Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: L'autre monde ou Histoire comique des Etats et Empires de la Lune
Author: Bergerac, Savinien de Cyrano de
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'autre monde ou Histoire comique des Etats et Empires de la Lune" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)



  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  Les mots entourés de = sont en gras dans l'original.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  L'AUTRE MONDE
  ou
  Histoire Comique
  des
  Etats et Empires de la Lune



  _Il a été tiré à part 100 exemplaires numérotés
                 sur papier vergé
   spécialement fabriqué par les usines d'Arches
                tous souscrits par
              Monsieur Lucien Dorbon
                 6, Rue de Seine._

                     _Paris_



          DE CYRANO BERGERAC


             L'AUTRE MONDE
                  ou
         Histoire Comique
                  des
              Etats et Empires
                 de la Lune


        ILLUSTRATIONS DE ROBIDA


            LIBRAIRIE MODERNE
         MAURICE BAUCHE, Éditeur
  5, Rue des Filles-Saint-Thomas, PARIS

                  MCMX

  _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays
  en ce qui concerne les Etudes et les Dessins._


[Illustration: SAVINIEN DE CYRANO BERGERAC]

Ce portrait peut être considéré comme authentique, ayant été fait
par ordre et sous les yeux de ses amis Le Bret et de Prade, comme
l'indique l'inscription suivante: «SAVINIANUS DE CIRANO DE BERGERAC,
nobilis gallus ex iconè apud Nobiles Dominos LE BRET ET DE PRADE
amicos ipsius antiquissimos depicto.» C'est une eau-forte avec ces
indications: «_Z. H. pinxit. M del et sculpsit._» La marque _Z. H._
est certainement celle de Zacharie Heince, peintre d'histoire et
graveur français, né en 1611, mort en 1669.

Il en existe un autre portant la double signature _Heince del._ et
_Ledoyen sc._ Celui-là nous fournit le dessin des armes de Cyrano,
qui portait de.... au chevron de.... accompagné en chef de deux
pattes de lion et en pointe d'une merlette de.... au chef de... Aucun
émail n'est indiqué.



PRÉFACE DE L'ÉDITEUR


Dans «l'avertissement de l'Editeur» de l'édition des Œuvres de Cyrano
de Bergerac, publiée par Paul Lacroix, celui-ci s'excuse de ne pouvoir
publier l'œuvre intégrale de Cyrano:

  «En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac,
  nous aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui
  existent dans l'_Histoire comique des Etats et Empires de la Lune_.
  Mais le savant M. de Monmerqué, qui possède un manuscrit complet de
  cet ouvrage, se propose de le publier lui-même.

  «_Il y a plus de vingt ans, nous écrit-il à ce sujet, que j'ai acquis
  un manuscrit des Etats et Empires de la Lune, du singulier Cyrano
  de Bergerac, dans lequel les passages retranchés, et dont l'absence
  est indiquée par des points, se trouvent, sans que le sens éprouve
  d'interruption. Je le publierai, dès que j'aurai achevé de payer mon
  tribut à Madame de Sévigné... Publiez donc votre édition sans moi et
  sans mes manuscrits; je viendrai après vous et je profiterai de vos
  recherches._

  «_Tout ce que je puis vous dire, c'est que les passages retranchés
  dans les Etats de la Lune, outre certaines bizarreries propres à
  Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du dix-huitième
  siècle._

  «_Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas éloigné
  de croire qu'il est de sa main; mais je n'ai jamais vu une lettre
  écrite et signée par lui. Quand je le publierai, les morceaux inédits
  seront, je pense, imprimés en caractères italiques, pour les faire
  mieux distinguer des autres, sauf les observations de mon éditeur,
  qui pourrait demander de simples guillemets._»

  «Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont
  de nature à nous faire regretter davantage de n'avoir pu faire usage
  de son manuscrit.»

Une rapide investigation à la Bibliothèque Nationale me permit de
constater que _toutes_ les éditions du «Voyage aux Etats et Empires de
la Lune» reproduisaient mot à mot l'édition princeps, publiée par Le
Bret, l'ami et l'exécuteur testamentaire de Cyrano.

Néanmoins je trouvais dans la première édition des _Œuvres complètes
de Cyrano_ (Lyon 1663) un passage de 27 lignes, n'existant que dans
cette édition. Les suivantes, et même celles publiées de nos jours,
remplacent ce passage par une ligne de points, n'oubliant pas de mettre
en note:

  «Il y a ici une lacune qui provient évidemment de la perte ou de la
  suppression d'un ou deux feuillets du manuscrit!»

Au département des «Manuscrits», je fus plus heureux, car je trouvai
catalogué dans les «_Nouvelles acquisitions_», deux manuscrits de
Cyrano, l'un nº 4557, contenant les lettres et le Pédant joué, l'autre
4558, contenant «L'autre Monde, ou l'Histoire Comique des Etats et
Empires de la Lune».

Sur la feuille de garde, des notes manuscrites, que je transcris
ci-dessous:

En haut, d'une écriture très fine:

  Livre rare 21 d...

  Il y a trois exemplaires en France.

  Payé fr. 66 70. Vente Monmerqué nº 3851.

Au dessous, d'une écriture plus grasse:

  «Ce livre a été écrit sous Louys XIII. Il y est fait mention de
  Tristan l'Hermite, poète attaché à Gaston.

  «Il est de Cyrano de Bergerac, mais je serais étonné qu'il eût été
  imprimé tel qu'il est ici, car il y a des passages bien hardis pour
  le temps.

  «Il a été imprimé dans les œuvres de Cyrano de Bergerac T. 1, page
  288, éd. d'Amsterdam 1710, mais avec des grands retranchements que la
  hardiesse du livre, et plus souvent son impertinence nécessitèrent.

  «Cette circonstance donne de la curiosité à ce petit manuscrit.

  «J'indiquerai, en les soulignant, les passages retranchés à
  l'impression.»

Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale n'est autre, en effet, que
celui découvert par M. de Monmerqué aux environs de Saint-Sulpice en
1833 et qui fut offert en 1890 à la Bibliothèque Nationale par M.
Deullin d'Epernay.

Je vais donc pouvoir, pour la première fois, publier cet ouvrage
dans son intégralité. Tous les passages supprimés par Le Bret s'y
retrouvent. Je les ai imprimés en italique.

J'ai remarqué quelques différences entre le mot à mot de ce manuscrit
et le texte publié par Le Bret. Mais il m'a semblé inutile de publier
ces «variantes»; en effet, Le Bret, possesseur des manuscrits de
Cyrano, a dû publier un texte exact.

N'oublions pas en effet que les copies manuscrites du «Voyage dans
la Lune» couraient sous le manteau, du vivant de Cyrano. C'est
vraisemblablement l'un de ces manuscrits que possède la Bibliothèque
Nationale. J'estime donc que nous ne devons lui emprunter que les
passages supprimés, et conserver comme texte général, celui de
l'édition princeps de 1656.

Voici d'ailleurs, à titre documentaire, le début du manuscrit et de
l'Edition de Le Bret.

             EDITION LE BRET                         MANUSCRIT

  La Lune était en son plein, le        |La Lune était en son plein, le Ciel
  Ciel était découvert et neuf heures   |était découvert, et neuf heures du
  du soir étaient sonnées, lorsque,     |soir étaient sonnées, lorsque nous
  revenant de Clamart, près Paris (où   |revenions d'une maison proche de
  M. de Guigy le fils, qui en est       |Paris, quatre de mes amis et moi.
  Seigneur, nous avait régalé, plusieurs|Les diverses pensées que nous donna
  de mes amis et moi), les diverses     |la vue de cette boule de safran
  pensées que nous donna cette boule    |nous défrayèrent sur le chemin; les
  de safran nous défrayèrent sur le     |yeux noyés dans ce grand astre,
  chemin: de sorte que, les yeux        |tantôt l'un le prenait pour une
  noyés dans ce grand astre, tantôt     |lucarne du Ciel, par où on entrevoyait
  l'un le prenait pour une lucarne du   |la gloire des Bienheureux, tantôt
  Ciel: tantôt un autre assurait que    |l'autre assurait que c'était la platine
  c'était la platine où Diane dresse les|où Diane dresse les rabats d'Apollon;
  rabats d'Apollon: un autre que ce     |tantôt un autre s'écriait que
  pouvait bien être le Soleil lui-même  |ce pouvait bien être le Soleil lui-même
  qui, s'étant au soir dépouillé de ses |qui s'étant au soir dépouillé
  rayons, regardait par un trou ce      |de ses rayons, regardait par un trou
  qu'on faisait au monde quand il n'y   |ce qu'on faisait au monde quand il
  était pas.                            |n'y était plus.

J'ai d'ailleurs collationné par la suite de nombreuses pages sans
trouver un mot différent.

                                   *
                                 *   *

L'Histoire Comique ou Voyage dans la Lune, parut d'abord _sans lieu_,
_ni date, ni privilège_. On estime généralement que cette édition
remonte à 1650 et fut imprimée à Toulouse ou Montauban.

L'édition véritable date de 1656, elle parut un an après la mort
de Cyrano, sous la direction de son ami Le Bret, format in-12. Le
privilège est du 23 décembre 1656, et donné à Charles de Sercy pour
cinq années. Cet ouvrage fut réimprimé en 1659 et 1663.

Les Œuvres complètes furent publiées pour la première fois à Lyon en
1663 en deux volumes in-12 chez Christophe Fourmy. Elles parurent,
_enrichies de figures en taille-douce_ à Amsterdam en 1709.

                                   *
                                 *   *

Tel est l'historique de la publication des œuvres de Savinien de
Cyrano Bergerac.

M. Auguste Vitu lors d'une conférence faite au théâtre de la Gaieté,
le 10 novembre 1872, avant la représentation de _la Mort d'Agrippine_,
traça de notre auteur un portrait définitif[1]. Son fils, M. Maxime
Vitu, m'a très aimablement autorisé à reproduire ici les passages
relatifs à la vie de notre héros. C'est un pur chef-d'œuvre. Il n'y a
rien à y ajouter.

  [1] Jouaust.--La Mort d'Agrippine, 1875.

                                   *
                                 *   *

=Tallemant des Réaux, ce Saint-Simon bourgeois du XVIIe siècle, aurait
pu connaître notre auteur. Il ne lui a cependant consacré que dix
lignes, et quelles lignes! En voici le début: «Un fou, nommé Cyrano,
fit une pièce de théâtre intitulée _Agrippine_. La pièce était un vrai
galimatias».=

=Un fou, voilà pour le poète; un galimatias, voilà pour le poème.
Jugement sommaire, exécution sans phrases.=

=Boileau, le sévère Boileau, ne fut pas aussi dur que le licencieux
narrateur des _Historiettes_:=

  =J'aime mieux Bergerac et sa burlesque audace
  Que les vers où Motin se morfond et nous glace.=

=Toutefois, la comparaison n'est pas extrêmement flatteuse; Cyrano
est ici le clou qui fixe Motin au gibet dressé par le justicier du
Parnasse. Le glacial Motin et l'audacieux Bergerac, l'un portant
l'autre, sont précipités dans l'immortalité comme Jupiter lança Vulcain
sur la terre, par un furieux coup de pied.=

=De nos jours Bergerac rencontre enfin un juge non prévenu, un esprit
ouvert, original, sensible lui-même à toutes les originalités.--Ah!
messieurs, je me refuse vainement à cette interruption dans le cours de
mes idées, mais j'ai sur les lèvres et dans le cœur le nom de celui
que nous venons de perdre, de notre illustre Théophile Gautier; je ne
puis l'omettre en parlant du Cyrano qu'il a touché d'un rayon de sa
gloire, et je ne puis pas le prononcer sans payer à une chère mémoire
ce dernier tribut de regrets et de douleurs...=

=Théophile Gautier a rendu sur Bergerac un jugement équitable, j'y
reviendrai tout à l'heure; d'ailleurs le livre est dans toutes les
mains. Mais enfin, ce livre est intitulé _les Grotesques_; mais enfin,
pour Théophile Gautier lui-même, le poète grandiose de _la Mort
d'Agrippine_, l'humoristique et profond penseur qui écrivit le _Voyage
à la Lune_, un demi-siècle avant _les Mondes_ de Fontenelle et les
_Voyages de Gulliver_, un siècle avant _Micromégas_, Cyrano est un
grotesque.=

=Fou, burlesque, grotesque, voilà quelle formidable trinité d'épithètes
méprisantes le nom de Cyrano traîne après lui devant la postérité
indifférente, qui a bien d'autres soucis plus pressants que de reviser
des jugements littéraires.=

=Mon Dieu, je ne viens pas m'inscrire en faux. Cyrano fut un fou, un
burlesque, un audacieux, un grotesque, j'en conviens; mais il fut aussi
quelque chose de très différent.=

=Dans cette opinion générale sur Cyrano, il faut faire la part de deux
influences, celle de sa vie et celle de ses œuvres. Parlons de sa vie
d'abord. Ici encore il faut subdiviser, car il y a sa vie réelle, qui
est peu connue, et sa légende, qui est populaire.=

=La légende, c'est le Cyrano fier-à-bras, le Cyrano duelliste,
tranche-montagne, le matamore au nez immense tout balafré de coups
de sabre, et qui défend aux passants d'en rire sous peine de mort; le
débauché, le libertin, l'impie; ce sont surtout les contes ridicules
accrédités par le _Menagiana_ et dont la critique littéraire avait déjà
fait justice au XVIIIe siècle.=

=Ce qu'il y a de vrai, c'est que Cyrano fut très brave, c'est qu'il
servit de second en maintes rencontres, mais sans avoir jamais suscité
ou soutenu une querelle pour son compte personnel; c'est qu'à l'âge
de dix-neuf ans, simple cadet aux gardes, il se battait comme un lion
contre les Espagnols et tombait percé d'une balle au siège de Mouzon;
l'année suivante, en 1640, au siège d'Arras, dans un combat corps à
corps, un coup d'épée lui traversait la gorge. Cyrano fut certainement
un duelliste, ce dont on le blâme, mais ce fut avant tout un héroïque
soldat, ce dont on ne l'a jamais loué.=

=De même pour ses œuvres: Cyrano cédait au goût du temps. Ses
lettres descriptives, satiriques, burlesques, amoureuses, offrent
le plus parfait modèle de ce qu'on appelait alors le bel esprit; en
littérature comme en fait d'armes, on ne recherchait que les rencontres
extraordinaires. L'idée d'être naturel était la seule qui ne se
présentât jamais à ces constructeurs de rébus. Mais, si extravagantes
qu'on juge les prouesses de Cyrano en ce genre, il faut avouer qu'elles
restent gaies, spirituelles et bien françaises; ce sont, comme il
l'a dit lui-même, «des imaginations pointues dont on chatouille le
temps pour le faire marcher plus vite». Et que d'invention comique
en ce genre dont Voiture est le roi! Je ne rappelle à votre mémoire
que la _Lettre à un gros homme_, c'est-à-dire à Montfleury, ce roi
de théâtre, si prodigieusement «entripaillé», pour me servir de
l'expression de Molière: «Enfin, gros homme, je vous ai vu, mes
prunelles ont achevé sur vous de grands voyages, et le jour que vous
éboulâtes corporellement jusqu'à moi, j'eus le temps de parcourir votre
hémisphère ou, pour parler plus véritablement, d'en découvrir quelques
cantons... Pensez-vous donc, à cause qu'un homme ne vous sauroit battre
tout entier en vingt-quatre heures et qu'il ne sauroit en un jour
échiner qu'une de vos omoplates... Si les coups de bâton s'envoyoient
par écrit, vous liriez ma lettre des épaules... Une longe de veau qui
marche sur ses lardons...»=

=Ces folles et robustes gaietés sentent la gasconnade, je le sais; la
littérature entière était gasconne, c'est-à-dire espagnole; le capitan,
ce type obligé des comédies à la mode, aurait pu descendre du théâtre
dans le parterre sans s'y trouver dépaysé. Cyrano, que des hommes qui
s'y connaissaient avaient surnommé le démon de la bravoure, tint à
honneur de se montrer plus gascon à lui seul que la Gascogne entière,
et il y parvint aisément, car ce gascon fieffé était... un Parisien...=

=Oui, Messieurs, un Parisien; j'en suis fâché pour les biographes qui,
sur la foi de son nom, l'ont fait compatriote de l'illustre baron
de Crac, et particulièrement pour l'estimable érudit qui, en 1856,
écrivit une vie de Cyrano en l'honneur de la jolie ville de Bergerac en
Périgord; mais notre Cyrano fut un Parisien certain, authentique, fils
de Parisien, petit-fils de Parisien. Cela est attesté par l'acte de
son baptême, retrouvé dans les registres de la paroisse Saint-Sauveur
par un travailleur infatigable, un véritable savant celui-là, par le
vénérable M. Jal, chargé de la garde de nos archives municipales, qui
ne sont plus hélas! qu'un peu de cendres.=

=Donc, Savinien de Cyrano fut baptisé à Paris, sur la paroisse
Saint-Sauveur, le 6 mars 1619. Il était le cinquième fils d'Abel de
Cyrano, écuyer, seigneur de Mauvières, et de demoiselle Espérance
Bellanger. En 1612, époque de leur mariage, M. et Mme de Mauvières
habitaient rue des Prouvaires, sur la paroisse Saint-Eustache, à deux
pas de la maison où naquit Molière. Je trouve que le grand-père de
notre poète, nommé Savinien comme lui, était secrétaire du roi en
1570 et auditeur de la chambre des comptes de Paris en 1573, sous
Charles IX. Vous le voyez, c'est bien à nous Parisiens qu'appartient
Cyrano, véritable enfant de Paris. Il l'avait bien dit lui-même dans
son _Voyage à la Lune_; mais nul n'y avait pris garde: si peu de gens
lisent les livres dont tout le monde parle!=

=La vie de Cyrano fut courte et peut se condenser en peu de faits.
Après une éducation classique rapidement ébauchée par un prêtre de
campagne, Savinien revint à Paris avec l'autorisation de son père et
y battit le pavé, poursuivant tant bien que mal ses études sur les
bancs du collège de Beauvais. Je ne veux pas faire le pédant avec vous,
Messieurs; permettez-moi cependant de vous rappeler que le collège de
Beauvais était établi à Paris, dans la rue qui a retenu son nom, la
rue Saint-Jean-de-Beauvais, et non pas à Beauvais en Picardie, comme
l'a cru, dans un moment d'oubli, un érudit quelque peu distrait.
Molière, plus jeune que Cyrano de trois ans, étudiait à peu près dans
le même temps au collège de Clermont, non pas au collège de Clermont
en Beauvoisis, ni de Clermont en Auvergne, mais au collège de Clermont
tenu par les Jésuites, rue Saint-Jacques à Paris, et qui est devenu en
1682 le collège Louis-le-Grand.=

=Lorsque Cyrano eut atteint l'âge de 19 ans (1640), se conformant au
conseil et à l'exemple d'un de ses amis, M. Le Bret, qui fut depuis son
exécuteur testamentaire, et à qui nous devons le peu que nous savons de
lui, il s'enrôla dans les cadets du régiment des Gardes et fut admis
dans la compagnie commandée par M. de Carbon Castel-Jaloux, presque
entièrement composée de Gascons. C'est alors, à ce que je suppose,
qu'il prit un nom de guerre, celui de Bergerac, et il signa toujours
de Cyrano Bergerac. Si l'on voulait à toute force que ce fût un nom de
terre, je n'irais pas en chercher l'origine au milieu de la Loire, mais
plutôt du côté de la Bretagne. Le premier et le plus authentique des
quatre portraits gravés que possède le cabinet des estampes, présente à
l'œil le moins exercé le type saisissant du Kymri breton.=

=D'ailleurs, il y a eu des fiefs du nom de Bergerac en Bretagne et la
seigneurie de Mauvières appartenant au père de notre Cyrano, était
située dans l'Ouest de la France.=

=Je n'insiste pas sur ces détails. Cyrano, à peine soldat, fit un rude
apprentissage sur les champs de bataille, et se rebuta promptement du
métier. Les deux blessures qu'il reçut aux sièges de Mouzon et d'Arras
ne lui avaient pas donné d'avancement. Le dégoût des services inutiles,
joint à l'attrait qu'il ressentait pour les sciences, l'arrachèrent
sans retour à la carrière des armes. Le poétique soldat, qui rimait
de tendres élégies dans le tumulte d'un corps de garde, redevint
un étudiant plein de zèle et d'ardeur. Il cultiva l'astronomie, la
physique, la philosophie avec Rohault et Gassendi. Convaincu par
l'évidence des idées de Copernic, il aida par l'attrait de l'esprit
le plus aiguisé et le plus alerte à la propagation des doctrines
nouvelles. Il y avait à cela quelque courage, car, en plein siècle de
Louis XIV, il n'était pas admis par tout le monde que la terre tournât
autour du soleil; Le Bret, l'ami et l'éditeur de Cyrano, invoque au
profit de son illustre ami, le bénéfice des circonstances atténuantes
et s'excuse, quant à soi, de prendre parti dans ces matières délicates.
Voilà où l'on en était en 1663, Cyrano exposa avec une remarquable
netteté la théorie très explicite de l'attraction planétaire, comme
principe du système du monde, et cela 34 ans avant les premières
publications de Newton. Je ne me hasarderai pas à lui faire honneur de
cette grande pensée et je n'ai pas eu le loisir de rechercher auquel
de ses maîtres cet honneur appartient. Mais je ne puis lui refuser
la gloire d'avoir fait pour la science nouvelle de son temps, ce que
Voltaire fit au siècle suivant, avec plus de bonheur et d'éclat, pour
les doctrines scientifiques de Locke et de Newton. Admirable spectacle
que donne le génie littéraire se faisant le messager et le défenseur du
progrès des sciences!=

=Ce qui appartient bien en propre à Cyrano, c'est d'avoir conçu
clairement la première idée de l'aérostation. Il indique l'emploi
de globes creux remplis d'un gaz dilatable, plus léger que l'air
atmosphérique; il va même jusqu'à calculer le moyen de redescendre en
laissant échapper du gaz, lorsqu'on s'est élevé trop haut.=

=Cet homme-là n'était pas un homme ordinaire; et s'il faut absolument
que ce soit un fou, avouez que ce n'était pas là un fou à mépriser.=

=Il avait d'ailleurs conformé la conduite de sa vie aux doctrines qu'il
avait embrassées. En même temps qu'il se rendait savant, il se fit
modeste, frugal et chaste comme un vrai pythagoricien.=

=Sa fortune était loin d'égaler son mérite. Il était le cinquième
enfant d'un gentilhomme assez pauvre lui-même. Après avoir repoussé
les œuvres flatteuses du maréchal de Gassion, un des grands hommes
de guerre de ce temps-là et l'ami de Gustave-Adolphe, qui voulait se
l'attacher par estime pour ses talents et pour ses connaissances,
Cyrano avait fini par accepter le patronage d'un personnage d'une
valeur non moins éclatante et non moins éprouvée, je veux parler du duc
d'Arpajon, marquis de Severac, à qui _La Mort d'Agrippine_ est dédiée.
Il rentrait un soir à l'hôtel de ce seigneur, lorsqu'il fut atteint à
la tête par la chute d'une pièce de bois. Il languit quelque temps et
mourut en 1655, à l'âge de trente-six ans.=

=Ses derniers moments, adoucis par l'amitié de sa cousine Mme de
Neufvillette, et de sa vénérable tante, Catherine de Cyrano, prieure
du couvent des Filles-de-la-Croix, rue de Charonne, furent ceux d'un
chrétien. Catherine de Cyrano réclama sa dépouille mortelle qui fut
ensevelie sous les dalles de l'église.=

  =Auguste VITU=



PIÈCES JUSTIFICATIVES


_Mariage d'Abel Ier de Cyrano avec Espérance Bérenger_

(1612).

«Le troisiesme septembre mil six cent douze ont receu la benediction
nuptiale, apres la publication de trois bans et veu une lettre de trois
autres de St-Eustache, noble homme _Abel de Cyrano_, de la paroisse de
St-Eustache, et damoiselle _Esperance Berenger_, de cette paroisse.»
(Anciennes archives de la Ville de Paris, aujourd'hui brûlées, registre
Saint-Gervais.)


_Baptême de Denys de Cyrano_

(1614).

«Le treiziesme de mars mil six cent quatorze a été baptisé _Denys_,
fils de noble homme Abel de Cyrano, escuyer, sieur de Mauvieres, et
de damoiselle Esperance Bellanger (_sic_), sa femme demeurant rue des
Prouvaires à Paris; le parin Denys Fedeau, conseiller et secretaire du
roy; la marine dame Anne Le Maire, femme du feu noble homme messire
Savinien de Cyrano, vivant conseiller et secretaire du Roy, maison et
couronne de France.» (Reg. de Saint-Eustache.)


_Baptême de Savinien II de Cyrano_

(1619).

«Le sixiesme mars mil six cens disneuf, _Savinien_, fils d'Abel de
Cyrano, escuier, sieur de Mauvieres, et de damoiselle Esperance de
Bellenger (_sic_); le parrain noble homme Antoine Fanny, conceiller
du Roy et auditeur en sa Chambre des comptes, de cette paroisse; la
marraine damoiselle Marie Fedeau, femme de noble homme Me Louis Perrot,
conceiller et secretaire du Roy, maison et couronne de France, de la
paroisse de St Germain l'Auxerrois.» (Reg. de Saint-Sauveur.)



[Illustration: Reproduction du titre de l'Edition de 1663.
(_Grandeur Naturelle_)]



A MESSIRE

TANNEGUY RENAULT DES BOISCLAIRS

=_Chevalier, Conseiller du Roy en ses Conseils, et Grand Prévôt de
Bourgogne et Bresse_=


  =MONSIEUR=,

=Je satisfais à la dernière volonté d'un Mort que vous obligeâtes
d'un signalé bienfait pendant sa vie. Comme il était connu d'une
infinité de gens d'esprit, par le beau feu du sien, il fut absolument
impossible que beaucoup de personnes ne sussent la disgrâce qu'une
dangereuse blessure, suivie d'une violente fièvre, lui causa quelques
mois devant sa mort. Plusieurs ont ignoré par quel bon Démon il y
avait été secouru; mais il a cru que le nom n'en devait pas être
moins public que l'action lui en fut avantageuse. Vous étiez son ami,
vous l'en aviez souvent assuré, et même vous le lui aviez témoigné en
plusieurs rencontres où vous saviez le besoin qu'il en avait; mais
qu'était-ce faire, que quelques autres hommes n'eussent fait comme
vous? qu'était-ce paraître envers notre ami, que ce que vous paraissiez
envers cent autres qui n'étaient point de sa trempe? Il fallait donc
le tirer de la presse, et que votre générosité le distinguant du grand
nombre de ceux que vous obligiez, fit voir non seulement, comme parle
Aristote, qu'elle n'avait pas dégénéré, mais qu'elle avait enchéri sur
soi-même en faveur d'un si digne sujet. De sorte que quand vous eûtes
la bonté de lui rendre des preuves de votre protection et de votre
amitié dans sa maladie, dont vous arrêtâtes le cours par vos soins et
les assistances généreuses que vous lui rendîtes en l'extrémité de ses
maux les plus violents, ce fut d'une si puissante protection pour lui,
qu'il espéra de vous encore celle qu'un peu devant sa mort il me pria
de vous demander pour cet ouvrage; et ce sera aussi de cette grande
confiance et de ce dernier sentiment que vous jugerez de ceux qu'il
doit avoir eus de votre amitié, puisque c'est dans ce moment fatal que
la bouche parle comme le cœur:=

  =Nam veræ voces tum domum pectore ab imo
  Eliciuntur...=

=Et je me suis rendu l'interprète du sien d'autant plus volontiers,
que je prenais part également à ses disgrâces, comme au bien qu'on
lui faisait; et que, par cette raison, comme par mon inclination
particulière, je suis, en vérité,=

  =Monsieur,=

  =Votre très-humble et très-affectionné serviteur,=

  =LE BRET.=



A L'AUTEUR

DES

ETATS ET EMPIRES DE LA LUNE


  _EPIGRAMME_

  Accepte ces six méchants vers
  Que ma main écrit de travers
  Tant en moi la frayeur abonde
  Et permets qu'aujourd'hui j'évite ton abord
  Car autant qu'une affreuse mort
  Je crains les gens de l'autre monde.


  SONNET (_du même au même_)[2]

  _Ton esprit, qu'en son vol nul obstacle n'arrête,
  Découvre un autre monde à nos ambitieux,
  Qui tous également respirent sa conquête
  Comme un noble chemin pour arriver aux cieux._

  _Mais ce n'est point pour eux que la palme s'apprête.
  Si j'étois du conseil des destins et des Dieux,
  Pour prix de ton audace, on chargeroit ta tête
  Des couronnes des rois qui gouvernent ces lieux._

  _Mais non, je m'en dédis; l'inconstante fortune
  Semble avoir trop d'empire en celui de la Lune:
  Son pouvoir n'y paroît que pour tout renverser._

  _Peut-être verrois-tu, dans ces demeures mornes,
  Dès le premier instant ton Etat s'éclipser
  Et du moins chaque mois en rétrécir les bornes._

  _DE PRADE._


  [2] Ce sonnet, se trouve dans les _Œuvres poétiques du sieur de P_.
  (Prade), publiées en 1650 (_Paris, Nicolas et Jean de la Coste_,
  in-4). Il prouve que le _Voyage dans la Lune_ était composé longtemps
  avant la mort de Cyrano, auquel il causa de graves ennuis, comme
  lui-même nous l'apprend dans l'_Histoire des Etats et Empires du
  Soleil_.



PREFACE


LECTEUR, _je te donne l'ouvrage d'un mort, qui m'a chargé de ce soin,
pour te faire connaître qu'il n'est pas un mort du commun_,

  _Puisqu'il n'est point couvert de ces tristes lambeaux,
  Qu'une Ombre désolée emporte des tombeaux_.

_qu'il ne s'amuse point à faire de vaines plaintes, à renverser les
meubles d'une chambre, à traîner des chaînes dans un grenier, qu'il
ne souffle point la chandelle dans une cave, qu'il ne bat personne,
qu'il ne fait point le Cauchemar, ni le Moine bourru, ni enfin aucune
des fadaises dont on dit que les autres morts épouvantent les sots; et
qu'au contraire de tout cela il est d'aussi belle humeur que jamais.
Je crois qu'une façon d'agir si agréable et si extraordinaire dans un
mort, suspendra le chagrin des plus Critiques en faveur de cet ouvrage,
parce qu'il y aurait double lâcheté d'insulter à des Mânes si remplies
de bienveillance, et si soigneuses du divertissement des vivants; mais
que cela soit ou ne soit pas, que le Critique le révère ou le morde,
je suis assuré qu'il s'en souciera d'autant moins que sa belle humeur
est l'unique chose de ce monde qu'il ait retenue en l'autre; de sorte
qu'étant impassible à tout le reste, quelque coup que la médisance lui
porte, il ne fera que blanchir. Ce n'est pas, raillerie à part, que je
veuille imposer à personne la nécessité de n'en juger que par mes yeux:
je sais trop bien que la lecture n'est agréable qu'à proportion de ce
qu'elle est libre; c'est pourquoi je trouve bon que chacun en juge
selon le fort ou le faible de son génie; mais je prie les plus généreux
de se laisser prévenir par cette favorable pensée qu'il n'a eu pour
but que le plaisant, et c'est ce qui lui a pu faire négliger quelques
endroits, auxquels, à cause de cela, on doit une attention d'autant
moins austère, que par ce moyen on l'excusera plus facilement de la
circonspection, qu'autrement on y désirerait trop grande de sa part,
de la mienne, et de celle des Imprimeurs._

                              _Quid ergo?
  Ut scriptor si peccat, idem librarius usque,
  Quamvis est monitus, venia caret._[3]

  [3] _Horace, Art Poétique._

_J'avoue, toutefois, que, si j'eusse eu le temps, ou que je n'y eusse
pas prévu de très grandes difficultés, j'aurais volontiers examiné la
chose de sorte qu'elle t'aurait semblé peut-être plus complète; mais
j'ai appréhendé d'y mettre, ou de la confusion, ou de la difformité, si
j'entreprenais d'en changer l'ordre, ou de suppléer à quelques lacunes,
par le mélange de mon style au sien, dont ma mélancolie ne me permet
pas d'imiter la gaieté, ni de suivre les beaux emportements de son
imagination, la mienne, à cause de sa froideur, étant beaucoup plus
stérile. C'est une disgrâce qui est arrivée à presque tous les ouvrages
posthumes, où ceux qui se sont donné le soin de les mettre au jour
ont souffert de semblables lacunes, dans la crainte (s'ils en avaient
entrepris le supplément) de ne pas cadrer à la pensée de l'Auteur. Ceux
de Pétrone sont de ce nombre-là; mais on ne laisse pas d'en admirer les
beaux fragments, comme on fait des restes de l'ancienne Rome._

_Peut-être, toutefois, que, sans mettre ces choses en considération,
le Critique, qui ne se dément jamais, biaisant au reproche qu'il
pourrait encourir s'il attaquait un mort, changera seulement d'objets,
et prétendra me rendre caution de l'événement de ce Livre, sous ombre
que je me suis donné le soin de son impression; mais j'appelle dès
à présent de son sentiment à celui des Sages, qui me dispenseront
toujours d'être responsable des faits d'autrui, et de rendre raison
d'un pur effet de l'imagination de mon ami, qui lui-même n'aurait
pas entrepris d'en donner de plus solides que celles qu'on rend
ordinairement des fables et des romans._

_Je dirai seulement, par forme de manifeste en sa faveur, que sa
chimère n'est pas si absolument dépourvue de vraisemblance, qu'entre
plusieurs grands hommes anciens et modernes, quelques-uns n'aient
cru que la Lune était une terre habitable; d'autres, qu'elle était
habitée; et d'autres plus retenus, qu'elle leur semblait telle. Entre
les premiers et les seconds, Héraclite a soutenu qu'elle était une
terre entourée de brouillards; Xénophon, qu'elle était habitable;
Anaxagoras, qu'elle avait des collines, des vallées, des forêts, des
maisons, des rivières et des mers; et Lucien, qu'il y avait vu des
hommes avec lesquels il avait conversé et fait la guerre contre les
habitants du Soleil; ce qu'il conte toutefois avec beaucoup moins de
vraisemblance et de gentillesse d'imagination que Monsieur de Bergerac.
En quoi certainement les modernes l'emportent sur les anciens, puisque
les Gansars, qui y portèrent l'Espagnol, dont le Livre parut ici,
il y a douze ou quinze ans, les bouteilles pleines de rosée, les
fusées volantes et le chariot d'acier de Monsieur de Bergerac, sont
des machines bien plus agréablement imaginées que le vaisseau dont
se servit Lucien, pour y monter. Enfin, entre les derniers, le Père
de Mersenne, (dont la grande piété et la science profonde ont été
également admirées de ceux qui l'ont connu), a douté si la Lune n'était
pas une terre, à cause des eaux qu'il y remarquait, et que celles qui
environnent la terre où nous sommes en pourraient faire conjecturer la
même chose à ceux qui en seraient éloignés de soixante demi-diamètres
terrestres, comme nous sommes de la Lune. Ce qui peut passer pour une
espèce d'affirmation, parce que le doute, dans un si grand homme, est
toujours fondé sur une bonne raison, au moins sur plusieurs apparences
qui y équipollent. Gilbert se déclare plus précisément sur le même
sujet, car il veut que la Lune soit une terre, mais plus petite que
la nôtre, et il s'efforce de le prouver par les convenances qui sont
entre celle-ci et celle-là. Henry le Roy et François Patrice sont de
ce sentiment, et expliquent fort au long sur quelles apparences ils se
fondent, soutenant enfin que notre Terre et la Lune se servent de Lunes
réciproquement._

_Je sais que les Péripatéticiens ont été d'opinion contraire, et qu'ils
ont soutenu que la Lune ne pouvait être une terre, parce qu'elle
ne portait point d'animaux, qu'ils n'y auraient pu être que par la
génération et la corruption, et que la Lune est incorruptible, qu'elle
a toujours été portée d'une situation stable et constante, et qu'on n'y
a remarqué aucun changement depuis le commencement du monde jusqu'à
présent. Mais Hevelius leur répond que notre Terre, quelque corruptible
qu'elle nous paraisse, n'a pas laissé de durer autant que la Lune, où
il s'est pu faire des corruptions, dont nous ne nous sommes jamais
aperçus, parce qu'elles s'y sont faites dans ses moindres parties,
et sur sa simple surface; comme celles qui se font sur la surface de
notre Terre, où nous ne les pourrions découvrir, si nous en étions
aussi éloignés que de la Lune. Il ajoute plusieurs autres raisonnements
qu'il confirme par un télescope de son invention, avec quoi il dit (et
l'expérience en est facile et familière) qu'il a découvert dans la Lune
que les parties plus luisantes et plus épaisses, les grandes et les
petites, ont un juste rapport avec nos mers, nos rivières, nos lacs,
nos plaines, nos montagnes et nos forêts._

_Enfin, notre divin Gassendi, si sage, si modeste, et si savant en
toutes ces choses, ayant voulu se divertir, comme je crois qu'ont voulu
faire les autres, a écrit sur ce sujet de même que Hevelius, ajoutant
qu'il croit qu'il y a des montagnes dans la Lune, hautes quatre fois
comme le mont Olympe, à prendre sa hauteur sur celle que lui donne
Xénagoras, c'est-à-dire de quarante stades, qui reviennent environ à
cinq milles d'Italie._

_Tout cela, Lecteur, te peut faire connaître que Monsieur de Bergerac
ayant eu tant de grands hommes de son sentiment, il est d'autant plus
à louer, qu'il a traité plaisamment une chimère dont ils ont traité
trop sérieusement: aussi, avait-il cela de particulier, qu'il croyait
qu'on devait rire et douter de tout ce que certaines gens assurent
bien souvent aussi opiniâtrement que ridiculement; en sorte que je
lui ai ouï dire beaucoup de fois qu'il avait autant de Farceurs qu'il
rencontrait de Sidias (c'est le nom d'un pédant que Théophile, dans
ses fragments comiques, fait battre à coups de poing contre un jeune
homme à qui le pédant opiniâtrait qu'odor in pomo non erat forma, sed
accidens), parce qu'il croyait qu'on pouvait donner ce nom à ceux qui
disputent, avec la même opiniâtreté, de choses aussi inutiles._

_L'éducation que nous avions eue ensemble, chez un bon prêtre de la
campagne qui tenait de petits pensionnaires, nous avait fait amis dès
notre plus grande jeunesse, et je me souviens de l'aversion qu'il avait
dès ce temps-là pour ce qui lui paraissait l'ombre d'un Sidias, parce
que, dans la pensée que cet homme en tenait un peu, il le croyait
incapable de lui enseigner quelque chose; de sorte qu'il faisait si peu
d'état de ses leçons et de ses corrections, que son père, qui était
un bon vieux Gentilhomme assez indifférent pour l'éducation de ses
enfants, et trop crédule aux plaintes de celui-ci, l'en retira un peu
trop brusquement; et, sans s'informer si son fils serait mieux autre
part, il l'envoya à Paris, où il le laissa jusqu'à dix-neuf ans sur
sa bonne foi. Cet âge, où la nature se corrompt plus aisément, et la
grande liberté qu'il avait de ne faire que ce que bon lui semblait, le
portèrent sur un dangereux penchant, où j'ose dire que je l'arrêtai;
parce qu'ayant achevé mes études, et mon père voulant que je servisse
dans les Gardes, je l'obligeai d'entrer avec moi dans la Compagnie
de Monsieur de Carbon Casteljaloux. Les duels, qui semblaient, en
ce temps-là l'unique et le plus prompt moyen de se faire connaître
le rendirent en si peu de jours si fameux, que les Gascons, qui
composaient presque seuls cette Compagnie, le considéraient comme le
démon de la bravoure, et en comptaient autant de combats que de jours
qu'il y était entré. Tout cela cependant ne le détournait point de ses
études, et je le vis un jour dans un corps de garde travailler à une
Elégie avec aussi peu de distraction, que s'il eût été dans un cabinet
fort éloigné du bruit. Il alla quelque temps après au siège de Mouzon,
où il reçut un coup de mousquet au travers du corps, et depuis, un coup
d'épée dans la gorge, au siège d'Arras en 1640. Mais les incommodités
qu'il souffrit pendant ces deux sièges, celles que lui laissèrent
ces deux grandes plaies, les fréquents combats que lui attirait la
réputation de son courage et de son adresse, qui l'engagèrent plus
de cent fois à être second (car il n'eut jamais une querelle de son
chef), le peu d'espérance qu'il avait d'être considéré, faute d'un
patron, auprès de qui son génie tout libre le rendait incapable de
s'assujettir, et enfin le grand amour qu'il avait pour l'étude, le
firent renoncer entièrement au métier de la guerre, qui veut tout
un homme, et qui le rend autant ennemi des Lettres que les Lettres
le font ami de la paix. Je t'en particulariserais quelques combats
qui n'étaient point des duels, comme fut celui où, de cent hommes
attroupés pour insulter en plein jour à un de ses amis sur le fossé de
la porte de Nesle, deux, par leur mort, et sept autres, par de grandes
blessures, payèrent la peine de leur mauvais dessein. Mais, outre
que cela passerait pour fabuleux, quoique fait à la vue de plusieurs
personnes de qualité qui l'ont publié assez hautement pour empêcher
qu'on n'en puisse douter, je crois n'en devoir pas dire davantage,
puisque aussi bien en suis-je à l'endroit où il quitta Mars pour se
donner à Minerve; je veux dire qu'il renonça si absolument à toutes
sortes d'emplois depuis ce temps-là, que l'étude fut l'unique auquel il
s'adonna jusqu'à la mort._

_Au reste, il ne bornait pas sa haine pour la sujétion, à celle
qu'exigent les Grands auprès desquels on s'attache; il l'étendait
encore plus loin, et même jusqu'aux choses qui lui semblaient
contraindre les pensées et les opinions, dans lesquelles il voulait
être aussi libre, que dans les plus indifférentes actions; et
il traitait de ridicules certaines gens, qui, avec l'autorité
d'un passage, ou d'Aristote, ou de tel autre, prétendent, aussi
audacieusement que les disciples de Pythagore avec leur Magister dixit,
juger des questions importantes, quoique des preuves sensibles et
familières les démentent tous les jours. Ce n'est pas qu'il n'eût toute
la vénération qu'on doit avoir pour tant de rares Philosophes, anciens
et modernes; mais la grande diversité de leurs sectes, et l'étrange
contrariété de leurs opinions, lui persuadaient qu'on ne devait être
d'aucun parti_:

  _Nullius addictus jurare in verba magistri_.

_Démocrite et Pyrrhon lui semblaient, après Socrate, les plus
raisonnables de l'antiquité; encore, n'était-ce qu'à cause que le
premier avait mis la vérité dans un lieu si obscur, qu'il était
impossible de la voir; et que Pyrrhon avait été si généreux,
qu'aucun des savants de son siècle n'avait pu mettre ses sentiments
en servitude, et si modeste, qu'il n'avait jamais voulu rien décider;
ajoutant, à propos de ces savants, que beaucoup de nos Modernes
ne lui semblaient que les échos d'autres savants, et que beaucoup
de gens passent pour très doctes, qui auraient passé pour très
ignorants, si des savants ne les avaient précédés. De sorte que,
quand je lui demandais pourquoi donc il lisait les ouvrages d'autrui,
il me répondait que c'était pour connaître les larcins d'autrui; et
que, s'il eût été juge de ces sortes de crimes, il y aurait établi
des peines plus rigoureuses que celles dont on punit les voleurs de
grands chemins; à cause que, la gloire étant quelque chose de plus
précieux qu'un habit, qu'un cheval, et même que de l'or, ceux qui s'en
acquièrent par des livres qu'ils composent de ce qu'ils dérobent chez
les autres étaient comme des voleurs de grands chemins, qui se parent
aux dépens de ceux qu'ils dévalisent; et que, si chacun eût travaillé à
ne dire que ce qui n'eût point été dit, les bibliothèques eussent été
moins grosses, moins embarrassantes, plus utiles, et la vie de l'homme,
(quoique très courte), eût presque suffi pour lire et savoir toutes
les bonnes choses; au lieu que, pour en trouver une qui soit passable,
il en faut lire cent mille, ou qui ne valent rien, ou qu'on a lues
ailleurs une infinité de fois, et qui font cependant consumer le temps
inutilement et désagréablement._

_Néanmoins, il ne blâmait jamais un ouvrage absolument, quand il y
trouvait quelque chose de nouveau; parce qu'il disait que c'était un
accroissement de bien aussi grand pour la République des Lettres que
la découverte des terres nouvelles est utile aux anciennes; et la
nation des Critiques lui semblait d'autant plus insupportable, qu'il
attribuait, à l'envie et au dépit qu'ils avaient de se voir incapables
d'aucune entreprise (qui est toujours louable, quand bien l'effet
n'y répondrait pas entièrement), la passion qu'ils font paraître à
reprendre les autres._

  _Non ego paucis_, disait-il.
  _Offendat maculis quas aut incuriat fudit
  Aut humana parum cavit natura._

_Et, en effet, si on souffre bien des ombres dans un tableau,
pourquoi ne pas souffrir dans un Livre quelques endroits moins forts
que d'autres, puisque, par la règle des contraires, le noir sert
quelquefois à faire davantage briller le blanc._

_Cependant, comme il n'avait que des sentiments extraordinaires,
aucun de ses ouvrages n'a été mis entre les communs. Son_ Agrippine
_commence, continue, et finit d'une manière que d'autres n'avaient
point encore pratiquée. L'élocution y est toute poétique, le sujet
bien choisi, les rôles fort beaux, les sentiments romains dans une
vigueur digne d'un si grand nom, l'intrigue merveilleuse, la surprise
agréable, le démêlé clair, et la règle des vingt-quatre heures si
régulièrement observée, que cette Pièce peut passer pour un Modèle du
Poème dramatique._

_Mais en quoi particulièrement il était admirable, c'est que du sérieux
il passait au plaisant, et y réussissait également. Sa comédie du_
Pédant joué _en est une preuve et très forte et très agréable; de
même que plusieurs de ses autres ouvrages; témoignage très fidèle
de l'universalité de son bel esprit. Son_ Histoire de l'Etincelle
et de la République du Soleil, _où, en même style qu'il a prouvé la
Lune habitable, il prouvait le sentiment des pierres, l'instinct des
plantes, et le raisonnement des brutes, était encore au-dessus de tout
cela, et j'avais résolu de la joindre à celle-ci; mais un voleur, qui
pilla son coffre pendant sa maladie, m'a privé de cette satisfaction,
et toi, de ce surcroît de divertissement._

_Enfin, Lecteur, il passa toujours pour un homme d'esprit très rare; à
quoi la Nature joignit tant de bonheur du côté des sens, qu'il se les
soumit toujours autant qu'il voulut; de sorte qu'il ne but du vin que
rarement, à cause, disait-il, que son excès abrutit, et qu'il fallait
être autant sur la précaution à son égard que de l'arsenic (c'était
à quoi il le comparait), parce qu'on doit tout appréhender de ce
poison, quelque préparation qu'on y apporte; quand même il n'y aurait
à en craindre que ce que le vulgaire nomme qui pro quo, qui le rend
toujours dangereux. Il n'était pas moins modéré dans son manger, dont
il bannissait les ragoûts tant qu'il pouvait, dans la croyance que le
plus simple vivre, et le moins mixtionné, était le meilleur: ce qu'il
confirmait par l'exemple des hommes modernes, qui vivent si peu; au
contraire de ceux des premiers siècles, qui semblent n'avoir vécu si
longtemps qu'à cause de la simplicité de leurs repas._

  _Quippe aliter tunc orbe novo cœloque recente
  Vivebant homines..._

_Il accompagnait ces deux qualités d'une si grande retenue envers le
beau sexe, qu'on peut dire qu'il n'est jamais sorti du respect que le
nôtre lui doit; et il avait joint à tout cela une si grande aversion
pour tout ce qui lui semblait intéressé, qu'il ne put jamais s'imaginer
ce que c'était de posséder du bien en particulier, le sien étant bien
moins à lui qu'à ceux de sa connaissance qui en avaient besoin. Aussi
le ciel, qui n'est point ingrat, voulut que d'un grand nombre d'amis
qu'il eut pendant sa vie, plusieurs l'aimassent jusqu'à la mort, et
quelques-uns même par delà._

_Je me doute, Lecteur, que ta curiosité, pour sa gloire et ma
satisfaction, demande que j'en consigne les noms à la postérité; et
j'y défère d'autant plus volontiers, que je ne t'en nommerai aucun qui
ne soit d'un mérite extraordinaire, tant il les avait bien su choisir.
Plusieurs raisons, et principalement l'ordre du temps, veulent que je
commence par Monsieur de Prade, en qui la belle science égalait un
grand cœur et beaucoup de bonté, que son admirable histoire de France
fait si justement nommer le Corneille Tacite des Français, et qui sut
tellement estimer les belles qualités de Monsieur de Bergerac, qu'il
fut après moi le plus ancien de ses amis et un de ceux qui le lui a
témoigné le plus obligeamment en une infinité de rencontres. L'illustre
Cavois, qui fut tué à la bataille de Lens, et le vaillant Brissailles,
Enseigne des Gens-d'armes de son Altesse Royale, furent non seulement
les justes estimateurs de ses belles actions, mais encore ses glorieux
témoins, et ses fidèles compagnons en quelques-unes. J'ose dire que
mon frère et Monsieur de Zedde, qui se connaissent en braves, et qui
l'ont servi, et en ont été servis dans quelques occasions souffertes
en ce temps-là aux gens de leur métier, égalaient son courage à celui
des plus vaillants; et, si ce témoignage était suspect, à cause de
la part qu'y a mon frère, je citerais encore un brave de la plus
haute classe, je veux dire Monsieur Duret de Monchenin, qui l'a trop
bien connu et trop estimé, pour ne pas confirmer ce que j'en dis.
J'y puis ajouter Monsieur de Bourgongne, Mestre de Camp du Régiment
d'Infanterie de Monseigneur le Prince de Conti; puisqu'il vit le
combat surhumain dont j'ai parlé, et que le témoignage qu'il en
rendit avec le nom d'intrépide, qu'il lui en donne toujours depuis,
ne permet pas qu'il en reste l'ombre du moindre doute, au moins à
ceux qui ont connu Monsieur de Bourgongne, qui était trop savant à
bien faire le discernement de ce qui n'en mérite point, et dont le
génie était universellement trop beau pour se tromper dans une chose
de cette nature. Monsieur de Chavagne, qui court toujours avec une si
agréable impétuosité au-devant de ceux qu'il veut obliger, cet illustre
Conseiller Monsieur de Longueville-Gontier, qui a toutes les qualités
d'un homme achevé, Monsieur de Saint-Gilles, en qui l'effet suit
toujours l'envie d'obliger, et qui n'est pas un petit témoin de son
courage et de son esprit, Monsieur de Lignières, dont les productions
sont les effets d'un parfaitement beau feu, Monsieur de Châteaufort,
en qui la mémoire et le jugement sont si admirables, et l'application
si heureuse d'une infinité de belles choses qu'il sait, Monsieur des
Billettes qui n'ignore rien à vingt-trois ans de ce que les autres font
gloire de savoir à cinquante, Monsieur de la Morlière, dont les mœurs
sont si belles, et la façon d'obliger si charmante, Monsieur le Comte
de Brienne, de qui le bel esprit répond si bien à sa grande naissance,
eurent pour lui toute l'estime qui fait la véritable amitié, dont à
l'envi ils prirent plaisir de lui donner des marques très sensibles.
Je ne particulariserai rien de ce fort esprit, de ce tout savant,
de cet infatigable à produire tant de bonnes et si utiles choses,
Monsieur l'Abbé de Villeloin, parce que je n'ai pas eu l'honneur de le
pratiquer, mais je puis assurer que Monsieur de Bergerac s'en louait
extrêmement, et qu'il en avait reçu plusieurs témoignages de beaucoup
de bonté._

_J'aurais ajouté que, pour complaire à ses amis qui lui conseillaient
de se faire un Patron qui l'appuyât à la Cour, ou ailleurs, il vainquit
le grand amour qu'il avait pour sa liberté, et que, jusqu'au jour qu'il
reçut à la tête le coup dont j'ai parlé, il demeura auprès de Monsieur
le Duc d'Arpajon, à qui même il dédia tous ses Ouvrages; mais, parce
que dans sa maladie il se plaignit d'en avoir été abandonné, j'ai cru
ne pas devoir décider si ce fut par un effet du malheur général pour
tous les petits, et commun à tous les grands, qui ne se souviennent
des services qu'on leur rend que dans le temps qu'ils les reçoivent,
ou si ce n'était point un secret du Ciel, qui, voulant l'ôter sitôt du
monde, voulait aussi lui inspirer le peu de regret qu'on doit avoir de
quitter ce qui nous y semble de plus beau, et qui pourtant ne l'est pas
toujours._

_Je ferais tort à Monsieur Roho, si je n'ajoutais son nom sur une liste
si glorieuse, puisque cet illustre mathématicien, qui a tant fait de
belles épreuves physiques, et qui n'est pas moins aimable pour sa bonté
et sa modestie que relevé au-dessus du commun par sa science, eut tant
d'amitié pour Monsieur de Bergerac, et s'intéressa de telle sorte pour
ce qui le touchait, qu'il fut le premier qui découvrit la véritable
cause de sa maladie, et qui rechercha soigneusement, avec tous ses
amis, les moyens de l'en délivrer; mais Monsieur des Boisclairs,
qui jusque dans ses moindres actions n'a rien que d'héroïque, crut
trouver en Monsieur de Bergerac une trop belle occasion de satisfaire
sa générosité, pour en laisser la gloire aux autres, qu'il résolut de
prévenir, et qu'il prévint en effet, dans une conjoncture d'autant plus
utile à son ami, que l'ennui de sa longue captivité le menaçait d'une
prompte mort, dont une violente fièvre avait même déjà commencé le
triste prélude. Mais cet ami sans pair l'interrompit, par un intervalle
de quatorze mois, qu'il le garda chez lui, et il eût eu, avec la gloire
que méritent tant de grands soins et tant de bons traitements qu'il lui
fit, celle de lui avoir conservé la vie, si ses jours n'eussent été
comptés et bornés à la trente-cinquième année de son âge, qu'il finit à
la campagne chez Monsieur de Cyrano, son cousin, dont il avait reçu de
grands témoignages d'amitié, de qui les conversations, si savantes dans
l'Histoire du temps présent et du passé, lui plaisaient extrêmement,
et chez qui, par une affectation de changer d'air qui précède la mort,
et qui en est un symptôme presque certain dans la plupart des malades,
il se fit porter, cinq jours avant de mourir._

_Je crois que c'est rendre à Monsieur le Maréchal de Gassion une partie
de l'honneur qu'on doit à sa mémoire, de dire qu'il aimait les gens
d'esprit et de cœur, parce qu'il se connaissait en tous les deux, et
que, sur le récit que Messieurs de Cavois et de Cuigy lui firent de
Monsieur de Bergerac, il le voulut avoir auprès de lui. Mais la liberté
dont il était encore idolâtre (car il ne s'attacha que longtemps après
à M. d'Arpajon) ne put jamais lui faire considérer un si grand homme
que comme un maître; de sorte qu'il aima mieux n'en être pas connu
et être libre, que d'en être aimé et être contraint; et même cette
humeur, si peu soucieuse de la fortune, et si peu des gens du temps,
lui fit négliger plusieurs belles connaissances que la Révérende Mère
Marguerite, qui l'estimait particulièrement, voulut lui procurer; comme
s'il eût pressenti que ce qui fait le bonheur de cette vie lui eût été
inutile pour s'assurer celui de l'autre. Ce fut la seule pensée qui
l'occupa sur la fin de ses jours d'autant plus sérieusement, que Madame
de Neuvillette, cette femme toute pieuse, toute charitable, toute à son
prochain, parce quelle est toute à Dieu, et de qui il avait l'honneur
d'être parent du côté de la noble famille des Bérangers, y contribua,
de sorte qu'enfin le libertinage, dont les jeunes gens sont pour la
plupart soupçonnés, lui parut un monstre, pour lequel je puis témoigner
qu'il eut depuis cela toute l'aversion qu'en doivent avoir ceux qui
veulent vivre chrétiennement._

_J'augurai ce grand changement, quelque temps avant sa mort, de ce
que, lui ayant un jour reproché la mélancolie qu'il témoignait dans
les lieux où il avait accoutumé de dire les meilleures et les plus
plaisantes choses, il me répondit que c'était à cause que, commençant à
connaître le monde, il s'en désabusait; et qu'enfin il se trouvait dans
un état où il prévoyait que dans peu la fin de sa vie serait la fin de
ses disgrâces; mais qu'en vérité son plus grand déplaisir était de ne
l'avoir pas mieux employée_:

  _Iam invenes vides, me dit-il,
  Insteteum ferior œtas
  Merentem stultos preterisse dies._

«_Et en vérité, ajouta-t-il, je crois que Tibulle prophétisait de moi,
quand il parlait de la sorte; car personne n'eut jamais tant de regret
que j'en ai de tant de beaux jours passés si inutilement._»

_Tu me dois pardonner cette digression, Lecteur, et si je me suis si
fort étendu sur le mérite d'un ami, sa mort m'exempte du blâme que
j'aurais encouru de l'avoir voulu flatter, outre que de si belles
choses ne sauraient jamais déplaire. Pour donc reprendre la suite des
autorités sur lesquelles il s'est fondé, je dis que le Démon dont il se
fait servir si utilement pendant son séjour dans la Lune n'est pas une
chose inouïe, puisque Thalès et Héraclite ont dit que le monde en était
rempli; outre ce qu'on a publié de ceux de Socrate, de Dion, de Brutus,
et de plusieurs autres. La pluralité des mondes, dont il a parlé, est
appuyée sur le sentiment de Démocrite, qui l'a soutenue; de même que
l'infini et les petits corps ou atomes, dont il a discouru en quelques
endroits après ce Philosophe, Epicure et Lucrèce._

_Le mouvement qu'il donne à la Terre n'est pas nouveau, puisque
Pythagore, Philolaus et Aristarque soutinrent autrefois qu'elle
tournait autour du Soleil, qu'ils mettaient au centre du monde.
Leucippe, et plusieurs autres ont presque dit la même chose; mais
Copernic, dans le dernier siècle, l'a soutenue plus hautement que tous,
puisqu'il a changé le système de Ptolémée, auparavant suivi de tous les
Astronomes, dont la plupart approuvent aujourd'hui celui de Copernic,
d'autant plus simple et plus aisé, qu'il met le Soleil au centre du
Monde, la Terre entre les Planètes, à la place que Ptolémée y donne
au Soleil, c'est-à-dire qu'il fait mouvoir autour du Soleil la sphère
de Mercure, puis celle de Vénus, puis celle de la Terre, au bord de
laquelle il met un Epicicle, sur lequel il fait tourner la Lune autour
de la Terre, et achever sa révolution en vingt-sept jours, outre celle
qu'il lui fait faire avec la même Terre autour du Soleil en un an._

_Je te confesserai toutefois, Lecteur, que ce changement m'est
indifférent, parce que je ne professe point ces Sciences, qui sont
trop abstraites pour moi; et je te proteste que tout ce que j'en sais
ne consiste qu'en quelques termes que me fournit la mémoire de quelque
lecture des ouvrages qui en traitent. C'est pourquoi je déclare que,
par ce que j'ai dit de Copernic, je n'ai point prétendu offenser
Ptolémée; il me suffit que_ Cœli enarrant gloriam Dei, _et que leur
admirable structure me prouve qu'ils ne sont point l'ouvrage de la main
des hommes. Quoi qu'en ait dit Ptolémée, ils ne sont que ce qu'ils ont
toujours été; et, quelque changement qu'y ait apporté Copernic, ils
sont demeurés dans le même lieu et dans la même fonction que leur a
donnés l'Etre Souverain, qui, sans changer, peut seul changer toutes
choses. J'ai dit, au commencement de ce discours, le sujet qui me l'a
fait entreprendre; et, dans la suite, on peut connaître comment et
pourquoi j'ai cité, tous ces Savants. Je te prie, Lecteur, de t'en
souvenir, afin de justifier le peu ou point de déférence que j'ai
pour tout ce qui peut commettre la vérité de ma croyance avec les
imaginations d'autrui._

  _LE BRET._

[Illustration: Reproduction de la figure placée en tête du second
volume des «Œuvres || de Monsieur || de Cyrano || Bergerac Nouvelle
Édition || ornée de figures en taille-douce || A Amsterdam || chez
Jacques Desbordes, Libraire || vis-à-vis de la grande porte de la
Bourse 1709.]



[Illustration]

L'AUTRE MONDE

ou

HISTOIRE COMIQUE

des

États et Empires de la Lune


La Lune était en son plein, le Ciel était découvert, et neuf heures du
soir étaient sonnées, lorsque, revenant de Clamart, près Paris (où M.
de Guigy le fils, qui en est Seigneur, nous avait régalés plusieurs
de mes amis et moi), les diverses pensées que nous donna cette boule
de safran nous défrayèrent sur le chemin: de sorte que, les yeux
noyés dans ce grand Astre, tantôt l'un le prenait pour une lucarne du
Ciel; tantôt un autre assurait que c'était la platine où Diane dresse
les rabats d'Apollon; un autre, que ce pouvait bien être le Soleil
lui-même, qui, s'étant au soir dépouillé de ses rayons, regardait par
un trou ce qu'on faisait au monde, quand il n'y était pas.

--Et moi, leur dis-je, qui souhaite mêler mes enthousiasmes aux vôtres,
je crois, sans m'amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez
le Temps pour le faire marcher plus vite, que la Lune est un monde
comme celui-ci; à qui le nôtre sert de Lune.

Quelques-uns de la compagnie me régalèrent d'un grand éclat de rire.

--Ainsi peut-être, leur dis-je, se moque-t-on maintenant, dans la Lune,
de quelque autre, qui soutient que ce globe-ci est un monde.

Mais j'eus beau leur alléguer que _Pythagore_, _Epicure_, _Démocrite et
de notre âge Copernic et Keppler_[4] avaient été de cette opinion, je
ne les obligeai qu'à rire de plus belle.

  [4] Var: plusieurs grands hommes. (Edition Le Bret.)

Cette pensée, cependant, dont la hardiesse biaisait à mon humeur,
affermie par la contradiction, se plongea si profondément chez moi,
que, pendant tout le reste du chemin, je demeurai gros de mille
définitions de Lune, dont je ne pouvais accoucher: de sorte qu'à force
d'appuyer cette croyance burlesque par des raisonnements presque
sérieux, il s'en fallait peu que je n'y déférasse déjà, quand le
miracle ou l'accident, la fortune, ou peut-être ce qu'on nommera
vision, fiction, chimère ou folie, si on veut, me fournit l'occasion
qui m'engagea à ce discours.

Etant arrivé chez moi, je montai dans mon cabinet, où je trouvai sur
la table un livre ouvert que je n'y avais point mis. C'était celui de
Cardan, et, quoique je n'eusse pas dessein d'y lire, je tombai de la
vue, comme par force, justement sur une histoire de ce philosophe qui
dit qu'étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer, au travers
des portes fermées, deux grands vieillards, lesquels, après beaucoup
d'interrogations qu'il leur fit, répondirent qu'ils étaient habitants
de la Lune, et en même temps disparurent. Je demeurai si surpris, tant
de voir un livre qui s'était apporté là tout seul, que du temps et de
la feuille où il s'était rencontré ouvert, que je pris toute cette
enchaînure d'incidents pour une inspiration de faire connaître aux
hommes que la Lune est un monde.

--Quoi! disais-je en moi-même, après avoir tout aujourd'hui parlé d'une
chose, un livre qui est peut-être le seul au monde où cette matière
se traite si particulièrement, voler de ma bibliothèque sur ma table,
devenir capable de raison, pour s'ouvrir justement à l'endroit d'une
aventure si merveilleuse; entraîner mes yeux dessus, comme par force,
et fournir ensuite à ma fantaisie les réflexions, et à ma volonté les
desseins que je fais!--Sans doute, continuais-je, les deux vieillards
qui apparurent à ce grand homme sont ceux-là mêmes qui ont dérangé mon
livre et qui l'ont ouvert sur cette page pour s'épargner la peine de me
faire la harangue qu'ils ont faite à Cardan.--Mais, ajoutais-je, je ne
saurais m'éclaircir de ce doute, si je ne monte jusque-là?--Et pourquoi
non? me répondais-je aussitôt. Prométhée fut bien autrefois au Ciel y
dérober du feu. Suis-je moins hardi que lui? et ai-je lieu de n'en pas
espérer un succès aussi favorable?

A ces boutades, qu'on nommera peut-être des accès de fièvre chaude,
succéda l'espérance de faire réussir un si beau voyage: de sorte que
je m'enfermai, pour en venir à bout, dans une maison de campagne
assez écartée, où, après avoir flatté mes rêveries de quelques moyens
proportionnés à mon sujet, voici comment je montai au Ciel.

J'avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée,
sur lesquelles le Soleil dardait ses rayons si violemment, que la
chaleur, qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nuées,
m'éleva si haut, qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région.
Mais, comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité,
et qu'au lieu de m'approcher de la Lune, comme je prétendais, elle
me paraissait plus éloignée qu'à mon départ, je cassai plusieurs de
mes fioles, jusqu'à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait
l'attraction, et que je redescendais vers la terre.

Mon opinion ne fut point fausse, car j'y retombai quelque temps après;
et, à compter de l'heure que j'en étais parti, il devait être minuit.
Cependant, je reconnus que le Soleil était alors au plus haut de
l'horizon, et qu'il était là midi. Je vous laisse à penser combien je
fus étonné: certes, je le fus de si bonne sorte que, ne sachant à quoi
attribuer ce miracle, j'eus l'insolence de m'imaginer qu'en faveur
de ma hardiesse, Dieu avait encore une fois recloué le Soleil aux
Cieux, afin d'éclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrut mon
étonnement, ce fut de ne point connaître le pays où j'étais, vu qu'il
me semblait qu'étant monté droit, je devais être descendu au même lieu
d'où j'étais parti. Equipé pourtant comme j'étais, je m'acheminai vers
une espèce de chaumière, où j'aperçus de la fumée; et j'en étais à
peine à une portée de pistolet, que je me vis entouré d'un grand nombre
d'hommes tout nus. Ils parurent fort surpris de ma rencontre, car
j'étais le premier, à ce que je pense, qu'ils eussent jamais vu habillé
de bouteilles. Et, pour renverser encore toutes les interprétations
qu'ils auraient pu donner à cet équipage, ils voyaient qu'en marchant
je ne touchais presque point à la terre: aussi ne savaient-ils pas
qu'au moindre branle que je donnais à mon corps, l'ardeur des rayons de
midi me soulevait avec ma rosée, et que, sans que mes fioles n'étaient
plus en assez grand nombre, j'eusse été possible à leur vue enlevé dans
les airs.

Je les voulus aborder; mais, comme si la frayeur les eût changés
en oiseaux, un moment les vit perdre dans la forêt prochaine. J'en
attrapai un toutefois, dont les jambes sans doute avaient trahi le
cœur. Je lui demandai, avec bien de la peine (car j'étais tout
essouflé), combien l'on comptait de là à Paris, et depuis quand en
France le monde allait tout nu, et pourquoi ils me fuyaient avec tant
d'épouvante. Cet homme, à qui je parlais, était un vieillard olivâtre,
qui d'abord se jeta à mes genoux; et, joignant les mains en haut
derrière la tête, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta
longtemps entre ses dents, mais je ne discernai point qu'il articulât
rien: de façon que je pris son langage pour le gazouillement enroué
d'un muet.

A quelque temps de là, je vis arriver une compagnie de soldats
tambour battant, et j'en remarquai deux se séparer du gros, pour me
reconnaître. Quand ils furent assez proches pour être entendus, je leur
demandai où j'étais.

--Vous êtes en France, me répondirent-ils, mais qui Diable vous a mis
en cet état? et d'où vient que nous ne vous connaissons point? Est-ce
que les vaisseaux sont arrivés? En allez-vous donner avis à monsieur le
Gouverneur? et pourquoi avez-vous divisé votre eau-de-vie en tant de
bouteilles?

A tout cela, je leur répartis que le Diable ne m'avait point mis en cet
état; qu'ils ne me connaissaient pas, à cause qu'ils ne pouvaient pas
connaître tous les hommes; que je ne savais point que la Seine portât
de navires à Paris, que je n'avais point d'avis à donner à Monsieur de
_Montbazon_[5]; et que je n'étais point chargé d'eau-de-vie.

  [5] Var: le maréchal de l'Hôpital. (Edition Le Bret.)

--Ho, ho, me dirent-ils, me prenant les bras, vous faites le gaillard?
Monsieur le Gouverneur vous connaîtra bien, lui!

Ils me menèrent vers leur gros, où j'appris que j'étais véritablement
en France, mais en la Nouvelle[6], de sorte qu'à quelque temps de là
je fus présenté à _Monsieur de Montmagnie, qui en est le_ Vice-Roi,
qui me demanda mon pays, mon nom et ma qualité; et, après que je l'eus
satisfait, lui contant l'agréable succès de mon voyage, soit qu'il le
crût, soit qu'il feignît de le croire, il eut la bonté de me faire
donner une chambre dans son appartement. Mon bonheur fut grand de
rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s'étonna
point, quand je lui dis qu'il fallait que la Terre eût tourné pendant
mon élévation, puisque, ayant commencé de monter à deux lieues de
Paris, j'étais tombé, par une ligne quasi-perpendiculaire, en Canada.

  [6] Le Canada ou Nouvelle-France.

Le soir, comme je m'allais coucher, il entra dans ma chambre, et me dit:

--Je ne serais pas venu interrompre votre repos, si je n'avais cru
qu'une personne qui a pu trouver le secret de faire tant de chemin en
un demi-jour n'ait pas eu aussi celui de ne se point lasser. Mais vous
ne savez pas, ajouta-t-il, la plaisante querelle que je viens d'avoir
pour vous avec nos Pères _Jésuites_? Ils veulent absolument que vous
soyez magicien; et la plus grande grâce que vous puissiez obtenir d'eux
est de ne passer que pour imposteur. Et, en effet, ce mouvement que
vous attribuez à la Terre est un paradoxe assez délicat; et, pour moi,
je vous dirai franchement que ce qui fait que je ne suis pas de votre
opinion, c'est qu'encore qu'hier vous soyez parti de Paris, vous pouvez
être arrivé aujourd'hui en cette contrée, sans que la Terre ait tourné;
car le Soleil, vous ayant enlevé par le moyen de vos bouteilles, ne
doit-il pas vous avoir amené ici, puisque, selon Ptolémée, Tycho Brahé
et les philosophes modernes, il chemine du biais que vous faites
marcher la Terre? Et puis, quelle grande vraisemblance avez-vous, pour
vous figurer que le Soleil soit immobile, quand nous le voyons marcher?
et quelle apparence que la Terre tourne avec tant de rapidité, quand
nous la sentons ferme dessous nous?

--Monsieur, lui répliquai-je, voici les raisons à peu près qui nous
obligent à le préjuger. Premièrement, il est du sens commun de croire
que le Soleil a pris la place au centre de l'univers, puisque tous
les corps qui sont dans la Nature ont besoin de ce feu radical;
qu'il habite au cœur de ce Royaume, pour être en état de satisfaire
promptement à la nécessité de chaque partie, et que la cause des
générations soit placée au milieu de tous les corps, pour y agir
également et plus aisément: de même que la sage Nature a placé les
parties génitales dans l'homme, les pépins dans le centre des pommes,
les noyaux au milieu de leur fruit; et de même que l'oignon conserve,
à l'abri de cent écorces qui l'environnent, le précieux germe où
dix millions d'autres ont à puiser leur essence; car cette pomme
est un petit univers à soi-même, dont le pépin, plus chaud que les
autres parties, est le soleil, qui répand autour de soi la chaleur
conservatrice de son globe; et ce germe, dans cette opinion, est
le petit Soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel
végétatif de cette petite masse. Cela donc supposé, je dis que la
Terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur, et de l'influence de
ce grand feu, elle tourne autour de lui pour recevoir également en
toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi
ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d'un
point dont il n'a que faire que de s'imaginer, quand nous voyons une
alouette rôtie, qu'on a, pour la cuire, tourné la cheminée alentour.
Autrement, si c'était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait
que la médecine eût besoin du malade; que le fort dût plier sous le
faible; le grand servir au petit; et qu'au lieu qu'un vaisseau cingle
le long des côtes d'une province, la province tournerait autour du
vaisseau. Que si vous avez peine à comprendre comme une masse si lourde
se peut mouvoir, dites-moi, je vous prie, les Astres et les Cieux, que
vous faites si solides, sont-ils plus légers? Encore est-il plus aisé
à nous, qui sommes assurés de la rondeur de la Terre, de conclure son
mouvement par sa figure. Mais pourquoi supposer le Ciel rond, puisque
vous ne le sauriez savoir, et que, de toutes les figures, s'il n'a pas
celle-ci, il est certain qu'il ne se peut mouvoir? Je ne vous reproche
point vos excentèques, ni vos épicicles, lesquels vous ne sauriez
expliquer que très confusément, et dont je sauve mon système. Parlons
seulement des causes naturelles de ce mouvement. Vous êtes contraints,
vous autres, de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent
vos globes? Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre, qui
sans doute a créé la Nature toute parfaite, et de la sagesse duquel il
est de l'avoir achevée, de telle sorte que, l'ayant accomplie pour une
chose, il ne l'ait pas rendue défectueuse pour une autre; je dis que
les rayons du Soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus, par
leur circulation, la font tourner, comme nous faisons tourner un globe
en le frappant de la main; ou de même que les fumées, qui s'évaporent
continuellement de son sein, du côté que le Soleil la regarde,
répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus,
et de nécessité, ne la pouvant frapper que de biais, la font ainsi
pirouetter. L'explication des deux autres mouvements est encore moins
embrouillée. Considérez un peu, je vous prie...

A ces mots, _Monsieur de Montmagnie_ m'interrompit:

--J'aime mieux, dit-il, vous dispenser de cette peine; aussi bien,
ai-je lu, sur ce sujet, quelques livres de Gassendi, mais à la charge
que vous écouterez ce que me répondit un jour un de nos Pères, qui
soutenait votre opinion: «En effet, disait-il, je m'imagine que la
Terre tourne, non point pour les raisons qu'allègue Copernic, mais
parce que, le feu d'enfer _ainsi que vous apprend la Sainte-Ecriture_,
étant enclos au centre de la terre, les damnés, qui veulent fuir
l'ardeur de sa flamme, gravissent, pour s'en éloigner, contre la voûte,
et font ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner une roue,
lorsqu'il court enfermé dedans.»

Nous louâmes quelque temps cette pensée, comme un pur zèle de ce bon
Père, et enfin _Monsieur de Montmagnie_ me dit qu'il s'étonnait fort,
vu que le système de Ptolémée était si peu probable, qu'il eût été si
généralement reçu.

--Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que
par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux, et de même que
celui dont le vaisseau vogue terre à terre croit demeurer immobile, et
que le rivage chemine, ainsi les hommes, tournant avec la Terre autour
du Ciel, ont cru que c'était le Ciel lui-même qui tournait autour
d'eux. Ajoutez à cela l'orgueil insupportable des humains, qui se
persuadent que la Nature n'a été faite que pour eux, comme s'il était
vraisemblable que le Soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre
fois plus vaste que la terre, n'eût été allumé que pour mûrir ses
nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi bien loin de consentir à leur
insolence, je crois que les Planètes sont des mondes autour du Soleil,
et que les étoiles fixes sont aussi des Soleils qui ont des Planètes
autour d'eux, c'est-à-dire, des mondes que nous ne voyons pas d'ici à
cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait
venir jusqu'à nous. Car comment, en bonne foi, s'imaginer que ces
globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que
le nôtre, à cause que nous y campons _une douzaine de glorieux coquins_
ait été bâti pour _commander à tous_? Quoi! parce que le Soleil
compasse nos jours et nos années, est-ce à dire, pour cela, qu'il n'ait
été construit qu'afin que nous ne frappions pas de la tête contre
les murs? Non, non, si ce Dieu visible éclaire l'homme, c'est par
accident, comme le flambeau du Roi éclaire par accident au Crocheteur
qui passe par la rue.

--Mais, me dit-il, si, comme vous assurez, les étoiles fixes sont
autant de Soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait
infini, puisqu'il est vraisemblable que les peuples de ce monde
qui sont autour d'une étoile fixe, que vous prenez pour un Soleil,
découvrent encore au-dessus d'eux d'autres étoiles fixes que nous ne
saurions apercevoir d'ici, et qu'il en va de cette sorte à l'infini.

--N'en doutez point, lui répliquai-je, comme Dieu a pu faire l'âme
immortelle, il a pu faire le monde infini, s'il est vrai que l'éternité
n'est rien autre chose qu'une durée sans bornes, et l'infini, une
étendue sans limites. Et puis, Dieu serait fini lui-même, supposé que
le monde ne fût pas infini, puisqu'il ne pourrait pas être où il n'y
aurait rien, et qu'il ne pourrait accroître la grandeur du monde qu'il
n'ajoutât quelque chose à sa propre étendue, commençant d'être où il
n'était pas auparavant. Il faut donc croire que, comme nous voyons
d'ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l'un ou dans l'autre,
nous découvririons beaucoup de mondes que nous n'apercevons pas, et que
l'univers est à l'infini construit de cette sorte.

--Ma foi! me répliqua-t-il, vous avez beau dire, je ne saurais du tout
comprendre cet infini.

[Illustration: Dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées...
(Page 33).]

--Hé! dites-moi, lui repartis-je, comprenez-vous le rien qui est au
delà? Point du tout. Car, quand vous songez à ce néant, vous vous
l'imaginez tout au moins comme du vent ou comme de l'air, et cela,
c'est quelque chose; mais l'infini, si vous ne le comprenez en général,
vous le concevez au moins par parties, puisqu'il n'est pas difficile de
se figurer, au delà de ce que nous voyons de terre et d'air, du feu,
d'autre air, et d'autre terre. Or, l'infini n'est rien qu'une tissure
sans bornes de tout cela. Que si vous me demandez de quelle façon ces
mondes ont été faits, vu que la Sainte-Ecriture parle seulement d'un
que Dieu créa[7], _je réponds qu'elle ne parle que du nôtre à cause
qu'il est le seul que Dieu ait voulu prendre la peine de faire de sa
propre main, mais_ tous les autres _qu'on voit ou_ qu'on ne voit point,
_suspendus parmi l'azur de l'Univers_, ne sont rien que de l'écume des
Soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourraient-ils
subsister, s'ils n'étaient attachés à quelque matière qui les nourrit?
Or, de même que le feu pousse loin de chez soi la cendre dont il est
étouffé, de même que l'or, dans le creuset, se détache en s'affinant,
du marcassite qui affaiblit son carat, et de même encore que notre
cœur se dégage, par le vomissement, des humeurs indigestes qui
l'attaquent; ainsi _le_ Soleil dégorge tous les jours et se purge, des
restes de la matière qui _nourrit son_ feu. Mais, lorsqu'il aura tout à
fait consumé cette matière qui l'entretient, vous ne devez point douter
qu'il ne se répande de tous côtés pour chercher une autre pâture, et
qu'il ne s'attache à tous les mondes qu'il aura construits autrefois,
à ceux particulièrement qu'il rencontrera les plus proches; alors ces
grands feux, rebouillant tous les corps, les rechasseront pêle-mêle
de toutes parts comme auparavant, et, s'étant peu à peu purifiés,
ils commenceront de servir de Soleil à d'autres petits mondes qu'ils
engendreront en les poussant hors de leur Spère. Et c'est ce qui a
fait sans doute prédire aux Pythagoriciens l'embrasement universel.
Ceci n'est pas une imagination ridicule: la Nouvelle-France, où nous
sommes, en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent
de l'Amérique est une moitié de la Terre, laquelle, en dépit de nos
prédécesseurs, qui avaient mille fois cinglé l'Océan, n'avait point
été encore découverte; aussi n'y était-elle pas encore, non plus que
beaucoup d'îles, de péninsules, et de montagnes, qui se sont soulevées
sur notre globe, quand les rouillures du Soleil qui se nettoyait ont
été poussées assez loin, et condensées en pelotons assez pesants,
pour être attirées par le centre de notre monde, possible peu à peu,
en particules menues, peut-être aussi tout à coup en une masse. Cela
n'est pas si déraisonnable, que saint Augustin n'y eût applaudi, si
la découverte de ce pays eût été faite de son âge; puisque ce grand
personnage, dont le génie était éclairé _du Saint-Esprit_, assure que
de son temps la Terre était plate comme un four, et qu'elle nageait
sur l'eau comme la moitié d'une orange coupée. Mais, si j'ai jamais
l'honneur de vous voir en France, je vous ferai observer, par le
moyen d'une lunette excellente, que certaines obscurités, qui d'ici
paraissent des taches, sont des mondes qui se construisent.

  [7] _Je réponds_ que je dispute plus; car, si vous voulez m'obliger à
  vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination, c'est m'ôter
  la parole, et m'obliger de vous confesser que mon raisonnement le
  cédera toujours en ces sortes de choses à la Foi.

  Il me dit qu'à la vérité sa demande était blâmable, mais que je
  reprisse mon idée. (Edition Le Bret.)

Mes yeux, qui se fermaient en achevant ce discours, obligèrent
_Monsieur de Montmagnie à me souhaiter le bonsoir_. Nous eûmes, le
lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature.
Mais, comme, quelque temps après, l'embarras des affaires de la
Province accrocha notre Philosophie, je retombai de plus belle au
dessein de monter à la Lune.

Je m'en allais, dès qu'elle était levée, rêvant, parmi les bois, à la
conduite et à la réussite de mon entreprise; et enfin, une veille de
Saint-Jean, qu'on tenait conseil dans le Fort pour déterminer si l'on
donnerait secours aux Sauvages du pays contre les Iroquois, je m'en
allai tout seul, derrière notre habitation, au coupeau d'une petite
montagne, où voici ce que j'exécutai. J'avais fait une machine que je
m'imaginais capable de m'élever autant que je voudrais, en sorte que,
rien de tout ce que j'y croyais nécessaire n'y manquant, je m'assis
dedans, et me précipitai en l'air, du haut d'une roche. Mais, parce
que je n'avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la
vallée. Tout froissé néanmoins que j'étais, je m'en retournai dans ma
chambre, sans perdre courage, et je pris de la moelle de bœuf, dont
je m'oignis tout le corps, car j'étais tout meurtri, depuis la tête
jusqu'aux pieds; et, après m'être fortifié le cœur d'une bouteille
d'essence cordiale, je m'en retournai chercher ma machine; mais je
ne la trouvai point, car certains soldats, qu'on avait envoyés dans
la forêt couper du bois pour faire le feu de la Saint-Jean, l'ayant
rencontrée par hasard, l'avaient apportée au Fort, où, après plusieurs
explications de ce que ce pouvait être, quand on eut découvert
l'invention du ressort, quelques-uns dirent qu'il y fallait attacher
quantité de fusées volantes, parce que, leur rapidité les ayant
enlevées bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n'y
aurait personne qui ne prît cette machine pour un dragon de feu. Je la
cherchai longtemps, cependant, mais enfin je la trouvai, au milieu de
la place de Québec, comme on y mettait le feu.

La douleur de rencontrer l'œuvre de mes mains en un si grand péril
me transporta tellement que je courus saisir le bras du soldat qui y
allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche, et me jetai tout furieux
dans ma machine pour briser l'artifice dont elle était environnée;
mais j'arrivai trop tard, car à peine y eus-je les deux pieds, que me
voilà enlevé dans la nue. L'horreur dont je fus consterné ne renversa
point tellement les facultés de mon âme que je ne me sois souvenu
depuis de tout ce qui m'arriva en cet instant. Car, dès que la flamme
eut dévoré un rang de fusées, qu'on avait disposées six à six, par le
moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage
s'embrasait, puis un autre; en sorte que le salpêtre, prenant feu,
éloignait le péril en le croissant. La matière, toutefois, étant usée,
fit que l'artifice manqua, et, lorsque je ne songeais plus qu'à laisser
ma tête sur celle de quelque montagne, je sentis, sans que je remuasse
aucunement, mon élévation continuée, et, ma machine prenant congé de
moi, je la vis retomber vers la terre.

Cette aventure extraordinaire me gonfla le cœur d'une joie si peu
commune que, ravi de me voir délivré d'un danger assuré, j'eus
l'impudence de philosopher là-dessus. Comme donc je cherchais, des
yeux et de la pensée, ce qui en pouvait être la cause, j'aperçus ma
chair boursouflée, et grasse encore de la moelle dont je m'étais enduit
pour les meurtrissures de mon trébuchement; je connus qu'étant alors
en décours, et la Lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer
la moelle des animaux, elle buvait celle dont je m'étais enduit, avec
d'autant plus de force que son globe était plus proche de moi, et que
l'interposition des nuées n'en affaiblissait point la vigueur.

Quand j'eus percé, selon le calcul que j'ai fait depuis, beaucoup plus
des trois quarts du chemin qui sépare la Terre d'avec la Lune, je me
vis tout d'un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en
aucune façon; encore, ne m'en fussé-je pas aperçu, si je n'eusse senti
ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que
je ne retombais pas vers notre monde; car, encore que je me trouvasse
entre deux Lunes, et que je remarquasse fort bien que je m'éloignais
de l'une à mesure que je m'approchais de l'autre, j'étais assuré que
la plus grande était notre globe; parce qu'au bout d'un jour ou deux
de voyage, les réfractions éloignées du Soleil venant à confondre la
diversité des corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme
une grande plaque d'or: cela me fit imaginer que je baissais vers
la Lune; et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me
souvenir que je n'avais commencé de choir qu'après les trois quarts du
chemin.

--Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre,
il faut que la sphère de son activité ait aussi moins d'étendue, et
que, par conséquent, j'aie senti plus tard la force de son centre.

Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber (à ce que je préjugeai,
car la violence du précipice m'empêcha de le remarquer), le plus loin
dont je me souviens, c'est que je me trouvai sous un arbre, embarrassé
avec trois ou quatre branches assez grosses que j'avais éclatées par ma
chute, et le visage mouillé d'une pomme qui s'était écachée contre.

Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le saurez bientôt, le paradis
_terrestre et l'arbre sur lequel je tombai se trouva justement l'arbre
de vie_.

Ainsi vous pouvez bien juger que, sans ce _miraculeux_ hasard, je
serais mille fois mort. J'ai souvent fait depuis réflexion sur ce que
le vulgaire assure qu'en se précipitant d'un lieu fort haut, on est
étouffé avant de toucher la terre; et j'ai conclu, de mon aventure,
qu'il en avait menti, ou bien qu'il fallait que le jus énergique de
ce fruit, qui m'avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui
n'était pas loin de mon cadavre encore tout tiède, et encore disposé
aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre, ma douleur
s'en alla, avant même de se perdre en ma mémoire et la faim, dont
pendant mon voyage j'avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en
sa place qu'un léger souvenir de l'avoir perdue.

A peine, quand je fus relevé, eus-je observé _les bords de_ la plus
large des quatre grandes rivières qui forment un lac en s'abouchant,
que l'esprit ou l'âme invisible des simples, qui s'exhalent sur cette
contrée, me vint réjouir l'odorat; et je connus que les cailloux n'y
étaient ni durs ni raboteux, et qu'ils avaient soin de s'amollir, quand
on marchait dessus. Je rencontrai d'abord une étoile de cinq avenues,
dont les _chênes qui la composent_ semblaient par leur excessive
hauteur porter au Ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes
yeux, de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu'au
pied, je doutais si la terre les portait, ou si eux-mêmes ne portaient
point la terre pendue à leurs racines; leur front, superbement
élevé, semblait aussi plier, comme par force, sous la pesanteur des
globes célestes, dont on dirait qu'ils ne soutiennent la charge
qu'en gémissant; leurs bras, étendus vers le Ciel, témoignaient, en
l'embrassant, demander aux Astres la bénignité toute pure de leurs
influences, et les recevoir, avant qu'elles aient rien perdu de leur
innocence, au lit des Eléments.

Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre Jardinier que
la Nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu'elle
réveille et satisfait l'odorat; là, l'incarnat d'une rose sur
l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne
laissant point de liberté pour le choix, font juger qu'elles sont
toutes deux plus belles l'une que l'autre; là, le Printemps compose
toutes les Saisons; là, ne germe point de plante vénéneuse, que sa
naissance ne trahisse sa construction; là, les ruisseaux, par un
agréable murmure, racontent leurs voyages aux cailloux; là, mille
petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs
mélodieuses chansons; et la trémoussante assemblée de ces divins
musiciens est si générale, qu'il semble que chaque feuille, dans ce
bois, ait pris la langue et la figure d'un rossignol; et même l'Echo
prend tant de plaisir à leurs airs, qu'on dirait, à les lui entendre
répéter, qu'elle ait envie de les apprendre.

A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu
fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures,
que le Printemps attache à cent petites fleurs, en égare les nuances
l'une dans l'autre avec une si agréable confusion, qu'on ne sait si ces
fleurs, agitées par un doux zéphyr, courent plutôt après elles-mêmes
qu'elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On
prendrait même cette prairie pour un Océan, à cause qu'elle est comme
une mer qui n'offre point de rivage, en sorte que mon œil, épouvanté
d'avoir couru si loin sans découvrir le bord, y envoyait vitement ma
pensée; et ma pensée, doutant que ce fût l'extrémité du monde, se
voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le
Ciel de se joindre à la Terre.

Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons
d'argent une fontaine rustique, qui couronne ses bords d'un gazon
émaillé de _pâquerettes_, de bassinets, de violettes, et ces fleurs,
semblent se presser à qui s'y mirera la première: elle est encore au
berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie
ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu'elle promène
en revenant mille fois sur elle-même montrent que c'est bien à regret
qu'elle sort de son pays natal; et, comme si elle eût été honteuse de
se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main
qui la voulait toucher. Les animaux qui s'y venaient désaltérer, plus
raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir
qu'il faisait grand jour vers l'horizon, pendant qu'ils regardaient
le Soleil aux Antipodes, et n'osaient se pencher sur le bord, de la
crainte qu'ils avaient de tomber au Firmament.

Il faut que je vous avoue qu'à la vue de tant de belles choses, je
me sentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu'on dit que sent
l'embryon, à l'infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire
place à d'autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma
jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle
se remêler doucement à mon humide radical; enfin, je reculai sur mon
âge environ quatorze ans.

J'avais cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de
myrtes, quand j'aperçus, couché à l'ombre, je ne sais quoi qui remuait.
C'était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força
presque à l'adoration. Il se leva pour m'en empêcher:

--Ce n'est pas à moi, s'écria-t-il, c'est à Dieu que tu dois ces
humilités!

--Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de
miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations; car,
venant d'un monde que vous prenez sans doute ici pour une Lune, je
pensais être abordé dans un autre, que ceux de mon pays appellent la
Lune aussi; et voilà que je me trouve en Paradis, aux pieds d'un Dieu
qui ne veut pas être adoré et _d'un étranger qui parle ma langue_.

--Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il,[8] ce que vous dites
est véritable; cette terre-ci est la Lune, que vous voyez de votre
globe; et ce lieu-ci où vous marchez est _le paradis, mais c'est le
paradis terrestre où n'ont jamais entré que six personnes, Adam, Eve,
Enoc, moi, qui suis le Vieil Elie, Saint-Jean l'Evangéliste et vous.
Vous savez bien comme les deux premiers en furent bannis, mais vous ne
savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu'après
avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam qui craignait que Dieu
irrité par sa présence ne rengregeast sa punition, considéra la Lune,
votre terre, comme le seul refuge où il se pourrait mettre à l'abri des
poursuites de son créateur_.

  [8] Variante: Dont je ne suis que la créature. (Edition Le Bret.)

--Or, en ce temps-là, l'imagination chez l'homme était si forte, pour
n'avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la
crudité des aliments, ni par l'altération des maladies, qu'étant alors
excité au violent désir d'aborder cet asile, et que sa masse étant
devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé, de la
même sorte qu'il s'est vu des Philosophes, leur imagination fortement
tendue à quelque chose, être emportés en l'air par des ravissements que
vous appelez extatiques. _Eve_, que l'infirmité de son sexe rendait
plus faible et moins chaude, n'aurait pas eu sans doute l'imaginative
assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids
de la matière, mais parce qu'il y avait très peu _qu'elle avait été
tirée du corps de son mari_, la sympathie, dont cette moitié était
encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu'il montait,
comme l'ambre se fait suivre de la paille, comme l'aimant se tourne au
septentrion d'où il a été arraché, et _Adam_ attira _l'ouvrage de sa
côte_, comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d'elle. Arrivés
qu'ils furent en votre terre, ils s'habituèrent entre la Mésopotamie
et l'Arabie; _les Hébreux_ l'ont connu sous le nom d'_Adam_ et les
Idolâtres sous celui de Prométhée, que _leurs_ Poètes feignirent avoir
dérobé le feu du Ciel, à cause de ses descendants, qu'il engendra
pourvus d'une âme aussi parfaite que celle dont il était rempli.
Ainsi, pour habiter votre monde, _le premier_ homme laissa celui-ci
désert; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une demeure si heureuse
restât sans habitants: il permit, peu de siècles après, qu'_Enoc_,
ennuyé de la compagnie des hommes, dont l'innocence se corrompait, eût
envie de les abandonner. _Mais ce Saint_ personnage ne jugea point de
retraite assurée contre l'ambition de ses parents, qui s'égorgeaient
déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bienheureuse dont
_jadis Adam_ son aïeul lui avait tant parlé. _Toutefois comment y
aller. L'Echelle de Jacob n'était pas encore inventée, la grâce_ du
_Très-Haut_[9] y suppléa; car, _elle fit qu'Enoc s'avisa que le feu du
Ciel descendait sur les holocaustes des Justes et de ceux qui étaient
agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche,
«L'odeur des sacrifices du Juste est montée jusqu'à moi». Un jour que
cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu'il offrait
à l'Eternel, de la vapeur qui s'exhalait_, il remplit deux grands vases
qu'il luta hermétiquement, et se les attacha sous les _aisselles_. La
fumée aussitôt, qui tendait à s'élever, et qui ne pouvait pénétrer
_que par miracle_ le métal, poussa les vases en haut, et, de la sorte,
enlevèrent avec eux ce Saint homme. Quand il fut monté jusqu'à la Lune,
et qu'il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de
joie presque surnaturelle lui fit connaître que c'était le _paradis
terrestre_ où son _grand-père_ avait autrefois demeuré. Il délia
promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour
de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu'à peine était-il
en l'air quatre toises au-dessus de la Lune, qu'il prit congé de ses
nageoires. L'élévation cependant était assez grande pour le beaucoup
blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s'engouffra,
et l'_ardeur du feu de charité qui_ le soutint doucement, jusqu'à
ce qu'il eût mis pied à terre. Pour les deux vases, ils montèrent
_toujours jusqu'à ce que Dieu les enchâssât dans le Ciel_, et c'est ce
qu'aujour'd'hui vous appelez les Balances, _qui nous montrent bien tous
les jours qu'elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d'un
juste par les influences favorables qu'elles inspirent sur l'horoscope
de Louis le Juste qui eut les balances pour ascendants_.

  [9] Il y a dans l'édition Le Bret: son imagination.

_Il n'était pas encore toutefois en ces jardins et n'y arriva que
quelque temps après._

_Ce fut lorsque déborda le déluge, car les eaux où votre monde
s'engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l'arche voguait
dans les cieux à côté de la Lune._

_Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de
ce grand corps opaque s'affaiblissant à cause de leur proximité qui
partageait sa lumière, chacun d'eux crut que c'était un canton de la
terre qui n'avait pas été noyé._

_Il n'y eut qu'une fille de Noé nommée Achab, qui, à cause peut-être
qu'elle avait pris garde qu'à mesure que le navire haussait, ils
approchaient de cet astre, soutint à cor et à cris qu'assurément
c'était la Lune._

_On eut beau lui représenter que, les sondes jetées, on n'avait
trouvé que quinze coudées d'eau, elle répondait que le fer avait donc
rencontré le dos d'une baleine qu'ils avaient pris pour la terre, que
quant à elle, elle était bien assurée que c'était la Lune en propre
personne qu'ils allaient aborder._

_Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes
se le persuadèrent ensuite._

_Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l'esquif
en mer; Achab était la plus hasardeuse, aussi voulut-elle la première
essayer le péril, elle se lance allègrement dedans et tout son sexe
l'allait joindre sans une vague qui sépara le bateau du navire. On
eut beau crier après elle, l'appeler cent fois lunatique, protester
qu'elle serait cause qu'un jour on reprocherait à toutes les femmes
d'avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d'eux. La
voilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car
la plupart des oiseaux qui se sentirent l'aile assez forte pour risquer
le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté
leur liberté, donnèrent jusque-là; des quadrupèdes même, les plus
courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille avant
que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux
qui s'échappaient tenait ouverte. La plupart abordèrent ce nouveau
monde. Pour l'esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable
où la généreuse Achab descendit et, joyeuse d'avoir connu qu'en effet
cette terre était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre
ses frères. Elle s'habitua quelques temps dans une grotte et comme un
jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d'avoir perdu
la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un
homme qui abattait du gland._

_La joie d'une telle rencontre la fit voler aux embrassements; elle
en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le
vieillard n'avait vu visage humain. C'était Enoc le juste. Ils vécurent
ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants et l'orgueil de
la femme l'obligea de se retirer dans les bois ils auraient achevé
ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit
le mariage des justes. Là tous les jours, dans les retraites les
plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à
Dieu, d'un esprit épuré, son cœur en holocauste, quand, de l'arbre
de science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé
une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut
portée à la merci des vagues hors le Paradis en un lieu où le pauvre
Enoc pour sustenter sa vie prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit
fut arrêté dans le filet, il le mangea; aussitôt il connut où était le
Paradis terrestre et par des secrets que vous ne sauriez concevoir si
vous n'avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer._

Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j'y suis venu.

_Vous n'avez pas oublié je pense que je me nomme Hélie_ car je vous
l'ai dit naguère. Vous saurez donc que _j'étais en votre monde et
que_ j'habitais avec _Elisée, un Hébreu comme moi_, sur les agréables
bords _du Jourdain_, où je menais, parmi les livres, une vie assez
douce pour ne pas la regretter, encore qu'elle s'écoulât. Cependant,
plus les lumières de mon esprit croissaient, plus aussi croissait la
connaissance de celles que je n'avais point. Jamais nos _prêtres_ ne me
ramentevaient _Adam_, que le souvenir de _cette_ Philosophie parfaite
_qu'il avait possédée_ ne me fît soupirer. Je désespérais de la pouvoir
acquérir, quand un jour, après avoir _sacrifié pour l'expiation des
faiblesses de mon être mortel, je m'endormis et l'Ange du Seigneur
m'apparut en songe; aussitôt que je fus réveillé, je ne manquai pas
de travailler aux choses qu'il m'avait prescrites_[10]: je pris de
l'aimant environ deux pieds en carré, que je mis dans un fourneau puis
lorsqu'il fut bien purgé, précipité et dissous, j'en tirai l'attractif,
_je calcinai tout cet élixir_ et le réduisis à la grosseur d'environ
une balle médiocre.

  [10] _Après avoir longtemps rêvé._ (Edition Le Bret.)

En suite de ces préparations, je fis construire _un chariot_ de fer
fort _léger et de là, à quelques mois, tous mes engins étant achevés
j'entrai dans mon industrieuse charrette: vous me demanderez possible
à quoi bon tout cet attirail. Sachez que l'Ange m'avait dit en songe
que si je voulais acquérir une science parfaite comme je le désirais,
je montasse au monde de la Lune, où je trouverais devant le Paradis
d'Adam, l'arbre de la Science, parce qu'aussitôt que j'aurais tâté
de son fruit, mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une
créature est capable, voilà donc le voyage pour lequel j'avais bâti mon
chariot. Enfin, je montai dedans_ et, lorsque je fus bien ferme et bien
appuyé sur le siège, je jetai fort haut en l'air cette boule d'aimant.
Or la machine de fer, que j'avais forgée tout exprès plus massive au
milieu qu'aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait
équilibre, à mesure que j'arrivais où l'aimant m'avait attiré et dès
que j'avais sauté jusque-là _ma main_ le faisait repartir...

[Illustration: Je fus mené droit à l'Hôtel de Ville.]

--Mais, l'interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit
au-dessus de votre chariot, qu'il ne se trouvât jamais à côté?

--Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il; car
l'aimant poussé qu'il était en l'air, attirait le fer droit à lui; et,
par conséquent, il était impossible que je montasse jamais à côté.
Je vous dirai même que, tenant ma boule en ma main, je ne laissais
pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l'aimant que
je tenais au-dessus de lui; mais la saillie de ce fer, pour s'unir
à ma boule, était si violente, qu'elle me faisait plier le corps en
_quatre_ doubles, de sorte que je n'osai tenter qu'une fois cette
nouvelle expérience. A la vérité, c'était un spectacle à voir bien
étonnant, car l'acier de cette maison volante, que j'avais poli avec
beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du Soleil si
vive et si brillante, que je croyais moi-même être _emporté dans un
chariot de feu_[11]. Enfin, après avoir beaucoup rué et volé après mon
coup, j'arrivai, comme vous avez fait, à un terme où je tombais vers
ce monde-ci; et, pour ce qu'en cet instant je tenais ma boule bien
serrée entre mes mains, mon chariot dont le siège me pressait pour
approcher de son attractif, ne me quitta point; tout ce qui me restait
à craindre, c'était de me rompre le col; mais, pour m'en garantir, je
rejetais ma boule de temps en temps, ainsi que ma machine, _se sentant
naturellement rattirée_ se ralentît, et qu'ainsi ma chute fût moins
rude, comme en effet, il arriva; car, quand je me vis à deux ou trois
cents toises près de la terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur
du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu'à ce que je m'en visse à
une certaine distance; et aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et,
ma machine l'ayant suivie, je la quittai et me laissai tomber d'un
autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma
chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je
ne vous représenterai point l'étonnement qui me saisit à la vue des
merveilles qui sont céans, parce qu'il fut à peu près semblable à celui
dont je vous viens de voir consterné.

  [11] Que je croyais moi-même être tout en feu. (Edition Le Bret.)

_Vous saurez seulement que j'ai rencontré dès le lendemain l'arbre de
vie par le moyen duquel je m'empêchai de vieillir. Il consomma bientôt
et fit exhaler le serpent en fumée._

--_A ces mots, vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais
bien aise de savoir ce que vous entendez par le serpent qui fut
consommé._

_Lui d'un visage riant me répondit ainsi_:

--_J'oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut
pas vous voir instruit. Vous saurez donc qu'après qu'Eve et son mari
eurent mangé de la pomme défendue, Dieu pour punir le serpent qui les
avait tentés le relégua dans le corps de l'homme. Il n'est point né
depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier
père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous
les nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de
la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés
sur eux-mêmes en plusieurs doubles, quand vous entendez vos entrailles
crier, c'est le serpent qui siffle et qui, suivant ce naturel glouton
dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger
aussi, car Dieu, qui pour vous chasser voulait vous rendre mortel comme
les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable afin que si
vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ou si lorsque
avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui
refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que
vos docteurs appellent la bile et vous achevât tellement par le poison
qu'il inspire à vos artères que vous ne fussiez bientôt consumés._

_Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous
avez dans le corps, souvenez-vous qu'on en trouva dans les tombeaux
d'Esculape, de Scipion, d'Alexandre, de Charles Martel et d'Edouard
d'Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes._

--_En effet, lui dis-je, en l'interrompant, j'ai remarqué que comme ce
serpent essaye toujours à s'échapper du corps de l'homme, on lui voit
la tête et le col sortir seul au bas de nos ventres, mais aussi Dieu
n'a pas permis que l'homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu'il
se bandât contre la femme pour lui jeter son venin et que l'enflure
durât neuf mois après l'avoir piquée, et, pour vous montrer que je
parle suivant la parole du Seigneur, c'est qu'il dit au Serpent pour
le maudire qu'il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant
contre elle, qu'elle lui ferait enfin baisser la tête._

_Je voulais continuer ces fariboles, mais Hélie m'en empêcha:_

--_Songez, dit-il, que ce lieu-ci est saint._

_Il se tient ensuite quelque temps comme pour se ramentenoir de
l'endroit où il était demeuré, pris il prit ensuite la parole._

--_Je ne tâte du fruit de vie que de cent ans en cent ans, son jus a
pour le goût quelque rapport avec l'esprit de vin, ce fut je crois
cette pomme qu'Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères
vécurent si longtemps parce qu'il était coulé dans leur semence quelque
chose de son énergie jusqu'à ce qu'elle s'éteignît dans les eaux du
déluge._

_L'arbre de science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d'une
écorce qui produit l'ignorance dans quiconque en a goûté et qui, sous
l'épaisseur de cette pelure, conserve les spirituelles vertus de ce
docte manger. Dieu autrefois après avoir chassé Adam de cette terre
bienheureuse, de peur qu'il n'en retrouvât le chemin, lui frotta les
gencives de cette écorce. Il fut depuis ce temps-là plus de quinze ans
à radoter et oublia tellement toutes choses que lui ni ses descendants
jusqu'à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la création._

_Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se
dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce grand prophète.
Je m'adressai par bonheur à l'une de ces pommes que la maturité avait
dépouillée de sa peau et ma salive à peine l'avait mouillée que la
philosophie universelle m'absorba._

_Il me sembla qu'un nombre infini de petits yeux se plongeaient dans ma
tête et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis l'ai fait
réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que
je n'aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d'un simple corps
naturel la vigilance du Séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de
ce Paradis. Mais parce qu'il se plaît à se servir de causes secondes,
je crus qu'il m'avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut
se servir des côtes d'Adam pour lui faire une femme, quoiqu'il pût la
former de terre aussi bien que lui._

_Je demeurai longtemps dans ce jardin à me promener sans compagnie.
Mais enfin comme l'ange portier du lieu était mon principal hôte, il
me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage
car au bout de ce temps j'arrivai en une contrée où mille éclairs se
confondaient en un, formaient un jour aveugle qui ne servait qu'à
rendre l'obscurité visible._

_Je n'étais pas encore bien remis de cette aventure que j'aperçus
devant moi un bel adolescent._

--_Je suis, me dit-il, l'archange que tu cherches, je viens de lire
dans Dieu qu'il t'avait suggéré les moyens de venir ici, et qu'il
voulait que tu y attendisses sa volonté._

_Il m'entretint de plusieurs choses et me dit entre autres: que cette
lumière dont j'avais paru effrayé n'était rien de formidable, qu'elle
s'allumait presque tous les soirs quand il faisait la ronde parce que,
pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être
vus, il était contraint de jouer de l'espadon avec son épée flamboyante
autour du Paradis terrestre et que cette lueur était les éclairs
qu'engendrait son acier._

_Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, sont produits
par moi, si quelquefois vous les remarquez bien loin, c'est à cause
que les nuages d'un climat éloigné se trouvant disposés à recevoir
cette impression font rejaillir jusqu'à vous ces légères images de
feu ainsi qu'une vapeur autrement située se trouvât propre à former
l'arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la pomme
de science n'est pas loin d'ici, aussitôt que vous en aurez mangé,
vous serez docte comme moi, mais surtout gardez vous d'une méprise,
la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environnés d'une
écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l'homme
au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l'ange._

_Hélie en était là des instructions que lui avait données le séraphin
quand un petit homme nous vint joindre._

--_C'est ici cet Enoc dont je vous ai parlé, me dit tout bas mon
conducteur._

_Comme il achevait ces mots, Enoc nous présenta un panier plein de je
ne sais quels fruits semblables aux pommes de grenades qu'il venait de
découvrir ce jour-là en un bocage reculé. J'en serrai quelques-unes
dans ma poche par le commandement d'Hélie, lorsqu'il lui demanda qui
j'étais._

--_C'est une aventure qui mérite un plus long entretien, repartit mon
guide, ce soir, quand nous serons retirés, il nous conduira à même les
miraculeuses particularités de son voyage._

_Nous arrivâmes en finissant ceci sous une espèce d'hermitage fait de
branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrthes et
des orangers. Là j'aperçus dans un petit réduit, des monceaux d'une
certaine filoselle si blanche et si déliée qu'elle pouvait passer pour
l'âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues çà et là. Je
demandai à mon conducteur à quoi elles servaient._

--_A filer, me répondit-il, quand le bon Enoc veut se débander de la
méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il tourne du fil,
tantôt il tisse la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille
vierges. Il n'est pas que n'ayez quelquefois rencontré en votre monde
je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ des semailles,
les paysans appellent cela_ coton de Notre-Dame, _c'est la bourre dont
Enoc purge son lin quand il le carde_.

_Nous n'arrêtâmes guère, sans prendre congé d'Enoc dont cette cabane
était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt fut que
de six en six heures il fait oraison et qu'il y avait bien cela qu'il
avait achevé la dernière._

_Je suppliai en chemin Hélie de nous achever l'histoire des
assomptions qu'il m'avait entamée et lui dis qu'il en était demeuré ce
me semblait à celle de saint Jean l'Evangéliste._

--_Alors, puisque vous n'avez pas, me dit-il, la patience d'attendre
que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses,
je veux bien vous les apprendre, sachez donc que Dieu..._

_A ces mots je ne sais pas comment le diable s'en mêla, tant y a que je
ne pus pas m'empêcher de l'interrompre pour railler._

--_Je m'en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l'âme de
cet évangéliste était si détachée qu'il ne la retenait plus qu'à force
de serrer les dents, cependant, l'heure où il avait prévu qu'il serait
enlevé céans étant presque expirée de façon que n'ayant pas le temps de
lui préparer une machine, il fut contraint de l'y faire être vivement
sans avoir le loisir de l'y faire aller._

_Elie pendant tout ce discours me regardait avec des yeux capables de
me tuer si j'eusse été en état de mourir d'autre chose que de faim._

--_Abominable, dit-il en se reculant, tu as l'imprudence de railler les
choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément, si le Tout-Sage
ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde,
va impie hors d'ici, va publier dans ce petit monde et dans l'autre,
car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu
porte aux athées._

_A peine eut-il terminé cette imprécation qu'il m'empoigna et me
conduisit rudement vers la porte, quand nous fûmes arrivés proche un
grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque
à terre._

--_Voici l'arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais puisé des lumières
inconcevables sans ton irreligion._

_Il n'eut pas achevé ces mots que feignant de languir de faiblesse je
me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement. Il s'en
fallait encore plusieurs enjambées que je n'eusse les pieds hors de ce
parc délicieux, cependant la faim me pressait avec tant de violence
qu'elle me fit oublier que j'étais entre les mains d'un prophète
courroucé, cela fit que je tirai une de ces pommes dont j'avais grossi
ma poche, où je cachai mes dents, mais au lieu de prendre une de celles
dont Enoc m'avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j'avais
cueillie à l'arbre de science et dont par malheur je n'avais pas
dépouillé l'écorce._

J'en avais à peine goûté, qu'une épaisse nuée tomba sur mon âme: je
ne vis plus _ma pomme, plus d'Hélie_ auprès de moi et mes yeux ne
reconnurent en tout l'hémisphère une seule trace du _Paradis terrestre_
et, avec tout cela, je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui
m'était arrivé. Quand depuis j'ai fait réflexion sur ce miracle, je
me suis figuré que cette écorce ne m'avait pas tout à fait abruti, à
cause que mes dents la traversèrent, et se sentirent un peu de jus _de
dedans_, dont l'énergie avait dissipé la malignité de la _pelure_. Je
restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je
ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux et les jeter par
la campagne, aucune créature ne s'offrait pour les consoler. Enfin,
je résolus de marcher jusqu'à ce que la Fortune me fît rencontrer la
compagnie, de quelques bêtes, ou de la mort.

Elle m'exauça, car, au bout d'un demi-quart de lieue, je rencontrai
deux fort grands animaux, dont l'un s'arrêta devant moi; l'autre
s'enfuit légèrement au gîte: au moins, je le pensai ainsi, à cause
qu'à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept
ou huit cents de même espèce, qui m'environnèrent. Quand je les pus
discerner de près, je connus qu'ils avaient la taille et la figure
comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j'avais
ouï conter, à ma nourrice, des sirènes, des faunes et des satyres. De
temps en temps, ils élevaient des huées si furieuses causées sans doute
par l'admiration de me voir que je croyais quasi être devenu monstre.
Enfin, une de ces bêtes-hommes, m'ayant pris par le col, de même que
font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos et
me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je
reconnus en effet que c'étaient des hommes, de n'en rencontrer pas un
qui ne marchât à quatre pattes.

Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d'entre eux ont douze
coudées de longueur), et mon corps soutenu de deux pieds seulement,
ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que, la
Nature ayant donné aux hommes, comme aux bêtes, deux jambes et deux
bras, ils s'en devaient servir comme eux. Et, en effet, rêvant depuis
là-dessus, j'ai songé que cette situation de corps n'était point trop
extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu'ils ne
sont encore instruits que de la Nature, marchent à quatre pieds et
qu'ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices, qui
les dressent dans de petits chariots et leur attachent des lanières
pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où
la figure de notre masse incline de se reposer.

Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter)
qu'infailliblement j'étais la femelle du petit animal de la Reine.
Ainsi je fus, en qualité de tel ou d'autre chose, mené droit à l'Hôtel
de Ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que
faisaient et le peuple et les Magistrats, qu'ils consultaient ensemble
ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain
bourgeois, qui gardait les bêtes rares, supplia les Echevins de me
commettre à sa garde, en attendant que la Reine m'envoyât quérir pour
vivre avec mon mâle. On n'en fit aucune difficulté, et ce bateleur me
porta à son logis, où il m'instruisit à faire le godenot, à passer des
culbutes, à figurer des grimaces; et, les après-dîners, il faisait
prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais
le Ciel, fléchi de mes douleurs et fâché de voir profaner le Temple
de son maître, voulut qu'un jour, comme j'étais attaché au bout d'une
corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir
le monde, j'entendis la voix d'un homme qui me demanda en grec qui
j'étais. Je fus bien étonné d'entendre parler, en ce pays-là, comme
en notre monde. Il m'interrogea quelque temps; je lui répondis et lui
contai ensuite généralement toute l'entreprise et le succès de mon
voyage. Il me consola et je me souviens qu'il me dit:

--Hé bien, mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de
votre monde. Il y a du vulgaire, ici comme là, qui ne peut souffrir la
pensée des choses où il n'est point accoutumé. Mais sachez qu'on ne
vous traite qu'à la pareille et que, si quelqu'un de cette terre avait
monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos savants le
feraient étouffer comme un monstre.

Il me promit ensuite qu'il avertirait la Cour de mon désastre; et il
ajouta qu'aussitôt qu'il avait su la nouvelle qui courait de moi, il
était venu pour me voir et m'avait reconnu pour un homme du monde
dont je me disais parce qu'il y avait autrefois voyagé et qu'il avait
demeuré en Grèce où on l'appelait le Démon de Socrate; qu'il avait,
depuis la mort de ce Philosophe, gouverné et instruit, à Thèbes,
Epaminondas; qu'ensuite, étant passé chez les Romains, la justice
l'avait attaché au parti du jeune Caton; qu'après sa mort, il s'était
donné à Brutus; que tous ces grands personnages n'ayant laissé en
ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s'était
retiré, avec ses compagnons, dans les temples et dans les solitudes.

[Illustration: ... Un jour, comme j'étais attaché au bout d'une
corde...]

--Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si stupide et
si grossier que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que
nous avions autrefois pris à l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayez
entendu parler de nous, car on nous appelait _Oracles_, _Nymphes_,
_Génies_, _Fées_, _Dieux Foyers_, _Lemures_, _Larves_, _Lamies_,
_Farfadels_, _Naïades_, _Incubes_, _Ombres_, _Manes_, _Spectres_ et
_Fantômes_; et nous abandonnâmes votre monde sous le Règne d'Auguste,
un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portait
la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il
n'y a pas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois; depuis
cent ans en çà, j'ai eu commission d'y faire un voyage: j'ai rôdé
beaucoup en Europe et conversé avec des personnes que possible vous
aurez connues. Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan, comme il
étudiait; je l'instruisis de quantité de choses, et, en récompense,
il me promit qu'il témoignerait, à la postérité, de qui il tenait
les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y vis Agrippa, l'Abbé
Tritème, le Docteur Fauste, La Brosse, César, et une certaine cabale
de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de _Chevaliers
de la Rose-Croix_, à qui j'ai enseigné quantité de souplesses et
de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer pour de
Grands Magiciens. Je connus aussi Campanelle; ce fut moi qui lui
conseillai, pendant qu'il était à l'Inquisition dans Rome, de styler
son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait
besoin de connaître l'intérieur, afin d'exciter chez soi par une même
assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans
ses adversaires, parce qu'ainsi il ménagerait mieux leur arme, quand
il la connaîtrait, et il commença, à ma prière, un Livre, que nous
intitulâmes _de Sensu rerum_. J'ai fréquenté pareillement en France La
Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en
Philosophe que ce premier y vit. J'ai connu quantité d'autres gens, que
votre siècle traite de divins, mais je n'ai trouvé en eux que beaucoup
de babil et beaucoup d'orgueil.

Enfin, comme je traversais, de votre pays, en Angleterre, pour étudier
les mœurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de
son pays; car, certes, c'est une honte aux grands de votre Etat, de
reconnaître en lui, sans l'adorer, la vertu dont il est le trône.
Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, tout cœur, et il
a toutes ces qualités, dont une jadis suffisait à marquer un Héros:
c'était Tristan l'Hermite. Véritablement, il faut que je vous avoue
que, quand je vis une vertu si haute, j'appréhendai qu'elle ne fût
pas reconnue; c'est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois
fioles: la première était pleine d'huile de talk, l'autre, de poudre de
projection, et la dernière, d'or potable; mais il les refusa avec un
dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d'Alexandre.
Enfin je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme, sinon que
c'est le seul Poète, le seul Philosophe, et le seul homme libre que
vous ayez. Voilà les personnes considérables que j'ai fréquentées;
toutes les autres, au moins de celles que j'ai connues, sont si fort
au-dessous de l'homme, que j'ai vu des bêtes un peu au-dessus.

Au reste, je ne suis point originaire de votre Terre ni de celle-ci;
je suis né dans le Soleil. Mais, parce que quelquefois notre monde
se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et
qu'il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps,
nos Magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs.
Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre et déclaré chef de
la peuplade qu'on y envoyait avec moi. J'ai passé depuis en celui-ci,
pour les raisons que je vous ai dites; et ce qui fait que j'y demeure
actuellement, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité; qu'on
n'y voit point de Pédants; que les Philosophes ne se laissent persuader
qu'à la raison et que l'autorité d'un savant, ni le plus grand nombre,
ne l'emportent point sur l'opinion d'un batteur en grange, quand il
raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés
que les Sophistes et les Orateurs.

Je lui demandai combien de temps ils vivaient: il me répondit trois ou
quatre mille ans, et continua de cette sorte:

Encore que les habitants du Soleil ne soient pas en aussi grand nombre
que ceux de ce monde, le Soleil en regorge bien souvent, à cause que le
peuple, pour être d'un tempérament fort chaud, est remuant et ambitieux
et digère beaucoup.

Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car,
quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous
ne mourions qu'après quatre mille ans, et vous, après un demi-siècle,
apprenez que, tout de même qu'il n'y a pas tant de cailloux que de
terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d'animaux que de
plantes, ni tant d'hommes que d'animaux, ainsi, il n'y doit pas avoir
tant de Démons que d'hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent
à la génération d'un composé parfait.

Je lui demandai s'ils étaient des corps comme nous: il me répondit
oui; qu'ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme
aucune chose que nous estimons telle; parce que nous n'appelons
vulgairement _corps_ que ce que nous pouvons toucher; qu'au reste, il
n'y avait rien en la Nature qui ne fût matériel, et que, quoiqu'ils
le fussent eux-mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se
faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos
sens sont capables de connaître et que c'était sans doute ce qui avait
fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient
d'eux n'étaient qu'un effet de la rêverie des faibles, à cause qu'ils
n'apparaissent que de nuit; et il ajouta que, comme ils étaient
contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait
qu'ils se servissent, ils n'avaient pas le temps bien souvent de les
rendre propres qu'à choisir seulement dessous un sens, tantôt l'ouïe,
comme les voix des Oracles; tantôt la vue, comme les ardents et les
spectres; tantôt le toucher, comme les Incubes, et que, cette masse
n'étant qu'un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière, par sa
chaleur, les détruisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard
en le dilatant.

[Illustration: Ils agiteront un point de théologie ou les difficultés
d'un procès par un concert.]

Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité de
l'interroger sur sa naissance et sur sa mort; si au pays du Soleil
l'individu venait au jour par les voies de génération et s'il mourait
par le désordre de son tempérament ou la rupture de ses organes.

--Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l'explication
de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne
sauriez comprendre est spirituel ou qu'il n'est point; mais cette
conséquence est très fausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans
l'univers un million peut-être de choses, qui, pour être connues,
demanderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi,
par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de
l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l'animal
devient après sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu'à ces
hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces
miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer
ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau et
les nuances de l'iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque
chose de palpable, comme le manger, comme un son ou comme une odeur.
Tout de même, si je voulais vous expliquer ce que j'aperçois, par les
sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose
qui peut être ouï, vu, touché, fleuré ou savouré et ce n'est rien
cependant de tout cela.

Il en était là de son discours, quand mon Bateleur s'aperçut que la
chambrée commençait à s'ennuyer de mon jargon, qu'ils n'entendaient
point et qu'ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit
de plus belle à tirer ma corde, pour me faire sauter, jusqu'à ce que,
les spectateurs étant saouls de rire et d'assurer que j'avais presque
autant d'esprit que les bêtes de leurs pays, ils se retirèrent chacun
chez soi.

J'adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par
les visites que me rendait cet officieux Démon; car, de m'entretenir
avec ceux qui me venaient voir, outre qu'ils me prenaient pour un
animal des mieux enracinés dans la catégorie des Brutes, ni je ne
savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne, et jugez
ainsi quelle proportion; car vous saurez que deux idiomes seulement
sont usités en ce pays, l'un qui sert aux grands et l'autre qui est
particulier pour le peuple.

Celui des grands n'est autre chose qu'une différence de tons non
articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n'a pas
ajouté les paroles à l'air, et certes c'est une invention tout ensemble
et bien utile et bien agréable; car, quand ils sont las de parler, ou
quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent
ou un luth, ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que
de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils
se rencontreront jusqu'à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un
point de Théologie, ou les difficultés d'un procès, par un concert, le
plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille.

Le second, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par le
trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le
figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout
entier. L'agitation, par exemple, d'un doigt, d'une main, d'une
oreille, d'une lèvre, d'un bras, d'un œil, d'une joue feront, chacun
en particulier, une oraison ou une période, avec tous ses membres.
D'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front,
les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains,
les battements de pied, les contorsions de bras; de sorte que, quand
ils parlent, avec la coutume qu'ils ont prise d'aller tout nus, leurs
membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru,
qu'il ne semble pas un homme qui parle, mais un corps qui tremble.

Presque tous les jours le Démon me venait visiter, et ses merveilleux
entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma
captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logette un homme que
je ne connaissais point et qui, m'ayant fort longtemps léché, me gueula
doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soutenait,
de peur que je me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si
mollement et si à mon aise, qu'avec l'affliction que me faisait sentir
un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et
puis, ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autre
vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la
course.

Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de
mon courtois Démon, et, le soir de la première traite, arrivé que je
fus au gîte, je me promenais dans la cour de l'hôtellerie, attendant
que le manger fût prêt, lorsqu'un homme, fort jeune et assez beau, me
vint rire au nez et jeter à mon col ses deux pieds de devant. Après que
je l'eus quelque temps considéré:

--Quoi! me dit-il en français, vous ne connaissez plus votre ami!

Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes, ma surprise
fut si grande, que dès lors je m'imaginai que tout le globe de la
Lune, tout ce qui m'y était arrivé, et tout ce que j'y voyais n'était
qu'enchantement; et cet homme-bête, étant le même qui m'avait servi de
monture, continua de me parler ainsi:

--Vous m'aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous
sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne
m'ayez jamais vu!

[Illustration: --Achevez votre potage. (Page 50).]

Mais, voyant que je demeurais dans mon étonnement:

--Enfin, ajouta-t-il, je suis ce Démon de Socrate.

Ce discours augmenta mon étonnement; mais, pour m'en tirer, il me dit:

--Je suis le Démon de Socrate, qui vous ai diverti pendant votre
prison, et qui, pour vous continuer mes services, me suis revêtu du
corps avec lequel je vous portai hier.

--Mais, l'interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu
qu'hier vous étiez d'une taille extrêmement longue et qu'aujourd'hui
vous êtes très court; qu'hier vous aviez une voix faible et cassée, et
qu'aujourd'hui vous en avez une claire et vigoureuse; qu'hier enfin
vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n'êtes aujourd'hui
qu'un jeune homme? Quoi donc! au lieu qu'en mon pays on chemine de
la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont de la mort à la
naissance, et rajeunissent à force de vieillir?

--Sitôt que j'eus parlé au Prince, me dit-il, après avoir reçu l'ordre
de vous conduire à la Cour, je vous allai trouver où vous étiez,
et, vous ayant apporté ici, j'ai senti le corps que j'informais si
fort atténué de lassitude, que tous les organes me refusaient leurs
fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de
l'Hôpital, où, entrant, j'ai trouvé le corps d'un jeune homme qui
venait d'expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun
en ce pays.... Je m'en suis approché, feignant d'y connaître encore
du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu'il n'était
point mort et que ce qu'on croyait lui avoir fait perdre la vie n'était
qu'une simple léthargie; de sorte que, sans être aperçu, j'ai approché
ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle; lors mon
vieux cadavre est tombé, et, comme si j'eusse été ce jeune homme, je me
suis levé, et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants
crier miracle.

On nous vint quérir là-dessus, pour nous mettre à table, et je suivis
mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne
vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande,
lorsque je périssais de faim, m'obligea de lui demander où l'on avait
mis le couvert. Je n'écoutai point ce qu'il me répondit, car trois ou
quatre jeunes garçons, enfants de l'hôte, s'approchèrent de moi dans
cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu'à la
chemise. Cette nouvelle cérémonie m'étonna si fort que je n'en osai
pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je
ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer,
put tirer de moi ces deux mots: _Un potage_; mais je les eus à peine
proférés, que je sentis l'odeur du plus succulent mitonné qui frappa
jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour
chercher à la piste la source de cette agréable fumée; mais mon porteur
m'en empêcha.

--Où voulez-vous aller? me dit-il. Nous irons tantôt à la promenade,
mais maintenant il est saison de manger; achevez votre potage, et puis
nous ferons venir autre chose.

--Et où diable est ce potage? lui répondis-je presque en colère.
Avez-vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui?

--Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la Ville d'où
nous venons, votre maître, ou quelque autre, prendre ses repas; c'est
pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici.
Puis donc que vous l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de
fumée. L'art de cuisinerie est de renfermer, dans de grands vaisseaux
moulés exprès l'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant; et,
quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon
l'appétit de ceux que l'on traite, on débouche le vaisseau où cette
odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi
jusqu'à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n'ayez déjà
vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et
sans gosier, fasse, pour nourrir l'homme, l'office de la bouche; mais
je vous le veux faire voir par expérience.

Il n'eut pas plutôt achevé, que je sentis entrer successivement dans
la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en moins de
demi-quart d'heure je me sentis tout à fait rassasié. Quand nous fûmes
levés:

--Ceci n'est pas, dit-il, une chose qui doive causer beaucoup
d'admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu, sans avoir
observé qu'en votre monde les Cuisiniers, les Pâtissiers et les
Rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d'une autre vocation,
sont pourtant beaucoup plus gras. D'où procède leur embonpoint, à votre
avis, si ce n'est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et
laquelle pénètre leurs corps et les nourrit? Aussi les personnes de ce
monde jouissent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse,
à cause que la nourriture n'engendre presque point d'excréments, qui
sont l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez peut-être
été surpris, lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce
que cette coutume n'est pas usitée en votre pays; mais c'est la
mode de celui-ci, et l'on en use ainsi, afin que l'animal soit plus
transpirable à la fumée.

--Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous
dites, et je viens moi-même d'en expérimenter quelque chose; mais je
vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je
serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents.

Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause,
dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une
indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes
à la chambre pour nous coucher. Un homme, au haut de l'escalier, se
présenta à nous, et, nous ayant envisagés attentivement, me mena
dans un cabinet dont le plancher était couvert de fleurs d'orange
à la hauteur de trois pieds, et mon Démon, dans un autre, rempli
d'œillets et de jasmins; il me dit, voyant que je paraissais étonné de
cette magnificence, que c'étaient les lits du pays. Enfin, nous nous
couchâmes chacun dans notre cellule; et, dès que je fus étendu sur mes
fleurs, j'aperçus, à la lueur d'une trentaine de gros vers luisants
enfermés dans un cristal (car on ne se sert point de chandelles), ces
trois ou quatre jeunes garçons qui m'avaient déshabillé au souper, dont
l'un se mit à me chatouiller les pieds, l'autre les cuisses, l'autre
les flancs, l'autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de
délicatesse, qu'en moins d'un moment je me sentis assoupi.

Je vis entrer le lendemain mon Démon, avec le soleil.

--Je vous veux tenir parole, me dit-il; vous déjeunerez plus solidement
que vous ne soupâtes hier.

A ces mots, je me levai, et il me conduisit, par la main, derrière le
jardin du logis, où l'un des enfants de l'Hôte nous attendait avec
une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon
guide si je voulais une douzaine d'alouettes, parce que les magots (il
croyait que j'en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine
eus-je répondu oui, que le Chasseur déchargea un coup de feu, et vingt
ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties.

--Voilà, m'imaginai-je aussitôt, ce qu'on dit par proverbe, en notre
monde, d'un pays où les alouettes tombent toutes rôties! Sans doute que
quelqu'un était revenu d'ici.

--Vous n'avez qu'à manger, me dit mon Démon; ils ont l'industrie de
mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue,
plume, rôtit et assaisonne le gibier.

J'en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole, et, en
vérité, je n'ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux. Après ce
déjeuner, nous nous mîmes en état de partir, et avec mille grimaces
dont ils se servent, quand ils veulent témoigner de l'affection, l'hôte
reçut un papier de mon Démon. Je lui demandai si c'était une obligation
pour la valeur de l'écot. Il me repartit que non; qu'il ne lui devait
rien et que c'étaient des Vers.

--Comment, des vers? lui répliquai-je. Les taverniers sont donc ici
curieux de rimes?

--C'est, me dit-il, la monnaie du pays, et la dépense que nous venons
de faire céans s'est trouvée monter à un sixain que je lui viens de
donner. Je ne craignais pas de demeurer court; car, quand nous ferions
ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un Sonnet,
et j'en ai quatre sur moi, avec deux Epigrammes, deux Odes et une
Eglogue.

--Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde! J'y
connais beaucoup d'honnêtes Poètes qui meurent de faim, et qui feraient
bonne chère, si on payait les Traiteurs en cette monnaie.

[Illustration: ... mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à
califourchon sur lui.]

Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu'on les
transcrivît: il me répondit que non, et continua ainsi:

--Quand on en a composé, l'auteur les porte à la Cour des Monnaies,
où les Poètes Jurés du Royaume tiennent leur séance. Là, ces
versificateurs Officiers mettent les pièces à l'épreuve, et, si
elles sont jugées de bon aloi, on les taxe, non pas selon leur prix,
c'est-à-dire qu'un Sonnet ne vaut pas toujours un Sonnet, mais selon le
mérite de la pièce; et ainsi, quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est
jamais qu'un buffle, et les personnes d'esprit font toujours grande
chère.

J'admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là, et il
poursuivit de cette façon:

--Il y a encore d'autres personnes qui tiennent cabaret d'une
manière bien différente. Lorsqu'on sort de chez eux, ils demandent,
à proportion des frais, un acquit pour l'autre monde; et, dès qu'on
le leur donne, ils écrivent dans un grand registre qu'ils appellent
les comptes du grand Jour, à peu près en ces termes: «_Item_, la
valeur de tant de Vers, délivrés un tel jour, à un tel, qu'on m'y doit
rembourser aussitôt l'acquit reçu du premier fonds qui s'y trouvera;»
et, lorsqu'ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces
registres en morceaux, et les avalent, parce qu'ils croient que, s'ils
n'étaient ainsi digérés, cela ne leur profiterait de rien.

Cet entretien n'empêchait pas que nous ne continuassions de
marcher, c'est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi
à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les
aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, qu'enfin nous terminâmes
à la Ville où le Roi fait sa résidence. Je n'y fus pas plutôt arrivé,
qu'on me conduisit au Palais, où les grands me reçurent avec des
admirations plus modérées que n'avait fait le peuple, quand j'étais
passé dans les rues. Mais la conclusion que j'étais sans doute la
femelle du petit animal de la Reine fut celle des grands comme celle
du peuple. Mon guide me l'interprétait ainsi; et cependant lui-même
n'entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal
de la Reine; mais nous en fûmes bientôt éclaircis. Le Roi, quelque
temps après m'avoir considéré, commanda qu'on l'amenât, et, à une
demi-heure de là, je vis entrer, au milieu d'une troupe de singes
qui portaient la fraise et le haut-de-chausses, un petit homme bâti
presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds; sitôt qu'il
m'aperçut, il m'aborda par un _Criado de vuestra merced_; je lui
ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, hélas! ils ne
nous eurent pas plutôt vus parler ensemble, qu'ils crurent tous le
préjugé véritable; et cette conjecture n'avait garde de produire un
autre succès, car celui des assistants qui opinait pour nous avec plus
de ferveur protestait que notre entretien était un grognement que la
joie d'être rejoints, par un instinct naturel, nous faisait bourdonner.
Ce petit homme me conta qu'il était Européen, natif de la vieille
Castille; qu'il avait trouvé moyen, avec des oiseaux, de se faire
porter jusqu'au monde de la Lune où nous étions alors; qu'étant tombé
entre les mains de la Reine, elle l'avait pris pour un singe, à cause
qu'ils habillent, par hasard en ce pays-là, les singes à l'espagnole,
et que, l'ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle
n'avait point douté qu'il ne fût de l'espèce. «Il faut bien dire, lui
répliquai-je, qu'après leur avoir essayé toutes sortes d'habits, ils
n'en ont point rencontré de plus ridicules, et que ce n'est qu'à cause
de cela qu'ils les équipent de la sorte, n'entretenant ces animaux que
pour s'en donner du plaisir.

--Ce n'est pas connaître, reprit-il, la dignité de notre nation, en
faveur de qui l'univers ne produit des hommes que pour nous donner des
esclaves, et pour qui la Nature ne saurait engendrer que des matières
de rire.

Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m'étais osé hasarder
de monter à la Lune avec la machine dont je lui avais parlé: je lui
répondis que c'était à cause qu'il avait emmené les oiseaux sur
lesquels j'y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et, environ
un quart d'heure après, le Roi commanda aux gardeurs de singes de nous
ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble l'Espagnol et
moi, pour faire en son Royaume multiplier notre espèce. On exécuta de
point en point la volonté du Prince; de quoi je fus très aise, pour le
plaisir que je recevais d'avoir quelqu'un qui m'entretînt pendant la
solitude de ma brutification. Un jour, mon mâle (car on me prenait pour
la femelle) me conta que ce qui l'avait véritablement obligé de courir
toute la terre, et enfin de l'abandonner pour la Lune, était qu'il
n'avait pu trouver un seul pays où l'imagination même fût en liberté.

--Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet, quoi que vous
puissiez dire de beau, s'il est contre les principes des Docteurs de
drap, vous êtes un idiot, un fou, et quelque chose de pis. On m'a voulu
mettre, en mon pays, à l'Inquisition, parce qu'à la barbe des pédants
j'avais soutenu qu'il y avait du vide, et que je ne connaissais point
de matière au monde plus pesante l'une que l'autre.

Je lui demandai de quelles probabilités il appuyait une opinion si peu
reçue.

[Illustration:--Le petit homme me conta qu'il était Européen...]

--Il faut, me répondit-il, pour en venir à bout, supposer qu'il n'y
a qu'un élément: car, encore que nous voyions de l'eau, de la terre,
de l'air et du feu séparés, on ne les trouve jamais pourtant si
parfaitement purs, qu'ils ne soient encore engagés les uns avec les
autres. Quand, par exemple, vous regardez du feu, ce n'est pas du feu,
ce n'est que de l'eau beaucoup étendue; l'air n'est que de l'eau fort
dilatée; l'eau n'est que de la terre qui se fond, et la terre elle-même
n'est autre chose que de l'eau beaucoup resserrée; et ainsi, à pénétrer
sérieusement la matière, vous connaîtrez qu'elle n'est qu'une, qui,
comme excellente comédienne, joue ici-bas toutes sortes de personnages,
sous toutes sortes d'habits; autrement, il faudrait admettre autant
d'éléments qu'il y a de sortes de corps, et, si vous me demandez
pourquoi le feu brûle et l'eau refroidit, vu que ce n'est qu'une seule
matière, je vous réponds que cette matière agit par sympathie, selon la
disposition où elle se trouve dans le temps qu'elle agit. Le feu, qui
n'est rien que de la terre encore plus répandue qu'elle ne l'est pour
constituer l'air, tâche de changer en elle par sympathie ce qu'elle
rencontre. Ainsi la chaleur du charbon, étant le feu le plus subtil et
le plus propre à pénétrer un corps, se glisse entre les pores de notre
masse au commencement, parce que c'est une nouvelle matière qui nous
remplit et nous fait exhaler en sueur; cette sueur, étendue par le feu,
se convertit en fumée et devient air; cet air, encore davantage fondu
par la chaleur de l'antipéristase, ou des astres qui l'avoisinent,
s'appelle feu, et la terre, abandonnée par le froid et divisée, tombe
en terre; l'eau, d'autre part, quoiqu'elle ne diffère de la matière
du feu qu'en ce qu'elle est plus serrée, ne nous brûle pas, à cause
qu'étant serrée, elle demande par sympathie à resserrer les corps
qu'elle rencontre, et le froid que nous sentons n'est autre chose que
l'effet de notre chair qui se replie sur elle-même par le voisinage de
la terre ou de l'eau qui la contraint de lui ressembler. De là vient
que les hydropiques remplis d'eau changent en eau toute la nourriture
qu'ils prennent; de là vient que les bilieux changent en bile tout le
sang que forme le foie. Supposé donc qu'il n'y ait qu'un seul élément,
il est certissime que tous les corps chacun selon sa qualité, inclinent
également au centre de la terre.

«Mais vous me demanderez pourquoi donc le fer, les métaux, la terre,
le bois descendent plus vite à ce centre qu'une éponge, si ce n'est
à cause qu'elle est pleine d'air, qui tend naturellement en haut? Ce
n'en est point du tout la raison, et voici comment je vous réponds:
Quoiqu'une roche tombe avec plus de rapidité qu'une plume, l'une et
l'autre ont même inclination pour ce voyage; mais un boulet de canon,
par exemple, s'il trouvait la terre percée à jour, se précipiterait
plus vite à son centre qu'une vessie grosse de vent; et la raison est
que cette masse de métal est beaucoup de terre recognée en un petit
canton, et que ce vent est fort peu de terre en beaucoup d'espace;
car toutes les parties de la matière, qui logent dans ce fer, jointes
qu'elles sont les unes aux autres, augmentent leur force par l'union,
à cause que, s'étant resserrées, elles se trouvent à la fin beaucoup à
combattre contre peu, vu qu'une parcelle d'air, égale en grosseur au
boulet, n'est pas égale en quantité.

«Sans prouver ceci par une enfilure de raisons, comment, par votre foi,
une pique, une épée, un poignard, nous blessent-ils? Si ce n'est à
cause que l'acier étant une matière où les parties sont plus proches et
plus enfoncées les unes dans les autres, que non pas votre chair, dont
les pores et la mollesse montrent qu'elle contient fort peu de matière
répandue en un grand lieu, et que la pointe de fer qui nous pique étant
une quantité presque innombrable de matière contre fort peu de chair,
il la contraint de céder au plus fort, de même qu'un escadron bien
pressé entame aisément un bataillon moins serré et plus étendu; car
pourquoi une loupe d'acier embrasée est-elle plus chaude qu'un tronc
de bois allumé? si ce n'est qu'il y a plus de feu dans la loupe en
peu d'espace, y en ayant d'attaché à toutes les parties du métal, que
dans le bâton, qui, pour être fort spongieux, enferme par conséquent
beaucoup de vide, et que le vide n'étant qu'une privation de l'être, ne
peut être susceptible de la forme du feu. Mais, m'objecterez-vous, vous
supposez du vide comme si vous l'aviez prouvé, et c'est cela dont nous
sommes en dispute! Eh bien, je vais vous le prouver, et, quoique cette
difficulté soit la sœur du nœud gordien, j'ai les bras assez forts
pour en devenir l'Alexandre.

«Qu'elle me réponde donc, je l'en supplie, cette bête vulgaire, qui ne
croit être homme que parce qu'on le lui a dit! Supposé qu'il n'y ait
qu'une matière, comme je pense l'avoir assez prouvé, d'où vient qu'elle
se relâche et se restreint selon son appétit? d'où vient qu'un morceau
de terre, à force de se condenser, s'est fait caillou? Est-ce que les
parties de ce caillou se sont placées les unes dans les autres, en
telle sorte que là où s'est fiché ce grain de sablon, là même ou dans
le même point loge un autre grain de sablon? Tout cela ne se peut, et
selon leur principe même, puisque les corps ne se pénètrent point;
mais il faut que cette matière se soit rapprochée, et, si vous voulez,
se soit raccourcie, en sorte qu'elle ait rempli quelque lieu qui ne
l'était pas.

«De dire que cela n'est point compréhensible qu'il y eût du rien dans
le monde, que nous fussions en partie composés de rien: hé! pourquoi
non? Le monde entier n'est-il pas enveloppé de rien? Puisque vous
m'avouez cet article, confessez donc qu'il est aussi aisé que le monde
ait du rien dedans soi qu'autour de soi.

«Je vois fort bien que vous me demanderez pourquoi donc l'eau,
restreinte par la gelée dans un vase, le fait crever, si ce n'est pour
empêcher qu'il ne se fasse du vide? Mais je réponds que cela n'arrive
qu'à cause que l'air de dessus, qui tend aussi bien que la terre
et l'eau au centre, rencontrant sur le droit chemin de ce pays une
hôtellerie vacante, y va loger: s'il trouve les pores de ce vaisseau,
c'est-à-dire les chemins qui conduisent à cette chambre de vide trop
étroits, trop longs, trop tortus, il satisfait, en le brisant, à son
impatience, pour arriver plus tôt au gîte.

«Mais, sans m'amuser à répondre à toutes leurs objections, j'ose
bien dire que, s'il n'y avait point de vide, il n'y aurait point de
mouvement, ou il faut admettre la pénétration des corps. Il serait trop
ridicule de croire que, quand une mouche pousse de l'aile une parcelle
de l'air, cette parcelle en fait reculer devant elle une autre, cette
autre encore une autre, et qu'ainsi l'agitation du petit orteil d'une
puce allât faire une bosse derrière le monde. Quand ils n'en peuvent
plus, ils ont recours à la raréfaction; mais, en bonne foi, comment
se peut-il faire, quand un corps se raréfie, qu'une particule de la
masse s'éloigne d'une autre particule sans laisser ce milieu vide?
N'aurait-il pas fallu que ces deux corps qui se viennent de séparer
eussent été en même temps au même lieu où était celui-ci, et que de la
sorte ils se fussent pénétrés tous trois? Je m'attends bien que vous me
demanderez pourquoi donc, par un chalumeau, une seringue ou une pompe,
on fait monter l'eau contre son inclination: à quoi je vous répondrai
qu'elle est violentée, et que ce n'est pas la peur qu'elle a du vide
qui l'oblige à se détourner de son chemin, mais qu'étant jointe avec
l'air d'une nuance imperceptible, elle s'élève, quand on élève en haut
l'air qui la tient embarrassée.

«Cela n'est pas fort épineux à comprendre, quand on connaît le cercle
parfait et la délicate enchaînure des éléments; car, si vous considérez
attentivement ce limon qui fait le mariage de la terre et de l'eau,
vous trouverez qu'il n'est plus terre, qu'il n'est plus eau, mais qu'il
est l'entremetteur du contrat de ces deux ennemis; l'eau, tout de même,
avec l'air, s'envoient réciproquement un brouillard qui pénètre aux
humeurs de l'un et de l'autre pour moyenner leur paix, et l'air se
réconcilie avec le feu par le moyen d'une exhalaison médiatrice qui les
unit.»

Je pense qu'il voulait encore parler; mais on nous apporta notre
mangeaille; et, parce que nous avions faim, je fermai les oreilles à
ses discours, pour ouvrir l'estomac aux viandes qu'on nous donna.

Il me souvient qu'une autre fois, comme nous philosophions, car nous
n'aimions guère ni l'un ni l'autre à nous entretenir des choses basses:

--Je suis bien fâché, dit-il, de voir un esprit de la trempe du vôtre
infecté des erreurs du vulgaire. Il faut donc que vous sachiez, malgré
le pédantisme d'Aristote, dont retentissent aujourd'hui toutes les
classes de votre France, que tout est en tout, c'est-à-dire que dans
l'eau, par exemple, il y a du feu; dedans le feu, de l'eau; dedans
l'air, de la terre, et dedans la terre, de l'air. Quoique cette opinion
fasse aux scolares les yeux grands comme des salières, elle est plus
aisée à prouver qu'à persuader. Car je leur demande premièrement si
l'eau n'engendre pas du poisson; quand ils me le nieront: creuser un
fossé, le remplir du sirop de l'aiguière, et qu'ils passeront encore,
s'ils veulent, à travers un bluteau, pour échapper aux objections des
aveugles, je veux, en cas qu'ils n'y trouvent du poisson dans quelque
temps, avaler toute l'eau qu'ils y auront versée; mais, s'ils y en
trouvent, comme je n'en doute point, c'est une preuve convaincante
qu'il y a du sel et du feu. Par conséquent, de trouver ensuite de
l'eau dans le feu, ce n'est pas une entreprise fort difficile. Car
qu'ils choisissent le feu, même le plus détaché de la matière, comme
les comètes, il y en a toujours beaucoup, puisque si cette humeur
onctueuse dont ils sont engendrés, réduite en soufre par la chaleur
de l'antipéristase qui les allume, ne trouvait un obstacle à sa
violence dans l'humide froideur qui la tempère et la combat, elle se
consommerait brusquement comme un éclair. Qu'il y ait maintenant de
l'air dans la terre, ils ne le nieront pas, ou bien ils n'ont jamais
entendu parler des frissons effroyables dont les montagnes de la
Sicile ont été si souvent agitées: outre cela, nous voyons la terre
toute poreuse, jusqu'aux grains de sablon qui la composent. Cependant
personne n'a dit encore que ces creux fussent remplis de vide: on ne
trouvera donc pas mauvais que l'air y fasse son domicile. Il me reste à
prouver que dans l'air il y a de la terre, mais je ne daigne quasi pas
en prendre la peine, puisque vous en êtes convaincu autant de fois que
vous voyez tomber sur vos têtes ces légions d'atomes, si nombreuses,
qu'elles étouffent l'Arithmétique.

[Illustration: La grande foule de monde qui venait nous contempler.]

«Mais passons des corps simples aux composés: ils me fourniront des
sujets beaucoup plus fréquents; et pour montrer que toutes choses sont
en toutes choses, non point qu'elles se changent les unes aux autres,
comme le gazouillent vos Péripatéticiens; car je veux soutenir à leur
barbe que les principes se mêlent, se séparent et se remêlent derechef
en telle sorte que ce qui a été fait eau par le sage Créateur du monde
le sera toujours; je ne suppose point, à leur mode, de maxime, que je
ne prouve.

«C'est pourquoi, prenez, je vous prie, une bûche, ou quelque autre
matière combustible, et y mettez le feu: ils diront, quand elle sera
embrasée, que ce qui était bois est devenu feu. Mais je leur soutiens
que non, et qu'il n'y a point davantage de feu, quand elle est tout
enflammée, qu'auparavant qu'on en eût approché l'allumette; mais celui
qui était caché dans la bûche, que le froid et l'humide empêchaient
de s'étendre et d'agir, secouru par l'étranger, a rallié ses forces
contre le flegme qui l'étouffait et s'est emparé du champ qu'occupait
son ennemi; aussi, se montre-t-il sans obstacles, en triomphant de son
geôlier. Ne voyez-vous pas comme l'eau s'enfuit par les deux bouts du
tronçon, chaude et fumante encore du combat qu'elle a rendu? Cette
flamme, que vous voyez en haut, est le feu le plus subtil, le plus
dégagé de la matière, et le plus tôt prêt, par conséquent, à retourner
chez soi. Il s'unit pourtant en pyramide jusqu'à certaine hauteur, pour
enfoncer l'épaisse humidité de l'air qui lui résiste; mais, comme il
vient en montant à se dégager peu à peu de la violente compagnie de
ses hôtes, alors il prend le large, parce qu'il ne rencontre plus rien
d'antipathique à son passage, et cette négligence est bien souvent
cause d'une seconde prison; car, cheminant séparé, il s'égarera
quelquefois dans un nuage. S'ils s'y rencontrent, d'autres fois, en
assez grande quantité, pour faire tête à la vapeur, ils se joignent,
ils foudroient, et la mort des innocents est bien souvent l'effet
de la colère animée de ces choses mortes. Si, quand il se trouve
embarrassé dans ces crudités importunes de la moyenne région, il n'est
pas assez fort pour se défendre, il s'abandonne à la discrétion de son
ennemi, qui le contraint par sa pesanteur de retomber en terre; et ce
malheureux, enfermé dans une goutte d'eau, se rencontrera peut-être au
pied d'un chêne, de qui le feu animal invitera ce pauvre égaré de se
loger avec lui; ainsi le voilà qui revient au même état dont il était
sorti quelques jours auparavant.

«Mais voyons la fortune des autres éléments qui composaient cette
bûche. L'air se retire à son quartier, encore pourtant mêlé de vapeurs,
à cause que le feu tout en colère les a brusquement chassés pêle-mêle.
Le voilà donc qui sert de ballon aux vents, fournit aux animaux de
respiration, remplit le vide que la Nature fait, et peut-être que,
s'étant enveloppé dans une goutte de rosée, il sera sucé et digéré par
les feuilles altérées de cet arbre, où s'est retiré notre feu. L'eau
que la flamme avait chassée de ce tronc, élevée par la chaleur jusqu'au
berceau des Météores, retombera en pluie sur notre chêne aussitôt
que sur un autre; et la terre, devenue cendre, et puis guérie de sa
stérilité, ou par la chaleur nourrissante d'un fumier, où on l'aura
jetée, ou par le sel végétatif de quelques plantes voisines, ou par
l'eau féconde des rivières, se rencontrera peut-être près de ce chêne,
qui, par la chaleur de son germe, l'attirera, et en fera une partie de
son tout.

«De cette façon, voilà ces quatre éléments qui reçoivent le même
sort, et rentrent en même état d'où ils étaient sortis quelques jours
auparavant. Ainsi on peut dire que dans un homme il y a tout ce qui est
nécessaire pour composer un arbre, et dans un arbre tout ce qui est
nécessaire pour composer un homme. Enfin, de cette façon, toutes choses
se rencontreront en toutes choses; mais il nous manque un Prométhée,
qui nous tire du sein de la Nature et nous rende sensible ce que je
veux bien appeler _matière première_.»

[Illustration: L'Oiseleur de la Reine prenait soin de me venir siffler.]

Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps; car ce petit
Espagnol avait l'esprit joli. Notre entretien toutefois n'était que
la nuit, à cause que, depuis six heures du matin jusqu'au soir, la
grande foule du monde, qui nous venait contempler à notre logis,
nous eût détournés; car quelques-uns nous jetaient des pierres;
d'autres, des noix; d'autres, de l'herbe. Il n'était bruit que des
bêtes du Roi. On nous servait tous les jours à manger à nos heures,
et le Roi et la Reine prenaient eux-mêmes assez souvent la peine de
me tâter le ventre, pour connaître si je n'emplissais point, car ils
brûlaient d'une envie extraordinaire d'avoir de la race de ces petits
animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que mon
mâle à leurs simagrées et à leurs tons; mais j'appris plus tôt que
lui à entendre leur langue et à l'écorcher un peu: ce qui fit qu'on
nous considéra d'une autre façon qu'on n'avait fait, et les nouvelles
coururent aussitôt par tout le Royaume qu'on avait trouvé deux hommes
sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures
que la solitude nous avait fournies, et qui, par un défaut de la
semence de leurs pères, n'avaient pas eu les jambes de devant assez
fortes pour s'appuyer dessus.

Cette créance allait prendre racine à force d'être confirmée, sans les
Docteurs du pays, qui s'y opposèrent, disant que c'était une impiété
épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres,
fussent de leur espèce.

--Il y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins passionnés,
que nos animaux domestiques participassent au privilège de l'humanité,
et de l'immortalité, par conséquent, à cause qu'ils sont nés dans notre
pays, qu'une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la
Lune et puis, considérez la différence qui se remarque entre nous et
eux. Nous autres marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut
pas fier d'une chose si précieuse à une moins ferme assiette, et il
eut peur qu'allant autrement, il n'arrivât malheur à l'homme; c'est
pourquoi il prit la peine de l'asseoir sur quatre piliers, afin qu'il
ne pût tomber; mais, dédaignant de se mêler de la construction de ces
deux brutes, il les abandonna au caprice de la Nature, laquelle, ne
craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux
pattes.

«Les oiseaux mêmes, disaient-ils, n'ont pas été si maltraités qu'elles,
car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de
leurs pieds, et se jeter en l'air, quand nous les éconduirons de chez
nous; au lieu que la Nature, en ôtant les deux pieds à ces monstres,
les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre Justice.

«Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la tête tournée vers le
Ciel! C'est la disette où Dieu les a mis de toutes choses, qui l'a
située de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu'ils se
plaignent au Ciel de Celui qui les a créés, et qu'ils lui demandent
permission de s'accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous
avons la tête penchée en bas, pour contempler les biens dont nous
sommes seigneurs, et comme n'y ayant rien au Ciel à qui notre heureuse
condition puisse porter envie.»

J'entendais tous les jours, à ma loge, faire ces contes, ou d'autres
semblables; et ils en bridèrent si bien l'esprit des peuples sur cet
article, qu'il fut arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un
perroquet sans plumes; car ils confirmaient les persuadés, sur ce que,
non plus qu'un oiseau, je n'avais que deux pieds. Cela fit qu'on me mit
en cage par ordre exprès du Conseil d'en haut.

Là, tous les jours, l'Oiseleur de la Reine prenant le soin de me venir
siffler la langue, comme on fait ici aux sansonnets, j'étais heureux,
à la vérité, en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant,
parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles,
j'appris à parler comme eux, en sorte que, quand je fus assez rompu
dans l'idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j'en contai
des plus belles. Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de
la gentillesse de mes bons mots et de l'estime que l'on faisait de
mon esprit. On vint jusque-là, que le Conseil fut contraint de faire
publier un Arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la
raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes, de quelque
qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je pusse
faire de spirituel, que c'était l'instinct qui me le faisait faire.

Cependant la définition de ce que j'étais partagea la ville en deux
factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour
en jour, et enfin, en dépit de l'anathème par lequel on tâchait
d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une
assemblée des Etats, pour résoudre cette controverse. On fut longtemps
à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient; mais les arbitres
pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent,
et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée, comme l'on
fit; mais j'y fus traité autant sévèrement qu'on se le peut imaginer.
Les Examinateurs m'interrogèrent, entre autres choses, de Philosophie:
je leur exposai, tout à la bonne foi, ce que jadis mon Régent m'en
avait appris, mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de
raisons convaincantes; de sorte que, n'y pouvant répondre, j'alléguai
pour dernier refuge les principes d'Aristote, qui ne me servirent pas
davantage que les sophismes; car, en deux mots, ils m'en découvrirent
la fausseté.

--Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science,
accommodait sans doute les principes à sa Philosophie, au lieu
d'accommoder sa Philosophie aux principes, et encore devait-il les
prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres Sectes dont vous
nous avez parlé. C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais
si nous lui baisons les mains.

Enfin, comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils
n'étaient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on m'avait défendu de
discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous
d'une commune voix que je n'étais pas un homme, mais possible quelque
espèce d'autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, que
je marchais sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet,
je lui étais tout semblable; si bien qu'on ordonna à l'Oiseleur de
me reporter en cage. J'y passais mon temps avec assez de plaisir,
car, à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la
Cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reine, entre
autres, fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus
gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle était
si transportée de joie, lorsqu'en étant en secret, je l'entretenais
des mœurs et des divertissements des gens de notre monde, et
principalement de nos cloches et de nos autres instruments de musique,
qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que, si jamais je me
trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon
cœur.

Un jour, de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui
tambourinait contre les bâtons de ma cage.

--Réjouissez-vous, me dit-elle, hier dans le Conseil on conclut la
guerre contre le Roi [notes de musique]. J'espère, parmi l'embarras des
préparatifs, pendant que notre Monarque et ses sujets seront éloignés,
faire naître l'occasion de vous sauver.

--Comment, la guerre? l'interrompis-je. Arrive-t-il des querelles
entre les Princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre? Hé! je
vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre.

[Illustration: --Réjouissez-vous, me dit-elle, hier on conclut la guerre
contre le Roi...]

--Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont
désigné le temps accordé pour l'armement, celui de la marche, le nombre
des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec
tant d'égalité qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que
dans l'autre, les soldats estropiés, d'un côté, sont tous enrôlés dans
une compagnie, et, lorsqu'on en vient aux mains, les Maréchaux de Camp
ont soin de les exposer aux estropiés; de l'autre côté, les géants ont
en tête les colosses; les escrimeurs, les adroits; les vaillants, les
courageux; les débiles, les faibles; les indisposés, les malades; les
robustes, les forts; et, si quelqu'un entreprenait de frapper un autre
que son ennemi désigné, à moins qu'il ne pût justifier que c'était par
méprise, il est condamné comme couard. Après la bataille donnée, on
compte les blessés, les morts, les prisonniers; car, pour les fuyards,
il ne s'en trouve point; si les pertes se trouvent égales de part et
d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux.

«Mais, encore qu'un royaume eût défait son ennemi de bonne guerre, ce
n'est presque rien avancé, car il y a d'autres armées, plus nombreuses,
de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend
entièrement le triomphe ou la servitude des Etats.

«Un savant est opposé à un autre savant, un spirituel à un autre
spirituel, et un judicieux à un autre judicieux. Au reste, le triomphe
que remporte un Etat en cette façon est compté pour trois victoires
à force ouverte. Après la proclamation de la victoire, on rompt
l'assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son Roi, ou celui
des ennemis ou le sien.»

Je ne pus m'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner
des batailles; et j'alléguais, pour exemple d'une bien plus forte
politique, les coutumes de notre Europe, où le Monarque n'avait garde
d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre; et voici comme elle me
parla:

--Apprenez-moi, me dit-elle, si vos Princes ne prétextent pas leurs
armements, du droit?

--Si fait, lui répliquai-je, et de la justice de leur cause.

--Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non
suspects, pour être accordés? Et, s'il se trouve qu'ils aient autant de
droit l'un que l'autre, qu'ils demeurent comme ils étaient, ou qu'ils
jouent en un coup de piquet la Ville ou la Province dont ils sont en
dispute?

--Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en
votre façon de combattre? Ne suffit-il pas que les armées soient en
pareil nombre d'hommes?

--Vous n'avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par
votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l'avoir
vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui, non; s'il n'avait
qu'un poignard, et vous une estocade; enfin s'il était manchot, et
que vous eussiez deux bras? Cependant, avec toute l'égalité que vous
recommandez, tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils;
car l'un sera de grande, l'autre, de petite taille; l'un sera adroit,
l'autre n'aura jamais manié d'épée; l'un sera robuste, l'autre faible;
et, quand même ces disproportions seraient égales, qu'ils seraient
aussi adroits et aussi forts l'un que l'autre, encore ne seraient-ils
pas pareils, car l'un des deux aura peut-être plus de courage que
l'autre; et, sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas le péril,
qu'il sera bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le cœur
plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si
ce n'était pas, aussi bien qu'une épée, une arme que son ennemi n'a
point, il s'ingère de se ruer éperdument sur lui, de l'effrayer, et
d'ôter la vie à ce pauvre homme, qui prévoit le danger, dont la chaleur
est étouffée dans la pituite, et duquel le cœur est trop vaste pour
unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on appelle
_poltronnerie_. Ainsi vous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec
avantage, et, le louant de hardiesse, vous le louez d'un péché contre
nature, puisque sa hardiesse tend à la destruction. Et, à propos de
cela, je vous dirai qu'il y a quelques années qu'on fit une remontrance
au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et
plus consciencieux dans les combats. Et le Philosophe qui donnait
l'avis parla ainsi:

«Vous vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages de
deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux grands, tous
deux adroits, tous deux pleins de courage; mais ce n'est pas encore
assez, puisqu'il faut qu'enfin le vainqueur surmonte par adresse, par
force, et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute
son adversaire par un endroit où il ne l'attendait pas, ou plus vite
qu'il n'était vraisemblable; ou, feignant de l'attraper d'un côté,
il l'a assailli de l'autre. Cependant tout cela, c'est affiner, c'est
tromper, c'est trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas
faire l'estime d'un véritable généreux. S'il a triomphé par force,
estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu'il a été violenté? Non
sans doute, non plus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la
victoire, encore qu'il soit accablé de la chute d'une montagne, parce
qu'il n'a pas été en puissance de la gagner. Tout de même, celui-là
n'a point été surmonté, à cause qu'il ne s'est point trouvé, dans ce
moment, disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si
ç'a été par hasard qu'il a terrassé son ennemi, c'est la Fortune qu'on
doit couronner: il n'y a rien contribué; et enfin le vaincu n'est non
plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit
faire dix-huit.»

[Illustration: Il n'y a pas, dans cette armée, un seul homme plus fort
que l'autre...]

On lui confessa qu'il avait raison; mais qu'il était impossible, selon
les apparences humaines, d'y mettre ordre, et qu'il valait mieux subir
un petit inconvénient, que de s'abandonner à cent autres de plus grande
importance.

Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignait
d'être trouvée toute seule avec moi si matin. Ce n'est pas qu'en ce
Pays l'impudicité soit un crime; au contraire, hors les coupables
convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout
de même pourrait appeler un homme en Justice, qui l'aurait refusée.
Mais elle ne m'osait pas fréquenter publiquement, à cause que les gens
du Conseil avaient dit, dans la dernière assemblée, que c'étaient
les femmes principalement qui publiaient que j'étais homme, afin de
couvrir sous ce prétexte le désir qui les brûlait de se mêler aux
bêtes, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature.
Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du
sexe.

Cependant il fallait bien que quelqu'un eût réchauffé les querelles de
la définition de mon être, car, comme je ne songeais plus qu'à mourir
en ma cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience.
Je fus donc interrogé, en présence d'un grand nombre de Courtisans,
sur quelques points de Physique, et mes réponses, à ce que je crois,
en satisfirent un, car celui qui présidait m'exposa fort au long ses
opinions sur la structure du Monde: elles me semblèrent ingénieuses;
et, sans qu'il passa jusqu'à son origine, qu'il soutenait éternelle,
j'eusse trouvé sa Philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre.
Mais, sitôt que je l'entendis soutenir une rêverie si contraire à
ce que la Foi nous apprend, je brisai avec lui, dont il ne fit que
rire; ce qui m'obligea de lui dire que, puisqu'ils en venaient là, je
recommençais à croire que leur Monde n'était qu'une Lune.

--Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des rivières, des
mers; que serait-ce donc tout cela?

--N'importe! repartis-je, Aristote assure que ce n'est que la Lune;
et, si vous aviez dit le contraire dans les Classes où j'ai fait mes
études, on vous aurait sifflés.

Il se fit, sur cela un grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si
ce fut de leur ignorance; mais cependant on me conduisit dans ma cage.

Mais d'autres savants, plus emportés que les premiers, avertis que
j'avais osé dire que la Lune d'où je venais était un Monde, et que
leur Monde n'était qu'une Lune, crurent que cela leur fournissait un
prétexte assez juste pour me faire condamner à l'eau: c'est la façon
d'exterminer les impies. Pour cet effet, ils furent en corps faire leur
plainte au Roi, qui leur promit justice, et ordonna que je serais remis
sur la sellette.

Me voilà donc décagé pour la troisième fois; et lors, le plus ancien
prit la parole, et plaida contre moi. Je ne me souviens pas de sa
harangue, à cause que j'étais trop épouvanté pour recevoir les espèces
de sa voix sans désordre, et parce aussi qu'il s'était servi, pour
déclamer, d'un instrument dont le bruit m'étourdissait: c'était une
trompette qu'il avait tout exprès choisie, afin que la violence de ce
son martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d'empêcher par
cette émotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il
arrive dans nos armées, où le tintamarre des trompettes et des tambours
empêche le soldat de réfléchir sur l'importance de sa vie. Quand il eut
dit, je me levai pour défendre ma cause, mais j'en fus délivré par une
aventure qui va vous surprendre. Comme j'avais la bouche ouverte, un
homme, qui avait eu grande difficulté à traverser la foule, vint choir
aux pieds du Roi, et se traîna longtemps sur le dos en sa présence.
Cette façon de faire ne me surprit pas, car je savais que c'était la
posture où ils se mettaient, quand ils voulaient discourir en public.
Je rengaînai seulement ma harangue; voici celle que nous eûmes de lui.

--Justes, écoutez-moi! vous ne sauriez condamner cet Homme, ce Singe
ou ce Perroquet, pour avoir dit que la Lune est un Monde d'où il
venait; car, s'il est homme, quand même il ne serait pas venu de la
Lune, puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre aussi
de s'imaginer ce qu'il voudra? Quoi! pouvez-vous le contraindre à
n'avoir pas vos visions? Vous le forcerez bien à dire que la Lune n'est
pas un Monde, mais il ne le croira pas pourtant; car, pour croire
quelque chose, il faut qu'il se présente à son imagination certaines
possibilités plus grandes au _oui_ qu'au _non_; à moins que vous ne lui
fournissiez ce vraisemblable, ou qu'il ne vienne de soi-même s'offrir
à son esprit, il vous dira bien qu'il croit, mais il ne le croira pas
pour cela.

[Illustration: Les savants furent en corps faire leur plainte au Roi.]

«J'ai maintenant à vous prouver qu'il ne doit pas être condamné, si
vous le posez dans la catégorie des bêtes.

«Car, supposé qu'il soit animal sans raison, en auriez-vous vous-mêmes
de l'accuser d'avoir péché contre elle? Il a dit que la Lune était un
monde; or, les bêtes n'agissent que par instinct de la Nature; donc,
c'est la Nature qui le dit, et non pas lui. De croire que cette savante
Nature qui a fait le Monde et la Lune ne sache ce que c'est elle-même,
et que vous autres, qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez
d'elle, le sachiez plus certainement, cela serait bien ridicule. Mais,
quand même la passion vous ferait renoncer à vos principes, et que vous
supposeriez que la Nature ne guidât pas les bêtes, rougissez à tout
le moins des inquiétudes que vous causent les caprices d'une bête. En
vérité, Messieurs, si vous rencontriez un homme d'âge mûr, qui veillât
à la police d'une fourmilière, pour tantôt donner un soufflet à la
fourmi qui aurait fait choir sa compagne, tantôt en emprisonner une qui
aurait dérobé à sa voisine un grain de blé, tantôt mettre en justice
une autre qui aurait abandonné ses œufs, ne l'estimeriez-vous pas
insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre
assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage? Comment
donc, vénérable assemblée, défendrez-vous l'intérêt que vous prenez aux
caprices de ce petit animal? Justes, j'ai dit.»

Dès qu'il eut achevé, une sorte de musique d'applaudissements fit
retentir toute la salle; et, après que toutes les opinions eurent été
débattues un gros quart d'heure, le Roi prononça:

«Que dorénavant je serais censé homme, comme tel mis en liberté, et que
la punition d'être noyé serait modifiée en une amende honteuse (car il
n'en est point en ce pays-là d'_honorable_); dans laquelle amende je
me dédirais publiquement d'avoir soutenu que la Lune était un Monde, à
cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu apporter
dans l'âme des faibles.»

Cet Arrêt prononcé, on m'enlève hors du Palais; on m'habille par
ignominie fort magnifiquement; on me porte sur la tribune d'un
magnifique Chariot; et, traîné que je fus par quatre Princes qu'on
avait attachés au joug, voici ce qu'ils m'obligèrent de prononcer aux
carrefours de la Ville:

  «Peuple, je vous déclare que cette Lune-ci n'est pas une Lune, mais
  un Monde; et que ce Monde là-bas n'est pas un monde, mais une Lune.
  Tel est ce que le Conseil trouve bon que vous croyiez.»

Après que j'eus crié la même chose aux cinq grandes places de la Cité,
j'aperçus mon Avocat qui me tendait la main pour m'aider à descendre.
Je fus bien étonné de reconnaître, quand je l'eus envisagé, que c'était
mon Démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser:

--Et venez-vous en chez moi, me dit-il, car de retourner en Cour après
une amende honteuse, vous n'y seriez pas vu de bon œil. Au reste, il
faut que je vous dise que vous seriez encore parmi les Singes, aussi
bien que l'Espagnol votre compagnon, si je n'eusse publié dans les
compagnies la vigueur et la force de votre esprit, et brigué contre vos
ennemis, en votre faveur, la protection des Grands.

La fin de mes remerciements nous vit entrer chez lui; il m'entretint,
jusqu'au repas, des ressorts qu'il avait fait jouer pour obliger mes
ennemis, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avaient
embabouiné le Peuple, à se déporter d'une poursuite si injuste. Mais,
comme on nous eut avertis qu'on avait servi, il me dit qu'il avait,
pour me tenir compagnie, ce soir-là, prié deux Professeurs d'Académie
de cette Ville de venir manger avec nous.

--Je les ferai tomber, ajouta-t-il, sur la Philosophie qu'ils
enseignent en ce Monde-ci, et, par même moyen, vous verrez le fils
de mon hôte. C'est un jeune homme autant plein d'esprit que j'en aie
jamais rencontré; ce serait un second Socrate, s'il pouvait régler
ses lumières, et ne point étouffer dans le vice les grâces dont Dieu
continuellement le visite, et ne plus affecter le libertinage, comme il
fait, par une chimérique ostentation et une affectation de s'acquérir
la réputation d'homme d'esprit. Je me suis logé céans pour épier les
occasions de l'instruire.

Il se tut, comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir;
puis, il fit signe qu'on me dévêtît des honteux ornements dont j'étais
encore tout brillant.

Les deux Professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt,
et nous allâmes nous mettre à table, où elle était dressée, et où nous
trouvâmes le jeune garçon dont il m'avait parlé, qui mangeait déjà. Ils
lui firent grande saluade et le traitèrent d'un respect aussi profond
que d'esclave à seigneur: j'en demandai la cause à mon Démon, qui me
répondit que c'était à cause de son âge, parce qu'en ce Monde-là les
vieux rendaient toute sorte de respect et de déférence aux jeunes; bien
plus, que les pères obéissent à leurs enfants, aussitôt que, par l'avis
du Sénat des Philosophes, ils avaient atteint l'âge de raison.

[Illustration: Un magnifique chariot traîné par quatre princes.]

--Vous vous étonnez, continua-t-il, d'une coutume si contraire à
celle de votre pays? Mais elle ne répugne point à la droite raison;
car, en conscience, dites-moi, quand un homme jeune et chaud est en
force d'imaginer, de juger et d'exécuter, n'est-il pas plus capable
de gouverner une famille, qu'un infirme sexagénaire, pauvre hébété,
dont la neige de soixante hivers a glacé l'imagination, qui ne se
conduit que par ce que vous appelez expérience des heureux succès,
qui ne sont cependant que de simples effets du hasard contre toutes
les règles de l'économie de la prudence humaine. Pour du jugement,
il en a aussi peu, quoique le vulgaire de votre Monde en fasse un
apanage de la vieillesse; mais, pour se désabuser, il faut qu'il sache
que ce qu'on appelle _prudence_ en un vieillard n'est autre chose
qu'une appréhension panique, une peur enragée de rien entreprendre,
qui l'obsède. Ainsi, quand il n'a pas risqué un danger où un jeune
homme s'est perdu, ce n'est pas qu'il en préjugeât sa catastrophe,
mais il n'avait pas assez de feu pour allumer ces nobles élans qui
nous font oser; au lieu que l'audace de ce jeune homme était comme
un gage de la réussite de son dessein, parce que cette ardeur qui
fait la promptitude et la facilité d'une exécution était celle qui le
poussait à l'entreprendre. Pour ce qui est d'exécuter, je ferais tort à
votre esprit de m'efforcer à le convaincre de preuves. Vous savez que
la jeunesse seule est propre à l'action; et, si vous n'en étiez pas
tout à fait persuadé, dites-moi, je vous prie, quand vous respectez
un homme courageux, n'est-ce pas à cause qu'il vous peut venger de
vos ennemis, ou de vos oppresseurs? et est-ce par autre considération
que par pure habitude, que vous le considérez, lorsqu'un bataillon de
septante Janviers a gelé son sang, et tué de froid tous les nobles
enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées? Lorsque vous
déférez au plus fort, n'est-ce pas afin qu'il vous soit obligé d'une
victoire que vous ne lui sauriez disputer? Pourquoi donc vous soumettre
à lui, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères,
évaporé ses esprits et sucé la moelle de ses os? Si vous adoriez une
femme, n'était-ce pas à cause de sa beauté? Pourquoi donc continuer
vos génuflexions, après que la vieillesse en a fait un fantôme qui
ne représente plus qu'une hideuse image de la mort? Enfin, lorsque
vous aimiez un homme spirituel, c'était à cause que, par la vivacité
de son génie, il pénétrait une affaire mêlée et la débrouillait;
qu'il défrayait par son bien dire l'assemblée du plus haut carat;
qu'il digérait les sciences d'une seule pensée; et cependant, vous
lui continuez vos honneurs, quand ses organes usés rendent sa tête
imbécile, pesante et importune aux compagnies, et lorsqu'il ressemble
plutôt à la figure d'un Dieu Foyer qu'à un homme de raison? Concluez
donc par là, mon fils, qu'il vaut mieux que les jeunes gens soient
pourvus du gouvernement des familles, que les vieillards. D'autant
plus même que, selon vos maximes, Hercule, Achille, Epaminondas,
Alexandre et César, qui sont presque tous morts au deçà de quarante
ans, n'auraient mérité aucuns honneurs,[12] parce qu'à votre compte ils
auraient été trop jeunes, bien que leur seule jeunesse fût seule la
cause de leurs belles actions, qu'un âge plus avancé eût rendues sans
effet, parce qu'il eût manqué de l'ardeur et de la promptitude qui leur
ont donné ces grands succès. Mais, direz-vous, toutes les lois de notre
Monde font retentir avec soin ce respect qu'on doit aux vieillards? Il
est vrai; mais, aussi, tous ceux qui ont introduit des lois ont été
des vieillards qui craignaient que les jeunes ne les dépossédassent
justement de l'autorité qu'ils avaient extorquée _et ont fait comme les
législateurs aux fausses religions, un mystère de ce qu'ils n'ont pu
trouver_.

  [12] Et qu'à un _vieux radoteux, parce que le soleil a quatre-vingt
  dix fois expié sa moisson, vous lui deviez de l'encens_ (Variante).

«_Oui mais direz-vous, ce vieillard est mon père et le Ciel me promet
une longue vie si je l'honore._»

_Si votre père, ô mon fils, ne vous ordonne rien de contraire aux
inspirations du très-haut, je l'admets; autrement, marchez sur le
ventre du père qui vous engendra, trépignez sur le sein de la mère qui
vous conçut, car de vous imaginer que ce lâche respect que des parents
vicieux ont arraché à votre faiblesse soit tellement agréable au Ciel
qu'il en allonge pour cela vos fusées, je n'y vois guère d'apparences._

_Quoi! ce coup de chapeau dont vous chatouillez et nourrissez le
superbe de votre père, crève-t-il un abcès que vous avez dans le côté,
répare-t-il votre humide radical, fait-il la cure d'une estocade à
travers votre estomac vous casse-t-il une pierre dans la vessie. Si
cela est, les médecins ont grand tort. Au lieu de potions infernales
dont ils empestent la vie des hommes qu'ils n'ordonnent pour la petite
vérole trois révérences à jeun, quatre «grand mercy» après dîner et
douze «bonsoir mon père et ma mère» avant que de s'endormir. Vous me
répliquerez que sans lui, vous ne seriez pas il est vrai, mais aussi
lui-même sans votre grand-père, sans votre bisaïeul, ni sans vous votre
père n'aurait pas de petits-fils._

_Lorsque la nature le mit au jour c'était à condition de rendre ce
qu'elle lui prêtait, ainsi quand il vous engendra il ne vous donna
rien, il s'acquitta encore. Je voudrais bien savoir si vos parents
songeaient à vous quand ils vous firent? Hélas, point du tout, et
toutefois vous êtes obligé d'un présent qu'ils vous ont fait sans y
penser._

_Comment, parce que votre père fut si paillard qu'il ne put résister
aux beaux yeux de je ne sais quelle créature, qu'il en fit le marché
pour assouvir sa passion et que de leur patrouillis vous fûtes le
maçonnage, vous rêverez ce voluptueux comme un des sept sages de Grèce,
quoi parce que cet autre avare acheta les riches biens de sa femme
par la façon d'un enfant, cet enfant ne lui doit parler qu'à genoux,
ainsi votre père fit bien d'être ribaud et cet autre d'être chiche, car
autrement, ni vous, ni lui, n'auriez jamais été, mais je voudrais bien
savoir si quand il eût été certain que son pistolet eût pris un rat,
s'il n'eût point tiré le coup! Juste Dieu! qu'on en fait accroire au
peuple de votre monde._

«Vous ne tenez de votre Architecte mortel que votre corps seulement;
votre âme vient des Cieux; il n'a tenu qu'au hasard que votre père
n'ait été votre fils, comme vous êtes le sien. Savez-vous même s'il ne
vous a point empêché d'hériter d'un diadème? Votre esprit peut-être
était parti du Ciel, à dessein d'animer le Roi des Romains au ventre
de l'Impératrice; en chemin, par hasard, il rencontra votre embryon,
et peut-être que, pour abréger sa course, il s'y logea. Non, non,
Dieu ne vous eût point rayé du calcul de tous les hommes, quand votre
père fût mort petit garçon. Mais qui sait si vous ne seriez point
aujourd'hui l'ouvrage de quelque vaillant Capitaine, qui vous aurait
associé à sa gloire comme à ses biens? Ainsi peut-être vous n'êtes
non plus redevable à votre père de la vie qu'il vous a donnée, que
vous le seriez au Pirate qui vous aurait mis à la chaîne, parce qu'il
vous nourrirait. Et je veux même qu'il vous eût engendré Prince, qu'il
vous eût engendré Roi: un présent perd son mérite, lorsqu'il est fait
sans le choix de celui qui le reçoit. On donna la mort à César, on
la donna à Cassius; cependant Cassius en est obligé à l'Esclave dont
il impétra non pas César à des meurtriers, parce qu'ils le forcèrent
de la recevoir. Votre père consulta-t-il votre volonté, lorsqu'il
embrassa votre mère? vous demanda-t-il si vous trouviez bon de voir
ce siècle-là, ou d'en attendre un autre? si vous vous contenteriez
d'être fils d'un sot, ou si vous auriez l'ambition de sortir d'un
brave homme? Hélas! vous, que l'affaire concernait tout seul, vous
étiez le seul dont on ne prenait point l'avis! Peut-être qu'alors, si
vous eussiez été enfermé autre part que dans la matrice des idées de
la Nature, et que votre naissance eût été à votre option, vous auriez
dit à la Parque: «Ma chère Demoiselle, prends le fuseau d'un autre: il
y a fort longtemps que je suis dans le rien, et j'aime encore mieux
demeurer cent ans à n'être pas, que d'être aujourd'hui, pour m'en
repentir demain!» Cependant il vous fallut passer par là; vous eûtes
beau piailler pour retourner à la longue et noire maison dont on vous
arrachait, on faisait semblant de croire que vous demandiez à téter.

«Voilà, ô mon fils! les raisons à peu près qui sont cause du respect
que les pères portent à leurs enfants; je sais bien que j'ai penché
du côté des enfants plus que la justice ne le demande, et que j'ai en
leur faveur un peu parlé contre ma conscience. Mais, voulant corriger
cet orgueil dont certains pères bravent la faiblesse de leurs petits,
j'ai été obligé de faire comme ceux qui, pour redresser un arbre tortu,
le tirent de l'autre côté, afin qu'il redevienne également droit entre
les deux contorsions. Ainsi, j'ai fait restituer aux pères ce qu'ils
sont à leurs enfants, leur en ôtant beaucoup qui leur appartenait, afin
qu'une autre fois ils se contentassent du leur. Je sais bien encore que
j'ai choqué, par cette apologie, tous les vieillards; mais qu'ils se
souviennent qu'ils ont été enfants avant que d'être pères, et qu'il
est impossible que je n'aie parlé fort à leur avantage, puisqu'ils
n'ont pas été trouvés sous une pomme de chou. Mais enfin, quoi qu'il en
puisse arriver, quand mes ennemis se mettraient en bataille contre mes
amis, je n'aurai que du bon, car j'ai servi tous les hommes, et je n'en
ai desservi que la moitié.»

A ces mots, il se tut, et le fils de notre hôte prit ainsi la parole:

--Permettez-moi, lui dit-il, puisque je suis informé, par votre soin,
de l'Origine, de l'Histoire, des Coutumes et de la Philosophie du Monde
de ce petit homme, que j'ajoute quelque chose à ce que vous avez dit,
et que je prouve que les enfants ne sont point obligés à leurs pères,
de leur génération, parce que leurs pères étaient obligés en conscience
à les engendrer.

«La Philosophie de leur Monde la plus étroite confesse qu'il est plus
avantageux de mourir (à cause que, pour mourir, il faut avoir vécu)
que de n'être point. Or, puisqu'en ne donnant pas l'être à ce rien, je
le mets en un état pire que la mort, je suis plus coupable de ne le
pas produire que de le tuer. Tu croirais cependant, ô mon petit homme!
avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu avais égorgé ton
fils; il serait énorme, à la vérité, mais il est bien plus exécrable
de ne pas donner l'être à ce qui le peut recevoir; car cet enfant,
à qui tu ôtes la lumière pour toujours, eût eu la satisfaction d'en
jouir quelque temps. Encore, nous savons qu'il n'en est privé que pour
quelques siècles; mais, pour ces pauvres quarante petits riens, dont
tu pouvais faire quarante bons soldats à ton Roi, tu les empêches
malicieusement de venir au jour, et les laisses corrompre dans tes
reins, au hasard d'une apoplexie qui t'étouffera.....»

_Qu'on ne m'objecte point les beaux panégyriques de la virginité,
cet honneur n'est qu'une fumée, car enfin tous ces respects dont
le vulgaire l'idolâtre ne sont rien même entre vous autres que des
conseils, mais de ne pas tuer, mais de ne pas faire son fils en ne
le faisant point plus malheureux qu'un mort: c'est le commandement
pourquoi je m'étonne fort que la continence au monde d'où vous venez
est tenue si préférable à la charnelle, pourquoi Dieu ne vous a pas
fait naître de la rosée du mois de mai, comme les champignons, ou tout
au moins comme les crocodiles du limon gras de la terre achevés par
le sommeil; cependant il n'envoie point chez vous d'eunuques que par
accident, ils n'arrachent point les génitoires à vos moines, ni à vos
cardinaux. Vous me direz que la nature les leur a données, oui, mais
il est le maître de la nature et s'il avait reconnu que ce morceau fût
nuisible à leur salut il aurait commencé de le couper aussi bien que
le prépuce aux juifs dans l'ancienne loi, mais ce sont des inventions
trop ridicules par votre foi. Y a-t-il quelque place sur votre corps
plus sacrée ou plus maudite l'une que l'autre; pourquoi commette-je
un péché quand je me touche par la pièce du milieu et non pas quand
je touche mon oreille ou mon talon, est-ce à cause qu'il y a du
chatouillement? Je ne dois donc pas me purger au bassin car cela ne se
fait point sans quelque sorte de volupté, ni les dévots ne doivent pas
non plus s'estener à la contemplation de Dieu car il goûtent un grand
plaisir d'imagination; en vérité je m'étonne que combien la religion
de votre pays est contre nature et jalouse de tous les contentements
des hommes, que vos prêtres ont fait un crime de se gratter, à cause
de l'agréable douleur qu'on y sent. Avec tout cela, j'ai remarqué que
la prévoyante nature a fait pencher tous les grands personnages et
vaillants et spirituels aux délicatesses de l'amour, témoin Samson,
David, Hercule, César, Annibal, Charlemagne, afin que se moissonnassent
l'organe de ce plaisir d'un coup de serpe elle alla jusque sous un
cuvier détacher Diogène, maigre, laid et pouilleux et le contraindre de
composer des vents dont il soufflait les soupirs à Lays, sans doute il
en usa de la sorte que pour l'appréhension qu'elle eût que les honnêtes
gens ne manquassent au monde. Concluons que votre père était obligé en
conscience de vous lâcher à la lumière et quand il penserait vous avoir
beaucoup obligé de vous faire en se chatouillant, il ne vous a donné au
fond que ce qu'un taureau banal donne au veau tous les jours dix fois
pour se réjouir._

_--Vous avez tort, interrompit alors mon démon, de vouloir régenter
les sujets de Dieu, il est vrai qu'il nous a défendu l'excès de ce
plaisir, mais que savez-vous s'il ne l'a point ainsi voulu afin que les
difficultés que nous trouverions à combattre cette passion nous fît
mériter la gloire qu'il nous prépare, mais que savez-vous si ce n'a
point été pour aiguiser l'appétit par la défense, mais que savez-vous
s'il ne prévoyait point qu'abandonnant la jeunesse aux impétuosités de
la chair, les rapprochements trop fréquents énerveraient leur semence
et marqueraient la fin du monde aux arrière-neveux du premier homme,
mais que savez-vous s'il ne l'a point voulu faire afin de récompenser
justement ceux qui, contre toute apparence de raison, se sont fiés en
sa parole._

Cette réponse ne satisfit pas, à ce que je crois, le petit hôte, car il
en hocha trois ou quatre fois la tête; mais notre commun Précepteur se
tut, parce que le repas était en impatience de s'envoler.

Nous nous étendîmes donc sur des matelas fort mollets, couverts de
grands tapis; et un jeune serviteur, ayant pris le plus vieil de nos
Philosophes, le conduisit dans une petite salle séparée; d'où mon Démon
lui cria de nous venir retrouver, sitôt qu'il aurait mangé.

Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d'en demander la
cause:

--Il ne goûte point, me dit-il, d'odeur de viande, ni même des herbes,
si elles ne sont mortes d'elles-mêmes, à cause qu'il les pense capables
de douleur.

--Je ne suis pas si surpris, répliquai-je, qu'il s'abstienne de la
chair, et de toutes choses qui ont eu vie sensitive; car, en notre
Monde, les Pythagoriciens, et même quelques saints anachorètes, ont usé
de ce régime; mais de n'oser, par exemple, couper un chou, de peur de
le blesser, cela me semble tout à fait ridicule.

--Et moi, répondit mon Démon, je trouve beaucoup d'apparence en son
opinion. Car, dites-moi, ce chou dont vous parlez n'est-il pas comme
vous un être existant de la Nature? Ne l'avez-vous pas tous deux
pour mère également? Encore, semble-t-il qu'elle ait pourvu plus
nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu'elle a
remis la génération d'un homme aux caprices de son père, qui peut,
selon son plaisir, l'engendrer ou ne l'engendrer pas: rigueur dont
cependant elle n'a pas voulu traiter avec le chou; car, au lieu de
remettre à la discrétion du père de germer le fils, comme si elle eût
appréhendé davantage que la race du chou pérît que celle des hommes,
elle les contraint, bon gré, mal gré, de se donner l'être les uns
aux autres, et non pas ainsi que les hommes, qui ne les engendrent
que selon leurs caprices, et qui en leur vie n'en peuvent engendrer
au plus qu'une vingtaine, au lieu que les choux en peuvent produire
quatre cent mille par tête. De dire que la Nature a pourtant plus
aimé l'homme que le chou, c'est que nous nous chatouillons, pour nous
faire rire: étant incapable de passion, elle ne saurait ni haïr ni
aimer personne; et, si elle était susceptible d'amour, elle aurait
plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui ne saurait
l'offenser, que pour cet homme qui voudrait la détruire, s'il le
pouvait. Ajoutez à cela, que l'homme ne saurait naître sans crime,
étant une partie du premier criminel; mais nous savons fort bien que
le premier chou n'offensa pas son Créateur. Si on dit que nous sommes
faits à l'image du premier Etre, et non pas le chou? Quand il serait
vrai, nous avons, en souillant notre âme, par où nous lui ressemblons,
effacé cette ressemblance, puisqu'il n'y a rien de plus contraire à
Dieu que le péché. Si donc notre âme n'est plus son portrait, nous ne
lui ressemblons pas plus par les pieds, par les mains, par la bouche,
par le front et par les oreilles, que ce chou, par ses feuilles, par
ses fleurs, par sa tige, par son trognon et par sa tête. Ne croyez-vous
pas, en vérité, si cette pauvre plante pouvait parler, quand on la
coupe, qu'elle ne dît: «Homme, mon cher frère, que t'ai-je fait qui
mérite la mort? Je ne crois que dans les jardins, et l'on ne me trouve
jamais en lieu sauvage, où je vivrais en sûreté; je dédaigne toutes les
autres sociétés, hormis la tienne; et, à peine suis-je semé dans ton
jardin, que, pour te témoigner ma complaisance, je m'épanouis, je te
tends les bras, je t'offre mes enfants en graine, et, pour récompense
de ma courtoisie, tu me fais trancher la tête!» Voilà le discours que
tiendrait ce chou, s'il pouvait s'exprimer. Hé quoi! à cause qu'il
ne saurait se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui
faire tout le mal qu'il ne saurait empêcher? Si je trouve un misérable
lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu'il ne peut se défendre? Au
contraire, sa faiblesse aggraverait ma cruauté; car, combien que cette
misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle
ne mérite pas la mort. Quoi! de tous les biens de l'être, elle n'a que
celui de rejeter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un
homme n'est pas si grand, parce qu'un jour il revivra, que de couper
un chou et lui ôter la vie, à lui qui n'en a point d'autre à espérer.
Vous anéantissez le chou, en le faisant mourir; mais, en tuant un
homme, vous ne faites que changer son domicile; et je dis bien plus,
puisque Dieu chérit également entre nous et les plantes, qu'il est très
juste de les considérer également comme nous. Il est vrai que nous
naquîmes les premiers; mais, dans la famille de Dieu, il n'y a point
de droit d'aînesse: si donc les choux n'eurent point de part avec nous
du fief de l'immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelque
autre qui, par sa grandeur, récompensât sa brièveté; c'est peut-être
un intellect universel, une connaissance parfaite de toutes les choses
dans leurs causes; et c'est aussi pour cela que ce sage Moteur ne
leur a point taillé d'organes semblables aux nôtres, qui n'ont qu'un
simple raisonnement faible et souvent trompeur, mais d'autres plus
ingénieusement travaillés, plus forts et plus nombreux, qui servent
à l'opération de leurs spéculatifs entretiens. Vous me demanderez
peut-être ce qu'ils nous ont jamais communiqué de ces grandes pensées?
Mais, dites-moi, que nous ont jamais enseigné certains êtres, que nous
admettons au-dessus de nous, avec lesquels nous n'avons aucun rapport
ni proportion, et dont nous comprenons l'existence aussi difficilement
que l'intelligence et les façons avec lesquelles un chou est capable de
s'exprimer à ses semblables, et non pas à nous, à cause que nos sens
sont trop faibles pour pénétrer jusque-là?

«Moïse, le plus grand de tous les Philosophes, et qui puisait la
connaissance de la Nature dans la source de la Nature même, signifiait
cette vérité, lorsqu'il parlait de l'Arbre de Science, et il voulait
sans doute nous enseigner, sous cette énigme, que les plantes
possèdent, privativement à nous, la Philosophie parfaite. Souvenez-vous
donc, ô de tous les animaux le plus superbe! qu'encore qu'un chou
que vous coupez ne dise mot, il n'en pense pas moins. Mais le pauvre
végétant n'a pas des organes propres à hurler comme vous; il n'en a pas
pour frétiller ni pour pleurer; il en a toutefois, par lesquels il se
plaint du tort que vous lui faites, et par lesquels il attire sur vous
la vengeance du Ciel. Que si enfin vous insistez à me demander comment
je sais que les choux ont des belles pensées, je vous demande comment
vous savez qu'ils ne les ont point, et que tel d'entre eux, à votre
imitation, ne dise pas le soir, en s'enfermant: «Je suis, monsieur le
Chou Frisé, votre très humble serviteur, CHOU CABUS.»

[Illustration: Dans toutes les maisons il y a un physionome.]

Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon qui avait emmené
notre Philosophe le ramena. «Eh quoi! déjà dîné?» lui cria mon Démon.
Il répondit que oui, à l'issue près, d'autant que le Physionome lui
avait permis de tâter de la nôtre. Le jeune hôte n'attendit pas que je
lui demandasse l'explication de ce mystère:

--Je vois, dit-il, que cette façon de vivre vous étonne. Sachez donc,
quoi qu'en votre Monde on gouverne la santé plus négligemment, que le
régime de celui-ci n'est pas à mépriser.

«Dans toutes les maisons, il y a un Physionome, entretenu du public,
qui est à peu près ce qu'on appellerait chez vous un médecin, hormis
qu'il n'y gouverne que les sains et qu'il ne juge des diverses façons
dont il nous fait traiter, que par la proportion, figure et symétrie
de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris de la chair,
la délicatesse du cuir, l'agilité de la masse, le son de la voix, la
teinture, la force et la dureté du poil. N'avez-vous pas tantôt pris
garde à un homme, de taille assez courte, qui vous a considéré? C'était
le Physionome de céans. Assurez-vous que, selon qu'il a reconnu votre
complexion, il a diversifié l'exhalaison de votre dîner. Regardez
combien le matelas où l'on vous a fait coucher est éloigné de nos
lits: sans doute qu'il vous a jugé d'un tempérament bien éloigné du
nôtre, puisqu'il a craint que l'odeur qui s'évapore de ces petits
robinets sous notre nez ne s'épandît jusqu'à vous, ou que la vôtre ne
fumât jusqu'à nous. Vous le verrez, ce soir, qui choisira les fleurs
pour votre lit avec la même circonspection.» Pendant tout ce discours,
je faisais signe à mon hôte qu'il tâchât d'obliger les Philosophes
à tomber sur quelque chapitre de la science qu'ils professaient, il
m'était trop ami, pour n'en pas faire naître aussitôt l'occasion;
c'est pourquoi je ne vous dirai point ni les discours ni les prières
qui firent l'ambassade de ce traité; aussi bien, la nuance du ridicule
au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a,
lecteur, que le dernier venu de ces Docteurs, après plusieurs autres
choses, continua ainsi:

«Il me reste à prouver qu'il y a des Mondes infinis dans un Monde
infini. Représentez-vous donc l'univers comme un animal; que les
étoiles, qui sont des Mondes, sont dans ce grand animal, comme d'autres
grands animaux, qui servent réciproquement de mondes à d'autres
peuples, tels que nous, nos chevaux, etc., et que nous, à notre tour,
sommes aussi des Mondes à l'égard de certains animaux encore plus
petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des poux,
des cirons; que ceux-ci sont la Terre d'autres plus imperceptibles;
qu'ainsi, de même que nous paraissons chacun en particulier un grand
Monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos
esprits, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui
s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant
aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de cocher, nous
conduisent nous-mêmes, et produisent tous ensemble cette action que
nous appelons la Vie. Car, dites-moi, je vous prie, est-il mal aisé
à croire qu'un pou prenne votre corps pour un Monde, et que, quand
quelqu'un d'eux voyage depuis l'une de vos oreilles jusqu'à l'autre,
ses compagnons disent qu'il a voyagé aux deux bouts de la Terre ou
qu'il a couru de l'un à l'autre Pôle? Oui, sans doute, ce petit peuple
prend votre poil pour les forêts de son pays, les pores pleins de
pituite pour des fontaines, les bubes pour des lacs et des étangs,
les apostumes pour des mers, les défluxions pour des déluges; et,
quand vous vous peignez en devant et en arrière, ils prennent cette
agitation pour le flux et le reflux de l'Océan. La démangeaison ne
prouve-t-elle pas mon dire? Le ciron qui la produit, est-ce autre chose
qu'un de ces petits animaux qui s'est dépris de la société civile pour
s'établir tyran de son pays? Si vous me demandez d'où vient qu'ils sont
plus grands que ces autres imperceptibles, je vous demande pourquoi
les éléphants sont plus grands que nous, et les Hibernois, que les
Espagnols? Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous ignorez la
cause, il faut qu'elles arrivent, ou par la corruption de leurs ennemis
que ces petits géants ont massacrés, ou que la peste, produite par la
nécessité des aliments dont les séditieux se sont gorgés, ait laissé
pourrir dans la campagne des monceaux de cadavres, ou que ce tyran,
après avoir tout autour de soi chassé ses compagnons qui de leurs
corps bouchaient les pores du nôtre, ait donné passage à la pituite,
laquelle, étant extraversée hors la sphère de la circulation de notre
sang, s'est corrompue. On me demandera peut-être pourquoi un ciron en
produit tant d'autres? Ce n'est pas chose malaisée à concevoir; car,
de même qu'une révolte en produit une autre, aussi ces petits peuples,
poussés du mauvais exemple de leurs compagnons séditieux, aspirent
chacun au commandement, allumant partout la guerre, le massacre et
la faim. Mais, me direz-vous, certaines personnes sont bien moins
sujettes à la démangeaison que d'autres. Cependant chacun est rempli
également de ces petits animaux, puisque ce sont eux, dites-vous, qui
font la vie. Il est vrai; aussi, remarquons-nous que les flegmatiques
sont moins en proie à la gratelle que les bilieux, à cause que le
peuple, sympathisant au climat qu'il habite, est plus lent en un
corps froid; qu'un autre, échauffé par la température de sa région,
qui pétille, se remue, et ne saurait demeurer en une place. Ainsi, le
bilieux est plus délicat que le flegmatique, parce qu'étant animé en
bien plus de parties, et l'âme étant l'action de ces petites bêtes,
il est capable de sentir en tous les endroits où ce bétail se remue;
au lieu que le flegmatique, n'étant pas assez chaud pour faire agir
qu'en peu d'endroits cette remuante populace, n'est sensible qu'en
peu d'endroits. Et, pour prouver encore cette cironité universelle,
vous n'avez qu'à considérer, quand vous êtes blessé, comment le
sang accourt à la plaie. Vos docteurs disent qu'il est guidé par la
prévoyante Nature qui veut secourir les parties débilitées: ce qui
ferait conclure qu'outre l'âme et l'esprit il y aurait encore en nous
une troisième substance intellectuelle qui aurait ses fonctions et
ses organes à part. C'est pourquoi je trouve bien plus probable de
dire que ces petits animaux, se sentant attaqués, envoient chez leurs
voisins demander du secours, et qu'étant arrivés de tous côtés, et le
pays se trouvant incapable de tant de gens, ou ils meurent de faim,
ou étouffent dans la presse. Cette mortalité arrive, quand l'apostume
est mûre; car, pour témoigner qu'alors ces animaux sont étouffés,
c'est que la chair pourrie devient insensible; que si bien souvent la
saignée, qu'on ordonne pour divertir la fluxion, profite, c'est à cause
que, s'en étant perdu beaucoup par l'ouverture que ces petits animaux
tâchaient de boucher, ils refusent d'assister leurs alliés, n'ayant que
médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi.»

[Illustration: Il fouetta l'effigie pendant un grand quart d'heure.]

Il acheva ainsi, quand le second Philosophe s'aperçut que nos yeux
assemblés sur les siens l'exhortaient de parler à son tour.

--Hommes, dit-il, vous voyant curieux d'apprendre à ce petit animal,
notre semblable, quelque chose de la science que nous professons, je
dicte maintenant un Traité que je serais bien aise de lui produire,
à cause des lumières qu'il donne à l'intelligence de notre Physique.
C'est l'explication de l'origine éternelle du Monde. Mais, comme je
suis empressé de faire travailler à mes soufflets (car demain sans
remise la Ville part), vous pardonnerez au temps, avec promesse
toutefois qu'aussitôt qu'elle sera arrivée où elle doit aller, je vous
satisferai.

A ces mots, le fils de l'Hôte appela son père pour savoir quelle heure
il était; mais, ayant répondu qu'il était huit heures sonnées, il lui
demanda tout en colère pourquoi il ne les avait pas avertis à sept,
comme il le lui avait commandé; qu'il savait bien que les maisons
partaient le lendemain et que les murailles de la ville étaient déjà
parties.

--Mon fils, répliqua le bonhomme, on a publié, depuis que vous êtes à
table, une défense expresse de partir avant après-demain.

--N'importe, repartit le jeune homme; vous devez obéir aveuglément, ne
point pénétrer dans mes ordres, et vous souvenir seulement de ce que je
vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie.

Lorsqu'elle fut apportée, il la saisit par le bras, et la fouetta un
gros quart d'heure.

--Or sus! vaurien, continua-t-il, en punition de votre désobéissance,
je veux que vous serviez aujourd'hui de risée à tout le monde, et, pour
cet effet, je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste
de la journée.

Le pauvre homme sortit fort éploré, et son fils nous fit des excuses de
son emportement.

J'avais bien de la peine, quoique je me mordisse les lèvres, à
m'empêcher de rire d'une si plaisante punition, et cela fut cause que,
pour rompre cette burlesque pédagogie qui m'aurait sans doute fait
éclater, je le suppliai de me dire ce qu'il entendait par ce voyage
de la Ville, dont tantôt il avait parlé; et si les maisons et les
murailles cheminaient. Il me répondit:

--Entre nos Villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de
sédentaires; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes
maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L'architecte construit
chaque Palais, ainsi que vous voyez, d'un bois fort léger; il pratique
dessous quatre roues; dans l'épaisseur de l'un des murs, il place dix
gros soufflets, dont les tuyaux passent, d'une ligne horizontale, à
travers le dernier étage, de l'un à l'autre pignon, en sorte que,
quand on veut traîner les Villes autre part (car on les change d'air
à toutes les saisons), chacun déplie sur l'un des côtés de son logis
quantité de larges voiles au-devant des soufflets; puis, ayant bandé un
ressort pour les faire jouer, leurs maisons, en moins de huit jours,
avec les bouffées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont
emportées, si on veut, à plus de cent lieues. Quant à celles que nous
appelons _sédentaires_, les logis en sont presque semblables à vos
tours, hormis qu'ils sont de bois, et qu'ils sont percés au centre
d'une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusqu'au toit, pour les
pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussi
profond que l'édifice est élevé, et le tout est construit de cette
sorte, afin qu'aussitôt que les gelées commencent à morfondre le Ciel,
ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à
l'abri des intempéries de l'air. Mais, sitôt que les douces haleines du
printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour, par le moyen
de leur grosse vis, dont je vous ai parlé.

[Illustration: Leurs maisons, en moins de huit jours, sont emportées à
plus de cent lieues.]

Je le priai, puisqu'il avait déjà eu tant de bonté pour moi, et que la
Ville partait le lendemain, de me dire quelque chose de cette origine
éternelle du Monde, dont il m'avait parlé quelque temps auparavant:

--Et je vous promets, lui dis-je, qu'en récompense, sitôt que je
serai de retour dans ma Lune, dont mon gouverneur (je lui montrai mon
Démon) vous témoignera que je suis venu, j'y sèmerai votre gloire, en
y racontant les belles choses que vous m'aurez dites. Je vois bien que
vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la Lune
dont je vous parle soit un Monde, et que j'en suis un habitant; mais je
vous puis assurer aussi que les peuples de ce Monde-là, qui ne prennent
celui-ci que pour une Lune, se moqueront de moi, quand je dirai que
votre Lune est un monde, et qu'il y a des campagnes avec des habitants.

Il ne me répondit que par un sourire, et parla ainsi:

--Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons recourir à
l'origine de ce grand Tout, d'encourir trois ou quatre absurdités,
il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins
broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c'est
l'éternité du Monde; et l'esprit des hommes n'étant pas assez fort pour
la concevoir, et ne pouvant non plus s'imaginer que ce grand univers,
si beau, si bien réglé, pût s'être fait soi-même, ils ont eu recours à
la création; mais, semblable à celui qui s'enfoncerait dans la rivière,
de peur d'être mouillé de la pluie, ils se sauvent, des bras nains, à
la miséricorde d'un géant; encore, ne s'en sauvent-ils pas; car cette
éternité, qu'ils ôtent au Monde pour ne l'avoir pu comprendre, ils
la donnent à Dieu, comme s'il avait besoin de ce présent, et comme
s'il était plus aisé de l'imaginer dans l'un que dans l'autre. Car,
dites-moi, je vous prie, a-t-on jamais conçu comment de rien il se
peut faire quelque chose? Hélas! entre rien et un atome seulement,
il y a des proportions tellement infinies, que la cervelle la plus
aiguë n'y saurait pénétrer; il faudra, pour échapper à ce labyrinthe
inexplicable, que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu.
Mais, me direz-vous, quand je vous accorderais la matière éternelle,
comment ce chaos s'est-il arrangé de soi-même? Ah! je vous le vais
expliquer.

«Il faut, ô mon petit animal! après avoir séparé mentalement chaque
petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles,
s'imaginer que l'Univers infini n'est composé d'autre chose que de ces
atomes infinis, très solides, très incorruptibles et très simples,
dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes, d'autres
angulaires, d'autres ronds, d'autres pointus, d'autres pyramidaux,
d'autres hexagones, d'autres ovales, qui tous agissent diversement
chacun selon sa figure. Et qu'ainsi ne soit, posez une boule d'ivoire
ronde sur un lieu fort uni: à la moindre impression que vous lui
donnerez, elle sera un demi-quart d'heure sans s'arrêter. Or, j'ajoute
que, si elle était aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns
de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée,
parfaitement unie, elle ne s'arrêterait jamais. Si donc l'art est
capable d'incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne
croirons-nous pas que la Nature le puisse faire? Il en est de même
des autres figures desquelles l'une, comme carrée, demande le repos
perpétuel, d'autres un mouvement de côté, d'autres un demi-mouvement
comme de trépidation; et la ronde, dont l'être est de se remuer,
venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous
appelons _feu_, parce que non seulement le feu s'agite sans se reposer,
mais perce et pénètre facilement. Le feu a, outre cela, des effets
différents, selon l'ouverture et la qualité des angles, où la figure
ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que
le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de
la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu du
fagot. Or, le feu, qui est le constructeur des parties et du Tout de
l'Univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures
nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le
hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires
à produire ce chêne? Je vous réponds que ce n'est pas merveille que
la matière, ainsi disposée, ait formé un chêne; mais que la merveille
eût été plus grande si, la matière ainsi disposée, le chêne n'eût pas
été produit; un peu moins de certaines figures, c'eût été la plante
sensitive, une huître à l'écaille, un ver, une mouche, une grenouille,
un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une
table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou
bien deux six et un, direz-vous: «O le grand miracle! A chaque dé, il
est arrivé le même point, tant d'autres points pouvant arriver! O le
grand miracle! il est arrivé trois points qui se suivent. O le grand
miracle! il est arrivé justement deux fiches, et le dessous de l'autre
fiche!» Je suis assuré qu'étant homme d'esprit, vous ne ferez jamais
ces exclamations, car, puisqu'il n'y a sur les dés qu'une certaine
quantité de nombres, il est impossible qu'il n'en arrive quelqu'un.
Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée
pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu'il y
avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous
ne savez donc pas qu'un million de fois cette matière, s'acheminant au
dessein d'un homme, s'est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du
plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout
cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu'il fallait,
ou qu'il ne fallait pas, à désigner un homme? Si bien que ce n'est
pas merveille qu'entre une infinité de matières qui changent et se
remuent incessamment, elles aient rencontré à faire le peu d'animaux,
de végétaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n'est pas
merveille qu'en cent coups de dés il arrive une rafle; aussi bien
est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et
cette chose sera toujours admirée d'un étourdi qui ne saura pas combien
peu s'en est fallu qu'elle n'ait pas été faite. Quand la grande rivière
de [notes de musique] fait moudre un moulin, conduit les ressorts d'une
horloge, et que le petit ruisseau de [notes de musique] ne fait que
couler et se dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a
bien de l'esprit, parce que vous savez qu'elle a rencontré les choses
disposées à faire tous ces beaux chefs-d'œuvre; car, si son moulin
ne se fût pas trouvé dans son cours, elle n'aurait pas pulvérisé le
froment; si elle n'eût point rencontré l'horloge, elle n'aurait pas
marqué les heures; et, si le petit ruisseau dont j'ai parlé avait eu
la même rencontre, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout
ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car, ayant trouvé les organes
propres à l'agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand
il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti; quand il en
a trouvé de propres à végéter, il a végété; et qu'ainsi ne soit, qu'on
crève les yeux de cet homme que le feu de cette âme fait voir, il
cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer
les heures, si l'on en brise le mouvement.

«Enfin, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle, sur qui
roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de
la Physique; il n'est pas jusqu'à l'opération des sens que personne
n'a pu encore bien concevoir, que je n'explique fort aisément par
les petits corps. Commençons par la vue: elle mérite, comme la plus
incompréhensible, notre premier début.

«Elle se fait donc, à ce que je m'imagine, quand les tuniques
de l'œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre,
transmettent cette poussière de feu, qu'on appelle _rayons visuels_, et
qu'elle est arrêtée par quelque matière opaquée qui la fait rejaillir
chez soi; car, alors, rencontrant en chemin l'image de l'objet qui l'a
repoussée, et cette image n'étant qu'un nombre infini de petits corps
qui s'exhalent continuellement, en égale superficie, du sujet regardé,
elle la pousse jusqu'à notre œil. Vous ne manquerez pas de m'objecter
que le verre est un corps opaque et fort serré, et que cependant, au
lieu de rechasser ces autres petits corps, il s'en laisse pénétrer?
Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure
que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible à
froment n'est pas propre à l'avoine ni un crible à avoine à cribler
du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique mince et qu'elle laisse
pénétrer les sons, n'est pas pénétrable à la vue; et une pièce de
cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n'est pas
pénétrable au toucher.»

Je ne pus là m'empêcher de l'interrompre.

--Un grand Poète et Philosophe de notre Monde, lui dis-je, a parlé
après Epicure, et lui, après Démocrite, de ces petits corps, presque
comme vous; c'est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours;
et je vous prie, en le continuant, de me dire comment, par ces
principes, vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir?

--Il est fort aisé, me répliqua-t-il; car figurez-vous que ces feux de
votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps
non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus;
et, trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le
miroir, ils les rappellent à nos yeux; et notre imagination, plus
chaude que les autres facultés de notre âme, en attire le plus subtil,
dont elle fait chez soi un portrait en raccourci.

«L'opération de l'ouïe n'est pas plus malaisée à concevoir, et, pour
être plus succinct, considérons-la seulement dans l'harmonie d'un luth
touché par les mains d'un maître de l'art. Vous me demanderez comment
il se peut faire que j'aperçoive si loin de moi une chose que je ne
vois point? Est-ce qu'il sort de mes oreilles une éponge qui boit
cette musique pour me la rapporter? ou ce joueur engendre-t-il dans
ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me
chanter comme un écho les mêmes airs? Non; mais ce miracle procède de
ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l'air est
composé, elle le chasse dans mon cerveau; le perçant doucement avec
ces petits riens corporels; et, selon que la corde est bandée, le son
est haut, à cause qu'elle pousse les atomes plus vigoureusement; et
l'organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie de quoi faire son
tableau; si trop peu, il arrive que, notre mémoire n'ayant pas encore
achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son,
afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures
d'une sarabande, elle en prenne assez pour achever le portrait de
cette sarabande. Mais cette opération n'a rien de si merveilleux que
les autres, par lesquelles, à l'aide du même organe, nous sommes émus
tantôt à la joie, _tantôt à la rage, tantôt à la pitié, tantôt à la
rêverie, tantôt à la douleur_.

«Et cela se fait, lorsque, dans ce mouvement, ces petits corps en
rencontrent d'autres, en nous remués de même façon, ou que leur propre
figure rend susceptibles du même ébranlement; car alors les nouveaux
venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux; et, de cette façon,
lorsqu'un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait
incliner au même branle, et il l'anime à se pousser dehors: c'est ce
que nous appelons _ardeur de courage_. Si le son est plus doux, et
qu'il n'ait la force de soulever qu'une moindre flamme plus ébranlée,
en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de
notre chair, elle excite ce chatouillement qu'on appelle _joie_. Il en
arrive ainsi de l'ébullition des autres passions, selon que ces petits
corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement
qu'ils reçoivent par la rencontre d'autres branles, et selon qu'ils
trouvent à remuer chez nous; c'est quant à l'ouïe.

«La démonstration du toucher n'est pas maintenant plus difficile,
en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission
perpétuelle de petits corps, et qu'à mesure que nous la touchons, il
s'en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même,
comme l'eau d'une éponge, quand nous la pressons. Les durs viennent
faire à l'organe le rapport de leur solidité; les souples, de leur
mollesse; les raboteux, etc. Et qu'ainsi ne soit, nous ne sommes plus
si fins à discerner par l'attouchement avec des mains usées de travail,
à cause de l'épaisseur du cal, qui, pour n'être ni poreux, ni animé,
ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu'un
désirera d'apprendre où l'organe de toucher tient son siège? Pour moi,
je pense qu'il est répandu dans toutes ses parties. Je m'imagine,
toutefois, que plus nous tâtons par un membre proche de la tête, et
plus vite nous distinguons; ce qui se peut expérimenter, quand, les
yeux clos, nous patinons quelque chose, car nous la devinons plus
facilement; et, si, au contraire, nous la tâtions du pied, nous aurions
plus de peine à la connaître. Cela provient de ce que, notre peau étant
partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n'est pas
plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les
menus pertuis de leur contexture, avant que d'être arrivés jusqu'au
cerveau, qui est le terme de leur voyage. Il me reste à parler de
l'odorat et du goût.

«Dites-moi, lorsque je goûte un fruit, n'est-ce pas à cause de la
chaleur de la bouche qu'il fond? Avouez-moi donc que, y ayant dans
une poire des sels, et que la dissolution les partageant en petits
corps d'autre figure que ceux qui composent la saveur d'une pomme, il
faut qu'ils percent notre palais d'une manière bien différente, tout
ainsi que l'escarre, enfoncé par le fer d'une pique qui me traverse,
n'est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d'un
pistolet, et de même que la balle de ce pistolet m'imprime une autre
douleur que celle d'un carreau d'acier.

«De l'odorat, je n'ai rien à dire, puisque les Philosophes mêmes
confessent qu'il se fait par une émission continuelle de petits corps.

«Je m'en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l'harmonie
et l'influence des globes célestes avec l'immuable variété des
météores.»

Il allait continuer; mais le vieil Hôte entra là-dessus, qui fit
songer notre Philosophe à la retraite. Il apportait des cristaux
pleins de vers luisants, pour éclairer la salle; mais, comme ces
petits feux-insectes perdent beaucoup de leur éclat, quand ils ne sont
pas nouvellement amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, n'éclairaient
presque point. Mon Démon n'attendit pas que la compagnie en fût
incommodée; il monta dans son cabinet, et en redescendit aussitôt avec
deux boules de feu si brillantes, que chacun s'étonna comment il ne se
brûlait point les doigts.

--Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos
pelotons de verre. Ce sont des rayons du Soleil, que j'ai purgés de
leur chaleur; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient
blessé votre vue en l'éblouissant. J'en ai fixé la lumière, et l'ai
renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous
doit pas fournir un grand sujet d'admiration, car il ne m'est pas plus
difficile à moi, qui suis né dans le Soleil, de condenser ses rayons,
qui sont la poussière de ce Monde-là, qu'à vous, d'amasser de la
poussière ou des atomes, qui sont de la terre pulvérisée de celui-ci.

Là dessus, notre Hôte envoya un Valet conduire les Philosophes, parce
qu'il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses
quatre pieds. Pour nous autres (savoir: mon Précepteur et moi), nous
nous couchâmes, par l'ordre du Physionome. Il me mit cette fois-là
dans une chambre de violettes et de lis, et m'envoya chatouiller à
l'ordinaire; et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon
Démon, qui me dit qu'il venait du Palais [notes de musique] où l'une des
Demoiselles de la Reine l'avait prié de l'aller trouver, et qu'elle
s'était enquise de moi, témoignant qu'elle persistait toujours dans le
dessein de me tenir parole, c'est-à-dire que, de bon cœur, elle me
suivrait si je la voulais mener avec moi dans l'autre Monde.

--Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu
que le motif principal de son voyage était de se faire Chrétienne.
Ainsi, je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces,
et d'inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois
ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès
aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à l'exécution de cette
entreprise: c'est pourquoi, afin de vous divertir, pendant que je ne
serai point avec vous, voici un Livre que je vous laisse. Je l'apportai
jadis de mon pays natal; il est intitulé; les _Etats et Empires du
Soleil_[13]. Je vous donne encore celui-ci, que j'estime beaucoup
davantage; c'est le plus Grand Œuvre des Philosophes, qu'un des plus
forts esprits du Soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes les
choses sont vraies et déclare la façon d'unir physiquement les vérités
de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir et
que le noir est blanc; qu'on peut être et n'être pas, en même temps;
qu'il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque
chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez
qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse
ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous
promener, ou vous entretenir avec le fils de notre Hôte: son esprit
a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c'est qu'il est
impie. S'il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque
raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le
venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous
ordonnerait de rompre compagnie; mais, comme il est extrêmement vain,
je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se
figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez
d'entendre les siennes.

  [13] Edition Le Bret: _Les Etats et Empires de la Lune avec une
  addition à l'histoire de l'étincelle_. Je ne vois pas comment il peut
  donner _les Etats de la Lune_, puisqu'il est précisément... dans la
  Lune, la phrase du manuscrit est plus logique.

[Illustration: Il en sort comme de la bouche d'un homme tous les sons
distincts et différents.]

Il me quitta en achevant ces mots; mais il fut à peine sorti, que
je me mis à considérer attentivement mes Livres, et leurs boîtes,
c'est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs
richesses; l'une était taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus
brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse
perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces Livres en langage de
ce monde; mais, parce que je n'en ai point de leur imprimerie, je m'en
vais expliquer la façon de ces deux volumes.

A l'ouverture de la boîte, je trouvai, dans un je ne sais quoi de
métail presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques
petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un Livre, à
la vérité; mais c'est un Livre miraculeux, qui n'a ni feuillets ni
caractères; enfin, c'est un Livre où, pour apprendre, les yeux sont
inutiles: on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite
lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs,
cette machine; puis, il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire
écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d'un homme, ou
d'un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui
servent, entre les grands Lunaires, à l'expression du langage.

Lorsque j'ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire
des Livres, je ne m'étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce
pays-là possédaient plus de connaissance à seize et dix-huit ans, que
les barbes grises du nôtre; car sachant lire aussi tôt que parler, ils
ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville,
en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture
une trentaine de ces Livres dont ils n'ont qu'à bander un ressort pour
en ouïr un chapitre seulement ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur
d'écouter tout un Livre: ainsi vous avez éternellement autour de vous
tous les Grands Hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de
vive voix. Ce présent m'occupa plus d'une heure; et enfin me les étant
attachés en forme de pendants d'oreilles, je sortis pour me promener;
mais je ne fus pas plutôt au bout de la rue, que je rencontrai une
troupe assez nombreuse de personnes tristes[14].

  [14] Ce paragraphe entier n'existe que dans l'édition de 1663; il a
  disparu de toutes les éditions postérieures.

Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil
enveloppé de noir. Je m'informai, d'un regardant, ce que voulait dire
ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon Pays; il me répondit que
ce méchant [notes de musique] et nommé du peuple par une chiquenaude
sur le genou droit, qui avait été convaincu d'envie et d'ingratitude,
était décédé le jour précédent, et que le Parlement l'avait condamné,
il y avait plus de vingt ans, à mourir, dans son lit, et puis à être
enterré après sa mort.

Je me pris à rire de cette réponse; et lui, m'interrogeant pourquoi:

--Vous m'étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de
bénédiction dans notre Monde, comme la longue vie, une mort paisible,
une sépulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire.

--Quoi! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux? me
repartit cet homme. Et, par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque
chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont
il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin,
la peste revêtue du corps d'un homme? Bon Dieu! la seule imagination
d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche
une pique de terre, me donne de la peine à respirer! Ce misérable que
vous voyez porter, outre l'infamie d'être assisté dans une fosse, a
été condamné d'être assisté, dans son convoi, de cent cinquante de ses
amis, et commandement à eux, en punition d'avoir aimé un envieux et un
ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et, sans
que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu
d'esprit, ils auraient ordonné d'y pleurer. Hormis les criminels, on
brûle ici tout le monde; aussi, est-ce une coutume très décente et très
raisonnable; car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur d'avec
l'impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui
faisait l'âme et lui donne la force de s'élever toujours, en montant
jusque quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que
nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et
participer à la pureté du globe qu'ils habitent.

«Ce n'est pas encore notre façon d'inhumer la plus belle. Quand un
de nos Philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et
la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble
ses amis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui
le font résoudre à prendre congé de la Nature, et le peu d'espérance
qu'il y a d'ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait
ou grâce, c'est-à-dire qu'on lui permet de mourir, ou on lui fait un
sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on
lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du
jour et du lieu: ceux-ci se purgent et s'abstiennent de manger pendant
vingt-quatre heures; puis, arrivés qu'ils sont au logis du Sage, et
sacrifié qu'ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre, où le
généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le vient embrasser;
et, quand c'est au rang de celui qu'il aime le mieux, après l'avoir
baisé tendrement, il l'appuie sur son estomac, et, joignant sa bouche
sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le
cœur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant,
qu'il ne le sente expirer; et lors, il retire le fer de son sein, et,
fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu'il suce jusqu'à
ce qu'un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin
toute la compagnie; et, quatre ou cinq heures après, on introduit à
chacun une fille de seize ou dix-sept ans; et, pendant trois ou quatre
jours qu'ils sont à goûter les plaisirs de l'amour, ils ne sont nourris
que de la chair du mort, qu'on leur fait manger toute crue, afin que,
si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient
assurés que c'est leur ami qui revit.»

[Illustration: Quand un de nos philosophes arrive à l'âge où il sent
ramollir ses esprits.]

J'interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces
façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque
peuple de notre Monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue,
que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt.
On me demanda pourquoi j'étais arrivé si tard:

--Ce n'a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier, qui s'en
plaignait; j'ai demandé plusieurs fois, par les rues, quelle heure il
était, mais on ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les
dents et tournant le visage de travers.

--Quoi! s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils
vous montraient l'heure?

[Illustration: Ils font un cadran avec leurs dents.]

--Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au
Soleil, avant que je l'apprisse.

--C'est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer
d'horloge; car, de leurs dents, ils font un cadran si juste, que
lorsqu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les
lèvres; et l'ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents,
marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant,
afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand,
apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte
l'enfant au maître du Séminaire; et justement, au bout de l'an, les
experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une
certaine mesure que tient le Syndic, il est censé camus et mis entre
les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette
barbarie, et comment il peut se faire que nous, chez qui la virginité
est un crime, établissons des continences par force? Mais sachez que
nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu'un grand
nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux,
libéral; et que le petit est un signe du contraire. C'est pourquoi des
Camus on bâtit les Eunuques, parce que la République aime mieux ne pas
avoir d'enfants que d'en avoir qui leur fussent semblables.

Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis
aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques
du plus grand respect qu'on puisse, en ce pays-là, témoigner à
quelqu'un.

--Le Royaume, dit-il, souhaite qu'avant de retourner en votre Monde,
vous en avertissiez les Magistrats, à cause qu'un Mathématicien vient
tout à l'heure de promettre au Conseil, que, pourvu qu'étant de retour
chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous
enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.

A quoi je promis de ne pas manquer.

--Eh! je vous prie, dis-je à mon Hôte, quand l'autre fut parti, de me
dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses
de bronze? ce que j'avais vu plusieurs fois, pendant que j'étais en
cage, sans l'avoir osé demander, parce que j'étais toujours environné
des Filles de la Reine, que je craignais d'offenser, si j'eusse en leur
présence attiré l'entretien d'une matière si grasse.

De sorte qu'il me répondit:

--Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates
pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les vierges n'ont
pas honte d'aimer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule
chose qui porte son nom. Sachez donc que l'écharpe dont cet homme est
honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le
symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d'avec le
roturier.

Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m'empêcher de rire.

--Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en
notre Monde la marque de noblesse est de porter une épée.

Mais l'Hôte, sans s'émouvoir:

--O mon petit homme! s'écria-t-il, quoi! les grands de votre Monde
sont si enragés de faire parade d'un grand instrument qui désigne
un bourreau, qui n'est forgé que pour nous détruire, enfin l'ennemi
juré de tout ce qui vit; et de cacher, au contraire, un membre, sans
qui nous serions au rang de ce qui n'est pas, le Prométhée de chaque
animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la Nature!
Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses,
et où celles d'anéantissement sont honorables! Cependant vous appelez
ce membre-là des _parties honteuses_, comme s'il y avait quelque chose
de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus honteux que de
l'ôter!

Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner; et, sitôt que
nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l'air, et là, prenant
occasion de la génération et conception des choses, il me dit:

--Vous devez savoir que la Terre se faisant un arbre, d'un arbre un
pourceau, et d'un pourceau un homme, nous devons croire, puisque tous
les êtres dans la Nature tendent au plus parfait, qu'ils aspirent à
devenir hommes, cette essence étant l'achèvement du plus beau mixte,
et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c'est le seul qui
fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C'est ce qu'on ne
peut nier, sans être pédant, puisque nous voyons qu'un prunier, par la
chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon
qui l'environne; qu'un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir
une partie de soi-même, et qu'un homme mange le pourceau, réchauffe
cette chair morte, la joint à soi et fait revivre cet animal sous une
plus noble espèce. Ainsi, cet homme, que vous voyez, était peut-être,
il y a soixante ans, une touffe d'herbe dans mon jardin; ce qui est
d'autant plus probable, que l'opinion de la Métempsycose Pythagorique,
soutenue par tant de grands hommes, n'est vraisemblablement parvenue
jusqu'à nous, qu'afin de nous engager à en rechercher la vérité, comme,
en effet, nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète, et
qu'enfin, après que toute la matière est parvenue à cette période,
qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité pour
revenir et jouer derechef les mêmes rôles.

Je descendis, très satisfait, au jardin, et je commençais à réciter à
mon compagnon ce que notre maître m'avait appris, quand le Physionome
arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.

Le lendemain, dès que je fus réveillé, je m'en allai faire lever mon
Antagoniste.

--C'est un aussi grand miracle, lui dis-je en l'abordant, de trouver un
fort esprit, comme le vôtre, enseveli dans le sommeil, que de voir du
feu sans action.

Il souffrit de ce mauvais compliment.

--Mais, s'écria-t-il avec une colère passionnée d'amour, ne vous
déferez-vous jamais de ces termes fabuleux? Sachez que ces noms-là
diffament le nom de Philosophe, et que, comme le Sage ne voit rien au
monde qu'il ne conçoive et qu'il ne juge pouvoir être conçu, il doit
abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d'événements de Nature,
qu'ont inventés les stupides, pour excuser les faiblesses de leur
entendement.

Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le
détromper.

--Encore, lui répliquai-je, que vous soyez fort obstiné dans vos
sentiments, j'ai vu plusieurs choses arrivées surnaturellement.

[Illustration: Si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine
mesure...]

--Vous le dites, continua-t-il; mais vous ne savez pas que la force
de l'imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous
attribuez au surnaturel, à cause d'un certain baume naturel contenant
toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui
nous attaque: ce qui se fait quand notre imagination, avertie par la
douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu'elle apporte
au venin. C'est là d'où vient qu'un habile médecin de votre Monde
conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant, qu'on
estimera pourtant fort habile, qu'un fort habile, qu'on estimera
ignorant, parce qu'il se figure que notre imagination, travaillant
à notre santé, pourvu qu'elle soit aidée de remèdes, est capable de
nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand
l'imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-vous que les premiers
hommes de votre Monde vivaient tant de siècles, sans avoir aucune
connaissance de la médecine? Non. Et qu'est-ce, à votre avis, qui en
pouvait être la cause, sinon leur nature encore dans sa force, et ce
baume universel, qui n'est pas encore dissipé par les drogues dont vos
Médecins vous consument; n'ayant lors pour rentrer en convalescence,
qu'à le souhaiter fortement, et s'imaginer d'être guéris? Aussi, leur
fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile, en attirait
l'élixir, et, appliquant l'actif au passif, ils se trouvaient presque
dans un clin d'œil aussi sains qu'auparavant: ce qui, malgré la
dépravation de la Nature, ne laisse pas de se faire encore aujourd'hui,
quoiqu'un peu rarement, à la vérité; mais le populaire l'attribue à
miracle. Pour moi, je n'en crois rien du tout, et je me fonde sur ce
qu'il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela
n'est facile à faire; car, je leur demande: Le fiévreux, qui vient
d'être guéri, a souhaité bien fort, pendant sa maladie, comme il est
vraisemblable, d'être guéri, et même il a fait des vœux pour cela;
de sorte qu'il fallait nécessairement qu'il mourût, ou qu'il demeurât
dans son mal, ou qu'il guérît; s'il fût mort, on eût dit que le Ciel
l'avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que, selon la
prière du malade, il a été guéri de tous ses maux; s'il fût demeuré
dans son infirmité, on aurait dit qu'il n'avait pas la foi; mais, parce
qu'il est guéri, c'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus
vraisemblable, que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de la
santé, a fait son opération? Car je veux qu'il soit réchappé. Pourquoi
crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s'étaient
vouées, périr misérablement avec leur vœu?

--Mais, à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce
baume est véritable, c'est une marque de la raisonnabilité de notre
âme, puisque, sans se servir des instruments de notre raison, sans
s'appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même, comme si,
étant hors de nous, elle appliquait l'actif au passif. Or, si, étant
séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu'elle
soit spirituelle; et, si vous la confessez spirituelle, je conclus
qu'elle est immortelle, puisque la mort n'arrive dans l'animal que par
le changement des formes, dont la matière seule est capable.» Ce jeune
homme alors, s'étant mis en son séant sur son lit, et m'ayant fait
asseoir, discourut à peu près de cette sorte: «Pour l'âme des bêtes,
qui est corporelle, je ne m'étonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est,
possible, qu'une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une
proportion d'organes bien concertés; mais je m'étonne bien fort que
la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle soit contrainte
de sortir de chez nous, par la même cause qui fait périr celle d'un
bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps, que, quand il aurait un
coup d'épée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une
mousquetade à travers le corps, d'abandonner aussitôt sa maison?... Et,
si cette âme était spirituelle, et par soi-même si raisonnable, qu'elle
fût aussi capable d'intelligence, quand elle est séparée de notre
masse, que quand elle en est revêtue, pourquoi les aveugles nés, avec
tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils
s'imaginer ce que c'est que de voir? Est-ce à cause qu'ils ne sont pas
encore privés, par le trépas, de tous leurs sens? Quoi! je ne pourrai
donc me servir de ma main droite, à cause que j'en ai une gauche?...

Et enfin, pour faire une comparaison juste et qui détruise tout ce
que vous avez dit, je me contenterai de vous apporter l'exemple d'un
Peintre, qui ne peut travailler sans pinceau; et je vous dirai que
l'âme est tout de même, quand elle n'a pas l'usage des sens.

--Oui, mais, ajouta-t-il...

«Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut agir
qu'imparfaitement, à cause de la perte d'un de ses désirs dans le cours
de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand après notre
mort elle les aura tous perdus. S'ils me viennent rechanter qu'elle
n'a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur
rechanterai qu'il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de
ne voir goutte.

Il voulait continuer dans de si impertinents raisonnements; mais je lui
fermai la bouche, en le priant de les cesser: comme il fit de peur de
querelle; car il connaissait que je commençais à m'échauffer. Il s'en
alla ensuite et me laissa dans l'admiration des gens de ce Monde-là,
dans lesquels, jusqu'au simple peuple, il se trouve naturellement
tant d'esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur
coûte si cher. Enfin, l'amour de mon pays me détachant petit à petit
de l'affection, et même de la pensée que j'avais eue de demeurer
en celui-là, je ne songeai plus qu'à mon départ; mais j'y vis tant
d'impossibilité, que j'en devins tout chagrin. Mon Démon s'en aperçut;
et, m'ayant demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même
que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais
il me fit de si belles promesses pour mon retour, que je m'en reposai
sur lui entièrement. J'en donnai avis au Conseil, qui m'envoya quérir,
et qui me fit prêter serment que je raconterais dans notre Monde les
choses que j'avais vues en celui-là. Ensuite, on me fit expédier des
passe-ports, et mon Démon, s'étant muni des choses nécessaires pour
un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais
descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris se
proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s'imaginant pas,
après cela, qu'il y eût rien de beau ni à faire, ni à voir, je le
priais de trouver bon que je les imitasse.

--Mais, ajoutais-je, dans quelle machine ferons-nous ce voyage, et quel
ordre pensez-vous que me veuille donner le Mathématicien qui me parla
l'autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre?

--Quant au Mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point, car c'est
un homme qui promet beaucoup, et qui ne tient rien. Et quant à la
machine qui vous reportera, ce sera la même qui vous voitura à la Cour.

--Comment? dis-je, l'air deviendra pour soutenir vos pas aussi solide
que la terre? C'est-ce que je ne crois point.

--Et c'est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne
croyez pas! Eh! pourquoi les Sorciers de votre Monde, qui marchent en
l'air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et
d'autres tels météores, d'une province en une autre, auraient-ils plus
de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma
faveur.

--Il est vrai, lui dis-je, que j'ai reçu de vous tant de bons offices,
de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d'amitié,
que je me dois fier à vous, comme je fais, en m'y abandonnant de tout
mon cœur.

Je n'eus pas plutôt achevé cette parole, qu'il s'enleva comme
un tourbillon, me tenant entre ses bras: il me fit passer, sans
incommodité, tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous
et la Lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge
de ceux qui disent qu'une meule de moulin serait trois cent soixante
et tant d'années à tomber du Ciel puisque je fus si peu de temps à
tomber du globe de la Lune en celui-ci. Enfin, au commencement de
la seconde journée, je m'aperçus que j'approchais de notre Monde.
Déjà je distinguais l'Europe d'avec l'Afrique, et ces deux d'avec
l'Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d'une fort haute
montagne: cela m'incommodait, de sorte que je m'évanouis. Je ne puis
pas dire ce qui m'arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris
mes sens, dans des bruyère par la pente d'une colline, au milieu de
quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu'était devenu
mon Démon, et je demandai à ces pâtres s'ils ne l'avaient point vu. A
ce mot, ils firent le signe de la Croix, et me regardèrent comme si
j'en eusse été un moi-même.

[Illustration: Déjà je distinguai l'Europe d'avec l'Afrique.]

Mais, leur disant que j'étais Chrétien, et que je les priais par
charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me
menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé,
que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu'aux dogues, se
vinrent jeter sur moi et m'eussent dévoré si je n'eusse trouvé une
maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur
sabbat, en sorte que le maître du logis m'en regardait de mauvais œil;
et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes
d'accidents, cet homme était capable de m'abandonner en proie à ces
animaux, si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après
moi était le Monde d'où je venais, à cause qu'ayant accoutumé d'aboyer
à la Lune, ils sentaient que j'en venais, et que j'en avais l'odeur,
comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque
temps après être descendus de dessus la mer.

Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai sur une terrasse, durant
trois ou quatre heures, au Soleil: après quoi, je descendis, et les
chiens, qui ne sentaient plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi,
ne m'aboyèrent plus et s'en retournèrent chacun chez soi.

Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes
de quelques Grands Hommes, de même que ceux des siècles: j'en admirai
les belles ruines et les belles réparations qu'y ont faites les
Modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de
M. de Cyrano, mon Cousin, qui me prêta de l'argent pour mon retour,
j'allai à Civita-Vecchia, et me mis sur une galère qui m'amena jusqu'à
Marseille.

Pendant tout ce voyage, je n'eus l'esprit tendu qu'aux merveilles
de celui que je venais de faire. J'en commençai les mémoires dès ce
temps-là; et, quand j'ai été de retour, je les mis autant en ordre que
la maladie qui me retient au lit me l'a pu permettre. Mais, prévoyant
qu'elle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole
au Conseil de ce Monde-là, j'ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon
plus inviolable ami, de les donner au Public, avec l'_Histoire de la
République du Soleil_, celle de l'_Etincelle_, et quelques autres
Ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui
rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.

[Illustration]

Voici à titre documentaire la fin du Manuscrit de la Bibliothèque
Nationale. Cette fin différant entièrement de celle de l'Edition Le
Bret, la voici dans son intégralité:

--_Mais lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous
voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc
qu'une chimère, car il faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait
pas la résurrection._

_Il m'interrompit par un hochement de tête:_

--_Hé, par votre foi, s'écria-t-il, qui vous a bercé dans ce peau
d'asne, quoi vous, quoi moi, quoi ma servante, ressusciter._

--_Ce n'est point, lui répondis-je un conte fait à plaisir, c'est une
vérité indubitable que je vous proférais._

--_Et moi dit-il, je vous proférerais le contraire. Pour commencer donc
je suppose que vous mangiez un mahométan, vous le convertissez par
conséquent en votre substance n'est-il pas vrai, ce mahométan digéré
se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme, vous
embrasserez votre femme et de la semence tirée tout entière du cadavre
du mahométan vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande le
mahométan aura-t-il son corps sur la terre, luy rend le petit chrétien
n'aura pas le sien, puisqu'il n'est tout entier qu'une partie de celui
du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu
dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n'aura reçu que de
celui du mahométan, ainsi il faut absolument que l'un ou l'autre manque
de corps; vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira les matières
pour suppléer à celui qui n'en aura pas assez, oui, mais une autre
difficulté nous arrête, c'est que le mahométan damné ressuscitant et
Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien
lui a volé comme le corps tout seul, comme l'âme toute seule ne fait
pas l'âme, mais l'un et l'autre joint en un seul sujet, et comme le
corps et l'âme sont partie aussi intégrante de l'âme l'une et l'autre,
si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien ce n'est plus
le même individu, ainsi Dieu donne un autre homme que celui qui a
mérité l'enfer, ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement
abusé de tous ses sens, et Dieu pour châtier ce corps en jette un autre
au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n'a jamais prêté ses
organes à l'opération du moindre crime, et ce qui serait encore bien
ridicule, c'est que ce corps aurait mérité l'enfer et le Paradis tout
ensemble, car en tant que mahométan il doit être damné, en tant que
chrétien il doit être sauvé, de sorte que Dieu ne le saurait mettre en
paradis qu'il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation
qu'il avait méritée comme mahométan, et ne peut le jeter en enfer qu'il
ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude
qu'il avait méritée comme chrétien. Il faut donc s'il veut être
équitable, qu'il damne et sauve éternellement cet homme._

_Et alors, je pris la parole:_

--_Hé je n'ai rien à répondre, lui répondis-je, à vos arguments
sophistiques contre la résurrection tant y a que Dieu le dit, Dieu qui
ne peut mentir._

--_N'allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes à Dieu le dit,
il faut prouver auparavant qu'il y ait un Dieu, car pour moi je vous le
nie tout à plat._

--_Je ne m'amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les
démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour
l'établir, il faudrait redire tout ce qu'ont jamais écrit les hommes
raisonnables, je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez
de le croire, je suis bien assuré que vous ne m'en sauriez prétexter
aucun puisque donc il est impossible d'en tirer que de l'utilité, que
vous ne le persuadez-vous car s'il y a un Dieu, outre que ne le croyant
pas, vous vous serez mécomptés, vous aurez désobéi aux principes qui
commandent d'en croire, et s'il n'y en a point, vous n'en serez pas
mieux que nous._

--_Si fait me répondit-il, j'en serai mieux que vous, car s'il n'y en
a point, vous et moi serons à deux de jeu, mais au contraire s'il y
en a, je n'aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n'être
point, puisque pour pécher, il faut ou le savoir, ou le vouloir. Ne
voyez-vous pas qu'un homme même tant soit peu sage ne se piquerait
pas qu'un crocheteur l'eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne
le pas faire, s'il l'avait pris pour un autre ou si c'était le vin
qui l'eût fait parler, à plus forte raison, Dieu tout inébranlable
s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas connu, mais par votre
foi, mon petit animal, si la croyance de Dieu nous était si nécessaire,
enfin, si elle nous importait de l'éternité, Dieu lui-même ne nous en
aurait-il pas infus à tant de lumières aussi claires que le soleil
qui ne se cache à personne, car de feindre qu'il ait voulu entre les
hommes à cligne-musette faire comme les enfants_ toutou le voilà,
_c'est-à-dire tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à
quelques-uns pour se manifester aux autres, c'est se forger un Dieu
ou sot, ou malicieux, vu que ceci était par la force de mon génie que
je l'aie connu, c'est lui qui mérite et non pas moi, d'autant qu'il
pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l'auraient
fait méconnaître et si au contraire il m'eût donné un esprit incapable
de le comprendre, ce n'aurait pas été ma faute, mais la sienne
puisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris_.

_Cette opinion diabolique et ridicule me fit naître un frémissement par
tout le corps, je commençai alors de contempler cet homme avec un peu
plus d'attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage ce
je ne sais quoi d'effroyable que je n'avais point encore aperçu. Ses
yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le
menton velu, les ongles noirs._

--_Oh! Dieu, songé-je, ce misérable est réprouvé dès cette vie et
possible même que c'est l'Antéchrist dont il se parle tant dans notre
monde._

_Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l'estime
que je faisais de son esprit et véritablement le favorable esprit dont
Nature avait regardé son berceau m'avait fait concevoir quelque amitié
pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n'éclatasse
avec imprécations qui le menaçaient d'une mauvaise fin. Mais lui
remuant sur ma colère:_

--_Oui, s'écria-t-il; par la mort..._

_Je ne sais pas ce qu'il préméditait de dire, car sur cette entrefaite
on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme
noir tout velu, il s'approcha de nous et saisissant le blasphémateur à
bras-le-corps il l'enleva par la cheminée._

_La pitié que j'eus du sort de ce malheureux m'obligea de l'embrasser
pour l'arracher des griffes de l'Ethiopien, mais il fut si robuste
qu'il nous enleva tous deux de sorte qu'en un moment, nous voilà dans
la nue. Ce n'était plus l'amour du prochain qui m'obligeait à le serrer
étroitement, mais l'appréhension de tomber._

_Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel sans
savoir ce que je demanderais, je reconnus que j'approchais de notre
monde. Déjà je distinguai l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Afrique.
Déjà même mes yeux, par mon abaissement ne pouvaient se courber au delà
de l'Italie, quand le cœur me dit que ce diable sans doute emportait
mon hôte aux enfers en corps et en âme et que c'était pour cela qu'il
le passait par notre terre à cause que l'enfer est dans son centre._

_J'oubliai toutefois cette réflexion et tout ce qui m'était arrivé
depuis que le diable était notre voiture à la frayeur que me donna le
feu d'une montagne tout en feu, que je touchai quasi._

_L'objet de ce brûlant spectacle me fit crier Jésus Maria._

_J'avais encore à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais
étendu sur des bruyères au coupeau d'une petite colline et deux
ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient les litanies et me
parlaient italien._

--_Oh! m'écriai-je alors, Dieu soit loué, j'ai donc enfin trouvé des
chrétiens au monde de la lune: hé, dites-moi mes amis, en quelle
province de votre monde suis-je maintenant?_

--_En Italie, me répondirent-ils._

--_Comment, interrompis-je, il y a une Italie aussi au monde de la
lune?_

_J'avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m'étais pas
encore aperçu qu'ils me parlaient italien et que je leur répondais de
même._

_Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m'empêcha
plus de connaître que j'étais de retour en ce monde, je me laissai
conduire où ces paysans voulurent me mener, mais je n'étais pas encore
arrivé aux portes de ..... que tous les chiens de la ville se vinrent
précipiter sur moi; et sans que la peur me jeta dans une maison où je
mis barre, entre nous, j'étais infailliblement englouti._

_Un quart d'heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici
qu'on entend à l'entour un sabat de tous les chiens, je crois, du
royaume, on y voyait depuis le dogue jusqu'au bichon hurlant de plus
épouvantable furie que s'ils eussent fait l'anniversaire de leur
premier Adam._

_Cette aventure ne causa pas peu d'admiration à toutes les personnes
qui la virent, mais aussitôt que j'eus éveillé mes rêveries sur cette
circonstance, je m'imaginais tout à l'heure que ces animaux étaient
acharnés contre moi à cause du monde d'où je venais car, disais-je en
moi-même, quand ils ont accoutumé d'aboyer à la lune pour la douleur
qu'elle leur fait de si loin, sans doute, ils se sont voulu jeter
dessus moi parce que je sens la lune dont l'odeur les fâche._

_Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposais tout nu au soleil
dessus une terrasse, je m'y allais quatre ou cinq heures durant au bout
desquelles je descendis et les chiens ne sentant plus l'influence qui
m'avait fait leur ennemi, s'en retournèrent chacun chez soi._

_Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France et
lorsque je fus embarqué, je n'eus l'esprit tendu qu'à ramener aux
merveilles de mon voyage. J'admirai mille fois la Providence de Dieu
qui avait reculé ces hommes naturellement impies en un lieu où ils ne
pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en
les abandonnant à leur propre suffisance, aussi je ne doute point qu'il
n'ait différé jusqu'ici d'envoyer leur prêcher l'Evangile, parce qu'ils
savaient qu'ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait
qu'à leur faire mériter une plus rude punition en l'autre monde._


FIN


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page 13: «pectorc» remplacé par «pectore» (Nam veræ voces tum domum
             pectore ab imo)
  Page 19: «beacoup» par «beaucoup» (beaucoup de gens passent)
  Page 29: «empruntées» par «empruntée» (leur lumière empruntée)
  Page 30: «flambleau» par «flambeau» (le flambeau du Roi)
  Page 37: «bienhereuse» par «bienheureuse» (la terre bienheureuse)
         : «aiselles» par «aisselles» (et se les attacha sous
             les _aisselles_)
         : «un» par «une» (une vague qui sépara)
  Page 38: «terreste» par «terrestre» (le Paradis terrestre)
         : «prescrite» par «prescrites» (aux choses qu'il m'avait
             prescrites)
  Page 40: «veillir» par «vieillir» (je m'empêchai de vieillir)
         : «sifle» par «siffle» (le serpent qui siffle)
  Page 42: «étaient» par «était» (et que cette lueur était les éclairs)
         : «rideau» par «réduit» (Là j'aperçus dans un petit réduit)
  Page 50: «enbonpoint» par «embonpoint» (D'où procède leur embonpoint)
  Page 97: «demanderai» par «demanderais» et «reconnu» par «reconnus»
             (sans savoir ce que je demanderais, je reconnus que)
         : «réfexion» par «réflexion» (J'oubliai toutefois cette
             réflexion)
         : «répondai» par «répondais» (que leur répondais)
         : «n'était» par «n'étais» (mais je n'étais pas encore)
         : «s'il» par «s'ils» (s'ils eussent fait l'anniversaire)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'autre monde ou Histoire comique des Etats et Empires de la Lune" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home