngwi, avait vainement aimé
Hjördis; Lyngwi déclare donc la guerre à Siegmundr et à Eylimi;
armé de son glaive mystérieux, le premier fait des exploits rares;
mais, enveloppé d'un manteau bleu et l'œil unique caché sous un
large chapeau, un homme (Wotan) surgit devant lui, oppose son
épieu au glaive de Siegmundr, qu'avaient protégé, jusque-là, ses
_Déesses protectrices_. Le glaive se brise, le héros désarmé est
tué; Eylimi aussi.

Hjördis, la nuit tombée, vient sur le champ de bataille; elle
trouve Siegmundr encore vivant, veut panser ses plaies; il
l'arrête: «Odin ne veut plus que je brandisse mon Glaive;
gardes-en les tronçons avec soin; car tu vas mettre au monde un
fils qui sera le plus glorieux héros de notre lignée; il portera
triomphalement le Glaive,--qu'on reforgera de ces débris et qui
sera nommé _Gram_ (Angoisse, fureur).»--Siegmundr meurt au point
du jour. Hjördis enfante Sigurd, puis elle se remarie avec Alf,
fils du roi de Danemark, Hjalprek.--La suite est conforme à
l'_Edda_.

Wagner a étudié cette saga sur la traduction de Von der Hagen.
On peut voir par quel procédé de concentration il est parvenu
à établir le sujet de la _Walküre_, lequel est le pivot du
Drame.--Dans la _Völsunga_, ce n'est que de sa troisième femme,
Hjördis, que Siegmundr a Siegfried, et cette naissance n'est
point incestueuse. Wagner a transposé Hjördis en Borgny, sœur
incestueuse de Siegmundr, et dont il a fait Sieglinde. Hunding
est substitué au roi Siggeir. Dans la _Völsunga_, Siegmund ne
se rencontre pas avec Hunding; seulement, les fils de celui-ci
déclarent la guerre au Völsung, mais bien longtemps après son
inceste avec Borgny (Sieglinde) et pour un tout autre motif.
C'est dans cette guerre qu'il meurt,--par la volonté de Wotan.
(Peut-être, au fond, est-ce de son inceste qu'il porte alors
la peine?). Wagner a donc résumé tout le cycle des drames
de la _Völsunga_ dans ces trois figures: Siegmund, Borgny
(Sieglinde), et Hunding, figures éparses là, réunies ici.--Quant
à l'intervention de la Walküre, la légende se borne à dire que
les «Déesses protectrices» de Siegmundr le protégeaient durant
le combat contre les fils de Hunding.--Mais on lit ailleurs
que la Walküre avait été endormie par Odin, pour avoir, malgré
sa défense, protégé le jeune héros Agnar contre le farouche
Hialmgunnar, et causé, ainsi, la mort de ce dernier. Ailleurs
encore, une autre Walküre, Swawa, protège Helgi, fils de Siegmund
et de sa seconde femme, Borghild, contre Hunding; elle est, de
même, endormie sur une montagne.

Cette Swawa qui s'appelle aussi Sigrune, paraît être, en somme,
la même que Brünnhild, comme le fait supposer ce passage de la
_Prophétie de Gripir_: «Elle dort encore (la Walküre) dans la
montagne, _depuis la mort de Helgi_. Tu coupes sa cotte de mailles
du tranchant de ta bonne épée qui a tué Fafnir.»]

[Note 204-1: Ceci encore, l'_Edda_ ne le dit pas positivement;
elle dit, tout juste, que cet Or porte malheur à quiconque le
possède. Pourquoi? Parce qu'il y a, sans doute, sacrilège à se
l'approprier. Mais pour trouver ce motif, il faut quitter l'_Edda_
proprement dite, et se reporter au Mythe de Erda (voy. page 183,
note) tel qu'il fut connu des anciens Germains (plus spécialement
connu d'eux, semble-t-il, que des Scandinaves eddiques) et
qu'exprime le culte abstrait de l'Or.]

[Note 204-2: Tout ceci n'est qu'implicitement indiqué dans
l'_Edda_.]

[Note 204-3: Strictement, la _Völsunga-saga_ ne fait pas partie
des _Eddas_ proprement dites. J'entends seulement qu'on peut
l'incorporer dans la «littérature eddique».]

[Note 205-1: Fafnir, mourant: «--Compagnon, compagnon, quel
compagnon t'a donné le jour? De quel homme es-tu le fils, toi qui
as osé teindre ton arme brillante dans le sang de Fafnir?

Sigurd: «--Je m'appelle un prodige, et je marche ci et là, sans
avoir connu de mère. Je n'ai point non plus connu de père, comme
les autres hommes. Je m'avance solitaire.»]

[Note 205-2: _Deuxième Chant de Sigurd, vainqueur de Fafnir._]

[Note 206-1: Nous prions qu'on se reporte à l'examen des éléments
historiques du _Nibelunge-nôt_.]

[Note 210-1: Gunther évoque Attila; Attila évoque la Chute de
l'empire romain, prépare le Moyen Age.]

[Note 211-1: Je ne veux pas dire, par là, qu'en eux-mêmes
les événements de la _Völsunga_ sont postérieurs à ceux des
_Nibelungen_; ce serait difficile, attendu que ce sont les
mêmes événements, et pris même, par la _Völsunga_, dans des
origines plus anciennes. Mais le récit norvégien de la _Völsunga_
(définitivement compilé au XIIe siècle) _leur donne une couleur
plus récente_, la couleur de l'époque des Rois-de-Mer. C'est comme
l'histoire de la Norvège, au IXe siècle, transposée hiératiquement
dans ces légendes. Ce n'est plus le Ve siècle barbare dont on ne
peut se résoudre à séparer Siegfried. Siegfried a été _germanique_
avant d'être _scandinave_.]

[Note 212-1: Mahomet, Dante, Shakespeare, Luther, Knox, Cromwell,
Johnson, Rousseau, Burns, Napoléon.]

[Note 214-1: Mythe de Fenris _enchaîné_:

    «Sois sage, ô _ma_ Douleur, et tiens-toi plus tranquille.»
]

[Note 216-1: Il y a, dans la théogonie scandinave, un Dieu peu
connu, le Dieu _Désir_, que l'on voudrait bien pouvoir identifier
avec Wotan.--«Peut-être le dieu le plus remarquable dont nous
entendions parler est-il un de ceux dont Grimm trouve trace: le
dieu Wunsch, ou Wish (_to wish_, désirer). Ceci n'est-il pas la
plus sincère et pourtant la plus rudimentaire voix de l'esprit
de l'homme? le plus rudimentaire idéal que l'homme ait jamais
formé.»--CARLYLE.]

[Note 216-2: «--Le mot _Wuotan_, qui est la forme originelle
d'Odin, mot répandu comme nom de leur principale divinité, d'un
bout à l'autre des nations teutoniques, partout, ce mot, qui se
rattache, d'après Grimm, au latin _vadere_, à l'anglais _wade_
et autres semblables,--signifie, primitivement, _Mouvement_,
source de mouvement, Puissance, et est le digne nom du plus haut
dieu... Le mot signifie Divinité, dit-il, parmi les vieilles
nations saxonnes, germaines, et toutes les nations teutoniques;
les adjectifs formés de lui signifient tous _divin_, suprême, ou
quelque chose appartenant au principal Dieu.»--CARLYLE.]

[Note 216-3: Brünnhilde serait, dans le Drame, même avant
Siegfried, la plus précise de ces «figures platoniciennes».
C'est elle qui est le plus nommément, le plus immédiatement,
l'incarnation de la Volonté de Wotan; c'est en elle que cette
Volonté se satisfait le mieux; en elle, victorieuse, un instant,
du Destin. Elle est la plus large _naissance_ de Wotan dans
la vie concrète,--la plus profonde substance vitale où il
s'hypostasie.--Ce n'est pas tout fait ainsi que sont, que
_demeurent_, les Walküres dans les _Eddas_. Certes, elles y
accomplissent bien les volontés célestes, mais sans jamais se
départir, elles-mêmes, de leur divinité, leur mission étant,
en quelque sorte, d'absorber le concret dans l'abstrait, de
transplanter la vie dans l'éternité (Héros _conduits_ au Walhall).
Ici, au contraire, la Walküre, penchée, de plus en plus, vers
l'Humanité, s'y solidarise, enfin, y reste attachée par le
lien de son amour pour Siegfried. C'est que Wagner a voulu une
incarnation tout à fait humaine de Wotan, afin de mieux faire
saisir les luttes de cette âme. D'où, à la place de Balder:
Siegmund-Sieglinde, Siegfried,--et Brünnhilde. Je n'oublie
point toutefois, malgré ce qui précède, que la Brünnhilde de la
_Tétralogie_ est, à peu de chose près, la Brünnhild des _Eddas_;
mais dans les _Eddas_ Brünnhild agit beaucoup moins comme Walküre
que comme amante de Siegfried, et cet amour détruit sa nature de
Walkyrie. Elle est, justement, une exception parmi les Walküres.
On voit bien d'autres Walküres aimer aussi des Héros; mais tôt ou
tard, les vierges-cygnes s'envolent (je pourrais citer plus d'une
saga) et il faut, précisément, que, pour les fixer auprès d'eux,
les Héros leur enlèvent leur symbolique plumage. Dans les chants
eddiques, Brünnhild est endormie par Wotan, pour avoir, malgré
la défense du dieu, protégé le jeune Agnar contre le farouche
Hialmgunnar (Voir la note relative à la _Völsunga-saga_). Mais,
naturellement, la psychologie des _Eddas_ n'atteint pas jusqu'à
dire si, faisant cela, la Walküre accomplit un désir secrètement
cher au Dieu. L'idée est toute à Wagner; elle est belle.]

[Note 217-1: De même, Wotan est impuissant à sauver Balder.]

[Note 223-1: Ou: «Premier _Tableau_».--_Voir_ la note (1) de la p.
27.]

[Note 223-2: Sur _Weia! Waga!_ on lirait avec fruit un intéressant
article philologique (en allemand), compris, sous ce titre, parmi
les _Wagneriana_ de M. Hans von Wolzogen.]

[Note 223-3: Littéralement: «Vogue, [ô] toi vague,--Ondoie au
berceau!» _Vibre en la vive!_ traduit M. Édouard Dujardin. C'est
un de ces passages qui, n'ayant aucune importance au point de vue
du sens général de l'œuvre, peuvent être, sans crime, transposés,
de leur beauté phonétique allemande, suivant une harmonieuse
combinaison de syllabes françaises. Il ne faudrait, évidemment,
ni multiplier ces transpositions, ni, surtout, leur prêter plus
de valeur qu'elles n'en ont: plus fidèles, à la beauté spéciale
des passages transposés, que la simple et sèche littéralité,
elles contribuent, rien de plus, rien de moins, à encadrer, d'un
style davantage adéquat, l'immense majorité des passages pour
lesquels la littéralité suffit, regagne, en vigueur dramatique ou
en profondeur de sens général, ce qu'elle peut perdre en vaine
sonorité de syllabes. Au sujet de ces intermittentes et fidèles
infidélités, que je ne m'astreindrai guère à signaler chaque fois,
mais dont j'ai tenu à notifier la première parmi les premières,
consulter ci-dessus mon Avant-Propos.]

[Note 223-A: Le motif de la Nature (_Ur-Melodie_, ou,
plus exactement, _Motiv des Urelementes_, motif des
Eléments-primordiaux) qu'expose le prélude de l'Or-du-Rhin,
joue un rôle capital dans le système thématique de la
_Tétralogie_. Il revient exprimer,--toutes les fois que le Drame
l'implique,--l'innocence première, la paix ancienne des choses.
Il s'étale comme le large fond physique, végétal, harmonieusement
lointain, sur lequel se détachent, violentes et actuelles,
les apparitions du Drame.--Nous avons attentivement noté tous
les passages de la _Tétralogie_ qui ramènent l'Ur-Melodie.
En général, presque toutes les fois qu'une idée de nature
est émise, ou sous-entendue (et c'est souvent), ce thème
revient, berceuse immense qui baigne tout le Drame (Erda;--les
Nornes;--l'Arc-en-Ciel;--le Rhin;--la chute des Dieux, lisez: le
retour à la Nature, au creuset primordial).

Quant à la technique et au pittoresque de ce grand thème, nulles
lignes ne seraient plus suggestives que les lignes suivantes de
MM. Alfred Ernst et Catulle Mendès:

«--Une immense tenue sur l'accord de _mi-bémol_ majeur, au
grave,--dit M. Alfred Ernst (Richard Wagner et le Drame
contemporain, p. 203[223-A-a]) ouvre le prélude de _Rheingold_.
Un cor échelonne, _pianissimo_, les notes constitutives de
l'_Ur-Melodie_; un deuxième les répète, jusqu'à ce qu'ils se
répondent, et qu'enfin la mélodie se dégage, dite d'abord par
les bassons, sur un murmure imitatif des violoncelles. C'est le
motif de la Nature, représentée, en son innocence et sa simplicité
primordiales, par les eaux du grand fleuve légendaire, le Rhin.
La mélodie progresse, passe aux voix élevées de l'orchestre, se
développe, sans cesse recommencée, avec un bercement rythmique qui
reproduit le mouvement même des vagues...»

Sur le développement (thématique) de l'_Ur-Melodie_, M. Ernst dit
ceci[223-A-b]: «Cette mélodie se compose, _essentiellement_, des
notes d'un accord parfait majeur, la tonique, la médiante, la
dominante. Ces trois notes distinctes sont d'abord données par
les cors, dans un certain ordre, _seules_. Puis, lorsque la ligne
mélodique se complète et s'anime, des notes de passage viennent
lier entre eux ces degrés fondamentaux, qui, d'ailleurs, restent
seuls accentués. La forme _éclatante_ de ce _Thème de la nature_
sera très rationnellement le motif proclamé un peu plus tard
par la trompette, celui qu'on appelle d'habitude _la Fanfare de
l'Or-du-Rhin_.

Cette fanfare est encore formée des mêmes notes, mais groupées
suivant une figure différente.

Quand Wotan voudra opposer à l'Or une force neuve, celle du
Fer,--c'est-à-dire créer les héros qui doivent reconquérir
l'Anneau, et libérer le monde de la malédiction,--c'est une autre
figure mélodique, toujours faite des mêmes notes, et d'ordinaire
aussi confiée à la trompette, qui s'associera maintenant à cette
idée. Ce motif est surtout connu sous le nom de _thème de l'Epée_,
parce que le glaive qu'ont oublié les géants, relevé par le dieu,
donné par lui au héros, est le symbole visible de la puissance
nouvelle.

Si à présent on écrit la mélodie primitive dans le mode mineur,
on aura le thème qui accompagne l'apparition d'_Erda_, et qui,
rythmé d'une façon plus saccadée, se transforme dans le thème
de la _Götternoth_ (le _Péril_ ou la _Détresse des dieux_). Si,
revenant à la forme majeure du motif, on inverse en quelque sorte
sa marche, on voit de suite quelles modifications très simples
suffisent pour créer le thème dit du _Crépuscule_ et de la _Fin
des dieux_. Nous retrouverons les accords parfaits majeur et
mineur, brisés, arpégés tour à tour sur un fier mouvement de
galop, dans les deux motifs essentiels de la _Chevauchée_: celui
qui est spécial aux Walkyries et à leur fonction guerrière, et la
figure, plus simplement descriptive, qui rythme la fantastique
cavalcade par l'échevèlement des nuées. Deux des motifs
orchestraux qui se développent dans la scène des Nornes, au début
de la _Götterdämmerung_, dérivent visiblement aussi de la mélodie
primitive, et voilà donc une dizaine de thèmes faciles à rattacher
à un principe commun...»

--«D'on ne sait quelle profondeur[223-A-c] émane sourdement un
son. Il semble que l'on entende, à peine perceptible, informe, le
bruit premier d'un monde qui va vivre. Le son insiste, s'efforce,
se dégage, il s'y mêle un désir de montée, de développement.
Il se multiplie en sonorités d'abord confuses, l'une à l'autre
enchaînées dans une vague ligne déjà de déroulement, et se hausse,
et s'enfle, et, moins obscurément, avec une expansion lente qui se
dilate de plus en plus, veut atteindre le plein épanouissement de
soi-même dans une grande onde mélodique. Une onde, en effet. Le
son, émané des profondeurs, n'était-ce pas la plainte souterraine
d'une source qui bientôt se répand par un bâillement de la terre
et s'élargit et devient sous le ciel l'harmonieux ruissellement
d'un fleuve? Les rythmes, dans les mystères de l'orchestre, se
déroulent l'un sur l'autre, s'accompagnent, se poussent. Parmi la
fluidité de tous, quelques-uns, plus précis, semblent tendre vers
une expression plus palpable de leur essence. On dirait que le
remuement de l'onde va prendre une forme nouvelle, vivante, mais
toujours fugace et courbe comme lui...»

On consultera avec fruit la partition réduite au Piano par
Kleinmichel (Paris, P. Schott et Cie). Prélude de l'_Or-du-Rhin_
pages 1 à 5. Toutes les références indiquées au cours de notre
travail se rapportent à cette Partition.]

[Note 223-A-a: 1 volume.--Paris, 1887.--Librairie Moderne.]

[Note 223-A-b: _Ibid._, pages 132 et suivantes.]

[Note 223-A-c: Catulle Mendès: _Richard Wagner_, 1 volume. Paris,
Charpentier, 1886.]

[Note 225-1: Littéralement: «Sûre contre toi», c'est-à-dire: Ici
je suis en sûreté contre toi.--Le caractère résolûment DRAMATIQUE
de cette traduction de la _Tétralogie_ m'impose de semblables
changements, que je ne me serais et ne me suis permis, j'y
insiste, dans aucun des passages ressortissant au sens général
de l'œuvre (_voir_ la précédente note et mon Avant-Propos), et
que je me suis efforcé toujours d'adapter, suivant la logique, à
l'intonation de l'original--poème, partition,--et au naturel des
personnages. Je ressasse dès à présent ces remarques, afin d'y
moins revenir ensuite. Quoi qu'on en pense,--peut-être encore,
pour le passage qui nous occupe, préférera-t-on ma traduction
à celle de MM. Dujardin et Houston Stewart Chamberlain: «Sûre
de toi»; comme on voit, c'est un pur contre-sens. J'admets qu'à
la rigueur, étymologiquement, «Sûre de toi» demeure défendable
au (vrai) sens de: «Sûre contre toi»; même, quiconque sait la
compétence, la presque infaillibilité, en toutes les questions
wagnériennes, de ces deux parfaits wagnéristes, doit, au cas
présent, comme en d'autres cas, rendre justice aux intentions
dont il critique les résultats, et non, critiquable lui-même,
triompher en pédant d'une faute que pas un des deux n'a pu faire
(je l'affirme, en toute sincérité). Mais on conviendra bien
que s'il est une circonstance où s'insurger contre l'usage est
évidemment inutile, c'est avant tout celle où un traducteur, trop
soucieux de tournures étymologiques, altère le sens... pour le
mieux rendre!--Encore telles étymologies sont-elles peut-être
contestables?]

[Note 227-1: Littéralement: «la fluante», «la coulante»; ce qui,
sans doute, est plus expressif et poétique, et ce que moi-même
j'imprimerais, si...--Du moins donnerai-je souvent, en des cas
analogues, le sens littéral en une note, car c'est évidemment
celui que choisiront artiste et lettré. Mais j'ai dû, pour
faciliter la lecture courante de la traduction, tenir un certain
compte, sans m'y asservir, des accoutumances du public français,
parmi la masse duquel la présente édition, propagandiste s'il en
fut, doit, non certes «vulgariser», mais répandre la connaissance
et l'admiration de la _Tétralogie_.]

[Note 228-1: _Nibelheim_; «Région-» (ou «Pays», «Séjour», «Monde»,
«Patrie») «-des-vapeurs-obscures», habitée par les _Nibelungen_,
ou nains.--Le Drame et des Notes préciseront.]

[Note 229-1: _Nibelung_, [nain] «issu-des-vapeurs-obscures» (Cf.
la Note précédente).--Le sens _dualiste_ du mythe (primitif) sera
ultérieurement expliqué. Mais il est d'autres sens, d'aucuns
géologiques, on pourrait même dire: volcaniques, d'origine
islandaise, peut-être; Wagner avait bien mieux à faire que de les
adopter et d'y insister: il les a suggérés, du moins (Alberich
sera ci-après le «nain-du-soufre»; un «brandon de soufre dans le
flux des vagues»; enfin, c'est par la «Faille-du-Soufre» qu'on
descend à Nibelheim).--Cf. aussi la note sur le mot «Alfe», p.
233.]

[Note 231-1: Littéralement: «[C'est] en éternuant [qu']approche la
magnificence de mon amant!» Je ne résiste point au désir de donner
ainsi, çà et là, de telles citations à titre d'exemples: qu'elles
justifient, s'il en est besoin, les libertés que j'ai prises avec
l'original, en cette traduction _dramatique_. Car enfin, c'est
très bien, la littéralité: mais quoi! déjà privée de musique,
privée de ses allitérations, comme elle deviendrait infidèle
aux plastiques beautés de la langue de Wagner! Le mot sous le
mot, ce n'est point traduction, c'est trahison. J'ajouterai que
c'est souvent paresse, car pareil labeur mécanique n'exige aucune
intelligence, aucun effort d'intelligence, et pourrait même se
faire, horreur! à coups de lexique.]

[Note 232-1: Littéralement: «Bien plus belle es-tu--que cette
sauvage-là,--cette moins brillante--et trop fort glissante.»]

[Note 232-2: On pourra comparer ce passage, d'une si chaude
sensualité, avec certaines phrases des chants dialogués des
Bayadéres, notamment l'_Entretien d'un Homme et d'une Femme en
route_ (_Chants populaires du Sud de l'Inde_, traduction et
notices par E. Lamairesse, 1868).]

[Note 233-1: Cette traduction explicative s'autorise de dictons
allemands.--Littéralement: «épineux poisson»; ou plutôt: «poisson
plein d'arêtes.»]

[Note 233-2: _«Alp»._--Les anciens poèmes scandinaves divisent les
Alfes (_âlfr, alfar_) en _Alfes-de-Lumière_ et en _Alfes-Noirs_.
C'est des derniers (qu'on a souvent comparés, à tort ou à raison,
avec les arbhas de la mythologie védique, et qu'il faut se
garder de confondre avec les «Elfes» d'Irlande, d'Écosse, etc.)
c'est des Alfes-Noirs, donc, qu'Alberich fait partie.--On l'a
vu ci-dessus nommé: «gnome». Là, ainsi que dans tout le poème,
le terme exact eût été «dvergue» (_Zwerg_): mais ces nuances
mythographiques étaient d'un intérêt trop mince pour me retenir de
préférer le vocable «gnome», plus rythmique, et, d'ailleurs, moins
déconcertant.--Cf. la note (1) de la p. 434.]

[Note 234-1: Voici la version littérale de M. Edouard Dujardin:
«littéraire» aussi, dit-il; qu'on en juge: «Comme est bon, que
vous--Une seule ne soyez!--De maintes, je plais bien à une...»
etc. Ce qui, d'ailleurs, doit être inexact, le présent ayant chez
Wagner, souvent et ici, le sens futur: «De maintes, je plairai
bien à une.» Mais n'eus-je point raison d'avancer que de pareilles
littéralités, pour littéraires qu'on les prétende, justifient
trop, s'il en est besoin, le système de traduction que j'ai cru
devoir adopter comme plus fidèle à la beauté, aux réelles beautés
du poème?]

[Note 234-2: Suivant l'inexorable littéralité de MM. Edouard
Dujardin et Houston Stewart Chamberlain: «O chante encore--si doux
et fin;--comme saint ce séduit mon oreille!» Il serait facile, en
vérité, de critiquer un pareil système de traduction: il prend
le sens le plus général pour chaque vocable, et ne tient guère
compte d'aucune nuance; il rend (germanisme licite) l'adjectif,
pris adverbialement, par le simple adjectif français, ce qui
est absolument contraire au présent génie de notre langue....
Mais ces erreurs, encore un coup, laissent intacte l'autorité
qu'il faut reconnaître à ces messieurs dans toutes les questions
wagnériennes: et j'ai dit plus haut (p. 121) pour quelle cause
unique je m'attaque à leur vieil essai de traduction.]

[Note 235-1: «Très bienheureux homme!--Très douce fille!» traduit,
littéralement, M. Edouard Dujardin. Mais si le sens général,
ordinaire, des mots est ainsi transcrit,--ni le sens particulier
de ces mots quant au passage, ni l'intonation dramatique de ce
passage, ni la symétrie des répliques allitérées ne se trouvent
rendus: «Seligster Mann!--süssesste Maid!» Entre une pareille
traduction morte et la traduction que j'ai rêvée (je ne dis pas:
«que j'ai réalisée»), il y a juste autant de différence qu'entre
une photographie servile d'un paysage,--et l'interprétation
vivante de ce paysage par un artiste épris de nature.]

[Note 235-2: On verra plus loin qu'Alberich se métamorphose en
crapaud. Je sais des personnes, et voire des Wagnériens fervents
(aussi fervents que fermés d'ailleurs à toute intelligence des
mythes, des symboles, des âmes non-françaises), qui en sont encore
à reprocher à Wagner ce malheureux crapaud. A ceux-là,--les mêmes
qui réclament contre le «bétail» fantastique de la _Tétralogie_
entière, nous refuserons toute explication. Qu'ils continuent de
parler de «féeries» ou de «contes de fées»: nous hausserons les
épaules et les plaindrons vivement. Mais tout au moins devront-ils
constater, dès maintenant, qu'assez longtemps d'avance Wagner
les prépare à voir, sur la scène, et ce crapaud, et, plus tard,
chacune, sans exception, des bêtes de sa _Tétralogie_.--Touchant
la vraisemblance scénique de tels détails, dans les conditions
toutes spéciales du _Festspiel-Haus_ de Bayreuth, cf.
l'_Avant-Propos_, p. 132, note (2).]

[Note 236-A: Il faut noter ici la _naissance_ du thème de la
servitude (Partition, page 24, 5me portée). Ce thème, qui exprime
la tyrannie des choses, surgit logiquement pour caractériser la
farouche passion impuissante d'Alberich. Non moins logiquement,
il servira, partiellement, à symboliser l'Epieu de Wotan, l'Epieu
sacré couvert des Runes des traités (Pactes, Conventions,
Nécessité, Servitudes) et, partiellement aussi, le travail des
Nibelungen.]

[Note 237-1: «Comme dans mes membres--chaude ardeur--me brûle
et ard!--Fureur et amour--sauvage et puissant--me boule l'âme!»
Telle est la version littérale (littéraire aussi, paraît-il) de
MM. Edouard Dujardin et Chamberlain. La commenter serait trop
cruel! Si Wagner avait _voulu_ dire «chaude ardeur» (ailleurs:
«humide mouille») il ne serait point le poète qu'il est, mais
le plus librettiste des librettistes, le plus scribiste des
scribistes. Voilà où mène l'abus d'une littéralité qui repousse
jusqu'au sens figuré des mots. Vrai! jamais les ennemis de Wagner
n'eussent porté, à sa gloire d'impeccable et d'immense poète, un
plus funeste coup qu'une pareille traduction, étendue à toute la
_Tétralogie_.]

[Note 238-1: «L'éveilleuse», c'est, ou la lumière, ou bien le
soleil (qui, dans la langue allemande, est du genre féminin).]

[Note 238-2: Littéralement: «son œil.»]

[Note 238-3: «Or-du-Rhein», selon M. Dujardin. Je n'insiste point.]

[Note 238-4: Il y a ici, dans le texte, deux vers, dont j'ai
transposé la valeur ci-dessous, par l'addition des mots «doré» et
«sacré»: «Le flot doré scintille, le fleuve sacré flamboie.» Les
deux vers dont je parle sont ainsi rendus par M. Edouard Dujardin:
«L'ardent brillement--Brille hors toi sacré en l'onde!»]

[Note 238-A: C'est ici que surgit la Fanfare de l'Or du-Rhin,
forme éclatante du Thème originel. (Partition, pages 30 et
suivantes.)

--«Une frémissante montée de harpe traverse le tourbillonnement
des instruments à cordes. Lancée par la voix dominatrice de la
trompette, la fanfare de l'Or-du-Rhin éclate, cingle l'orchestre
de ses notes triomphales, et, sur le _Sol_ aigu qui la termine,
sur cette note éblouissante qui sonne et glorieusement se
prolonge, comme un cri d'universelle royauté, les trois ondines
entonnent leur hymne d'allégresse...» (Alfred Ernst, _ibid._, p.
205.)]

[Note 239-1: Littéralement: «[ô] vous, lisses»; ou: «[ô] vous,
glissantes.»]

[Note 239-2: «La joyeuse étoile en le gouffre aqueux, qui, saint,
transclaire les vagues» (Traduction Edouard Dujardin).]

[Note 239-3: «Sauve maintenant ta tête des rets de Hel et
livre-moi _la flamme des eaux, l'or brillant_.» (_Sigurdakvidha
Fáfnisbana önnur_)--Voir l'étude de Edmond Barthélemy (p.193-194).]

[Note 239-4: Littéralement: «[C'est] seulement à votre
jeu-de-plonge [que] serait bon l'Or?»]

[Note 240-A: Ici le Thème du _Renoncement à l'Amour_; accords,
au grave, _pianissimo_; à quoi succède le _Thème de l'Anneau_,
déjà esquissé à la page précédente de la partition. Ces deux
thèmes sont ici très logiquement juxtaposés, en ce sens que,
pour posséder l'Or, l'Anneau, par conséquent, qui sera forgé de
l'Or, il faut qu'Alberich renonce à l'Amour. Prophétiques, gros
d'un monde d'idées, ces deux motifs passent ici, obscurs, comme
tout ce qui est prophétique, perdus en l'éclat de la fanfare de
l'Or-du-Rhin, dont rayonne toute cette scène; le chant même des
ondines procède partiellement du motif de l'Or-du-Rhin. Voir la
partition, pages 42 et suivantes. On verra, dans ce même passage,
comment le thème du Walhall se dégage du thème de l'Anneau. Tous
deux, symbolisent, en effet, deux modes d'ambition: les dieux
veulent régner par la force et la gloire, le Nibelung cherche à
conquérir la domination universelle par la ruse, les entreprises
ténébreuses, la mystérieuse séduction des richesses.]

[Note 242-1: «C'est ce renoncement à l'Amour qui engendre le Drame
entier jusqu'à la mort de Siegfried.» (Richard Wagner.)]

[Note 242-2: Au lieu de: «Malheur!», «Douleur!» (qui est l'un des
sens de «Wehe! Wehe!»), M. Dujardin traduit: «Aïe! Aïe!» C'est
sur ce mot,--un vrai _mot de la fin_, en effet, que s'arrête
son malheureux essai. J'ai développé plus haut quelles bonnes
raisons j'ai eues pour m'acharner sur cet essai. Il n'est que
juste de dire ici combien M. Dujardin fut, vers la même époque,
infiniment mieux inspiré dans ses traductions, littérales aussi,
de deux autres scènes capitales: l'_Evocation d'Erda_, et la
_Mort de Brünnhilde_. Nous ne saurions oublier d'ailleurs maintes
vaillantes pages de polémique, maintes précieuses pages fluides de
rêve, dues à la plume du même poète, et pleines d'une belle foi
wagnérienne, c'est-à-dire d'une altière foi d'Art. Il lui sera
beaucoup pardonné, parce qu'il aima beaucoup Wagner et l'a compris
presque toujours. Quant à M. Stewart Chamberlain, dont j'admire
depuis bien longtemps le pur zèle désintéressé, je le prie de
trouver ici, nonobstant telles critiques, l'expression du profond
respect d'un homme libre, à la bouche sincère.]

[Note 243-1: Littéralement: «Wotan! époux!»]

[Note 243-A: Le grand thème du Walhall, dont une très douce
ébauche a paru à la fin de la première scène, s'affirme ici
solennellement, tandis que l'aurore se lève au loin sur le Burg
divin. (Partition, page 55.)]

[Note 244-1: Ce passage, le premier parmi d'autres, suffit pour
prouver à quel point Wotan peut, d'un bout à l'autre du rôle, être
considéré, surnaturel à part, comme une personnification de notre
Pensée _humaine_, de nos Désirs _humains_ d'agir et de posséder.
Certes, il y a dans son personnage bien d'autres choses, mais il
y a notamment celles-là. L'_Edda_ de Snorro ne rapporte-t-elle
pas: «Nous croyons qu'Odin et ses frères gouvernent le ciel et
la terre? Nous donnons le nom d'Odin au maître de l'univers,
parce que ce nom est celui _du plus grand homme_ que nous
connaissons?--il faut que les hommes l'appellent ainsi.»]

[Note 244-2: Il importe de bien saisir que ce «Burg», plus tard
nommé Walhall, _a déjà un sens symbolique_.--Je laisse au Drame
de le suggérer, et à ces paroles de Brünnhilde (conclusion de la
Deuxième «Journée»): «Passe donc, _monde_ (ou: «_âge_») brillant du
Walhall! Qu'en poussière s'écroule ton Burg orgueilleux! Adieu,
resplendissante magnificence des Dieux!» etc.--Au surplus, le
mot «éternel» (_ewig_), fréquemment employé dans l'_Anneau du
Nibelung_, n'y désigne-t-il, presque toujours, qu'une «éternité»
tout artificielle,--et, non plus que le mot hébreu correspondant,
n'a nulle valeur mathématique.]

[Note 244-3: Littéralement: «comme ma Volonté l'a déterminé.»
_Wille_ peut signifier d'ailleurs aussi Désir, et, si j'ai choisi
ce dernier mot, ce n'est pas sans avoir médité. Je ne puis
malheureusement me livrer, pour motiver l'emploi de chaque terme,
à des dissertations d'ordre philosophique. Qu'il me suffise de
redire ici, une fois pour toutes, que cette traduction, tout
entière, repose sur une première traduction littérale que je
compte bien publier un jour, à part ou jointe à la présente,
mais qui, _actuellement_, n'eût point rempli mon but. Inutile
de faire remarquer que si je m'étais contenté de cette première
traduction, j'aurais eu à me donner, en moins, tout le mal que m'a
coûté celle-ci, et sans doute j'aurais assumé des responsabilités
moindres. Mais j'ai expliqué quelles raisons m'ont poussé à
considérer tel infidèlement fidèle mot-à-mot comme la pire des
caricatures d'un poème dramatique aussi parfait que possible.]

[Note 245-1: Sur Freya, consulter la note mythographique qui lui
est consacrée, p. 253, et aussi les notes (2) de la page 251, (2)
de la page 255, etc.]

[Note 245-2: «Dans le commencement du premier âge des Dieux,....
un architecte vint les trouver, et offrit de construire en
trois ans un château tellement fort, qu'il serait impossible
aux Géants des montagnes... de s'en emparer... Mais il demanda
pour récompense Freya, ainsi que le soleil et la lune. Les
Ases s'assemblèrent pour délibérer sur cet objet, et dirent
à l'architecte que ses demandes lui seraient accordées s'il
bâtissait ce château dans l'espace d'un hiver; mais si le premier
jour de l'été il restait quelque chose à faire à cet édifice, la
convention serait nulle.» (_Edda_ de Snorro, _Gylfaginning_.) Pour
les transformations du mythe de la mise en gage de Freya, déesse
de l'Amour et de la Jeunesse, se reporter à l'Etude d'Edmond
Barthélemy, qui fournit le _commentaire_ des sources dont je ne
puis donner ci-dessous que les _extraits_.] [Note 246-1: «ODIN:
Frigga, donne-moi un avis. J'ai le désir de voyager et d'aller
trouver Vafthrudner; j'ai une envie extrême de causer de la
sagesse antique avec ce géant si savant. FRIGGA: Je conseille au
père des armées de rester dans son palais divin... ODIN: J'ai
beaucoup voyagé, j'ai mis à l'épreuve bien des intelligences,
maintenant je désire connaître les usages établis dans les salles
de Vafthrudner.» (_Vafthrudnismal._)--Cf. p. 431, notes.]

[Note 246-A:

    «Il me faut bien, hélas...»

Nous n'insisterons pas sur le Thème de l'_Enchaînement d'Amour_,
qui apparaît, ici, à ces paroles de Fricka (Voy. partition, page
60); par contre, nous aimerions examiner plus longuement le _Motif
de Freya_ qui lui succède, dès l'arrivée de la jeune déesse,
et qui a une bien autre importance, au point de vue général de
la _Tétralogie_. Ce Motif se lie bientôt à un autre, dit le
_Motif de la Fuite_, et qui, exprimant, d'une façon immédiate,
l'enlèvement de Freya par les Géants, évoque, en même temps, tout
ce qu'il y a de précaire, de mélancoliquement aventureux dans le
bonheur des Dieux voués à la Chute, dans l'idéal qui couve au
front tourmenté de Wotan.--Désormais, d'un bout à l'autre de la
_Tétralogie_, ces deux idées d'Amour et d'Angoisse reviendront
toujours simultanément: de même que le Motif de la Fuite scande,
dans l'_Or-du-Rhin_, l'apparition de Freya, bientôt ravie par les
Géants, de même dans la _Walkyrie_, il précède l'amour persécuté
de Siegmund et de Sieglinde: enfin dans la formidable Marche
funèbre du _Crépuscule-des-Dieux_, lorsque s'éloigne dans la nuit
le cortège de Siegfried assassiné,--un trait rapide, saccadé, très
sourd, qui s'obstine, gémit lugubrement, à travers le glorieux
thème de la Race de Wälse, déployé aux cuivres, semble rappeler
les phrases heurtées de ce Motif-de-la-Fuite.]

[Note 247-1: C'est ainsi que le génie de Wagner a su, synthétiste
entre tous, indiquer la mission de la femme dans celles des
sociétés non fondées, comme à Rome, sur le sacerdoce paternel
sanctificateur du foyer. Constatons la teinte germanique intime
de l'indication wagnérienne. Et que de siècles sont résumés par
les plaintes de Fricka déçue! Mais qu'importe? cette déception fut
passagère...--Et dire que tous ces développements du sens humain
des personnages sont suggérés en quelques mots! dire qu'ils ne
nuisent nullement à ceux, simultanés, du sens symbolique spécial
à toute l'œuvre! dire surtout--car là est le miracle!--que,
suggérant réellement cela, et destinés à le suggérer, ces
personnages n'en vivent pas moins, d'une vie dramatique si
puissante, qu'en somme chacune de leurs paroles peut sembler se
rapporter au drame seul, en tant que drame! J'ai grand'peine à
me retenir de (naïvement!) rappeler: qu'après toutes ces choses
admirées, il reste à admirer...--Quoi?--Si peu: la musique! Toute
cette merveille de cette musique!]

[Note 248-1: Littéralement: «l'Amour» (d'une part) «et» (d'autre
part) «la précieuse valeur de la Femme» (_Weibes_). C'est de
Freya qu'il s'agit ici: la musique et, un peu plus loin, presque
textuellement pareilles, les paroles prononcées par Loge, ne
laissent nul doute. Mais comme la réponse de Wotan se réfère à
ce même vocable _Weib_, qu'il applique alors à Fricka; comme
d'ailleurs la phrase de Fricka peut à la rigueur, dans l'original,
prêter à l'amphibologie, j'ai adopté ici la signification la plus
directement dramatique. Aussi bien le choix de Wotan (entre la
Puissance et l'Amour) n'est-il pas encore arrêté, sa réplique
suffit à le prouver.--On pourra néanmoins remarquer que (Freya
étant un symbole de Beauté, de Jeunesse,--et d'Amour) le sens
intégral reste sauf, grâce aux mots: «l'Amour», suivis d'une
virgule.--Je profite de cette occasion pour déclarer: que je ne
m'astreindrai plus, par la suite, à des justifications de cette
espèce. Que celle-ci serve à démontrer qu'en chacun des cas
analogues, tous les sens de tous les passages furent étudiés,
approfondis, et toutes les traductions, de tous les mots, décidées
par de scrupuleux raisonnements.]

[Note 248-2: Wotan, dans la _Tétralogie_, comme dans les sources
norraines du drame, est en effet un dieu borgne: «Je sais, Odin,
où tu as caché ton œil; c'est dans le puits limpide de Mimer,»
lit-on dans l'_Edda_ de Sœmund, qui nomme cet œil, un peu plus
loin, «le gage du Père-des-Prédestinés» (c'est-à-dire Odin ou
Wotan). Snorro dans son _Edda_, citant ces vers, ajoute: que
«la Raison et la Sagesse sont cachées dans le puits de Mimer.
Mimer est plein de science, parce qu'il boit de l'eau de ce
puits.... Odin y vint un jour et demanda une gorgée, qu'il ne
put obtenir avant d'avoir mis l'un de ses yeux en gage.» Et
Wagner fait dire par la Première Norne, en la première des
scènes du _Crépuscule-des-Dieux_: «... sous le frais ombrage
bruissait une source, dont les flots, en courant, chuchotaient
la sagesse....--Un Dieu hardi vint pour boire à la source: d'un
de ses yeux, pour jamais abandonné, il acheta ce droit.» Donc
Fricka est, personnifiée, cette gorgée d'eau de la source de
sapience; elle est la «Sagesse» acquise par Wotan, incarnée
par Wagner pour faire _vivre à nos yeux les dramatiques luttes
intérieures_ de cette sublime âme de Wotan, de cette immense âme
d'Homme divinisé; c'est ainsi que s'incarnera plus loin, en cette
admirable Brünnhilde, la vivante Volonté d'aimer révoltée, dans
le cœur du Dieu, contre la froide sagesse, contre l'étroite
coutume,--contre Fricka. Nous aurons, et dans la _Walküre_,
et dans tel passage de _Siegfried_, l'occasion d'insister sur
ces sens symboliques.--Quant à «l'œil de Wotan», d'après les
mythographes, cet œil est simplement le soleil. Wagner, on s'en
apercevra, s'est servi çà et là de cette interprétation: mais il
l'a, suivant l'habitude de son génie, enrichie d'un nouvel et
profond sens philosophique dont s'éclaire son quadruple drame, et
que nous montrerons en temps opportun (à propos de _Siegfried_,
acte III).--Cf. p. 491, note 1.]

[Note 249-1: Littéralement: «Et Freya, la bonne, je ne
l'abandonne[rai] point.»]

[Note 249-2: Littéralement: «beau-frère!»]

[Note 250-1: Rappelons, pour les personnes curieuses de ces
questions, que, dans la _Deutsche Mythologie_ de Grimm, 4e
édition, Berlin, 1873, tome 1er, page 329, Fasolt est mentionné
comme un Géant de l'Orage (_Riese des Sturms_) et que l'étymologie
de son nom y est fixée. Aussi bien, si je donne cette indication,
c'est qu'elle me fournit l'occasion de signaler l'œuvre utile,
de Grimm, comme l'une des sources principales de la _Tétralogie_
entière, particulièrement au point de vue des épithètes
caractéristiques. Ainsi le type du Géant est spécifié, par Grimm,
«gutmütig, plump, wild, tückisch und heftig»; il insiste sur
leurs qualités de bâtisseurs (tout le monde songe immédiatement
aux constructions dites cyclopéennes), etc., etc. Je ne puis ici
prouver mon dire par plus d'exemples; je me contente, _pour les
initiés_, de choisir, entre dix mille, une phrase sur laquelle je
reviendrai plus loin; résumant tout un développement relatif aux
Walküres, il conclut: «die Walküre ist ein Wunschkint, Wunsches
Kint» (édition citée, I, 347): c'est la conception même adoptée
par Wagner.]

[Note 250-2: En un autre mythe de l'Edda, le marteau de Thor ayant
été volé, Loke, chargé de le recouvrer, déclare que le coupable
est le Géant Thrymer. «Pas un homme ne pourra le lui reprendre,
s'il ne lui amène Freya pour épouse... Freya! couvre-toi du lin
des fiancées, et nous irons ensemble à Jœtenhem» (séjour des
Jotes ou Géants).--«Freya se mit en colère, et sa respiration
en fut accélérée; tout le palais des Ases trembla, et le
collier Brising bondit sur le sein de l'Asesse: «On me croirait
folle d'hommes, si j'allais avec toi à Jœtenhem.» (_Edda_ de
Snorro:--_La Recherche du Marteau_.)--Pour ce symbole et ses
analogies avec le symbole de l'Anneau, se reporter à l'Etude
d'Edmond Barthélemy, p. 192.]

[Note 250-3: Ou: «au Malin.»]

[Note 250-4: C'est sans doute la mort de Balder à quoi Fricka fait
allusion. Entre autres choses sur Loke, l'_Edda_ de Snorro dit:
«C'est l'auteur des perfidies, de tout ce qui déshonore les dieux
et les hommes... Son caractère est méchant et fort léger. Il a
entraîné les Dieux dans plus d'une aventure dont il les a souvent
tirés par son esprit inventif...» Et l'_Edda_ de Sœmund: «LOKE
_chanta_:... Je porterai le bruit et le trouble parmi les Ases, et
je mélangerai leur hydromel d'amertume.» (_Le Festin d'Æger._)]

[Note 251-1: Voir d'abord la note (2) de la p. 245. «Ce mauvais
conseil avait été donne par Loke...--Loke... jura d'arranger
les choses de manière à ce que l'architecte ne reçût point la
récompense promise.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 251-2: Grimm fait remarquer avec justesse que la mythologie
norraine apparie toujours Freyr (Froh) avec Freya. Voir, sur
ces deux divinités, les notes mythographiques qui leur sont
consacrées, p. 251, 253, 255, 258, 270, 308.]

[Note 252-1: Dans la mythologie du Nord, les Géants craignent le
jour, ou même, sont, durant le jour, changés en pierres. Dans
_Siegfried_, l'Antre de Fafner demeure, même le soleil levé, tout
enveloppé d'épaisses ténèbres, etc.]

[Note 252-2: Voir d'abord la note (2) de la p.
245.--«L'architecte... demanda la permission de se servir de son
cheval Svadelfœre. Il commença dès le premier jour de l'hiver la
construction du château, et _toutes les nuits il apportait des
pierres_ avec le secours de son cheval. Les Ases étaient surpris
de voir _les grandes montagnes_ que Svadelfœre traînait... Vers
la fin de l'hiver, le château était très avancé; ...trois jours
avant l'été, l'architecte n'avait plus que la porte à faire...»
(_Edda_ de Snorro.)]

[Note 252-A: Les Géants sont musicalement décrits par un thème
aux cadences lourdes liées par des traits rapides; il donne,
ainsi l'impression d'une énorme force qui va roulant. (_Voy._ un
exemple, page 68.) Précédemment, l'orchestre a émis le thème de la
Lance (ou des Conventions) qui _dérive_, comme on a vu, du thème
de la servitude.]

[Note 253-1:

    Freia, die holde,
    Holda, die freie...

Il y a dans le texte un exemple de _Wortspiel_ (jeu de mots)
wagnérien, procédé que d'ailleurs le poète emploie sans cesse avec
bonheur. Ici le Géant dit: «l'adorable» et en fait ensuite un
nom propre. Cet échange est intraduisible, et c'est regrettable
d'autant plus, qu'il montre deux aspects symboliques de Freya.
Je ne me suis attaché qu'à garder l'antithèse, pâle reflet
de la beauté du texte. Des grincheux pourront critiquer mon
interprétation de _freie_; c'est pourtant la plus synthétique que
j'aie trouvée pour ce passage (trois principales de mes raisons,
pour affirmer une fois encore le scrupuleux choix de tous mes
termes: Freya est la déesse aux chats, emblèmes des frénésies
sensuelles de l'amour; c'est certainement comme telle que la
désire Fasolt, brute loyale, mais brute, en définitive; Grimm, du
reste, entre autres racines, propose _frei_, mais avec le sens de
_protervus_ et d'_impudens_. J'aurais bien traduit: «luxurieuse»,
mais Fasolt ne connaît ni ce mot, ni même la chose: puissance
élémentaire comme les Ondines du Rhin, à qui leur ignorance a
fait perdre leur Or, il confondrait comme elles, abandonné à soi,
_Lust et Liebe_, le Plaisir et l'Amour).--Quant à ce nom de Holda
(cf. _Tannhäuser_), il reparaît plus loin, Freya se l'attribuant
elle-même. Je crois utile de rappeler qu'il y a, dans la
mythologie germanique, une Holda; ce n'est pas le lieu d'expliquer
en quoi elle s'y différencie de Freya, à laquelle l'assimile
Wagner volontairement. Les curieux qui ne pourront lire Grimm
trouveront sur ce point quelque chose dans le travail (vieilli)
d'Ozanam touchant les religions septentrionales. Notons seulement
qu'avant Wagner, Grimm (édition citée, I, 251) s'était livré à
d'analogues identifications de Déesses, et avait dit, entre autres
choses: Holda, von _hold_ (lieb, _propitius_),» etc.]

[Note 253-2: Voir d'abord les notes (2) de la p. 245, et (2) de
la p. 252.--«Les dieux s'assirent alors sur leurs trônes pour
délibérer, et s'entredemandèrent qui avait donné le conseil de
marier Freya en Jœtenhem.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 254-1: «Les _Runes_ d'Odin sont un trait significatif de sa
physionomie. Les Runes et les miracles de «magie» qu'il opérait
par elles, constituent un trait considérable dans la tradition.
Les Runes sont l'Alphabet scandinave, supposent qu'Odin fut
l'inventeur des Lettres, aussi bien que de la «magie,» parmi ce
peuple! C'est la plus grande invention que l'homme ait jamais
faite, ce fait de noter la pensée invisible qui est en lui à
l'aide de caractères écrits...» etc. (Carlyle, _Les Héros_,
traduction Izoulet-Loubatières, p. 44.) L'occasion se présentera
plus loin d'en dire davantage sur les Runes.]

[Note 254-2: On verra suffisamment par la suite ce qu'est cette
Lance, et comment Wotan la possède: «Puis, sur le Frêne-du-Monde»
(sur le Frêne symbolique du Monde, Yggdrasil chez les Scandinaves)
«Wotan rompit une branche: le Puissant se tailla sur le tronc la
hampe d'une Lance». (_Crépuscule-des-Dieux_, scène 1.) Elle est
le signe de son pouvoir: «Les Runes des conventions loyalement
débattues» (avec les grandes forces naturelles, les dieux, les
géants, les nains et les hommes; conventions par lesquelles il
a donc non créé, mais organisé l'univers), «Wotan les inscrivit
sur la hampe de la Lance: il la tint au poing, c'était tenir le
Monde.» (_Id._, _ibid._)]

[Note 254-3: «La convention, arrêtée entre les Ases et
l'architecte, avait été confirmée en présence de bons témoins et
avec beaucoup de serments. Car le géant trouvait peu sûr pour lui
d'habiter parmi les Ases sans une bonne garantie.» (_Edda_ de
Snorro.)]

[Note 254-4: «Fils-de-la-Lumière» ou: «Fils-de-Lumière.»]

[Note 255-1: Littéralement: «[Notre] gain (salaire), [ce] n'[est]
pas en mariage [que] nous [le] recherchons».]

[Note 255-2: «Elle conserve, dans une boîte, des Pommes dont
les Dieux se nourrissent quand ils se sentent vieillir;
elles leur rendent la jeunesse; il en sera de même jusqu'à
Ragnarœcker (Crépuscule-des-Dieux)... Il est essentiel pour
les Dieux qu'Iduna veille avec soin sur ce dépôt.» (_Edda_ de
Snorro:--_Gylfaginning_.) Le symbole des Pommes est assez clair
pour qu'on me dispense de l'expliquer. On voit d'ailleurs que,
dans la mythologie norse, elles sont gardées par _Iduna_, avec
laquelle Richard Wagner a donc identifié Freya. Or disons, en
passant, qu'il l'assimile encore à Sjœfn, une autre Asesse, qui
«a le pouvoir de disposer les cœurs à l'amour.» On a constaté
d'autre part qu'au moyen d'un jeu de mots génial il la confond
volontairement avec la Holda des anciens Germains.--Je me borne
à signaler ici ces synthétisations conscientes; c'est un peu
plus loin que je les apprécie, p. 308, dans une note relative à
Froh.--Pour le rapt d'Iduna et de ses Pommes par le géant Thjasse
(_Edda_ de Snorro.) se reporter à l'étude d'Edmond Barthélemy, p.
191, et à la note (1), ci-dessous, p. 272.]

[Note 256-1: Littéralement: «[C'est] Froh [qui] protège[ra] la
Belle.»]

[Note 257-1: «Thor» (Donner), résume l'_Edda_ de Snorro,
«...possède trois objets précieux: le Marteau Mjœllner, connu...
des Géants de Montagne, car il a brisé bien des têtes parmi
eux...» Les chants de l'_Edda_ de Sœmund sont remplis, en effet,
de passages pareils à celui-ci... : «Il (Thor), lança Mjœllner,
et tua toutes les baleines des montagnes,» c'est-à-dire les Géants
(_Le Poème de Hymer_, 35.) Le même chant surnomme Thor «la douleur
des Géantes» (14), etc.--«Le carreau de feu jaillissant du ciel,»
commente Carlyle, «c'est le Marteau, brisant tout, lancé de la
main de Thor.» (_Les Héros_, trad. Izoulet-Loubatières, p. 30.)]

[Note 257-2: «Les Ases ayant acquis la certitude qu'ils avaient
reçu chez eux un géant de montagne, n'eurent plus aucun égard aux
serments qu'ils avaient faits. Ils appelèrent _Thor_ qui vint de
suite, _et acquitta la dette contractée pour la construction du
château_: le géant ne retourna point à Jœtenhem. Du premier coup,
Thor lui brisa le crâne.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 257-3: Ou: «Sauvage!»]

[Note 258-1: Loge est, en effet, le Dieu du Feu.]

[Note 258-2: Allusion au poème du _Voyage de Skirner_, qui
raconte, en l'_Edda_ de Sœmund, l'épisode, repris par Snorro, de
l'amour de Frey pour la géante Gerd.]

[Note 258-3: Thor (ou Donner) et Frey (ou Froh) ont, dans
les _Eddas_, chacun une demeure: celle du premier s'appelle
Bilskirner; «c'est le plus vaste édifice élevé par la main des
hommes» (_Edda_ de Snorro; _Poème de Grimner_.) Celle de Frey a
pour nom Alfheim (séjour des Alfes lumineux).]

[Note 258-A: On peut considérer le thème de Loge, qui paraît ici
(partition, page 77), comme appartenant au groupe des Motifs
_élémentaires_. Son dessin chromatique, félin, sifflant, et, avec
cela, torrentiel, donne une idée de végétation, mais de végétation
à la fois pétillante et sournoise.]

[Note 259-1: «Le château était très avancé, tellement élevé et si
fort, que personne n'aurait pu l'attaquer.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 259-2: «Il y a... un Ase, nommé, par quelques Skaldes, le
_détracteur_ des dieux... On le nomme Loke.» (_Edda_ de Snorro,)
Loke (ou Loki) présente en effet ce caractère dans l'un des poèmes
de l'_Edda_ de Sœmund intitulé _Le Festin d'Æger_, ou _Chant
diffamatoire de Loke_ (_Lokasenna_), œuvre, dit Léouzon-le-Duc,
de quelque païen à demi converti, ou de quelque sceptique de
mauvaise humeur, et l'une des pages les plus apocryphes de ce
recueil.--Wagner, dont l'une des fins (secondaire) a été de
synthétiser sans omission, par tel détail de mise en scène,
telle parole du texte, tel geste parfois, toute la mythologie
cosmogonique et théogonique septentrionale des Germains et des
Scandinaves, s'est gardé de négliger cet aspect du personnage.]

[Note 259-3: «Alors les Ases secouèrent leurs boucliers, coururent
sur Loke en criant, et le chassèrent vers la forêt; puis ils
revinrent au festin. Loke retourna également sur ses pas...
Loke entra dans la salle; quand tous ceux qui s'y trouvaient
l'aperçurent, ils gardèrent le silence. LOKE _chanta_: Lopter est
altéré; il vient de loin pour demander aux Ases une rasade du
limpide hydromel. Comment se fait-il, dieux, que vous vous taisez
si tristement? vous ne pouvez plus parler? Indiquez-moi un siège
et une place au festin, ou chassez-moi. BRAGE _chanta_: Jamais les
Ases ne te donneront un siège ni une place au festin: ils savent
quels sont les hôtes qu'on peut inviter à la fête joyeuse. LOKE
_chanta_: Odin, te souviens-tu des temps anciens? nous avons alors
mêlé notre sang: tu juras de ne jamais boire une rasade, s'il n'y
en avait pas autant pour moi. ODIN _chanta_:... Le père du loup
(c'est-à-dire Loke) aura une place au festin, afin qu'il ne nous
adresse point d'invectives dans la demeure d'Æger.» (_Le Festin
d'Æger_, dans l'_Edda_ de Sœmund.)]

[Note 260-1: Il y a ici un double sens: «constructeurs» et
«rustres,» en allemand, s'exprimant par le même vocable.]

[Note 260-2: «Tous s'accordèrent à dire que ce mauvais conseil
avait été donné par Loke, source du mal. Ils le menacèrent d'une
mort ignominieuse, s'il ne trouvait pas un expédient pour empêcher
l'architecte de terminer son travail à l'époque fixée. Loke eut
peur et jura d'arranger les choses de manière que l'architecte
ne reçût point la récompense promise.» (_Edda_ de Snorro,
_Gylfaginning_.) Il en est exactement de même dans le mythe
relatif au rapt d'Iduna (Voir la note (1) de la p. 272): les Dieux
«se réunirent en conseil,... pour savoir lequel d'entre eux avait
eu le dernier des nouvelles d'Iduna. On se rappela l'avoir vue
sortir d'Asgôrd avec Loke. Celui-ci fut donc arrêté, conduit dans
l'assemblée des Ases, menacé de mort et de rudes traitements s'il
ne ramenait pas Iduna. Loke eut peur, et promit de chercher Iduna
dans Jœtenhem...» etc. (_Id._, _Bragarodur_.)]

[Note 260-3:

    _Loge_ heisst du,
    doch nenn'ich dich _Lüge_!

Par ce jeu de mots, fondé sur l'allitération, Wagner établit
un rapport entre Loge, principe destructeur comme Dieu du Feu,
et Loge esprit de _Mensonge_ (Lüge). On peut suivre, à travers
les quatre drames du _Ring_, les beaux développements de ce
rapport.--La réplique suivante, de Donner («Maudite flamme,»
Verfluchte _Loke_), est encore un autre jeu de mots sur le nom
de Loge.--Qu'on ne se méprenne en rien sur l'expression «jeu de
mots»: il s'agit de rapprochements typiques, philosophiquement
justifiés, entre des racines différentes de sens, analogues
de sons; il s'agit de beautés plus que phonétiques, dont pas
une traduction ne peut suggérer l'au-delà; et je plaindrais
sincèrement quiconque les taxerait de puérilités, ou n'y
verrait qu'une question de «forme.» Comme si, pour tout Artiste
complet,--pour Wagner,--forme et fond! n'étaient pas tout un!]

[Note 261-1: «THOR (Donner) _entra, et chanta_: Tais-toi, hideux
démon! Mjœllner, l'agile marteau, imposera silence à ta langue.
Il t'imposera silence et tu auras vécu. LOKE _chanta_: Te voilà,
fils de la terre! pourquoi crier ainsi, Thor? Tu n'oseras point
me frapper quand il s'agira de combattre le loup qui doit avaler
Odin...» etc. (_Le Festin d'Æger._)]

[Note 261-2: «FREY (Froh) _chanta_:... Tais-toi maintenant, Loke,
si tu ne veux être enchaîné sous peu.» (_Le Festin d'Æger._)]

[Note 261-3: Sur cette «amitié» de Loke et d'Odin, voir la note
(3) de la p. 259.]

[Note 261-4: Sur l'ingéniosité de Loke, voir la note (4) de la p.
250.]

[Note 261-5: Littéralement: «Plus richement pèse le prix de
son conseil,--[plus c'est] en tardant [qu']il le paye.» Par
lui-même, ce mot-à-mot simple est assez clair, et l'on voit que
je l'ai, non suivi, mais adapté _dramatiquement_. C'est l'une des
dernières fois que je m'imposerai la peine de souligner de pareils
changements, sans aucune importance foncière.]

[Note 262-1: Voir d'abord la note (2) de la p. 250.--«Freya,
prête-moi ta forme emplumée pour retrouver le marteau»... Loke
s'envola donc, et la forme emplumée siffla dans les airs.» (_La
Recherche du Marteau._) A son retour, «Thor le rencontra... et
lui adressa de suite ces paroles: As-tu réussi à remplir ton
importante commission? Raconte-moi les nouvelles de l'air.»
(_Id._)]

[Note 262-2: Je rappellerai cette indication dans l'annotation
de _La Walküre_: au moment où Brünnhilde y trahira, d'abord, son
ignorance et sa stupeur des tendresses de l'Humanité.]

[Note 262-A: La Fanfare de l'Or-du-Rhin, forme éclatante du Thème
originel, thème essentiellement _élémentaire_ (Loge, comme le
Rhin, est le symbole d'un élément), monte et descend à l'Orchestre
pendant ce récit de Loge. (Partition, page 85, en bas, et
suivantes.)]

[Note 263-1: L'Or, dans tous les vieux chants épiques des
Scandinaves et des Germains, est constamment ainsi qualifié
de «rouge.» Et des Gens se récrient: «L'or est jaune!»--A vos
Chimies, à vos Physiques, Gens de notre bel âge «de progrès!» Ces
poètes, dont les œuvres rudes survivront, encore que «barbares,»
à toutes les actuelles erreurs de votre «science,» de votre
«civilisation,» auraient-ils donc su avant vous, par leurs yeux et
non par vos livres, que les couleurs que nous «connaissons» aux
métaux se modifient quand la lumière a subi plusieurs réflexions
à leur surface?--Oui certes, ils n'eurent pas besoin d'un Bénédic
Prévost pour intuitivement dire et chanter: «l'Or ROUGE!»]

[Note 263-2: C'est-à-dire: Alberich-de-la-Nuit. Etymologiquement:
Roi-des-Alfes-de-la-Nuit.--Cf. p. 434, note.]

[Note 263-3: J'ai presque toujours, dans les quatre drames, donné
au mot _Noth_, comme ici, sa signification la plus compréhensive:
celle de «_détresse_». Mais je tiens à dire, une fois pour toutes,
qu'étymologiquement comme en composition, ce vocable implique
une idée de contrainte ou de nécessité. Pour plus d'une raison,
qu'on sentira bien lorsqu'apparaîtra le mot «détresse», cette
observation est utile. Qu'elle me soit l'occasion de redire à quel
point Wagner, philologue, et philologue des plus remarquables, a,
autant que possible, ramené tous les mots, employés par lui, à
l'étymologique pureté de leur sens.]

[Note 263-A: Le Thème de Walhall, ironiquement combiné avec le
thème de Loge, (combinaison frappante d'où se dégage une idée
d'Ordre, de Bonheur menacé; on sait que Loge, le Feu, détruira
le Monde) accompagne la précédente mélodie de Loge. Le thème de
Servitude y est aussi donné nettement.]

[Note 264-1: «Dans le Trésor se trouvait une petite verge
d'or, la baguette du souhait. Celui qui l'aurait su, aurait
pu être le maître de tous les hommes, dans l'univers entier.»
(_Nibelunge-nôt_, XIX, trad. Laveleye, p. 169.)]

[Note 264-2: De même Gunther, dans le _Crépuscule-des-Dieux_,
dit, lorsque Hagen le tâte et le tente: «Du Trésor des Nibelungen
j'ai entendu parler: il contiendrait lui-même le plus enviable
bien?» Ces correspondances extérieures fortifient l'interne
unité des quatre drames; ne pouvant les signaler toutes, je
signale ici l'une des plus frappantes; le lecteur verra bien les
autres.--Étant donné le but poursuivi, consciemment, par Richard
Wagner,--adapter au génie de sa race et appliquer, germanisées,
les formules dramatiques de l'Art complet des Grecs,--il est
intéressant d'emprunter dès maintenant, à l'excellent _Manuel de
Philologie classique_, par Salomon Reinach (tome Ier, pp. 210 et
211), quelques trop peu nombreux extraits. Résumant un article
substantiel de Weil, relatif à la symétrie dans les tragédies des
anciens, il constate qu' «à des développements symétriques de
l'idée, répondent des suites de vers d'une longueur égale»; il
cite des exemples, et observe: «La raison de cette symétrie...
n'est autre que la tendance... à mettre d'accord la forme et le
fond.»--«Si,» du reste, «de l'examen des tirades, on s'élève
à celui des épisodes, des scènes et des actes, on reconnaîtra
partout la même tendance à la symétrie. La tragédie grecque
est un tout organique qui se développe autour d'un centre, et
dont les parties, formées d'unités symétriquement disposées,
sont symétriques entre elles et par rapport à l'ensemble...»
Au surplus, cette loi du parallélisme, comme toutes les lois
de l'Art, est un _idéal_, et les poètes s'en rapprochent par
instinct, plutôt qu'ils ne s'y asservissent par système.]

[Note 265-1: De même Fricka fut la première à témoigner le désir
d'un Burg,--quitte à récriminer plus tard.]

[Note 266-1: Se reporter à l'Etude d'Edmond Barthélemy (p. 192):
analogies du mythe relatif à l'Anneau, et du mythe relatif au vol
du Marteau de Thor.--«Vingthor (Donner) se mit en colère, lorsque,
en se réveillant, il ne retrouva plus son marteau auprès de lui;
sa barbe trembla, sa tête se troubla, et le fils de la Terre
tâtonna autour de lui.» (_La Recherche du Marteau._) «Loke, fils
de Lœfœ, chanta: Ne parle pas ainsi, Thor! Les Géants _bâtiront
bientôt dans Asgôrd, si tu ne vas point quérir ton marteau_.»
(_Id._) Et encore: «_Cela va mal pour les Ases, cela va mal pour
les Alfes_: tu as caché le marteau de Hloride.» (_Id._)]

[Note 267-1: Ou: «moins chèrement acquis.»]

[Note 267-2: «Odin est le premier et le plus ancien des Ases; il
règne sur toutes choses, et les autres dieux le servent comme des
enfants servent leur père.» (_Edda_ de Snorro, _Gylfaginning_.)
«Odin s'appelle encore Haptagud, le dieu des dieux.» (_Id._)
Mais ces sources n'expliqueraient pas, comme il convient,
l'indication plastique du texte de Wagner. L'attitude des Dieux
est, ici, autrement significative. Dans la première esquisse de la
_Tétralogie_, Wotan n'était nommé qu'à peine: le Maître des Dieux,
sans doute, mais rien autre. Dans la version dernière il est le
_seul_ dieu, pourrait-on dire. Les autres ne sont guère, sauf
Loge, que les personnifications de certaines parmi les facultés
de Wotan. Tout rayonne de lui comme d'un centre; les autres
personnages agissent, mais leurs actes _n'ont de sens que par
rapport à lui_, et le quadruple drame n'est, en son entier, que la
figuration de sa pensée, de sa volonté, de son renoncement, et de
son sacrifice.]

[Note 268-1: Littéralement: «Écoute, Wotan, la parole des
attendants.»]

[Note 269-1: Pour le rapt d'Iduna (Freya) dans l'_Edda_ de Snorro
(_Bragarodur_), se reporter à l'Etude d'Edmond Barthélemy, p.
191.--«Le Géant Thjasse arriva sous la forme d'un aigle, prit
Iduna et s'envola avec elle,» etc.]

[Note 269-2: Voir la note (2) de la p. 267.]

[Note 269-A: Lorsque les Géants emmènent Freya, Gardienne des
Pommes de Jeunesse, l'Orchestre émet le thème de la Déchéance
des Dieux. Ce thème est antithétique au thème des _Pommes d'Or_
(c'est-à-dire de la Jeunesse des Dieux); il a paru, auparavant,
à ces paroles de Fafner: «S'il s'agit de dépouiller les dieux
de Freya, c'est à cause des Pommes d'Or qui croissent dans son
verger.» (Partition, page 74.)]

[Note 270-1: _Riesenheim_, «Séjour-des-Géants».--C'est le
_Jötunheim_ des _Eddas_; les Scandinaves avaient partagé l'univers
en neuf mondes: trois au-dessus de la terre; trois sous la terre;
et trois sur la terre. _Jötunheim_ était de ces derniers: «Sur
l'échine de la Terre pèse la race des Géants; Riesenheim, tel est
leur pays», dit plus loin le Voyageur dans le drame de _Siegfried_
(acte Ier, scène avec Mime).]

[Note 270-2: «THRYMER _chanta_: Comment vont les Ases, comment
vont les Alfes?... LOKE _chanta_: Cela va mal pour les Ases, cela
va mal pour les Alfes; tu as caché le marteau de Hloride.» (_La
Recherche du Marteau_).--Voir la note (2) de la p. 250, et l'Étude
d'Edmond Barthélemy, p. 192.]

[Note 270-3: Littéralement: «Allons, courage, mon Froh,--il est
encore matin!»

    _Frisch_, mein _Froh_,
    noch ist's ja _früh_!

C'est un jeu de mots fondé, comme ceux précédemment cités par moi,
sur d'heureuses allitérations. Il est d'ailleurs si suggestif, en
sa richesse de sens possibles et variés, qu'on ne peut même songer
à le traduire. Pour aider à l'intelligence de l'un de ces sens,
rappelons seulement qu'à la rigueur Froh peut être et a pu être
considéré comme une divinité solaire.]

[Note 271-1: «FREYA _chanta_: Tu es fou, Loke, de raconter
tes méfaits... LOKE _chanta_: Tais-toi, Freya! je te connais
parfaitement; tu n'es pas exempte de fautes: les Ases et les
Alfes assis dans cette salle ont tous joui de tes faveurs. FREYA
_chanta_: Ta langue est chargée de mensonges; elle occasionnera ta
perte. Les Ases et les Asesses sont irrités contre toi. Le retour
dans ta demeure te sera triste. LOKE _chanta_: Tais-toi, Freya! tu
es une empoisonneuse et tu pratiques la magie...» etc., etc. (_Le
Festin d'Æger._--Dans ce poème, Loke échange d'autres aménités
avec Iduna ou Idun, gardienne des Pommes suivant l'_Edda_).]

[Note 271-2: Comparez (je signale ces rapprochements sans
commentaires) les correspondances des présents sous-entendus de
ce rôle de Loge, avec telles répliques de Hagen, au drame du
_Crépuscule-des-Dieux_: «Mon sang vous eût gâté ce breuvage! Il ne
circule pas, en mes veines, authentique, légitime et noble comme
le vôtre... Je me tiens donc à l'écart de votre ardente alliance.»
Dans les _Eddas_ non plus, Loke ne fait point partie de la race
proprement dite des Dieux: puissance élémentaire, il est un de ces
géants (Jötuns), en lesquels sont personnifiées les grandes forces
brutes naturelles, hostiles aux Ases ordonnateurs.]

[Note 272-1: «Le Géant Thjasse arriva sous la forme d'un aigle,
prit Iduna» (gardienne des Pommes-de-Jeunesse; ici: Freya) «et
s'envola avec elle. Les Ases souffrirent beaucoup de l'absence de
cette Asesse: ils grisonnaient et vieillissaient...» (_Edda_ de
Snorro). Se reporter à l'Étude d'Edmond Barthélemy, p. 191, et à
la note (2) de la p. 255.]

[Note 272-2: Sur _Nibelheim_, voir la note (1) de la p. 228.]

[Note 273-1: «FRIGGA: Honneur à ton départ! Honneur à ton retour!
Honneur à toi quand les Asesses te salueront de nouveau!»
(_Vafthrudnismal._)]

[Note 273-A: Durant tout ce temps l'orchestre martèle le Motif
rythmique de la Forge. A mesure que les Dieux plongent dans
les entrailles de la Terre, le motif se précise. Des enclumes
retentissent.--Tout s'ébranle: et, sur un dernier _forte_, à
quoi succède le rugissement d'un violent _allegro_, Alberich
apparaît dans son royaume souterrain (partition, 111 à 115). Le
Motif rythmique de la Forge est très important, il reparaîtra,
élargi, dans le premier acte de _Siegfried_, où il souligne le
rôle de Mime. Nous signalerons là, de ce motif, une bien curieuse
application.

Le _thème du Trésor_; la _Plainte de Mime_; le _Commandement
d'Alberich_ (ou _thème de la Servitude_); et, enfin, le _Motif du
Tarnhelm_ sont les principaux passages orchestraux de cette scène.]

[Note 274-1: Ce cri familier d'Alberich est, dans maintes légendes
germaniques, prêté aux nains. Ainsi, dans sa condensation de la
mythologie nationale (mieux: des mythologies de sa race), le génie
de Wagner n'a rien oublié, rien négligé.]

[Note 275-1: Ce heaume magique n'est autre chose que la
_Tarnkappe_, le capuchon ou chaperon magique, investi de
semblables vertus, et dont maintes légendes, maints poèmes, y
compris le _Nibelunge-nôt_, attribuent à des nains, des dvergues,
etc., la précieuse possession plus ou moins provisoire: «J'ai
entendu parler de nains sauvages qui habitent les cavernes et qui
portent pour leur défense une chose merveilleuse, la Tarnkappe.
Celui qui la porte sur lui est parfaitement à l'abri des coups
et des blessures. Nul ne voit la personne qui en est revêtue;
elle peut entendre et voir, mais nul ne l'aperçoit. Sa force
aussi en devient beaucoup plus grande. Ainsi nous le disent les
traditions.» (_Nibelunge-nôt_, trad. Laveleye, VI, p. 57)]

[Note 276-1: «Alberich portait cotte de mailles et heaume, et,
dans sa main, un pesant fouet d'or.» (_Nibelung-nôt_, VIII, 78.)]

[Note 277-1: On pense à la _baguette divinatoire_ de coudrier. Au
sujet de cette vertu de l'Anneau, voir ci-dessous p. 289. note
(1).]

[Note 278-1: C'est surtout en ce passage que Wagner s'est souvenu
des paroles prêtées par Raupach à Eugel, roi des Nibelungen, dans
le drame du _Trésor des Nibelungs_ (1834). Je ne crois pourtant
pas que ces réminiscences aient jusqu'ici frappé personne.
«EUGEL: On nous appelle les Nibelungs; depuis les premiers temps
nous habitons au sein de ces rochers; toujours nous avons pris
plaisir à porter ici, dans la nuit, tout ce qui brille, métal ou
pierrerie, et à en façonner des objets précieux. C'est ainsi que
fut amassé ce trésor. Le géant Hreidmar en eut connaissance; il
passa la mer et vint ici se rendre maître de nos richesses et
nous réduire nous-mêmes en servitude. Dès lors esclaves, nous
fûmes obligés de faire, avec effort, ce qui, jusque-là, avait été
un plaisir, et jour et nuit, souvent maltraités, il nous força
d'augmenter incessamment ce funeste trésor.» (Prologue, scène III)
Peut-être signalerai-je ailleurs d'autres analogies frappantes.
Mais du reste, il n'est pas inutile d'ajouter que Raupach lui-même
s'est servi de maintes sources, notamment du _Hœrner Siegfried_
(ou _Lied vom hürnen Siegfried_, ou _Siegfriedslied_), etc.]

[Note 279-1: Les Dieux germaniques, comme les Dieux d'Homère, ont
un rire tout particulier dont parle Grimm, _Deutsche Mythologie_,
article _Lachen_. On pourra voir ce rire, plus loin, bafouer la
plainte éplorée des Filles-du-Rhin. Qu'on se rappelle plus tard,
lisant _la Walküre_, cette cruauté presque ingénue. Dans la
_Tétralogie_, rien qui ne s'enchaîne ainsi.]

[Note 279-2: _Voir_ la note ci-dessus.]

[Note 280-1: Je ne puis pas m'empêcher de m'imaginer que
Wagner, spécialement à l'époque où fut écrit ce poème (fin de
1852), songeait à la misère sociale des mineurs d'Allemagne--et
d'ailleurs. Le Nibelung, qui renonce à l'Amour pour avoir
l'Or, n'est-il pas vrai que nous le connaissions,--ainsi que
son nocturne troupeau,--avant d'avoir lu _L'Or-du-Rhin_? Sans
doute, il y a bien d'autres choses, et de plus grandioses, et de
plus terribles, et surtout de moins particulières, dans ce rôle
synthétique d'Alberich. Mais j'ai de bonnes raisons de croire
qu'il s'y trouve _aussi_ cela.]

[Note 281-1: J'ai déjà rappelé que Loge est le Dieu du Feu.]

[Note 281-2: «Sur les cimes nébuleuses, les Dieux habitent
Walhall. Ce sont des Alfes-de-Lumière,» dit à Mime, dans le drame
de _Siegfried_, Le Voyageur (acte Ier).--Sur les Alfes en général,
voir la note (1) de la p. 434.--Cf. aussi p. 233, note (2).]

[Note 283-1: Littéralement: «De même que moi j'[ai] renoncé à
l'Amour,--Tout ce qui vit» (ou: «vivra»)--«Devra y renoncer.»
On saisit la nuance qu'implique ce mot-à-mot, et pourquoi il me
faut le noter.--En effet, tous les personnages, _consciemment ou
inconsciemment_, jusqu'à l'Acte libérateur qui conclut _L'Anneau
du Nibelung_, subiront cette fatalité, bientôt corroborée (dans la
«Scène» quatrième) par la Malédiction supplémentaire du nain.--Cf.
ci-dessus la note (1) de la p. 242.]

[Note 283-2: Littéralement: «l'armée de la Nuit.»]

[Note 285-1: Dans _Siegfried_ paraît sur la scène Fafner,
métamorphosé en Dragon. Si l'on veut bien ne pas oublier que la
_Tétralogie_ fut écrite pour être jouée en quatre «journées», sans
doute estimera-t-on moins «antidramatique» cette mise-à-la-scène
d'un dragon--qui n'est ni «de la Reine» ni même «de Villars»,
comme s'épanchait, en ma présence, l'un de nos plus nationaux
entrepreneurs de mots de la fin. Car on sera forcé de reconnaître
avec quel soin spécial Wagner y a, dès ici, préparé. Je ne
répéterai point à ce propos les observations présentées, dans
une de mes précédentes notes, quant au crapaud dont Alberich va
prendre ci-dessous l'apparence. Mais, non sans un secret espoir
d'être injurié par ces infirmes,--je ressasserai, mille fois s'il
le faut, combien sont à plaindre ceux-là qui osent prononcer, tout
haut ou tout bas, l'absurde blasphème: «Une féerie!»--Touchant la
vraisemblance scénique de tels détails, dans les conditions toutes
spéciales du _Festspiel-Haus_ de Bayreuth, cf. l'_Avant-Propos_,
p. 132, note (2).]

[Note 286-1: _Voir_ la note (2) de la p. 235]

[Note 286-2: Quelque inopportunes qu'elles paraissent peut-être,
j'ai mes raisons d'écrire ici, simplement, ces mots suggestifs:
Saint Michel terrassant le démon.]

[Note 287-1: «Il y a dans Asgôrd une place appelée Hlidskjalf;
lorsqu'Odin s'y assied, son regard embrasse tout l'univers, toutes
les actions des hommes.» (_Edda_ de Snorro, p. 39.)]

[Note 288-1: «Odin envoya Loki à Schwarzalfenheim. Celui-ci se
rendit auprès du nain Andwari, qui nageait dans l'eau sous forme
de poisson. Loki le saisit, le retint, et lui demanda pour rançon
tout l'or qu'il possédait dans ses rochers, et c'était un immense
trésor.» (_Edda_ de Snorro).]

[Note 288-2: «Alors Loki parla ainsi: «... Sauve maintenant
ta tête des rets de Hel et livre-moi la flamme des eaux, l'or
brillant.» (_Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur_.)]

[Note 289-1: «Le nain cacha sous sa main un petit anneau d'or...
demanda de pouvoir garder cet anneau, parce que, par son moyen,
il pourrait de nouveau augmenter son trésor.» (_Edda_ de Snorro.)
_L'Edda_ de Sœmund (_Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur_) semble
ignorer que l'anneau possède une telle vertu; du moins n'en
fait-elle pas une explicite mention.]

[Note 289-2: «Prenez garde», a dit Alberich un peu plus haut, «si,
du fond des gouffres muets, l'or du Nibelung s'élève à la lumière
du jour!»]

[Note 290-1: «Rei, fœdissimæ per se, adjecta indignitas est.
Pondera ab Gallis allata iniqua, et, tribuno recusante, _additus_
ab insolente Gallo _ponderi gladius_; auditaque intoleranda
Romanis vox: _Væ victis esse_.» (Tite-Live, V, 48.)]

[Note 290-2: Wotan se verra dire la même chose, un peu plus
loin, par les Géants; et, dans _le Crépuscule-des-Dieux_,
réclamant à Siegfried l'Anneau, les Filles-du-Rhin la répéteront,
textuellement, en les mêmes termes. Qu'on veuille bien se reporter
à ma note antérieure, sur la symétrie chez Wagner et dans les
poèmes dramatiques des Grecs (p. 264, note 2).]

[Note 290-3: _Voir_ ci-dessous la note (1) de la page 292.]

[Note 291-1: Je rappelle ce que j'ai dit plus haut, mais que je ne
répéterai guère chaque fois: à savoir, qu'à l'idée de «détresse»
doit s'ajouter presque toujours, en cette traduction de la
_Tétralogie_, une idée de contrainte ou de nécessité.]

[Note 292-1: «Loki voyait tout l'or que possédait Andwari. Mais,
quand celui-ci eut livré tout le trésor, il retenait encore un
anneau. Loki le vit et le lui enleva aussi.» (_Sigurdakvidha
Fáfnisbana önnur._) «Loki le vit et lui ordonna de donner aussi
l'anneau. Le nain demanda de pouvoir garder cet anneau... mais
Loki lui répondit qu'il ne lui laisserait rien, et, lui prenant
l'anneau, s'en alla.» (_Edda_ de Snorro.) «Il retourna vers la
demeure de Hreidmar et montra l'or à Odhin, et, quand Odhin vit
l'anneau, il le trouva beau. Il s'en empara...» (_Id._)]

[Note 293-1: La Malédiction d'Alberich a, sur le développement
de l'«action» (jusqu'à la conclusion du _Crépuscule-des-Dieux_),
une influence trop décisive pour que je ne tienne pas à donner
ici, à côté de mon adaptation toute _dramatique_, la littéralité
du texte. Si l'adaptation dramatique était en effet nécessaire
pour produire, en première lecture, l'impression du mouvement de
ce passage capital, la littéralité n'est pas moins nécessaire
à quiconque voudrait, l'œuvre lue, en approfondir à loisir le
sens et les correspondances (j'ai souligné, _en italiques_, les
plus intéressantes de ces correspondances):--«Comme par [une]
Malédiction il ne réussit,--Maudit soit cet Anneau!--S'[il] donna,
[par] son Or,--A moi, [une] puissance sans mesure,--Que désormais
_son charme engendre_--_Mort_ pour qui le porte[ra]!--_Nul
joyeux [ne] doit--Se réjouir de lui_;--Qu'à nul heureux [ne]
rie--Son splendide éclat;--Qui le possède[ra],--[Que] le
ronge l'angoisse,--Et qui ne l'a[ura] pas,--[Que] le dévore
[l']envie!--[Que] chacun soit-avide--De son bien,--Mais [que]
nul [ne] tire-profit,--Avec utilité, de-lui;--Sans avantage
[que] le garde son Maître,--Mais [qu']il attire vers lui
l'égorgeur!--_Voué à la mort,--[Que] la Peur enchaîne le
lâche_;--[Qu']aussi longtemps [qu']il vit (vivra),--Il en meure,
consumé [de désir]--Maître de l'Anneau,--_Comme_ [s'il était]
_esclave de l'Anneau_:--Jusqu'à-ce-qu'_en ma main--De nouveau je
tienne le volé!_--[C'est] ainsi [que] bénit,--Dans [sa] détresse
suprême,--[C'est ainsi qu'il bénit] son Trésor, le Nibelung!»]

[Note 293-A: Deux thèmes servent de base à l'Imprécation
d'Alberich: _la Malédiction d'Alberich_ et le _Motif de
Destruction_,--d'anéantissement,--indiquant l'entreprise continue
du ténébreux pouvoir contre le règne et l'existence même des
Dieux. (Partition, pages 174-175 et suivantes.)]

[Note 294-1: «Alors le nain dit que quiconque posséderait cet
anneau, le payerait de sa vie. Loki reprit qu'il pouvait en
advenir ainsi qu'il le disait, mais que ce serait l'affaire de
celui qui posséderait l'anneau à l'avenir.» (_Edda_ de Snorro.)
«Le nain se rendit au Burg et dit: «Maintenant cet or que Gustr
possédait causera la mort de deux frères et de huit nobles
guerriers. Nul ne jouira de mon or.» (_Sigurdakvidha Fáfnisbana
önnur._)]

[Note 295-1: Les Géants sont, par les _Eddas_, surnommés
fréquemment «les baleines des montagnes» (_Poème de Hymer_, 35);
«les habitants de la montagne» (_Id._, 17), etc.]

[Note 296-1: Comparer ce passage de l'_Edda_: «Dans la cour se
promenaient les troupeaux à cornes d'or, les bœufs noirs, la
joie du géant: «J'ai de l'or, j'ai des perles, Freya seule me
manquait.» (_La Recherche du Marteau._)]

[Note 296-2: Littéralement: «la Fleurissante.»]

[Note 296-3: Mon collaborateur Edmond Barthélemy a parfaitement
mis en lumière (IVe partie de son Étude) avec quel génie créateur
Wagner a transposé de l'_Edda_ toute cette admirable scène
poétique. Je prie donc le lecteur de se reporter ci-dessus, à la
page 194, pour les sources. Je rappelle seulement que, dans les
_Eddas_, les Dieux, dont Odin et Loki, ayant tué une loutre Otur,
fils métamorphosé d'un certain Hreidmar, le père et les frères de
la loutre se saisissent des meurtriers: «On écorcha la loutre, et
Hreidmar, ayant pris la peau, dit qu'il fallait la remplir d'or
rouge, puis la recouvrir aussi d'or extérieurement, et qu'ainsi
ils achèteraient la paix.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 297-1: Snorro, dans son _Edda_, citant la _Völuspa_, prête
au Donner scandinave (Thor) une semblable fureur quand les Dieux
ont «promis de livrer la femme d'Od (Freya) à un rejeton des
Géants... car il reste rarement tranquille, lorsque de pareilles
choses viennent à ses oreilles.»]

[Note 298-1: Voir la note (1) de la page 253.]

[Note 298-A: Ici la Mélodie de Freya revient à l'Orchestre.]

[Note 299-1: Voir d'abord la note (3) de la page 296: «Les Ases
délivrèrent le trésor à Hreidmar, remplirent la peau de la loutre
et la placèrent debout sur ses pieds. Les Ases devaient encore
l'entourer d'or et l'en couvrir complètement.» (_Sigurdakvidha
Fáfnisbana önnur._) «Quand cela fut fait... Hreidmar s'approcha,
_examina tout avec grande attention_, et aperçut _un poil de la
barbe_. Il exigea qu'il fût aussi caché, que sinon le traité
serait rompu.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 299-2: Voir la note (2) de la page 200.]

[Note 300-A: A cette indication scénique, apparaît le motif
de Erda, Déesse de la Terre. Ce thème,--analogie tout à fait
intéressante et profonde,--n'est autre que la Mélodie primitive
réapparue, mais en mineur et dans la mesure en 4 temps (elle
est, dans le Prélude, en 6/8); puis elle revient avec la forme
majeure, comme dans le Prélude, mais toujours rythmée à 4 temps,
à ces paroles de Erda: «J'ai trois filles dès l'Éternité conçues»
jusqu'à celles-ci: «Mais cette fois quelque immense péril...»

Et le thème se prolonge, en se modifiant, jusqu'à la disparition
de Erda. (Partition, pages 192-193-194.) Le Thème du Crépuscule
des Dieux est également donné dans ce passage. (Partition, page
194.)]

[Note 301-1: C'est-à-dire «l'Originelle-Wala». Vola ou Vala
était le nom réservé, chez les Scandinaves, à des prophétesses
qu'on appelait, en telles circonstances, pour prédire l'avenir.
En traduisant par «l'âme antique» (de l'impérissable univers),
je ne fais que développer logiquement, dramatiquement, le sens
intégral, le sens le plus compréhensif, tel que le révèlent et
la musique et l'ensemble du rôle d'Erda, dans le _Rheingold_ et
dans _Siegfried_, sans oublier les allusions qu'y fait Wotan,
dans la _Walküre_. Dans tous les cas, quelque respect que je
professe pour M. Schuré, je ne puis me rallier à sa version:
«Celle-qui-_choisit_-originairement.» Personnification de
la Terre, âme _passive_ autant qu'omnisciente de la Nature,
antérieure aux dieux comme à l'homme, survivant aux dieux comme à
l'homme, dont le Désir ou la Volonté suivie d'effort parviennent à
la dompter parfois, et parfois à la pénétrer,--Erda, en aucun vers
de la _Tétralogie_, n'est «Celle-qui-_choisit_-originairement»--Il
convient de rappeler que, dans l'_Edda_, c'est une «Vola» aussi
qui, par la _Völuspa_, cette Apocalypse du Nord, raconte ou plutôt
suggère en des vers, tour à tour obscurs, bizarres et sublimes, sa
vision terrible et confuse des destinées, et notamment de la Fin
des Dieux.]

[Note 302-1: C'est en effet la nuit que Wagner (Prologue
du _Crépuscule-des-Dieux_) nous mettra devant les yeux les
Nornes.--Traducteur, il m'importe de placer ici une observation
d'ordre général. Le texte porte bien: «révèlent» (littéralement:
«disent»); mais, critiquant ci-dessus une interprétation de
M. Édouard Dujardin, j'ai eu l'occasion d'expliquer comment
le présent a, chez Wagner, assez souvent le sens du futur
(transposition nécessitée par le caractère analytique du futur
allemand, lequel, alourdi d'un auxiliaire, se prête mal, en raison
de cet élément logique, aux synthèses tout émotionnelles de la
mélodie concordante; transposition qu'autorisaient, non seulement
l'esprit et l'exemple des vieux textes nationaux, mais,--puisque
Wagner recherchait la «conversation idéale»,--l'emploi de cette
forme, simplifiée, dans la _conversation_ moderne). Aussi
une traduction qui, n'étant pas totale, n'aurait pas à tenir
compte des réactions constantes, réciproques, de toutes les
parties des quatre Drames, pourrait-elle rendre mon «révèlent»
par le temps futur: «révéleront» («diront»). C'est l'une des
critiques que je prévois, comme j'en aurai prévu bien d'autres;
mais, d'avance, je ne l'accepte point: le présent n'est-il pas
éternel pour celle qui vient de déclarer: «Tout ce qui fut m'est
connu; tout ce qui devient, je le vois; tout ce qui sera, je le
prévois»?--Plusieurs fois, dans le cours des Drames, j'ai ainsi
modifié, wagnériennement toujours, la stricte concordance des
temps: ces modifications, je ne les signalerai plus. J'annonce
seulement que c'est par des réflexions de ce genre que sera
déterminé, plus loin, l'emploi des temps du verbe dans la scène
des Nornes (Prologue du _Crépuscule-des-Dieux_).]

[Note 303-1: «La savante Wola sait beaucoup de choses. Je vois
dans l'éloignement les ténèbres se répandre sur les puissances,
et leur dernier combat.» (_Volüspa_.) «Le soleil commence à
s'obscurcir, la terre s'enfonce dans l'Océan, les brillantes
étoiles disparaissent, la fumée s'élève en tourbillons, et les
flammes jouent avec le ciel lui-même.» (_Id._)]

[Note 304-1: Voir d'abord la note (1) de la page 299: «Odin
prit l'anneau Andvara-naut et cacha le poil sous l'anneau»
(_Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur_) «et dit qu'ainsi il avait payé
sa composition pour la mort de la loutre.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 304-2: «Fafnir et Regin exigèrent de leur père une part de
la composition payée pour la mort de leur frère. Mais Hreidmar
refusa. Alors Fafnir saisit son épée, tua son père Hreidmar
pendant son sommeil. Hreidmar mourut, et Fafnir prit tout l'or
pour lui seul. Regin réclama sa part de l'héritage paternel; mais
Fafnir refusa.» (_Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur._)]

[Note 305-1: Voir d'abord la précédente note.--«Regin demanda
que Fafnir lui remît la moitié du trésor. Fafnir répondit qu'il
ne devait pas espérer qu'il partageât l'or avec lui, attendu
qu'il avait tué son père pour le posséder et qu'il n'avait qu'à
s'éloigner s'il ne voulait partager le sort de Hreidmar. Fafnir
avait pris l'épée Hrotti et le casque que Hreidmar avait possédé,
et l'avait posé sur sa tête. Ce casque s'appelait Œgirshelm»
(c'est l'équivalent du Tarnhelm) «et il inspirait l'épouvante à
tous les humains. Regin avait pris l'épée qui s'appelait Resil, et
il s'enfuit en l'emportant.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 305-2: Cette requête de Fasolt est une réminiscence d'un
semblable épisode du _Nibelunge-nôt_: «Tout le trésor de Nibelung
avait été apporté hors de la montagne creuse... Comme les
Nibelungen se mettaient à le partager, Siegfrid les vit et le
héros en fut étonné... Schilbung et Nibelung reçurent fort bien
le brave Siegfrid. De commun accord ils prièrent le noble jeune
chef, l'homme très beau, de partager le trésor entre eux... Mais
ils étaient peu satisfaits du service que leur rendait Siegfrid le
bon héros: il ne put en venir à bout, tant ils étaient d'humeur
colère.» (_Nibelunge-nôt_, III, 22-23.)]

[Note 306-1: «LOKI: Je t'ai donné de l'or pour racheter ma vie,
mais il ne portera pas bonheur à ton fils. Il sera la cause de
votre mort à tous deux... Je crois voir des choses encore plus
terribles. On se battra pour une femme. Ils ne sont pas encore nés
les nobles guerriers pour qui cet or sera une cause de discorde.»
(_Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur._)]

[Note 306-A: La Malédiction d'Alberich reparaît à l'Orchestre
(trombones) (partition, pages 200 et 201).]

[Note 307-1: Or, Wotan descendra vers elle entre la scène IV de
_l'Or-du-Rhin_ et l'acte Ier de _la Walküre_: un récit relatif à
ces faits s'imposera donc dans _la Walküre_.--J'aurai à rappeler
cette observation, lorsqu'il s'agira, non point de justifier,
mais d'expliquer, pour les obtus, l'existence d'un pareil récit,
considéré comme une «longueur» et par nos critiques nationaux
mieux à l'aise devant des vaudevilles, et par l'immense majorité
des critiques germaniques eux-mêmes.--Cf. p. 358, note (1).]

[Note 307-A: Ces paroles de Donner correspondent, dans la
partition (pages 203, _in fine_, 204 et suivantes), au motif de
l'_Incantation de la foudre_.

Une hypothèse:--On remarquerait, si l'on entendait l'exécution
orchestrale de la _Chevauchée des Walkyries_ immédiatement après
celle de l'_Orage de Rheingold_, on remarquerait, certainement,
entre ces deux pages symphoniques, non pas de radicales
similitudes, mais comme des analogies de construction.--Ici et là,
le souffle est un peu le même.--Le frémissement des cordes, dans
l'_Orage de Rheingold_, équivaut assez au sifflement ininterrompu
de ces mêmes cordes, dans la _Chevauchée des Walkyries_,
cependant que le thème de l'Incantation de la Foudre, se déroule
puissamment sur les tourbillons, qu'il cingle, comme le thème des
Walkyries fouaille, tonitruant, le halètement des violons.--Ces
analogies, dis-je, paraissent plausibles, si l'on sait que, dans
la Mythologie scandinave, les Walküres étaient, dans l'ordre
physique, une personnification des Nuées. (_Voy._ la note de mon
collaborateur, page 375.) Donner entassant et enflammant les
nuées orageuses, c'est, au physique, Wotan convoquant et ruant
les Walkyries. L'orage, c'est le Champ de bataille. Les Walküres,
après le combat, frayaient aux Héros morts la route du Ciel. Ainsi
l'arc-en-ciel vient après l'orage.]

[Note 308-1: «Le Tonnerre n'était pas alors simple Électricité,
vitreuse ou résineuse; c'était le Dieu Donner (Thunder) ou
Thor,--Dieu aussi de la bienfaisante Chaleur d'Été.--N'est-ce pas
un trait de droite et honnête force, dit Uhland, qui a écrit un
bel Essai sur Thor, que le vieux cœur Norse trouve son ami dans
le Dieu du Tonnerre? qu'il ne soit pas effrayé et éloigné par son
Tonnerre; mais trouve que la Chaleur d'Été, le bel et noble été,
doit nécessairement avoir et aura du Tonnerre aussi!...» (Carlyle,
_les Héros_, trad. citée.)]

[Note 308-2: Ainsi Wagner ne néglige rien; il se garde bien
de ramener étroitement toutes ces figures mythologiques à la
météorologie, comme certaines écoles qu'on sait trop; mais il
fait leur part à ces hypothèses, dont le naturisme, dépouillé
de ces exagérations grotesques,--recèle une vérité relative. Ce
que j'observe ici quant à Froh, je pourrais le redire, presque
à chaque vers, quant à Wotan, quant à Donner, et pour Alberich,
et pour les Walküres, et pour tous. _Tous_ les sens possibles,
physiques et moraux, de tous les mythes possibles pour chaque
personnage, Wagner, d'un mot souvent, les évoque, les suggère, ou
même les enrichit encore de virtualités nouvelles, issues de sa
personnelle vision.--Cf. pp. 375, note (1); 491, note (1); 501,
note (2); etc.]

[Note 309-1: «N'as-tu pas ouï dire que les Dieux ont fait un pont
pour unir la terre au ciel? Ce pont se nomme Bæfrœst; tu l'as vu,
et tu lui donnes peut-être le nom d'arc-en-ciel. Il est de trois
couleurs. On a employé pour le construire plus d'art et de force
que pour tout le reste.» (_Edda_ de Snorro.) «Bæfrœst, qu'on
appelle encore le pont des Ases...» (_Id._) «La couleur rouge
de l'arc-en-ciel est du feu. Les Hrimthursars et les géants des
montagnes escaladeraient le ciel, s'ils pouvaient passer par le
pont des Ases quand ils le veulent.»(_Id._)]

[Note 309-A: L'Harmonie de l'Arc-en-ciel, qui apparaît ici
(partition, pages 208 et suivantes), est constituée par un trille
immense, déjà entendu lors de l'éveil de l'Or, mais qui revient
ici, plus riche, plus lumineux, et dont l'éblouissante palpitation
enveloppe un pur dessin mélodique où se retrouve la ligne
fondamentale du Thème-de-la-Nature.]

[Note 310-1: Grimm (_Deutsche Mythologie_, éd. citée, article
_Wuotan_), traduit le mot _Valhöll_ par «_aula optionis_»; et
(observation qui sera bien comprise par quiconque aura lu les
Drames avant ces Notes, ainsi qu'il sied) ajoute que _Valhöll_
et _Valkyrja_ vont bien avec l'idée de _Désir_ et de _Choix_
(_Wunsch_ et _Wahl_).--Cf. ci-dessous, pp. 345, n. (1); 353, n.
(3); 354, n. (1); 363, n. (2).]

[Note 310-A: L'on trouvera ici (partition, page 209, en bas,
et seq.) une magnifique forme du thème de Walhall, solennelle
harmonie pacifiée, où le ruissellement des thèmes précédents
se fond comme une rouge fin d'orage dans un vaste soleil
couchant.--Vêpres flamboyantes: telle est bien l'impression
que dégagent, pour nous, ces irradiées harmonies finales de
_Rheingold_.]

[Note 310-B: Ici, pour la première fois, surgit à deux reprises le
très important _Thème de l'Épée_, qui reviendra souvent dans la
suite (partition, page 212), et qui représentera, désormais, la
pensée de Wotan, pensée d'où sortiront les Walkyries et les Héros.
Insistons pour faire sentir combien cette fanfare de l'Épée est
dans le pittoresque des mythes évoqués ici. Non seulement Siegmund
et Siegfried, mais tous les Héros surgiraient à cette clameur
fulgurante, pour défendre, amenés au Walhall par les Walkyries,
le Burg divin à la fin du Monde, lorsque les Géants du Feu
l'envahiront. Le thème de l'Épée est, en partie, contenu dans le
thème de la Nature. Il dérive des notes essentielles de ce dernier
thème et il est précédé de deux notes supplémentaires.--Elle
est, cette affinité du thème de l'Épée avec celui de la Nature,
remarquablement logique, selon nous. En effet, la Nature, c'est la
pureté; le Glaive, c'est la Rédemption. Le pur entre les purs, tel
doit être le Héros rédempteur. Sa pureté, son ingénuité, profonde
et radieuse comme l'inconscience sereine de la Nature même, voilà
la radicale condition de sa force. Saisit-on le rapprochement?]

[Note 311-1: «LOKE _chanta_: «J'ai chanté devant les Ases et
devant leurs fils tout ce qui m'est venu à l'esprit... Tu as
brassé de la bière forte, Æger, mais tu ne donneras plus de
festins: le feu dévorera tout ce qui est ici, il te brûle le dos.»
(_Le Festin d'Æger_, 63.)]

[Note 311-2: _Rheingold!--Reines Gold!_--(Or-du-Rhin!--Pur Or!)
C'est un de ces jeux de syllabes dont j'ai déjà parlé, dont
plus souvent, hélas! j'ai bien dû me taire, puisqu'ils ne sont
point traduisibles. Mais d'autant plus génial est celui-ci que
le Rhin demeure, par toute la _Tétralogie_, la symbolisation de
l'Originelle Pureté, comme le formulent expressément les derniers
vers du présent drame (voir ci-dessous, note 1), et, surtout, le
dénoûment du _Crépuscule-des-Dieux_.]

[Note 313-1: Qu'une remarque s'inscrive, cette fois pour toutes,
ici: nombre de locutions allemandes, de phrases entières, ont
dans l'original une élasticité, une _suggestivité_ dues au
_vague_ de l'idiome, et dont nulle traduction ne peut rendre
l'on-ne-sait-quoi.--Le sens tout à fait littéral de ces paroles
des Filles-du-Rhin (que j'adapte pour la lecture) est beaucoup
plus riche, comme le prouve ce passage des émouvants _Souvenirs_
de M. Hans Von Wolzogen: «Le soir qui précéda sa mort» (c'est
de Richard Wagner qu'il s'agit), «... encore une fois, pour la
dernière, il se mit au piano et entonna les dernières paroles
de ce chant mélancolique des Filles-du-Rhin: «_Dans l'abîme
seulement existe l'intimité et la loyauté._»--«Oui, l'intimité
et la loyauté,--seulement dans l'abîme,» répéta-t-il doucement
pour lui-même.» (_Mercure de France_, série moderne, tome X, p.
310,--Avril 1894: excellente traduction de M. David Roget.)]

[Note 313-A: Les dernières harmonies du _Rheingold_ se
répartissent en groupes symphoniques si nets, si bien indiqués par
la marche même du Drame, qu'il devient inutile de les noter au fur
et à mesure, séparément. Citons, tout ensemble, sans crainte de
voir le lecteur ne pouvoir leur assigner leur place respective:
le Chant des filles du Rhin, la mélodie de Loge, enfin la Marche
triomphale, issue du motif de l'Arc-en-ciel, aux sons de laquelle
les Dieux ascendent vers le Walhall.]

[Note 317-A: Prélude de la _Walkyrie_. (Partition, pages 1 à 3.)
Après une trentaine de mesures où halette un farouche hagard
rythme de fuite, et où se traînent de lamentables appels,--le
thème de l'Incantation de la foudre, entendu vers la fin de
_Rheingold_ (partition de _Rheingold_, page 203, _in fine_, 204 et
seq; voy. aussi notre note de la page 307), reparaît par deux fois
(prélude, page 3, en bas). Rien ne pourrait dire l'épouvante dont
tressaillent ces rythmes de fuite cinglée par des déchirements
d'orage. Dès les premières mesures, c'est comme le surgissement
cyclopéen d'un tragique Réprouvé; le motif caractéristique de
Siegmund fugitif est donné: fuir, errer, voilà la destinée du
Héros. (_Voy._ note de la page 246.) Incarnation de l'idéal d'un
Dieu, toutes les persécutions s'acharnent après lui. A-t-on bien
réfléchi à toute la fureur, à tout le désespoir que Wagner a mis
dans ce terrible prélude?

C'est, pourtant, la volonté de Wotan qui chasse ainsi le Héros
sous la tempête. Ce qu'exprime le thème de l'Incantation de la
Foudre. L'idée des Walküres se rattache aussi peut-être à cette
idée d'orage. Brünnhilde apparaîtra au Héros et lui annoncera sa
mort.]

[Note 318-A: L'orchestre, cependant, s'est apaisé. Une phrase de
compassion, maintenant se déroule. (Partition, pages 8 et 9.)]

[Note 320-1: Littéralement: «Me l'as-tu goûté?» ou: «Me le
goûterais-tu?»]

[Note 320-A: N'oublions pas de noter ici le délicieux thème
d'amour qui, sur une réminiscence angoissée du prélude
(combinaison significative, _Voy._ page 246, note déjà citée),
apparaît, lentement soupiré par un violoncelle solo, puis par
quatre autres qui viennent prolonger cette caresse. (Partition, à
la page 11: d'abord le motif de la Fuite de Siegmund; puis pages
12 et 13: Mélodie du Regard.)]

[Note 321-1: _Wehwalt_ est un nom symbolique:
«Celui-qui-agit-dans-la-douleur.»]

[Note 321-A: A ces paroles de Sieglinde, le _Motif triste des
Wälsungen_, dit par les basses seules, raconte la destinée
douloureuse de la descendance de Wotan. Ce motif reviendra
souvent; la forme la plus belle en est donnée, selon nous, dans
la Marche funèbre du _Crépuscule-des-Dieux_. Après la réplique de
Siegmund, tandis que les deux amants, longuement se regardent,
ce motif se combine avec le _Motif de la Compassion, ou de
Sieglinde_, auquel, bientôt, vient s'ajouter, plaintivement, le
motif d'amour. (Partition, pages 15 et 16.)]

[Note 321-B: Ici le thème de Hunding. Aux cors d'abord, puis
aux tubas. Brusque figure instrumentale sur de sombres accords.
(Partition, page 16.)]

[Note 322-1: C'est à l'extraordinaire éclat du regard qu'est
reconnaissable, dans la _Völsunga Saga_, la race divine des
Völsungen (Wälsungen), à laquelle, dans le drame de Wagner,
appartiennent Siegmund et Sieglinde.]

[Note 323-1: «Hunding était un roi fort riche, et il a donné son
nom au Hundland. C'était en même temps un guerrier célèbre, et il
avait beaucoup de fils, tous occupés d'expéditions lointaines.»
(_Second Poème sur Helge, le vainqueur de Hunding._)]

[Note 323-2: _Friedmund_ (antonyme de Siegmund):
«Bouche-de-paix», ou «Bouche-qui-proclame-la-paix»; ou,
conformément à d'autres racines (munt en vieux-haut-allemand),
«Protecteur-de-la-paix»; ou encore (?): «Joyeux-dans
(ou de, ou par)-la-paix.»--_Frohwalt_ (antonyme de
_Wehwalt_): «celui-qui-agit-dans-la-joie».--_Wehwalt_,
«celui-qui-agit-dans-la-douleur», ainsi que nous l'avons vu plus
haut.]

[Note 323-3: Wagner s'est souvenu qu'en Scandinavie, le loup est
un symbole de force, de courage et d'indépendance. Dans la saga
d'Egill, le grand-père du héros, pareillement, s'appelle Ulf (Le
Loup): «Ulf était grand et fort; nul n'était son égal.» C'est
presque le texte de Wagner. Le loup était d'ailleurs consacré
à Odin (Wotan). Le _Poème du Corbeau d'Odin_ attribue au dieu
le surnom de «_Père-des-Loups_» (23); et le Siegmund de la
_Völsunga_, métamorphosé réellement en loup, erre, traqué, durant
les neuf jours qu'il garde cette forme (voir ci-dessus, dans
l'Étude d'Edmond Barthélemy, en note, un résumé de la _Völsunga_
d'après M. Ernst). Du reste, en cette saga d'Egill citée plus
haut, un personnage du nom d'Eyvind, ayant troublé par un meurtre
une fête solennelle, est déclaré _loup_, c'est-à-dire anathématisé
et forcé de fuir. Les anciennes lois normandes disaient encore,
réglant la punition de certains forfaits: que le coupable soit
loup, _wargus esto_!--Tegner, en son fameux poème, met aussi dans
la bouche de _Frithiof_ cette expression: «Oui, j'ai incendié le
temple de Balder, et l'on m'appelle _varg i veum_,» c'est-à-dire
_loup dans le sanctuaire_.--Ainsi Wotan a pris et fait prendre à
Siegmund ce rôle de révolté contre l'ordre établi: «A la façon
des bêtes sauvages, avec lui j'errai par les bois; contre les
lois faites par les Dieux, j'exaltai sa témérité», racontera-t-il
un peu plus loin: pourquoi?--c'est ce qu'alors on verra.--Quant
à savoir dès à présent que _Wolfe_, Le Loup, c'est bien Wotan,
comment donc y parvenons-nous? Le poème ne le dit pas, c'est
vrai, mais la musique l'exprime assez: à l'orchestre, le thème du
Walhall.]

[Note 324-1: _Die Neidinge_, «les Fils-de-l'Envie», «les
Fils-de-la-Haine».]

[Note 324-2: «Le roi Sigmund et sa race portaient le nom de Vœl
et d'_Ylfing_» (c'est-à-dire _Louveteau_, _Wolfing_ en allemand)
lit-on dans le recueil de Sœmund, au _second chant sur Helge,
vainqueur de Hunding_. Et la nouvelle _Edda_ l'appelle «fils de
_Wolfung_».]

[Note 325-A: O douceur nostalgique du thème de Walhall, que
l'orchestre murmure ici;--évocation glorieuse et tendre.
(Partition, page 26.) Je considère ce passage comme un de ceux
où la conception musicale de Wagner a pleinement réalisé son
but. Aucune parole ne saurait donner une idée de la sérénité
douce du thème de Walhall, dans _Rheingold_ (Voy. la partition
de _Rheingold_, page 213). Mais la situation dramatique double,
ici, l'émotion musicale. La confiante plénitude du thème
(cf. _Rheingold_) s'estompe ici, suavement, des brumes d'une
mélancolique souvenance:

    Il est amer et doux, durant les nuits d'hiver,
    D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
    Les souvenirs lointains lentement s'élever...

Un motif d'amour (Siegmund et Sieglinde), succède immédiatement à
ce thème. (Partition, page 26, en bas.)]

[Note 326-1: Outre les trois Nornes proprement dites, desquelles
il est ailleurs parlé, «il y a plusieurs sortes de Nornes,» lit-on
dans l'_Edda_ de Snorro: «Celles qui assistent à la naissance des
hommes pour leur donner la vie sont de race divine,» etc. «Les
Nornes d'origine céleste donnent le bonheur; quand les hommes
tombent dans l'infortune, c'est aux méchantes Nornes qu'il faut
l'attribuer.»]

[Note 326-2: La situation et certaines paroles de Helge et de
Sigrun, dans un chant de l'_Edda_ de Sœmund (le _Poème Antique
sur les Vœls_) offrent des analogies telles avec ce récit de la
_Tétralogie_, qu'elles en pourraient bien être l'origine. Cette
observation ne s'adressant qu'à de bien rares personnes initiées,
je n'insisterai ni ne citerai.]

[Note 327-1: _Friedmund_,--_Voir_ la note (2) de la page 323.]

[Note 327-2: _Wolfing_, «Fils-du-Loup»; _Hunding_,
«Fils-du-Chien». Ce sont des ennemis naturels.]

[Note 327-3: Ce sont, ai-je remarqué, des ennemis naturels: l'un,
sauvage; l'autre, domestique, ou plutôt loup domestiqué, si
asservi à la coutume, qu'il ajournera sa vengeance afin d'observer
strictement la loi sociale de l'hospitalité.]

[Note 327-A: A ces dernières paroles de Siegmund, l'orchestre
émet, pour la première fois, le grand motif héroïque de la Race
des Wälsungen (partition, page 32), thème dont le rôle est
considérable dans l'œuvre. On remarque d'abord, entre ce thème
et celui du Walhall, une affinité tout indiquée; elle suggère que
les Wälsungen sont fils de Wotan. Le motif héroïque des Wälsungen
est cependant d'une couleur infiniment plus sombre que celui
du _Walhall_. (N'oublions pas le Motif de la Fuite, propre à
Siegmund.) Nous entrevoyons, dès maintenant, la destinée tragique
des Wälsungen. Il n'est pas inutile de dire que ce thème est formé
de deux motifs qui reviennent parfois isolément dans la suite.]

[Note 328-1: Les lecteurs qui connaissent le _Nibelunge-nôt_
peuvent se souvenir des paroles de Hagene de Troneje, adressées
(XXXe aventure) aux Hiunen qu'il devine hostiles: «Je doute
qu'aucun de vous exécute le projet que vous avez formé. Mais, si
vous voulez commencer, attendez jusqu'à demain au matin. Nous
sommes étrangers, laissez-nous donc reposer cette nuit.» (Trad.
Laveleye, p. 271.)]

[Note 328-2: «La discorde et l'inimitié régnaient entre Siegmund
et Hunding, et ils se tuaient réciproquement leur parents.»
(_Second chant sur Helge, vainqueur de Hunding._)]

[Note 328-A: Au moment où Sieglinde, se retournant vers Siegmund,
lui montre des yeux, tenacement, le tronc du frêne, l'orchestre,
très doucement, comme pour exprimer la secrète pensée de
Sieglinde, déroule le thème de l'épée (partition, page 35, en
bas). (Voy. _Rheingold_, partition, page 212.) Le second motif
du Thème héroïque des Wälsungen, motif qui semble exprimer plus
particulièrement une idée d'amour, reparaît un peu avant le thème
de l'Epée;--significatif.]

[Note 329-A: Un passage orchestral précède ces paroles de
Siegmund: «Une attente mortelle se fait, dit M. Ernst,--à peine
coupée par de sourdes pulsations des timbales, auxquelles répond
l'obscur accord des tubas, enveloppant une lente ébauche du thème
de l'épée (partition, page 37, les 4 premières portées). Sous une
note sans cesse répétée par les cors (5me portée), la trompette
basse dessine le motif du Glaive, nettement cette fois, mais dans
le mode mineur (6me portée). Un _trémolo_ croissant commence
aux altos et aux violons, sur une basse qui monte par degrés
chromatiques, tandis que les cors prolongent leur pédale, et le
cri de Siegmund éclate.»]

[Note 329-B: La fanfare de l'épée revient ici, solennellement,
avec force, lancée par la trompette en _ut_. (Partition, page 39,
6me portée.) Elle reste tressée dans l'orchestre durant tout ce
monologue de Siegmund (hautbois-trompette-cor). (Partition, pages
39 à 43.)]

[Note 330-A: Les deux thèmes du Glaive et de Walhall alternent
durant tout ce récit de Sieglinde (partition jusqu'à la page
47). Le thème du Glaive souligne principalement ces paroles de
Sieglinde:

    «C'est au plus Fort qu'elle fut destinée...»

Le thème de Walhall (toute l'âme de Wotan, cette harmonie!)
enveloppe nostalgiquement cette phrase:

    «Un Etranger alors entra..., un Vieillard.» (Wotan).

Mais à ces nouvelles paroles de Sieglinde:

    «O si je le trouvais aujourd'hui, l'Ami...,»

un nouveau motif triomphal, un thème très allègre, appelé «Cri
de victoire des Wälsungen» ou encore l'«Appel des Wälsungen»,
jaillit résolument; moins grave que les thèmes précédents, il
forme comme une transition entre ces thèmes et les motifs d'amour
qui, maintenant, vont dominer jusqu'à la fin de l'acte (partition,
page 47).--Le motif de l'«Appel des Wälsungen» exprimerait la joie
des deux amants se retrouvant enfin. Il revient plusieurs fois
ensuite. (Partition, pages 48, 49.)--Le début du lied du Printemps
semble une réminiscence de ce motif. (Partition, page 52.)]

[Note 331-1: Dans l'orchestre, le thème du Walhall.--D'ailleurs le
signalement du _Vieillard_ est conforme à la tradition norraine
sur Odin (Wotan); _der blinde Greis_, le nomment certaines
sagas: j'ai déjà noté (Or-du-Rhin, p. 248) qu'il est un Dieu
borgne, ici comme dans la _Völsunga_, et pourquoi il est un Dieu
borgne.--L'_Edda_ de Sœmund lui donne encore, entre autres
surnoms, celui de _Siddhötr_ ou _Sidhatter_ (_Poème de Grimmer_,
48), en allemand _der breithütige_ (Grimm, _Deutsche Mythologie_),
c'est-à-dire «celui-à-l'ample-chapeau». Il est, dans le même
poème, «vêtu d'un manteau bleu» (comparez ci-dessous _Siegfried_,
p. 429). Enfin la _Völuspa_ l'appelle (21) «le vieillard, l'auteur
des Ases», et l'on a pu voir par une note (p. 322) que la race
de Wälse (dans la _Tétralogie_: Wotan) se reconnaît à l'éclat du
regard.]

[Note 333-1: Cette «sœur» du Printemps, c'est l'Amour (se
souvenir que le vocable «amour» dans la langue allemande, est un
féminin): «l'Amour, _cachée_ au fond de nos âmes...» On voit donc
que moi-même, pour cette fois, j'ai fait d'«amour» un féminin,
comme plus d'un exemple classique et poétique m'y autorise.]

[Note 333-A: Ici commence le célèbre _lied_ du Printemps
(partition, page 52), constitué par le thème d'Amour de Siegmund
et Sieglinde, le thème du Printemps, ceux de la Fuite (encore),
de l'Epée, du Walhall... Il faut leur ajouter le thème des
_Pressentiments_, nouvellement entendu, mais de la même venue que
le motif d'Amour, et qui exprime le pressentiment qu'ont les deux
amants de leur parenté divine. Cela prépare à la foudroyante scène
du Glaive retrouvé.]

[Note 335-1: Ce ne sont point ici lieux communs d'amour, puisque,
frère et sœur, Siegmund et Sieglinde se sont, en effet, vus toute
leur enfance.]

[Note 335-2: Ici encore, nul lieu commun: cette ressemblance, si
naturelle, avait déjà frappé Hunding.]

[Note 335-3: _Voir_ la note (1) de la page 322, et la note (1) de
la page 331.]

[Note 336-1: _Wehwalt_, voir la note (1) de la p. 321, et la
note (2) de la p. 323.--Se rappeler ainsi le sens du nom, afin
de comprendre bien la réplique de Siegmund.--Même remarque pour
_Friedmund_, plus bas.]

[Note 336-2: _Friedmund_, voir la note (2) de la p. 323.]

[Note 336-3: Pour la filiation de Siegmund, Wagner a beaucoup
simplifié: Völsung est le nom de son père d'après la _Völsunga_,
sans qu'on y voie clairement si Völse (Wälse), le père de
Völsung, est Odin (se reporter à l'Étude d'Edmond Barthélemy, p.
201).--De même un chant de l'ancienne _Edda_ (_second chant sur
Helge vainqueur de Hunding_) dit de Siegmund: «Le roi Sigmund
Vœlsungsson...» Et, plus loin: «Le roi Sigmund et sa race
portaient le nom de Vœl...»--Enfin le _Lai_ (anglo-saxon) _de
Beowulf_ donne le nom de Wälse au père de Siegmund.--Consulter
d'autre part, ci-dessus, la note (1) de la page 331.]

[Note 337-1: «Saluons le Père-des-Armées à l'esprit clément; il
donne de l'or et récompense ceux qui le méritent. Hermod eut de
lui une cotte de mailles, et _Siegmund un glaive_.» (_Edda_ de
Sœmund, _Poème de Hyndla_, 2.)]

[Note 337-2: _Siegmund_ (antonyme de _Friedmund_),
«Bouche-de-Victoire» ou «Bouche-qui-proclame-la-Victoire», etc.
Voir ci-dessus la note (2) de la p. 323, sur _Friedmund_, en y
substituant partout le vocable «_victoire_» au mot «_paix_.»]

[Note 337-3: Au risque d'ennuyer certains, je crois devoir une
fois de plus, en ce passage capital, répéter qu'à l'idée de
«détresse» doit s'ajouter presque toujours, en cette traduction
de la _Tétralogie_, une idée de contrainte ou de nécessité. C'est
sous l'empire de cette contrainte, de cette nécessité suprême,
que Siegmund profère ces paroles et nomme son glaive: «Nothung!
Nothung!»]

[Note 337-4: _Nothung_ se traduit: «_Fils-de
la-Détresse_» (tel est le sens auquel je m'arrête);
«Celui-qu'on-trouve-dans-la-Détresse» (M. Ernst); «_Urgence_» (M.
Schuré); «_Détresse_» (Victor Wilder).--Ce glaive est tellement,
pour ainsi dire, un personnage actif de la _Tétralogie_, que j'ai
cru devoir lui garder son nom sans plus le traduire qu'on ne
traduit Siegmund, ou Brünnhilde, ou bien Hunding, etc.--_Voir_
ci-dessous la note (1) de la page 447.]

[Note 338-1: Il s'agit d'expliquer la portée de cet «inceste».--Si
l'on veut bien prendre la peine de se référer à l'analyse de
la _Völsunga_ (pp. 201-204), on y trouvera, dans les amours
de Siegmund et de sa sœur Signy, le prototype de celles de
Siegmund et Sieglinde. Pour les amants de la _Völsunga_, le but
est, avant tout, d'engendrer un Héros qui soit AUTHENTIQUEMENT
de _leur_ race, afin de les pouvoir mieux venger, l'un et
l'autre, d'affronts communs: bref, un Völsung qui soit Völsung en
chacune des gouttes de son sang. N'oublions pas que nous sommes
en plein milieu barbare; mais plutôt (car cela ne prouverait
pas grand'chose), n'oublions pas que nous sommes en pleine
saga _mythique_. Or, que de Mythes ne reposent-ils pas sur un
inceste! que de cosmogonies tout entières!... L'inceste est au
début de la _Genèse_ hébraïque (on peut le rappeler,--car c'est
notoire,--sans craindre d'offenser personne), il s'y étale même
par la suite, lorsqu'il a cessé d'être utile à la reproduction de
notre espèce, et quand l'aînée des filles de Loth, textuellement,
dit à sa sœur: «Notre père est vieux, et il n'y a point d'homme
dans la contrée pour venir vers nous, selon l'usage de tous les
pays. Viens, faisons boire du vin à notre père, et couchons
avec lui, _afin que nous conservions la race de notre père_.»
Observons, fait d'ailleurs remarquer H. Ernst, «observons que
Wagner a rendu excusable l'acte des deux Wälsungen, l'a fait
presque nécessaire, l'a glorifié de douleur et d'enthousiasme, en
montrant l'éclosion de l'amour avant la révélation de la parenté,
en posant la souffrance imméritée et la sympathie réciproque du
persécuté et de l'esclave, la pitié sainte et le pur dévouement,
comme préliminaires et causes de cet amour. La plus extrême
angoisse d'un péril mortel, l'obligation pour Siegmund de sauver
Sieglinde et de se défendre lui-même, la volonté enfin de Wotan,
qui a conduit le frère près de la sœur (à l'endroit où l'épée
vierge attend, enfoncée au cœur de l'arbre, la main du héros
prédestiné), cette volonté qui ouvre la porte de la sinistre
demeure, et enveloppe le couple de toute la joie de la nature, de
toute l'ivresse du printemps,--autant de raisons dramatiques qui
emportent nos résistances et contre lesquelles s'émoussent les
objections. Une sorte de droit primordial de l'amour apparaît,
s'arme de toutes les négations qu'il a subies, de toutes les
violences endurées, et triomphe, avec fureur, avec délire, de tous
les obstacles opposés à sa manifestation.»]

[Note 338-A: A ce geste, l'orchestre éclate. La fanfare du Glaive
jaillit (partition, page 74).

Elle reparaît, mais plus douce, à travers les thèmes d'Amour et de
Printemps qui reviennent.

Le chant de Siegmund, avant le geste, a ramené, par frissons, le
chant de Erda, lorsque dans _Rheingold_, elle prophétise la fin
des Dieux. Si l'on note que les paroles de Siegmund, ici, sur
cette sombre mélodie, sont toutes d'allégresse, on sentira, du
fait même de ce contraste sinistre, toute la force de la tragique
fatalité attachée au descendant de Wotan.]

[Note 340-1: C'est à Fricka qu'il «appartient» comme le prouve la
fin de cet Acte Deuxième. Il semble qu'ici, de la part de Wagner,
il y ait eu confusion consciente, analogue à telles confusions,
involontairement établies, par plus d'un docte mythographe,
entre Fricka (Frigg) et Freya:--«Freya,» dit l'_Edda_ de Snorro,
«possède le palais de Folkvaug, et, lorsqu'elle se rend à
cheval sur le champ de bataille, une moitié des hommes tués lui
_appartient_; l'autre est à Odin,» etc.]

[Note 340-2: «Maintenant j'ai dit les noms des _vierges du dieu
de la guerre, des valkyries prêtes à chevaucher vers le champ de
bataille_.» (_Völuspa_, 24.)]

[Note 340-A: Le thème de l'Épée reparaît, transformé, dans le
Prélude du 2e Acte, où l'on retrouve aussi des motifs d'amour
et de fuite. Les motifs d'amour sont des réminiscences de la
Mélodie du Regard et du Lied du Printemps. Ils se combinent,
significativement, avec une transformation du motif de la Fuite
(Cf. fuite de Siegmund et de Sieglinde, fin du 2e acte). Y est
aussi donné le motif principal de la Chevauchée des Walküres (à la
fin du Prélude) (partition, pages 80 à 83).]

[Note 341-1: Ces béliers, tant reprochés à Wagner dramaturge--en
vérité, pourquoi reprochés?--ces béliers, qui vont apparaître sur
la scène, sont _annoncés_, ainsi qu'on le voit. Il est d'ailleurs
notoire que Wagner y tenait fort, et se fâcha même avec le baron
de Hülsen, qui lui proposait de représenter le _Ring_, mais à la
condition que fût supprimé le «bétail».--A une époque où tout
le monde est, veut ou croit être «symboliste», il ne devrait
cependant pas être bien difficile de découvrir quelles bonnes
raisons,--non point seulement traditionnelles,--Wagner avait
d'atteler quand même deux béliers au char de Fricka, «sagesse»
et convention, morale, règle et coutume, gardienne de l'honneur
d'un Hunding! et j'en suis encore à chercher: pourquoi tel, non
des moindres entre les wagnéristes, lors de la première des
représentations de «_La Valkyrie_» à la Monnaie, souhaitait de
voir la «ménagerie» du _Ring_, une bonne fois, sais-tu? «à la
cantonade».]

[Note 341-2: «Le Père de tous est puissant, les alfes ont du
discernement..., les nornes indiquent sur leurs boucliers la
marche du temps..., les hommes souffrent..., _les walkyries
aspirent après les batailles_.» (_Edda_ de Sœmund, _Poème du
Corbeau d'Odin_, 1.)]

[Note 342-A: Pendant cette scène, un motif important est développé
à l'orchestre: c'est le thème de _la grande douleur de Wotan_. Ce
motif prédomine ici; il caractérise la lutte intérieure de Wotan.]

[Note 343-1: Fricka ne considère pas, ne veut pas considérer si
des époux s'aiment, ou ne s'aiment pas. Elle est la Gardienne de
l'ordre établi; elle est surtout, c'est ce qu'il faut bien saisir,
le principe d'ordre de Wotan, dieu organisateur du Monde. Que
les obtus ne viennent donc point nous parler, pour la critiquer,
d'une «scène de ménage» imitée d'Homère. En une note de la
Scène Deuxième de l'_Or-du-Rhin_, je disais: «Donc Fricka est,
personnifiée, cette gorgée d'eau de la source de sapience; elle
est la «sagesse» acquise par Wotan, incarnée par Wagner pour faire
vivre _à nos yeux_ les _dramatiques luttes intérieures_ de cette
sublime âme de Wotan, de cette immense âme d'Homme divinisé; c'est
ainsi que s'incarnera plus loin, en cette admirable Brünnhilde, la
vivante Volonté d'aimer révoltée, dans le cœur du dieu, contre
la froide sagesse, contre l'étroite coutume,--contre Fricka.»
Si d'aucuns en doutaient encore, une lettre de Wagner va faire
cesser leurs doutes: «... le combat», dit-il, «de Wotan contre son
inclination, d'une part, et Fricka (_die Sitte_), d'autre part.»
(Lettre à Uhlig, du 12 nov. 1851.) Or, quel est donc le sens de
_Sitte_? Voici: c'est la morale fondée sur la coutume, sur les
hypocrites conventions sociales: «Tes facultés n'embrassent, des
choses, que leurs habituels rapports, tandis que ma raison cherche
un ordre inconnu!»]

[Note 344-1: A présent que le lecteur ne peut douter, d'après ces
notes, du sens symbolique de Fricka, je laisse à sa perspicacité
le soin et le plaisir d'apercevoir, sous l'interprétation concrète
et transparente, nécessaire à la vie et au mouvement du drame,
la signification profonde, âme de cette vie tout extérieure.
A quiconque sait lire est-il nécessaire d'expliquer ce que
Fricka veut dire par les «adultères» de Wotan? L'un d'eux, le
plus important pour la marche du drame, n'est-il pas expliqué
ci-dessous, par Wotan lui-même, à Brünnhilde? «Savoir! rongé du
besoin de savoir, le Dieu bondit du ciel jusqu'aux entrailles
du Monde. Charmée par un philtre d'amour, la Wala» (Erda, la
Nature), «la Wala me répondit enfin. Je l'avais connue; et c'est
ainsi que vous eûtes pour mère, toi, Brünnhilde, avec tes huit
sœurs, la plus savante sibylle du Monde.» Wotan a forcé la Nature
d'enfanter suivant son Désir,--puisque la Walküre est appelée
_Wunschmaid_. Et de là sort le rôle de Brünnhilde; de Brünnhilde,
_strahlende Liebe_, radieux Amour; de Brünnhilde, Wotan féminin,
etc.--L'«adultère» de «Wälse» et ses conséquences, c'est-à-dire
l'infidélité de Wotan à l'ordre établi par lui-même, donneraient
lieu à des commentaires tout analogues. Mais je ne peux guère plus
prolonger que je ne veux multiplier des notes ayant le caractère
de celle-ci. Mon but n'est nullement d'y tout dire, un volume
n'y suffirait point; mon but est de montrer aux lecteurs, peu
familiarisés avec l'esprit de Wagner, qu'ils se feraient de ses
drames une idée très fausse en jugeant, d'après leur surabondante
vie extérieure, que cette vie n'est pas le «symbole», si l'on
veut, d'une plus surabondante encore vie intérieure. Mon but est
de montrer à ces mêmes lecteurs, par quelques exemples entre
mille, à quels points de vue il faut se placer pour d'abord, comme
eût dit Rabelais, notre Rabelais, «fleurer, sentir et estimer ces
beaux livres»; pour, ensuite, «par curieuse leçon et méditation
fréquente, rompre l'os et sugcer la substantifique mouelle.» Car
il n'est point du tout honteux d'ignorer l'œuvre de Wagner; il
n'est point honteux, pour qui la connaît, de l'attaquer au nom
d'une idée précise; mais il serait ridicule et triste et pitoyable
et criminel de la lire sans y rien comprendre, uniquement parce
que c'est la _mode_ de paraître admirer Wagner. Eh bien, par
l'interprétation de quelques passages, donnée en note, chacun
pourra se faire une idée de ce qu'il y a sous le sens concret de
presque chaque phrase; chercher ce second sens parallèle;--et
s'il ne le trouve pas, c'est qu'il voudra bien! A moins... mais
n'injurions personne!]

[Note 345-1: Depuis nombre de pages déjà, je ne m'astreins
plus à signaler les transpositions dramatiques opérées par moi
dans cette traduction, toutes conformes au sens général de
l'œuvre et aux prolongements de la musique. Pour n'en pas tout
à fait perdre l'habitude, donnons un passage littéral, dont
la lettre n'eût point convenu à cette adaptation, en prose,
d'un Drame-Musical-Poétique-Plastique.--Il y a donc ici, dans
l'original: «Car ta femme, tu [la] craignais encore de sorte--Que
la troupe des Walküres,--Et Brünnhilde même,--_Fiancée de
ton Désir_,--Tu [les] livras en obéissance respectueuse à la
Maîtresse.» Ce qui signifie que Wotan soumettait encore, aux
Règles de l'Ordre établi, ses Désirs d'un «ordre inconnu».]

[Note 346-1: Littéralement: «[C'est le] dès toujours
Accoutumé--Seulement [que] tu peux comprendre:--Tandis que, ce qui
encore jamais ne s'est réalisé,--[C'est] à cela [qu']aspire ma
pensée.»]

[Note 347-1: «_Il (Odin) donne la victoire à ses fils_, à
quelques-uns la richesse, l'éloquence à ceux qui sont généreux, la
raison aux hommes, le vent aux navigateurs, l'esprit poétique aux
poètes et _le courage viril à beaucoup de guerriers_.» (_Edda_ de
Sœmund: _Poème de Hyndla_, 3.)]

[Note 347-2: Grimm (_Deutsche Mythologie_, édition citée, I,
p. 308) montre que Sigmund est un nom d'Odin.--Point de vue:
considérer Siegmund comme une «incarnation» de Wotan.]

[Note 347-3: _Voir_ la note (1) de la page 337.]

[Note 348-1: Le Prélude de _La Walküre_ indique nettement, par
le thème de l'_Incantation de Donner_ (voir _L'Or-du-Rhin_,
scène quatrième), cette intervention de Wotan, _Sturmvater_, le
Père-des-Orages, dirigeant la fuite de Siegmund.]

[Note 349-1: _Voir_ la note (1) de la page 354.]

[Note 349-2: «FRIGG _chanta_: «Ne racontez jamais vos aventures
aux races humaines, ni ce que deux Ases ont fait dans les temps
anciens.» (_Le Festin d'Æger_, 25.)]

[Note 350-1: _Heervater_, «le Père-des-Armées». C'est l'un des
noms d'Odin (Wotan) dans les _Eddas_: «FRIGGA: Je conseille
au _Père-des-Armées_ de rester dans son palais divin.»
(_Vafthrudnismal_, 2.)]

[Note 350-A: Le motif de la Lance s'élève ici à l'orchestre, pour
rappeler les traités jurés par Wotan (partition, page 110).

La forme de ce motif est ici très nette. Il serait superflu de
commenter le fait de son affinité (qu'on remarque ici) avec le
thème de Walhall. Il présente pourtant, malgré cette affinité, un
caractère très arrêté de sombre énergie. Ce motif, on le sait, est
principalement constitué par le thème de la servitude. Là surtout
est l'intention dramatique.]

[Note 351-1: «Le moins libre»: c'est évident, et Wotan insiste
plus loin: «Maître du Monde grâce aux traités, me voici l'esclave
des traités.»]

[Note 351-2: _Voir_ la note (3) de la page 263.]

[Note 352-1: Donc cette connaissance du Passé est une condition
suffisante pour qu'Erda connaisse également l'Avenir.--Qu'on
prenne la peine de lire Wagner entre les lignes: à chaque instant
l'on y trouvera de ces significations profondes, sans que la
marche du Drame en soit interrompue, puisque le poète se garde
bien de les présenter comme apophtegmes.]

[Note 352-2: «Elle (Wola) était assise seule en dehors, lorsque
vint le vieillard, l'auteur des Ases, et elle lut dans son
œil.--«Que me demandes-tu? pourquoi me tenter?»... Le père des
armées fit choix pour elle de bagues et de chaînes d'or,... des
sons magiques et des chants puissants. Elle regarda bien avant
dans tous les mondes... Dans tous les lieux où elle recevait
l'hospitalité, on la nommait Heidi et Wola-la-Savante...»
(_Völuspa_, 22, 23, 25.)]

[Note 353-1: L'_Edda_ de Snorro dit d'Odin: «La terre était sa
fille et sa femme.» (_Gylfaginning._)]

[Note 353-2: «Avec tes huit sœurs.» Le texte dit seulement: «De
l'univers la plus savante femme--[T']enfanta, toi, Brünnhilde,
à moi.--[C'est] avec huit sœurs--[Que] je t'élevai,» etc.--Mon
interprétation n'en est pas moins exacte (partition, ensemble
de l'œuvre, gloses des commentateurs les moins incompétents,
m'autorisent à l'affirmer telle): aux sagaces de voir par la suite
pourquoi le texte de Wagner laisse seulement deviner, des autres
Walküres, ce qu'il dit de Brünnhilde en termes précis.--Quant au
nombre neuf ou trois fois trois, il jouissait, en Scandinavie,
comme dans l'Inde ancienne, d'une faveur toute particulière, dont
la trace est en plus d'un mythe. Le _Poème de Helge, vainqueur de
Hating_, dit d'une chevauchée de Walkyries: «Elles étaient trois
bandes, de neuf chacune», etc.]

[Note 353-3: «Gladshem est la cinquième demeure céleste. Walhall
tout resplendissant d'or y tient une vaste place; Odin y fait
tous les jours un choix parmi les hommes tués sur les champs de
bataille. Ils ont grande impatience de se rendre chez Odin pour
voir sa salle; le plafond en est cannelé avec des bois de lances;
le toit est couvert de boucliers; des cottes de mailles sont
étendues sur ses bancs... Un loup est enchaîné devant la porte de
l'ouest, et un aigle plane au-dessus» (_Poème de Grimner_, 8, 9,
10, dans l'_Edda_ de Sœmund), sans doute pour signifier, comme
le suppose M. Léouzon-le-Duc, que ceux qui avaient pu nourrir les
aigles et les loups des cadavres de leurs ennemis étaient seuls
dignes d'entrer dans cette glorieuse demeure.]

[Note 353-4: «Ganglere continua: «Tu m'as dit que tous les
hommes morts sur le champ de bataille, depuis la création du
monde, sont maintenant à Walhall avec Odin.» (_Edda_ de Snorro,
_Gylfaginning_.) «Ganglere dit alors: «Walhall est peuplée d'une
multitude immense, et Odin doit avoir bien de l'habileté pour
gouverner tant de monde.» (_Id._) «Ganglere dit: «Il faut que
Walhall soit un édifice immense; la foule doit en rendre l'entrée
et la sortie fort difficiles.» Har répondit: «Il n'est pas plus
difficile de trouver place à Walhall que d'y entrer». On trouve
dans le chant de Grimner le passage suivant: «Walhall possède, je
crois, cinq cents portes et quarante encore. Huit cents Einhærjars
peuvent sortir de front par chacune de ses portes, quand ils vont
combattre le loup.» (_Edda_ de Snorro.) Le _Poème de Grimner_ (23)
qui fait partie de l'_Edda_ de Sœmund, contient en effet bien
ce passage. _Einheriars_ est le nom que portent les élus d'Odin
(de _ein_, un; et _heri_, héros, combattant. _Einheriar_, d'après
Bergman, serait bien rendu par _Monomaque_, ou guerrier qui lutte,
à lui seul, contre un ou plusieurs adversaires). Quant au loup
qu'ils ont à combattre, c'est Fenris, l'ennemi d'Odin, qu'au
Crépuscule-des-Dieux sa gueule doit engloutir.]

[Note 354-1: «Elles sont appelées les Walkyries. Odin les envoie
sur tous les champs de bataille; elles savent quels sont les
guerriers qui succomberont, et disposent de la victoire. Gunn,
Rota, et Skuld, la plus jeune des nornes, sont toujours à cheval;
elles marquent les guerriers qui doivent périr, et dirigent le
cours des batailles.» (_Edda_ de Snorro, _Gylfaginning_.)]

[Note 355-1: Littéralement: «Moi qui par des Pactes [suis]
Maître,--[C'est] des Pactes [que] je suis à présent le valet.»]

[Note 355-A: Précédant ces paroles de Wotan:

    «Un seul peut ce qui m'est impossible...»

le thème du _Péril des Dieux_ apparaît à l'orchestre (partition,
page 123). Il se combine aussitôt avec le thème de la douleur de
Wotan.

Outre ce thème et le beau mouvement de la bénédiction du Nibelung
(page 133), il faut citer les réminiscences de _Rheingold_, qui
commentent fort logiquement le long récit de Wotan.

Le thème du _Péril des Dieux_ semble résulter de la fusion des
deux motifs des Nornes et du Crépuscule-des-Dieux. Sur le thème
du Péril-des-Dieux, Voy., _Or-du-Rhin_, la note relative à
l'Ur-Mélodie.]

[Note 358-1: Et maintenant, le lecteur juge-t-il que cette
«longue» scène soit une «longueur»?--Il paraît que c'en est une,
pourtant! Hé bien, je prie les critiques de nous déduire en
quoi... Je sais beaucoup d'«actions» fort grouillantes, pour ma
part, qui sont plus «longues» que cette «longueur»: l'«action?»
mais, dans le «récit» de Wotan, ne progresse-t-elle pas de phrase
en phrase, de vers en vers, de mot en mot? Voudra-t-on comprendre,
à la fin, que _La Walküre_ n'est point faite pour être jouée
seule? Je ne veux pas me refuser le plaisir, dans tous les cas,
de noter: qu'en une lettre à Liszt, Wagner nomme cette scène (et
pour cause!)--«_la plus importante du quadruple Drame_.»--Qu'en
pense-t-on? Cela vaudrait qu'on y pensât, j'espère!--Cf. p. 307,
n. (1).]

[Note 358-2: _Siegvater_, «le Père-des-Victoires.» C'est, dans
l'_Edda_ de Sœmund (_Poème de Grimner_, 48), un autre des surnoms
d'Odin, recueilli par Snorro dans son _Gylfaginning_.]

[Note 361-A: L'orchestre paraphrase divers motifs de l'Amour
de Siegmund et de Sieglinde, celui de la Mélodie du Regard,
principalement (partition, page 156).]

[Note 361-B: La scène quatrième débute par un magnifique passage
orchestral. Le thème de l'Interrogation de la Destinée (dont
nous entendrons une réminiscence lors de la marche funèbre du
_Crépuscule des Dieux_) rythme trois notes, mornes comme un écho
dans une caverne (tubas); une mélodie lui répond:--l'Annonce
de la Mort (cuivres). Mais, aussitôt, comme une lointaine
aurore de résurrection, voici, par bouffées, les ineffables
harmonies du Walhall, douces et majestueuses.--La Walkyrie
s'avance...--Beaucoup estiment cette scène la plus belle de toute
la _Walküre_; avec raison, peut-être. Bien plus profondément que
dans la fameuse _Chevauchée des Walkyries_,--cette prodigieuse
page décorative,--le véritable aspect psychique des Walküres
scandinaves, de ces symboles sublimes de mort et de résurrection,
est ici impérissablement fixé. (Partition, pages 156 et 157.)]

[Note 362-1: _Walvater_, «le Père-des-Prédestinés-au-Carnage.»
Encore l'un des surnoms d'Odin dans les _Eddas_ (_Völuspa_, 1;
_Vegtams-Kvidha_, 5): «On donne à Odin le nom... de Valfader,
père des prédestinés, parce que les guerriers qui succombent
sur les champs de bataille sont ses élus. Ils ont des places
à Walhall..., où ils portent le nom d'Einhærjars». (_Edda_ de
Snorro: _Gylfaginning_.)]

[Note 362-A: Durant tout ce dialogue entre Brünnhilde et Siegmund,
le thème de l'Annonce de la Mort, développé, alterne avec les
motifs de la Destinée, du Walhall (partition, pages 157-158), des
Walkyries (page 160 et seq.), de Freya. Le thème d'Amour reprend,
amenant une phrase qui exprime l'émotion de Brünnhilde.]

[Note 363-1: «Mais à quoi les Einhærjars passent-ils le temps
quand ils ne sont pas occupés à boire?» Har répondit: «Tous
les jours, après avoir fait leur toilette, ils prennent leurs
armes, se rendent dans la cour pour se combattre et se vaincre
mutuellement. Ce sont leurs jeux. Vers le moment du déjeuner, ils
rentrent à cheval dans Walhall, et se mettent à boire comme il
est dit ici: «Tous les Einhærjars combattent chaque jour dans la
cour d'Odin; puis ils reviennent s'asseoir à la salle du festin et
sont amis comme auparavant.» (_Edda_ de Snorro, _Gylfaginning_.)
Le passage cité par Snorro se trouve, plus ou moins textuellement,
dans l'_Edda_ de Sœmund, au _Vafthrudnismal_, 41.]

[Note 363-2: _Wunschmädchen_, «Filles-de-Désir», ou
«Filles-du-Désir» est la traduction littérale de l'islandais
_ôskmeyjar_, dénomination donnée aux Walküres dans l'_Edda_ de
Sœmund et la _Völsunga_. D'autre part, _Oski_ signifie «Désir»
(_Wunsc_) et c'est l'un des noms que s'attribue Odin dans les
vieux poèmes scandinaves. Grimm, qui rappelle tous ces détails
(_Deutsche Mythologie_, édition citée, I, 347) les résume en cette
phrase que j'ai déjà reproduite: «Die Walküre ist ein Wunschkint,
Wunsches Kint.»]

[Note 364-1: «Il y a encore d'autres femmes à Walhall; elles sont
chargées de verser à boire, de frotter les tables et les coupes.
Voici leurs noms, comme on les trouve dans le poème de Grimner:
«Je veux que Hrist» (Bruit-des-Boucliers) «et Mist» (Désordre)
«m'apportent la coupe. Skeggjœld et Skœgul» (Hache et Fuite)
«Hikl et Thrud» (Courage et Persistance) «... servent la bière
forte aux Einhærjars.» (_Edda_ de Snorro, _Gylfaginning_).
«Elles sont appelées les Walkyries.» (_Id._) Ganglere demanda:
Où trouve-t-on de quoi désaltérer les Einhærjars? boivent-ils
de l'eau?--Har répondit: Tu me fais maintenant une singulière
question. Odin inviterait-il chez lui des rois, des jarls ou
d'autres hommes illustres, pour leur donner seulement de l'eau à
boire? La plupart de ceux qui viennent à Walhall trouveraient, je
crois, que cette eau leur coûte cher; je parle des guerriers dont
les blessures et la mort ont été douloureuses. Mais j'ai autre
chose à te raconter à ce sujet. Il y a dans Walhall une chèvre
appelée Hejdrun, elle mange les feuilles de Lerad, sapin célèbre;
de ses mamelles coule l'hydromel nécessaire pour remplir une cuve
très grande et enivrer tous les Einhærjars.» (_Id._)]

[Note 366-1: Je signale, aux commentateurs des «Qu'il mourût», cet
exemple de ce que nos bons pédants nomment «le sublime.»]

[Note 366-2: Au VIIIe siècle, Radbot, prince des Frisons, recula
devant le baptême, quand il apprit que, comme chrétien, il ne
retrouverait pas dans le ciel ses compatriotes païens.]

[Note 366-3: _Hella_, _Héla_ ou _Hel_, dans la mythologie
norraine, est la fille de Loki ou Loke et d'une géante.
Personnification de la Mort, elle règne sur ceux qui ne sont morts
ni en combattant ni en se suicidant. «Odin précipita Hel dans
Niflhem, et lui donna puissance sur neuf mondes, afin qu'elle pût
faire changer de demeure aux hommes qu'on lui envoie, c'est-à-dire
qui meurent de maladie et de vieillesse. Elle y possède de
grandes habitations entourées de murailles excessivement hautes.
Sa principale salle se nomme _Eljudener_; son écuelle _Hunger_
(la disette); son couteau _Svœlt_ (la faim); son esclave mâle
_Senfærdig_ (lent); son esclave femelle _Sena_ (lente). Le seuil
de la porte par laquelle on passe pour entrer chez Hel est appelé
_Fællande-Svek_ (piège perfide); son lit Tiensot (la phtisie);
les rideaux de ce lit sont appelés _Fortærande-Sorg_ (chagrin
dévorant). Une moitié du corps de Hel est bleue, l'autre a la
carnation humaine; son aspect est effrayant et sinistre; elle
est fort connue.» (_Edda_ de Snorro.) Une citation de ce genre
ne manquera pas de faire rire, aux dépens des «barbares» vieux
Norses, tels critiques tant pieusement pâmés (1894) sur les
allégories intolérables d'un _Lutrin_.]

[Note 368-A: Mélodie du Sommeil. (Partition, pages 176 et seq.)]

[Note 368-B:

    «... Quelque rêve bienheureux sourit à sa tristesse.»

Un des motifs du _lied_ du Printemps accompagne ces paroles.]

[Note 370-1: «Sa colère s'enflamma en même temps contre le Géant,
et peu s'en fallut qu'il ne lui fît à l'instant _goûter_ son
marteau.» (_Edda_ de Snorro; Épisode de Thor chez Hymer.)]

[Note 371-1: Wotan nous est ainsi montré comme dieu de la mort.
Mais est-ce bien un nouvel aspect, car lequel des dieux Wotan
n'est-il point? Il conviendra toutefois de se le rappeler, cet
aspect, lors de telle victoire de Siegfried sur Le Voyageur
(Wotan), au drame de _Siegfried_.--A propos de Hunding, j'ai
d'autre part noté, vers le début de l'Acte Deuxième, quelle
confusion consciente il semble que Wagner ait établie entre Fricka
(Frigg) et Freya, relativement à la tradition suivant laquelle la
moitié des héros tués «appartenaient» à la dernière. Cf. p. 340,
note (1).]

[Note 371-A: Le thème de la _Détresse des Dieux_ accompagne la
sortie de Wotan. (Partition, page 187.)

Quel que soit notre effort à démêler, à travers le touffu de la
partition, les lignes maîtresses des principaux thèmes, nous ne
pouvons pousser cette nomenclature jusqu'à noter, dans ces thèmes,
les nuances, les subtiles transformations, les points précis de
développement, par où s'expriment--plus complètement peut-être
que par le texte--des situations morales complexes. Un exemple:
Brünnhilde, incarnation de l'intime désir, du cœur même de Wotan,
en voulant sauver Siegmund, agit selon le secret mouvement de ce
cœur. Mais Wotan, pour les raisons que l'on sait, doit taire
son cœur, laisser mourir Siegmund. La musique de Wagner, toute
en combinaison de rappels, d'harmonies diverses simultanément
contrepointées, de nuances suggestives, était merveilleusement
apte,--mieux que n'importe quel texte,--à décrire un tel état
d'âme dédoublée. Mais quelle analyse verbale voudrait suivre,
en ses infinis méandres, une telle polyphonie? Il faut tout un
orchestre pour rendre sensible la signification des motifs ainsi
combinés.]

[Note 373-1: Tous ces noms de Walküres ont chacun un sens, comme
ceux des Walkyries donnés par les _Eddas_ (_Poème de Grimner_, 36;
_Völuspa_, 24; _Edda_ de Snorro, _voir_ ci-dessus la note (1) de
la p. 364. M. Schuré a essayé, à défaut d'une vraie traduction,
la transposition de quelques-uns: par exemple celle de _Helmwige_
en _Berceheaume_; celle de _Rossweisse_ en _Blanchecrine_; ou
celle de _Schwertleite_ en _Conduirépée_. D'autres me semblent
moins heureuses: _Siegrune_ (Rune-de-Victoire) deviendrait
_Grondevictoire_, etc.) Je devais au lecteur la mention de ces
jeux innocents autant qu'inutiles; mais je les imiterai d'autant
moins que ces noms sont dans le drame huit noms, et rien de plus.]

[Note 373-A: _La Chevauchée des Walkyries!_ Quelque admiration que
l'on éprouve pour cette prodigieuse page décorative, il ne faut
pas oublier qu'elle n'est dans le drame qu'un élément secondaire.
On entend dire:--«Allez donc voir la _Chevauchée des Walkyries_.»
J'estime que ce n'est pas la raison principale d'écouter la
_Walküre_. D'autres chefs-d'œuvre, sans doute, ont, de même,
frappé par d'autres côtés que ceux où leur auteur s'attendait à
provoquer le plus d'émotion. Mais jamais Art n'ayant été plus
volontaire que l'Art de Wagner, il ne faut pas que là, encore,
il en aille ainsi. Certes la plastique physique du drame, son
intensité musicale aussi, deviennent ici formidables. Mais Wagner,
très probablement, n'entendit ni ne put y mettre aucune réelle
_sensation d'âme_. Le fond de l'œuvre ne s'ouvre pas, n'a pas à
s'ouvrir ici. L'interprétation la plus juste que Wagner ait donnée
de cette création scandinave des Walküres, c'est, selon nous, la
scène de l'Annonce de la Mort (Voy. note de la page 361).

Les lignes suivantes de M. Alfred Ernst donneront, de cette épique
_Chevauchée des Walkyries_, une belle idée musicale:

«Quelques traits de cordes, violents, incisifs mettent en branle
les trilles des instruments à vent, depuis les clarinettes
jusqu'aux petites flûtes. Sous ce _fortissimo_ rageur, cors,
bassons et violoncelles jettent un rythme entraînant de galop.
Bientôt des traits s'envolent aux bois et aux cordes, sur chaque
temps de la mesure, en tous sens, sifflants, exaspérés, avec un
déchirement de rafale furieuse. La trompette basse, renforcée de
deux cors, attaque le _thème des Walkyries[373-A-a]_. Une deuxième
phrase, née du même motif, éclate, martelée par quatre cors et
par toutes les trompettes. Puis, dans le tourbillon croissant, le
thème recommence, rugi par les trombones, tandis que le rideau
s'ouvre sur un paysage sinistre.» (Partition, page 188 et seq.)
(_La Chevauchée des Valkyries_ a été éditée à part.)]

[Note 373-A-a: Voy. note de la page 310. Voy. partition, pages 80
à 83; le thème y est donné pour la première fois.]

[Note 375-1: «Dans une masse nuageuse», etc. J'ai déjà fait
remarquer ailleurs (mais il n'est pas mauvais de le rappeler
quelquefois) que Wagner, en cette géniale synthèse des mythologies
septentrionales, en cette géniale synthèse qu'est à titre
secondaire, mais à titre réel, la _Tétralogie_, Wagner donc n'a
jamais omis de suggérer, pour chaque personnage introduit par
lui dans ses drames, toutes les virtuelles interprétations se
rapportant, physiques ou morales, au personnage. C'est une des
multiples raisons pour lesquelles chacune des Walküres arrive au
milieu d'un nuage illuminé par les éclairs; c'est encore de même
que Waltraute, en une magnifique scène du _Crépuscule-des-Dieux_,
viendra vers Brünnhilde au galop; et, quand Waltraute s'éloignera:
«Éclair et nuée», lui criera Brünnhilde, «éclair et nuée, par le
vent soufflée, va-t-en donc et ne reviens jamais!» Maints passages
nous laissent entrevoir, dans les vieux poèmes scandinaves,
cette signification mythique; voici l'un des plus transparents:
«Elles étaient trois bandes de neuf chacune, mais une vierge
chevauchait à leur tête; elle était blanche sous le casque. Les
chevaux secouèrent leur crinière, la rosée tomba dans les vallées
profondes, et la grêle sur les arbres élevés.» (_Poème de Helge,
vainqueur de Hating_, 28, dans l'_Edda_ de Sœmund).--Plus d'un
commentateur a d'ailleurs expliqué, dit avec justesse Henri Heine,
que les Walkyries sont ces nuages qui jadis jouaient un grand rôle
dans les batailles, et auxquels on faisait souvent des sacrifices
avant la lutte.--Cf. _Commentaire musicographique_, pp. 307-309.]

[Note 376-1: Un Witeg apparaît, dans le _Nibelunge-nôt_, à la
cinquantième strophe de la XXVIIe aventure. Wittich, d'ailleurs,
est l'un des principaux héros de la _Wilkina_ ou _Thidreks
Saga_.--De même un Sindolt, «le guerrier choisi», est mentionné
par l'épopée (aux strophes 10 et 11 pour la première fois) et
y fait figure à plusieurs reprises.--Il fallait de semblables
détails, pour que fût plus complète l'évocatrice synthèse
qu'est,--entre autres choses,--la _Tétralogie_.]

[Note 378-1: Voy. la note (1) de la p. 354.]

[Note 379-1: Sur Grane, voy. au drame de _Siegfried_, la note (1)
de la p. 504.]

[Note 380-1: _Heervater_, «le Père-des-Armées». Voy. la note (1)
de la p. 350.]

[Note 381-1: _Walvater_, «le Père-des-Prédestinés». Voy. la note
(1) de la p. 362.]

[Note 381-2: Dans les sagas, ce cheval d'Odin est blanc.--Dans les
_Eddas_, il naît d'une façon merveilleuse, s'appelle Sleipner,
et a huit pieds.--Dans Wagner, on voit ce qu'il devient. Encore
dans _Siegfried_, lorsqu'approche Wotan, sous la forme du Voyageur
accompagné d'un vent d'orage: «Là! quelle est cette lueur qui
brille?» dit Alberich. «Elle se rapproche, elle resplendit, c'est
une éblouissante clarté; il court comme un _coursier d'éclairs_
qui se fraye par la Forêt passage, en s'ébrouant.» Puis, au moment
où le quitte le Dieu: «Il part, sur sa _monture de flamme_...»
etc. (Voy. _Siegfried_, acte II, scène Ire.)]

[Note 381-3: _Der wilde Jäger_: autre preuve du génie synthétique
de Wagner. On sait que, d'après les mythographes, le _Chasseur
sauvage_ des légendes n'est autre que Wotan (Odin), lequel
n'est lui-même autre chose que la tempête poussant les nuages
devant elle: «_Selbst Wuotans wüthendes Heer was ist anderes
als eine Deutung des durch die Luft heulendes Sturmwindes?_»
dit Grimm. (_Deutsche Mythologie_, édition citée, I, 526.) A
tout insolite bruit nocturne, le paysan de Norvège, encore,
profère que «c'est Odin qui passe!» Si le vent gémit dans les
sapins, «C'est la chasse d'Odin qui poursuit les loups.» Pauvres
mythes, d'être ainsi réduits, par la critique de notre époque, à
ces phénoménalités! Mais heureux mythes puisqu'un Wagner, sans
négliger _l'exactitude_ (_relative_) de leurs sens physiques, a
mis en pleine lumière en quatre Drames vivants, nonobstant la
critique myope, et sans dissertations «savantes», toute l'immense
_vérité_ latente (_absolue_), de leur principe moral.]

[Note 382-1: «Elle s'appelait Sigurdrifa et elle était Walkyrie.
Elle raconta comment deux rois se faisaient la guerre: l'un avait
nom Hialmgunnar: il était vieux, c'était le plus vaillant des
guerriers et Odin lui avait promis la victoire. L'autre s'appelait
Agnar, frère d'Auda, _et personne ne voulait le protéger_.
Sigurdrifa tua Hialmgunnar dans le combat.» (_Sigurdrifumàl_.)]

[Note 383-1: Littéralement: «Le volant», «le flottant.»--Cf. p.
375, note.]

[Note 384-1: Faut-il signaler à nos pions cet autre exemple de
«sublime»? Ils ont le _droit_ d'admirer, nous le leur affirmons.]

[Note 385-1: «Fafnir se dirigea vers la Guitaheide, s'y fit une
couche, prit la forme d'un dragon et s'étendit sur l'or.» (_Edda_
de Snorro.)]

[Note 385-A: Ces paroles de Siegrune et de Schwertleite sont
soulignées, à l'orchestre, par les motifs de l'Anneau et du
Dragon. (Partition, pages 227 et 228.) Le Motif du Dragon a déjà
paru, dans _Rheingold_ (partition de _Rheingold_, page 150),
lors de la première métamorphose d'Alberich. On remarquera le
souci qu'eut Wagner de ménager des retours de ce motif, qui n'est
point pourtant fondamental dans l'œuvre. Mais cela prouve que
sa conception lui est présente, à tout instant, dans tous ses
détails,--détails non improvisés...--Ces lignes pour qui pourrait
croire,--après d'autres,--que le Dragon est une fâcheuse...
superfétation.]

[Note 386-A: A ces paroles:

    «... Des héros du monde, le plus sublime.»

l'orchestre déroule, à la basse, sous une suite de clairs accords
passionnés, l'héroïque phrase du thème de Siegfried, phrase
que reproduit exactement la voix de Brünnhilde. (Partition,
pages 230 et seq.) Bien volontiers dirions-nous que ce thème
d'héroïque allure, que ce long thème double, proclamé par la
double puissance de la voix et de l'orchestre, est parmi «les
plus beaux» de la _Tétralogie_, comme il en est l'un des plus
longs, si dans la conception dramatique de Wagner, d'une unité
si profonde, où, toujours, dans une mesure précise,--ni plus,
ni moins,--l'expression musicale correspond à l'intensité du
sentiment,--l'on pouvait, réflexion faite, véritablement, avancer,
sans hérésie, que «ceci est plus beau que cela». Ces réserves
données, il faut ajouter que ce thème est sublime de grandeur
épique et d'éperdue passion. Il est,--mais plus largement,--de la
même venue que le thème de l'Epée.]

[Note 387-1: Les sources scandinaves mettaient cette prophétie
dans la bouche de Siegmund mourant. (_Voir_ en note, dans l'Étude
d'Edmond Barthélemy, p. 201, l'analyse de la _Völsunga_.) Hjördis,
femme de Siegmundr, vient sur le champ de bataille; le héros
dit alors ceci: «Odin ne veut plus que je brandisse mon glaive;
_gardes-en les morceaux avec soin, car de toi va naître un fils
qui sera le plus glorieux héros_ de notre race; il portera
_victorieusement_ l'épée qu'on _reforgera avec ces débris que je
te donne_, et on nommera cette épée _Gram_ (angoisse, colère).»
Dans les _Chants des Iles Féroë_, récit tout à fait analogue:
«Hjördis s'enveloppa d'un manteau bleu et se rendit sur le champ
de bataille où gisait Sigmund:...--«Tu es venue trop tard,
Hjördis, pour m'apporter les baumes qui pourraient guérir mes
blessures... Prends les deux morceaux de mon épée et fais-les
porter au forgeron par le jeune fils que tu as conçu. L'espoir que
tu portes en ton sein, c'est le fils d'un héros. Élève-le avec
soin et donne-lui le nom de Sjurd. Je te le dis en vérité, ce fils
vengera ma mort.»]

[Note 387-2: Littéralement: «Celui qui, de nouveau
jointe,--Brandira cette Épée un jour,--Que de moi il reçoive
son nom:--«Siegfried»: [c'est-à-dire] qu'[il] se _réjouisse_
de» (ou «dans», ou «par») «la _victoire_.»--Étymologiquement,
_Siegfried_ se compose du mot _Sieg_, _victoire_, et du mot
_Friede_, qui signifie _paix_. Dans la première version du
_Crépuscule-des-Dieux_, laquelle, sous le nom de _Siegfried's
Tod_, était comme une condensation de la _Tétralogie_ future,
Wagner faisait dire par une Norne: «Durch _Sieg_ bringt
_Friede_ ein Held,» «Par la _victoire_, un Héros apportera la
_paix_.»--Mais ce sens ne s'adaptant plus à sa conception nouvelle
du rôle de Siegfried, lorsque _Siegfried's Tod_ (la _Mort de
Siegfried_), drame d'abord unique, se déquadrupla, il aima mieux
ramener, un peu arbitrairement, le deuxième élément du nom de
son héros à cette idée de _Joie_, _Freude_, qui sonne à peu près
comme _Friede_. Le caractère de Siegfried, _der überfrohe Held_,
«le Héros joyeux-à-l'excès», dans les deux derniers drames du
_Ring_, commente et justifie assez cet arbitraire. Aussi bien
Wagner n'était-il pas libre de modifier le nom de Siegfried,
et l'interprétation qu'il en a su trouver témoigne, opportune
comme elle est, de l'extraordinaire souplesse de son génie, non
moins attentif aux plus petits détails, que capable des plus
compréhensives synthèses.--Du reste, on pourrait presque dire
qu'il est revenu au sens des sources scandinaves: «Sig-Urd»,
«_Destinée-de-la-Victoire_.»]


[Note 387-A:

    «.. Ces robustes tronçons du Glaive...»

A ces paroles, la Fanfare du Glaive, succédant immédiatement
au thème de Siegfried, s'élève à l'orchestre: deux mesures, et
l'évocation est complète. (Partition, page 231.)]

[Note 387-B: Le motif de Siegfried retentit de nouveau.
(Partition, page 231.)]

[Note 388-1: «En ce temps-là croissait dans le Niderlant le
fils d'un roi puissant.--Son père se nommait Sigemunt, sa
mère _Sigelint_...--Ce brave guerrier s'appelait Siegfrid.»
(_Nibelunge-nôt_, aventure 11, strophes 1 et 3.)--Dans toutes les
sources scandinaves, notamment dans la _Völsunga_ (se reporter
à l'Etude d'Edmond Barthélemy, pp. 201-204), dans les _Eddas_,
dans les _Chants des Iles Féroë_, l'épouse de Sigmund, la mère de
Sigurd, a pour nom Hjördis.--Si Wagner a choisi pour elle celui
de Sieglinde, d'après le _Nibelunge-nôt_, sans doute est-ce qu'il
en eut des raisons importantes: j'en développerai ci-dessous
quelques-unes dans _Siegfried_, en donnant, à propos de Sieglinde
et de l'étymologie de ce nom, des indications que je crois neuves.
Cf. p. 463, note (1).]

[Note 388-A: La voix de Sieglinde chante ici le thème de
la Rédemption par l'Amour, dans les accords glorieux de
l'orchestre,--idéale harmonie pacifiée, fugitivement éclose entre
deux tourmentes.--Remarquez cette conception, toujours présente,
d'Amour et d'Angoisse. Ce thème s'éteint bientôt. Mais, à la fin
de la _Tétralogie_, lorsque l'Amour aura pour jamais triomphé,
ce thème de la Rédemption reviendra, large, suprême, illimité.
(Partition, pages 232-233.)]

[Note 391-1: «Ta cuirasse»: Brünne; et, plus loin: «ton
nom.»--_Brünnhilde_ signifie «Hilde-sous-la-Cuirasse», _Hilda_
(courage) étant une déesse de la guerre. Il est probable que si
le nom,--comme celui de Siegfried, d'ailleurs,--n'eût pas été
traditionnel, Wagner l'aurait rendu plus expressif de l'idée que
symbolise Brünnhilde dans son Drame: le Désir de Wotan, la volonté
de Wotan, Désir et Volonté d'aimer, «radieux Amour.»--Mais, s'il
n'a pu modifier le nom, Wagner s'en est quand même servi comme il
a pu. La «cuirasse» est devenue, pour lui, le signe extérieur de
ce Désir, le signe extérieur de cette Volonté, aussi longtemps
que le Dieu _les arme_ pour l'Action, aussi longtemps qu'à
cette Action il n'a point encore renoncé. Mais ce Désir, mais
ce Vouloir, cette faculté d'aimer, d'agir, il va bientôt, avec
Brünnhilde, les retrancher de soi-même et les «endormir», il va
punir Brünnhilde, le cœur, la fille de la Nature, l'instinct,
d'avoir désobéi à sa pensée, Fricka, à son égoïste pensée,
servante avisée du destin. Et enfin ce Désir et cette Volonté,
c'est Siegfried qui, coupant la «cuirasse» de Brünnhilde, achèvera
de les rendre inactifs, tout au moins inutilisables pour Wotan.
C'est pourquoi Brünnhilde, réveillée, Brünnhilde, désarmée,
s'écriera, «avec une mélancolie graduellement accrue»:--«Je
vois de la _cuirasse_ l'étincelant acier: un Glaive affilé
l'a tranchée en deux; grâce à lui ma chair virginale est sans
défense: sans sauvegarde, sans abri, sans fierté, je ne suis plus
qu'une femme, rien qu'une triste femme!» et finalement: «Il m'a
déshonorée, le héros qui m'éveille! Il m'a vue sans heaume ni
_cuirasse_ (_Brünne_): _Brünnhilde, je ne suis plus Brünnhilde!_»
J'interromps ici ce développement: aux lecteurs sagaces de
l'achever.]

[Note 392-1: Une femme.--Car, il ne faut pas s'y méprendre,
Brünnhilde est bien «une femme vivante, non une figure
allégorique.» Cette remarque si juste est de M. Ernst, qui
dit non moins excellemment: «Les significations mythiques, et
même le symbolisme humain, n'apparaissent ici qu'à titre de
généralisation, de légitimes prolongements poétiques. Le fait
initial et capital, c'est la vie nettement sentie, fortement
recréée sur la scène. C'est un cœur féminin réel que Wagner
nous montre, en ses émotions diverses, et les interprétations
ultérieures ne sont plausibles que parce qu'elles dérivent de
cette souveraine réalité.» Il est bien entendu que la même
observation s'applique à chacune des figures _à la fois_
si vraiment _vivantes_, si profondément _symboliques_, si
_multiplement unes_ de la _Tétralogie_.]

[Note 392-2: _Voir_ la note (1) de la p. 354.]

[Note 393-1: «Hélas! l'amour chassa sa grande force. Et
depuis lors elle ne fut pas plus forte qu'une autre femme.»
(_Nibelunge-nôt_, X, 101.)]

[Note 393-2: _Voir_ la note (2) de la p. 397.]

[Note 393-3: _Voir_ la note (1) de la p. 399.]

[Note 394-A: Ici apparaît le thème de la Justification.
(Partition, page 271.)--Il reviendra, élargi, vers la fin de la
scène.]

[Note 396-1: On se rappelle la maxime fameuse: «Le cœur a des
raisons que la raison ne connaît pas.»]

[Note 397-1: «J'étais ta moitié même»--«Mon être fit tout entier
partie du tien,» etc. Ces phrases, d'ailleurs si dramatiques
(Brünnhilde étant «fille» de Wotan) pour quiconque s'en tient à
«l'intrigue», ces phrases sont significatives pour qui s'est déjà
rendu compte de l'idée que représente Brünnhilde, volonté, désir,
cœur, soif d'un ordre inconnu d'Amour, sentiment, révoltés contre
l'Ordre établi, contre la pensée servante du destin, résignée aux
nécessités, consciente de ne pouvoir «faire un monde à son image»,
comme s'exprimait Wagner lui-même, dans _Über Staat und Religion_,
en parlant de la _Tétralogie_.]

[Note 397-2:

    Von _Walvater_ schiedest du,
    Nicht _wählen_ darf er für dich.

_Walvater_ est le «Père-des-Prédestinés»,--des prédestinés au
carnage (_Wal_), à la mort sur le champ de bataille; il les
_choisit_ lui-même: de là une confusion entre _Wal_, carnage,
et _Wahl_, choix. Le maître du _carnage_ ou du _choix_ (_Wal_
ou _Wahl_) ne saurait choisir, _wählen_, pour Brünnhilde.--Mais
pourquoi? C'est facile à voir. Le _choix_ de Wotan était fait,
Siegmund devait périr. Ce choix, Brünnhilde l'a récusé: elle a
donc ainsi perdu le droit de réclamer pour soi-même un _choix_ à
l'autorité qu'elle a récusée. Très logique sera son châtiment:
coupable pour avoir _choisi_, elle sera condamnée à ne pouvoir
_choisir_.]

[Note 398-A:

    «Une généreuse lignée fut engendrée par toi...»

Le motif de Siegfried accompagne ces paroles de Brünnhilde.
(Partition, page 286.)]

[Note 399-1: _Voir_ d'abord la note (1) de la p. 382.--«Pour la
punir Odin la piqua de l'épine du sommeil et décida qu'à partir
de ce moment elle ne remporterait plus de victoire et qu'elle se
marierait.» (_Sigurdrifumàl._)]

[Note 399-2: _Voir_ d'abord la note précédente.--«Mais je lui
dis que je faisais le serment de n'épouser _aucun homme qui
connaîtrait la crainte_.» (_Sigurdrifumàl._) Comparer ci-dessous
la note (1) de la p. 403.]

[Note 399-3: Libre, puisqu'il sera sans peur; libérateur,
puisqu'il sera libre.--Cf. p. 451., note (1).]

[Note 400-1: «Tu me permettras de préparer une salle dans
la marche solitaire... Une flamme, la Waberlohe, et de la
fumée entoureront cette salle. Cette flamme, la Waberlohe,
me protégera.» (_Chants des Iles Féroë._) _Voir_ ci-dessous
_Siegfried_, note (1), p. 503.]

[Note 400-2: «Elle (Brünnhilde) habitait la montagne d'Hindaberg.
Son Burg était entouré de Wafurlogi, le feu aux langues de
flammes, et elle avait fait le serment de n'aimer que l'homme qui
oserait chevaucher à travers Wafurlogi, le feu aux langues de
flammes.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 400-A: Le thème de la Chevauchée et le motif de
l'Incantation du Feu accompagnent ces paroles de Brünnhilde.
(Partition, page 293.)]

[Note 401-A:

    «... Que celui-là seulement conquière la Fiancée...»

Le motif de Siegfried accompagne ces paroles. (Partition, page
298).]

[Note 401-B:

    «Ces yeux...»

Précédant ces paroles, revient solennellement à l'orchestre,
le thème élargi de la Justification, «et la mélodie monte,
planant sur d'immenses accords de cuivres, aux plus extatiques
hauteurs de sonorités instrumentales. Le thème dit du Sommeil de
Brünnhilde (ou, mieux, de la Fiancée endormie dans la Flamme)
éclate au dernier _fortissimo_ de cette progression incomparable,
et redescend, toujours adouci, à la rencontre de la voix de
Wotan, qui bientôt s'élève en une émouvante lamentation.
Le thème persiste à l'orchestre, coupé de quelques autres
figures, et forme l'accompagnement expressif du dernier chant
d'adieu.[401-B-a]»--(Partition, pages 298, en bas, et 299.)]

[Note 401-B-a: Alfred Ernst, _ibid._, page 241.]

[Note 402-A: Thème du Renoncement à l'Amour (partition, p. 301).
(Cf. _Rheingold_, partition, page 42).]

[Note 402-B: Pendant ce baiser de Wotan, l'orchestre, très
doucement, égrène les arpèges du _Charme du Sommeil_ (sept
mesures). (Partition, page 302, en haut.)]

[Note 402-C: Ici commence le développement du Motif de
l'Incantation du Feu «qui pétille aux harpes et aux flûtes,
siffle aux violons divisés en quatre parties, sur les harmonies
caractéristiques des instruments à vent.» (Partition, pages
303-304-305.)

Le thème de la Fiancée endormie dans la flamme vient se combiner
avec lui, et «comme le refrain d'une berceuse grandiose, il se
balance sur les traînées vertigineuses du Feu.» (Partition, page
306.)]

[Note 403-1: «BRYNHILD: «... Il (Odin) m'entoura de boucliers
dans Skatalund, de boucliers blancs et rouges dont les bords me
pressaient. Il ordonna que celui-là seul m'éveillerait de mon
sommeil, _qui jamais n'aurait connu la crainte_. Autour de ma
résidence, située vers le sud, il fit brûler le feu qui dévore le
bois. Celui-là seul devait traverser la flamme qui m'apporterait
l'Or sur lequel Fafnir était couché.» (_Helreidh Brynhildar._)
Cette note, jointe à celle de la p. 399, établit que c'est bien
dans l'_Edda_ que Wagner a trouvé cette idée de la peur, l'un des
ressorts les plus importants du drame de Siegfried en entier. Trop
exclusive est donc l'affirmation de M. Alfred Ernst écrivant:
«_L'idée de la peur_, et de l'impossibilité où Siegfried est de
la ressentir, vient _principalement_ des _Kindermärchen_.» Trop
exclusive, sans doute; non, du reste, erronée, comme on s'en
rendra compte plus loin. (_Voir Siegfried_, p. 476, note 2.)]

[Note 403-A: Le thème de Siegfried commente ces paroles de Wotan:

    «Quiconque craint la pointe de ma Lance,»

(partition, pages 307, en bas, et 308) cependant que continuent
les harmonies du thème de la Fiancée endormie dans la flamme et
du motif de l'Incantation du Feu.--La mélodie de l'Adieu apparaît
un instant, succédant au thème de Siegfried (page 308). Puis
vient encore l'_Interrogation de la Destinée_. Mais de tous ces
thèmes tour à tour glorieux, torrentiels, mélancoliques, les
harmonies comme impalpables de la Fiancée endormie, aériennement
se dégagent, et enfin s'évaporent en un long decrescendo.

(_Voy._ partition, dernières pages, à partir de la page 302).]

[Note 407-1: Dans une lettre du 20 novembre 1831, adressée
d'Albisbrunn à Liszt, Wagner qualifie de _Waldstück_, «pièce
sylvestre» (littéralement: «pièce-de-forêt»), son drame de
_Siegfried_, qui, à cette époque, portait ce titre: _Le Jeune
Siegfried_.--Il en fait observer d'abord «la grande simplicité
scénique», le «petit nombre de personnages», et il conclut que
représenté entre la _Walküre_ et le _Crépuscule-des-Dieux_ (encore
intitulé alors _Siegfried's Tod_, la _Mort de Siegfried_), ce
_Waldstück_, dont l'action est beaucoup moins complexe, «avec son
audacieuse solitude juvénile, fera certainement une bien heureuse
et particulière impression.»]

[Note 407-2: En ce personnage de Mime sont résumés: 1º celui de
Regin, des sources scandinaves; 2º celui du forgeron Mimer dans
le _Siegfriedslied_ ou _Hœrner Siegfried_: Mimer a pour élève
Siegfried, lequel ignore son origine, et c'est au fond des bois
qu'ils vivent; plus d'un détail du premier acte est tiré de cette
vieille source allemande.--Quant au Regin des deux _Eddas_, de
la _Völsunga_, des Féroë, etc., c'est le même qui, menacé par
Fafnir (voir l'annotation de l'_Or-du-Rhin_, «Scène» IV), s'est
enfui--pour se réfugier à la cour du roi Hialprek: «Regin, fils de
Hreidmar, était arrivé près de Hialprek. Il était le plus habile
des hommes et un _nain de stature_. Il était _savant_ et _méchant_
et _connaissait_ les sortilèges. Regin entreprit d'élever Sigurd;
il l'instruisit et l'aimait beaucoup. Il raconta à Sigurd
l'histoire de ses aïeux...» etc. (_Sigurdakvidha Fáfnisbana
önnur_.) Les notes ultérieures rendront compte des autres
simplifications, identifications, ou modifications, qu'opéra
Wagner pour créer son Mime.]

[Note 407-A: Comme tous les Préludes de la _Tétralogie_ (excepté
celui de l'_Or-du-Rhin_, dont l'importance est capitale), le
Prélude de _Siegfried_ se borne à nous préparer, d'une façon tout
immédiate, à ce qui va se passer. Nous allons voir Mime s'essayant
à reforger l'Épée; ce que suggèrent, dans le Prélude, les deux
Motifs de la Forge (Cf. _Or-du-Rhin_, partition, pages 111 à 115,
_voy._ la note musicographique de la page 273) et de l'Épée. Ces
deux motifs continuent à alterner durant le premier monologue
de Mime.--J'imagine que si l'on jouait à Paris la _Tétralogie_
tout entière, ce premier acte de _Siegfried_ serait, pour le
spectateur, comme une sorte de délassement,--le délassement du
sublime,--un bon recoin d'intimité où il se «remettrait» des
écrasantes émotions de la _Walküre_.--Une fraîcheur d'idylle, une
légèreté de jeunesse confiante, voilà ce qui charme doucement,
dans tout ce premier acte. Wagner, parvenu au milieu de sa route,
s'est comme oublié, en une halte délicieuse, parmi les vivifiantes
profondeurs de forêt où s'éjoue héroïquement le clair enfant
Siegfried.--Le perfide Mime lui-même, ce méchant nain, n'est point
pour nous donner du souci.--Une faiblesse de Wagner,--que ce Mime!
Et quand je dis faiblesse, entendez condescendance enjouée pour
les côtés naïfs de la Légende; car il appartient bien, ce Mime, à
la légende allemande des Männlein et des Koboldes; petit bonhomme
industrieux et futé, chevrotant et agile.--Cela peut nous laisser
indifférents; mais que n'avons-nous une telle puissante naïveté de
prendre au mot nos légendes populaires et de les réaliser en Art!

La musique de ce premier acte de _Siegfried_, sous ses allures
prestes et franches, porte toujours les mêmes caractéristiques
d'indéviable volonté et de profonde combinaison; Wagner a vu ceci:
Siegfried adolescent; et les exubérances d'une enfance héroïque,
qui s'éveille, ont largement irradié la donnée en somme assez
mince de ce premier acte, où tout (sauf le majestueux épisode du
Voyageur) se passe entre deux personnages seulement,--aventure, je
crois, rare au théâtre,--et à qui l'on ne fait guère crédit qu'en
raison des souvenirs qu'ils représentent.--Mais voilà, je l'ai
dit, il y a, d'un bout à l'autre, mêlé au jeune frémissement des
bois printaniers, ce vaillant éveil de guerrière enfance, cette
adorable vaillantise juvénile, impétueuse avec de soudaines haltes
de rêve, qui bouscule les ours et lisse les oiseaux.

Grâce à sa conception musicale, Wagner a pu richement étoffer,
dans ce premier acte, une polyphonie que la situation dramatique
immédiate n'impliquait point aussi variée. Il y a certes un grand
surgissement de motifs neufs, spontanés et jaillissants eux-mêmes
comme l'adolescence de Siegfried, mais comme la brume de souvenir
de tels thèmes rappelés les enveloppe prestigieusement; et que
serait devenue toute cette partie du Drame en des mains pauvres
des procédés et des ressources que Wagner, en dépit des huées
d'antan,--s'est opiniâtrement créés.

«Les motifs affectés à Siegfried, dit M. Ernst[407-A-a], se
ramènent à deux types mélodiques principaux; les uns dérivent du
thème héroïque, si fier et triomphal, qui sonnait dans la dernière
scène de _la Walkyrie_; les autres, plus rapides, plus jeunes, ont
leur forme pittoresque dans la «fanfare du Cor de Siegfried».

«En dehors de ces deux thèmes essentiels, il en existe d'autres
fort heureusement trouvés, tels que celui de l'ardeur impatiente
de Siegfried, et le joli thème qui souligne son envie de courir
par le monde (quelquefois appelé: «thème du voyage» ou «thème de
Siegfried voyageur») et qui est aussi relatif à son impétuosité
naturelle.... Une joie de mouvement agite l'orchestre dès que
Siegfried paraît... Mais bientôt glisse une mélodie plus douce,
voisine aux thèmes d'amour connus de nos oreilles: Siegfried avoue
qu'il a senti un vague désir sourdre en ses rêves; il nous conte
la tendresse mystérieuse qui a ému son âme, aux profondeurs de la
forêt, sous les couverts de feuillage où chantent les oiseaux,
où luisent les grands yeux timides des chevreuils. Son désir
s'éveille aux premières intuitions de l'amour..» (Pour toute
cette partie voy. partition _passim_, page 1 à 50, toute la 1re
scène.)--D'ailleurs, à une exécution suffisante au piano, on
reconnaîtrait, facilement, les origines, les affinités des thèmes
apparus durant cette première scène. Voir, au surplus, ci-après,
de nombreux exemples.]

[Note 407-A-a: _Ibid._, page 247.]

[Note 410-A: Dans l'orchestre, le thème du Dragon. (Partition, p.
8, en bas.)]

[Note 410-B: Une combinaison des thèmes de l'Épée et de Walhall
accompagne significativement ces paroles. (Partition, page 8, en
bas.)]

[Note 411-1: «Le chef» (Siegfrid) «avait aussi un magnifique cor
d'or rouge.» (_Nibelunge-nôt_, XVI.)]

[Note 411-2: «Je veux donner un divertissement à nos
compagnons..... Je vois un ours, qui va nous accompagner au
camp; s'il ne se sauve bien vite, il ne nous échappera pas.»
(_Nibelunge-nôt_, XVI.) «..... Le fier et beau chevalier»
(Siegfrid) «..... s'élance après l'ours..... Le héros le saisit
aussitôt, et, sans recevoir aucune blessure, le garrotte en un
instant..... et, avec grande audace, le ramène au foyer du camp;
c'était un jeu pour ce héros bon et intrépide..... Quand les
hommes..... le virent venir, ils coururent à sa rencontre..... Il
détacha la corde qui liait les pattes et la gueule de l'ours.....
La bête voulait retourner au bois, ce qui effraya les gens. Le
vacarme fit fuir l'ours vers la cuisine. Oh! comme il chassa les
cuisiniers loin du feu! Plus d'un chaudron fut renversé, plus d'un
brandon dispersé.....» etc. (_Id._, _ibid._) Cf. _Kindermärchen_,
t. III, nº 160.]

[Note 411-A: C'est ici que surgit, pour la première fois,
l'allègre fanfare du Cor de Siegfried. (Partition, page 11.)
Elle reviendra souvent dans la suite, curieusement développée.
Elle est simplement, ici, l'un des deux thèmes qui servent à
caractériser l'impétuosité de Siegfried, le côté batailleur de
cette impétuosité, comme l'autre thème, que nous rencontrerons
bientôt, en exprime le côté enfantin.]

[Note 412-1: On remarquera quel frappant rapport de symétrie,
entre le début du présent Acte et le début de la «Scène» Troisième
de l'_Or-du-Rhin_, contribue à nous faire tout de suite nous
rappeler le personnage de Mime. Comme jadis Alberich lui réclamait
le Tarnhelm, Siegfried à son tour lui réclame son Glaive. Mais
leurs moyens de contrainte diffèrent, et la comparaison, certes,
est intéressante. Je me borne à l'indiquer ici.]

[Note 413-1: «Un matin de bonne heure, Sjurd..... traverse le
fleuve, afin d'aller visiter Regin le forgeron.--Et voilà le jeune
Sjurd qui chevauche devant sa porte. Regin rejette loin de lui
tous ses outils de forgeron et saisit une épée.....--«Ecoute,
Regin, rends-moi ce service, habile forgeron, forge-moi une
épée..... Forge-moi convenablement cette épée, de manière que
je puisse couper le fer et l'acier. Tu me forgeras cette épée
claire et étincelante, qui tranchera le fer et la pierre.»--Regin
saisit l'épée et la plaça dans le feu. Il y travailla dix nuits
entières. Dix nuits entières, il y travailla. Le jeune Sjurd se
met de nouveau à chevaucher. Un matin, de bonne heure, Sjurd.....
traverse le fleuve, afin de se rendre auprès de Regin. Et voilà le
jeune Sjurd qui chevauche devant sa porte. Regin rejette loin de
lui tous ses outils de forgeron _et saisit une épée_.--«Sois le
bienvenu, Sjurd, j'ai forgé ton épée. Si le cœur et le courage
ne te font pas défaut, tu seras bien préparé pour combattre. _Je
t'ai forgé une épée claire et étincelante, qui coupera le fer la
pierre._» Sjurd s'avance vers l'énorme enclume, afin de faire
l'épreuve de sa force. _L'épée, du coup, se brisa en deux._--«Tu
mourras, Regin, et de ma main, car tu as voulu me tromper avec tes
ruses d'armurier.» Regin, _le forgeron, se mit à trembler comme
une feuille de lis_...» etc. (Chants des Iles Féroë, traduits par
Em. de Laveleye, _La Saga des Nibelungen dans les Eddas et le Nord
scandinave_, Paris, 1866.) Cette même scène de l'essai des glaives
est dans la _Völsunga Saga_; dans le drame de La Motte Fouqué,
_Sigurd der Schlangentödter_ (_Siegfried le Tueur-de-Dragons_);
dans le _Wieland der Schmied_ (_Wieland le forgeron_) du
_Heldenbuch_ de Simrock (tome IV, 1843), et dans _Le Glaive de
Siegfried_ (_Siegfried's Schwert_), un poème d'Uhland.]

[Note 413-A: Durant le silence de ce jeu scénique le thème
héroïque de Siegfried a, pour la première fois ici, passé dans
l'orchestre. Il retentira jusqu'à la fin de la _Tétralogie_. Mais
à présent, sur cette vaillante enfance que chantent les deux
thèmes précédents, le grand thème héroïque vient planer comme le
resplendissement auroral des gloires futures. (Partition, page 15,
en bas.)]

[Note 413-B: A ce jeu scénique le second motif d'impétuosité
éclate à l'orchestre; il s'y agite, follement, en bonds et
en tourbillons, sur un violent _staccato_, toujours plus
fort. (Partition, pages 16 et seq.) Toute cette musique, ici,
tumultueusement dérivée de ce motif, est pleine d'une verve
irrésistible; et, sous les prestiges d'une telle polyphonie, le
tableau devient impayable, du vieux nain trembleur et futé, dont
le frétillement se tapit sous cette avalanche de jeunesse et de
fougue. Pris dans la souveraine bonne humeur de cette musique,
je ne puis m'empêcher de penser à ces paroles de M. Hans de
Wolzogen[413-B-a], dans ses souvenirs intimes sur Richard Wagner
(_Mercure de France_, mai 1894. _Souvenirs_ sur _Richard Wagner_,
par Hans de Wolzogen, David Roget, _trad._): «... Lorsqu'au milieu
d'une conversation particulièrement animée, il prenait tout à
coup, comme pour exprimer la bonne humeur, une scène de comédie
gaie, par laquelle il se délectait dans la béatitude du plus naïf
enthousiasme..., alors on voyait, en quelque sorte, les génies
des siècles jouer et plaisanter ensemble comme des enfants!...
C'était ce qui rendait la personnalité de Wagner si particulière
et si enchanteresse,--c'était, justement, ce caractère de l'enfant
agrandi par le prodigieux de la Génialité! Et jamais ce caractère
ne se montrait sous un jour de plus aimable liberté que lorsque le
monde, ce monde laid et bruyant, éternellement agaçant, taquin,
mordant, irritant, petit, le laissait en repos...»

Et _Siegfried_, c'est bien ce Repos-là! une large halte vivifiante
dans les bois.]

[Note 413-B-a: Signalons, de notre confrère allemand, le savant
ouvrage sur les Thèmes de la _Tétralogie_, ouvrage analytique qui
donne de ces thèmes une nomenclature remarquablement complète. De
cet ouvrage qui a magistralement inauguré les Études thématiques
de la _Tétralogie_ nous voudrions voir en France une traduction
répandue.]

[Note 415-A: Le Motif de la forge accompagne en sourdine,
comme d'une manière pateline, ces vantardises de Mime. On voit
un ouvrier,--un mauvais ouvrier gouapeur,--exhibant force
certificats,--son livret.]

[Note 416-1: Littéralement: «[C'est] comme enfant suçant--[Que]
je t'élevai,--Réchauffai de vêtements--Le petit ver» (ou: «ton
petit être chétif»; mais le mot peut aussi signifier «serpent»):
«--Nourriture et boisson--Je t'apportai,--Veillai sur toi--Comme
[sur] ma propre peau.....» etc. Il y a dans le texte une sorte de
berceuse, dont la traduction ne peut rendre l'accent:

    Als zullendes Kind
    zog ich dich auf,
    wärmte mit Kleiden
    den kleinen Wurm.....

La traduction de Victor Wilder («poupon vagissant», «chétif
vermisseau», etc.) est simplement intolérable. J'ai substitué, le
mieux que j'ai pu, comme une symétrie interrogative, au rythme
allitéré du texte.]

[Note 416-A:

    «... Nouveau-né, qui t'a élevé?...» etc., etc.

Mon collaborateur (cf., ci-dessus, sa note) a judicieusement agi
en «substituant... comme une symétrie interrogative au rythme
allitéré du texte.» En effet, cette symétrie interrogative répond
exactement non seulement au rythme du texte, mais au mouvement
du passage musical correspondant. C'est encore ici ce Motif
de la forge qui, curieusement transformé, divisé comme en une
série de balancements réguliers, accompagne, enveloppe, ainsi
qu'une berceuse, ces paroles de Mime. (Partition, page 21.) On
touche ici du doigt un des grands procédés musicaux de Wagner:
son procédé de la logique transformation des thèmes. Comparez la
forme première du Motif de la forge (Cf. _Rheingold_, partition
pages 111 et seq.; voy. la note musicale de la page 273) à la
forme qu'affecte ce même motif dans cette scène de _Siegfried_.
Ce développement est tout simplement génial. Outre l'efficacité
de ce moyen au point de vue du maintien de l'unité dans l'œuvre,
il était impossible de mieux transposer en musique l'âme même des
vieux contes populaires, si vivace ici, des _märchen_ qui font de
Siegfried un apprenti forgeron, un «enfant trouvé» élevé par un
forgeron--Tout à fait forte la «dialectique»,--le mot n'est point
déplacé ici,--la «dialectique» de la musique wagnérienne.]

[Note 418-1: Littéralement: «puisque tu es si ingénieux».]

[Note 418-A: Le thème de l'Amour de Siegmund et de Sieglinde
baigne mélancoliquement le charme jeune de ces paroles; il
se développe et se modifie en plusieurs figures identiques.
(Partition, pages 29 et seq.)--C'est ce thème qui, parmi
l'exubérance de l'enfance de Siegfried, met une note rêveuse; lui
qui rêveusement enveloppe des tendres nuances suavement alanguies,
tristes, des soirs évanouis, ce présent si frais, ce matin si
joyeux. On retrouvera, plus largement, la même combinaison,
poussée à sa signification la plus précise, dans la Symphonie de
la Forêt.]

[Note 420-A: Passe, dans l'Orchestre, le thème héroïque de
Siegfried. (Partition, page 33.)]

[Note 420-B: Wagner n'a rien négligé pour toujours approfondir
l'atmosphère qui, dans son œuvre, baigne si largement toutes
choses--Qu'on en juge ici--Ces paroles si simples, si fortuites:

    «... un poisson qui brille...»,

sont accompagnées, à l'orchestre, par une réminiscence du Thème
de la Nature, par le passage de ce thème qui exprime le mieux
l'épanouissement des choses, la souveraine montée du Fleuve-sacré.
(Partition, page 33, en bas.)--L'Art de Richard Wagner est tout
fait de ces évocations rapides, frissonnantes; et c'est par
ainsi qu'il devient la Vie même, toujours actuelle et toujours
évoquée. C'est en parlant de soi que Siegfried dit: «... Un
poisson qui brille...» Or, si l'on n'oublie pas que l'âme de
Siegfried communie avec l'ingénuité primordiale des choses, baigne
dans l'onde première baptismale, on sent pourquoi le symbole
mélodique de cette Onde revient ici, on comprend intimement cette
réminiscence du thème de la Nature.

Au même point de vue, un autre exemple, pris dans le même passage,
un exemple décisif d'où éclatera quelle force dramatique,--_vis
dramatica_,--s'infiltre,--comme le sang dans les veines les plus
ténues,--dans les plus infimes détails de l'œuvre.

Ces paroles [qui succèdent aux paroles précédentes: «tout autant
qu'un poisson qui brille»]:

    «... pourrait différer d'un _crapaud_...»,

ces paroles, qui se rapportent à Mime, au Nibelung Mime, sont
accompagnées par le Motif de la forge. (Partition, page 33, en
bas.)--Immédiatement nous songeons à ce crapaud,--métamorphose
d'Alberich,--dont le coassement ponctua le martèlement des
enclumes, dans les Forges des Nibelungen (_Or-du-Rhin_, IIIe
tableau); et le particulier antagonisme existant, entre Siegfried
et Mime devient ainsi, plus profondément, l'intime écho des grands
chocs dont le Drame a jusqu'ici tressailli.

Le Motif de la Forge précède immédiatement, dans la Partition,
le thème de la Nature. Si les paroles de la présente traduction,
avant tout dramatique et littéraire, étaient _notées_, il faudrait
écrire ainsi la phrase citée ci-dessus:

    [«... Je m'y suis trouvé (dans l'eau) tout différent de toi:]

_... tout autant que pourrait différer d'un crapaud un poisson qui
brille..._»

--«Jamais un poisson n'est issu d'un crapaud», conclut
triomphalement l'Enfant Siegfried.--En effet..., le Thème de la
Nature n'est guère issu du Motif de la forge.]

[Note 422-1: Littéralement: «Je ne suis [un] père--Ni [un] cousin
pour toi.»

    Nicht bin ich _Vater_
    Noch _Vetter_ dir.

C'est un jeu de mots fondé sur l'allitération. Aussi les
expressions _père_, _parent_, rapprochées, traduisent-elles mieux
l'original que la plus fidèle des versions. Répéterai-je que je me
suis rarement donné la peine de justifier ainsi mes «infidélités»?
Ce jeu fût devenu fastidieux pour le lecteur plus que pour moi.
Mais un exemple çà et là peut contribuer à le convaincre que, dans
la présente traduction (n'eût-elle aucun autre mérite, ce qui est
possible), absolument pas une syllabe ne fut choisie à la légère.]

[Note 423-A: Le motif triste des Wälsungen et le motif de la
Compassion accompagnent très doucement ces paroles. Cette
combinaison se passe de commentaires. (Partition, page 37, en
bas.)]

[Note 423-B: Le Motif de l'Amour de Siegmund et de Sieglinde
succède aux deux motifs précédents. (Partition, page 38.)]

[Note 423-C: Cette évocation, qui a déjà ramené les thèmes notés
ci-dessus, éveille enfin, à l'orchestre, le thème héroïque de
Siegfried; il passe, très doucement, enveloppé, comme les autres,
dans une brume de souvenir. (Partition, page 38.) Avec quelle
rapidité se succèdent les thèmes, comme ils s'entrelacent,
drus, en un large tissu harmonique, on le voit par les exemples
précédents. Une seule portée, parfois, en contient jusqu'à trois.
Cela sans disparates, chacun d'eux exprimant une idée précise
qui se lie, _dramatiquement_, à l'idée suivante. De toutes ces
palpitations surgit, noble et clair, le mouvement. On pourrait
dire de cette musique ce que Berlioz écrivait au sujet de la
_Neuvième Symphonie_: «Les dessins les plus originaux, les traits
les plus expressifs se pressent, se croisent, s'entrelacent en
tous sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il
n'en résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et
les voix multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent,
chacune à sa manière et dans son style spécial, semblent n'en
former qu'une seule, si grande est la force du sentiment qui
les anime.»--(Passage cité par Victor Wilder, à propos de
_l'allegro maestoso_ de la _Neuvième Symphonie_: Beethoven, 1
vol. Charpentier, 1886).--Le finale de la _Walküre_ offre un
exemple frappant de cette combinaison des thèmes. _Trois_ motifs
différents s'y développent simultanément et complètement: le
Motif de l'Incantation du Feu, la Mélodie du sommeil et le thème
héroïque de Siegfried. (Voy. _Walküre_, partition, pages 303 à
308, et la note de la page 402.) Ces exemples, cependant, et ces
citations concernent plus particulièrement la _combinaison_ des
motifs. Il y a un autre point de vue, celui de la _liaison_ des
motifs, et qui est plus important encore, dès qu'il s'agit de la
_Tétralogie_. Nous y reviendrons, sur un prochain exemple.]

[Note 424-1: _Voir_, dans _la Walküre_, la note (2) de la p. 387.]

[Note 425-1: Dans les sources norraines, Hjördis.--Voir
l'annotation de _La Walküre_, pp. 388-389.]

[Note 425-2: Littéralement: «Silence avec la vieille--Chanson
d'étourneaux»!]

[Note 426-1: Dans les _Chants de Iles Féroë_, comme dans la
_Völsunga Saga_ (voir l'annotation de _La Walküre_, p. 387),
Hjördis a reçu, grosse de Sigurd, les débris du Glaive sur le
champ de bataille, où, blessé à mort, Sigmund lui a dit: «Quand
je reçus le premier coup, mon épée se brisa en deux..... Prends
les deux morceaux de mon épée, et fais-les porter au forgeron par
le jeune fils que tu as conçu..... Regin le forgeron habite de
l'autre côté du fleuve.... Tu lui feras porter les deux morceaux
de mon épée.....»]

[Note 426-2: Dans les _Chants des Iles Féroë_, Sjurd est allé
trouver sa mère, laquelle n'est point morte en le mettant au
monde: «Ecoute, ô mère chérie, et dis-moi la vérité.....» .....
Hjördis se dirigea vers un coffre qui était tout lamé d'or: «Voici
l'armure que portait ton père quand il fut tué.» ..... Elle prit
aussi les morceaux de l'épée et les remit à Sjurd: «Voilà ce que
m'a donné ton père qui me chérissait si tendrement. Prends les
deux morceaux de son épée, afin d'en faire forger une nouvelle
aussi bonne que la première. Le forgeron Regin habite de l'autre
côté du fleuve, tu lui feras porter les deux morceaux de l'épée.»
Voir ci-dessus la note (1) de la p. 413; et, dans _La Walküre_, p.
387, note (1).]

[Note 426-A: Le Motif de la forge souligne à souhait ce jeu
scénique. (Partition, page 43). Il devient, pour ainsi dire,
inséparable du thème de l'Épée, de même qu'il avoisine, en quelque
sorte, dans _Rheingold_, le motif du Tarnhelm. Remarquez ce
continuel souci d'unité.]

[Note 426-B: A ces paroles, l'orchestre entonne solennellement
la Fanfare du Glaive. (Partition, page 44.) Par une suite de
sonorités martiales, qui l'élargissent, elle se lie à l'un des
deux motifs d'impétuosité, à celui qui caractérise l'impatience
juvénile de Siegfried. On a là un exemple très complet de la
liaison des thèmes, chez Wagner, la parfaite réussite d'un des
plus efficaces moyens que le Maître employa pour obtenir la double
unité musicale et dramatique sur tous les points de son immense
composition. On le voit: les thèmes successivement affectés à un
personnage se lient, à point nommé, _sur_ ce personnage. En outre,
Wagner a, par ce moyen, obtenu de pouvoir logiquement transformer,
transposer plutôt, les thèmes ramenés et d'éviter ainsi la
monotonie. Ils se lient en un frisson mélodique dont le diapason
convient aussi bien au thème ramené qu'au thème surgissant. Ils
s'enrichissent l'un l'autre. C'est la vie nouvelle, incessamment
végétante, chargeant de ses vivantes couleurs les vieux dessins
sculpturaux du Passé.]

[Note 427-1: «Tu mourras, Regin, et de ma main, car tu as voulu
me tromper avec tes ruses d'armurier.» Il prit les deux morceaux
de l'épée et les jeta sur ses genoux. Regin, le forgeron, se mit
à trembler comme une feuille de lis. Il prit les deux parties de
l'épée brisée dans sa main, mais sa main tremblait comme la tige
d'un lis.--«Tu vas me forger une autre épée, mais sache-le bien,
Regin, si tu ne la fais pas mieux que celle-ci, tu ne conserveras
pas la vie. Tu me forgeras une épée d'une trempe effroyablement
dure. Je veux pouvoir couper le fer et l'acier.....» (_Chants des
Iles Féroë._)]

[Note 428-1:

    Wie führ'ich _den Huien_.....

Littéralement: «Comment conduirai-je _le Prompt_?» Siegfried sera
qualifié plus tard «Héros _rapide_», _geschwinder_ Held.]

[Note 428-A: Ici, le thème du Voyage,--un charmant
_Scherzo_,--d'un mouvement gracieux et preste, déambule.
(Partition, page 46.) L'impatience aventureuse du jeune
Héros[428-A-a] y prend son aspect le plus séduisant; et c'est dans
cet élan rieur vers là-bas que Siegfried, pour toujours, demeure
tout entier profilé.--Cette idée, jaillissante ici, Wagner la
développera, ou pour mieux dire, il la liera étroitement à la
signification générale du Drame. A ce thème du Voyage, si jeune
et si léger, correspondra,--amenant un élargissement qui est
comme le regard promené sur le Monde enfin dévoilé,--la symphonie
de la _Rheinfahrt_ (le Voyage sur le Rhin). Large fleuve où se
perd le torrent tombé de la montagne, cette symphonie--, page
d'une importance capitale--, est comme le but et le couronnement
de tous les motifs d'aventure qui accompagnent le personnage
de Siegfried. (Pour la _Rheinfahrt_, voy. la partition du
_Crépuscule-des-Dieux_, pages 39 et seq., et, ci-après, page 524.)
Dans la partition de _Siegfried_, le thème du Voyage se lie au
motif d'impatience.]

[Note 428-A-a: Cf., notre Michelet (toujours génial!): «Dans cette
figure colossale de Siegfried est réuni ce que la Grèce a divisé,
la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse».]

[Note 429-1: «Honneur à toi, Vafthrudner!..... Je me nomme
Gôngrôder» (Odin) «j'arrive de voyage et suis altéré; une
invitation hospitalière de séjourner chez toi me ferait plaisir,
car j'ai fait une longue course, géant.» (_Vafthrudnismal_, le
chant ou le poème de Vafthrudner, dans l'_Edda_ de Sœmund).]

[Note 429-A: L'apparition de Wotan s'annonce par une magistrale
succession d'accords, dite _Harmonie du Voyageur_. (Partition,
page 50, en bas.)--Ces accords reparaissent, un peu plus loin
(page 51), à ces mots de Wotan «... C'est le Voyageur...».

A noter aussi, dans cette scène, le thème du Pouvoir des Dieux, où
se retrouve un souvenir du thème de l'Epieu (voy. note de la page
236) et de la Détresse des Dieux (voy. note de la page 227).

Divers thèmes reparaissent, notamment celui du Walhall (p. 61, au
bas, et page suivante), à ces paroles du Voyageur:

    «... Sur les cimes nébuleuses...»

Disons, d'une manière générale, que, dans toute cette scène
rétrospective, il y a à peu près autant de thèmes ramenés que
de faits accomplis rappelés et que ces thèmes expriment ces
faits.--L'Harmonie du Voyageur ne dérive nullement, comme on
le pourrait croire par un raisonnement assez naturel, des
thèmes d'aventure entendus déjà.--Elle exprime bien autre
chose!--En sa résonnance lente et profonde, voilée, elle donne,
positivement, l'impression d'une Force mystérieuse circulant par
le Monde.--Wotan, c'est bien cette Force-là, désormais. Maintes
fois déjà, dans ce premier acte de _Siegfried_, l'on a perçu
comme de grands murmures sombres et sourds.--Les accords qui les
constituent, je penche à les considérer comme des ébauches ou
bien des dérivés de cette Harmonie du Voyageur, fixée ici en sa
plénitude;--ils exprimeraient l'approche, encore indécise, de
Wotan, un environnement indéfini de Fatalité.

L'Harmonie du Voyageur appartient, avec d'autres harmonies, telles
que celles du Tarnhelm et du Philtre, à la série des Thèmes qui,
sans offrir un dessin mélodique caractérisé, _cantabile_, ont
pourtant toute la clarté, toute la signification du _leit-motiv_
proprement dit, et se ramifient, avec non moins de souplesse,
suivant les variations du Drame.]

[Note 431-1: «J'ai beaucoup _voyagé_.....» dit Gôngrôder (Odin)
dans le _Vafthrudnismal_ cité.--«Jamais, _depuis que je voyage
parmi les peuples_, je n'ai été appelé du même nom.» (_Poème
de Grimner_, 48.)--«On peut aussi chercher la signification
de plusieurs de ces noms dans les _voyages d'Odin_, dont les
antiques sagas nous ont conservé le souvenir.» (_Edda_ de Snorro,
_Gylfaginning_.)]

[Note 431-2: «Je me suis _mû_ beaucoup.»--«Grimm, l'Archéologue
allemand, va jusqu'à nier», dit Carlyle, «qu'un homme Odin ait
jamais existé. Il le prouve par l'étymologie. Le mot _Wuotan_, qui
est la forme originelle d'Odin, mot répandu, comme nom de leur
principale Divinité, d'un bout à l'autre des Nations Teutoniques
partout; ce mot qui se rattache, d'après Grimm, au latin _vadere_,
à l'anglais _wade_ et autres semblables, signifie primitivement
_Mouvement_, Source de Mouvement, Puissance, et est le digne
nom du plus haut Dieu, non d'un homme quelconque..... Il faut
nous incliner devant Grimm en matière étymologique. Considérons
comme un point fixé que _Wuotan_ signifie _Wading_, force de
_Mouvement_.» (_Les Héros_, trad. citée, p. 39.) Quelque bizarre
qu'ait pu sembler ma traduction de _rührt'ich mich viel_, «je
me suis _mû_ beaucoup», je crois que la voilà justifiée. Dans
les pages de la _Deutsche Mythologie_, auxquelles fait allusion
Carlyle, Grimm énumère d'abord et rapproche le gothique _Vódans_,
le vieux-haut-allemand _Wuotan_, le normannique (nordisch)
_Odinn_. Il donne, comme étymologies, le vieux-haut-allemand
_watan_, _wuot_, le vieux normannique _vada_, _ód_, en leur
attribuant les sens, non seulement du latin _vadere_, mais de
_meare, transmeare, cum impetu ferri_. Il ajoute: De _watan_ sort
le substantif _Wuot_ (μενος, _animus_, _mens_, _ingenium_)
qui en vint insensiblement à signifier _Ungestüm_ (impétuosité) et
_Wildheit_ (fougue, sauvagerie), si bien que le nom de _Wuotan_
lui-même, après avoir évoqué les idées de puissance (_mächtig_) et
de sagesse (_weise_), finit par évoquer celles de fougue sauvage
(_wild_), d'impétuosité (_ungestüm_), de violence (_heftig_).
Aussi Wagner (qui, je l'ai montré dans une note à propos de
Fasolt, avait lu Grimm avec profit) qualifie-t-il Wotan de
_Wilder_ (sauvage), _der Mächt'ge_ (_le Puissant_), _Wüthender_
(furieux), etc., etc. Cette dernière signification est, de même
que celle de _Mouvement_, l'une des plus étymologiques.]

[Note 432-1: Ce passage complète la synthèse des caractères
prêtés à Odin par la tradition Scandinave; il suggère le souvenir
d'un chant tout entier de _l'Edda_ de Sœmund, intitulé le
_Havamàl_, ou le «Discours sublime» d'Odin. C'est, comme l'a
dit J.-J. Ampère, un poème _gnomique_, dans lequel, sous une
forme sentencieuse, sont déposées les idées que se faisaient les
anciens Scandinaves de la supériorité intellectuelle et morale.
Les vertus les plus recommandées sont la prudence, la libéralité,
l'_hospitalité_: «Heureux celui qui donne! Un hôte entre, où
va-t-il s'asseoir?»--«Celui qui entre, les genoux glacés, a besoin
de feu.» Etc., etc.]

[Note 432-2: «J'ai beaucoup voyagé, j'ai essayé d'un grand nombre
de choses, j'ai mis bien des intelligences à l'épreuve.» Et plus
loin: «J'ai beaucoup voyagé, beaucoup appris, j'ai mis à l'épreuve
bien des intelligences.» (_Vafthrudnismal_, cité plus haut.)]

[Note 433-1: «Odin partit donc pour mettre à l'épreuve l'habileté
du savant Vafthrudner.....--ODIN: «Honneur à toi, Vafthrudner!
Me voici dans ta salle, où je viens te visiter en personne. Je
désire savoir d'abord si tu es en effet le plus savant des géants.
VAFTHRUDNER: Quel est cet homme qui vient dans ma salle pour
m'adresser la parole? _Tu ne sortiras jamais d'ici, à moins que
tu ne sois plus savant que moi....._ Assieds-toi dans la salle:
nous lutterons ensuite à qui est le plus instruit de nous deux.»
(_Vafthrudnismal._) Et plus loin: «_Par notre tête_, étranger,
nous nous livrerons dans la salle des combats d'esprit.»--Par
d'autres notes voisines, extraites du même poème, on peut se
rendre compte des emprunts, assez importants, qu'y a faits Wagner.
Ce genre de lutte à coups d'énigmes est un lieu commun de la
poésie norse (Comparez, ci-dessous le passage tiré d'un chant
tout analogue, avec, pour interlocuteurs, le dieu Thor et le nain
Allvis).]

[Note 434-1: Littéralement: «_Noir-Alberich_». Mais plutôt
faut-il, décomposant le nom en ses éléments étymologiques,
lui donner son vrai sens de «_Chef_», ou «_Maître_», ou
«_Roi-des-Alfes_ (_Alben_)-_Noirs_», en opposition avec le titre
que Wotan s'attribue plus loin, celui de «_Licht-Alberich_»,
«_Alberich-de-Lumière_», c'est-à-dire aussi «_Chef_», ou
«_Maître_», ou «_Roi-des-Alfes_ (_Alben_)-_de-Lumière_.»--Dans une
note de la «Scène» Première de _L'Or-du-Rhin_, j'ai déjà, parlant
d'Alberich, dit quelque chose des Alfes-Noirs ou _Schwarzalben_.
Voici comme l'_Edda_ de Snorro les distingue des Alfes-de-Lumière
ou _Lichtalben_ (j'emploie les termes de Wagner; ceux de l'_Edda_
seraient _dock-alfar_ et _lios-alfar_): «Alfhem (Alfheimr) est
la demeure des Alfes lumineux; les Alfes-Noirs habitent dans
la terre. S'ils diffèrent des premiers par l'extérieur, ils en
diffèrent bien davantage encore par leurs œuvres. Les Alfes
lumineux sont plus beaux que le soleil, les Alfes ténébreux plus
noirs que la poix.» Des passages de l'_Edda_ de Sœmund complètent
ceux-ci, par exemple dans le chant de Grimner, etc.--L'antithèse
et la symétrie, dans le texte allemand, sont éclatantes:

    --_Schwarzalben sind sie:
    Schwarz-Alberich....._ etc.
    --_Lichtalben sind sie;
    Licht-Alberich....._ etc.

Alberich est d'ailleurs nommé, précédemment, _Nacht-Alberich_
(Alberich-de-la-Nuit); plus loin, dans _Le Crépuscule-des-Dieux_,
_Nacht-Hüter_ (Gardien-de-la-Nuit), etc. Fasolt, s'adressant à
Wotan, le qualifiait de _Lichtsohn_ (Fils-de-Lumière). Aussi bien
chacun de ces détails est-il expliqué à sa place.]

[Note 435-1: «Tu es savant, ô étranger!.....» (_Vafthrudnismal._)]

[Note 435-2: Littéralement: «La troisième question à présent
menace.»]

[Note 435-3: «Dis-moi, Vafthrudner, si tu le sais et si ton
esprit a quelque valeur, d'où vient la terre et le ciel élevé,
savant géant?»--«Dis-moi, Vafthrudner, si tu le sais et si ton
esprit a quelque valeur, quelle est l'origine des Dieux?.....»
(_Vafthrudnismal_, 20, 40.)]

[Note 436-1: La Lance d'Odin, que les _Eddas_ nomment Gungnir,
est l'une des choses de l'univers sur lesquelles sont gravées
les «véritables runes», suivant le _Sigurdrifumàl_: «Apprends à
connaître les runes de l'intelligence..... Celui qui les trouva,
les exprima et les grava le premier fut Sigfadir (Odin); il
les puisa dans la rivière qui coulait du crâne de Heidraupnir
(Mimir)..... Il se tenait sur le haut de la montagne, son épée
étincelante à la main et le casque en tête. Pleine de sagesse,
la tête de Mimir prononça sa première parole et indiqua les
véritables runes. Il parla, et elles se gravèrent sur le bouclier
du Dieu de la Lumière, ..... sur l'or et sur le verre, ..... sur
le siège de Wala, _sur la pointe de Gungnir_ et la poitrine de
Grani, sur l'ongle de la Norne et sur le bec du Hibou..... Voilà
les runes du savoir et les runes secourables, ..... et les runes
si renommées de la puissance..... Apprends à les connaître et
laisse-les agir jusqu'à ce que les dieux meurent.»--Cf. p.254,
note (2).]

[Note 437-1: La terre.]

[Note 437-2: «Puisque tu désires connaître la capacité d'un nain,
mets-moi à l'épreuve, Vingthor. J'ai parcouru les neuf mondes,
et je sais bien des choses.» (_Edda_ de Sœmund, _Poème du nain
Allvis_, 9, analogue au _Vafthrudnismal_.) Thor, l'interlocuteur
d'Allvis (ou de Celui-qui-sait-tout), commence par ces mots
l'interrogatoire: «Dis-moi, Allvis, car tu connais, je crois, tout
ce qui concerne les races humaines.....»]

[Note 437-3: «Tu es bien savant, ô géant!» (_Vafthrudnismal_).]

[Note 438-1: _Ein kühnes dummes Kind_, littéralement: «un
intrépide [et] _niais_ enfant». «_Naïf_» serait peut-être plus
exact, avec une idée d'_ignorance_ et l'ironique intonation
qu'il a souvent en notre langue. Siegfried est ainsi qualifié de
_dumm_, plusieurs fois, par Mime, par soi-même. Sa _naïveté_, du
reste, éclate à chaque instant, et Brünnhilde, à la fin du drame,
y fait d'attendries allusions (soit lorsqu'il la prend pour sa
mère, soit lorsqu'il s'effraye, comiquement, de ce qu'il a si
vite «oublié» la peur). Sans cette _ignorance_ de sa destinée,
sans cette _inconscience_ de sa haute mission, non seulement
Siegfried ne serait pas _joyeux_, non-seulement il ne serait pas
_libre_, libre de _crainte_, mais surtout il ne serait point, ne
pourrait pas être, on le sait déjà, le Héros Rédempteur attendu
par Wotan.--Aussi importe-t-il de souligner ici une première
concordance entre le rôle de Siegfried, _niais, naïf, ignorant,
dumm_, et celui plus sublime, sans doute, de Parsifal, «le Pur
_Simple_» (ou «Fol»), _der reine Thor_.--D'autres comparaisons à
faire seront indiquées, tout extérieures--car je ne puis, hélas,
en ces notes, traiter le fond de semblables questions.--Qu'il
me suffise, pour le moment, de conseiller, à quiconque aurait
lu _Parsifal_, une méditation: sur les mères, de l'un et de
l'autre Héros, Sieglinde et Cœur-Dolent ou Herzeleide; et sur
les circonstances où sont nés l'un et l'autre; Beauté virile,
Force virile, Joie virile, Prédestination rédemptrice,--issues
de l'extrême faiblesse, de la suprême douleur, de l'affreuse
prédestination à la défaite ou à la mort.--Cf. p. 451, note.]

[Note 439-1: Au sujet de l'origine eddique de cette idée, voir,
dans _la Walküre_, la note (1) de la p. 403.]

[Note 440-1:

    Hehe! _Mime!_ du _Memme_!

Littéralement: «Hé Hé! _Mime_! toi _poltron_!» On voit assez que
de tels jeux de mots sont intraduisibles en français. Tout au plus
pourrait-on, _si le passage importait_, risquer une assonance,
encore insuffisante, celle de «pusillanime», comme je l'ai fait
plus loin, p. 443:

    Doch wie bringst du,
    _Mime_ mir's bei?
    Wie wärst du _Memme_ mir Meister?

«Mais comment pourras-tu me les inspirer, _toi, Mime_? _Toi_, le
_pusillanime_, _toi_, comment serais-tu mon maître?» (Dans la
première phrase interrogative, _les_ se rapporte à l'horreur,
aux vertiges de la peur; dans la deuxième, _toi_ répété, joint à
l'assonance de _pusillanime_, vise à rendre l'original par des
effets équivalents).]

[Note 440-A: A signaler le curieux passage orchestral qui
souligne les terreurs de Mime. (Partition, page 78 et seq). On
en retrouvera les mystérieux murmures dans la _Symphonie de la
Forêt_.]

[Note 442-1: Wagner, ne le voit-on pas assez? n'a pas le
moindre besoin, grâce à son génie _dramatique_, d'une aride
forme sentencieuse pour émettre de ces vues profondes. On
trouvera bientôt, ci-dessous, p. 444, un autre exemple, aussi
_naturellement_ amené.]

[Note 444-1: _Neid-Höhle_, «Antre-de-Haine-et-d'Envie».]

[Note 444-2: Wagner, disais-je plus haut, n'a pas le moindre
besoin, grâce à son génie _dramatique_, d'une aride forme
sentencieuse pour émettre de ces vues profondes. J'en
donnais alors un exemple, et j'en annonçais un deuxième--le
voici: «Alors, ce ne serait pas loin du monde?--Neid-Höhle?
(_Antre-de-Haine-et-d'Envie_) On ne peut plus près du monde!»--En
effet?.....]

[Note 445-1: Dans le _Wieland der Schmied_ de Simrock, Siegfried
disait textuellement: «C'est moi-même qui le forgerai, mon
Glaive!» et toutefois ne le forgeait-il point.--Dans le
poème d'Uhland, _Siegfried's Schwert_, déjà mentionné, le
héros d'ailleurs élève d'un forgeron, réussissait à se créer
l'arme.--Dans la _Tétralogie_ seulement, il vient à bout d'un
tel projet malgré son ignorance de l'art,--à cause même de cette
ignorance, marmottera Mime un peu plus loin.]

[Note 446-1:

    Nun ward ich so alt
    Wie Höhl'und Wald,
    Und hab'nicht so'was geseh'n!

Presque textuellement tirée de maints _Märchen_ populaires
allemands, cette phrase est tout évocatrice de cette mythologie
panthéistique des Nix, des Alfes, des Dvergues, des Elfes, etc.
C'est pourquoi sans doute Wagner l'a cueillie, afin que la
synthèse fût complète.]

[Note 447-1: Voir, dans _la Walküre_, la note (4) de la p.
337.--D'après cette note, le Glaive s'appelle, dans la _Völsunga_,
dans le